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-The Project Gutenberg EBook of Les gens de théâtre, by Pierre Véron
-
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-
-Title: Les gens de théâtre
-
-Author: Pierre Véron
-
-Release Date: December 18, 2020 [EBook #64067]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GENS DE THÉÂTRE ***
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-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/Canadian Libraries)
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-
- PIERRE VÉRON
-
- LES GENS
- DE
- THÉATRE
-
-
- PARIS
- DENTU, ÉDITEUR
- LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
- Palais-Royal, 13 et 17, galerie d'Orléans
-
- Tous droits réservés
-
- 1862
-
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-
-Paris.--Imp. VALLÉE et Cie, 15, rue Breda
-
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-
-PRÉFACE
-
-
-Puisque c'est au théâtre que ce livre est consacré, j'aurais pu--pour
-mettre en repos ma conscience--me rappeler ce qui se passe au théâtre
-même.
-
-Vous avez, comme moi, remarqué avec quel cœur on y rit de sa propre
-caricature.
-
-Les transes de Sosie font pâmer de joie le peureux; l'hypocrite se
-gausse à l'aise de Tartufe; les infortunes de Sganarelle plongent dans
-des accès de délire tous les maris de sa famille.
-
-Car l'homme est ainsi fait qu'il ne se reconnaît nulle
-part,--probablement parce qu'il ne se connaît jamais. Chacun de nous est
-le plus mauvais juge de la ressemblance de son portrait.
-
-En partant de ce principe, je n'avais point à craindre que personne
-s'attribuât les ridicules et les travers dont ce volume essaye le
-croquis.
-
-N'importe! On a tant médit du théâtre et de tout ce qui en approche, que
-nous ne voulons pas avoir l'air de faire chorus à ces banales et souvent
-injustes déclamations.
-
-Le temps n'est plus--Dieu merci--où les comédiens se voyaient frappés
-d'une proscription brutale qui ne s'arrêtait même pas devant une tombe.
-Ces planches que l'intolérance feignait de prendre pour des tréteaux,
-trop de noms illustres les ont glorifiées pour que la confusion soit
-désormais possible.
-
-Qui sait même si à l'exagération de la défaveur n'a pas succédé de nos
-jours l'exagération de l'engouement?
-
-De là la nécessité de faire sentir de temps en temps les épines de ce
-monde dont on est toujours tenté de ne voir que les fleurs; le besoin de
-prévenir les naïfs en inscrivant sur la porte: _Ici il y a des
-piéges-à-brebis_.
-
-La flatterie et l'illusion sont les plus dangereuses conseillères; mieux
-vaut le coup de griffe de la critique que le coup d'encensoir de la
-flagornerie. Le théâtre doit en savoir quelque chose,--lui qui passe son
-temps à châtier--en riant quand il le peut.
-
-Usons donc de cette chère et bonne licence du rire qui épargne tant de
-larmes, à ce qu'assure Beaumarchais. Frondons les défauts et au besoin
-les vices.
-
-En narguant l'exception, on démontre la règle--qui, pour les gens de
-théâtre, est honorabilité, labeur et courage.
-
-
-
-
-LES
-
-GENS DE THÉATRE
-
-
-
-
-I
-
-PARLEZ AU CONCIERGE
-
-
-Ce jour-là...
-
-Je regrette amèrement de ne pas commencer par _la belle matinée de
-printemps_ dont le lecteur se montre toujours si friand; mais, _primo_,
-comme la scène se passe à deux heures de l'après-midi; _secundo_, comme
-il neige à flocons au dehors, un scrupule peut-être exagéré m'empêche de
-maintenir quand même l'heureuse formule.
-
-Ce jour-là donc,--12 février 18..,--vers deux heures de l'après-midi,
-ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer, la loge des époux
-Balandreau, concierges assermentés du petit théâtre des
-_Divertissements-Plastiques_, présentait le coup d'œil le plus animé.
-
-C'est qu'en ce moment avait lieu à l'étage supérieur,--_le public
-n'entre pas ici_,--la répétition générale d'un de ces chefs-d'œuvre que
-la noble élégance du langage contemporain appelle des _pièces à femmes_.
-
-La pièce à femmes est un des signes du temps.
-
-On a souvent parlé des petites causes produisant les grands effets; ici
-il a fallu, au contraire, plusieurs grandes causes pour produire l'effet
-le plus mesquin. Il a fallu que l'amour, l'esprit et le goût
-collaborassent à leur mutuelle décadence, pour que la montagne en
-travail accouchât de cette ridicule souris.
-
-Trois complices pour un avortement: les auteurs, le public, et le
-quartier Breda!
-
-C'est trop--des trois.
-
-Le quartier Breda aurait dû rester un quartier et ne pas devenir une
-ville; le public aurait dû respecter l'art et les artistes, en se
-respectant lui-même; quant aux auteurs...
-
-Cela me rappelle certaine jaquette dont un de mes camarades de pension
-me raconta jadis l'histoire.
-
-La jaquette avait été d'abord une magnifique houppelande, dans laquelle
-l'aïeul du narrateur se carrait aux jours de gala. Elle brillait alors
-de toute sa splendeur;--solide, moelleuse, taillée en pleine étoffe et
-sans marchander.
-
-L'aïeul mort, le grand-père hérita et se contenta de modifier légèrement
-la forme antique de la houppelande, qui se trouva un peu rapetissée.
-
-Mais elle était si ample!
-
-Du grand-père elle passa au père.
-
-Celui-ci,--jugeant inutile de remplacer ce vêtement précieux et sans
-pareil,--se contenta, lui aussi, de le repriser d'un côté, de le
-rapiécer de l'autre, de le diminuer sur les bords;--et ma foi, il
-faisait encore figure en cet accoutrement.
-
-Malheureusement,--lorsque le père trépassa à son tour,--reprises et
-rapiéçages s'étaient multipliés à tel point qu'il devenait impossible
-d'en ajouter d'autres. Tout ce qu'un ouvrier put faire, ce fut de
-tailler par-ci, de rogner par-là,--tant et si bien, qu'il ne resta quasi
-plus d'étoffe.
-
-L'antique et vaste houppelande avait fini en queue de jaquette,--de
-cette jaquette étriquée dans laquelle précisément grelottait mon pauvre
-camarade de pension, dont le dénûment excitait les sarcasmes des uns, la
-pitié des autres.
-
-Cette histoire, c'est celle de l'esprit français au théâtre.
-
-Molière fournit l'étoffe à mesure que veux-tu. Beaumarchais, les
-agréments à profusion;--quelle belle houppelande toute neuve! Marivaux,
-Dancourt, Fabre, Picard et consorts la raccourcissent et la rétrécissent
-à leur taille; leurs successeurs la traînent, la fripent, la tournent,
-la retournent, la dégradent, cherchent à la raccommoder. Enfin, le
-Vaudeville--un gamin dégénéré, un enfant terrible,--s'amuse à en
-découper de tout petits morceaux;--jusqu'au jour où le dadais s'aperçoit
-qu'il n'a plus de quoi se vêtir.
-
-Et voilà pourquoi la jaquette--trop courte--laisse voir les mollets de
-ces dames, par en bas, et leurs épaules, par en haut.
-
-Le mollet et l'épaule représentent l'_alpha_ et l'_oméga_ de la pièce à
-femmes.
-
-Avec ces deux lettres là, on se passe du reste de l'alphabet.
-
-On remplace l'observation par l'exhibition, les tableaux de mœurs par
-les tableaux vivants, le fil de l'intrigue par le coton des couturières.
-
-Les caractères, les mots, jusqu'au couplet--ce radeau de la Méduse, où
-l'esprit trouvait moyen de vivre pendant une douzaine de vers avec un
-seul trait final,--jusqu'au couplet, tout s'en va:
-
- On chantait, ils en sont aises,
- Ils font danser maintenant.
-
-Ou si l'on chante, c'est pis encore!
-
-Des beautés engagées en qualité de _modèles_ ne peuvent être astreintes
-à la roulade. Les statues ne vocalisent pas, que diable!
-
-Si donc les formes sont vraies, la direction n'a pas le droit de se
-plaindre que les voix soient fausses. Les assistants,--étant tout
-yeux,--n'ont pas le temps d'être tout oreilles.
-
-Quel que soit, d'ailleurs, le prétexte sous lequel on amène le _sexe_
-sur la scène, pourvu qu'il y foisonne, tout le monde est content.
-
-D'où il suit que--pour offrir une définition à ceux qui en éprouvent le
-besoin--la pièce à femmes est un ouvrage dans lequel les femmes tiennent
-lieu de pièce.
-
-
-
-
-II
-
-SUITE DU PRÉCÉDENT
-
-
-Peut-être devrais-je,--avant de continuer, présenter à la compagnie mes
-très-humbles excuses pour la digression dans laquelle j'ai été entraîné
-dès les premiers pas.
-
-Je préfère remplacer les excuses par un aveu.
-
-Ce livre n'est point un roman; c'est un voyage buissonnier à travers les
-us et coutumes dramatiques. Or, en fait de voyages, j'ai horreur des
-trajets directs. J'aime à m'arrêter quand il me plaît, à zigzaguer comme
-l'envie m'en prend; il est par conséquent fort probable que je
-retomberai plus d'une fois dans le péché que je confesse au moment du
-départ.
-
-Vous voilà prévenus, chers compagnons de route.
-
-La ligne droite n'a que trop d'adorateurs à notre époque. Laissons un
-peu de place au caprice et ne faisons pas de la littérature une seule et
-même rue de Rivoli.
-
-Sur ce, je reviens au théâtre des _Divertissements-Plastiques_, où l'on
-répétait une pièce à femmes, et à la loge des dignes époux Balandreau,
-concierges de l'établissement.
-
-Cette loge, de quinze pieds carrés environ, mérite une description
-particulière.
-
-Dans cet étroit espace se trouvaient représentés: la communauté
-conjugale, le chauvinisme, l'administration, le commerce et la cuisine.
-
-La communauté conjugale par une commode à la forme antique, véritable
-memento d'acajou, qui devait rappeler aux hôtes de céans la date du
-_par-devant monsieur le maire_.
-
-Le chauvinisme par un buste du _petit caporal_, soigneusement recouvert
-d'un globe protecteur.
-
-L'administration par trois casiers où dormaient quelques paperasses et
-sur lesquels on lisait en gothique de hasard: _M. le Directeur_, _M. le
-Régisseur_, _M. le Caissier_.
-
-Le commerce par une petite armoire qui laissait voir en s'entre-bâillant
-une rangée de bouteilles pleines ou entamées.
-
-La cuisine, par un pot au feu, ronflant près de la fenêtre sur un
-fourneau économique.
-
-J'allais oublier l'art, qui figurait dans ce capharnaüm sous la forme
-d'un cadre de bois peint, orné d'une photographie exhibant un ancien
-amoureux de la troupe en costume collant. Le jeune premier avait daigné,
-de sa propre main, ajouter au bas du portrait ces mots concis, mais
-flatteurs: _Offert au père Balandreau_.
-
-Des chaises de paille, un fauteuil en velours d'Utrecht et un poêle de
-faïence blanche complétaient le décor. Quant aux personnages...
-
-C'étaient d'abord les maîtres du logis. Isidore Balandreau, ex-enfant de
-troupe aux vélites de la garde, retraité sergent en 1832: Euphémie
-Balandreau, son épouse légitime, ci-devant cantinière de l'armée
-française.
-
-Isidore Balandreau avait fait de sa vie deux parts, l'une pour la gloire
-_qui lui avait donné le jour_, l'autre pour le théâtre qui abritait sa
-vieillesse. Il disait en parlant des victoires du premier Empire: «_Nos_
-batailles, _nos_ lauriers, _nos_ conquêtes.» Il disait à propos des
-représentations de la petite scène dont il relevait en qualité de
-fonctionnaire: «_Nous_ donnons demain une première. _Nous_ venons
-d'engager un comique sur lequel _nous_ fondons de grandes espérances.
-_Nous_ tenons un succès d'argent.» Il filait enfin avec le père noble de
-longs entretiens sur l'art militaire et avec le pompier de service
-d'interminables conversations sur l'art dramatique.
-
-Euphémie Balandreau, elle, n'avait jamais connu qu'une passion: celle de
-l'argent. Aussi, dès le principe, sa nouvelle profession lui avait-elle
-semblé peu lucrative. Mais, la pièce à femmes aidant, l'ex-cantinière ne
-tarda pas à mettre à profit les souvenirs de son ancien métier. Le
-troupier fut seulement remplacé par le gandin.
-
-Il était si dur, par les temps de frimas, d'attendre dans la rue les
-nymphes des _Divertissements-Plastiques_! Et la mère Balandreau avait si
-bon cœur!
-
-Elle commença par permettre à un des sigisbées de stationner sur le
-seuil de sa loge. La semaine suivante, elle l'invita à s'approcher du
-poêle. Quinze jours après, elle l'autorisa à s'asseoir. Un peu plus
-tard, comme le pauvret s'ennuyait à périr, il arriva que, pour l'aider à
-tromper les rigueurs de l'attente, elle eut sous la main une bouteille
-de je ne sais quelle liqueur. Elle en offrit un verre, qui fut
-accepté--et payé.
-
-A compter de ce moment, Euphémie Balandreau avait trouvé,--ni plus ni
-moins qu'Archimède. Elle avait inventé la cantine de l'amour, rien que
-cela.
-
-A cette cantine venaient tous les poursuivants et tous les suivants de
-ces dames. Elles étaient quarante actrices dans la troupe; multipliez,
-pour chacune, par...--au moins! et supputez les bénéfices de la
-concierge industrieuse.
-
-Car, il y avait, dans le nombre de ses habitués, des fils de famille qui
-payaient comme à vingt ans, et des pères--de famille aussi,--qui
-payaient comme à soixante.
-
-Sans compter les bénéfices de la petite poste galante et le chapitre des
-renseignements.
-
-Non pas qu'on manquât de principes. Au contraire! Plus on en avait, plus
-il fallait d'écus en bataille pour en triompher;--exemple:
-
---Madame, seriez-vous assez bonne pour remettre en secret cette lettre
-à...
-
---Je ne suis la commissionnaire de personne!
-
---Cette lettre à mademoiselle Virgi...
-
-(Une pièce blanche se montrait alors à l'horizon.)
-
---Mademoiselle Virginie?... Elle m'a défendu de recevoir les
-déclarations. Son appartement est trop petit.
-
---Voyons, ma chère dame, je vous en prie...
-
-(Une pièce jaune succédait.)
-
---C'est bien! on tâchera, on essayera... Et il vous faut une réponse,
-pas vrai?
-
---Vous devinez ma pensée.
-
---C'est là ce que je ne peux pas vous promettre; vu que...
-
-(La pièce jaune grossissait de volume.)
-
---Enfin, si vous y tenez tant, on fera l'impossible, quoi!
-
-Autre exemple:
-
---Madame, auriez-vous l'extrême obligeance...
-
---Je suis pas obligeante, moi.
-
---Je désirerais savoir l'adresse de mademoiselle Chiffonnette?
-
---Y a des dictionnaires où qu'on trouve ces choses-là.
-
---Madame...
-
-(Apparition des cent sous.)
-
---D'ailleurs, j'en suis pas bien sûre; je crois qu'elle reste dans la
-rue... dans la rue de Clichy... Quant au numéro... je l'ai oublié... Ma
-foi, oui, je l'ai...
-
---Cherchez, je vous en conjure...
-
-(Exhibition des dix francs.)
-
---Numéro vingt-deux! Comme ça me revient tout d'un coup... Une bonne
-petite fille au reste que Chiffonnette... quand on sait la prendre...
-Ah! si j'étais homme, c'est moi qui m'en ferais adorer.
-
---Vraiment? Par quel moyen?
-
---Monsieur, la vie privée de mes _artisses_ ne m'appartient pas et ma
-discrétion...
-
-(Entrée des vingt francs.)
-
---Tout ce que je peux vous dire, c'est que...
-
-Et Euphémie Balandreau de débiter six pages de documents intimes.
-
-Excellente créature au demeurant, et remplissant avec conscience les
-devoirs du ménage.
-
-On aurait admiré ses qualités conjugales rien qu'à voir de quelle façon
-convaincue elle écumait son pot-au-feu au moment où vous avez eu le
-plaisir de faire sa connaissance.
-
-Tout en écumant, elle s'adressait à un des cinq ou six gandins qui
-dégustaient autour du poêle un verre de curaçao:
-
---Sans vous commander, monsieur Alfred, passez-moi donc mon panier à
-braise qu'est sous la commode; ce satané feu ne va pas.
-
---Comment!... Tu veux que monsieur avec ses gants frais... interrompit
-Balandreau.
-
---Laisse-nous donc tranquille, toi. Monsieur Alfred est un jeune homme
-complaisant qui ne me refusera pas ce petit service. Il sait bien que,
-quand je peux faire quelque chose pour lui être agréable...
-accentua-t-elle avec intention.
-
-Le gandin, dont la jalousie avait sollicité mainte fois la surveillance
-d'Euphémie, s'empressa d'obtempérer à sa requête.
-
---Messieurs, dit un second gandin, un verre de madère au succès de la
-pièce nouvelle.
-
---Il paraît, fit Balandreau, que c'est crânement joli, et que ça
-s'enlèvera à la baïonnette. Le garçon d'accessoires m'a dit que c'était
-écrit!...
-
---Les jupes, ajouta judicieusement madame, auront encore un centimètre
-et demi de moins que dans la _Revue_.
-
-Monsieur Alfred déguisa une grimace, et d'un ton mécontent:
-
---Il me semble que le directeur abuse un peu du décolleté...
-
---Et de quoi voulez-vous donc qu'il abuse, le pauvre cher homme? S'il
-s'en faisait faute, il trahirait la confiance du public qui encourage
-ses efforts intelligents.
-
---Il n'en est pas moins désagréable de voir la femme qu'on aime...
-
---Ne faudrait-il pas qu'elle se mette dans une boîte, votre Alice! S'il
-est permis de pousser la jalousie à ce point-là.
-
---Moi, pas du tout!...
-
---Laissez donc, vous seriez capable de la forcer à jouer dans un sac
-fermé du haut et du bas... Comme si les chasses trop gardées n'étaient
-pas celles où il y a le plus de braconniers.
-
-Tous les confrères de M. Alfred éclatèrent de rire.
-
---Ça n'empêche pas qu'elle a, au troisième tableau, à ce que je me suis
-laissé conter, un costume de femme sauvage...
-
---Alice en femme sauvage! s'écria le gandin.
-
---Désole-toi donc, ajouta son voisin, elle a toujours les plus jolis
-rôles. Coralie s'en plaignait encore à moi ce matin.
-
---Coralie ne serait pas capable de remplir les rôles d'Alice. Elle ne
-chante pas.
-
---La belle affaire! Est-ce qu'elle a besoin de chanter? Pourquoi ne lui
-demandes-tu pas tout de suite d'avoir du talent?
-
---Dame!...
-
---Allons donc! mon cher, nous avons changé tout cela. La comédie est
-morte, vive le tableau vivant!
-
---Permettez, monsieur, grommela une matrone qui se tenait dans un coin
-sans souffler mot... Parlez pour ces dames, mais il y a des exceptions.
-Ma fille n'est pas un tableau vivant; elle sort du Conservatoire...
-
-Le gandin allait répondre, quand l'ex-cantinière, se jetant à la
-traverse:
-
---Mon Dieu, mame Ratois, vous voilà toujours avec votre fille...
-
---J'ai bien le droit de...
-
---Vous avez... rien du tout. Vous avez que vous ferez son malheur avec
-vos manies. Voyez plutôt dans tout le théâtre, il n'y a absolument
-qu'elle qui vienne ici accompagnée.
-
---Comme le conscrit sous l'œil de son supérieur, ricana Balandreau.
-
---Ma fille est sage, monsieur...
-
---Encore votre rengaîne... riposta avec animation Euphémie. Ma parole
-d'honneur, vous me faites de la peine. Vous ne vous apercevez donc pas
-que le temps des mères d'actrices est passé. En 1830, possible, mais au
-jour d'aujourd'hui, bernique! Il faut marcher avec son siècle...
-
---Emboîter le pas, je ne connais que ça, approuva Balandreau.
-
---A quoi que ça servait les mères d'actrices? A fournir des sujets de
-caricatures aux petits journaux, à user les derniers cabas qu'on ait
-fabriqués en France... une cinquième roue à un carrosse, quoi?
-
---Madame Balandreau! exclama la matrone indignée.
-
---Fâchez-vous, ne vous fâchez pas, c'est comme j'ai l'honneur de vous le
-dire. Demandez plutôt à ces messieurs, demandez à Balandreau lui-même,
-qu'est un homme d'âge. C'est-il vrai que ça nuit à la carrière des
-jeunes filles?
-
---Le fait est...
-
---T'as encore vu hier les deux brunes que leurs messieurs ont fait
-engager...
-
-A la bonne heure! Ça trotte sans lisières, ça fait ses affaires soi-même
-et ça n'a pas besoin que maman fourre son nez dans ce qui ne la regarde
-pas.
-
-Pour en conclure, bien franchement, vous avez tort et vous vous en
-mordrez les pouces, mais il sera trop tard. Ça vous apprendra à n'avoir
-pas su vous mettre à la retraite!
-
-Les gandins riaient aux éclats. La clef grinça dans la serrure.
-
---Tenez, voilà probablement votre postérité qui vient vous chercher,
-pour que vous lui donniez la main jusqu'à la maison...
-
-Tous les regards s'étaient tournés vers la porte, mais au lieu d'un
-profil féminin, ce fut un visage masculin qui apparut.
-
-Quel visage!
-
-Figurez-vous un malheureux dont les traits, peu séduisants de leur
-nature, étaient couperosés par le froid.
-
-Sur le rouge vif des joues tranchait une barbe de couleur indécise, à
-laquelle s'étaient attachés des flocons de neige qui lui donnaient une
-apparence grotesque.
-
-Un chapeau de forme surannée complétait par en haut cette tête, bornée
-en bas par une cravate de couleur passée.
-
-A l'aspect de cette face qui s'avançait par la porte entr'ouverte, avec
-les effarements de la timidité, les rires avaient redoublé. L'inconnu
-parut plus décontenancé encore, et resta bouche béante, sans avoir la
-force de prononcer un mot.
-
---En voilà un, murmura Balandreau, dont le fourniment aurait un brin
-besoin d'être astiqué.
-
-Puis tout haut:
-
---Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?
-
-L'inconnu, sentant tous les regards braqués sur lui, ne répondait pas.
-
---Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, nom d'un nom! répéta le
-concierge, en élevant le ton.
-
---C'est... je... Monsieur le directeur est-il visible?
-
---Ça dépend.
-
---Si... mes intentions... Je voulais lui présenter un ouvrage...
-
---Il n'y a personne, repartit brusquement Balandreau...
-
---Tout à l'heure pourtant...
-
---Quand on vous réitère qu'il n'y a personne... Avez-vous fini de venir
-dégeler dans ma loge?
-
-En effet, la neige amassée par le bizarre visiteur dégouttait en eau
-dans les lares de l'ex-caporal.
-
---Ce n'est pas malheureux, reprit celui-ci, en suivant de l'œil
-l'étranger qui lâchait pied... Ils se figurent qu'un directeur a été mis
-au monde pour s'occuper des pièces qu'on lui apporte... Si on les
-écoutait tous...
-
---Pardon, mais... tremblota une voix.
-
-C'était l'inconnu qui, après s'être dirigé vers la rue, était revenu sur
-ses pas.
-
---Pardon, mais j'avais oublié... Vous ne pourriez pas me dire ce qu'est
-devenue Eulalie?
-
-Pour le coup c'en était trop. La singularité de cette question, l'air
-gauche avec lequel elle était formulée, soulevèrent une explosion
-générale de quolibets. Les gandins se tordaient et essayaient de se
-cotiser pour un bon mot, Balandreau sacrait, Euphémie glapissait:
-
---Eulalie perdue! Vingt francs de récompense.
-
---Il faut la faire afficher, cette pauvre biche.
-
---Mille tonnerres! allez au diable avec vos Eulalies...
-
---Vit-on jamais pareil benet?...
-
-Le malheureux intrus promena un instant autour de lui des yeux ahuris,
-sur lesquels semblait flotter un voile de larmes, puis, sans oser
-proférer une parole de plus, s'enfuit précipitamment.
-
-La mitraille de plaisanteries allait de nouveau faire explosion après
-son départ, lorsque soudain tous les assistants se levèrent avec
-précipitation. C'était la répétition qui venait de finir.
-
-Ces messieurs étaient déjà auprès de ces dames. Seul Alfred-Othello
-n'avait pas trouvé Alice et redescendait en maugréant:
-
---Comment a-t-elle pu sortir sans que je la voie!... Elle savait
-cependant que je l'attendais... Me tromperait-elle?... Ma bonne madame
-Balandreau, je cours jusqu'au boulevard... Pendant ce temps-là veillez
-ici...
-
---N'ayez pas peur, répondit à mi-voix la portière, vous en aurez pour
-votre argent...
-
-Puis apercevant la matrone qui sortait chastement, accompagnée de
-mademoiselle sa fille, elle ajouta en manière de conclusion:
-
---Qué malheur, qu'au temps où nous vivons, il y ait encore des parents
-assez égoïstes pour sacrifier ainsi leurs enfants!...
-
-
-
-
-III
-
-A QUOI TIENT UNE VOCATION
-
-
-Tout lecteur est un peu Anglais sous ce rapport;--il ne se lie
-volontiers qu'avec les personnages qui lui ont été présentés.
-
-Courons donc après l'infortuné qui, à la suite de sa fausse
-entrée, complétée par une sortie non moins fausse, arpente
-piteusement la rue sur laquelle s'ouvre la porte familière des
-_Divertissements-Plastiques_.
-
---Athanase Briquet, cher lecteur...
-
---Athanase qui? Briquet quoi?
-
---J'allais vous l'apprendre.
-
-Athanase Briquet, six mois avant la scène cruelle dont vous venez d'être
-témoin, était clerc unique chez le seul huissier de la petite ville de
-Gérizy. Il griffonnait du matin au soir, avec une ardeur consciencieuse,
-les splendeurs de la prose judiciaire sur le papier que le gouvernement
-prend sous sa protection moyennant une redevance de quelques centimes.
-
-Le patron, reconnaissant de ses bons et loyaux services, lui avait, à
-trois reprises, accordé une gratification de cinq francs au bout du
-trimestre; un jour même, en relisant une saisie grossoyée avec charme et
-calligraphiée majestueusement, il avait daigné assurer, entre deux
-prises, que son clerc était _un garçon qui irait loin_.
-
-Aller loin,--pour l'huissier de la petite ville de Gérizy,--c'était
-prendre, vers quarante-cinq printemps, la succession de l'étude, et
-Athanase en avait accepté l'augure.
-
-Était-ce donc un crétin? Pas du tout.
-
-Et ici il y aurait presque lieu d'examiner à quoi tiennent les vocations
-humaines. Pour ma part, je suis convaincu que le génie est pour moitié
-au moins affaire de circonstance. L'occasion, qui fait le larron, fait
-aussi les grands hommes.
-
-Chaque fois que je vois un garçon épicier peser mélancoliquement une
-livre de cassonade, je me dis que, transporté dans un milieu différent,
-il aurait peut-être rimé des odes à rendre jalouse l'ombre de M. de
-Pompignan.
-
-Il y a,--par réciprocité,--tant de gens de lettres qui auraient
-constitué d'excellents garçons épiciers!
-
-Athanase n'était donc pas né crétin, ce qui ne lui enlevait pas la
-faculté de le devenir. Il subissait simplement la volonté du hasard qui
-l'avait abandonné orphelin et sans fortune au coin de cette borne qu'on
-nomme une sous-préfecture de province. Il n'avait pas d'ambition, parce
-qu'il n'avait pas d'émulation. Il végétait, parce qu'il n'avait pas le
-moyen de vivre. Il restait dans son fromage, parce que ce fromage le
-nourrissait.
-
-Il y serait probablement resté toujours, si, un matin... Ne perdez pas
-de vue ma théorie des vocations.
-
-Ce matin-là, le patron l'avait envoyé porter un protêt chez la dugazon
-de la troupe dramatique de Gérizy. Les dugazons départementales ne sont
-point, hélas! ce qu'un vain peuple pense, et les protêts ne respectent
-rien,--pas même les héroïnes à quarante-deux francs par mois.
-
-Athanase n'avait jamais mis le pied dans un théâtre,--sans cela le
-patron lui aurait-il prédit de hautes destinées?--Il professait pour
-l'actrice en général le culte idolâtre qu'inspire l'inconnu.
-
-Aussi, quand il apprit qu'il allait se trouver en face d'une de ces
-créatures prestigieuses, le cœur lui battit un peu. Il lui battait
-beaucoup en montant l'escalier.
-
-En le redescendant, il lui battait passionnément; Athanase était
-amoureux fou de la dugazon.
-
-Pour cela qu'avait-il fallu? Une boucle de cheveux noirs tombant sur un
-cou de galbe médiocre, un bras assez blanc, tiré nonchalamment hors du
-lit pour recevoir le papier timbré, un reste de rouge sur les joues, un
-coin de chemisette trahissant l'incognito d'une épaule...
-
-Il avait fallu surtout la tardive candeur du néophyte de vingt-neuf ans.
-
-Le soir, Athanase, en quittant l'étude à neuf heures, alla acheter une
-contremarque au théâtre de Gérizy. A minuit, il attendait sur la place
-la sortie de sa bien-aimée; à deux heures du matin, il se promenait sous
-ses fenêtres encore éclairées; à deux heures et demie, il crut voir se
-pencher pour souffler la bougie une ombre ornée de moustaches.
-
-Les moustaches ressemblaient à celles du baryton qui jouait avec la
-dugazon.
-
---Je ne puis pourtant pas me faire cabotin, gémit-il dans un accès de
-dignité grotesque... Eh bien! pour me rapprocher d'elle, j'écrirai des
-pièces!
-
-Vous n'avez pas perdu de vue ma théorie des vocations? Récapitulons:
-
-Si une dugazon n'avait pas souscrit un billet;
-
-Si, après l'avoir souscrit, elle n'avait pas oublié de le payer;
-
-Si le protêt résultant de cet oubli n'avait pas été apporté quand la
-débitrice était encore au lit;
-
-Si le bras de ladite débitrice avait été moins blanc, ou sa chemisette
-plus hermétique;
-
-La France n'aurait pas compté un auteur dramatique de plus!
-
-
-
-
-IV
-
-PROSE ET POÉSIE
-
-
-De la conclusion du chapitre précédent, il ne conviendrait pas d'induire
-que j'ai l'intention de ridiculiser la résolution du clerc incandescent.
-
-Autrefois--au vieux temps de la routine--on ne s'improvisait pas
-écrivain d'une heure à l'autre, et le cri du téméraire amoureux eût
-semblé un peu bien outrecuidant.
-
-Mais aujourd'hui!...
-
-On cite nombre de personnes qui, pendant toute une période de leur
-existence, ont été dans le barreau, la médecine, la diplomatie, les
-vins, les cotonnades, la quincaillerie, les assurances, la bureaucratie,
-les hauts fourneaux, les suifs ou la pisciculture, et qui soudain,
-mécontents du produit de leurs industries respectives, s'écrient comme
-notre ami:
-
---Je ferai des pièces!
-
-Ils ont supputé, en parlant ainsi, que les bénéfices de ce commerce
-peuvent être supérieurs, qu'en tout cas la mise de fonds n'est pas
-ruineuse. Une grammaire décente n'est même pas de rigueur!
-
-Faire des pièces!... Mais c'est la position de tous ceux qui n'en ont
-pas et aussi de beaucoup de gens qui en ont une autre.
-
-Dans les mansardes, dans les salons, dans les ministères, dans les
-comptoirs, chez les potentats, les bohêmes, les vicomtes, les
-négociants, les docteurs, partout on fait des pièces par vanité ou par
-intérêt.
-
-Pourquoi Athanase n'en aurait-il pas fait par amour?
-
-Je vous ai dit qu'il n'était point sot. Il avait beaucoup lu, il savait
-l'orthographe et la passion décuplait ses mérites.
-
-C'était trois fois plus qu'il n'en fallait.
-
-Malheureusement la poésie et la prose,--surtout la prose d'huissier--ont
-toujours plaidé en séparation pour incompatibilité d'humeur.
-
-Le clerc émancipé commettait bévues sur bévues. Sa calligraphie
-périclitait: dans un inventaire important, il avait omis toute la
-section de la batterie de cuisine; il désertait l'étude à la nuit et
-dormait parfois sur son pupitre pendant le jour; enfin douze feuilles de
-papier-timbré avaient disparu sans qu'on en eût retrouvé trace;--douze
-feuilles, ô forfait!--sur lesquelles il avait aligné des strophes à
-Eulalie,--c'était son nom à elle!--et un scénario.
-
-Le patron dévorait sa colère; mais l'orage s'amassait. Il ne devait pas
-tarder à éclater.
-
-Athanase n'avait pas encore tiré de son amour un parti
-très-satisfaisant.
-
-Son bilan se dressait ainsi:
-
-Trente-sept francs de places de parterre.
-
-Deux cent soixante-quinze heures de factions diurnes ou nocturnes.
-
-Cinq rhumes.
-
-Trois courbatures.
-
-Un drame ébauché.
-
-Une comédie incomplète.
-
-Un vaudeville en projet.
