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If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les gens de théâtre - -Author: Pierre Véron - -Release Date: December 18, 2020 [EBook #64067] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GENS DE THÉÂTRE *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - - - - - PIERRE VÉRON - - LES GENS - DE - THÉATRE - - - PARIS - DENTU, ÉDITEUR - LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES - Palais-Royal, 13 et 17, galerie d'Orléans - - Tous droits réservés - - 1862 - - - - -Paris.--Imp. VALLÉE et Cie, 15, rue Breda - - - - -PRÉFACE - - -Puisque c'est au théâtre que ce livre est consacré, j'aurais pu--pour -mettre en repos ma conscience--me rappeler ce qui se passe au théâtre -même. - -Vous avez, comme moi, remarqué avec quel cÅ“ur on y rit de sa propre -caricature. - -Les transes de Sosie font pâmer de joie le peureux; l'hypocrite se -gausse à l'aise de Tartufe; les infortunes de Sganarelle plongent dans -des accès de délire tous les maris de sa famille. - -Car l'homme est ainsi fait qu'il ne se reconnaît nulle -part,--probablement parce qu'il ne se connaît jamais. Chacun de nous est -le plus mauvais juge de la ressemblance de son portrait. - -En partant de ce principe, je n'avais point à craindre que personne -s'attribuât les ridicules et les travers dont ce volume essaye le -croquis. - -N'importe! On a tant médit du théâtre et de tout ce qui en approche, que -nous ne voulons pas avoir l'air de faire chorus à ces banales et souvent -injustes déclamations. - -Le temps n'est plus--Dieu merci--où les comédiens se voyaient frappés -d'une proscription brutale qui ne s'arrêtait même pas devant une tombe. -Ces planches que l'intolérance feignait de prendre pour des tréteaux, -trop de noms illustres les ont glorifiées pour que la confusion soit -désormais possible. - -Qui sait même si à l'exagération de la défaveur n'a pas succédé de nos -jours l'exagération de l'engouement? - -De là la nécessité de faire sentir de temps en temps les épines de ce -monde dont on est toujours tenté de ne voir que les fleurs; le besoin de -prévenir les naïfs en inscrivant sur la porte: _Ici il y a des -piéges-à -brebis_. - -La flatterie et l'illusion sont les plus dangereuses conseillères; mieux -vaut le coup de griffe de la critique que le coup d'encensoir de la -flagornerie. Le théâtre doit en savoir quelque chose,--lui qui passe son -temps à châtier--en riant quand il le peut. - -Usons donc de cette chère et bonne licence du rire qui épargne tant de -larmes, à ce qu'assure Beaumarchais. Frondons les défauts et au besoin -les vices. - -En narguant l'exception, on démontre la règle--qui, pour les gens de -théâtre, est honorabilité, labeur et courage. - - - - -LES - -GENS DE THÉATRE - - - - -I - -PARLEZ AU CONCIERGE - - -Ce jour-là ... - -Je regrette amèrement de ne pas commencer par _la belle matinée de -printemps_ dont le lecteur se montre toujours si friand; mais, _primo_, -comme la scène se passe à deux heures de l'après-midi; _secundo_, comme -il neige à flocons au dehors, un scrupule peut-être exagéré m'empêche de -maintenir quand même l'heureuse formule. - -Ce jour-là donc,--12 février 18..,--vers deux heures de l'après-midi, -ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'annoncer, la loge des époux -Balandreau, concierges assermentés du petit théâtre des -_Divertissements-Plastiques_, présentait le coup d'Å“il le plus animé. - -C'est qu'en ce moment avait lieu à l'étage supérieur,--_le public -n'entre pas ici_,--la répétition générale d'un de ces chefs-d'Å“uvre que -la noble élégance du langage contemporain appelle des _pièces à femmes_. - -La pièce à femmes est un des signes du temps. - -On a souvent parlé des petites causes produisant les grands effets; ici -il a fallu, au contraire, plusieurs grandes causes pour produire l'effet -le plus mesquin. Il a fallu que l'amour, l'esprit et le goût -collaborassent à leur mutuelle décadence, pour que la montagne en -travail accouchât de cette ridicule souris. - -Trois complices pour un avortement: les auteurs, le public, et le -quartier Breda! - -C'est trop--des trois. - -Le quartier Breda aurait dû rester un quartier et ne pas devenir une -ville; le public aurait dû respecter l'art et les artistes, en se -respectant lui-même; quant aux auteurs... - -Cela me rappelle certaine jaquette dont un de mes camarades de pension -me raconta jadis l'histoire. - -La jaquette avait été d'abord une magnifique houppelande, dans laquelle -l'aïeul du narrateur se carrait aux jours de gala. Elle brillait alors -de toute sa splendeur;--solide, moelleuse, taillée en pleine étoffe et -sans marchander. - -L'aïeul mort, le grand-père hérita et se contenta de modifier légèrement -la forme antique de la houppelande, qui se trouva un peu rapetissée. - -Mais elle était si ample! - -Du grand-père elle passa au père. - -Celui-ci,--jugeant inutile de remplacer ce vêtement précieux et sans -pareil,--se contenta, lui aussi, de le repriser d'un côté, de le -rapiécer de l'autre, de le diminuer sur les bords;--et ma foi, il -faisait encore figure en cet accoutrement. - -Malheureusement,--lorsque le père trépassa à son tour,--reprises et -rapiéçages s'étaient multipliés à tel point qu'il devenait impossible -d'en ajouter d'autres. Tout ce qu'un ouvrier put faire, ce fut de -tailler par-ci, de rogner par-là ,--tant et si bien, qu'il ne resta quasi -plus d'étoffe. - -L'antique et vaste houppelande avait fini en queue de jaquette,--de -cette jaquette étriquée dans laquelle précisément grelottait mon pauvre -camarade de pension, dont le dénûment excitait les sarcasmes des uns, la -pitié des autres. - -Cette histoire, c'est celle de l'esprit français au théâtre. - -Molière fournit l'étoffe à mesure que veux-tu. Beaumarchais, les -agréments à profusion;--quelle belle houppelande toute neuve! Marivaux, -Dancourt, Fabre, Picard et consorts la raccourcissent et la rétrécissent -à leur taille; leurs successeurs la traînent, la fripent, la tournent, -la retournent, la dégradent, cherchent à la raccommoder. Enfin, le -Vaudeville--un gamin dégénéré, un enfant terrible,--s'amuse à en -découper de tout petits morceaux;--jusqu'au jour où le dadais s'aperçoit -qu'il n'a plus de quoi se vêtir. - -Et voilà pourquoi la jaquette--trop courte--laisse voir les mollets de -ces dames, par en bas, et leurs épaules, par en haut. - -Le mollet et l'épaule représentent l'_alpha_ et l'_oméga_ de la pièce à -femmes. - -Avec ces deux lettres là , on se passe du reste de l'alphabet. - -On remplace l'observation par l'exhibition, les tableaux de mÅ“urs par -les tableaux vivants, le fil de l'intrigue par le coton des couturières. - -Les caractères, les mots, jusqu'au couplet--ce radeau de la Méduse, où -l'esprit trouvait moyen de vivre pendant une douzaine de vers avec un -seul trait final,--jusqu'au couplet, tout s'en va: - - On chantait, ils en sont aises, - Ils font danser maintenant. - -Ou si l'on chante, c'est pis encore! - -Des beautés engagées en qualité de _modèles_ ne peuvent être astreintes -à la roulade. Les statues ne vocalisent pas, que diable! - -Si donc les formes sont vraies, la direction n'a pas le droit de se -plaindre que les voix soient fausses. Les assistants,--étant tout -yeux,--n'ont pas le temps d'être tout oreilles. - -Quel que soit, d'ailleurs, le prétexte sous lequel on amène le _sexe_ -sur la scène, pourvu qu'il y foisonne, tout le monde est content. - -D'où il suit que--pour offrir une définition à ceux qui en éprouvent le -besoin--la pièce à femmes est un ouvrage dans lequel les femmes tiennent -lieu de pièce. - - - - -II - -SUITE DU PRÉCÉDENT - - -Peut-être devrais-je,--avant de continuer, présenter à la compagnie mes -très-humbles excuses pour la digression dans laquelle j'ai été entraîné -dès les premiers pas. - -Je préfère remplacer les excuses par un aveu. - -Ce livre n'est point un roman; c'est un voyage buissonnier à travers les -us et coutumes dramatiques. Or, en fait de voyages, j'ai horreur des -trajets directs. J'aime à m'arrêter quand il me plaît, à zigzaguer comme -l'envie m'en prend; il est par conséquent fort probable que je -retomberai plus d'une fois dans le péché que je confesse au moment du -départ. - -Vous voilà prévenus, chers compagnons de route. - -La ligne droite n'a que trop d'adorateurs à notre époque. Laissons un -peu de place au caprice et ne faisons pas de la littérature une seule et -même rue de Rivoli. - -Sur ce, je reviens au théâtre des _Divertissements-Plastiques_, où l'on -répétait une pièce à femmes, et à la loge des dignes époux Balandreau, -concierges de l'établissement. - -Cette loge, de quinze pieds carrés environ, mérite une description -particulière. - -Dans cet étroit espace se trouvaient représentés: la communauté -conjugale, le chauvinisme, l'administration, le commerce et la cuisine. - -La communauté conjugale par une commode à la forme antique, véritable -memento d'acajou, qui devait rappeler aux hôtes de céans la date du -_par-devant monsieur le maire_. - -Le chauvinisme par un buste du _petit caporal_, soigneusement recouvert -d'un globe protecteur. - -L'administration par trois casiers où dormaient quelques paperasses et -sur lesquels on lisait en gothique de hasard: _M. le Directeur_, _M. le -Régisseur_, _M. le Caissier_. - -Le commerce par une petite armoire qui laissait voir en s'entre-bâillant -une rangée de bouteilles pleines ou entamées. - -La cuisine, par un pot au feu, ronflant près de la fenêtre sur un -fourneau économique. - -J'allais oublier l'art, qui figurait dans ce capharnaüm sous la forme -d'un cadre de bois peint, orné d'une photographie exhibant un ancien -amoureux de la troupe en costume collant. Le jeune premier avait daigné, -de sa propre main, ajouter au bas du portrait ces mots concis, mais -flatteurs: _Offert au père Balandreau_. - -Des chaises de paille, un fauteuil en velours d'Utrecht et un poêle de -faïence blanche complétaient le décor. Quant aux personnages... - -C'étaient d'abord les maîtres du logis. Isidore Balandreau, ex-enfant de -troupe aux vélites de la garde, retraité sergent en 1832: Euphémie -Balandreau, son épouse légitime, ci-devant cantinière de l'armée -française. - -Isidore Balandreau avait fait de sa vie deux parts, l'une pour la gloire -_qui lui avait donné le jour_, l'autre pour le théâtre qui abritait sa -vieillesse. Il disait en parlant des victoires du premier Empire: «_Nos_ -batailles, _nos_ lauriers, _nos_ conquêtes.» Il disait à propos des -représentations de la petite scène dont il relevait en qualité de -fonctionnaire: «_Nous_ donnons demain une première. _Nous_ venons -d'engager un comique sur lequel _nous_ fondons de grandes espérances. -_Nous_ tenons un succès d'argent.» Il filait enfin avec le père noble de -longs entretiens sur l'art militaire et avec le pompier de service -d'interminables conversations sur l'art dramatique. - -Euphémie Balandreau, elle, n'avait jamais connu qu'une passion: celle de -l'argent. Aussi, dès le principe, sa nouvelle profession lui avait-elle -semblé peu lucrative. Mais, la pièce à femmes aidant, l'ex-cantinière ne -tarda pas à mettre à profit les souvenirs de son ancien métier. Le -troupier fut seulement remplacé par le gandin. - -Il était si dur, par les temps de frimas, d'attendre dans la rue les -nymphes des _Divertissements-Plastiques_! Et la mère Balandreau avait si -bon cÅ“ur! - -Elle commença par permettre à un des sigisbées de stationner sur le -seuil de sa loge. La semaine suivante, elle l'invita à s'approcher du -poêle. Quinze jours après, elle l'autorisa à s'asseoir. Un peu plus -tard, comme le pauvret s'ennuyait à périr, il arriva que, pour l'aider à -tromper les rigueurs de l'attente, elle eut sous la main une bouteille -de je ne sais quelle liqueur. Elle en offrit un verre, qui fut -accepté--et payé. - -A compter de ce moment, Euphémie Balandreau avait trouvé,--ni plus ni -moins qu'Archimède. Elle avait inventé la cantine de l'amour, rien que -cela. - -A cette cantine venaient tous les poursuivants et tous les suivants de -ces dames. Elles étaient quarante actrices dans la troupe; multipliez, -pour chacune, par...--au moins! et supputez les bénéfices de la -concierge industrieuse. - -Car, il y avait, dans le nombre de ses habitués, des fils de famille qui -payaient comme à vingt ans, et des pères--de famille aussi,--qui -payaient comme à soixante. - -Sans compter les bénéfices de la petite poste galante et le chapitre des -renseignements. - -Non pas qu'on manquât de principes. Au contraire! Plus on en avait, plus -il fallait d'écus en bataille pour en triompher;--exemple: - ---Madame, seriez-vous assez bonne pour remettre en secret cette lettre -à ... - ---Je ne suis la commissionnaire de personne! - ---Cette lettre à mademoiselle Virgi... - -(Une pièce blanche se montrait alors à l'horizon.) - ---Mademoiselle Virginie?... Elle m'a défendu de recevoir les -déclarations. Son appartement est trop petit. - ---Voyons, ma chère dame, je vous en prie... - -(Une pièce jaune succédait.) - ---C'est bien! on tâchera, on essayera... Et il vous faut une réponse, -pas vrai? - ---Vous devinez ma pensée. - ---C'est là ce que je ne peux pas vous promettre; vu que... - -(La pièce jaune grossissait de volume.) - ---Enfin, si vous y tenez tant, on fera l'impossible, quoi! - -Autre exemple: - ---Madame, auriez-vous l'extrême obligeance... - ---Je suis pas obligeante, moi. - ---Je désirerais savoir l'adresse de mademoiselle Chiffonnette? - ---Y a des dictionnaires où qu'on trouve ces choses-là . - ---Madame... - -(Apparition des cent sous.) - ---D'ailleurs, j'en suis pas bien sûre; je crois qu'elle reste dans la -rue... dans la rue de Clichy... Quant au numéro... je l'ai oublié... Ma -foi, oui, je l'ai... - ---Cherchez, je vous en conjure... - -(Exhibition des dix francs.) - ---Numéro vingt-deux! Comme ça me revient tout d'un coup... Une bonne -petite fille au reste que Chiffonnette... quand on sait la prendre... -Ah! si j'étais homme, c'est moi qui m'en ferais adorer. - ---Vraiment? Par quel moyen? - ---Monsieur, la vie privée de mes _artisses_ ne m'appartient pas et ma -discrétion... - -(Entrée des vingt francs.) - ---Tout ce que je peux vous dire, c'est que... - -Et Euphémie Balandreau de débiter six pages de documents intimes. - -Excellente créature au demeurant, et remplissant avec conscience les -devoirs du ménage. - -On aurait admiré ses qualités conjugales rien qu'à voir de quelle façon -convaincue elle écumait son pot-au-feu au moment où vous avez eu le -plaisir de faire sa connaissance. - -Tout en écumant, elle s'adressait à un des cinq ou six gandins qui -dégustaient autour du poêle un verre de curaçao: - ---Sans vous commander, monsieur Alfred, passez-moi donc mon panier à -braise qu'est sous la commode; ce satané feu ne va pas. - ---Comment!... Tu veux que monsieur avec ses gants frais... interrompit -Balandreau. - ---Laisse-nous donc tranquille, toi. Monsieur Alfred est un jeune homme -complaisant qui ne me refusera pas ce petit service. Il sait bien que, -quand je peux faire quelque chose pour lui être agréable... -accentua-t-elle avec intention. - -Le gandin, dont la jalousie avait sollicité mainte fois la surveillance -d'Euphémie, s'empressa d'obtempérer à sa requête. - ---Messieurs, dit un second gandin, un verre de madère au succès de la -pièce nouvelle. - ---Il paraît, fit Balandreau, que c'est crânement joli, et que ça -s'enlèvera à la baïonnette. Le garçon d'accessoires m'a dit que c'était -écrit!... - ---Les jupes, ajouta judicieusement madame, auront encore un centimètre -et demi de moins que dans la _Revue_. - -Monsieur Alfred déguisa une grimace, et d'un ton mécontent: - ---Il me semble que le directeur abuse un peu du décolleté... - ---Et de quoi voulez-vous donc qu'il abuse, le pauvre cher homme? S'il -s'en faisait faute, il trahirait la confiance du public qui encourage -ses efforts intelligents. - ---Il n'en est pas moins désagréable de voir la femme qu'on aime... - ---Ne faudrait-il pas qu'elle se mette dans une boîte, votre Alice! S'il -est permis de pousser la jalousie à ce point-là . - ---Moi, pas du tout!... - ---Laissez donc, vous seriez capable de la forcer à jouer dans un sac -fermé du haut et du bas... Comme si les chasses trop gardées n'étaient -pas celles où il y a le plus de braconniers. - -Tous les confrères de M. Alfred éclatèrent de rire. - ---Ça n'empêche pas qu'elle a, au troisième tableau, à ce que je me suis -laissé conter, un costume de femme sauvage... - ---Alice en femme sauvage! s'écria le gandin. - ---Désole-toi donc, ajouta son voisin, elle a toujours les plus jolis -rôles. Coralie s'en plaignait encore à moi ce matin. - ---Coralie ne serait pas capable de remplir les rôles d'Alice. Elle ne -chante pas. - ---La belle affaire! Est-ce qu'elle a besoin de chanter? Pourquoi ne lui -demandes-tu pas tout de suite d'avoir du talent? - ---Dame!... - ---Allons donc! mon cher, nous avons changé tout cela. La comédie est -morte, vive le tableau vivant! - ---Permettez, monsieur, grommela une matrone qui se tenait dans un coin -sans souffler mot... Parlez pour ces dames, mais il y a des exceptions. -Ma fille n'est pas un tableau vivant; elle sort du Conservatoire... - -Le gandin allait répondre, quand l'ex-cantinière, se jetant à la -traverse: - ---Mon Dieu, mame Ratois, vous voilà toujours avec votre fille... - ---J'ai bien le droit de... - ---Vous avez... rien du tout. Vous avez que vous ferez son malheur avec -vos manies. Voyez plutôt dans tout le théâtre, il n'y a absolument -qu'elle qui vienne ici accompagnée. - ---Comme le conscrit sous l'Å“il de son supérieur, ricana Balandreau. - ---Ma fille est sage, monsieur... - ---Encore votre rengaîne... riposta avec animation Euphémie. Ma parole -d'honneur, vous me faites de la peine. Vous ne vous apercevez donc pas -que le temps des mères d'actrices est passé. En 1830, possible, mais au -jour d'aujourd'hui, bernique! Il faut marcher avec son siècle... - ---Emboîter le pas, je ne connais que ça, approuva Balandreau. - ---A quoi que ça servait les mères d'actrices? A fournir des sujets de -caricatures aux petits journaux, à user les derniers cabas qu'on ait -fabriqués en France... une cinquième roue à un carrosse, quoi? - ---Madame Balandreau! exclama la matrone indignée. - ---Fâchez-vous, ne vous fâchez pas, c'est comme j'ai l'honneur de vous le -dire. Demandez plutôt à ces messieurs, demandez à Balandreau lui-même, -qu'est un homme d'âge. C'est-il vrai que ça nuit à la carrière des -jeunes filles? - ---Le fait est... - ---T'as encore vu hier les deux brunes que leurs messieurs ont fait -engager... - -A la bonne heure! Ça trotte sans lisières, ça fait ses affaires soi-même -et ça n'a pas besoin que maman fourre son nez dans ce qui ne la regarde -pas. - -Pour en conclure, bien franchement, vous avez tort et vous vous en -mordrez les pouces, mais il sera trop tard. Ça vous apprendra à n'avoir -pas su vous mettre à la retraite! - -Les gandins riaient aux éclats. La clef grinça dans la serrure. - ---Tenez, voilà probablement votre postérité qui vient vous chercher, -pour que vous lui donniez la main jusqu'à la maison... - -Tous les regards s'étaient tournés vers la porte, mais au lieu d'un -profil féminin, ce fut un visage masculin qui apparut. - -Quel visage! - -Figurez-vous un malheureux dont les traits, peu séduisants de leur -nature, étaient couperosés par le froid. - -Sur le rouge vif des joues tranchait une barbe de couleur indécise, à -laquelle s'étaient attachés des flocons de neige qui lui donnaient une -apparence grotesque. - -Un chapeau de forme surannée complétait par en haut cette tête, bornée -en bas par une cravate de couleur passée. - -A l'aspect de cette face qui s'avançait par la porte entr'ouverte, avec -les effarements de la timidité, les rires avaient redoublé. L'inconnu -parut plus décontenancé encore, et resta bouche béante, sans avoir la -force de prononcer un mot. - ---En voilà un, murmura Balandreau, dont le fourniment aurait un brin -besoin d'être astiqué. - -Puis tout haut: - ---Qu'est-ce qu'il y a pour votre service? - -L'inconnu, sentant tous les regards braqués sur lui, ne répondait pas. - ---Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, nom d'un nom! répéta le -concierge, en élevant le ton. - ---C'est... je... Monsieur le directeur est-il visible? - ---Ça dépend. - ---Si... mes intentions... Je voulais lui présenter un ouvrage... - ---Il n'y a personne, repartit brusquement Balandreau... - ---Tout à l'heure pourtant... - ---Quand on vous réitère qu'il n'y a personne... Avez-vous fini de venir -dégeler dans ma loge? - -En effet, la neige amassée par le bizarre visiteur dégouttait en eau -dans les lares de l'ex-caporal. - ---Ce n'est pas malheureux, reprit celui-ci, en suivant de l'Å“il -l'étranger qui lâchait pied... Ils se figurent qu'un directeur a été mis -au monde pour s'occuper des pièces qu'on lui apporte... Si on les -écoutait tous... - ---Pardon, mais... tremblota une voix. - -C'était l'inconnu qui, après s'être dirigé vers la rue, était revenu sur -ses pas. - ---Pardon, mais j'avais oublié... Vous ne pourriez pas me dire ce qu'est -devenue Eulalie? - -Pour le coup c'en était trop. La singularité de cette question, l'air -gauche avec lequel elle était formulée, soulevèrent une explosion -générale de quolibets. Les gandins se tordaient et essayaient de se -cotiser pour un bon mot, Balandreau sacrait, Euphémie glapissait: - ---Eulalie perdue! Vingt francs de récompense. - ---Il faut la faire afficher, cette pauvre biche. - ---Mille tonnerres! allez au diable avec vos Eulalies... - ---Vit-on jamais pareil benet?... - -Le malheureux intrus promena un instant autour de lui des yeux ahuris, -sur lesquels semblait flotter un voile de larmes, puis, sans oser -proférer une parole de plus, s'enfuit précipitamment. - -La mitraille de plaisanteries allait de nouveau faire explosion après -son départ, lorsque soudain tous les assistants se levèrent avec -précipitation. C'était la répétition qui venait de finir. - -Ces messieurs étaient déjà auprès de ces dames. Seul Alfred-Othello -n'avait pas trouvé Alice et redescendait en maugréant: - ---Comment a-t-elle pu sortir sans que je la voie!... Elle savait -cependant que je l'attendais... Me tromperait-elle?... Ma bonne madame -Balandreau, je cours jusqu'au boulevard... Pendant ce temps-là veillez -ici... - ---N'ayez pas peur, répondit à mi-voix la portière, vous en aurez pour -votre argent... - -Puis apercevant la matrone qui sortait chastement, accompagnée de -mademoiselle sa fille, elle ajouta en manière de conclusion: - ---Qué malheur, qu'au temps où nous vivons, il y ait encore des parents -assez égoïstes pour sacrifier ainsi leurs enfants!... - - - - -III - -A QUOI TIENT UNE VOCATION - - -Tout lecteur est un peu Anglais sous ce rapport;--il ne se lie -volontiers qu'avec les personnages qui lui ont été présentés. - -Courons donc après l'infortuné qui, à la suite de sa fausse -entrée, complétée par une sortie non moins fausse, arpente -piteusement la rue sur laquelle s'ouvre la porte familière des -_Divertissements-Plastiques_. - ---Athanase Briquet, cher lecteur... - ---Athanase qui? Briquet quoi? - ---J'allais vous l'apprendre. - -Athanase Briquet, six mois avant la scène cruelle dont vous venez d'être -témoin, était clerc unique chez le seul huissier de la petite ville de -Gérizy. Il griffonnait du matin au soir, avec une ardeur consciencieuse, -les splendeurs de la prose judiciaire sur le papier que le gouvernement -prend sous sa protection moyennant une redevance de quelques centimes. - -Le patron, reconnaissant de ses bons et loyaux services, lui avait, à -trois reprises, accordé une gratification de cinq francs au bout du -trimestre; un jour même, en relisant une saisie grossoyée avec charme et -calligraphiée majestueusement, il avait daigné assurer, entre deux -prises, que son clerc était _un garçon qui irait loin_. - -Aller loin,--pour l'huissier de la petite ville de Gérizy,--c'était -prendre, vers quarante-cinq printemps, la succession de l'étude, et -Athanase en avait accepté l'augure. - -Était-ce donc un crétin? Pas du tout. - -Et ici il y aurait presque lieu d'examiner à quoi tiennent les vocations -humaines. Pour ma part, je suis convaincu que le génie est pour moitié -au moins affaire de circonstance. L'occasion, qui fait le larron, fait -aussi les grands hommes. - -Chaque fois que je vois un garçon épicier peser mélancoliquement une -livre de cassonade, je me dis que, transporté dans un milieu différent, -il aurait peut-être rimé des odes à rendre jalouse l'ombre de M. de -Pompignan. - -Il y a,--par réciprocité,--tant de gens de lettres qui auraient -constitué d'excellents garçons épiciers! - -Athanase n'était donc pas né crétin, ce qui ne lui enlevait pas la -faculté de le devenir. Il subissait simplement la volonté du hasard qui -l'avait abandonné orphelin et sans fortune au coin de cette borne qu'on -nomme une sous-préfecture de province. Il n'avait pas d'ambition, parce -qu'il n'avait pas d'émulation. Il végétait, parce qu'il n'avait pas le -moyen de vivre. Il restait dans son fromage, parce que ce fromage le -nourrissait. - -Il y serait probablement resté toujours, si, un matin... Ne perdez pas -de vue ma théorie des vocations. - -Ce matin-là , le patron l'avait envoyé porter un protêt chez la dugazon -de la troupe dramatique de Gérizy. Les dugazons départementales ne sont -point, hélas! ce qu'un vain peuple pense, et les protêts ne respectent -rien,--pas même les héroïnes à quarante-deux francs par mois. - -Athanase n'avait jamais mis le pied dans un théâtre,--sans cela le -patron lui aurait-il prédit de hautes destinées?--Il professait pour -l'actrice en général le culte idolâtre qu'inspire l'inconnu. - -Aussi, quand il apprit qu'il allait se trouver en face d'une de ces -créatures prestigieuses, le cÅ“ur lui battit un peu. Il lui battait -beaucoup en montant l'escalier. - -En le redescendant, il lui battait passionnément; Athanase était -amoureux fou de la dugazon. - -Pour cela qu'avait-il fallu? Une boucle de cheveux noirs tombant sur un -cou de galbe médiocre, un bras assez blanc, tiré nonchalamment hors du -lit pour recevoir le papier timbré, un reste de rouge sur les joues, un -coin de chemisette trahissant l'incognito d'une épaule... - -Il avait fallu surtout la tardive candeur du néophyte de vingt-neuf ans. - -Le soir, Athanase, en quittant l'étude à neuf heures, alla acheter une -contremarque au théâtre de Gérizy. A minuit, il attendait sur la place -la sortie de sa bien-aimée; à deux heures du matin, il se promenait sous -ses fenêtres encore éclairées; à deux heures et demie, il crut voir se -pencher pour souffler la bougie une ombre ornée de moustaches. - -Les moustaches ressemblaient à celles du baryton qui jouait avec la -dugazon. - ---Je ne puis pourtant pas me faire cabotin, gémit-il dans un accès de -dignité grotesque... Eh bien! pour me rapprocher d'elle, j'écrirai des -pièces! - -Vous n'avez pas perdu de vue ma théorie des vocations? Récapitulons: - -Si une dugazon n'avait pas souscrit un billet; - -Si, après l'avoir souscrit, elle n'avait pas oublié de le payer; - -Si le protêt résultant de cet oubli n'avait pas été apporté quand la -débitrice était encore au lit; - -Si le bras de ladite débitrice avait été moins blanc, ou sa chemisette -plus hermétique; - -La France n'aurait pas compté un auteur dramatique de plus! - - - - -IV - -PROSE ET POÉSIE - - -De la conclusion du chapitre précédent, il ne conviendrait pas d'induire -que j'ai l'intention de ridiculiser la résolution du clerc incandescent. - -Autrefois--au vieux temps de la routine--on ne s'improvisait pas -écrivain d'une heure à l'autre, et le cri du téméraire amoureux eût -semblé un peu bien outrecuidant. - -Mais aujourd'hui!... - -On cite nombre de personnes qui, pendant toute une période de leur -existence, ont été dans le barreau, la médecine, la diplomatie, les -vins, les cotonnades, la quincaillerie, les assurances, la bureaucratie, -les hauts fourneaux, les suifs ou la pisciculture, et qui soudain, -mécontents du produit de leurs industries respectives, s'écrient comme -notre ami: - ---Je ferai des pièces! - -Ils ont supputé, en parlant ainsi, que les bénéfices de ce commerce -peuvent être supérieurs, qu'en tout cas la mise de fonds n'est pas -ruineuse. Une grammaire décente n'est même pas de rigueur! - -Faire des pièces!... Mais c'est la position de tous ceux qui n'en ont -pas et aussi de beaucoup de gens qui en ont une autre. - -Dans les mansardes, dans les salons, dans les ministères, dans les -comptoirs, chez les potentats, les bohêmes, les vicomtes, les -négociants, les docteurs, partout on fait des pièces par vanité ou par -intérêt. - -Pourquoi Athanase n'en aurait-il pas fait par amour? - -Je vous ai dit qu'il n'était point sot. Il avait beaucoup lu, il savait -l'orthographe et la passion décuplait ses mérites. - -C'était trois fois plus qu'il n'en fallait. - -Malheureusement la poésie et la prose,--surtout la prose d'huissier--ont -toujours plaidé en séparation pour incompatibilité d'humeur. - -Le clerc émancipé commettait bévues sur bévues. Sa calligraphie -périclitait: dans un inventaire important, il avait omis toute la -section de la batterie de cuisine; il désertait l'étude à la nuit et -dormait parfois sur son pupitre pendant le jour; enfin douze feuilles de -papier-timbré avaient disparu sans qu'on en eût retrouvé trace;--douze -feuilles, ô forfait!--sur lesquelles il avait aligné des strophes à -Eulalie,--c'était son nom à elle!--et un scénario. - -Le patron dévorait sa colère; mais l'orage s'amassait. Il ne devait pas -tarder à éclater. - -Athanase n'avait pas encore tiré de son amour un parti -très-satisfaisant. - -Son bilan se dressait ainsi: - -Trente-sept francs de places de parterre. - -Deux cent soixante-quinze heures de factions diurnes ou nocturnes. - -Cinq rhumes. - -Trois courbatures. - -Un drame ébauché. - -Une comédie incomplète. - -Un vaudeville en projet. - -J'oubliais une trentaine de chopes payées à divers au café du théâtre, -dans l'espoir de se créer des intelligences dans la place. - -Si peu exigeante que soit une passion, elle ne saurait accepter une -telle situation comme la réalisation de ses rêves les plus chers. Le -soupirant s'assombrissait chaque jour davantage, chaque jour par -conséquent les omissions du clerc prenaient de plus formidables -proportions. - -Un vendredi,--date mémorable--il ne parut pas à l'étude. L'huissier se -rendit en personne à son domicile et faillit avoir un coup de sang -lorsqu'on lui annonça que son employé était sorti. - -Le lendemain, Athanase arriva vers midi. Il était horriblement pâle. - ---Je vous attendais, monsieur, fit l'huissier se méprenant sur les -motifs de cette pâleur, et d'autant plus arrogant qu'il supposait son -subordonné plus craintif. - ---Ah! vous m'attendiez, répliqua le clerc d'un ton indifférent. - ---Oui, monsieur. M'expliquerez-vous ce que signifie cette conduite? - ---Quelle conduite? - ---Tout Gérizy ne parle que de vos déportements! - -Athanase ne daigna même pas répondre. Il paraissait absorbé dans ses -pensées. - ---Déportements! entendez-vous, dé... por... te... ments! Est-ce ainsi -que vous vous débauchez! que vous désertez vos devoirs! que vous -trahissez ma confiance! Car j'avais confiance en lui... Je rêvais pour -lui un avenir dont il est indigne... ma charge et la main de ma fille -peut-être!... - -Athanase conservait son immobilité insouciante. - ---On vous a vu,--j'en rougis pour mon étude,--on vous voit hanter les -tabagies, vous galvauder au théâtre... - -A ce mot, le clerc tressaillit. - ---On m'a même assuré que vous étiez épris d'une drôlesse. - ---Drôlesse! s'écria-t-il révolté. - ---Vous vous permettez maintenant d'élever le ton chez moi... Monsieur -Athanase Briquet, je vous chasse!... - ---Vous n'aurez pas cette peine, fit froidement le jeune homme, car je -vous apportais ma démission. - -Cette réponse atterra l'huissier, qui comptait sur l'effet de sa menace -pour amener le récalcitrant à résipiscence. - ---Votre démission... reprit-il après un silence... votre... Mais que -voulez-vous donc faire?... A quoi êtes-vous bon si ce n'est... - ---Je pars pour Paris, où je vais présenter une comédie en trois actes. - -C'était la chute du tonnerre pour l'homme de la basoche... Il fit un -haut-le-corps en arrière, puis d'une voix étranglée: - ---Le malheureux!... Il déshonorait ma maison à mon insu! - -Sans ajouter un mot, il passa dans son cabinet où sa femme lui prodigua -l'eau sucrée. - -Pour Athanase--avec une fébrile impatience--il tira de son pupitre de -douleur les manuscrits qu'il y avait laissés, et en fit un paquet qu'il -enveloppa à la hâte, en murmurant: - ---Le train part à deux heures... à onze, je serai à Paris. Elle y est -engagée, m'a-t-on dit... J'ignore où; mais n'importe! je la -retrouverai!... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Une fois débarqué, il avait au hasard commencé sa tournée par le théâtre -des _Divertissements-Plastiques_, et vous savez avec quel succès. - - - - -V - -UN ARISTARQUE DE PROVINCE - - -Encore mal remis de sa première algarade--qui ne devait, hélas! pas être -la dernière--le ci-devant clerc suivait le trottoir, la tête baissée et -en proie à de mélancoliques méditations. - -Ce début ne présageait rien de bon. - -Et, faisant un involontaire retour en arrière, il revit passer devant -ses yeux le patron sévère mais juste, l'étude enfumée mais paisible, le -pupitre monotone mais stable. - ---Peut-être aurais-je mieux fait de... - -Il n'acheva pas cette pensée, et comme honteux de sa défaillance -fugitive: - ---Non! les obstacles ne serviront qu'à surexciter mon courage. Pour -elle, je soulèverai le monde, j'aurai de l'énergie, de la persévérance, -du talent même. - -Eulalie! Eulalie!... - -Au beau milieu de ses réflexions, il fut soudain rappelé à la vie réelle -par une brusque secousse qui faillit rompre à son détriment les lois de -l'équilibre. Il venait de donner de tout son corps dans un passant. - ---Maladroit! s'écria celui-ci... Si vous regardiez devant vous au lieu -de contempler le bout de vos bottes... - ---Veuillez m'excuser, fit le songeur en levant le nez, je... - ---Comment!... je ne me trompe pas, interrompit le passant. Monsieur -Briquet! - ---Monsieur Chamonin! - ---Par quel hasard êtes-vous à Paris? - -Athanase rougit sans répondre. - ---C'était donc vrai, ce qu'on m'avait conté... Vous avez quitté -l'étude?... On ne parle que de cela dans tout Gérizy. On ajoute même -certains détails... Hein, mauvais sujet? - -Athanase passa à la nuance cochenille. - ---Vous vous taisez? qui ne dit mot consent. Voyez-vous cela, mon -gaillard! Et qu'est-ce que vous en avez fait de notre dugazon? car tout -s'explique maintenant. C'est vous qui l'avez enlevée! - -Cette supposition, mise en regard de l'attitude de l'amoureux novice, -formait bien le contraste le plus plaisant du monde et accrut tellement -son embarras que, reculant les limites de la teinte écarlate, il -balbutia: - ---Je ne sais... Je vous jure que... - ---Comment! ricana Chamonin en le poussant dans un café, de la -dissimulation! Le _nec plus ultrà _ du Don Juanisme! - ---De grâce, ne me raillez pas!... Si vous saviez!... - -Le _si vous saviez_ était une transition de détresse qui signifiait: -«Par pitié, écoutez-moi...» Athanase avait trouvé un confident, il -s'enlaçait à cette consolation. - -L'enlacement dura une heure, durant laquelle il révéla tout à son -auditeur généreusement résigné: - ---Ah çà , mon cher, vous êtes fou! exclama ce dernier en manière de point -final. - ---Pourquoi? demanda naïvement le clerc. - ---Beau comme l'antique, ma parole d'honneur. Vous croyez à votre avenir -dramatique et à l'amour des dugazons, vous! - ---Je crois que je l'aime, pas autre chose. Avec ce seul mot, je me sens -capable de tout. - ---Mon pauvre ami!... C'est étonnant, chez l'huissier on perd -ordinairement ses illusions de meilleure heure. Mais, trop tendre -insensé, vous ignorez donc absolument la valeur de cette expression: -_Artiste de sous-préfecture_! - -Au masculin, c'est un budget de vingt à quarante sous par jour en -moyenne, le dédain des dévots, pour qui un acteur ne sera un homme que -dans cinq ou six révolutions; les rebuffades du cafetier qui,--lorsque -_v'là les comédiens_,--ne cache plus les couverts, mais ferme le livre -de crédit; enfin un mélange étrange et attristant de fatigues, -d'oisiveté, de convoitise, de déclassement et de souffrance. - -Au féminin, c'est la vie d'expédients, la toilette de hasard, l'amour de -rencontre; le fils de l'adjoint paye le loyer, un capitaine de la -garnison la robe, un commis le dîner;--ou _vice versâ_; sans compter que -les fils d'adjoint se marient, que les commis s'établissent, que les -garnisons passent, et qu'alors il faut subir le contre-coup de ces -changements. Trouvez donc dans ces chassés-croisés la place du -sentiment. - ---Mais il peut y en avoir d'honnêtes... - ---Parbleu! puisque _impossible_ n'est pas français! Et après? - ---Après! après! - ---La réalité en est-elle moins navrante? N'est-ce pas toujours la -grimace sous le sourire forcé? l'oripeau sur le dénûment? Être obligé de -s'acheter un pourpoint de velours quand on n'a pas de paletot; ceindre -le soir un diadème et repriser ses bas le matin... Du diable si l'idéal -résiste à de telles épreuves. - -Athanase, comme tous ceux qui sont possédés par une idée fixe, n'avait -aucun souci des tirades qu'il écoutait sans les entendre. Une seule -remarque le frappa. - ---D'où vient, demanda-t-il, que vous soyez si bien renseigné sur un -semblable sujet, vous, un principal de notaire? - -Chamonin cligna de l'Å“il malicieusement: - - --Nourri dans le sérail, j'en connais les détours. - -Vous ignoriez donc ma qualité de correspondant du _Phare dramatique_, -journal parisien voué aux intérêts du théâtre?... Garçon, le _Phare -dramatique_... - ---Mais, alors, vous devez savoir ce qu'est devenue Eulalie. - ---Je ne sais rien du tout, par la raison bien simple que je suis ici -depuis trois heures seulement... Lisez-moi ça... là ... _Gérizy, 5 -février_... - - - - -VI - -CORRESPONDANCE DÉPARTEMENTALE - - -Athanase parcourait machinalement le journal que lui avait tendu -Chamonin, sans découvrir l'article revendiqué par le correspondant -satisfait. - -En revanche, il avait déjà passé en revue une quantité innombrable de -phrases qui semblaient faire partie d'un dictionnaire commun aux 86 -départements. - -C'étaient: - -«_M. A..., cet artiste consciencieux._» - -«_Mlle B..., notre charmante prima donna._» - -«_C..., ce comique au jeu si franc._» - -«_La ravissante Mme P..., que Paris nous envierait s'il la -connaissait._» - -«_L'ensemble de l'exécution a été digne des premières scènes._» - -«_Notre habile directeur s'est surpassé lui-même._» - -Etc., etc., etc., etc... - -Ces litanies d'enthousiasme postal occupaient quatre grandes colonnes. - ---C'est singulier, fit candidement notre ingénu, on dirait toujours le -même article. - ---Vous plaisantez?... Quand le _Phare dramatique_ aura un correspondant -capable de tourner un compte-rendu comme le mien... Cela vous a un -cachet, une couleur... Eh bien, vous ne l'achevez donc pas? - -Athanase venait, sans penser à mal, de poser le journal sur la table. - ---C'est que, risqua-t-il, je ne l'ai pas trouvé... - ---Je vous l'avais pourtant bien indiqué. Là , au bas de la seconde -colonne de la troisième page... _Gérizy, 5 février_... Prêtez l'oreille, -je vais vous le lire moi-même. - -Et Chamonin commença le morceau suivant: - -«Le _Phare dramatique_, dans sa haute sollicitude pour les intérêts de -l'art et la décentralisation intellectuelle, a compris le premier toute -l'importance des comptes-rendus que la province envoie à Paris; aussi -sommes-nous fier d'avoir été choisi pour correspondant par ce journal, -digne de prendre pour devise le vers de Térence: _Rien de ce qui est -humain ne m'est étranger_. - -»Je suis en même temps heureux d'y représenter une des villes qui -suppléent à la puissance numérique par le goût du beau et le culte des -choses de l'esprit. - -»Pour se convaincre de cette vérité flatteuse, il suffit de dresser le -bilan sommaire de notre saison dramatique: - -»Huit drames, deux opéras comiques, treize vaudevilles, en moins de -trois mois et demi. - -»Cela tient du prodige. - -»L'enchanteur à qui nous devons toutes ces merveilles, c'est M. -Pigeonnier, ce directeur infatigable, audacieux, persévérant, dont nous -avons eu maintes fois occasion de mettre en relief les qualités hors -ligne. - -»Diriger ainsi, c'est créer. - -»En une seule semaine, M. Pigeonnier vient encore de nous offrir coup -sur coup _Indiana et Charlemagne_, un vaudeville éternellement jeune, et -_le Poignard sanglant_, ce drame palpitant qui obtient au boulevard un -succès si retentissant. - -»N'est-ce pas le cas de s'écrier avec le poëte: - - ... Cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire! - -»Il ne nous a pas été donné de voir à Paris _le Poignard sanglant_; mais -nous n'hésitons pas à affirmer que notre troupe intrépide ne craindrait -pas la comparaison. - -»Mme Gaspard, notre grand premier rôle, a épuisé toute la gamme des -sentiments et fait vibrer toutes les cordes. Elle a passé en revue -toutes les nuances de la palette la mieux assortie. - -»Tour à tour émue, caressante, hautaine, révoltée, elle a tenu captif -sous le charme l'auditoire haletant. La jeunesse si pleine de cÅ“ur de -Gérizy a tenu à témoigner à cette grande artiste toute sa sympathie. On -l'a attendue à la sortie, sur la place au Pain, et on lui a décerné là -une véritable ovation. - -»Ce sont de ces dates qui se gravent en caractères indélébiles dans la -carrière d'une comédienne. - -»A côté de Mme Gaspard, notre éminent Cramoizin a su se faire applaudir -sans être écrasé par ce voisinage. C'est tout dire. Distinction, -chaleur, énergie, M. Cramoizin réunit des qualités qui ne seraient -déplacées nulle part. - -»Mlle Balinet, notre piquante soubrette, dans un rôle épisodique, a -montré, comme à son ordinaire, la grâce unie à la beauté. - -»Courage, monsieur Panneron! Si je parlais la belle langue virgilienne, -je vous crierais: _Sic itur ad astra!_ Vous avez détaillé votre scène de -folie avec une verve remarquable. - -»N'oublions pas Mlle Gonesse, qui n'a qu'une tirade; mais c'est le -propre du talent de faire quelque chose avec rien. Vous entendrez, ou je -me trompe fort, parler avant peu dans la capitale de cette intéressante -artiste. - -»Il serait injuste de ne pas constater que la mise en scène a contribué -puissamment au succès. Un amateur, dont la modestie égale le mérite, M. -Anatole Globert, avait, pour l'acte du _Pont du Torrent_, brossé avec -une maestria surprenante un décor de clair de lune qui rappelait les -pâles légendes de la verte Érin. - -»Enfin les costumes avaient été remis à neuf pour cette solennité -exceptionnelle. - -»Que la province entière imite l'exemple si noblement donné par notre -sous-préfecture et son directeur. M. Pigeonnier a senti que l'art avait -les yeux sur lui, et il a été à la hauteur de cette mission. - -»A tous les départements de nous suivre et de se rallier autour du -drapeau que le _Phare dramatique_ porte d'une main si ferme. _Sursum -corda!_...» - -Chamonin avait achevé. - ---Eh! bien, qu'en dites-vous? questionna-t-il. - ---Vous supposez que tous ces détails sur des notabilités de clocher -doivent intéresser les abonnés? - ---Les abonnés sont intéressés par leurs propres louanges, qui leur font -digérer celles qu'on décerne à autrui. Vous ne connaissez pas le premier -mot du mécanisme de ces affaires-là ... - ---J'avoue que jusqu'ici... Mais pourquoi n'avez-vous pas parlé d'Eulalie -alors? - ---Parce quelle ne jouait pas dans le drame... Savez-vous que vous -devenez ridicule avec cette monomanie. - ---Je l'aime, soupira Briquet... - ---Décidément c'est une passion... - ---Oh! oui! - ---Malgré tous les raisonnements, vous êtes décidé à rester ici et à -chercher les traces de la fugitive? - ---Décidé. - ---Mais elle n'a aucun talent. - ---Monsieur Cha... - ---Elle en est à la seconde jeunesse et à la troisième beauté. - ---Monsieur Cha... - ---Réserve faite du chapitre des aventures... - ---Monsieur Chamonin... Je vous en supplie... - ---Allons, du moment où c'est sans rémission, avant de repartir pour -Gérizy, je veux au moins que notre rencontre vous soit de quelque -utilité. Accompagnez-moi aux bureaux du _Phare dramatique_, je vous -présenterai... Puisque vous vous lancez dans la mêlée dramatique, cette -relation pourra vous être utile. - ---Je vous remercie. - ---Vous refusez? Par exemple!... Le _Phare_ est une feuille ou très-utile -ou très-dangereuse. - ---Si mes pièces sont bonnes, on en dira naturellement du bien, et si -elles sont mauvaises, on en dira du mal quand même. - -Dans les deux cas... - ---Saperlotte! vous êtes par trop... amoureux, vous! Est-ce que les -choses se passent ainsi! On est l'ami ou l'ennemi du _Phare_ et il vous -traite en conséquence... - ---Encore un coup je vous remercie, mais... - ---Tant pis, vous auriez probablement eu des renseignements sur Mlle -Eulalie... - ---Je vous suis! s'écria Athanase. - - - - -VII - -LE PHARE DRAMATIQUE - - -En l'an 18.., il y avait des bas-fonds dans le journalisme. - -Le progrès depuis lors les a desséchés et purifiés,--nous aimons mieux -le croire que d'y aller voir. - -Nous pourrions d'ailleurs citer deux, trois et dix feuilles consacrées à -la spécialité théâtrale, et toutes remplissant aujourd'hui avec une -parfaite dignité leur tâche souvent difficile. - -Mais en l'an 18.., il y avait les bas-fonds dans le journalisme. - -Dans ces bas-fonds on se livrait à des pratiques commerciales sur le -compte desquelles je m'étonne qu'un amateur curieux n'ait pas encore -interrogé le code. - -Car enfin... - -Vous avez une poche; dans cette poche flâne une bourse,--habitée. - -Un individu s'approche; il glisse adroitement la main et opère un -virement de fonds non prévu par la finance. - -Le tout--notez-le bien--sans avoir eu recours à la moindre violence, -sans même que vous ayez rien senti. - -Nonobstant, un sergent de ville survient, empoigne l'individu, le -conduit au poste, et--il est condamné à un séjour plus ou moins prolongé -dans certains édifices où l'État a la délicatesse de ne pas faire payer -de loyer à ses locataires. - -Bien,--très-bien. - -Au lieu de cela, vous avez comme précédemment une poche et une bourse. - -Un individu s'approche de même que devant: seulement l'individu vous met -sous la gorge un morceau de papier imprimé et vous tient à peu près ce -langage: - -«Monsieur, madame ou mademoiselle, - -»Vous êtes artiste; la réputation est par conséquent le plus clair de -votre patrimoine. - -»Regardez ceci. - -»Avec ce petit papier, je puis démontrer à tel nombre de gens que vous -n'avez jamais eu, n'aurez jamais, ou n'avez plus aucun talent. - -»En d'autres termes, je suis à même de vous égorgiller un brin. - -»Vous plaîrait-il de dénouer les cordons de cette bourse cachotière, qui -a l'air d'avoir des secrets pour moi?...» - -Sur ce, vous payez,--et l'avare Mazas ne réclame pas sa proie! - -Serait-ce que la violence constitue dans le second cas une circonstance -atténuante? - -Non! Décidément je ne me sens point assez fort légiste pour de pareilles -casuistiques, et j'aurais sans scrupule logé gratuitement dans les -édifices cités plus haut le directeur du _Phare dramatique_. - -Un homme charmant, en vérité! - -Il avait toujours des gants frais, des chemises fines, des bottes -vernies et des chapeaux luisants. - -Il avait même une particule--seul cadeau qui ne vînt pas d'autrui et -qu'il se fût fait lui-même. - -Quand Chamonin et son protégé se présentèrent dans son cabinet, il était -occupé à parcourir, en compagnie d'un employé qui s'éclipsa aussitôt, -une liste de noms, précédés ou suivis de signes divers. - -Chamonin, qui n'y voyait pas plus loin que le bout de sa petite vanité -provinciale et ignorait dans quel guêpier se fourvoyait sa littérature -épistolaire, tendit la main à son directeur et lui présentant sa suite: - ---Un de mes amis, mon cher maître. Monsieur Athanase Briquet, qui vient -à Paris avec l'intention de travailler pour le théâtre... Permettez-moi -de le recommander à votre bienveillance... - ---Comment donc!... Les amis de nos amis... D'ailleurs, nous sommes -toujours heureux de compter les auteurs nouveaux dans notre clientèle. - -Le directeur avait souligné le dernier mot. - ---Monsieur voudra bien, ajouta-t-il, nous laisser son adresse; on lui -enverra le journal et à son premier ouvrage, si, comme je n'en doute -pas, il promet et il tient... - -Ces deux verbes avaient encore été soulignés adroitement. - ---Pardon, monsieur, dit Athanase, mais j'aurais un service plus immédiat -à vous demander. Vous ne pourriez pas me donner des nouvelles de Mlle -Eulalie? - -Cette maudite question produisait toujours un effet fatal. - -Le directeur du _Phare_ fronça le sourcil et regarda Chamonin d'un air -qui voulait dire: - ---Quel idiot m'amenez-vous là ? - -Après quoi, tout haut: - ---Mademoiselle Eulalie?... J'avoue ne pas connaître dans les célébrités -parisiennes... - ---Elle jouait les dugazons à Gérizy la semaine dernière, et l'on m'a -assuré qu'elle avait un engagement ici. - ---Mon cher monsieur, désolé; mais--si complet que soit notre -journal--nous ne tenons pas l'article _Voyage des dugazons_... Chamonin, -j'aurais un mot à vous dire en particulier. - -La formule ne prêtait guère à l'équivoque. Athanase se leva. - ---Attendez-moi un instant dans le bureau, fit Chamonin. - -L'ex-clerc attendait en effet depuis plusieurs instants, lorsqu'un bruit -soudain vint frapper son oreille. - -Du côté du cabinet directorial retentissaient des éclats de rire -auxquels son nom se trouvait mêlé. - ---J'ai été ridicule, pensa-t-il en promenant avec embarras les yeux -autour de lui pour s'assurer qu'il n'y avait pas de témoins de sa -déconvenue. - -Le bureau était vide; mais ses regards avaient rencontré un papier qu'en -sortant le caissier avait laissé sur la table. - -C'était la liste qu'avait remarquée Athanase au moment où il entrait -dans le cabinet directorial. Elle commençait ainsi: - - * * * * * - ---MADAME L..., _rue Sainte-Anne_.--Abonnement simple; trois mois. Entre -parenthèses, une main, celle de monsieur le directeur, sans doute, avait -ajouté:--_Quelques phrases de compliment banal à l'occasion._ - ---MONSIEUR M..., _ténor, rue des Martyrs_.--N'a pas encore -renouvelé.--_Écrire au critique musical de lui consacrer une -demi-colonne aigre-douce pour dimanche._ - ---MONSIEUR N..., _rue Saint-Honoré_.--Désabonné à dater du -15.--_Attaques hebdomadaires._ - ---MADEMOISELLE V..., _rue Mogador_.--Abonnement de six mois.--_Formules -gracieuses sans exagération._ - ---MADEMOISELLE P..., _rue Verte_.--Double abonnement de deux ans, payé -d'avance.--_Grande artiste._--_Six articles de fond et une lithographie -dans le courant du premier trimestre._ - ---MONSIEUR V..., baryton, arrivé cette semaine.--_Se présenter à son -hôtel pour savoir sur quel pied il compte..._ - -Athanase n'en lut pas davantage, et gagnant la porte: Mieux vaut encore, -pensa-t-il derechef, être ridicule que coquin! - - - - -VIII - -L'HOMME A L'ABSINTHE - - -Il était plein de bons sentiments cet Athanase Briquet.--Pauvre garçon! - -Je dis: _pauvre garçon!_ parce qu'au dix-neuvième siècle les bons -sentiments font rarement les bonnes affaires. - -S'il existait un homme Montyon digne de tous les prix de vertus fondés -ou à fonder, je ne donnerais pas douze cents francs par an de son -avenir. Soyez confiant, on vous dupe; dévoué, on vous exploite; modeste, -on vous passe sur le dos;--et ainsi du reste de la litanie. - -Encore sous le coup de sa juste mais candide indignation, le naïf avait -regagné l'hôtel meublé où il était descendu et qu'il avait eu soin de -choisir dans le quartier des théâtres,--à deux pas du boulevard du -Temple. - -La journée--au milieu de toutes ces diverses pérégrinations--s'était -promptement écoulée. Il était huit heures quand il rentra dans sa -chambre, décorée de l'ameublement classique: lit à rideaux de calicot, -vieux secrétaire, guéridon à dessus de marbre et toilette-lavabo. - -La cheminée était veuve de toute flamme, le carreau de tout tapis. On -aurait dit une cellule de prison. - ---Brrrou! grimaça-t-il, qu'il fait froid et triste ici!... A Gérizy du -moins... - -Il avait allumé une bougie. - ---Voyons! voyons! secouons ces idées-là ... Parbleu! j'y pense. Je n'ai -pas dîné, ce doit être la cause de ma mélancolie. Si les grandes pensées -viennent du cÅ“ur, les grandes tristesses viennent de l'estomac... Un mot -à garder pour ma comédie future... - -Il sonna le garçon, qui remonta bientôt avec un spécimen de bouilli, un -débris de veau rôti, un semblant de légume et un détritus de salade;--le -dîner de la table d'hôte attachée à l'établissement. - ---Non!... Décidément, je ne suis pas en train... Ce veau entame avec mon -énergie une lutte que je ne me sens pas le courage de continuer... Je ne -sais si je m'abuse, mais la viande que me donnait le patron à Gérizy me -semblait moins récalcitrante. - -Encore ces souvenirs!... - -Le fait est que, pour ma première journée, je n'ai pas précisément -obtenu un succès sans nuages. - -La façon dont ce brutal portier entend l'hospitalité et celle dont cet -étrange directeur de journal entend la délicatesse ne sont pas faites -pour me causer des transports d'enthousiasme... Et n'avoir pas seulement -pu retrouver ses traces! Où est-elle? - -L'image d'Eulalie venait de traverser la cervelle d'Athanase, il n'en -fallait pas davantage pour l'exalter. - ---Lâche!... Parce que la route n'est pas semée de fleurs, je me -découragerais... Comme si tout Paris devait deviner qu'un naturel de -Gérizy est arrivé dans ses murs et venir lui offrir sur un plat d'argent -les clefs de tous ses théâtres!... - -Mais avec de la persévérance... J'ai deux mille cinq cents francs en -portefeuille. Le fruit des économies que je faisais pour acheter l'étude -du patron... C'est du pain pour deux ans... et en deux ans... - -Il tira un de ses manuscrits de sa malle, mais la fatigue l'emporta. Sa -tête retomba sur sa poitrine. Il dormait, il rêvait même. - -Dans son rêve, il voyait les directeurs assiéger sa porte; il les -recevait du haut d'un trône, ayant à ses côtés Eulalie en costume de -reine moyen âge. Des _vivats_ ébranlaient les fenêtres. C'était la foule -qui au dehors criait: Vive Athanase Briquet! Vive notre grand -écrivain!... - -A une heure du matin, il était encore endormi sur sa chaise. La bougie -allait finir, mais son rêve continuait toujours, quand il fut réveillé -en sursaut par le choc de sa porte ouverte avec fracas. - -Un homme ivre entrait en trébuchant et en chantant à tue-tête un couplet -de facture sur l'air de la _Famille de l'Apothicaire_: - - Mon cher ami, vous n'avez rien! - C'est justement ma maladie... - Mon cher ami, vous... - -Tiens!... quelqu'un chez moi... comme dans la _Rue de la Lune_!... Noble -étranger, je suis votre serviteur. - - Salut, habitant de mes lares... - -L'ivrogne entamait l'air de la _Colonne_... - ---Pardon, monsieur, dit Athanase à demi réveillé, que demandez-vous?... - ---Ce que je demande!... Elle est bonne, par exemple!... Ce que je -demande... Mon lit donc!... - - Mon lit! mon lit! mon pauvre lit! - Mon lit solitaire - De célibataire... - -Il sera d'autant plus de circonstance que mes jambes... - - Quand tout tourne, tourne, tourne... - -L'ivrogne passait à l'air du _Cabaret de Lustucru_. - ---Encore une fois, monsieur, je suis ici chez moi. Vous vous trompez. - ---Ah! elle est bonne celle-là !... Comme dans _Un Matelas pour deux_... -Je l'ai joué, moi, _Un Matelas pour deux_... Un crâne vaudeville encore -et avec des couplets un peu chics... - - Si vous vendez mon bonnet de coton, - Mon cher, moi je vendrai la mèche! - -Le chanteur détonnait l'air de _J'en guette un petit de mon âge_. - ---Monsieur, je vous en prie... - ---C'est moi qui vous en prie... Je ne peux pas me coucher devant vous... -Le respect des convenances... Tiens! poursuivit l'ivrogne en -s'approchant de la table d'un pas mal affermi... vous faisiez une pièce -en m'attendant. Il y aura un rôle pour moi, n'est-ce pas? Un rôle -très-gai; parce que moi la gaîté, c'était mon fort!... - ---De grâce... - ---Parole d'honneur, c'était mon fort, et le couplet aussi: - - En vérité, je vous le dis... - ---Monsieur, je vais être obligé d'appeler... - ---Certainement que j'ai été rappelé et plus de dix fois, et plus de -vingt aussi... Bravo!... tous! tous!... - ---Cette chambre n'est point la vôtre; recueillez vos souvenirs! - ---Mes souvenirs!... Pourquoi prononcez-vous ce mot-là ?... Je n'en veux -pas de souvenirs, je n'en veux pas! s'écria l'ivrogne avec un accent -strident... Les souvenirs, c'est elle!... Pour y échapper, le vin, les -liqueurs, l'absinthe. L'absinthe surtout... Mais je n'aperçois pas sur -la cheminée la bouteille que j'ai laissée à moitié ce matin... Est-ce -que vraiment j'aurais erré! - ---Sans nul doute... Vous êtes ici au numéro 11. - ---Tiens!... Les jambes à mon oncle... Moi c'est le 9... Sans rancune, -voisin. On peut se tromper quand il fait nuit... Surtout n'oubliez pas -de me réserver un rôle dans votre machine parce que moi... la gaîté, il -n'y aura jamais mon pareil... Vous permettez que j'allume mon rat à -votre bougie... Jamais il n'y aura mon pareil!... - -Sur quoi le nocturne visiteur regagna le corridor en attaquant l'air de -_Kalpigi_. - -Athanase l'entendit encore pendant quelque temps, puis les sons lui -semblèrent plus confus. Son rêve recommença. - - - - -IX - -LA PHILOSOPHIE DES AFFICHES - - -Le lendemain, la réalité avait reparu. - -Athanase--à qui il venait de poindre une idée--était descendu dès le -matin pour inspecter les affiches de théâtre. Il trouva celles de la -veille--que le chiffonnier avait respectées d'aventure. - -De la première à la dernière, il les parcourut toutes, cherchant de -préférence les noms placés en vedette. - -Car il croyait dans sa simplicité que la fonderie française ne devait -point avoir de caractères assez gigantesques pour annoncer les débuts -d'Eulalie à la capitale du monde civilisé. - -Peine inutile! espérance déçue! Et pourtant, Dieu sait s'il en avait -dénombré de ces noms en vedette! - -Encore un des signes du temps. - -La vedette est à l'affiche ce que le ruolz est au luxe contemporain. -Autrefois on avait des artistes hors ligne et des couverts d'argent. -Aujourd'hui l'on a de l'argenterie de cuivre qui met le clinquant à la -portée de tout le monde et des artistes en maillechort qui remplacent -l'inspiration par la réclame. - -Faute de pouvoir grandir son talent, on grossit son nom,--c'est toujours -cela. - -Il est tellement ingénu ce bon public! Il se laisse si bien prendre à la -routine du regard! - -Si j'avais la baguette du _Diable boiteux_ et que je soulevasse le crâne -d'un bourgeois comme ce parent de Satan Ier soulevait le toit des -maisons, vous seriez témoins d'un travail qui rappelle la célèbre -cristallisation de Stendhal. - -Assistez mentalement à la comédie. - -L'affiche est là embusquée au coin du mur et guettant sa proie.