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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this eBook. - -Title: L'esprit impur - -Author: Auguste Gilbert de Voisins - -Release Date: December 22, 2020 [eBook #64091] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Image source(s): https://archive.org/details/lespritimpurroma00gilbuoft - -Produced by: Clarity and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT IMPUR *** - - - - - - GILBERT DE VOISINS - - L'ESPRIT IMPUR - - --ROMAN-- - - - ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie - 21, rue Hautefeuille, Paris - - Succursales: - Paris, 116, Boulevard Saint-Germain - Zurich, 7, Tiefenhöfe--Paradeplatz - - MCMXIX - - - - -_DU MÊME AUTEUR_: - - LA PETITE ANGOISSE, roman. - POUR L'AMOUR DU LAURIER, roman. - LE DÉMON SECRET, roman. - SENTIMENTS, critique. - LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG. - LE BAR DE LA FOURCHE, roman. - L'ENFANT QUI PRIT PEUR, roman. - ÉCRIT EN CHINE. - LE MIRAGE, roman. - -_Prochainement_: - - FANTASQUES, petits poèmes. - LE JOUR NAISSANT, roman. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -_Trente exemplaires sur vergé d'Arches (dont 15 hors commerce) -numérotés._ - - -_Copyright by G. Crès et Cie, 1919_ - -Droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous -pays. - - - - -A - -FERNAND DROGOUL - -_TEMPORIS_ - - _IN MEMORIAM PRÆTERITI - IN INTENTIONEM FUTURI - ET IN LAUDEM PRÆSENTIS_ - -G. V. - - - - - SOYEZ BÉNI, MON DIEU, QUI DONNEZ LA SOUFFRANCE - COMME UN DIVIN REMÈDE A NOS IMPURETÉS. - -BAUDELAIRE. - - - CELUI A QUI IL A ÉTÉ DONNÉ DE SOUFFRIR DAVANTAGE, - C'EST QU'IL EST DIGNE DE SOUFFRIR DAVANTAGE. - -DOSTOIEVSKY. - - - - -L'ESPRIT IMPUR - - - - -CHAPITRE PREMIER - -UN PANTIN DE BOIS - - -Jacques Damien regarda autour de lui avec un peu d'ironie. Lentement il -se promena de droite et de gauche, reconnut des meubles, des tableaux, -divers objets, sourit à une petite boîte en laque rouge, posée sur un -socle noir, feuilleta, debout, un roman ouvert sur le bureau, leva le -coin de la tenture qui fermait la pièce, jeta un coup d'oeil dans le -salon, puis, après avoir, du doigt, redressé contre le mur un cadre -oblique, se déclara satisfait. - -«Oui, murmura-t-il, ça peut aller. Deux ou trois jours encore, pour la -mise au point, mais, le tapis une fois posé dans l'antichambre et le -piano en place, je serai vraiment chez moi.» - -Il s'assit à son bureau. Son visage rasé avait repris un air tranquille. -Quelques instants avant, on eût dit que Damien se moquait de tout, de -cette tenture rouge qu'il aimait pourtant, de ce fauteuil de cuir, de ce -vase chinois, de lui-même aussi. Maintenant, il écrivait une lettre -d'affaires un peu longue et commençait à s'ennuyer. Seul un petit spasme -bref du coin droit de la bouche montrait qu'il n'avait pas retrouvé tout -son calme. - -Durant qu'il séchait une page sur le papier buvard, il s'interrompit -soudain et, se rejetant en arrière, porta une main à son front. - -«Oh! s'écria-t-il à voix haute, pourvu que ce soit fini! pourvu que je -me sois trompé!» - -Il entendit alors que l'on sonnait à la porte de l'antichambre et se -rasséréna. - -«Sans doute, voilà Gautier. Oui, deux coups de sonnette, c'est lui.» - -On soulevait la tenture. - -«Je me sens tout à fait dépaysé, dit Gautier Brune en entrant, mais cela -me paraît fort bien, très réussi, très toi-même. Ton billet était -pressant: je suis venu, aussitôt mon déjeuner avalé... Rien de grave? - ---Excuse-moi si je t'ai dérangé, mon ami, et merci d'être arrivé si -vite. Donne-moi toute ta journée; nous aurons peut-être à causer -longuement: il y a matière. Nous dînerons ensemble. Pour l'instant, -assieds-toi; ce nouveau divan est remarquable.» - -Réunis, ils retrouvaient vite cette allure paisible et sûre que permet -une longue affection sans orages. On eût dit, à les voir, de deux -indifférents, si, de temps à autre, un sourire, une passagère expression -d'angoisse, un regard fraternel et confiant, ne donnaient à leur -entretien toute sa qualité. Ils se connaissaient bien pour s'être connus -depuis l'enfance. Ils ignoraient ces instants d'inquiétude qui troublent -l'amitié. On sentait qu'entre eux il n'y avait jamais eu aucun sujet de -plainte. Leur assurance provenait de là, comme leur sérénité coutumière. - -«Jacques, je t'avoue que ton billet ne m'a, d'abord, pas rassuré du -tout, dit Gautier Brune; il n'était guère du ton que l'on prend pour -demander à un ami son avis sur une installation nouvelle, et puis j'ai -songé aux heures que tu viens de vivre. Mon pauvre Jacques! cette -rupture a donc été pénible?» - -La tête en avant, les coudes aux genoux, les mains tendues, il parlait à -voix presque basse. Gautier Brune n'aimait le bruit ni chez lui-même, ni -chez les autres; sa nature y répugnait, ainsi qu'à toute violence hors -de propos, mais, par contre, il prisait les violences utiles, une -réponse nette, fût-elle meurtrière, un geste dur, bien placé. - -«Et tu as souffert?» - -Ce regard quêteur par lequel il interrogeait son ami le montrait en -entier. Certains mouvements fugitifs du visage expliquent toute une -façon d'être, de sentir, de comprendre et d'aimer. - -Jacques Damien éclata d'un rire aigu. - -«Ah! mon vieux! combien tu te trompes!» - -Brune laissa paraître quelque mauvaise humeur. De larges épaules, de -vigoureuses mains, redoutables mais intelligentes, une solide carrure -que sa taille moyenne affirmait encore, donnaient, chez cet homme de -vingt-cinq ans, aux cheveux châtain clair, une singulière impression de -force. Cette impression, le visage glabre dont la mâchoire était trop -carrée, l'eût accentuée jusqu'à la brutalité, si les yeux ne l'avaient -presque démentie, des yeux gris, pleins de douceur, des yeux -accueillants et tranquilles.--Gautier Brune se portait bien, son teint -frais en témoignait, comme les méplats lisses de sa figure franche et -nue. Il prenait plaisir à se tenir en main, à se sentir maître de son -corps; il y trouvait une satisfaction très consciente, il en était fier. - -Damien l'avait agacé par son rire sans gaîté. Il le lui dit: - -«Mon petit Jacques, même en y mettant la meilleure volonté, je ne vois, -dans ce que je t'ai raconté, rien de drôle. - ---Ecoute, illustre médecin; pour m'excuser, je te raconterai, en -quelques mots, la fin de mon idylle.» - -Damien sourit encore, non plus par pose, mais pour se faire pardonner un -éclat de rire qu'il regrette.--Ah! que Jacques ressemble peu à son ami -Gautier Brune!--Un grand diable dégingandé, aux allures de pantin, -vigoureux cependant, sans rien de maladif, le corps marqué d'une façon -de désossement étrange, dû à sa maigreur, à sa souplesse d'acrobate, à -sa haute taille.--Des cheveux blond pâle, plaqués, découvrent un grand -front; les yeux, d'un bleu clair que l'on dirait parfois verdâtre, sont -faits pour le rêve. Leur regard sait se confier, se retenir, sait -implorer, sait plaire. - -Le reste de la figure, d'une beauté un peu molle, régulière mais sans -accent, déçoit: un nez trop fin, une bouche élégante, un menton rasé -comme la lèvre, dessiné d'un trait qui manque de vigueur. On devine, à -ne voir que cette partie de la figure, un homme faible, mais le large -front découvert, mais les yeux pleins de mélancolie, d'ironie ou de -joie, de douceur aussi, n'offrent rien de banal. Particulière, enfin, -très particulière, cette maigreur osseuse de tout le corps, peut-être -même étrange; d'ailleurs Jacques n'admettrait pas qu'on le plaisantât -sur ses singularités physiques, et, jadis, plus d'un de ses camarades de -collège s'était vu corrigé très rudement pour avoir usé du sobriquet -«pantin de bois» qu'il tenait pour injurieux. - -«Voici, dit-il, comment cela s'est passé. L'histoire, au demeurant, est -à peine amusante. Je m'étais débarrassé de ma petite garçonnière de la -rue Daru, afin de m'installer ici, et fis part à Juliette de mes -intentions. Elle s'en réjouit d'abord, pensant bien que je la -supplierais avant peu de partager avec moi ce nouveau foyer... ce -«nouveau foyer», tu entends? le mot n'est pas de mon invention! La jeune -personne voulut donc me donner des conseils, choisir mes meubles, mes -tentures, arranger, déranger, critiquer, écarter, proposer et disposer -suivant son goût. Ah! cher Gautier, le goût de Mlle Juliette Lancy! Tu -n'imagines pas cela! Elle n'aimait point le laid, non, elle aimait le -médiocre; à une étoffe hideuse, elle préférait avec courage une étoffe -sotte et, surtout, elle montrait un flair admirable pour distinguer -l'authentique du faux, au bénéfice du faux, naturellement. - -«Sans doute aurais-je dû prendre mon mal en patience, mais, d'autre -part, je me sentais un peu nerveux de ce seul fait que j'éprouvais un -gros chagrin à quitter Maman, la maison où j'étais né, tant de -souvenirs, tant d'habitudes anciennes, bien assises, tout cela que -j'aimais et dont je me séparais avec brusquerie. Déjeuner et dîner -souvent avec quelqu'un, c'est autre chose, crois-moi, que de vivre à ses -côtés. Tu me diras que Maman demeure au premier coin de rue, à trois -minutes d'ici; je le sais, mais les distances n'y font rien. Il me -semble même que la sentir si proche augmente mon regret... non, pas mon -regret: ma peine... - ---Jacques, je ne comprends pas, interrompit Gautier Brune. Pourquoi donc -as-tu... - ---Laisse! Nous approchons de la péripétie de clôture.--Juliette devenait -de plus en plus insupportable. Un jour, elle me fit une scène à propos -des meubles de ma chambre à coucher, de vieux meubles de la maison, très -sympathiques, très fraternels, qui restaient sans emploi et que Maman -venait de me donner. - -«Jamais je ne coucherai là-dedans! criait Juliette; jamais je ne vivrai -là-dedans! c'est lourd, c'est affreux!... C'est paysan!» - -«Mais, ma chère, lui répondis-je, exaspéré, je ne te demande pas d'y -vivre, ni même d'y mourir... ni, surtout, d'y coucher!» - -«Il y eut alors une crise de rage, puis un long discours, résumé -fiévreux de mes travers, de mes défauts, de mes ridicules, rappel de -plusieurs actions fâcheuses dont je m'étais rendu coupable, de mille et -un faits répréhensibles dont je porte la honte. Elle ne décolérait pas; -elle en devenait laide! Oui, Juliette, à coup sûr une des plus belles -filles que j'aie vues et qui, souvent, se montrait charmante, prenait un -air de maritorne! - ---N'abuse pas! interrompit Gautier. N'oublie pas que tu l'as aimée! - ---C'est indubitable. J'ai aimé une jeune femme que je pouvais montrer, -qui me faisait honneur, et dont le rire avait un joli ton. Cela a duré -deux ans... Mais, j'achève. Un soir, elle perdit toute mesure, me -reprocha de la quitter pour aller chez Maman, de ne jamais être auprès -d'elle, de lui préférer mes amis, de ne pas reconnaître son talent -théâtral... elle insista sur ce point... J'en passe. J'ai fini par la -mettre à la porte le plus poliment du monde, et depuis lors, nous -n'avons plus eu que des rapports épistolaires sans intérêt. J'ai tenu -bon. Elle s'emploie maintenant dans une revue, à Montmartre, où elle -chante: «Chatouillez mes gentils seins roses!» Le petit Lohéac est son -amant.--Voilà. - ---Pourquoi ne m'as-tu pas tenu au courant? dit Gautier. Une lettre n'est -pas si pénible à écrire! Je pouvais toujours disposer de quarante-huit -heures; un télégramme m'aurait amené tout de suite. Pour nous faire -entendre l'un de l'autre, nous n'avons pas besoin de beaucoup de -paroles! - ---Que veux-tu! J'ai l'habitude, pendant l'année ronde, de te voir -constamment; cette saison entière passée dans le Midi, (à propos, -comment va-t-il, ton vieux client qui va mourir chaque soir et reprend -goût à la vie aux premiers feux du jour?) ces vacances mordant sur -l'automne, m'étonnaient. J'avais trop de choses à te dire et de genres -trop disparates. Des lettres t'auraient paru insensées.» - -Gautier Brune ne répondit pas tout d'abord, puis, très lentement: - -«Merci, dit-il, mon vieux client va mieux et peut durer encore quelque -temps. Mais parlons de toi: cela m'intéresse davantage. Tu m'étonnes, tu -me chagrines, je ne te reconnais plus. Quatre mois d'absence -suffiraient-ils pour te changer? Je ne comprends rien à ce que tu me -dis! rien! Hier matin, dès mon retour, je vais chez ta mère; je t'y -trouve; c'est là que j'apprends que tu n'habites plus avec elle. -Pourquoi cette décision dont, manifestement, vous souffrez tous les -deux? En sortant, tu me dis dans l'escalier: «J'ai rompu avec Juliette,» -et tu t'éloignes. Ce matin, tu m'envoies un billet qui m'inquiète et -m'appelle ici. Ce ne sont point là tes façons coutumières, surtout avec -moi. D'ailleurs, chez ta mère où tu te montres toujours si exactement -tel que tu es, sans artifices ni pose, tu paraissais absent, et je suis -sûr qu'elle l'a remarqué.» - -Jusqu'alors, Jacques était resté presque immobile, à demi couché sur le -divan, sans autres gestes que ceux commandés par les nombreuses -cigarettes qu'il fumait. Ecoutant ou parlant, il regardait obstinément -le plafond de la pièce et sa voix semblait froide, blasée. Il avait -raconté cette rupture avec Juliette sur un ton indifférent, presque -désintéressé, ainsi que l'on fait pour une anecdote banale, arrivée à -autrui, mais, aux dernières paroles de Gautier, Jacques bondit avec -souplesse, se redressa d'un coup par un sursaut de clown et s'écria, les -yeux égarés soudain, les mains grandes ouvertes, opposées comme à -l'ennemi que l'on repousse: - -«Maman l'a remarqué! Non! non! pas ça! pour l'amour de Dieu! pas ça! Que -Maman reste en dehors de cette horreur! Oh! non! pas ça!» - -Il y avait vraiment de l'épouvante dans son regard et, dans son accent, -une supplication pathétique, éperdue. Jacques gesticulait; sa figure, -ridée soudain, semblait vieillie; un instant, ses dents, serrées et -découvertes, grincèrent avec un petit bruit de meule. - -Cet air de pantin démesuré que lui donnait sa maigreur devenait tragique -à ce moment; la figure mobile accentuait l'effet du corps souple par des -yeux égarés, d'expression dure, et par une bouche vaincue, molle, -tremblante, qui, depuis le grincement horrible de ses dents, demandait -grâce. - -Gautier s'était levé. Il posa une main sur l'épaule de son ami, puis, -sans hausser le ton: - -«Arrête-toi, dit-il, c'est assez.» - -Brusquement, Jacques Damien parut se figer tout entier et, sans plus -bouger, debout, la face lâche, les bras tombants, Jacques Damien pleura. - -Gautier Brune reprit: - -«Jacques, tu ne m'as pas raconté ce dont tu souffres. Tu as donc perdu -confiance en moi? Cette rupture n'est qu'un incident; j'ai eu tort de -m'y attacher. Parle, maintenant, et je saurai comprendre. Tu pleures, -Jacques! Tu pleures quand tu pourrais t'expliquer! Tu n'es pas fou de -pleurer!» - -On eût dit que Damien n'avait pas entendu tout de suite les paroles de -son ami. Elles lui parvinrent très lentement et de très loin. Peu à peu, -il les recueillit, en pesa le sens et sa figure se reprit à vivre, ses -yeux se délivrèrent de l'épouvante qui les possédait, ses bras se -dégourdirent, sa bouche se raffermit. Un instant, il fut calme, un court -instant, puis les tout derniers mots de Gautier le touchèrent: «Tu n'es -pas fou de pleurer!» et Damien perdit pied de nouveau. - -Ce ne fut, au début, qu'un léger frémissement de la lèvre, mais ce -frémissement se précisa, s'expliqua en un sourire et, bientôt, le -sourire devint plus intense, devint narquois, devint cruel, jusqu'au -moment où, les yeux encore mouillés, Jacques éclata d'un rire -retentissant, bourru, jovial, goguenard, et qui s'accompagnait des -mouvements les plus grossiers de la pâmoison comique. Plié en deux, les -mains sur les cuisses, Damien riait. Soudain, il leva les bras en l'air, -dans un de ces gestes simples et forts par lesquels la joie du coeur -s'exprime parfois et qui ont toute la noble envergure d'une acclamation. - -«Bravo! cria-t-il, bravo! voilà qui est vraiment trouvé! Bravo, mon ami! -Ah! la belle formule: «Tu n'es pas fou de pleurer!» Elle indique sans -insister, elle laisse deviner, mais n'affirme pas; elle suppose... avec -quelle élégance!... «Tu n'es pas fou de pleurer!» C'est d'une -psychologie hors pair! Oui! tu seras un grand psychiâtre! Je te vois -chef de clinique, demain soir! agrégé dès la fin de cette semaine! Je te -vois à l'Académie de Médecine, occupant toutes les chaires à la fois, -jouissant de tous les honneurs, couronné de toutes les roses et de tous -les lauriers: «Tu n'es pas fou de pleurer!» Oui, mon ami, je suis fou... -du moins, je commence... et, bientôt, je le serai tout à fait! Non, je -ne suis pas fou «de pleurer»; c'est parce que je me sens fou que je -pleure. Mais... mais... n'importe! Bravo, mon ami! Tu ne pouvais mieux -dire!» - -Il se tut; il se laissa tomber mollement sur le divan et, d'une pauvre -petite voix suppliante, ajouta: - -«Gautier! pas maintenant, je t'en prie! Je veux dormir un peu, dormir -une heure sur ce divan; je ne dors plus! Ce soir, je t'expliquerai, mais -pas maintenant! Je veux dormir... Reste près de moi. - ---C'est entendu,» dit Gautier Brune. - - - - -CHAPITRE II - -UN AUTRE PANTIN DE BOIS - - -Il dormit, en effet, plus d'une heure, lourdement, sans bouger. - -«Comment te sens-tu? demanda Gautier Brune qui lisait une brochure, -assis près du divan. - ---Mieux, merci... bien... très abruti pourtant. - ---Il te faudrait encore du repos, dit Gautier. Je te verrais volontiers -dans ton lit. - ---Un instant... Laisse-moi reprendre contact. Oh! j'ai du plomb dans le -crâne!... Quelle heure est-il? - ---Cinq heures et demie. - ---Cinq heures et demie! Voyons! me reposer! Y penses-tu? Maman m'a dit -qu'elle viendrait sans doute vers la fin de l'après-midi. J'ai de la -chance de m'être réveillé à temps.» - -Il sauta à bas du divan et se secoua comme un chien mouillé. - -«Maman peut arriver d'un moment à l'autre. Devant elle, du moins, il -faut que je me tienne; devant toi, je n'ai réussi qu'à me faire honte. -Je ne me croyais pas si pleutre... mais oui, si pleutre! Que veux-tu? -J'en avais trop lourd sur le coeur. Ces insomnies, ces heures affreuses -de dépression, mais surtout ces insomnies! Ah! ne pas dormir, se -retourner dans son lit jusqu'au jour, sentir le sommeil qui s'offre, -puis se retire, méchamment! Je parle du bon sommeil, non du coup de -trique inutile des drogues. Cela m'était déjà arrivé, mais, à ce point, -jamais!... Et puis il y a la peur, la peur qui fait crier, et puis il y -a... le reste! - ---Le reste? - ---Je t'en parlerai, mon ami. T'écrire ces choses, ce n'était pas la -peine; d'ailleurs, je n'osais pas. Je t'en parlerai, ce soir, si tu -veux. Oui, ce soir. Es-tu libre, ce soir? Nous irons dîner au cabaret. -Je n'ai pas encore de cuisinière; elle n'arrive que samedi. Et nous -finirons la nuit à Montmartre. Je t'en supplie, Gautier, ne prends pas -ta figure de médecin: c'est à l'ami que je parle, et au camarade. - ---L'idée me semble absurde, dit Gautier Brune, mais, au fait...» - -Il haussa les épaules. - -«Et maintenant, dit Jacques, va-t'en, mon petit. Je veux être seul avec -Maman. Je t'attendrai ici, à huit heures moins un quart, en veston. - ---Compris,» dit Gautier d'un air calme. - -Il rentra chez lui lentement, la tête basse, à petits pas. Ce qu'il -venait d'entendre lui faisait une âme douloureuse, mais ce qu'il -pressentait le torturait de façon plus cruelle encore. - -«Ah! le pauvre bougre! murmura-t-il, le pauvre bougre!... Et s'il -savait!...» - - * * * * * - -Dès que Brune fut parti, Damien remit en ordre les coussins du divan, -repoussa le fauteuil de cuir, déplaça quelques bibelots et, passant dans -la chambre à coucher voisine, se regarda dans une glace. Son visage -portait des traces indéniables de fatigue. - -«Pourvu que Maman ne remarque rien... Heureusement, le jour baisse.» - -Il se lava la figure à grande eau, se recoiffa, puis sonna son valet de -chambre. - -«Louis, apportez les fleurs que j'ai mises dans un bol à l'office.» - -Il disposa quelques roses rouges sur la cheminée du salon, d'autres, -jaune et safran, sur son bureau et ouvrit la fenêtre, trouvant qu'il -restait dans la pièce un relent de fumée un peu âcre. - -Penché sur la barre d'appui, Jacques Damien considérait la rue, les -façades des maisons, les sommets d'arbres d'un square qui pointaient -au-dessus des toits gris. Il tâchait de vivre dans l'instant présent; il -se refusait à regarder l'heure échue; il s'obligeait à trouver un -intérêt pittoresque aux ébats de ce chien qui parcourait un balcon, -jappant menu, à ce gamin pressé, criant les journaux du soir, aux -voitures qui passaient, aux lointains d'air où tournaient des oiseaux et -que bleuissait le crépuscule, mais l'ombre moite de ce jour d'automne -apportait, quoi qu'il en eût, sa mélancolie. Soudain, il aperçut une -silhouette chère traversant la chaussée. Il lui fit un geste d'accueil, -ferma la fenêtre et courut ouvrir la porte d'entrée. L'ascenseur haleta -quelques instants. - -«Maman, c'est vraiment gentil d'être venue me voir. Donne-moi ce petit -sac qui ne te sert de rien, enlève ton manteau, embrasse ton fils et -permets qu'il te fasse les honneurs.» - -Une demi-heure plus tard, Mme Damien, assise sur le divan, causait avec -Jacques qui lui servait une tasse de thé. - -«Je crois t'avoir tout montré, dit-il. Eh bien! franchement, que -penses-tu de mon réduit? - ---Ton réduit, d'ailleurs assez vaste, est arrangé de façon charmante, -mon ami, et je t'en félicite...» - -Un sourire moqueur courut sur ses lèvres; elle reprit: - -«Il est même assez pratique, et je m'étonne, grand fantaisiste, que tu -aies songé à lui assurer cette qualité-là. Je prends note de quelques -petites choses qui te manquent. - ---Maman chérie, tu es trop bonne! A ce propos... j'aurais bien besoin -d'un supplément de coussins pour ce divan. Ne te paraît-il pas un peu -nu?» - -Elle se retourna. - -«Oui, peut-être. Je t'en enverrai; je t'en ferai même quelques-uns avec -les chiffons arabes et persans qui me restent... Tiens! Qu'est-ce donc -que cela?» - -Elle montrait, fixée au coin du mur, debout sur une tablette et dominant -la pile des coussins verts et rouges, une statue en bois, haute de deux -empans, fruste mais d'un caractère singulier. - -«Comment! Je ne t'en avais pas parlé? C'est une idole de l'île de -Pâques, fort rare. Elle vient droit du Chili, je te dirai un jour de -quelle façon; l'histoire t'amusera.--Je l'aime bien, mon idole; elle me -rappelle cette anecdote que l'on m'a racontée d'un explorateur qui, -décrivant ses voyages à Baudelaire, maniait, roulait, culbutait et -tracassait une statuette en bois de ce genre. Baudelaire semblait fort -mal à son aise, ou, du moins, gêné. Il ne put, enfin, plus y tenir, et, -d'une voix grave, un peu scandalisée: «Monsieur, dit-il, de grâce! -Cessez de bousculer cette idole! Qui vous dit que ce n'est pas le vrai -Dieu?» - ---Je croirais plutôt que c'est le vrai Diable, répliqua madame Damien en -riant, car il est affreux! affreux! malgré les beaux tons de rouille de -son bois. Allons, raccroche ta poupée au mur.--Sur d'autres points, j'ai -deux conseils à te proposer: d'abord, de mettre un rideau quelconque -devant ces rayons de livres reliés qui sont trop près de la fenêtre et -doivent recevoir le soleil en plein, puis, de bien vouloir, quand tu -invites une dame à prendre le thé, ne pas l'obliger à vivre dans un -éclairage de cave. On n'y voit goutte, mon enfant! Si ton électricité -marche, allume une lampe, sinon, j'irai demander une bougie à la -cuisine. - ---Excuse-moi, Maman chérie!» - -Pourtant, Damien hésita et trouva quelque difficulté volontaire à -tourner le commutateur, puis il s'en fut déranger des livres et des -papiers sur son bureau. Sa mère le regardait fixement quand il revint -dans la lumière.--Il se mit à parler aussitôt, d'une voix nerveuse: - -«Maman, j'ai des reproches à t'adresser, des reproches graves! - ---De mon côté, interrompit madame Damien, je t'en dirai autant. - ---Oh! Quoi donc? - ---Parle, d'abord... - ---Tu penses que je plaisantais? Je ne plaisante pas. Tu sais bien, -Maman, que je déteste te voir ainsi vêtue! Voyons! Avec cette robe -noire, on dirait que tu as plus de cinquante ans! - ---Je n'en suis pas si loin, Jacques! J'en ai quarante-sept! - ---C'est pas vrai! Tu as trente-cinq ans, tout juste! J'imagine mal -comment tu t'es arrangée pour te procurer un fils de mon âge, mais tu as -trente-cinq ans, cela est sûr... et tu joues à la vieille dame! -Ecoute-moi: est-ce raisonnable? Tu serais en grand deuil que tu ne -t'habillerais pas autrement!... Il y a tout de même de longues années -que papa est mort! - ---Tais-toi, mon petit! C'est aujourd'hui, précisément, le jour -anniversaire de sa mort, et je reviens du cimetière. - ---Ah!... Oh! pardon, Maman!... Mais, tu sais que j'aime à te voir vêtue -selon ton âge apparent et dans un tout autre style. N'importe! J'ai fait -une gaffe cruelle et m'en excuse. - ---Embrasse-moi...» - -Il se pencha. De nouveau, elle le regarda avec attention, puis se pinça -les lèvres, comme pour retenir un sanglot. - -«A mon tour, j'avais quelques reproches... - ---Non, non, dit Jacques précipitamment. Pas aujourd'hui! Pas pour ta -première visite! Et puis, j'ai mal dormi, très mal; je ne veux rien -entendre de désagréable. Maman chérie, je m'y refuse! - ---Alors, dit-elle, viens te coucher ici, mets ta tête sur mes genoux et -repose-toi. Reste tranquille, ne bouge pas, ne parle pas.» - -Sans souffler mot, il obéit. Il se laissait aller à sa persistante -fatigue; il ne réagissait plus: il se sentait si faible! il laissait sa -mère lui caresser le front... Un quart d'heure après, il s'endormait -encore. - -Du temps passa. Mme Damien regardait son fils. Elle aussi s'était -retenue pendant cette visite. Maintenant, elle pouvait oublier sa -contrainte, et le beau visage immobile, aux traits fermés, à la bouche -vivante et volontaire, aux yeux sombres, montrait toute sa douleur. - -Elle glissa enfin deux coussins sous la tête du dormeur et s'échappa, -légère. Avant de soulever le rideau rouge, elle se retourna. Un sourire -courba ses lèvres quand elle vit, sur le divan, cette figure nue, si -apaisée, ce front si large, sous les cheveux blonds en désordre, cette -bouche entr'ouverte par le sommeil, et ces yeux clos. - -Dans l'antichambre, elle rencontra Gautier Brune qui venait -d'arriver.--Ils causèrent quelques instants, debout. - -«Oui, dit Gautier, ces insomnies l'éreintent. Je voulais qu'il se -reposât, mais, puisque c'est fait, il me semble qu'il n'y a nul danger à -ce que Jacques passe une partie de la nuit dehors. D'ailleurs, il y -tient beaucoup. Je dirai à Louis de le laisser dormir tard, demain. Ne -craignez rien, je veillerai sur lui. Je n'ai pas à vous répéter, -n'est-ce pas, Madame, que je l'aime bien? - ---Je le sais, mon ami. Vous le prouvez assez... Au revoir!» - -Elle s'en fut, et Gautier entra dans le salon. - - - - -CHAPITRE III - -AU RESTAURANT - - -Un petit restaurant du quai de la Tournelle. La salle un peu basse, mais -point encombrée; des garçons propres, méticuleux, aux gestes précis; -leurs visages graves et fermés semblent consignataires d'un secret -d'importance. Près d'une fenêtre de coin, Jacques Damien et Gautier -Brune achèvent leur repas. - -«J'aime cet endroit, dit Damien; c'est un lieu de retraite; on y mange à -bon escient. Cette salle a quelque chose de sérieux qui me divertit de -façon bourgeoise et mesurée; la cuisine est sérieuse, elle aussi; le -service est sérieux; trop, peut-être... et pourtant non! Je commence à -goûter le genre Louis-Philippe. Enfin, la vue est parfaite. - ---Ajoute aux vertus de l'endroit, dit Gautier Brune, que l'on peut y -causer, ce que nous ne ferions certes pas aussi librement sur le -boulevard. - ---Sachons donc profiter de cette licence tout en buvant notre café, dit -Jacques avec un sourire.» - -Ils se turent, un temps, puis Damien reprit: - -«Gautier, cela me gêne de t'avoir présenté un spectacle aussi excessif -de larmes et de déclamation. Un homme qui pleure, ça peut faire de -l'effet au théâtre, mais moi j'aurais dû exprimer ce que je sentais à -moins de frais, plus posément. Si tu le veux bien, nous déciderons que -l'incident est clos. Maintenant, je compte m'expliquer, sans gestes, -sans vociférations et, surtout, sans mouchoir. - -«Il est évident que je me porte mal. Je m'en suis aperçu, il y a quatre -mois environ (tu venais de partir pour le Midi), lorsque j'ai commencé à -ne plus dormir. Une nuit sans sommeil, mon Dieu! c'est très désagréable, -ce n'est pas tragique: on s'en donne une raison plausible et l'on se -dit: je dormirai demain. Mais quand, le lendemain, on ne dort pas et le -surlendemain non plus, et que, durant le jour, on est pris de brusques -somnolences qui abrutissent sans reposer, alors mon ami, on finit par -s'inquiéter. Tu étais absent. Le médecin que j'ai consulté... - ---Qui ça? demanda Gautier. - ---Le docteur Stéphane... rue de Courcelles... - ---Je connais... Pas bête, mais vieux... Continue. - ---Le docteur Stéphane m'a donc offert un fort joli bouquet de bonnes -paroles douceâtres, en conclusion d'un examen très méticuleux et très -long. A l'en croire, il me fallait une hygiène stricte, une chasteté -relative... (je t'assure que ma rupture avec Juliette n'a aucun -rapport!) de la tempérance et du bromure. De cette liste, je n'ai retenu -que le bromure, sans autre effet notable que de m'accabler davantage. -Tout cela serait peu de chose et je te dirais seulement: «mon ami, j'ai -de cruelles insomnies qui m'ennuient fort», si je ne souffrais d'un -supplément d'inquiétude qui, je te l'avoue, me désarçonne. - -«Un soir, je m'étais couché tôt, content d'avoir presque sommeil, mais -tracassé parce que Maman se plaignait depuis quelques heures d'une -horrible migraine, et tu sais si elle se plaint peu! Je lisais dans mon -lit, assez inattentif à ma lecture, l'oreille tendue, au cas où l'on -aurait besoin de mes soins et que l'on m'eût appelé. D'autre part, je me -disais: «ai-je sommeil? n'ai-je pas sommeil? vais-je dormir?» Je lisais -mal, je lisais avec peine: les lettres de la page dansaient étrangement -devant mes yeux. J'éteignis enfin pour me donner du repos, mais ne fus -pas long à rallumer. Au pied de mon lit, sur la traverse de cuivre, une -tête, éclairée du dedans, de la taille d'une pomme et qui ressemblait à -une pomme, avec un teint jaune et rouge de pomme, le même aspect -luisant, ciré, d'objet neuf, souriait d'un sourire fendu et, lentement, -dodelinait. - -«Mon petit Gautier, même aujourd'hui, j'ai peur d'y penser: il me semble -que je pourrais la revoir, dodelinante et souriante, posée sur le -bouchon de cette bouteille de cognac. Dès que je me trouvais dans -l'ombre, soudain, la pomme reparaissait. On eût dit qu'elle était là, -tout le temps, et comme eût fait une lumière subite, que l'ombre seule -la révélait. Pourtant non... lorsque je rallumais, elle ne -s'évanouissait que peu à peu, elle y mettait le temps, elle fondait dans -la lumière, comprends-tu? et son sourire devenait triste en se perdant. -Parfois les rêves donnent des visions toutes pareilles qui épouvantent, -mais au matin on en rit. Un cauchemar, un simple cauchemar... Moi, je ne -dormais pas! - -«Je t'assure, mon ami, que je n'ai pas cédé tout de suite à la peur. -J'ai résisté d'abord, je me suis donné des raisons. Cette pomme: une -pomme que j'avais vue, la veille, à la devanture d'un fruitier, rue de -Monceau. Je m'étais plu à la regarder, longuement, parce qu'elle faisait -figure parmi les autres fruits plus ternes, plus modestes. J'avais même -pensé la phrase: «Elle fait figure», et le mot «figure» prenait corps... -Rien de plus simple!... Un souvenir prolongé. Cela explique peut-être; -cela ne satisfait guère! J'en suis même arrivé, en désespoir de cause, à -m'imposer une idée absurde: «J'ai mal aux yeux. Je veux croire que j'ai -mal aux yeux. Il faut que j'aie mal aux yeux.» J'accepte aussitôt la -proposition comme une certitude et j'agis en conséquence. Le lendemain -même, Vialle, l'oculiste, m'affirme que mes yeux sont les meilleurs -qu'il ait jamais examinés. Quel homme spirituel! il me permet, pour peu -que l'envie m'en prenne et que j'y trouve le moindre plaisir, de -dévisager le soleil, à l'occasion, et sans lunettes noires. Hélas! mon -vieux Gautier! si flatteur que ce soit d'être comparé à un aigle, cela -ne m'a pas guéri! - -«Deux nuits, souvent trois nuits par semaine, je revoyais sur la -traverse de mon lit cette pomme souriante. Elle y restait, suivant sa -fantaisie, quelques instants, une heure ou jusqu'au petit jour. Ah! j'ai -cru, parfois, que je deviendrais fou sans plus attendre et qu'en entrant -dans ma chambre, le lendemain, on verrait sur le lit une bête tordue, -hurlante et baveuse. Hurler! J'avais une telle envie de hurler! Certains -soirs, je devais me tenir ferme pour arrêter le moindre cri. Je savais -qu'il m'eût fait perdre la tête, j'en étais sûr. Mon ami, j'ai lu, -jadis, dans d'agréables romans psychologiques, la description d'un jeune -homme de bonne famille qui, lâché par sa maîtresse, mordait son -oreiller, et cela me paraissait bizarre, presque ridicule. Aujourd'hui, -je connais le goût d'un oreiller où l'on plante ses dents: rien de -savoureux, crois-m'en sur parole! - -«Tu peux imaginer la gueule que je présentais au réveil! Maman s'en -apercevait bien! Et c'est alors, surtout, que je me suis laissé prendre -par la peur. L'idée que Maman se rendrait compte, un jour, de tout cela -m'épouvantait. Tu sais que mon père est mort quand j'avais douze ans, -d'une façon... comment dire?... Allons! du courage! J'évite la -difficulté... Reprenons.» - -Damien se mit à parler d'une voix plus lente, plus appuyée. - -«Tu sais, cher ami, que mon père est mort... - ---Je sais, interrompit Gautier Brune. Passe!» - -Mais Damien poursuivit: - -«... Dans une maison de santé... que mon père est mort fou... Voilà!... -Cette pensée ne me quittait plus. Je me disais: «Je vais suivre le même -chemin et Maman souffrira, une seconde fois, tout ce qu'elle a déjà -souffert.» Des craintes de cet ordre, s'ajoutant à la sombre mélancolie -que je ressentais, me composaient une vie intenable. Il fallait mentir -assidûment, il fallait expliquer mes yeux battus, ma pâleur, cette -nervosité que je ne pouvais contraindre, certains gestes, certains -regards inconscients, mais qui n'échappaient pas à un observateur -affectueux... Voilà l'emploi de mes journées, mon ami... Et surtout, ah! -oui, surtout il fallait me plaindre, me plaindre diplomatiquement, ni -trop, ni trop peu. Mes insomnies... en ai-je assez joué de mes -insomnies!... Maman est-elle convaincue qu'il n'y a rien d'autre?... Un -beau soir, n'en pouvant plus, je me suis décidé à partir, à quitter la -maison que j'aimais, si pleine de souvenirs, à m'installer chez moi. Les -quelques bonnes heures où je me sentirais libre, je les passerais avec -Maman; quant à mes nuits, eh bien, j'en garderais l'épouvante pour moi.» - -Gautier Brune n'avait pas encore prononcé une seule parole. Il écoutait. - -«Tu es vraiment un brave garçon, prononça-t-il posément de sa voix égale -et calme. Je veux dire que tu es un garçon vraiment brave... Et depuis -lors, comment te portes-tu? - ---Je vais mieux, répondit Jacques. Cette rupture avec Juliette m'a -secoué, je n'en disconviens pas, mais son effet, je pense, n'a pas été -fâcheux: des discussions, des querelles, des scènes de ménage, cela -occupe; d'ailleurs, je ne laissais pas d'en apprécier le côté comique. -D'autre part, les vacances finies, j'ai repris, au musée, mes heures de -bureau et je trouve un certain bénéfice à travailler régulièrement, à -classer des paperasses, à me promener dans les salles du Louvre, à -préparer une exposition et à réprimander, de temps à autre, les -gardiens... Enfin, je sors beaucoup, je fais la noce, je fréquente des -bars pittoresques et charmants... - ---Est-ce bien utile? demanda Gautier d'un air sec. - ---Mais oui! comment donc! ce sont des endroits pleins d'agrément, où -l'on s'amuse... en quelle compagnie! Parfois, quand je rentre au matin -chez moi, je dors mieux... pas toujours. N'importe, Gautier, je ne suis -pas solide. Cela m'est à peu près égal, après tant de nuits blanches, de -me sentir les reins brisés: une randonnée à cheval me fatiguerait de la -même manière, mais je m'habitue mal à un cerveau courbatu... et puis -j'ai peur que cela ne recommence, j'ai peur de revoir cette pomme! - ---On tâchera que tu ne la revoies pas, mon ami! - ---Ah! Gautier, j'avais si grand besoin de ton retour! Que veux-tu! les -bonnes gens que j'ai consultés étaient, je n'en doute pas, animés des -meilleures intentions à mon égard, mais ils ne savaient pas, ils ne -pouvaient ni sentir, ni, par suite, comprendre, au lieu que toi, tu me -connais depuis que nous jouions à saute-mouton sous les arbres des -Champs-Elysées. - ---Nous reparlerons de tout cela, dit Gautier. - ---Veux-tu, répondit Jacques, que nous poursuivions notre causerie en -plein air? La nuit doit être douce et l'atmosphère de cette salle me -semble maintenant un peu lourde. Nous marcherons le long du quai. - -«Maître d'hôtel, je vous félicite au sujet du canard; tout à fait -réussi. - ---Ah! Monsieur Damien! si l'on ne soignait pas les habitués de la -maison!... - ---Décidément, cet excellent homme a quelque chose de sacerdotal, disait -Jacques en descendant l'escalier. Je ne lui aurais certes pas offert le -même compliment sur le cognac qu'il nous a servi, très inférieur à ce -qu'il était jadis, mais la moindre critique nous aurait valu un très -long discours. - ---Le cognac n'était pas mauvais, dit Gautier, seulement tu en bois trop. - ---Allons donc! - ---Tu en bois trop. - ---Gautier, tu m'embêtes. - ---Bien.» - -Ils se promenèrent quelque temps en silence. Parfois un tramway cornait -ou grinçait sur ses rails, mais la ville était paisible et le fleuve aux -reflets d'huile et de marbre noir coulait lourdement. Ils s'arrêtèrent à -la tête d'un pont; un petit point de lumière jaune brillait sur une -péniche amarrée. - -«Regarde, dit Jacques, regarde ce rideau de mousseline et ce lien de -ruban qui paraît contre le carreau de vitre... Tiens! on a soufflé la -lampe. On dormira bientôt, là derrière, sainement, suavement, comme l'on -doit dormir. Ce spectacle a le goût charmant d'un secret... N'insistons -pas.» - -Ils marchèrent encore. - -«Oui, je te soignerai de mon mieux, reprit Gautier Brune, mais j'ai -encore deux choses importantes à te dire. Ecoute-moi. Nous nous -connaissons depuis l'enfance et ne nous sommes jamais quittés. Tu m'as -pris comme médecin et voici la première fois que j'ai à te soigner -sérieusement. Demain ou le jour suivant, nous parlerons donc de -médecine, de drogues, d'hygiène; ce soir, nous parlerons, si tu le veux, -d'une méthode. Je te soignerai de mon mieux, pourtant ne t'appuie pas -trop sur moi. C'est toi surtout qui te soigneras; il faut que tu te -guérisses toi-même. Si tu acceptes de le faire, alors j'ai confiance. -Jacques, ce sera une dure partie à jouer. De temps à autre, je pourrai -te donner un conseil, un coup de main, mais le grand rôle te reste à toi -seul. Souvent, tu te sentiras les bras rompus, et tu devras lutter quand -même; souvent, ta tête n'en pourra plus de souffrir et, néanmoins, quand -il sera relativement simple de te la casser contre un mur, tu choisiras -autre chose qui, peut-être, te fera souffrir davantage. La victoire est -au bout, et la paix, cette paix qui suit la victoire. - ---Je tâcherai,» dit Jacques. - -Il s'arrêta, les yeux à terre, réfléchissant et battant le pavé du bout -de sa canne. - -«Etrange duel que tu me proposes! - ---Un duel, en effet, répondit Gautier, un vrai duel entre un homme -malade et un homme sain, logés dans un même corps, entre un homme qui -souffre et un autre qui refuse de souffrir. Pour arriver à vaincre, il -ne suffira pas de la bonne volonté que tu possèdes déjà et de ton -courage, il faudra encore des ruses savantes, de la précision, de la -patience et une obstination de brute. Tu devras commander (n'oublie pas -que vous êtes deux), te donner des ordres clairs, ne plus rien y changer -quand tu les auras bien mûris, y obéir avec scrupule, ne jamais -discuter... puis, un jour, tu forceras l'ennemi dans un mauvais coin... -Le reste se fera tout seul. Alors tu t'assiéras dans ton fauteuil, mon -ami, et je te permettrai de te reposer. - ---C'est bien... et quelle est cette seconde chose que tu voulais me -dire?» - -Gautier hésita, un instant, avant de parler. - -«Cette seconde chose, je ne te la conseille pas, je l'exige: un ami a de -tels droits. Demain, tu te rendras chez ta mère, aussitôt que possible, -et tu lui raconteras tout ce que tu m'as... - ---Gautier! Gautier! tu n'y penses pas! mêler Maman à ces horreurs, c'est -indigne!... je t'assure... ce ne serait pas propre! Déjà, je l'ai peinée -si fort en la quittant! Elle acceptait tout, le coeur navré, sans se -plaindre. Elle m'a même beaucoup aidé dans mon déménagement. A quelqu'un -d'autre, elle eût sans doute paru indifférente, mais moi, j'ai appris à -lire son visage comme un livre. Gautier! laisse-moi mon enfer à moi tout -seul! N'y fais pas entrer Maman! - ---... Et tu lui raconteras tout ce que tu m'as dit, ce soir, poursuivit -Gautier de sa voix la plus douce, tout, tout jusqu'aux plus minces -détails. J'ai réfléchi honnêtement; à cette heure, je suis sûr. Non, -Jacques, je ne commande pas, je supplie... sachant que j'ai raison. - ---Il me semble, dit Jacques, que tu m'apprends à t'obéir à toi, avant de -m'enseigner l'obéissance à mon autre moi-même! - ---Pour ta guérison, je compte beaucoup sur ta mère. Elle aimera mieux -souffrir ainsi que te sentir loin d'elle. - ---Tu crois qu'elle a des certitudes à mon endroit? Tu crois donc... - ---Je crois que tu as de grandes chances de guérir en te soignant -toi-même, avec l'aide de ta mère et l'avis occasionnel de ton médecin. -Je puis te connaître bien, mais elle te connaît mieux: elle t'a fait. - ---J'irai donc, demain, dans l'après-midi. Ah! j'oubliais... Ses -dernières migraines ont été un peu allégées; elles durent moins -longtemps, il me semble. C'est grâce à toi. Merci. - ---Longeons encore un peu le quai, veux-tu? dit Gautier Brune. Nous -regarderons l'eau couler, puis, si un dernier acte de revue t'amuse, je -suis de service. - ---Je crains, répondit Jacques de m'être montré présomptueux. J'ai le -sentiment que mon lit me sera doux. - ---Voilà un taxi qui passe, dit Gautier: je te poserai chez toi.» - - - - -CHAPITRE IV - -BAR NOCTURNE - - -Damien restait debout, dans l'ombre, devant sa porte; le taxi de Gautier -Brune venait de disparaître au coin de la rue. Damien attendait; il -n'avait pas sonné. Savait-il, au juste, s'il sonnerait, s'il rentrerait -chez lui?... - -«Gautier m'accorde sa confiance entière, songeait-il, et déjà je le -trompe; Gautier me demande d'être vaillant et je vais me conduire comme -un lâche, du moins, je le suppose... Mais quoi!... Si j'étais allé à -Montmartre!...» - -Des images se présentaient à lui, colorées, pittoresques; il entendait -des chants et des rires. Ce n'étaient pas les chants et les rires de -Montmartre. - -«En somme, je n'ai fait à Gautier aucune promesse de ce genre.» - -Il regarda autour de lui. La rue, tachée de trois réverbères, lui parut -sinistre.--Dans son nouvel appartement, il trouverait, assurément, de la -lumière, un décor agréable, mais comment supporter la solitude, le -silence? Il se sentait déjà rompu... Assez pour se reposer là-haut? - -«Si je me couche maintenant, je me prépare une mauvaise nuit de plus, au -lieu que, dans une heure ou deux, je serai vraiment fatigué; peut-être -dormirai-je; il n'y aurait pas de mal à ça!» - -Il hésitait encore. - -«Je n'ai presque rien bu, ce soir... quelques verres de cognac. Gautier -ne sait pas boire!... N'empêche que Gautier me croit dans mon lit, ou -près de m'y mettre.» - -Un frisson le parcourut. - -«Si je m'attarde ici, je vais prendre froid.» - -Cette dernière pensée le décida. Il alluma une cigarette, tourna -brusquement le dos à sa porte et s'en fut d'un pas vif. - -Jacques Damien marchait vers un but assurément bien connu. Il prenait à -droite, puis à gauche, il longeait quelque temps un boulevard, passait -devant un jardin public, suivait une petite rue, traversait une place, -et, plus il allait, plus son allure semblait dégagée, moins il sentait -sa fatigue. Pour un peu, il aurait couru.--Après une brasserie très -lumineuse et des maisons grises, d'aspect morne, voici un cirque, d'où -sortent des personnes que le spectacle ne retient plus (d'ailleurs, il -est tard). Jacques ne tourne même pas la tête, il marche toujours, droit -devant lui, d'un pas allègre, l'air content. Soudain, il s'arrête devant -une porte tournante. Il la pousse. Il entre. - -La salle, de taille très médiocre, est vide; seul, le garçon s'y -promène, une serviette sous le bras. Des tables, des banquettes sont -rangées sur les côtés; un bar tient tout le fond, avec ses hauts -tabourets, son comptoir ciré, sa pompe, ses bouteilles. Pas un client, -mais Jacques se perche aussitôt sur l'un des tabourets. Il est comme -chez lui. - -«Bonsoir, Victor, dit-il; j'arrive tôt. - ---Bonsoir, Monsieur Damien; Mlle Bice sera là dans cinq minutes. Je vais -vous servir votre cocktail et vous donner de la lumière.» - -L'instant d'après, la petite salle brille de mille feux. Cela donne aux -banquettes déchirées un air lugubre et laisse mieux voir la misère des -murs. Mlle Bice ne tarde pas, en effet. La voici à sa place, derrière -les bouteilles du bar, et souriant de ses lèvres fardées. Elle jette un -coup d'oeil dans une des nombreuses glaces qui l'entourent, vérifie -l'état de sa chevelure jaune et du plâtre de ses joues, puis, -satisfaite, entre en conversation avec Jacques. - -«Victor a dû vous dire l'accident qui est arrivé à ce pauvre Tom. Il -s'est foulé le pied et ne paraît pas à la représentation de ce soir, -mais il viendra bientôt boire un verre.» - -Des explications s'ensuivent. Cette foulure est d'autant plus -regrettable que l'on comptait beaucoup sur Tom pour le gala du -surlendemain. - -«Mme Cervantès a repris son service et elle fera de la haute école sur -sa grande jument noire, mais ce n'est pas la même chose. M. Michel -voulait un numéro drôle et Tom avait inventé une farce épatante, un -chef-d'oeuvre, Monsieur Damien! On se serait tordu! Seulement, que -voulez-vous! les trois grandes culbutes de la fin seraient impossibles -avec un pied foulé!...» - -Et Mlle Bice ajoute, en confidence: - -«M. Michel n'y croyait pas, à cette foulure! Pensez donc! le médecin a -dû donner à Tom un certificat!» - -Victor, qui ne perd pas un mot, se montre indigné d'un procédé pareil: - -«Tout de même, dit-il, c'est triste de voir M. Tom traité avec si peu -d'égards, lui qui est un vrai artiste. Oh! il l'a très mal pris!... M. -Michel exagère!» - -D'ailleurs, voici M. Tom Atkinson en personne. Il boite un peu et -s'aide, pour marcher, d'une canne. On ne reconnaît pas, sous cette -gueule épaisse de brute, la figure hilare du clown qui sait si bien -amuser les enfants. Son gros corps est sanglé dans un veston clair; une -cravate saigne à son cou ridé de vieillard gras. Tom s'installe près de -Damien et la conversation reprend. - -«On vous a dit, Monsieur?...» - -Oui, Damien est au courant, mais il lui manque divers détails dont il -s'enquiert et que Tom défile d'une voix cassée, marquée d'un étrange -accent d'écurie anglaise. - -«Ah! vous, Monsieur, vous êtes un gentleman, vous pouvez comprendre!» - -Damien comprend tout, en effet, il s'intéresse à tout. On fraternise et -la chronique des événements de la semaine se déroule.--A-t-on eu raison -d'engager cette troupe japonaise qui travaillait à Londres? - -«Ils ont du talent, c'est certain, mais ils manquent d'invention.» - -Tel est l'avis de Mlle Bice. - -Chacun donne le sien; néanmoins, on se tait à l'entrée de M. Michel, qui -ne fait que passer et rentre chez lui, après avoir serré la main de -Jacques. En partant, il dit à Tom: - -«Sous le prétexte que vous avez mal au pied, ne vous soûlez pas trop, ce -soir.» - -Tom salue en esquissant sa plus belle grimace. - -«C'est un mufle!» déclare Mlle Bice quand M. Michel est sorti. - -Et ses lèvres expriment un dédain supérieur. - -«_A bloody pig!_» dit Tom. - -Un vieux pianiste, assez pittoresque mais très sale, s'est caché -derrière le paravent qui, dans le coin de gauche, masque un piano -honteux. Il jouera, tous les quarts d'heure, une valse; durant les -intervalles, il vient causer au bar avec Mlle Bice qui l'abreuve -discrètement. Mlle Bice est sa fille. Elle le tutoie et l'appelle «cher -maître!» Il lui dit «vous» avec une parfaite dignité, même quand il -s'enivre. - -«Cher maître, tu as une bonne tête ce soir! Comment va maman? - ---Béatrice, votre mère est depuis longtemps couchée. Une épicière doit -dormir, la nuit. - ---Alors, toi, cher maître, viens prendre ton cognac. - ---Cette enfant est peu respectueuse. Excusez-la, monsieur Damien. -Désirez-vous que je joue _Suprême Ivresse_ ou _Folle Etreinte_?» - -Jacques choisit et continue à boire. - -La salle se remplit peu à peu. L'aimable adolescent qui fait son entrée -n'est ni un acrobate, ni un danseur, c'est un très petit homme de -lettres, blond, bien sanglé, trop gentil. Sa bouche a forme de cerise; -une cigarette semble y tenir tout juste. Il souffle nonchalamment la -fumée et en suit les volutes avec un air ravi. Il parle à Damien d'une -plaquette de délicats poèmes qu'il publiera vers la fin du mois, mais -Damien discute avec Mlle Bice la composition autrement importante d'un -prochain cocktail. - -«Tâchez de le réussir, ma chère, et, en attendant, donnez-moi un -whisky-soda.» - -Encore un client: ce gros homme court, aux jambes épaisses, est, à ce -que l'on dit, peintre de son métier; il fait aussi de la musique; il -fait surtout des affaires, (on ne sait précisément lesquelles); il est -fort riche; son valet de chambre paraîtra, peu avant l'aube, pour le -ramener chez lui. Très bavard, il entame avec le jeune poète une longue -discussion, il critique les derniers concerts, le dernier salon, il -explique savamment le dernier scandale. - -«Et Mme Cervantès, que devient-elle?» demande Jacques. - -Mme Cervantès, qui souvent rend visite à ces messieurs du bar, s'est -excusée. On ne la verra pas, ce soir; on s'en désole. Mme Cervantès ne -cause pas, n'ayant jamais rien à dire et parlant peu le français, elle -ne boit pas ou ne boit que du lait chaud, mais on s'est habitué à sa -présence muette. Sans elle, on ne se sent pas au complet. - -Deux journalistes, un jongleur américain et deux dames de music-hall -n'apportent à la compagnie aucun intérêt nouveau. On bavarde en petit -comité, on fume et, surtout, on boit. Un couple mondain tout à fait -inconnu apparaît, l'homme en habit, la jeune femme les épaules couvertes -d'un somptueux, d'un sensationnel manteau de soie. Ils regardent autour -d'eux avec curiosité. On leur a recommandé sans doute d'inviter le vieux -clown; ils l'invitent donc à leur table en termes d'une extrême -politesse. Tom accepte; il mange, il boit, mais ne dit pas grand'chose, -ou c'est alors à Damien qu'il adresse de courtes phrases, à Mlle Bice, -au pianiste, et le couple s'étonne en silence de ses mauvaises manières; -les regards échangés sont éloquents. Néanmoins, Tom fait un effort: il -admire le manteau somptueux, il le touche, il le palpe, il en manie un -pan, de ses doigts épais il en caresse les broderies. - -«_Fine silk!_» dit-il aimablement. - -La jeune femme sourit à grand'peine et ce spectacle amuse Damien. - -L'une des dames de music-hall chante. Cela augmente le bruit. -L'accompagnement terminé, le pianiste reprend ses valses et l'on danse. -Damien se demande s'il dansera aussi, dans le petit carré que l'on -réserve à ces ébats. Non, il lui faudrait être plus sûr de ses jambes, -et puis les deux théâtreuses encombrent maintenant toute la place aux -bras du jongleur, qui danse à ravir, et du poète blond. Damien se -contentera de boire. - -Le temps passe. Damien a beaucoup bu. Soudain, il se redresse, il -descend de son tabouret. - -«Victor, dit-il, mon pardessus, je vous prie. - ---Monsieur ne se sent pas bien? - ---Si, parfaitement, merci.» - -Victor salue en empochant une pièce et tend à Damien sa canne. - -Jacques a les yeux fixes, la bouche mobile et nerveuse. Il traverse la -salle d'un pas mécanique, le corps très droit, le regard halluciné. Ses -lèvres molles tremblent toujours. Il arrive à la porte, il la pousse, il -sort. - -«En voilà un qui est mûr, dit Mlle Bice. - ---Moi, il me plaît, ce garçon! dit le vieux pianiste. - ---C'est un homme très comme il faut,» dit Victor qui s'y connaît. - -La jeune femme en manteau somptueux paraît scandalisée. - -«Allons-nous-en! dit-elle. - ---Ben quoi! dit le jongleur entre haut et bas, il est fin saoul! C'est -pas rare!» - -Et Tom, qui a suivi Jacques des yeux d'un air inquiet, déclare qu'il -l'eût volontiers accompagné chez lui si son pied foulé ne le faisait -tant souffrir. - -Cependant, Damien marche dans la rue d'une façon volontaire et mal -assurée. Il se lance en avant, mais il vacille; il marche aussi comme -les aveugles, en tâtant parfois du bout de sa canne le bord des -trottoirs. Arrivera-t-il? Voici sa rue, voici sa porte. Il sonne, il -ouvre, il entre, il referme la porte. Il réfléchit un moment avant de -s'engager dans l'escalier à la rampe duquel il se tiendra... Et le voici -chez lui, dans sa chambre, bientôt. - -Peut-être Jacques dormira-t-il, cette nuit... Il a encore très peur, -mais l'heure est tardive, maintenant, et il se sent si fatigué! - - - - -CHAPITRE V - -RAISONS MATERNELLES - - -Quand Mme Damien vit entrer Jacques, elle posa sur un guéridon le carré -d'étoffe persane dont elle comptait faire un coussin, tendit les bras à -son fils et l'embrassa. En somme, sa mine n'était point trop mauvaise, -il semblait détendu. Mille petits soins, un bain prolongé, lui rendaient -son aspect habituel. Quelque temps, ils causèrent des événements du -jour, échangèrent leurs raisons d'admirer ou de s'indigner, d'être -étonnés ou indifférents, suivant ce que leur avaient appris les journaux -du matin, les revues ou le bruit public. Jacques se promenait devant sa -mère, de long en large. Il s'assit enfin et demanda: - -«Tu n'attends aucune visite? Nous serons tranquilles? C'est parfait. -Reprends ton travail, s'il ne t'ennuie pas, et laisse-moi la parole. -Maman, j'ai une très longue et très lourde histoire à te raconter. -Ecoute-la aussi paisiblement que je ferai moi-même pour te la confier. -Voici de quoi il s'agit.» - -Et il entreprit sa tâche. - -Son accent fut calme, simple, posé. Il surveilla le ton de sa voix; il -en mesura l'émotion, sans affecter de froideur; il dit avec scrupule -tout ce qu'il devait dire, tout ce qu'il avait promis, tout ce qu'il -s'était promis de dire. - -Dans son fauteuil, Mme Damien écoutait, le corps droit, la tête un peu -penchée, les doigts occupés autour du carré d'étoffe qu'elle avait -repris. Souvent, elle levait les yeux sur son fils, mais Jacques ne se -laissait guère voir. Assis, les deux coudes posés sur les genoux -ouverts, le dos voûté, il s'adressait, semblait-il, au tapis et ne -faisait d'autres gestes que de petits mouvements explicatifs des mains -qui se joignaient, se séparaient, retombaient mollement, se fermaient -parfois en une crispation de peur ou de volonté subite. Quant aux yeux, -ils restaient obstinément fichés en terre. - -Les paroles de Jacques se suivaient, sensées, douces, réfléchies. Mme -Damien n'avait pas dit mot. Un galon d'or faisait presque le tour du -nouveau coussin. - -«De sorte, Maman chérie, que j'aurai plus que jamais besoin de toi. -Gautier en est persuadé et moi, tu penses bien...» - -Ayant fini, jugeant superflu d'épiloguer, il se tut, se leva et baisa la -main de sa mère. - -Un très long silence... Jacques Damien attendait, Mme Damien songeait. -Elle ne préparait presque pas sa réponse, elle songeait, simplement, -comme l'on se repose. Puis, elle dit: - -«Ce qui me touche plus encore que la confiance que tu me prouves, c'est -la manière dont tu t'y es pris pour me la prouver. Merci, mon enfant. -Lorsque ton père est mort, j'ai compris que je devais me débrouiller -toute seule dans la vie, sans aide, sans conseil. Ce soir, j'ai -l'impression bien différente d'avoir auprès de moi un honnête homme, sur -lequel je peux m'appuyer. Jacques, tu m'inspires une grande pitié, cela -est certain, mais (ne m'en veuille pas!) autre chose me touche en ce -moment. J'éprouve une sorte de joie qui est de me dire: ce garçon-là est -vraiment fait pour la vie; il suivra son chemin, il marchera sans -béquilles. Merci, mon petit, merci de cette joie dont je souffre -pourtant. Mais non! tu ne dois rien comprendre à mes paroles: ce n'est -pas ainsi qu'une mère console son enfant. Mais tu ne sais pas... je t'ai -empêché de savoir. Maintenant, je te demande de te montrer courageux, -une fois encore, et je te parlerai à mon tour, je te ferai une -confession. Accueille-la comme j'ai accueilli la tienne. - ---Maman chérie, dit Jacques, je t'écouterai de toute mon attention.» - -Et il pensait: - -«Ah! les affreuses paroles que je vais entendre! Maman me dira que mon -père est mort fou; je le sais! qu'elle a souffert le martyre; je le -sais! que papa était toute sa vie; et je le sais aussi!» - -Mme Damien regarda, un instant, devant elle, plus loin que les murs, -plus loin que l'heure présente, dans le temps passé, puis elle reprit: - -«Tu oublieras surtout que je suis ta mère. Ne me regarde pas. Figure-toi -une jeune fille assez agréable... on me disait même belle, à cette -époque, parce que j'étais grande et mince, parce que je dansais bien et -que je savais rire, malgré mon air grave... Et puis, tu comprends, -j'avais dix-huit ans, une jolie taille, des cheveux sombres, et je -portais des robes seyantes... on m'a beaucoup fait la cour; de nombreux -jeunes gens m'ont dit qu'ils m'aimaient et ils demandaient ma main. Moi, -je ne les aimais pas; souvent, ils me plaisaient, mais je ne les aimais -pas: je répondais: non. Et, un soir, au bal, j'ai vu ton père. - -«Ah! Jacques! tu n'imagines pas ce qu'il était! Son charme, je ne l'ai -retrouvé chez personne! Cette voix douce, musicale, toujours tendre -d'accent, ces gestes amusants et gracieux, ce regard enfin, ce regard -qui semblait vraiment une caresse! J'avoue que je perdis la tête et me -jurai, dès ce soir-là, que j'épouserais le lieutenant Alfred Damien ou -que je resterais fille.» - -Elle désigna du doigt un portrait pendu au mur. - -«Cette toile ne donne rien... ses traits, tout au plus, et encore le -peintre n'a-t-il rendu de son visage que... passons! Je l'ai épousé et, -pendant deux ans, j'ai connu ce bonheur dont on rêve parfois, mais qui, -néanmoins, n'est pas fait pour être vécu. Je pensais qu'il durerait -toujours! - -«Mon enfant, c'est alors que tu es né. Certes, j'en aimai ton père -davantage, mais tu me fis sortir du conte de fées où je me complaisais: -en vérité, tu m'éveillas. Des écailles me tombaient des yeux, je voyais -clair, je regardais autour de moi, j'apprenais un peu ce qu'était ce -monde où l'on vit, où l'on souffre, car tu m'avais fait souffrir -terriblement, cher petit! Je n'étais plus enveloppée dans une seule -pensée d'amour; le simple devoir de te nourrir me rappelait à moi-même -en m'appelant à toi. - -«Vers cette époque, ton père me causa un vif chagrin, le premier, en -donnant, et cela sans raison apparente, sa démission de l'armée où une -carrière magnifique lui paraissait promise. Il me le dit, un soir, -déclarant qu'il voulait, dorénavant, vivre sans rien faire, que le -cheval le fatiguait, qu'il devait se soigner, et qu'au surplus, il en -avait assez du métier des armes. - -«Je m'étonnai d'abord, je m'indignai un peu. Ton père semblait bien -portant, et cette ambition de paresse, quand je le croyais poussé par -une ambition de gloire, (une jeune femme se forge tant de fantômes!)... -je ne comprenais pas! Il démissionna donc.--«Tu devrais m'en savoir gré, -disait-il, je resterai davantage à la maison, près de toi; nous -causerons, nous nous connaîtrons mieux.» Ah! que cette parole était -pleine de sens! Il m'a mieux connue, sans doute: il a découvert en moi -une femme cruelle qu'il ne soupçonnait guère, mais moi, je l'ai mieux -connu aussi: sous l'homme charmant, j'ai découvert le pauvre homme. En -le regardant, je voyais certains traits de son visage dont l'aspect -était pour moi nouveau: le menton fuyant, la bouche molle, quelque chose -de faible, tout ce que le peintre a si vite trouvé dans cette figure -dont il n'a pas rendu l'exquise beauté.--Jacques, c'est affreux que je -te parle ainsi, et, pourtant, je ne vois d'autre chemin à suivre que ce -rude chemin qui nous blesse tous les deux. - ---Continue, dit Jacques, continue, Maman chérie. - ---Il tomba malade. Il souffrait d'une névrose que de vagues -hallucinations, sans corps, flottantes, mais d'autant plus -épouvantables, peut-être, rendaient particulièrement affreuses. Ton père -avait peu d'imagination, je veux dire qu'il ne se représentait pas les -choses du monde et de la pensée, comme tu fais, par de vraies images -peintes sur la conscience; sa torture ne prit jamais une forme nette. -C'étaient des angoisses difficiles à décrire, une inquiétude trouble qui -grandissait, qui s'imposait mais ne se précisait pas, un cauchemar sans -contours. Tout en le soignant, comme je l'aurais plaint, si... mais je -l'ai soigné, jour et nuit, je te le jure! avec dévouement, avec passion, -sans faiblir ni laisser jamais la place à d'autres! J'ai fait tout ce -que je pouvais, suivant strictement les ordres et les conseils des -médecins: une politique subtile de tous les instants... Oh! ce visage -impassible qu'il me fallait garder, à des heures où les larmes auraient -été si douces! et aussi cette comédie que je devais jouer! - -«Quand il dormait et qu'une plainte s'échappait de ses lèvres, aussitôt -je me penchais, je guettais son regard, derrière les paupières closes, -je tâchais de sourire, pour qu'à son réveil, il me vît d'abord, moi -qu'il aimait, et se rassurât. Parfois, je chassais ainsi l'horrible -rêve, parfois le dormeur s'éveillait en poussant des cris affreux, et -m'écartait de lui. Alors, je le suppliais de m'écouter, je le raisonnais -pendant qu'il battait l'air de ses bras, j'essayais de détruire sa -chimère... et cela durait jusqu'au matin.--Oui, je t'assure, Jacques, je -l'ai bien soigné; j'ai si peur que tu en doutes! mais je ne pouvais pas -le plaindre: je veux dire que je ne pouvais le plaindre avec générosité, -comme l'on plaint un homme valeureux qui s'est défendu longtemps, de -toutes ses forces, et qui est tombé enfin. Je ne pouvais pas le plaindre -ainsi, parce qu'il était lâche. - ---Oh! Maman! - ---Tu protestes... C'est ce que j'attendais. Tu as raison, et, avec ton -père, j'ai dû me montrer impitoyable... Oui, peut-être... Eh bien, non! -cet homme que j'avais aimé avec mon coeur entier, avec mon corps -entier... pardon, Jacques, mais il faut bien que je le dise, puisque je -me défends, ce soir! cet homme, que je croyais un galant homme...» - -Elle devint soudain très pâle et murmura d'une voix à peine perceptible: - -«Non! Je ne puis te laisser savoir ces choses! - ---Parle, Maman chérie, dit Jacques; je te le demande.» - -Son attitude était calme, il ne montrait aucune nervosité, seulement il -penchait un peu la tête comme un homme qui se prépare à recevoir un coup -sur la nuque. - -Elle parla ou, plutôt, une plainte lamentable s'échappa de ses lèvres: - -«Il buvait! mon enfant! Il s'enivrait, avec des cochers et des -concierges, chez le marchand de vin du coin de la rue! Il allait boire à -la cuisine avec son valet de chambre! Je l'ai vu! Il ne lui suffisait -pas de boire, il devait boire en compagnie basse. Son caractère, déjà -faible, ne résista pas à cet avilissement et, dès que la maladie -l'assaillit, ton père voulut fuir. Chaque jour, il cédait du terrain. Or -la maladie, cette terrible habitude, est aussi un terrible adversaire à -qui tous les moyens sont bons, l'audace, la patience ou la ruse. Il est -traître, il est fort, il est habile, surtout, et posera vite son pied -dans l'empreinte qu'une reculade aura vidée, mais cela, le pauvre homme -se refusait à le sentir. Avant peu, il devint comme un enfant. Il -fondait en larmes, il se mettait à crier. Je le trouvais souvent, assis -au milieu du salon, par terre, et pleurant parce qu'il avait peur que le -cauchemar ne revînt. Si je t'ai éloigné de la maison, à cette époque, -c'est que tu aurais trop bien entendu ses cris et ses plaintes, car -elles étaient de ton âge, en quelque sorte: tu criais ainsi, tu pleurais -ainsi, pour un ballon crevé ou une blessure au doigt. - -«Note que ton père, dans l'intervalle de ses heures d'angoisse, -redevenait l'être exquis que j'avais connu; ses crises d'ivresse étaient -vraiment des crises où il se perdait d'esprit et de coeur; ensuite, il -réapparaissait quelque temps, l'air un peu effrayé, le regard instable, -mais charmant à son ordinaire, séduisant, délicieux... On retrouvait -Alfred Damien presque pareil à lui-même... du moins, les autres. Moi, -non, car moi, je tremblais toujours!--Devant son fils, il se montra -d'abord d'une grande prudence: il ne s'approchait de toi que lorsqu'il -se sentait libre, comprends-tu? et alors, comme il savait t'amuser! Dès -qu'il entrait dans la chambre, tu riais aux éclats. Mais, un soir (je ne -sais où il avait roulé, la veille), il fut attaqué par son cauchemar, -près du petit lit où tu dormais. Il te réveilla et tu te mis à crier -avec lui. Quand j'accourus, il te tenait dans ses bras, te suppliant de -le délivrer du vilain diable, du méchant sorcier qui le faisait tant -souffrir. Tu répondais: «Pauvre papa! pauvre papa!» Je t'arrachai à lui, -et, cette nuit-là, ce fut mon fils que je soignai. Tu ne t'endormis que -fort tard, les yeux encore trempés de larmes. - -«C'était, pour moi, un terrible avertissement. Je sentis qu'il te -prendrait, que tu te laisserais séduire, qu'il t'attirerait par sa -gaîté, par sa douceur, qu'il te retiendrait et t'empoisonnerait bientôt -de son mal. - ---Maman, interrompit Jacques, je commence à comprendre... - ---La crainte de cette hérédité me poursuivait. Je voulais garder mon -fils! Tu avais déjà eu des convulsions, comme en ont parfois les -enfants; l'imprudence devenait manifeste de laisser un petit être -impressionnable et nerveux, côtoyer un danger pareil. Dès la fin de la -semaine, je t'envoyai avec notre vieille bonne en Provence, à la -campagne. Ton père, le jour du départ, haussa les épaules. «En somme, tu -as raison,» me dit-il. Et il se mit à claquer des dents. - -«La vie reprit, coupée d'heures tranquilles et d'heures dont le souvenir -même est abject. Je ne t'en parlerai pas. La vieille Alice me donnait -régulièrement de tes nouvelles et t'amenait deux ou trois jours à Paris, -pour me rendre visite, à Pâques et en automne. Tu grandissais, tu te -portais bien, tu semblais joyeux. Tu me parlais de l'âne, des beaux -canards, des pigeons et d'un grand paysan, si gentil et si drôle. - ---Oh! je me souviens! murmura Jacques. - ---Et puis, un soir d'été où il faisait une chaleur terrible, en entrant -dans notre chambre à coucher, j'aperçus ton père, assis sur le haut de -l'armoire à glace et buvant au goulot d'une bouteille d'eau de Cologne. -Il était fou. - ---Maman! Je t'en supplie! tais-toi! Tu es à bout de forces! - ---Oh! mon petit! que j'en dise un peu plus ou un peu moins!... - ---Non! je ne veux pas!... je sais... on m'a raconté la suite. Je sais -que tu as essayé de garder papa à la maison, jusqu'au jour où il a -failli te tuer. Alors les médecins ont déclaré qu'il fallait absolument -qu'il fût enfermé. - ---Qui t'a dit cela? demanda Mme Damien étonnée. - ---Au lycée, le petit Simoneau, qui répétait toujours que j'avais une -«tête de loufoque». Un matin, à la sortie, je l'ai bourré de coups de -poing en criant: «Ah! j'ai une tête de loufoque! Ah! j'ai une tête de -loufoque!» Il répliqua: «Oui, ton père est mort fou et il avait presque -tué ta mère!» ce qui lui valut une tournée d'appoint; mais... je savais. -Et puis, tu comprends, les domestiques... - ---Il ne s'agira donc plus que de toi, mon petit. Je partis aussitôt pour -la Provence. Je trépignais dans le train, à l'idée de te voir et, -surtout, de te voir tant qu'il me plairait, librement. Suivre tes jeux, -t'entendre rire!... Mais le voyage dura néanmoins assez longtemps pour -qu'une inquiétude nouvelle vînt me surprendre. Je me disais: «Comment -vais-je le trouver? Il y a presque six mois que je ne l'ai embrassé. -Quelle figure a-t-il, au juste? Je ne le vois plus, je me l'imagine mal, -dans l'instant, et les photographies semblent toujours si sottes! De qui -sont ses yeux, son front, sa bouche, sa taille? De qui sont ses gestes? -Sera-t-il à moi?» - -«Ah! mon enfant! tu ne t'en souviens certainement pas, mais je me -rappellerai toujours mon arrivée à Valcreux et comme je me jetai sur mon -fils. Je lui fis presque peur! Cette quinzaine, en Provence, je la -passai vraiment toute entière à te regarder, à apprendre par coeur ton -visage, à raisonner sur ses moindres traits, sans fin. Dans ta figure -souriante, je découvrais la bouche et le menton de ton père, son nez -aussi; mais ton front large, ton regard joyeux et vaillant -t'appartenaient bien à toi seul. Tu avais beaucoup grandi, tu prenais -une allure élancée, tu paraissais fort, souple, sain, et je suivais avec -bonheur... en tremblant, comme il convient à une mère, tes pires -imprudences de petit bonhomme aventureux, ravi de vivre. Tu sais le -reste, mais je tiens à te dire... - ---Oui, je sais le reste, Maman, et de quelle façon tu m'as élevé, me -poussant toujours à une plus complète indépendance, excusant mes -pitreries lorsqu'elles témoignaient d'un peu d'audace, accueillant mes -camarades chez nous, vivant auprès de moi comme une grande soeur, comme -une amie à qui l'on peut tout dire et qui comprend tout. - -«Parfois, tu te montrais étrangement sévère quand mes paroles manquaient -d'accent ou mes gestes de vigueur; mais, à d'autres instants, quelle -indulgence! Tu partageais mes jeux, mes lectures, mes rêves, avec une -finesse si déliée que je m'en apercevais à peine et, surtout, ne m'en -étonnais pas. Mes amis sont devenus les tiens; mon meilleur ami est -aussi le tien, n'est-ce pas? Ainsi je m'explique la façon dont tu m'as -mené jusqu'à être un homme, et ta joie lorsque je me plaisais aux -petites épreuves du régiment, à des disciplines un peu rudes; tu m'as -même laissé me rapprocher d'une discipline à laquelle tu ne croyais pas: -celle de l'Eglise. - ---Je voulais, répondit-elle, avoir un fils qui fût bien lui-même. -J'avais tâché de lui former un jugement d'homme libre. Quand, plus tard, -dans une circonstance grave, après y avoir songé honnêtement, -longuement, il a choisi sa voie, pouvais-je lui donner tort? - ---D'autres auraient été moins généreux...» - -Et Jacques reprit: - -«Aujourd'hui, je m'en veux de t'avoir caché ma peine, Maman chérie, et -si vainement puisque tu l'avais tout de suite devinée! Je fuyais la -maison pour t'empêcher de rien savoir!... Ah! tu en savais long, déjà, -tu en savais long, courageuse Maman!» - -Mme Damien s'était astreinte à ne pas revenir sur le sujet douloureux -qui faisait l'objet même de leur conversation; elle attendait que -Jacques en reparlât. Elle ne put alors se retenir davantage et, -regardant son fils droit dans les yeux: - -«Mon petit, je savais simplement que tu souffrais, dit-elle, et j'en -souffrais moi-même.» - -Puis elle ajouta d'une voix passionnée: - -«Tu guériras, dis? Tu guériras? Tu ne te laisseras pas prendre? Tu payes -les vices de ton père par un état nerveux qui doit te donner des heures -vraiment horribles, mais toi, tu es sain, toi, tu es mon fils à moi, -toi, tu guériras! Toi, tu n'auras pas peur, et tu vaincras! C'est bien -vrai que tu vaincras, mon enfant? - ---Je tâcherai, Maman, répondit Jacques. Je ferai de mon mieux, mais il -faudra m'aider un peu. En tous cas, je t'assure que l'on ne se battra -pas pour rire!... Et, maintenant, si tu le veux, parlons d'autre chose! -Ouvrons les fenêtres! Donnons de l'air! - ---Bravo, Jacques!» dit Mme Damien. - -Elle lui prit les mains, elle l'embrassa. Quelques moments plus tard, -elle demanda posément: - -«T'ai-je dit que Gautier a promis de dîner avec nous? - ---Ah! tant mieux! répondit Jacques, celui-là, je ne le verrai jamais -trop!» - -Ils causèrent. Une heure passa. Un double coup de sonnette annonça -Gautier Brune. - -«Je vous salue, chère Madame,» dit-il en entrant. - -Il jeta les yeux sur la mère et son fils et reprit: - -«J'arrive de bonne heure; c'est pour savoir s'il vous plairait de -sortir, ce soir. On m'a offert une bonne loge pour «Pelléas». - ---Ah! très volontiers, mon petit Gautier. Voilà une intention dont je -vous remercie. Je vais vite m'habiller et nous avancerons le repas.» - -Jacques tendait la main à son ami. - -«Bonsoir, mon brave!» lui dit Gautier qui se tut aussitôt, rougit un peu -et se mordit la lèvre. - -Un instant, ils se regardèrent tous les trois, en silence. - - - - -CHAPITRE VI - -LA LEÇON DU CLOWN - - -Il voulut tenter une expérience, honnêtement conduite et dont il -pourrait apprécier les résultats.--Ce fut par un bel après-midi brillant -de soleil que Jacques s'installa dans un coin de cette terrasse de café, -près d'une dame lourde de fard, très voyante, qui frottait contre un -verre de vermouth ses lèvres trop rouges, devant un sous-officier -d'Afrique, occupé à la composition savante d'une absinthe. -Jacques appela le garçon et commanda un lemon-squash, boisson -innocente.--L'épreuve fut plus dure qu'il ne pensait. Non point qu'il -dédaignât ce mélange rafraîchissant de soda et de citron pressé, mais -ses voisins ne tardèrent pas à le gêner beaucoup, eux qui buvaient, qui -buvaient sérieusement, pour le plaisir de boire. - -Penché sur la paille de son verre, Jacques voit la dame fardée porter en -toute liberté à sa bouche le vermouth qu'il se refuse. Il en imagine la -particulière amertume, il y goûte, en quelque sorte, mais son trouble -augmente encore quand le sous-officier, ayant fini de dissoudre un carré -de sucre dans son absinthe, s'apprête à la déguster. Cette absinthe -occupe bientôt toute l'attention de Damien, elle le sollicite, exprimant -sa senteur, et le parfum interdit monte aux narines de Jacques qui -penche la tête en arrière, comme l'on fait pour recueillir, au passage -de la brise, un souvenir de fleurs. Il serre les lèvres, il ferme à demi -les yeux, puis il sourit. L'absinthe!... Et ce lemon-squash stupide où -flotte un glaçon lui donne vraiment la nausée. La terrasse parsemée de -tables, en bordure du boulevard de Courcelles, devient un champ de -tentations... On ne pourrait lui donner, ici, un cocktail convenable, -mais Jacques se contenterait bien d'un whisky soda; d'autre part, il a -entendu deux fois le garçon vanter à des clients certaine eau-de-vie -bourguignonne... Non, il ne demandera rien: il tient à ne pas faiblir, -et il vide jusqu'au douceâtre fond sucré son lemon-squash.--Il souffre; -il sent de si nombreux parfums tourner dans sa cervelle! de si -nombreuses saveurs flatter sa bouche! Il les reconnaît, il les désire. -Que fera-t-il? - -Depuis quinze jours, il est peu sorti: un rapport pour le Musée l'a -retenu dans son bureau, mais, deux ou trois fois, il a été forcé de -rejeter hâtivement ses paperasses au fond d'un tiroir et de gagner la -rue. Cependant, à cause d'une honte obscure qu'il ne s'expliquait pas, -qu'il ne s'avouait même pas, il n'est pas retourné à son bar familier, -il n'a revu ni Mlle Bice, ni le vieux pianiste, ni la silencieuse -écuyère; il a fréquenté d'autres lieux où l'on boit peut-être moins -longtemps, parce que l'on s'y ennuie davantage. Tout de même, il -rentrait, à l'aube, brisé de fatigue... Eh! qu'importe! il ne se -souvient plus de ce frisson qui l'effrayait tant, il y a quelques -heures, ce frisson de fièvre, eût-on dit, ni de cette peur de voir plus -qu'on ne doit voir. - -Parfois, il avait passé des après-midi entiers auprès de sa mère, -retenue chez elle par ses migraines. Dans la chambre aux rideaux fermés, -il se tenait immobile et silencieux, lisant à la lumière discrète d'une -lampe basse, s'interrompant pour rendre quelque léger service, puis -reprenant son livre, et c'était là des heures de repos.--Quinzaine -supportable, puisque, la nuit, ses cauchemars diminuent... Aujourd'hui, -il tente une expérience, et il craint qu'elle ne tourne mal, car il se -perd en un vertige étrange: il est hanté par des senteurs, par des -odeurs qu'il reconnaît, qu'il peut nommer, par des saveurs dont le -souvenir s'impose.--Il regarde, mais il ne voit pas ces gens qui, sur le -trottoir, devant lui, se croisent ou se suivent. Son attention est -ailleurs. Pourtant, l'un des passants s'est tourné vers lui, il en est -sûr... l'a salué. Ce geste le secoue tout entier, comme si quelqu'un -l'eût saisi brutalement par le bras et tiré hors du jardin parfumé. Il -rougit, il devient pourpre, il porte la main à son chapeau pour répondre -au salut, puis, soudain, il reprend pied et se retrouve dans ce monde. - -«Bonjour, Atkinson! - ---Bonjour, Monsieur Damien!» - -C'est son vieil ami, Tom Atkinson, le clown, vêtu d'un extraordinaire -complet à carreaux, cravaté de vert et coiffé d'un melon beige. - -«Venez boire un verre avec moi, Tom. - ---M'asseoir avec vous, volontiers, Monsieur Damien, mais boire, c'est -trop tôt... - ---Comment, Tom! - ---Ou bien, la même chose que vous: un lemon-squash, n'est-ce pas? - ---Vous êtes donc membre de la ligue anti-alcoolique, Atkinson?... -Garçon! un lemon-squash pour Monsieur.» - -Le vieux clown réfléchit, un instant, puis il éclate de rire: - -«Ah! je comprends! vous taquinez, parce que je bois tellement, à la -nuit! Oui, c'est vrai, mais jamais avant le travail. Trop dangereux... -et, si on a bu, le directeur, il ne paye plus les accidents. Les jambes, -c'est mou après le whisky; alors, un soir, au lieu de tomber droit, sur -les épaules, on tombe sur la tête, et la famille est ennuyée. Je suis un -ivrogne, Monsieur Damien, mais seulement à la nuit. - ---Votre famille est en France avec vous, Tom? - ---Maintenant, oui, Monsieur, c'est plus commode. On s'est habitué; dix -ans, vous savez! et puis la vieille dame, qui ne peut rien faire, a ses -rhumatismes moins fort dans son fauteuil à Paris, parce que, à Paris, il -y a très peu de brouillard, et aussi elle aime rester près de moi et des -garçons, deux garçons, Monsieur, deux bons garçons. - ---Parlez-moi de vos enfants, Tom; ils sont au cirque? - ---Non, Monsieur; un clown, dans la famille, c'est assez. Georges, -l'aîné, a voulu être pharmacien, un métier très convenable; ça fait -plaisir à ma femme, vous comprenez, d'abord, parce que c'est un métier -convenable et puis à cause des rhumatismes et des maladies: on paye -moins cher. Georges gagne bien sa vie et, maintenant, il marche droit. - ---Il vous avait donné des ennuis? - ---Pas des ennuis de sa faute, Monsieur... j'explique mal... des ennuis à -cause de moi. Oui, quand le père il court après les filles, le fils il -court aussi. Moi, je n'allais pas de ce côté, mais quand le père il -boit, le fils il a soif bientôt, le fils il a envie... Aujourd'hui, -Georges ne boit plus, il est pharmacien et il va se marier. C'est moi -qui ai guéri Georges. - ---Comment vous y êtes-vous pris, Atkinson? - ---Oh! le bâton, Monsieur, le bâton et les coups de poing. S'il avait été -plus jeune, le fouet sur le derrière, mais plus tard on ne peut pas. -D'abord ça faisait de la peine à ma femme et elle disait: «Pas si fort, -Tom! pas si fort! je vais prier, ça sera la même chose.» La prière, je -sais, c'est très bon, mais il faut le bâton aussi. Alors, quand Georges -rentrait saoul, je tapais dessus, et pendant ce temps, la vieille dame -lisait tout haut les Psaumes dans la Bible. Eh bien, Monsieur Damien, -Georges ne boit plus et il m'aime beaucoup, malgré le bâton et les coups -de poing, et il aime beaucoup sa mère qui lui lisait les Psaumes, et il -travaille, et je vous ai dit qu'il va se marier avec une _nurse_ qui -garde les malades, un bon métier, Monsieur. Peut-être que s'il n'avait -pas marché droit, il serait au cirque, pas pour sauter comme moi, (ses -jambes ne valent rien), mais pour ramasser le crottin. Moi, Monsieur, -quand je rentre saoul, ma femme me lit aussi la Bible, mais personne ne -m'a jamais donné des coups avec le bâton, alors... - ---Et votre cadet? interrompit Jacques, à la fois ému et amusé par ce -discours. - ---Le cadet?... Ah! oui: Charles. Oh! Charles il n'a pas besoin de ça; il -aurait dû être _clergyman_; il boit de l'eau; il aime l'eau et le -citron, et les sirops français qui collent... Orgeat, _beastly stuff!_ -je déteste. Il est très sage, il a l'air très sage, il met du sirop -aussi sur ses cheveux. Tout le temps dans les _meetings_ du soir où l'on -fait des prières; à l'armée du Salut, vous savez! Et il chante, et les -demoiselles le regardent en ouvrant la bouche, parce qu'il a des yeux -bleus et des cheveux blonds avec du sirop dessus... Mais il gagne sa -vie; il est comptable dans un magasin et il écrit sur une machine... Ma -femme, elle le trouve beau: c'est son chéri. Quelquefois, à la maison, -ils chantent ensemble. Moi, je préfère Georges parce que j'ai tapé -dessus. - ---Dites-moi, Tom, vous êtes mon ami, n'est-ce pas? demanda Jacques, tout -à coup. - ---Aujourd'hui, j'espère, Monsieur Damien... parce que vous avez été -gentil pour moi, très gentil. - ---Gentil? - ---Oui, quand j'ai passé, j'ai salué en vous voyant, et vous avez salué -aussi. Beaucoup de gens n'aimeraient pas que je les salue: ils auraient -l'air grave, comme à l'église, ou bien ils riraient, comme ils rient au -cirque, quand je le veux. Un clown, on reconnaît avec la perruque et le -grand pantalon, ou dans les bars, quand on boit, mais, dans la rue, on -ne reconnaît pas: on fait «oui, oui,» avec la tête; c'est très -_gentleman_ de saluer. - ---Je ne trouve pas, Tom; c'est seulement tout naturel. Eh bien, -faites-moi un plaisir. Je vais vous poser une question et vous y -répondrez franchement, comme vous répondriez à l'un de vos fils, à -Georges. Est-ce promis?» - -Tom réfléchit, puis, revenant à sa langue natale pour donner une parole -d'honneur: - ---_Honor bright!_ répondit-il. - ---Tom! demanda Jacques d'une voix basse et lente, Tom! dites-moi si je -suis un ivrogne! Vous me voyez boire très souvent: dites-moi si je suis -un ivrogne!... Moi, je ne sais pas!... Suis-je un homme qui boit très -souvent et qui, de temps en temps, prend sa cuite, ou suis-je vraiment -un ivrogne, un «_drunkard_», comme vous diriez? Je vous le répète, -Atkinson, moi, je ne sais pas! Puisque vous êtes mon ami, vous allez me -renseigner.» - -Tom écoutait, la tête basse, l'index posé contre son gros nez rouge. - -«Vous parlez sérieusement, Monsieur Damien? demanda-t-il, soudain. - ---Je pensais, Tom, que vous l'auriez senti. - ---Oui, vous parlez sérieusement. Alors, je réponds la même chose. Vous -me dites: «Tom, est-ce que je suis un ivrogne?» et je réponds: -«Certainement, Monsieur Damien, vous êtes.» Et je vous dis encore, parce -que je suis votre ami et que vous êtes là, devant moi, que si votre père -ne vous donne pas des coups de bâton, très dur et très fort, et si votre -mère ne vous lit pas de bonnes choses qui plaisent au Seigneur, vous -serez ivrogne chaque soir un peu plus, et puis tout à fait, et alors -vous aurez les horreurs... _the horrors_, nous disons... et c'est comme -si on était déjà dans l'enfer! Et si, plus tard, vous ne ramassez pas du -crottin, c'est que vos parents ne le permettraient pas, mais ce sera -seulement un autre crottin, et un jour on dira de vous: il était un -_gentleman_. Entendez-vous, Monsieur: il «était»? Voilà! oui... -voilà!--Si je suis un peu _rude_, je veux dire: pas poli avec vous, je -vous demande pardon. - ---Au contraire, mon brave Tom, vous avez été très poli et je vous -remercie beaucoup. - ---Alors... bonsoir, Monsieur Damien.» - -Il se leva. - -«Bonsoir, Atkinson.» - -Ils se serrèrent la main. - -Mais Jacques restait assis devant son verre vide. Il songeait à cette -singulière leçon de morale. - -«Le vieux Tom m'a tout de même appris quelque chose. Il faut bien que je -l'admette! Si extraordinaire que cela paraisse, je ne savais pas, je ne -m'avouais pas, je ne me rendais pas compte que je buvais. Je me voyais -boire, je sentais que j'avais grand tort de boire, et cependant... et -cependant...--Maintenant, soyons honnête: il est inutile que je pense à -Papa en faisant une moue dédaigneuse. A peu de chose près, je suis logé -à la même enseigne, une enseigne de mastroquet... (oh! très drôle!) Il -est vrai que j'y suis logé depuis moins longtemps. Cela me sauvera -peut-être... Personne ne s'offrira à me donner des coups de bâton, mais -je peux prier tout seul... Et puis, Dieu est pitoyable!--Je disais -toujours: tâchons de guérir!... Si Maman, si Gautier n'ignorent pas mon -hérédité d'ivrogne, se doutent-ils que, dès aujourd'hui, je suis un -ivrogne moi-même? Il convient que tous deux l'ignorent; il convient que -je me débrouille seul. Oui, je me disais: tâchons de guérir! eh non! il -faut se dire: tâchons de ne plus boire! Déjà une honte sourde me -retenait parfois... mais, souvent, j'ai si envie de boire! oh! à cet -instant même, j'ai un désir si passionné de boire! Boire... il me semble -que ce serait une joie si complète, si douce, si profonde!... -Dépêchons-nous! Il faut! Il faut!... Je décide donc... ce samedi, à cinq -heures vingt-cinq, de ne plus boire. - -«Tiens! dit-il à un gamin qui lui proposait «l'Intransigeant»... Non, -garde ton papier! Voilà dix sous... Et ne va pas les boire!» - -Il paya ses consommations et rentra chez lui en fumant des cigarettes. -Il se sentait plus calme. Le monde, ses bruits et ses rumeurs, ses -couleurs et ses teintes, son activité nombreuse l'intéressaient. - - - - -CHAPITRE VII - -LA PREMIÈRE MANCHE - - -Le soir de ce même jour, Damien causait, dans son bureau, avec Gautier -Brune. - -«En somme, je n'ai pas à me plaindre, disait Jacques; je dors -passablement et n'ai presque pas d'hallucinations, à peine quelques -menaces. Une grande quinzaine de répit, c'est déjà beaucoup; je me sens -un peu revivre. De plus, toutes tes recommandations ont été suivies... -mais je t'avoue que le café me manque! - ---Et ton vieil armagnac, te manque-t-il? demanda Brune. - ---Non, dit Jacques d'une voix sèche. Si tu veux t'en rendre compte, -reste dîner avec moi. Ma cuisinière est toute prête à te servir un repas -somptueux composé d'oeufs brouillés et de jambon froid. - ---Impossible, Jacques! Je regrette. Il me faut aller chez mon vieux -client, dont la santé s'améliore. Il m'invite à une grande bombance -familiale, pour fêter ses noces d'argent. Cela promet d'être riche, -abondant et interminable. Comme convives, tout ce que tu peux imaginer -en fait de clients, neveux, cousins, alliés et amis. On parlera des -progrès commerciaux de la France, des lourdes erreurs du dernier -ministère et, sans doute aussi, de la musique moderne qu'un esprit -vraiment sain ne saurait goûter; j'entendrai dire, au dessert, que -Debussy corrompt les moeurs. Pour couronner ce festin, une terrible -partie de bridge où j'atteindrai quelque différence de six francs -soixante-quinze, après trois heures d'efforts. Je serai donc obligé de -te quitter dans peu d'instants pour passer un habit et me diriger vers -la place de la République. Plains-moi!» - -Damien se mit à rire. - -«Gourmand comme tu l'es, je prévois que tu trouveras à ton ennui des -compensations succulentes! - ---Dirait-on pas, insolent! que tu méprises la bonne chère, toi qui -recherches toutes les voluptés et veux même que l'appartement où tu vis -soit parfait jusqu'au moindre détail! Il me plaît, d'ailleurs, de plus -en plus, et sa disposition me semble d'un goût très juste... Mon vieux -client n'eût pas obtenu un pareil ensemble!... Ces nouveaux coussins du -divan... tiens! voilà celui que ta mère achevait l'autre jour!... Ton -bureau, ce pantin de bois sur sa tablette... - ---Pantin de bois! s'écria Jacques. Tu oses parler de pantin de bois! On -me nommait ainsi au lycée! Pantin de bois! une idole précieuse de l'île -de Pâques! T'ai-je dit comment elle se trouve ici? C'est fort curieux. -On m'avait chargé, au musée, d'une monographie sur la sculpture -polynésienne. Je fis à ce propos (tu t'en souviens peut-être) un séjour -à Londres: on y trouve des tas de renseignements. Vers la même époque, -je pensai à écrire au directeur du musée de Santiago de Chili, touchant -les idoles en pierre de l'île de Pâques, dont les voyageurs ont tant -parlé. Quelque temps après, je reçus une réponse fort aimable, qui me -donnait tous les renseignements demandés. M. Carlos d'Almeida m'offrait, -en outre, à moi personnellement, une statuette en bois, pièce -authentique, de même caractère que les grandes idoles. Il ajoutait que -son musée changeant de local, la disparition d'un si petit objet -passerait inaperçue! Cette statuette, la voici. Elle est grossière, je -l'accorde, néanmoins, elle me séduit; je lui trouve un charme très -bizarre et m'en déferais avec peine.» - -Gautier l'enleva du socle où elle était posée. - -«Drôle de bonhomme! Mais quel beau bois!...» - -Il la remit en place. - -«Et sur ce, je te quitte, appelé par les devoirs mondains de ma -profession. A demain, Jacques. - ---A demain, mon ami.» - - * * * * * - -Jacques dîna donc seul et rapidement. Une heure plus tard, assis dans le -fauteuil de son bureau, il lisait et fumait des cigarettes. En levant -les yeux, il pouvait voir, à gauche, l'idole, debout sur sa tablette, au -coin du divan. Il la regarda plusieurs fois. Soudain, il ferma -brusquement son livre. Cette phrase qu'il venait de lire l'agaçait: «Il -s'agenouilla devant l'idole de bois et lui rendit hommage.» Pourquoi -l'auteur parlait-il d'une idole de bois? - -Le volume replacé à son rayon, Jacques entreprit de classer quelques -gravures. Il les maniait nerveusement. L'une d'elles le retint. Il la -considéra, puis jeta sur l'idole un rapide coup d'oeil. Il haussa les -épaules. Ce silène dans un jardin à la française, ne ressemblait en rien -à la statuette!... Idée absurde! Il reposa le carton de gravures et -resta sans rien faire, assis dans son fauteuil, les bras ballants, la -tête basse. Pourtant, il levait parfois son regard vers l'idole, avec -précaution, très lentement, et le baissait aussitôt. Un instant après, -il s'accouda, penché en avant, le front sur les mains. - -«Il faut procéder avec calme, murmura-t-il. Tentons l'épreuve -classique.