-
-J'oubliais une trentaine de chopes payées à divers au café du théâtre,
-dans l'espoir de se créer des intelligences dans la place.
-
-Si peu exigeante que soit une passion, elle ne saurait accepter une
-telle situation comme la réalisation de ses rêves les plus chers. Le
-soupirant s'assombrissait chaque jour davantage, chaque jour par
-conséquent les omissions du clerc prenaient de plus formidables
-proportions.
-
-Un vendredi,--date mémorable--il ne parut pas à l'étude. L'huissier se
-rendit en personne à son domicile et faillit avoir un coup de sang
-lorsqu'on lui annonça que son employé était sorti.
-
-Le lendemain, Athanase arriva vers midi. Il était horriblement pâle.
-
---Je vous attendais, monsieur, fit l'huissier se méprenant sur les
-motifs de cette pâleur, et d'autant plus arrogant qu'il supposait son
-subordonné plus craintif.
-
---Ah! vous m'attendiez, répliqua le clerc d'un ton indifférent.
-
---Oui, monsieur. M'expliquerez-vous ce que signifie cette conduite?
-
---Quelle conduite?
-
---Tout Gérizy ne parle que de vos déportements!
-
-Athanase ne daigna même pas répondre. Il paraissait absorbé dans ses
-pensées.
-
---Déportements! entendez-vous, dé... por... te... ments! Est-ce ainsi
-que vous vous débauchez! que vous désertez vos devoirs! que vous
-trahissez ma confiance! Car j'avais confiance en lui... Je rêvais pour
-lui un avenir dont il est indigne... ma charge et la main de ma fille
-peut-être!...
-
-Athanase conservait son immobilité insouciante.
-
---On vous a vu,--j'en rougis pour mon étude,--on vous voit hanter les
-tabagies, vous galvauder au théâtre...
-
-A ce mot, le clerc tressaillit.
-
---On m'a même assuré que vous étiez épris d'une drôlesse.
-
---Drôlesse! s'écria-t-il révolté.
-
---Vous vous permettez maintenant d'élever le ton chez moi... Monsieur
-Athanase Briquet, je vous chasse!...
-
---Vous n'aurez pas cette peine, fit froidement le jeune homme, car je
-vous apportais ma démission.
-
-Cette réponse atterra l'huissier, qui comptait sur l'effet de sa menace
-pour amener le récalcitrant à résipiscence.
-
---Votre démission... reprit-il après un silence... votre... Mais que
-voulez-vous donc faire?... A quoi êtes-vous bon si ce n'est...
-
---Je pars pour Paris, où je vais présenter une comédie en trois actes.
-
-C'était la chute du tonnerre pour l'homme de la basoche... Il fit un
-haut-le-corps en arrière, puis d'une voix étranglée:
-
---Le malheureux!... Il déshonorait ma maison à mon insu!
-
-Sans ajouter un mot, il passa dans son cabinet où sa femme lui prodigua
-l'eau sucrée.
-
-Pour Athanase--avec une fébrile impatience--il tira de son pupitre de
-douleur les manuscrits qu'il y avait laissés, et en fit un paquet qu'il
-enveloppa à la hâte, en murmurant:
-
---Le train part à deux heures... à onze, je serai à Paris. Elle y est
-engagée, m'a-t-on dit... J'ignore où; mais n'importe! je la
-retrouverai!...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Une fois débarqué, il avait au hasard commencé sa tournée par le théâtre
-des _Divertissements-Plastiques_, et vous savez avec quel succès.
-
-
-
-
-V
-
-UN ARISTARQUE DE PROVINCE
-
-
-Encore mal remis de sa première algarade--qui ne devait, hélas! pas être
-la dernière--le ci-devant clerc suivait le trottoir, la tête baissée et
-en proie à de mélancoliques méditations.
-
-Ce début ne présageait rien de bon.
-
-Et, faisant un involontaire retour en arrière, il revit passer devant
-ses yeux le patron sévère mais juste, l'étude enfumée mais paisible, le
-pupitre monotone mais stable.
-
---Peut-être aurais-je mieux fait de...
-
-Il n'acheva pas cette pensée, et comme honteux de sa défaillance
-fugitive:
-
---Non! les obstacles ne serviront qu'à surexciter mon courage. Pour
-elle, je soulèverai le monde, j'aurai de l'énergie, de la persévérance,
-du talent même.
-
-Eulalie! Eulalie!...
-
-Au beau milieu de ses réflexions, il fut soudain rappelé à la vie réelle
-par une brusque secousse qui faillit rompre à son détriment les lois de
-l'équilibre. Il venait de donner de tout son corps dans un passant.
-
---Maladroit! s'écria celui-ci... Si vous regardiez devant vous au lieu
-de contempler le bout de vos bottes...
-
---Veuillez m'excuser, fit le songeur en levant le nez, je...
-
---Comment!... je ne me trompe pas, interrompit le passant. Monsieur
-Briquet!
-
---Monsieur Chamonin!
-
---Par quel hasard êtes-vous à Paris?
-
-Athanase rougit sans répondre.
-
---C'était donc vrai, ce qu'on m'avait conté... Vous avez quitté
-l'étude?... On ne parle que de cela dans tout Gérizy. On ajoute même
-certains détails... Hein, mauvais sujet?
-
-Athanase passa à la nuance cochenille.
-
---Vous vous taisez? qui ne dit mot consent. Voyez-vous cela, mon
-gaillard! Et qu'est-ce que vous en avez fait de notre dugazon? car tout
-s'explique maintenant. C'est vous qui l'avez enlevée!
-
-Cette supposition, mise en regard de l'attitude de l'amoureux novice,
-formait bien le contraste le plus plaisant du monde et accrut tellement
-son embarras que, reculant les limites de la teinte écarlate, il
-balbutia:
-
---Je ne sais... Je vous jure que...
-
---Comment! ricana Chamonin en le poussant dans un café, de la
-dissimulation! Le _nec plus ultrà_ du Don Juanisme!
-
---De grâce, ne me raillez pas!... Si vous saviez!...
-
-Le _si vous saviez_ était une transition de détresse qui signifiait:
-«Par pitié, écoutez-moi...» Athanase avait trouvé un confident, il
-s'enlaçait à cette consolation.
-
-L'enlacement dura une heure, durant laquelle il révéla tout à son
-auditeur généreusement résigné:
-
---Ah çà, mon cher, vous êtes fou! exclama ce dernier en manière de point
-final.
-
---Pourquoi? demanda naïvement le clerc.
-
---Beau comme l'antique, ma parole d'honneur. Vous croyez à votre avenir
-dramatique et à l'amour des dugazons, vous!
-
---Je crois que je l'aime, pas autre chose. Avec ce seul mot, je me sens
-capable de tout.
-
---Mon pauvre ami!... C'est étonnant, chez l'huissier on perd
-ordinairement ses illusions de meilleure heure. Mais, trop tendre
-insensé, vous ignorez donc absolument la valeur de cette expression:
-_Artiste de sous-préfecture_!
-
-Au masculin, c'est un budget de vingt à quarante sous par jour en
-moyenne, le dédain des dévots, pour qui un acteur ne sera un homme que
-dans cinq ou six révolutions; les rebuffades du cafetier qui,--lorsque
-_v'là les comédiens_,--ne cache plus les couverts, mais ferme le livre
-de crédit; enfin un mélange étrange et attristant de fatigues,
-d'oisiveté, de convoitise, de déclassement et de souffrance.
-
-Au féminin, c'est la vie d'expédients, la toilette de hasard, l'amour de
-rencontre; le fils de l'adjoint paye le loyer, un capitaine de la
-garnison la robe, un commis le dîner;--ou _vice versâ_; sans compter que
-les fils d'adjoint se marient, que les commis s'établissent, que les
-garnisons passent, et qu'alors il faut subir le contre-coup de ces
-changements. Trouvez donc dans ces chassés-croisés la place du
-sentiment.
-
---Mais il peut y en avoir d'honnêtes...
-
---Parbleu! puisque _impossible_ n'est pas français! Et après?
-
---Après! après!
-
---La réalité en est-elle moins navrante? N'est-ce pas toujours la
-grimace sous le sourire forcé? l'oripeau sur le dénûment? Être obligé de
-s'acheter un pourpoint de velours quand on n'a pas de paletot; ceindre
-le soir un diadème et repriser ses bas le matin... Du diable si l'idéal
-résiste à de telles épreuves.
-
-Athanase, comme tous ceux qui sont possédés par une idée fixe, n'avait
-aucun souci des tirades qu'il écoutait sans les entendre. Une seule
-remarque le frappa.
-
---D'où vient, demanda-t-il, que vous soyez si bien renseigné sur un
-semblable sujet, vous, un principal de notaire?
-
-Chamonin cligna de l'œil malicieusement:
-
- --Nourri dans le sérail, j'en connais les détours.
-
-Vous ignoriez donc ma qualité de correspondant du _Phare dramatique_,
-journal parisien voué aux intérêts du théâtre?... Garçon, le _Phare
-dramatique_...
-
---Mais, alors, vous devez savoir ce qu'est devenue Eulalie.
-
---Je ne sais rien du tout, par la raison bien simple que je suis ici
-depuis trois heures seulement... Lisez-moi ça... là... _Gérizy, 5
-février_...
-
-
-
-
-VI
-
-CORRESPONDANCE DÉPARTEMENTALE
-
-
-Athanase parcourait machinalement le journal que lui avait tendu
-Chamonin, sans découvrir l'article revendiqué par le correspondant
-satisfait.
-
-En revanche, il avait déjà passé en revue une quantité innombrable de
-phrases qui semblaient faire partie d'un dictionnaire commun aux 86
-départements.
-
-C'étaient:
-
-«_M. A..., cet artiste consciencieux._»
-
-«_Mlle B..., notre charmante prima donna._»
-
-«_C..., ce comique au jeu si franc._»
-
-«_La ravissante Mme P..., que Paris nous envierait s'il la
-connaissait._»
-
-«_L'ensemble de l'exécution a été digne des premières scènes._»
-
-«_Notre habile directeur s'est surpassé lui-même._»
-
-Etc., etc., etc., etc...
-
-Ces litanies d'enthousiasme postal occupaient quatre grandes colonnes.
-
---C'est singulier, fit candidement notre ingénu, on dirait toujours le
-même article.
-
---Vous plaisantez?... Quand le _Phare dramatique_ aura un correspondant
-capable de tourner un compte-rendu comme le mien... Cela vous a un
-cachet, une couleur... Eh bien, vous ne l'achevez donc pas?
-
-Athanase venait, sans penser à mal, de poser le journal sur la table.
-
---C'est que, risqua-t-il, je ne l'ai pas trouvé...
-
---Je vous l'avais pourtant bien indiqué. Là, au bas de la seconde
-colonne de la troisième page... _Gérizy, 5 février_... Prêtez l'oreille,
-je vais vous le lire moi-même.
-
-Et Chamonin commença le morceau suivant:
-
-«Le _Phare dramatique_, dans sa haute sollicitude pour les intérêts de
-l'art et la décentralisation intellectuelle, a compris le premier toute
-l'importance des comptes-rendus que la province envoie à Paris; aussi
-sommes-nous fier d'avoir été choisi pour correspondant par ce journal,
-digne de prendre pour devise le vers de Térence: _Rien de ce qui est
-humain ne m'est étranger_.
-
-»Je suis en même temps heureux d'y représenter une des villes qui
-suppléent à la puissance numérique par le goût du beau et le culte des
-choses de l'esprit.
-
-»Pour se convaincre de cette vérité flatteuse, il suffit de dresser le
-bilan sommaire de notre saison dramatique:
-
-»Huit drames, deux opéras comiques, treize vaudevilles, en moins de
-trois mois et demi.
-
-»Cela tient du prodige.
-
-»L'enchanteur à qui nous devons toutes ces merveilles, c'est M.
-Pigeonnier, ce directeur infatigable, audacieux, persévérant, dont nous
-avons eu maintes fois occasion de mettre en relief les qualités hors
-ligne.
-
-»Diriger ainsi, c'est créer.
-
-»En une seule semaine, M. Pigeonnier vient encore de nous offrir coup
-sur coup _Indiana et Charlemagne_, un vaudeville éternellement jeune, et
-_le Poignard sanglant_, ce drame palpitant qui obtient au boulevard un
-succès si retentissant.
-
-»N'est-ce pas le cas de s'écrier avec le poëte:
-
- ... Cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire!
-
-»Il ne nous a pas été donné de voir à Paris _le Poignard sanglant_; mais
-nous n'hésitons pas à affirmer que notre troupe intrépide ne craindrait
-pas la comparaison.
-
-»Mme Gaspard, notre grand premier rôle, a épuisé toute la gamme des
-sentiments et fait vibrer toutes les cordes. Elle a passé en revue
-toutes les nuances de la palette la mieux assortie.
-
-»Tour à tour émue, caressante, hautaine, révoltée, elle a tenu captif
-sous le charme l'auditoire haletant. La jeunesse si pleine de cœur de
-Gérizy a tenu à témoigner à cette grande artiste toute sa sympathie. On
-l'a attendue à la sortie, sur la place au Pain, et on lui a décerné là
-une véritable ovation.
-
-»Ce sont de ces dates qui se gravent en caractères indélébiles dans la
-carrière d'une comédienne.
-
-»A côté de Mme Gaspard, notre éminent Cramoizin a su se faire applaudir
-sans être écrasé par ce voisinage. C'est tout dire. Distinction,
-chaleur, énergie, M. Cramoizin réunit des qualités qui ne seraient
-déplacées nulle part.
-
-»Mlle Balinet, notre piquante soubrette, dans un rôle épisodique, a
-montré, comme à son ordinaire, la grâce unie à la beauté.
-
-»Courage, monsieur Panneron! Si je parlais la belle langue virgilienne,
-je vous crierais: _Sic itur ad astra!_ Vous avez détaillé votre scène de
-folie avec une verve remarquable.
-
-»N'oublions pas Mlle Gonesse, qui n'a qu'une tirade; mais c'est le
-propre du talent de faire quelque chose avec rien. Vous entendrez, ou je
-me trompe fort, parler avant peu dans la capitale de cette intéressante
-artiste.
-
-»Il serait injuste de ne pas constater que la mise en scène a contribué
-puissamment au succès. Un amateur, dont la modestie égale le mérite, M.
-Anatole Globert, avait, pour l'acte du _Pont du Torrent_, brossé avec
-une maestria surprenante un décor de clair de lune qui rappelait les
-pâles légendes de la verte Érin.
-
-»Enfin les costumes avaient été remis à neuf pour cette solennité
-exceptionnelle.
-
-»Que la province entière imite l'exemple si noblement donné par notre
-sous-préfecture et son directeur. M. Pigeonnier a senti que l'art avait
-les yeux sur lui, et il a été à la hauteur de cette mission.
-
-»A tous les départements de nous suivre et de se rallier autour du
-drapeau que le _Phare dramatique_ porte d'une main si ferme. _Sursum
-corda!_...»
-
-Chamonin avait achevé.
-
---Eh! bien, qu'en dites-vous? questionna-t-il.
-
---Vous supposez que tous ces détails sur des notabilités de clocher
-doivent intéresser les abonnés?
-
---Les abonnés sont intéressés par leurs propres louanges, qui leur font
-digérer celles qu'on décerne à autrui. Vous ne connaissez pas le premier
-mot du mécanisme de ces affaires-là...
-
---J'avoue que jusqu'ici... Mais pourquoi n'avez-vous pas parlé d'Eulalie
-alors?
-
---Parce quelle ne jouait pas dans le drame... Savez-vous que vous
-devenez ridicule avec cette monomanie.
-
---Je l'aime, soupira Briquet...
-
---Décidément c'est une passion...
-
---Oh! oui!
-
---Malgré tous les raisonnements, vous êtes décidé à rester ici et à
-chercher les traces de la fugitive?
-
---Décidé.
-
---Mais elle n'a aucun talent.
-
---Monsieur Cha...
-
---Elle en est à la seconde jeunesse et à la troisième beauté.
-
---Monsieur Cha...
-
---Réserve faite du chapitre des aventures...
-
---Monsieur Chamonin... Je vous en supplie...
-
---Allons, du moment où c'est sans rémission, avant de repartir pour
-Gérizy, je veux au moins que notre rencontre vous soit de quelque
-utilité. Accompagnez-moi aux bureaux du _Phare dramatique_, je vous
-présenterai... Puisque vous vous lancez dans la mêlée dramatique, cette
-relation pourra vous être utile.
-
---Je vous remercie.
-
---Vous refusez? Par exemple!... Le _Phare_ est une feuille ou très-utile
-ou très-dangereuse.
-
---Si mes pièces sont bonnes, on en dira naturellement du bien, et si
-elles sont mauvaises, on en dira du mal quand même.
-
-Dans les deux cas...
-
---Saperlotte! vous êtes par trop... amoureux, vous! Est-ce que les
-choses se passent ainsi! On est l'ami ou l'ennemi du _Phare_ et il vous
-traite en conséquence...
-
---Encore un coup je vous remercie, mais...
-
---Tant pis, vous auriez probablement eu des renseignements sur Mlle
-Eulalie...
-
---Je vous suis! s'écria Athanase.
-
-
-
-
-VII
-
-LE PHARE DRAMATIQUE
-
-
-En l'an 18.., il y avait des bas-fonds dans le journalisme.
-
-Le progrès depuis lors les a desséchés et purifiés,--nous aimons mieux
-le croire que d'y aller voir.
-
-Nous pourrions d'ailleurs citer deux, trois et dix feuilles consacrées à
-la spécialité théâtrale, et toutes remplissant aujourd'hui avec une
-parfaite dignité leur tâche souvent difficile.
-
-Mais en l'an 18.., il y avait les bas-fonds dans le journalisme.
-
-Dans ces bas-fonds on se livrait à des pratiques commerciales sur le
-compte desquelles je m'étonne qu'un amateur curieux n'ait pas encore
-interrogé le code.
-
-Car enfin...
-
-Vous avez une poche; dans cette poche flâne une bourse,--habitée.
-
-Un individu s'approche; il glisse adroitement la main et opère un
-virement de fonds non prévu par la finance.
-
-Le tout--notez-le bien--sans avoir eu recours à la moindre violence,
-sans même que vous ayez rien senti.
-
-Nonobstant, un sergent de ville survient, empoigne l'individu, le
-conduit au poste, et--il est condamné à un séjour plus ou moins prolongé
-dans certains édifices où l'État a la délicatesse de ne pas faire payer
-de loyer à ses locataires.
-
-Bien,--très-bien.
-
-Au lieu de cela, vous avez comme précédemment une poche et une bourse.
-
-Un individu s'approche de même que devant: seulement l'individu vous met
-sous la gorge un morceau de papier imprimé et vous tient à peu près ce
-langage:
-
-«Monsieur, madame ou mademoiselle,
-
-»Vous êtes artiste; la réputation est par conséquent le plus clair de
-votre patrimoine.
-
-»Regardez ceci.
-
-»Avec ce petit papier, je puis démontrer à tel nombre de gens que vous
-n'avez jamais eu, n'aurez jamais, ou n'avez plus aucun talent.
-
-»En d'autres termes, je suis à même de vous égorgiller un brin.
-
-»Vous plaîrait-il de dénouer les cordons de cette bourse cachotière, qui
-a l'air d'avoir des secrets pour moi?...»
-
-Sur ce, vous payez,--et l'avare Mazas ne réclame pas sa proie!
-
-Serait-ce que la violence constitue dans le second cas une circonstance
-atténuante?
-
-Non! Décidément je ne me sens point assez fort légiste pour de pareilles
-casuistiques, et j'aurais sans scrupule logé gratuitement dans les
-édifices cités plus haut le directeur du _Phare dramatique_.
-
-Un homme charmant, en vérité!
-
-Il avait toujours des gants frais, des chemises fines, des bottes
-vernies et des chapeaux luisants.
-
-Il avait même une particule--seul cadeau qui ne vînt pas d'autrui et
-qu'il se fût fait lui-même.
-
-Quand Chamonin et son protégé se présentèrent dans son cabinet, il était
-occupé à parcourir, en compagnie d'un employé qui s'éclipsa aussitôt,
-une liste de noms, précédés ou suivis de signes divers.
-
-Chamonin, qui n'y voyait pas plus loin que le bout de sa petite vanité
-provinciale et ignorait dans quel guêpier se fourvoyait sa littérature
-épistolaire, tendit la main à son directeur et lui présentant sa suite:
-
---Un de mes amis, mon cher maître. Monsieur Athanase Briquet, qui vient
-à Paris avec l'intention de travailler pour le théâtre... Permettez-moi
-de le recommander à votre bienveillance...
-
---Comment donc!... Les amis de nos amis... D'ailleurs, nous sommes
-toujours heureux de compter les auteurs nouveaux dans notre clientèle.
-
-Le directeur avait souligné le dernier mot.
-
---Monsieur voudra bien, ajouta-t-il, nous laisser son adresse; on lui
-enverra le journal et à son premier ouvrage, si, comme je n'en doute
-pas, il promet et il tient...
-
-Ces deux verbes avaient encore été soulignés adroitement.
-
---Pardon, monsieur, dit Athanase, mais j'aurais un service plus immédiat
-à vous demander. Vous ne pourriez pas me donner des nouvelles de Mlle
-Eulalie?
-
-Cette maudite question produisait toujours un effet fatal.
-
-Le directeur du _Phare_ fronça le sourcil et regarda Chamonin d'un air
-qui voulait dire:
-
---Quel idiot m'amenez-vous là?
-
-Après quoi, tout haut:
-
---Mademoiselle Eulalie?... J'avoue ne pas connaître dans les célébrités
-parisiennes...
-
---Elle jouait les dugazons à Gérizy la semaine dernière, et l'on m'a
-assuré qu'elle avait un engagement ici.
-
---Mon cher monsieur, désolé; mais--si complet que soit notre
-journal--nous ne tenons pas l'article _Voyage des dugazons_... Chamonin,
-j'aurais un mot à vous dire en particulier.
-
-La formule ne prêtait guère à l'équivoque. Athanase se leva.
-
---Attendez-moi un instant dans le bureau, fit Chamonin.
-
-L'ex-clerc attendait en effet depuis plusieurs instants, lorsqu'un bruit
-soudain vint frapper son oreille.
-
-Du côté du cabinet directorial retentissaient des éclats de rire
-auxquels son nom se trouvait mêlé.
-
---J'ai été ridicule, pensa-t-il en promenant avec embarras les yeux
-autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait pas de témoins de sa
-déconvenue.
-
-Le bureau était vide; mais ses regards avaient rencontré un papier qu'en
-sortant le caissier avait laissé sur la table.
-
-C'était la liste qu'avait remarquée Athanase au moment où il entrait
-dans le cabinet directorial. Elle commençait ainsi:
-
- * * * * *
-
---MADAME L..., _rue Sainte-Anne_.--Abonnement simple; trois mois. Entre
-parenthèses, une main, celle de monsieur le directeur, sans doute, avait
-ajouté:--_Quelques phrases de compliment banal à l'occasion._
-
---MONSIEUR M..., _ténor, rue des Martyrs_.--N'a pas encore
-renouvelé.--_Écrire au critique musical de lui consacrer une
-demi-colonne aigre-douce pour dimanche._
-
---MONSIEUR N..., _rue Saint-Honoré_.--Désabonné à dater du
-15.--_Attaques hebdomadaires._
-
---MADEMOISELLE V..., _rue Mogador_.--Abonnement de six mois.--_Formules
-gracieuses sans exagération._
-
---MADEMOISELLE P..., _rue Verte_.--Double abonnement de deux ans, payé
-d'avance.--_Grande artiste._--_Six articles de fond et une lithographie
-dans le courant du premier trimestre._
-
---MONSIEUR V..., baryton, arrivé cette semaine.--_Se présenter à son
-hôtel pour savoir sur quel pied il compte..._
-
-Athanase n'en lut pas davantage, et gagnant la porte: Mieux vaut encore,
-pensa-t-il derechef, être ridicule que coquin!
-
-
-
-
-VIII
-
-L'HOMME A L'ABSINTHE
-
-
-Il était plein de bons sentiments cet Athanase Briquet.--Pauvre garçon!
-
-Je dis: _pauvre garçon!_ parce qu'au dix-neuvième siècle les bons
-sentiments font rarement les bonnes affaires.
-
-S'il existait un homme Montyon digne de tous les prix de vertus fondés
-ou à fonder, je ne donnerais pas douze cents francs par an de son
-avenir. Soyez confiant, on vous dupe; dévoué, on vous exploite; modeste,
-on vous passe sur le dos;--et ainsi du reste de la litanie.
-
-Encore sous le coup de sa juste mais candide indignation, le naïf avait
-regagné l'hôtel meublé où il était descendu et qu'il avait eu soin de
-choisir dans le quartier des théâtres,--à deux pas du boulevard du
-Temple.
-
-La journée--au milieu de toutes ces diverses pérégrinations--s'était
-promptement écoulée. Il était huit heures quand il rentra dans sa
-chambre, décorée de l'ameublement classique: lit à rideaux de calicot,
-vieux secrétaire, guéridon à dessus de marbre et toilette-lavabo.
-
-La cheminée était veuve de toute flamme, le carreau de tout tapis. On
-aurait dit une cellule de prison.
-
---Brrrou! grimaça-t-il, qu'il fait froid et triste ici!... A Gérizy du
-moins...
-
-Il avait allumé une bougie.
-
---Voyons! voyons! secouons ces idées-là... Parbleu! j'y pense. Je n'ai
-pas dîné, ce doit être la cause de ma mélancolie. Si les grandes pensées
-viennent du cœur, les grandes tristesses viennent de l'estomac... Un mot
-à garder pour ma comédie future...
-
-Il sonna le garçon, qui remonta bientôt avec un spécimen de bouilli, un
-débris de veau rôti, un semblant de légume et un détritus de salade;--le
-dîner de la table d'hôte attachée à l'établissement.
-
---Non!... Décidément, je ne suis pas en train... Ce veau entame avec mon
-énergie une lutte que je ne me sens pas le courage de continuer... Je ne
-sais si je m'abuse, mais la viande que me donnait le patron à Gérizy me
-semblait moins récalcitrante.
-
-Encore ces souvenirs!...
-
-Le fait est que, pour ma première journée, je n'ai pas précisément
-obtenu un succès sans nuages.
-
-La façon dont ce brutal portier entend l'hospitalité et celle dont cet
-étrange directeur de journal entend la délicatesse ne sont pas faites
-pour me causer des transports d'enthousiasme... Et n'avoir pas seulement
-pu retrouver ses traces! Où est-elle?
-
-L'image d'Eulalie venait de traverser la cervelle d'Athanase, il n'en
-fallait pas davantage pour l'exalter.
-
---Lâche!... Parce que la route n'est pas semée de fleurs, je me
-découragerais... Comme si tout Paris devait deviner qu'un naturel de
-Gérizy est arrivé dans ses murs et venir lui offrir sur un plat d'argent
-les clefs de tous ses théâtres!...
-
-Mais avec de la persévérance... J'ai deux mille cinq cents francs en
-portefeuille. Le fruit des économies que je faisais pour acheter l'étude
-du patron... C'est du pain pour deux ans... et en deux ans...
-
-Il tira un de ses manuscrits de sa malle, mais la fatigue l'emporta. Sa
-tête retomba sur sa poitrine. Il dormait, il rêvait même.
-
-Dans son rêve, il voyait les directeurs assiéger sa porte; il les
-recevait du haut d'un trône, ayant à ses côtés Eulalie en costume de
-reine moyen âge. Des _vivats_ ébranlaient les fenêtres. C'était la foule
-qui au dehors criait: Vive Athanase Briquet! Vive notre grand
-écrivain!...
-
-A une heure du matin, il était encore endormi sur sa chaise. La bougie
-allait finir, mais son rêve continuait toujours, quand il fut réveillé
-en sursaut par le choc de sa porte ouverte avec fracas.
-
-Un homme ivre entrait en trébuchant et en chantant à tue-tête un couplet
-de facture sur l'air de la _Famille de l'Apothicaire_:
-
- Mon cher ami, vous n'avez rien!
- C'est justement ma maladie...
- Mon cher ami, vous...
-
-Tiens!... quelqu'un chez moi... comme dans la _Rue de la Lune_!... Noble
-étranger, je suis votre serviteur.
-
- Salut, habitant de mes lares...
-
-L'ivrogne entamait l'air de la _Colonne_...
-
---Pardon, monsieur, dit Athanase à demi réveillé, que demandez-vous?...
-
---Ce que je demande!... Elle est bonne, par exemple!... Ce que je
-demande... Mon lit donc!...
-
- Mon lit! mon lit! mon pauvre lit!
- Mon lit solitaire
- De célibataire...
-
-Il sera d'autant plus de circonstance que mes jambes...
-
- Quand tout tourne, tourne, tourne...
-
-L'ivrogne passait à l'air du _Cabaret de Lustucru_.
-
---Encore une fois, monsieur, je suis ici chez moi. Vous vous trompez.
-
---Ah! elle est bonne celle-là!... Comme dans _Un Matelas pour deux_...
-Je l'ai joué, moi, _Un Matelas pour deux_... Un crâne vaudeville encore
-et avec des couplets un peu chics...
-
- Si vous vendez mon bonnet de coton,
- Mon cher, moi je vendrai la mèche!
-
-Le chanteur détonnait l'air de _J'en guette un petit de mon âge_.
-
---Monsieur, je vous en prie...
-
---C'est moi qui vous en prie... Je ne peux pas me coucher devant vous...
-Le respect des convenances... Tiens! poursuivit l'ivrogne en
-s'approchant de la table d'un pas mal affermi... vous faisiez une pièce
-en m'attendant. Il y aura un rôle pour moi, n'est-ce pas? Un rôle
-très-gai; parce que moi la gaîté, c'était mon fort!...
-
---De grâce...
-
---Parole d'honneur, c'était mon fort, et le couplet aussi:
-
- En vérité, je vous le dis...
-
---Monsieur, je vais être obligé d'appeler...
-
---Certainement que j'ai été rappelé et plus de dix fois, et plus de
-vingt aussi... Bravo!... tous! tous!...
-
---Cette chambre n'est point la vôtre; recueillez vos souvenirs!
-
---Mes souvenirs!... Pourquoi prononcez-vous ce mot-là?... Je n'en veux
-pas de souvenirs, je n'en veux pas! s'écria l'ivrogne avec un accent
-strident... Les souvenirs, c'est elle!... Pour y échapper, le vin, les
-liqueurs, l'absinthe. L'absinthe surtout... Mais je n'aperçois pas sur
-la cheminée la bouteille que j'ai laissée à moitié ce matin... Est-ce
-que vraiment j'aurais erré!
-
---Sans nul doute... Vous êtes ici au numéro 11.
-
---Tiens!... Les jambes à mon oncle... Moi c'est le 9... Sans rancune,
-voisin. On peut se tromper quand il fait nuit... Surtout n'oubliez pas
-de me réserver un rôle dans votre machine parce que moi... la gaîté, il
-n'y aura jamais mon pareil... Vous permettez que j'allume mon rat à
-votre bougie... Jamais il n'y aura mon pareil!...
-
-Sur quoi le nocturne visiteur regagna le corridor en attaquant l'air de
-_Kalpigi_.
-
-Athanase l'entendit encore pendant quelque temps, puis les sons lui
-semblèrent plus confus. Son rêve recommença.
-
-
-
-
-IX
-
-LA PHILOSOPHIE DES AFFICHES
-
-
-Le lendemain, la réalité avait reparu.
-
-Athanase--à qui il venait de poindre une idée--était descendu dès le
-matin pour inspecter les affiches de théâtre. Il trouva celles de la
-veille--que le chiffonnier avait respectées d'aventure.
-
-De la première à la dernière, il les parcourut toutes, cherchant de
-préférence les noms placés en vedette.
-
-Car il croyait dans sa simplicité que la fonderie française ne devait
-point avoir de caractères assez gigantesques pour annoncer les débuts
-d'Eulalie à la capitale du monde civilisé.
-
-Peine inutile! espérance déçue! Et pourtant, Dieu sait s'il en avait
-dénombré de ces noms en vedette!
-
-Encore un des signes du temps.
-
-La vedette est à l'affiche ce que le ruolz est au luxe contemporain.
-Autrefois on avait des artistes hors ligne et des couverts d'argent.
-Aujourd'hui l'on a de l'argenterie de cuivre qui met le clinquant à la
-portée de tout le monde et des artistes en maillechort qui remplacent
-l'inspiration par la réclame.
-
-Faute de pouvoir grandir son talent, on grossit son nom,--c'est toujours
-cela.
-
-Il est tellement ingénu ce bon public! Il se laisse si bien prendre à la
-routine du regard!
-
-Si j'avais la baguette du _Diable boiteux_ et que je soulevasse le crâne
-d'un bourgeois comme ce parent de Satan Ier soulevait le toit des
-maisons, vous seriez témoins d'un travail qui rappelle la célèbre
-cristallisation de Stendhal.
-
-Assistez mentalement à la comédie.
-
-L'affiche est là embusquée au coin du mur et guettant sa proie.--Le
-bourgeois passe, son épouse l'accompagne.
-
-L'affiche et les yeux du bourgeois se rencontrent,--mais ne se saluent
-pas cette première fois. Ils ne se connaissent point encore.
-
-Les yeux ont seulement remarqué des lettres énormes qui lui ont paru
-constituer un nom,--celui de Bartavelle, le grand premier rôle de
-mélodrame.