--Le -bourgeois passe, son épouse l'accompagne. - -L'affiche et les yeux du bourgeois se rencontrent,--mais ne se saluent -pas cette première fois. Ils ne se connaissent point encore. - -Les yeux ont seulement remarqué des lettres énormes qui lui ont paru -constituer un nom,--celui de Bartavelle, le grand premier rôle de -mélodrame. - -A la seconde rencontre, les yeux et l'affiche ont déjà lié un brin de -connaissance. Bartavelle n'est plus un étranger pour le bourgeois. - -A la troisième rencontre, les yeux honorent l'affiche d'un petit signe -de familiarité. - ---Ah! oui, fait le bourgeois, c'est ce mélodrame dont on s'occupe tant. -Il paraît qu'il y a là un acteur... un nommé Bartavelle... - -Le bourgeois n'achève pas, mais à la quatrième rencontre, il a adopté -Bartavelle. Bartavelle est de ses amis, et si sa femme par hasard se -permet de demander quel est ce nouvel acteur: - ---Comment, madame, vous n'êtes pas plus au courant? Vous n'avez pas -entendu parler de Bartavelle... Un comédien dont on lit le nom sur -toutes les affiches en lettres hautes comme cela... C'est un garçon -très-fort. Vous comprenez bien qu'on ne donne pas des lettres hautes -comme cela au premier venu... Nous irons ce soir voir jouer -Bartavelle... - -C'est là précisément l'effet progressif sur lequel compte la vedette. -Elle sait que la goutte d'eau creuse le rocher et que l'habitude entame -les convictions les plus rebelles. - -Aussi quelle ingéniosité à faire naître les prétextes à -extra-typographiques! - -Le grand premier rôle, après six mois d'absence, crée un rôle nouveau. - -En avant les: - - DÉBUTS - DE - M. BARTAVELLE - -Le grand premier rôle a un rhume de cerveau. - - PAR INDISPOSITION - DE - M. BARTAVELLE - -Le grand premier rôle n'a plus de rhume de cerveau et reprend son rôle -le lendemain: - - RENTRÉE - DE - M. BARTAVELLE - -Le grand premier rôle doit aller à Bougival passer trois jours et -recueillir l'héritage d'un grand oncle: - - POUR LES DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS - DE - M. BARTAVELLE - -Et toujours Bartavelle! Si ce n'est lui, ce sont ses frères. Le système -a fait école et les auteurs eux-mêmes sacrifient aux affiches -grossissantes. - -Comment voudriez-vous qu'on ne finît pas par connaître ceux qui -assiégent en si belles _capitales_ l'attention publique? - -Mais avouez que voilà des célébrités qui doivent furieusement seconder -le développement... - ---De l'art dramatique? - ---Non, de l'imprimerie. - - - - -X - -LES AMOURS D'UN COMIQUE - - -Athanase, comme nous l'avons dit, n'avait rien trouvé. - -Il était revenu tristement à l'hôtel, et regagnait sa chambre isolée. Le -numéro neuf se tenait sur le seuil de sa porte, semblant guetter -quelqu'un ou quelque chose. - -En effet, lorsque l'ancien clerc fut tout près: - ---Je vous attendais, monsieur, fit avec un salut celui dont -l'intervention nocturne avait si étrangement abusé de l'imprévu. - ---Monsieur... - ---Veuillez, je vous en prie, entrer un instant chez moi. - ---Mais... - ---Vous me devez bien cette revanche, répliqua le voisin avec un sourire -un peu forcé... Après la visite singulière que vous avez reçue cette -nuit... - -Athanase comprit qu'un refus semblerait un reproche. Il entra. - -La chambre du numéro 9 ressemblait pour l'ameublement à la chambre du -numéro 11. Elle ne s'en distinguait que par trois signes particuliers: -un portrait surmonté d'une couronne jaunie; une malle ouverte et remplie -de costumes; enfin, sur la cheminée, une bouteille vide, auprès d'un -verre qui conservait encore un reste d'absinthe. - ---Souffrez d'abord, reprit le maître du logis, que je vous présente, -monsieur, mes sincères excuses... - ---Par exemple... - ---Je me suis rappelé aujourd'hui à mon réveil tous les détails de la -scène déplorable dont je vous ai donné le spectacle. - ---Une erreur toute naturelle, puisque nos deux portes se touchent et que -la nuit empêchait d'y voir... - ---Ce n'était pas la nuit, c'était l'ivresse qui obscurcissait ma vue et -troublait ma pensée... Oh! je sais combien je suis coupable; mais, -peut-être à ma place, vous-même... Encore une fois, croyez, monsieur, -que je regrette profondément tout ce qui s'est passé. - ---Ces excuses, monsieur, étaient inutiles... Il peut arriver à tout le -monde... une fois par hasard... - ---Une fois par hasard!... oui, sans doute!... Malheureusement ce -hasard-là se renouvelle chaque mois, chaque semaine, presque chaque -jour!... Habitude maudite, mais invincible!... Poison fatal, mais -précieux, puisqu'à défaut de la consolation il procure l'oubli! - -La douleur sympathise avec la douleur. Comme Athanase était dans de -sombres dispositions d'esprit, il écoutait cette sorte de confession -avec un intérêt qui n'échappa point à son interlocuteur. - ---A la façon dont vous me regardez, poursuivit celui-ci, je sens que je -vous ai inspiré quelque compassion. Ne protestez pas contre ce mot. La -compassion est tout ce que je mérite; encore bien des gens me la -refuseraient-ils!... Mais vous, vous êtes jeune; avec la sagacité du -cÅ“ur vous avez deviné que, sous cette honteuse passion de l'ivrognerie -il en avait couvé une autre?... N'est-ce pas, que vous l'avez deviné?... -Qui sait? Vous aimez peut-être vous-même... C'est de votre âge. Tant -mieux,--pourvu que vous n'aimiez jamais une actrice! - -Cette conclusion inattendue fit bondir l'amoureux novice. - ---Non! non! répéta lentement le numéro 9, n'aimez jamais une actrice. - ---Et... pourquoi?... hasarda Athanase d'une voix émue. - ---Est-ce sérieusement que vous me le demandez? Oh! alors on voit bien -que vous n'avez pas, comme moi, vécu vingt-cinq ans la vie théâtrale... - -Aimer une actrice, c'est le supplice raffiné, la torture de tous les -instants. - -Fût-elle le modèle des vertus domestiques, eût-elle pour vous la -tendresse la plus désintéressée, je vous crierais encore: Malheur! -malheur à vous!... Malheur à vous, si elle échoue, car chacune des -souffrances que lui causent les sifflets, vous les endurez mille fois. - -Malheur à vous si elle triomphe; car chacun des bravos qui la saluent -est un rival qui vous vole votre bien. - -Malheur à vous toujours; car ce n'est point à vous, c'est au public que -l'actrice appartient! - -Son sourire vous fascine; mais elle le prodigue plus charmant encore à -des centaines d'indifférents qui, pour quelques sous, viennent la -posséder du regard. - -Ses blanches épaules vous enivrent; mais elle, avec d'horribles -coquetteries, se complaît à sentir la foule les caresser du désir. - -Vous voudriez toutes ses minutes, mais la discipline vous la laisse à -peine quelques heures, et les répétitions du plus piètre vaudeville font -faire antichambre à votre amour. - -Vous voudriez toutes ses pensées, mais le rondeau qu'elle doit chanter -le soir ne souffre pas la concurrence. De peur d'oublier le trait final, -elle ne se souvient plus de vous aimer. - -Vous voudriez tous ses baisers; mais le plus infime cabotin--si _c'est -dans son rôle_--posera par ordre ses lèvres profanes sur ce cou que vous -n'effleurez qu'en frémissant. - -Vous voulez toute sa vie, mais la tentation est là sans cesse, épiant, -rôdant, marchandant. - -On résiste à un assaut, à dix, à vingt... Puis les diamants sont si -étincelants, les chevaux du coupé si fringants, le contrat de rente si -bien hypothéqué! - -Devinez-vous maintenant ce que peut être l'existence de l'homme qui -lutte contre ces influences multiples, jaloux du passé, avare du -présent, incertain de l'avenir; envié par tous, volé par tous, seul -contre tous? - -Devinez-vous les atroces cruautés de ce supplice que je ne souhaiterais -pas à mon plus implacable ennemi? - -Athanase paraissait réfléchir. - ---Eh bien! ce supplice-là , continua le numéro 9, je l'ai enduré, moi, et -je l'ai enduré avec des aggravations féroces. - -Je ne sais plus quel écrivain en quête d'une phrase sonore a dit que -faire rire les honnêtes gens est un métier malaisé. - -Il aurait dû ajouter que c'est parfois un métier lugubre. - -Vous m'avez entendu cette nuit hoqueter dans mon ivresse des lambeaux de -couplets? Ce sont des épaves de mon ancienne profession de comique. - -Car j'étais comique, moi! - -On ne le croirait pas à voir ma figure ravagée par les soucis, mes yeux -brûlés par les larmes? - -J'étais comique! - -Est-ce que j'avais le droit d'exister au sérieux? Le lendemain du jour -où on enterrait ma mère, c'était la seconde représentation d'une -drôlichonnerie en sept tableaux. - -La direction s'était mise en frais; on n'avait personne pour me -remplacer; il fallut bien débiter avec les grimaces ordinaires les -soixante calembours par à peu près qui diamantaient mon rôle. - -J'étais comique,--et j'ai voulu jouer dans la vie les amoureux! Cela -méritait un châtiment, n'est-il pas vrai? - -Le châtiment est venu. - -Celle dont je m'étais follement épris faisait les ingénues dans la -troupe. - -Seize ans à peine, plus belle que les seize ans eux-mêmes... Et moi -j'avais conçu pour elle une passion insensée. - -Réellement j'étais comique! - -Longtemps je me tus. Un soir au foyer... nous étions seuls tous deux, je -saisis sa main. - -Ce que je lui dis, je l'ignore; je sais seulement que je parlai, que je -pleurai, que je fus éloquent. - -Mais elle, quand je m'arrêtai frémissant: - ---Bravo!... bravo!... Sais-tu que tu es épatant? Tu la fais joliment -bien celle-là !... - -Elle est de toi?... - -Dites donc, vous autres, ajouta-t-elle en s'adressant à nos camarades -qui arrivaient, il en a une nouvelle, et une chic, allez!... - -La blague à la déclaration... Ah! ah! ah!... Si vous aviez vu quelle -figure!... Ah! ah! ah!... - -Je t'en prie recommence-nous-la!... Ah! ah! ah!... Il faut te la faire -mettre dans un rôle... Ah! ah! ah!... - -J'étais resté anéanti. - -Tous mes camarades se joignaient à elle pour me répéter: - ---Fais-nous-la donc! Voyons, recommence-la!... - -Tenez, quand je me rappelle cette scène... cette scène qui se renouvela -dix fois;--car je l'aimais trop pour me laisser décourager. - -Dès que j'abordais ce sujet si poignant pour moi: - ---Encore? s'écriait-elle en riant de confiance. - -J'insistais. Elle riait plus fort. - ---Superbe! ce geste-là !... Tu viens d'avoir une intonation splendide. -Mais pourquoi ne te fais-tu pas fourrer cette charge-là dans une pièce? - -Je me tordais de rage, elle se tordait de joie. - -C'est juste, j'étais comique! - -Si bien qu'à deux pas du suicide, je me suis arrêté--pour mieux -souffrir. - -J'ai bu et mon intelligence s'est affaiblie; j'ai bu et l'on m'a -remercié parce que je manquais la réplique en scène; je bois et un de -ces matins on m'enterrera. En apprenant ma mort, Paris y compris, -l'ingénue que vous savez se dira: - ---Il était crânement drôle tout de même! - -Ce sera mon oraison funèbre. - -J'étais comique!... - -Athanase paraissait toujours plongé dans ses réflexions. - ---Pardon, reprit le vieil acteur en reprenant un peu de calme, je vous -attriste là de mes bavardages. C'est plus fort que moi, quand j'entame -ce chapitre... - -Eh bien! vous ne me répondez pas. Est-ce que par hasard j'aurais mis le -doigt sur une plaie non cicatrisée? Est-ce que vous aussi vous aimeriez -une actrice? - -En ce cas-là , ce que j'ai dit est bien dit et je ne regrette plus rien, -pas même d'être entré dans votre chambre en dehors de tous les -règlements de la civilité... - -Vous profiterez de mes conseils, hein, je vous en prie? - ---D'où vient donc, dit Athanase répondant à la question par une autre, -d'où vient donc qu'après avoir tant souffert par le théâtre, vous vous -soyez logé dans ce quartier dont le théâtre est l'âme? - - - - -XI - -LA NOSTALGIE DES PLANCHES - - -Le vieux comédien hocha la tête. - ---Ceci est une autre affaire. Si vous y aviez passé! - ---J'y passerai peut-être, murmura le débutant. - ---Vous éprouverez alors un double sentiment qui se dément et se combat. - -Après une déchéance comme la mienne, le théâtre ne devrait avoir pour -moi que des souvenirs poignants;--n'importe! - -J'ai besoin d'être encore dans son atmosphère. - -Dandin, jusque dans la folie, avait l'amour de la procédure et jugeait -les larcins du chien qui avait croqué ses chapons, plutôt que de rester -oisif au logis. - -Arrachez le bureaucrate à ses habitudes tyranniques, enlevez-lui l'odeur -fade des paperasses, la chaleur tiède du poêle de faïence, la feuille de -présence et les casiers verts, il dépérira dans sa liberté nouvelle, -cette liberté fût-elle dorée par le plus gros héritage. - -J'ai lu quelque part l'histoire d'un épicier enrichi qui, dans son -château princier, regrettait ses tonneaux de mélasse et ses ballots de -café. En parcourant les allées de son parc anglais, il rêvait au cours -des trois-six; devant un beau coucher de soleil, il pensait aux -quinquets de la rue des Lombards. - -De sorte que, las de ses bonheurs opprimants, il secoua le joug de la -richesse pour reprendre le collier volontaire de la denrée coloniale. -Son salon servit de boutique. Le piano de sa fille devint un comptoir -sur lequel il pesait pour ses voisins de campagne les provisions qu'il -allait acheter en gros à Paris. - -Ce monsieur avait la nostalgie de la cannelle; moi, j'ai la nostalgie -des planches. - -Une nostalgie qui ne pardonne pas. - -Quand je sors, mes pas se tournent involontairement vers le boulevard du -Temple. - -Quand je lis, les journaux de théâtre viennent d'eux-mêmes dans mes -mains. - -Quand je pense, mes préoccupations vont toutes de ce côté. - -A chaque première représentation, je m'asseois au plus prochain café. -J'écoute les rumeurs, je recueille les avis, et de ces bribes je me -reconstruis la soirée entière, pièce, acteurs et public. - -Les industriels qui grouillent autour des salles sont mes amis; du -marchand de programmes au vendeur de contre-marques, je les sens tous de -ma famille. - -Si je rencontre dans la rue une voiture de décors, il me passe un -éblouissement. - -L'heure à laquelle j'entrais d'ordinaire en scène ne sonne pas une seule -fois sans que mon cÅ“ur se serre instinctivement. - -Parfois je reste planté sur mes jambes devant la porte du théâtre où je -jouai si longtemps. - -Ces gens qui se pressent autour des bureaux, il me semble qu'ils -viennent pour m'applaudir. Toutes les places se garnissent. - -Le lustre projette ses miroitements sur la toilette des femmes; -l'orchestre donne le signal. - -J'entre en scène. - -Ma verve flambe, le rôle est enlevé. Les bravos succèdent aux bravos. - -On me rappelle, et... je m'aperçois qu'il pleut à verse et que je me -suis pendant cette extase laissé traverser jusqu'aux os. - -Ce qui n'empêche pas que je recommence le lendemain. - ---Et elle! n'est-elle pour rien dans vos souvenirs, demanda Athanase? - ---Ils ne vivent que par elle. - ---Vous l'aimez donc encore? - ---Oui. - ---Ah! vous voyez bien que vous aviez tort tout à l'heure de me dire de -renoncer à mon amour... - -Rien n'est logique comme la monomanie. - -La conséquence tirée par Athanase laissa son antagoniste sans réplique. -Le clerc profita de ce mouvement d'hésitation pour être pathétique. - ---Et ta! ta! ta!... moi je veux bien, si ça vous amuse, termina le -numéro 9 après plusieurs sorties oratoires du numéro 11... Seulement, -rappelez-vous bien ce que je vous dis. Vous vous en mordrez les -pouces... Maintenant, si vous tenez absolument à retrouver la piste de -la donzelle, je vous conseille d'aller à l'_Agence cosmopolite_. - ---Quelle rue? - ---Voilà l'adresse. C'est une des maisons qui se chargent de procurer des -engagements aux acteurs... Une façon de bureau de placement, quoi!... -Ils sont au courant de toutes les mutations et vous êtes à peu près -certain... - -Mais si vous vouliez m'écouter, vous ne bougeriez plus et vous vous -replaceriez tout tranquillement chez un huissier de Paris... parce -que... quand on aime... Enfin, suffit! - -L'ex-clerc était déjà parti. - -Du premier étage, il entendit le vieux comédien entonner à pleins -poumons l'air de _la Robe et les Bottes_. - ---Encore l'absinthe, murmura-t-il hésitant; car ce chant enroué arrivait -à lui comme un avertissement... - -La voix se tut. Athanase reprit sa course. - - - - -XII - -L'AGENCE COSMOPOLITE - - -L'_Agence cosmopolite_ était bien, en effet, un véritable bureau de -placement. Trials, laruettes, barytons, pères nobles, ganaches, -traîtres, rôles marqués, déjazets, soprani, soubrettes, mères, utilités, -elle tenait tout ce qui concernait son état. - -Elle expédiait sur commande jusqu'aux confins du monde, et avait envoyé -des ténors à Tobolsk, des contralti à Nouka-Hiva. - -Curieuse industrie, pour laquelle il faut un cycle de connaissances et -d'aptitudes spéciales. - -L'administrateur de l'_Agence cosmopolite_ les réunissait toutes. Il -avait le coup d'Å“il d'un général d'armée, la mémoire d'un savant, -l'habileté d'un maquignon. - -D'un regard il toisait un nouveau venu; en trois minutes il avait -mentalement classé les artistes dans une des catégories par lui -imaginées, et vous aurait dit à un centième près ce que pouvait être son -rendement annuel. - -Il possédait sur le bout du doigt la carte théâtrale du monde entier; -sachant que telle ville est impitoyable pour le chant et pitoyable pour -la comédie; que telle autre a la passion du drame; que telle localité du -Nord ne pardonne pas les nez en trompette à ses actrices; que telle -autre ne tient qu'aux mollets de ses danseuses. - -Sachant encore le budget de chaque troupe,--ensemble et détail; le jour -où expirait, à cinq cents lieues, l'engagement d'un sujet, et devançant -l'échéance pour proposer son remplaçant. - -Sachant... - -Que ne savait-il pas? - -Il avait surtout l'art infini du placeur. - -Jamais commis de nouveautés ne déploya plus de ressources pour faire -accepter du client ce que l'argot spécial intitule des _rossignols_. - -Il vous prenait un artiste comme une pièce d'étoffe, le faisait miroiter -aux yeux du chaland, le montrait sous son jour et dans son pli -favorables. Un poëme de diplomatie! - -Athanase, en arrivant, pénétra dans la première pièce; c'était -l'officine. - -Sur les murailles, plusieurs listes placardées annonçaient les demandes -du moment et indiquaient les tableaux de diverses troupes de province et -de l'étranger. - ---Monsieur désire?... interrogea un employé. - -Athanase, que les épreuves précédentes avaient légèrement enhardi, -répondit sans rougir autant: - ---J'aurais un renseignement à demander à monsieur l'administrateur. - ---Veuillez passer au salon. - -Dans ce salon, attenant à l'officine, trois personnes attendaient déjà ; -deux causaient ensemble, la troisième était seule. - ---Pas de chance, disait le premier causeur. - ---Bah! tu as été _égayé_? - ---Figure-toi que voilà trois villes où je vais. Dans l'une, le directeur -a trouvé que je criais trop haut; dans l'autre, le public a trouvé que -je chantais trop bas; dans la troisième, sous prétexte que je -ressemblais à un adjoint du maire qu'on déteste, on ne m'a pas laissé -chanter du tout. Cris, banquettes cassées, sous jetés sur la scène... -Oh! les débuts! les débuts! - ---Cependant, mon cher, si tu étais spectateur payant dans ton trou de -province, et qu'on t'infligeât de force des _pannes_. - ---On voit bien que tu as eu de la chance dans tes derniers engagements. - ---En effet; mais là n'est pas la raison. - ---Je t'attends au prochain _attrapage_. - ---Et où vas-tu aller? - ---A Liége, je crois. - ---Jolie ville. - ---Oui; on dit surtout que le directeur est une espèce d'imbécile dont on -fait ce qu'on veut... - -L'administrateur de l'_Agence cosmopolite_ venait d'ouvrir une porte -latérale, et s'adressant à la troisième personne, qui prêtait avec une -attention soutenue l'oreille à la conversation: - ---Monsieur le directeur du théâtre de Liége, donnez-vous donc la peine -d'entrer. - -Le directeur obéit en lançant un coup d'Å“il qui démontrait suffisamment -qu'il avait recueilli l'épithète de l'artiste. - ---Bien! très-bien! fit celui-ci. Ces choses-là n'arrivent qu'à moi. -Encore un engagement de passé au bleu. Ce n'est ma foi pas la peine que -j'attende plus longtemps. Viens-tu? - -Les deux causeurs sortirent de compagnie, laissant Athanase seul dans le -salon. - -Au bout d'une demi-heure, le directeur liégeois reparut enfin, -accompagné par l'administrateur de l'_Agence cosmopolite_. - ---Ainsi, disait l'administrateur, vous ne vous décidez pas pour mon -baryton? - ---Mon cher, que voulez-vous que je fasse d'un baryton qui louche? - ---Vous vous figurez qu'il louche; c'est une idée. Il a tout au plus un -léger regard du côté droit... En ayant soin de chanter de profil... - ---Son jeu est froid. - ---Par exemple! Il a de la tenue. - ---Il est trop petit. - ---Peuh! Je vous conseille d'engager un géant. Les grands acteurs sont -déplacés dans la plupart des rôles, ils encombrent la scène. D'ailleurs, -vous ne réfléchissez pas aux conditions... c'est pour rien. - ---A la vérité. - ---Par le temps qui court, vous ne trouveriez pas... - ---J'en conviens; mais ce maudit Å“il. - ---En chantant de profil, vous savez! et au moins trois cents francs -d'économie par mois sur tous les autres barytons que je pourrais vous -fournir. - ---Sans doute... Seulement, cette diable de taille. - ---Trois cents francs par mois, c'est une somme. - ---Allons! puisque vous le voulez. - ---Pas du tout. Notez bien que je ne vous contrains en rien. Celui-là ou -un autre. - ---J'en conviens. - ---Si même vous croyez que j'aie quelque intérêt à vous parler ainsi, ne -le prenez pas. - ---Nullement. - ---Mais, si! J'ai précisément, dans une autre ville, l'occasion de le -placer. - ---C'est signé, je l'engage. - ---Comme il vous plaira. Quant à moi... - -Le directeur de l'_Agence cosmopolite_ venait de donner un petit -spécimen de son savoir-faire. Après avoir reconduit le directeur jusqu'à -la porte, il rentra en se frottant les mains,--avec la satisfaction bien -légitime d'un homme qui vient de soulager son catalogue d'un baryton qui -louche. - -Il s'arrêta devant Athanase, et le passant en revue de la tête aux -pieds: - ---Vous jouez les grimes?... - ---Non, monsieur. - ---Tant pis. Vous avez tort; c'est là votre vocation... Auriez-vous la -faiblesse de vous destiner aux rôles tenus? - ---Pas davantage. - ---Vous sortez du Conservatoire?... Non... Des cafés-chantants, alors; -car je ne me rappelle pas encore vous avoir placé nulle part. Dans quel -prix désirez-vous une position? - ---Monsieur, le sujet qui m'amène n'est pas celui-là . - ---Auriez-vous une direction? celle de la troupe ambulante de Pithiviers, -peut-être?... Je sais qu'on devait la donner. Vous ferez bien de -renouveler tout votre monde... - ---Je n'ai pas l'honneur de... - ---Ah! - ---Je venais simplement vous demander un renseignement. - ---Lequel? - ---On m'a fait espérer que vous pourriez me procurer l'adresse d'une -personne... à laquelle je m'intéresse et qui doit être engagée à Paris, -Mlle Eulalie. - ---Certainement... c'est notre maison qui a fait cette affaire... Mlle -Eulalie joue le drame. - ---Le drame?... Alors ce n'est pas la même. Celle-là tenait l'emploi de -dugazon à Gérizy; par conséquent... - ---La belle raison. Comme si l'on ne changeait pas de genre à volonté -aujourd'hui. Dans l'ancienne tradition, on avait la ridicule manie de -s'immobiliser... Nous voyons journellement, à présent, une artiste -commencer par la danse, continuer par le chant, poursuivre par la -comédie et finir par le mélodrame. - ---J'ignorais cette particularité. - ---Mlle Eulalie joue, je vous le répète, le drame au _Théâtre de la -Croix-de-ma-mère_. Elle demeure, 12, rue de la Tour-d'Auvergne. - ---Combien je vous suis obligé, monsieur. - ---De rien;--mais je vous assure que vous avez tort de ne pas embrasser -les grimes. - - - - -XIII - -UNE ÉLÈVE DU CONSERVATOIRE - - -Eulalie était élève du Conservatoire. - -Née de parents fruitiers, mais honnêtes, elle avait passé les belles -années de son enfance à écosser des pois, jusqu'au jour où, l'enfance -étant devenue adolescence, un professeur de cet établissement, client de -la boutique paternelle, fut frappé à la fois de ce qu'il eut -l'indulgence d'appeler sa beauté et sa jolie voix. - -Pour la beauté, un nez légèrement retroussé,--il les aimait comme ça, le -digne homme!--et une paire d'yeux largement fendus avaient suffi à son -enthousiasme. - -Quant à la voix, après avoir entendu la petite fredonner sans fausse -note un refrain de romance populaire, il avait déclaré sans hésiter -qu'une grande artiste était née. - -Que voulez-vous? c'était sa marotte à ce professeur! Il avait--comme -beaucoup de ses collègues--la manie d'inventer des _étoiles_. - -Dans les rues, dans les maisons, en voyage, partout où il entendait un -son poussé par un gosier humain il prêtait l'oreille avec une -scrupuleuse attention et au moins cinq fois sur dix assurait qu'il -venait de découvrir un ténor superbe, une basse magnifique ou un soprano -hors ligne. - -Il avait ainsi embrigadé dans sa carrière plusieurs douzaines de génies -musicaux arrachés à des professions que plus d'un devait regretter -ensuite. - -Eulalie se trouva du nombre des embrigadées. - -Élève du Conservatoire! c'est un trophée pour une écosseuse de pois. -Sans doute, en suivant les traces de sa famille, la fillette aurait pu -gagner gros, épouser un brave et excellent garçon, vivre heureuse et -avoir beaucoup d'enfants. - -Mais élève du Conservatoire! - -Il y avait de tout dans ce titre-là : de la gloire et de l'argent, des -ovations et des équipages, des adorations et des meubles en bois de -rose. - -Et à ce propos, si j'étais sûr de ne pas être enfermé dans la maison du -docteur Blanche pour prix de mes efforts désintéressés, je me -permettrais d'adresser au Sénat une pétition ainsi conçue: - - «Messieurs les Sénateurs, - - »Il est de prudence élémentaire chez tous les peuples et dans toutes - les conjonctures de prévenir par des précautions sagement combinées - les catastrophes que peut prévoir l'intelligence humaine. - - »Les chemins de fer ont appris, à nos dépens, la nécessité de signaux - conservateurs; la police maritime veille à l'entretien des phares; - l'édilité place devant les fondrières trop nombreuses de ses macadams - des lanternes rouges qui crient _casse-cou_ au passant; enfin je doute - qu'aucun ingénieur autorisât la construction d'un pont sans parapet. - - »Ne serait-il pas à la fois juste et prévoyant de mettre un simple - garde-fou et d'allumer un humble lampion sur les bords glissants de ce - précipice qu'on nomme le Conservatoire? - - »Les accidents s'y multiplient avec une continuité qui appelle - d'urgence l'attention de l'autorité. - - »En conséquence, Messieurs les Sénateurs, j'ai l'honneur de vous - proposer une mesure qui remplirait à la fois et, je crois, avec - utilité, le double emploi de garde-fou et de lampion. - - »Elle consisterait à publier le martyrologe rétrospectif des - infortunés de l'un et l'autre sexe qui, pour avoir glissé sur cette - pente redoutable, ont vu leur existence compromise ou perdue par ce - cruel événement. - - »Pour cela il suffirait de dresser des listes comparatives du nombre - des élèves admis, en faisant suivre le nom de chacun de renseignements - succincts mais précis sur la carrière par lui parcourue au sortir - dudit établissement. - - »Les listes en question seraient ensuite tenues au courant chaque - année et déposées dans un lieu public où quiconque aurait la tentation - de suivre cette carrière pourrait auparavant venir les consulter et - s'édifier lui-même. - - »De cette façon, Messieurs les Sénateurs, vous auriez la satisfaction - d'avoir fait servir par hasard la statistique à quelque chose, en - arrachant à un péril imminent des citoyens et des citoyennes dont la - reconnaissance bénirait plus tard votre bienveillante sollicitude, et - l'autorité cesserait d'avoir à se reprocher des malheurs qu'il ne - faudrait plus attribuer qu'à la témérité des victimes. - - »Daignez, Messieurs les Sénateurs, agréer les civilités empressées de - votre très-humble serviteur.» - -Telle est la pétition pour laquelle j'ai maintes fois été tenté déjà de -prendre la plume. - -Mais la réforme est si rationnelle que décidément j'aurais trop de -chances d'être dirigé sur la maison du docteur Blanche! - -Tant pis pour les Eulalies de demain et des jours suivants! - -La nôtre, après avoir partagé les illusions d'usage, devait partager les -déceptions accoutumées. - -On avait fait passer sa voix sous ce niveau banal et impitoyable qui -supprime toutes les cimes; on avait soumis son goût à cette orthopédie -classique qui traite l'originalité comme une infirmité; on lui avait -enfin décerné quelques-uns de ces accessits de pacotille qui coûtent un -ou deux pleurs à la sensibilité des parents sans jamais rien rapporter à -l'avenir des enfants. - -Puis--comme l'habitude de manger est une première nature--il avait fallu -accepter, au lieu du Grand-Opéra rêvé, les épreuves du cabotinage de -province. - -La filière est la même pour tous les accessits, qu'ils soient décernés -au nom du chant, du drame ou de la comédie. - -O déchéance! - -La voilà donc cette vie ambitionnée! S'étioler dans un petit coin, user -sa mémoire à un travail forcé, arriver pédestrement dans un théâtre -borgne, gravir un escalier boueux, entrer dans une loge aux murs -suintants, se déshabiller et s'habiller en grelottant, entrer en scène -en tremblant, jouer avec des mâchoires devant des Béotiens dont les -sifflets humilient sans que leurs bravos réjouissent, regagner la loge -humide, grelotter de nouveau pour dépouiller les oripeaux, redescendre -l'escalier toujours boueux, traverser les rues désertes et rentrer au -gîte seule ou dans quelle compagnie!... - -La voilà donc cette vie ambitionnée. - -Oh comme Eulalie aurait bien voulu n'avoir jamais été élève du -Conservatoire! - - - - -XIV - -INTÉRIEUR D'ACTRICE - - -La dugazon languissait ainsi à Gérizy, quand celui que la prose du -_Phare dramatique_ appelait _notre éminent Cramoizin_, obtint,--grâce à -des protections,--un emploi de demi-comparse au _Théâtre de la -Croix-de-ma-mère_. - -Être éminent et avoir des protections pour en arriver à une position -sociale qui vous permette de dire dans le cours d'une soirée trois -phrases et demie dans le genre de: - -«_Madame la duchesse, votre fête est charmante._» - -N'est-ce pas un des exemples les plus cruels des ironies de la -phraséologie humaine? - -Quoi qu'il en soit, au moment du départ, notre éminent Cramoizin s'était -souvenu des préférences dont la dugazon passait pour l'avoir honoré -jadis, et il lui avait prouvé sa reconnaissance en lui procurant pour la -même scène un engagement mitoyen entre l'actrice et la figurante. - -Mais, à Paris, n'y avait-il pas le chapitre des crédits extraordinaires? - -Le _Théâtre de la Croix-de-ma-mère_, adoptant le système de la confusion -des genres, si répandu aujourd'hui, variait le mélodrame par la féerie, -et, dans la féerie, le maillot peut mener à tout. - -Bref, Eulalie avait accepté avec empressement, et s'était installée rue -de la Tour-d'Auvergne, comme l'avait dit l'administrateur de l'Agence -cosmopolite. - -Quelle installation! - -C'est surtout dans la vie théâtrale que la roche Tarpéienne est près du -Capitole. - -A une extrémité, les splendeurs inouïes, les traitements insensés, les -luxes arrogants; à l'autre, les privations et les misères. - -Eulalie en était à l'extrémité fâcheuse. - -Une chambre précédée d'une pièce qui cumulait les fonctions de cuisine, -d'antichambre et de cabinet de toilette. - -Dans la chambre, qu'un marchand de meubles avait décorée, moyennant -location, de ses produits de rebut, Eulalie achève d'onduler ses cheveux -avec une pincette chauffée à la cheminée, tout en consommant un débris -de charcuterie. - -De temps en temps elle exécute une roulade pour s'assurer--c'est son -expression--que _la voix ne se rouille pas_ dans l'inaction, ou adresse -la parole à une femme de ménage qui reprise le bas d'une robe de soie -effrangée par un usage trop prolongé. - ---Il n'est pas fameux, ce petit salé... Pour combien en avez-vous pris, -madame Michel? - ---Pour six sous. - ---Les charcutiers de Paris sont joliment voleurs. A Gérizy, pour le même -prix, j'en avais deux fois autant... - ---Tout augmente, que c'est affreux. - ---Je ne m'aperçois pas assez de cette augmentation-là dans nos -appointements... Do, ré, si, sol!... Tâchez que ce soit une reprise -perdue... - ---Dame!... sauf votre respect, la robe est un peu mûre. - ---Un peu, beaucoup; mais il faut espérer que ce ne sera pas toujours -comme ça... Tra, la, la, la, la, la... Si, sol, do, la, la, fa!... - ---Je le crois ben... quand on a votre physique... - ---Hier au soir, j'ai reçu une lettre... - ---Voyez-vous ce que je vous disais... si j'avais des fonds, je les -placerais les yeux fermés sur votre avenir... - ---Cette bonne madame Michel. - ---C'est que je m'y connais... Feu Michel, mon défunt, n'a pas été -souffleur pour rien pendant dix-sept ans et neuf mois... Oui, madame, -dix-sept ans et neuf mois passés dans la boîte de chêne... Ce n'est pas -un jour; sans compter que pendant ce laps, il n'a pas une seule fois -voulu voir comment était faite la salle avec le public dedans. - -Eulalie avait allumé une cigarette pour son dessert. - ---C'est drôle, hein!... poursuivit madame Michel, de vivre si longtemps -dans un théâtre et de ne jamais être en tête-à -tête qu'avec le bas des -jambes des acteurs et des actrices... mais aussi il n'y avait pas son -pareil pour souffler... Esclave de son devoir, quoi!... Il n'a pas fait -manquer une réplique pendant tout son laps!... il n'avait même pas -besoin de regarder les artistes! Il devinait qu'ils allaient être -embarrassés, rien qu'à voir la manière dont ils trémoussaient des -jambes... Un rude homme, sans flatterie... C'est pour vous dire que j'ai -le droit d'avoir une opinion. Je parierais que cette lettre est au moins -d'un grand seigneur... - ---Oh! un grand seigneur... Vous exagérez, madame Michel... - ---Toujours bien d'un négociant en gros. - ---Plutôt. - ---Ma foi, moi j'aimerais autant... Rien que dans la rue des Lombards il -y a des fabricants de produits chimiques qui sont crânement dans leurs -affaires, allez!... Et sa lettre est bien brûlante?... - ---Madame Michel! - ---Faites excuse, mademoiselle; mais j'adore ça, moi, les amourettes; ça -me ragaillardit... Que feu Michel, mon défunt, qui savait mon faible, il -a tout fait pour me faire entrer habilleuse à son théâtre... - ---Il me demande la permission de se présenter chez moi... - ---Comment donc!... Le produit chimique n'a jamais eu que de bons -sentiments, j'en répondrais comme de moi, de ct' homme! Et quand est-ce -qu'il viendra? - ---Aujourd'hui... - ---A la bonne heure! Ce n'est pas un perdeur de temps... Vous pouvez vous -vanter d'avoir joliment fait de venir à Paris. Voilà votre affaire -bâclée... - ---Vous arrangez les choses à votre façon. - ---C'est la bonne... Pourquoi bouder contre la chance? - ---Rien ne vous prouve que ce monsieur... - ---Est un homme sérieux. Quand je vous répète que j'ai des pressentiments -qui ne me trompent jamais... Si vous tenez à en être plus sûre, je vas -vous faire une réussite. - ---Oh! oui! une réussite. - ---Vous allez m'en dire des nouvelles... Je sais les cartes absolument -comme si j'étais dedans... - -Eulalie et Mme Michel étaient plongées dans leurs opérations -cartomanciennes et celle-ci répétait en montrant le dix de trèfle et le -roi de carreau: - ---Toujours de l'argent et un homme d'âge... C'est comme si le notaire y -avait passé. - -A ce moment on sonna discrètement à la porte. - -Les deux femmes bondirent. - ---C'est lui! s'écria Eulalie. - ---A quelle heure qu'il devait donc venir? - ---A deux heures... - ---Il les est... Hein! tout de même, comme ça fait passer le temps, ces -scélérates de cartes... - ---Madame Michel, ma robe, bien vite... - ---J'ai encore un point à y faire. - ---N'importe... Mettez donc du bois dans la cheminée... Ouvrez un peu la -fenêtre pour enlever l'odeur de la cigarette... serrez le paquet de -Maryland... - ---Minute... Comme vous y allez! on ne peut pas se couper en quatre! - -La sonnette retentit une seconde fois... - ---Il va s'en aller, soupira Eulalie avec angoisse... - ---Il n'y a pas de risque... Il doit nous entendre remuer à travers la -porte... Et puis les amoureux, ça ne se décourage pas si facilement. - ---Suis-je bien coiffée? - ---A croquer. - ---Allez ouvrir alors... Non!... l'assiette au petit salé qui est restée -sur le milieu de la table. - ---Parbleu! il doit bien se douter que vous mangez... - -Pour la troisième fois, on agita la sonnette... - ---Quand je vous disais qu'il ne perdrait pas courage si facilement... -Surtout recevez-le avec dignité et rappelez-vous le roi de carreau... -Vous m'en direz des nouvelles demain matin... - -Mme Michel était enfin allée ouvrir. - -Eulalie, dans une attitude digne et réservée faisait bouffer de son -mieux sa robe de soie passée, et attendait, assise auprès du feu, le -visiteur annoncé par des pronostics si dorés. - - - - -XV - -PÉRIPÉTIE - - -Ce fut Athanase Briquet qui entra... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - - - - -XVI - -UNE PREMIÈRE ENTREVUE - - -La femme de ménage s'était discrètement retirée, après avoir ouvert la -porte à l'étranger. Eulalie attendait pour tourner la tête que celui-ci -prît la parole. - -Athanase restait donc livré à son irrésolution et à sa timidité. - -Il n'osait avancer, et s'était arrêté sur le seuil de la chambre, -tortillant gauchement son chapeau entre ses doigts. - -C'est qu'il avait depuis quinze jours ajourné sans cesse ce moment -ardemment souhaité; c'est qu'il avait fait vingt plans de campagne avant -d'en adopter un; c'est qu'il avait écrit trente lettres avant d'envoyer -celle qui avait donné carrière aux suppositions que vous savez. - -De son côté Athanase n'avait pas été sans se livrer, sur l'intérieur -d'Eulalie, à des hypothèses que la réalité venait violemment démentir. - -Pouvait-il se représenter le boudoir d'une actrice parisienne autrement -que sous des couleurs empruntées à la palette des _Mille et une Nuits_? - -Au lieu de cela, il retrouvait à Paris une simplicité très-proche -parente des protêts de Gérizy, et sa surprise augmentait encore son -embarras. - -Ce qui prouve sa bonne foi;--car un roué n'aurait pas manqué de puiser -dans cette circonstance une subite hardiesse. - -La situation cependant ne pouvait se prolonger et Eulalie, voyant que la -montagne ne venait pas assez vite à elle, se décida à aller à la -montagne. - -N'était-elle pas un peu parente de Mahomet,--ne fût-ce que par son -paradis? - -Donc se retournant tout à coup: - ---Veuillez, monsieur, prendre la peine... - -Elle laissa la phrase en suspens à la vue d'Athanase. - -Étriqué dans son habit vert bouteille, tremblant, changeant de couleur, -il avait un air piteux qui répondait si peu aux promesses du roi de -carreau accompagné de beaucoup de trèfle! - -L'actrice d'ailleurs venait de reconnaître,--avec la mémoire de la -bourse,--le clerc aux protêts provinciaux. Aussi, se méprenant -complétement et songeant à certaine créance qu'elle avait laissée -là -bas: - ---Ah! c'est vous, jeune homme, fit-elle d'un petit ton dédaigneux. Il -paraît que vous vous entendez à suivre les pistes... - ---Mademoiselle, répondit Athanase se méprenant à son tour, si je me suis -permis de vous attendre le soir à la sortie du théâtre... - ---Vraiment! de mieux en mieux! Mais c'est de la haute police... Vous -avez tort de ne pas vous présenter à la préfecture; on utiliserait vos -mérites. - ---A la préfecture?... Je ne comprends pas... - ---Cela m'étonne de votre part... Un si habile limier!... Croyez-moi, mon -cher, vous gagneriez plus à ce métier-là que dans vos fonctions de -saute-ruisseau chez votre loup-cervier de province... - -L'épithète de saute-ruisseau était entrée comme une lame de poignard -dans le cÅ“ur de l'amoureux. - ---A propos, reprit la comédienne, que me veut-il, votre monsieur -Loyal?... - -Encore un morceau de sa façon... Donnez, l'ami... et dites-lui qu'une -autre fois il ne prenne pas la peine de faire voyager à mon intention -ses petits clercs... Ils n'auraient qu'à se perdre en route... Eh bien! -ce protêt, cette saisie, ce n'importe quoi... Donnez! - ---Mademoiselle, fit Athanase suffoquant... Mademoiselle... - ---Ah! mais non! c'est déjà bien assez d'être forcée de lire votre prose, -sans l'entendre par-dessus le marché... Donnez donc, monsieur le clerc. - ---Je ne suis plus clerc! cria le malheureux. - ---Pas possible!... Mais alors qu'êtes-vous donc? - ---Je suis... Je suis... amoureux. Amoureux à en perdre la raison. - ---Grand Dieu! riposta Eulalie en parodiant le ton tragique de cette -déclaration... Serait-ce par hasard vous, Monsieur, qui... - -Et en montrant la lettre elle toisait avec insolence Athanase qui fit de -la tête un signe honteusement affirmatif. - ---Vous! reprit l'actrice courroucée... Vous! Vous!... - -Ces trois exclamations avaient parcouru une gamme descendante en passant -de la colère à l'ironie, de l'ironie à la gaîté folle. - ---Je ne savais pas... ah! ah! ah! ah!... que dans les études... ah! ah! -ah! ah!... on apprît à libeller... ah! ah! ah!... ce genre d'actes... -Soyez convaincu, monsieur, que je suis très-honorée... ah! ah! ah!... -des hommages d'un personnage aussi important... d'un homme que sa -fortune et son talent... Désolée, mais on m'attend au théâtre pour une -répé... ah! ah! ah!... pour une répétition. - ---Ordinairement vous n'y allez qu'à trois heures, balbutia Athanase. - ---En vérité... monsieur est supérieurement renseigné... C'est juste. -J'oubliais que monsieur a bien voulu me suivre... Afin de vous épargner -aujourd'hui cette fatigue, permettez-moi de vous prier de passer -devant!... - - - - -XVII - -NUMÉRO NEUF ET NUMÉRO ONZE - - ---Triple sot! animal! butor!... soupirait le numéro 11 en arpentant sa -chambre avec fureur... n'avoir pas trouvé un mot à répondre!... m'être -laissé terrasser par ses railleries... - -N'avait-elle pas le droit de me railler, quand stupide et hébété... - ---Eh bien! eh bien!... qu'est-ce qu'il y a? - - D'où vient ce tapage, - Ce tapage, ce tapage?... - -C'était le numéro 9 qui entrait chez son voisin. - -Le vieux comique avait déjà une légère pointe, comme l'attestait le -fragment de couplet qui escortait son apparition. - ---Bigre! nous avons l'air furieusement agité aujourd'hui! L'aurions-nous -vue, par hasard? - ---Oui, je l'ai vue. - ---Il paraît que le colloque n'a pas été caressant... - - Dans ce temps-là , - C'était déjà comm' ça!... - ---Mon pauvre ami, je suis bien malheureux... J'ai été bête, j'ai été -grotesque... J'entends encore ses rires... - ---Ah! elle a ri... L'autre aussi elle riait... Vous savez, l'autre... ma -Berthe! - -Parbleu!... Est-ce qu'elles ne se ressemblent pas toutes? - ---Elle a eu raison de rire, reprit Athanase avec animation. Elle a eu -raison de me dire que je n'avais ni fortune, ni talent. - ---Et moi, je vous répète qu'elles se ressemblent toutes... Comme -chantait un couplet sur l'air _Du serin qui te fait envie_. - - Des femmes s'lon moi la meilleure, - Ne vaut... - ---Pas de talent!... pas de fortune!... - ---Vous voyez bien que c'est une sans cÅ“ur comme ses pareilles et quand -je vous conseillais de ne plus l'aimer... - -Pauvre garçon... A votre place je n'irais pas par quatre chemins. -L'absinthe, voyez-vous, il n'y a que cela pour l'oublier. - ---Et moi, je préfère le travail pour la mériter. - ---A votre aise... chacun son goût... si vous croyez que ça vous mènera -loin, vos pièces... Au revoir, voisin... - - Au revoir, - A ce soir, - Dans ma chambrette... - -Et le numéro 9 regagna sa bouteille, tandis que le numéro 11 tirait ses -manuscrits de son secrétaire. - - - - -XVIII - -ÉCRITURES EN TOUS GENRES - - -Pendant un an, ce fut un labeur opiniâtre. - -Il s'agissait de conquérir cette fortune et ce talent dont l'actrice -avait si ironiquement déploré l'absence. - -Athanase ne sortait que pour aller au théâtre où jouait Eulalie. Il -avait, quand ses forces faiblissaient, besoin de la voir pour ranimer -son énergie. Après quoi, il revenait de la représentation, plein d'une -ardeur nouvelle. - -Comment, en effet, aurait-il pu être distrait de son idée fixe? - -Il ne connaissait personne à Paris, n'avait pour toute relation que ses -rapports de voisinage avec le comique en retraite; et celui-ci -entremêlait ses conseils de trop de couplets pour que ses remontrances -eussent le poids nécessaire. - -Au bout de l'année, Athanase avait achevé un drame, revu et -corrigé--Dieu sait combien de fois. - -Le drame était naturellement destiné au _Théâtre de la -Croix-de-ma-mère_, avec rôle pour Eulalie; mais il fallait auparavant -faire mettre au net le brouillon aux innombrables surcharges. - -Athanase se rendit chez un copiste dont son voisin lui avait donné -l'adresse. - -Un des types les plus intéressants que celui du copiste dramatique. - -Ces _entreprises d'écritures_ sont de véritables administrations, qui -enrégimentent les employés par dizaines. - -Le chef de l'entreprise réalise d'ordinaire de très-beaux bénéfices; les -employés gagnent trois francs par jour. - -Pauvres gens! Quelques-uns, avant de copier les pièces d'autrui, en ont -fait peut-être; à coup sûr, après en avoir copié, ils ne seront jamais -tentés d'en faire! - -Ils sont trop bien renseignés pour cela. - -Mais ils gardent leurs renseignements pour eux. - -Avec un peu d'exercice, ils se font à l'égard du manuscrit cette -impassibilité que le médecin acquiert en face de la souffrance, le -fossoyeur en face de la tombe! - -Tous les esprits sont pour eux égaux devant le _tant la ligne_;--et -cette égalité a quelque chose de vraiment fatal. - -Ils sont presque sinistres, ces indifférents de la ronde et de la -bâtarde. - -C'est un débutant, c'est un maniaque, c'est un auteur célèbre... -n'importe! - -Le copiste reçoit la commande avec le même coup d'Å“il. - -Si, pourtant, il voulait ou osait parler! - -Au débutant il dirait: - -«Jeune homme, vous abordez une carrière où tout le monde se croit -appelé, où tout le monde veut être élu. - -»Vous arrivez avec votre cher manuscrit en poche. Vous ne l'avez point -encore tiré, mais déjà je le devine. Il est en vers, peut-être, en cinq -actes au moins. - -»Hélas! j'en ai tant vu mourir de ces actes! - -»Jeune homme, vous croyez avoir fait un chef-d'Å“uvre, c'est l'ordinaire; -vous avez hypothéqué sur chaque tirade une espérance; vous avez même -trouvé des amis qui vous ont confirmé dans ces croyances. - -»Et quand même ils auraient dit vrai, les compères de l'amitié! quand -même le chef-d'Å“uvre existerait! - -»Je ne vous conseillerais pas moins de reprendre votre rouleau -bien-aimé, et de tourner les talons. - -»Ce seraient vingt-cinq francs d'économisés. - -»Si je vous parle ainsi, c'est dans votre intérêt; j'y perds une -affaire, mais j'y sauve sans doute une existence. - -»Adieu, jeune homme, sans rancune;--et surtout, pas au revoir!» - -Au maniaque, le copiste dirait encore: - -«Bonjour, l'ami, je te connais. - -»Les journaux gouailleurs s'arrachent les lambeaux de tes Å“uvres; tu es -le bouc émissaire de toutes les plaisanteries, le patito du grotesque. - -»Et pourtant, tes cheveux grisonnent. Triste chose que de voir profaner -la vieillesse. - -»Et pourtant tu portes un nom honorable. Triste chose que de le voir -livré en pâture aux quolibets. - -»Va-t'en, je t'en prie, et change de marotte. - -»Les folies furieuses inspirent une respectueuse terreur; les folies -inoffensives n'excitent que la moquerie.» - -Il dirait enfin à l'auteur célèbre: - -«Maître, je vous salue. - -»Vous avez eu de beaux et retentissants succès depuis quelque temps, et -vous êtes aussi grand que je suis humble. - -»Votre grandeur cependant ne m'impose pas, et je copie votre prose du -même train que je copierais un vaudeville des Funambules. Ne serait-ce -pas un avertissement dont vous feriez bien de profiter? J'en ai tant -transcrit d'auteurs à succès, qui, aujourd'hui... - -»Maître, soyez modeste, car l'avenir n'est à personne; redoublez -d'efforts, car la vogue se lasse; défiez-vous, car l'envie veille...» - -Il dirait cela, le copiste, et bien d'autres choses aussi;--mais son -égoïsme trouve moins fatigant de ne rien dire du tout. - -Copie ce que dois, advienne que pourra. - - - - -XIX - -LE CARNET D'UN COPISTE - - -J'en sais pourtant un qui s'était départi de cette règle d'insouciance -systématique; c'était un naufragé du déclassement, dont la plume aurait -mieux mérité que ce métier d'esclavage calligraphique. - -Après sa mort, on trouva dans ses papiers un carnet sur lequel il avait -coutume d'inscrire au jour le jour ses impressions. - -C'était un recueil fantasque et sans suite, d'observations, de boutades, -de pensées, de critiques. - -Je puise au hasard quelques fragments dans l'original, qu'une suite de -hasards amena dans mes mains: - - * * * * * - -«Janvier, 18... - -»Ce matin, le patron m'a donné à copier un manuscrit signé d'un auteur -connu et d'un aspirant dramaturge. - -»J'ai compté les lignes. - -»Il y en a _trois_ de la main de l'auteur connu; le reste est du -petit... - -»Bien entendu, l'auteur connu sera nommé le premier et touchera les -trois quarts des droits. - -»C'est peut-être parce que je n'ai jamais voulu être _le petit_ que je -dois aujourd'hui à mes piètres fonctions l'honneur de constater sur -autrui cet écart de justice distributive.» - - * * * * * - -«Mars, 18... - -»M. X... se présente à l'Académie. - -»Ce serait sans doute le moment d'envoyer aux immortels la collection de -fautes d'orthographe moulées d'après nature sur les autographes du -candidat. - -»Après cela, il pourrait y avoir de ces messieurs qui prendraient cet -envoi pour une allusion personnelle;--et pour ce qu'ils feront jamais au -Dictionnaire!...» - - * * * * * - -«Octobre, 18... - -»Voilà ,--en seize ans d'exercice,--la première fois que je transcris une -idée neuve. - -»Dieu bénisse le garçon qui m'étrenne!» - - * * * * * - -«Décembre, 18... - -»Il paraît que Dieu n'a pas voulu le bénir. - -»Il est revenu à l'administration pour faire remanier sa pièce. - -»On l'a reçue à condition qu'il retirerait l'idée en question. Au fait, -on a raison. Ce serait un mauvais exemple à donner au public.» - - * * * * * - -«Mai 18... - -»Parlez-moi des féeries. Il y a des blancs à chaque instant. - -»Rien de plus commode pour le copiste;--et pour le dialogue donc! - -»L'esprit manque...» - -(_Ici le machiniste trouvera un truc._) - -«La scène languit...» - -(_Tout à coup la table s'ouvre et se métamorphose en baignoire._) - -«L'intrigue s'embrouille...» - -(_Pluie de feu, entrée des diablotins. Ballet._) - -»Naturellement, ce genre de littérature est un des plus lucratifs. La -table changée en baignoire rapportera plus à son _écrivain_ que tout le -répertoire de l'Odéon réuni.» - - * * * * * - -«Juin 18... - -»Quelques chiffres. - -»J'ai compté dans ma pratique: - -»63 fois l'histoire de l'enfant volé au prologue et retrouvé au -dénoûment. - -»112 aveugles recouvrant la lumière. - -»126 muets recouvrant la parole. - -»6,980 adultères. - -»11 incestes. - -»14,365 duels. - -»13,925 quiproquos--pour vaudevilles. - -»17,631 filles séduites. - -»37,921 mariages. - -»J'ai copié: - -»La même scène dans 1,234 drames. - -»Le même bon mot dans 2,433 comédies. - -»Les mêmes types dans... - -»Mon arithmétique ne va pas au delà . - -»Et dire que le métier de copiste n'est pas plus honoré!» - - * * * * * - -«Novembre 18... - -»On a inventé avant-hier une danse nouvelle. - -»Trente-neuf vaudevillistes ont apporté hier à l'administration -trente-neuf à -propos à copier. - -»Ils ont tous recommandé le secret: le collègue A... à cause de son -collègue B..., le collègue B... à cause de son collègue C..., le -collègue C... à cause de son collègue D..., etc. - -»Parbleu!» - - * * * * * - -«Juillet 18... - -ȃpidémie de reprises.» - -»Ces rengaînes des vétérans feraient bien du tort au commerce, si les -rengaînes des novices n'étaient là pour l'alimenter quand même.» - - * * * * * - -«Août 18... - -»Ma vue baisse. - -»Est-ce pour se mettre au diapason des Å“uvres que m'apportent les génies -contemporains?» - - * * * * * - -«Septembre 18... - -»Impossible de continuer le métier. - -»Je ne peux plus lire les tirades philosophiques de M. P... - -»Fini de rire...» - - - - -XX - -ÉMOTIONS D'AUTEUR - - -Le copiste à qui Athanase confia son manuscrit ne tenait pas de carnet. - -Il appartenait à la classe générique des impassibles. - -Il prit le brouillon d'une main calme, le rendit d'une main paisible, et -ne sembla percevoir une sensation particulière qu'en sentant le -frôlement du louis qui lui fut octroyé. - -Mais pour Athanase, c'était différent. Une foule d'émotions -s'éveillaient en lui au contact du paquet que lui avait remis le -calligraphe. - -L'auteur naissait au monde dramatique. - -Il lui tardait d'être au grand jour pour déplier le précieux rouleau, et -quatre à quatre il descendit l'escalier. - -Enfin! - -Il avait rompu--pour aller plus vite--la ficelle qui retardait son -bonheur. - -C'était bien lui, son drame en cinq actes, se pavanant dans de somptueux -caractères de parade. - -Comme ces lettres arrondies avec art donnaient du relief au dialogue! - -Comme les noms des interlocuteurs se détachaient avec majesté sur la -blancheur des interlignes. - -Ici, la scène de provocation. - -Les répliques, courtes et hachées, semblaient se choquer comme un -cliquetis d'épées. - -Là , la scène attendrie avec sa période solennelle. - -Deux pages et demie!... - -Soixante-neuf pages dans tout le manuscrit... soixante-neuf pages -écloses dans le cerveau d'Athanase! Soixante-neuf pages, fruit de ses -veilles, pensée de sa pensée. - -Lui, le clerc obscur, il avait inventé des personnages, une action; il -était créateur. - -C'est alors que les souvenirs des cartons verts de l'étude lui auraient -paru mesquins! - -Et il relisait encore, tout en marchant, les principaux passages de son -Å“uvre. Et il relevait par instants les yeux pour toiser les passants. Et -il faisait sonner ses talons sur le trottoir. - -Telle était la sincérité de son exaltation, que s'il avait à ce moment -rencontré Eulalie, il aurait été capable de la regarder sans baisser les -yeux! - -Bientôt même, il ne suffit plus à soutenir le poids de sa propre -ivresse, il sentit qu'il avait besoin d'un second pour l'aider à porter -ce faix joyeux. - -Il doubla le pas et arriva essoufflé, mais triomphant, chez son ami le -numéro 9. - - - - -XXI - -SI JEUNESSE... - - ---Très-bien, fit le vieux comédien après avoir entendu d'un bout à -l'autre sans sourciller les cinq actes de son voisin. Il y a là -dedans -de l'action, de l'invention... je dirais presque du talent, si vous -n'étiez pas mon ami... Et après? - ---Comment après? - ---Certainement après? que comptez-vous faire de ça? - ---Ça, s'écria Athanase choqué de l'irrévérence, ça!... Une pièce à -laquelle j'ai consacré tant de veilles et dont vous avez bien voulu -vous-même encourager les humbles mérites... Mais je compte la présenter -aujourd'hui même au _Théâtre de la Croix-de-ma-Mère_. - ---Son théâtre, c'est juste; j'oubliais... Et vous avez des protections? - ---Aucune; à quoi bon? Tous les journaux que je lis depuis mon arrivée à -Paris gémissent sur la décadence de l'art dramatique et la disette de -bonnes pièces. Certes, je ne crois pas avoir fait un chef-d'Å“uvre; mais -à un ouvrage consciencieusement travaillé, on fera bien l'honneur d'un -examen consciencieux. - ---Oui... oui... soyez tranquille, le directeur ne se couchera pas ce -soir avant d'avoir dévoré votre manuscrit d'un bout à l'autre!... - ---Vous avez tort de me plaisanter. - ---Et vous, vous avez tort d'être si plaisant. Désirez-vous savoir -l'horoscope de votre pièce? Bon. Vous allez la porter au concierge de la -_Croix-de-ma-Mère_. - ---Non pas, protesta Athanase qui s'était soudain rappelé les détails de -sa réception dans la loge des époux Balandreau... - ---Alors vous remettrez votre drame au secrétariat avec une lettre à -l'adresse du directeur. Vous attendrez un mois, deux, six... Impatienté, -vous écrirez de nouveau, puis en échange de vos deux épîtres vous en -recevrez une d'un des employés de l'administration où l'on vous -annoncera que: - - «Malgré les remarquables qualités de votre pièce, elle s'éloigne trop - du genre adopté par le théâtre; en conséquence de quoi on vous prie de - venir débarrasser les cartons encombrés de ce colis importun.» - ---Si pourtant mon Å“uvre a paru digne de... - ---Digne de quoi?... Est-ce qu'une Å“uvre est digne de quelque chose quand -elle est signée: _Athanase Briquet_? Vous ne vous doutez pas, enfant, de -la ligue contre laquelle vous aurez à lutter, des ennemis qui -combattront contre vous. - -Au premier rang, les auteurs chevronnés, les millionnaires de la scène -pour qui a été fait le dicton: L'eau va toujours à la rivière. Derrière -eux les influences des commanditaires, du ministère, des journaux, -des... - ---Je connais la tirade, je l'ai lue dans une foule d'articles. - ---Et c'est ainsi qu'elle vous a profité? - ---Je ne me défie de rien tant que des vérités trop souvent proclamées. -Les fabricants de satires sont d'éternels rabâcheurs. - ---Ne faudrait-il pas qu'ils changeassent quand les travers humains ne -changent pas? - ---Les hommes ne sont pas si mauvais qu'on veut bien les faire. - ---Vous y tenez... Comme il vous plaira et à votre santé, dit le vieux -comédien en se versant un verre d'absinthe... - - Bon voyage, - Monsieur Dumollet!... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Au bout de six mois d'attente,--jour pour jour--Athanase reçut--mot pour -mot--la réponse que lui avait annoncée son ami. - - - - -XXII - -AIRS VARIÉS POUR GROSSE CAISSE - - -Il fallait se rendre à l'évidence; l'expérience avait eu raison, mais -l'expérience était bonne fille et elle dit au pauvre désolé: - ---Maintenant vous ne refuserez pas de me croire, j'imagine. -Permettez-moi donc de mettre à votre disposition le peu de crédit que -m'ont peut-être laissé d'anciennes amitiés. Je n'aurais point osé vous -offrir tout d'abord ce semblant de protection... J'ai l'air d'un si -étrange protecteur! - ---Vous pourriez?... - ---Je ne sais si je pourrai pouvoir, je pourrai toujours essayer. N'allez -pas retirer votre manuscrit avant une seconde sommation. D'ici-là -j'aurai fait agir mes meilleurs ressorts. - -La seconde sommation arriva: mais elle prouvait que le bonhomme du -numéro 9 n'était pas resté oisif. - -Il y avait dans la rédaction un moelleux qui contrastait avec le ton -officiellement poli de la première fois. - -Athanase se crut vainqueur et se rendit au rendez-vous qui lui était -donné avec un nouveau fonds d'illusions toutes fraîches. - -Sur l'exhibition de la lettre qu'il avait reçue, on l'introduisit auprès -d'un monsieur qui semblait plongé dans un travail des plus épineux. - -Ce n'était pas le directeur,--comme le supposa d'abord le naïf -Athanase--c'était le secrétaire du théâtre. - -Quant au travail qui l'occupait... - -Vous hantez les journaux, n'est-ce pas?--En ce cas, vous ne sauriez vous -être soustrait aux impressions que fait nécessairement naître la lecture -de ce qu'on nomme le bulletin théâtral. - -_--Ce soir, au théâtre de... le drame sublime qui pendant cent -représentations arrachera des larmes à tout Paris._ - -_--Ce soir, au théâtre de... la délicieuse comédie qui pendant cent -soirées consécutives fera rire trois mille spectateurs._ - -_--Ce soir, pour la seconde fois, la pièce dont la première -représentation prendra place dans les annales des succès contemporains._ - -_--La foule continue à se presser au théâtre de... pour applaudir le jeu -inimitable de..._ - -_--Les bureaux de location du théâtre *** sont littéralement pris -d'assaut par le public..._ - -D'où il est toujours résulté pour moi,--et pour vous sans doute,--un -triple sujet d'admiration. - -J'admire sincèrement le génie de MM. les auteurs contemporains dont les -productions inspirent de pareils dithyrambes. - -J'admire plus sincèrement la présence d'esprit du public qui, au milieu -de tant de chefs-d'Å“uvre, ne semble nullement embarrassé du choix. - -J'admire très-sincèrement la fécondité des écrivains dont la plume, -véritable Protée du panégyrique, prend tour à tour toutes les formes -pour exalter les cÅ“urs dans l'intérêt de la recette. - -Avoir pour thème unique ces mots: _Louange forcée, approbation quand -même_, et trouver trois cent soixante-trois ou quatre fois l'an, des -variations... variées sur cette même corde,--j'allais écrire -ficelle,--arracher des accents toujours nouveaux à une aussi antique -grosse caisse, c'est gigantesque. Car on cite des merveilles dans ce -genre-là . - -L'art dramatique fait concurrence aux marchands d'habits confectionnés -et aux chapeaux à sept francs. (_Halte-là ! ne passez pas sans..._ etc.). - -Et, qui pis est, le plus souvent on charge un homme d'esprit de cette -abominable besogne! - -Telle était précisément la fonction à laquelle vaquait le secrétaire du -_Théâtre de la Croix-de-ma-mère_. - -Il avait dans la matière une supériorité incontestée sur tous ses -collègues. C'était lui qui, le premier, avait apporté dans la réclame -l'élégie et le jeu de mots. - -C'était de lui qu'on se rappelait des annonces mémorables telles que: - -_--De toutes les infirmités auxquelles est sujette la nature humaine, -aucune n'inspire une pitié et une sympathie plus universelles que la -cécité. Avec quel respect l'histoire parle des aveugles illustres! Avec -quel élan la main du passant s'ouvre pour soulager la misère des -aveugles mendiants!... _L'Aveugle de Tobolsk_, lui, fait à la fois -ouvrir les mains et battre les cÅ“urs, remplit en même temps le souvenir -des spectateurs et la caisse de son heureux théâtre..._ - -_--_Le Duel_, ce drame palpitant, a, chaque soir, pour témoins, treize -cents personnes; et ces témoins déclarent d'une voix unanime, en -sortant, que l'honneur de l'art est satisfait!