diff options
Diffstat (limited to 'old/64067-0.txt')
| -rw-r--r-- | old/64067-0.txt | 7225 |
1 files changed, 0 insertions, 7225 deletions
diff --git a/old/64067-0.txt b/old/64067-0.txt deleted file mode 100644 index 2f8c44b..0000000 --- a/old/64067-0.txt +++ /dev/null @@ -1,7225 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of Les gens de théâtre, by Pierre Véron - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les gens de théâtre - -Author: Pierre Véron - -Release Date: December 18, 2020 [EBook #64067] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GENS DE THÉÂTRE *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - PIERRE VÉRON - - LES GENS - DE - THÉATRE - - - PARIS - DENTU, ÉDITEUR - LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES - Palais-Royal, 13 et 17, galerie d'Orléans - - Tous droits réservés - - 1862 - - - - -Paris.--Imp. VALLÉE et Cie, 15, rue Breda - - - - -PRÉFACE - - -Puisque c'est au théâtre que ce livre est consacré, j'aurais pu--pour -mettre en repos ma conscience--me rappeler ce qui se passe au théâtre -même. - -Vous avez, comme moi, remarqué avec quel cœur on y rit de sa propre -caricature. - -Les transes de Sosie font pâmer de joie le peureux; l'hypocrite se -gausse à l'aise de Tartufe; les infortunes de Sganarelle plongent dans -des accès de délire tous les maris de sa famille. - -Car l'homme est ainsi fait qu'il ne se reconnaît nulle -part,--probablement parce qu'il ne se connaît jamais. Chacun de nous est -le plus mauvais juge de la ressemblance de son portrait. - -En partant de ce principe, je n'avais point à craindre que personne -s'attribuât les ridicules et les travers dont ce volume essaye le -croquis. - -N'importe! On a tant médit du théâtre et de tout ce qui en approche, que -nous ne voulons pas avoir l'air de faire chorus à ces banales et souvent -injustes déclamations. - -Le temps n'est plus--Dieu merci--où les comédiens se voyaient frappés -d'une proscription brutale qui ne s'arrêtait même pas devant une tombe. -Ces planches que l'intolérance feignait de prendre pour des tréteaux, -trop de noms illustres les ont glorifiées pour que la confusion soit -désormais possible. - -Qui sait même si à l'exagération de la défaveur n'a pas succédé de nos -jours l'exagération de l'engouement? - -De là la nécessité de faire sentir de temps en temps les épines de ce -monde dont on est toujours tenté de ne voir que les fleurs; le besoin de -prévenir les naïfs en inscrivant sur la porte: _Ici il y a des -piéges-à-brebis_. - -La flatterie et l'illusion sont les plus dangereuses conseillères; mieux -vaut le coup de griffe de la critique que le coup d'encensoir de la -flagornerie. Le théâtre doit en savoir quelque chose,--lui qui passe son -temps à châtier--en riant quand il le peut. - -Usons donc de cette chère et bonne licence du rire qui épargne tant de -larmes, à ce qu'assure Beaumarchais. Frondons les défauts et au besoin -les vices. - -En narguant l'exception, on démontre la règle--qui, pour les gens de -théâtre, est honorabilité, labeur et courage. - - - - -LES - -GENS DE THÉATRE - - - - -I - -PARLEZ AU CONCIERGE - - -Ce jour-là... - -Je regrette amèrement de ne pas commencer par _la belle matinée de -printemps_ dont le lecteur se montre toujours si friand; mais, _primo_, -comme la scène se passe à deux heures de l'après-midi; _secundo_, comme -il neige à flocons au dehors, un scrupule peut-être exagéré m'empêche de -maintenir quand même l'heureuse formule. - -Ce jour-là donc,--12 février 18..,--vers deux heures de l'après-midi, -ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer, la loge des époux -Balandreau, concierges assermentés du petit théâtre des -_Divertissements-Plastiques_, présentait le coup d'œil le plus animé. - -C'est qu'en ce moment avait lieu à l'étage supérieur,--_le public -n'entre pas ici_,--la répétition générale d'un de ces chefs-d'œuvre que -la noble élégance du langage contemporain appelle des _pièces à femmes_. - -La pièce à femmes est un des signes du temps. - -On a souvent parlé des petites causes produisant les grands effets; ici -il a fallu, au contraire, plusieurs grandes causes pour produire l'effet -le plus mesquin. Il a fallu que l'amour, l'esprit et le goût -collaborassent à leur mutuelle décadence, pour que la montagne en -travail accouchât de cette ridicule souris. - -Trois complices pour un avortement: les auteurs, le public, et le -quartier Breda! - -C'est trop--des trois. - -Le quartier Breda aurait dû rester un quartier et ne pas devenir une -ville; le public aurait dû respecter l'art et les artistes, en se -respectant lui-même; quant aux auteurs... - -Cela me rappelle certaine jaquette dont un de mes camarades de pension -me raconta jadis l'histoire. - -La jaquette avait été d'abord une magnifique houppelande, dans laquelle -l'aïeul du narrateur se carrait aux jours de gala. Elle brillait alors -de toute sa splendeur;--solide, moelleuse, taillée en pleine étoffe et -sans marchander. - -L'aïeul mort, le grand-père hérita et se contenta de modifier légèrement -la forme antique de la houppelande, qui se trouva un peu rapetissée. - -Mais elle était si ample! - -Du grand-père elle passa au père. - -Celui-ci,--jugeant inutile de remplacer ce vêtement précieux et sans -pareil,--se contenta, lui aussi, de le repriser d'un côté, de le -rapiécer de l'autre, de le diminuer sur les bords;--et ma foi, il -faisait encore figure en cet accoutrement. - -Malheureusement,--lorsque le père trépassa à son tour,--reprises et -rapiéçages s'étaient multipliés à tel point qu'il devenait impossible -d'en ajouter d'autres. Tout ce qu'un ouvrier put faire, ce fut de -tailler par-ci, de rogner par-là,--tant et si bien, qu'il ne resta quasi -plus d'étoffe. - -L'antique et vaste houppelande avait fini en queue de jaquette,--de -cette jaquette étriquée dans laquelle précisément grelottait mon pauvre -camarade de pension, dont le dénûment excitait les sarcasmes des uns, la -pitié des autres. - -Cette histoire, c'est celle de l'esprit français au théâtre. - -Molière fournit l'étoffe à mesure que veux-tu. Beaumarchais, les -agréments à profusion;--quelle belle houppelande toute neuve! Marivaux, -Dancourt, Fabre, Picard et consorts la raccourcissent et la rétrécissent -à leur taille; leurs successeurs la traînent, la fripent, la tournent, -la retournent, la dégradent, cherchent à la raccommoder. Enfin, le -Vaudeville--un gamin dégénéré, un enfant terrible,--s'amuse à en -découper de tout petits morceaux;--jusqu'au jour où le dadais s'aperçoit -qu'il n'a plus de quoi se vêtir. - -Et voilà pourquoi la jaquette--trop courte--laisse voir les mollets de -ces dames, par en bas, et leurs épaules, par en haut. - -Le mollet et l'épaule représentent l'_alpha_ et l'_oméga_ de la pièce à -femmes. - -Avec ces deux lettres là, on se passe du reste de l'alphabet. - -On remplace l'observation par l'exhibition, les tableaux de mœurs par -les tableaux vivants, le fil de l'intrigue par le coton des couturières. - -Les caractères, les mots, jusqu'au couplet--ce radeau de la Méduse, où -l'esprit trouvait moyen de vivre pendant une douzaine de vers avec un -seul trait final,--jusqu'au couplet, tout s'en va: - - On chantait, ils en sont aises, - Ils font danser maintenant. - -Ou si l'on chante, c'est pis encore! - -Des beautés engagées en qualité de _modèles_ ne peuvent être astreintes -à la roulade. Les statues ne vocalisent pas, que diable! - -Si donc les formes sont vraies, la direction n'a pas le droit de se -plaindre que les voix soient fausses. Les assistants,--étant tout -yeux,--n'ont pas le temps d'être tout oreilles. - -Quel que soit, d'ailleurs, le prétexte sous lequel on amène le _sexe_ -sur la scène, pourvu qu'il y foisonne, tout le monde est content. - -D'où il suit que--pour offrir une définition à ceux qui en éprouvent le -besoin--la pièce à femmes est un ouvrage dans lequel les femmes tiennent -lieu de pièce. - - - - -II - -SUITE DU PRÉCÉDENT - - -Peut-être devrais-je,--avant de continuer, présenter à la compagnie mes -très-humbles excuses pour la digression dans laquelle j'ai été entraîné -dès les premiers pas. - -Je préfère remplacer les excuses par un aveu. - -Ce livre n'est point un roman; c'est un voyage buissonnier à travers les -us et coutumes dramatiques. Or, en fait de voyages, j'ai horreur des -trajets directs. J'aime à m'arrêter quand il me plaît, à zigzaguer comme -l'envie m'en prend; il est par conséquent fort probable que je -retomberai plus d'une fois dans le péché que je confesse au moment du -départ. - -Vous voilà prévenus, chers compagnons de route. - -La ligne droite n'a que trop d'adorateurs à notre époque. Laissons un -peu de place au caprice et ne faisons pas de la littérature une seule et -même rue de Rivoli. - -Sur ce, je reviens au théâtre des _Divertissements-Plastiques_, où l'on -répétait une pièce à femmes, et à la loge des dignes époux Balandreau, -concierges de l'établissement. - -Cette loge, de quinze pieds carrés environ, mérite une description -particulière. - -Dans cet étroit espace se trouvaient représentés: la communauté -conjugale, le chauvinisme, l'administration, le commerce et la cuisine. - -La communauté conjugale par une commode à la forme antique, véritable -memento d'acajou, qui devait rappeler aux hôtes de céans la date du -_par-devant monsieur le maire_. - -Le chauvinisme par un buste du _petit caporal_, soigneusement recouvert -d'un globe protecteur. - -L'administration par trois casiers où dormaient quelques paperasses et -sur lesquels on lisait en gothique de hasard: _M. le Directeur_, _M. le -Régisseur_, _M. le Caissier_. - -Le commerce par une petite armoire qui laissait voir en s'entre-bâillant -une rangée de bouteilles pleines ou entamées. - -La cuisine, par un pot au feu, ronflant près de la fenêtre sur un -fourneau économique. - -J'allais oublier l'art, qui figurait dans ce capharnaüm sous la forme -d'un cadre de bois peint, orné d'une photographie exhibant un ancien -amoureux de la troupe en costume collant. Le jeune premier avait daigné, -de sa propre main, ajouter au bas du portrait ces mots concis, mais -flatteurs: _Offert au père Balandreau_. - -Des chaises de paille, un fauteuil en velours d'Utrecht et un poêle de -faïence blanche complétaient le décor. Quant aux personnages... - -C'étaient d'abord les maîtres du logis. Isidore Balandreau, ex-enfant de -troupe aux vélites de la garde, retraité sergent en 1832: Euphémie -Balandreau, son épouse légitime, ci-devant cantinière de l'armée -française. - -Isidore Balandreau avait fait de sa vie deux parts, l'une pour la gloire -_qui lui avait donné le jour_, l'autre pour le théâtre qui abritait sa -vieillesse. Il disait en parlant des victoires du premier Empire: «_Nos_ -batailles, _nos_ lauriers, _nos_ conquêtes.» Il disait à propos des -représentations de la petite scène dont il relevait en qualité de -fonctionnaire: «_Nous_ donnons demain une première. _Nous_ venons -d'engager un comique sur lequel _nous_ fondons de grandes espérances. -_Nous_ tenons un succès d'argent.» Il filait enfin avec le père noble de -longs entretiens sur l'art militaire et avec le pompier de service -d'interminables conversations sur l'art dramatique. - -Euphémie Balandreau, elle, n'avait jamais connu qu'une passion: celle de -l'argent. Aussi, dès le principe, sa nouvelle profession lui avait-elle -semblé peu lucrative. Mais, la pièce à femmes aidant, l'ex-cantinière ne -tarda pas à mettre à profit les souvenirs de son ancien métier. Le -troupier fut seulement remplacé par le gandin. - -Il était si dur, par les temps de frimas, d'attendre dans la rue les -nymphes des _Divertissements-Plastiques_! Et la mère Balandreau avait si -bon cœur! - -Elle commença par permettre à un des sigisbées de stationner sur le -seuil de sa loge. La semaine suivante, elle l'invita à s'approcher du -poêle. Quinze jours après, elle l'autorisa à s'asseoir. Un peu plus -tard, comme le pauvret s'ennuyait à périr, il arriva que, pour l'aider à -tromper les rigueurs de l'attente, elle eut sous la main une bouteille -de je ne sais quelle liqueur. Elle en offrit un verre, qui fut -accepté--et payé. - -A compter de ce moment, Euphémie Balandreau avait trouvé,--ni plus ni -moins qu'Archimède. Elle avait inventé la cantine de l'amour, rien que -cela. - -A cette cantine venaient tous les poursuivants et tous les suivants de -ces dames. Elles étaient quarante actrices dans la troupe; multipliez, -pour chacune, par...--au moins! et supputez les bénéfices de la -concierge industrieuse. - -Car, il y avait, dans le nombre de ses habitués, des fils de famille qui -payaient comme à vingt ans, et des pères--de famille aussi,--qui -payaient comme à soixante. - -Sans compter les bénéfices de la petite poste galante et le chapitre des -renseignements. - -Non pas qu'on manquât de principes. Au contraire! Plus on en avait, plus -il fallait d'écus en bataille pour en triompher;--exemple: - ---Madame, seriez-vous assez bonne pour remettre en secret cette lettre -à... - ---Je ne suis la commissionnaire de personne! - ---Cette lettre à mademoiselle Virgi... - -(Une pièce blanche se montrait alors à l'horizon.) - ---Mademoiselle Virginie?... Elle m'a défendu de recevoir les -déclarations. Son appartement est trop petit. - ---Voyons, ma chère dame, je vous en prie... - -(Une pièce jaune succédait.) - ---C'est bien! on tâchera, on essayera... Et il vous faut une réponse, -pas vrai? - ---Vous devinez ma pensée. - ---C'est là ce que je ne peux pas vous promettre; vu que... - -(La pièce jaune grossissait de volume.) - ---Enfin, si vous y tenez tant, on fera l'impossible, quoi! - -Autre exemple: - ---Madame, auriez-vous l'extrême obligeance... - ---Je suis pas obligeante, moi. - ---Je désirerais savoir l'adresse de mademoiselle Chiffonnette? - ---Y a des dictionnaires où qu'on trouve ces choses-là. - ---Madame... - -(Apparition des cent sous.) - ---D'ailleurs, j'en suis pas bien sûre; je crois qu'elle reste dans la -rue... dans la rue de Clichy... Quant au numéro... je l'ai oublié... Ma -foi, oui, je l'ai... - ---Cherchez, je vous en conjure... - -(Exhibition des dix francs.) - ---Numéro vingt-deux! Comme ça me revient tout d'un coup... Une bonne -petite fille au reste que Chiffonnette... quand on sait la prendre... -Ah! si j'étais homme, c'est moi qui m'en ferais adorer. - ---Vraiment? Par quel moyen? - ---Monsieur, la vie privée de mes _artisses_ ne m'appartient pas et ma -discrétion... - -(Entrée des vingt francs.) - ---Tout ce que je peux vous dire, c'est que... - -Et Euphémie Balandreau de débiter six pages de documents intimes. - -Excellente créature au demeurant, et remplissant avec conscience les -devoirs du ménage. - -On aurait admiré ses qualités conjugales rien qu'à voir de quelle façon -convaincue elle écumait son pot-au-feu au moment où vous avez eu le -plaisir de faire sa connaissance. - -Tout en écumant, elle s'adressait à un des cinq ou six gandins qui -dégustaient autour du poêle un verre de curaçao: - ---Sans vous commander, monsieur Alfred, passez-moi donc mon panier à -braise qu'est sous la commode; ce satané feu ne va pas. - ---Comment!... Tu veux que monsieur avec ses gants frais... interrompit -Balandreau. - ---Laisse-nous donc tranquille, toi. Monsieur Alfred est un jeune homme -complaisant qui ne me refusera pas ce petit service. Il sait bien que, -quand je peux faire quelque chose pour lui être agréable... -accentua-t-elle avec intention. - -Le gandin, dont la jalousie avait sollicité mainte fois la surveillance -d'Euphémie, s'empressa d'obtempérer à sa requête. - ---Messieurs, dit un second gandin, un verre de madère au succès de la -pièce nouvelle. - ---Il paraît, fit Balandreau, que c'est crânement joli, et que ça -s'enlèvera à la baïonnette. Le garçon d'accessoires m'a dit que c'était -écrit!... - ---Les jupes, ajouta judicieusement madame, auront encore un centimètre -et demi de moins que dans la _Revue_. - -Monsieur Alfred déguisa une grimace, et d'un ton mécontent: - ---Il me semble que le directeur abuse un peu du décolleté... - ---Et de quoi voulez-vous donc qu'il abuse, le pauvre cher homme? S'il -s'en faisait faute, il trahirait la confiance du public qui encourage -ses efforts intelligents. - ---Il n'en est pas moins désagréable de voir la femme qu'on aime... - ---Ne faudrait-il pas qu'elle se mette dans une boîte, votre Alice! S'il -est permis de pousser la jalousie à ce point-là. - ---Moi, pas du tout!... - ---Laissez donc, vous seriez capable de la forcer à jouer dans un sac -fermé du haut et du bas... Comme si les chasses trop gardées n'étaient -pas celles où il y a le plus de braconniers. - -Tous les confrères de M. Alfred éclatèrent de rire. - ---Ça n'empêche pas qu'elle a, au troisième tableau, à ce que je me suis -laissé conter, un costume de femme sauvage... - ---Alice en femme sauvage! s'écria le gandin. - ---Désole-toi donc, ajouta son voisin, elle a toujours les plus jolis -rôles. Coralie s'en plaignait encore à moi ce matin. - ---Coralie ne serait pas capable de remplir les rôles d'Alice. Elle ne -chante pas. - ---La belle affaire! Est-ce qu'elle a besoin de chanter? Pourquoi ne lui -demandes-tu pas tout de suite d'avoir du talent? - ---Dame!... - ---Allons donc! mon cher, nous avons changé tout cela. La comédie est -morte, vive le tableau vivant! - ---Permettez, monsieur, grommela une matrone qui se tenait dans un coin -sans souffler mot... Parlez pour ces dames, mais il y a des exceptions. -Ma fille n'est pas un tableau vivant; elle sort du Conservatoire... - -Le gandin allait répondre, quand l'ex-cantinière, se jetant à la -traverse: - ---Mon Dieu, mame Ratois, vous voilà toujours avec votre fille... - ---J'ai bien le droit de... - ---Vous avez... rien du tout. Vous avez que vous ferez son malheur avec -vos manies. Voyez plutôt dans tout le théâtre, il n'y a absolument -qu'elle qui vienne ici accompagnée. - ---Comme le conscrit sous l'œil de son supérieur, ricana Balandreau. - ---Ma fille est sage, monsieur... - ---Encore votre rengaîne... riposta avec animation Euphémie. Ma parole -d'honneur, vous me faites de la peine. Vous ne vous apercevez donc pas -que le temps des mères d'actrices est passé. En 1830, possible, mais au -jour d'aujourd'hui, bernique! Il faut marcher avec son siècle... - ---Emboîter le pas, je ne connais que ça, approuva Balandreau. - ---A quoi que ça servait les mères d'actrices? A fournir des sujets de -caricatures aux petits journaux, à user les derniers cabas qu'on ait -fabriqués en France... une cinquième roue à un carrosse, quoi? - ---Madame Balandreau! exclama la matrone indignée. - ---Fâchez-vous, ne vous fâchez pas, c'est comme j'ai l'honneur de vous le -dire. Demandez plutôt à ces messieurs, demandez à Balandreau lui-même, -qu'est un homme d'âge. C'est-il vrai que ça nuit à la carrière des -jeunes filles? - ---Le fait est... - ---T'as encore vu hier les deux brunes que leurs messieurs ont fait -engager... - -A la bonne heure! Ça trotte sans lisières, ça fait ses affaires soi-même -et ça n'a pas besoin que maman fourre son nez dans ce qui ne la regarde -pas. - -Pour en conclure, bien franchement, vous avez tort et vous vous en -mordrez les pouces, mais il sera trop tard. Ça vous apprendra à n'avoir -pas su vous mettre à la retraite! - -Les gandins riaient aux éclats. La clef grinça dans la serrure. - ---Tenez, voilà probablement votre postérité qui vient vous chercher, -pour que vous lui donniez la main jusqu'à la maison... - -Tous les regards s'étaient tournés vers la porte, mais au lieu d'un -profil féminin, ce fut un visage masculin qui apparut. - -Quel visage! - -Figurez-vous un malheureux dont les traits, peu séduisants de leur -nature, étaient couperosés par le froid. - -Sur le rouge vif des joues tranchait une barbe de couleur indécise, à -laquelle s'étaient attachés des flocons de neige qui lui donnaient une -apparence grotesque. - -Un chapeau de forme surannée complétait par en haut cette tête, bornée -en bas par une cravate de couleur passée. - -A l'aspect de cette face qui s'avançait par la porte entr'ouverte, avec -les effarements de la timidité, les rires avaient redoublé. L'inconnu -parut plus décontenancé encore, et resta bouche béante, sans avoir la -force de prononcer un mot. - ---En voilà un, murmura Balandreau, dont le fourniment aurait un brin -besoin d'être astiqué. - -Puis tout haut: - ---Qu'est-ce qu'il y a pour votre service? - -L'inconnu, sentant tous les regards braqués sur lui, ne répondait pas. - ---Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, nom d'un nom! répéta le -concierge, en élevant le ton. - ---C'est... je... Monsieur le directeur est-il visible? - ---Ça dépend. - ---Si... mes intentions... Je voulais lui présenter un ouvrage... - ---Il n'y a personne, repartit brusquement Balandreau... - ---Tout à l'heure pourtant... - ---Quand on vous réitère qu'il n'y a personne... Avez-vous fini de venir -dégeler dans ma loge? - -En effet, la neige amassée par le bizarre visiteur dégouttait en eau -dans les lares de l'ex-caporal. - ---Ce n'est pas malheureux, reprit celui-ci, en suivant de l'œil -l'étranger qui lâchait pied... Ils se figurent qu'un directeur a été mis -au monde pour s'occuper des pièces qu'on lui apporte... Si on les -écoutait tous... - ---Pardon, mais... tremblota une voix. - -C'était l'inconnu qui, après s'être dirigé vers la rue, était revenu sur -ses pas. - ---Pardon, mais j'avais oublié... Vous ne pourriez pas me dire ce qu'est -devenue Eulalie? - -Pour le coup c'en était trop. La singularité de cette question, l'air -gauche avec lequel elle était formulée, soulevèrent une explosion -générale de quolibets. Les gandins se tordaient et essayaient de se -cotiser pour un bon mot, Balandreau sacrait, Euphémie glapissait: - ---Eulalie perdue! Vingt francs de récompense. - ---Il faut la faire afficher, cette pauvre biche. - ---Mille tonnerres! allez au diable avec vos Eulalies... - ---Vit-on jamais pareil benet?... - -Le malheureux intrus promena un instant autour de lui des yeux ahuris, -sur lesquels semblait flotter un voile de larmes, puis, sans oser -proférer une parole de plus, s'enfuit précipitamment. - -La mitraille de plaisanteries allait de nouveau faire explosion après -son départ, lorsque soudain tous les assistants se levèrent avec -précipitation. C'était la répétition qui venait de finir. - -Ces messieurs étaient déjà auprès de ces dames. Seul Alfred-Othello -n'avait pas trouvé Alice et redescendait en maugréant: - ---Comment a-t-elle pu sortir sans que je la voie!... Elle savait -cependant que je l'attendais... Me tromperait-elle?... Ma bonne madame -Balandreau, je cours jusqu'au boulevard... Pendant ce temps-là veillez -ici... - ---N'ayez pas peur, répondit à mi-voix la portière, vous en aurez pour -votre argent... - -Puis apercevant la matrone qui sortait chastement, accompagnée de -mademoiselle sa fille, elle ajouta en manière de conclusion: - ---Qué malheur, qu'au temps où nous vivons, il y ait encore des parents -assez égoïstes pour sacrifier ainsi leurs enfants!... - - - - -III - -A QUOI TIENT UNE VOCATION - - -Tout lecteur est un peu Anglais sous ce rapport;--il ne se lie -volontiers qu'avec les personnages qui lui ont été présentés. - -Courons donc après l'infortuné qui, à la suite de sa fausse -entrée, complétée par une sortie non moins fausse, arpente -piteusement la rue sur laquelle s'ouvre la porte familière des -_Divertissements-Plastiques_. - ---Athanase Briquet, cher lecteur... - ---Athanase qui? Briquet quoi? - ---J'allais vous l'apprendre. - -Athanase Briquet, six mois avant la scène cruelle dont vous venez d'être -témoin, était clerc unique chez le seul huissier de la petite ville de -Gérizy. Il griffonnait du matin au soir, avec une ardeur consciencieuse, -les splendeurs de la prose judiciaire sur le papier que le gouvernement -prend sous sa protection moyennant une redevance de quelques centimes. - -Le patron, reconnaissant de ses bons et loyaux services, lui avait, à -trois reprises, accordé une gratification de cinq francs au bout du -trimestre; un jour même, en relisant une saisie grossoyée avec charme et -calligraphiée majestueusement, il avait daigné assurer, entre deux -prises, que son clerc était _un garçon qui irait loin_. - -Aller loin,--pour l'huissier de la petite ville de Gérizy,--c'était -prendre, vers quarante-cinq printemps, la succession de l'étude, et -Athanase en avait accepté l'augure. - -Était-ce donc un crétin? Pas du tout. - -Et ici il y aurait presque lieu d'examiner à quoi tiennent les vocations -humaines. Pour ma part, je suis convaincu que le génie est pour moitié -au moins affaire de circonstance. L'occasion, qui fait le larron, fait -aussi les grands hommes. - -Chaque fois que je vois un garçon épicier peser mélancoliquement une -livre de cassonade, je me dis que, transporté dans un milieu différent, -il aurait peut-être rimé des odes à rendre jalouse l'ombre de M. de -Pompignan. - -Il y a,--par réciprocité,--tant de gens de lettres qui auraient -constitué d'excellents garçons épiciers! - -Athanase n'était donc pas né crétin, ce qui ne lui enlevait pas la -faculté de le devenir. Il subissait simplement la volonté du hasard qui -l'avait abandonné orphelin et sans fortune au coin de cette borne qu'on -nomme une sous-préfecture de province. Il n'avait pas d'ambition, parce -qu'il n'avait pas d'émulation. Il végétait, parce qu'il n'avait pas le -moyen de vivre. Il restait dans son fromage, parce que ce fromage le -nourrissait. - -Il y serait probablement resté toujours, si, un matin... Ne perdez pas -de vue ma théorie des vocations. - -Ce matin-là, le patron l'avait envoyé porter un protêt chez la dugazon -de la troupe dramatique de Gérizy. Les dugazons départementales ne sont -point, hélas! ce qu'un vain peuple pense, et les protêts ne respectent -rien,--pas même les héroïnes à quarante-deux francs par mois. - -Athanase n'avait jamais mis le pied dans un théâtre,--sans cela le -patron lui aurait-il prédit de hautes destinées?--Il professait pour -l'actrice en général le culte idolâtre qu'inspire l'inconnu. - -Aussi, quand il apprit qu'il allait se trouver en face d'une de ces -créatures prestigieuses, le cœur lui battit un peu. Il lui battait -beaucoup en montant l'escalier. - -En le redescendant, il lui battait passionnément; Athanase était -amoureux fou de la dugazon. - -Pour cela qu'avait-il fallu? Une boucle de cheveux noirs tombant sur un -cou de galbe médiocre, un bras assez blanc, tiré nonchalamment hors du -lit pour recevoir le papier timbré, un reste de rouge sur les joues, un -coin de chemisette trahissant l'incognito d'une épaule... - -Il avait fallu surtout la tardive candeur du néophyte de vingt-neuf ans. - -Le soir, Athanase, en quittant l'étude à neuf heures, alla acheter une -contremarque au théâtre de Gérizy. A minuit, il attendait sur la place -la sortie de sa bien-aimée; à deux heures du matin, il se promenait sous -ses fenêtres encore éclairées; à deux heures et demie, il crut voir se -pencher pour souffler la bougie une ombre ornée de moustaches. - -Les moustaches ressemblaient à celles du baryton qui jouait avec la -dugazon. - ---Je ne puis pourtant pas me faire cabotin, gémit-il dans un accès de -dignité grotesque... Eh bien! pour me rapprocher d'elle, j'écrirai des -pièces! - -Vous n'avez pas perdu de vue ma théorie des vocations? Récapitulons: - -Si une dugazon n'avait pas souscrit un billet; - -Si, après l'avoir souscrit, elle n'avait pas oublié de le payer; - -Si le protêt résultant de cet oubli n'avait pas été apporté quand la -débitrice était encore au lit; - -Si le bras de ladite débitrice avait été moins blanc, ou sa chemisette -plus hermétique; - -La France n'aurait pas compté un auteur dramatique de plus! - - - - -IV - -PROSE ET POÉSIE - - -De la conclusion du chapitre précédent, il ne conviendrait pas d'induire -que j'ai l'intention de ridiculiser la résolution du clerc incandescent. - -Autrefois--au vieux temps de la routine--on ne s'improvisait pas -écrivain d'une heure à l'autre, et le cri du téméraire amoureux eût -semblé un peu bien outrecuidant. - -Mais aujourd'hui!... - -On cite nombre de personnes qui, pendant toute une période de leur -existence, ont été dans le barreau, la médecine, la diplomatie, les -vins, les cotonnades, la quincaillerie, les assurances, la bureaucratie, -les hauts fourneaux, les suifs ou la pisciculture, et qui soudain, -mécontents du produit de leurs industries respectives, s'écrient comme -notre ami: - ---Je ferai des pièces! - -Ils ont supputé, en parlant ainsi, que les bénéfices de ce commerce -peuvent être supérieurs, qu'en tout cas la mise de fonds n'est pas -ruineuse. Une grammaire décente n'est même pas de rigueur! - -Faire des pièces!... Mais c'est la position de tous ceux qui n'en ont -pas et aussi de beaucoup de gens qui en ont une autre. - -Dans les mansardes, dans les salons, dans les ministères, dans les -comptoirs, chez les potentats, les bohêmes, les vicomtes, les -négociants, les docteurs, partout on fait des pièces par vanité ou par -intérêt. - -Pourquoi Athanase n'en aurait-il pas fait par amour? - -Je vous ai dit qu'il n'était point sot. Il avait beaucoup lu, il savait -l'orthographe et la passion décuplait ses mérites. - -C'était trois fois plus qu'il n'en fallait. - -Malheureusement la poésie et la prose,--surtout la prose d'huissier--ont -toujours plaidé en séparation pour incompatibilité d'humeur. - -Le clerc émancipé commettait bévues sur bévues. Sa calligraphie -périclitait: dans un inventaire important, il avait omis toute la -section de la batterie de cuisine; il désertait l'étude à la nuit et -dormait parfois sur son pupitre pendant le jour; enfin douze feuilles de -papier-timbré avaient disparu sans qu'on en eût retrouvé trace;--douze -feuilles, ô forfait!