--Je me fais loucher en pressant un de mes yeux. Si je vois la -chose double, comme tout le reste, cette chose est hors de moi; si je la -vois simple, comme je la voyais avant, elle est en moi, et je suis fou.» - -Il fit l'expérience. - -«C'est évident! Je le savais.» - -Il marcha de long en large dans la pièce, parlant à mots couverts. - -«Eh bien! quoi? il n'y a rien d'étonnant! Pourquoi m'émouvoir ainsi, -puisque je m'y attendais! La pomme a disparu: l'idole bouge. Un peu -simple, cette idée que tout s'arrangera parce que l'on a pris de bonnes -résolutions! L'enfant a promis de ne pas pleurer: il ne lui adviendra -plus rien de fâcheux! Il n'aura plus mal aux dents!... Ridicule!... -C'est moins facile que je ne pensais. Mon petit Jacques, tu faisais le -faraud en causant avec ta mère! Tu te disais: «Papa s'est montré bien -peu courageux!» Maintenant que tu te trouves à pied d'oeuvre, tu -déchantes!... et je vois que tu as une belle frousse!» - -Il s'arrêta, il regarda l'objet. - -«Alors, je finirai comme Papa?... dans la grande maison blanche?... -Quand je voyais cette pomme, sur la barre de mon lit, je me laissais -aller à la peur, presque sans réserve. Ma peur de ce soir, tenue en -main, je crois qu'elle est pire... Et puis, cette poupée de bois qui ne -va plus désarmer! Ah! elle bouge encore, la rosse! Je vais me mettre à -courir en rond, ou plutôt...» - -Il sourit aigrement et leva un doigt en l'air, comme lorsque l'on fait -une trouvaille. - -«Pour me calmer les nerfs, il me faudrait avoir dans cette pièce une -roue, une grande tournette d'écureuil, où je galoperais, où je -trépignerais, sans arrêt, du matin au soir. Cela pourrait, en outre, -faire monter l'eau dans la maison. Exercice hygiénique entre tous, et -fort utile. C'est le système anglais du _hard labour_, oui, le -_treadmill_... mais sous une forme plus joyeuse. Eh quoi! je paye les -vices de mon père, paraît-il!... très bien, je paye... Le _hard -labour_... Je devrai donc... Mieux vaut crever tout de suite! Tiens je -n'ai plus de tabac.» - -Il sonna. - -«Louis, apportez-moi des cigarettes, dit-il d'un air calme. Merci, mon -garçon... Et aussi une tasse de thé. - ---Monsieur semble avoir très chaud, dit le valet de chambre. - ---Ce n'est rien, Louis. Oui, j'ai un peu chaud, en effet. Vous pouvez -aller vous coucher, maintenant. - ---Mais si Monsieur... - ---Je vous sonnerais si je me sentais malade.» - -Jacques reprit sa marche. - -«Pourtant, je me rends à peu près compte des choses. Je vois ce qui se -passe en moi lorsque j'ai peur et que je me guinde. Je me surveille -mieux. Et puis enfin, ne nous plaignons pas: mon idole n'a pas osé -dépasser sa planchette. Si j'avais pendu au mur un jouet mécanique, ce -serait tout pareil... tout pareil... Consolante, la comparaison! hein, -mon petit Jacques? et tellement ingénieuse! Oui, mais les jouets -mécaniques de ce genre ont, le plus souvent, une musiquette dans le -ventre, au lieu que mon jouet à moi ne chante pas «la Mascotte», du -moins pas encore: elle ne fait que cligner de l'oeil et bouger ses longs -bras. - -«Maman me disait, l'autre jour: «Raccroche ta poupée au mur...» Si je -pouvais la raccrocher pour de bon! A propos! de quel sexe est-elle? Je -n'ai jamais regardé! Oh! c'est un mâle, indubitablement! Tant pis! Une -idole féminine, j'aurais pu essayer de lui complaire par de douces -paroles, par des flatteries... et cependant, non! j'en serais peut-être -venu à la chérir, au lieu qu'un mâle qui me torture, je puis le détester -tout à mon aise. Il convient que je prenne garde à ne jamais lui -appliquer des qualificatifs de l'autre sexe... ça pourrait l'offenser... -et alors!» - -Il parlait presque à voix haute en faisant les cent pas. Il marchait -lourdement, il ne se permettait aucun geste, mais, de temps à autre, il -risquait vers l'idole un regard furtif. - -«C'est gai, la peur! Ah! pauvre Papa! je te comprends, maintenant, -lorsque tu me prenais dans mon lit et me parlais du mauvais diable, du -vilain sorcier! Pauvre Papa!... Et néanmoins, je t'avoue que je voudrais -mieux faire, ou, du moins, montrer plus de prestige. Il ne t'a manqué -que d'être habile, mon pauvre père! La diplomatie est de bon usage, même -avec les cauchemars. Oui, je voudrais... Pas ce soir, par exemple!... -Elle bouge toujours!... Pardon!... «il» bouge toujours.» - -Jacques s'arrêta net et se croisa les bras. - -«Jamais je ne pourrai dormir ici!» - -Il coupa les lumières et s'en fut. La pièce, qui depuis deux heures -était pleine d'un sourd piétinement et du murmure brouillé d'une voix, -redevint silencieuse, dans l'ombre. - -Un instant plus tard, les lampes se rallumèrent, Jacques rentrait, vêtu -d'un manteau, une canne à la main, le chapeau sur la tête. - -«C'est qu'il m'attire, le bougre! Le voilà, tout en bois, avec sa gueule -de vieux singe grave!... Tant pis! Puisque, ce soir, je ne sais pas me -défendre, je vais... comment dirai-je?... je vais m'absenter.» - -Il s'approcha de l'idole et, ôtant son chapeau: - -«Je vous accorde la première manche, dit-il d'une voix moqueuse mais -cassée; pourtant, ne croyez pas que ce soit fini. A demain, Monsieur.» - -Il fit un petit salut bref, et sortit rapidement. - - - - -CHAPITRE VIII - -INCERTITUDES - - -La rue était froide. Jacques Damien marchait à grands pas. - -«On est mieux ici!» - -Il ressentait une forte impression d'indépendance, comme si on l'eût -débarrassé de lourdes chaînes et laissé courir. Il respirait à pleins -poumons; il se plaisait à cette marche rapide; il en goûtait à la fois -le rythme vif et la fantaisie possible, car Jacques savait que plus rien -ne l'obligeait, dans le moment, à tourner en rond. Il pouvait s'arrêter, -presser le pas, s'asseoir, sauter, danser, prendre sa droite ou sa -gauche, vivre à son gré. Ce choix, surtout, de détaler au galop tout le -long de la rue, lui agréait fort. - -Il se promenait sans but, de ci, de là. Il admirait les automobiles -ronflantes, les feux électriques, si singuliers contre le vert des -arbres; il regardait certains passants, il les suivait quelques minutes, -puis s'écartait, en suivait d'autres. - -«Je puis détaler, pensait-il toujours. Je suis indépendant.» - -Jacques descendit l'avenue d'Antin, marchant sur le bord du trottoir. Il -se retourna, du fait d'un timbre de bicyclette qui sonnait derrière lui. -La bicyclette le dépassa, et aussi un petit chien noir, lancé à toute -allure. - -«Je puis détaler; je suis indépendant!» venait de se dire Damien. - -Cette pensée lui parut aussitôt vide et puérile. - -«Détaler n'est pas preuve d'indépendance. Ce petit chien noir détale -parce qu'il ne veut pas perdre son maître; d'autres détalent parce qu'on -les chasse, d'autres... moi... parce qu'ils ont peur.» - -Il songeait aussi que sa conduite, ce même soir-là, n'avait été en rien -ce qu'elle aurait dû être. Maintenant, sa tenue vis-à-vis de l'idole lui -semblait équivoque, sans dignité. - -«L'ironie m'est vraiment trop facile. On reçoit une gifle, on répond par -une plaisanterie et l'on pense que l'honneur est sauf! A l'idole, j'ai -répondu, en somme, par une plaisanterie, quand elle me chassait de chez -moi. Je voulais cacher ma peur, la peur qui me tenait de si près; je -faisais le fou pour ne pas le paraître. C'est revenir au moulin!» - -Damien entra dans un bar des Champs-Elysées. Il n'y connaissait -personne. Ayant trouvé un coin tranquille, il s'y installa et demanda -une sandwich et de la bière. Des valses lui parvenaient, du fond d'une -salle voisine, avec des rires. Il y avait là, devant un carré de -tziganes, quelques filles sans grand intérêt dont les gestes le -lassèrent bientôt. Jacques n'avait pas envie de boire; mieux valait, -pourtant, ne pas y penser. - -L'idée lui parut effrayante de sortir encore, de gagner la rue déserte, -de s'y trouver seul, tout seul avec son ombre. Il voyait déjà son ombre -le suivant servilement, plate et longue, sur le trottoir bleuâtre, puis, -à un changement de réverbère, se jetant tout à coup devant lui... Où -coucherait-il, quand l'heure serait trop tardive? Il ne pouvait songer à -se rendre chez sa mère: elle s'inquiéterait d'un coup de sonnette, passé -minuit, et, d'autre part, il gardait bien la clef de son ancien -appartement, mais ne l'avait pas sur lui. Coucher à l'hôtel? projet -sinistre! le long couloir, la chambre inconnue, l'affreux papier-peint, -la cuvette prostituée... Rentrer avec une de ces jeunes femmes dansantes -qu'il ne connaissait pas, qui ne lui plaisaient pas? les attendre -jusqu'au matin, subir leurs conversations si aimables? Il se sentait -l'esprit autrement orienté. Alors, que faire? - -«Oh! j'irai sans doute demander l'hospitalité à Gautier, vers minuit. Je -coucherai sur son petit divan.» - -Il revint à ses premières pensées. - -«Demain, si cela recommence, il faudra m'y prendre d'autre façon. Je ne -bougerai pas de chez moi, quoi qu'il arrive... Mais, ce soir, je n'ose -pas rentrer!» - -Il se reprochait encore de prêter à cette idole une personnalité, de -l'animer quand il la savait morte, faite de bois dur et sec, de toujours -garder d'elle un souvenir vivant. Pourquoi l'imaginer active, à cette -heure où elle le laissait en paix? Ces questions qu'il se posait ne -servaient de rien, car, bientôt, sans le vouloir, il revoyait son -bureau, sombre, tiède, familier, avec peut-être un peu de fumée, témoin -de son dernier passage, et il s'imaginait l'idole livrée à elle-même -dans cette pièce bien close. Auparavant, elle clignait de l'oeil; elle -clignait de l'oeil encore, mais ne s'arrêtait pas en si bonne route. -Jacques l'amenait à tenter des gestes plus compliqués. Elle descendait -avec précaution de sa planchette, elle soulevait le coin du rideau -rouge, afin de constater qu'il n'y avait dans le salon nul fâcheux qui -pût la surprendre. Elle frottait les deux moignons qui terminaient -grossièrement ses bras, elle se trémoussait et se mettait à danser par -terre, sautant d'un pied léger du tapis au manteau de la cheminée, puis -sur la table, franchissant l'encrier du bureau, contournant la lampe et -dansant toujours, bondissante et fantaisiste, aux sons d'une musique qui -semblait sortir de son ventre. En outre, chaque fois que, du pied, elle -frappait le sol hors des limites du tapis, c'était avec un bruit -métallique, tel que d'une corde de cuivre qui eût vibré. - -«Mais le bougre n'est pas en cuivre, il est tout en bois! se dit Damien, -pourtant...» - -Et l'idole dansait avec allégresse, s'arrêtait un moment, immobile, -repartait avant peu. Jacques devait remuer la tête pour suivre ses -mouvements. En lui-même, il écoutait aussi le concert intérieur auquel -cette danse répondait. La mélodie lui en parut fade et sotte. - -«Suis-je assez absurde!» - -Il avait oublié les valses de la salle voisine, il les transposait, -là-bas, dans son bureau. - -«Et c'est ainsi que l'on s'arrange une belle hallucination en vue du -lendemain, et que la grande maison blanche doit, un soir, préparer pour -vos loisirs une gentille chambre, bien propre et bien commode, avec des -grilles aux fenêtres.» - -Il réfléchit encore. - -«D'ailleurs, c'est l'idole que j'enfermerai. Oui, j'enfermerai mon vieux -singe dans un placard... Et cependant, s'il frappait, la nuit, aux -portes de sa prison, pour me réveiller... Assez! je ne veux pas me -permettre de penser à ces choses.» - -Il sortit bientôt. - -Dans les Champs-Elysées, une voiture s'arrêta près de lui, d'où il crut -voir descendre Juliette Lancy suivie du lieutenant de Lohéac... Oui, -c'était bien elle! Il lui vint un peu de tristesse. - -«La pauvre fille! elle n'était pas très amusante tous les soirs, elle -manquait un peu de distinction, sa cervelle ne pesait pas lourd, mais -comme, dans son lit, je me sentirais moins seul... ou plus seul... je ne -sais que dire! Sans solitude, mais sans idole!» - -Il raillait encore. - -Quoi qu'il en eût, Jacques n'osait rentrer chez lui. Certes, un effort -de volonté l'aurait mené jusqu'à sa chambre, un effort dont il se -croyait capable dans le moment, mais la plus lourde nonchalance -l'oppressait. Il ne désirait plus résister, fût-ce par un geste, fût-ce -par un mot. Il se laissait aller à cette paresse accablante qui lui -conseillait un lit, n'importe lequel, sauf le sien. - -Damien penchait à se rendre chez Gautier Brune. Aux soirs de sortie de -son maître, Valérie avait l'habitude de veiller, assise dans l'office et -raccommodant du linge. Il entrerait donc sans peine et ne dérangerait -personne. Il s'y décida, mais, pour la très courte distance, il prit un -fiacre, car ses jambes ne le soutenaient plus. - - * * * * * - -«Ah! Monsieur Damien! quel plaisir! - ---Je ne vous dérange pas trop, Valérie? - ---Pas du tout, Monsieur! je veille toujours quand M. le docteur dîne -dehors, et, ce soir, il a mis son habit. - ---Oui, je sais. - ---Je faisais des reprises aux petits rideaux; ils en ont besoin, les -pauvres! Si Monsieur veut s'installer dans le cabinet en attendant M. le -docteur? Il ne tardera guère, à près de minuit. Mais Monsieur est -fatigué; Monsieur a dû encore aller dans les restaurants où l'on -dépense, paraît-il, tant d'argent à boire avec des dames qui ne sont pas -fraîches! - ---Ma bonne Valérie, je vous jure que je n'ai bu, ce soir, qu'un verre de -bière... - ---La bière, ça c'est honnête! - ---Et je n'ai pas touché du bout du doigt une seule des dames dont vous -parlez. - ---Ah! Monsieur Damien! vous devenez sage. Vous allez vous marier. - ---Je ne crois pas, Valérie!» - -Elle lui vanta, quelque temps, les unions légitimes et retourna à ses -petits rideaux. Jacques s'en fut dans le cabinet de consultation de -Brune et, soudain, se sentit paisible, comme s'il avait trouvé un -refuge. - -«Si j'attendais Gautier!» se dit-il. - -Jacques feuilleta quelques journaux, mais il se surprenait dormant sur -les pages. Il n'y tint plus, enfin. Avant de gagner le divan où les -clients de son ami couchaient leurs défaillances physiques, il prit sur -le bureau une feuille de papier et y écrivit en grosses lettres: - -«C'est très joli de faire le fendant, mais encore faut-il pour cela -certaines qualités. Je viens d'être honteusement déconfit. La peur m'a -mené chez toi. Laisse-moi dormir. J'en ai besoin.» - -Il colla cette affiche au milieu de la glace avec un pain à cacheter, se -déchaussa, s'allongea, appuya sa tête sur un coussin et ramena une -couverture sur ses pieds. - -«Me voilà en sûreté. Il ne viendra pas me chercher ici!» - -Jacques sentait que l'épreuve de ce jour était chose terminée. Sa figure -se détendait, retrouvait le calme; ses paupières battirent. Il se fût -endormi lourdement, comme le désirait son corps, s'il n'avait un peu -repensé à sa journée, avant de sombrer dans le sommeil. Un remords le -tracassait. - -«Non, ce n'est pas élégant, cette fuite chez un ami! J'ai promis à Maman -et à Gautier de ne pas céder.» - -Il hésitait, toutefois. - -«Parce que mes premières armes ne sont pas brillantes, il ne faut pas -tout lâcher! A cette heure, j'ai grand besoin de dormir, je l'accorde, -mais j'ai surmonté souvent des faiblesses pareilles, et pour des raisons -moins graves. Pourquoi donc, aujourd'hui?...» - -Il se leva, se rechaussa. - -«Je vais rentrer... Je rentre chez moi.» - -Il déchira l'affiche, laissa sur le bureau quelques lignes affectueuses -et pria Valérie de l'excuser auprès de son maître. - -Il rencontra Gautier sur le pas de la porte, cherchant dans ses poches -de la monnaie pour payer son taxi. - -«Je suis toujours bon pour quarante sous! lui dit Jacques. As-tu fait un -dîner succulent? - ---Un peu lourd, dit Gautier, mais l'aspic de foie gras... oh!» - -Ils échangèrent quelques paroles. - -«Et maintenant, dit Damien, je rentre. Demain, je te raconterai tout -cela en détail. Non, je me débrouillerai seul. Merci, mon vieux; -bonsoir!» - -Jacques rentra chez lui, traversa le salon, le bureau, regarda avec -indifférence certaine poupée de bois accrochée au mur, poussa la porte -de sa chambre et se coucha. - -«Ce n'est évidemment pas admirable, songeait-il, mais c'est tout de même -quelque chose.» - -Dans son propre lit, il s'endormit presque aussitôt. - - - - -CHAPITRE IX - -UNE CHARMANTE SOIRÉE - - -Les deux semaines suivantes furent douces à Jacques Damien. Avec sa -mère, avec Gautier Brune, il passa de longues soirées. Le reste de son -temps, il l'employa à divers travaux dépourvus de fantaisie, tels que -des classements de manuscrits au Musée et l'arrangement, suivant un plan -imposé, d'une salle nouvelle, de sorte qu'il n'eut point à se repentir -d'avoir donné si peu d'heures à la nonchalance, portât-elle même le nom -spécieux de méditation. - -Un soir, il résolut de se distraire. Invité par un de ses anciens -camarades de régiment, que depuis quelque temps il avait peu vu, il -accepta, se plaisant à l'idée d'une nuit passée au restaurant, au -théâtre et dans des salles de souper. Un point spécial l'intéressait -d'ailleurs.--Entre autres qualités, Louis de Brigneux, joyeux compagnon, -fort drôle et très répandu, avait celle de connaître et de fréquenter un -grand nombre de jolies femmes d'abord aimable, d'accès facile; or Damien -tenait beaucoup à rencontrer une amie de Juliette Lancy nommée Jeanne de -Luce que Brigneux voyait souvent, dans le temps. Il croyait même lui -avoir un peu fait la cour. Aujourd'hui, sa solitude lui pesait. Le -visage de Jeanne de Luce, il se le rappelait agréable, éclairé de beaux -yeux bleus et coiffé de blond. Il se souvenait aussi d'un babillage de -tour banal, très abondant, mais point trop ennuyeux. De plus, cette -enfant l'avait assuré maintes fois du plaisir qu'elle trouvait en sa -compagnie et lui laissait entendre mieux encore, au point d'éveiller la -jalousie de Juliette. Si ce penchant persistait après six mois, pourquoi -n'en profiterait-il pas? Ses nuits lui sembleraient moins longues. - -La soirée débuta de façon brillante. Damien, voulant s'amuser, ne laissa -pas que d'amuser les autres. Brigneux, accompagné de sa maîtresse que -l'on nommait communément: Boule, (par antiphrase, car elle était fort -maigre), amenait aussi son jeune cousin, arrivé d'Arras la veille et -qu'il «sortait». Enfin Jeanne de Luce, invitée au dernier moment, -reconnut Jacques Damien avec une surprise peu affectée et le plaisir le -plus évident: elle le savait libre. - -Brigneux recevait bien ses amis; Boule tenait son rôle de compagne -presque légitime, Jeanne de Luce montrait sa gorge libéralement, enfin -Claude Lesueur, adolescent incolore et souriant, tâchait, sans y réussir -beaucoup, que l'on ne devinât ni son âge, ni sa province. - -Damien contait une histoire de tour inconvenant. - -«... Et voilà pourquoi le lieutenant Lantier se vit forcé d'accepter une -situation fausse et que sa femme ne put s'empêcher de prendre un -quatrième amant, quoiqu'elle aspirât à un repos que, sans injustice, -nous pourrions dire bien gagné. - ---Damien! s'écria Boule, jamais je ne vous ai vu si brillant! D'où -tirez-vous donc ces anecdotes? Ah! si vous me permettiez de répéter -celle-là! - ---Croyez-vous, ma chère, dit Jacques, que ma permission y fasse -grand'chose? Ajoutez à ce potin tout ce qu'il vous plaira d'y mettre de -grâce et d'obscénité! variez-en même l'attribution (à vos risques et -périls, bien entendu), je vous promets, pour ma part, de ne plus le -raconter. - ---L'hiver dernier, dit le jeune Claude Lesueur, à Arras, une dame était -soupçonnée... - ---De coucher avec son concierge et le colonel du régiment, interrompit -Brigneux. Depuis lors, elle ne fut plus reçue ni chez Mme Dupont, ni -chez Mme Durand, ni chez cette bonne Mme Martin qui, pourtant... oui, -nous savons! - ---Ce n'est pas cela que je voulais dire, Louis. - ---En tous cas, c'est quelque chose d'analogue! - ---Louis! ne sois pas méchant! murmura Boule en souriant avec finesse. - ---Et puis, vous avez toujours eu un talent remarquable pour présenter -les petites histoires, dit Jeanne de Luce. Croyez-moi! Juliette ne -savait pas l'apprécier. - ---Ma petite Jeanne, ne dites aucun mal de Juliette. On ne frappe pas les -vaincus. C'est mal porté; c'est de mauvais genre! Est-elle heureuse, la -chère enfant? - ---Lohéac se donne le plus de mal qu'il peut, mais vous remplace-t-il?... - ---Certes, il n'oserait! j'espère même qu'il ne saurait... Brigneux! je -te fais mon compliment le plus sincère sur ce dîner. Voilà six mois que -je n'ai bu ni mangé avec autant de satisfaction. - ---Bu! que dis-tu là? tu n'as rien bu du tout! répondit Brigneux, mais en -effet, la maison n'est pas mauvaise depuis qu'elle a changé de gérant. -On s'y laissait empoisonner, l'année dernière. - ---A Arras, dit Claude Lesueur, le restaurant de la Dinde passe pour très -réputé. - ---On ne mange vraiment bien qu'en province, dit Jacques. - ---Oh! n'est-ce pas, Monsieur! s'écria l'adolescent, heureux de cette -parole. - ---Mais on y mange trop.» - -Et Claude Lesueur s'attrista. - -«J'aime aussi, dit Jeanne de Luce, me trouver dans un milieu comme -celui-ci, où je me sens chez moi. A ces tables, autour de nous, il y a -certainement douze personnes que je connais. - ---Et leurs regards sont douze hommages. - ---Damien, vous êtes charmant! - ---La vérité a son charme, blonde enfant!» - -Le caquetage continua. Il fut question de courses, de modes et d'un -procès scandaleux, puis, mais sans insister, des livres du jour, de -théâtre, enfin. - -Brigneux discourait légèrement, sur un ton d'indifférence amusée, Boule -et Jeanne de Luce avec passion; l'adolescent d'Arras perdait pied, de -temps à autre, et Damien le relevait par une parole secourable. Depuis -un moment, Jacques semblait nerveux; sa drôlerie prenait un air quelque -peu cabotin qui, d'ailleurs, ravissait les deux jeunes femmes. Il se -dépensait beaucoup. - -«Oh! vous l'imitez à la perfection, dit Jeanne de Luce d'une voix émue. -C'est tout à fait son sourire insolent et cruel, dans la dernière scène -du trois, quand il regarde Minnie et sort en claquant la porte. - ---Sans oublier, dit Damien, que j'y mets une distinction que Jérôme est -loin d'avoir! - ---Mais... certainement! - ---Il faudra que j'aille voir cette pièce, dit Claude Lesueur. - ---Je te mènerai dans les coulisses, dit Brigneux. - ---Cela vous servira beaucoup, Monsieur Lesueur, interjeta la spirituelle -Boule. - ---Comment l'entendez-vous, Madame? demanda poliment le jeune homme. - ---Pour oublier Arras... - ---Notre amie Boule, interrompit Jacques, veut dire que le monde des -théâtres vous ferait très vite oublier vos bonnes manières artésiennes. - ---Vous êtes moins drôle, Damien! - ---Vous n'êtes pas moins exquise, Boule! - ---Allons, Damien! n'embête pas cette gosse! dit Brigneux. - ---Où comptez-vous finir la soirée, bonnes gens? demanda Jacques. - ---Si nous allions dans une boîte quelconque? proposa Jeanne de Luce. - ---Excellente idée! dit Boule. - ---J'en serais enchanté, dit Lesueur. - ---Encore faut-il savoir où! Toi, Damien, as-tu une idée?» - -Jacques ne répondit pas. - -«Il y a une très jolie revue au «Pigalle», dit Boule. On dirait un -ballet russe!... Et drôle!... une scène surtout: celle où l'on tâche de -faire rougir un singe. C'est Ducamp qui a le rôle du singe. Oh! mes -enfants! On a vu des femmes sortir: leur pudeur était offensée! Pauvres -petites! Damien, connaissez-vous la scène du singe?» - -Mais Jacques ne répondit encore pas. - -«Louis! s'écria Boule. Regarde ton ami Damien... il a l'air tout chose! - ---C'est vrai! dit Jeanne de Luce. Mon Dieu! qu'avez-vous, Damien?» - -Jacques ne pouvait répondre; on voyait bien que Jacques ne répondrait -pas... - -En entrant dans cette salle, une heure auparavant, il avait eu, d'abord, -un très vif plaisir. Le bruit le distrayait, les rires l'amusaient, -toutes ces femmes faisaient une aimable figuration à la fête qu'il -s'imaginait commandée pour lui seul. Il était l'invité auquel on offre -la comédie. Si le spectacle lui agréait, il n'aurait même pas à battre -des mains; un sourire suffirait. Ce fut ainsi quelque temps, puis il se -lassa, sans pourtant s'ennuyer encore. Il regardait. Il écoutait. Il -savait qu'il ne boirait pas. - -«Tu ne bois pas? avait dit Brigneux. - ---Mais si! je bois du champagne. - ---Quoi! deux verres! - ---Eh bien? - ---Voyons, Damien, tu es au régime?... Ah! je m'effrayais déjà! Non, tu -te réserves! Je comprends, mon vieux: tu te rattraperas.» - -Jeanne de Luce avait fait la même remarque à voix basse. - -«Ma petite Boule! c'est à ne pas le croire! le voilà maintenant qui boit -de l'eau d'Evian!» - -Et Boule, qu'une pareille inconvenance scandalisait au plus haut point, -avait versé rapidement, pendant qu'il ramassait sa serviette sous la -table, deux doigts de kirsch dans le verre vidé de Jacques. - -Quelques instants plus tard, Damien causait avec le jeune Lesueur. Il -s'interrompit pour boire, se sentant la gorge sèche. Il but. - -«Ah! tiens!...» - -Boule riait. - -«Elle est de vous, cette plaisanterie, charmante Boule? - ---Oh! deux doigts de kirsch, Damien! et versés par moi! Les régimes sont -insupportables sans écarts!» - -Elle riait toujours. - -«Fort drôle, en effet!» - -Il avait avalé le kirsch d'un trait; il en sentait la chaleur. - -«Boule! tu es bête! dit Brigneux. Puisqu'il ne voulait pas! - ---Ah! tu m'ennuies! dit Boule. Alors, quoi? on ne rigole plus? - ---Il n'y a pas de mal, dit Damien; il n'y a pas de mal!» - -Comme c'était bon cette chaleur, cette chaleur familière! Le parfum -rustique du kirsch lui montait aux narines... Comme c'était bon! Il -goûtait la saveur retrouvée, il l'étudiait, il l'analysait, il la -reconnaissait si bien! Jacques eût voulu penser à autre chose, mais ce -plaisir le retenait. Néanmoins, et sans savoir pourquoi, il se sentait -de très mauvaise humeur, ayant envie de casser une assiette, une -bouteille, de battre quelqu'un... Boule peut-être. - -«Je ne vais tout de même pas faire une scène à mon amie Boule pour cette -pauvre farce!» pensait-il. - -Bientôt, il commença de s'attrister et de parler sur un ton nerveux. Il -était drôle encore, plus drôle à l'avis de Boule et de Jeanne de Luce, -mais assurément moins gai. Son rire, (Jacques avait souvent un rire -frais d'enfant), son rire grinçait. - -Il lui venait une angoisse singulière, déprimante, moralement -douloureuse, comme s'il eût appris quelque nouvelle sinistre. Cet -endroit si joyeux, où il pensait trouver du plaisir, changeait d'aspect -sous son regard, il n'y voyait plus que des automates, accoudés aux -tables blanches devant des plats et des bouteilles. Les figures étaient -sculptées en bois, en suif, en savon de toilette, jamais en chair. Celle -de Boule, un peu maigre, était sans doute soutenue par une armature de -fil de fer. - -«Plus tard, avec les années, se disait-il, la peau se tendra sur le fil -de fer, se tendra chaque jour davantage, et puis, soudain... Malheureuse -Boule! quelle aventure!» - -La musique des tziganes sonnait faux; les rires sonnaient faux; il -entendait son rire à lui sonner faux. Les cheveux des femmes, il les -savait teints, mais il les prenait pour des perruques d'étoupe mal -accrochées que l'on pourrait détacher au besoin, soulever, pêcher à la -ligne avec un bon hameçon. Ce gros monsieur blême lui rappelait un sac -de farine, cet autre un cierge, et cette jeune personne assise, là-bas, -un buste de coiffeur... oh! tout à fait!... tournant sur un pivot. Les -visages se fondaient dans leurs caricatures à la manière de ces dessins -que l'on donne aux enfants, où l'on voit une dame se transformer -lentement en girafe, en perruche, en crocodile. Seuls les garçons -restaient souples comme des garçons fabriqués en caoutchouc noir avec un -plastron de papier, mais toute vie était absente. - -Ces impressions l'amusaient de façon horrible. Il se rendait bien compte -qu'il se les offrait, en quelque sorte. Elles n'avaient rien qui -ressemblât à une hallucination, mais elles n'en devenaient pas moins -hallucinantes. Et puis, ce mélange d'odeurs fades, d'odeurs vulgaires, -d'odeurs hostiles, d'odeurs basses!... Cette salle sentait le lit -défait. - -Brigneux riait, Jeanne de Luce appréciait une liqueur en termes choisis, -Boule allumait une cigarette, Claude Lesueur lisait la carte des vins -avec attention... Seul, Jacques Damien était vivant. Tout le reste: -ombres, fantômes, apparences, poupées! Rien qui vécût, rien qui respirât -vraiment, comme un être humain respire, rien qui souffrît, qui pleurât, -rien qui possédât dans sa poitrine un coeur battant. - -«Ah! se dit Jacques, voilà la peur!» - -Bien à point, comme pour l'annoncer, les tziganes frappèrent le plus -bruyant accord. - -«Oui, voilà la peur!» - -Son regard devint fixe. Il ne sentait plus depuis longtemps la chaleur -du peu d'alcool qu'il avait bu; de l'eau froide coulait dans sa -poitrine, sur ses côtes et le long de son dos, sa cervelle était lâche -dans sa tête, il la secouait à chaque mouvement. Il tremblait, il -étouffait; jamais il n'avait eu peur ainsi. Il se trouvait sous la -griffe d'une peur nouvelle. Il serrait les dents pour ne pas crier... - - * * * * * - -Ce fut alors qu'il entendit Boule dire à Brigneux: - -«Louis! regarde ton ami Damien: il a l'air tout chose.» - -Et que Jeanne de Luce s'écria: - -«Mon Dieu! qu'avez-vous, Damien?» - -Comment Jacques pouvait-il répondre? comment?... Une main le prenait à -la gorge. - -«Oh! dit Jeanne de Luce, attention! il va s'évanouir. - ---La chaleur, sans doute,» proposa Boule. - -Et Brigneux, qui ne riait plus, ajouta: - -«Mais... mais c'est pas drôle du tout! Qu'est-ce qui lui prend donc?» - -Lesueur avait fait le tour de la table et soutenait Damien. La peur -prenait le dessus; Jacques était à bout de forces... Il céda, tombant -soudain, avec des larmes et des plaintes aiguës, sous le fouet d'une -terrible crise de nerfs. - -«Ah! c'est épouvantable!» criait Jeanne de Luce. - -Le jeune Lesueur lui répondit d'un air plutôt sec: - -«Madame, vous avez certainement eu dans votre vie une crise de nerfs... -Eh bien! c'est ça.» - -Et à Boule qui tendait un petit flacon en vermeil: - -«Non merci, Madame: je crois que des sels n'y feront rien. - ---Le maître d'hôtel a raison, dit Brigneux; il faut vite le sortir -d'ici. - ---Rien ne presse, dit Lesueur. Madame, vous disiez connaître pas mal de -monde dans la salle. Je vous ai entendu nommer un docteur... - ---Ah oui! dit Jeanne de Luce, le docteur André! Il est là dans le coin. - ---Maître d'hôtel, dit Brigneux, priez ce monsieur de venir... celui qui -nous tourne le dos, au fond à gauche... Mon cher André, excusez: il nous -arrive une histoire ridicule... - ---Bon. Très bien. Voyons.» - -Lesueur et le docteur André s'entendaient aussitôt, pendant que le -maître d'hôtel entourait la table d'un paravent. Jacques s'était échoué -dans une syncope profonde. - -«Il semble que ce soit fini, dit le docteur André. Une belle crise... -trop belle. Votre ami devrait se soigner sérieusement. Dites-le lui. - ---Oh! Monsieur, je le connais à peine... En tous cas, il ne souffre -plus, maintenant... Un coup de main et nous le sortons d'ici, n'est-ce -pas? puisque l'on fait tant d'histoires.» - -Ils le prirent dans leurs bras et le transportèrent dans un petit salon -adjacent. - -«Couchez-le là, sur le canapé. Il n'y a qu'à le laisser se reposer -quelque temps. Ayez l'oeil sur lui, mais je pense que c'est bien fini. -Pardonnez-moi si je vous quitte, et surtout ne vous gênez pas pour me -rappeler en cas de besoin... et laissez-moi vous faire un compliment -jeune homme: vous ne perdez pas le nord quand il s'agit de rendre -service! - ---Très spirituel, murmura Brigneux, de dire à un adolescent d'Arras -qu'il ne perd pas le nord! - ---Oh! vraiment, docteur... répondit Lesueur très gêné. - ---Mais si! mais si! répétait le médecin. - ---Mon cher André, dit Brigneux, je suis tout honteux de cet accident -qui, vous l'avouerez, passe un peu la permission. Quand on est -hystérique, on ne va pas souper au cabaret; on mange chez soi. - ---C'est un point de vue,» dit le docteur en sortant. - -Dans le cabinet particulier qu'on leur avait ouvert, ils restèrent, -Brigneux et son cousin Claude, Boule et Jeanne de Luce, assis tous les -quatre, causant à mi-voix devant Damien couché. - -«Comme il ronfle, dit Boule. Ouf! J'en ai assez! - ---Si ces dames veulent partir, et toi aussi, Louis, dit Lesueur, vous ne -pouvez plus m'être d'aucun secours, je vous assure; en tout cas, je me -débrouillerai seul. Mais donnez-moi l'adresse de M. Damien. - ---Non! répliqua Brigneux qu'une façon de remords avait saisi, je ne le -quitterai pas. Quant à vous, mes petites, retournez dans la salle; -Claude vous y tiendra compagnie, à moins qu'il ne vous emmène à -Montmartre. - ---Je préférerais... dit Lesueur d'une voix mal assurée, rester ici. - ---Galant, le jeune homme! murmura Boule. - ---Oh! combien!» dit Jeanne de Luce. - -En fin de compte, personne ne voulut bouger, mais ni Jeanne de Luce, ni -Boule ne parlèrent plus à cet adolescent discourtois. - -Jacques dormait lourdement. - -«Il dort comme un paysan!» dit Jeanne. - -Cependant, Damien sortait peu à peu du trou noir où sa crise de nerfs -l'avait plongé. Son esprit s'éclairait, et ce fut, d'abord, comme s'il -nageait dans une onde verte, nourrie de lumière, mouvante alentour, -refluante, pleine de courants, silencieuse. Puis, de très vagues -murmures se formèrent, vapeurs de bruit qui prenaient corps lentement et -se signifiaient en paroles. Il les entendait sans les comprendre; enfin -leur sens le toucha et il les reconnut. Il se nomma leurs auteurs, il se -souvint de la soirée, de son accident, mais une grande paresse -l'empêchait encore de se réveiller tout à fait, et de recommencer à -vivre. Il prêta l'oreille. Il s'intéressa aux phrases... - -«Je l'ai bien dit au docteur, déclarait Brigneux, on ne joue pas des -tours pareils à ses amis. Un homme qui a des crises de nerfs reste chez -lui. - ---Ah! tu n'as pas tort, dit Boule. - ---Moi, dit Jeanne de Luce, j'ai comme une idée qu'il est fou. - ---Fou? je ne crois pas, dit Brigneux, mais tout de même... Ah! l'animal! - ---Pour une soirée ratée!... ajouta Jeanne. - ---La soirée n'est pas finie, mes poulettes, dit Brigneux. Dans un quart -d'heure... - ---Et puis, au Grand Guignol, hasarda Boule, nous aurions peut-être vu la -même chose. - ---Oh! non, ma chère! un acteur, vois-tu, ça arrange, ça compose, au lieu -que lui... pouah! - ---Ce n'est pourtant pas de sa faute, dit Lesueur avec modestie, si M. -Damien souffre de... - ---Mon petit Claude! interrompit Brigneux, fais-toi médecin: tu me -sembles avoir la vocation! Va soigner des malades dans les hôpitaux ou -chez eux, mais ne m'amène pas tes clients dans les endroits où l'on -s'amuse! - ---Et figurez-vous, dit Jeanne de Luce, qu'il me faisait la cour! -Imaginez ce toupet! Si jamais je lui adresse encore la parole! - ---Tu exagères! dit Boule. - ---Ah! j'aimerais t'y voir, ma belle!... avec un homme comme ça dans ton -lit! Je te répète que c'est un fou: souviens-toi de son regard... Oh! -effrayant! Je ne comprends pas que Juliette... Elle avait du courage, la -rosse! - ---Allons! ne te fâche pas! Si nous montions à Montmartre? - ---Quittez-moi sans crainte, dit Lesueur, je crois qu'il se réveille. - ---Alors, nous filons, dit Brigneux. Venez, les gosses! A demain, Claude. -Rappelle-toi que tu dînes chez mes parents.» - -Jacques n'ouvrit les yeux qu'au moment où la porte se fut fermée sur -Brigneux et les deux femmes, puis il resta sans rien dire, se -recueillit, reprit contact et, sûr de lui-même, se dressa soudain. - -«Merci de votre aide, Monsieur; je vous en suis très reconnaissant, et -ne m'en veuillez pas trop d'avoir gâché votre soirée. Vous pourrez -retrouver nos amis. Ils viennent seulement de partir, n'est-ce pas? Mon -réveil a été lent. - ---Je vous accompagnerai d'abord chez vous, si vous le permettez, dit -Lesueur, sans s'étonner de la brusquerie de ce retour. - ---Ce serait vraiment superflu, jeune homme, dit Jacques en souriant. Je -compte rentrer à pied; l'air de la nuit me fera du bien. - ---Et, somme toute, dit Lesueur, moi, je rentrerai à mon hôtel: je me -sens un peu las, je me coucherai volontiers.» - -Une demi-heure plus tard, ils se séparèrent au coin de la rue Royale. - -«Vous dites qu'il se nomme le docteur André? - ---André. C'est bien ça. - ---Je lui ferai sans faute une visite, demain... Au revoir, et encore une -fois merci. - ---Non, Monsieur Damien... il n'y a vraiment pas de quoi.» - -«Elles ont beau blaguer Arras, se disait Lesueur en s'acheminant vers -son hôtel, on aurait mieux soigné M. Damien chez nous.» - -Et Jacques, qui remontait les Champs-Elysées, se répétait à lui-même: - -«Cela devient compliqué. Il faudra que j'opère une sélection: ceux que -je gêne, ceux qui m'acceptent... Sauf un ou deux amis éprouvés et -quelques originaux comme ce gentil garçon... les autres... Eh bien, -quoi?... Oui, mais je suis un être sociable et je ne me sens pas le -moins du monde requis par la vie d'ermite... Quant à mes amours!...» - -Il fuma deux cigarettes devant sa porte, en regardant la lune qui avait -l'air toute solitaire et même un peu perdue dans ce grand ciel lumineux. -Puis il entra. - - - - -CHAPITRE X - -LE CADEAU PRÉCIEUX - - -Madame Damien arriva chez son fils, chargée d'un gros paquet encombrant. - -«Qu'est-ce donc, Maman? - ---Peu importe! Ma visite ne te dérange pas? Bien. Une tasse de thé, -Jacques, j'ai soif, et puis nous causerons. - ---Tu n'imagines pas le plaisir que tu me procures en venant ici à -l'improviste. - ---J'en suis très flattée, mon petit! Comment vas-tu? - ---Excellente semaine. J'ai dormi tout mon saoul. Mais toi, qu'as-tu fait -à la campagne? Notre vénérable cousine t'a-t-elle bien reçue? - ---Trop bien, Jacques! trop bien! Je mentirais en te disant que ce séjour -a été joyeux. Le pays me semble avoir gagné en laideur et Agathe ne -change pas en prenant de l'âge. Je l'ai aidée à recevoir les belles -dames des environs, toutes vêtues modestement de noir, toutes austères, -quelques-unes moustachues. Nous avons eu à notre table le curé, un fort -brave homme, des soeurs de charité ennuyeuses, l'évêque de Meaux en -tournée apostolique et un vieux monsieur maigre, souffrant de l'estomac, -qui me semblait fait pour les bancs de la cour d'assises, mais qui -passe, au contraire, pour un modèle de toutes les vertus. Insupportable, -ce dernier! Les sujets de conversation ont été sages et prévus. Enfin -l'on s'est demandé, en mangeant des raisins de Corinthe qui sentaient la -poussière, si le maire était franc-maçon. Tu connais le style de ces -petites fêtes. Rien n'a varié, ni les meubles, ni les faïences, ni les -tapis. Les rideaux seuls m'ont semblé d'un jaune plus triste. J'ai donc -fait, pendant huit jours, ma pénitence annuelle. Agathe s'est montrée -fort reconnaissante et, en me quittant sur le quai de la gare, m'a dit: -«Je t'assure, ma chère Jeanne, que mes réceptions d'automne perdraient -tout leur lustre sans toi.» Puis elle a posé ses dents sur ma joue et -m'a serré les mains avec cette émotion sèche qui lui est particulière. - ---Pauvre Maman! une pénitence, à coup sûr! mais en voilà pour douze -mois. Et puis la cousine Agathe est bien vieille! peut-être, l'an -prochain... - ---Tais-toi, vilain garçon! Et surtout ne te méprends pas: Agathe est -parfois un peu ridicule, j'en conviens, mais elle a bon coeur, malgré -cet air de bigoterie transcendante qui me scandalise et m'assomme. Les -gens du pays l'aiment, les enfants sont toujours à ses trousses, quêtant -des cadeaux et des gâteries. Agathe réserve sa dignité et son allure de -Mère supérieure aux seules personnes «de son monde». C'est là une -timidité comme une autre. J'en connais de plus offensantes. - ---Toujours la même, Maman chérie! toujours la même! tu trouverais des -excuses au pire criminel! - ---Et toi, dès qu'il s'agit de ta mère, tu déraisonnes! Mais revenons à -ta cousine. Elle m'a donné, sans le vouloir, une idée dont je lui sais -gré.--J'étais assise dans ce salon lugubre où des crucifix, chargés de -chapelets, s'adossent à de petits rameaux, posés en oblique, et je me -disais sottement: «Comme c'est laid! comme c'est laid!» - ---Pourquoi, sottement? interrompit Jacques. - ---Parce que notre cousine n'a jamais prétendu que ce fût beau; parce que -notre cousine a bien le droit d'orner son salon comme il lui plaît, et -que ma critique prouvait tout juste que j'avais un goût différent du -sien, d'autres préoccupations, d'autres habitudes; rien de -plus.--Laisse-moi finir.--En regardant ce crucifix, je me suis rappelé, -soudain, que ta grand'mère tenait beaucoup à un magnifique Christ -d'ivoire qu'elle avait acheté en Espagne et que je revoyais, pendu -au-dessus de son lit. Tu sais qu'elle était très pieuse. Je pensais à ce -Christ douloureux et vraiment divin, pendant que ta cousine Agathe -causait avec le vicaire de la paroisse, et je faisais, en quelque sorte, -mon examen de conscience. Je me disais que, si fort que je pusse -t'aimer, je ne t'aimais encore pas assez, que je t'aimais mal, que je -t'aimais pour moi-même, d'une manière égoïste, et je me suis sentie -toute désolée, très honteuse, très humble, devant ta cousine qui -préparait je ne sais quelle fête pour les orphelines du pays. - ---Voyons! Maman! - ---Et je me suis dit: il faut que je parle à Jacques autrement. Il oublie -certaines choses dont il devrait se souvenir à toute heure du jour et -que je ne lui remets pas en mémoire, parce que je ne leur donne pas une -importance égale.--Mon petit... Non! tu donneras ton avis quand j'aurai -terminé.--Tu es catholique, tu es croyant, tu pratiques; d'autre part, -tu souffres, et pourtant, tu ne demandes rien à ta religion! C'est -incompréhensible ou c'est ridicule. La religion n'est pas une bague au -doigt. - -«Je t'assure, Jacques, je ne parle pas au hasard! Tu connais mes -sentiments à ce sujet: je n'ai jamais été pieuse, je n'ai jamais été -croyante. Même aux pires instants de ma vie, je n'ai pas eu besoin de -Dieu. Je n'ai rien cherché au-dessus de moi, pensant tout trouver en -moi-même. Quand je voyais ton père tromper mes espérances, détruire les -rêves que j'avais bâtis à son propos, défaillir enfin, pas une fois je -n'ai songé à me jeter à genoux. Je m'adressais d'abord à ma volonté, -mettons, si tu veux, à mon obstination, et puis, tu n'imagines guère -combien mes journées étaient remplies! Dès le matin, mille petits -devoirs m'occupaient qui faisaient la chaîne: ton père m'appelait, je -t'entendais crier dans ton berceau, il fallait demander l'avis d'un -médecin, parler aux domestiques, veiller à ceci, veiller à cela... Quand -venait la nuit, j'étais lasse, je voulais dormir, sachant que, le -lendemain, ton premier cri serait pour me réclamer, et que ton père -aurait besoin de moi, dès qu'il verrait le jour paraître. Prise dans cet -engrenage quotidien, je n'ai jamais eu l'idée de prier. - -«Il faut que tu m'entendes bien: je n'y mettais aucune vanité. J'étais -ainsi. Je crois m'être montrée bonne mère et bonne épouse, mais il y a, -dans mon for intérieur, quelque chose qui se refuse à demander grâce, -qui veut aller plus loin, plus loin encore, sans aide, et, pour -atteindre le but, user de ses seules forces de femme, quitte à voir ce -but s'éloigner tous les jours. - -«En sachant que des êtres qui m'étaient chers, que je prisais, que je -respectais, s'adressaient en toute occasion à Dieu, lui parlaient, le -remerciaient d'un bonheur et l'imploraient aux jours de souffrance, -j'enviais leur foi et me disais: «Pourquoi suis-je ainsi faite que je ne -puis courber le front?» Je me le demandais humblement, je t'assure, bien -qu'il y eût, sans doute, de l'orgueil là-dessous, à défaut de la vanité -absente. Cela ne m'a d'ailleurs menée qu'à souffrir davantage et je n'en -suis pas fière. - -«Comme, chez ta cousine Agathe, je trouve une forme sèche, en moi, je -trouve un fond de sécheresse dès qu'il ne s'agit plus de questions -humaines. Je ne sais pas me détruire pour tendre vers quelque chose que -je ne puis ni concevoir, ni, par conséquent, aimer. Ma peine journalière -me suffit et, de cette peine, les petites joies, les petits espoirs de -chaque jour me consolent. C'est d'un bon sens un peu vulgaire, je le -veux bien, mais en ce moment, je m'explique à toi, sans aucune intention -de m'excuser. - -«Tout ce que la vie laissait en moi de doux et de tendre, je -l'attribuais à mon mari, à mon fils. A vous, je me donnais pleinement, -parce que je vous chérissais à plein coeur; je redevenais exacte et trop -anguleuse dès qu'il s'agissait d'un être que je n'aimais pas. Eh bien! -si je me refusais à Dieu, ou plutôt, si je n'ai jamais levé les yeux -vers lui, c'est que je ne l'aimais pas.--Aujourd'hui, je viens te dire -que toi, mon petit, que j'aime, que je comprends et que j'ai fait, tu me -déçois. - ---En quoi, Maman? - ---Quand, un soir, tu es venu me dire, de la façon droite et confiante -qui est la tienne: «Maman, je veux pratiquer ma religion: il me semble -que j'ai la foi», tu admettras que je me suis appliquée à te faciliter -les choses. Je t'ai rappelé scrupuleusement tes nouveaux devoirs, je -t'envoyais aux offices, lorsque ta jeune étourderie t'en éloignait, et, -jusqu'au jour où l'habitude fut prise, je t'ai surveillé de fort près. -De ta résolution, j'eus une joie profonde. «Si sa santé vient jamais à -faiblir, pensais-je, l'Eglise sera pour lui un précieux refuge et la -prière une aide admirable.» En te poussant à persévérer, il me semblait -que je te fournissais des armes, que je te rendais plus fort. -J'accomplissais là une tâche nettement définie: je t'aidais à revêtir, à -boucler la cuirasse neuve, choisie par toi qui ne savais pas encore à -quel combat elle servirait. Ce combat, je l'attendais avec épouvante, -avec horreur, et, parfois, je le devinais proche, à te voir nerveux, -inquiet de peu de chose, constamment rêveur, malgré ta vie active et ton -goût pour les distractions violentes où tu mettais un si bel entrain et -tant de bon vouloir. - ---Maman chérie, tu es étrange, vraiment. Je t'admire et je t'aime chaque -jour davantage, et chaque jour je te suis plus reconnaissant, mais tu -m'étonnes. - ---Pourquoi donc? Parce que je veux que chacun fasse honnêtement usage -des moyens qui lui conviennent? J'ai soigné ton père, je t'ai soigné, en -prenant avec le plus de discernement possible l'avis des médecins, -suivant une méthode humaine où je pouvais servir. Ma santé n'a jamais -faibli; la besogne me fut par conséquent facilitée; oui, j'ai bien dit -la «besogne»: les grands mots n'ont rien à voir ici. Mais, dans ton cas, -la question se pose autrement. Le mal dont tu souffres, c'est en toi que -tu le trouves: tu deviens, pour ainsi dire, ton propre médecin. Je -pensais: «Il se soignera par toutes les méthodes auxquelles il ajoute -foi, et, puisqu'il est croyant, son Dieu lui fournit la meilleure de -toutes: la prière.» Je t'ai dit, Jacques, ma douleur lorsque je vis que -ta santé se gâtait; je t'ai caché, jusqu'à présent, ma surprise et mon -chagrin quand je m'aperçus que tu allais moins régulièrement à la messe, -que tu oubliais tes devoirs religieux, que tu les passais sous silence, -que tu ne communiais plus. - ---Tu te figures donc, Maman, que je n'ai pas prié? - ---Mon petit, c'est alors que tu as mal prié, car je pense qu'une prière -fervente t'aurait, en tous cas, donné confiance et courage. - ---Eh bien, oui! je l'avoue, je me suis révolté! J'ai cru que cette force -que Dieu donne à ceux qui l'implorent devait me revenir et, quand je me -suis vu si faible, j'ai... - ---Jacques! ce n'est pas à moi que tu dois dire ces choses... - ---Tu as raison, Maman.» - -Ils étaient émus tous les deux; quelques instants, ils ne parlèrent -plus. Brusquement, Mme Damien reprit: - -«Va me chercher l'objet que j'avais apporté en arrivant. Je l'ai posé -sur la table de l'antichambre.» - -Et, quand son fils rentra: - -«Donne. C'est un cadeau que je te fais.» - -Elle cassa les ficelles d'une main un peu nerveuse. - -«Voici le Christ de ta grand'mère, dont je t'avais parlé. Je le verrais -volontiers accroché au-dessus de ton lit. Il te revient de droit, -puisque je ne sais pas l'adorer. - ---Oh! qu'il est beau! s'écria Jacques. Qu'il est donc beau! Toute la -douleur du monde... Ah! comme il souffre!» - -Il l'accota contre la glace de la cheminée et se prit à l'admirer. - -«Qu'il est beau!» murmurait-il toujours. - -Sur une croix de bois sombre, un grand Christ, sculpté en vieil ivoire, -se tordait. L'angoisse physique paraissait dans tous ses muscles jaunes, -labourés par la douleur, mais la face, dorée de soleil couchant, -exprimait une extase sereine qui ne touchait plus au monde. Cette -sculpture n'était pas seulement l'oeuvre puissante et passionnée d'un -artiste, mais aussi un acte de foi. - -«Mon crucifix te rappellera tes devoirs mieux que personne, dit madame -Damien. Puisque tu n'habites plus chez moi, je lui laisse ce soin. -Enfin, je compte encore sur lui pour me conserver mes entrées dans ta -garçonnière. Ainsi, l'on n'y dépassera jamais, je pense, un certain -point de liberté et, sans te gêner, j'y pourrai venir, de temps en -temps. Où vas-tu le placer?» - -Jacques mena sa mère dans la chambre à coucher. - -«Tiens, regarde. Ce clou soutenait un tableau certainement plus lourd.» - -Il fixa le crucifix dans un pan coupé, à gauche du lit. - -«Jamais! dit Mme Damien, jamais je ne l'avais vu si beau!» - - - - -CHAPITRE XI - -L'IMPLORATION - - -«Je ne recevrai plus personne, Louis, dit Damien après le départ de sa -mère. - ---Bien, Monsieur.» - -Jacques rentra dans sa chambre. - -«Quelle place il prend ici!» se disait-il en regardant le crucifix. - -Et, de fait, cette sculpture attirait le regard: drame sanglant au -paroxysme d'un tragique humain, par son corps torturé, poème du -renoncement parfait, du grand repos au seuil de l'éternelle gloire, par -son calme visage, ce Christ prenait en effet toute la place et l'on ne -voyait plus que lui. - -«Maman a eu là une idée et des raisons qui m'apprennent à la connaître -mieux, mais elle, comme elle me connaît bien!» - -Jacques restait immobile, debout devant le crucifix, n'en détachant plus -ses yeux. Puis il se mit à genoux et pria. - -«Seigneur, disait Jacques Damien, je me suis éloigné de vous, quelque -temps, et c'est Maman qui me ramène à vos pieds. Laissez-moi, dès -maintenant, vous parler, car j'ai grand besoin de vous et je me sens si -faible! Laissez-moi vous parler de tout près, comme je faisais -jadis.--J'ai beaucoup préjugé de mes forces, Seigneur, et je me trouve -étrangement démuni quand je vois que, voulant jouer le rôle d'un héros, -je n'ai réussi qu'à être un pauvre homme. Je suis malade et j'ai très -peur de ma maladie. Le courage de Maman me paraissait tout simple... -mais c'est si difficile de montrer du courage! Je ne puis pas! je ne -sais pas! Apprenez-moi, Seigneur! - -«Aux premiers jours de ma souffrance, je vous ai imploré; or il me -semblait que vous ne faisiez rien pour moi, que mes paroles ne vous -atteignaient plus; il m'est venu une façon de rancune contre vous, -Seigneur, une rancune d'enfant... Non, je me trompe! je ne sais même -plus vous dire les choses comme elles sont: j'avais simplement peur! Je -me disais: «Si Dieu ne m'aide pas tout de suite, s'il faut lutter seul, -s'il faut prier, ce soir, demain, après-demain, prier toute la semaine, -prier encore, sans rien obtenir, je renonce à jamais guérir!» Alors je -suis parti, j'ai fui, et pour me forcer à croire que je m'en allais de -mon plein gré, je me suis dit des paroles sonores, j'ai voulu me donner -le change par quelques grands gestes, quelques déclamations... et -j'avais tout simplement peur!--Oh! je vous en conjure! tuez le comédien -en moi! je voudrais tant dépouiller ces manières théâtrales que je -prends lorsque la besogne du jour, comme dit Maman, a dépassé mes -forces! Je ricane, je me moque, je fais de l'esprit, je fais des -phrases, je me regarde vivre pour ne pas regarder mon travail gâché, et -tout cela ne sert de rien, ne mène à rien. - -«Je suis bien malade, Seigneur! L'idée de la folie m'épouvante. Quand -l'idole bougera, peut-être parviendrai-je à me montrer un peu moins -lâche, mais ce ne sera encore qu'une attitude: je tremblerai de tout mon -corps, même si je parviens à sourire. Il faut que j'aille plus loin, je -m'y suis engagé et je m'y engage devant vous... Oh! Seigneur! merci! je -vous sens si proche, tout à coup! Vos bras sont étendus sur ma tête. -Merci, Seigneur! Je craignais de vous avoir trop offensé... je ne savais -pas que vous me pardonneriez si vite! - -«Mais quel parti dois-je prendre quand l'idole commencera ses grimaces? -dites-le moi, Seigneur! M'en aller aussitôt? éviter la lutte? ruser?... -n'est-ce pas encore une manière de fuir: ce que j'ai fait, en somme, -jusqu'à ce jour? ou bien, après avoir cherché quelque force dans la -prière, faut-il rester là, ne pas broncher, tenir, tant que la peur ne -m'aura pas étranglé?... Oui, résister... Mais vous m'aiderez un peu, -Seigneur! mes luttes ont été si piteuses, ces temps derniers! j'aurais -grand'honte de me présenter si misérablement devant vous... Et voyez, -même à vos pieds, je joue un rôle: le cabotin veut paraître! - -«Aidez-moi aussi en un point particulier, Seigneur! Je tends à oublier -que cette idole est une vieille bûche de bois sec, sculptée par des -sauvages; j'arrive à lui donner une vie troublante, je lui parle, je la -défie... en quelque très mauvaise heure, il me semble que je pourrais -l'implorer! Je sais que cela est ridicule, imprudent, fort dangereux, -mais ce jeu m'amuse, je m'y laisse prendre, croyant, par ces -familiarités avec un morceau de bois, me mettre de plain-pied avec lui -et, par suite, dominer la peur qu'il m'inspire.--Evitez-moi de si -lourdes sottises! sans vous, elles augmenteront tous les jours et je -finirai par m'inquiéter de cette idole, même quand elle ne bougera pas. - -«Et encore, Seigneur, ne vous refusez plus à me parler quand j'aurai -péché. Certes, mes fautes seront nombreuses, si fort et si fidèlement -que je veuille vous rester attaché, mais je ne saurais pas, maintenant, -me passer de vous et, si vous restez muet, mon Dieu, quand je vous -implore, ce sera pour moi la déroute. Bien humblement, je tâcherai de -mettre dans mes péchés le moins possible de malice... mais je suis si -faible! Tout ce que j'ai pu faire, Seigneur, cela a été de ne presque -plus boire, de ne plus m'enivrer... C'est peu!... je sais... Ah! -Seigneur plein de miséricorde! oserai-je vous dire: c'est beaucoup pour -moi? - -«Enfin, vous savez combien la sensualité fut ma faute habituelle. -Lorsque je commençais à être malade, elle devenait mon refuge. Alors, je -me sentais comme les autres... «comme les autres», ce que je ne serai -jamais! Une femme auprès de moi me donnait de longues illusions et -j'étais vraiment moins seul. Car j'ai tant souffert de la solitude, -Seigneur! Elle s'attachait à moi, m'accompagnait dans les foules de -Paris, à la campagne, dans les théâtres, dans les restaurants, une ou -deux fois même lorsque je me trouvais avec Gautier. Plus tard, quand -l'idole commença de bouger, ce fut insupportable: je me sentais seul -partout. Je le suis encore, Seigneur, et je me dis souvent que cela -durera toute ma vie! Assurément, je ne pourrai me marier: le martyre de -Maman est une défense suffisante! Je n'aurai jamais un «chez moi», je -serai partout campé, campé tout seul, toujours tout seul!... Une femme, -fût-elle de passage, m'aide quelques instants à oublier cela.--Oh! cette -idée de me sentir seul tant que je serai sur terre!... Restez près de -moi, Seigneur! ne partez pas, je vous en implore! ne partez pas! Oh! ne -partez pas! je trouve un si doux repos à vos pieds!... Ce monde qui me -semble cruel et morne, comment m'apparaîtra-t-il, demain? Encore plus -vide, peut-être, ce monde d'ici-bas qui ne me promet rien! J'ai peur, -mon Dieu! j'ai plus peur que jamais! - -«Mes heures de travail sont bonnes, d'ordinaire, mais vous l'avez vu: -souvent, je ne puis travailler dans mon bureau. Veillez sur moi quand je -me trouve assis devant ce morceau de bois qui me harcèle! aidez-moi! -J'aimerais tant travailler lentement, pesamment, comme un boeuf, creuser -mon sillon, tout droit, et ne pas penser à autre chose! Mais alors, je -vois, du coin de l'oeil, l'idole qui bouge, et je m'arrête pour mieux -regarder! - -«Tout mon bonheur est auprès de mes amis et de Maman; mon Dieu! -conservez-moi Maman et Gautier: je n'aime rien sur terre autant que ces -deux êtres! Couvrez-les de vos bénédictions! Souvent, je prierai pour -Gautier, mais il faudra m'excuser, Seigneur, si je ne vous parle jamais -que de la santé physique de Maman, de ses migraines continuelles ou, -parfois encore, de ses inquiétudes à mon sujet. D'elle, je ne saurais -rien dire à d'autres points de vue. J'ai grand tort, je le sais, mais -une sorte de pudeur me défend de prier pour son âme. Regardez-la, mon -Dieu, vous l'avez faite tellement noble, tellement bonne, tellement -belle, que je prierais mal, que je n'emploierais pas... comment puis-je -dire?... des termes honorables, que je vous offenserais. Je m'imagine, -en la voyant si peu croyante et si respectueuse de ma foi... je -m'imagine que vous l'avez voulue ainsi! C'est absurde, mais de cette -idée, je ne puis me défaire!... Serait-ce impossible, Seigneur? - -«Je vous demanderai donc, simplement, de ne pas la laisser trop -souffrir, de lui épargner les douleurs morales qui lui viendraient de -moi: les plus torturantes. Maman a tant souffert déjà, et de si -terribles angoisses, et avec un si parfait courage!... Oh! vous l'aidiez -à coup sûr, mon Dieu! Ecartez d'elle toutes les peines... Moi, je suis -jeune... Oh! je vous suppliais de m'épargner, et maintenant... Oui, -faites-moi souffrir, Seigneur, mais aidez-moi à bien souffrir, pour que -ma souffrance soit féconde; enseignez-moi à me servir de ma souffrance, -afin qu'elle porte de beaux fruits...» - -Jacques se tut, le front dans les mains, puis, regardant encore le -Christ, il murmura d'une voix douce: - -«Seigneur, vous êtes mort pour nous; mon Dieu, ayez pitié de moi!» - -Il se signa, se releva et rentra dans son bureau. - - - - -CHAPITRE XII - -SUR LE TROTTOIR - - -Ni l'un ni l'autre n'avait, ce soir-là, envie de s'enfermer dans un -café-concert, moins encore dans une de ces salles bourdonnantes où l'on -boit du champagne. La nuit leur parut belle; sa fraîcheur convenait à -une promenade un peu longue, rapide, sans but précis. Par ailleurs, -marcher dans l'ombre n'est pas pour déplaire: on cause bien, et Jacques -se rappelait de très chères discussions avec Gautier, durant lesquelles -ils avaient parcouru le bois de Boulogne jusqu'à des heures indues. - -Ils gagnèrent le parc de la Muette, bruissant mais tranquille, -tendrement aéré par de petits souffles imprévus de la brise, et très -désert. - -«Jadis, sous ces feuillages, disait Jacques, nous avons échangé -d'inoubliables paroles; ce marronnier en a sûrement conservé la mémoire. -Nous étions plus jeunes, plus intempérants, plus naïfs, mais quelle -ferveur!... Ah! Gautier! la frange de ce gazon nous entendit parler de -Nietzsche, ce banc s'offrit à nous au milieu d'un dialogue sur -Baudelaire ou Rimbaud et ce tournant de route connut les instants où le -roi Wagner se vit forcé de faire une place sur son trône au prétendant -Debussy... Les belles heures que nous vivions là! - ---Nous en vivrons d'autres aussi belles, mon ami: notre coeur bat -toujours! - ---Et ce soir... oui, c'est presque comme avant! - ---Je te demanderai seulement, dit Gautier, la permission de passer chez -moi, vers minuit. Valérie est malade, je suis un peu inquiet de cette -bronchite aiguë. - ---Pauvre fille! Rien de grave, j'espère? - ---Pas pour le moment. Mais elle se soigne si mal!... et si j'éternue -deux fois au lieu d'une, elle veut me mettre au lit et me veiller -jusqu'à l'aube. - ---Je ne connais pas de sainte laïque plus vénérable que Valérie. - ---C'est, en vérité, une très excellente personne. - ---Regarde, dit Jacques, la nymphe qui fait le coin du chemin, là-bas. Au -clair de lune, elle est très supportable, avec ce joli reflet mauve sur -ses fesses. Les statues médiocres ne devraient être sorties que la nuit. - ---Bonne idée que tu as eue de venir ici... Comment te portes-tu? - ---Rien de changé. Ce dernier mois a été dur, mais, sans dire du tout que -je m'y habitue, il me semble pourtant que je résiste mieux. J'ai pu -dormir chez moi, sauf quand je restais volontairement chez de petites -amies. Cela n'empêche... - ---Tu prends la voie qu'il faut prendre: tu t'obstines! - ---Cela n'empêche que, parfois, j'ai bien peur! - ---Oui, mais tu t'obstines... Oh! Jacques! ce voyou, là, sur le banc, qui -parle à sa gosse! le même banc, peut-être, où nous parlions du surhomme! -Il doit lui raconter des choses poétiques et sentimentales, cueillies -dans un roman feuilleton... - ---Il est heureux, le bougre, s'il croit à ce qu'il dit!... Veux-tu, -dimanche prochain, m'accompagner au concert? On joue la septième, chez -Chevillard, et des choses modernes, intéressantes. - ---Avec plaisir. Dimanche après-midi, voyons... oui, je suis libre. Viens -me prendre. - ---Mais, reprit Jacques, nous recommencerons des promenades nocturnes de -ce genre, n'est-ce pas, Gautier? J'en ai assez du cabaret!» - -Ils causèrent ainsi, tout en marchant d'un pas alerte; soudain, Gautier -tira sa montre. - -«Mon vieux, il se fait tard, je rentre. - ---Je t'accompagnerai jusque chez toi. Tu me donneras des nouvelles de -Valérie.» - - * * * * * - -«Eh bien, comment va-t-elle? demandait Jacques, bientôt après. - ---Grosse fièvre; je reste. La pauvre fille souffre cruellement. J'irai -te voir demain.» - -Les deux amis se séparèrent et Damien descendit vers les Champs-Elysées -pour faire quelques pas encore, avant de se coucher. - -Il passait beaucoup de monde, les cafés-concerts se vidaient: -va-et-vient de voitures, babillages hâtifs sous les arbres, cris de -voyous appelant les chauffeurs, les cochers; rires pointus, jurons, -murmures; tons violets, bleus et verts, assez étranges; bruissements -mystérieux dans les marronniers; puis la foule se dispersa plus vite -qu'on ne s'y fût attendu et nombre de lumières s'éteignirent, soudain, -comme sous un même souffle. On ne vit plus que des badauds attardés. - -La nuit restait fraîche et cordiale. Jacques ne s'ennuyait pas. Près de -lui, une grande fille blonde entreprit un soldat en promenade qui -s'arrêta. Des paroles furent échangées. Damien ne pouvait les saisir -toutes, mais quelques mots et des gestes éloquents lui en apprenaient -assez pour parfaire la scène. Une discussion s'engagea sur des questions -pratiques. On s'entendit bientôt, et ils partirent, se tenant sagement -par la main... heureux? - -«Ils ont assuré leur nuit, se dit Jacques, ou, du moins... Elle sait s'y -prendre, la fine mouche! Comme elle l'a prestement amené à promettre ces -deux francs dont le soldat s'effrayait d'abord et dont elle diminuait -l'importance en parlant de quarante sous!» - -A ce moment, il pensa rentrer chez lui, mais rien ne le sollicitait -davantage que de ne rien faire et de rester assis sur ce banc, dans -l'ombre. Il obéit donc à son besoin de nonchaloir. Il songeait vaguement -à des choses fugitives qui se brouillaient sans former d'images, puis il -s'occupa quelque peu d'une femme qui avait passé trois fois devant lui -et repassait encore. Elle était maigre, menue, et marchait vite, d'une -allure saccadée. Un petit chapeau ridicule, tout noir, oscillait sur sa -tête. Elle semblait attendre quelqu'un en faisant les cent pas. - -«Singulière personne!» se dit Damien. - -Elle s'arrêta un instant, regarda nerveusement de droite et de gauche, -agrafa le col de son corsage et repartit. - -«Aurait-elle peur?» - -Son trajet était immuable et se limitait entre trois réverbères. - -«Tiens! se dit Damien tout à coup, je ne l'aurais pas cru!» - -A quelques pas de son banc, la petite femme venait de solliciter un -passant d'une manière indubitable, sinon très heureuse. - -«Drôles de manières pour une fille de trottoir, mais c'en est une; je -m'étais trompé.» - -L'homme, sans répondre au: «Viens-tu, mon gros chéri?» prononcé d'une -voix mal assurée, avait dégagé brusquement son bras. - -Quelques instants plus tard, ce fut un vieux monsieur qu'elle entreprit. -Il marchait lentement, le front penché. Sa barbiche blanche était -retroussée par son col. - -«Tu veux pas, mon loup?» demanda la petite femme. - -Le vieillard dit «non» de la tête et poursuivit son chemin, les deux -mains dans les poches de son pardessus. Elle n'insista pas, ni plus loin -non plus, quand un jeune homme lui rit franchement au visage, en lui -répondant une obscénité. - -Il dut lui arriver quelque aventure, au bout de sa course suivante, car -elle se perdit dans l'ombre des arbres et tarda à reparaître. - -«Elle m'intéresse, se dit Damien. Si elle est partie, je vais me -coucher... Non! la voilà, plus agitée encore, il me semble.» - -Maintenant, elle marchait sur le bord du trottoir et ne fit qu'un saut -dans l'avenue en voyant passer un agent de police, mais elle revint -ensuite à son premier terrain. Elle fut encore repoussée par un gros -homme à qui elle avait pris la manche. Le geste de refus était brutal. -Elle recula de quelques pas, sans protester, puis, adossée contre un -arbre tout proche du banc de Damien, resta les bras ballants, la tête un -peu branlante, et sur ses cheveux châtains le petit chapeau noir -tremblait. - -A voir cette défaite, Damien ressentit de la mauvaise humeur. - -«C'est de sa faute, tout de même! Elle fait preuve d'une extraordinaire -maladresse!» - -Et, soudain, il pensa: - -«Si je lui donnais des conseils?» - -Elle l'intriguait, elle lui faisait pitié. Une conversation de cinq -minutes serait peut-être amusante. - -Il dit, tranquillement, posément: - -«Venez vous asseoir ici.» - -Elle sursauta, très effrayée. - -«Oh! je ne vous avais pas vu!» - -Allait-elle fuir? elle paraissait si agitée! - -«N'ayez pas peur! venez donc!» - -Et, comme elle hésitait encore, il ajouta d'une voix engageante et -douce: - -«Venez vous asseoir, un instant, près de moi, sur ce banc; je ne vous -ferai pas de mal, je vous assure.» - -Elle s'approcha, craintive, et s'assit enfin. Puis elle dit en paroles -pressées: - -«Je ne t'avais pas vu. Je serai bien gentille, tu sais, mon loup! - ---Non, dit Jacques, il ne s'agit pas de cela. Ecoute un peu. Je te -surveille depuis vingt minutes: eh bien! tu es très maladroite. Tu n'as -pas réussi une seule fois, ni avec cet homme en veston noir, tout à -l'heure, ni avec le vieux monsieur, ni avec l'autre, le petit, ni avec -ce gros cochon qui t'a presque donné un coup de poing. C'est que tu ne -sais pas t'y prendre et, si tu continues, ce sera toujours la même -chose. Je vais t'expliquer ce qu'il faut faire.» - -Elle le regardait d'un air effrayé; sa tête inquiète ne cessait de -bouger. Elle ne répondit pas, d'abord, tâchant de saisir le sens de la -mauvaise plaisanterie que lui préparait cet inconnu. A peine assise, -posée à peine, sur le banc, elle restait toute prête à s'évader. Elle -toucha le bras de Jacques avec prudence, et retira sa main aussitôt. - -«Mais, ma petite, comment te rassurer? disait Damien. Je ne t'embêterai -pas, je ne te ferai pas de blagues, je te veux du bien. Est-ce que tu -fumes? Tiens, voilà une cigarette. - ---Oh! non, merci, dit-elle, ça me donne mal à l'estomac. - ---Alors, reste tranquille, calme-toi; tu es sous ma protection. Nous -allons causer un peu, puis on ira manger des gâteaux et boire du -chocolat, près d'ici, chez un boulanger qui reste ouvert jusqu'au -matin.» - -Elle eut, pour répondre, un accent de fillette ravie. - -«Du chocolat... Oh! volontiers! c'est bon! - ---Affaire entendue, dit Jacques, et si je te trouve bien sage, si tu ne -remues plus la tête comme tu fais, si je vois, enfin, que tu n'as plus -peur, je te donnerai aussi une belle pièce de cent sous toute neuve.» - -Il lui parlait comme à une enfant. - -«Ça te va-t-il?» - -Elle ne comprenait pas encore. - -«Alors... c'est du sérieux? - ---C'est du sérieux: tu l'as dit! mais il faut bien te mettre dans la -tête que tu ne me rencontreras pas tous les soirs. Tu as choisi un -métier qui n'est pas facile; un métier comme un autre, mais pas facile -du tout. Tu ne sais pas t'y prendre, ma petite; non, tu ne sais pas! -Avant que tu n'arrives, j'ai vu une grande fille blonde qui a arrêté un -soldat. Je l'écoutais. Elle a embobiné son client, fallait voir comme: -ça n'a pas été long! Toi, quand tu accostes quelqu'un, tu lui dis: -«Viens, mon gros chéri!» ou une tendresse du même genre, avec la voix -que l'on a pour réciter une leçon à l'école. On dirait que ça t'est tout -à fait égal. Oh! je sais bien que celui-là ou un autre, c'est pas très -différent, mais il ne faut pas qu'on s'en doute... On ne te suivrait -jamais! - ---Mon chéri, dit-elle, avec toi je serai très gentille. Embrasse-moi, -pour voir! Il y a des hôtels pas chers du tout, juste de l'autre côté de -la Seine, là-bas.» - -Damien rendit sa voix plus douce encore. - -«Non, ma petite! non, je n'irai pas avec toi. - ---Oh! s'écria-t-elle avec un peu d'indignation, je ne suis pas malade! -je te promets! J'ai jamais été malade qu'une fois et c'est passé, -maintenant. Le docteur, à l'hôpital, m'a dit que ça n'était pas la -mauvaise chose, tu sais... Il m'a dit aussi: «Ma fille, vous avez une -bonne santé.» C'est ça qu'il m'a dit, le docteur.» - -Son petit visage restait immobile, et elle regardait Damien droit dans -les yeux. - -«Mais, je n'ai jamais eu cette idée, ma pauvre enfant! dit Jacques en la -voyant si frémissante. - ---Ah!... très bien.» - -Cette affirmation l'apaisait. - -«Je voulais simplement dire que, dans une demi-heure, il faudra que je -rentre chez moi, parce que je suis fatigué. - ---Vous avez beaucoup fait du chemin? demanda-t-elle. - ---Oui, beaucoup, ce soir, dit-il avec un sourire. Je me suis promené du -côté du bois de Boulogne. - ---C'est par là!» - -Elle montrait du doigt un point vague. - -«Et moi aussi, j'ai fait du chemin, mon loup! Tu comprends, j'avais levé -un homme, hier soir. Il ne m'a pas beaucoup payée... Oh! il ne m'a pas -volée non plus, mais tu sais, dans les mauvais jours, on prend ce qu'on -trouve. Alors, ce matin, je suis partie de tout au bout de Grenelle, et -puis j'ai passé par une grande place avec des arbres, où j'ai mangé pour -dix sous, et puis une concierge m'a laissée me reposer sur une chaise -pendant trois heures, parce que je l'avais aidée à rattraper son chien -qui voulait s'en aller, et puis j'ai descendu sur le boulevard... -attends un peu... oui, le boulevard Saint-Germain, et puis...» - -Elle s'embrouillait dans le compte de toutes les rues. Elle -s'embrouillait aussi dans son tutoiement, disant souvent «vous» à Damien -et même, une fois, «Monsieur», mais elle se reprit et s'excusa par -quelques clichés tendres. Elle parlait d'ailleurs avec plus d'aisance, -tremblant néanmoins quand un passant s'approchait un peu trop de leur -banc. Elle cherchait alors la main de Jacques.--Il demanda: - -«Où vas-tu coucher, ce soir? - ---Oh! c'est pas ça, le difficile! J'ai une amie qui est nourrice et elle -reste avec le petit dans la chambre des maîtres, mais elle a aussi une -petite chambre au sixième et elle me permet, quand je ne sais pas où -aller, de monter là-haut, pourvu que je fasse pas de bruit, mais il faut -marcher bien doucement, et c'est si loin, la maison... seulement, c'est -une chance de pouvoir toujours dormir dans un lit.» - -Elle se tut, un instant. - -«Voilà donc, pensa Damien, tous les beaux conseils de prostitution que -tu voulais lui donner?» - -Un réverbère s'éteignit qui éclairait un peu le banc de Damien. Il ne -vit plus qu'une ombre à côté de lui, plus dense que l'ombre d'alentour. - -«Est-elle jolie? se demanda-t-il. Je crois que je ne l'ai pas -regardée... Et puis, qu'est-ce que cela fait! - ---J'ai eu peur, un moment, dit-elle... Comme c'est noir!» - -Et elle reprit: - -«J'ai, comme ça, un lit, chaque matin. Oh! il ne faut pas se plaindre! -Il y a des femmes, tu sais, qui ont la vie plus dure. - ---La tienne n'est pas précisément folâtre, dit Jacques. - ---Folâtre?... Qu'est-ce que vous?... - ---Oh! pardon!... interrompit-il. Tu n'es pas d'ici?... bien entendu? - ---Non! je vais te dire... je suis...» - -Cessant tout à coup de parler, elle s'éloigna un peu de Damien. - -«Très bien, ma petite! tu as raison. Il ne faut jamais raconter d'où -l'on vient. Ou ce sont des blagues et ça ne vaut pas la peine de les -inventer, ou c'est vrai et alors on n'y croit guère. - ---Je ne parle jamais de ces choses-là, dit la voix qui sortait de -l'ombre, mais...» - ---Bon! se dit Jacques, l'insupportable récit des années d'enfance qui va -venir! Cela correspond, en somme, au «fille d'un officier supérieur de -cavalerie» des anciens romans. Ma petite aventure se banalise.» - -Damien se trompait: le récit attendu ne vint pas. Elle ne parlait plus. -Il l'interrogea. - -«Veux-tu me dire ton nom, le nom que tu as à Paris, celui que tu dis à -tout le monde? - ---Oh! je n'en ai qu'un, fit-elle en riant; comme vous êtes drôle! je -m'appelle Marguerite. - ---Eh bien, Marguerite, ne perds pas courage, continue ton métier puisque -tu l'as choisi, parle aux hommes avec de petites manières gentilles, -insiste un peu quand ils refusent, (pas trop pourtant), fixe plus -solidement ton chapeau sur ta tête, ne bois pas d'absinthe, enfin, si tu -n'es pas déjà en carte... - ---Non, Monsieur! s'écria-t-elle. - ---Tâche, continua Jacques, de t'y faire mettre le plus tard possible, et -surtout, évite les grosses gaffes qui pourraient te coûter cher et te -mèneraient à l'hôpital. Tu comprends ce que je veux dire. - ---C'est difficile, tout ça... mais j'essaierai, dit-elle. Vous savez, il -n'y a pas si longtemps que j'ai commencé! six mois... un peu plus...» - -Elle réfléchit: - -«Sept mois. - ---Et quel âge as-tu? - ---Je ne suis pas bien jeune, maintenant: vingt ans à la Trinité passée. - ---Fichtre!... Alors, ça te plaît, cette vie?... Enfin, je veux dire: ça -ne te déplaît pas trop? - ---Je sais pas! dit-elle, d'une voix soudain mince et pauvre. Je sais -pas! je m'ennuie, et je m'ennuie aussi beaucoup après le pays. Je -connais des gens à Paris, trois ou quatre; c'est comme si je connaissais -personne. Ils ont un métier, chacun, et moi, c'est pas un métier! Dieu -me pardonne! voyons, Monsieur, c'est pas un métier! Je sais travailler, -je sais coudre, mais tout le monde sait ça. On n'en veut pas, des filles -pour la couture, sauf pour le très fin, et alors mes yeux me font mal... -ou bien j'ai pas su trouver! Et puis, mon amie, la nourrice, va rentrer -au pays quand ça sera fini, son lait... Moi aussi, pour dormir, ça sera -fini! Et on m'a dit que le mieux c'était d'entrer dans une maison, mais -je suis pas assez jolie, et là, peut-être... la même chose... je saurais -pas! - ---Voyons! pensa Damien, tu ne vas pas aller t'attendrir!» - -Il se leva. - -«Je rentre. Veux-tu que nous fassions quelques pas ensemble? - ---Oh! oui!» dit-elle. - -En tournant dans l'avenue d'Antin, ils furent éclairés.--Jacques la -regarda. - -«Elle n'est pas jolie, en effet, mais singulière pourtant, très -singulière, avec ses grands yeux et cette bouche vibrante.» - -Il sourit encore, voyant le petit chapeau qui tremblait.--Elle surprit -le regard. - -«Mon chapeau... je vais te dire... j'ai beaucoup de cheveux, et alors, -quand ils sont secs, c'est pas commode, ça ne tient pas, surtout à la -fin de la journée, et pour se recoiffer, c'est toute une histoire!» - -Jacques se pencha vers elle. - -«Ce que je t'avais promis,» dit-il, en lui prenant la main. - -Elle regarda sa main, puis leva les yeux. - -«C'est pas une pièce de cent sous, dit-elle; ça, c'est plus petit et -c'est beaucoup plus d'argent! - ---Malheureuse! voilà des choses qu'il ne faut jamais faire remarquer.» - -Elle comprit la plaisanterie; ils rirent tous deux, mais ensuite Damien -ne parla plus et ils marchèrent quelque temps, côte à côte, sans dire -mot. - -«Elle est toute seule, songeait-il; je connais ça! Elle s'ennuie... je -connais ça! Elle fait le trottoir; moi, je passais mon temps dans les -restaurants où l'on soupe, où l'on parle, où l'on avilit ses paroles et -sa pensée, où l'on se prostitue, à tout prendre. La différence est -mince.» - -Il rêva longuement. - -«Suis-je bête! se dit-il. Je la tiens par la main comme le soldat, tout -à l'heure, tenait la fille blonde.» - -Mais il ne desserra point ses doigts. - -«Vous êtes bien grand! murmura-t-elle. - ---Un mètre quatre-vingt-deux. - ---C'est vrai?» - -Il ne dit rien. Il réfléchissait toujours. - -«... Une imprudence?... et puis après?... J'en ai fait d'autres!» - -Brusquement, il demanda: - -«Marguerite! veux-tu rentrer avec moi, ce soir... chez moi?» - -Elle ne sut que répondre; elle semblait très effarée. - -«Oui, Monsieur, dit-elle enfin, tout bas. - ---C'est bon.» - -Et d'une voix rogue et rapide, il cria: - -«Taxi! Taxi!... Ah! en voilà un!... Monte, ma petite.» - -Il donna son adresse. - -Marguerite ne sut prononcer, pendant le trajet, qu'une seule phrase: - -«Je ne vous dérange pas?... vraiment?» - -Elle se rencognait au fond de la voiture. - -«Oh! s'écria-t-elle, plus tard, amusée tout à coup, je n'étais jamais -montée dans un ascenseur!» - -Puis, en entrant chez Jacques, dès que les lumières furent allumées dans -l'antichambre: - -«C'est joli... c'est beau!» dit-elle. - -Debout, bien interdite, elle restait un peu sur ses gardes. - -Il l'aida à enlever son chapeau et le châle misérable qui lui couvrait -les épaules. Pour l'en débarrasser il eut un geste tendre qui ne passa -point inaperçu. - -Elle souriait, elle riait, elle s'étonnait maintenant de chaque chose -que lui montrait Damien, et, lorsque, un quart d'heure après, il lui -dit: - -«Veux-tu que nous nous couchions? - ---Oh! que vous êtes gentil!» répondit-elle. - -Jacques la fit entrer dans sa chambre. Bientôt il crut remarquer, à son -air hésitant, qu'elle désirait lui demander quelque chose. - -«Qu'y a-t-il, ma gosse? Dis donc ce que tu veux! - ---J'aimerais, avoua-t-elle, me débarbouiller! La rue, quand on se -promène, vous savez... - ---Mais, bien entendu, petite bécasse! je vais te préparer un bain.» - -Ayant tout disposé à l'avance, il la conduisit dans le cabinet de -toilette. - -Elle reparut, drapée dans le peignoir que Jacques avait pendu à portée -de sa main. - -«Les beaux cheveux!» s'écria-t-il. - -Une mousse châtaine frisait au-dessus du front et couvrait les oreilles, -puis, la chevelure s'effondrait en quelque sorte le long des épaules, -riche, abondante, bouclée, plus foncée, presque brune, pleine d'or -cependant. - -«Oh! les beaux cheveux! répéta-t-il... Et voici, mon enfant, une chemise -de nuit.» - -Elle fut surprise de son élégance. - -«Le charmant petit corps!» pensait Jacques, tandis qu'elle se préparait. - -Et il lui dit soudain: - -«Marguerite! tu me plais beaucoup.» - -Elle sourit, s'étendit, très lasse, heureuse d'être couchée, respirant -avec lourdeur, la bouche entr'ouverte, les yeux ravis. - -«Comme ce lit est bon! - ---Oh! s'écria Damien, quelle brute je fais! j'avais promis de t'offrir -du chocolat et des gâteaux chez le boulanger!... et tu as faim, -peut-être!» - -Il disparut et lui rapporta, de la cuisine, un petit en-cas qu'il -faisait toujours préparer pour lui-même. Il la servait. Assise dans le -lit, elle riait de bon coeur. - -«Que vous êtes poli!» disait-elle parfois. - -Une demi-heure plus tard, il était couché près d'elle. - -«Oh! Monsieur! Oh! Monsieur! répétait Marguerite. - ---Ma chère Marguerite, je ne t'ai pas révélé mon nom; c'est une lourde -faute! Apprends que je m'appelle Jacques.» - -Elle n'osa rien dire, d'abord, elle n'osait presque bouger, mais -pourtant, elle s'apaisait, peu à peu. Enfin, elle se décida, leva les -yeux sur Damien, se blottit contre lui... - -«Jacques!» murmura-t-elle. - -Tendrement, elle lui prit le cou d'un bras frais. - - - - -CHAPITRE XIII - -LE DOUX RÉVEIL - - -La chambre s'éclairait vaguement. - -Appuyé du coude sur son oreiller, Damien regardait Marguerite. Il ne -montrait ni plaisir, ni ennui. Il regardait, sans plus, le jeune visage -dormant. La lumière filtrait par l'ouverture des rideaux et diffusait, -entre les quatre murs, un jour pâle et gris. - -«En somme, elle est laide, mais n'importe...» - -Il considéra le plafond où se projetait un reflet de forme bizarre, il -considéra les cadres, l'armoire brune et le rectangle de la glace -profonde, deux vases de Chine sur leurs étagères, une mouche qui faisait -l'importante et bourdonnait; puis ses yeux se reposèrent de nouveau tout -près de lui. - -«... N'importe, car sa figure est douce, très douce. C'est beau, une -bouche paisible.» - -Il se rappela celle de Juliette, maussade aux heures de sommeil. - -«Cette enfant doit savoir consoler un homme qui souffre, un paysan qui -souffre. Les mots lui viendraient tout de suite: ceux-là qui -conviennent, qui font du bien. Si je lui demandais de me consoler, moi, -elle s'y prendrait mal, peut-être, elle ne saurait pas, mais seulement -parce que les paroles qu'il faut me dire ne sont pas de son vocabulaire, -ni leur emploi spécial de sa nature. J'ai besoin d'ironie dans la -consolation.» - -Il s'interrogea: - -«En es-tu certain?... Elle a des bras souples et forts dont l'étreinte -vaut mieux qu'une phrase. Quand je les sentais autour de mon cou, je ne -songeais guère à la faire parler! je ne songeais même à rien qu'à mon -très rare plaisir. Ah! que je me trouvais à l'aise, et tranquille, et -content! Elle ne bavardait pas, elle murmurait de temps en temps, des -mots sans forme. Dommage qu'elle soit laide!» - -Il la détaillait du regard, soigneusement, sans émotion. Le nez était un -peu écrasé, un peu vulgaire, le teint taché de rousseur. - -«Je connais les yeux, se disait-il, et la bouche est expressive. Je -l'aime mieux au repos, cette bouche. Trop grande, oui, certainement, -mais, plus petite, elle amaigrirait le bas du visage... Le hâle des -joues et ces taches passeraient sans doute avec quelqu'une des drogues -dont Juliette se frottait le museau... Je voudrais revoir ses yeux; ils -sont bruns avec, je crois, de petits points jaunes.» - -Il songeait aussi à ce corps mince qui, mal nourri, pourtant, gardait -une saine vigueur. - -«Il lui faudrait la campagne, le grand air. La vie qu'elle mène, ces -promenades nocturnes... Comment résiste-t-elle si bien? Et puis la -cuisine des gargotes, sans compter les alcools à bon marché...» - -Cette dernière supposition le troublait profondément. Non, elle ne -devait pas boire. - -«Marguerite me plaît.» - -Il tâchait de se l'imaginer, élégamment vêtue, assise au théâtre, près -de lui. Il voyait la magnifique chevelure sous les lumières, Marguerite -riant, la tête un peu renversée, montrant son cou et sa gorge. Alors il -remarqua une cicatrice qui paraissait dans l'échancrure de la chemise. -Des artifices de couturière la couvriraient aisément, fût-ce avec un -corsage très bas, mais cette cicatrice ne laissait pas d'être bien -vilaine. - -«Quelque sale histoire de cabaret!» se dit-il. - -... De cabaret! La pensée de l'eau-de-vie lui revint. Cela le -mécontentait. Maintenant, il voyait Marguerite avec d'autres yeux. Elle -n'était en somme qu'une fille de trottoir. Il ne l'examinait plus. -Toujours accoudé à l'oreiller, il laissait errer son regard. Quelle idée -stupide d'avoir mené cette femme chez lui! Bah! il la renverrait -aussitôt habillée, dans une heure. C'était, en somme, la plus banale des -passades que cette rencontre imprévue; pourquoi vouloir lui donner de -l'importance?... Et, cependant, s'il rencontrait, un jour, une femme qui -le consolerait de vivre, qui resterait auprès de lui, qui lui parlerait -d'une voix tranquille et s'intéresserait à ses travaux, une amie -discrète et sûre... Il n'exigerait certes pas d'ironie! - -Il ne demandait pas qu'elle fût un prodige de beauté; il se contenterait -fort bien d'un visage sans éclat, mais jeune, mais aimable. Quel -changement cela lui apporterait! Elle resterait dans un coin de -l'appartement, à la façon d'une bête familière que l'on appelle quand on -veut la caresser ou qu'elle vous caresse.--Une esclave? non point! il -avait dit: une amie. Il se blottirait dans ses bras, à l'instant même où -paraîtrait le cauchemar. Il échapperait à l'idole ainsi. Que parlait-il -d'une bête familière? Il lui conterait sa douleur, sa torture, et -peut-être saurait-elle le guérir, un jour... - -«Nous nous liguerions contre le pantin de bois. A deux, on se sent fort. -Nous finirions par lui casser les jambes!» - -Il songe aussi à des voyages en Hollande, en Italie, dans l'Afrique du -Nord. Il lui montre des pays qu'il a déjà parcourus mais qu'avec elle il -veut revoir, des paysages, des tableaux... Il se moque, soudain: - -«Ah! je possède un coeur sensible: Confessions de Rousseau, recette -connue!» - -Puis il se reprend à rêver, car il trouve le rêve bien doux.--Auprès de -cette amie, l'appartement où il a tant souffert deviendrait un refuge -délicieux. Les heures passeraient, égales et lentes, sans ennui, sans -orages, heures de travail, heures de loisir, heures de tendresse, de -silence... - -«Et, se dit-il (ce serait là le vrai nom pour elle), je l'appellerais: -douce amie.» - -Il ne bouge pas; il songe. Parfois, un sourire courbe ses lèvres: il se -moque de lui-même encore une fois, par habitude. Un murmure -l'interrompt: - -«Pourquoi riez-vous, Jacques?... oh! pardon! je vous ai fait peur. - ---Mais non, ma petite; je te regardais dormir, tout à l'heure, et puis -je me suis mis à rêver. Tu as de beaux cheveux, Marguerite.» - -Elle s'étirait, se frottait les yeux, admirait la dentelle de sa -chemise. - -«J'en ai beaucoup; c'est gênant. Que j'ai bien dormi! Votre lit est si -bon! On y resterait tout un jour. - ---Tout un jour dans mon lit, se dit Jacques; ah! non, par exemple!... -Veux-tu du chocolat? demanda-t-il. - ---Volontiers, si ça ne dérange pas, mais vous me gâtez encore! Je vais -me lever. - ---Attends un instant, ma gosse, puisque le lit est bon.» - -Il sonna. - -«Louis, dit-il, apportez le chocolat de madame et mon café au lait.» - -Elle le regardait en souriant, et, quand le valet de chambre fut sorti, -elle eut dans les yeux, sur les lèvres, une expression charmante, une -expression ravie d'enfant que l'on caresse, pour dire: - -«Jacques, j'aimerais t'embrasser.» - -Il se pencha, lui baisa la bouche, puis, d'une voix dont il sut mal -atténuer la brusquerie: - -«Qu'est-ce qui t'a valu, demanda-t-il, cette cicatrice?» - -Elle rougit de tout son visage. - -«Oh! oui! C'est si vilain, n'est-ce pas? Maintenant, ça ne partira -jamais! Après l'histoire avec cet homme, on me disait: «Ne te fais pas -du chagrin; ces marques-là s'effacent, petit à petit, et, quand tu seras -grande, ça ne se verra plus du tout.» Au contraire, moi je trouve -qu'elle est plus laide. J'essaye de ne pas la regarder. Tenez, je vais -remonter un peu la jolie chemise. Je vous dégoûte, pas vrai?» - -Il secoua la tête. - -«Mais, cette histoire... avec quel homme? - ---Oh! il n'était pas du pays! On m'aimait bien, chez nous: on n'aurait -pas osé. Il venait d'Italie; il marchait sur la route et s'était arrêté -dans notre village pour la moisson. C'est ça, voyez-vous, qui a tout -changé ma vie. J'avais quinze ans, et il a voulu me prendre, derrière la -ferme, près du puits. J'ai crié, mais on n'a pas entendu parce que -Trompette aboyait tant, et la brave bête aboyait souvent pour pas -grand'chose. Oh! je me suis défendue, moi! j'ai griffé l'homme avec mes -ongles! je l'ai mordu tant que je pouvais! Alors il a pris son couteau, -et voilà! Je ne me suis pas évanouie, vous savez! je criais toujours, -mais je perdais du sang, beaucoup, j'étais faible, et il a fait la -chose... Et moi... Oh! c'est pas la peine de raconter toutes ces -saletés! - ---Ce ne sont pas des saletés, ma petite! Allons, ne pleure pas! - ---Oui, c'est des saletés, parce que, si ça n'était pas arrivé, je ne -serais pas une putain, comme vous dites ici, dans la ville, et je -m'occuperais du blé et des légumes et des vaches, avec les autres, et -j'aurais du bonheur, un peu. - ---Mais ensuite?» demanda Jacques. - -Elle avait parlé d'abord couramment, maintenant, elle hésitait, se -reprenait parfois, tournait vers Damien un regard inquiet. - -«Eh bien, n'est-ce pas, dit-elle, on l'a arrêté, le lendemain: il -s'était saoulé dans l'auberge du père Verlot; les gendarmes l'ont trouvé -là. Il a fallu aller à Rouen. Oh! que j'avais peur! Les juges, c'est -terrible! et tout ce monde qui regardait... Et puis on riait parce que -l'avocat disait des choses drôles, pas honnêtes pour moi... Moi, je n'ai -rien entendu, mais j'ai bien vu que l'on riait en me regardant. Je -devenais rouge, chaque fois. Enfin le juge a dit ce qu'il pensait et il -a condamné l'homme à de la prison... non, pas de la prison; c'est plus -mauvais que ça... de la ré... comment? de la ré... - ---De la réclusion? - ---Oui, c'est ça. Depuis ce jour, Papa est devenu méchant. Il paraît que -j'avais mal parlé devant le juge... Jacques! je ne savais plus ce que je -disais! Et Papa se mettait en colère, et il me grondait, et il me -giflait... Il se sentait de la honte, Papa; ça le travaillait; il me -répétait toujours que les juges, ils savaient leur métier et que si -l'homme avait vraiment fait la chose comme moi je racontais, on l'aurait -envoyé au bagne, là-bas, avec les gens qui ont tué, et que si on -l'envoyait seulement à la réclusion, il fallait, pour sûr, que j'aie -bien voulu, pour la chose. Vous comprenez, cet homme, il était beau, il -parlait beaucoup, mais je vous jure, mon chéri! je vous jure... et puis, -je l'ai dit au curé, à confesse, par conséquent... Papa, lui, n'a jamais -voulu le croire; il avait du chagrin; il me battait. Ah! si Maman -n'était pas morte, l'année d'avant, à la Toussaint!... Elle m'aurait -bien cru! A la fin, Dieu me pardonne! je n'ai pas pu y tenir. Les gens -du village, sauf quelques bonnes personnes, des vieilles amies de Maman, -me tournaient le dos, les gars me bousculaient, on me regardait de -travers à la messe, et les petits de l'école me faisaient: «hou! hou!» -sur la route et criaient des mots pas propres. Alors, je suis partie. - ---Et tu as bien fait! interrompit Jacques. - ---Non, j'ai pas bien fait! vous allez voir. J'ai été à Rouen, d'abord, -pour essayer de travailler, et aussi à la campagne, dans les fermes, -mais je ne gagnais pas gros, c'était difficile, et depuis mon malheur, -les forces me manquaient. J'étais bien petite, vous savez: pas encore -seize ans. Puis, au Havre, je suis restée trois ans... attendez... oui, -trois ans. Là, j'ai connu Michel. - ---Ah!... Michel... parlons de Michel. - ---Jacques, vous vous moquez de moi comme si je racontais des mensonges! -L'avocat, c'était tout pareil! Je ne vais plus oser rien dire... et -c'est vous qui m'avez demandé. - ---Marguerite, mon enfant, je suis une brute! Qui était Michel? - ---Un matelot très gentil, que j'aimais beaucoup. Très propre, très doux, -et avec ça poli. Je lui avais raconté la chose et il me promettait le -mariage tout de même. Moi, je le croyais. Un jour, il est parti, comme -ça, sans avertir, et il m'a laissé une lettre où il écrivait que ses -parents ne voulaient pas. J'ai trouvé cinquante francs dans la lettre. -Il est parti pour l'Amérique du Sud. C'est un de ses camarades qui m'a -appris ça, en apportant la lettre. Je ne l'ai pas revu; c'est loin, -l'Amérique du Sud, et son camarade ne m'a pas dit le nom du bateau. - ---Alors, Marguerite, tu es venue à Paris? - ---Oui, alors... non, deux mois plus tard. Oh! j'avais de la peine plein -le coeur. Je me disais: si j'avais eu un enfant, Michel serait resté, -peut-être; mais aussi je pensais: s'il était parti quand même, qu'est-ce -que je deviendrais, toute seule, avec un petit! Je croyais que, dans une -ville comme Paris, on pouvait gagner un peu. Oh! c'est pas possible! Mon -amie, la nourrice (je vous l'ai bien dit?) a été très bonne. Je crois -qu'elle m'a empêchée de mourir de faim, et surtout, c'est pas la faim -qui est le plus dur, c'est le froid. Des gens vous donnent à manger, -mais du feu, l'hiver, pour une femme, il n'y a pas moyen... Et puis ça a -continué... Oh! ça me fait peine de vous raconter tout ça! C'est sale, -c'est mauvais, c'est méchant! ça me fait trop peine!... A Paris, j'ai -toujours eu de la peine, chaque jour... chaque jour... Et ça m'en donne -beaucoup pour le dire... Est-ce que je peux m'arrêter? - ---Arrête-toi, Marguerite; tu es une brave fille. Attention! ton chocolat -ne va plus être buvable! Tiens, voilà aussi des tartines.» - -Assise dans le grand lit, elle mangeait craintivement, courbée, les -épaules voûtées. Sa bouche tremblait parfois. - -«Vous ne m'en voulez pas trop, Jacques?» - -Il la rassurait et l'embrassait dans les cheveux. - -«Oh! vous allez renverser la tasse!... Alors, vous ne m'en voulez pas -trop? c'est sûr?» - -Bientôt il se leva et l'aida à sauter du lit. Elle fit sa toilette, elle -s'habilla en toute hâte, comme si Damien l'eût chassée. - -«Mais attends donc! lui dit-il, quand elle fut prête. J'ai à te parler -encore.» - -Elle eut peur; son visage se ferma. - -«Non, je vous assure: le reste, c'est pas des choses à dire. - ---Petite sotte! moi seul je parlerai. Et d'abord, où vas-tu coucher, ce -soir?» - -Elle ne savait pas... N'importe où! - -«Viens ici, Marguerite; un instant seulement.» - -Ils passèrent dans le bureau. - -«Assieds-toi dans ce fauteuil; écoute-moi.» - -Il lui indiqua un hôtel tranquille, du côté de Montmartre, et lui donna -une lettre pour le gérant qui avait été, quelques années avant, au -service de Mme Damien, comme valet de chambre. - -«Ce brave Honoré, pensa-t-il, m'a dit que sa clientèle était mêlée; il -ne m'en voudra pas de lui envoyer Marguerite.» - -Puis il demanda avec un sourire: - -«Ça ne t'ennuie pas de me dire ton nom de famille, maintenant? - ---Oh! mon ami! répondit-elle sur un ton de reproche, je m'appelle -Marguerite Dumont. - ---Très bien; je me souviendrai. Tu vois, sur cette feuille, j'écris mon -adresse, si tu oubliais de regarder en sortant. De cette façon, tu -pourras envoyer quelques mots à Monsieur Jacques Damien (qui te répondra -tout de suite), quand ceci sera fini.» - -Elle prit l'enveloppe qu'il lui tendait. - -«Mais, Jacques, c'est beaucoup trop! Avec tout cet argent, je peux vivre -longtemps et trouver, un jour, du travail!» - -Il allait répondre: «C'est ce que je voudrais,» mais s'arrêta net. - -«Non, dit-il, ça te rendra la vie un peu moins dure, au début; puis, tu -m'écriras; tu me l'as promis. - ---Jamais je n'ai rien promis! s'écria-t-elle. Vous avez été trop gentil! -Tu n'entendras plus parler de moi.» - -Et, comme si elle ne voulait pas qu'il reprît le sujet: - -«Qu'allez-vous faire maintenant? demanda-t-elle. - ---Je ne sais pas, Marguerite; je vais songer un peu à notre rencontre, -et ensuite travailler (oui, je travaille: regarde tous ces livres!) et -enfin rêver, quelques instants, de ceci, ou de cela, ou d'autre chose! - ---Moi aussi, dit-elle, ça m'arrive de penser à rien du tout, le nez en -l'air. Maman disait alors, quand j'étais petite: «L'enfant s'amuse! -l'enfant s'amuse!» et je baissais le nez. - ---C'est bien ça, dit Damien. L'enfant s'amuse...» - -Marguerite se leva et mit rapidement son chapeau. - -«Jacques, je ne saurais pas vous dire merci. Au revoir. Je m'en vais. -Adieu!» - -Il l'embrassa, comme elle franchissait le palier de l'antichambre. Sa -robe était bien triste, bien déteinte, son chapeau bien ridicule... - -«Tu prendras un fiacre, dit-il, pour aller à cet hôtel. - ---Oh! non; il me semble que je connais la rue. J'irai à pied. Je veux -réfléchir... Merci, Jacques. - ---Au revoir, douce amie,» murmura-t-il. - -Et il se reprocha aussitôt de lui avoir donné ce nom. - -Marguerite le regarda, l'air étonné, puis elle sourit et s'en fut, -descendant l'escalier d'un pas rapide. - -Damien ferma la porte nerveusement. - -«Dommage, se dit-il, qu'elle soit si laide... Aucun doute, elle est... -elle n'est pas jolie.» - -Rentré dans son bureau, il s'arrêta devant la glace de la cheminée et, -parlant à son reflet: - -«Mon petit Jacques, dit-il, c'est très méritoire de t'occuper du -relèvement des filles publiques, mais à quoi cela mène-t-il? Ah! si ton -ami Gautier Brune apprenait ton aventure, il s'en égaierait à bon -droit... Jacques, tu t'amuses! l'enfant s'amuse!... l'enfant -s'amusera-t-il longtemps?» - -Il haussa les épaules, sonna, demanda à Louis une seconde tasse de café -et se mit au travail. - - - - -CHAPITRE XIV - -DISCIPLINE - - -«Mon enfant, crois-moi, ce serait une lourde erreur. J'avais déjà pensé -à cette solution qui te paraît si simple; elle est vraiment absurde, à -cause de sa simplicité même. - ---Voyons, Maman chérie, je me sentirais au moins débarrassé de la chose! - ---De cette chose-là peut-être, de cet objet; mais si je n'ignore pas que -ton mal se cache en toi, non dans cette vieille idole, il est tout de -même évident que ton épouvante provient des gestes de ce morceau de -bois; depuis plusieurs semaines, elle ne s'est pas manifestée autrement. -Il me semble que voilà un sérieux avantage. La lutte est difficile, -Jacques, mais tu sais où trouver l'ennemi. - ---Maman! c'est lui qui vient me trouver! je ne le cherche pas! - ---... Tu sais où trouver l'ennemi. En changer ne te mènerait à rien de -bon, je pense. Si tu brûlais l'idole, comme tu veux le faire, tu te -demanderais d'où l'attaque peut venir, tu resterais à tout moment sur le -qui-vive, dans l'attente d'un guet-apens, d'une surprise, et c'est alors -que ton courage fléchirait. Tu as le droit de considérer ton mal comme -extérieur, tant qu'il animera l'idole. Ne le laisse pas rentrer en toi, -tu souffrirais plus encore. Garde-lui la forme qu'il a choisie. - ---Oui, tu as sans doute raison, et puis, mon idole, je pourrai la brûler -plus tard, si je ne tiens pas le coup! - ---Non! non! Jacques! Jamais avant que tu ne sois guéri! Interdis-toi d'y -songer. Si les conseils que je te donne te paraissent bons, il faut -avoir foi en eux et les suivre avec scrupule. Si l'ennemi te voit douter -de toi-même, il en profitera pour te harceler. - ---Mais, Maman chérie, tu me fais vivre dans un monde de conte -fantastique en me parlant de la sorte! Je m'y perdrai! - ---Vaut-il mieux te laisser vivre uniquement dans ta cervelle? C'est là -que tu ne te retrouves plus!» - -Mme Damien parlait d'une voix précise et passionnée; son regard ne -quittait pas Jacques; elle joignait les mains comme pour une -supplication, puis elle écoutait sa réponse. - -«Je ferai de mon mieux... Tout ça, vois-tu, c'est bien dur; je ne sais -pas si je pourrai résister. Il y a des moments où j'ai envie de pleurer -comme un gosse.» - -Marchant de long en large devant sa mère, son allure avait quelque chose -de faible. Ses lèvres se courbaient en une moue d'indifférence lâche, -d'abandon. - -Il répéta: - -«Oui, de pleurer, comme un gosse. - ---Pleure si tu veux, s'écria Mme Damien, pourvu que tu aies honte -ensuite!» - -Phrase cruelle dont il sentit le tranchant. Jacques eut un haut le -corps.