_ - -On conçoit que la préoccupation soit permise à l'homme qui doit imaginer -périodiquement toutes ces gentillesses, et on excusera M. le secrétaire -de la façon légèrement indifférente dont il reçut Athanase. - -Celui-ci avait, en arrivant, exhibé l'invitation à comparoir. - ---Ah! parfaitement, monsieur; parfaitement, je sais de quoi il s'agit. -(_En aparté._) Je ne comprends pas ce que j'ai aujourd'hui... Il m'est -impossible de trouver une formule originale... Asseyez-vous, monsieur. - ---Ne prenez pas garde. - ---Nous disions donc... C'est cependant très-important. La pièce ne fait -pas un centime. Il faut la relever à tout prix... Nous disions donc que -j'ai lu, monsieur, votre ouvrage avec le plus grand soin. - ---Je croyais que c'était le directeur. - ---Parfaitement, parfaitement... M. le directeur a lu votre ouvrage avec -le plus grand soin, sur la pressante recommandation dont il était -accompagné... Sapristi! Je n'en sortirai pas... Vous permettez que -j'expédie tout en causant une affaire pressée. - ---Comment donc! - ---Oui, monsieur le directeur, grâce à la recommandation dont... Une -allusion à la chaleur est joliment usée. _Le succès qui défie le -thermomètre_ a trois chevrons au moins... Il l'a lue avec le plus grand -soin... - ---J'en suis infiniment reconnaissant... - ---J'ai bien aussi le paragraphe commençant par un nombre de fantaisies -et se terminant par: _l'éloquence des chiffres est la meilleure..._ Il y -a de très-jolies scènes dans votre _Château des Cadavres_. - ---Pardon, monsieur, mais ma pièce s'intitule _Le Remords_. - ---Vous êtes sûr?... Alors, je confondais... Parfaitement, parfaitement. -A présent, je me rappelle. _Le Château des Cadavres_ est d'un autre... -Ce que je vous ai dit n'en est pas moins vrai... _Le Remords_ a été lu -avec des égards tout particu... Je tiens une idée: _Qui donc avait -prétendu que les jours se suivaient mais ne se ressemblaient pas? Au -théâtre de..._ Non. C'est vulgaire, c'est poncif... Excusez-moi, -monsieur, je continue à expédier. M. le directeur vous témoigne la -satisfaction que lui ont causée plusieurs scènes. - ---Je... - ---Charmantes. - ---Oh! monsieur. - ---J'irai plus loin: remarquables... C'est effrayant comme je baisse, -autrefois, j'aurais expédié ma douzaine de notes par jour... - -Athanase palpitait d'espoir, et comme l'espoir est toujours impatient: - ---En sorte, monsieur... aventura-t-il. - ---Saperlotte! Cette fois, je la tenais, et vous m'avez fait perdre le -fil. Enfin, n'importe. Il y a un malheur à votre drame, c'est qu'il -manque de mouvement et de mise en scène. - ---J'ai voulu épargner des frais. - ---Épargner des frais à notre théâtre qui doit toute sa vogue à la pompe -de ses décors! - ---Je l'ignorais. - ---Si vous aviez seulement un tableau où l'on pût intercaler un ballet. - ---Au milieu de l'action? - ---Parbleu! - ---Mais le développement de la passion doit souffrir de cette halte. - ---Pourvu que la recette n'en souffre pas... Nous avons monté l'an -dernier un mélodrame des plus sombres où on dansait entre trois -assassinats et deux suicides. Cela a fait un effet splendide. - ---Alors, monsieur... - -Le secrétaire ne répondit pas. Il poursuivait sa rebelle... - ---Alors, monsieur... insista Athanase. - ---Ça y est! exclama le rédacteur de réclames, saisissant la plume: - -«_Les beaux jours sont revenus avec le printemps. Mais le véritable -printemps, le printemps éternel, le printemps qui réunit les fleurs et -les fruits, c'est celui dont jouit le succès de _la Trappe mystérieuse_. -Aujourd'hui, salle comble comme à l'ordinaire._» - -Bravo! très-réussi! Cette comparaison du printemps a quelque chose -d'empoignant... Jean! Jean! - ---Alors, monsieur... réitéra Athanase en élevant le ton. - ---Votre manuscrit... Je vais vous le faire rendre... Jean!... Une autre -fois, sacrifiez au truc, c'est un conseil d'ami... Jean!... Désolé de -vous quitter, mais on manquerait l'heure de tirage des journaux... - -Et le secrétaire,--son idylle à la main,--s'élança à la recherche du -garçon. - -Quant à Athanase, comme il franchissait le seuil en tenant précieusement -sa pièce sous son bras, il se croisa avec une robe de soie qui laissa -tomber au passage ces mots dédaigneux: - ---Encore vous, mon brave?... Est-ce pour amour ou pour saisie? - -Athanase s'appuya à la muraille. Il avait reconnu la voix d'Eulalie. - - - - -XXIII - -UN APOPHTHEGME - - -Quand, à son retour, le débutant dramatique eut achevé de raconter à son -vieux voisin tous les épisodes de cette journée malheureuse: - ---Que voulez-vous?... opina celui-ci en fredonnant un _chÅ“ur de sortie_; -je ne comprends pas qu'on aille demander le bonheur à la littérature, -quand on a l'absinthe sous la main. - - - - -XXIV - -LE DIRECTEUR COMMERÇANT - - -Malgré ce conseil,--dont la qualité n'est pas garantie,--Athanase n'en -devait pas moins poursuivre son odyssée avec une opiniâtreté -quasi-fatale. - -Il était écrit que, les obstacles irritant sa résistance, il parcourrait -le cycle entier des épreuves. - -Le premier directeur qu'il vit, après M. le secrétaire du _Théâtre de la -Croix-de-ma-Mère_, n'était ni gras ni maigre, ni petit ni grand, ni bon -ni méchant, ni poli ni malhonnête, ni sot ni spirituel, ni jeune ni -vieux. - -C'était le type banal, le directeur commerçant. - ---Monsieur, dit-il au débutant, j'ai pris connaissance de votre -manuscrit, parce que c'était mon devoir; je vous le rends, parce que -c'est mon droit. - -Chaque année, je lis comme cela au hasard quelques-uns des ouvrages qui -sont déposés au théâtre. - -D'avance, je suis bien certain de n'y rien trouver de bon; quand, -d'ailleurs, j'y trouverais quelque chose, cela ne modifierait nullement -mon opinion et mes procédés. - -Veuillez suivre mon raisonnement. - -Un théâtre, n'est-il pas vrai, est une entreprise commerciale: je ne -sors pas de là . - -Vous, auteur, vous me demandez ma fourniture. - -Avant d'examiner vos produits, j'examine votre marque de fabrique. - -Le public préfère les chocolats A. et les champagnes B. - -Sont-ce les meilleurs? Peu m'importe, si je suis épicier ou marchand de -vins fins, et vainement viendrez-vous m'offrir des chocolats et des -champagnes supérieurs dont la réputation ne sera point établie. - -Au lieu de cela, je suis directeur de théâtre, ou, si vous l'aimez -mieux, négociant en esprit. - -Le public préfère l'esprit L. et l'esprit D. Pourquoi? Ce n'est point -mon affaire. - -Créez une vogue à votre _marque de fabrique_, et je serai votre -très-humble entrepositaire et client. - ---Ce qui revient à poser ce dilemme, répliqua judicieusement Athanase: - -Il faut se faire jouer pour être connu, mais il faut être connu pour se -faire jouer. - ---J'ignore, monsieur, si cela s'appelle un _dilemne_; moi, je nomme cela -du commerce bien entendu et de la saine administration. - -Voici le moment de la répétition. Mon intérêt et mon devoir m'y -appellent de concert. - -J'ai bien l'honneur de vous saluer. - - - - -XXV - -LE DIRECTEUR SPÉCULATEUR - - -Le second directeur que vit Athanase était au premier ce que l'agiotage -est au négoce. Froid, sec, réservé, il commença par le regarder avec des -yeux perçants; puis, satisfait sans doute de son examen: - ---Monsieur, dit-il, c'est bien vous qui m'avez remis ce manuscrit? - ---Moi-même, monsieur. - ---Je l'ai parcouru; il n'est pas sans valeur. - ---Trop heureux qu'il ait pu... - ---Il n'est pas sans valeur; mais, avant d'aborder cette question -secondaire, il m'importe de savoir si vous vous faites une idée bien -juste de la situation d'un directeur. - ---Par hypothèse. - ---Les hypothèses ne suffisent pas. - -Un directeur est un joueur qui a soixante-quinze chances contre lui et -vingt-cinq pour lui. - -Il engage ses capitaux, son honneur, son temps dans des opérations -aléatoires où les pertes peuvent être énormes. - -Il est naturel qu'en cas de réussite les gains soient considérables. - -Chaque théâtre a, d'ailleurs, ses habitudes, et mes collègues agissent -comme bon leur semble; quant à moi, j'ai adopté un système dont je n'ai -eu qu'à me féliciter jusqu'ici. - -La stricte légalité protége... Vous m'écoutez bien, n'est-ce pas? - ---Oui, monsieur. - ---La stricte légalité protége les intérêts des pauvres, les intérêts des -artistes, les intérêts des auteurs, les intérêts du public; mais elle se -soucie fort peu des intérêts du directeur. - -N'était-il pas d'une équité scrupuleuse... Vous continuez à m'écouter? - ---Oui, monsieur. - ---D'une équité scrupuleuse, je le répète, de rétablir l'équilibre rompu -au détriment du directeur? - -J'ai, dans cette entreprise, eu le bonheur d'être secondé avec un loyal -désintéressement par les auteurs représentés sur la scène dont j'ai le -privilége. - -De leur propre mouvement, bien entendu... de leur propre mouvement, vous -saisissez?... appuya-t-il en plongeant son regard encore plus avant dans -les yeux d'Athanase... ces messieurs, pour contribuer à la prospérité du -théâtre qui nous fait tous vivre, ont consenti à m'apporter un concours -matériel. La lettre tue, n'est-ce pas, monsieur, et l'esprit vivifie. -Nous avons ainsi constitué une sorte d'association de l'intelligence et -du capital... Je leur fais gagner de l'argent en les jouant, et ils m'en -témoignent leur reconnaissance en... partageant... avec moi... les... -droits... que... Mais, fit vivement le directeur spéculateur, en -surprenant sur le visage d'Athanase une grimace significative, mais... -ces détails vous importunent probablement, monsieur, et j'aurais dû me -borner à vous rendre votre pièce sans vouloir vous initier à des -affaires de famille qui n'ont aucun intérêt pour des étrangers. - -Athanase ne répondit pas, afin de rester poli quand même. - - - - -XXVI - -LE DIRECTEUR HOMME DU MONDE - - -Le troisième directeur que vit Athanase était un modèle d'urbanité. - -Il le reçut avec mille formules obséquieuses et mille prévenances -empressées. - ---Enchanté, monsieur, d'avoir le plaisir de faire votre connaissance. -J'avais déjà beaucoup entendu parler de votre remarquable talent... - -Oh! mais beaucoup... - -Votre qualité d'inconnu... ou du moins de nouveau-venu, reprit-il avec -un sourire gracieux, était en outre une puissante recommandation à mes -yeux. Je ne comprends le théâtre qu'avec de la jeunesse, de -l'originalité, de la hardiesse; je suis de mon siècle en un mot. - -Malheureusement, j'ai un associé, un bailleur de fonds, comme on dit... - -Entre nous, il n'entend absolument rien aux entreprises théâtrales. Il -devrait se borner--comme le font d'ordinaire ses pareils--à papillonner -dans les coulisses; pas du tout! - -C'est un excellent et charmant homme, mais il a le travers déplorable de -vouloir contrôler tous mes actes. - -Pour votre pièce par exemple. - -Elle me plaît; elle me plaît extrêmement. Non, sans flatterie, je -l'aurais montée d'enthousiasme... - -Patatra! - -Aux premières scènes que je lui en ai racontées, mon associé a crié à -l'impossibilité. Ce qui me semblait piquant lui a paru périlleux; ce que -je trouvais original, il l'a jugé déraisonnable. - -Je vous assure que tout n'est pas rose dans ma situation, et que je -regrette autant que vous d'être obligé de vous parler ainsi. - -Plus que vous-même; car, avec votre talent, vous ne serez point -embarrassé de trouver ailleurs un placement avantageux, tandis que moi, -je ne mettrai de longtemps la main sur une pièce aussi bien appropriée à -mes goûts, à mes idées et--quoi qu'en dise mon cruel associé--aux -besoins de mon théâtre. - -Mais vous nous reviendrez, j'en veux la promesse formelle? - -D'ici là je m'efforcerai de faire entendre raison à mon entêté de -bailleur de fonds... De votre côté, vous adoucirez un peu vos témérités. - -C'est convenu, n'est-ce pas, cher monsieur?... Je n'en suis pas moins -charmé d'avoir fait votre connaissance. - -Sans rancune surtout!... Si vous saviez toute la sympathie que -m'inspirent les talents naissants... - -Tout en parlant ainsi, le directeur homme du monde avait, à force de -révérences, poussé son visiteur jusqu'à la porte. - -Quand il eut entendu le pas de celui-ci s'éloigner, il remisa son -sourire et se tournant vers le garçon de service: - ---Si ce monsieur revient... je n'y suis pas! - - - - -XXVII - -LE DIRECTEUR AUTEUR - - -Le quatrième directeur que vit Athanase avait été auteur dramatique. - -On disait: _avait été_, parce que les règlements lui défendaient de -l'être encore. - -Mais en 18.., on n'avait pas pour les règlements le respect dont on les -entoure aujourd'hui, ainsi que le prouve le langage que tint le -directeur-auteur. - ---Mon garçon, dit-il à Athanase, votre pièce n'est pas fameuse. Cela -manque de charpente, cela vise au style... des niaiseries, en un mot. - -Ce qui ne m'empêche pas de reconnaître en vous des aptitudes que je suis -en mesure d'utiliser. - -Livré à vous-même, vous n'arriverez à rien,--c'est clair comme le jour. -Je veux vous tirer de ce mauvais pas. - -Vous n'ignorez pas, mon garçon, que j'ai beaucoup écrit pour le théâtre, -mais ce que vous ignorez probablement, c'est que j'écris encore. Charité -bien ordonnée commence par soi-même... - -Je ne peux pas avoir la cruauté de me refuser mes propres pièces, ce -serait monstrueux de férocité. - -Malheureusement, des esprits chagrins ont voulu découvrir dans ce genre -de cumul un danger pour l'avenir de l'art, et vous voyez devant vous un -père qui ne peut pas reconnaître ses enfants. - -Ce n'est point une raison pour que je ne leur fasse pas un petit sort en -laissant à un autre le plaisir de les baptiser. - -Cet autre, si vous le voulez, ce sera vous, le poste étant vacant pour -le moment. - -J'ai en portefeuille au moins une vingtaine de scenarios; sur mes -indications et avec mon contrôle, vous les épousseterez, revernirez, -rebadigeonnerez; en échange de quoi je vous donnerai un traitement en -rapport avec... - ---En d'autres termes, je signerais ce que je n'aurais pas écrit? - ---A peu près. - ---Je serais par conséquent forcé d'endosser la responsabilité d'ouvrages -que... - ---Achevez... - ---Dont... - ---Ensuite?... - ---Dont je pourrais ne pas approuver absolument la nature et la forme? - ---A moins que je ne sollicite votre autorisation préalable. - ---Jamais! - ---Vous refusez trop vite, mon garçon. A votre place, j'aurais au moins -eu la curiosité de demander le chiffre du traitement. - - - - -XXVIII - -LE BROCANTEUR THÉATRAL. - - -La cinquième personne que vit Athanase n'était point un directeur. - -Un matin, il avait trouvé chez le concierge de l'hôtel un billet ainsi -conçu: - - _«Monsieur Launois prie M. Briquet de vouloir bien prendre la peine de - passer chez lui pour affaire qui le concerne._ - - _»Rue des Moulins, de midi à deux heures.»_ - -L'écriture était coulée dans ce moule uniforme qui trahit la main de -l'expéditionnaire. - -A l'heure dite, notre héros infortuné arrivait au rendez-vous, en se -mettant l'esprit à la torture pour deviner quel pouvait être le motif de -cette convocation imprévue. - -Cinq minutes plus tard, il tirait le pied de biche qui ornait la -sonnette du troisième étage. - -Un pas traînant retentit à l'intérieur et un homme d'une cinquantaine -d'années, couvert d'une robe de chambre de flanelle et coiffé d'une -calotte de velours, vint lui ouvrir. - ---Je vous remercie de votre exactitude, fit l'homme à la calotte après -avoir introduit le visiteur dans sa chambre... C'est bien à monsieur -Briquet?... Vous avez dû être surpris, monsieur, en recevant une lettre -signée d'un nom qui vous était entièrement inconnu. - ---En effet... - ---Je ne veux pas prolonger plus longtemps votre surprise... Vous avez, -il y a huit jours, déposé une pièce en trois actes au _Théâtre des -Fantaisies_. - ---D'où vient que vous connaissiez cette particularité? - ---Je la connais. Cette pièce sera refusée. - ---Qu'en savez-vous? - ---Je le sais. - ---Ah!... - ---Présentée par vous, elle sera refusée. - ---C'est possible! soupira Athanase avec une résignation douloureuse. - ---C'est sûr, vous dis-je. - ---Sûr, si vous le voulez; mais je ne vois pas dans quel but, monsieur, -vous m'avez dérangé, si c'était pour m'apprendre cette heureuse -nouvelle. - ---Je n'aurais eu garde de commettre une plaisanterie d'un goût suspect; -je crois au contraire que la suite de notre conversation vous sera -agréable. Vous déplairait-il de me vendre les trois actes dont j'ai eu -l'honneur de vous parler? - ---Les trois actes dont le refus est certain? - ---Précisément. - ---Permettez-moi, sans examiner la moralité du marché, de trouver que -vous avez une étrange manière de comprendre les affaires. Puisque mon -vaudeville est si mauvais... - ---Pardon; je n'ai pas dit cela; j'ai dit qu'il serait refusé; ne -confondons pas. - ---Comme résultat, je ne vois pas la différence. - ---Il est inutile que vous la voyiez. Je tiens trois cents francs à votre -disposition, si vous êtes disposé à signer un petit contrat que j'ai -préparé. - ---Monsieur, je n'accepte de cadeau de personne. - ---Un cadeau! le vilain mot! si vous n'en acceptez pas, moi, j'en fais -encore moins, hé! hé! - ---Je ne comprends pas. - ---Il est inutile que vous compreniez. Est-ce entendu? Trois cents -francs. - -L'homme à la calotte se dirigea vers son secrétaire. - ---Il m'est impossible, monsieur, de rien vous répondre. J'ai pour -principe d'avoir conscience de toutes mes actions. - ---Mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes peu coulant. S'il fallait toutes ces -cérémonies-là avec chacun! Est-ce que j'ai l'air d'un voleur? repartit -le sieur Launois avec une audace d'interrogation qui pouvait paraître un -peu risquée. - -Eh bien, je ne ressemble pas davantage au Petit Manteau Bleu, et je ne -consacre point mes écus à l'alimentation des auteurs incompris. Ce que -je vous offre, c'est un _donnant, donnant_. - ---Donnant quoi? - ---Votre pièce, morbleu! - ---Puisqu'elle ne vaut rien. - ---Pour vous, non; pour moi, c'est différent. - ---Probablement j'ai tort, monsieur, mais je maintiens ma résolution -première. - ---Eh bien! sacrebleu, puisque vous tenez à ce qu'on vous mette les -points sur les i, on les mettra. - -Je suis en affaires avec le _Théâtre des Fantaisies_. Nous avons -organisé une combinaison _ad hoc_. - -Sans moi, on vous refusera; avec moi, on vous jouera. Je vous achète -votre pièce pour la revendre; je vous la paye trois cents francs parce -qu'elle m'en rapportera peut-être mille... - -Est-ce clair? - -Je vous laisse de plus la faculté de signer votre Å“uvre. Il me semble -qu'on ne peut pas être plus arrangeant! - ---Ce serait difficile; acheter trois cents pour revendre mille. - ---Mille! mille!... Plus ou moins; j'ai avancé ce nombre-là au hasard. - ---Vous avez probablement voulu dire deux mille? - ---Non pas... non pas... - ---Trois alors... - ---A quoi bon épiloguer?... Quand une fois le marché sera conclu, le -reste ne vous regarde plus. - -N'oubliez pas surtout que je vous laisse signer. Je suis sans -prétentions littéraires, moi. - ---Oui? - ---Ce n'est pas que je ne pusse tout comme un autre me parer... en y -mettant le prix. - ---Naturellement. - ---N'est-ce pas? Vous savez cela aussi bien que moi. Il y a un tas -d'écrivains sur le pavé, ils donneraient pour un morceau de pain les -plus belles choses. - ---Et moi, monsieur, je ne donne ni ne vends, fit Athanase en se levant -soudain. - ---Plaît-il! - ---Ces trafics me paraissent honteux pour les deux parties. - ---C'est ainsi?... - ---Honteux pour l'art... - ---Ouais... - ---Je suis écÅ“uré à la fin par tout ce que j'entends et tout ce que je -vois depuis quelque temps. On ne jouera pas ma pièce? Une de plus ou de -moins, on finit par s'y habituer, mais jamais je ne tiendrai boutique, -et qui pis est boutique à faux poids. - ---C'est bien, c'est bien... ricana le sieur Launois pendant qu'Athanase -opérait une sortie majestueuse. Avec ces idées-là on verra ce que vous -en gagnerez de trois cents francs. - - - - -XXIX - -UN COMITÉ DE LECTURE - - -On dit que la foi soulève les montagnes. - -Bien que cette assertion n'ait encore,--que je sache,--été contrôlée par -aucun ingénieur, l'axiome est vrai dans une certaine mesure. - -A force de persévérance, Athanase en était arrivé à se faire refuser -partout. Vous riez? N'obtient pas qui veut un refus en règle. - -Surtout au _Théâtre des Traditions-Classiques_! - -Le _Théâtre des Traditions-Classiques_ avait à cette époque,--espérons -qu'il se sera modifié depuis,--une position privilégiée dont il usait de -la plus singulière façon. Pour honorer les morts, il aurait volontiers -fait mourir les vivants de faim. On citait tant et tant d'actes de -rigueur commis par lui au nom du culte des souvenirs, qu'être repoussé -par le comité de lecture attaché à l'établissement avait presque fini -par devenir un titre pour un écrivain. - -Car il y avait un comité de lecture au _Théâtre des -Traditions-Classiques_, un comité de lecture composé des artistes de la -maison. - -Des esprits chagrins trouvaient même cette organisation défectueuse, et -s'étaient permis d'en exprimer tout haut leur opinion. - -Ils prétendaient que, sans nul doute, messieurs les comédiens de cette -scène exceptionnelle étaient tous de fort galants hommes, doués d'un -talent qui ne descendait jamais au-dessous de _température moyenne_, et -pouvait s'élever,--une fois ou deux par siècle,--jusqu'aux 100 _degrés_ -du génie. - -Mais, ajoutaient-ils, faire des gens de lettres les justiciables des -acteurs, n'est-ce point intervertir l'ordre des gradations en même temps -qu'exposer ceux-ci à des erreurs nécessaires? - -Les comédiens ne peuvent, en effet, regarder la question que d'un seul -côté. Le point de vue _public_ et le point de vue _style_ leur échappent -ou ne leur sont qu'imparfaitement dévoilés. - -D'ailleurs, ils sont toujours juges et parties, d'où il résulte que... - -Mais j'aime mieux laisser là les dissertations des esprits chagrins. -Comme toutes leurs semblables, elles pèsent cent kilos, et je n'ai pas -besoin de vous attacher ce boulet au pied. - -Vous conclurez vous-même ce que vous voudrez de la séance de lecture -obtenue par Athanase. - -Mon Dieu! oui, Athanase lisait au _Théâtre des Traditions-Classiques_, -et c'est précisément là le rocher que sa foi avait soulevé, je ne sais -comment. - -Rocher de Sisyphe s'il en fut! - -A trois heures précises, il arrivait avec sa comédie sous le bras. Ces -messieurs n'étaient encore que peu nombreux. - -La plupart avaient passé la cinquantaine. L'habitude du professorat leur -avait donné une allure légèrement pédagogique qui se gourmait encore -davantage quand ils allaient exercer leurs prérogatives de haute -juridiction. - -Deux ou trois membres du tribunal étaient bien chargés d'y représenter -la demi-jeunesse; mais, se sentant en minorité, ceux-là en général - - Imitaient de Conrard le silence prudent. - -Jugez combien cet accueil en froideur double devait être encourageant. - -Athanase commença à lire. - -L'aréopage dramatique avait pris place avec cette nonchalance qui trahit -l'ennui et le dédain prémédités.--L'ennui! Ils en avaient tant vu!--Le -dédain! Ce débutant devait en avoir vu si peu! - -Celui-ci bâillait en regardant avec une attention soutenue une mouche -qui tourbillonnait au plafond; celui-là promenait, en pensant à ses -petites affaires, sa main droite sur les doigts de sa main gauche, qu'il -avait eue fort belle. - -Un autre se récitait mentalement une scène de la pièce qu'il devait -jouer le soir. Les deux ou trois plus jeunes plaignaient d'avance -l'inexpérimenté qui venait se faire clore une porte au nez. - -Ce n'était encore que de la neutralité; mais à mesure qu'Athanase -avançait, le tableau changea. - -Le malheureux voyait rater successivement toutes ses amorces. Ses mots -les plus choyés, ses situations les plus caressées défilaient entre deux -haies de morne insensibilité. Lui qui avait espéré qu'on rirait! Comme -si l'on riait encore après trente années de gaîté professionnelle! - -Bientôt même l'hostilité devint apparente. - -A la scène IV du second acte, un des comédiens s'aperçut que le -principal rôle ne serait pas dans ses cordes, mais dans celles d'un de -ses collègues. Rivalité: première boule noire. - -A la scène II, de l'acte III, un autre remarqua une analogie avec -certain passage d'une pièce à laquelle il mettait la dernière main. -Concurrence: deuxième boule noire. - -A la scène V, de l'acte IV, un troisième qui était légèrement sourd -s'irrita de ne pas entendre Athanase, qui cependant lisait à pleine -voix. Amour-propre froissé: troisième boule noire. - -A la scène IX, un quatrième ressentit des tiraillements d'estomac et -trouva que cet ouvrage importun retardait outre mesure l'heure de son -dîner. Cri de la nature: quatrième boule noire. - -A la scène XI, un cinquième qui sommeillait ayant été réveillé tout à -coup par un passage pathétique en conçut un vif ressentiment. Sursaut: -cinquième boule noire. - -La lecture s'acheva dans ce milieu d'antipathies que le lecteur -infortuné sentait croître à chaque phrase. - -Puis, Athanase s'étant retiré dans une pièce voisine, l'aréopage entama -la délibération. - -Évidemment rivalité jalouse, concurrence menacée, surdité humiliée, -appétit retardé, sommeil interrompu ne pouvaient s'avouer ouvertement. - -Il fallait trouver des raisons telles quelles. - ---Messieurs, commença le comédien-auteur, je ne crois pas avoir besoin -de développer longuement les motifs de l'opposition que je fais à la -réception de la pièce. - -Elle ne contient en tout qu'une scène vraiment intéressante (_la scène -qui se retrouvait dans la propre pièce de l'orateur, parbleu!_). - -Encore aurait-elle demandé à être traitée avec un art infini. Je ne -l'aurais conçue qu'amenée avec ménagement et filée avec habileté -(_sous-entendu_: comme dans mon Å“uvre). - -Au lieu de cela, ce garçon plein d'inexpérience a brutalisé la situation -et violenté le mouvement. Nous faillirions à toutes nos traditions de -convenances en recevant une pareille immoralité. - ---Messieurs, répliqua le comédien aux jalousies personnelles, je ne suis -pas précisément de l'avis que vous venez d'entendre. - -Je suis même d'un avis diamétralement opposé. - -Il me semble que l'on doit surtout reprocher à l'auteur une timidité -excessive, je dirai plus, une réserve qui va jusqu'à la banalité. - -Il avait à développer un beau rôle (_celui qu'il convoitait_) et il n'en -a tiré qu'un parti déplorable. (_Attrape, collègue!_) - -L'immoralité n'a rien à voir dans la question, mais au nom de l'art nous -devons repousser un ouvrage sans portée. - ---Permettez, fit à son tour le comédien sourd qui tenait à passer pour -avoir entendu, je ne partage pas cette façon de penser. - -Il y a une portée, mais une portée funeste; une portée... je disais -bien, une portée funeste. - ---J'avoue, dit le comédien somnolent, que ce ne sont pas là les défauts -qui m'ont frappé. - -Je trouve surtout la pièce écourtée. (_Le temps passe si vite quand on -dort!_) - ---Écourtée! exclama le comédien aux tiraillements d'estomac, écourtée! -vous nous la donnez belle. - -Dites qu'à chaque scène il faudrait couper d'abominables longueurs. (_Il -songeait à son rôt trop cuit._) Écourtée!... quelle plaisanterie! - ---Plaisanterie? je n'ai point envie de plaisanter, chacun son opinion. -Je garde la mienne. - ---Vous ne me l'imposerez pas sans doute? - ---Croyez-moi, vous vous trompez tous les deux; le vrai défaut est celui -que je signale. Pas de portée. - ---Ne soutenez donc pas un paradoxe aussi monstrueux. - ---Et moi je prétends... - ---J'affirme... - ---Je répète... - ---Encore une fois... - ---Mon Dieu, messieurs, objecta avec la sagacité de l'appétit le comédien -affamé, il est inutile de nous disputer. Nous différons quant aux -détails, mais nous sommes d'accord sur un point: le refus de la pièce. - ---Parbleu! - ---Certainement! - ---A coup sûr! - ---Refusons d'abord, nous verrons à décider pourquoi un autre jour. - -Cette motion pleine de sens rallia tous les dissidents. On vota: sept -boules noires et deux rouges. - -Les deux rouges signifiaient: «Veuillez nous épargner la peine de vous -mettre dehors.» C'était la seule concession au progrès que les deux plus -jeunes membres du tribunal eussent osé risquer pour ne pas trop se -compromettre. - -Athanase, quand il eut entendu ce verdict, demeura tout déconfit. - ---Pourrais-je savoir?... - -On lui fit comprendre que l'arrêt excluait tout commentaire, et il s'en -alla déclarant aux échos: - -1º Qu'il est absurde de faire condamner les pièces par ceux qui les -doivent jouer; car si le rôle déplaît à l'un ou plaît trop à son _cher -camarade_, toute considération favorable est impitoyablement écartée; - -2º Que le créateur étant, dans la hiérarchie intellectuelle, supérieur -au traducteur, il est ridicule de subordonner celui qui peut le plus à -celui qui peut le moins; - -3º Qu'un homme étant sujet à des erreurs nombreuses, neuf hommes sont -sujets à des erreurs neuf fois plus nombreuses; - -4º Qu'un ronflement parvenu à ses oreilles donnait la mesure du zèle -apporté dans ces opérations de consciencieux examen; - -5º ...; - -6º ...; - -7º ...; - -8º ... - -Mais il convient de ne pas oublier qu'un condamné a vingt-quatre heures -pour maudire ses juges. - - - - -XXX - -LE SCENARIO VOYAGEUR - - -La misère apparaissait à l'horizon. - -Les économies s'étaient englouties. Le crédit menaçait de s'épuiser. - -Déjà la maîtresse de l'hôtel avait commencé à regarder son locataire -d'un air sinistre, quand il accrochait sa clef au bureau, et les garçons -devenaient insolents. - -Ces symptômes auraient dessillé les yeux d'un moins aveugle, mais -Athanase avait bien autre chose à faire; Eulalie lui inspirait bien -d'autres soucis. - -En six mois, elle avait changé quatre fois de théâtre, et le fidèle -satellite la suivait, entraîné dans le sillage de son étoile. Seulement, -ne pouvant suffire au travail forcé que lui imposaient ces -pérégrinations vagabondes, il avait résolu d'économiser les scénarios, -et le même lui servait depuis six mois. - -Cette pièce à tout faire avait été primitivement un drame. - -Eulalie passa à un théâtre de comédie. Le drame se transforma en -comédie. Il suffisait d'égayer çà et là et de modifier le dénoûment. - -Eulalie passa à un théâtre de vaudeville. La comédie se métamorphosa en -vaudeville. La tirade sur l'importance des beaux arts fut changée en -couplet de facture. - -Eulalie passa à un théâtre d'opérettes. Le vaudeville fut découpé pour -la musique. Le couplet fut approprié à la poétique du lieu, et remplacé -par un air qui commençait ainsi: - - Les beaux arts sont le li... le li... - Sont le li... le li... le lien..., etc... - -Si Eulalie eût émigré vers un théâtre de pantomime, la tirade serait -devenue un ballet allégorique. - -Mais, en dépit de ces travestissements, le sort ne se laissait point -attendrir. - -Si bien qu'un soir, comme Athanase rentrait chez lui, on lui refusa la -clef de sa chambre, en ajoutant qu'on retiendrait ses malles jusqu'à -entier payement de l'arriéré. - -Et ses manuscrits étaient dans les malles! - - - - -XXXI - -UN CAFÉ DE THÉATRE - - -La première pensée de l'exproprié fut pour son unique ami. Il -connaissait les habitudes du vieux comédien et se dirigea tout ému vers -un café où il savait que celui-ci passait d'ordinaire ses soirées. - -Ce café--nécessairement--était annexé à un des petits théâtres -parisiens, et Athanase en avait à diverses reprises étudié la bizarre -physionomie. - -La clientèle se divisait en deux parties bien distinctes, si distinctes -que cette division se trouvait consacrée dans la dénomination même des -consommations. - -Il y avait la _bière d'entr'acte_ et la _bière d'habitués_. La bière -d'entr'acte était pour la population flottante, pour les spectateurs -qui, entre deux pièces, venaient arroser leurs émotions. Ceux-là avalent -comme des gens qui ont le goût blasé par la littérature du lieu, payent -et se sauvent pour arriver avant que le rideau soit relevé. - -Comme ils n'ont pas le temps de déguster, que d'ailleurs on est sûr que, -contents ou non, ils ne reviendront pas le lendemain, on leur sert une -composition qui fait honneur aux ressources chimiques des patrons. - -_La bière d'habitués_ en revanche était réservée pour le public de -fondation. Singulier public! - -C'était là qu'Athanase avait fait connaissance avec des types curieux, -dont l'ancien comique lui avait donné l'explication en un moment de -lucidité. - -Il y avait vu le musicien de l'orchestre, un garçon qui a eu des prix de -toutes sortes d'instruments et qui s'en vient échouer vers trente-cinq -ans devant un pupitre crasseux. Là il reste assis pendant la durée de -chaque représentation, attentif à la ritournelle, subissant de cinquante -à cent fois de suite le même bon mot que saluent les mêmes trépignements -de la claque, torturé dans son sens musical par les fausses notes de la -troupe, martyrisé dans son amour-propre par le souvenir du passé, et -demandant l'oubli de tant de mélancolies à la lecture d'un roman -feuilleton ou à la caricature de son chef d'orchestre. - -Il y avait rencontré le figurant aux trente ans de services, le figurant -qui raconte ses _succès_ avec une onction pénétrante, et vous dit en -hochant la tête: «_Non, monsieur, jamais on ne jouera les jambes de -chameau comme moi... Mais j'étais jeune alors!..._» Le figurant qui dans -les pièces militaires se persuade qu'il est grand cordon de la Légion -d'honneur, quoique le régisseur, sans respect pour ses insignes, salue -fréquemment son arrivée d'un: «_Toi, si tu viens encore gris pour ton -entrée en maréchal de France, je te flanque 50 centimes d'amende!_» - -Il y avait entendu ce dialogue caractéristique au sujet d'un des -habitués, le mari d'actrice: - ---Qu'est-ce que ce monsieur? - ---Sa femme est actrice. - ---Il est bien laid. - ---Sa femme est très-jolie. - ---Il a l'air bien nul. - ---Sa femme a du talent. - ---Il ne fait donc rien? - ---Sa femme travaille beaucoup. - ---Que gagne-t-il? - ---Sa femme a douze mille francs. - ---Où demeure-t-il? - ---Sa femme a déménagé pour se rapprocher du théâtre. - -Il s'y était enfin reconnu dans le monsieur brûlant qui, en sortant du -théâtre, demande une plume et de l'encre, et trace en hâte un billet -qu'il envoie à une de ces dames par l'intermédiaire d'un commissionnaire -à qui il a au préalable chuchoté le mot d'ordre érotique. - -Des auteurs, des journalistes, des calicots venant après la clôture du -magasin se frotter à ce contact artistique composaient le surplus du -personnel au milieu duquel le vieux comédien se complaisait chaque soir -à rajeunir ses souvenirs. - -Il s'asseyait à six heures à une table, près du comptoir. A sept heures -il avait fait trois cents de piquet et bu quatre absinthes. A huit -heures, il demandait qu'on laissât le carafon à côté de lui. A neuf -heures, il entamait les fins de couplets. A dix heures, un des habitués, -qui traitaient ce vieillard-enfant avec une indulgente condescendance, -était obligé de l'aider à traverser le boulevard de peur des voitures. - -Malheureusement quand Athanase arriva--il était déjà neuf heures et -demie. - - - - -XXXII - -LE RAMASSEUR DE BOUTS DE NOUVELLES - - -L'ancien comique venait d'entrer dans la quatrième phase de son ivresse -ordinaire. La tête appuyée sur le coude, il sommeillait à demi en -mâchonnant une _ronde_ connue. - -A la même table que lui, plusieurs habitués, sans s'inquiéter de ses -fredons, turlupinaient un petit monsieur qui ne savait trop s'il devait -rire ou se fâcher. - -Encore un original de la collection. - -Le petit monsieur, employé dans une mairie, était en outre attaché à la -rédaction d'un journal-programme en qualité de ramasseur de bouts de -nouvelles. - -Ses fonctions se bornaient à annoncer magistralement: - -_--Demain, première représentation de..._ - -_--Mlle R... est engagée à Belleville._ - -_--M. K... a lu aux acteurs hier._ - -_--On a collé du papier neuf dans les loges de tel théâtre._ - -Après quoi, il apposait fièrement sa signature, bornant là son ambition -d'écrivain, et se proposant pour prix de ces exploits, de solliciter -prochainement son admission dans le sein de la Société des Gens de -lettres. - -La profession n'était toutefois pas sans déboires. Comme on connaissait -le faible du bambin, on l'exploitait et on avait fait de lui une cible à -plaisanteries. - -Les deux plus répandues consistaient: 1º à le complimenter sur son -style; 2º à lui révéler, sous le sceau du secret, des nouvelles -apocryphes dont il s'empressait de décorer sa _chronique_ (_sic_). - -Conformément à la tradition, on l'avait ce soir-là attaqué sur les deux -points à la fois. - ---Dis donc, petit, ricanait un acteur; j'ai lu ta machine de ce matin. -C'était rudement bien écrit. - ---Laissez-moi tranquille. - ---Quand je te répète que c'était une perle. J'ai remarqué notamment un -passage... Attends un peu. - ---Ce n'est pas la peine de chercher. - ---Comment! pas la peine! un bijou de ciselure... Ah! je me rappelle -maintenant. Écoutez ça, messieurs: - - «L'Opéra-Comique nous promet pour cet hiver trois actes de M. ... le - maître si éminemment national dont on déplorait le silence prolongé.» - -Hein! comme c'est touché! - ---Bravo! bravo! s'écria l'auditoire. - ---N'est-ce pas que nos éloges n'avaient rien d'exagéré? Avez-vous -remarqué le _si éminemment national_, c'est une vraie trouvaille!... Et -le: _dont on déplorait le silence prolongé_... _Déplorait_ fait tableau, -parole d'honneur. - ---Si vous croyez ce que vous dites là spirituel, grommela le petit -monsieur. - ---Si je crois ta prose spirituelle... Mais l'Académie doit s'émouvoir, -elle doit même être émue depuis longtemps, je ne te donne pas deux ans -pour qu'elle s'honore par l'adjonction de notre chroniqueur le plus -élégant. - ---Et le mieux renseigné, ajouta un vaudevilliste... A propos, j'ai une -fameuse nouvelle à t'apprendre. - ---Oui, je les connais, vos nouvelles! Comme l'autre jour où vous m'avez -attiré une affaire en me faisant annoncer la mort de Meyerbeer. - ---Ce qui est passé est passé! On rit un jour, le lendemain on est -sérieux... - ---Merci... - ---Ne te défends pas tant. Je la garde pour moi, ma nouvelle... Ou plutôt -je la donnerai à un de mes amis qui travaille à _l'Entr'acte_. - ---Si j'étais sûr que cette fois... reprit le petit monsieur alléché... - ---Quand je te le promets... Du reste, tu ne l'auras pas maintenant. - ---Je vous en prie. - ---Tu m'en pries... Tu m'en pries... Au fait, en y réfléchissant, j'ai -peur de me compromettre moi... - ---Soyez aimable... - ---Eh bien... - ---Eh bien? - ---Il paraît qu'un des rédacteurs de la _Revue des Deux-Mondes_ vient -d'être engagé à l'Opéra comme premier danseur. - -Un éclat de rire universel et bruyant accueillit cette mystification. - -Le vieux comique en fut presque réveillé. - ---Qu'est-ce qui parle de nouvelles, gronda-t-il entre ses dents?... J'en -ai une nouvelle, moi... - - Plus bas, parlons plus bas - Qu'on ne m'entende pas!... - -Veux-tu que je te la donne, conscrit, dit-il en s'adressant au petit -monsieur. - ---Tâchez de me flanquer la paix, répondit celui-ci exaspéré. - ---Je tiens à t'en faire cadeau; comme il n'y a encore que moi qui puisse -la savoir... - - Il est à moi, c'est mon secret... - ---On ne vous demande rien... - ---Raison de plus pour que j'offre; tu peux annoncer dans ta feuille de -chou, mon lapin... - ---Feuille de chou!... - ---Laisse le mot en place, il ne gagnerait pas à être dérangé. Tu peux -annoncer dans ta feuille de chou que dans quinze jours il y aura au -_Théâtre des Fantaisies_ une représentation à mon bénéfice. - ---Par exemple! - ---De quoi, par exemple?... - ---Ce serait du joli. - ---Du joli, gamin. Monsieur ton père pourrait te dire si... si... si... -dans mon temps... - -Le buveur avait perdu le fil de sa pensée, les assistants haussèrent les -épaules. - ---Enfin, c'est comme ça, dans quinze jours... à mon bénéfice... à -moi-même... Demande plutôt à mon ami, cria-t-il d'un air victorieux en -montrant Athanase qui entrait. - - - - -XXXIII - -COUP DE SOLEIL - - ---Il faut que je vous parle, murmura vivement Athanase en se penchant à -l'oreille du vieux comique. - -Celui-ci releva la tête d'un air hébété en grommelant le couplet de la -_Sentinelle_. - ---Il faut que je vous parle, répéta Athanase en insistant... - ---Au sujet de mon bénéfice... n'est-ce pas?... mon bénéfice... tu sais -bien... Tu me feras un rondeau sur l'air de _M. Certain_... - - Ta, ta, ta, ta, ta, - Ta, ta, ta, ta, ta, ta, ta, ta... - -Quel succès, mes enfants! - ---Le malheureux, encore l'absinthe!... Que vais-je devenir si je ne puis -me faire comprendre... Mon ami... je vous en prie, venez avec moi... - ---Je ne bouge pas... j'entre en scène à onze heures pour mon bénéfice... -bouge pas... - - Un homme, pour faire un tableau, - Avait... - ---C'est une affaire importante, supplia l'ex-clerc désespéré. - ---Je sais... convenu... Très-importante... Nous aurons une recette -magnifique... - ---Impossible... - -Soudain une idée traversa le cerveau d'Athanase qui tout bas: - ---Venez... j'ai quelque chose à vous dire de la part de Berthe. - ---Berthe! fit le bon homme en se redressant de toute sa hauteur... Je -vous suis! - -La ruse avait réussi. - -Il ne chancelait plus, et ce fut d'un pas ferme qu'il se dirigea vers la -porte. Puis, aussitôt qu'il fut dehors: - ---Eh bien!... qu'avez-vous appris? Vous avez retrouvé les traces de -Berthe... Mais dépêchez-vous donc! - -Athanase en quelques mots calma l'effervescence du vieillard, lui avoua -les causes de cette innocente supercherie et lui exposa sa situation -critique. - ---On veut vous renvoyer!... s'écria le numéro 9 complétement dégrisé... -Ah! mais non... C'est ce que nous verrons... Venez avec moi... je -répondrai pour vous et tant qu'il y aura un morceau de pain... Ne -vais-je pas d'abord avoir bientôt l'argent de mon bénéfice?... - ---C'est donc vrai? - ---Ça vous étonne, moi aussi; mais il y a encore de bons camarades dans -le monde, et ils m'ont ménagé cette surprise-là ... Ils assurent que mon -nom fera salle pleine... Moitié chacun, mon garçon. - -On était à la porte de l'hôtel. - ---Madame, dit l'ancien comique en s'avançant, je réponds désormais du -loyer de M. Briquet. - ---M. Briquet, voilà justement une lettre pour lui... - ---Passez, et une autre fois avant de renvoyer les gens... - ---Ciel! interrompit Athanase qui avait décacheté la missive... Tous les -bonheurs nous viennent donc à la fois! - -Le directeur des _Divertissements-Plastiques_ lui écrivait pour lui -annoncer la réception d'une pièce qu'il avait déposée au théâtre cinq -ans auparavant. Celle-là même qu'il avait sous le bras à sa première -entrevue avec le lecteur. - ---Allons! exclama-t-il joyeux en serrant la main de son voisin... Voilà -le soleil! - -Malheureusement, les coups de soleil sur les nuages, ce sont, comme le -dit la langue populaire, presque toujours des _bains qui chauffent_. - - - - -XXXIV - -LES JOIES DE LA COLLABORATION - - -On lui avait imposé un collaborateur;--naturellement! - -La physiologie compte plusieurs classes de collaborateurs: - -1º _Le collaborateur qui arrange les pièces_; - -2º _Le collaborateur qui dérange les pièces_; - -3º _Le collaborateur qui ne touche pas aux pièces_. - -Il y a bien encore des subdivisions telles que: le collaborateur qui -trouve le titre, le collaborateur qui fait les commissions, le -collaborateur qui a, dans un café, surpris le secret du scenario, etc., -etc.; mais les trois premières classes que nous avons indiquées sont les -plus générales. - -Le collaborateur qui arrange les pièces est rare, celui qui les dérange -est commun, celui qui n'y touche pas est très-commun. - -Athanase était tombé sur un phénomène qui réunissait ces deux dernières -qualités. - -Déranger les pièces, sans y toucher, c'est une originalité. Ne la lui -reprochons pas; il n'en avait pas d'autre. - -Arrivé à une notoriété quelconque, il jouissait des loisirs que lui -procuraient les nouveaux. C'est ainsi au théâtre. Pendant une période de -sa vie, on est inconnu et on a du talent pour arriver à se faire -connaître; pendant l'autre, on est connu et on n'a plus de talent pour -arriver à se faire oublier. - -Vous voyez la situation d'ici: c'est l'histoire du vieux sergent qui -consomme à la cantine les économies du conscrit. - -Encore chicane-t-il sur la qualité et le choix des consommations! - -D'un regard le collaborateur avait toisé son homme: - ---Très-bien. Laissez ça. J'arrangerai la machine... Seulement vous -savez, je signe le premier; je prends les quatre cinquièmes des recettes -et les trois quarts des billets d'auteur. - ---Ah! - ---Pour peu que ça vous contrarie, ne vous gênez en rien. J'ai de la -besogne par-dessus la tête... C'est accepté? Revenez dans quinze jours. - -Athanase revint. - ---Je n'ai pas eu une minute. Revenez dans six semaines. - -Athanase revint encore. - ---J'ai eu la grippe... Revenez dans deux mois. - -Athanase revint toujours. - ---Sapristi!... J'avais absolument oublié, mais je ne veux pas vous -déranger. - -(Après une trentaine de kilomètres infructueux, amère dérision!) - -Attendez un peu. Nous allons parcourir la chose ensemble, et je vous -marquerai rapidement... parce que dans ce moment-ci... - -On lut le manuscrit. - ---Peutt! voilà une sortie qui n'est guère motivée. - ---Au contraire, j'ai pris soin d'expliquer dans la scène qui précède que -la jeune fille est attendue. - ---C'est égal, tâchez... si cela vous vient... Ici je fourrerais un bon -couplet. - ---Ah! - ---Oui... mais un couplet spirituel... Tenez, quelque chose comme... Tra, -la, la, la... Enfin vous comprenez... Trouvez un trait bien fin et vous -verrez quel effet. C'est l'expérience qui nous donne ce coup d'Å“il-là , -cela vous viendra plus tard. - ---Mais quel trait?... - ---Quel trait!... Je ne peux pas vous mâcher la besogne. Que diable, je -vous ai fourni une indication assez claire... Rapportez-moi ça jeudi! - -Athanase rapporta. - ---A la bonne heure!... dit le collaborateur. N'est-ce pas que _mon_ -couplet fait joliment? Étudiez bien mes procédés; avec de la pratique -vous finirez par en savoir autant que moi... Le dénoûment est un peu -vulgaire. Il vaudrait mieux... avant le mariage du jeune homme... vous -saisissez... quelque chose de plus neuf... Vous chercherez cela, plus -une douzaine de mots frappés, et je garantis le dernier acte. -Voyez-vous, nous autres, c'est l'expérience qui nous sauve. Cela vous -viendra. - -A propos, vous vous occuperez des réclames, je n'ai pas le temps... Vous -ferez aussi les répétitions, je suis tellement tenu... Quant à la vente -du manuscrit, vous n'aurez qu'à passer chez le libraire... - -Et dire qu'un homme d'un si précieux concours ne prenait que les quatre -cinquièmes des bénéfices! - -O exploitation, tu n'es qu'un nom! - - - - -XXXV - -UN FOYER D'ARTISTES - - -Les répétitions étaient sur le point de commencer, et le directeur avait -dit à Athanase: - ---Maintenant que vous allez être des nôtres, monsieur, quand vous -voudrez venir au foyer des artistes... - -Quand vous voudrez!... mais tout de suite! mais toujours! car Eulalie, -de chute en chute, de métamorphose en métamorphose, avait fini par -échouer, elle aussi, sur la scène des _Divertissements-Plastiques_. - -Quand vous voudrez!... Athanase n'en mangea pas de la journée, il lui -semblait que le soir n'arriverait jamais. - -Inutile de vous apprendre qu'il arriva nonobstant et avec lui le moment -rêvé. - ---On ne passe pas, glapit Euphrasie Balandreau, notre ancienne -connaissance, en barrant l'escalier des artistes à l'intrus qui forçait -si audacieusement la consigne. - ---Comment, dit le père Balandreau, tu ne reconnais pas monsieur Briquet, -qui travaille à cette heure pour notre théâtre... Bonsoir, monsieur -Briquet..., vous voilà parti du pied gauche pour la gloire... et pour -l'amour, car, si je ne m'abuse, vous montez au _foilier_ de ces dames... -La porte à gauche, vous traverserez les corridors, et à votre main -droite... - -Le _foilier de ces dames_--pour nous servir de la langue du père -Balandreau--n'était peut-être pas le plus élégant de Paris, mais à coup -sûr c'était un des plus pittoresques du boulevard. - -Il n'avait rien des splendeurs du sérail de la danse à l'Opéra, rien non -plus des austérités des scènes didactiques; il ne ressemblait point à un -bureau d'esprit comme le foyer de la Comédie Française--il aurait plutôt -ressemblé à un bureau de placement, s'il n'eût ressemblé... à lui-même. - -En traversant les coulisses Athanase--c'était un changement de -décorations--faillit être écrasé par un arbre de carton qui se contenta -de recouvrir d'une couche respectable de poussière ses vêtements si -soigneusement brossés. - -Puis vint le cortége des ahurissements habituels. Ces planches qu'il -n'avait jamais foulées, et qu'il avait si longtemps convoitées, lui -semblaient devoir cacher un sous-sol de miracles. Les machinistes, les -garçons d'accessoires, les pompiers eux-mêmes prenaient à ses yeux des -proportions surnaturelles. - -Mais c'étaient surtout les actrices! - -Il en avait aperçu plusieurs qui traversaient la scène, mollets au vent, -jupes écourtées, paillettes dehors! - -Deux de ces mollets, une de ces jupes, vingt de ces paillettes -s'appelaient peut-être Eulalie! Eulalie auprès de laquelle... - -Il franchit le seuil du foyer. - -Une dizaine de nobles étrangers, gens du monde, des lettres ou de -théâtre--étaient disséminés dans des îlots de gaze et de soie. - -Les îlots représentaient la partie féminine. Ceux-ci parlaient bas à -celles-là , celles-là levaient la jambe au nez de ceux-ci. On riait, on -fredonnait, on courtisait. - ---Mesdames et messieurs, balbutia le maladroit visiteur en -s'inclinant... - -Quand la timidité se complique de pauvreté, le jury n'admet jamais de -circonstances atténuantes. - ---Quel est cet héritier de la famille Calino? murmura un journaliste à -une bergère pompadour. - ---Je parie qu'il va nous jouer un morceau d'accordéon et faire la quête, -répondit la bergère assez haut pour qu'Athanase l'entendît. - ---Tais-toi donc, intervint un acteur qui attendait, en costume de -Moulin-à -vent (oh! les revues!) l'instant d'entrer en scène... Tais-toi, -c'est le petit auteur qu'on a collationné ce matin. - ---Ça! grimaça la bergère. - ---Il doit être rudement _toc_, son chef-d'Å“uvre, surenchérit une -canotière. - ---Tu vas voir, reprit l'acteur, une bonne scie... Pardon, monsieur, -est-il vrai que M. de Lamartine soit de la pièce dont vous allez nous -honorer?... - -Athanase était abasourdi par ce mélange de costumes et d'habits de -ville, par les indiscrétions du fard et de la poudre de riz dont il -jaugeait l'épaisseur, par le bruit vague de l'orchestre s'entre-croisant -avec le son lointain des bravos du public et le brouhaha des -conversations engagées autour de lui. - -La question acheva de le dérouter. - ---Monsieur, répondit-il, je ne comprends pas... - ---Demande-lui donc s'il y a mis un rôle d'huissier, souffla au -Moulin-à -vent Eulalie qui venait de reconnaître son poursuivant. - -Ce sarcasme arrêta brusquement l'élan d'Athanase, qui s'avançait vers -elle. - ---Un rôle de quoi?... Dis donc, mon amour, tu me le garderas, fit une -petite Suissesse en tapant familièrement sur l'épaule de l'ex-clerc, -stupéfait de ce tutoiement. - ---Voilà encore Chiffonnette qui fait de l'Å“il aux auteurs, dit une -marquise. - ---Et puis après! si j'ai un caprice pour lui! - ---Merci! Moi, je place mes caprices à la Caisse d'Épargne. - ---Et tu y vas tous les dimanches? demanda un journaliste. - ---Si je n'en avais que de comme toi, je n'irais en tout cas que pour -retirer. - ---On lève pour le second acte, fit la voix de trombone du régisseur! - ---Je ne m'aperçois guère qu'on lève ici, reprit la marquise. - ---Ni moi, acquiesça Eulalie. - ---Tu sais, insista la petite Suissesse auprès d'Athanase, tu m'as promis -un rôle... quelque chose de _rup_. - ---Ah! mes enfants, s'écria un Cor de chasse (oh! les revues!) qui -sortait de scène, en voilà une bonne!... Vous savez le tableau des -_Instruments de musique_. La grande Virginie a raté sa réplique, à force -de regarder un blond de l'avant-scène... Le public a crié: bis... Le -blond s'est levé et a voulu attraper ceux qui chutaient, et puis... - -Le bruit d'une altercation interrompit la fin de l'histoire. - ---Je vous dis que vous aurez dix francs d'amende, tonnait le trombone du -régisseur. - ---Des bretelles!... Pour ce que l'administration me paye. Ne rien gagner -et être obligée de verser une cinquantaine de francs à la caisse tous -les mois... Il fera fortune ton directeur avec ses amendes. - ---Prends garde. - ---Et puis... Je m'en fiche pas mal, là !... Je donne ma démission... - ---Le changement de tableau!--En place les _Quatre nations_!--annonça le -régisseur. - ---Viens-tu souper ce soir? demanda un monsieur à Chiffonnette? - ---C'est tout ce que tu payes. - ---Et mon amour donc! - ---Toi qui es à la Bourse, tu devrais bien savoir qu'on n'a jamais coté -cette valeur-là ! A propos... - ---Quoi? - ---Tu te rappelles bien Léonie qui faisait le Jardin d'acclimatation dans -la revue l'année dernière, elle a un huit-ressorts... - ---Bah! - ---Qu'elle conduit elle-même. - ---Tradition de famille. Ça lui rappelle le siége de son père, fit le -journaliste avec un attendrissement ironique. - ---Toi, repartit Chiffonnette, si tu viens ici dépenser tes quatre sous -d'esprit, tu n'auras plus de monnaie, et comme le public parisien -commence à laisser protester ta signature... - ---Bravo! Chiffonnette, cria le chÅ“ur féminin. - ---Satanées braillardes, vous n'allez pas vous taire! exclama le -régisseur. On va vous entendre de la salle. - ---Est-il caressant cet être-là !... Ne te fâche pas, père Rabajoie... - ---Fichez-moi la paix!... - ---Mademoiselle, hasarda Athanase, qui pendant ces feux croisés, avait -repris son cheminement vers Eulalie, dont il était enfin tout près... - ---Ça n'empêche pas qu'elle a une rude chance, cette Léonie... - ---Et qui est-ce qui lui a payé ça? demanda une de ces dames. - ---Un Russe... On ne trouve de ces porte-monnaie-là qu'extra-muros. - ---Sans compter qu'elle a joliment bien fait, dit Chiffonnette. - ---Je crois bien, ajouta Eulalie... Les hommes sont des caissiers donnés -par la nature. - ---Mademoiselle..., réitéra Athanase. - ---Ne faites pas attention, ce n'est pas pour vous que je dis cela, -répondit l'actrice sans prendre seulement la peine de se tourner vers -lui... Chiffonnette arrange-moi mon lacet de corset qui passe. - ---Voilà !... - ---Baisse-moi un peu ma dentelle. - -Athanase épuisait toutes les émotions. Cette guimpe qu'on décolletait, -ces épaules qui ondoyaient sous ses yeux, ce parfum vague et pénétrant, -qui réunissait en un _tutti_ voluptueux les senteurs isolées de mille -cosmétiques; tout cela lui rappelait l'entrevue de Gérizy... Et -s'exaltant: - ---Mademoiselle, je voudrais vous parler seul à seul. Il le faut. Il y a -cinq ans que je souffre; il y a cinq ans que... - ---En scène, Eulalie!... Tu vas manquer ton entrée, sacrebleu! trombona -l'organe du régisseur. - - - - -XXXVI - -ESSAI DE STATISTIQUE - - -Ici un scrupule m'arrête. Vous permettez? - -Si, de la scène précédente, quelque lecteur peu perspicace allait -inférer que les actrices sont toutes, de nos jours, des Eulalies ou des -Chiffonnettes?... - -Oh! monsieur, monsieur! me prêter de pareilles intentions! - -N'avez-vous point entendu parler du talent de Mlle Trois-Étoiles ou des -mille livres de rente de Mlle Quatre-Étoiles? Toutes deux sont -préservées de ces abaissements, l'une par la gloire, l'autre par la -fortune. - -Mais comme le talent et les écus sont clairsemés sur la surface du -globe, il s'ensuit que si un amateur dressait une table de proportions, -il trouverait, contre une Mlle Trois-Étoiles, un chiffre de plus de... - -Diantre! je m'aperçois que ma parenthèse de statistique pourrait -m'entraîner à des crimes de lèse-galanterie et que j'assombrirais la -situation sous prétexte de l'éclaircir. - -Un nouveau scrupule m'engage donc à reprendre mon récit. - -Vous permettez toujours?... - - - - -XXXVII - -LE CHEF DE CLAQUE - - -La vente de la peau de l'ours est un commerce auquel l'illusion se -livrera éternellement, pour lequel même elle trouvera toujours des -associés. - -Athanase avait été assez cruellement éprouvé pour qu'il fût permis à la -montre de ses espérances d'avancer un peu. On n'avait pas encore -commencé les répétitions que déjà il rêvait de triomphes en Espagne, et -comme naturellement il épanchait ses impressions dans le sein du vieux -comédien, celui-ci crut lui donner une preuve non équivoque d'affection -en lui amenant un matin un personnage qui se présenta sans autre forme -de cérémonie: - ---Bonjour, monsieur; j'ai bien l'honneur... Nous allons donc avoir -quelque chose de vous à notre théâtre?... - ---Monsieur est... voulut intervenir le numéro 9. - ---Entrepreneur de succès, fit le personnage avec une pointe d'orgueil, -et, sans me vanter, je ne crains pas la concurrence... C'est moi qui ai -inventé les dix nuances du rire, depuis le _frémissement d'hilarité_ -jusqu'à l'_éclat prolongé_... Vous pouvez compter sur mes hommes; du -moment que vous m'êtes recommandé par votre ami... Nous nous entendrons -sur les endroits où vous voudrez que je _parte_... Si même vous tenez à -un ou deux _bis_ dans la soirée... - ---Mon Dieu, monsieur..., murmura Athanase embarrassé. - ---Soyez tranquille, on s'arrangera toujours pour la vente des billets. -Ma réputation n'est plus à faire. Je suis un honnête père de famille, -j'élève avec soin mes enfants et j'exerce mon industrie avec loyauté. - ---Je vous suis infiniment obligé, monsieur, mais j'ai sur ce sujet des -idées arrêtées. Je désire qu'à ma première il n'y ait pas de claque. - ---Pas de claque!... s'écria le négociant en bravos, toisant l'auteur -novice de l'air dont le directeur de Charenton doit regarder les -pensionnaires qui lui arrivent... Pas de claque! Allons donc! ce n'est -pas sérieux! - ---Très-sérieux. - ---Mais, objecta l'ancien comique... - ---Laissez, laissez, reprit avec dédain l'entrepreneur de succès, -monsieur apprendra à vivre à ses dépens. - -Et, sans daigner saluer, il opéra une brusque retraite, après laquelle -le numéro 9 prenant la parole: - ---Vous êtes donc fou, mon cher? - ---Moi? - ---Oui, c'est convenu, c'est entendu. Vous aurez un succès immense; la -France entière ne s'occupera que de vous, et, la géographie démontrant -qu'Eulalie fait partie de la France, la cruelle sera amenée à -résipiscence. Mais avant d'escompter la réussite, vous feriez mieux, ce -me semble, de la préparer. - ---Qu'ai-je à préparer? répondit Athanase dans son invincible candeur. -Tout dépendra du mérite de mon Å“uvre. - ---Vous tenez à ce raisonnement-là : nonobstant, vous verrez si vous ne -regrettez pas d'avoir repoussé les avances de la claque. - -On voit que le numéro 9 était dans un jour de bon sens. Athanase n'en -augura pas ainsi. - ---La claque! répliqua-t-il offensé à demi. Il n'y aura jamais rien de -commun entre cette abominable institution et moi. - ---Abominable... abominable, le mot est aisé à lâcher, mais le justifier -serait peut-être moins facile. - ---Vous oseriez prendre la défense de cette cabale de l'approbation -permanente, de cette ligue des mains publiques, de cette association des -battoirs fusionnés, qui met le bravo sous la gorge du vrai spectateur? - ---Mon cher ami, j'admets la cabale, j'admets les mains publiques, -j'admets même que ces mains-là ne sont pas toujours propres; mais elles -n'en rendent pas moins d'incontestables services. - ---Et à qui? - ---A l'acteur, à l'auteur et au spectateur lui-même. Vous ne connaissez -pas comme moi la pratique du métier, mon cher. Vous ne savez pas ce -qu'il faut souvent dépenser d'efforts et de souffle dans telle tirade -que le public écoute indifférent. Mais, quand le comédien arrive -haletant au bout de son effet, le claqueur est là , providence des -poumons épuisés. Il exécute un de ses savants roulements, et pendant ce -grondement d'admiration, l'acteur ou l'actrice le bénit, moins par -raison d'amour-propre que pour cause de respiration. D'ailleurs, au -coursier de la plus pure race ne faut-il pas faire sentir l'éperon de -temps en temps? Sans la claque, nous trotterions sous nous à la -cinquième représentation d'une pièce. Sans la claque, auteur et -spectateur se parleraient le plus souvent sans se comprendre. - -Car enfin, - - Les sots, depuis Adam, sont en majorité, - -et si tout le monde est capable d'avoir plus d'esprit que Voltaire, tout -le monde est aussi susceptible d'être plus bête que Jocrisse. Voyez -plutôt le premier livre venu. Pourquoi ce passage a-t-il été souligné? -Parce que l'écrivain se défiait de la pénétration de ses juges. Or, -l'écrivain dramatique a besoin de souligner autant et plus que son -collègue... La claque n'a pas été inventée pour autre chose, et les -claqueurs, mon cher, sont des _italiques_ vivantes. - ---Mon bon ami, repartit Athanase, quand le numéro 9 eut achevé son -plaidoyer, j'ai écouté vos raisons avec le désir de me laisser -convaincre, et j'en ai au contraire été d'autant mieux raffermi dans mes -conclusions primitives. Votre dialectique pèche par la base; elle -repose, en effet, tout entière sur la prétendue indifférence du public; -mais d'où vient, je vous prie, cette indifférence? Le public n'a-t-il -pas été un roi fainéant, du jour où on lui a imposé ces étranges maires -du palais? Rendez-lui la responsabilité, et vous lui rendrez du même -coup la conscience. Donnez-lui charge d'esprits, et il se redressera -pour supporter un tel fardeau. Peut-être n'aura-t-il pas toujours les -complaisances respiratoires dont vous me parliez; tant mieux, cela -amènera la démonétisation de la tirade, cette fausse monnaie du -pathétique. Pour le reste, je vous promets qu'il ne sera jamais -nécessaire d'en appeler à Philippe éveillé; car Philippe aura cessé de -dormir, et il se passionnera, il s'enthousiasmera, il applaudira, il -sifflera... - ---Siffler! Vous voudriez... - ---Et pourquoi non? C'est le revers qui complète la médaille, c'est la -nuit qui fait apprécier l'éclat du jour; les applaudissements n'ont de -valeur qu'équilibrés par le droit au sifflet. - ---Parlez pour vous, sapristi! Je ne tiens pas à ce que ce droit-là soit -en vigueur le jour de ma représentation à bénéfice. - ---Moi, pour ma part, je préfère la loyauté de l'attaque à l'hypocrisie -de l'approbation. - ---Et vous voulez arriver à quelque chose, malheureux!... - - - - -XXXVIII - -CES MESSIEURS DU LUNDI - - ---Du moins, avait ajouté le vieux comédien, ne négligez pas les -prévenances d'une adroite politesse envers la critique. Ayez soin de -rendre visite aux principaux d'entre ces messieurs du Lundi. - -_Ces messieurs du Lundi_,--ainsi que les appelait la terreur -superstitieuse de l'ancien acteur,--étaient totalement ignorés -d'Athanase. Clerc d'huissier, il avait trop peu de souci des choses -théâtrales pour lire les feuilletons dramatiques; devenu auteur, il -avait eu trop peu de loisirs pour se livrer à cette occupation. - -Désirant donc lier connaissance avec quelques-unes de ces notabilités -avant de se présenter chez elles, il se rendit au prochain cabinet de -lecture. - -Le morceau de résistance de la semaine était un grand drame en sept -actes, intitulé _les Mystères de l'adultère_. Brûlant de savoir comment -on pratiquait la critique en France, et quelle opinion il devait se -faire sur le grand drame en sept tableaux, Athanase courut au -rez-de-chaussée du premier grand journal qui lui tomba sous la main, et -y lut: - - «Il pleuvait à verse au dehors; _nocte pluit totâ_. Et quelle pluie! - fine! intense! pénétrante! _Penetravit ad ossa_... Il fallut pourtant - m'arracher au doux coin du feu... - - Il n'est point de petit chez soi; - - à la chère intimité de la digestion; un paradis! un songe d'Épicure! - _Epicuri de grege_. Et pour surcroît j'avais la goutte, _podagrâ - laborans!_ - - »La goutte, ce _memento_ de la vieillesse! - - _Eheu! fugaces, Postume, Postume. - Labuntur anni_... - - »La goutte! combien navrante est cette réalité! combien sinistre! - combien impitoyable! Possidonius ne voulait pas avouer que ce fût un - mal. Brave Possidonius! Moi non plus, je ne le voudrais pas, mais le - moyen? Γνωθι σεαυτον! La goutte me la redisait,--et bien haut,--cette - devise du temple de Delphes. - - »Adieu, paniers, vendanges sont faites. _Alea jacta est!_ Louis XVIII - aussi l'avait la goutte, et un jour que le marquis de Bièvre cherchait - à le distraire;--comme si l'on pouvait distraire de la perte de la - jeunesse! - - _Gioventù! primavera della vita! - Primavera! gioventù dell' anno!_ - - »Jeunesse! printemps! Printemps! jeunesse! - - Le duo enchanteur! La jeunesse qui marche sans regarder derrière. _Go - ahead!_ La jeunesse au _tant doux rêver_, comme ils disaient, les - poëtes du seizième siècle. La jeunesse avec son trésor des vingt - ans... - - Donnez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien. - - »Ils ne veulent pas me les donner, les nouveaux venus, et ils en usent - pour faire des drames. - - »J'étais donc parti. - - Je suivais tout pensif le chemin... - - qu'avait pris le fiacre. - - Sur les coussins moelleux d'un char numéroté... - - »Quand Pascal inventa ce système de locomotion, il n'avait pas prévu - les souffrances du critique goutteux et dérangé après son repas. - _Inter pocula._ - - »Le cocher, Dieu me pardonne, dormait sur son siége. Il _barytonnait - du ronflement_, pour emprunter sa langue à l'admirable Rabelais. Et - moi, je rêvais au fond de la voiture. Je voyais la longue suite - d'années, _grande ævi spatium_, durant laquelle j'ai critiqué. Je - revoyais les princes et les princesses de la rampe... - - Même ils avaient encor leur éclat emprunté. - - »Quel défilé! quels souvenirs! quel livre! Un livre plein! instructif! - sonore! _grandisona verba!_ L'histoire des plaisirs humains. _Voilà - donc tout ce que les hommes ont inventé pour se rendre heureux!_ ainsi - que l'a dit Pascal que je citais tout à l'heure. - - »Ce Pascal était bien un type étrange! Et versatile! et insaisissable! - et complexe! _Homo multiplex!