--sur lesquelles il avait aligné des strophes à -Eulalie,--c'était son nom à elle!--et un scénario. - -Le patron dévorait sa colère; mais l'orage s'amassait. Il ne devait pas -tarder à éclater. - -Athanase n'avait pas encore tiré de son amour un parti -très-satisfaisant. - -Son bilan se dressait ainsi: - -Trente-sept francs de places de parterre. - -Deux cent soixante-quinze heures de factions diurnes ou nocturnes. - -Cinq rhumes. - -Trois courbatures. - -Un drame ébauché. - -Une comédie incomplète. - -Un vaudeville en projet. - -J'oubliais une trentaine de chopes payées à divers au café du théâtre, -dans l'espoir de se créer des intelligences dans la place. - -Si peu exigeante que soit une passion, elle ne saurait accepter une -telle situation comme la réalisation de ses rêves les plus chers. Le -soupirant s'assombrissait chaque jour davantage, chaque jour par -conséquent les omissions du clerc prenaient de plus formidables -proportions. - -Un vendredi,--date mémorable--il ne parut pas à l'étude. L'huissier se -rendit en personne à son domicile et faillit avoir un coup de sang -lorsqu'on lui annonça que son employé était sorti. - -Le lendemain, Athanase arriva vers midi. Il était horriblement pâle. - ---Je vous attendais, monsieur, fit l'huissier se méprenant sur les -motifs de cette pâleur, et d'autant plus arrogant qu'il supposait son -subordonné plus craintif. - ---Ah! vous m'attendiez, répliqua le clerc d'un ton indifférent. - ---Oui, monsieur. M'expliquerez-vous ce que signifie cette conduite? - ---Quelle conduite? - ---Tout Gérizy ne parle que de vos déportements! - -Athanase ne daigna même pas répondre. Il paraissait absorbé dans ses -pensées. - ---Déportements! entendez-vous, dé... por... te... ments! Est-ce ainsi -que vous vous débauchez! que vous désertez vos devoirs! que vous -trahissez ma confiance! Car j'avais confiance en lui... Je rêvais pour -lui un avenir dont il est indigne... ma charge et la main de ma fille -peut-être!... - -Athanase conservait son immobilité insouciante. - ---On vous a vu,--j'en rougis pour mon étude,--on vous voit hanter les -tabagies, vous galvauder au théâtre... - -A ce mot, le clerc tressaillit. - ---On m'a même assuré que vous étiez épris d'une drôlesse. - ---Drôlesse! s'écria-t-il révolté. - ---Vous vous permettez maintenant d'élever le ton chez moi... Monsieur -Athanase Briquet, je vous chasse!... - ---Vous n'aurez pas cette peine, fit froidement le jeune homme, car je -vous apportais ma démission. - -Cette réponse atterra l'huissier, qui comptait sur l'effet de sa menace -pour amener le récalcitrant à résipiscence. - ---Votre démission... reprit-il après un silence... votre... Mais que -voulez-vous donc faire?... A quoi êtes-vous bon si ce n'est... - ---Je pars pour Paris, où je vais présenter une comédie en trois actes. - -C'était la chute du tonnerre pour l'homme de la basoche... Il fit un -haut-le-corps en arrière, puis d'une voix étranglée: - ---Le malheureux!... Il déshonorait ma maison à mon insu! - -Sans ajouter un mot, il passa dans son cabinet où sa femme lui prodigua -l'eau sucrée. - -Pour Athanase--avec une fébrile impatience--il tira de son pupitre de -douleur les manuscrits qu'il y avait laissés, et en fit un paquet qu'il -enveloppa à la hâte, en murmurant: - ---Le train part à deux heures... à onze, je serai à Paris. Elle y est -engagée, m'a-t-on dit... J'ignore où; mais n'importe! je la -retrouverai!... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Une fois débarqué, il avait au hasard commencé sa tournée par le théâtre -des _Divertissements-Plastiques_, et vous savez avec quel succès. - - - - -V - -UN ARISTARQUE DE PROVINCE - - -Encore mal remis de sa première algarade--qui ne devait, hélas! pas être -la dernière--le ci-devant clerc suivait le trottoir, la tête baissée et -en proie à de mélancoliques méditations. - -Ce début ne présageait rien de bon. - -Et, faisant un involontaire retour en arrière, il revit passer devant -ses yeux le patron sévère mais juste, l'étude enfumée mais paisible, le -pupitre monotone mais stable. - ---Peut-être aurais-je mieux fait de... - -Il n'acheva pas cette pensée, et comme honteux de sa défaillance -fugitive: - ---Non! les obstacles ne serviront qu'à surexciter mon courage. Pour -elle, je soulèverai le monde, j'aurai de l'énergie, de la persévérance, -du talent même. - -Eulalie! Eulalie!... - -Au beau milieu de ses réflexions, il fut soudain rappelé à la vie réelle -par une brusque secousse qui faillit rompre à son détriment les lois de -l'équilibre. Il venait de donner de tout son corps dans un passant. - ---Maladroit! s'écria celui-ci... Si vous regardiez devant vous au lieu -de contempler le bout de vos bottes... - ---Veuillez m'excuser, fit le songeur en levant le nez, je... - ---Comment!... je ne me trompe pas, interrompit le passant. Monsieur -Briquet! - ---Monsieur Chamonin! - ---Par quel hasard êtes-vous à Paris? - -Athanase rougit sans répondre. - ---C'était donc vrai, ce qu'on m'avait conté... Vous avez quitté -l'étude?... On ne parle que de cela dans tout Gérizy. On ajoute même -certains détails... Hein, mauvais sujet? - -Athanase passa à la nuance cochenille. - ---Vous vous taisez? qui ne dit mot consent. Voyez-vous cela, mon -gaillard! Et qu'est-ce que vous en avez fait de notre dugazon? car tout -s'explique maintenant. C'est vous qui l'avez enlevée! - -Cette supposition, mise en regard de l'attitude de l'amoureux novice, -formait bien le contraste le plus plaisant du monde et accrut tellement -son embarras que, reculant les limites de la teinte écarlate, il -balbutia: - ---Je ne sais... Je vous jure que... - ---Comment! ricana Chamonin en le poussant dans un café, de la -dissimulation! Le _nec plus ultrà_ du Don Juanisme! - ---De grâce, ne me raillez pas!... Si vous saviez!... - -Le _si vous saviez_ était une transition de détresse qui signifiait: -«Par pitié, écoutez-moi...» Athanase avait trouvé un confident, il -s'enlaçait à cette consolation. - -L'enlacement dura une heure, durant laquelle il révéla tout à son -auditeur généreusement résigné: - ---Ah çà, mon cher, vous êtes fou! exclama ce dernier en manière de point -final. - ---Pourquoi? demanda naïvement le clerc. - ---Beau comme l'antique, ma parole d'honneur. Vous croyez à votre avenir -dramatique et à l'amour des dugazons, vous! - ---Je crois que je l'aime, pas autre chose. Avec ce seul mot, je me sens -capable de tout. - ---Mon pauvre ami!... C'est étonnant, chez l'huissier on perd -ordinairement ses illusions de meilleure heure. Mais, trop tendre -insensé, vous ignorez donc absolument la valeur de cette expression: -_Artiste de sous-préfecture_! - -Au masculin, c'est un budget de vingt à quarante sous par jour en -moyenne, le dédain des dévots, pour qui un acteur ne sera un homme que -dans cinq ou six révolutions; les rebuffades du cafetier qui,--lorsque -_v'là les comédiens_,--ne cache plus les couverts, mais ferme le livre -de crédit; enfin un mélange étrange et attristant de fatigues, -d'oisiveté, de convoitise, de déclassement et de souffrance. - -Au féminin, c'est la vie d'expédients, la toilette de hasard, l'amour de -rencontre; le fils de l'adjoint paye le loyer, un capitaine de la -garnison la robe, un commis le dîner;--ou _vice versâ_; sans compter que -les fils d'adjoint se marient, que les commis s'établissent, que les -garnisons passent, et qu'alors il faut subir le contre-coup de ces -changements. Trouvez donc dans ces chassés-croisés la place du -sentiment. - ---Mais il peut y en avoir d'honnêtes... - ---Parbleu! puisque _impossible_ n'est pas français! Et après? - ---Après! après! - ---La réalité en est-elle moins navrante? N'est-ce pas toujours la -grimace sous le sourire forcé? l'oripeau sur le dénûment? Être obligé de -s'acheter un pourpoint de velours quand on n'a pas de paletot; ceindre -le soir un diadème et repriser ses bas le matin... Du diable si l'idéal -résiste à de telles épreuves. - -Athanase, comme tous ceux qui sont possédés par une idée fixe, n'avait -aucun souci des tirades qu'il écoutait sans les entendre. Une seule -remarque le frappa. - ---D'où vient, demanda-t-il, que vous soyez si bien renseigné sur un -semblable sujet, vous, un principal de notaire? - -Chamonin cligna de l'œil malicieusement: - - --Nourri dans le sérail, j'en connais les détours. - -Vous ignoriez donc ma qualité de correspondant du _Phare dramatique_, -journal parisien voué aux intérêts du théâtre?... Garçon, le _Phare -dramatique_... - ---Mais, alors, vous devez savoir ce qu'est devenue Eulalie. - ---Je ne sais rien du tout, par la raison bien simple que je suis ici -depuis trois heures seulement... Lisez-moi ça... là... _Gérizy, 5 -février_... - - - - -VI - -CORRESPONDANCE DÉPARTEMENTALE - - -Athanase parcourait machinalement le journal que lui avait tendu -Chamonin, sans découvrir l'article revendiqué par le correspondant -satisfait. - -En revanche, il avait déjà passé en revue une quantité innombrable de -phrases qui semblaient faire partie d'un dictionnaire commun aux 86 -départements. - -C'étaient: - -«_M. A..., cet artiste consciencieux._» - -«_Mlle B..., notre charmante prima donna._» - -«_C..., ce comique au jeu si franc._» - -«_La ravissante Mme P..., que Paris nous envierait s'il la -connaissait._» - -«_L'ensemble de l'exécution a été digne des premières scènes._» - -«_Notre habile directeur s'est surpassé lui-même._» - -Etc., etc., etc., etc... - -Ces litanies d'enthousiasme postal occupaient quatre grandes colonnes. - ---C'est singulier, fit candidement notre ingénu, on dirait toujours le -même article. - ---Vous plaisantez?... Quand le _Phare dramatique_ aura un correspondant -capable de tourner un compte-rendu comme le mien... Cela vous a un -cachet, une couleur... Eh bien, vous ne l'achevez donc pas? - -Athanase venait, sans penser à mal, de poser le journal sur la table. - ---C'est que, risqua-t-il, je ne l'ai pas trouvé... - ---Je vous l'avais pourtant bien indiqué. Là, au bas de la seconde -colonne de la troisième page... _Gérizy, 5 février_... Prêtez l'oreille, -je vais vous le lire moi-même. - -Et Chamonin commença le morceau suivant: - -«Le _Phare dramatique_, dans sa haute sollicitude pour les intérêts de -l'art et la décentralisation intellectuelle, a compris le premier toute -l'importance des comptes-rendus que la province envoie à Paris; aussi -sommes-nous fier d'avoir été choisi pour correspondant par ce journal, -digne de prendre pour devise le vers de Térence: _Rien de ce qui est -humain ne m'est étranger_. - -»Je suis en même temps heureux d'y représenter une des villes qui -suppléent à la puissance numérique par le goût du beau et le culte des -choses de l'esprit. - -»Pour se convaincre de cette vérité flatteuse, il suffit de dresser le -bilan sommaire de notre saison dramatique: - -»Huit drames, deux opéras comiques, treize vaudevilles, en moins de -trois mois et demi. - -»Cela tient du prodige. - -»L'enchanteur à qui nous devons toutes ces merveilles, c'est M. -Pigeonnier, ce directeur infatigable, audacieux, persévérant, dont nous -avons eu maintes fois occasion de mettre en relief les qualités hors -ligne. - -»Diriger ainsi, c'est créer. - -»En une seule semaine, M. Pigeonnier vient encore de nous offrir coup -sur coup _Indiana et Charlemagne_, un vaudeville éternellement jeune, et -_le Poignard sanglant_, ce drame palpitant qui obtient au boulevard un -succès si retentissant. - -»N'est-ce pas le cas de s'écrier avec le poëte: - - ... Cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire! - -»Il ne nous a pas été donné de voir à Paris _le Poignard sanglant_; mais -nous n'hésitons pas à affirmer que notre troupe intrépide ne craindrait -pas la comparaison. - -»Mme Gaspard, notre grand premier rôle, a épuisé toute la gamme des -sentiments et fait vibrer toutes les cordes. Elle a passé en revue -toutes les nuances de la palette la mieux assortie. - -»Tour à tour émue, caressante, hautaine, révoltée, elle a tenu captif -sous le charme l'auditoire haletant. La jeunesse si pleine de cœur de -Gérizy a tenu à témoigner à cette grande artiste toute sa sympathie. On -l'a attendue à la sortie, sur la place au Pain, et on lui a décerné là -une véritable ovation. - -»Ce sont de ces dates qui se gravent en caractères indélébiles dans la -carrière d'une comédienne. - -»A côté de Mme Gaspard, notre éminent Cramoizin a su se faire applaudir -sans être écrasé par ce voisinage. C'est tout dire. Distinction, -chaleur, énergie, M. Cramoizin réunit des qualités qui ne seraient -déplacées nulle part. - -»Mlle Balinet, notre piquante soubrette, dans un rôle épisodique, a -montré, comme à son ordinaire, la grâce unie à la beauté. - -»Courage, monsieur Panneron! Si je parlais la belle langue virgilienne, -je vous crierais: _Sic itur ad astra!_ Vous avez détaillé votre scène de -folie avec une verve remarquable. - -»N'oublions pas Mlle Gonesse, qui n'a qu'une tirade; mais c'est le -propre du talent de faire quelque chose avec rien. Vous entendrez, ou je -me trompe fort, parler avant peu dans la capitale de cette intéressante -artiste. - -»Il serait injuste de ne pas constater que la mise en scène a contribué -puissamment au succès. Un amateur, dont la modestie égale le mérite, M. -Anatole Globert, avait, pour l'acte du _Pont du Torrent_, brossé avec -une maestria surprenante un décor de clair de lune qui rappelait les -pâles légendes de la verte Érin. - -»Enfin les costumes avaient été remis à neuf pour cette solennité -exceptionnelle. - -»Que la province entière imite l'exemple si noblement donné par notre -sous-préfecture et son directeur. M. Pigeonnier a senti que l'art avait -les yeux sur lui, et il a été à la hauteur de cette mission. - -»A tous les départements de nous suivre et de se rallier autour du -drapeau que le _Phare dramatique_ porte d'une main si ferme. _Sursum -corda!_...» - -Chamonin avait achevé. - ---Eh! bien, qu'en dites-vous? questionna-t-il. - ---Vous supposez que tous ces détails sur des notabilités de clocher -doivent intéresser les abonnés? - ---Les abonnés sont intéressés par leurs propres louanges, qui leur font -digérer celles qu'on décerne à autrui. Vous ne connaissez pas le premier -mot du mécanisme de ces affaires-là... - ---J'avoue que jusqu'ici... Mais pourquoi n'avez-vous pas parlé d'Eulalie -alors? - ---Parce quelle ne jouait pas dans le drame... Savez-vous que vous -devenez ridicule avec cette monomanie. - ---Je l'aime, soupira Briquet... - ---Décidément c'est une passion... - ---Oh! oui! - ---Malgré tous les raisonnements, vous êtes décidé à rester ici et à -chercher les traces de la fugitive? - ---Décidé. - ---Mais elle n'a aucun talent. - ---Monsieur Cha... - ---Elle en est à la seconde jeunesse et à la troisième beauté. - ---Monsieur Cha... - ---Réserve faite du chapitre des aventures... - ---Monsieur Chamonin... Je vous en supplie... - ---Allons, du moment où c'est sans rémission, avant de repartir pour -Gérizy, je veux au moins que notre rencontre vous soit de quelque -utilité. Accompagnez-moi aux bureaux du _Phare dramatique_, je vous -présenterai... Puisque vous vous lancez dans la mêlée dramatique, cette -relation pourra vous être utile. - ---Je vous remercie. - ---Vous refusez? Par exemple!... Le _Phare_ est une feuille ou très-utile -ou très-dangereuse. - ---Si mes pièces sont bonnes, on en dira naturellement du bien, et si -elles sont mauvaises, on en dira du mal quand même. - -Dans les deux cas... - ---Saperlotte! vous êtes par trop... amoureux, vous! Est-ce que les -choses se passent ainsi! On est l'ami ou l'ennemi du _Phare_ et il vous -traite en conséquence... - ---Encore un coup je vous remercie, mais... - ---Tant pis, vous auriez probablement eu des renseignements sur Mlle -Eulalie... - ---Je vous suis! s'écria Athanase. - - - - -VII - -LE PHARE DRAMATIQUE - - -En l'an 18.., il y avait des bas-fonds dans le journalisme. - -Le progrès depuis lors les a desséchés et purifiés,--nous aimons mieux -le croire que d'y aller voir. - -Nous pourrions d'ailleurs citer deux, trois et dix feuilles consacrées à -la spécialité théâtrale, et toutes remplissant aujourd'hui avec une -parfaite dignité leur tâche souvent difficile. - -Mais en l'an 18.., il y avait les bas-fonds dans le journalisme. - -Dans ces bas-fonds on se livrait à des pratiques commerciales sur le -compte desquelles je m'étonne qu'un amateur curieux n'ait pas encore -interrogé le code. - -Car enfin... - -Vous avez une poche; dans cette poche flâne une bourse,--habitée. - -Un individu s'approche; il glisse adroitement la main et opère un -virement de fonds non prévu par la finance. - -Le tout--notez-le bien--sans avoir eu recours à la moindre violence, -sans même que vous ayez rien senti. - -Nonobstant, un sergent de ville survient, empoigne l'individu, le -conduit au poste, et--il est condamné à un séjour plus ou moins prolongé -dans certains édifices où l'État a la délicatesse de ne pas faire payer -de loyer à ses locataires. - -Bien,--très-bien. - -Au lieu de cela, vous avez comme précédemment une poche et une bourse. - -Un individu s'approche de même que devant: seulement l'individu vous met -sous la gorge un morceau de papier imprimé et vous tient à peu près ce -langage: - -«Monsieur, madame ou mademoiselle, - -»Vous êtes artiste; la réputation est par conséquent le plus clair de -votre patrimoine. - -»Regardez ceci. - -»Avec ce petit papier, je puis démontrer à tel nombre de gens que vous -n'avez jamais eu, n'aurez jamais, ou n'avez plus aucun talent. - -»En d'autres termes, je suis à même de vous égorgiller un brin. - -»Vous plaîrait-il de dénouer les cordons de cette bourse cachotière, qui -a l'air d'avoir des secrets pour moi?...» - -Sur ce, vous payez,--et l'avare Mazas ne réclame pas sa proie! - -Serait-ce que la violence constitue dans le second cas une circonstance -atténuante? - -Non! Décidément je ne me sens point assez fort légiste pour de pareilles -casuistiques, et j'aurais sans scrupule logé gratuitement dans les -édifices cités plus haut le directeur du _Phare dramatique_. - -Un homme charmant, en vérité! - -Il avait toujours des gants frais, des chemises fines, des bottes -vernies et des chapeaux luisants. - -Il avait même une particule--seul cadeau qui ne vînt pas d'autrui et -qu'il se fût fait lui-même. - -Quand Chamonin et son protégé se présentèrent dans son cabinet, il était -occupé à parcourir, en compagnie d'un employé qui s'éclipsa aussitôt, -une liste de noms, précédés ou suivis de signes divers. - -Chamonin, qui n'y voyait pas plus loin que le bout de sa petite vanité -provinciale et ignorait dans quel guêpier se fourvoyait sa littérature -épistolaire, tendit la main à son directeur et lui présentant sa suite: - ---Un de mes amis, mon cher maître. Monsieur Athanase Briquet, qui vient -à Paris avec l'intention de travailler pour le théâtre... Permettez-moi -de le recommander à votre bienveillance... - ---Comment donc!... Les amis de nos amis... D'ailleurs, nous sommes -toujours heureux de compter les auteurs nouveaux dans notre clientèle. - -Le directeur avait souligné le dernier mot. - ---Monsieur voudra bien, ajouta-t-il, nous laisser son adresse; on lui -enverra le journal et à son premier ouvrage, si, comme je n'en doute -pas, il promet et il tient... - -Ces deux verbes avaient encore été soulignés adroitement. - ---Pardon, monsieur, dit Athanase, mais j'aurais un service plus immédiat -à vous demander. Vous ne pourriez pas me donner des nouvelles de Mlle -Eulalie? - -Cette maudite question produisait toujours un effet fatal. - -Le directeur du _Phare_ fronça le sourcil et regarda Chamonin d'un air -qui voulait dire: - ---Quel idiot m'amenez-vous là? - -Après quoi, tout haut: - ---Mademoiselle Eulalie?... J'avoue ne pas connaître dans les célébrités -parisiennes... - ---Elle jouait les dugazons à Gérizy la semaine dernière, et l'on m'a -assuré qu'elle avait un engagement ici. - ---Mon cher monsieur, désolé; mais--si complet que soit notre -journal--nous ne tenons pas l'article _Voyage des dugazons_... Chamonin, -j'aurais un mot à vous dire en particulier. - -La formule ne prêtait guère à l'équivoque. Athanase se leva. - ---Attendez-moi un instant dans le bureau, fit Chamonin. - -L'ex-clerc attendait en effet depuis plusieurs instants, lorsqu'un bruit -soudain vint frapper son oreille. - -Du côté du cabinet directorial retentissaient des éclats de rire -auxquels son nom se trouvait mêlé. - ---J'ai été ridicule, pensa-t-il en promenant avec embarras les yeux -autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait pas de témoins de sa -déconvenue. - -Le bureau était vide; mais ses regards avaient rencontré un papier qu'en -sortant le caissier avait laissé sur la table. - -C'était la liste qu'avait remarquée Athanase au moment où il entrait -dans le cabinet directorial. Elle commençait ainsi: - - * * * * * - ---MADAME L..., _rue Sainte-Anne_.--Abonnement simple; trois mois. Entre -parenthèses, une main, celle de monsieur le directeur, sans doute, avait -ajouté:--_Quelques phrases de compliment banal à l'occasion._ - ---MONSIEUR M..., _ténor, rue des Martyrs_.--N'a pas encore -renouvelé.--_Écrire au critique musical de lui consacrer une -demi-colonne aigre-douce pour dimanche._ - ---MONSIEUR N..., _rue Saint-Honoré_.--Désabonné à dater du -15.--_Attaques hebdomadaires._ - ---MADEMOISELLE V..., _rue Mogador_.--Abonnement de six mois.--_Formules -gracieuses sans exagération._ - ---MADEMOISELLE P..., _rue Verte_.--Double abonnement de deux ans, payé -d'avance.--_Grande artiste._--_Six articles de fond et une lithographie -dans le courant du premier trimestre._ - ---MONSIEUR V..., baryton, arrivé cette semaine.--_Se présenter à son -hôtel pour savoir sur quel pied il compte..._ - -Athanase n'en lut pas davantage, et gagnant la porte: Mieux vaut encore, -pensa-t-il derechef, être ridicule que coquin! - - - - -VIII - -L'HOMME A L'ABSINTHE - - -Il était plein de bons sentiments cet Athanase Briquet.--Pauvre garçon! - -Je dis: _pauvre garçon!_ parce qu'au dix-neuvième siècle les bons -sentiments font rarement les bonnes affaires. - -S'il existait un homme Montyon digne de tous les prix de vertus fondés -ou à fonder, je ne donnerais pas douze cents francs par an de son -avenir. Soyez confiant, on vous dupe; dévoué, on vous exploite; modeste, -on vous passe sur le dos;--et ainsi du reste de la litanie. - -Encore sous le coup de sa juste mais candide indignation, le naïf avait -regagné l'hôtel meublé où il était descendu et qu'il avait eu soin de -choisir dans le quartier des théâtres,--à deux pas du boulevard du -Temple. - -La journée--au milieu de toutes ces diverses pérégrinations--s'était -promptement écoulée. Il était huit heures quand il rentra dans sa -chambre, décorée de l'ameublement classique: lit à rideaux de calicot, -vieux secrétaire, guéridon à dessus de marbre et toilette-lavabo. - -La cheminée était veuve de toute flamme, le carreau de tout tapis. On -aurait dit une cellule de prison. - ---Brrrou! grimaça-t-il, qu'il fait froid et triste ici!... A Gérizy du -moins... - -Il avait allumé une bougie. - ---Voyons! voyons! secouons ces idées-là... Parbleu! j'y pense. Je n'ai -pas dîné, ce doit être la cause de ma mélancolie. Si les grandes pensées -viennent du cœur, les grandes tristesses viennent de l'estomac... Un mot -à garder pour ma comédie future... - -Il sonna le garçon, qui remonta bientôt avec un spécimen de bouilli, un -débris de veau rôti, un semblant de légume et un détritus de salade;--le -dîner de la table d'hôte attachée à l'établissement. - ---Non!... Décidément, je ne suis pas en train... Ce veau entame avec mon -énergie une lutte que je ne me sens pas le courage de continuer... Je ne -sais si je m'abuse, mais la viande que me donnait le patron à Gérizy me -semblait moins récalcitrante. - -Encore ces souvenirs!... - -Le fait est que, pour ma première journée, je n'ai pas précisément -obtenu un succès sans nuages. - -La façon dont ce brutal portier entend l'hospitalité et celle dont cet -étrange directeur de journal entend la délicatesse ne sont pas faites -pour me causer des transports d'enthousiasme... Et n'avoir pas seulement -pu retrouver ses traces! Où est-elle? - -L'image d'Eulalie venait de traverser la cervelle d'Athanase, il n'en -fallait pas davantage pour l'exalter. - ---Lâche!... Parce que la route n'est pas semée de fleurs, je me -découragerais... Comme si tout Paris devait deviner qu'un naturel de -Gérizy est arrivé dans ses murs et venir lui offrir sur un plat d'argent -les clefs de tous ses théâtres!... - -Mais avec de la persévérance... J'ai deux mille cinq cents francs en -portefeuille. Le fruit des économies que je faisais pour acheter l'étude -du patron... C'est du pain pour deux ans... et en deux ans... - -Il tira un de ses manuscrits de sa malle, mais la fatigue l'emporta. Sa -tête retomba sur sa poitrine. Il dormait, il rêvait même. - -Dans son rêve, il voyait les directeurs assiéger sa porte; il les -recevait du haut d'un trône, ayant à ses côtés Eulalie en costume de -reine moyen âge. Des _vivats_ ébranlaient les fenêtres. C'était la foule -qui au dehors criait: Vive Athanase Briquet! Vive notre grand -écrivain!... - -A une heure du matin, il était encore endormi sur sa chaise. La bougie -allait finir, mais son rêve continuait toujours, quand il fut réveillé -en sursaut par le choc de sa porte ouverte avec fracas. - -Un homme ivre entrait en trébuchant et en chantant à tue-tête un couplet -de facture sur l'air de la _Famille de l'Apothicaire_: - - Mon cher ami, vous n'avez rien! - C'est justement ma maladie... - Mon cher ami, vous... - -Tiens!... quelqu'un chez moi... comme dans la _Rue de la Lune_!... Noble -étranger, je suis votre serviteur. - - Salut, habitant de mes lares... - -L'ivrogne entamait l'air de la _Colonne_... - ---Pardon, monsieur, dit Athanase à demi réveillé, que demandez-vous?... - ---Ce que je demande!... Elle est bonne, par exemple!... Ce que je -demande... Mon lit donc!... - - Mon lit! mon lit! mon pauvre lit! - Mon lit solitaire - De célibataire... - -Il sera d'autant plus de circonstance que mes jambes... - - Quand tout tourne, tourne, tourne... - -L'ivrogne passait à l'air du _Cabaret de Lustucru_. - ---Encore une fois, monsieur, je suis ici chez moi. Vous vous trompez. - ---Ah! elle est bonne celle-là!... Comme dans _Un Matelas pour deux_... -Je l'ai joué, moi, _Un Matelas pour deux_... Un crâne vaudeville encore -et avec des couplets un peu chics... - - Si vous vendez mon bonnet de coton, - Mon cher, moi je vendrai la mèche! - -Le chanteur détonnait l'air de _J'en guette un petit de mon âge_. - ---Monsieur, je vous en prie... - ---C'est moi qui vous en prie... Je ne peux pas me coucher devant vous... -Le respect des convenances... Tiens! poursuivit l'ivrogne en -s'approchant de la table d'un pas mal affermi... vous faisiez une pièce -en m'attendant. Il y aura un rôle pour moi, n'est-ce pas? Un rôle -très-gai; parce que moi la gaîté, c'était mon fort!... - ---De grâce... - ---Parole d'honneur, c'était mon fort, et le couplet aussi: - - En vérité, je vous le dis... - ---Monsieur, je vais être obligé d'appeler... - ---Certainement que j'ai été rappelé et plus de dix fois, et plus de -vingt aussi... Bravo!... tous! tous!... - ---Cette chambre n'est point la vôtre; recueillez vos souvenirs! - ---Mes souvenirs!... Pourquoi prononcez-vous ce mot-là?... Je n'en veux -pas de souvenirs, je n'en veux pas! s'écria l'ivrogne avec un accent -strident... Les souvenirs, c'est elle!... Pour y échapper, le vin, les -liqueurs, l'absinthe. L'absinthe surtout... Mais je n'aperçois pas sur -la cheminée la bouteille que j'ai laissée à moitié ce matin... Est-ce -que vraiment j'aurais erré! - ---Sans nul doute... Vous êtes ici au numéro 11. - ---Tiens!... Les jambes à mon oncle... Moi c'est le 9... Sans rancune, -voisin. On peut se tromper quand il fait nuit... Surtout n'oubliez pas -de me réserver un rôle dans votre machine parce que moi... la gaîté, il -n'y aura jamais mon pareil... Vous permettez que j'allume mon rat à -votre bougie... Jamais il n'y aura mon pareil!... - -Sur quoi le nocturne visiteur regagna le corridor en attaquant l'air de -_Kalpigi_. - -Athanase l'entendit encore pendant quelque temps, puis les sons lui -semblèrent plus confus. Son rêve recommença. - - - - -IX - -LA PHILOSOPHIE DES AFFICHES - - -Le lendemain, la réalité avait reparu. - -Athanase--à qui il venait de poindre une idée--était descendu dès le -matin pour inspecter les affiches de théâtre. Il trouva celles de la -veille--que le chiffonnier avait respectées d'aventure. - -De la première à la dernière, il les parcourut toutes, cherchant de -préférence les noms placés en vedette. - -Car il croyait dans sa simplicité que la fonderie française ne devait -point avoir de caractères assez gigantesques pour annoncer les débuts -d'Eulalie à la capitale du monde civilisé. - -Peine inutile! espérance déçue! Et pourtant, Dieu sait s'il en avait -dénombré de ces noms en vedette! - -Encore un des signes du temps. - -La vedette est à l'affiche ce que le ruolz est au luxe contemporain. -Autrefois on avait des artistes hors ligne et des couverts d'argent. -Aujourd'hui l'on a de l'argenterie de cuivre qui met le clinquant à la -portée de tout le monde et des artistes en maillechort qui remplacent -l'inspiration par la réclame. - -Faute de pouvoir grandir son talent, on grossit son nom,--c'est toujours -cela. - -Il est tellement ingénu ce bon public! Il se laisse si bien prendre à la -routine du regard! - -Si j'avais la baguette du _Diable boiteux_ et que je soulevasse le crâne -d'un bourgeois comme ce parent de Satan Ier soulevait le toit des -maisons, vous seriez témoins d'un travail qui rappelle la célèbre -cristallisation de Stendhal. - -Assistez mentalement à la comédie. - -L'affiche est là embusquée au coin du mur et guettant sa proie.