-
-A la seconde rencontre, les yeux et l'affiche ont déjà lié un brin de
-connaissance. Bartavelle n'est plus un étranger pour le bourgeois.
-
-A la troisième rencontre, les yeux honorent l'affiche d'un petit signe
-de familiarité.
-
---Ah! oui, fait le bourgeois, c'est ce mélodrame dont on s'occupe tant.
-Il paraît qu'il y a là un acteur... un nommé Bartavelle...
-
-Le bourgeois n'achève pas, mais à la quatrième rencontre, il a adopté
-Bartavelle. Bartavelle est de ses amis, et si sa femme par hasard se
-permet de demander quel est ce nouvel acteur:
-
---Comment, madame, vous n'êtes pas plus au courant? Vous n'avez pas
-entendu parler de Bartavelle... Un comédien dont on lit le nom sur
-toutes les affiches en lettres hautes comme cela... C'est un garçon
-très-fort. Vous comprenez bien qu'on ne donne pas des lettres hautes
-comme cela au premier venu... Nous irons ce soir voir jouer
-Bartavelle...
-
-C'est là précisément l'effet progressif sur lequel compte la vedette.
-Elle sait que la goutte d'eau creuse le rocher et que l'habitude entame
-les convictions les plus rebelles.
-
-Aussi quelle ingéniosité à faire naître les prétextes à
-extra-typographiques!
-
-Le grand premier rôle, après six mois d'absence, crée un rôle nouveau.
-
-En avant les:
-
- DÉBUTS
- DE
- M. BARTAVELLE
-
-Le grand premier rôle a un rhume de cerveau.
-
- PAR INDISPOSITION
- DE
- M. BARTAVELLE
-
-Le grand premier rôle n'a plus de rhume de cerveau et reprend son rôle
-le lendemain:
-
- RENTRÉE
- DE
- M. BARTAVELLE
-
-Le grand premier rôle doit aller à Bougival passer trois jours et
-recueillir l'héritage d'un grand oncle:
-
- POUR LES DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS
- DE
- M. BARTAVELLE
-
-Et toujours Bartavelle! Si ce n'est lui, ce sont ses frères. Le système
-a fait école et les auteurs eux-mêmes sacrifient aux affiches
-grossissantes.
-
-Comment voudriez-vous qu'on ne finît pas par connaître ceux qui
-assiégent en si belles _capitales_ l'attention publique?
-
-Mais avouez que voilà des célébrités qui doivent furieusement seconder
-le développement...
-
---De l'art dramatique?
-
---Non, de l'imprimerie.
-
-
-
-
-X
-
-LES AMOURS D'UN COMIQUE
-
-
-Athanase, comme nous l'avons dit, n'avait rien trouvé.
-
-Il était revenu tristement à l'hôtel, et regagnait sa chambre isolée. Le
-numéro neuf se tenait sur le seuil de sa porte, semblant guetter
-quelqu'un ou quelque chose.
-
-En effet, lorsque l'ancien clerc fut tout près:
-
---Je vous attendais, monsieur, fit avec un salut celui dont
-l'intervention nocturne avait si étrangement abusé de l'imprévu.
-
---Monsieur...
-
---Veuillez, je vous en prie, entrer un instant chez moi.
-
---Mais...
-
---Vous me devez bien cette revanche, répliqua le voisin avec un sourire
-un peu forcé... Après la visite singulière que vous avez reçue cette
-nuit...
-
-Athanase comprit qu'un refus semblerait un reproche. Il entra.
-
-La chambre du numéro 9 ressemblait pour l'ameublement à la chambre du
-numéro 11. Elle ne s'en distinguait que par trois signes particuliers:
-un portrait surmonté d'une couronne jaunie; une malle ouverte et remplie
-de costumes; enfin, sur la cheminée, une bouteille vide, auprès d'un
-verre qui conservait encore un reste d'absinthe.
-
---Souffrez d'abord, reprit le maître du logis, que je vous présente,
-monsieur, mes sincères excuses...
-
---Par exemple...
-
---Je me suis rappelé aujourd'hui à mon réveil tous les détails de la
-scène déplorable dont je vous ai donné le spectacle.
-
---Une erreur toute naturelle, puisque nos deux portes se touchent et que
-la nuit empêchait d'y voir...
-
---Ce n'était pas la nuit, c'était l'ivresse qui obscurcissait ma vue et
-troublait ma pensée... Oh! je sais combien je suis coupable; mais,
-peut-être à ma place, vous-même... Encore une fois, croyez, monsieur,
-que je regrette profondément tout ce qui s'est passé.
-
---Ces excuses, monsieur, étaient inutiles... Il peut arriver à tout le
-monde... une fois par hasard...
-
---Une fois par hasard!... oui, sans doute!... Malheureusement ce
-hasard-là se renouvelle chaque mois, chaque semaine, presque chaque
-jour!... Habitude maudite, mais invincible!... Poison fatal, mais
-précieux, puisqu'à défaut de la consolation il procure l'oubli!
-
-La douleur sympathise avec la douleur. Comme Athanase était dans de
-sombres dispositions d'esprit, il écoutait cette sorte de confession
-avec un intérêt qui n'échappa point à son interlocuteur.
-
---A la façon dont vous me regardez, poursuivit celui-ci, je sens que je
-vous ai inspiré quelque compassion. Ne protestez pas contre ce mot. La
-compassion est tout ce que je mérite; encore bien des gens me la
-refuseraient-ils!... Mais vous, vous êtes jeune; avec la sagacité du
-cœur vous avez deviné que, sous cette honteuse passion de l'ivrognerie
-il en avait couvé une autre?... N'est-ce pas, que vous l'avez deviné?...
-Qui sait? Vous aimez peut-être vous-même... C'est de votre âge. Tant
-mieux,--pourvu que vous n'aimiez jamais une actrice!
-
-Cette conclusion inattendue fit bondir l'amoureux novice.
-
---Non! non! répéta lentement le numéro 9, n'aimez jamais une actrice.
-
---Et... pourquoi?... hasarda Athanase d'une voix émue.
-
---Est-ce sérieusement que vous me le demandez? Oh! alors on voit bien
-que vous n'avez pas, comme moi, vécu vingt-cinq ans la vie théâtrale...
-
-Aimer une actrice, c'est le supplice raffiné, la torture de tous les
-instants.
-
-Fût-elle le modèle des vertus domestiques, eût-elle pour vous la
-tendresse la plus désintéressée, je vous crierais encore: Malheur!
-malheur à vous!... Malheur à vous, si elle échoue, car chacune des
-souffrances que lui causent les sifflets, vous les endurez mille fois.
-
-Malheur à vous si elle triomphe; car chacun des bravos qui la saluent
-est un rival qui vous vole votre bien.
-
-Malheur à vous toujours; car ce n'est point à vous, c'est au public que
-l'actrice appartient!
-
-Son sourire vous fascine; mais elle le prodigue plus charmant encore à
-des centaines d'indifférents qui, pour quelques sous, viennent la
-posséder du regard.
-
-Ses blanches épaules vous enivrent; mais elle, avec d'horribles
-coquetteries, se complaît à sentir la foule les caresser du désir.
-
-Vous voudriez toutes ses minutes, mais la discipline vous la laisse à
-peine quelques heures, et les répétitions du plus piètre vaudeville font
-faire antichambre à votre amour.
-
-Vous voudriez toutes ses pensées, mais le rondeau qu'elle doit chanter
-le soir ne souffre pas la concurrence. De peur d'oublier le trait final,
-elle ne se souvient plus de vous aimer.
-
-Vous voudriez tous ses baisers; mais le plus infime cabotin--si _c'est
-dans son rôle_--posera par ordre ses lèvres profanes sur ce cou que vous
-n'effleurez qu'en frémissant.
-
-Vous voulez toute sa vie, mais la tentation est là sans cesse, épiant,
-rôdant, marchandant.
-
-On résiste à un assaut, à dix, à vingt... Puis les diamants sont si
-étincelants, les chevaux du coupé si fringants, le contrat de rente si
-bien hypothéqué!
-
-Devinez-vous maintenant ce que peut être l'existence de l'homme qui
-lutte contre ces influences multiples, jaloux du passé, avare du
-présent, incertain de l'avenir; envié par tous, volé par tous, seul
-contre tous?
-
-Devinez-vous les atroces cruautés de ce supplice que je ne souhaiterais
-pas à mon plus implacable ennemi?
-
-Athanase paraissait réfléchir.
-
---Eh bien! ce supplice-là, continua le numéro 9, je l'ai enduré, moi, et
-je l'ai enduré avec des aggravations féroces.
-
-Je ne sais plus quel écrivain en quête d'une phrase sonore a dit que
-faire rire les honnêtes gens est un métier malaisé.
-
-Il aurait dû ajouter que c'est parfois un métier lugubre.
-
-Vous m'avez entendu cette nuit hoqueter dans mon ivresse des lambeaux de
-couplets? Ce sont des épaves de mon ancienne profession de comique.
-
-Car j'étais comique, moi!
-
-On ne le croirait pas à voir ma figure ravagée par les soucis, mes yeux
-brûlés par les larmes?
-
-J'étais comique!
-
-Est-ce que j'avais le droit d'exister au sérieux? Le lendemain du jour
-où on enterrait ma mère, c'était la seconde représentation d'une
-drôlichonnerie en sept tableaux.
-
-La direction s'était mise en frais; on n'avait personne pour me
-remplacer; il fallut bien débiter avec les grimaces ordinaires les
-soixante calembours par à peu près qui diamantaient mon rôle.
-
-J'étais comique,--et j'ai voulu jouer dans la vie les amoureux! Cela
-méritait un châtiment, n'est-il pas vrai?
-
-Le châtiment est venu.
-
-Celle dont je m'étais follement épris faisait les ingénues dans la
-troupe.
-
-Seize ans à peine, plus belle que les seize ans eux-mêmes... Et moi
-j'avais conçu pour elle une passion insensée.
-
-Réellement j'étais comique!
-
-Longtemps je me tus. Un soir au foyer... nous étions seuls tous deux, je
-saisis sa main.
-
-Ce que je lui dis, je l'ignore; je sais seulement que je parlai, que je
-pleurai, que je fus éloquent.
-
-Mais elle, quand je m'arrêtai frémissant:
-
---Bravo!... bravo!... Sais-tu que tu es épatant? Tu la fais joliment
-bien celle-là!...
-
-Elle est de toi?...
-
-Dites donc, vous autres, ajouta-t-elle en s'adressant à nos camarades
-qui arrivaient, il en a une nouvelle, et une chic, allez!...
-
-La blague à la déclaration... Ah! ah! ah!... Si vous aviez vu quelle
-figure!... Ah! ah! ah!...
-
-Je t'en prie recommence-nous-la!... Ah! ah! ah!... Il faut te la faire
-mettre dans un rôle... Ah! ah! ah!...
-
-J'étais resté anéanti.
-
-Tous mes camarades se joignaient à elle pour me répéter:
-
---Fais-nous-la donc! Voyons, recommence-la!...
-
-Tenez, quand je me rappelle cette scène... cette scène qui se renouvela
-dix fois;--car je l'aimais trop pour me laisser décourager.
-
-Dès que j'abordais ce sujet si poignant pour moi:
-
---Encore? s'écriait-elle en riant de confiance.
-
-J'insistais. Elle riait plus fort.
-
---Superbe! ce geste-là!... Tu viens d'avoir une intonation splendide.
-Mais pourquoi ne te fais-tu pas fourrer cette charge-là dans une pièce?
-
-Je me tordais de rage, elle se tordait de joie.
-
-C'est juste, j'étais comique!
-
-Si bien qu'à deux pas du suicide, je me suis arrêté--pour mieux
-souffrir.
-
-J'ai bu et mon intelligence s'est affaiblie; j'ai bu et l'on m'a
-remercié parce que je manquais la réplique en scène; je bois et un de
-ces matins on m'enterrera. En apprenant ma mort, Paris y compris,
-l'ingénue que vous savez se dira:
-
---Il était crânement drôle tout de même!
-
-Ce sera mon oraison funèbre.
-
-J'étais comique!...
-
-Athanase paraissait toujours plongé dans ses réflexions.
-
---Pardon, reprit le vieil acteur en reprenant un peu de calme, je vous
-attriste là de mes bavardages. C'est plus fort que moi, quand j'entame
-ce chapitre...
-
-Eh bien! vous ne me répondez pas. Est-ce que par hasard j'aurais mis le
-doigt sur une plaie non cicatrisée? Est-ce que vous aussi vous aimeriez
-une actrice?
-
-En ce cas-là, ce que j'ai dit est bien dit et je ne regrette plus rien,
-pas même d'être entré dans votre chambre en dehors de tous les
-règlements de la civilité...
-
-Vous profiterez de mes conseils, hein, je vous en prie?
-
---D'où vient donc, dit Athanase répondant à la question par une autre,
-d'où vient donc qu'après avoir tant souffert par le théâtre, vous vous
-soyez logé dans ce quartier dont le théâtre est l'âme?
-
-
-
-
-XI
-
-LA NOSTALGIE DES PLANCHES
-
-
-Le vieux comédien hocha la tête.
-
---Ceci est une autre affaire. Si vous y aviez passé!
-
---J'y passerai peut-être, murmura le débutant.
-
---Vous éprouverez alors un double sentiment qui se dément et se combat.
-
-Après une déchéance comme la mienne, le théâtre ne devrait avoir pour
-moi que des souvenirs poignants;--n'importe!
-
-J'ai besoin d'être encore dans son atmosphère.
-
-Dandin, jusque dans la folie, avait l'amour de la procédure et jugeait
-les larcins du chien qui avait croqué ses chapons, plutôt que de rester
-oisif au logis.
-
-Arrachez le bureaucrate à ses habitudes tyranniques, enlevez-lui l'odeur
-fade des paperasses, la chaleur tiède du poêle de faïence, la feuille de
-présence et les casiers verts, il dépérira dans sa liberté nouvelle,
-cette liberté fût-elle dorée par le plus gros héritage.
-
-J'ai lu quelque part l'histoire d'un épicier enrichi qui, dans son
-château princier, regrettait ses tonneaux de mélasse et ses ballots de
-café. En parcourant les allées de son parc anglais, il rêvait au cours
-des trois-six; devant un beau coucher de soleil, il pensait aux
-quinquets de la rue des Lombards.
-
-De sorte que, las de ses bonheurs opprimants, il secoua le joug de la
-richesse pour reprendre le collier volontaire de la denrée coloniale.
-Son salon servit de boutique. Le piano de sa fille devint un comptoir
-sur lequel il pesait pour ses voisins de campagne les provisions qu'il
-allait acheter en gros à Paris.
-
-Ce monsieur avait la nostalgie de la cannelle; moi, j'ai la nostalgie
-des planches.
-
-Une nostalgie qui ne pardonne pas.
-
-Quand je sors, mes pas se tournent involontairement vers le boulevard du
-Temple.
-
-Quand je lis, les journaux de théâtre viennent d'eux-mêmes dans mes
-mains.
-
-Quand je pense, mes préoccupations vont toutes de ce côté.
-
-A chaque première représentation, je m'asseois au plus prochain café.
-J'écoute les rumeurs, je recueille les avis, et de ces bribes je me
-reconstruis la soirée entière, pièce, acteurs et public.
-
-Les industriels qui grouillent autour des salles sont mes amis; du
-marchand de programmes au vendeur de contre-marques, je les sens tous de
-ma famille.
-
-Si je rencontre dans la rue une voiture de décors, il me passe un
-éblouissement.
-
-L'heure à laquelle j'entrais d'ordinaire en scène ne sonne pas une seule
-fois sans que mon cœur se serre instinctivement.
-
-Parfois je reste planté sur mes jambes devant la porte du théâtre où je
-jouai si longtemps.
-
-Ces gens qui se pressent autour des bureaux, il me semble qu'ils
-viennent pour m'applaudir. Toutes les places se garnissent.
-
-Le lustre projette ses miroitements sur la toilette des femmes;
-l'orchestre donne le signal.
-
-J'entre en scène.
-
-Ma verve flambe, le rôle est enlevé. Les bravos succèdent aux bravos.
-
-On me rappelle, et... je m'aperçois qu'il pleut à verse et que je me
-suis pendant cette extase laissé traverser jusqu'aux os.
-
-Ce qui n'empêche pas que je recommence le lendemain.
-
---Et elle! n'est-elle pour rien dans vos souvenirs, demanda Athanase?
-
---Ils ne vivent que par elle.
-
---Vous l'aimez donc encore?
-
---Oui.
-
---Ah! vous voyez bien que vous aviez tort tout à l'heure de me dire de
-renoncer à mon amour...
-
-Rien n'est logique comme la monomanie.
-
-La conséquence tirée par Athanase laissa son antagoniste sans réplique.
-Le clerc profita de ce mouvement d'hésitation pour être pathétique.
-
---Et ta! ta! ta!... moi je veux bien, si ça vous amuse, termina le
-numéro 9 après plusieurs sorties oratoires du numéro 11... Seulement,
-rappelez-vous bien ce que je vous dis. Vous vous en mordrez les
-pouces... Maintenant, si vous tenez absolument à retrouver la piste de
-la donzelle, je vous conseille d'aller à l'_Agence cosmopolite_.
-
---Quelle rue?
-
---Voilà l'adresse. C'est une des maisons qui se chargent de procurer des
-engagements aux acteurs... Une façon de bureau de placement, quoi!...
-Ils sont au courant de toutes les mutations et vous êtes à peu près
-certain...
-
-Mais si vous vouliez m'écouter, vous ne bougeriez plus et vous vous
-replaceriez tout tranquillement chez un huissier de Paris... parce
-que... quand on aime... Enfin, suffit!
-
-L'ex-clerc était déjà parti.
-
-Du premier étage, il entendit le vieux comédien entonner à pleins
-poumons l'air de _la Robe et les Bottes_.
-
---Encore l'absinthe, murmura-t-il hésitant; car ce chant enroué arrivait
-à lui comme un avertissement...
-
-La voix se tut. Athanase reprit sa course.
-
-
-
-
-XII
-
-L'AGENCE COSMOPOLITE
-
-
-L'_Agence cosmopolite_ était bien, en effet, un véritable bureau de
-placement. Trials, laruettes, barytons, pères nobles, ganaches,
-traîtres, rôles marqués, déjazets, soprani, soubrettes, mères, utilités,
-elle tenait tout ce qui concernait son état.
-
-Elle expédiait sur commande jusqu'aux confins du monde, et avait envoyé
-des ténors à Tobolsk, des contralti à Nouka-Hiva.
-
-Curieuse industrie, pour laquelle il faut un cycle de connaissances et
-d'aptitudes spéciales.
-
-L'administrateur de l'_Agence cosmopolite_ les réunissait toutes. Il
-avait le coup d'œil d'un général d'armée, la mémoire d'un savant,
-l'habileté d'un maquignon.
-
-D'un regard il toisait un nouveau venu; en trois minutes il avait
-mentalement classé les artistes dans une des catégories par lui
-imaginées, et vous aurait dit à un centième près ce que pouvait être son
-rendement annuel.
-
-Il possédait sur le bout du doigt la carte théâtrale du monde entier;
-sachant que telle ville est impitoyable pour le chant et pitoyable pour
-la comédie; que telle autre a la passion du drame; que telle localité du
-Nord ne pardonne pas les nez en trompette à ses actrices; que telle
-autre ne tient qu'aux mollets de ses danseuses.
-
-Sachant encore le budget de chaque troupe,--ensemble et détail; le jour
-où expirait, à cinq cents lieues, l'engagement d'un sujet, et devançant
-l'échéance pour proposer son remplaçant.
-
-Sachant...
-
-Que ne savait-il pas?
-
-Il avait surtout l'art infini du placeur.
-
-Jamais commis de nouveautés ne déploya plus de ressources pour faire
-accepter du client ce que l'argot spécial intitule des _rossignols_.
-
-Il vous prenait un artiste comme une pièce d'étoffe, le faisait miroiter
-aux yeux du chaland, le montrait sous son jour et dans son pli
-favorables. Un poëme de diplomatie!
-
-Athanase, en arrivant, pénétra dans la première pièce; c'était
-l'officine.
-
-Sur les murailles, plusieurs listes placardées annonçaient les demandes
-du moment et indiquaient les tableaux de diverses troupes de province et
-de l'étranger.
-
---Monsieur désire?... interrogea un employé.
-
-Athanase, que les épreuves précédentes avaient légèrement enhardi,
-répondit sans rougir autant:
-
---J'aurais un renseignement à demander à monsieur l'administrateur.
-
---Veuillez passer au salon.
-
-Dans ce salon, attenant à l'officine, trois personnes attendaient déjà;
-deux causaient ensemble, la troisième était seule.
-
---Pas de chance, disait le premier causeur.
-
---Bah! tu as été _égayé_?
-
---Figure-toi que voilà trois villes où je vais. Dans l'une, le directeur
-a trouvé que je criais trop haut; dans l'autre, le public a trouvé que
-je chantais trop bas; dans la troisième, sous prétexte que je
-ressemblais à un adjoint du maire qu'on déteste, on ne m'a pas laissé
-chanter du tout. Cris, banquettes cassées, sous jetés sur la scène...
-Oh! les débuts! les débuts!
-
---Cependant, mon cher, si tu étais spectateur payant dans ton trou de
-province, et qu'on t'infligeât de force des _pannes_.
-
---On voit bien que tu as eu de la chance dans tes derniers engagements.
-
---En effet; mais là n'est pas la raison.
-
---Je t'attends au prochain _attrapage_.
-
---Et où vas-tu aller?
-
---A Liége, je crois.
-
---Jolie ville.
-
---Oui; on dit surtout que le directeur est une espèce d'imbécile dont on
-fait ce qu'on veut...
-
-L'administrateur de l'_Agence cosmopolite_ venait d'ouvrir une porte
-latérale, et s'adressant à la troisième personne, qui prêtait avec une
-attention soutenue l'oreille à la conversation:
-
---Monsieur le directeur du théâtre de Liége, donnez-vous donc la peine
-d'entrer.
-
-Le directeur obéit en lançant un coup d'œil qui démontrait suffisamment
-qu'il avait recueilli l'épithète de l'artiste.
-
---Bien! très-bien! fit celui-ci. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi.
-Encore un engagement de passé au bleu. Ce n'est ma foi pas la peine que
-j'attende plus longtemps. Viens-tu?
-
-Les deux causeurs sortirent de compagnie, laissant Athanase seul dans le
-salon.
-
-Au bout d'une demi-heure, le directeur liégeois reparut enfin,
-accompagné par l'administrateur de l'_Agence cosmopolite_.
-
---Ainsi, disait l'administrateur, vous ne vous décidez pas pour mon
-baryton?
-
---Mon cher, que voulez-vous que je fasse d'un baryton qui louche?
-
---Vous vous figurez qu'il louche; c'est une idée. Il a tout au plus un
-léger regard du côté droit... En ayant soin de chanter de profil...
-
---Son jeu est froid.
-
---Par exemple! Il a de la tenue.
-
---Il est trop petit.
-
---Peuh! Je vous conseille d'engager un géant. Les grands acteurs sont
-déplacés dans la plupart des rôles, ils encombrent la scène. D'ailleurs,
-vous ne réfléchissez pas aux conditions... c'est pour rien.
-
---A la vérité.
-
---Par le temps qui court, vous ne trouveriez pas...
-
---J'en conviens; mais ce maudit œil.
-
---En chantant de profil, vous savez! et au moins trois cents francs
-d'économie par mois sur tous les autres barytons que je pourrais vous
-fournir.
-
---Sans doute... Seulement, cette diable de taille.
-
---Trois cents francs par mois, c'est une somme.
-
---Allons! puisque vous le voulez.
-
---Pas du tout. Notez bien que je ne vous contrains en rien. Celui-là ou
-un autre.
-
---J'en conviens.
-
---Si même vous croyez que j'aie quelque intérêt à vous parler ainsi, ne
-le prenez pas.
-
---Nullement.
-
---Mais, si! J'ai précisément, dans une autre ville, l'occasion de le
-placer.
-
---C'est signé, je l'engage.
-
---Comme il vous plaira. Quant à moi...
-
-Le directeur de l'_Agence cosmopolite_ venait de donner un petit
-spécimen de son savoir-faire. Après avoir reconduit le directeur jusqu'à
-la porte, il rentra en se frottant les mains,--avec la satisfaction bien
-légitime d'un homme qui vient de soulager son catalogue d'un baryton qui
-louche.
-
-Il s'arrêta devant Athanase, et le passant en revue de la tête aux
-pieds:
-
---Vous jouez les grimes?...
-
---Non, monsieur.
-
---Tant pis. Vous avez tort; c'est là votre vocation... Auriez-vous la
-faiblesse de vous destiner aux rôles tenus?
-
---Pas davantage.
-
---Vous sortez du Conservatoire?... Non... Des cafés-chantants, alors;
-car je ne me rappelle pas encore vous avoir placé nulle part. Dans quel
-prix désirez-vous une position?
-
---Monsieur, le sujet qui m'amène n'est pas celui-là.
-
---Auriez-vous une direction? celle de la troupe ambulante de Pithiviers,
-peut-être?... Je sais qu'on devait la donner. Vous ferez bien de
-renouveler tout votre monde...
-
---Je n'ai pas l'honneur de...
-
---Ah!
-
---Je venais simplement vous demander un renseignement.
-
---Lequel?
-
---On m'a fait espérer que vous pourriez me procurer l'adresse d'une
-personne... à laquelle je m'intéresse et qui doit être engagée à Paris,
-Mlle Eulalie.
-
---Certainement... c'est notre maison qui a fait cette affaire... Mlle
-Eulalie joue le drame.
-
---Le drame?... Alors ce n'est pas la même. Celle-là tenait l'emploi de
-dugazon à Gérizy; par conséquent...
-
---La belle raison. Comme si l'on ne changeait pas de genre à volonté
-aujourd'hui. Dans l'ancienne tradition, on avait la ridicule manie de
-s'immobiliser... Nous voyons journellement, à présent, une artiste
-commencer par la danse, continuer par le chant, poursuivre par la
-comédie et finir par le mélodrame.
-
---J'ignorais cette particularité.
-
---Mlle Eulalie joue, je vous le répète, le drame au _Théâtre de la
-Croix-de-ma-mère_. Elle demeure, 12, rue de la Tour-d'Auvergne.
-
---Combien je vous suis obligé, monsieur.
-
---De rien;--mais je vous assure que vous avez tort de ne pas embrasser
-les grimes.
-
-
-
-
-XIII
-
-UNE ÉLÈVE DU CONSERVATOIRE
-
-
-Eulalie était élève du Conservatoire.
-
-Née de parents fruitiers, mais honnêtes, elle avait passé les belles
-années de son enfance à écosser des pois, jusqu'au jour où, l'enfance
-étant devenue adolescence, un professeur de cet établissement, client de
-la boutique paternelle, fut frappé à la fois de ce qu'il eut
-l'indulgence d'appeler sa beauté et sa jolie voix.
-
-Pour la beauté, un nez légèrement retroussé,--il les aimait comme ça, le
-digne homme!--et une paire d'yeux largement fendus avaient suffi à son
-enthousiasme.
-
-Quant à la voix, après avoir entendu la petite fredonner sans fausse
-note un refrain de romance populaire, il avait déclaré sans hésiter
-qu'une grande artiste était née.
-
-Que voulez-vous? c'était sa marotte à ce professeur! Il avait--comme
-beaucoup de ses collègues--la manie d'inventer des _étoiles_.
-
-Dans les rues, dans les maisons, en voyage, partout où il entendait un
-son poussé par un gosier humain il prêtait l'oreille avec une
-scrupuleuse attention et au moins cinq fois sur dix assurait qu'il
-venait de découvrir un ténor superbe, une basse magnifique ou un soprano
-hors ligne.
-
-Il avait ainsi embrigadé dans sa carrière plusieurs douzaines de génies
-musicaux arrachés à des professions que plus d'un devait regretter
-ensuite.
-
-Eulalie se trouva du nombre des embrigadées.
-
-Élève du Conservatoire! c'est un trophée pour une écosseuse de pois.
-Sans doute, en suivant les traces de sa famille, la fillette aurait pu
-gagner gros, épouser un brave et excellent garçon, vivre heureuse et
-avoir beaucoup d'enfants.
-
-Mais élève du Conservatoire!
-
-Il y avait de tout dans ce titre-là: de la gloire et de l'argent, des
-ovations et des équipages, des adorations et des meubles en bois de
-rose.
-
-Et à ce propos, si j'étais sûr de ne pas être enfermé dans la maison du
-docteur Blanche pour prix de mes efforts désintéressés, je me
-permettrais d'adresser au Sénat une pétition ainsi conçue:
-
- «Messieurs les Sénateurs,
-
- »Il est de prudence élémentaire chez tous les peuples et dans toutes
- les conjonctures de prévenir par des précautions sagement combinées
- les catastrophes que peut prévoir l'intelligence humaine.
-
- »Les chemins de fer ont appris, à nos dépens, la nécessité de signaux
- conservateurs; la police maritime veille à l'entretien des phares;
- l'édilité place devant les fondrières trop nombreuses de ses macadams
- des lanternes rouges qui crient _casse-cou_ au passant; enfin je doute
- qu'aucun ingénieur autorisât la construction d'un pont sans parapet.
-
- »Ne serait-il pas à la fois juste et prévoyant de mettre un simple
- garde-fou et d'allumer un humble lampion sur les bords glissants de ce
- précipice qu'on nomme le Conservatoire?
-
- »Les accidents s'y multiplient avec une continuité qui appelle
- d'urgence l'attention de l'autorité.
-
- »En conséquence, Messieurs les Sénateurs, j'ai l'honneur de vous
- proposer une mesure qui remplirait à la fois et, je crois, avec
- utilité, le double emploi de garde-fou et de lampion.
-
- »Elle consisterait à publier le martyrologe rétrospectif des
- infortunés de l'un et l'autre sexe qui, pour avoir glissé sur cette
- pente redoutable, ont vu leur existence compromise ou perdue par ce
- cruel événement.
-
- »Pour cela il suffirait de dresser des listes comparatives du nombre
- des élèves admis, en faisant suivre le nom de chacun de renseignements
- succincts mais précis sur la carrière par lui parcourue au sortir
- dudit établissement.
-
- »Les listes en question seraient ensuite tenues au courant chaque
- année et déposées dans un lieu public où quiconque aurait la tentation
- de suivre cette carrière pourrait auparavant venir les consulter et
- s'édifier lui-même.
-
- »De cette façon, Messieurs les Sénateurs, vous auriez la satisfaction
- d'avoir fait servir par hasard la statistique à quelque chose, en
- arrachant à un péril imminent des citoyens et des citoyennes dont la
- reconnaissance bénirait plus tard votre bienveillante sollicitude, et
- l'autorité cesserait d'avoir à se reprocher des malheurs qu'il ne
- faudrait plus attribuer qu'à la témérité des victimes.
-
- »Daignez, Messieurs les Sénateurs, agréer les civilités empressées de
- votre très-humble serviteur.»
-
-Telle est la pétition pour laquelle j'ai maintes fois été tenté déjà de
-prendre la plume.
-
-Mais la réforme est si rationnelle que décidément j'aurais trop de
-chances d'être dirigé sur la maison du docteur Blanche!
-
-Tant pis pour les Eulalies de demain et des jours suivants!
-
-La nôtre, après avoir partagé les illusions d'usage, devait partager les
-déceptions accoutumées.
-
-On avait fait passer sa voix sous ce niveau banal et impitoyable qui
-supprime toutes les cimes; on avait soumis son goût à cette orthopédie
-classique qui traite l'originalité comme une infirmité; on lui avait
-enfin décerné quelques-uns de ces accessits de pacotille qui coûtent un
-ou deux pleurs à la sensibilité des parents sans jamais rien rapporter à
-l'avenir des enfants.
-
-Puis--comme l'habitude de manger est une première nature--il avait fallu
-accepter, au lieu du Grand-Opéra rêvé, les épreuves du cabotinage de
-province.
-
-La filière est la même pour tous les accessits, qu'ils soient décernés
-au nom du chant, du drame ou de la comédie.
-
-O déchéance!
-
-La voilà donc cette vie ambitionnée! S'étioler dans un petit coin, user
-sa mémoire à un travail forcé, arriver pédestrement dans un théâtre
-borgne, gravir un escalier boueux, entrer dans une loge aux murs
-suintants, se déshabiller et s'habiller en grelottant, entrer en scène
-en tremblant, jouer avec des mâchoires devant des Béotiens dont les
-sifflets humilient sans que leurs bravos réjouissent, regagner la loge
-humide, grelotter de nouveau pour dépouiller les oripeaux, redescendre
-l'escalier toujours boueux, traverser les rues désertes et rentrer au
-gîte seule ou dans quelle compagnie!...
-
-La voilà donc cette vie ambitionnée.
-
-Oh comme Eulalie aurait bien voulu n'avoir jamais été élève du
-Conservatoire!
-
-
-
-
-XIV
-
-INTÉRIEUR D'ACTRICE
-
-
-La dugazon languissait ainsi à Gérizy, quand celui que la prose du
-_Phare dramatique_ appelait _notre éminent Cramoizin_, obtint,--grâce à
-des protections,--un emploi de demi-comparse au _Théâtre de la
-Croix-de-ma-mère_.