_ πολυμαθικος! Aucun ne l'a, que je - sache, encore sainement jugé. Quant à moi: - - Non nostrum tantas componere lites. - - »Mais si j'avais à émettre une opinion, je crois que ce - philosophe,--φιλος et σοφια, ami de la sagesse, songez à - l'étymologie--que ce philosophe fut... - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Il y en avait huit colonnes de ce ton. Quant aux _Mystères de -l'adultère_, il n'en était pas plus question que s'ils n'avaient jamais -existé. - -Athanase, ne se trouvant pas suffisamment renseigné, prit un second -journal, et recommença à lire: - - «La moitié de l'humanité pourrait tenir sous ce titre gigantesque des - _Mystères de l'adultère_. C'est à la fois un des cercles de l'enfer du - Dante, un des actes de la comédie de Balzac! C'est le fruit défendu - devenu un verger immense et acclimaté sous toutes les latitudes. C'est - la question infinie et éternelle. - - »Toutes les passions s'y retrouvent, comme toutes les misères;--car - l'homme a toujours du vice sur la planche. - - »Les types se suivent et ne se ressemblent pas; celui-ci est le - traître, celui-là le queue rouge. Barbe-Bleue à un bout, Sganarelle à - l'autre. - - »Placés en face de la femme adultère, Jésus pardonne, Othello tue, - Molière meurt. - - »N'est-ce point une étude digne du philosophe? - - »Les yeux injectés de sang, le front empourpré de rage, la main - crispée sur le poignard, à côté des yeux placidement fermés, du front - qui se pare béatement de sa coiffure conjugale, de la main qui défait - insoucieuse la rosette du matin que le soir a faite nÅ“ud coulant. - - »L'un est le tigre du mariage, l'autre n'en sera jamais que le - dix-cors. - - »Ces mystères de l'adultère, ils ont été écrits au jour le jour par - les penseurs, par les artistes, par les poëtes! C'est presque la - main-courante de l'amour. - - »La poésie antique nous montre la première... - - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -La poésie antique, la Grèce, Rome, le moyen âge, la Renaissance, les -temps modernes, se partageaient le reste du feuilleton-feu d'artifice. - -Beaucoup de fusées, mais des baguettes; quant à une appréciation sur le -drame nouveau, point. - -Athanase réitéra l'expérience sur une troisième feuille: - - «La vraie critique, commençait celui-là , est celle qui se base sur le - simple bon sens. - - »Aussi tous nos efforts sont-ils tournés vers ce but unique. Hors le - bon sens, il n'y a ni entrain ni gaieté. - - »Pourquoi mon illustre ami *** se distingue-t-il entre tous par la - finesse de son esprit? Parce qu'il a le bon sens spirituel. Tout doit - se raisonner ici-bas. - - »Dans un délicieux roman de mon cher ami ***, le lecteur éclate - involontairement de rire à la page 102. Pourquoi éclate-t-il de rire? - Parce que rien n'est plus raisonnablement bouffon que la réponse de la - belle-mère à son futur gendre. - - »Dans un drame excellent de mon admirable ami ***, l'auditoire - sanglote au troisième acte. Pourquoi? Parce que la situation est - raisonnablement émouvante. - - »Développons toute notre pensée. - - »Lorsque l'homme est tout à coup saisi par une impression violente, il - commence par ressentir...» - -Cette fois, Athanase tombait sur de la réclame mêlée de pédagogie; il -n'alla pas plus loin. - -Cependant il tenait à avoir au moins un pauvre petit renseignement sur -ces malheureux _Mystères de l'adultère_. - -La feuille à laquelle il s'adressa en dernier ressort était un journal -religieux,--c'était lui qui le disait,--où un monsieur émettait tous les -quinze jours son opinion sur les pièces nouvelles, en déclarant -préalablement qu'il aimerait mieux être paralysé de tous ses membres que -d'aller voir représenter une demi-scène de ces Å“uvres diaboliques. - -Ce père Loriquet de la critique, s'exprimait ce jour-là en ces termes: - - «Le cÅ“ur me soulève de dégoût, chaque fois qu'il me faut prendre la - plume pour remuer les fanges de la littérature moderne. - - »N'est-ce pas toujours la glorification du péché, l'apothéose de la - matière, du rut et du concubinage? - - »Tous ces écrivassiers, tous ces possédés de l'esprit des ténèbres, - tous ces ruffians de lettres, sont comme s'ils n'étaient point. Ce - serait leur faire trop d'honneur que de descendre dans les - grands-collecteurs du style contemporain. - - »Pouah! Messieurs les bâtards de Voltaire! Rimez à la prostitution et - à l'adultère! Il faut les pluies de feu pour purifier les Sodomes!...» - ---Corbleu! pensa Athanase, en rejetant la feuille épileptique, voilà une -étrange manière d'entendre la charité et la modération, et une manière -non moins étrange d'entendre la critique. Si je veux savoir quels sont -les _Mystères de l'adultère_, je vois que je ferai bien de prendre une -place au bureau. - - - - -XXXIX - -EN RÉPÉTITION - - -Oh! les primeurs de la vie! - -Le premier cigare, le premier amour, le premier baiser! Tout cela ne -vaut pas le premier billet de répétition. - -C'est le but atteint, le Rubicon franchi. - -Quand l'ex-clerc reçut ce carré de papier, il fut tenté de pousser -l'exclamation triomphante de Victor Hugo: - - L'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi! - -Par malheur, après cette exclamation, vient la terrible réponse: - - Non l'avenir n'est à personne. - -Cette réponse ne devait être que trop tôt traduite pour le débutant dans -la vile prose de la vie pratique. - -S'il y a loin en effet de la coupe aux lèvres, quel abîme ne sépare pas -la représentation des répétitions! - -On en était à la seizième, après une série de cahots et de catastrophes -qui avaient rempli un espace de trois mois et demi. - -Une première fois, on avait interrompu parce que le directeur avait fait -un voyage; une seconde parce qu'on montait une pièce de circonstance, -une troisième... une quatrième... une cinquième... - -Athanase n'en arrivait pas moins à cette seizième épreuve avec la foi -robuste que nous lui connaissons. Après tant de vicissitudes, que -pouvait-il survenir? Rien évidemment. - -Hélas!... Après avoir attendu une grande heure le jeune premier qui -était en retard, on entama l'acte... - ---Nous disons donc, fit le directeur, que vous avez supprimé le -monologue... - ---Au contraire, je l'ai rétabli. - ---Par exemple! Je vous ai recommandé hier... - ---Pardon, c'est avant-hier que vous me l'avez fait supprimer, et hier -que vous m'avez prié de le rétablir. - ---Ah! je croyais le contraire. - ---Il est propre, son monologue, grommela le jeune premier, mécontent de -l'amende que son retard lui avait value. - ---Ne te plains pas; si tu avais mon rôle! répondit le père ganache. Une -scène entière à écouter sans souffler mot. Monsieur le directeur... - ---Qu'est-ce qu'il y a? - ---Je vous jure que mon rôle n'est pas du tout dans mes moyens. - ---Laissez-moi tranquille. A vous d'entrer. - ---Permettez, insinua Athanase de son air le plus modeste, il me semble -que la pose que vous prenez pendant le récit... - ---La pose! je voudrais bien vous y voir. D'abord, je maintiens que ce -n'est pas un rôle dans mes moyens... - ---Cependant... - ---Il n'y a pas de cependant, je n'en sortirai jamais. - ---Voulez-vous répéter? intervint le directeur. - ---J'y suis. - -(La répétition poursuivit son cours.) - -Tout à coup le directeur bondit: - ---Mais je n'avais pas pris garde... - ---A quoi? fit le pauvre auteur. - ---Ce récit est beaucoup trop long. - ---Il est impossible d'en rien retrancher. - ---Impossible, allons donc! Les pièces gagnent toujours à être -raccourcies. - ---Comment! vous me couperiez mon principal effet? - ---Qui ne sert à rien. - ---C'est mutiler l'acte. - ---Il ne s'en portera que mieux. - ---Encore un coup, je... Je couperai, dit Athanase qui avait surpris un -coup d'Å“il autocratique et menaçant. - ---Quant à moi, je ne dirai jamais ce couplet-là , déclara une des -actrices. - ---Mais, mademoiselle... - ---On m'a choisi exprès un air d'enterrement. - ---Le mien, ajouta un autre, est sur un air trop rapide, je ne peux pas -le prononcer. - ---Une scène de plus à couper, prononça le directeur. - ---Elle est indispensable à l'action; d'ailleurs je la crois originale. - ---C'est toujours ainsi: les auteurs, si on les laissait juges... - ---Pourtant... Je couperai, acquiesça Athanase qui avait surpris encore -le coup d'Å“il sans réplique. - ---Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit le directeur. D'ici à -demain, faites les modifications... - ---Monsieur, je vous en prie, retirez-moi le rôle, il n'est pas dans mes -moyens. - ---Monsieur, changez mon couplet. - ---Monsieur, remaniez ma scène. - ---Monsieur, ajoutez. - ---Monsieur, retranchez. - ---Monsieur... monsieur... - -Athanase passa la nuit à opérer ces changements. Le lendemain, le -directeur le prit à part. - ---Mon cher, j'ai une idée. - ---Laquelle? - ---La pièce se passe de nos jours. - ---Sans doute. - ---Il faut la mettre sous Louis XV. - ---Sous... - ---C'est nécessaire pour les costumes. - ---Et le ton du dialogue! - ---La belle affaire, vous retoucherez tout ce qui choquerait. - -Le surlendemain, quand Athanase se présenta--après une nouvelle nuit -passée--avec sa révolution Louis XV, on lui apprit que la pièce était -arrêtée net par la maladie d'Eulalie. - - - - -XL - -LES DOCTEURS ÈS-PLANCHES - - -Eulalie malade, gravement peut-être! L'auteur à cette nouvelle avait -disparu devant l'amoureux, et Athanase resta immobile, anéanti, éploré. - ---Parbleu! dit en souriant le directeur, ne vous effrayez pas. Nous -connaissons ces maladies-là ; quelque souper trop prolongé. - ---Vous pensez qu'il n'y a rien de grave? - ---Elles ont fondé une école, l'école des _lâcheuses_, et arrêtent -régulièrement toutes les pièces dans lesquelles elles jouent; mais Dieu -merci, les médecins de théâtre n'ont pas été institués pour rien. Voici -justement le nôtre avec qui nous allons nous transporter sur-le-champ au -domicile de la prétendue malade. - -Le médecin de théâtre descend en ligne directe du docteur Pangloss. Il -est optimiste par profession. - -Flottant entre le zist et le zest, amalgamant dans sa mise l'austérité -classique avec quelques concessions à l'élégance, passant au cosmétique -noir ses cheveux qui grisonnent ou couvrant par un toupet la place où -ils ne peuvent plus grisonner, il est à cheval sur les deux frontières -de l'art et de la science, reçoit _l'Entr'acte_ et _l'Union médicale_, -applique l'hygiène à la comédie et présente des rapports à l'Académie -sur la ventilation des salles de spectacle, trouve moyen de concilier sa -présence aux premières représentations avec les accouchements de sa -clientèle en ville, sacrifie parfois à la galanterie en offrant à ces -dames des pilules de sa composition, mais avant toute chose remplit ses -devoirs en trouvant que tous les sujets de la troupe se portent au mieux -sous la plus paternelle des administrations. - -En arrivant chez Eulalie en compagnie du directeur et d'Athanase, le -médecin de théâtre rencontra sur le palier un de ses confrères, qui -sortait de l'appartement. - -L'autre terme de la comparaison: le médecin d'actrices, le docteur -Tant-pis, opposé par l'intérêt privé à l'optimisme officiel du docteur -Tant-mieux. - -Le médecin d'actrices est d'ordinaire plus jeune que le médecin de -théâtre, l'élégance prédomine dans sa mise et le cheveu noir sur son -sinciput; il sacrifie exclusivement à la galanterie et accomplit ses -fonctions en déclarant uniformément que la santé de ses clientes est -dans le plus complet délabrement. - -Il n'était donc point étonnant que ces deux messieurs eussent échangé un -salut glacial: il était tout naturel qu'ils se regardassent comme deux -athlètes prêts à livrer bataille. - -Ils s'étaient approchés en même temps du lit d'Eulalie;--car Eulalie -avait eu la précaution de garder le lit. - -Le docteur Tant-Pis prit le bras droit de l'actrice, le docteur -Tant-Mieux son bras gauche. - ---Le pouls est détestable, dit l'un. - ---Pas la moindre fièvre, riposta l'autre. - ---Veuillez, mademoiselle, tirer la langue. Saburrale au premier chef. - ---Langue parfaite. - ---La tête brûlante. - ---Température normale. - ---L'Å“il a un éclat maladif. - ---Les traits sont frais et dispos. - ---J'augure un commencement de congestion. - ---Au plus une légère fatigue. - ---Vous avez bien fait de rester au lit. - ---L'air vous remettra complétement. - ---Ne mangez pas. - ---Un bon bifteck. - ---Pardon, confrère... - ---Confrère, il me semble... - ---Je réponds... - ---Je garantis... - -Les deux champions s'étaient simultanément dirigés vers la table, et -saisissant chacun une plume ils écrivirent: - - «Je soussigné, docteur en médecine, certifie que Mlle Eulalie, artiste - au _Théâtre des Divertissements-Plastiques_, m'a fait mander ce - jourd'hui, et qu'après avoir consulté les prodrômes, symptômes et - diagnostics, j'ai reconnu chez elle une méningite à sa période - bénigne; méningite qui pourrait prendre un dangereux développement, si - la malade n'observait le repos le plus absolu. - - »En conséquence de quoi je la déclare incapable de remplir son service - avant une entière guérison. - - TANT-PIS, (d. m. P.) - - »Paris, le...» - - «Je soussigné, docteur en médecine, certifie qu'appelé à la requête du - directeur des _Divertissements Plastiques_ auprès de Mlle Eulalie, - artiste de ce théâtre, j'ai examiné attentivement l'état de ladite - demoiselle, et reconnu que cet état n'offrait aucun caractère de - maladie durable ou accidentelle. - - »En foi de quoi, je déclare ladite demoiselle apte à reprendre - immédiatement son service sans qu'il en puisse résulter le plus léger - inconvénient. - - TANT-MIEUX, (d. m. P.) - - »Paris, le...» - ---Voilà , mademoiselle, dit le docteur Tant-pis en tendant son certificat -à sa cliente. - ---Voici, dit le docteur Tant-mieux en présentant le sien au directeur. - -Puis, les deux rivaux se retirèrent en échangeant un salut provocateur. - ---Quant à moi, conclut le directeur après leur départ, je ne suis pas -médecin, mais vous savez, Eulalie, si vous ne venez pas aujourd'hui -répéter la pièce de M. Briquet, je résilie votre engagement. - ---Mademoiselle, insinua Athanase d'un ton suppliant, soyez persuadée -que... je serais désolé... Votre santé... J'aimerais mieux mille fois... - ---Vous! vous êtes mon oiseau de mauvais augure, c'est votre _ours_ mal -léché qui est cause de tout ça. Aussi Dieu sait si je vous abomine!... - -Décidément les déclarations d'Athanase n'avaient pas de succès. - - - - -XLI - -AMIS ET CONFRÈRES - - -Et pourtant, si le malheureux n'avait pas encore les profits de sa -réception dramatique, il en avait déjà les petites misères. - -Il ne rencontrait plus une personne sans que celle-ci l'abordât par une -de ces formules: - ---Dites donc, mon cher monsieur Briquet, vous qui faites jouer des -pièces, vous seriez bien aimable de m'envoyer une loge pour demain. - ---Mon bon, maintenant que vous voilà lancé, vous ne me refuserez pas six -places pour ce soir. - ---Briquet, puisque le directeur fait ce que vous voulez, demandez donc -pour moi une petite avant-scène. J'ai _quelqu'un_ à conduire au théâtre. -C'est convenu? - -Les premières fois, l'amour-propre avait empêché le pauvre garçon de -détromper les solliciteurs et de leur avouer qu'il n'aurait point osé -tirer à vue sur son crédit un simple bon de parterre. Il avait donc payé -les places de sa poche,--si peu garnie, hélas! - -Mais le nombre des requêtes grossissait toujours. - -A Paris, ils s'appellent légion, ces quémandeurs sans vergogne. -D'excellentes gens qui proclament bien haut leur délicatesse, et qui, en -effet, se feraient scrupule de laisser payer par un ami leur place -d'impériale d'omnibus. Mais, quand l'ami a quelque accointance avec le -théâtre, qu'au lieu de trois sols il s'agit d'un billet de cinq ou dix -francs, toute gêne disparaît, et ils rançonnent impitoyablement. - -Ils ne prient pas, ils décrètent; ce n'est point un service qu'ils -réclament, c'est une contribution qu'ils frappent. - -Si vous n'acquittez pas dans les délais prescrits cette taxe forcée, ils -déclarent votre amitié en faillite, et jamais vous ne pourrez vous -réhabiliter. - -Telle était la situation d'Athanase, qui avait déjà semé derrière lui -plusieurs douzaines de ces ennemis-là . - -Mais devant lui, il s'en dressait bien d'autres! - -Au théâtre, le _Donec eris felix_ doit être généralement pris à -contre-sens. - -Tant qu'Athanase avait été le poursuivant sans espoir de la fortune -littéraire, tant qu'on n'avait vu dans ce modeste provincial qu'un clerc -égaré, on avait épuisé pour lui toutes les ressources de la sympathie -phraséologique: - ---Ne vous découragez pas, mon cher; vous avez du talent, vous arriverez. - ---C'est vraiment un garçon charmant que ce Briquet. Il n'a pas de -chance. - ---Je suis convaincu qu'au fond il a quelque chose dans le ventre... - ---Et si simple!... - ---Si courageux!... - ---Briquet, vous savez, si je puis jamais vous donner un coup d'épaule... - -On était bien sûr alors que le coup d'épaule ne pourrait jamais enfoncer -les portes si bien barricadées du théâtre. - -Au lieu de cela, ces portes avaient l'air de s'entre-bâiller pour le -travailleur opiniâtre; on n'attendait même pas qu'elles fussent -ouvertes: - ---Voyez-vous cela! - ---Quel intrigant! - ---S'il est permis de recevoir un bonhomme pareil. - ---Pas de talent pour deux liards. - ---Sa simplicité n'est qu'une pose. - ---Aussi j'espère un four... mais un four... - -Un naturaliste m'a assuré qu'à l'approche du beau temps les grenouilles -coassent. - - - - -XLII - -LES CHEVALIERS DE LA RÉCLAME - - -Ces coassements n'étaient qu'un prélude. - -Il existe de nos jours un usage qui ne dépose certes point en faveur de -la modestie contemporaine. - -Je veux parler du soin que longtemps à l'avance les auteurs prennent de -faire savoir leur nom au public, qui ne se soucie généralement guère de -la recherche de cette paternité. - -Cette façon d'escompter le succès en en revendiquant préventivement le -mérite enlève à la première représentation beaucoup de son attrait et à -l'écrivain un peu de sa dignité; mais Athanase, n'ayant pas les moyens -de se poser en réformateur, avait suivi la tradition et cédé aux -instances du ramasseur de bouts de nouvelles en quête d'un paragraphe -pour son canard. - -Aussitôt pris, aussitôt inséré. - -Dès le soir même, ledit canard publiait: - - «Le théâtre des _Divertissements-Plastiques_ répète en ce moment une - pièce en trois actes, premier ouvrage de M. Athanase Briquet, sur les - débuts duquel on compte non sans raison. La pièce est intitulée: _Les - Contes de fée_.» - -Rien en apparence de plus inoffensif que cette annonce, mais Athanase -avait compté sans les _chevaliers de la réclame_. - -Les chevaliers de la réclame jouent, à la suite de la grande armée des -lettres, le rôle que remplissent les maraudeurs à la suite des autres -armées. - -Ils vivent sur le commun. - -Leur talent ne leur permettant d'apporter aucune mise de fonds, ils -spéculent sur les fonds d'autrui. Ne pouvant entrer au restaurant, ils -veulent du moins s'en approprier la fumée. - -N'avoir aucune valeur, ne rien faire, et arriver à la notoriété quand -même. - -Voilà le problème. - -Pour le résoudre, tous les moyens sont bons. - -C'est le chevalier de la réclame qu'on retrouve à toutes les cérémonies -littéraires,--mariages, baptêmes ou enterrements; c'est lui qui s'y -faufile dans les groupes de journalistes, espérant que l'un d'eux -s'habituera à sa physionomie et finira par s'informer de son intitulé -pour le consigner dans les feuilles. - -C'est le chevalier de la réclame qui, tous les matins, lit attentivement -la _Gazette des Tribunaux_, dans le but d'y découvrir une homonymie -désirée, auquel cas il écrit le lendemain: - - AU RÉDACTEUR - - «Monsieur, - - »Dans votre numéro du... courant, vous rendiez compte d'un procès où - un sieur Pastoreau était condamné pour vol qualifié à quinze ans de - prison. - - »Je vous serais infiniment obligé de déclarer, par la voie de votre - estimable feuille, qu'il n'y a rien de commun entre le prévenu et moi. - - »PASTOREAU, - - »homme de lettres.» - -C'est encore lui qui expédie à l'_Indépendance belge_ le poulet -ci-dessous: - - «Monsieur le rédacteur, - - »Votre dernière chronique annonçait qu'un joueur du nom de Breteuil - s'est tué d'un coup de pistolet en sortant du Casino de Hombourg. - - »L'analogie de consonnance entre _Breteuil_ et _Verneuil_ étant de - nature à plonger dans l'inquiétude ma famille et mes nombreux amis, je - vous serais très-reconnaissant si vous vouliez bien me permettre - d'user de votre précieuse publicité pour empêcher cette fâcheuse - confusion. - - »Je suis si peu mort que je prépare en ce moment un grand ouvrage pour - une de nos premières scènes. - - »Agréez... - - »VERNEUIL, - - »membre de l'institut Polydramatique.» - -Bien entendu le grand ouvrage n'a jamais existé, mais le coup n'en porte -pas moins. Après un certain nombre de mentions de ce genre, les lecteurs -de journaux commencent à savoir qu'il existe un homme de lettres du nom -de Pastoreau ou de Verneuil. - -D'où le savent-ils? Ils seraient bien embarrassés de le dire. - -Peu importe à Verneuil ou à Pastoreau; le chevalier a pratiqué la -réclame à la tire, c'est tout ce qu'il lui faut. - -Athanase ignorait--comme bien d'autres choses--l'existence de cette -catégorie de bipèdes. Aussi fut-il grandement étonné quand en cherchant, -deux jours après, l'annonce de sa pièce, il lut dans le canard qui -l'avait publiée cette insolente épître: - - «Paris - - »Monsieur le chroniqueur, - - »Votre bulletin dramatique de mercredi, déclarait _urbi et orbi_ que - le théâtre des _Divertissements-Plastiques_ répète une pièce d'un - monsieur Athanase Briquet, pièce que _ce monsieur_ a nommée _les - Contes de Fée_. - - Or, il y a _trois ans_,--TROIS ANS!--que j'ai le plan d'une féerie - dont le titre est les _Contes fantastiques_. L'analogie est trop - flagrante pour que j'aie besoin d'entrer dans d'autres détails, - tendant à établir mon droit de priorité. Bien que mon ouvrage n'ait - pas encore été écrit, je l'ai raconté dans plusieurs cafés et - notamment à la _Brasserie humanitaire_ devant mes amis, Thévenard, - Champroux, Patonel, Duradeau, qui au besoin, attesteraient la réalité - des faits. - - »En vous priant et en vous requérant, s'il le faut, d'insérer dans - votre, etc., etc. - - »DUGOUPIN. - - »Auteur dramatique.» - ---Sapristi! se dit Athanase, voilà un auteur bien chatouilleux; le titre -n'est pas le même, il n'a pas écrit sa pièce, je ne l'ai jamais vu, et -il voudrait... - -L'ex-clerc prit une plume, et à son tour répondit très-poliment au -journal qu'il ne connaissait ni M. Dugoupin ni ses Å“uvres, et que par -conséquent il ne concevait rien à ses récriminations. - -Puis il se crut délivré de cette ridicule affaire. - -Mais le chevalier de la réclame Dugoupin aurait mérité d'être -grand-officier de son ordre. On lui offrait un prétexte de polémique! -Délices du paradis! Une occasion de s'imprimer avec récidive! Merci, -Gutenberg! Merci, trop candide Athanase! - -Le numéro suivant de la feuille qui servait de boîte aux lettres à la -querelle contenait ces lignes énergiquement senties: - - «Monsieur, - - »La réponse du sieur Briquet (Athanase), fait, en usant d'un audacieux - subterfuge, mieux éclater la mauvaise foi du plagiaire. - - »En effet,--et je m'en félicite,--je n'ai jamais compté ce _débutant_ - (souligné) au nombre de mes relations, mais est-ce donc là ce que j'ai - prétendu? - - »J'ai affirmé qu'on m'avait dérobé mon idée, mon idée divulguée - publiquement. Un tel procédé, appuyé d'une conduite aussi tortueuse, - révoltera tous les amis de la propriété littéraire. - - »A-t-on besoin de connaître celui qui vous soustrait votre mouchoir - pour avoir le droit de crier: _Au voleur_? - - »J'ai l'honneur, etc... - - »DUGOUPIN. - - »Auteur dramatique.» - -Devant cette brutale insulte, Athanase resta d'abord stupéfait, -l'indignation succéda bientôt. - -De l'humeur la plus pacifique, il était doué du courage de l'honnêteté, -le meilleur de tous. - -Dédaignant donc de poursuivre une lutte de plume aussi rebutante, il -envoya, séance tenante, deux témoins au Dugoupin. - -Les témoins comptaient sur des excuses. Ils n'avaient pas songé qu'un -duel est une des plus merveilleuses embuscades pour la réclame. - -Son chevalier paya d'audace. Il tirait passablement, et d'ailleurs vingt -lignes,--au prix où sont les annonces anglaises--valaient bien un coup -d'épée sans doute. - -D'autant plus que ce fut Athanase qui le reçut. - -Un heure après le duel, il pleuvait dans tous les bureaux de rédaction -de la presse parisienne une note amoureusement calligraphiée et portant: - ---Aujourd'hui, à neuf heures du matin, une rencontre à l'épée a eu lieu -dans les bois de Chaville, entre MM. Dugoupin, auteur dramatique, et -Athanase Briquet, précédemment employé chez un huissier. Ce dernier a -été blessé à l'épaule après un engagement des plus vifs. - -»La cause du duel était une accusation de plagiat formulée et soutenue -les armes à la main par M. Dugoupin, écrivain que le public sera bientôt -à même d'applaudir.» - ---Fameuse affaire! se murmura Dugoupin en vérifiant l'insertion de cette -note dans un quinzième journal. Ça m'a fait imprimer trente-neuf fois -mon nom! - -Quant au directeur des _Divertissements-Plastiques_, il se dit après -avoir lu le même morceau: - ---Voyez-vous ce Briquet!... Avec son air sainte-n'y-touche, je l'avais -toujours soupçonné de manquer de loyauté! - - - - -XLIII - -REPRÉSENTATION A BÉNÉFICE - - -Pour la première fois depuis un mois que sa blessure l'avait forcé à -garder le lit, Athanase se trouvait seul. - -C'est que le numéro 9, son fidèle voisin, qui ne l'avait pas quitté un -instant, avait bien été obligé de sortir pour cette soirée mémorable -entre toutes, pour cette soirée à son bénéfice, pour cette soirée où il -devait reparaître devant le public après dix ans d'interrègne. - -Le blessé regardait la pendule avec angoisse, attendant impatiemment le -retour de son vieil ami. - -Elle avait coûté tant de peines et de démarches à l'ancien comique, -cette représentation suprême! Il avait fallu frapper à tant de portes -pour organiser un spectacle! - -Les directeurs ne voulaient pas prêter leur salle et avaient besoin de -leur personnel. Les acteurs avaient oublié ce camarade d'une autre -génération et ne se souciaient pas de se déranger. Les auteurs ne -s'empressaient guère d'abandonner leurs droits. - -Personne ne voulait jouer en premier. Mlle X... refusait de chanter, si -M. Y... exécutait avant elle un morceau de piano; M. Z... avait averti, -au dernier moment, qu'une indisposition l'empêchait de prêter le -concours qu'il avait promis. Et ceci, et cela, et le reste! - -Orchestre, décors, accessoires, artistes, rien ne manquerait-il _in -extremis_? Le public répondrait-il à l'appel? Le bénéficiaire saurait-il -encore affronter la rampe et soulever les bravos comme autrefois? - -Cette dernière inquiétude serrait surtout le cÅ“ur du vieillard, qui -était tout tremblant au départ. - -Voilà pourquoi Athanase guettait le retour avec tant d'impatience. - -Onze heures venaient de sonner. Un bruit confus de pas retentit dans -l'escalier. - -Onze heures! ce ne pouvait être déjà lui. Au surplus, le bruit des pas -annonçait plusieurs personnes. On eût même dit que ces personnes étaient -chargées d'un fardeau... - -Athanase se dressa sur son séant, poussé par une appréhension -instinctive dont il s'était à peine rendu compte, quand une voix du -dehors l'interpellant: - ---Est-ce ici que demeure un vieil acteur?... - ---Entrez! entrez! cria Athanase... - -Trois garçons soutenaient, portaient même l'ancien comique, qui semblait -à moitié évanoui. - ---Coquin! le gaillard est lourd!... dit un des garçons... - ---Le pauvre bonhomme! fit un autre... - ---On ne donne rien pour boire? ajouta le troisième. - ---Prenez ce qu'il y a sur cette commode, répondit Athanase... Mais que -lui est-il arrivé?... - ---Une bien triste affaire, allez... un scandale!... Figurez-vous, -monsieur... - ---Taisez-vous! interrompit soudain la voix étranglée du comique. Je... -je... veux lui raconter moi-même... - ---A votre aise, dit le garçon en s'en allant avec ses collègues. C'est -très-intéressant!... - ---Mon ami... qu'avez-vous?... parlez, reprit Athanase, quand ils furent -seuls, en tendant la main qu'il avait de libre à son compagnon dévoué... - ---Ce que j'ai?... - - Vous voulez savoir ce que j'ai?... - Le récit n'est pas long à faire... - -J'ai... j'ai... - ---Ivre! murmura Athanase... - ---Moi ivre!... Par exemple... jamais... j'ai... - - J'ai du bon tabac - Dans ma... - -Non! J'ai que je suis un misérable!... un misérable! cria-t-il tout à -coup, rappelé à la réalité par un éclair de raison et fondant en -larmes... J'arrive au théâtre, les abords étaient déserts, ça m'avait -déjà porté un coup... Je sentais que c'était fini... que ma réputation -était morte... Je calculais qu'en déduisant les frais de la salle, des -employés, des... enfin des... - ---Remettez-vous... Rappelez-vous... - ---Tu es mon ami, toi... Ce n'est pas toi qui m'aurais sifflé... Car on -m'a sifflé... sanglotait le numéro 9. - ---Sifflé!... - ---J'entre en scène... Pour me remonter un peu, j'avais... j'avais bu... -oh! rien que trois petits verres... On m'applaudit... la claque, sans -doute; mais n'importe, ce bruit-là me fait du bien... Je commence à -jouer... On rit un peu... Je m'enhardis... Quand, arrivé à un couplet... -Je me le rappelle à présent, c'est sur l'air du _Charlatanisme_... - - J'entends dire de tout côté - Que les maris sont trop crédules, - Pour moi, cette crédulité... - ---Laissez le couplet et achevez... supplia Athanase... - ---Je vous répète que je me le rappelle... l'air du _Charlatanisme_... je -vais le chanter, c'est dans mon rôle... - - J'entends dire de tout côté... - J'entends... - -Encore la mémoire qui s'en va, comme en scène... car la mémoire s'était -en allée... Impossible d'entamer le couplet... vous savez... sur l'air -du _Charlatanisme_... On me siffle... Moi qui, mille fois!... je me -trouble davantage... Pourtant la claque couvre les sifflets et je -continue après avoir sauté le couplet... vous savez, sur l'air du -_Charlatanisme_... mais pendant tout le reste de l'acte ce sont des -rires, des quolibets... La toile tombe... Je cours à ma loge!... Éperdu -de douleur, je reprends le carafon d'absinthe... et je bois... je -bois... - ---Malheureux!... - ---Si bien que, quand on sonne au rideau... je veux bouger... je veux... -Est-ce que je sais, moi?... C'est elle qui m'a porté malheur; j'ai vu à -l'avant-scène une femme qui lui ressemblait... et alors... je suis... je -suis tombé!... On m'a... Je veux me tuer!... entends-tu?... je veux me -tuer... Malheur à l'artiste qui vieillit!... Si j'en avais fini plus -tôt, je n'aurais pas été ce soir... un objet de risée pour... A -boire!... j'ai soif... - ---De grâce... - ---J'ai soif... soif... - - Coule, coule, coule, bouteille - Vermeille... - -Ah! mon Dieu!... mon Dieu!... Mais pourquoi me laisser souffrir! Je te -dis que je veux me tuer... - ---Vous êtes fou... - ---Oui... me... me tuer sur l'air... du _Char... la... ta..._ - -Et le vieillard se laissa aller inanimé sur le lit de son ami. - - - - -XLIV - -QUI VA A LA CHASSE - - -La volonté est le meilleur des remèdes. - -Deux jours après la scène précédente, Athanase, faisant violence à un -reste de faiblesse et avançant l'heure de sa convalescence, se -présentait au théâtre des _Divertissements-Plastiques_. - ---Ah! ah! c'est vous, monsieur Briquet, dit le père Balandreau en -faisant le salut militaire. Il y a du neuf ici depuis qu'on ne vous a -vu. - ---Quoi donc? - ---Dame! il paraît que votre pièce est mise en disponibilité pour retrait -d'emploi. - ---C'est impossible! - ---Demandez plutôt à Phémie. Pas vrai que... - ---Mais certainement, puisque tu y as dit... Laisse-moi donc tirer au -clair mon cassis qui a tourné. - ---Ma pièce retirée!... - -Athanase n'en écouta pas davantage et tomba comme une bombe dans le -cabinet du directeur. - ---Est-ce vrai, monsieur, ce que je viens d'apprendre? - ---Qu'avez-vous appris, mon cher monsieur? - ---Que les répétitions... - ---De votre machine sont interrompues. Rien de plus authentique. - ---Et quelle en est la raison? - ---Vous me le demandez, après l'accusation terrible sous laquelle vous -êtes resté... - ---Ignorez-vous donc, monsieur, que j'ai provoqué la personne qui m'avait -insulté et qu'une blessure dont je souffre encore... - ---La belle preuve. De ce que vous avez croisé le fer avec M. Dugoupin, -un garçon d'avenir et d'honorabilité, s'ensuit-il que le plagiat dont il -s'est plaint soit moins grave? - ---Cette plainte est un mensonge aussi odieux que ridicule. - ---Il vous plaît de le dire, mais vous concevez... il y a des convenances -qu'on doit respecter... D'ailleurs je n'ai point envie de m'attirer un -procès avec M. Dugoupin. - ---Préférez-vous en avoir un avec moi? - ---Avec vous? Allons donc! - ---Votre décision est bien prise? - ---Parfaitement. - ---Soit! Nous plaiderons, monsieur. - ---A votre aise, si vous avez envie de perdre. - ---C'est ce que nous verrons! cria Athanase en opérant une sortie -impétueusement résolue. - -Mais cette résolution n'était qu'apparente, et il avait le cÅ“ur si gros -que le père Balandreau en le voyant repasser ne put s'empêcher de -marmotter: - ---Ce pauvre M. Briquet, il n'a réellement pas amené un bon numéro à la -conscription du hasard. Moi, il finit par m'intéresser. - ---De quoi que je me mêle!... repartit la douce Euphémie. Vous feriez -mieux de rincer les verres. - - - - -XLV - -UN PROCÈS DE COULISSES - - -Les procès de coulisses constituent dans le monde judiciaire une classe -à part. - -Depuis surtout que le Palais est devenu matière à chroniques, comme tout -et bien d'autres choses encore, les causes dans lesquelles le mot de -_théâtre_ est prononcé sont considérées comme des bonnes fortunes par -certains avocats. - -Quelques-uns en ont presque fait une spécialité. - -Est-il une meilleure occasion de sacrifier aux Grâces? Comment mieux -placer jamais le sourire sarcastique et l'allusion maligne? Les salons -et les journaux, qui d'ordinaire n'accordent leur attention qu'aux -gredins hors ligne, font une aimable exception pour les procès de -coulisses, dont ils répètent durant toute une semaine une phrase -ironique ou un trait spirituel. - -Athanase allait donc se trouver placé entre deux feux et défrayer -d'esprit un duo de défenseurs. - -Qu'allait-il faire dans cette maudite galère? - -Grâce au retentissement du duel annoncé à grand orchestre, la curiosité -était piquée, et la salle de l'audience se remplit de bonne heure d'un -public parmi lequel on comptait quelques dames. - -Au premier coup d'Å“il, Athanase reconnut à gauche Dugoupin qui pérorait, -et Eulalie qui chuchotait avec une autre actrice toute jeunette qu'elle -avait l'air de piloter.--Déjà si bas! - -Dugoupin venait jouir sans doute de son triomphe; Eulalie venait -probablement jouir de la défaite d'Athanase. - -Cette double pensée le fit frissonner. - -L'avocat de la partie adverse prenait la parole: - - «Messieurs, - - »La cause que nous venons soutenir devant vous ne mérite pas d'occuper - au delà de quelques instants votre haute attention, et nous nous - étonnons que notre antagoniste nous ait mis dans la pénible nécessité - de réveiller des souvenirs qu'il aurait gagné à laisser sommeiller. - - »Mais il est des gens qui cherchent à escroquer la renommée par tous - les moyens. M. Briquet (Athanase) est de ce nombre. - - »Il veut qu'on s'occupe de lui, n'importe à quel prix,--fût-ce au prix - du sang! - - »Non content d'avoir copié,--_avec le sourire sarcastique annoncé_: - nous sommes poli--d'avoir copié l'Å“uvre d'un écrivain consciencieux et - modeste, de M. Dugoupin, qui n'a mérité que des éloges en ces - circonstances douloureuses, M. Briquet Athanase provoque celui qu'il - a... nous continuons à dire: copié... - - »Quel feu dans ce Briquet! (_Hilarité dans l'auditoire; l'avocat - promène un regard satisfait autour de lui._) N'est-ce pas le cas de - s'écrier: - - Hérite-t-on, messieurs, des gens qu'on... - - voudrait occire? - - »Heureusement la Providence ne devait pas permettre cette indignité. - Notre antagoniste a été blessé. - - »Mais cette blessure, il l'exploite de nouveau dans sa passion du - bruit! Les journaux ne sont remplis que du récit du tournoi Briquet! - Monsieur Athanase veut poser pour le héros. - - »Non! il ne posera pas; car nous le démasquerons. - - »Le directeur que je représente, avec la conscience d'un honnête - homme, a voulu répudier publiquement toute solidarité avec les - perfides manÅ“uvres du plaignant. - - »Il l'avait reçu avec bonne foi, il lui avait prodigué les - encouragements--en Mécène intelligent qu'il est, il avait accueilli sa - pièce, mais autant il avait été bienveillant au débutant autant il est - impitoyable au plagiaire. - - »Nous demandons qu'il plaise au tribunal de déclarer que nous ne - devons pas représenter les _Contes de Fée_, qui sont des contes - falsifiés. - - »Le jugement de Dieu s'est déjà prononcé contre M. Briquet (Athanase); - nous attendons le vôtre avec confiance!» - -L'avocat d'Athanase se leva à son tour: - - «Messieurs, - - »La remarquable plaidoirie que vous venez d'entendre, plaidoirie à - l'éclat de laquelle je suis heureux de rendre hommage, n'a qu'un - défaut; celui de ses qualités. De l'esprit, beaucoup d'esprit, trop - d'esprit. - - »La fantaisie est une excellente chose, mais pas trop n'en faut. La - caricature a du bon, mais devant la majesté de la justice, le portrait - seul doit être admis. - - »Nous répudions de toutes nos forces le _croquis_ ingénieux qu'on a - tracé de notre client. - - »Sans doute cela prêtait à des effets pittoresques, comiques et - dramatiques; par malheur, d'un mot je vais détruire ces inventions - puériles. - - »Regardez mon client, messieurs. - - »Est-ce là le fourbe redoutable, le machinateur de ruses, le - fier-à -bras qu'on vous a dépeint? - - »Oh! ce visage suffirait à répondre! Vous y lisez une bonhomie poussée - jusqu'à l'excès, une naïveté qui va jusqu'aux frontières du défaut - voisin, une gaucherie somnolente qui atteste l'humeur la plus - pacifique, et nous a valu un coup d'épée. - - »Mais ce n'est pas tout; nous avons ses Å“uvres pour attester hautement - sa candeur. Je l'ai lue cette pièce qu'on refuse de jouer sous - prétexte de plagiat. - - »C'est là ce que nous aurions copié! Ah! quand on copie, on choisit - mieux ses modèles! Notre pièce respire à chaque pas l'inexpérience, - trahit la maladresse du novice dans toutes ses scènes. On y retrouve - l'homme qui a tardivement embrassé la carrière dramatique pour - laquelle il n'était peut-être pas né. - - »Donc cette pièce est bien à nous. Vous auriez pu, vous auriez dû la - refuser, c'est possible; mais le droit est le droit; vous l'avez reçue - et répétée; vous cherchez un futile prétexte pour écraser un homme - dont vous savez que la candeur est sans défense. - - »Vous avez compté sans la justice, qui doit son appui aux faibles!...» - ---Mais c'est abominable! murmurait Athanase qui se rongeait les poings -en voyant l'auditoire, et notamment Dugoupin et Eulalie, le toiser du -haut en bas... L'un, jure que je suis un coquin; l'autre, que je suis un -idiot... - -Le tribunal pencha pour l'idiot, en conséquence de quoi il ordonna que -la pièce serait jouée dans un délai d'un mois, s'il n'y avait -empêchement pour autres causes. - - - - -XLVI - -CAVEAT CENSOR - - -Surtout, n'oubliez pas, cher lecteur, que la scène se passe dans les -années 18.., 18.., 18.., 18.., 18... - -Nous avons trop fermement foi dans le progrès pour ne pas être convaincu -que sa bienfaisante influence a fait disparaître tous les abus qui -pouvaient subsister alors, et que messieurs les membres de la censure -dramatique ont été compris des premiers dans ce perfectionnement -universel. - -Mais alors comme alors. - -En exécution du jugement du tribunal, le directeur des -_Délassements-Plastiques_ avait remonté la pièce d'Athanase, Dieu sait -avec quel mauvais vouloir et quelles tribulations! Enfin il l'avait -remontée. - -Les affiches étaient prêtes. La première était fixée au lendemain, et, -le jour même, on répétait devant monsieur l'examinateur. - -Le premier acte passa sans encombre: à peine une vingtaine -d'observations de détail. - -Au début du second, une actrice chantait un rondeau sur les _fées_, qui -se terminait ainsi: - - Salut enfin à toi, fée immortelle, - O Liberté!... - ---Vous dites?... fit monsieur l'examinateur interrompant. - -L'actrice reprit: - - Salut enfin à toi, fée immortelle, - O Liberté!... - ---J'avais bien entendu; nous supprimerons le rondeau. - ---Cependant, monsieur, je ne vois rien de périlleux pour la morale ni -pour l'ordre... Tous les poëtes ont célébré la liberté dans leurs -ouvrages... - ---On supprimera le rondeau, répondit monsieur l'examinateur en observant -Athanase avec défiance. - -Un peu plus loin, le marquis de Carabas faisait une réflexion sur -l'étendue de ses domaines. - ---A couper, décréta monsieur l'examinateur. - ---Comment?... - ---L'allusion est assez transparente. Double attaque contre la noblesse -et la propriété. - ---Je proteste que telle n'a pas été mon intention. Le marquis de Carabas -est un type consacré. - ---Le public ne s'y tromperait pas, lui. - ---En vérité... - ---Monsieur, permettez-moi de vous dire que vous discutez votre Å“uvre -avec une opiniâtreté... - ---Bien légitime. J'use de mon droit. - ---Et moi du mien. - -A la scène suivante, le père du Petit-Poucet, homme très-gêné dans ses -affaires, amenait, après de fortes pertes à la Bourse, ses enfants dans -la plaine Saint-Denis, pour les abandonner. - ---C'est décidément un système, ricana monsieur l'examinateur. Après les -insultes à la noblesse et à la propriété, les attaques à la famille. - ---Quelles attaques, bon Dieu? exclama Athanase abasourdi. - ---Il me semble que l'immoralité est assez flagrante. Au moment où la -législation a supprimé les tours, quand l'infanticide exerce dans nos -campagnes de si terribles ravages, montrer en spectacle l'abandon des -enfants! - ---Mais, monsieur, on donne Perrault en prix dans les colléges. - ---Si, du temps de Perrault, la morale et la société ne savaient pas se -protéger suffisamment, notre époque n'en est que plus rigoureusement -astreinte à remplir son mandat civilisateur et purificateur. Nous -réduirons la pièce à deux actes... - ---Par exemple! - ---A moins que le troisième... - -Le troisième acte commençait par cette phrase: - - «Le proverbe a raison, et j'ai bien fait d'avoir plusieurs cordes à - mon arc.» - -Monsieur l'examinateur bondit: - ---Qu'entendez-vous par monarque, monsieur? - ---Mais dame! j'entends _mon arc_, répondit Athanase bonnement. - ---Savez-vous bien, monsieur, que vous outrepassez toutes les bornes de -la licence? - ---Moi? - ---Que vous foulez aux pieds les convenances les plus sacrées? - ---Je... - ---Que ce jeu de mots est un attentat?... - ---Quel jeu de mots? - ---Oui, monsieur, un attentat! - ---Sapristi! quel jeu de mots? - ---Vous le savez mieux que moi... - ---Ma parole d'honneur... - ---Monsieur le directeur... - ---Rien qu'une... - ---Je ne vous parle plus, monsieur... Monsieur le directeur, j'ai le -regret de vous annoncer que j'interdis la pièce. - -Le directeur sourit dans sa barbe. Quant à Athanase: - ---Ah! c'est ainsi! Ah! tout conspire contre moi! Ah! depuis des années -je travaille sans résultat; depuis des années j'endure rebuffades, -insomnies, privations, fatigues; je suis rebuté, bafoué, berné, volé, -calomnié, blessé, chicané, pour arriver à être supprimé... Je m'indigne -à la fin, je me soulève, je me révolte. La France n'est pas encore à ce -point marâtre pour ses enfants; il y a une presse à Paris... Demain vous -aurez de mes nouvelles. - -Une seule feuille avancée imprima la protestation d'Athanase; mais cette -publicité ne fut pas perdue. Vu la vivacité des termes, elle suffit pour -lui valoir... - - - - -XLVII - -PRODUIT NET - - -... Six mois de prison. - -On fait des réflexions en six mois. - -Le jour où le gardien daigna lui annoncer qu'il était libre, Athanase -avait vieilli de dix ans. - -A l'aventure, il se mit à marcher à travers les rues. Sans savoir où il -allait, il allait toujours. Un long corridor noir s'offrit à ses -regards, d'instinct il s'y engouffra, gravit un étage, frappa à une -porte. - ---Entrez, fit-on du dedans. - ---Monsieur le directeur, vous devez me connaître. Je m'appelle Athanase -Briquet, je sors de prison et je voudrais travailler pour votre scène. - ---Ah! c'est vous, monsieur l'homme aux duels, aux procès, aux scandales, -aux complots... Je vous dispense de vous représenter jamais chez moi, et -j'ai assez bonne opinion de mes confrères pour penser qu'ils seront tous -de mon avis. - -Athanase redescendit et recommença à marcher. - -Des panonceaux frappèrent ses yeux, il s'élança comme un automate. - -_Entrée de l'étude, tournez le bouton, s. v. p._, disait une -inscription. - -Il tourna le bouton. - ---Monsieur, je suis ancien clerc d'huissier et je voudrais reprendre ma -première profession... Je m'appelle Athanase Briquet, de Gérizy. - ---Athanase Briquet! le folliculaire dont les papiers publics ont parlé; -ce coureur de coulisses et d'aventures, ce révolutionnaire... Jamais le -plafond de mon étude n'abritera un homme qui a des accointances avec les -cabotins et conspire contre les institutions de son pays, et je me -flatte, pour l'honneur du corps, que tous mes collègues partageront -cette manière de voir. - -Athanase Briquet avait repris sa course machinale. En traversant le -boulevard, il fut éclaboussé par une voiture qui faillit l'écraser, -pendant qu'une voix de femme criait: - ---L'imbécile! - -Athanase reconnut la voix et la femme, c'était Eulalie, toujours -accompagnée de l'actrice jeunette. Il doubla le pas, heurtant les -passants, éperdu, fatal, guidé par une suprême pensée vers son ancien -hôtel. - ---Que demandez-vous?... interrogea un garçon qui fumait sur le palier du -rez-de-chaussée. - ---Ma chambre. - ---Il y a beau temps qu'elle est louée. - ---Mes effets? - ---Vendus. - ---Mon ami?... - ---Qui ça? le numéro 9? le pauvre bonhomme, il ne se grisera plus. Il y a -eu hier une semaine qu'il est mort. - ---Mort! - ---Oui! ça n'a pas été long... J'étais à faire sa chambre. Il tenait un -petit verre à la main, il a murmuré un nom de femme, voulu fredonner -l'air de _T'en souviens-tu_, et puis bonsoir!... - ---Le théâtre... l'étude... elle... lui... Tout à la fois, ô Gérizy! -Gérizy! sanglota Athanase. - -Et il se cramponna à la muraille!... - - - - -ÉPILOGUE - -XLVIII - -PARLEZ ENCORE AU CONCIERGE - - -Cinq années se sont écoulées. La loge du concierge des -_Divertissements-Plastiques_ a toujours quinze pieds carrés, un -pot-au-feu ronfle toujours dans un des angles, seulement c'est un homme -qui écume le pot-au-feu. - -L'homme, c'est Athanase, que le père Balandreau, touché de ses malheurs, -a pris en affection et pour qui, en se retirant après fortune faite, il -a obtenu la survivance de sa place. - -Un jouvenceau se présente, comme l'ex-clerc se présentait autrefois, et -demande à parler au directeur. - ---Il est sorti, fait à son tour Athanase. - ---Mais!... - ---Il est sorti, répète-t-il avec autorité. - -Et plus bas avec compassion: - ---Encore un malheureux qui, si j'osais lui raconter... - -Puis, comme une ouvreuse a passé devant la loge tandis que le jouvenceau -s'éloignait: - ---Pauvre Eulalie!... soupire-t-il en mettant un oignon brûlé dans la -marmite... Ici, du moins, je peux la voir tous les jours... Allons! -décidément, j'aime mieux être à ma place qu'à celle de ce bon jeune -homme! - - -FIN. - - - - -TABLE - - - Pages. - Préface 1 - I. Parlez au concierge 5 - II. Suite du précédent 11 - III. A quoi tient une vocation 27 - IV. Prose et poésie 33 - V. Un Aristarque de province 40 - VI. Correspondance départementale 46 - VII. _Le Phare dramatique_ 54 - VIII. L'homme à l'absinthe 61 - IX. La philosophie des affiches 69 - X. Les amours d'un comique 75 - XI. La nostalgie des planches 85 - XII. L'Agence cosmopolite 91 - XIII. Une élève du Conservatoire 100 - XIV. Intérieur d'actrice 107 - XV. Péripétie 116 - XVI. Une première entrevue 117 - XVII. Numéro 9 et numéro 11 123 - XVIII. Écritures en tous genres 126 - XIX. Le carnet d'un copiste 132 - XX. Émotions d'auteur 139 - XXI. Si jeunesse 142 - XXII. Airs variés pour grosse caisse 146 - XXIII. Un apophthegme 156 - XXIV. Le directeur commerçant 157 - XXV. Le directeur spéculateur 160 - XXVI. Le directeur homme du monde 164 - XXVII. Le directeur auteur 168 - XXVIII. Le brocanteur théâtral 171 - XXIX. Un comité de lecture 178 - XXX. Le scenario voyageur 189 - XXXI. Un café de théâtre 192 - XXXII. Le ramasseur de bouts de nouvelles 197 - XXXIII. Coup de soleil 203 - XXXIV. Les joies de la collaboration 207 - XXXV. Un foyer d'artistes 212 - XXXVI. Essai de statistique 221 - XXXVII. Le chef de claque 223 - XXXVIII. Ces messieurs du lundi 230 - XXXIX. En répétition 240 - XL. Les docteurs ès-planches 246 - XLI. Amis et confrères 253 - XLII. Les chevaliers de la réclame 257 - XLIII. Représentation à bénéfice 268 - XLIV. Qui va à la chasse 275 - XLV. Un procès de coulisses 279 - XLVI. Caveat censor 286 - XLVII. Produit net 292 - XLVIII. Épilogue--Parlez encore au concierge 299 - - -FIN DE LA TABLE. - - -Paris.--Imprimerie VALLÉE ET Cie, 15, rue Breda. - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les gens de théâtre, by Pierre Véron - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GENS DE THÉÂTRE *** - -***** This file should be named 64067-0.txt or 64067-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/4/0/6/64067/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: Les gens de théâtre - -Author: Pierre Véron - -Release Date: December 18, 2020 [EBook #64067] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GENS DE THÉÂTRE *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - - - - - - -</pre> - -<p class="c large">PIERRE VÉRON</p> - -<h1>LES GENS<br /> -<span class="small">DE</span><br /> -<span class="large">THÉATRE</span></h1> - - -<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br /> -DENTU, ÉDITEUR<br /> -<span class="small">LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES</span><br /> -Palais-Royal, 13 et 17, galerie d'Orléans</p> - -<p class="c small">Tous droits réservés</p> - -<p class="c">1862</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em small">Paris. — Imp. VALLÉE et C<sup>e</sup>, 15, rue Breda</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch0">PRÉFACE</h2> - - -<p>Puisque c'est au théâtre que ce livre est -consacré, j'aurais pu — pour mettre en repos -ma conscience — me rappeler ce qui se passe -au théâtre même.</p> - -<p>Vous avez, comme moi, remarqué avec quel -cœur on y rit de sa propre caricature.</p> - -<p>Les transes de Sosie font pâmer de joie le -peureux ; l'hypocrite se gausse à l'aise de Tartufe ; -les infortunes de Sganarelle plongent dans -des accès de délire tous les maris de sa famille.</p> - -<p>Car l'homme est ainsi fait qu'il ne se reconnaît -nulle part, — probablement parce qu'il ne -se connaît jamais. Chacun de nous est le plus -mauvais juge de la ressemblance de son portrait.</p> - -<p>En partant de ce principe, je n'avais point -à craindre que personne s'attribuât les ridicules -et les travers dont ce volume essaye le croquis.</p> - -<p>N'importe! On a tant médit du théâtre et de -tout ce qui en approche, que nous ne voulons -pas avoir l'air de faire chorus à ces banales et -souvent injustes déclamations.</p> - -<p>Le temps n'est plus — Dieu merci — où les -comédiens se voyaient frappés d'une proscription -brutale qui ne s'arrêtait même pas devant -une tombe. Ces planches que l'intolérance feignait -de prendre pour des tréteaux, trop de -noms illustres les ont glorifiées pour que la confusion -soit désormais possible.</p> - -<p>Qui sait même si à l'exagération de la défaveur -n'a pas succédé de nos jours l'exagération -de l'engouement?</p> - -<p>De là la nécessité de faire sentir de temps -en temps les épines de ce monde dont on est -toujours tenté de ne voir que les fleurs ; le besoin -de prévenir les naïfs en inscrivant sur la -porte : <i>Ici il y a des piéges-à-brebis</i>.</p> - -<p>La flatterie et l'illusion sont les plus dangereuses -conseillères ; mieux vaut le coup de griffe -de la critique que le coup d'encensoir de la flagornerie. -Le théâtre doit en savoir quelque -chose, — lui qui passe son temps à châtier — en -riant quand il le peut.</p> - -<p>Usons donc de cette chère et bonne licence -du rire qui épargne tant de larmes, à ce qu'assure -Beaumarchais. Frondons les défauts et au -besoin les vices.</p> - -<p>En narguant l'exception, on démontre la -règle — qui, pour les gens de théâtre, est honorabilité, -labeur et courage.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c top2em">LES<br /> -<span class="large">GENS DE THÉATRE</span></p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">I<br /> -<span class="small">PARLEZ AU CONCIERGE</span></h2> - - -<p>Ce jour-là…</p> - -<p>Je regrette amèrement de ne pas commencer -par <i>la belle matinée de printemps</i> dont le lecteur -se montre toujours si friand ; mais, <i lang="la" xml:lang="la">primo</i>, -comme la scène se passe à deux heures de -l'après-midi ; <i lang="la" xml:lang="la">secundo</i>, comme il neige à flocons -au dehors, un scrupule peut-être exagéré m'empêche -de maintenir quand même l'heureuse -formule.</p> - -<p>Ce jour-là donc, — 12 février 18.., — vers -deux heures de l'après-midi, ainsi que j'ai eu -l'honneur de vous l'annoncer, la loge des -époux Balandreau, concierges assermentés du -petit théâtre des <i>Divertissements-Plastiques</i>, présentait -le coup d'œil le plus animé.</p> - -<p>C'est qu'en ce moment avait lieu à l'étage -supérieur, — <i>le public n'entre pas ici</i>, — la répétition -générale d'un de ces chefs-d'œuvre -que la noble élégance du langage contemporain -appelle des <i>pièces à femmes</i>.</p> - -<p>La pièce à femmes est un des signes du -temps.</p> - -<p>On a souvent parlé des petites causes produisant -les grands effets ; ici il a fallu, au -contraire, plusieurs grandes causes pour produire -l'effet le plus mesquin. Il a fallu que -l'amour, l'esprit et le goût collaborassent à leur -mutuelle décadence, pour que la montagne en -travail accouchât de cette ridicule souris.</p> - -<p>Trois complices pour un avortement : les -auteurs, le public, et le quartier Breda!</p> - -<p>C'est trop — des trois.</p> - -<p>Le quartier Breda aurait dû rester un quartier -et ne pas devenir une ville ; le public aurait dû -respecter l'art et les artistes, en se respectant -lui-même ; quant aux auteurs…</p> - -<p>Cela me rappelle certaine jaquette dont un -de mes camarades de pension me raconta jadis -l'histoire.</p> - -<p>La jaquette avait été d'abord une magnifique -houppelande, dans laquelle l'aïeul du narrateur -se carrait aux jours de gala. Elle brillait alors -de toute sa splendeur ; — solide, moelleuse, -taillée en pleine étoffe et sans marchander.</p> - -<p>L'aïeul mort, le grand-père hérita et se contenta -de modifier légèrement la forme antique -de la houppelande, qui se trouva un peu rapetissée.</p> - -<p>Mais elle était si ample!</p> - -<p>Du grand-père elle passa au père.</p> - -<p>Celui-ci, — jugeant inutile de remplacer ce -vêtement précieux et sans pareil, — se contenta, -lui aussi, de le repriser d'un côté, de le rapiécer -de l'autre, de le diminuer sur les bords ; — et -ma foi, il faisait encore figure en cet accoutrement.</p> - -<p>Malheureusement, — lorsque le père trépassa -à son tour, — reprises et rapiéçages s'étaient -multipliés à tel point qu'il devenait impossible -d'en ajouter d'autres. Tout ce qu'un ouvrier put -faire, ce fut de tailler par-ci, de rogner par-là, — tant -et si bien, qu'il ne resta quasi plus -d'étoffe.</p> - -<p>L'antique et vaste houppelande avait fini en -queue de jaquette, — de cette jaquette étriquée -dans laquelle précisément grelottait mon pauvre -camarade de pension, dont le dénûment excitait -les sarcasmes des uns, la pitié des autres.</p> - -<p>Cette histoire, c'est celle de l'esprit français -au théâtre.</p> - -<p>Molière fournit l'étoffe à mesure que veux-tu. -Beaumarchais, les agréments à profusion ; — quelle -belle houppelande toute neuve! Marivaux, -Dancourt, Fabre, Picard et consorts la -raccourcissent et la rétrécissent à leur taille ; -leurs successeurs la traînent, la fripent, la tournent, -la retournent, la dégradent, cherchent à -la raccommoder. Enfin, le Vaudeville — un gamin -dégénéré, un enfant terrible, — s'amuse à -en découper de tout petits morceaux ; — jusqu'au -jour où le dadais s'aperçoit qu'il n'a plus -de quoi se vêtir.</p> - -<p>Et voilà pourquoi la jaquette — trop courte — laisse -voir les mollets de ces dames, par en -bas, et leurs épaules, par en haut.</p> - -<p>Le mollet et l'épaule représentent l'<i>alpha</i> et -l'<i>oméga</i> de la pièce à femmes.</p> - -<p>Avec ces deux lettres là, on se passe du reste -de l'alphabet.</p> - -<p>On remplace l'observation par l'exhibition, -les tableaux de mœurs par les tableaux vivants, -le fil de l'intrigue par le coton des couturières.</p> - -<p>Les caractères, les mots, jusqu'au couplet — ce -radeau de la Méduse, où l'esprit trouvait -moyen de vivre pendant une douzaine de vers -avec un seul trait final, — jusqu'au couplet, -tout s'en va :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">On chantait, ils en sont aises,</div> -<div class="verse">Ils font danser maintenant.</div> -</div> - -<p>Ou si l'on chante, c'est pis encore!</p> - -<p>Des beautés engagées en qualité de <i>modèles</i> -ne peuvent être astreintes à la roulade. Les -statues ne vocalisent pas, que diable!</p> - -<p>Si donc les formes sont vraies, la direction -n'a pas le droit de se plaindre que les voix -soient fausses. Les assistants, — étant tout yeux, — n'ont -pas le temps d'être tout oreilles.</p> - -<p>Quel que soit, d'ailleurs, le prétexte sous lequel -on amène le <i>sexe</i> sur la scène, pourvu qu'il -y foisonne, tout le monde est content.</p> - -<p>D'où il suit que — pour offrir une définition -à ceux qui en éprouvent le besoin — la pièce -à femmes est un ouvrage dans lequel les femmes -tiennent lieu de pièce.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">II<br /> -<span class="small">SUITE DU PRÉCÉDENT</span></h2> - - -<p>Peut-être devrais-je, — avant de continuer, -présenter à la compagnie mes très-humbles excuses -pour la digression dans laquelle j'ai été -entraîné dès les premiers pas.</p> - -<p>Je préfère remplacer les excuses par un aveu.</p> - -<p>Ce livre n'est point un roman ; c'est un voyage -buissonnier à travers les us et coutumes dramatiques. -Or, en fait de voyages, j'ai horreur -des trajets directs. J'aime à m'arrêter quand il -me plaît, à zigzaguer comme l'envie m'en -prend ; il est par conséquent fort probable que -je retomberai plus d'une fois dans le péché que -je confesse au moment du départ.</p> - -<p>Vous voilà prévenus, chers compagnons de -route.</p> - -<p>La ligne droite n'a que trop d'adorateurs à -notre époque. Laissons un peu de place au -caprice et ne faisons pas de la littérature une -seule et même rue de Rivoli.</p> - -<p>Sur ce, je reviens au théâtre des <i>Divertissements-Plastiques</i>, -où l'on répétait une pièce à -femmes, et à la loge des dignes époux Balandreau, -concierges de l'établissement.</p> - -<p>Cette loge, de quinze pieds carrés environ, -mérite une description particulière.</p> - -<p>Dans cet étroit espace se trouvaient représentés : -la communauté conjugale, le chauvinisme, -l'administration, le commerce et la -cuisine.</p> - -<p>La communauté conjugale par une commode -à la forme antique, véritable memento d'acajou, -qui devait rappeler aux hôtes de céans la date -du <i>par-devant monsieur le maire</i>.</p> - -<p>Le chauvinisme par un buste du <i>petit caporal</i>, -soigneusement recouvert d'un globe protecteur.</p> - -<p>L'administration par trois casiers où dormaient -quelques paperasses et sur lesquels on -lisait en gothique de hasard : <i>M. le Directeur</i>, -<i>M. le Régisseur</i>, <i>M. le Caissier</i>.</p> - -<p>Le commerce par une petite armoire qui -laissait voir en s'entre-bâillant une rangée de -bouteilles pleines ou entamées.</p> - -<p>La cuisine, par un pot au feu, ronflant près -de la fenêtre sur un fourneau économique.</p> - -<p>J'allais oublier l'art, qui figurait dans ce capharnaüm -sous la forme d'un cadre de bois -peint, orné d'une photographie exhibant un -ancien amoureux de la troupe en costume collant. -Le jeune premier avait daigné, de sa propre -main, ajouter au bas du portrait ces mots -concis, mais flatteurs : <i>Offert au père Balandreau</i>.</p> - -<p>Des chaises de paille, un fauteuil en velours -d'Utrecht et un poêle de faïence blanche complétaient -le décor. Quant aux personnages…</p> - -<p>C'étaient d'abord les maîtres du logis. Isidore -Balandreau, ex-enfant de troupe aux vélites -de la garde, retraité sergent en 1832 : -Euphémie Balandreau, son épouse légitime, -ci-devant cantinière de l'armée française.</p> - -<p>Isidore Balandreau avait fait de sa vie deux -parts, l'une pour la gloire <i>qui lui avait donné le -jour</i>, l'autre pour le théâtre qui abritait sa -vieillesse. Il disait en parlant des victoires du -premier Empire : « <i>Nos</i> batailles, <i>nos</i> lauriers, -<i>nos</i> conquêtes. » Il disait à propos des représentations -de la petite scène dont il relevait en -qualité de fonctionnaire : « <i>Nous</i> donnons demain -une première. <i>Nous</i> venons d'engager un comique -sur lequel <i>nous</i> fondons de grandes espérances. -<i>Nous</i> tenons un succès d'argent. » Il -filait enfin avec le père noble de longs entretiens -sur l'art militaire et avec le pompier de -service d'interminables conversations sur l'art -dramatique.</p> - -<p>Euphémie Balandreau, elle, n'avait jamais -connu qu'une passion : celle de l'argent. Aussi, -dès le principe, sa nouvelle profession lui avait-elle -semblé peu lucrative. Mais, la pièce à -femmes aidant, l'ex-cantinière ne tarda pas à -mettre à profit les souvenirs de son ancien -métier. Le troupier fut seulement remplacé par -le gandin.</p> - -<p>Il était si dur, par les temps de frimas, d'attendre -dans la rue les nymphes des <i>Divertissements-Plastiques</i>! -Et la mère Balandreau avait -si bon cœur!</p> - -<p>Elle commença par permettre à un des sigisbées -de stationner sur le seuil de sa loge. La -semaine suivante, elle l'invita à s'approcher du -poêle. Quinze jours après, elle l'autorisa à s'asseoir. -Un peu plus tard, comme le pauvret s'ennuyait -à périr, il arriva que, pour l'aider à -tromper les rigueurs de l'attente, elle eut sous -la main une bouteille de je ne sais quelle -liqueur. Elle en offrit un verre, qui fut accepté — et -payé.</p> - -<p>A compter de ce moment, Euphémie Balandreau -avait trouvé, — ni plus ni moins qu'Archimède. -Elle avait inventé la cantine de l'amour, -rien que cela.</p> - -<p>A cette cantine venaient tous les poursuivants -et tous les suivants de ces dames. Elles étaient -quarante actrices dans la troupe ; multipliez, -pour chacune, par… — au moins! et supputez -les bénéfices de la concierge industrieuse.</p> - -<p>Car, il y avait, dans le nombre de ses habitués, -des fils de famille qui payaient comme à -vingt ans, et des pères — de famille aussi, — qui -payaient comme à soixante.</p> - -<p>Sans compter les bénéfices de la petite poste -galante et le chapitre des renseignements.</p> - -<p>Non pas qu'on manquât de principes. Au -contraire! Plus on en avait, plus il fallait d'écus -en bataille pour en triompher ; — exemple :</p> - -<p>— Madame, seriez-vous assez bonne pour -remettre en secret cette lettre à…</p> - -<p>— Je ne suis la commissionnaire de personne!</p> - -<p>— Cette lettre à mademoiselle Virgi…</p> - -<p>(Une pièce blanche se montrait alors à l'horizon.)</p> - -<p>— Mademoiselle Virginie?… Elle m'a défendu -de recevoir les déclarations. Son appartement -est trop petit.</p> - -<p>— Voyons, ma chère dame, je vous en prie…</p> - -<p>(Une pièce jaune succédait.)</p> - -<p>— C'est bien! on tâchera, on essayera… Et il -vous faut une réponse, pas vrai?</p> - -<p>— Vous devinez ma pensée.</p> - -<p>— C'est là ce que je ne peux pas vous promettre ; -vu que…</p> - -<p>(La pièce jaune grossissait de volume.)</p> - -<p>— Enfin, si vous y tenez tant, on fera l'impossible, -quoi!</p> - -<p>Autre exemple :</p> - -<p>— Madame, auriez-vous l'extrême obligeance…</p> - -<p>— Je suis pas obligeante, moi.</p> - -<p>— Je désirerais savoir l'adresse de mademoiselle -Chiffonnette?</p> - -<p>— Y a des dictionnaires où qu'on trouve ces -choses-là.</p> - -<p>— Madame…</p> - -<p>(Apparition des cent sous.)</p> - -<p>— D'ailleurs, j'en suis pas bien sûre ; je -crois qu'elle reste dans la rue… dans la rue de -Clichy… Quant au numéro… je l'ai oublié… -Ma foi, oui, je l'ai…</p> - -<p>— Cherchez, je vous en conjure…</p> - -<p>(Exhibition des dix francs.)</p> - -<p>— Numéro vingt-deux! Comme ça me revient -tout d'un coup… Une bonne petite fille au reste -que Chiffonnette… quand on sait la prendre… -Ah! si j'étais homme, c'est moi qui m'en ferais -adorer.</p> - -<p>— Vraiment? Par quel moyen?</p> - -<p>— Monsieur, la vie privée de mes <i>artisses</i> -ne m'appartient pas et ma discrétion…</p> - -<p>(Entrée des vingt francs.)</p> - -<p>— Tout ce que je peux vous dire, c'est que…</p> - -<p>Et Euphémie Balandreau de débiter six pages -de documents intimes.</p> - -<p>Excellente créature au demeurant, et remplissant -avec conscience les devoirs du ménage.</p> - -<p>On aurait admiré ses qualités conjugales rien -qu'à voir de quelle façon convaincue elle écumait -son pot-au-feu au moment où vous avez eu le -plaisir de faire sa connaissance.</p> - -<p>Tout en écumant, elle s'adressait à un des -cinq ou six gandins qui dégustaient autour du -poêle un verre de curaçao :</p> - -<p>— Sans vous commander, monsieur Alfred, -passez-moi donc mon panier à braise qu'est -sous la commode ; ce satané feu ne va pas.