--Le -bourgeois passe, son épouse l'accompagne. - -L'affiche et les yeux du bourgeois se rencontrent,--mais ne se saluent -pas cette première fois. Ils ne se connaissent point encore. - -Les yeux ont seulement remarqué des lettres énormes qui lui ont paru -constituer un nom,--celui de Bartavelle, le grand premier rôle de -mélodrame. - -A la seconde rencontre, les yeux et l'affiche ont déjà lié un brin de -connaissance. Bartavelle n'est plus un étranger pour le bourgeois. - -A la troisième rencontre, les yeux honorent l'affiche d'un petit signe -de familiarité. - ---Ah! oui, fait le bourgeois, c'est ce mélodrame dont on s'occupe tant. -Il paraît qu'il y a là un acteur... un nommé Bartavelle... - -Le bourgeois n'achève pas, mais à la quatrième rencontre, il a adopté -Bartavelle. Bartavelle est de ses amis, et si sa femme par hasard se -permet de demander quel est ce nouvel acteur: - ---Comment, madame, vous n'êtes pas plus au courant? Vous n'avez pas -entendu parler de Bartavelle... Un comédien dont on lit le nom sur -toutes les affiches en lettres hautes comme cela... C'est un garçon -très-fort. Vous comprenez bien qu'on ne donne pas des lettres hautes -comme cela au premier venu... Nous irons ce soir voir jouer -Bartavelle... - -C'est là précisément l'effet progressif sur lequel compte la vedette. -Elle sait que la goutte d'eau creuse le rocher et que l'habitude entame -les convictions les plus rebelles. - -Aussi quelle ingéniosité à faire naître les prétextes à -extra-typographiques! - -Le grand premier rôle, après six mois d'absence, crée un rôle nouveau. - -En avant les: - - DÉBUTS - DE - M. BARTAVELLE - -Le grand premier rôle a un rhume de cerveau. - - PAR INDISPOSITION - DE - M. BARTAVELLE - -Le grand premier rôle n'a plus de rhume de cerveau et reprend son rôle -le lendemain: - - RENTRÉE - DE - M. BARTAVELLE - -Le grand premier rôle doit aller à Bougival passer trois jours et -recueillir l'héritage d'un grand oncle: - - POUR LES DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS - DE - M. BARTAVELLE - -Et toujours Bartavelle! Si ce n'est lui, ce sont ses frères. Le système -a fait école et les auteurs eux-mêmes sacrifient aux affiches -grossissantes. - -Comment voudriez-vous qu'on ne finît pas par connaître ceux qui -assiégent en si belles _capitales_ l'attention publique? - -Mais avouez que voilà des célébrités qui doivent furieusement seconder -le développement... - ---De l'art dramatique? - ---Non, de l'imprimerie. - - - - -X - -LES AMOURS D'UN COMIQUE - - -Athanase, comme nous l'avons dit, n'avait rien trouvé. - -Il était revenu tristement à l'hôtel, et regagnait sa chambre isolée. Le -numéro neuf se tenait sur le seuil de sa porte, semblant guetter -quelqu'un ou quelque chose. - -En effet, lorsque l'ancien clerc fut tout près: - ---Je vous attendais, monsieur, fit avec un salut celui dont -l'intervention nocturne avait si étrangement abusé de l'imprévu. - ---Monsieur... - ---Veuillez, je vous en prie, entrer un instant chez moi. - ---Mais... - ---Vous me devez bien cette revanche, répliqua le voisin avec un sourire -un peu forcé... Après la visite singulière que vous avez reçue cette -nuit... - -Athanase comprit qu'un refus semblerait un reproche. Il entra. - -La chambre du numéro 9 ressemblait pour l'ameublement à la chambre du -numéro 11. Elle ne s'en distinguait que par trois signes particuliers: -un portrait surmonté d'une couronne jaunie; une malle ouverte et remplie -de costumes; enfin, sur la cheminée, une bouteille vide, auprès d'un -verre qui conservait encore un reste d'absinthe. - ---Souffrez d'abord, reprit le maître du logis, que je vous présente, -monsieur, mes sincères excuses... - ---Par exemple... - ---Je me suis rappelé aujourd'hui à mon réveil tous les détails de la -scène déplorable dont je vous ai donné le spectacle. - ---Une erreur toute naturelle, puisque nos deux portes se touchent et que -la nuit empêchait d'y voir... - ---Ce n'était pas la nuit, c'était l'ivresse qui obscurcissait ma vue et -troublait ma pensée... Oh! je sais combien je suis coupable; mais, -peut-être à ma place, vous-même... Encore une fois, croyez, monsieur, -que je regrette profondément tout ce qui s'est passé. - ---Ces excuses, monsieur, étaient inutiles... Il peut arriver à tout le -monde... une fois par hasard... - ---Une fois par hasard!... oui, sans doute!... Malheureusement ce -hasard-là se renouvelle chaque mois, chaque semaine, presque chaque -jour!... Habitude maudite, mais invincible!... Poison fatal, mais -précieux, puisqu'à défaut de la consolation il procure l'oubli! - -La douleur sympathise avec la douleur. Comme Athanase était dans de -sombres dispositions d'esprit, il écoutait cette sorte de confession -avec un intérêt qui n'échappa point à son interlocuteur. - ---A la façon dont vous me regardez, poursuivit celui-ci, je sens que je -vous ai inspiré quelque compassion. Ne protestez pas contre ce mot. La -compassion est tout ce que je mérite; encore bien des gens me la -refuseraient-ils!... Mais vous, vous êtes jeune; avec la sagacité du -cœur vous avez deviné que, sous cette honteuse passion de l'ivrognerie -il en avait couvé une autre?... N'est-ce pas, que vous l'avez deviné?... -Qui sait? Vous aimez peut-être vous-même... C'est de votre âge. Tant -mieux,--pourvu que vous n'aimiez jamais une actrice! - -Cette conclusion inattendue fit bondir l'amoureux novice. - ---Non! non! répéta lentement le numéro 9, n'aimez jamais une actrice. - ---Et... pourquoi?... hasarda Athanase d'une voix émue. - ---Est-ce sérieusement que vous me le demandez? Oh! alors on voit bien -que vous n'avez pas, comme moi, vécu vingt-cinq ans la vie théâtrale... - -Aimer une actrice, c'est le supplice raffiné, la torture de tous les -instants. - -Fût-elle le modèle des vertus domestiques, eût-elle pour vous la -tendresse la plus désintéressée, je vous crierais encore: Malheur! -malheur à vous!... Malheur à vous, si elle échoue, car chacune des -souffrances que lui causent les sifflets, vous les endurez mille fois. - -Malheur à vous si elle triomphe; car chacun des bravos qui la saluent -est un rival qui vous vole votre bien. - -Malheur à vous toujours; car ce n'est point à vous, c'est au public que -l'actrice appartient! - -Son sourire vous fascine; mais elle le prodigue plus charmant encore à -des centaines d'indifférents qui, pour quelques sous, viennent la -posséder du regard. - -Ses blanches épaules vous enivrent; mais elle, avec d'horribles -coquetteries, se complaît à sentir la foule les caresser du désir. - -Vous voudriez toutes ses minutes, mais la discipline vous la laisse à -peine quelques heures, et les répétitions du plus piètre vaudeville font -faire antichambre à votre amour. - -Vous voudriez toutes ses pensées, mais le rondeau qu'elle doit chanter -le soir ne souffre pas la concurrence. De peur d'oublier le trait final, -elle ne se souvient plus de vous aimer. - -Vous voudriez tous ses baisers; mais le plus infime cabotin--si _c'est -dans son rôle_--posera par ordre ses lèvres profanes sur ce cou que vous -n'effleurez qu'en frémissant. - -Vous voulez toute sa vie, mais la tentation est là sans cesse, épiant, -rôdant, marchandant. - -On résiste à un assaut, à dix, à vingt... Puis les diamants sont si -étincelants, les chevaux du coupé si fringants, le contrat de rente si -bien hypothéqué! - -Devinez-vous maintenant ce que peut être l'existence de l'homme qui -lutte contre ces influences multiples, jaloux du passé, avare du -présent, incertain de l'avenir; envié par tous, volé par tous, seul -contre tous? - -Devinez-vous les atroces cruautés de ce supplice que je ne souhaiterais -pas à mon plus implacable ennemi? - -Athanase paraissait réfléchir. - ---Eh bien! ce supplice-là, continua le numéro 9, je l'ai enduré, moi, et -je l'ai enduré avec des aggravations féroces. - -Je ne sais plus quel écrivain en quête d'une phrase sonore a dit que -faire rire les honnêtes gens est un métier malaisé. - -Il aurait dû ajouter que c'est parfois un métier lugubre. - -Vous m'avez entendu cette nuit hoqueter dans mon ivresse des lambeaux de -couplets? Ce sont des épaves de mon ancienne profession de comique. - -Car j'étais comique, moi! - -On ne le croirait pas à voir ma figure ravagée par les soucis, mes yeux -brûlés par les larmes? - -J'étais comique! - -Est-ce que j'avais le droit d'exister au sérieux? Le lendemain du jour -où on enterrait ma mère, c'était la seconde représentation d'une -drôlichonnerie en sept tableaux. - -La direction s'était mise en frais; on n'avait personne pour me -remplacer; il fallut bien débiter avec les grimaces ordinaires les -soixante calembours par à peu près qui diamantaient mon rôle. - -J'étais comique,--et j'ai voulu jouer dans la vie les amoureux! Cela -méritait un châtiment, n'est-il pas vrai? - -Le châtiment est venu. - -Celle dont je m'étais follement épris faisait les ingénues dans la -troupe. - -Seize ans à peine, plus belle que les seize ans eux-mêmes... Et moi -j'avais conçu pour elle une passion insensée. - -Réellement j'étais comique! - -Longtemps je me tus. Un soir au foyer... nous étions seuls tous deux, je -saisis sa main. - -Ce que je lui dis, je l'ignore; je sais seulement que je parlai, que je -pleurai, que je fus éloquent. - -Mais elle, quand je m'arrêtai frémissant: - ---Bravo!... bravo!... Sais-tu que tu es épatant? Tu la fais joliment -bien celle-là!... - -Elle est de toi?... - -Dites donc, vous autres, ajouta-t-elle en s'adressant à nos camarades -qui arrivaient, il en a une nouvelle, et une chic, allez!... - -La blague à la déclaration... Ah! ah! ah!... Si vous aviez vu quelle -figure!... Ah! ah! ah!... - -Je t'en prie recommence-nous-la!... Ah! ah! ah!... Il faut te la faire -mettre dans un rôle... Ah! ah! ah!... - -J'étais resté anéanti. - -Tous mes camarades se joignaient à elle pour me répéter: - ---Fais-nous-la donc! Voyons, recommence-la!... - -Tenez, quand je me rappelle cette scène... cette scène qui se renouvela -dix fois;--car je l'aimais trop pour me laisser décourager. - -Dès que j'abordais ce sujet si poignant pour moi: - ---Encore? s'écriait-elle en riant de confiance. - -J'insistais. Elle riait plus fort. - ---Superbe! ce geste-là!... Tu viens d'avoir une intonation splendide. -Mais pourquoi ne te fais-tu pas fourrer cette charge-là dans une pièce? - -Je me tordais de rage, elle se tordait de joie. - -C'est juste, j'étais comique! - -Si bien qu'à deux pas du suicide, je me suis arrêté--pour mieux -souffrir. - -J'ai bu et mon intelligence s'est affaiblie; j'ai bu et l'on m'a -remercié parce que je manquais la réplique en scène; je bois et un de -ces matins on m'enterrera. En apprenant ma mort, Paris y compris, -l'ingénue que vous savez se dira: - ---Il était crânement drôle tout de même! - -Ce sera mon oraison funèbre. - -J'étais comique!... - -Athanase paraissait toujours plongé dans ses réflexions. - ---Pardon, reprit le vieil acteur en reprenant un peu de calme, je vous -attriste là de mes bavardages. C'est plus fort que moi, quand j'entame -ce chapitre... - -Eh bien! vous ne me répondez pas. Est-ce que par hasard j'aurais mis le -doigt sur une plaie non cicatrisée? Est-ce que vous aussi vous aimeriez -une actrice? - -En ce cas-là, ce que j'ai dit est bien dit et je ne regrette plus rien, -pas même d'être entré dans votre chambre en dehors de tous les -règlements de la civilité... - -Vous profiterez de mes conseils, hein, je vous en prie? - ---D'où vient donc, dit Athanase répondant à la question par une autre, -d'où vient donc qu'après avoir tant souffert par le théâtre, vous vous -soyez logé dans ce quartier dont le théâtre est l'âme? - - - - -XI - -LA NOSTALGIE DES PLANCHES - - -Le vieux comédien hocha la tête. - ---Ceci est une autre affaire. Si vous y aviez passé! - ---J'y passerai peut-être, murmura le débutant. - ---Vous éprouverez alors un double sentiment qui se dément et se combat. - -Après une déchéance comme la mienne, le théâtre ne devrait avoir pour -moi que des souvenirs poignants;--n'importe! - -J'ai besoin d'être encore dans son atmosphère. - -Dandin, jusque dans la folie, avait l'amour de la procédure et jugeait -les larcins du chien qui avait croqué ses chapons, plutôt que de rester -oisif au logis. - -Arrachez le bureaucrate à ses habitudes tyranniques, enlevez-lui l'odeur -fade des paperasses, la chaleur tiède du poêle de faïence, la feuille de -présence et les casiers verts, il dépérira dans sa liberté nouvelle, -cette liberté fût-elle dorée par le plus gros héritage. - -J'ai lu quelque part l'histoire d'un épicier enrichi qui, dans son -château princier, regrettait ses tonneaux de mélasse et ses ballots de -café. En parcourant les allées de son parc anglais, il rêvait au cours -des trois-six; devant un beau coucher de soleil, il pensait aux -quinquets de la rue des Lombards. - -De sorte que, las de ses bonheurs opprimants, il secoua le joug de la -richesse pour reprendre le collier volontaire de la denrée coloniale. -Son salon servit de boutique. Le piano de sa fille devint un comptoir -sur lequel il pesait pour ses voisins de campagne les provisions qu'il -allait acheter en gros à Paris. - -Ce monsieur avait la nostalgie de la cannelle; moi, j'ai la nostalgie -des planches. - -Une nostalgie qui ne pardonne pas. - -Quand je sors, mes pas se tournent involontairement vers le boulevard du -Temple. - -Quand je lis, les journaux de théâtre viennent d'eux-mêmes dans mes -mains. - -Quand je pense, mes préoccupations vont toutes de ce côté. - -A chaque première représentation, je m'asseois au plus prochain café. -J'écoute les rumeurs, je recueille les avis, et de ces bribes je me -reconstruis la soirée entière, pièce, acteurs et public. - -Les industriels qui grouillent autour des salles sont mes amis; du -marchand de programmes au vendeur de contre-marques, je les sens tous de -ma famille. - -Si je rencontre dans la rue une voiture de décors, il me passe un -éblouissement. - -L'heure à laquelle j'entrais d'ordinaire en scène ne sonne pas une seule -fois sans que mon cœur se serre instinctivement. - -Parfois je reste planté sur mes jambes devant la porte du théâtre où je -jouai si longtemps. - -Ces gens qui se pressent autour des bureaux, il me semble qu'ils -viennent pour m'applaudir. Toutes les places se garnissent. - -Le lustre projette ses miroitements sur la toilette des femmes; -l'orchestre donne le signal. - -J'entre en scène. - -Ma verve flambe, le rôle est enlevé. Les bravos succèdent aux bravos. - -On me rappelle, et... je m'aperçois qu'il pleut à verse et que je me -suis pendant cette extase laissé traverser jusqu'aux os. - -Ce qui n'empêche pas que je recommence le lendemain. - ---Et elle! n'est-elle pour rien dans vos souvenirs, demanda Athanase? - ---Ils ne vivent que par elle. - ---Vous l'aimez donc encore? - ---Oui. - ---Ah! vous voyez bien que vous aviez tort tout à l'heure de me dire de -renoncer à mon amour... - -Rien n'est logique comme la monomanie. - -La conséquence tirée par Athanase laissa son antagoniste sans réplique. -Le clerc profita de ce mouvement d'hésitation pour être pathétique. - ---Et ta! ta! ta!... moi je veux bien, si ça vous amuse, termina le -numéro 9 après plusieurs sorties oratoires du numéro 11... Seulement, -rappelez-vous bien ce que je vous dis. Vous vous en mordrez les -pouces... Maintenant, si vous tenez absolument à retrouver la piste de -la donzelle, je vous conseille d'aller à l'_Agence cosmopolite_. - ---Quelle rue? - ---Voilà l'adresse. C'est une des maisons qui se chargent de procurer des -engagements aux acteurs... Une façon de bureau de placement, quoi!... -Ils sont au courant de toutes les mutations et vous êtes à peu près -certain... - -Mais si vous vouliez m'écouter, vous ne bougeriez plus et vous vous -replaceriez tout tranquillement chez un huissier de Paris... parce -que... quand on aime... Enfin, suffit! - -L'ex-clerc était déjà parti. - -Du premier étage, il entendit le vieux comédien entonner à pleins -poumons l'air de _la Robe et les Bottes_. - ---Encore l'absinthe, murmura-t-il hésitant; car ce chant enroué arrivait -à lui comme un avertissement... - -La voix se tut. Athanase reprit sa course. - - - - -XII - -L'AGENCE COSMOPOLITE - - -L'_Agence cosmopolite_ était bien, en effet, un véritable bureau de -placement. Trials, laruettes, barytons, pères nobles, ganaches, -traîtres, rôles marqués, déjazets, soprani, soubrettes, mères, utilités, -elle tenait tout ce qui concernait son état. - -Elle expédiait sur commande jusqu'aux confins du monde, et avait envoyé -des ténors à Tobolsk, des contralti à Nouka-Hiva. - -Curieuse industrie, pour laquelle il faut un cycle de connaissances et -d'aptitudes spéciales. - -L'administrateur de l'_Agence cosmopolite_ les réunissait toutes. Il -avait le coup d'œil d'un général d'armée, la mémoire d'un savant, -l'habileté d'un maquignon. - -D'un regard il toisait un nouveau venu; en trois minutes il avait -mentalement classé les artistes dans une des catégories par lui -imaginées, et vous aurait dit à un centième près ce que pouvait être son -rendement annuel. - -Il possédait sur le bout du doigt la carte théâtrale du monde entier; -sachant que telle ville est impitoyable pour le chant et pitoyable pour -la comédie; que telle autre a la passion du drame; que telle localité du -Nord ne pardonne pas les nez en trompette à ses actrices; que telle -autre ne tient qu'aux mollets de ses danseuses. - -Sachant encore le budget de chaque troupe,--ensemble et détail; le jour -où expirait, à cinq cents lieues, l'engagement d'un sujet, et devançant -l'échéance pour proposer son remplaçant. - -Sachant... - -Que ne savait-il pas? - -Il avait surtout l'art infini du placeur. - -Jamais commis de nouveautés ne déploya plus de ressources pour faire -accepter du client ce que l'argot spécial intitule des _rossignols_. - -Il vous prenait un artiste comme une pièce d'étoffe, le faisait miroiter -aux yeux du chaland, le montrait sous son jour et dans son pli -favorables. Un poëme de diplomatie! - -Athanase, en arrivant, pénétra dans la première pièce; c'était -l'officine. - -Sur les murailles, plusieurs listes placardées annonçaient les demandes -du moment et indiquaient les tableaux de diverses troupes de province et -de l'étranger. - ---Monsieur désire?... interrogea un employé. - -Athanase, que les épreuves précédentes avaient légèrement enhardi, -répondit sans rougir autant: - ---J'aurais un renseignement à demander à monsieur l'administrateur. - ---Veuillez passer au salon. - -Dans ce salon, attenant à l'officine, trois personnes attendaient déjà; -deux causaient ensemble, la troisième était seule. - ---Pas de chance, disait le premier causeur. - ---Bah! tu as été _égayé_? - ---Figure-toi que voilà trois villes où je vais. Dans l'une, le directeur -a trouvé que je criais trop haut; dans l'autre, le public a trouvé que -je chantais trop bas; dans la troisième, sous prétexte que je -ressemblais à un adjoint du maire qu'on déteste, on ne m'a pas laissé -chanter du tout. Cris, banquettes cassées, sous jetés sur la scène... -Oh! les débuts! les débuts! - ---Cependant, mon cher, si tu étais spectateur payant dans ton trou de -province, et qu'on t'infligeât de force des _pannes_. - ---On voit bien que tu as eu de la chance dans tes derniers engagements. - ---En effet; mais là n'est pas la raison. - ---Je t'attends au prochain _attrapage_. - ---Et où vas-tu aller? - ---A Liége, je crois. - ---Jolie ville. - ---Oui; on dit surtout que le directeur est une espèce d'imbécile dont on -fait ce qu'on veut... - -L'administrateur de l'_Agence cosmopolite_ venait d'ouvrir une porte -latérale, et s'adressant à la troisième personne, qui prêtait avec une -attention soutenue l'oreille à la conversation: - ---Monsieur le directeur du théâtre de Liége, donnez-vous donc la peine -d'entrer. - -Le directeur obéit en lançant un coup d'œil qui démontrait suffisamment -qu'il avait recueilli l'épithète de l'artiste. - ---Bien! très-bien! fit celui-ci. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi. -Encore un engagement de passé au bleu. Ce n'est ma foi pas la peine que -j'attende plus longtemps. Viens-tu? - -Les deux causeurs sortirent de compagnie, laissant Athanase seul dans le -salon. - -Au bout d'une demi-heure, le directeur liégeois reparut enfin, -accompagné par l'administrateur de l'_Agence cosmopolite_. - ---Ainsi, disait l'administrateur, vous ne vous décidez pas pour mon -baryton? - ---Mon cher, que voulez-vous que je fasse d'un baryton qui louche? - ---Vous vous figurez qu'il louche; c'est une idée. Il a tout au plus un -léger regard du côté droit... En ayant soin de chanter de profil... - ---Son jeu est froid. - ---Par exemple! Il a de la tenue. - ---Il est trop petit. - ---Peuh! Je vous conseille d'engager un géant. Les grands acteurs sont -déplacés dans la plupart des rôles, ils encombrent la scène. D'ailleurs, -vous ne réfléchissez pas aux conditions... c'est pour rien. - ---A la vérité. - ---Par le temps qui court, vous ne trouveriez pas... - ---J'en conviens; mais ce maudit œil. - ---En chantant de profil, vous savez! et au moins trois cents francs -d'économie par mois sur tous les autres barytons que je pourrais vous -fournir. - ---Sans doute... Seulement, cette diable de taille. - ---Trois cents francs par mois, c'est une somme. - ---Allons! puisque vous le voulez. - ---Pas du tout. Notez bien que je ne vous contrains en rien. Celui-là ou -un autre. - ---J'en conviens. - ---Si même vous croyez que j'aie quelque intérêt à vous parler ainsi, ne -le prenez pas. - ---Nullement. - ---Mais, si! J'ai précisément, dans une autre ville, l'occasion de le -placer. - ---C'est signé, je l'engage. - ---Comme il vous plaira. Quant à moi... - -Le directeur de l'_Agence cosmopolite_ venait de donner un petit -spécimen de son savoir-faire. Après avoir reconduit le directeur jusqu'à -la porte, il rentra en se frottant les mains,--avec la satisfaction bien -légitime d'un homme qui vient de soulager son catalogue d'un baryton qui -louche. - -Il s'arrêta devant Athanase, et le passant en revue de la tête aux -pieds: - ---Vous jouez les grimes?... - ---Non, monsieur. - ---Tant pis. Vous avez tort; c'est là votre vocation... Auriez-vous la -faiblesse de vous destiner aux rôles tenus? - ---Pas davantage. - ---Vous sortez du Conservatoire?... Non... Des cafés-chantants, alors; -car je ne me rappelle pas encore vous avoir placé nulle part. Dans quel -prix désirez-vous une position? - ---Monsieur, le sujet qui m'amène n'est pas celui-là. - ---Auriez-vous une direction? celle de la troupe ambulante de Pithiviers, -peut-être?... Je sais qu'on devait la donner. Vous ferez bien de -renouveler tout votre monde... - ---Je n'ai pas l'honneur de... - ---Ah! - ---Je venais simplement vous demander un renseignement. - ---Lequel? - ---On m'a fait espérer que vous pourriez me procurer l'adresse d'une -personne... à laquelle je m'intéresse et qui doit être engagée à Paris, -Mlle Eulalie. - ---Certainement... c'est notre maison qui a fait cette affaire... Mlle -Eulalie joue le drame. - ---Le drame?... Alors ce n'est pas la même. Celle-là tenait l'emploi de -dugazon à Gérizy; par conséquent... - ---La belle raison. Comme si l'on ne changeait pas de genre à volonté -aujourd'hui. Dans l'ancienne tradition, on avait la ridicule manie de -s'immobiliser... Nous voyons journellement, à présent, une artiste -commencer par la danse, continuer par le chant, poursuivre par la -comédie et finir par le mélodrame. - ---J'ignorais cette particularité. - ---Mlle Eulalie joue, je vous le répète, le drame au _Théâtre de la -Croix-de-ma-mère_. Elle demeure, 12, rue de la Tour-d'Auvergne. - ---Combien je vous suis obligé, monsieur. - ---De rien;--mais je vous assure que vous avez tort de ne pas embrasser -les grimes. - - - - -XIII - -UNE ÉLÈVE DU CONSERVATOIRE - - -Eulalie était élève du Conservatoire. - -Née de parents fruitiers, mais honnêtes, elle avait passé les belles -années de son enfance à écosser des pois, jusqu'au jour où, l'enfance -étant devenue adolescence, un professeur de cet établissement, client de -la boutique paternelle, fut frappé à la fois de ce qu'il eut -l'indulgence d'appeler sa beauté et sa jolie voix. - -Pour la beauté, un nez légèrement retroussé,--il les aimait comme ça, le -digne homme!--et une paire d'yeux largement fendus avaient suffi à son -enthousiasme. - -Quant à la voix, après avoir entendu la petite fredonner sans fausse -note un refrain de romance populaire, il avait déclaré sans hésiter -qu'une grande artiste était née. - -Que voulez-vous? c'était sa marotte à ce professeur! Il avait--comme -beaucoup de ses collègues--la manie d'inventer des _étoiles_. - -Dans les rues, dans les maisons, en voyage, partout où il entendait un -son poussé par un gosier humain il prêtait l'oreille avec une -scrupuleuse attention et au moins cinq fois sur dix assurait qu'il -venait de découvrir un ténor superbe, une basse magnifique ou un soprano -hors ligne. - -Il avait ainsi embrigadé dans sa carrière plusieurs douzaines de génies -musicaux arrachés à des professions que plus d'un devait regretter -ensuite. - -Eulalie se trouva du nombre des embrigadées. - -Élève du Conservatoire! c'est un trophée pour une écosseuse de pois. -Sans doute, en suivant les traces de sa famille, la fillette aurait pu -gagner gros, épouser un brave et excellent garçon, vivre heureuse et -avoir beaucoup d'enfants. - -Mais élève du Conservatoire! - -Il y avait de tout dans ce titre-là: de la gloire et de l'argent, des -ovations et des équipages, des adorations et des meubles en bois de -rose. - -Et à ce propos, si j'étais sûr de ne pas être enfermé dans la maison du -docteur Blanche pour prix de mes efforts désintéressés, je me -permettrais d'adresser au Sénat une pétition ainsi conçue: - - «Messieurs les Sénateurs, - - »Il est de prudence élémentaire chez tous les peuples et dans toutes - les conjonctures de prévenir par des précautions sagement combinées - les catastrophes que peut prévoir l'intelligence humaine. - - »Les chemins de fer ont appris, à nos dépens, la nécessité de signaux - conservateurs; la police maritime veille à l'entretien des phares; - l'édilité place devant les fondrières trop nombreuses de ses macadams - des lanternes rouges qui crient _casse-cou_ au passant; enfin je doute - qu'aucun ingénieur autorisât la construction d'un pont sans parapet. - - »Ne serait-il pas à la fois juste et prévoyant de mettre un simple - garde-fou et d'allumer un humble lampion sur les bords glissants de ce - précipice qu'on nomme le Conservatoire? - - »Les accidents s'y multiplient avec une continuité qui appelle - d'urgence l'attention de l'autorité. - - »En conséquence, Messieurs les Sénateurs, j'ai l'honneur de vous - proposer une mesure qui remplirait à la fois et, je crois, avec - utilité, le double emploi de garde-fou et de lampion. - - »Elle consisterait à publier le martyrologe rétrospectif des - infortunés de l'un et l'autre sexe qui, pour avoir glissé sur cette - pente redoutable, ont vu leur existence compromise ou perdue par ce - cruel événement. - - »Pour cela il suffirait de dresser des listes comparatives du nombre - des élèves admis, en faisant suivre le nom de chacun de renseignements - succincts mais précis sur la carrière par lui parcourue au sortir - dudit établissement. - - »Les listes en question seraient ensuite tenues au courant chaque - année et déposées dans un lieu public où quiconque aurait la tentation - de suivre cette carrière pourrait auparavant venir les consulter et - s'édifier lui-même. - - »De cette façon, Messieurs les Sénateurs, vous auriez la satisfaction - d'avoir fait servir par hasard la statistique à quelque chose, en - arrachant à un péril imminent des citoyens et des citoyennes dont la - reconnaissance bénirait plus tard votre bienveillante sollicitude, et - l'autorité cesserait d'avoir à se reprocher des malheurs qu'il ne - faudrait plus attribuer qu'à la témérité des victimes. - - »Daignez, Messieurs les Sénateurs, agréer les civilités empressées de - votre très-humble serviteur.» - -Telle est la pétition pour laquelle j'ai maintes fois été tenté déjà de -prendre la plume. - -Mais la réforme est si rationnelle que décidément j'aurais trop de -chances d'être dirigé sur la maison du docteur Blanche! - -Tant pis pour les Eulalies de demain et des jours suivants! - -La nôtre, après avoir partagé les illusions d'usage, devait partager les -déceptions accoutumées. - -On avait fait passer sa voix sous ce niveau banal et impitoyable qui -supprime toutes les cimes; on avait soumis son goût à cette orthopédie -classique qui traite l'originalité comme une infirmité; on lui avait -enfin décerné quelques-uns de ces accessits de pacotille qui coûtent un -ou deux pleurs à la sensibilité des parents sans jamais rien rapporter à -l'avenir des enfants. - -Puis--comme l'habitude de manger est une première nature--il avait fallu -accepter, au lieu du Grand-Opéra rêvé, les épreuves du cabotinage de -province. - -La filière est la même pour tous les accessits, qu'ils soient décernés -au nom du chant, du drame ou de la comédie. - -O déchéance! - -La voilà donc cette vie ambitionnée! S'étioler dans un petit coin, user -sa mémoire à un travail forcé, arriver pédestrement dans un théâtre -borgne, gravir un escalier boueux, entrer dans une loge aux murs -suintants, se déshabiller et s'habiller en grelottant, entrer en scène -en tremblant, jouer avec des mâchoires devant des Béotiens dont les -sifflets humilient sans que leurs bravos réjouissent, regagner la loge -humide, grelotter de nouveau pour dépouiller les oripeaux, redescendre -l'escalier toujours boueux, traverser les rues désertes et rentrer au -gîte seule ou dans quelle compagnie!... - -La voilà donc cette vie ambitionnée. - -Oh comme Eulalie aurait bien voulu n'avoir jamais été élève du -Conservatoire! - - - - -XIV - -INTÉRIEUR D'ACTRICE - - -La dugazon languissait ainsi à Gérizy, quand celui que la prose du -_Phare dramatique_ appelait _notre éminent Cramoizin_, obtint,--grâce à -des protections,--un emploi de demi-comparse au _Théâtre de la -Croix-de-ma-mère_. - -Être éminent et avoir des protections pour en arriver à une position -sociale qui vous permette de dire dans le cours d'une soirée trois -phrases et demie dans le genre de: - -«_Madame la duchesse, votre fête est charmante._» - -N'est-ce pas un des exemples les plus cruels des ironies de la -phraséologie humaine? - -Quoi qu'il en soit, au moment du départ, notre éminent Cramoizin s'était -souvenu des préférences dont la dugazon passait pour l'avoir honoré -jadis, et il lui avait prouvé sa reconnaissance en lui procurant pour la -même scène un engagement mitoyen entre l'actrice et la figurante. - -Mais, à Paris, n'y avait-il pas le chapitre des crédits extraordinaires? - -Le _Théâtre de la Croix-de-ma-mère_, adoptant le système de la confusion -des genres, si répandu aujourd'hui, variait le mélodrame par la féerie, -et, dans la féerie, le maillot peut mener à tout. - -Bref, Eulalie avait accepté avec empressement, et s'était installée rue -de la Tour-d'Auvergne, comme l'avait dit l'administrateur de l'Agence -cosmopolite. - -Quelle installation! - -C'est surtout dans la vie théâtrale que la roche Tarpéienne est près du -Capitole. - -A une extrémité, les splendeurs inouïes, les traitements insensés, les -luxes arrogants; à l'autre, les privations et les misères. - -Eulalie en était à l'extrémité fâcheuse. - -Une chambre précédée d'une pièce qui cumulait les fonctions de cuisine, -d'antichambre et de cabinet de toilette. - -Dans la chambre, qu'un marchand de meubles avait décorée, moyennant -location, de ses produits de rebut, Eulalie achève d'onduler ses cheveux -avec une pincette chauffée à la cheminée, tout en consommant un débris -de charcuterie. - -De temps en temps elle exécute une roulade pour s'assurer--c'est son -expression--que _la voix ne se rouille pas_ dans l'inaction, ou adresse -la parole à une femme de ménage qui reprise le bas d'une robe de soie -effrangée par un usage trop prolongé. - ---Il n'est pas fameux, ce petit salé... Pour combien en avez-vous pris, -madame Michel? - ---Pour six sous. - ---Les charcutiers de Paris sont joliment voleurs. A Gérizy, pour le même -prix, j'en avais deux fois autant... - ---Tout augmente, que c'est affreux. - ---Je ne m'aperçois pas assez de cette augmentation-là dans nos -appointements... Do, ré, si, sol!... Tâchez que ce soit une reprise -perdue... - ---Dame!... sauf votre respect, la robe est un peu mûre. - ---Un peu, beaucoup; mais il faut espérer que ce ne sera pas toujours -comme ça... Tra, la, la, la, la, la... Si, sol, do, la, la, fa!... - ---Je le crois ben... quand on a votre physique... - ---Hier au soir, j'ai reçu une lettre... - ---Voyez-vous ce que je vous disais... si j'avais des fonds, je les -placerais les yeux fermés sur votre avenir... - ---Cette bonne madame Michel. - ---C'est que je m'y connais... Feu Michel, mon défunt, n'a pas été -souffleur pour rien pendant dix-sept ans et neuf mois... Oui, madame, -dix-sept ans et neuf mois passés dans la boîte de chêne... Ce n'est pas -un jour; sans compter que pendant ce laps, il n'a pas une seule fois -voulu voir comment était faite la salle avec le public dedans. - -Eulalie avait allumé une cigarette pour son dessert. - ---C'est drôle, hein!... poursuivit madame Michel, de vivre si longtemps -dans un théâtre et de ne jamais être en tête-à-tête qu'avec le bas des -jambes des acteurs et des actrices... mais aussi il n'y avait pas son -pareil pour souffler... Esclave de son devoir, quoi!... Il n'a pas fait -manquer une réplique pendant tout son laps!... il n'avait même pas -besoin de regarder les artistes! Il devinait qu'ils allaient être -embarrassés, rien qu'à voir la manière dont ils trémoussaient des -jambes... Un rude homme, sans flatterie... C'est pour vous dire que j'ai -le droit d'avoir une opinion. Je parierais que cette lettre est au moins -d'un grand seigneur... - ---Oh! un grand seigneur... Vous exagérez, madame Michel... - ---Toujours bien d'un négociant en gros. - ---Plutôt. - ---Ma foi, moi j'aimerais autant... Rien que dans la rue des Lombards il -y a des fabricants de produits chimiques qui sont crânement dans leurs -affaires, allez!... Et sa lettre est bien brûlante?... - ---Madame Michel! - ---Faites excuse, mademoiselle; mais j'adore ça, moi, les amourettes; ça -me ragaillardit... Que feu Michel, mon défunt, qui savait mon faible, il -a tout fait pour me faire entrer habilleuse à son théâtre... - ---Il me demande la permission de se présenter chez moi... - ---Comment donc!... Le produit chimique n'a jamais eu que de bons -sentiments, j'en répondrais comme de moi, de ct' homme! Et quand est-ce -qu'il viendra? - ---Aujourd'hui... - ---A la bonne heure! Ce n'est pas un perdeur de temps... Vous pouvez vous -vanter d'avoir joliment fait de venir à Paris. Voilà votre affaire -bâclée... - ---Vous arrangez les choses à votre façon. - ---C'est la bonne... Pourquoi bouder contre la chance? - ---Rien ne vous prouve que ce monsieur... - ---Est un homme sérieux. Quand je vous répète que j'ai des pressentiments -qui ne me trompent jamais... Si vous tenez à en être plus sûre, je vas -vous faire une réussite. - ---Oh! oui! une réussite. - ---Vous allez m'en dire des nouvelles... Je sais les cartes absolument -comme si j'étais dedans... - -Eulalie et Mme Michel étaient plongées dans leurs opérations -cartomanciennes et celle-ci répétait en montrant le dix de trèfle et le -roi de carreau: - ---Toujours de l'argent et un homme d'âge... C'est comme si le notaire y -avait passé. - -A ce moment on sonna discrètement à la porte. - -Les deux femmes bondirent. - ---C'est lui! s'écria Eulalie. - ---A quelle heure qu'il devait donc venir? - ---A deux heures... - ---Il les est... Hein! tout de même, comme ça fait passer le temps, ces -scélérates de cartes... - ---Madame Michel, ma robe, bien vite... - ---J'ai encore un point à y faire. - ---N'importe... Mettez donc du bois dans la cheminée... Ouvrez un peu la -fenêtre pour enlever l'odeur de la cigarette... serrez le paquet de -Maryland... - ---Minute... Comme vous y allez! on ne peut pas se couper en quatre! - -La sonnette retentit une seconde fois... - ---Il va s'en aller, soupira Eulalie avec angoisse... - ---Il n'y a pas de risque... Il doit nous entendre remuer à travers la -porte... Et puis les amoureux, ça ne se décourage pas si facilement. - ---Suis-je bien coiffée? - ---A croquer. - ---Allez ouvrir alors... Non!... l'assiette au petit salé qui est restée -sur le milieu de la table. - ---Parbleu! il doit bien se douter que vous mangez... - -Pour la troisième fois, on agita la sonnette... - ---Quand je vous disais qu'il ne perdrait pas courage si facilement... -Surtout recevez-le avec dignité et rappelez-vous le roi de carreau... -Vous m'en direz des nouvelles demain matin... - -Mme Michel était enfin allée ouvrir. - -Eulalie, dans une attitude digne et réservée faisait bouffer de son -mieux sa robe de soie passée, et attendait, assise auprès du feu, le -visiteur annoncé par des pronostics si dorés. - - - - -XV - -PÉRIPÉTIE - - -Ce fut Athanase Briquet qui entra... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -XVI - -UNE PREMIÈRE ENTREVUE - - -La femme de ménage s'était discrètement retirée, après avoir ouvert la -porte à l'étranger. Eulalie attendait pour tourner la tête que celui-ci -prît la parole. - -Athanase restait donc livré à son irrésolution et à sa timidité. - -Il n'osait avancer, et s'était arrêté sur le seuil de la chambre, -tortillant gauchement son chapeau entre ses doigts. - -C'est qu'il avait depuis quinze jours ajourné sans cesse ce moment -ardemment souhaité; c'est qu'il avait fait vingt plans de campagne avant -d'en adopter un; c'est qu'il avait écrit trente lettres avant d'envoyer -celle qui avait donné carrière aux suppositions que vous savez. - -De son côté Athanase n'avait pas été sans se livrer, sur l'intérieur -d'Eulalie, à des hypothèses que la réalité venait violemment démentir. - -Pouvait-il se représenter le boudoir d'une actrice parisienne autrement -que sous des couleurs empruntées à la palette des _Mille et une Nuits_? - -Au lieu de cela, il retrouvait à Paris une simplicité très-proche -parente des protêts de Gérizy, et sa surprise augmentait encore son -embarras. - -Ce qui prouve sa bonne foi;--car un roué n'aurait pas manqué de puiser -dans cette circonstance une subite hardiesse. - -La situation cependant ne pouvait se prolonger et Eulalie, voyant que la -montagne ne venait pas assez vite à elle, se décida à aller à la -montagne. - -N'était-elle pas un peu parente de Mahomet,--ne fût-ce que par son -paradis? - -Donc se retournant tout à coup: - ---Veuillez, monsieur, prendre la peine... - -Elle laissa la phrase en suspens à la vue d'Athanase. - -Étriqué dans son habit vert bouteille, tremblant, changeant de couleur, -il avait un air piteux qui répondait si peu aux promesses du roi de -carreau accompagné de beaucoup de trèfle! - -L'actrice d'ailleurs venait de reconnaître,--avec la mémoire de la -bourse,--le clerc aux protêts provinciaux. Aussi, se méprenant -complétement et songeant à certaine créance qu'elle avait laissée -là-bas: - ---Ah! c'est vous, jeune homme, fit-elle d'un petit ton dédaigneux. Il -paraît que vous vous entendez à suivre les pistes... - ---Mademoiselle, répondit Athanase se méprenant à son tour, si je me suis -permis de vous attendre le soir à la sortie du théâtre... - ---Vraiment! de mieux en mieux! Mais c'est de la haute police... Vous -avez tort de ne pas vous présenter à la préfecture; on utiliserait vos -mérites. - ---A la préfecture?... Je ne comprends pas... - ---Cela m'étonne de votre part... Un si habile limier!... Croyez-moi, mon -cher, vous gagneriez plus à ce métier-là que dans vos fonctions de -saute-ruisseau chez votre loup-cervier de province... - -L'épithète de saute-ruisseau était entrée comme une lame de poignard -dans le cœur de l'amoureux. - ---A propos, reprit la comédienne, que me veut-il, votre monsieur -Loyal?... - -Encore un morceau de sa façon... Donnez, l'ami... et dites-lui qu'une -autre fois il ne prenne pas la peine de faire voyager à mon intention -ses petits clercs... Ils n'auraient qu'à se perdre en route... Eh bien! -ce protêt, cette saisie, ce n'importe quoi... Donnez! - ---Mademoiselle, fit Athanase suffoquant... Mademoiselle... - ---Ah! mais non! c'est déjà bien assez d'être forcée de lire votre prose, -sans l'entendre par-dessus le marché... Donnez donc, monsieur le clerc. - ---Je ne suis plus clerc! cria le malheureux. - ---Pas possible!... Mais alors qu'êtes-vous donc? - ---Je suis... Je suis... amoureux. Amoureux à en perdre la raison. - ---Grand Dieu! riposta Eulalie en parodiant le ton tragique de cette -déclaration... Serait-ce par hasard vous, Monsieur, qui... - -Et en montrant la lettre elle toisait avec insolence Athanase qui fit de -la tête un signe honteusement affirmatif. - ---Vous! reprit l'actrice courroucée... Vous! Vous!... - -Ces trois exclamations avaient parcouru une gamme descendante en passant -de la colère à l'ironie, de l'ironie à la gaîté folle. - ---Je ne savais pas... ah! ah! ah! ah!... que dans les études... ah! ah! -ah! ah!... on apprît à libeller... ah! ah! ah!... ce genre d'actes... -Soyez convaincu, monsieur, que je suis très-honorée... ah! ah! ah!... -des hommages d'un personnage aussi important... d'un homme que sa -fortune et son talent... Désolée, mais on m'attend au théâtre pour une -répé... ah! ah! ah!... pour une répétition. - ---Ordinairement vous n'y allez qu'à trois heures, balbutia Athanase. - ---En vérité... monsieur est supérieurement renseigné... C'est juste. -J'oubliais que monsieur a bien voulu me suivre... Afin de vous épargner -aujourd'hui cette fatigue, permettez-moi de vous prier de passer -devant!... - - - - -XVII - -NUMÉRO NEUF ET NUMÉRO ONZE - - ---Triple sot! animal! butor!... soupirait le numéro 11 en arpentant sa -chambre avec fureur... n'avoir pas trouvé un mot à répondre!... m'être -laissé terrasser par ses railleries... - -N'avait-elle pas le droit de me railler, quand stupide et hébété... - ---Eh bien! eh bien!... qu'est-ce qu'il y a? - - D'où vient ce tapage, - Ce tapage, ce tapage?... - -C'était le numéro 9 qui entrait chez son voisin. - -Le vieux comique avait déjà une légère pointe, comme l'attestait le -fragment de couplet qui escortait son apparition. - ---Bigre! nous avons l'air furieusement agité aujourd'hui! L'aurions-nous -vue, par hasard? - ---Oui, je l'ai vue. - ---Il paraît que le colloque n'a pas été caressant... - - Dans ce temps-là, - C'était déjà comm' ça!... - ---Mon pauvre ami, je suis bien malheureux... J'ai été bête, j'ai été -grotesque... J'entends encore ses rires... - ---Ah! elle a ri... L'autre aussi elle riait... Vous savez, l'autre... ma -Berthe! - -Parbleu!... Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas toutes? - ---Elle a eu raison de rire, reprit Athanase avec animation. Elle a eu -raison de me dire que je n'avais ni fortune, ni talent. - ---Et moi, je vous répète qu'elles se ressemblent toutes... Comme -chantait un couplet sur l'air _Du serin qui te fait envie_. - - Des femmes s'lon moi la meilleure, - Ne vaut... - ---Pas de talent!... pas de fortune!... - ---Vous voyez bien que c'est une sans cœur comme ses pareilles et quand -je vous conseillais de ne plus l'aimer... - -Pauvre garçon... A votre place je n'irais pas par quatre chemins. -L'absinthe, voyez-vous, il n'y a que cela pour l'oublier. - ---Et moi, je préfère le travail pour la mériter. - ---A votre aise... chacun son goût... si vous croyez que ça vous mènera -loin, vos pièces... Au revoir, voisin... - - Au revoir, - A ce soir, - Dans ma chambrette... - -Et le numéro 9 regagna sa bouteille, tandis que le numéro 11 tirait ses -manuscrits de son secrétaire. - - - - -XVIII - -ÉCRITURES EN TOUS GENRES - - -Pendant un an, ce fut un labeur opiniâtre. - -Il s'agissait de conquérir cette fortune et ce talent dont l'actrice -avait si ironiquement déploré l'absence. - -Athanase ne sortait que pour aller au théâtre où jouait Eulalie. Il -avait, quand ses forces faiblissaient, besoin de la voir pour ranimer -son énergie. Après quoi, il revenait de la représentation, plein d'une -ardeur nouvelle. - -Comment, en effet, aurait-il pu être distrait de son idée fixe? - -Il ne connaissait personne à Paris, n'avait pour toute relation que ses -rapports de voisinage avec le comique en retraite; et celui-ci -entremêlait ses conseils de trop de couplets pour que ses remontrances -eussent le poids nécessaire. - -Au bout de l'année, Athanase avait achevé un drame, revu et -corrigé--Dieu sait combien de fois. - -Le drame était naturellement destiné au _Théâtre de la -Croix-de-ma-mère_, avec rôle pour Eulalie; mais il fallait auparavant -faire mettre au net le brouillon aux innombrables surcharges. - -Athanase se rendit chez un copiste dont son voisin lui avait donné -l'adresse. - -Un des types les plus intéressants que celui du copiste dramatique. - -Ces _entreprises d'écritures_ sont de véritables administrations, qui -enrégimentent les employés par dizaines. - -Le chef de l'entreprise réalise d'ordinaire de très-beaux bénéfices; les -employés gagnent trois francs par jour. - -Pauvres gens! Quelques-uns, avant de copier les pièces d'autrui, en ont -fait peut-être; à coup sûr, après en avoir copié, ils ne seront jamais -tentés d'en faire! - -Ils sont trop bien renseignés pour cela. - -Mais ils gardent leurs renseignements pour eux. - -Avec un peu d'exercice, ils se font à l'égard du manuscrit cette -impassibilité que le médecin acquiert en face de la souffrance, le -fossoyeur en face de la tombe! - -Tous les esprits sont pour eux égaux devant le _tant la ligne_;--et -cette égalité a quelque chose de vraiment fatal. - -Ils sont presque sinistres, ces indifférents de la ronde et de la -bâtarde. - -C'est un débutant, c'est un maniaque, c'est un auteur célèbre... -n'importe! - -Le copiste reçoit la commande avec le même coup d'œil. - -Si, pourtant, il voulait ou osait parler! - -Au débutant il dirait: - -«Jeune homme, vous abordez une carrière où tout le monde se croit -appelé, où tout le monde veut être élu. - -»Vous arrivez avec votre cher manuscrit en poche. Vous ne l'avez point -encore tiré, mais déjà je le devine. Il est en vers, peut-être, en cinq -actes au moins. - -»Hélas! j'en ai tant vu mourir de ces actes! - -»Jeune homme, vous croyez avoir fait un chef-d'œuvre, c'est l'ordinaire; -vous avez hypothéqué sur chaque tirade une espérance; vous avez même -trouvé des amis qui vous ont confirmé dans ces croyances. - -»Et quand même ils auraient dit vrai, les compères de l'amitié! quand -même le chef-d'œuvre existerait! - -»Je ne vous conseillerais pas moins de reprendre votre rouleau -bien-aimé, et de tourner les talons. - -»Ce seraient vingt-cinq francs d'économisés. - -»Si je vous parle ainsi, c'est dans votre intérêt; j'y perds une -affaire, mais j'y sauve sans doute une existence. - -»Adieu, jeune homme, sans rancune;--et surtout, pas au revoir!» - -Au maniaque, le copiste dirait encore: - -«Bonjour, l'ami, je te connais. - -»Les journaux gouailleurs s'arrachent les lambeaux de tes œuvres; tu es -le bouc émissaire de toutes les plaisanteries, le patito du grotesque. - -»Et pourtant, tes cheveux grisonnent. Triste chose que de voir profaner -la vieillesse. - -»Et pourtant tu portes un nom honorable. Triste chose que de le voir -livré en pâture aux quolibets. - -»Va-t'en, je t'en prie, et change de marotte. - -»Les folies furieuses inspirent une respectueuse terreur; les folies -inoffensives n'excitent que la moquerie.» - -Il dirait enfin à l'auteur célèbre: - -«Maître, je vous salue. - -»Vous avez eu de beaux et retentissants succès depuis quelque temps, et -vous êtes aussi grand que je suis humble. - -»Votre grandeur cependant ne m'impose pas, et je copie votre prose du -même train que je copierais un vaudeville des Funambules. Ne serait-ce -pas un avertissement dont vous feriez bien de profiter? J'en ai tant -transcrit d'auteurs à succès, qui, aujourd'hui... - -»Maître, soyez modeste, car l'avenir n'est à personne; redoublez -d'efforts, car la vogue se lasse; défiez-vous, car l'envie veille...» - -Il dirait cela, le copiste, et bien d'autres choses aussi;--mais son -égoïsme trouve moins fatigant de ne rien dire du tout. - -Copie ce que dois, advienne que pourra. - - - - -XIX - -LE CARNET D'UN COPISTE - - -J'en sais pourtant un qui s'était départi de cette règle d'insouciance -systématique; c'était un naufragé du déclassement, dont la plume aurait -mieux mérité que ce métier d'esclavage calligraphique. - -Après sa mort, on trouva dans ses papiers un carnet sur lequel il avait -coutume d'inscrire au jour le jour ses impressions. - -C'était un recueil fantasque et sans suite, d'observations, de boutades, -de pensées, de critiques. - -Je puise au hasard quelques fragments dans l'original, qu'une suite de -hasards amena dans mes mains: - - * * * * * - -«Janvier, 18... - -»Ce matin, le patron m'a donné à copier un manuscrit signé d'un auteur -connu et d'un aspirant dramaturge. - -»J'ai compté les lignes. - -»Il y en a _trois_ de la main de l'auteur connu; le reste est du -petit... - -»Bien entendu, l'auteur connu sera nommé le premier et touchera les -trois quarts des droits. - -»C'est peut-être parce que je n'ai jamais voulu être _le petit_ que je -dois aujourd'hui à mes piètres fonctions l'honneur de constater sur -autrui cet écart de justice distributive.» - - * * * * * - -«Mars, 18... - -»M. X... se présente à l'Académie. - -»Ce serait sans doute le moment d'envoyer aux immortels la collection de -fautes d'orthographe moulées d'après nature sur les autographes du -candidat. - -»Après cela, il pourrait y avoir de ces messieurs qui prendraient cet -envoi pour une allusion personnelle;--et pour ce qu'ils feront jamais au -Dictionnaire!...» - - * * * * * - -«Octobre, 18... - -»Voilà,--en seize ans d'exercice,--la première fois que je transcris une -idée neuve. - -»Dieu bénisse le garçon qui m'étrenne!» - - * * * * * - -«Décembre, 18... - -»Il paraît que Dieu n'a pas voulu le bénir. - -»Il est revenu à l'administration pour faire remanier sa pièce. - -»On l'a reçue à condition qu'il retirerait l'idée en question. Au fait, -on a raison. Ce serait un mauvais exemple à donner au public.» - - * * * * * - -«Mai 18... - -»Parlez-moi des féeries. Il y a des blancs à chaque instant. - -»Rien de plus commode pour le copiste;--et pour le dialogue donc! - -»L'esprit manque...» - -(_Ici le machiniste trouvera un truc._) - -«La scène languit...» - -(_Tout à coup la table s'ouvre et se métamorphose en baignoire._) - -«L'intrigue s'embrouille...» - -(_Pluie de feu, entrée des diablotins. Ballet._) - -»Naturellement, ce genre de littérature est un des plus lucratifs. La -table changée en baignoire rapportera plus à son _écrivain_ que tout le -répertoire de l'Odéon réuni.» - - * * * * * - -«Juin 18... - -»Quelques chiffres. - -»J'ai compté dans ma pratique: - -»63 fois l'histoire de l'enfant volé au prologue et retrouvé au -dénoûment. - -»112 aveugles recouvrant la lumière. - -»126 muets recouvrant la parole. - -»6,980 adultères. - -»11 incestes. - -»14,365 duels. - -»13,925 quiproquos--pour vaudevilles. - -»17,631 filles séduites. - -»37,921 mariages. - -»J'ai copié: - -»La même scène dans 1,234 drames. - -»Le même bon mot dans 2,433 comédies. - -»Les mêmes types dans... - -»Mon arithmétique ne va pas au delà. - -»Et dire que le métier de copiste n'est pas plus honoré!» - - * * * * * - -«Novembre 18... - -»On a inventé avant-hier une danse nouvelle. - -»Trente-neuf vaudevillistes ont apporté hier à l'administration -trente-neuf à-propos à copier. - -»Ils ont tous recommandé le secret: le collègue A... à cause de son -collègue B..., le collègue B... à cause de son collègue C..., le -collègue C... à cause de son collègue D..., etc. - -»Parbleu!» - - * * * * * - -«Juillet 18... - -»Épidémie de reprises.» - -»Ces rengaînes des vétérans feraient bien du tort au commerce, si les -rengaînes des novices n'étaient là pour l'alimenter quand même.» - - * * * * * - -«Août 18... - -»Ma vue baisse. - -»Est-ce pour se mettre au diapason des œuvres que m'apportent les génies -contemporains?» - - * * * * * - -«Septembre 18... - -»Impossible de continuer le métier. - -»Je ne peux plus lire les tirades philosophiques de M. P... - -»Fini de rire...» - - - - -XX - -ÉMOTIONS D'AUTEUR - - -Le copiste à qui Athanase confia son manuscrit ne tenait pas de carnet. - -Il appartenait à la classe générique des impassibles. - -Il prit le brouillon d'une main calme, le rendit d'une main paisible, et -ne sembla percevoir une sensation particulière qu'en sentant le -frôlement du louis qui lui fut octroyé. - -Mais pour Athanase, c'était différent. Une foule d'émotions -s'éveillaient en lui au contact du paquet que lui avait remis le -calligraphe. - -L'auteur naissait au monde dramatique. - -Il lui tardait d'être au grand jour pour déplier le précieux rouleau, et -quatre à quatre il descendit l'escalier. - -Enfin! - -Il avait rompu--pour aller plus vite--la ficelle qui retardait son -bonheur. - -C'était bien lui, son drame en cinq actes, se pavanant dans de somptueux -caractères de parade. - -Comme ces lettres arrondies avec art donnaient du relief au dialogue! - -Comme les noms des interlocuteurs se détachaient avec majesté sur la -blancheur des interlignes. - -Ici, la scène de provocation. - -Les répliques, courtes et hachées, semblaient se choquer comme un -cliquetis d'épées. - -Là, la scène attendrie avec sa période solennelle. - -Deux pages et demie!... - -Soixante-neuf pages dans tout le manuscrit... soixante-neuf pages -écloses dans le cerveau d'Athanase! Soixante-neuf pages, fruit de ses -veilles, pensée de sa pensée. - -Lui, le clerc obscur, il avait inventé des personnages, une action; il -était créateur. - -C'est alors que les souvenirs des cartons verts de l'étude lui auraient -paru mesquins! - -Et il relisait encore, tout en marchant, les principaux passages de son -œuvre. Et il relevait par instants les yeux pour toiser les passants. Et -il faisait sonner ses talons sur le trottoir. - -Telle était la sincérité de son exaltation, que s'il avait à ce moment -rencontré Eulalie, il aurait été capable de la regarder sans baisser les -yeux! - -Bientôt même, il ne suffit plus à soutenir le poids de sa propre -ivresse, il sentit qu'il avait besoin d'un second pour l'aider à porter -ce faix joyeux. - -Il doubla le pas et arriva essoufflé, mais triomphant, chez son ami le -numéro 9. - - - - -XXI - -SI JEUNESSE... - - ---Très-bien, fit le vieux comédien après avoir entendu d'un bout à -l'autre sans sourciller les cinq actes de son voisin. Il y a là-dedans -de l'action, de l'invention... je dirais presque du talent, si vous -n'étiez pas mon ami... Et après? - ---Comment après? - ---Certainement après? que comptez-vous faire de ça? - ---Ça, s'écria Athanase choqué de l'irrévérence, ça!... Une pièce à -laquelle j'ai consacré tant de veilles et dont vous avez bien voulu -vous-même encourager les humbles mérites... Mais je compte la présenter -aujourd'hui même au _Théâtre de la Croix-de-ma-Mère_. - ---Son théâtre, c'est juste; j'oubliais... Et vous avez des protections? - ---Aucune; à quoi bon? Tous les journaux que je lis depuis mon arrivée à -Paris gémissent sur la décadence de l'art dramatique et la disette de -bonnes pièces. Certes, je ne crois pas avoir fait un chef-d'œuvre; mais -à un ouvrage consciencieusement travaillé, on fera bien l'honneur d'un -examen consciencieux. - ---Oui... oui... soyez tranquille, le directeur ne se couchera pas ce -soir avant d'avoir dévoré votre manuscrit d'un bout à l'autre!... - ---Vous avez tort de me plaisanter. - ---Et vous, vous avez tort d'être si plaisant. Désirez-vous savoir -l'horoscope de votre pièce? Bon. Vous allez la porter au concierge de la -_Croix-de-ma-Mère_. - ---Non pas, protesta Athanase qui s'était soudain rappelé les détails de -sa réception dans la loge des époux Balandreau... - ---Alors vous remettrez votre drame au secrétariat avec une lettre à -l'adresse du directeur. Vous attendrez un mois, deux, six... Impatienté, -vous écrirez de nouveau, puis en échange de vos deux épîtres vous en -recevrez une d'un des employés de l'administration où l'on vous -annoncera que: - - «Malgré les remarquables qualités de votre pièce, elle s'éloigne trop - du genre adopté par le théâtre; en conséquence de quoi on vous prie de - venir débarrasser les cartons encombrés de ce colis importun.» - ---Si pourtant mon œuvre a paru digne de... - ---Digne de quoi?... Est-ce qu'une œuvre est digne de quelque chose quand -elle est signée: _Athanase Briquet_? Vous ne vous doutez pas, enfant, de -la ligue contre laquelle vous aurez à lutter, des ennemis qui -combattront contre vous. - -Au premier rang, les auteurs chevronnés, les millionnaires de la scène -pour qui a été fait le dicton: L'eau va toujours à la rivière. Derrière -eux les influences des commanditaires, du ministère, des journaux, -des... - ---Je connais la tirade, je l'ai lue dans une foule d'articles. - ---Et c'est ainsi qu'elle vous a profité? - ---Je ne me défie de rien tant que des vérités trop souvent proclamées. -Les fabricants de satires sont d'éternels rabâcheurs. - ---Ne faudrait-il pas qu'ils changeassent quand les travers humains ne -changent pas? - ---Les hommes ne sont pas si mauvais qu'on veut bien les faire. - ---Vous y tenez... Comme il vous plaira et à votre santé, dit le vieux -comédien en se versant un verre d'absinthe... - - Bon voyage, - Monsieur Dumollet!... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Au bout de six mois d'attente,--jour pour jour--Athanase reçut--mot pour -mot--la réponse que lui avait annoncée son ami. - - - - -XXII - -AIRS VARIÉS POUR GROSSE CAISSE - - -Il fallait se rendre à l'évidence; l'expérience avait eu raison, mais -l'expérience était bonne fille et elle dit au pauvre désolé: - ---Maintenant vous ne refuserez pas de me croire, j'imagine. -Permettez-moi donc de mettre à votre disposition le peu de crédit que -m'ont peut-être laissé d'anciennes amitiés. Je n'aurais point osé vous -offrir tout d'abord ce semblant de protection... J'ai l'air d'un si -étrange protecteur! - ---Vous pourriez?... - ---Je ne sais si je pourrai pouvoir, je pourrai toujours essayer. N'allez -pas retirer votre manuscrit avant une seconde sommation. D'ici-là -j'aurai fait agir mes meilleurs ressorts. - -La seconde sommation arriva: mais elle prouvait que le bonhomme du -numéro 9 n'était pas resté oisif. - -Il y avait dans la rédaction un moelleux qui contrastait avec le ton -officiellement poli de la première fois. - -Athanase se crut vainqueur et se rendit au rendez-vous qui lui était -donné avec un nouveau fonds d'illusions toutes fraîches. - -Sur l'exhibition de la lettre qu'il avait reçue, on l'introduisit auprès -d'un monsieur qui semblait plongé dans un travail des plus épineux. - -Ce n'était pas le directeur,--comme le supposa d'abord le naïf -Athanase--c'était le secrétaire du théâtre. - -Quant au travail qui l'occupait... - -Vous hantez les journaux, n'est-ce pas?