--Mme Damien le prit dans ses bras, sans rien dire. Il se dégagea. - -«Tout de même, s'écria-t-il sur un ton de colère, ce n'est pas de ma -faute si je ne suis pas un héros!... - ---Jacques! Jacques! - ---Eh bien, oui! j'ai peur, je voudrais fuir, je voudrais pleurer! Il y a -des gens qui feraient front, moi, je me cacherais plus volontiers sous -les tables! J'en ai assez! Je te l'ai déjà dit! - ---C'est donc moi qui vais pleurer, mon petit! Allons! rentre chez toi, -dit-elle; prends l'avis de Gautier. Je t'ai blessé, ce matin; j'ai été -maladroite. - ---Non, Maman chérie; mais... je perds courage. Parlons d'autre chose. -Gautier doit m'attendre chez moi: il m'a promis de venir déjeuner. Voilà -plus de quatre jours que je ne l'ai vu. Valérie est malade: congestion -pulmonaire. - ---La pauvre fille! si j'avais su, j'aurais pris de ses nouvelles. - ---J'ai téléphoné tous les jours; je crains qu'elle ne soit bien bas. - ---Tiens-moi au courant, Jacques! - ---Sans faute, Maman chérie. Au revoir.» - -Restée seule, Mme Damien, immobile dans son fauteuil, regardait droit -devant elle, les mains serrées, la bouche fixe. - -«Mon petit! mon petit!... Je lui ai parlé si durement! Mais comment -faire?... Il a montré beaucoup de courage; demain, pourra-t-il -résister?» - -Toujours, elle voyait, elle entendait son mari sanglotant, geignant, -bégayant, demandant grâce. Le portrait pendu au mur rendait son souvenir -plus vivant, plus réel. - -«Non, je ne veux pas! Jacques aura le dessus, quand même! il le faut!» - -Et ce fut elle qui pleura, qui fondit en larmes, tout de bon, comme une -femme qui souffre plus qu'elle ne peut supporter. - - * * * * * - -En rentrant chez lui, Damien trouva Gautier Brune qui l'attendait. - -«Comment se porte Valérie? demanda-t-il. - ---Le cap est franchi, mais elle peut se vanter de m'avoir donné une -belle frousse! 40° 8 de fièvre, troubles au coeur, syncopes... Depuis -hier soir, c'est fini et je pense qu'avec la santé dont jouit ma fidèle -gouvernante, elle ne sera pas longue à se remettre.--Et toi, comment -vas-tu? - ---Moi... répondit Damien, je te donnerai sans doute des inquiétudes plus -durables, mais je félicite Valérie. - ---Ne plaisante pas! qu'y a-t-il? - ---Ne plaisante pas! ne plaisante pas! Comme si je n'avais pas le droit -de plaisanter à mon heure! Il y a... oh! rien de bien neuf! Toujours la -même chanson: une reprise, simplement. Au début de la semaine, mon -morceau de bois s'est mis à bouger, à danser, à grimacer, et j'ai -recommencé à avoir peur, à claquer des dents, à me mal tenir, comme -dirait Maman. - ---Qu'est-ce que tu entends par là? - ---Pas grand'chose, puisque je parle au hasard. Je viens de causer avec -Maman et, selon sa coutume, elle m'a donné des conseils que je crois -judicieux, qui sont certainement nobles et forts, mais qui restent, -comment dirais-je? hors de portée. Alors, mon ami, ça me démonte. Maman -s'imagine toujours que j'ai, comme elle, une âme faite en acier, au lieu -que, si elle existe, mon âme est de cire. Non, Gautier, je ne te -présente pas une image poétique... la vérité, tout au plus. Je garde -l'empreinte de la dernière main qui m'a touché. Celui qui m'aime un peu, -me modèle, parfois sans le vouloir. Maman a eu le geste dur, tout à -l'heure: au lieu de modeler, elle a frappé... j'en souffre. - ---Que t'a-t-elle dit? - ---Ce qu'elle devait dire à son fils, à celui qu'elle croit son fils à -elle seule. Maman se trompe: je suis aussi le fils de mon père, je me -laisse aller, je cède; je finirai par tomber, et l'on me marchera -dessus.» - -Le visage de Gautier demeurait immobile. - -«Explique. - ---Comment! tu ne comprends pas?» - -Il lui fit un long récit détaillé de ses dernières peines. Il lui dit la -façon cruelle dont, un soir, l'idole avait, de nouveau, manifesté sa -présence vivante. - -«Je lisais bien tranquillement, allongé sur le divan, cherchant dans un -catalogue d'estampes l'indication d'une gravure que je voulais -identifier. Nécessairement, cela était un peu fastidieux et je ne me -laissais pas prendre tout entier par ce travail. Souvent, au lieu de -parcourir les notes, je rêvais d'autre chose. Je ne m'ennuyais pas: -l'ensemble formait, en somme, un agréable passe-temps. Et puis, -tout-à-coup, j'ai entendu, non, j'ai vu l'idole trépigner sur son petit -socle. Elle s'arrêtait dès que je levais les yeux, mais reprenait -ensuite, pour m'exaspérer davantage. Bientôt, elle s'assit, comme une -personne, sur le bord de sa planche, jambes ballantes, et, se prenant -les côtes, se tordit en un rire silencieux. - ---Pourquoi riait-elle? interrompit Gautier. - ---Est-ce que je sais, moi! - ---Oui, tu le sais. Pourquoi riait-elle?» - -Damien hésita: - -«Parce que... dit-il enfin, peut-être parce que, la veille, j'avais cru, -comme un pauvre sot, trouver un peu de bonheur, et que j'avais tendu la -main à cette aumône. - ---Raconte,» dit Gautier. - -Alors Jacques raconta, d'une voix molle et basse, coupée par des accents -soudains de raillerie, très insupportables, sa rencontre avec -Marguerite, sa soirée et la matinée du lendemain. - -«Ajoute que cette fille est laide: une vilaine peau, une cicatrice au -cou... Ah! par exemple, de bien beaux cheveux!--Tu te payes ma tête, -hein? Je m'y attendais!... Tu vas m'excuser en disant qu'il faut que les -enfants s'amusent. - ---Qu'y a-t-il de drôle dans ton histoire? Je ne vois rien. Tu as tout -simplement offert quelques heures heureuses à une gosse qui crevait de -faim et de misère. Pourquoi veux-tu faire de cela une scène comique? - ---Il y a matière, je t'assure, et l'idole avait raison de se tordre. -Cela se résume aisément en quelques mots: M. Jacques Damien, blond, -vingt-six ans, 1 m. 82 à la toise, est malade; il a peur de sa maladie, -il a peur de rester seul dans sa chambre, il a peur d'une statuette en -bois sec, alors, pour passer le temps, il va ramasser des petites femmes -qui font le trottoir... charmante occupation!» - -Jacques montra du doigt l'idole dans son encoignure: - -«Et c'est ce salaud-là qui est cause de tout!» - -Gautier ne retint que les derniers mots. - -«Nous allons nous occuper de lui. Et d'abord, quand tu le regardes, -bouge-t-il, ou vient-il, au contraire, te surprendre quand tu ne le -regardes pas? J'ai cru... - ---Attends!» dit Jacques. - -Quelques instants, il resta silencieux, le front dans ses mains, mais sa -réflexion ne donna point de résultat, car il se reprit à parler, sur un -ton saccadé, en phrases brouillées et confuses. Il s'était levé, il -arpentait la pièce; ses longs bras maigres gesticulaient. Il s'assit -enfin devant son ami et l'interrogea du regard, anxieusement. Les yeux -bleus grands ouverts, la bouche tremblante, tout son visage quêtait une -réponse et ses doigts s'agrippaient au siège de la chaise. - -«Que j'aimerais, pensa Gautier, lui faire sentir combien j'ai pitié de -lui! Le pauvre bougre est à bout de forces et, honnêtement, que puis-je -lui dire?» - -«Tu m'interrompras, reprit-il, si j'ai mal compris. Il semble donc que -l'idole se promène dans ton champ visuel, en dehors de ton regard -direct, sur ses limites mêmes, sur ses franges. Quand tu la fixes, elle -est immobile, à sa place; dès que tu détournes un peu les yeux, elle -bouge. - ---Oui, et ma peur s'en augmente, parce que cela paraît encore plus -mystérieux. - ---Jacques, tu sais bien que le mystère n'a rien à voir ici. - ---Tu en parles à ton aise! Mais alors pourquoi ne pas brûler l'idole? Ce -serait fini! - ---Oui, et, le lendemain, une pomme reparaîtrait sur ton lit, ou tel -autre objet que tu aurais vu ce jour-là. - ---En d'autres termes, Maman me disait la même chose, ce matin. - ---Son avis m'est précieux; j'irai causer avec elle. - ---Oh! de grâce! ne l'embête pas en lui parlant de moi, de mes misères! - ---De qui, de quoi lui parlerais-je? C'est toi qu'elle aime... Jacques, -je n'ai qu'un seul conseil à te donner: tiens bon. Quand l'idole viendra -te surprendre, ne te laisse pas empaumer, garde ton sang-froid; tâche -d'appliquer ton attention à un sujet qui la retienne, choisis-le avec -soin. Surtout, ne dis jamais rien à la poupée qui t'hallucine, ne lui -raconte pas de blagues pour fouetter ton courage, ne l'interpelle pas, -ne la défie pas: ce serait lui prêter main forte, et n'essaye pas non -plus de la fuir en te saoulant. Tiens bon. - ---La fuir en me saoulant!» - -Il y avait dans son accent une indignation sincère. - -«Oui, j'ai bien dit: «en te saoulant», poursuivit Gautier. Inutile de te -fâcher.» - -Jacques s'assombrit tout à coup. Il répondit, ou plutôt, il aboya: - -«Je ne me saoule pas! je ne bois pas! - ---Jacques!... - ---Je ne bois pas! - ---Jacques, mon ami, tu fais mieux que cela: tu ne bois plus!... Voyons! -je serais donc indifférent à tout ce qui te touche? Tu croyais naïvement -que j'ignorais cette lutte des dernières semaines, et ce que tu as dû -souffrir, et la vaillante façon dont tu t'es tenu, et ce bel effort de -volonté? - ---Alors... tu savais? - ---Oui, mon vieux. Ce n'était pas difficile pour un ami. - ---Tu savais... Comment? - ---Un soir (je me doutais de quelque chose), je t'ai suivi; un autre -soir, très tard, je t'ai... je t'ai rencontré. - ---Ramassé? - ---Oui. - ---Oh! Gautier! - ---N'y pense plus, Jacques, puisque c'est fini. - ---Tu savais... Eh bien, moi, je ne savais pas; longtemps, je n'ai pas -su. Je m'imaginais qu'en buvant je faisais comme tant d'autres; je ne -savais pas que j'étais forcé de boire, qu'il me fallait boire... Enfin, -quelques phrases entendues, quelques petits événements, quelques -souvenirs ayant concordé, par hasard... - ---Depuis ce jour-là, tu ne bois plus. - ---Tu peux même dire que je ne boirai plus. La tentation a changé de -visage. Lorsqu'elle me prend, souvent encore, elle s'accompagne d'une -affreuse tristesse qui la noie, en quelque sorte, qui m'enlève toutes -mes forces, qui m'empêcherait de porter un verre d'alcool à mes lèvres. -Oui, je crois, mon petit, que, sans le vouloir, je le verserais. - ---C'est bien, Jacques, c'est très bien, tout ça! - ---Pendant une heure ou deux, je suis comme une âme en peine, errant dans -un monde désolé, mais lorsque je reviens à moi, je suis de nouveau -moi-même. - ---C'est très bien, tout ça!» - -Fort émus, ils restèrent sans dire mot. Soudain, Jacques reprit avec un -accent de terreur: - -«Mais du moins, Maman, elle ne sait rien? Dis-moi vite! - ---Ta mère ne sait rien. Je lui ai expliqué que ton hérédité te -prédisposait à des hallucinations du genre de celles dont tu souffres, -que tu t'amusais, que tu soupais à Montmartre en compagnie joyeuse, -comme nous tous, que tu vivais la nuit, (un peu trop, peut-être), mais -qu'il n'y avait pas à chercher plus loin. - ---Oh! merci!» - -Gautier se mit aussitôt à lui parler d'autre chose, des précautions -qu'il fallait prendre, des divers soins nécessaires et, toujours, il en -revenait à ce même conseil: - -«Tiens bon! - ---C'est facile à dire, mon vieux Gautier; c'est malaisé à faire... -Enfin, puisque je ne bois plus, ces hallucinations, elles vont -disparaître?... ces fantaisies de mon idole, elles cesseront? Quand -cesseront-elles? Quand deviendrai-je quelqu'un comme tout le monde? - ---Jamais! heureusement! car tu as souffert plus et mieux que la moyenne -des gens à qui tu veux ressembler. Allons, Jacques! courage le prochain -effort, ou le suivant, pourra être le dernier! - ---Oui, ou le premier d'une série nouvelle. - ---Possible!... je ne crois pas. - ---Mais puisque je ne bois plus, je devrais guérir tout de suite! - ---Ton père buvait; tu as bu... - ---Et qui a bu... - ---Ne dis pas de sottises! - ---J'essaierai donc, mais je ne sais si, contre la peur, je pourrai tenir -le coup... Et puis, le moment est mal choisi. Cette gosse, vois-tu, j'ai -imaginé à son propos des choses folles: une ère de paix, des veillées -tranquilles, heureuses, tout ce qui m'est refusé. Il y a quelques jours -de cela... durs, ces quelques jours! J'ai payé cher mes rêves d'un -soir!... Tout de même... Et si cela devient trop fort, je t'appellerai, -ou bien...» - -Gautier lui coupa la parole. - -«As-tu revu Jeanne de Luce? - ---Non, certes! et je ne la reverrai pas. Depuis ce souper au cabaret, -avec Brigneux, soirée mémorable, elle raconte ma crise de nerfs à qui -veut l'entendre, sur un ton dramatique des plus réussis, paraît-il, avec -des variantes. Me voilà maintenant classé, étiqueté, grâce à elle et à -Brigneux qui ne laisse pas de dire son mot, (sans oublier la charmante -Boule): je suis le jeune homme hystérique, en attendant mieux... une -spécialité, un numéro de café-concert! Il faudra un certain temps pour -qu'on l'oublie dans le petit monde de ceux qui boivent devant des -tziganes. Je n'ai aucun désir de voir Jeanne de Luce. D'ailleurs, les -jolies filles de sa classe ne manquent pas à Paris; je sais où les -trouver. - ---Dis-moi, Jacques, as-tu gardé l'adresse de ta petite amie? - ---Quelle petite amie?... Roublard! Tu y reviens... Oui... peut-être -irai-je lui faire une visite.» - -Gautier se tenait le menton d'un air grave. - -«Il me faut maintenant aborder un sujet d'importance très supérieure. Je -te dirai donc, courtoisement, que tu m'as invité aujourd'hui à déjeuner, -qu'il est une heure, que j'ai grand'faim! Rien ne justifie ta cruauté. -C'est mal de me traiter ainsi, Jacques! - ---Mon pauvre ami!» - - - - -CHAPITRE XV - -L'IDOLE INTERPELLÉE - - -Durant les quelques semaines qui suivirent, Damien passa presque toutes -ses soirées avec sa mère ou Gautier Brune. Il rentrait chez lui tard, et -parfois en tremblant. Depuis longtemps, son bureau lui faisait peur, -mais il lui fallait maintenant un véritable courage pour soulever la -lourde tenture qui en masquait l'entrée. Toutefois, il s'obstinait, par -une façon d'amour-propre. Il n'en souffrait pas moins. Il se réveillait, -le visage fatigué, vieilli, les traits tendus ou bien gonflés comme par -une ivresse de la veille. Un matin, Louis s'était permis de murmurer, -sur un ton très respectueux, en apportant le café au lait: «Monsieur a -mauvaise mine; Monsieur devrait aller se reposer à la campagne; Monsieur -travaille trop.» - -«Le pauvre garçon, pensa Damien, s'imagine que mes heures de bureau sont -occupées tout entières par du travail! J'aimerais bien qu'il eût -raison!» - -L'après-midi de ce même jour, Jacques, debout devant la cheminée de son -bureau, roulait soigneusement une cigarette.--A ce moment, l'idole se -gratta la jambe... Jacques savait, il était sûr que l'idole se grattait -la jambe. Il leva les yeux. L'idole s'arrêta. - -«Et voilà qui serait encore un bien autre supplice, s'il me fallait, -pour que mon bonhomme ne bougeât pas, ne jamais le quitter des yeux.» - -Il s'absorba dans cette pensée atroce. Elle convenait à son état -présent. Il se sentait l'âme lourde, le corps lâche, les reins brisés -par sa dernière insomnie. Un instant, le souvenir de Marguerite lui -revint, avec le souvenir d'une nuit charmante, mais l'idole était là, -qui réclamait son attention. - -«Alors, je resterais toute la journée dans un fauteuil, le regard -immobile, fixé sur mon cauchemar. On viendrait me rendre visite, -Brigneux peut-être, ce cher ami! ou bien Boule accompagnée de Jeanne de -Luce... Je causerais, mais sans tourner la tête. Ils pourraient échanger -tout à leur aise des regards apitoyés... Enfin Louis et la garde-malade, -car je m'offrirais une garde-malade, me porteraient sur mon lit quand le -sommeil m'aurait fermé les yeux... - -«Ah! ce serait joyeux!... oui, mais de cette façon, il ne bougerait pas; -il ne bouge pas, en ce moment! Si, parfois, il m'embête, moi, par -contre, je le fascine. C'est ma revanche! Avoue-le: je te fascine, vieux -singe! De plus, il ne peut quitter sa planchette qui est bien étroite. -Dure épreuve; je devrais me mettre à sa place! En ne bougeant plus, à la -longue, il s'ankylosera... Jamais il n'essaye de se promener dans mon -bureau... Il ne peut pas!» - -Jacques éclata d'un rire aigre qui lui fit mal. - -«Il ne peut pas! Faut-il donc plaindre le vieux singe enchaîné, au lieu -d'en avoir peur et de claquer des dents?» - -Damien s'était penché un peu pour allumer sa cigarette. Tout à coup, il -se dressa avec violence. - -«Qu'est-ce que tu fais? cria-t-il. Qu'est-ce que tu fais là!» - -Assise sur l'extrême bord de sa planchette, l'idole paraissait vouloir -sauter à terre. Jacques la vit hésiter, mesurant la distance de la -console au tapis, se retirant, essayant encore. Il s'était jeté sur le -divan, à l'autre bout de la pièce. Il enfouissait son visage dans les -coussins, puis, risquant un regard oblique vers la cheminée ou la -fenêtre, il voyait toujours l'idole qui calculait son élan. De nouveau -Jacques se roula dans les coussins, et il criait: - -«Tu ne pourras pas! tu ne pourras pas! tu as peur!» - -... Moins que lui-même, cependant! il le savait et tâchait d'étouffer sa -voix. Encore une fois, il regarda l'idole. Elle se tenait immobile, dans -l'encoignure. - -D'un pas oblique et prudent, Jacques fit le tour de son bureau, puis -ouvrit la fenêtre, se pencha vers la rue; une brise fraîche y passait. -Il avait si chaud! ses tempes battaient si fort! Bientôt il se sentit -mieux, mais par l'esprit, il souffrait cruellement. Il lui venait une -façon de détresse, de désespoir morne qu'il ne pouvait supporter. - -Assis dans l'embrasure, accoudé à la barre d'appui, Damien, ivre d'une -langueur malsaine, tâchait de se tonifier l'âme en respirant l'air -léger. - -Ah! il savait bien quelle idée viendrait l'attaquer maintenant! il ne le -savait que trop! Il se permit de l'exprimer en paroles afin de s'en -rendre mieux compte, de s'en débarrasser plus vite. - -«Si j'allais boire! boire comme une bête altérée, jusqu'à plus soif! ou -si je m'enfermais ici pour boire! Je donnerais des instructions à Louis, -je condamnerais ma porte, et je boirais... et puis, demain, je me -réveillerais fou, pour de bon, cette fois, et il se peut que dans le -monde des fous on s'amuse!...» - -Il regarda un oiseau qui passait au-dessus des arbres du parc et qui, -soudain, par un plongeon rapide, changea de direction. - -«Oui, mais je ne suis pas encore fou... Je pourrais devenir simplement -le sale ivrogne qui se remplit d'absinthe... Je finirais par boire avec -mon valet de chambre, je boirais chez le mastroquet du coin, avec les -cochers... Marguerite, qui aurait recommencé à faire la noce, me -rencontrerait là, et nous nous saoulerions ensemble... - -«Très bien, mais c'est que Marguerite n'a pas la moindre envie de -recommencer à faire la noce!... Alors... Le ruisseau, elle l'a senti, -elle a même trouvé que ça ne sentait pas bon... Alors... Jacques Damien, -tu es un peu goujat: tu disposes de Marguerite comme de ta chose... -Peut-être ne voudrait-elle pas... Alors... Et si j'allais voir -Marguerite?» - -Debout au milieu de son bureau, il laissait errer son regard. La pièce -lui parut tranquille. - - * * * * * - -Dans la rue, quelques instants après, il se demanda encore ce qu'il -allait faire. Le débat fut de courte durée. Il savait, depuis le matin, -que sa mère souffrait de névralgies violentes et avait besoin de -solitude; d'autre part, il s'interdisait de rendre visite à Gautier -Brune. - -«Il faut que je m'en tire sans son aide. Je pense à Marguerite, l'idée -de voir Marguerite m'est agréable... Affaire entendue!» - -Il se dirigea vers la rue Blanche. - - * * * * * - -Après douze ans de services tenus par Mme Damien pour «bons et loyaux», -Honoré avait pris sa retraite. De naissance et d'éducation urbaines, le -projet de vieillir à la campagne entre un potager et un puits n'avait -rien qui pût lui plaire. Sa femme, Rose, partageant ses goûts, il ne -quitta point Paris et, sans douleur, passa de l'état de valet de chambre -à celui de gérant d'hôtel. Il gardait un culte pour ses anciens maîtres, -pour Jacques en particulier. - -«La maison est à vous, Monsieur Jacques, disait-il avec un large sourire -complice, et si jamais vous voulez mener des petites dames...» - -Mais, jusque là, l'occasion ne s'était pas présentée. - -«Hôtel du Carrefour, m'y voici.» - -Il entra. - -«Quelle surprise! Monsieur Jacques! Oh! je m'y attendais bien un peu; je -disais à Mme Honoré, pas plus tard qu'hier matin: un de ces jours nous -verrons M. Jacques. Entrez au salon: asseyez-vous, il y a un fauteuil. -Et la santé? toujours bon pied, bon oeil, sauf votre respect! Et madame -votre mère? dites-moi, Monsieur Jacques, ses migraines? - ---Toujours à peu près la même chose, Honoré! Rose va bien? - ---Oh! oui, Monsieur! elle engraisse à ne rien faire que les comptes. -Elle engraisse tant que je ne l'appelle plus Rose, ça aurait l'air pas -poli: je l'appelle Mme Honoré, comme tout le monde. - ---Je la verrai avec plaisir. - ---Elle est sortie pour le moment, mais elle rentrera bientôt. - ---Rien de changé, ici? - ---Oui et non, Monsieur Jacques. Les affaires marchent pas mal, Dieu -merci, mais, je sais pas comment, la clientèle a changé. Il y a six -mois, à peu près, j'ai bien vu que messieurs les voyageurs de commerce, -ils étaient plus nombreux et que les petites dames, ça flanchait; alors -j'ai demandé l'avis de Rose et on a décidé, nous deux, que l'hôtel -serait dorénavant un hôtel sérieux, un hôtel pour les gens comme il -faut. - ---Honoré, vous allez devenir un affreux bourgeois! Je ne m'étonne plus -que Mme Honoré engraisse! - ---Oh! Monsieur Jacques se moque toujours! - ---Non pas! Je vous aime trop, mon ami. Mais, j'y pense, la lettre que -cette jeune personne vous a portée il y a une quinzaine a dû vous gêner -beaucoup! - ---Pouvez-vous croire, Monsieur Jacques! vous savez bien que la maison -est à vous! Et puis, Mlle Marguerite, c'est autre chose: si gentille, si -douce! Voyez-vous, Monsieur, c'est aussi l'avis de Rose, elle a eu des -malheurs, mais elle est pas faite pour ce métier-là. Elle aime mieux -travailler à la couture avec ma femme. - ---Comment!... Rose... - ---Elles sont toujours ensemble, et Mlle Marguerite est si respectueuse! - ---Alors Marguerite ne vous gêne pas! - ---Nous gêner! pour sûr que non! Ah! c'est dommage... - ---Qu'elle soit si laide! grogna Damien entre ses dents. - ---Pardon, Monsieur? - ---Je n'ai rien dit... - ---C'est dommage qu'elle soit pas installée quelque part et mariée; elle -donnerait sûrement du bonheur à un honnête garçon. - ---Je n'en doute pas, et puis je suis charmé qu'elle ne déshonore pas -l'hôtel. - ---Vous lui en voulez donc, Monsieur, que vous parlez comme ça? - ---Moi! je viens l'inviter à dîner! - ---Ah! tant mieux! Vous avez bien fait de l'envoyer ici... Et obligeante! -Elle nous a fourni une adresse pour du cidre de son pays. J'ai déjà -commandé une barrique. La clientèle aime beaucoup le cidre. - ---Que dit-elle de moi? - ---Vous savez, Monsieur Jacques, elle n'est pas très parlante. Je crois -qu'elle a, comme qui dirait, un chagrin qu'elle ne montre pas.» - -«L'excellent Honoré divague,» pensa Damien. - -«Soignez-la, dit-il, et envoyez sa note d'hôtel à la fin de chaque mois. -C'est une bonne fille; il est inutile qu'elle crève de faim. - ---Monsieur Jacques est toujours si... - ---Si moqueur... oui, je sais.--Voilà votre femme! Bonjour Rose! Honoré -ne mentait pas: vous prenez de l'embonpoint.» - -Mme Honoré leva les bras au ciel et se répandit en un flux de paroles où -s'entremêlaient des formules d'accueil, des réponses et des -exclamations.--Marguerite était entrée à sa suite, et se tenait dans un -coin du salon, immobile. - -«Bonjour, Marguerite, dit Jacques, comment vas-tu?» - -Elle ne répondit pas, rougit, eut l'air gêné. - -«Oui, Monsieur Jacques, s'écria Mme Honoré; dites-lui de n'être pas -timide. Elle parle bien, quand elle veut; nous causons des heures, le -soir, quand Honoré va fumer son cigare sur la place.» - -Marguerite se mit à rire et, regardant Damien droit dans les yeux: - -«Bonjour, Jacques, dit-elle, je suis contente de vous revoir. - ---A la bonne heure! dit Rose, voilà qui est parler! - ---Veux-tu dîner avec moi, ce soir? - ---Je ne sais pas si je peux, dit-elle en hésitant. Il y a encore trois -jupons à coudre, n'est-ce pas, Madame Honoré? et puis le corsage de la -dame du second. - ---Tu es folle, ma petite Marguerite! Va dîner avec M. Jacques. Tu -t'abîmerais les yeux, si on t'écoutait. Le travail peut attendre à -demain. - ---Merci, Madame, dit-elle; alors... volontiers. - ---Va mettre la belle robe que tu t'es faite. M. Jacques n'est pas si -pressé de partir!» - -Elle sortit; on causa, on avait mille choses à se dire; enfin Marguerite -rentra, vêtue d'une robe brune, seyante, mais qui la changeait -étrangement. Elle en paraissait un peu banalisée et, néanmoins, certaine -grâce de ce corps mince s'y voyait mieux. - -«Tiens! tiens! se dit Damien, curieuse transformation... Paysanne -endimanchée partant pour le théâtre? Non... Viens-tu?» demanda-t-il. - -On serra des mains, puis on s'en alla. - -Ils descendaient la rue Blanche. - -«Préfères-tu, demanda Jacques, dîner au restaurant ou à la maison? - ---Chez vous, mon ami? - ---Mais oui, chez moi. - ---Oh! chez vous, mon chéri! quel plaisir!» - -Elle avait un air étonné et ravi. - -«Qu'ils sont gentils! disait-elle dans le fiacre qui les emmenait. Comme -ils ont eu de la bonté pour moi! Ils m'ont même parlé de madame votre -mère! - ---Oui, oui», répondit Jacques distraitement. - -Il songeait à autre chose: à son retour, au passage devant la loge du -concierge, à l'ascenseur, au palier de l'étage, à l'antichambre, au -bureau, stations qui menaient toutes à cette encoignure de gauche, -habitée par un pantin de bois. - -«Pourquoi n'a-t-elle pas voulu manger au restaurant?» - -Elle ne soufflait plus mot en le voyant silencieux. - -«Vous avez l'air malade, Jacques, lui dit-elle enfin, comme il tournait -la clef dans la serrure de la porte d'entrée. Vous avez l'air... - ---De quoi ai-je l'air, douce amie? demanda-t-il d'une voix soudain très -tendre. - ---Plus maintenant, mais on aurait cru... que vous aviez peur.» - -Il se pencha vers son oreille et murmura, tout bas: - -«Oui, Marguerite, j'avais peur.» - -Il mit un doigt sur sa bouche, puis, poussant la porte: - -«Louis! cria-t-il, nous serons deux à dîner.» - -Il courut aussitôt dans le bureau. - -«Viens, Marguerite! viens vite, douce amie!» - -Elle entra, enleva son chapeau, le posa sur la cheminée et piqua -l'épingle dans la tenture, près de la glace. - -Jacques s'était couché sur le divan. - -«Ah! dit-il, comme on est bien ici!» - -Et il fut tout surpris de l'avoir très sincèrement pensé. - - - - -CHAPITRE XVI - -LA PRÉSENTATION - - -«Elle viendra dîner, ce soir. - ---Ah! dit Gautier, je la verrai donc! Enfin! Tu la cachais, jusqu'à ce -jour, avec un soin si jaloux! J'en venais à croire que tu adoptais la -manière mahométane et que Marguerite ne paraîtrait jamais à mes yeux que -sous un voile. - ---Je l'ai fait pour elle; il fallait l'apprivoiser. Ce n'est quelquefois -pas commode. Il lui reste un curieux fond de sauvagerie. Elle a beaucoup -souffert de la brutalité courante; elle n'oublie pas encore et s'étonne -que l'on soit avec elle simplement courtois. - ---Tu t'es mis à une bonne école: l'ironie que tu prises si fort et que -tu pratiques si volontiers ne doit pas lui convenir! - ---Certes, non! la pauvre gosse! L'ironie, pour elle, c'est être -«méchant». Je me surveille et cela exige même une certaine attention. - ---Tu la vois souvent? - ---Depuis deux mois, j'ai passé presque toutes mes soirées avec elle. On -se donne rendez-vous en des endroits baroques, nous dînons au cabaret, -je la mène au théâtre où elle s'amuse comme une enfant, et nous avons -aussi fait dans Paris de longues promenades dont je conserve un souvenir -singulier. Sa conversation est fruste, elle a des violences soudaines, -des peurs, des angoisses qu'elle exprime avec maladresse mais qu'elle -ressent bien. - ---Tu m'as dit qu'elle venait de la campagne? - ---Oui, elle est normande. - ---Transplantée à Paris dans les conditions de misère que tu m'as -décrites, et à cet âge, il lui faudra quelque temps pour reprendre son -calme de paysanne. - ---Sans doute, mais il y a encore autre chose: une sauvagerie native qui, -parfois, me surprend. Tiens, nous passions avant-hier devant -Sainte-Clotilde; elle voulut y entrer. La façon dont elle est allée se -blottir sur un prie-Dieu, dans le coin le plus sombre, m'a fait peine. -Comment t'expliquer cela? Elle avait les gestes d'une bête traquée... A -d'autres moments, elle est d'une douceur tranquille qui me charme comme, -aux champs, la sérénité d'un beau jour. - ---Et toi? cela va-t-il mieux? - ---Rien de changé; quelques très mauvaises heures, mais il me semble que -je me défends moins sottement... Ah! mon vieux Gautier... pourvu que le -pantin reste sur sa planchette!... - ---Que veux-tu dire? - ---J'ai peur qu'un jour il ne se mette à danser sur le tapis, qu'il ne -s'échappe de sa console, qu'il... - ---Est-ce que Marguerite?... - ---Non, bien entendu! mais elle pourrait s'effrayer, en effet, et si tu -te chargeais de la mettre au courant, jusqu'à un certain point, tu me -rendrais service. - ---C'est convenu... Jacques, ta petite aventure me plaît beaucoup; je te -trouve plus calme, plus... en équilibre, et puis le rôle que tu joues -auprès de cette enfant m'est tout à fait sympathique. - ---Attention! tu vas devenir sentimental! Je déteste ça! - ---Imbécile!... Tiens! ce crucifix qui faisait si bien à gauche de ton -lit, pourquoi l'avoir transporté ici dans ton bureau? - ---Tu relèves justement une trace de l'influence de Marguerite. Elle me -l'a demandé d'un air un peu gêné, mais de façon si gentille!... Gautier, -voilà un coup de sonnette qui m'est déjà familier. Je vais te présenter -Marguerite.» - -Elle entra, sans apercevoir Gautier. - -«Oh! Jacques! s'écria-t-elle, regarde ma jolie robe! La ceinture était -trop large; Mme Honoré et moi, nous avons passé l'après-midi à -l'arranger. Dès six heures, je me trouvais prête. Regarde, la jupe est -d'un chic! Regarde, la bride du corsage cache tout à fait ma vilaine... -Oh! pardon!» - -Interdite, elle rougissait, ne sachant plus que faire, que dire. - -«Douce amie, je te présente Gautier Brune dont je t'ai souvent parlé.» - -Elle reprit aussitôt son sang-froid. - -«Monsieur Brune, c'est vous qui êtes le médecin de Jacques? - ---Quelquefois, Mademoiselle! Quand il a des rhumes de cerveau, je le -soigne avec des boules de gomme et quand il est méchant, je le prive de -dessert.» - -Elle sourit, puis embrassa Damien. - -«Jacques, demanda-t-elle, comment va Mme Damien? - ---Un peu mieux, douce amie, depuis hier, mais elle souffre encore. - ---Ses migraines sont parfois intolérables! dit Gautier. - ---La pauvre dame!» - -Elle avait posé son chapeau sur la cheminée, comme d'habitude, et piqué -l'épingle dans l'étoffe du mur. Damien sortit, emportant le chapeau. Il -rentra, un instant plus tard, et tendit à Marguerite un écrin. - -«Ma gosse, dit-il, voici une épingle digne de toi. Tu sais que je -désapprouvais l'autre.» - -Elle secoua la tête. - -«Vous continuez à me gâter, mon ami! ça finira mal! Je deviendrai comme -une de ces petites dames que vous n'aimez pas et qui se mettent trop de -poudre sur le bout du nez. - ---Il n'y a guère de risque, se dit Gautier. Mais pourquoi donc Jacques -la trouve-t-il laide? - ---Douce amie, les pauvres petites dames dont tu parles ne sont plus -toutes fraîches... N'oublie pas que tu as vingt ans! - ---Pas pour longtemps, Jacques... jusqu'au dix-sept juin. Je puis donc -jeter la vieille épingle? - ---Garde-toi bien de la jeter, Marguerite! Non, non! laisse-la, piquée au -mur, en souvenir de ta première visite. - ---Je comprends, Mademoiselle, dit Gautier, que votre robe vous fasse -plaisir: elle est délicieuse. - ---Vous savez, Monsieur Brune, c'est Jacques qui l'a choisie. Ce qu'il a -pu ennuyer la couturière!» - -Louis annonça le dîner. - -«Gautier, offre ton bras à Marguerite...» - -Ils passèrent dans la salle à manger. - -Gautier Brune avait l'art de toujours mettre les gens à leur aise, quels -qu'ils fussent. Il s'en servit, ce soir-là, en causant avec Marguerite -qui se prit bientôt à rire et bavarder sans contrainte. - -Jacques la regardait avec de la joie dans les yeux. - -«Sa robe lui va à ravir, pensait-il. Je ne croyais pas que le -décolletage serait à ce point réussi. Elle a vraiment de l'éclat, cette -enfant. - ---Grondez-le, Monsieur Brune, disait Marguerite. - ---Non, Mademoiselle! Si vous me demandez un service et voulez l'obtenir, -ne m'appelez plus Monsieur Brune: je m'appelle Gautier. - ---Mais moi, Monsieur, je ne m'appelle pas Mademoiselle... Mademoiselle, -ce n'est pas un nom! - ---Très bien, Marguerite, merci de la permission... Alors, qui faut-il -gronder? - ---Lui, dit-elle. Il se moque de moi! oh! gentiment, pas avec son autre -air... vous savez... Il se moque de moi parce que j'aime le cinéma! - ---Mon cher, elle ameute la salle quand le maçon tombe de l'échafaudage! - ---Et puis, parce que j'ai peur d'arriver au théâtre en retard. - ---Oui, figure-toi! Samedi dernier, grâce à Marguerite, nous avons -entendu aux Variétés l'acte de «l'enlèvement des housses». Un choeur -d'ouvreuses jouait cela dans la salle... Fort curieux... - ---Et voilà comme il me traite, Monsieur... je veux dire, Gautier! - ---C'est un misérable! Nous le punirons.» - -Le dîner fut très cordial. - -«Elle a des gestes exquis,» songeait Damien, comme Marguerite se -penchait pour prendre un fruit et montrait son bras nu. - -Puis, s'adressant à ses hôtes: - -«Monsieur et Madame, dit-il, que penseriez-vous des Folies-Bergère, pour -illustrer cette soirée? Le programme est passable, mais nous manquerons -le cinéma!» - -Ils allaient partir. Marguerite et Gautier restèrent un instant seuls -dans l'antichambre. - -«Gautier, dites-moi, murmura Marguerite, vous qui êtes médecin... - ---Elle dit ça comme elle dirait: vous qui êtes archevêque! - ---Franchement... notre ami... est-ce qu'il se porte bien? Il n'a pas un -gros chagrin? Il a quelquefois l'air si triste! - ---Je lui parlerai bientôt, pensa Gautier... Mais non, Marguerite, je -vous assure! - ---On est prêt? demanda Jacques... Partons! - ---Regarde, dit Marguerite, regarde ma belle épingle à chapeau!» - - - - -CHAPITRE XVII - -L'INSTANT TRAGIQUE - - -«Alors, bien sûr, je ne vous dérange pas, mon ami? - ---Mais non, Marguerite! vous aurais-je dit, hier, de venir causer avec -moi? Je voulais vous parler.» - -La veille, Gautier Brune l'avait rencontrée dans la rue et priée de lui -rendre visite. Elle arrivait, un peu intimidée, un peu craintive, la -tête secouée par ce mouvement nerveux que Damien remarquait à leur -première rencontre. - -«Mon cabinet de consultation est moins joli que le bureau de Jacques! -n'est-ce pas, Marguerite? - ---Il est sérieux, dit-elle, il est sérieux... Ça doit faire peur, -quelquefois, aux gens qui sont souffrants. On n'a pas envie de rire, -ici! - ---Un mur couleur de chocolat n'est jamais très gai.» - -Il alluma une cigarette et reprit: - -«Ma petite, vous me demandiez, il y a quelques jours, chez Jacques, si -notre ami n'était pas malade. Je vous ai répondu aussitôt, mais, -aujourd'hui que nous ne causons pas entre deux portes et pouvons prendre -tout notre temps, je tiens à vous parler encore un peu de Jacques. - ---Oh! je savais bien! - ---Que saviez-vous, Marguerite? - ---Je savais bien qu'il était très malade!» - -Déjà ses yeux s'obscurcissaient de larmes. - -Gautier l'apaisa d'abord, de son mieux, puis, d'une voix très calme, -très douce, lui apprit que Damien souffrait d'une affection nerveuse -fort pénible dont on ignorait la cause, qu'il se sentait parfois triste, -déprimé, agité, sans raison, qu'il restait silencieux ou bavardait des -heures entières, qu'il guérirait à coup sûr, mais que, certains jours, -il lui fallait beaucoup de courage, et qu'il en montrait d'ailleurs -beaucoup, enfin que Marguerite pouvait l'aider utilement, pour peu -qu'elle sût ne pas s'émouvoir et garder toujours son sang-froid. - -«Oui, répondit-elle; oui, mais... quand il a l'air d'avoir peur et que -ses yeux sont si effrayants? - ---C'est justement sa maladie, Marguerite, qui lui fait peur. Ça -l'inquiète, vous comprenez. - ---Mais alors, vraiment, Gautier, il ne voit pas... il ne voit pas des -choses? - ---Comment l'entendez-vous, ma petite?» - -Elle réfléchit, rappelant à elle un souvenir. - -«Je pensais, dit-elle, à un meunier de chez nous, le père Arsène, un bon -vieux de soixante-dix ans. Je l'aimais beaucoup; j'allais souvent le -voir au moulin; il était très gentil, très poli, mais voilà... il -buvait, le pauvre homme! ah! il buvait! et, quand il avait bu, il voyait -des choses affreuses: des chiens rouges, des chats rouges, des serpents -rouges et, une fois, un bouc rouge, debout, qui ressemblait au -Diable!... et il tremblait!... et il criait! et il demandait pardon! Il -m'a fait peur, souvent: il me montrait les choses qu'il voyait; il -voulait que je les voie, moi aussi! «Regarde, Margot! regarde le lapin -rouge, sous mon lit!» Alors je courais jusqu'à la chapelle et je priais -bien fort pour le père Arsène... Je me souviens... je me souviens... -C'est pour ça, Gautier, que je me demandais si, des fois, Jacques voyait -des choses du même genre; mais lui, c'est impossible puisqu'il ne boit -pas, au lieu que le père Arsène... Gautier!... vous êtes vraiment -certain que Jacques guérira? - ---Ah! certes, Marguerite! autant qu'un médecin peut-être sûr de quelque -chose.» - -Quoi qu'il en eût, Brune se sentit gêné. - -«Merci de m'avoir parlé, dit-elle. Je n'oublierai pas.» - -Et, néanmoins, il semblait à Gautier qu'elle n'était ni tout à fait -tranquillisée, ni tout à fait convaincue. - -«Quels sont vos projets pour cet après-midi, Marguerite? demanda-t-il. -Pour ma part, je compte aller voir Mme Damien, dans une heure. Depuis -quelque temps, elle souffre beaucoup de la tête. - ---Jacques en a tant de peine! si vous saviez! Souvent, il me parle -d'elle, et alors je vois son chagrin. Nous avons pris rendez-vous dans -une heure, mais il faut que j'aille d'abord lui acheter un tricot, des -mouchoirs, des faux-cols, des chaussettes... Oh! voyez-vous, les hommes, -ça fait encore plus d'histoires pour s'habiller que nous!--On doit se -rencontrer ensuite au petit café des Champs-Elysées où l'on boit ces -saletés américaines. Lui, boit du citron, mais c'est mauvais avec si peu -de sucre. Moi, je bois de la bière, un bock. Serrez-moi la main, -Gautier, vous m'avez convaincue et soulagée d'un gros poids sur le -coeur.» - -Elle sortit, laissant Gautier pensif. Il se répétait: - -«Ni convaincue, ni même soulagée... ce n'est que partie remise.» - -Il décida qu'il rendrait visite à Mme Damien aussitôt et lui parlerait -de son fils. - -Elle était étendue sur une chaise-longue dans sa chambre à coucher, -rideaux tirés et volets clos, souffrant cruellement. - -«C'est intolérable, mon cher Gautier! murmura-t-elle d'une voix éteinte. -J'ai fait appeler notre ami le docteur Dupray; il viendra dans un -instant. Je n'en puis plus! je me sens à bout de forces! Non, restez, -asseyez-vous là et parlez-moi du petit. Comment va-t-il?» - -Brune lui répondait doucement. - -«Allons, Gautier, reprit-elle, je vois que vous êtes content de lui. -Croyez-vous qu'il guérira? Oh! je sais: une question absurde... et vous -êtes trop honnête homme pour y répondre.» - -Elle disait encore: - -«J'ai si peur, quelquefois! et puis je reprends courage en le trouvant -lui-même si courageux.» - -Gautier craignait de la fatiguer. - -«Non, mon ami, je vous assure; restez. Parler de Jacques me fait du -bien, et puis, il me semble que je ne vous ai jamais assez remercié... -Penchez-vous un peu, que je vous embrasse. Je m'étonne de votre sagesse, -Gautier, de votre expérience, de votre habileté. Je vous vois encore en -culottes courtes! Ne l'oubliez pas: c'est moi qui ai pansé vos premières -bosses à tous les deux. Que vous étiez donc batailleurs!... Vous savez -le tenir dans le bon chemin, vous savez le consoler et lui rendre des -forces... Comment va sa jeune amie? Ce que vous m'avez dit de cette -enfant me plaît beaucoup. Le rôle que Jacques joue auprès d'elle est -charmant... Oui, vous avez raison, l'ironie ne lui vaut rien, mais ni sa -mère, ni ses amis ne sauraient le changer. Il faut une jeune femme pour -cela... Moi! être choquée! y pensez-vous, Gautier! ce n'est pas de mon -genre!... Je vous autorise même à le lui dire, si l'occasion se -présente. Non! pas à Jacques! à Mlle Marguerite, bien entendu... Oh! mon -ami, que j'ai mal! Ces drogues, oui, je les ai prises: une demi-heure de -soulagement, à peine. Mettez cet autre coussin sous ma tête, je vous -prie. Voilà. Merci... La pauvre fille! quelle vie atroce!... Vous ne -m'aviez pas dit cela... Arrangez-moi ce bandeau, mon petit. J'ai fait -prendre de la glace... Elle a vingt ans, n'est-ce pas?... vingt ans!... -Oui, ses cheveux doivent être très beaux... Bien touchant qu'elle -s'enquière si fidèlement de ma santé!... Jolie, en somme?... Cela doit -le ravir de la parer un peu, de s'occuper de sa toilette... Tiens! elle -court les magasins, en ce moment, pour compléter la garde-robe de -Jacques?... Gentil!... Il a besoin de chemises molles pour l'été; j'ai -oublié de lui en prendre. Vous pourrez le dire à Mlle Marguerite... Il a -toujours eu peu d'amis, même tout enfant.--Ce jeune imbécile, le petit -Brigneux, il ne le voit plus guère, je crois? Pas un méchant garçon, -mais si peu de chose!... Les restaurants de nuit et ces dames de haut -vol ne valaient rien à Jacques; ni le monde non plus: il s'y ennuyait -trop... Dans un bal, il faisait peine! Et puis, à cause de sa taille et -de sa maigreur, il se sentait ridicule, d'ailleurs à tort, car il -dansait bien, mais il disait à ses danseuses les pires impertinences... -Non! vous ne pouvez pas le soigner plus sagement, Gautier; continuez -sans plus. Enfin vous êtes le meilleur des amis. Il le sait... Le temps -est beau, n'est-ce pas? Je n'ose ouvrir... Du soleil?... J'en ai bien -pour quatre ou cinq jours avant de pouvoir sortir... On sonne? J'ai dit -que je ne recevrais que le docteur Dupray et vous... Si vous rencontrez -Jacques, inutile de lui dire que j'ai tant souffert, aujourd'hui. Je -l'attends demain vers midi... Ah! voyez-vous, Gautier! cet enfant!... -Bonjour, docteur! Non, ça ne va pas. Avec notre jeune ami Brune, -trouverez-vous à me soulager?» - -Les deux médecins causèrent entre haut et bas, dans le fond de la pièce -sombre, posant de temps en temps une question à Mme Damien qui répondait -d'une voix très faible. - -«Je suis tout à fait de votre avis, mon cher Brune, dit le docteur -Dupray, nous ne pouvons la laisser souffrir ainsi.--Madame, -permettez-moi d'approcher cette lampe, je voudrais voir vos yeux.» - -Mme Damien ne répondit pas. - -«Je crains de vous éblouir.» - -Gautier, qui se trouvait à cet instant près de la fenêtre aux rideaux -baissés, entendit une sorte de grognement sourd et se retourna. Le -docteur Dupray se penchait sur le divan. Soudain, il accota la lampe -contre une chaise. - -«Brune, cria-t-il, ouvrez tout grand et venez vite! Venez vite, mon -enfant! vite!» - -Mme Damien était déjà défigurée par une apoplexie commençante. Scène -tragique à son début, scène sans cris ni grands gestes, où -s'obscurcissait une âme humaine... bientôt cette âme fut obscurcie. - -«Maître, dit Gautier, une heure plus tard, je voudrais avertir son fils. -Inutile de lui téléphoner: je sais que Jacques n'est pas chez lui. - ---Vous me retrouverez ici, Brune; je n'ai malheureusement plus besoin de -vous. Elle vivra, je pense, mais dans quel état la trouverons-nous -demain! Comment ce pauvre garçon subira-t-il le coup? - ---Je pars, mon cher maître. J'espère le ramener bientôt.» - -Sur le palier, il dit au valet de chambre: - -«Si, par hasard, M. Jacques venait, arrangez-vous pour avertir le -docteur Dupray avant de le laisser entrer chez Madame.» - -«Abominable! Abominable! murmurait-il en descendant l'escalier... Où le -trouverai-je?... Cinq heures vingt... Pourtant, Marguerite m'a bien -dit... En me dépêchant, je le joindrai peut-être aux Champs-Elysées.» - -Quelques minutes plus tard, il sautait à bas d'un taxi, devant la -nombreuse terrasse dont les tables débordaient de tous côtés. - -Le soleil baissait, mais la joie d'un beau jour animait encore l'avenue -et les groupes pressés des buveurs. Chapeaux fleuris, robes claires, -bruits de voix, bruits de rires... Gautier cherche des yeux son ami. Il -l'aperçoit enfin, non loin, attablé près de Marguerite. Soudain, il -n'ose plus s'approcher. - -Damien cause, souriant de façon plus tendre que narquoise, et Marguerite -sourit aussi. Il y a là de la paix et du bonheur: une douce paresse chez -l'homme, un peu renversé dans son fauteuil de paille et qui jouit de -l'heure tiède, un air de sécurité, de confiance dans le regard de la -jeune femme levé vers le visage de l'amant aimé. - -Non, Gautier Brune n'ose pas s'approcher, n'ose pas appeler. - -Jacques se tait. Il repose ses yeux sur Marguerite, amicalement, -amoureusement, le corps détendu, la bouche ravie. - -«Qu'ils sont heureux! Allons... il le faut!» - -Mais Gautier ne peut former sur ses lèvres les quelques syllabes qui -attireraient l'attention de Jacques. - -«Laurent, dit-il à un garçon, avertissez M. Damien qui est assis à -gauche de la porte, là, près de cette dame en beige, qu'un de ses amis -demande à lui parler tout de suite.» - -Damien se faufile entre les tables, l'air intrigué. - -«Toi! s'écrie-t-il en apercevant Brune. - ---Viens vite! répondit Gautier d'une voix difficile; viens, suis-moi!» - - - - -CHAPITRE XVIII - -JOURS SOMBRES - - -«Vraiment, Marguerite, je t'en ai presque voulu de m'avoir laissé seul -pendant ces trois longs jours. Quand je rentrais chez moi pour quelques -instants, il m'aurait été si doux de t'y trouver! - ---Jacques! s'écria-t-elle, j'ai toujours peur de me mêler de ce qui ne -me regarde pas! Tu es trop bon pour moi, tu fais attention à tant de -petits détails! Je ne saurais te dire merci comme je voudrais, alors, -j'essaie seulement de rester à ma place. - ---Je te comprends mal, mon enfant... Ton ami a du chagrin; il se sent -plus seul que jamais; pourquoi ne viens-tu pas le consoler un peu? - ---C'est difficile à expliquer; il faut que tu m'aides, Jacques: il me -semblait... j'ai cru... Mon chéri, vois-tu, il y a des choses qu'on aime -mieux garder là, dans le coeur... et une femme comme moi... oui, j'avais -déjà honte, avant ce grand malheur, de te demander des nouvelles de ta -mère. - ---Tu es une sotte! dit-il avec un sourire, après l'avoir embrassée -tendrement. Ne recommence pas: tu te ferais gronder, ma douce amie. - ---Et puis, j'avais des nouvelles, deux fois par jour. Oui, j'allais voir -Gautier; il m'a permis. J'ai été si heureuse, avant-hier, lorsque j'ai -su que, peut-être, elle pourrait bouger! J'y pensais tout le temps, et -hier, en sortant de chez notre ami, je pleurais dans la rue, comme une -bête: il venait de me dire que rien n'était changé. Mon pauvre Jacques! -ces coups de sang, c'est terrible! - ---Je t'aime bien, Marguerite.» - -Il était très ému et, par hasard, le laissait paraître.--Elle se blottit -dans ses bras. - -«Oui, ma pauvre gosse, lui disait-il à voix basse, nous ne gardons plus -guère d'espoir, cela durera quelque temps encore, et puis, un jour...» - -Elle pleurait contre la poitrine de Jacques. - -«Tu as donc tant de chagrin, Marguerite? - ---Elle était si bonne, Jacques! - ---Je t'ai souvent parlé d'elle; tu la connais. - ---Oh! non! je veux dire qu'elle était bonne pour moi aussi.» - -Damien regarda le visage de son amie. - -«Que veux-tu dire?» - -Elle devint très rouge et ne sut répondre. Enfin elle murmura: - -«Gautier pourra t'expliquer...» - -De nouveau, elle se réfugia contre sa poitrine, passionnément, -étroitement. - -«Que veut-elle dire?...» - -Mais Jacques souffrait trop, ce jour-là, pour être cruel: il n'insista -pas et lui baisa le front. - -«Douce amie, reprit-il, un instant plus tard, je vais te quitter et -passer une heure avec Maman. Reviens demain, nous dînerons ensemble si -tu veux.» - -Comme elle se préparait aussitôt à partir: - -«Mais ne t'en va pas tout de suite, dit-il. Regarde, écoute: il pleut. -C'est même un bel orage. Assieds-toi dans ce fauteuil; je vais te -chercher un livre pour te distraire et, si tu veux du thé, appelle Louis -qui t'en préparera. Là... voilà ma petite Marguerite installée. Au -revoir, chérie. - ---Tu es trop gentil Jacques.» - -En entrant chez Mme Damien, il rencontra le docteur Dupray, sous la -porte cochère. - -«Rien de nouveau; toujours le même état. C'est désolant! Dites-vous, mon -pauvre gars, que vous avez été un bon fils et que sa vie auprès de vous -a été heureuse. Ce sont là toutes les consolations que je puis vous -donner. - ---Alors, pas le moindre espoir?» - -Le vieux médecin eut une moue de fatigue. - -«Je n'ai jamais cru beaucoup aux miracles... Que voulez-vous, se -résigner est aujourd'hui le seul parti à prendre. A votre mère, je ne -souhaite plus que le repos. - ---Je vais rester quelques instants avec elle. - ---Pas trop longtemps, Jacques, je vous en prie. Ah! vous trouverez votre -ami Brune là-haut. J'ai fait venir une garde, pour ce soir; pendant le -jour, la femme de chambre suffira. A demain, mon cher enfant. - ---Au revoir, docteur.» - -Il monta. - -«Je viens de rencontrer le docteur Dupray, dit-il à Gautier. C'est donc -fini?... Allons la voir.» - -Ils entrèrent dans la chambre de Mme Damien. Jacques s'approcha d'abord -de sa mère et l'embrassa, mais il revint aussitôt s'asseoir auprès de -son ami qui avait pris un livre sur la table et faisait semblant de -lire. - -«Quelle abomination! disait Jacques, tout bas; elle est immobile, elle -est vivante, elle n'entend rien, ses yeux sont ouverts pour ne rien -voir! Quelle abomination! Maman qui aimait tant la vie, les formes, les -couleurs, la musique... Hier, avant-hier, j'étais encore trop abruti par -le choc. Je ne sens toute l'horreur de la chose qu'aujourd'hui... -Parlons d'elle, veux-tu?» - -Gautier posa le livre. Ses paupières étaient rouges; il ne s'en cachait -pas. - -«Ma vieille amie, murmura-t-il; ma vieille amie... Oui, parlons d'elle.» - -Ils restèrent assis, côte à côte, dans la grande chambre mal éclairée, -attristée encore par l'averse qui battait les vitres. Ils causèrent -d'une voix sourde, sur un ton calme, sans faire de gestes, et Mme -Damien, très droite dans son fauteuil, vêtue d'une robe violette, une -couverture de voyage posée sur ses genoux, les regardait avec de grands -yeux indifférents. - -Ils se contèrent l'un à l'autre des moments de sa vie qu'ils -connaissaient tous deux, qu'il leur était doux de rappeler. - -«Elle m'émerveillait souvent, dit Gautier, par sa générosité d'esprit, -par la largeur de ses vues. Tiens, par exemple: elle me demandait -toujours des nouvelles de Marguerite. - ---Comment! elle savait que... - ---Je lui avais fait part de ta liaison, tout au début, car j'en pensais -déjà le plus grand bien. La dernière fois que j'ai causé avec elle, le -jour même de son attaque, elle me priait, très simplement, de cet air -noble et familier que nous aimions tant, de dire à ta petite amie -combien elle lui portait d'intérêt... - ---Maman chérie!... - ---Et, pour ne point te gêner, elle me laissait entendre que ce message -ne t'était pas destiné. - ---Voilà donc la raison... murmura Damien. - ---Marguerite venait chez moi, deux fois par jour, depuis l'accident; -elle ne voulait pas te déranger, mais elle quêtait anxieusement des -nouvelles. Quand je lui ai dit ce que ta mère m'avait prié de lui -transmettre, la pauvre fille a réagi avec une violence qui, sur le -moment, m'a effrayé. «Mme Damien! s'écriait-elle en pleurant; Mme -Damien!... un message pour moi!... Répétez-le, Gautier! Non, ce n'est -pas vrai! c'est pas possible! Il y a trop de bonnes gens sur la terre!» -Elle ne voulait pas y croire. - ---Maman a toujours été ainsi; elle donnait aux valeurs morales un -classement qui lui était propre et qui choquait bien des personnes. Nous -avons ri plus d'une fois de la figure épouvantée que prenaient certaines -vieilles cousines de province. - ---Quand mes parents sont morts, dit Gautier, c'est elle, en somme, qui -les a remplacés. Ah! qu'elle a finement combattu l'influence de mon -brave homme d'oncle qui ne songeait qu'à me faire fabriquer du chocolat -à sa suite! «Mme Damien, disait-il, c'est une femme comme il n'y en a -pas deux. Vois-tu, mon garçon, elle voudrait que je m'engage, demain, à -la Légion ou que j'entre au couvent, qu'elle y réussirait je pense.» Il -avait peur d'elle, un peu, mais il l'estimait très haut. Oui, c'est -grâce à ta mère que j'ai pu attendre, réfléchir et choisir. - ---Tu te souviens du petit mur, à la campagne? - ---Ah! que je le sautais vite quand j'entendais, chez vous, une voix -crier: «Gautier! le goûter est servi!» - ---Elle avait ses heures de sévérité, mais je ne sais comment -l'expliquer... sa rudesse d'accent gardait quelque chose de si noble... -c'était un coup d'éperon, sans la blessure. Et comme elle nous a -soignés, tous les deux! - ---Je ne t'ai demandé aucune nouvelle de toi-même, mon petit. Depuis -trois jours, est-ce que?... Tu as les traits tirés, mais cela -s'explique. - ---De très mauvaises nuits, très pénibles. Quant au reste: rien, -heureusement. - ---A ce propos, dit Gautier, fais attention. J'ai été surpris de voir -avec quel bon sens tranquille Marguerite accueillait mes explications -médicales; néanmoins, elle est impressionnable à un point que -j'ignorais. Cache-lui bien ce que tu nommes: le reste. Elle t'aime: je -craindrais une réaction trop violente. - ---Le reste... Dis-moi, Gautier, maintenant que Maman ne peut plus me -secourir, il faudra tout de même que je m'en tire, du reste... -puisqu'elle le voulait! - ---Il le faudra, Jacques: elle le voulait avec une telle énergie! elle ne -pensait plus qu'à cela. - ---Oui, elle pensait à moi tout le long du jour. Elle me voyait, dans -l'avenir, tel que je ne serai jamais. - ---Tel que tu seras, répondit Gautier. - ---Oh! tel que je tâcherai d'être... et c'est déjà beaucoup dire.» - -Mais Gautier répéta encore: - -«Tel que tu seras.» - -Ils continuèrent de causer. - -«Je dois rentrer, dit Gautier. Bien entendu, je dînerai chez toi, ce -soir. Que vas-tu faire? - ---Je voudrais rester encore un peu, dit Jacques. J'aimerais...» - -Il hésita. - -«J'aimerais être seul avec elle, quelques instants. - ---Sincèrement, Jacques, cela ne te vaut rien. Rentre chez toi! - ---Je t'en supplie, Gautier! J'en ai besoin... Si tu passes à la maison, -tu pourrais monter. - ---Pourquoi donc? - ---Il pleut à verse. Marguerite n'est peut-être pas encore partie, car -jamais elle ne prendrait une voiture. Mets-la toi-même dans un taxi. - ---En tous cas, Jacques, à ce soir.» - -Sur le pas de la porte, il se retourna; il voyait Mme Damien, Jacques, -la chambre sombre, il entendait la pluie harcelante et les plaintes -lugubres d'un vent d'orage... - -«Pas trop longtemps, n'est-ce pas, Jacques? Tu me l'as promis.» - -Assis à l'autre bout de la pièce, Damien ne quittait plus sa mère des -yeux. - -«Pas trop longtemps, murmura-t-il... Un peu.» - -Et, devant cette statue vivante qui le regardait mais, sans doute, ne le -voyait pas, il disait, il redisait: - -«Je t'aime, Maman! je t'aime, Maman chérie!» - -Soudain, un souvenir vint le troubler. Il s'imaginait dans son bureau, -devant une autre statue immobile qui le regardait et qui, peut-être, ne -le voyait pas... Oh! cette pluie qui battait les vitres sans répit! oh! -ces gémissements du vent, si lamentables! - -Il alla s'asseoir plus près de sa mère; il eût désiré s'asseoir à ses -pieds mêmes, poser sa tête sur les genoux raidis; il n'osait pas. Il se -rapprocha encore, lentement; il s'accroupit près du fauteuil: - -«Maman, protège-moi!» dit-il. - -Enfin Jacques s'assit aux pieds de sa mère, comme il voulait, tout près; -contre les genoux de sa mère, il appuya sa tête et ne bougea plus, -balbutiant parfois de vagues choses, écoutant passer les minutes, sourd -désormais au bruit du vent et de la pluie, ne pensant à rien, paisible, -protégé. - -Une demi-heure plus tard, il se leva et sortit après avoir appelé la -femme de chambre. - -Comme il rentrait dans son bureau, il y trouva Gautier. - -«Tiens! que fais-tu là? dit-il; je te croyais chez toi!» - -Gautier répondit à voix basse: - -«En passant, je suis monté pour dire bonjour à Marguerite; tu m'avais -prié de la mettre en voiture. Je l'ai surprise, couchée à terre, -évanouie devant ton Christ. Pendant tout le temps que nous avons été -chez ta mère, elle priait ici, sans arrêt, à genoux. Son état m'a paru -inquiétant; l'émotion l'avait brisée. Je l'ai grondée d'importance! Et -puis, je n'ai pas voulu qu'elle rentrât chez elle, ce soir. Je suis -resté et l'ai priée de se coucher. Elle s'est assoupie presque aussitôt. -Elle dort. Nous pourrons, je pense, la réveiller pour dîner. - ---Oh! la pauvre fille! dit Jacques. Comme tu as bien fait de la retenir! -Viens dans le salon, veux-tu? de ce côté, la cloison est si mince!» - -Gautier avait l'air préoccupé. - -«Quelle singulière enfant!» lui dit Jacques, un peu désorienté par la -nouvelle. - -Et Gautier, sans lui répondre, grognait entre ses dents: - -«Cette gosse... cette gosse...» - - - - -CHAPITRE XIX - -DEVANT LA MORTE - - -Le samedi suivant, Mme Damien eut une seconde attaque et succomba. -Debout devant le lit de la morte, Jacques, Gautier Brune et le docteur -Dupray contemplaient cette forme blanche, couchée sous le drap blanc. -Quelques roses couleur d'ambre, quelques roses d'un rouge profond -étaient posées sur l'oreiller. - -«Vous n'avez plus que peu d'heures à rester auprès d'elle, mes amis, dit -le docteur Dupray. Il est minuit passé; je vous laisse. Jacques, ne vous -fatiguez pas trop.» - -Il sortit, après avoir jeté sur Mme Damien un dernier, très long regard. - -Jacques s'appuyait au mur. Il vacillait un peu et, visiblement, faisait -effort pour ne pas tomber. Sa figure pâle et nue aux yeux bleus pleins -de larmes, aux traits tirés, prenait un air tragique. Depuis la veille, -il se sentait malade et sa nuit avait été si mauvaise que, dès l'aube, -Marguerite, effrayée, téléphonait à Gautier Brune. Quelques instants -plus tard, un message du docteur Dupray annonçait aux deux amis la mort -de Mme Damien. Ils étaient accourus aussitôt. - -Journée affreuse, coupée par ces obligations, par ces petits devoirs si -durs à remplir et qui semblent insulter à la douleur, soirée affreuse, -nuit plus affreuse encore... Jacques était à bout de forces. - -«Mon petit, tu ne tiens vraiment plus sur tes pieds, dit Gautier. -Allonge-toi; tâche de dormir. Je te réveillerai au matin. Voyons! je -t'en supplie! - ---Tu as raison; la machine fonctionne mal,» dit Damien avec un sourire -triste. - -Il baisa la main de sa mère, puis se jeta sur la chaise-longue et ne -bougea plus. - -Gautier Brune veillait... Un murmure... Il s'approcha de Jacques et -entendit des paroles sourdes, brouillées, confuses: - -«Gautier, j'ai dit qu'on apporte... Gautier, j'ai dit qu'on apporte...» - -Mais la fatigue eut le dessus: Damien fut pris par le sommeil. Gautier -s'était assis dans un fauteuil; deux lampes voilées éclairaient -faiblement la pièce; une vague senteur de roses flottait. Sur son grand -lit à colonnes, Mme Damien dormait; sur la chaise-longue, son fils -dormait aussi. Le suaire livide, les roses pourpres, presque noires, les -roses d'ambre, si vivantes... Gautier Brune voyait tout cela. - -«Sa mère me l'a confié, pensait-il; je dois le guérir. Où en -sommes-nous?... Comment perpétuer cette influence disparue? Il se livre -à moi en toute honnêteté et de tout coeur, oui, mais jamais mon autorité -ne sera suffisante pour l'émouvoir fortement, par quelques paroles -nobles et dures, comme faisait Mme Damien. Et puis, je n'aurais pas -l'accent! Elle savait tenir son fils; moi, je reste le camarade qu'on a -connu depuis l'enfance: je ne puis employer que la persuasion ou la -prière. Un ordre de moi serait-il même accepté? Pourtant... certains -jours... peut-être.--Son travail, qui l'ennuie souvent, est aussi un -bénéfice. Lorsqu'il passe de longues heures au musée pour préparer une -exposition, il a d'ordinaire des soirées tranquilles.--Enfin, -Marguerite... le pauvre garçon se réfugie dans ses bras sans penser à -grand'chose, mais elle?... des scrupules religieux?... pour le moment, -je ne crois pas... Ah! cette enfant! que me cache-t-elle, qu'elle n'ose -ou ne veut pas dire? J'aimerais que Jacques l'emmenât un peu à la -campagne; cela leur ferait du bien à tous les deux; à lui, sûrement... à -elle? peut-on savoir?... ils s'aiment!--Et comme il a changé depuis -qu'il la connaît! Il cabotine moins, il n'a plus, en causant, ces traits -d'ironie facile et brillante qui exaspéraient sa mère. Marguerite lui a -enseigné la douceur. Souvent, il devenait cruel, sans presque le savoir; -il taquinait ses camarades, ses maîtresses, jusqu'à la torture, et leur -imposait, par l'éclat de son langage, par son accent, par sa figure -même, par son regard qu'il rendait dur ou séduisant, sardonique ou naïf -et tendre, à volonté.» - -Gautier tourna les yeux vers son ami sommeillant. - -«Mon petit, te souviens-tu de ce que tu étais, il y a quelques mois? Tu -savais aimer, tu ne savais pas encore souffrir... Cela s'apprend!... Tu -parlais surtout, tu parlais bien, tu parlais beaucoup. Lorsque tu es -tombé malade, tu m'as effrayé plus d'une fois: à t'écouter faire le -récit de ton épouvante et t'en plaindre, on eût vraiment dit que tu en -étais fier! Un soldat ne raconte pas mieux ses campagnes!--Ta mère -soupçonnait cela: «Je ne voudrais pas, me disait-elle, un soir, que -Jacques se vantât d'être malade.» Mon pauvre ami! ce temps est passé -depuis la découverte que tu as faite en causant avec un vieux clown, -depuis que tu as eu honte de ta maladie parce qu'il t'avait fallu la -regarder en face. Ah! oui, je dois l'avouer! Jacques, tu t'es montré -courageux! Tu sais maintenant qu'il y a des gens qui crèvent de douleur -et qui gueulent à fendre l'âme et qui n'en sont pas plus fiers pour ça! -Tu sais souffrir comme il convient que l'on souffre: pour soi.» - -Gautier tourna les yeux vers Mme Damien. Une rose pourpre s'était déjà -tout effeuillée le long de sa joue. - -«Jacques a vécu des heures abominables lorsqu'il tenait compagnie à sa -mère, durant cette dernière semaine. «Tenir compagnie» à une femme dont -l'esprit est absent! Ah! certes, il ne jouait pas un rôle!--Trois -heures, tous les jours!... Je n'ai pas pu l'en empêcher. «Tu ne me -convaincras pas, répétait-il. Je veux la voir encore!... Bientôt, elle -ne sera plus là, mon petit Gautier.» Il se vante parfois de ce qu'il -fait, mais de ces trois heures quotidiennes de supplice, parle-t-il -jamais, fût-ce à lui-même?--Et la simplicité de son accent quand il me -disait, avec des larmes dans la voix: «C'est encore un peu Maman, bien -qu'elle reste immobile et muette. Je lui caresse les mains, je lisse ses -bandeaux, je pose ma tête sur ses genoux, je la regarde... elle est si -belle, Gautier!... Gautier, laisse-moi rester ici.» J'ai fini par céder. -Ai-je eu tort? - -«Mais demain, après-demain, les jours suivants, comment supportera-t-il -de ne plus la voir? Va-t-il se remettre à cabotiner, comme jadis? Pour -croire qu'il a du courage, fera-t-il les gestes de l'homme courageux, ou -bien aura-t-il son âme?... Et durant le temps où l'idole le harcèle, -quel sera son refuge?... Marguerite... il ne faut pas qu'elle se -doute... non, cela serait indigne de Jacques. Quand je l'ai relevée, -évanouie, après sa longue prière, quand elle a ouvert les yeux, quand -elle m'a regardé, j'ai senti que j'avais déjà vu cette même expression, -sur un autre visage. Il y a deux mois... la petite lingère de Brest, -dans la salle IV, au fond, près de la fenêtre... Léonie... Léonie... Je -ne me souviens pas de son autre nom. Qu'est-elle devenue?... Ah! Léonie -Kerdanet... Pourtant, il a grand besoin de Marguerite, et il sait -qu'elle l'aime! Mon pauvre Jacques! tu vas souffrir encore!--Enfin la -terrible tentation de s'abandonner, de se confier, de vider son âme! -«Nous serons deux pour lutter contre l'idole...» Il est plus simple de -penser ainsi!... A-t-il la force de penser autrement? Si mes craintes au -sujet de Marguerite ne sont pas vaines, un nouveau problème se posera -pour Jacques... et qu'il faudra résoudre.--J'en reviens toujours là: -sera-t-il un héros, comme il rêvait d'être, alors que nous portions des -culottes courtes et que moi, je m'intéressais à la mécanique? Il n'a pas -changé: il rêve de même.» - -Et Gautier songe à deux vers de Baudelaire que Jacques se répète -souvent: - - «Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance - «Comme un divin remède à nos impuretés. - -«Ce qu'il y a d'impur en lui, c'est la double nature que des troubles -nerveux lui imposent; ce qu'il y a d'impur en Marguerite, le sais-je?... -ce n'est certainement pas, pauvre fille, son ancienne prostitution! Un -esprit impur les habite l'un et l'autre; pour hanter Jacques, il a pris -la forme compliquée d'un pantin de bois roux qui représente l'ennemi; -quelle forme simple prendra-t-il pour tenir de près l'âme simple et -tendre de Marguerite?» - -Gautier tressaille: il revoit le regard de la jeune femme, ce regard qui -lui était connu. - -«Oui, Léonie Kerdanet, au fond de la salle IV, près de la fenêtre... -A-t-elle assez souffert, la malheureuse!... Allons! je déraisonne!» - -Les premières lueurs du jour se révélaient depuis quelque temps dans la -transparence des rideaux. Bientôt, ce fut le matin. On frappa -discrètement à la porte. Gautier alla ouvrir. C'était le valet de -chambre de Jacques, tenant un paquet roulé dans une étoffe. On échangea -quelques paroles murmurées: - -«Monsieur m'avait fait dire de l'apporter, Monsieur le docteur, et voici -le courrier, avec une lettre laissée chez le concierge. - ---Merci, mon brave Louis. - ---Et M. Damien, comment va-t-il? - ---Très courageux, mais bien fatigué. - ---Les obsèques? - ---Demain à midi. - ---Ah! Monsieur Brune! c'est un terrible coup du sort! - ---Désolant! mon brave Louis!» - -Ayant reconnu l'objet au toucher, Gautier Brune déplia l'étoffe, il -appuya le grand Christ en ivoire à la tête du lit de la morte, puis il -posa les lettres sur un guéridon, près de Damien. - -«Je puis le réveiller,» pensa-t-il. - -Et, touchant le front de son ami, il dit à voix basse: - -«Jacques, remplace-moi auprès de ta mère.» - -Damien ouvrit les yeux, reprit conscience, se frotta les paupières comme -un enfant et, soudain, reconnut son malheur. - -«J'ai posé quelques lettres sur le guéridon, ajouta Gautier. Je rentre -chez moi pour me changer. Je reviendrai, sans faute, dans une heure.» - -Jacques resta quelques instants immobile, après le départ de son ami. Il -se sentait stupéfait, hébété. - -«Elle est morte! se disait-il, Maman chérie est morte!» - -Il voulut se ressaisir et ouvrit les lettres de son courrier. L'une -d'elles le surprit par une écriture instable, en complet désarroi. - - «Mon ami, mon cher Jacques, disait Marguerite, - - «J'ai bien du chagrin en pensant à vous et bien du chagrin pour moi - aussi. C'était affreux déjà et je vous trouvais tant de courage! mais - on se dit toujours que le Bon Dieu nous viendra en aide. Et - maintenant, voilà, madame votre mère est morte; il n'y a plus qu'à - prier. Je vous plains beaucoup, mon ami, je vous plains de tout mon - coeur. Si ma lettre vous agace ou qu'elle vous a l'air pas convenable, - déchirez-la tout de suite, sans aller plus loin; seulement, il faut me - pardonner de vous écrire: je n'ai pas pu résister. De loin, je vous - vois pleurer, Jacques, et cela me fait si mal! Enfin Gautier vous a - dit, peut-être, ce que je n'aurais pas osé vous dire moi-même. Oh! - Jacques! je me sens un peu une honnête fille, depuis que je sais que - madame votre mère ne me méprisait pas. Elle me regarda avec tant de - bonté! Oui, Jacques, vous m'aviez bien dit qu'elle était toujours - bonne pour les pauvres gens! - - «Quand vous avez une grande douleur, c'est pas bien de vous parler de - moi, mais je vous aime tant, que je suis obligée de vous dire tout. - Alors, cette idée, voyez-vous, je me répète ça toute la journée: Mme - Damien, qui était une dame, prenait beaucoup d'intérêt pour moi. - Gautier me l'a dit. C'est sûrement la vérité. - - «Jacques! je pleure comme si je l'avais connue, comme si je l'avais - vue un instant et que je l'avais aimée tout de suite. Vous savez, en - somme, Jacques, c'était pas impossible: si, par exemple, elle avait - fait chercher, par sa femme de chambre, une ouvrière pour un travail - de couture difficile, et que ça avait été moi, et qu'elle aurait voulu - m'expliquer de bien soigner la chose... Alors, je l'aurais vue! - - «Oui, j'ai beaucoup de peine, mais je pense aussi que vous en avez - beaucoup, et je pleure encore davantage. Jacques, vous savez, n'est-ce - pas, qu'elle est heureuse, maintenant, et qu'elle vous regarde tout le - temps; par conséquent, mon aimé, il ne faut jamais plus avoir peur - comme vous m'avez dit que vous aviez, l'autre jour, en rentrant chez - vous; comme elle vous regarde, là haut, ça pourrait lui faire une - espèce de chagrin. - - «Gautier m'a dit qu'elle n'a pas dû avoir beaucoup de souffrances, et - je suis heureuse de ça. Mourir quand on n'a pas mal, ça doit être - moins difficile, et alors, madame votre mère, en se préparant à monter - au ciel, a pu penser tout le temps à vous, et peut-être elle s'est - dit, un petit moment: «Non, je n'en veux pas à Marguerite!» et ça, - Jacques, ah! c'est comme si j'avais été pardonnée par le Bon Dieu. - - «Dites à Gautier que je le plains de son chagrin aussi, parce qu'il en - a sûrement beaucoup. Enfin, je veux vous faire une petite prière, - Jacques, mais ne vous fâchez pas si ce n'est pas bien.--Est-ce que - vous me permettrez d'ajouter un bout de crêpe à ma robe? Tenez, sur le - col du corsage et sur les manches. Ça se verra très peu.--Je vais - aller à l'enterrement de madame votre mère, avec M. et Mme Honoré, - mais je me cacherai modestement dans un coin de l'église, derrière une - colonne, je vous promets. - - «Croyez, Jacques, que je suis votre bien fidèle, bien docile et bien - reconnaissante: - - «MARGUERITE DUMONT.» - -Damien relut la lettre, il rêva de cette lettre. Une heure plus tard, il -la tendit à Gautier Brune qui rentrait. - -«Tu donneras, dit-il, une photographie de Maman à Marguerite, la -première fois que tu la verras. Tu en trouveras, je pense, dans le -second tiroir de gauche de mon bureau.» - - - - -CHAPITRE XX - -LE DIABLE EN PERSONNE - - -L'épreuve fut terrible et Jacques dut s'aliter bientôt, moulu de -douleur, les nerfs brisés. Tout se changeait pour lui en souffrance: une -lecture, une causerie, l'éclat du jour. Il ne supportait ni le bruit -d'une porte qui se ferme, ni le bruit montant de la rue, ni le bruit, -même étouffé, des voix. Toute attention amicale le harcelait, mais la -solitude l'affolait encore davantage. Quand il dormait, ses nuits, -nourries de cauchemars, ne lui procuraient aucun repos; le plus souvent, -il ne dormait pas, et c'était pire. - -Pendant plusieurs semaines, Brune fut très inquiet. Il installa -Marguerite auprès de son ami qui, sans cesse, la réclamait; elle ne -tarda pas à se révéler garde-malade excellente. Rien ne la fatiguait, -rien ne la rebutait, elle soignait Damien avec un dévouement à la fois -raisonnable et farouche dont on put apprécier l'effet, car une potion -offerte de sa main était souvent acceptée de bonne grâce, au lieu que -Jacques l'eût obstinément écartée d'un geste las, proposée par quelqu'un -d'autre. Elle savait enfin se faire obéir, et ce malade difficile qui, -pour la moindre contrariété, se laissait aller à des colères d'enfant, à -des crises de désespoir, se surveillait devant elle ou, pris en faute, -suppliait d'un air honteux qu'on l'excusât. - -Un soir, enfin, Gautier Brune qui sortait de chez son ami, croisa, dans -l'antichambre, Marguerite chargée d'un plateau de thé. - -«Marguerite, lui dit-il, j'ai une nouvelle importante à vous annoncer: -je crois pouvoir dire, et le docteur Dupray qui est venu ce matin est -tout à fait de mon avis, que Jacques entrera bientôt en convalescence. -Cela me permet, ma petite, de vous remercier, de notre part à tous, pour -vos soins. Quant à moi, je n'ai jamais vu de garde-malade aussi -parfaite. Vous avez montré un très beau dévouement: vous aviez besoin -non seulement de courage, mais aussi d'une patience peu commune, car -notre cher client n'est pas commode tous les jours!» - -Elle avait posé le plateau sur une table; elle se tenait debout devant -Brune et pleurait, sans aucun geste, paisiblement; puis elle joignit les -mains et murmura: - -«Oh! Gautier!... Dieu soit béni! Ai-je assez prié pour cela! Les soins -que je lui ai donnés, toute femme avec une bonne santé pouvait en faire -autant; mais j'ai prié, Gautier! j'ai prié pour que l'horrible chose ne -continue pas. J'ai prié sans cesse! Quand je ne le veillais pas, je me -relevais, la nuit, pour prier... et voilà, maintenant, qu'il est guéri, -que vous me le dites... C'est la miséricorde de Dieu!» - -Ses yeux brillaient dans les larmes, son coeur battait, sa voix, plus -pathétique d'être tenue plus sourde, l'exprimait tout entière. - -«Marguerite, dit Gautier, servez-vous d'un prétexte quelconque et venez -demain chez moi. J'ai à vous parler sérieusement, non point de notre -ami, mais de vous-même. Il faut que vous vous soigniez, mon enfant. Vous -êtes lasse, vous vous sentiez déjà si nerveuse! vous avez besoin d'un -grand repos.» - -Elle n'écouta que ses premières paroles. - -«Justement, demain, je puis: je lui ai promis de sortir. Oh! moi aussi, -Gautier, j'ai bien des choses à vous raconter! des choses que je n'osais -pas, que je ne voulais pas dire... j'avais peur! mais, demain, je vous -dirai tout, tout ce que je soupçonnais, tout ce que je sais, tout ce que -j'ai vu. Et vous ne vous moquerez pas, n'est-ce pas, Gautier?» - -Elle lui prit fiévreusement la main et, la serrant entre les siennes, -demanda encore d'une voix passionnée: - -«Jacques est bien guéri? dites, Gautier? - ---Quelques semaines à la campagne et il n'y paraîtra plus, ma petite. À -demain, vers trois heures, si vous voulez. - ---Trois heures... j'y serai.» - -En vérité, Brune était tout à fait désolé de l'état de Marguerite. -Depuis quelques semaines, il remarquait en elle une nervosité effrayante -qu'elle dominait, tant que Jacques avait besoin de ses soins, mais qui, -à des moments où nul devoir particulier ne la requérait, lui -bouleversait l'âme étrangement: le regard halluciné perdait sa douceur, -les gestes brusques, cassants, n'avaient plus ni jeunesse, ni grâce, et, -cependant, au moindre appel de son malade elle se ressaisissait. - -Elle était dans un de ses mauvais jours quand Brune la vit entrer, le -lendemain, chez lui.--Toujours ce tic singulier, tracassant, qui lui -secouait la tête, toujours ces gestes secs, ce regard étrange, perdu -comme en une extase. - -«Asseyez-vous, Marguerite.» - -Mais elle resta debout et, dès que Valérie fut sortie de la pièce, -déclara d'une voix très calme qui contrastait avec son apparente -agitation: - -«Gautier! je vous en veux de n'avoir pas eu confiance en moi. Pourquoi -mentir, Gautier? cela m'étonne de vous. Pourquoi m'affirmer que Jacques -n'était vraiment pas malade quand il semblait si souvent effrayé? Plus -tard, oui, vous avez avoué, quand il a dû se coucher pour son... comment -dites-vous?... asthénie nerveuse, mais avant, il était peut-être plus -malade encore, (vous le saviez, j'en suis sûre), et vous ne disiez rien, -ou bien: «il a besoin de se reposer,» comme pour moi! - ---Ne restez pas debout, Marguerite, dit Gautier d'un ton sec; -asseyez-vous, et tâchez de vous expliquer plus clairement. - ---Je l'avais deviné... je l'avais deviné! murmurait-elle. - ---Vous avez deviné quoi?» - -A partir de cet instant, Marguerite commença de perdre pied et ne -recouvra plus son sang-froid tant que dura leur entretien. Elle -demeurait immobile dans le fauteuil où Gautier l'avait priée de -s'asseoir, mais sa voix prenait un accent tragique, épouvanté, qui -s'exprimait par des gémissements, des plaintes, tout bas, en confidence, -tandis que ses grands yeux fixes brûlaient intérieurement. - -«Je vais vous dire, Gautier!... Ne vous fâchez pas! ne vous moquez pas! -c'est trop sérieux... Je l'aimais; chaque fois que je le vois, je l'aime -davantage; c'est pour cela que je l'ai compris. Il est doux, il est bon, -il souffre tant! J'ai voulu savoir la raison... Ah! vous ne pouvez -deviner ce que j'étais, lorsqu'il m'a fait signe, un soir, de venir près -de lui, sur un banc... Je me sentais si fatiguée! si malheureuse! et je -me perdais, Gautier!... Il s'est trouvé là, juste au moment où je me -perdais pour toujours. Ah! dès le lendemain, j'ai compris que je -l'aimerais, que je l'aimerais de tout moi-même, qu'il n'avait qu'à -donner un ordre pour que j'obéisse! Sa voix n'est jamais dure: un ordre -donné par lui, c'est une phrase polie, gentille, c'est une prière. On -regrette seulement de n'avoir pas fait ce qu'il disait avant qu'il ne -l'ait dit... Puis, du temps a passé, et, un jour, j'ai bien vu qu'il -avait peur... Pourquoi avait-il peur? Je le regardais, je le -surveillais, mais je causais tout de même, je riais, pour qu'il ne se -doute de rien.--D'abord, j'ai remarqué qu'il avait peur surtout dans son -bureau. Il devenait nerveux, quelquefois, il ne répondait pas à une -question, ou il répondait comme quand on pense à autre chose; il lui -venait une expression que je ne connaissais pas, une expression qui a -l'air de dire: «oh! que j'ai mal!» et il tournait alors les yeux vers un -coin de la pièce, toujours le même. Moi aussi, je tournais les yeux et -je ne voyais, dans ce coin, rien d'autre qu'un pantin de bois accroché -au mur.--Un soir... j'aurais dû me taire... je lui ai demandé ce -qu'était ce pantin de bois. Il a pâli tout de suite, comme s'il allait -s'évanouir, et puis il s'est remis à parler, très vite, à s'agiter; le -sang lui montait à la tête; il parlait, il parlait! il racontait des -histoires à propos d'une idole envoyée d'Amérique, il disait qu'il y -tenait beaucoup, à cette idole, mais que, plus tard, il la brûlerait, -que nous ferions un grand feu de joie, que nous danserions autour en -chantant... et encore d'autres paroles sans aucun sens; puis il a voulu -sortir, me conduire au théâtre, mais il n'était plus le même. Moi, -j'avais du chagrin, parce que je ne devinais pas d'où venait son -chagrin, et c'est bien dur, Gautier, de rester comme une pauvre sotte, -sans rien faire, à ces moments-là.--Enfin, une nuit, peu de temps avant -la mort de Mme Damien, je l'ai entendu qui se levait doucement et -passait dans son bureau. Il avait mis ce vêtement bleu qui est toujours -sur une chaise, près du lit; un instant plus tard, il allumait une -cigarette. La porte restait entr'ouverte; Jacques marchait de long en -large. Je l'ai cru malade. Tout doucement, je me suis levée aussi et je -l'ai vu qui marchait encore, éclairé par la lampe du bureau... Je n'ai -rien dit, parce que les somnambules, n'est-ce pas, Gautier? c'est comme -ça: ils se promènent, ils sont endormis et il ne faut pas les -réveiller.--Mais il n'était pas somnambule, car, tout à coup, il s'est -mis à parler... - -«Ah! Gautier, que je tremblais fort!... Il ne criait pas, il parlait -même à voix basse... on sentait bien qu'il avait peur. Il parlait à -l'idole! oui, à ce pantin de bois accroché contre le mur! Mon ami, cela -faisait pitié! Il lui parlait comme les enfants parlent à leurs poupées, -je veux dire comme à une personne vivante: il l'accusait de le torturer, -de l'empêcher de dormir, de le secouer, la nuit, en entrant dans ses -rêves; et puis, il racontait qu'il avait vu une pomme sur le pied de son -lit, une pomme qui riait, et que la pomme était très effrayante, mais -qu'il l'aimait mieux que l'idole... une pomme, Gautier! il a dit une -pomme! - -«Il fumait des cigarettes et se promenait toujours, et moi, j'écoutais, -pas, je vous assure, par indiscrétion, oh! non! mais il me venait une -idée, une espèce de souvenir. Je me rappelais le père Arsène, le vieux -meunier de chez nous qui buvait tant et qui voyait un serpent rouge, un -lapin rouge, des grenouilles rouges sous son lit. Jacques parlait comme -le meunier, avec d'autres mots et des phrases dites autrement, bien -entendu, mais c'était tout à fait la même chose... - -«J'écoutais... il a baissé la voix encore et j'ai entendu qu'il -murmurait: «Tu m'empêches aussi de prier! Tu te mets en travers de mes -prières! tu te grattes la jambe quand je prie! tu danses quand je prie, -tu fais le clown, comme... (il a dit le nom du clown, un nom anglais), -et tu changes la place des mots de ma prière...» - -«Voilà, je crois, Gautier, ce qui m'a aidée à comprendre. Oui, j'ai -compris, tout à coup, que Jacques était possédé du Diable, que le Diable -entrait dans cette méchante idole pour faire peur à Jacques et que -Jacques ne pouvait pas s'en débarrasser, qu'il souffrait à la façon du -père Arsène, et qu'un jour, il verrait un bouc rouge, dressé sur ses -pattes!