-
-Être éminent et avoir des protections pour en arriver à une position
-sociale qui vous permette de dire dans le cours d'une soirée trois
-phrases et demie dans le genre de:
-
-«_Madame la duchesse, votre fête est charmante._»
-
-N'est-ce pas un des exemples les plus cruels des ironies de la
-phraséologie humaine?
-
-Quoi qu'il en soit, au moment du départ, notre éminent Cramoizin s'était
-souvenu des préférences dont la dugazon passait pour l'avoir honoré
-jadis, et il lui avait prouvé sa reconnaissance en lui procurant pour la
-même scène un engagement mitoyen entre l'actrice et la figurante.
-
-Mais, à Paris, n'y avait-il pas le chapitre des crédits extraordinaires?
-
-Le _Théâtre de la Croix-de-ma-mère_, adoptant le système de la confusion
-des genres, si répandu aujourd'hui, variait le mélodrame par la féerie,
-et, dans la féerie, le maillot peut mener à tout.
-
-Bref, Eulalie avait accepté avec empressement, et s'était installée rue
-de la Tour-d'Auvergne, comme l'avait dit l'administrateur de l'Agence
-cosmopolite.
-
-Quelle installation!
-
-C'est surtout dans la vie théâtrale que la roche Tarpéienne est près du
-Capitole.
-
-A une extrémité, les splendeurs inouïes, les traitements insensés, les
-luxes arrogants; à l'autre, les privations et les misères.
-
-Eulalie en était à l'extrémité fâcheuse.
-
-Une chambre précédée d'une pièce qui cumulait les fonctions de cuisine,
-d'antichambre et de cabinet de toilette.
-
-Dans la chambre, qu'un marchand de meubles avait décorée, moyennant
-location, de ses produits de rebut, Eulalie achève d'onduler ses cheveux
-avec une pincette chauffée à la cheminée, tout en consommant un débris
-de charcuterie.
-
-De temps en temps elle exécute une roulade pour s'assurer--c'est son
-expression--que _la voix ne se rouille pas_ dans l'inaction, ou adresse
-la parole à une femme de ménage qui reprise le bas d'une robe de soie
-effrangée par un usage trop prolongé.
-
---Il n'est pas fameux, ce petit salé... Pour combien en avez-vous pris,
-madame Michel?
-
---Pour six sous.
-
---Les charcutiers de Paris sont joliment voleurs. A Gérizy, pour le même
-prix, j'en avais deux fois autant...
-
---Tout augmente, que c'est affreux.
-
---Je ne m'aperçois pas assez de cette augmentation-là dans nos
-appointements... Do, ré, si, sol!... Tâchez que ce soit une reprise
-perdue...
-
---Dame!... sauf votre respect, la robe est un peu mûre.
-
---Un peu, beaucoup; mais il faut espérer que ce ne sera pas toujours
-comme ça... Tra, la, la, la, la, la... Si, sol, do, la, la, fa!...
-
---Je le crois ben... quand on a votre physique...
-
---Hier au soir, j'ai reçu une lettre...
-
---Voyez-vous ce que je vous disais... si j'avais des fonds, je les
-placerais les yeux fermés sur votre avenir...
-
---Cette bonne madame Michel.
-
---C'est que je m'y connais... Feu Michel, mon défunt, n'a pas été
-souffleur pour rien pendant dix-sept ans et neuf mois... Oui, madame,
-dix-sept ans et neuf mois passés dans la boîte de chêne... Ce n'est pas
-un jour; sans compter que pendant ce laps, il n'a pas une seule fois
-voulu voir comment était faite la salle avec le public dedans.
-
-Eulalie avait allumé une cigarette pour son dessert.
-
---C'est drôle, hein!... poursuivit madame Michel, de vivre si longtemps
-dans un théâtre et de ne jamais être en tête-à-tête qu'avec le bas des
-jambes des acteurs et des actrices... mais aussi il n'y avait pas son
-pareil pour souffler... Esclave de son devoir, quoi!... Il n'a pas fait
-manquer une réplique pendant tout son laps!... il n'avait même pas
-besoin de regarder les artistes! Il devinait qu'ils allaient être
-embarrassés, rien qu'à voir la manière dont ils trémoussaient des
-jambes... Un rude homme, sans flatterie... C'est pour vous dire que j'ai
-le droit d'avoir une opinion. Je parierais que cette lettre est au moins
-d'un grand seigneur...
-
---Oh! un grand seigneur... Vous exagérez, madame Michel...
-
---Toujours bien d'un négociant en gros.
-
---Plutôt.
-
---Ma foi, moi j'aimerais autant... Rien que dans la rue des Lombards il
-y a des fabricants de produits chimiques qui sont crânement dans leurs
-affaires, allez!... Et sa lettre est bien brûlante?...
-
---Madame Michel!
-
---Faites excuse, mademoiselle; mais j'adore ça, moi, les amourettes; ça
-me ragaillardit... Que feu Michel, mon défunt, qui savait mon faible, il
-a tout fait pour me faire entrer habilleuse à son théâtre...
-
---Il me demande la permission de se présenter chez moi...
-
---Comment donc!... Le produit chimique n'a jamais eu que de bons
-sentiments, j'en répondrais comme de moi, de ct' homme! Et quand est-ce
-qu'il viendra?
-
---Aujourd'hui...
-
---A la bonne heure! Ce n'est pas un perdeur de temps... Vous pouvez vous
-vanter d'avoir joliment fait de venir à Paris. Voilà votre affaire
-bâclée...
-
---Vous arrangez les choses à votre façon.
-
---C'est la bonne... Pourquoi bouder contre la chance?
-
---Rien ne vous prouve que ce monsieur...
-
---Est un homme sérieux. Quand je vous répète que j'ai des pressentiments
-qui ne me trompent jamais... Si vous tenez à en être plus sûre, je vas
-vous faire une réussite.
-
---Oh! oui! une réussite.
-
---Vous allez m'en dire des nouvelles... Je sais les cartes absolument
-comme si j'étais dedans...
-
-Eulalie et Mme Michel étaient plongées dans leurs opérations
-cartomanciennes et celle-ci répétait en montrant le dix de trèfle et le
-roi de carreau:
-
---Toujours de l'argent et un homme d'âge... C'est comme si le notaire y
-avait passé.
-
-A ce moment on sonna discrètement à la porte.
-
-Les deux femmes bondirent.
-
---C'est lui! s'écria Eulalie.
-
---A quelle heure qu'il devait donc venir?
-
---A deux heures...
-
---Il les est... Hein! tout de même, comme ça fait passer le temps, ces
-scélérates de cartes...
-
---Madame Michel, ma robe, bien vite...
-
---J'ai encore un point à y faire.
-
---N'importe... Mettez donc du bois dans la cheminée... Ouvrez un peu la
-fenêtre pour enlever l'odeur de la cigarette... serrez le paquet de
-Maryland...
-
---Minute... Comme vous y allez! on ne peut pas se couper en quatre!
-
-La sonnette retentit une seconde fois...
-
---Il va s'en aller, soupira Eulalie avec angoisse...
-
---Il n'y a pas de risque... Il doit nous entendre remuer à travers la
-porte... Et puis les amoureux, ça ne se décourage pas si facilement.
-
---Suis-je bien coiffée?
-
---A croquer.
-
---Allez ouvrir alors... Non!... l'assiette au petit salé qui est restée
-sur le milieu de la table.
-
---Parbleu! il doit bien se douter que vous mangez...
-
-Pour la troisième fois, on agita la sonnette...
-
---Quand je vous disais qu'il ne perdrait pas courage si facilement...
-Surtout recevez-le avec dignité et rappelez-vous le roi de carreau...
-Vous m'en direz des nouvelles demain matin...
-
-Mme Michel était enfin allée ouvrir.
-
-Eulalie, dans une attitude digne et réservée faisait bouffer de son
-mieux sa robe de soie passée, et attendait, assise auprès du feu, le
-visiteur annoncé par des pronostics si dorés.
-
-
-
-
-XV
-
-PÉRIPÉTIE
-
-
-Ce fut Athanase Briquet qui entra...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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-
-
-
-
-XVI
-
-UNE PREMIÈRE ENTREVUE
-
-
-La femme de ménage s'était discrètement retirée, après avoir ouvert la
-porte à l'étranger. Eulalie attendait pour tourner la tête que celui-ci
-prît la parole.
-
-Athanase restait donc livré à son irrésolution et à sa timidité.
-
-Il n'osait avancer, et s'était arrêté sur le seuil de la chambre,
-tortillant gauchement son chapeau entre ses doigts.
-
-C'est qu'il avait depuis quinze jours ajourné sans cesse ce moment
-ardemment souhaité; c'est qu'il avait fait vingt plans de campagne avant
-d'en adopter un; c'est qu'il avait écrit trente lettres avant d'envoyer
-celle qui avait donné carrière aux suppositions que vous savez.
-
-De son côté Athanase n'avait pas été sans se livrer, sur l'intérieur
-d'Eulalie, à des hypothèses que la réalité venait violemment démentir.
-
-Pouvait-il se représenter le boudoir d'une actrice parisienne autrement
-que sous des couleurs empruntées à la palette des _Mille et une Nuits_?
-
-Au lieu de cela, il retrouvait à Paris une simplicité très-proche
-parente des protêts de Gérizy, et sa surprise augmentait encore son
-embarras.
-
-Ce qui prouve sa bonne foi;--car un roué n'aurait pas manqué de puiser
-dans cette circonstance une subite hardiesse.
-
-La situation cependant ne pouvait se prolonger et Eulalie, voyant que la
-montagne ne venait pas assez vite à elle, se décida à aller à la
-montagne.
-
-N'était-elle pas un peu parente de Mahomet,--ne fût-ce que par son
-paradis?
-
-Donc se retournant tout à coup:
-
---Veuillez, monsieur, prendre la peine...
-
-Elle laissa la phrase en suspens à la vue d'Athanase.
-
-Étriqué dans son habit vert bouteille, tremblant, changeant de couleur,
-il avait un air piteux qui répondait si peu aux promesses du roi de
-carreau accompagné de beaucoup de trèfle!
-
-L'actrice d'ailleurs venait de reconnaître,--avec la mémoire de la
-bourse,--le clerc aux protêts provinciaux. Aussi, se méprenant
-complétement et songeant à certaine créance qu'elle avait laissée
-là-bas:
-
---Ah! c'est vous, jeune homme, fit-elle d'un petit ton dédaigneux. Il
-paraît que vous vous entendez à suivre les pistes...
-
---Mademoiselle, répondit Athanase se méprenant à son tour, si je me suis
-permis de vous attendre le soir à la sortie du théâtre...
-
---Vraiment! de mieux en mieux! Mais c'est de la haute police... Vous
-avez tort de ne pas vous présenter à la préfecture; on utiliserait vos
-mérites.
-
---A la préfecture?... Je ne comprends pas...
-
---Cela m'étonne de votre part... Un si habile limier!... Croyez-moi, mon
-cher, vous gagneriez plus à ce métier-là que dans vos fonctions de
-saute-ruisseau chez votre loup-cervier de province...
-
-L'épithète de saute-ruisseau était entrée comme une lame de poignard
-dans le cœur de l'amoureux.
-
---A propos, reprit la comédienne, que me veut-il, votre monsieur
-Loyal?...
-
-Encore un morceau de sa façon... Donnez, l'ami... et dites-lui qu'une
-autre fois il ne prenne pas la peine de faire voyager à mon intention
-ses petits clercs... Ils n'auraient qu'à se perdre en route... Eh bien!
-ce protêt, cette saisie, ce n'importe quoi... Donnez!
-
---Mademoiselle, fit Athanase suffoquant... Mademoiselle...
-
---Ah! mais non! c'est déjà bien assez d'être forcée de lire votre prose,
-sans l'entendre par-dessus le marché... Donnez donc, monsieur le clerc.
-
---Je ne suis plus clerc! cria le malheureux.
-
---Pas possible!... Mais alors qu'êtes-vous donc?
-
---Je suis... Je suis... amoureux. Amoureux à en perdre la raison.
-
---Grand Dieu! riposta Eulalie en parodiant le ton tragique de cette
-déclaration... Serait-ce par hasard vous, Monsieur, qui...
-
-Et en montrant la lettre elle toisait avec insolence Athanase qui fit de
-la tête un signe honteusement affirmatif.
-
---Vous! reprit l'actrice courroucée... Vous! Vous!...
-
-Ces trois exclamations avaient parcouru une gamme descendante en passant
-de la colère à l'ironie, de l'ironie à la gaîté folle.
-
---Je ne savais pas... ah! ah! ah! ah!... que dans les études... ah! ah!
-ah! ah!... on apprît à libeller... ah! ah! ah!... ce genre d'actes...
-Soyez convaincu, monsieur, que je suis très-honorée... ah! ah! ah!...
-des hommages d'un personnage aussi important... d'un homme que sa
-fortune et son talent... Désolée, mais on m'attend au théâtre pour une
-répé... ah! ah! ah!... pour une répétition.
-
---Ordinairement vous n'y allez qu'à trois heures, balbutia Athanase.
-
---En vérité... monsieur est supérieurement renseigné... C'est juste.
-J'oubliais que monsieur a bien voulu me suivre... Afin de vous épargner
-aujourd'hui cette fatigue, permettez-moi de vous prier de passer
-devant!...
-
-
-
-
-XVII
-
-NUMÉRO NEUF ET NUMÉRO ONZE
-
-
---Triple sot! animal! butor!... soupirait le numéro 11 en arpentant sa
-chambre avec fureur... n'avoir pas trouvé un mot à répondre!... m'être
-laissé terrasser par ses railleries...
-
-N'avait-elle pas le droit de me railler, quand stupide et hébété...
-
---Eh bien! eh bien!... qu'est-ce qu'il y a?
-
- D'où vient ce tapage,
- Ce tapage, ce tapage?...
-
-C'était le numéro 9 qui entrait chez son voisin.
-
-Le vieux comique avait déjà une légère pointe, comme l'attestait le
-fragment de couplet qui escortait son apparition.
-
---Bigre! nous avons l'air furieusement agité aujourd'hui! L'aurions-nous
-vue, par hasard?
-
---Oui, je l'ai vue.
-
---Il paraît que le colloque n'a pas été caressant...
-
- Dans ce temps-là,
- C'était déjà comm' ça!...
-
---Mon pauvre ami, je suis bien malheureux... J'ai été bête, j'ai été
-grotesque... J'entends encore ses rires...
-
---Ah! elle a ri... L'autre aussi elle riait... Vous savez, l'autre... ma
-Berthe!
-
-Parbleu!... Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas toutes?
-
---Elle a eu raison de rire, reprit Athanase avec animation. Elle a eu
-raison de me dire que je n'avais ni fortune, ni talent.
-
---Et moi, je vous répète qu'elles se ressemblent toutes... Comme
-chantait un couplet sur l'air _Du serin qui te fait envie_.
-
- Des femmes s'lon moi la meilleure,
- Ne vaut...
-
---Pas de talent!... pas de fortune!...
-
---Vous voyez bien que c'est une sans cœur comme ses pareilles et quand
-je vous conseillais de ne plus l'aimer...
-
-Pauvre garçon... A votre place je n'irais pas par quatre chemins.
-L'absinthe, voyez-vous, il n'y a que cela pour l'oublier.
-
---Et moi, je préfère le travail pour la mériter.
-
---A votre aise... chacun son goût... si vous croyez que ça vous mènera
-loin, vos pièces... Au revoir, voisin...
-
- Au revoir,
- A ce soir,
- Dans ma chambrette...
-
-Et le numéro 9 regagna sa bouteille, tandis que le numéro 11 tirait ses
-manuscrits de son secrétaire.
-
-
-
-
-XVIII
-
-ÉCRITURES EN TOUS GENRES
-
-
-Pendant un an, ce fut un labeur opiniâtre.
-
-Il s'agissait de conquérir cette fortune et ce talent dont l'actrice
-avait si ironiquement déploré l'absence.
-
-Athanase ne sortait que pour aller au théâtre où jouait Eulalie. Il
-avait, quand ses forces faiblissaient, besoin de la voir pour ranimer
-son énergie. Après quoi, il revenait de la représentation, plein d'une
-ardeur nouvelle.
-
-Comment, en effet, aurait-il pu être distrait de son idée fixe?
-
-Il ne connaissait personne à Paris, n'avait pour toute relation que ses
-rapports de voisinage avec le comique en retraite; et celui-ci
-entremêlait ses conseils de trop de couplets pour que ses remontrances
-eussent le poids nécessaire.
-
-Au bout de l'année, Athanase avait achevé un drame, revu et
-corrigé--Dieu sait combien de fois.
-
-Le drame était naturellement destiné au _Théâtre de la
-Croix-de-ma-mère_, avec rôle pour Eulalie; mais il fallait auparavant
-faire mettre au net le brouillon aux innombrables surcharges.
-
-Athanase se rendit chez un copiste dont son voisin lui avait donné
-l'adresse.
-
-Un des types les plus intéressants que celui du copiste dramatique.
-
-Ces _entreprises d'écritures_ sont de véritables administrations, qui
-enrégimentent les employés par dizaines.
-
-Le chef de l'entreprise réalise d'ordinaire de très-beaux bénéfices; les
-employés gagnent trois francs par jour.
-
-Pauvres gens! Quelques-uns, avant de copier les pièces d'autrui, en ont
-fait peut-être; à coup sûr, après en avoir copié, ils ne seront jamais
-tentés d'en faire!
-
-Ils sont trop bien renseignés pour cela.
-
-Mais ils gardent leurs renseignements pour eux.
-
-Avec un peu d'exercice, ils se font à l'égard du manuscrit cette
-impassibilité que le médecin acquiert en face de la souffrance, le
-fossoyeur en face de la tombe!
-
-Tous les esprits sont pour eux égaux devant le _tant la ligne_;--et
-cette égalité a quelque chose de vraiment fatal.
-
-Ils sont presque sinistres, ces indifférents de la ronde et de la
-bâtarde.
-
-C'est un débutant, c'est un maniaque, c'est un auteur célèbre...
-n'importe!
-
-Le copiste reçoit la commande avec le même coup d'œil.
-
-Si, pourtant, il voulait ou osait parler!
-
-Au débutant il dirait:
-
-«Jeune homme, vous abordez une carrière où tout le monde se croit
-appelé, où tout le monde veut être élu.
-
-»Vous arrivez avec votre cher manuscrit en poche. Vous ne l'avez point
-encore tiré, mais déjà je le devine. Il est en vers, peut-être, en cinq
-actes au moins.
-
-»Hélas! j'en ai tant vu mourir de ces actes!
-
-»Jeune homme, vous croyez avoir fait un chef-d'œuvre, c'est l'ordinaire;
-vous avez hypothéqué sur chaque tirade une espérance; vous avez même
-trouvé des amis qui vous ont confirmé dans ces croyances.
-
-»Et quand même ils auraient dit vrai, les compères de l'amitié! quand
-même le chef-d'œuvre existerait!
-
-»Je ne vous conseillerais pas moins de reprendre votre rouleau
-bien-aimé, et de tourner les talons.
-
-»Ce seraient vingt-cinq francs d'économisés.
-
-»Si je vous parle ainsi, c'est dans votre intérêt; j'y perds une
-affaire, mais j'y sauve sans doute une existence.
-
-»Adieu, jeune homme, sans rancune;--et surtout, pas au revoir!»
-
-Au maniaque, le copiste dirait encore:
-
-«Bonjour, l'ami, je te connais.
-
-»Les journaux gouailleurs s'arrachent les lambeaux de tes œuvres; tu es
-le bouc émissaire de toutes les plaisanteries, le patito du grotesque.
-
-»Et pourtant, tes cheveux grisonnent. Triste chose que de voir profaner
-la vieillesse.
-
-»Et pourtant tu portes un nom honorable. Triste chose que de le voir
-livré en pâture aux quolibets.
-
-»Va-t'en, je t'en prie, et change de marotte.
-
-»Les folies furieuses inspirent une respectueuse terreur; les folies
-inoffensives n'excitent que la moquerie.»
-
-Il dirait enfin à l'auteur célèbre:
-
-«Maître, je vous salue.
-
-»Vous avez eu de beaux et retentissants succès depuis quelque temps, et
-vous êtes aussi grand que je suis humble.
-
-»Votre grandeur cependant ne m'impose pas, et je copie votre prose du
-même train que je copierais un vaudeville des Funambules. Ne serait-ce
-pas un avertissement dont vous feriez bien de profiter? J'en ai tant
-transcrit d'auteurs à succès, qui, aujourd'hui...
-
-»Maître, soyez modeste, car l'avenir n'est à personne; redoublez
-d'efforts, car la vogue se lasse; défiez-vous, car l'envie veille...»
-
-Il dirait cela, le copiste, et bien d'autres choses aussi;--mais son
-égoïsme trouve moins fatigant de ne rien dire du tout.
-
-Copie ce que dois, advienne que pourra.
-
-
-
-
-XIX
-
-LE CARNET D'UN COPISTE
-
-
-J'en sais pourtant un qui s'était départi de cette règle d'insouciance
-systématique; c'était un naufragé du déclassement, dont la plume aurait
-mieux mérité que ce métier d'esclavage calligraphique.
-
-Après sa mort, on trouva dans ses papiers un carnet sur lequel il avait
-coutume d'inscrire au jour le jour ses impressions.
-
-C'était un recueil fantasque et sans suite, d'observations, de boutades,
-de pensées, de critiques.
-
-Je puise au hasard quelques fragments dans l'original, qu'une suite de
-hasards amena dans mes mains:
-
- * * * * *
-
-«Janvier, 18...
-
-»Ce matin, le patron m'a donné à copier un manuscrit signé d'un auteur
-connu et d'un aspirant dramaturge.
-
-»J'ai compté les lignes.
-
-»Il y en a _trois_ de la main de l'auteur connu; le reste est du
-petit...
-
-»Bien entendu, l'auteur connu sera nommé le premier et touchera les
-trois quarts des droits.
-
-»C'est peut-être parce que je n'ai jamais voulu être _le petit_ que je
-dois aujourd'hui à mes piètres fonctions l'honneur de constater sur
-autrui cet écart de justice distributive.»
-
- * * * * *
-
-«Mars, 18...
-
-»M. X... se présente à l'Académie.
-
-»Ce serait sans doute le moment d'envoyer aux immortels la collection de
-fautes d'orthographe moulées d'après nature sur les autographes du
-candidat.
-
-»Après cela, il pourrait y avoir de ces messieurs qui prendraient cet
-envoi pour une allusion personnelle;--et pour ce qu'ils feront jamais au
-Dictionnaire!...»
-
- * * * * *
-
-«Octobre, 18...
-
-»Voilà,--en seize ans d'exercice,--la première fois que je transcris une
-idée neuve.
-
-»Dieu bénisse le garçon qui m'étrenne!»
-
- * * * * *
-
-«Décembre, 18...
-
-»Il paraît que Dieu n'a pas voulu le bénir.
-
-»Il est revenu à l'administration pour faire remanier sa pièce.
-
-»On l'a reçue à condition qu'il retirerait l'idée en question. Au fait,
-on a raison. Ce serait un mauvais exemple à donner au public.»
-
- * * * * *
-
-«Mai 18...
-
-»Parlez-moi des féeries. Il y a des blancs à chaque instant.
-
-»Rien de plus commode pour le copiste;--et pour le dialogue donc!
-
-»L'esprit manque...»
-
-(_Ici le machiniste trouvera un truc._)
-
-«La scène languit...»
-
-(_Tout à coup la table s'ouvre et se métamorphose en baignoire._)
-
-«L'intrigue s'embrouille...»
-
-(_Pluie de feu, entrée des diablotins. Ballet._)
-
-»Naturellement, ce genre de littérature est un des plus lucratifs. La
-table changée en baignoire rapportera plus à son _écrivain_ que tout le
-répertoire de l'Odéon réuni.»
-
- * * * * *
-
-«Juin 18...
-
-»Quelques chiffres.
-
-»J'ai compté dans ma pratique:
-
-»63 fois l'histoire de l'enfant volé au prologue et retrouvé au
-dénoûment.
-
-»112 aveugles recouvrant la lumière.
-
-»126 muets recouvrant la parole.
-
-»6,980 adultères.
-
-»11 incestes.
-
-»14,365 duels.
-
-»13,925 quiproquos--pour vaudevilles.
-
-»17,631 filles séduites.
-
-»37,921 mariages.
-
-»J'ai copié:
-
-»La même scène dans 1,234 drames.
-
-»Le même bon mot dans 2,433 comédies.
-
-»Les mêmes types dans...
-
-»Mon arithmétique ne va pas au delà.
-
-»Et dire que le métier de copiste n'est pas plus honoré!»
-
- * * * * *
-
-«Novembre 18...
-
-»On a inventé avant-hier une danse nouvelle.
-
-»Trente-neuf vaudevillistes ont apporté hier à l'administration
-trente-neuf à-propos à copier.
-
-»Ils ont tous recommandé le secret: le collègue A... à cause de son
-collègue B..., le collègue B... à cause de son collègue C..., le
-collègue C... à cause de son collègue D..., etc.
-
-»Parbleu!»
-
- * * * * *
-
-«Juillet 18...
-
-»Épidémie de reprises.»
-
-»Ces rengaînes des vétérans feraient bien du tort au commerce, si les
-rengaînes des novices n'étaient là pour l'alimenter quand même.»
-
- * * * * *
-
-«Août 18...
-
-»Ma vue baisse.
-
-»Est-ce pour se mettre au diapason des œuvres que m'apportent les génies
-contemporains?»
-
- * * * * *
-
-«Septembre 18...
-
-»Impossible de continuer le métier.
-
-»Je ne peux plus lire les tirades philosophiques de M. P...
-
-»Fini de rire...»
-
-
-
-
-XX
-
-ÉMOTIONS D'AUTEUR
-
-
-Le copiste à qui Athanase confia son manuscrit ne tenait pas de carnet.
-
-Il appartenait à la classe générique des impassibles.
-
-Il prit le brouillon d'une main calme, le rendit d'une main paisible, et
-ne sembla percevoir une sensation particulière qu'en sentant le
-frôlement du louis qui lui fut octroyé.
-
-Mais pour Athanase, c'était différent. Une foule d'émotions
-s'éveillaient en lui au contact du paquet que lui avait remis le
-calligraphe.
-
-L'auteur naissait au monde dramatique.
-
-Il lui tardait d'être au grand jour pour déplier le précieux rouleau, et
-quatre à quatre il descendit l'escalier.
-
-Enfin!
-
-Il avait rompu--pour aller plus vite--la ficelle qui retardait son
-bonheur.
-
-C'était bien lui, son drame en cinq actes, se pavanant dans de somptueux
-caractères de parade.
-
-Comme ces lettres arrondies avec art donnaient du relief au dialogue!
-
-Comme les noms des interlocuteurs se détachaient avec majesté sur la
-blancheur des interlignes.
-
-Ici, la scène de provocation.
-
-Les répliques, courtes et hachées, semblaient se choquer comme un
-cliquetis d'épées.
-
-Là, la scène attendrie avec sa période solennelle.
-
-Deux pages et demie!...
-
-Soixante-neuf pages dans tout le manuscrit... soixante-neuf pages
-écloses dans le cerveau d'Athanase! Soixante-neuf pages, fruit de ses
-veilles, pensée de sa pensée.
-
-Lui, le clerc obscur, il avait inventé des personnages, une action; il
-était créateur.
-
-C'est alors que les souvenirs des cartons verts de l'étude lui auraient
-paru mesquins!
-
-Et il relisait encore, tout en marchant, les principaux passages de son
-œuvre. Et il relevait par instants les yeux pour toiser les passants. Et
-il faisait sonner ses talons sur le trottoir.
-
-Telle était la sincérité de son exaltation, que s'il avait à ce moment
-rencontré Eulalie, il aurait été capable de la regarder sans baisser les
-yeux!
-
-Bientôt même, il ne suffit plus à soutenir le poids de sa propre
-ivresse, il sentit qu'il avait besoin d'un second pour l'aider à porter
-ce faix joyeux.
-
-Il doubla le pas et arriva essoufflé, mais triomphant, chez son ami le
-numéro 9.
-
-
-
-
-XXI
-
-SI JEUNESSE...
-
-
---Très-bien, fit le vieux comédien après avoir entendu d'un bout à
-l'autre sans sourciller les cinq actes de son voisin. Il y a là-dedans
-de l'action, de l'invention... je dirais presque du talent, si vous
-n'étiez pas mon ami... Et après?
-
---Comment après?
-
---Certainement après? que comptez-vous faire de ça?
-
---Ça, s'écria Athanase choqué de l'irrévérence, ça!... Une pièce à
-laquelle j'ai consacré tant de veilles et dont vous avez bien voulu
-vous-même encourager les humbles mérites... Mais je compte la présenter
-aujourd'hui même au _Théâtre de la Croix-de-ma-Mère_.
-
---Son théâtre, c'est juste; j'oubliais... Et vous avez des protections?
-
---Aucune; à quoi bon? Tous les journaux que je lis depuis mon arrivée à
-Paris gémissent sur la décadence de l'art dramatique et la disette de
-bonnes pièces. Certes, je ne crois pas avoir fait un chef-d'œuvre; mais
-à un ouvrage consciencieusement travaillé, on fera bien l'honneur d'un
-examen consciencieux.
-
---Oui... oui... soyez tranquille, le directeur ne se couchera pas ce
-soir avant d'avoir dévoré votre manuscrit d'un bout à l'autre!...
-
---Vous avez tort de me plaisanter.
-
---Et vous, vous avez tort d'être si plaisant. Désirez-vous savoir
-l'horoscope de votre pièce? Bon. Vous allez la porter au concierge de la
-_Croix-de-ma-Mère_.
-
---Non pas, protesta Athanase qui s'était soudain rappelé les détails de
-sa réception dans la loge des époux Balandreau...
-
---Alors vous remettrez votre drame au secrétariat avec une lettre à
-l'adresse du directeur. Vous attendrez un mois, deux, six... Impatienté,
-vous écrirez de nouveau, puis en échange de vos deux épîtres vous en
-recevrez une d'un des employés de l'administration où l'on vous
-annoncera que:
-
- «Malgré les remarquables qualités de votre pièce, elle s'éloigne trop
- du genre adopté par le théâtre; en conséquence de quoi on vous prie de
- venir débarrasser les cartons encombrés de ce colis importun.»
-
---Si pourtant mon œuvre a paru digne de...
-
---Digne de quoi?... Est-ce qu'une œuvre est digne de quelque chose quand
-elle est signée: _Athanase Briquet_? Vous ne vous doutez pas, enfant, de
-la ligue contre laquelle vous aurez à lutter, des ennemis qui
-combattront contre vous.
-
-Au premier rang, les auteurs chevronnés, les millionnaires de la scène
-pour qui a été fait le dicton: L'eau va toujours à la rivière. Derrière
-eux les influences des commanditaires, du ministère, des journaux,
-des...
-
---Je connais la tirade, je l'ai lue dans une foule d'articles.
-
---Et c'est ainsi qu'elle vous a profité?
-
---Je ne me défie de rien tant que des vérités trop souvent proclamées.
-Les fabricants de satires sont d'éternels rabâcheurs.
-
---Ne faudrait-il pas qu'ils changeassent quand les travers humains ne
-changent pas?
-
---Les hommes ne sont pas si mauvais qu'on veut bien les faire.
-
---Vous y tenez... Comme il vous plaira et à votre santé, dit le vieux
-comédien en se versant un verre d'absinthe...
-
- Bon voyage,
- Monsieur Dumollet!...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Au bout de six mois d'attente,--jour pour jour--Athanase reçut--mot pour
-mot--la réponse que lui avait annoncée son ami.
-
-
-
-
-XXII
-
-AIRS VARIÉS POUR GROSSE CAISSE
-
-
-Il fallait se rendre à l'évidence; l'expérience avait eu raison, mais
-l'expérience était bonne fille et elle dit au pauvre désolé:
-
---Maintenant vous ne refuserez pas de me croire, j'imagine.
-Permettez-moi donc de mettre à votre disposition le peu de crédit que
-m'ont peut-être laissé d'anciennes amitiés. Je n'aurais point osé vous
-offrir tout d'abord ce semblant de protection... J'ai l'air d'un si
-étrange protecteur!
-
---Vous pourriez?...
-
---Je ne sais si je pourrai pouvoir, je pourrai toujours essayer. N'allez
-pas retirer votre manuscrit avant une seconde sommation. D'ici-là
-j'aurai fait agir mes meilleurs ressorts.
-
-La seconde sommation arriva: mais elle prouvait que le bonhomme du
-numéro 9 n'était pas resté oisif.
-
-Il y avait dans la rédaction un moelleux qui contrastait avec le ton
-officiellement poli de la première fois.
-
-Athanase se crut vainqueur et se rendit au rendez-vous qui lui était
-donné avec un nouveau fonds d'illusions toutes fraîches.
-
-Sur l'exhibition de la lettre qu'il avait reçue, on l'introduisit auprès
-d'un monsieur qui semblait plongé dans un travail des plus épineux.
-
-Ce n'était pas le directeur,--comme le supposa d'abord le naïf
-Athanase--c'était le secrétaire du théâtre.
-
-Quant au travail qui l'occupait...
-
-Vous hantez les journaux, n'est-ce pas?--En ce cas, vous ne sauriez vous
-être soustrait aux impressions que fait nécessairement naître la lecture
-de ce qu'on nomme le bulletin théâtral.