--En ce cas, vous ne sauriez vous -être soustrait aux impressions que fait nécessairement naître la lecture -de ce qu'on nomme le bulletin théâtral. - -_--Ce soir, au théâtre de... le drame sublime qui pendant cent -représentations arrachera des larmes à tout Paris._ - -_--Ce soir, au théâtre de... la délicieuse comédie qui pendant cent -soirées consécutives fera rire trois mille spectateurs._ - -_--Ce soir, pour la seconde fois, la pièce dont la première -représentation prendra place dans les annales des succès contemporains._ - -_--La foule continue à se presser au théâtre de... pour applaudir le jeu -inimitable de..._ - -_--Les bureaux de location du théâtre *** sont littéralement pris -d'assaut par le public..._ - -D'où il est toujours résulté pour moi,--et pour vous sans doute,--un -triple sujet d'admiration. - -J'admire sincèrement le génie de MM. les auteurs contemporains dont les -productions inspirent de pareils dithyrambes. - -J'admire plus sincèrement la présence d'esprit du public qui, au milieu -de tant de chefs-d'œuvre, ne semble nullement embarrassé du choix. - -J'admire très-sincèrement la fécondité des écrivains dont la plume, -véritable Protée du panégyrique, prend tour à tour toutes les formes -pour exalter les cœurs dans l'intérêt de la recette. - -Avoir pour thème unique ces mots: _Louange forcée, approbation quand -même_, et trouver trois cent soixante-trois ou quatre fois l'an, des -variations... variées sur cette même corde,--j'allais écrire -ficelle,--arracher des accents toujours nouveaux à une aussi antique -grosse caisse, c'est gigantesque. Car on cite des merveilles dans ce -genre-là. - -L'art dramatique fait concurrence aux marchands d'habits confectionnés -et aux chapeaux à sept francs. (_Halte-là! ne passez pas sans..._ etc.). - -Et, qui pis est, le plus souvent on charge un homme d'esprit de cette -abominable besogne! - -Telle était précisément la fonction à laquelle vaquait le secrétaire du -_Théâtre de la Croix-de-ma-mère_. - -Il avait dans la matière une supériorité incontestée sur tous ses -collègues. C'était lui qui, le premier, avait apporté dans la réclame -l'élégie et le jeu de mots. - -C'était de lui qu'on se rappelait des annonces mémorables telles que: - -_--De toutes les infirmités auxquelles est sujette la nature humaine, -aucune n'inspire une pitié et une sympathie plus universelles que la -cécité. Avec quel respect l'histoire parle des aveugles illustres! Avec -quel élan la main du passant s'ouvre pour soulager la misère des -aveugles mendiants!... _L'Aveugle de Tobolsk_, lui, fait à la fois -ouvrir les mains et battre les cœurs, remplit en même temps le souvenir -des spectateurs et la caisse de son heureux théâtre..._ - -_--_Le Duel_, ce drame palpitant, a, chaque soir, pour témoins, treize -cents personnes; et ces témoins déclarent d'une voix unanime, en -sortant, que l'honneur de l'art est satisfait!_ - -On conçoit que la préoccupation soit permise à l'homme qui doit imaginer -périodiquement toutes ces gentillesses, et on excusera M. le secrétaire -de la façon légèrement indifférente dont il reçut Athanase. - -Celui-ci avait, en arrivant, exhibé l'invitation à comparoir. - ---Ah! parfaitement, monsieur; parfaitement, je sais de quoi il s'agit. -(_En aparté._) Je ne comprends pas ce que j'ai aujourd'hui... Il m'est -impossible de trouver une formule originale... Asseyez-vous, monsieur. - ---Ne prenez pas garde. - ---Nous disions donc... C'est cependant très-important. La pièce ne fait -pas un centime. Il faut la relever à tout prix... Nous disions donc que -j'ai lu, monsieur, votre ouvrage avec le plus grand soin. - ---Je croyais que c'était le directeur. - ---Parfaitement, parfaitement... M. le directeur a lu votre ouvrage avec -le plus grand soin, sur la pressante recommandation dont il était -accompagné... Sapristi! Je n'en sortirai pas... Vous permettez que -j'expédie tout en causant une affaire pressée. - ---Comment donc! - ---Oui, monsieur le directeur, grâce à la recommandation dont... Une -allusion à la chaleur est joliment usée. _Le succès qui défie le -thermomètre_ a trois chevrons au moins... Il l'a lue avec le plus grand -soin... - ---J'en suis infiniment reconnaissant... - ---J'ai bien aussi le paragraphe commençant par un nombre de fantaisies -et se terminant par: _l'éloquence des chiffres est la meilleure..._ Il y -a de très-jolies scènes dans votre _Château des Cadavres_. - ---Pardon, monsieur, mais ma pièce s'intitule _Le Remords_. - ---Vous êtes sûr?... Alors, je confondais... Parfaitement, parfaitement. -A présent, je me rappelle. _Le Château des Cadavres_ est d'un autre... -Ce que je vous ai dit n'en est pas moins vrai... _Le Remords_ a été lu -avec des égards tout particu... Je tiens une idée: _Qui donc avait -prétendu que les jours se suivaient mais ne se ressemblaient pas? Au -théâtre de..._ Non. C'est vulgaire, c'est poncif... Excusez-moi, -monsieur, je continue à expédier. M. le directeur vous témoigne la -satisfaction que lui ont causée plusieurs scènes. - ---Je... - ---Charmantes. - ---Oh! monsieur. - ---J'irai plus loin: remarquables... C'est effrayant comme je baisse, -autrefois, j'aurais expédié ma douzaine de notes par jour... - -Athanase palpitait d'espoir, et comme l'espoir est toujours impatient: - ---En sorte, monsieur... aventura-t-il. - ---Saperlotte! Cette fois, je la tenais, et vous m'avez fait perdre le -fil. Enfin, n'importe. Il y a un malheur à votre drame, c'est qu'il -manque de mouvement et de mise en scène. - ---J'ai voulu épargner des frais. - ---Épargner des frais à notre théâtre qui doit toute sa vogue à la pompe -de ses décors! - ---Je l'ignorais. - ---Si vous aviez seulement un tableau où l'on pût intercaler un ballet. - ---Au milieu de l'action? - ---Parbleu! - ---Mais le développement de la passion doit souffrir de cette halte. - ---Pourvu que la recette n'en souffre pas... Nous avons monté l'an -dernier un mélodrame des plus sombres où on dansait entre trois -assassinats et deux suicides. Cela a fait un effet splendide. - ---Alors, monsieur... - -Le secrétaire ne répondit pas. Il poursuivait sa rebelle... - ---Alors, monsieur... insista Athanase. - ---Ça y est! exclama le rédacteur de réclames, saisissant la plume: - -«_Les beaux jours sont revenus avec le printemps. Mais le véritable -printemps, le printemps éternel, le printemps qui réunit les fleurs et -les fruits, c'est celui dont jouit le succès de _la Trappe mystérieuse_. -Aujourd'hui, salle comble comme à l'ordinaire._» - -Bravo! très-réussi! Cette comparaison du printemps a quelque chose -d'empoignant... Jean! Jean! - ---Alors, monsieur... réitéra Athanase en élevant le ton. - ---Votre manuscrit... Je vais vous le faire rendre... Jean!... Une autre -fois, sacrifiez au truc, c'est un conseil d'ami... Jean!... Désolé de -vous quitter, mais on manquerait l'heure de tirage des journaux... - -Et le secrétaire,--son idylle à la main,--s'élança à la recherche du -garçon. - -Quant à Athanase, comme il franchissait le seuil en tenant précieusement -sa pièce sous son bras, il se croisa avec une robe de soie qui laissa -tomber au passage ces mots dédaigneux: - ---Encore vous, mon brave?... Est-ce pour amour ou pour saisie? - -Athanase s'appuya à la muraille. Il avait reconnu la voix d'Eulalie. - - - - -XXIII - -UN APOPHTHEGME - - -Quand, à son retour, le débutant dramatique eut achevé de raconter à son -vieux voisin tous les épisodes de cette journée malheureuse: - ---Que voulez-vous?... opina celui-ci en fredonnant un _chœur de sortie_; -je ne comprends pas qu'on aille demander le bonheur à la littérature, -quand on a l'absinthe sous la main. - - - - -XXIV - -LE DIRECTEUR COMMERÇANT - - -Malgré ce conseil,--dont la qualité n'est pas garantie,--Athanase n'en -devait pas moins poursuivre son odyssée avec une opiniâtreté -quasi-fatale. - -Il était écrit que, les obstacles irritant sa résistance, il parcourrait -le cycle entier des épreuves. - -Le premier directeur qu'il vit, après M. le secrétaire du _Théâtre de la -Croix-de-ma-Mère_, n'était ni gras ni maigre, ni petit ni grand, ni bon -ni méchant, ni poli ni malhonnête, ni sot ni spirituel, ni jeune ni -vieux. - -C'était le type banal, le directeur commerçant. - ---Monsieur, dit-il au débutant, j'ai pris connaissance de votre -manuscrit, parce que c'était mon devoir; je vous le rends, parce que -c'est mon droit. - -Chaque année, je lis comme cela au hasard quelques-uns des ouvrages qui -sont déposés au théâtre. - -D'avance, je suis bien certain de n'y rien trouver de bon; quand, -d'ailleurs, j'y trouverais quelque chose, cela ne modifierait nullement -mon opinion et mes procédés. - -Veuillez suivre mon raisonnement. - -Un théâtre, n'est-il pas vrai, est une entreprise commerciale: je ne -sors pas de là. - -Vous, auteur, vous me demandez ma fourniture. - -Avant d'examiner vos produits, j'examine votre marque de fabrique. - -Le public préfère les chocolats A. et les champagnes B. - -Sont-ce les meilleurs? Peu m'importe, si je suis épicier ou marchand de -vins fins, et vainement viendrez-vous m'offrir des chocolats et des -champagnes supérieurs dont la réputation ne sera point établie. - -Au lieu de cela, je suis directeur de théâtre, ou, si vous l'aimez -mieux, négociant en esprit. - -Le public préfère l'esprit L. et l'esprit D. Pourquoi? Ce n'est point -mon affaire. - -Créez une vogue à votre _marque de fabrique_, et je serai votre -très-humble entrepositaire et client. - ---Ce qui revient à poser ce dilemme, répliqua judicieusement Athanase: - -Il faut se faire jouer pour être connu, mais il faut être connu pour se -faire jouer. - ---J'ignore, monsieur, si cela s'appelle un _dilemne_; moi, je nomme cela -du commerce bien entendu et de la saine administration. - -Voici le moment de la répétition. Mon intérêt et mon devoir m'y -appellent de concert. - -J'ai bien l'honneur de vous saluer. - - - - -XXV - -LE DIRECTEUR SPÉCULATEUR - - -Le second directeur que vit Athanase était au premier ce que l'agiotage -est au négoce. Froid, sec, réservé, il commença par le regarder avec des -yeux perçants; puis, satisfait sans doute de son examen: - ---Monsieur, dit-il, c'est bien vous qui m'avez remis ce manuscrit? - ---Moi-même, monsieur. - ---Je l'ai parcouru; il n'est pas sans valeur. - ---Trop heureux qu'il ait pu... - ---Il n'est pas sans valeur; mais, avant d'aborder cette question -secondaire, il m'importe de savoir si vous vous faites une idée bien -juste de la situation d'un directeur. - ---Par hypothèse. - ---Les hypothèses ne suffisent pas. - -Un directeur est un joueur qui a soixante-quinze chances contre lui et -vingt-cinq pour lui. - -Il engage ses capitaux, son honneur, son temps dans des opérations -aléatoires où les pertes peuvent être énormes. - -Il est naturel qu'en cas de réussite les gains soient considérables. - -Chaque théâtre a, d'ailleurs, ses habitudes, et mes collègues agissent -comme bon leur semble; quant à moi, j'ai adopté un système dont je n'ai -eu qu'à me féliciter jusqu'ici. - -La stricte légalité protége... Vous m'écoutez bien, n'est-ce pas? - ---Oui, monsieur. - ---La stricte légalité protége les intérêts des pauvres, les intérêts des -artistes, les intérêts des auteurs, les intérêts du public; mais elle se -soucie fort peu des intérêts du directeur. - -N'était-il pas d'une équité scrupuleuse... Vous continuez à m'écouter? - ---Oui, monsieur. - ---D'une équité scrupuleuse, je le répète, de rétablir l'équilibre rompu -au détriment du directeur? - -J'ai, dans cette entreprise, eu le bonheur d'être secondé avec un loyal -désintéressement par les auteurs représentés sur la scène dont j'ai le -privilége. - -De leur propre mouvement, bien entendu... de leur propre mouvement, vous -saisissez?... appuya-t-il en plongeant son regard encore plus avant dans -les yeux d'Athanase... ces messieurs, pour contribuer à la prospérité du -théâtre qui nous fait tous vivre, ont consenti à m'apporter un concours -matériel. La lettre tue, n'est-ce pas, monsieur, et l'esprit vivifie. -Nous avons ainsi constitué une sorte d'association de l'intelligence et -du capital... Je leur fais gagner de l'argent en les jouant, et ils m'en -témoignent leur reconnaissance en... partageant... avec moi... les... -droits... que... Mais, fit vivement le directeur spéculateur, en -surprenant sur le visage d'Athanase une grimace significative, mais... -ces détails vous importunent probablement, monsieur, et j'aurais dû me -borner à vous rendre votre pièce sans vouloir vous initier à des -affaires de famille qui n'ont aucun intérêt pour des étrangers. - -Athanase ne répondit pas, afin de rester poli quand même. - - - - -XXVI - -LE DIRECTEUR HOMME DU MONDE - - -Le troisième directeur que vit Athanase était un modèle d'urbanité. - -Il le reçut avec mille formules obséquieuses et mille prévenances -empressées. - ---Enchanté, monsieur, d'avoir le plaisir de faire votre connaissance. -J'avais déjà beaucoup entendu parler de votre remarquable talent... - -Oh! mais beaucoup... - -Votre qualité d'inconnu... ou du moins de nouveau-venu, reprit-il avec -un sourire gracieux, était en outre une puissante recommandation à mes -yeux. Je ne comprends le théâtre qu'avec de la jeunesse, de -l'originalité, de la hardiesse; je suis de mon siècle en un mot. - -Malheureusement, j'ai un associé, un bailleur de fonds, comme on dit... - -Entre nous, il n'entend absolument rien aux entreprises théâtrales. Il -devrait se borner--comme le font d'ordinaire ses pareils--à papillonner -dans les coulisses; pas du tout! - -C'est un excellent et charmant homme, mais il a le travers déplorable de -vouloir contrôler tous mes actes. - -Pour votre pièce par exemple. - -Elle me plaît; elle me plaît extrêmement. Non, sans flatterie, je -l'aurais montée d'enthousiasme... - -Patatra! - -Aux premières scènes que je lui en ai racontées, mon associé a crié à -l'impossibilité. Ce qui me semblait piquant lui a paru périlleux; ce que -je trouvais original, il l'a jugé déraisonnable. - -Je vous assure que tout n'est pas rose dans ma situation, et que je -regrette autant que vous d'être obligé de vous parler ainsi. - -Plus que vous-même; car, avec votre talent, vous ne serez point -embarrassé de trouver ailleurs un placement avantageux, tandis que moi, -je ne mettrai de longtemps la main sur une pièce aussi bien appropriée à -mes goûts, à mes idées et--quoi qu'en dise mon cruel associé--aux -besoins de mon théâtre. - -Mais vous nous reviendrez, j'en veux la promesse formelle? - -D'ici là je m'efforcerai de faire entendre raison à mon entêté de -bailleur de fonds... De votre côté, vous adoucirez un peu vos témérités. - -C'est convenu, n'est-ce pas, cher monsieur?... Je n'en suis pas moins -charmé d'avoir fait votre connaissance. - -Sans rancune surtout!... Si vous saviez toute la sympathie que -m'inspirent les talents naissants... - -Tout en parlant ainsi, le directeur homme du monde avait, à force de -révérences, poussé son visiteur jusqu'à la porte. - -Quand il eut entendu le pas de celui-ci s'éloigner, il remisa son -sourire et se tournant vers le garçon de service: - ---Si ce monsieur revient... je n'y suis pas! - - - - -XXVII - -LE DIRECTEUR AUTEUR - - -Le quatrième directeur que vit Athanase avait été auteur dramatique. - -On disait: _avait été_, parce que les règlements lui défendaient de -l'être encore. - -Mais en 18.., on n'avait pas pour les règlements le respect dont on les -entoure aujourd'hui, ainsi que le prouve le langage que tint le -directeur-auteur. - ---Mon garçon, dit-il à Athanase, votre pièce n'est pas fameuse. Cela -manque de charpente, cela vise au style... des niaiseries, en un mot. - -Ce qui ne m'empêche pas de reconnaître en vous des aptitudes que je suis -en mesure d'utiliser. - -Livré à vous-même, vous n'arriverez à rien,--c'est clair comme le jour. -Je veux vous tirer de ce mauvais pas. - -Vous n'ignorez pas, mon garçon, que j'ai beaucoup écrit pour le théâtre, -mais ce que vous ignorez probablement, c'est que j'écris encore. Charité -bien ordonnée commence par soi-même... - -Je ne peux pas avoir la cruauté de me refuser mes propres pièces, ce -serait monstrueux de férocité. - -Malheureusement, des esprits chagrins ont voulu découvrir dans ce genre -de cumul un danger pour l'avenir de l'art, et vous voyez devant vous un -père qui ne peut pas reconnaître ses enfants. - -Ce n'est point une raison pour que je ne leur fasse pas un petit sort en -laissant à un autre le plaisir de les baptiser. - -Cet autre, si vous le voulez, ce sera vous, le poste étant vacant pour -le moment. - -J'ai en portefeuille au moins une vingtaine de scenarios; sur mes -indications et avec mon contrôle, vous les épousseterez, revernirez, -rebadigeonnerez; en échange de quoi je vous donnerai un traitement en -rapport avec... - ---En d'autres termes, je signerais ce que je n'aurais pas écrit? - ---A peu près. - ---Je serais par conséquent forcé d'endosser la responsabilité d'ouvrages -que... - ---Achevez... - ---Dont... - ---Ensuite?... - ---Dont je pourrais ne pas approuver absolument la nature et la forme? - ---A moins que je ne sollicite votre autorisation préalable. - ---Jamais! - ---Vous refusez trop vite, mon garçon. A votre place, j'aurais au moins -eu la curiosité de demander le chiffre du traitement. - - - - -XXVIII - -LE BROCANTEUR THÉATRAL. - - -La cinquième personne que vit Athanase n'était point un directeur. - -Un matin, il avait trouvé chez le concierge de l'hôtel un billet ainsi -conçu: - - _«Monsieur Launois prie M. Briquet de vouloir bien prendre la peine de - passer chez lui pour affaire qui le concerne._ - - _»Rue des Moulins, de midi à deux heures.»_ - -L'écriture était coulée dans ce moule uniforme qui trahit la main de -l'expéditionnaire. - -A l'heure dite, notre héros infortuné arrivait au rendez-vous, en se -mettant l'esprit à la torture pour deviner quel pouvait être le motif de -cette convocation imprévue. - -Cinq minutes plus tard, il tirait le pied de biche qui ornait la -sonnette du troisième étage. - -Un pas traînant retentit à l'intérieur et un homme d'une cinquantaine -d'années, couvert d'une robe de chambre de flanelle et coiffé d'une -calotte de velours, vint lui ouvrir. - ---Je vous remercie de votre exactitude, fit l'homme à la calotte après -avoir introduit le visiteur dans sa chambre... C'est bien à monsieur -Briquet?... Vous avez dû être surpris, monsieur, en recevant une lettre -signée d'un nom qui vous était entièrement inconnu. - ---En effet... - ---Je ne veux pas prolonger plus longtemps votre surprise... Vous avez, -il y a huit jours, déposé une pièce en trois actes au _Théâtre des -Fantaisies_. - ---D'où vient que vous connaissiez cette particularité? - ---Je la connais. Cette pièce sera refusée. - ---Qu'en savez-vous? - ---Je le sais. - ---Ah!... - ---Présentée par vous, elle sera refusée. - ---C'est possible! soupira Athanase avec une résignation douloureuse. - ---C'est sûr, vous dis-je. - ---Sûr, si vous le voulez; mais je ne vois pas dans quel but, monsieur, -vous m'avez dérangé, si c'était pour m'apprendre cette heureuse -nouvelle. - ---Je n'aurais eu garde de commettre une plaisanterie d'un goût suspect; -je crois au contraire que la suite de notre conversation vous sera -agréable. Vous déplairait-il de me vendre les trois actes dont j'ai eu -l'honneur de vous parler? - ---Les trois actes dont le refus est certain? - ---Précisément. - ---Permettez-moi, sans examiner la moralité du marché, de trouver que -vous avez une étrange manière de comprendre les affaires. Puisque mon -vaudeville est si mauvais... - ---Pardon; je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'il serait refusé; ne -confondons pas. - ---Comme résultat, je ne vois pas la différence. - ---Il est inutile que vous la voyiez. Je tiens trois cents francs à votre -disposition, si vous êtes disposé à signer un petit contrat que j'ai -préparé. - ---Monsieur, je n'accepte de cadeau de personne. - ---Un cadeau! le vilain mot! si vous n'en acceptez pas, moi, j'en fais -encore moins, hé! hé! - ---Je ne comprends pas. - ---Il est inutile que vous compreniez. Est-ce entendu? Trois cents -francs. - -L'homme à la calotte se dirigea vers son secrétaire. - ---Il m'est impossible, monsieur, de rien vous répondre. J'ai pour -principe d'avoir conscience de toutes mes actions. - ---Mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes peu coulant. S'il fallait toutes ces -cérémonies-là avec chacun! Est-ce que j'ai l'air d'un voleur? repartit -le sieur Launois avec une audace d'interrogation qui pouvait paraître un -peu risquée. - -Eh bien, je ne ressemble pas davantage au Petit Manteau Bleu, et je ne -consacre point mes écus à l'alimentation des auteurs incompris. Ce que -je vous offre, c'est un _donnant, donnant_. - ---Donnant quoi? - ---Votre pièce, morbleu! - ---Puisqu'elle ne vaut rien. - ---Pour vous, non; pour moi, c'est différent. - ---Probablement j'ai tort, monsieur, mais je maintiens ma résolution -première. - ---Eh bien! sacrebleu, puisque vous tenez à ce qu'on vous mette les -points sur les i, on les mettra. - -Je suis en affaires avec le _Théâtre des Fantaisies_. Nous avons -organisé une combinaison _ad hoc_. - -Sans moi, on vous refusera; avec moi, on vous jouera. Je vous achète -votre pièce pour la revendre; je vous la paye trois cents francs parce -qu'elle m'en rapportera peut-être mille... - -Est-ce clair? - -Je vous laisse de plus la faculté de signer votre œuvre. Il me semble -qu'on ne peut pas être plus arrangeant! - ---Ce serait difficile; acheter trois cents pour revendre mille. - ---Mille! mille!... Plus ou moins; j'ai avancé ce nombre-là au hasard. - ---Vous avez probablement voulu dire deux mille? - ---Non pas... non pas... - ---Trois alors... - ---A quoi bon épiloguer?... Quand une fois le marché sera conclu, le -reste ne vous regarde plus. - -N'oubliez pas surtout que je vous laisse signer. Je suis sans -prétentions littéraires, moi. - ---Oui? - ---Ce n'est pas que je ne pusse tout comme un autre me parer... en y -mettant le prix. - ---Naturellement. - ---N'est-ce pas? Vous savez cela aussi bien que moi. Il y a un tas -d'écrivains sur le pavé, ils donneraient pour un morceau de pain les -plus belles choses. - ---Et moi, monsieur, je ne donne ni ne vends, fit Athanase en se levant -soudain. - ---Plaît-il! - ---Ces trafics me paraissent honteux pour les deux parties. - ---C'est ainsi?... - ---Honteux pour l'art... - ---Ouais... - ---Je suis écœuré à la fin par tout ce que j'entends et tout ce que je -vois depuis quelque temps. On ne jouera pas ma pièce? Une de plus ou de -moins, on finit par s'y habituer, mais jamais je ne tiendrai boutique, -et qui pis est boutique à faux poids. - ---C'est bien, c'est bien... ricana le sieur Launois pendant qu'Athanase -opérait une sortie majestueuse. Avec ces idées-là on verra ce que vous -en gagnerez de trois cents francs. - - - - -XXIX - -UN COMITÉ DE LECTURE - - -On dit que la foi soulève les montagnes. - -Bien que cette assertion n'ait encore,--que je sache,--été contrôlée par -aucun ingénieur, l'axiome est vrai dans une certaine mesure. - -A force de persévérance, Athanase en était arrivé à se faire refuser -partout. Vous riez? N'obtient pas qui veut un refus en règle. - -Surtout au _Théâtre des Traditions-Classiques_! - -Le _Théâtre des Traditions-Classiques_ avait à cette époque,--espérons -qu'il se sera modifié depuis,--une position privilégiée dont il usait de -la plus singulière façon. Pour honorer les morts, il aurait volontiers -fait mourir les vivants de faim. On citait tant et tant d'actes de -rigueur commis par lui au nom du culte des souvenirs, qu'être repoussé -par le comité de lecture attaché à l'établissement avait presque fini -par devenir un titre pour un écrivain. - -Car il y avait un comité de lecture au _Théâtre des -Traditions-Classiques_, un comité de lecture composé des artistes de la -maison. - -Des esprits chagrins trouvaient même cette organisation défectueuse, et -s'étaient permis d'en exprimer tout haut leur opinion. - -Ils prétendaient que, sans nul doute, messieurs les comédiens de cette -scène exceptionnelle étaient tous de fort galants hommes, doués d'un -talent qui ne descendait jamais au-dessous de _température moyenne_, et -pouvait s'élever,--une fois ou deux par siècle,--jusqu'aux 100 _degrés_ -du génie. - -Mais, ajoutaient-ils, faire des gens de lettres les justiciables des -acteurs, n'est-ce point intervertir l'ordre des gradations en même temps -qu'exposer ceux-ci à des erreurs nécessaires? - -Les comédiens ne peuvent, en effet, regarder la question que d'un seul -côté. Le point de vue _public_ et le point de vue _style_ leur échappent -ou ne leur sont qu'imparfaitement dévoilés. - -D'ailleurs, ils sont toujours juges et parties, d'où il résulte que... - -Mais j'aime mieux laisser là les dissertations des esprits chagrins. -Comme toutes leurs semblables, elles pèsent cent kilos, et je n'ai pas -besoin de vous attacher ce boulet au pied. - -Vous conclurez vous-même ce que vous voudrez de la séance de lecture -obtenue par Athanase. - -Mon Dieu! oui, Athanase lisait au _Théâtre des Traditions-Classiques_, -et c'est précisément là le rocher que sa foi avait soulevé, je ne sais -comment. - -Rocher de Sisyphe s'il en fut! - -A trois heures précises, il arrivait avec sa comédie sous le bras. Ces -messieurs n'étaient encore que peu nombreux. - -La plupart avaient passé la cinquantaine. L'habitude du professorat leur -avait donné une allure légèrement pédagogique qui se gourmait encore -davantage quand ils allaient exercer leurs prérogatives de haute -juridiction. - -Deux ou trois membres du tribunal étaient bien chargés d'y représenter -la demi-jeunesse; mais, se sentant en minorité, ceux-là en général - - Imitaient de Conrard le silence prudent. - -Jugez combien cet accueil en froideur double devait être encourageant. - -Athanase commença à lire. - -L'aréopage dramatique avait pris place avec cette nonchalance qui trahit -l'ennui et le dédain prémédités.--L'ennui! Ils en avaient tant vu!--Le -dédain! Ce débutant devait en avoir vu si peu! - -Celui-ci bâillait en regardant avec une attention soutenue une mouche -qui tourbillonnait au plafond; celui-là promenait, en pensant à ses -petites affaires, sa main droite sur les doigts de sa main gauche, qu'il -avait eue fort belle. - -Un autre se récitait mentalement une scène de la pièce qu'il devait -jouer le soir. Les deux ou trois plus jeunes plaignaient d'avance -l'inexpérimenté qui venait se faire clore une porte au nez. - -Ce n'était encore que de la neutralité; mais à mesure qu'Athanase -avançait, le tableau changea. - -Le malheureux voyait rater successivement toutes ses amorces. Ses mots -les plus choyés, ses situations les plus caressées défilaient entre deux -haies de morne insensibilité. Lui qui avait espéré qu'on rirait! Comme -si l'on riait encore après trente années de gaîté professionnelle! - -Bientôt même l'hostilité devint apparente. - -A la scène IV du second acte, un des comédiens s'aperçut que le -principal rôle ne serait pas dans ses cordes, mais dans celles d'un de -ses collègues. Rivalité: première boule noire. - -A la scène II, de l'acte III, un autre remarqua une analogie avec -certain passage d'une pièce à laquelle il mettait la dernière main. -Concurrence: deuxième boule noire. - -A la scène V, de l'acte IV, un troisième qui était légèrement sourd -s'irrita de ne pas entendre Athanase, qui cependant lisait à pleine -voix. Amour-propre froissé: troisième boule noire. - -A la scène IX, un quatrième ressentit des tiraillements d'estomac et -trouva que cet ouvrage importun retardait outre mesure l'heure de son -dîner. Cri de la nature: quatrième boule noire. - -A la scène XI, un cinquième qui sommeillait ayant été réveillé tout à -coup par un passage pathétique en conçut un vif ressentiment. Sursaut: -cinquième boule noire. - -La lecture s'acheva dans ce milieu d'antipathies que le lecteur -infortuné sentait croître à chaque phrase. - -Puis, Athanase s'étant retiré dans une pièce voisine, l'aréopage entama -la délibération. - -Évidemment rivalité jalouse, concurrence menacée, surdité humiliée, -appétit retardé, sommeil interrompu ne pouvaient s'avouer ouvertement. - -Il fallait trouver des raisons telles quelles. - ---Messieurs, commença le comédien-auteur, je ne crois pas avoir besoin -de développer longuement les motifs de l'opposition que je fais à la -réception de la pièce. - -Elle ne contient en tout qu'une scène vraiment intéressante (_la scène -qui se retrouvait dans la propre pièce de l'orateur, parbleu!_). - -Encore aurait-elle demandé à être traitée avec un art infini. Je ne -l'aurais conçue qu'amenée avec ménagement et filée avec habileté -(_sous-entendu_: comme dans mon œuvre). - -Au lieu de cela, ce garçon plein d'inexpérience a brutalisé la situation -et violenté le mouvement. Nous faillirions à toutes nos traditions de -convenances en recevant une pareille immoralité. - ---Messieurs, répliqua le comédien aux jalousies personnelles, je ne suis -pas précisément de l'avis que vous venez d'entendre. - -Je suis même d'un avis diamétralement opposé. - -Il me semble que l'on doit surtout reprocher à l'auteur une timidité -excessive, je dirai plus, une réserve qui va jusqu'à la banalité. - -Il avait à développer un beau rôle (_celui qu'il convoitait_) et il n'en -a tiré qu'un parti déplorable. (_Attrape, collègue!_) - -L'immoralité n'a rien à voir dans la question, mais au nom de l'art nous -devons repousser un ouvrage sans portée. - ---Permettez, fit à son tour le comédien sourd qui tenait à passer pour -avoir entendu, je ne partage pas cette façon de penser. - -Il y a une portée, mais une portée funeste; une portée... je disais -bien, une portée funeste. - ---J'avoue, dit le comédien somnolent, que ce ne sont pas là les défauts -qui m'ont frappé. - -Je trouve surtout la pièce écourtée. (_Le temps passe si vite quand on -dort!