--Son idole, c'est le Diable, déjà! c'est le bouc rouge! - -«Depuis, ça continue, Gautier, plus ou moins, mais ça continue tout de -même, et voyez-vous, mon ami, c'est horrible! Arsène, le meunier, eh -bien, il se saoulait, la visite du Diable venait comme une punition; -mais Jacques qui est si bon, si doux et qui ne boit guère que de l'eau, -mon Dieu! de quel péché le punit-on et pourquoi ne peut-il plus prier? -Alors j'ai pensé que c'est peut-être à cause de moi qu'il est puni, -parce qu'en somme, n'est-ce pas, Gautier? je l'entretiens dans son péché -en l'aimant, et lorsque j'ai eu cette idée, c'est moi qui ai commencé à -prendre peur. Oh! Gautier! vivre si près du Diable, le savoir toujours -là, tout à côté; se dire, la nuit: «le Diable est derrière cette porte!» -c'est presque l'entendre! c'est presque le voir! Quelquefois, j'ose à -peine entrer dans le lit de Jacques: je pense... (pardon de vous dire -ces vilaines choses)... je pense: «le Diable me surveille: il regarde -par le trou de la serrure, il profitera de notre péché, il sera plus -fort, ensuite, pour torturer Jacques!...» Ah!... il y a des moments où -je crierais tout haut, tant je souffre!... Et enfin, je sais qu'un jour, -ce sera moi qui serai punie, moi qui le mérite pour tout ce que j'ai -fait avant d'aimer Jacques... avant... Mais alors, je deviendrai -folle... folle!... j'ai vu des gens fous... Et Jacques aura du chagrin, -encore.» - -Gautier n'a pas prononcé un seul mot, durant toute cette confession, n'a -pas fait un seul geste; maintenant, Marguerite, les mains croisées, -attend une réponse. - -«Il faut, lui dit Gautier, que vous vous reposiez, que vous vous -sépariez de lui, quelque temps.» - -Stupéfaction du jeune visage... - -«Mais...» - -Comment Gautier n'a-t-il pas deviné le mot que ses lèvres ébauchent? - -«Mais... je l'aime! - ---Tous les deux, vous avez besoin de repos; vous êtes brisés. - ---Mais je l'aime!» - -Elle n'a rien d'autre à dire. - - - - -CHAPITRE XXI - -L'INVITATION AU VOYAGE - - -Les jours suivants, elle ne voulut rien entendre, rien comprendre. Elle -se tenait à ces simples mots: «Je l'aime.» Elle était butée. D'autre -part, Gautier avait dû déconseiller à Jacques un voyage qu'il eût -cependant fait sans Marguerite. Au milieu de la discussion, Damien avait -interrompu en disant à son ami: - -«Grand imbécile! tu ne sens pas la joie des choses! - ---Certes, je la sens, répliqua Gautier d'un air calme; je crois -seulement que tu la surfais. On t'a proposé un fruit savoureux; tes deux -mains se sont tendues aussitôt. Voyons, que cherches-tu? dis-le moi -clairement... Et puis, sans doute ai-je tort de me mêler de cette -affaire et de donner mon avis avec tant d'assurance. Je parle peut-être -à la légère; sait-on jamais! Te souviens-tu, Jacques, d'un soir, à -Montmartre, l'an dernier, où nous avons parlé, deux heures durant, de -l'imprudence psychologique, et découvert en elle la plus dangereuse -forme de l'orgueil: le plaisir de prophétiser?» - -Damien haussa les épaules avant de répondre: - -«Aussi n'était-ce pas une prophétie que je te demandais, pas plus que je -ne t'annonçais une décision. J'avais cependant besoin d'un conseil. Tu -me le donnes. Je tiens maintenant à connaître tes raisons dans leur -détail, afin de les mieux peser. D'ailleurs, connais-tu les miennes? Dès -l'abord, quand Brigneux m'a proposé cette... cette parenthèse, j'ai été -surpris et charmé. Brigneux se trouvait dans un de ses bons jours; il -est alors très acceptable. Il causait amicalement, sur un ton simple -qui, je l'accorde, ne lui est pas habituel. - -«Damien, disait-il, je sais que tu aimes les voyages; or mon oncle, qui -n'a d'autre qualité que d'être fort riche, me cède son yacht pour six -mois et plus; par contre, il me prive de sa compagnie, la goutte le -retenant dans son fauteuil. Si tout va bien, je pars dans trois semaines -pour l'Amérique du Sud et compte, après avoir vu Rio, Buenos-Ayres et -quelques autres villes que l'on dit assez drôles, visiter ces canaux de -Magellan auprès desquels, paraît-il, la Norvège a l'air d'une mauvaise -plaisanterie. Viens avec moi, Damien; le voyage de retour pourrait se -faire par le cap Horn, si tu ne crains pas les coups de vent. Nous -mènerons là une bonne existence de vieux camarades, nous verrons de -belles choses et rentrerons contents l'un de l'autre.» - -«Je t'assure, Gautier, il n'en fallait pas davantage pour me lancer dans -un long rêve plein de brises, d'étoiles, de vagues et de souvenirs de -poèmes: la mer australe, les canaux de Magellan, le cap Horn! Ces -vocables ne sont-ils pas déjà une tentation de force singulière? - ---Sans doute, mon ami, pour qui peut la sentir, pour qui peut l'avoir -rêvée, mais Brigneux, si gentil qu'il ait pu te sembler, n'est pas de -ceux-là. D'un voyage en Amérique du Sud, le long des côtes, toi, tu n'as -vu que Magellan et les bourrasques du cap Horn, et cela suffit, en -effet, pour ravir, mais Brigneux ne goûtait-il pas d'abord ce qu'il -pouvait imaginer: les soirées de champagne à Rio, les cinq à sept -mondains, les séances de bridge, les cercles bien tenus et les bars où -l'on boit jusqu'à l'aube? C'est lui seul qui règlerait ce voyage; or, le -temps passerait vite à contrefaire, (non, même pas!) à refaire -simplement ce qu'il faisait à Paris de façon si banale. Vous rentreriez -bientôt, sans avoir dépassé la République Argentine! - ---Voilà qui est prophétiser, en effet, mon ami! Pourquoi, dès avant le -départ, interdire tout succès à ce voyage dont je crois avoir besoin? Je -suis resté trop longtemps à Paris. Qui sait si une bonne part de mes -ennuis ne vient pas de cette réclusion relative, mauvaise pour quelqu'un -qui n'a rien en soi de monastique? Quand tu me fais ces prescriptions -d'hygiène, quand tu vas causer longuement avec Louis et la cuisinière, -quand tu m'imposes des régimes peu délectables, que je suis d'ailleurs -avec scrupule sans m'en plaindre jamais, où est ton but? Renouveler ma -personne physique, n'est-ce pas, afin que la personne morale suive le -mouvement? Penses-tu qu'un long voyage maritime serait très différent -comme méthode? Voir du nouveau me renouvellerait peut-être. Devant des -paysages composés autrement que ceux qui m'entourent depuis vingt-sept -ans; devant un «jour le jour» inédit où, dès mon lever, je -contemplerais, non plus cette maison à quatre étages dont je connais -tous les locataires, bêtes et gens, mais un horizon plat, sans balcons, -sans toits, sans gouttières; devant une seule, immense fenêtre, grande -ouverte, que l'on ne ferme jamais; devant une plaine d'eau mouvante, -sans crottin, sans voitures et, la plupart du temps, sans bateaux; -enfin, plus tard, devant une côte qui ravirait mes yeux, fût-elle banale -selon la mode argentine ou brésilienne, mais qui ne me rappellerait ni -Saint-Raphaël, ni Paris-Plage; devant ces nouveautés singulières, M. -Jacques Damien ne s'étonnera-t-il pas? ne tâchera-t-il pas de -comprendre, d'aimer? Comme nous n'avons en nous qu'une place restreinte, -ne devrai-je pas, pour m'habituer à ces choses nouvelles, chasser -d'anciennes habitudes de mon esprit, tuer de vieilles manies, briser des -attaches qui me semblaient solides en France? L'exotisme me tente, -Gautier, laisse-moi partir! - ---Eh bien, pars! dit Gautier, mais quoi que tu en penses et quoi que tu -en rêves, ce voyage m'inquiète, me déplaît... Non! ajouta-t-il -brusquement, il y a autre chose. Tu ne me feras jamais croire que -Brigneux, dont la tenue ne fut ni sympathique, ni amicale, un soir que -tu soupais avec lui et quelques dames, te prenne brusquement en si vive -affection, qu'il s'impose ta compagnie pour six mois, sans pouvoir s'en -distraire. Et puis, l'idée de vivre six mois avec Brigneux ne -t'épouvante donc pas? Six mois, Jacques! vingt-six semaines! cent -quatre-vingt-deux jours!... - ---Cent quatre-vingt-trois, interrompit Damien d'une voix sèche: l'année -est bissextile.» - -Gautier ne voulut pas marquer le coup et poursuivit: - -«Et songe aussi à la place qu'il tiendra, ce charmant compagnon: plus -grande, à coup sûr, que les paysages qui pourront te ravir, car, si j'ai -bien compris, tu seras seul de ton bord, à bord de ce yacht élégant? Mon -avis se modifierait du tout au tout si je te savais en compagnie -plaisante... En somme, pourquoi ne prendrais-tu pas Marguerite avec toi? - ---Voyons, mon petit, tu déraisonnes! Brigneux compte emmener sa soeur. -Tu la connais, je crois? - ---Oh! murmura Gautier dont la bouche eut un vague sourire. Oh!» dit-il -encore. - -Et il pinça les lèvres. - -«Mais passons. Cette recherche d'exotisme, cette visite aux Iles -Fortunées, ce tour en Arcadie, je les jugerais très utiles et d'une -invention excellente si je savais l'entreprise autrement conduite. Telle -que tu me la présentes, elle équivaut à quelque petite excursion dans -l'Adriatique dont les côtes, à cette heure, sont recherchées. En de -certaines conditions, je te vois très bien te perdant, comme tu veux le -faire, au cours d'un long voyage. L'hémisphère austral, fût-il américain -(moi, je préfère l'Océanie), doit avoir des charmes assez forts; mais -durant cette croisière, tu te retrouverais vite, mon pauvre Jacques, -avec deux ou trois Montmartroises et Brigneux, dans un bar de -Buenos-Ayres. Les hauts tabourets se ressemblent, et leurs occupants. - ---Parfait! c'est élégamment dit et gentiment insinué... - ---Quelle insinuation?... Oh! mon vieux! Je ne pensais à rien de pareil. -Les bars ne seront plus jamais pour toi que des endroits où l'on -s'ennuie! - ---Très bien, et maintenant, pourquoi ces grimaces à propos de Mlle -Brigneux? Qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'un garçon riche et sans -attaches fasse un voyage, avec sa soeur, sur le yacht de leur vieil -oncle, homme impotent et généreux?» - -Gautier ne répondit rien, tout d'abord, se contentant de sourire avec -douceur, puis il murmura d'une voix basse et triste: - -«Oui, Jacques, je t'en veux de montrer en cette affaire une si parfaite -innocence, et, néanmoins, je t'en sais presque gré, car cela me prouve -combien tu es changé depuis quelque temps, quelle bonne influence -Marguerite a eue sur toi, adoucissante, humanisante. Jadis, tu aurais -été le premier à t'écrier: «Je ne marche pas! je ne me laisse prendre -qu'à des pièges mieux construits!» Ce soir, c'est moi qui te mets sur -tes gardes. - ---Mais voyons, Gautier!... ce sont des imaginations de portière! je sais -bien ce que... - ---Tu as appris comme tout le monde, poursuivit Gautier, le scandale -discret, vite étouffé sous les fleurs, que la soeur de Brigneux s'est -offert ce printemps: son aventure avec le jeune Fitz-Russel qui lui -promettait, entre autres choses, un titre, des terres en Ecosse, un -yacht (ce n'est pas le même!) que sais-je encore! et qui, tout à coup, -s'est échappé, ne rêvant plus que de chasser le renne au Canada. Je veux -croire, d'ailleurs, que Mlle Brigneux n'a rien à se reprocher; n'empêche -que ses allures faussement bohèmes prêtent à causer, à médire, que -l'histoire Fitz-Russel est bien fraîche, bien proche, et que c'est un -peu tôt, semble-t-il, pour que Brigneux t'invite à passer six mois à -bord de son yacht... - ---Rentre ta langue, vipère! tu me dégoûtes. - ---Surtout puisqu'il supporte mal la compagnie de ce très cher camarade -pendant deux heures au restaurant. - ---Tu y reviens toujours! Cette invitation ne serait-elle pas plutôt une -façon d'excuse de sa part? - ---Ah! que j'aurais aimé assister à cette scène de Montmartre dont j'ai -eu tous les détails par mon camarade, le docteur André! La sottise -humaine est rarement aussi laide! - ---Mais, mon petit... - ---Et tu parles affectueusement de cet imbécile! Une excuse de sa part! -c'est au contraire une réparation qu'il veut obtenir: la réparation -d'une injure écossaise. - ---Finissons, Gautier! tu t'emballes. - ---Je déteste que l'on se moque de mes amis. - ---Soit; je renonce donc à l'Amérique du Sud, puisqu'à ton avis on y -trouve des chausse-trappes, mais l'idée de rester à Paris me devient -insupportable, depuis que j'ai rêvé de voyages. - ---Tu peux ajouter que ce séjour ne te vaut pas grand'chose. Eh bien... -eh bien, va passer d'abord quelques semaines à la campagne, avec -Marguerite. - ---A la campagne, avec Marguerite...» répétait Damien, rêveur. - -Mais Gautier ne disait plus mot; il avait l'air troublé, mécontent de -lui-même. Bientôt, il prit congé de Jacques et rentra chez lui, marchant -d'un pas sec, les mains dans les poches, la figure renfrognée, maussade. - - - - -CHAPITRE XXII - -VILLÉGIATURE - - -Un jour, Gautier Brune reçut, à son courrier du matin, deux lettres -qu'il ouvrit aussitôt: l'une était de Damien, l'autre de Marguerite, -toutes deux timbrées du même village de Normandie. Il lut d'abord celle -de Jacques. - - «Mon vieux Gautier, - - «Passer un été à la campagne! l'idée ne m'en serait jamais venue, à - moi qui aimais tant les odeurs estivales de Paris. J'en trouve ici de - toutes différentes que je ne connaissais pas, mais qui ne remplacent - guère le parfum délicieux de l'asphalte amolli, du crottin recuit et - du pavé de bois surchauffé. Sauf les cornes des autos qui passent sur - la route, emportant leurs occupants vers des lieux plus approuvés par - le monde des plages, je ne connais pas non plus les bruits paysans, - j'entends les bruits du nord, car les parfums et les bruits de la - Provence me sont familiers mais n'offrent aucun rapport. En ce pays, - la vache meugle, le canard cointe, le chien jappe, le coq chante de - façon toute normande (on dirait une série d'exemples de grammaire), et - j'ai découvert un jeune chat qui, sur le toit de l'écurie, chaque - nuit, miaule si singulièrement, de façon si persuasive, avec tant - d'insistance et de lubricité, qu'il me réveille quelquefois. - - «N'importe! je suis heureux, et tu remercieras encore ton vieux client - de s'être entremis pour me trouver une villégiature que certainement - je n'aurais pas dénichée tout seul. Marguerite s'y plaît; elle aime ce - pays; nous sommes assez loin de son village pour ne pas la gêner, - cependant elle reconnaît la même nature qu'elle connut jadis; elle me - donne des leçons; durant nos longues promenades, j'apprends la - botanique, par ses soins, enfin elle m'annonce le temps qu'il fera, le - lendemain, sans plus se tromper qu'un bon baromètre. - - «Cette propriété, mi-ferme, mi-campagne de plaisance, appartient à un - Anglais qui, pour le moment, se promène quelque part en Asie centrale; - elle est agréablement rustique, ni trop, ni trop peu, assez pour que - l'on oublie la ville, pas assez pour qu'on la regrette; un tas de - vieux meubles y parlent du passé et, par contre, l'installation - électrique, la salle de bain, le chauffage (maintenant inutile... mais - central), rappellent les avantages du siècle où nous vivons. Enfin, - tout cela est fort joli, et le jardin, plein de fleurs simples, le - verger, la cour où le cochon s'échappe, où le chien s'étire, où le - chat se perd dans ses rêves, et jusqu'au potager dont je sais à - présent distinguer les salades, tout cela nous entretient, Marguerite - et moi, dans un état de joie facile, très appréciable. - - «La mer est à courte distance: une demi-heure de promenade, et cette - plage n'offre rien de mondain. Quelques familles bourgeoises la - fréquentent qui, paraît-il, sont les mêmes depuis son invention - première. Nous allons nous y baigner plusieurs fois par semaine. - Marguerite est bonne nageuse, mais étouffe dès qu'elle plonge. - - «Non, je n'oublie pas que j'écris à mon médecin; ne prends pas ton - expression doctorale, Gautier!... j'y arrive... m'y voici... Et puis, - en somme, que veux-tu que je te dise? Je vais mieux; à coup sûr, je - vais mieux; j'ai continué à vider les petites bouteilles dont tu me - conseillais l'emploi, à avaler les comprimés que tu m'offris, à suivre - le régime ennuyeux que tu m'imposes... et je vais mieux, mais «mieux», - tu sais, ce n'est pas «bien». Point d'hallucinations encore, pas - précisément: ces affreux cauchemars me suffisent et me font souvent - des nuits terribles... Tant pis! je suis heureux, Gautier! j'y reviens - toujours! On souffre ainsi d'un coeur plus léger. - - «Je serais en outre tout à fait content de l'état de Marguerite, si - elle ne maigrissait un peu. Je lui ai dit de t'écrire pour te donner - des détails. Elle le fera, je pense, cet après-midi, pendant que - j'irai visiter une foire des environs. Qu'elle ait maigri, c'est - indubitable; pourtant, elle mange bien, elle a l'air gai, plein - d'entrain; je dis: «a l'air», car... mais je me trompe peut-être, et - d'ailleurs je ne saurais m'expliquer, ne sachant au juste ce que je - veux dire; néanmoins, à certaines heures, Marguerite m'inquiète, quoi - qu'elle en ait... Il me semble, à ces heures-là, qu'elle me cache - quelque chose.--Allons! passons! Bonsoir! - - «Je t'embrasse. - - «JACQUES DAMIEN.» - -Dès l'abord, la lettre de Marguerite parut à Gautier d'une écriture un -peu nerveuse qui se gâtait tout à fait, vers la fin. Les dernières -lignes en étaient presque illisibles et ce fut à grand'peine qu'il les -déchiffra. - - «Mon cher ami, - - «Jacques vient de sortir; il est allé à la foire de Neuville qui est - toujours très amusante parce qu'il y a beaucoup de monde et que l'on - fait beaucoup de bruit. Je ne l'ai pas accompagné. Ces gens qui - crient, qui se remuent, qui se disputent, ça finit par me tourner la - cervelle. Alors, je suis restée seule à la maison, et je vous écris. - D'ailleurs Jacques veut que je vous écrive. Il trouve que je maigris - et il désire que vous le sachiez. Oui, je maigris beaucoup, Gautier, - mais j'ai du chagrin qu'il s'en soit aperçu. Seulement, vous - comprenez, ça ne se cache pas aussi bien que de l'inquiétude ou de la - peine, et quand j'ai mal à la tête, je ne puis pas non plus m'empêcher - de le laisser voir; c'est plus fort que moi; j'ai comme du plomb dans - les tempes et quelquefois un clou que l'on m'enfonce au-dessus de - l'oeil. Ça fait très mal, mais tout ça, ce n'est rien; il faut que je - vous parle de Jacques. - - «Il me semble que, pendant la journée, il va mieux. La campagne, il - s'y plaît; il aime se promener avec moi (la plage est à une demi-heure - d'ici); nous nageons tous les deux et il me joue des vilains tours - parce que j'étouffe quand je plonge. Alors moi, je lui jette de l'eau - à la figure, je le tire par les pieds et nous rions comme des enfants. - Les vieilles dames qui sont assises sur le sable, avec leurs familles, - elles rient aussi et disent que nous sommes deux fous, que nous - donnons la gaîté. C'est gentil. - - «Jacques a de bonnes couleurs, il mange bien, il suit exactement vos - ordonnances, je veille à ça. Mais Gautier, la nuit, ça change! oh! la - nuit, Gautier, c'est presque toujours très effrayant. Il a des - cauchemars, vous comprenez. Il dort, mais il crie, il gémit en - dormant, et il parle, il parle de l'idole. Il reçoit la visite de - l'idole dans son sommeil, (la semaine dernière: lundi, mardi, jeudi et - samedi); alors il souffre. - - «Vous n'avez pas voulu me croire, Gautier, mais je ne me trompais pas. - C'est bien le diable qui le tourmente. Il y a, près de la ferme où - nous habitons, à quelques pas, une petite église, au bout du village, - où je vais souvent prier, et je suis sûre que, la nuit d'après, il - rêve d'une façon moins pénible, qu'il a moins de tracas.--Mais j'ai - grand besoin aussi de prier pour moi. Je vous l'avais dit, Gautier, - vivre à côté du Diable, c'est plus qu'on ne peut supporter. Je - m'éveille, quand Jacques se plaint, et je sais que le Diable est là, - que le Diable le tourmente, et il me tourmente en même temps, avec - toute sa méchanceté. Oh! ça fait des nuits terribles! Et vous - comprenez, il a raison de s'attaquer à moi; je n'ai pas le droit de me - plaindre: j'ai tant péché! Et maintenant encore, car il faut voir les - choses comme elles sont... Mon amour pour Jacques, c'est un péché; ça - durera quelque temps où j'aurai du bonheur, mais, un jour, je serai - punie, et que voulez-vous! ce sera bien fait! - - «Tout de même, Gautier, les journées, vous savez, elles sont très - douces, depuis le matin, très tôt, jusqu'au soir. Jacques est si - gentil avec moi, si poli, si complaisant! Il pense à tout! Mais les - nuits! Ah! on paye bien cher, la nuit, le bonheur qu'on a eu, le jour! - Quelquefois, je deviens folle. Je tremble, je grelotte. Jacques dort - près de moi; il murmure des mots, tout bas; j'écoute: il parle, puis - il gémit, il voudrait se défendre; puis il crie, le pauvre garçon! Le - Diable est là; on le verrait que ce serait la même chose; alors je - m'asseois dans le lit, je me tiens la tête et, quand je peux, je fais - ma prière, pendant que Jacques souffre. Ah! il faut beaucoup prendre - sur soi, à de pareils moments, pour ne pas crier aussi. C'est bien de - la misère, vous savez, Gautier! - - «La fin, je la vois. Je vais continuer à maigrir, je serai tout à fait - laide et, peu à peu, sans le vouloir, Jacques ne m'aimera plus. Il se - montrera gentil encore, parce qu'il a bon coeur, mais je sentirai - qu'il ne m'aime plus... C'est trop horrible pour y penser! Et moi, - Gautier, je l'aime tous les jours davantage! Que voulez-vous: Dieu n'a - pas arrangé le monde pour que les gens qui font le mal soient heureux. - Ce serait vraiment un peu facile, et les autres pourraient se - plaindre... Combien de temps cela va-t-il durer? J'attends... Oui, - j'ai l'impression que je ne vis pas, que j'attends... Et je prie pour - que, ce jour-là, ma punition ne soit pas trop sévère. - - «Et pourtant, Gautier, ici, c'est bien un endroit où l'on devrait être - heureux... la campagne, avec toutes ces choses autour de soi que l'on - connaît. Figurez-vous! Jacques ne savait même pas distinguer les - légumes les uns des autres! En se promenant, on ne rencontre pas des - figures avec un méchant sourire, comme à Paris, ni ces passants qui - vous bousculent en ayant l'air de ne pas le faire exprès. Il y a des - bêtes et des paysans et des plantes, et la ferme est si belle, si bien - arrangée, et l'église est si jolie!--Ah! oui! mais il y a le remords, - et les nuits qui sont terribles, et tout le chagrin! - - «Excusez-moi, Gautier, de vous écrire une lettre aussi maladroite; je - ne sais pas écrire des lettres et souvent je ne trouve pas ce que je - veux dire. Seulement, il fallait que je vous écrive toute seule, sans - que Jacques m'aide. Alors vous me pardonnerez. - - «Et vous me croirez, Gautier, - - «Votre amie très dévouée: - - «MARGUERITE DUMONT.» - -Gautier Brune plia les deux lettres, les remit dans leurs enveloppes et -les glissa dans son portefeuille, puis, ayant tiré de sa bibliothèque un -gros cahier de références manuscrites, relié, il le feuilleta, cherchant -une note prise à l'hôpital, cinq ou six ans auparavant. - -«Léonie Kerdanet... Léonie Kerdanet, la petite lingère... oui, voilà... - -«Mon souvenir était juste: un beau cas de folie mystique... Même âge à -peu près, même éducation première, aventures analogues, et ce même -regard... Marguerite n'est qu'au début!... - -«Tiens... Je ne savais pas qu'elle fût morte. Je me rappelais le jour où -on l'avait évacuée sur Villejuif, mais... oui, elle est morte. - -«Je vais relire encore une fois leurs deux lettres... - -«Et que fera Jacques, lorsqu'il se doutera?» - - - - -CHAPITRE XXIII - -UN DIALOGUE - - -«C'est M. Damien, dit Valérie en ouvrant la porte du cabinet de -consultation. - ---Toi! dit Gautier Brune d'un air surpris; je ne t'attendais pas!... pas -avant longtemps! - ---Charmant accueil! - ---Que viens-tu faire à Paris? - ---Rien qui puisse te troubler... Peut-on s'asseoir? - ---C'est probable. - ---Je demandais, parce que tu as l'air si joyeux de mon arrivée, si -transporté d'aise et de contentement! - ---Allons! ne sois pas trop spirituel; embrasse-moi et parle. - ---Eh bien, voilà, c'est toute une histoire. J'ai appris, il y a trois -semaines environ... - ---Comment va Marguerite? - ---A peu près; ni bien ni mal. Elle n'est d'ailleurs pas ici. - ---Tu es seul? - ---Oui. Je te disais donc qu'il y a trois semaines, j'ai appris le retour -inopiné de l'explorateur anglais qui est propriétaire de la ferme que -nous habitons. Cela m'a beaucoup ennuyé: on a déjà ses habitudes, tu -comprends; on est heureux, on n'a pas envie de partir. Sais-je s'il -prolongera le bail? Il ne gênait personne, là-bas en Perse; que n'y -restait-il? D'autre part, des gens du pays disent que le brave homme -nourrit vaguement l'intention de vendre. Il le désire et ne le désire -pas. C'est un projet obscur. Enfin, il faut voir. Il habite Paris, pour -le moment; j'ai écrit et me suis rendu compte, à lire ses épîtres, que -le mieux serait de causer. Alors, me voilà. J'ai rendez-vous avec lui, -ce soir, à six heures. Acheter la bicoque, le jardin et la terre, à prix -raisonnable, cette idée vaut qu'on la discute. Avoir un coin bien à soi, -hors de Paris, loin du bruit, en somme loin de tout, mais près du -bonheur, ce n'est pas à dédaigner, mon vieux! Y passer l'été au vert, en -paix, au calme, et revenir, mieux armé contre le tumulte et la cohue, la -cervelle reposée, l'âme tranquille... ce projet peut se défendre! - ---Tu comptes, si je t'entends bien, fixer ta vie près de Marguerite? - ---Mais toi, comment l'entends-tu? Non, Gautier, je ne compte pas -l'épouser. Je trouve en moi-même un fonds bourgeois et raisonnable qui -s'y oppose. Si j'étais un sauvage, sans doute penserais-je autrement; -or, je suis un bourgeois qui, malgré l'ennui, l'agacement, le dégoût, -parfois, que lui cause la société de ses semblables, aime cette société, -en a besoin, pour tout dire, et ne veut pas s'en retrancher. L'île -déserte, même délicieuse, n'est pas une île pour moi, et si j'ai assez -amèrement souffert de ce que l'état de mes nerfs fût mauvais, c'était -que, par ce fait même, je me trouvais, certains jours, tenu à distance -de la communauté. Suis-je clair? - ---Lucide, mon vieux Jacques, et plein de bon sens. - ---Par conséquent, je n'épouserai pas Marguerite, tout en trouvant que ce -ne serait pas une sottise, tout au plus une action étrangère à ma -nature, donc inutile à tenter. Pour la mener à bien, il faudrait être -différent de moi, autre, en un mot, mais cet autre serait-il pas plus -noble que moi? Je n'épouserai pas Marguerite; quant à vivre sans elle, -loin d'elle, privé d'elle, cela est au-dessus de mes forces, cela m'est -impossible. J'ai besoin de sa présence, de sa voix, de son regard, de -son parfum; enfin, je l'aime et je ne doute pas qu'elle ne m'aime aussi. - ---Ses lettres me l'ont plus d'une fois fait comprendre. - ---Près d'elle, je suis tranquille; je souffre souvent, mais je ne manque -pas de courage pour souffrir; près d'elle, j'ai senti s'éloigner, se -fondre, en quelque sorte, et disparaître les dernières tentations qui -m'attiraient vers un bar aperçu la nuit, un café brillant, une salle -sonore où l'on boit. Ces lieux me sont devenus indifférents et, si je -paye encore chèrement le danger de les avoir côtoyés de trop près, ayant -une hérédité mauvaise, du moins la torture n'est-elle plus la même, Dieu -merci! - ---Et, maintenant, quels sont tes projets? - ---Aller rendre visite à mon propriétaire, cet après-midi même, discuter -la question avec soin, rester trois jours à Paris, quatre peut-être, -retourner auprès de Marguerite et rapporter là-bas quelques conseils que -tu me donneras touchant sa santé. - ---Elle est donc malade? - ---Non, je ne crois pas, et, pourtant, elle maigrit d'une façon qui -m'inquiète un peu, sans compter les névralgies qui la torturent et me -rappellent, comme martyre, celles dont souffrait Maman. Marguerite a dû -t'en parler dans ses lettres, car elle t'a écrit souvent, n'est-ce pas? - ---Elle m'a écrit souvent. Elle m'a encore parlé de bien d'autres choses -que de ses névralgies. - ---Que veux-tu dire? - ---Dis-moi, toi-même, comment tu la trouves. - ---Mais, mon pauvre ami, je ne saurais répondre de façon sensée à ce que -tu me demandes là! Je l'aime... n'est-ce pas suffisant? Je vais aussitôt -me l'imaginer mourante! Je chercherai, je découvrirai les symptômes de -toute maladie qu'il te plaira de m'indiquer. Elle serait venue à Paris -avec moi que tu l'aurais vue, mais elle semblait désireuse de rester à -la campagne. Il y fait beau, en ce moment, et le jardin l'intéresse, en -plus des travaux de la ferme. Crois-tu qu'elle soit souffrante et -voulait me le cacher? - ---Je n'en sais précisément rien, mais tout, dans ses lettres, m'engage à -le penser. - ---Mon Dieu! - ---Ecoute, Jacques... J'avais songé, d'abord, à te l'écrire, mais c'était -vraiment trop dangereux; il fallait que tu fusses là, devant moi. -Ecrire... on ne sait jamais! J'ai résolu d'attendre ton retour, et -maintenant... profitons-en. Tu vas rester bien tranquille, tu me -laisseras parler, tu ne te fâcheras pas, tu seras patient, comme aux -jours où tu causais avec ta mère et qu'elle te disait des choses un peu -dures, parfois. - ---C'est bon... mais fais vite. - ---Je tâcherai... Valérie, je n'y suis pour personne. - ---Pour personne, Monsieur. - ---Tiens, Jacques: des cigarettes... Imagine une jeune fille de -tempérament nerveux, ayant vécu la vie horrible qui fut celle de -Marguerite. Elle en a senti l'horreur, mais l'abjection à laquelle, -pourtant, elle croyait se mêler, ne l'a pas salie. Après des aventures -où elle s'était donnée, d'autres sont venues où elle se vendait, et -cette pensée ne la quittait pas. Elle étouffait de honte; un jour, elle -se serait jetée dans la Seine ou sous les roues d'un autobus charitable; -elle n'en pouvait plus. Or, elle rencontre, soudain, quelqu'un qui, pour -s'amuser d'abord, par curiosité ensuite, puis par sympathie, enfin par -amour, la traite, non pas comme une fille des rues, mais courtoisement, -affectueusement, tendrement, comme elle ne rêvait pas que l'on pût la -traiter. Alors elle renaît peu à peu, elle se retrouve; elle aime et se -sent aimée. A cet homme elle s'est offerte, esprit, coeur et corps. J'ai -dit: elle se retrouve; car, ne l'oublions pas, ce n'était pas n'importe -qui. Elle se retrouve; elle avait un caractère bien à elle, une -personnalité marquée, peu développée peut-être, en apparence, mais -vivante: elle retrouve cette personnalité avec d'anciennes habitudes, -les vestiges d'une éducation ancienne, les traces d'une ancienne -discipline. C'était une paysanne, croyante et simple en ses croyances, -passionnée, intelligente et tendre. Son intelligence, elle s'en est -servie à s'affiner pour te plaire; elle a réussi; sa passion, sa -tendresse, elle en savait l'usage, mais il restait sa foi. - ---Et tu vas me dire que Marguerite veut me quitter par scrupule -religieux... Si elle fait ça! si elle fait ça! je descends tout de suite -chez le bistro d'en face, et je me saoule à mort... et pour longtemps! - ---Tais-toi! ou, du moins, quand tu m'interromps, sois honnête: c'est du -chantage, cela! Tais-toi, et laisse-moi finir... Il restait donc sa foi. -Quand, après la mort de ta mère, tu as été, pendant quelques semaines, -si malade, elle t'a bien soigné, je pense? Je l'ai vraiment admirée pour -les qualités diverses dont elle faisait preuve: vigueur physique, -courage moral, effort patient et constant, habileté... mais quoi! elle -t'aimait!... Comme elle n'est point sotte, elle a profité de ces jours -d'angoisse où, parfois, tu te laissais aller, où tu te surveillais mal, -et une vague inquiétude qui l'avait déjà frôlée a pris forme... Elle a -deviné tes hallucinations et l'épouvante que tu en subissais; elle a -fini par en être le témoin, le témoin épouvanté. Elle en ignore la cause -première, mais ayant vu, toute gosse, un vieux paysan trop ami de la -bouteille payer cher cet amour par des visions étranges... - ---Elle en a conclu spirituellement que je me saoulais! - ---Elle en a conclu (mon petit Jacques, tu es bien embêtant!) que des -accidents, aussi inattendus chez quelqu'un qui ne boit que de l'eau, -devaient tout de même avoir une raison. Elle l'a cherchée; elle l'a -trouvée, ou du moins en a trouvé une. - ---J'avoue que tu m'intéresses! - ---Rappelle-toi son enfance pieuse, les leçons probables du curé, -l'église voisine, les histoires que l'on doit raconter au coin du feu, -tout cela qui s'imprime si facilement en un cerveau d'enfant... -«Jacques, s'est-elle dit, voit des choses qui ne sont pas, c'est par -conséquent le diable qui les lui fait voir!» Une nuit, tu l'as réveillée -en te levant, tu as passé dans ton bureau... - ---C'est exact. - ---Et tu as parlé imprudemment avec le pantin de bois roux... Eh bien, le -diable, c'est le pantin de bois roux; elle le croit, elle le sait, elle -ne veut plus en démordre. - ---Ma pauvre Marguerite! - ---Et depuis que tu as surtout des cauchemars, elle les écoute -passionnément, elle les détaille, elle les analyse, elle s'en nourrit. -Le reste du temps, elle prie. - ---Pour tout dire, je suis possédé? - ---Oui... elle aussi. - ---Comment ça? - ---Elle vit à côté du Diable; elle le sent près d'elle, qui rôde -alentour, elle subit son influence, elle a peur de lui. Elle avoue même -que s'il l'attaquait directement, au lieu de s'en prendre à toi, elle -n'aurait qu'à s'incliner, puisqu'elle a péché, puisqu'elle ne cesse de -pécher en t'aimant. Alors, elle souffre. - ---Et toi, tu prétends faire le chirurgien, aujourd'hui? tu aiguises ton -petit couteau? - ---Je ne prétends rien faire du tout, sauf te mettre au courant d'une -situation pénible dont tu ignorais certains traits. - ---Mais le résultat?... Folie mystique?... Elle deviendrait folle? - ---Je l'ignore autant que toi. Je ne puis que te répéter toujours la même -chose: les dernières lettres de Marguerite sont d'un ton qui m'inquiète. - ---En tout cas, vivre à mes côtés te semble mauvais pour elle? - ---Me semble... - ---Et, d'autre part, vivre loin d'elle me devient, à moi, tout à fait -impossible! - ---Tu le dis... Je suis persuadé que tu le crois... Cependant tu ne -saurais en être sûr... - ---Et moi qui pensais acheter cette ferme! - ---Puisque le contrat de vente n'est pas signé, cela reste un projet; les -projets se revisent. - ---Gautier, tu parles comme un livre! Et, maintenant, je prends la -porte... Tu permets? - ---Si tu me jures que tu ne médites rien de stupide. - ---Oh! je ne médite rien du tout! J'ai le coeur et l'esprit trop en -désordre pour rien méditer. Je souffre; cela suffit amplement. - ---Tu me tiendras au courant? - ---Au courant de ce que je souffre?... bien entendu! - ---Allons! va-t-en! mais reviens vite. - ---Demain, peut-être. - ---A demain, Jacques... Valérie, le pardessus de M. Jacques. - ---A demain, mon vieux Gautier... Merci, Valérie. Au revoir.» - - - - -CHAPITRE XXIV - -L'ÉPREUVE - - -Ce même soir, Jacques Damien achevait à table, en buvant son café, un -dîner solitaire. Il écrasa dans la soucoupe une cigarette charbonneuse -qu'il ne fumait plus, se leva et alla s'enfermer dans son bureau. Sa -causerie avec Gautier Brune l'avait beaucoup secoué. Il se sentait -encore la cervelle confuse; il n'y voyait pas clair. En outre, il -n'osait pas réfléchir, il écartait obstinément la pensée harcelante qui, -sans cesse, rôdait autour de lui. Il vivait dans une obscurité complète. -Aucun changement ne se produisait, aucune de ces illuminations -merveilleuses qui vous jettent de la lumière dans l'âme, jusqu'au -tréfonds. Il avait peur de se poser officiellement le problème dont les -nombreuses données inconnues et les facteurs notoires dormaient en lui. - -«Cela est très joli, se dit-il, mais... Voyons, je n'ai pas sommeil; me -coucher serait donc me préparer une nuit blanche, et puis, à quoi bon -remettre l'épreuve au lendemain? Je ne saurais l'éloigner indéfiniment; -il faudra bien que je m'y livre, un jour ou l'autre... Alors?... Enfin -cette visite à mon propriétaire, elle complique tout, au lieu de tout -faciliter.» - -Il avait pourtant reçu un accueil charmant de M. James Sandgate. Son -intention de vendre, loin d'être supposée, parut à Jacques très réelle -et sa façon de traiter la question ne laissa pas que de lui plaire. - -«Voilà, Monsieur Damien, inutile de faire des phrases, n'est-ce-pas? et -puis, en français, je manquerais d'art. Je suis explorateur, je -retournerai dans la Perse, bientôt. Quinze jours à Londres, d'abord... -mes parents, ma soeur, mes petits neveux... et à la fin du mois, je -m'embarquerai à Marseille. Vivre en Europe, je ne peux plus! Je ne -comprends pas qu'il y ait des gens pour vivre en Europe, avec le progrès -dégoûtant, et la foule bien habillée, si laide! et les automobiles, et -les autobus. Dans la Perse centrale, pas d'automobiles... (pas encore), -pas d'autobus. A propos de la campagne, ce sera très vite dit: non, je -ne prolongerai pas le bail. Trop ennuyeux d'avoir une terre où l'on -n'habite pas. Si vous voulez acheter, alors c'est autre chose. Oui, je -vendrai volontiers. J'ai un prix, un prix fixe, comme dans les magasins -où l'on met une étiquette. Pas la peine de marchander. Si ça vous -convient, entendu, très bien! si trop cher, je passerai les instructions -au notaire, mais je serai content de vendre à vous, parce que vous êtes -un soigneux locataire et puis la jeune dame, elle aime les bêtes, elle -connaît les plantes, elle est polie avec les paysans, gentille avec les -enfants. On me l'a dit.» - -Et il nomma son prix, son prix fixe, inférieur au prix que Jacques -présumait. - -«Une excellente affaire, en somme...» pensait Damien. - -Une excellente affaire, sans doute, mais qui ne rendait son angoisse ni -moins actuelle, ni moins troublante. - -«Sera-t-il suffisant que je vous apporte une réponse ferme (oui ou non), -dimanche en huit? - ---Dimanche en huit, la veille de mon départ pour Londres... Cela me -convient parfaitement. - ---Donc, à dimanche en huit, Monsieur Sandgate.» - -Et Damien prit congé. - -Cette visite le jetait dans une perplexité pire. Sans précisément se -l'avouer, il comptait sur elle pour brouiller ses cartes, pour lui -composer une partie injouable, perdue d'avance. Ne pouvant se décider -seul, il espérait de façon sournoise, voire un peu lâche, que la vie -déciderait à sa place en détruisant d'un coup ses beaux projets; or elle -rapprochait la promesse du bonheur, du repos, à tel point qu'il n'avait -qu'à tendre la main, dire une parole, signer un papier. Il souhaitait un -destin contraire. Certes, il en eût souffert, mais s'en fût accommodé en -pensant: «Je ne puis m'installer à la campagne avec Marguerite... Eh -bien, c'est un rêve qui passe!» Non, avant un mois, s'il le désirait, -Marguerite et lui vivraient dans leur ferme, dans leur maison, chez eux, -entourés de leurs arbres, de leurs fleurs, de leurs fruits, de leurs -bêtes, et n'ayant plus qu'à jouir de leur bonheur... - -Jacques arpentait son bureau et songeait: - -«En somme, je ne sais ce que je veux. D'une part, j'ai peur de rejoindre -Marguerite; d'autre part, je ne puis vivre sans elle; oh! cela, je ne le -puis. J'ai beau regarder en moi-même, je ne vois rien: L'homme qui -s'examine croit volontiers qu'il suffit d'ouvrir la porte pour -considérer tout à l'intérieur; de sa sincérité il ne fait pas cause, et -doutera-t-il jamais qu'il soit perspicace!» - -Jacques s'assit et se prit le front dans les mains. - -«Non, je ne sais ce que je veux... peut-être parce que je ne sais pas ce -que je suis. Il s'agirait de se connaître. S'étudier, raisonner sur soi -et se trouver plus renseigné qu'auparavant ne doit pas être un travail -aisé (j'entends, à faire honnêtement), car s'il ne tourne à l'apologie -ou à la satire, il s'achèvera, le plus souvent, en bavardage; or la -louange me paraît un soin que l'on peut laisser à ses amis, d'autre -part, et composer un pamphlet sur sa propre personne n'offre rien de -bien instructif, puisqu'on y mettra toujours de l'indulgence en -n'attaquant que les seuls défauts qui peuvent plaire... enfin, j'ai déjà -tant bavardé! Il s'agirait de se connaître... de se connaître.» - -Damien montrait un peu d'agacement; il se laissait aller à faire des -gestes. - -«On se pose donc une question à soi-même, sur soi-même, et l'on ne songe -pas que fournisseur et quémandeur ont du sujet une opinion semblable. A -tout le moins, le portrait que l'on se donne de soi risque de contenter, -mais il ne saurait surprendre. Tel trait, piquant, pittoresque ou naïf, -aux yeux d'un étranger, paraîtra banal à qui l'étudie en soi, -précisément parce que trop caractéristique, au lieu que tel autre, sans -importance, le frappera par la rareté qu'il lui suppose.» - -Il se leva. - -«Y voir! y voir! trouver quelque chose! y voir! On marche, sur les -cailloux difficiles d'une route éclairée; on ne bute que dans l'ombre... -Et me voilà faisant des phrases au lieu de méditer! Je ne sais pas -méditer: ma réflexion, si elle ne s'exprime par des paroles ou par des -signes, devient diffuse et se perd. Il faut que je me croie au théâtre! -il faut que je fasse effort pour m'agréer, m'épouvanter ou -m'attendrir!... Je ne puis être sincère... et cependant je l'aime! je -sais que je l'aime!» - -Il était debout contre le mur, à gauche de la glace. - -«Oh! s'écria-t-il soudain, comme je l'aime!» - -Il venait de voir, piquée dans la tenture, la modeste épingle à chapeau -que Marguerite portait à sa première visite. - -«Cher souvenir!» - -Il la prit; il la fit tourner entre ses doigts. De nouveau, il alla se -rasseoir à son bureau et patiemment, avec la pointe de l'épingle, -dessina toute une série de petits ronds sur le buvard. Il songeait... il -songeait à cette douce vie paysanne qui lui donnerait tant de bonheur. - -«Oui, mais elle...» - -Il s'imaginait le repos de Marguerite troublé par ses cauchemars à lui; -il se représentait Marguerite réveillée en sursaut, son angoisse dans -l'ombre. - -«Elle est plus malade que moi et c'est encore moi que je plains!» - -Car, il s'en rendait compte, ses hallucinations diurnes avaient -totalement disparu. L'idole n'entrait plus que dans ses rêves. - -«Et je viens de vivre plusieurs heures, ici, sans penser une seule fois -à mon vieux singe!» - -D'ailleurs, le vieux singe restait bien tranquille au bord de sa -planchette, mais cela n'intéressait pas Jacques: il s'occupait de -lui-même, de son amour, de Marguerite. - -«Suis-je tellement à plaindre? Suis-je plus à plaindre que celui-ci, que -celui-là? Ils sont nombreux, ceux qui ont perdu leur mère, même -tendrement chérie, nombreux, ceux qui gagneraient à l'échange de leur -santé contre la mienne! et pourrai-je, par contre, en citer beaucoup que -le sort a gâtés en leur offrant, comme à moi, une maîtresse adorée, un -ami sans égal, une large fortune et plus de vanité qu'il n'en faut pour -se plaire? - -«Ma vanité, je l'ai portée en tout! jusqu'à être content (non, -j'exagère) de souffrir d'une maladie peu commune... j'ai presque pensé: -digne de moi!... Sans elle, sans ma vanité, mon histoire serait -l'histoire du premier venu; ma vanité m'a permis d'avoir un peu -d'orgueil.--Ma fortune... je m'en sers prudemment, comme un -bourgeois.--Mon ami... faut-il supposer que Gautier me jouera de vilains -tours?--Ma maîtresse... Ah! non! pas de ces idées-là! Eh! je sais bien -que je l'ai ramassée dans la rue! que je l'ai ramenée de la rue! -Qu'importe! elle m'aime; je l'adore. Je veux la garder, la garder pour -moi. Elle me plaît. Puis-je la quitter, maintenant? Non, je ne pourrai -pas! - -«Je vais donc la conduire à la folie par un chemin agréable, que moi, du -moins, je trouve agréable (elle, c'est peut-être une autre affaire). -Marguerite deviendra folle. Tu entends, Jacques Damien! elle deviendra -folle! mais, comme je l'aime, je n'ai pas su découvrir d'autre moyen... -et puis, je le répète, elle se rendra à la petite maison blanche par la -route du bonheur!... Tout à fait délicat!... Marguerite, derrière une -fenêtre grillée, regardant le monde... Image à méditer! - -«Elle me dit possédé du Diable... Du Diable, je ne sais; néanmoins, j'en -viens à croire qu'elle pourrait avoir raison. Possédé... Je suis possédé -par un esprit impur qui prend des formes diverses pour mieux me -tourmenter. Ce fut d'abord le désir de boire: je voulais boire, je le -voulais si furieusement que je n'y voyais plus clair, je ne pouvais ni -choisir, ni juger, ni me retenir... Cette forme-là, je l'ai vaincue, le -jour où je me suis senti vraiment ivrogne!--Ensuite, ce furent des -images effrayantes qui me troublèrent: une pomme sur mon lit, une poupée -en bois (si calme, ce soir), dans mon bureau. De nouveau, je ne pus -choisir, juger, ni me retenir. Ces images m'épouvantaient au point de me -forcer à prendre honteusement la fuite, à demander grâce, à m'humilier -(de quelle façon vilaine!) comme un chien qu'on fouette. Quand j'ai -résisté un peu, puis un peu davantage, elles ont disparu. Elles ne -reviennent que dans mon sommeil; maintenant, mes rêves me les -rapportent, tout mon passé remonte dans ces rêves que Marguerite -surveille. Et sa dernière forme enfin, la plus terrible, la plus -dangereuse, à coup sûr, la plus sournoise... L'esprit impur qui m'habite -m'a fait un amour égoïste, un amour cruel de bête chaude... et me voici -aveugle encore une fois, sans jugement ni choix possible, ni retenue! -comme aux jours où je buvais! L'esprit impur m'engage à tuer une femme -que j'adore, en me laissant croire que je veux la rendre heureuse! - -«Pourquoi m'a-t-il si bien envahi? pourquoi, au lieu d'aller chez le -voisin, a-t-il élu domicile en moi? pourquoi? Sans doute me savait-il -déjà malade, par suite, prêt à le recevoir, et trouvait-il ici une -atmosphère agréable, fortifiante; j'étais sa résidence d'été, la ville -d'eaux, la plage... (très drôle!)... mais n'y avait-il pas, en ce -Jacques Damien, autre chose qui lui convenait à merveille: une volonté -incertaine?... Je pense souvent à Papa, je lui reproche sa faiblesse -dont Maman a tant souffert... J'abuse un peu. Il faudrait, d'abord, -faire mieux que lui. Pour le moment, je fais moins bien. - -«C'est moi, c'est moi qui vais devenir fou! Oui, je vais descendre dans -la rue, me mettre à quatre pattes, au milieu de la chaussée et hurler à -la lune, hurler!--Ah! ces démoniaques du temps passé! de vrais possédés, -ceux-là! ces pauvres gens habités par l'âme d'un loup et qui hurlaient à -plein gosier! Je voudrais faire comme eux! - -«Je ne tiens bon que sur un point, un seul: je ne boirai pas! je ne -boirai pas de l'eau de cologne sur le haut d'une armoire! - -«Oh! cette épingle! ce souvenir de Marguerite! l'appuyer là, sur ma -poitrine, enfoncer doucement, sûrement, réprimer le sursaut de douleur, -d'horreur et d'effroi, persister, m'entrer la pointe dans le coeur et -crever!... Et puis qu'il ne soit plus question de moi! qu'on me jette -aux ordures! - -«Oui, cela arrangerait bien des choses!...» - -Il rêva de se détruire, des façons, des moyens pratiques de se détruire. - -«Mais je veux revoir Marguerite une dernière fois.» - -Un mauvais sourire courba sa bouche. - -«Et tu ne la quitteras plus jusqu'à ce qu'elle soit folle!» - -Il souffrait trop! Jamais, aux pires heures où l'idole le hantait, il -n'avait souffert autant. - -«Je dois disparaître.» - -Tout à coup, il se remit à penser à la propriété de M. Sandgate, parce -qu'il avait promis une réponse à cet homme et devait la fournir. -Bientôt, l'idée s'imposa, inopinée, un peu ridicule mais insistante, et, -brochant sur elle, une autre idée surgit, encore plus inattendue, tout à -fait nouvelle, obscure encore, belle néanmoins en sa dure sévérité, et -qui réunit, fixa, mit en oeuvre toute l'attention de Jacques. - -«J'irai voir M. Sandgate. Je lui dirai: «Monsieur Sandgate, il faut que -je fasse une randonnée lointaine. De votre côté, vous accommoderiez-vous -d'un compagnon de voyage qui tâcherait de n'être point gênant, voire de -se montrer utile, puisque l'art persan et les fouilles que l'on fit -là-bas lui sont connus et qu'il a, secrétaire au Musée, écrit diverses -études traitant de ce sujet, spécialement des faïences?» Si M. Sandgate -est un peu déraisonnable, il y songera, il discutera de questions -pratiques; s'il a perdu le sens commun, il finira par accepter... -L'espoir est mince, pourtant, je vois un espoir.» - -Quel qu'il soit, absurde, sage, proche ou lointain, un espoir apporte -toujours son mystérieux bénéfice. Jacques ne ressentait plus cette même -angoisse déprimante, vraiment insupportable; il n'était que triste, -profondément. - -La nuit s'écoulait avec lenteur dans l'atmosphère enfumée de ce bureau. -On y respirait mal. - -«Allons! se dit Damien, il convient de présumer que M. Sandgate est non -seulement un peu déraisonnable, mais qu'il a perdu le sens commun, et -d'agir en conséquence, dès maintenant.» - -Il sortit de son classeur une feuille de papier à lettres. Il médita -longuement sur ce qu'il devait écrire. Une demi-heure plus tard, la page -restait encore blanche; déjà les yeux de Jacques étaient lourds de -larmes. - -Enfin, il entreprit sa tâche. - - - - -CHAPITRE XXV - -LE BEAU LAURIER - - - «Ma douce amie, - - «Ecoute-moi, bien que j'aie des choses terribles à te dire. Je - n'aurais jamais osé, de vive voix, sous le regard de tes chers yeux - aimés. Peut-être suis-je venu à Paris surtout pour trouver du courage, - le courage cruel dont j'ai besoin en ce moment. - - «Je vais partir, ma douce amie, pour très loin, pour si longtemps! Je - pense faire un voyage d'études en Perse, presque une exploration. Cela - durera huit ou dix mois... un an?... je ne sais. Il suffit que je te - quitte pour avoir le coeur désolé. Mais il faut que je parte! Je dois - te quitter.» - -Jacques s'interrompit. - -«La perdre ainsi, songeait-il, c'est insensé! c'est indigne et -monstrueux!... ce n'est pas vrai!» - - «Ma douce amie, nous nous aimons avec tendresse, avec passion. J'aime - tout en toi: ton corps, ton esprit, ta bonté, le charme qui vient de - toi, le parfum qui émane de toi, et ce jeune regard, si beau! - Pourtant, je te fais du mal, tu le sais! et j'ai peur, devant l'avenir - d'angoisse et de douleur que tu te prépares en m'aimant. Marguerite, - j'ai peur pour toi, j'ai peur aussi pour moi, j'ai peur du remords que - j'aurai... car je te détruis, moi qui t'aime tant! et, à cela, il n'y - a qu'un seul remède: nous séparer.» - -«Mais, s'écria Jacques, nous séparer... les mots ont un sens, tout de -même! Nous séparer, c'est me trouver loin d'elle, loin de son corps! ne -plus sentir son bras nu autour de mon cou, ni ses jambes contre mes -hanches! c'est ne plus l'entendre respirer près de moi, parler, rire, -vivre à côté de moi, prendre du plaisir tout contre moi!» - -Et Damien ne pouvait ni l'admettre, ni le concevoir. Il se répétait avec -une obstination puérile que ce n'était pas vrai, et, ce disant, il ne -savait pas, au juste, ce qu'il voulait dire. - -Il écrivit encore. - - «A l'époque où tu m'as connu, Marguerite, j'étais un pauvre être que - ses nerfs tourmentaient, qui n'en pouvait plus, qui se serait, un - jour, cassé la tête contre les murs. Tu lui as révélé cette joie - d'aimer qu'il confondait jusqu'alors avec l'agrément d'un plaisir - banal que l'on trouve sans peine et, par ton amour, tu l'as, je crois, - humanisé. Il a repris goût à la vie, en apprenant de toi quel délice - c'était que de vivre. Ah! Marguerite! tu ne peux deviner la façon - nouvelle dont mon coeur battait quand tu me disais: «mon ami chéri!» - -Et Jacques se murmurait à lui-même: - -«Tu entends! jamais plus elle ne te dira: «mon ami chéri!» jamais plus!» - - «Je ne retournerai pas à la campagne avant mon départ et je te demande - bien tendrement, bien humblement, de ne pas venir ici. Vois-tu, j'ai - tout juste le courage qu'il me faut... tout juste, Marguerite! Tu - paraîtrais devant moi, que je me jetterais aussitôt à tes genoux pour - te demander pardon, et ce serait un misérable geste, vilain, un geste - lâche! - - «Demeure chez toi, douce amie; je dis chez toi, car je veux que tu - vives dans cette propriété qui te plaît, à laquelle tu t'intéresses et - que j'achèterai demain. Sois-en la fermière vaillante, bien portante, - occupée de ses bêtes, de ses arbres, de ses fleurs. Tâche de t'y faire - une vie tranquille... Ne m'oublie pas, garde-moi comme un souvenir - auprès de toi... Je donnerai à Gautier des instructions pratiques pour - qu'il te les transmette. Adieu, Marguerite! Sois heureuse, sans - m'oublier! Adieu!» - -Il eut un grand gémissement douloureux qu'il ne pouvait retenir... - -«Oh!... oh!... c'est vraiment comme si je me déchirais le coeur!» - - «Et laisse-moi te dire encore une fois merci... Merci de m'avoir rendu - la vie!... Adieu!... Je t'embrasse sur les yeux... Adieu... Dors, - Marguerite. - - «A toi: - - «JACQUES.» - -Avec la dernière ligne, c'était le suprême effort. Il se mit à pleurer, -à sangloter, à pleurer encore; il sut ce que ces mots signifiaient: -«fondre en larmes,» car, dans ses larmes, il se fondait vraiment tout -entier, toute sa pensée s'y noyait, il n'était plus qu'un homme qui -pleure. La fatigue aidant, il s'affaissa lentement sur son bureau, et le -sommeil vint se mêler à lui, et ses larmes l'endormirent. - - * * * * * - -«Monsieur! voyons, Monsieur! Monsieur ne s'est donc pas couché? C'est -vouloir tomber malade exprès, Dieu me pardonne! Rester comme ça toute -une nuit sur ses bras croisés, sans même prendre un coussin, ça n'est -vraiment pas raisonnable!» - -Damien ouvrit les yeux. - -«Monsieur va se coucher, j'espère! - ---Quelle heure est-il? - ---Sept heures; j'allais ouvrir et balayer. - ---Eh bien, Louis, sept heures, c'est une bonne heure pour se lever! - ---Au moins, si Monsieur s'était amusé et qu'il serait revenu de -Montmartre, ou même si Monsieur aurait bu! mais, sur ce bureau! et avec -la fumée de cigarettes!... - ---Tiens... oui... c'est drôle! - ---Je ne trouve pas, Monsieur, et, sauf le respect que je lui dois, je -puis dire que, si Mlle Marguerite était ici, jamais elle n'aurait permis -ça! - ---Jamais, Louis, certainement... Non, je ne compte pas me coucher. -Préparez-moi un bain et apportez mon café au lait. - ---Oh! Monsieur me fait bien de la peine! - ---Et à moi donc, mon brave Louis!» dit Jacques en s'étirant. - -Le valet de chambre regarda son maître d'un air surpris, puis il se -retira pour obéir aux ordres reçus. - -Damien plia la lettre, la mit sous enveloppe, écrivit l'adresse, -cacheta, timbra, et dit à Louis qui entrait, un plateau à la main: - -«Louis, vous mettrez ceci à la poste.» - -C'était fait... c'était fini... Jacques ne pouvait le croire; il restait -dans un état de stupeur singulière qui lui vidait l'âme en quelque -sorte... C'était fini. - -«Encore faut-il que M. Sandgate m'emmène avec lui... Non, de toutes -façons, c'est fini!» - -Louis repassait, entrant dans la chambre de Damien. - -«Que portez-vous là, Louis? - ---Une branche pour fixer à la tête du lit de Monsieur; nous sommes au -dimanche des Rameaux. - ---Quel est ce feuillage-là? - ---Du laurier, Monsieur, du beau.» - -Peu d'instants plus tard, Jacques allait regarder la longue branche -verte courbée à son chevet. - -«Oui, dit-il, c'est beau, le laurier.» - - - - -CHAPITRE XXVI - -LE PROJET ABSURDE - - -Il arrive qu'une gageure absurde réussisse, qu'une rencontre impossible -se place, un jour, entre deux portes, qu'une folle aventure trouve à se -comparer à plus folle encore. Ce sont là les faux pas de la Fortune. -Elle se dirige, le plus souvent, de façon bourgeoise, banale, convenue -et convenable, mais, parfois, elle trébuche à cause de ses yeux bandés. - -Ce dimanche des Rameaux, Damien se vit retenu à déjeuner par M. Sandgate -dans le petit hôtel de genre anglais où dès onze heures du matin il -était allé lui rendre visite et lui apporter les trois brochures qu'il -avait écrites sur l'art persan. De la campagne, il ne fut bientôt plus -question, l'affaire ayant été vite réglée, à la satisfaction, -semblait-il, des parties contractantes, puis on parla d'autre chose. - -«Vous intéressant comme vous le faites à ces questions, disait M. -Sandgate, et surtout avec les connaissances solides que vous possédez, -je ne comprends guère que vous n'ayez pas poussé une pointe en Asie. -Téhéran est, je vous le garantis, Monsieur Damien, aussi divertissant -que Montmartre, et le lac Néris vaut largement la mare d'Enghien.» - -Comment imaginer plus belle entrée en matière? - -«Monsieur Sandgate... encore faut-il pouvoir! répondit Jacques. -L'occasion m'en serait offerte que j'aurais vite fait mes malles. Hélas! -on trouve aisément un ami qui, de grand coeur, vous accompagne à -Biarritz, un autre pour une tournée en Algérie, en Egypte, en Grèce à la -rigueur... Celui qui vous propose des promenades aux confins de l'Iran -ne court pas les rues de Paris. Mon musée m'accorderait, je pense, une -mission, sans me charger de chaînes officielles, mais si l'on se passe -difficilement d'un guide pour pénétrer un peu l'antiquité de seconde -main des bibliothèques (mon maître Clément Martin y fut un introducteur -délicieux), c'est pure folie que de se rendre à pied d'oeuvre, seul et -n'ayant pour tout bagage qu'une érudition courte et pas la moindre -expérience. - ---Vous parlez très sagement, Monsieur Damien; toutefois (permettez-moi -de me montrer brutal), vous parlez trop comme un Français. Un Français -dira gentiment, de façon amusante, le désir (oh! immodéré!) qu'il a de -connaître la ville chinoise ou mexicaine que vous venez de lui -dépeindre; répondez: «La gare est à deux pas, le bateau part lundi en -huit...» il voudra réfléchir. - ---La critique peut s'admettre, dit Jacques... Et, maintenant, -laissez-moi vous répéter que j'aurais une chance, la moindre! de vous -accompagner en Perse... - ---Holà! holà! Monsieur Damien! dit Sandgate en souriant, cela est-il -bien sûr, bien sérieux? Pourquoi donc achetez-vous une propriété en -Normandie, si vous comptez l'abandonner tout de suite?» - -Jacques interrompit d'une voix sèche: - -«Je suis parfaitement libre, et rien, entendez-vous, Monsieur Sandgate! -rien ne me retient en France. - ---Alors je vous dois des excuses et vous serez assez bon pour déjeuner -ici avec moi. Ensuite, nous pourrons aller dans le fumoir où il n'y a -jamais qu'un vieux colonel sourd.» - -Ainsi fut fait et, vers trois heures de l'après-midi, M. Sandgate disait -encore: - -«Il ne reste donc plus à résoudre qu'un important problème moral. - ---Un problème moral? - ---Oui, Monsieur Damien. Vous êtes un galant homme, un parfait gentleman, -et j'ai grand plaisir à causer avec vous, mais comment supporterons-nous -de nous voir tous les jours, dès l'aube, et à toutes les minutes du -jour; de prendre tous nos repas sur la même table ou la même planche; de -dormir sous la même tente, toutes les nuits? Comment supporterez-vous de -voir continuellement le même Edwin Sandgate à cheval, à vos côtés? -Comment supporterai-je de voir le même Jacques Damien à cheval, tout -près de moi, sans que je puisse ni l'écarter, ni le supprimer? - ---C'est affaire d'équilibre nerveux, dit Jacques... et le mien, je -l'avoue, a été très instable. - ---Mais, dit M. Sandgate, moi je sais un moyen, sinon de nous arranger, -du moins de... de nous essayer.--Je vous ai dit que je devais aller en -Angleterre, dans ma famille... Je croyais quinze jours, ce sera cinq -semaines, le bateau de mai étant meilleur. Venez passer un mois chez mes -parents, ils vous recevront avec plaisir. Vous jouerez au billard avec -mon père et mon beau-frère, au tennis avec ma soeur, à la balle avec ses -enfants, si ça vous amuse, et vous me verrez tout le temps! A la fin, -nous aurons peut-être envie de nous griffer, alors nous le dirons; si, -au contraire, nous pouvons vivre ensemble, il vous restera huit jours -pour faire vos malles... Et nous partirons tous les deux: Marseille, -Port-Saïd, Aden, Kurachee, Mascate, Bender-Abbas... et plus loin. - ---Merci de votre proposition, Sandgate; j'accepte. - ---Merci du plaisir que vous m'offrez, Damien. Par conséquent, demain -soir, gare Saint-Lazare... Nous prendrons le Dieppe-Newhaven. A -Newhaven, la voiture de mes parents nous mènera chez eux.» - - * * * * * - -Jacques se rendit aussitôt chez Gautier Brune et lui conta longuement -son histoire. - -«En résumé, je me jette à l'eau... avec des formes. Je souffre, mais la -décision est prise, l'aventure est même engagée. Je crierai peut-être, -comme les fiévreux que l'on descend dans leur bain, mais je ne -demanderai pas grâce. Je ferai encore, de temps en temps, du batelage et -des pitreries (si le bon Sandgate ne s'en offusque pas trop), car je -manquerai toujours de simplicité et l'on ne jette guère un costume qui -vous va bien, même quand il déplaît ou n'est plus de mode... Enfin!... à -Dieu vat!... Dis, mon petit Gautier, tu t'occuperas de Marguerite? - ---Avec les instructions que tu m'as données (j'ai d'ailleurs pris des -notes), la tâche me sera facile. Tu sais, Jacques, ta mère serait fière -de toi. - ---Tant mieux. J'ai encore très mal... très! J'avais déjà souffert, mais -je n'avais pas assez souffert... Souffrir davantage, ça nettoie, en -quelque sorte. Oui, mais ce sont de vilains moments à vivre. Quitter -Marguerite me paraissait un acte insensé! Pourtant, voilà que je l'ai -quittée!... Tu la soigneras, Gautier? tu veilleras sur elle? - ---J'irai même la voir, et nous nous écrirons. - ---Peut-être répondra-t-elle à ma lettre d'hier... de ce matin... - ---Oh! sans doute! - ---N'est-ce pas, tu la traiteras comme une amie? pas comme la maîtresse -lâchée par un ami? - ---Elle est déjà une amie pour moi: elle a mon affection et ma profonde -estime. - ---Tu crois qu'elle peut guérir? - ---Dans le milieu tranquille où elle se repose le corps et l'âme, elle ne -tardera pas à reprendre un parfait équilibre. - ---Tu me donneras des nouvelles? - ---Bien entendu. - ---Je l'aime tant, Gautier! - ---Tu l'aimes tant que tu lui rendras la santé physique et morale, après -lui avoir rendu le respect d'elle-même. Pour en arriver là, tu t'es -courageusement saigné, saigné à blanc. C'est bien, Jacques. - ---Mais elle aussi, qui m'aimait tant, m'a rendu l'espoir que j'avais -perdu, m'a refait une volonté. Pour en arriver là, elle s'est assez -vaillamment mise à la torture. - ---Vous avez été braves tous les deux... Ta récompense, tu peux déjà la -deviner: Marguerite retrouve une vie normale et simple, la vie qu'elle -aurait dû vivre; toi, tu te composes une vie d'action et de travail, -aventureuse, exotique et fantaisiste, tout cela qui est fait pour toi et -que ne te promettait pas, je pense, la croisière de Brigneux! Ah! le -voyage en Perse se présente autrement! - ---Dis-moi, Gautier... entre nous... Marguerite n'a jamais su que je -buvais? - ---Non, j'en suis certain. - ---Ah!... bon... Cela m'aurait été fort désagréable... Et maintenant, au -revoir, je rentre chez moi. - ---Quelle erreur, Jacques! ta mine est bien trop mauvaise. Couche-toi sur -la chaise-longue, fais une sieste avant le dîner. Tu dîneras ici. - ---Oh! volontiers! seulement, passe-moi d'abord le téléphone: je voudrais -dire à Louis de me préparer une petite malle pour l'Angleterre, et ma -valise. N'oublie pas, Gautier, que je quitte Paris demain... que c'est -presque le grand départ! - ---Je m'en souviens, dit Gautier; je n'aurais garde de l'oublier. -Vraiment, Jacques, je t'aime beaucoup.» - - - - -CHAPITRE XXVII - -LA JEUNE FERMIÈRE - - -Le lendemain, Jacques trouvait M. Sandgate au rendez-vous convenu. Ils -partirent pour l'Angleterre et Jacques vécut un mois à la campagne, dans -une maison confortable, élégamment rustique, entourée de gazons nets, de -fleurs choisies, de beaux arbres décoratifs en leur verte antiquité. A -ce foyer, il reçut le plus chaleureux accueil. On le considérait déjà -comme l'ami d'Edwin, l'ami auquel Edwin, ce fils, ce frère, cet oncle -chéri, serait sans doute confié, lors de son prochain et glorieux voyage -en Perse. Damien et son futur compagnon travaillaient, le soir, dans une -grande bibliothèque bien fournie des livres qui leur seraient utiles, -d'autre part, les journées s'écoulaient vite, occupées par les jeux et -les rires des enfants, par des promenades à pied, des courses à cheval. -Seules les nuits de Jacques étaient douloureuses à vivre. Avant de -s'endormir, il se répétait encore, il se répétait sans cesse les -quelques mots du billet reçu deux jours après son arrivée chez Sandgate -et dont il voyait parfois se dessiner dans l'ombre l'écriture -tragiquement brisée: - - «Mon ami aimé!--Non! ne viens pas! Je te répondrai lundi prochain. Je - ne pourrais pas, avant! J'ai besoin de quelques jours encore, pour - pleurer. - - «MARGUERITE.» - -Le mercredi suivant, il lisait d'elle une lettre plus longue, pathétique -par l'effort manifeste qu'elle révélait. - - «Mon ami aimé. - - «Je n'en peux plus! J'ai, comme toi, tout juste assez de courage... - Ah! tout juste!... mais Gautier m'écrit qu'il faut rester calme. - Alors, je tâche. C'est dur. Pour m'aider, je prie. Ayant beaucoup prié - depuis ton départ, je me décide à t'écrire ceci. - - «Jacques, tu me montres mon devoir et, parce que je t'aime tant, je - vais accomplir ce devoir, malgré tout, jusqu'au bout. Maintenant, je - n'oserai plus faiblir. Tu viendrais ici que je m'enfuirais peut-être! - La photographie de ta mère, la belle photographie que tu m'as donnée, - est devant mes yeux: Mme Damien me regarde. Quand mon chagrin sera - trop gros, quand j'hésiterai, je lui dirai: «Madame, que dois-je - faire?» et je suis sûre que, chaque fois, elle me répondra. - - «Jacques, je serai une honnête fille. Ta fermière doit être une - honnête fille. Cette ferme va me donner du travail, beaucoup, souvent - du tracas, mais aussi, j'espère, bien de la satisfaction. Gautier me - dit qu'il viendra me voir, de temps en temps. Il pourra se rendre - compte que je suis une fermière scrupuleuse. Tu sais, Jacques, j'ai un - peu de connaissance des affaires de la campagne; ce sera mon plaisir - de te le prouver, un jour; et puis, ce que je ne sais pas, je - l'apprendrai. Merci de ta grande bonté, mon ami aimé, je la sens bien - profondément, et aussi ta peine à me quitter. - - «Envoie-moi, si tu as un moment pour ça, un livre pas trop difficile - sur la Perse. Je voudrais te suivre un peu. Et j'ai encore quelque - chose à te demander. Permets-moi de ne plus te tutoyer. Une fermière - ne tutoie pas le maître. Ce n'est pas convenable. - - «Adieu, mon maître. Faites un bon voyage. Je ne trouve rien d'autre à - vous dire. Tout le reste, je le garde dans mon coeur. - - «Votre fermière dévouée: - - «MARGUERITE DUMONT.» - -Un mois plus tard, Sandgate et Damien causaient devant l'écurie où ils -venaient de ramener leurs chevaux, après une promenade. - -«Mais oui, Damien, vous êtes un excellent cavalier, très sérieux et qui -ne s'absorbe pas dans les détails de manège. Cela vous servira en Perse. - ---Vous m'emmenez donc en Perse, Sandgate? je ne savais pas! - ---Vous m'accompagnez toujours en Perse, Damien? Vous ne m'en aviez rien -dit, personnage insupportable! - ---Eh! justement! me supporterez-vous? Ne l'oubliez pas: je suis venu -faire un stage... - ---Un stage d'affection, car on va être désespéré, mon cher! Les enfants -perdront un grand ami et je crains que Monsieur Jacques ne remplace -souvent l'oncle Edwin dans leurs souvenirs! A mes précédents départs, -moi seul, je réunissais tous les regrets. - ---Quand partons-nous? - ---Désirez-vous rentrer en France pour faire vos malles? - ---Autant les acheter et les faire à Londres où, comme vêtements -coloniaux, nous trouverons tout ce qu'il faudra. Quant au reste... Non, -je ne m'arrêterai pas à Paris. Un ami viendra m'embrasser à la gare. -J'écrirai à mon valet de chambre pour qu'il ferme chez moi. C'est un -honnête garçon, il s'en chargera fort bien, comme aussi de m'expédier -les quelques objets, livres et souvenirs, que j'emporte. - ---Nous irons donc à Londres jeudi matin. Ah! je vous promets une dure -traversée de la mer Rouge! mais vous avez compris, n'est-ce pas, que -retarder de six mois pour un peu plus de fraîcheur dérangerait toute une -partie importante de notre voyage? - ---A propos, Sandgate, j'ai reçu du musée les papiers que j'avais -demandés; nous les lirons ce soir... Et puis, Sandgate, sans -plaisanterie!... vous ne savez peut-être pas le service que vous me -rendez! - ---Non, je ne le sais pas, cependant on se doute très vite de certaines -choses, chez certaines gens... Rentrons, Damien, c'est l'heure du thé, -mes parents nous attendent.» - -Le départ pour un pays lointain apporte à celui dont le coeur est lourd -l'allègement d'occupations nécessaires, de courses indispensables, -d'emplettes nombreuses que l'on ne saurait différer et que seul on peut -mener à bien soi-même. La question des chaussures est de toute gravité, -la sélection minutieuse des livres reste délicate; on ne se passera ni -d'armes de chasse, ni d'appareils photographiques, ni de vêtements -spéciaux, et il faut les choisir; enfin, comment négligerait-on de se -procurer les diverses lettres et recommandations qui, par avance, -engagent l'aide et les bons soins de votre consul? Bien qu'à vrai dire -la besogne fût facilitée par Sandgate et déjà faite aux trois quarts, -les semaines suivantes ne laissèrent pas à Damien grand loisir. Elles -lui parurent courtes. - -La traversée fut bonne jusqu'à Port-Saïd, pénible ensuite. Jamais Edwin -Sandgate n'avait connu la mer Rouge aussi brûlante. Les deux voyageurs -arrivèrent dans le golfe Persique assez débilités, malgré le bref repos -qu'ils s'étaient permis aux Indes, mais rapidement l'un et l'autre se -reprirent, par le seul fait qu'ils se trouvaient là, devant cette côte -torride où ils désiraient aborder. - -Le voyage commençait vraiment et Damien fut bientôt ravi par son charme -grave, fantaisiste et varié, par l'inattendu ou la séduction de chaque -chose, par la noblesse de l'effort qu'on lui demandait, par les -merveilleuses récompenses qui en étaient le prix. Plus tard, leurs -travaux d'archéologie lui apportèrent des joies encore plus hautes et -Sandgate le vit parfois chanter au soleil, librement, l'âme épanouie, -levant entre ses mains l'objet que ces mêmes mains avaient découvert: un -vase, un fragment ancien, une dalle aux belles couleurs. Il souffrit -souvent de façon cruelle de la chaleur, du froid, du vent, de l'âpre -climat, de la fièvre, de l'annihilante fatigue, de la soif, des -déceptions et de ses propres souvenirs, mais chaque nuit lui donnait le -sommeil et chaque lendemain son aube. Alors il revivait et saluait le -jour. - -Onze mois durant, et non point six, Sandgate et Damien, liés par leur -affectueuse entente et leur ambition, parcoururent de conserve ce large -canton du monde qui va du détroit d'Ormuz aux Portes Caspiennes. Le plus -souvent nomades, sédentaires parfois, ils ne manquèrent jamais de -quelque nouveau travail pour les tenir en haleine, de quelque nouveau -projet pour leur créer des rêves, puis, un jour, chargés d'un butin -nombreux, ils rentrèrent, contents d'eux-mêmes. - -«Eh bien, assieds-toi, fume et bavarde, disait Gautier Brune à l'ami -qui, dès son retour, avait sonné chez lui. Ta mine paraît magnifique; je -ne t'imaginais pas avec ce superbe hâle... non plus avec ce tranquille -regard. Assurément, la Perse a du bon, même à haute dose, à dose -massive! Onze mois!... Et qu'as-tu fait de ton camarade? - ---Edwin a continué sur Londres. Il reviendra dans trois semaines, pour -que nous mettions de l'ordre dans nos travaux; ce sera d'ailleurs -intéressant et fructueux.--Rien de palpitant à me dire, Gautier? Ta -dernière lettre, cueillie à Port-Saïd, m'annonçait seulement le mariage -de Brigneux.--Toi, tu vas bien?--Parle-moi de Marguerite. - ---Elle va bien aussi, très bien. Sa vie n'est pas inactive, je te le -garantis! Dans sa ferme, dont elle m'a fait les honneurs et qu'elle -dirige avec une charmante autorité, elle retrouve la santé, le calme de -l'esprit. Les gens du village sont à ses pieds, l'aiment, la respectent, -tout en la craignant un peu, car il ne faut pas que l'on plaisante. La -fermière de M. Damien défend sans cesse les intérêts de son maître. Le -curé voit en Marguerite la forme humaine que, dans sa paroisse, la -Providence a revêtue, (brave type, le curé!) Marguerite est donc une -personne considérable; les enfants l'adorent toujours: c'était couru! -Elle dîne chez le notaire, elle protège le facteur rural. Tout cela, -très sympathique... Mais tu dois être renseigné par ses lettres. - ---Hélas! non, mon vieux! Les premières lettres de Marguerite étaient si -douloureuses, si tendues!... puis, elle a commencé à me parler de la -campagne, des bestiaux, des semailles, des moissons, de l'état des -champs. Ces propos-là se multipliaient, débordant les autres, prenant -toute la place... A Persépolis, je savais le prix des pommes de terre -normandes!... Et, maintenant, que veux-tu que je te dise? elle m'écrit -gentiment, amicalement (non, soyons juste: affectueusement), des lettres -d'affaires, coupées de questions intelligentes, pleines de sens, sur nos -découvertes persanes... Qu'y a-t-il là-dessous?... Mais... Oh! oui! -Marguerite est une jeune fermière comme on n'en rencontre pas souvent, -et Sandgate qui, tu penses bien, connaît ma terre mieux que moi, -puisqu'il y a beaucoup vécu avant de me la vendre, déclare que «Mlle -Dumont est inappréciable!» Enfin... le plus dur est fait, n'est-ce -pas?... Marguerite est en bonne santé.--Quand nous verrons-nous plus -longuement, Gautier? - ---Demain, si tu veux, je suis libre. Nous sortirons ensemble; on ira -entendre de la musique... Je n'ose te proposer un ballet persan.» - -En quittant Gautier, Jacques prit une voiture et se fit conduire à -l'Hôtel du Carrefour où M. et Mme Honoré témoignèrent de leur joie par -de grandes démonstrations. Il fallut que Jacques contât son voyage -héroïque, ses deux traversées, si pénibles, si dangereuses, ses -découvertes «chez les Persans», car on savait que, là-bas, en ce pays -sauvage où le soleil tapait si dur, Monsieur Jacques avait fouillé la -terre de ses mains blanches et ramené au jour mille et une merveilles. -Après s'être réjoui, comme il convenait, de la belle mine de Monsieur -Jacques, de l'air gaillard de Monsieur Jacques, M. et Mme Honoré -parlèrent enfin d'autre chose, mais cet excellent couple -s'enthousiasmait vite et prenait plaisir à déverser ainsi un flot -tumultueux de louanges sincères. Le nom de Marguerite Dumont en fit -jaillir la source à nouveau et Jacques, descendant, une heure plus tard, -la rue Blanche, se répétait à lui-même les dernières paroles entendues: - -«Ah! la chère demoiselle! qu'elle est bonne! Si sérieuse, si courtoise, -si empressée avec nous! Ah! Monsieur Jacques! Et si attachée à son -devoir! Oh!... Ah!...» - -«Oui, pensait Damien, une brave fille, vraiment; une fermière -parfaite... Allons! ce soir, je dîne au cabaret!» - - - - -CHAPITRE XXVIII - -UN FEU DE BOIS - - -Le lendemain, vers minuit et demi, Damien, rentrant du théâtre, ouvrit -sa porte et voulut, avant de se coucher, fumer quelques cigarettes -encore. Il ne se sentait aucune envie de dormir: la musique d'orchestre -qu'il venait d'entendre, en compagnie de Gautier, l'avait trop ému, un -peu secoué... il reconnaissait des sensations chères, un enchantement -perdu. Quelle belle soirée! et, maintenant, installé dans ce fauteuil -où, depuis près d'un an, il ne s'était plus assis, Jacques se laissait -aller à une sorte de paresse heureuse. - -Bientôt, dans peu de jours, il reprendrait son travail; l'arrivée de -Sandgate lui promettait de la besogne, des heures studieuses entre -quatre murs (après tant d'heures actives vécues avec lui sous le ciel -bleu!) mais, ce soir, il ne ferait rien, il veillerait tout seul, en -fumant, en écoutant des échos sonores. - -De son mieux, Louis avait rétabli le bureau en sa disposition ancienne: -Jacques y retrouvait presque chaque chose à sa place: les meubles, les -tableaux pendus, les photographies sur la cheminée, divers petits -objets... ce cendrier, ce vase de bronze, un coupe-papier chinois de -jade... il lui plaisait de revoir tout cela. - -Oh! oui! l'idole en bois roux restait accrochée au-dessus de sa -planchette. Il l'avait remarquée, dès le premier jour, sans beaucoup -d'émotion. - -Et ces livres (probablement ceux qu'il lisait avant son départ pour -l'Angleterre), époussetés, posés d'équerre près du sous-main: un tome du -théâtre de Musset, un catalogue de faïences persanes annoté au crayon, -un roman de qualité courante... - -«Mais qu'est-ce donc que ceci? se demanda Jacques. _Rituale romanum_... -Ah! je me souviens.» - -Il en avait, par curiosité, parcouru quelques pages, alors que -Marguerite s'inquiétait tant de lui, le croyant possédé du diable... Le -cérémonial pour l'exorcisme était encore marqué d'une fiche. - -«Nous étions fous l'un et l'autre; aussi bien elle que moi!» - -Il fallait à Damien ce détail soudain surgi pour que la parenthèse -d'aventures lointaines, de voyages difficiles, d'heureux exotisme, se -fermât, pour qu'il pût revoir sa vie telle qu'elle était aux jours -sombres, pour qu'il considérât la situation nouvelle où il se trouvait, -et jugeât de l'état précis de ses forces. Il avait ouvert sur son bureau -le rituel romain, il parcourait de temps à autre quelques lignes en se -les traduisant. Elles évoquaient des images étranges. Puis, il rêvait. - -«Esprit impur! Esprit très immonde! je t'exorcise!...» - -«Oui, pensait Jacques, j'ai été possédé. Il a pu m'envahir parce que je -ne présentais aucune résistance, parce que j'étais prêt à tout, comme -tous ceux qui ne font rien, qui s'usent à ne rien faire. Je souffrais, -mais de façon stérile, sans profiter de ma souffrance. Je croyais -accomplir mon devoir entier en combattant ce goût que j'avais de -l'ivresse et, lorsque avec peine je m'en suis guéri, je m'étonnais de -souffrir encore. Cela me paraissait injuste.» - -«Ecoute et prends peur, Satan!...» - -«Je souffrais pour moi-même et j'en tirais vanité. Sans presque m'en -douter, je me glorifiais d'être malade de façon peu commune, de façon -rare. Maman l'avait, je crois, deviné. Ensuite, ne buvant plus, je me -glorifiais de ma victoire. Tout se changeait ainsi en mouvements -d'orgueil; à toute heure je témoignais de moi-même! Je voulais éblouir -Maman par mon courage devant la peur... Maman est morte sans le moindre -éblouissement!» - -«Donc, retire-toi, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit!...» - -«Puis est venue Marguerite, et j'ai entrepris, le sourire aux lèvres, -une moitié de tâche dont j'étais fier, une moitié seulement. La sauver -du ruisseau, cette paysanne, l'empêcher de se prostituer au premier -venu, lui permettre de n'avoir plus trop faim quand elle n'arriverait -pas à vendre son corps... pourquoi faire? pour me l'offrir comme -maîtresse et la montrer dans les restaurants, pour l'habiller, la -présenter, l'amuser et m'amuser d'elle, pour lui composer une vie -factice, pour qu'elle souffrît, elle qui m'aimait.» - -«Donc, retire-toi, Séducteur! ami de l'aspic et du basilic! Retire-toi -au nom de l'Agneau immaculé qui foula le basilic et l'aspic!...» - -«Mais moi aussi, je l'aimais, et c'est en l'aimant que j'ai voulu -comprendre, enfin, certaines choses, et c'est en m'aimant qu'elle m'a -permis de les comprendre, car, si je l'ai quittée... ah! ce jour-là, je -n'agissais point par vanité, ni pour faire un geste élégant... ah! non! -j'avais bien trop mal!... je m'en souviens.» - -Et il lut encore: - -«Donc, retire-toi, Impie! Persécuteur! Fourbe voué à la géhenne!» - -Il ferma le livre. - -«En somme, pensait-il, nous suivons le chemin qu'il nous eût fallu -suivre dès l'abord. Mes travaux en Orient, ce sont ses travaux dans sa -ferme. Elle et moi, nous pouvons travailler, maintenant, parce que nous -avons souffert, beaucoup souffert, puis souffert davantage... Et ces -cris que je poussais?... mettais-je bas l'esprit impur, ou l'esprit -impur criait-il lui-même de douleur en me quittant?...» - -Car le souvenir lui était revenu d'un passage de l'Evangile où le Christ -délivrait deux furieux de l'esprit qui les possédait et le chassait, -récalcitrant et hurlant, dans un troupeau de pourceaux au pâturage, qui -s'en fut se noyer aussitôt. - -«Ce serait donc la délivrance?...» - -Combien d'heures Damien était-il resté dans ce fauteuil, devant ce -bureau familier, sans même donner un regard au coin de gauche où pendait -une statuette en bois roux? L'air plein de fumée rendait cette pièce -étouffante. Il s'avança vers la fenêtre, l'ouvrit toute grande; un jour -pâle filtrait par les volets qu'il rabattit. - -Déjà, l'aube s'étendait, diffuse, indécise et grise, sur la ville, -éclairant faiblement les brumes qu'un souffle poussait le long des rues. -Cela faisait un singulier paysage... Et Jacques songeait à d'autres -paysages, là-bas, près d'un lac, au fond de la Perse. - -C'était peut-être auprès d'un lac semblable que le Christ, rencontrant -les deux possédés, leur avait imposé les mains... Il descendait de la -colline aride que paraient seuls quelques cystes, quelques touffes de -thym, quelques maigres lentisques. Il descendait de la colline vers le -bord du lac où se posaient les brumes du matin, et les deux possédés -criaient déjà de douleur et se tordaient et hurlaient parce qu'ils -souffraient cruellement et ne voulaient pas guérir, sachant que, pour -guérir, il fallait souffrir davantage... Et le Christ leur imposait les -mains. - -Calme matinée! Accoudé au balcon, Jacques en buvait la douceur. Le jour -était venu, frais et clair; un murmure montait de la ville... Jacques -rentra dans son bureau. Il regarda sur la cheminée les quelques -photographies aimées, amies, qui s'y trouvaient toujours. Il nota aussi -que, dans l'âtre, quelques bûches étaient posées, préparées, sans doute, -par Louis, l'hiver d'avant, en vue d'un retour inopiné de son maître. - -Et, brusquement, Jacques se retourna vers l'idole, pendue au coin du -mur, la décrocha, la considéra de près, vit qu'elle était faite de bois -mort, bien mort, qu'elle valait tout juste son poids de bois mort... -Alors il la coucha sur les bûches de l'âtre, froissa un journal qu'il -fit flamber, qu'il glissa sous les bûches, et, paisiblement assis devant -les flammes, tandis qu'au dehors le jour s'affirmait splendide et bleu, -regarda se consumer lentement, sûrement, avec de méchants crépitements -et des fusées, cette idole en bois roux, venue vers lui, jadis, d'une -île très lointaine. - -_Chine, 1912._ - -_Provence, 1918._ - - - - -TABLE DES CHAPITRES - - - I. UN PANTIN DE BOIS 5 - II. UN AUTRE PANTIN DE BOIS 18 - III. AU RESTAURANT 27 - IV. BAR NOCTURNE 41 - V. RAISONS MATERNELLES 51 - VI. LA LEÇON DU CLOWN 68 - VII. LA PREMIÈRE MANCHE 79 - VIII. INCERTITUDES 88 - IX. UNE CHARMANTE SOIRÉE 98 - X. LE CADEAU PRÉCIEUX 117 - XI. L'IMPLORATION 128 - XII. SUR LE TROTTOIR 136 - XIII. LE DOUX RÉVEIL 156 - XIV. DISCIPLINE 171 - XV. L'IDOLE INTERPELLÉE 186 - XVI. LA PRÉSENTATION 198 - XVII. L'INSTANT TRAGIQUE 206 - XVIII. JOURS SOMBRES 216 - XIX. DEVANT LA MORTE 227 - XX. LE DIABLE EN PERSONNE 239 - XXI. L'INVITATION AU VOYAGE 250 - XXII. VILLÉGIATURE 259 - XXIII. UN DIALOGUE 269 - XXIV. L'ÉPREUVE 279 - XXV. LE BEAU LAURIER 291 - XXVI. LE PROJET ABSURDE 298 - XXVII. LA JEUNE FERMIÈRE 306 - XXVIII. UN FEU DE BOIS 316 - - - - - ACHEVÉ D'IMPRIMER - LE VINGT FÉVRIER MIL NEUF CENT DIX-NEUF - PAR L'IMPRIMERIE LUX - POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie - - - - -Prix: 3 fr. 50 - -Majoration temporaire de 30 % - -Décision du Syndicat des Éditeurs 11 Février 1918 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT IMPUR *** - -***** This file should be named 64091-0.txt or 64091-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - https://www.gutenberg.org/6/4/0/9/64091/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online -at <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. 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Crès et Cie, 1919</i></p> - -<p class="c small">Droits de traduction, de reproduction et d'adaptation -réservés pour tous pays.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em">A<br /> -FERNAND DROGOUL</p> - -<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">TEMPORIS</i></p> - -<p class="c"><i lang="la" xml:lang="la">IN MEMORIAM PRÆTERITI<br /> -IN INTENTIONEM FUTURI<br /> -ET IN LAUDEM PRÆSENTIS</i></p> - -<p class="sign small">G. V.</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><span class="small">SOYEZ BÉNI, MON DIEU, QUI DONNEZ LA SOUFFRANCE</span></div> -<div class="verse"><span class="small">COMME UN DIVIN REMÈDE A NOS IMPURETÉS.</span></div> -</div> - -<p class="sign">BAUDELAIRE.</p> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><span class="small">CELUI A QUI IL A ÉTÉ DONNÉ DE SOUFFRIR DAVANTAGE,</span></div> -<div class="verse"><span class="small">C'EST QU'IL EST DIGNE DE SOUFFRIR DAVANTAGE.</span></div> -</div> - -<p class="sign">DOSTOIEVSKY.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large">L'ESPRIT IMPUR</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">CHAPITRE PREMIER<br /> -<span class="small">UN PANTIN DE BOIS</span></h2> - - -<p>Jacques Damien regarda autour de lui -avec un peu d'ironie. Lentement il se promena -de droite et de gauche, reconnut des -meubles, des tableaux, divers objets, sourit -à une petite boîte en laque rouge, posée sur -un socle noir, feuilleta, debout, un roman -ouvert sur le bureau, leva le coin de la -tenture qui fermait la pièce, jeta un coup -d'œil dans le salon, puis, après avoir, du -doigt, redressé contre le mur un cadre oblique, -se déclara satisfait.</p> - -<p>« Oui, murmura-t-il, ça peut aller. Deux ou -trois jours encore, pour la mise au point, -mais, le tapis une fois posé dans l'antichambre -et le piano en place, je serai vraiment chez -moi. »</p> - -<p>Il s'assit à son bureau. Son visage rasé avait -repris un air tranquille. Quelques instants -avant, on eût dit que Damien se moquait de -tout, de cette tenture rouge qu'il aimait pourtant, -de ce fauteuil de cuir, de ce vase chinois, -de lui-même aussi. Maintenant, il écrivait -une lettre d'affaires un peu longue et commençait -à s'ennuyer. Seul un petit spasme bref -du coin droit de la bouche montrait qu'il -n'avait pas retrouvé tout son calme.</p> - -<p>Durant qu'il séchait une page sur le papier -buvard, il s'interrompit soudain et, se rejetant -en arrière, porta une main à son front.</p> - -<p>« Oh! s'écria-t-il à voix haute, pourvu que -ce soit fini! pourvu que je me sois trompé! »</p> - -<p>Il entendit alors que l'on sonnait à la porte -de l'antichambre et se rasséréna.</p> - -<p>« Sans doute, voilà Gautier. Oui, deux coups -de sonnette, c'est lui. »</p> - -<p>On soulevait la tenture.</p> - -<p>« Je me sens tout à fait dépaysé, dit Gautier -Brune en entrant, mais cela me paraît fort -bien, très réussi, très toi-même. Ton billet -était pressant : je suis venu, aussitôt mon -déjeuner avalé… Rien de grave?</p> - -<p>— Excuse-moi si je t'ai dérangé, mon ami, et -merci d'être arrivé si vite. Donne-moi toute ta -journée ; nous aurons peut-être à causer longuement : -il y a matière. Nous dînerons ensemble. -Pour l'instant, assieds-toi ; ce nouveau -divan est remarquable. »</p> - -<p>Réunis, ils retrouvaient vite cette allure -paisible et sûre que permet une longue affection -sans orages. On eût dit, à les voir, de -deux indifférents, si, de temps à autre, un sourire, -une passagère expression d'angoisse, un -regard fraternel et confiant, ne donnaient à -leur entretien toute sa qualité. Ils se connaissaient -bien pour s'être connus depuis l'enfance. -Ils ignoraient ces instants d'inquiétude qui -troublent l'amitié. On sentait qu'entre eux il -n'y avait jamais eu aucun sujet de plainte. Leur -assurance provenait de là, comme leur sérénité -coutumière.</p> - -<p>« Jacques, je t'avoue que ton billet ne m'a, -d'abord, pas rassuré du tout, dit Gautier Brune ; -il n'était guère du ton que l'on prend pour -demander à un ami son avis sur une installation -nouvelle, et puis j'ai songé aux heures que -tu viens de vivre. Mon pauvre Jacques! cette -rupture a donc été pénible? »</p> - -<p>La tête en avant, les coudes aux genoux, les -mains tendues, il parlait à voix presque basse. -Gautier Brune n'aimait le bruit ni chez lui-même, -ni chez les autres ; sa nature y répugnait, -ainsi qu'à toute violence hors de propos, mais, -par contre, il prisait les violences utiles, une -réponse nette, fût-elle meurtrière, un geste dur, -bien placé.</p> - -<p>« Et tu as souffert? »</p> - -<p>Ce regard quêteur par lequel il interrogeait -son ami le montrait en entier. Certains mouvements -fugitifs du visage expliquent toute -une façon d'être, de sentir, de comprendre et -d'aimer.</p> - -<p>Jacques Damien éclata d'un rire aigu.</p> - -<p>« Ah! mon vieux! combien tu te trompes! »</p> - -<p>Brune laissa paraître quelque mauvaise -humeur. De larges épaules, de vigoureuses -mains, redoutables mais intelligentes, une -solide carrure que sa taille moyenne affirmait -encore, donnaient, chez cet homme de vingt-cinq -ans, aux cheveux châtain clair, une singulière -impression de force. Cette impression, -le visage glabre dont la mâchoire était trop -carrée, l'eût accentuée jusqu'à la brutalité, si les -yeux ne l'avaient presque démentie, des yeux -gris, pleins de douceur, des yeux accueillants -et tranquilles. — Gautier Brune se portait bien, -son teint frais en témoignait, comme les méplats -lisses de sa figure franche et nue. Il prenait -plaisir à se tenir en main, à se sentir maître -de son corps ; il y trouvait une satisfaction très -consciente, il en était fier.</p> - -<p>Damien l'avait agacé par son rire sans gaîté. -Il le lui dit :</p> - -<p>« Mon petit Jacques, même en y mettant la -meilleure volonté, je ne vois, dans ce que je -t'ai raconté, rien de drôle.</p> - -<p>— Ecoute, illustre médecin ; pour m'excuser, -je te raconterai, en quelques mots, la fin de -mon idylle. »</p> - -<p>Damien sourit encore, non plus par pose, -mais pour se faire pardonner un éclat de rire -qu'il regrette. — Ah! que Jacques ressemble -peu à son ami Gautier Brune! — Un grand -diable dégingandé, aux allures de pantin, -vigoureux cependant, sans rien de maladif, le -corps marqué d'une façon de désossement -étrange, dû à sa maigreur, à sa souplesse -d'acrobate, à sa haute taille. — Des cheveux -blond pâle, plaqués, découvrent un grand -front ; les yeux, d'un bleu clair que l'on dirait -parfois verdâtre, sont faits pour le rêve. Leur -regard sait se confier, se retenir, sait implorer, -sait plaire.</p> - -<p>Le reste de la figure, d'une beauté un peu -molle, régulière mais sans accent, déçoit : un -nez trop fin, une bouche élégante, un menton -rasé comme la lèvre, dessiné d'un trait qui -manque de vigueur. On devine, à ne voir que -cette partie de la figure, un homme faible, mais -le large front découvert, mais les yeux pleins -de mélancolie, d'ironie ou de joie, de douceur -aussi, n'offrent rien de banal. Particulière, -enfin, très particulière, cette maigreur osseuse -de tout le corps, peut-être même étrange ; -d'ailleurs Jacques n'admettrait pas qu'on le -plaisantât sur ses singularités physiques, et, -jadis, plus d'un de ses camarades de collège -s'était vu corrigé très rudement pour avoir usé -du sobriquet « pantin de bois » qu'il tenait -pour injurieux.</p> - -<p>« Voici, dit-il, comment cela s'est passé. -L'histoire, au demeurant, est à peine amusante. -Je m'étais débarrassé de ma petite garçonnière -de la rue Daru, afin de m'installer ici, et fis -part à Juliette de mes intentions. Elle s'en -réjouit d'abord, pensant bien que je la supplierais -avant peu de partager avec moi ce nouveau -foyer… ce « nouveau foyer », tu entends? le -mot n'est pas de mon invention! La jeune -personne voulut donc me donner des conseils, -choisir mes meubles, mes tentures, arranger, -déranger, critiquer, écarter, proposer et disposer -suivant son goût. Ah! cher Gautier, le -goût de M<sup>lle</sup> Juliette Lancy! Tu n'imagines pas -cela! Elle n'aimait point le laid, non, elle aimait -le médiocre ; à une étoffe hideuse, elle préférait -avec courage une étoffe sotte et, surtout, elle -montrait un flair admirable pour distinguer -l'authentique du faux, au bénéfice du faux, -naturellement.</p> - -<p>« Sans doute aurais-je dû prendre mon mal -en patience, mais, d'autre part, je me sentais -un peu nerveux de ce seul fait que j'éprouvais -un gros chagrin à quitter Maman, la maison -où j'étais né, tant de souvenirs, tant d'habitudes -anciennes, bien assises, tout cela que j'aimais -et dont je me séparais avec brusquerie. -Déjeuner et dîner souvent avec quelqu'un, -c'est autre chose, crois-moi, que de vivre à -ses côtés. Tu me diras que Maman demeure au -premier coin de rue, à trois minutes d'ici ; je -le sais, mais les distances n'y font rien. Il me -semble même que la sentir si proche augmente -mon regret… non, pas mon regret : ma peine…</p> - -<p>— Jacques, je ne comprends pas, interrompit -Gautier Brune. Pourquoi donc as-tu…</p> - -<p>— Laisse! Nous approchons de la péripétie -de clôture. — Juliette devenait de plus en plus -insupportable. Un jour, elle me fit une scène -à propos des meubles de ma chambre à coucher, -de vieux meubles de la maison, très -sympathiques, très fraternels, qui restaient -sans emploi et que Maman venait de me donner.</p> - -<p>« Jamais je ne coucherai là-dedans! criait -Juliette ; jamais je ne vivrai là-dedans! c'est -lourd, c'est affreux!… C'est paysan! »</p> - -<p>« Mais, ma chère, lui répondis-je, exaspéré, -je ne te demande pas d'y vivre, ni même d'y -mourir… ni, surtout, d'y coucher! »</p> - -<p>« Il y eut alors une crise de rage, puis un -long discours, résumé fiévreux de mes travers, -de mes défauts, de mes ridicules, rappel de -plusieurs actions fâcheuses dont je m'étais -rendu coupable, de mille et un faits répréhensibles -dont je porte la honte. Elle ne décolérait -pas ; elle en devenait laide! Oui, Juliette, à -coup sûr une des plus belles filles que j'aie vues -et qui, souvent, se montrait charmante, prenait -un air de maritorne!</p> - -<p>— N'abuse pas! interrompit Gautier. N'oublie -pas que tu l'as aimée!</p> - -<p>— C'est indubitable. J'ai aimé une jeune -femme que je pouvais montrer, qui me faisait -honneur, et dont le rire avait un joli ton. Cela -a duré deux ans… Mais, j'achève. Un soir, elle -perdit toute mesure, me reprocha de la quitter -pour aller chez Maman, de ne jamais être -auprès d'elle, de lui préférer mes amis, de ne -pas reconnaître son talent théâtral… elle -insista sur ce point… J'en passe. J'ai fini par -la mettre à la porte le plus poliment du monde, -et depuis lors, nous n'avons plus eu que des -rapports épistolaires sans intérêt. J'ai tenu -bon. Elle s'emploie maintenant dans une revue, -à Montmartre, où elle chante : « Chatouillez -mes gentils seins roses! » Le petit Lohéac est -son amant. — Voilà.</p> - -<p>— Pourquoi ne m'as-tu pas tenu au courant? -dit Gautier. Une lettre n'est pas si pénible à -écrire! Je pouvais toujours disposer de quarante-huit -heures ; un télégramme m'aurait amené -tout de suite. Pour nous faire entendre l'un de -l'autre, nous n'avons pas besoin de beaucoup de -paroles!</p> - -<p>— Que veux-tu! J'ai l'habitude, pendant l'année -ronde, de te voir constamment ; cette saison -entière passée dans le Midi, (à propos, comment -va-t-il, ton vieux client qui va mourir -chaque soir et reprend goût à la vie aux premiers -feux du jour?) ces vacances mordant sur l'automne, -m'étonnaient. J'avais trop de choses à te -dire et de genres trop disparates. Des lettres -t'auraient paru insensées. »</p> - -<p>Gautier Brune ne répondit pas tout d'abord, -puis, très lentement :</p> - -<p>« Merci, dit-il, mon vieux client va mieux et -peut durer encore quelque temps. Mais parlons -de toi : cela m'intéresse davantage. Tu m'étonnes, -tu me chagrines, je ne te reconnais plus. Quatre -mois d'absence suffiraient-ils pour te changer? -Je ne comprends rien à ce que tu me dis! rien! -Hier matin, dès mon retour, je vais chez ta -mère ; je t'y trouve ; c'est là que j'apprends -que tu n'habites plus avec elle. Pourquoi cette -décision dont, manifestement, vous souffrez -tous les deux? En sortant, tu me dis dans l'escalier : -« J'ai rompu avec Juliette, » et tu -t'éloignes. Ce matin, tu m'envoies un billet qui -m'inquiète et m'appelle ici. Ce ne sont point là -tes façons coutumières, surtout avec moi. D'ailleurs, -chez ta mère où tu te montres toujours si -exactement tel que tu es, sans artifices ni pose, -tu paraissais absent, et je suis sûr qu'elle l'a -remarqué. »</p> - -<p>Jusqu'alors, Jacques était resté presque immobile, -à demi couché sur le divan, sans autres -gestes que ceux commandés par les nombreuses -cigarettes qu'il fumait. Ecoutant ou parlant, il -regardait obstinément le plafond de la pièce -et sa voix semblait froide, blasée. Il avait -raconté cette rupture avec Juliette sur un ton -indifférent, presque désintéressé, ainsi que l'on -fait pour une anecdote banale, arrivée à autrui, -mais, aux dernières paroles de Gautier, Jacques -bondit avec souplesse, se redressa d'un coup -par un sursaut de clown et s'écria, les yeux -égarés soudain, les mains grandes ouvertes, -opposées comme à l'ennemi que l'on repousse :</p> - -<p>« Maman l'a remarqué! Non! non! pas ça! -pour l'amour de Dieu! pas ça! Que Maman reste -en dehors de cette horreur! Oh! non! pas ça! »</p> - -<p>Il y avait vraiment de l'épouvante dans son -regard et, dans son accent, une supplication -pathétique, éperdue. Jacques gesticulait ; sa -figure, ridée soudain, semblait vieillie ; un instant, -ses dents, serrées et découvertes, grincèrent -avec un petit bruit de meule.