-
-_--Ce soir, au théâtre de... le drame sublime qui pendant cent
-représentations arrachera des larmes à tout Paris._
-
-_--Ce soir, au théâtre de... la délicieuse comédie qui pendant cent
-soirées consécutives fera rire trois mille spectateurs._
-
-_--Ce soir, pour la seconde fois, la pièce dont la première
-représentation prendra place dans les annales des succès contemporains._
-
-_--La foule continue à se presser au théâtre de... pour applaudir le jeu
-inimitable de..._
-
-_--Les bureaux de location du théâtre *** sont littéralement pris
-d'assaut par le public..._
-
-D'où il est toujours résulté pour moi,--et pour vous sans doute,--un
-triple sujet d'admiration.
-
-J'admire sincèrement le génie de MM. les auteurs contemporains dont les
-productions inspirent de pareils dithyrambes.
-
-J'admire plus sincèrement la présence d'esprit du public qui, au milieu
-de tant de chefs-d'œuvre, ne semble nullement embarrassé du choix.
-
-J'admire très-sincèrement la fécondité des écrivains dont la plume,
-véritable Protée du panégyrique, prend tour à tour toutes les formes
-pour exalter les cœurs dans l'intérêt de la recette.
-
-Avoir pour thème unique ces mots: _Louange forcée, approbation quand
-même_, et trouver trois cent soixante-trois ou quatre fois l'an, des
-variations... variées sur cette même corde,--j'allais écrire
-ficelle,--arracher des accents toujours nouveaux à une aussi antique
-grosse caisse, c'est gigantesque. Car on cite des merveilles dans ce
-genre-là.
-
-L'art dramatique fait concurrence aux marchands d'habits confectionnés
-et aux chapeaux à sept francs. (_Halte-là! ne passez pas sans..._ etc.).
-
-Et, qui pis est, le plus souvent on charge un homme d'esprit de cette
-abominable besogne!
-
-Telle était précisément la fonction à laquelle vaquait le secrétaire du
-_Théâtre de la Croix-de-ma-mère_.
-
-Il avait dans la matière une supériorité incontestée sur tous ses
-collègues. C'était lui qui, le premier, avait apporté dans la réclame
-l'élégie et le jeu de mots.
-
-C'était de lui qu'on se rappelait des annonces mémorables telles que:
-
-_--De toutes les infirmités auxquelles est sujette la nature humaine,
-aucune n'inspire une pitié et une sympathie plus universelles que la
-cécité. Avec quel respect l'histoire parle des aveugles illustres! Avec
-quel élan la main du passant s'ouvre pour soulager la misère des
-aveugles mendiants!... _L'Aveugle de Tobolsk_, lui, fait à la fois
-ouvrir les mains et battre les cœurs, remplit en même temps le souvenir
-des spectateurs et la caisse de son heureux théâtre..._
-
-_--_Le Duel_, ce drame palpitant, a, chaque soir, pour témoins, treize
-cents personnes; et ces témoins déclarent d'une voix unanime, en
-sortant, que l'honneur de l'art est satisfait!_
-
-On conçoit que la préoccupation soit permise à l'homme qui doit imaginer
-périodiquement toutes ces gentillesses, et on excusera M. le secrétaire
-de la façon légèrement indifférente dont il reçut Athanase.
-
-Celui-ci avait, en arrivant, exhibé l'invitation à comparoir.
-
---Ah! parfaitement, monsieur; parfaitement, je sais de quoi il s'agit.
-(_En aparté._) Je ne comprends pas ce que j'ai aujourd'hui... Il m'est
-impossible de trouver une formule originale... Asseyez-vous, monsieur.
-
---Ne prenez pas garde.
-
---Nous disions donc... C'est cependant très-important. La pièce ne fait
-pas un centime. Il faut la relever à tout prix... Nous disions donc que
-j'ai lu, monsieur, votre ouvrage avec le plus grand soin.
-
---Je croyais que c'était le directeur.
-
---Parfaitement, parfaitement... M. le directeur a lu votre ouvrage avec
-le plus grand soin, sur la pressante recommandation dont il était
-accompagné... Sapristi! Je n'en sortirai pas... Vous permettez que
-j'expédie tout en causant une affaire pressée.
-
---Comment donc!
-
---Oui, monsieur le directeur, grâce à la recommandation dont... Une
-allusion à la chaleur est joliment usée. _Le succès qui défie le
-thermomètre_ a trois chevrons au moins... Il l'a lue avec le plus grand
-soin...
-
---J'en suis infiniment reconnaissant...
-
---J'ai bien aussi le paragraphe commençant par un nombre de fantaisies
-et se terminant par: _l'éloquence des chiffres est la meilleure..._ Il y
-a de très-jolies scènes dans votre _Château des Cadavres_.
-
---Pardon, monsieur, mais ma pièce s'intitule _Le Remords_.
-
---Vous êtes sûr?... Alors, je confondais... Parfaitement, parfaitement.
-A présent, je me rappelle. _Le Château des Cadavres_ est d'un autre...
-Ce que je vous ai dit n'en est pas moins vrai... _Le Remords_ a été lu
-avec des égards tout particu... Je tiens une idée: _Qui donc avait
-prétendu que les jours se suivaient mais ne se ressemblaient pas? Au
-théâtre de..._ Non. C'est vulgaire, c'est poncif... Excusez-moi,
-monsieur, je continue à expédier. M. le directeur vous témoigne la
-satisfaction que lui ont causée plusieurs scènes.
-
---Je...
-
---Charmantes.
-
---Oh! monsieur.
-
---J'irai plus loin: remarquables... C'est effrayant comme je baisse,
-autrefois, j'aurais expédié ma douzaine de notes par jour...
-
-Athanase palpitait d'espoir, et comme l'espoir est toujours impatient:
-
---En sorte, monsieur... aventura-t-il.
-
---Saperlotte! Cette fois, je la tenais, et vous m'avez fait perdre le
-fil. Enfin, n'importe. Il y a un malheur à votre drame, c'est qu'il
-manque de mouvement et de mise en scène.
-
---J'ai voulu épargner des frais.
-
---Épargner des frais à notre théâtre qui doit toute sa vogue à la pompe
-de ses décors!
-
---Je l'ignorais.
-
---Si vous aviez seulement un tableau où l'on pût intercaler un ballet.
-
---Au milieu de l'action?
-
---Parbleu!
-
---Mais le développement de la passion doit souffrir de cette halte.
-
---Pourvu que la recette n'en souffre pas... Nous avons monté l'an
-dernier un mélodrame des plus sombres où on dansait entre trois
-assassinats et deux suicides. Cela a fait un effet splendide.
-
---Alors, monsieur...
-
-Le secrétaire ne répondit pas. Il poursuivait sa rebelle...
-
---Alors, monsieur... insista Athanase.
-
---Ça y est! exclama le rédacteur de réclames, saisissant la plume:
-
-«_Les beaux jours sont revenus avec le printemps. Mais le véritable
-printemps, le printemps éternel, le printemps qui réunit les fleurs et
-les fruits, c'est celui dont jouit le succès de _la Trappe mystérieuse_.
-Aujourd'hui, salle comble comme à l'ordinaire._»
-
-Bravo! très-réussi! Cette comparaison du printemps a quelque chose
-d'empoignant... Jean! Jean!
-
---Alors, monsieur... réitéra Athanase en élevant le ton.
-
---Votre manuscrit... Je vais vous le faire rendre... Jean!... Une autre
-fois, sacrifiez au truc, c'est un conseil d'ami... Jean!... Désolé de
-vous quitter, mais on manquerait l'heure de tirage des journaux...
-
-Et le secrétaire,--son idylle à la main,--s'élança à la recherche du
-garçon.
-
-Quant à Athanase, comme il franchissait le seuil en tenant précieusement
-sa pièce sous son bras, il se croisa avec une robe de soie qui laissa
-tomber au passage ces mots dédaigneux:
-
---Encore vous, mon brave?... Est-ce pour amour ou pour saisie?
-
-Athanase s'appuya à la muraille. Il avait reconnu la voix d'Eulalie.
-
-
-
-
-XXIII
-
-UN APOPHTHEGME
-
-
-Quand, à son retour, le débutant dramatique eut achevé de raconter à son
-vieux voisin tous les épisodes de cette journée malheureuse:
-
---Que voulez-vous?... opina celui-ci en fredonnant un _chœur de sortie_;
-je ne comprends pas qu'on aille demander le bonheur à la littérature,
-quand on a l'absinthe sous la main.
-
-
-
-
-XXIV
-
-LE DIRECTEUR COMMERÇANT
-
-
-Malgré ce conseil,--dont la qualité n'est pas garantie,--Athanase n'en
-devait pas moins poursuivre son odyssée avec une opiniâtreté
-quasi-fatale.
-
-Il était écrit que, les obstacles irritant sa résistance, il parcourrait
-le cycle entier des épreuves.
-
-Le premier directeur qu'il vit, après M. le secrétaire du _Théâtre de la
-Croix-de-ma-Mère_, n'était ni gras ni maigre, ni petit ni grand, ni bon
-ni méchant, ni poli ni malhonnête, ni sot ni spirituel, ni jeune ni
-vieux.
-
-C'était le type banal, le directeur commerçant.
-
---Monsieur, dit-il au débutant, j'ai pris connaissance de votre
-manuscrit, parce que c'était mon devoir; je vous le rends, parce que
-c'est mon droit.
-
-Chaque année, je lis comme cela au hasard quelques-uns des ouvrages qui
-sont déposés au théâtre.
-
-D'avance, je suis bien certain de n'y rien trouver de bon; quand,
-d'ailleurs, j'y trouverais quelque chose, cela ne modifierait nullement
-mon opinion et mes procédés.
-
-Veuillez suivre mon raisonnement.
-
-Un théâtre, n'est-il pas vrai, est une entreprise commerciale: je ne
-sors pas de là.
-
-Vous, auteur, vous me demandez ma fourniture.
-
-Avant d'examiner vos produits, j'examine votre marque de fabrique.
-
-Le public préfère les chocolats A. et les champagnes B.
-
-Sont-ce les meilleurs? Peu m'importe, si je suis épicier ou marchand de
-vins fins, et vainement viendrez-vous m'offrir des chocolats et des
-champagnes supérieurs dont la réputation ne sera point établie.
-
-Au lieu de cela, je suis directeur de théâtre, ou, si vous l'aimez
-mieux, négociant en esprit.
-
-Le public préfère l'esprit L. et l'esprit D. Pourquoi? Ce n'est point
-mon affaire.
-
-Créez une vogue à votre _marque de fabrique_, et je serai votre
-très-humble entrepositaire et client.
-
---Ce qui revient à poser ce dilemme, répliqua judicieusement Athanase:
-
-Il faut se faire jouer pour être connu, mais il faut être connu pour se
-faire jouer.
-
---J'ignore, monsieur, si cela s'appelle un _dilemne_; moi, je nomme cela
-du commerce bien entendu et de la saine administration.
-
-Voici le moment de la répétition. Mon intérêt et mon devoir m'y
-appellent de concert.
-
-J'ai bien l'honneur de vous saluer.
-
-
-
-
-XXV
-
-LE DIRECTEUR SPÉCULATEUR
-
-
-Le second directeur que vit Athanase était au premier ce que l'agiotage
-est au négoce. Froid, sec, réservé, il commença par le regarder avec des
-yeux perçants; puis, satisfait sans doute de son examen:
-
---Monsieur, dit-il, c'est bien vous qui m'avez remis ce manuscrit?
-
---Moi-même, monsieur.
-
---Je l'ai parcouru; il n'est pas sans valeur.
-
---Trop heureux qu'il ait pu...
-
---Il n'est pas sans valeur; mais, avant d'aborder cette question
-secondaire, il m'importe de savoir si vous vous faites une idée bien
-juste de la situation d'un directeur.
-
---Par hypothèse.
-
---Les hypothèses ne suffisent pas.
-
-Un directeur est un joueur qui a soixante-quinze chances contre lui et
-vingt-cinq pour lui.
-
-Il engage ses capitaux, son honneur, son temps dans des opérations
-aléatoires où les pertes peuvent être énormes.
-
-Il est naturel qu'en cas de réussite les gains soient considérables.
-
-Chaque théâtre a, d'ailleurs, ses habitudes, et mes collègues agissent
-comme bon leur semble; quant à moi, j'ai adopté un système dont je n'ai
-eu qu'à me féliciter jusqu'ici.
-
-La stricte légalité protége... Vous m'écoutez bien, n'est-ce pas?
-
---Oui, monsieur.
-
---La stricte légalité protége les intérêts des pauvres, les intérêts des
-artistes, les intérêts des auteurs, les intérêts du public; mais elle se
-soucie fort peu des intérêts du directeur.
-
-N'était-il pas d'une équité scrupuleuse... Vous continuez à m'écouter?
-
---Oui, monsieur.
-
---D'une équité scrupuleuse, je le répète, de rétablir l'équilibre rompu
-au détriment du directeur?
-
-J'ai, dans cette entreprise, eu le bonheur d'être secondé avec un loyal
-désintéressement par les auteurs représentés sur la scène dont j'ai le
-privilége.
-
-De leur propre mouvement, bien entendu... de leur propre mouvement, vous
-saisissez?... appuya-t-il en plongeant son regard encore plus avant dans
-les yeux d'Athanase... ces messieurs, pour contribuer à la prospérité du
-théâtre qui nous fait tous vivre, ont consenti à m'apporter un concours
-matériel. La lettre tue, n'est-ce pas, monsieur, et l'esprit vivifie.
-Nous avons ainsi constitué une sorte d'association de l'intelligence et
-du capital... Je leur fais gagner de l'argent en les jouant, et ils m'en
-témoignent leur reconnaissance en... partageant... avec moi... les...
-droits... que... Mais, fit vivement le directeur spéculateur, en
-surprenant sur le visage d'Athanase une grimace significative, mais...
-ces détails vous importunent probablement, monsieur, et j'aurais dû me
-borner à vous rendre votre pièce sans vouloir vous initier à des
-affaires de famille qui n'ont aucun intérêt pour des étrangers.
-
-Athanase ne répondit pas, afin de rester poli quand même.
-
-
-
-
-XXVI
-
-LE DIRECTEUR HOMME DU MONDE
-
-
-Le troisième directeur que vit Athanase était un modèle d'urbanité.
-
-Il le reçut avec mille formules obséquieuses et mille prévenances
-empressées.
-
---Enchanté, monsieur, d'avoir le plaisir de faire votre connaissance.
-J'avais déjà beaucoup entendu parler de votre remarquable talent...
-
-Oh! mais beaucoup...
-
-Votre qualité d'inconnu... ou du moins de nouveau-venu, reprit-il avec
-un sourire gracieux, était en outre une puissante recommandation à mes
-yeux. Je ne comprends le théâtre qu'avec de la jeunesse, de
-l'originalité, de la hardiesse; je suis de mon siècle en un mot.
-
-Malheureusement, j'ai un associé, un bailleur de fonds, comme on dit...
-
-Entre nous, il n'entend absolument rien aux entreprises théâtrales. Il
-devrait se borner--comme le font d'ordinaire ses pareils--à papillonner
-dans les coulisses; pas du tout!
-
-C'est un excellent et charmant homme, mais il a le travers déplorable de
-vouloir contrôler tous mes actes.
-
-Pour votre pièce par exemple.
-
-Elle me plaît; elle me plaît extrêmement. Non, sans flatterie, je
-l'aurais montée d'enthousiasme...
-
-Patatra!
-
-Aux premières scènes que je lui en ai racontées, mon associé a crié à
-l'impossibilité. Ce qui me semblait piquant lui a paru périlleux; ce que
-je trouvais original, il l'a jugé déraisonnable.
-
-Je vous assure que tout n'est pas rose dans ma situation, et que je
-regrette autant que vous d'être obligé de vous parler ainsi.
-
-Plus que vous-même; car, avec votre talent, vous ne serez point
-embarrassé de trouver ailleurs un placement avantageux, tandis que moi,
-je ne mettrai de longtemps la main sur une pièce aussi bien appropriée à
-mes goûts, à mes idées et--quoi qu'en dise mon cruel associé--aux
-besoins de mon théâtre.
-
-Mais vous nous reviendrez, j'en veux la promesse formelle?
-
-D'ici là je m'efforcerai de faire entendre raison à mon entêté de
-bailleur de fonds... De votre côté, vous adoucirez un peu vos témérités.
-
-C'est convenu, n'est-ce pas, cher monsieur?... Je n'en suis pas moins
-charmé d'avoir fait votre connaissance.
-
-Sans rancune surtout!... Si vous saviez toute la sympathie que
-m'inspirent les talents naissants...
-
-Tout en parlant ainsi, le directeur homme du monde avait, à force de
-révérences, poussé son visiteur jusqu'à la porte.
-
-Quand il eut entendu le pas de celui-ci s'éloigner, il remisa son
-sourire et se tournant vers le garçon de service:
-
---Si ce monsieur revient... je n'y suis pas!
-
-
-
-
-XXVII
-
-LE DIRECTEUR AUTEUR
-
-
-Le quatrième directeur que vit Athanase avait été auteur dramatique.
-
-On disait: _avait été_, parce que les règlements lui défendaient de
-l'être encore.
-
-Mais en 18.., on n'avait pas pour les règlements le respect dont on les
-entoure aujourd'hui, ainsi que le prouve le langage que tint le
-directeur-auteur.
-
---Mon garçon, dit-il à Athanase, votre pièce n'est pas fameuse. Cela
-manque de charpente, cela vise au style... des niaiseries, en un mot.
-
-Ce qui ne m'empêche pas de reconnaître en vous des aptitudes que je suis
-en mesure d'utiliser.
-
-Livré à vous-même, vous n'arriverez à rien,--c'est clair comme le jour.
-Je veux vous tirer de ce mauvais pas.
-
-Vous n'ignorez pas, mon garçon, que j'ai beaucoup écrit pour le théâtre,
-mais ce que vous ignorez probablement, c'est que j'écris encore. Charité
-bien ordonnée commence par soi-même...
-
-Je ne peux pas avoir la cruauté de me refuser mes propres pièces, ce
-serait monstrueux de férocité.
-
-Malheureusement, des esprits chagrins ont voulu découvrir dans ce genre
-de cumul un danger pour l'avenir de l'art, et vous voyez devant vous un
-père qui ne peut pas reconnaître ses enfants.
-
-Ce n'est point une raison pour que je ne leur fasse pas un petit sort en
-laissant à un autre le plaisir de les baptiser.
-
-Cet autre, si vous le voulez, ce sera vous, le poste étant vacant pour
-le moment.
-
-J'ai en portefeuille au moins une vingtaine de scenarios; sur mes
-indications et avec mon contrôle, vous les épousseterez, revernirez,
-rebadigeonnerez; en échange de quoi je vous donnerai un traitement en
-rapport avec...
-
---En d'autres termes, je signerais ce que je n'aurais pas écrit?
-
---A peu près.
-
---Je serais par conséquent forcé d'endosser la responsabilité d'ouvrages
-que...
-
---Achevez...
-
---Dont...
-
---Ensuite?...
-
---Dont je pourrais ne pas approuver absolument la nature et la forme?
-
---A moins que je ne sollicite votre autorisation préalable.
-
---Jamais!
-
---Vous refusez trop vite, mon garçon. A votre place, j'aurais au moins
-eu la curiosité de demander le chiffre du traitement.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-LE BROCANTEUR THÉATRAL.
-
-
-La cinquième personne que vit Athanase n'était point un directeur.
-
-Un matin, il avait trouvé chez le concierge de l'hôtel un billet ainsi
-conçu:
-
- _«Monsieur Launois prie M. Briquet de vouloir bien prendre la peine de
- passer chez lui pour affaire qui le concerne._
-
- _»Rue des Moulins, de midi à deux heures.»_
-
-L'écriture était coulée dans ce moule uniforme qui trahit la main de
-l'expéditionnaire.
-
-A l'heure dite, notre héros infortuné arrivait au rendez-vous, en se
-mettant l'esprit à la torture pour deviner quel pouvait être le motif de
-cette convocation imprévue.
-
-Cinq minutes plus tard, il tirait le pied de biche qui ornait la
-sonnette du troisième étage.
-
-Un pas traînant retentit à l'intérieur et un homme d'une cinquantaine
-d'années, couvert d'une robe de chambre de flanelle et coiffé d'une
-calotte de velours, vint lui ouvrir.
-
---Je vous remercie de votre exactitude, fit l'homme à la calotte après
-avoir introduit le visiteur dans sa chambre... C'est bien à monsieur
-Briquet?... Vous avez dû être surpris, monsieur, en recevant une lettre
-signée d'un nom qui vous était entièrement inconnu.
-
---En effet...
-
---Je ne veux pas prolonger plus longtemps votre surprise... Vous avez,
-il y a huit jours, déposé une pièce en trois actes au _Théâtre des
-Fantaisies_.
-
---D'où vient que vous connaissiez cette particularité?
-
---Je la connais. Cette pièce sera refusée.
-
---Qu'en savez-vous?
-
---Je le sais.
-
---Ah!...
-
---Présentée par vous, elle sera refusée.
-
---C'est possible! soupira Athanase avec une résignation douloureuse.
-
---C'est sûr, vous dis-je.
-
---Sûr, si vous le voulez; mais je ne vois pas dans quel but, monsieur,
-vous m'avez dérangé, si c'était pour m'apprendre cette heureuse
-nouvelle.
-
---Je n'aurais eu garde de commettre une plaisanterie d'un goût suspect;
-je crois au contraire que la suite de notre conversation vous sera
-agréable. Vous déplairait-il de me vendre les trois actes dont j'ai eu
-l'honneur de vous parler?
-
---Les trois actes dont le refus est certain?
-
---Précisément.
-
---Permettez-moi, sans examiner la moralité du marché, de trouver que
-vous avez une étrange manière de comprendre les affaires. Puisque mon
-vaudeville est si mauvais...
-
---Pardon; je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'il serait refusé; ne
-confondons pas.
-
---Comme résultat, je ne vois pas la différence.
-
---Il est inutile que vous la voyiez. Je tiens trois cents francs à votre
-disposition, si vous êtes disposé à signer un petit contrat que j'ai
-préparé.
-
---Monsieur, je n'accepte de cadeau de personne.
-
---Un cadeau! le vilain mot! si vous n'en acceptez pas, moi, j'en fais
-encore moins, hé! hé!
-
---Je ne comprends pas.
-
---Il est inutile que vous compreniez. Est-ce entendu? Trois cents
-francs.
-
-L'homme à la calotte se dirigea vers son secrétaire.
-
---Il m'est impossible, monsieur, de rien vous répondre. J'ai pour
-principe d'avoir conscience de toutes mes actions.
-
---Mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes peu coulant. S'il fallait toutes ces
-cérémonies-là avec chacun! Est-ce que j'ai l'air d'un voleur? repartit
-le sieur Launois avec une audace d'interrogation qui pouvait paraître un
-peu risquée.
-
-Eh bien, je ne ressemble pas davantage au Petit Manteau Bleu, et je ne
-consacre point mes écus à l'alimentation des auteurs incompris. Ce que
-je vous offre, c'est un _donnant, donnant_.
-
---Donnant quoi?
-
---Votre pièce, morbleu!
-
---Puisqu'elle ne vaut rien.
-
---Pour vous, non; pour moi, c'est différent.
-
---Probablement j'ai tort, monsieur, mais je maintiens ma résolution
-première.
-
---Eh bien! sacrebleu, puisque vous tenez à ce qu'on vous mette les
-points sur les i, on les mettra.
-
-Je suis en affaires avec le _Théâtre des Fantaisies_. Nous avons
-organisé une combinaison _ad hoc_.
-
-Sans moi, on vous refusera; avec moi, on vous jouera. Je vous achète
-votre pièce pour la revendre; je vous la paye trois cents francs parce
-qu'elle m'en rapportera peut-être mille...
-
-Est-ce clair?
-
-Je vous laisse de plus la faculté de signer votre œuvre. Il me semble
-qu'on ne peut pas être plus arrangeant!
-
---Ce serait difficile; acheter trois cents pour revendre mille.
-
---Mille! mille!... Plus ou moins; j'ai avancé ce nombre-là au hasard.
-
---Vous avez probablement voulu dire deux mille?
-
---Non pas... non pas...
-
---Trois alors...
-
---A quoi bon épiloguer?... Quand une fois le marché sera conclu, le
-reste ne vous regarde plus.
-
-N'oubliez pas surtout que je vous laisse signer. Je suis sans
-prétentions littéraires, moi.
-
---Oui?
-
---Ce n'est pas que je ne pusse tout comme un autre me parer... en y
-mettant le prix.
-
---Naturellement.
-
---N'est-ce pas? Vous savez cela aussi bien que moi. Il y a un tas
-d'écrivains sur le pavé, ils donneraient pour un morceau de pain les
-plus belles choses.
-
---Et moi, monsieur, je ne donne ni ne vends, fit Athanase en se levant
-soudain.
-
---Plaît-il!
-
---Ces trafics me paraissent honteux pour les deux parties.
-
---C'est ainsi?...
-
---Honteux pour l'art...
-
---Ouais...
-
---Je suis écœuré à la fin par tout ce que j'entends et tout ce que je
-vois depuis quelque temps. On ne jouera pas ma pièce? Une de plus ou de
-moins, on finit par s'y habituer, mais jamais je ne tiendrai boutique,
-et qui pis est boutique à faux poids.
-
---C'est bien, c'est bien... ricana le sieur Launois pendant qu'Athanase
-opérait une sortie majestueuse. Avec ces idées-là on verra ce que vous
-en gagnerez de trois cents francs.
-
-
-
-
-XXIX
-
-UN COMITÉ DE LECTURE
-
-
-On dit que la foi soulève les montagnes.
-
-Bien que cette assertion n'ait encore,--que je sache,--été contrôlée par
-aucun ingénieur, l'axiome est vrai dans une certaine mesure.
-
-A force de persévérance, Athanase en était arrivé à se faire refuser
-partout. Vous riez? N'obtient pas qui veut un refus en règle.
-
-Surtout au _Théâtre des Traditions-Classiques_!
-
-Le _Théâtre des Traditions-Classiques_ avait à cette époque,--espérons
-qu'il se sera modifié depuis,--une position privilégiée dont il usait de
-la plus singulière façon. Pour honorer les morts, il aurait volontiers
-fait mourir les vivants de faim. On citait tant et tant d'actes de
-rigueur commis par lui au nom du culte des souvenirs, qu'être repoussé
-par le comité de lecture attaché à l'établissement avait presque fini
-par devenir un titre pour un écrivain.
-
-Car il y avait un comité de lecture au _Théâtre des
-Traditions-Classiques_, un comité de lecture composé des artistes de la
-maison.
-
-Des esprits chagrins trouvaient même cette organisation défectueuse, et
-s'étaient permis d'en exprimer tout haut leur opinion.
-
-Ils prétendaient que, sans nul doute, messieurs les comédiens de cette
-scène exceptionnelle étaient tous de fort galants hommes, doués d'un
-talent qui ne descendait jamais au-dessous de _température moyenne_, et
-pouvait s'élever,--une fois ou deux par siècle,--jusqu'aux 100 _degrés_
-du génie.
-
-Mais, ajoutaient-ils, faire des gens de lettres les justiciables des
-acteurs, n'est-ce point intervertir l'ordre des gradations en même temps
-qu'exposer ceux-ci à des erreurs nécessaires?
-
-Les comédiens ne peuvent, en effet, regarder la question que d'un seul
-côté. Le point de vue _public_ et le point de vue _style_ leur échappent
-ou ne leur sont qu'imparfaitement dévoilés.
-
-D'ailleurs, ils sont toujours juges et parties, d'où il résulte que...
-
-Mais j'aime mieux laisser là les dissertations des esprits chagrins.
-Comme toutes leurs semblables, elles pèsent cent kilos, et je n'ai pas
-besoin de vous attacher ce boulet au pied.
-
-Vous conclurez vous-même ce que vous voudrez de la séance de lecture
-obtenue par Athanase.
-
-Mon Dieu! oui, Athanase lisait au _Théâtre des Traditions-Classiques_,
-et c'est précisément là le rocher que sa foi avait soulevé, je ne sais
-comment.
-
-Rocher de Sisyphe s'il en fut!
-
-A trois heures précises, il arrivait avec sa comédie sous le bras. Ces
-messieurs n'étaient encore que peu nombreux.
-
-La plupart avaient passé la cinquantaine. L'habitude du professorat leur
-avait donné une allure légèrement pédagogique qui se gourmait encore
-davantage quand ils allaient exercer leurs prérogatives de haute
-juridiction.
-
-Deux ou trois membres du tribunal étaient bien chargés d'y représenter
-la demi-jeunesse; mais, se sentant en minorité, ceux-là en général
-
- Imitaient de Conrard le silence prudent.
-
-Jugez combien cet accueil en froideur double devait être encourageant.
-
-Athanase commença à lire.
-
-L'aréopage dramatique avait pris place avec cette nonchalance qui trahit
-l'ennui et le dédain prémédités.--L'ennui! Ils en avaient tant vu!--Le
-dédain! Ce débutant devait en avoir vu si peu!
-
-Celui-ci bâillait en regardant avec une attention soutenue une mouche
-qui tourbillonnait au plafond; celui-là promenait, en pensant à ses
-petites affaires, sa main droite sur les doigts de sa main gauche, qu'il
-avait eue fort belle.
-
-Un autre se récitait mentalement une scène de la pièce qu'il devait
-jouer le soir. Les deux ou trois plus jeunes plaignaient d'avance
-l'inexpérimenté qui venait se faire clore une porte au nez.
-
-Ce n'était encore que de la neutralité; mais à mesure qu'Athanase
-avançait, le tableau changea.
-
-Le malheureux voyait rater successivement toutes ses amorces. Ses mots
-les plus choyés, ses situations les plus caressées défilaient entre deux
-haies de morne insensibilité. Lui qui avait espéré qu'on rirait! Comme
-si l'on riait encore après trente années de gaîté professionnelle!
-
-Bientôt même l'hostilité devint apparente.
-
-A la scène IV du second acte, un des comédiens s'aperçut que le
-principal rôle ne serait pas dans ses cordes, mais dans celles d'un de
-ses collègues. Rivalité: première boule noire.
-
-A la scène II, de l'acte III, un autre remarqua une analogie avec
-certain passage d'une pièce à laquelle il mettait la dernière main.
-Concurrence: deuxième boule noire.
-
-A la scène V, de l'acte IV, un troisième qui était légèrement sourd
-s'irrita de ne pas entendre Athanase, qui cependant lisait à pleine
-voix. Amour-propre froissé: troisième boule noire.
-
-A la scène IX, un quatrième ressentit des tiraillements d'estomac et
-trouva que cet ouvrage importun retardait outre mesure l'heure de son
-dîner. Cri de la nature: quatrième boule noire.
-
-A la scène XI, un cinquième qui sommeillait ayant été réveillé tout à
-coup par un passage pathétique en conçut un vif ressentiment. Sursaut:
-cinquième boule noire.
-
-La lecture s'acheva dans ce milieu d'antipathies que le lecteur
-infortuné sentait croître à chaque phrase.
-
-Puis, Athanase s'étant retiré dans une pièce voisine, l'aréopage entama
-la délibération.
-
-Évidemment rivalité jalouse, concurrence menacée, surdité humiliée,
-appétit retardé, sommeil interrompu ne pouvaient s'avouer ouvertement.
-
-Il fallait trouver des raisons telles quelles.
-
---Messieurs, commença le comédien-auteur, je ne crois pas avoir besoin
-de développer longuement les motifs de l'opposition que je fais à la
-réception de la pièce.
-
-Elle ne contient en tout qu'une scène vraiment intéressante (_la scène
-qui se retrouvait dans la propre pièce de l'orateur, parbleu!_).
-
-Encore aurait-elle demandé à être traitée avec un art infini. Je ne
-l'aurais conçue qu'amenée avec ménagement et filée avec habileté
-(_sous-entendu_: comme dans mon œuvre).
-
-Au lieu de cela, ce garçon plein d'inexpérience a brutalisé la situation
-et violenté le mouvement. Nous faillirions à toutes nos traditions de
-convenances en recevant une pareille immoralité.
-
---Messieurs, répliqua le comédien aux jalousies personnelles, je ne suis
-pas précisément de l'avis que vous venez d'entendre.
-
-Je suis même d'un avis diamétralement opposé.
-
-Il me semble que l'on doit surtout reprocher à l'auteur une timidité
-excessive, je dirai plus, une réserve qui va jusqu'à la banalité.
-
-Il avait à développer un beau rôle (_celui qu'il convoitait_) et il n'en
-a tiré qu'un parti déplorable. (_Attrape, collègue!_)
-
-L'immoralité n'a rien à voir dans la question, mais au nom de l'art nous
-devons repousser un ouvrage sans portée.
-
---Permettez, fit à son tour le comédien sourd qui tenait à passer pour
-avoir entendu, je ne partage pas cette façon de penser.
-
-Il y a une portée, mais une portée funeste; une portée... je disais
-bien, une portée funeste.
-
---J'avoue, dit le comédien somnolent, que ce ne sont pas là les défauts
-qui m'ont frappé.
-
-Je trouve surtout la pièce écourtée. (_Le temps passe si vite quand on
-dort!_)
-
---Écourtée! exclama le comédien aux tiraillements d'estomac, écourtée!
-vous nous la donnez belle.
-
-Dites qu'à chaque scène il faudrait couper d'abominables longueurs. (_Il
-songeait à son rôt trop cuit._) Écourtée!... quelle plaisanterie!