_) - ---Écourtée! exclama le comédien aux tiraillements d'estomac, écourtée! -vous nous la donnez belle. - -Dites qu'à chaque scène il faudrait couper d'abominables longueurs. (_Il -songeait à son rôt trop cuit._) Écourtée!... quelle plaisanterie! - ---Plaisanterie? je n'ai point envie de plaisanter, chacun son opinion. -Je garde la mienne. - ---Vous ne me l'imposerez pas sans doute? - ---Croyez-moi, vous vous trompez tous les deux; le vrai défaut est celui -que je signale. Pas de portée. - ---Ne soutenez donc pas un paradoxe aussi monstrueux. - ---Et moi je prétends... - ---J'affirme... - ---Je répète... - ---Encore une fois... - ---Mon Dieu, messieurs, objecta avec la sagacité de l'appétit le comédien -affamé, il est inutile de nous disputer. Nous différons quant aux -détails, mais nous sommes d'accord sur un point: le refus de la pièce. - ---Parbleu! - ---Certainement! - ---A coup sûr! - ---Refusons d'abord, nous verrons à décider pourquoi un autre jour. - -Cette motion pleine de sens rallia tous les dissidents. On vota: sept -boules noires et deux rouges. - -Les deux rouges signifiaient: «Veuillez nous épargner la peine de vous -mettre dehors.» C'était la seule concession au progrès que les deux plus -jeunes membres du tribunal eussent osé risquer pour ne pas trop se -compromettre. - -Athanase, quand il eut entendu ce verdict, demeura tout déconfit. - ---Pourrais-je savoir?... - -On lui fit comprendre que l'arrêt excluait tout commentaire, et il s'en -alla déclarant aux échos: - -1º Qu'il est absurde de faire condamner les pièces par ceux qui les -doivent jouer; car si le rôle déplaît à l'un ou plaît trop à son _cher -camarade_, toute considération favorable est impitoyablement écartée; - -2º Que le créateur étant, dans la hiérarchie intellectuelle, supérieur -au traducteur, il est ridicule de subordonner celui qui peut le plus à -celui qui peut le moins; - -3º Qu'un homme étant sujet à des erreurs nombreuses, neuf hommes sont -sujets à des erreurs neuf fois plus nombreuses; - -4º Qu'un ronflement parvenu à ses oreilles donnait la mesure du zèle -apporté dans ces opérations de consciencieux examen; - -5º ...; - -6º ...; - -7º ...; - -8º ... - -Mais il convient de ne pas oublier qu'un condamné a vingt-quatre heures -pour maudire ses juges. - - - - -XXX - -LE SCENARIO VOYAGEUR - - -La misère apparaissait à l'horizon. - -Les économies s'étaient englouties. Le crédit menaçait de s'épuiser. - -Déjà la maîtresse de l'hôtel avait commencé à regarder son locataire -d'un air sinistre, quand il accrochait sa clef au bureau, et les garçons -devenaient insolents. - -Ces symptômes auraient dessillé les yeux d'un moins aveugle, mais -Athanase avait bien autre chose à faire; Eulalie lui inspirait bien -d'autres soucis. - -En six mois, elle avait changé quatre fois de théâtre, et le fidèle -satellite la suivait, entraîné dans le sillage de son étoile. Seulement, -ne pouvant suffire au travail forcé que lui imposaient ces -pérégrinations vagabondes, il avait résolu d'économiser les scénarios, -et le même lui servait depuis six mois. - -Cette pièce à tout faire avait été primitivement un drame. - -Eulalie passa à un théâtre de comédie. Le drame se transforma en -comédie. Il suffisait d'égayer çà et là et de modifier le dénoûment. - -Eulalie passa à un théâtre de vaudeville. La comédie se métamorphosa en -vaudeville. La tirade sur l'importance des beaux arts fut changée en -couplet de facture. - -Eulalie passa à un théâtre d'opérettes. Le vaudeville fut découpé pour -la musique. Le couplet fut approprié à la poétique du lieu, et remplacé -par un air qui commençait ainsi: - - Les beaux arts sont le li... le li... - Sont le li... le li... le lien..., etc... - -Si Eulalie eût émigré vers un théâtre de pantomime, la tirade serait -devenue un ballet allégorique. - -Mais, en dépit de ces travestissements, le sort ne se laissait point -attendrir. - -Si bien qu'un soir, comme Athanase rentrait chez lui, on lui refusa la -clef de sa chambre, en ajoutant qu'on retiendrait ses malles jusqu'à -entier payement de l'arriéré. - -Et ses manuscrits étaient dans les malles! - - - - -XXXI - -UN CAFÉ DE THÉATRE - - -La première pensée de l'exproprié fut pour son unique ami. Il -connaissait les habitudes du vieux comédien et se dirigea tout ému vers -un café où il savait que celui-ci passait d'ordinaire ses soirées. - -Ce café--nécessairement--était annexé à un des petits théâtres -parisiens, et Athanase en avait à diverses reprises étudié la bizarre -physionomie. - -La clientèle se divisait en deux parties bien distinctes, si distinctes -que cette division se trouvait consacrée dans la dénomination même des -consommations. - -Il y avait la _bière d'entr'acte_ et la _bière d'habitués_. La bière -d'entr'acte était pour la population flottante, pour les spectateurs -qui, entre deux pièces, venaient arroser leurs émotions. Ceux-là avalent -comme des gens qui ont le goût blasé par la littérature du lieu, payent -et se sauvent pour arriver avant que le rideau soit relevé. - -Comme ils n'ont pas le temps de déguster, que d'ailleurs on est sûr que, -contents ou non, ils ne reviendront pas le lendemain, on leur sert une -composition qui fait honneur aux ressources chimiques des patrons. - -_La bière d'habitués_ en revanche était réservée pour le public de -fondation. Singulier public! - -C'était là qu'Athanase avait fait connaissance avec des types curieux, -dont l'ancien comique lui avait donné l'explication en un moment de -lucidité. - -Il y avait vu le musicien de l'orchestre, un garçon qui a eu des prix de -toutes sortes d'instruments et qui s'en vient échouer vers trente-cinq -ans devant un pupitre crasseux. Là il reste assis pendant la durée de -chaque représentation, attentif à la ritournelle, subissant de cinquante -à cent fois de suite le même bon mot que saluent les mêmes trépignements -de la claque, torturé dans son sens musical par les fausses notes de la -troupe, martyrisé dans son amour-propre par le souvenir du passé, et -demandant l'oubli de tant de mélancolies à la lecture d'un roman -feuilleton ou à la caricature de son chef d'orchestre. - -Il y avait rencontré le figurant aux trente ans de services, le figurant -qui raconte ses _succès_ avec une onction pénétrante, et vous dit en -hochant la tête: «_Non, monsieur, jamais on ne jouera les jambes de -chameau comme moi... Mais j'étais jeune alors!..._» Le figurant qui dans -les pièces militaires se persuade qu'il est grand cordon de la Légion -d'honneur, quoique le régisseur, sans respect pour ses insignes, salue -fréquemment son arrivée d'un: «_Toi, si tu viens encore gris pour ton -entrée en maréchal de France, je te flanque 50 centimes d'amende!_» - -Il y avait entendu ce dialogue caractéristique au sujet d'un des -habitués, le mari d'actrice: - ---Qu'est-ce que ce monsieur? - ---Sa femme est actrice. - ---Il est bien laid. - ---Sa femme est très-jolie. - ---Il a l'air bien nul. - ---Sa femme a du talent. - ---Il ne fait donc rien? - ---Sa femme travaille beaucoup. - ---Que gagne-t-il? - ---Sa femme a douze mille francs. - ---Où demeure-t-il? - ---Sa femme a déménagé pour se rapprocher du théâtre. - -Il s'y était enfin reconnu dans le monsieur brûlant qui, en sortant du -théâtre, demande une plume et de l'encre, et trace en hâte un billet -qu'il envoie à une de ces dames par l'intermédiaire d'un commissionnaire -à qui il a au préalable chuchoté le mot d'ordre érotique. - -Des auteurs, des journalistes, des calicots venant après la clôture du -magasin se frotter à ce contact artistique composaient le surplus du -personnel au milieu duquel le vieux comédien se complaisait chaque soir -à rajeunir ses souvenirs. - -Il s'asseyait à six heures à une table, près du comptoir. A sept heures -il avait fait trois cents de piquet et bu quatre absinthes. A huit -heures, il demandait qu'on laissât le carafon à côté de lui. A neuf -heures, il entamait les fins de couplets. A dix heures, un des habitués, -qui traitaient ce vieillard-enfant avec une indulgente condescendance, -était obligé de l'aider à traverser le boulevard de peur des voitures. - -Malheureusement quand Athanase arriva--il était déjà neuf heures et -demie. - - - - -XXXII - -LE RAMASSEUR DE BOUTS DE NOUVELLES - - -L'ancien comique venait d'entrer dans la quatrième phase de son ivresse -ordinaire. La tête appuyée sur le coude, il sommeillait à demi en -mâchonnant une _ronde_ connue. - -A la même table que lui, plusieurs habitués, sans s'inquiéter de ses -fredons, turlupinaient un petit monsieur qui ne savait trop s'il devait -rire ou se fâcher. - -Encore un original de la collection. - -Le petit monsieur, employé dans une mairie, était en outre attaché à la -rédaction d'un journal-programme en qualité de ramasseur de bouts de -nouvelles. - -Ses fonctions se bornaient à annoncer magistralement: - -_--Demain, première représentation de..._ - -_--Mlle R... est engagée à Belleville._ - -_--M. K... a lu aux acteurs hier._ - -_--On a collé du papier neuf dans les loges de tel théâtre._ - -Après quoi, il apposait fièrement sa signature, bornant là son ambition -d'écrivain, et se proposant pour prix de ces exploits, de solliciter -prochainement son admission dans le sein de la Société des Gens de -lettres. - -La profession n'était toutefois pas sans déboires. Comme on connaissait -le faible du bambin, on l'exploitait et on avait fait de lui une cible à -plaisanteries. - -Les deux plus répandues consistaient: 1º à le complimenter sur son -style; 2º à lui révéler, sous le sceau du secret, des nouvelles -apocryphes dont il s'empressait de décorer sa _chronique_ (_sic_). - -Conformément à la tradition, on l'avait ce soir-là attaqué sur les deux -points à la fois. - ---Dis donc, petit, ricanait un acteur; j'ai lu ta machine de ce matin. -C'était rudement bien écrit. - ---Laissez-moi tranquille. - ---Quand je te répète que c'était une perle. J'ai remarqué notamment un -passage... Attends un peu. - ---Ce n'est pas la peine de chercher. - ---Comment! pas la peine! un bijou de ciselure... Ah! je me rappelle -maintenant. Écoutez ça, messieurs: - - «L'Opéra-Comique nous promet pour cet hiver trois actes de M. ... le - maître si éminemment national dont on déplorait le silence prolongé.» - -Hein! comme c'est touché! - ---Bravo! bravo! s'écria l'auditoire. - ---N'est-ce pas que nos éloges n'avaient rien d'exagéré? Avez-vous -remarqué le _si éminemment national_, c'est une vraie trouvaille!... Et -le: _dont on déplorait le silence prolongé_... _Déplorait_ fait tableau, -parole d'honneur. - ---Si vous croyez ce que vous dites là spirituel, grommela le petit -monsieur. - ---Si je crois ta prose spirituelle... Mais l'Académie doit s'émouvoir, -elle doit même être émue depuis longtemps, je ne te donne pas deux ans -pour qu'elle s'honore par l'adjonction de notre chroniqueur le plus -élégant. - ---Et le mieux renseigné, ajouta un vaudevilliste... A propos, j'ai une -fameuse nouvelle à t'apprendre. - ---Oui, je les connais, vos nouvelles! Comme l'autre jour où vous m'avez -attiré une affaire en me faisant annoncer la mort de Meyerbeer. - ---Ce qui est passé est passé! On rit un jour, le lendemain on est -sérieux... - ---Merci... - ---Ne te défends pas tant. Je la garde pour moi, ma nouvelle... Ou plutôt -je la donnerai à un de mes amis qui travaille à _l'Entr'acte_. - ---Si j'étais sûr que cette fois... reprit le petit monsieur alléché... - ---Quand je te le promets... Du reste, tu ne l'auras pas maintenant. - ---Je vous en prie. - ---Tu m'en pries... Tu m'en pries... Au fait, en y réfléchissant, j'ai -peur de me compromettre moi... - ---Soyez aimable... - ---Eh bien... - ---Eh bien? - ---Il paraît qu'un des rédacteurs de la _Revue des Deux-Mondes_ vient -d'être engagé à l'Opéra comme premier danseur. - -Un éclat de rire universel et bruyant accueillit cette mystification. - -Le vieux comique en fut presque réveillé. - ---Qu'est-ce qui parle de nouvelles, gronda-t-il entre ses dents?... J'en -ai une nouvelle, moi... - - Plus bas, parlons plus bas - Qu'on ne m'entende pas!... - -Veux-tu que je te la donne, conscrit, dit-il en s'adressant au petit -monsieur. - ---Tâchez de me flanquer la paix, répondit celui-ci exaspéré. - ---Je tiens à t'en faire cadeau; comme il n'y a encore que moi qui puisse -la savoir... - - Il est à moi, c'est mon secret... - ---On ne vous demande rien... - ---Raison de plus pour que j'offre; tu peux annoncer dans ta feuille de -chou, mon lapin... - ---Feuille de chou!... - ---Laisse le mot en place, il ne gagnerait pas à être dérangé. Tu peux -annoncer dans ta feuille de chou que dans quinze jours il y aura au -_Théâtre des Fantaisies_ une représentation à mon bénéfice. - ---Par exemple! - ---De quoi, par exemple?... - ---Ce serait du joli. - ---Du joli, gamin. Monsieur ton père pourrait te dire si... si... si... -dans mon temps... - -Le buveur avait perdu le fil de sa pensée, les assistants haussèrent les -épaules. - ---Enfin, c'est comme ça, dans quinze jours... à mon bénéfice... à -moi-même... Demande plutôt à mon ami, cria-t-il d'un air victorieux en -montrant Athanase qui entrait. - - - - -XXXIII - -COUP DE SOLEIL - - ---Il faut que je vous parle, murmura vivement Athanase en se penchant à -l'oreille du vieux comique. - -Celui-ci releva la tête d'un air hébété en grommelant le couplet de la -_Sentinelle_. - ---Il faut que je vous parle, répéta Athanase en insistant... - ---Au sujet de mon bénéfice... n'est-ce pas?... mon bénéfice... tu sais -bien... Tu me feras un rondeau sur l'air de _M. Certain_... - - Ta, ta, ta, ta, ta, - Ta, ta, ta, ta, ta, ta, ta, ta... - -Quel succès, mes enfants! - ---Le malheureux, encore l'absinthe!... Que vais-je devenir si je ne puis -me faire comprendre... Mon ami... je vous en prie, venez avec moi... - ---Je ne bouge pas... j'entre en scène à onze heures pour mon bénéfice... -bouge pas... - - Un homme, pour faire un tableau, - Avait... - ---C'est une affaire importante, supplia l'ex-clerc désespéré. - ---Je sais... convenu... Très-importante... Nous aurons une recette -magnifique... - ---Impossible... - -Soudain une idée traversa le cerveau d'Athanase qui tout bas: - ---Venez... j'ai quelque chose à vous dire de la part de Berthe. - ---Berthe! fit le bon homme en se redressant de toute sa hauteur... Je -vous suis! - -La ruse avait réussi. - -Il ne chancelait plus, et ce fut d'un pas ferme qu'il se dirigea vers la -porte. Puis, aussitôt qu'il fut dehors: - ---Eh bien!... qu'avez-vous appris? Vous avez retrouvé les traces de -Berthe... Mais dépêchez-vous donc! - -Athanase en quelques mots calma l'effervescence du vieillard, lui avoua -les causes de cette innocente supercherie et lui exposa sa situation -critique. - ---On veut vous renvoyer!... s'écria le numéro 9 complétement dégrisé... -Ah! mais non... C'est ce que nous verrons... Venez avec moi... je -répondrai pour vous et tant qu'il y aura un morceau de pain... Ne -vais-je pas d'abord avoir bientôt l'argent de mon bénéfice?... - ---C'est donc vrai? - ---Ça vous étonne, moi aussi; mais il y a encore de bons camarades dans -le monde, et ils m'ont ménagé cette surprise-là... Ils assurent que mon -nom fera salle pleine... Moitié chacun, mon garçon. - -On était à la porte de l'hôtel. - ---Madame, dit l'ancien comique en s'avançant, je réponds désormais du -loyer de M. Briquet. - ---M. Briquet, voilà justement une lettre pour lui... - ---Passez, et une autre fois avant de renvoyer les gens... - ---Ciel! interrompit Athanase qui avait décacheté la missive... Tous les -bonheurs nous viennent donc à la fois! - -Le directeur des _Divertissements-Plastiques_ lui écrivait pour lui -annoncer la réception d'une pièce qu'il avait déposée au théâtre cinq -ans auparavant. Celle-là même qu'il avait sous le bras à sa première -entrevue avec le lecteur. - ---Allons! exclama-t-il joyeux en serrant la main de son voisin... Voilà -le soleil! - -Malheureusement, les coups de soleil sur les nuages, ce sont, comme le -dit la langue populaire, presque toujours des _bains qui chauffent_. - - - - -XXXIV - -LES JOIES DE LA COLLABORATION - - -On lui avait imposé un collaborateur;--naturellement! - -La physiologie compte plusieurs classes de collaborateurs: - -1º _Le collaborateur qui arrange les pièces_; - -2º _Le collaborateur qui dérange les pièces_; - -3º _Le collaborateur qui ne touche pas aux pièces_. - -Il y a bien encore des subdivisions telles que: le collaborateur qui -trouve le titre, le collaborateur qui fait les commissions, le -collaborateur qui a, dans un café, surpris le secret du scenario, etc., -etc.; mais les trois premières classes que nous avons indiquées sont les -plus générales. - -Le collaborateur qui arrange les pièces est rare, celui qui les dérange -est commun, celui qui n'y touche pas est très-commun. - -Athanase était tombé sur un phénomène qui réunissait ces deux dernières -qualités. - -Déranger les pièces, sans y toucher, c'est une originalité. Ne la lui -reprochons pas; il n'en avait pas d'autre. - -Arrivé à une notoriété quelconque, il jouissait des loisirs que lui -procuraient les nouveaux. C'est ainsi au théâtre. Pendant une période de -sa vie, on est inconnu et on a du talent pour arriver à se faire -connaître; pendant l'autre, on est connu et on n'a plus de talent pour -arriver à se faire oublier. - -Vous voyez la situation d'ici: c'est l'histoire du vieux sergent qui -consomme à la cantine les économies du conscrit. - -Encore chicane-t-il sur la qualité et le choix des consommations! - -D'un regard le collaborateur avait toisé son homme: - ---Très-bien. Laissez ça. J'arrangerai la machine... Seulement vous -savez, je signe le premier; je prends les quatre cinquièmes des recettes -et les trois quarts des billets d'auteur. - ---Ah! - ---Pour peu que ça vous contrarie, ne vous gênez en rien. J'ai de la -besogne par-dessus la tête... C'est accepté? Revenez dans quinze jours. - -Athanase revint. - ---Je n'ai pas eu une minute. Revenez dans six semaines. - -Athanase revint encore. - ---J'ai eu la grippe... Revenez dans deux mois. - -Athanase revint toujours. - ---Sapristi!... J'avais absolument oublié, mais je ne veux pas vous -déranger. - -(Après une trentaine de kilomètres infructueux, amère dérision!) - -Attendez un peu. Nous allons parcourir la chose ensemble, et je vous -marquerai rapidement... parce que dans ce moment-ci... - -On lut le manuscrit. - ---Peutt! voilà une sortie qui n'est guère motivée. - ---Au contraire, j'ai pris soin d'expliquer dans la scène qui précède que -la jeune fille est attendue. - ---C'est égal, tâchez... si cela vous vient... Ici je fourrerais un bon -couplet. - ---Ah! - ---Oui... mais un couplet spirituel... Tenez, quelque chose comme... Tra, -la, la, la... Enfin vous comprenez... Trouvez un trait bien fin et vous -verrez quel effet. C'est l'expérience qui nous donne ce coup d'œil-là, -cela vous viendra plus tard. - ---Mais quel trait?... - ---Quel trait!... Je ne peux pas vous mâcher la besogne. Que diable, je -vous ai fourni une indication assez claire... Rapportez-moi ça jeudi! - -Athanase rapporta. - ---A la bonne heure!... dit le collaborateur. N'est-ce pas que _mon_ -couplet fait joliment? Étudiez bien mes procédés; avec de la pratique -vous finirez par en savoir autant que moi... Le dénoûment est un peu -vulgaire. Il vaudrait mieux... avant le mariage du jeune homme... vous -saisissez... quelque chose de plus neuf... Vous chercherez cela, plus -une douzaine de mots frappés, et je garantis le dernier acte. -Voyez-vous, nous autres, c'est l'expérience qui nous sauve. Cela vous -viendra. - -A propos, vous vous occuperez des réclames, je n'ai pas le temps... Vous -ferez aussi les répétitions, je suis tellement tenu... Quant à la vente -du manuscrit, vous n'aurez qu'à passer chez le libraire... - -Et dire qu'un homme d'un si précieux concours ne prenait que les quatre -cinquièmes des bénéfices! - -O exploitation, tu n'es qu'un nom! - - - - -XXXV - -UN FOYER D'ARTISTES - - -Les répétitions étaient sur le point de commencer, et le directeur avait -dit à Athanase: - ---Maintenant que vous allez être des nôtres, monsieur, quand vous -voudrez venir au foyer des artistes... - -Quand vous voudrez!... mais tout de suite! mais toujours! car Eulalie, -de chute en chute, de métamorphose en métamorphose, avait fini par -échouer, elle aussi, sur la scène des _Divertissements-Plastiques_. - -Quand vous voudrez!... Athanase n'en mangea pas de la journée, il lui -semblait que le soir n'arriverait jamais. - -Inutile de vous apprendre qu'il arriva nonobstant et avec lui le moment -rêvé. - ---On ne passe pas, glapit Euphrasie Balandreau, notre ancienne -connaissance, en barrant l'escalier des artistes à l'intrus qui forçait -si audacieusement la consigne. - ---Comment, dit le père Balandreau, tu ne reconnais pas monsieur Briquet, -qui travaille à cette heure pour notre théâtre... Bonsoir, monsieur -Briquet..., vous voilà parti du pied gauche pour la gloire... et pour -l'amour, car, si je ne m'abuse, vous montez au _foilier_ de ces dames... -La porte à gauche, vous traverserez les corridors, et à votre main -droite... - -Le _foilier de ces dames_--pour nous servir de la langue du père -Balandreau--n'était peut-être pas le plus élégant de Paris, mais à coup -sûr c'était un des plus pittoresques du boulevard. - -Il n'avait rien des splendeurs du sérail de la danse à l'Opéra, rien non -plus des austérités des scènes didactiques; il ne ressemblait point à un -bureau d'esprit comme le foyer de la Comédie Française--il aurait plutôt -ressemblé à un bureau de placement, s'il n'eût ressemblé... à lui-même. - -En traversant les coulisses Athanase--c'était un changement de -décorations--faillit être écrasé par un arbre de carton qui se contenta -de recouvrir d'une couche respectable de poussière ses vêtements si -soigneusement brossés. - -Puis vint le cortége des ahurissements habituels. Ces planches qu'il -n'avait jamais foulées, et qu'il avait si longtemps convoitées, lui -semblaient devoir cacher un sous-sol de miracles. Les machinistes, les -garçons d'accessoires, les pompiers eux-mêmes prenaient à ses yeux des -proportions surnaturelles. - -Mais c'étaient surtout les actrices! - -Il en avait aperçu plusieurs qui traversaient la scène, mollets au vent, -jupes écourtées, paillettes dehors! - -Deux de ces mollets, une de ces jupes, vingt de ces paillettes -s'appelaient peut-être Eulalie! Eulalie auprès de laquelle... - -Il franchit le seuil du foyer. - -Une dizaine de nobles étrangers, gens du monde, des lettres ou de -théâtre--étaient disséminés dans des îlots de gaze et de soie. - -Les îlots représentaient la partie féminine. Ceux-ci parlaient bas à -celles-là, celles-là levaient la jambe au nez de ceux-ci. On riait, on -fredonnait, on courtisait. - ---Mesdames et messieurs, balbutia le maladroit visiteur en -s'inclinant... - -Quand la timidité se complique de pauvreté, le jury n'admet jamais de -circonstances atténuantes. - ---Quel est cet héritier de la famille Calino? murmura un journaliste à -une bergère pompadour. - ---Je parie qu'il va nous jouer un morceau d'accordéon et faire la quête, -répondit la bergère assez haut pour qu'Athanase l'entendît. - ---Tais-toi donc, intervint un acteur qui attendait, en costume de -Moulin-à-vent (oh! les revues!) l'instant d'entrer en scène... Tais-toi, -c'est le petit auteur qu'on a collationné ce matin. - ---Ça! grimaça la bergère. - ---Il doit être rudement _toc_, son chef-d'œuvre, surenchérit une -canotière. - ---Tu vas voir, reprit l'acteur, une bonne scie... Pardon, monsieur, -est-il vrai que M. de Lamartine soit de la pièce dont vous allez nous -honorer?... - -Athanase était abasourdi par ce mélange de costumes et d'habits de -ville, par les indiscrétions du fard et de la poudre de riz dont il -jaugeait l'épaisseur, par le bruit vague de l'orchestre s'entre-croisant -avec le son lointain des bravos du public et le brouhaha des -conversations engagées autour de lui. - -La question acheva de le dérouter. - ---Monsieur, répondit-il, je ne comprends pas... - ---Demande-lui donc s'il y a mis un rôle d'huissier, souffla au -Moulin-à-vent Eulalie qui venait de reconnaître son poursuivant. - -Ce sarcasme arrêta brusquement l'élan d'Athanase, qui s'avançait vers -elle. - ---Un rôle de quoi?... Dis donc, mon amour, tu me le garderas, fit une -petite Suissesse en tapant familièrement sur l'épaule de l'ex-clerc, -stupéfait de ce tutoiement. - ---Voilà encore Chiffonnette qui fait de l'œil aux auteurs, dit une -marquise. - ---Et puis après! si j'ai un caprice pour lui! - ---Merci! Moi, je place mes caprices à la Caisse d'Épargne. - ---Et tu y vas tous les dimanches? demanda un journaliste. - ---Si je n'en avais que de comme toi, je n'irais en tout cas que pour -retirer. - ---On lève pour le second acte, fit la voix de trombone du régisseur! - ---Je ne m'aperçois guère qu'on lève ici, reprit la marquise. - ---Ni moi, acquiesça Eulalie. - ---Tu sais, insista la petite Suissesse auprès d'Athanase, tu m'as promis -un rôle... quelque chose de _rup_. - ---Ah! mes enfants, s'écria un Cor de chasse (oh! les revues!) qui -sortait de scène, en voilà une bonne!... Vous savez le tableau des -_Instruments de musique_. La grande Virginie a raté sa réplique, à force -de regarder un blond de l'avant-scène... Le public a crié: bis... Le -blond s'est levé et a voulu attraper ceux qui chutaient, et puis... - -Le bruit d'une altercation interrompit la fin de l'histoire. - ---Je vous dis que vous aurez dix francs d'amende, tonnait le trombone du -régisseur. - ---Des bretelles!... Pour ce que l'administration me paye. Ne rien gagner -et être obligée de verser une cinquantaine de francs à la caisse tous -les mois... Il fera fortune ton directeur avec ses amendes. - ---Prends garde. - ---Et puis... Je m'en fiche pas mal, là!... Je donne ma démission... - ---Le changement de tableau!--En place les _Quatre nations_!