</p> - -<p>Cet air de pantin démesuré que lui donnait sa -maigreur devenait tragique à ce moment ; la -figure mobile accentuait l'effet du corps souple -par des yeux égarés, d'expression dure, et par -une bouche vaincue, molle, tremblante, qui, -depuis le grincement horrible de ses dents, -demandait grâce.</p> - -<p>Gautier s'était levé. Il posa une main sur -l'épaule de son ami, puis, sans hausser le ton :</p> - -<p>« Arrête-toi, dit-il, c'est assez. »</p> - -<p>Brusquement, Jacques Damien parut se figer -tout entier et, sans plus bouger, debout, la face -lâche, les bras tombants, Jacques Damien -pleura.</p> - -<p>Gautier Brune reprit :</p> - -<p>« Jacques, tu ne m'as pas raconté ce dont tu -souffres. Tu as donc perdu confiance en moi? -Cette rupture n'est qu'un incident ; j'ai eu tort -de m'y attacher. Parle, maintenant, et je saurai -comprendre. Tu pleures, Jacques! Tu pleures -quand tu pourrais t'expliquer! Tu n'es pas fou -de pleurer! »</p> - -<p>On eût dit que Damien n'avait pas entendu -tout de suite les paroles de son ami. Elles lui -parvinrent très lentement et de très loin. Peu -à peu, il les recueillit, en pesa le sens et sa -figure se reprit à vivre, ses yeux se délivrèrent -de l'épouvante qui les possédait, ses bras se -dégourdirent, sa bouche se raffermit. Un instant, -il fut calme, un court instant, puis les tout -derniers mots de Gautier le touchèrent : « Tu -n'es pas fou de pleurer! » et Damien perdit pied -de nouveau.</p> - -<p>Ce ne fut, au début, qu'un léger frémissement -de la lèvre, mais ce frémissement se précisa, -s'expliqua en un sourire et, bientôt, le sourire -devint plus intense, devint narquois, devint -cruel, jusqu'au moment où, les yeux encore -mouillés, Jacques éclata d'un rire retentissant, -bourru, jovial, goguenard, et qui s'accompagnait -des mouvements les plus grossiers de la pâmoison -comique. Plié en deux, les mains sur les -cuisses, Damien riait. Soudain, il leva les bras en -l'air, dans un de ces gestes simples et forts par -lesquels la joie du cœur s'exprime parfois et qui -ont toute la noble envergure d'une acclamation.</p> - -<p>« Bravo! cria-t-il, bravo! voilà qui est vraiment -trouvé! Bravo, mon ami! Ah! la belle -formule : « Tu n'es pas fou de pleurer! » Elle -indique sans insister, elle laisse deviner, mais -n'affirme pas ; elle suppose… avec quelle élégance!… -« Tu n'es pas fou de pleurer! » C'est -d'une psychologie hors pair! Oui! tu seras un -grand psychiâtre! Je te vois chef de clinique, -demain soir! agrégé dès la fin de cette semaine! -Je te vois à l'Académie de Médecine, occupant -toutes les chaires à la fois, jouissant de tous les -honneurs, couronné de toutes les roses et de -tous les lauriers : « Tu n'es pas fou de pleurer! » -Oui, mon ami, je suis fou… du moins, je commence… -et, bientôt, je le serai tout à fait! Non, -je ne suis pas fou « de pleurer » ; c'est parce -que je me sens fou que je pleure. Mais… mais… -n'importe! Bravo, mon ami! Tu ne pouvais -mieux dire! »</p> - -<p>Il se tut ; il se laissa tomber mollement sur le -divan et, d'une pauvre petite voix suppliante, -ajouta :</p> - -<p>« Gautier! pas maintenant, je t'en prie! Je -veux dormir un peu, dormir une heure sur ce -divan ; je ne dors plus! Ce soir, je t'expliquerai, -mais pas maintenant! Je veux dormir… Reste -près de moi.</p> - -<p>— C'est entendu, » dit Gautier Brune.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">CHAPITRE II<br /> -<span class="small">UN AUTRE PANTIN DE BOIS</span></h2> - - -<p>Il dormit, en effet, plus d'une heure, lourdement, -sans bouger.</p> - -<p>« Comment te sens-tu? demanda Gautier -Brune qui lisait une brochure, assis près du -divan.</p> - -<p>— Mieux, merci… bien… très abruti pourtant.</p> - -<p>— Il te faudrait encore du repos, dit Gautier. -Je te verrais volontiers dans ton lit.</p> - -<p>— Un instant… Laisse-moi reprendre contact. -Oh! j'ai du plomb dans le crâne!… Quelle heure -est-il?</p> - -<p>— Cinq heures et demie.</p> - -<p>— Cinq heures et demie! Voyons! me reposer! -Y penses-tu? Maman m'a dit qu'elle viendrait -sans doute vers la fin de l'après-midi. J'ai -de la chance de m'être réveillé à temps. »</p> - -<p>Il sauta à bas du divan et se secoua comme -un chien mouillé.</p> - -<p>« Maman peut arriver d'un moment à l'autre. -Devant elle, du moins, il faut que je me tienne ; -devant toi, je n'ai réussi qu'à me faire honte. Je -ne me croyais pas si pleutre… mais oui, si -pleutre! Que veux-tu? J'en avais trop lourd sur -le cœur. Ces insomnies, ces heures affreuses -de dépression, mais surtout ces insomnies! Ah! -ne pas dormir, se retourner dans son lit jusqu'au -jour, sentir le sommeil qui s'offre, puis se retire, -méchamment! Je parle du bon sommeil, non du -coup de trique inutile des drogues. Cela m'était -déjà arrivé, mais, à ce point, jamais!… Et puis -il y a la peur, la peur qui fait crier, et puis il y -a… le reste!</p> - -<p>— Le reste?</p> - -<p>— Je t'en parlerai, mon ami. T'écrire ces -choses, ce n'était pas la peine ; d'ailleurs, je n'osais -pas. Je t'en parlerai, ce soir, si tu veux. Oui, ce -soir. Es-tu libre, ce soir? Nous irons dîner au -cabaret. Je n'ai pas encore de cuisinière ; elle -n'arrive que samedi. Et nous finirons la nuit à -Montmartre. Je t'en supplie, Gautier, ne prends -pas ta figure de médecin : c'est à l'ami que je -parle, et au camarade.</p> - -<p>— L'idée me semble absurde, dit Gautier -Brune, mais, au fait… »</p> - -<p>Il haussa les épaules.</p> - -<p>« Et maintenant, dit Jacques, va-t'en, mon -petit. Je veux être seul avec Maman. Je t'attendrai -ici, à huit heures moins un quart, en veston.</p> - -<p>— Compris, » dit Gautier d'un air calme.</p> - -<p>Il rentra chez lui lentement, la tête basse, à -petits pas. Ce qu'il venait d'entendre lui faisait -une âme douloureuse, mais ce qu'il pressentait -le torturait de façon plus cruelle encore.</p> - -<p>« Ah! le pauvre bougre! murmura-t-il, le -pauvre bougre!… Et s'il savait!… »</p> - -<hr /> - - -<p>Dès que Brune fut parti, Damien remit en -ordre les coussins du divan, repoussa le fauteuil -de cuir, déplaça quelques bibelots et, passant -dans la chambre à coucher voisine, se regarda -dans une glace. Son visage portait des traces -indéniables de fatigue.</p> - -<p>« Pourvu que Maman ne remarque rien… -Heureusement, le jour baisse. »</p> - -<p>Il se lava la figure à grande eau, se recoiffa, -puis sonna son valet de chambre.</p> - -<p>« Louis, apportez les fleurs que j'ai mises -dans un bol à l'office. »</p> - -<p>Il disposa quelques roses rouges sur la cheminée -du salon, d'autres, jaune et safran, sur son -bureau et ouvrit la fenêtre, trouvant qu'il restait -dans la pièce un relent de fumée un peu âcre.</p> - -<p>Penché sur la barre d'appui, Jacques Damien -considérait la rue, les façades des maisons, les -sommets d'arbres d'un square qui pointaient -au-dessus des toits gris. Il tâchait de vivre dans -l'instant présent ; il se refusait à regarder l'heure -échue ; il s'obligeait à trouver un intérêt pittoresque -aux ébats de ce chien qui parcourait un -balcon, jappant menu, à ce gamin pressé, criant -les journaux du soir, aux voitures qui passaient, -aux lointains d'air où tournaient des oiseaux et -que bleuissait le crépuscule, mais l'ombre moite -de ce jour d'automne apportait, quoi qu'il en -eût, sa mélancolie. Soudain, il aperçut une -silhouette chère traversant la chaussée. Il lui fit -un geste d'accueil, ferma la fenêtre et courut -ouvrir la porte d'entrée. L'ascenseur haleta -quelques instants.</p> - -<p>« Maman, c'est vraiment gentil d'être venue -me voir. Donne-moi ce petit sac qui ne te sert -de rien, enlève ton manteau, embrasse ton fils -et permets qu'il te fasse les honneurs. »</p> - -<p>Une demi-heure plus tard, M<sup>me</sup> Damien, assise -sur le divan, causait avec Jacques qui lui servait -une tasse de thé.</p> - -<p>« Je crois t'avoir tout montré, dit-il. Eh bien! -franchement, que penses-tu de mon réduit?</p> - -<p>— Ton réduit, d'ailleurs assez vaste, est -arrangé de façon charmante, mon ami, et je -t'en félicite… »</p> - -<p>Un sourire moqueur courut sur ses lèvres ; -elle reprit :</p> - -<p>« Il est même assez pratique, et je m'étonne, -grand fantaisiste, que tu aies songé à lui assurer -cette qualité-là. Je prends note de quelques -petites choses qui te manquent.</p> - -<p>— Maman chérie, tu es trop bonne! A ce -propos… j'aurais bien besoin d'un supplément -de coussins pour ce divan. Ne te paraît-il pas -un peu nu? »</p> - -<p>Elle se retourna.</p> - -<p>« Oui, peut-être. Je t'en enverrai ; je t'en -ferai même quelques-uns avec les chiffons -arabes et persans qui me restent… Tiens! -Qu'est-ce donc que cela? »</p> - -<p>Elle montrait, fixée au coin du mur, debout -sur une tablette et dominant la pile des coussins -verts et rouges, une statue en bois, haute -de deux empans, fruste mais d'un caractère -singulier.</p> - -<p>« Comment! Je ne t'en avais pas parlé? -C'est une idole de l'île de Pâques, fort rare. -Elle vient droit du Chili, je te dirai un jour de -quelle façon ; l'histoire t'amusera. — Je l'aime -bien, mon idole ; elle me rappelle cette anecdote -que l'on m'a racontée d'un explorateur -qui, décrivant ses voyages à Baudelaire, -maniait, roulait, culbutait et tracassait une -statuette en bois de ce genre. Baudelaire -semblait fort mal à son aise, ou, du moins, -gêné. Il ne put, enfin, plus y tenir, et, d'une -voix grave, un peu scandalisée : « Monsieur, -dit-il, de grâce! Cessez de bousculer cette idole! -Qui vous dit que ce n'est pas le vrai Dieu? »</p> - -<p>— Je croirais plutôt que c'est le vrai Diable, -répliqua madame Damien en riant, car il est -affreux! affreux! malgré les beaux tons de -rouille de son bois. Allons, raccroche ta poupée -au mur. — Sur d'autres points, j'ai deux conseils -à te proposer : d'abord, de mettre un -rideau quelconque devant ces rayons de livres -reliés qui sont trop près de la fenêtre et -doivent recevoir le soleil en plein, puis, de -bien vouloir, quand tu invites une dame à -prendre le thé, ne pas l'obliger à vivre dans un -éclairage de cave. On n'y voit goutte, mon -enfant! Si ton électricité marche, allume une -lampe, sinon, j'irai demander une bougie à la -cuisine.</p> - -<p>— Excuse-moi, Maman chérie! »</p> - -<p>Pourtant, Damien hésita et trouva quelque -difficulté volontaire à tourner le commutateur, -puis il s'en fut déranger des livres et des papiers -sur son bureau. Sa mère le regardait fixement -quand il revint dans la lumière. — Il se mit à -parler aussitôt, d'une voix nerveuse :</p> - -<p>« Maman, j'ai des reproches à t'adresser, des -reproches graves!</p> - -<p>— De mon côté, interrompit madame Damien, -je t'en dirai autant.</p> - -<p>— Oh! Quoi donc?</p> - -<p>— Parle, d'abord…</p> - -<p>— Tu penses que je plaisantais? Je ne plaisante -pas. Tu sais bien, Maman, que je déteste -te voir ainsi vêtue! Voyons! Avec cette robe -noire, on dirait que tu as plus de cinquante -ans!</p> - -<p>— Je n'en suis pas si loin, Jacques! J'en ai -quarante-sept!</p> - -<p>— C'est pas vrai! Tu as trente-cinq ans, tout -juste! J'imagine mal comment tu t'es arrangée -pour te procurer un fils de mon âge, mais tu -as trente-cinq ans, cela est sûr… et tu joues à -la vieille dame! Ecoute-moi : est-ce raisonnable? -Tu serais en grand deuil que tu ne t'habillerais -pas autrement!… Il y a tout de même de longues -années que papa est mort!</p> - -<p>— Tais-toi, mon petit! C'est aujourd'hui, -précisément, le jour anniversaire de sa mort, -et je reviens du cimetière.</p> - -<p>— Ah!… Oh! pardon, Maman!… Mais, tu -sais que j'aime à te voir vêtue selon ton âge -apparent et dans un tout autre style. N'importe! -J'ai fait une gaffe cruelle et m'en excuse.</p> - -<p>— Embrasse-moi… »</p> - -<p>Il se pencha. De nouveau, elle le regarda -avec attention, puis se pinça les lèvres, comme -pour retenir un sanglot.</p> - -<p>« A mon tour, j'avais quelques reproches…</p> - -<p>— Non, non, dit Jacques précipitamment. -Pas aujourd'hui! Pas pour ta première visite! -Et puis, j'ai mal dormi, très mal ; je ne veux -rien entendre de désagréable. Maman chérie, je -m'y refuse!</p> - -<p>— Alors, dit-elle, viens te coucher ici, mets -ta tête sur mes genoux et repose-toi. Reste -tranquille, ne bouge pas, ne parle pas. »</p> - -<p>Sans souffler mot, il obéit. Il se laissait aller -à sa persistante fatigue ; il ne réagissait plus : -il se sentait si faible! il laissait sa mère lui caresser -le front… Un quart d'heure après, il s'endormait -encore.</p> - -<p>Du temps passa. M<sup>me</sup> Damien regardait son -fils. Elle aussi s'était retenue pendant cette -visite. Maintenant, elle pouvait oublier sa -contrainte, et le beau visage immobile, aux -traits fermés, à la bouche vivante et volontaire, -aux yeux sombres, montrait toute sa douleur.</p> - -<p>Elle glissa enfin deux coussins sous la tête du -dormeur et s'échappa, légère. Avant de soulever -le rideau rouge, elle se retourna. Un -sourire courba ses lèvres quand elle vit, sur le -divan, cette figure nue, si apaisée, ce front si -large, sous les cheveux blonds en désordre, -cette bouche entr'ouverte par le sommeil, et -ces yeux clos.</p> - -<p>Dans l'antichambre, elle rencontra Gautier -Brune qui venait d'arriver. — Ils causèrent -quelques instants, debout.</p> - -<p>« Oui, dit Gautier, ces insomnies l'éreintent. -Je voulais qu'il se reposât, mais, puisque c'est -fait, il me semble qu'il n'y a nul danger à ce -que Jacques passe une partie de la nuit dehors. -D'ailleurs, il y tient beaucoup. Je dirai à Louis -de le laisser dormir tard, demain. Ne craignez -rien, je veillerai sur lui. Je n'ai pas à vous -répéter, n'est-ce pas, Madame, que je l'aime -bien?</p> - -<p>— Je le sais, mon ami. Vous le prouvez -assez… Au revoir! »</p> - -<p>Elle s'en fut, et Gautier entra dans le salon.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">CHAPITRE III<br /> -<span class="small">AU RESTAURANT</span></h2> - - -<p>Un petit restaurant du quai de la Tournelle. -La salle un peu basse, mais point encombrée ; -des garçons propres, méticuleux, aux gestes -précis ; leurs visages graves et fermés semblent -consignataires d'un secret d'importance. Près -d'une fenêtre de coin, Jacques Damien et Gautier -Brune achèvent leur repas.</p> - -<p>« J'aime cet endroit, dit Damien ; c'est un -lieu de retraite ; on y mange à bon escient. Cette -salle a quelque chose de sérieux qui me divertit -de façon bourgeoise et mesurée ; la cuisine est -sérieuse, elle aussi ; le service est sérieux ; trop, -peut-être… et pourtant non! Je commence à -goûter le genre Louis-Philippe. Enfin, la vue -est parfaite.</p> - -<p>— Ajoute aux vertus de l'endroit, dit Gautier -Brune, que l'on peut y causer, ce que nous ne -ferions certes pas aussi librement sur le boulevard.</p> - -<p>— Sachons donc profiter de cette licence tout -en buvant notre café, dit Jacques avec un sourire. »</p> - -<p>Ils se turent, un temps, puis Damien reprit :</p> - -<p>« Gautier, cela me gêne de t'avoir présenté -un spectacle aussi excessif de larmes et de -déclamation. Un homme qui pleure, ça peut -faire de l'effet au théâtre, mais moi j'aurais dû -exprimer ce que je sentais à moins de frais, -plus posément. Si tu le veux bien, nous déciderons -que l'incident est clos. Maintenant, je -compte m'expliquer, sans gestes, sans vociférations -et, surtout, sans mouchoir.</p> - -<p>« Il est évident que je me porte mal. Je m'en -suis aperçu, il y a quatre mois environ (tu venais -de partir pour le Midi), lorsque j'ai commencé -à ne plus dormir. Une nuit sans sommeil, mon -Dieu! c'est très désagréable, ce n'est pas tragique : -on s'en donne une raison plausible et -l'on se dit : je dormirai demain. Mais quand, le -lendemain, on ne dort pas et le surlendemain -non plus, et que, durant le jour, on est pris de -brusques somnolences qui abrutissent sans -reposer, alors mon ami, on finit par s'inquiéter. -Tu étais absent. Le médecin que j'ai consulté…</p> - -<p>— Qui ça? demanda Gautier.</p> - -<p>— Le docteur Stéphane… rue de Courcelles…</p> - -<p>— Je connais… Pas bête, mais vieux… Continue.</p> - -<p>— Le docteur Stéphane m'a donc offert un -fort joli bouquet de bonnes paroles douceâtres, -en conclusion d'un examen très méticuleux et -très long. A l'en croire, il me fallait une hygiène -stricte, une chasteté relative… (je t'assure que -ma rupture avec Juliette n'a aucun rapport!) -de la tempérance et du bromure. De cette liste, -je n'ai retenu que le bromure, sans autre effet -notable que de m'accabler davantage. Tout cela -serait peu de chose et je te dirais seulement : -« mon ami, j'ai de cruelles insomnies qui m'ennuient -fort », si je ne souffrais d'un supplément -d'inquiétude qui, je te l'avoue, me désarçonne.</p> - -<p>« Un soir, je m'étais couché tôt, content -d'avoir presque sommeil, mais tracassé parce -que Maman se plaignait depuis quelques heures -d'une horrible migraine, et tu sais si elle se -plaint peu! Je lisais dans mon lit, assez inattentif -à ma lecture, l'oreille tendue, au cas où -l'on aurait besoin de mes soins et que l'on m'eût -appelé. D'autre part, je me disais : « ai-je sommeil? -n'ai-je pas sommeil? vais-je dormir? » Je -lisais mal, je lisais avec peine : les lettres de -la page dansaient étrangement devant mes -yeux. J'éteignis enfin pour me donner du repos, -mais ne fus pas long à rallumer. Au pied de -mon lit, sur la traverse de cuivre, une tête, -éclairée du dedans, de la taille d'une pomme -et qui ressemblait à une pomme, avec un teint -jaune et rouge de pomme, le même aspect luisant, -ciré, d'objet neuf, souriait d'un sourire -fendu et, lentement, dodelinait.</p> - -<p>« Mon petit Gautier, même aujourd'hui, j'ai -peur d'y penser : il me semble que je pourrais -la revoir, dodelinante et souriante, posée sur le -bouchon de cette bouteille de cognac. Dès que -je me trouvais dans l'ombre, soudain, la pomme -reparaissait. On eût dit qu'elle était là, tout le -temps, et comme eût fait une lumière subite, que -l'ombre seule la révélait. Pourtant non… lorsque -je rallumais, elle ne s'évanouissait que peu -à peu, elle y mettait le temps, elle fondait dans -la lumière, comprends-tu? et son sourire devenait -triste en se perdant. Parfois les rêves donnent -des visions toutes pareilles qui épouvantent, -mais au matin on en rit. Un cauchemar, un -simple cauchemar… Moi, je ne dormais pas!</p> - -<p>« Je t'assure, mon ami, que je n'ai pas cédé -tout de suite à la peur. J'ai résisté d'abord, je -me suis donné des raisons. Cette pomme : une -pomme que j'avais vue, la veille, à la devanture -d'un fruitier, rue de Monceau. Je m'étais plu à -la regarder, longuement, parce qu'elle faisait -figure parmi les autres fruits plus ternes, plus -modestes. J'avais même pensé la phrase : « Elle -fait figure », et le mot « figure » prenait corps… -Rien de plus simple!… Un souvenir prolongé. -Cela explique peut-être ; cela ne satisfait guère! -J'en suis même arrivé, en désespoir de cause, à -m'imposer une idée absurde : « J'ai mal aux -yeux. Je veux croire que j'ai mal aux yeux. Il -faut que j'aie mal aux yeux. » J'accepte aussitôt -la proposition comme une certitude et j'agis en -conséquence. Le lendemain même, Vialle, l'oculiste, -m'affirme que mes yeux sont les meilleurs -qu'il ait jamais examinés. Quel homme spirituel! -il me permet, pour peu que l'envie m'en -prenne et que j'y trouve le moindre plaisir, de -dévisager le soleil, à l'occasion, et sans lunettes -noires. Hélas! mon vieux Gautier! si flatteur -que ce soit d'être comparé à un aigle, cela ne -m'a pas guéri!</p> - -<p>« Deux nuits, souvent trois nuits par semaine, -je revoyais sur la traverse de mon lit cette -pomme souriante. Elle y restait, suivant sa fantaisie, -quelques instants, une heure ou jusqu'au -petit jour. Ah! j'ai cru, parfois, que je deviendrais -fou sans plus attendre et qu'en entrant -dans ma chambre, le lendemain, on verrait sur -le lit une bête tordue, hurlante et baveuse. Hurler! -J'avais une telle envie de hurler! Certains -soirs, je devais me tenir ferme pour arrêter le -moindre cri. Je savais qu'il m'eût fait perdre la -tête, j'en étais sûr. Mon ami, j'ai lu, jadis, dans -d'agréables romans psychologiques, la description -d'un jeune homme de bonne famille qui, -lâché par sa maîtresse, mordait son oreiller, et -cela me paraissait bizarre, presque ridicule. -Aujourd'hui, je connais le goût d'un oreiller où -l'on plante ses dents : rien de savoureux, crois-m'en -sur parole!</p> - -<p>« Tu peux imaginer la gueule que je présentais -au réveil! Maman s'en apercevait bien! Et -c'est alors, surtout, que je me suis laissé prendre -par la peur. L'idée que Maman se rendrait -compte, un jour, de tout cela m'épouvantait. -Tu sais que mon père est mort quand j'avais -douze ans, d'une façon… comment dire?… -Allons! du courage! J'évite la difficulté… -Reprenons. »</p> - -<p>Damien se mit à parler d'une voix plus lente, -plus appuyée.</p> - -<p>« Tu sais, cher ami, que mon père est mort…</p> - -<p>— Je sais, interrompit Gautier Brune. Passe! »</p> - -<p>Mais Damien poursuivit :</p> - -<p>« … Dans une maison de santé… que mon -père est mort fou… Voilà!… Cette pensée ne -me quittait plus. Je me disais : « Je vais suivre -le même chemin et Maman souffrira, une -seconde fois, tout ce qu'elle a déjà souffert. » -Des craintes de cet ordre, s'ajoutant à la sombre -mélancolie que je ressentais, me composaient -une vie intenable. Il fallait mentir assidûment, -il fallait expliquer mes yeux battus, ma pâleur, -cette nervosité que je ne pouvais contraindre, -certains gestes, certains regards inconscients, -mais qui n'échappaient pas à un observateur -affectueux… Voilà l'emploi de mes journées, -mon ami… Et surtout, ah! oui, surtout il fallait -me plaindre, me plaindre diplomatiquement, ni -trop, ni trop peu. Mes insomnies… en ai-je -assez joué de mes insomnies!… Maman est-elle -convaincue qu'il n'y a rien d'autre?… Un beau -soir, n'en pouvant plus, je me suis décidé à partir, -à quitter la maison que j'aimais, si pleine de -souvenirs, à m'installer chez moi. Les quelques -bonnes heures où je me sentirais libre, je les -passerais avec Maman ; quant à mes nuits, eh -bien, j'en garderais l'épouvante pour moi. »</p> - -<p>Gautier Brune n'avait pas encore prononcé -une seule parole. Il écoutait.</p> - -<p>« Tu es vraiment un brave garçon, prononça-t-il -posément de sa voix égale et calme. -Je veux dire que tu es un garçon vraiment -brave… Et depuis lors, comment te portes-tu?</p> - -<p>— Je vais mieux, répondit Jacques. Cette -rupture avec Juliette m'a secoué, je n'en disconviens -pas, mais son effet, je pense, n'a pas été -fâcheux : des discussions, des querelles, des -scènes de ménage, cela occupe ; d'ailleurs, je ne -laissais pas d'en apprécier le côté comique. -D'autre part, les vacances finies, j'ai repris, au -musée, mes heures de bureau et je trouve un -certain bénéfice à travailler régulièrement, à -classer des paperasses, à me promener dans -les salles du Louvre, à préparer une exposition -et à réprimander, de temps à autre, les gardiens… -Enfin, je sors beaucoup, je fais la noce, -je fréquente des bars pittoresques et charmants…</p> - -<p>— Est-ce bien utile? demanda Gautier d'un -air sec.</p> - -<p>— Mais oui! comment donc! ce sont des endroits -pleins d'agrément, où l'on s'amuse… en -quelle compagnie! Parfois, quand je rentre au -matin chez moi, je dors mieux… pas toujours. -N'importe, Gautier, je ne suis pas solide. Cela -m'est à peu près égal, après tant de nuits blanches, -de me sentir les reins brisés : une randonnée -à cheval me fatiguerait de la même manière, -mais je m'habitue mal à un cerveau courbatu… -et puis j'ai peur que cela ne recommence, j'ai -peur de revoir cette pomme!</p> - -<p>— On tâchera que tu ne la revoies pas, mon -ami!</p> - -<p>— Ah! Gautier, j'avais si grand besoin de ton -retour! Que veux-tu! les bonnes gens que j'ai -consultés étaient, je n'en doute pas, animés -des meilleures intentions à mon égard, mais ils -ne savaient pas, ils ne pouvaient ni sentir, ni, -par suite, comprendre, au lieu que toi, tu me -connais depuis que nous jouions à saute-mouton -sous les arbres des Champs-Elysées.</p> - -<p>— Nous reparlerons de tout cela, dit Gautier.</p> - -<p>— Veux-tu, répondit Jacques, que nous poursuivions -notre causerie en plein air? La nuit -doit être douce et l'atmosphère de cette salle me -semble maintenant un peu lourde. Nous marcherons -le long du quai.</p> - -<p>« Maître d'hôtel, je vous félicite au sujet du -canard ; tout à fait réussi.</p> - -<p>— Ah! Monsieur Damien! si l'on ne soignait -pas les habitués de la maison!…</p> - -<p>— Décidément, cet excellent homme a quelque -chose de sacerdotal, disait Jacques en descendant -l'escalier. Je ne lui aurais certes pas -offert le même compliment sur le cognac qu'il -nous a servi, très inférieur à ce qu'il était jadis, -mais la moindre critique nous aurait valu un -très long discours.</p> - -<p>— Le cognac n'était pas mauvais, dit Gautier, -seulement tu en bois trop.</p> - -<p>— Allons donc!</p> - -<p>— Tu en bois trop.</p> - -<p>— Gautier, tu m'embêtes.</p> - -<p>— Bien. »</p> - -<p>Ils se promenèrent quelque temps en silence. -Parfois un tramway cornait ou grinçait sur ses -rails, mais la ville était paisible et le fleuve aux -reflets d'huile et de marbre noir coulait lourdement. -Ils s'arrêtèrent à la tête d'un pont ; un -petit point de lumière jaune brillait sur une -péniche amarrée.</p> - -<p>« Regarde, dit Jacques, regarde ce rideau de -mousseline et ce lien de ruban qui paraît contre -le carreau de vitre… Tiens! on a soufflé la lampe. -On dormira bientôt, là derrière, sainement, -suavement, comme l'on doit dormir. Ce spectacle -a le goût charmant d'un secret… N'insistons -pas. »</p> - -<p>Ils marchèrent encore.</p> - -<p>« Oui, je te soignerai de mon mieux, reprit -Gautier Brune, mais j'ai encore deux choses importantes -à te dire. Ecoute-moi. Nous nous -connaissons depuis l'enfance et ne nous sommes -jamais quittés. Tu m'as pris comme médecin et -voici la première fois que j'ai à te soigner sérieusement. -Demain ou le jour suivant, nous -parlerons donc de médecine, de drogues, -d'hygiène ; ce soir, nous parlerons, si tu le veux, -d'une méthode. Je te soignerai de mon mieux, -pourtant ne t'appuie pas trop sur moi. C'est toi -surtout qui te soigneras ; il faut que tu te guérisses -toi-même. Si tu acceptes de le faire, alors -j'ai confiance. Jacques, ce sera une dure partie -à jouer. De temps à autre, je pourrai te donner -un conseil, un coup de main, mais le grand rôle -te reste à toi seul. Souvent, tu te sentiras les -bras rompus, et tu devras lutter quand même ; -souvent, ta tête n'en pourra plus de souffrir et, -néanmoins, quand il sera relativement simple -de te la casser contre un mur, tu choisiras autre -chose qui, peut-être, te fera souffrir davantage. -La victoire est au bout, et la paix, cette paix -qui suit la victoire.</p> - -<p>— Je tâcherai, » dit Jacques.</p> - -<p>Il s'arrêta, les yeux à terre, réfléchissant et -battant le pavé du bout de sa canne.</p> - -<p>« Etrange duel que tu me proposes!</p> - -<p>— Un duel, en effet, répondit Gautier, un vrai -duel entre un homme malade et un homme sain, -logés dans un même corps, entre un homme -qui souffre et un autre qui refuse de souffrir. -Pour arriver à vaincre, il ne suffira pas de la -bonne volonté que tu possèdes déjà et de ton -courage, il faudra encore des ruses savantes, -de la précision, de la patience et une obstination -de brute. Tu devras commander (n'oublie pas -que vous êtes deux), te donner des ordres clairs, -ne plus rien y changer quand tu les auras bien -mûris, y obéir avec scrupule, ne jamais discuter… -puis, un jour, tu forceras l'ennemi dans -un mauvais coin… Le reste se fera tout seul. -Alors tu t'assiéras dans ton fauteuil, mon ami, -et je te permettrai de te reposer.</p> - -<p>— C'est bien… et quelle est cette seconde -chose que tu voulais me dire? »</p> - -<p>Gautier hésita, un instant, avant de parler.</p> - -<p>« Cette seconde chose, je ne te la conseille -pas, je l'exige : un ami a de tels droits. -Demain, tu te rendras chez ta mère, aussitôt -que possible, et tu lui raconteras tout ce que tu -m'as…</p> - -<p>— Gautier! Gautier! tu n'y penses pas! -mêler Maman à ces horreurs, c'est indigne!… -je t'assure… ce ne serait pas propre! Déjà, je -l'ai peinée si fort en la quittant! Elle acceptait -tout, le cœur navré, sans se plaindre. Elle m'a -même beaucoup aidé dans mon déménagement. -A quelqu'un d'autre, elle eût sans doute paru -indifférente, mais moi, j'ai appris à lire son -visage comme un livre. Gautier! laisse-moi -mon enfer à moi tout seul! N'y fais pas entrer -Maman!</p> - -<p>— … Et tu lui raconteras tout ce que -tu m'as dit, ce soir, poursuivit Gautier de sa -voix la plus douce, tout, tout jusqu'aux plus -minces détails. J'ai réfléchi honnêtement ; à -cette heure, je suis sûr. Non, Jacques, je ne -commande pas, je supplie… sachant que j'ai -raison.</p> - -<p>— Il me semble, dit Jacques, que tu m'apprends -à t'obéir à toi, avant de m'enseigner -l'obéissance à mon autre moi-même!</p> - -<p>— Pour ta guérison, je compte beaucoup sur -ta mère. Elle aimera mieux souffrir ainsi que -te sentir loin d'elle.</p> - -<p>— Tu crois qu'elle a des certitudes à mon endroit? -Tu crois donc…</p> - -<p>— Je crois que tu as de grandes chances de -guérir en te soignant toi-même, avec l'aide de ta -mère et l'avis occasionnel de ton médecin. Je -puis te connaître bien, mais elle te connaît -mieux : elle t'a fait.</p> - -<p>— J'irai donc, demain, dans l'après-midi. Ah! -j'oubliais… Ses dernières migraines ont été un -peu allégées ; elles durent moins longtemps, il -me semble. C'est grâce à toi. Merci.</p> - -<p>— Longeons encore un peu le quai, veux-tu? -dit Gautier Brune. Nous regarderons l'eau couler, -puis, si un dernier acte de revue t'amuse, -je suis de service.</p> - -<p>— Je crains, répondit Jacques de m'être montré -présomptueux. J'ai le sentiment que mon lit -me sera doux.</p> - -<p>— Voilà un taxi qui passe, dit Gautier : je te -poserai chez toi. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">CHAPITRE IV<br /> -<span class="small">BAR NOCTURNE</span></h2> - - -<p>Damien restait debout, dans l'ombre, devant -sa porte ; le taxi de Gautier Brune venait de -disparaître au coin de la rue. Damien attendait ; -il n'avait pas sonné. Savait-il, au juste, s'il -sonnerait, s'il rentrerait chez lui?…</p> - -<p>« Gautier m'accorde sa confiance entière, -songeait-il, et déjà je le trompe ; Gautier me -demande d'être vaillant et je vais me conduire -comme un lâche, du moins, je le suppose… -Mais quoi!… Si j'étais allé à Montmartre!… »</p> - -<p>Des images se présentaient à lui, colorées, -pittoresques ; il entendait des chants et des -rires. Ce n'étaient pas les chants et les rires de -Montmartre.</p> - -<p>« En somme, je n'ai fait à Gautier aucune -promesse de ce genre. »</p> - -<p>Il regarda autour de lui. La rue, tachée de -trois réverbères, lui parut sinistre. — Dans son -nouvel appartement, il trouverait, assurément, -de la lumière, un décor agréable, mais comment -supporter la solitude, le silence? Il se -sentait déjà rompu… Assez pour se reposer là-haut?</p> - -<p>« Si je me couche maintenant, je me prépare -une mauvaise nuit de plus, au lieu que, -dans une heure ou deux, je serai vraiment -fatigué ; peut-être dormirai-je ; il n'y aurait pas -de mal à ça! »</p> - -<p>Il hésitait encore.</p> - -<p>« Je n'ai presque rien bu, ce soir… quelques -verres de cognac. Gautier ne sait pas boire!… -N'empêche que Gautier me croit dans mon lit, -ou près de m'y mettre. »</p> - -<p>Un frisson le parcourut.</p> - -<p>« Si je m'attarde ici, je vais prendre froid. »</p> - -<p>Cette dernière pensée le décida. Il alluma -une cigarette, tourna brusquement le dos à sa -porte et s'en fut d'un pas vif.</p> - -<p>Jacques Damien marchait vers un but -assurément bien connu. Il prenait à droite, -puis à gauche, il longeait quelque temps un -boulevard, passait devant un jardin public, -suivait une petite rue, traversait une place, et, -plus il allait, plus son allure semblait dégagée, -moins il sentait sa fatigue. Pour un peu, il -aurait couru. — Après une brasserie très lumineuse -et des maisons grises, d'aspect morne, -voici un cirque, d'où sortent des personnes que -le spectacle ne retient plus (d'ailleurs, il est -tard). Jacques ne tourne même pas la tête, il -marche toujours, droit devant lui, d'un pas -allègre, l'air content. Soudain, il s'arrête -devant une porte tournante. Il la pousse. Il -entre.</p> - -<p>La salle, de taille très médiocre, est vide ; -seul, le garçon s'y promène, une serviette sous -le bras. Des tables, des banquettes sont rangées -sur les côtés ; un bar tient tout le fond, -avec ses hauts tabourets, son comptoir ciré, sa -pompe, ses bouteilles. Pas un client, mais Jacques -se perche aussitôt sur l'un des tabourets. -Il est comme chez lui.</p> - -<p>« Bonsoir, Victor, dit-il ; j'arrive tôt.</p> - -<p>— Bonsoir, Monsieur Damien ; M<sup>lle</sup> Bice sera -là dans cinq minutes. Je vais vous servir votre -cocktail et vous donner de la lumière. »</p> - -<p>L'instant d'après, la petite salle brille de mille -feux. Cela donne aux banquettes déchirées un -air lugubre et laisse mieux voir la misère des -murs. M<sup>lle</sup> Bice ne tarde pas, en effet. La voici -à sa place, derrière les bouteilles du bar, et -souriant de ses lèvres fardées. Elle jette un -coup d'œil dans une des nombreuses glaces qui -l'entourent, vérifie l'état de sa chevelure jaune -et du plâtre de ses joues, puis, satisfaite, entre -en conversation avec Jacques.</p> - -<p>« Victor a dû vous dire l'accident qui est arrivé -à ce pauvre Tom. Il s'est foulé le pied et ne -paraît pas à la représentation de ce soir, mais -il viendra bientôt boire un verre. »</p> - -<p>Des explications s'ensuivent. Cette foulure est -d'autant plus regrettable que l'on comptait beaucoup -sur Tom pour le gala du surlendemain.</p> - -<p>« M<sup>me</sup> Cervantès a repris son service et elle -fera de la haute école sur sa grande jument -noire, mais ce n'est pas la même chose. M. Michel -voulait un numéro drôle et Tom avait -inventé une farce épatante, un chef-d'œuvre, -Monsieur Damien! On se serait tordu! Seulement, -que voulez-vous! les trois grandes culbutes -de la fin seraient impossibles avec un -pied foulé!… »</p> - -<p>Et M<sup>lle</sup> Bice ajoute, en confidence :</p> - -<p>« M. Michel n'y croyait pas, à cette foulure! -Pensez donc! le médecin a dû donner à Tom -un certificat! »</p> - -<p>Victor, qui ne perd pas un mot, se montre -indigné d'un procédé pareil :</p> - -<p>« Tout de même, dit-il, c'est triste de voir -M. Tom traité avec si peu d'égards, lui qui -est un vrai artiste. Oh! il l'a très mal pris!… -M. Michel exagère! »</p> - -<p>D'ailleurs, voici M. Tom Atkinson en personne. -Il boite un peu et s'aide, pour marcher, -d'une canne. On ne reconnaît pas, sous -cette gueule épaisse de brute, la figure hilare -du clown qui sait si bien amuser les enfants. -Son gros corps est sanglé dans un veston clair ; -une cravate saigne à son cou ridé de vieillard -gras. Tom s'installe près de Damien et la conversation -reprend.</p> - -<p>« On vous a dit, Monsieur?… »</p> - -<p>Oui, Damien est au courant, mais il lui -manque divers détails dont il s'enquiert et que -Tom défile d'une voix cassée, marquée d'un -étrange accent d'écurie anglaise.</p> - -<p>« Ah! vous, Monsieur, vous êtes un gentleman, -vous pouvez comprendre! »</p> - -<p>Damien comprend tout, en effet, il s'intéresse -à tout. On fraternise et la chronique des événements -de la semaine se déroule. — A-t-on eu -raison d'engager cette troupe japonaise qui -travaillait à Londres?</p> - -<p>« Ils ont du talent, c'est certain, mais ils -manquent d'invention. »</p> - -<p>Tel est l'avis de M<sup>lle</sup> Bice.</p> - -<p>Chacun donne le sien ; néanmoins, on se tait -à l'entrée de M. Michel, qui ne fait que passer -et rentre chez lui, après avoir serré la main de -Jacques. En partant, il dit à Tom :</p> - -<p>« Sous le prétexte que vous avez mal au -pied, ne vous soûlez pas trop, ce soir. »</p> - -<p>Tom salue en esquissant sa plus belle grimace.</p> - -<p>« C'est un mufle! » déclare M<sup>lle</sup> Bice quand -M. Michel est sorti.</p> - -<p>Et ses lèvres expriment un dédain supérieur.</p> - -<p>« <i lang="en" xml:lang="en">A bloody pig!</i> » dit Tom.</p> - -<p>Un vieux pianiste, assez pittoresque mais -très sale, s'est caché derrière le paravent qui, -dans le coin de gauche, masque un piano honteux. -Il jouera, tous les quarts d'heure, une -valse ; durant les intervalles, il vient causer au -bar avec M<sup>lle</sup> Bice qui l'abreuve discrètement. -M<sup>lle</sup> Bice est sa fille. Elle le tutoie et l'appelle -« cher maître! » Il lui dit « vous » avec une -parfaite dignité, même quand il s'enivre.</p> - -<p>« Cher maître, tu as une bonne tête ce soir! -Comment va maman?</p> - -<p>— Béatrice, votre mère est depuis longtemps -couchée. Une épicière doit dormir, la nuit.</p> - -<p>— Alors, toi, cher maître, viens prendre ton -cognac.</p> - -<p>— Cette enfant est peu respectueuse. Excusez-la, -monsieur Damien. Désirez-vous que je joue -<i>Suprême Ivresse</i> ou <i>Folle Etreinte</i>? »</p> - -<p>Jacques choisit et continue à boire.</p> - -<p>La salle se remplit peu à peu. L'aimable adolescent -qui fait son entrée n'est ni un acrobate, -ni un danseur, c'est un très petit homme de -lettres, blond, bien sanglé, trop gentil. Sa bouche -a forme de cerise ; une cigarette semble -y tenir tout juste. Il souffle nonchalamment la -fumée et en suit les volutes avec un air ravi. -Il parle à Damien d'une plaquette de délicats -poèmes qu'il publiera vers la fin du mois, mais -Damien discute avec M<sup>lle</sup> Bice la composition -autrement importante d'un prochain cocktail.</p> - -<p>« Tâchez de le réussir, ma chère, et, en attendant, -donnez-moi un whisky-soda. »</p> - -<p>Encore un client : ce gros homme court, aux -jambes épaisses, est, à ce que l'on dit, peintre de -son métier ; il fait aussi de la musique ; il fait -surtout des affaires, (on ne sait précisément lesquelles) ; -il est fort riche ; son valet de chambre -paraîtra, peu avant l'aube, pour le ramener chez -lui. Très bavard, il entame avec le jeune poète -une longue discussion, il critique les derniers -concerts, le dernier salon, il explique savamment -le dernier scandale.</p> - -<p>« Et M<sup>me</sup> Cervantès, que devient-elle? » demande -Jacques.</p> - -<p>M<sup>me</sup> Cervantès, qui souvent rend visite à ces -messieurs du bar, s'est excusée. On ne la verra -pas, ce soir ; on s'en désole. M<sup>me</sup> Cervantès ne -cause pas, n'ayant jamais rien à dire et parlant -peu le français, elle ne boit pas ou ne boit que -du lait chaud, mais on s'est habitué à sa présence -muette. Sans elle, on ne se sent pas au complet.</p> - -<p>Deux journalistes, un jongleur américain et -deux dames de music-hall n'apportent à la compagnie -aucun intérêt nouveau. On bavarde en -petit comité, on fume et, surtout, on boit. Un -couple mondain tout à fait inconnu apparaît, -l'homme en habit, la jeune femme les épaules -couvertes d'un somptueux, d'un sensationnel -manteau de soie. Ils regardent autour d'eux -avec curiosité. On leur a recommandé sans -doute d'inviter le vieux clown ; ils l'invitent -donc à leur table en termes d'une extrême -politesse. Tom accepte ; il mange, il boit, mais -ne dit pas grand'chose, ou c'est alors à Damien -qu'il adresse de courtes phrases, à M<sup>lle</sup> Bice, au -pianiste, et le couple s'étonne en silence de ses -mauvaises manières ; les regards échangés sont -éloquents. Néanmoins, Tom fait un effort : il -admire le manteau somptueux, il le touche, il -le palpe, il en manie un pan, de ses doigts épais -il en caresse les broderies.</p> - -<p>« <i lang="en" xml:lang="en">Fine silk!</i> » dit-il aimablement.</p> - -<p>La jeune femme sourit à grand'peine et ce -spectacle amuse Damien.</p> - -<p>L'une des dames de music-hall chante. Cela -augmente le bruit. L'accompagnement terminé, -le pianiste reprend ses valses et l'on danse. -Damien se demande s'il dansera aussi, dans le -petit carré que l'on réserve à ces ébats. Non, -il lui faudrait être plus sûr de ses jambes, et -puis les deux théâtreuses encombrent maintenant -toute la place aux bras du jongleur, -qui danse à ravir, et du poète blond. Damien -se contentera de boire.</p> - -<p>Le temps passe. Damien a beaucoup bu. -Soudain, il se redresse, il descend de son -tabouret.</p> - -<p>« Victor, dit-il, mon pardessus, je vous prie.</p> - -<p>— Monsieur ne se sent pas bien?</p> - -<p>— Si, parfaitement, merci. »</p> - -<p>Victor salue en empochant une pièce et tend -à Damien sa canne.</p> - -<p>Jacques a les yeux fixes, la bouche mobile et -nerveuse. Il traverse la salle d'un pas mécanique, -le corps très droit, le regard halluciné. Ses -lèvres molles tremblent toujours. Il arrive à la -porte, il la pousse, il sort.</p> - -<p>« En voilà un qui est mûr, dit M<sup>lle</sup> Bice.</p> - -<p>— Moi, il me plaît, ce garçon! dit le vieux -pianiste.</p> - -<p>— C'est un homme très comme il faut, » dit -Victor qui s'y connaît.</p> - -<p>La jeune femme en manteau somptueux paraît -scandalisée.</p> - -<p>« Allons-nous-en! dit-elle.</p> - -<p>— Ben quoi! dit le jongleur entre haut et bas, -il est fin saoul! C'est pas rare! »</p> - -<p>Et Tom, qui a suivi Jacques des yeux d'un -air inquiet, déclare qu'il l'eût volontiers accompagné -chez lui si son pied foulé ne le faisait tant -souffrir.</p> - -<p>Cependant, Damien marche dans la rue -d'une façon volontaire et mal assurée. Il se -lance en avant, mais il vacille ; il marche aussi -comme les aveugles, en tâtant parfois du bout de -sa canne le bord des trottoirs. Arrivera-t-il? -Voici sa rue, voici sa porte. Il sonne, il ouvre, il -entre, il referme la porte. Il réfléchit un moment -avant de s'engager dans l'escalier à la rampe -duquel il se tiendra… Et le voici chez lui, dans -sa chambre, bientôt.</p> - -<p>Peut-être Jacques dormira-t-il, cette nuit… Il -a encore très peur, mais l'heure est tardive, -maintenant, et il se sent si fatigué!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">CHAPITRE V<br /> -<span class="small">RAISONS MATERNELLES</span></h2> - - -<p>Quand M<sup>me</sup> Damien vit entrer Jacques, elle -posa sur un guéridon le carré d'étoffe persane -dont elle comptait faire un coussin, tendit les -bras à son fils et l'embrassa. En somme, sa -mine n'était point trop mauvaise, il semblait -détendu. Mille petits soins, un bain prolongé, -lui rendaient son aspect habituel. Quelque -temps, ils causèrent des événements du jour, -échangèrent leurs raisons d'admirer ou de s'indigner, -d'être étonnés ou indifférents, suivant -ce que leur avaient appris les journaux du -matin, les revues ou le bruit public. Jacques se -promenait devant sa mère, de long en large. Il -s'assit enfin et demanda :</p> - -<p>« Tu n'attends aucune visite? Nous serons -tranquilles? C'est parfait. Reprends ton travail, -s'il ne t'ennuie pas, et laisse-moi la parole. -Maman, j'ai une très longue et très lourde histoire -à te raconter. Ecoute-la aussi paisiblement -que je ferai moi-même pour te la confier. Voici -de quoi il s'agit. »</p> - -<p>Et il entreprit sa tâche.</p> - -<p>Son accent fut calme, simple, posé. Il surveilla -le ton de sa voix ; il en mesura l'émotion, -sans affecter de froideur ; il dit avec scrupule -tout ce qu'il devait dire, tout ce qu'il avait promis, -tout ce qu'il s'était promis de dire.</p> - -<p>Dans son fauteuil, M<sup>me</sup> Damien écoutait, le -corps droit, la tête un peu penchée, les doigts -occupés autour du carré d'étoffe qu'elle avait -repris. Souvent, elle levait les yeux sur son fils, -mais Jacques ne se laissait guère voir. Assis, les -deux coudes posés sur les genoux ouverts, le -dos voûté, il s'adressait, semblait-il, au tapis et -ne faisait d'autres gestes que de petits mouvements -explicatifs des mains qui se joignaient, -se séparaient, retombaient mollement, se fermaient -parfois en une crispation de peur ou de -volonté subite. Quant aux yeux, ils restaient -obstinément fichés en terre.</p> - -<p>Les paroles de Jacques se suivaient, sensées, -douces, réfléchies. M<sup>me</sup> Damien n'avait pas dit -mot. Un galon d'or faisait presque le tour du -nouveau coussin.</p> - -<p>« De sorte, Maman chérie, que j'aurai plus que -jamais besoin de toi. Gautier en est persuadé et -moi, tu penses bien… »</p> - -<p>Ayant fini, jugeant superflu d'épiloguer, il se -tut, se leva et baisa la main de sa mère.</p> - -<p>Un très long silence… Jacques Damien attendait, -M<sup>me</sup> Damien songeait. Elle ne préparait -presque pas sa réponse, elle songeait, simplement, -comme l'on se repose. Puis, elle dit :</p> - -<p>« Ce qui me touche plus encore que la confiance -que tu me prouves, c'est la manière dont -tu t'y es pris pour me la prouver. Merci, mon -enfant. Lorsque ton père est mort, j'ai compris -que je devais me débrouiller toute seule dans la -vie, sans aide, sans conseil. Ce soir, j'ai l'impression -bien différente d'avoir auprès de moi un -honnête homme, sur lequel je peux m'appuyer. -Jacques, tu m'inspires une grande pitié, cela est -certain, mais (ne m'en veuille pas!) autre chose -me touche en ce moment. J'éprouve une sorte -de joie qui est de me dire : ce garçon-là est vraiment -fait pour la vie ; il suivra son chemin, il -marchera sans béquilles. Merci, mon petit, -merci de cette joie dont je souffre pourtant. -Mais non! tu ne dois rien comprendre à mes -paroles : ce n'est pas ainsi qu'une mère console -son enfant. Mais tu ne sais pas… je t'ai empêché -de savoir. Maintenant, je te demande de te -montrer courageux, une fois encore, et je te parlerai -à mon tour, je te ferai une confession. -Accueille-la comme j'ai accueilli la tienne.</p> - -<p>— Maman chérie, dit Jacques, je t'écouterai -de toute mon attention. »</p> - -<p>Et il pensait :</p> - -<p>« Ah! les affreuses paroles que je vais entendre! -Maman me dira que mon père est mort -fou ; je le sais! qu'elle a souffert le martyre ; je -le sais! que papa était toute sa vie ; et je le sais -aussi! »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Damien regarda, un instant, devant elle, -plus loin que les murs, plus loin que l'heure -présente, dans le temps passé, puis elle reprit :</p> - -<p>« Tu oublieras surtout que je suis ta mère. -Ne me regarde pas. Figure-toi une jeune fille -assez agréable… on me disait même belle, à -cette époque, parce que j'étais grande et mince, -parce que je dansais bien et que je savais rire, -malgré mon air grave… Et puis, tu comprends, -j'avais dix-huit ans, une jolie taille, des cheveux -sombres, et je portais des robes seyantes… on -m'a beaucoup fait la cour ; de nombreux jeunes -gens m'ont dit qu'ils m'aimaient et ils demandaient -ma main. Moi, je ne les aimais pas ; souvent, -ils me plaisaient, mais je ne les aimais -pas : je répondais : non. Et, un soir, au bal, j'ai -vu ton père.</p> - -<p>« Ah! Jacques! tu n'imagines pas ce qu'il -était! Son charme, je ne l'ai retrouvé chez personne! -Cette voix douce, musicale, toujours -tendre d'accent, ces gestes amusants et gracieux, -ce regard enfin, ce regard qui semblait -vraiment une caresse! J'avoue que je perdis la -tête et me jurai, dès ce soir-là, que j'épouserais -le lieutenant Alfred Damien ou que je resterais -fille. »</p> - -<p>Elle désigna du doigt un portrait pendu au -mur.</p> - -<p>« Cette toile ne donne rien… ses traits, tout -au plus, et encore le peintre n'a-t-il rendu de son -visage que… passons! Je l'ai épousé et, pendant -deux ans, j'ai connu ce bonheur dont on -rêve parfois, mais qui, néanmoins, n'est pas fait -pour être vécu. Je pensais qu'il durerait toujours!</p> - -<p>« Mon enfant, c'est alors que tu es né. Certes, -j'en aimai ton père davantage, mais tu me fis -sortir du conte de fées où je me complaisais : -en vérité, tu m'éveillas. Des écailles me tombaient -des yeux, je voyais clair, je regardais -autour de moi, j'apprenais un peu ce qu'était ce -monde où l'on vit, où l'on souffre, car tu m'avais -fait souffrir terriblement, cher petit! Je n'étais -plus enveloppée dans une seule pensée d'amour ; -le simple devoir de te nourrir me rappelait à -moi-même en m'appelant à toi.</p> - -<p>« Vers cette époque, ton père me causa un -vif chagrin, le premier, en donnant, et cela -sans raison apparente, sa démission de l'armée -où une carrière magnifique lui paraissait promise. -Il me le dit, un soir, déclarant qu'il -voulait, dorénavant, vivre sans rien faire, que -le cheval le fatiguait, qu'il devait se soigner, et -qu'au surplus, il en avait assez du métier des -armes.</p> - -<p>« Je m'étonnai d'abord, je m'indignai un -peu. Ton père semblait bien portant, et cette -ambition de paresse, quand je le croyais poussé -par une ambition de gloire, (une jeune femme -se forge tant de fantômes!)… je ne comprenais -pas! Il démissionna donc. — « Tu -devrais m'en savoir gré, disait-il, je resterai -davantage à la maison, près de toi ; nous causerons, -nous nous connaîtrons mieux. » Ah! que -cette parole était pleine de sens! Il m'a mieux -connue, sans doute : il a découvert en moi une -femme cruelle qu'il ne soupçonnait guère, mais -moi, je l'ai mieux connu aussi : sous l'homme -charmant, j'ai découvert le pauvre homme. En -le regardant, je voyais certains traits de son -visage dont l'aspect était pour moi nouveau : le -menton fuyant, la bouche molle, quelque chose -de faible, tout ce que le peintre a si vite trouvé -dans cette figure dont il n'a pas rendu l'exquise -beauté. — Jacques, c'est affreux que je te parle -ainsi, et, pourtant, je ne vois d'autre chemin à -suivre que ce rude chemin qui nous blesse tous -les deux.</p> - -<p>— Continue, dit Jacques, continue, Maman -chérie.</p> - -<p>— Il tomba malade. Il souffrait d'une névrose -que de vagues hallucinations, sans corps, flottantes, -mais d'autant plus épouvantables, peut-être, -rendaient particulièrement affreuses. Ton -père avait peu d'imagination, je veux dire qu'il -ne se représentait pas les choses du monde et -de la pensée, comme tu fais, par de vraies -images peintes sur la conscience ; sa torture -ne prit jamais une forme nette. C'étaient des -angoisses difficiles à décrire, une inquiétude -trouble qui grandissait, qui s'imposait mais ne -se précisait pas, un cauchemar sans contours. -Tout en le soignant, comme je l'aurais plaint, -si… mais je l'ai soigné, jour et nuit, je te le -jure! avec dévouement, avec passion, sans -faiblir ni laisser jamais la place à d'autres! J'ai -fait tout ce que je pouvais, suivant strictement -les ordres et les conseils des médecins : une -politique subtile de tous les instants… Oh! ce -visage impassible qu'il me fallait garder, à des -heures où les larmes auraient été si douces! et -aussi cette comédie que je devais jouer!</p> - -<p>« Quand il dormait et qu'une plainte s'échappait -de ses lèvres, aussitôt je me penchais, je -guettais son regard, derrière les paupières -closes, je tâchais de sourire, pour qu'à son -réveil, il me vît d'abord, moi qu'il aimait, et se -rassurât. Parfois, je chassais ainsi l'horrible -rêve, parfois le dormeur s'éveillait en poussant -des cris affreux, et m'écartait de lui. Alors, je -le suppliais de m'écouter, je le raisonnais pendant -qu'il battait l'air de ses bras, j'essayais -de détruire sa chimère… et cela durait jusqu'au -matin. — Oui, je t'assure, Jacques, je l'ai -bien soigné ; j'ai si peur que tu en doutes! -mais je ne pouvais pas le plaindre : je veux -dire que je ne pouvais le plaindre avec générosité, -comme l'on plaint un homme valeureux -qui s'est défendu longtemps, de toutes ses -forces, et qui est tombé enfin. Je ne pouvais -pas le plaindre ainsi, parce qu'il était lâche.</p> - -<p>— Oh! Maman!</p> - -<p>— Tu protestes… C'est ce que j'attendais. Tu -as raison, et, avec ton père, j'ai dû me montrer -impitoyable… Oui, peut-être… Eh bien, -non! cet homme que j'avais aimé avec mon -cœur entier, avec mon corps entier… pardon, -Jacques, mais il faut bien que je le dise, puisque -je me défends, ce soir! cet homme, que je -croyais un galant homme… »</p> - -<p>Elle devint soudain très pâle et murmura -d'une voix à peine perceptible :</p> - -<p>« Non! Je ne puis te laisser savoir ces -choses!</p> - -<p>— Parle, Maman chérie, dit Jacques ; je te le -demande. »</p> - -<p>Son attitude était calme, il ne montrait aucune -nervosité, seulement il penchait un peu -la tête comme un homme qui se prépare à -recevoir un coup sur la nuque.</p> - -<p>Elle parla ou, plutôt, une plainte lamentable -s'échappa de ses lèvres :</p> - -<p>« Il buvait! mon enfant! Il s'enivrait, avec -des cochers et des concierges, chez le marchand -de vin du coin de la rue! Il allait boire à la -cuisine avec son valet de chambre! Je l'ai vu! -Il ne lui suffisait pas de boire, il devait boire en -compagnie basse. Son caractère, déjà faible, -ne résista pas à cet avilissement et, dès que la -maladie l'assaillit, ton père voulut fuir. Chaque -jour, il cédait du terrain. Or la maladie, cette -terrible habitude, est aussi un terrible adversaire -à qui tous les moyens sont bons, l'audace, -la patience ou la ruse. Il est traître, il est fort, -il est habile, surtout, et posera vite son pied -dans l'empreinte qu'une reculade aura vidée, -mais cela, le pauvre homme se refusait à le -sentir. Avant peu, il devint comme un enfant. -Il fondait en larmes, il se mettait à crier. Je le -trouvais souvent, assis au milieu du salon, -par terre, et pleurant parce qu'il avait peur -que le cauchemar ne revînt. Si je t'ai éloigné -de la maison, à cette époque, c'est que tu aurais -trop bien entendu ses cris et ses plaintes, car -elles étaient de ton âge, en quelque sorte : tu -criais ainsi, tu pleurais ainsi, pour un ballon -crevé ou une blessure au doigt.</p> - -<p>« Note que ton père, dans l'intervalle de -ses heures d'angoisse, redevenait l'être -exquis que j'avais connu ; ses crises d'ivresse -étaient vraiment des crises où il se perdait -d'esprit et de cœur ; ensuite, il réapparaissait -quelque temps, l'air un peu effrayé, le regard -instable, mais charmant à son ordinaire, séduisant, -délicieux… On retrouvait Alfred Damien -presque pareil à lui-même… du moins, les autres. -Moi, non, car moi, je tremblais toujours! — Devant -son fils, il se montra d'abord d'une -grande prudence : il ne s'approchait de toi que -lorsqu'il se sentait libre, comprends-tu? et alors, -comme il savait t'amuser! Dès qu'il entrait dans -la chambre, tu riais aux éclats. Mais, un soir -(je ne sais où il avait roulé, la veille), il fut attaqué -par son cauchemar, près du petit lit où tu -dormais. Il te réveilla et tu te mis à crier avec -lui. Quand j'accourus, il te tenait dans ses -bras, te suppliant de le délivrer du vilain -diable, du méchant sorcier qui le faisait tant -souffrir. Tu répondais : « Pauvre papa! pauvre -papa! » Je t'arrachai à lui, et, cette nuit-là, ce -fut mon fils que je soignai. Tu ne t'endormis -que fort tard, les yeux encore trempés de larmes.</p> - -<p>« C'était, pour moi, un terrible avertissement. -Je sentis qu'il te prendrait, que tu te -laisserais séduire, qu'il t'attirerait par sa gaîté, -par sa douceur, qu'il te retiendrait et t'empoisonnerait -bientôt de son mal.</p> - -<p>— Maman, interrompit Jacques, je commence -à comprendre…</p> - -<p>— La crainte de cette hérédité me poursuivait. -Je voulais garder mon fils! Tu avais déjà -eu des convulsions, comme en ont parfois les -enfants ; l'imprudence devenait manifeste de -laisser un petit être impressionnable et nerveux, -côtoyer un danger pareil. Dès la fin de -la semaine, je t'envoyai avec notre vieille -bonne en Provence, à la campagne. Ton père, le -jour du départ, haussa les épaules. « En somme, -tu as raison, » me dit-il. Et il se mit à claquer -des dents.</p> - -<p>« La vie reprit, coupée d'heures tranquilles -et d'heures dont le souvenir même est abject. -Je ne t'en parlerai pas. La vieille Alice me -donnait régulièrement de tes nouvelles et -t'amenait deux ou trois jours à Paris, pour me -rendre visite, à Pâques et en automne. Tu -grandissais, tu te portais bien, tu semblais -joyeux. Tu me parlais de l'âne, des beaux -canards, des pigeons et d'un grand paysan, si -gentil et si drôle.</p> - -<p>— Oh! je me souviens! murmura Jacques.</p> - -<p>— Et puis, un soir d'été où il faisait une chaleur -terrible, en entrant dans notre chambre à -coucher, j'aperçus ton père, assis sur le haut de -l'armoire à glace et buvant au goulot d'une bouteille -d'eau de Cologne. Il était fou.</p> - -<p>— Maman! Je t'en supplie! tais-toi! Tu es à -bout de forces!</p> - -<p>— Oh! mon petit! que j'en dise un peu plus -ou un peu moins!…</p> - -<p>— Non! je ne veux pas!… je sais… on m'a -raconté la suite. Je sais que tu as essayé de garder -papa à la maison, jusqu'au jour où il a failli -te tuer. Alors les médecins ont déclaré qu'il -fallait absolument qu'il fût enfermé.</p> - -<p>— Qui t'a dit cela? demanda M<sup>me</sup> Damien -étonnée.</p> - -<p>— Au lycée, le petit Simoneau, qui répétait -toujours que j'avais une « tête de loufoque ». -Un matin, à la sortie, je l'ai bourré de coups de -poing en criant : « Ah! j'ai une tête de loufoque! -Ah! j'ai une tête de loufoque! » Il répliqua : -« Oui, ton père est mort fou et il avait presque -tué ta mère! » ce qui lui valut une tournée d'appoint ; -mais… je savais. Et puis, tu comprends, -les domestiques…</p> - -<p>— Il ne s'agira donc plus que de toi, mon -petit. Je partis aussitôt pour la Provence. Je -trépignais dans le train, à l'idée de te voir et, -surtout, de te voir tant qu'il me plairait, librement. -Suivre tes jeux, t'entendre rire!… Mais -le voyage dura néanmoins assez longtemps -pour qu'une inquiétude nouvelle vînt me surprendre. -Je me disais : « Comment vais-je le -trouver? Il y a presque six mois que je ne l'ai -embrassé. Quelle figure a-t-il, au juste? Je ne -le vois plus, je me l'imagine mal, dans l'instant, -et les photographies semblent toujours si sottes! -De qui sont ses yeux, son front, sa bouche, sa -taille? De qui sont ses gestes? Sera-t-il à moi? »</p> - -<p>« Ah! mon enfant! tu ne t'en souviens certainement -pas, mais je me rappellerai toujours -mon arrivée à Valcreux et comme je me jetai -sur mon fils. Je lui fis presque peur! Cette -quinzaine, en Provence, je la passai vraiment -toute entière à te regarder, à apprendre par -cœur ton visage, à raisonner sur ses moindres -traits, sans fin. Dans ta figure souriante, je -découvrais la bouche et le menton de ton père, -son nez aussi ; mais ton front large, ton regard -joyeux et vaillant t'appartenaient bien à toi seul. -Tu avais beaucoup grandi, tu prenais une allure -élancée, tu paraissais fort, souple, sain, et je -suivais avec bonheur… en tremblant, comme il -convient à une mère, tes pires imprudences de -petit bonhomme aventureux, ravi de vivre. Tu -sais le reste, mais je tiens à te dire…</p> - -<p>— Oui, je sais le reste, Maman, et de quelle -façon tu m'as élevé, me poussant toujours à une -plus complète indépendance, excusant mes -pitreries lorsqu'elles témoignaient d'un peu -d'audace, accueillant mes camarades chez nous, -vivant auprès de moi comme une grande sœur, -comme une amie à qui l'on peut tout dire et qui -comprend tout.</p> - -<p>« Parfois, tu te montrais étrangement sévère -quand mes paroles manquaient d'accent ou mes -gestes de vigueur ; mais, à d'autres instants, -quelle indulgence! Tu partageais mes jeux, -mes lectures, mes rêves, avec une finesse si -déliée que je m'en apercevais à peine et, surtout, -ne m'en étonnais pas. Mes amis sont devenus -les tiens ; mon meilleur ami est aussi le -tien, n'est-ce pas? Ainsi je m'explique la façon -dont tu m'as mené jusqu'à être un homme, -et ta joie lorsque je me plaisais aux petites -épreuves du régiment, à des disciplines un peu -rudes ; tu m'as même laissé me rapprocher -d'une discipline à laquelle tu ne croyais pas : -celle de l'Eglise.</p> - -<p>— Je voulais, répondit-elle, avoir un fils qui -fût bien lui-même. J'avais tâché de lui former -un jugement d'homme libre. Quand, plus tard, -dans une circonstance grave, après y avoir -songé honnêtement, longuement, il a choisi -sa voie, pouvais-je lui donner tort?</p> - -<p>— D'autres auraient été moins généreux… »</p> - -<p>Et Jacques reprit :</p> - -<p>« Aujourd'hui, je m'en veux de t'avoir caché -ma peine, Maman chérie, et si vainement puisque -tu l'avais tout de suite devinée! Je fuyais -la maison pour t'empêcher de rien savoir!… -Ah! tu en savais long, déjà, tu en savais long, -courageuse Maman! »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Damien s'était astreinte à ne pas revenir -sur le sujet douloureux qui faisait l'objet même -de leur conversation ; elle attendait que Jacques -en reparlât. Elle ne put alors se retenir davantage -et, regardant son fils droit dans les yeux :</p> - -<p>« Mon petit, je savais simplement que tu -souffrais, dit-elle, et j'en souffrais moi-même. »</p> - -<p>Puis elle ajouta d'une voix passionnée :</p> - -<p>« Tu guériras, dis? Tu guériras? Tu ne te -laisseras pas prendre? Tu payes les vices de ton -père par un état nerveux qui doit te donner des -heures vraiment horribles, mais toi, tu es sain, -toi, tu es mon fils à moi, toi, tu guériras! Toi, -tu n'auras pas peur, et tu vaincras! C'est bien -vrai que tu vaincras, mon enfant?</p> - -<p>— Je tâcherai, Maman, répondit Jacques. Je -ferai de mon mieux, mais il faudra m'aider un -peu. En tous cas, je t'assure que l'on ne se battra -pas pour rire!… Et, maintenant, si tu le veux, -parlons d'autre chose! Ouvrons les fenêtres! -Donnons de l'air!</p> - -<p>— Bravo, Jacques! » dit M<sup>me</sup> Damien.</p> - -<p>Elle lui prit les mains, elle l'embrassa. Quelques -moments plus tard, elle demanda posément :</p> - -<p>« T'ai-je dit que Gautier a promis de dîner -avec nous?</p> - -<p>— Ah! tant mieux! répondit Jacques, celui-là, -je ne le verrai jamais trop! »</p> - -<p>Ils causèrent. Une heure passa. Un double -coup de sonnette annonça Gautier Brune.</p> - -<p>« Je vous salue, chère Madame, » dit-il en -entrant.</p> - -<p>Il jeta les yeux sur la mère et son fils et reprit :</p> - -<p>« J'arrive de bonne heure ; c'est pour savoir -s'il vous plairait de sortir, ce soir. On m'a -offert une bonne loge pour « Pelléas ».</p> - -<p>— Ah! très volontiers, mon petit Gautier. -Voilà une intention dont je vous remercie. Je -vais vite m'habiller et nous avancerons le -repas. »</p> - -<p>Jacques tendait la main à son ami.</p> - -<p>« Bonsoir, mon brave! » lui dit Gautier qui se -tut aussitôt, rougit un peu et se mordit la lèvre.</p> - -<p>Un instant, ils se regardèrent tous les trois, -en silence.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">CHAPITRE VI<br /> -<span class="small">LA LEÇON DU CLOWN</span></h2> - - -<p>Il voulut tenter une expérience, honnêtement -conduite et dont il pourrait apprécier les résultats. — Ce -fut par un bel après-midi brillant de -soleil que Jacques s'installa dans un coin de -cette terrasse de café, près d'une dame lourde -de fard, très voyante, qui frottait contre un -verre de vermouth ses lèvres trop rouges, devant -un sous-officier d'Afrique, occupé à la composition -savante d'une absinthe. Jacques appela le -garçon et commanda un <span lang="en" xml:lang="en">lemon-squash</span>, boisson -innocente. — L'épreuve fut plus dure qu'il ne -pensait. Non point qu'il dédaignât ce mélange -rafraîchissant de soda et de citron pressé, mais -ses voisins ne tardèrent pas à le gêner beaucoup, -eux qui buvaient, qui buvaient sérieusement, -pour le plaisir de boire.</p> - -<p>Penché sur la paille de son verre, Jacques -voit la dame fardée porter en toute liberté à -sa bouche le vermouth qu'il se refuse. Il en -imagine la particulière amertume, il y goûte, -en quelque sorte, mais son trouble augmente -encore quand le sous-officier, ayant fini de dissoudre -un carré de sucre dans son absinthe, -s'apprête à la déguster. Cette absinthe occupe -bientôt toute l'attention de Damien, elle le -sollicite, exprimant sa senteur, et le parfum -interdit monte aux narines de Jacques qui penche -la tête en arrière, comme l'on fait pour -recueillir, au passage de la brise, un souvenir -de fleurs. Il serre les lèvres, il ferme à demi les -yeux, puis il sourit. L'absinthe!… Et ce <span lang="en" xml:lang="en">lemon-squash</span> -stupide où flotte un glaçon lui donne -vraiment la nausée. La terrasse parsemée de -tables, en bordure du boulevard de Courcelles, -devient un champ de tentations… On ne pourrait -lui donner, ici, un cocktail convenable, -mais Jacques se contenterait bien d'un whisky -soda ; d'autre part, il a entendu deux fois le garçon -vanter à des clients certaine eau-de-vie -bourguignonne… Non, il ne demandera rien : il -tient à ne pas faiblir, et il vide jusqu'au douceâtre -fond sucré son <span lang="en" xml:lang="en">lemon-squash</span>. — Il souffre ; -il sent de si nombreux parfums tourner dans sa -cervelle! de si nombreuses saveurs flatter sa -bouche! Il les reconnaît, il les désire. Que -fera-t-il?</p> - -<p>Depuis quinze jours, il est peu sorti : un rapport -pour le Musée l'a retenu dans son bureau, -mais, deux ou trois fois, il a été forcé de rejeter -hâtivement ses paperasses au fond d'un tiroir et -de gagner la rue. Cependant, à cause d'une -honte obscure qu'il ne s'expliquait pas, qu'il ne -s'avouait même pas, il n'est pas retourné à son -bar familier, il n'a revu ni M<sup>lle</sup> Bice, ni le vieux -pianiste, ni la silencieuse écuyère ; il a fréquenté -d'autres lieux où l'on boit peut-être moins longtemps, -parce que l'on s'y ennuie davantage. -Tout de même, il rentrait, à l'aube, brisé de fatigue… -Eh! qu'importe! il ne se souvient plus de -ce frisson qui l'effrayait tant, il y a quelques -heures, ce frisson de fièvre, eût-on dit, ni de -cette peur de voir plus qu'on ne doit voir.</p> - -<p>Parfois, il avait passé des après-midi entiers -auprès de sa mère, retenue chez elle par ses -migraines. Dans la chambre aux rideaux fermés, -il se tenait immobile et silencieux, lisant -à la lumière discrète d'une lampe basse, s'interrompant -pour rendre quelque léger service, -puis reprenant son livre, et c'était là des heures -de repos. — Quinzaine supportable, puisque, la -nuit, ses cauchemars diminuent… Aujourd'hui, -il tente une expérience, et il craint qu'elle ne -tourne mal, car il se perd en un vertige étrange : -il est hanté par des senteurs, par des odeurs -qu'il reconnaît, qu'il peut nommer, par des -saveurs dont le souvenir s'impose. — Il regarde, -mais il ne voit pas ces gens qui, sur le trottoir, -devant lui, se croisent ou se suivent. Son attention -est ailleurs. Pourtant, l'un des passants -s'est tourné vers lui, il en est sûr… l'a salué. -Ce geste le secoue tout entier, comme si quelqu'un -l'eût saisi brutalement par le bras et tiré -hors du jardin parfumé. Il rougit, il devient -pourpre, il porte la main à son chapeau pour -répondre au salut, puis, soudain, il reprend pied -et se retrouve dans ce monde.</p> - -<p>« Bonjour, Atkinson!</p> - -<p>— Bonjour, Monsieur Damien! »</p> - -<p>C'est son vieil ami, Tom Atkinson, le clown, -vêtu d'un extraordinaire complet à carreaux, -cravaté de vert et coiffé d'un melon beige.</p> - -<p>« Venez boire un verre avec moi, Tom.</p> - -<p>— M'asseoir avec vous, volontiers, Monsieur -Damien, mais boire, c'est trop tôt…</p> - -<p>— Comment, Tom!</p> - -<p>— Ou bien, la même chose que vous : un -<span lang="en" xml:lang="en">lemon-squash</span>, n'est-ce pas?</p> - -<p>— Vous êtes donc membre de la ligue anti-alcoolique, -Atkinson?… Garçon! un <span lang="en" xml:lang="en">lemon-squash</span> -pour Monsieur. »</p> - -<p>Le vieux clown réfléchit, un instant, puis il -éclate de rire :</p> - -<p>« Ah! je comprends! vous taquinez, parce -que je bois tellement, à la nuit! Oui, c'est vrai, -mais jamais avant le travail. Trop dangereux… -et, si on a bu, le directeur, il ne paye plus -les accidents. Les jambes, c'est mou après le -whisky ; alors, un soir, au lieu de tomber droit, -sur les épaules, on tombe sur la tête, et la -famille est ennuyée. Je suis un ivrogne, Monsieur -Damien, mais seulement à la nuit.</p> - -<p>— Votre famille est en France avec vous, -Tom?</p> - -<p>— Maintenant, oui, Monsieur, c'est plus commode. -On s'est habitué ; dix ans, vous savez! et -puis la vieille dame, qui ne peut rien faire, a ses -rhumatismes moins fort dans son fauteuil à -Paris, parce que, à Paris, il y a très peu de brouillard, -et aussi elle aime rester près de moi et des -garçons, deux garçons, Monsieur, deux bons -garçons.</p> - -<p>— Parlez-moi de vos enfants, Tom ; ils sont -au cirque?</p> - -<p>— Non, Monsieur ; un clown, dans la famille, -c'est assez. Georges, l'aîné, a voulu être pharmacien, -un métier très convenable ; ça fait plaisir -à ma femme, vous comprenez, d'abord, parce -que c'est un métier convenable et puis à cause -des rhumatismes et des maladies : on paye -moins cher. Georges gagne bien sa vie et, maintenant, -il marche droit.</p> - -<p>— Il vous avait donné des ennuis?</p> - -<p>— Pas des ennuis de sa faute, Monsieur… -j'explique mal… des ennuis à cause de moi. Oui, -quand le père il court après les filles, le fils il -court aussi. Moi, je n'allais pas de ce côté, mais -quand le père il boit, le fils il a soif bientôt, le fils -il a envie… Aujourd'hui, Georges ne boit plus, -il est pharmacien et il va se marier. C'est moi -qui ai guéri Georges.</p> - -<p>— Comment vous y êtes-vous pris, Atkinson?</p> - -<p>— Oh! le bâton, Monsieur, le bâton et les -coups de poing. S'il avait été plus jeune, le fouet -sur le derrière, mais plus tard on ne peut pas. -D'abord ça faisait de la peine à ma femme et -elle disait : « Pas si fort, Tom! pas si fort! je -vais prier, ça sera la même chose. » La prière, -je sais, c'est très bon, mais il faut le bâton aussi. -Alors, quand Georges rentrait saoul, je tapais -dessus, et pendant ce temps, la vieille dame -lisait tout haut les Psaumes dans la Bible. Eh -bien, Monsieur Damien, Georges ne boit plus et -il m'aime beaucoup, malgré le bâton et les coups -de poing, et il aime beaucoup sa mère qui lui -lisait les Psaumes, et il travaille, et je vous ai dit -qu'il va se marier avec une <i lang="en" xml:lang="en">nurse</i> qui garde les -malades, un bon métier, Monsieur. Peut-être que -s'il n'avait pas marché droit, il serait au cirque, -pas pour sauter comme moi, (ses jambes ne -valent rien), mais pour ramasser le crottin. Moi, -Monsieur, quand je rentre saoul, ma femme me -lit aussi la Bible, mais personne ne m'a jamais -donné des coups avec le bâton, alors…</p> - -<p>— Et votre cadet? interrompit Jacques, à la -fois ému et amusé par ce discours.</p> - -<p>— Le cadet?… Ah! oui : Charles. Oh! Charles -il n'a pas besoin de ça ; il aurait dû être <i lang="en" xml:lang="en">clergyman</i> ; -il boit de l'eau ; il aime l'eau et le citron, -et les sirops français qui collent… Orgeat, -<i lang="en" xml:lang="en">beastly stuff!</i> je déteste. Il est très sage, il a -l'air très sage, il met du sirop aussi sur ses -cheveux. Tout le temps dans les <i lang="en" xml:lang="en">meetings</i> du -soir où l'on fait des prières ; à l'armée du Salut, -vous savez! Et il chante, et les demoiselles le -regardent en ouvrant la bouche, parce qu'il a -des yeux bleus et des cheveux blonds avec du -sirop dessus… Mais il gagne sa vie ; il est comptable -dans un magasin et il écrit sur une -machine… Ma femme, elle le trouve beau : c'est -son chéri. Quelquefois, à la maison, ils chantent -ensemble. Moi, je préfère Georges parce -que j'ai tapé dessus.</p> - -<p>— Dites-moi, Tom, vous êtes mon ami, -n'est-ce pas? demanda Jacques, tout à coup.</p> - -<p>— Aujourd'hui, j'espère, Monsieur Damien… -parce que vous avez été gentil pour moi, très -gentil.</p> - -<p>— Gentil?</p> - -<p>— Oui, quand j'ai passé, j'ai salué en vous -voyant, et vous avez salué aussi. Beaucoup de -gens n'aimeraient pas que je les salue : ils -auraient l'air grave, comme à l'église, ou bien -ils riraient, comme ils rient au cirque, quand je -le veux. Un clown, on reconnaît avec la perruque -et le grand pantalon, ou dans les bars, -quand on boit, mais, dans la rue, on ne reconnaît -pas : on fait « oui, oui, » avec la tête ; c'est -très <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> de saluer.</p> - -<p>— Je ne trouve pas, Tom ; c'est seulement -tout naturel. Eh bien, faites-moi un plaisir. Je -vais vous poser une question et vous y répondrez -franchement, comme vous répondriez à -l'un de vos fils, à Georges. Est-ce promis? »</p> - -<p>Tom réfléchit, puis, revenant à sa langue -natale pour donner une parole d'honneur :</p> - -<p>— <i lang="en" xml:lang="en">Honor bright!</i> répondit-il.</p> - -<p>— Tom! demanda Jacques d'une voix basse -et lente, Tom! dites-moi si je suis un ivrogne! -Vous me voyez boire très souvent : dites-moi -si je suis un ivrogne!… Moi, je ne sais pas!… -Suis-je un homme qui boit très souvent et qui, -de temps en temps, prend sa cuite, ou suis-je -vraiment un ivrogne, un « <i lang="en" xml:lang="en">drunkard</i> », comme -vous diriez? Je vous le répète, Atkinson, moi, -je ne sais pas! Puisque vous êtes mon ami, vous -allez me renseigner. »</p> - -<p>Tom écoutait, la tête basse, l'index posé contre -son gros nez rouge.</p> - -<p>« Vous parlez sérieusement, Monsieur Damien? -demanda-t-il, soudain.</p> - -<p>— Je pensais, Tom, que vous l'auriez senti.</p> - -<p>— Oui, vous parlez sérieusement. Alors, je -réponds la même chose. Vous me dites : « Tom, -est-ce que je suis un ivrogne? » et je réponds : -« Certainement, Monsieur Damien, vous êtes. » -Et je vous dis encore, parce que je suis votre -ami et que vous êtes là, devant moi, que si votre -père ne vous donne pas des coups de bâton, très -dur et très fort, et si votre mère ne vous lit pas -de bonnes choses qui plaisent au Seigneur, vous -serez ivrogne chaque soir un peu plus, et puis -tout à fait, et alors vous aurez les horreurs… -<i lang="en" xml:lang="en">the horrors</i>, nous disons… et c'est comme si on -était déjà dans l'enfer! Et si, plus tard, vous ne -ramassez pas du crottin, c'est que vos parents -ne le permettraient pas, mais ce sera seulement -un autre crottin, et un jour on dira de vous : il -était un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>. Entendez-vous, Monsieur : -il « était »? Voilà! oui… voilà! — Si je suis -un peu <i lang="en" xml:lang="en">rude</i>, je veux dire : pas poli avec vous, -je vous demande pardon.</p> - -<p>— Au contraire, mon brave Tom, vous avez -été très poli et je vous remercie beaucoup.</p> - -<p>— Alors… bonsoir, Monsieur Damien. »</p> - -<p>Il se leva.</p> - -<p>« Bonsoir, Atkinson. »</p> - -<p>Ils se serrèrent la main.</p> - -<p>Mais Jacques restait assis devant son verre -vide. Il songeait à cette singulière leçon de -morale.</p> - -<p>« Le vieux Tom m'a tout de même appris -quelque chose. Il faut bien que je l'admette! -Si extraordinaire que cela paraisse, je ne savais -pas, je ne m'avouais pas, je ne me rendais pas -compte que je buvais. Je me voyais boire, je -sentais que j'avais grand tort de boire, et cependant… -et cependant… — Maintenant, soyons -honnête : il est inutile que je pense à Papa en -faisant une moue dédaigneuse. A peu de chose -près, je suis logé à la même enseigne, une -enseigne de mastroquet… (oh! très drôle!) Il -est vrai que j'y suis logé depuis moins longtemps. -Cela me sauvera peut-être… Personne -ne s'offrira à me donner des coups de bâton, -mais je peux prier tout seul… Et puis, Dieu est -pitoyable! — Je disais toujours : tâchons de guérir!… -Si Maman, si Gautier n'ignorent pas mon -hérédité d'ivrogne, se doutent-ils que, dès -aujourd'hui, je suis un ivrogne moi-même? Il -convient que tous deux l'ignorent ; il convient -que je me débrouille seul. Oui, je me disais : -tâchons de guérir! eh non! il faut se dire : -tâchons de ne plus boire! Déjà une honte sourde -me retenait parfois… mais, souvent, j'ai si envie -de boire! oh! à cet instant même, j'ai un désir -si passionné de boire! Boire… il me semble que -ce serait une joie si complète, si douce, si profonde!… -Dépêchons-nous! Il faut! Il faut!… Je -décide donc… ce samedi, à cinq heures vingt-cinq, -de ne plus boire.</p> - -<p>« Tiens! dit-il à un gamin qui lui proposait -« l'Intransigeant »… Non, garde ton papier! Voilà -dix sous… Et ne va pas les boire! »</p> - -<p>Il paya ses consommations et rentra chez lui -en fumant des cigarettes. Il se sentait plus calme. -Le monde, ses bruits et ses rumeurs, ses couleurs -et ses teintes, son activité nombreuse l'intéressaient.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">CHAPITRE VII<br /> -<span class="small">LA PREMIÈRE MANCHE</span></h2> - - -<p>Le soir de ce même jour, Damien causait, -dans son bureau, avec Gautier Brune.</p> - -<p>« En somme, je n'ai pas à me plaindre, -disait Jacques ; je dors passablement et n'ai -presque pas d'hallucinations, à peine quelques -menaces. Une grande quinzaine de répit, -c'est déjà beaucoup ; je me sens un peu revivre. -De plus, toutes tes recommandations ont -été suivies… mais je t'avoue que le café me -manque!</p> - -<p>— Et ton vieil armagnac, te manque-t-il? -demanda Brune.</p> - -<p>— Non, dit Jacques d'une voix sèche. Si tu -veux t'en rendre compte, reste dîner avec moi. -Ma cuisinière est toute prête à te servir un -repas somptueux composé d'œufs brouillés et -de jambon froid.</p> - -<p>— Impossible, Jacques! Je regrette. Il me faut -aller chez mon vieux client, dont la santé s'améliore. -Il m'invite à une grande bombance familiale, -pour fêter ses noces d'argent. Cela promet -d'être riche, abondant et interminable. Comme -convives, tout ce que tu peux imaginer en fait -de clients, neveux, cousins, alliés et amis. On -parlera des progrès commerciaux de la France, -des lourdes erreurs du dernier ministère et, -sans doute aussi, de la musique moderne qu'un -esprit vraiment sain ne saurait goûter ; j'entendrai -dire, au dessert, que Debussy corrompt les -mœurs. Pour couronner ce festin, une terrible -partie de bridge où j'atteindrai quelque différence -de six francs soixante-quinze, après trois -heures d'efforts. Je serai donc obligé de te -quitter dans peu d'instants pour passer un -habit et me diriger vers la place de la République. -Plains-moi! »</p> - -<p>Damien se mit à rire.</p> - -<p>« Gourmand comme tu l'es, je prévois que -tu trouveras à ton ennui des compensations -succulentes!</p> - -<p>— Dirait-on pas, insolent! que tu méprises -la bonne chère, toi qui recherches toutes les -voluptés et veux même que l'appartement où -tu vis soit parfait jusqu'au moindre détail! -Il me plaît, d'ailleurs, de plus en plus, et sa -disposition me semble d'un goût très juste… -Mon vieux client n'eût pas obtenu un pareil -ensemble!… Ces nouveaux coussins du divan… -tiens! voilà celui que ta mère achevait l'autre -jour!… Ton bureau, ce pantin de bois sur sa -tablette…</p> - -<p>— Pantin de bois! s'écria Jacques. Tu oses -parler de pantin de bois! On me nommait ainsi -au lycée! Pantin de bois! une idole précieuse -de l'île de Pâques! T'ai-je dit comment elle se -trouve ici? C'est fort curieux. On m'avait -chargé, au musée, d'une monographie sur la -sculpture polynésienne. Je fis à ce propos (tu -t'en souviens peut-être) un séjour à Londres : -on y trouve des tas de renseignements. Vers la -même époque, je pensai à écrire au directeur -du musée de Santiago de Chili, touchant les -idoles en pierre de l'île de Pâques, dont les -voyageurs ont tant parlé. Quelque temps après, -je reçus une réponse fort aimable, qui me -donnait tous les renseignements demandés. -M. Carlos d'Almeida m'offrait, en outre, à moi -personnellement, une statuette en bois, pièce -authentique, de même caractère que les grandes -idoles. Il ajoutait que son musée changeant de -local, la disparition d'un si petit objet passerait -inaperçue! Cette statuette, la voici. Elle est -grossière, je l'accorde, néanmoins, elle me -séduit ; je lui trouve un charme très bizarre et -m'en déferais avec peine. »</p> - -<p>Gautier l'enleva du socle où elle était posée.</p> - -<p>« Drôle de bonhomme! Mais quel beau -bois!… »</p> - -<p>Il la remit en place.</p> - -<p>« Et sur ce, je te quitte, appelé par les -devoirs mondains de ma profession. A demain, -Jacques.</p> - -<p>— A demain, mon ami. »</p> - -<hr /> - - -<p>Jacques dîna donc seul et rapidement. Une -heure plus tard, assis dans le fauteuil de son -bureau, il lisait et fumait des cigarettes. En -levant les yeux, il pouvait voir, à gauche, -l'idole, debout sur sa tablette, au coin du divan. -Il la regarda plusieurs fois. Soudain, il ferma -brusquement son livre. Cette phrase qu'il -venait de lire l'agaçait : « Il s'agenouilla devant -l'idole de bois et lui rendit hommage. » Pourquoi -l'auteur parlait-il d'une idole de bois?</p> - -<p>Le volume replacé à son rayon, Jacques entreprit -de classer quelques gravures. Il les -maniait nerveusement. L'une d'elles le retint. -Il la considéra, puis jeta sur l'idole un rapide -coup d'œil. Il haussa les épaules. Ce silène -dans un jardin à la française, ne ressemblait -en rien à la statuette!… Idée absurde! Il reposa -le carton de gravures et resta sans rien faire, -assis dans son fauteuil, les bras ballants, la -tête basse. Pourtant, il levait parfois son regard -vers l'idole, avec précaution, très lentement, et -le baissait aussitôt. Un instant après, il s'accouda, -penché en avant, le front sur les mains.</p> - -<p>« Il faut procéder avec calme, murmura-t-il. -Tentons l'épreuve classique. — Je me fais loucher -en pressant un de mes yeux. Si je vois la -chose double, comme tout le reste, cette chose -est hors de moi ; si je la vois simple, comme je -la voyais avant, elle est en moi, et je suis -fou. »</p> - -<p>Il fit l'expérience.</p> - -<p>« C'est évident! Je le savais. »</p> - -<p>Il marcha de long en large dans la pièce, parlant -à mots couverts.</p> - -<p>« Eh bien! quoi? il n'y a rien d'étonnant! -Pourquoi m'émouvoir ainsi, puisque je m'y -attendais! La pomme a disparu : l'idole bouge. -Un peu simple, cette idée que tout s'arrangera -parce que l'on a pris de bonnes résolutions! -L'enfant a promis de ne pas pleurer : il ne lui -adviendra plus rien de fâcheux! Il n'aura plus -mal aux dents!… Ridicule!… C'est moins facile -que je ne pensais. Mon petit Jacques, tu faisais -le faraud en causant avec ta mère! Tu te disais : -« Papa s'est montré bien peu courageux! » -Maintenant que tu te trouves à pied d'œuvre, -tu déchantes!… et je vois que tu as une belle -frousse! »</p> - -<p>Il s'arrêta, il regarda l'objet.</p> - -<p>« Alors, je finirai comme Papa?… dans la -grande maison blanche?… Quand je voyais -cette pomme, sur la barre de mon lit, je me laissais -aller à la peur, presque sans réserve. Ma -peur de ce soir, tenue en main, je crois qu'elle -est pire… Et puis, cette poupée de bois qui ne -va plus désarmer! Ah! elle bouge encore, la -rosse! Je vais me mettre à courir en rond, ou -plutôt… »</p> - -<p>Il sourit aigrement et leva un doigt en l'air, -comme lorsque l'on fait une trouvaille.</p> - -<p>« Pour me calmer les nerfs, il me faudrait -avoir dans cette pièce une roue, une grande -tournette d'écureuil, où je galoperais, où je trépignerais, -sans arrêt, du matin au soir. Cela -pourrait, en outre, faire monter l'eau dans la -maison. Exercice hygiénique entre tous, et fort -utile. C'est le système anglais du <i lang="en" xml:lang="en">hard labour</i>, -oui, le <i lang="en" xml:lang="en">treadmill</i>… mais sous une forme plus -joyeuse. Eh quoi! je paye les vices de mon père, -paraît-il!… très bien, je paye… Le <i lang="en" xml:lang="en">hard -labour</i>… Je devrai donc… Mieux vaut crever -tout de suite! Tiens je n'ai plus de tabac. »</p> - -<p>Il sonna.</p> - -<p>« Louis, apportez-moi des cigarettes, dit-il -d'un air calme. Merci, mon garçon… Et aussi -une tasse de thé.</p> - -<p>— Monsieur semble avoir très chaud, dit le -valet de chambre.</p> - -<p>— Ce n'est rien, Louis. Oui, j'ai un peu -chaud, en effet. Vous pouvez aller vous coucher, -maintenant.</p> - -<p>— Mais si Monsieur…</p> - -<p>— Je vous sonnerais si je me sentais malade. »</p> - -<p>Jacques reprit sa marche.</p> - -<p>« Pourtant, je me rends à peu près compte -des choses. Je vois ce qui se passe en moi -lorsque j'ai peur et que je me guinde. Je me -surveille mieux. Et puis enfin, ne nous plaignons -pas : mon idole n'a pas osé dépasser sa -planchette. Si j'avais pendu au mur un jouet -mécanique, ce serait tout pareil… tout pareil… -Consolante, la comparaison! hein, mon petit -Jacques? et tellement ingénieuse! Oui, mais les -jouets mécaniques de ce genre ont, le plus souvent, -une musiquette dans le ventre, au lieu que -mon jouet à moi ne chante pas « la Mascotte », -du moins pas encore : elle ne fait que cligner de -l'œil et bouger ses longs bras.</p> - -<p>« Maman me disait, l'autre jour : « Raccroche -ta poupée au mur… » Si je pouvais la raccrocher -pour de bon! A propos! de quel sexe est-elle? -Je n'ai jamais regardé! Oh! c'est un mâle, -indubitablement! Tant pis! Une idole féminine, -j'aurais pu essayer de lui complaire par de douces -paroles, par des flatteries… et cependant, non! -j'en serais peut-être venu à la chérir, au lieu -qu'un mâle qui me torture, je puis le détester -tout à mon aise. Il convient que je prenne garde -à ne jamais lui appliquer des qualificatifs de -l'autre sexe… ça pourrait l'offenser… et alors! »</p> - -<p>Il parlait presque à voix haute en faisant les -cent pas. Il marchait lourdement, il ne se permettait -aucun geste, mais, de temps à autre, -il risquait vers l'idole un regard furtif.</p> - -<p>« C'est gai, la peur! Ah! pauvre Papa! je te -comprends, maintenant, lorsque tu me prenais -dans mon lit et me parlais du mauvais diable, -du vilain sorcier! Pauvre Papa!… Et néanmoins, -je t'avoue que je voudrais mieux faire, ou, du -moins, montrer plus de prestige. Il ne t'a manqué -que d'être habile, mon pauvre père! La -diplomatie est de bon usage, même avec les -cauchemars. Oui, je voudrais… Pas ce soir, par -exemple!… Elle bouge toujours!… Pardon!… -« il » bouge toujours. »</p> - -<p>Jacques s'arrêta net et se croisa les bras.</p> - -<p>« Jamais je ne pourrai dormir ici! »</p> - -<p>Il coupa les lumières et s'en fut. La pièce, qui -depuis deux heures était pleine d'un sourd piétinement -et du murmure brouillé d'une voix, -redevint silencieuse, dans l'ombre.</p> - -<p>Un instant plus tard, les lampes se rallumèrent, -Jacques rentrait, vêtu d'un manteau, -une canne à la main, le chapeau sur la tête.</p> - -<p>« C'est qu'il m'attire, le bougre! Le voilà, -tout en bois, avec sa gueule de vieux singe -grave!… Tant pis! Puisque, ce soir, je ne sais -pas me défendre, je vais… comment dirai-je?… -je vais m'absenter. »</p> - -<p>Il s'approcha de l'idole et, ôtant son chapeau :</p> - -<p>« Je vous accorde la première manche, dit-il -d'une voix moqueuse mais cassée ; pourtant, ne -croyez pas que ce soit fini. A demain, Monsieur. »</p> - -<p>Il fit un petit salut bref, et sortit rapidement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">CHAPITRE VIII<br /> -<span class="small">INCERTITUDES</span></h2> - - -<p>La rue était froide. Jacques Damien marchait -à grands pas.</p> - -<p>« On est mieux ici! »</p> - -<p>Il ressentait une forte impression d'indépendance, -comme si on l'eût débarrassé de lourdes -chaînes et laissé courir. Il respirait à pleins -poumons ; il se plaisait à cette marche rapide ; -il en goûtait à la fois le rythme vif et la fantaisie -possible, car Jacques savait que plus rien ne -l'obligeait, dans le moment, à tourner en rond. -Il pouvait s'arrêter, presser le pas, s'asseoir, -sauter, danser, prendre sa droite ou sa gauche, -vivre à son gré. Ce choix, surtout, de détaler -au galop tout le long de la rue, lui agréait fort.</p> - -<p>Il se promenait sans but, de ci, de là. Il admirait -les automobiles ronflantes, les feux électriques, -si singuliers contre le vert des arbres ; -il regardait certains passants, il les suivait -quelques minutes, puis s'écartait, en suivait -d'autres.</p> - -<p>« Je puis détaler, pensait-il toujours. Je suis -indépendant. »</p> - -<p>Jacques descendit l'avenue d'Antin, marchant -sur le bord du trottoir. Il se retourna, du -fait d'un timbre de bicyclette qui sonnait derrière -lui. La bicyclette le dépassa, et aussi un -petit chien noir, lancé à toute allure.</p> - -<p>« Je puis détaler ; je suis indépendant! » -venait de se dire Damien.</p> - -<p>Cette pensée lui parut aussitôt vide et -puérile.</p> - -<p>« Détaler n'est pas preuve d'indépendance. -Ce petit chien noir détale parce qu'il ne veut -pas perdre son maître ; d'autres détalent parce -qu'on les chasse, d'autres… moi… parce qu'ils -ont peur. »</p> - -<p>Il songeait aussi que sa conduite, ce même -soir-là, n'avait été en rien ce qu'elle aurait dû -être. Maintenant, sa tenue vis-à-vis de l'idole -lui semblait équivoque, sans dignité.</p> - -<p>« L'ironie m'est vraiment trop facile. On -reçoit une gifle, on répond par une plaisanterie -et l'on pense que l'honneur est sauf! -A l'idole, j'ai répondu, en somme, par une plaisanterie, -quand elle me chassait de chez moi. -Je voulais cacher ma peur, la peur qui me -tenait de si près ; je faisais le fou pour ne pas -le paraître. C'est revenir au moulin! »</p> - -<p>Damien entra dans un bar des Champs-Elysées. -Il n'y connaissait personne. Ayant trouvé -un coin tranquille, il s'y installa et demanda -une sandwich et de la bière. Des valses lui -parvenaient, du fond d'une salle voisine, avec -des rires. Il y avait là, devant un carré de tziganes, -quelques filles sans grand intérêt dont -les gestes le lassèrent bientôt. Jacques n'avait -pas envie de boire ; mieux valait, pourtant, ne -pas y penser.</p> - -<p>L'idée lui parut effrayante de sortir encore, -de gagner la rue déserte, de s'y trouver seul, -tout seul avec son ombre. Il voyait déjà son -ombre le suivant servilement, plate et longue, -sur le trottoir bleuâtre, puis, à un changement -de réverbère, se jetant tout à coup -devant lui… Où coucherait-il, quand l'heure -serait trop tardive? Il ne pouvait songer à se -rendre chez sa mère : elle s'inquiéterait d'un -coup de sonnette, passé minuit, et, d'autre -part, il gardait bien la clef de son ancien -appartement, mais ne l'avait pas sur lui. -Coucher à l'hôtel? projet sinistre! le long -couloir, la chambre inconnue, l'affreux papier-peint, -la cuvette prostituée… Rentrer avec une -de ces jeunes femmes dansantes qu'il ne connaissait -pas, qui ne lui plaisaient pas? les -attendre jusqu'au matin, subir leurs conversations -si aimables? Il se sentait l'esprit autrement -orienté. Alors, que faire?</p> - -<p>« Oh! j'irai sans doute demander l'hospitalité -à Gautier, vers minuit. Je coucherai sur son -petit divan. »</p> - -<p>Il revint à ses premières pensées.</p> - -<p>« Demain, si cela recommence, il faudra -m'y prendre d'autre façon. Je ne bougerai -pas de chez moi, quoi qu'il arrive… Mais, ce -soir, je n'ose pas rentrer! »</p> - -<p>Il se reprochait encore de prêter à cette idole -une personnalité, de l'animer quand il la savait -morte, faite de bois dur et sec, de toujours -garder d'elle un souvenir vivant. Pourquoi -l'imaginer active, à cette heure où elle le laissait -en paix? Ces questions qu'il se posait ne -servaient de rien, car, bientôt, sans le vouloir, -il revoyait son bureau, sombre, tiède, -familier, avec peut-être un peu de fumée, -témoin de son dernier passage, et il s'imaginait -l'idole livrée à elle-même dans cette pièce bien -close. Auparavant, elle clignait de l'œil ; elle -clignait de l'œil encore, mais ne s'arrêtait pas -en si bonne route. Jacques l'amenait à tenter -des gestes plus compliqués. Elle descendait -avec précaution de sa planchette, elle soulevait -le coin du rideau rouge, afin de constater -qu'il n'y avait dans le salon nul fâcheux qui -pût la surprendre. Elle frottait les deux moignons -qui terminaient grossièrement ses bras, -elle se trémoussait et se mettait à danser par -terre, sautant d'un pied léger du tapis au -manteau de la cheminée, puis sur la table, -franchissant l'encrier du bureau, contournant -la lampe et dansant toujours, bondissante et -fantaisiste, aux sons d'une musique qui semblait -sortir de son ventre. En outre, chaque -fois que, du pied, elle frappait le sol hors des -limites du tapis, c'était avec un bruit métallique, -tel que d'une corde de cuivre qui eût -vibré.