-
---Plaisanterie? je n'ai point envie de plaisanter, chacun son opinion.
-Je garde la mienne.
-
---Vous ne me l'imposerez pas sans doute?
-
---Croyez-moi, vous vous trompez tous les deux; le vrai défaut est celui
-que je signale. Pas de portée.
-
---Ne soutenez donc pas un paradoxe aussi monstrueux.
-
---Et moi je prétends...
-
---J'affirme...
-
---Je répète...
-
---Encore une fois...
-
---Mon Dieu, messieurs, objecta avec la sagacité de l'appétit le comédien
-affamé, il est inutile de nous disputer. Nous différons quant aux
-détails, mais nous sommes d'accord sur un point: le refus de la pièce.
-
---Parbleu!
-
---Certainement!
-
---A coup sûr!
-
---Refusons d'abord, nous verrons à décider pourquoi un autre jour.
-
-Cette motion pleine de sens rallia tous les dissidents. On vota: sept
-boules noires et deux rouges.
-
-Les deux rouges signifiaient: «Veuillez nous épargner la peine de vous
-mettre dehors.» C'était la seule concession au progrès que les deux plus
-jeunes membres du tribunal eussent osé risquer pour ne pas trop se
-compromettre.
-
-Athanase, quand il eut entendu ce verdict, demeura tout déconfit.
-
---Pourrais-je savoir?...
-
-On lui fit comprendre que l'arrêt excluait tout commentaire, et il s'en
-alla déclarant aux échos:
-
-1º Qu'il est absurde de faire condamner les pièces par ceux qui les
-doivent jouer; car si le rôle déplaît à l'un ou plaît trop à son _cher
-camarade_, toute considération favorable est impitoyablement écartée;
-
-2º Que le créateur étant, dans la hiérarchie intellectuelle, supérieur
-au traducteur, il est ridicule de subordonner celui qui peut le plus à
-celui qui peut le moins;
-
-3º Qu'un homme étant sujet à des erreurs nombreuses, neuf hommes sont
-sujets à des erreurs neuf fois plus nombreuses;
-
-4º Qu'un ronflement parvenu à ses oreilles donnait la mesure du zèle
-apporté dans ces opérations de consciencieux examen;
-
-5º ...;
-
-6º ...;
-
-7º ...;
-
-8º ...
-
-Mais il convient de ne pas oublier qu'un condamné a vingt-quatre heures
-pour maudire ses juges.
-
-
-
-
-XXX
-
-LE SCENARIO VOYAGEUR
-
-
-La misère apparaissait à l'horizon.
-
-Les économies s'étaient englouties. Le crédit menaçait de s'épuiser.
-
-Déjà la maîtresse de l'hôtel avait commencé à regarder son locataire
-d'un air sinistre, quand il accrochait sa clef au bureau, et les garçons
-devenaient insolents.
-
-Ces symptômes auraient dessillé les yeux d'un moins aveugle, mais
-Athanase avait bien autre chose à faire; Eulalie lui inspirait bien
-d'autres soucis.
-
-En six mois, elle avait changé quatre fois de théâtre, et le fidèle
-satellite la suivait, entraîné dans le sillage de son étoile. Seulement,
-ne pouvant suffire au travail forcé que lui imposaient ces
-pérégrinations vagabondes, il avait résolu d'économiser les scénarios,
-et le même lui servait depuis six mois.
-
-Cette pièce à tout faire avait été primitivement un drame.
-
-Eulalie passa à un théâtre de comédie. Le drame se transforma en
-comédie. Il suffisait d'égayer çà et là et de modifier le dénoûment.
-
-Eulalie passa à un théâtre de vaudeville. La comédie se métamorphosa en
-vaudeville. La tirade sur l'importance des beaux arts fut changée en
-couplet de facture.
-
-Eulalie passa à un théâtre d'opérettes. Le vaudeville fut découpé pour
-la musique. Le couplet fut approprié à la poétique du lieu, et remplacé
-par un air qui commençait ainsi:
-
- Les beaux arts sont le li... le li...
- Sont le li... le li... le lien..., etc...
-
-Si Eulalie eût émigré vers un théâtre de pantomime, la tirade serait
-devenue un ballet allégorique.
-
-Mais, en dépit de ces travestissements, le sort ne se laissait point
-attendrir.
-
-Si bien qu'un soir, comme Athanase rentrait chez lui, on lui refusa la
-clef de sa chambre, en ajoutant qu'on retiendrait ses malles jusqu'à
-entier payement de l'arriéré.
-
-Et ses manuscrits étaient dans les malles!
-
-
-
-
-XXXI
-
-UN CAFÉ DE THÉATRE
-
-
-La première pensée de l'exproprié fut pour son unique ami. Il
-connaissait les habitudes du vieux comédien et se dirigea tout ému vers
-un café où il savait que celui-ci passait d'ordinaire ses soirées.
-
-Ce café--nécessairement--était annexé à un des petits théâtres
-parisiens, et Athanase en avait à diverses reprises étudié la bizarre
-physionomie.
-
-La clientèle se divisait en deux parties bien distinctes, si distinctes
-que cette division se trouvait consacrée dans la dénomination même des
-consommations.
-
-Il y avait la _bière d'entr'acte_ et la _bière d'habitués_. La bière
-d'entr'acte était pour la population flottante, pour les spectateurs
-qui, entre deux pièces, venaient arroser leurs émotions. Ceux-là avalent
-comme des gens qui ont le goût blasé par la littérature du lieu, payent
-et se sauvent pour arriver avant que le rideau soit relevé.
-
-Comme ils n'ont pas le temps de déguster, que d'ailleurs on est sûr que,
-contents ou non, ils ne reviendront pas le lendemain, on leur sert une
-composition qui fait honneur aux ressources chimiques des patrons.
-
-_La bière d'habitués_ en revanche était réservée pour le public de
-fondation. Singulier public!
-
-C'était là qu'Athanase avait fait connaissance avec des types curieux,
-dont l'ancien comique lui avait donné l'explication en un moment de
-lucidité.
-
-Il y avait vu le musicien de l'orchestre, un garçon qui a eu des prix de
-toutes sortes d'instruments et qui s'en vient échouer vers trente-cinq
-ans devant un pupitre crasseux. Là il reste assis pendant la durée de
-chaque représentation, attentif à la ritournelle, subissant de cinquante
-à cent fois de suite le même bon mot que saluent les mêmes trépignements
-de la claque, torturé dans son sens musical par les fausses notes de la
-troupe, martyrisé dans son amour-propre par le souvenir du passé, et
-demandant l'oubli de tant de mélancolies à la lecture d'un roman
-feuilleton ou à la caricature de son chef d'orchestre.
-
-Il y avait rencontré le figurant aux trente ans de services, le figurant
-qui raconte ses _succès_ avec une onction pénétrante, et vous dit en
-hochant la tête: «_Non, monsieur, jamais on ne jouera les jambes de
-chameau comme moi... Mais j'étais jeune alors!..._» Le figurant qui dans
-les pièces militaires se persuade qu'il est grand cordon de la Légion
-d'honneur, quoique le régisseur, sans respect pour ses insignes, salue
-fréquemment son arrivée d'un: «_Toi, si tu viens encore gris pour ton
-entrée en maréchal de France, je te flanque 50 centimes d'amende!_»
-
-Il y avait entendu ce dialogue caractéristique au sujet d'un des
-habitués, le mari d'actrice:
-
---Qu'est-ce que ce monsieur?
-
---Sa femme est actrice.
-
---Il est bien laid.
-
---Sa femme est très-jolie.
-
---Il a l'air bien nul.
-
---Sa femme a du talent.
-
---Il ne fait donc rien?
-
---Sa femme travaille beaucoup.
-
---Que gagne-t-il?
-
---Sa femme a douze mille francs.
-
---Où demeure-t-il?
-
---Sa femme a déménagé pour se rapprocher du théâtre.
-
-Il s'y était enfin reconnu dans le monsieur brûlant qui, en sortant du
-théâtre, demande une plume et de l'encre, et trace en hâte un billet
-qu'il envoie à une de ces dames par l'intermédiaire d'un commissionnaire
-à qui il a au préalable chuchoté le mot d'ordre érotique.
-
-Des auteurs, des journalistes, des calicots venant après la clôture du
-magasin se frotter à ce contact artistique composaient le surplus du
-personnel au milieu duquel le vieux comédien se complaisait chaque soir
-à rajeunir ses souvenirs.
-
-Il s'asseyait à six heures à une table, près du comptoir. A sept heures
-il avait fait trois cents de piquet et bu quatre absinthes. A huit
-heures, il demandait qu'on laissât le carafon à côté de lui. A neuf
-heures, il entamait les fins de couplets. A dix heures, un des habitués,
-qui traitaient ce vieillard-enfant avec une indulgente condescendance,
-était obligé de l'aider à traverser le boulevard de peur des voitures.
-
-Malheureusement quand Athanase arriva--il était déjà neuf heures et
-demie.
-
-
-
-
-XXXII
-
-LE RAMASSEUR DE BOUTS DE NOUVELLES
-
-
-L'ancien comique venait d'entrer dans la quatrième phase de son ivresse
-ordinaire. La tête appuyée sur le coude, il sommeillait à demi en
-mâchonnant une _ronde_ connue.
-
-A la même table que lui, plusieurs habitués, sans s'inquiéter de ses
-fredons, turlupinaient un petit monsieur qui ne savait trop s'il devait
-rire ou se fâcher.
-
-Encore un original de la collection.
-
-Le petit monsieur, employé dans une mairie, était en outre attaché à la
-rédaction d'un journal-programme en qualité de ramasseur de bouts de
-nouvelles.
-
-Ses fonctions se bornaient à annoncer magistralement:
-
-_--Demain, première représentation de..._
-
-_--Mlle R... est engagée à Belleville._
-
-_--M. K... a lu aux acteurs hier._
-
-_--On a collé du papier neuf dans les loges de tel théâtre._
-
-Après quoi, il apposait fièrement sa signature, bornant là son ambition
-d'écrivain, et se proposant pour prix de ces exploits, de solliciter
-prochainement son admission dans le sein de la Société des Gens de
-lettres.
-
-La profession n'était toutefois pas sans déboires. Comme on connaissait
-le faible du bambin, on l'exploitait et on avait fait de lui une cible à
-plaisanteries.
-
-Les deux plus répandues consistaient: 1º à le complimenter sur son
-style; 2º à lui révéler, sous le sceau du secret, des nouvelles
-apocryphes dont il s'empressait de décorer sa _chronique_ (_sic_).
-
-Conformément à la tradition, on l'avait ce soir-là attaqué sur les deux
-points à la fois.
-
---Dis donc, petit, ricanait un acteur; j'ai lu ta machine de ce matin.
-C'était rudement bien écrit.
-
---Laissez-moi tranquille.
-
---Quand je te répète que c'était une perle. J'ai remarqué notamment un
-passage... Attends un peu.
-
---Ce n'est pas la peine de chercher.
-
---Comment! pas la peine! un bijou de ciselure... Ah! je me rappelle
-maintenant. Écoutez ça, messieurs:
-
- «L'Opéra-Comique nous promet pour cet hiver trois actes de M. ... le
- maître si éminemment national dont on déplorait le silence prolongé.»
-
-Hein! comme c'est touché!
-
---Bravo! bravo! s'écria l'auditoire.
-
---N'est-ce pas que nos éloges n'avaient rien d'exagéré? Avez-vous
-remarqué le _si éminemment national_, c'est une vraie trouvaille!... Et
-le: _dont on déplorait le silence prolongé_... _Déplorait_ fait tableau,
-parole d'honneur.
-
---Si vous croyez ce que vous dites là spirituel, grommela le petit
-monsieur.
-
---Si je crois ta prose spirituelle... Mais l'Académie doit s'émouvoir,
-elle doit même être émue depuis longtemps, je ne te donne pas deux ans
-pour qu'elle s'honore par l'adjonction de notre chroniqueur le plus
-élégant.
-
---Et le mieux renseigné, ajouta un vaudevilliste... A propos, j'ai une
-fameuse nouvelle à t'apprendre.
-
---Oui, je les connais, vos nouvelles! Comme l'autre jour où vous m'avez
-attiré une affaire en me faisant annoncer la mort de Meyerbeer.
-
---Ce qui est passé est passé! On rit un jour, le lendemain on est
-sérieux...
-
---Merci...
-
---Ne te défends pas tant. Je la garde pour moi, ma nouvelle... Ou plutôt
-je la donnerai à un de mes amis qui travaille à _l'Entr'acte_.
-
---Si j'étais sûr que cette fois... reprit le petit monsieur alléché...
-
---Quand je te le promets... Du reste, tu ne l'auras pas maintenant.
-
---Je vous en prie.
-
---Tu m'en pries... Tu m'en pries... Au fait, en y réfléchissant, j'ai
-peur de me compromettre moi...
-
---Soyez aimable...
-
---Eh bien...
-
---Eh bien?
-
---Il paraît qu'un des rédacteurs de la _Revue des Deux-Mondes_ vient
-d'être engagé à l'Opéra comme premier danseur.
-
-Un éclat de rire universel et bruyant accueillit cette mystification.
-
-Le vieux comique en fut presque réveillé.
-
---Qu'est-ce qui parle de nouvelles, gronda-t-il entre ses dents?... J'en
-ai une nouvelle, moi...
-
- Plus bas, parlons plus bas
- Qu'on ne m'entende pas!...
-
-Veux-tu que je te la donne, conscrit, dit-il en s'adressant au petit
-monsieur.
-
---Tâchez de me flanquer la paix, répondit celui-ci exaspéré.
-
---Je tiens à t'en faire cadeau; comme il n'y a encore que moi qui puisse
-la savoir...
-
- Il est à moi, c'est mon secret...
-
---On ne vous demande rien...
-
---Raison de plus pour que j'offre; tu peux annoncer dans ta feuille de
-chou, mon lapin...
-
---Feuille de chou!...
-
---Laisse le mot en place, il ne gagnerait pas à être dérangé. Tu peux
-annoncer dans ta feuille de chou que dans quinze jours il y aura au
-_Théâtre des Fantaisies_ une représentation à mon bénéfice.
-
---Par exemple!
-
---De quoi, par exemple?...
-
---Ce serait du joli.
-
---Du joli, gamin. Monsieur ton père pourrait te dire si... si... si...
-dans mon temps...
-
-Le buveur avait perdu le fil de sa pensée, les assistants haussèrent les
-épaules.
-
---Enfin, c'est comme ça, dans quinze jours... à mon bénéfice... à
-moi-même... Demande plutôt à mon ami, cria-t-il d'un air victorieux en
-montrant Athanase qui entrait.
-
-
-
-
-XXXIII
-
-COUP DE SOLEIL
-
-
---Il faut que je vous parle, murmura vivement Athanase en se penchant à
-l'oreille du vieux comique.
-
-Celui-ci releva la tête d'un air hébété en grommelant le couplet de la
-_Sentinelle_.
-
---Il faut que je vous parle, répéta Athanase en insistant...
-
---Au sujet de mon bénéfice... n'est-ce pas?... mon bénéfice... tu sais
-bien... Tu me feras un rondeau sur l'air de _M. Certain_...
-
- Ta, ta, ta, ta, ta,
- Ta, ta, ta, ta, ta, ta, ta, ta...
-
-Quel succès, mes enfants!
-
---Le malheureux, encore l'absinthe!... Que vais-je devenir si je ne puis
-me faire comprendre... Mon ami... je vous en prie, venez avec moi...
-
---Je ne bouge pas... j'entre en scène à onze heures pour mon bénéfice...
-bouge pas...
-
- Un homme, pour faire un tableau,
- Avait...
-
---C'est une affaire importante, supplia l'ex-clerc désespéré.
-
---Je sais... convenu... Très-importante... Nous aurons une recette
-magnifique...
-
---Impossible...
-
-Soudain une idée traversa le cerveau d'Athanase qui tout bas:
-
---Venez... j'ai quelque chose à vous dire de la part de Berthe.
-
---Berthe! fit le bon homme en se redressant de toute sa hauteur... Je
-vous suis!
-
-La ruse avait réussi.
-
-Il ne chancelait plus, et ce fut d'un pas ferme qu'il se dirigea vers la
-porte. Puis, aussitôt qu'il fut dehors:
-
---Eh bien!... qu'avez-vous appris? Vous avez retrouvé les traces de
-Berthe... Mais dépêchez-vous donc!
-
-Athanase en quelques mots calma l'effervescence du vieillard, lui avoua
-les causes de cette innocente supercherie et lui exposa sa situation
-critique.
-
---On veut vous renvoyer!... s'écria le numéro 9 complétement dégrisé...
-Ah! mais non... C'est ce que nous verrons... Venez avec moi... je
-répondrai pour vous et tant qu'il y aura un morceau de pain... Ne
-vais-je pas d'abord avoir bientôt l'argent de mon bénéfice?...
-
---C'est donc vrai?
-
---Ça vous étonne, moi aussi; mais il y a encore de bons camarades dans
-le monde, et ils m'ont ménagé cette surprise-là... Ils assurent que mon
-nom fera salle pleine... Moitié chacun, mon garçon.
-
-On était à la porte de l'hôtel.
-
---Madame, dit l'ancien comique en s'avançant, je réponds désormais du
-loyer de M. Briquet.
-
---M. Briquet, voilà justement une lettre pour lui...
-
---Passez, et une autre fois avant de renvoyer les gens...
-
---Ciel! interrompit Athanase qui avait décacheté la missive... Tous les
-bonheurs nous viennent donc à la fois!
-
-Le directeur des _Divertissements-Plastiques_ lui écrivait pour lui
-annoncer la réception d'une pièce qu'il avait déposée au théâtre cinq
-ans auparavant. Celle-là même qu'il avait sous le bras à sa première
-entrevue avec le lecteur.
-
---Allons! exclama-t-il joyeux en serrant la main de son voisin... Voilà
-le soleil!
-
-Malheureusement, les coups de soleil sur les nuages, ce sont, comme le
-dit la langue populaire, presque toujours des _bains qui chauffent_.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-LES JOIES DE LA COLLABORATION
-
-
-On lui avait imposé un collaborateur;--naturellement!
-
-La physiologie compte plusieurs classes de collaborateurs:
-
-1º _Le collaborateur qui arrange les pièces_;
-
-2º _Le collaborateur qui dérange les pièces_;
-
-3º _Le collaborateur qui ne touche pas aux pièces_.
-
-Il y a bien encore des subdivisions telles que: le collaborateur qui
-trouve le titre, le collaborateur qui fait les commissions, le
-collaborateur qui a, dans un café, surpris le secret du scenario, etc.,
-etc.; mais les trois premières classes que nous avons indiquées sont les
-plus générales.
-
-Le collaborateur qui arrange les pièces est rare, celui qui les dérange
-est commun, celui qui n'y touche pas est très-commun.
-
-Athanase était tombé sur un phénomène qui réunissait ces deux dernières
-qualités.
-
-Déranger les pièces, sans y toucher, c'est une originalité. Ne la lui
-reprochons pas; il n'en avait pas d'autre.
-
-Arrivé à une notoriété quelconque, il jouissait des loisirs que lui
-procuraient les nouveaux. C'est ainsi au théâtre. Pendant une période de
-sa vie, on est inconnu et on a du talent pour arriver à se faire
-connaître; pendant l'autre, on est connu et on n'a plus de talent pour
-arriver à se faire oublier.
-
-Vous voyez la situation d'ici: c'est l'histoire du vieux sergent qui
-consomme à la cantine les économies du conscrit.
-
-Encore chicane-t-il sur la qualité et le choix des consommations!
-
-D'un regard le collaborateur avait toisé son homme:
-
---Très-bien. Laissez ça. J'arrangerai la machine... Seulement vous
-savez, je signe le premier; je prends les quatre cinquièmes des recettes
-et les trois quarts des billets d'auteur.
-
---Ah!
-
---Pour peu que ça vous contrarie, ne vous gênez en rien. J'ai de la
-besogne par-dessus la tête... C'est accepté? Revenez dans quinze jours.
-
-Athanase revint.
-
---Je n'ai pas eu une minute. Revenez dans six semaines.
-
-Athanase revint encore.
-
---J'ai eu la grippe... Revenez dans deux mois.
-
-Athanase revint toujours.
-
---Sapristi!... J'avais absolument oublié, mais je ne veux pas vous
-déranger.
-
-(Après une trentaine de kilomètres infructueux, amère dérision!)
-
-Attendez un peu. Nous allons parcourir la chose ensemble, et je vous
-marquerai rapidement... parce que dans ce moment-ci...
-
-On lut le manuscrit.
-
---Peutt! voilà une sortie qui n'est guère motivée.
-
---Au contraire, j'ai pris soin d'expliquer dans la scène qui précède que
-la jeune fille est attendue.
-
---C'est égal, tâchez... si cela vous vient... Ici je fourrerais un bon
-couplet.
-
---Ah!
-
---Oui... mais un couplet spirituel... Tenez, quelque chose comme... Tra,
-la, la, la... Enfin vous comprenez... Trouvez un trait bien fin et vous
-verrez quel effet. C'est l'expérience qui nous donne ce coup d'œil-là,
-cela vous viendra plus tard.
-
---Mais quel trait?...
-
---Quel trait!... Je ne peux pas vous mâcher la besogne. Que diable, je
-vous ai fourni une indication assez claire... Rapportez-moi ça jeudi!
-
-Athanase rapporta.
-
---A la bonne heure!... dit le collaborateur. N'est-ce pas que _mon_
-couplet fait joliment? Étudiez bien mes procédés; avec de la pratique
-vous finirez par en savoir autant que moi... Le dénoûment est un peu
-vulgaire. Il vaudrait mieux... avant le mariage du jeune homme... vous
-saisissez... quelque chose de plus neuf... Vous chercherez cela, plus
-une douzaine de mots frappés, et je garantis le dernier acte.
-Voyez-vous, nous autres, c'est l'expérience qui nous sauve. Cela vous
-viendra.
-
-A propos, vous vous occuperez des réclames, je n'ai pas le temps... Vous
-ferez aussi les répétitions, je suis tellement tenu... Quant à la vente
-du manuscrit, vous n'aurez qu'à passer chez le libraire...
-
-Et dire qu'un homme d'un si précieux concours ne prenait que les quatre
-cinquièmes des bénéfices!
-
-O exploitation, tu n'es qu'un nom!
-
-
-
-
-XXXV
-
-UN FOYER D'ARTISTES
-
-
-Les répétitions étaient sur le point de commencer, et le directeur avait
-dit à Athanase:
-
---Maintenant que vous allez être des nôtres, monsieur, quand vous
-voudrez venir au foyer des artistes...
-
-Quand vous voudrez!... mais tout de suite! mais toujours! car Eulalie,
-de chute en chute, de métamorphose en métamorphose, avait fini par
-échouer, elle aussi, sur la scène des _Divertissements-Plastiques_.
-
-Quand vous voudrez!... Athanase n'en mangea pas de la journée, il lui
-semblait que le soir n'arriverait jamais.
-
-Inutile de vous apprendre qu'il arriva nonobstant et avec lui le moment
-rêvé.
-
---On ne passe pas, glapit Euphrasie Balandreau, notre ancienne
-connaissance, en barrant l'escalier des artistes à l'intrus qui forçait
-si audacieusement la consigne.
-
---Comment, dit le père Balandreau, tu ne reconnais pas monsieur Briquet,
-qui travaille à cette heure pour notre théâtre... Bonsoir, monsieur
-Briquet..., vous voilà parti du pied gauche pour la gloire... et pour
-l'amour, car, si je ne m'abuse, vous montez au _foilier_ de ces dames...
-La porte à gauche, vous traverserez les corridors, et à votre main
-droite...
-
-Le _foilier de ces dames_--pour nous servir de la langue du père
-Balandreau--n'était peut-être pas le plus élégant de Paris, mais à coup
-sûr c'était un des plus pittoresques du boulevard.
-
-Il n'avait rien des splendeurs du sérail de la danse à l'Opéra, rien non
-plus des austérités des scènes didactiques; il ne ressemblait point à un
-bureau d'esprit comme le foyer de la Comédie Française--il aurait plutôt
-ressemblé à un bureau de placement, s'il n'eût ressemblé... à lui-même.
-
-En traversant les coulisses Athanase--c'était un changement de
-décorations--faillit être écrasé par un arbre de carton qui se contenta
-de recouvrir d'une couche respectable de poussière ses vêtements si
-soigneusement brossés.
-
-Puis vint le cortége des ahurissements habituels. Ces planches qu'il
-n'avait jamais foulées, et qu'il avait si longtemps convoitées, lui
-semblaient devoir cacher un sous-sol de miracles. Les machinistes, les
-garçons d'accessoires, les pompiers eux-mêmes prenaient à ses yeux des
-proportions surnaturelles.
-
-Mais c'étaient surtout les actrices!
-
-Il en avait aperçu plusieurs qui traversaient la scène, mollets au vent,
-jupes écourtées, paillettes dehors!
-
-Deux de ces mollets, une de ces jupes, vingt de ces paillettes
-s'appelaient peut-être Eulalie! Eulalie auprès de laquelle...
-
-Il franchit le seuil du foyer.
-
-Une dizaine de nobles étrangers, gens du monde, des lettres ou de
-théâtre--étaient disséminés dans des îlots de gaze et de soie.
-
-Les îlots représentaient la partie féminine. Ceux-ci parlaient bas à
-celles-là, celles-là levaient la jambe au nez de ceux-ci. On riait, on
-fredonnait, on courtisait.
-
---Mesdames et messieurs, balbutia le maladroit visiteur en
-s'inclinant...
-
-Quand la timidité se complique de pauvreté, le jury n'admet jamais de
-circonstances atténuantes.
-
---Quel est cet héritier de la famille Calino? murmura un journaliste à
-une bergère pompadour.
-
---Je parie qu'il va nous jouer un morceau d'accordéon et faire la quête,
-répondit la bergère assez haut pour qu'Athanase l'entendît.
-
---Tais-toi donc, intervint un acteur qui attendait, en costume de
-Moulin-à-vent (oh! les revues!) l'instant d'entrer en scène... Tais-toi,
-c'est le petit auteur qu'on a collationné ce matin.
-
---Ça! grimaça la bergère.
-
---Il doit être rudement _toc_, son chef-d'œuvre, surenchérit une
-canotière.
-
---Tu vas voir, reprit l'acteur, une bonne scie... Pardon, monsieur,
-est-il vrai que M. de Lamartine soit de la pièce dont vous allez nous
-honorer?...
-
-Athanase était abasourdi par ce mélange de costumes et d'habits de
-ville, par les indiscrétions du fard et de la poudre de riz dont il
-jaugeait l'épaisseur, par le bruit vague de l'orchestre s'entre-croisant
-avec le son lointain des bravos du public et le brouhaha des
-conversations engagées autour de lui.
-
-La question acheva de le dérouter.
-
---Monsieur, répondit-il, je ne comprends pas...
-
---Demande-lui donc s'il y a mis un rôle d'huissier, souffla au
-Moulin-à-vent Eulalie qui venait de reconnaître son poursuivant.
-
-Ce sarcasme arrêta brusquement l'élan d'Athanase, qui s'avançait vers
-elle.
-
---Un rôle de quoi?... Dis donc, mon amour, tu me le garderas, fit une
-petite Suissesse en tapant familièrement sur l'épaule de l'ex-clerc,
-stupéfait de ce tutoiement.
-
---Voilà encore Chiffonnette qui fait de l'œil aux auteurs, dit une
-marquise.
-
---Et puis après! si j'ai un caprice pour lui!
-
---Merci! Moi, je place mes caprices à la Caisse d'Épargne.
-
---Et tu y vas tous les dimanches? demanda un journaliste.
-
---Si je n'en avais que de comme toi, je n'irais en tout cas que pour
-retirer.
-
---On lève pour le second acte, fit la voix de trombone du régisseur!
-
---Je ne m'aperçois guère qu'on lève ici, reprit la marquise.
-
---Ni moi, acquiesça Eulalie.
-
---Tu sais, insista la petite Suissesse auprès d'Athanase, tu m'as promis
-un rôle... quelque chose de _rup_.
-
---Ah! mes enfants, s'écria un Cor de chasse (oh! les revues!) qui
-sortait de scène, en voilà une bonne!... Vous savez le tableau des
-_Instruments de musique_. La grande Virginie a raté sa réplique, à force
-de regarder un blond de l'avant-scène... Le public a crié: bis... Le
-blond s'est levé et a voulu attraper ceux qui chutaient, et puis...
-
-Le bruit d'une altercation interrompit la fin de l'histoire.
-
---Je vous dis que vous aurez dix francs d'amende, tonnait le trombone du
-régisseur.
-
---Des bretelles!... Pour ce que l'administration me paye. Ne rien gagner
-et être obligée de verser une cinquantaine de francs à la caisse tous
-les mois... Il fera fortune ton directeur avec ses amendes.
-
---Prends garde.
-
---Et puis... Je m'en fiche pas mal, là!... Je donne ma démission...
-
---Le changement de tableau!--En place les _Quatre nations_!--annonça le
-régisseur.
-
---Viens-tu souper ce soir? demanda un monsieur à Chiffonnette?
-
---C'est tout ce que tu payes.
-
---Et mon amour donc!
-
---Toi qui es à la Bourse, tu devrais bien savoir qu'on n'a jamais coté
-cette valeur-là! A propos...
-
---Quoi?
-
---Tu te rappelles bien Léonie qui faisait le Jardin d'acclimatation dans
-la revue l'année dernière, elle a un huit-ressorts...
-
---Bah!
-
---Qu'elle conduit elle-même.
-
---Tradition de famille. Ça lui rappelle le siége de son père, fit le
-journaliste avec un attendrissement ironique.
-
---Toi, repartit Chiffonnette, si tu viens ici dépenser tes quatre sous
-d'esprit, tu n'auras plus de monnaie, et comme le public parisien
-commence à laisser protester ta signature...
-
---Bravo! Chiffonnette, cria le chœur féminin.
-
---Satanées braillardes, vous n'allez pas vous taire! exclama le
-régisseur. On va vous entendre de la salle.
-
---Est-il caressant cet être-là!... Ne te fâche pas, père Rabajoie...
-
---Fichez-moi la paix!...
-
---Mademoiselle, hasarda Athanase, qui pendant ces feux croisés, avait
-repris son cheminement vers Eulalie, dont il était enfin tout près...
-
---Ça n'empêche pas qu'elle a une rude chance, cette Léonie...
-
---Et qui est-ce qui lui a payé ça? demanda une de ces dames.
-
---Un Russe... On ne trouve de ces porte-monnaie-là qu'extra-muros.
-
---Sans compter qu'elle a joliment bien fait, dit Chiffonnette.
-
---Je crois bien, ajouta Eulalie... Les hommes sont des caissiers donnés
-par la nature.
-
---Mademoiselle..., réitéra Athanase.
-
---Ne faites pas attention, ce n'est pas pour vous que je dis cela,
-répondit l'actrice sans prendre seulement la peine de se tourner vers
-lui... Chiffonnette arrange-moi mon lacet de corset qui passe.
-
---Voilà!...
-
---Baisse-moi un peu ma dentelle.
-
-Athanase épuisait toutes les émotions. Cette guimpe qu'on décolletait,
-ces épaules qui ondoyaient sous ses yeux, ce parfum vague et pénétrant,
-qui réunissait en un _tutti_ voluptueux les senteurs isolées de mille
-cosmétiques; tout cela lui rappelait l'entrevue de Gérizy... Et
-s'exaltant:
-
---Mademoiselle, je voudrais vous parler seul à seul. Il le faut. Il y a
-cinq ans que je souffre; il y a cinq ans que...
-
---En scène, Eulalie!... Tu vas manquer ton entrée, sacrebleu! trombona
-l'organe du régisseur.
-
-
-
-
-XXXVI
-
-ESSAI DE STATISTIQUE
-
-
-Ici un scrupule m'arrête. Vous permettez?
-
-Si, de la scène précédente, quelque lecteur peu perspicace allait
-inférer que les actrices sont toutes, de nos jours, des Eulalies ou des
-Chiffonnettes?...
-
-Oh! monsieur, monsieur! me prêter de pareilles intentions!
-
-N'avez-vous point entendu parler du talent de Mlle Trois-Étoiles ou des
-mille livres de rente de Mlle Quatre-Étoiles? Toutes deux sont
-préservées de ces abaissements, l'une par la gloire, l'autre par la
-fortune.
-
-Mais comme le talent et les écus sont clairsemés sur la surface du
-globe, il s'ensuit que si un amateur dressait une table de proportions,
-il trouverait, contre une Mlle Trois-Étoiles, un chiffre de plus de...
-
-Diantre! je m'aperçois que ma parenthèse de statistique pourrait
-m'entraîner à des crimes de lèse-galanterie et que j'assombrirais la
-situation sous prétexte de l'éclaircir.
-
-Un nouveau scrupule m'engage donc à reprendre mon récit.
-
-Vous permettez toujours?...
-
-
-
-
-XXXVII
-
-LE CHEF DE CLAQUE
-
-
-La vente de la peau de l'ours est un commerce auquel l'illusion se
-livrera éternellement, pour lequel même elle trouvera toujours des
-associés.
-
-Athanase avait été assez cruellement éprouvé pour qu'il fût permis à la
-montre de ses espérances d'avancer un peu. On n'avait pas encore
-commencé les répétitions que déjà il rêvait de triomphes en Espagne, et
-comme naturellement il épanchait ses impressions dans le sein du vieux
-comédien, celui-ci crut lui donner une preuve non équivoque d'affection
-en lui amenant un matin un personnage qui se présenta sans autre forme
-de cérémonie:
-
---Bonjour, monsieur; j'ai bien l'honneur... Nous allons donc avoir
-quelque chose de vous à notre théâtre?...