--annonça le -régisseur. - ---Viens-tu souper ce soir? demanda un monsieur à Chiffonnette? - ---C'est tout ce que tu payes. - ---Et mon amour donc! - ---Toi qui es à la Bourse, tu devrais bien savoir qu'on n'a jamais coté -cette valeur-là! A propos... - ---Quoi? - ---Tu te rappelles bien Léonie qui faisait le Jardin d'acclimatation dans -la revue l'année dernière, elle a un huit-ressorts... - ---Bah! - ---Qu'elle conduit elle-même. - ---Tradition de famille. Ça lui rappelle le siége de son père, fit le -journaliste avec un attendrissement ironique. - ---Toi, repartit Chiffonnette, si tu viens ici dépenser tes quatre sous -d'esprit, tu n'auras plus de monnaie, et comme le public parisien -commence à laisser protester ta signature... - ---Bravo! Chiffonnette, cria le chœur féminin. - ---Satanées braillardes, vous n'allez pas vous taire! exclama le -régisseur. On va vous entendre de la salle. - ---Est-il caressant cet être-là!... Ne te fâche pas, père Rabajoie... - ---Fichez-moi la paix!... - ---Mademoiselle, hasarda Athanase, qui pendant ces feux croisés, avait -repris son cheminement vers Eulalie, dont il était enfin tout près... - ---Ça n'empêche pas qu'elle a une rude chance, cette Léonie... - ---Et qui est-ce qui lui a payé ça? demanda une de ces dames. - ---Un Russe... On ne trouve de ces porte-monnaie-là qu'extra-muros. - ---Sans compter qu'elle a joliment bien fait, dit Chiffonnette. - ---Je crois bien, ajouta Eulalie... Les hommes sont des caissiers donnés -par la nature. - ---Mademoiselle..., réitéra Athanase. - ---Ne faites pas attention, ce n'est pas pour vous que je dis cela, -répondit l'actrice sans prendre seulement la peine de se tourner vers -lui... Chiffonnette arrange-moi mon lacet de corset qui passe. - ---Voilà!... - ---Baisse-moi un peu ma dentelle. - -Athanase épuisait toutes les émotions. Cette guimpe qu'on décolletait, -ces épaules qui ondoyaient sous ses yeux, ce parfum vague et pénétrant, -qui réunissait en un _tutti_ voluptueux les senteurs isolées de mille -cosmétiques; tout cela lui rappelait l'entrevue de Gérizy... Et -s'exaltant: - ---Mademoiselle, je voudrais vous parler seul à seul. Il le faut. Il y a -cinq ans que je souffre; il y a cinq ans que... - ---En scène, Eulalie!... Tu vas manquer ton entrée, sacrebleu! trombona -l'organe du régisseur. - - - - -XXXVI - -ESSAI DE STATISTIQUE - - -Ici un scrupule m'arrête. Vous permettez? - -Si, de la scène précédente, quelque lecteur peu perspicace allait -inférer que les actrices sont toutes, de nos jours, des Eulalies ou des -Chiffonnettes?... - -Oh! monsieur, monsieur! me prêter de pareilles intentions! - -N'avez-vous point entendu parler du talent de Mlle Trois-Étoiles ou des -mille livres de rente de Mlle Quatre-Étoiles? Toutes deux sont -préservées de ces abaissements, l'une par la gloire, l'autre par la -fortune. - -Mais comme le talent et les écus sont clairsemés sur la surface du -globe, il s'ensuit que si un amateur dressait une table de proportions, -il trouverait, contre une Mlle Trois-Étoiles, un chiffre de plus de... - -Diantre! je m'aperçois que ma parenthèse de statistique pourrait -m'entraîner à des crimes de lèse-galanterie et que j'assombrirais la -situation sous prétexte de l'éclaircir. - -Un nouveau scrupule m'engage donc à reprendre mon récit. - -Vous permettez toujours?... - - - - -XXXVII - -LE CHEF DE CLAQUE - - -La vente de la peau de l'ours est un commerce auquel l'illusion se -livrera éternellement, pour lequel même elle trouvera toujours des -associés. - -Athanase avait été assez cruellement éprouvé pour qu'il fût permis à la -montre de ses espérances d'avancer un peu. On n'avait pas encore -commencé les répétitions que déjà il rêvait de triomphes en Espagne, et -comme naturellement il épanchait ses impressions dans le sein du vieux -comédien, celui-ci crut lui donner une preuve non équivoque d'affection -en lui amenant un matin un personnage qui se présenta sans autre forme -de cérémonie: - ---Bonjour, monsieur; j'ai bien l'honneur... Nous allons donc avoir -quelque chose de vous à notre théâtre?... - ---Monsieur est... voulut intervenir le numéro 9. - ---Entrepreneur de succès, fit le personnage avec une pointe d'orgueil, -et, sans me vanter, je ne crains pas la concurrence... C'est moi qui ai -inventé les dix nuances du rire, depuis le _frémissement d'hilarité_ -jusqu'à l'_éclat prolongé_... Vous pouvez compter sur mes hommes; du -moment que vous m'êtes recommandé par votre ami... Nous nous entendrons -sur les endroits où vous voudrez que je _parte_... Si même vous tenez à -un ou deux _bis_ dans la soirée... - ---Mon Dieu, monsieur..., murmura Athanase embarrassé. - ---Soyez tranquille, on s'arrangera toujours pour la vente des billets. -Ma réputation n'est plus à faire. Je suis un honnête père de famille, -j'élève avec soin mes enfants et j'exerce mon industrie avec loyauté. - ---Je vous suis infiniment obligé, monsieur, mais j'ai sur ce sujet des -idées arrêtées. Je désire qu'à ma première il n'y ait pas de claque. - ---Pas de claque!... s'écria le négociant en bravos, toisant l'auteur -novice de l'air dont le directeur de Charenton doit regarder les -pensionnaires qui lui arrivent... Pas de claque! Allons donc! ce n'est -pas sérieux! - ---Très-sérieux. - ---Mais, objecta l'ancien comique... - ---Laissez, laissez, reprit avec dédain l'entrepreneur de succès, -monsieur apprendra à vivre à ses dépens. - -Et, sans daigner saluer, il opéra une brusque retraite, après laquelle -le numéro 9 prenant la parole: - ---Vous êtes donc fou, mon cher? - ---Moi? - ---Oui, c'est convenu, c'est entendu. Vous aurez un succès immense; la -France entière ne s'occupera que de vous, et, la géographie démontrant -qu'Eulalie fait partie de la France, la cruelle sera amenée à -résipiscence. Mais avant d'escompter la réussite, vous feriez mieux, ce -me semble, de la préparer. - ---Qu'ai-je à préparer? répondit Athanase dans son invincible candeur. -Tout dépendra du mérite de mon œuvre. - ---Vous tenez à ce raisonnement-là: nonobstant, vous verrez si vous ne -regrettez pas d'avoir repoussé les avances de la claque. - -On voit que le numéro 9 était dans un jour de bon sens. Athanase n'en -augura pas ainsi. - ---La claque! répliqua-t-il offensé à demi. Il n'y aura jamais rien de -commun entre cette abominable institution et moi. - ---Abominable... abominable, le mot est aisé à lâcher, mais le justifier -serait peut-être moins facile. - ---Vous oseriez prendre la défense de cette cabale de l'approbation -permanente, de cette ligue des mains publiques, de cette association des -battoirs fusionnés, qui met le bravo sous la gorge du vrai spectateur? - ---Mon cher ami, j'admets la cabale, j'admets les mains publiques, -j'admets même que ces mains-là ne sont pas toujours propres; mais elles -n'en rendent pas moins d'incontestables services. - ---Et à qui? - ---A l'acteur, à l'auteur et au spectateur lui-même. Vous ne connaissez -pas comme moi la pratique du métier, mon cher. Vous ne savez pas ce -qu'il faut souvent dépenser d'efforts et de souffle dans telle tirade -que le public écoute indifférent. Mais, quand le comédien arrive -haletant au bout de son effet, le claqueur est là, providence des -poumons épuisés. Il exécute un de ses savants roulements, et pendant ce -grondement d'admiration, l'acteur ou l'actrice le bénit, moins par -raison d'amour-propre que pour cause de respiration. D'ailleurs, au -coursier de la plus pure race ne faut-il pas faire sentir l'éperon de -temps en temps? Sans la claque, nous trotterions sous nous à la -cinquième représentation d'une pièce. Sans la claque, auteur et -spectateur se parleraient le plus souvent sans se comprendre. - -Car enfin, - - Les sots, depuis Adam, sont en majorité, - -et si tout le monde est capable d'avoir plus d'esprit que Voltaire, tout -le monde est aussi susceptible d'être plus bête que Jocrisse. Voyez -plutôt le premier livre venu. Pourquoi ce passage a-t-il été souligné? -Parce que l'écrivain se défiait de la pénétration de ses juges. Or, -l'écrivain dramatique a besoin de souligner autant et plus que son -collègue... La claque n'a pas été inventée pour autre chose, et les -claqueurs, mon cher, sont des _italiques_ vivantes. - ---Mon bon ami, repartit Athanase, quand le numéro 9 eut achevé son -plaidoyer, j'ai écouté vos raisons avec le désir de me laisser -convaincre, et j'en ai au contraire été d'autant mieux raffermi dans mes -conclusions primitives. Votre dialectique pèche par la base; elle -repose, en effet, tout entière sur la prétendue indifférence du public; -mais d'où vient, je vous prie, cette indifférence? Le public n'a-t-il -pas été un roi fainéant, du jour où on lui a imposé ces étranges maires -du palais? Rendez-lui la responsabilité, et vous lui rendrez du même -coup la conscience. Donnez-lui charge d'esprits, et il se redressera -pour supporter un tel fardeau. Peut-être n'aura-t-il pas toujours les -complaisances respiratoires dont vous me parliez; tant mieux, cela -amènera la démonétisation de la tirade, cette fausse monnaie du -pathétique. Pour le reste, je vous promets qu'il ne sera jamais -nécessaire d'en appeler à Philippe éveillé; car Philippe aura cessé de -dormir, et il se passionnera, il s'enthousiasmera, il applaudira, il -sifflera... - ---Siffler! Vous voudriez... - ---Et pourquoi non? C'est le revers qui complète la médaille, c'est la -nuit qui fait apprécier l'éclat du jour; les applaudissements n'ont de -valeur qu'équilibrés par le droit au sifflet. - ---Parlez pour vous, sapristi! Je ne tiens pas à ce que ce droit-là soit -en vigueur le jour de ma représentation à bénéfice. - ---Moi, pour ma part, je préfère la loyauté de l'attaque à l'hypocrisie -de l'approbation. - ---Et vous voulez arriver à quelque chose, malheureux!... - - - - -XXXVIII - -CES MESSIEURS DU LUNDI - - ---Du moins, avait ajouté le vieux comédien, ne négligez pas les -prévenances d'une adroite politesse envers la critique. Ayez soin de -rendre visite aux principaux d'entre ces messieurs du Lundi. - -_Ces messieurs du Lundi_,--ainsi que les appelait la terreur -superstitieuse de l'ancien acteur,--étaient totalement ignorés -d'Athanase. Clerc d'huissier, il avait trop peu de souci des choses -théâtrales pour lire les feuilletons dramatiques; devenu auteur, il -avait eu trop peu de loisirs pour se livrer à cette occupation. - -Désirant donc lier connaissance avec quelques-unes de ces notabilités -avant de se présenter chez elles, il se rendit au prochain cabinet de -lecture. - -Le morceau de résistance de la semaine était un grand drame en sept -actes, intitulé _les Mystères de l'adultère_. Brûlant de savoir comment -on pratiquait la critique en France, et quelle opinion il devait se -faire sur le grand drame en sept tableaux, Athanase courut au -rez-de-chaussée du premier grand journal qui lui tomba sous la main, et -y lut: - - «Il pleuvait à verse au dehors; _nocte pluit totâ_. Et quelle pluie! - fine! intense! pénétrante! _Penetravit ad ossa_... Il fallut pourtant - m'arracher au doux coin du feu... - - Il n'est point de petit chez soi; - - à la chère intimité de la digestion; un paradis! un songe d'Épicure! - _Epicuri de grege_. Et pour surcroît j'avais la goutte, _podagrâ - laborans!_ - - »La goutte, ce _memento_ de la vieillesse! - - _Eheu! fugaces, Postume, Postume. - Labuntur anni_... - - »La goutte! combien navrante est cette réalité! combien sinistre! - combien impitoyable! Possidonius ne voulait pas avouer que ce fût un - mal. Brave Possidonius! Moi non plus, je ne le voudrais pas, mais le - moyen? Γνωθι σεαυτον! La goutte me la redisait,--et bien haut,--cette - devise du temple de Delphes. - - »Adieu, paniers, vendanges sont faites. _Alea jacta est!_ Louis XVIII - aussi l'avait la goutte, et un jour que le marquis de Bièvre cherchait - à le distraire;--comme si l'on pouvait distraire de la perte de la - jeunesse! - - _Gioventù! primavera della vita! - Primavera! gioventù dell' anno!_ - - »Jeunesse! printemps! Printemps! jeunesse! - - Le duo enchanteur! La jeunesse qui marche sans regarder derrière. _Go - ahead!_ La jeunesse au _tant doux rêver_, comme ils disaient, les - poëtes du seizième siècle. La jeunesse avec son trésor des vingt - ans... - - Donnez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien. - - »Ils ne veulent pas me les donner, les nouveaux venus, et ils en usent - pour faire des drames. - - »J'étais donc parti. - - Je suivais tout pensif le chemin... - - qu'avait pris le fiacre. - - Sur les coussins moelleux d'un char numéroté... - - »Quand Pascal inventa ce système de locomotion, il n'avait pas prévu - les souffrances du critique goutteux et dérangé après son repas. - _Inter pocula._ - - »Le cocher, Dieu me pardonne, dormait sur son siége. Il _barytonnait - du ronflement_, pour emprunter sa langue à l'admirable Rabelais. Et - moi, je rêvais au fond de la voiture. Je voyais la longue suite - d'années, _grande ævi spatium_, durant laquelle j'ai critiqué. Je - revoyais les princes et les princesses de la rampe... - - Même ils avaient encor leur éclat emprunté. - - »Quel défilé! quels souvenirs! quel livre! Un livre plein! instructif! - sonore! _grandisona verba!_ L'histoire des plaisirs humains. _Voilà - donc tout ce que les hommes ont inventé pour se rendre heureux!_ ainsi - que l'a dit Pascal que je citais tout à l'heure. - - »Ce Pascal était bien un type étrange! Et versatile! et insaisissable! - et complexe! _Homo multiplex!_ πολυμαθικος! Aucun ne l'a, que je - sache, encore sainement jugé. Quant à moi: - - Non nostrum tantas componere lites. - - »Mais si j'avais à émettre une opinion, je crois que ce - philosophe,--φιλος et σοφια, ami de la sagesse, songez à - l'étymologie--que ce philosophe fut... - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Il y en avait huit colonnes de ce ton. Quant aux _Mystères de -l'adultère_, il n'en était pas plus question que s'ils n'avaient jamais -existé. - -Athanase, ne se trouvant pas suffisamment renseigné, prit un second -journal, et recommença à lire: - - «La moitié de l'humanité pourrait tenir sous ce titre gigantesque des - _Mystères de l'adultère_. C'est à la fois un des cercles de l'enfer du - Dante, un des actes de la comédie de Balzac! C'est le fruit défendu - devenu un verger immense et acclimaté sous toutes les latitudes. C'est - la question infinie et éternelle. - - »Toutes les passions s'y retrouvent, comme toutes les misères;--car - l'homme a toujours du vice sur la planche. - - »Les types se suivent et ne se ressemblent pas; celui-ci est le - traître, celui-là le queue rouge. Barbe-Bleue à un bout, Sganarelle à - l'autre. - - »Placés en face de la femme adultère, Jésus pardonne, Othello tue, - Molière meurt. - - »N'est-ce point une étude digne du philosophe? - - »Les yeux injectés de sang, le front empourpré de rage, la main - crispée sur le poignard, à côté des yeux placidement fermés, du front - qui se pare béatement de sa coiffure conjugale, de la main qui défait - insoucieuse la rosette du matin que le soir a faite nœud coulant. - - »L'un est le tigre du mariage, l'autre n'en sera jamais que le - dix-cors. - - »Ces mystères de l'adultère, ils ont été écrits au jour le jour par - les penseurs, par les artistes, par les poëtes! C'est presque la - main-courante de l'amour. - - »La poésie antique nous montre la première... - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La poésie antique, la Grèce, Rome, le moyen âge, la Renaissance, les -temps modernes, se partageaient le reste du feuilleton-feu d'artifice. - -Beaucoup de fusées, mais des baguettes; quant à une appréciation sur le -drame nouveau, point. - -Athanase réitéra l'expérience sur une troisième feuille: - - «La vraie critique, commençait celui-là, est celle qui se base sur le - simple bon sens. - - »Aussi tous nos efforts sont-ils tournés vers ce but unique. Hors le - bon sens, il n'y a ni entrain ni gaieté. - - »Pourquoi mon illustre ami *** se distingue-t-il entre tous par la - finesse de son esprit? Parce qu'il a le bon sens spirituel. Tout doit - se raisonner ici-bas. - - »Dans un délicieux roman de mon cher ami ***, le lecteur éclate - involontairement de rire à la page 102. Pourquoi éclate-t-il de rire? - Parce que rien n'est plus raisonnablement bouffon que la réponse de la - belle-mère à son futur gendre. - - »Dans un drame excellent de mon admirable ami ***, l'auditoire - sanglote au troisième acte. Pourquoi? Parce que la situation est - raisonnablement émouvante. - - »Développons toute notre pensée. - - »Lorsque l'homme est tout à coup saisi par une impression violente, il - commence par ressentir...» - -Cette fois, Athanase tombait sur de la réclame mêlée de pédagogie; il -n'alla pas plus loin. - -Cependant il tenait à avoir au moins un pauvre petit renseignement sur -ces malheureux _Mystères de l'adultère_. - -La feuille à laquelle il s'adressa en dernier ressort était un journal -religieux,--c'était lui qui le disait,--où un monsieur émettait tous les -quinze jours son opinion sur les pièces nouvelles, en déclarant -préalablement qu'il aimerait mieux être paralysé de tous ses membres que -d'aller voir représenter une demi-scène de ces œuvres diaboliques. - -Ce père Loriquet de la critique, s'exprimait ce jour-là en ces termes: - - «Le cœur me soulève de dégoût, chaque fois qu'il me faut prendre la - plume pour remuer les fanges de la littérature moderne. - - »N'est-ce pas toujours la glorification du péché, l'apothéose de la - matière, du rut et du concubinage? - - »Tous ces écrivassiers, tous ces possédés de l'esprit des ténèbres, - tous ces ruffians de lettres, sont comme s'ils n'étaient point. Ce - serait leur faire trop d'honneur que de descendre dans les - grands-collecteurs du style contemporain. - - »Pouah! Messieurs les bâtards de Voltaire! Rimez à la prostitution et - à l'adultère! Il faut les pluies de feu pour purifier les Sodomes!...» - ---Corbleu! pensa Athanase, en rejetant la feuille épileptique, voilà une -étrange manière d'entendre la charité et la modération, et une manière -non moins étrange d'entendre la critique. Si je veux savoir quels sont -les _Mystères de l'adultère_, je vois que je ferai bien de prendre une -place au bureau. - - - - -XXXIX - -EN RÉPÉTITION - - -Oh! les primeurs de la vie! - -Le premier cigare, le premier amour, le premier baiser! Tout cela ne -vaut pas le premier billet de répétition. - -C'est le but atteint, le Rubicon franchi. - -Quand l'ex-clerc reçut ce carré de papier, il fut tenté de pousser -l'exclamation triomphante de Victor Hugo: - - L'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi! - -Par malheur, après cette exclamation, vient la terrible réponse: - - Non l'avenir n'est à personne. - -Cette réponse ne devait être que trop tôt traduite pour le débutant dans -la vile prose de la vie pratique. - -S'il y a loin en effet de la coupe aux lèvres, quel abîme ne sépare pas -la représentation des répétitions! - -On en était à la seizième, après une série de cahots et de catastrophes -qui avaient rempli un espace de trois mois et demi. - -Une première fois, on avait interrompu parce que le directeur avait fait -un voyage; une seconde parce qu'on montait une pièce de circonstance, -une troisième... une quatrième... une cinquième... - -Athanase n'en arrivait pas moins à cette seizième épreuve avec la foi -robuste que nous lui connaissons. Après tant de vicissitudes, que -pouvait-il survenir? Rien évidemment. - -Hélas!... Après avoir attendu une grande heure le jeune premier qui -était en retard, on entama l'acte... - ---Nous disons donc, fit le directeur, que vous avez supprimé le -monologue... - ---Au contraire, je l'ai rétabli. - ---Par exemple! Je vous ai recommandé hier... - ---Pardon, c'est avant-hier que vous me l'avez fait supprimer, et hier -que vous m'avez prié de le rétablir. - ---Ah! je croyais le contraire. - ---Il est propre, son monologue, grommela le jeune premier, mécontent de -l'amende que son retard lui avait value. - ---Ne te plains pas; si tu avais mon rôle! répondit le père ganache. Une -scène entière à écouter sans souffler mot. Monsieur le directeur... - ---Qu'est-ce qu'il y a? - ---Je vous jure que mon rôle n'est pas du tout dans mes moyens. - ---Laissez-moi tranquille. A vous d'entrer. - ---Permettez, insinua Athanase de son air le plus modeste, il me semble -que la pose que vous prenez pendant le récit... - ---La pose! je voudrais bien vous y voir. D'abord, je maintiens que ce -n'est pas un rôle dans mes moyens... - ---Cependant... - ---Il n'y a pas de cependant, je n'en sortirai jamais. - ---Voulez-vous répéter? intervint le directeur. - ---J'y suis. - -(La répétition poursuivit son cours.) - -Tout à coup le directeur bondit: - ---Mais je n'avais pas pris garde... - ---A quoi? fit le pauvre auteur. - ---Ce récit est beaucoup trop long. - ---Il est impossible d'en rien retrancher. - ---Impossible, allons donc! Les pièces gagnent toujours à être -raccourcies. - ---Comment! vous me couperiez mon principal effet? - ---Qui ne sert à rien. - ---C'est mutiler l'acte. - ---Il ne s'en portera que mieux. - ---Encore un coup, je... Je couperai, dit Athanase qui avait surpris un -coup d'œil autocratique et menaçant. - ---Quant à moi, je ne dirai jamais ce couplet-là, déclara une des -actrices. - ---Mais, mademoiselle... - ---On m'a choisi exprès un air d'enterrement. - ---Le mien, ajouta un autre, est sur un air trop rapide, je ne peux pas -le prononcer. - ---Une scène de plus à couper, prononça le directeur. - ---Elle est indispensable à l'action; d'ailleurs je la crois originale. - ---C'est toujours ainsi: les auteurs, si on les laissait juges... - ---Pourtant... Je couperai, acquiesça Athanase qui avait surpris encore -le coup d'œil sans réplique. - ---Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit le directeur. D'ici à -demain, faites les modifications... - ---Monsieur, je vous en prie, retirez-moi le rôle, il n'est pas dans mes -moyens. - ---Monsieur, changez mon couplet. - ---Monsieur, remaniez ma scène. - ---Monsieur, ajoutez. - ---Monsieur, retranchez. - ---Monsieur... monsieur... - -Athanase passa la nuit à opérer ces changements. Le lendemain, le -directeur le prit à part. - ---Mon cher, j'ai une idée. - ---Laquelle? - ---La pièce se passe de nos jours. - ---Sans doute. - ---Il faut la mettre sous Louis XV. - ---Sous... - ---C'est nécessaire pour les costumes. - ---Et le ton du dialogue! - ---La belle affaire, vous retoucherez tout ce qui choquerait. - -Le surlendemain, quand Athanase se présenta--après une nouvelle nuit -passée--avec sa révolution Louis XV, on lui apprit que la pièce était -arrêtée net par la maladie d'Eulalie. - - - - -XL - -LES DOCTEURS ÈS-PLANCHES - - -Eulalie malade, gravement peut-être! L'auteur à cette nouvelle avait -disparu devant l'amoureux, et Athanase resta immobile, anéanti, éploré. - ---Parbleu! dit en souriant le directeur, ne vous effrayez pas. Nous -connaissons ces maladies-là; quelque souper trop prolongé. - ---Vous pensez qu'il n'y a rien de grave? - ---Elles ont fondé une école, l'école des _lâcheuses_, et arrêtent -régulièrement toutes les pièces dans lesquelles elles jouent; mais Dieu -merci, les médecins de théâtre n'ont pas été institués pour rien. Voici -justement le nôtre avec qui nous allons nous transporter sur-le-champ au -domicile de la prétendue malade. - -Le médecin de théâtre descend en ligne directe du docteur Pangloss. Il -est optimiste par profession. - -Flottant entre le zist et le zest, amalgamant dans sa mise l'austérité -classique avec quelques concessions à l'élégance, passant au cosmétique -noir ses cheveux qui grisonnent ou couvrant par un toupet la place où -ils ne peuvent plus grisonner, il est à cheval sur les deux frontières -de l'art et de la science, reçoit _l'Entr'acte_ et _l'Union médicale_, -applique l'hygiène à la comédie et présente des rapports à l'Académie -sur la ventilation des salles de spectacle, trouve moyen de concilier sa -présence aux premières représentations avec les accouchements de sa -clientèle en ville, sacrifie parfois à la galanterie en offrant à ces -dames des pilules de sa composition, mais avant toute chose remplit ses -devoirs en trouvant que tous les sujets de la troupe se portent au mieux -sous la plus paternelle des administrations. - -En arrivant chez Eulalie en compagnie du directeur et d'Athanase, le -médecin de théâtre rencontra sur le palier un de ses confrères, qui -sortait de l'appartement. - -L'autre terme de la comparaison: le médecin d'actrices, le docteur -Tant-pis, opposé par l'intérêt privé à l'optimisme officiel du docteur -Tant-mieux. - -Le médecin d'actrices est d'ordinaire plus jeune que le médecin de -théâtre, l'élégance prédomine dans sa mise et le cheveu noir sur son -sinciput; il sacrifie exclusivement à la galanterie et accomplit ses -fonctions en déclarant uniformément que la santé de ses clientes est -dans le plus complet délabrement. - -Il n'était donc point étonnant que ces deux messieurs eussent échangé un -salut glacial: il était tout naturel qu'ils se regardassent comme deux -athlètes prêts à livrer bataille. - -Ils s'étaient approchés en même temps du lit d'Eulalie;--car Eulalie -avait eu la précaution de garder le lit. - -Le docteur Tant-Pis prit le bras droit de l'actrice, le docteur -Tant-Mieux son bras gauche. - ---Le pouls est détestable, dit l'un. - ---Pas la moindre fièvre, riposta l'autre. - ---Veuillez, mademoiselle, tirer la langue. Saburrale au premier chef. - ---Langue parfaite. - ---La tête brûlante. - ---Température normale. - ---L'œil a un éclat maladif. - ---Les traits sont frais et dispos. - ---J'augure un commencement de congestion. - ---Au plus une légère fatigue. - ---Vous avez bien fait de rester au lit. - ---L'air vous remettra complétement. - ---Ne mangez pas. - ---Un bon bifteck. - ---Pardon, confrère... - ---Confrère, il me semble... - ---Je réponds... - ---Je garantis... - -Les deux champions s'étaient simultanément dirigés vers la table, et -saisissant chacun une plume ils écrivirent: - - «Je soussigné, docteur en médecine, certifie que Mlle Eulalie, artiste - au _Théâtre des Divertissements-Plastiques_, m'a fait mander ce - jourd'hui, et qu'après avoir consulté les prodrômes, symptômes et - diagnostics, j'ai reconnu chez elle une méningite à sa période - bénigne; méningite qui pourrait prendre un dangereux développement, si - la malade n'observait le repos le plus absolu. - - »En conséquence de quoi je la déclare incapable de remplir son service - avant une entière guérison. - - TANT-PIS, (d. m. P.) - - »Paris, le...» - - «Je soussigné, docteur en médecine, certifie qu'appelé à la requête du - directeur des _Divertissements Plastiques_ auprès de Mlle Eulalie, - artiste de ce théâtre, j'ai examiné attentivement l'état de ladite - demoiselle, et reconnu que cet état n'offrait aucun caractère de - maladie durable ou accidentelle. - - »En foi de quoi, je déclare ladite demoiselle apte à reprendre - immédiatement son service sans qu'il en puisse résulter le plus léger - inconvénient. - - TANT-MIEUX, (d. m. P.) - - »Paris, le...» - ---Voilà, mademoiselle, dit le docteur Tant-pis en tendant son certificat -à sa cliente. - ---Voici, dit le docteur Tant-mieux en présentant le sien au directeur. - -Puis, les deux rivaux se retirèrent en échangeant un salut provocateur. - ---Quant à moi, conclut le directeur après leur départ, je ne suis pas -médecin, mais vous savez, Eulalie, si vous ne venez pas aujourd'hui -répéter la pièce de M. Briquet, je résilie votre engagement. - ---Mademoiselle, insinua Athanase d'un ton suppliant, soyez persuadée -que... je serais désolé... Votre santé... J'aimerais mieux mille fois... - ---Vous! vous êtes mon oiseau de mauvais augure, c'est votre _ours_ mal -léché qui est cause de tout ça. Aussi Dieu sait si je vous abomine!... - -Décidément les déclarations d'Athanase n'avaient pas de succès. - - - - -XLI - -AMIS ET CONFRÈRES - - -Et pourtant, si le malheureux n'avait pas encore les profits de sa -réception dramatique, il en avait déjà les petites misères. - -Il ne rencontrait plus une personne sans que celle-ci l'abordât par une -de ces formules: - ---Dites donc, mon cher monsieur Briquet, vous qui faites jouer des -pièces, vous seriez bien aimable de m'envoyer une loge pour demain. - ---Mon bon, maintenant que vous voilà lancé, vous ne me refuserez pas six -places pour ce soir. - ---Briquet, puisque le directeur fait ce que vous voulez, demandez donc -pour moi une petite avant-scène. J'ai _quelqu'un_ à conduire au théâtre. -C'est convenu? - -Les premières fois, l'amour-propre avait empêché le pauvre garçon de -détromper les solliciteurs et de leur avouer qu'il n'aurait point osé -tirer à vue sur son crédit un simple bon de parterre. Il avait donc payé -les places de sa poche,--si peu garnie, hélas! - -Mais le nombre des requêtes grossissait toujours. - -A Paris, ils s'appellent légion, ces quémandeurs sans vergogne. -D'excellentes gens qui proclament bien haut leur délicatesse, et qui, en -effet, se feraient scrupule de laisser payer par un ami leur place -d'impériale d'omnibus. Mais, quand l'ami a quelque accointance avec le -théâtre, qu'au lieu de trois sols il s'agit d'un billet de cinq ou dix -francs, toute gêne disparaît, et ils rançonnent impitoyablement. - -Ils ne prient pas, ils décrètent; ce n'est point un service qu'ils -réclament, c'est une contribution qu'ils frappent. - -Si vous n'acquittez pas dans les délais prescrits cette taxe forcée, ils -déclarent votre amitié en faillite, et jamais vous ne pourrez vous -réhabiliter. - -Telle était la situation d'Athanase, qui avait déjà semé derrière lui -plusieurs douzaines de ces ennemis-là. - -Mais devant lui, il s'en dressait bien d'autres! - -Au théâtre, le _Donec eris felix_ doit être généralement pris à -contre-sens. - -Tant qu'Athanase avait été le poursuivant sans espoir de la fortune -littéraire, tant qu'on n'avait vu dans ce modeste provincial qu'un clerc -égaré, on avait épuisé pour lui toutes les ressources de la sympathie -phraséologique: - ---Ne vous découragez pas, mon cher; vous avez du talent, vous arriverez. - ---C'est vraiment un garçon charmant que ce Briquet. Il n'a pas de -chance. - ---Je suis convaincu qu'au fond il a quelque chose dans le ventre... - ---Et si simple!... - ---Si courageux!... - ---Briquet, vous savez, si je puis jamais vous donner un coup d'épaule... - -On était bien sûr alors que le coup d'épaule ne pourrait jamais enfoncer -les portes si bien barricadées du théâtre. - -Au lieu de cela, ces portes avaient l'air de s'entre-bâiller pour le -travailleur opiniâtre; on n'attendait même pas qu'elles fussent -ouvertes: - ---Voyez-vous cela! - ---Quel intrigant! - ---S'il est permis de recevoir un bonhomme pareil. - ---Pas de talent pour deux liards. - ---Sa simplicité n'est qu'une pose. - ---Aussi j'espère un four... mais un four... - -Un naturaliste m'a assuré qu'à l'approche du beau temps les grenouilles -coassent. - - - - -XLII - -LES CHEVALIERS DE LA RÉCLAME - - -Ces coassements n'étaient qu'un prélude. - -Il existe de nos jours un usage qui ne dépose certes point en faveur de -la modestie contemporaine. - -Je veux parler du soin que longtemps à l'avance les auteurs prennent de -faire savoir leur nom au public, qui ne se soucie généralement guère de -la recherche de cette paternité. - -Cette façon d'escompter le succès en en revendiquant préventivement le -mérite enlève à la première représentation beaucoup de son attrait et à -l'écrivain un peu de sa dignité; mais Athanase, n'ayant pas les moyens -de se poser en réformateur, avait suivi la tradition et cédé aux -instances du ramasseur de bouts de nouvelles en quête d'un paragraphe -pour son canard. - -Aussitôt pris, aussitôt inséré. - -Dès le soir même, ledit canard publiait: - - «Le théâtre des _Divertissements-Plastiques_ répète en ce moment une - pièce en trois actes, premier ouvrage de M. Athanase Briquet, sur les - débuts duquel on compte non sans raison. La pièce est intitulée: _Les - Contes de fée_.» - -Rien en apparence de plus inoffensif que cette annonce, mais Athanase -avait compté sans les _chevaliers de la réclame_. - -Les chevaliers de la réclame jouent, à la suite de la grande armée des -lettres, le rôle que remplissent les maraudeurs à la suite des autres -armées. - -Ils vivent sur le commun. - -Leur talent ne leur permettant d'apporter aucune mise de fonds, ils -spéculent sur les fonds d'autrui. Ne pouvant entrer au restaurant, ils -veulent du moins s'en approprier la fumée. - -N'avoir aucune valeur, ne rien faire, et arriver à la notoriété quand -même. - -Voilà le problème. - -Pour le résoudre, tous les moyens sont bons. - -C'est le chevalier de la réclame qu'on retrouve à toutes les cérémonies -littéraires,--mariages, baptêmes ou enterrements; c'est lui qui s'y -faufile dans les groupes de journalistes, espérant que l'un d'eux -s'habituera à sa physionomie et finira par s'informer de son intitulé -pour le consigner dans les feuilles. - -C'est le chevalier de la réclame qui, tous les matins, lit attentivement -la _Gazette des Tribunaux_, dans le but d'y découvrir une homonymie -désirée, auquel cas il écrit le lendemain: - - AU RÉDACTEUR - - «Monsieur, - - »Dans votre numéro du... courant, vous rendiez compte d'un procès où - un sieur Pastoreau était condamné pour vol qualifié à quinze ans de - prison. - - »Je vous serais infiniment obligé de déclarer, par la voie de votre - estimable feuille, qu'il n'y a rien de commun entre le prévenu et moi. - - »PASTOREAU, - - »homme de lettres.» - -C'est encore lui qui expédie à l'_Indépendance belge_ le poulet -ci-dessous: - - «Monsieur le rédacteur, - - »Votre dernière chronique annonçait qu'un joueur du nom de Breteuil - s'est tué d'un coup de pistolet en sortant du Casino de Hombourg. - - »L'analogie de consonnance entre _Breteuil_ et _Verneuil_ étant de - nature à plonger dans l'inquiétude ma famille et mes nombreux amis, je - vous serais très-reconnaissant si vous vouliez bien me permettre - d'user de votre précieuse publicité pour empêcher cette fâcheuse - confusion. - - »Je suis si peu mort que je prépare en ce moment un grand ouvrage pour - une de nos premières scènes. - - »Agréez... - - »VERNEUIL, - - »membre de l'institut Polydramatique.» - -Bien entendu le grand ouvrage n'a jamais existé, mais le coup n'en porte -pas moins. Après un certain nombre de mentions de ce genre, les lecteurs -de journaux commencent à savoir qu'il existe un homme de lettres du nom -de Pastoreau ou de Verneuil. - -D'où le savent-ils? Ils seraient bien embarrassés de le dire. - -Peu importe à Verneuil ou à Pastoreau; le chevalier a pratiqué la -réclame à la tire, c'est tout ce qu'il lui faut. - -Athanase ignorait--comme bien d'autres choses--l'existence de cette -catégorie de bipèdes. Aussi fut-il grandement étonné quand en cherchant, -deux jours après, l'annonce de sa pièce, il lut dans le canard qui -l'avait publiée cette insolente épître: - - «Paris - - »Monsieur le chroniqueur, - - »Votre bulletin dramatique de mercredi, déclarait _urbi et orbi_ que - le théâtre des _Divertissements-Plastiques_ répète une pièce d'un - monsieur Athanase Briquet, pièce que _ce monsieur_ a nommée _les - Contes de Fée_. - - Or, il y a _trois ans_,--TROIS ANS!