</p> - -<p>« Mais le bougre n'est pas en cuivre, il est -tout en bois! se dit Damien, pourtant… »</p> - -<p>Et l'idole dansait avec allégresse, s'arrêtait -un moment, immobile, repartait avant peu. -Jacques devait remuer la tête pour suivre ses -mouvements. En lui-même, il écoutait aussi le -concert intérieur auquel cette danse répondait. -La mélodie lui en parut fade et sotte.</p> - -<p>« Suis-je assez absurde! »</p> - -<p>Il avait oublié les valses de la salle voisine, il -les transposait, là-bas, dans son bureau.</p> - -<p>« Et c'est ainsi que l'on s'arrange une belle -hallucination en vue du lendemain, et que la -grande maison blanche doit, un soir, préparer -pour vos loisirs une gentille chambre, bien -propre et bien commode, avec des grilles aux -fenêtres. »</p> - -<p>Il réfléchit encore.</p> - -<p>« D'ailleurs, c'est l'idole que j'enfermerai. -Oui, j'enfermerai mon vieux singe dans un placard… -Et cependant, s'il frappait, la nuit, aux -portes de sa prison, pour me réveiller… Assez! -je ne veux pas me permettre de penser à ces -choses. »</p> - -<p>Il sortit bientôt.</p> - -<p>Dans les Champs-Elysées, une voiture s'arrêta -près de lui, d'où il crut voir descendre Juliette -Lancy suivie du lieutenant de Lohéac… Oui, -c'était bien elle! Il lui vint un peu de tristesse.</p> - -<p>« La pauvre fille! elle n'était pas très amusante -tous les soirs, elle manquait un peu de -distinction, sa cervelle ne pesait pas lourd, mais -comme, dans son lit, je me sentirais moins seul… -ou plus seul… je ne sais que dire! Sans solitude, -mais sans idole! »</p> - -<p>Il raillait encore.</p> - -<p>Quoi qu'il en eût, Jacques n'osait rentrer chez -lui. Certes, un effort de volonté l'aurait mené -jusqu'à sa chambre, un effort dont il se croyait -capable dans le moment, mais la plus lourde -nonchalance l'oppressait. Il ne désirait plus -résister, fût-ce par un geste, fût-ce par un mot. -Il se laissait aller à cette paresse accablante qui -lui conseillait un lit, n'importe lequel, sauf le -sien.</p> - -<p>Damien penchait à se rendre chez Gautier -Brune. Aux soirs de sortie de son maître, Valérie -avait l'habitude de veiller, assise dans l'office -et raccommodant du linge. Il entrerait donc -sans peine et ne dérangerait personne. Il s'y -décida, mais, pour la très courte distance, il prit -un fiacre, car ses jambes ne le soutenaient plus.</p> - -<hr /> - - -<p>« Ah! Monsieur Damien! quel plaisir!</p> - -<p>— Je ne vous dérange pas trop, Valérie?</p> - -<p>— Pas du tout, Monsieur! je veille toujours -quand M. le docteur dîne dehors, et, ce soir, il a -mis son habit.</p> - -<p>— Oui, je sais.</p> - -<p>— Je faisais des reprises aux petits rideaux ; -ils en ont besoin, les pauvres! Si Monsieur veut -s'installer dans le cabinet en attendant M. le docteur? -Il ne tardera guère, à près de minuit. -Mais Monsieur est fatigué ; Monsieur a dû encore -aller dans les restaurants où l'on dépense, paraît-il, -tant d'argent à boire avec des dames qui ne -sont pas fraîches!</p> - -<p>— Ma bonne Valérie, je vous jure que je n'ai -bu, ce soir, qu'un verre de bière…</p> - -<p>— La bière, ça c'est honnête!</p> - -<p>— Et je n'ai pas touché du bout du doigt une -seule des dames dont vous parlez.</p> - -<p>— Ah! Monsieur Damien! vous devenez sage. -Vous allez vous marier.</p> - -<p>— Je ne crois pas, Valérie! »</p> - -<p>Elle lui vanta, quelque temps, les unions légitimes -et retourna à ses petits rideaux. Jacques -s'en fut dans le cabinet de consultation de Brune -et, soudain, se sentit paisible, comme s'il avait -trouvé un refuge.</p> - -<p>« Si j'attendais Gautier! » se dit-il.</p> - -<p>Jacques feuilleta quelques journaux, mais il -se surprenait dormant sur les pages. Il n'y tint -plus, enfin. Avant de gagner le divan où les -clients de son ami couchaient leurs défaillances -physiques, il prit sur le bureau une feuille de -papier et y écrivit en grosses lettres :</p> - -<p>« C'est très joli de faire le fendant, mais encore -faut-il pour cela certaines qualités. Je viens -d'être honteusement déconfit. La peur m'a mené -chez toi. Laisse-moi dormir. J'en ai besoin. »</p> - -<p>Il colla cette affiche au milieu de la glace avec -un pain à cacheter, se déchaussa, s'allongea, -appuya sa tête sur un coussin et ramena une -couverture sur ses pieds.</p> - -<p>« Me voilà en sûreté. Il ne viendra pas me -chercher ici! »</p> - -<p>Jacques sentait que l'épreuve de ce jour était -chose terminée. Sa figure se détendait, retrouvait -le calme ; ses paupières battirent. Il se fût endormi -lourdement, comme le désirait son corps, s'il -n'avait un peu repensé à sa journée, avant de sombrer -dans le sommeil. Un remords le tracassait.</p> - -<p>« Non, ce n'est pas élégant, cette fuite chez -un ami! J'ai promis à Maman et à Gautier de ne -pas céder. »</p> - -<p>Il hésitait, toutefois.</p> - -<p>« Parce que mes premières armes ne sont pas -brillantes, il ne faut pas tout lâcher! A cette -heure, j'ai grand besoin de dormir, je l'accorde, -mais j'ai surmonté souvent des faiblesses -pareilles, et pour des raisons moins graves. -Pourquoi donc, aujourd'hui?… »</p> - -<p>Il se leva, se rechaussa.</p> - -<p>« Je vais rentrer… Je rentre chez moi. »</p> - -<p>Il déchira l'affiche, laissa sur le bureau quelques -lignes affectueuses et pria Valérie de -l'excuser auprès de son maître.</p> - -<p>Il rencontra Gautier sur le pas de la porte, -cherchant dans ses poches de la monnaie pour -payer son taxi.</p> - -<p>« Je suis toujours bon pour quarante sous! -lui dit Jacques. As-tu fait un dîner succulent?</p> - -<p>— Un peu lourd, dit Gautier, mais l'aspic -de foie gras… oh! »</p> - -<p>Ils échangèrent quelques paroles.</p> - -<p>« Et maintenant, dit Damien, je rentre. Demain, -je te raconterai tout cela en détail. Non, -je me débrouillerai seul. Merci, mon vieux ; -bonsoir! »</p> - -<p>Jacques rentra chez lui, traversa le salon, le -bureau, regarda avec indifférence certaine poupée -de bois accrochée au mur, poussa la porte -de sa chambre et se coucha.</p> - -<p>« Ce n'est évidemment pas admirable, songeait-il, -mais c'est tout de même quelque chose. »</p> - -<p>Dans son propre lit, il s'endormit presque -aussitôt.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">CHAPITRE IX<br /> -<span class="small">UNE CHARMANTE SOIRÉE</span></h2> - - -<p>Les deux semaines suivantes furent douces -à Jacques Damien. Avec sa mère, avec Gautier -Brune, il passa de longues soirées. Le reste de -son temps, il l'employa à divers travaux dépourvus -de fantaisie, tels que des classements de -manuscrits au Musée et l'arrangement, suivant -un plan imposé, d'une salle nouvelle, de sorte -qu'il n'eut point à se repentir d'avoir donné si -peu d'heures à la nonchalance, portât-elle même -le nom spécieux de méditation.</p> - -<p>Un soir, il résolut de se distraire. Invité par -un de ses anciens camarades de régiment, que -depuis quelque temps il avait peu vu, il accepta, -se plaisant à l'idée d'une nuit passée au restaurant, -au théâtre et dans des salles de souper. -Un point spécial l'intéressait d'ailleurs. — Entre -autres qualités, Louis de Brigneux, joyeux compagnon, -fort drôle et très répandu, avait celle -de connaître et de fréquenter un grand nombre -de jolies femmes d'abord aimable, d'accès facile ; -or Damien tenait beaucoup à rencontrer une -amie de Juliette Lancy nommée Jeanne de -Luce que Brigneux voyait souvent, dans le -temps. Il croyait même lui avoir un peu fait -la cour. Aujourd'hui, sa solitude lui pesait. Le -visage de Jeanne de Luce, il se le rappelait -agréable, éclairé de beaux yeux bleus et coiffé -de blond. Il se souvenait aussi d'un babillage de -tour banal, très abondant, mais point trop -ennuyeux. De plus, cette enfant l'avait assuré -maintes fois du plaisir qu'elle trouvait en sa -compagnie et lui laissait entendre mieux encore, -au point d'éveiller la jalousie de Juliette. Si ce -penchant persistait après six mois, pourquoi -n'en profiterait-il pas? Ses nuits lui sembleraient -moins longues.</p> - -<p>La soirée débuta de façon brillante. Damien, -voulant s'amuser, ne laissa pas que d'amuser les -autres. Brigneux, accompagné de sa maîtresse -que l'on nommait communément : Boule, (par -antiphrase, car elle était fort maigre), amenait -aussi son jeune cousin, arrivé d'Arras la veille -et qu'il « sortait ». Enfin Jeanne de Luce, invitée -au dernier moment, reconnut Jacques Damien -avec une surprise peu affectée et le plaisir -le plus évident : elle le savait libre.</p> - -<p>Brigneux recevait bien ses amis ; Boule tenait -son rôle de compagne presque légitime, Jeanne -de Luce montrait sa gorge libéralement, enfin -Claude Lesueur, adolescent incolore et souriant, -tâchait, sans y réussir beaucoup, que l'on -ne devinât ni son âge, ni sa province.</p> - -<p>Damien contait une histoire de tour inconvenant.</p> - -<p>« … Et voilà pourquoi le lieutenant Lantier -se vit forcé d'accepter une situation fausse et -que sa femme ne put s'empêcher de prendre un -quatrième amant, quoiqu'elle aspirât à un repos -que, sans injustice, nous pourrions dire bien -gagné.</p> - -<p>— Damien! s'écria Boule, jamais je ne vous -ai vu si brillant! D'où tirez-vous donc ces -anecdotes? Ah! si vous me permettiez de répéter -celle-là!</p> - -<p>— Croyez-vous, ma chère, dit Jacques, que -ma permission y fasse grand'chose? Ajoutez à ce -potin tout ce qu'il vous plaira d'y mettre de grâce -et d'obscénité! variez-en même l'attribution (à -vos risques et périls, bien entendu), je vous promets, -pour ma part, de ne plus le raconter.</p> - -<p>— L'hiver dernier, dit le jeune Claude Lesueur, -à Arras, une dame était soupçonnée…</p> - -<p>— De coucher avec son concierge et le colonel -du régiment, interrompit Brigneux. Depuis -lors, elle ne fut plus reçue ni chez M<sup>me</sup> Dupont, -ni chez M<sup>me</sup> Durand, ni chez cette bonne -M<sup>me</sup> Martin qui, pourtant… oui, nous savons!</p> - -<p>— Ce n'est pas cela que je voulais dire, Louis.</p> - -<p>— En tous cas, c'est quelque chose d'analogue!</p> - -<p>— Louis! ne sois pas méchant! murmura -Boule en souriant avec finesse.</p> - -<p>— Et puis, vous avez toujours eu un talent -remarquable pour présenter les petites histoires, -dit Jeanne de Luce. Croyez-moi! Juliette ne -savait pas l'apprécier.</p> - -<p>— Ma petite Jeanne, ne dites aucun mal de -Juliette. On ne frappe pas les vaincus. C'est -mal porté ; c'est de mauvais genre! Est-elle heureuse, -la chère enfant?</p> - -<p>— Lohéac se donne le plus de mal qu'il peut, -mais vous remplace-t-il?…</p> - -<p>— Certes, il n'oserait! j'espère même qu'il ne -saurait… Brigneux! je te fais mon compliment -le plus sincère sur ce dîner. Voilà six mois que -je n'ai bu ni mangé avec autant de satisfaction.</p> - -<p>— Bu! que dis-tu là? tu n'as rien bu du tout! -répondit Brigneux, mais en effet, la maison -n'est pas mauvaise depuis qu'elle a changé de -gérant. On s'y laissait empoisonner, l'année -dernière.</p> - -<p>— A Arras, dit Claude Lesueur, le restaurant -de la Dinde passe pour très réputé.</p> - -<p>— On ne mange vraiment bien qu'en province, -dit Jacques.</p> - -<p>— Oh! n'est-ce pas, Monsieur! s'écria l'adolescent, -heureux de cette parole.</p> - -<p>— Mais on y mange trop. »</p> - -<p>Et Claude Lesueur s'attrista.</p> - -<p>« J'aime aussi, dit Jeanne de Luce, me trouver -dans un milieu comme celui-ci, où je me -sens chez moi. A ces tables, autour de nous, il y -a certainement douze personnes que je connais.</p> - -<p>— Et leurs regards sont douze hommages.</p> - -<p>— Damien, vous êtes charmant!</p> - -<p>— La vérité a son charme, blonde enfant! »</p> - -<p>Le caquetage continua. Il fut question de -courses, de modes et d'un procès scandaleux, -puis, mais sans insister, des livres du jour, de -théâtre, enfin.</p> - -<p>Brigneux discourait légèrement, sur un ton -d'indifférence amusée, Boule et Jeanne de Luce -avec passion ; l'adolescent d'Arras perdait pied, -de temps à autre, et Damien le relevait par une -parole secourable. Depuis un moment, Jacques -semblait nerveux ; sa drôlerie prenait un air -quelque peu cabotin qui, d'ailleurs, ravissait -les deux jeunes femmes. Il se dépensait beaucoup.</p> - -<p>« Oh! vous l'imitez à la perfection, dit -Jeanne de Luce d'une voix émue. C'est tout à -fait son sourire insolent et cruel, dans la dernière -scène du trois, quand il regarde Minnie -et sort en claquant la porte.</p> - -<p>— Sans oublier, dit Damien, que j'y mets une -distinction que Jérôme est loin d'avoir!</p> - -<p>— Mais… certainement!</p> - -<p>— Il faudra que j'aille voir cette pièce, dit -Claude Lesueur.</p> - -<p>— Je te mènerai dans les coulisses, dit Brigneux.</p> - -<p>— Cela vous servira beaucoup, Monsieur Lesueur, -interjeta la spirituelle Boule.</p> - -<p>— Comment l'entendez-vous, Madame? demanda -poliment le jeune homme.</p> - -<p>— Pour oublier Arras…</p> - -<p>— Notre amie Boule, interrompit Jacques, veut -dire que le monde des théâtres vous ferait très -vite oublier vos bonnes manières artésiennes.</p> - -<p>— Vous êtes moins drôle, Damien!</p> - -<p>— Vous n'êtes pas moins exquise, Boule!</p> - -<p>— Allons, Damien! n'embête pas cette gosse! -dit Brigneux.</p> - -<p>— Où comptez-vous finir la soirée, bonnes -gens? demanda Jacques.</p> - -<p>— Si nous allions dans une boîte quelconque? -proposa Jeanne de Luce.</p> - -<p>— Excellente idée! dit Boule.</p> - -<p>— J'en serais enchanté, dit Lesueur.</p> - -<p>— Encore faut-il savoir où! Toi, Damien, -as-tu une idée? »</p> - -<p>Jacques ne répondit pas.</p> - -<p>« Il y a une très jolie revue au « Pigalle », -dit Boule. On dirait un ballet russe!… Et -drôle!… une scène surtout : celle où l'on tâche -de faire rougir un singe. C'est Ducamp qui a le -rôle du singe. Oh! mes enfants! On a vu des -femmes sortir : leur pudeur était offensée! -Pauvres petites! Damien, connaissez-vous la -scène du singe? »</p> - -<p>Mais Jacques ne répondit encore pas.</p> - -<p>« Louis! s'écria Boule. Regarde ton ami -Damien… il a l'air tout chose!</p> - -<p>— C'est vrai! dit Jeanne de Luce. Mon Dieu! -qu'avez-vous, Damien? »</p> - -<p>Jacques ne pouvait répondre ; on voyait bien -que Jacques ne répondrait pas…</p> - -<p>En entrant dans cette salle, une heure auparavant, -il avait eu, d'abord, un très vif plaisir. Le -bruit le distrayait, les rires l'amusaient, toutes -ces femmes faisaient une aimable figuration à -la fête qu'il s'imaginait commandée pour lui -seul. Il était l'invité auquel on offre la comédie. -Si le spectacle lui agréait, il n'aurait même pas -à battre des mains ; un sourire suffirait. Ce fut -ainsi quelque temps, puis il se lassa, sans pourtant -s'ennuyer encore. Il regardait. Il écoutait. -Il savait qu'il ne boirait pas.</p> - -<p>« Tu ne bois pas? avait dit Brigneux.</p> - -<p>— Mais si! je bois du champagne.</p> - -<p>— Quoi! deux verres!</p> - -<p>— Eh bien?</p> - -<p>— Voyons, Damien, tu es au régime?… Ah! -je m'effrayais déjà! Non, tu te réserves! Je -comprends, mon vieux : tu te rattraperas. »</p> - -<p>Jeanne de Luce avait fait la même remarque -à voix basse.</p> - -<p>« Ma petite Boule! c'est à ne pas le croire! -le voilà maintenant qui boit de l'eau d'Evian! »</p> - -<p>Et Boule, qu'une pareille inconvenance scandalisait -au plus haut point, avait versé rapidement, -pendant qu'il ramassait sa serviette -sous la table, deux doigts de kirsch dans le verre -vidé de Jacques.</p> - -<p>Quelques instants plus tard, Damien causait -avec le jeune Lesueur. Il s'interrompit pour -boire, se sentant la gorge sèche. Il but.</p> - -<p>« Ah! tiens!… »</p> - -<p>Boule riait.</p> - -<p>« Elle est de vous, cette plaisanterie, charmante -Boule?</p> - -<p>— Oh! deux doigts de kirsch, Damien! et -versés par moi! Les régimes sont insupportables -sans écarts! »</p> - -<p>Elle riait toujours.</p> - -<p>« Fort drôle, en effet! »</p> - -<p>Il avait avalé le kirsch d'un trait ; il en sentait -la chaleur.</p> - -<p>« Boule! tu es bête! dit Brigneux. Puisqu'il -ne voulait pas!</p> - -<p>— Ah! tu m'ennuies! dit Boule. Alors, quoi? -on ne rigole plus?</p> - -<p>— Il n'y a pas de mal, dit Damien ; il n'y a pas -de mal! »</p> - -<p>Comme c'était bon cette chaleur, cette chaleur -familière! Le parfum rustique du kirsch -lui montait aux narines… Comme c'était bon! -Il goûtait la saveur retrouvée, il l'étudiait, il -l'analysait, il la reconnaissait si bien! Jacques -eût voulu penser à autre chose, mais ce plaisir -le retenait. Néanmoins, et sans savoir pourquoi, -il se sentait de très mauvaise humeur, -ayant envie de casser une assiette, une bouteille, -de battre quelqu'un… Boule peut-être.</p> - -<p>« Je ne vais tout de même pas faire une -scène à mon amie Boule pour cette pauvre -farce! » pensait-il.</p> - -<p>Bientôt, il commença de s'attrister et de parler -sur un ton nerveux. Il était drôle encore, -plus drôle à l'avis de Boule et de Jeanne de -Luce, mais assurément moins gai. Son rire, -(Jacques avait souvent un rire frais d'enfant), -son rire grinçait.</p> - -<p>Il lui venait une angoisse singulière, déprimante, -moralement douloureuse, comme s'il eût -appris quelque nouvelle sinistre. Cet endroit si -joyeux, où il pensait trouver du plaisir, changeait -d'aspect sous son regard, il n'y voyait plus -que des automates, accoudés aux tables blanches -devant des plats et des bouteilles. Les figures -étaient sculptées en bois, en suif, en savon de -toilette, jamais en chair. Celle de Boule, un peu -maigre, était sans doute soutenue par une armature -de fil de fer.</p> - -<p>« Plus tard, avec les années, se disait-il, la -peau se tendra sur le fil de fer, se tendra chaque -jour davantage, et puis, soudain… Malheureuse -Boule! quelle aventure! »</p> - -<p>La musique des tziganes sonnait faux ; les -rires sonnaient faux ; il entendait son rire à lui -sonner faux. Les cheveux des femmes, il les -savait teints, mais il les prenait pour des perruques -d'étoupe mal accrochées que l'on pourrait -détacher au besoin, soulever, pêcher à la -ligne avec un bon hameçon. Ce gros monsieur -blême lui rappelait un sac de farine, cet autre -un cierge, et cette jeune personne assise, là-bas, -un buste de coiffeur… oh! tout à fait!… tournant -sur un pivot. Les visages se fondaient dans -leurs caricatures à la manière de ces dessins -que l'on donne aux enfants, où l'on voit une -dame se transformer lentement en girafe, en -perruche, en crocodile. Seuls les garçons restaient -souples comme des garçons fabriqués en -caoutchouc noir avec un plastron de papier, -mais toute vie était absente.</p> - -<p>Ces impressions l'amusaient de façon horrible. -Il se rendait bien compte qu'il se les offrait, -en quelque sorte. Elles n'avaient rien qui ressemblât -à une hallucination, mais elles n'en -devenaient pas moins hallucinantes. Et puis, ce -mélange d'odeurs fades, d'odeurs vulgaires, -d'odeurs hostiles, d'odeurs basses!… Cette -salle sentait le lit défait.</p> - -<p>Brigneux riait, Jeanne de Luce appréciait une -liqueur en termes choisis, Boule allumait une -cigarette, Claude Lesueur lisait la carte des -vins avec attention… Seul, Jacques Damien -était vivant. Tout le reste : ombres, fantômes, -apparences, poupées! Rien qui vécût, -rien qui respirât vraiment, comme un être -humain respire, rien qui souffrît, qui pleurât, -rien qui possédât dans sa poitrine un cœur -battant.</p> - -<p>« Ah! se dit Jacques, voilà la peur! »</p> - -<p>Bien à point, comme pour l'annoncer, les -tziganes frappèrent le plus bruyant accord.</p> - -<p>« Oui, voilà la peur! »</p> - -<p>Son regard devint fixe. Il ne sentait plus -depuis longtemps la chaleur du peu d'alcool -qu'il avait bu ; de l'eau froide coulait dans sa -poitrine, sur ses côtes et le long de son dos, sa -cervelle était lâche dans sa tête, il la secouait à -chaque mouvement. Il tremblait, il étouffait ; -jamais il n'avait eu peur ainsi. Il se trouvait -sous la griffe d'une peur nouvelle. Il serrait les -dents pour ne pas crier…</p> - -<hr /> - - -<p>Ce fut alors qu'il entendit Boule dire à Brigneux :</p> - -<p>« Louis! regarde ton ami Damien : il a l'air -tout chose. »</p> - -<p>Et que Jeanne de Luce s'écria :</p> - -<p>« Mon Dieu! qu'avez-vous, Damien? »</p> - -<p>Comment Jacques pouvait-il répondre? comment?… -Une main le prenait à la gorge.</p> - -<p>« Oh! dit Jeanne de Luce, attention! il va -s'évanouir.</p> - -<p>— La chaleur, sans doute, » proposa Boule.</p> - -<p>Et Brigneux, qui ne riait plus, ajouta :</p> - -<p>« Mais… mais c'est pas drôle du tout! Qu'est-ce -qui lui prend donc? »</p> - -<p>Lesueur avait fait le tour de la table et soutenait -Damien. La peur prenait le dessus ; -Jacques était à bout de forces… Il céda, tombant -soudain, avec des larmes et des plaintes aiguës, -sous le fouet d'une terrible crise de nerfs.</p> - -<p>« Ah! c'est épouvantable! » criait Jeanne de -Luce.</p> - -<p>Le jeune Lesueur lui répondit d'un air plutôt -sec :</p> - -<p>« Madame, vous avez certainement eu dans -votre vie une crise de nerfs… Eh bien! c'est ça. »</p> - -<p>Et à Boule qui tendait un petit flacon en -vermeil :</p> - -<p>« Non merci, Madame : je crois que des sels -n'y feront rien.</p> - -<p>— Le maître d'hôtel a raison, dit Brigneux ; il -faut vite le sortir d'ici.</p> - -<p>— Rien ne presse, dit Lesueur. Madame, vous -disiez connaître pas mal de monde dans la salle. -Je vous ai entendu nommer un docteur…</p> - -<p>— Ah oui! dit Jeanne de Luce, le docteur -André! Il est là dans le coin.</p> - -<p>— Maître d'hôtel, dit Brigneux, priez ce -monsieur de venir… celui qui nous tourne -le dos, au fond à gauche… Mon cher André, -excusez : il nous arrive une histoire ridicule…</p> - -<p>— Bon. Très bien. Voyons. »</p> - -<p>Lesueur et le docteur André s'entendaient -aussitôt, pendant que le maître d'hôtel entourait -la table d'un paravent. Jacques s'était échoué -dans une syncope profonde.</p> - -<p>« Il semble que ce soit fini, dit le docteur -André. Une belle crise… trop belle. Votre ami -devrait se soigner sérieusement. Dites-le lui.</p> - -<p>— Oh! Monsieur, je le connais à peine… En -tous cas, il ne souffre plus, maintenant… Un -coup de main et nous le sortons d'ici, n'est-ce -pas? puisque l'on fait tant d'histoires. »</p> - -<p>Ils le prirent dans leurs bras et le transportèrent -dans un petit salon adjacent.</p> - -<p>« Couchez-le là, sur le canapé. Il n'y a qu'à le -laisser se reposer quelque temps. Ayez l'œil sur -lui, mais je pense que c'est bien fini. Pardonnez-moi -si je vous quitte, et surtout ne vous -gênez pas pour me rappeler en cas de besoin… -et laissez-moi vous faire un compliment jeune -homme : vous ne perdez pas le nord quand il -s'agit de rendre service!</p> - -<p>— Très spirituel, murmura Brigneux, de dire -à un adolescent d'Arras qu'il ne perd pas le -nord!</p> - -<p>— Oh! vraiment, docteur… répondit Lesueur -très gêné.</p> - -<p>— Mais si! mais si! répétait le médecin.</p> - -<p>— Mon cher André, dit Brigneux, je suis tout -honteux de cet accident qui, vous l'avouerez, -passe un peu la permission. Quand on est hystérique, -on ne va pas souper au cabaret ; on -mange chez soi.</p> - -<p>— C'est un point de vue, » dit le docteur en -sortant.</p> - -<p>Dans le cabinet particulier qu'on leur avait -ouvert, ils restèrent, Brigneux et son cousin -Claude, Boule et Jeanne de Luce, assis tous les -quatre, causant à mi-voix devant Damien -couché.</p> - -<p>« Comme il ronfle, dit Boule. Ouf! J'en ai -assez!</p> - -<p>— Si ces dames veulent partir, et toi aussi, -Louis, dit Lesueur, vous ne pouvez plus m'être -d'aucun secours, je vous assure ; en tout cas, -je me débrouillerai seul. Mais donnez-moi l'adresse -de M. Damien.</p> - -<p>— Non! répliqua Brigneux qu'une façon de -remords avait saisi, je ne le quitterai pas. Quant -à vous, mes petites, retournez dans la salle ; -Claude vous y tiendra compagnie, à moins qu'il -ne vous emmène à Montmartre.</p> - -<p>— Je préférerais… dit Lesueur d'une voix mal -assurée, rester ici.</p> - -<p>— Galant, le jeune homme! murmura Boule.</p> - -<p>— Oh! combien! » dit Jeanne de Luce.</p> - -<p>En fin de compte, personne ne voulut bouger, -mais ni Jeanne de Luce, ni Boule ne parlèrent -plus à cet adolescent discourtois.</p> - -<p>Jacques dormait lourdement.</p> - -<p>« Il dort comme un paysan! » dit Jeanne.</p> - -<p>Cependant, Damien sortait peu à peu du trou -noir où sa crise de nerfs l'avait plongé. Son -esprit s'éclairait, et ce fut, d'abord, comme s'il -nageait dans une onde verte, nourrie de lumière, -mouvante alentour, refluante, pleine de courants, -silencieuse. Puis, de très vagues murmures -se formèrent, vapeurs de bruit qui prenaient -corps lentement et se signifiaient en -paroles. Il les entendait sans les comprendre ; -enfin leur sens le toucha et il les reconnut. Il se -nomma leurs auteurs, il se souvint de la soirée, -de son accident, mais une grande paresse l'empêchait -encore de se réveiller tout à fait, et de -recommencer à vivre. Il prêta l'oreille. Il s'intéressa -aux phrases…</p> - -<p>« Je l'ai bien dit au docteur, déclarait Brigneux, -on ne joue pas des tours pareils à ses amis. Un -homme qui a des crises de nerfs reste chez lui.</p> - -<p>— Ah! tu n'as pas tort, dit Boule.</p> - -<p>— Moi, dit Jeanne de Luce, j'ai comme une -idée qu'il est fou.</p> - -<p>— Fou? je ne crois pas, dit Brigneux, mais -tout de même… Ah! l'animal!</p> - -<p>— Pour une soirée ratée!… ajouta Jeanne.</p> - -<p>— La soirée n'est pas finie, mes poulettes, dit -Brigneux. Dans un quart d'heure…</p> - -<p>— Et puis, au Grand Guignol, hasarda Boule, -nous aurions peut-être vu la même chose.</p> - -<p>— Oh! non, ma chère! un acteur, vois-tu, ça -arrange, ça compose, au lieu que lui… pouah!</p> - -<p>— Ce n'est pourtant pas de sa faute, dit -Lesueur avec modestie, si M. Damien souffre -de…</p> - -<p>— Mon petit Claude! interrompit Brigneux, -fais-toi médecin : tu me sembles avoir la vocation! -Va soigner des malades dans les hôpitaux -ou chez eux, mais ne m'amène pas tes clients -dans les endroits où l'on s'amuse!</p> - -<p>— Et figurez-vous, dit Jeanne de Luce, qu'il -me faisait la cour! Imaginez ce toupet! Si jamais -je lui adresse encore la parole!</p> - -<p>— Tu exagères! dit Boule.</p> - -<p>— Ah! j'aimerais t'y voir, ma belle!… avec un -homme comme ça dans ton lit! Je te répète que -c'est un fou : souviens-toi de son regard… Oh! -effrayant! Je ne comprends pas que Juliette… -Elle avait du courage, la rosse!</p> - -<p>— Allons! ne te fâche pas! Si nous montions à -Montmartre?</p> - -<p>— Quittez-moi sans crainte, dit Lesueur, je -crois qu'il se réveille.</p> - -<p>— Alors, nous filons, dit Brigneux. Venez, -les gosses! A demain, Claude. Rappelle-toi que -tu dînes chez mes parents. »</p> - -<p>Jacques n'ouvrit les yeux qu'au moment où la -porte se fut fermée sur Brigneux et les deux -femmes, puis il resta sans rien dire, se recueillit, -reprit contact et, sûr de lui-même, se dressa -soudain.</p> - -<p>« Merci de votre aide, Monsieur ; je vous en -suis très reconnaissant, et ne m'en veuillez pas -trop d'avoir gâché votre soirée. Vous pourrez -retrouver nos amis. Ils viennent seulement de -partir, n'est-ce pas? Mon réveil a été lent.</p> - -<p>— Je vous accompagnerai d'abord chez vous, -si vous le permettez, dit Lesueur, sans s'étonner -de la brusquerie de ce retour.</p> - -<p>— Ce serait vraiment superflu, jeune homme, -dit Jacques en souriant. Je compte rentrer à -pied ; l'air de la nuit me fera du bien.</p> - -<p>— Et, somme toute, dit Lesueur, moi, je rentrerai -à mon hôtel : je me sens un peu las, je me -coucherai volontiers. »</p> - -<p>Une demi-heure plus tard, ils se séparèrent -au coin de la rue Royale.</p> - -<p>« Vous dites qu'il se nomme le docteur -André?</p> - -<p>— André. C'est bien ça.</p> - -<p>— Je lui ferai sans faute une visite, demain… -Au revoir, et encore une fois merci.</p> - -<p>— Non, Monsieur Damien… il n'y a vraiment -pas de quoi. »</p> - -<p>« Elles ont beau blaguer Arras, se disait Lesueur -en s'acheminant vers son hôtel, on aurait -mieux soigné M. Damien chez nous. »</p> - -<p>Et Jacques, qui remontait les Champs-Elysées, -se répétait à lui-même :</p> - -<p>« Cela devient compliqué. Il faudra que j'opère -une sélection : ceux que je gêne, ceux qui -m'acceptent… Sauf un ou deux amis éprouvés -et quelques originaux comme ce gentil garçon… -les autres… Eh bien, quoi?… Oui, mais je suis -un être sociable et je ne me sens pas le moins -du monde requis par la vie d'ermite… Quant à -mes amours!… »</p> - -<p>Il fuma deux cigarettes devant sa porte, en -regardant la lune qui avait l'air toute solitaire -et même un peu perdue dans ce grand ciel lumineux. -Puis il entra.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">CHAPITRE X<br /> -<span class="small">LE CADEAU PRÉCIEUX</span></h2> - - -<p>Madame Damien arriva chez son fils, chargée -d'un gros paquet encombrant.</p> - -<p>« Qu'est-ce donc, Maman?</p> - -<p>— Peu importe! Ma visite ne te dérange pas? -Bien. Une tasse de thé, Jacques, j'ai soif, et -puis nous causerons.</p> - -<p>— Tu n'imagines pas le plaisir que tu me procures -en venant ici à l'improviste.</p> - -<p>— J'en suis très flattée, mon petit! Comment -vas-tu?</p> - -<p>— Excellente semaine. J'ai dormi tout mon -saoul. Mais toi, qu'as-tu fait à la campagne? -Notre vénérable cousine t'a-t-elle bien reçue?</p> - -<p>— Trop bien, Jacques! trop bien! Je mentirais -en te disant que ce séjour a été joyeux. Le -pays me semble avoir gagné en laideur et Agathe -ne change pas en prenant de l'âge. Je l'ai -aidée à recevoir les belles dames des environs, -toutes vêtues modestement de noir, toutes austères, -quelques-unes moustachues. Nous avons -eu à notre table le curé, un fort brave homme, -des sœurs de charité ennuyeuses, l'évêque de -Meaux en tournée apostolique et un vieux monsieur -maigre, souffrant de l'estomac, qui me -semblait fait pour les bancs de la cour d'assises, -mais qui passe, au contraire, pour un modèle -de toutes les vertus. Insupportable, ce dernier! -Les sujets de conversation ont été sages et prévus. -Enfin l'on s'est demandé, en mangeant des -raisins de Corinthe qui sentaient la poussière, -si le maire était franc-maçon. Tu connais le style -de ces petites fêtes. Rien n'a varié, ni les meubles, -ni les faïences, ni les tapis. Les rideaux -seuls m'ont semblé d'un jaune plus triste. J'ai -donc fait, pendant huit jours, ma pénitence annuelle. -Agathe s'est montrée fort reconnaissante -et, en me quittant sur le quai de la gare, m'a -dit : « Je t'assure, ma chère Jeanne, que mes -réceptions d'automne perdraient tout leur lustre -sans toi. » Puis elle a posé ses dents sur ma -joue et m'a serré les mains avec cette émotion -sèche qui lui est particulière.</p> - -<p>— Pauvre Maman! une pénitence, à coup sûr! -mais en voilà pour douze mois. Et puis la cousine -Agathe est bien vieille! peut-être, l'an prochain…</p> - -<p>— Tais-toi, vilain garçon! Et surtout ne te -méprends pas : Agathe est parfois un peu ridicule, -j'en conviens, mais elle a bon cœur, -malgré cet air de bigoterie transcendante qui -me scandalise et m'assomme. Les gens du pays -l'aiment, les enfants sont toujours à ses trousses, -quêtant des cadeaux et des gâteries. Agathe -réserve sa dignité et son allure de Mère supérieure -aux seules personnes « de son monde ». -C'est là une timidité comme une autre. J'en -connais de plus offensantes.</p> - -<p>— Toujours la même, Maman chérie! toujours -la même! tu trouverais des excuses au pire criminel!</p> - -<p>— Et toi, dès qu'il s'agit de ta mère, tu déraisonnes! -Mais revenons à ta cousine. Elle m'a -donné, sans le vouloir, une idée dont je lui sais -gré. — J'étais assise dans ce salon lugubre où -des crucifix, chargés de chapelets, s'adossent à -de petits rameaux, posés en oblique, et je me -disais sottement : « Comme c'est laid! comme -c'est laid! »</p> - -<p>— Pourquoi, sottement? interrompit Jacques.</p> - -<p>— Parce que notre cousine n'a jamais prétendu -que ce fût beau ; parce que notre cousine -a bien le droit d'orner son salon comme il lui -plaît, et que ma critique prouvait tout juste que -j'avais un goût différent du sien, d'autres préoccupations, -d'autres habitudes ; rien de plus. — Laisse-moi -finir. — En regardant ce crucifix, -je me suis rappelé, soudain, que ta grand'mère -tenait beaucoup à un magnifique Christ d'ivoire -qu'elle avait acheté en Espagne et que je revoyais, -pendu au-dessus de son lit. Tu sais -qu'elle était très pieuse. Je pensais à ce Christ -douloureux et vraiment divin, pendant que ta -cousine Agathe causait avec le vicaire de la -paroisse, et je faisais, en quelque sorte, mon -examen de conscience. Je me disais que, si fort -que je pusse t'aimer, je ne t'aimais encore pas -assez, que je t'aimais mal, que je t'aimais pour -moi-même, d'une manière égoïste, et je me suis -sentie toute désolée, très honteuse, très humble, -devant ta cousine qui préparait je ne sais quelle -fête pour les orphelines du pays.</p> - -<p>— Voyons! Maman!</p> - -<p>— Et je me suis dit : il faut que je parle à -Jacques autrement. Il oublie certaines choses -dont il devrait se souvenir à toute heure du -jour et que je ne lui remets pas en mémoire, -parce que je ne leur donne pas une importance -égale. — Mon petit… Non! tu donneras ton avis -quand j'aurai terminé. — Tu es catholique, -tu es croyant, tu pratiques ; d'autre part, tu -souffres, et pourtant, tu ne demandes rien à -ta religion! C'est incompréhensible ou c'est -ridicule. La religion n'est pas une bague au -doigt.</p> - -<p>« Je t'assure, Jacques, je ne parle pas au -hasard! Tu connais mes sentiments à ce sujet : -je n'ai jamais été pieuse, je n'ai jamais été -croyante. Même aux pires instants de ma vie, -je n'ai pas eu besoin de Dieu. Je n'ai rien cherché -au-dessus de moi, pensant tout trouver en -moi-même. Quand je voyais ton père tromper -mes espérances, détruire les rêves que j'avais -bâtis à son propos, défaillir enfin, pas une fois -je n'ai songé à me jeter à genoux. Je m'adressais -d'abord à ma volonté, mettons, si tu veux, -à mon obstination, et puis, tu n'imagines guère -combien mes journées étaient remplies! Dès le -matin, mille petits devoirs m'occupaient qui -faisaient la chaîne : ton père m'appelait, je t'entendais -crier dans ton berceau, il fallait demander -l'avis d'un médecin, parler aux domestiques, -veiller à ceci, veiller à cela… Quand -venait la nuit, j'étais lasse, je voulais dormir, -sachant que, le lendemain, ton premier cri -serait pour me réclamer, et que ton père aurait -besoin de moi, dès qu'il verrait le jour paraître. -Prise dans cet engrenage quotidien, je n'ai -jamais eu l'idée de prier.</p> - -<p>« Il faut que tu m'entendes bien : je n'y mettais -aucune vanité. J'étais ainsi. Je crois m'être -montrée bonne mère et bonne épouse, mais il -y a, dans mon for intérieur, quelque chose qui -se refuse à demander grâce, qui veut aller plus -loin, plus loin encore, sans aide, et, pour atteindre -le but, user de ses seules forces de femme, -quitte à voir ce but s'éloigner tous les jours.</p> - -<p>« En sachant que des êtres qui m'étaient -chers, que je prisais, que je respectais, s'adressaient -en toute occasion à Dieu, lui parlaient, le -remerciaient d'un bonheur et l'imploraient aux -jours de souffrance, j'enviais leur foi et me -disais : « Pourquoi suis-je ainsi faite que je ne -puis courber le front? » Je me le demandais -humblement, je t'assure, bien qu'il y eût, sans -doute, de l'orgueil là-dessous, à défaut de la -vanité absente. Cela ne m'a d'ailleurs menée -qu'à souffrir davantage et je n'en suis pas fière.</p> - -<p>« Comme, chez ta cousine Agathe, je trouve -une forme sèche, en moi, je trouve un fond de -sécheresse dès qu'il ne s'agit plus de questions -humaines. Je ne sais pas me détruire pour tendre -vers quelque chose que je ne puis ni concevoir, -ni, par conséquent, aimer. Ma peine journalière -me suffit et, de cette peine, les petites -joies, les petits espoirs de chaque jour me consolent. -C'est d'un bon sens un peu vulgaire, je -le veux bien, mais en ce moment, je m'explique -à toi, sans aucune intention de m'excuser.</p> - -<p>« Tout ce que la vie laissait en moi de doux -et de tendre, je l'attribuais à mon mari, à mon -fils. A vous, je me donnais pleinement, parce -que je vous chérissais à plein cœur ; je redevenais -exacte et trop anguleuse dès qu'il s'agissait -d'un être que je n'aimais pas. Eh bien! si je me -refusais à Dieu, ou plutôt, si je n'ai jamais levé -les yeux vers lui, c'est que je ne l'aimais pas. — Aujourd'hui, -je viens te dire que toi, mon petit, -que j'aime, que je comprends et que j'ai fait, tu -me déçois.</p> - -<p>— En quoi, Maman?</p> - -<p>— Quand, un soir, tu es venu me dire, de la -façon droite et confiante qui est la tienne : -« Maman, je veux pratiquer ma religion : il me -semble que j'ai la foi », tu admettras que je me -suis appliquée à te faciliter les choses. Je t'ai -rappelé scrupuleusement tes nouveaux devoirs, -je t'envoyais aux offices, lorsque ta jeune étourderie -t'en éloignait, et, jusqu'au jour où l'habitude -fut prise, je t'ai surveillé de fort près. -De ta résolution, j'eus une joie profonde. « Si -sa santé vient jamais à faiblir, pensais-je, l'Eglise -sera pour lui un précieux refuge et la -prière une aide admirable. » En te poussant à -persévérer, il me semblait que je te fournissais -des armes, que je te rendais plus fort. J'accomplissais -là une tâche nettement définie : je t'aidais -à revêtir, à boucler la cuirasse neuve, choisie -par toi qui ne savais pas encore à quel -combat elle servirait. Ce combat, je l'attendais -avec épouvante, avec horreur, et, parfois, je le -devinais proche, à te voir nerveux, inquiet de -peu de chose, constamment rêveur, malgré ta -vie active et ton goût pour les distractions violentes -où tu mettais un si bel entrain et tant de -bon vouloir.</p> - -<p>— Maman chérie, tu es étrange, vraiment. Je -t'admire et je t'aime chaque jour davantage, et -chaque jour je te suis plus reconnaissant, mais -tu m'étonnes.</p> - -<p>— Pourquoi donc? Parce que je veux que -chacun fasse honnêtement usage des moyens -qui lui conviennent? J'ai soigné ton père, je t'ai -soigné, en prenant avec le plus de discernement -possible l'avis des médecins, suivant une méthode -humaine où je pouvais servir. Ma santé -n'a jamais faibli ; la besogne me fut par conséquent -facilitée ; oui, j'ai bien dit la « besogne » : -les grands mots n'ont rien à voir ici. Mais, dans -ton cas, la question se pose autrement. Le mal -dont tu souffres, c'est en toi que tu le trouves : -tu deviens, pour ainsi dire, ton propre médecin. -Je pensais : « Il se soignera par toutes les méthodes -auxquelles il ajoute foi, et, puisqu'il -est croyant, son Dieu lui fournit la meilleure -de toutes : la prière. » Je t'ai dit, Jacques, -ma douleur lorsque je vis que ta santé se -gâtait ; je t'ai caché, jusqu'à présent, ma surprise -et mon chagrin quand je m'aperçus que -tu allais moins régulièrement à la messe, que -tu oubliais tes devoirs religieux, que tu les -passais sous silence, que tu ne communiais -plus.</p> - -<p>— Tu te figures donc, Maman, que je n'ai pas -prié?</p> - -<p>— Mon petit, c'est alors que tu as mal prié, -car je pense qu'une prière fervente t'aurait, en -tous cas, donné confiance et courage.</p> - -<p>— Eh bien, oui! je l'avoue, je me suis révolté! -J'ai cru que cette force que Dieu donne à ceux -qui l'implorent devait me revenir et, quand je -me suis vu si faible, j'ai…</p> - -<p>— Jacques! ce n'est pas à moi que tu dois -dire ces choses…</p> - -<p>— Tu as raison, Maman. »</p> - -<p>Ils étaient émus tous les deux ; quelques instants, -ils ne parlèrent plus. Brusquement, -M<sup>me</sup> Damien reprit :</p> - -<p>« Va me chercher l'objet que j'avais apporté -en arrivant. Je l'ai posé sur la table de l'antichambre. »</p> - -<p>Et, quand son fils rentra :</p> - -<p>« Donne. C'est un cadeau que je te fais. »</p> - -<p>Elle cassa les ficelles d'une main un peu nerveuse.</p> - -<p>« Voici le Christ de ta grand'mère, dont je -t'avais parlé. Je le verrais volontiers accroché -au-dessus de ton lit. Il te revient de droit, puisque -je ne sais pas l'adorer.</p> - -<p>— Oh! qu'il est beau! s'écria Jacques. Qu'il -est donc beau! Toute la douleur du monde… -Ah! comme il souffre! »</p> - -<p>Il l'accota contre la glace de la cheminée et se -prit à l'admirer.</p> - -<p>« Qu'il est beau! » murmurait-il toujours.</p> - -<p>Sur une croix de bois sombre, un grand -Christ, sculpté en vieil ivoire, se tordait. L'angoisse -physique paraissait dans tous ses muscles -jaunes, labourés par la douleur, mais la face, -dorée de soleil couchant, exprimait une extase -sereine qui ne touchait plus au monde. Cette -sculpture n'était pas seulement l'œuvre puissante -et passionnée d'un artiste, mais aussi un -acte de foi.</p> - -<p>« Mon crucifix te rappellera tes devoirs mieux -que personne, dit madame Damien. Puisque -tu n'habites plus chez moi, je lui laisse ce soin. -Enfin, je compte encore sur lui pour me conserver -mes entrées dans ta garçonnière. Ainsi, -l'on n'y dépassera jamais, je pense, un certain -point de liberté et, sans te gêner, j'y pourrai -venir, de temps en temps. Où vas-tu le -placer? »</p> - -<p>Jacques mena sa mère dans la chambre à coucher.</p> - -<p>« Tiens, regarde. Ce clou soutenait un tableau -certainement plus lourd. »</p> - -<p>Il fixa le crucifix dans un pan coupé, à gauche -du lit.</p> - -<p>« Jamais! dit M<sup>me</sup> Damien, jamais je ne l'avais -vu si beau! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">CHAPITRE XI<br /> -<span class="small">L'IMPLORATION</span></h2> - - -<p>« Je ne recevrai plus personne, Louis, dit -Damien après le départ de sa mère.</p> - -<p>— Bien, Monsieur. »</p> - -<p>Jacques rentra dans sa chambre.</p> - -<p>« Quelle place il prend ici! » se disait-il en -regardant le crucifix.</p> - -<p>Et, de fait, cette sculpture attirait le regard : -drame sanglant au paroxysme d'un tragique -humain, par son corps torturé, poème du -renoncement parfait, du grand repos au seuil -de l'éternelle gloire, par son calme visage, ce -Christ prenait en effet toute la place et l'on ne -voyait plus que lui.</p> - -<p>« Maman a eu là une idée et des raisons qui -m'apprennent à la connaître mieux, mais elle, -comme elle me connaît bien! »</p> - -<p>Jacques restait immobile, debout devant le -crucifix, n'en détachant plus ses yeux. Puis il se -mit à genoux et pria.</p> - -<p>« Seigneur, disait Jacques Damien, je me -suis éloigné de vous, quelque temps, et c'est -Maman qui me ramène à vos pieds. Laissez-moi, -dès maintenant, vous parler, car j'ai grand -besoin de vous et je me sens si faible! Laissez-moi -vous parler de tout près, comme je -faisais jadis. — J'ai beaucoup préjugé de mes -forces, Seigneur, et je me trouve étrangement -démuni quand je vois que, voulant jouer le rôle -d'un héros, je n'ai réussi qu'à être un pauvre -homme. Je suis malade et j'ai très peur de ma -maladie. Le courage de Maman me paraissait -tout simple… mais c'est si difficile de montrer -du courage! Je ne puis pas! je ne sais pas! Apprenez-moi, -Seigneur!</p> - -<p>« Aux premiers jours de ma souffrance, je -vous ai imploré ; or il me semblait que vous ne -faisiez rien pour moi, que mes paroles ne vous -atteignaient plus ; il m'est venu une façon de -rancune contre vous, Seigneur, une rancune -d'enfant… Non, je me trompe! je ne sais même -plus vous dire les choses comme elles sont : -j'avais simplement peur! Je me disais : « Si -Dieu ne m'aide pas tout de suite, s'il faut lutter -seul, s'il faut prier, ce soir, demain, après-demain, -prier toute la semaine, prier encore, -sans rien obtenir, je renonce à jamais guérir! » -Alors je suis parti, j'ai fui, et pour me forcer à -croire que je m'en allais de mon plein gré, je -me suis dit des paroles sonores, j'ai voulu me -donner le change par quelques grands gestes, -quelques déclamations… et j'avais tout simplement -peur! — Oh! je vous en conjure! tuez le -comédien en moi! je voudrais tant dépouiller -ces manières théâtrales que je prends lorsque -la besogne du jour, comme dit Maman, a -dépassé mes forces! Je ricane, je me moque, -je fais de l'esprit, je fais des phrases, je me -regarde vivre pour ne pas regarder mon travail -gâché, et tout cela ne sert de rien, ne mène à -rien.</p> - -<p>« Je suis bien malade, Seigneur! L'idée de la -folie m'épouvante. Quand l'idole bougera, peut-être -parviendrai-je à me montrer un peu moins -lâche, mais ce ne sera encore qu'une attitude : -je tremblerai de tout mon corps, même si je -parviens à sourire. Il faut que j'aille plus loin, -je m'y suis engagé et je m'y engage devant -vous… Oh! Seigneur! merci! je vous sens si -proche, tout à coup! Vos bras sont étendus sur -ma tête. Merci, Seigneur! Je craignais de vous -avoir trop offensé… je ne savais pas que vous -me pardonneriez si vite!</p> - -<p>« Mais quel parti dois-je prendre quand l'idole -commencera ses grimaces? dites-le moi, Seigneur! -M'en aller aussitôt? éviter la lutte? -ruser?… n'est-ce pas encore une manière de -fuir : ce que j'ai fait, en somme, jusqu'à ce jour? -ou bien, après avoir cherché quelque force dans -la prière, faut-il rester là, ne pas broncher, tenir, -tant que la peur ne m'aura pas étranglé?… Oui, -résister… Mais vous m'aiderez un peu, Seigneur! -mes luttes ont été si piteuses, ces temps derniers! -j'aurais grand'honte de me présenter si -misérablement devant vous… Et voyez, même à -vos pieds, je joue un rôle : le cabotin veut paraître!</p> - -<p>« Aidez-moi aussi en un point particulier, -Seigneur! Je tends à oublier que cette idole est -une vieille bûche de bois sec, sculptée par des -sauvages ; j'arrive à lui donner une vie troublante, -je lui parle, je la défie… en quelque très -mauvaise heure, il me semble que je pourrais -l'implorer! Je sais que cela est ridicule, imprudent, -fort dangereux, mais ce jeu m'amuse, je -m'y laisse prendre, croyant, par ces familiarités -avec un morceau de bois, me mettre de plain-pied -avec lui et, par suite, dominer la peur qu'il -m'inspire. — Evitez-moi de si lourdes sottises! -sans vous, elles augmenteront tous les jours et -je finirai par m'inquiéter de cette idole, même -quand elle ne bougera pas.</p> - -<p>« Et encore, Seigneur, ne vous refusez plus -à me parler quand j'aurai péché. Certes, mes -fautes seront nombreuses, si fort et si fidèlement -que je veuille vous rester attaché, mais je ne -saurais pas, maintenant, me passer de vous et, -si vous restez muet, mon Dieu, quand je vous -implore, ce sera pour moi la déroute. Bien -humblement, je tâcherai de mettre dans mes -péchés le moins possible de malice… mais je -suis si faible! Tout ce que j'ai pu faire, Seigneur, -cela a été de ne presque plus boire, de ne plus -m'enivrer… C'est peu!… je sais… Ah! Seigneur -plein de miséricorde! oserai-je vous dire : c'est -beaucoup pour moi?</p> - -<p>« Enfin, vous savez combien la sensualité fut -ma faute habituelle. Lorsque je commençais à -être malade, elle devenait mon refuge. Alors, je -me sentais comme les autres… « comme les -autres », ce que je ne serai jamais! Une femme -auprès de moi me donnait de longues illusions -et j'étais vraiment moins seul. Car j'ai tant souffert -de la solitude, Seigneur! Elle s'attachait à -moi, m'accompagnait dans les foules de Paris, -à la campagne, dans les théâtres, dans les restaurants, -une ou deux fois même lorsque je me -trouvais avec Gautier. Plus tard, quand l'idole -commença de bouger, ce fut insupportable : je -me sentais seul partout. Je le suis encore, Seigneur, -et je me dis souvent que cela durera -toute ma vie! Assurément, je ne pourrai me -marier : le martyre de Maman est une défense -suffisante! Je n'aurai jamais un « chez moi », je -serai partout campé, campé tout seul, toujours -tout seul!… Une femme, fût-elle de passage, -m'aide quelques instants à oublier cela. — Oh! -cette idée de me sentir seul tant que je serai -sur terre!… Restez près de moi, Seigneur! ne -partez pas, je vous en implore! ne partez pas! -Oh! ne partez pas! je trouve un si doux repos -à vos pieds!… Ce monde qui me semble cruel -et morne, comment m'apparaîtra-t-il, demain? -Encore plus vide, peut-être, ce monde d'ici-bas -qui ne me promet rien! J'ai peur, mon Dieu! -j'ai plus peur que jamais!</p> - -<p>« Mes heures de travail sont bonnes, d'ordinaire, -mais vous l'avez vu : souvent, je ne puis -travailler dans mon bureau. Veillez sur moi -quand je me trouve assis devant ce morceau de -bois qui me harcèle! aidez-moi! J'aimerais tant -travailler lentement, pesamment, comme un -bœuf, creuser mon sillon, tout droit, et ne pas -penser à autre chose! Mais alors, je vois, du -coin de l'œil, l'idole qui bouge, et je m'arrête -pour mieux regarder!</p> - -<p>« Tout mon bonheur est auprès de mes amis -et de Maman ; mon Dieu! conservez-moi Maman -et Gautier : je n'aime rien sur terre autant que -ces deux êtres! Couvrez-les de vos bénédictions! -Souvent, je prierai pour Gautier, mais il faudra -m'excuser, Seigneur, si je ne vous parle jamais -que de la santé physique de Maman, de ses -migraines continuelles ou, parfois encore, de -ses inquiétudes à mon sujet. D'elle, je ne saurais -rien dire à d'autres points de vue. J'ai -grand tort, je le sais, mais une sorte de pudeur -me défend de prier pour son âme. Regardez-la, -mon Dieu, vous l'avez faite tellement noble, -tellement bonne, tellement belle, que je prierais -mal, que je n'emploierais pas… comment puis-je -dire?… des termes honorables, que je vous offenserais. -Je m'imagine, en la voyant si peu -croyante et si respectueuse de ma foi… je -m'imagine que vous l'avez voulue ainsi! C'est -absurde, mais de cette idée, je ne puis me -défaire!… Serait-ce impossible, Seigneur?</p> - -<p>« Je vous demanderai donc, simplement, de -ne pas la laisser trop souffrir, de lui épargner -les douleurs morales qui lui viendraient de moi : -les plus torturantes. Maman a tant souffert déjà, -et de si terribles angoisses, et avec un si parfait -courage!… Oh! vous l'aidiez à coup sûr, mon -Dieu! Ecartez d'elle toutes les peines… Moi, je -suis jeune… Oh! je vous suppliais de m'épargner, -et maintenant… Oui, faites-moi souffrir, -Seigneur, mais aidez-moi à bien souffrir, pour -que ma souffrance soit féconde ; enseignez-moi -à me servir de ma souffrance, afin qu'elle porte -de beaux fruits… »</p> - -<p>Jacques se tut, le front dans les mains, puis, -regardant encore le Christ, il murmura d'une -voix douce :</p> - -<p>« Seigneur, vous êtes mort pour nous ; mon -Dieu, ayez pitié de moi! »</p> - -<p>Il se signa, se releva et rentra dans son -bureau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">CHAPITRE XII<br /> -<span class="small">SUR LE TROTTOIR</span></h2> - - -<p>Ni l'un ni l'autre n'avait, ce soir-là, envie de -s'enfermer dans un café-concert, moins encore -dans une de ces salles bourdonnantes où l'on -boit du champagne. La nuit leur parut belle ; sa -fraîcheur convenait à une promenade un peu -longue, rapide, sans but précis. Par ailleurs, -marcher dans l'ombre n'est pas pour déplaire : -on cause bien, et Jacques se rappelait de très -chères discussions avec Gautier, durant lesquelles -ils avaient parcouru le bois de Boulogne -jusqu'à des heures indues.</p> - -<p>Ils gagnèrent le parc de la Muette, bruissant -mais tranquille, tendrement aéré par de petits -souffles imprévus de la brise, et très désert.</p> - -<p>« Jadis, sous ces feuillages, disait Jacques, -nous avons échangé d'inoubliables paroles ; ce -marronnier en a sûrement conservé la mémoire. -Nous étions plus jeunes, plus intempérants, -plus naïfs, mais quelle ferveur!… Ah! Gautier! -la frange de ce gazon nous entendit parler de -Nietzsche, ce banc s'offrit à nous au milieu d'un -dialogue sur Baudelaire ou Rimbaud et ce tournant -de route connut les instants où le roi -Wagner se vit forcé de faire une place sur son -trône au prétendant Debussy… Les belles -heures que nous vivions là!</p> - -<p>— Nous en vivrons d'autres aussi belles, mon -ami : notre cœur bat toujours!</p> - -<p>— Et ce soir… oui, c'est presque comme avant!</p> - -<p>— Je te demanderai seulement, dit Gautier, -la permission de passer chez moi, vers minuit. -Valérie est malade, je suis un peu inquiet de -cette bronchite aiguë.</p> - -<p>— Pauvre fille! Rien de grave, j'espère?</p> - -<p>— Pas pour le moment. Mais elle se soigne si -mal!… et si j'éternue deux fois au lieu d'une, -elle veut me mettre au lit et me veiller jusqu'à -l'aube.</p> - -<p>— Je ne connais pas de sainte laïque plus -vénérable que Valérie.</p> - -<p>— C'est, en vérité, une très excellente personne.</p> - -<p>— Regarde, dit Jacques, la nymphe qui fait -le coin du chemin, là-bas. Au clair de lune, elle -est très supportable, avec ce joli reflet mauve -sur ses fesses. Les statues médiocres ne devraient -être sorties que la nuit.</p> - -<p>— Bonne idée que tu as eue de venir ici… -Comment te portes-tu?</p> - -<p>— Rien de changé. Ce dernier mois a été dur, -mais, sans dire du tout que je m'y habitue, il -me semble pourtant que je résiste mieux. J'ai -pu dormir chez moi, sauf quand je restais volontairement -chez de petites amies. Cela n'empêche…</p> - -<p>— Tu prends la voie qu'il faut prendre : tu -t'obstines!</p> - -<p>— Cela n'empêche que, parfois, j'ai bien -peur!</p> - -<p>— Oui, mais tu t'obstines… Oh! Jacques! ce -voyou, là, sur le banc, qui parle à sa gosse! le -même banc, peut-être, où nous parlions du surhomme! -Il doit lui raconter des choses poétiques -et sentimentales, cueillies dans un roman -feuilleton…</p> - -<p>— Il est heureux, le bougre, s'il croit à ce -qu'il dit!… Veux-tu, dimanche prochain, m'accompagner -au concert? On joue la septième, chez -Chevillard, et des choses modernes, intéressantes.</p> - -<p>— Avec plaisir. Dimanche après-midi, -voyons… oui, je suis libre. Viens me prendre.</p> - -<p>— Mais, reprit Jacques, nous recommencerons -des promenades nocturnes de ce genre, -n'est-ce pas, Gautier? J'en ai assez du cabaret! »</p> - -<p>Ils causèrent ainsi, tout en marchant d'un pas -alerte ; soudain, Gautier tira sa montre.</p> - -<p>« Mon vieux, il se fait tard, je rentre.</p> - -<p>— Je t'accompagnerai jusque chez toi. Tu me -donneras des nouvelles de Valérie. »</p> - -<hr /> - - -<p>« Eh bien, comment va-t-elle? demandait -Jacques, bientôt après.</p> - -<p>— Grosse fièvre ; je reste. La pauvre fille -souffre cruellement. J'irai te voir demain. »</p> - -<p>Les deux amis se séparèrent et Damien descendit -vers les Champs-Elysées pour faire quelques -pas encore, avant de se coucher.</p> - -<p>Il passait beaucoup de monde, les cafés-concerts -se vidaient : va-et-vient de voitures, babillages -hâtifs sous les arbres, cris de voyous appelant -les chauffeurs, les cochers ; rires pointus, -jurons, murmures ; tons violets, bleus et verts, -assez étranges ; bruissements mystérieux dans -les marronniers ; puis la foule se dispersa plus -vite qu'on ne s'y fût attendu et nombre de -lumières s'éteignirent, soudain, comme sous un -même souffle. On ne vit plus que des badauds -attardés.</p> - -<p>La nuit restait fraîche et cordiale. Jacques ne -s'ennuyait pas. Près de lui, une grande fille -blonde entreprit un soldat en promenade qui -s'arrêta. Des paroles furent échangées. Damien -ne pouvait les saisir toutes, mais quelques mots -et des gestes éloquents lui en apprenaient assez -pour parfaire la scène. Une discussion s'engagea -sur des questions pratiques. On s'entendit -bientôt, et ils partirent, se tenant sagement par -la main… heureux?</p> - -<p>« Ils ont assuré leur nuit, se dit Jacques, ou, -du moins… Elle sait s'y prendre, la fine mouche! -Comme elle l'a prestement amené à promettre -ces deux francs dont le soldat s'effrayait d'abord -et dont elle diminuait l'importance en parlant -de quarante sous! »</p> - -<p>A ce moment, il pensa rentrer chez lui, mais -rien ne le sollicitait davantage que de ne rien -faire et de rester assis sur ce banc, dans l'ombre. -Il obéit donc à son besoin de nonchaloir. -Il songeait vaguement à des choses fugitives -qui se brouillaient sans former d'images, puis -il s'occupa quelque peu d'une femme qui avait -passé trois fois devant lui et repassait encore. -Elle était maigre, menue, et marchait vite, d'une -allure saccadée. Un petit chapeau ridicule, tout -noir, oscillait sur sa tête. Elle semblait attendre -quelqu'un en faisant les cent pas.</p> - -<p>« Singulière personne! » se dit Damien.</p> - -<p>Elle s'arrêta un instant, regarda nerveusement -de droite et de gauche, agrafa le col de -son corsage et repartit.</p> - -<p>« Aurait-elle peur? »</p> - -<p>Son trajet était immuable et se limitait entre -trois réverbères.</p> - -<p>« Tiens! se dit Damien tout à coup, je ne -l'aurais pas cru! »</p> - -<p>A quelques pas de son banc, la petite femme -venait de solliciter un passant d'une manière -indubitable, sinon très heureuse.</p> - -<p>« Drôles de manières pour une fille de trottoir, -mais c'en est une ; je m'étais trompé. »</p> - -<p>L'homme, sans répondre au : « Viens-tu, mon -gros chéri? » prononcé d'une voix mal assurée, -avait dégagé brusquement son bras.</p> - -<p>Quelques instants plus tard, ce fut un vieux -monsieur qu'elle entreprit. Il marchait lentement, -le front penché. Sa barbiche blanche était -retroussée par son col.</p> - -<p>« Tu veux pas, mon loup? » demanda la petite -femme.</p> - -<p>Le vieillard dit « non » de la tête et poursuivit -son chemin, les deux mains dans les -poches de son pardessus. Elle n'insista pas, ni -plus loin non plus, quand un jeune homme lui -rit franchement au visage, en lui répondant une -obscénité.</p> - -<p>Il dut lui arriver quelque aventure, au bout -de sa course suivante, car elle se perdit dans -l'ombre des arbres et tarda à reparaître.</p> - -<p>« Elle m'intéresse, se dit Damien. Si elle est -partie, je vais me coucher… Non! la voilà, plus -agitée encore, il me semble. »</p> - -<p>Maintenant, elle marchait sur le bord du -trottoir et ne fit qu'un saut dans l'avenue en -voyant passer un agent de police, mais elle -revint ensuite à son premier terrain. Elle fut -encore repoussée par un gros homme à qui -elle avait pris la manche. Le geste de refus -était brutal. Elle recula de quelques pas, -sans protester, puis, adossée contre un arbre -tout proche du banc de Damien, resta les -bras ballants, la tête un peu branlante, et sur -ses cheveux châtains le petit chapeau noir -tremblait.</p> - -<p>A voir cette défaite, Damien ressentit de la -mauvaise humeur.</p> - -<p>« C'est de sa faute, tout de même! Elle fait -preuve d'une extraordinaire maladresse! »</p> - -<p>Et, soudain, il pensa :</p> - -<p>« Si je lui donnais des conseils? »</p> - -<p>Elle l'intriguait, elle lui faisait pitié. Une conversation -de cinq minutes serait peut-être amusante.</p> - -<p>Il dit, tranquillement, posément :</p> - -<p>« Venez vous asseoir ici. »</p> - -<p>Elle sursauta, très effrayée.</p> - -<p>« Oh! je ne vous avais pas vu! »</p> - -<p>Allait-elle fuir? elle paraissait si agitée!</p> - -<p>« N'ayez pas peur! venez donc! »</p> - -<p>Et, comme elle hésitait encore, il ajouta d'une -voix engageante et douce :</p> - -<p>« Venez vous asseoir, un instant, près de moi, -sur ce banc ; je ne vous ferai pas de mal, je vous -assure. »</p> - -<p>Elle s'approcha, craintive, et s'assit enfin. -Puis elle dit en paroles pressées :</p> - -<p>« Je ne t'avais pas vu. Je serai bien gentille, -tu sais, mon loup!</p> - -<p>— Non, dit Jacques, il ne s'agit pas de cela. -Ecoute un peu. Je te surveille depuis vingt -minutes : eh bien! tu es très maladroite. Tu n'as -pas réussi une seule fois, ni avec cet homme en -veston noir, tout à l'heure, ni avec le vieux -monsieur, ni avec l'autre, le petit, ni avec ce -gros cochon qui t'a presque donné un coup de -poing. C'est que tu ne sais pas t'y prendre et, si -tu continues, ce sera toujours la même chose. -Je vais t'expliquer ce qu'il faut faire. »</p> - -<p>Elle le regardait d'un air effrayé ; sa tête -inquiète ne cessait de bouger. Elle ne répondit -pas, d'abord, tâchant de saisir le sens de la mauvaise -plaisanterie que lui préparait cet inconnu. -A peine assise, posée à peine, sur le banc, elle -restait toute prête à s'évader. Elle toucha le -bras de Jacques avec prudence, et retira sa -main aussitôt.</p> - -<p>« Mais, ma petite, comment te rassurer? -disait Damien. Je ne t'embêterai pas, je ne te -ferai pas de blagues, je te veux du bien. Est-ce -que tu fumes? Tiens, voilà une cigarette.</p> - -<p>— Oh! non, merci, dit-elle, ça me donne mal -à l'estomac.</p> - -<p>— Alors, reste tranquille, calme-toi ; tu es -sous ma protection. Nous allons causer un peu, -puis on ira manger des gâteaux et boire du chocolat, -près d'ici, chez un boulanger qui reste -ouvert jusqu'au matin. »</p> - -<p>Elle eut, pour répondre, un accent de fillette -ravie.</p> - -<p>« Du chocolat… Oh! volontiers! c'est bon!</p> - -<p>— Affaire entendue, dit Jacques, et si je te -trouve bien sage, si tu ne remues plus la tête -comme tu fais, si je vois, enfin, que tu n'as plus -peur, je te donnerai aussi une belle pièce de -cent sous toute neuve. »</p> - -<p>Il lui parlait comme à une enfant.</p> - -<p>« Ça te va-t-il? »</p> - -<p>Elle ne comprenait pas encore.</p> - -<p>« Alors… c'est du sérieux?</p> - -<p>— C'est du sérieux : tu l'as dit! mais il faut -bien te mettre dans la tête que tu ne me rencontreras -pas tous les soirs. Tu as choisi un métier -qui n'est pas facile ; un métier comme un autre, -mais pas facile du tout. Tu ne sais pas t'y -prendre, ma petite ; non, tu ne sais pas! Avant -que tu n'arrives, j'ai vu une grande fille blonde -qui a arrêté un soldat. Je l'écoutais. Elle a -embobiné son client, fallait voir comme : ça n'a -pas été long! Toi, quand tu accostes quelqu'un, -tu lui dis : « Viens, mon gros chéri! » ou une -tendresse du même genre, avec la voix que l'on -a pour réciter une leçon à l'école. On dirait que -ça t'est tout à fait égal. Oh! je sais bien que -celui-là ou un autre, c'est pas très différent, -mais il ne faut pas qu'on s'en doute… On ne te -suivrait jamais!</p> - -<p>— Mon chéri, dit-elle, avec toi je serai très -gentille. Embrasse-moi, pour voir! Il y a des -hôtels pas chers du tout, juste de l'autre côté de -la Seine, là-bas. »</p> - -<p>Damien rendit sa voix plus douce encore.</p> - -<p>« Non, ma petite! non, je n'irai pas avec toi.</p> - -<p>— Oh! s'écria-t-elle avec un peu d'indignation, -je ne suis pas malade! je te promets! J'ai -jamais été malade qu'une fois et c'est passé, -maintenant. Le docteur, à l'hôpital, m'a dit que -ça n'était pas la mauvaise chose, tu sais… Il m'a -dit aussi : « Ma fille, vous avez une bonne -santé. » C'est ça qu'il m'a dit, le docteur. »</p> - -<p>Son petit visage restait immobile, et elle regardait -Damien droit dans les yeux.</p> - -<p>« Mais, je n'ai jamais eu cette idée, ma pauvre -enfant! dit Jacques en la voyant si frémissante.</p> - -<p>— Ah!… très bien. »</p> - -<p>Cette affirmation l'apaisait.</p> - -<p>« Je voulais simplement dire que, dans une -demi-heure, il faudra que je rentre chez moi, -parce que je suis fatigué.</p> - -<p>— Vous avez beaucoup fait du chemin? demanda-t-elle.</p> - -<p>— Oui, beaucoup, ce soir, dit-il avec un sourire. -Je me suis promené du côté du bois de -Boulogne.</p> - -<p>— C'est par là! »</p> - -<p>Elle montrait du doigt un point vague.</p> - -<p>« Et moi aussi, j'ai fait du chemin, mon -loup! Tu comprends, j'avais levé un homme, -hier soir. Il ne m'a pas beaucoup payée… Oh! -il ne m'a pas volée non plus, mais tu sais, dans -les mauvais jours, on prend ce qu'on trouve. -Alors, ce matin, je suis partie de tout au bout de -Grenelle, et puis j'ai passé par une grande place -avec des arbres, où j'ai mangé pour dix sous, et -puis une concierge m'a laissée me reposer sur -une chaise pendant trois heures, parce que je -l'avais aidée à rattraper son chien qui voulait -s'en aller, et puis j'ai descendu sur le boulevard… -attends un peu… oui, le boulevard Saint-Germain, -et puis… »</p> - -<p>Elle s'embrouillait dans le compte de toutes -les rues. Elle s'embrouillait aussi dans son -tutoiement, disant souvent « vous » à Damien -et même, une fois, « Monsieur », mais elle se -reprit et s'excusa par quelques clichés tendres. -Elle parlait d'ailleurs avec plus d'aisance, tremblant -néanmoins quand un passant s'approchait -un peu trop de leur banc. Elle cherchait alors -la main de Jacques. — Il demanda :</p> - -<p>« Où vas-tu coucher, ce soir?</p> - -<p>— Oh! c'est pas ça, le difficile! J'ai une amie -qui est nourrice et elle reste avec le petit dans -la chambre des maîtres, mais elle a aussi une -petite chambre au sixième et elle me permet, -quand je ne sais pas où aller, de monter là-haut, -pourvu que je fasse pas de bruit, mais il faut -marcher bien doucement, et c'est si loin, la -maison… seulement, c'est une chance de pouvoir -toujours dormir dans un lit. »</p> - -<p>Elle se tut, un instant.</p> - -<p>« Voilà donc, pensa Damien, tous les beaux conseils -de prostitution que tu voulais lui donner? »</p> - -<p>Un réverbère s'éteignit qui éclairait un peu le -banc de Damien. Il ne vit plus qu'une ombre à -côté de lui, plus dense que l'ombre d'alentour.</p> - -<p>« Est-elle jolie? se demanda-t-il. Je crois que -je ne l'ai pas regardée… Et puis, qu'est-ce que -cela fait!</p> - -<p>— J'ai eu peur, un moment, dit-elle… Comme -c'est noir! »</p> - -<p>Et elle reprit :</p> - -<p>« J'ai, comme ça, un lit, chaque matin. Oh! -il ne faut pas se plaindre! Il y a des femmes, tu -sais, qui ont la vie plus dure.</p> - -<p>— La tienne n'est pas précisément folâtre, -dit Jacques.</p> - -<p>— Folâtre?… Qu'est-ce que vous?…</p> - -<p>— Oh! pardon!… interrompit-il. Tu n'es pas -d'ici?… bien entendu?</p> - -<p>— Non! je vais te dire… je suis… »</p> - -<p>Cessant tout à coup de parler, elle s'éloigna -un peu de Damien.</p> - -<p>« Très bien, ma petite! tu as raison. Il ne -faut jamais raconter d'où l'on vient. Ou ce sont -des blagues et ça ne vaut pas la peine de les -inventer, ou c'est vrai et alors on n'y croit -guère.</p> - -<p>— Je ne parle jamais de ces choses-là, dit la -voix qui sortait de l'ombre, mais… »</p> - -<p>— Bon! se dit Jacques, l'insupportable récit -des années d'enfance qui va venir! Cela correspond, -en somme, au « fille d'un officier supérieur -de cavalerie » des anciens romans. Ma -petite aventure se banalise. »</p> - -<p>Damien se trompait : le récit attendu ne vint -pas. Elle ne parlait plus. Il l'interrogea.</p> - -<p>« Veux-tu me dire ton nom, le nom que tu -as à Paris, celui que tu dis à tout le monde?</p> - -<p>— Oh! je n'en ai qu'un, fit-elle en riant ; -comme vous êtes drôle! je m'appelle Marguerite.</p> - -<p>— Eh bien, Marguerite, ne perds pas courage, -continue ton métier puisque tu l'as choisi, -parle aux hommes avec de petites manières -gentilles, insiste un peu quand ils refusent, (pas -trop pourtant), fixe plus solidement ton chapeau -sur ta tête, ne bois pas d'absinthe, enfin, si tu -n'es pas déjà en carte…</p> - -<p>— Non, Monsieur! s'écria-t-elle.</p> - -<p>— Tâche, continua Jacques, de t'y faire mettre -le plus tard possible, et surtout, évite les -grosses gaffes qui pourraient te coûter cher et -te mèneraient à l'hôpital. Tu comprends ce que -je veux dire.</p> - -<p>— C'est difficile, tout ça… mais j'essaierai, -dit-elle. Vous savez, il n'y a pas si longtemps -que j'ai commencé! six mois… un peu plus… »</p> - -<p>Elle réfléchit :</p> - -<p>« Sept mois.</p> - -<p>— Et quel âge as-tu?</p> - -<p>— Je ne suis pas bien jeune, maintenant : -vingt ans à la Trinité passée.</p> - -<p>— Fichtre!… Alors, ça te plaît, cette vie?… -Enfin, je veux dire : ça ne te déplaît pas -trop?</p> - -<p>— Je sais pas! dit-elle, d'une voix soudain -mince et pauvre. Je sais pas! je m'ennuie, et -je m'ennuie aussi beaucoup après le pays. Je -connais des gens à Paris, trois ou quatre ; -c'est comme si je connaissais personne. Ils -ont un métier, chacun, et moi, c'est pas un -métier! Dieu me pardonne! voyons, Monsieur, -c'est pas un métier! Je sais travailler, je -sais coudre, mais tout le monde sait ça. On -n'en veut pas, des filles pour la couture, sauf -pour le très fin, et alors mes yeux me font -mal… ou bien j'ai pas su trouver! Et puis, mon -amie, la nourrice, va rentrer au pays quand ça -sera fini, son lait… Moi aussi, pour dormir, -ça sera fini! Et on m'a dit que le mieux c'était -d'entrer dans une maison, mais je suis pas -assez jolie, et là, peut-être… la même chose… -je saurais pas!</p> - -<p>— Voyons! pensa Damien, tu ne vas pas aller -t'attendrir! »</p> - -<p>Il se leva.</p> - -<p>« Je rentre. Veux-tu que nous fassions quelques -pas ensemble?</p> - -<p>— Oh! oui! » dit-elle.</p> - -<p>En tournant dans l'avenue d'Antin, ils furent -éclairés. — Jacques la regarda.</p> - -<p>« Elle n'est pas jolie, en effet, mais singulière -pourtant, très singulière, avec ses grands yeux -et cette bouche vibrante. »</p> - -<p>Il sourit encore, voyant le petit chapeau qui -tremblait. — Elle surprit le regard.</p> - -<p>« Mon chapeau… je vais te dire… j'ai beaucoup -de cheveux, et alors, quand ils sont secs, -c'est pas commode, ça ne tient pas, surtout à la -fin de la journée, et pour se recoiffer, c'est -toute une histoire! »</p> - -<p>Jacques se pencha vers elle.</p> - -<p>« Ce que je t'avais promis, » dit-il, en lui prenant -la main.</p> - -<p>Elle regarda sa main, puis leva les yeux.</p> - -<p>« C'est pas une pièce de cent sous, dit-elle ; -ça, c'est plus petit et c'est beaucoup plus d'argent!</p> - -<p>— Malheureuse! voilà des choses qu'il ne -faut jamais faire remarquer. »</p> - -<p>Elle comprit la plaisanterie ; ils rirent tous -deux, mais ensuite Damien ne parla plus et ils -marchèrent quelque temps, côte à côte, sans dire -mot.</p> - -<p>« Elle est toute seule, songeait-il ; je connais -ça! Elle s'ennuie… je connais ça! Elle fait le -trottoir ; moi, je passais mon temps dans les -restaurants où l'on soupe, où l'on parle, où l'on -avilit ses paroles et sa pensée, où l'on se prostitue, -à tout prendre. La différence est mince. »</p> - -<p>Il rêva longuement.</p> - -<p>« Suis-je bête! se dit-il. Je la tiens par la main -comme le soldat, tout à l'heure, tenait la fille -blonde. »</p> - -<p>Mais il ne desserra point ses doigts.</p> - -<p>« Vous êtes bien grand! murmura-t-elle.</p> - -<p>— Un mètre quatre-vingt-deux.</p> - -<p>— C'est vrai? »</p> - -<p>Il ne dit rien. Il réfléchissait toujours.</p> - -<p>« … Une imprudence?… et puis après?… J'en -ai fait d'autres! »</p> - -<p>Brusquement, il demanda :</p> - -<p>« Marguerite! veux-tu rentrer avec moi, -ce soir… chez moi? »</p> - -<p>Elle ne sut que répondre ; elle semblait très -effarée.</p> - -<p>« Oui, Monsieur, dit-elle enfin, tout bas.</p> - -<p>— C'est bon. »</p> - -<p>Et d'une voix rogue et rapide, il cria :</p> - -<p>« Taxi! Taxi!… Ah! en voilà un!… Monte, -ma petite. »</p> - -<p>Il donna son adresse.</p> - -<p>Marguerite ne sut prononcer, pendant le trajet, -qu'une seule phrase :</p> - -<p>« Je ne vous dérange pas?… vraiment? »</p> - -<p>Elle se rencognait au fond de la voiture.</p> - -<p>« Oh! s'écria-t-elle, plus tard, amusée tout à -coup, je n'étais jamais montée dans un ascenseur! »</p> - -<p>Puis, en entrant chez Jacques, dès que les -lumières furent allumées dans l'antichambre :</p> - -<p>« C'est joli… c'est beau! » dit-elle.</p> - -<p>Debout, bien interdite, elle restait un peu sur -ses gardes.</p> - -<p>Il l'aida à enlever son chapeau et le châle -misérable qui lui couvrait les épaules. Pour -l'en débarrasser il eut un geste tendre qui ne -passa point inaperçu.</p> - -<p>Elle souriait, elle riait, elle s'étonnait maintenant -de chaque chose que lui montrait Damien, -et, lorsque, un quart d'heure après, il lui dit :</p> - -<p>« Veux-tu que nous nous couchions?</p> - -<p>— Oh! que vous êtes gentil! » répondit-elle.</p> - -<p>Jacques la fit entrer dans sa chambre. Bientôt -il crut remarquer, à son air hésitant, qu'elle -désirait lui demander quelque chose.</p> - -<p>« Qu'y a-t-il, ma gosse? Dis donc ce que tu -veux!</p> - -<p>— J'aimerais, avoua-t-elle, me débarbouiller! -La rue, quand on se promène, vous savez…</p> - -<p>— Mais, bien entendu, petite bécasse! je vais -te préparer un bain. »</p> - -<p>Ayant tout disposé à l'avance, il la conduisit -dans le cabinet de toilette.</p> - -<p>Elle reparut, drapée dans le peignoir que -Jacques avait pendu à portée de sa main.</p> - -<p>« Les beaux cheveux! » s'écria-t-il.</p> - -<p>Une mousse châtaine frisait au-dessus du -front et couvrait les oreilles, puis, la chevelure -s'effondrait en quelque sorte le long des épaules, -riche, abondante, bouclée, plus foncée, presque -brune, pleine d'or cependant.</p> - -<p>« Oh! les beaux cheveux! répéta-t-il… Et -voici, mon enfant, une chemise de nuit. »</p> - -<p>Elle fut surprise de son élégance.</p> - -<p>« Le charmant petit corps! » pensait Jacques, -tandis qu'elle se préparait.</p> - -<p>Et il lui dit soudain :</p> - -<p>« Marguerite! tu me plais beaucoup. »</p> - -<p>Elle sourit, s'étendit, très lasse, heureuse -d'être couchée, respirant avec lourdeur, la bouche -entr'ouverte, les yeux ravis.</p> - -<p>« Comme ce lit est bon!</p> - -<p>— Oh! s'écria Damien, quelle brute je fais! -j'avais promis de t'offrir du chocolat et des -gâteaux chez le boulanger!… et tu as faim, peut-être! »</p> - -<p>Il disparut et lui rapporta, de la cuisine, un -petit en-cas qu'il faisait toujours préparer pour -lui-même. Il la servait. Assise dans le lit, elle -riait de bon cœur.</p> - -<p>« Que vous êtes poli! » disait-elle parfois.</p> - -<p>Une demi-heure plus tard, il était couché -près d'elle.</p> - -<p>« Oh! Monsieur! Oh! Monsieur! répétait -Marguerite.</p> - -<p>— Ma chère Marguerite, je ne t'ai pas révélé -mon nom ; c'est une lourde faute! Apprends que -je m'appelle Jacques. »</p> - -<p>Elle n'osa rien dire, d'abord, elle n'osait presque -bouger, mais pourtant, elle s'apaisait, peu -à peu. Enfin, elle se décida, leva les yeux sur -Damien, se blottit contre lui…</p> - -<p>« Jacques! » murmura-t-elle.</p> - -<p>Tendrement, elle lui prit le cou d'un bras -frais.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">CHAPITRE XIII<br /> -<span class="small">LE DOUX RÉVEIL</span></h2> - - -<p>La chambre s'éclairait vaguement.</p> - -<p>Appuyé du coude sur son oreiller, Damien -regardait Marguerite. Il ne montrait ni plaisir, -ni ennui. Il regardait, sans plus, le jeune visage -dormant. La lumière filtrait par l'ouverture des -rideaux et diffusait, entre les quatre murs, un -jour pâle et gris.</p> - -<p>« En somme, elle est laide, mais n'importe… »</p> - -<p>Il considéra le plafond où se projetait un -reflet de forme bizarre, il considéra les cadres, -l'armoire brune et le rectangle de la glace profonde, -deux vases de Chine sur leurs étagères, -une mouche qui faisait l'importante et bourdonnait ; -puis ses yeux se reposèrent de nouveau -tout près de lui.</p> - -<p>« … N'importe, car sa figure est douce, très -douce. C'est beau, une bouche paisible. »</p> - -<p>Il se rappela celle de Juliette, maussade aux -heures de sommeil.</p> - -<p>« Cette enfant doit savoir consoler un homme -qui souffre, un paysan qui souffre. Les mots lui -viendraient tout de suite : ceux-là qui conviennent, -qui font du bien. Si je lui demandais de -me consoler, moi, elle s'y prendrait mal, peut-être, -elle ne saurait pas, mais seulement parce -que les paroles qu'il faut me dire ne sont pas de -son vocabulaire, ni leur emploi spécial de sa -nature. J'ai besoin d'ironie dans la consolation. »</p> - -<p>Il s'interrogea :</p> - -<p>« En es-tu certain?… Elle a des bras souples -et forts dont l'étreinte vaut mieux qu'une -phrase. Quand je les sentais autour de mon cou, -je ne songeais guère à la faire parler! je ne songeais -même à rien qu'à mon très rare plaisir. -Ah! que je me trouvais à l'aise, et tranquille, et -content! Elle ne bavardait pas, elle murmurait -de temps en temps, des mots sans forme. Dommage -qu'elle soit laide! »</p> - -<p>Il la détaillait du regard, soigneusement, sans -émotion. Le nez était un peu écrasé, un peu -vulgaire, le teint taché de rousseur.</p> - -<p>« Je connais les yeux, se disait-il, et la bouche -est expressive. Je l'aime mieux au repos, cette -bouche. Trop grande, oui, certainement, mais, -plus petite, elle amaigrirait le bas du visage… -Le hâle des joues et ces taches passeraient sans -doute avec quelqu'une des drogues dont Juliette -se frottait le museau… Je voudrais revoir ses -yeux ; ils sont bruns avec, je crois, de petits -points jaunes. »</p> - -<p>Il songeait aussi à ce corps mince qui, mal -nourri, pourtant, gardait une saine vigueur.</p> - -<p>« Il lui faudrait la campagne, le grand air. La -vie qu'elle mène, ces promenades nocturnes… -Comment résiste-t-elle si bien? Et puis la cuisine -des gargotes, sans compter les alcools à -bon marché… »</p> - -<p>Cette dernière supposition le troublait profondément. -Non, elle ne devait pas boire.</p> - -<p>« Marguerite me plaît. »</p> - -<p>Il tâchait de se l'imaginer, élégamment vêtue, -assise au théâtre, près de lui. Il voyait la magnifique -chevelure sous les lumières, Marguerite -riant, la tête un peu renversée, montrant son -cou et sa gorge. Alors il remarqua une cicatrice -qui paraissait dans l'échancrure de la chemise. -Des artifices de couturière la couvriraient -aisément, fût-ce avec un corsage très bas, mais -cette cicatrice ne laissait pas d'être bien vilaine.</p> - -<p>« Quelque sale histoire de cabaret! » se dit-il.</p> - -<p>… De cabaret! La pensée de l'eau-de-vie lui -revint. Cela le mécontentait. Maintenant, il -voyait Marguerite avec d'autres yeux. Elle -n'était en somme qu'une fille de trottoir. Il ne -l'examinait plus. Toujours accoudé à l'oreiller, -il laissait errer son regard. Quelle idée stupide -d'avoir mené cette femme chez lui! Bah! il la -renverrait aussitôt habillée, dans une heure. -C'était, en somme, la plus banale des passades -que cette rencontre imprévue ; pourquoi vouloir -lui donner de l'importance?… Et, cependant, -s'il rencontrait, un jour, une femme qui -le consolerait de vivre, qui resterait auprès de -lui, qui lui parlerait d'une voix tranquille et -s'intéresserait à ses travaux, une amie discrète -et sûre… Il n'exigerait certes pas d'ironie!</p> - -<p>Il ne demandait pas qu'elle fût un prodige de -beauté ; il se contenterait fort bien d'un visage -sans éclat, mais jeune, mais aimable. Quel -changement cela lui apporterait! Elle resterait -dans un coin de l'appartement, à la façon d'une -bête familière que l'on appelle quand on veut la -caresser ou qu'elle vous caresse. — Une esclave? -non point! il avait dit : une amie. Il se blottirait -dans ses bras, à l'instant même où paraîtrait le -cauchemar. Il échapperait à l'idole ainsi. Que -parlait-il d'une bête familière? Il lui conterait -sa douleur, sa torture, et peut-être saurait-elle -le guérir, un jour…</p> - -<p>« Nous nous liguerions contre le pantin de -bois. A deux, on se sent fort. Nous finirions par -lui casser les jambes! »</p> - -<p>Il songe aussi à des voyages en Hollande, en -Italie, dans l'Afrique du Nord. Il lui montre -des pays qu'il a déjà parcourus mais qu'avec elle -il veut revoir, des paysages, des tableaux… Il se -moque, soudain :</p> - -<p>« Ah! je possède un cœur sensible : Confessions -de Rousseau, recette connue! »</p> - -<p>Puis il se reprend à rêver, car il trouve le rêve -bien doux. — Auprès de cette amie, l'appartement -où il a tant souffert deviendrait un refuge -délicieux. Les heures passeraient, égales et lentes, -sans ennui, sans orages, heures de travail, -heures de loisir, heures de tendresse, de -silence…</p> - -<p>« Et, se dit-il (ce serait là le vrai nom pour -elle), je l'appellerais : douce amie. »</p> - -<p>Il ne bouge pas ; il songe. Parfois, un sourire -courbe ses lèvres : il se moque de lui-même -encore une fois, par habitude. Un murmure l'interrompt :</p> - -<p>« Pourquoi riez-vous, Jacques?… oh! pardon! -je vous ai fait peur.</p> - -<p>— Mais non, ma petite ; je te regardais dormir, -tout à l'heure, et puis je me suis mis à -rêver. Tu as de beaux cheveux, Marguerite. »</p> - -<p>Elle s'étirait, se frottait les yeux, admirait la -dentelle de sa chemise.</p> - -<p>« J'en ai beaucoup ; c'est gênant. Que j'ai -bien dormi! Votre lit est si bon! On y resterait -tout un jour.</p> - -<p>— Tout un jour dans mon lit, se dit Jacques ; -ah! non, par exemple!… Veux-tu du chocolat? -demanda-t-il.</p> - -<p>— Volontiers, si ça ne dérange pas, mais vous -me gâtez encore! Je vais me lever.</p> - -<p>— Attends un instant, ma gosse, puisque -le lit est bon. »</p> - -<p>Il sonna.</p> - -<p>« Louis, dit-il, apportez le chocolat de -madame et mon café au lait. »</p> - -<p>Elle le regardait en souriant, et, quand le -valet de chambre fut sorti, elle eut dans les -yeux, sur les lèvres, une expression charmante, -une expression ravie d'enfant que l'on caresse, -pour dire :</p> - -<p>« Jacques, j'aimerais t'embrasser. »</p> - -<p>Il se pencha, lui baisa la bouche, puis, d'une -voix dont il sut mal atténuer la brusquerie :</p> - -<p>« Qu'est-ce qui t'a valu, demanda-t-il, cette -cicatrice? »</p> - -<p>Elle rougit de tout son visage.</p> - -<p>« Oh! oui! C'est si vilain, n'est-ce pas? Maintenant, -ça ne partira jamais! Après l'histoire -avec cet homme, on me disait : « Ne te fais pas -du chagrin ; ces marques-là s'effacent, petit -à petit, et, quand tu seras grande, ça ne se -verra plus du tout. » Au contraire, moi je trouve -qu'elle est plus laide. J'essaye de ne pas la -regarder. Tenez, je vais remonter un peu la -jolie chemise. Je vous dégoûte, pas vrai? »</p> - -<p>Il secoua la tête.</p> - -<p>« Mais, cette histoire… avec quel homme?</p> - -<p>— Oh! il n'était pas du pays! On m'aimait -bien, chez nous : on n'aurait pas osé. Il venait -d'Italie ; il marchait sur la route et s'était arrêté -dans notre village pour la moisson. C'est ça, -voyez-vous, qui a tout changé ma vie. J'avais -quinze ans, et il a voulu me prendre, derrière -la ferme, près du puits. J'ai crié, mais on n'a -pas entendu parce que Trompette aboyait tant, -et la brave bête aboyait souvent pour pas grand'chose. -Oh! je me suis défendue, moi! j'ai griffé -l'homme avec mes ongles! je l'ai mordu tant que -je pouvais! Alors il a pris son couteau, et voilà! -Je ne me suis pas évanouie, vous savez! je -criais toujours, mais je perdais du sang, beaucoup, -j'étais faible, et il a fait la chose… Et -moi… Oh! c'est pas la peine de raconter toutes -ces saletés!</p> - -<p>— Ce ne sont pas des saletés, ma petite! -Allons, ne pleure pas!</p> - -<p>— Oui, c'est des saletés, parce que, si ça -n'était pas arrivé, je ne serais pas une putain, -comme vous dites ici, dans la ville, et je -m'occuperais du blé et des légumes et des -vaches, avec les autres, et j'aurais du bonheur, -un peu.</p> - -<p>— Mais ensuite? » demanda Jacques.</p> - -<p>Elle avait parlé d'abord couramment, maintenant, -elle hésitait, se reprenait parfois, tournait -vers Damien un regard inquiet.</p> - -<p>« Eh bien, n'est-ce pas, dit-elle, on l'a arrêté, -le lendemain : il s'était saoulé dans l'auberge du -père Verlot ; les gendarmes l'ont trouvé là. Il a -fallu aller à Rouen. Oh! que j'avais peur! Les -juges, c'est terrible! et tout ce monde qui regardait… -Et puis on riait parce que l'avocat disait -des choses drôles, pas honnêtes pour moi… Moi, -je n'ai rien entendu, mais j'ai bien vu que l'on -riait en me regardant. Je devenais rouge, -chaque fois. Enfin le juge a dit ce qu'il pensait -et il a condamné l'homme à de la prison… non, -pas de la prison ; c'est plus mauvais que ça… de -la ré… comment? de la ré…</p> - -<p>— De la réclusion?</p> - -<p>— Oui, c'est ça. Depuis ce jour, Papa est -devenu méchant. Il paraît que j'avais mal parlé -devant le juge… Jacques! je ne savais plus ce -que je disais! Et Papa se mettait en colère, et il -me grondait, et il me giflait… Il se sentait de -la honte, Papa ; ça le travaillait ; il me répétait -toujours que les juges, ils savaient leur métier -et que si l'homme avait vraiment fait la chose -comme moi je racontais, on l'aurait envoyé au -bagne, là-bas, avec les gens qui ont tué, et que -si on l'envoyait seulement à la réclusion, il fallait, -pour sûr, que j'aie bien voulu, pour la chose. -Vous comprenez, cet homme, il était beau, -il parlait beaucoup, mais je vous jure, mon -chéri! je vous jure… et puis, je l'ai dit au curé, à -confesse, par conséquent… Papa, lui, n'a jamais -voulu le croire ; il avait du chagrin ; il me battait. -Ah! si Maman n'était pas morte, l'année -d'avant, à la Toussaint!… Elle m'aurait bien -cru! A la fin, Dieu me pardonne! je n'ai pas -pu y tenir. Les gens du village, sauf quelques -bonnes personnes, des vieilles amies de Maman, -me tournaient le dos, les gars me bousculaient, -on me regardait de travers à la messe, et les -petits de l'école me faisaient : « hou! hou! » sur -la route et criaient des mots pas propres. Alors, -je suis partie.</p> - -<p>— Et tu as bien fait! interrompit Jacques.</p> - -<p>— Non, j'ai pas bien fait! vous allez voir. J'ai -été à Rouen, d'abord, pour essayer de travailler, -et aussi à la campagne, dans les fermes, -mais je ne gagnais pas gros, c'était difficile, et -depuis mon malheur, les forces me manquaient. -J'étais bien petite, vous savez : pas encore seize -ans. Puis, au Havre, je suis restée trois ans… -attendez… oui, trois ans. Là, j'ai connu Michel.</p> - -<p>— Ah!… Michel… parlons de Michel.</p> - -<p>— Jacques, vous vous moquez de moi comme -si je racontais des mensonges! L'avocat, c'était -tout pareil! Je ne vais plus oser rien dire… et -c'est vous qui m'avez demandé.</p> - -<p>— Marguerite, mon enfant, je suis une brute! -Qui était Michel?</p> - -<p>— Un matelot très gentil, que j'aimais beaucoup. -Très propre, très doux, et avec ça poli. Je -lui avais raconté la chose et il me promettait le -mariage tout de même. Moi, je le croyais. Un -jour, il est parti, comme ça, sans avertir, et il -m'a laissé une lettre où il écrivait que ses parents -ne voulaient pas. J'ai trouvé cinquante -francs dans la lettre. Il est parti pour l'Amérique -du Sud. C'est un de ses camarades qui -m'a appris ça, en apportant la lettre. Je ne l'ai -pas revu ; c'est loin, l'Amérique du Sud, et son -camarade ne m'a pas dit le nom du bateau.</p> - -<p>— Alors, Marguerite, tu es venue à Paris?</p> - -<p>— Oui, alors… non, deux mois plus tard. Oh! -j'avais de la peine plein le cœur. Je me disais : -si j'avais eu un enfant, Michel serait resté, peut-être ; -mais aussi je pensais : s'il était parti quand -même, qu'est-ce que je deviendrais, toute seule, -avec un petit! Je croyais que, dans une ville -comme Paris, on pouvait gagner un peu. Oh! -c'est pas possible! Mon amie, la nourrice (je -vous l'ai bien dit?) a été très bonne. Je crois -qu'elle m'a empêchée de mourir de faim, et surtout, -c'est pas la faim qui est le plus dur, c'est -le froid. Des gens vous donnent à manger, mais -du feu, l'hiver, pour une femme, il n'y a pas -moyen… Et puis ça a continué… Oh! ça me fait -peine de vous raconter tout ça! C'est sale, c'est -mauvais, c'est méchant! ça me fait trop peine!… -A Paris, j'ai toujours eu de la peine, chaque -jour… chaque jour… Et ça m'en donne beaucoup -pour le dire… Est-ce que je peux m'arrêter?</p> - -<p>— Arrête-toi, Marguerite ; tu es une brave -fille. Attention! ton chocolat ne va plus être -buvable! Tiens, voilà aussi des tartines. »</p> - -<p>Assise dans le grand lit, elle mangeait craintivement, -courbée, les épaules voûtées. Sa bouche -tremblait parfois.</p> - -<p>« Vous ne m'en voulez pas trop, Jacques? »</p> - -<p>Il la rassurait et l'embrassait dans les cheveux.</p> - -<p>« Oh! vous allez renverser la tasse!… Alors, -vous ne m'en voulez pas trop? c'est sûr? »</p> - -<p>Bientôt il se leva et l'aida à sauter du lit. Elle -fit sa toilette, elle s'habilla en toute hâte, comme -si Damien l'eût chassée.</p> - -<p>« Mais attends donc! lui dit-il, quand elle fut -prête. J'ai à te parler encore. »</p> - -<p>Elle eut peur ; son visage se ferma.</p> - -<p>« Non, je vous assure : le reste, c'est pas des -choses à dire.</p> - -<p>— Petite sotte! moi seul je parlerai. Et d'abord, -où vas-tu coucher, ce soir? »</p> - -<p>Elle ne savait pas… N'importe où!</p> - -<p>« Viens ici, Marguerite ; un instant seulement. »</p> - -<p>Ils passèrent dans le bureau.</p> - -<p>« Assieds-toi dans ce fauteuil ; écoute-moi. »</p> - -<p>Il lui indiqua un hôtel tranquille, du côté de -Montmartre, et lui donna une lettre pour le -gérant qui avait été, quelques années avant, -au service de M<sup>me</sup> Damien, comme valet de -chambre.</p> - -<p>« Ce brave Honoré, pensa-t-il, m'a dit que sa -clientèle était mêlée ; il ne m'en voudra pas de -lui envoyer Marguerite. »</p> - -<p>Puis il demanda avec un sourire :</p> - -<p>« Ça ne t'ennuie pas de me dire ton nom de -famille, maintenant?</p> - -<p>— Oh! mon ami! répondit-elle sur un ton de -reproche, je m'appelle Marguerite Dumont.</p> - -<p>— Très bien ; je me souviendrai. Tu vois, sur -cette feuille, j'écris mon adresse, si tu oubliais -de regarder en sortant. De cette façon, tu pourras -envoyer quelques mots à Monsieur Jacques -Damien (qui te répondra tout de suite), quand -ceci sera fini. »</p> - -<p>Elle prit l'enveloppe qu'il lui tendait.</p> - -<p>« Mais, Jacques, c'est beaucoup trop! Avec -tout cet argent, je peux vivre longtemps et trouver, -un jour, du travail! »</p> - -<p>Il allait répondre : « C'est ce que je voudrais, » -mais s'arrêta net.</p> - -<p>« Non, dit-il, ça te rendra la vie un peu moins -dure, au début ; puis, tu m'écriras ; tu me l'as -promis.</p> - -<p>— Jamais je n'ai rien promis! s'écria-t-elle. -Vous avez été trop gentil! Tu n'entendras plus -parler de moi. »</p> - -<p>Et, comme si elle ne voulait pas qu'il reprît le -sujet :</p> - -<p>« Qu'allez-vous faire maintenant? demanda-t-elle.</p> - -<p>— Je ne sais pas, Marguerite ; je vais songer -un peu à notre rencontre, et ensuite travailler -(oui, je travaille : regarde tous ces livres!) -et enfin rêver, quelques instants, de ceci, ou de -cela, ou d'autre chose!</p> - -<p>— Moi aussi, dit-elle, ça m'arrive de penser -à rien du tout, le nez en l'air. Maman disait -alors, quand j'étais petite : « L'enfant s'amuse! -l'enfant s'amuse! » et je baissais le nez.</p> - -<p>— C'est bien ça, dit Damien. L'enfant -s'amuse… »</p> - -<p>Marguerite se leva et mit rapidement son -chapeau.</p> - -<p>« Jacques, je ne saurais pas vous dire merci. -Au revoir. Je m'en vais. Adieu! »</p> - -<p>Il l'embrassa, comme elle franchissait le palier -de l'antichambre. Sa robe était bien triste, -bien déteinte, son chapeau bien ridicule…</p> - -<p>« Tu prendras un fiacre, dit-il, pour aller à -cet hôtel.</p> - -<p>— Oh! non ; il me semble que je connais la -rue. J'irai à pied. Je veux réfléchir… Merci, -Jacques.</p> - -<p>— Au revoir, douce amie, » murmura-t-il.</p> - -<p>Et il se reprocha aussitôt de lui avoir donné -ce nom.</p> - -<p>Marguerite le regarda, l'air étonné, puis elle -sourit et s'en fut, descendant l'escalier d'un pas -rapide.</p> - -<p>Damien ferma la porte nerveusement.</p> - -<p>« Dommage, se dit-il, qu'elle soit si laide… -Aucun doute, elle est… elle n'est pas jolie. »</p> - -<p>Rentré dans son bureau, il s'arrêta devant la -glace de la cheminée et, parlant à son reflet :</p> - -<p>« Mon petit Jacques, dit-il, c'est très méritoire -de t'occuper du relèvement des filles publiques, -mais à quoi cela mène-t-il? Ah! si ton ami -Gautier Brune apprenait ton aventure, il s'en -égaierait à bon droit… Jacques, tu t'amuses! -l'enfant s'amuse!… l'enfant s'amusera-t-il longtemps? »</p> - -<p>Il haussa les épaules, sonna, demanda à Louis -une seconde tasse de café et se mit au travail.