</p> - -<p>— Comment!… Tu veux que monsieur avec -ses gants frais… interrompit Balandreau.</p> - -<p>— Laisse-nous donc tranquille, toi. Monsieur -Alfred est un jeune homme complaisant qui ne -me refusera pas ce petit service. Il sait bien -que, quand je peux faire quelque chose pour -lui être agréable… accentua-t-elle avec intention.</p> - -<p>Le gandin, dont la jalousie avait sollicité -mainte fois la surveillance d'Euphémie, s'empressa -d'obtempérer à sa requête.</p> - -<p>— Messieurs, dit un second gandin, un verre -de madère au succès de la pièce nouvelle.</p> - -<p>— Il paraît, fit Balandreau, que c'est crânement -joli, et que ça s'enlèvera à la baïonnette. -Le garçon d'accessoires m'a dit que c'était -écrit!…</p> - -<p>— Les jupes, ajouta judicieusement madame, -auront encore un centimètre et demi de moins -que dans la <i>Revue</i>.</p> - -<p>Monsieur Alfred déguisa une grimace, et -d'un ton mécontent :</p> - -<p>— Il me semble que le directeur abuse un -peu du décolleté…</p> - -<p>— Et de quoi voulez-vous donc qu'il abuse, -le pauvre cher homme? S'il s'en faisait faute, il -trahirait la confiance du public qui encourage -ses efforts intelligents.</p> - -<p>— Il n'en est pas moins désagréable de voir -la femme qu'on aime…</p> - -<p>— Ne faudrait-il pas qu'elle se mette dans -une boîte, votre Alice! S'il est permis de pousser -la jalousie à ce point-là.</p> - -<p>— Moi, pas du tout!…</p> - -<p>— Laissez donc, vous seriez capable de la -forcer à jouer dans un sac fermé du haut et du -bas… Comme si les chasses trop gardées n'étaient -pas celles où il y a le plus de braconniers.</p> - -<p>Tous les confrères de M. Alfred éclatèrent -de rire.</p> - -<p>— Ça n'empêche pas qu'elle a, au troisième -tableau, à ce que je me suis laissé conter, un -costume de femme sauvage…</p> - -<p>— Alice en femme sauvage! s'écria le gandin.</p> - -<p>— Désole-toi donc, ajouta son voisin, elle a -toujours les plus jolis rôles. Coralie s'en plaignait -encore à moi ce matin.</p> - -<p>— Coralie ne serait pas capable de remplir -les rôles d'Alice. Elle ne chante pas.</p> - -<p>— La belle affaire! Est-ce qu'elle a besoin -de chanter? Pourquoi ne lui demandes-tu pas -tout de suite d'avoir du talent?</p> - -<p>— Dame!…</p> - -<p>— Allons donc! mon cher, nous avons changé -tout cela. La comédie est morte, vive le tableau -vivant!</p> - -<p>— Permettez, monsieur, grommela une matrone -qui se tenait dans un coin sans souffler -mot… Parlez pour ces dames, mais il y a des -exceptions. Ma fille n'est pas un tableau vivant ; -elle sort du Conservatoire…</p> - -<p>Le gandin allait répondre, quand l'ex-cantinière, -se jetant à la traverse :</p> - -<p>— Mon Dieu, mame Ratois, vous voilà toujours -avec votre fille…</p> - -<p>— J'ai bien le droit de…</p> - -<p>— Vous avez… rien du tout. Vous avez que -vous ferez son malheur avec vos manies. Voyez -plutôt dans tout le théâtre, il n'y a absolument -qu'elle qui vienne ici accompagnée.</p> - -<p>— Comme le conscrit sous l'œil de son supérieur, -ricana Balandreau.</p> - -<p>— Ma fille est sage, monsieur…</p> - -<p>— Encore votre rengaîne… riposta avec animation -Euphémie. Ma parole d'honneur, vous -me faites de la peine. Vous ne vous apercevez -donc pas que le temps des mères d'actrices est -passé. En 1830, possible, mais au jour d'aujourd'hui, -bernique! Il faut marcher avec son -siècle…</p> - -<p>— Emboîter le pas, je ne connais que ça, approuva -Balandreau.</p> - -<p>— A quoi que ça servait les mères d'actrices? -A fournir des sujets de caricatures aux -petits journaux, à user les derniers cabas qu'on -ait fabriqués en France… une cinquième roue -à un carrosse, quoi?</p> - -<p>— Madame Balandreau! exclama la matrone -indignée.</p> - -<p>— Fâchez-vous, ne vous fâchez pas, c'est -comme j'ai l'honneur de vous le dire. Demandez -plutôt à ces messieurs, demandez à Balandreau -lui-même, qu'est un homme d'âge. C'est-il vrai -que ça nuit à la carrière des jeunes filles?</p> - -<p>— Le fait est…</p> - -<p>— T'as encore vu hier les deux brunes que -leurs messieurs ont fait engager…</p> - -<p>A la bonne heure! Ça trotte sans lisières, ça -fait ses affaires soi-même et ça n'a pas besoin -que maman fourre son nez dans ce qui ne la -regarde pas.</p> - -<p>Pour en conclure, bien franchement, vous -avez tort et vous vous en mordrez les pouces, -mais il sera trop tard. Ça vous apprendra à -n'avoir pas su vous mettre à la retraite!</p> - -<p>Les gandins riaient aux éclats. La clef grinça -dans la serrure.</p> - -<p>— Tenez, voilà probablement votre postérité -qui vient vous chercher, pour que vous lui donniez -la main jusqu'à la maison…</p> - -<p>Tous les regards s'étaient tournés vers la porte, -mais au lieu d'un profil féminin, ce fut un visage -masculin qui apparut.</p> - -<p>Quel visage!</p> - -<p>Figurez-vous un malheureux dont les traits, -peu séduisants de leur nature, étaient couperosés -par le froid.</p> - -<p>Sur le rouge vif des joues tranchait une barbe -de couleur indécise, à laquelle s'étaient attachés -des flocons de neige qui lui donnaient une apparence -grotesque.</p> - -<p>Un chapeau de forme surannée complétait -par en haut cette tête, bornée en bas par une -cravate de couleur passée.</p> - -<p>A l'aspect de cette face qui s'avançait par -la porte entr'ouverte, avec les effarements de -la timidité, les rires avaient redoublé. L'inconnu -parut plus décontenancé encore, et resta bouche -béante, sans avoir la force de prononcer un -mot.</p> - -<p>— En voilà un, murmura Balandreau, dont le -fourniment aurait un brin besoin d'être astiqué.</p> - -<p>Puis tout haut :</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service?</p> - -<p>L'inconnu, sentant tous les regards braqués -sur lui, ne répondait pas.</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il y a pour votre service, nom -d'un nom! répéta le concierge, en élevant le ton.</p> - -<p>— C'est… je… Monsieur le directeur est-il -visible?</p> - -<p>— Ça dépend.</p> - -<p>— Si… mes intentions… Je voulais lui présenter -un ouvrage…</p> - -<p>— Il n'y a personne, repartit brusquement -Balandreau…</p> - -<p>— Tout à l'heure pourtant…</p> - -<p>— Quand on vous réitère qu'il n'y a personne… -Avez-vous fini de venir dégeler dans -ma loge?</p> - -<p>En effet, la neige amassée par le bizarre visiteur -dégouttait en eau dans les lares de l'ex-caporal.</p> - -<p>— Ce n'est pas malheureux, reprit celui-ci, -en suivant de l'œil l'étranger qui lâchait pied… -Ils se figurent qu'un directeur a été mis au -monde pour s'occuper des pièces qu'on lui apporte… -Si on les écoutait tous…</p> - -<p>— Pardon, mais… tremblota une voix.</p> - -<p>C'était l'inconnu qui, après s'être dirigé vers -la rue, était revenu sur ses pas.</p> - -<p>— Pardon, mais j'avais oublié… Vous ne -pourriez pas me dire ce qu'est devenue Eulalie?</p> - -<p>Pour le coup c'en était trop. La singularité -de cette question, l'air gauche avec lequel elle -était formulée, soulevèrent une explosion générale -de quolibets. Les gandins se tordaient et -essayaient de se cotiser pour un bon mot, Balandreau -sacrait, Euphémie glapissait :</p> - -<p>— Eulalie perdue! Vingt francs de récompense.</p> - -<p>— Il faut la faire afficher, cette pauvre biche.</p> - -<p>— Mille tonnerres! allez au diable avec vos -Eulalies…</p> - -<p>— Vit-on jamais pareil benet?…</p> - -<p>Le malheureux intrus promena un instant -autour de lui des yeux ahuris, sur lesquels -semblait flotter un voile de larmes, puis, sans -oser proférer une parole de plus, s'enfuit précipitamment.</p> - -<p>La mitraille de plaisanteries allait de nouveau -faire explosion après son départ, lorsque soudain -tous les assistants se levèrent avec précipitation. -C'était la répétition qui venait de finir.</p> - -<p>Ces messieurs étaient déjà auprès de ces -dames. Seul Alfred-Othello n'avait pas trouvé -Alice et redescendait en maugréant :</p> - -<p>— Comment a-t-elle pu sortir sans que je la -voie!… Elle savait cependant que je l'attendais… -Me tromperait-elle?… Ma bonne madame Balandreau, -je cours jusqu'au boulevard… Pendant -ce temps-là veillez ici…</p> - -<p>— N'ayez pas peur, répondit à mi-voix la -portière, vous en aurez pour votre argent…</p> - -<p>Puis apercevant la matrone qui sortait chastement, -accompagnée de mademoiselle sa fille, -elle ajouta en manière de conclusion :</p> - -<p>— Qué malheur, qu'au temps où nous vivons, -il y ait encore des parents assez égoïstes pour -sacrifier ainsi leurs enfants!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">III<br /> -<span class="small">A QUOI TIENT UNE VOCATION</span></h2> - - -<p>Tout lecteur est un peu Anglais sous ce rapport ; — il -ne se lie volontiers qu'avec les personnages -qui lui ont été présentés.</p> - -<p>Courons donc après l'infortuné qui, à la suite -de sa fausse entrée, complétée par une sortie -non moins fausse, arpente piteusement la rue -sur laquelle s'ouvre la porte familière des <i>Divertissements-Plastiques</i>.</p> - -<p>— Athanase Briquet, cher lecteur…</p> - -<p>— Athanase qui? Briquet quoi?</p> - -<p>— J'allais vous l'apprendre.</p> - -<p>Athanase Briquet, six mois avant la scène -cruelle dont vous venez d'être témoin, était -clerc unique chez le seul huissier de la petite -ville de Gérizy. Il griffonnait du matin au soir, -avec une ardeur consciencieuse, les splendeurs -de la prose judiciaire sur le papier que le gouvernement -prend sous sa protection moyennant -une redevance de quelques centimes.</p> - -<p>Le patron, reconnaissant de ses bons et loyaux -services, lui avait, à trois reprises, accordé une -gratification de cinq francs au bout du trimestre ; -un jour même, en relisant une saisie grossoyée -avec charme et calligraphiée majestueusement, -il avait daigné assurer, entre deux prises, que -son clerc était <i>un garçon qui irait loin</i>.</p> - -<p>Aller loin, — pour l'huissier de la petite ville -de Gérizy, — c'était prendre, vers quarante-cinq -printemps, la succession de l'étude, et -Athanase en avait accepté l'augure.</p> - -<p>Était-ce donc un crétin? Pas du tout.</p> - -<p>Et ici il y aurait presque lieu d'examiner à -quoi tiennent les vocations humaines. Pour ma -part, je suis convaincu que le génie est pour -moitié au moins affaire de circonstance. L'occasion, -qui fait le larron, fait aussi les grands -hommes.</p> - -<p>Chaque fois que je vois un garçon épicier -peser mélancoliquement une livre de cassonade, -je me dis que, transporté dans un milieu différent, -il aurait peut-être rimé des odes à rendre -jalouse l'ombre de M. de Pompignan.</p> - -<p>Il y a, — par réciprocité, — tant de gens de -lettres qui auraient constitué d'excellents garçons -épiciers!</p> - -<p>Athanase n'était donc pas né crétin, ce qui -ne lui enlevait pas la faculté de le devenir. Il -subissait simplement la volonté du hasard qui -l'avait abandonné orphelin et sans fortune au -coin de cette borne qu'on nomme une sous-préfecture -de province. Il n'avait pas d'ambition, -parce qu'il n'avait pas d'émulation. Il végétait, -parce qu'il n'avait pas le moyen de -vivre. Il restait dans son fromage, parce que -ce fromage le nourrissait.</p> - -<p>Il y serait probablement resté toujours, si, -un matin… Ne perdez pas de vue ma théorie -des vocations.</p> - -<p>Ce matin-là, le patron l'avait envoyé porter -un protêt chez la dugazon de la troupe dramatique -de Gérizy. Les dugazons départementales -ne sont point, hélas! ce qu'un vain peuple -pense, et les protêts ne respectent rien, — pas -même les héroïnes à quarante-deux francs par -mois.</p> - -<p>Athanase n'avait jamais mis le pied dans un -théâtre, — sans cela le patron lui aurait-il prédit -de hautes destinées? — Il professait pour -l'actrice en général le culte idolâtre qu'inspire -l'inconnu.</p> - -<p>Aussi, quand il apprit qu'il allait se trouver -en face d'une de ces créatures prestigieuses, le -cœur lui battit un peu. Il lui battait beaucoup -en montant l'escalier.</p> - -<p>En le redescendant, il lui battait passionnément ; -Athanase était amoureux fou de la dugazon.</p> - -<p>Pour cela qu'avait-il fallu? Une boucle de -cheveux noirs tombant sur un cou de galbe -médiocre, un bras assez blanc, tiré nonchalamment -hors du lit pour recevoir le papier timbré, -un reste de rouge sur les joues, un coin de -chemisette trahissant l'incognito d'une épaule…</p> - -<p>Il avait fallu surtout la tardive candeur du -néophyte de vingt-neuf ans.</p> - -<p>Le soir, Athanase, en quittant l'étude à neuf -heures, alla acheter une contremarque au -théâtre de Gérizy. A minuit, il attendait sur la -place la sortie de sa bien-aimée ; à deux heures -du matin, il se promenait sous ses fenêtres encore -éclairées ; à deux heures et demie, il crut -voir se pencher pour souffler la bougie une -ombre ornée de moustaches.</p> - -<p>Les moustaches ressemblaient à celles du -baryton qui jouait avec la dugazon.</p> - -<p>— Je ne puis pourtant pas me faire cabotin, -gémit-il dans un accès de dignité grotesque… -Eh bien! pour me rapprocher d'elle, j'écrirai -des pièces!</p> - -<p>Vous n'avez pas perdu de vue ma théorie -des vocations? Récapitulons :</p> - -<p>Si une dugazon n'avait pas souscrit un -billet ;</p> - -<p>Si, après l'avoir souscrit, elle n'avait pas -oublié de le payer ;</p> - -<p>Si le protêt résultant de cet oubli n'avait -pas été apporté quand la débitrice était encore -au lit ;</p> - -<p>Si le bras de ladite débitrice avait été moins -blanc, ou sa chemisette plus hermétique ;</p> - -<p>La France n'aurait pas compté un auteur -dramatique de plus!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">IV<br /> -<span class="small">PROSE ET POÉSIE</span></h2> - - -<p>De la conclusion du chapitre précédent, il -ne conviendrait pas d'induire que j'ai l'intention -de ridiculiser la résolution du clerc incandescent.</p> - -<p>Autrefois — au vieux temps de la routine — on -ne s'improvisait pas écrivain d'une heure à -l'autre, et le cri du téméraire amoureux eût -semblé un peu bien outrecuidant.</p> - -<p>Mais aujourd'hui!…</p> - -<p>On cite nombre de personnes qui, pendant -toute une période de leur existence, ont été -dans le barreau, la médecine, la diplomatie, -les vins, les cotonnades, la quincaillerie, les -assurances, la bureaucratie, les hauts fourneaux, -les suifs ou la pisciculture, et qui soudain, -mécontents du produit de leurs industries -respectives, s'écrient comme notre ami :</p> - -<p>— Je ferai des pièces!</p> - -<p>Ils ont supputé, en parlant ainsi, que les -bénéfices de ce commerce peuvent être supérieurs, -qu'en tout cas la mise de fonds n'est -pas ruineuse. Une grammaire décente n'est -même pas de rigueur!</p> - -<p>Faire des pièces!… Mais c'est la position de -tous ceux qui n'en ont pas et aussi de beaucoup -de gens qui en ont une autre.</p> - -<p>Dans les mansardes, dans les salons, dans -les ministères, dans les comptoirs, chez les -potentats, les bohêmes, les vicomtes, les négociants, -les docteurs, partout on fait des pièces -par vanité ou par intérêt.</p> - -<p>Pourquoi Athanase n'en aurait-il pas fait par -amour?</p> - -<p>Je vous ai dit qu'il n'était point sot. Il avait -beaucoup lu, il savait l'orthographe et la passion -décuplait ses mérites.</p> - -<p>C'était trois fois plus qu'il n'en fallait.</p> - -<p>Malheureusement la poésie et la prose, — surtout -la prose d'huissier — ont toujours plaidé -en séparation pour incompatibilité d'humeur.</p> - -<p>Le clerc émancipé commettait bévues sur -bévues. Sa calligraphie périclitait : dans un inventaire -important, il avait omis toute la section -de la batterie de cuisine ; il désertait l'étude à la -nuit et dormait parfois sur son pupitre pendant -le jour ; enfin douze feuilles de papier-timbré -avaient disparu sans qu'on en eût retrouvé -trace ; — douze feuilles, ô forfait! — sur lesquelles -il avait aligné des strophes à Eulalie, — c'était -son nom à elle! — et un scénario.</p> - -<p>Le patron dévorait sa colère ; mais l'orage -s'amassait. Il ne devait pas tarder à éclater.</p> - -<p>Athanase n'avait pas encore tiré de son amour -un parti très-satisfaisant.</p> - -<p>Son bilan se dressait ainsi :</p> - -<p>Trente-sept francs de places de parterre.</p> - -<p>Deux cent soixante-quinze heures de factions -diurnes ou nocturnes.</p> - -<p>Cinq rhumes.</p> - -<p>Trois courbatures.</p> - -<p>Un drame ébauché.</p> - -<p>Une comédie incomplète.</p> - -<p>Un vaudeville en projet.</p> - -<p>J'oubliais une trentaine de chopes payées à -divers au café du théâtre, dans l'espoir de se -créer des intelligences dans la place.</p> - -<p>Si peu exigeante que soit une passion, elle -ne saurait accepter une telle situation comme -la réalisation de ses rêves les plus chers. Le -soupirant s'assombrissait chaque jour davantage, -chaque jour par conséquent les omissions du -clerc prenaient de plus formidables proportions.</p> - -<p>Un vendredi, — date mémorable — il ne -parut pas à l'étude. L'huissier se rendit en -personne à son domicile et faillit avoir un coup -de sang lorsqu'on lui annonça que son employé -était sorti.</p> - -<p>Le lendemain, Athanase arriva vers midi. -Il était horriblement pâle.</p> - -<p>— Je vous attendais, monsieur, fit l'huissier -se méprenant sur les motifs de cette pâleur, et -d'autant plus arrogant qu'il supposait son subordonné -plus craintif.</p> - -<p>— Ah! vous m'attendiez, répliqua le clerc -d'un ton indifférent.</p> - -<p>— Oui, monsieur. M'expliquerez-vous ce que -signifie cette conduite?</p> - -<p>— Quelle conduite?</p> - -<p>— Tout Gérizy ne parle que de vos déportements!</p> - -<p>Athanase ne daigna même pas répondre. Il -paraissait absorbé dans ses pensées.</p> - -<p>— Déportements! entendez-vous, dé… por… -te… ments! Est-ce ainsi que vous vous débauchez! -que vous désertez vos devoirs! que vous -trahissez ma confiance! Car j'avais confiance en -lui… Je rêvais pour lui un avenir dont il est -indigne… ma charge et la main de ma fille peut-être!…</p> - -<p>Athanase conservait son immobilité insouciante.</p> - -<p>— On vous a vu, — j'en rougis pour mon -étude, — on vous voit hanter les tabagies, -vous galvauder au théâtre…</p> - -<p>A ce mot, le clerc tressaillit.</p> - -<p>— On m'a même assuré que vous étiez épris -d'une drôlesse.</p> - -<p>— Drôlesse! s'écria-t-il révolté.</p> - -<p>— Vous vous permettez maintenant d'élever -le ton chez moi… Monsieur Athanase Briquet, -je vous chasse!…</p> - -<p>— Vous n'aurez pas cette peine, fit froidement -le jeune homme, car je vous apportais -ma démission.</p> - -<p>Cette réponse atterra l'huissier, qui comptait -sur l'effet de sa menace pour amener le récalcitrant -à résipiscence.</p> - -<p>— Votre démission… reprit-il après un silence… -votre… Mais que voulez-vous donc -faire?… A quoi êtes-vous bon si ce n'est…</p> - -<p>— Je pars pour Paris, où je vais présenter -une comédie en trois actes.</p> - -<p>C'était la chute du tonnerre pour l'homme -de la basoche… Il fit un haut-le-corps en arrière, -puis d'une voix étranglée :</p> - -<p>— Le malheureux!… Il déshonorait ma maison -à mon insu!</p> - -<p>Sans ajouter un mot, il passa dans son cabinet -où sa femme lui prodigua l'eau sucrée.</p> - -<p>Pour Athanase — avec une fébrile impatience — il -tira de son pupitre de douleur les manuscrits -qu'il y avait laissés, et en fit un paquet -qu'il enveloppa à la hâte, en murmurant :</p> - -<p>— Le train part à deux heures… à onze, je -serai à Paris. Elle y est engagée, m'a-t-on dit… -J'ignore où ; mais n'importe! je la retrouverai!…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Une fois débarqué, il avait au hasard commencé -sa tournée par le théâtre des <i>Divertissements-Plastiques</i>, -et vous savez avec quel succès.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">V<br /> -<span class="small">UN ARISTARQUE DE PROVINCE</span></h2> - - -<p>Encore mal remis de sa première algarade — qui -ne devait, hélas! pas être la dernière — le -ci-devant clerc suivait le trottoir, la tête baissée -et en proie à de mélancoliques méditations.</p> - -<p>Ce début ne présageait rien de bon.</p> - -<p>Et, faisant un involontaire retour en arrière, -il revit passer devant ses yeux le patron sévère -mais juste, l'étude enfumée mais paisible, le -pupitre monotone mais stable.</p> - -<p>— Peut-être aurais-je mieux fait de…</p> - -<p>Il n'acheva pas cette pensée, et comme honteux -de sa défaillance fugitive :</p> - -<p>— Non! les obstacles ne serviront qu'à surexciter -mon courage. Pour elle, je soulèverai -le monde, j'aurai de l'énergie, de la persévérance, -du talent même.</p> - -<p>Eulalie! Eulalie!…</p> - -<p>Au beau milieu de ses réflexions, il fut soudain -rappelé à la vie réelle par une brusque -secousse qui faillit rompre à son détriment les -lois de l'équilibre. Il venait de donner de tout -son corps dans un passant.</p> - -<p>— Maladroit! s'écria celui-ci… Si vous regardiez -devant vous au lieu de contempler le bout -de vos bottes…</p> - -<p>— Veuillez m'excuser, fit le songeur en levant -le nez, je…</p> - -<p>— Comment!… je ne me trompe pas, interrompit -le passant. Monsieur Briquet!</p> - -<p>— Monsieur Chamonin!</p> - -<p>— Par quel hasard êtes-vous à Paris?</p> - -<p>Athanase rougit sans répondre.</p> - -<p>— C'était donc vrai, ce qu'on m'avait conté… -Vous avez quitté l'étude?… On ne parle que de -cela dans tout Gérizy. On ajoute même certains -détails… Hein, mauvais sujet?</p> - -<p>Athanase passa à la nuance cochenille.</p> - -<p>— Vous vous taisez? qui ne dit mot consent. -Voyez-vous cela, mon gaillard! Et qu'est-ce que -vous en avez fait de notre dugazon? car tout -s'explique maintenant. C'est vous qui l'avez enlevée!</p> - -<p>Cette supposition, mise en regard de l'attitude -de l'amoureux novice, formait bien le contraste -le plus plaisant du monde et accrut tellement son -embarras que, reculant les limites de la teinte -écarlate, il balbutia :</p> - -<p>— Je ne sais… Je vous jure que…</p> - -<p>— Comment! ricana Chamonin en le poussant -dans un café, de la dissimulation! Le <i lang="la" xml:lang="la">nec -plus ultrà</i> du Don Juanisme!</p> - -<p>— De grâce, ne me raillez pas!… Si vous -saviez!…</p> - -<p>Le <i>si vous saviez</i> était une transition de détresse -qui signifiait : « Par pitié, écoutez-moi… » -Athanase avait trouvé un confident, il s'enlaçait -à cette consolation.</p> - -<p>L'enlacement dura une heure, durant laquelle -il révéla tout à son auditeur généreusement -résigné :</p> - -<p>— Ah çà, mon cher, vous êtes fou! exclama -ce dernier en manière de point final.</p> - -<p>— Pourquoi? demanda naïvement le clerc.</p> - -<p>— Beau comme l'antique, ma parole d'honneur. -Vous croyez à votre avenir dramatique et -à l'amour des dugazons, vous!</p> - -<p>— Je crois que je l'aime, pas autre chose. -Avec ce seul mot, je me sens capable de tout.</p> - -<p>— Mon pauvre ami!… C'est étonnant, chez -l'huissier on perd ordinairement ses illusions -de meilleure heure. Mais, trop tendre insensé, -vous ignorez donc absolument la valeur de -cette expression : <i>Artiste de sous-préfecture</i>!</p> - -<p>Au masculin, c'est un budget de vingt à -quarante sous par jour en moyenne, le dédain -des dévots, pour qui un acteur ne sera un homme -que dans cinq ou six révolutions ; les rebuffades -du cafetier qui, — lorsque <i>v'là les -comédiens</i>, — ne cache plus les couverts, mais -ferme le livre de crédit ; enfin un mélange -étrange et attristant de fatigues, d'oisiveté, -de convoitise, de déclassement et de souffrance.</p> - -<p>Au féminin, c'est la vie d'expédients, la -toilette de hasard, l'amour de rencontre ; le -fils de l'adjoint paye le loyer, un capitaine de -la garnison la robe, un commis le dîner ; — ou -<i lang="la" xml:lang="la">vice versâ</i> ; sans compter que les fils d'adjoint -se marient, que les commis s'établissent, -que les garnisons passent, et qu'alors il faut -subir le contre-coup de ces changements. Trouvez -donc dans ces chassés-croisés la place du -sentiment.</p> - -<p>— Mais il peut y en avoir d'honnêtes…</p> - -<p>— Parbleu! puisque <i>impossible</i> n'est pas -français! Et après?</p> - -<p>— Après! après!</p> - -<p>— La réalité en est-elle moins navrante? -N'est-ce pas toujours la grimace sous le sourire -forcé? l'oripeau sur le dénûment? Être -obligé de s'acheter un pourpoint de velours -quand on n'a pas de paletot ; ceindre le soir un -diadème et repriser ses bas le matin… Du diable -si l'idéal résiste à de telles épreuves.</p> - -<p>Athanase, comme tous ceux qui sont possédés -par une idée fixe, n'avait aucun souci des -tirades qu'il écoutait sans les entendre. Une -seule remarque le frappa.</p> - -<p>— D'où vient, demanda-t-il, que vous soyez si -bien renseigné sur un semblable sujet, vous, -un principal de notaire?</p> - -<p>Chamonin cligna de l'œil malicieusement :</p> - -<blockquote> -<p>— Nourri dans le sérail, j'en connais les détours.</p> -</blockquote> - -<p>Vous ignoriez donc ma qualité de correspondant -du <i>Phare dramatique</i>, journal parisien -voué aux intérêts du théâtre?… Garçon, le -<i>Phare dramatique</i>…</p> - -<p>— Mais, alors, vous devez savoir ce qu'est -devenue Eulalie.</p> - -<p>— Je ne sais rien du tout, par la raison bien -simple que je suis ici depuis trois heures seulement… -Lisez-moi ça… là… <i>Gérizy, 5 février</i>…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">VI<br /> -<span class="small">CORRESPONDANCE DÉPARTEMENTALE</span></h2> - - -<p>Athanase parcourait machinalement le journal -que lui avait tendu Chamonin, sans découvrir -l'article revendiqué par le correspondant satisfait.</p> - -<p>En revanche, il avait déjà passé en revue -une quantité innombrable de phrases qui semblaient -faire partie d'un dictionnaire commun -aux 86 départements.</p> - -<p>C'étaient :</p> - -<p>« <i>M. A…, cet artiste consciencieux.</i> »</p> - -<p>« <i>M<sup>lle</sup> B…, notre charmante prima donna.</i> »</p> - -<p>« <i>C…, ce comique au jeu si franc.</i> »</p> - -<p>« <i>La ravissante M<sup>me</sup> P…, que Paris nous envierait -s'il la connaissait.</i> »</p> - -<p>« <i>L'ensemble de l'exécution a été digne des premières -scènes.</i> »</p> - -<p>« <i>Notre habile directeur s'est surpassé lui-même.</i> »</p> - -<p>Etc., etc., etc., etc…</p> - -<p>Ces litanies d'enthousiasme postal occupaient -quatre grandes colonnes.</p> - -<p>— C'est singulier, fit candidement notre ingénu, -on dirait toujours le même article.</p> - -<p>— Vous plaisantez?… Quand le <i>Phare dramatique</i> -aura un correspondant capable de -tourner un compte-rendu comme le mien… -Cela vous a un cachet, une couleur… Eh bien, -vous ne l'achevez donc pas?</p> - -<p>Athanase venait, sans penser à mal, de poser -le journal sur la table.</p> - -<p>— C'est que, risqua-t-il, je ne l'ai pas -trouvé…</p> - -<p>— Je vous l'avais pourtant bien indiqué. Là, -au bas de la seconde colonne de la troisième -page… <i>Gérizy, 5 février</i>… Prêtez l'oreille, je -vais vous le lire moi-même.</p> - -<p>Et Chamonin commença le morceau suivant :</p> - -<p>« Le <i>Phare dramatique</i>, dans sa haute sollicitude -pour les intérêts de l'art et la décentralisation -intellectuelle, a compris le premier -toute l'importance des comptes-rendus que la -province envoie à Paris ; aussi sommes-nous -fier d'avoir été choisi pour correspondant par -ce journal, digne de prendre pour devise le -vers de Térence : <i>Rien de ce qui est humain ne -m'est étranger</i>.</p> - -<p>» Je suis en même temps heureux d'y représenter -une des villes qui suppléent à la puissance -numérique par le goût du beau et le culte -des choses de l'esprit.</p> - -<p>» Pour se convaincre de cette vérité flatteuse, -il suffit de dresser le bilan sommaire de notre -saison dramatique :</p> - -<p>» Huit drames, deux opéras comiques, treize -vaudevilles, en moins de trois mois et demi.</p> - -<p>» Cela tient du prodige.</p> - -<p>» L'enchanteur à qui nous devons toutes ces -merveilles, c'est M. Pigeonnier, ce directeur -infatigable, audacieux, persévérant, dont nous -avons eu maintes fois occasion de mettre en -relief les qualités hors ligne.</p> - -<p>» Diriger ainsi, c'est créer.</p> - -<p>» En une seule semaine, M. Pigeonnier vient -encore de nous offrir coup sur coup <i>Indiana et -Charlemagne</i>, un vaudeville éternellement jeune, -et <i>le Poignard sanglant</i>, ce drame palpitant qui -obtient au boulevard un succès si retentissant.</p> - -<p>» N'est-ce pas le cas de s'écrier avec le poëte :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">… Cesse de vaincre, ou je cesse d'écrire!</div> -</div> - -<p>» Il ne nous a pas été donné de voir à Paris -<i>le Poignard sanglant</i> ; mais nous n'hésitons pas -à affirmer que notre troupe intrépide ne craindrait -pas la comparaison.</p> - -<p>» M<sup>me</sup> Gaspard, notre grand premier rôle, a -épuisé toute la gamme des sentiments et fait -vibrer toutes les cordes. Elle a passé en revue -toutes les nuances de la palette la mieux assortie.</p> - -<p>» Tour à tour émue, caressante, hautaine, révoltée, -elle a tenu captif sous le charme l'auditoire -haletant. La jeunesse si pleine de cœur de -Gérizy a tenu à témoigner à cette grande artiste -toute sa sympathie. On l'a attendue à la sortie, -sur la place au Pain, et on lui a décerné là une -véritable ovation.</p> - -<p>» Ce sont de ces dates qui se gravent en caractères -indélébiles dans la carrière d'une comédienne.</p> - -<p>» A côté de M<sup>me</sup> Gaspard, notre éminent Cramoizin -a su se faire applaudir sans être écrasé -par ce voisinage. C'est tout dire. Distinction, -chaleur, énergie, M. Cramoizin réunit des qualités -qui ne seraient déplacées nulle part.</p> - -<p>» M<sup>lle</sup> Balinet, notre piquante soubrette, dans -un rôle épisodique, a montré, comme à son -ordinaire, la grâce unie à la beauté.</p> - -<p>» Courage, monsieur Panneron! Si je parlais -la belle langue virgilienne, je vous crierais : <i lang="la" xml:lang="la">Sic -itur ad astra!</i> Vous avez détaillé votre scène -de folie avec une verve remarquable.</p> - -<p>» N'oublions pas M<sup>lle</sup> Gonesse, qui n'a qu'une -tirade ; mais c'est le propre du talent de faire -quelque chose avec rien. Vous entendrez, ou je -me trompe fort, parler avant peu dans la capitale -de cette intéressante artiste.</p> - -<p>» Il serait injuste de ne pas constater que la -mise en scène a contribué puissamment au succès. -Un amateur, dont la modestie égale le mérite, -M. Anatole Globert, avait, pour l'acte du -<i>Pont du Torrent</i>, brossé avec une maestria surprenante -un décor de clair de lune qui rappelait -les pâles légendes de la verte Érin.</p> - -<p>» Enfin les costumes avaient été remis à neuf -pour cette solennité exceptionnelle.</p> - -<p>» Que la province entière imite l'exemple si -noblement donné par notre sous-préfecture et -son directeur. M. Pigeonnier a senti que l'art -avait les yeux sur lui, et il a été à la hauteur -de cette mission.</p> - -<p>» A tous les départements de nous suivre et de -se rallier autour du drapeau que le <i>Phare dramatique</i> -porte d'une main si ferme. <i lang="la" xml:lang="la">Sursum -corda!</i>… »</p> - -<p>Chamonin avait achevé.</p> - -<p>— Eh! bien, qu'en dites-vous? questionna-t-il.</p> - -<p>— Vous supposez que tous ces détails sur -des notabilités de clocher doivent intéresser les -abonnés?</p> - -<p>— Les abonnés sont intéressés par leurs propres -louanges, qui leur font digérer celles qu'on -décerne à autrui. Vous ne connaissez pas le -premier mot du mécanisme de ces affaires-là…</p> - -<p>— J'avoue que jusqu'ici… Mais pourquoi -n'avez-vous pas parlé d'Eulalie alors?</p> - -<p>— Parce quelle ne jouait pas dans le drame… -Savez-vous que vous devenez ridicule avec cette -monomanie.</p> - -<p>— Je l'aime, soupira Briquet…</p> - -<p>— Décidément c'est une passion…</p> - -<p>— Oh! oui!</p> - -<p>— Malgré tous les raisonnements, vous êtes -décidé à rester ici et à chercher les traces de -la fugitive?</p> - -<p>— Décidé.</p> - -<p>— Mais elle n'a aucun talent.</p> - -<p>— Monsieur Cha…</p> - -<p>— Elle en est à la seconde jeunesse et à la -troisième beauté.</p> - -<p>— Monsieur Cha…</p> - -<p>— Réserve faite du chapitre des aventures…</p> - -<p>— Monsieur Chamonin… Je vous en supplie…</p> - -<p>— Allons, du moment où c'est sans rémission, -avant de repartir pour Gérizy, je veux au -moins que notre rencontre vous soit de quelque -utilité. Accompagnez-moi aux bureaux du <i>Phare -dramatique</i>, je vous présenterai… Puisque vous -vous lancez dans la mêlée dramatique, cette -relation pourra vous être utile.</p> - -<p>— Je vous remercie.</p> - -<p>— Vous refusez? Par exemple!… Le <i>Phare</i> -est une feuille ou très-utile ou très-dangereuse.</p> - -<p>— Si mes pièces sont bonnes, on en dira -naturellement du bien, et si elles sont mauvaises, -on en dira du mal quand même.</p> - -<p>Dans les deux cas…</p> - -<p>— Saperlotte! vous êtes par trop… amoureux, -vous! Est-ce que les choses se passent -ainsi! On est l'ami ou l'ennemi du <i>Phare</i> et il -vous traite en conséquence…</p> - -<p>— Encore un coup je vous remercie, mais…</p> - -<p>— Tant pis, vous auriez probablement eu -des renseignements sur M<sup>lle</sup> Eulalie…</p> - -<p>— Je vous suis! s'écria Athanase.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">VII<br /> -<span class="small">LE PHARE DRAMATIQUE</span></h2> - - -<p>En l'an 18.., il y avait des bas-fonds dans -le journalisme.</p> - -<p>Le progrès depuis lors les a desséchés et -purifiés, — nous aimons mieux le croire que -d'y aller voir.</p> - -<p>Nous pourrions d'ailleurs citer deux, trois -et dix feuilles consacrées à la spécialité théâtrale, -et toutes remplissant aujourd'hui avec une -parfaite dignité leur tâche souvent difficile.</p> - -<p>Mais en l'an 18.., il y avait les bas-fonds -dans le journalisme.</p> - -<p>Dans ces bas-fonds on se livrait à des pratiques -commerciales sur le compte desquelles -je m'étonne qu'un amateur curieux n'ait pas -encore interrogé le code.</p> - -<p>Car enfin…</p> - -<p>Vous avez une poche ; dans cette poche flâne -une bourse, — habitée.</p> - -<p>Un individu s'approche ; il glisse adroitement -la main et opère un virement de fonds -non prévu par la finance.</p> - -<p>Le tout — notez-le bien — sans avoir eu -recours à la moindre violence, sans même que -vous ayez rien senti.</p> - -<p>Nonobstant, un sergent de ville survient, -empoigne l'individu, le conduit au poste, et — il -est condamné à un séjour plus ou moins prolongé -dans certains édifices où l'État a la délicatesse -de ne pas faire payer de loyer à ses -locataires.</p> - -<p>Bien, — très-bien.</p> - -<p>Au lieu de cela, vous avez comme précédemment -une poche et une bourse.</p> - -<p>Un individu s'approche de même que devant : -seulement l'individu vous met sous la gorge un -morceau de papier imprimé et vous tient à peu -près ce langage :</p> - -<p>« Monsieur, madame ou mademoiselle,</p> - -<p>» Vous êtes artiste ; la réputation est par -conséquent le plus clair de votre patrimoine.</p> - -<p>» Regardez ceci.</p> - -<p>» Avec ce petit papier, je puis démontrer à -tel nombre de gens que vous n'avez jamais eu, -n'aurez jamais, ou n'avez plus aucun talent.</p> - -<p>» En d'autres termes, je suis à même de -vous égorgiller un brin.</p> - -<p>» Vous plaîrait-il de dénouer les cordons de -cette bourse cachotière, qui a l'air d'avoir des -secrets pour moi?… »</p> - -<p>Sur ce, vous payez, — et l'avare Mazas ne -réclame pas sa proie!</p> - -<p>Serait-ce que la violence constitue dans le -second cas une circonstance atténuante?</p> - -<p>Non! Décidément je ne me sens point assez -fort légiste pour de pareilles casuistiques, et -j'aurais sans scrupule logé gratuitement dans -les édifices cités plus haut le directeur du <i>Phare -dramatique</i>.</p> - -<p>Un homme charmant, en vérité!</p> - -<p>Il avait toujours des gants frais, des chemises -fines, des bottes vernies et des chapeaux luisants.</p> - -<p>Il avait même une particule — seul cadeau -qui ne vînt pas d'autrui et qu'il se fût fait lui-même.</p> - -<p>Quand Chamonin et son protégé se présentèrent -dans son cabinet, il était occupé à parcourir, -en compagnie d'un employé qui s'éclipsa -aussitôt, une liste de noms, précédés ou suivis -de signes divers.</p> - -<p>Chamonin, qui n'y voyait pas plus loin que -le bout de sa petite vanité provinciale et ignorait -dans quel guêpier se fourvoyait sa littérature -épistolaire, tendit la main à son directeur -et lui présentant sa suite :</p> - -<p>— Un de mes amis, mon cher maître. Monsieur -Athanase Briquet, qui vient à Paris avec -l'intention de travailler pour le théâtre… Permettez-moi -de le recommander à votre bienveillance…</p> - -<p>— Comment donc!… Les amis de nos amis… -D'ailleurs, nous sommes toujours heureux de -compter les auteurs nouveaux dans notre -clientèle.</p> - -<p>Le directeur avait souligné le dernier mot.</p> - -<p>— Monsieur voudra bien, ajouta-t-il, nous -laisser son adresse ; on lui enverra le journal -et à son premier ouvrage, si, comme je n'en -doute pas, il promet et il tient…</p> - -<p>Ces deux verbes avaient encore été soulignés -adroitement.</p> - -<p>— Pardon, monsieur, dit Athanase, mais -j'aurais un service plus immédiat à vous demander. -Vous ne pourriez pas me donner des -nouvelles de M<sup>lle</sup> Eulalie?</p> - -<p>Cette maudite question produisait toujours un -effet fatal.</p> - -<p>Le directeur du <i>Phare</i> fronça le sourcil et -regarda Chamonin d'un air qui voulait dire :</p> - -<p>— Quel idiot m'amenez-vous là?</p> - -<p>Après quoi, tout haut :</p> - -<p>— Mademoiselle Eulalie?… J'avoue ne pas -connaître dans les célébrités parisiennes…</p> - -<p>— Elle jouait les dugazons à Gérizy la semaine -dernière, et l'on m'a assuré qu'elle avait -un engagement ici.</p> - -<p>— Mon cher monsieur, désolé ; mais — si -complet que soit notre journal — nous ne -tenons pas l'article <i>Voyage des dugazons</i>… Chamonin, -j'aurais un mot à vous dire en particulier.</p> - -<p>La formule ne prêtait guère à l'équivoque. -Athanase se leva.</p> - -<p>— Attendez-moi un instant dans le bureau, -fit Chamonin.</p> - -<p>L'ex-clerc attendait en effet depuis plusieurs -instants, lorsqu'un bruit soudain vint frapper -son oreille.</p> - -<p>Du côté du cabinet directorial retentissaient -des éclats de rire auxquels son nom se trouvait -mêlé.</p> - -<p>— J'ai été ridicule, pensa-t-il en promenant -avec embarras les yeux autour de lui -pour s'assurer qu'il n'y avait pas de témoins de -sa déconvenue.</p> - -<p>Le bureau était vide ; mais ses regards avaient -rencontré un papier qu'en sortant le caissier -avait laissé sur la table.</p> - -<p>C'était la liste qu'avait remarquée Athanase -au moment où il entrait dans le cabinet directorial. -Elle commençait ainsi :</p> - -<hr /> - - -<p>— MADAME L…, <i>rue Sainte-Anne</i>. — Abonnement -simple ; trois mois. Entre parenthèses, -une main, celle de monsieur le directeur, sans -doute, avait ajouté : — <i>Quelques phrases de compliment -banal à l'occasion.</i></p> - -<p>— MONSIEUR M…, <i>ténor, rue des Martyrs</i>. — N'a -pas encore renouvelé. — <i>Écrire au critique musical -de lui consacrer une demi-colonne aigre-douce -pour dimanche.</i></p> - -<p>— MONSIEUR N…, <i>rue Saint-Honoré</i>. — Désabonné -à dater du 15. — <i>Attaques hebdomadaires.</i></p> - -<p>— MADEMOISELLE V…, <i>rue Mogador</i>. — Abonnement -de six mois. — <i>Formules gracieuses -sans exagération.</i></p> - -<p>— MADEMOISELLE P…, <i>rue Verte</i>. — Double -abonnement de deux ans, payé d'avance. — <i>Grande -artiste.</i> — <i>Six articles de fond et une -lithographie dans le courant du premier trimestre.</i></p> - -<p>— MONSIEUR V…, baryton, arrivé cette semaine. — <i>Se -présenter à son hôtel pour savoir -sur quel pied il compte…</i></p> - -<p>Athanase n'en lut pas davantage, et gagnant -la porte : Mieux vaut encore, pensa-t-il derechef, -être ridicule que coquin!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">VIII<br /> -<span class="small">L'HOMME A L'ABSINTHE</span></h2> - - -<p>Il était plein de bons sentiments cet Athanase -Briquet. — Pauvre garçon!</p> - -<p>Je dis : <i>pauvre garçon!</i> parce qu'au dix-neuvième -siècle les bons sentiments font rarement -les bonnes affaires.</p> - -<p>S'il existait un homme Montyon digne de tous -les prix de vertus fondés ou à fonder, je ne -donnerais pas douze cents francs par an de son -avenir. Soyez confiant, on vous dupe ; dévoué, -on vous exploite ; modeste, on vous passe sur -le dos ; — et ainsi du reste de la litanie.</p> - -<p>Encore sous le coup de sa juste mais candide -indignation, le naïf avait regagné l'hôtel meublé -où il était descendu et qu'il avait eu soin -de choisir dans le quartier des théâtres, — à -deux pas du boulevard du Temple.</p> - -<p>La journée — au milieu de toutes ces diverses -pérégrinations — s'était promptement écoulée. -Il était huit heures quand il rentra dans sa -chambre, décorée de l'ameublement classique : -lit à rideaux de calicot, vieux secrétaire, guéridon -à dessus de marbre et toilette-lavabo.</p> - -<p>La cheminée était veuve de toute flamme, le -carreau de tout tapis. On aurait dit une cellule -de prison.</p> - -<p>— Brrrou! grimaça-t-il, qu'il fait froid et -triste ici!… A Gérizy du moins…</p> - -<p>Il avait allumé une bougie.</p> - -<p>— Voyons! voyons! secouons ces idées-là… -Parbleu! j'y pense. Je n'ai pas dîné, ce doit -être la cause de ma mélancolie. Si les grandes -pensées viennent du cœur, les grandes tristesses -viennent de l'estomac… Un mot à garder -pour ma comédie future…</p> - -<p>Il sonna le garçon, qui remonta bientôt avec -un spécimen de bouilli, un débris de veau rôti, -un semblant de légume et un détritus de salade ; — le -dîner de la table d'hôte attachée à l'établissement.</p> - -<p>— Non!… Décidément, je ne suis pas en -train… Ce veau entame avec mon énergie une -lutte que je ne me sens pas le courage de continuer… -Je ne sais si je m'abuse, mais la -viande que me donnait le patron à Gérizy me -semblait moins récalcitrante.</p> - -<p>Encore ces souvenirs!…</p> - -<p>Le fait est que, pour ma première journée, -je n'ai pas précisément obtenu un succès sans -nuages.</p> - -<p>La façon dont ce brutal portier entend l'hospitalité -et celle dont cet étrange directeur de -journal entend la délicatesse ne sont pas faites -pour me causer des transports d'enthousiasme… -Et n'avoir pas seulement pu retrouver ses traces! -Où est-elle?</p> - -<p>L'image d'Eulalie venait de traverser la cervelle -d'Athanase, il n'en fallait pas davantage -pour l'exalter.</p> - -<p>— Lâche!… Parce que la route n'est pas -semée de fleurs, je me découragerais… Comme -si tout Paris devait deviner qu'un naturel de -Gérizy est arrivé dans ses murs et venir lui offrir -sur un plat d'argent les clefs de tous ses -théâtres!…</p> - -<p>Mais avec de la persévérance… J'ai deux -mille cinq cents francs en portefeuille. Le fruit -des économies que je faisais pour acheter l'étude -du patron… C'est du pain pour deux ans… -et en deux ans…</p> - -<p>Il tira un de ses manuscrits de sa malle, mais -la fatigue l'emporta. Sa tête retomba sur sa -poitrine. Il dormait, il rêvait même.</p> - -<p>Dans son rêve, il voyait les directeurs assiéger -sa porte ; il les recevait du haut d'un trône, -ayant à ses côtés Eulalie en costume de reine -moyen âge. Des <i>vivats</i> ébranlaient les fenêtres. -C'était la foule qui au dehors criait : Vive Athanase -Briquet! Vive notre grand écrivain!…</p> - -<p>A une heure du matin, il était encore endormi -sur sa chaise. La bougie allait finir, mais son -rêve continuait toujours, quand il fut réveillé -en sursaut par le choc de sa porte ouverte avec -fracas.</p> - -<p>Un homme ivre entrait en trébuchant et en -chantant à tue-tête un couplet de facture sur -l'air de la <i>Famille de l'Apothicaire</i> :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon cher ami, vous n'avez rien!</div> -<div class="verse">C'est justement ma maladie…</div> -<div class="verse">Mon cher ami, vous…</div> -</div> - -<p>Tiens!… quelqu'un chez moi… comme dans -la <i>Rue de la Lune</i>!… Noble étranger, je suis -votre serviteur.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Salut, habitant de mes lares…</div> -</div> - -<p>L'ivrogne entamait l'air de la <i>Colonne</i>…</p> - -<p>— Pardon, monsieur, dit Athanase à demi -réveillé, que demandez-vous?…</p> - -<p>— Ce que je demande!… Elle est bonne, par -exemple!… Ce que je demande… Mon lit -donc!…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Mon lit! mon lit! mon pauvre lit!</div> -<div class="verse i2">Mon lit solitaire</div> -<div class="verse i2">De célibataire…</div> -</div> - -<p>Il sera d'autant plus de circonstance que -mes jambes…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quand tout tourne, tourne, tourne…</div> -</div> - -<p>L'ivrogne passait à l'air du <i>Cabaret de Lustucru</i>.</p> - -<p>— Encore une fois, monsieur, je suis ici chez -moi. Vous vous trompez.</p> - -<p>— Ah! elle est bonne celle-là!… Comme dans -<i>Un Matelas pour deux</i>… Je l'ai joué, moi, <i>Un -Matelas pour deux</i>… Un crâne vaudeville encore -et avec des couplets un peu chics…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Si vous vendez mon bonnet de coton,</div> -<div class="verse">Mon cher, moi je vendrai la mèche!</div> -</div> - -<p>Le chanteur détonnait l'air de <i>J'en guette un -petit de mon âge</i>.</p> - -<p>— Monsieur, je vous en prie…</p> - -<p>— C'est moi qui vous en prie… Je ne peux -pas me coucher devant vous… Le respect des -convenances… Tiens! poursuivit l'ivrogne en -s'approchant de la table d'un pas mal affermi… -vous faisiez une pièce en m'attendant. Il y aura -un rôle pour moi, n'est-ce pas? Un rôle très-gai ; -parce que moi la gaîté, c'était mon fort!…</p> - -<p>— De grâce…</p> - -<p>— Parole d'honneur, c'était mon fort, et le -couplet aussi :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">En vérité, je vous le dis…</div> -</div> - -<p>— Monsieur, je vais être obligé d'appeler…</p> - -<p>— Certainement que j'ai été rappelé et plus -de dix fois, et plus de vingt aussi… Bravo!… -tous! tous!…</p> - -<p>— Cette chambre n'est point la vôtre ; recueillez -vos souvenirs!</p> - -<p>— Mes souvenirs!… Pourquoi prononcez-vous -ce mot-là?… Je n'en veux pas de souvenirs, -je n'en veux pas! s'écria l'ivrogne avec -un accent strident… Les souvenirs, c'est elle!… -Pour y échapper, le vin, les liqueurs, l'absinthe. -L'absinthe surtout… Mais je n'aperçois pas -sur la cheminée la bouteille que j'ai laissée à -moitié ce matin… Est-ce que vraiment j'aurais -erré!</p> - -<p>— Sans nul doute… Vous êtes ici au numéro -11.</p> - -<p>— Tiens!… Les jambes à mon oncle… Moi -c'est le 9… Sans rancune, voisin. On peut -se tromper quand il fait nuit… Surtout n'oubliez -pas de me réserver un rôle dans votre -machine parce que moi… la gaîté, il n'y aura -jamais mon pareil… Vous permettez que -j'allume mon rat à votre bougie… Jamais il n'y -aura mon pareil!…</p> - -<p>Sur quoi le nocturne visiteur regagna le -corridor en attaquant l'air de <i>Kalpigi</i>.</p> - -<p>Athanase l'entendit encore pendant quelque -temps, puis les sons lui semblèrent plus confus. -Son rêve recommença.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">IX<br /> -<span class="small">LA PHILOSOPHIE DES AFFICHES</span></h2> - - -<p>Le lendemain, la réalité avait reparu.</p> - -<p>Athanase — à qui il venait de poindre une -idée — était descendu dès le matin pour inspecter -les affiches de théâtre. Il trouva celles -de la veille — que le chiffonnier avait respectées -d'aventure.</p> - -<p>De la première à la dernière, il les parcourut -toutes, cherchant de préférence les noms placés -en vedette.</p> - -<p>Car il croyait dans sa simplicité que la fonderie -française ne devait point avoir de caractères -assez gigantesques pour annoncer les -débuts d'Eulalie à la capitale du monde civilisé.</p> - -<p>Peine inutile! espérance déçue! Et pourtant, -Dieu sait s'il en avait dénombré de ces noms en -vedette!</p> - -<p>Encore un des signes du temps.</p> - -<p>La vedette est à l'affiche ce que le ruolz est -au luxe contemporain. Autrefois on avait des -artistes hors ligne et des couverts d'argent. -Aujourd'hui l'on a de l'argenterie de cuivre qui -met le clinquant à la portée de tout le monde et -des artistes en maillechort qui remplacent l'inspiration -par la réclame.</p> - -<p>Faute de pouvoir grandir son talent, on -grossit son nom, — c'est toujours cela.</p> - -<p>Il est tellement ingénu ce bon public! Il se -laisse si bien prendre à la routine du regard!</p> - -<p>Si j'avais la baguette du <i>Diable boiteux</i> et -que je soulevasse le crâne d'un bourgeois -comme ce parent de Satan I<sup>er</sup> soulevait le toit -des maisons, vous seriez témoins d'un travail -qui rappelle la célèbre cristallisation de Stendhal.</p> - -<p>Assistez mentalement à la comédie.</p> - -<p>L'affiche est là embusquée au coin du mur et -guettant sa proie. — Le bourgeois passe, son -épouse l'accompagne.</p> - -<p>L'affiche et les yeux du bourgeois se rencontrent, — mais -ne se saluent pas cette première -fois. Ils ne se connaissent point encore.</p> - -<p>Les yeux ont seulement remarqué des lettres -énormes qui lui ont paru constituer un nom, — celui -de Bartavelle, le grand premier rôle de -mélodrame.</p> - -<p>A la seconde rencontre, les yeux et l'affiche -ont déjà lié un brin de connaissance. Bartavelle -n'est plus un étranger pour le bourgeois.</p> - -<p>A la troisième rencontre, les yeux honorent -l'affiche d'un petit signe de familiarité.</p> - -<p>— Ah! oui, fait le bourgeois, c'est ce mélodrame -dont on s'occupe tant. Il paraît qu'il y a -là un acteur… un nommé Bartavelle…</p> - -<p>Le bourgeois n'achève pas, mais à la quatrième -rencontre, il a adopté Bartavelle. Bartavelle -est de ses amis, et si sa femme par hasard -se permet de demander quel est ce nouvel -acteur :</p> - -<p>— Comment, madame, vous n'êtes pas plus -au courant? Vous n'avez pas entendu parler de -Bartavelle… Un comédien dont on lit le nom -sur toutes les affiches en lettres hautes comme -cela… C'est un garçon très-fort. Vous comprenez -bien qu'on ne donne pas des lettres hautes -comme cela au premier venu… Nous irons ce -soir voir jouer Bartavelle…</p> - -<p>C'est là précisément l'effet progressif sur lequel -compte la vedette. Elle sait que la goutte -d'eau creuse le rocher et que l'habitude entame -les convictions les plus rebelles.</p> - -<p>Aussi quelle ingéniosité à faire naître les -prétextes à extra-typographiques!</p> - -<p>Le grand premier rôle, après six mois d'absence, -crée un rôle nouveau.</p> - -<p>En avant les :</p> - - -<p class="c"><span class="small">DÉBUTS</span><br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -<span class="large">M. BARTAVELLE</span></p> - - -<p>Le grand premier rôle a un rhume de cerveau.</p> - - -<p class="c"><span class="small">PAR INDISPOSITION</span><br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -<span class="large">M. BARTAVELLE</span></p> - - -<p>Le grand premier rôle n'a plus de rhume de -cerveau et reprend son rôle le lendemain :</p> - - -<p class="c"><span class="small">RENTRÉE</span><br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -<span class="large">M. BARTAVELLE</span></p> - - -<p>Le grand premier rôle doit aller à Bougival -passer trois jours et recueillir l'héritage d'un -grand oncle :</p> - - -<p class="c"><span class="small">POUR LES DERNIÈRES REPRÉSENTATIONS</span><br /> -<span class="xsmall">DE</span><br /> -<span class="large">M. BARTAVELLE</span></p> - - -<p>Et toujours Bartavelle! Si ce n'est lui, ce -sont ses frères. Le système a fait école et les -auteurs eux-mêmes sacrifient aux affiches grossissantes.</p> - -<p>Comment voudriez-vous qu'on ne finît pas -par connaître ceux qui assiégent en si belles -<i>capitales</i> l'attention publique?</p> - -<p>Mais avouez que voilà des célébrités qui -doivent furieusement seconder le développement…</p> - -<p>— De l'art dramatique?</p> - -<p>— Non, de l'imprimerie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">X<br /> -<span class="small">LES AMOURS D'UN COMIQUE</span></h2> - - -<p>Athanase, comme nous l'avons dit, n'avait -rien trouvé.</p> - -<p>Il était revenu tristement à l'hôtel, et regagnait -sa chambre isolée. Le numéro neuf se tenait -sur le seuil de sa porte, semblant guetter quelqu'un -ou quelque chose.</p> - -<p>En effet, lorsque l'ancien clerc fut tout près :</p> - -<p>— Je vous attendais, monsieur, fit avec un -salut celui dont l'intervention nocturne avait si -étrangement abusé de l'imprévu.</p> - -<p>— Monsieur…</p> - -<p>— Veuillez, je vous en prie, entrer un instant -chez moi.</p> - -<p>— Mais…</p> - -<p>— Vous me devez bien cette revanche, répliqua -le voisin avec un sourire un peu forcé… -Après la visite singulière que vous avez reçue -cette nuit…</p> - -<p>Athanase comprit qu'un refus semblerait un -reproche. Il entra.</p> - -<p>La chambre du numéro 9 ressemblait pour -l'ameublement à la chambre du numéro 11. -Elle ne s'en distinguait que par trois signes -particuliers : un portrait surmonté d'une couronne -jaunie ; une malle ouverte et remplie de -costumes ; enfin, sur la cheminée, une bouteille -vide, auprès d'un verre qui conservait encore -un reste d'absinthe.</p> - -<p>— Souffrez d'abord, reprit le maître du logis, -que je vous présente, monsieur, mes sincères -excuses…</p> - -<p>— Par exemple…</p> - -<p>— Je me suis rappelé aujourd'hui à mon réveil -tous les détails de la scène déplorable dont -je vous ai donné le spectacle.</p> - -<p>— Une erreur toute naturelle, puisque nos -deux portes se touchent et que la nuit empêchait -d'y voir…</p> - -<p>— Ce n'était pas la nuit, c'était l'ivresse qui -obscurcissait ma vue et troublait ma pensée… -Oh! je sais combien je suis coupable ; mais, -peut-être à ma place, vous-même… Encore -une fois, croyez, monsieur, que je regrette -profondément tout ce qui s'est passé.</p> - -<p>— Ces excuses, monsieur, étaient inutiles… -Il peut arriver à tout le monde… une fois par -hasard…</p> - -<p>— Une fois par hasard!… oui, sans doute!… -Malheureusement ce hasard-là se renouvelle -chaque mois, chaque semaine, presque chaque -jour!… Habitude maudite, mais invincible!… -Poison fatal, mais précieux, puisqu'à défaut de -la consolation il procure l'oubli!</p> - -<p>La douleur sympathise avec la douleur. -Comme Athanase était dans de sombres dispositions -d'esprit, il écoutait cette sorte de confession -avec un intérêt qui n'échappa point à -son interlocuteur.</p> - -<p>— A la façon dont vous me regardez, poursuivit -celui-ci, je sens que je vous ai inspiré -quelque compassion. Ne protestez pas contre ce -mot. La compassion est tout ce que je mérite ; -encore bien des gens me la refuseraient-ils!… -Mais vous, vous êtes jeune ; avec la sagacité -du cœur vous avez deviné que, sous cette honteuse -passion de l'ivrognerie il en avait couvé -une autre?… N'est-ce pas, que vous l'avez deviné?… -Qui sait? Vous aimez peut-être vous-même… -C'est de votre âge. Tant mieux, — pourvu -que vous n'aimiez jamais une actrice!</p> - -<p>Cette conclusion inattendue fit bondir l'amoureux -novice.</p> - -<p>— Non! non! répéta lentement le numéro 9, -n'aimez jamais une actrice.</p> - -<p>— Et… pourquoi?… hasarda Athanase d'une -voix émue.</p> - -<p>— Est-ce sérieusement que vous me le demandez? -Oh! alors on voit bien que vous n'avez -pas, comme moi, vécu vingt-cinq ans la vie -théâtrale…</p> - -<p>Aimer une actrice, c'est le supplice raffiné, -la torture de tous les instants.</p> - -<p>Fût-elle le modèle des vertus domestiques, -eût-elle pour vous la tendresse la plus désintéressée, -je vous crierais encore : Malheur! -malheur à vous!… Malheur à vous, si elle -échoue, car chacune des souffrances que lui -causent les sifflets, vous les endurez mille fois.</p> - -<p>Malheur à vous si elle triomphe ; car chacun -des bravos qui la saluent est un rival qui vous -vole votre bien.</p> - -<p>Malheur à vous toujours ; car ce n'est point à -vous, c'est au public que l'actrice appartient!</p> - -<p>Son sourire vous fascine ; mais elle le prodigue -plus charmant encore à des centaines d'indifférents -qui, pour quelques sous, viennent la posséder -du regard.</p> - -<p>Ses blanches épaules vous enivrent ; mais elle, -avec d'horribles coquetteries, se complaît à -sentir la foule les caresser du désir.</p> - -<p>Vous voudriez toutes ses minutes, mais la -discipline vous la laisse à peine quelques heures, -et les répétitions du plus piètre vaudeville -font faire antichambre à votre amour.</p> - -<p>Vous voudriez toutes ses pensées, mais le -rondeau qu'elle doit chanter le soir ne souffre -pas la concurrence. De peur d'oublier le trait -final, elle ne se souvient plus de vous aimer.</p> - -<p>Vous voudriez tous ses baisers ; mais le plus -infime cabotin — si <i>c'est dans son rôle</i> — posera -par ordre ses lèvres profanes sur ce cou -que vous n'effleurez qu'en frémissant.</p> - -<p>Vous voulez toute sa vie, mais la tentation -est là sans cesse, épiant, rôdant, marchandant.</p> - -<p>On résiste à un assaut, à dix, à vingt… Puis -les diamants sont si étincelants, les chevaux du -coupé si fringants, le contrat de rente si bien -hypothéqué!</p> - -<p>Devinez-vous maintenant ce que peut être -l'existence de l'homme qui lutte contre ces influences -multiples, jaloux du passé, avare du -présent, incertain de l'avenir ; envié par tous, -volé par tous, seul contre tous?</p> - -<p>Devinez-vous les atroces cruautés de ce supplice -que je ne souhaiterais pas à mon plus -implacable ennemi?</p> - -<p>Athanase paraissait réfléchir.</p> - -<p>— Eh bien! ce supplice-là, continua le numéro -9, je l'ai enduré, moi, et je l'ai enduré avec -des aggravations féroces.</p> - -<p>Je ne sais plus quel écrivain en quête d'une -phrase sonore a dit que faire rire les honnêtes -gens est un métier malaisé.</p> - -<p>Il aurait dû ajouter que c'est parfois un métier -lugubre.</p> - -<p>Vous m'avez entendu cette nuit hoqueter -dans mon ivresse des lambeaux de couplets? -Ce sont des épaves de mon ancienne profession -de comique.</p> - -<p>Car j'étais comique, moi!</p> - -<p>On ne le croirait pas à voir ma figure ravagée -par les soucis, mes yeux brûlés par les -larmes?</p> - -<p>J'étais comique!</p> - -<p>Est-ce que j'avais le droit d'exister au sérieux? -Le lendemain du jour où on enterrait -ma mère, c'était la seconde représentation -d'une drôlichonnerie en sept tableaux.</p> - -<p>La direction s'était mise en frais ; on n'avait -personne pour me remplacer ; il fallut bien -débiter avec les grimaces ordinaires les soixante -calembours par à peu près qui diamantaient -mon rôle.</p> - -<p>J'étais comique, — et j'ai voulu jouer dans -la vie les amoureux! Cela méritait un châtiment, -n'est-il pas vrai?</p> - -<p>Le châtiment est venu.</p> - -<p>Celle dont je m'étais follement épris faisait les -ingénues dans la troupe.</p> - -<p>Seize ans à peine, plus belle que les seize -ans eux-mêmes… Et moi j'avais conçu pour -elle une passion insensée.</p> - -<p>Réellement j'étais comique!</p> - -<p>Longtemps je me tus. Un soir au foyer… -nous étions seuls tous deux, je saisis sa main.</p> - -<p>Ce que je lui dis, je l'ignore ; je sais seulement -que je parlai, que je pleurai, que je fus -éloquent.</p> - -<p>Mais elle, quand je m'arrêtai frémissant :</p> - -<p>— Bravo!… bravo!… Sais-tu que tu es épatant? -Tu la fais joliment bien celle-là!…</p> - -<p>Elle est de toi?…</p> - -<p>Dites donc, vous autres, ajouta-t-elle en -s'adressant à nos camarades qui arrivaient, il -en a une nouvelle, et une chic, allez!…</p> - -<p>La blague à la déclaration… Ah! ah! ah!… -Si vous aviez vu quelle figure!… Ah! ah! ah!…</p> - -<p>Je t'en prie recommence-nous-la!… Ah! ah! -ah!… Il faut te la faire mettre dans un rôle… -Ah! ah! ah!…</p> - -<p>J'étais resté anéanti.</p> - -<p>Tous mes camarades se joignaient à elle pour -me répéter :</p> - -<p>— Fais-nous-la donc! Voyons, recommence-la!…</p> - -<p>Tenez, quand je me rappelle cette scène… -cette scène qui se renouvela dix fois ; — car je -l'aimais trop pour me laisser décourager.</p> - -<p>Dès que j'abordais ce sujet si poignant pour -moi :</p> - -<p>— Encore? s'écriait-elle en riant de confiance.</p> - -<p>J'insistais. Elle riait plus fort.</p> - -<p>— Superbe! ce geste-là!… Tu viens d'avoir -une intonation splendide. Mais pourquoi ne te -fais-tu pas fourrer cette charge-là dans une -pièce?</p> - -<p>Je me tordais de rage, elle se tordait de -joie.</p> - -<p>C'est juste, j'étais comique!</p> - -<p>Si bien qu'à deux pas du suicide, je me -suis arrêté — pour mieux souffrir.</p> - -<p>J'ai bu et mon intelligence s'est affaiblie ; j'ai -bu et l'on m'a remercié parce que je manquais -la réplique en scène ; je bois et un de ces matins -on m'enterrera. En apprenant ma mort, -Paris y compris, l'ingénue que vous savez se -dira :</p> - -<p>— Il était crânement drôle tout de même!</p> - -<p>Ce sera mon oraison funèbre.</p> - -<p>J'étais comique!…</p> - -<p>Athanase paraissait toujours plongé dans ses -réflexions.</p> - -<p>— Pardon, reprit le vieil acteur en reprenant -un peu de calme, je vous attriste là de -mes bavardages. C'est plus fort que moi, -quand j'entame ce chapitre…</p> - -<p>Eh bien! vous ne me répondez pas. Est-ce -que par hasard j'aurais mis le doigt sur une -plaie non cicatrisée? Est-ce que vous aussi vous -aimeriez une actrice?</p> - -<p>En ce cas-là, ce que j'ai dit est bien dit et -je ne regrette plus rien, pas même d'être entré -dans votre chambre en dehors de tous les -règlements de la civilité…</p> - -<p>Vous profiterez de mes conseils, hein, je -vous en prie?</p> - -<p>— D'où vient donc, dit Athanase répondant -à la question par une autre, d'où vient donc -qu'après avoir tant souffert par le théâtre, vous -vous soyez logé dans ce quartier dont le théâtre -est l'âme?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">XI<br /> -<span class="small">LA NOSTALGIE DES PLANCHES</span></h2> - - -<p>Le vieux comédien hocha la tête.</p> - -<p>— Ceci est une autre affaire. Si vous y aviez -passé!</p> - -<p>— J'y passerai peut-être, murmura le débutant.</p> - -<p>— Vous éprouverez alors un double sentiment -qui se dément et se combat.</p> - -<p>Après une déchéance comme la mienne, le -théâtre ne devrait avoir pour moi que des souvenirs -poignants ; — n'importe!</p> - -<p>J'ai besoin d'être encore dans son atmosphère.</p> - -<p>Dandin, jusque dans la folie, avait l'amour -de la procédure et jugeait les larcins du chien -qui avait croqué ses chapons, plutôt que de -rester oisif au logis.</p> - -<p>Arrachez le bureaucrate à ses habitudes tyranniques, -enlevez-lui l'odeur fade des paperasses, -la chaleur tiède du poêle de faïence, la -feuille de présence et les casiers verts, il dépérira -dans sa liberté nouvelle, cette liberté fût-elle -dorée par le plus gros héritage.</p> - -<p>J'ai lu quelque part l'histoire d'un épicier enrichi -qui, dans son château princier, regrettait -ses tonneaux de mélasse et ses ballots de -café. En parcourant les allées de son parc anglais, -il rêvait au cours des trois-six ; devant -un beau coucher de soleil, il pensait aux quinquets -de la rue des Lombards.</p> - -<p>De sorte que, las de ses bonheurs opprimants, -il secoua le joug de la richesse pour -reprendre le collier volontaire de la denrée coloniale. -Son salon servit de boutique. Le piano -de sa fille devint un comptoir sur lequel il pesait -pour ses voisins de campagne les provisions -qu'il allait acheter en gros à Paris.</p> - -<p>Ce monsieur avait la nostalgie de la cannelle ; -moi, j'ai la nostalgie des planches.</p> - -<p>Une nostalgie qui ne pardonne pas.</p> - -<p>Quand je sors, mes pas se tournent involontairement -vers le boulevard du Temple.