--que j'ai le plan d'une féerie - dont le titre est les _Contes fantastiques_. L'analogie est trop - flagrante pour que j'aie besoin d'entrer dans d'autres détails, - tendant à établir mon droit de priorité. Bien que mon ouvrage n'ait - pas encore été écrit, je l'ai raconté dans plusieurs cafés et - notamment à la _Brasserie humanitaire_ devant mes amis, Thévenard, - Champroux, Patonel, Duradeau, qui au besoin, attesteraient la réalité - des faits. - - »En vous priant et en vous requérant, s'il le faut, d'insérer dans - votre, etc., etc. - - »DUGOUPIN. - - »Auteur dramatique.» - ---Sapristi! se dit Athanase, voilà un auteur bien chatouilleux; le titre -n'est pas le même, il n'a pas écrit sa pièce, je ne l'ai jamais vu, et -il voudrait... - -L'ex-clerc prit une plume, et à son tour répondit très-poliment au -journal qu'il ne connaissait ni M. Dugoupin ni ses œuvres, et que par -conséquent il ne concevait rien à ses récriminations. - -Puis il se crut délivré de cette ridicule affaire. - -Mais le chevalier de la réclame Dugoupin aurait mérité d'être -grand-officier de son ordre. On lui offrait un prétexte de polémique! -Délices du paradis! Une occasion de s'imprimer avec récidive! Merci, -Gutenberg! Merci, trop candide Athanase! - -Le numéro suivant de la feuille qui servait de boîte aux lettres à la -querelle contenait ces lignes énergiquement senties: - - «Monsieur, - - »La réponse du sieur Briquet (Athanase), fait, en usant d'un audacieux - subterfuge, mieux éclater la mauvaise foi du plagiaire. - - »En effet,--et je m'en félicite,--je n'ai jamais compté ce _débutant_ - (souligné) au nombre de mes relations, mais est-ce donc là ce que j'ai - prétendu? - - »J'ai affirmé qu'on m'avait dérobé mon idée, mon idée divulguée - publiquement. Un tel procédé, appuyé d'une conduite aussi tortueuse, - révoltera tous les amis de la propriété littéraire. - - »A-t-on besoin de connaître celui qui vous soustrait votre mouchoir - pour avoir le droit de crier: _Au voleur_? - - »J'ai l'honneur, etc... - - »DUGOUPIN. - - »Auteur dramatique.» - -Devant cette brutale insulte, Athanase resta d'abord stupéfait, -l'indignation succéda bientôt. - -De l'humeur la plus pacifique, il était doué du courage de l'honnêteté, -le meilleur de tous. - -Dédaignant donc de poursuivre une lutte de plume aussi rebutante, il -envoya, séance tenante, deux témoins au Dugoupin. - -Les témoins comptaient sur des excuses. Ils n'avaient pas songé qu'un -duel est une des plus merveilleuses embuscades pour la réclame. - -Son chevalier paya d'audace. Il tirait passablement, et d'ailleurs vingt -lignes,--au prix où sont les annonces anglaises--valaient bien un coup -d'épée sans doute. - -D'autant plus que ce fut Athanase qui le reçut. - -Un heure après le duel, il pleuvait dans tous les bureaux de rédaction -de la presse parisienne une note amoureusement calligraphiée et portant: - ---Aujourd'hui, à neuf heures du matin, une rencontre à l'épée a eu lieu -dans les bois de Chaville, entre MM. Dugoupin, auteur dramatique, et -Athanase Briquet, précédemment employé chez un huissier. Ce dernier a -été blessé à l'épaule après un engagement des plus vifs. - -»La cause du duel était une accusation de plagiat formulée et soutenue -les armes à la main par M. Dugoupin, écrivain que le public sera bientôt -à même d'applaudir.» - ---Fameuse affaire! se murmura Dugoupin en vérifiant l'insertion de cette -note dans un quinzième journal. Ça m'a fait imprimer trente-neuf fois -mon nom! - -Quant au directeur des _Divertissements-Plastiques_, il se dit après -avoir lu le même morceau: - ---Voyez-vous ce Briquet!... Avec son air sainte-n'y-touche, je l'avais -toujours soupçonné de manquer de loyauté! - - - - -XLIII - -REPRÉSENTATION A BÉNÉFICE - - -Pour la première fois depuis un mois que sa blessure l'avait forcé à -garder le lit, Athanase se trouvait seul. - -C'est que le numéro 9, son fidèle voisin, qui ne l'avait pas quitté un -instant, avait bien été obligé de sortir pour cette soirée mémorable -entre toutes, pour cette soirée à son bénéfice, pour cette soirée où il -devait reparaître devant le public après dix ans d'interrègne. - -Le blessé regardait la pendule avec angoisse, attendant impatiemment le -retour de son vieil ami. - -Elle avait coûté tant de peines et de démarches à l'ancien comique, -cette représentation suprême! Il avait fallu frapper à tant de portes -pour organiser un spectacle! - -Les directeurs ne voulaient pas prêter leur salle et avaient besoin de -leur personnel. Les acteurs avaient oublié ce camarade d'une autre -génération et ne se souciaient pas de se déranger. Les auteurs ne -s'empressaient guère d'abandonner leurs droits. - -Personne ne voulait jouer en premier. Mlle X... refusait de chanter, si -M. Y... exécutait avant elle un morceau de piano; M. Z... avait averti, -au dernier moment, qu'une indisposition l'empêchait de prêter le -concours qu'il avait promis. Et ceci, et cela, et le reste! - -Orchestre, décors, accessoires, artistes, rien ne manquerait-il _in -extremis_? Le public répondrait-il à l'appel? Le bénéficiaire saurait-il -encore affronter la rampe et soulever les bravos comme autrefois? - -Cette dernière inquiétude serrait surtout le cœur du vieillard, qui -était tout tremblant au départ. - -Voilà pourquoi Athanase guettait le retour avec tant d'impatience. - -Onze heures venaient de sonner. Un bruit confus de pas retentit dans -l'escalier. - -Onze heures! ce ne pouvait être déjà lui. Au surplus, le bruit des pas -annonçait plusieurs personnes. On eût même dit que ces personnes étaient -chargées d'un fardeau... - -Athanase se dressa sur son séant, poussé par une appréhension -instinctive dont il s'était à peine rendu compte, quand une voix du -dehors l'interpellant: - ---Est-ce ici que demeure un vieil acteur?... - ---Entrez! entrez! cria Athanase... - -Trois garçons soutenaient, portaient même l'ancien comique, qui semblait -à moitié évanoui. - ---Coquin! le gaillard est lourd!... dit un des garçons... - ---Le pauvre bonhomme! fit un autre... - ---On ne donne rien pour boire? ajouta le troisième. - ---Prenez ce qu'il y a sur cette commode, répondit Athanase... Mais que -lui est-il arrivé?... - ---Une bien triste affaire, allez... un scandale!... Figurez-vous, -monsieur... - ---Taisez-vous! interrompit soudain la voix étranglée du comique. Je... -je... veux lui raconter moi-même... - ---A votre aise, dit le garçon en s'en allant avec ses collègues. C'est -très-intéressant!... - ---Mon ami... qu'avez-vous?... parlez, reprit Athanase, quand ils furent -seuls, en tendant la main qu'il avait de libre à son compagnon dévoué... - ---Ce que j'ai?... - - Vous voulez savoir ce que j'ai?... - Le récit n'est pas long à faire... - -J'ai... j'ai... - ---Ivre! murmura Athanase... - ---Moi ivre!... Par exemple... jamais... j'ai... - - J'ai du bon tabac - Dans ma... - -Non! J'ai que je suis un misérable!... un misérable! cria-t-il tout à -coup, rappelé à la réalité par un éclair de raison et fondant en -larmes... J'arrive au théâtre, les abords étaient déserts, ça m'avait -déjà porté un coup... Je sentais que c'était fini... que ma réputation -était morte... Je calculais qu'en déduisant les frais de la salle, des -employés, des... enfin des... - ---Remettez-vous... Rappelez-vous... - ---Tu es mon ami, toi... Ce n'est pas toi qui m'aurais sifflé... Car on -m'a sifflé... sanglotait le numéro 9. - ---Sifflé!... - ---J'entre en scène... Pour me remonter un peu, j'avais... j'avais bu... -oh! rien que trois petits verres... On m'applaudit... la claque, sans -doute; mais n'importe, ce bruit-là me fait du bien... Je commence à -jouer... On rit un peu... Je m'enhardis... Quand, arrivé à un couplet... -Je me le rappelle à présent, c'est sur l'air du _Charlatanisme_... - - J'entends dire de tout côté - Que les maris sont trop crédules, - Pour moi, cette crédulité... - ---Laissez le couplet et achevez... supplia Athanase... - ---Je vous répète que je me le rappelle... l'air du _Charlatanisme_... je -vais le chanter, c'est dans mon rôle... - - J'entends dire de tout côté... - J'entends... - -Encore la mémoire qui s'en va, comme en scène... car la mémoire s'était -en allée... Impossible d'entamer le couplet... vous savez... sur l'air -du _Charlatanisme_... On me siffle... Moi qui, mille fois!... je me -trouble davantage... Pourtant la claque couvre les sifflets et je -continue après avoir sauté le couplet... vous savez, sur l'air du -_Charlatanisme_... mais pendant tout le reste de l'acte ce sont des -rires, des quolibets... La toile tombe... Je cours à ma loge!... Éperdu -de douleur, je reprends le carafon d'absinthe... et je bois... je -bois... - ---Malheureux!... - ---Si bien que, quand on sonne au rideau... je veux bouger... je veux... -Est-ce que je sais, moi?... C'est elle qui m'a porté malheur; j'ai vu à -l'avant-scène une femme qui lui ressemblait... et alors... je suis... je -suis tombé!... On m'a... Je veux me tuer!... entends-tu?... je veux me -tuer... Malheur à l'artiste qui vieillit!... Si j'en avais fini plus -tôt, je n'aurais pas été ce soir... un objet de risée pour... A -boire!... j'ai soif... - ---De grâce... - ---J'ai soif... soif... - - Coule, coule, coule, bouteille - Vermeille... - -Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... Mais pourquoi me laisser souffrir! Je te -dis que je veux me tuer... - ---Vous êtes fou... - ---Oui... me... me tuer sur l'air... du _Char... la... ta..._ - -Et le vieillard se laissa aller inanimé sur le lit de son ami. - - - - -XLIV - -QUI VA A LA CHASSE - - -La volonté est le meilleur des remèdes. - -Deux jours après la scène précédente, Athanase, faisant violence à un -reste de faiblesse et avançant l'heure de sa convalescence, se -présentait au théâtre des _Divertissements-Plastiques_. - ---Ah! ah! c'est vous, monsieur Briquet, dit le père Balandreau en -faisant le salut militaire. Il y a du neuf ici depuis qu'on ne vous a -vu. - ---Quoi donc? - ---Dame! il paraît que votre pièce est mise en disponibilité pour retrait -d'emploi. - ---C'est impossible! - ---Demandez plutôt à Phémie. Pas vrai que... - ---Mais certainement, puisque tu y as dit... Laisse-moi donc tirer au -clair mon cassis qui a tourné. - ---Ma pièce retirée!... - -Athanase n'en écouta pas davantage et tomba comme une bombe dans le -cabinet du directeur. - ---Est-ce vrai, monsieur, ce que je viens d'apprendre? - ---Qu'avez-vous appris, mon cher monsieur? - ---Que les répétitions... - ---De votre machine sont interrompues. Rien de plus authentique. - ---Et quelle en est la raison? - ---Vous me le demandez, après l'accusation terrible sous laquelle vous -êtes resté... - ---Ignorez-vous donc, monsieur, que j'ai provoqué la personne qui m'avait -insulté et qu'une blessure dont je souffre encore... - ---La belle preuve. De ce que vous avez croisé le fer avec M. Dugoupin, -un garçon d'avenir et d'honorabilité, s'ensuit-il que le plagiat dont il -s'est plaint soit moins grave? - ---Cette plainte est un mensonge aussi odieux que ridicule. - ---Il vous plaît de le dire, mais vous concevez... il y a des convenances -qu'on doit respecter... D'ailleurs je n'ai point envie de m'attirer un -procès avec M. Dugoupin. - ---Préférez-vous en avoir un avec moi? - ---Avec vous? Allons donc! - ---Votre décision est bien prise? - ---Parfaitement. - ---Soit! Nous plaiderons, monsieur. - ---A votre aise, si vous avez envie de perdre. - ---C'est ce que nous verrons! cria Athanase en opérant une sortie -impétueusement résolue. - -Mais cette résolution n'était qu'apparente, et il avait le cœur si gros -que le père Balandreau en le voyant repasser ne put s'empêcher de -marmotter: - ---Ce pauvre M. Briquet, il n'a réellement pas amené un bon numéro à la -conscription du hasard. Moi, il finit par m'intéresser. - ---De quoi que je me mêle!... repartit la douce Euphémie. Vous feriez -mieux de rincer les verres. - - - - -XLV - -UN PROCÈS DE COULISSES - - -Les procès de coulisses constituent dans le monde judiciaire une classe -à part. - -Depuis surtout que le Palais est devenu matière à chroniques, comme tout -et bien d'autres choses encore, les causes dans lesquelles le mot de -_théâtre_ est prononcé sont considérées comme des bonnes fortunes par -certains avocats. - -Quelques-uns en ont presque fait une spécialité. - -Est-il une meilleure occasion de sacrifier aux Grâces? Comment mieux -placer jamais le sourire sarcastique et l'allusion maligne? Les salons -et les journaux, qui d'ordinaire n'accordent leur attention qu'aux -gredins hors ligne, font une aimable exception pour les procès de -coulisses, dont ils répètent durant toute une semaine une phrase -ironique ou un trait spirituel. - -Athanase allait donc se trouver placé entre deux feux et défrayer -d'esprit un duo de défenseurs. - -Qu'allait-il faire dans cette maudite galère? - -Grâce au retentissement du duel annoncé à grand orchestre, la curiosité -était piquée, et la salle de l'audience se remplit de bonne heure d'un -public parmi lequel on comptait quelques dames. - -Au premier coup d'œil, Athanase reconnut à gauche Dugoupin qui pérorait, -et Eulalie qui chuchotait avec une autre actrice toute jeunette qu'elle -avait l'air de piloter.--Déjà si bas! - -Dugoupin venait jouir sans doute de son triomphe; Eulalie venait -probablement jouir de la défaite d'Athanase. - -Cette double pensée le fit frissonner. - -L'avocat de la partie adverse prenait la parole: - - «Messieurs, - - »La cause que nous venons soutenir devant vous ne mérite pas d'occuper - au delà de quelques instants votre haute attention, et nous nous - étonnons que notre antagoniste nous ait mis dans la pénible nécessité - de réveiller des souvenirs qu'il aurait gagné à laisser sommeiller. - - »Mais il est des gens qui cherchent à escroquer la renommée par tous - les moyens. M. Briquet (Athanase) est de ce nombre. - - »Il veut qu'on s'occupe de lui, n'importe à quel prix,--fût-ce au prix - du sang! - - »Non content d'avoir copié,--_avec le sourire sarcastique annoncé_: - nous sommes poli--d'avoir copié l'œuvre d'un écrivain consciencieux et - modeste, de M. Dugoupin, qui n'a mérité que des éloges en ces - circonstances douloureuses, M. Briquet Athanase provoque celui qu'il - a... nous continuons à dire: copié... - - »Quel feu dans ce Briquet! (_Hilarité dans l'auditoire; l'avocat - promène un regard satisfait autour de lui._) N'est-ce pas le cas de - s'écrier: - - Hérite-t-on, messieurs, des gens qu'on... - - voudrait occire? - - »Heureusement la Providence ne devait pas permettre cette indignité. - Notre antagoniste a été blessé. - - »Mais cette blessure, il l'exploite de nouveau dans sa passion du - bruit! Les journaux ne sont remplis que du récit du tournoi Briquet! - Monsieur Athanase veut poser pour le héros. - - »Non! il ne posera pas; car nous le démasquerons. - - »Le directeur que je représente, avec la conscience d'un honnête - homme, a voulu répudier publiquement toute solidarité avec les - perfides manœuvres du plaignant. - - »Il l'avait reçu avec bonne foi, il lui avait prodigué les - encouragements--en Mécène intelligent qu'il est, il avait accueilli sa - pièce, mais autant il avait été bienveillant au débutant autant il est - impitoyable au plagiaire. - - »Nous demandons qu'il plaise au tribunal de déclarer que nous ne - devons pas représenter les _Contes de Fée_, qui sont des contes - falsifiés. - - »Le jugement de Dieu s'est déjà prononcé contre M. Briquet (Athanase); - nous attendons le vôtre avec confiance!» - -L'avocat d'Athanase se leva à son tour: - - «Messieurs, - - »La remarquable plaidoirie que vous venez d'entendre, plaidoirie à - l'éclat de laquelle je suis heureux de rendre hommage, n'a qu'un - défaut; celui de ses qualités. De l'esprit, beaucoup d'esprit, trop - d'esprit. - - »La fantaisie est une excellente chose, mais pas trop n'en faut. La - caricature a du bon, mais devant la majesté de la justice, le portrait - seul doit être admis. - - »Nous répudions de toutes nos forces le _croquis_ ingénieux qu'on a - tracé de notre client. - - »Sans doute cela prêtait à des effets pittoresques, comiques et - dramatiques; par malheur, d'un mot je vais détruire ces inventions - puériles. - - »Regardez mon client, messieurs. - - »Est-ce là le fourbe redoutable, le machinateur de ruses, le - fier-à-bras qu'on vous a dépeint? - - »Oh! ce visage suffirait à répondre! Vous y lisez une bonhomie poussée - jusqu'à l'excès, une naïveté qui va jusqu'aux frontières du défaut - voisin, une gaucherie somnolente qui atteste l'humeur la plus - pacifique, et nous a valu un coup d'épée. - - »Mais ce n'est pas tout; nous avons ses œuvres pour attester hautement - sa candeur. Je l'ai lue cette pièce qu'on refuse de jouer sous - prétexte de plagiat. - - »C'est là ce que nous aurions copié! Ah! quand on copie, on choisit - mieux ses modèles! Notre pièce respire à chaque pas l'inexpérience, - trahit la maladresse du novice dans toutes ses scènes. On y retrouve - l'homme qui a tardivement embrassé la carrière dramatique pour - laquelle il n'était peut-être pas né. - - »Donc cette pièce est bien à nous. Vous auriez pu, vous auriez dû la - refuser, c'est possible; mais le droit est le droit; vous l'avez reçue - et répétée; vous cherchez un futile prétexte pour écraser un homme - dont vous savez que la candeur est sans défense. - - »Vous avez compté sans la justice, qui doit son appui aux faibles!...» - ---Mais c'est abominable! murmurait Athanase qui se rongeait les poings -en voyant l'auditoire, et notamment Dugoupin et Eulalie, le toiser du -haut en bas... L'un, jure que je suis un coquin; l'autre, que je suis un -idiot... - -Le tribunal pencha pour l'idiot, en conséquence de quoi il ordonna que -la pièce serait jouée dans un délai d'un mois, s'il n'y avait -empêchement pour autres causes. - - - - -XLVI - -CAVEAT CENSOR - - -Surtout, n'oubliez pas, cher lecteur, que la scène se passe dans les -années 18.., 18.., 18.., 18.., 18... - -Nous avons trop fermement foi dans le progrès pour ne pas être convaincu -que sa bienfaisante influence a fait disparaître tous les abus qui -pouvaient subsister alors, et que messieurs les membres de la censure -dramatique ont été compris des premiers dans ce perfectionnement -universel. - -Mais alors comme alors. - -En exécution du jugement du tribunal, le directeur des -_Délassements-Plastiques_ avait remonté la pièce d'Athanase, Dieu sait -avec quel mauvais vouloir et quelles tribulations! Enfin il l'avait -remontée. - -Les affiches étaient prêtes. La première était fixée au lendemain, et, -le jour même, on répétait devant monsieur l'examinateur. - -Le premier acte passa sans encombre: à peine une vingtaine -d'observations de détail. - -Au début du second, une actrice chantait un rondeau sur les _fées_, qui -se terminait ainsi: - - Salut enfin à toi, fée immortelle, - O Liberté!... - ---Vous dites?... fit monsieur l'examinateur interrompant. - -L'actrice reprit: - - Salut enfin à toi, fée immortelle, - O Liberté!... - ---J'avais bien entendu; nous supprimerons le rondeau. - ---Cependant, monsieur, je ne vois rien de périlleux pour la morale ni -pour l'ordre... Tous les poëtes ont célébré la liberté dans leurs -ouvrages... - ---On supprimera le rondeau, répondit monsieur l'examinateur en observant -Athanase avec défiance. - -Un peu plus loin, le marquis de Carabas faisait une réflexion sur -l'étendue de ses domaines. - ---A couper, décréta monsieur l'examinateur. - ---Comment?... - ---L'allusion est assez transparente. Double attaque contre la noblesse -et la propriété. - ---Je proteste que telle n'a pas été mon intention. Le marquis de Carabas -est un type consacré. - ---Le public ne s'y tromperait pas, lui. - ---En vérité... - ---Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous discutez votre œuvre -avec une opiniâtreté... - ---Bien légitime. J'use de mon droit. - ---Et moi du mien. - -A la scène suivante, le père du Petit-Poucet, homme très-gêné dans ses -affaires, amenait, après de fortes pertes à la Bourse, ses enfants dans -la plaine Saint-Denis, pour les abandonner. - ---C'est décidément un système, ricana monsieur l'examinateur. Après les -insultes à la noblesse et à la propriété, les attaques à la famille. - ---Quelles attaques, bon Dieu? exclama Athanase abasourdi. - ---Il me semble que l'immoralité est assez flagrante. Au moment où la -législation a supprimé les tours, quand l'infanticide exerce dans nos -campagnes de si terribles ravages, montrer en spectacle l'abandon des -enfants! - ---Mais, monsieur, on donne Perrault en prix dans les colléges. - ---Si, du temps de Perrault, la morale et la société ne savaient pas se -protéger suffisamment, notre époque n'en est que plus rigoureusement -astreinte à remplir son mandat civilisateur et purificateur. Nous -réduirons la pièce à deux actes... - ---Par exemple! - ---A moins que le troisième... - -Le troisième acte commençait par cette phrase: - - «Le proverbe a raison, et j'ai bien fait d'avoir plusieurs cordes à - mon arc.» - -Monsieur l'examinateur bondit: - ---Qu'entendez-vous par monarque, monsieur? - ---Mais dame! j'entends _mon arc_, répondit Athanase bonnement. - ---Savez-vous bien, monsieur, que vous outrepassez toutes les bornes de -la licence? - ---Moi? - ---Que vous foulez aux pieds les convenances les plus sacrées? - ---Je... - ---Que ce jeu de mots est un attentat?... - ---Quel jeu de mots? - ---Oui, monsieur, un attentat! - ---Sapristi! quel jeu de mots? - ---Vous le savez mieux que moi... - ---Ma parole d'honneur... - ---Monsieur le directeur... - ---Rien qu'une... - ---Je ne vous parle plus, monsieur... Monsieur le directeur, j'ai le -regret de vous annoncer que j'interdis la pièce. - -Le directeur sourit dans sa barbe. Quant à Athanase: - ---Ah! c'est ainsi! Ah! tout conspire contre moi! Ah! depuis des années -je travaille sans résultat; depuis des années j'endure rebuffades, -insomnies, privations, fatigues; je suis rebuté, bafoué, berné, volé, -calomnié, blessé, chicané, pour arriver à être supprimé... Je m'indigne -à la fin, je me soulève, je me révolte. La France n'est pas encore à ce -point marâtre pour ses enfants; il y a une presse à Paris... Demain vous -aurez de mes nouvelles. - -Une seule feuille avancée imprima la protestation d'Athanase; mais cette -publicité ne fut pas perdue. Vu la vivacité des termes, elle suffit pour -lui valoir... - - - - -XLVII - -PRODUIT NET - - -... Six mois de prison. - -On fait des réflexions en six mois. - -Le jour où le gardien daigna lui annoncer qu'il était libre, Athanase -avait vieilli de dix ans. - -A l'aventure, il se mit à marcher à travers les rues. Sans savoir où il -allait, il allait toujours. Un long corridor noir s'offrit à ses -regards, d'instinct il s'y engouffra, gravit un étage, frappa à une -porte. - ---Entrez, fit-on du dedans. - ---Monsieur le directeur, vous devez me connaître. Je m'appelle Athanase -Briquet, je sors de prison et je voudrais travailler pour votre scène. - ---Ah! c'est vous, monsieur l'homme aux duels, aux procès, aux scandales, -aux complots... Je vous dispense de vous représenter jamais chez moi, et -j'ai assez bonne opinion de mes confrères pour penser qu'ils seront tous -de mon avis. - -Athanase redescendit et recommença à marcher. - -Des panonceaux frappèrent ses yeux, il s'élança comme un automate. - -_Entrée de l'étude, tournez le bouton, s. v. p._, disait une -inscription. - -Il tourna le bouton. - ---Monsieur, je suis ancien clerc d'huissier et je voudrais reprendre ma -première profession... Je m'appelle Athanase Briquet, de Gérizy. - ---Athanase Briquet! le folliculaire dont les papiers publics ont parlé; -ce coureur de coulisses et d'aventures, ce révolutionnaire... Jamais le -plafond de mon étude n'abritera un homme qui a des accointances avec les -cabotins et conspire contre les institutions de son pays, et je me -flatte, pour l'honneur du corps, que tous mes collègues partageront -cette manière de voir. - -Athanase Briquet avait repris sa course machinale. En traversant le -boulevard, il fut éclaboussé par une voiture qui faillit l'écraser, -pendant qu'une voix de femme criait: - ---L'imbécile! - -Athanase reconnut la voix et la femme, c'était Eulalie, toujours -accompagnée de l'actrice jeunette. Il doubla le pas, heurtant les -passants, éperdu, fatal, guidé par une suprême pensée vers son ancien -hôtel. - ---Que demandez-vous?... interrogea un garçon qui fumait sur le palier du -rez-de-chaussée. - ---Ma chambre. - ---Il y a beau temps qu'elle est louée. - ---Mes effets? - ---Vendus. - ---Mon ami?... - ---Qui ça? le numéro 9? le pauvre bonhomme, il ne se grisera plus. Il y a -eu hier une semaine qu'il est mort. - ---Mort! - ---Oui! ça n'a pas été long... J'étais à faire sa chambre. Il tenait un -petit verre à la main, il a murmuré un nom de femme, voulu fredonner -l'air de _T'en souviens-tu_, et puis bonsoir!... - ---Le théâtre... l'étude... elle... lui... Tout à la fois, ô Gérizy! -Gérizy! sanglota Athanase. - -Et il se cramponna à la muraille!... - - - - -ÉPILOGUE - -XLVIII - -PARLEZ ENCORE AU CONCIERGE - - -Cinq années se sont écoulées. La loge du concierge des -_Divertissements-Plastiques_ a toujours quinze pieds carrés, un -pot-au-feu ronfle toujours dans un des angles, seulement c'est un homme -qui écume le pot-au-feu. - -L'homme, c'est Athanase, que le père Balandreau, touché de ses malheurs, -a pris en affection et pour qui, en se retirant après fortune faite, il -a obtenu la survivance de sa place. - -Un jouvenceau se présente, comme l'ex-clerc se présentait autrefois, et -demande à parler au directeur. - ---Il est sorti, fait à son tour Athanase. - ---Mais!... - ---Il est sorti, répète-t-il avec autorité. - -Et plus bas avec compassion: - ---Encore un malheureux qui, si j'osais lui raconter... - -Puis, comme une ouvreuse a passé devant la loge tandis que le jouvenceau -s'éloignait: - ---Pauvre Eulalie!... soupire-t-il en mettant un oignon brûlé dans la -marmite... Ici, du moins, je peux la voir tous les jours... Allons! -décidément, j'aime mieux être à ma place qu'à celle de ce bon jeune -homme! - - -FIN. - - - - -TABLE - - - Pages. - Préface 1 - I. Parlez au concierge 5 - II. Suite du précédent 11 - III. A quoi tient une vocation 27 - IV. Prose et poésie 33 - V. Un Aristarque de province 40 - VI. Correspondance départementale 46 - VII. _Le Phare dramatique_ 54 - VIII. L'homme à l'absinthe 61 - IX. La philosophie des affiches 69 - X. Les amours d'un comique 75 - XI. La nostalgie des planches 85 - XII. L'Agence cosmopolite 91 - XIII. Une élève du Conservatoire 100 - XIV. Intérieur d'actrice 107 - XV. Péripétie 116 - XVI. Une première entrevue 117 - XVII. Numéro 9 et numéro 11 123 - XVIII. Écritures en tous genres 126 - XIX. Le carnet d'un copiste 132 - XX. Émotions d'auteur 139 - XXI. Si jeunesse 142 - XXII. Airs variés pour grosse caisse 146 - XXIII. Un apophthegme 156 - XXIV. Le directeur commerçant 157 - XXV. Le directeur spéculateur 160 - XXVI. Le directeur homme du monde 164 - XXVII. Le directeur auteur 168 - XXVIII. Le brocanteur théâtral 171 - XXIX. Un comité de lecture 178 - XXX. Le scenario voyageur 189 - XXXI. Un café de théâtre 192 - XXXII. Le ramasseur de bouts de nouvelles 197 - XXXIII. Coup de soleil 203 - XXXIV. Les joies de la collaboration 207 - XXXV. Un foyer d'artistes 212 - XXXVI. Essai de statistique 221 - XXXVII. Le chef de claque 223 - XXXVIII. Ces messieurs du lundi 230 - XXXIX. En répétition 240 - XL. Les docteurs ès-planches 246 - XLI. Amis et confrères 253 - XLII. Les chevaliers de la réclame 257 - XLIII. Représentation à bénéfice 268 - XLIV. Qui va à la chasse 275 - XLV. Un procès de coulisses 279 - XLVI. Caveat censor 286 - XLVII. Produit net 292 - XLVIII. Épilogue--Parlez encore au concierge 299 - - -FIN DE LA TABLE. - - -Paris.--Imprimerie VALLÉE ET Cie, 15, rue Breda. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les gens de théâtre, by Pierre Véron - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GENS DE THÉÂTRE *** - -***** This file should be named 64067-0.txt or 64067-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/4/0/6/64067/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - |