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">CHAPITRE XIV<br /> -<span class="small">DISCIPLINE</span></h2> - - -<p>« Mon enfant, crois-moi, ce serait une lourde -erreur. J'avais déjà pensé à cette solution qui te -paraît si simple ; elle est vraiment absurde, à -cause de sa simplicité même.</p> - -<p>— Voyons, Maman chérie, je me sentirais au -moins débarrassé de la chose!</p> - -<p>— De cette chose-là peut-être, de cet objet ; -mais si je n'ignore pas que ton mal se cache en -toi, non dans cette vieille idole, il est tout -de même évident que ton épouvante provient -des gestes de ce morceau de bois ; depuis plusieurs -semaines, elle ne s'est pas manifestée -autrement. Il me semble que voilà un sérieux -avantage. La lutte est difficile, Jacques, mais tu -sais où trouver l'ennemi.</p> - -<p>— Maman! c'est lui qui vient me trouver! je -ne le cherche pas!</p> - -<p>— … Tu sais où trouver l'ennemi. En changer -ne te mènerait à rien de bon, je pense. Si -tu brûlais l'idole, comme tu veux le faire, tu te -demanderais d'où l'attaque peut venir, tu resterais -à tout moment sur le qui-vive, dans l'attente -d'un guet-apens, d'une surprise, et c'est -alors que ton courage fléchirait. Tu as le droit -de considérer ton mal comme extérieur, tant qu'il -animera l'idole. Ne le laisse pas rentrer en toi, -tu souffrirais plus encore. Garde-lui la forme -qu'il a choisie.</p> - -<p>— Oui, tu as sans doute raison, et puis, mon -idole, je pourrai la brûler plus tard, si je ne -tiens pas le coup!</p> - -<p>— Non! non! Jacques! Jamais avant que tu -ne sois guéri! Interdis-toi d'y songer. Si les -conseils que je te donne te paraissent bons, il -faut avoir foi en eux et les suivre avec scrupule. -Si l'ennemi te voit douter de toi-même, il en -profitera pour te harceler.</p> - -<p>— Mais, Maman chérie, tu me fais vivre dans -un monde de conte fantastique en me parlant -de la sorte! Je m'y perdrai!</p> - -<p>— Vaut-il mieux te laisser vivre uniquement -dans ta cervelle? C'est là que tu ne te retrouves -plus! »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Damien parlait d'une voix précise et -passionnée ; son regard ne quittait pas Jacques ; -elle joignait les mains comme pour une supplication, -puis elle écoutait sa réponse.</p> - -<p>« Je ferai de mon mieux… Tout ça, vois-tu, -c'est bien dur ; je ne sais pas si je pourrai résister. -Il y a des moments où j'ai envie de pleurer -comme un gosse. »</p> - -<p>Marchant de long en large devant sa mère, -son allure avait quelque chose de faible. Ses -lèvres se courbaient en une moue d'indifférence -lâche, d'abandon.</p> - -<p>Il répéta :</p> - -<p>« Oui, de pleurer, comme un gosse.</p> - -<p>— Pleure si tu veux, s'écria M<sup>me</sup> Damien, -pourvu que tu aies honte ensuite! »</p> - -<p>Phrase cruelle dont il sentit le tranchant. -Jacques eut un haut le corps. — M<sup>me</sup> Damien -le prit dans ses bras, sans rien dire. Il se -dégagea.</p> - -<p>« Tout de même, s'écria-t-il sur un ton de -colère, ce n'est pas de ma faute si je ne suis pas -un héros!…</p> - -<p>— Jacques! Jacques!</p> - -<p>— Eh bien, oui! j'ai peur, je voudrais fuir, je -voudrais pleurer! Il y a des gens qui feraient -front, moi, je me cacherais plus volontiers sous -les tables! J'en ai assez! Je te l'ai déjà dit!</p> - -<p>— C'est donc moi qui vais pleurer, mon petit! -Allons! rentre chez toi, dit-elle ; prends l'avis -de Gautier. Je t'ai blessé, ce matin ; j'ai été -maladroite.</p> - -<p>— Non, Maman chérie ; mais… je perds courage. -Parlons d'autre chose. Gautier doit m'attendre -chez moi : il m'a promis de venir déjeuner. -Voilà plus de quatre jours que je ne l'ai vu. -Valérie est malade : congestion pulmonaire.</p> - -<p>— La pauvre fille! si j'avais su, j'aurais pris -de ses nouvelles.</p> - -<p>— J'ai téléphoné tous les jours ; je crains -qu'elle ne soit bien bas.</p> - -<p>— Tiens-moi au courant, Jacques!</p> - -<p>— Sans faute, Maman chérie. Au revoir. »</p> - -<p>Restée seule, M<sup>me</sup> Damien, immobile dans -son fauteuil, regardait droit devant elle, les -mains serrées, la bouche fixe.</p> - -<p>« Mon petit! mon petit!… Je lui ai parlé si -durement! Mais comment faire?… Il a montré -beaucoup de courage ; demain, pourra-t-il résister? »</p> - -<p>Toujours, elle voyait, elle entendait son mari -sanglotant, geignant, bégayant, demandant -grâce. Le portrait pendu au mur rendait son -souvenir plus vivant, plus réel.</p> - -<p>« Non, je ne veux pas! Jacques aura le dessus, -quand même! il le faut! »</p> - -<p>Et ce fut elle qui pleura, qui fondit en larmes, -tout de bon, comme une femme qui souffre plus -qu'elle ne peut supporter.</p> - -<hr /> - - -<p>En rentrant chez lui, Damien trouva Gautier -Brune qui l'attendait.</p> - -<p>« Comment se porte Valérie? demanda-t-il.</p> - -<p>— Le cap est franchi, mais elle peut se vanter -de m'avoir donné une belle frousse! 40° 8 de -fièvre, troubles au cœur, syncopes… Depuis hier -soir, c'est fini et je pense qu'avec la santé dont -jouit ma fidèle gouvernante, elle ne sera pas -longue à se remettre. — Et toi, comment vas-tu?</p> - -<p>— Moi… répondit Damien, je te donnerai -sans doute des inquiétudes plus durables, mais -je félicite Valérie.</p> - -<p>— Ne plaisante pas! qu'y a-t-il?</p> - -<p>— Ne plaisante pas! ne plaisante pas! Comme -si je n'avais pas le droit de plaisanter à mon -heure! Il y a… oh! rien de bien neuf! Toujours -la même chanson : une reprise, simplement. Au -début de la semaine, mon morceau de bois s'est -mis à bouger, à danser, à grimacer, et j'ai recommencé -à avoir peur, à claquer des dents, à me -mal tenir, comme dirait Maman.</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu entends par là?</p> - -<p>— Pas grand'chose, puisque je parle au hasard. -Je viens de causer avec Maman et, selon sa -coutume, elle m'a donné des conseils que je -crois judicieux, qui sont certainement nobles -et forts, mais qui restent, comment dirais-je? -hors de portée. Alors, mon ami, ça me démonte. -Maman s'imagine toujours que j'ai, comme elle, -une âme faite en acier, au lieu que, si elle -existe, mon âme est de cire. Non, Gautier, je ne -te présente pas une image poétique… la vérité, -tout au plus. Je garde l'empreinte de la dernière -main qui m'a touché. Celui qui m'aime un peu, -me modèle, parfois sans le vouloir. Maman a eu -le geste dur, tout à l'heure : au lieu de modeler, -elle a frappé… j'en souffre.</p> - -<p>— Que t'a-t-elle dit?</p> - -<p>— Ce qu'elle devait dire à son fils, à celui -qu'elle croit son fils à elle seule. Maman se -trompe : je suis aussi le fils de mon père, je me -laisse aller, je cède ; je finirai par tomber, et l'on -me marchera dessus. »</p> - -<p>Le visage de Gautier demeurait immobile.</p> - -<p>« Explique.</p> - -<p>— Comment! tu ne comprends pas? »</p> - -<p>Il lui fit un long récit détaillé de ses dernières -peines. Il lui dit la façon cruelle dont, un soir, -l'idole avait, de nouveau, manifesté sa présence -vivante.</p> - -<p>« Je lisais bien tranquillement, allongé sur -le divan, cherchant dans un catalogue d'estampes -l'indication d'une gravure que je voulais -identifier. Nécessairement, cela était un peu -fastidieux et je ne me laissais pas prendre tout -entier par ce travail. Souvent, au lieu de parcourir -les notes, je rêvais d'autre chose. Je ne -m'ennuyais pas : l'ensemble formait, en somme, -un agréable passe-temps. Et puis, tout-à-coup, -j'ai entendu, non, j'ai vu l'idole trépigner sur -son petit socle. Elle s'arrêtait dès que je levais -les yeux, mais reprenait ensuite, pour m'exaspérer -davantage. Bientôt, elle s'assit, comme -une personne, sur le bord de sa planche, jambes -ballantes, et, se prenant les côtes, se tordit en -un rire silencieux.</p> - -<p>— Pourquoi riait-elle? interrompit Gautier.</p> - -<p>— Est-ce que je sais, moi!</p> - -<p>— Oui, tu le sais. Pourquoi riait-elle? »</p> - -<p>Damien hésita :</p> - -<p>« Parce que… dit-il enfin, peut-être parce que, -la veille, j'avais cru, comme un pauvre sot, -trouver un peu de bonheur, et que j'avais tendu -la main à cette aumône.</p> - -<p>— Raconte, » dit Gautier.</p> - -<p>Alors Jacques raconta, d'une voix molle et -basse, coupée par des accents soudains de -raillerie, très insupportables, sa rencontre avec -Marguerite, sa soirée et la matinée du lendemain.</p> - -<p>« Ajoute que cette fille est laide : une vilaine -peau, une cicatrice au cou… Ah! par exemple, -de bien beaux cheveux! — Tu te payes ma -tête, hein? Je m'y attendais!… Tu vas m'excuser -en disant qu'il faut que les enfants -s'amusent.</p> - -<p>— Qu'y a-t-il de drôle dans ton histoire? Je -ne vois rien. Tu as tout simplement offert quelques -heures heureuses à une gosse qui crevait -de faim et de misère. Pourquoi veux-tu faire -de cela une scène comique?</p> - -<p>— Il y a matière, je t'assure, et l'idole avait -raison de se tordre. Cela se résume aisément en -quelques mots : M. Jacques Damien, blond, -vingt-six ans, 1 m. 82 à la toise, est malade ; il a -peur de sa maladie, il a peur de rester seul dans -sa chambre, il a peur d'une statuette en bois -sec, alors, pour passer le temps, il va ramasser -des petites femmes qui font le trottoir… charmante -occupation! »</p> - -<p>Jacques montra du doigt l'idole dans son -encoignure :</p> - -<p>« Et c'est ce salaud-là qui est cause de tout! »</p> - -<p>Gautier ne retint que les derniers mots.</p> - -<p>« Nous allons nous occuper de lui. Et d'abord, -quand tu le regardes, bouge-t-il, ou vient-il, -au contraire, te surprendre quand tu ne le regardes -pas? J'ai cru…</p> - -<p>— Attends! » dit Jacques.</p> - -<p>Quelques instants, il resta silencieux, le front -dans ses mains, mais sa réflexion ne donna -point de résultat, car il se reprit à parler, sur un -ton saccadé, en phrases brouillées et confuses. -Il s'était levé, il arpentait la pièce ; ses longs -bras maigres gesticulaient. Il s'assit enfin devant -son ami et l'interrogea du regard, anxieusement. -Les yeux bleus grands ouverts, la -bouche tremblante, tout son visage quêtait une -réponse et ses doigts s'agrippaient au siège de -la chaise.</p> - -<p>« Que j'aimerais, pensa Gautier, lui faire -sentir combien j'ai pitié de lui! Le pauvre bougre -est à bout de forces et, honnêtement, que puis-je -lui dire? »</p> - -<p>« Tu m'interrompras, reprit-il, si j'ai mal -compris. Il semble donc que l'idole se promène -dans ton champ visuel, en dehors de ton regard -direct, sur ses limites mêmes, sur ses franges. -Quand tu la fixes, elle est immobile, à sa place ; -dès que tu détournes un peu les yeux, elle bouge.</p> - -<p>— Oui, et ma peur s'en augmente, parce que -cela paraît encore plus mystérieux.</p> - -<p>— Jacques, tu sais bien que le mystère n'a -rien à voir ici.</p> - -<p>— Tu en parles à ton aise! Mais alors pourquoi -ne pas brûler l'idole? Ce serait fini!</p> - -<p>— Oui, et, le lendemain, une pomme reparaîtrait -sur ton lit, ou tel autre objet que tu aurais -vu ce jour-là.</p> - -<p>— En d'autres termes, Maman me disait la -même chose, ce matin.</p> - -<p>— Son avis m'est précieux ; j'irai causer avec -elle.</p> - -<p>— Oh! de grâce! ne l'embête pas en lui parlant -de moi, de mes misères!</p> - -<p>— De qui, de quoi lui parlerais-je? C'est toi -qu'elle aime… Jacques, je n'ai qu'un seul conseil -à te donner : tiens bon. Quand l'idole viendra -te surprendre, ne te laisse pas empaumer, -garde ton sang-froid ; tâche d'appliquer ton attention -à un sujet qui la retienne, choisis-le avec -soin. Surtout, ne dis jamais rien à la poupée qui -t'hallucine, ne lui raconte pas de blagues pour -fouetter ton courage, ne l'interpelle pas, ne la -défie pas : ce serait lui prêter main forte, et -n'essaye pas non plus de la fuir en te saoulant. -Tiens bon.</p> - -<p>— La fuir en me saoulant! »</p> - -<p>Il y avait dans son accent une indignation -sincère.</p> - -<p>« Oui, j'ai bien dit : « en te saoulant », poursuivit -Gautier. Inutile de te fâcher. »</p> - -<p>Jacques s'assombrit tout à coup. Il répondit, -ou plutôt, il aboya :</p> - -<p>« Je ne me saoule pas! je ne bois pas!</p> - -<p>— Jacques!…</p> - -<p>— Je ne bois pas!</p> - -<p>— Jacques, mon ami, tu fais mieux que cela : -tu ne bois plus!… Voyons! je serais donc indifférent -à tout ce qui te touche? Tu croyais naïvement -que j'ignorais cette lutte des dernières -semaines, et ce que tu as dû souffrir, et la vaillante -façon dont tu t'es tenu, et ce bel effort de -volonté?</p> - -<p>— Alors… tu savais?</p> - -<p>— Oui, mon vieux. Ce n'était pas difficile -pour un ami.</p> - -<p>— Tu savais… Comment?</p> - -<p>— Un soir (je me doutais de quelque chose), -je t'ai suivi ; un autre soir, très tard, je t'ai… je -t'ai rencontré.</p> - -<p>— Ramassé?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Oh! Gautier!</p> - -<p>— N'y pense plus, Jacques, puisque c'est fini.</p> - -<p>— Tu savais… Eh bien, moi, je ne savais pas ; -longtemps, je n'ai pas su. Je m'imaginais qu'en -buvant je faisais comme tant d'autres ; je ne -savais pas que j'étais forcé de boire, qu'il me -fallait boire… Enfin, quelques phrases entendues, -quelques petits événements, quelques -souvenirs ayant concordé, par hasard…</p> - -<p>— Depuis ce jour-là, tu ne bois plus.</p> - -<p>— Tu peux même dire que je ne boirai plus. -La tentation a changé de visage. Lorsqu'elle me -prend, souvent encore, elle s'accompagne d'une -affreuse tristesse qui la noie, en quelque sorte, -qui m'enlève toutes mes forces, qui m'empêcherait -de porter un verre d'alcool à mes lèvres. -Oui, je crois, mon petit, que, sans le vouloir, je -le verserais.</p> - -<p>— C'est bien, Jacques, c'est très bien, tout ça!</p> - -<p>— Pendant une heure ou deux, je suis comme -une âme en peine, errant dans un monde désolé, -mais lorsque je reviens à moi, je suis de nouveau -moi-même.</p> - -<p>— C'est très bien, tout ça! »</p> - -<p>Fort émus, ils restèrent sans dire mot. Soudain, -Jacques reprit avec un accent de terreur :</p> - -<p>« Mais du moins, Maman, elle ne sait rien? -Dis-moi vite!</p> - -<p>— Ta mère ne sait rien. Je lui ai expliqué -que ton hérédité te prédisposait à des hallucinations -du genre de celles dont tu souffres, que -tu t'amusais, que tu soupais à Montmartre en -compagnie joyeuse, comme nous tous, que tu -vivais la nuit, (un peu trop, peut-être), mais -qu'il n'y avait pas à chercher plus loin.</p> - -<p>— Oh! merci! »</p> - -<p>Gautier se mit aussitôt à lui parler d'autre -chose, des précautions qu'il fallait prendre, des -divers soins nécessaires et, toujours, il en revenait -à ce même conseil :</p> - -<p>« Tiens bon!</p> - -<p>— C'est facile à dire, mon vieux Gautier ; -c'est malaisé à faire… Enfin, puisque je ne bois -plus, ces hallucinations, elles vont disparaître?… -ces fantaisies de mon idole, elles cesseront? -Quand cesseront-elles? Quand deviendrai-je -quelqu'un comme tout le monde?</p> - -<p>— Jamais! heureusement! car tu as souffert -plus et mieux que la moyenne des gens à qui -tu veux ressembler. Allons, Jacques! courage -le prochain effort, ou le suivant, pourra être le -dernier!</p> - -<p>— Oui, ou le premier d'une série nouvelle.</p> - -<p>— Possible!… je ne crois pas.</p> - -<p>— Mais puisque je ne bois plus, je devrais -guérir tout de suite!</p> - -<p>— Ton père buvait ; tu as bu…</p> - -<p>— Et qui a bu…</p> - -<p>— Ne dis pas de sottises!</p> - -<p>— J'essaierai donc, mais je ne sais si, contre -la peur, je pourrai tenir le coup… Et puis, le -moment est mal choisi. Cette gosse, vois-tu, -j'ai imaginé à son propos des choses folles : une -ère de paix, des veillées tranquilles, heureuses, -tout ce qui m'est refusé. Il y a quelques jours de -cela… durs, ces quelques jours! J'ai payé cher -mes rêves d'un soir!… Tout de même… Et si -cela devient trop fort, je t'appellerai, ou bien… »</p> - -<p>Gautier lui coupa la parole.</p> - -<p>« As-tu revu Jeanne de Luce?</p> - -<p>— Non, certes! et je ne la reverrai pas. -Depuis ce souper au cabaret, avec Brigneux, -soirée mémorable, elle raconte ma crise de -nerfs à qui veut l'entendre, sur un ton dramatique -des plus réussis, paraît-il, avec des -variantes. Me voilà maintenant classé, étiqueté, -grâce à elle et à Brigneux qui ne laisse -pas de dire son mot, (sans oublier la charmante -Boule) : je suis le jeune homme hystérique, -en attendant mieux… une spécialité, -un numéro de café-concert! Il faudra un certain -temps pour qu'on l'oublie dans le petit -monde de ceux qui boivent devant des tziganes. -Je n'ai aucun désir de voir Jeanne de Luce. -D'ailleurs, les jolies filles de sa classe ne manquent -pas à Paris ; je sais où les trouver.</p> - -<p>— Dis-moi, Jacques, as-tu gardé l'adresse de -ta petite amie?</p> - -<p>— Quelle petite amie?… Roublard! Tu y -reviens… Oui… peut-être irai-je lui faire une -visite. »</p> - -<p>Gautier se tenait le menton d'un air grave.</p> - -<p>« Il me faut maintenant aborder un sujet d'importance -très supérieure. Je te dirai donc, courtoisement, -que tu m'as invité aujourd'hui à déjeuner, -qu'il est une heure, que j'ai grand'faim! -Rien ne justifie ta cruauté. C'est mal de me -traiter ainsi, Jacques!</p> - -<p>— Mon pauvre ami! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">CHAPITRE XV<br /> -<span class="small">L'IDOLE INTERPELLÉE</span></h2> - - -<p>Durant les quelques semaines qui suivirent, -Damien passa presque toutes ses soirées avec -sa mère ou Gautier Brune. Il rentrait chez lui -tard, et parfois en tremblant. Depuis longtemps, -son bureau lui faisait peur, mais il lui -fallait maintenant un véritable courage pour -soulever la lourde tenture qui en masquait -l'entrée. Toutefois, il s'obstinait, par une façon -d'amour-propre. Il n'en souffrait pas moins. -Il se réveillait, le visage fatigué, vieilli, les -traits tendus ou bien gonflés comme par une -ivresse de la veille. Un matin, Louis s'était -permis de murmurer, sur un ton très respectueux, -en apportant le café au lait : « Monsieur -a mauvaise mine ; Monsieur devrait aller se -reposer à la campagne ; Monsieur travaille -trop. »</p> - -<p>« Le pauvre garçon, pensa Damien, s'imagine -que mes heures de bureau sont occupées -tout entières par du travail! J'aimerais bien -qu'il eût raison! »</p> - -<p>L'après-midi de ce même jour, Jacques, -debout devant la cheminée de son bureau, -roulait soigneusement une cigarette. — A ce -moment, l'idole se gratta la jambe… Jacques -savait, il était sûr que l'idole se grattait la -jambe. Il leva les yeux. L'idole s'arrêta.</p> - -<p>« Et voilà qui serait encore un bien autre -supplice, s'il me fallait, pour que mon bonhomme -ne bougeât pas, ne jamais le quitter des -yeux. »</p> - -<p>Il s'absorba dans cette pensée atroce. Elle -convenait à son état présent. Il se sentait l'âme -lourde, le corps lâche, les reins brisés par sa -dernière insomnie. Un instant, le souvenir de -Marguerite lui revint, avec le souvenir d'une -nuit charmante, mais l'idole était là, qui réclamait -son attention.</p> - -<p>« Alors, je resterais toute la journée dans un -fauteuil, le regard immobile, fixé sur mon cauchemar. -On viendrait me rendre visite, Brigneux -peut-être, ce cher ami! ou bien Boule -accompagnée de Jeanne de Luce… Je causerais, -mais sans tourner la tête. Ils pourraient -échanger tout à leur aise des regards apitoyés… -Enfin Louis et la garde-malade, car je m'offrirais -une garde-malade, me porteraient sur mon -lit quand le sommeil m'aurait fermé les yeux…</p> - -<p>« Ah! ce serait joyeux!… oui, mais de cette -façon, il ne bougerait pas ; il ne bouge pas, en ce -moment! Si, parfois, il m'embête, moi, par -contre, je le fascine. C'est ma revanche! Avoue-le : -je te fascine, vieux singe! De plus, il ne -peut quitter sa planchette qui est bien étroite. -Dure épreuve ; je devrais me mettre à sa place! -En ne bougeant plus, à la longue, il s'ankylosera… -Jamais il n'essaye de se promener -dans mon bureau… Il ne peut pas! »</p> - -<p>Jacques éclata d'un rire aigre qui lui fit mal.</p> - -<p>« Il ne peut pas! Faut-il donc plaindre le vieux -singe enchaîné, au lieu d'en avoir peur et de -claquer des dents? »</p> - -<p>Damien s'était penché un peu pour allumer -sa cigarette. Tout à coup, il se dressa avec -violence.</p> - -<p>« Qu'est-ce que tu fais? cria-t-il. Qu'est-ce que -tu fais là! »</p> - -<p>Assise sur l'extrême bord de sa planchette, -l'idole paraissait vouloir sauter à terre. Jacques -la vit hésiter, mesurant la distance de la console -au tapis, se retirant, essayant encore. Il s'était -jeté sur le divan, à l'autre bout de la pièce. Il -enfouissait son visage dans les coussins, puis, -risquant un regard oblique vers la cheminée ou -la fenêtre, il voyait toujours l'idole qui calculait -son élan. De nouveau Jacques se roula dans les -coussins, et il criait :</p> - -<p>« Tu ne pourras pas! tu ne pourras pas! tu as -peur! »</p> - -<p>… Moins que lui-même, cependant! il le savait -et tâchait d'étouffer sa voix. Encore une fois, -il regarda l'idole. Elle se tenait immobile, dans -l'encoignure.</p> - -<p>D'un pas oblique et prudent, Jacques fit le -tour de son bureau, puis ouvrit la fenêtre, se -pencha vers la rue ; une brise fraîche y passait. -Il avait si chaud! ses tempes battaient si fort! -Bientôt il se sentit mieux, mais par l'esprit, il -souffrait cruellement. Il lui venait une façon de -détresse, de désespoir morne qu'il ne pouvait -supporter.</p> - -<p>Assis dans l'embrasure, accoudé à la barre -d'appui, Damien, ivre d'une langueur malsaine, -tâchait de se tonifier l'âme en respirant l'air -léger.</p> - -<p>Ah! il savait bien quelle idée viendrait l'attaquer -maintenant! il ne le savait que trop! Il se -permit de l'exprimer en paroles afin de s'en -rendre mieux compte, de s'en débarrasser plus -vite.</p> - -<p>« Si j'allais boire! boire comme une bête altérée, -jusqu'à plus soif! ou si je m'enfermais -ici pour boire! Je donnerais des instructions à -Louis, je condamnerais ma porte, et je boirais… -et puis, demain, je me réveillerais fou, pour -de bon, cette fois, et il se peut que dans le -monde des fous on s'amuse!… »</p> - -<p>Il regarda un oiseau qui passait au-dessus des -arbres du parc et qui, soudain, par un plongeon -rapide, changea de direction.</p> - -<p>« Oui, mais je ne suis pas encore fou… Je pourrais -devenir simplement le sale ivrogne qui se -remplit d'absinthe… Je finirais par boire avec -mon valet de chambre, je boirais chez le mastroquet -du coin, avec les cochers… Marguerite, -qui aurait recommencé à faire la noce, me -rencontrerait là, et nous nous saoulerions ensemble…</p> - -<p>« Très bien, mais c'est que Marguerite n'a pas -la moindre envie de recommencer à faire la -noce!… Alors… Le ruisseau, elle l'a senti, elle a -même trouvé que ça ne sentait pas bon… Alors… -Jacques Damien, tu es un peu goujat : tu disposes -de Marguerite comme de ta chose… Peut-être -ne voudrait-elle pas… Alors… Et si j'allais -voir Marguerite? »</p> - -<p>Debout au milieu de son bureau, il laissait -errer son regard. La pièce lui parut tranquille.</p> - -<hr /> - - -<p>Dans la rue, quelques instants après, il se demanda -encore ce qu'il allait faire. Le débat fut de -courte durée. Il savait, depuis le matin, que sa -mère souffrait de névralgies violentes et avait -besoin de solitude ; d'autre part, il s'interdisait -de rendre visite à Gautier Brune.</p> - -<p>« Il faut que je m'en tire sans son aide. Je -pense à Marguerite, l'idée de voir Marguerite -m'est agréable… Affaire entendue! »</p> - -<p>Il se dirigea vers la rue Blanche.</p> - -<hr /> - - -<p>Après douze ans de services tenus par M<sup>me</sup> Damien -pour « bons et loyaux », Honoré avait -pris sa retraite. De naissance et d'éducation -urbaines, le projet de vieillir à la campagne entre -un potager et un puits n'avait rien qui pût lui -plaire. Sa femme, Rose, partageant ses goûts, il -ne quitta point Paris et, sans douleur, passa de -l'état de valet de chambre à celui de gérant -d'hôtel. Il gardait un culte pour ses anciens -maîtres, pour Jacques en particulier.</p> - -<p>« La maison est à vous, Monsieur Jacques, -disait-il avec un large sourire complice, et si -jamais vous voulez mener des petites dames… »</p> - -<p>Mais, jusque là, l'occasion ne s'était pas présentée.</p> - -<p>« Hôtel du Carrefour, m'y voici. »</p> - -<p>Il entra.</p> - -<p>« Quelle surprise! Monsieur Jacques! Oh! je -m'y attendais bien un peu ; je disais à M<sup>me</sup> Honoré, -pas plus tard qu'hier matin : un de ces -jours nous verrons M. Jacques. Entrez au -salon : asseyez-vous, il y a un fauteuil. Et la -santé? toujours bon pied, bon œil, sauf votre -respect! Et madame votre mère? dites-moi, -Monsieur Jacques, ses migraines?</p> - -<p>— Toujours à peu près la même chose, Honoré! -Rose va bien?</p> - -<p>— Oh! oui, Monsieur! elle engraisse à ne -rien faire que les comptes. Elle engraisse tant -que je ne l'appelle plus Rose, ça aurait l'air pas -poli : je l'appelle M<sup>me</sup> Honoré, comme tout le -monde.</p> - -<p>— Je la verrai avec plaisir.</p> - -<p>— Elle est sortie pour le moment, mais elle -rentrera bientôt.</p> - -<p>— Rien de changé, ici?</p> - -<p>— Oui et non, Monsieur Jacques. Les affaires -marchent pas mal, Dieu merci, mais, je sais pas -comment, la clientèle a changé. Il y a six mois, -à peu près, j'ai bien vu que messieurs les voyageurs -de commerce, ils étaient plus nombreux -et que les petites dames, ça flanchait ; alors j'ai -demandé l'avis de Rose et on a décidé, nous deux, -que l'hôtel serait dorénavant un hôtel sérieux, -un hôtel pour les gens comme il faut.</p> - -<p>— Honoré, vous allez devenir un affreux bourgeois! -Je ne m'étonne plus que M<sup>me</sup> Honoré -engraisse!</p> - -<p>— Oh! Monsieur Jacques se moque toujours!</p> - -<p>— Non pas! Je vous aime trop, mon ami. -Mais, j'y pense, la lettre que cette jeune personne -vous a portée il y a une quinzaine a dû vous -gêner beaucoup!</p> - -<p>— Pouvez-vous croire, Monsieur Jacques! -vous savez bien que la maison est à vous! Et -puis, M<sup>lle</sup> Marguerite, c'est autre chose : si gentille, -si douce! Voyez-vous, Monsieur, c'est aussi -l'avis de Rose, elle a eu des malheurs, mais -elle est pas faite pour ce métier-là. Elle aime -mieux travailler à la couture avec ma femme.</p> - -<p>— Comment!… Rose…</p> - -<p>— Elles sont toujours ensemble, et M<sup>lle</sup> Marguerite -est si respectueuse!</p> - -<p>— Alors Marguerite ne vous gêne pas!</p> - -<p>— Nous gêner! pour sûr que non! Ah! c'est -dommage…</p> - -<p>— Qu'elle soit si laide! grogna Damien entre -ses dents.</p> - -<p>— Pardon, Monsieur?</p> - -<p>— Je n'ai rien dit…</p> - -<p>— C'est dommage qu'elle soit pas installée -quelque part et mariée ; elle donnerait sûrement -du bonheur à un honnête garçon.</p> - -<p>— Je n'en doute pas, et puis je suis charmé -qu'elle ne déshonore pas l'hôtel.</p> - -<p>— Vous lui en voulez donc, Monsieur, que -vous parlez comme ça?</p> - -<p>— Moi! je viens l'inviter à dîner!</p> - -<p>— Ah! tant mieux! Vous avez bien fait de -l'envoyer ici… Et obligeante! Elle nous a fourni -une adresse pour du cidre de son pays. J'ai déjà -commandé une barrique. La clientèle aime beaucoup -le cidre.</p> - -<p>— Que dit-elle de moi?</p> - -<p>— Vous savez, Monsieur Jacques, elle n'est -pas très parlante. Je crois qu'elle a, comme -qui dirait, un chagrin qu'elle ne montre pas. »</p> - -<p>« L'excellent Honoré divague, » pensa Damien.</p> - -<p>« Soignez-la, dit-il, et envoyez sa note -d'hôtel à la fin de chaque mois. C'est une bonne -fille ; il est inutile qu'elle crève de faim.</p> - -<p>— Monsieur Jacques est toujours si…</p> - -<p>— Si moqueur… oui, je sais. — Voilà votre -femme! Bonjour Rose! Honoré ne mentait -pas : vous prenez de l'embonpoint. »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Honoré leva les bras au ciel et se répandit -en un flux de paroles où s'entremêlaient des -formules d'accueil, des réponses et des exclamations. — Marguerite -était entrée à sa suite, -et se tenait dans un coin du salon, immobile.</p> - -<p>« Bonjour, Marguerite, dit Jacques, comment -vas-tu? »</p> - -<p>Elle ne répondit pas, rougit, eut l'air gêné.</p> - -<p>« Oui, Monsieur Jacques, s'écria M<sup>me</sup> Honoré ; -dites-lui de n'être pas timide. Elle parle -bien, quand elle veut ; nous causons des heures, -le soir, quand Honoré va fumer son cigare sur -la place. »</p> - -<p>Marguerite se mit à rire et, regardant Damien -droit dans les yeux :</p> - -<p>« Bonjour, Jacques, dit-elle, je suis contente -de vous revoir.</p> - -<p>— A la bonne heure! dit Rose, voilà qui est -parler!</p> - -<p>— Veux-tu dîner avec moi, ce soir?</p> - -<p>— Je ne sais pas si je peux, dit-elle en hésitant. -Il y a encore trois jupons à coudre, n'est-ce -pas, Madame Honoré? et puis le corsage de la -dame du second.</p> - -<p>— Tu es folle, ma petite Marguerite! Va dîner -avec M. Jacques. Tu t'abîmerais les yeux, si on -t'écoutait. Le travail peut attendre à demain.</p> - -<p>— Merci, Madame, dit-elle ; alors… volontiers.</p> - -<p>— Va mettre la belle robe que tu t'es faite. -M. Jacques n'est pas si pressé de partir! »</p> - -<p>Elle sortit ; on causa, on avait mille choses à -se dire ; enfin Marguerite rentra, vêtue d'une -robe brune, seyante, mais qui la changeait -étrangement. Elle en paraissait un peu banalisée -et, néanmoins, certaine grâce de ce corps -mince s'y voyait mieux.</p> - -<p>« Tiens! tiens! se dit Damien, curieuse transformation… -Paysanne endimanchée partant -pour le théâtre? Non… Viens-tu? » demanda-t-il.</p> - -<p>On serra des mains, puis on s'en alla.</p> - -<p>Ils descendaient la rue Blanche.</p> - -<p>« Préfères-tu, demanda Jacques, dîner au -restaurant ou à la maison?</p> - -<p>— Chez vous, mon ami?</p> - -<p>— Mais oui, chez moi.</p> - -<p>— Oh! chez vous, mon chéri! quel plaisir! »</p> - -<p>Elle avait un air étonné et ravi.</p> - -<p>« Qu'ils sont gentils! disait-elle dans le fiacre -qui les emmenait. Comme ils ont eu de la bonté -pour moi! Ils m'ont même parlé de madame -votre mère!</p> - -<p>— Oui, oui », répondit Jacques distraitement.</p> - -<p>Il songeait à autre chose : à son retour, au -passage devant la loge du concierge, à l'ascenseur, -au palier de l'étage, à l'antichambre, au -bureau, stations qui menaient toutes à cette -encoignure de gauche, habitée par un pantin -de bois.</p> - -<p>« Pourquoi n'a-t-elle pas voulu manger au -restaurant? »</p> - -<p>Elle ne soufflait plus mot en le voyant silencieux.</p> - -<p>« Vous avez l'air malade, Jacques, lui dit-elle -enfin, comme il tournait la clef dans la serrure -de la porte d'entrée. Vous avez l'air…</p> - -<p>— De quoi ai-je l'air, douce amie? demanda-t-il -d'une voix soudain très tendre.</p> - -<p>— Plus maintenant, mais on aurait cru… que -vous aviez peur. »</p> - -<p>Il se pencha vers son oreille et murmura, -tout bas :</p> - -<p>« Oui, Marguerite, j'avais peur. »</p> - -<p>Il mit un doigt sur sa bouche, puis, poussant -la porte :</p> - -<p>« Louis! cria-t-il, nous serons deux à dîner. »</p> - -<p>Il courut aussitôt dans le bureau.</p> - -<p>« Viens, Marguerite! viens vite, douce -amie! »</p> - -<p>Elle entra, enleva son chapeau, le posa sur la -cheminée et piqua l'épingle dans la tenture, -près de la glace.</p> - -<p>Jacques s'était couché sur le divan.</p> - -<p>« Ah! dit-il, comme on est bien ici! »</p> - -<p>Et il fut tout surpris de l'avoir très sincèrement -pensé.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">CHAPITRE XVI<br /> -<span class="small">LA PRÉSENTATION</span></h2> - - -<p>« Elle viendra dîner, ce soir.</p> - -<p>— Ah! dit Gautier, je la verrai donc! Enfin! -Tu la cachais, jusqu'à ce jour, avec un soin si -jaloux! J'en venais à croire que tu adoptais -la manière mahométane et que Marguerite -ne paraîtrait jamais à mes yeux que sous un -voile.</p> - -<p>— Je l'ai fait pour elle ; il fallait l'apprivoiser. -Ce n'est quelquefois pas commode. Il lui reste -un curieux fond de sauvagerie. Elle a beaucoup -souffert de la brutalité courante ; elle n'oublie -pas encore et s'étonne que l'on soit avec elle -simplement courtois.</p> - -<p>— Tu t'es mis à une bonne école : l'ironie -que tu prises si fort et que tu pratiques si -volontiers ne doit pas lui convenir!</p> - -<p>— Certes, non! la pauvre gosse! L'ironie, -pour elle, c'est être « méchant ». Je me surveille -et cela exige même une certaine attention.</p> - -<p>— Tu la vois souvent?</p> - -<p>— Depuis deux mois, j'ai passé presque -toutes mes soirées avec elle. On se donne -rendez-vous en des endroits baroques, nous -dînons au cabaret, je la mène au théâtre où elle -s'amuse comme une enfant, et nous avons aussi -fait dans Paris de longues promenades dont je -conserve un souvenir singulier. Sa conversation -est fruste, elle a des violences soudaines, -des peurs, des angoisses qu'elle exprime avec -maladresse mais qu'elle ressent bien.</p> - -<p>— Tu m'as dit qu'elle venait de la campagne?</p> - -<p>— Oui, elle est normande.</p> - -<p>— Transplantée à Paris dans les conditions -de misère que tu m'as décrites, et à cet âge, il -lui faudra quelque temps pour reprendre son -calme de paysanne.</p> - -<p>— Sans doute, mais il y a encore autre chose : -une sauvagerie native qui, parfois, me surprend. -Tiens, nous passions avant-hier devant -Sainte-Clotilde ; elle voulut y entrer. La façon -dont elle est allée se blottir sur un prie-Dieu, -dans le coin le plus sombre, m'a fait peine. -Comment t'expliquer cela? Elle avait les gestes -d'une bête traquée… A d'autres moments, elle -est d'une douceur tranquille qui me charme -comme, aux champs, la sérénité d'un beau -jour.</p> - -<p>— Et toi? cela va-t-il mieux?</p> - -<p>— Rien de changé ; quelques très mauvaises -heures, mais il me semble que je me défends -moins sottement… Ah! mon vieux Gautier… -pourvu que le pantin reste sur sa planchette!…</p> - -<p>— Que veux-tu dire?</p> - -<p>— J'ai peur qu'un jour il ne se mette à danser -sur le tapis, qu'il ne s'échappe de sa console, -qu'il…</p> - -<p>— Est-ce que Marguerite?…</p> - -<p>— Non, bien entendu! mais elle pourrait -s'effrayer, en effet, et si tu te chargeais de la -mettre au courant, jusqu'à un certain point, tu -me rendrais service.</p> - -<p>— C'est convenu… Jacques, ta petite aventure -me plaît beaucoup ; je te trouve plus calme, -plus… en équilibre, et puis le rôle que tu joues -auprès de cette enfant m'est tout à fait sympathique.</p> - -<p>— Attention! tu vas devenir sentimental! Je -déteste ça!</p> - -<p>— Imbécile!… Tiens! ce crucifix qui faisait -si bien à gauche de ton lit, pourquoi l'avoir -transporté ici dans ton bureau?</p> - -<p>— Tu relèves justement une trace de l'influence -de Marguerite. Elle me l'a demandé -d'un air un peu gêné, mais de façon si gentille!… -Gautier, voilà un coup de sonnette qui -m'est déjà familier. Je vais te présenter Marguerite. »</p> - -<p>Elle entra, sans apercevoir Gautier.</p> - -<p>« Oh! Jacques! s'écria-t-elle, regarde ma jolie -robe! La ceinture était trop large ; M<sup>me</sup> Honoré -et moi, nous avons passé l'après-midi à l'arranger. -Dès six heures, je me trouvais prête. -Regarde, la jupe est d'un chic! Regarde, la -bride du corsage cache tout à fait ma vilaine… -Oh! pardon! »</p> - -<p>Interdite, elle rougissait, ne sachant plus que -faire, que dire.</p> - -<p>« Douce amie, je te présente Gautier Brune -dont je t'ai souvent parlé. »</p> - -<p>Elle reprit aussitôt son sang-froid.</p> - -<p>« Monsieur Brune, c'est vous qui êtes le -médecin de Jacques?</p> - -<p>— Quelquefois, Mademoiselle! Quand il a -des rhumes de cerveau, je le soigne avec des -boules de gomme et quand il est méchant, je le -prive de dessert. »</p> - -<p>Elle sourit, puis embrassa Damien.</p> - -<p>« Jacques, demanda-t-elle, comment va -M<sup>me</sup> Damien?</p> - -<p>— Un peu mieux, douce amie, depuis hier, -mais elle souffre encore.</p> - -<p>— Ses migraines sont parfois intolérables! -dit Gautier.</p> - -<p>— La pauvre dame! »</p> - -<p>Elle avait posé son chapeau sur la cheminée, -comme d'habitude, et piqué l'épingle dans -l'étoffe du mur. Damien sortit, emportant le -chapeau. Il rentra, un instant plus tard, et -tendit à Marguerite un écrin.</p> - -<p>« Ma gosse, dit-il, voici une épingle digne -de toi. Tu sais que je désapprouvais l'autre. »</p> - -<p>Elle secoua la tête.</p> - -<p>« Vous continuez à me gâter, mon ami! ça -finira mal! Je deviendrai comme une de ces -petites dames que vous n'aimez pas et qui se -mettent trop de poudre sur le bout du nez.</p> - -<p>— Il n'y a guère de risque, se dit Gautier. -Mais pourquoi donc Jacques la trouve-t-il -laide?</p> - -<p>— Douce amie, les pauvres petites dames -dont tu parles ne sont plus toutes fraîches… -N'oublie pas que tu as vingt ans!</p> - -<p>— Pas pour longtemps, Jacques… jusqu'au -dix-sept juin. Je puis donc jeter la vieille -épingle?</p> - -<p>— Garde-toi bien de la jeter, Marguerite! -Non, non! laisse-la, piquée au mur, en souvenir -de ta première visite.</p> - -<p>— Je comprends, Mademoiselle, dit Gautier, -que votre robe vous fasse plaisir : elle est délicieuse.</p> - -<p>— Vous savez, Monsieur Brune, c'est Jacques -qui l'a choisie. Ce qu'il a pu ennuyer la couturière! »</p> - -<p>Louis annonça le dîner.</p> - -<p>« Gautier, offre ton bras à Marguerite… »</p> - -<p>Ils passèrent dans la salle à manger.</p> - -<p>Gautier Brune avait l'art de toujours mettre -les gens à leur aise, quels qu'ils fussent. Il s'en -servit, ce soir-là, en causant avec Marguerite -qui se prit bientôt à rire et bavarder sans contrainte.</p> - -<p>Jacques la regardait avec de la joie dans les -yeux.</p> - -<p>« Sa robe lui va à ravir, pensait-il. Je ne -croyais pas que le décolletage serait à ce point -réussi. Elle a vraiment de l'éclat, cette enfant.</p> - -<p>— Grondez-le, Monsieur Brune, disait Marguerite.</p> - -<p>— Non, Mademoiselle! Si vous me demandez -un service et voulez l'obtenir, ne m'appelez plus -Monsieur Brune : je m'appelle Gautier.</p> - -<p>— Mais moi, Monsieur, je ne m'appelle pas -Mademoiselle… Mademoiselle, ce n'est pas un -nom!</p> - -<p>— Très bien, Marguerite, merci de la permission… -Alors, qui faut-il gronder?</p> - -<p>— Lui, dit-elle. Il se moque de moi! oh! gentiment, -pas avec son autre air… vous savez… -Il se moque de moi parce que j'aime le cinéma!</p> - -<p>— Mon cher, elle ameute la salle quand le -maçon tombe de l'échafaudage!</p> - -<p>— Et puis, parce que j'ai peur d'arriver au -théâtre en retard.</p> - -<p>— Oui, figure-toi! Samedi dernier, grâce à -Marguerite, nous avons entendu aux Variétés -l'acte de « l'enlèvement des housses ». Un -chœur d'ouvreuses jouait cela dans la salle… -Fort curieux…</p> - -<p>— Et voilà comme il me traite, Monsieur… -je veux dire, Gautier!</p> - -<p>— C'est un misérable! Nous le punirons. »</p> - -<p>Le dîner fut très cordial.</p> - -<p>« Elle a des gestes exquis, » songeait Damien, -comme Marguerite se penchait pour prendre un -fruit et montrait son bras nu.</p> - -<p>Puis, s'adressant à ses hôtes :</p> - -<p>« Monsieur et Madame, dit-il, que penseriez-vous -des Folies-Bergère, pour illustrer cette -soirée? Le programme est passable, mais nous -manquerons le cinéma! »</p> - -<p>Ils allaient partir. Marguerite et Gautier restèrent -un instant seuls dans l'antichambre.</p> - -<p>« Gautier, dites-moi, murmura Marguerite, -vous qui êtes médecin…</p> - -<p>— Elle dit ça comme elle dirait : vous qui -êtes archevêque!</p> - -<p>— Franchement… notre ami… est-ce qu'il -se porte bien? Il n'a pas un gros chagrin? Il a -quelquefois l'air si triste!</p> - -<p>— Je lui parlerai bientôt, pensa Gautier… -Mais non, Marguerite, je vous assure!</p> - -<p>— On est prêt? demanda Jacques… Partons!</p> - -<p>— Regarde, dit Marguerite, regarde ma belle -épingle à chapeau! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">CHAPITRE XVII<br /> -<span class="small">L'INSTANT TRAGIQUE</span></h2> - - -<p>« Alors, bien sûr, je ne vous dérange pas, -mon ami?</p> - -<p>— Mais non, Marguerite! vous aurais-je dit, -hier, de venir causer avec moi? Je voulais vous -parler. »</p> - -<p>La veille, Gautier Brune l'avait rencontrée -dans la rue et priée de lui rendre visite. Elle -arrivait, un peu intimidée, un peu craintive, la -tête secouée par ce mouvement nerveux que -Damien remarquait à leur première rencontre.</p> - -<p>« Mon cabinet de consultation est moins joli -que le bureau de Jacques! n'est-ce pas, Marguerite?</p> - -<p>— Il est sérieux, dit-elle, il est sérieux… Ça -doit faire peur, quelquefois, aux gens qui sont -souffrants. On n'a pas envie de rire, ici!</p> - -<p>— Un mur couleur de chocolat n'est jamais -très gai. »</p> - -<p>Il alluma une cigarette et reprit :</p> - -<p>« Ma petite, vous me demandiez, il y a quelques -jours, chez Jacques, si notre ami n'était -pas malade. Je vous ai répondu aussitôt, mais, -aujourd'hui que nous ne causons pas entre -deux portes et pouvons prendre tout notre -temps, je tiens à vous parler encore un peu de -Jacques.</p> - -<p>— Oh! je savais bien!</p> - -<p>— Que saviez-vous, Marguerite?</p> - -<p>— Je savais bien qu'il était très malade! »</p> - -<p>Déjà ses yeux s'obscurcissaient de larmes.</p> - -<p>Gautier l'apaisa d'abord, de son mieux, puis, -d'une voix très calme, très douce, lui apprit que -Damien souffrait d'une affection nerveuse fort -pénible dont on ignorait la cause, qu'il se -sentait parfois triste, déprimé, agité, sans raison, -qu'il restait silencieux ou bavardait des -heures entières, qu'il guérirait à coup sûr, -mais que, certains jours, il lui fallait beaucoup -de courage, et qu'il en montrait d'ailleurs beaucoup, -enfin que Marguerite pouvait l'aider utilement, -pour peu qu'elle sût ne pas s'émouvoir -et garder toujours son sang-froid.</p> - -<p>« Oui, répondit-elle ; oui, mais… quand il a -l'air d'avoir peur et que ses yeux sont si -effrayants?</p> - -<p>— C'est justement sa maladie, Marguerite, -qui lui fait peur. Ça l'inquiète, vous comprenez.</p> - -<p>— Mais alors, vraiment, Gautier, il ne voit -pas… il ne voit pas des choses?</p> - -<p>— Comment l'entendez-vous, ma petite? »</p> - -<p>Elle réfléchit, rappelant à elle un souvenir.</p> - -<p>« Je pensais, dit-elle, à un meunier de chez -nous, le père Arsène, un bon vieux de soixante-dix -ans. Je l'aimais beaucoup ; j'allais souvent -le voir au moulin ; il était très gentil, très poli, -mais voilà… il buvait, le pauvre homme! ah! -il buvait! et, quand il avait bu, il voyait des -choses affreuses : des chiens rouges, des chats -rouges, des serpents rouges et, une fois, un bouc -rouge, debout, qui ressemblait au Diable!… -et il tremblait!… et il criait! et il demandait -pardon! Il m'a fait peur, souvent : il me montrait -les choses qu'il voyait ; il voulait que je -les voie, moi aussi! « Regarde, Margot! regarde -le lapin rouge, sous mon lit! » Alors je courais -jusqu'à la chapelle et je priais bien fort pour -le père Arsène… Je me souviens… je me souviens… -C'est pour ça, Gautier, que je me -demandais si, des fois, Jacques voyait des -choses du même genre ; mais lui, c'est impossible -puisqu'il ne boit pas, au lieu que le père -Arsène… Gautier!… vous êtes vraiment certain -que Jacques guérira?</p> - -<p>— Ah! certes, Marguerite! autant qu'un -médecin peut-être sûr de quelque chose. »</p> - -<p>Quoi qu'il en eût, Brune se sentit gêné.</p> - -<p>« Merci de m'avoir parlé, dit-elle. Je n'oublierai -pas. »</p> - -<p>Et, néanmoins, il semblait à Gautier qu'elle -n'était ni tout à fait tranquillisée, ni tout à fait -convaincue.</p> - -<p>« Quels sont vos projets pour cet après-midi, -Marguerite? demanda-t-il. Pour ma part, je -compte aller voir M<sup>me</sup> Damien, dans une heure. -Depuis quelque temps, elle souffre beaucoup de -la tête.</p> - -<p>— Jacques en a tant de peine! si vous saviez! -Souvent, il me parle d'elle, et alors je vois son -chagrin. Nous avons pris rendez-vous dans -une heure, mais il faut que j'aille d'abord lui -acheter un tricot, des mouchoirs, des faux-cols, -des chaussettes… Oh! voyez-vous, les hommes, -ça fait encore plus d'histoires pour s'habiller -que nous! — On doit se rencontrer ensuite -au petit café des Champs-Elysées où l'on boit -ces saletés américaines. Lui, boit du citron, -mais c'est mauvais avec si peu de sucre. -Moi, je bois de la bière, un bock. Serrez-moi la -main, Gautier, vous m'avez convaincue et soulagée -d'un gros poids sur le cœur. »</p> - -<p>Elle sortit, laissant Gautier pensif. Il se répétait :</p> - -<p>« Ni convaincue, ni même soulagée… ce n'est -que partie remise. »</p> - -<p>Il décida qu'il rendrait visite à M<sup>me</sup> Damien -aussitôt et lui parlerait de son fils.</p> - -<p>Elle était étendue sur une chaise-longue dans -sa chambre à coucher, rideaux tirés et volets -clos, souffrant cruellement.</p> - -<p>« C'est intolérable, mon cher Gautier! murmura-t-elle -d'une voix éteinte. J'ai fait appeler -notre ami le docteur Dupray ; il viendra dans -un instant. Je n'en puis plus! je me sens à bout -de forces! Non, restez, asseyez-vous là et -parlez-moi du petit. Comment va-t-il? »</p> - -<p>Brune lui répondait doucement.</p> - -<p>« Allons, Gautier, reprit-elle, je vois que vous -êtes content de lui. Croyez-vous qu'il guérira? -Oh! je sais : une question absurde… et vous -êtes trop honnête homme pour y répondre. »</p> - -<p>Elle disait encore :</p> - -<p>« J'ai si peur, quelquefois! et puis je reprends -courage en le trouvant lui-même si courageux. »</p> - -<p>Gautier craignait de la fatiguer.</p> - -<p>« Non, mon ami, je vous assure ; restez. -Parler de Jacques me fait du bien, et puis, il me -semble que je ne vous ai jamais assez remercié… -Penchez-vous un peu, que je vous embrasse. -Je m'étonne de votre sagesse, Gautier, de votre -expérience, de votre habileté. Je vous vois encore -en culottes courtes! Ne l'oubliez pas : c'est -moi qui ai pansé vos premières bosses à tous -les deux. Que vous étiez donc batailleurs!… -Vous savez le tenir dans le bon chemin, vous -savez le consoler et lui rendre des forces… -Comment va sa jeune amie? Ce que vous -m'avez dit de cette enfant me plaît beaucoup. -Le rôle que Jacques joue auprès d'elle est charmant… -Oui, vous avez raison, l'ironie ne lui -vaut rien, mais ni sa mère, ni ses amis ne sauraient -le changer. Il faut une jeune femme pour -cela… Moi! être choquée! y pensez-vous, Gautier! -ce n'est pas de mon genre!… Je vous -autorise même à le lui dire, si l'occasion se -présente. Non! pas à Jacques! à M<sup>lle</sup> Marguerite, -bien entendu… Oh! mon ami, que j'ai -mal! Ces drogues, oui, je les ai prises : une -demi-heure de soulagement, à peine. Mettez cet -autre coussin sous ma tête, je vous prie. Voilà. -Merci… La pauvre fille! quelle vie atroce!… -Vous ne m'aviez pas dit cela… Arrangez-moi ce -bandeau, mon petit. J'ai fait prendre de la -glace… Elle a vingt ans, n'est-ce pas?… vingt -ans!… Oui, ses cheveux doivent être très -beaux… Bien touchant qu'elle s'enquière si -fidèlement de ma santé!… Jolie, en somme?… -Cela doit le ravir de la parer un peu, de -s'occuper de sa toilette… Tiens! elle court les -magasins, en ce moment, pour compléter la -garde-robe de Jacques?… Gentil!… Il a besoin -de chemises molles pour l'été ; j'ai oublié de lui -en prendre. Vous pourrez le dire à M<sup>lle</sup> Marguerite… -Il a toujours eu peu d'amis, même -tout enfant. — Ce jeune imbécile, le petit Brigneux, -il ne le voit plus guère, je crois? Pas -un méchant garçon, mais si peu de chose!… -Les restaurants de nuit et ces dames de haut -vol ne valaient rien à Jacques ; ni le monde -non plus : il s'y ennuyait trop… Dans un -bal, il faisait peine! Et puis, à cause de sa -taille et de sa maigreur, il se sentait ridicule, -d'ailleurs à tort, car il dansait bien, mais il -disait à ses danseuses les pires impertinences… -Non! vous ne pouvez pas le soigner plus -sagement, Gautier ; continuez sans plus. Enfin -vous êtes le meilleur des amis. Il le sait… Le -temps est beau, n'est-ce pas? Je n'ose ouvrir… -Du soleil?… J'en ai bien pour quatre ou cinq -jours avant de pouvoir sortir… On sonne? J'ai -dit que je ne recevrais que le docteur Dupray -et vous… Si vous rencontrez Jacques, inutile -de lui dire que j'ai tant souffert, aujourd'hui. -Je l'attends demain vers midi… Ah! voyez-vous, -Gautier! cet enfant!… Bonjour, docteur! -Non, ça ne va pas. Avec notre jeune ami Brune, -trouverez-vous à me soulager? »</p> - -<p>Les deux médecins causèrent entre haut et -bas, dans le fond de la pièce sombre, posant de -temps en temps une question à M<sup>me</sup> Damien -qui répondait d'une voix très faible.</p> - -<p>« Je suis tout à fait de votre avis, mon cher -Brune, dit le docteur Dupray, nous ne pouvons -la laisser souffrir ainsi. — Madame, permettez-moi -d'approcher cette lampe, je voudrais voir -vos yeux. »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Damien ne répondit pas.</p> - -<p>« Je crains de vous éblouir. »</p> - -<p>Gautier, qui se trouvait à cet instant près de -la fenêtre aux rideaux baissés, entendit une -sorte de grognement sourd et se retourna. Le -docteur Dupray se penchait sur le divan. Soudain, -il accota la lampe contre une chaise.</p> - -<p>« Brune, cria-t-il, ouvrez tout grand et venez -vite! Venez vite, mon enfant! vite! »</p> - -<p>M<sup>me</sup> Damien était déjà défigurée par une -apoplexie commençante. Scène tragique à son -début, scène sans cris ni grands gestes, où -s'obscurcissait une âme humaine… bientôt cette -âme fut obscurcie.</p> - -<p>« Maître, dit Gautier, une heure plus tard, -je voudrais avertir son fils. Inutile de lui téléphoner : -je sais que Jacques n'est pas chez -lui.</p> - -<p>— Vous me retrouverez ici, Brune ; je n'ai -malheureusement plus besoin de vous. Elle -vivra, je pense, mais dans quel état la trouverons-nous -demain! Comment ce pauvre garçon -subira-t-il le coup?</p> - -<p>— Je pars, mon cher maître. J'espère le ramener -bientôt. »</p> - -<p>Sur le palier, il dit au valet de chambre :</p> - -<p>« Si, par hasard, M. Jacques venait, arrangez-vous -pour avertir le docteur Dupray avant de -le laisser entrer chez Madame. »</p> - -<p>« Abominable! Abominable! murmurait-il en -descendant l'escalier… Où le trouverai-je?… -Cinq heures vingt… Pourtant, Marguerite m'a -bien dit… En me dépêchant, je le joindrai peut-être -aux Champs-Elysées. »</p> - -<p>Quelques minutes plus tard, il sautait à bas -d'un taxi, devant la nombreuse terrasse dont -les tables débordaient de tous côtés.</p> - -<p>Le soleil baissait, mais la joie d'un beau jour -animait encore l'avenue et les groupes pressés -des buveurs. Chapeaux fleuris, robes claires, -bruits de voix, bruits de rires… Gautier cherche -des yeux son ami. Il l'aperçoit enfin, non -loin, attablé près de Marguerite. Soudain, il -n'ose plus s'approcher.</p> - -<p>Damien cause, souriant de façon plus tendre -que narquoise, et Marguerite sourit aussi. Il y -a là de la paix et du bonheur : une douce paresse -chez l'homme, un peu renversé dans son -fauteuil de paille et qui jouit de l'heure tiède, un -air de sécurité, de confiance dans le regard de -la jeune femme levé vers le visage de l'amant -aimé.</p> - -<p>Non, Gautier Brune n'ose pas s'approcher, -n'ose pas appeler.</p> - -<p>Jacques se tait. Il repose ses yeux sur Marguerite, -amicalement, amoureusement, le corps -détendu, la bouche ravie.</p> - -<p>« Qu'ils sont heureux! Allons… il le faut! »</p> - -<p>Mais Gautier ne peut former sur ses lèvres les -quelques syllabes qui attireraient l'attention de -Jacques.</p> - -<p>« Laurent, dit-il à un garçon, avertissez -M. Damien qui est assis à gauche de la porte, -là, près de cette dame en beige, qu'un de ses -amis demande à lui parler tout de suite. »</p> - -<p>Damien se faufile entre les tables, l'air intrigué.</p> - -<p>« Toi! s'écrie-t-il en apercevant Brune.</p> - -<p>— Viens vite! répondit Gautier d'une voix difficile ; -viens, suis-moi! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">CHAPITRE XVIII<br /> -<span class="small">JOURS SOMBRES</span></h2> - - -<p>« Vraiment, Marguerite, je t'en ai presque -voulu de m'avoir laissé seul pendant ces trois -longs jours. Quand je rentrais chez moi pour -quelques instants, il m'aurait été si doux de t'y -trouver!</p> - -<p>— Jacques! s'écria-t-elle, j'ai toujours peur -de me mêler de ce qui ne me regarde pas! Tu -es trop bon pour moi, tu fais attention à tant -de petits détails! Je ne saurais te dire merci -comme je voudrais, alors, j'essaie seulement -de rester à ma place.</p> - -<p>— Je te comprends mal, mon enfant… Ton ami -a du chagrin ; il se sent plus seul que jamais ; -pourquoi ne viens-tu pas le consoler un peu?</p> - -<p>— C'est difficile à expliquer ; il faut que tu -m'aides, Jacques : il me semblait… j'ai cru… -Mon chéri, vois-tu, il y a des choses qu'on aime -mieux garder là, dans le cœur… et une femme -comme moi… oui, j'avais déjà honte, avant ce -grand malheur, de te demander des nouvelles -de ta mère.</p> - -<p>— Tu es une sotte! dit-il avec un sourire, -après l'avoir embrassée tendrement. Ne recommence -pas : tu te ferais gronder, ma douce -amie.</p> - -<p>— Et puis, j'avais des nouvelles, deux fois -par jour. Oui, j'allais voir Gautier ; il m'a permis. -J'ai été si heureuse, avant-hier, lorsque -j'ai su que, peut-être, elle pourrait bouger! J'y -pensais tout le temps, et hier, en sortant de -chez notre ami, je pleurais dans la rue, comme -une bête : il venait de me dire que rien n'était -changé. Mon pauvre Jacques! ces coups de -sang, c'est terrible!</p> - -<p>— Je t'aime bien, Marguerite. »</p> - -<p>Il était très ému et, par hasard, le laissait -paraître. — Elle se blottit dans ses bras.</p> - -<p>« Oui, ma pauvre gosse, lui disait-il à voix -basse, nous ne gardons plus guère d'espoir, cela -durera quelque temps encore, et puis, un -jour… »</p> - -<p>Elle pleurait contre la poitrine de Jacques.</p> - -<p>« Tu as donc tant de chagrin, Marguerite?</p> - -<p>— Elle était si bonne, Jacques!</p> - -<p>— Je t'ai souvent parlé d'elle ; tu la connais.</p> - -<p>— Oh! non! je veux dire qu'elle était bonne -pour moi aussi. »</p> - -<p>Damien regarda le visage de son amie.</p> - -<p>« Que veux-tu dire? »</p> - -<p>Elle devint très rouge et ne sut répondre. -Enfin elle murmura :</p> - -<p>« Gautier pourra t'expliquer… »</p> - -<p>De nouveau, elle se réfugia contre sa poitrine, -passionnément, étroitement.</p> - -<p>« Que veut-elle dire?… »</p> - -<p>Mais Jacques souffrait trop, ce jour-là, pour -être cruel : il n'insista pas et lui baisa le front.</p> - -<p>« Douce amie, reprit-il, un instant plus tard, -je vais te quitter et passer une heure avec Maman. -Reviens demain, nous dînerons ensemble -si tu veux. »</p> - -<p>Comme elle se préparait aussitôt à partir :</p> - -<p>« Mais ne t'en va pas tout de suite, dit-il. -Regarde, écoute : il pleut. C'est même un bel -orage. Assieds-toi dans ce fauteuil ; je vais te -chercher un livre pour te distraire et, si tu veux -du thé, appelle Louis qui t'en préparera. Là… -voilà ma petite Marguerite installée. Au revoir, -chérie.</p> - -<p>— Tu es trop gentil Jacques. »</p> - -<p>En entrant chez M<sup>me</sup> Damien, il rencontra -le docteur Dupray, sous la porte cochère.</p> - -<p>« Rien de nouveau ; toujours le même état. -C'est désolant! Dites-vous, mon pauvre gars, -que vous avez été un bon fils et que sa vie auprès -de vous a été heureuse. Ce sont là toutes -les consolations que je puis vous donner.</p> - -<p>— Alors, pas le moindre espoir? »</p> - -<p>Le vieux médecin eut une moue de fatigue.</p> - -<p>« Je n'ai jamais cru beaucoup aux miracles… -Que voulez-vous, se résigner est aujourd'hui le -seul parti à prendre. A votre mère, je ne souhaite -plus que le repos.</p> - -<p>— Je vais rester quelques instants avec elle.</p> - -<p>— Pas trop longtemps, Jacques, je vous en -prie. Ah! vous trouverez votre ami Brune là-haut. -J'ai fait venir une garde, pour ce soir ; -pendant le jour, la femme de chambre suffira. -A demain, mon cher enfant.</p> - -<p>— Au revoir, docteur. »</p> - -<p>Il monta.</p> - -<p>« Je viens de rencontrer le docteur Dupray, -dit-il à Gautier. C'est donc fini?… Allons la voir. »</p> - -<p>Ils entrèrent dans la chambre de M<sup>me</sup> Damien. -Jacques s'approcha d'abord de sa mère -et l'embrassa, mais il revint aussitôt s'asseoir -auprès de son ami qui avait pris un livre sur la -table et faisait semblant de lire.</p> - -<p>« Quelle abomination! disait Jacques, tout -bas ; elle est immobile, elle est vivante, elle -n'entend rien, ses yeux sont ouverts pour ne -rien voir! Quelle abomination! Maman qui -aimait tant la vie, les formes, les couleurs, la -musique… Hier, avant-hier, j'étais encore trop -abruti par le choc. Je ne sens toute l'horreur -de la chose qu'aujourd'hui… Parlons d'elle, -veux-tu? »</p> - -<p>Gautier posa le livre. Ses paupières étaient -rouges ; il ne s'en cachait pas.</p> - -<p>« Ma vieille amie, murmura-t-il ; ma vieille -amie… Oui, parlons d'elle. »</p> - -<p>Ils restèrent assis, côte à côte, dans la -grande chambre mal éclairée, attristée encore -par l'averse qui battait les vitres. Ils causèrent -d'une voix sourde, sur un ton calme, sans faire -de gestes, et M<sup>me</sup> Damien, très droite dans -son fauteuil, vêtue d'une robe violette, une -couverture de voyage posée sur ses genoux, -les regardait avec de grands yeux indifférents.</p> - -<p>Ils se contèrent l'un à l'autre des moments -de sa vie qu'ils connaissaient tous deux, qu'il -leur était doux de rappeler.</p> - -<p>« Elle m'émerveillait souvent, dit Gautier, -par sa générosité d'esprit, par la largeur de ses -vues. Tiens, par exemple : elle me demandait -toujours des nouvelles de Marguerite.</p> - -<p>— Comment! elle savait que…</p> - -<p>— Je lui avais fait part de ta liaison, tout au -début, car j'en pensais déjà le plus grand bien. -La dernière fois que j'ai causé avec elle, le jour -même de son attaque, elle me priait, très simplement, -de cet air noble et familier que nous -aimions tant, de dire à ta petite amie combien -elle lui portait d'intérêt…</p> - -<p>— Maman chérie!…</p> - -<p>— Et, pour ne point te gêner, elle me laissait -entendre que ce message ne t'était pas destiné.</p> - -<p>— Voilà donc la raison… murmura Damien.</p> - -<p>— Marguerite venait chez moi, deux fois par -jour, depuis l'accident ; elle ne voulait pas te -déranger, mais elle quêtait anxieusement des -nouvelles. Quand je lui ai dit ce que ta mère -m'avait prié de lui transmettre, la pauvre fille -a réagi avec une violence qui, sur le moment, -m'a effrayé. « M<sup>me</sup> Damien! s'écriait-elle en -pleurant ; M<sup>me</sup> Damien!… un message pour -moi!… Répétez-le, Gautier! Non, ce n'est pas -vrai! c'est pas possible! Il y a trop de bonnes -gens sur la terre! » Elle ne voulait pas y croire.</p> - -<p>— Maman a toujours été ainsi ; elle donnait -aux valeurs morales un classement qui lui était -propre et qui choquait bien des personnes. Nous -avons ri plus d'une fois de la figure épouvantée -que prenaient certaines vieilles cousines de -province.</p> - -<p>— Quand mes parents sont morts, dit Gautier, -c'est elle, en somme, qui les a remplacés. -Ah! qu'elle a finement combattu l'influence de -mon brave homme d'oncle qui ne songeait qu'à -me faire fabriquer du chocolat à sa suite! -« M<sup>me</sup> Damien, disait-il, c'est une femme comme -il n'y en a pas deux. Vois-tu, mon garçon, elle -voudrait que je m'engage, demain, à la Légion -ou que j'entre au couvent, qu'elle y réussirait -je pense. » Il avait peur d'elle, un peu, mais il -l'estimait très haut. Oui, c'est grâce à ta mère -que j'ai pu attendre, réfléchir et choisir.</p> - -<p>— Tu te souviens du petit mur, à la campagne?</p> - -<p>— Ah! que je le sautais vite quand j'entendais, -chez vous, une voix crier : « Gautier! le -goûter est servi! »</p> - -<p>— Elle avait ses heures de sévérité, mais je -ne sais comment l'expliquer… sa rudesse d'accent -gardait quelque chose de si noble… c'était -un coup d'éperon, sans la blessure. Et comme -elle nous a soignés, tous les deux!</p> - -<p>— Je ne t'ai demandé aucune nouvelle de -toi-même, mon petit. Depuis trois jours, est-ce -que?… Tu as les traits tirés, mais cela s'explique.</p> - -<p>— De très mauvaises nuits, très pénibles. -Quant au reste : rien, heureusement.</p> - -<p>— A ce propos, dit Gautier, fais attention. -J'ai été surpris de voir avec quel bon sens tranquille -Marguerite accueillait mes explications -médicales ; néanmoins, elle est impressionnable -à un point que j'ignorais. Cache-lui bien ce que -tu nommes : le reste. Elle t'aime : je craindrais -une réaction trop violente.</p> - -<p>— Le reste… Dis-moi, Gautier, maintenant -que Maman ne peut plus me secourir, il faudra -tout de même que je m'en tire, du reste… puisqu'elle -le voulait!</p> - -<p>— Il le faudra, Jacques : elle le voulait avec -une telle énergie! elle ne pensait plus qu'à cela.</p> - -<p>— Oui, elle pensait à moi tout le long du -jour. Elle me voyait, dans l'avenir, tel que je -ne serai jamais.</p> - -<p>— Tel que tu seras, répondit Gautier.</p> - -<p>— Oh! tel que je tâcherai d'être… et c'est -déjà beaucoup dire. »</p> - -<p>Mais Gautier répéta encore :</p> - -<p>« Tel que tu seras. »</p> - -<p>Ils continuèrent de causer.</p> - -<p>« Je dois rentrer, dit Gautier. Bien entendu, -je dînerai chez toi, ce soir. Que vas-tu faire?</p> - -<p>— Je voudrais rester encore un peu, dit -Jacques. J'aimerais… »</p> - -<p>Il hésita.</p> - -<p>« J'aimerais être seul avec elle, quelques -instants.</p> - -<p>— Sincèrement, Jacques, cela ne te vaut rien. -Rentre chez toi!</p> - -<p>— Je t'en supplie, Gautier! J'en ai besoin… -Si tu passes à la maison, tu pourrais monter.</p> - -<p>— Pourquoi donc?</p> - -<p>— Il pleut à verse. Marguerite n'est peut-être -pas encore partie, car jamais elle ne prendrait -une voiture. Mets-la toi-même dans un taxi.</p> - -<p>— En tous cas, Jacques, à ce soir. »</p> - -<p>Sur le pas de la porte, il se retourna ; il voyait -M<sup>me</sup> Damien, Jacques, la chambre sombre, -il entendait la pluie harcelante et les plaintes -lugubres d'un vent d'orage…</p> - -<p>« Pas trop longtemps, n'est-ce pas, Jacques? -Tu me l'as promis. »</p> - -<p>Assis à l'autre bout de la pièce, Damien ne -quittait plus sa mère des yeux.</p> - -<p>« Pas trop longtemps, murmura-t-il… Un -peu. »</p> - -<p>Et, devant cette statue vivante qui le regardait -mais, sans doute, ne le voyait pas, il -disait, il redisait :</p> - -<p>« Je t'aime, Maman! je t'aime, Maman -chérie! »</p> - -<p>Soudain, un souvenir vint le troubler. Il -s'imaginait dans son bureau, devant une autre -statue immobile qui le regardait et qui, peut-être, -ne le voyait pas… Oh! cette pluie qui -battait les vitres sans répit! oh! ces gémissements -du vent, si lamentables!</p> - -<p>Il alla s'asseoir plus près de sa mère ; il eût -désiré s'asseoir à ses pieds mêmes, poser sa tête -sur les genoux raidis ; il n'osait pas. Il se rapprocha -encore, lentement ; il s'accroupit près -du fauteuil :</p> - -<p>« Maman, protège-moi! » dit-il.</p> - -<p>Enfin Jacques s'assit aux pieds de sa mère, -comme il voulait, tout près ; contre les genoux -de sa mère, il appuya sa tête et ne bougea plus, -balbutiant parfois de vagues choses, écoutant -passer les minutes, sourd désormais au bruit du -vent et de la pluie, ne pensant à rien, paisible, -protégé.</p> - -<p>Une demi-heure plus tard, il se leva et sortit -après avoir appelé la femme de chambre.</p> - -<p>Comme il rentrait dans son bureau, il y trouva -Gautier.</p> - -<p>« Tiens! que fais-tu là? dit-il ; je te croyais -chez toi! »</p> - -<p>Gautier répondit à voix basse :</p> - -<p>« En passant, je suis monté pour dire bonjour -à Marguerite ; tu m'avais prié de la mettre en -voiture. Je l'ai surprise, couchée à terre, évanouie -devant ton Christ. Pendant tout le temps -que nous avons été chez ta mère, elle priait ici, -sans arrêt, à genoux. Son état m'a paru inquiétant ; -l'émotion l'avait brisée. Je l'ai grondée -d'importance! Et puis, je n'ai pas voulu qu'elle -rentrât chez elle, ce soir. Je suis resté et l'ai -priée de se coucher. Elle s'est assoupie presque -aussitôt. Elle dort. Nous pourrons, je pense, la -réveiller pour dîner.</p> - -<p>— Oh! la pauvre fille! dit Jacques. Comme -tu as bien fait de la retenir! Viens dans le salon, -veux-tu? de ce côté, la cloison est si mince! »</p> - -<p>Gautier avait l'air préoccupé.</p> - -<p>« Quelle singulière enfant! » lui dit Jacques, -un peu désorienté par la nouvelle.</p> - -<p>Et Gautier, sans lui répondre, grognait entre -ses dents :</p> - -<p>« Cette gosse… cette gosse… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">CHAPITRE XIX<br /> -<span class="small">DEVANT LA MORTE</span></h2> - - -<p>Le samedi suivant, M<sup>me</sup> Damien eut une -seconde attaque et succomba. Debout devant -le lit de la morte, Jacques, Gautier Brune et -le docteur Dupray contemplaient cette forme -blanche, couchée sous le drap blanc. Quelques -roses couleur d'ambre, quelques roses d'un -rouge profond étaient posées sur l'oreiller.</p> - -<p>« Vous n'avez plus que peu d'heures à rester -auprès d'elle, mes amis, dit le docteur Dupray. -Il est minuit passé ; je vous laisse. Jacques, ne -vous fatiguez pas trop. »</p> - -<p>Il sortit, après avoir jeté sur M<sup>me</sup> Damien un -dernier, très long regard.</p> - -<p>Jacques s'appuyait au mur. Il vacillait un -peu et, visiblement, faisait effort pour ne pas -tomber. Sa figure pâle et nue aux yeux bleus -pleins de larmes, aux traits tirés, prenait un air -tragique. Depuis la veille, il se sentait malade -et sa nuit avait été si mauvaise que, dès l'aube, -Marguerite, effrayée, téléphonait à Gautier -Brune. Quelques instants plus tard, un message -du docteur Dupray annonçait aux deux amis -la mort de M<sup>me</sup> Damien. Ils étaient accourus -aussitôt.</p> - -<p>Journée affreuse, coupée par ces obligations, -par ces petits devoirs si durs à remplir et qui semblent -insulter à la douleur, soirée affreuse, nuit -plus affreuse encore… Jacques était à bout de -forces.</p> - -<p>« Mon petit, tu ne tiens vraiment plus sur -tes pieds, dit Gautier. Allonge-toi ; tâche de dormir. -Je te réveillerai au matin. Voyons! je t'en -supplie!</p> - -<p>— Tu as raison ; la machine fonctionne mal, » -dit Damien avec un sourire triste.</p> - -<p>Il baisa la main de sa mère, puis se jeta sur -la chaise-longue et ne bougea plus.</p> - -<p>Gautier Brune veillait… Un murmure… Il -s'approcha de Jacques et entendit des paroles -sourdes, brouillées, confuses :</p> - -<p>« Gautier, j'ai dit qu'on apporte… Gautier, -j'ai dit qu'on apporte… »</p> - -<p>Mais la fatigue eut le dessus : Damien fut pris -par le sommeil. Gautier s'était assis dans un -fauteuil ; deux lampes voilées éclairaient faiblement -la pièce ; une vague senteur de roses -flottait. Sur son grand lit à colonnes, M<sup>me</sup> Damien -dormait ; sur la chaise-longue, son fils -dormait aussi. Le suaire livide, les roses pourpres, -presque noires, les roses d'ambre, si vivantes… -Gautier Brune voyait tout cela.</p> - -<p>« Sa mère me l'a confié, pensait-il ; je dois le -guérir. Où en sommes-nous?… Comment perpétuer -cette influence disparue? Il se livre à -moi en toute honnêteté et de tout cœur, oui, -mais jamais mon autorité ne sera suffisante -pour l'émouvoir fortement, par quelques paroles -nobles et dures, comme faisait M<sup>me</sup> Damien. -Et puis, je n'aurais pas l'accent! Elle savait tenir -son fils ; moi, je reste le camarade qu'on a connu -depuis l'enfance : je ne puis employer que la persuasion -ou la prière. Un ordre de moi serait-il -même accepté? Pourtant… certains jours… -peut-être. — Son travail, qui l'ennuie souvent, -est aussi un bénéfice. Lorsqu'il passe de longues -heures au musée pour préparer une exposition, -il a d'ordinaire des soirées tranquilles. — Enfin, -Marguerite… le pauvre garçon se réfugie -dans ses bras sans penser à grand'chose, mais -elle?… des scrupules religieux?… pour le moment, -je ne crois pas… Ah! cette enfant! que -me cache-t-elle, qu'elle n'ose ou ne veut pas dire? -J'aimerais que Jacques l'emmenât un peu à la -campagne ; cela leur ferait du bien à tous les -deux ; à lui, sûrement… à elle? peut-on savoir?… -ils s'aiment! — Et comme il a changé -depuis qu'il la connaît! Il cabotine moins, il n'a -plus, en causant, ces traits d'ironie facile et -brillante qui exaspéraient sa mère. Marguerite -lui a enseigné la douceur. Souvent, il devenait -cruel, sans presque le savoir ; il taquinait ses -camarades, ses maîtresses, jusqu'à la torture, et -leur imposait, par l'éclat de son langage, par -son accent, par sa figure même, par son regard -qu'il rendait dur ou séduisant, sardonique ou -naïf et tendre, à volonté. »</p> - -<p>Gautier tourna les yeux vers son ami sommeillant.</p> - -<p>« Mon petit, te souviens-tu de ce que tu étais, -il y a quelques mois? Tu savais aimer, tu ne -savais pas encore souffrir… Cela s'apprend!… -Tu parlais surtout, tu parlais bien, tu parlais -beaucoup. Lorsque tu es tombé malade, tu m'as -effrayé plus d'une fois : à t'écouter faire le récit -de ton épouvante et t'en plaindre, on eût vraiment -dit que tu en étais fier! Un soldat ne -raconte pas mieux ses campagnes! — Ta mère -soupçonnait cela : « Je ne voudrais pas, me -disait-elle, un soir, que Jacques se vantât d'être -malade. » Mon pauvre ami! ce temps est passé -depuis la découverte que tu as faite en causant -avec un vieux clown, depuis que tu as eu -honte de ta maladie parce qu'il t'avait fallu la -regarder en face. Ah! oui, je dois l'avouer! -Jacques, tu t'es montré courageux! Tu sais -maintenant qu'il y a des gens qui crèvent de -douleur et qui gueulent à fendre l'âme et qui -n'en sont pas plus fiers pour ça! Tu sais souffrir -comme il convient que l'on souffre : pour soi. »</p> - -<p>Gautier tourna les yeux vers M<sup>me</sup> Damien. Une -rose pourpre s'était déjà tout effeuillée le long -de sa joue.</p> - -<p>« Jacques a vécu des heures abominables -lorsqu'il tenait compagnie à sa mère, durant -cette dernière semaine. « Tenir compagnie » à -une femme dont l'esprit est absent! Ah! certes, -il ne jouait pas un rôle! — Trois heures, tous les -jours!… Je n'ai pas pu l'en empêcher. « Tu ne -me convaincras pas, répétait-il. Je veux la voir -encore!… Bientôt, elle ne sera plus là, mon -petit Gautier. » Il se vante parfois de ce qu'il -fait, mais de ces trois heures quotidiennes de -supplice, parle-t-il jamais, fût-ce à lui-même? — Et -la simplicité de son accent quand il me -disait, avec des larmes dans la voix : « C'est -encore un peu Maman, bien qu'elle reste immobile -et muette. Je lui caresse les mains, je lisse -ses bandeaux, je pose ma tête sur ses genoux, -je la regarde… elle est si belle, Gautier!… Gautier, -laisse-moi rester ici. » J'ai fini par céder. -Ai-je eu tort?</p> - -<p>« Mais demain, après-demain, les jours suivants, -comment supportera-t-il de ne plus la -voir? Va-t-il se remettre à cabotiner, comme -jadis? Pour croire qu'il a du courage, fera-t-il -les gestes de l'homme courageux, ou bien aura-t-il -son âme?… Et durant le temps où l'idole le -harcèle, quel sera son refuge?… Marguerite… -il ne faut pas qu'elle se doute… non, cela serait -indigne de Jacques. Quand je l'ai relevée, évanouie, -après sa longue prière, quand elle a -ouvert les yeux, quand elle m'a regardé, j'ai -senti que j'avais déjà vu cette même expression, -sur un autre visage. Il y a deux mois… la petite -lingère de Brest, dans la salle IV, au fond, près -de la fenêtre… Léonie… Léonie… Je ne me -souviens pas de son autre nom. Qu'est-elle -devenue?… Ah! Léonie Kerdanet… Pourtant, -il a grand besoin de Marguerite, et il sait qu'elle -l'aime! Mon pauvre Jacques! tu vas souffrir -encore! — Enfin la terrible tentation de s'abandonner, -de se confier, de vider son âme! « Nous -serons deux pour lutter contre l'idole… » Il est -plus simple de penser ainsi!… A-t-il la force de -penser autrement? Si mes craintes au sujet de -Marguerite ne sont pas vaines, un nouveau problème -se posera pour Jacques… et qu'il faudra -résoudre. — J'en reviens toujours là : sera-t-il -un héros, comme il rêvait d'être, alors que nous -portions des culottes courtes et que moi, je -m'intéressais à la mécanique? Il n'a pas changé : -il rêve de même. »</p> - -<p>Et Gautier songe à deux vers de Baudelaire -que Jacques se répète souvent :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">« Soyez béni, mon Dieu, qui donnez la souffrance</div> -<div class="verse">« Comme un divin remède à nos impuretés.</div> -</div> - -<p>« Ce qu'il y a d'impur en lui, c'est la double -nature que des troubles nerveux lui imposent ; -ce qu'il y a d'impur en Marguerite, le sais-je?… -ce n'est certainement pas, pauvre fille, son ancienne -prostitution! Un esprit impur les habite -l'un et l'autre ; pour hanter Jacques, il a pris la -forme compliquée d'un pantin de bois roux qui -représente l'ennemi ; quelle forme simple prendra-t-il -pour tenir de près l'âme simple et tendre -de Marguerite? »</p> - -<p>Gautier tressaille : il revoit le regard de la -jeune femme, ce regard qui lui était connu.</p> - -<p>« Oui, Léonie Kerdanet, au fond de la salle IV, -près de la fenêtre… A-t-elle assez souffert, la -malheureuse!… Allons! je déraisonne! »</p> - -<p>Les premières lueurs du jour se révélaient -depuis quelque temps dans la transparence -des rideaux. Bientôt, ce fut le matin. On frappa -discrètement à la porte. Gautier alla ouvrir. -C'était le valet de chambre de Jacques, tenant -un paquet roulé dans une étoffe. On échangea -quelques paroles murmurées :</p> - -<p>« Monsieur m'avait fait dire de l'apporter, -Monsieur le docteur, et voici le courrier, avec -une lettre laissée chez le concierge.</p> - -<p>— Merci, mon brave Louis.</p> - -<p>— Et M. Damien, comment va-t-il?</p> - -<p>— Très courageux, mais bien fatigué.</p> - -<p>— Les obsèques?</p> - -<p>— Demain à midi.</p> - -<p>— Ah! Monsieur Brune! c'est un terrible -coup du sort!</p> - -<p>— Désolant! mon brave Louis! »</p> - -<p>Ayant reconnu l'objet au toucher, Gautier -Brune déplia l'étoffe, il appuya le grand Christ -en ivoire à la tête du lit de la morte, puis il -posa les lettres sur un guéridon, près de -Damien.</p> - -<p>« Je puis le réveiller, » pensa-t-il.</p> - -<p>Et, touchant le front de son ami, il dit à voix -basse :</p> - -<p>« Jacques, remplace-moi auprès de ta mère. »</p> - -<p>Damien ouvrit les yeux, reprit conscience, se -frotta les paupières comme un enfant et, soudain, -reconnut son malheur.</p> - -<p>« J'ai posé quelques lettres sur le guéridon, -ajouta Gautier. Je rentre chez moi pour me -changer. Je reviendrai, sans faute, dans une -heure. »</p> - -<p>Jacques resta quelques instants immobile, -après le départ de son ami. Il se sentait stupéfait, -hébété.</p> - -<p>« Elle est morte! se disait-il, Maman chérie -est morte! »</p> - -<p>Il voulut se ressaisir et ouvrit les lettres de -son courrier. L'une d'elles le surprit par une -écriture instable, en complet désarroi.</p> - -<blockquote> -<p>« Mon ami, mon cher Jacques, disait Marguerite,</p> - -<p>« J'ai bien du chagrin en pensant à vous et -bien du chagrin pour moi aussi. C'était affreux -déjà et je vous trouvais tant de courage! mais -on se dit toujours que le Bon Dieu nous viendra -en aide. Et maintenant, voilà, madame votre -mère est morte ; il n'y a plus qu'à prier. Je -vous plains beaucoup, mon ami, je vous plains -de tout mon cœur. Si ma lettre vous agace ou -qu'elle vous a l'air pas convenable, déchirez-la -tout de suite, sans aller plus loin ; seulement, il -faut me pardonner de vous écrire : je n'ai pas pu -résister. De loin, je vous vois pleurer, Jacques, -et cela me fait si mal! Enfin Gautier vous -a dit, peut-être, ce que je n'aurais pas osé -vous dire moi-même. Oh! Jacques! je me -sens un peu une honnête fille, depuis que je -sais que madame votre mère ne me méprisait -pas. Elle me regarda avec tant de bonté! Oui, -Jacques, vous m'aviez bien dit qu'elle était -toujours bonne pour les pauvres gens!</p> - -<p>« Quand vous avez une grande douleur, c'est -pas bien de vous parler de moi, mais je vous -aime tant, que je suis obligée de vous dire -tout. Alors, cette idée, voyez-vous, je me répète -ça toute la journée : M<sup>me</sup> Damien, qui était -une dame, prenait beaucoup d'intérêt pour moi. -Gautier me l'a dit. C'est sûrement la vérité.</p> - -<p>« Jacques! je pleure comme si je l'avais connue, -comme si je l'avais vue un instant et que je -l'avais aimée tout de suite. Vous savez, en -somme, Jacques, c'était pas impossible : si, par -exemple, elle avait fait chercher, par sa femme -de chambre, une ouvrière pour un travail de -couture difficile, et que ça avait été moi, et -qu'elle aurait voulu m'expliquer de bien soigner -la chose… Alors, je l'aurais vue!</p> - -<p>« Oui, j'ai beaucoup de peine, mais je pense -aussi que vous en avez beaucoup, et je pleure -encore davantage. Jacques, vous savez, n'est-ce -pas, qu'elle est heureuse, maintenant, et qu'elle -vous regarde tout le temps ; par conséquent, mon -aimé, il ne faut jamais plus avoir peur comme -vous m'avez dit que vous aviez, l'autre jour, en -rentrant chez vous ; comme elle vous regarde, -là haut, ça pourrait lui faire une espèce de chagrin.</p> - -<p>« Gautier m'a dit qu'elle n'a pas dû avoir -beaucoup de souffrances, et je suis heureuse de -ça. Mourir quand on n'a pas mal, ça doit être -moins difficile, et alors, madame votre mère, en -se préparant à monter au ciel, a pu penser tout -le temps à vous, et peut-être elle s'est dit, un -petit moment : « Non, je n'en veux pas à Marguerite! » -et ça, Jacques, ah! c'est comme si -j'avais été pardonnée par le Bon Dieu.</p> - -<p>« Dites à Gautier que je le plains de son chagrin -aussi, parce qu'il en a sûrement beaucoup. -Enfin, je veux vous faire une petite prière, -Jacques, mais ne vous fâchez pas si ce n'est -pas bien. — Est-ce que vous me permettrez -d'ajouter un bout de crêpe à ma robe? Tenez, -sur le col du corsage et sur les manches. -Ça se verra très peu. — Je vais aller à l'enterrement -de madame votre mère, avec M. et -M<sup>me</sup> Honoré, mais je me cacherai modestement -dans un coin de l'église, derrière une -colonne, je vous promets.</p> - -<p>« Croyez, Jacques, que je suis votre bien -fidèle, bien docile et bien reconnaissante :</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Marguerite Dumont.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Damien relut la lettre, il rêva de cette lettre. -Une heure plus tard, il la tendit à Gautier Brune -qui rentrait.</p> - -<p>« Tu donneras, dit-il, une photographie de -Maman à Marguerite, la première fois que tu -la verras. Tu en trouveras, je pense, dans le -second tiroir de gauche de mon bureau. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20">CHAPITRE XX<br /> -<span class="small">LE DIABLE EN PERSONNE</span></h2> - - -<p>L'épreuve fut terrible et Jacques dut s'aliter -bientôt, moulu de douleur, les nerfs brisés. -Tout se changeait pour lui en souffrance : une -lecture, une causerie, l'éclat du jour. Il ne supportait -ni le bruit d'une porte qui se ferme, -ni le bruit montant de la rue, ni le bruit, même -étouffé, des voix. Toute attention amicale le -harcelait, mais la solitude l'affolait encore -davantage. Quand il dormait, ses nuits, nourries -de cauchemars, ne lui procuraient aucun repos ; -le plus souvent, il ne dormait pas, et c'était pire.</p> - -<p>Pendant plusieurs semaines, Brune fut très -inquiet. Il installa Marguerite auprès de son -ami qui, sans cesse, la réclamait ; elle ne tarda -pas à se révéler garde-malade excellente. Rien -ne la fatiguait, rien ne la rebutait, elle soignait -Damien avec un dévouement à la fois raisonnable -et farouche dont on put apprécier l'effet, car -une potion offerte de sa main était souvent acceptée -de bonne grâce, au lieu que Jacques -l'eût obstinément écartée d'un geste las, proposée -par quelqu'un d'autre. Elle savait enfin se -faire obéir, et ce malade difficile qui, pour la -moindre contrariété, se laissait aller à des colères -d'enfant, à des crises de désespoir, se surveillait -devant elle ou, pris en faute, suppliait -d'un air honteux qu'on l'excusât.</p> - -<p>Un soir, enfin, Gautier Brune qui sortait de -chez son ami, croisa, dans l'antichambre, Marguerite -chargée d'un plateau de thé.</p> - -<p>« Marguerite, lui dit-il, j'ai une nouvelle -importante à vous annoncer : je crois pouvoir -dire, et le docteur Dupray qui est venu ce matin -est tout à fait de mon avis, que Jacques entrera -bientôt en convalescence. Cela me permet, ma -petite, de vous remercier, de notre part à tous, -pour vos soins. Quant à moi, je n'ai jamais vu de -garde-malade aussi parfaite. Vous avez montré -un très beau dévouement : vous aviez besoin -non seulement de courage, mais aussi d'une -patience peu commune, car notre cher client -n'est pas commode tous les jours! »</p> - -<p>Elle avait posé le plateau sur une table ; elle -se tenait debout devant Brune et pleurait, sans -aucun geste, paisiblement ; puis elle joignit les -mains et murmura :</p> - -<p>« Oh! Gautier!… Dieu soit béni! Ai-je assez -prié pour cela! Les soins que je lui ai donnés, -toute femme avec une bonne santé pouvait en -faire autant ; mais j'ai prié, Gautier! j'ai prié pour -que l'horrible chose ne continue pas. J'ai prié -sans cesse! Quand je ne le veillais pas, je me -relevais, la nuit, pour prier… et voilà, maintenant, -qu'il est guéri, que vous me le dites… -C'est la miséricorde de Dieu! »</p> - -<p>Ses yeux brillaient dans les larmes, son cœur -battait, sa voix, plus pathétique d'être tenue -plus sourde, l'exprimait tout entière.</p> - -<p>« Marguerite, dit Gautier, servez-vous d'un -prétexte quelconque et venez demain chez moi. -J'ai à vous parler sérieusement, non point de -notre ami, mais de vous-même. Il faut que vous -vous soigniez, mon enfant. Vous êtes lasse, -vous vous sentiez déjà si nerveuse! vous avez -besoin d'un grand repos. »</p> - -<p>Elle n'écouta que ses premières paroles.</p> - -<p>« Justement, demain, je puis : je lui ai promis -de sortir. Oh! moi aussi, Gautier, j'ai bien des -choses à vous raconter! des choses que je -n'osais pas, que je ne voulais pas dire… j'avais -peur! mais, demain, je vous dirai tout, tout ce -que je soupçonnais, tout ce que je sais, tout ce -que j'ai vu. Et vous ne vous moquerez pas, -n'est-ce pas, Gautier? »</p> - -<p>Elle lui prit fiévreusement la main et, la serrant -entre les siennes, demanda encore d'une -voix passionnée :</p> - -<p>« Jacques est bien guéri? dites, Gautier?</p> - -<p>— Quelques semaines à la campagne et il n'y -paraîtra plus, ma petite. À demain, vers trois -heures, si vous voulez.</p> - -<p>— Trois heures… j'y serai. »</p> - -<p>En vérité, Brune était tout à fait désolé de -l'état de Marguerite. Depuis quelques semaines, -il remarquait en elle une nervosité effrayante -qu'elle dominait, tant que Jacques avait besoin -de ses soins, mais qui, à des moments où nul -devoir particulier ne la requérait, lui bouleversait -l'âme étrangement : le regard halluciné -perdait sa douceur, les gestes brusques, cassants, -n'avaient plus ni jeunesse, ni grâce, et, -cependant, au moindre appel de son malade -elle se ressaisissait.</p> - -<p>Elle était dans un de ses mauvais jours quand -Brune la vit entrer, le lendemain, chez lui. — Toujours -ce tic singulier, tracassant, qui lui -secouait la tête, toujours ces gestes secs, ce -regard étrange, perdu comme en une extase.</p> - -<p>« Asseyez-vous, Marguerite. »</p> - -<p>Mais elle resta debout et, dès que Valérie fut -sortie de la pièce, déclara d'une voix très calme -qui contrastait avec son apparente agitation :</p> - -<p>« Gautier! je vous en veux de n'avoir pas eu -confiance en moi. Pourquoi mentir, Gautier? -cela m'étonne de vous. Pourquoi m'affirmer que -Jacques n'était vraiment pas malade quand il -semblait si souvent effrayé? Plus tard, oui, -vous avez avoué, quand il a dû se coucher pour -son… comment dites-vous?… asthénie nerveuse, -mais avant, il était peut-être plus malade -encore, (vous le saviez, j'en suis sûre), et vous -ne disiez rien, ou bien : « il a besoin de se -reposer, » comme pour moi!</p> - -<p>— Ne restez pas debout, Marguerite, dit Gautier -d'un ton sec ; asseyez-vous, et tâchez de -vous expliquer plus clairement.</p> - -<p>— Je l'avais deviné… je l'avais deviné! murmurait-elle.</p> - -<p>— Vous avez deviné quoi? »</p> - -<p>A partir de cet instant, Marguerite commença -de perdre pied et ne recouvra plus son sang-froid -tant que dura leur entretien. Elle demeurait -immobile dans le fauteuil où Gautier l'avait -priée de s'asseoir, mais sa voix prenait un accent -tragique, épouvanté, qui s'exprimait par -des gémissements, des plaintes, tout bas, en -confidence, tandis que ses grands yeux fixes -brûlaient intérieurement.</p> - -<p>« Je vais vous dire, Gautier!… Ne vous fâchez -pas! ne vous moquez pas! c'est trop sérieux… -Je l'aimais ; chaque fois que je le vois, je l'aime -davantage ; c'est pour cela que je l'ai compris. Il -est doux, il est bon, il souffre tant! J'ai voulu -savoir la raison… Ah! vous ne pouvez deviner -ce que j'étais, lorsqu'il m'a fait signe, un soir, -de venir près de lui, sur un banc… Je me sentais -si fatiguée! si malheureuse! et je me perdais, -Gautier!… Il s'est trouvé là, juste au -moment où je me perdais pour toujours. Ah! -dès le lendemain, j'ai compris que je l'aimerais, -que je l'aimerais de tout moi-même, qu'il n'avait -qu'à donner un ordre pour que j'obéisse! Sa -voix n'est jamais dure : un ordre donné par lui, -c'est une phrase polie, gentille, c'est une prière. -On regrette seulement de n'avoir pas fait ce -qu'il disait avant qu'il ne l'ait dit… Puis, du -temps a passé, et, un jour, j'ai bien vu qu'il -avait peur… Pourquoi avait-il peur? Je le regardais, -je le surveillais, mais je causais tout de -même, je riais, pour qu'il ne se doute de rien. — D'abord, -j'ai remarqué qu'il avait peur surtout -dans son bureau. Il devenait nerveux, -quelquefois, il ne répondait pas à une question, -ou il répondait comme quand on pense à autre -chose ; il lui venait une expression que je ne -connaissais pas, une expression qui a l'air de -dire : « oh! que j'ai mal! » et il tournait alors -les yeux vers un coin de la pièce, toujours le -même. Moi aussi, je tournais les yeux et je ne -voyais, dans ce coin, rien d'autre qu'un pantin -de bois accroché au mur. — Un soir… j'aurais -dû me taire… je lui ai demandé ce qu'était ce -pantin de bois. Il a pâli tout de suite, comme s'il -allait s'évanouir, et puis il s'est remis à parler, -très vite, à s'agiter ; le sang lui montait à la tête ; -il parlait, il parlait! il racontait des histoires à -propos d'une idole envoyée d'Amérique, il disait -qu'il y tenait beaucoup, à cette idole, mais que, -plus tard, il la brûlerait, que nous ferions un -grand feu de joie, que nous danserions autour -en chantant… et encore d'autres paroles sans -aucun sens ; puis il a voulu sortir, me conduire -au théâtre, mais il n'était plus le même. Moi, -j'avais du chagrin, parce que je ne devinais -pas d'où venait son chagrin, et c'est bien dur, -Gautier, de rester comme une pauvre sotte, -sans rien faire, à ces moments-là. — Enfin, une -nuit, peu de temps avant la mort de M<sup>me</sup> Damien, -je l'ai entendu qui se levait doucement et -passait dans son bureau. Il avait mis ce vêtement -bleu qui est toujours sur une chaise, près -du lit ; un instant plus tard, il allumait une cigarette. -La porte restait entr'ouverte ; Jacques -marchait de long en large. Je l'ai cru malade. -Tout doucement, je me suis levée aussi et -je l'ai vu qui marchait encore, éclairé par la -lampe du bureau… Je n'ai rien dit, parce que -les somnambules, n'est-ce pas, Gautier? c'est -comme ça : ils se promènent, ils sont endormis -et il ne faut pas les réveiller. — Mais il n'était -pas somnambule, car, tout à coup, il s'est mis -à parler…</p> - -<p>« Ah! Gautier, que je tremblais fort!… Il ne -criait pas, il parlait même à voix basse… on sentait -bien qu'il avait peur. Il parlait à l'idole! oui, -à ce pantin de bois accroché contre le mur! Mon -ami, cela faisait pitié! Il lui parlait comme les -enfants parlent à leurs poupées, je veux dire -comme à une personne vivante : il l'accusait de -le torturer, de l'empêcher de dormir, de le -secouer, la nuit, en entrant dans ses rêves ; et -puis, il racontait qu'il avait vu une pomme sur -le pied de son lit, une pomme qui riait, et que la -pomme était très effrayante, mais qu'il l'aimait -mieux que l'idole… une pomme, Gautier! il a -dit une pomme!</p> - -<p>« Il fumait des cigarettes et se promenait -toujours, et moi, j'écoutais, pas, je vous assure, -par indiscrétion, oh! non! mais il me venait une -idée, une espèce de souvenir. Je me rappelais -le père Arsène, le vieux meunier de chez -nous qui buvait tant et qui voyait un serpent -rouge, un lapin rouge, des grenouilles rouges -sous son lit. Jacques parlait comme le meunier, -avec d'autres mots et des phrases dites autrement, -bien entendu, mais c'était tout à fait la -même chose…</p> - -<p>« J'écoutais… il a baissé la voix encore et j'ai -entendu qu'il murmurait : « Tu m'empêches -aussi de prier! Tu te mets en travers de mes -prières! tu te grattes la jambe quand je prie! tu -danses quand je prie, tu fais le clown, comme… -(il a dit le nom du clown, un nom anglais), et -tu changes la place des mots de ma prière… »</p> - -<p>« Voilà, je crois, Gautier, ce qui m'a aidée à -comprendre. Oui, j'ai compris, tout à coup, que -Jacques était possédé du Diable, que le Diable -entrait dans cette méchante idole pour faire -peur à Jacques et que Jacques ne pouvait pas -s'en débarrasser, qu'il souffrait à la façon du -père Arsène, et qu'un jour, il verrait un bouc -rouge, dressé sur ses pattes! — Son idole, c'est -le Diable, déjà! c'est le bouc rouge!</p> - -<p>« Depuis, ça continue, Gautier, plus ou -moins, mais ça continue tout de même, et -voyez-vous, mon ami, c'est horrible! Arsène, -le meunier, eh bien, il se saoulait, la visite du -Diable venait comme une punition ; mais Jacques -qui est si bon, si doux et qui ne boit guère que -de l'eau, mon Dieu! de quel péché le punit-on -et pourquoi ne peut-il plus prier? Alors j'ai pensé -que c'est peut-être à cause de moi qu'il est puni, -parce qu'en somme, n'est-ce pas, Gautier? je -l'entretiens dans son péché en l'aimant, et lorsque -j'ai eu cette idée, c'est moi qui ai commencé -à prendre peur. Oh! Gautier! vivre si -près du Diable, le savoir toujours là, tout à côté ; -se dire, la nuit : « le Diable est derrière cette -porte! » c'est presque l'entendre! c'est presque -le voir! Quelquefois, j'ose à peine entrer dans le -lit de Jacques : je pense… (pardon de vous dire -ces vilaines choses)… je pense : « le Diable me -surveille : il regarde par le trou de la serrure, il -profitera de notre péché, il sera plus fort, ensuite, -pour torturer Jacques!… » Ah!… il y a -des moments où je crierais tout haut, tant je -souffre!… Et enfin, je sais qu'un jour, ce sera -moi qui serai punie, moi qui le mérite pour -tout ce que j'ai fait avant d'aimer Jacques… -avant… Mais alors, je deviendrai folle… folle!… -j'ai vu des gens fous… Et Jacques aura du -chagrin, encore. »</p> - -<p>Gautier n'a pas prononcé un seul mot, durant -toute cette confession, n'a pas fait un seul geste ; -maintenant, Marguerite, les mains croisées, -attend une réponse.</p> - -<p>« Il faut, lui dit Gautier, que vous vous reposiez, -que vous vous sépariez de lui, quelque -temps. »</p> - -<p>Stupéfaction du jeune visage…</p> - -<p>« Mais… »</p> - -<p>Comment Gautier n'a-t-il pas deviné le mot -que ses lèvres ébauchent?</p> - -<p>« Mais… je l'aime!</p> - -<p>— Tous les deux, vous avez besoin de repos ; -vous êtes brisés.</p> - -<p>— Mais je l'aime! »</p> - -<p>Elle n'a rien d'autre à dire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch21">CHAPITRE XXI<br /> -<span class="small">L'INVITATION AU VOYAGE</span></h2> - - -<p>Les jours suivants, elle ne voulut rien entendre, -rien comprendre. Elle se tenait à ces -simples mots : « Je l'aime. » Elle était butée. -D'autre part, Gautier avait dû déconseiller à -Jacques un voyage qu'il eût cependant fait -sans Marguerite. Au milieu de la discussion, -Damien avait interrompu en disant à son ami :</p> - -<p>« Grand imbécile! tu ne sens pas la joie des -choses!