</p> - -<p>Quand je lis, les journaux de théâtre viennent -d'eux-mêmes dans mes mains.</p> - -<p>Quand je pense, mes préoccupations vont -toutes de ce côté.</p> - -<p>A chaque première représentation, je m'asseois -au plus prochain café. J'écoute les rumeurs, -je recueille les avis, et de ces bribes je -me reconstruis la soirée entière, pièce, acteurs -et public.</p> - -<p>Les industriels qui grouillent autour des salles -sont mes amis ; du marchand de programmes -au vendeur de contre-marques, je les sens tous -de ma famille.</p> - -<p>Si je rencontre dans la rue une voiture de -décors, il me passe un éblouissement.</p> - -<p>L'heure à laquelle j'entrais d'ordinaire en -scène ne sonne pas une seule fois sans que mon -cœur se serre instinctivement.</p> - -<p>Parfois je reste planté sur mes jambes devant -la porte du théâtre où je jouai si longtemps.</p> - -<p>Ces gens qui se pressent autour des bureaux, -il me semble qu'ils viennent pour m'applaudir. -Toutes les places se garnissent.</p> - -<p>Le lustre projette ses miroitements sur la -toilette des femmes ; l'orchestre donne le signal.</p> - -<p>J'entre en scène.</p> - -<p>Ma verve flambe, le rôle est enlevé. Les bravos -succèdent aux bravos.</p> - -<p>On me rappelle, et… je m'aperçois qu'il pleut -à verse et que je me suis pendant cette extase -laissé traverser jusqu'aux os.</p> - -<p>Ce qui n'empêche pas que je recommence le -lendemain.</p> - -<p>— Et elle! n'est-elle pour rien dans vos souvenirs, -demanda Athanase?</p> - -<p>— Ils ne vivent que par elle.</p> - -<p>— Vous l'aimez donc encore?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Ah! vous voyez bien que vous aviez tort -tout à l'heure de me dire de renoncer à mon -amour…</p> - -<p>Rien n'est logique comme la monomanie.</p> - -<p>La conséquence tirée par Athanase laissa -son antagoniste sans réplique. Le clerc profita -de ce mouvement d'hésitation pour être pathétique.</p> - -<p>— Et ta! ta! ta!… moi je veux bien, si -ça vous amuse, termina le numéro 9 après -plusieurs sorties oratoires du numéro 11… -Seulement, rappelez-vous bien ce que je vous -dis. Vous vous en mordrez les pouces… Maintenant, -si vous tenez absolument à retrouver la -piste de la donzelle, je vous conseille d'aller -à l'<i>Agence cosmopolite</i>.</p> - -<p>— Quelle rue?</p> - -<p>— Voilà l'adresse. C'est une des maisons qui -se chargent de procurer des engagements aux -acteurs… Une façon de bureau de placement, -quoi!… Ils sont au courant de toutes les mutations -et vous êtes à peu près certain…</p> - -<p>Mais si vous vouliez m'écouter, vous ne bougeriez -plus et vous vous replaceriez tout tranquillement -chez un huissier de Paris… parce -que… quand on aime… Enfin, suffit!</p> - -<p>L'ex-clerc était déjà parti.</p> - -<p>Du premier étage, il entendit le vieux comédien -entonner à pleins poumons l'air de <i>la Robe -et les Bottes</i>.</p> - -<p>— Encore l'absinthe, murmura-t-il hésitant ; -car ce chant enroué arrivait à lui comme un -avertissement…</p> - -<p>La voix se tut. Athanase reprit sa course.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">XII<br /> -<span class="small">L'AGENCE COSMOPOLITE</span></h2> - - -<p>L'<i>Agence cosmopolite</i> était bien, en effet, un -véritable bureau de placement. Trials, laruettes, -barytons, pères nobles, ganaches, traîtres, rôles -marqués, déjazets, soprani, soubrettes, mères, -utilités, elle tenait tout ce qui concernait son -état.</p> - -<p>Elle expédiait sur commande jusqu'aux confins -du monde, et avait envoyé des ténors à -Tobolsk, des contralti à Nouka-Hiva.</p> - -<p>Curieuse industrie, pour laquelle il faut un -cycle de connaissances et d'aptitudes spéciales.</p> - -<p>L'administrateur de l'<i>Agence cosmopolite</i> les -réunissait toutes. Il avait le coup d'œil d'un général -d'armée, la mémoire d'un savant, l'habileté -d'un maquignon.</p> - -<p>D'un regard il toisait un nouveau venu ; en -trois minutes il avait mentalement classé les -artistes dans une des catégories par lui imaginées, -et vous aurait dit à un centième près ce -que pouvait être son rendement annuel.</p> - -<p>Il possédait sur le bout du doigt la carte -théâtrale du monde entier ; sachant que telle -ville est impitoyable pour le chant et pitoyable -pour la comédie ; que telle autre a la passion -du drame ; que telle localité du Nord ne pardonne -pas les nez en trompette à ses actrices ; -que telle autre ne tient qu'aux mollets de ses -danseuses.</p> - -<p>Sachant encore le budget de chaque troupe, — ensemble -et détail ; le jour où expirait, à -cinq cents lieues, l'engagement d'un sujet, et -devançant l'échéance pour proposer son remplaçant.</p> - -<p>Sachant…</p> - -<p>Que ne savait-il pas?</p> - -<p>Il avait surtout l'art infini du placeur.</p> - -<p>Jamais commis de nouveautés ne déploya -plus de ressources pour faire accepter du client -ce que l'argot spécial intitule des <i>rossignols</i>.</p> - -<p>Il vous prenait un artiste comme une pièce -d'étoffe, le faisait miroiter aux yeux du chaland, -le montrait sous son jour et dans son pli -favorables. Un poëme de diplomatie!</p> - -<p>Athanase, en arrivant, pénétra dans la première -pièce ; c'était l'officine.</p> - -<p>Sur les murailles, plusieurs listes placardées -annonçaient les demandes du moment et indiquaient -les tableaux de diverses troupes de -province et de l'étranger.</p> - -<p>— Monsieur désire?… interrogea un employé.</p> - -<p>Athanase, que les épreuves précédentes -avaient légèrement enhardi, répondit sans rougir -autant :</p> - -<p>— J'aurais un renseignement à demander à -monsieur l'administrateur.</p> - -<p>— Veuillez passer au salon.</p> - -<p>Dans ce salon, attenant à l'officine, trois -personnes attendaient déjà ; deux causaient ensemble, -la troisième était seule.</p> - -<p>— Pas de chance, disait le premier causeur.</p> - -<p>— Bah! tu as été <i>égayé</i>?</p> - -<p>— Figure-toi que voilà trois villes où je vais. -Dans l'une, le directeur a trouvé que je criais -trop haut ; dans l'autre, le public a trouvé que -je chantais trop bas ; dans la troisième, sous -prétexte que je ressemblais à un adjoint du -maire qu'on déteste, on ne m'a pas laissé chanter -du tout. Cris, banquettes cassées, sous jetés -sur la scène… Oh! les débuts! les débuts!</p> - -<p>— Cependant, mon cher, si tu étais spectateur -payant dans ton trou de province, et qu'on t'infligeât -de force des <i>pannes</i>.</p> - -<p>— On voit bien que tu as eu de la chance -dans tes derniers engagements.</p> - -<p>— En effet ; mais là n'est pas la raison.</p> - -<p>— Je t'attends au prochain <i>attrapage</i>.</p> - -<p>— Et où vas-tu aller?</p> - -<p>— A Liége, je crois.</p> - -<p>— Jolie ville.</p> - -<p>— Oui ; on dit surtout que le directeur est -une espèce d'imbécile dont on fait ce qu'on -veut…</p> - -<p>L'administrateur de l'<i>Agence cosmopolite</i> venait -d'ouvrir une porte latérale, et s'adressant -à la troisième personne, qui prêtait avec une attention -soutenue l'oreille à la conversation :</p> - -<p>— Monsieur le directeur du théâtre de Liége, -donnez-vous donc la peine d'entrer.</p> - -<p>Le directeur obéit en lançant un coup d'œil -qui démontrait suffisamment qu'il avait recueilli -l'épithète de l'artiste.</p> - -<p>— Bien! très-bien! fit celui-ci. Ces choses-là -n'arrivent qu'à moi. Encore un engagement de -passé au bleu. Ce n'est ma foi pas la peine que -j'attende plus longtemps. Viens-tu?</p> - -<p>Les deux causeurs sortirent de compagnie, -laissant Athanase seul dans le salon.</p> - -<p>Au bout d'une demi-heure, le directeur liégeois -reparut enfin, accompagné par l'administrateur -de l'<i>Agence cosmopolite</i>.</p> - -<p>— Ainsi, disait l'administrateur, vous ne -vous décidez pas pour mon baryton?</p> - -<p>— Mon cher, que voulez-vous que je fasse -d'un baryton qui louche?</p> - -<p>— Vous vous figurez qu'il louche ; c'est une -idée. Il a tout au plus un léger regard du côté -droit… En ayant soin de chanter de profil…</p> - -<p>— Son jeu est froid.</p> - -<p>— Par exemple! Il a de la tenue.</p> - -<p>— Il est trop petit.</p> - -<p>— Peuh! Je vous conseille d'engager un -géant. Les grands acteurs sont déplacés dans -la plupart des rôles, ils encombrent la scène. -D'ailleurs, vous ne réfléchissez pas aux conditions… -c'est pour rien.</p> - -<p>— A la vérité.</p> - -<p>— Par le temps qui court, vous ne trouveriez -pas…</p> - -<p>— J'en conviens ; mais ce maudit œil.</p> - -<p>— En chantant de profil, vous savez! et au -moins trois cents francs d'économie par mois -sur tous les autres barytons que je pourrais -vous fournir.</p> - -<p>— Sans doute… Seulement, cette diable de -taille.</p> - -<p>— Trois cents francs par mois, c'est une -somme.</p> - -<p>— Allons! puisque vous le voulez.</p> - -<p>— Pas du tout. Notez bien que je ne vous -contrains en rien. Celui-là ou un autre.</p> - -<p>— J'en conviens.</p> - -<p>— Si même vous croyez que j'aie quelque -intérêt à vous parler ainsi, ne le prenez pas.</p> - -<p>— Nullement.</p> - -<p>— Mais, si! J'ai précisément, dans une autre -ville, l'occasion de le placer.</p> - -<p>— C'est signé, je l'engage.</p> - -<p>— Comme il vous plaira. Quant à moi…</p> - -<p>Le directeur de l'<i>Agence cosmopolite</i> venait de -donner un petit spécimen de son savoir-faire. -Après avoir reconduit le directeur jusqu'à la -porte, il rentra en se frottant les mains, — avec -la satisfaction bien légitime d'un homme qui -vient de soulager son catalogue d'un baryton -qui louche.</p> - -<p>Il s'arrêta devant Athanase, et le passant en -revue de la tête aux pieds :</p> - -<p>— Vous jouez les grimes?…</p> - -<p>— Non, monsieur.</p> - -<p>— Tant pis. Vous avez tort ; c'est là votre -vocation… Auriez-vous la faiblesse de vous -destiner aux rôles tenus?</p> - -<p>— Pas davantage.</p> - -<p>— Vous sortez du Conservatoire?… Non… -Des cafés-chantants, alors ; car je ne me rappelle -pas encore vous avoir placé nulle part. -Dans quel prix désirez-vous une position?</p> - -<p>— Monsieur, le sujet qui m'amène n'est -pas celui-là.</p> - -<p>— Auriez-vous une direction? celle de la -troupe ambulante de Pithiviers, peut-être?… -Je sais qu'on devait la donner. Vous ferez bien -de renouveler tout votre monde…</p> - -<p>— Je n'ai pas l'honneur de…</p> - -<p>— Ah!</p> - -<p>— Je venais simplement vous demander un -renseignement.</p> - -<p>— Lequel?</p> - -<p>— On m'a fait espérer que vous pourriez me -procurer l'adresse d'une personne… à laquelle -je m'intéresse et qui doit être engagée à Paris, -M<sup>lle</sup> Eulalie.</p> - -<p>— Certainement… c'est notre maison qui a -fait cette affaire… M<sup>lle</sup> Eulalie joue le drame.</p> - -<p>— Le drame?… Alors ce n'est pas la même. -Celle-là tenait l'emploi de dugazon à Gérizy ; -par conséquent…</p> - -<p>— La belle raison. Comme si l'on ne changeait -pas de genre à volonté aujourd'hui. Dans -l'ancienne tradition, on avait la ridicule manie -de s'immobiliser… Nous voyons journellement, -à présent, une artiste commencer par la danse, -continuer par le chant, poursuivre par la comédie -et finir par le mélodrame.</p> - -<p>— J'ignorais cette particularité.</p> - -<p>— M<sup>lle</sup> Eulalie joue, je vous le répète, le -drame au <i>Théâtre de la Croix-de-ma-mère</i>. Elle -demeure, 12, rue de la Tour-d'Auvergne.</p> - -<p>— Combien je vous suis obligé, monsieur.</p> - -<p>— De rien ; — mais je vous assure que vous -avez tort de ne pas embrasser les grimes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">XIII<br /> -<span class="small">UNE ÉLÈVE DU CONSERVATOIRE</span></h2> - - -<p>Eulalie était élève du Conservatoire.</p> - -<p>Née de parents fruitiers, mais honnêtes, elle -avait passé les belles années de son enfance à -écosser des pois, jusqu'au jour où, l'enfance -étant devenue adolescence, un professeur de cet -établissement, client de la boutique paternelle, -fut frappé à la fois de ce qu'il eut l'indulgence -d'appeler sa beauté et sa jolie voix.</p> - -<p>Pour la beauté, un nez légèrement retroussé, — il -les aimait comme ça, le digne homme! — et -une paire d'yeux largement fendus avaient -suffi à son enthousiasme.</p> - -<p>Quant à la voix, après avoir entendu la petite -fredonner sans fausse note un refrain de -romance populaire, il avait déclaré sans hésiter -qu'une grande artiste était née.</p> - -<p>Que voulez-vous? c'était sa marotte à ce -professeur! Il avait — comme beaucoup de ses -collègues — la manie d'inventer des <i>étoiles</i>.</p> - -<p>Dans les rues, dans les maisons, en voyage, -partout où il entendait un son poussé par un -gosier humain il prêtait l'oreille avec une scrupuleuse -attention et au moins cinq fois sur dix -assurait qu'il venait de découvrir un ténor superbe, -une basse magnifique ou un soprano -hors ligne.</p> - -<p>Il avait ainsi embrigadé dans sa carrière plusieurs -douzaines de génies musicaux arrachés -à des professions que plus d'un devait regretter -ensuite.</p> - -<p>Eulalie se trouva du nombre des embrigadées.</p> - -<p>Élève du Conservatoire! c'est un trophée -pour une écosseuse de pois. Sans doute, en -suivant les traces de sa famille, la fillette aurait -pu gagner gros, épouser un brave et excellent -garçon, vivre heureuse et avoir beaucoup -d'enfants.</p> - -<p>Mais élève du Conservatoire!</p> - -<p>Il y avait de tout dans ce titre-là : de la gloire -et de l'argent, des ovations et des équipages, -des adorations et des meubles en bois de rose.</p> - -<p>Et à ce propos, si j'étais sûr de ne pas être -enfermé dans la maison du docteur Blanche -pour prix de mes efforts désintéressés, je me -permettrais d'adresser au Sénat une pétition -ainsi conçue :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Messieurs les Sénateurs,</p> - -<p>» Il est de prudence élémentaire chez tous les -peuples et dans toutes les conjonctures de prévenir -par des précautions sagement combinées -les catastrophes que peut prévoir l'intelligence -humaine.</p> - -<p>» Les chemins de fer ont appris, à nos dépens, -la nécessité de signaux conservateurs ; -la police maritime veille à l'entretien des -phares ; l'édilité place devant les fondrières -trop nombreuses de ses macadams des lanternes -rouges qui crient <i>casse-cou</i> au passant ; -enfin je doute qu'aucun ingénieur autorisât la -construction d'un pont sans parapet.</p> - -<p>» Ne serait-il pas à la fois juste et prévoyant -de mettre un simple garde-fou et d'allumer un -humble lampion sur les bords glissants de ce -précipice qu'on nomme le Conservatoire?</p> - -<p>» Les accidents s'y multiplient avec une continuité -qui appelle d'urgence l'attention de -l'autorité.</p> - -<p>» En conséquence, Messieurs les Sénateurs, -j'ai l'honneur de vous proposer une mesure qui -remplirait à la fois et, je crois, avec utilité, le -double emploi de garde-fou et de lampion.</p> - -<p>» Elle consisterait à publier le martyrologe -rétrospectif des infortunés de l'un et l'autre -sexe qui, pour avoir glissé sur cette pente redoutable, -ont vu leur existence compromise ou -perdue par ce cruel événement.</p> - -<p>» Pour cela il suffirait de dresser des listes -comparatives du nombre des élèves admis, en -faisant suivre le nom de chacun de renseignements -succincts mais précis sur la carrière par -lui parcourue au sortir dudit établissement.</p> - -<p>» Les listes en question seraient ensuite tenues -au courant chaque année et déposées dans un -lieu public où quiconque aurait la tentation de -suivre cette carrière pourrait auparavant venir -les consulter et s'édifier lui-même.</p> - -<p>» De cette façon, Messieurs les Sénateurs, -vous auriez la satisfaction d'avoir fait servir par -hasard la statistique à quelque chose, en arrachant -à un péril imminent des citoyens et des -citoyennes dont la reconnaissance bénirait plus -tard votre bienveillante sollicitude, et l'autorité -cesserait d'avoir à se reprocher des malheurs -qu'il ne faudrait plus attribuer qu'à la témérité -des victimes.</p> - -<p>» Daignez, Messieurs les Sénateurs, agréer -les civilités empressées de votre très-humble -serviteur. »</p> -</blockquote> - -<p>Telle est la pétition pour laquelle j'ai maintes -fois été tenté déjà de prendre la plume.</p> - -<p>Mais la réforme est si rationnelle que décidément -j'aurais trop de chances d'être dirigé -sur la maison du docteur Blanche!</p> - -<p>Tant pis pour les Eulalies de demain et des -jours suivants!</p> - -<p>La nôtre, après avoir partagé les illusions -d'usage, devait partager les déceptions accoutumées.</p> - -<p>On avait fait passer sa voix sous ce niveau -banal et impitoyable qui supprime toutes les -cimes ; on avait soumis son goût à cette orthopédie -classique qui traite l'originalité comme -une infirmité ; on lui avait enfin décerné quelques-uns -de ces accessits de pacotille qui coûtent -un ou deux pleurs à la sensibilité des -parents sans jamais rien rapporter à l'avenir -des enfants.</p> - -<p>Puis — comme l'habitude de manger est -une première nature — il avait fallu accepter, -au lieu du Grand-Opéra rêvé, les épreuves du -cabotinage de province.</p> - -<p>La filière est la même pour tous les accessits, -qu'ils soient décernés au nom du chant, -du drame ou de la comédie.</p> - -<p>O déchéance!</p> - -<p>La voilà donc cette vie ambitionnée! S'étioler -dans un petit coin, user sa mémoire à un travail -forcé, arriver pédestrement dans un théâtre -borgne, gravir un escalier boueux, entrer dans -une loge aux murs suintants, se déshabiller et -s'habiller en grelottant, entrer en scène en -tremblant, jouer avec des mâchoires devant des -Béotiens dont les sifflets humilient sans que -leurs bravos réjouissent, regagner la loge humide, -grelotter de nouveau pour dépouiller les -oripeaux, redescendre l'escalier toujours boueux, -traverser les rues désertes et rentrer au gîte -seule ou dans quelle compagnie!…</p> - -<p>La voilà donc cette vie ambitionnée.</p> - -<p>Oh comme Eulalie aurait bien voulu n'avoir -jamais été élève du Conservatoire!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">XIV<br /> -<span class="small">INTÉRIEUR D'ACTRICE</span></h2> - - -<p>La dugazon languissait ainsi à Gérizy, quand -celui que la prose du <i>Phare dramatique</i> appelait -<i>notre éminent Cramoizin</i>, obtint, — grâce à des -protections, — un emploi de demi-comparse au -<i>Théâtre de la Croix-de-ma-mère</i>.</p> - -<p>Être éminent et avoir des protections pour -en arriver à une position sociale qui vous permette -de dire dans le cours d'une soirée trois -phrases et demie dans le genre de :</p> - -<p>« <i>Madame la duchesse, votre fête est charmante.</i> »</p> - -<p>N'est-ce pas un des exemples les plus cruels -des ironies de la phraséologie humaine?</p> - -<p>Quoi qu'il en soit, au moment du départ, -notre éminent Cramoizin s'était souvenu des -préférences dont la dugazon passait pour l'avoir -honoré jadis, et il lui avait prouvé sa reconnaissance -en lui procurant pour la même -scène un engagement mitoyen entre l'actrice et -la figurante.</p> - -<p>Mais, à Paris, n'y avait-il pas le chapitre des -crédits extraordinaires?</p> - -<p>Le <i>Théâtre de la Croix-de-ma-mère</i>, adoptant -le système de la confusion des genres, si répandu -aujourd'hui, variait le mélodrame par la -féerie, et, dans la féerie, le maillot peut mener -à tout.</p> - -<p>Bref, Eulalie avait accepté avec empressement, -et s'était installée rue de la Tour-d'Auvergne, -comme l'avait dit l'administrateur de -l'Agence cosmopolite.</p> - -<p>Quelle installation!</p> - -<p>C'est surtout dans la vie théâtrale que la -roche Tarpéienne est près du Capitole.</p> - -<p>A une extrémité, les splendeurs inouïes, les -traitements insensés, les luxes arrogants ; à l'autre, -les privations et les misères.</p> - -<p>Eulalie en était à l'extrémité fâcheuse.</p> - -<p>Une chambre précédée d'une pièce qui cumulait -les fonctions de cuisine, d'antichambre et -de cabinet de toilette.</p> - -<p>Dans la chambre, qu'un marchand de meubles -avait décorée, moyennant location, de ses -produits de rebut, Eulalie achève d'onduler ses -cheveux avec une pincette chauffée à la cheminée, -tout en consommant un débris de charcuterie.</p> - -<p>De temps en temps elle exécute une roulade -pour s'assurer — c'est son expression — que -<i>la voix ne se rouille pas</i> dans l'inaction, ou -adresse la parole à une femme de ménage qui -reprise le bas d'une robe de soie effrangée par -un usage trop prolongé.</p> - -<p>— Il n'est pas fameux, ce petit salé… Pour -combien en avez-vous pris, madame Michel?</p> - -<p>— Pour six sous.</p> - -<p>— Les charcutiers de Paris sont joliment -voleurs. A Gérizy, pour le même prix, j'en -avais deux fois autant…</p> - -<p>— Tout augmente, que c'est affreux.</p> - -<p>— Je ne m'aperçois pas assez de cette augmentation-là -dans nos appointements… Do, -ré, si, sol!… Tâchez que ce soit une reprise -perdue…</p> - -<p>— Dame!… sauf votre respect, la robe est -un peu mûre.</p> - -<p>— Un peu, beaucoup ; mais il faut espérer -que ce ne sera pas toujours comme ça… Tra, -la, la, la, la, la… Si, sol, do, la, la, fa!…</p> - -<p>— Je le crois ben… quand on a votre physique…</p> - -<p>— Hier au soir, j'ai reçu une lettre…</p> - -<p>— Voyez-vous ce que je vous disais… si j'avais -des fonds, je les placerais les yeux fermés -sur votre avenir…</p> - -<p>— Cette bonne madame Michel.</p> - -<p>— C'est que je m'y connais… Feu Michel, -mon défunt, n'a pas été souffleur pour rien -pendant dix-sept ans et neuf mois… Oui, madame, -dix-sept ans et neuf mois passés dans la -boîte de chêne… Ce n'est pas un jour ; sans -compter que pendant ce laps, il n'a pas une -seule fois voulu voir comment était faite la -salle avec le public dedans.</p> - -<p>Eulalie avait allumé une cigarette pour son -dessert.</p> - -<p>— C'est drôle, hein!… poursuivit madame -Michel, de vivre si longtemps dans un théâtre -et de ne jamais être en tête-à-tête qu'avec le -bas des jambes des acteurs et des actrices… -mais aussi il n'y avait pas son pareil pour souffler… -Esclave de son devoir, quoi!… Il n'a -pas fait manquer une réplique pendant tout -son laps!… il n'avait même pas besoin de regarder -les artistes! Il devinait qu'ils allaient être -embarrassés, rien qu'à voir la manière dont ils -trémoussaient des jambes… Un rude homme, -sans flatterie… C'est pour vous dire que j'ai le -droit d'avoir une opinion. Je parierais que -cette lettre est au moins d'un grand seigneur…</p> - -<p>— Oh! un grand seigneur… Vous exagérez, -madame Michel…</p> - -<p>— Toujours bien d'un négociant en gros.</p> - -<p>— Plutôt.</p> - -<p>— Ma foi, moi j'aimerais autant… Rien que -dans la rue des Lombards il y a des fabricants -de produits chimiques qui sont crânement dans -leurs affaires, allez!… Et sa lettre est bien -brûlante?…</p> - -<p>— Madame Michel!</p> - -<p>— Faites excuse, mademoiselle ; mais j'adore -ça, moi, les amourettes ; ça me ragaillardit… -Que feu Michel, mon défunt, qui savait mon -faible, il a tout fait pour me faire entrer habilleuse -à son théâtre…</p> - -<p>— Il me demande la permission de se présenter -chez moi…</p> - -<p>— Comment donc!… Le produit chimique -n'a jamais eu que de bons sentiments, j'en répondrais -comme de moi, de ct' homme! Et -quand est-ce qu'il viendra?</p> - -<p>— Aujourd'hui…</p> - -<p>— A la bonne heure! Ce n'est pas un perdeur -de temps… Vous pouvez vous vanter -d'avoir joliment fait de venir à Paris. Voilà -votre affaire bâclée…</p> - -<p>— Vous arrangez les choses à votre façon.</p> - -<p>— C'est la bonne… Pourquoi bouder contre -la chance?</p> - -<p>— Rien ne vous prouve que ce monsieur…</p> - -<p>— Est un homme sérieux. Quand je vous -répète que j'ai des pressentiments qui ne me -trompent jamais… Si vous tenez à en être plus -sûre, je vas vous faire une réussite.</p> - -<p>— Oh! oui! une réussite.</p> - -<p>— Vous allez m'en dire des nouvelles… Je -sais les cartes absolument comme si j'étais -dedans…</p> - -<p>Eulalie et M<sup>me</sup> Michel étaient plongées dans -leurs opérations cartomanciennes et celle-ci répétait -en montrant le dix de trèfle et le roi de -carreau :</p> - -<p>— Toujours de l'argent et un homme d'âge… -C'est comme si le notaire y avait passé.</p> - -<p>A ce moment on sonna discrètement à la -porte.</p> - -<p>Les deux femmes bondirent.</p> - -<p>— C'est lui! s'écria Eulalie.</p> - -<p>— A quelle heure qu'il devait donc venir?</p> - -<p>— A deux heures…</p> - -<p>— Il les est… Hein! tout de même, comme -ça fait passer le temps, ces scélérates de -cartes…</p> - -<p>— Madame Michel, ma robe, bien vite…</p> - -<p>— J'ai encore un point à y faire.</p> - -<p>— N'importe… Mettez donc du bois dans -la cheminée… Ouvrez un peu la fenêtre -pour enlever l'odeur de la cigarette… serrez -le paquet de Maryland…</p> - -<p>— Minute… Comme vous y allez! on ne -peut pas se couper en quatre!</p> - -<p>La sonnette retentit une seconde fois…</p> - -<p>— Il va s'en aller, soupira Eulalie avec angoisse…</p> - -<p>— Il n'y a pas de risque… Il doit nous entendre -remuer à travers la porte… Et puis les -amoureux, ça ne se décourage pas si facilement.</p> - -<p>— Suis-je bien coiffée?</p> - -<p>— A croquer.</p> - -<p>— Allez ouvrir alors… Non!… l'assiette au -petit salé qui est restée sur le milieu de la -table.</p> - -<p>— Parbleu! il doit bien se douter que vous -mangez…</p> - -<p>Pour la troisième fois, on agita la sonnette…</p> - -<p>— Quand je vous disais qu'il ne perdrait pas -courage si facilement… Surtout recevez-le avec -dignité et rappelez-vous le roi de carreau… -Vous m'en direz des nouvelles demain matin…</p> - -<p>M<sup>me</sup> Michel était enfin allée ouvrir.</p> - -<p>Eulalie, dans une attitude digne et réservée -faisait bouffer de son mieux sa robe de soie -passée, et attendait, assise auprès du feu, le -visiteur annoncé par des pronostics si dorés.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">XV<br /> -<span class="small">PÉRIPÉTIE</span></h2> - - -<p>Ce fut Athanase Briquet qui entra…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">XVI<br /> -<span class="small">UNE PREMIÈRE ENTREVUE</span></h2> - - -<p>La femme de ménage s'était discrètement retirée, -après avoir ouvert la porte à l'étranger. -Eulalie attendait pour tourner la tête que celui-ci -prît la parole.</p> - -<p>Athanase restait donc livré à son irrésolution -et à sa timidité.</p> - -<p>Il n'osait avancer, et s'était arrêté sur le -seuil de la chambre, tortillant gauchement son -chapeau entre ses doigts.</p> - -<p>C'est qu'il avait depuis quinze jours ajourné -sans cesse ce moment ardemment souhaité ; -c'est qu'il avait fait vingt plans de campagne -avant d'en adopter un ; c'est qu'il avait écrit -trente lettres avant d'envoyer celle qui avait -donné carrière aux suppositions que vous savez.</p> - -<p>De son côté Athanase n'avait pas été sans se -livrer, sur l'intérieur d'Eulalie, à des hypothèses -que la réalité venait violemment démentir.</p> - -<p>Pouvait-il se représenter le boudoir d'une -actrice parisienne autrement que sous des couleurs -empruntées à la palette des <i>Mille et une -Nuits</i>?</p> - -<p>Au lieu de cela, il retrouvait à Paris une -simplicité très-proche parente des protêts de -Gérizy, et sa surprise augmentait encore son -embarras.</p> - -<p>Ce qui prouve sa bonne foi ; — car un roué -n'aurait pas manqué de puiser dans cette circonstance -une subite hardiesse.</p> - -<p>La situation cependant ne pouvait se prolonger -et Eulalie, voyant que la montagne ne venait -pas assez vite à elle, se décida à aller à la -montagne.</p> - -<p>N'était-elle pas un peu parente de Mahomet, — ne -fût-ce que par son paradis?</p> - -<p>Donc se retournant tout à coup :</p> - -<p>— Veuillez, monsieur, prendre la peine…</p> - -<p>Elle laissa la phrase en suspens à la vue -d'Athanase.</p> - -<p>Étriqué dans son habit vert bouteille, tremblant, -changeant de couleur, il avait un air -piteux qui répondait si peu aux promesses du -roi de carreau accompagné de beaucoup de -trèfle!</p> - -<p>L'actrice d'ailleurs venait de reconnaître, — avec -la mémoire de la bourse, — le clerc aux -protêts provinciaux. Aussi, se méprenant complétement -et songeant à certaine créance qu'elle -avait laissée là-bas :</p> - -<p>— Ah! c'est vous, jeune homme, fit-elle d'un -petit ton dédaigneux. Il paraît que vous vous -entendez à suivre les pistes…</p> - -<p>— Mademoiselle, répondit Athanase se méprenant -à son tour, si je me suis permis de vous -attendre le soir à la sortie du théâtre…</p> - -<p>— Vraiment! de mieux en mieux! Mais c'est -de la haute police… Vous avez tort de ne pas -vous présenter à la préfecture ; on utiliserait vos -mérites.</p> - -<p>— A la préfecture?… Je ne comprends -pas…</p> - -<p>— Cela m'étonne de votre part… Un si habile -limier!… Croyez-moi, mon cher, vous gagneriez -plus à ce métier-là que dans vos fonctions -de saute-ruisseau chez votre loup-cervier -de province…</p> - -<p>L'épithète de saute-ruisseau était entrée -comme une lame de poignard dans le cœur de -l'amoureux.</p> - -<p>— A propos, reprit la comédienne, que me -veut-il, votre monsieur Loyal?…</p> - -<p>Encore un morceau de sa façon… Donnez, -l'ami… et dites-lui qu'une autre fois il ne -prenne pas la peine de faire voyager à mon intention -ses petits clercs… Ils n'auraient qu'à se -perdre en route… Eh bien! ce protêt, cette saisie, -ce n'importe quoi… Donnez!</p> - -<p>— Mademoiselle, fit Athanase suffoquant… -Mademoiselle…</p> - -<p>— Ah! mais non! c'est déjà bien assez d'être -forcée de lire votre prose, sans l'entendre par-dessus -le marché… Donnez donc, monsieur le -clerc.</p> - -<p>— Je ne suis plus clerc! cria le malheureux.</p> - -<p>— Pas possible!… Mais alors qu'êtes-vous -donc?</p> - -<p>— Je suis… Je suis… amoureux. Amoureux -à en perdre la raison.</p> - -<p>— Grand Dieu! riposta Eulalie en parodiant -le ton tragique de cette déclaration… Serait-ce -par hasard vous, Monsieur, qui…</p> - -<p>Et en montrant la lettre elle toisait avec insolence -Athanase qui fit de la tête un signe -honteusement affirmatif.</p> - -<p>— Vous! reprit l'actrice courroucée… Vous! -Vous!…</p> - -<p>Ces trois exclamations avaient parcouru une -gamme descendante en passant de la colère à -l'ironie, de l'ironie à la gaîté folle.</p> - -<p>— Je ne savais pas… ah! ah! ah! ah!… -que dans les études… ah! ah! ah! ah!… on -apprît à libeller… ah! ah! ah!… ce genre -d'actes… Soyez convaincu, monsieur, que je -suis très-honorée… ah! ah! ah!… des hommages -d'un personnage aussi important… d'un -homme que sa fortune et son talent… Désolée, -mais on m'attend au théâtre pour une répé… -ah! ah! ah!… pour une répétition.</p> - -<p>— Ordinairement vous n'y allez qu'à trois -heures, balbutia Athanase.</p> - -<p>— En vérité… monsieur est supérieurement -renseigné… C'est juste. J'oubliais que monsieur -a bien voulu me suivre… Afin de vous épargner -aujourd'hui cette fatigue, permettez-moi de vous -prier de passer devant!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">XVII<br /> -<span class="small">NUMÉRO NEUF ET NUMÉRO ONZE</span></h2> - - -<p>— Triple sot! animal! butor!… soupirait le -numéro 11 en arpentant sa chambre avec fureur… -n'avoir pas trouvé un mot à répondre!… m'être -laissé terrasser par ses railleries…</p> - -<p>N'avait-elle pas le droit de me railler, quand -stupide et hébété…</p> - -<p>— Eh bien! eh bien!… qu'est-ce qu'il y a?</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">D'où vient ce tapage,</div> -<div class="verse">Ce tapage, ce tapage?…</div> -</div> - -<p>C'était le numéro 9 qui entrait chez son -voisin.</p> - -<p>Le vieux comique avait déjà une légère pointe, -comme l'attestait le fragment de couplet qui escortait -son apparition.</p> - -<p>— Bigre! nous avons l'air furieusement agité -aujourd'hui! L'aurions-nous vue, par hasard?</p> - -<p>— Oui, je l'ai vue.</p> - -<p>— Il paraît que le colloque n'a pas été caressant…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Dans ce temps-là,</div> -<div class="verse">C'était déjà comm' ça!…</div> -</div> - -<p>— Mon pauvre ami, je suis bien malheureux… -J'ai été bête, j'ai été grotesque… J'entends encore -ses rires…</p> - -<p>— Ah! elle a ri… L'autre aussi elle riait… -Vous savez, l'autre… ma Berthe!</p> - -<p>Parbleu!… Est-ce qu'elles ne se ressemblent -pas toutes?</p> - -<p>— Elle a eu raison de rire, reprit Athanase -avec animation. Elle a eu raison de me dire que -je n'avais ni fortune, ni talent.</p> - -<p>— Et moi, je vous répète qu'elles se ressemblent -toutes… Comme chantait un couplet -sur l'air <i>Du serin qui te fait envie</i>.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Des femmes s'lon moi la meilleure,</div> -<div class="verse">Ne vaut…</div> -</div> - -<p>— Pas de talent!… pas de fortune!…</p> - -<p>— Vous voyez bien que c'est une sans cœur -comme ses pareilles et quand je vous conseillais -de ne plus l'aimer…</p> - -<p>Pauvre garçon… A votre place je n'irais -pas par quatre chemins. L'absinthe, voyez-vous, -il n'y a que cela pour l'oublier.</p> - -<p>— Et moi, je préfère le travail pour la mériter.</p> - -<p>— A votre aise… chacun son goût… si vous -croyez que ça vous mènera loin, vos pièces… Au -revoir, voisin…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Au revoir,</div> -<div class="verse i1">A ce soir,</div> -<div class="verse">Dans ma chambrette…</div> -</div> - -<p>Et le numéro 9 regagna sa bouteille, tandis -que le numéro 11 tirait ses manuscrits de son -secrétaire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">XVIII<br /> -<span class="small">ÉCRITURES EN TOUS GENRES</span></h2> - - -<p>Pendant un an, ce fut un labeur opiniâtre.</p> - -<p>Il s'agissait de conquérir cette fortune et ce -talent dont l'actrice avait si ironiquement déploré -l'absence.</p> - -<p>Athanase ne sortait que pour aller au théâtre -où jouait Eulalie. Il avait, quand ses forces faiblissaient, -besoin de la voir pour ranimer son -énergie. Après quoi, il revenait de la représentation, -plein d'une ardeur nouvelle.</p> - -<p>Comment, en effet, aurait-il pu être distrait -de son idée fixe?</p> - -<p>Il ne connaissait personne à Paris, n'avait -pour toute relation que ses rapports de voisinage -avec le comique en retraite ; et celui-ci -entremêlait ses conseils de trop de couplets -pour que ses remontrances eussent le poids -nécessaire.</p> - -<p>Au bout de l'année, Athanase avait achevé -un drame, revu et corrigé — Dieu sait combien -de fois.</p> - -<p>Le drame était naturellement destiné au -<i>Théâtre de la Croix-de-ma-mère</i>, avec rôle pour -Eulalie ; mais il fallait auparavant faire mettre au -net le brouillon aux innombrables surcharges.</p> - -<p>Athanase se rendit chez un copiste dont son -voisin lui avait donné l'adresse.</p> - -<p>Un des types les plus intéressants que celui -du copiste dramatique.</p> - -<p>Ces <i>entreprises d'écritures</i> sont de véritables -administrations, qui enrégimentent les employés -par dizaines.</p> - -<p>Le chef de l'entreprise réalise d'ordinaire de -très-beaux bénéfices ; les employés gagnent -trois francs par jour.</p> - -<p>Pauvres gens! Quelques-uns, avant de copier -les pièces d'autrui, en ont fait peut-être ; -à coup sûr, après en avoir copié, ils ne seront -jamais tentés d'en faire!</p> - -<p>Ils sont trop bien renseignés pour cela.</p> - -<p>Mais ils gardent leurs renseignements pour -eux.</p> - -<p>Avec un peu d'exercice, ils se font à l'égard -du manuscrit cette impassibilité que le médecin -acquiert en face de la souffrance, le fossoyeur -en face de la tombe!</p> - -<p>Tous les esprits sont pour eux égaux devant -le <i>tant la ligne</i> ; — et cette égalité a quelque -chose de vraiment fatal.</p> - -<p>Ils sont presque sinistres, ces indifférents de -la ronde et de la bâtarde.</p> - -<p>C'est un débutant, c'est un maniaque, c'est -un auteur célèbre… n'importe!</p> - -<p>Le copiste reçoit la commande avec le même -coup d'œil.</p> - -<p>Si, pourtant, il voulait ou osait parler!</p> - -<p>Au débutant il dirait :</p> - -<p>« Jeune homme, vous abordez une carrière -où tout le monde se croit appelé, où tout le -monde veut être élu.</p> - -<p>» Vous arrivez avec votre cher manuscrit en -poche. Vous ne l'avez point encore tiré, mais -déjà je le devine. Il est en vers, peut-être, en -cinq actes au moins.</p> - -<p>» Hélas! j'en ai tant vu mourir de ces -actes!</p> - -<p>» Jeune homme, vous croyez avoir fait un -chef-d'œuvre, c'est l'ordinaire ; vous avez hypothéqué -sur chaque tirade une espérance ; vous -avez même trouvé des amis qui vous ont confirmé -dans ces croyances.</p> - -<p>» Et quand même ils auraient dit vrai, les -compères de l'amitié! quand même le chef-d'œuvre -existerait!</p> - -<p>» Je ne vous conseillerais pas moins de reprendre -votre rouleau bien-aimé, et de tourner -les talons.</p> - -<p>» Ce seraient vingt-cinq francs d'économisés.</p> - -<p>» Si je vous parle ainsi, c'est dans votre intérêt ; -j'y perds une affaire, mais j'y sauve sans -doute une existence.</p> - -<p>» Adieu, jeune homme, sans rancune ; — et -surtout, pas au revoir! »</p> - -<p>Au maniaque, le copiste dirait encore :</p> - -<p>« Bonjour, l'ami, je te connais.</p> - -<p>» Les journaux gouailleurs s'arrachent les -lambeaux de tes œuvres ; tu es le bouc émissaire -de toutes les plaisanteries, le patito du -grotesque.</p> - -<p>» Et pourtant, tes cheveux grisonnent. Triste -chose que de voir profaner la vieillesse.</p> - -<p>» Et pourtant tu portes un nom honorable. -Triste chose que de le voir livré en pâture aux -quolibets.</p> - -<p>» Va-t'en, je t'en prie, et change de marotte.</p> - -<p>» Les folies furieuses inspirent une respectueuse -terreur ; les folies inoffensives n'excitent -que la moquerie. »</p> - -<p>Il dirait enfin à l'auteur célèbre :</p> - -<p>« Maître, je vous salue.</p> - -<p>» Vous avez eu de beaux et retentissants -succès depuis quelque temps, et vous êtes aussi -grand que je suis humble.</p> - -<p>» Votre grandeur cependant ne m'impose -pas, et je copie votre prose du même train que -je copierais un vaudeville des Funambules. Ne -serait-ce pas un avertissement dont vous feriez -bien de profiter? J'en ai tant transcrit d'auteurs -à succès, qui, aujourd'hui…</p> - -<p>» Maître, soyez modeste, car l'avenir n'est à -personne ; redoublez d'efforts, car la vogue se -lasse ; défiez-vous, car l'envie veille… »</p> - -<p>Il dirait cela, le copiste, et bien d'autres -choses aussi ; — mais son égoïsme trouve -moins fatigant de ne rien dire du tout.</p> - -<p>Copie ce que dois, advienne que pourra.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">XIX<br /> -<span class="small">LE CARNET D'UN COPISTE</span></h2> - - -<p>J'en sais pourtant un qui s'était départi de -cette règle d'insouciance systématique ; c'était -un naufragé du déclassement, dont la plume -aurait mieux mérité que ce métier d'esclavage -calligraphique.</p> - -<p>Après sa mort, on trouva dans ses papiers -un carnet sur lequel il avait coutume d'inscrire -au jour le jour ses impressions.</p> - -<p>C'était un recueil fantasque et sans suite, -d'observations, de boutades, de pensées, de -critiques.</p> - -<p>Je puise au hasard quelques fragments dans -l'original, qu'une suite de hasards amena dans -mes mains :</p> - -<hr /> - - -<p class="date">« Janvier, 18…</p> - -<p>» Ce matin, le patron m'a donné à copier un -manuscrit signé d'un auteur connu et d'un -aspirant dramaturge.</p> - -<p>» J'ai compté les lignes.</p> - -<p>» Il y en a <i>trois</i> de la main de l'auteur -connu ; le reste est du petit…</p> - -<p>» Bien entendu, l'auteur connu sera nommé -le premier et touchera les trois quarts des droits.</p> - -<p>» C'est peut-être parce que je n'ai jamais -voulu être <i>le petit</i> que je dois aujourd'hui à -mes piètres fonctions l'honneur de constater sur -autrui cet écart de justice distributive. »</p> - -<hr /> - - -<p class="date">« Mars, 18…</p> - -<p>» M. X… se présente à l'Académie.</p> - -<p>» Ce serait sans doute le moment d'envoyer -aux immortels la collection de fautes d'orthographe -moulées d'après nature sur les autographes -du candidat.</p> - -<p>» Après cela, il pourrait y avoir de ces messieurs -qui prendraient cet envoi pour une allusion -personnelle ; — et pour ce qu'ils feront -jamais au Dictionnaire!… »</p> - -<hr /> - - -<p class="date">« Octobre, 18…</p> - -<p>» Voilà, — en seize ans d'exercice, — la -première fois que je transcris une idée neuve.</p> - -<p>» Dieu bénisse le garçon qui m'étrenne! »</p> - -<hr /> - - -<p class="date">« Décembre, 18…</p> - -<p>» Il paraît que Dieu n'a pas voulu le bénir.</p> - -<p>» Il est revenu à l'administration pour faire -remanier sa pièce.</p> - -<p>» On l'a reçue à condition qu'il retirerait -l'idée en question. Au fait, on a raison. Ce -serait un mauvais exemple à donner au public. »</p> - -<hr /> - - -<p class="date">« Mai 18…</p> - -<p>» Parlez-moi des féeries. Il y a des blancs à -chaque instant.</p> - -<p>» Rien de plus commode pour le copiste ; — et -pour le dialogue donc!</p> - -<p>» L'esprit manque… »</p> - -<p>(<i>Ici le machiniste trouvera un truc.</i>)</p> - -<p>« La scène languit… »</p> - -<p>(<i>Tout à coup la table s'ouvre et se métamorphose -en baignoire.</i>)</p> - -<p>« L'intrigue s'embrouille… »</p> - -<p>(<i>Pluie de feu, entrée des diablotins. Ballet.</i>)</p> - -<p>» Naturellement, ce genre de littérature est -un des plus lucratifs. La table changée en baignoire -rapportera plus à son <i>écrivain</i> que tout le -répertoire de l'Odéon réuni. »</p> - -<hr /> - - -<p class="date">« Juin 18…</p> - -<p>» Quelques chiffres.</p> - -<p>» J'ai compté dans ma pratique :</p> - -<p>» 63 fois l'histoire de l'enfant volé au prologue -et retrouvé au dénoûment.</p> - -<p>» 112 aveugles recouvrant la lumière.</p> - -<p>» 126 muets recouvrant la parole.</p> - -<p>» 6,980 adultères.</p> - -<p>» 11 incestes.</p> - -<p>» 14,365 duels.</p> - -<p>» 13,925 quiproquos — pour vaudevilles.</p> - -<p>» 17,631 filles séduites.</p> - -<p>» 37,921 mariages.</p> - -<p>» J'ai copié :</p> - -<p>» La même scène dans 1,234 drames.</p> - -<p>» Le même bon mot dans 2,433 comédies.</p> - -<p>» Les mêmes types dans…</p> - -<p>» Mon arithmétique ne va pas au delà.</p> - -<p>» Et dire que le métier de copiste n'est pas -plus honoré! »</p> - -<hr /> - - -<p class="date">« Novembre 18…</p> - -<p>» On a inventé avant-hier une danse nouvelle.</p> - -<p>» Trente-neuf vaudevillistes ont apporté hier -à l'administration trente-neuf à-propos à copier.</p> - -<p>» Ils ont tous recommandé le secret : le collègue -A… à cause de son collègue B…, le -collègue B… à cause de son collègue C…, le -collègue C… à cause de son collègue D…, etc.</p> - -<p>» Parbleu! »</p> - -<hr /> - - -<p class="date">« Juillet 18…</p> - -<p>» Épidémie de reprises. »</p> - -<p>» Ces rengaînes des vétérans feraient bien du -tort au commerce, si les rengaînes des novices -n'étaient là pour l'alimenter quand même. »</p> - -<hr /> - - -<p class="date">« Août 18…</p> - -<p>» Ma vue baisse.</p> - -<p>» Est-ce pour se mettre au diapason des œuvres -que m'apportent les génies contemporains? »</p> - -<hr /> - - -<p class="date">« Septembre 18…</p> - -<p>» Impossible de continuer le métier.</p> - -<p>» Je ne peux plus lire les tirades philosophiques -de M. P…</p> - -<p>» Fini de rire… »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch20">XX<br /> -<span class="small">ÉMOTIONS D'AUTEUR</span></h2> - - -<p>Le copiste à qui Athanase confia son manuscrit -ne tenait pas de carnet.</p> - -<p>Il appartenait à la classe générique des impassibles.</p> - -<p>Il prit le brouillon d'une main calme, le rendit -d'une main paisible, et ne sembla percevoir -une sensation particulière qu'en sentant le frôlement -du louis qui lui fut octroyé.</p> - -<p>Mais pour Athanase, c'était différent. Une -foule d'émotions s'éveillaient en lui au contact -du paquet que lui avait remis le calligraphe.</p> - -<p>L'auteur naissait au monde dramatique.</p> - -<p>Il lui tardait d'être au grand jour pour déplier -le précieux rouleau, et quatre à quatre il -descendit l'escalier.</p> - -<p>Enfin!</p> - -<p>Il avait rompu — pour aller plus vite — la -ficelle qui retardait son bonheur.</p> - -<p>C'était bien lui, son drame en cinq actes, se -pavanant dans de somptueux caractères de parade.</p> - -<p>Comme ces lettres arrondies avec art donnaient -du relief au dialogue!</p> - -<p>Comme les noms des interlocuteurs se détachaient -avec majesté sur la blancheur des interlignes.</p> - -<p>Ici, la scène de provocation.</p> - -<p>Les répliques, courtes et hachées, semblaient -se choquer comme un cliquetis d'épées.</p> - -<p>Là, la scène attendrie avec sa période solennelle.</p> - -<p>Deux pages et demie!…</p> - -<p>Soixante-neuf pages dans tout le manuscrit… -soixante-neuf pages écloses dans le cerveau -d'Athanase! Soixante-neuf pages, fruit de ses -veilles, pensée de sa pensée.</p> - -<p>Lui, le clerc obscur, il avait inventé des personnages, -une action ; il était créateur.</p> - -<p>C'est alors que les souvenirs des cartons verts -de l'étude lui auraient paru mesquins!</p> - -<p>Et il relisait encore, tout en marchant, les -principaux passages de son œuvre. Et il relevait -par instants les yeux pour toiser les passants. -Et il faisait sonner ses talons sur le -trottoir.</p> - -<p>Telle était la sincérité de son exaltation, que -s'il avait à ce moment rencontré Eulalie, il aurait -été capable de la regarder sans baisser les -yeux!</p> - -<p>Bientôt même, il ne suffit plus à soutenir le -poids de sa propre ivresse, il sentit qu'il avait -besoin d'un second pour l'aider à porter ce faix -joyeux.</p> - -<p>Il doubla le pas et arriva essoufflé, mais -triomphant, chez son ami le numéro 9.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch21">XXI<br /> -<span class="small">SI JEUNESSE…</span></h2> - - -<p>— Très-bien, fit le vieux comédien après -avoir entendu d'un bout à l'autre sans sourciller -les cinq actes de son voisin. Il y a là-dedans -de l'action, de l'invention… je dirais -presque du talent, si vous n'étiez pas mon -ami… Et après?</p> - -<p>— Comment après?</p> - -<p>— Certainement après? que comptez-vous -faire de ça?</p> - -<p>— Ça, s'écria Athanase choqué de l'irrévérence, -ça!… Une pièce à laquelle j'ai consacré -tant de veilles et dont vous avez bien voulu -vous-même encourager les humbles mérites… -Mais je compte la présenter aujourd'hui même -au <i>Théâtre de la Croix-de-ma-Mère</i>.</p> - -<p>— Son théâtre, c'est juste ; j'oubliais… Et -vous avez des protections?</p> - -<p>— Aucune ; à quoi bon? Tous les journaux -que je lis depuis mon arrivée à Paris gémissent -sur la décadence de l'art dramatique et la -disette de bonnes pièces. Certes, je ne crois -pas avoir fait un chef-d'œuvre ; mais à un ouvrage -consciencieusement travaillé, on fera -bien l'honneur d'un examen consciencieux.</p> - -<p>— Oui… oui… soyez tranquille, le directeur -ne se couchera pas ce soir avant d'avoir -dévoré votre manuscrit d'un bout à l'autre!…</p> - -<p>— Vous avez tort de me plaisanter.</p> - -<p>— Et vous, vous avez tort d'être si plaisant. -Désirez-vous savoir l'horoscope de votre pièce? -Bon. Vous allez la porter au concierge de la -<i>Croix-de-ma-Mère</i>.</p> - -<p>— Non pas, protesta Athanase qui s'était -soudain rappelé les détails de sa réception -dans la loge des époux Balandreau…</p> - -<p>— Alors vous remettrez votre drame au secrétariat -avec une lettre à l'adresse du directeur. -Vous attendrez un mois, deux, six… -Impatienté, vous écrirez de nouveau, puis en -échange de vos deux épîtres vous en recevrez -une d'un des employés de l'administration où -l'on vous annoncera que :</p> - -<blockquote> -<p>« Malgré les remarquables qualités de votre -pièce, elle s'éloigne trop du genre adopté par -le théâtre ; en conséquence de quoi on vous -prie de venir débarrasser les cartons encombrés -de ce colis importun. »</p> -</blockquote> - -<p>— Si pourtant mon œuvre a paru digne de…</p> - -<p>— Digne de quoi?… Est-ce qu'une œuvre est -digne de quelque chose quand elle est signée : -<i>Athanase Briquet</i>? Vous ne vous doutez pas, -enfant, de la ligue contre laquelle vous aurez -à lutter, des ennemis qui combattront contre -vous.</p> - -<p>Au premier rang, les auteurs chevronnés, -les millionnaires de la scène pour qui a été fait -le dicton : L'eau va toujours à la rivière. Derrière -eux les influences des commanditaires, -du ministère, des journaux, des…</p> - -<p>— Je connais la tirade, je l'ai lue dans une -foule d'articles.</p> - -<p>— Et c'est ainsi qu'elle vous a profité?</p> - -<p>— Je ne me défie de rien tant que des vérités -trop souvent proclamées. Les fabricants de -satires sont d'éternels rabâcheurs.</p> - -<p>— Ne faudrait-il pas qu'ils changeassent -quand les travers humains ne changent pas?</p> - -<p>— Les hommes ne sont pas si mauvais qu'on -veut bien les faire.</p> - -<p>— Vous y tenez… Comme il vous plaira et -à votre santé, dit le vieux comédien en se versant -un verre d'absinthe…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">Bon voyage,</div> -<div class="verse">Monsieur Dumollet!…</div> -</div> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>Au bout de six mois d'attente, — jour pour -jour — Athanase reçut — mot pour mot — la -réponse que lui avait annoncée son ami.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch22">XXII<br /> -<span class="small">AIRS VARIÉS POUR GROSSE CAISSE</span></h2> - - -<p>Il fallait se rendre à l'évidence ; l'expérience -avait eu raison, mais l'expérience était bonne -fille et elle dit au pauvre désolé :</p> - -<p>— Maintenant vous ne refuserez pas de me -croire, j'imagine. Permettez-moi donc de mettre -à votre disposition le peu de crédit que -m'ont peut-être laissé d'anciennes amitiés. Je -n'aurais point osé vous offrir tout d'abord ce -semblant de protection… J'ai l'air d'un si étrange -protecteur!</p> - -<p>— Vous pourriez?…</p> - -<p>— Je ne sais si je pourrai pouvoir, je pourrai -toujours essayer. N'allez pas retirer votre -manuscrit avant une seconde sommation. D'ici-là -j'aurai fait agir mes meilleurs ressorts.</p> - -<p>La seconde sommation arriva : mais elle -prouvait que le bonhomme du numéro 9 n'était -pas resté oisif.</p> - -<p>Il y avait dans la rédaction un moelleux qui -contrastait avec le ton officiellement poli de la -première fois.</p> - -<p>Athanase se crut vainqueur et se rendit au -rendez-vous qui lui était donné avec un nouveau -fonds d'illusions toutes fraîches.</p> - -<p>Sur l'exhibition de la lettre qu'il avait reçue, -on l'introduisit auprès d'un monsieur qui semblait -plongé dans un travail des plus épineux.</p> - -<p>Ce n'était pas le directeur, — comme le supposa -d'abord le naïf Athanase — c'était le secrétaire -du théâtre.</p> - -<p>Quant au travail qui l'occupait…</p> - -<p>Vous hantez les journaux, n'est-ce pas? — En -ce cas, vous ne sauriez vous être soustrait aux -impressions que fait nécessairement naître la -lecture de ce qu'on nomme le bulletin théâtral.</p> - -<p>— <i>Ce soir, au théâtre de… le drame sublime -qui pendant cent représentations arrachera des -larmes à tout Paris.</i></p> - -<p>— <i>Ce soir, au théâtre de… la délicieuse comédie -qui pendant cent soirées consécutives fera -rire trois mille spectateurs.</i></p> - -<p>— <i>Ce soir, pour la seconde fois, la pièce dont -la première représentation prendra place dans -les annales des succès contemporains.</i></p> - -<p>— <i>La foule continue à se presser au théâtre -de… pour applaudir le jeu inimitable de…</i></p> - -<p>— <i>Les bureaux de location du théâtre *** sont -littéralement pris d'assaut par le public…</i></p> - -<p>D'où il est toujours résulté pour moi, — et -pour vous sans doute, — un triple sujet d'admiration.</p> - -<p>J'admire sincèrement le génie de MM. les -auteurs contemporains dont les productions -inspirent de pareils dithyrambes.</p> - -<p>J'admire plus sincèrement la présence d'esprit -du public qui, au milieu de tant de chefs-d'œuvre, -ne semble nullement embarrassé du -choix.</p> - -<p>J'admire très-sincèrement la fécondité des -écrivains dont la plume, véritable Protée du panégyrique, -prend tour à tour toutes les formes -pour exalter les cœurs dans l'intérêt de la recette.</p> - -<p>Avoir pour thème unique ces mots : <i>Louange -forcée, approbation quand même</i>, et trouver -trois cent soixante-trois ou quatre fois l'an, des -variations… variées sur cette même corde, — j'allais -écrire ficelle, — arracher des accents -toujours nouveaux à une aussi antique grosse -caisse, c'est gigantesque. Car on cite des merveilles -dans ce genre-là.</p> - -<p>L'art dramatique fait concurrence aux marchands -d'habits confectionnés et aux chapeaux -à sept francs. (<i>Halte-là! ne passez pas -sans…</i> etc.).</p> - -<p>Et, qui pis est, le plus souvent on charge -un homme d'esprit de cette abominable besogne!</p> - -<p>Telle était précisément la fonction à laquelle -vaquait le secrétaire du <i>Théâtre de la Croix-de-ma-mère</i>.</p> - -<p>Il avait dans la matière une supériorité incontestée -sur tous ses collègues. C'était lui qui, -le premier, avait apporté dans la réclame l'élégie -et le jeu de mots.</p> - -<p>C'était de lui qu'on se rappelait des annonces -mémorables telles que :</p> - -<p class="i">— De toutes les infirmités auxquelles est sujette -la nature humaine, aucune n'inspire une -pitié et une sympathie plus universelles que la -cécité. Avec quel respect l'histoire parle des aveugles -illustres! Avec quel élan la main du passant -s'ouvre pour soulager la misère des aveugles -mendiants!… <i>L'Aveugle de Tobolsk</i>, lui, fait à -la fois ouvrir les mains et battre les cœurs, remplit -en même temps le souvenir des spectateurs et -la caisse de son heureux théâtre…</p> - -<p class="i">— <i>Le Duel</i>, ce drame palpitant, a, chaque soir, -pour témoins, treize cents personnes ; et ces -témoins déclarent d'une voix unanime, en sortant, -que l'honneur de l'art est satisfait!</p> - -<p>On conçoit que la préoccupation soit permise -à l'homme qui doit imaginer périodiquement -toutes ces gentillesses, et on excusera M. le -secrétaire de la façon légèrement indifférente -dont il reçut Athanase.</p> - -<p>Celui-ci avait, en arrivant, exhibé l'invitation -à comparoir.</p> - -<p>— Ah! parfaitement, monsieur ; parfaitement, -je sais de quoi il s'agit. (<i>En aparté.</i>) -Je ne comprends pas ce que j'ai aujourd'hui… -Il m'est impossible de trouver une formule originale… -Asseyez-vous, monsieur.</p> - -<p>— Ne prenez pas garde.</p> - -<p>— Nous disions donc… C'est cependant -très-important. La pièce ne fait pas un centime. -Il faut la relever à tout prix… Nous disions -donc que j'ai lu, monsieur, votre ouvrage avec -le plus grand soin.</p> - -<p>— Je croyais que c'était le directeur.</p> - -<p>— Parfaitement, parfaitement… M. le directeur -a lu votre ouvrage avec le plus grand -soin, sur la pressante recommandation dont il -était accompagné… Sapristi! Je n'en sortirai -pas… Vous permettez que j'expédie tout en -causant une affaire pressée.</p> - -<p>— Comment donc!</p> - -<p>— Oui, monsieur le directeur, grâce à la recommandation -dont… Une allusion à la chaleur -est joliment usée. <i>Le succès qui défie le -thermomètre</i> a trois chevrons au moins… Il l'a -lue avec le plus grand soin…</p> - -<p>— J'en suis infiniment reconnaissant…</p> - -<p>— J'ai bien aussi le paragraphe commençant -par un nombre de fantaisies et se terminant -par : <i>l'éloquence des chiffres est la -meilleure…</i> Il y a de très-jolies scènes dans -votre <i>Château des Cadavres</i>.</p> - -<p>— Pardon, monsieur, mais ma pièce s'intitule -<i>Le Remords</i>.</p> - -<p>— Vous êtes sûr?… Alors, je confondais… -Parfaitement, parfaitement. A présent, je me -rappelle. <i>Le Château des Cadavres</i> est d'un -autre… Ce que je vous ai dit n'en est pas -moins vrai… <i>Le Remords</i> a été lu avec des -égards tout particu… Je tiens une idée : <i>Qui -donc avait prétendu que les jours se suivaient -mais ne se ressemblaient pas? Au théâtre de…</i> -Non. C'est vulgaire, c'est poncif… Excusez-moi, -monsieur, je continue à expédier. M. le -directeur vous témoigne la satisfaction que lui -ont causée plusieurs scènes.</p> - -<p>— Je…</p> - -<p>— Charmantes.</p> - -<p>— Oh! monsieur.</p> - -<p>— J'irai plus loin : remarquables… C'est -effrayant comme je baisse, autrefois, j'aurais -expédié ma douzaine de notes par jour…</p> - -<p>Athanase palpitait d'espoir, et comme l'espoir -est toujours impatient :</p> - -<p>— En sorte, monsieur… aventura-t-il.</p> - -<p>— Saperlotte! Cette fois, je la tenais, et vous -m'avez fait perdre le fil. Enfin, n'importe. Il y a -un malheur à votre drame, c'est qu'il manque -de mouvement et de mise en scène.</p> - -<p>— J'ai voulu épargner des frais.</p> - -<p>— Épargner des frais à notre théâtre qui doit -toute sa vogue à la pompe de ses décors!</p> - -<p>— Je l'ignorais.</p> - -<p>— Si vous aviez seulement un tableau où -l'on pût intercaler un ballet.</p> - -<p>— Au milieu de l'action?</p> - -<p>— Parbleu!</p> - -<p>— Mais le développement de la passion doit -souffrir de cette halte.</p> - -<p>— Pourvu que la recette n'en souffre pas… -Nous avons monté l'an dernier un mélodrame -des plus sombres où on dansait entre trois assassinats -et deux suicides. Cela a fait un effet -splendide.</p> - -<p>— Alors, monsieur…</p> - -<p>Le secrétaire ne répondit pas. Il poursuivait -sa rebelle…</p> - -<p>— Alors, monsieur… insista Athanase.</p> - -<p>— Ça y est! exclama le rédacteur de réclames, -saisissant la plume :</p> - -<p>« <span class="i">Les beaux jours sont revenus avec le printemps. -Mais le véritable printemps, le printemps -éternel, le printemps qui réunit les fleurs et les -fruits, c'est celui dont jouit le succès de <i>la Trappe -mystérieuse</i>. Aujourd'hui, salle comble comme -à l'ordinaire.</span> »</p> - -<p>Bravo! très-réussi! Cette comparaison du -printemps a quelque chose d'empoignant… -Jean! Jean!</p> - -<p>— Alors, monsieur… réitéra Athanase en -élevant le ton.</p> - -<p>— Votre manuscrit… Je vais vous le faire -rendre… Jean!… Une autre fois, sacrifiez au -truc, c'est un conseil d'ami… Jean!… Désolé -de vous quitter, mais on manquerait l'heure de -tirage des journaux…</p> - -<p>Et le secrétaire, — son idylle à la main, — s'élança -à la recherche du garçon.</p> - -<p>Quant à Athanase, comme il franchissait le -seuil en tenant précieusement sa pièce sous son -bras, il se croisa avec une robe de soie qui -laissa tomber au passage ces mots dédaigneux :</p> - -<p>— Encore vous, mon brave?… Est-ce pour -amour ou pour saisie?</p> - -<p>Athanase s'appuya à la muraille. Il avait reconnu -la voix d'Eulalie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch23">XXIII<br /> -<span class="small">UN APOPHTHEGME</span></h2> - - -<p>Quand, à son retour, le débutant dramatique -eut achevé de raconter à son vieux voisin tous -les épisodes de cette journée malheureuse :</p> - -<p>— Que voulez-vous?… opina celui-ci en -fredonnant un <i>chœur de sortie</i> ; je ne comprends -pas qu'on aille demander le bonheur à la littérature, -quand on a l'absinthe sous la main.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch24">XXIV<br /> -<span class="small">LE DIRECTEUR COMMERÇANT</span></h2> - - -<p>Malgré ce conseil, — dont la qualité n'est -pas garantie, — Athanase n'en devait pas moins -poursuivre son odyssée avec une opiniâtreté -quasi-fatale.</p> - -<p>Il était écrit que, les obstacles irritant sa -résistance, il parcourrait le cycle entier des -épreuves.</p> - -<p>Le premier directeur qu'il vit, après M. le -secrétaire du <i>Théâtre de la Croix-de-ma-Mère</i>, -n'était ni gras ni maigre, ni petit ni grand, ni -bon ni méchant, ni poli ni malhonnête, ni sot -ni spirituel, ni jeune ni vieux.</p> - -<p>C'était le type banal, le directeur commerçant.</p> - -<p>— Monsieur, dit-il au débutant, j'ai pris connaissance -de votre manuscrit, parce que c'était -mon devoir ; je vous le rends, parce que c'est -mon droit.</p> - -<p>Chaque année, je lis comme cela au hasard -quelques-uns des ouvrages qui sont déposés au -théâtre.</p> - -<p>D'avance, je suis bien certain de n'y rien -trouver de bon ; quand, d'ailleurs, j'y trouverais -quelque chose, cela ne modifierait nullement -mon opinion et mes procédés.</p> - -<p>Veuillez suivre mon raisonnement.</p> - -<p>Un théâtre, n'est-il pas vrai, est une entreprise -commerciale : je ne sors pas de là.</p> - -<p>Vous, auteur, vous me demandez ma fourniture.</p> - -<p>Avant d'examiner vos produits, j'examine -votre marque de fabrique.</p> - -<p>Le public préfère les chocolats A. et les -champagnes B.</p> - -<p>Sont-ce les meilleurs? Peu m'importe, si je -suis épicier ou marchand de vins fins, et vainement -viendrez-vous m'offrir des chocolats et -des champagnes supérieurs dont la réputation -ne sera point établie.</p> - -<p>Au lieu de cela, je suis directeur de théâtre, -ou, si vous l'aimez mieux, négociant en esprit.</p> - -<p>Le public préfère l'esprit L. et l'esprit D. -Pourquoi? Ce n'est point mon affaire.</p> - -<p>Créez une vogue à votre <i>marque de fabrique</i>, -et je serai votre très-humble entrepositaire -et client.</p> - -<p>— Ce qui revient à poser ce dilemme, répliqua -judicieusement Athanase :</p> - -<p>Il faut se faire jouer pour être connu, mais -il faut être connu pour se faire jouer.</p> - -<p>— J'ignore, monsieur, si cela s'appelle un -<i>dilemne</i> ; moi, je nomme cela du commerce -bien entendu et de la saine administration.</p> - -<p>Voici le moment de la répétition. Mon intérêt -et mon devoir m'y appellent de concert.</p> - -<p>J'ai bien l'honneur de vous saluer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch25">XXV<br /> -<span class="small">LE DIRECTEUR SPÉCULATEUR</span></h2> - - -<p>Le second directeur que vit Athanase était -au premier ce que l'agiotage est au négoce. -Froid, sec, réservé, il commença par le regarder -avec des yeux perçants ; puis, satisfait -sans doute de son examen :</p> - -<p>— Monsieur, dit-il, c'est bien vous qui m'avez -remis ce manuscrit?</p> - -<p>— Moi-même, monsieur.</p> - -<p>— Je l'ai parcouru ; il n'est pas sans valeur.</p> - -<p>— Trop heureux qu'il ait pu…</p> - -<p>— Il n'est pas sans valeur ; mais, avant d'aborder -cette question secondaire, il m'importe -de savoir si vous vous faites une idée bien -juste de la situation d'un directeur.</p> - -<p>— Par hypothèse.</p> - -<p>— Les hypothèses ne suffisent pas.</p> - -<p>Un directeur est un joueur qui a soixante-quinze -chances contre lui et vingt-cinq pour -lui.</p> - -<p>Il engage ses capitaux, son honneur, son -temps dans des opérations aléatoires où les -pertes peuvent être énormes.</p> - -<p>Il est naturel qu'en cas de réussite les gains -soient considérables.</p> - -<p>Chaque théâtre a, d'ailleurs, ses habitudes, -et mes collègues agissent comme bon leur semble ; -quant à moi, j'ai adopté un système dont -je n'ai eu qu'à me féliciter jusqu'ici.</p> - -<p>La stricte légalité protége… Vous m'écoutez -bien, n'est-ce pas?</p> - -<p>— Oui, monsieur.</p> - -<p>— La stricte légalité protége les intérêts des -pauvres, les intérêts des artistes, les intérêts -des auteurs, les intérêts du public ; mais elle -se soucie fort peu des intérêts du directeur.</p> - -<p>N'était-il pas d'une équité scrupuleuse… Vous -continuez à m'écouter?</p> - -<p>— Oui, monsieur.</p> - -<p>— D'une équité scrupuleuse, je le répète, de -rétablir l'équilibre rompu au détriment du directeur?</p> - -<p>J'ai, dans cette entreprise, eu le bonheur -d'être secondé avec un loyal désintéressement -par les auteurs représentés sur la scène dont -j'ai le privilége.</p> - -<p>De leur propre mouvement, bien entendu… -de leur propre mouvement, vous saisissez?