-
---Monsieur est... voulut intervenir le numéro 9.
-
---Entrepreneur de succès, fit le personnage avec une pointe d'orgueil,
-et, sans me vanter, je ne crains pas la concurrence... C'est moi qui ai
-inventé les dix nuances du rire, depuis le _frémissement d'hilarité_
-jusqu'à l'_éclat prolongé_... Vous pouvez compter sur mes hommes; du
-moment que vous m'êtes recommandé par votre ami... Nous nous entendrons
-sur les endroits où vous voudrez que je _parte_... Si même vous tenez à
-un ou deux _bis_ dans la soirée...
-
---Mon Dieu, monsieur..., murmura Athanase embarrassé.
-
---Soyez tranquille, on s'arrangera toujours pour la vente des billets.
-Ma réputation n'est plus à faire. Je suis un honnête père de famille,
-j'élève avec soin mes enfants et j'exerce mon industrie avec loyauté.
-
---Je vous suis infiniment obligé, monsieur, mais j'ai sur ce sujet des
-idées arrêtées. Je désire qu'à ma première il n'y ait pas de claque.
-
---Pas de claque!... s'écria le négociant en bravos, toisant l'auteur
-novice de l'air dont le directeur de Charenton doit regarder les
-pensionnaires qui lui arrivent... Pas de claque! Allons donc! ce n'est
-pas sérieux!
-
---Très-sérieux.
-
---Mais, objecta l'ancien comique...
-
---Laissez, laissez, reprit avec dédain l'entrepreneur de succès,
-monsieur apprendra à vivre à ses dépens.
-
-Et, sans daigner saluer, il opéra une brusque retraite, après laquelle
-le numéro 9 prenant la parole:
-
---Vous êtes donc fou, mon cher?
-
---Moi?
-
---Oui, c'est convenu, c'est entendu. Vous aurez un succès immense; la
-France entière ne s'occupera que de vous, et, la géographie démontrant
-qu'Eulalie fait partie de la France, la cruelle sera amenée à
-résipiscence. Mais avant d'escompter la réussite, vous feriez mieux, ce
-me semble, de la préparer.
-
---Qu'ai-je à préparer? répondit Athanase dans son invincible candeur.
-Tout dépendra du mérite de mon œuvre.
-
---Vous tenez à ce raisonnement-là: nonobstant, vous verrez si vous ne
-regrettez pas d'avoir repoussé les avances de la claque.
-
-On voit que le numéro 9 était dans un jour de bon sens. Athanase n'en
-augura pas ainsi.
-
---La claque! répliqua-t-il offensé à demi. Il n'y aura jamais rien de
-commun entre cette abominable institution et moi.
-
---Abominable... abominable, le mot est aisé à lâcher, mais le justifier
-serait peut-être moins facile.
-
---Vous oseriez prendre la défense de cette cabale de l'approbation
-permanente, de cette ligue des mains publiques, de cette association des
-battoirs fusionnés, qui met le bravo sous la gorge du vrai spectateur?
-
---Mon cher ami, j'admets la cabale, j'admets les mains publiques,
-j'admets même que ces mains-là ne sont pas toujours propres; mais elles
-n'en rendent pas moins d'incontestables services.
-
---Et à qui?
-
---A l'acteur, à l'auteur et au spectateur lui-même. Vous ne connaissez
-pas comme moi la pratique du métier, mon cher. Vous ne savez pas ce
-qu'il faut souvent dépenser d'efforts et de souffle dans telle tirade
-que le public écoute indifférent. Mais, quand le comédien arrive
-haletant au bout de son effet, le claqueur est là, providence des
-poumons épuisés. Il exécute un de ses savants roulements, et pendant ce
-grondement d'admiration, l'acteur ou l'actrice le bénit, moins par
-raison d'amour-propre que pour cause de respiration. D'ailleurs, au
-coursier de la plus pure race ne faut-il pas faire sentir l'éperon de
-temps en temps? Sans la claque, nous trotterions sous nous à la
-cinquième représentation d'une pièce. Sans la claque, auteur et
-spectateur se parleraient le plus souvent sans se comprendre.
-
-Car enfin,
-
- Les sots, depuis Adam, sont en majorité,
-
-et si tout le monde est capable d'avoir plus d'esprit que Voltaire, tout
-le monde est aussi susceptible d'être plus bête que Jocrisse. Voyez
-plutôt le premier livre venu. Pourquoi ce passage a-t-il été souligné?
-Parce que l'écrivain se défiait de la pénétration de ses juges. Or,
-l'écrivain dramatique a besoin de souligner autant et plus que son
-collègue... La claque n'a pas été inventée pour autre chose, et les
-claqueurs, mon cher, sont des _italiques_ vivantes.
-
---Mon bon ami, repartit Athanase, quand le numéro 9 eut achevé son
-plaidoyer, j'ai écouté vos raisons avec le désir de me laisser
-convaincre, et j'en ai au contraire été d'autant mieux raffermi dans mes
-conclusions primitives. Votre dialectique pèche par la base; elle
-repose, en effet, tout entière sur la prétendue indifférence du public;
-mais d'où vient, je vous prie, cette indifférence? Le public n'a-t-il
-pas été un roi fainéant, du jour où on lui a imposé ces étranges maires
-du palais? Rendez-lui la responsabilité, et vous lui rendrez du même
-coup la conscience. Donnez-lui charge d'esprits, et il se redressera
-pour supporter un tel fardeau. Peut-être n'aura-t-il pas toujours les
-complaisances respiratoires dont vous me parliez; tant mieux, cela
-amènera la démonétisation de la tirade, cette fausse monnaie du
-pathétique. Pour le reste, je vous promets qu'il ne sera jamais
-nécessaire d'en appeler à Philippe éveillé; car Philippe aura cessé de
-dormir, et il se passionnera, il s'enthousiasmera, il applaudira, il
-sifflera...
-
---Siffler! Vous voudriez...
-
---Et pourquoi non? C'est le revers qui complète la médaille, c'est la
-nuit qui fait apprécier l'éclat du jour; les applaudissements n'ont de
-valeur qu'équilibrés par le droit au sifflet.
-
---Parlez pour vous, sapristi! Je ne tiens pas à ce que ce droit-là soit
-en vigueur le jour de ma représentation à bénéfice.
-
---Moi, pour ma part, je préfère la loyauté de l'attaque à l'hypocrisie
-de l'approbation.
-
---Et vous voulez arriver à quelque chose, malheureux!...
-
-
-
-
-XXXVIII
-
-CES MESSIEURS DU LUNDI
-
-
---Du moins, avait ajouté le vieux comédien, ne négligez pas les
-prévenances d'une adroite politesse envers la critique. Ayez soin de
-rendre visite aux principaux d'entre ces messieurs du Lundi.
-
-_Ces messieurs du Lundi_,--ainsi que les appelait la terreur
-superstitieuse de l'ancien acteur,--étaient totalement ignorés
-d'Athanase. Clerc d'huissier, il avait trop peu de souci des choses
-théâtrales pour lire les feuilletons dramatiques; devenu auteur, il
-avait eu trop peu de loisirs pour se livrer à cette occupation.
-
-Désirant donc lier connaissance avec quelques-unes de ces notabilités
-avant de se présenter chez elles, il se rendit au prochain cabinet de
-lecture.
-
-Le morceau de résistance de la semaine était un grand drame en sept
-actes, intitulé _les Mystères de l'adultère_. Brûlant de savoir comment
-on pratiquait la critique en France, et quelle opinion il devait se
-faire sur le grand drame en sept tableaux, Athanase courut au
-rez-de-chaussée du premier grand journal qui lui tomba sous la main, et
-y lut:
-
- «Il pleuvait à verse au dehors; _nocte pluit totâ_. Et quelle pluie!
- fine! intense! pénétrante! _Penetravit ad ossa_... Il fallut pourtant
- m'arracher au doux coin du feu...
-
- Il n'est point de petit chez soi;
-
- à la chère intimité de la digestion; un paradis! un songe d'Épicure!
- _Epicuri de grege_. Et pour surcroît j'avais la goutte, _podagrâ
- laborans!_
-
- »La goutte, ce _memento_ de la vieillesse!
-
- _Eheu! fugaces, Postume, Postume.
- Labuntur anni_...
-
- »La goutte! combien navrante est cette réalité! combien sinistre!
- combien impitoyable! Possidonius ne voulait pas avouer que ce fût un
- mal. Brave Possidonius! Moi non plus, je ne le voudrais pas, mais le
- moyen? Γνωθι σεαυτον! La goutte me la redisait,--et bien haut,--cette
- devise du temple de Delphes.
-
- »Adieu, paniers, vendanges sont faites. _Alea jacta est!_ Louis XVIII
- aussi l'avait la goutte, et un jour que le marquis de Bièvre cherchait
- à le distraire;--comme si l'on pouvait distraire de la perte de la
- jeunesse!
-
- _Gioventù! primavera della vita!
- Primavera! gioventù dell' anno!_
-
- »Jeunesse! printemps! Printemps! jeunesse!
-
- Le duo enchanteur! La jeunesse qui marche sans regarder derrière. _Go
- ahead!_ La jeunesse au _tant doux rêver_, comme ils disaient, les
- poëtes du seizième siècle. La jeunesse avec son trésor des vingt
- ans...
-
- Donnez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien.
-
- »Ils ne veulent pas me les donner, les nouveaux venus, et ils en usent
- pour faire des drames.
-
- »J'étais donc parti.
-
- Je suivais tout pensif le chemin...
-
- qu'avait pris le fiacre.
-
- Sur les coussins moelleux d'un char numéroté...
-
- »Quand Pascal inventa ce système de locomotion, il n'avait pas prévu
- les souffrances du critique goutteux et dérangé après son repas.
- _Inter pocula._
-
- »Le cocher, Dieu me pardonne, dormait sur son siége. Il _barytonnait
- du ronflement_, pour emprunter sa langue à l'admirable Rabelais. Et
- moi, je rêvais au fond de la voiture. Je voyais la longue suite
- d'années, _grande ævi spatium_, durant laquelle j'ai critiqué. Je
- revoyais les princes et les princesses de la rampe...
-
- Même ils avaient encor leur éclat emprunté.
-
- »Quel défilé! quels souvenirs! quel livre! Un livre plein! instructif!
- sonore! _grandisona verba!_ L'histoire des plaisirs humains. _Voilà
- donc tout ce que les hommes ont inventé pour se rendre heureux!_ ainsi
- que l'a dit Pascal que je citais tout à l'heure.
-
- »Ce Pascal était bien un type étrange! Et versatile! et insaisissable!
- et complexe! _Homo multiplex!_ πολυμαθικος! Aucun ne l'a, que je
- sache, encore sainement jugé. Quant à moi:
-
- Non nostrum tantas componere lites.
-
- »Mais si j'avais à émettre une opinion, je crois que ce
- philosophe,--φιλος et σοφια, ami de la sagesse, songez à
- l'étymologie--que ce philosophe fut...
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Il y en avait huit colonnes de ce ton. Quant aux _Mystères de
-l'adultère_, il n'en était pas plus question que s'ils n'avaient jamais
-existé.
-
-Athanase, ne se trouvant pas suffisamment renseigné, prit un second
-journal, et recommença à lire:
-
- «La moitié de l'humanité pourrait tenir sous ce titre gigantesque des
- _Mystères de l'adultère_. C'est à la fois un des cercles de l'enfer du
- Dante, un des actes de la comédie de Balzac! C'est le fruit défendu
- devenu un verger immense et acclimaté sous toutes les latitudes. C'est
- la question infinie et éternelle.
-
- »Toutes les passions s'y retrouvent, comme toutes les misères;--car
- l'homme a toujours du vice sur la planche.
-
- »Les types se suivent et ne se ressemblent pas; celui-ci est le
- traître, celui-là le queue rouge. Barbe-Bleue à un bout, Sganarelle à
- l'autre.
-
- »Placés en face de la femme adultère, Jésus pardonne, Othello tue,
- Molière meurt.
-
- »N'est-ce point une étude digne du philosophe?
-
- »Les yeux injectés de sang, le front empourpré de rage, la main
- crispée sur le poignard, à côté des yeux placidement fermés, du front
- qui se pare béatement de sa coiffure conjugale, de la main qui défait
- insoucieuse la rosette du matin que le soir a faite nœud coulant.
-
- »L'un est le tigre du mariage, l'autre n'en sera jamais que le
- dix-cors.
-
- »Ces mystères de l'adultère, ils ont été écrits au jour le jour par
- les penseurs, par les artistes, par les poëtes! C'est presque la
- main-courante de l'amour.
-
- »La poésie antique nous montre la première...
-
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-La poésie antique, la Grèce, Rome, le moyen âge, la Renaissance, les
-temps modernes, se partageaient le reste du feuilleton-feu d'artifice.
-
-Beaucoup de fusées, mais des baguettes; quant à une appréciation sur le
-drame nouveau, point.
-
-Athanase réitéra l'expérience sur une troisième feuille:
-
- «La vraie critique, commençait celui-là, est celle qui se base sur le
- simple bon sens.
-
- »Aussi tous nos efforts sont-ils tournés vers ce but unique. Hors le
- bon sens, il n'y a ni entrain ni gaieté.
-
- »Pourquoi mon illustre ami *** se distingue-t-il entre tous par la
- finesse de son esprit? Parce qu'il a le bon sens spirituel. Tout doit
- se raisonner ici-bas.
-
- »Dans un délicieux roman de mon cher ami ***, le lecteur éclate
- involontairement de rire à la page 102. Pourquoi éclate-t-il de rire?
- Parce que rien n'est plus raisonnablement bouffon que la réponse de la
- belle-mère à son futur gendre.
-
- »Dans un drame excellent de mon admirable ami ***, l'auditoire
- sanglote au troisième acte. Pourquoi? Parce que la situation est
- raisonnablement émouvante.
-
- »Développons toute notre pensée.
-
- »Lorsque l'homme est tout à coup saisi par une impression violente, il
- commence par ressentir...»
-
-Cette fois, Athanase tombait sur de la réclame mêlée de pédagogie; il
-n'alla pas plus loin.
-
-Cependant il tenait à avoir au moins un pauvre petit renseignement sur
-ces malheureux _Mystères de l'adultère_.
-
-La feuille à laquelle il s'adressa en dernier ressort était un journal
-religieux,--c'était lui qui le disait,--où un monsieur émettait tous les
-quinze jours son opinion sur les pièces nouvelles, en déclarant
-préalablement qu'il aimerait mieux être paralysé de tous ses membres que
-d'aller voir représenter une demi-scène de ces œuvres diaboliques.
-
-Ce père Loriquet de la critique, s'exprimait ce jour-là en ces termes:
-
- «Le cœur me soulève de dégoût, chaque fois qu'il me faut prendre la
- plume pour remuer les fanges de la littérature moderne.
-
- »N'est-ce pas toujours la glorification du péché, l'apothéose de la
- matière, du rut et du concubinage?
-
- »Tous ces écrivassiers, tous ces possédés de l'esprit des ténèbres,
- tous ces ruffians de lettres, sont comme s'ils n'étaient point. Ce
- serait leur faire trop d'honneur que de descendre dans les
- grands-collecteurs du style contemporain.
-
- »Pouah! Messieurs les bâtards de Voltaire! Rimez à la prostitution et
- à l'adultère! Il faut les pluies de feu pour purifier les Sodomes!...»
-
---Corbleu! pensa Athanase, en rejetant la feuille épileptique, voilà une
-étrange manière d'entendre la charité et la modération, et une manière
-non moins étrange d'entendre la critique. Si je veux savoir quels sont
-les _Mystères de l'adultère_, je vois que je ferai bien de prendre une
-place au bureau.
-
-
-
-
-XXXIX
-
-EN RÉPÉTITION
-
-
-Oh! les primeurs de la vie!
-
-Le premier cigare, le premier amour, le premier baiser! Tout cela ne
-vaut pas le premier billet de répétition.
-
-C'est le but atteint, le Rubicon franchi.
-
-Quand l'ex-clerc reçut ce carré de papier, il fut tenté de pousser
-l'exclamation triomphante de Victor Hugo:
-
- L'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi!
-
-Par malheur, après cette exclamation, vient la terrible réponse:
-
- Non l'avenir n'est à personne.
-
-Cette réponse ne devait être que trop tôt traduite pour le débutant dans
-la vile prose de la vie pratique.
-
-S'il y a loin en effet de la coupe aux lèvres, quel abîme ne sépare pas
-la représentation des répétitions!
-
-On en était à la seizième, après une série de cahots et de catastrophes
-qui avaient rempli un espace de trois mois et demi.
-
-Une première fois, on avait interrompu parce que le directeur avait fait
-un voyage; une seconde parce qu'on montait une pièce de circonstance,
-une troisième... une quatrième... une cinquième...
-
-Athanase n'en arrivait pas moins à cette seizième épreuve avec la foi
-robuste que nous lui connaissons. Après tant de vicissitudes, que
-pouvait-il survenir? Rien évidemment.
-
-Hélas!... Après avoir attendu une grande heure le jeune premier qui
-était en retard, on entama l'acte...
-
---Nous disons donc, fit le directeur, que vous avez supprimé le
-monologue...
-
---Au contraire, je l'ai rétabli.
-
---Par exemple! Je vous ai recommandé hier...
-
---Pardon, c'est avant-hier que vous me l'avez fait supprimer, et hier
-que vous m'avez prié de le rétablir.
-
---Ah! je croyais le contraire.
-
---Il est propre, son monologue, grommela le jeune premier, mécontent de
-l'amende que son retard lui avait value.
-
---Ne te plains pas; si tu avais mon rôle! répondit le père ganache. Une
-scène entière à écouter sans souffler mot. Monsieur le directeur...
-
---Qu'est-ce qu'il y a?
-
---Je vous jure que mon rôle n'est pas du tout dans mes moyens.
-
---Laissez-moi tranquille. A vous d'entrer.
-
---Permettez, insinua Athanase de son air le plus modeste, il me semble
-que la pose que vous prenez pendant le récit...
-
---La pose! je voudrais bien vous y voir. D'abord, je maintiens que ce
-n'est pas un rôle dans mes moyens...
-
---Cependant...
-
---Il n'y a pas de cependant, je n'en sortirai jamais.
-
---Voulez-vous répéter? intervint le directeur.
-
---J'y suis.
-
-(La répétition poursuivit son cours.)
-
-Tout à coup le directeur bondit:
-
---Mais je n'avais pas pris garde...
-
---A quoi? fit le pauvre auteur.
-
---Ce récit est beaucoup trop long.
-
---Il est impossible d'en rien retrancher.
-
---Impossible, allons donc! Les pièces gagnent toujours à être
-raccourcies.
-
---Comment! vous me couperiez mon principal effet?
-
---Qui ne sert à rien.
-
---C'est mutiler l'acte.
-
---Il ne s'en portera que mieux.
-
---Encore un coup, je... Je couperai, dit Athanase qui avait surpris un
-coup d'œil autocratique et menaçant.
-
---Quant à moi, je ne dirai jamais ce couplet-là, déclara une des
-actrices.
-
---Mais, mademoiselle...
-
---On m'a choisi exprès un air d'enterrement.
-
---Le mien, ajouta un autre, est sur un air trop rapide, je ne peux pas
-le prononcer.
-
---Une scène de plus à couper, prononça le directeur.
-
---Elle est indispensable à l'action; d'ailleurs je la crois originale.
-
---C'est toujours ainsi: les auteurs, si on les laissait juges...
-
---Pourtant... Je couperai, acquiesça Athanase qui avait surpris encore
-le coup d'œil sans réplique.
-
---Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit le directeur. D'ici à
-demain, faites les modifications...
-
---Monsieur, je vous en prie, retirez-moi le rôle, il n'est pas dans mes
-moyens.
-
---Monsieur, changez mon couplet.
-
---Monsieur, remaniez ma scène.
-
---Monsieur, ajoutez.
-
---Monsieur, retranchez.
-
---Monsieur... monsieur...
-
-Athanase passa la nuit à opérer ces changements. Le lendemain, le
-directeur le prit à part.
-
---Mon cher, j'ai une idée.
-
---Laquelle?
-
---La pièce se passe de nos jours.
-
---Sans doute.
-
---Il faut la mettre sous Louis XV.
-
---Sous...
-
---C'est nécessaire pour les costumes.
-
---Et le ton du dialogue!
-
---La belle affaire, vous retoucherez tout ce qui choquerait.
-
-Le surlendemain, quand Athanase se présenta--après une nouvelle nuit
-passée--avec sa révolution Louis XV, on lui apprit que la pièce était
-arrêtée net par la maladie d'Eulalie.
-
-
-
-
-XL
-
-LES DOCTEURS ÈS-PLANCHES
-
-
-Eulalie malade, gravement peut-être! L'auteur à cette nouvelle avait
-disparu devant l'amoureux, et Athanase resta immobile, anéanti, éploré.
-
---Parbleu! dit en souriant le directeur, ne vous effrayez pas. Nous
-connaissons ces maladies-là; quelque souper trop prolongé.
-
---Vous pensez qu'il n'y a rien de grave?
-
---Elles ont fondé une école, l'école des _lâcheuses_, et arrêtent
-régulièrement toutes les pièces dans lesquelles elles jouent; mais Dieu
-merci, les médecins de théâtre n'ont pas été institués pour rien. Voici
-justement le nôtre avec qui nous allons nous transporter sur-le-champ au
-domicile de la prétendue malade.
-
-Le médecin de théâtre descend en ligne directe du docteur Pangloss. Il
-est optimiste par profession.
-
-Flottant entre le zist et le zest, amalgamant dans sa mise l'austérité
-classique avec quelques concessions à l'élégance, passant au cosmétique
-noir ses cheveux qui grisonnent ou couvrant par un toupet la place où
-ils ne peuvent plus grisonner, il est à cheval sur les deux frontières
-de l'art et de la science, reçoit _l'Entr'acte_ et _l'Union médicale_,
-applique l'hygiène à la comédie et présente des rapports à l'Académie
-sur la ventilation des salles de spectacle, trouve moyen de concilier sa
-présence aux premières représentations avec les accouchements de sa
-clientèle en ville, sacrifie parfois à la galanterie en offrant à ces
-dames des pilules de sa composition, mais avant toute chose remplit ses
-devoirs en trouvant que tous les sujets de la troupe se portent au mieux
-sous la plus paternelle des administrations.
-
-En arrivant chez Eulalie en compagnie du directeur et d'Athanase, le
-médecin de théâtre rencontra sur le palier un de ses confrères, qui
-sortait de l'appartement.
-
-L'autre terme de la comparaison: le médecin d'actrices, le docteur
-Tant-pis, opposé par l'intérêt privé à l'optimisme officiel du docteur
-Tant-mieux.
-
-Le médecin d'actrices est d'ordinaire plus jeune que le médecin de
-théâtre, l'élégance prédomine dans sa mise et le cheveu noir sur son
-sinciput; il sacrifie exclusivement à la galanterie et accomplit ses
-fonctions en déclarant uniformément que la santé de ses clientes est
-dans le plus complet délabrement.
-
-Il n'était donc point étonnant que ces deux messieurs eussent échangé un
-salut glacial: il était tout naturel qu'ils se regardassent comme deux
-athlètes prêts à livrer bataille.
-
-Ils s'étaient approchés en même temps du lit d'Eulalie;--car Eulalie
-avait eu la précaution de garder le lit.
-
-Le docteur Tant-Pis prit le bras droit de l'actrice, le docteur
-Tant-Mieux son bras gauche.
-
---Le pouls est détestable, dit l'un.
-
---Pas la moindre fièvre, riposta l'autre.
-
---Veuillez, mademoiselle, tirer la langue. Saburrale au premier chef.
-
---Langue parfaite.
-
---La tête brûlante.
-
---Température normale.
-
---L'œil a un éclat maladif.
-
---Les traits sont frais et dispos.
-
---J'augure un commencement de congestion.
-
---Au plus une légère fatigue.
-
---Vous avez bien fait de rester au lit.
-
---L'air vous remettra complétement.
-
---Ne mangez pas.
-
---Un bon bifteck.
-
---Pardon, confrère...
-
---Confrère, il me semble...
-
---Je réponds...
-
---Je garantis...
-
-Les deux champions s'étaient simultanément dirigés vers la table, et
-saisissant chacun une plume ils écrivirent:
-
- «Je soussigné, docteur en médecine, certifie que Mlle Eulalie, artiste
- au _Théâtre des Divertissements-Plastiques_, m'a fait mander ce
- jourd'hui, et qu'après avoir consulté les prodrômes, symptômes et
- diagnostics, j'ai reconnu chez elle une méningite à sa période
- bénigne; méningite qui pourrait prendre un dangereux développement, si
- la malade n'observait le repos le plus absolu.
-
- »En conséquence de quoi je la déclare incapable de remplir son service
- avant une entière guérison.
-
- TANT-PIS, (d. m. P.)
-
- »Paris, le...»
-
- «Je soussigné, docteur en médecine, certifie qu'appelé à la requête du
- directeur des _Divertissements Plastiques_ auprès de Mlle Eulalie,
- artiste de ce théâtre, j'ai examiné attentivement l'état de ladite
- demoiselle, et reconnu que cet état n'offrait aucun caractère de
- maladie durable ou accidentelle.
-
- »En foi de quoi, je déclare ladite demoiselle apte à reprendre
- immédiatement son service sans qu'il en puisse résulter le plus léger
- inconvénient.
-
- TANT-MIEUX, (d. m. P.)
-
- »Paris, le...»
-
---Voilà, mademoiselle, dit le docteur Tant-pis en tendant son certificat
-à sa cliente.
-
---Voici, dit le docteur Tant-mieux en présentant le sien au directeur.
-
-Puis, les deux rivaux se retirèrent en échangeant un salut provocateur.
-
---Quant à moi, conclut le directeur après leur départ, je ne suis pas
-médecin, mais vous savez, Eulalie, si vous ne venez pas aujourd'hui
-répéter la pièce de M. Briquet, je résilie votre engagement.
-
---Mademoiselle, insinua Athanase d'un ton suppliant, soyez persuadée
-que... je serais désolé... Votre santé... J'aimerais mieux mille fois...
-
---Vous! vous êtes mon oiseau de mauvais augure, c'est votre _ours_ mal
-léché qui est cause de tout ça. Aussi Dieu sait si je vous abomine!...
-
-Décidément les déclarations d'Athanase n'avaient pas de succès.
-
-
-
-
-XLI
-
-AMIS ET CONFRÈRES
-
-
-Et pourtant, si le malheureux n'avait pas encore les profits de sa
-réception dramatique, il en avait déjà les petites misères.
-
-Il ne rencontrait plus une personne sans que celle-ci l'abordât par une
-de ces formules:
-
---Dites donc, mon cher monsieur Briquet, vous qui faites jouer des
-pièces, vous seriez bien aimable de m'envoyer une loge pour demain.
-
---Mon bon, maintenant que vous voilà lancé, vous ne me refuserez pas six
-places pour ce soir.
-
---Briquet, puisque le directeur fait ce que vous voulez, demandez donc
-pour moi une petite avant-scène. J'ai _quelqu'un_ à conduire au théâtre.
-C'est convenu?
-
-Les premières fois, l'amour-propre avait empêché le pauvre garçon de
-détromper les solliciteurs et de leur avouer qu'il n'aurait point osé
-tirer à vue sur son crédit un simple bon de parterre. Il avait donc payé
-les places de sa poche,--si peu garnie, hélas!
-
-Mais le nombre des requêtes grossissait toujours.
-
-A Paris, ils s'appellent légion, ces quémandeurs sans vergogne.
-D'excellentes gens qui proclament bien haut leur délicatesse, et qui, en
-effet, se feraient scrupule de laisser payer par un ami leur place
-d'impériale d'omnibus. Mais, quand l'ami a quelque accointance avec le
-théâtre, qu'au lieu de trois sols il s'agit d'un billet de cinq ou dix
-francs, toute gêne disparaît, et ils rançonnent impitoyablement.
-
-Ils ne prient pas, ils décrètent; ce n'est point un service qu'ils
-réclament, c'est une contribution qu'ils frappent.
-
-Si vous n'acquittez pas dans les délais prescrits cette taxe forcée, ils
-déclarent votre amitié en faillite, et jamais vous ne pourrez vous
-réhabiliter.
-
-Telle était la situation d'Athanase, qui avait déjà semé derrière lui
-plusieurs douzaines de ces ennemis-là.
-
-Mais devant lui, il s'en dressait bien d'autres!
-
-Au théâtre, le _Donec eris felix_ doit être généralement pris à
-contre-sens.
-
-Tant qu'Athanase avait été le poursuivant sans espoir de la fortune
-littéraire, tant qu'on n'avait vu dans ce modeste provincial qu'un clerc
-égaré, on avait épuisé pour lui toutes les ressources de la sympathie
-phraséologique:
-
---Ne vous découragez pas, mon cher; vous avez du talent, vous arriverez.
-
---C'est vraiment un garçon charmant que ce Briquet. Il n'a pas de
-chance.
-
---Je suis convaincu qu'au fond il a quelque chose dans le ventre...
-
---Et si simple!...
-
---Si courageux!...
-
---Briquet, vous savez, si je puis jamais vous donner un coup d'épaule...
-
-On était bien sûr alors que le coup d'épaule ne pourrait jamais enfoncer
-les portes si bien barricadées du théâtre.
-
-Au lieu de cela, ces portes avaient l'air de s'entre-bâiller pour le
-travailleur opiniâtre; on n'attendait même pas qu'elles fussent
-ouvertes:
-
---Voyez-vous cela!
-
---Quel intrigant!
-
---S'il est permis de recevoir un bonhomme pareil.
-
---Pas de talent pour deux liards.
-
---Sa simplicité n'est qu'une pose.
-
---Aussi j'espère un four... mais un four...
-
-Un naturaliste m'a assuré qu'à l'approche du beau temps les grenouilles
-coassent.
-
-
-
-
-XLII
-
-LES CHEVALIERS DE LA RÉCLAME
-
-
-Ces coassements n'étaient qu'un prélude.
-
-Il existe de nos jours un usage qui ne dépose certes point en faveur de
-la modestie contemporaine.
-
-Je veux parler du soin que longtemps à l'avance les auteurs prennent de
-faire savoir leur nom au public, qui ne se soucie généralement guère de
-la recherche de cette paternité.
-
-Cette façon d'escompter le succès en en revendiquant préventivement le
-mérite enlève à la première représentation beaucoup de son attrait et à
-l'écrivain un peu de sa dignité; mais Athanase, n'ayant pas les moyens
-de se poser en réformateur, avait suivi la tradition et cédé aux
-instances du ramasseur de bouts de nouvelles en quête d'un paragraphe
-pour son canard.
-
-Aussitôt pris, aussitôt inséré.
-
-Dès le soir même, ledit canard publiait:
-
- «Le théâtre des _Divertissements-Plastiques_ répète en ce moment une
- pièce en trois actes, premier ouvrage de M. Athanase Briquet, sur les
- débuts duquel on compte non sans raison. La pièce est intitulée: _Les
- Contes de fée_.»
-
-Rien en apparence de plus inoffensif que cette annonce, mais Athanase
-avait compté sans les _chevaliers de la réclame_.
-
-Les chevaliers de la réclame jouent, à la suite de la grande armée des
-lettres, le rôle que remplissent les maraudeurs à la suite des autres
-armées.
-
-Ils vivent sur le commun.
-
-Leur talent ne leur permettant d'apporter aucune mise de fonds, ils
-spéculent sur les fonds d'autrui. Ne pouvant entrer au restaurant, ils
-veulent du moins s'en approprier la fumée.
-
-N'avoir aucune valeur, ne rien faire, et arriver à la notoriété quand
-même.
-
-Voilà le problème.
-
-Pour le résoudre, tous les moyens sont bons.
-
-C'est le chevalier de la réclame qu'on retrouve à toutes les cérémonies
-littéraires,--mariages, baptêmes ou enterrements; c'est lui qui s'y
-faufile dans les groupes de journalistes, espérant que l'un d'eux
-s'habituera à sa physionomie et finira par s'informer de son intitulé
-pour le consigner dans les feuilles.
-
-C'est le chevalier de la réclame qui, tous les matins, lit attentivement
-la _Gazette des Tribunaux_, dans le but d'y découvrir une homonymie
-désirée, auquel cas il écrit le lendemain:
-
- AU RÉDACTEUR
-
- «Monsieur,
-
- »Dans votre numéro du... courant, vous rendiez compte d'un procès où
- un sieur Pastoreau était condamné pour vol qualifié à quinze ans de
- prison.
-
- »Je vous serais infiniment obligé de déclarer, par la voie de votre
- estimable feuille, qu'il n'y a rien de commun entre le prévenu et moi.
-
- »PASTOREAU,
-
- »homme de lettres.»
-
-C'est encore lui qui expédie à l'_Indépendance belge_ le poulet
-ci-dessous:
-
- «Monsieur le rédacteur,
-
- »Votre dernière chronique annonçait qu'un joueur du nom de Breteuil
- s'est tué d'un coup de pistolet en sortant du Casino de Hombourg.
-
- »L'analogie de consonnance entre _Breteuil_ et _Verneuil_ étant de
- nature à plonger dans l'inquiétude ma famille et mes nombreux amis, je
- vous serais très-reconnaissant si vous vouliez bien me permettre
- d'user de votre précieuse publicité pour empêcher cette fâcheuse
- confusion.
-
- »Je suis si peu mort que je prépare en ce moment un grand ouvrage pour
- une de nos premières scènes.
-
- »Agréez...
-
- »VERNEUIL,
-
- »membre de l'institut Polydramatique.»
-
-Bien entendu le grand ouvrage n'a jamais existé, mais le coup n'en porte
-pas moins. Après un certain nombre de mentions de ce genre, les lecteurs
-de journaux commencent à savoir qu'il existe un homme de lettres du nom
-de Pastoreau ou de Verneuil.
-
-D'où le savent-ils? Ils seraient bien embarrassés de le dire.
-
-Peu importe à Verneuil ou à Pastoreau; le chevalier a pratiqué la
-réclame à la tire, c'est tout ce qu'il lui faut.
-
-Athanase ignorait--comme bien d'autres choses--l'existence de cette
-catégorie de bipèdes. Aussi fut-il grandement étonné quand en cherchant,
-deux jours après, l'annonce de sa pièce, il lut dans le canard qui
-l'avait publiée cette insolente épître:
-
- «Paris
-
- »Monsieur le chroniqueur,
-
- »Votre bulletin dramatique de mercredi, déclarait _urbi et orbi_ que
- le théâtre des _Divertissements-Plastiques_ répète une pièce d'un
- monsieur Athanase Briquet, pièce que _ce monsieur_ a nommée _les
- Contes de Fée_.
-
- Or, il y a _trois ans_,--TROIS ANS!--que j'ai le plan d'une féerie
- dont le titre est les _Contes fantastiques_. L'analogie est trop
- flagrante pour que j'aie besoin d'entrer dans d'autres détails,
- tendant à établir mon droit de priorité. Bien que mon ouvrage n'ait
- pas encore été écrit, je l'ai raconté dans plusieurs cafés et
- notamment à la _Brasserie humanitaire_ devant mes amis, Thévenard,
- Champroux, Patonel, Duradeau, qui au besoin, attesteraient la réalité
- des faits.
-
- »En vous priant et en vous requérant, s'il le faut, d'insérer dans
- votre, etc., etc.
-
- »DUGOUPIN.
-
- »Auteur dramatique.»
-
---Sapristi! se dit Athanase, voilà un auteur bien chatouilleux; le titre
-n'est pas le même, il n'a pas écrit sa pièce, je ne l'ai jamais vu, et
-il voudrait...
-
-L'ex-clerc prit une plume, et à son tour répondit très-poliment au
-journal qu'il ne connaissait ni M. Dugoupin ni ses œuvres, et que par
-conséquent il ne concevait rien à ses récriminations.
-
-Puis il se crut délivré de cette ridicule affaire.
-
-Mais le chevalier de la réclame Dugoupin aurait mérité d'être
-grand-officier de son ordre. On lui offrait un prétexte de polémique!
-Délices du paradis! Une occasion de s'imprimer avec récidive! Merci,
-Gutenberg! Merci, trop candide Athanase!
-
-Le numéro suivant de la feuille qui servait de boîte aux lettres à la
-querelle contenait ces lignes énergiquement senties:
-
- «Monsieur,
-
- »La réponse du sieur Briquet (Athanase), fait, en usant d'un audacieux
- subterfuge, mieux éclater la mauvaise foi du plagiaire.
-
- »En effet,--et je m'en félicite,--je n'ai jamais compté ce _débutant_
- (souligné) au nombre de mes relations, mais est-ce donc là ce que j'ai
- prétendu?
-
- »J'ai affirmé qu'on m'avait dérobé mon idée, mon idée divulguée
- publiquement. Un tel procédé, appuyé d'une conduite aussi tortueuse,
- révoltera tous les amis de la propriété littéraire.
-
- »A-t-on besoin de connaître celui qui vous soustrait votre mouchoir
- pour avoir le droit de crier: _Au voleur_?
-
- »J'ai l'honneur, etc...
-
- »DUGOUPIN.
-
- »Auteur dramatique.»
-
-Devant cette brutale insulte, Athanase resta d'abord stupéfait,
-l'indignation succéda bientôt.
-
-De l'humeur la plus pacifique, il était doué du courage de l'honnêteté,
-le meilleur de tous.
-
-Dédaignant donc de poursuivre une lutte de plume aussi rebutante, il
-envoya, séance tenante, deux témoins au Dugoupin.
-
-Les témoins comptaient sur des excuses. Ils n'avaient pas songé qu'un
-duel est une des plus merveilleuses embuscades pour la réclame.
-
-Son chevalier paya d'audace. Il tirait passablement, et d'ailleurs vingt
-lignes,--au prix où sont les annonces anglaises--valaient bien un coup
-d'épée sans doute.
-
-D'autant plus que ce fut Athanase qui le reçut.
-
-Un heure après le duel, il pleuvait dans tous les bureaux de rédaction
-de la presse parisienne une note amoureusement calligraphiée et portant:
-
---Aujourd'hui, à neuf heures du matin, une rencontre à l'épée a eu lieu
-dans les bois de Chaville, entre MM. Dugoupin, auteur dramatique, et
-Athanase Briquet, précédemment employé chez un huissier. Ce dernier a
-été blessé à l'épaule après un engagement des plus vifs.
-
-»La cause du duel était une accusation de plagiat formulée et soutenue
-les armes à la main par M. Dugoupin, écrivain que le public sera bientôt
-à même d'applaudir.»
-
---Fameuse affaire! se murmura Dugoupin en vérifiant l'insertion de cette
-note dans un quinzième journal. Ça m'a fait imprimer trente-neuf fois
-mon nom!
-
-Quant au directeur des _Divertissements-Plastiques_, il se dit après
-avoir lu le même morceau:
-
---Voyez-vous ce Briquet!... Avec son air sainte-n'y-touche, je l'avais
-toujours soupçonné de manquer de loyauté!
-
-
-
-
-XLIII
-
-REPRÉSENTATION A BÉNÉFICE
-
-
-Pour la première fois depuis un mois que sa blessure l'avait forcé à
-garder le lit, Athanase se trouvait seul.
-
-C'est que le numéro 9, son fidèle voisin, qui ne l'avait pas quitté un
-instant, avait bien été obligé de sortir pour cette soirée mémorable
-entre toutes, pour cette soirée à son bénéfice, pour cette soirée où il
-devait reparaître devant le public après dix ans d'interrègne.
-
-Le blessé regardait la pendule avec angoisse, attendant impatiemment le
-retour de son vieil ami.
-
-Elle avait coûté tant de peines et de démarches à l'ancien comique,
-cette représentation suprême! Il avait fallu frapper à tant de portes
-pour organiser un spectacle!
-
-Les directeurs ne voulaient pas prêter leur salle et avaient besoin de
-leur personnel. Les acteurs avaient oublié ce camarade d'une autre
-génération et ne se souciaient pas de se déranger. Les auteurs ne
-s'empressaient guère d'abandonner leurs droits.
-
-Personne ne voulait jouer en premier. Mlle X... refusait de chanter, si
-M. Y... exécutait avant elle un morceau de piano; M. Z... avait averti,
-au dernier moment, qu'une indisposition l'empêchait de prêter le
-concours qu'il avait promis. Et ceci, et cela, et le reste!
-
-Orchestre, décors, accessoires, artistes, rien ne manquerait-il _in
-extremis_? Le public répondrait-il à l'appel? Le bénéficiaire saurait-il
-encore affronter la rampe et soulever les bravos comme autrefois?
-
-Cette dernière inquiétude serrait surtout le cœur du vieillard, qui
-était tout tremblant au départ.
-
-Voilà pourquoi Athanase guettait le retour avec tant d'impatience.
-
-Onze heures venaient de sonner. Un bruit confus de pas retentit dans
-l'escalier.
-
-Onze heures! ce ne pouvait être déjà lui. Au surplus, le bruit des pas
-annonçait plusieurs personnes. On eût même dit que ces personnes étaient
-chargées d'un fardeau...
-
-Athanase se dressa sur son séant, poussé par une appréhension
-instinctive dont il s'était à peine rendu compte, quand une voix du
-dehors l'interpellant:
-
---Est-ce ici que demeure un vieil acteur?...
-
---Entrez! entrez! cria Athanase...
-
-Trois garçons soutenaient, portaient même l'ancien comique, qui semblait
-à moitié évanoui.
-
---Coquin! le gaillard est lourd!... dit un des garçons...
-
---Le pauvre bonhomme! fit un autre...
-
---On ne donne rien pour boire? ajouta le troisième.
-
---Prenez ce qu'il y a sur cette commode, répondit Athanase... Mais que
-lui est-il arrivé?...
-
---Une bien triste affaire, allez... un scandale!... Figurez-vous,
-monsieur...
-
---Taisez-vous! interrompit soudain la voix étranglée du comique. Je...
-je... veux lui raconter moi-même...
-
---A votre aise, dit le garçon en s'en allant avec ses collègues. C'est
-très-intéressant!...
-
---Mon ami... qu'avez-vous?... parlez, reprit Athanase, quand ils furent
-seuls, en tendant la main qu'il avait de libre à son compagnon dévoué...
-
---Ce que j'ai?...
-
- Vous voulez savoir ce que j'ai?...
- Le récit n'est pas long à faire...
-
-J'ai... j'ai...
-
---Ivre! murmura Athanase...
-
---Moi ivre!... Par exemple... jamais... j'ai...
-
- J'ai du bon tabac
- Dans ma...
-
-Non! J'ai que je suis un misérable!... un misérable! cria-t-il tout à
-coup, rappelé à la réalité par un éclair de raison et fondant en
-larmes... J'arrive au théâtre, les abords étaient déserts, ça m'avait
-déjà porté un coup... Je sentais que c'était fini... que ma réputation
-était morte... Je calculais qu'en déduisant les frais de la salle, des
-employés, des... enfin des...
-
---Remettez-vous... Rappelez-vous...
-
---Tu es mon ami, toi... Ce n'est pas toi qui m'aurais sifflé... Car on
-m'a sifflé... sanglotait le numéro 9.
-
---Sifflé!...
-
---J'entre en scène... Pour me remonter un peu, j'avais... j'avais bu...
-oh! rien que trois petits verres... On m'applaudit... la claque, sans
-doute; mais n'importe, ce bruit-là me fait du bien... Je commence à
-jouer... On rit un peu... Je m'enhardis... Quand, arrivé à un couplet...
-Je me le rappelle à présent, c'est sur l'air du _Charlatanisme_...
-
- J'entends dire de tout côté
- Que les maris sont trop crédules,
- Pour moi, cette crédulité...
-
---Laissez le couplet et achevez... supplia Athanase...
-
---Je vous répète que je me le rappelle... l'air du _Charlatanisme_... je
-vais le chanter, c'est dans mon rôle...
-
- J'entends dire de tout côté...
- J'entends...
-
-Encore la mémoire qui s'en va, comme en scène... car la mémoire s'était
-en allée... Impossible d'entamer le couplet... vous savez... sur l'air
-du _Charlatanisme_... On me siffle... Moi qui, mille fois!... je me
-trouble davantage... Pourtant la claque couvre les sifflets et je
-continue après avoir sauté le couplet... vous savez, sur l'air du
-_Charlatanisme_... mais pendant tout le reste de l'acte ce sont des
-rires, des quolibets... La toile tombe... Je cours à ma loge!... Éperdu
-de douleur, je reprends le carafon d'absinthe... et je bois... je
-bois...
-
---Malheureux!...
-
---Si bien que, quand on sonne au rideau... je veux bouger... je veux...
-Est-ce que je sais, moi?... C'est elle qui m'a porté malheur; j'ai vu à
-l'avant-scène une femme qui lui ressemblait... et alors... je suis... je
-suis tombé!... On m'a... Je veux me tuer!... entends-tu?... je veux me
-tuer... Malheur à l'artiste qui vieillit!... Si j'en avais fini plus
-tôt, je n'aurais pas été ce soir... un objet de risée pour... A
-boire!... j'ai soif...
-
---De grâce...
-
---J'ai soif... soif...
-
- Coule, coule, coule, bouteille
- Vermeille...
-
-Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... Mais pourquoi me laisser souffrir! Je te
-dis que je veux me tuer...
-
---Vous êtes fou...
-
---Oui... me... me tuer sur l'air... du _Char... la... ta..._
-
-Et le vieillard se laissa aller inanimé sur le lit de son ami.
-
-
-
-
-XLIV
-
-QUI VA A LA CHASSE
-
-
-La volonté est le meilleur des remèdes.
-
-Deux jours après la scène précédente, Athanase, faisant violence à un
-reste de faiblesse et avançant l'heure de sa convalescence, se
-présentait au théâtre des _Divertissements-Plastiques_.
-
---Ah! ah! c'est vous, monsieur Briquet, dit le père Balandreau en
-faisant le salut militaire. Il y a du neuf ici depuis qu'on ne vous a
-vu.
-
---Quoi donc?
-
---Dame! il paraît que votre pièce est mise en disponibilité pour retrait
-d'emploi.
-
---C'est impossible!
-
---Demandez plutôt à Phémie. Pas vrai que...
-
---Mais certainement, puisque tu y as dit... Laisse-moi donc tirer au
-clair mon cassis qui a tourné.
-
---Ma pièce retirée!...
-
-Athanase n'en écouta pas davantage et tomba comme une bombe dans le
-cabinet du directeur.
-
---Est-ce vrai, monsieur, ce que je viens d'apprendre?
-
---Qu'avez-vous appris, mon cher monsieur?
-
---Que les répétitions...
-
---De votre machine sont interrompues. Rien de plus authentique.
-
---Et quelle en est la raison?
-
---Vous me le demandez, après l'accusation terrible sous laquelle vous
-êtes resté...
-
---Ignorez-vous donc, monsieur, que j'ai provoqué la personne qui m'avait
-insulté et qu'une blessure dont je souffre encore...
-
---La belle preuve. De ce que vous avez croisé le fer avec M. Dugoupin,
-un garçon d'avenir et d'honorabilité, s'ensuit-il que le plagiat dont il
-s'est plaint soit moins grave?
-
---Cette plainte est un mensonge aussi odieux que ridicule.
-
---Il vous plaît de le dire, mais vous concevez... il y a des convenances
-qu'on doit respecter... D'ailleurs je n'ai point envie de m'attirer un
-procès avec M. Dugoupin.
-
---Préférez-vous en avoir un avec moi?
-
---Avec vous? Allons donc!
-
---Votre décision est bien prise?
-
---Parfaitement.
-
---Soit! Nous plaiderons, monsieur.
-
---A votre aise, si vous avez envie de perdre.
-
---C'est ce que nous verrons! cria Athanase en opérant une sortie
-impétueusement résolue.
-
-Mais cette résolution n'était qu'apparente, et il avait le cœur si gros
-que le père Balandreau en le voyant repasser ne put s'empêcher de
-marmotter:
-
---Ce pauvre M. Briquet, il n'a réellement pas amené un bon numéro à la
-conscription du hasard. Moi, il finit par m'intéresser.
-
---De quoi que je me mêle!... repartit la douce Euphémie. Vous feriez
-mieux de rincer les verres.
-
-
-
-
-XLV
-
-UN PROCÈS DE COULISSES
-
-
-Les procès de coulisses constituent dans le monde judiciaire une classe
-à part.
-
-Depuis surtout que le Palais est devenu matière à chroniques, comme tout
-et bien d'autres choses encore, les causes dans lesquelles le mot de
-_théâtre_ est prononcé sont considérées comme des bonnes fortunes par
-certains avocats.
-
-Quelques-uns en ont presque fait une spécialité.
-
-Est-il une meilleure occasion de sacrifier aux Grâces? Comment mieux
-placer jamais le sourire sarcastique et l'allusion maligne? Les salons
-et les journaux, qui d'ordinaire n'accordent leur attention qu'aux
-gredins hors ligne, font une aimable exception pour les procès de
-coulisses, dont ils répètent durant toute une semaine une phrase
-ironique ou un trait spirituel.
-
-Athanase allait donc se trouver placé entre deux feux et défrayer
-d'esprit un duo de défenseurs.
-
-Qu'allait-il faire dans cette maudite galère?
-
-Grâce au retentissement du duel annoncé à grand orchestre, la curiosité
-était piquée, et la salle de l'audience se remplit de bonne heure d'un
-public parmi lequel on comptait quelques dames.
-
-Au premier coup d'œil, Athanase reconnut à gauche Dugoupin qui pérorait,
-et Eulalie qui chuchotait avec une autre actrice toute jeunette qu'elle
-avait l'air de piloter.--Déjà si bas!
-
-Dugoupin venait jouir sans doute de son triomphe; Eulalie venait
-probablement jouir de la défaite d'Athanase.
-
-Cette double pensée le fit frissonner.
-
-L'avocat de la partie adverse prenait la parole:
-
- «Messieurs,
-
- »La cause que nous venons soutenir devant vous ne mérite pas d'occuper
- au delà de quelques instants votre haute attention, et nous nous
- étonnons que notre antagoniste nous ait mis dans la pénible nécessité
- de réveiller des souvenirs qu'il aurait gagné à laisser sommeiller.
-
- »Mais il est des gens qui cherchent à escroquer la renommée par tous
- les moyens. M. Briquet (Athanase) est de ce nombre.
-
- »Il veut qu'on s'occupe de lui, n'importe à quel prix,--fût-ce au prix
- du sang!
-
- »Non content d'avoir copié,--_avec le sourire sarcastique annoncé_:
- nous sommes poli--d'avoir copié l'œuvre d'un écrivain consciencieux et
- modeste, de M. Dugoupin, qui n'a mérité que des éloges en ces
- circonstances douloureuses, M. Briquet Athanase provoque celui qu'il
- a... nous continuons à dire: copié...
-
- »Quel feu dans ce Briquet! (_Hilarité dans l'auditoire; l'avocat
- promène un regard satisfait autour de lui._) N'est-ce pas le cas de
- s'écrier:
-
- Hérite-t-on, messieurs, des gens qu'on...
-
- voudrait occire?
-
- »Heureusement la Providence ne devait pas permettre cette indignité.
- Notre antagoniste a été blessé.
-
- »Mais cette blessure, il l'exploite de nouveau dans sa passion du
- bruit! Les journaux ne sont remplis que du récit du tournoi Briquet!
- Monsieur Athanase veut poser pour le héros.
-
- »Non! il ne posera pas; car nous le démasquerons.
-
- »Le directeur que je représente, avec la conscience d'un honnête
- homme, a voulu répudier publiquement toute solidarité avec les
- perfides manœuvres du plaignant.
-
- »Il l'avait reçu avec bonne foi, il lui avait prodigué les
- encouragements--en Mécène intelligent qu'il est, il avait accueilli sa
- pièce, mais autant il avait été bienveillant au débutant autant il est
- impitoyable au plagiaire.
-
- »Nous demandons qu'il plaise au tribunal de déclarer que nous ne
- devons pas représenter les _Contes de Fée_, qui sont des contes
- falsifiés.
-
- »Le jugement de Dieu s'est déjà prononcé contre M. Briquet (Athanase);
- nous attendons le vôtre avec confiance!»
-
-L'avocat d'Athanase se leva à son tour:
-
- «Messieurs,
-
- »La remarquable plaidoirie que vous venez d'entendre, plaidoirie à
- l'éclat de laquelle je suis heureux de rendre hommage, n'a qu'un
- défaut; celui de ses qualités. De l'esprit, beaucoup d'esprit, trop
- d'esprit.
-
- »La fantaisie est une excellente chose, mais pas trop n'en faut. La
- caricature a du bon, mais devant la majesté de la justice, le portrait
- seul doit être admis.
-
- »Nous répudions de toutes nos forces le _croquis_ ingénieux qu'on a
- tracé de notre client.
-
- »Sans doute cela prêtait à des effets pittoresques, comiques et
- dramatiques; par malheur, d'un mot je vais détruire ces inventions
- puériles.
-
- »Regardez mon client, messieurs.
-
- »Est-ce là le fourbe redoutable, le machinateur de ruses, le
- fier-à-bras qu'on vous a dépeint?
-
- »Oh! ce visage suffirait à répondre! Vous y lisez une bonhomie poussée
- jusqu'à l'excès, une naïveté qui va jusqu'aux frontières du défaut
- voisin, une gaucherie somnolente qui atteste l'humeur la plus
- pacifique, et nous a valu un coup d'épée.
-
- »Mais ce n'est pas tout; nous avons ses œuvres pour attester hautement
- sa candeur. Je l'ai lue cette pièce qu'on refuse de jouer sous
- prétexte de plagiat.
-
- »C'est là ce que nous aurions copié! Ah! quand on copie, on choisit
- mieux ses modèles! Notre pièce respire à chaque pas l'inexpérience,
- trahit la maladresse du novice dans toutes ses scènes. On y retrouve
- l'homme qui a tardivement embrassé la carrière dramatique pour
- laquelle il n'était peut-être pas né.
-
- »Donc cette pièce est bien à nous. Vous auriez pu, vous auriez dû la
- refuser, c'est possible; mais le droit est le droit; vous l'avez reçue
- et répétée; vous cherchez un futile prétexte pour écraser un homme
- dont vous savez que la candeur est sans défense.
-
- »Vous avez compté sans la justice, qui doit son appui aux faibles!...»
-
---Mais c'est abominable! murmurait Athanase qui se rongeait les poings
-en voyant l'auditoire, et notamment Dugoupin et Eulalie, le toiser du
-haut en bas... L'un, jure que je suis un coquin; l'autre, que je suis un
-idiot...
-
-Le tribunal pencha pour l'idiot, en conséquence de quoi il ordonna que
-la pièce serait jouée dans un délai d'un mois, s'il n'y avait
-empêchement pour autres causes.
-
-
-
-
-XLVI
-
-CAVEAT CENSOR
-
-
-Surtout, n'oubliez pas, cher lecteur, que la scène se passe dans les
-années 18.., 18.., 18.., 18.., 18...
-
-Nous avons trop fermement foi dans le progrès pour ne pas être convaincu
-que sa bienfaisante influence a fait disparaître tous les abus qui
-pouvaient subsister alors, et que messieurs les membres de la censure
-dramatique ont été compris des premiers dans ce perfectionnement
-universel.
-
-Mais alors comme alors.
-
-En exécution du jugement du tribunal, le directeur des
-_Délassements-Plastiques_ avait remonté la pièce d'Athanase, Dieu sait
-avec quel mauvais vouloir et quelles tribulations! Enfin il l'avait
-remontée.
-
-Les affiches étaient prêtes. La première était fixée au lendemain, et,
-le jour même, on répétait devant monsieur l'examinateur.
-
-Le premier acte passa sans encombre: à peine une vingtaine
-d'observations de détail.
-
-Au début du second, une actrice chantait un rondeau sur les _fées_, qui
-se terminait ainsi:
-
- Salut enfin à toi, fée immortelle,
- O Liberté!...
-
---Vous dites?... fit monsieur l'examinateur interrompant.
-
-L'actrice reprit:
-
- Salut enfin à toi, fée immortelle,
- O Liberté!...
-
---J'avais bien entendu; nous supprimerons le rondeau.
-
---Cependant, monsieur, je ne vois rien de périlleux pour la morale ni
-pour l'ordre... Tous les poëtes ont célébré la liberté dans leurs
-ouvrages...
-
---On supprimera le rondeau, répondit monsieur l'examinateur en observant
-Athanase avec défiance.
-
-Un peu plus loin, le marquis de Carabas faisait une réflexion sur
-l'étendue de ses domaines.
-
---A couper, décréta monsieur l'examinateur.
-
---Comment?...
-
---L'allusion est assez transparente. Double attaque contre la noblesse
-et la propriété.
-
---Je proteste que telle n'a pas été mon intention. Le marquis de Carabas
-est un type consacré.
-
---Le public ne s'y tromperait pas, lui.
-
---En vérité...
-
---Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous discutez votre œuvre
-avec une opiniâtreté...
-
---Bien légitime. J'use de mon droit.
-
---Et moi du mien.
-
-A la scène suivante, le père du Petit-Poucet, homme très-gêné dans ses
-affaires, amenait, après de fortes pertes à la Bourse, ses enfants dans
-la plaine Saint-Denis, pour les abandonner.
-
---C'est décidément un système, ricana monsieur l'examinateur. Après les
-insultes à la noblesse et à la propriété, les attaques à la famille.
-
---Quelles attaques, bon Dieu? exclama Athanase abasourdi.
-
---Il me semble que l'immoralité est assez flagrante. Au moment où la
-législation a supprimé les tours, quand l'infanticide exerce dans nos
-campagnes de si terribles ravages, montrer en spectacle l'abandon des
-enfants!
-
---Mais, monsieur, on donne Perrault en prix dans les colléges.
-
---Si, du temps de Perrault, la morale et la société ne savaient pas se
-protéger suffisamment, notre époque n'en est que plus rigoureusement
-astreinte à remplir son mandat civilisateur et purificateur. Nous
-réduirons la pièce à deux actes...
-
---Par exemple!
-
---A moins que le troisième...
-
-Le troisième acte commençait par cette phrase:
-
- «Le proverbe a raison, et j'ai bien fait d'avoir plusieurs cordes à
- mon arc.»
-
-Monsieur l'examinateur bondit:
-
---Qu'entendez-vous par monarque, monsieur?
-
---Mais dame! j'entends _mon arc_, répondit Athanase bonnement.
-
---Savez-vous bien, monsieur, que vous outrepassez toutes les bornes de
-la licence?
-
---Moi?
-
---Que vous foulez aux pieds les convenances les plus sacrées?
-
---Je...
-
---Que ce jeu de mots est un attentat?...
-
---Quel jeu de mots?
-
---Oui, monsieur, un attentat!
-
---Sapristi! quel jeu de mots?
-
---Vous le savez mieux que moi...
-
---Ma parole d'honneur...
-
---Monsieur le directeur...
-
---Rien qu'une...
-
---Je ne vous parle plus, monsieur... Monsieur le directeur, j'ai le
-regret de vous annoncer que j'interdis la pièce.
-
-Le directeur sourit dans sa barbe. Quant à Athanase:
-
---Ah! c'est ainsi! Ah! tout conspire contre moi! Ah! depuis des années
-je travaille sans résultat; depuis des années j'endure rebuffades,
-insomnies, privations, fatigues; je suis rebuté, bafoué, berné, volé,
-calomnié, blessé, chicané, pour arriver à être supprimé... Je m'indigne
-à la fin, je me soulève, je me révolte. La France n'est pas encore à ce
-point marâtre pour ses enfants; il y a une presse à Paris... Demain vous
-aurez de mes nouvelles.
-
-Une seule feuille avancée imprima la protestation d'Athanase; mais cette
-publicité ne fut pas perdue. Vu la vivacité des termes, elle suffit pour
-lui valoir...
-
-
-
-
-XLVII
-
-PRODUIT NET
-
-
-... Six mois de prison.
-
-On fait des réflexions en six mois.
-
-Le jour où le gardien daigna lui annoncer qu'il était libre, Athanase
-avait vieilli de dix ans.
-
-A l'aventure, il se mit à marcher à travers les rues. Sans savoir où il
-allait, il allait toujours. Un long corridor noir s'offrit à ses
-regards, d'instinct il s'y engouffra, gravit un étage, frappa à une
-porte.
-
---Entrez, fit-on du dedans.
-
---Monsieur le directeur, vous devez me connaître. Je m'appelle Athanase
-Briquet, je sors de prison et je voudrais travailler pour votre scène.
-
---Ah! c'est vous, monsieur l'homme aux duels, aux procès, aux scandales,
-aux complots... Je vous dispense de vous représenter jamais chez moi, et
-j'ai assez bonne opinion de mes confrères pour penser qu'ils seront tous
-de mon avis.
-
-Athanase redescendit et recommença à marcher.
-
-Des panonceaux frappèrent ses yeux, il s'élança comme un automate.
-
-_Entrée de l'étude, tournez le bouton, s. v. p._, disait une
-inscription.
-
-Il tourna le bouton.
-
---Monsieur, je suis ancien clerc d'huissier et je voudrais reprendre ma
-première profession... Je m'appelle Athanase Briquet, de Gérizy.
-
---Athanase Briquet! le folliculaire dont les papiers publics ont parlé;
-ce coureur de coulisses et d'aventures, ce révolutionnaire... Jamais le
-plafond de mon étude n'abritera un homme qui a des accointances avec les
-cabotins et conspire contre les institutions de son pays, et je me
-flatte, pour l'honneur du corps, que tous mes collègues partageront
-cette manière de voir.
-
-Athanase Briquet avait repris sa course machinale. En traversant le
-boulevard, il fut éclaboussé par une voiture qui faillit l'écraser,
-pendant qu'une voix de femme criait:
-
---L'imbécile!
-
-Athanase reconnut la voix et la femme, c'était Eulalie, toujours
-accompagnée de l'actrice jeunette. Il doubla le pas, heurtant les
-passants, éperdu, fatal, guidé par une suprême pensée vers son ancien
-hôtel.
-
---Que demandez-vous?... interrogea un garçon qui fumait sur le palier du
-rez-de-chaussée.
-
---Ma chambre.
-
---Il y a beau temps qu'elle est louée.
-
---Mes effets?
-
---Vendus.
-
---Mon ami?...
-
---Qui ça? le numéro 9? le pauvre bonhomme, il ne se grisera plus. Il y a
-eu hier une semaine qu'il est mort.
-
---Mort!
-
---Oui! ça n'a pas été long... J'étais à faire sa chambre. Il tenait un
-petit verre à la main, il a murmuré un nom de femme, voulu fredonner
-l'air de _T'en souviens-tu_, et puis bonsoir!...
-
---Le théâtre... l'étude... elle... lui... Tout à la fois, ô Gérizy!
-Gérizy! sanglota Athanase.
-
-Et il se cramponna à la muraille!...
-
-
-
-
-ÉPILOGUE
-
-XLVIII
-
-PARLEZ ENCORE AU CONCIERGE
-
-
-Cinq années se sont écoulées. La loge du concierge des
-_Divertissements-Plastiques_ a toujours quinze pieds carrés, un
-pot-au-feu ronfle toujours dans un des angles, seulement c'est un homme
-qui écume le pot-au-feu.
-
-L'homme, c'est Athanase, que le père Balandreau, touché de ses malheurs,
-a pris en affection et pour qui, en se retirant après fortune faite, il
-a obtenu la survivance de sa place.
-
-Un jouvenceau se présente, comme l'ex-clerc se présentait autrefois, et
-demande à parler au directeur.
-
---Il est sorti, fait à son tour Athanase.
-
---Mais!...
-
---Il est sorti, répète-t-il avec autorité.
-
-Et plus bas avec compassion:
-
---Encore un malheureux qui, si j'osais lui raconter...
-
-Puis, comme une ouvreuse a passé devant la loge tandis que le jouvenceau
-s'éloignait:
-
---Pauvre Eulalie!... soupire-t-il en mettant un oignon brûlé dans la
-marmite... Ici, du moins, je peux la voir tous les jours... Allons!
-décidément, j'aime mieux être à ma place qu'à celle de ce bon jeune
-homme!
-
-
-FIN.
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- Pages.
- Préface 1
- I. Parlez au concierge 5
- II. Suite du précédent 11
- III. A quoi tient une vocation 27
- IV. Prose et poésie 33
- V. Un Aristarque de province 40
- VI. Correspondance départementale 46
- VII. _Le Phare dramatique_ 54
- VIII. L'homme à l'absinthe 61
- IX. La philosophie des affiches 69
- X. Les amours d'un comique 75
- XI. La nostalgie des planches 85
- XII. L'Agence cosmopolite 91
- XIII. Une élève du Conservatoire 100
- XIV. Intérieur d'actrice 107
- XV. Péripétie 116
- XVI. Une première entrevue 117
- XVII. Numéro 9 et numéro 11 123
- XVIII. Écritures en tous genres 126
- XIX. Le carnet d'un copiste 132
- XX. Émotions d'auteur 139
- XXI. Si jeunesse 142
- XXII. Airs variés pour grosse caisse 146
- XXIII. Un apophthegme 156
- XXIV. Le directeur commerçant 157
- XXV. Le directeur spéculateur 160
- XXVI. Le directeur homme du monde 164
- XXVII. Le directeur auteur 168
- XXVIII. Le brocanteur théâtral 171
- XXIX. Un comité de lecture 178
- XXX. Le scenario voyageur 189
- XXXI. Un café de théâtre 192
- XXXII. Le ramasseur de bouts de nouvelles 197
- XXXIII. Coup de soleil 203
- XXXIV. Les joies de la collaboration 207
- XXXV. Un foyer d'artistes 212
- XXXVI. Essai de statistique 221
- XXXVII. Le chef de claque 223
- XXXVIII. Ces messieurs du lundi 230
- XXXIX. En répétition 240
- XL. Les docteurs ès-planches 246
- XLI. Amis et confrères 253
- XLII. Les chevaliers de la réclame 257
- XLIII. Représentation à bénéfice 268
- XLIV. Qui va à la chasse 275
- XLV. Un procès de coulisses 279
- XLVI. Caveat censor 286
- XLVII. Produit net 292
- XLVIII. Épilogue--Parlez encore au concierge 299
-
-
-FIN DE LA TABLE.
-
-
-Paris.--Imprimerie VALLÉE ET Cie, 15, rue Breda.
-
-
-
-
-
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