</p> - -<p>— Certes, je la sens, répliqua Gautier d'un -air calme ; je crois seulement que tu la surfais. -On t'a proposé un fruit savoureux ; tes deux -mains se sont tendues aussitôt. Voyons, que -cherches-tu? dis-le moi clairement… Et puis, -sans doute ai-je tort de me mêler de cette -affaire et de donner mon avis avec tant d'assurance. -Je parle peut-être à la légère ; sait-on -jamais! Te souviens-tu, Jacques, d'un soir, à -Montmartre, l'an dernier, où nous avons parlé, -deux heures durant, de l'imprudence psychologique, -et découvert en elle la plus dangereuse -forme de l'orgueil : le plaisir de prophétiser? »</p> - -<p>Damien haussa les épaules avant de répondre :</p> - -<p>« Aussi n'était-ce pas une prophétie que je te -demandais, pas plus que je ne t'annonçais une -décision. J'avais cependant besoin d'un conseil. -Tu me le donnes. Je tiens maintenant à connaître -tes raisons dans leur détail, afin de les -mieux peser. D'ailleurs, connais-tu les miennes? -Dès l'abord, quand Brigneux m'a proposé cette… -cette parenthèse, j'ai été surpris et charmé. -Brigneux se trouvait dans un de ses bons jours ; -il est alors très acceptable. Il causait amicalement, -sur un ton simple qui, je l'accorde, ne -lui est pas habituel.</p> - -<p>« Damien, disait-il, je sais que tu aimes les -voyages ; or mon oncle, qui n'a d'autre qualité -que d'être fort riche, me cède son yacht pour -six mois et plus ; par contre, il me prive de sa -compagnie, la goutte le retenant dans son fauteuil. -Si tout va bien, je pars dans trois semaines -pour l'Amérique du Sud et compte, après avoir -vu Rio, Buenos-Ayres et quelques autres villes -que l'on dit assez drôles, visiter ces canaux de -Magellan auprès desquels, paraît-il, la Norvège -a l'air d'une mauvaise plaisanterie. Viens avec -moi, Damien ; le voyage de retour pourrait se -faire par le cap Horn, si tu ne crains pas les -coups de vent. Nous mènerons là une bonne -existence de vieux camarades, nous verrons de -belles choses et rentrerons contents l'un de -l'autre. »</p> - -<p>« Je t'assure, Gautier, il n'en fallait pas davantage -pour me lancer dans un long rêve plein de -brises, d'étoiles, de vagues et de souvenirs de -poèmes : la mer australe, les canaux de Magellan, -le cap Horn! Ces vocables ne sont-ils -pas déjà une tentation de force singulière?</p> - -<p>— Sans doute, mon ami, pour qui peut la -sentir, pour qui peut l'avoir rêvée, mais Brigneux, -si gentil qu'il ait pu te sembler, n'est pas -de ceux-là. D'un voyage en Amérique du Sud, -le long des côtes, toi, tu n'as vu que Magellan et -les bourrasques du cap Horn, et cela suffit, en -effet, pour ravir, mais Brigneux ne goûtait-il pas -d'abord ce qu'il pouvait imaginer : les soirées -de champagne à Rio, les cinq à sept mondains, -les séances de bridge, les cercles bien tenus et -les bars où l'on boit jusqu'à l'aube? C'est lui -seul qui règlerait ce voyage ; or, le temps passerait -vite à contrefaire, (non, même pas!) à -refaire simplement ce qu'il faisait à Paris de -façon si banale. Vous rentreriez bientôt, sans -avoir dépassé la République Argentine!</p> - -<p>— Voilà qui est prophétiser, en effet, mon -ami! Pourquoi, dès avant le départ, interdire -tout succès à ce voyage dont je crois avoir besoin? -Je suis resté trop longtemps à Paris. Qui -sait si une bonne part de mes ennuis ne vient -pas de cette réclusion relative, mauvaise pour -quelqu'un qui n'a rien en soi de monastique? -Quand tu me fais ces prescriptions d'hygiène, -quand tu vas causer longuement avec Louis et -la cuisinière, quand tu m'imposes des régimes -peu délectables, que je suis d'ailleurs avec scrupule -sans m'en plaindre jamais, où est ton but? -Renouveler ma personne physique, n'est-ce pas, -afin que la personne morale suive le mouvement? -Penses-tu qu'un long voyage maritime -serait très différent comme méthode? Voir du -nouveau me renouvellerait peut-être. Devant -des paysages composés autrement que ceux qui -m'entourent depuis vingt-sept ans ; devant un -« jour le jour » inédit où, dès mon lever, je -contemplerais, non plus cette maison à quatre -étages dont je connais tous les locataires, bêtes -et gens, mais un horizon plat, sans balcons, -sans toits, sans gouttières ; devant une seule, -immense fenêtre, grande ouverte, que l'on ne -ferme jamais ; devant une plaine d'eau mouvante, -sans crottin, sans voitures et, la plupart -du temps, sans bateaux ; enfin, plus tard, devant -une côte qui ravirait mes yeux, fût-elle banale -selon la mode argentine ou brésilienne, mais -qui ne me rappellerait ni Saint-Raphaël, ni -Paris-Plage ; devant ces nouveautés singulières, -M. Jacques Damien ne s'étonnera-t-il pas? ne -tâchera-t-il pas de comprendre, d'aimer? Comme -nous n'avons en nous qu'une place restreinte, -ne devrai-je pas, pour m'habituer à ces choses -nouvelles, chasser d'anciennes habitudes de -mon esprit, tuer de vieilles manies, briser -des attaches qui me semblaient solides en -France? L'exotisme me tente, Gautier, laisse-moi -partir!</p> - -<p>— Eh bien, pars! dit Gautier, mais quoi que -tu en penses et quoi que tu en rêves, ce voyage -m'inquiète, me déplaît… Non! ajouta-t-il brusquement, -il y a autre chose. Tu ne me feras -jamais croire que Brigneux, dont la tenue ne -fut ni sympathique, ni amicale, un soir que -tu soupais avec lui et quelques dames, te -prenne brusquement en si vive affection, qu'il -s'impose ta compagnie pour six mois, sans -pouvoir s'en distraire. Et puis, l'idée de vivre -six mois avec Brigneux ne t'épouvante donc -pas? Six mois, Jacques! vingt-six semaines! -cent quatre-vingt-deux jours!…</p> - -<p>— Cent quatre-vingt-trois, interrompit Damien -d'une voix sèche : l'année est bissextile. »</p> - -<p>Gautier ne voulut pas marquer le coup et poursuivit :</p> - -<p>« Et songe aussi à la place qu'il tiendra, ce -charmant compagnon : plus grande, à coup sûr, -que les paysages qui pourront te ravir, car, si j'ai -bien compris, tu seras seul de ton bord, à bord -de ce yacht élégant? Mon avis se modifierait -du tout au tout si je te savais en compagnie -plaisante… En somme, pourquoi ne prendrais-tu -pas Marguerite avec toi?</p> - -<p>— Voyons, mon petit, tu déraisonnes! Brigneux -compte emmener sa sœur. Tu la connais, -je crois?</p> - -<p>— Oh! murmura Gautier dont la bouche eut -un vague sourire. Oh! » dit-il encore.</p> - -<p>Et il pinça les lèvres.</p> - -<p>« Mais passons. Cette recherche d'exotisme, -cette visite aux Iles Fortunées, ce tour en Arcadie, -je les jugerais très utiles et d'une invention -excellente si je savais l'entreprise autrement -conduite. Telle que tu me la présentes, -elle équivaut à quelque petite excursion dans -l'Adriatique dont les côtes, à cette heure, sont -recherchées. En de certaines conditions, je te -vois très bien te perdant, comme tu veux le -faire, au cours d'un long voyage. L'hémisphère -austral, fût-il américain (moi, je préfère l'Océanie), -doit avoir des charmes assez forts ; mais -durant cette croisière, tu te retrouverais vite, -mon pauvre Jacques, avec deux ou trois Montmartroises -et Brigneux, dans un bar de Buenos-Ayres. -Les hauts tabourets se ressemblent, et -leurs occupants.</p> - -<p>— Parfait! c'est élégamment dit et gentiment -insinué…</p> - -<p>— Quelle insinuation?… Oh! mon vieux! Je -ne pensais à rien de pareil. Les bars ne seront -plus jamais pour toi que des endroits où l'on -s'ennuie!</p> - -<p>— Très bien, et maintenant, pourquoi ces -grimaces à propos de M<sup>lle</sup> Brigneux? Qu'y a-t-il -d'étonnant à ce qu'un garçon riche et sans -attaches fasse un voyage, avec sa sœur, sur le -yacht de leur vieil oncle, homme impotent et -généreux? »</p> - -<p>Gautier ne répondit rien, tout d'abord, se -contentant de sourire avec douceur, puis il -murmura d'une voix basse et triste :</p> - -<p>« Oui, Jacques, je t'en veux de montrer -en cette affaire une si parfaite innocence, et, -néanmoins, je t'en sais presque gré, car cela me -prouve combien tu es changé depuis quelque -temps, quelle bonne influence Marguerite a eue -sur toi, adoucissante, humanisante. Jadis, tu -aurais été le premier à t'écrier : « Je ne marche -pas! je ne me laisse prendre qu'à des pièges -mieux construits! » Ce soir, c'est moi qui te -mets sur tes gardes.</p> - -<p>— Mais voyons, Gautier!… ce sont des imaginations -de portière! je sais bien ce que…</p> - -<p>— Tu as appris comme tout le monde, poursuivit -Gautier, le scandale discret, vite étouffé -sous les fleurs, que la sœur de Brigneux s'est -offert ce printemps : son aventure avec le jeune -Fitz-Russel qui lui promettait, entre autres -choses, un titre, des terres en Ecosse, un yacht -(ce n'est pas le même!) que sais-je encore! et -qui, tout à coup, s'est échappé, ne rêvant plus -que de chasser le renne au Canada. Je veux -croire, d'ailleurs, que M<sup>lle</sup> Brigneux n'a rien à -se reprocher ; n'empêche que ses allures faussement -bohèmes prêtent à causer, à médire, que -l'histoire Fitz-Russel est bien fraîche, bien -proche, et que c'est un peu tôt, semble-t-il, pour -que Brigneux t'invite à passer six mois à bord -de son yacht…</p> - -<p>— Rentre ta langue, vipère! tu me dégoûtes.</p> - -<p>— Surtout puisqu'il supporte mal la compagnie -de ce très cher camarade pendant deux -heures au restaurant.</p> - -<p>— Tu y reviens toujours! Cette invitation ne serait-elle -pas plutôt une façon d'excuse de sa part?</p> - -<p>— Ah! que j'aurais aimé assister à cette scène -de Montmartre dont j'ai eu tous les détails par -mon camarade, le docteur André! La sottise -humaine est rarement aussi laide!</p> - -<p>— Mais, mon petit…</p> - -<p>— Et tu parles affectueusement de cet imbécile! -Une excuse de sa part! c'est au contraire -une réparation qu'il veut obtenir : la réparation -d'une injure écossaise.</p> - -<p>— Finissons, Gautier! tu t'emballes.</p> - -<p>— Je déteste que l'on se moque de mes amis.</p> - -<p>— Soit ; je renonce donc à l'Amérique du Sud, -puisqu'à ton avis on y trouve des chausse-trappes, -mais l'idée de rester à Paris me devient -insupportable, depuis que j'ai rêvé de voyages.</p> - -<p>— Tu peux ajouter que ce séjour ne te vaut -pas grand'chose. Eh bien… eh bien, va passer -d'abord quelques semaines à la campagne, avec -Marguerite.</p> - -<p>— A la campagne, avec Marguerite… » répétait -Damien, rêveur.</p> - -<p>Mais Gautier ne disait plus mot ; il avait l'air -troublé, mécontent de lui-même. Bientôt, il -prit congé de Jacques et rentra chez lui, marchant -d'un pas sec, les mains dans les poches, -la figure renfrognée, maussade.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch22">CHAPITRE XXII<br /> -<span class="small">VILLÉGIATURE</span></h2> - - -<p>Un jour, Gautier Brune reçut, à son courrier -du matin, deux lettres qu'il ouvrit aussitôt : -l'une était de Damien, l'autre de Marguerite, -toutes deux timbrées du même village de Normandie. -Il lut d'abord celle de Jacques.</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Mon vieux Gautier,</p> - -<p>« Passer un été à la campagne! l'idée ne m'en -serait jamais venue, à moi qui aimais tant les -odeurs estivales de Paris. J'en trouve ici de -toutes différentes que je ne connaissais pas, -mais qui ne remplacent guère le parfum délicieux -de l'asphalte amolli, du crottin recuit et -du pavé de bois surchauffé. Sauf les cornes des -autos qui passent sur la route, emportant leurs -occupants vers des lieux plus approuvés par le -monde des plages, je ne connais pas non plus -les bruits paysans, j'entends les bruits du nord, -car les parfums et les bruits de la Provence me -sont familiers mais n'offrent aucun rapport. En -ce pays, la vache meugle, le canard cointe, le -chien jappe, le coq chante de façon toute normande -(on dirait une série d'exemples de grammaire), -et j'ai découvert un jeune chat qui, sur -le toit de l'écurie, chaque nuit, miaule si singulièrement, -de façon si persuasive, avec tant -d'insistance et de lubricité, qu'il me réveille -quelquefois.</p> - -<p>« N'importe! je suis heureux, et tu remercieras -encore ton vieux client de s'être entremis pour -me trouver une villégiature que certainement -je n'aurais pas dénichée tout seul. Marguerite -s'y plaît ; elle aime ce pays ; nous sommes assez -loin de son village pour ne pas la gêner, cependant -elle reconnaît la même nature qu'elle -connut jadis ; elle me donne des leçons ; durant -nos longues promenades, j'apprends la botanique, -par ses soins, enfin elle m'annonce le -temps qu'il fera, le lendemain, sans plus se -tromper qu'un bon baromètre.</p> - -<p>« Cette propriété, mi-ferme, mi-campagne de -plaisance, appartient à un Anglais qui, pour le -moment, se promène quelque part en Asie -centrale ; elle est agréablement rustique, ni -trop, ni trop peu, assez pour que l'on oublie la -ville, pas assez pour qu'on la regrette ; un tas -de vieux meubles y parlent du passé et, par -contre, l'installation électrique, la salle de bain, -le chauffage (maintenant inutile… mais central), -rappellent les avantages du siècle où nous -vivons. Enfin, tout cela est fort joli, et le jardin, -plein de fleurs simples, le verger, la cour où le -cochon s'échappe, où le chien s'étire, où le chat -se perd dans ses rêves, et jusqu'au potager -dont je sais à présent distinguer les salades, -tout cela nous entretient, Marguerite et moi, -dans un état de joie facile, très appréciable.</p> - -<p>« La mer est à courte distance : une demi-heure -de promenade, et cette plage n'offre rien -de mondain. Quelques familles bourgeoises la -fréquentent qui, paraît-il, sont les mêmes depuis -son invention première. Nous allons nous y -baigner plusieurs fois par semaine. Marguerite -est bonne nageuse, mais étouffe dès qu'elle -plonge.</p> - -<p>« Non, je n'oublie pas que j'écris à mon médecin ; -ne prends pas ton expression doctorale, -Gautier!… j'y arrive… m'y voici… Et puis, -en somme, que veux-tu que je te dise? Je vais -mieux ; à coup sûr, je vais mieux ; j'ai continué -à vider les petites bouteilles dont tu me conseillais -l'emploi, à avaler les comprimés que tu -m'offris, à suivre le régime ennuyeux que tu -m'imposes… et je vais mieux, mais « mieux », -tu sais, ce n'est pas « bien ». Point d'hallucinations -encore, pas précisément : ces affreux -cauchemars me suffisent et me font souvent -des nuits terribles… Tant pis! je suis heureux, -Gautier! j'y reviens toujours! On souffre ainsi -d'un cœur plus léger.</p> - -<p>« Je serais en outre tout à fait content de -l'état de Marguerite, si elle ne maigrissait un -peu. Je lui ai dit de t'écrire pour te donner des -détails. Elle le fera, je pense, cet après-midi, -pendant que j'irai visiter une foire des environs. -Qu'elle ait maigri, c'est indubitable ; -pourtant, elle mange bien, elle a l'air gai, plein -d'entrain ; je dis : « a l'air », car… mais -je me trompe peut-être, et d'ailleurs je ne -saurais m'expliquer, ne sachant au juste ce -que je veux dire ; néanmoins, à certaines -heures, Marguerite m'inquiète, quoi qu'elle -en ait… Il me semble, à ces heures-là, qu'elle -me cache quelque chose. — Allons! passons! -Bonsoir!</p> - -<p>« Je t'embrasse.</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Jacques Damien.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Dès l'abord, la lettre de Marguerite parut à -Gautier d'une écriture un peu nerveuse qui se -gâtait tout à fait, vers la fin. Les dernières -lignes en étaient presque illisibles et ce fut à -grand'peine qu'il les déchiffra.</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Mon cher ami,</p> - -<p>« Jacques vient de sortir ; il est allé à la foire -de Neuville qui est toujours très amusante -parce qu'il y a beaucoup de monde et que -l'on fait beaucoup de bruit. Je ne l'ai pas -accompagné. Ces gens qui crient, qui se -remuent, qui se disputent, ça finit par me -tourner la cervelle. Alors, je suis restée seule -à la maison, et je vous écris. D'ailleurs -Jacques veut que je vous écrive. Il trouve que -je maigris et il désire que vous le sachiez. Oui, -je maigris beaucoup, Gautier, mais j'ai du chagrin -qu'il s'en soit aperçu. Seulement, vous -comprenez, ça ne se cache pas aussi bien que -de l'inquiétude ou de la peine, et quand j'ai mal -à la tête, je ne puis pas non plus m'empêcher de -le laisser voir ; c'est plus fort que moi ; j'ai -comme du plomb dans les tempes et quelquefois -un clou que l'on m'enfonce au-dessus de -l'œil. Ça fait très mal, mais tout ça, ce n'est -rien ; il faut que je vous parle de Jacques.</p> - -<p>« Il me semble que, pendant la journée, il va -mieux. La campagne, il s'y plaît ; il aime se -promener avec moi (la plage est à une demi-heure -d'ici) ; nous nageons tous les deux et il -me joue des vilains tours parce que j'étouffe -quand je plonge. Alors moi, je lui jette de l'eau -à la figure, je le tire par les pieds et nous rions -comme des enfants. Les vieilles dames qui sont -assises sur le sable, avec leurs familles, elles -rient aussi et disent que nous sommes deux -fous, que nous donnons la gaîté. C'est gentil.</p> - -<p>« Jacques a de bonnes couleurs, il mange -bien, il suit exactement vos ordonnances, je -veille à ça. Mais Gautier, la nuit, ça change! -oh! la nuit, Gautier, c'est presque toujours très -effrayant. Il a des cauchemars, vous comprenez. -Il dort, mais il crie, il gémit en dormant, et il -parle, il parle de l'idole. Il reçoit la visite de -l'idole dans son sommeil, (la semaine dernière : -lundi, mardi, jeudi et samedi) ; alors il souffre.</p> - -<p>« Vous n'avez pas voulu me croire, Gautier, -mais je ne me trompais pas. C'est bien le diable -qui le tourmente. Il y a, près de la ferme où -nous habitons, à quelques pas, une petite -église, au bout du village, où je vais souvent -prier, et je suis sûre que, la nuit d'après, il -rêve d'une façon moins pénible, qu'il a moins -de tracas. — Mais j'ai grand besoin aussi de -prier pour moi. Je vous l'avais dit, Gautier, -vivre à côté du Diable, c'est plus qu'on ne peut -supporter. Je m'éveille, quand Jacques se -plaint, et je sais que le Diable est là, que le -Diable le tourmente, et il me tourmente en -même temps, avec toute sa méchanceté. Oh! ça -fait des nuits terribles! Et vous comprenez, il a -raison de s'attaquer à moi ; je n'ai pas le droit -de me plaindre : j'ai tant péché! Et maintenant -encore, car il faut voir les choses comme elles -sont… Mon amour pour Jacques, c'est un péché ; -ça durera quelque temps où j'aurai du bonheur, -mais, un jour, je serai punie, et que voulez-vous! -ce sera bien fait!</p> - -<p>« Tout de même, Gautier, les journées, vous -savez, elles sont très douces, depuis le matin, -très tôt, jusqu'au soir. Jacques est si gentil avec -moi, si poli, si complaisant! Il pense à tout! -Mais les nuits! Ah! on paye bien cher, la nuit, -le bonheur qu'on a eu, le jour! Quelquefois, je -deviens folle. Je tremble, je grelotte. Jacques -dort près de moi ; il murmure des mots, tout bas ; -j'écoute : il parle, puis il gémit, il voudrait se -défendre ; puis il crie, le pauvre garçon! Le -Diable est là ; on le verrait que ce serait la -même chose ; alors je m'asseois dans le lit, je -me tiens la tête et, quand je peux, je fais ma -prière, pendant que Jacques souffre. Ah! il faut -beaucoup prendre sur soi, à de pareils moments, -pour ne pas crier aussi. C'est bien de la misère, -vous savez, Gautier!</p> - -<p>« La fin, je la vois. Je vais continuer à maigrir, -je serai tout à fait laide et, peu à peu, sans -le vouloir, Jacques ne m'aimera plus. Il se montrera -gentil encore, parce qu'il a bon cœur, -mais je sentirai qu'il ne m'aime plus… C'est -trop horrible pour y penser! Et moi, Gautier, -je l'aime tous les jours davantage! Que voulez-vous : -Dieu n'a pas arrangé le monde pour que -les gens qui font le mal soient heureux. Ce -serait vraiment un peu facile, et les autres pourraient -se plaindre… Combien de temps cela va-t-il -durer? J'attends… Oui, j'ai l'impression que -je ne vis pas, que j'attends… Et je prie pour -que, ce jour-là, ma punition ne soit pas trop -sévère.</p> - -<p>« Et pourtant, Gautier, ici, c'est bien un -endroit où l'on devrait être heureux… la campagne, -avec toutes ces choses autour de soi que -l'on connaît. Figurez-vous! Jacques ne savait -même pas distinguer les légumes les uns des -autres! En se promenant, on ne rencontre pas -des figures avec un méchant sourire, comme à -Paris, ni ces passants qui vous bousculent en -ayant l'air de ne pas le faire exprès. Il y a des -bêtes et des paysans et des plantes, et la ferme -est si belle, si bien arrangée, et l'église est si -jolie! — Ah! oui! mais il y a le remords, et les -nuits qui sont terribles, et tout le chagrin!</p> - -<p>« Excusez-moi, Gautier, de vous écrire une -lettre aussi maladroite ; je ne sais pas écrire des -lettres et souvent je ne trouve pas ce que je -veux dire. Seulement, il fallait que je vous -écrive toute seule, sans que Jacques m'aide. -Alors vous me pardonnerez.</p> - -<p>« Et vous me croirez, Gautier,</p> - -<p>« Votre amie très dévouée :</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Marguerite Dumont.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Gautier Brune plia les deux lettres, les remit -dans leurs enveloppes et les glissa dans son -portefeuille, puis, ayant tiré de sa bibliothèque -un gros cahier de références manuscrites, relié, -il le feuilleta, cherchant une note prise à l'hôpital, -cinq ou six ans auparavant.</p> - -<p>« Léonie Kerdanet… Léonie Kerdanet, la -petite lingère… oui, voilà…</p> - -<p>« Mon souvenir était juste : un beau cas de -folie mystique… Même âge à peu près, même -éducation première, aventures analogues, et -ce même regard… Marguerite n'est qu'au -début!…</p> - -<p>« Tiens… Je ne savais pas qu'elle fût morte. -Je me rappelais le jour où on l'avait évacuée sur -Villejuif, mais… oui, elle est morte.</p> - -<p>« Je vais relire encore une fois leurs deux -lettres…</p> - -<p>« Et que fera Jacques, lorsqu'il se doutera? »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch23">CHAPITRE XXIII<br /> -<span class="small">UN DIALOGUE</span></h2> - - -<p>« C'est M. Damien, dit Valérie en ouvrant la -porte du cabinet de consultation.</p> - -<p>— Toi! dit Gautier Brune d'un air surpris ; je -ne t'attendais pas!… pas avant longtemps!</p> - -<p>— Charmant accueil!</p> - -<p>— Que viens-tu faire à Paris?</p> - -<p>— Rien qui puisse te troubler… Peut-on -s'asseoir?</p> - -<p>— C'est probable.</p> - -<p>— Je demandais, parce que tu as l'air si joyeux -de mon arrivée, si transporté d'aise et de contentement!</p> - -<p>— Allons! ne sois pas trop spirituel ; embrasse-moi -et parle.</p> - -<p>— Eh bien, voilà, c'est toute une histoire. -J'ai appris, il y a trois semaines environ…</p> - -<p>— Comment va Marguerite?</p> - -<p>— A peu près ; ni bien ni mal. Elle n'est -d'ailleurs pas ici.</p> - -<p>— Tu es seul?</p> - -<p>— Oui. Je te disais donc qu'il y a trois -semaines, j'ai appris le retour inopiné de -l'explorateur anglais qui est propriétaire de la -ferme que nous habitons. Cela m'a beaucoup -ennuyé : on a déjà ses habitudes, tu comprends ; -on est heureux, on n'a pas envie de -partir. Sais-je s'il prolongera le bail? Il ne -gênait personne, là-bas en Perse ; que n'y restait-il? -D'autre part, des gens du pays disent -que le brave homme nourrit vaguement l'intention -de vendre. Il le désire et ne le désire -pas. C'est un projet obscur. Enfin, il faut voir. -Il habite Paris, pour le moment ; j'ai écrit et -me suis rendu compte, à lire ses épîtres, que le -mieux serait de causer. Alors, me voilà. J'ai -rendez-vous avec lui, ce soir, à six heures. -Acheter la bicoque, le jardin et la terre, à prix -raisonnable, cette idée vaut qu'on la discute. -Avoir un coin bien à soi, hors de Paris, loin du -bruit, en somme loin de tout, mais près du bonheur, -ce n'est pas à dédaigner, mon vieux! Y -passer l'été au vert, en paix, au calme, et revenir, -mieux armé contre le tumulte et la cohue, -la cervelle reposée, l'âme tranquille… ce projet -peut se défendre!</p> - -<p>— Tu comptes, si je t'entends bien, fixer ta -vie près de Marguerite?</p> - -<p>— Mais toi, comment l'entends-tu? Non, -Gautier, je ne compte pas l'épouser. Je trouve -en moi-même un fonds bourgeois et raisonnable -qui s'y oppose. Si j'étais un sauvage, sans doute -penserais-je autrement ; or, je suis un bourgeois -qui, malgré l'ennui, l'agacement, le dégoût, -parfois, que lui cause la société de ses semblables, -aime cette société, en a besoin, pour -tout dire, et ne veut pas s'en retrancher. L'île -déserte, même délicieuse, n'est pas une île pour -moi, et si j'ai assez amèrement souffert de ce -que l'état de mes nerfs fût mauvais, c'était que, -par ce fait même, je me trouvais, certains jours, -tenu à distance de la communauté. Suis-je clair?</p> - -<p>— Lucide, mon vieux Jacques, et plein de -bon sens.</p> - -<p>— Par conséquent, je n'épouserai pas Marguerite, -tout en trouvant que ce ne serait pas -une sottise, tout au plus une action étrangère à -ma nature, donc inutile à tenter. Pour la mener -à bien, il faudrait être différent de moi, autre, -en un mot, mais cet autre serait-il pas plus noble -que moi? Je n'épouserai pas Marguerite ; quant -à vivre sans elle, loin d'elle, privé d'elle, cela -est au-dessus de mes forces, cela m'est impossible. -J'ai besoin de sa présence, de sa voix, de -son regard, de son parfum ; enfin, je l'aime et -je ne doute pas qu'elle ne m'aime aussi.</p> - -<p>— Ses lettres me l'ont plus d'une fois fait -comprendre.</p> - -<p>— Près d'elle, je suis tranquille ; je souffre -souvent, mais je ne manque pas de courage -pour souffrir ; près d'elle, j'ai senti s'éloigner, se -fondre, en quelque sorte, et disparaître les dernières -tentations qui m'attiraient vers un bar -aperçu la nuit, un café brillant, une salle sonore -où l'on boit. Ces lieux me sont devenus indifférents -et, si je paye encore chèrement le danger -de les avoir côtoyés de trop près, ayant une -hérédité mauvaise, du moins la torture n'est-elle -plus la même, Dieu merci!</p> - -<p>— Et, maintenant, quels sont tes projets?</p> - -<p>— Aller rendre visite à mon propriétaire, cet -après-midi même, discuter la question avec -soin, rester trois jours à Paris, quatre peut-être, -retourner auprès de Marguerite et rapporter là-bas -quelques conseils que tu me donneras touchant -sa santé.</p> - -<p>— Elle est donc malade?</p> - -<p>— Non, je ne crois pas, et, pourtant, elle -maigrit d'une façon qui m'inquiète un peu, sans -compter les névralgies qui la torturent et me -rappellent, comme martyre, celles dont souffrait -Maman. Marguerite a dû t'en parler dans -ses lettres, car elle t'a écrit souvent, n'est-ce -pas?</p> - -<p>— Elle m'a écrit souvent. Elle m'a encore -parlé de bien d'autres choses que de ses névralgies.</p> - -<p>— Que veux-tu dire?</p> - -<p>— Dis-moi, toi-même, comment tu la trouves.</p> - -<p>— Mais, mon pauvre ami, je ne saurais -répondre de façon sensée à ce que tu me demandes -là! Je l'aime… n'est-ce pas suffisant? -Je vais aussitôt me l'imaginer mourante! Je -chercherai, je découvrirai les symptômes de -toute maladie qu'il te plaira de m'indiquer. Elle -serait venue à Paris avec moi que tu l'aurais vue, -mais elle semblait désireuse de rester à la campagne. -Il y fait beau, en ce moment, et le jardin -l'intéresse, en plus des travaux de la ferme. Crois-tu -qu'elle soit souffrante et voulait me le cacher?</p> - -<p>— Je n'en sais précisément rien, mais tout, -dans ses lettres, m'engage à le penser.</p> - -<p>— Mon Dieu!</p> - -<p>— Ecoute, Jacques… J'avais songé, d'abord, -à te l'écrire, mais c'était vraiment trop dangereux ; -il fallait que tu fusses là, devant moi. -Ecrire… on ne sait jamais! J'ai résolu d'attendre -ton retour, et maintenant… profitons-en. Tu -vas rester bien tranquille, tu me laisseras -parler, tu ne te fâcheras pas, tu seras patient, -comme aux jours où tu causais avec ta mère et -qu'elle te disait des choses un peu dures, parfois.</p> - -<p>— C'est bon… mais fais vite.</p> - -<p>— Je tâcherai… Valérie, je n'y suis pour -personne.</p> - -<p>— Pour personne, Monsieur.</p> - -<p>— Tiens, Jacques : des cigarettes… Imagine -une jeune fille de tempérament nerveux, ayant -vécu la vie horrible qui fut celle de Marguerite. -Elle en a senti l'horreur, mais l'abjection à laquelle, -pourtant, elle croyait se mêler, ne l'a -pas salie. Après des aventures où elle s'était -donnée, d'autres sont venues où elle se vendait, -et cette pensée ne la quittait pas. Elle étouffait -de honte ; un jour, elle se serait jetée dans la -Seine ou sous les roues d'un autobus charitable ; -elle n'en pouvait plus. Or, elle rencontre, soudain, -quelqu'un qui, pour s'amuser d'abord, par -curiosité ensuite, puis par sympathie, enfin par -amour, la traite, non pas comme une fille des -rues, mais courtoisement, affectueusement, tendrement, -comme elle ne rêvait pas que l'on pût -la traiter. Alors elle renaît peu à peu, elle se -retrouve ; elle aime et se sent aimée. A cet -homme elle s'est offerte, esprit, cœur et corps. -J'ai dit : elle se retrouve ; car, ne l'oublions pas, -ce n'était pas n'importe qui. Elle se retrouve ; -elle avait un caractère bien à elle, une personnalité -marquée, peu développée peut-être, en -apparence, mais vivante : elle retrouve cette -personnalité avec d'anciennes habitudes, les vestiges -d'une éducation ancienne, les traces d'une -ancienne discipline. C'était une paysanne, -croyante et simple en ses croyances, passionnée, -intelligente et tendre. Son intelligence, -elle s'en est servie à s'affiner pour te plaire ; -elle a réussi ; sa passion, sa tendresse, elle en -savait l'usage, mais il restait sa foi.</p> - -<p>— Et tu vas me dire que Marguerite veut me -quitter par scrupule religieux… Si elle fait ça! -si elle fait ça! je descends tout de suite chez le -bistro d'en face, et je me saoule à mort… et pour -longtemps!</p> - -<p>— Tais-toi! ou, du moins, quand tu m'interromps, -sois honnête : c'est du chantage, cela! -Tais-toi, et laisse-moi finir… Il restait donc sa -foi. Quand, après la mort de ta mère, tu as été, -pendant quelques semaines, si malade, elle t'a -bien soigné, je pense? Je l'ai vraiment admirée -pour les qualités diverses dont elle faisait -preuve : vigueur physique, courage moral, effort -patient et constant, habileté… mais quoi! elle -t'aimait!… Comme elle n'est point sotte, elle a -profité de ces jours d'angoisse où, parfois, tu te -laissais aller, où tu te surveillais mal, et une -vague inquiétude qui l'avait déjà frôlée a pris -forme… Elle a deviné tes hallucinations et -l'épouvante que tu en subissais ; elle a fini par -en être le témoin, le témoin épouvanté. Elle en -ignore la cause première, mais ayant vu, toute -gosse, un vieux paysan trop ami de la bouteille -payer cher cet amour par des visions étranges…</p> - -<p>— Elle en a conclu spirituellement que je me -saoulais!</p> - -<p>— Elle en a conclu (mon petit Jacques, tu es -bien embêtant!) que des accidents, aussi inattendus -chez quelqu'un qui ne boit que de l'eau, -devaient tout de même avoir une raison. Elle l'a -cherchée ; elle l'a trouvée, ou du moins en a -trouvé une.</p> - -<p>— J'avoue que tu m'intéresses!</p> - -<p>— Rappelle-toi son enfance pieuse, les leçons -probables du curé, l'église voisine, les histoires -que l'on doit raconter au coin du feu, tout cela -qui s'imprime si facilement en un cerveau d'enfant… -« Jacques, s'est-elle dit, voit des choses -qui ne sont pas, c'est par conséquent le diable -qui les lui fait voir! » Une nuit, tu l'as réveillée -en te levant, tu as passé dans ton bureau…</p> - -<p>— C'est exact.</p> - -<p>— Et tu as parlé imprudemment avec le -pantin de bois roux… Eh bien, le diable, c'est le -pantin de bois roux ; elle le croit, elle le sait, -elle ne veut plus en démordre.</p> - -<p>— Ma pauvre Marguerite!</p> - -<p>— Et depuis que tu as surtout des cauchemars, -elle les écoute passionnément, elle les -détaille, elle les analyse, elle s'en nourrit. Le -reste du temps, elle prie.</p> - -<p>— Pour tout dire, je suis possédé?</p> - -<p>— Oui… elle aussi.</p> - -<p>— Comment ça?</p> - -<p>— Elle vit à côté du Diable ; elle le sent -près d'elle, qui rôde alentour, elle subit son -influence, elle a peur de lui. Elle avoue même -que s'il l'attaquait directement, au lieu de s'en -prendre à toi, elle n'aurait qu'à s'incliner, -puisqu'elle a péché, puisqu'elle ne cesse de -pécher en t'aimant. Alors, elle souffre.</p> - -<p>— Et toi, tu prétends faire le chirurgien, -aujourd'hui? tu aiguises ton petit couteau?</p> - -<p>— Je ne prétends rien faire du tout, sauf te -mettre au courant d'une situation pénible dont -tu ignorais certains traits.</p> - -<p>— Mais le résultat?… Folie mystique?… Elle -deviendrait folle?</p> - -<p>— Je l'ignore autant que toi. Je ne puis que te -répéter toujours la même chose : les dernières lettres -de Marguerite sont d'un ton qui m'inquiète.</p> - -<p>— En tout cas, vivre à mes côtés te semble -mauvais pour elle?</p> - -<p>— Me semble…</p> - -<p>— Et, d'autre part, vivre loin d'elle me devient, -à moi, tout à fait impossible!</p> - -<p>— Tu le dis… Je suis persuadé que tu le -crois… Cependant tu ne saurais en être sûr…</p> - -<p>— Et moi qui pensais acheter cette ferme!</p> - -<p>— Puisque le contrat de vente n'est pas signé, -cela reste un projet ; les projets se revisent.</p> - -<p>— Gautier, tu parles comme un livre! Et, -maintenant, je prends la porte… Tu permets?</p> - -<p>— Si tu me jures que tu ne médites rien de -stupide.</p> - -<p>— Oh! je ne médite rien du tout! J'ai le -cœur et l'esprit trop en désordre pour rien méditer. -Je souffre ; cela suffit amplement.</p> - -<p>— Tu me tiendras au courant?</p> - -<p>— Au courant de ce que je souffre?… bien -entendu!</p> - -<p>— Allons! va-t-en! mais reviens vite.</p> - -<p>— Demain, peut-être.</p> - -<p>— A demain, Jacques… Valérie, le pardessus -de M. Jacques.</p> - -<p>— A demain, mon vieux Gautier… Merci, -Valérie. Au revoir. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch24">CHAPITRE XXIV<br /> -<span class="small">L'ÉPREUVE</span></h2> - - -<p>Ce même soir, Jacques Damien achevait à -table, en buvant son café, un dîner solitaire. -Il écrasa dans la soucoupe une cigarette charbonneuse -qu'il ne fumait plus, se leva et alla -s'enfermer dans son bureau. Sa causerie avec -Gautier Brune l'avait beaucoup secoué. Il se -sentait encore la cervelle confuse ; il n'y voyait -pas clair. En outre, il n'osait pas réfléchir, il -écartait obstinément la pensée harcelante qui, -sans cesse, rôdait autour de lui. Il vivait dans -une obscurité complète. Aucun changement ne -se produisait, aucune de ces illuminations merveilleuses -qui vous jettent de la lumière dans -l'âme, jusqu'au tréfonds. Il avait peur de se -poser officiellement le problème dont les nombreuses -données inconnues et les facteurs -notoires dormaient en lui.</p> - -<p>« Cela est très joli, se dit-il, mais… Voyons, -je n'ai pas sommeil ; me coucher serait donc me -préparer une nuit blanche, et puis, à quoi bon -remettre l'épreuve au lendemain? Je ne saurais -l'éloigner indéfiniment ; il faudra bien que je -m'y livre, un jour ou l'autre… Alors?… Enfin -cette visite à mon propriétaire, elle complique -tout, au lieu de tout faciliter. »</p> - -<p>Il avait pourtant reçu un accueil charmant de -M. James Sandgate. Son intention de vendre, -loin d'être supposée, parut à Jacques très réelle -et sa façon de traiter la question ne laissa pas -que de lui plaire.</p> - -<p>« Voilà, Monsieur Damien, inutile de faire -des phrases, n'est-ce-pas? et puis, en français, -je manquerais d'art. Je suis explorateur, je -retournerai dans la Perse, bientôt. Quinze jours -à Londres, d'abord… mes parents, ma sœur, -mes petits neveux… et à la fin du mois, je -m'embarquerai à Marseille. Vivre en Europe, -je ne peux plus! Je ne comprends pas qu'il y -ait des gens pour vivre en Europe, avec le progrès -dégoûtant, et la foule bien habillée, si -laide! et les automobiles, et les autobus. Dans -la Perse centrale, pas d'automobiles… (pas -encore), pas d'autobus. A propos de la campagne, -ce sera très vite dit : non, je ne prolongerai pas -le bail. Trop ennuyeux d'avoir une terre où l'on -n'habite pas. Si vous voulez acheter, alors c'est -autre chose. Oui, je vendrai volontiers. J'ai un -prix, un prix fixe, comme dans les magasins -où l'on met une étiquette. Pas la peine de -marchander. Si ça vous convient, entendu, -très bien! si trop cher, je passerai les instructions -au notaire, mais je serai content de -vendre à vous, parce que vous êtes un soigneux -locataire et puis la jeune dame, elle aime les -bêtes, elle connaît les plantes, elle est polie avec -les paysans, gentille avec les enfants. On me -l'a dit. »</p> - -<p>Et il nomma son prix, son prix fixe, inférieur -au prix que Jacques présumait.</p> - -<p>« Une excellente affaire, en somme… » pensait -Damien.</p> - -<p>Une excellente affaire, sans doute, mais qui -ne rendait son angoisse ni moins actuelle, ni -moins troublante.</p> - -<p>« Sera-t-il suffisant que je vous apporte une -réponse ferme (oui ou non), dimanche en huit?</p> - -<p>— Dimanche en huit, la veille de mon départ -pour Londres… Cela me convient parfaitement.</p> - -<p>— Donc, à dimanche en huit, Monsieur Sandgate. »</p> - -<p>Et Damien prit congé.</p> - -<p>Cette visite le jetait dans une perplexité pire. -Sans précisément se l'avouer, il comptait sur -elle pour brouiller ses cartes, pour lui composer -une partie injouable, perdue d'avance. Ne pouvant -se décider seul, il espérait de façon sournoise, -voire un peu lâche, que la vie déciderait -à sa place en détruisant d'un coup ses beaux -projets ; or elle rapprochait la promesse du -bonheur, du repos, à tel point qu'il n'avait qu'à -tendre la main, dire une parole, signer un -papier. Il souhaitait un destin contraire. Certes, -il en eût souffert, mais s'en fût accommodé en -pensant : « Je ne puis m'installer à la campagne -avec Marguerite… Eh bien, c'est un rêve qui -passe! » Non, avant un mois, s'il le désirait, -Marguerite et lui vivraient dans leur ferme, -dans leur maison, chez eux, entourés de leurs -arbres, de leurs fleurs, de leurs fruits, de leurs -bêtes, et n'ayant plus qu'à jouir de leur bonheur…</p> - -<p>Jacques arpentait son bureau et songeait :</p> - -<p>« En somme, je ne sais ce que je veux. D'une -part, j'ai peur de rejoindre Marguerite ; d'autre -part, je ne puis vivre sans elle ; oh! cela, je ne -le puis. J'ai beau regarder en moi-même, je ne -vois rien : L'homme qui s'examine croit volontiers -qu'il suffit d'ouvrir la porte pour considérer -tout à l'intérieur ; de sa sincérité il ne fait -pas cause, et doutera-t-il jamais qu'il soit perspicace! »</p> - -<p>Jacques s'assit et se prit le front dans les -mains.</p> - -<p>« Non, je ne sais ce que je veux… peut-être -parce que je ne sais pas ce que je suis. Il s'agirait -de se connaître. S'étudier, raisonner sur -soi et se trouver plus renseigné qu'auparavant -ne doit pas être un travail aisé (j'entends, à faire -honnêtement), car s'il ne tourne à l'apologie ou -à la satire, il s'achèvera, le plus souvent, en -bavardage ; or la louange me paraît un soin que -l'on peut laisser à ses amis, d'autre part, et composer -un pamphlet sur sa propre personne -n'offre rien de bien instructif, puisqu'on y -mettra toujours de l'indulgence en n'attaquant -que les seuls défauts qui peuvent plaire… enfin, -j'ai déjà tant bavardé! Il s'agirait de se connaître… -de se connaître. »</p> - -<p>Damien montrait un peu d'agacement ; il se -laissait aller à faire des gestes.</p> - -<p>« On se pose donc une question à soi-même, -sur soi-même, et l'on ne songe pas que fournisseur -et quémandeur ont du sujet une opinion -semblable. A tout le moins, le portrait que -l'on se donne de soi risque de contenter, mais -il ne saurait surprendre. Tel trait, piquant, pittoresque -ou naïf, aux yeux d'un étranger, -paraîtra banal à qui l'étudie en soi, précisément -parce que trop caractéristique, au lieu que tel -autre, sans importance, le frappera par la rareté -qu'il lui suppose. »</p> - -<p>Il se leva.</p> - -<p>« Y voir! y voir! trouver quelque chose! y -voir! On marche, sur les cailloux difficiles d'une -route éclairée ; on ne bute que dans l'ombre… -Et me voilà faisant des phrases au lieu de -méditer! Je ne sais pas méditer : ma réflexion, -si elle ne s'exprime par des paroles ou par des -signes, devient diffuse et se perd. Il faut que je -me croie au théâtre! il faut que je fasse effort -pour m'agréer, m'épouvanter ou m'attendrir!… -Je ne puis être sincère… et cependant je l'aime! -je sais que je l'aime! »</p> - -<p>Il était debout contre le mur, à gauche de la -glace.</p> - -<p>« Oh! s'écria-t-il soudain, comme je l'aime! »</p> - -<p>Il venait de voir, piquée dans la tenture, la -modeste épingle à chapeau que Marguerite portait -à sa première visite.</p> - -<p>« Cher souvenir! »</p> - -<p>Il la prit ; il la fit tourner entre ses doigts. -De nouveau, il alla se rasseoir à son bureau -et patiemment, avec la pointe de l'épingle, -dessina toute une série de petits ronds sur le -buvard. Il songeait… il songeait à cette douce -vie paysanne qui lui donnerait tant de bonheur.</p> - -<p>« Oui, mais elle… »</p> - -<p>Il s'imaginait le repos de Marguerite troublé -par ses cauchemars à lui ; il se représentait Marguerite -réveillée en sursaut, son angoisse dans -l'ombre.</p> - -<p>« Elle est plus malade que moi et c'est encore -moi que je plains! »</p> - -<p>Car, il s'en rendait compte, ses hallucinations -diurnes avaient totalement disparu. L'idole n'entrait -plus que dans ses rêves.</p> - -<p>« Et je viens de vivre plusieurs heures, ici, -sans penser une seule fois à mon vieux singe! »</p> - -<p>D'ailleurs, le vieux singe restait bien tranquille -au bord de sa planchette, mais cela n'intéressait -pas Jacques : il s'occupait de lui-même, -de son amour, de Marguerite.</p> - -<p>« Suis-je tellement à plaindre? Suis-je plus à -plaindre que celui-ci, que celui-là? Ils sont -nombreux, ceux qui ont perdu leur mère, même -tendrement chérie, nombreux, ceux qui gagneraient -à l'échange de leur santé contre la -mienne! et pourrai-je, par contre, en citer beaucoup -que le sort a gâtés en leur offrant, comme -à moi, une maîtresse adorée, un ami sans égal, -une large fortune et plus de vanité qu'il n'en -faut pour se plaire?</p> - -<p>« Ma vanité, je l'ai portée en tout! jusqu'à -être content (non, j'exagère) de souffrir d'une -maladie peu commune… j'ai presque pensé : -digne de moi!… Sans elle, sans ma vanité, mon -histoire serait l'histoire du premier venu ; ma -vanité m'a permis d'avoir un peu d'orgueil. — Ma -fortune… je m'en sers prudemment, comme -un bourgeois. — Mon ami… faut-il supposer que -Gautier me jouera de vilains tours? — Ma maîtresse… -Ah! non! pas de ces idées-là! Eh! je -sais bien que je l'ai ramassée dans la rue! que je -l'ai ramenée de la rue! Qu'importe! elle m'aime ; -je l'adore. Je veux la garder, la garder pour -moi. Elle me plaît. Puis-je la quitter, maintenant? -Non, je ne pourrai pas!</p> - -<p>« Je vais donc la conduire à la folie par un -chemin agréable, que moi, du moins, je trouve -agréable (elle, c'est peut-être une autre affaire). -Marguerite deviendra folle. Tu entends, Jacques -Damien! elle deviendra folle! mais, comme je -l'aime, je n'ai pas su découvrir d'autre moyen… -et puis, je le répète, elle se rendra à la petite -maison blanche par la route du bonheur!… -Tout à fait délicat!… Marguerite, derrière une -fenêtre grillée, regardant le monde… Image à -méditer!</p> - -<p>« Elle me dit possédé du Diable… Du Diable, -je ne sais ; néanmoins, j'en viens à croire -qu'elle pourrait avoir raison. Possédé… Je suis -possédé par un esprit impur qui prend des -formes diverses pour mieux me tourmenter. -Ce fut d'abord le désir de boire : je voulais -boire, je le voulais si furieusement que je n'y -voyais plus clair, je ne pouvais ni choisir, ni -juger, ni me retenir… Cette forme-là, je l'ai -vaincue, le jour où je me suis senti vraiment -ivrogne! — Ensuite, ce furent des images -effrayantes qui me troublèrent : une pomme -sur mon lit, une poupée en bois (si calme, ce -soir), dans mon bureau. De nouveau, je ne pus -choisir, juger, ni me retenir. Ces images -m'épouvantaient au point de me forcer à prendre -honteusement la fuite, à demander grâce, à -m'humilier (de quelle façon vilaine!) comme -un chien qu'on fouette. Quand j'ai résisté un -peu, puis un peu davantage, elles ont disparu. -Elles ne reviennent que dans mon sommeil ; -maintenant, mes rêves me les rapportent, tout -mon passé remonte dans ces rêves que Marguerite -surveille. Et sa dernière forme enfin, la -plus terrible, la plus dangereuse, à coup sûr, -la plus sournoise… L'esprit impur qui m'habite -m'a fait un amour égoïste, un amour cruel de -bête chaude… et me voici aveugle encore une -fois, sans jugement ni choix possible, ni retenue! -comme aux jours où je buvais! L'esprit -impur m'engage à tuer une femme que j'adore, -en me laissant croire que je veux la rendre -heureuse!</p> - -<p>« Pourquoi m'a-t-il si bien envahi? pourquoi, -au lieu d'aller chez le voisin, a-t-il élu domicile -en moi? pourquoi? Sans doute me savait-il -déjà malade, par suite, prêt à le recevoir, et -trouvait-il ici une atmosphère agréable, fortifiante ; -j'étais sa résidence d'été, la ville d'eaux, -la plage… (très drôle!)… mais n'y avait-il pas, -en ce Jacques Damien, autre chose qui lui -convenait à merveille : une volonté incertaine?… -Je pense souvent à Papa, je lui reproche sa faiblesse -dont Maman a tant souffert… J'abuse un -peu. Il faudrait, d'abord, faire mieux que lui. -Pour le moment, je fais moins bien.</p> - -<p>« C'est moi, c'est moi qui vais devenir fou! -Oui, je vais descendre dans la rue, me mettre à -quatre pattes, au milieu de la chaussée et hurler -à la lune, hurler! — Ah! ces démoniaques du -temps passé! de vrais possédés, ceux-là! ces -pauvres gens habités par l'âme d'un loup et qui -hurlaient à plein gosier! Je voudrais faire -comme eux!</p> - -<p>« Je ne tiens bon que sur un point, un seul : -je ne boirai pas! je ne boirai pas de l'eau de -cologne sur le haut d'une armoire!</p> - -<p>« Oh! cette épingle! ce souvenir de Marguerite! -l'appuyer là, sur ma poitrine, enfoncer -doucement, sûrement, réprimer le sursaut de -douleur, d'horreur et d'effroi, persister, m'entrer -la pointe dans le cœur et crever!… Et puis qu'il -ne soit plus question de moi! qu'on me jette -aux ordures!</p> - -<p>« Oui, cela arrangerait bien des choses!… »</p> - -<p>Il rêva de se détruire, des façons, des moyens -pratiques de se détruire.</p> - -<p>« Mais je veux revoir Marguerite une dernière -fois. »</p> - -<p>Un mauvais sourire courba sa bouche.</p> - -<p>« Et tu ne la quitteras plus jusqu'à ce qu'elle -soit folle! »</p> - -<p>Il souffrait trop! Jamais, aux pires heures où -l'idole le hantait, il n'avait souffert autant.</p> - -<p>« Je dois disparaître. »</p> - -<p>Tout à coup, il se remit à penser à la propriété -de M. Sandgate, parce qu'il avait promis -une réponse à cet homme et devait la fournir. -Bientôt, l'idée s'imposa, inopinée, un peu ridicule -mais insistante, et, brochant sur elle, une -autre idée surgit, encore plus inattendue, tout à -fait nouvelle, obscure encore, belle néanmoins -en sa dure sévérité, et qui réunit, fixa, mit en -œuvre toute l'attention de Jacques.</p> - -<p>« J'irai voir M. Sandgate. Je lui dirai : « Monsieur -Sandgate, il faut que je fasse une randonnée -lointaine. De votre côté, vous accommoderiez-vous -d'un compagnon de voyage qui tâcherait -de n'être point gênant, voire de se montrer -utile, puisque l'art persan et les fouilles que -l'on fit là-bas lui sont connus et qu'il a, secrétaire -au Musée, écrit diverses études traitant de -ce sujet, spécialement des faïences? » Si M. Sandgate -est un peu déraisonnable, il y songera, il -discutera de questions pratiques ; s'il a perdu -le sens commun, il finira par accepter… L'espoir -est mince, pourtant, je vois un espoir. »</p> - -<p>Quel qu'il soit, absurde, sage, proche ou lointain, -un espoir apporte toujours son mystérieux -bénéfice. Jacques ne ressentait plus cette même -angoisse déprimante, vraiment insupportable ; -il n'était que triste, profondément.</p> - -<p>La nuit s'écoulait avec lenteur dans l'atmosphère -enfumée de ce bureau. On y respirait mal.</p> - -<p>« Allons! se dit Damien, il convient de présumer -que M. Sandgate est non seulement un -peu déraisonnable, mais qu'il a perdu le sens commun, -et d'agir en conséquence, dès maintenant. »</p> - -<p>Il sortit de son classeur une feuille de papier à -lettres. Il médita longuement sur ce qu'il devait -écrire. Une demi-heure plus tard, la page restait -encore blanche ; déjà les yeux de Jacques -étaient lourds de larmes.</p> - -<p>Enfin, il entreprit sa tâche.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch25">CHAPITRE XXV<br /> -<span class="small">LE BEAU LAURIER</span></h2> - - -<blockquote> -<p class="ind">« Ma douce amie,</p> - -<p>« Ecoute-moi, bien que j'aie des choses terribles -à te dire. Je n'aurais jamais osé, de vive -voix, sous le regard de tes chers yeux aimés. -Peut-être suis-je venu à Paris surtout pour trouver -du courage, le courage cruel dont j'ai besoin -en ce moment.</p> - -<p>« Je vais partir, ma douce amie, pour très -loin, pour si longtemps! Je pense faire un -voyage d'études en Perse, presque une exploration. -Cela durera huit ou dix mois… un an?… -je ne sais. Il suffit que je te quitte pour avoir le -cœur désolé. Mais il faut que je parte! Je dois -te quitter. »</p> -</blockquote> - -<p>Jacques s'interrompit.</p> - -<p>« La perdre ainsi, songeait-il, c'est insensé! -c'est indigne et monstrueux!… ce n'est pas -vrai! »</p> - -<blockquote> -<p>« Ma douce amie, nous nous aimons avec -tendresse, avec passion. J'aime tout en toi : -ton corps, ton esprit, ta bonté, le charme qui -vient de toi, le parfum qui émane de toi, et ce -jeune regard, si beau! Pourtant, je te fais du -mal, tu le sais! et j'ai peur, devant l'avenir d'angoisse -et de douleur que tu te prépares en m'aimant. -Marguerite, j'ai peur pour toi, j'ai peur -aussi pour moi, j'ai peur du remords que j'aurai… -car je te détruis, moi qui t'aime tant! -et, à cela, il n'y a qu'un seul remède : nous séparer. »</p> -</blockquote> - -<p>« Mais, s'écria Jacques, nous séparer… les -mots ont un sens, tout de même! Nous séparer, -c'est me trouver loin d'elle, loin de son corps! -ne plus sentir son bras nu autour de mon cou, -ni ses jambes contre mes hanches! c'est ne -plus l'entendre respirer près de moi, parler, -rire, vivre à côté de moi, prendre du plaisir tout -contre moi! »</p> - -<p>Et Damien ne pouvait ni l'admettre, ni le concevoir. -Il se répétait avec une obstination puérile -que ce n'était pas vrai, et, ce disant, il ne -savait pas, au juste, ce qu'il voulait dire.</p> - -<p>Il écrivit encore.</p> - -<blockquote> -<p>« A l'époque où tu m'as connu, Marguerite, -j'étais un pauvre être que ses nerfs tourmentaient, -qui n'en pouvait plus, qui se serait, un -jour, cassé la tête contre les murs. Tu lui as -révélé cette joie d'aimer qu'il confondait jusqu'alors -avec l'agrément d'un plaisir banal que -l'on trouve sans peine et, par ton amour, tu l'as, -je crois, humanisé. Il a repris goût à la vie, en -apprenant de toi quel délice c'était que de vivre. -Ah! Marguerite! tu ne peux deviner la façon -nouvelle dont mon cœur battait quand tu me -disais : « mon ami chéri! »</p> -</blockquote> - -<p>Et Jacques se murmurait à lui-même :</p> - -<p>« Tu entends! jamais plus elle ne te dira : -« mon ami chéri! » jamais plus! »</p> - -<blockquote> -<p>« Je ne retournerai pas à la campagne avant -mon départ et je te demande bien tendrement, -bien humblement, de ne pas venir ici. Vois-tu, -j'ai tout juste le courage qu'il me faut… tout -juste, Marguerite! Tu paraîtrais devant moi, -que je me jetterais aussitôt à tes genoux pour -te demander pardon, et ce serait un misérable -geste, vilain, un geste lâche!</p> - -<p>« Demeure chez toi, douce amie ; je dis chez -toi, car je veux que tu vives dans cette propriété -qui te plaît, à laquelle tu t'intéresses et que -j'achèterai demain. Sois-en la fermière vaillante, -bien portante, occupée de ses bêtes, de -ses arbres, de ses fleurs. Tâche de t'y faire -une vie tranquille… Ne m'oublie pas, garde-moi -comme un souvenir auprès de toi… Je -donnerai à Gautier des instructions pratiques -pour qu'il te les transmette. Adieu, Marguerite! -Sois heureuse, sans m'oublier! Adieu! »</p> -</blockquote> - -<p>Il eut un grand gémissement douloureux -qu'il ne pouvait retenir…</p> - -<p>« Oh!… oh!… c'est vraiment comme si je -me déchirais le cœur! »</p> - -<blockquote> -<p>« Et laisse-moi te dire encore une fois merci… -Merci de m'avoir rendu la vie!… Adieu!… Je -t'embrasse sur les yeux… Adieu… Dors, Marguerite.</p> - -<p>« A toi :</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Jacques.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Avec la dernière ligne, c'était le suprême -effort. Il se mit à pleurer, à sangloter, à pleurer -encore ; il sut ce que ces mots signifiaient : -« fondre en larmes, » car, dans ses larmes, il se -fondait vraiment tout entier, toute sa pensée s'y -noyait, il n'était plus qu'un homme qui pleure. -La fatigue aidant, il s'affaissa lentement sur son -bureau, et le sommeil vint se mêler à lui, et ses -larmes l'endormirent.</p> - -<hr /> - - -<p>« Monsieur! voyons, Monsieur! Monsieur ne -s'est donc pas couché? C'est vouloir tomber -malade exprès, Dieu me pardonne! Rester -comme ça toute une nuit sur ses bras croisés, -sans même prendre un coussin, ça n'est vraiment -pas raisonnable! »</p> - -<p>Damien ouvrit les yeux.</p> - -<p>« Monsieur va se coucher, j'espère!</p> - -<p>— Quelle heure est-il?</p> - -<p>— Sept heures ; j'allais ouvrir et balayer.</p> - -<p>— Eh bien, Louis, sept heures, c'est une bonne -heure pour se lever!</p> - -<p>— Au moins, si Monsieur s'était amusé et -qu'il serait revenu de Montmartre, ou même si -Monsieur aurait bu! mais, sur ce bureau! et avec -la fumée de cigarettes!…</p> - -<p>— Tiens… oui… c'est drôle!</p> - -<p>— Je ne trouve pas, Monsieur, et, sauf le -respect que je lui dois, je puis dire que, si -M<sup>lle</sup> Marguerite était ici, jamais elle n'aurait -permis ça!</p> - -<p>— Jamais, Louis, certainement… Non, je ne -compte pas me coucher. Préparez-moi un bain -et apportez mon café au lait.</p> - -<p>— Oh! Monsieur me fait bien de la peine!</p> - -<p>— Et à moi donc, mon brave Louis! » dit -Jacques en s'étirant.</p> - -<p>Le valet de chambre regarda son maître d'un -air surpris, puis il se retira pour obéir aux -ordres reçus.</p> - -<p>Damien plia la lettre, la mit sous enveloppe, -écrivit l'adresse, cacheta, timbra, et dit à Louis -qui entrait, un plateau à la main :</p> - -<p>« Louis, vous mettrez ceci à la poste. »</p> - -<p>C'était fait… c'était fini… Jacques ne pouvait -le croire ; il restait dans un état de stupeur singulière -qui lui vidait l'âme en quelque sorte… -C'était fini.</p> - -<p>« Encore faut-il que M. Sandgate m'emmène -avec lui… Non, de toutes façons, c'est fini! »</p> - -<p>Louis repassait, entrant dans la chambre de -Damien.</p> - -<p>« Que portez-vous là, Louis?</p> - -<p>— Une branche pour fixer à la tête du lit de -Monsieur ; nous sommes au dimanche des -Rameaux.</p> - -<p>— Quel est ce feuillage-là?</p> - -<p>— Du laurier, Monsieur, du beau. »</p> - -<p>Peu d'instants plus tard, Jacques allait regarder -la longue branche verte courbée à son -chevet.</p> - -<p>« Oui, dit-il, c'est beau, le laurier. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch26">CHAPITRE XXVI<br /> -<span class="small">LE PROJET ABSURDE</span></h2> - - -<p>Il arrive qu'une gageure absurde réussisse, -qu'une rencontre impossible se place, un jour, -entre deux portes, qu'une folle aventure trouve -à se comparer à plus folle encore. Ce sont là les -faux pas de la Fortune. Elle se dirige, le plus -souvent, de façon bourgeoise, banale, convenue -et convenable, mais, parfois, elle trébuche à -cause de ses yeux bandés.</p> - -<p>Ce dimanche des Rameaux, Damien se vit -retenu à déjeuner par M. Sandgate dans le petit -hôtel de genre anglais où dès onze heures du -matin il était allé lui rendre visite et lui apporter -les trois brochures qu'il avait écrites sur l'art -persan. De la campagne, il ne fut bientôt plus -question, l'affaire ayant été vite réglée, à la -satisfaction, semblait-il, des parties contractantes, -puis on parla d'autre chose.</p> - -<p>« Vous intéressant comme vous le faites à -ces questions, disait M. Sandgate, et surtout -avec les connaissances solides que vous possédez, -je ne comprends guère que vous n'ayez -pas poussé une pointe en Asie. Téhéran est, je -vous le garantis, Monsieur Damien, aussi divertissant -que Montmartre, et le lac Néris vaut -largement la mare d'Enghien. »</p> - -<p>Comment imaginer plus belle entrée en -matière?</p> - -<p>« Monsieur Sandgate… encore faut-il pouvoir! -répondit Jacques. L'occasion m'en serait -offerte que j'aurais vite fait mes malles. Hélas! -on trouve aisément un ami qui, de grand cœur, -vous accompagne à Biarritz, un autre pour -une tournée en Algérie, en Egypte, en Grèce à -la rigueur… Celui qui vous propose des promenades -aux confins de l'Iran ne court pas les rues -de Paris. Mon musée m'accorderait, je pense, -une mission, sans me charger de chaînes officielles, -mais si l'on se passe difficilement d'un -guide pour pénétrer un peu l'antiquité de -seconde main des bibliothèques (mon maître -Clément Martin y fut un introducteur délicieux), -c'est pure folie que de se rendre à pied d'œuvre, -seul et n'ayant pour tout bagage qu'une érudition -courte et pas la moindre expérience.</p> - -<p>— Vous parlez très sagement, Monsieur Damien ; -toutefois (permettez-moi de me montrer -brutal), vous parlez trop comme un Français. -Un Français dira gentiment, de façon amusante, -le désir (oh! immodéré!) qu'il a de connaître la -ville chinoise ou mexicaine que vous venez de -lui dépeindre ; répondez : « La gare est à deux -pas, le bateau part lundi en huit… » il voudra -réfléchir.</p> - -<p>— La critique peut s'admettre, dit Jacques… -Et, maintenant, laissez-moi vous répéter que -j'aurais une chance, la moindre! de vous accompagner -en Perse…</p> - -<p>— Holà! holà! Monsieur Damien! dit Sandgate -en souriant, cela est-il bien sûr, bien -sérieux? Pourquoi donc achetez-vous une propriété -en Normandie, si vous comptez l'abandonner -tout de suite? »</p> - -<p>Jacques interrompit d'une voix sèche :</p> - -<p>« Je suis parfaitement libre, et rien, entendez-vous, -Monsieur Sandgate! rien ne me retient en -France.</p> - -<p>— Alors je vous dois des excuses et vous serez -assez bon pour déjeuner ici avec moi. Ensuite, -nous pourrons aller dans le fumoir où il n'y a -jamais qu'un vieux colonel sourd. »</p> - -<p>Ainsi fut fait et, vers trois heures de l'après-midi, -M. Sandgate disait encore :</p> - -<p>« Il ne reste donc plus à résoudre qu'un -important problème moral.</p> - -<p>— Un problème moral?</p> - -<p>— Oui, Monsieur Damien. Vous êtes un -galant homme, un parfait gentleman, et j'ai -grand plaisir à causer avec vous, mais comment -supporterons-nous de nous voir tous les jours, -dès l'aube, et à toutes les minutes du jour ; de -prendre tous nos repas sur la même table ou la -même planche ; de dormir sous la même tente, -toutes les nuits? Comment supporterez-vous de -voir continuellement le même Edwin Sandgate -à cheval, à vos côtés? Comment supporterai-je -de voir le même Jacques Damien à cheval, tout -près de moi, sans que je puisse ni l'écarter, ni -le supprimer?</p> - -<p>— C'est affaire d'équilibre nerveux, dit Jacques… -et le mien, je l'avoue, a été très instable.</p> - -<p>— Mais, dit M. Sandgate, moi je sais un -moyen, sinon de nous arranger, du moins de… -de nous essayer. — Je vous ai dit que je devais -aller en Angleterre, dans ma famille… Je croyais -quinze jours, ce sera cinq semaines, le bateau -de mai étant meilleur. Venez passer un mois -chez mes parents, ils vous recevront avec -plaisir. Vous jouerez au billard avec mon père -et mon beau-frère, au tennis avec ma sœur, à la -balle avec ses enfants, si ça vous amuse, et -vous me verrez tout le temps! A la fin, nous -aurons peut-être envie de nous griffer, alors -nous le dirons ; si, au contraire, nous pouvons -vivre ensemble, il vous restera huit jours pour -faire vos malles… Et nous partirons tous les -deux : Marseille, Port-Saïd, Aden, Kurachee, -Mascate, Bender-Abbas… et plus loin.</p> - -<p>— Merci de votre proposition, Sandgate ; -j'accepte.</p> - -<p>— Merci du plaisir que vous m'offrez, Damien. -Par conséquent, demain soir, gare Saint-Lazare… -Nous prendrons le Dieppe-Newhaven. -A Newhaven, la voiture de mes parents nous -mènera chez eux. »</p> - -<hr /> - - -<p>Jacques se rendit aussitôt chez Gautier Brune -et lui conta longuement son histoire.</p> - -<p>« En résumé, je me jette à l'eau… avec des -formes. Je souffre, mais la décision est prise, -l'aventure est même engagée. Je crierai peut-être, -comme les fiévreux que l'on descend dans -leur bain, mais je ne demanderai pas grâce. Je -ferai encore, de temps en temps, du batelage et -des pitreries (si le bon Sandgate ne s'en offusque -pas trop), car je manquerai toujours de simplicité -et l'on ne jette guère un costume qui vous -va bien, même quand il déplaît ou n'est plus de -mode… Enfin!… à Dieu vat!… Dis, mon petit -Gautier, tu t'occuperas de Marguerite?</p> - -<p>— Avec les instructions que tu m'as données -(j'ai d'ailleurs pris des notes), la tâche me sera -facile. Tu sais, Jacques, ta mère serait fière -de toi.</p> - -<p>— Tant mieux. J'ai encore très mal… très! -J'avais déjà souffert, mais je n'avais pas assez -souffert… Souffrir davantage, ça nettoie, en -quelque sorte. Oui, mais ce sont de vilains -moments à vivre. Quitter Marguerite me paraissait -un acte insensé! Pourtant, voilà que je l'ai -quittée!… Tu la soigneras, Gautier? tu veilleras -sur elle?</p> - -<p>— J'irai même la voir, et nous nous écrirons.</p> - -<p>— Peut-être répondra-t-elle à ma lettre -d'hier… de ce matin…</p> - -<p>— Oh! sans doute!</p> - -<p>— N'est-ce pas, tu la traiteras comme une -amie? pas comme la maîtresse lâchée par un -ami?</p> - -<p>— Elle est déjà une amie pour moi : elle a -mon affection et ma profonde estime.</p> - -<p>— Tu crois qu'elle peut guérir?</p> - -<p>— Dans le milieu tranquille où elle se repose -le corps et l'âme, elle ne tardera pas à reprendre -un parfait équilibre.</p> - -<p>— Tu me donneras des nouvelles?</p> - -<p>— Bien entendu.</p> - -<p>— Je l'aime tant, Gautier!</p> - -<p>— Tu l'aimes tant que tu lui rendras la santé -physique et morale, après lui avoir rendu le respect -d'elle-même. Pour en arriver là, tu t'es -courageusement saigné, saigné à blanc. C'est -bien, Jacques.</p> - -<p>— Mais elle aussi, qui m'aimait tant, m'a -rendu l'espoir que j'avais perdu, m'a refait une -volonté. Pour en arriver là, elle s'est assez -vaillamment mise à la torture.</p> - -<p>— Vous avez été braves tous les deux… Ta -récompense, tu peux déjà la deviner : Marguerite -retrouve une vie normale et simple, la vie -qu'elle aurait dû vivre ; toi, tu te composes une -vie d'action et de travail, aventureuse, exotique -et fantaisiste, tout cela qui est fait pour toi et -que ne te promettait pas, je pense, la croisière -de Brigneux! Ah! le voyage en Perse se présente -autrement!</p> - -<p>— Dis-moi, Gautier… entre nous… Marguerite -n'a jamais su que je buvais?</p> - -<p>— Non, j'en suis certain.</p> - -<p>— Ah!… bon… Cela m'aurait été fort désagréable… -Et maintenant, au revoir, je rentre -chez moi.</p> - -<p>— Quelle erreur, Jacques! ta mine est bien -trop mauvaise. Couche-toi sur la chaise-longue, -fais une sieste avant le dîner. Tu dîneras ici.</p> - -<p>— Oh! volontiers! seulement, passe-moi d'abord -le téléphone : je voudrais dire à Louis de -me préparer une petite malle pour l'Angleterre, -et ma valise. N'oublie pas, Gautier, que je quitte -Paris demain… que c'est presque le grand -départ!</p> - -<p>— Je m'en souviens, dit Gautier ; je n'aurais -garde de l'oublier. Vraiment, Jacques, je t'aime -beaucoup. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch27">CHAPITRE XXVII<br /> -<span class="small">LA JEUNE FERMIÈRE</span></h2> - - -<p>Le lendemain, Jacques trouvait M. Sandgate -au rendez-vous convenu. Ils partirent pour -l'Angleterre et Jacques vécut un mois à la campagne, -dans une maison confortable, élégamment -rustique, entourée de gazons nets, de fleurs -choisies, de beaux arbres décoratifs en leur -verte antiquité. A ce foyer, il reçut le plus -chaleureux accueil. On le considérait déjà -comme l'ami d'Edwin, l'ami auquel Edwin, ce -fils, ce frère, cet oncle chéri, serait sans doute -confié, lors de son prochain et glorieux voyage -en Perse. Damien et son futur compagnon -travaillaient, le soir, dans une grande bibliothèque -bien fournie des livres qui leur seraient -utiles, d'autre part, les journées s'écoulaient -vite, occupées par les jeux et les rires des -enfants, par des promenades à pied, des courses -à cheval. Seules les nuits de Jacques étaient -douloureuses à vivre. Avant de s'endormir, il se -répétait encore, il se répétait sans cesse les -quelques mots du billet reçu deux jours après -son arrivée chez Sandgate et dont il voyait parfois -se dessiner dans l'ombre l'écriture tragiquement -brisée :</p> - -<blockquote> -<p>« Mon ami aimé! — Non! ne viens pas! Je te -répondrai lundi prochain. Je ne pourrais pas, -avant! J'ai besoin de quelques jours encore, pour -pleurer.</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Marguerite.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Le mercredi suivant, il lisait d'elle une lettre -plus longue, pathétique par l'effort manifeste -qu'elle révélait.</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Mon ami aimé.</p> - -<p>« Je n'en peux plus! J'ai, comme toi, tout -juste assez de courage… Ah! tout juste!… mais -Gautier m'écrit qu'il faut rester calme. Alors, je -tâche. C'est dur. Pour m'aider, je prie. Ayant -beaucoup prié depuis ton départ, je me décide -à t'écrire ceci.</p> - -<p>« Jacques, tu me montres mon devoir et, parce -que je t'aime tant, je vais accomplir ce devoir, -malgré tout, jusqu'au bout. Maintenant, je -n'oserai plus faiblir. Tu viendrais ici que je -m'enfuirais peut-être! La photographie de ta -mère, la belle photographie que tu m'as donnée, -est devant mes yeux : M<sup>me</sup> Damien me regarde. -Quand mon chagrin sera trop gros, quand -j'hésiterai, je lui dirai : « Madame, que dois-je -faire? » et je suis sûre que, chaque fois, elle -me répondra.</p> - -<p>« Jacques, je serai une honnête fille. Ta fermière -doit être une honnête fille. Cette ferme -va me donner du travail, beaucoup, souvent du -tracas, mais aussi, j'espère, bien de la satisfaction. -Gautier me dit qu'il viendra me voir, de -temps en temps. Il pourra se rendre compte que -je suis une fermière scrupuleuse. Tu sais, -Jacques, j'ai un peu de connaissance des affaires -de la campagne ; ce sera mon plaisir de te le -prouver, un jour ; et puis, ce que je ne sais pas, -je l'apprendrai. Merci de ta grande bonté, mon -ami aimé, je la sens bien profondément, et aussi -ta peine à me quitter.</p> - -<p>« Envoie-moi, si tu as un moment pour ça, un -livre pas trop difficile sur la Perse. Je voudrais -te suivre un peu. Et j'ai encore quelque chose à -te demander. Permets-moi de ne plus te tutoyer. -Une fermière ne tutoie pas le maître. Ce n'est -pas convenable.</p> - -<p>« Adieu, mon maître. Faites un bon voyage. -Je ne trouve rien d'autre à vous dire. Tout le -reste, je le garde dans mon cœur.</p> - -<p class="c">« Votre fermière dévouée :</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Marguerite Dumont.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Un mois plus tard, Sandgate et Damien causaient -devant l'écurie où ils venaient de ramener -leurs chevaux, après une promenade.</p> - -<p>« Mais oui, Damien, vous êtes un excellent -cavalier, très sérieux et qui ne s'absorbe pas -dans les détails de manège. Cela vous servira -en Perse.</p> - -<p>— Vous m'emmenez donc en Perse, Sandgate? -je ne savais pas!</p> - -<p>— Vous m'accompagnez toujours en Perse, -Damien? Vous ne m'en aviez rien dit, personnage -insupportable!</p> - -<p>— Eh! justement! me supporterez-vous? Ne -l'oubliez pas : je suis venu faire un stage…</p> - -<p>— Un stage d'affection, car on va être désespéré, -mon cher! Les enfants perdront un grand -ami et je crains que Monsieur Jacques ne remplace -souvent l'oncle Edwin dans leurs souvenirs! -A mes précédents départs, moi seul, je -réunissais tous les regrets.</p> - -<p>— Quand partons-nous?</p> - -<p>— Désirez-vous rentrer en France pour faire -vos malles?</p> - -<p>— Autant les acheter et les faire à Londres -où, comme vêtements coloniaux, nous trouverons -tout ce qu'il faudra. Quant au reste… Non, -je ne m'arrêterai pas à Paris. Un ami viendra -m'embrasser à la gare. J'écrirai à mon valet de -chambre pour qu'il ferme chez moi. C'est un -honnête garçon, il s'en chargera fort bien, -comme aussi de m'expédier les quelques objets, -livres et souvenirs, que j'emporte.</p> - -<p>— Nous irons donc à Londres jeudi matin. -Ah! je vous promets une dure traversée de la -mer Rouge! mais vous avez compris, n'est-ce -pas, que retarder de six mois pour un peu -plus de fraîcheur dérangerait toute une partie -importante de notre voyage?</p> - -<p>— A propos, Sandgate, j'ai reçu du musée les -papiers que j'avais demandés ; nous les lirons -ce soir… Et puis, Sandgate, sans plaisanterie!… -vous ne savez peut-être pas le service que vous -me rendez!</p> - -<p>— Non, je ne le sais pas, cependant on se -doute très vite de certaines choses, chez certaines -gens… Rentrons, Damien, c'est l'heure -du thé, mes parents nous attendent. »</p> - -<p>Le départ pour un pays lointain apporte à -celui dont le cœur est lourd l'allègement d'occupations -nécessaires, de courses indispensables, -d'emplettes nombreuses que l'on ne saurait différer -et que seul on peut mener à bien soi-même. -La question des chaussures est de toute gravité, -la sélection minutieuse des livres reste -délicate ; on ne se passera ni d'armes de chasse, -ni d'appareils photographiques, ni de vêtements -spéciaux, et il faut les choisir ; enfin, comment -négligerait-on de se procurer les diverses lettres -et recommandations qui, par avance, engagent -l'aide et les bons soins de votre consul? Bien -qu'à vrai dire la besogne fût facilitée par Sandgate -et déjà faite aux trois quarts, les semaines -suivantes ne laissèrent pas à Damien grand -loisir. Elles lui parurent courtes.</p> - -<p>La traversée fut bonne jusqu'à Port-Saïd, -pénible ensuite. Jamais Edwin Sandgate n'avait -connu la mer Rouge aussi brûlante. Les deux -voyageurs arrivèrent dans le golfe Persique -assez débilités, malgré le bref repos qu'ils -s'étaient permis aux Indes, mais rapidement -l'un et l'autre se reprirent, par le seul fait qu'ils -se trouvaient là, devant cette côte torride où ils -désiraient aborder.</p> - -<p>Le voyage commençait vraiment et Damien -fut bientôt ravi par son charme grave, fantaisiste -et varié, par l'inattendu ou la séduction de -chaque chose, par la noblesse de l'effort qu'on -lui demandait, par les merveilleuses récompenses -qui en étaient le prix. Plus tard, leurs -travaux d'archéologie lui apportèrent des joies -encore plus hautes et Sandgate le vit parfois -chanter au soleil, librement, l'âme épanouie, -levant entre ses mains l'objet que ces mêmes -mains avaient découvert : un vase, un fragment -ancien, une dalle aux belles couleurs. Il souffrit -souvent de façon cruelle de la chaleur, du froid, -du vent, de l'âpre climat, de la fièvre, de l'annihilante -fatigue, de la soif, des déceptions et de -ses propres souvenirs, mais chaque nuit lui -donnait le sommeil et chaque lendemain son -aube. Alors il revivait et saluait le jour.</p> - -<p>Onze mois durant, et non point six, Sandgate -et Damien, liés par leur affectueuse entente et -leur ambition, parcoururent de conserve ce -large canton du monde qui va du détroit d'Ormuz -aux Portes Caspiennes. Le plus souvent nomades, -sédentaires parfois, ils ne manquèrent -jamais de quelque nouveau travail pour les -tenir en haleine, de quelque nouveau projet -pour leur créer des rêves, puis, un jour, chargés -d'un butin nombreux, ils rentrèrent, contents -d'eux-mêmes.</p> - -<p>« Eh bien, assieds-toi, fume et bavarde, disait -Gautier Brune à l'ami qui, dès son retour, avait -sonné chez lui. Ta mine paraît magnifique ; je ne -t'imaginais pas avec ce superbe hâle… non plus -avec ce tranquille regard. Assurément, la Perse -a du bon, même à haute dose, à dose massive! -Onze mois!… Et qu'as-tu fait de ton camarade?</p> - -<p>— Edwin a continué sur Londres. Il reviendra -dans trois semaines, pour que nous mettions de -l'ordre dans nos travaux ; ce sera d'ailleurs intéressant -et fructueux. — Rien de palpitant à me -dire, Gautier? Ta dernière lettre, cueillie à -Port-Saïd, m'annonçait seulement le mariage de -Brigneux. — Toi, tu vas bien? — Parle-moi de -Marguerite.</p> - -<p>— Elle va bien aussi, très bien. Sa vie n'est -pas inactive, je te le garantis! Dans sa ferme, -dont elle m'a fait les honneurs et qu'elle dirige -avec une charmante autorité, elle retrouve la -santé, le calme de l'esprit. Les gens du village -sont à ses pieds, l'aiment, la respectent, tout en -la craignant un peu, car il ne faut pas que l'on -plaisante. La fermière de M. Damien défend -sans cesse les intérêts de son maître. Le curé -voit en Marguerite la forme humaine que, dans -sa paroisse, la Providence a revêtue, (brave type, -le curé!) Marguerite est donc une personne considérable ; -les enfants l'adorent toujours : c'était -couru! Elle dîne chez le notaire, elle protège le -facteur rural. Tout cela, très sympathique… -Mais tu dois être renseigné par ses lettres.</p> - -<p>— Hélas! non, mon vieux! Les premières -lettres de Marguerite étaient si douloureuses, si -tendues!… puis, elle a commencé à me parler -de la campagne, des bestiaux, des semailles, des -moissons, de l'état des champs. Ces propos-là -se multipliaient, débordant les autres, prenant -toute la place… A Persépolis, je savais le prix -des pommes de terre normandes!… Et, maintenant, -que veux-tu que je te dise? elle m'écrit -gentiment, amicalement (non, soyons juste : -affectueusement), des lettres d'affaires, coupées -de questions intelligentes, pleines de sens, sur -nos découvertes persanes… Qu'y a-t-il là-dessous?… -Mais… Oh! oui! Marguerite est une -jeune fermière comme on n'en rencontre pas -souvent, et Sandgate qui, tu penses bien, connaît -ma terre mieux que moi, puisqu'il y a beaucoup -vécu avant de me la vendre, déclare que -« M<sup>lle</sup> Dumont est inappréciable! » Enfin… le -plus dur est fait, n'est-ce pas?… Marguerite est -en bonne santé. — Quand nous verrons-nous -plus longuement, Gautier?</p> - -<p>— Demain, si tu veux, je suis libre. Nous sortirons -ensemble ; on ira entendre de la musique… -Je n'ose te proposer un ballet persan. »</p> - -<p>En quittant Gautier, Jacques prit une voiture -et se fit conduire à l'Hôtel du Carrefour où -M. et M<sup>me</sup> Honoré témoignèrent de leur joie -par de grandes démonstrations. Il fallut que -Jacques contât son voyage héroïque, ses deux -traversées, si pénibles, si dangereuses, ses -découvertes « chez les Persans », car on savait -que, là-bas, en ce pays sauvage où le soleil -tapait si dur, Monsieur Jacques avait fouillé la -terre de ses mains blanches et ramené au jour -mille et une merveilles. Après s'être réjoui, -comme il convenait, de la belle mine de Monsieur -Jacques, de l'air gaillard de Monsieur -Jacques, M. et M<sup>me</sup> Honoré parlèrent enfin -d'autre chose, mais cet excellent couple s'enthousiasmait -vite et prenait plaisir à déverser -ainsi un flot tumultueux de louanges sincères. -Le nom de Marguerite Dumont en fit jaillir la -source à nouveau et Jacques, descendant, une -heure plus tard, la rue Blanche, se répétait à -lui-même les dernières paroles entendues :</p> - -<p>« Ah! la chère demoiselle! qu'elle est bonne! -Si sérieuse, si courtoise, si empressée avec -nous! Ah! Monsieur Jacques! Et si attachée à -son devoir! Oh!… Ah!… »</p> - -<p>« Oui, pensait Damien, une brave fille, vraiment ; -une fermière parfaite… Allons! ce soir, -je dîne au cabaret! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch28">CHAPITRE XXVIII<br /> -<span class="small">UN FEU DE BOIS</span></h2> - - -<p>Le lendemain, vers minuit et demi, Damien, -rentrant du théâtre, ouvrit sa porte et voulut, -avant de se coucher, fumer quelques cigarettes -encore. Il ne se sentait aucune envie de dormir : -la musique d'orchestre qu'il venait d'entendre, -en compagnie de Gautier, l'avait trop ému, un -peu secoué… il reconnaissait des sensations -chères, un enchantement perdu. Quelle belle -soirée! et, maintenant, installé dans ce fauteuil -où, depuis près d'un an, il ne s'était plus assis, -Jacques se laissait aller à une sorte de paresse -heureuse.</p> - -<p>Bientôt, dans peu de jours, il reprendrait son -travail ; l'arrivée de Sandgate lui promettait de -la besogne, des heures studieuses entre quatre -murs (après tant d'heures actives vécues avec -lui sous le ciel bleu!) mais, ce soir, il ne ferait -rien, il veillerait tout seul, en fumant, en écoutant -des échos sonores.</p> - -<p>De son mieux, Louis avait rétabli le bureau en -sa disposition ancienne : Jacques y retrouvait -presque chaque chose à sa place : les meubles, les -tableaux pendus, les photographies sur la cheminée, -divers petits objets… ce cendrier, ce -vase de bronze, un coupe-papier chinois de -jade… il lui plaisait de revoir tout cela.</p> - -<p>Oh! oui! l'idole en bois roux restait accrochée -au-dessus de sa planchette. Il l'avait remarquée, -dès le premier jour, sans beaucoup -d'émotion.</p> - -<p>Et ces livres (probablement ceux qu'il lisait -avant son départ pour l'Angleterre), époussetés, -posés d'équerre près du sous-main : un tome -du théâtre de Musset, un catalogue de faïences -persanes annoté au crayon, un roman de qualité -courante…</p> - -<p>« Mais qu'est-ce donc que ceci? se demanda -Jacques. <i lang="la" xml:lang="la">Rituale romanum</i>… Ah! je me souviens. »</p> - -<p>Il en avait, par curiosité, parcouru quelques -pages, alors que Marguerite s'inquiétait tant de -lui, le croyant possédé du diable… Le cérémonial -pour l'exorcisme était encore marqué d'une -fiche.</p> - -<p>« Nous étions fous l'un et l'autre ; aussi bien -elle que moi! »</p> - -<p>Il fallait à Damien ce détail soudain surgi pour -que la parenthèse d'aventures lointaines, de -voyages difficiles, d'heureux exotisme, se fermât, -pour qu'il pût revoir sa vie telle qu'elle -était aux jours sombres, pour qu'il considérât -la situation nouvelle où il se trouvait, et jugeât -de l'état précis de ses forces. Il avait ouvert sur -son bureau le rituel romain, il parcourait de -temps à autre quelques lignes en se les traduisant. -Elles évoquaient des images étranges. -Puis, il rêvait.</p> - -<p>« Esprit impur! Esprit très immonde! je -t'exorcise!… »</p> - -<p>« Oui, pensait Jacques, j'ai été possédé. Il a -pu m'envahir parce que je ne présentais aucune -résistance, parce que j'étais prêt à tout, comme -tous ceux qui ne font rien, qui s'usent à ne rien -faire. Je souffrais, mais de façon stérile, sans -profiter de ma souffrance. Je croyais accomplir -mon devoir entier en combattant ce goût que -j'avais de l'ivresse et, lorsque avec peine je -m'en suis guéri, je m'étonnais de souffrir encore. -Cela me paraissait injuste. »</p> - -<p>« Ecoute et prends peur, Satan!… »</p> - -<p>« Je souffrais pour moi-même et j'en tirais -vanité. Sans presque m'en douter, je me glorifiais -d'être malade de façon peu commune, de -façon rare. Maman l'avait, je crois, deviné. -Ensuite, ne buvant plus, je me glorifiais de ma -victoire. Tout se changeait ainsi en mouvements -d'orgueil ; à toute heure je témoignais de moi-même! -Je voulais éblouir Maman par mon courage -devant la peur… Maman est morte sans -le moindre éblouissement! »</p> - -<p>« Donc, retire-toi, au nom du Père, du Fils et -du Saint-Esprit!… »</p> - -<p>« Puis est venue Marguerite, et j'ai entrepris, -le sourire aux lèvres, une moitié de tâche dont -j'étais fier, une moitié seulement. La sauver du -ruisseau, cette paysanne, l'empêcher de se prostituer -au premier venu, lui permettre de n'avoir -plus trop faim quand elle n'arriverait pas à -vendre son corps… pourquoi faire? pour me -l'offrir comme maîtresse et la montrer dans les -restaurants, pour l'habiller, la présenter, l'amuser -et m'amuser d'elle, pour lui composer une -vie factice, pour qu'elle souffrît, elle qui m'aimait. »</p> - -<p>« Donc, retire-toi, Séducteur! ami de l'aspic et -du basilic! Retire-toi au nom de l'Agneau immaculé -qui foula le basilic et l'aspic!… »</p> - -<p>« Mais moi aussi, je l'aimais, et c'est en l'aimant -que j'ai voulu comprendre, enfin, certaines -choses, et c'est en m'aimant qu'elle m'a -permis de les comprendre, car, si je l'ai quittée… -ah! ce jour-là, je n'agissais point par vanité, ni -pour faire un geste élégant… ah! non! j'avais -bien trop mal!… je m'en souviens. »</p> - -<p>Et il lut encore :</p> - -<p>« Donc, retire-toi, Impie! Persécuteur! Fourbe -voué à la géhenne! »</p> - -<p>Il ferma le livre.</p> - -<p>« En somme, pensait-il, nous suivons le chemin -qu'il nous eût fallu suivre dès l'abord. Mes -travaux en Orient, ce sont ses travaux dans sa -ferme. Elle et moi, nous pouvons travailler, -maintenant, parce que nous avons souffert, -beaucoup souffert, puis souffert davantage… Et -ces cris que je poussais?… mettais-je bas l'esprit -impur, ou l'esprit impur criait-il lui-même -de douleur en me quittant?… »</p> - -<p>Car le souvenir lui était revenu d'un passage -de l'Evangile où le Christ délivrait deux furieux -de l'esprit qui les possédait et le chassait, récalcitrant -et hurlant, dans un troupeau de pourceaux -au pâturage, qui s'en fut se noyer aussitôt.</p> - -<p>« Ce serait donc la délivrance?… »</p> - -<p>Combien d'heures Damien était-il resté dans -ce fauteuil, devant ce bureau familier, sans -même donner un regard au coin de gauche où -pendait une statuette en bois roux? L'air plein -de fumée rendait cette pièce étouffante. Il s'avança -vers la fenêtre, l'ouvrit toute grande ; un -jour pâle filtrait par les volets qu'il rabattit.</p> - -<p>Déjà, l'aube s'étendait, diffuse, indécise et -grise, sur la ville, éclairant faiblement les brumes -qu'un souffle poussait le long des rues. Cela faisait -un singulier paysage… Et Jacques songeait -à d'autres paysages, là-bas, près d'un lac, au -fond de la Perse.</p> - -<p>C'était peut-être auprès d'un lac semblable -que le Christ, rencontrant les deux possédés, -leur avait imposé les mains… Il descendait de -la colline aride que paraient seuls quelques -cystes, quelques touffes de thym, quelques -maigres lentisques. Il descendait de la colline -vers le bord du lac où se posaient les brumes du -matin, et les deux possédés criaient déjà de -douleur et se tordaient et hurlaient parce qu'ils -souffraient cruellement et ne voulaient pas -guérir, sachant que, pour guérir, il fallait -souffrir davantage… Et le Christ leur imposait -les mains.</p> - -<p>Calme matinée! Accoudé au balcon, Jacques -en buvait la douceur. Le jour était venu, frais et -clair ; un murmure montait de la ville… Jacques -rentra dans son bureau. Il regarda sur la cheminée -les quelques photographies aimées, -amies, qui s'y trouvaient toujours. Il nota aussi -que, dans l'âtre, quelques bûches étaient posées, -préparées, sans doute, par Louis, l'hiver d'avant, -en vue d'un retour inopiné de son maître.</p> - -<p>Et, brusquement, Jacques se retourna vers -l'idole, pendue au coin du mur, la décrocha, la -considéra de près, vit qu'elle était faite de bois -mort, bien mort, qu'elle valait tout juste son -poids de bois mort… Alors il la coucha sur les -bûches de l'âtre, froissa un journal qu'il fit flamber, -qu'il glissa sous les bûches, et, paisiblement -assis devant les flammes, tandis qu'au dehors -le jour s'affirmait splendide et bleu, regarda se -consumer lentement, sûrement, avec de méchants -crépitements et des fusées, cette idole en -bois roux, venue vers lui, jadis, d'une île -très lointaine.</p> - -<p class="sign"><i>Chine, 1912.</i><br /> -<i>Provence, 1918.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES CHAPITRES</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="small"><div class="r">I.</div></td> -<td class="small drap">UN PANTIN DE BOIS</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">5</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">II.</div></td> -<td class="small drap">UN AUTRE PANTIN DE BOIS</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">18</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">III.</div></td> -<td class="small drap">AU RESTAURANT</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">27</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">IV.</div></td> -<td class="small drap">BAR NOCTURNE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">41</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">V.</div></td> -<td class="small drap">RAISONS MATERNELLES</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">51</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">VI.</div></td> -<td class="small drap">LA LEÇON DU CLOWN</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">68</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">VII.</div></td> -<td class="small drap">LA PREMIÈRE MANCHE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">79</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">VIII.</div></td> -<td class="small drap">INCERTITUDES</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">88</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">IX.</div></td> -<td class="small drap">UNE CHARMANTE SOIRÉE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">98</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">X.</div></td> -<td class="small drap">LE CADEAU PRÉCIEUX</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">117</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XI.</div></td> -<td class="small drap">L'IMPLORATION</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">128</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XII.</div></td> -<td class="small drap">SUR LE TROTTOIR</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">136</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XIII.</div></td> -<td class="small drap">LE DOUX RÉVEIL</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">156</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XIV.</div></td> -<td class="small drap">DISCIPLINE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">171</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XV.</div></td> -<td class="small drap">L'IDOLE INTERPELLÉE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch15">186</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XVI.</div></td> -<td class="small drap">LA PRÉSENTATION</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch16">198</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XVII.</div></td> -<td class="small drap">L'INSTANT TRAGIQUE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch17">206</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XVIII.</div></td> -<td class="small drap">JOURS SOMBRES</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch18">216</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XIX.</div></td> -<td class="small drap">DEVANT LA MORTE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch19">227</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XX.</div></td> -<td class="small drap">LE DIABLE EN PERSONNE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch20">239</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XXI.</div></td> -<td class="small drap">L'INVITATION AU VOYAGE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch21">250</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XXII.</div></td> -<td class="small drap">VILLÉGIATURE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch22">259</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XXIII.</div></td> -<td class="small drap">UN DIALOGUE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch23">269</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XXIV.</div></td> -<td class="small drap">L'ÉPREUVE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch24">279</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XXV.</div></td> -<td class="small drap">LE BEAU LAURIER</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch25">291</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XXVI.</div></td> -<td class="small drap">LE PROJET ABSURDE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch26">298</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XXVII.</div></td> -<td class="small drap">LA JEUNE FERMIÈRE</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch27">306</a></div></td></tr> -<tr><td class="small"><div class="r">XXVIII.</div></td> -<td class="small drap">UN FEU DE BOIS</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch28">316</a></div></td></tr> -</table> -<div class="break"></div> - -<p class="c small top4em">ACHEVÉ D'IMPRIMER -LE VINGT FÉVRIER MIL NEUF CENT DIX-NEUF -PAR L'IMPRIMERIE LUX -POUR LES ÉDITIONS G. CRÈS ET C<sup>ie</sup></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c large top4em">Prix : 3 fr. 50</p> - -<p class="c small sans-serif">Majoration temporaire de 30 %<br /> -Décision du Syndicat des Éditeurs 11 Février 1918</p> - - -<div style='display:block;margin-top:4em'>*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK L'ESPRIT IMPUR ***</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This file should be named 64091-h.htm or 64091-h.zip</div> -<div style='display:block;margin:1em 0;'>This and all associated files of various formats will be found in https://www.gutenberg.org/6/4/0/9/64091/</div> -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Updated editions will replace the previous one—the old editions will -be renamed. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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By reading or using any part of this Project Gutenberg™ -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg™ electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg™ electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the person -or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -1.B. “Project Gutenberg” is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Information about the Mission of Project Gutenberg™ -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg™’s -goals and ensuring that the Project Gutenberg™ collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg™ and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at www.gutenberg.org. -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation’s EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state’s laws. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation’s principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation’s web site and -official page at www.gutenberg.org/contact -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -For additional contact information: -</div> - -<div style='display:block;margin-top:1em;margin-bottom:1em; margin-left:2em;'> -Dr. Gregory B. Newby<br /> -Chief Executive and Director<br /> -gbnewby@pglaf.org -</div> - -<div style='display:block;font-size:1.1em;margin:1em 0; font-weight:bold'> -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular state -visit <a href="https://www.gutenberg.org/donate">www.gutenberg.org/donate</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. 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For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg™ eBooks with only a loose network of -volunteer support. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Project Gutenberg™ eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: <a href="https://www.gutenberg.org">www.gutenberg.org</a>. -</div> - -<div style='display:block;margin:1em 0'> -This Web site includes information about Project Gutenberg™, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. -</div> - -</body> -</html> diff --git a/old/64091-h/images/cover.jpg b/old/64091-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index f8eeebc..0000000 --- a/old/64091-h/images/cover.jpg +++ /dev/null diff --git a/old/64091-h/images/cres.png b/old/64091-h/images/cres.png Binary files differdeleted file mode 100644 index dc74fcc..0000000 --- a/old/64091-h/images/cres.png +++ /dev/null |