… -appuya-t-il en plongeant son regard encore -plus avant dans les yeux d'Athanase… ces -messieurs, pour contribuer à la prospérité du -théâtre qui nous fait tous vivre, ont consenti à -m'apporter un concours matériel. La lettre tue, -n'est-ce pas, monsieur, et l'esprit vivifie. Nous -avons ainsi constitué une sorte d'association de -l'intelligence et du capital… Je leur fais gagner -de l'argent en les jouant, et ils m'en témoignent -leur reconnaissance en… partageant… -avec moi… les… droits… que… Mais, fit vivement -le directeur spéculateur, en surprenant -sur le visage d'Athanase une grimace significative, -mais… ces détails vous importunent probablement, -monsieur, et j'aurais dû me borner -à vous rendre votre pièce sans vouloir vous -initier à des affaires de famille qui n'ont aucun -intérêt pour des étrangers.</p> - -<p>Athanase ne répondit pas, afin de rester poli -quand même.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch26">XXVI<br /> -<span class="small">LE DIRECTEUR HOMME DU MONDE</span></h2> - - -<p>Le troisième directeur que vit Athanase était -un modèle d'urbanité.</p> - -<p>Il le reçut avec mille formules obséquieuses -et mille prévenances empressées.</p> - -<p>— Enchanté, monsieur, d'avoir le plaisir de -faire votre connaissance. J'avais déjà beaucoup -entendu parler de votre remarquable talent…</p> - -<p>Oh! mais beaucoup…</p> - -<p>Votre qualité d'inconnu… ou du moins de -nouveau-venu, reprit-il avec un sourire gracieux, -était en outre une puissante recommandation -à mes yeux. Je ne comprends le théâtre -qu'avec de la jeunesse, de l'originalité, de la -hardiesse ; je suis de mon siècle en un mot.</p> - -<p>Malheureusement, j'ai un associé, un bailleur -de fonds, comme on dit…</p> - -<p>Entre nous, il n'entend absolument rien aux -entreprises théâtrales. Il devrait se borner — comme -le font d'ordinaire ses pareils — à papillonner -dans les coulisses ; pas du tout!</p> - -<p>C'est un excellent et charmant homme, mais -il a le travers déplorable de vouloir contrôler -tous mes actes.</p> - -<p>Pour votre pièce par exemple.</p> - -<p>Elle me plaît ; elle me plaît extrêmement. -Non, sans flatterie, je l'aurais montée d'enthousiasme…</p> - -<p>Patatra!</p> - -<p>Aux premières scènes que je lui en ai racontées, -mon associé a crié à l'impossibilité. -Ce qui me semblait piquant lui a paru périlleux ; -ce que je trouvais original, il l'a jugé -déraisonnable.</p> - -<p>Je vous assure que tout n'est pas rose dans -ma situation, et que je regrette autant que vous -d'être obligé de vous parler ainsi.</p> - -<p>Plus que vous-même ; car, avec votre talent, -vous ne serez point embarrassé de trouver ailleurs -un placement avantageux, tandis que moi, -je ne mettrai de longtemps la main sur une -pièce aussi bien appropriée à mes goûts, à -mes idées et — quoi qu'en dise mon cruel associé — aux -besoins de mon théâtre.</p> - -<p>Mais vous nous reviendrez, j'en veux la promesse -formelle?</p> - -<p>D'ici là je m'efforcerai de faire entendre raison -à mon entêté de bailleur de fonds… De -votre côté, vous adoucirez un peu vos témérités.</p> - -<p>C'est convenu, n'est-ce pas, cher monsieur?… -Je n'en suis pas moins charmé d'avoir fait votre -connaissance.</p> - -<p>Sans rancune surtout!… Si vous saviez toute -la sympathie que m'inspirent les talents naissants…</p> - -<p>Tout en parlant ainsi, le directeur homme -du monde avait, à force de révérences, poussé -son visiteur jusqu'à la porte.</p> - -<p>Quand il eut entendu le pas de celui-ci -s'éloigner, il remisa son sourire et se tournant -vers le garçon de service :</p> - -<p>— Si ce monsieur revient… je n'y suis -pas!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch27">XXVII<br /> -<span class="small">LE DIRECTEUR AUTEUR</span></h2> - - -<p>Le quatrième directeur que vit Athanase -avait été auteur dramatique.</p> - -<p>On disait : <i>avait été</i>, parce que les règlements -lui défendaient de l'être encore.</p> - -<p>Mais en 18.., on n'avait pas pour les règlements -le respect dont on les entoure aujourd'hui, -ainsi que le prouve le langage que tint -le directeur-auteur.</p> - -<p>— Mon garçon, dit-il à Athanase, votre pièce -n'est pas fameuse. Cela manque de charpente, -cela vise au style… des niaiseries, en un mot.</p> - -<p>Ce qui ne m'empêche pas de reconnaître en -vous des aptitudes que je suis en mesure d'utiliser.</p> - -<p>Livré à vous-même, vous n'arriverez à rien, — c'est -clair comme le jour. Je veux vous tirer -de ce mauvais pas.</p> - -<p>Vous n'ignorez pas, mon garçon, que j'ai -beaucoup écrit pour le théâtre, mais ce que -vous ignorez probablement, c'est que j'écris -encore. Charité bien ordonnée commence par -soi-même…</p> - -<p>Je ne peux pas avoir la cruauté de me refuser -mes propres pièces, ce serait monstrueux -de férocité.</p> - -<p>Malheureusement, des esprits chagrins ont -voulu découvrir dans ce genre de cumul un -danger pour l'avenir de l'art, et vous voyez -devant vous un père qui ne peut pas reconnaître -ses enfants.</p> - -<p>Ce n'est point une raison pour que je ne leur -fasse pas un petit sort en laissant à un autre -le plaisir de les baptiser.</p> - -<p>Cet autre, si vous le voulez, ce sera vous, -le poste étant vacant pour le moment.</p> - -<p>J'ai en portefeuille au moins une vingtaine de -scenarios ; sur mes indications et avec mon -contrôle, vous les épousseterez, revernirez, -rebadigeonnerez ; en échange de quoi je vous -donnerai un traitement en rapport avec…</p> - -<p>— En d'autres termes, je signerais ce que je -n'aurais pas écrit?</p> - -<p>— A peu près.</p> - -<p>— Je serais par conséquent forcé d'endosser -la responsabilité d'ouvrages que…</p> - -<p>— Achevez…</p> - -<p>— Dont…</p> - -<p>— Ensuite?…</p> - -<p>— Dont je pourrais ne pas approuver absolument -la nature et la forme?</p> - -<p>— A moins que je ne sollicite votre autorisation -préalable.</p> - -<p>— Jamais!</p> - -<p>— Vous refusez trop vite, mon garçon. A -votre place, j'aurais au moins eu la curiosité -de demander le chiffre du traitement.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch28">XXVIII<br /> -<span class="small">LE BROCANTEUR THÉATRAL.</span></h2> - - -<p>La cinquième personne que vit Athanase -n'était point un directeur.</p> - -<p>Un matin, il avait trouvé chez le concierge -de l'hôtel un billet ainsi conçu :</p> - -<blockquote> -<p><i>« Monsieur Launois prie M. Briquet de vouloir -bien prendre la peine de passer chez lui pour -affaire qui le concerne.</i></p> - -<p><i> »Rue des Moulins, de midi à deux heures. »</i></p> -</blockquote> - -<p>L'écriture était coulée dans ce moule uniforme -qui trahit la main de l'expéditionnaire.</p> - -<p>A l'heure dite, notre héros infortuné arrivait -au rendez-vous, en se mettant l'esprit à la torture -pour deviner quel pouvait être le motif -de cette convocation imprévue.</p> - -<p>Cinq minutes plus tard, il tirait le pied de -biche qui ornait la sonnette du troisième étage.</p> - -<p>Un pas traînant retentit à l'intérieur et un -homme d'une cinquantaine d'années, couvert -d'une robe de chambre de flanelle et coiffé -d'une calotte de velours, vint lui ouvrir.</p> - -<p>— Je vous remercie de votre exactitude, fit -l'homme à la calotte après avoir introduit le -visiteur dans sa chambre… C'est bien à monsieur -Briquet?… Vous avez dû être surpris, -monsieur, en recevant une lettre signée d'un -nom qui vous était entièrement inconnu.</p> - -<p>— En effet…</p> - -<p>— Je ne veux pas prolonger plus longtemps -votre surprise… Vous avez, il y a huit jours, -déposé une pièce en trois actes au <i>Théâtre des -Fantaisies</i>.</p> - -<p>— D'où vient que vous connaissiez cette -particularité?</p> - -<p>— Je la connais. Cette pièce sera refusée.</p> - -<p>— Qu'en savez-vous?</p> - -<p>— Je le sais.</p> - -<p>— Ah!…</p> - -<p>— Présentée par vous, elle sera refusée.</p> - -<p>— C'est possible! soupira Athanase avec -une résignation douloureuse.</p> - -<p>— C'est sûr, vous dis-je.</p> - -<p>— Sûr, si vous le voulez ; mais je ne vois -pas dans quel but, monsieur, vous m'avez dérangé, -si c'était pour m'apprendre cette heureuse -nouvelle.</p> - -<p>— Je n'aurais eu garde de commettre une -plaisanterie d'un goût suspect ; je crois au contraire -que la suite de notre conversation vous -sera agréable. Vous déplairait-il de me vendre -les trois actes dont j'ai eu l'honneur de vous -parler?</p> - -<p>— Les trois actes dont le refus est certain?</p> - -<p>— Précisément.</p> - -<p>— Permettez-moi, sans examiner la moralité -du marché, de trouver que vous avez une -étrange manière de comprendre les affaires. -Puisque mon vaudeville est si mauvais…</p> - -<p>— Pardon ; je n'ai pas dit cela ; j'ai dit qu'il -serait refusé ; ne confondons pas.</p> - -<p>— Comme résultat, je ne vois pas la différence.</p> - -<p>— Il est inutile que vous la voyiez. Je tiens -trois cents francs à votre disposition, si vous -êtes disposé à signer un petit contrat que j'ai -préparé.</p> - -<p>— Monsieur, je n'accepte de cadeau de personne.</p> - -<p>— Un cadeau! le vilain mot! si vous n'en -acceptez pas, moi, j'en fais encore moins, hé! -hé!</p> - -<p>— Je ne comprends pas.</p> - -<p>— Il est inutile que vous compreniez. Est-ce -entendu? Trois cents francs.</p> - -<p>L'homme à la calotte se dirigea vers son secrétaire.</p> - -<p>— Il m'est impossible, monsieur, de rien vous -répondre. J'ai pour principe d'avoir conscience -de toutes mes actions.</p> - -<p>— Mon Dieu! mon Dieu! que vous êtes peu -coulant. S'il fallait toutes ces cérémonies-là -avec chacun! Est-ce que j'ai l'air d'un voleur? -repartit le sieur Launois avec une audace d'interrogation -qui pouvait paraître un peu risquée.</p> - -<p>Eh bien, je ne ressemble pas davantage au -Petit Manteau Bleu, et je ne consacre point -mes écus à l'alimentation des auteurs incompris. -Ce que je vous offre, c'est un <i>donnant, -donnant</i>.</p> - -<p>— Donnant quoi?</p> - -<p>— Votre pièce, morbleu!</p> - -<p>— Puisqu'elle ne vaut rien.</p> - -<p>— Pour vous, non ; pour moi, c'est différent.</p> - -<p>— Probablement j'ai tort, monsieur, mais je -maintiens ma résolution première.</p> - -<p>— Eh bien! sacrebleu, puisque vous tenez à -ce qu'on vous mette les points sur les i, on les -mettra.</p> - -<p>Je suis en affaires avec le <i>Théâtre des Fantaisies</i>. -Nous avons organisé une combinaison <i lang="la" xml:lang="la">ad -hoc</i>.</p> - -<p>Sans moi, on vous refusera ; avec moi, on -vous jouera. Je vous achète votre pièce pour -la revendre ; je vous la paye trois cents francs -parce qu'elle m'en rapportera peut-être mille…</p> - -<p>Est-ce clair?</p> - -<p>Je vous laisse de plus la faculté de signer -votre œuvre. Il me semble qu'on ne peut pas -être plus arrangeant!</p> - -<p>— Ce serait difficile ; acheter trois cents pour -revendre mille.</p> - -<p>— Mille! mille!… Plus ou moins ; j'ai avancé -ce nombre-là au hasard.</p> - -<p>— Vous avez probablement voulu dire deux -mille?</p> - -<p>— Non pas… non pas…</p> - -<p>— Trois alors…</p> - -<p>— A quoi bon épiloguer?… Quand une fois -le marché sera conclu, le reste ne vous regarde -plus.</p> - -<p>N'oubliez pas surtout que je vous laisse -signer. Je suis sans prétentions littéraires, -moi.</p> - -<p>— Oui?</p> - -<p>— Ce n'est pas que je ne pusse tout comme -un autre me parer… en y mettant le prix.</p> - -<p>— Naturellement.</p> - -<p>— N'est-ce pas? Vous savez cela aussi bien -que moi. Il y a un tas d'écrivains sur le pavé, -ils donneraient pour un morceau de pain les -plus belles choses.</p> - -<p>— Et moi, monsieur, je ne donne ni ne vends, -fit Athanase en se levant soudain.</p> - -<p>— Plaît-il!</p> - -<p>— Ces trafics me paraissent honteux pour les -deux parties.</p> - -<p>— C'est ainsi?…</p> - -<p>— Honteux pour l'art…</p> - -<p>— Ouais…</p> - -<p>— Je suis écœuré à la fin par tout ce que -j'entends et tout ce que je vois depuis quelque -temps. On ne jouera pas ma pièce? Une de -plus ou de moins, on finit par s'y habituer, -mais jamais je ne tiendrai boutique, et qui pis -est boutique à faux poids.</p> - -<p>— C'est bien, c'est bien… ricana le sieur -Launois pendant qu'Athanase opérait une sortie -majestueuse. Avec ces idées-là on verra ce que -vous en gagnerez de trois cents francs.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch29">XXIX<br /> -<span class="small">UN COMITÉ DE LECTURE</span></h2> - - -<p>On dit que la foi soulève les montagnes.</p> - -<p>Bien que cette assertion n'ait encore, — que -je sache, — été contrôlée par aucun ingénieur, -l'axiome est vrai dans une certaine mesure.</p> - -<p>A force de persévérance, Athanase en était -arrivé à se faire refuser partout. Vous riez? -N'obtient pas qui veut un refus en règle.</p> - -<p>Surtout au <i>Théâtre des Traditions-Classiques</i>!</p> - -<p>Le <i>Théâtre des Traditions-Classiques</i> avait à -cette époque, — espérons qu'il se sera modifié -depuis, — une position privilégiée dont il usait -de la plus singulière façon. Pour honorer les -morts, il aurait volontiers fait mourir les vivants -de faim. On citait tant et tant d'actes de -rigueur commis par lui au nom du culte des -souvenirs, qu'être repoussé par le comité de -lecture attaché à l'établissement avait presque -fini par devenir un titre pour un écrivain.</p> - -<p>Car il y avait un comité de lecture au <i>Théâtre -des Traditions-Classiques</i>, un comité de lecture -composé des artistes de la maison.</p> - -<p>Des esprits chagrins trouvaient même cette -organisation défectueuse, et s'étaient permis -d'en exprimer tout haut leur opinion.</p> - -<p>Ils prétendaient que, sans nul doute, messieurs -les comédiens de cette scène exceptionnelle -étaient tous de fort galants hommes, doués d'un -talent qui ne descendait jamais au-dessous de -<i>température moyenne</i>, et pouvait s'élever, — une -fois ou deux par siècle, — jusqu'aux 100 <i>degrés</i> -du génie.</p> - -<p>Mais, ajoutaient-ils, faire des gens de lettres -les justiciables des acteurs, n'est-ce point intervertir -l'ordre des gradations en même temps -qu'exposer ceux-ci à des erreurs nécessaires?</p> - -<p>Les comédiens ne peuvent, en effet, regarder -la question que d'un seul côté. Le point de vue -<i>public</i> et le point de vue <i>style</i> leur échappent -ou ne leur sont qu'imparfaitement dévoilés.</p> - -<p>D'ailleurs, ils sont toujours juges et parties, -d'où il résulte que…</p> - -<p>Mais j'aime mieux laisser là les dissertations -des esprits chagrins. Comme toutes leurs semblables, -elles pèsent cent kilos, et je n'ai pas -besoin de vous attacher ce boulet au pied.</p> - -<p>Vous conclurez vous-même ce que vous voudrez -de la séance de lecture obtenue par Athanase.</p> - -<p>Mon Dieu! oui, Athanase lisait au <i>Théâtre -des Traditions-Classiques</i>, et c'est précisément -là le rocher que sa foi avait soulevé, je ne sais -comment.</p> - -<p>Rocher de Sisyphe s'il en fut!</p> - -<p>A trois heures précises, il arrivait avec sa -comédie sous le bras. Ces messieurs n'étaient -encore que peu nombreux.</p> - -<p>La plupart avaient passé la cinquantaine. -L'habitude du professorat leur avait donné une -allure légèrement pédagogique qui se gourmait -encore davantage quand ils allaient exercer -leurs prérogatives de haute juridiction.</p> - -<p>Deux ou trois membres du tribunal étaient -bien chargés d'y représenter la demi-jeunesse ; -mais, se sentant en minorité, ceux-là en général</p> - -<blockquote> -<p>Imitaient de Conrard le silence prudent.</p> -</blockquote> - -<p>Jugez combien cet accueil en froideur double -devait être encourageant.</p> - -<p>Athanase commença à lire.</p> - -<p>L'aréopage dramatique avait pris place avec -cette nonchalance qui trahit l'ennui et le dédain -prémédités. — L'ennui! Ils en avaient tant vu! — Le -dédain! Ce débutant devait en avoir vu -si peu!</p> - -<p>Celui-ci bâillait en regardant avec une attention -soutenue une mouche qui tourbillonnait -au plafond ; celui-là promenait, en pensant à -ses petites affaires, sa main droite sur les -doigts de sa main gauche, qu'il avait eue fort -belle.</p> - -<p>Un autre se récitait mentalement une scène -de la pièce qu'il devait jouer le soir. Les deux -ou trois plus jeunes plaignaient d'avance l'inexpérimenté -qui venait se faire clore une porte -au nez.</p> - -<p>Ce n'était encore que de la neutralité ; mais -à mesure qu'Athanase avançait, le tableau -changea.</p> - -<p>Le malheureux voyait rater successivement -toutes ses amorces. Ses mots les plus choyés, -ses situations les plus caressées défilaient entre -deux haies de morne insensibilité. Lui qui avait -espéré qu'on rirait! Comme si l'on riait encore -après trente années de gaîté professionnelle!</p> - -<p>Bientôt même l'hostilité devint apparente.</p> - -<p>A la scène <small>IV</small> du second acte, un des comédiens -s'aperçut que le principal rôle ne -serait pas dans ses cordes, mais dans celles d'un -de ses collègues. Rivalité : première boule -noire.</p> - -<p>A la scène <small>II</small>, de l'acte III, un autre remarqua -une analogie avec certain passage d'une -pièce à laquelle il mettait la dernière main. -Concurrence : deuxième boule noire.</p> - -<p>A la scène <small>V</small>, de l'acte IV, un troisième qui -était légèrement sourd s'irrita de ne pas entendre -Athanase, qui cependant lisait à pleine -voix. Amour-propre froissé : troisième boule -noire.</p> - -<p>A la scène <small>IX</small>, un quatrième ressentit des -tiraillements d'estomac et trouva que cet ouvrage -importun retardait outre mesure l'heure de son -dîner. Cri de la nature : quatrième boule -noire.</p> - -<p>A la scène <small>XI</small>, un cinquième qui sommeillait -ayant été réveillé tout à coup par un passage -pathétique en conçut un vif ressentiment. Sursaut : -cinquième boule noire.</p> - -<p>La lecture s'acheva dans ce milieu d'antipathies -que le lecteur infortuné sentait croître à -chaque phrase.</p> - -<p>Puis, Athanase s'étant retiré dans une pièce -voisine, l'aréopage entama la délibération.</p> - -<p>Évidemment rivalité jalouse, concurrence -menacée, surdité humiliée, appétit retardé, -sommeil interrompu ne pouvaient s'avouer ouvertement.</p> - -<p>Il fallait trouver des raisons telles quelles.</p> - -<p>— Messieurs, commença le comédien-auteur, -je ne crois pas avoir besoin de développer -longuement les motifs de l'opposition que -je fais à la réception de la pièce.</p> - -<p>Elle ne contient en tout qu'une scène vraiment -intéressante (<i>la scène qui se retrouvait dans -la propre pièce de l'orateur, parbleu!</i>).</p> - -<p>Encore aurait-elle demandé à être traitée -avec un art infini. Je ne l'aurais conçue qu'amenée -avec ménagement et filée avec habileté -(<i>sous-entendu</i> : comme dans mon œuvre).</p> - -<p>Au lieu de cela, ce garçon plein d'inexpérience -a brutalisé la situation et violenté le -mouvement. Nous faillirions à toutes nos traditions -de convenances en recevant une pareille -immoralité.</p> - -<p>— Messieurs, répliqua le comédien aux jalousies -personnelles, je ne suis pas précisément -de l'avis que vous venez d'entendre.</p> - -<p>Je suis même d'un avis diamétralement opposé.</p> - -<p>Il me semble que l'on doit surtout reprocher -à l'auteur une timidité excessive, je dirai plus, -une réserve qui va jusqu'à la banalité.</p> - -<p>Il avait à développer un beau rôle (<i>celui qu'il -convoitait</i>) et il n'en a tiré qu'un parti déplorable. -(<i>Attrape, collègue!</i>)</p> - -<p>L'immoralité n'a rien à voir dans la question, -mais au nom de l'art nous devons repousser -un ouvrage sans portée.</p> - -<p>— Permettez, fit à son tour le comédien sourd -qui tenait à passer pour avoir entendu, je ne -partage pas cette façon de penser.</p> - -<p>Il y a une portée, mais une portée funeste ; -une portée… je disais bien, une portée funeste.</p> - -<p>— J'avoue, dit le comédien somnolent, que -ce ne sont pas là les défauts qui m'ont frappé.</p> - -<p>Je trouve surtout la pièce écourtée. (<i>Le temps -passe si vite quand on dort!</i>)</p> - -<p>— Écourtée! exclama le comédien aux tiraillements -d'estomac, écourtée! vous nous la -donnez belle.</p> - -<p>Dites qu'à chaque scène il faudrait couper -d'abominables longueurs. (<i>Il songeait à son rôt -trop cuit.</i>) Écourtée!… quelle plaisanterie!</p> - -<p>— Plaisanterie? je n'ai point envie de plaisanter, -chacun son opinion. Je garde la mienne.</p> - -<p>— Vous ne me l'imposerez pas sans doute?</p> - -<p>— Croyez-moi, vous vous trompez tous les -deux ; le vrai défaut est celui que je signale. -Pas de portée.</p> - -<p>— Ne soutenez donc pas un paradoxe aussi -monstrueux.</p> - -<p>— Et moi je prétends…</p> - -<p>— J'affirme…</p> - -<p>— Je répète…</p> - -<p>— Encore une fois…</p> - -<p>— Mon Dieu, messieurs, objecta avec la sagacité -de l'appétit le comédien affamé, il est -inutile de nous disputer. Nous différons quant -aux détails, mais nous sommes d'accord sur un -point : le refus de la pièce.</p> - -<p>— Parbleu!</p> - -<p>— Certainement!</p> - -<p>— A coup sûr!</p> - -<p>— Refusons d'abord, nous verrons à décider -pourquoi un autre jour.</p> - -<p>Cette motion pleine de sens rallia tous les -dissidents. On vota : sept boules noires et deux -rouges.</p> - -<p>Les deux rouges signifiaient : « Veuillez nous -épargner la peine de vous mettre dehors. » -C'était la seule concession au progrès que les -deux plus jeunes membres du tribunal eussent -osé risquer pour ne pas trop se compromettre.</p> - -<p>Athanase, quand il eut entendu ce verdict, -demeura tout déconfit.</p> - -<p>— Pourrais-je savoir?…</p> - -<p>On lui fit comprendre que l'arrêt excluait tout -commentaire, et il s'en alla déclarant aux -échos :</p> - -<p>1<sup>o</sup> Qu'il est absurde de faire condamner les -pièces par ceux qui les doivent jouer ; car si -le rôle déplaît à l'un ou plaît trop à son <i>cher -camarade</i>, toute considération favorable est -impitoyablement écartée ;</p> - -<p>2<sup>o</sup> Que le créateur étant, dans la hiérarchie -intellectuelle, supérieur au traducteur, il est -ridicule de subordonner celui qui peut le plus -à celui qui peut le moins ;</p> - -<p>3<sup>o</sup> Qu'un homme étant sujet à des erreurs -nombreuses, neuf hommes sont sujets à des -erreurs neuf fois plus nombreuses ;</p> - -<p>4<sup>o</sup> Qu'un ronflement parvenu à ses oreilles -donnait la mesure du zèle apporté dans ces opérations -de consciencieux examen ;</p> - -<p>5<sup>o</sup> … ;</p> - -<p>6<sup>o</sup> … ;</p> - -<p>7<sup>o</sup> … ;</p> - -<p>8<sup>o</sup> …</p> - -<p>Mais il convient de ne pas oublier qu'un -condamné a vingt-quatre heures pour maudire -ses juges.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch30">XXX<br /> -<span class="small">LE SCENARIO VOYAGEUR</span></h2> - - -<p>La misère apparaissait à l'horizon.</p> - -<p>Les économies s'étaient englouties. Le crédit -menaçait de s'épuiser.</p> - -<p>Déjà la maîtresse de l'hôtel avait commencé -à regarder son locataire d'un air sinistre, -quand il accrochait sa clef au bureau, et les -garçons devenaient insolents.</p> - -<p>Ces symptômes auraient dessillé les yeux -d'un moins aveugle, mais Athanase avait bien -autre chose à faire ; Eulalie lui inspirait bien -d'autres soucis.</p> - -<p>En six mois, elle avait changé quatre fois de -théâtre, et le fidèle satellite la suivait, entraîné -dans le sillage de son étoile. Seulement, ne -pouvant suffire au travail forcé que lui imposaient -ces pérégrinations vagabondes, il avait -résolu d'économiser les scénarios, et le même -lui servait depuis six mois.</p> - -<p>Cette pièce à tout faire avait été primitivement -un drame.</p> - -<p>Eulalie passa à un théâtre de comédie. Le -drame se transforma en comédie. Il suffisait -d'égayer çà et là et de modifier le dénoûment.</p> - -<p>Eulalie passa à un théâtre de vaudeville. La -comédie se métamorphosa en vaudeville. La -tirade sur l'importance des beaux arts fut changée -en couplet de facture.</p> - -<p>Eulalie passa à un théâtre d'opérettes. Le -vaudeville fut découpé pour la musique. Le -couplet fut approprié à la poétique du lieu, et -remplacé par un air qui commençait ainsi :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les beaux arts sont le li… le li…</div> -<div class="verse">Sont le li… le li… le lien…, etc…</div> -</div> - -<p>Si Eulalie eût émigré vers un théâtre de pantomime, -la tirade serait devenue un ballet allégorique.</p> - -<p>Mais, en dépit de ces travestissements, le -sort ne se laissait point attendrir.</p> - -<p>Si bien qu'un soir, comme Athanase rentrait -chez lui, on lui refusa la clef de sa chambre, -en ajoutant qu'on retiendrait ses malles jusqu'à -entier payement de l'arriéré.</p> - -<p>Et ses manuscrits étaient dans les malles!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch31">XXXI<br /> -<span class="small">UN CAFÉ DE THÉATRE</span></h2> - - -<p>La première pensée de l'exproprié fut pour -son unique ami. Il connaissait les habitudes du -vieux comédien et se dirigea tout ému vers un -café où il savait que celui-ci passait d'ordinaire -ses soirées.</p> - -<p>Ce café — nécessairement — était annexé à un -des petits théâtres parisiens, et Athanase en -avait à diverses reprises étudié la bizarre physionomie.</p> - -<p>La clientèle se divisait en deux parties bien -distinctes, si distinctes que cette division se -trouvait consacrée dans la dénomination même -des consommations.</p> - -<p>Il y avait la <i>bière d'entr'acte</i> et la <i>bière d'habitués</i>. -La bière d'entr'acte était pour la population -flottante, pour les spectateurs qui, entre -deux pièces, venaient arroser leurs émotions. -Ceux-là avalent comme des gens qui ont le -goût blasé par la littérature du lieu, payent et -se sauvent pour arriver avant que le rideau -soit relevé.</p> - -<p>Comme ils n'ont pas le temps de déguster, -que d'ailleurs on est sûr que, contents ou non, -ils ne reviendront pas le lendemain, on leur -sert une composition qui fait honneur aux ressources -chimiques des patrons.</p> - -<p><i>La bière d'habitués</i> en revanche était réservée -pour le public de fondation. Singulier public!</p> - -<p>C'était là qu'Athanase avait fait connaissance -avec des types curieux, dont l'ancien comique -lui avait donné l'explication en un moment -de lucidité.</p> - -<p>Il y avait vu le musicien de l'orchestre, un -garçon qui a eu des prix de toutes sortes d'instruments -et qui s'en vient échouer vers trente-cinq -ans devant un pupitre crasseux. Là il -reste assis pendant la durée de chaque représentation, -attentif à la ritournelle, subissant de -cinquante à cent fois de suite le même bon mot -que saluent les mêmes trépignements de la claque, -torturé dans son sens musical par les -fausses notes de la troupe, martyrisé dans son -amour-propre par le souvenir du passé, et demandant -l'oubli de tant de mélancolies à la -lecture d'un roman feuilleton ou à la caricature -de son chef d'orchestre.</p> - -<p>Il y avait rencontré le figurant aux trente ans -de services, le figurant qui raconte ses <i>succès</i> -avec une onction pénétrante, et vous dit en -hochant la tête : « <i>Non, monsieur, jamais on ne -jouera les jambes de chameau comme moi… Mais -j'étais jeune alors!…</i> » Le figurant qui dans les -pièces militaires se persuade qu'il est grand -cordon de la Légion d'honneur, quoique le régisseur, -sans respect pour ses insignes, salue -fréquemment son arrivée d'un : « <i>Toi, si tu viens -encore gris pour ton entrée en maréchal de France, -je te flanque 50 centimes d'amende!</i> »</p> - -<p>Il y avait entendu ce dialogue caractéristique -au sujet d'un des habitués, le mari d'actrice :</p> - -<p>— Qu'est-ce que ce monsieur?</p> - -<p>— Sa femme est actrice.</p> - -<p>— Il est bien laid.</p> - -<p>— Sa femme est très-jolie.</p> - -<p>— Il a l'air bien nul.</p> - -<p>— Sa femme a du talent.</p> - -<p>— Il ne fait donc rien?</p> - -<p>— Sa femme travaille beaucoup.</p> - -<p>— Que gagne-t-il?</p> - -<p>— Sa femme a douze mille francs.</p> - -<p>— Où demeure-t-il?</p> - -<p>— Sa femme a déménagé pour se rapprocher -du théâtre.</p> - -<p>Il s'y était enfin reconnu dans le monsieur -brûlant qui, en sortant du théâtre, demande -une plume et de l'encre, et trace en hâte -un billet qu'il envoie à une de ces dames par -l'intermédiaire d'un commissionnaire à qui il a -au préalable chuchoté le mot d'ordre érotique.</p> - -<p>Des auteurs, des journalistes, des calicots venant -après la clôture du magasin se frotter à -ce contact artistique composaient le surplus du -personnel au milieu duquel le vieux comédien -se complaisait chaque soir à rajeunir ses -souvenirs.</p> - -<p>Il s'asseyait à six heures à une table, près -du comptoir. A sept heures il avait fait trois -cents de piquet et bu quatre absinthes. A huit -heures, il demandait qu'on laissât le carafon -à côté de lui. A neuf heures, il entamait -les fins de couplets. A dix heures, un des habitués, -qui traitaient ce vieillard-enfant avec -une indulgente condescendance, était obligé de -l'aider à traverser le boulevard de peur des -voitures.</p> - -<p>Malheureusement quand Athanase arriva — il -était déjà neuf heures et demie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch32">XXXII<br /> -<span class="small">LE RAMASSEUR DE BOUTS DE NOUVELLES</span></h2> - - -<p>L'ancien comique venait d'entrer dans la -quatrième phase de son ivresse ordinaire. La -tête appuyée sur le coude, il sommeillait à -demi en mâchonnant une <i>ronde</i> connue.</p> - -<p>A la même table que lui, plusieurs habitués, -sans s'inquiéter de ses fredons, turlupinaient -un petit monsieur qui ne savait trop s'il devait -rire ou se fâcher.</p> - -<p>Encore un original de la collection.</p> - -<p>Le petit monsieur, employé dans une mairie, -était en outre attaché à la rédaction d'un -journal-programme en qualité de ramasseur de -bouts de nouvelles.</p> - -<p>Ses fonctions se bornaient à annoncer magistralement :</p> - -<p>— <i>Demain, première représentation de…</i></p> - -<p>— <i>M<sup>lle</sup> R… est engagée à Belleville.</i></p> - -<p>— <i>M. K… a lu aux acteurs hier.</i></p> - -<p>— <i>On a collé du papier neuf dans les loges -de tel théâtre.</i></p> - -<p>Après quoi, il apposait fièrement sa signature, -bornant là son ambition d'écrivain, et se -proposant pour prix de ces exploits, de solliciter -prochainement son admission dans le sein -de la Société des Gens de lettres.</p> - -<p>La profession n'était toutefois pas sans déboires. -Comme on connaissait le faible du bambin, -on l'exploitait et on avait fait de lui une -cible à plaisanteries.</p> - -<p>Les deux plus répandues consistaient : 1<sup>o</sup> à -le complimenter sur son style ; 2<sup>o</sup> à lui révéler, -sous le sceau du secret, des nouvelles apocryphes -dont il s'empressait de décorer sa <i>chronique</i> -(<i>sic</i>).</p> - -<p>Conformément à la tradition, on l'avait ce -soir-là attaqué sur les deux points à la fois.</p> - -<p>— Dis donc, petit, ricanait un acteur ; j'ai lu -ta machine de ce matin. C'était rudement bien -écrit.</p> - -<p>— Laissez-moi tranquille.</p> - -<p>— Quand je te répète que c'était une perle. -J'ai remarqué notamment un passage… Attends -un peu.</p> - -<p>— Ce n'est pas la peine de chercher.</p> - -<p>— Comment! pas la peine! un bijou de ciselure… -Ah! je me rappelle maintenant. Écoutez -ça, messieurs :</p> - -<blockquote> -<p>« L'Opéra-Comique nous promet pour cet -hiver trois actes de M. … le maître si éminemment -national dont on déplorait le silence prolongé. »</p> -</blockquote> - -<p>Hein! comme c'est touché!</p> - -<p>— Bravo! bravo! s'écria l'auditoire.</p> - -<p>— N'est-ce pas que nos éloges n'avaient rien -d'exagéré? Avez-vous remarqué le <i>si éminemment -national</i>, c'est une vraie trouvaille!… Et -le : <i>dont on déplorait le silence prolongé</i>… -<i>Déplorait</i> fait tableau, parole d'honneur.</p> - -<p>— Si vous croyez ce que vous dites là spirituel, -grommela le petit monsieur.</p> - -<p>— Si je crois ta prose spirituelle… Mais -l'Académie doit s'émouvoir, elle doit même être -émue depuis longtemps, je ne te donne pas -deux ans pour qu'elle s'honore par l'adjonction -de notre chroniqueur le plus élégant.</p> - -<p>— Et le mieux renseigné, ajouta un vaudevilliste… -A propos, j'ai une fameuse nouvelle -à t'apprendre.</p> - -<p>— Oui, je les connais, vos nouvelles! Comme -l'autre jour où vous m'avez attiré une affaire en -me faisant annoncer la mort de Meyerbeer.</p> - -<p>— Ce qui est passé est passé! On rit un -jour, le lendemain on est sérieux…</p> - -<p>— Merci…</p> - -<p>— Ne te défends pas tant. Je la garde pour -moi, ma nouvelle… Ou plutôt je la donnerai -à un de mes amis qui travaille à <i>l'Entr'acte</i>.</p> - -<p>— Si j'étais sûr que cette fois… reprit le -petit monsieur alléché…</p> - -<p>— Quand je te le promets… Du reste, tu ne -l'auras pas maintenant.</p> - -<p>— Je vous en prie.</p> - -<p>— Tu m'en pries… Tu m'en pries… Au -fait, en y réfléchissant, j'ai peur de me compromettre -moi…</p> - -<p>— Soyez aimable…</p> - -<p>— Eh bien…</p> - -<p>— Eh bien?</p> - -<p>— Il paraît qu'un des rédacteurs de la <i>Revue -des Deux-Mondes</i> vient d'être engagé à l'Opéra -comme premier danseur.</p> - -<p>Un éclat de rire universel et bruyant accueillit -cette mystification.</p> - -<p>Le vieux comique en fut presque réveillé.</p> - -<p>— Qu'est-ce qui parle de nouvelles, gronda-t-il -entre ses dents?… J'en ai une nouvelle, -moi…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Plus bas, parlons plus bas</div> -<div class="verse">Qu'on ne m'entende pas!…</div> -</div> - -<p>Veux-tu que je te la donne, conscrit, dit-il -en s'adressant au petit monsieur.</p> - -<p>— Tâchez de me flanquer la paix, répondit -celui-ci exaspéré.</p> - -<p>— Je tiens à t'en faire cadeau ; comme il n'y -a encore que moi qui puisse la savoir…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il est à moi, c'est mon secret…</div> -</div> - -<p>— On ne vous demande rien…</p> - -<p>— Raison de plus pour que j'offre ; tu peux -annoncer dans ta feuille de chou, mon lapin…</p> - -<p>— Feuille de chou!…</p> - -<p>— Laisse le mot en place, il ne gagnerait -pas à être dérangé. Tu peux annoncer dans ta -feuille de chou que dans quinze jours il y aura -au <i>Théâtre des Fantaisies</i> une représentation à -mon bénéfice.</p> - -<p>— Par exemple!</p> - -<p>— De quoi, par exemple?…</p> - -<p>— Ce serait du joli.</p> - -<p>— Du joli, gamin. Monsieur ton père pourrait -te dire si… si… si… dans mon temps…</p> - -<p>Le buveur avait perdu le fil de sa pensée, -les assistants haussèrent les épaules.</p> - -<p>— Enfin, c'est comme ça, dans quinze jours… -à mon bénéfice… à moi-même… Demande -plutôt à mon ami, cria-t-il d'un air victorieux -en montrant Athanase qui entrait.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch33">XXXIII<br /> -<span class="small">COUP DE SOLEIL</span></h2> - - -<p>— Il faut que je vous parle, murmura vivement -Athanase en se penchant à l'oreille du -vieux comique.</p> - -<p>Celui-ci releva la tête d'un air hébété en -grommelant le couplet de la <i>Sentinelle</i>.</p> - -<p>— Il faut que je vous parle, répéta Athanase -en insistant…</p> - -<p>— Au sujet de mon bénéfice… n'est-ce pas?… -mon bénéfice… tu sais bien… Tu me feras un -rondeau sur l'air de <i>M. Certain</i>…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Ta, ta, ta, ta, ta,</div> -<div class="verse">Ta, ta, ta, ta, ta, ta, ta, ta…</div> -</div> - -<p class="noindent">Quel succès, mes enfants!</p> - -<p>— Le malheureux, encore l'absinthe!… Que -vais-je devenir si je ne puis me faire comprendre… -Mon ami… je vous en prie, venez -avec moi…</p> - -<p>— Je ne bouge pas… j'entre en scène à onze -heures pour mon bénéfice… bouge pas…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un homme, pour faire un tableau,</div> -<div class="verse">Avait…</div> -</div> - -<p>— C'est une affaire importante, supplia l'ex-clerc -désespéré.</p> - -<p>— Je sais… convenu… Très-importante… -Nous aurons une recette magnifique…</p> - -<p>— Impossible…</p> - -<p>Soudain une idée traversa le cerveau d'Athanase -qui tout bas :</p> - -<p>— Venez… j'ai quelque chose à vous dire -de la part de Berthe.</p> - -<p>— Berthe! fit le bon homme en se redressant -de toute sa hauteur… Je vous suis!</p> - -<p>La ruse avait réussi.</p> - -<p>Il ne chancelait plus, et ce fut d'un pas -ferme qu'il se dirigea vers la porte. Puis, aussitôt -qu'il fut dehors :</p> - -<p>— Eh bien!… qu'avez-vous appris? Vous -avez retrouvé les traces de Berthe… Mais dépêchez-vous -donc!</p> - -<p>Athanase en quelques mots calma l'effervescence -du vieillard, lui avoua les causes de -cette innocente supercherie et lui exposa sa situation -critique.</p> - -<p>— On veut vous renvoyer!… s'écria le numéro -9 complétement dégrisé… Ah! mais -non… C'est ce que nous verrons… Venez avec -moi… je répondrai pour vous et tant qu'il y -aura un morceau de pain… Ne vais-je pas d'abord -avoir bientôt l'argent de mon bénéfice?…</p> - -<p>— C'est donc vrai?</p> - -<p>— Ça vous étonne, moi aussi ; mais il y a -encore de bons camarades dans le monde, et -ils m'ont ménagé cette surprise-là… Ils assurent -que mon nom fera salle pleine… Moitié -chacun, mon garçon.</p> - -<p>On était à la porte de l'hôtel.</p> - -<p>— Madame, dit l'ancien comique en s'avançant, -je réponds désormais du loyer de M. Briquet.</p> - -<p>— M. Briquet, voilà justement une lettre -pour lui…</p> - -<p>— Passez, et une autre fois avant de renvoyer -les gens…</p> - -<p>— Ciel! interrompit Athanase qui avait décacheté -la missive… Tous les bonheurs nous -viennent donc à la fois!</p> - -<p>Le directeur des <i>Divertissements-Plastiques</i> -lui écrivait pour lui annoncer la réception d'une -pièce qu'il avait déposée au théâtre cinq ans -auparavant. Celle-là même qu'il avait sous le -bras à sa première entrevue avec le lecteur.</p> - -<p>— Allons! exclama-t-il joyeux en serrant la -main de son voisin… Voilà le soleil!</p> - -<p>Malheureusement, les coups de soleil sur les -nuages, ce sont, comme le dit la langue populaire, -presque toujours des <i>bains qui chauffent</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch34">XXXIV<br /> -<span class="small">LES JOIES DE LA COLLABORATION</span></h2> - - -<p>On lui avait imposé un collaborateur ; — naturellement!</p> - -<p>La physiologie compte plusieurs classes de -collaborateurs :</p> - -<p>1<sup>o</sup> <i>Le collaborateur qui arrange les pièces</i> ;</p> - -<p>2<sup>o</sup> <i>Le collaborateur qui dérange les pièces</i> ;</p> - -<p>3<sup>o</sup> <i>Le collaborateur qui ne touche pas aux -pièces</i>.</p> - -<p>Il y a bien encore des subdivisions telles -que : le collaborateur qui trouve le titre, le -collaborateur qui fait les commissions, le collaborateur -qui a, dans un café, surpris le secret -du scenario, etc., etc. ; mais les trois premières -classes que nous avons indiquées sont -les plus générales.</p> - -<p>Le collaborateur qui arrange les pièces est -rare, celui qui les dérange est commun, celui -qui n'y touche pas est très-commun.</p> - -<p>Athanase était tombé sur un phénomène qui -réunissait ces deux dernières qualités.</p> - -<p>Déranger les pièces, sans y toucher, c'est -une originalité. Ne la lui reprochons pas ; il -n'en avait pas d'autre.</p> - -<p>Arrivé à une notoriété quelconque, il jouissait -des loisirs que lui procuraient les nouveaux. -C'est ainsi au théâtre. Pendant une période de -sa vie, on est inconnu et on a du talent pour -arriver à se faire connaître ; pendant l'autre, on -est connu et on n'a plus de talent pour arriver -à se faire oublier.</p> - -<p>Vous voyez la situation d'ici : c'est l'histoire -du vieux sergent qui consomme à la cantine les -économies du conscrit.</p> - -<p>Encore chicane-t-il sur la qualité et le choix -des consommations!</p> - -<p>D'un regard le collaborateur avait toisé son -homme :</p> - -<p>— Très-bien. Laissez ça. J'arrangerai la -machine… Seulement vous savez, je signe le -premier ; je prends les quatre cinquièmes des -recettes et les trois quarts des billets d'auteur.</p> - -<p>— Ah!</p> - -<p>— Pour peu que ça vous contrarie, ne vous -gênez en rien. J'ai de la besogne par-dessus la -tête… C'est accepté? Revenez dans quinze -jours.</p> - -<p>Athanase revint.</p> - -<p>— Je n'ai pas eu une minute. Revenez dans -six semaines.</p> - -<p>Athanase revint encore.</p> - -<p>— J'ai eu la grippe… Revenez dans deux -mois.</p> - -<p>Athanase revint toujours.</p> - -<p>— Sapristi!… J'avais absolument oublié, mais -je ne veux pas vous déranger.</p> - -<p>(Après une trentaine de kilomètres infructueux, -amère dérision!)</p> - -<p>Attendez un peu. Nous allons parcourir la -chose ensemble, et je vous marquerai rapidement… -parce que dans ce moment-ci…</p> - -<p>On lut le manuscrit.</p> - -<p>— Peutt! voilà une sortie qui n'est guère -motivée.</p> - -<p>— Au contraire, j'ai pris soin d'expliquer -dans la scène qui précède que la jeune fille est -attendue.</p> - -<p>— C'est égal, tâchez… si cela vous vient… -Ici je fourrerais un bon couplet.</p> - -<p>— Ah!</p> - -<p>— Oui… mais un couplet spirituel… Tenez, -quelque chose comme… Tra, la, la, la… Enfin -vous comprenez… Trouvez un trait bien fin et -vous verrez quel effet. C'est l'expérience qui -nous donne ce coup d'œil-là, cela vous viendra -plus tard.</p> - -<p>— Mais quel trait?…</p> - -<p>— Quel trait!… Je ne peux pas vous mâcher -la besogne. Que diable, je vous ai fourni -une indication assez claire… Rapportez-moi ça -jeudi!</p> - -<p>Athanase rapporta.</p> - -<p>— A la bonne heure!… dit le collaborateur. -N'est-ce pas que <i>mon</i> couplet fait joliment? Étudiez -bien mes procédés ; avec de la pratique -vous finirez par en savoir autant que moi… Le -dénoûment est un peu vulgaire. Il vaudrait -mieux… avant le mariage du jeune homme… -vous saisissez… quelque chose de plus neuf… -Vous chercherez cela, plus une douzaine de -mots frappés, et je garantis le dernier acte. -Voyez-vous, nous autres, c'est l'expérience qui -nous sauve. Cela vous viendra.</p> - -<p>A propos, vous vous occuperez des réclames, -je n'ai pas le temps… Vous ferez aussi les répétitions, -je suis tellement tenu… Quant à la -vente du manuscrit, vous n'aurez qu'à passer -chez le libraire…</p> - -<p>Et dire qu'un homme d'un si précieux concours -ne prenait que les quatre cinquièmes des -bénéfices!</p> - -<p>O exploitation, tu n'es qu'un nom!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch35">XXXV<br /> -<span class="small">UN FOYER D'ARTISTES</span></h2> - - -<p>Les répétitions étaient sur le point de commencer, -et le directeur avait dit à Athanase :</p> - -<p>— Maintenant que vous allez être des nôtres, -monsieur, quand vous voudrez venir au foyer -des artistes…</p> - -<p>Quand vous voudrez!… mais tout de suite! -mais toujours! car Eulalie, de chute en chute, -de métamorphose en métamorphose, avait fini -par échouer, elle aussi, sur la scène des <i>Divertissements-Plastiques</i>.</p> - -<p>Quand vous voudrez!… Athanase n'en mangea -pas de la journée, il lui semblait que le soir -n'arriverait jamais.</p> - -<p>Inutile de vous apprendre qu'il arriva nonobstant -et avec lui le moment rêvé.</p> - -<p>— On ne passe pas, glapit Euphrasie Balandreau, -notre ancienne connaissance, en barrant -l'escalier des artistes à l'intrus qui forçait si -audacieusement la consigne.</p> - -<p>— Comment, dit le père Balandreau, tu ne -reconnais pas monsieur Briquet, qui travaille à -cette heure pour notre théâtre… Bonsoir, -monsieur Briquet…, vous voilà parti du pied -gauche pour la gloire… et pour l'amour, car, -si je ne m'abuse, vous montez au <i>foilier</i> de ces -dames… La porte à gauche, vous traverserez les -corridors, et à votre main droite…</p> - -<p>Le <i>foilier de ces dames</i> — pour nous servir de -la langue du père Balandreau — n'était peut-être -pas le plus élégant de Paris, mais à coup sûr -c'était un des plus pittoresques du boulevard.</p> - -<p>Il n'avait rien des splendeurs du sérail de la -danse à l'Opéra, rien non plus des austérités des -scènes didactiques ; il ne ressemblait point à un -bureau d'esprit comme le foyer de la Comédie -Française — il aurait plutôt ressemblé à un bureau -de placement, s'il n'eût ressemblé… à lui-même.</p> - -<p>En traversant les coulisses Athanase — c'était -un changement de décorations — faillit -être écrasé par un arbre de carton qui se contenta -de recouvrir d'une couche respectable -de poussière ses vêtements si soigneusement -brossés.</p> - -<p>Puis vint le cortége des ahurissements habituels. -Ces planches qu'il n'avait jamais foulées, -et qu'il avait si longtemps convoitées, lui -semblaient devoir cacher un sous-sol de miracles. -Les machinistes, les garçons d'accessoires, -les pompiers eux-mêmes prenaient à ses yeux -des proportions surnaturelles.</p> - -<p>Mais c'étaient surtout les actrices!</p> - -<p>Il en avait aperçu plusieurs qui traversaient -la scène, mollets au vent, jupes écourtées, paillettes -dehors!</p> - -<p>Deux de ces mollets, une de ces jupes, vingt -de ces paillettes s'appelaient peut-être Eulalie! -Eulalie auprès de laquelle…</p> - -<p>Il franchit le seuil du foyer.</p> - -<p>Une dizaine de nobles étrangers, gens du -monde, des lettres ou de théâtre — étaient -disséminés dans des îlots de gaze et de soie.</p> - -<p>Les îlots représentaient la partie féminine. -Ceux-ci parlaient bas à celles-là, celles-là -levaient la jambe au nez de ceux-ci. On riait, -on fredonnait, on courtisait.</p> - -<p>— Mesdames et messieurs, balbutia le maladroit -visiteur en s'inclinant…</p> - -<p>Quand la timidité se complique de pauvreté, -le jury n'admet jamais de circonstances atténuantes.</p> - -<p>— Quel est cet héritier de la famille Calino? -murmura un journaliste à une bergère pompadour.</p> - -<p>— Je parie qu'il va nous jouer un morceau -d'accordéon et faire la quête, répondit la bergère -assez haut pour qu'Athanase l'entendît.</p> - -<p>— Tais-toi donc, intervint un acteur qui attendait, -en costume de Moulin-à-vent (oh! les -revues!) l'instant d'entrer en scène… Tais-toi, -c'est le petit auteur qu'on a collationné ce -matin.</p> - -<p>— Ça! grimaça la bergère.</p> - -<p>— Il doit être rudement <i>toc</i>, son chef-d'œuvre, -surenchérit une canotière.</p> - -<p>— Tu vas voir, reprit l'acteur, une bonne -scie… Pardon, monsieur, est-il vrai que M. de -Lamartine soit de la pièce dont vous allez nous -honorer?…</p> - -<p>Athanase était abasourdi par ce mélange de -costumes et d'habits de ville, par les indiscrétions -du fard et de la poudre de riz dont il -jaugeait l'épaisseur, par le bruit vague de l'orchestre -s'entre-croisant avec le son lointain des -bravos du public et le brouhaha des conversations -engagées autour de lui.</p> - -<p>La question acheva de le dérouter.</p> - -<p>— Monsieur, répondit-il, je ne comprends pas…</p> - -<p>— Demande-lui donc s'il y a mis un rôle -d'huissier, souffla au Moulin-à-vent Eulalie qui -venait de reconnaître son poursuivant.</p> - -<p>Ce sarcasme arrêta brusquement l'élan d'Athanase, -qui s'avançait vers elle.</p> - -<p>— Un rôle de quoi?… Dis donc, mon amour, -tu me le garderas, fit une petite Suissesse en -tapant familièrement sur l'épaule de l'ex-clerc, -stupéfait de ce tutoiement.</p> - -<p>— Voilà encore Chiffonnette qui fait de l'œil -aux auteurs, dit une marquise.</p> - -<p>— Et puis après! si j'ai un caprice pour lui!</p> - -<p>— Merci! Moi, je place mes caprices à la -Caisse d'Épargne.</p> - -<p>— Et tu y vas tous les dimanches? demanda -un journaliste.</p> - -<p>— Si je n'en avais que de comme toi, je -n'irais en tout cas que pour retirer.</p> - -<p>— On lève pour le second acte, fit la voix -de trombone du régisseur!</p> - -<p>— Je ne m'aperçois guère qu'on lève ici, -reprit la marquise.</p> - -<p>— Ni moi, acquiesça Eulalie.</p> - -<p>— Tu sais, insista la petite Suissesse auprès -d'Athanase, tu m'as promis un rôle… quelque -chose de <i>rup</i>.</p> - -<p>— Ah! mes enfants, s'écria un Cor de chasse -(oh! les revues!) qui sortait de scène, en voilà -une bonne!… Vous savez le tableau des -<i>Instruments de musique</i>. La grande Virginie -a raté sa réplique, à force de regarder -un blond de l'avant-scène… Le public a crié : -bis… Le blond s'est levé et a voulu attraper -ceux qui chutaient, et puis…</p> - -<p>Le bruit d'une altercation interrompit la fin -de l'histoire.</p> - -<p>— Je vous dis que vous aurez dix francs -d'amende, tonnait le trombone du régisseur.</p> - -<p>— Des bretelles!… Pour ce que l'administration -me paye. Ne rien gagner et être obligée -de verser une cinquantaine de francs à la caisse -tous les mois… Il fera fortune ton directeur -avec ses amendes.</p> - -<p>— Prends garde.</p> - -<p>— Et puis… Je m'en fiche pas mal, là!… -Je donne ma démission…</p> - -<p>— Le changement de tableau! — En place -les <i>Quatre nations</i>! — annonça le régisseur.</p> - -<p>— Viens-tu souper ce soir? demanda un -monsieur à Chiffonnette?</p> - -<p>— C'est tout ce que tu payes.</p> - -<p>— Et mon amour donc!</p> - -<p>— Toi qui es à la Bourse, tu devrais bien -savoir qu'on n'a jamais coté cette valeur-là! A -propos…</p> - -<p>— Quoi?</p> - -<p>— Tu te rappelles bien Léonie qui faisait le -Jardin d'acclimatation dans la revue l'année dernière, -elle a un huit-ressorts…</p> - -<p>— Bah!</p> - -<p>— Qu'elle conduit elle-même.</p> - -<p>— Tradition de famille. Ça lui rappelle le -siége de son père, fit le journaliste avec un -attendrissement ironique.</p> - -<p>— Toi, repartit Chiffonnette, si tu viens ici -dépenser tes quatre sous d'esprit, tu n'auras -plus de monnaie, et comme le public parisien -commence à laisser protester ta signature…</p> - -<p>— Bravo! Chiffonnette, cria le chœur féminin.</p> - -<p>— Satanées braillardes, vous n'allez pas -vous taire! exclama le régisseur. On va vous -entendre de la salle.</p> - -<p>— Est-il caressant cet être-là!… Ne te fâche -pas, père Rabajoie…</p> - -<p>— Fichez-moi la paix!…</p> - -<p>— Mademoiselle, hasarda Athanase, qui pendant -ces feux croisés, avait repris son cheminement -vers Eulalie, dont il était enfin tout -près…</p> - -<p>— Ça n'empêche pas qu'elle a une rude -chance, cette Léonie…</p> - -<p>— Et qui est-ce qui lui a payé ça? demanda -une de ces dames.</p> - -<p>— Un Russe… On ne trouve de ces porte-monnaie-là -qu'<span lang="la" xml:lang="la">extra-muros</span>.</p> - -<p>— Sans compter qu'elle a joliment bien fait, -dit Chiffonnette.</p> - -<p>— Je crois bien, ajouta Eulalie… Les hommes -sont des caissiers donnés par la nature.</p> - -<p>— Mademoiselle…, réitéra Athanase.</p> - -<p>— Ne faites pas attention, ce n'est pas pour -vous que je dis cela, répondit l'actrice sans -prendre seulement la peine de se tourner vers -lui… Chiffonnette arrange-moi mon lacet de -corset qui passe.</p> - -<p>— Voilà!…</p> - -<p>— Baisse-moi un peu ma dentelle.</p> - -<p>Athanase épuisait toutes les émotions. Cette -guimpe qu'on décolletait, ces épaules qui ondoyaient -sous ses yeux, ce parfum vague et pénétrant, -qui réunissait en un <i lang="it" xml:lang="it">tutti</i> voluptueux les -senteurs isolées de mille cosmétiques ; tout cela -lui rappelait l'entrevue de Gérizy… Et s'exaltant :</p> - -<p>— Mademoiselle, je voudrais vous parler seul -à seul. Il le faut. Il y a cinq ans que je souffre ; -il y a cinq ans que…</p> - -<p>— En scène, Eulalie!… Tu vas manquer ton -entrée, sacrebleu! trombona l'organe du régisseur.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch36">XXXVI<br /> -<span class="small">ESSAI DE STATISTIQUE</span></h2> - - -<p>Ici un scrupule m'arrête. Vous permettez?</p> - -<p>Si, de la scène précédente, quelque lecteur -peu perspicace allait inférer que les actrices -sont toutes, de nos jours, des Eulalies ou des -Chiffonnettes?…</p> - -<p>Oh! monsieur, monsieur! me prêter de pareilles -intentions!</p> - -<p>N'avez-vous point entendu parler du talent -de M<sup>lle</sup> Trois-Étoiles ou des mille livres de rente -de M<sup>lle</sup> Quatre-Étoiles? Toutes deux sont préservées -de ces abaissements, l'une par la gloire, -l'autre par la fortune.</p> - -<p>Mais comme le talent et les écus sont clairsemés -sur la surface du globe, il s'ensuit que -si un amateur dressait une table de proportions, -il trouverait, contre une M<sup>lle</sup> Trois-Étoiles, un -chiffre de plus de…</p> - -<p>Diantre! je m'aperçois que ma parenthèse de -statistique pourrait m'entraîner à des crimes de -lèse-galanterie et que j'assombrirais la situation -sous prétexte de l'éclaircir.</p> - -<p>Un nouveau scrupule m'engage donc à reprendre -mon récit.</p> - -<p>Vous permettez toujours?…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch37">XXXVII<br /> -<span class="small">LE CHEF DE CLAQUE</span></h2> - - -<p>La vente de la peau de l'ours est un commerce -auquel l'illusion se livrera éternellement, -pour lequel même elle trouvera toujours des -associés.</p> - -<p>Athanase avait été assez cruellement éprouvé -pour qu'il fût permis à la montre de ses espérances -d'avancer un peu. On n'avait pas encore -commencé les répétitions que déjà il rêvait de -triomphes en Espagne, et comme naturellement -il épanchait ses impressions dans le sein du -vieux comédien, celui-ci crut lui donner une -preuve non équivoque d'affection en lui amenant -un matin un personnage qui se présenta -sans autre forme de cérémonie :</p> - -<p>— Bonjour, monsieur ; j'ai bien l'honneur… -Nous allons donc avoir quelque chose de vous -à notre théâtre?…</p> - -<p>— Monsieur est… voulut intervenir le numéro 9.</p> - -<p>— Entrepreneur de succès, fit le personnage -avec une pointe d'orgueil, et, sans me vanter, -je ne crains pas la concurrence… C'est moi qui -ai inventé les dix nuances du rire, depuis le -<i>frémissement d'hilarité</i> jusqu'à l'<i>éclat prolongé</i>… -Vous pouvez compter sur mes hommes ; du -moment que vous m'êtes recommandé par votre -ami… Nous nous entendrons sur les endroits -où vous voudrez que je <i>parte</i>… Si même vous -tenez à un ou deux <i>bis</i> dans la soirée…</p> - -<p>— Mon Dieu, monsieur…, murmura Athanase -embarrassé.</p> - -<p>— Soyez tranquille, on s'arrangera toujours -pour la vente des billets. Ma réputation n'est -plus à faire. Je suis un honnête père de famille, -j'élève avec soin mes enfants et j'exerce mon -industrie avec loyauté.</p> - -<p>— Je vous suis infiniment obligé, monsieur, -mais j'ai sur ce sujet des idées arrêtées. Je désire -qu'à ma première il n'y ait pas de claque.</p> - -<p>— Pas de claque!… s'écria le négociant en -bravos, toisant l'auteur novice de l'air dont -le directeur de Charenton doit regarder les -pensionnaires qui lui arrivent… Pas de claque! -Allons donc! ce n'est pas sérieux!</p> - -<p>— Très-sérieux.</p> - -<p>— Mais, objecta l'ancien comique…</p> - -<p>— Laissez, laissez, reprit avec dédain l'entrepreneur -de succès, monsieur apprendra à -vivre à ses dépens.</p> - -<p>Et, sans daigner saluer, il opéra une brusque -retraite, après laquelle le numéro 9 prenant la -parole :</p> - -<p>— Vous êtes donc fou, mon cher?</p> - -<p>— Moi?</p> - -<p>— Oui, c'est convenu, c'est entendu. Vous -aurez un succès immense ; la France entière ne -s'occupera que de vous, et, la géographie démontrant -qu'Eulalie fait partie de la France, la -cruelle sera amenée à résipiscence. Mais avant -d'escompter la réussite, vous feriez mieux, ce -me semble, de la préparer.</p> - -<p>— Qu'ai-je à préparer? répondit Athanase -dans son invincible candeur. Tout dépendra du -mérite de mon œuvre.</p> - -<p>— Vous tenez à ce raisonnement-là : nonobstant, -vous verrez si vous ne regrettez pas d'avoir -repoussé les avances de la claque.</p> - -<p>On voit que le numéro 9 était dans un -jour de bon sens. Athanase n'en augura pas -ainsi.</p> - -<p>— La claque! répliqua-t-il offensé à demi. Il -n'y aura jamais rien de commun entre cette -abominable institution et moi.</p> - -<p>— Abominable… abominable, le mot est aisé -à lâcher, mais le justifier serait peut-être moins -facile.</p> - -<p>— Vous oseriez prendre la défense de cette -cabale de l'approbation permanente, de cette -ligue des mains publiques, de cette association -des battoirs fusionnés, qui met le bravo sous la -gorge du vrai spectateur?</p> - -<p>— Mon cher ami, j'admets la cabale, j'admets -les mains publiques, j'admets même que -ces mains-là ne sont pas toujours propres ; -mais elles n'en rendent pas moins d'incontestables -services.</p> - -<p>— Et à qui?</p> - -<p>— A l'acteur, à l'auteur et au spectateur -lui-même. Vous ne connaissez pas comme moi -la pratique du métier, mon cher. Vous ne savez -pas ce qu'il faut souvent dépenser d'efforts -et de souffle dans telle tirade que le public -écoute indifférent. Mais, quand le comédien arrive -haletant au bout de son effet, le claqueur -est là, providence des poumons épuisés. Il exécute -un de ses savants roulements, et pendant ce -grondement d'admiration, l'acteur ou l'actrice le -bénit, moins par raison d'amour-propre que pour -cause de respiration. D'ailleurs, au coursier de -la plus pure race ne faut-il pas faire sentir -l'éperon de temps en temps? Sans la claque, -nous trotterions sous nous à la cinquième représentation -d'une pièce. Sans la claque, auteur et -spectateur se parleraient le plus souvent sans -se comprendre.</p> - -<p>Car enfin,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Les sots, depuis Adam, sont en majorité,</div> -</div> - -<p class="noindent">et si tout le monde est capable d'avoir plus d'esprit -que Voltaire, tout le monde est aussi susceptible -d'être plus bête que Jocrisse. Voyez -plutôt le premier livre venu. Pourquoi ce -passage a-t-il été souligné? Parce que l'écrivain -se défiait de la pénétration de ses juges. Or, -l'écrivain dramatique a besoin de souligner -autant et plus que son collègue… La claque -n'a pas été inventée pour autre chose, et les -claqueurs, mon cher, sont des <i>italiques</i> vivantes.</p> - -<p>— Mon bon ami, repartit Athanase, quand -le numéro 9 eut achevé son plaidoyer, j'ai -écouté vos raisons avec le désir de me laisser -convaincre, et j'en ai au contraire été d'autant -mieux raffermi dans mes conclusions primitives. -Votre dialectique pèche par la base ; elle repose, -en effet, tout entière sur la prétendue indifférence -du public ; mais d'où vient, je vous prie, cette -indifférence? Le public n'a-t-il pas été un roi -fainéant, du jour où on lui a imposé ces -étranges maires du palais? Rendez-lui la responsabilité, -et vous lui rendrez du même coup -la conscience. Donnez-lui charge d'esprits, et -il se redressera pour supporter un tel fardeau. -Peut-être n'aura-t-il pas toujours les complaisances -respiratoires dont vous me parliez ; tant -mieux, cela amènera la démonétisation de la -tirade, cette fausse monnaie du pathétique. -Pour le reste, je vous promets qu'il ne sera jamais -nécessaire d'en appeler à Philippe éveillé ; -car Philippe aura cessé de dormir, et il se passionnera, -il s'enthousiasmera, il applaudira, -il sifflera…</p> - -<p>— Siffler! Vous voudriez…</p> - -<p>— Et pourquoi non? C'est le revers qui -complète la médaille, c'est la nuit qui fait apprécier -l'éclat du jour ; les applaudissements -n'ont de valeur qu'équilibrés par le droit au -sifflet.</p> - -<p>— Parlez pour vous, sapristi! Je ne tiens pas -à ce que ce droit-là soit en vigueur le jour de -ma représentation à bénéfice.</p> - -<p>— Moi, pour ma part, je préfère la loyauté -de l'attaque à l'hypocrisie de l'approbation.</p> - -<p>— Et vous voulez arriver à quelque chose, -malheureux!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch38">XXXVIII<br /> -<span class="small">CES MESSIEURS DU LUNDI</span></h2> - - -<p>— Du moins, avait ajouté le vieux comédien, -ne négligez pas les prévenances d'une -adroite politesse envers la critique. Ayez soin -de rendre visite aux principaux d'entre ces -messieurs du Lundi.</p> - -<p><i>Ces messieurs du Lundi</i>, — ainsi que les appelait -la terreur superstitieuse de l'ancien acteur, — étaient -totalement ignorés d'Athanase. -Clerc d'huissier, il avait trop peu de souci des -choses théâtrales pour lire les feuilletons dramatiques ; -devenu auteur, il avait eu trop peu -de loisirs pour se livrer à cette occupation.</p> - -<p>Désirant donc lier connaissance avec quelques-unes -de ces notabilités avant de se présenter -chez elles, il se rendit au prochain cabinet -de lecture.</p> - -<p>Le morceau de résistance de la semaine était -un grand drame en sept actes, intitulé <i>les -Mystères de l'adultère</i>. Brûlant de savoir comment -on pratiquait la critique en France, et -quelle opinion il devait se faire sur le grand -drame en sept tableaux, Athanase courut au -rez-de-chaussée du premier grand journal qui -lui tomba sous la main, et y lut :</p> - -<blockquote> -<p>« Il pleuvait à verse au dehors ; <i lang="la" xml:lang="la">nocte pluit -totâ</i>. Et quelle pluie! fine! intense! pénétrante! -<i lang="la" xml:lang="la">Penetravit ad ossa</i>… Il fallut pourtant m'arracher -au doux coin du feu…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Il n'est point de petit chez soi ;</div> -</div> - -<p class="noindent">à la chère intimité de la digestion ; un paradis! -un songe d'Épicure! <i lang="la" xml:lang="la">Epicuri de grege</i>. Et pour -surcroît j'avais la goutte, <i lang="la" xml:lang="la">podagrâ laborans!</i></p> - -<p>» La goutte, ce <i lang="la" xml:lang="la">memento</i> de la vieillesse!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Eheu! fugaces, Postume, Postume.</i></div> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Labuntur anni</i>…</div> -</div> - -<p>» La goutte! combien navrante est cette réalité! -combien sinistre! combien impitoyable! -Possidonius ne voulait pas avouer que ce fût un -mal. Brave Possidonius! Moi non plus, je ne le -voudrais pas, mais le moyen? -Γνωθι σεαυτον! La -goutte me la redisait, — et bien haut, — cette -devise du temple de Delphes.</p> - -<p>» Adieu, paniers, vendanges sont faites. -<i lang="la" xml:lang="la">Alea jacta est!</i> Louis XVIII aussi l'avait la -goutte, et un jour que le marquis de Bièvre -cherchait à le distraire ; — comme si l'on pouvait -distraire de la perte de la jeunesse!</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Gioventù! primavera della vita!</i></div> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Primavera! gioventù dell' anno!</i></div> -</div> - -<p>» Jeunesse! printemps! Printemps! jeunesse!</p> - -<p>Le duo enchanteur! La jeunesse qui marche sans -regarder derrière. <i lang="en" xml:lang="en">Go ahead!</i> La jeunesse au -<i>tant doux rêver</i>, comme ils disaient, les poëtes -du seizième siècle. La jeunesse avec son trésor -des vingt ans…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Donnez-moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien.</div> -</div> - -<p>» Ils ne veulent pas me les donner, les -nouveaux venus, et ils en usent pour faire des -drames.</p> - -<p>» J'étais donc parti.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Je suivais tout pensif le chemin…</div> -</div> - -<p class="noindent">qu'avait pris le fiacre.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Sur les coussins moelleux d'un char numéroté…</div> -</div> - -<p>» Quand Pascal inventa ce système de locomotion, -il n'avait pas prévu les souffrances du -critique goutteux et dérangé après son repas. -<i lang="la" xml:lang="la">Inter pocula.</i></p> - -<p>» Le cocher, Dieu me pardonne, dormait sur -son siége. Il <i>barytonnait du ronflement</i>, pour emprunter -sa langue à l'admirable Rabelais. Et moi, -je rêvais au fond de la voiture. Je voyais la longue -suite d'années, <i lang="la" xml:lang="la">grande ævi spatium</i>, durant -laquelle j'ai critiqué. Je revoyais les princes et -les princesses de la rampe…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Même ils avaient encor leur éclat emprunté.</div> -</div> - -<p>» Quel défilé! quels souvenirs! quel livre! -Un livre plein! instructif! sonore! <i lang="la" xml:lang="la">grandisona -verba!</i> L'histoire des plaisirs humains. <i>Voilà -donc tout ce que les hommes ont inventé pour se -rendre heureux!</i> ainsi que l'a dit Pascal que je -citais tout à l'heure.</p> - -<p>» Ce Pascal était bien un type étrange! Et -versatile! et insaisissable! et complexe! -<i lang="la" xml:lang="la">Homo multiplex!</i> -πολυμαθικος! Aucun ne l'a, -que je sache, encore sainement jugé. Quant à -moi :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Non nostrum tantas componere lites.</div> -</div> - -<p>» Mais si j'avais à émettre une opinion, je -crois que ce philosophe, — φιλος et -σοφια, ami de -la sagesse, songez à l'étymologie — que ce -philosophe fut…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div></blockquote> - -<p>Il y en avait huit colonnes de ce ton. Quant -aux <i>Mystères de l'adultère</i>, il n'en était pas -plus question que s'ils n'avaient jamais existé.</p> - -<p>Athanase, ne se trouvant pas suffisamment -renseigné, prit un second journal, et recommença -à lire :</p> - -<blockquote> -<p>« La moitié de l'humanité pourrait tenir -sous ce titre gigantesque des <i>Mystères de l'adultère</i>. -C'est à la fois un des cercles de l'enfer -du Dante, un des actes de la comédie de Balzac! -C'est le fruit défendu devenu un verger -immense et acclimaté sous toutes les latitudes. -C'est la question infinie et éternelle.</p> - -<p>» Toutes les passions s'y retrouvent, comme -toutes les misères ; — car l'homme a toujours -du vice sur la planche.</p> - -<p>» Les types se suivent et ne se ressemblent -pas ; celui-ci est le traître, celui-là le queue -rouge. Barbe-Bleue à un bout, Sganarelle à -l'autre.</p> - -<p>» Placés en face de la femme adultère, Jésus -pardonne, Othello tue, Molière meurt.</p> - -<p>» N'est-ce point une étude digne du philosophe?</p> - -<p>» Les yeux injectés de sang, le front empourpré -de rage, la main crispée sur le poignard, -à côté des yeux placidement fermés, du -front qui se pare béatement de sa coiffure conjugale, -de la main qui défait insoucieuse la rosette -du matin que le soir a faite nœud coulant.</p> - -<p>» L'un est le tigre du mariage, l'autre n'en -sera jamais que le dix-cors.</p> - -<p>» Ces mystères de l'adultère, ils ont été -écrits au jour le jour par les penseurs, par les -artistes, par les poëtes! C'est presque la main-courante -de l'amour.</p> - -<p>» La poésie antique nous montre la première…</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div></blockquote> - -<p>La poésie antique, la Grèce, Rome, le -moyen âge, la Renaissance, les temps modernes, -se partageaient le reste du feuilleton-feu -d'artifice.</p> - -<p>Beaucoup de fusées, mais des baguettes ; -quant à une appréciation sur le drame nouveau, -point.</p> - -<p>Athanase réitéra l'expérience sur une troisième -feuille :</p> - -<blockquote> -<p>« La vraie critique, commençait celui-là, est -celle qui se base sur le simple bon sens.</p> - -<p>» Aussi tous nos efforts sont-ils tournés vers -ce but unique. Hors le bon sens, il n'y a ni -entrain ni gaieté.</p> - -<p>» Pourquoi mon illustre ami *** se distingue-t-il -entre tous par la finesse de son esprit? -Parce qu'il a le bon sens spirituel. Tout doit -se raisonner ici-bas.</p> - -<p>» Dans un délicieux roman de mon cher -ami ***, le lecteur éclate involontairement de -rire à la page 102. Pourquoi éclate-t-il de rire? -Parce que rien n'est plus raisonnablement -bouffon que la réponse de la belle-mère à son -futur gendre.</p> - -<p>» Dans un drame excellent de mon admirable -ami ***, l'auditoire sanglote au troisième acte. -Pourquoi? Parce que la situation est raisonnablement -émouvante.</p> - -<p>» Développons toute notre pensée.</p> - -<p>» Lorsque l'homme est tout à coup saisi par -une impression violente, il commence par ressentir… »</p> -</blockquote> - -<p>Cette fois, Athanase tombait sur de la réclame -mêlée de pédagogie ; il n'alla pas plus -loin.</p> - -<p>Cependant il tenait à avoir au moins un -pauvre petit renseignement sur ces malheureux -<i>Mystères de l'adultère</i>.</p> - -<p>La feuille à laquelle il s'adressa en dernier -ressort était un journal religieux, — c'était -lui qui le disait, — où un monsieur émettait -tous les quinze jours son opinion sur -les pièces nouvelles, en déclarant préalablement -qu'il aimerait mieux être paralysé de -tous ses membres que d'aller voir représenter -une demi-scène de ces œuvres diaboliques.</p> - -<p>Ce père Loriquet de la critique, s'exprimait -ce jour-là en ces termes :</p> - -<blockquote> -<p>« Le cœur me soulève de dégoût, chaque -fois qu'il me faut prendre la plume pour remuer -les fanges de la littérature moderne.</p> - -<p>» N'est-ce pas toujours la glorification du -péché, l'apothéose de la matière, du rut et du -concubinage?</p> - -<p>» Tous ces écrivassiers, tous ces possédés de -l'esprit des ténèbres, tous ces ruffians de lettres, -sont comme s'ils n'étaient point. Ce serait -leur faire trop d'honneur que de descendre -dans les grands-collecteurs du style contemporain.</p> - -<p>» Pouah! Messieurs les bâtards de Voltaire! -Rimez à la prostitution et à l'adultère! Il faut -les pluies de feu pour purifier les Sodomes!… »</p> -</blockquote> - -<p>— Corbleu! pensa Athanase, en rejetant la -feuille épileptique, voilà une étrange manière -d'entendre la charité et la modération, et une -manière non moins étrange d'entendre la critique. -Si je veux savoir quels sont les <i>Mystères -de l'adultère</i>, je vois que je ferai bien de -prendre une place au bureau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch39">XXXIX<br /> -<span class="small">EN RÉPÉTITION</span></h2> - - -<p>Oh! les primeurs de la vie!</p> - -<p>Le premier cigare, le premier amour, le premier -baiser! Tout cela ne vaut pas le premier -billet de répétition.</p> - -<p>C'est le but atteint, le Rubicon franchi.</p> - -<p>Quand l'ex-clerc reçut ce carré de papier, il -fut tenté de pousser l'exclamation triomphante -de Victor Hugo :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">L'avenir, l'avenir, l'avenir est à moi!</div> -</div> - -<p>Par malheur, après cette exclamation, vient la -terrible réponse :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Non l'avenir n'est à personne.</div> -</div> - -<p>Cette réponse ne devait être que trop tôt traduite -pour le débutant dans la vile prose de -la vie pratique.</p> - -<p>S'il y a loin en effet de la coupe aux lèvres, -quel abîme ne sépare pas la représentation des -répétitions!</p> - -<p>On en était à la seizième, après une série de -cahots et de catastrophes qui avaient rempli un -espace de trois mois et demi.</p> - -<p>Une première fois, on avait interrompu -parce que le directeur avait fait un voyage ; -une seconde parce qu'on montait une pièce de -circonstance, une troisième… une quatrième… -une cinquième…</p> - -<p>Athanase n'en arrivait pas moins à cette -seizième épreuve avec la foi robuste que nous -lui connaissons. Après tant de vicissitudes, que -pouvait-il survenir? Rien évidemment.</p> - -<p>Hélas!… Après avoir attendu une grande -heure le jeune premier qui était en retard, on -entama l'acte…</p> - -<p>— Nous disons donc, fit le directeur, que -vous avez supprimé le monologue…</p> - -<p>— Au contraire, je l'ai rétabli.</p> - -<p>— Par exemple! Je vous ai recommandé -hier…</p> - -<p>— Pardon, c'est avant-hier que vous me l'avez -fait supprimer, et hier que vous m'avez -prié de le rétablir.</p> - -<p>— Ah! je croyais le contraire.</p> - -<p>— Il est propre, son monologue, grommela -le jeune premier, mécontent de l'amende que -son retard lui avait value.</p> - -<p>— Ne te plains pas ; si tu avais mon rôle! -répondit le père ganache. Une scène entière à -écouter sans souffler mot. Monsieur le directeur…</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il y a?</p> - -<p>— Je vous jure que mon rôle n'est pas du -tout dans mes moyens.</p> - -<p>— Laissez-moi tranquille. A vous d'entrer.</p> - -<p>— Permettez, insinua Athanase de son air le -plus modeste, il me semble que la pose que vous -prenez pendant le récit…</p> - -<p>— La pose! je voudrais bien vous y voir. -D'abord, je maintiens que ce n'est pas un rôle -dans mes moyens…</p> - -<p>— Cependant…</p> - -<p>— Il n'y a pas de cependant, je n'en sortirai -jamais.</p> - -<p>— Voulez-vous répéter? intervint le directeur.</p> - -<p>— J'y suis.</p> - -<p>(La répétition poursuivit son cours.)</p> - -<p>Tout à coup le directeur bondit :</p> - -<p>— Mais je n'avais pas pris garde…</p> - -<p>— A quoi? fit le pauvre auteur.</p> - -<p>— Ce récit est beaucoup trop long.</p> - -<p>— Il est impossible d'en rien retrancher.</p> - -<p>— Impossible, allons donc! Les pièces gagnent -toujours à être raccourcies.</p> - -<p>— Comment! vous me couperiez mon principal -effet?</p> - -<p>— Qui ne sert à rien.</p> - -<p>— C'est mutiler l'acte.</p> - -<p>— Il ne s'en portera que mieux.</p> - -<p>— Encore un coup, je… Je couperai, dit Athanase -qui avait surpris un coup d'œil autocratique -et menaçant.</p> - -<p>— Quant à moi, je ne dirai jamais ce couplet-là, -déclara une des actrices.</p> - -<p>— Mais, mademoiselle…</p> - -<p>— On m'a choisi exprès un air d'enterrement.</p> - -<p>— Le mien, ajouta un autre, est sur un air -trop rapide, je ne peux pas le prononcer.</p> - -<p>— Une scène de plus à couper, prononça le -directeur.</p> - -<p>— Elle est indispensable à l'action ; d'ailleurs -je la crois originale.</p> - -<p>— C'est toujours ainsi : les auteurs, si on les -laissait juges…</p> - -<p>— Pourtant… Je couperai, acquiesça Athanase -qui avait surpris encore le coup d'œil sans -réplique.</p> - -<p>— Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit -le directeur. D'ici à demain, faites les modifications…</p> - -<p>— Monsieur, je vous en prie, retirez-moi le -rôle, il n'est pas dans mes moyens.</p> - -<p>— Monsieur, changez mon couplet.</p> - -<p>— Monsieur, remaniez ma scène.</p> - -<p>— Monsieur, ajoutez.</p> - -<p>— Monsieur, retranchez.</p> - -<p>— Monsieur… monsieur…</p> - -<p>Athanase passa la nuit à opérer ces changements. -Le lendemain, le directeur le prit à -part.</p> - -<p>— Mon cher, j'ai une idée.</p> - -<p>— Laquelle?</p> - -<p>— La pièce se passe de nos jours.</p> - -<p>— Sans doute.</p> - -<p>— Il faut la mettre sous Louis XV.</p> - -<p>— Sous…</p> - -<p>— C'est nécessaire pour les costumes.</p> - -<p>— Et le ton du dialogue!</p> - -<p>— La belle affaire, vous retoucherez tout ce -qui choquerait.</p> - -<p>Le surlendemain, quand Athanase se présenta — après -une nouvelle nuit passée — avec -sa révolution Louis XV, on lui apprit que la -pièce était arrêtée net par la maladie d'Eulalie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch40">XL<br /> -<span class="small">LES DOCTEURS ÈS-PLANCHES</span></h2> - - -<p>Eulalie malade, gravement peut-être! L'auteur -à cette nouvelle avait disparu devant l'amoureux, -et Athanase resta immobile, anéanti, -éploré.</p> - -<p>— Parbleu! dit en souriant le directeur, ne -vous effrayez pas. Nous connaissons ces maladies-là ; -quelque souper trop prolongé.</p> - -<p>— Vous pensez qu'il n'y a rien de grave?</p> - -<p>— Elles ont fondé une école, l'école des -<i>lâcheuses</i>, et arrêtent régulièrement toutes les -pièces dans lesquelles elles jouent ; mais Dieu -merci, les médecins de théâtre n'ont pas été -institués pour rien. Voici justement le nôtre -avec qui nous allons nous transporter sur-le-champ -au domicile de la prétendue malade.</p> - -<p>Le médecin de théâtre descend en ligne directe -du docteur Pangloss. Il est optimiste par -profession.</p> - -<p>Flottant entre le zist et le zest, amalgamant -dans sa mise l'austérité classique avec quelques -concessions à l'élégance, passant au cosmétique -noir ses cheveux qui grisonnent ou couvrant -par un toupet la place où ils ne peuvent plus -grisonner, il est à cheval sur les deux frontières -de l'art et de la science, reçoit <i>l'Entr'acte</i> -et <i>l'Union médicale</i>, applique l'hygiène -à la comédie et présente des rapports à l'Académie -sur la ventilation des salles de spectacle, -trouve moyen de concilier sa présence aux -premières représentations avec les accouchements -de sa clientèle en ville, sacrifie parfois -à la galanterie en offrant à ces dames des pilules -de sa composition, mais avant toute chose -remplit ses devoirs en trouvant que tous les -sujets de la troupe se portent au mieux sous -la plus paternelle des administrations.</p> - -<p>En arrivant chez Eulalie en compagnie du -directeur et d'Athanase, le médecin de théâtre -rencontra sur le palier un de ses confrères, qui -sortait de l'appartement.</p> - -<p>L'autre terme de la comparaison : le médecin -d'actrices, le docteur Tant-pis, opposé par l'intérêt -privé à l'optimisme officiel du docteur -Tant-mieux.</p> - -<p>Le médecin d'actrices est d'ordinaire plus -jeune que le médecin de théâtre, l'élégance -prédomine dans sa mise et le cheveu noir sur -son sinciput ; il sacrifie exclusivement à la galanterie -et accomplit ses fonctions en déclarant uniformément -que la santé de ses clientes est dans -le plus complet délabrement.</p> - -<p>Il n'était donc point étonnant que ces deux -messieurs eussent échangé un salut glacial : il -était tout naturel qu'ils se regardassent comme -deux athlètes prêts à livrer bataille.</p> - -<p>Ils s'étaient approchés en même temps du lit -d'Eulalie ; — car Eulalie avait eu la précaution -de garder le lit.</p> - -<p>Le docteur Tant-Pis prit le bras droit de l'actrice, -le docteur Tant-Mieux son bras gauche.</p> - -<p>— Le pouls est détestable, dit l'un.</p> - -<p>— Pas la moindre fièvre, riposta l'autre.</p> - -<p>— Veuillez, mademoiselle, tirer la langue. -Saburrale au premier chef.</p> - -<p>— Langue parfaite.</p> - -<p>— La tête brûlante.</p> - -<p>— Température normale.</p> - -<p>— L'œil a un éclat maladif.</p> - -<p>— Les traits sont frais et dispos.</p> - -<p>— J'augure un commencement de congestion.</p> - -<p>— Au plus une légère fatigue.</p> - -<p>— Vous avez bien fait de rester au lit.</p> - -<p>— L'air vous remettra complétement.</p> - -<p>— Ne mangez pas.</p> - -<p>— Un bon bifteck.</p> - -<p>— Pardon, confrère…</p> - -<p>— Confrère, il me semble…</p> - -<p>— Je réponds…</p> - -<p>— Je garantis…</p> - -<p>Les deux champions s'étaient simultanément -dirigés vers la table, et saisissant chacun une -plume ils écrivirent :</p> - -<blockquote> -<p>« Je soussigné, docteur en médecine, certifie -que M<sup>lle</sup> Eulalie, artiste au <i>Théâtre des Divertissements-Plastiques</i>, -m'a fait mander ce jourd'hui, -et qu'après avoir consulté les prodrômes, -symptômes et diagnostics, j'ai reconnu -chez elle une méningite à sa période bénigne ; -méningite qui pourrait prendre un dangereux -développement, si la malade n'observait le repos -le plus absolu.</p> - -<p>» En conséquence de quoi je la déclare incapable -de remplir son service avant une entière -guérison.</p> - -<p class="sign">TANT-PIS, (d. m. P.)</p> - -<p class="ind small">» Paris, le… »</p> -</blockquote> - -<blockquote> -<p>« Je soussigné, docteur en médecine, certifie -qu'appelé à la requête du directeur des <i>Divertissements -Plastiques</i> auprès de M<sup>lle</sup> Eulalie, artiste -de ce théâtre, j'ai examiné attentivement l'état -de ladite demoiselle, et reconnu que cet état -n'offrait aucun caractère de maladie durable ou -accidentelle.</p> - -<p>» En foi de quoi, je déclare ladite demoiselle -apte à reprendre immédiatement son service -sans qu'il en puisse résulter le plus léger inconvénient.</p> - -<p class="sign">TANT-MIEUX, (d. m. P.)</p> - -<p class="ind small">» Paris, le… »</p> -</blockquote> - -<p>— Voilà, mademoiselle, dit le docteur Tant-pis -en tendant son certificat à sa cliente.</p> - -<p>— Voici, dit le docteur Tant-mieux en présentant -le sien au directeur.</p> - -<p>Puis, les deux rivaux se retirèrent en échangeant -un salut provocateur.</p> - -<p>— Quant à moi, conclut le directeur après -leur départ, je ne suis pas médecin, mais vous -savez, Eulalie, si vous ne venez pas aujourd'hui -répéter la pièce de M. Briquet, je résilie votre -engagement.</p> - -<p>— Mademoiselle, insinua Athanase d'un ton -suppliant, soyez persuadée que… je serais désolé… -Votre santé… J'aimerais mieux mille -fois…</p> - -<p>— Vous! vous êtes mon oiseau de mauvais -augure, c'est votre <i>ours</i> mal léché qui est cause -de tout ça. Aussi Dieu sait si je vous abomine!…</p> - -<p>Décidément les déclarations d'Athanase n'avaient -pas de succès.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch41">XLI<br /> -<span class="small">AMIS ET CONFRÈRES</span></h2> - - -<p>Et pourtant, si le malheureux n'avait pas -encore les profits de sa réception dramatique, -il en avait déjà les petites misères.</p> - -<p>Il ne rencontrait plus une personne sans que -celle-ci l'abordât par une de ces formules :</p> - -<p>— Dites donc, mon cher monsieur Briquet, -vous qui faites jouer des pièces, vous seriez -bien aimable de m'envoyer une loge pour demain.</p> - -<p>— Mon bon, maintenant que vous voilà lancé, -vous ne me refuserez pas six places pour ce -soir.</p> - -<p>— Briquet, puisque le directeur fait ce que -vous voulez, demandez donc pour moi une petite -avant-scène. J'ai <i>quelqu'un</i> à conduire au -théâtre. C'est convenu?</p> - -<p>Les premières fois, l'amour-propre avait empêché -le pauvre garçon de détromper les solliciteurs -et de leur avouer qu'il n'aurait point -osé tirer à vue sur son crédit un simple bon -de parterre. Il avait donc payé les places de sa -poche, — si peu garnie, hélas!</p> - -<p>Mais le nombre des requêtes grossissait toujours.</p> - -<p>A Paris, ils s'appellent légion, ces quémandeurs -sans vergogne. D'excellentes gens qui -proclament bien haut leur délicatesse, et qui, -en effet, se feraient scrupule de laisser payer -par un ami leur place d'impériale d'omnibus. -Mais, quand l'ami a quelque accointance avec le -théâtre, qu'au lieu de trois sols il s'agit d'un -billet de cinq ou dix francs, toute gêne disparaît, -et ils rançonnent impitoyablement.</p> - -<p>Ils ne prient pas, ils décrètent ; ce n'est point -un service qu'ils réclament, c'est une contribution -qu'ils frappent.</p> - -<p>Si vous n'acquittez pas dans les délais prescrits -cette taxe forcée, ils déclarent votre amitié -en faillite, et jamais vous ne pourrez vous -réhabiliter.</p> - -<p>Telle était la situation d'Athanase, qui avait -déjà semé derrière lui plusieurs douzaines de -ces ennemis-là.</p> - -<p>Mais devant lui, il s'en dressait bien d'autres!</p> - -<p>Au théâtre, le <i lang="la" xml:lang="la">Donec eris felix</i> doit être généralement -pris à contre-sens.</p> - -<p>Tant qu'Athanase avait été le poursuivant -sans espoir de la fortune littéraire, tant qu'on -n'avait vu dans ce modeste provincial qu'un -clerc égaré, on avait épuisé pour lui toutes les -ressources de la sympathie phraséologique :</p> - -<p>— Ne vous découragez pas, mon cher ; vous -avez du talent, vous arriverez.</p> - -<p>— C'est vraiment un garçon charmant que ce -Briquet. Il n'a pas de chance.</p> - -<p>— Je suis convaincu qu'au fond il a quelque -chose dans le ventre…</p> - -<p>— Et si simple!…</p> - -<p>— Si courageux!…</p> - -<p>— Briquet, vous savez, si je puis jamais vous -donner un coup d'épaule…</p> - -<p>On était bien sûr alors que le coup d'épaule -ne pourrait jamais enfoncer les portes si bien -barricadées du théâtre.</p> - -<p>Au lieu de cela, ces portes avaient l'air de -s'entre-bâiller pour le travailleur opiniâtre ; -on n'attendait même pas qu'elles fussent ouvertes :</p> - -<p>— Voyez-vous cela!</p> - -<p>— Quel intrigant!</p> - -<p>— S'il est permis de recevoir un bonhomme -pareil.</p> - -<p>— Pas de talent pour deux liards.</p> - -<p>— Sa simplicité n'est qu'une pose.</p> - -<p>— Aussi j'espère un four… mais un four…</p> - -<p>Un naturaliste m'a assuré qu'à l'approche du -beau temps les grenouilles coassent.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch42">XLII<br /> -<span class="small">LES CHEVALIERS DE LA RÉCLAME</span></h2> - - -<p>Ces coassements n'étaient qu'un prélude.</p> - -<p>Il existe de nos jours un usage qui ne dépose -certes point en faveur de la modestie contemporaine.</p> - -<p>Je veux parler du soin que longtemps à l'avance -les auteurs prennent de faire savoir leur -nom au public, qui ne se soucie généralement -guère de la recherche de cette paternité.</p> - -<p>Cette façon d'escompter le succès en en revendiquant -préventivement le mérite enlève à -la première représentation beaucoup de son -attrait et à l'écrivain un peu de sa dignité ; -mais Athanase, n'ayant pas les moyens de se -poser en réformateur, avait suivi la tradition et -cédé aux instances du ramasseur de bouts de -nouvelles en quête d'un paragraphe pour son -canard.</p> - -<p>Aussitôt pris, aussitôt inséré.</p> - -<p>Dès le soir même, ledit canard publiait :</p> - -<blockquote> -<p>« Le théâtre des <i>Divertissements-Plastiques</i> -répète en ce moment une pièce en trois actes, -premier ouvrage de M. Athanase Briquet, sur -les débuts duquel on compte non sans raison. -La pièce est intitulée : <i>Les Contes de fée</i>. »</p> -</blockquote> - -<p>Rien en apparence de plus inoffensif que cette -annonce, mais Athanase avait compté sans les -<i>chevaliers de la réclame</i>.</p> - -<p>Les chevaliers de la réclame jouent, à la -suite de la grande armée des lettres, le rôle -que remplissent les maraudeurs à la suite des -autres armées.</p> - -<p>Ils vivent sur le commun.</p> - -<p>Leur talent ne leur permettant d'apporter -aucune mise de fonds, ils spéculent sur les -fonds d'autrui. Ne pouvant entrer au restaurant, -ils veulent du moins s'en approprier la -fumée.</p> - -<p>N'avoir aucune valeur, ne rien faire, et arriver -à la notoriété quand même.</p> - -<p>Voilà le problème.</p> - -<p>Pour le résoudre, tous les moyens sont -bons.</p> - -<p>C'est le chevalier de la réclame qu'on retrouve -à toutes les cérémonies littéraires, — mariages, -baptêmes ou enterrements ; c'est lui qui s'y -faufile dans les groupes de journalistes, espérant -que l'un d'eux s'habituera à sa physionomie -et finira par s'informer de son intitulé pour -le consigner dans les feuilles.</p> - -<p>C'est le chevalier de la réclame qui, tous les -matins, lit attentivement la <i>Gazette des Tribunaux</i>, -dans le but d'y découvrir une homonymie -désirée, auquel cas il écrit le lendemain :</p> - -<blockquote> -<p class="c">AU RÉDACTEUR</p> - -<p class="ind">« Monsieur,</p> - -<p>» Dans votre numéro du… courant, vous -rendiez compte d'un procès où un sieur Pastoreau -était condamné pour vol qualifié à quinze -ans de prison.</p> - -<p>» Je vous serais infiniment obligé de déclarer, -par la voie de votre estimable feuille, qu'il -n'y a rien de commun entre le prévenu et -moi.</p> - -<p class="sign"><span class="blk">» PASTOREAU,<br /> -<span class="small">» homme de lettres. »</span></span></p> -</blockquote> - -<p>C'est encore lui qui expédie à l'<i>Indépendance -belge</i> le poulet ci-dessous :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Monsieur le rédacteur,</p> - -<p>» Votre dernière chronique annonçait qu'un -joueur du nom de Breteuil s'est tué d'un coup -de pistolet en sortant du Casino de Hombourg.</p> - -<p>» L'analogie de consonnance entre <i>Breteuil</i> -et <i>Verneuil</i> étant de nature à plonger dans -l'inquiétude ma famille et mes nombreux amis, -je vous serais très-reconnaissant si vous vouliez -bien me permettre d'user de votre précieuse -publicité pour empêcher cette fâcheuse confusion.</p> - -<p>» Je suis si peu mort que je prépare en ce -moment un grand ouvrage pour une de nos -premières scènes.</p> - -<p>» Agréez…</p> - -<p class="sign"><span class="blk">» <span class="sc">Verneuil</span>,<br /> -<span class="small">» membre de l'institut Polydramatique. »</span></span></p> -</blockquote> - -<p>Bien entendu le grand ouvrage n'a jamais -existé, mais le coup n'en porte pas moins. -Après un certain nombre de mentions de ce -genre, les lecteurs de journaux commencent à -savoir qu'il existe un homme de lettres du nom -de Pastoreau ou de Verneuil.</p> - -<p>D'où le savent-ils? Ils seraient bien embarrassés -de le dire.</p> - -<p>Peu importe à Verneuil ou à Pastoreau ; le -chevalier a pratiqué la réclame à la tire, c'est -tout ce qu'il lui faut.</p> - -<p>Athanase ignorait — comme bien d'autres -choses — l'existence de cette catégorie de bipèdes. -Aussi fut-il grandement étonné quand -en cherchant, deux jours après, l'annonce de sa -pièce, il lut dans le canard qui l'avait publiée -cette insolente épître :</p> - -<blockquote> -<p class="date">« Paris</p> - -<p class="ind">» Monsieur le chroniqueur,</p> - -<p>» Votre bulletin dramatique de mercredi, déclarait -<i lang="la" xml:lang="la">urbi et orbi</i> que le théâtre des <i>Divertissements-Plastiques</i> -répète une pièce d'un monsieur -Athanase Briquet, pièce que <i>ce monsieur</i> -a nommée <i>les Contes de Fée</i>.</p> - -<p>Or, il y a <i>trois ans</i>, — <span class="small">TROIS ANS</span>! — que j'ai -le plan d'une féerie dont le titre est les <i>Contes -fantastiques</i>. L'analogie est trop flagrante pour -que j'aie besoin d'entrer dans d'autres détails, -tendant à établir mon droit de priorité. Bien -que mon ouvrage n'ait pas encore été écrit, je -l'ai raconté dans plusieurs cafés et notamment -à la <i>Brasserie humanitaire</i> devant mes amis, -Thévenard, Champroux, Patonel, Duradeau, -qui au besoin, attesteraient la réalité des faits.</p> - -<p>» En vous priant et en vous requérant, s'il -le faut, d'insérer dans votre, etc., etc.</p> - -<p class="sign"><span class="blk">» <span class="sc">Dugoupin.</span><br /> -<span class="small">» Auteur dramatique. »</span></span></p> -</blockquote> - -<p>— Sapristi! se dit Athanase, voilà un auteur -bien chatouilleux ; le titre n'est pas le même, il -n'a pas écrit sa pièce, je ne l'ai jamais vu, et -il voudrait…</p> - -<p>L'ex-clerc prit une plume, et à son tour répondit -très-poliment au journal qu'il ne connaissait -ni M. Dugoupin ni ses œuvres, et que par -conséquent il ne concevait rien à ses récriminations.</p> - -<p>Puis il se crut délivré de cette ridicule affaire.</p> - -<p>Mais le chevalier de la réclame Dugoupin -aurait mérité d'être grand-officier de son ordre. -On lui offrait un prétexte de polémique! Délices -du paradis! Une occasion de s'imprimer -avec récidive! Merci, Gutenberg! Merci, trop -candide Athanase!</p> - -<p>Le numéro suivant de la feuille qui servait -de boîte aux lettres à la querelle contenait ces -lignes énergiquement senties :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Monsieur,</p> - -<p>» La réponse du sieur Briquet (Athanase), -fait, en usant d'un audacieux subterfuge, mieux -éclater la mauvaise foi du plagiaire.</p> - -<p>» En effet, — et je m'en félicite, — je n'ai jamais -compté ce <i>débutant</i> (souligné) au nombre -de mes relations, mais est-ce donc là ce que -j'ai prétendu?</p> - -<p>» J'ai affirmé qu'on m'avait dérobé mon idée, -mon idée divulguée publiquement. Un tel procédé, -appuyé d'une conduite aussi tortueuse, -révoltera tous les amis de la propriété littéraire.</p> - -<p>» A-t-on besoin de connaître celui qui vous -soustrait votre mouchoir pour avoir le droit de -crier : <i>Au voleur</i>?</p> - -<p>» J'ai l'honneur, etc…</p> - -<p class="sign"><span class="blk">» <span class="sc">Dugoupin.</span><br /> -<span class="small">» Auteur dramatique. »</span></span></p> -</blockquote> - -<p>Devant cette brutale insulte, Athanase resta -d'abord stupéfait, l'indignation succéda bientôt.</p> - -<p>De l'humeur la plus pacifique, il était doué -du courage de l'honnêteté, le meilleur de -tous.</p> - -<p>Dédaignant donc de poursuivre une lutte de -plume aussi rebutante, il envoya, séance tenante, -deux témoins au Dugoupin.</p> - -<p>Les témoins comptaient sur des excuses. Ils -n'avaient pas songé qu'un duel est une des plus -merveilleuses embuscades pour la réclame.</p> - -<p>Son chevalier paya d'audace. Il tirait passablement, -et d'ailleurs vingt lignes, — au prix -où sont les annonces anglaises — valaient bien -un coup d'épée sans doute.</p> - -<p>D'autant plus que ce fut Athanase qui le -reçut.</p> - -<p>Un heure après le duel, il pleuvait dans tous -les bureaux de rédaction de la presse parisienne -une note amoureusement calligraphiée et portant :</p> - -<p>— Aujourd'hui, à neuf heures du matin, une -rencontre à l'épée a eu lieu dans les bois de -Chaville, entre MM. Dugoupin, auteur dramatique, -et Athanase Briquet, précédemment employé -chez un huissier. Ce dernier a été blessé -à l'épaule après un engagement des plus vifs.</p> - -<p>» La cause du duel était une accusation de plagiat -formulée et soutenue les armes à la main -par M. Dugoupin, écrivain que le public sera -bientôt à même d'applaudir. »</p> - -<p>— Fameuse affaire! se murmura Dugoupin -en vérifiant l'insertion de cette note dans un -quinzième journal. Ça m'a fait imprimer trente-neuf -fois mon nom!</p> - -<p>Quant au directeur des <i>Divertissements-Plastiques</i>, -il se dit après avoir lu le même morceau :</p> - -<p>— Voyez-vous ce Briquet!… Avec son air -sainte-n'y-touche, je l'avais toujours soupçonné -de manquer de loyauté!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch43">XLIII<br /> -<span class="small">REPRÉSENTATION A BÉNÉFICE</span></h2> - - -<p>Pour la première fois depuis un mois que sa -blessure l'avait forcé à garder le lit, Athanase -se trouvait seul.</p> - -<p>C'est que le numéro 9, son fidèle voisin, -qui ne l'avait pas quitté un instant, avait bien -été obligé de sortir pour cette soirée mémorable -entre toutes, pour cette soirée à son bénéfice, -pour cette soirée où il devait reparaître -devant le public après dix ans d'interrègne.</p> - -<p>Le blessé regardait la pendule avec angoisse, -attendant impatiemment le retour de son vieil -ami.</p> - -<p>Elle avait coûté tant de peines et de démarches -à l'ancien comique, cette représentation -suprême! Il avait fallu frapper à tant de portes -pour organiser un spectacle!</p> - -<p>Les directeurs ne voulaient pas prêter leur -salle et avaient besoin de leur personnel. Les -acteurs avaient oublié ce camarade d'une autre -génération et ne se souciaient pas de se déranger. -Les auteurs ne s'empressaient guère d'abandonner -leurs droits.</p> - -<p>Personne ne voulait jouer en premier. M<sup>lle</sup> X… -refusait de chanter, si M. Y… exécutait avant -elle un morceau de piano ; M. Z… avait averti, -au dernier moment, qu'une indisposition l'empêchait -de prêter le concours qu'il avait promis. -Et ceci, et cela, et le reste!</p> - -<p>Orchestre, décors, accessoires, artistes, rien -ne manquerait-il <i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i>? Le public répondrait-il -à l'appel? Le bénéficiaire saurait-il encore -affronter la rampe et soulever les bravos -comme autrefois?</p> - -<p>Cette dernière inquiétude serrait surtout le -cœur du vieillard, qui était tout tremblant au -départ.</p> - -<p>Voilà pourquoi Athanase guettait le retour -avec tant d'impatience.</p> - -<p>Onze heures venaient de sonner. Un bruit -confus de pas retentit dans l'escalier.</p> - -<p>Onze heures! ce ne pouvait être déjà lui. Au -surplus, le bruit des pas annonçait plusieurs -personnes. On eût même dit que ces personnes -étaient chargées d'un fardeau…</p> - -<p>Athanase se dressa sur son séant, poussé -par une appréhension instinctive dont il s'était -à peine rendu compte, quand une voix du dehors -l'interpellant :</p> - -<p>— Est-ce ici que demeure un vieil acteur?…</p> - -<p>— Entrez! entrez! cria Athanase…</p> - -<p>Trois garçons soutenaient, portaient même -l'ancien comique, qui semblait à moitié évanoui.</p> - -<p>— Coquin! le gaillard est lourd!… dit un -des garçons…</p> - -<p>— Le pauvre bonhomme! fit un autre…</p> - -<p>— On ne donne rien pour boire? ajouta le -troisième.</p> - -<p>— Prenez ce qu'il y a sur cette commode, -répondit Athanase… Mais que lui est-il arrivé?…</p> - -<p>— Une bien triste affaire, allez… un scandale!… -Figurez-vous, monsieur…</p> - -<p>— Taisez-vous! interrompit soudain la voix -étranglée du comique. Je… je… veux lui raconter -moi-même…</p> - -<p>— A votre aise, dit le garçon en s'en allant -avec ses collègues. C'est très-intéressant!…</p> - -<p>— Mon ami… qu'avez-vous?… parlez, reprit -Athanase, quand ils furent seuls, en tendant la -main qu'il avait de libre à son compagnon dévoué…</p> - -<p>— Ce que j'ai?…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Vous voulez savoir ce que j'ai?…</div> -<div class="verse">Le récit n'est pas long à faire…</div> -</div> - -<p class="noindent">J'ai… j'ai…</p> - -<p>— Ivre! murmura Athanase…</p> - -<p>— Moi ivre!… Par exemple… jamais… j'ai…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J'ai du bon tabac</div> -<div class="verse">Dans ma…</div> -</div> - -<p class="noindent">Non! J'ai que je suis un misérable!… un misérable! -cria-t-il tout à coup, rappelé à la réalité -par un éclair de raison et fondant en larmes… -J'arrive au théâtre, les abords étaient déserts, -ça m'avait déjà porté un coup… Je sentais que -c'était fini… que ma réputation était morte… -Je calculais qu'en déduisant les frais de la salle, -des employés, des… enfin des…</p> - -<p>— Remettez-vous… Rappelez-vous…</p> - -<p>— Tu es mon ami, toi… Ce n'est pas toi -qui m'aurais sifflé… Car on m'a sifflé… sanglotait -le numéro 9.</p> - -<p>— Sifflé!…</p> - -<p>— J'entre en scène… Pour me remonter un -peu, j'avais… j'avais bu… oh! rien que trois -petits verres… On m'applaudit… la claque, -sans doute ; mais n'importe, ce bruit-là me fait -du bien… Je commence à jouer… On rit un -peu… Je m'enhardis… Quand, arrivé à un couplet… -Je me le rappelle à présent, c'est sur -l'air du <i>Charlatanisme</i>…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J'entends dire de tout côté</div> -<div class="verse">Que les maris sont trop crédules,</div> -<div class="verse">Pour moi, cette crédulité…</div> -</div> - -<p>— Laissez le couplet et achevez… supplia -Athanase…</p> - -<p>— Je vous répète que je me le rappelle… -l'air du <i>Charlatanisme</i>… je vais le chanter, c'est -dans mon rôle…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">J'entends dire de tout côté…</div> -<div class="verse">J'entends…</div> -</div> - -<p class="noindent">Encore la mémoire qui s'en va, comme en -scène… car la mémoire s'était en allée… Impossible -d'entamer le couplet… vous savez… -sur l'air du <i>Charlatanisme</i>… On me siffle… -Moi qui, mille fois!… je me trouble davantage… -Pourtant la claque couvre les sifflets et -je continue après avoir sauté le couplet… vous -savez, sur l'air du <i>Charlatanisme</i>… mais pendant -tout le reste de l'acte ce sont des rires, -des quolibets… La toile tombe… Je cours à ma -loge!… Éperdu de douleur, je reprends le carafon -d'absinthe… et je bois… je bois…</p> - -<p>— Malheureux!…</p> - -<p>— Si bien que, quand on sonne au rideau… -je veux bouger… je veux… Est-ce que je sais, -moi?… C'est elle qui m'a porté malheur ; j'ai -vu à l'avant-scène une femme qui lui ressemblait… -et alors… je suis… je suis tombé!… On -m'a… Je veux me tuer!… entends-tu?… je -veux me tuer… Malheur à l'artiste qui vieillit!… -Si j'en avais fini plus tôt, je n'aurais pas été -ce soir… un objet de risée pour… A boire!… -j'ai soif…</p> - -<p>— De grâce…</p> - -<p>— J'ai soif… soif…</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Coule, coule, coule, bouteille</div> -<div class="verse i3">Vermeille…</div> -</div> - -<p class="noindent">Ah! mon Dieu!… mon Dieu!… Mais pourquoi -me laisser souffrir! Je te dis que je veux -me tuer…</p> - -<p>— Vous êtes fou…</p> - -<p>— Oui… me… me tuer sur l'air… du <i>Char… -la… ta…</i></p> - -<p>Et le vieillard se laissa aller inanimé sur le -lit de son ami.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch44">XLIV<br /> -<span class="small">QUI VA A LA CHASSE</span></h2> - - -<p>La volonté est le meilleur des remèdes.</p> - -<p>Deux jours après la scène précédente, Athanase, -faisant violence à un reste de faiblesse et -avançant l'heure de sa convalescence, se présentait -au théâtre des <i>Divertissements-Plastiques</i>.</p> - -<p>— Ah! ah! c'est vous, monsieur Briquet, -dit le père Balandreau en faisant le salut militaire. -Il y a du neuf ici depuis qu'on ne vous -a vu.</p> - -<p>— Quoi donc?</p> - -<p>— Dame! il paraît que votre pièce est mise -en disponibilité pour retrait d'emploi.</p> - -<p>— C'est impossible!</p> - -<p>— Demandez plutôt à Phémie. Pas vrai -que…</p> - -<p>— Mais certainement, puisque tu y as dit… -Laisse-moi donc tirer au clair mon cassis qui a -tourné.</p> - -<p>— Ma pièce retirée!…</p> - -<p>Athanase n'en écouta pas davantage et tomba -comme une bombe dans le cabinet du directeur.</p> - -<p>— Est-ce vrai, monsieur, ce que je viens d'apprendre?</p> - -<p>— Qu'avez-vous appris, mon cher monsieur?</p> - -<p>— Que les répétitions…</p> - -<p>— De votre machine sont interrompues. Rien -de plus authentique.</p> - -<p>— Et quelle en est la raison?</p> - -<p>— Vous me le demandez, après l'accusation -terrible sous laquelle vous êtes resté…</p> - -<p>— Ignorez-vous donc, monsieur, que j'ai provoqué -la personne qui m'avait insulté et qu'une -blessure dont je souffre encore…</p> - -<p>— La belle preuve. De ce que vous avez -croisé le fer avec M. Dugoupin, un garçon -d'avenir et d'honorabilité, s'ensuit-il que le -plagiat dont il s'est plaint soit moins grave?</p> - -<p>— Cette plainte est un mensonge aussi odieux -que ridicule.</p> - -<p>— Il vous plaît de le dire, mais vous concevez… -il y a des convenances qu'on doit respecter… -D'ailleurs je n'ai point envie de m'attirer -un procès avec M. Dugoupin.</p> - -<p>— Préférez-vous en avoir un avec moi?</p> - -<p>— Avec vous? Allons donc!</p> - -<p>— Votre décision est bien prise?</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— Soit! Nous plaiderons, monsieur.</p> - -<p>— A votre aise, si vous avez envie de -perdre.</p> - -<p>— C'est ce que nous verrons! cria Athanase -en opérant une sortie impétueusement résolue.</p> - -<p>Mais cette résolution n'était qu'apparente, et -il avait le cœur si gros que le père Balandreau -en le voyant repasser ne put s'empêcher de -marmotter :</p> - -<p>— Ce pauvre M. Briquet, il n'a réellement -pas amené un bon numéro à la conscription du -hasard. Moi, il finit par m'intéresser.</p> - -<p>— De quoi que je me mêle!… repartit la -douce Euphémie. Vous feriez mieux de rincer -les verres.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch45">XLV<br /> -<span class="small">UN PROCÈS DE COULISSES</span></h2> - - -<p>Les procès de coulisses constituent dans le -monde judiciaire une classe à part.</p> - -<p>Depuis surtout que le Palais est devenu matière -à chroniques, comme tout et bien d'autres -choses encore, les causes dans lesquelles le -mot de <i>théâtre</i> est prononcé sont considérées -comme des bonnes fortunes par certains avocats.</p> - -<p>Quelques-uns en ont presque fait une spécialité.</p> - -<p>Est-il une meilleure occasion de sacrifier aux -Grâces? Comment mieux placer jamais le sourire -sarcastique et l'allusion maligne? Les salons -et les journaux, qui d'ordinaire n'accordent -leur attention qu'aux gredins hors ligne, -font une aimable exception pour les procès de -coulisses, dont ils répètent durant toute une -semaine une phrase ironique ou un trait spirituel.</p> - -<p>Athanase allait donc se trouver placé entre -deux feux et défrayer d'esprit un duo de défenseurs.</p> - -<p>Qu'allait-il faire dans cette maudite galère?</p> - -<p>Grâce au retentissement du duel annoncé à -grand orchestre, la curiosité était piquée, et la -salle de l'audience se remplit de bonne heure -d'un public parmi lequel on comptait quelques -dames.</p> - -<p>Au premier coup d'œil, Athanase reconnut à -gauche Dugoupin qui pérorait, et Eulalie qui -chuchotait avec une autre actrice toute jeunette -qu'elle avait l'air de piloter. — Déjà si -bas!</p> - -<p>Dugoupin venait jouir sans doute de son -triomphe ; Eulalie venait probablement jouir de -la défaite d'Athanase.</p> - -<p>Cette double pensée le fit frissonner.</p> - -<p>L'avocat de la partie adverse prenait la parole :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Messieurs,</p> - -<p>» La cause que nous venons soutenir devant -vous ne mérite pas d'occuper au delà de quelques -instants votre haute attention, et nous -nous étonnons que notre antagoniste nous ait -mis dans la pénible nécessité de réveiller des -souvenirs qu'il aurait gagné à laisser sommeiller.</p> - -<p>» Mais il est des gens qui cherchent à escroquer -la renommée par tous les moyens. M. Briquet -(Athanase) est de ce nombre.</p> - -<p>» Il veut qu'on s'occupe de lui, n'importe à -quel prix, — fût-ce au prix du sang!</p> - -<p>» Non content d'avoir copié, — <i>avec le sourire -sarcastique annoncé</i> : nous sommes poli — d'avoir -copié l'œuvre d'un écrivain consciencieux -et modeste, de M. Dugoupin, qui n'a mérité -que des éloges en ces circonstances douloureuses, -M. Briquet Athanase provoque celui -qu'il a… nous continuons à dire : copié…</p> - -<p>» Quel feu dans ce Briquet! (<i>Hilarité dans -l'auditoire ; l'avocat promène un regard satisfait -autour de lui.</i>) N'est-ce pas le cas de -s'écrier :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Hérite-t-on, messieurs, des gens qu'on…</div> -</div> - -<p class="noindent">voudrait occire?</p> - -<p>» Heureusement la Providence ne devait pas -permettre cette indignité. Notre antagoniste a -été blessé.</p> - -<p>» Mais cette blessure, il l'exploite de nouveau -dans sa passion du bruit! Les journaux ne sont -remplis que du récit du tournoi Briquet! Monsieur -Athanase veut poser pour le héros.</p> - -<p>» Non! il ne posera pas ; car nous le démasquerons.</p> - -<p>» Le directeur que je représente, avec la conscience -d'un honnête homme, a voulu répudier -publiquement toute solidarité avec les perfides -manœuvres du plaignant.</p> - -<p>» Il l'avait reçu avec bonne foi, il lui avait prodigué -les encouragements — en Mécène intelligent -qu'il est, il avait accueilli sa pièce, mais -autant il avait été bienveillant au débutant autant -il est impitoyable au plagiaire.</p> - -<p>» Nous demandons qu'il plaise au tribunal de -déclarer que nous ne devons pas représenter -les <i>Contes de Fée</i>, qui sont des contes falsifiés.</p> - -<p>» Le jugement de Dieu s'est déjà prononcé -contre M. Briquet (Athanase) ; nous attendons -le vôtre avec confiance! »</p> -</blockquote> - -<p>L'avocat d'Athanase se leva à son tour :</p> - -<blockquote> -<p class="ind">« Messieurs,</p> - -<p>» La remarquable plaidoirie que vous venez -d'entendre, plaidoirie à l'éclat de laquelle je suis -heureux de rendre hommage, n'a qu'un défaut ; -celui de ses qualités. De l'esprit, beaucoup -d'esprit, trop d'esprit.</p> - -<p>» La fantaisie est une excellente chose, mais -pas trop n'en faut. La caricature a du bon, -mais devant la majesté de la justice, le portrait -seul doit être admis.</p> - -<p>» Nous répudions de toutes nos forces le <i>croquis</i> -ingénieux qu'on a tracé de notre client.</p> - -<p>» Sans doute cela prêtait à des effets pittoresques, -comiques et dramatiques ; par malheur, -d'un mot je vais détruire ces inventions puériles.</p> - -<p>» Regardez mon client, messieurs.</p> - -<p>» Est-ce là le fourbe redoutable, le machinateur -de ruses, le fier-à-bras qu'on vous a dépeint?</p> - -<p>» Oh! ce visage suffirait à répondre! Vous y -lisez une bonhomie poussée jusqu'à l'excès, une -naïveté qui va jusqu'aux frontières du défaut -voisin, une gaucherie somnolente qui atteste -l'humeur la plus pacifique, et nous a valu un -coup d'épée.</p> - -<p>» Mais ce n'est pas tout ; nous avons ses œuvres -pour attester hautement sa candeur. Je l'ai -lue cette pièce qu'on refuse de jouer sous prétexte -de plagiat.</p> - -<p>» C'est là ce que nous aurions copié! Ah! -quand on copie, on choisit mieux ses modèles! -Notre pièce respire à chaque pas l'inexpérience, -trahit la maladresse du novice dans -toutes ses scènes. On y retrouve l'homme qui -a tardivement embrassé la carrière dramatique -pour laquelle il n'était peut-être pas né.</p> - -<p>» Donc cette pièce est bien à nous. Vous auriez -pu, vous auriez dû la refuser, c'est possible ; -mais le droit est le droit ; vous l'avez reçue -et répétée ; vous cherchez un futile prétexte -pour écraser un homme dont vous savez que -la candeur est sans défense.</p> - -<p>» Vous avez compté sans la justice, qui doit -son appui aux faibles!… »</p> -</blockquote> - -<p>— Mais c'est abominable! murmurait Athanase -qui se rongeait les poings en voyant l'auditoire, -et notamment Dugoupin et Eulalie, le -toiser du haut en bas… L'un, jure que je suis -un coquin ; l'autre, que je suis un idiot…</p> - -<p>Le tribunal pencha pour l'idiot, en conséquence -de quoi il ordonna que la pièce serait -jouée dans un délai d'un mois, s'il n'y avait -empêchement pour autres causes.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch46">XLVI<br /> -<span class="small" lang="la" xml:lang="la">CAVEAT CENSOR</span></h2> - - -<p>Surtout, n'oubliez pas, cher lecteur, que la -scène se passe dans les années 18.., 18.., 18.., -18.., 18…</p> - -<p>Nous avons trop fermement foi dans le progrès -pour ne pas être convaincu que sa bienfaisante -influence a fait disparaître tous les abus -qui pouvaient subsister alors, et que messieurs -les membres de la censure dramatique ont été -compris des premiers dans ce perfectionnement -universel.</p> - -<p>Mais alors comme alors.</p> - -<p>En exécution du jugement du tribunal, le -directeur des <i>Délassements-Plastiques</i> avait remonté -la pièce d'Athanase, Dieu sait avec quel -mauvais vouloir et quelles tribulations! Enfin il -l'avait remontée.</p> - -<p>Les affiches étaient prêtes. La première était -fixée au lendemain, et, le jour même, on répétait -devant monsieur l'examinateur.</p> - -<p>Le premier acte passa sans encombre : à peine -une vingtaine d'observations de détail.</p> - -<p>Au début du second, une actrice chantait -un rondeau sur les <i>fées</i>, qui se terminait ainsi :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Salut enfin à toi, fée immortelle,</div> -<div class="verse">O Liberté!…</div> -</div> - -<p>— Vous dites?… fit monsieur l'examinateur -interrompant.</p> - -<p>L'actrice reprit :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Salut enfin à toi, fée immortelle,</div> -<div class="verse">O Liberté!…</div> -</div> - -<p>— J'avais bien entendu ; nous supprimerons -le rondeau.</p> - -<p>— Cependant, monsieur, je ne vois rien de -périlleux pour la morale ni pour l'ordre… Tous -les poëtes ont célébré la liberté dans leurs ouvrages…</p> - -<p>— On supprimera le rondeau, répondit monsieur -l'examinateur en observant Athanase avec -défiance.</p> - -<p>Un peu plus loin, le marquis de Carabas faisait -une réflexion sur l'étendue de ses domaines.</p> - -<p>— A couper, décréta monsieur l'examinateur.</p> - -<p>— Comment?…</p> - -<p>— L'allusion est assez transparente. Double -attaque contre la noblesse et la propriété.</p> - -<p>— Je proteste que telle n'a pas été mon intention. -Le marquis de Carabas est un type consacré.</p> - -<p>— Le public ne s'y tromperait pas, lui.</p> - -<p>— En vérité…</p> - -<p>— Monsieur, permettez-moi de vous dire que -vous discutez votre œuvre avec une opiniâtreté…</p> - -<p>— Bien légitime. J'use de mon droit.</p> - -<p>— Et moi du mien.</p> - -<p>A la scène suivante, le père du Petit-Poucet, -homme très-gêné dans ses affaires, amenait, -après de fortes pertes à la Bourse, ses enfants -dans la plaine Saint-Denis, pour les abandonner.</p> - -<p>— C'est décidément un système, ricana monsieur -l'examinateur. Après les insultes à la noblesse -et à la propriété, les attaques à la -famille.</p> - -<p>— Quelles attaques, bon Dieu? exclama -Athanase abasourdi.</p> - -<p>— Il me semble que l'immoralité est assez -flagrante. Au moment où la législation a supprimé -les tours, quand l'infanticide exerce dans -nos campagnes de si terribles ravages, montrer -en spectacle l'abandon des enfants!</p> - -<p>— Mais, monsieur, on donne Perrault en prix -dans les colléges.</p> - -<p>— Si, du temps de Perrault, la morale et la -société ne savaient pas se protéger suffisamment, -notre époque n'en est que plus rigoureusement -astreinte à remplir son mandat -civilisateur et purificateur. Nous réduirons la -pièce à deux actes…</p> - -<p>— Par exemple!</p> - -<p>— A moins que le troisième…</p> - -<p>Le troisième acte commençait par cette -phrase :</p> - -<blockquote> -<p>« Le proverbe a raison, et j'ai bien fait d'avoir -plusieurs cordes à mon arc. »</p> -</blockquote> - -<p>Monsieur l'examinateur bondit :</p> - -<p>— Qu'entendez-vous par monarque, monsieur?</p> - -<p>— Mais dame! j'entends <i>mon arc</i>, répondit -Athanase bonnement.</p> - -<p>— Savez-vous bien, monsieur, que vous outrepassez -toutes les bornes de la licence?</p> - -<p>— Moi?</p> - -<p>— Que vous foulez aux pieds les convenances -les plus sacrées?</p> - -<p>— Je…</p> - -<p>— Que ce jeu de mots est un attentat?…</p> - -<p>— Quel jeu de mots?</p> - -<p>— Oui, monsieur, un attentat!</p> - -<p>— Sapristi! quel jeu de mots?</p> - -<p>— Vous le savez mieux que moi…</p> - -<p>— Ma parole d'honneur…</p> - -<p>— Monsieur le directeur…</p> - -<p>— Rien qu'une…</p> - -<p>— Je ne vous parle plus, monsieur… Monsieur -le directeur, j'ai le regret de vous annoncer -que j'interdis la pièce.</p> - -<p>Le directeur sourit dans sa barbe. Quant à -Athanase :</p> - -<p>— Ah! c'est ainsi! Ah! tout conspire contre -moi! Ah! depuis des années je travaille sans -résultat ; depuis des années j'endure rebuffades, -insomnies, privations, fatigues ; je suis rebuté, -bafoué, berné, volé, calomnié, blessé, chicané, -pour arriver à être supprimé… Je m'indigne à -la fin, je me soulève, je me révolte. La France -n'est pas encore à ce point marâtre pour ses -enfants ; il y a une presse à Paris… Demain -vous aurez de mes nouvelles.</p> - -<p>Une seule feuille avancée imprima la protestation -d'Athanase ; mais cette publicité ne fut -pas perdue. Vu la vivacité des termes, elle -suffit pour lui valoir…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch47">XLVII<br /> -<span class="small">PRODUIT NET</span></h2> - - -<p>… Six mois de prison.</p> - -<p>On fait des réflexions en six mois.</p> - -<p>Le jour où le gardien daigna lui annoncer -qu'il était libre, Athanase avait vieilli de dix -ans.</p> - -<p>A l'aventure, il se mit à marcher à travers -les rues. Sans savoir où il allait, il allait toujours. -Un long corridor noir s'offrit à ses regards, -d'instinct il s'y engouffra, gravit un étage, -frappa à une porte.</p> - -<p>— Entrez, fit-on du dedans.</p> - -<p>— Monsieur le directeur, vous devez me -connaître. Je m'appelle Athanase Briquet, je -sors de prison et je voudrais travailler pour -votre scène.</p> - -<p>— Ah! c'est vous, monsieur l'homme aux -duels, aux procès, aux scandales, aux complots… -Je vous dispense de vous représenter jamais chez -moi, et j'ai assez bonne opinion de mes confrères -pour penser qu'ils seront tous de mon avis.</p> - -<p>Athanase redescendit et recommença à marcher.</p> - -<p>Des panonceaux frappèrent ses yeux, il s'élança -comme un automate.</p> - -<p><i>Entrée de l'étude, tournez le bouton, s. v. p.</i>, -disait une inscription.</p> - -<p>Il tourna le bouton.</p> - -<p>— Monsieur, je suis ancien clerc d'huissier -et je voudrais reprendre ma première profession… -Je m'appelle Athanase Briquet, de Gérizy.</p> - -<p>— Athanase Briquet! le folliculaire dont les -papiers publics ont parlé ; ce coureur de coulisses -et d'aventures, ce révolutionnaire… Jamais -le plafond de mon étude n'abritera un -homme qui a des accointances avec les cabotins -et conspire contre les institutions de son -pays, et je me flatte, pour l'honneur du corps, -que tous mes collègues partageront cette manière -de voir.</p> - -<p>Athanase Briquet avait repris sa course machinale. -En traversant le boulevard, il fut éclaboussé -par une voiture qui faillit l'écraser, -pendant qu'une voix de femme criait :</p> - -<p>— L'imbécile!</p> - -<p>Athanase reconnut la voix et la femme, c'était -Eulalie, toujours accompagnée de l'actrice jeunette. -Il doubla le pas, heurtant les passants, -éperdu, fatal, guidé par une suprême pensée -vers son ancien hôtel.</p> - -<p>— Que demandez-vous?… interrogea un garçon -qui fumait sur le palier du rez-de-chaussée.</p> - -<p>— Ma chambre.</p> - -<p>— Il y a beau temps qu'elle est louée.</p> - -<p>— Mes effets?</p> - -<p>— Vendus.</p> - -<p>— Mon ami?…</p> - -<p>— Qui ça? le numéro 9? le pauvre bonhomme, -il ne se grisera plus. Il y a eu hier -une semaine qu'il est mort.</p> - -<p>— Mort!</p> - -<p>— Oui! ça n'a pas été long… J'étais à -faire sa chambre. Il tenait un petit verre à la -main, il a murmuré un nom de femme, voulu -fredonner l'air de <i>T'en souviens-tu</i>, et puis bonsoir!…</p> - -<p>— Le théâtre… l'étude… elle… lui… Tout -à la fois, ô Gérizy! Gérizy! sanglota Athanase.</p> - -<p>Et il se cramponna à la muraille!…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge"><b>ÉPILOGUE</b></p> - -<h2 class="nobreak" id="ch48">XLVIII<br /> -<span class="small">PARLEZ ENCORE AU CONCIERGE</span></h2> - - -<p>Cinq années se sont écoulées. La loge du -concierge des <i>Divertissements-Plastiques</i> a toujours -quinze pieds carrés, un pot-au-feu ronfle -toujours dans un des angles, seulement c'est -un homme qui écume le pot-au-feu.</p> - -<p>L'homme, c'est Athanase, que le père Balandreau, -touché de ses malheurs, a pris en -affection et pour qui, en se retirant après fortune -faite, il a obtenu la survivance de sa place.</p> - -<p>Un jouvenceau se présente, comme l'ex-clerc -se présentait autrefois, et demande à parler au -directeur.</p> - -<p>— Il est sorti, fait à son tour Athanase.</p> - -<p>— Mais!…</p> - -<p>— Il est sorti, répète-t-il avec autorité.</p> - -<p>Et plus bas avec compassion :</p> - -<p>— Encore un malheureux qui, si j'osais lui -raconter…</p> - -<p>Puis, comme une ouvreuse a passé devant -la loge tandis que le jouvenceau s'éloignait :</p> - -<p>— Pauvre Eulalie!… soupire-t-il en mettant -un oignon brûlé dans la marmite… Ici, du -moins, je peux la voir tous les jours… Allons! -décidément, j'aime mieux être à ma place qu'à -celle de ce bon jeune homme!</p> - - -<p class="c gap xsmall">FIN.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2"> </td> -<td class="small">Pages.</td></tr> -<tr><td colspan="2"><span class="sc">Préface</span></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch0">1</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">I.</div></td> <td class="drap">Parlez au concierge</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">5</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">II.</div></td> <td class="drap">Suite du précédent</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">11</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">III.</div></td> <td class="drap">A quoi tient une vocation</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">27</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">IV.</div></td> <td class="drap">Prose et poésie</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">33</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">V.</div></td> <td class="drap">Un Aristarque de province</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">40</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">VI.</div></td> <td class="drap">Correspondance départementale</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">46</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">VII.</div></td> <td class="drap"><i>Le Phare dramatique</i></td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">54</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">VIII.</div></td> <td class="drap">L'homme à l'absinthe</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">61</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">IX.</div></td> <td class="drap">La philosophie des affiches</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">69</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">X.</div></td> <td class="drap">Les amours d'un comique</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">75</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XI.</div></td> <td class="drap">La nostalgie des planches</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">85</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XII.</div></td> <td class="drap">L'Agence cosmopolite</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">91</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XIII.</div></td> <td class="drap">Une élève du Conservatoire</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">100</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XIV.</div></td> <td class="drap">Intérieur d'actrice</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">107</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XV.</div></td> <td class="drap">Péripétie</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch15">116</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XVI.</div></td> <td class="drap">Une première entrevue</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch16">117</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XVII.</div></td> <td class="drap">Numéro 9 et numéro 11</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch17">123</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XVIII.</div></td> <td class="drap">Écritures en tous genres</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch18">126</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XIX.</div></td> <td class="drap">Le carnet d'un copiste</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch19">132</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XX.</div></td> <td class="drap">Émotions d'auteur</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch20">139</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXI.</div></td> <td class="drap">Si jeunesse</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch21">142</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXII.</div></td> <td class="drap">Airs variés pour grosse caisse</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch22">146</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXIII.</div></td> <td class="drap">Un apophthegme</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch23">156</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXIV.</div></td> <td class="drap">Le directeur commerçant</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch24">157</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXV.</div></td> <td class="drap">Le directeur spéculateur</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch25">160</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXVI.</div></td> <td class="drap">Le directeur homme du monde</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch26">164</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXVII.</div></td> <td class="drap">Le directeur auteur</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch27">168</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXVIII.</div></td> <td class="drap">Le brocanteur théâtral</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch28">171</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXIX.</div></td> <td class="drap">Un comité de lecture</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch29">178</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXX.</div></td> <td class="drap">Le scenario voyageur</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch30">189</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXXI.</div></td> <td class="drap">Un café de théâtre</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch31">192</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXXII.</div></td> <td class="drap">Le ramasseur de bouts de nouvelles</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch32">197</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXXIII.</div></td> <td class="drap">Coup de soleil</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch33">203</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXXIV.</div></td> <td class="drap">Les joies de la collaboration</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch34">207</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXXV.</div></td> <td class="drap">Un foyer d'artistes</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch35">212</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXXVI.</div></td> <td class="drap">Essai de statistique</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch36">221</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXXVII.</div></td> <td class="drap">Le chef de claque</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch37">223</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXXVIII.</div></td> <td class="drap">Ces messieurs du lundi</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch38">230</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XXXIX.</div></td> <td class="drap">En répétition</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch39">240</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XL.</div></td> <td class="drap">Les docteurs ès-planches</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch40">246</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XLI.</div></td> <td class="drap">Amis et confrères</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch41">253</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XLII.</div></td> <td class="drap">Les chevaliers de la réclame</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch42">257</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XLIII.</div></td> <td class="drap">Représentation à bénéfice</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch43">268</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XLIV.</div></td> <td class="drap">Qui va à la chasse</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch44">275</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XLV.</div></td> <td class="drap">Un procès de coulisses</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch45">279</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XLVI.</div></td> <td class="drap" lang="la" xml:lang="la">Caveat censor</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch46">286</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XLVII.</div></td> <td class="drap">Produit net</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch47">292</a></div></td></tr> -<tr><td><div class="r">XLVIII.</div></td> <td class="drap">Épilogue — Parlez encore au concierge</td> -<td class="bot"><div class="r"><a href="#ch48">299</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE.</p> - - -<p class="c gap small">Paris. — Imprimerie <span class="sc">Vallée et C<sup>e</sup></span>, 15, rue Breda.</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of Les gens de théâtre, by Pierre Véron - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES GENS DE THÉÂTRE *** - -***** This file should be named 64067-h.htm or 64067-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/4/0/6/64067/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/Canadian Libraries) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. 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Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. 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