diff options
| author | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-04 13:04:20 -0800 |
|---|---|---|
| committer | nfenwick <nfenwick@pglaf.org> | 2025-02-04 13:04:20 -0800 |
| commit | 024a44e0e84684e0e2b4e4b1f9e61008191ca25f (patch) | |
| tree | 3d4215441a079f08c4895330b141c6f5e9994d92 | |
| parent | 75ad4b8e31399441c08a3bf92066a2899e175733 (diff) | |
| -rw-r--r-- | .gitattributes | 4 | ||||
| -rw-r--r-- | LICENSE.txt | 11 | ||||
| -rw-r--r-- | README.md | 2 | ||||
| -rw-r--r-- | old/63979-8.txt | 8162 | ||||
| -rw-r--r-- | old/63979-8.zip | bin | 170549 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/63979-h.zip | bin | 247752 -> 0 bytes | |||
| -rw-r--r-- | old/63979-h/63979-h.htm | 10367 | ||||
| -rw-r--r-- | old/63979-h/images/cover.jpg | bin | 72007 -> 0 bytes |
8 files changed, 17 insertions, 18529 deletions
diff --git a/.gitattributes b/.gitattributes new file mode 100644 index 0000000..d7b82bc --- /dev/null +++ b/.gitattributes @@ -0,0 +1,4 @@ +*.txt text eol=lf +*.htm text eol=lf +*.html text eol=lf +*.md text eol=lf diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize +this eBook outside of the United States should confirm copyright +status under the laws that apply to them. diff --git a/README.md b/README.md new file mode 100644 index 0000000..fa7fde5 --- /dev/null +++ b/README.md @@ -0,0 +1,2 @@ +Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for +eBook #63979 (https://www.gutenberg.org/ebooks/63979) diff --git a/old/63979-8.txt b/old/63979-8.txt deleted file mode 100644 index 48f3e28..0000000 --- a/old/63979-8.txt +++ /dev/null @@ -1,8162 +0,0 @@ -The Project Gutenberg EBook of L'infâme, by Edmond About - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'infâme - -Author: Edmond About - -Release Date: December 6, 2020 [EBook #63979] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INFÂME *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries.) - - - - - - - - - - L'INFÂME - - PAR - EDMOND ABOUT - - DEUXIÈME ÉDITION - - PARIS - LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie - 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79 - - 1873 - Droit de traduction réservé. - - - - -OUVRAGES DU MÊME AUTEUR - - -FORMAT IN-8º. - - La vieille roche. Trois parties qui se vendent séparément. - 1re partie: _Le Mari imprévu_. 1 vol. 3 fr. 50 - 2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_. 1 vol. 3 50 - 3e partie: _Le marquis de Lanrose_. 1 vol. 3 50 - Le Roi des montagnes; édition illustrée de 158 vignettes - par G. Doré, 1 vol. grand in-8º 5 » - Le Progrès. 1 vol. 3 50 - Les Mariages de province. 1 vol. 3 50 - - -FORMAT IN-18 JÉSUS. - - Germaine; 10e édition, 1 vol. 2 » - Les Mariages de Paris; 13e édition. 1 vol. 2 » - Tolla; 8e édition. 1 vol. 2 » - Le Roi des montagnes; 10e édition. 1 vol. 2 » - L'Homme à l'oreille cassée; 5e édition. 1 vol. 2 » - Madelon; 4e édition. 1 vol. 3 50 - Maître Pierre; 4e édition. 1 vol. 2 » - Trente et quarante; 5e édition. 1 vol. 2 » - Le Turco; 2e édition. 1 vol. 3 50 - Les Mariages de province. 1 vol. 3 50 - Théâtre impossible; 2e édition. 1 vol. 3 50 - La Grèce contemporaine; 6e édition. 1 vol. 3 50 - Le Progrès; 4e édition. 1 vol. 3 50 - L'A, B, C du travailleur. 1 vol. 3 50 - Causeries. 2 vol. 7 » - Chaque volume se vend séparément 3 fr. 50 c. - Voyage à travers l'exposition universelle des beaux-arts - en 1855. 1 vol. 2 » - Nos artistes au salon de 1857. 1 vol. 1 » - Salon de 1864. 1 vol. 3 50 - Salon de 1866. 1 vol. 3 50 - Le Capital pour tous; brochure » 10 - Le Fellah; 3e édition. 1 vol. 3 50 - Alsace (1871-1872). 1 vol. 3 50 - - -Coulommiers.--Typogr. A. MOUSSIN. - - - - -A MON AMI - -ALEXANDRE DUMAS FILS - - - - -L'INFAME - - - - -I - - -Le 24 janvier 185., ce qu'on appelle tout Paris se poussait, se foulait -et se culbutait au bal de ces gens-là. - -L'hôtel des Gautripon, qui recevait tous les mercredis, était cité comme -un des plus vastes et des plus somptueux de l'avenue des Champs-Élysées. -Le suisse et le premier palefrenier se partageaient vingt louis par -semaine, rien qu'à montrer les écuries et les mangeoires de marbre -blanc. On lisait dans le _Guide de l'étranger_ que tel jour, à telle -heure, les Anglais pouvaient voir la galerie de tableaux, et notamment -l'incomparable _Passion_ d'Albert Dürer. Mme Gautripon allait aux -courses en voiture de gala, comme une reine; elle achetait les chevaux -que l'impératrice avait trouvés trop chers. Ses émeraudes jouissaient -d'une réputation européenne depuis l'exposition de Londres, où Webster -et Samson les avaient étalées dans une vitrine à part, entre deux -_policemen_. Le train de cette maison bourgeoise représentait au bas -prix cent mille francs par mois. Un seul détail vous permettra de -mesurer la prodigalité gautriponne: les enfants avaient chacun son -service et ses équipages; or l'aîné marchait sur sept ans et le plus -jeune était âgé de dix-huit mois. - -Le monde était témoin de ces magnificences, et le monde parisien, qui -sait tout, savait que Gautripon (Jean-Pierre) n'avait pas hérité d'un -centime. Ses compagnons d'enfance n'étaient pas morts; on l'avait vu -boursier à la pension Mathey, puis maître d'étude en chapeau râpé, -bottes béantes, puis expéditionnaire à dix-huit cents francs. Mme -Gautripon, née Pigat, était élève à Saint-Denis, fille d'un vieux -capitaine d'infanterie. Son père, honnête Breton de Morlaix, avait -laissé le renom d'une droiture et d'une brutalité antiques: dans son -ancien régiment, le 62e, on dit encore: «roide comme Pigat.» Mais, comme -il n'avait pris aucun Palais d'Été, ce vertueux sauvage n'avait pu -donner à sa fille que la dot réglementaire apportée vingt ans plus tôt -par sa femme, c'est-à-dire douze cents francs de rente. - -Les splendeurs de cette maison étaient donc une énigme proposée à la -sagacité de Paris. Personne n'avait entendu dire qu'un oncle d'Amérique -eût légué ses dollars à l'ancien maître d'étude ou à la belle Émilie, sa -femme. Quelques habitués du logis, par acquit de conscience et pour -décrotter le pain qu'ils mangeaient, allaient disant: «Gautripon a le -génie des affaires, il spécule, tout lui réussit;» mais aucun agent de -change n'avait acheté ou vendu trois francs de rente pour le compte de -Gautripon. - -En revanche, il était notoire que la maison possédait un commensal riche -et généreux comme un roi. On le nommait Léon Bréchot; il avait hérité de -tous les millions de son père, Nicolas Bréchot, terrassier, puis -contre-maître, puis entrepreneur, et en dernier lieu fournisseur de -toutes les grandes compagnies de l'Europe. Cet Auvergnat presque -illettré, mais calculateur de première force et doué d'un coup d'oeil -infaillible, vous livrait des chemins de fer et des canaux sur commande, -comme un cordonnier livre une paire de bottes: simple, rond, honnête en -affaires, camarade de ses ouvriers jusqu'à les battre, et plus dur au -travail que le meilleur d'entre eux. Le travail, qui est le seul roi -inamovible depuis un certain temps, peut seul édifier des fortunes -royales. Quand le père Bréchot, gros mangeur comme tous ceux qui -dépensent leurs forces sans compter, prit son indigestion finale, on -évaluait son actif à plus de cinquante millions. Le fait est que -personne, pas même lui, n'aurait pu en dresser l'inventaire. Ce gros -conquérant de millions était, comme Alexandre, Charlemagne et Bonaparte, -mieux organisé pour prendre que pour garder ce qu'il avait pris. Ses -gains énormes s'étaient logés au hasard; il y avait de tout dans la -succession: des lingots empilés à la Banque, des valeurs de premier -ordre en portefeuille avec énormément d'actions véreuses; des placements -hypothécaires, cinq ou six maisons à Paris, une ferme en Sologne, une -mine de mercure en Espagne, une carrière de marbre en Algérie, une forêt -de dix lieues carrées en Russie, un cru fameux dans le Médoc, une -fabrique d'allumettes à Bade, des parts de commandite à Saint-Étienne et -force reconnaissances souscrites sur papier à chandelle par de petits -emprunteurs peu solvables. Le panorama de ces richesses, brusquement -étalé sous les yeux d'un héritier de vingt-cinq ans, avait dû l'éblouir -comme un nouveau trésor de Monte-Cristo, car il sortait d'une éducation -sévère. Jusqu'à l'âge de dix-huit ans, son père l'avait tenu coffré dans -une pension célèbre, chez l'invincible Mathey, terreur du concours -général. Élève médiocre et bachelier Dieu sait comment, il quitta la -pension pour les bureaux paternels, et fit longtemps la besogne d'un -employé à dix-huit cents francs. Il est vrai que son père le logeait, -l'habillait, lui prêtait des chevaux et lui servait cent louis par mois -pour ses gants et ses cigares; mais ce père bourru ne payait en dehors -que les dépenses motivées; il défendait le jeu, il bondissait à l'idée -que Léon pourrait signer une lettre de change, et disait en fronçant ses -gros sourcils: «Avise-toi d'escompter ma mort, et je te déshérite au -profit de mes ouvriers!» Ces rigueurs invraisemblables dans un temps -aussi relâché que le nôtre avaient allumé chez l'adolescent une soif de -dépense et une impatience de jouir qui n'attendit pas même la fin du -grand deuil. Il aborda la vie en homme qui ne sait pas le chiffre de sa -fortune. Ses compagnons de jeu et ses rivaux du sport lui donnèrent -d'emblée un surnom qui rappelait l'industrie paternelle: on le nommait -l'entrepreneur de sa ruine. Il le sut, et dit un jour assez plaisamment: -«Impossible! Mon père était plus fort dans son genre que moi dans le -mien.» - -Ce fou n'était pas sot; il ne manquait pas de repartie. A certain -journaliste apprenti qui se vantait trop tôt d'être le fils de ses -oeuvres, il répondit: «Pardon, mon cher; vos oeuvres sont bien jeunes -pour avoir déjà de grands enfants.» Son esprit, sa gaminerie tardive et -surtout sa prodigalité trouvèrent grâce devant le monde des viveurs, où -il se jeta tête baissée. Paris lui pardonna ses millions à la condition -tacite qu'il ne les garderait pas longtemps. Il ne devait être que -l'usufruitier de sa fortune; on le rangeait de confiance parmi les -décavés de l'avenir. Cette réputation se fonda si vite et si bien que -pas une mère ne fit le geste de lui offrir sa fille. Quant à celles qui -ont pour spécialité de s'offrir elles-mêmes, elles tournèrent quelque -temps autour de lui, et l'abandonnèrent à son heureux sort dès qu'il fut -avéré que son coeur n'était pas disponible. On sut ou l'on crut savoir -que Bréchot était accaparé par une famille bourgeoise et qu'il vivait en -tiers dans le ménage Gautripon. Le fait parut d'autant plus probable que -le train des Gautripon grandissait à vue d'oeil. L'ancien caissier de -Bréchot père, homme riche et considéré, raconta que M. Léon avait voulu -épouser une grisette, mais que le patron s'était mis en travers. Le -bruit courut que le fils aîné de la belle Émilie était venu avant terme; -mais la preuve manquait, Mme Gautripon ayant fait ses premières couches -en Italie. Une autre légende voulait que le capitaine Pigat fût mort de -sa propre main, pour survivre le moins possible à l'honneur de la -famille. - -A ces imputations mal démontrées, mais qui se soutenaient en l'air par -la force de leur vraisemblance, les amis de la maison répondaient: -«Bréchot et Gautripon se sont liés de bonne heure; ils étaient -inséparables à la pension Mathey. Gautripon fils, lorsqu'il perdit son -père, eut pour correspondant le père de son ami. Léon Bréchot, un an et -plus après sa sortie du collége, venait voir Gautripon chez Mathey et -lui conter ses amourettes. Jean-Pierre lui rédigeait sur commande des -vers bien tournés et surtout corrects, dont l'autre se faisait honneur -dans un certain monde. Est-il donc étonnant que le fils de famille, en -prenant possession de sa fortune, ait pensé à un camarade si ancien et -si cher? Vous le voyez qui jette les millions par la fenêtre, et vous -demandez qu'il crie à Gautripon tout seul: Gare dessous! Quand une -maison brûle, les voisins ont plus chaud que les autres, et personne ne -les accuse d'avoir volé cette chaleur. Nous ne prétendons pas que -Gautripon spécule avec l'argent de son patrimoine; il emprunte pour -jouer, mais ce qu'il gagne est bien à lui.» - -Ce système de défense était le seul possible. Le moyen d'assimiler Mme -Gautripon à ces lionnes pauvres qui comptent deux cents francs un -cachemire de mille écus? Il n'y a pas au monde un Jean-Pierre assez naïf -pour croire qu'on nourrit douze chevaux sur douze cents francs de rente. -Or la communauté n'avait pas d'autre revenu démontré, et l'on ne -connaissait pas à monsieur d'autres moyens d'existence, sauf sa -profession de mari. - -Il était donc montré au doigt; il portait sur les épaules une charge de -mépris qui eût écrasé cinquante éléphants. Le vulgaire rit volontiers -d'un mari trompé par sa femme, les gens de coeur qui raisonnent un peu -le prennent en pitié; mais sur le vil complaisant qui vend sa part de -bonheur et de dignité il n'y a qu'une opinion: tout le monde s'accorde à -le noter d'infamie. Après sept ans de mariage, Gautripon ne s'appelait -plus Jean-Pierre; il était pour tout Paris l'infâme Gautripon. - -Lorsqu'il faisait une emplette pour madame et qu'il donnait son nom et -son adresse, le caissier du magasin levait la tête, le commis qui -l'avait accompagné jusqu'au comptoir le regardait en face, les acheteurs -entrants ou sortants se retournaient, et tout ce monde semblait dire: -«Ah! ah! voilà comme il est fait!» Ses domestiques, mieux payés que des -chefs de bureau, le servaient par grâce, et Dieu sait en quels termes on -parlait de lui à l'office! Un jour sa femme achète une paire de chevaux. -Le garçon d'écurie qui les avait amenés s'éloigne avec deux louis de -pourboire. Un palefrenier de la maison court après lui, l'arrête et lui -dit: - -«J'espère que tu payes à déjeuner? - ---Sur quoi? sur quarante malheureux francs? - ---On ne t'a donné que ça? - ---Ma parole! - ---Qui? - ---Monsieur. - ---Ah! tu m'en diras tant! Madame a dû donner cinq louis, mais l'infâme -en aura mis trois dans sa poche.» - -Ce détail en dit plus dans sa brutalité que tout ce qu'on pourrait -écrire. - -La façade était en pierre blanche et polie comme le marbre. Presque tous -les matins la servante du suisse y lavait à grands coups d'éponge le mot -«infâme» tracé au charbon par les vertueux polissons du quartier. - -Au point de vue de la morale absolue, la trinité de ce ménage était -uniformément criminelle. Le mari qui vend, l'amant qui achète et la -femme qui se livre comme une marchandise inerte, mériteraient d'être -tous enveloppés du même dégoût; mais la morale et l'opinion sont deux. - -L'opinion souriait à Bréchot comme à tous les vainqueurs; elle se serait -attendrie pour un rien sur le malheureux sort d'Émilie; elle écrasait -Gautripon seul. Bréchot était un heureux gaillard, pas autre chose, un -homme qui avait bien choisi sa maîtresse et qui se faisait honneur de -son argent. Émilie, sacrifiée par un indigne mari, semblait presque -aussi intéressante que Joseph vendu par ses frères. Pour Gautripon, les -honnêtes gens s'indignaient que le Code pénal n'eût pas un seul article -à l'adresse de ce coquin-là. - -Si du moins il avait pratiqué ces façons qui désarment la rigueur du -monde! Il y a mille accommodements avec le puritanisme de Paris. On -passe bien des choses aux scélérats qui savent vivre. Les escrocs -obligeants, les faussaires polis obtiennent à la longue une espèce de -réhabilitation charitable: la vertu même finit par leur donner la main, -de guerre lasse, quitte à se laver après; mais Gautripon n'avait jamais -trouvé mille francs dans sa poche pour assister un malheureux. Autant -madame était prodigue, autant il se montrait tenace à garder son ignoble -salaire. Lorsqu'un ancien compagnon de détresse allait sonner chez lui, -monsieur n'y était pas. Ceux qui lui écrivaient pour demander quelque -service d'argent obtenaient un refus piteux, enveloppé de longues -phrases filandreuses. Son attitude dans le monde n'était rien moins -qu'avenante. Il parlait peu, répondait par monosyllabes, regardait d'un -air froid et semblait se tenir en garde contre un affront toujours -suspendu. «Ce pauvre M. Gautripon! disait un soir la comtesse Mahler, on -croirait qu'il se promène dans une avenue de soufflets.» - -S'il assistait aux bals de sa femme, c'était avec une indifférence si -marquée que plusieurs invités, dans les commencements, se crurent mal -reçus. Il saluait les gens d'un sourire contraint, puis s'effaçait dans -le coin le moins éclairé jusqu'à ce que le bruit de la fête et la -distraction du public lui permissent de s'évader incognito. Cette -étrange façon de recevoir finit par trouver grâce; on passa par-dessus -la triste originalité de l'infâme. On ne le saluait plus que par acquit -de conscience, et parmi les jeunes gens qui dansaient le cotillon dans -son hôtel quelques-uns se vantaient de n'être pas présentés à lui. Les -joueurs le connaissaient encore moins, car il ne touchait jamais une -carte; il ne montait pas même à la galerie du premier étage, où l'on -dressait les tables de jeu. Ces messieurs du baccarat, du lansquenet et -du rubicon venaient là comme au cercle. Léon Bréchot ne se faisait pas -faute d'inviter sans cérémonie ses connaissances du club et du foyer de -l'Opéra. Ceux qui étaient venus trois fois dans la maison ne craignaient -pas d'en amener d'autres. Au milieu de cette anarchie et de cette -prodigalité, tout le monde, excepté Gautripon, était chez soi. Quand il -donnait à dîner, les convives étaient choisis avec un peu plus de -discernement, mais par madame ou par Bréchot. On les présentait tous au -mari, mais il avait si peu de mémoire ou de politesse qu'il ne les -reconnaissait pas le lendemain dans la rue. Au milieu des repas les plus -somptueux et les plus exquis, il paraissait honteux de son appétit: à -peine s'il avalait un potage et quelques bouchées de viande; mais il -cassait et grignotait furtivement son pain par un mouvement machinal qui -ne cessait qu'au dessert. Il buvait son eau pure. - -Peut-être aussi les vins de cette cave célèbre semblaient-ils insipides -à un ancien buveur de vin bleu. L'ancien maître d'étude de la pension -Mathey ne pouvait guère apprécier les chefs-d'oeuvre du grand Coulard, -ce prodige de science volé au prince de Metternich par la diplomatie de -Bréchot. Quelques moralistes insinuaient que les goûts bas contractés -dès la jeunesse ne se désencanaillent jamais: on accusait Gautripon de -se livrer dans l'ombre à des orgies de gras double et de soupe à -l'oignon. Cette hypothèse fut confirmée par un témoignage aussi curieux -qu'imprévu. Le valet de pied du général péruvien don Pablo Puchinete -jura qu'il connaissait M. Gautripon pour avoir déjeuné dix fois auprès -de lui dans un _bouillon_ de cochers, rue de la Vieille-Estrapade. La -chose était un peu trop forte pour obtenir créance chez les gens qui -raisonnent; il en resta pourtant je ne sais quelle odeur de crapule -autour de l'accusé. La simplicité de ses goûts, la vétusté de ses habits -toujours râpés et toujours propres, la grosse toile de ses mouchoirs, la -modeste percale de sa chemise, toutes ces habitudes d'épargne et de -retranchement personnel qui devaient racheter dans une certaine mesure -le luxe outrageux de sa maison, furent autant de charges contre lui. On -décida que cet homme était ignoble en tout, et le monde ne le vit plus -qu'à travers une opinion détestable. - -Pour ceux qui auraient pu l'envisager autrement, sa personne n'était ni -laide ni repoussante. C'était un grand garçon de trente-deux ans, svelte -et bien pris, mais un peu courbé en avant sous le poids de son infamie. -Les traits du visage étaient fermes, le nez un peu grand, mais de forme -élégante et fière, la bouche petite, les dents belles, le front haut et -les sourcils noblement dessinés. Il rasait sa barbe avec soin et portait -les cheveux taillés en brosse. Ces cheveux du plus beau noir -s'argentaient visiblement sur les tempes, et ce rayon de vieillesse -anticipée adoucissait tout son visage. Le misérable, à qui l'on ne -donnait la main que par pitié, avait lui-même une main nerveuse, sèche, -chaude, une de ces mains qui vous attirent, vous retiennent, et qui -s'empareraient de votre amitié, si l'on n'était pas averti. - -L'ami de la maison, ce Léon Bréchot que vous savez, était un admirable -type d'homme heureux. Ni trop grand ni trop petit, ni gras ni maigre, ni -brun ni blond, ni beau ni laid, il se citait lui-même comme le mieux -équilibré de tous les mortels. La bonne humeur et la santé rayonnaient -sur sa figure ronde et colorée; ses yeux gris scintillaient; son nez -court, bien ouvert et légèrement retroussé, humait avec une joyeuse -avidité le parfum des bonnes choses. La barbe multicolore, blonde aux -racines, rousse au milieu, brune au bout, s'épanouissait en éventail -pour achever cette figure épanouie. Une coiffure imperceptiblement -olympienne relevait ses cheveux châtains du front à l'occiput en deux -masses frissonnantes. Buveur solide et beau mangeur, il avait pris juste -assez d'embonpoint pour donner une courbure harmonieuse à ses plastrons -de batiste, sous le gilet superbement ouvert. Un Lavater aurait lu dans -sa physionomie la franchise, la bienveillance, la générosité, le mépris -des richesses, l'ignorance du danger, l'ardeur des passions: ce qui -manquait un peu, c'était la persévérance, le dévouement, le sérieux, le -solide, la force de vouloir et la faculté de souffrir; mais à quoi bon? -Est-ce que les oiseaux ont besoin de nageoires? L'homme aimé, riche, -heureux, a-t-il affaire de cette énergie farouche qui lutte corps à -corps avec le malheur? - -La femme qui se partageait (disait-on) entre ces deux messieurs ne peut -être comparée à aucune autre, ni même à aucune créature vivante; mais on -se rendrait compte de sa beauté vraiment particulière, si l'on avait la -patience d'étudier avec attention une poupée de grand prix. Les poupées -ne représentent ni des femmes ni des enfants, mais un âge intermédiaire: -il en était ainsi de Mme Gautripon, quoiqu'elle fût mère de deux garçons -et d'une fille. Ses cheveux, plus fins que la soie et d'un blond presque -blanc, rappelaient cette toison d'agneau qui coiffe les poupées Huret. -Toutefois, le corps n'avait pas la raideur et la sècheresse de la -gutta-percha durcie: les mains, les bras, les épaules, tout ce qu'on -voit au bal était d'une blancheur uniforme, absolue, comme le corps des -poupées de peau. Les yeux noirs, d'un émail étincelant, illuminaient des -traits ronds, moelleux, un peu fondus, et doucement colorés comme la -cire. La bouche était trop petite, les yeux trop grands, les pieds et -les mains presque invisibles, conformément à l'esthétique -professionnelle des bimbelotiers. Ses toilettes étaient des costumes -aussi riches et aussi bizarres que ceux que Marcelin, l'admirable -fantaisiste, dessine au 1er janvier pour la devanture de Siraudin. Elle -portait aussi des dentelles trop hautes et des pierreries mal -proportionnées à sa taille. L'aménité de son accueil, le charme de sa -voix, l'inaltérable douceur de son langage, vous forçaient de penser à -ces statuettes du nouvel an qui sont des boîtes de bonbons. Cette petite -femme était la fraîcheur même et la suavité en personne, avec certain je -ne sais quoi qui éveillait des idées de cherté fabuleuse et de fragilité -déplorable. On enviait le bonheur de l'homme qui avait pu se donner un -tel joujou pour ses étrennes, et l'on disait aussi: Pourvu qu'il n'aille -pas la casser! car on ne la voyait pas sans la désirer peu ou prou; -c'était une nature aimantée qui attirait sinon les coeurs, au moins les -convoitises du sexe qui se dit fort. Ses manières n'avaient rien de -décourageant; elle n'était ni courtisane, ni même coquette, et pourtant -elle semblait facile. Pourquoi? Par cent raisons, mais surtout parce -qu'elle ne témoignait pas plus d'amour à Léon qu'à Jean-Pierre, qu'il -n'était pas défendu de lui supposer le coeur libre, et que son laisser -aller, ses grâces nonchalamment sensuelles, la désignaient comme un être -désarmé. Il eût été paradoxal de la croire infaillible, et plus -paradoxal encore de supposer qu'elle ne faillirait plus. Le gros -Merryman, qui fait courir, disait à ce propos: «Je connais pas mal de -chevaux qui ne sont jamais tombés sur les genoux, mais je n'en sais pas -un qui n'y soit tombé qu'une fois.» L'espérance attirait donc un peuple -autour d'elle. On y voyait de tout, depuis les princes et les gros -banquiers, jusqu'aux sous-lieutenants de la littérature, de l'art et de -l'armée, les uns prêts à faire des sacrifices énormes, par cela seul que -Léon Bréchot en avait déjà fait, les autres dans l'espoir qu'il n'y en -aurait plus à faire, et qu'Émilie était assez riche pour se donner le -luxe d'un amour désintéressé. - -Cent mille hommes ne suffisent pas à composer un salon, il faut trouver -moyen d'attirer les femmes du monde, et ce remplissage est toujours -difficile dans une maison aussi diffamée que l'hôtel Gautripon; il n'est -pourtant pas impossible, si les maîtres du logis savent mener le -recrutement selon la logique parisienne. Une femme perdue de réputation -aurait beau se bâtir un hôtel magnifique, allumer dix mille bougies, -réunir l'orchestre du conservatoire et préparer un souper babylonien; -elle n'attirerait personne à ses bals, si elle commençait par inviter -les honnêtes femmes de Paris. Plus l'hôtel serait beau, plus l'orchestre -serait illustre, plus le souper serait fin, plus on s'honorerait de -renvoyer l'invitation comme malséante et impertinente. Une maîtresse de -maison qui sait la vie trouve un biais. Elle attire d'abord un certain -nombre d'étrangères, et pense avec raison que ces dames n'y regarderont -pas de trop près. Ceux qui se dépaysent un moment pour s'amuser, font du -plaisir leur principale affaire et prennent leur récréation où ils la -trouvent. Ils agissent chez nous comme nous-mêmes en voyage, avec une -singulière expansion de tolérance et de facilité. Cela n'engage à rien, -pas même à reconnaître au bout d'un an les compagnons ou les -distributeurs des plaisirs qu'on a pris. Si une femme du monde est -solidaire de celles qu'elle voit dans son pays, elle ne doit compte à -personne des relations qu'elle a pu nouer en voyage. Aussi les -étrangères accourent-elles, sans faire se prier, partout où l'on ouvre -un salon agréable. Il suffit que la maison ne soit pas formellement -déclassée, et qu'on voie flotter sur la porte un lambeau de pavillon -conjugal. Les Gautripon ou les Bréchot comprirent qu'il fallait avoir -les grandes dames de l'étranger, et que c'était le commencement de la -sagesse. En effet, le reste alla de soi. Lorsqu'on sut qu'ils faisaient -danser des princesses en _i_, des marquises en _o_ et des comtesses en -_a_, les Parisiennes à la mode jugèrent qu'il y avait sottise à bouder -si bonne compagnie, et plus d'une brigua les invitations qu'elle aurait -repoussées l'année d'avant, si on les lui avait offertes. Les familles -sévères se tinrent obstinément en dehors, mais cette catégorie n'est pas -comptée dans le total hétérogène qui s'intitule tout Paris. Les arts, -les lettres, la finance de Paris, de Francfort et de Vienne, la noblesse -cosmopolite, un lot de bourgeoisie industrielle et marchande, les deux -sexes du sport, la fleur de l'inutilité des clubs, composaient un -ensemble plus brillant qu'imposant, mais assez considérable en somme. -L'élément masculin était en majorité, mais les femmes jeunes et jolies -ne manquaient pas. Les yeux s'écarquillaient aux feux des diamants; -l'écho des noms sonores et des titres plus ou moins authentiques -caressait agréablement le snobisme parisien. - -Quoi qu'on pût dire de la vertu de madame, quoi qu'on pût insinuer sur -la complaisance de monsieur, le 24 janvier 185... l'hôtel Gautripon -était encore une maison comme les autres et plus agréable que beaucoup -d'autres. - -Ce qui donnait un caractère un peu singulier à ces fêtes, c'était, -comment dirai-je? une certaine atmosphère de mépris répandu. On sait que -dans le monde, et surtout dans le monde un peu mêlé, le savoir-vivre est -réparti par doses inégales. Les femmes en général en ont plus que les -hommes, malgré tous les efforts d'une école nouvelle pour renverser la -proportion. Les vieillards et les hommes mûrs sont plus polis que les -petits jeunes gens. La naissance, l'éducation, la profession, accentuent -plus fortement les inégalités marquées par le sexe et par l'âge: mais le -point capital où j'ai besoin d'insister ici, c'est que l'individu -devient supérieur ou inférieur à lui-même selon le milieu qu'il traverse -et le monde qui l'environne. Il y a des instincts grossiers qui -constatent la parenté de l'homme avec la bête. L'éducation les refoule -plutôt qu'elle ne les anéantit; ils demeurent emprisonnés dans quelque -coin ténébreux de notre être, guettant l'occasion de s'échapper et de -s'épandre. Pour les tenir en respect, la volonté d'un seul homme ne -suffit pas; il faut la collaboration d'un certain milieu, la pression -des idées et des moeurs ambiantes. La bonne compagnie exerce une -salutaire contrainte sur ceux-là même qui n'en sont point; la mauvaise -relâche inévitablement les habitudes de l'homme le plus correct et le -plus délicat. Le même homme boit, mange, danse, parle et rit -diversement, selon qu'il est dans un salon respectable, ou familier, ou -équivoque. La retenue des invités croît en raison de leur estime pour la -maison qui les reçoit. Un homme bien élevé se gêne un peu, même avec ses -amis, quoi qu'en dise le proverbe; tout le monde en prend à son aise et -lâche la bride à ses instincts chez les Gautripons de tous étages. - -Ainsi les jeunes gens abusaient étrangement de cette hospitalité banale -et décriée. Quelques-uns arrivaient sans scrupule après boire; -quelques-uns montaient au fumoir avant de saluer Émilie, et s'y -cantonnaient jusqu'au souper, entre les liqueurs et les cigares. -D'autres donnaient l'assaut au buffet avec des poussées formidables. -Tout le monde commandait aux serviteurs de la maison, qui devenaient -familiers dès minuit, grâce aux libations de l'office. On gaspillait -outrageusement les boissons et les mets, et si quelque chose venait à -manquer par hasard, les invités s'en étonnaient sur un ton qui voulait -dire: «Quoi! nous daignons aider à la ruine de ces faquins-là, et ils -n'ont plus d'asperges à quatre heures!» Après souper, la jeunesse -dansait des pas fantastiques et tenait des discours inouïs, et les -dames, acclimatées peu à peu, commençaient à ne plus s'étonner de rien. -Les joueurs s'impatronisaient dans la galerie de tableaux jusqu'à midi, -voire jusqu'à la soirée du lendemain, et, comme Léon Bréchot était de la -partie, on n'essayait pas même de les déloger. Ils commandaient leurs -repas, sans plus de façon qu'à l'auberge, et Mme Gautripon disait en -s'éveillant sur les deux heures: «Comment! ils sont encore là? Eh bien! -donnez-leur tout ce qu'ils voudront!» toujours avec son frais sourire de -poupée neuve. - -Voici comment l'étourderie d'un jeune homme et la fumée de quelques -verres de vin de Champagne changèrent ces beaux yeux d'émail en deux -sources de larmes. - -Le marquis Lysis de la Ferrade était un magnifique créole de vingt-cinq -ans, un de ces Apollons exotiques qui ressemblent aux Français de la -métropole comme un palmier de l'île Bourbon à un pommier du pays de -Caux. Il avait le teint mat, la lèvre pourpre, les cheveux presque -bleus, les yeux fendus en amande et noyés dans ce fluide étincelant et -doux qui semble fait de courage et d'amour. Noble, riche, vaillant, -admirablement souple aux jeux du corps et de l'esprit, il avait vu -toutes les portes s'ouvrir à deux battants devant lui, toutes les mains -courir au-devant de la sienne. Ce jour-là même, on venait de fêter sa -bienvenue dans un club où les millionnaires n'entrent pas comme au -moulin. Par malheur il avait terriblement bien dîné: la folie que les -Bordelais, les Bourguignons et les Champenois emprisonnent dans leurs -bouteilles s'était mêlée en lui au vin de la jeunesse, qui est le plus -absurde et le plus généreux de tous. Il s'était échappé du club à dix -heures avec un cortége de joyeux compagnons; on avait fait une descente -au foyer de l'Opéra et mis en fuite les plus jolis oiseaux et les moins -farouches du monde; puis la brillante cohorte, soulevée par ces ailes -invisibles que l'ivresse attache aux pieds des jeunes fous, émoustillée -par un vent de bise qui fouettait le visage et piquait les oreilles, -s'était abattue à grand bruit sous le péristyle de l'infâme. Là, les -cochers de ces messieurs, riant d'un rire philosophique et dissertant -entre eux sur l'égalité dans le vin, s'étaient rangés à la file, tandis -que les valets de pied pliaient les paletots et que les maîtres -envahissaient la maison comme une ville conquise. - -Vers minuit, Gautripon se faufila discrètement, à son ordinaire, hors -des salons où l'on dansait. Il décrocha, dans un couloir obscur, une -vieille pelisse doublée de chat râpé, comme on n'en trouve qu'au Temple, -et il se mit en devoir de gagner la petite porte des fournisseurs. Un -grand tapage appela son attention vers l'office; il prêta l'oreille, et -entendit les mots «monsieur, madame et Bréchot,» répétés plusieurs fois -au milieu d'une hilarité brutale. Il se consulta un instant pour savoir -s'il devait passer outre ou boire la turpitude de ses gens jusqu'à la -lie. La curiosité fut la plus forte: il écouta tout le récit d'un -laquais qui venait de déposer un plateau de verres vides et parlait en -se tenant les côtes. - -L'orateur avait fini et l'auditoire riait encore, que Jean-Pierre était -déjà loin. Il rentrait dans les appartements, la souquenille sur le dos -et le chapeau sur la tête, escaladait le premier étage, traversait la -galerie et se jetait dans la chambre à coucher de sa femme avec -l'emportement d'un sanglier blessé. - -Dès le seuil, il reconnut le spectacle insolent que les rires de -l'office lui avaient dénoncé. On avait mis à nu le lit de Mme Gautripon -et fait la couverture. Sur deux larges oreillers étalés côte à côte, on -avait couché deux têtes de carton, dont l'une représentait un coq et -l'autre une chatte blanche. Au-dessus un grand cerf, drapé dans un tapis -de table, allongeait deux longs bras et deux mains gantées de frais sur -le couple hétéroclite, comme pour le protéger ou le bénir. Les pincettes -du foyer et les accessoires du cotillon avaient fourni les principaux -éléments de cette scandaleuse mascarade; l'auteur de la plaisanterie -devait avoir prêté ses gants. - -L'infâme poussa un son guttural, ses yeux flamboyèrent; il se redressa -de toute la hauteur de sa taille, plongea un regard effrayant dans le -petit groupe de rieurs qui s'ébaudissait à ce spectacle, aperçut un -jeune homme déganté et lui sauta à la gorge en criant: - -«Misérable lâche! c'est donc toi?» - -M. de la Ferrade bondit sous l'insulte et sous l'étreinte. Il écarta par -une torsion désespérée les deux mains qui l'étouffaient, regarda son -agresseur, le reconnut sans le connaître, lui rit au nez et répondit -d'une voix vibrante: - -«Monsieur le Gautripon, vous dites des incohérences: ce n'est ni un -misérable, ni un lâche, puisque c'est moi!» - -Cela dit, il repoussa violemment l'infâme, qui chancela un moment, puis -s'élança de nouveau; mais les amis du jeune homme avaient eu le temps de -se jeter entre les deux combattants. M. Gautripon lutta contre eux, -glissa sur le tapis et se releva sous une pluie de cartes de visite. Le -créole avait profité de la bagarre pour fouiller dans sa poche et vider -tout son carnet sur la tête de l'ennemi. «A demain, disait-il, on ne -donne qu'une carte à un homme seul; mais vous qui vous appelez légion, -vous partagerez le paquet entre vos amis et connaissances!» - -Gautripon demeura comme atterré sous le coup de ce nouvel outrage; il -lui fallut une grande demi-minute pour reprendre ses esprits. Lorsqu'il -vint à la riposte, les jeunes gens, au nombre de cinq ou six, étaient -déjà au milieu de la galerie. Il prit son élan pour les rejoindre, mais -la voix de son ami Bréchot le cloua sur place. - -«Je tiens mille louis, disait Léon.» - -Les joueurs n'avaient rien vu, rien entendu: ils étaient tout à leur -affaire. Le mari se ravisa, rentra dans la chambre, ferma doucement la -porte, fit un paquet des cartes du marquis et les serra dans sa poche. -Il revint ensuite au grand lit de Mme Gautripon, ramena la couverture -sous le traversin, roula les oreillers en cylindre et les mit au pied du -lit, étendit sur le tout le grand couvre-pied de guipure et de satin -rose, rangea le tapis de table et les pincettes, jeta les gants au feu -et replaça les cartonnages dans la corbeille du cotillon. - -Le désordre ainsi réparé, il rouvrit la porte à deux battants et regagna -l'escalier de service; mais, au lieu d'y retourner par le même chemin, -il prit à gauche et pénétra sur la pointe du pied dans l'appartement des -enfants. Les deux garçons et la fillette dormaient du plus riant sommeil -sous leurs rideaux de tulle garni de malines. Un précepteur, une -gouvernante et deux bonnes anglaises reposaient auprès d'eux. Leur mère -les avait entourés de ces mille brimborions ruineux qu'on donne aux -enfants d'aujourd'hui pour leur inculquer dès le berceau la sotte vanité -des hommes. Le petit monsieur de sept ans était meublé de bois de rose; -on voyait dans son salon particulier une collection de tableaux -enfantins et le portrait de son poney favori peint par un maître. Un -trophée de cannes et de cravaches à sa taille décorait un des panneaux -de la chambre; sur une pelote à son chiffre brillait toute une -collection de riches épingles à son usage. Rien ne manquait à cette -réduction des élégances à la mode, pas même une boîte à cigares en -argent ciselé, pleine, il est vrai, de cigares de chocolat. Gautripon -regarda ce bizarre étalage comme s'il ne l'avait jamais vu; il haussa -les épaules, secoua la tête et vint baiser avec une tendresse plus que -paternelle l'enfant qui ressemblait scandaleusement à Bréchot. Sur les -trois qu'il embrassa tour à tour, la petite fille seule s'éveilla, -ouvrit les yeux à demi, et lui rendit son baiser dans le vide en disant: -Je t'aime! - -«Et moi aussi, pauvres enfants, je vous aime! murmurait-il en -s'éloignant avec des larmes plein les yeux.» - -Il sortit de l'hôtel sans encombre et gagna une maison de piètre -apparence vers le bas de la rue de Ponthieu; le portier, qui ne -l'attendait plus, vint lui ouvrir en grommelant: il s'excusa d'un ton -modeste et donna dix sous... Sa bougie allumée et sa clé détachée du -clou, l'infâme gravit un escalier sale et nauséabond, s'arrêta au -cinquième étage, enfila un couloir, passa devant quatre ou cinq portes -où les noms de locataires se lisaient sur des écriteaux de carton, et -entra finalement dans une mansarde très-propre. Les draps du lit et les -rideaux de l'unique fenêtre étaient du plus beau blanc; le papier, à -douze sous le rouleau, n'avait ni tache ni égratignure, la couchette de -noyer brillait, le carreau de brique rouge miroitait, les humbles -flambeaux de la cheminée étincelaient. Six bonnes chaises de paille bien -nettes, deux petites tables soigneusement frottées à la cire et un -lavabo de quinze francs complétaient l'intérieur honnête et modeste d'un -ouvrier qui a de l'ordre ou d'un petit employé. - -Gautripon s'y installa comme chez lui. Il s'assit sur une de ces chaises -de paille, lut attentivement la carte du beau créole et médita quelques -minutes la tête dans ses mains; puis, souriant à lui-même en homme qui a -fait son plan, il se dévêtit, accrocha sa pelisse à un porte-manteau, -brossa, plia sa toilette de bal et la serra dans un placard. Cette -besogne achevée, il se coucha, souffla sa bougie et s'endormit d'un -profond sommeil. - -Cependant M. de la Ferrade, un peu dégrisé, se faisait conduire au -cercle des colonies, et arrachait son oncle, M. d'Entrelacs, aux -plaisirs mathématiques du whist. - -M. d'Entrelacs était un homme de cinquante ans, très-jeune de visage, -d'esprit et de courage. Il ressemblait à son neveu, mais en grand et en -gros. Sa figure bronzée, d'une consistance un peu molle, offrait la -teinte et le relief arrondi du cuir gaufré. L'oncle avait fait parler de -lui; on citait ses amours et ses duels à Bourbon, voire à Paris. Sur le -chapitre du point d'honneur, il n'avait plus de leçons à prendre, et -personne mieux que lui n'était capable d'en donner. Les amateurs qui -rendent cinq coups de bouton sur dix aux prévôts de salle, les habitués -du tir qui coupent des balles en deux sur une lame de rasoir, le -citaient comme un maître. Il avait assisté son neveu dans trois ou -quatre affaires, et le blason des la Ferrade ne s'en était pas mal -trouvé. - -Le récit du jeune homme n'émut pas l'homme mûr. «Cela se dessine -nettement, dit-il; il n'y a pas matière à controverse. Tu as insulté, tu -as provoqué, tous les torts viennent de nous: donc nous laissons le -choix des armes; c'est à ce monsieur à nous dire s'il aime mieux -héberger dans sa peau quelques pouces de fer ou une demi-once de plomb. -Adresse-moi ses témoins dès que tu les auras vus. J'attends ici le -général Puchinete; tu le connais, c'est un gaillard dans mon genre. A -nous deux, nous mènerons lestement l'affaire, et les petits journaux -n'auront pas le temps de la galvauder. Va dormir; un bon somme vous fait -mieux la main que le tir et le maître d'armes.» - - - - -II - - -Vers midi, Lysis de la Ferrade fut éveillé par son nègre, qui portait -deux cartes sur un plateau. Deux cartes, je devrais dire deux carrés -longs de papier doré sur tranche où l'on avait écrit à la main: -«RASTOUL, _aux Villes-de-Saxe_, rue Saint-Jacques, 254.»--«MONPAIN, _au -Val-de-Grâce_. De la part de M. Jean-Pierre.» - -Le jeune homme se frotta les yeux et se demanda un instant s'il -n'achevait pas quelque rêve. - -«Que diable est-ce que ces gens-là? - ---Deux messieurs décorés. - ---Ah!... prie-les de m'attendre un instant et offre-leur des journaux, -des cigares, des biscuits, du vin de Xérès.» - -Le nègre sortit, et le maître sauta dans un pantalon en murmurant: - -«Jean-Pierre? De la part de M. Jean-Pierre? Il me semble en effet que -Bréchot et les autres le désignent quelquefois sous ce nom-là. Nous -verrons bien; mais ces cartes dorées sur tranche? Où diable a-t-il pêché -ses témoins et quelle espèce de chrétiens m'a-t-il envoyés? Comment -l'ami de la maison n'est-il pas de la partie? Dieu sait comment ça -finira, mais ça commence drôlement.» - -Tout en faisant ces réflexions, il endossait une jaquette de taffetas -gris-perle, ouatée et piquée comme la robe de chambre d'une -petite-maîtresse. Lorsqu'il fut présentable, il passa dans son boudoir, -où deux robustes gaillards boutonnés jusqu'au menton l'attendaient -debout, devant le guéridon servi et intact. A leur moustache, au noeud -tout fait de leur cravate, à leurs gants noirs, à la solidité de leur -chaussure, à la largeur du ruban neuf qui décorait leur redingote, le -marquis devina deux sous-officiers en retraite. C'étaient d'ailleurs -deux beaux hommes et deux honnêtes figures. - -«Mille pardons! messieurs, dit le marquis. - ---Il n'y a pas d'offense, répondit l'un. - ---Parfaitement, ajouta l'autre. - ---Veuillez donc vous asseoir, je vous en prie. - ---Nous ne sommes pas fatigués, dit le premier ambassadeur. - ---Parfaitement, dit le deuxième.» - -Toutefois le jeune homme insista si poliment que l'orateur de cette -étrange députation finit par prendre place au bord d'un siége et que -l'autre en fit autant, «ne voulant pas désobliger monsieur le marquis.» - -Mais quand le maître du logis fit le geste de leur offrir des cigares, -ils reculèrent avec une sorte d'effroi. Ce fut bien pis lorsqu'il les -pria d'accepter une larme de son vieux vin de Xérès. Le premier témoin, -M. Rastoul, rougit comme si cette politesse eût été une injure -personnelle. - -«Faites excuse! dit-il; ce n'est pas pour trinquer que nous sommes ici, -c'est pour vous proposer la botte.» - -L'infirmier-major ouvrait la bouche pour approuver; il l'ouvrit bien -plus grande en voyant que le jeune homme lui coupait la parole et lui -prenait son mot: - -«Parfaitement, messieurs, dit le créole, avec une grâce exquise. Je suis -tout à vos ordres, et j'accepte d'avance les propositions que vous me -faites l'honneur de m'apporter; mais l'usage n'interdit pas les rapports -de courtoisie entre gens qui vont se couper la gorge, et vous pouvez -accepter le vin que je vous offre sans faillir au mandat que vous -remplissez si dignement.» - -S'il y avait une pointe d'ironie sous la leçon, elle n'effleura pas -l'épiderme des deux honnêtes sous-officiers. M. Rastoul se relâcha un -peu de sa raideur, et répondit en tournant ses pouces: - -«Si ça se fait...? - ---Je vous assure que ça se fait. - ---Eh bien! ce sera donc en vous remerciant de votre politesse.» - -M. de la Ferrade emplit deux verres jusqu'aux bords, et laissa tomber -quelques gouttes dans le sien. Les deux sous-officiers trinquèrent -ensemble et avec l'ennemi. Chacun d'eux vida son verre d'un trait, après -quoi M. Monpain prit un mouchoir à carreaux bleus dans le fond de son -chapeau et s'essuya la bouche, tandis que M. Rastoul épongeait ses deux -moustaches en les tirant par un geste tout guerrier. - -Ils acceptèrent ensuite les cigares et le feu que M. de la Ferrade leur -offrit de ses mains blanches. - -«Et maintenant, messieurs, dit le jeune homme, je vous écoute. - ---Monsieur le marquis, dit Rastoul, parlons peu, mais parlons bien. M. -Jean-Pierre est un digne homme. - ---M. Gautripon, voulez-vous dire? - ---M. Gautripon si vous voulez. Chez nous, on ne l'appelle que M. -Jean-Pierre. Il paraît que vous lui avez fait... je suis trop poli pour -dire une crasserie, mais enfin... une chose qui ne se fait pas. Il nous -a dit, à moi et à mon camarade, qu'il voulait aller sur le terrain, et -du moment que M. le marquis paraît être consentant de s'aligner, -l'affaire peut marcher rondement, d'autant plus, je vous l'avouerai, que -nous n'avons pas trop de temps, moi et mon camarade, attendu les -permissions, qui ne s'obtiennent pas comme on veut. - ---Effectivement, dit le camarade. Tant qu'aux armes, je sais où l'on -pourrait se procurer des lattes, des fleurets, des pistolets de -cavalerie, enfin tout. - ---Ne vous donnez pas tant de peine, messieurs. J'ai des armes, et si -vous les récusiez par hasard, les armuriers sont là. A ce que je -comprends, vous êtes militaires? - ---J'ai ma pension réglée, dit Rastoul. Maintenant je suis aux -_Villes-de-Saxe_, ouvreur. - ---Plaît-il? - ---C'est moi qui me tiens à l'entrée du magasin et qui ouvre la porte aux -dames. Il n'y a pas de sot métier, et on recherche les légionnaires pour -ça, vu que ça pose une maison. - ---J'entends, monsieur. Encore une larme de ce vin de Xérès, je vous -prie. Vous m'excuserez d'ailleurs si je cherche à deviner par quel -concours de circonstances M. Gautripon, que vous appelez Jean-Pierre, a -été conduit à mettre ses intérêts entre vos mains: non qu'il pût -s'adresser à des personnes plus dignes, mais le rang qu'il tient dans le -monde, la fortune... - ---Pardon, monsieur le marquis, les explications nous sont interdites. Si -je vous ai mis au courant de mes affaires, ça n'est pas une raison pour -que je vous conte les siennes, dont au reste j'ignore foncièrement. Je -sais qu'il est un digne homme et qu'il nous a donné la commission de -vous mener sur le pré. Si vous n'en voulez pas, dites-le; M. Jean-Pierre -saura ce qui lui reste à faire. - ---C'est bien ça, dit l'infirmier. Des explications après coup, il n'en -faut plus. Bon, si on s'expliquait avant: on aurait peut-être la main -moins leste. - ---Plaît-il? - ---On ne taperait pas, quoi! - ---Vous croyez donc qu'il y a eu des voies de fait échangées entre nous?» - -M. Rastoul devina que la seule phrase prononcée par son camarade avait -été une sottise, et se hâta de tout réparer. - -«Monpain vous dit, monsieur le marquis, que ceux qui parlent trop vite -tapent souvent en paroles, sur le tiers et le quart.» - -Le créole sourit dans sa moustache et reprit: - -«Allons, messieurs, avouez franchement, en loyaux militaires, que vous -ne savez pas le premier mot de la querelle? - ---Eh bien! oui, je l'avoue, répondit Rastoul. Après? S'il ne nous a pas -plu de savoir pourquoi M. Jean-Pierre y allait? Je sais que je l'estime, -que vous lui avez manqué, et qu'il est pressé d'en découdre. Ça me -suffit, à moi, et à mon camarade. - ---Parfaitement, dit l'infirmier. - ---Alors, messieurs, je m'abandonne au cours des événements sans plus -chercher le mot d'une énigme qui commençait à m'intriguer. Mes témoins -seront chez vous dans une heure. Vous plaît-il de les attendre aux -_Villes-de-Saxe_, rue Saint-Jacques? - ---Ah! mais non! s'écria M. Rastoul, c'est cela qui ferait un grabuge à -tout casser! - ---Alors au Val-de-Grâce, chez M. Monpain? - ---Eh! diantre non! dit Monpain. Si vous croyez que le Val-de-Grâce est -fait pour des esclandres pareils!... Il faudrait prendre rendez-vous -chez quelqu'un... Où? chez Fignot par exemple... - ---Non! dit Rastoul. Des messieurs comme ces messieurs ne seraient point -à leur place dans un cabinet de marchand de vin. Tenez! monsieur le -marquis, si ça vous était égal, nous irions chez messieurs vos témoins -nous-mêmes, et de cette façon-là tout serait décidé en deux temps. - ---A votre aise, messieurs. J'aurai l'honneur de vous mettre en relation -avec le vicomte d'Entrelacs, mon parent, et le général Puchinete, un -étranger de distinction. Il est une heure, ces messieurs doivent -déjeuner ensemble à l'hôtel d'Entrelacs, rue de la Ville-l'Évêque, à -deux pas d'ici. Permettez que j'écrive l'adresse, et agréez mes excuses -pour vous avoir retenus si longtemps.» - -Les deux légionnaires étaient déjà dans l'escalier quand le nègre -descendit quatre à quatre et les pria de rentrer un moment chez son -maître. - -«Messieurs, dit le créole, un contre-temps dont je suis pour le moins -aussi désolé que vous-mêmes! Veuillez lire le billet qu'on vient de -m'apporter.» - -La lettre était de M. d'Entrelacs, et voici ce qu'elle disait: - - «Mon cher Lysis, le diable s'en mêle. J'ai vu le général hier soir; il - m'a refusé net pour des raisons assez délicates, que je comprends sans - les adopter. Comme le temps pressait un peu, je me suis rabattu sur le - premier gars un peu solide que j'ai trouvé à ma main: c'était Gérand. - Autre histoire! Il m'oppose une fin de non-recevoir qui, bien que - curieuse et digne d'être méditée, ne supporte pas la discussion. Je me - retourne immédiatement et je tâte en moins d'une heure Violin, Patry, - Sinalis, Randot, Morhange, Lespinois; tous, mon cher, sans en excepter - un, m'envoient au diable, et jurent que rien au monde ne les décidera - à figurer dans une affaire Gautripon. Morhange s'est prononcé si - carrément, et j'étais moi-même monté à un tel diapason, que nous avons - failli déplacer le problème. Somme toute, je suis rentré bredouille, - et ce matin encore, après avoir couru tout Paris, réveillé une - demi-douzaine d'honnêtes gens et rompu un fagot de lances, je demeure - le seul témoin sur qui je puisse compter, mais je ne me tiens pas pour - battu: le temps de manger un morceau, et je reprends la campagne. - Cherche de ton côté, et si tu reçois la visite, fais en sorte - d'ajourner l'entrevue à six heures du soir ou à demain midi. A tout - événement, viens dîner avec ton vieil oncle et ton solide ami, - - CÉSAR D'ENTRELACS.» - -M. Rastoul lut attentivement la lettre et la rendit en disant: «C'est -drôle que des personnes comme il faut se fassent tant prier quand elles -ne risquent rien. Moi et Monpain, nous avons dit oui tout de suite, et -pourtant si ça se savait, je perdrais peut-être ma place, et il irait -pour sûr au bloc. Enfin! chacun son idée. Nous allons rentrer chacun -chez nous, et nous reviendrons demain à midi avec votre permission. Si -les messieurs pouvaient s'y trouver par complaisance, nous monterions le -coup pour dimanche, et de cette façon l'ouvrage ne souffrirait pas.» - -Sur cette réflexion, il se retira poliment comme il était entré, et -poussa son camarade devant lui. - -Eux partis, le jeune homme resta un peu troublé et médiocrement -satisfait de lui-même: non qu'il se reprochât d'avoir prolongé -l'entrevue au delà des limites normales et fait jaser deux braves gens; -sa curiosité lui semblait légitime. Est-ce que tout n'est pas permis -pour pénétrer de tels mystères d'infamie? En présence des coquins -triomphants qui éclaboussent la foule honnête, l'homme de bien se sent -investi d'un pouvoir discrétionnaire, sa conscience l'institue juge -d'instruction; mais il eût fallu, pour bien faire, que l'enquête -n'arrêtât pas l'action. Le marquis s'était trouvé beau, tandis qu'il -dirigeait le débat d'un air dominateur, s'intéressant aux détails les -plus singuliers de l'affaire et reléguant au second plan le duel, cette -vétille et cette banalité. La lettre de M. d'Entrelacs altérait quelque -peu la physionomie du rôle: en ajournant la rencontre, elle prêtait à ce -petit interrogatoire si leste et si fier une couleur de temporisation. -M. de La Ferrade se demanda avec une sorte d'angoisse quelle opinion les -deux légionnaires emportaient de lui. Un homme de coeur n'est jamais -insensible à l'estime des honnêtes gens, quelque supériorité qu'il -s'arroge sur eux en lui-même. Celui-ci aurait mieux aimé recevoir cent -coups d'épée à la fois que d'entendre ces simples mots prononcés par un -garçon de boutique: «Le jeune homme cause bien, mais il n'est pas pressé -d'en découdre.» La seule idée que deux hommes pourraient le mal juger -pendant vingt-quatre heures lui fit bouillir le sang; il allait et -venait, relisant la lettre et se creusant la tête pour savoir où trouver -M. d'Entrelacs. Il songea un moment à se passer de son oncle et de tous -les gens raisonnables que le vicomte avait dans son intimité. Faire -seller un cheval, courir au bois de Boulogne et arrêter deux fous de son -âge, par exemple, deux compagnons de son équipée nocturne, c'était -l'affaire d'un instant; mais il avait cent raisons de ménager cet oncle, -qui était presque toute sa famille: d'ailleurs rien ne prouvait que M. -d'Entrelacs n'eût pas trouvé depuis midi l'homme qu'il cherchait. -Cependant, par quel complot de hasards ce recrutement du deuxième témoin -était-il devenu si difficile? «Mon oncle a vingt amis qui sont les -miens, et pas un dans le nombre ne consent à marcher avec nous! Est-ce -parce que j'ai tort? Parbleu! je le sais bien. J'ai fait une gaminerie, -soit; mais dès que je m'offre à la réparer comme un homme, l'amitié les -oblige tous à me prêter les mains. Non! s'ils se font prier, c'est parce -qu'il leur répugne d'avoir affaire à Gautripon. Mais les mille ou quinze -cents personnes qui se gobergeaient chez lui, pas plus tard qu'hier au -soir, n'ont certes pas la même excuse. Et que le diable m'emporte si ce -vieux muscadin de Puchinete n'y était pas! Ah! tant pis! j'en aurai le -coeur net, puisque le _iénéral_ ne sort jamais avant trois heures! - -Il s'habilla et se fit mener rue Balzac, chez le vénérable ami de son -oncle. Le général Puchinete, qui vit encore, est un riche émigré -péruvien. N'était son accent, on le prendrait pour un Français de 1781. -Les écrivains du dix-huitième siècle, qu'une importation presque récente -a popularisés dans l'Amérique du Sud, ont été ses maîtres favoris. Sa -mémoire est farcie de petits vers badins que personne en France ne sait -plus; il les roucoule galamment à l'oreille des dames, et cette poésie -aux couleurs effacées a pour plus d'une le charme rétrospectif des -éventails pâlis. Dans les réunions d'hommes, il débite volontiers des -tirades éloquentes sur les libertés imprescriptibles de ceux-ci et les -iniquités incorrigibles de ceux-là. Belles façons, le geste harmonieux, -le menton ras, la tabatière en main, la bonbonnière en poche, jabot -souple et manchettes coquettement fripées, il poudrerait sa tête, si le -temps ne s'était chargé de la besogne; au demeurant, le plus galant -homme du monde, et vous allez en juger. - -«Mon garçon, dit-il au marquis, je t'attendais. Oui, je t'aurais -consigné dès demain à la porte de mon coeur, si tu n'étais pas venu de -prime saut me chercher querelle. Te voilà furieux, c'est parfait. Noble -courroux! laves brûlantes de la jeunesse! Goûte-moi ces violettes -pralinées, et dis-moi si mon confiseur n'a pas cristallisé le printemps -en personne. - ---Général, tout à l'heure deux braves gens sont venus chez moi. Je leur -ai offert du vin de Xérès comme vous m'offrez des bonbons, et ils m'ont -répondu: «Nous ne sommes pas ici pour goûter votre vin, mais pour savoir -si vous avez du sang dans les veines.» Je leur ai dit: «A vos ordres!» -et je leur ai donné l'adresse de deux hommes en qui je croyais comme en -Dieu. Mais devinez un peu la honte qui m'était réservée? - ---Enfant! Ce n'était pas une honte, c'était une leçon. - ---Vous me permettrez de vous dire qu'il n'est plus d'écoliers à mon âge. - ---Tarare! Écoute-moi. Je suis d'avis que tu dois une réparation par les -armes, et je me fais non-seulement un devoir, mais une fête de -t'accompagner sur le terrain... - ---Alors!... - ---Patience! Et si j'ai un regret, c'est que la mode ne soit plus -d'intéresser les témoins dans la partie; mais, cher ami, l'affaire est -si malencontreusement engagée que l'honneur nous commande de l'asseoir -sur une autre base. Je l'ai dit hier soir à ton oncle, et il n'a pas -trouvé un mot à répondre. Tu es un gentilhomme, et le sieur Gautripon -est un vilain... - ---Très-vilain; mais qu'importe? - ---Il importe que vous restiez chacun dans votre rôle. Or si demain l'on -disait à Paris que deux messieurs se sont rencontrés à propos d'une -femme, que le sieur Gautripon se battait pour elle et le marquis de La -Ferrade contre elle, c'est le marquis, mon cher, qui serait un vilain, -et le vilain qui deviendrait un gentilhomme. Comprends-tu? - ---Il s'agit pardieu bien de Mme Gautripon! C'est le mari que j'ai -insulté, c'est lui qui me provoque, c'est contre lui que vous refusez de -me conduire sur le terrain! - ---Cher ami, les jeunes gens n'ont pas le coup d'oeil juste, et la -preuve, c'est que tu as cru n'encourir qu'un coup d'épée en touchant au -lit d'une femme. Tu as commis un crime de lèse-faiblesse et mérité un -blâme autrement redoutable que toutes les vengeances des maris. La femme -doit passer avant tout, et dès que tu l'as effleurée, le mari recule au -second plan. - ---Alors, quoi? Qu'ai-je à faire pour réparer mes torts envers cette -poupée? - ---Rien que de mettre sa personne hors de cause et d'arranger une autre -querelle avec son mari. C'est ce que j'ai dit à ton oncle, et s'il avait -voulu m'écouter, nous aurions déjà fait les trois quarts du chemin. -Gautripon ne manquerait pas de se prêter à la chose... - ---Il est si complaisant! - ---Laisse sa complaisance en paix, et cherchons un prétexte avouable. Il -n'en manque pas, Dieu merci! Le jeu, les paris de course, le ballon -d'une danseuse, la politique, une théorie littéraire, la couleur d'une -cravate ou la coupe d'un gilet, tout est matière à querelle pour deux -hommes qui veulent et qui doivent se rencontrer. - ---Vous croyez cela, vous? mais Gautripon n'est d'aucun cercle, il ne -fréquente aucun théâtre, il ne joue pas, ne parie pas, ne discute pas, -ne parle pas, et l'on ne sait par où le prendre, excepté par sa femme, -que l'on prend comme on veut! Que fait-il? où va-t-il? où se tient-il, -ce personnage ténébreux qui traverse la vie comme l'égout collecteur -traverse les dessous de Paris? Lui savez-vous une habitude? lui -connaissez-vous un ami? Devinez quels témoins ce monsieur m'a envoyés -tout à l'heure? Un garçon de magasin et un infirmier du Val-de-Grâce, un -matassin d'hôpital!» - -Le général ouvrit de grands yeux, et s'apprêtait à demander les détails -de l'entrevue, quand M. d'Entrelacs fit son entrée avec le colonel -Chabot. - -«C'est encore moi, dit-il au général Puchinete en lui tendant la main. -Tiens! Lysis avec vous! A merveille! nous ferons d'une pierre deux -coups. Ton affaire se corse, mon enfant. Voici Chabot qui soutient une -thèse nouvelle, et nous défend de dégaîner sous aucun prétexte. -Entendez-vous, général, sous aucun prétexte! - ---Pour le coup, dit le Péruvien, c'est moi qui vais être étonné. - ---Et moi donc! s'écria M. de La Ferrade. En vérité, messieurs, j'admire -que vous preniez si grand soin de ma peau. Suis-je un fils de famille -élevé dans le coton? Oubliez-vous que j'ai mené à bonne fin une -demi-douzaine d'affaires?» - -Le colonel Chabot coupa la tirade par un geste d'une autorité -irrésistible. - -«Monsieur, dit-il, c'est justement votre courage, votre habitude des -armes et vos preuves trop souvent faites qui autorisent le débat. Si -vous étiez un jouvenceau tout neuf et sujet à caution, nous ferions -peut-être la sottise de vous conduire sur... Eh bien, non! pas même -alors! Le duel est une affaire d'honneur, sacrebleu! Il faut donc des -gens d'honneur pour jouer la partie. Avant de se mesurer avec un homme, -on doit prévoir deux choses: la première, c'est qu'on peut être obligé -de faire prendre de ses nouvelles; la seconde, c'est qu'on peut être -conduit à lui serrer la main. Serrer la main d'un Gautripon! envoyer -chez un Gautripon! - ---Mais, colonel, j'y suis allé moi-même, et M. Puchinete aussi. - ---Pour vous amuser, soit; cela n'engage à rien. Est-ce que mes soldats -ne vont pas se distraire où bon leur semble? Est-ce qu'ils ne se -querellent jamais après boire avec les Gautripons de Vincennes? Est-ce -qu'on leur permettrait de dégaîner sur le terrain contre ces débitants -d'honnête hospitalité? - ---Le cas est différent: ils payent. - ---Moins cher que vous, monsieur, car ils ne donnent que leur argent, et -vous prêtez l'éclat de votre nom et le prestige de votre personne aux -soirées de ce faquin-là! Confiez-moi le soin de votre honneur: vous ne -craignez pas, je suppose, qu'il périclite entre mes mains? - ---Non, colonel; mais encore est-il bon que je sache où vous voulez en -venir. - ---Je veux savoir d'abord si cet homme est ou n'est pas le marchand de sa -femme. Et ce n'est pas moi seul qui suis pris de cette curiosité; le -grelot que vous avez attaché hier soir a fait du bruit dans le monde. -Avez-vous vu comme tous vos amis et ceux de M. d'Entrelacs se sont -récusés unanimement? Vingt-quatre heures plus tôt, vous auriez eu des -témoins à choisir par douzaines. C'est que le problème n'était pas posé. -Il l'est maintenant, grâce à vous, et chacun sent qu'il faut attendre et -se tenir en garde jusqu'à ce qu'il soit résolu. Il y a un fond de pudeur -sous la légèreté parisienne, mon cher. On tolère longtemps le luxe -inexpliqué d'une maison amusante, on se jette les yeux fermés dans un -courant de plaisirs sans demander si la source en est pure; mais qu'une -seule voix se mette à crier gare, c'est un sauve-qui-peut général. Le -signal est donné; Paris veut avoir le coeur net de cette mystérieuse -opulence; il faut que ce monsieur nous dise où sont les capitaux dont il -étale impudemment le revenu. C'est à nous de l'interroger; sa -provocation nous donne un droit illimité d'enquête. Comment! un homme -n'est pas admis au club sans justifier de ses moyens d'existence, on -veut savoir où sont ses terres ou ses actions avant de jouer le whist -avec lui, et l'on irait jouer la grosse partie au jeu de l'épée avec un -gueux qui a peut-être toutes ses fermes dans l'alcôve de la Gautripon!» - -M. d'Entrelacs prit la parole. - -«Mais, colonel, dit-il, est-ce qu'il n'est pas trop tard pour demander -des comptes? N'êtes-vous pas d'avis que Lysis, en insultant cet homme, a -renoncé au droit de le discuter? Je pense comme vous que les honnêtes -gens doivent choisir leurs adversaires, et qu'il ne faut pas se -commettre, même sur le terrain; je doute cependant qu'on puisse -repousser un cartel par la question préalable, lorsqu'on a dit et fait -la veille ce que nous avons fait et dit hier soir. - ---Eh! cher ami, le procureur impérial en dit bien d'autres aux vauriens -qu'il traîne en justice! Et si messieurs les scélérats prétendaient se -réhabiliter en provoquant le magistrat qui les accuse, le genre humain -tout entier se lèverait dans un immense éclat de rire. - ---Nous ne sommes pas au Palais. - ---Non, mais les vilenies que le Code a oublié de punir sont toutes du -ressort de l'opinion publique. - ---J'entends, mais que voulez-vous faire? car il est impossible que nous -en restions là. - ---Je veux mettre Gautripon en demeure de se débarbouiller publiquement, -et, s'il ne trouve pas assez d'eau dans la Seine, nous jouerons le jeu -de Florence!» - -MM. d'Entrelacs, Puchinete et la Ferrade se regardèrent en ouvrant de -grands yeux. Évidemment, le jeu de Florence était pour eux lettre close. -Le colonel comprit leur silence et s'expliqua. - -«Un Français, galant homme s'il en fut, est insulté publiquement aux -_cascine_ de Florence par un compatriote qui, à tort ou à raison, -passait pour un faussaire et un escroc. L'insulté, qui avait fait ses -preuves, et plutôt dix fois qu'une, se détourne froidement vers un grand -seigneur russe qui accompagnait son agresseur, et lui dit: - -«Monsieur, on ne peut chercher querelle à un homme qui n'est pas net; -mais, puisque vous garantissez celui-ci en l'honorant de votre -compagnie, je compte que vous allez vous couper la gorge avec moi.» -Voilà la marche à suivre. Nous nous trouvons demain au rendez-vous, nous -soumettons le cas aux témoins de Gautripon: ils prennent fait et cause -pour leur commettant; M. de la Ferrade en choisit un, et, pour donner -plus de corps à l'affaire, je me charge de l'autre.» - -Le jeune homme allégua l'humble condition des témoins, qui rendait, -selon lui, cet arrangement difficile. - -«Pourquoi donc? dit le colonel. Mon jeune ami, depuis 89, il n'y a plus -que deux classes dans la société: les honnêtes gens et les coquins. Ceux -dont vous me parlez ne sont assurément pas à la solde de leurs femmes; -il n'y a pas raison pour qu'on dédaigne de s'aligner avec eux. Deux -sous-officiers légionnaires! Peste! vous êtes bien dégoûté! J'en prends -un de confiance: le garçon de magasin, mon grade ne me permettant pas -d'avoir affaire à l'autre. Dame! j'aimerais mieux croiser le fer avec -des hommes de notre monde... - ---Et moi donc! riposta vivement le créole. Comprend-on par exemple que -Bréchot reste à la cantonnade lorsque Gautripon est en scène? - ---Bien parlé! dit le Péruvien, d'autant plus que Bréchot est une fine -lame, tandis que Gautripon n'a jamais mis le pied dans une salle de -Paris; mais tu oublies que Bréchot n'a pas pouvoir pour défendre la -femme d'un autre: - - Un insolent parlait mal de ma belle; - Je la vengeai. Qui périt? Ce fut elle. - -Si tu tiens à régler ce compte avec Bréchot, il ne boudera pas; mais il -faut en revenir à ma première idée, prendre un prétexte et mettre la -femme en dehors à tout prix.» - -La discussion se prolongea jusqu'au dîner et même après, car ces -messieurs dînèrent ensemble. En fin de compte, le plan du colonel Chabot -prévalut, moins par son mérite intrinsèque que par l'autorité de -l'inventeur. - -Le colonel Chabot n'était autre que cet ancien capitaine qui survécut à -toute sa compagnie et monta positivement seul à l'assaut du fort de -Boghar. La colonne d'attaque, qui le suivait à cinq grandes minutes -d'intervalle, le trouva adossé contre un vieux mur et piquant dans un -tas d'Arabes avec le sang-froid d'un cuisinier qui larde ses perdrix. -Par miracle, il n'avait que des blessures légères, et le père Bugeaud -l'envoya porter à Paris les clefs de la place. Décoré de la propre main -du roi, il avait fait son chemin par une série de coups d'éclat, et -toute l'armée disait qu'il serait arrivé plus haut sans ses duels, la -tournure paradoxale de son esprit et l'inflexible roideur de son -caractère. - -Ce qu'il avait perdu comme avancement, il l'avait regagné en popularité. -C'est pourquoi le lendemain à midi les malheureux témoins de Gautripon -tressaillirent jusque dans leur moelle aux deux syllabes de son nom. - -Ils s'étaient présentés plus crânement que la veille, soit que la -réflexion leur eût monté la tête, soit que Jean-Pierre leur eût mis le -feu sous le ventre. Le simple coup de sonnette qui annonça leur arrivée -indiquait nettement la résolution d'en finir. - -«Messieurs, leur dit le jeune créole, j'ai l'honneur de vous présenter -le colonel Chabot et le vicomte d'Entrelacs, qui ont mes pleins pouvoirs -pour débattre l'affaire avec vous. Prenez place; je me retire.» - -De ce petit discours, les deux légionnaires n'entendirent qu'un mot. -Rastoul laissa tomber son chapeau et ne songea pas même à le reprendre. -Monpain jeta le sien sur un divan; l'un et l'autre avancèrent à l'ordre -machinalement, comme deux statues ambulantes; leurs petits doigts -cherchaient sous les plis de la redingote la couture de leur pantalon. - -L'habitude est plus forte que tous les raisonnements du monde. Le -colonel lui-même oublia qu'en vertu de la circonstance ces braves gens -devenaient ses égaux. - -«Rastoul! dit-il d'une voix brusque. - ---Présent! mon colonel. - ---Dans quel régiment avez-vous servi? - ---Au 3e léger, 78e de ligne. Engagé volontaire du 10 septembre 1826, -réengagé le... - ---C'est bon. Où avez-vous gagné ce ruban-là? - ---A l'Isly, mon colonel, en prenant un drapeau. - ---Tudieu! ce n'est pas de la petite bière! Pourquoi n'avez-vous pas -avancé? - ---Faute d'instruction, mon colonel. - ---Combien de fois avez-vous été cassé? - ---Pas une, mon colonel. - ---Comment avez-vous pu vous décider à monter la garde devant une -boutique? - ---Il faut vivre, mon colonel. - ---La pension et la croix ne vous nourrissaient donc pas? - ---J'ai une femme et deux enfants. - ---Et vous, Monpain, vous êtes encore au service? - ---Parfaitement, mon colonel; mon temps finit dans dix-huit mois. - ---Ce n'est pas à l'hôpital que vous avez attrapé la croix? - ---Non, mon colonel; c'est à l'Alma. - ---Dans les ambulances? - ---Oui et non, mon colonel; je suis allé au feu chercher le commandant -Trochard, et je l'ai rapporté sur mon dos. - ---Allons! vous êtes encore un brave homme, vous! Il y a de fières gens -dans notre armée. Et dire, mon cher d'Entrelacs, que, sans nous, ces -deux gaillards s'éclaboussaient jusqu'à l'échine dans le bourbier d'un -Gautripon!» - -Il remplit deux verres au ras du bord et dit aux sous-officiers d'un ton -de commandement: - -«Attention! buvez-moi ça!» - -Ils ne se firent prier ni l'un ni l'autre. - -«A votre santé, mon colonel! dit Rastoul. - ---Et la compagnie,» ajouta Monpain. - -M. d'Entrelacs salua de la tête; mais il avait du mal à garder son -sérieux; car c'était bien la première fois qu'il voyait une affaire -d'honneur menée ainsi tambour battant. - -Le colonel se mit à cheval sur une chaise, aspira deux bouffées de -cigare, et lorgnant à travers la fumée les deux légionnaires debout: - -«Ah çà! dit-il, mes enfants, qu'est-ce que vous venez faire ici?» - -Monpain se retrancha timidement derrière le camarade. - -«Moi, je ne sais rien, dit-il; je ne connais pas même M. Jean-Pierre. -C'est Rastoul qui est venu me chercher, et j'ai dit oui par obligeance. -Vous savez bien, mon colonel, qu'un militaire ne peut pas refuser ce -petit service-là. - ---C'est selon les personnes qui le demandent. Et vous, Rastoul, -connaissez-vous M. Gautripon? - ---Oui, mon colonel, et je mettrais ma main au feu... - ---Pas si vite! on se brûle. Nous ne sommes pas ici pour jeter notre -estime en l'air. Il y a quarante-huit heures, pas vrai, que vous -fréquentez ce cadet-là? - ---Moi, mon colonel? Il y a plus de quatre ans. - ---Et vous l'avez bien rencontré six fois en quatre années, hein? - ---Mais je l'ai vu presque tous les jours, mon colonel, comme j'ai -l'honneur de vous voir en ce moment ici. - ---Ne pas confondre!... Moi je vous dis, Rastoul, que vous avez pu le -rencontrer souvent, mais que vous ne l'avez jamais connu. - ---Il en sera ce que vous voudrez, mon colonel. Nonobstant... - ---Quoi? - ---J'aurais les yeux bandés en face de douze canons de fusil, et je -dirais que M. Jean-Pierre est un brave homme. - ---Mais, tête de clou que vous êtes! il y a vingt-quatre heures, vous ne -saviez pas seulement son vrai nom! - ---Mon colonel, on peut connaître les gens sans savoir les sobriquets -qu'ils ont par ailleurs. Son vrai nom chez nous, c'est Jean-Pierre, et -tous les gens du quartier vous diront comme moi. - ---Ah! ah! les gens du quartier! Et qu'est-ce qu'on dit de sa femme dans -votre quartier, monsieur Rastoul? - ---Nous ne lui en connaissons aucune, mon colonel. - ---Il est pourtant marié, et rudement, j'ose le dire. - ---On dit tant de choses, mon colonel! - ---On n'en dira jamais autant qu'il y en a, sergent! Lui connaissez-vous -un métier, à votre homme? - ---Oui, mon colonel. - ---Il en a un propre en effet! - ---Dame! tout le monde ne peut pas être sénateur. M. Jean-Pierre est -employé. - ---Aux menus plaisirs de la France! - ---Je n'y suis plus, mon colonel. - ---Lui savez-vous un domicile? - ---Oui, mon colonel, rue de Ponthieu, dans une petite maison bien -tranquille. - ---Non, Rastoul, aux Champs-Élysées, dans un hôtel de trois millions! - ---Mais, mon colonel, j'y suis allé, c'est au cinquième! - ---Et moi j'ai passé cent fois devant la porte cochère, c'est un palais! -Avez-vous une idée de ce qu'il gagne par an, votre Jean-Pierre? - ---Mon colonel, ça va dans les trois mille; il me l'a dit. - ---Trois mille francs? C'est à peu près ce qu'il mange tous les jours. - ---Tous les ans? - ---Tous les jours! Sa dépense annuelle est d'un million selon les uns, de -quinze cent mille francs selon les autres, mettons douze cent mille, et -n'en parlons plus. - ---Mais où prendrait-il ça, mon colonel? - ---Voilà précisément ce que nous sommes curieux de savoir, mon brave, et -c'est pourquoi nous avons tiré l'affaire en longueur. Vous ne supposez -pas que nous ayons peur de Jean-Pierre? - ---Oh! mon colonel! - ---Mais nous craignons d'attraper des puces en nous frottant à un chien. - ---M. Jean-Pierre! un chien! - ---Moins encore, s'il est ce qu'on dit... Et non-seulement je défendrais -à mon ami de le toucher avec l'épée, mais le bâton serait encore une -arme trop noble pour sa peau. - ---Mon colonel! mon colonel! vous me faites dresser les cheveux sur la -tête. Qu'est-ce qu'on a donc pu dire qu'il était, le malheureux garçon? - ---On ne suppose pas, on sait qu'il est le complaisant d'une jolie femme, -un mari qui spécule sur sa honte, un volontaire du déshonneur! -Comprenez-vous, Rastoul? Voyez-vous quelle campagne vous alliez faire, -si je ne vous avais barré le chemin? - ---Je comprends trop, mon colonel, et je vous demanderai la permission de -m'asseoir devant vous, attendu que les jambes me manquent. C'est -pourtant un bien honnête homme que M. Jean-Pierre, et l'empereur -lui-même ne m'ôterait pas ça de l'esprit! - ---Mais puisque vous ne savez pas le premier mot de ses affaires! -Informez-vous, au moins! - ---Auprès de qui, mon colonel? - ---Eh! posez-lui la question à lui-même! Demandez-lui pourquoi il étale -aux Champs-Élysées une fortune dont il se cache ailleurs comme d'un -crime? Répétez-lui tout ce que vous venez d'entendre sur son compte, et -selon la réponse on agira. Vous faut-il quarante-huit heures? -Prenez-les. Si vous nous apportez une explication satisfaisante, -non-seulement nous conduirons M. de la Ferrade sur le terrain, mais je -ferai moi-même amende honorable avant l'affaire et devant vous. Si par -hasard les raisons de cet individu vous semblent bonnes, mais qu'il ne -vous soit pas permis de nous les communiquer, alors je vous autorise à -répondre de votre ami corps pour corps, et moi, mon brave, je fais votre -partie, tandis que le marquis s'aligne avec Monpain. Est-ce carré, cela? -Dites que nous ne faisons pas galamment les choses?» - -Trop galamment sans doute au gré du pauvre infirmier-major, car il se -récria sur-le-champ et arbora plus haut que jamais le pavillon des -neutres. Rastoul lui-même parut moins sensible à l'honneur de croiser le -fer avec un colonel qu'au désagrément d'affronter la plus illustre épée -de Paris. Toutefois il garda bonne contenance et répondit en homme qui -croit avoir assez fait pour sa gloire, mais que la peur ne trouble pas: - -«Mon colonel, merci de votre honnêteté; mais l'affaire ne peut guère -tourner comme ça, si on raisonne. Ou bien M. Jean-Pierre nous prouvera -qu'il est mal jugé, et alors nous aurons tout profit à vous communiquer -la chose; ou il nous avouera qu'il est une canaille, et alors c'est à -lui que je m'en prendrai, et pas à vous.» - -L'entrevue se termina par des poignées de main à désosser un boeuf, et -l'on convint de se retrouver chez le colonel, dès que Rastoul aurait une -réponse à donner. Chacun resta chez soi le lendemain samedi. Rastoul ne -parut nulle part, et n'écrivit à personne. Le dimanche matin au petit -jour, vers huit heures, tandis que la belle Émilie dormait du plus -gracieux sommeil, l'infâme Gautripon se glissa dans la _nursery_ sur la -pointe du pied, comme un voleur. Il rencontra une bonne anglaise et -s'informa si les enfants étaient éveillés. - -«Pas encore, monsieur, répondit-elle; mais M. Édouard ne tardera guère: -il s'agite. J'allais demander l'eau de son bain.» - -Le volontaire du déshonneur (pour emprunter la périphrase du colonel -Chabot) parut charmé de cette nouvelle. Il gagna lestement la chambre du -petit garçon, s'agenouilla devant le lit, écarta les rideaux, et guetta -le premier sourire du baby. Presque aussitôt le tout petit ouvrit les -yeux et tendit ses gros bras nus en criant: - -«Ah! papa! ah! papa, papa!» - -Et les baisers de pleuvoir sur deux joues inégalement colorées, dont -l'une était rose, et l'autre rouge, car l'oreiller rougit la joue des -enfants comme l'espalier celle des pêches. Aux cris joyeux du petit -Édouard, une autre voix répondit de la chambre voisine. C'était Mlle -Émilie qui à son tour criait _papa_! - -«Attends! répondit Gautripon; tu vas avoir deux visites pour une!» - -Il emporta l'enfant dans ses bras et vint le jeter en boule sur le lit -de la jeune soeur. - -«Bonjour donc, mes amours! dit Émilie en les attirant tous deux par le -cou.» - -Elle se mit à les embrasser l'un après l'autre avec une telle volubilité -que sa petite tête allait de droite à gauche comme un battant de cloche. -Le filet qui retenait ses cheveux s'en alla, et tout à coup le père et -le frère disparurent comme noyés dans un flot de soie blonde. Et de -rire! - -Mais Léon, qui était l'aîné, ne pouvait pas dormir longtemps au milieu -d'un tel vacarme. On l'entendit bientôt crier: - -«Et moi? et moi? papa! Viens, ou j'y vais! - ---Dans un moment!» répondait le père. - -Mais cet âge est l'impatience même, quoiqu'il ait du temps devant lui. -Maître Léon apparut sur le seuil de sa chambre, nu-pieds, pareil à un -lévite dans sa longue tunique, et coiffé de mille petites boucles -indépendantes qui frisaient en tous sens. - -«Ah! gamin! cria le père. - ---Le gamin t'adore, vieux ingrat, et si tu ne le prends pas tout de -suite sur tes genoux, il va te sauter sur les épaules. - ---Essaie! - ---Hop! Voilà. Bonjour, les petits anges! Émilie, range tes cheveux, que -j'aperçoive le bout de ton nez!» - -En même temps il passa par-dessus la tête de Gautripon et tomba sur le -lit pour compléter le groupe. - -«Prends donc garde! criait Émilie, tu as manqué d'écraser mon baby. - ---N'aie pas peur; ça me connaît. Je t'ai tenue sur mes genoux quand tu -n'étais pas plus grosse que le poing, et je ne t'ai jamais cassée. Pas -vrai, père?» - -La bonne anglaise, exacte à son devoir, vint prendre le plus jeune pour -le baigner. Il se laissa couler à bas du lit et fit trotter ses petons -roses vers la porte, en retournant la tête d'un air fier. Le frère et la -soeur acceptaient son défi et commençaient à lui donner la chasse, mais -les gens attachés à leurs petites personnes les réclamèrent à leur tour. -Léon croisa les bras devant son valet de chambre et lui dit avec une -gravité comique: - -«Fais de moi ce que tu voudras! Mon corps est à toi, mon âme à Dieu, mon -coeur à papa. - ---Et à maman! ajouta M. Gautripon. - ---Et à notre ami!» poursuivit la petite fille. - -L'ami c'était Bréchot. Que pouvait-il faire à cette heure? Il avait -achevé la nuit au jeu selon son habitude, et il cuvait sa perte ou son -gain chez lui; car il avait un appartement quelque part, à cent mètres -de la maison, pour la forme. Madame était probablement éveillée, mais -elle se pelotonnait dans ce demi-sommeil des natures paresseuses qui ont -l'art de se bercer elles-mêmes. Celui qui aurait vu M. Gautripon en -extase devant la baignoire où s'ébattait le petit garçon, eût pensé que -Jean-Pierre n'avait pas pris le mauvais lot. A chaque instant la jeune -Émilie ou ce diablotin de Léon s'échappaient des mains de leurs gens et -venaient se pendre au cou de papa. Et l'infâme s'épanouissait -visiblement sous les baisers de ces lèvres fraîches, sous le regard de -ces yeux purs. - -Pour le père et pour les enfants, le dimanche était vraiment une fête. -C'était le seul jour que M. Gautripon dérobât à ses mystérieux travaux. -Depuis l'aube jusqu'à midi, les enfants lui appartenaient, et -réciproquement. Il leur administrait leur premier déjeuner dès qu'on -avait achevé la toilette. Il versait le chocolat des deux aînés, il -découpait lui-même et trempait les mouillettes dans l'oeuf du petit -Édouard. Et jamais le chocolat n'avait paru si bon, jamais l'oeuf à la -coque n'avait été vidé de si bel appétit. Le précepteur et la -gouvernante avaient congé; toutes les questions qui s'éveillaient dans -ces jeunes têtes étaient résolues par la douce et patiente érudition du -papa. On regardait avec lui les beaux livres d'images que Bréchot -envoyait à la maison le jour où ils étaient mis en vente. Le papa -racontait des histoires, toujours les mêmes, car les enfants n'écoutent -avec plaisir que celles qu'ils ont entendues vingt fois. Il épiait ces -premiers traits de caractère qui décèlent les instincts bons ou mauvais -de chacun; il redressait le jugement de celui-ci, faisait appel au coeur -de celui-là, et constatait avec orgueil que son nom serait porté dans le -monde par de braves petites créatures. - -Au milieu de ces occupations, le premier coup du déjeuner de famille -sonnait toujours trop tôt. «Déjà!» s'écriait-on d'une voix unanime, et -le maître de la maison s'enfuyait vers la chambre vaste et superbe où -l'on faisait son lit tous les matins. Il ôtait sa jaquette de molleton -et ses pantoufles en imitation de tapisserie, et descendait rejoindre -les enfants dans la salle à manger. Les enfants, non plus que lui, n'y -déjeunaient que le dimanche. Mme Gautripon paraissait généralement à -midi et demi, et Bréchot, qui avait son couvert en permanence, arrivait -quelquefois. - -Ce jour-là, Madame ne se mit en retard que de vingt-cinq minutes, et -Bréchot fit son entrée au dessert. Le seul incident à noter fut une -querelle entre l'aîné des marmots et M. Gautripon. Ce bambin prétendait -le contraindre à manger des crevettes, et le père affirmait comme -toujours qu'il ne pouvait pas les souffrir. - -«Si tu ne m'obéis pas, s'écria M. Léon à bout de patience, je dirai ce -que tu es. - ---Dis-le donc tout de suite! - ---Tu m'en défies? - ---Oui! - ---Eh bien! tu es un pélican. Voilà! - ---Et en quoi suis-je un pélican, mon bonhomme. - ---En ce que tu ne manges jamais rien de bon. Tu as peur qu'il n'en reste -pas assez pour nous. C'est pourquoi je te compare à l'oiseau qui s'ouvre -le ventre pour nourrir ses petits enfants. - ---Léon! dit Mme Gautripon, vous êtes ridicule. - ---Moi aussi, maman, dit la petite Émilie avec une adorable candeur. -Quand Léon a parlé du pélican, j'ai pensé tout de suite: Oh! c'est bien -papa!» - -Jean-Pierre grignotait son pain comme à l'ordinaire; mais, si quelqu'un -l'avait surveillé d'un peu près, on eût probablement remarqué que du -revers de la main il s'essuyait le coin de l'oeil. - -Bréchot, lorsqu'il entra, portait comme un nuage autour du front. Il -serra la main de son ami, s'inclina poliment devant madame et se laissa -embrasser par les enfants. Le maître d'hôtel s'empressa de le servir, -mais personne ne demanda ce qui le rendait maussade. Ce joyeux compagnon -avait la matinée souvent mélancolique. Mme Gautripon lui adaptait à ce -propos un vieux dicton bien connu: - -«Bréchot du soir, espoir, disait-elle; Bréchot du matin, chagrin.» - -Il arrive souvent que les hommes trop aimables dans le monde sont -moroses à la maison. Toutes leurs grâces se dépensent au dehors, et il -n'en reste plus pour l'intérieur. - -Mais cette fois ce n'était pas une perte de quelques milliers de louis -qui voilait cette physionomie sereine. La veille, au cercle, M. Bréchot -avait été lardé de plaisanteries fines dont le sens lui échappait. En -feuilletant les petits journaux scandaleux qui s'abattent sur la vie -privée parce qu'on leur défend de parler politique, il avait cru -rencontrer des allusions indirectes à sa vie, à ses amours, à certain -hôtel des Champs-Élysées. On parlait à mots couverts d'un scandale -récent qui devait se dénouer sur le terrain d'après les uns, qui allait -être étouffé sous le mépris d'après les autres. Aucun nom n'avait été -écrit ou prononcé; rien ne prouvait que la famille Gautripon fût en -cause. Cependant Léon Bréchot se sentait envahi par cette inquiétude -sourde et cette trépidation intérieure qui annonce aux animaux eux-mêmes -l'explosion d'un orage. - -«Est-ce que les enfants ne vont pas aller jouer? demanda-t-il. Je ne -veux pas que leur récréation soit retardée par mon inexactitude.» - -Le petit Léon répondit: - -«Nous ne sommes pas pressés; nous attendrons papa. - ---Allez toujours, dit la mère, puisque votre ami vous le permet. - ---Du reste, ajouta Jean-Pierre en déposant sa serviette, j'ai fini.» - -M. Bréchot l'arrêta sur sa chaise par un coup d'oeil significatif. -Madame poussa du pied le bouton d'une sonnerie électrique, on vint -prendre les enfants et leur père demeura. Les gens devinèrent qu'on -n'avait plus besoin d'eux, et sortirent. - -Il se fit un silence de quelques minutes. Gautripon se tourna vers -Bréchot et lui dit: - -«Tu avais quelque chose à nous conter? - ---Non, rien. Et toi? - ---Vivant comme je vis, quelles nouvelles pourrais-je apprendre? - ---C'est vrai... Madame, avez-vous eu beaucoup de monde hier après-midi? - ---Personne absolument, pour la première fois de la vie. - ---Étrange! Vous n'avez aucune idée de ce qui a pu retenir tous vos amis -chez eux, tandis que vous les attendiez chez vous? - ---C'est un hasard auquel il faut s'attendre lorsqu'on choisit un jour. -Tantôt on a la foule et tantôt pas un chat, selon le vent. - ---Vous n'avez pas entendu dire qu'il fût rien arrivé ici? - ---Quand? - ---Mercredi soir. - ---Mais non, rien que je sache. - ---Et toi, Jean-Pierre, tu n'as rien entendu dire? - ---Absolument. Que crains-tu? - ---Eh! parbleu! je crains tout! Est-ce que l'on n'est pas à la merci du -premier venu, dans les situations comme la nôtre? Il n'y aura ni repos -ni sécurité possible tant que je n'aurai pas tué un de ces insolents -bavards. - ---Léon! s'écria Émilie. Vous voulez donc me faire mourir? - ---Bah! dit Jean-Pierre. Laissez-le dire. Il ne tuera personne; c'est moi -qui vous le promets.» - -Sur cette assurance, on sortit de table. - -Une demi-heure après, le beau Lysis de la Ferrade, laissa tomber sa -tasse de thé en apprenant la nouvelle la plus invraisemblable du monde. -On venait lui annoncer que M. Gautripon en personne était debout dans -l'antichambre et sollicitait un entretien. - -Le créole se recueillit un instant, prit sa résolution et dit au valet -de chambre: - -«Faites entrer.» - -M. Gautripon se présenta le front haut, l'oeil brillant, les lèvres -pâles et imperceptiblement crispées; toutefois son attitude n'avait rien -de provoquant. Il s'arrêta sur le seuil, le chapeau à la main, en homme -qui demande une deuxième permission avant d'entrer. - -M. de la Ferrade l'interpella d'une voix vibrante: - -«Monsieur, lui dit-il, si vous êtes venu ici pour me contraindre à faire -ce que mes amis désapprouvent, je vous préviens qu'au premier geste je -vous tue comme un chien. C'est à vous de savoir si vous voulez sortir -vivant d'ici. - ---Monsieur, répondit Gautripon, vous vous méprenez sur le but de ma -visite. On m'a dit que vous refusiez de me rendre raison parce que vous -ne saviez pas le secret de ma vie. Quoique la prétention soit bizarre en -elle-même et très-douloureuse pour moi, je m'y soumets, et je viens -faire entre vos mains une sorte de confession générale; mais lorsque -vous m'aurez rendu l'estime que je mérite, je compte que vous m'offrirez -spontanément l'occasion de mourir ou de vous tuer comme un homme. - ---Asseyez-vous et parlez, dit Lysis.» - - - - -III - - -«Monsieur, dit Gautripon, vous m'écouteriez mal et d'un esprit prévenu, -si je commençais mon récit par le commencement. Sachez d'abord quels -sont mes moyens d'existence. - -«Je suis teneur de livres aux _Villes-de-Saxe_ et professeur de -littérature française dans trois couvents de la rive gauche. Veuillez -jeter les yeux sur ce petit dossier qui contient les noms des -établissements qui m'emploient, la date de mon entrée en fonction, le -chiffre de mes salaires annuels, les certificats de mon patron et de -Mmes les supérieures, en un mot la preuve palpable que depuis sept -années je travaille régulièrement dix heures par jour en moyenne pour -gagner trois mille francs.» - -Le marquis étendit nonchalamment la main, prit les papiers, les -feuilleta du bout du doigt comme par acquit de conscience et les jeta -sur la table en disant: - -«Budget des recettes! - ---J'entends, répondit l'infâme. C'est le budget des dépenses qui vous -intéresse surtout. - ---Naturellement. - ---Tout est prévu, monsieur. Vous pensez bien qu'on n'affronte pas un -examen de cette gravité sans s'y être préparé avec soin. Donc je vous -prouverai que mes dépenses, à moi, n'excèdent pas mon humble revenu. Ma -comptabilité privée est en ordre: c'est bien le moins quand on est -comptable par état! Mais, avant de vous mettre sous les yeux mon petit -livre de dépenses, je prends la liberté d'appeler votre attention sur le -métier pénible que je fais et sur la patience avec laquelle je l'exerce. -Un homme qui travaille assidûment dix heures par jour pendant sept ans -n'est pas ouvrier pour la forme; on ne peut guère le confondre avec ces -mendiants, ces voleurs et ces vagabonds qui font semblant d'avoir un -gagne-pain. Qu'en pensez-vous? - ---Nous verrons bien. - ---Voyez tout de suite. Voici tout le détail de mes dépenses annuelles, -depuis le loyer de la mansarde que j'habite seul, rue Ponthieu, jusqu'à -la pension que je paye pour ma nourriture: trois cents francs pour mes -déjeuners, rue de la Vieille-Estrapade, au cabaret du _Fidéle cocher_; -douze cents francs pour mes dîners: potage, un plat de viande, pain à -discrétion, à l'hôtel Gautripon, avenue des Champs-Élysées. - ---Ma foi! dit le créole, voilà qui devient original. Puisque nous sommes -en si bon chemin, monsieur, j'espère que vous allez tirer un troisième -cahier de votre poche et me prouver, pièces en main, qu'avec vos douze -cents francs Mme Gautripon fait marcher son ménage et place quelque -chose à la caisse d'épargne. - ---Jeune homme, vous m'étonnez. Je croyais en avoir assez dit pour -obtenir au moins une trêve de plaisanterie. Vous voyez si j'ai l'air -d'un élégant, vous savez si j'ai la réputation d'un viveur; on ne vous a -jamais conté que j'eusse touché une carte; vous ne m'avez pas rencontré -le cigare à la bouche; vous ne m'avez jamais vu passer en voiture, car -l'omnibus lui-même est un luxe que je m'interdis. Vous devez donc -supposer, si vous avez un peu de logique, que ce n'est ni l'amour des -plaisirs ni l'horreur du travail qui m'a fait accepter la position dont -il s'agit. Serait-ce la vanité de paraître? Encore moins. Je sais ce -qu'on pense de moi dans le monde, et bien avant l'injure publique que -vous m'avez faite j'ai supporté plus de dédains polis et d'impertinences -déguisées qu'il n'en faut pour user la patience d'un saint. - ---Vous auriez dû nous dire tout de suite ou nous faire dire par deux -sous-officiers que votre tolérance conjugale était vierge de -spéculation. Si le monde est impitoyable pour certain genre de calculs, -il est plein d'indulgence pour les plus étonnantes faiblesses de -l'amour. - ---Vous vous trompez obstinément, monsieur. Je n'ai pas d'amour pour la -personne qui traîne mon nom à quatre chevaux. Non-seulement je ne lui -suis rien, mais il n'y a jamais rien eu entre elle et moi. Si j'avais -commis l'infamie de lui baiser seulement la main, je mériterais -l'épithète dont on me gratifie dans votre monde. Mme Gautripon n'est pas -même mon amie, quoique je ne nourrisse aucun ressentiment contre une -pauvre créature mal dirigée. Les enfants sont miens de par la loi, qui -n'en peut mais, de par l'église, qui n'est pas infaillible, de par mon -affection, que je place où bon me semble; mais vous n'avez pas fait une -découverte bien subtile en devinant qu'ils sont nés de mon ami Bréchot. - ---Votre ami? - ---Mon ami, car je lui serrais encore la main il y a une demi-heure. - ---Mon cher monsieur Gautripon, il est temps que vous entriez dans la -voie des explications catégoriques. Votre affaire ne m'avait jamais paru -limpide; mais plus vous m'en parlez, plus il me devient impossible d'y -rien comprendre. - ---En effet; mais le peu que je vous ai dit a suffi pour détendre un peu -la raideur de votre premier accueil. Si vous n'êtes pas tout près de -m'accorder votre estime, vous ne me méprisez plus aussi résolûment que -ce matin. Votre mauvaise opinion n'est pas déracinée, je le vois, mais -elle s'ébranle. Est-ce vrai? - ---Pas encore. Cependant je suis curieux de savoir où vous me conduisez. - ---C'est tout ce qu'il me faut. Vous pouvez maintenant écouter l'histoire -de ma vie, et vous m'excuserez à l'avance, si le détail en est un peu -long. - ---Soit. - ---Veuillez seulement me promettre deux choses. - ---Qui sont? - ---La première, de vous battre avec moi, si mon présent et mon passé vous -paraissent absolument honorables, s'il n'y a pas dans ce récit une seule -circonstance où vous vous seriez conduit mieux que moi. - ---Ceci, monsieur, est trop élémentaire pour être mis en question. Après? - ---Promettez-moi le secret absolu dans le cas où vous me rendriez toute -votre estime. Si messieurs vos témoins voulaient savoir les faits qui -m'ont réhabilité à vos yeux, vous leur répondriez seulement que vous me -connaissez à fond, et que vous me tenez pour honnête homme. - ---Volontiers. - ---Merci, monsieur. Je commence. La condition où je suis né (vous l'avez -peut-être entendu dire) n'était pas seulement humble, elle était -misérable. Je ne dis pas cela dans l'intérêt de ma défense: la misère -n'est qu'une excuse, et c'est une justification que j'entreprends; mais -il faut que nous suivions dès les premières étapes la fatalité qui m'a -conduit ici. Ma mère faisait des ménages à Metz; mon père était un de -ces colporteurs qui roulent de village en village avec leur boutique au -dos. Ni l'un ni l'autre ne savait lire: l'idée de m'envoyer à l'école ne -leur vint pas même en esprit. Je voyais la bonne femme tous les matins -et tous les soirs, le père une ou deux fois par semaine. Quelques -voisines aussi pauvres que nous me gardaient pendant la journée, mais je -leur échappais souvent. Sitôt la porte ouverte, je courais battre le -pavé et patauger dans les ruisseaux de la ville. Récréation prophétique, -pensez-vous. On commence dans le ruisseau et l'on finit dans la boue! -Seulement les ruisseaux de Metz me salissaient jusqu'aux oreilles, -tandis que la fange parisienne, où le destin pensait me noyer, n'a pas -encore éclaboussé mon âme, Dieu merci! - -J'avais six ou sept ans lorsque ma pauvre mère fit une chute dans un -escalier, fut portée à l'hôpital et mourut. Mon père ne pouvait plus me -laisser à moi-même: il me prit avec lui dans ses courses et m'enseigna -le métier, petit à petit. Nous vivions le long des routes, mangeant sur -nos genoux et couchant tantôt ici, tantôt là, dans les granges plus -souvent qu'à l'auberge. L'exercice et l'air des champs me fortifiaient à -vue d'oeil; j'avais toujours du pain, quelquefois du lard, et ceux même -qui ne nous achetaient rien nous faisaient assez bon visage. C'est le -seul temps dont je me souvienne avec plaisir. Je sentais mes jambes -pousser, l'ambition me venait aussi: que dis-je? j'en avais plutôt deux -qu'une. Je rêvais de gagner quelques sous par moi-même, ce qui ne tarda -pas longtemps. Mon autre idée, c'était de m'élever au-dessus de mon état -en apprenant à lire et à écrire. J'avais remarqué, chemin faisant, que -dans presque tous les villages il y avait un maître d'école, et que cet -homme était plus honnête et plus obligeant que les autres. Avec cela, -nous avions une heure ou deux à perdre chaque soir, tandis que les -paysans soupaient ou faisaient la veillée. Mon père employait ce temps à -fumer sa pipe ou à compter les gros sous. - -Pour avoir de l'argent à moi, je lui dis que ma compagnie ne lui servait -de rien, tandis qu'en courant les villages pour mon compte je gagnerais -au moins ma nourriture. Il commença par répondre que j'étais trop petit, -mais je parvins à le convaincre: il demanda crédit pour moi à un -marchand de demi-gros qui lui vendait, et je me vis colporteur à huit -ans, avec quinze francs de marchandises, et souvent plus, sur mes -petites épaules. En été, je débitais de l'amadou, des briquets, des -chapeaux de paille. En hiver, c'était presque toujours un baril de -harengs, qui me coûtaient un sou la pièce et que je vendais deux. Ma -petite taille appelait l'attention, et ma grande volonté de réussir -intéressait tout le monde. Les paysans me tiraient doucement par -l'oreille et disaient: «Tu dois être Juif; il n'y a que les Juifs pour -être marchands de si bonne heure.» Je répondais en faisant le signe de -la croix, et les femmes venaient m'embrasser. Quelques-unes me -glissaient deux liards dans la main, mais j'étais déjà trop fier pour -recevoir l'aumône. Bien m'en a pris, monsieur, car, si j'avais empoché -des liards à huit ans, j'eusse accepté des millions à vingt-huit, et je -n'aurais plus le droit de me couper la gorge avec vous. - -Le premier jour où je possédai deux francs d'argent mignon, je les -portai gaillardement à un vieux maître d'école. Je croyais, dans mon -innocence, qu'étant plus âgé que les autres, il devait en savoir plus -long. «Je veux, lui dis-je, m'instruire selon mes moyens: voici tout ce -que j'ai pour le moment; combien de lettres apprend-on pour quarante -sous?» Ce vieillard était un digne homme; il rit de la naïveté, me -rendit mon argent, me donna un abécédaire et me dit: «Toutes les fois -que tu passeras par chez nous, je te promets une leçon d'une heure, et -nous allons commencer dès ce soir.» Je répondis fièrement que je ne -voulais rien pour rien. «Petit bêta! s'écria-t-il, sache que -l'instruction n'est pas une marchandise, car personne, pas même le roi, -ne pourrait la payer ce qu'elle vaut.» - -Tous les maîtres à qui je m'adressai ne furent pas si généreux; il est -vrai qu'ils n'avaient pas tous de quoi vivre. L'important, c'est qu'en -deux ou trois mois mes petits relais scolastiques furent installés dans -les villages où mon négoce me conduisait. Le père se fâcha lorsqu'il sut -que j'avais gaspillé plus de cinquante francs dans les écoles; mais, -quand il me vit prendre un almanach sur la fenêtre de l'auberge et lire -couramment la première page, il se mit à pleurer de joie comme un vrai -père qu'il était. - -Pardonnez-moi, monsieur, la prolixité de ces détails. Voilà plus de sept -ans que je vis en moi-même sans pouvoir m'ouvrir à personne. L'homme est -un animal sociable après tout. Quand il n'a pas un ami sérieux à qui -parler, il montrerait le fond du sac à son plus mortel ennemi. - -Trois ans d'étude à bâtons rompus et de lecture sur le pouce m'élevèrent -au modeste niveau de mes maîtres. J'en savais autant qu'eux; ils le -disaient eux-mêmes avec une pointe d'orgueil. Non-seulement je lisais -l'imprimé et le manuscrit, mais j'écrivais passablement; je calculais -vite et de tête; j'avais une teinture d'histoire; je possédais la -géographie des quatre-vingt-six départements; un jeune desservant de la -Lorraine allemande m'avait mis au latin et commençait à m'embaucher pour -le séminaire. Je ne pouvais pas accepter, et pourtant j'aurais bien -voulu devenir un gros curé de village, salué sur les routes à grands -coups de chapeau! Mais le devoir me défendait d'abandonner le père, -maintenant que je lui rapportais cinq ou six francs par mois sans lui -coûter un sou. - -J'étais bien décidé à lui taire les avances qu'on m'avait faites; mais -lui-même m'apprit un jour qu'il avait disposé de moi. J'avais bientôt -douze ans; c'était au milieu de septembre; nous nous trouvions au -village de Magny-sur-Seille, et nous venions de nous coucher ensemble, -ce qui nous arrivait tous les huit jours environ. Le bonhomme me conta -que plusieurs personnages, entre autres un conseiller de préfecture, -avaient entendu parler de moi, que les autorités pensaient à faire -quelque chose pour un petit garçon qui s'était si bravement élevé -lui-même, et que le proviseur du collége royal m'attendait le lundi pour -me tâter à fond. - -«S'il est content de toi, dit mon père, tu seras éduqué, nourri, logé, -tout enfin, jusqu'à l'âge de dix-huit ou vingt ans, et alors, en -travaillant encore un peu plus, tu pourras devenir quelque chose de -grand et de beau, comme un brillant capitaine ou un puissant -sous-préfet, avec l'aide de Dieu.» - -L'idée de m'élever si haut me fit rire et rougir à la fois. - -«Mais, papa, répondis-je, si l'on me faisait capitaine, qu'est-ce que -vous seriez donc? Colonel ou général? - ---Moi, dit-il, je serai encore plus pauvre qu'à présent, car je ne -pourrai plus porter la balle; mais tu me prendras avec toi, et tu ne me -laisseras manquer de rien. Maintenant je gagne ma vie; je peux donc me -passer de mon fils et le prêter au gouvernement pour qu'on l'instruise.» - -Je remerciai mon père de ses bontés, et le lundi suivant je comparus -devant le proviseur de Metz. Les vieux bâtiments du collége étaient -imposants; de ma vie je n'étais entré dans une maison si haute. Mon père -s'assit dans la cour, et l'on m'introduisit dans une salle écrasante, où -cinq ou six messieurs m'attendaient autour d'un grand tapis vert. Tout -cela m'éblouit sans m'intimider; je répondis aux questions comme un -vaillant petit homme. Quelque chose de vif et d'impétueux comme un -battement d'ailes me portait. Je ne suis devenu timide qu'après avoir -subi plusieurs affronts immérités. Mon examen fut magnifique: le -proviseur et ceux qui siégeaient avec lui déclarèrent que j'irais loin. -On fit chercher mon père, qui entra pâle et tremblant et fléchit le -genou, sans y penser, devant la table verte comme devant un -maître-autel. M. Coubertin, le proviseur, lui dit qu'on m'admettait à -bourse entière avec le trousseau complet, qu'il aurait seulement à payer -mes menus plaisirs. - -«Quant à ça, répondit-il naïvement, il saura bien le gagner lui-même: -permettez-lui seulement d'ouvrir une boutique en récréation.» - -Pauvre bonhomme de père! il ne me quitta plus jusqu'au jour de la -rentrée, et il me conduisit lui-même de village en village chez tous les -maîtres qui m'avaient ouvert la porte du collége. Je fus fêté, Dieu -sait! et régalé à la ronde. L'homme aux quarante sous me demanda ma -protection, si jamais je devenais ministre. Le curé qui m'avait appris -la grammaire latine crut devoir me prémunir contre les entraînements du -monde. Braves gens! mais, monsieur, nous ne sommes pas ici pour nous -attendrir. - -J'ai passé quatre années au collége de Metz, toujours premier dans ma -classe, et comblé de prix à la distribution. Mes camarades me -considéraient et m'aimaient, les professeurs étaient pleins de bonté -pour moi; le préfet, le général et les premiers magistrats de la cour -royale s'intéressaient à ce bambin miraculeux et se disputaient le -plaisir de le protéger. Le principal libraire de la ville, qui était le -meilleur et le plus généreux des hommes, me faisait sortir le dimanche; -il retenait mon père à dîner ce jour-là, quand par hasard il se trouvait -à Metz: autrement le père et le fils auraient mangé au cabaret. Je -m'ébattais au milieu des beaux livres comme un poulain dans le foin -fraîchement coupé; bref, j'étais le plus heureux gamin de la terre, et -je ne désirais rien au-delà de ce que j'avais. Seulement, le jour des -prix, le préfet me décernait sur sa cassette un bel ouvrage doré sur -tranche, et M. le proviseur, dans un petit discours de dix lignes, -louait la générosité de M. le préfet, la sienne, celle des autorités et -la magnificence du gouvernement, qui appelait le fils d'un misérable -porte-balle aux bienfaits de l'instruction classique. Certes, je n'avais -pas le coeur assez bas pour renier mon père ou pour rougir du métier qui -nous avait nourris; mais je ne comprenais pas pourquoi tous ces -messieurs ravalaient en public un honnête homme sous prétexte d'honorer -son fils. Le père Gautripon n'était pas susceptible; cependant, la -troisième fois qu'il vint assister à ma gloire, il me dit en sortant du -collége: - -«Qu'est-ce que je leur ai fait pour qu'ils parlent toujours de moi? Je -suis colporteur, on le sait bien. J'aimerais mieux être rentier, -d'autant plus que les jambes n'iront pas toujours; mais pour ça il me -manque une chose indispensable, les rentes.» - -Cela lui vint plus tôt qu'il ne pensait, et, grâce à moi, dont je conçus -un orgueil légitime. - -Je venais d'achever ma troisième, et j'étais en vacances chez -l'excellent libraire, qui ne se vantait pas de ses bienfaits. Un matin, -mon père arriva, plus animé qu'à l'ordinaire, avec une pointe de vin -dans l'oeil. Il m'embrassa deux ou trois fois de suite, ce qui n'est -guère dans l'habitude des pauvres gens: - -«Nous irons à Paris, me dit-il, et tu travailleras sous les premiers -maîtres du monde. Ceux d'ici ne sont que des ânes; je leur ferai cadeau -de ma balle, et ils se l'accommoderont comme un bât. Au diable le -commerce! au diable les Messins!... excepté vous, monsieur Alcan!» - -L'exception était pour mon hôte. Je crus d'abord que le pauvre bonhomme -avait perdu la raison, mais il s'expliqua: nous comprîmes que deux -maîtres de pension étaient venus de Paris à Metz en remonte, que M. -Baudelocque et l'invincible Mathey, concurrents bien connus, avaient -livré un grand combat autour de ma petite personne, et que j'appartenais -au vainqueur. Je n'ai su que le lendemain quel poids M. Mathey avait -jeté dans la balance: il assurait six cents francs par an à mon père -jusqu'à la fin de mon éducation. C'était plus que nous n'avions gagné à -nous deux dans notre meilleure année. - -Vous êtes riche, monsieur, vous l'étiez avant de naître. Ce chiffre de -six cents francs, qui fut la source de tous mes malheurs, ne représente -à votre esprit qu'une poignée d'or, un présent du 1er janvier, une -bagatelle de chez Tahan, un mois de bouquets chez la fleuriste. Pour un -pauvre petit garçon comme j'étais, cela représentait la fortune et la -gloire. Je voyais mon vieux père exempté du travail, affranchi du besoin -jusqu'au moment où je pourrais choisir un état. J'étais fier de devoir -son indépendance à moi seul; je m'admirais de soutenir le chef de ma -famille dans un âge où mes camarades coûtaient à leurs parents. Mon -travail valait donc bien cher? J'étais donc un enfant d'un mérite hors -ligne, puisqu'on achetait à grand prix l'honneur de me donner des -leçons? M. Mathey s'était engagé envers nous par-devant notaire; il -avait payé six mois d'avance et donné cent francs pour notre voyage, qui -n'en coûtait que soixante-dix. Je grillais de courir la ville et -d'annoncer à tous les passants une si magnifique aubaine. Le père me -défendit d'en parler. Nous n'avons pas besoin, dit-il, de conter nos -affaires à ces grigous de Messins. - -Lorsqu'il eut liquidé son commerce, vendu ses quelques meubles et payé -ce qu'il devait, il lui resta tout juste l'argent de M. Mathey. Cet -homme, qui travaillait depuis quarante-cinq ans (il en avait -cinquante-sept), n'avait pu mettre un sou de côté dans une vie si rude. -Nous n'aurions eu d'autres bagages que ses souliers de rechange et mes -livres de prix, si le bon proviseur, que j'embrassai en pleurant, n'eût -envoyé à la diligence tout mon trousseau, qu'il me donnait. Mon père -s'installa dans le haut du faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de -vins logeur qu'il connaissait du pays. Il conserva jusqu'à sa mort la -même petite chambre au fond d'une cour sans soleil, et c'est là que -j'allais l'embrasser tous les dimanches entre les deux repas de ma -pension. - -Je fus bien accueilli des maîtres et des élèves, parmi lesquels était -déjà Léon Bréchot. Mes premières relations avec lui datent du jour même -de la rentrée. Je le vois encore debout devant la petite boutique où la -portière vendait des billes et des gâteaux. Une poignée d'or et d'argent -qu'il étalait m'effraya; je me demandai s'il n'avait pas volé son père: -il me semblait impossible qu'un garçon de notre âge possédât honnêtement -un tel trésor. Du reste, il était le plus grand de la moyenne cour; je -ne l'ai dépassé que vers la rhétorique; à quinze ans, il avait presque -la tête de plus que moi. Sa figure était déjà fort agréable; il riait à -tout propos et disait ce qui lui passait par la tête. Tout le monde -l'aimait, d'autant plus qu'il régalait tout le monde. Du plus loin qu'il -m'aperçut, il me cria: - -«Eh! nouveau! par ici! Qu'est-ce que tu veux manger? C'est moi qui -paye!» - -J'allais répondre fièrement que je n'avais besoin de personne, et je -cherchais le papier où mon père m'avait enveloppé quelques sous, -lorsqu'un large morceau de tarte aux pommes vint s'appliquer contre mon -oeil. Je sautai sur Bréchot pour lui apprendre à vivre, mais il était -plus fort que moi. Il me roula par terre et profita de son avantage pour -me fourrer la tarte dans la bouche et un peu de sable avec. Je me -relevai tout honteux, les yeux pleins de larmes, et les courtisans du -vainqueur commençaient à me huer; mais il me tendit la main avec une -bonne grâce irrésistible, et me dit: - -«Tu es un petit brave, et je suis une grande bête. Pardonne-moi, et -touche là. Comment t'appelles-tu? - ---Gautripon. - ---Ah! Gautripon le fort? - ---Oui. Comment sais-tu ça? - ---Parce que tout se sait. Tu arrives de province pour rafler tous les -prix. - ---Je suis de Metz. - ---Eh bien! ce n'est pas moi qui te ferai concurrence. Je ne travaille -qu'en gymnastique, et je ne suis fort qu'au trapèze. Tu me feras mes -versions, veux-tu? - ---Je veux bien. - ---Et je te payerai des gâteaux. - ---Je ne veux pas. - ---Du coeur et de l'honneur? Vive la Lorraine! Aristide Gautripon, tu -seras mon ami. - ---Quand je te connaîtrai, Alcibiade!» - -Le sobriquet d'Alcibiade lui resta pour plus de trois mois, mais il -était trop bon enfant pour m'en garder rancune. Ce fut moi qui le tins à -distance et qui répondis froidement à toutes les avances qu'il me fit. -Quelque chose me disait que l'amitié n'est possible qu'entre égaux, que -ce grand garçon cousu d'or était trop au-dessus de moi par la fortune, -que j'étais trop supérieur à lui par le goût du travail et le sérieux de -l'esprit. D'ailleurs, j'eus peu d'occasions de le fréquenter cette -année-là, car je passais presque toutes les récréations à l'étude. Mes -premières places au collége n'avaient pas été bonnes; mon professeur -disait: Il ira bien, mais il est en retard sur les élèves de Paris. -J'avais à coeur de soutenir ma réputation et de payer ma dette: je fis -de tels efforts que le patron qui n'était pas tendre me conseilla de me -ménager. Je promis tout ce qu'on voulut, mais je travaillai de plus -belle, si bien qu'aux vacances de Pâques j'étais premier en tout sans -conteste, comme Bréchot était dernier sans rival. Tous les prix du -collége m'appartenaient par avance, et l'on ne doutait pas que je ne -fisse merveille au concours général. - -Mais M. Mathey commit une imprudence au moment décisif. La première fois -qu'il nous conduisit à la Sorbonne, il me prit à part dans la rue, et -m'expliqua, chemin faisant, qu'il était content de moi, que j'avais fait -des efforts méritoires, mais que tout cela n'était rien, si je ne -réussissais pas au concours. Il me rappela les sacrifices qu'il -s'imposait, non-seulement pour moi, mais pour ma famille. - -«Vous sentez bien, me dit-il, que cinq ou six pauvres prix du collége ne -sauraient payer tout cela. J'en ai deux cent cinquante tous les ans, des -prix du collége, et remportés souvent par des élèves qui payent dix-huit -cents francs de pension. Ce qui pose une maison, c'est le succès au -concours; c'est pour cela et non pour autre chose que nous allons -chercher jusque dans les bas-fonds de la société trois ou quatre sujets -que nous payons au poids de l'or. Voici Baudelocque qui débouche sur la -place à la tête de ses troupes. Baudelocque est un vieil avare; il -aurait pu vous enrôler l'année dernière, et il s'est tenu à quelques -pièces de cent sous. _Macte animo, generose puer!_ Faites-lui honte de -son avarice en lui soufflant le premier prix, car enfin, s'il nous -battait, après ce qui s'est passé à Metz, il pourrait dire que j'ai jeté -mon argent par les fenêtres.» - -Cet encouragement féroce aurait exaspéré un jeune homme moins docile ou -moins consciencieux que je n'étais. Mon respect et ma reconnaissance -pour l'homme qui nous donnait du pain ne me permirent pas de le juger: -il me sembla que le devoir en personne m'avait parlé par sa bouche; mais -le but fut dépassé. Il se trouva que M. Mathey m'avait administré une -trop forte dose de bon vouloir. Son exhortation éveilla chez moi tout un -monde de sentiments et d'idées dont je n'avais que faire pour traduire -en français une demi-page de grec. Je perdis la moitié du temps à -m'éperonner moi-même, à me dire qu'il s'agissait d'engagements sacrés, -et que l'honneur de la famille était au bout de ma plume. A force de -vouloir me surpasser, je tombai tout à fait au-dessous de moi-même, et -je n'obtins pas seulement le huitième accessit. Ce triste résultat se -connut dans les vingt-quatre heures; j'en fus tellement accablé que je -faillis tomber malade et renoncer forcément aux autres épreuves du -concours. Le patron me releva d'un coup de fouet par cette phrase à -jamais mémorable: - -«N'oubliez pas, mon cher, que jusqu'au 8 août la santé est votre premier -devoir!» - -La conscience et la volonté vinrent en aide à ma jeunesse: je guéris, et -je pris part à toutes les compositions de fin d'année, mais avec un -succès constamment négatif. Deux ou trois de mes camarades, classés bien -après moi par les professeurs du collége, se virent couronnés en -Sorbonne. Mon nom n'y fut pas prononcé: pas plus de Gautripon que de -Bréchot! Léon trouvait cela très-comique; il disait: - -«Je réclame! si Gautripon, qui va au concours et qui est fort, n'a pas -de prix, je dois les avoir tous, moi qui n'ai pas concouru et qui suis -cancre.» - -Le sort qui m'avait fait ces tristes débuts ne se lassa guère de me -poursuivre. Un effort soutenu, un travail acharné, sans récréations ni -vacances n'aboutit qu'à deux ou trois demi-succès sans proportion avec -les sacrifices que la pension faisait pour moi. Je conservais au collége -une supériorité écrasante: mes moyens me trahissaient au concours: tout -ce que j'avais acquis s'échappait de ma tête comme d'un vase fêlé. Le -souvenir des échecs précédents venait encore aggraver ma faiblesse: je -ressemblais à ces soldats qui sont vaincus avant de se battre, parce -qu'ils n'ont jamais livré bataille sans être vaincus. - -M. Mathey, c'est une justice à lui rendre, ne me reprochait pas en face -un malheur si obstiné. Il assistait à mes efforts et voyait par ses yeux -que je ne me ménageais guère; quelquefois il m'appelait son pauvre -Gautripon; voilà tout. L'affaire ne lui semblait pas absolument -désespérée; je pouvais tout réparer en un jour, apporter à la pension un -de ces prix d'honneur que Baudelocque inscrivait en lettres d'or sur -l'enseigne de sa boutique. En attendant, l'habile industriel exploitait -mes insuccès mêmes qui donnaient à sa conduite une couleur de -générosité. Lorsqu'un père se plaignait de payer quatre francs un -carreau de vingt sous, le patron prenait un air modeste et disait: - -«Nous supportons des charges assez lourdes. Il y a de pauvres garçons -que j'élève gratis, dont la famille même est nourrie à mes frais. -Qu'est-ce qu'ils me donnent en échange? Un accessit par-ci par-là. Voyez -l'élève Gautripon.» - -Les subalternes de la pension n'imitaient pas la réserve et la -délicatesse du maître. Quand mon père venait toucher son semestre, le -caissier lui disait: - -«Eh! vieux farceur, c'est vous qui avez fait la bonne affaire en nous -colloquant votre fruit sec! Enfin! ce qui est dit est dit. Voici vos -trois cents francs; mettez votre croix là, sur la marge.» - -Quand par malheur une table se mutinait au réfectoire à propos d'un -gigot trop mûr ou d'une omelette brûlée, l'inspecteur de service ne -manquait jamais de crier: - -«Il y a pourtant ici des messieurs qui dans leur famille n'ont pas -toujours eu du pain noir.» - -Si quelques jeunes seigneurs, sous les ordres de Léon Bréchot, se -mettaient à guerroyer contre un maître d'étude, le malheureux se -vengeait en nous disant d'un air de menace: - -«Prenez garde! Qui sait si l'un de vous ne sera pas forcé, pour vivre, -de se faire _pion_ comme moi?» - -En été, quand la chaleur devenait accablante, la pension allait deux -fois par semaine aux bains froids. Tous les baigneurs s'inscrivaient -d'avance sur une liste, mais le préfet des études effaçait avant l'appel -les noms des élèves punis. Cet homme n'était pas méchant, il n'était pas -injuste, mais il aimait à faire du zèle et à défendre ostensiblement les -intérêts de son patron. Il me raya de toutes les listes à partir de la -seconde année. C'était une économie annuelle de cinq ou six francs pour -le budget de M. Mathey. Je compris et je me tus. Avais-je le droit de me -plaindre? ne me payait-on pas sous d'autres formes au double de ma -valeur? - -La lingère se mit à rivaliser d'économie avec le préfet des études. Au -lieu de me donner du linge neuf et des habits faits pour moi, elle -m'adjugeait les mises bas de mes camarades, sans se donner la peine de -les démarquer. Je me battis un jour avec Bréchot pour un de ses -pantalons qu'il avait reconnu sur moi, et qu'il voulait me reprendre au -milieu de la cour, histoire de rire! J'étais dans une telle fureur et je -frappai si fort qu'il m'en garda rancune. Il y avait six mois que nous -ne nous parlions pas lorsque mon père mourut. - -Le pauvre homme ne m'avait jamais dit qu'il fût malade, mais j'avais pu -remarquer qu'il vieillissait à vue d'oeil. J'ai compris par réflexion -qu'il était mort de langueur: la vie étroite et renfermée qu'il menait -dans sa mansarde ne pouvait guère convenir à un marcheur comme lui; il -s'étiola tout doucement faute d'exercice et de grand air. Peut-être -aussi les privations qu'il s'imposait sans m'en rien dire -avancèrent-elles son dernier moment. Son logeur m'a conté depuis que les -fameux six cents francs de M. Mathey le nourrissaient bien juste. Après -avoir tout payé rubis sur l'ongle pendant seize ou dix-huit mois, il -avait eu besoin de recourir au crédit et de manger son semestre -d'avance. Une chose à laquelle nous n'avions songé ni l'un ni l'autre, -c'est qu'on vit mieux avec trois cents francs dans nos villages de -Lorraine qu'avec le double à Paris. Dans tous les cas, j'étais la cause -innocente de sa mort; s'il était resté au pays, il eût gagné dix ans et -peut-être davantage. - -Ce fut M. Mathey qui m'annonça l'événement un matin que nous revenions -du collége. - -«Mon pauvre Gautripon, me dit-il, armez-vous de courage: vous n'avez -plus d'autre père que moi. Voici votre exeat; allez rendre les derniers -devoirs à ce brave homme. Je vous donne votre liberté jusqu'à mardi -matin; il suffit que vous soyez rentré pour la composition.» - -J'étouffais, les sanglots me serraient la gorge; j'avais un nuage devant -les yeux. Par un mouvement instinctif, je voulus me jeter dans les bras -du vieillard: n'était-il pas le seul appui qui me restât sur la terre? -Il m'éloigna doucement et me dit: - -«Allez, mon pauvre ami, je comprends votre douleur, j'ai passé par là; -mais il y a des parents qui m'attendent au salon: le devoir avant tout; -allez, mon brave, et ne vous faites pas trop de mal!» - -Et en même temps il me poussait vers la porte. - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -L'infâme Gautripon fit une pause, essuya la sueur qui coulait de son -front, et dit au marquis de la Ferrade: - -«Vous avez de l'esprit, monsieur; vous comprendrez la pudeur qui -m'arrête à ce point de mon récit. Je suis venu chez vous pour vous -livrer tous mes actes, sans restriction. Quant à mes larmes, je les -garde pour moi.» - -Le jeune homme s'inclina avec une politesse qui était presque du -respect. Gautripon reprit la parole: - -«Ce qu'il faut absolument que je vous dise, c'est que mon pauvre père -avait passé du sommeil à la mort sans mettre ordre à ses affaires. Il -laissait une quarantaine de francs pour tout bien, et son logeur, livre -en main, en réclamait cent soixante. Pas un meuble de la chambre n'était -à nous; les hardes et mes prix valaient peu de chose. Et j'avais des -funérailles à payer, quelques mètres de terre à acquérir dans un coin de -cimetière! Cette pauvre machine humaine qui avait travaillé, souffert, -aimé, n'était plus qu'un embarras dans la maison; le cabaretier -demandait qu'on l'en délivrât au plus vite. Les logeurs de tout étage, -grands et petits, riches et pauvres, ne sont que durs aux vivants; ils -sont impitoyables aux morts. Le mien nous connaissait depuis longtemps; -il avait professé quelque amitié pour mon père: eh bien! il se lamentait -devant moi d'avoir à le garder vingt-quatre heures; il l'eût jeté tout -chaud dans la fosse commune. - -Je n'ai pas besoin de vous dire que la promiscuité de la fosse commune -me faisait horreur. Il n'y a pas de logique qui tienne contre la -violence d'un sentiment naturel. On a beau se dire à soi-même que tous -les corps organisés se fondent dans la nature et retournent par -molécules au grand réservoir; on sait aussi que les tombeaux de marbre -et les caisses de chêne doublé de plomb n'ont jamais arrêté cette grande -victorieuse qui s'appelle la décomposition: n'importe! Quelque chose se -débat en nous contre les vérités les plus évidentes et les raisonnements -les plus serrés. On ne veut pas tout abandonner de ceux qui nous ont été -chers; on se cramponne à rien, à moins que rien; on étreint avec passion -le néant lui-même sous les espèces les plus navrantes; on marchande à la -terre ce restant de chair et d'os qui bientôt, qui demain ne sera plus -même un cadavre! - -Ma mère était morte à l'hôpital, loin de nous; je ne pouvais penser -qu'avec un doute affreux à sa sépulture inconnue. J'avais besoin de -conserver au moins une pierre taillée, un monticule étouffé sous -l'herbe, quelque chose de visible qui me représentât mon vieux père -absent pour toujours. Songez, monsieur, que je n'avais ni parents, ni -amis intimes, que mon enfance s'était éparpillée le long des grandes -routes, que la pension n'était pour moi qu'un petit bagne pédagogique, -que ma ville natale était loin, qu'un arrêté préfectoral avait démoli -depuis longtemps la baraque insalubre où j'avais poussé mon premier cri. -Peut-être alors excuserez-vous la prétention du petit misérable qui -voulait acheter un terrain pour y loger les restes de son père. - -Le cabaretier du faubourg ne se fit point faute de me dire que j'étais -fou. Il me prouva que l'enterrement le plus modeste, le tombeau le plus -simple et la location de deux mètres carrés pour dix ans me coûteraient -trois cent cinquante francs au bas prix. - -«Mettons cinq cents, dit-il, car le premier devoir à rendre à ce pauvre -bonhomme est de payer les dettes qu'il vous laisse. Savez-vous où -trouver cinq cents francs dans les vingt-quatre heures? Allez-y!» - -Ce jour-là, je me serais vendu corps et âme pour cinq cents francs, si -je m'étais appartenu. - -Je ne songeai pas un moment à puiser dans la bourse de M. Mathey, -quoiqu'il nous dût un plein trimestre et que la mort de mon père à ma -première année de rhétorique lui fit une économie de quinze cents francs -environ. Ce vieil industriel n'avait plus qu'une petite part à mon -estime: j'étais plus préoccupé des moyens de me libérer envers lui que -de contracter une nouvelle dette. Mais alors à qui m'adresser? Hors du -collége et de la pension, je ne connaissais personne. Je me lançai dans -Paris comme un fou, rêvant tout éveillé et livré sans défense aux -hallucinations de la fièvre. Les projets les plus incohérents me -tiraillaient l'esprit en tout sens. Je courus jusqu'aux Tuileries, -jurant de me frayer un chemin jusqu'à la reine, qui était la providence -de tous les malheureux; mais au premier geste de la sentinelle je -m'enfuis. L'idée me vint d'écrire à un riche banquier de la rue Lafitte, -qui faisait aussi beaucoup de bien; mais je m'avisai par réflexion qu'il -devait recevoir cent demandes par jour, et que, dans l'hypothèse la plus -favorable, son argent m'arriverait trop tard. Il fallait découvrir sur -l'heure un homme riche, bienfaisant, et qui sût mon nom, qui ne fût pas -exposé à me confondre avec tous ces aventuriers dont Paris fourmille. Je -songeai au père Bréchot: on le disait inculte et bourru, mais bonhomme; -il m'avait vu couronner au collége; il avait entendu parler de moi par -son fils. Cependant n'était-il pas plus simple de m'adresser à Léon -lui-même, à ce garçon qui faisait sonner l'argent dans ses poches et qui -jouait au bouchon avec des pièces de cinq francs? Nous étions brouillés, -il est vrai, mais en présence des grands malheurs les petits -dissentiments s'éclipsent tout à coup, comme la lueur d'une cigarette -devant la flamme d'un incendie. Je pensai pour la première fois que les -hommes sont bien fous de se quereller, de se haïr et de se combattre en -présence de l'horrible nécessité qui les menace tous. Je repris le -chemin de la pension, soutenu par une noble espérance: il faut avoir -dix-huit ans et se sentir capable de tout ce qui est bien pour croire -ainsi, les yeux fermés, à la générosité d'autrui. - -Lorsque j'entrai, les élèves étaient à l'étude et Léon dans sa chambre. -Je monte tout droit chez lui, j'entre sans frapper, il se lève en -lançant son livre sous le lit, et me crie d'une voix émue et menaçante: - -«Qu'est-ce que c'est?» - -Je lui répondis sans me troubler: - -«Bréchot, mon père est mort; je n'ai pas de quoi le faire enterrer: -peux-tu me prêter cinq cents francs?» - -Il se jeta dans mes bras et se mit à pleurer avec moi. - -A compter de ce moment, monsieur, je ne fus plus seul dans le monde: -j'avais un ami. - -Léon ne me prêta pas toute la somme qu'il me fallait; son tiroir et ses -poches vidés, il réunit à peine une douzaine de louis. Son père était -absent, en Espagne, en Italie, je ne sais où, canalisant je ne sais plus -quelle rivière; impossible de recourir à lui. On pouvait s'adresser au -caissier de la pension, qui aurait avancé n'importe quelle somme; mais -Léon ne voulut pas admettre un tiers dans notre confidence. - -«Tiens! dit-il en jetant sa montre d'or, sa chaîne, ses breloques et la -bague armoriée qu'il portait au petit doigt. Vends tout cela et ne -t'embarrasse de rien: mon père me rendra dix fois ce que je te donne!» - -Et comme j'hésitais un peu, il comprit mon scrupule et me dit: - -«Toujours fier? toujours le Gautripon de la tarte aux pommes? - -«Tu te demandes déjà quand et comment tu pourras t'acquitter? Eh! grosse -bête, c'est moi qui suis ton débiteur depuis quatre minutes. Tu m'as -fait découvrir au fond de ma carcasse une mine de sensibilité que je n'y -soupçonnais pas. - ---C'est égal; je voudrais... - ---Quoi? t'acquitter? Eh bien? je vais t'indiquer la méthode. La première -fois que tu auras cinq cents francs d'économies, tu les donneras de ma -part à un brave garçon aussi digne et aussi malheureux que toi.» - -Je ne sais pas, monsieur, ce qu'un homme du monde eût trouvé à répondre. -Pour moi, je ne pus que pleurer, que serrer ces mains généreuses, et -jurer que mon amitié, ma reconnaissance et mon dévouement ne finiraient -qu'avec ma vie. - -«A tout âge, à toute heure, dispose de moi. Commande, et j'obéirai; -fais-moi du mal, et je te bénirai; le jour où ma mort pourra te servir -en quelque chose, tue-moi: nous ne serons pas encore quittes!» - -Vous souriez, monsieur: cette véhémence de sentiments vous paraît tant -soit peu ridicule; mais songez que j'avais dix-huit ans, que Léon me -rendait le plus grand service et le plus désintéressé que j'eusse reçu -de ma vie. Lorsqu'il me renvoya sous prétexte de se remettre au travail, -j'éprouvais l'ineffable soulagement de l'homme qui sort d'un gouffre. Je -me sentais moins seul au monde; il me semblait que mon pauvre père -n'était plus tout à fait aussi mort. - -Quand j'eus rempli mon triste devoir, Léon me reçut comme un frère; son -amitié pour moi s'était développée plus vite, s'il se peut, que mon -amitié pour lui. C'est que l'homme a l'esprit singulièrement tourné: il -sait gré des services qu'il a rendus, et ce qu'il pardonne le moins, -c'est le mal qu'il a fait lui-même. Nous fûmes bientôt inséparables. -J'allais travailler dans sa chambre pendant toutes les récréations; -j'essayais de l'intéresser aux études classiques, si ingrates et si -rebutantes pour quatre-vingt-dix élèves sur cent. J'obtins souvent le -sacrifice des mauvais livres qu'il lisait en cachette, j'empêchai plus -d'un punch, j'éloignai les petits viveurs précoces qui venaient boire et -fumer en contrebande avec lui. Il m'échappait à chaque instant et -retournait à ses habitudes; il fallait un effort continu pour fixer -cette nature excellente, mais mobile et insaisissable par sa légèreté. - -M. Bréchot revint en France; il voulut savoir à quel mont-de-piété Léon -avait confié ses bijoux. Le fait raconté simplement, avec modestie, le -rendit tout fier. L'heureux père remplaça la montre et la bague et tout -ce que son fils m'avait abandonné; il joignit à ces présents un cheval -de mille écus, un phaéton et un groom. Tout cela ne servait que le -dimanche, mais l'élève en chambre avait le droit d'y penser toute la -semaine. Léon sollicita quelque chose de plus: il voulut que son père me -fît sortir de temps à autre, maintenant que je n'avais plus de -correspondant à Paris. La requête fut octroyée d'enthousiasme, et je -vois encore le moment où je fis mon premier pas dans le monde sur les -tapis du père Bréchot. C'était un dimanche, à deux heures; je ne sais -quel travail à terminer m'avait retenu à la pension jusque-là. Aussitôt -que le domestique eut entendu mon nom, il courut m'annoncer à M. Léon, -qui se rua dans l'antichambre et me tira par la main jusqu'au salon. Le -déjeuner finissait à peine, on fermait les portes de la salle à manger. -Je tombai au milieu d'une vingtaine d'hommes qui parlaient tous ensemble -et qui jetaient le feu par les yeux. Le hasard seul avait rassemblé ces -gens de tous pays et de toute condition, fonctionnaires, marchands, -ingénieurs, aventuriers, un prêtre, un capitaine en uniforme, un -voyageur anglais en déshabillé de route. C'était tous les jours pareille -fête; M. Bréchot tenait table ouverte matin et soir. Il vint à moi, -rouge comme une pivoine, l'oeil émerillonné comme un faune; il m'écrasa -la main dans cette poigne étonnante qui faisait depuis tant d'années les -gros ouvrages de la civilisation. Il me força de prendre du café; il me -versa de l'eau-de-vie dans un verre et dans la manche. Je le crus ivre -d'abord, mais j'ai vu par la suite qu'il était toujours ainsi, même à -jeun. - -Dans la journée, il me parla très-posément de son fils, de ses -espérances, de ses craintes, de ses projets. La légèreté de Léon lui -faisait peur; il l'avait mis chez M. Mathey pour obéir à la mode, mais -il regrettait par moments de ne l'avoir pas fait dompter par les -jésuites. - -«Je n'ai aucune estime pour ces gens-là, mais il faut leur rendre -justice: ils vous matent en dix-huit mois le gaillard le plus -récalcitrant. Enfin! quand mon drôle sera bachelier, je le prendrai en -main, et il en verra de grises. Je veux qu'il travaille d'abord et qu'il -apprenne par lui-même combien l'argent est difficile à gagner. Tous ces -godelureaux de Paris qui jettent les millions par les avant-scènes -seraient plus ménagers de l'épargne d'autrui, s'ils avaient seulement -usé douze fonds de culottes dans une boutique comme la nôtre. Je ne veux -pas que le garçon se prive, j'ai passé par là, c'est mauvais. Il aura de -l'argent, mais il le gagnera, morbleu! Plus tard, dame! on verra. Quand -il sera rangé, marié, père de famille, libre à lui de faire peau neuve -et de greffer un parfait gentilhomme sur la vieille souche des Bréchot.» - -Ce prolétaire était entiché de noblesse, comme presque tous les parvenus -de notre temps. Par une contradiction bizarre, mais commune, il se -vantait de s'être fait lui-même, et il se désolait de n'être pas fils de -quelqu'un. Dans un jour de boisson ou tout au moins de haute fantaisie, -il avait acheté un titre: il était comte à l'étranger, je ne sais où. -L'air natal le dégrisa subitement de sa noblesse: il cacha ses -parchemins neufs avant la visite du douanier. Le pauvre homme n'osa ni -demander ni prendre en France le nouveau nom qui lui coûtait assez cher; -il n'entreprit pas même une démarche pour surcharger l'état civil de -Léon. Tout son effort se réduisit à commander la fameuse bague que -j'avais livrée au fondeur; mais l'ambition a la vie dure quand elle se -nourrit de millions. M. Bréchot ne désespérait de rien; seulement il -avait changé sa tactique. A mesure que Léon s'avançait vers l'âge -d'homme, son père enregistrait avec soin les vicomtés, les marquisats, -les duchés qui tombaient en quenouille. Il ne doutait pas qu'un beau -jour l'héritière de quelque grand nom ne vînt se prendre au piége de sa -cassette. Nous l'enlevons _avec armes sans bagages_, disait-il en riant -gros. Il avait le malheur de croire que tout s'achète: une longue -expérience des hommes expliquait ce préjugé navrant sans l'excuser, à -mon avis. La transformation d'un Bréchot en Rohan lui paraissait -vraisemblable dès qu'il était décidé à y mettre le prix. Quant aux -formes légales qui régissaient cette espèce d'avatar, il ne faisait -qu'en rire. - -«Ce serait bien le diable, disait-il, si je ne trouvais pas un garde des -sceaux qui eût besoin de cent mille écus.» - -Je frémis en écoutant ces théories, et je compris que les affaires -avaient faussé tout un côté de son esprit. - -Au demeurant, notre première entrevue fut la seule où il s'ouvrit un peu -devant moi. Je retournai chez lui cinq ou six fois jusqu'à la fin de -l'année, et je ne le vis jamais qu'à table, au milieu d'une cohue de -solliciteurs, de flatteurs et de parasites. Les vacances arrivèrent, il -m'invita dans un de ses châteaux; mais j'avais été malheureux au -concours selon mon habitude, et le patron m'engageait formellement à -fuir les distractions. Je gardai la pension en compagnie d'un Brésilien -de dix ans et d'un Valaque de quatorze. L'année suivante, Léon n'était -plus dans ma classe: il préparait son baccalauréat, et je doublais ma -rhétorique. Notre amitié n'en fut pas refroidie, mais nos heures -n'étaient plus les mêmes. Il sortait plus souvent, sous prétexte de -suivre un cours particulier, mais en réalité pour s'ébattre au bois de -Boulogne lorsque son père était en voyage. C'est à peine si je trouvai -moyen de dîner trois fois à l'hôtel Bréchot, quelques instances que l'on -fît pour m'attirer tous les dimanches. J'approchais d'un moment décisif; -chacune de mes minutes était due au drapeau de l'institution Mathey. - -Le mois d'août 184... vit Léon bachelier et le prix d'honneur de -rhétorique enlevé par la pension Baudelocque. J'avais le second prix, -c'est-à-dire le désespoir et la honte d'avoir perdu partie en main! Il -ne me restait plus qu'une année pour payer tous les sacrifices que mon -maître exaspéré me jetait décidément au visage. Donc je pris moins de -vacances que jamais, et la rentrée me trouva rompu de fatigue. -J'empaumai la philosophie avec autant de résolution que si j'étais sorti -d'un long repos; je travaillai dix mois d'arrache-pied, et je terminai -mes études par un fiasco qui me laissait insolvable, après cinq années -de pension. - -Léon Bréchot m'avait fait en un an plus de quarante visites. Nous nous -aimions plus que jamais; d'ailleurs il n'était pas fâché d'arriver en -voiture avec son groom et de jeter son cigare à l'entrée de la première -cour. Le travail des bureaux paternels ne l'absorbait pas tout entier; -j'en eus souvent la preuve. Il m'apportait des confidences qui auraient -mis en feu toute âme moins philosophique que la mienne. Les femmes de ce -temps-là goûtaient encore un peu la poésie; elles vendaient au prix de -quelques vers ce que vous payez aujourd'hui d'une autre monnaie. Je -passais pour poëte, ayant rimé deux ou trois compliments à la -Saint-Charlemagne ou à la fête du proviseur. Léon m'institua son rimeur -ordinaire; je chantai la brune et la blonde, les demoiselles des -Variétés et les dames de la Chaussée-d'Antin, selon le vent qui -soufflait; je fus classique, romantique, byronien, plastique, -anacréontique, suivant les besoins de la cause ou les caprices de mon -ami. Il n'était pas ingrat; je ne le vis pas un jour sans qu'il m'offrît -tous ses services, mais j'aurais cru vendre ma plume en acceptant -quelque chose de lui. - -Quand je fus bachelier à mon tour et prêt à quitter le collége, Léon -revint flanqué de son père et m'entreprit sérieusement sur le choix d'un -état. On m'offrait un emploi rétribué dans la maison Bréchot, un poste -de confiance, honorable dès le début, et qui pouvait devenir -très-lucratif. Le chef n'était pas seul à s'enrichir dans ses énormes -entreprises; il associait tout son monde aux profits, le caissier -s'était fait, en tout bien tout honneur, quarante mille livres de rente. -Une offre si généreuse ne pouvait manquer de m'émouvoir: je remerciai -chaudement le père et le fils, mais j'avais disposé de ma personne. -J'alléguai le vide profond de l'enseignement universitaire, qui m'avait -rendu impropre à tous les travaux, sauf un: j'étais inscrit parmi les -candidats à l'École normale et résolu de rendre aux générations -suivantes l'ennui docte et futile que j'avais absorbé. - -Ma décision paraissait si bien prise que ces messieurs m'abandonnèrent à -mon sort. Je franchis en me jouant tous les obstacles qui gardaient -l'entrée de l'école, et quand je fus admis, quand la pension eut -exploité le fait dans ses réclames, je donnai ma démission tout net, et -je vins dire à M. Mathey: «Vous m'avez eu cinq ans à votre charge, et je -n'ai pas trouvé moyen de m'acquitter envers vous; je vous dois donc cinq -ans de ma vie, prenez-les!» - -Je sais, monsieur, qu'on me reproche entre autres choses l'humble métier -que j'ai choisi ce jour-là. Vous apprécierez les motifs qui m'ont induit -à refuser coup sur coup deux professions honorées, pour m'enrôler dans -la bohême enseignante. - -M. Mathey n'était pas homme à refuser mon sacrifice. Il répondit que je -m'exagérais mes devoirs; que l'exemple de mon travail et mes petits -succès de collége l'avaient payé dans une certaine mesure; qu'il n'avait -pas le droit de me fermer sa porte, s'il me plaisait de rentrer au -bercail, mais qu'il entendait payer largement mes services, me faire un -ample loisir, et me pousser par des chemins de traverse au but définitif -où l'école m'aurait conduit. - -Je le crus à moitié: c'était faire bien trop d'honneur à sa parole. Le -vieux coquin n'eut pas même la pudeur de me ménager pendant un mois. Il -usa et abusa de ma pauvre personne, mettant mon bon vouloir à toute -sauce et m'imposant la besogne de trois répétiteurs. J'étais sur pied -dès cinq heures du matin, et je ne me couchais pas avant dix heures; -j'avais du reste un dortoir à surveiller en dormant. Je prenais mes -repas au réfectoire avec les élèves; seulement on m'accordait beaucoup -moins de récréations. A peine si j'avais une demi-journée par quinzaine -pour aller reprendre courage sur la tombe que vous savez. Les galères ne -sont qu'une aimable plaisanterie auprès du métier que je fis. De -travailler pour moi, de préparer un examen, je n'en eus pas même l'idée. -Lorsqu'on vit que j'avais bon dos et que j'acceptais tout sans me -plaindre, ce fut à qui se déchargerait sur moi. Je fis la police du -lavoir et de la gymnastique, je conduisis la promenade le long des -quais. Pour prix d'un tel labeur, M. Mathey m'ouvrit sa bourse, -c'est-à-dire qu'au lieu de me payer un salaire fixe il me permit de lui -demander vingt francs de temps à autre, lorsque mes souliers bayaient à -la neige ou que mon chapeau se défonçait. Le seul confort que j'obtins -fut dans le respect et la sympathie des élèves. Cet âge est sans pitié, -dit-on; je puis témoigner qu'il n'est pas sans droiture. Léon venait de -temps à autre, un peu plus rarement que jadis; je rimais encore au -besoin pour son compte, mais mon talent baissait, disait-il. Il ne se -privait pas de blâmer mon sacrifice, qu'il traitait de suicide physique -et intellectuel. Je tenais bon, j'étais décidé à faire mon temps, il ne -me restait plus que six mois à souffrir; mais M. Mathey commit la faute -de me traiter publiquement comme un nègre, et je repris ma liberté. Vous -avouerez sans doute que je l'avais bien gagnée: les années pouvaient -compter double au service de cet homme-là. - -Léon Bréchot m'ouvrit ses bras, et j'entrai de plain-pied dans les -bureaux de son père; mais j'étais fatigué, ahuri, battu de l'oiseau, mon -cerveau s'était comme paralysé, grâce au régime stupéfiant de la -pension. La grande activité de la maison Bréchot, le mouvement rapide et -décidé qui nous emportait tous à travers les affaires, le bruit des -millions qui sortaient, qui rentraient, qui tantôt s'éparpillaient aux -quatre vents, tantôt s'empilaient dans la caisse comme des pièces de -cent sous, l'importance des moindres détails, la confiance aveugle qu'on -avait en moi, la responsabilité qui s'ensuivait, tout cela me fit peur, -et je demandai grâce. Léon ne fit que rire de mes scrupules. L'heureux -garçon frétillait d'aise dans ce milieu fiévreux; deux heures lui -suffisaient pour bâcler sa besogne; il consacrait le reste de son temps -à l'amourette, et la maison n'en allait pas plus mal. Quant à moi, je ne -pus ni ne voulus pousser l'épreuve au delà de six semaines. Je lui dis -franchement: - -«Ma place n'est pas ici; j'y perdrais en six mois le peu de tête qui me -reste. Trouve-moi un travail doux, facile, assis, régulier, monotone et -surtout irresponsable, en un mot une occupation qui calme et qui repose, -si tant est qu'il existe rien de pareil ici-bas... - ---S'il existe?... répondit-il en riant; mais on ne trouve que ça dans -les bureaux des ministères. Ces grandes manufactures de papier noirci ne -servent qu'à bercer quelques milliers de citoyens dans un travail sans -fatigue et sans conséquence, qui est le frère légitime du repos. - ---Et tu pourrais me placer là? - ---Nous le pouvons: choisis ton ministère, et sous huit jours au plus -tard, je t'installe. - ---Mais s'il n'y a pas de place à donner? - ---Tiens! Nous en ferons créer une! Mon ami, quand on distribue un -million par an sous forme d'actions libérées, on a crédit partout pour -une place de dix-huit cents francs.» - -Il ne calomniait pas son époque. Je fus placé dans les huit jours. -J'avais pour voisin de bureau un surnuméraire qui attendait depuis plus -d'un an. Mon travail consistait à copier des lettres inutiles. -J'arrivais tard, je partais tôt, et les trois quarts du temps rien à -faire: moyennant quoi j'étais payé comme deux maîtres d'étude et demi. - -Ce régime calmant par excellence me rétablit peu à peu. J'étais riche, -en ce sens que mon revenu dépassait mes besoins. Pour la première fois -de ma vie, j'occupais une chambre à moi seul, et si haut qu'elle fût -perchée, je l'aimais avec son carreau de brique rouge et ses meubles -d'occasion payés l'un après l'autre sur mon premier argent. Je m'équipai -de linge et de vêtements propres; une table d'hôte à bas prix, qui -m'étonnait par l'abondance et la qualité des mets, rétablit mon corps -épuisé et rehaussa de bonne mine mon visage déjà flétri. Je ne cite que -pour mémoire les banquets pantagruéliques de la maison Bréchot. Je -traversais ce luxe en étranger, comme un aéronaute parcourt une région -de nuages, sans concevoir l'idée d'y bâtir. Quand Léon venait me -chercher au ministère, quand il me faisait inspecter du haut de son -phaéton la grande allée du bois de Boulogne et l'avenue des -Champs-Élysées, je n'éprouvais ni le sot embarras d'un paysan, ni -l'orgueil impertinent de l'homme qui se sent parvenu pour une heure; je -me rappelais fermement ce que j'étais, et je me remettais moi-même à ma -place. - -Six mois se passèrent ainsi, et il n'en fallut pas davantage pour -transformer le paria de l'université en un beau jeune homme de -vingt-cinq ans. Le changement se fit pour ainsi dire à vue d'oeil; il -frappa les cinq ou six désoeuvrés qui garnissaient notre bureau de -ministère. Personne ne me faisait mauvais visage, pas même le -surnuméraire, à qui mon intrusion coupait l'herbe sous le pied: la -faveur obtient plus de respect que le mérite dans ce monde spécial où -elle peut tout. Mes compagnons étaient de braves gens, gais sans -beaucoup d'esprit et railleurs sans trop de malice. Ils prenaient grand -plaisir à signaler mes moindres progrès; deux ou trois fois par semaine -j'étais porté, par manière de plaisanterie, à l'ordre du jour du bureau. -«Gautripon a mis des bottes neuves; Gautripon s'est fait couper les -cheveux; Gautripon se remplume visiblement; Gautripon a fait un mot: son -esprit dégèle; Gautripon a l'oeil électrique; la comtesse de B. s'est -mise à la fenêtre pour voir passer Gautripon; M. Babinet lit dans les -astres que Gautripon doit faire un beau mariage.» - -Un mariage! Cette mauvaise plaisanterie me rappela que j'étais un homme, -que j'avais probablement un coeur construit comme les autres, que je -pouvais aimer, être aimé, posséder une femme, élever des enfants, toutes -choses qui m'auraient paru absurdes et criminelles quand je battais le -pavé de Paris en marge de la pension Mathey. - -J'étais libre; je pouvais honnêtement fonder une famille. Tout mon être -comprimé, froissé, meurtri, s'épanouissait à cette idée; je sentais -l'espace s'élargir autour de moi. - -Cependant quelque chose attristait ma joyeuse renaissance. Mon ami, cet -autre moi-même, Bréchot pour tout dire, semblait rongé d'un secret -ennui. Son père n'en soupçonnait rien, mais l'amitié devine bien des -choses qui échappent à l'amour paternel. Depuis un mois, la pétulance de -Léon s'éteignait par intervalles; je le voyais tantôt sombre et abattu, -tantôt plus agité que de raison. Sa gaieté, lorsqu'elle éclatait, -faisait des explosions inquiétantes. Il riait en malade et s'amusait -comme un homme qui a besoin de s'étourdir. Cette inégalité d'humeur -m'était vaguement expliquée par un amour heureux, mais contrarié, dont -il m'avait touché deux mots. J'avais cru comprendre qu'on l'aimait, mais -qu'un ennemi farouche, probablement quelque mari, se jetait parfois à la -traverse et changeait le bonheur en désespoir. Cependant j'ignorais tous -les détails de l'aventure; Léon ne me disait plus tout, soit que la -discrétion lui fût venue avec l'âge, soit que le rang de la dame -commandât des ménagements inusités. - -Un soir que je venais de souffler ma bougie, il frappa violemment à ma -porte en criant: - -«Ouvre! c'est moi, Léon!» - -Je rallume, je vais ouvrir, et à ses traits bouleversés, à la -contraction de ses lèvres, je crois comprendre qu'un malheur lui est -arrivé ou qu'un danger le menace. Il voit mon émotion, et part d'un -grand éclat de rire: - -«As-tu l'air assez bête! dit-il. Recouche-toi bien vite, et prête-moi -ton feu pour mon cigare. - ---Léon, ce n'est pas pour allumer ton cigare que tu es monté jusqu'ici. - ---Et pourquoi donc alors? J'avais des allumettes dans ma poche, mais -rien ne vaut le feu de l'amitié, vertuchoux! Au lit, Jean-Pierre! au -lit! mes principes me défendent de fumer devant un homme en chemise.» - -J'obéis. Il se mit à cheval sur une chaise, me souffla quelques bouffées -à la figure, et dit d'un ton dogmatique: - -«Décidément, la vie est un bourbier infect. - ---Pourquoi? - ---Pour rien. Oh! je ne tiens pas à ma phrase. Nous dirons, si tu veux, -que la vie est un lac de pommade au jasmin et de crème au chocolat... où -pataugent un milliard trois cent cinquante millions de crocodiles, -d'après le dernier recensement. - ---Mon ami, j'en étais bien sûr! Tu souffres! - ---Peuh! On trouverait peut-être, en cherchant bien, un damné plus à -plaindre que moi; mais on n'en trouverait pas deux par exemple! Ah! -Jean-Pierre! Jean-Pierre! que je suis malheureux!» - -Il pleurait. Sa douleur me gagna; je me mis à sangloter sans savoir -pourquoi. - -«Elle ne t'aime donc plus? lui dis-je. - ---Oh! si! - ---Vous êtes découverts? - ---Non. - ---Qu'est-ce alors? - ---Je ne peux pas le dire, même à toi. - ---Mais à ton père? - ---Mon père est un vieux fou. - ---Qui t'aime. - ---Lui! Il n'aime que ses écus. - ---Quoi! ce serait une question d'argent qui t'agiterait à ce point? - ---Ah! bien oui! De l'argent! Je donnerais dix ans de ma vie pour être -pauvre.» - -Je le comprenais de moins en moins, mais je n'osais plus l'interroger. - -«Écoute-moi, lui dis-je. Puisque ton premier mouvement t'a conduit ici, -j'ai le droit de supposer que je peux te rendre un service. - ---Merci; mais non: les dieux eux-mêmes ne pourraient rien pour moi. - ---Les dieux sont loin, et je suis là. Tu n'as pas oublié que je -t'appartiens corps et âme? - ---Qu'est-ce que tu veux que je fasse de tout ça? - ---Peu de chose, mais enfin il est quelquefois agréable d'avoir un homme -à soi. Autrement, crois-tu qu'on aurait inventé l'esclavage? Tu veux -escalader un mur, ton homme te fait la courte échelle, et tu montes. Tu -veux traverser un fossé, ton homme se jette en avant, et tu vis. - ---C'est qu'il le ferait comme il le dit, ce Chinois-là! - ---Et même mieux, car il parle mal, et il aime bien. - ---Allons, bonsoir et que le ciel préserve les coeurs faibles de -rencontrer de pareils dévouements! - ---Pourquoi? - ---Parce qu'on se laisserait tenter à la fin, et qu'on prendrait les gens -au mot, et qu'on se conduirait comme une franche canaille! Adieu. Je -n'oublierai jamais cette soirée: tu peux donc te dispenser de m'en -reparler jamais.» - -Je le conduisis à son corps défendant jusqu'au bout de mon corridor: il -chancelait comme un homme ivre. En arrivant à l'escalier, il se retourna -brusquement, me saisit par les épaules, m'embrassa et me dit d'une voix -étranglée: - -«Vieux, encore une fois merci; mais non! Ah! pour ça, non!» - -Il me laissa fort ému, vous le croiriez sans peine. Dès le lendemain, -après une nuit inquiète, je courus prendre de ses nouvelles. Son -serviteur particulier m'assura qu'il venait de partir pour la campagne -et qu'il ne rentrerait pas de quelques jours. Je crus qu'il était à se -battre, et je laissai percer mon appréhension malgré moi; mais le valet, -qui devait en savoir long sur les secrets de son maître, s'empressa de -me rassurer. Il me laissa comprendre que Léon n'était pas toujours -d'accord avec M. Bréchot, que le père et le fils avaient eu trois -discussions violentes en vingt-quatre heures, et qu'ils étaient partis -chacun de son côté pour se rafraîchir le sang. - -Je fus six grands jours sans nouvelles. Un matin, je trouvai Léon dans -sa chambre. Il paraissait calme et reposé. - -«C'est donc fini? lui dis-je. - ---Quoi? - ---Tes misères? - ---Absolument. J'ai pris un parti. - ---Tant mieux; mais à présent il faut te distraire. - ---Mon père m'a suggéré une idée qui m'occupera un mois ou deux. Je -spécule. Devine sur quoi? - ---Que sais-je? - ---Sur l'impossible, mon cher. - ---Qu'entends-tu par l'impossible? - ---Mais, par exemple, le dévouement, la reconnaissance, le -désintéressement, l'héroïsme, le sublime en action, sur toutes les -belles choses qu'on admire en ce monde, mais qu'on n'y rencontre jamais. - ---Sceptique! - ---Naïf! Penses-tu sérieusement qu'un homme puisse se sacrifier pour un -autre? - ---Non-seulement j'en suis sûr, mais fournis l'occasion, et je te le -prouverai. - ---On se croit meilleur que l'on n'est. - ---Grand merci de ta confiance!» - -Il pirouetta sur ses talons et me dit: - -«Parlons d'autre chose. Si ma combinaison réussit, je passerai pour un -homme très-fort. Si j'échoue, le monde entier me jettera la pierre. - ---Excepté moi. - ---Savoir!... Viens déjeuner au cabaret...» - -Je déclinai l'invitation, et je m'en fus au ministère. Les propos -énigmatiques de Léon, sa voix acerbe et sa gaieté nerveuse m'avaient -profondément attristé. Le pauvre garçon me semblait bien mal guéri. -Tandis que je creusais ce problème en trottinant, les mains ballantes, -un bras se glissa sous le mien: c'était Léon qui me rejoignait. - -«Décidément, dit-il, tu ne veux pas déjeuner avec moi? - ---Le ministère! - ---Soit. Tu dois à l'État de lire ton journal en ses augustes bureaux; -mais quand dînerons-nous ensemble? - ---Aujourd'hui, si tu veux. - ---Non, je suis engagé; mais dimanche? Le dimanche est le libérateur des -employés vertueux. Il dételle les cinq cent mille chevaux à deux pieds -qui traînent le char emblématique; et par un phénomène inexpliqué -jusqu'à ce jour, le char continue à ne pas marcher lorsqu'il n'est -traîné par personne. A dimanche! J'irai te prendre vers six heures; -garde-moi ta soirée entière pour aller au spectacle, si le coeur nous en -dit.» - -Il fut exact; il arriva même à cinq heures et demie, lui qui pratiquait -l'habitude de manquer deux rendez-vous sur trois. Cette exception -m'aurait pu mettre en garde, si j'avais été capable de soupçonner un -ami. Il me chambra dans un cabinet de restaurant, devant un dîner fin, -véritable chère de gourmets, et Dieu sait les efforts qu'il fit pour -m'entraîner à boire; mais l'horrible vin bleu de la pension m'avait voué -à l'eau pour la vie: c'est l'unique service que M. Mathey m'ait rendu. -Je laissai donc l'amphitryon se monter la tête à lui seul, et je gardai -presque tout mon sang-froid. Le gaz, la nourriture, la vapeur d'un -plum-pudding, la fumée du cigare répandue dans l'air que je respirais, -ébranla légèrement mon cerveau; cependant je n'étais pas plus ivre -qu'aujourd'hui. Quant à lui, il était fort ému, tant du vin qu'il avait -pris que du mal qu'il allait faire. Le fil de ses idées se rompait par -moments, et ses paroles s'égrenaient au hasard. Je l'entendis répéter -plusieurs fois à propos de rien: - -«Il le faut! il le faut!» - -En prenant son café, il me dit sans préambule: - -«Je ne sais pas où j'avais l'esprit lorsque je t'ai proposé d'aller ce -soir au théâtre. Le dimanche, il n'y a que des spectacles impossibles et -des salles de portiers. A moins pourtant que l'Opéra ne joue ce soir par -extraordinaire; mais non.» - -Je répondis naïvement: - -«Mais si!» - -J'avais passé un quart d'heure devant les affiches; car je n'étais guère -blasé sur les plaisirs du spectacle, et l'honnête public du dimanche ne -m'inspirait aucun dégoût. L'Opéra donnait _Robert le Diable_, un -chef-d'oeuvre nouveau pour moi, et, quoiqu'il fût chanté par des -doublures, je me disais depuis le matin: - -«Voilà ce que j'aimerais à entendre aujourd'hui!» - -Léon ne me crut pas sur parole; il se fit apporter le journal, vérifia -le fait et me dit: - -«Malheureusement il est trop tard pour faire louer deux orchestres. - ---Mais la loge de ton père? - ---Je ne crois pas qu'il la garde pour ces représentations-là. - ---On pourrait s'en assurer: nous sommes à cent pas du théâtre. - ---Tu as donc bien envie d'aller à _Robert_? - ---Dame! - ---Eh bien! allons. Il le faut.» - -A tout hasard, je m'étais mis en tenue. Il en fit la remarque et me dit: - -«Je comprends! on ne veut pas s'être fait beau pour des prunes. Sais-tu, -Jean-Pierre, que tu tournes au _gentleman_? - ---Un _gentleman_ à bon marché. - ---Et par-dessus le marché, tu embellis, mon cher, il n'y a pas à s'en -défendre. - ---Laisse-moi donc tranquille! - ---Non, parole d'honneur, tous ces danseurs de cotillon qui font florès -au bal ne t'iraient pas à la cheville. Pourquoi ne viens-tu pas dans le -monde, maintenant que tes soirées sont à toi? - ---Qu'est-ce que j'y ferais? - ---Des conquêtes, parbleu! - ---Tu m'ennuies. - ---Franchement, personne ne s'est encore jeté à ta tête? - ---Personne. Et, comme de mon côté j'ai toujours été trop discret pour me -jeter à la tête des femmes, tu peux te vanter d'avoir un vieil ami qui -est un homme absolument neuf. - ---Prodigieux! Et dire qu'on a prêché ce matin dans plus de trente mille -églises contre la corruption des moeurs! A toi seul, tu réhabilites ton -siècle; mais tiens-toi bien, si nous entrons. Gare au corps de ballet! -Tu vas voir quelques paires de jambes qui pourront te trotter dans la -tête. - ---Cher ami, répondis-je, je me sens incapable d'aimer une femme que je -n'estimerais pas.» - -Il riait encore de ma sentence en arrivant sous le péristyle. Le -contrôleur, interrogé, lui dit: - -«La loge est à M. Bréchot, même pour les dimanches.» - -Trois minutes après, nous étions installés, et je dévorais la fin du -premier acte. - -Vous êtes abonné de l'Opéra, monsieur, vous connaissez la loge où mon -ami m'avait mené. C'est celle où Mme Gautripon se montre trois fois par -semaine. Elle est sur le côté, plus près de l'amphithéâtre que de la -scène. - -Vers la fin du premier entr'acte, je regardais la salle vaguement, en -étranger, plus attentif aux splendeurs de l'architecture qu'aux -toilettes dominicales et aux médiocres beautés de l'assistance, lorsque -Léon me dit: - -«Voilà des gens qui te connaissent. - ---Où donc? - ---Là-bas, à droite, second rang de l'amphithéâtre. Un vieux monsieur -décoré. Y es-tu? Prends ma lorgnette. - ---Très-bien. Le militaire à moustaches grises? - ---Juste. - ---Il me connaît peut-être; moi je ne le connais pas. - ---Mais sa voisine? - ---Le chapeau blanc? Pas davantage. - ---Alors pourquoi te lorgne-t-elle obstinément? Elle n'a fait que ça -depuis notre arrivée, et tiens! encore! - ---Elle a sans doute une amie dans nos environs. - ---Ou un ami. - ---Te voilà bien! Elle est très comme il faut, cette jeune personne. -C'est la fille du vieil officier. - ---Ou sa maîtresse. Je la plains. Il n'a pas l'air commode. Là! vois-tu? -Il lui arrache la lorgnette, il la querelle tout bas, il lui dit: «Que -je t'y prenne encore à regarder le joli brun!» - -L'orchestre interrompit notre débat; toute mon attention se reporta sur -la scène. Et pourtant, malgré moi, je retournai cinq ou six fois la tête -vers cette jeune fille si blonde et si jolie que Bréchot m'avait -signalée. Mes distractions s'expliquent d'un seul mot: la femme en -chapeau blanc était celle que vous avez insultée mercredi soir à l'hôtel -Gautripon. - -Elle me plut par sa beauté, par la simplicité de sa toilette, par -l'attention visible dont elle m'honorait, et surtout par ma propre -jeunesse, par ce besoin d'aimer que la misère et la contrainte avaient -toujours refoulé dans mon coeur. Je me mis à penser à elle, j'oubliais -l'opéra pour chercher ce qu'elle était, ce qu'elle voulait, comment elle -avait pu me distinguer dans cette foule. Léon me surprit au moment où je -braquais à mon tour le binocle sur elle. - -«Ah! ah! dit-il, ça mord!» - -Je rougis, je balbutiai; j'offris de parier que je n'étais pas l'objet -de cette curiosité bienveillante. J'alléguai que nous étions deux dans -la loge, et Léon l'imperturbable rougit à son tour; mais il reprit -bientôt son aplomb et me dit: - -«Il faut voir. Sors au prochain entr'acte et laisse-moi tout seul. Je te -dirai ce qu'elle aura fait.» - -Je me prêtai docilement à l'épreuve; mais, au lieu de rester passif dans -les couloirs ou d'arpenter le foyer, je descendis à l'entrée de -l'orchestre. Je la vis inquiète, agitée, promenant ses regards autour de -la salle, en haut, en bas, jusqu'au moment où elle me reconnut dans la -pénombre où j'étais caché. Alors elle arrêta les yeux sur ma chétive -personne, et je me sentis enveloppé d'une attention bienveillante et -pudique qui n'avait rien de provoquant. Je détournais la vue, et -cependant je la voyais. Une douche idéale qui me tomba presque aussitôt -sur la tête me fit deviner que le père me regardait aussi. Je m'enfuis -donc vers notre loge, et Bréchot se hâta de m'apprendre ce que j'avais -observé mieux que lui. - -La pièce s'acheva, mais j'en jouis fort peu. Vous devinez que mes -palpitations faisaient un accompagnement original à la musique de -Meyerbeer. Léon me quitta plusieurs fois pour passer des revues au foyer -de la danse. Lorsqu'il me tenait compagnie, il plaisantait amèrement sur -ma prétendue conquête. - -«Ces gens-là, disait-il, ne sont d'aucun monde. Ils viennent à l'Opéra -le dimanche avec des billets donnés. L'homme est un garde d'artillerie -en partie fine avec une demoiselle de modes. A la fin du spectacle, nous -les suivrons, si bon te semble; tu verras ce couple mal assorti monter -en fiacre et donner l'adresse du Mont-Valérien ou du fort Saint Denis. -Crois moi, n'y pense plus; allons à Tortoni prendre une théière de punch -et noyer ton caprice.» - -La contradiction piqua si bien mon amour-propre que je suivis le père et -la fille, suivi moi-même de Léon. Ils nous menèrent à mi-côte de la rue -Blanche; je les vis s'arrêter devant une maison d'honnête et modeste -apparence. Quelques minutes après, le quatrième étage s'éclaira. - -«Viendras-tu?» dit Léon. - -J'attendais comme un grand enfant, sans savoir quoi. Un rideau -s'entr'ouvrit; je reconnus la jeune fille, et je suivis mon camarade en -retournant la tête à chaque pas. - -Le reste alla de soi. Pendant trois jours, je fis le pied de grue des -amoureux timides. Le jeudi, Léon vint me voir; il me défia tant et si -bien que j'affrontai le concierge de la rue Blanche. On m'apprit, pour -cent sous, que le père de mon infante était un ancien capitaine, à -cheval sur le point d'honneur. Léon ne se tint pas pour battu; il opposa -ses renseignements aux miens et prétendit que Mlle Émilie -échantillonnait des pantoufles et des bandes de tapisserie pour un -magasin de la rue Castiglione. Je répliquai que ce travail redoublait -mon estime pour elle, et je me mis à partager mes loisirs entre son -domicile et son magasin. J'eus enfin le bonheur de la rencontrer seule -un jour qu'elle venait de rendre quelque ouvrage; je la suivis sans me -résoudre à l'aborder, quoiqu'elle laissât voir une émotion des plus -encourageantes. Rentré chez moi, j'avais la tête en feu; j'écrivis une -lettre respectueuse, mais passionnée. Le lendemain matin, le capitaine -envahissait ma chambre et me serrait le bouton. Je protestai de la -droiture de mes sentiments, et je lui demandai la main de sa fille. -Informations prises, il m'agréait le dimanche suivant, et ma future -s'évanouissait de joie en me voyant entrer chez elle. - -Mon beau-père était le plus chatouilleux des soldats et le meilleur des -hommes. Dès qu'il m'eut accepté pour gendre, il se mit à m'aimer comme -un fils. Vous pensez si je fus heureux de lui offrir la place toujours -vide qu'un autre homme de bien avait laissée dans mon coeur. Nos -intérêts furent bientôt d'accord: il voulait me livrer sans contrat et -d'avance la petite dot d'Émilie; je répondis qu'étant pauvre, sans autre -capital que mon travail et ma santé, je réclamais le régime de la -séparation de biens. Il comprit d'autant mieux mes raisons qu'il les -avait fait valoir autrefois dans sa propre cause. Quand les affaires -vont si vite, un mariage ne traîne pas longtemps. Émilie paraissait -aussi heureuse d'être bientôt ma femme que je l'étais de devenir son -mari; elle allait au devant de sa destinée sans fausse honte, mais sans -empressement trop vif. Ses façons d'être avec moi n'exprimaient que -l'estime, la confiance et la reconnaissance; elle semblait me remercier -de l'avoir choisie. Je l'aurais moins aimée, si elle avait laissé voir -quelque chose de plus. Son père nous estimait trop pour nous surveiller -de bien près, et nous avions à coeur de justifier sa confiance. Un seul -jour, dans l'ivresse de la passion, je m'oubliai jusqu'à serrer ma -fiancée dans mes bras; elle me repoussa avec une sorte d'épouvante: ce -mouvement de noble pudeur me la rendit plus respectable et plus chère. - -Dès que la chose avait été résolue, je m'étais empressé d'en faire part -à Léon. Son premier mouvement fut de m'embrasser avec joie; j'en conclus -qu'il se reprochait ses mauvaises plaisanteries, et pour le consoler je -lui dis: - -«C'est à toi que je devrai d'être heureux.» - -Il s'en défendit vivement, et jura que je ne devais rien qu'à moi-même, -rappelant tout ce qu'il avait fait pour me dissuader. - -«Mais alors tu me blâmes? - ---Non! mais chacun pour soi dans ces sortes d'affaires. Marie-toi, si -bon te semble; moi, je tire mon épingle du jeu.» - -Il promit cependant de m'assister comme témoin, puis il se ravisa, -prétextant que son père pourrait bien l'envoyer en Russie, juste au -moment où j'aurais besoin de lui. La maison, disait-il, avait plusieurs -ponts à livrer, il fallait qu'un des chefs assistât aux épreuves; mais -je n'avais pas lieu de désespérer: M. Bréchot ferait peut-être le -voyage, et Léon resterait à Paris. En attendant, j'offris de le -présenter chez mon beau-père. Il ne dit jamais non, mais il m'ajourna -tant de fois que je finis par le laisser en paix. Je comprenais qu'il -préférât ses plaisirs au spectacle d'un petit bonheur bourgeois comme le -nôtre; cependant cette marque d'indifférence m'attrista un jour ou deux. -Grâce à Dieu, mes occupations ne laissaient pas de place à la -mélancolie: nous faisions notre nid. M. Pigat nous avait trouvé un -logement dans nos moyens, un peu loin, un peu haut, sous les toits de la -rue de Courcelles, mais commode et égayé par la vue d'un jardin. Il y -jetait toutes ses économies, le pauvre homme! Pas un meuble, pas un -rideau qui ne lui eût coûté quelque privation. Notre lit représentait -pour lui cinq ans d'absinthe: il m'en fit la confidence en riant. - -«C'est tout profit, disait-il, car la sobriété prolongera ma vie; -j'aurai cinq ans de plus à voir grandir mes petits-fils.» - -J'avais donné congé au propriétaire de ma mansarde, rue de Ponthieu; -mais mon bail était signé pour un an, et on ne me permit pas de -remporter les meubles qui garantissaient le loyer. Il fallait deux cents -francs pour libérer cet humble bagage; je trouvai plus commode de le -laisser en place jusqu'à ce qu'un nouveau locataire endossât ma -responsabilité. Vous verrez tout à l'heure en quoi ce contre-temps me -servit. - -Huit jours avant les noces, Léon me dit adieu. Décidément il n'allait -plus au nord, il allait au midi, vers la Lombardie: la girouette avait -tourné. En me donnant la dernière embrassade, le pauvre ami pleurait -comme un enfant. - -«Quoi qu'il arrive, me dit-il, sois certain que personne au monde ne -t'aime plus solidement que moi. Puis-je compter sur ton dévouement?» - -Le doute seul était ridicule: je ne répondis qu'en levant les épaules. - -«Écoute, reprit-il, j'exige qu'avant d'épouser Mlle Pigat tu fasses une -visite à mon père. Il a besoin de te parler; sa porte te sera ouverte -tous les matins de neuf heures à midi. Si par hasard on te disait qu'il -n'y est pas, ou qu'il est en affaires, fais-lui passer ta carte; c'est -convenu. Tu ne regretteras pas cette démarche, et tu regretterais toute -ta vie de l'avoir négligée. Embrassons-nous encore, et à bientôt.» - -Je trouvai facilement deux témoins au ministère. Ils furent avertis que -le mariage civil, la cérémonie religieuse et le repas se feraient tout -d'un tenant, en une matinée. Ma future avait exprimé le désir de quitter -Paris le jour même et de passer quarante-huit heures dans la solitude de -Fontainebleau. Tout le monde approuva ce caprice de jolie fille: mon -chef de bureau nous accorda spontanément une quinzaine; le bon M. Pigat -me dit en mordant sa moustache: - -«J'aime mieux ça; quand il faut se quitter, c'est comme une opération de -chirurgie: plus la coupure est nette, moins on a de mal.» - -La politesse me commandait d'aller voir M. Bréchot père, quand même je -n'aurais pas promis cette visite à son fils. L'entrepreneur était à peu -près le seul homme qui m'eût porté quelque intérêt, sans être mon -camarade: j'avais été reçu chez lui, je m'étais essayé dans ses bureaux, -je lui devais ma nouvelle position. Cependant je retardai jusqu'au -dernier moment le devoir qu'il fallait lui rendre. Son caractère m'était -peu sympathique; sa libéralité lourde et presque insolente -m'effarouchait d'avance; je craignais de recevoir sur la tête un pavé -d'argent. - -En effet, il commença par me dire que j'avais un compte ouvert à sa -caisse, que je pouvais puiser, qu'il ne marchandait pas un dévouement -comme le mien. Je répondis modestement que j'aurais recours à ses -bontés, si je perdais ma place ou si je tombais malade, mais que jeune, -bien portant et muni d'un honnête emploi, grâce à lui, je n'avais plus -besoin de rien. - -A mon grand étonnement, une réponse si simple et si naturelle le -troubla. Il se mit à divaguer contre la lésinerie du budget, contre le -luxe des femmes et le relâchement des moeurs. Il me dit que le mariage -n'était plus qu'une affaire de convention, que les bons ménages -n'existaient pas, que l'homme était presque toujours trompé, mais qu'il -se consolait aisément à Paris, s'il avait de l'or dans ses poches. - -Je le savais sceptique et même un peu cynique, et je n'étais pas -d'humeur à tenter la conversion d'un tel endurci. Donc je le laissai -dire, et il parla longtemps à tort et à travers. Il me conta des choses -que je savais et d'autres que j'avais vaguement devinées, son projet -d'anoblir Léon par le mariage, le peu d'empressement que son fils -mettait à lui plaire, la peur qu'on avait eue de le voir se mésallier. - -«Vous entendez bien, me dit-il, que si ce gamin-là complotait une -sottise, l'ami qui se mettrait en travers deviendrait mon bienfaiteur; -rien ne me coûterait pour le payer de ses peines; il trouverait, grâce à -moi, de telles compensations, qu'en fin de compte il aurait plus gagné -que perdu.» - -Je protestai que, si Léon s'écartait de la bonne route, je ne -m'épargnerais pas pour l'y ramener, et que ma récompense en pareil cas -serait dans le succès même. Il me remercia, louant ma générosité, -répétant qu'il était heureux de l'amitié qui m'unissait à Léon, qu'il y -voyait la meilleure des garanties, qu'un refroidissement entre nous -troublerait son repos, empoisonnerait son existence, le frapperait au -coeur! Je ne pus m'empêcher de rire à ces exagérations d'un sentiment -qui me flattait. Je lui certifiai que rien au monde ne pouvait me -brouiller avec son fils; je rappelai les services que Léon m'avait -rendus, les liens de reconnaissance qui m'enveloppaient tout entier. - -«Moi aussi, lui dis-je, j'ai ouvert à votre fils un crédit illimité; il -peut tirer à vue sur mon dévouement: quoi qu'il exige, je ne laisserai -pas protester sa signature.» - -Devant ces assurances, son front s'éclaircit. Il me serra contre son -coeur; il prit dans son tiroir une liasse de billets de banque et abusa -de sa vigueur herculéenne pour me la fourrer dans la poche. Ainsi lesté, -il me poussa vers la porte, me jeta dans l'antichambre et tira les -verrous sur lui. - -Mais grâce à Dieu, j'avais appris dans mon enfance que l'homme se -dégrade en acceptant ce qu'il n'a pas gagné. Je portai ces billets à la -caisse, et je dis au premier employé qui se rencontra: «Argent de M. -Bréchot.» Comme j'étais un peu de la maison, la chose parut naturelle. -L'employé compta vingt-cinq mille francs et les inscrivit sous mes yeux -à l'avoir de son chef. Le lendemain, j'épousais Mlle Pigat. A trois -heures et demie, mon beau-père et nos quatre témoins nous conduisaient à -la gare de Lyon; à cinq heures nous débarquions à Fontainebleau, et je -poussais un cri de surprise en reconnaissant Léon Bréchot, mon vieil -ami, qui me tendait les bras. - -Émilie le reconnut avant moi, quoiqu'elle ne fût pas censée l'avoir -jamais vu. Elle cria: Léon! et s'évanouit. Je ne songeai pas même à -m'étonner de cette connaissance et de cette familiarité. D'un côté la -rencontre, de l'autre l'accident paralysaient un peu mes moyens. Quoique -ma femme fût sujette aux syncopes, quoiqu'on m'eût affirmé que le -mariage devait l'en guérir, je n'assistais jamais sans épouvante à ces -petits simulacres de la mort. Le moment et le lieu compliquaient la -situation de mille embarras ridicules. Il fallut transporter à bras la -belle évanouie; le premier refuge qui s'offrit fut une espèce -d'hôtel-cabaret voisin de la gare; une foule de badauds nous suivit -jusqu'au seuil et s'attroupa sur la place; l'hôtelier, sa femme et ses -filles vinrent nous encombrer de leurs soins. On voulut absolument -déshabiller Émilie; je renvoyai les deux hommes, comme c'était mon -droit; mais Léon, pâle, haletant, méconnaissable, me saisit violemment -au poignet, et m'entraîna dans une autre chambre dont il ferma la porte -à clef. Là je le vis tomber à mes pieds; il prit ma main, la baisa, -l'arrosa de ses larmes et me cria d'une voix lamentable: - -«Pardon! merci! Ah! Jean-Pierre, tu es le plus noble et le plus généreux -des hommes! Pardon! pardon!» - -Je crus positivement qu'il avait perdu la tête. - -«A qui diable en as-tu? lui dis-je en retirant ma main. Veux-tu te -relever bien vite! Tu me fais peur, sacrebleu! - ---Non, reprit-il avec une énergie désespérée en embrassant mes genoux. -Je ne veux pas me relever avant que tu m'aies dit: je te pardonne! - ---Et que pardonnerai-je à celui qui ne m'a jamais fait que du bien? Tu -es parti mal à propos, c'est vrai; tu nous as manqué ce matin, à la -mairie, à l'église et à table; mais les affaires avant tout: je ne t'ai -pas gardé rancune un moment.» - -Il se releva, me regarda entre les yeux, croisa les bras et me dit à -demi-voix: - -«Est-ce que par hasard tu n'aurais pas vu mon père? - ---Si fait. - ---Je respire. Et il t'a parlé? - ---De mille et une choses. - ---Et tu t'es marié? Ah! mon ami, comment reconnaîtrai-je un tel service? - ---Quel service? A qui en as-tu? Tu commences par me demander pardon de -tout le bien que tu m'as fait; tu finis par me remercier d'avoir pris -une honnête petite femme que j'adore. Allons savoir de ses nouvelles, -veux-tu?» - -Il me barra le chemin en criant: - -«Écoute-moi d'abord. Je suis un misérable. Mon père m'a trompé; nous -sommes tous ses victimes. Ah! le vieux Machiavel! Moi, j'étais décidé à -tout dire; voilà pourquoi sans doute il m'a éloigné de Paris. Il m'a -juré de t'ouvrir les yeux en temps utile, avant l'affaire. Que tout ceci -retombe sur sa tête! - ---Mais qu'y a-t-il enfin? - ---Il y a qu'Émilie est ma maîtresse depuis un an. Il y a que depuis -trois mois nous craignons...» - -Le reste de l'aveu fut arrêté par mes dix doigts qui lui serraient la -gorge. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Léon tombait -suffoqué, écrasé; les os de sa poitrine craquaient sous la pression de -mon genou, et je demandais à grands cris une arme pour l'achever. - -Ce fut lui-même qui répondit: - -«Là, dans ma poche, un revolver; tu me rendras service.» - -Je ne sais pas, monsieur, comment vous vous seriez conduit à ma place. -Moi, je frémis alors en pensant que je n'avais qu'un geste à faire pour -devenir assassin. - -«Relève-toi, dis-je à Bréchot, nous trouverons moyen d'égaliser les -armes. - ---Non, répondit-il, rien au monde ne me fera croiser l'épée avec toi; -mais je me tuerai, si tu veux, et tout de suite...» - -Je lui retins le bras et je le sommai de me dire toute la vérité. - -L'histoire était cruellement simple. Léon avait rencontré, poursuivi et -séduit Mlle Pigat, qui sortait souvent seule. Le jour où il fallut -prévoir les conséquences de sa faiblesse, elle dit: Je suis morte, mon -père ne me pardonnera pas. Le jeune homme prit alors la résolution -d'épouser Émilie: son caprice pour elle était devenu de l'amour; il -pleurait de tendresse à l'idée d'être père. Il s'ouvrit donc à M. -Bréchot; mais le vieillard, je vous l'ai dit, suivait d'autres visées. -Léon, qui est un peu plus jeune que moi, n'avait pas vingt-cinq ans -révolus. Les eût-il eus, recourir aux actes respectueux, c'était -embrasser la misère. D'ailleurs M. Pigat était trop fier pour jeter -Émilie dans une famille qui la repoussait. Y eût-il consenti, les délais -prescrits par la loi reculaient forcément le mariage jusqu'au moment où -la grossesse serait visible aux yeux du père. Léon ne pouvait donc que -se soumettre aux volontés de M. Bréchot. L'entrepreneur lui dit: - -«Te voilà bien embarrassé pour peu de chose! Tous les fils de famille -ont passé par là, et toujours leurs parents les ont tirés d'affaire. -Trouve un pauvre garçon qui épouse la mère et l'enfant; je placerai -monsieur, je doterai madame et je ferai un sort au petit: c'est -élémentaire.» - -Mais le coeur de Léon se soulevait à l'idée de jeter Émilie au bras d'un -faquin. Il ne refusait pas de marier sa maîtresse, mais à la condition -de la garder pour lui seul. Il consentait à voir son fils affublé d'un -nom d'emprunt, mais du nom d'un honnête homme. Bref on se mit en quête -d'un être chaste, intelligent, dévoué, désintéressé, qui pourtant fût à -vendre, et l'on me fit l'honneur de m'accorder la préférence. M. Bréchot -dit que le sort m'avait prédestiné à cela, que j'avais été dès l'enfance -un objet de commerce, que mon père m'avait vendu à M. Mathey sans me -demander mon avis, qu'il serait ingénieux, facile et sans danger de -m'acheter à moi-même sans me le dire, sauf à régler après. Léon me -défendit d'abord résolûment contre cette trahison, il résista le plus -longtemps qu'il put; mais la nécessité, l'urgence, mes protestations -d'une amitié à toute épreuve levèrent ses scrupules un à un. Il accepta -un rôle dans la comédie; il y fit entrer sa maîtresse: une femme n'a -plus de conscience à elle du jour où elle se donne à un amant. Pour moi, -j'avais été crédule et sot au delà de toute espérance; je jouais si -naturellement mon personnage d'amoureux que Léon s'en émut à la fin. -Huit jours avant le mariage, il avertit son père qu'il allait me -déclarer tout. M. Bréchot revendiqua l'honneur de cette négociation -délicate, persuadé qu'une somme aplanirait les voies. Il envoya son fils -en province, lui promit que je ne me marierais qu'à bon escient, et -qu'aussitôt marié je me ferais un devoir de lui conduire Émilie. Ma -fierté le déconcerta; il n'osa plus me mettre un tel marché à la main -lorsqu'il vit de quel air je refusais son argent. Toutefois il croyait -avoir fait un coup de maître en fourrant vingt-cinq mille francs dans ma -poche; j'avais reçu des arrhes, pensait-il, ce qui m'ôtait le droit de -me fâcher trop fort. Léon de son côté se disait: De deux choses l'une, -ou Jean-Pierre rompra son mariage, et je n'aurai sur la conscience qu'un -complot sans commencement d'exécution; ou il me rendra le service -capital que j'attends de son amitié, mais il le fera de plein gré, sans -pouvoir dire qu'on l'a trahi. Il se libère ou il se dévoue; dans aucun -cas, il ne peut dire que nous l'avons immolé comme une victime au -bonheur d'autrui. Lorsqu'il me vit descendre avec Émilie à la gare de -Fontainebleau, il conclut naturellement que je savais la vérité, que -j'avais passé outre, que je m'étais sacrifié à l'amitié, mais qu'il me -devait des excuses pour m'avoir jeté sous ce laminoir qui transformait -un honnête homme, droit et fier, en un plat mari. Voilà ce qu'il me dit -en substance, entremêlant les aveux d'une confession aux moyens d'une -plaidoirie. - -A mesure qu'il s'expliquait, je sentais mon sang se refroidir et ma -colère s'apaiser. Mon malheur n'était plus l'oeuvre de Léon seul, la -plus lourde part de responsabilité retombait sur son père; mais le fils -n'était pas innocent. Je me rappelais ses scrupules, ses hésitations, -ses remords anticipés; mais pouvais-je oublier la perfidie avec laquelle -il m'avait berné lui-même? Ce n'était pas M. Bréchot qui m'avait conduit -à l'Opéra. Nul autre que Léon ne m'avait signalé le chapeau blanc de -Mlle Émilie et sa lorgnette perfidement braquée sur moi. Enfin c'était -pour lui, dans son intérêt seul qu'on avait disposé de ma vie! Je -n'étais plus célibataire, et je n'étais pas marié: on m'avait pris ma -liberté sans me donner en échange un seul jour de bonheur. Entre un -terrassier parvenu, un petit viveur fainéant et une fille déchue, il -avait été décidé que Jean-Pierre Gautripon, citoyen français, vivrait et -mourrait seul, sans femme, sans enfants, sans famille! Et l'on trouvait -cela tout simple: j'étais si bon! - -Léon n'oublia pas ce merveilleux argument: - -«Tu m'avais dit mille fois: dispose de ma vie! - ---Eh! morbleu! répliquai-je, il y a une denrée plus précieuse que la -vie! Je ne l'offrais pas, et tu me l'as volée en m'accouplant à ta -maîtresse.» - -Il entendit tout ce que j'avais sur le coeur et ne chercha plus même à -se défendre. - -«Va toujours! disait-il en pleurant; je me hais et je me méprise plus -que tu ne peux faire. Écrase-moi, tue-moi! Le revolver est là, tout -chargé. S'il te répugne de verser mon sang, donne, que j'en finisse, et -ma mort arrangera tout. - ---Elle n'arrangeait rien! Cette femme, cet enfant, que veux-tu qu'ils -deviennent? M'estimes-tu si peu que tu me croies capable de réépouser ta -veuve et d'endosser ton orphelin? Va-t'en au diable avec la famille que -tu t'es faite! Il n'y aura jamais rien de commun entre ces créatures et -moi. Enlève ton Émilie, et cache-la dans quelque coin; c'est ton -affaire. Quant à moi, je ne reste ici que le temps de me laver les -mains, et je retourne à Paris. - ---Seul? Et M. Pigat? et mon père? et le monde? Que diras-tu? - ---Crois-tu donc par hasard que la bassesse d'autrui puisse changer mes -habitudes? Ai-je jamais menti? Je dirai la vérité, jour de Dieu! - ---Mon père nous fera mourir de faim, et M. Pigat, si bien que je la -cache, viendra tuer sa fille entre mes bras. - ---Ton père n'a pas le droit de vous faire expier son propre crime. Quant -à M. Pigat, s'il tue sa fille, il fera bien. Si j'étais père (il n'y a -plus de danger, grâce à toi), je pardonnerais à mon enfant de s'être -laissé séduire; je serais sans pitié pour celle qui amorce le coeur d'un -honnête homme et l'attire dans un guet-apens. Adieu.» - -Il se jeta au-devant de moi dans l'attitude classique des suppliants. - -«Houss!» lui criai-je. C'est le cri dont on se sert en Lorraine pour -chasser les chiens. Le paysan se réveillait en moi. - -«Jean-Pierre! ton adieu, c'est notre arrêt de mort. - ---Bah! Tu ne parlerais pas tant de mourir, si tu en avais envie!» - -Cependant je pris son revolver et je le glissai dans ma poche. Il se -méprit sur mon intention et me dit: - -«Ceux qui veulent mourir ne s'en vantent point, n'est-ce pas? Ils vont -dans la forêt chercher un carrefour solitaire... Tu ne feras pas cela, -Jean-Pierre! Je te le défends!» - -A cette exclamation, je répondis par un superbe éclat de rire. - -«Pas si sot, mon cher camarade! Me prends-tu pour un héros de roman? Ma -mort te rendrait service, il est vrai, mais je t'en ai déjà rendu plus -que tu n'en méritais, des services! A mon petit point de vue personnel, -je ne suis pas de trop sur la terre. J'ai quelques années devant moi, on -n'est ni sot, ni paresseux, on peut se rendre utile aux braves gens qui -peuplent ce petit globe. Cela vaut un peu mieux que de se faire sauter -la tête au bénéfice d'un polisson et d'une drôlesse. Bonsoir!» - -Au même instant, une sorte de jocrisse employé dans l'hôtel vint frapper -à notre porte. J'ouvris. - -«Messieurs, dit le garçon, votre dame est rhabillée; elle demande après -vous. - ---Va, cher ami, dis-je à Bréchot, va retrouver ta _dame_ et prie-la -d'agréer mes excuses, car il m'est formellement impossible de lui baiser -les mains.» - -Sur ce je descendis en fredonnant un air de _Robert le Diable_. - -Je vous ai dit que le rez-de-chaussée de notre auberge était une sorte -de café-restaurant. Comme je traversais la grande salle, je vis dans un -miroir un monsieur qui me ressemblait encore, mais qui n'était plus tout -à fait moi. J'avais des habits neufs, une _suite_ commandée exprès pour -ce petit voyage, et cela me rendait décidément trop joli. On m'eût pris -pour un jeune commis de nouveautés s'en allant en conquête; mais ce qui -me frappa le plus vivement fut l'expression de mon visage. J'avais le -nez pincé, les lèvres amincies et quelque chose de satanique dans le -regard. Bref, je ne me plus pas à moi même et je me dis: «Ah çà! -deviendrais-tu méchant? On s'aigrirait à moins, je l'avoue, mais ce -n'est pas une raison.» - -La gare était à quelques pas; les trains se succédaient d'heure en -heure; pour me transporter aussitôt à Paris, je n'avais qu'à vouloir. -Cependant la soif de respirer à l'aise, le désir d'arrêter un plan de -conduite, enfin je ne sais quel besoin d'apaisement me poussa vers la -forêt. Il y avait longtemps que je ne m'étais retrempé dans un bain de -grand air. Je me dirigeai à pas lents vers un massif de hauts arbres -jaunis par l'automne, je franchis la lisière, et je me mis à marcher -sous bois, à l'aventure, tantôt gravissant les rochers, tantôt foulant -les épaisseurs de feuilles mortes qui s'accumulent dans les fonds. Le -soleil se couchait; l'horizon était comme drapé de gros nuages pourpre -et or. De ma vie je n'avais rien rêvé de si beau. Quand j'arrivais en -haut d'une colline, je voyais onduler la forêt infinie comme un océan de -toutes les couleurs. J'étais saisi par une puissance supérieure à nos -colères, et ce grand calme bienveillant qui est l'esprit de la nature -s'assimilait mon coeur violent et troublé; mais si j'étais apte à goûter -cette quiétude, je n'étais pas capable d'en jouir. A chaque instant je -m'arrachais par un soubresaut à la clémente sérénité du monde extérieur. -Je courais comme un fou en criant: «Moi! moi! moi!» Farouche -protestation de l'être seul et souffrant contre l'harmonie universelle! - -Cependant les heures marchaient, les nuages avaient pâli, les formes de -la forêt se fondaient peu à peu dans l'ombre; mes sens offraient moins -de prise aux spectacles du dehors, la fraîcheur de la soirée me -concentrait insensiblement en moi-même. Je m'assis, je fermai les yeux, -je m'isolai de tout, et je recommençai sur nouveaux frais le plan de ma -modeste existence. Je fus très-agréablement surpris de me retrouver -juste au même point que le mois précédent avant la soirée de l'Opéra. -J'avais toujours ma place et le moyen de gagner honnêtement ma vie. Le -bureau m'attendait aux heures accoutumées, les compagnons de mon petit -travail si facile et si doux me recevaient à bras ouverts. La chambre de -la rue de Ponthieu était toujours à moi, je pouvais y rentrer dès ce -soir et dormir comme autrefois sur ma couchette de noyer. Léon ne -viendrait plus chevaucher sur ma chaise de paille en fumant ses fameux -cigares; mais Léon n'était pas nécessaire à mon bonheur: j'avais passé -souvent des mois entiers sans le voir, et la privation semblait -très-supportable. Pour me consoler de sa perte, je n'avais qu'à supposer -qu'il était mort le mois dernier, digne d'estime et de regrets, et à -l'ensevelir honorablement dans un petit coin de ma mémoire. Quant à Mlle -Pigat, je la connaissais si peu et de si loin qu'en vérité son éclipse -n'était pas matière à grand deuil. Il est vrai qu'en un mois elle -m'avait ôté le droit de prendre une autre femme; mais elle m'en avait -ôté l'envie, et tout se compensait. Où diable était le désastre? Cette -légère épreuve pouvait tourner à mon profit. Je me voyais assuré -désormais contre la tentation de faire un sot mariage. Je n'aurais pas -d'enfants, c'est un malheur que tout célibataire subit avec résignation. -Libre des soucis du ménage, j'allais trouver enfin le temps de -travailler; j'emploierais les loisirs du bureau et mon fonds de savoir -classique à des oeuvres utiles à mes semblables, et peut-être, qui sait? -honorables pour moi! - -Quand j'eus bâti mon château en Espagne, je me levai plein de force et -de confiance. Seulement mes habits étaient trempés de rosée et j'avais -perdu mon chemin. Il fallut quelque temps pour m'orienter en forêt et -retrouver la gare. On fermait. Le dernier train était passé à neuf -heures et demie; on n'en attendait plus avant deux heures vingt-trois du -matin. Force m'était de chercher un gîte; la belle étoile est trop -inclémente en automne; je venais de l'apprendre à mes dépens. Je -m'informai de mes bagages; le préposé me dit qu'ils étaient à l'hôtel -d'en face. «Eh bien! pensai-je en traversant la place déserte, allons -dormir dans cette auberge où ma malle a dû retenir une chambre pour -moi.» - -En effet, le même pataud que j'avais déjà vu me conduisit sans broncher -au premier étage; il ouvrit une porte, et je reconnus dès le seuil ma -malle neuve qui m'attendait. La maison paraissait tranquille: à dix -heures du soir on n'entendait plus de bruit. - -Je ne daignai pas m'informer de ma compagne, qui ne m'était plus rien. -Évidemment Bréchot l'avait emmenée: bon voyage! Mais le génie -hospitalier qui portait la bougie me dit à demi-voix avec un fin -sourire: «Monsieur n'aura pas peur, il est en pays de connaissance: -l'autre monsieur et sa dame sont là.» - -Entre ma chambre et la leur, il n'y avait qu'une porte condamnée. Leur -procédé, je le confesse, me parut vif. J'eus beau me dire, pour les -excuser, qu'ils me croyaient parti par le dernier train, que j'avais -fait à Léon des adieux péremptoires, que personne n'était obligé de -prévoir le petit accident qui m'arrêtait. Je ne pus m'empêcher de sentir -qu'ils poussaient l'impudence à son comble; je me rappelai malgré moi -que cette poupée blonde m'avait juré fidélité le matin même, et par deux -fois. Le voisinage éveilla dans mon esprit des souvenirs de cour -d'assises; je pensai à tous les maris qui s'étaient fait justice en -pareille occurrence et que le jury avait presque complimentés. Le -revolver du fils Bréchot me chatouillait à travers ma poche, et malgré -le sommeil qui picotait mes yeux je ne pouvais me mettre au lit. - - - - -IV - - -La porte qui nous séparait n'était qu'une feuille de bois blanc décorée -de quelques moulures. A l'examiner de près, j'y aurais découvert sans -doute un ou deux trous de vrille percés, selon l'usage, par un commis -voyageur en goguette; mais le métier d'espion me répugnait, et je -n'étais pas homme à faire la police de mon honneur. J'allais et venais à -grands pas entre le lit et la fenêtre, faisant craquer mes brodequins, -sifflotant tous les airs qui me passaient dans la mémoire, et satisfait -en somme de ne rien voir et de ne rien entendre. Je savais que les -jugements les plus sensés et les résolutions les mieux assises ne -tiennent pas contre certains affronts. Quelque chose m'avertissait que -tout l'échafaudage de mes raisons pouvait crouler comme un château de -cartes au bruit d'un seul baiser; qu'un simple mot venant me souffleter -à travers ces voliges mal jointes me jetterait hors des gonds et me -précipiterait Dieu sait où. - -Dans les moments de calme, je me disais: - -«Puisqu'elle n'est plus ma femme, je serais un grand sot de m'émouvoir. -Le monde ne peut pas me confondre avec les épouseurs de drôlesses et les -endosseurs d'enfants qui souillent le pavé de Paris; on saura dès demain -que j'étais tombé dans un piége et que j'en suis sorti du premier bond. -Ayant répudié Mlle Pigat, ai-je encore le droit de la surveiller? non, -sans doute; de la punir? moins encore. Si nous avions divorcé comme des -Anglais, des Belges ou des Russes, je pourrais la rencontrer dans le -monde au bras d'un autre mari. Il est vrai que le divorce est interdit -chez nous; mais on y supplée comme on peut dans toutes les occasions où -il serait juste et nécessaire. Les bigots effarés de 1816 ont fait un -vide dans nos lois; je le comble à ma façon lorsque j'envoie ma femme à -tous les diables. Elle retourne à son amant; pourquoi pas? Il faut bien -qu'elle retourne à quelqu'un, la malheureuse!» - -Cependant je ne pouvais oublier que cette étrange nuit de noces m'avait -été destinée par Bréchot. C'était un pur hasard qui nous rapprochait en -ce moment dans une auberge de dernier ordre; mais avant l'accident -d'Émilie, les aveux de Léon et ma vigoureuse colère, notre gîte avait -été commandé quelque part. Mon vieil ami était arrivé à Fontainebleau -avant nous, pour nous attendre; il s'était installé dans quelque grand -hôtel de la ville, aux environs du château; il avait retenu un bel -appartement, avec une chambre pour moi, bien commode et bien située, -assez loin d'eux pour qu'ils fussent libres, assez près pour imposer -silence aux commentaires! Et l'on avait pu croire que je me prêterais à -cette ignoble comédie! Pour quel homme ces gens-là me prennent-ils? -Insulter si froidement et de propos délibéré un garçon de vingt-cinq -ans, qui a du sang dans les veines! Ils ne savent donc pas, les fous! -que les nuits d'octobre sont longues, et qu'à se promener depuis le soir -jusqu'au matin le plus patient peut se lasser! - -Je ruminais ainsi depuis tantôt deux heures quand je sentis ma tête -s'appesantir et mes jambes vaciller. Mes idées, parfaitement limpides au -début, sortaient troubles et limoneuses comme le fond d'un tonneau. Je -m'étendis tout habillé sur mon lit, et l'oppression morale se compliqua -d'une angoisse évidemment maladive. Je fermai les yeux, et certain -éblouissement qui m'obsédait redoubla. Il me fallut un véritable effort -pour gagner la fenêtre et l'ouvrir. Mes oreilles tintaient; j'entendais -mille bruits étranges, et entre autres des gémissements étouffés. Le -grand air me rétablit bientôt. Accoudé sur l'appui de la fenêtre, je -sentis mon corps se ranimer et mon esprit s'affermir. De ma vie je -n'avais respiré si pleinement et d'un tel appétit. Le voisinage de la -noble forêt m'expliqua cette sensation exquise; en moins d'une -demi-heure, je fus non-seulement remis, mais comme régénéré. J'étais si -bien qu'il me parut tout naturel d'oublier les iniquités du monde et de -me mettre au lit. - -Mais à peine avais-je regagné le milieu de la chambre qu'une odeur âcre -me prit à la gorge, tandis qu'une force invisible me comprimait les -tempes. Je reconnus la vapeur du charbon, et je compris que le malaise -auquel je venais d'échapper était un commencement d'asphyxie. Je -m'empressai de rappeler le grand air à mon secours, et je me mis à -chercher la cuisine de l'hôtel pour arrêter, s'il se pouvait, le danger -à sa source; mais, à mesure que je descendais vers la cuisine, l'air -devenait plus respirable: assurément le mal ne venait pas de là. En -trois minutes, je fus fixé. C'était mon ex-ami et Mme Gautripon qui -s'occupaient de me rendre la liberté. Ils n'avaient pas épargné le -combustible, et tout me faisait croire qu'avant une heure je serais -veuf. - -Ce double suicide arrangeait tout; il remettait ma vie en l'état où -Bréchot l'avait prise pour la corrompre et la désoler. Je n'avais pas -d'excuses à produire, pas d'explications à donner, pas de compte à -régler avec M. Bréchot, avec M. Pigat, avec le monde. C'était la plus -belle conclusion que je pusse rêver et la plus simple. Il ne m'en -coûtait rien, tout se faisait spontanément, sans mon aide; je n'avais -pas même à remuer le bout du doigt, il suffisait de laisser aller les -choses. Deux coupables se faisaient justice: en bonne conscience, -était-ce à moi de les sauver? - -Voilà, monsieur, les premières pensées qui me vinrent à l'esprit: vous -conviendrez qu'elles étaient logiques. Je me félicitai même un instant -de n'être pas plus chrétien qu'on ne l'est après dix ans de collége; -car, si j'avais appris le pardon des injures, il s'en serait suivi un -tiraillement entre la justice et la charité qui m'eût conduit à faire un -monologue assez long dans la manière de Corneille. Comme j'étais de mon -temps, je me bornai à dire: - -«C'est bien fait: je vais passer une nuit blanche et prendre un rhume de -cerveau; mais cette légère incommodité m'épargne toute une vie de honte -et de douleur: j'y gagne!» - -Dans cette agréable pensée, j'ouvris ma valise, j'endossai un vêtement -chaud, j'échangeai mes bottines contre des pantoufles, je nouai un -mouchoir autour de ma tête, et je me trouvai fort à l'aise. Le courant -d'air qui circulait entre la porte et la fenêtre assainissait ma -chambre; une promenade un peu vive me permettait de supporter la -fraîcheur de la nuit. J'avais formellement résolu de partir par le train -de 2 heures 23 minutes et d'attendre chez moi, rue de Ponthieu, le -dénoûment de ce petit drame. - -Hélas! l'homme n'est point parfait. Tous les philosophes l'ont dit, je -l'ai prouvé, monsieur, dans cette nuit à jamais regrettable. Tant que ma -femme et mon ami moururent en silence, j'envisageai la question au point -de vue abstrait, mathématique: leur fin me paraissait la conséquence -naturelle de leur crime, mon attitude expectante et digne semblait être -le vrai rôle d'un honnête homme outragé; mais au premier gémissement qui -vint déchirer mes oreilles, cette lâche et misérable humanité qui -jusque-là m'avait laissé tranquille m'empoigna des pieds à la tête, me -tordit les entrailles et secoua mon coeur comme un grelot. Cela ne dura -pas une seconde, mais dans ce court espace de temps je vis des choses -que Dante n'a pas même aperçues dans son interminable rêve. J'embrassai -d'un coup d'oeil toute l'espèce humaine, les morts et les vivants et -ceux qui sont encore à naître. Tout cela se tenait ensemble et ne -faisait qu'un seul corps; le même sang circulait partout, et les -douleurs individuelles se répercutaient dans la masse par une secousse -électrique. Il y avait de moi dans tous les autres hommes, et je les -sentais tous vivre en moi, tous sans exception, y compris Léon et sa -maîtresse! Cette hallucination fut plus rapide et plus fugitive que -l'éclair, mais l'éclair a le temps de renverser un chêne, et moi j'avais -eu le temps d'enfoncer une porte. - -Deux minutes après, si le monde avait pu sonder les murailles de notre -auberge, le monde eût éclaté de rire. Il aurait vu dans l'attitude la -plus comique un de ces maris dissyllabes que Molière appelle si -lestement par leur nom. Je ramassais sur le plancher l'amant heureux de -ma femme; je l'asseyais, je l'adossais, je le déshabillais, je -l'inondais d'eau fraîche, et je pressais doucement sa poitrine pour y -rappeler l'air et la vie. Je prodiguais les mêmes soins à la blonde et -frêle créature qui m'avait si impudemment trahi; je me partageais entre -eux, je courais de l'un à l'autre, je me multipliais, je répondais par -un cri de joie au premier signe de vie donné par Léon, je m'escrimais -d'autant plus fort à ranimer sa complice, et dans l'ardeur de ce beau -zèle j'insufflais l'air à pleine bouche entre les lèvres de Mme -Gautripon. Je vous ai dit que je ne l'avais jamais embrassée: j'oubliais -ce baiser-là; mais vous me croirez sur parole si je jure que l'amour n'y -était pour rien. - -Je les ai sauvés tous les deux, lui d'abord, elle ensuite. Les hommes -ont la vie plus dure; mais la femme est bien forte aussi. Celle-là, qui -paraît fragile comme un verre mousseline, est revenue de l'autre monde -avec tout son bagage: la mère et l'enfant se portaient bien. - -Ne me supposez pas meilleur que je ne suis. Vous pourriez croire par -exemple que j'eus pitié de ce foetus innocent qui mourait par-dessus le -marché, ou que le souvenir du tombeau de mon père me décida peut-être à -arrêter Léon sur le chemin du cimetière. Non, monsieur, l'instinct seul -fut coupable de cette bonne action. Je la commis sans y songer, comme -les chiens de Terre-Neuve se lancent à l'eau pour sauver un juif ou un -évêque indifféremment. - -Mes deux ressuscités le comprirent fort bien, car au lieu de se jeter -dans mes bras, ce qui m'eût peut-être embarrassé, leur premier mouvement -fut de me reprocher ma maladresse et ma sottise. Mme Gautripon s'indigna -de se voir déshabillée et de se sentir inondée d'eau froide; Léon fit sa -rentrée dans la vie comme un matamore de la vieille comédie française, -en disant: Qui est-ce qui s'est permis de m'empêcher de mourir? - -Lorsqu'il fut avéré que j'étais l'auteur de tant de maux, on s'humanisa -quelque peu; madame me remercia d'un air dolent, Bréchot rendit justice -à mes intentions, mais ils me prouvèrent en duo que je m'étais conduit -comme une bête. Mon eau froide et mes insufflations grotesques n'avaient -pas modifié la situation. Émilie et Léon restaient dans une impasse d'où -ils ne pouvaient sortir que par la mort. M. Pigat était-il devenu moins -militaire et moins Breton? avait-on lieu d'espérer qu'il pardonnât à sa -fille? Moins que jamais maintenant que le déshonneur d'Émilie éclatait, -par mon fait, aux yeux du public. Je n'avais ranimé cette femme sans -mari et cet enfant sans père que pour les exposer à un danger certain, -et Léon, ne pouvant les sauver, ne pouvait pas leur survivre. C'était -donc un suicide à recommencer, deux agonies à souffrir au lieu d'une, et -j'aurais bien mieux fait de prendre le dernier train. - -Je confessai mes torts. Quant à les réparer, c'était une autre affaire. -Oter à ces infortunés la vie que je leur avais imprudemment rendue! Mme -Gautripon m'en priait, son amant me l'ordonnait presque; mais vous -pensez que cet office n'était ni dans mes moyens ni dans mes goûts. - -Cependant je ne pouvais leur dire: - -«Excusez-moi de vous avoir dérangés; mettons que je n'ai rien fait et -achevez-vous à votre aise, sous les auspices de l'amitié.» - -Impossible, monsieur; je suis sûr qu'en cela mon sentiment s'accorde -avec le vôtre. Lorsqu'on féconde un germe humain, on s'oblige par cela -seul à protéger son existence; lorsqu'on ressuscite par force un homme -qui avait d'excellentes raisons pour mourir, on s'engage tacitement à -lui rendre la vie supportable; c'est une vérité de sens commun. Notre -imprévoyance est si grande néanmoins qu'on fabrique les enfants sans -savoir si l'on pourra les nourrir, et qu'on repêche les suicidés de la -Seine sans savoir si l'on a quelque espérance à leur rendre. - -Moi, j'avais le moyen de réconcilier deux personnes avec la vie, mais à -quel prix! Si j'acceptais les faits accomplis, si la logique de ma bonne -action m'entraînait à garder la femme et l'enfant d'un autre, nul ne -pouvait dire où s'arrêteraient mes misères, mes humiliations, les -mensonges obligatoires d'une existence où tout était faux. Il ne -s'agissait de rien moins que de jouer, vingt-quatre heures par jour et -pendant plusieurs années, un personnage à peu près impossible. -J'envisageai froidement le rôle: il me parut au-dessus de mes forces, et -pourtant je le pris, comptant sur un miracle ou sur une grâce d'état. Si -les gens n'essayaient que ce qu'ils sont assurés de bien faire, -l'humanité se traînerait jusqu'à la fin des siècles dans les premiers -sentiers qu'elle a battus. - -Quand mon parti fut arrêté, je dis à ma femme et à mon ami: - -«Calmez-vous, écoutez-moi froidement, et suspendez vos lamentations, qui -me rompent la tête. Je me suis mis dans la nécessité de vous sauver: -tant pis pour moi, j'irai jusqu'au bout; mais voici les conditions que -j'impose. Méditez-les avant de me baiser les mains, et arrêtez l'élan de -votre reconnaissance qui va réveiller toute l'auberge. Mademoiselle -Pigat, vous devinez ce que je pense de vous; je peux donc m'épargner -l'ennui de vous le dire. Cependant, comme il ne me plaît pas d'être la -cause même innocente, de votre mort, j'aime mieux demeurer votre mari -devant les hommes que de vous envoyer à la boucherie. Vous porterez mon -nom, puisqu'il le faut, et votre enfant s'appellera Gautripon; c'est -entendu. Le logement que nous avons loué ensemble sera, aux yeux de -tous, notre domicile conjugal; seulement, comme il est trop étroit pour -un ménage aussi _régence_ que le nôtre, j'irai passer les nuits dans ma -chambre de garçon. Mes occupations me permettent de déjeuner dehors sans -scandale; je dînerai tous les soirs à la maison, selon l'habitude des -employés, et je supporterai la moitié des frais du ménage. Nos intérêts -sont séparés par contrat, Dieu merci! Toutefois, comme il peut vous -advenir telle aubaine dont je ne saurais profiter même indirectement -sans déshonneur, j'exige que vous borniez vos dépenses de table, -d'ameublement, voire de toilette, aux modestes revenus que nous avons -mis en commun. Pas un sou n'entrera chez nous, sauf les intérêts de -votre dot et mes appointements du ministère ou d'ailleurs, car je suis -résolu à quitter bientôt le ministère. La moindre infraction à ce -dernier article du traité serait suivie d'une séparation immédiate à vos -risques et périls.» - -La pauvre fille se mit à protester de son obéissance, de son respect et -de son dévouement. J'eus toutes les peines du monde à défendre mes -genoux contre ses embrassades et ses larmes. Si j'avais conservé quelque -restant d'amour pour elle, sa bassesse en présence du danger m'eût -joliment guéri. Du reste, elle n'était rien moins que belle avec sa robe -déchirée, son linge plaqué sur la peau et ses cheveux en désordre. Les -blondes sont journalières, chacun le dit; mais c'est surtout les jours -d'asphyxie qu'elles perdent de leurs avantages. - -«Maintenant à nous deux! repris-je en me tournant vers Bréchot. Tu as -entendu mon ultimatum; tâche d'en profiter en ce qui te concerne. Pour -le moment, tu n'es pas riche, et le train que tu mènes absorbe au moins -ta pension. Continue, et, quoi qu'il arrive, fais en sorte que ton sale -argent ne pénètre jamais chez nous: je le jetterais par la fenêtre avec -les choses et les personnes qui me tomberaient sous la main. - ---Mais... fit-il. - ---Oui; tu vas dire que je n'ai pas le droit de condamner ton fils à la -misère. Sois tranquille; l'enfant ne manquera de rien tant que je serai -là. Par exemple, je ne me charge pas de lui laisser une fortune. Libre à -toi de placer quelque chose sur sa tête. S'il faut absolument un -prétexte à tes munificences, tu seras le parrain, j'y consens; mais -l'enfant, pas plus que la femme, ne recevra rien de toi dans ma maison. -Je veux rester net, comprends-tu?» - -Il répondit qu'il m'admirait et cent autres platitudes. Le rêve de sa -vie était de me suivre en tous lieux pour me servir à quatre pattes. - -«Halte-là, mon garçon! J'entends n'être servi que par moi-même et par ma -femme de ménage. As-tu cru, par hasard, que je me chargeais de madame -pour la tenir à ta disposition? Tu comptais prendre tes habitudes chez -moi, pauvre ami? Essaie! J'ai pu avaler un passé de digestion difficile, -mais ma tolérance n'ira pas plus loin. Ton sauveur, soit, puisqu'il le -faut; ton complaisant, jamais!» - -Il s'excusa d'un air humble, pour ne pas dire hébété, et jura tout ce -que je voulus. Mme Gautripon fit chorus avec lui; ces deux êtres, avilis -par la peur, me promirent de s'éviter, de se fuir, de s'oublier l'un -l'autre, de respecter mon nom comme un fétiche et ma maison comme un -temple. - -Le sacrifice leur paraissait aisé dans le moment: ils n'avaient pas -l'esprit tourné aux bagatelles; mais la tentation ne pouvait manquer de -les reprendre un jour, lorsqu'ils seraient un peu plus tentants l'un et -l'autre. Alors ils me regarderaient comme un obstacle odieux et -ridicule, un gardien de harem, un chien du jardinier, et ils se -rejoindraient sans scrupule et sans gêne, grâce à la régularité de mes -occupations. Voilà ce qu'il importait de prévenir; il ne me plaisait pas -d'être montré au doigt dans les rues. Je leur dis mes raisons et le -remède que j'avais trouvé contre un mal presque inévitable. - -«A votre première incartade ou même à mon premier soupçon, je me retire -sous ma tente, et je laisse à madame le soin de s'expliquer avec M. -Pigat. Tant qu'il sera de ce monde, vous aurez peur de lui, et je vivrai -tranquille, ou peu s'en faut. S'il meurt, je n'aurai plus d'allié contre -vous, plus de croquemitaine à appeler si vous n'êtes pas sages; mais, -d'un autre côté, vous n'aurez plus besoin de moi. Je reprendrai toute ma -liberté en vous rendant toute la vôtre.» - -Ainsi fut dit et convenu dans cette nuit mémorable, entre quatre et cinq -heures du matin. Je vous réponds que personne ne songeait à faire -résistance. Léon lui-même, ce gaillard que vous voyez si crâne au bois -de Boulogne, était bien petit garçon devant moi. Par mon ordre, il -s'apprêta tout de suite à filer sur Paris avant le lever du soleil. Tout -son bagage se trouvait à notre auberge; il l'était allé prendre à -l'hôtel d'Angleterre. C'est même à la faveur de ce petit déménagement -qu'il avait apporté deux boisseaux de charbon dans une malle et un -réchaud en fer dans un carton à chapeau. J'éveillai le garçon, qui -dormait tout vêtu sur le billard du rez-de-chaussée, je chargeai son -crochet, je l'envoyai en avant et je revins abréger les adieux -larmoyants de mon ami et de ma femme. Léon s'accrochait à moi sur la -place; il retourna dix fois la tête vers l'auberge, où nos fenêtres -brillaient seules à travers la nuit. A deux pas de la gare, il s'arrêta -et me dit du ton le plus lamentable: - -«Tu me jures de respecter Émilie?» - -Ma foi! la question était trop saugrenue; elle me jeta hors des gonds. -J'y répondis par un grand coup de pied qui rapprocha Léon de son but et -par une épithète qui serait déplacée dans mon récit, mais qui ne l'était -pas dans la circonstance. Il empocha le tout et partit. Que l'homme est -peu de chose par moments! - -En rentrant à l'auberge, j'allai droit chez ma femme, qui tomba presque -à mes pieds et me dit: - -«Monsieur! faites de moi tout ce qu'il vous plaira! - ---Mais, madame, répondis-je, il me plaît que vous preniez quelques -heures de repos. Vous dormiriez mal ici, la chambre est en désordre. -Prenez la mienne et couchez-vous. Quant à moi, je trouverai peut-être un -matelas moins mouillé que les autres et une couverture à peu près sèche; -c'est tout ce qu'il me faut. Bonne nuit!» - -Je lui fermai ses volets, et je pris soin de la barricader moi-même, car -la pauvre créature me connaissait assez peu pour craindre encore je ne -sais quoi. - -Elle dormit passablement, moi fort mal, ce qui me permit de voir lever -l'aurore: mais un brouillard épais vint gâter ce spectacle si cher aux -hommes vertueux. Le vent avait tourné; dans l'espace de quelques heures, -le paysage s'estompa si bien qu'il finit par s'effacer. En rôdant à -travers la chambre où j'étais confiné par le temps, je découvris sur le -coin du secrétaire une lettre à mon adresse. C'était l'adieu suprême de -Léon, écrit la veille au soir, tandis que le charbon s'allumait. J'ai -conservé cette pièce pour la montrer à son auteur, s'il devenait ingrat; -je ne me doutais pas qu'il faudrait la produire à la décharge de mon -honneur. Écoutez. - - «Mon ami (permets-moi de te donner ce nom à la dernière heure de ma - vie)! je meurs avec celle qui est ma femme devant Dieu. Ne t'accuse de - rien: ce n'est point ton refus ni les rudes vérités que tu m'as fait - entendre qui nous poussent à cet acte de désespoir. Le seul coupable, - encore n'ai-je pas la force de le maudire, c'est mon père. Pourquoi - m'a-t-il si mal aimé? Pourquoi me défend-il de réparer ma faute et - d'être heureux? Détestable vanité de l'argent! qu'en fera-t-il, de ces - millions orgueilleux et stupides qui lui coûtent la vie de son fils? - Pardonne-lui, Jean-Pierre, et ne lui refuse pas tes consolations, - quoiqu'il t'ait donné le droit de l'accabler. Il ne sait pas, vois-tu? - C'est un homme qui ne doute de rien parce qu'on lui a toujours cédé; - il ne peut croire aux consciences inflexibles comme la tienne. Tout le - mal qu'il t'a fait va être réparé. Quand tu liras ces tristes mots, tu - seras libre. Sois heureux, mon vieux camarade! Si les voeux des - mourants ont un peu de crédit n'importe où, tu verras des jours - meilleurs, tu trouveras une femme digne de toi, tu seras père! Et dire - que je l'aurais été dans six mois! Enfin! Tout ce que je demande, - c'est que tu te souviennes quelquefois sans trop d'amertume de ton - pauvre ami - - «LÉON BRÉCHOT.» - -Voici l'original de cette lettre. En voilà plus de vingt autres de la -même écriture et signées du même nom; le contrôle est facile, à moins -pourtant que j'aie fabriqué toute une liasse de faux pour le besoin de -ma cause! - -Je vous confesse, monsieur, que cet adieu me toucha. J'y retrouvais les -bons sentiments et la générosité naturelle du malheureux garçon qui -m'avait fait tant de mal. Léon est un peu fou, mais il n'est ni méchant -ni perfide. Il a terriblement abusé de moi, mais par étourderie, sans -cesser un moment de m'aimer. C'est pourquoi je lui conserve, en dépit de -tout, le titre d'ami. - -Quant à Mlle Pigat, elle ne m'avait pas fait l'honneur de m'écrire. Si -l'on jugeait toutes les femmes sur l'unique échantillon que j'ai connu, -on dirait qu'elles n'ont en elles aucune notion du bien, et que toute -leur morale se résume en deux mots, l'amour et la haine. - -Cette gracieuse personne s'éveilla vers midi, me renvoya poliment de sa -chambre et fit deux heures de toilette, pendant que je l'attendais en -bas pour déjeuner. Il pleuvait à torrents: le temps s'était gâté, à ma -grande satisfaction. Il fallait en finir avec le tête-à-tête et -retourner au plus vite à Paris; c'était un vrai prétexte qui nous -tombait du ciel. - -La jeune dame entra docilement dans mes vues; elle écouta avec la plus -gracieuse attention la règle de conduite que je lui traçai chemin -faisant. Il s'agissait avant tout de tromper la clairvoyance d'un père -et de jouer la comédie de l'amour heureux sous les yeux de M. Pigat. Le -capitaine était un homme d'autrefois; il avait fait bon ménage avec sa -femme; la moindre froideur entre nous l'aurait scandalisé; nous étions -de petits bourgeois et non des gens du monde; il fallait nous résoudre à -nous tutoyer devant lui. - -Pauvre homme! avec quelle effusion il vint se jeter dans nos bras! Il -avait reconnu le coup de sonnette d'Émilie. Il ne s'étonna pas un -instant de ce retour prématuré. - -«Je t'attendais, dit-il à sa fille. Tu devais avoir besoin d'embrasser -ton vieux père; moi je suis comme un corps sans âme depuis vingt-quatre -heures. Merci de revenir, et vous, mon gendre, merci de m'avoir rapporté -ce petit trésor-là. N'est-ce pas que vous êtes heureux? Ai-je menti en -vous la donnant pour un ange!» - -Je répondis comme vous auriez répondu vous-même, monsieur, si la -fatalité vous eût mis à ma place. Auriez-vous eu la force de briser ce -pauvre vieux coeur d'honnête homme? Je mentis de mon mieux, et pour plus -de vraisemblance je joignis le geste à la parole en serrant Émilie dans -mes bras. Elle fuyait, se dérobait et m'échappait enfin par un jeu de -pudeur étudiée que nous avions répété ensemble le jour même. Et le -capitaine riait aux larmes, et sa fille lui disait avec un doux -reproche: Ah! papa, quel terrible embrasseur tu m'as donné pour mari! - -Tous mes efforts pour abréger cette visite ne servirent qu'à le -cramponner à nous. Il voulut absolument nous avoir à dîner le soir même, -et il nous conduisit chez le père Lathuille pour nous montrer ensemble -aux gens de son quartier. - -«Marchez devant, disait-il, que je voie le bel attelage. C'est à croire -qu'ils ont été faits l'un pour l'autre, ma parole d'honneur!» - -Il nous suivait sur nos talons, nous frappait sur l'épaule et s'écriait -à propos de rien: - -«Eh! madame ma fille! eh! mon gendre!» - -Au restaurant: - -«Garçon, mon gendre vous a demandé du pain.» - -Rien n'était assez bon pour nous; il semblait que la nature eût donné -des ailes aux perdrix pour la fille et le gendre du capitaine Pigat, et -des cuisses pour le capitaine. Au dessert, il parlait de nous mener à -l'Opéra-Comique, quand Émilie feignit de s'endormir sur sa chaise et -nous sauva; mais le pauvre bonhomme nous escorta jusque chez nous à pied -et ne nous laissa qu'à la porte. Chemin faisant, il s'appuyait sur mon -bras et me conseillait à l'oreille. - -«Menez-la doucement, mon gendre: je l'ai domptée, je l'ai assouplie; -cela marche au doigt et à l'oeil. Si vous lui découvrez quelque petit -défaut, ce dont je doute, prenez-la par les sentiments. Elle a du coeur -et de l'honneur: c'est mon sang. Ne soyez pas jaloux, et si vous l'êtes -par malheur, évitez qu'elle le sache. Plus vous lui montrerez de -confiance, plus elle s'observera. Une femme n'est bien gardée que par -elle-même. Je ne l'ai ni enfermée ni suivie, et vous êtes témoin que la -méthode a réussi. Ah! dame! elle n'ignorait pas qu'à la première -incartade je l'aurais tuée net, et moi après. Main de fer et gant de -velours! Retenez ma devise, elle est bonne.» - -Je lui promis ce qu'il voulut, et je m'en fus avec sa fille. Autre -histoire! Mme Gautripon m'avoua qu'elle était peureuse et qu'elle se -mourait à l'idée de rester seule dans un appartement. Je répondis sans -m'émouvoir que je n'étais ni assez riche pour lui donner une suivante, -ni assez dévoué pour coucher sur son paillasson, ni assez tolérant pour -lui permettre une autre compagnie. Ce n'était pas à moi mais à elle de -s'accommoder aux défauts de la situation qu'elle avait faite. Sur cet -ultimatum, je lui donnai le bonsoir, et je gagnai mon cher taudis. - -J'étais fermement décidé, vous devinez pourquoi, à sortir du ministère; -mais, avant de quitter l'emploi que les Bréchot m'avaient donné, il -fallait en trouver un autre. Je me mis aussitôt en campagne, et j'usai -sur le pavé de Paris mon congé de lune de miel. Mes démarches -n'aboutirent qu'à des rebuffades sans nombre, et j'allais désespérer, -quand un mot de mon voisin le surnuméraire Fusti m'ouvrit des horizons -nouveaux. - -«Le diable soit du bureau! disait-il; j'aurais mieux fait d'entrer aux -_Villes-de-Saxe_. Pas de surnumérariat, douze cents francs d'emblée et -l'avancement au mérite. Boutique pour boutique, je préfère celle de mon -oncle, où personne ne trime gratis.» - -Je le fis causer, et j'appris qu'un de ses oncles était commanditaire -d'un magasin de blanc, rue Saint-Jacques; que les _Villes-de-Saxe_ -avaient la clientèle des plus riches couvents du faubourg, qu'elles -payaient honorablement leurs commis, que l'oncle avait voulu placer son -neveu dans l'affaire, mais qu'une ambition trop commune en tout temps -l'avait jeté dans nos bureaux. Après un an de stage, il méritait un -emploi rétribué que j'obtins. - -Ses doléances m'offraient un joint; je le saisis. Je pouvais du même -coup réparer une injustice et secouer une obligation pesante. - -«Mon cher, lui dis-je amicalement, vous pouvez émarger dans un mois. Ma -personne est le seul obstacle qui vous barre le chemin; je m'efface. Le -ministère m'ennuie: on y gagne trop peu, et l'on n'y travaille pas -assez. Placez-moi n'importe où, dans la maison de votre oncle, chez un -de ses amis, faites-moi nommer professeur dans quelque bon couvent: je -m'en moque, pourvu que j'aie cinq cents francs de plus en faisant triple -besogne. Mes besoins sont augmentés, et je ne crains pas la fatigue.» - -Il prit la balle au bond, me remercia fort, et fit si largement les -choses que je restai son débiteur de beaucoup. Ma besogne aux -_Villes-de-Saxe_ ne fut jamais qu'un travail de bureau, la -correspondance d'abord, puis la tenue des livres quand j'eus appris ce -métier, qui est un jeu. Les couvents qui fréquentaient la maison -m'acceptèrent de confiance, quoique universitaire et bachelier: j'étais -recommandé par des personnes bien pensantes. Mon salaire fut de prime -abord ce qu'il est encore aujourd'hui: je n'ai pas demandé d'avancement, -puisque j'avais le nécessaire. En abordant cette vie honorable et -modeste, j'ai cru devoir cacher mon nom, qui n'appartient plus à moi -seul, et pouvait être compromis par d'autres. Voilà pourquoi Rastoul, -après quatre ans de connaissance, m'appelle encore M. Jean-Pierre. - -Ma femme a su que je sortais du ministère, et pourquoi. Mes scrupules -lui ont semblé puérils, mais elle a fort apprécié l'augmentation de -revenu, car nos premiers temps de ménage ont été difficiles. Le pauvre -capitaine n'avait plus d'économies à dépenser; Mme Gautripon ne faisait -plus de tapisserie, sa layette l'occupait un jour sur deux, et l'autre -jour elle était lasse ou malade. Je n'oserais jurer de rien, mais je -suis moralement sûr que Léon n'entra pas chez nous dans ces six mois, et -qu'il n'y fit pas entrer un centime. - -Un accident de force majeure avait tari ses prodigalités dans leur -source. Si vous aviez le temps de lire tous les papiers que voilà, vous -sauriez les détails de l'aventure. Il m'en instruisait jour par jour; je -ne lui avais pas permis de correspondre directement avec ma femme. Voici -les faits en abrégé. M. Bréchot triomphait de ma résignation et s'en -attribuait toute la gloire. Émilie mariée, l'enfant mis à la charge d'un -éditeur responsable, il ne restait plus, pensait-il, qu'à trouver un -parti pour Léon. Il avait déniché, vers Toulouse, un fonds de parchemins -en bon état, provenant de la succession de haut et puissant seigneur -Théobald Lelong, marquis de la Roche-Tonnerre, comte de Tres Castels, -prince du Saint-Empire, etc. Le tout appartenait légitimement et sans -conteste à Mlle Léocadie, fille majeure, qui, n'ayant d'autres biens que -le nom de ses pères et un pigeonnier sans pigeons, ne pouvait guère -épouser que Dieu ou qu'un Bréchot; mais elle préférait une mésalliance -terrestre à la plus haute alliance du ciel. La famille était composée de -trois ou quatre collatéraux, trop pauvres pour réclamer en justice -l'héritage de quelques titres tout secs; ils avaient fait leur prix pour -se tenir tranquilles. Tout le problème se réduisait à faire passer un -nom sans maître sur la tête d'un homme sans nom: l'entrepreneur se -faisait fort de légaliser l'escamotage. Il tenait dans sa main presque -tous ces métis de la politique et de la finance, mendiants de faveur, -marchands de patronage, entremetteurs de concessions, brocanteurs de -monopoles, qui tripotent les affaires publiques au profit de l'intérêt -privé, et qui mettraient le feu aux quatre coins de l'univers pour -ramasser un million dans les cendres. L'affaire était donc faite et -parfaite sauf le consentement de Léon, qui refusa. - -M. Bréchot avait dompté plusieurs torrents et nivelé quelques montagnes. -Par état, il surmontait ou renversait tous les obstacles que l'homme -rencontre sur son chemin. Vous vous représentez la stupeur d'un tel -homme lorsqu'il se vit pour la première fois devant une chose -inébranlable qui était la volonté de son fils. Il crut d'abord qu'il se -trompait, qu'il s'était mal expliqué ou qu'il avait mal entendu la -réponse. Lorsqu'il comprit que la désobéissance était formelle, il se -plut à espérer qu'elle n'était pas réfléchie; il essaya du raisonnement, -il descendit aux prières. Léon se cantonna dans le devoir et dans la -conscience, et maintint qu'il était engagé pour la vie envers la mère de -son enfant. Alors M. Bréchot sortit des gonds, il se répandit en -injures, éclata en mille menaces; peut-être même est-il allé plus loin: -on me l'a laissé entendre, on ne me l'a pas dit. Léon montra dans ce -moment critique plus de solidité que ni son père, ni moi, ni personne -n'en attendait de lui. Lorsqu'il n'avait qu'à étendre la main pour -prendre cinq cent mille francs de rente, un nom, un titre et une grande -fille plutôt belle que laide, il se laissa disgracier et affamer. -Non-seulement son père lui coupa les vivres, mais il lâcha sur lui toute -une meute de créanciers. Un jeune homme qui reçoit vingt-cinq mille -francs par an pour ses menus plaisirs s'endette malgré lui. Le crédit, -si farouche aux pauvres diables, se précipite au-devant du riche. Les -fournisseurs lui jettent leurs marchandises à la tête et s'enfuient à la -vue de son argent, car ils savent par expérience qu'on achète bientôt -sans compter dès qu'on n'achète plus au comptant. - -Cette facilité se tourna trop vite en exigence et en persécution pour -qu'il n'y eût pas un mot d'ordre. Dès que les loups se mettent à chasser -par principe au lieu de chercher leur proie à l'aventure, le paysan -superstitieux dit qu'ils sont menés par un homme. Cette bande de -créanciers dévorants était appuyée par un chasseur invisible qui devait -être M. Bréchot: les marchands de Paris ne sont pas assez fous pour -traquer un héritier de cinquante millions quand il a tout au plus -cinquante mille francs de dettes. Léon n'hésita pas à reconnaître la -main de son père, mais cette perspicacité ne le sauva point de Clichy. - -M. Bréchot l'attendait là. Les poursuites avaient pris quatre mois -environ; Mme Gautripon touchait presque à son terme, et l'entrepreneur -le savait bien. - -«Mon garçon, dit-il à son fils, te voici où je te voulais. La loi ne me -permettait pas de t'enfermer comme rebelle, mais je te tiens comme -débiteur. Te rends-tu? - ---Jamais! dit Léon. - ---Il faut donc que l'amour soit un oiseau rudement bête! Pourquoi -refuses-tu de te marier comme il me plaît? Parce que tu tiens à cette -fille et à ce mioche. Tu te prives de les voir et de les assister; tu -les laisses sans feu, et tu crois leur prouver que tu les aimes! -Marie-toi donc, nigaud! Tu sors d'ici, tu es riche, tu vas les voir tant -que tu veux, et tu leur donnes tout ce qu'il leur faut. - ---Gautripon ne les laissera manquer de rien. - ---Savoir! - ---Émilie est assez brave pour supporter les privations; elle n'est pas -assez forte, en ce moment surtout, pour apprendre ma trahison sans -mourir. - ---Essaie! - ---Je ne veux pas jouer la vie de ceux que j'aime. Songes-tu bien, papa, -que cet enfant qui va naître sera mon fils? - ---Il sera bien mon petit-fils, à moi, et je m'en moque! - ---Oh! c'est que tu es un homme de famille! Je suis ici pour le dire. - ---Ma famille, c'est ce qui porte mon nom. - ---Et tu veux que j'en prenne un autre? - ---Je veux qu'on m'obéisse. - ---Moi, je veux qu'on m'estime et qu'on m'appelle Bréchot. - ---A ton aise! Reste Bréchot; mais c'est tout ce que tu auras de moi, mon -garçon. - ---Bah! tu n'as pas le droit de me déshériter de tout, et la moitié de -tes millions me suffira pour vivre. - ---Je dénaturerai ma fortune! - ---Je t'en défie; ça serait un travail de bénédictin. - ---Et je te maudirai, chien d'entêté que tu es! - ---Alors c'est toi qui seras dénaturé, parce je t'aime bien malgré tout, -mon gros père. - ---Je te défends de m'aimer, si tu ne me respectes pas. - ---Mais je te respecte énormément, sans que tu t'en doutes. Qui est-ce -qui m'empêchait de t'emprunter cinquante mille francs, à ton insu, -pendant que tes limiers me sautaient aux jambes? J'avais les clefs, -papa. - ---Eh pardieu! je sais bien qu'on n'est pas un voleur quand on -s'appelle... - ---Bréchot, là! Je t'y prends. Laisse-moi donc garder toute ma vie un nom -que tu as honoré, illustré, et qui est devenu, grâce à toi, le synonyme -de travail et de probité! - ---Eh bien, soit! dit le bonhomme; mais au moins marie-toi, sacrebleu! -pour que j'aie des petits-enfants à fouetter. - ---Papa, je ne peux plus: tu m'as mis dans l'impossibilité d'épouser -Émilie.» - -M. Bréchot s'enfuit exaspéré en jurant plus de jurons que Clichy n'en -avait entendu depuis dix ans, et Léon m'expédia le compte-rendu de la -querelle que je viens de vous répéter à peu près mot par mot. - -Tandis qu'il se rongeait les poings dans sa prison, nous n'étions pas -sur un lit de roses. Bien que M. Pigat nous eût dit dès le premier -moment: Mes enfants, hâtez-vous de me rendre grand-père, il n'était pas -homme à souffrir que ce bonheur lui vînt trop tôt. Nous avions à peine -attendu la fin du premier mois pour lui faire part de nos espérances; on -lui disait chaque jour: tout va bien. Il suivait avec un doux orgueil -certains progrès malheureusement très-visibles; mais nous n'avions pas -le pouvoir de retarder la marche de la nature ou de hâter celle du -temps. Il aurait fallu, pour bien faire, qu'un incendie anéantît tous -les calendriers. Si du moins notre mariage avait eu lieu vingt-cinq ou -trente jours plus tôt! nous aurions bénéficié du terme de sept mois, qui -a rendu tant de services à la partie folâtre du genre humain; mais un -enfant né viable à six mois, c'est ce qu'on n'a jamais vu, et c'était ce -qu'on allait voir. Comment M. Pigat prendrait-il le miracle? Je n'osais -pas me le demander et Mme Gautripon n'y pensait jamais sans s'évanouir -peu ou prou. - -Les petites excursions qu'elle faisait à tout propos dans l'autre monde -nous permirent de la donner pour malade et de tromper un pauvre médecin -du quartier. J'obtins une ordonnance en vertu de laquelle on sut que -nous partions pour l'Italie. Le capitaine nous fit les plus tendres -adieux; notre concierge et les voisins nous virent monter en fiacre et -diriger la course vers le chemin de Lyon. Certes, je me serais donné le -luxe d'un voyage, si nos moyens l'avaient permis. Peut-être même, en ce -besoin pressant, eussé-je emprunté mille francs à Bréchot; mais vous -savez que ses finances étaient plus embarrassées que les nôtres. La -vérité, puisqu'il faut tout vous dire, est que je conduisis Mme -Gautripon chez une sage-femme de Montmartre, et que je retournai le même -jour au travail qui nous faisait vivre. - -Nous avions traité à forfait, comme tous les malheureux de notre -catégorie. L'enseigne n'a ni bougé, ni changé; on y lit encore en -lettres peintes: «40 francs pour les neuf jours.» Mes occupations ne me -permettaient pas d'être bien assidu auprès de la frêle poupée qui allait -m'élever au rang de père putatif; mais je la visitais tous les soirs -après ma besogne, et je revenais chaque matin lui dire: «Bon courage!» -Jugez-moi comme il vous plaira: j'avoue, monsieur, que durant cette -période mes ressentiments légitimes avaient fait place à une sympathie -tout animale, à ce vague instinct de solidarité qui pousse les pauvres -gens à s'aider les uns les autres contre les douleurs et les dangers de -la vie. - -Le matin du sixième jour, la servante de l'établissement me salua d'un -«bonjour, papa!» qui me mit le coeur en capilotade. Je me sentis rougir -jusqu'aux oreilles, et mes jambes furent de coton pendant une seconde. -Je balbutiai comme un vrai père: - -«Est-ce un garçon? - ---Oui, monsieur, répondit la créature, un vrai garçon qui a tout ce -qu'il lui faut. Venez voir votre portrait.» - -Elle m'introduisit dans la cellule plus que monastique où Mme Gautripon -sommeillait. Un oreiller posé sur un fauteuil de paille servait de -couchette à l'héritier de mon nom. - -«Voilà l'objet, monsieur, dit la fille; on m'appelle à côté, je vous -laisse.» - -Je demeurai tout stupide entre une femme anéantie et un enfant qui -paraissait vivre à peine. On ne met pas un pied devant l'autre ici-bas -sans idées préconçues. Je m'étais toujours figuré qu'un nouveau-né doit -être rouge ou violet par surabondance de vie. Celui-là était de cire; -ses yeux ouverts semblaient s'éteindre; il entrebâillait deux petites -lèvres molles sans avoir la force de crier. Je le pris tout emmaillotté -dans mes bras, et je le trouvai singulièrement inerte. En deux temps, -avec une audace qui m'épouvante encore quand j'y pense, je le dépouille -et je le vois baigné dans son sang. La sage-femme accourt à mes cris et -me dit sans s'émouvoir: - -«Ma foi, monsieur, vous avez bien fait d'y regarder. Joséphine n'avait -pas bien serré le fil, et le pauvre petit homme aurait pu s'en aller -sans dire ouf! Passez-moi le moucheron, que je le raccommode. Voilà qui -est fait. Maintenant je vous le garantis pour quatre-vingt-dix-neuf ans, -sauf la casse.» - -Ce langage fataliste et cynique était lettre close pour moi; je compris -seulement que le fils de Léon Bréchot me devait une seconde fois la vie, -et je me sentis tout près d'aimer ce petit être qui ne m'était rien. Je -repensai à lui tout le jour, en alignant mes chiffres aux -_Villes-de-Saxe_ et en corrigeant un devoir de style intitulé: -_Description du Printemps, lettre d'une jeune châtelaine à son amie -soeur Dosithée_. - -Aussitôt que je pus me ravoir, je repris le chemin de Montmartre. Émilie -était éveillée; elle me demanda si j'avais averti Léon, si je m'étais -enquis d'une nourrice et si je pensais à déclarer la naissance de -l'enfant. - -«Mon pauvre monsieur Gautripon, voilà bien des corvées pour un homme -occupé comme vous; pardonnez-moi tout l'embarras que je vous donne!» - -Elle craignait sincèrement d'abuser de mes jambes, de surmener son -commissionnaire, mais ses scrupules n'allaient point au delà. Elle ne se -doutait pas qu'un honnête homme éprouvât la moindre chose au moment de -mentir à la loi; elle avait décidé que son enfant serait nourri chez -elle par une grosse Bourguignonne, mais elle s'inquiétait peu de savoir -si je pouvais payer un tel luxe; elle trouvait tout naturel de m'envoyer -chez son amant lui dire qu'il était père et que ma femme l'embrassait. -Je fis toutes ces commissions; j'embrassai le prisonnier pour elle, et -je pleurai même avec lui; je déclarai l'enfant à la mairie sous les -auspices du charbonnier d'en face et du savetier d'en bas; je ramenai du -bureau voisin une superbe paysanne qui s'enfuit avec mon argent, quand -elle sut que nous étions du petit monde. Après mille tribulations que -j'abrége, je me vis installé au domicile conjugal entre une femme à -peine convalescente et un enfant de vingt jours, faible et chétif, que -je nourrissais au biberon. De sacrifice en sacrifice, j'étais descendu -jusqu'au métier de garde-malade et de père nourricier: vous jugez si mes -nuits étaient laborieuses; cependant mon travail n'en souffrit pas. - -Un soir, entre neuf et dix heures, tandis que j'endormais le petit -garçon dans mes bras, un violent coup de sonnette me fit sauter au -plafond.--Émilie s'écria: - -«Malheur à nous! c'est mon père.» - -En effet, c'était le capitaine. Le désoeuvrement et l'ennui l'avaient -conduit dans cette rue; par habitude il leva les yeux vers nos fenêtres, -aperçut une lumière et monta. Sa fille était plus morte que vive; je -rassemblais les forces de mon coeur pour un drame terrible. M. Pigat -trompa toutes mes craintes; il ne laissa percer ni colère, ni mépris, ni -soupçon. D'un seul coup d'oeil il embrassa le groupe que nous formions à -nous trois. Émilie couchée, moi appuyé contre son lit, et le poupon -étendu sur mes mains. - -«Bonsoir, enfants, fit-il; vous êtes donc revenus?» - -Cela dit, il se laissa tomber sur une chaise et écouta patiemment, sans -objections, le roman qu'Émilie improvisait à son usage. Elle lui dit que -nous étions allés en Italie, qu'aux environs de Gênes la voiture avait -versé, que les douleurs l'avaient prise dans un village, que nous avions -tenu l'enfant pour mort, mais qu'un bon médecin du pays prétendait qu'à -force de soins on pouvait le rattacher à la vie. Je me répandis à mon -tour en explications embrouillées; je contai que les soins intelligents -nous manquaient dans ces montagnes demi-sauvages, que je m'étais -empressé de ramener ma femme à Paris dès qu'elle avait paru -transportable, que si le cher beau-père n'avait pas été informé plus tôt -de notre retour, il ne devait s'en prendre qu'à notre attachement -respectueux. On espérait lui cacher tout jusqu'à ce que la science eût -tout réparé; mais en somme il était le bienvenu, puisqu'il trouvait sa -fille hors de danger et son petit-fils grand et fort pour un enfant né à -sept mois. - -Nos raisons ne valaient pas cher, et le brave homme aurait eu beau jeu, -s'il eût daigné nous confondre. Il dit _amen_ à tout, demanda son -petit-fils, l'examina de près jusqu'au bout des ongles, et le baisa au -front avant de me le rendre. Il embrassa également sa fille et lui -recommanda les plus grandes précautions. Sa visite fut courte et son -adieu peut-être moins cordial qu'à l'ordinaire, mais il n'oublia pas de -se mettre à notre service avec le peu qui lui restait, si nous avions -besoin de quelqu'un ou de quelque chose. Je l'éclairai jusqu'au milieu -de l'escalier, il me serra la main et s'éloigna d'un pas lourd en -disant: A demain. - -Ce dénoûment anodin nous soulageait d'un grand poids, et pourtant il -nous en resta un véritable malaise. A mesure que nous revenions de nos -terreurs, la pitié nous gagnait; pour un rien, nous aurions pleuré sur -ce pauvre homme foudroyé dans son honneur. Les plus grandes colères nous -semblaient moins effrayantes que cet accablement hébété. J'eus des -remords toute la nuit; c'est une chose ridicule à dire, car enfin ma -conscience ne me reprochait rien; mais, de même qu'on achève les mots -pour un bègue, on a quelquefois des remords pour les voisins qui n'en -ont pas. - -M. Pigat nous tint parole; il revint le lendemain et tous les jours -suivants à la même heure jusqu'au rétablissement d'Émilie. Lorsqu'il la -vit sur pied et assez forte pour sortir, il nous dit: «Mes enfants, le -moment est venu de me rendre mes visites. Votre escalier m'essouffle, je -ne peux plus le monter qu'en trois ou quatre étapes; le coeur me bat -trop fort. Par-dessus le marché, j'ai de l'enflure aux jambes. Tout ça -ne sera rien, mais il m'est plus commode de vous attendre chez moi que -de grimper chez vous. Choisissez votre heure et tâchez quelquefois de -m'apporter le petit.» - -Il prit le lit au bout de deux jours, et le médecin ne nous laissa pas -ignorer la gravité de son état. Le coeur était malade. - -«Surtout, dit le docteur, épargnez-lui les émotions pénibles. A-t-il eu -de grands chagrins? - ---Mais non, répondit Émilie: pas que je sache, depuis la mort de maman, -et c'est bien loin. - ---Vous m'étonnez. Sa maladie est de celles qui marchent à pas lents, et -je la vois courir.» - -Personne n'a jamais su ce qui s'était passé dans l'esprit du capitaine. -Il douta de sa fille et de moi, il s'accusa lui-même; il dut se demander -si j'étais dupe ou complice. De ses anxiétés, de ses combats intérieurs, -de ses malédictions données et reprises, de tout son désespoir et de -toute sa honte je ne puis rien vous dire, sinon qu'il en mourut. Ce fut -comme une de ces tourmentes sous-marines qui dévastent le fond -mystérieux des océans et qui nous sont racontées quelquefois par un -débris roulé vers nos plages. - -Un soir que nous étions réunis autour de son lit, il rompit brusquement -la conversation et s'entretint avec lui-même à demi-voix, en langue -gaélique. Ni sa fille ni moi ne connaissions cet idiome et nous nous -regardions d'un air effaré. Tout à coup il se retourna vers Émilie et -lui demanda en français: - -«Quelle date avons-nous aujourd'hui?» - -Elle lui répondit; il médita une minute et reprit: - -«Alors il y a juste neuf mois que j'ai marié mon enfant.» - -Ce fut sa dernière parole. Vous avez peut-être ouï dire qu'il s'était -suicidé. Il est mort naturellement, d'un anévrisme rompu. Que les -chagrins aient abrégé sa vie, c'est ce que je ne conteste pas; mais on -le calomnie en disant qu'il a porté la main sur lui. - -Sa mort me déliait. C'était le terme que j'avais fixé moi-même à tous -mes sacrifices. Mes conditions étaient faites et acceptées depuis -longtemps, personne n'aurait eu le droit de me jeter la pierre, si -j'avais pris mon chapeau ce soir-là et laissé la blonde Émilie entre un -cadavre et un maillot. Le pouvais-je en conscience cependant? -L'eussiez-vous fait, monsieur, si le destin vous eût jeté à ma place? -Cette femme, estimable ou non, commandait la pitié: j'eus pitié d'elle. -Si Léon n'avait pas été à Clichy, si elle m'était apparue ce jour-là -brillante, épanouie, encadrée dans ce luxe qui la donne en spectacle aux -Parisiens, je ne me serais fait aucun scrupule de lui tourner le dos; -mais elle pleurait, elle n'était ni belle ni fringante, elle avait douze -cents francs de rente et un loyer de six cents; le seul homme qui -l'aimait ne pouvait rien faire pour elle: était-ce agir honnêtement que -de l'abandonner dans un tel embarras? - -Je restai; je conduisis le deuil de mon beau-père, j'essuyai les larmes -de sa fille, je travaillai comme un forçat pour qu'elle ne manquât de -rien, je pris sur mon sommeil pour bercer le petit enfant. Si le monde -me blâme d'avoir été si lâche, tant pis pour lui! Moi, j'étais soutenu -par l'idée que je faisais bien, et que parmi les hommes les plus riches, -les plus nobles et les plus distingués, il n'y en avait peut-être pas un -qui se dévouât si pleinement et avec aussi peu de profit. - -Je fus pourtant récompensé au bout de quelques mois par la santé, la -croissance et la gentillesse de mon bambin. Il s'arrondit et se colora -pour ainsi dire à vue d'oeil, et à mesure qu'il devenait plus beau, il -semblait m'en remercier par un redoublement de caresses. Entre sa mère -et moi, il n'hésitait jamais; ses yeux me cherchaient dans la chambre, -ses petits bras m'appelaient; le premier mot qu'il dit fut papa; je -crois pourtant que personne ne le lui avait appris. Les vrais pères -doivent être bien heureux, si j'en juge par toute la joie que ce petit -être m'a donnée. Mme Gautripon croyait devoir me calmer de temps à -autre. - -«Vous avez peut-être tort, me disait-elle, de vous tant attacher à un -enfant qui vous sera repris tôt ou tard. Quant à lui, le mal n'est pas -grand; on oublie si vite à son âge!» - -A l'idée que mon cher nourrisson pouvait m'être enlevé par son vrai père -et devenir un étranger pour moi, je me sentais défaillir; je me surpris -à souhaiter que cette fausse position, intolérable à tant d'égards, -durât aussi longtemps que ma vie. - -Elle finit avec la captivité de mon ami, quand le père Bréchot s'en fut -dans l'autre monde. L'entrepreneur s'occupait sérieusement de déshériter -son fils; il mourut de colère et d'apoplexie, à la suite d'un gros -déjeuner, entre les bras de l'homme d'affaires qui cuisinait la ruine de -Léon. - -Je n'ai point à vous conter les extravagances trop publiques dont -l'héritier égaya son deuil. Paris ne s'en souvient que trop, et ce -carnaval scandaleux a fondé la réputation du jeune Bréchot. Le monde l'a -noté comme le modèle des mauvais fils, ce qui est dur, car il ne fut -mauvais fils qu'après la mort de son père. J'avais prévu cette explosion -d'une jeunesse imprudemment comprimée, et je n'étais pas assez enfant -pour croire qu'en m'asseyant sur la poudrière je l'empêcherais de -sauter. Mon parti fut donc bientôt pris: je quittai pour toujours Mme -Gautripon, j'embrassai le petit garçon, qui poussait des cris désespérés -à la vue de mes larmes; j'écrivis à Léon une lettre d'adieu, et je -retournai, le coeur brisé, à ma fidèle mansarde. - -Ma femme, qui tenait à moi comme à son meuble le plus utile, s'était -mise en frais d'éloquence pour me retenir au logis. Elle m'avait offert -spontanément des sacrifices dont elle était et se savait incapable, -comme de conserver l'humble train de sa vie et d'acclimater Léon Bréchot -au régime de l'amitié fraternelle. Je répondis qu'elle se moquait de -moi, et je fis bien, car elle était en marché pour son hôtel des -Champs-Élysées, et elle portait déjà sa petite fille, datée de je ne -sais quelle visite à Clichy. - -Me voilà seul, cloîtré, meurtri, saignant au fond, mais inébranlable, -sans autre espoir que d'oublier tout le monde et de me cristalliser peu -à peu dans la monotonie du travail; mais le passé atroce et doux avec -lequel j'avais cru rompre venait parfois me relancer dans ma retraite. -L'habitude crée des besoins factices qui deviennent aussi impérieux que -les vrais. Or il y avait seize mois pleins que j'embrassais tous les -soirs un enfant endormi. Ce plaisir venant à me manquer, j'en ressentis -un tel vide que je me demandai si la nature ne m'avait pas donné par -dérision un coeur de père. Je m'éveillais cent fois dans ma mansarde aux -cris de ce pauvre petit absent que je ne pensais plus revoir. Le matin, -au moment d'aller à mes affaires, je m'arrêtais comme un homme qui a -oublié quelque chose. Ce n'était ni ma bourse ni mon mouchoir, c'était -le baiser sonore et franc de ces petites lèvres toujours fraîches. - -Le vrai père, qui n'était pas aussi père que moi, m'imposait quelquefois -sa visite. J'avais eu beau lui défendre ma porte et lui dire que les -convenances morales élevaient une montagne entre nous, j'avais beau le -brutaliser quand il forçait mon domicile; il revenait obstinément avec -le front d'un être qui se sait aimé, quoique indigne. Il me conta -lui-même, en riant, ses efforts inutiles pour mériter les bonnes grâces -de son fils, l'effroi du cher enfant au contact de la barbe paternelle, -son obstination à réclamer l'autre papa, le seul aimé, qu'on disait -toujours en voyage. Chaque soir, il fallait le bercer à outrance jusqu'à -ce qu'il fermât les yeux; il les rouvrait tout pleins de larmes, et les -sanglots secouaient pendant près d'une heure son petit corps endormi. - -«Mais, ajoutait Bréchot, ce n'est qu'un moment à passer. Viens le voir -dans un mois, il ne te reconnaîtra plus.» - -Aller le voir! je n'étais pas si fou. Et le moyen de revenir ensuite? - -Mais nos résolutions les plus énergiques sont moins fortes que le -destin. J'avais quitté ma femme depuis sept mois, et le pauvre petit -bonhomme achevait sa seconde année lorsque Bréchot me fit tenir une -consultation de MM. Bretonneau (de Tours), Blanche et Trousseau. Je l'ai -conservée, la voici; permettez-moi de vous lire le résumé qui la -termine: - -«L'enfant présente tous les symptômes d'une nostalgie dans sa deuxième -période: teint livide, rougeur des yeux, pleurs involontaires, appétit -presque nul, digestion pénible, transpiration rare, sécrétions troubles, -respiration courte, peau sèche, pouls faible, céphalalgie fréquente, -faiblesse, amaigrissement, sommeil agité, accidents fébriles tous les -soirs. L'état du petit malade est assez grave pour réclamer des soins -urgents, mais l'art médical ne peut rien contre une affection toute -morale: c'est un traitement moral qu'il faudrait. Hâter le retour de son -père, qu'il appelle jour et nuit.» - -Que fallait-il faire, monsieur? Mettre les pieds à l'hôtel Gautripon, -c'était amnistier le luxe et les plaisirs de deux coupables. Rester chez -moi drapé dans ma vertu, c'était condamner un innocent à la mort. Je -pris mes jambes à mon cou. - -Je m'attendais à trouver son père et sa mère agenouillés devant son lit. -Pas du tout: Léon trottait au bois de Boulogne pour se faire honneur -d'un cheval neuf; Mme Gautripon tenait conseil avec le tailleur de ces -dames. L'enfant dormait seul dans sa chambre; la bonne anglaise, que -j'ai fait changer le lendemain, prenait le thé avec le maître d'hôtel -son compère, à l'autre bout de la maison. Je passai plus d'une heure en -tête-à-tête avec l'enfant de mes veilles, sa petite main dans la mienne. -Il avait bien grandi, mais qu'il me parut changé! Vous ne croirez jamais -qu'on puisse vieillir à cet âge; je vous jure pourtant qu'il était -flétri, cassé et caduc. On ne s'en douterait plus maintenant, Dieu -merci! J'en ai fait un gaillard aussi vif, aussi frais, aussi robuste -qu'il est intelligent et bon; mais cela n'a pas été le travail d'une -semaine. Dans ces huit premiers jours, je le ramenai à la vie, rien de -plus. - -Il me reconnut avant même d'ouvrir les yeux, et je vous prie de croire -qu'il ne fit pas de façons pour m'embrasser à bouche que veux-tu. Quand -sa mère et Bréchot eurent le temps et qu'ils vinrent chercher de ses -nouvelles, ils le trouvèrent déjà mieux. Le médecin me dit: «La réaction -commence, votre fils est sauvé, grâce à vous; mais vous avez bien fait -d'arriver. Tout l'honneur de la cure sera pour vous; je vous demanderai -seulement la permission d'en rendre compte à l'Académie. Le cas est -doublement intéressant, d'abord parce que la nostalgie est un mal -très-rare à cet âge, ensuite parce que le baby avait madame sa mère -auprès de lui, et que la mère est tout pour un enfant de deux ans.» - -Ce que le docteur ne voyait pas, et ce que je peux vous dire au point où -nous en sommes, c'est que Mme Gautripon est trop femme pour être mère. A -Dieu ne plaise que j'immole tout un sexe à mes ressentiments privés! Je -voulais dire en bref que cette gracieuse créature est soumise au besoin -de plaire et de paraître, mais d'autant plus indépendante des devoirs et -des sentiments naturels. C'est une plante d'ornement née pour fleurir -toute la vie, et qui ne sait pas elle-même par quel hasard ou quel -miracle elle a porté quelques fruits. J'en ai rencontré d'autres en qui -les grâces de la jeunesse n'étaient que la préface d'une longue, -sérieuse et sainte maternité: celles-là sont plus mères que femmes, et -si le sort m'en avait offert une en temps utile, je crois que nous -aurions fondé une famille comme on n'en fait plus guère à Paris. -Enfin!... Léon Bréchot est la vraie doublure d'Émilie. Il aime ses -enfants parce qu'ils sont superbes et qu'il a toujours eu le goût des -belles choses; mais il ne leur appartient pas, au contraire. Il -graverait son nom sur leur collier, si la mode le permettait; il les -inscrirait volontiers à la suite de ses tableaux sur le catalogue. Il -les encadrerait richement par vanité de propriétaire, il ne perdrait pas -un quart d'heure à leur apprendre à lire, il ne leur sacrifierait pas -une nuit de lansquenet, si l'un d'eux tombait malade. Tandis que j'épie -leurs mouvements, que j'analyse leurs instincts, que je note leurs -moindres paroles, que je sarcle avec soin les premières idées qui lèvent -dans ces jeunes cerveaux, il se joue de leur ignorance, leur apprend des -mots saugrenus, et leur sait plus de gré d'une bêtise qui l'amuse que -d'un instinct généreux ou d'un raisonnement droit. Je m'étudie, je me -travaille, je me contrains lorsqu'il le faut pour le mieux de leur -éducation; je m'applique à graver dans leur esprit le modèle d'une -sérénité constante et d'un homme toujours égal à lui-même: Léon les -crosse ou les caresse au gré de son humeur quinteuse, selon qu'il a -gagné ou perdu dans sa nuit. Ces innocentes créatures l'aiment par ordre -et le respectent par devoir, sans chercher le fin mot de l'autorité -qu'on lui prête; mais ses tendresses et ses colères les étonnent -également et les jettent tout effarés dans mes bras. Je ne sais quelle -voix secrète les avertit qu'ils ont en moi une petite providence -bourgeoise, et que l'homme le plus humble et le plus infortuné de Paris -est peut-être appelé à les rendre heureux et libres. - -Il vous paraît sans doute impertinent que, dans ce siècle où l'or peut -tout, un gueux de Gautripon s'intéresse au malheur de trois petits -millionnaires? Leur patrimoine irait, je pense, à seize ou dix-sept -millions par tête, s'ils avaient hérité d'un père comme les autres; mais -Léon Bréchot est un homme que l'immensité de son capital a dégoûté du -revenu. Depuis cinq ans et demi qu'il est riche, il n'a rien exploité, -rien administré, rien placé; il puise à pleines mains dans un trésor -qu'il croit inépuisable. A sa place, un fou raisonnable, comme on en -trouve à Charenton, se serait d'abord assuré deux millions de rente. -C'est à peu près ce qu'on dépense à la maison; il pouvait donc aller -longtemps du même train. Malheureusement il n'a pas daigné mettre ordre -à ses affaires; il ne s'est occupé que d'attirer à lui tout l'argent -comptant qu'il a pu. L'insouciance, la paresse, le dégoût des procès, -lui ont fait perdre un tiers de son fabuleux héritage; le jeu lui coûte -un second tiers, j'en suis presque certain: la colonie grecque de Paris, -qui compte des citoyens de tous pays, outre la Grèce, vit tout entière à -ses dépens, et le cite avec admiration comme l'homme le plus volable du -monde. Le turf, cet autre tapis vert où l'on triche aussi quelquefois, -lui a pris quatre ou cinq millions à mon su. Les mendiants de tous -étages exploitent à qui mieux mieux sa manie de paraître. Somme toute, -je ne sais pas ce qui peut lui rester aujourd'hui; mais je suis sûr -qu'avant dix ans il ne possédera que des dettes. - -J'ai quelque autorité sur lui par moments. Pourquoi n'ai-je rien fait -pour le convertir à l'épargne? N'était-il pas en moi de l'amener par la -douceur à quelque honnête placement qui sauvât cent mille francs de -rente à chacun de ses enfants? Peut-être bien; mais s'il ne me plaît pas -de ménager cette ressource aux innocents qui portent mon nom? si je veux -que leurs mains, comme les miennes, restent pures de l'or Bréchot? Si -j'attends sans effroi le jour où toute la famille, Bréchot compris, -mangera le pain de mon travail? Si je guette cette occasion d'édifier -les puritains de Paris, que j'ai scandalisés malgré moi? J'ai beaucoup -étudié, monsieur, depuis six ans. On connaît ma figure, à défaut de mon -nom, dans les bibliothèques de la rive gauche. Les heures de loisir -éparses dans ma vie ont été mises à profit; j'ai comblé les lacunes -effroyables que l'enseignement du collége avait laissées dans ma tête. -Je sais les langues, les sciences, les arts pratiques; je me suis rendu -propre au commerce, à l'industrie, à la culture, aux professions les -plus utiles, et partant les plus dignes de l'homme. Je regrette -aujourd'hui d'avoir négligé un bel art. Vous devinez lequel? L'art de -détruire mon semblable par principes; mais j'aime à croire que vous ne -me refuserez pas une première leçon, si mon récit véridique et les -preuves dont je l'appuie m'ont réhabilité à vos yeux.» - - - - -V - - -Il était deux heures après-midi quand M. Gautripon força la porte du -jeune marquis. Lorsqu'il mit le point final au bout de sa justification, -l'horloge de la salle à manger marquait deux heures trois quarts. Il -n'est pas surprenant que le détail d'une vie si agitée tienne à l'aise -dans un récit de quarante-cinq minutes. Je connais bien des gens, et -vous aussi, qui n'en auraient pas pour un quart d'heure à conter ce -qu'ils ont fait, souffert et appris en soixante ans. A part quelques -exceptions, la vie humaine est surtout pleine de vide; c'est un roman où -l'éditeur met peu de texte et force papier blanc. - -M. de la Ferrade écouta d'abord avec dédain, puis avec condescendance, -puis avec une émotion visible la défense de son ennemi. Si la scène -s'était jouée au Théâtre-Français entre un bel étourdi du grand monde, -comme Delaunay par exemple, et un de ces humbles héros bourgeois que -Régnier représente si dignement, le public aurait vu le fauteuil du -jeune homme s'avancer par saccades jusqu'à la sellette où parlait le -malheureux Gautripon; mais le monde réel se prête mal aux effets de -théâtre: il y avait une table à moitié desservie entre l'orateur et -l'auditeur. Lysis était presque caché, dès le début, par une théière -d'argent et une boîte de cigares; il fumait d'un petit air impertinent -et se dérobait à plaisir dans un épais nuage. Cependant son premier -cigare s'éteignit entre ses doigts, il jeta le second et oublia d'en -allumer un troisième. Gautripon l'avait vu d'abord nonchalamment plongé -dans son fauteuil; il remarqua que le créole se réveillait peu à peu, se -redressait, tendait l'oreille, ouvrait les yeux, et se levait enfin, -poussé par les ressorts d'une irrésistible sympathie. - -Le jeune homme s'arrêta tout confus et comme étonné de lui-même, ne -sachant plus que faire de sa main droite tendue à Gautripon, qui la -regardait froidement sans la prendre. - -«Monsieur, dit-il, vous me gardez rancune, et vous avez raison. Je suis -un étourdi, un enfant gâté du destin, qui ne m'a jeté que des bonbons -lorsqu'il vous faisait pleuvoir des pavés sur la tête, mais croyez bien -que je comprends, que j'apprécie... et, pour tout dire en un mot, que je -ne me pardonne pas d'avoir fait de la peine à un aussi brave homme que -vous. - ---Ah!... répondit Gautripon avec un soupir de soulagement. Vous me tenez -pour honnête homme? - ---Mieux que ça, monsieur; je n'ai pas dit assez. Faites la part des -circonstances, et songez que je n'ai ni l'habitude de tourner des -compliments aux personnes de mon sexe ni l'autorité nécessaire pour -décerner des prix de vertu; mais je voudrais que tout Paris fût -rassemblé autour de nous pour m'entendre, et je vous dirais, moi qui ne -suis pas banal: Vous méritez l'estime, le respect, et... ma foi, oui! -quelque chose de plus. - ---Je n'en demande pas tant. Mes témoins sont à la porte: allons nous -battre!» - -Le créole recula de deux bons pas, quoiqu'il fût brave. - -«Parlez-vous sérieusement? dit-il. - ---Il me semble que l'affaire a pris tout le sérieux désirable depuis que -vous m'honorez d'une nouvelle opinion. - ---Il me semblait, à moi... je vous supplie d'excuser cette hallucination -d'un coeur trop jeune...; il me semblait tout à l'heure, quand vous -entriez de plain-pied dans mon admiration, que la haine et la vengeance -s'effaçaient pour ainsi dire entre nous. Je ne suis peut-être pas -très-logique en ce moment, parce que l'homme ne s'émeut pas à fond sans -que ses idées se troublent; mais je sens qu'il me serait impossible de -vous vouloir aucun mal, et que, s'il faut deux inimitiés pour faire deux -ennemis, il en manque une. - ---Et même deux, car je ne vous hais pas. La haine est chose vile. Si -j'étais homme à la laisser entrer chez moi, mon récit doit vous faire -comprendre que je n'aurais pas attendu jusqu'aujourd'hui. -Malheureusement vous avez créé une nécessité dont nous sommes, vous et -moi, les esclaves. Obéissons, et, croyez-moi, le plus tôt sera le mieux. - ---Eh! que diable! on a toujours le temps de faire une sottise. -Expliquons-nous d'abord, et cherchons en bonne foi s'il n'y a pas moyen -de terminer l'affaire autrement. J'ai commis dans votre maison un -scandale que je déplore. Tous mes amis, sans exception, m'en ont blâmé. -Quant à moi, maintenant surtout, je m'en veux, je me déteste au point de -me souffleter moi-même. Le passé ne nous appartient plus, je le sais: -Dieu lui-même ne peut faire qu'une chose accomplie n'ait pas été, mais -enfin, lorsqu'un homme de coeur est disposé à tout pour réparer une -action stupide, lorsqu'il se repent, qu'il s'excuse, qu'il demande -l'occasion d'effacer publiquement les dernières traces de sa sottise, y -a-t-il une justice assez implacable pour lui répondre: Il est trop tard? - ---Non, monsieur, et je vous jure que si vous m'aviez tenu ce langage le -24 janvier à minuit, devant les cinq ou six témoins de votre triste -plaisanterie, je n'aurais pas poussé les choses plus loin. Si même le -lendemain, quand Rastoul est venu ici pour la première fois, vous -m'aviez accordé la réparation qui m'était due, je me serais contenté de -peu, de presque rien, d'une égratignure d'épée, du sifflement anodin de -deux balles, d'un mot d'excuse sur le terrain; car enfin quel était mon -but? De me venger? Fi donc! mais de protéger ma famille légale contre -tous les affronts dont vous aviez donné l'exemple. Je devais à la femme -et aux enfants qui portent mon nom cette garantie personnelle: une -maison n'est respectable aux yeux du monde que gardée par un homme qui -n'a pas peur. Vous avez déplacé la question, monsieur: en m'obligeant à -vous conter ma vie, vous m'avez fait une nécessité de disputer la vôtre. -Pourquoi m'avez-vous mis le pied sur la gorge? pourquoi m'avez-vous -arraché par inquisition un secret qui ne doit appartenir qu'à moi? -Comment n'avez-vous pas compris qu'après cette confidence extorquée, -l'un de nous deux serait de trop sur la terre? Rappelez-vous l'ancien -régime et ces mystères d'État, dont le moindre coûtait la vie à -l'imprudent qui l'avait surpris. Vous tenez un secret aussi terrible en -son genre: c'est lui qui vous condamne à mourir ou à me tuer -aujourd'hui. - ---Je vous en prie, monsieur, ne tournons pas au mélodrame un rôle qui -jusqu'à présent est tout à votre honneur. Nous irons aujourd'hui sur le -terrain, si bon vous semble; mais le terrain n'est pas une place de -Grève, et vous n'êtes pas plus mon bourreau que je ne suis votre -condamné. Les armes seront égales entre nous, et je les manierai -probablement avec une habitude et une dextérité qui vous manquent. Je -suis assez sûr de moi, grâce à Dieu, pour limiter le mal que nous -pourrons nous faire, et je vous garantis, dès à présent, que nous -n'avons de testament à rédiger ni l'un ni l'autre; mais, si légère que -soit la blessure qui vous attend, je ne me consolerais pas d'avoir versé -une seule goutte d'un sang si généreux. C'est pourquoi je vous offre la -réparation la plus complète et la plus solennelle qu'on puisse imaginer. -Voulez-vous que je rassemble ici les jeunes gens qui m'accompagnaient -dans cette déplorable escapade? que j'invite à la réunion vos deux -témoins et tous ceux de mes amis qui ont été, même indirectement, mêlés -à l'affaire, et que je proclame devant eux mon estime, mon respect et -mon regret en termes aussi nets que je le fais à l'instant? Quant au -secret de cette confession que j'ai forcée, je suis capable de le garder -éternellement, et vous pouvez vous en fier à moi. Je ne suis pas une -femme et je ne suis plus un enfant; vous auriez tort de me juger sur un -quart d'heure de folie. Suis-je moins galant homme, à votre avis, qu'un -vicaire de paroisse? On lui confie des mystères plus terribles que le -vôtre, et il meurt sans en avoir lâché le premier mot. Je comprends -qu'il vous fâche d'avoir un confident de votre vie héroïque; mais vous -en avez déjà deux, Mme Gautripon et M. Léon Bréchot. Vous en avez eu un -troisième, M. Bréchot père, et peut-être un quatrième, à votre insu, -dans la personne de M. Pigat. Rien ne prouve que ces deux vieillards, en -leur vivant, ne se soient ouverts à personne; Mme Gautripon a peut-être -une amie qui sait tout, et ce serait miracle qu'un viveur débraillé -comme Léon Bréchot fût le tombeau des secrets. - ---Vous vous trompez, monsieur. Je sais que ni mon beau-père ni le vieux -Bréchot n'ont rien dit. Quant à ma femme et à Léon, leur intérêt me -répond de leur silence; d'ailleurs ils ne me connaissent pas eux-mêmes -comme je me suis fait voir à vous. Je suis entré ici avec le ferme -propos de mettre mon coeur à nu et de me battre ensuite. Rappelez-vous -la promesse que je vous ai demandée et que vous m'avez faite avant le -premier mot de mon récit. - ---Aussi, monsieur, suis-je à vos ordres; mais si vous m'estimez assez -pour croire que je ne dirai rien à mes témoins avant l'affaire, (car -vous ne comptez point me garder à vue jusque-là, n'est-il pas vrai?) -pourquoi supposez-vous que je bavarderais plus tard? Vous me faites -jurer le secret, et vous voulez me tuer aujourd'hui même! N'est-ce pas -un grand luxe de précautions? Mon silence et ma mort ne font-ils pas -double emploi? - ---Non, monsieur, je vous tiens pour un parfait galant homme; mais vous -êtes jeune, bien portant, et peut-être auriez-vous un demi-siècle à -vivre. Pour garder un secret pendant un demi-siècle, il faut s'observer -cinquante ans sans interruption; pour le perdre, il ne faut qu'une -minute d'oubli. Aujourd'hui je suis sûr de vous, car un homme de votre -loyauté n'oublie pas sa promesse en deux heures, et dans deux heures un -de nous sera mort. - ---Vous l'avez déjà dit, mon cher monsieur, mais où diable voyez-vous ça? - ---J'ai tout examiné, mes informations sont prises. Vous êtes orphelin et -célibataire, n'est-il pas vrai? - ---Parfaitement. - ---C'est-à-dire inutile à votre famille. Vous êtes ce qu'on appelle un -oisif? - ---Et sans la moindre vocation pour la charrue ou la boutique. - ---C'est-à-dire inutile à tout le genre humain. Votre existence est donc -un mal sans compensation, et... - ---Ah! pardon! mon existence est non-seulement très-utile, mais encore -très-agréable à moi-même. - ---Si vous y teniez tant, il fallait avoir soin qu'elle ne devînt pas -menaçante pour la sécurité d'autrui. - ---Mais, jour de Dieu! monsieur, qu'est-ce qui vous fait croire que je -sois si malade? - ---Le besoin absolu que j'ai de vous détruire. - ---C'est donc de la superstition? Il faut le dire. - ---Mieux que cela, monsieur: c'est de la volonté. Permettez-moi de vous -faire observer qu'il est trois heures et que nous sommes en hiver. - ---Oh! nous avons le temps. Voilà mon coupé dans la cour. Je pensais -faire un tour au bois de Boulogne; c'est à Vincennes qu'on ira. Mon -oncle est à deux pas d'ici; le colonel Chabot nous attend à Saint-Mandé. -J'ai consigné mes troupes, comme vous voyez, en prévision des -événements. A propos! vous avez des armes? - ---Mon Dieu! oui; mais, comme je n'y connais rien, je vous prie -d'emporter les vôtres à tout hasard. L'armurier du passage Choiseul m'a -offert ce qu'il avait de mieux; vous en direz votre avis. Moi, je n'ai -pas de préférence, et pour cause. Je crois que le ballot contient des -épées, et des pistolets; vous choisirez. - ---C'est à vous de choisir, ou plutôt à vos témoins; mais nous pataugeons -si drôlement à travers tous les usages! - ---Qu'est-ce que ça nous fait, si nous arrivons au but?» - -Tout en causant, le marquis décrochait d'une panoplie deux amours -d'épées à coquille et deux beaux pistolets de combat. Il sonna son noir, -fit serrer les pistolets dans leur boîte et les épées dans son -portemanteau. Gautripon le suivait et le regardait faire; son visage -exprimait une curiosité calme. Ces deux hommes descendirent l'escalier -côte à côte comme deux bons amis. - -«Ainsi, demanda Gautripon, c'est à moi de choisir les armes? Eh bien! je -vais dire à Rastoul de demander les vôtres; elles sont d'un travail plus -soigné et naturellement meilleures que les miennes; mais prendrons-nous -l'épée ou le pistolet? - ---Comme il vous plaira. - ---Votre avis? - ---Si j'avais l'honneur d'être votre témoin, je vous conseillerais -l'épée. - ---Pourquoi? - ---Parce que c'est une arme intelligente. - ---C'est selon l'ouvrier qui la tient...» - -Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la porte cochère. Lysis donna l'adresse du -colonel à Gautripon qui la prit en note, tandis que le valet de chambre -en livrée cachait les armes dans la voiture et montait sur le siége -auprès du cocher. Gautripon poussa un cri de surprise en voyant son -carrosse de louage abandonné sur la voie publique; mais il ne tarda pas -à retrouver ses témoins. MM. Rastoul et Monpain s'étaient lassés -d'attendre; ils prenaient quelques doses de patience chez le marchand de -vin le plus proche avec le cocher de grande remise, un vieux brave, -aussi fier que les bourgeois, et qui payait noblement sa tournée. - -«En route! cria Gautripon. Il s'agit d'arriver les premiers.» - -Les trois verres étaient pleins jusqu'aux bords; en un tour de main, ils -furent vides, et le cocher répondit: - -«Présent!» avec un salut militaire. - ---Ainsi, ça tient? demanda Rastoul. - ---Ferme comme fer, mon brave ami. M. de la Ferrade est aussi pressé que -moi d'en découdre. - ---Alors, qu'est-ce qu'ils chantaient donc, ces farceurs-là? - ---Il y avait un malentendu. Ces messieurs ne me connaissaient pas... - ---J'en étais sûr! Ils vous ont pris pour un autre! - ---Et nous allons?... dit le cocher. - ---Avenue Saint-Mandé, la dernière maison à droite. - ---Un joli ruban de queue à défiler; mais, n'ayez pas peur, nous y serons -avant _eusse_. - ---C'est qu'ils y vont dans leur voiture, mon garçon, et... - ---Après? Des chevaux de maître? Encore une belle marchandise que ces -carcans-là! Je les brûle, moi, les chevaux de maître, et vous allez -voir. Hue! les bichettes!» - -Et l'attelage partit d'un train furieux. Plus d'un passant effaré crut -sans doute que c'étaient les chevaux qui avaient bu. - -M. Rastoul, entre deux cahots, présenta son ami Monpain, que Gautripon -ne connaissait pas encore. - -«Voilà le camarade qui demandait son congé avant-hier; mais il s'est -ravisé, Dieu merci! - ---Je vas vous dire, monsieur Jean-Pierre: c'était rapport à mes chefs, -on n'est pas son maître: mais j'ai parlé à l'aide-major, et il m'a -répondu que j'étais un... enfin qu'un infirmier n'est jamais déplacé où -l'on se bat, civils ou militaires indifféremment. Il n'y aurait que si -M. le colonel Chabot parlait encore de faire partie carrée: là, je n'ai -plus le droit, parce que ma vie appartient au pays... vous comprenez la -délicatesse? - ---Très-bien, dit Gautripon; mais il n'est plus question de cela. Tout se -passe entre M. de la Ferrade et moi, vous n'avez qu'à nous regarder -faire. - ---Pour lors, c'est tout à fait dans mes possibilités, et vous pouvez -compter sur moi comme sur vous-même. - ---Moi, dit Rastoul, je ne sais pas si je n'aurais pas mieux aimé le -grand jeu. - ---Vous auriez du plaisir à vous battre avec le colonel Chabot? - ---Avec lui, non, je le respecte et je l'honore; mais ce blanc-bec de -marquis, ce mirliflore en veston de satin qui m'a fait fumer ses cigares -et boire son satané vin d'Amérique, tandis qu'il complotait de vous -faire passer pour une canaille; je lui en veux, monsieur Jean-Pierre! -Les honnêtes gens comme vous sont trop rares; il ne faut pas qu'on -vienne les _mécaniser_ sans raison! Si le remplacement était admis en -duel comme en guerre, sacrebleu! c'est moi qui ferais votre partie avec -ce petit pointu-là! - ---Merci, mon bon Rastoul; mais il n'y perdra rien, je l'espère. Vous -avez eu beaucoup d'affaires au régiment? - ---Comme ça, dans les sept ou huit, entre jeunes soldats c'est moins -grave que chez vous autres. Le duel est une punition qu'on inflige aux -conscrits quand ils ont eu la main trop leste. On les pousse sur le -terrain au nom de l'honneur et dans l'intérêt de la discipline; mais le -maître d'armes est toujours là pour arrêter les mauvais coups. Il ne -s'agit pas d'abîmer un homme; l'État n'en a pas trop, et il les paye -assez cher. Eh bien! quoiqu'il n'y ait pas grand risque de vie, j'y -allais comme un chat qu'on fouette dans les premiers temps. Je ne veux -pas vous flatter, mais franchement j'étais moins crâne que vous. Quel -dommage que vous n'ayez rien appris! avec le sang-froid que vous avez, -vous seriez fort à tout comme pas un. - ---Bah! le trop de science embarrasse. - ---Si du moins vous aviez profité de ces trois jours pour prendre -quelques leçons de combat! On dit que M. Pons en donne d'étonnantes. - ---Vous savez bien, Rastoul, que j'avais affaire au magasin. D'ailleurs -je crois qu'un homme résolu peut toujours prendre la vie d'un autre, et -il n'y a pas de talent qui tienne contre une bonne épée emmanchée au -bout d'un vrai bras. Je ne connais l'escrime que par ce que j'en ai lu -dans les livres. C'est un art, paraît-il, qui consiste surtout à -défendre sa peau, et subsidiairement à trouer celle d'autrui; mais si je -fais mon deuil des accidents qui peuvent m'atteindre, si je suis décidé -d'avance à ne parer aucun coup, si j'applique tout mon vouloir et toute -ma force à frapper devant moi, advienne que pourra, il me semble, mon -bon ami, que je simplifie la question et que j'écarte les trois quarts -de la difficulté. Qu'en dites-vous? - ---Je dis... je dis, morbleu! que vous en parlez à votre aise, et qu'un -coup droit dans l'estomac vous cloue sur place avant toute riposte.» - -Monpain trouva que les discours du camarade étaient d'un style à -décourager le sujet. Monpain voyait la vie en rose, comme on la voit -presque toujours à travers un litre de rouge. Monpain crut donc bien -faire en disant à Gautripon: - -«Mon cher monsieur Jean-Pierre, si vous n'avez jamais tiré la botte, il -y a pas mal à parier que vous ne rentrerez pas sans un atout; mais ça -n'est pas une raison pour se tourner le sang, et si j'étais de vous, -j'aimerais mieux en courir la chance que d'y aller du pistolet. Il faut -avoir vu comme moi le ravage des armes à feu pour comprendre à quel -point la balle est traître et toute la gangrène qui s'ensuit. J'ai -retiré des os en poussière et d'autres en bouillie; on n'imagine pas ça -dans le civil, tandis que l'arme blanche, à part la botte à fond qui -traverse les organes _majors_ et le coup de cochon qui coupe la -carotide, ne fait que des boutonnières sans conséquence, que mon simple -caporal vous recoudrait les yeux fermés. Par ainsi je vous exhorte de -vous effacer foncièrement, si c'est possible, de porter la poitrine en -_errière_, de rompre à force en tendant le bras et de crier: touche! à -la première fraîcheur que vous sentirez du fer ennemi; moyennant quoi, -vous aurez encore bien des soupes à manger dans ce bas monde. Voilà ce -que je dirais à mon propre frère, si je l'accompagnais sur le terrain.» - -Gautripon répondit qu'il s'en tiendrait décidément à l'épée, et que, les -armes du marquis lui paraissant meilleures que les siennes, il priait -ces messieurs de les choisir. - -Tout justement la voiture arrivait à la porte du colonel Chabot, et les -chevaux fumants soufflaient au nez du factionnaire. - -Le marquis de la Ferrade et son oncle s'arrêtèrent au même instant, -perdant la course d'un tour de roue, parce qu'ils l'avaient bien voulu. -Après son entrevue avec Gautripon, Lysis s'était fait conduire à l'hôtel -d'Entrelacs. Il trouva le baron endormi sur un roman à la mode et plongé -jusqu'à mi-jambe dans une litière de petits journaux. - -M. d'Entrelacs ouvrit les yeux au bruit de la porte, et dit: - -«Eh bien? - ---Eh bien! mon cher oncle, bataille! - ---Pas possible! Et quand ça? - ---Tout de suite; on n'attend plus que vous. - ---Mais Chabot? - ---Nous le prendrons en route. - ---Le sait-il? voudra-t-il? - ---Je suis sûr de lui maintenant, comme de vous-même. - ---Il y a donc du nouveau? Est-ce que par hasard l'infâme ne serait plus -infâme? - ---Nous nous expliquerons en voiture. Voici votre chapeau et votre -pardessus.» - -Cinq minutes après, l'oncle et le neveu faisaient bonne route vers -Saint-Mandé, et M. d'Entrelacs, parfaitement réveillé, disait au jeune -marquis: - -«Enfin, quel est donc ce mystère? - ---Cher oncle, répondit Lysis, me croyez-vous capable de mentir? - ---Tu ne serais pas le fils de ma soeur! - ---Bien, merci. Maintenant me tenez-vous pour un de ces niais qui -prennent des vessies pour des lanternes et se laissent berner par le -premier venu? - ---Non-dà, mais où veux-tu en venir? - ---A vous dire que M. Gautripon est le plus honnête homme du monde, qu'il -a les mains aussi nettes que vous et moi, que je ne lui fais pas la -moindre faveur en croisant le fer avec lui, car il me vaut de reste, que -mon estime est fondée non pas sur ses affirmations, mais sur des preuves -visibles et tangibles qui ont passé sous mes yeux et par mes mains -aujourd'hui même: mais j'ai pris l'engagement de garder son secret pour -moi seul. Trouvez-vous l'homme assez justifié par mon témoignage -implicite? Acceptez-vous ma parole quand je vous réponds de lui corps -pour corps? Ou faudra-t-il que je viole une promesse sacrée pour vous -entraîner sur le terrain? - ---Tu ne violeras rien du tout, et je te suivrai aveuglément jusqu'au -bout du monde. Est-ce que je n'ai pas toujours été du même avis? C'est -Puchinete et Chabot qui ont alambiqué l'affaire en soulevant des -questions de haute morale. J'ai dit dès le commencement: Tu dois rendre -raison à l'homme que tu as insulté, quel qu'il soit. S'il ne mérite pas -de croiser le fer avec nous, tant pis pour nous; il fallait prendre nos -renseignements avant de lui chanter pouilles. Mais par quel gueux de -hasard as-tu trouvé le mot d'une énigme qui tient tout Paris le bec dans -l'eau?» - -Lysis raconta comment son adversaire était venu s'expliquer avec lui. - -«Oh! oh! dit le baron. C'est d'un homme terriblement neuf en matière de -point d'honneur, mais ça ne manque pas d'une certaine carrure; j'aime -assez les gens qui vont droit à leur but. Et les explications qu'il t'a -données sont vraiment bonnes? - ---Si bonnes, qu'après avoir tout écouté, mon premier geste a été de lui -tendre la main. - ---Peste! mais c'est du magnétisme, de la fascination! Le malin t'avait -jeté un sort, mon garçon! - ---Ce n'était qu'une admiration éclairée. Que feriez-vous, mon oncle, si -vous vous trouviez en présence d'un martyr? - ---Je lui demanderais sa bénédiction, mon cher; mais tu pousses peut-être -le fétichisme un peu loin. - ---En quoi donc? - ---En menant ton martyr à Vincennes pour en couper un morceau et faire -provision de reliques. - ---C'est lui qui l'exige. S'il avait bien voulu s'accommoder de mes -excuses, je n'en aurais pas trouvé d'assez humbles pour lui. - ---Et il refuse? Tudieu! j'ai connu des martyrs plus chrétiens que lui -dans l'histoire. - ---Je ne vous l'ai pas donné pour chrétien, mais pour honnête homme. - ---Mais, s'il vaut tout ce que tu dis, pourquoi se cache-t-il de sa vertu -comme d'un vice? J'ai lu quelques procès où l'on voit les fripons faire -jurer le secret à leurs dupes. - ---Oh! mon oncle... - ---J'ai blasphémé? pardon! mais enfin, s'il a tant fait que de te révéler -ses bonnes oeuvres, d'où vient cette peur effroyable de les laisser -connaître au public? Que risque-t-il à se montrer tel qu'il est? Le prix -Montyon? - ---Il risquerait d'anéantir le fruit de tous ses sacrifices. Le secret de -M. Gautripon n'appartient pas à lui seul. - ---Ah! tu m'en diras tant! - ---Je ne vous en dirai pas davantage. - ---Et je t'approuve; mais que vas-tu en faire, de ce gars-là? Tu ne le -vénères pas assez, je suppose, pour lui offrir ta vie sur un plat -d'argent? Tu es le dernier des la Ferrade, mon cher! - ---N'ayez pas peur que je laisse endommager le neveu d'un si charmant -oncle. Nous nous battrons à l'épée, c'est convenu... - ---Entre qui? - ---Entre M. Gautripon et moi. Cela n'est pas régulier pour un liard; mais -dans l'intimité où nous étions ce matin il m'a spontanément offert le -choix, et... - ---Vous avez mitonné la chose en famille; c'est étourdissant! Va -toujours. - ---Le malheureux n'a de sa vie touché une arme. A l'épée, je suis maître -de le ménager tout à mon aise. S'il est bien sage, une égratignure. S'il -s'anime trop fort, une bonne piqûre au bras droit. Son épée tombe, et -alors... ma foi tant pis! je l'embrasse et je lui demande pardon! - ---Rien que ça? Quel dommage qu'il n'ait pas une fille à marier! - ---Je regrette sincèrement de ne pouvoir mieux réparer mes torts envers -lui. Songez donc que je l'ai couvert d'ignominie sans le connaître, et -que le plus noble coeur du monde est depuis quatre jours, par ma faute, -traîné dans la boue de Paris. - ---Tu parles comme un échappé de l'Évangile, mais tu es un gentil garçon, -et je t'aime mieux dans ce rôle-là qu'à cheval sur la raison du plus -fort... Voici un berlingot qui m'a tout l'air de charrier Gautripon et -sa fortune. On ne dira pas que ton homme a peur de la mort, car il va se -battre au galop et dans une voiture de noces. Les dépassons-nous? - ---Non, cher oncle. A quoi bon humilier ces pauvres bêtes et ces pauvres -gens? - ---Il faut pourtant que nous voyions le colonel avant eux... Jean! suivez -ce gros fiacre et arrêtez-vous avec lui, mais derrière.» - -Tout le monde descendit en même temps à la porte du pavillon. M. -d'Entrelacs salua Gautripon et ses témoins avec beaucoup de courtoisie; -il prit Rastoul à part et lui dit: - -«Nous ne vous demandons que cinq minutes; le temps d'aller chercher le -colonel, qui doit être prêt. - ---A vos commandements, monsieur le baron et la c...» Mais Rastoul -s'arrêta court et lança un regard furibond à la _compagnie_ du baron, -c'est-à-dire au jeune marquis. - -Les deux gentilshommes entrèrent, tandis que les trois plébéiens se -promenaient sur la chaussée en soufflant dans leurs doigts. Le vent du -nord était vif, il balayait les nuages et préparait une belle gelée pour -la nuit. - -Dans l'escalier du colonel, M. d'Entrelacs dit à Lysis: - -«Il ne nous reste qu'une heure de jour, nous n'avons pas le temps de -discuter avec Chabot; mais je sais comment le prendre: laisse-moi -faire.» - -Le planton les introduisit dans un cabinet encombré de paperasses; le -colonel venait de donner quatre signatures à propos d'un étui d'habit et -quatre autres pour un pompon de trente-cinq centimes. Il jeta la plume -avec joie en voyant entrer ces messieurs. - -«Mon cher ami, dit M. d'Entrelacs, nous venons vous remercier de tous -vos bons offices et vous relever de faction. L'affaire est terminée en -ce qui vous concerne, et nous ne voulons pas abuser de vous plus -longtemps. - ---Mais qu'est-ce qui s'est passé? Voilà deux jours que je n'ai vu -personne. - ---Il y a deux heures, mon cher, nous n'étions pas plus avancés que vous. -Voici qu'à l'improviste une révélation confidentielle vient nous -éclairer, nous confondre et nous montrer notre adversaire sous le jour -le plus avantageux. - ---Gautripon? - ---M. Gautripon. Les preuves qu'on a produites à la décharge de son -honneur sont d'une telle évidence qu'il y aurait non-seulement de -l'injustice, mais de la cruauté à le marchander plus longtemps. Nous -nous sommes donc mis à ses ordres, il nous attend en bas, et tout sera -réglé avant le coucher du soleil. On comprend fort bien le scrupule qui -vous tient à l'écart d'une affaire où l'un des deux acteurs vous est -suspect; nous n'avons pas le droit de communiquer nos renseignements à -âme qui vive, et je n'ai pas assez d'éloquence pour faire passer en vous -la conviction dont je suis plein. Il y a urgence, l'heure nous talonne; -vous ne refuserez pas de nous indiquer un bon endroit et de nous prêter -un de vos soldats, si M. Gautripon ne vous paraît pas suffisamment -réhabilité par l'estime de Lysis et la mienne. - ---Un moment, cher ami! Comme vous y allez! Je ne suis pas au conseil de -guerre, et je n'ai que faire de vos preuves. Me garantissez-vous -l'honorabilité de M. Gautripon? - ---Oui. - ---Je serais un grand sot et le dernier des malappris, si j'allais -réclamer un autre témoignage. Notre adversaire rentre dans mon estime, -tambours battant, enseignes déployées, et je vais lui demander pardon -des jugements téméraires que j'ai formulés sur lui. - ---Colonel, dit Lysis, vous pouvez hardiment lui rendre cette justice: je -vous jure que vous ne vous fourvoyez point. - ---Eh bien! mes chers, qu'attendons-nous? Marchons, je suis votre homme!» - -Comme il était en habit bourgeois, il n'eut pas de toilette à faire. -Rastoul et Monpain l'accueillirent avec respect, mais cette fois sans -timidité ridicule: ils se sentaient plus forts. - -«Messieurs, dit-il, en dirigeant son coup de chapeau vers Gautripon, -j'ai des excuses à vous faire. C'est par ma faute qu'une rencontre, -inévitable depuis mercredi soir, a été retardée jusqu'à ce jour. Les -apparences m'avaient poussé à méconnaître le caractère d'un galant -homme: je le prie de considérer ma présence ici comme une réparation et -un hommage. Je suis connu; on sait que je choisis avec un égal scrupule -mes adversaires et mes amis.» - -Gautripon répondit à ce petit discours par un salut très-simple et -très-digne, et les deux partis entrèrent dans le bois, sous la conduite -du colonel. Les voitures suivaient au pas avec les armes. - -On marchait depuis quelques minutes lorsque M. Chabot aperçut deux -épaulettes de laine jaune dans un sentier. Il cria de sa voix la plus -commandante: - -«Voltigeur!» - -Le soldat qui bayait aux corneilles, selon l'usage, en fouettant son -mollet droit d'une baguette de coudrier, reconnut la voix de son chef et -accourut. - -«Mon colonel! - ---Ah! c'est vous, Lerambert? Y a-t-il d'autres hommes du régiment par -ici? - ---Des hommes? non, mon colonel; mais j'ai rencontré trois caporaux qui -s'en allaient vers la Porte-Jaune. - ---Tâchez de les rejoindre et de les amener. Tant mieux, s'ils étaient -quatre!» - -Le voltigeur partit comme un trait et ramena sept uniformes. Nos soldats -sont désoeuvrés par force, mais ils ne sont ni sots ni engourdis. Ils -rejoignirent leur colonel auprès d'une pelouse neuve, limitée sur trois -faces par la futaie et sur l'autre par un chemin carrossable, mais -parfaitement inconnu des cochers. - -«Mes enfants, dit M. Chabot, ces messieurs ont un petit compte à régler -ensemble. Éclairez la position et faites que nous soyons tranquilles. -Vous savez ce que parler veut dire: à vos postes, ventredieu!» - -En un clin d'oeil, le terrain se trouva gardé comme un polygone. Le -valet de chambre de Lysis, sur un signe de son jeune maître, apporta les -pistolets et les épées. Monpain se mit à déballer le bagage de -Gautripon, mais Rastoul le pria de rester tranquille. Les témoins -s'accordèrent sans débat, on dégaîna les épées de M. de la Ferrade, qui -étaient à la fois des oeuvres d'art et des instruments de précision. -Jean-Pierre et le marquis jetèrent leurs habits bas, et on ne les vit -trembler ni l'un ni l'autre; il faisait pourtant assez froid. - -Ce fut le colonel qui délivra les armes aux combattants. Rastoul et -Monpain échangèrent des regards lamentables lorsqu'ils virent Gautripon -l'épée à la main. Le malheureux, en trois secondes, tint son outil comme -un cierge, comme un fouet, comme une ligne à pêcher, comme une bêche et -comme une écumoire. Tandis que le jeune marquis tombait correctement en -garde, l'ancien maître d'étude se carrait devant son adversaire, un bras -levé, l'autre pendant, et découvert de la tête aux pieds. Vous n'auriez -jamais dit un combattant, mais une cible offerte à tous les coups. MM. -Chabot et d'Entrelacs, M. de la Ferrade lui-même fut sur le point de lui -dire: - -«Effacez-vous, que diable! quelque précaution qu'on y mette, on vous -tuera malgré soi!» - -Le jour baissait sensiblement, pas assez toutefois pour qu'on ne pût -reconnaître un fil blanc d'un fil noir. M. Chabot mit les deux ennemis -face à face, réunit leurs épées par la pointe, se rangea, se découvrit -et leur dit: - -«Allez, messieurs!» - -A ce signal, Gautripon se jeta en arrière, recula de trois pas (car ce -n'était pas rompre), et fondit en aveugle, la main basse, sur le -marquis. Son élan furieux aurait peut-être déconcerté un tireur moins -habile. M. de la Ferrade attendit de sang-froid cette attaque enfantine, -il vit accourir le bras droit et le larda d'un coup bien ajusté qui -devait l'arrêter tout net; mais il avait compté sans l'élan formidable -et le stoïcisme inouï de l'infâme. Gautripon passa pour ainsi dire à -travers la lame qui lui perforait le bras droit; il l'absorba tout -entière et vint coller son biceps contre la coquille, tandis qu'il -traversait la poitrine de l'adversaire et incrustait la garde de son -épée sur les côtes du pauvre marquis. - -L'action fut soudaine au point que les spectateurs se demandèrent un -instant lequel des deux combattants était mort; mais tout le monde -comprit qu'il y avait un homme de moins, et pendant une demi-seconde -plus longue qu'un siècle, on attendit si ce groupe effroyable allait -tomber pile ou face. M. de la Ferrade tomba cloué en terre, et Gautripon -croula sur lui. - -Le même soir, vers sept heures, Émilie Gautripon s'ennuyait toute -seulette dans sa chambre de satin rose. Un grand feu de poirier flambait -royalement dans la cheminée, et la belle accroupie se sentait frissonner -par instants entre les bras moelleux de son petit fauteuil. Deux lampes -voilées de dentelle baignaient son doux visage d'une lumière plus -blanche que le lait, et pourtant un observateur attentif aurait vu -passer quelques ombres sur ce front pur. Elle tuait le temps par tous -les procédés en usage; elle grignotait des bonbons, s'admirait dans les -grands miroirs, plaquait un accord fantastique sur son célèbre piano, le -seul qu'Eugène Lami ait illustré de ses peintures; elle feuilletait avec -indolence le catalogue des diamants mis en vente par Mlle Aurélia, puis -elle revenait se pelotonner au coin du feu. - -Tout à coup l'aimable personne bondit vers la porte de la galerie; elle -appliqua ses petites mains sur les épaules d'un homme qui entrait sans -frapper, le chapeau sur la tête... - -«Qu'as-tu? s'écria-t-elle. - ---Mais rien absolument. - ---Tu es pâle! - ---C'est qu'il gèle dehors. - ---Jure-moi qu'il ne t'est rien arrivé. - ---Je te le jure, là; mais laisse-moi m'asseoir et dégourdir à ton feu -les nouvelles que j'apporte. - ---Ah! mes pressentiments ne m'avaient pas trompée. Il y a donc quelque -chose? - ---Oui, mais ne t'émeus pas. Ni toi ni moi n'avons la corde au cou. C'est -_lui_ qui s'est pris de querelle ici, mercredi soir, avec un joli garçon -que je connais, une fine lame; il vient à la salle. Ils ont pris -rendez-vous; mais ce pataud-là, au lieu de s'ouvrir à moi, est allé -chercher, Dieu sait où, une paire de témoins impossibles, deux calicots -selon les uns, deux caporaux selon les autres; on m'a dit même un garçon -apothicaire. C'est au cercle que j'ai eu les détails. Mon entrée avait -soulevé un brouhaha; tout le monde s'est mis à chuchoter dans les coins; -un de mes vrais amis, Geoffrin, tu sais, n'a pas voulu me laisser dans -ce ridicule; il est venu à moi et m'a dit ce qu'on racontait. Je suis -furieux contre _lui_, qui s'embarque dans une affaire où il n'entend -rien, et choisit justement un tireur de première force et un _gentleman_ -de première volée. Il se fera larder, ce qui n'est rien; mais il sera -roulé, ce qui est pire. Il paraît que ses témoins ont été trop comiques. -Le fait est que depuis quatre jours on les berne de cent façons. Vois-tu -d'ici notre benêt qui a pris son billet pour un drame et qui patauge en -plein vaudeville? Il était temps que je fusse averti. Je vais prendre -l'affaire en main, et M. de la Ferrade aura de nos nouvelles. - ---Léon! tu m'as promis de ne plus exposer ta vie! - ---Ma chère enfant, il est bien clair que, si tu es en cause, je n'ai pas -qualité pour intervenir; mais, comme ami de Gautripon, je peux, je dois -changer le cours de cette absurde affaire. Son honneur est celui de nos -enfants, que diable! nous ne souffrirons pas qu'on en fasse un plastron. - ---Mais il y a du danger dans tout cela! - ---Fort peu. Cependant, comme il est homme à s'enferrer, nous trouverons -peut-être une dérivation qui changera la donnée et les acteurs de la -pièce. Voyons, sois sage. Tu me connais, tu sais combien de fois je suis -allé sur le terrain, et tu as vu si j'en ai rapporté autre chose que des -égratignures. Entre deux hommes d'égale force, et je suis l'égal des -plus forts, le duel n'est qu'un jeu innocent. - ---Non, non, j'ai ta parole! Tu ne recommenceras pas cette vie d'aventure -qui m'a presque rendue folle! - ---Mais pour me protéger contre un risque imaginaire, tu exposes sa vie, -à lui! - ---Eh! c'est bien différent! - ---Merci!» dit une voix grave qui n'était plus celle de Bréchot. - -Gautripon n'avait pas écouté à la porte; il arrivait d'un pas pénible, -la manche fendue, le bras en écharpe, la main gauche appuyée sur la -canne de Rastoul. Il ouvrit avec difficulté et marcha droit à sa femme -et à son ami; mais la préoccupation les empêcha de le voir, et le tapis -les empêcha de l'entendre. - -Émilie poussa un petit cri de commande en découvrant qu'il était blessé, -et Léon dit: - -«Allons, bon! voilà mon maladroit qui a encore fait des siennes! -J'espère que tu n'es pas fortement égratigné, beau preux? - ---Ma blessure est peu de chose. Je serai plus tôt guéri que consolé, car -je viens de tuer un loyal et noble jeune homme pour assurer le repos de -deux êtres qui ne le valent pas.» - - - - -VI - - -La mort du beau marquis de la Ferrade émut vivement les divers mondes où -il était connu. Elle fut annoncée, démentie et controversée huit jours -durant par les petits journaux qui broutent la vie privée, n'osant -mordre à la politique. Les grands journaux, qui commençaient dès lors à -faire concurrence aux petits, publièrent la nouvelle à mots couverts et -sous les réserves d'usage. Les salons, les clubs, les cafés, les foyers -de théâtre et les boudoirs de ces demoiselles retentirent du même bruit: -tout Paris fut unanime à regretter la victime et à maudire le meurtrier. -Gautripon devint plus infâme en une semaine qu'il ne l'avait été en -plusieurs années: l'opinion s'acharna sur lui comme sur un absent; c'est -tout dire. On pardonne volontiers aux morts, mais le vivant qui peut -revenir, qui est armé pour la défense et qui a fait ses preuves, est -l'objet d'un courage universel dès qu'on le sait moralement hors de -portée. Le mélange de valeur et de prudence qui bouillonne toujours au -fond des âmes vulgaires s'épanche à flots dans ces occasions: il est -doux de braver, à travers une frontière ou deux, un homme dangereux par -lui-même, mais qui n'est pas immédiatement à craindre. L'effervescence -se propagea de haut en bas; les gamins du macadam et les vauriens de -tout âge furent bientôt de la partie. Ce malheureux hôtel des -Champs-Élysées se couvrit d'inscriptions immondes et devint comme un -supplément lapidaire du catéchisme poissard. On brisa les deux becs de -gaz qui surmontaient la porte cochère; on arracha le bouton de sonnette -et la plaque de cuivre argenté qui fermait la boîte aux journaux. Dieu -sait ce qui tomba le lendemain dans cette boîte innocente! La conscience -publique était non-seulement soulevée, mais dilatée. Sans doute on se -croyait tout permis contre le spadassin Gautripon, car deux ou trois -champions anonymes de la vertu profitèrent d'une nuit sans lune pour le -punir dans sa toiture, qu'ils taxèrent à 600 kilogrammes de plomb. - -Au bout de quinze jours, quand tout ce bruit commençait à s'éteindre, un -magistrat l'entendit. La Justice porte un bandeau sur les yeux dans les -grandes cérémonies, mais cette spirituelle divinité sait le rabattre à -propos sur ses oreilles. Un beau juge d'instruction, jeune, élégant, -bien né, sans odeur de basoche, fort avant, disait-on, dans les bonnes -grâces de la comtesse Mahler, fit assigner le sieur d'Entrelacs à -comparaître en personne dans son cabinet, le mardi 13 février, à deux -heures de relevée, pour déposer des faits dont il avait connaissance. - -Le pauvre baron d'Entrelacs n'était plus l'homme le mieux conservé de -Paris; vous n'auriez jamais dit, à le voir, qu'il venait d'hériter de -80,000 francs de rente; je crois même qu'il eût mieux supporté -l'accident inverse et paru moins décomposé, si Lysis, son cher Lysis -avait hérité de lui. Depuis deux mortelles semaines, il pleurait jour et -nuit; le général Puchinete et le vieux Sinalis, agent de change -honoraire, le veillaient comme un malade et le berçaient comme un -enfant. Quelques autres amis moins intimes défilaient mélancoliquement -dans sa chambre ou dans son salon, suivant l'heure, mais n'essayaient -pas même de le consoler. Quels raisonnements peut-on faire à un homme -qui ne tient plus à rien? Il était vieux garçon et parfait égoïste, sauf -quatre ou cinq habitudes cordiales et cette grande affection qui lui -manquait tout à coup; M. de la Ferrade avait été pour lui, pendant près -de vingt ans, un jeune frère, un fils, un autre lui-même, que sais-je? -Cet orphelin, né de sa soeur, semblait le faire revivre et lui -recommencer sa jeunesse: il se mirait et s'admirait dans la beauté, dans -le courage et jusque dans les folies du cher enfant. Le plus inutile des -hommes s'acclimate à son néant, lorsqu'il se voit renaître dans un fils; -il dit: Celui-ci fera dans le monde tout ce que j'y aurais dû faire. -Lysis était vraiment le fils adoptif du baron. La famille d'Entrelacs se -continuait avec orgueil dans ce rejeton, plus jeune et plus antique à la -fois. On voit un la Ferrade à Roncevaux, dans la _Chanson de Roland_, - - Bon escuier, Ginain de la Ferrade, - -tandis que la maison d'Entrelacs n'est connue qu'à Bourbon, et ses -premières preuves datent de 1660, dix-huit ans après la conquête. Le -baron dit à Puchinete, la première fois qu'il le vit: - -«Ah! mon cher général, je meurs deux fois d'un seul coup d'épée, comme -homme et comme gentilhomme!» - -Il ne buvait plus, ne mangeait plus, fumait machinalement toute la -journée, et suivait d'un oeil morne l'interminable piquet à vingt sous -le point de ses deux garde-malades. Il fallut, pour l'intéresser, des -incidents de force majeure, l'embaumement de son neveu, qu'il avait -rapporté chez lui, l'emballage de mille riens que le nègre de Lysis -déménageait petit à petit, et que l'oncle empilait dans des caisses de -camphrier comme autant de reliques. Ces lugubres distractions achevaient -de l'user; on le voyait maigrir, ses yeux nageaient dans deux masses -molles et pendantes qui semblaient vouloir se détacher de la face. Le -général Puchinete lui disait: - -«_Pobrecito_, si vous ne partez pas au plus vite, vous finirez par -pleurer vos yeux. L'air de Paris vous tue à petit feu; vous respirez ici -le poison du souvenir.» - -Au reçu de l'assignation, M. d'Entrelacs leva les épaules, froissa le -papier et le jeta dans la chambre en s'écriant: - -«Qu'ils aillent tous au diable! Est-ce que j'ai des comptes à leur -rendre?» - -Ses amis lui prouvèrent qu'une assignation ne se refuse pas comme un -déjeuner en ville; mais, s'il consentit enfin à se faire conduire au -palais, il n'entendit raison qu'à demi. Il arriva fort animé dans le -cabinet du juge d'instruction, M. de Villé, qu'il connaissait presque -intimement. - -«Eh! que diable mon cher! puisque vous savez le malheur qui me frappe, -vous auriez fait preuve de bon goût en me laissant pleurer dans mon -coin. - ---Asseyez-vous, monsieur, répondit le jeune magistrat.» Cette phrase fut -accompagnée d'un coup d'oeil à deux tranchants qui désignait à la fois -une chaise de paille et la figure du greffier, personnage muet, que le -baron n'avait pas aperçu. - -M. d'Entrelacs prit la chaise et regarda M. de Villé. Il n'y avait -peut-être pas un mois que ces deux hommes s'étaient trouvés ensemble, -après dîner, le cigare à la bouche, la tasse en main, dans le fumoir de -quelque ami commun. Et pourtant ils se reconnaissaient à grand'peine, -tant la douleur avait altéré les traits du baron, tant le masque -professionnel cachait bien le visage joyeux, pétulant et narquois du -jeune homme. - -«Monsieur, reprit M. de Villé d'une voix grave, la justice comprend tout -ce qu'il y a de douloureux dans l'évocation de certains souvenirs; mais -l'intérêt social parle plus haut que la nature elle-même, et vous avez -le sens trop net pour ignorer ce que nous devons l'un et l'autre à la -loi. - ---La loi? la loi? c'est juste. Eh bien! qu'est-ce qu'il y a pour son -service? - ---Vous pouvez, vous devez renseigner la justice sur le fait déplorable -dont il s'agit. - ---Je m'y refuse formellement, monsieur. Renseigner, c'est dénoncer; je -suis trop vieux et surtout trop près de ma fin pour apprendre ce -métier-là. - ---Il y a plus d'honneur que de honte à s'accuser soi-même. - ---Et de quoi m'accuserais-je donc, jour de Dieu? - ---Mais d'avoir, avec connaissance de cause, aidé et assisté l'auteur de -l'action dans les faits qui l'ont préparée, facilitée et consommée, ce -qui entraîne la complicité et vous rend passible des mêmes peines que -l'auteur principal du meurtre, aux termes des articles 59, 60, 61 et 62 -du code pénal. - ---Moi! complice du meurtre de Lysis! Tenez, monsieur, votre code pénal -me ferait presque rire, si le rire était encore dans mes moyens. - ---Calmez-vous! je sais, je comprends. Le ministère public, s'il est -forcé de vous mettre en cause, fera la part des circonstances. Enfin il -y a un coupable, et vous le connaissez... comme nous. - ---Coupable? non. De quoi? d'avoir cherché la réparation d'une injure que -ni vous ni moi n'aurions... L'auriez-vous supportée, monsieur de Villé? - ---Je ne suis pas ici pour répondre; mais en principe on ne doit jamais -se faire justice à soi-même. Il y a des tribunaux, monsieur. - ---Si Gautripon était venu se plaindre de l'affront qu'il avait reçu, -quelle satisfaction vos tribunaux lui auraient-ils accordée? - ---Je ne sais trop: il n'y avait ni coups, ni blessures, ni injures -publiques, ni diffamation proprement dite; mais l'appréciation des juges -est toujours libre, et... - ---Et le mari de Mme Gautripon aurait peut-être obtenu, par faveur -spéciale, cinq cents francs de dommages-intérêts? Eh bien! monsieur, -voilà ce qui force les offensés à se faire justice eux-mêmes: la loi est -impuissante à garantir ou à venger l'honneur. Et quand le duel amène une -calamité comme celle qui me brise le coeur, la justice est réduite à se -croiser les bras. Elle déplore le mal sans le punir, parce que la loi -l'a prévu sans le prévenir. - ---Je vous assure, monsieur, que le meurtrier de M. de la Ferrade sera -puni. - ---Par qui? Par les jurés? Vous n'en trouverez pas un sur douze qui -n'admette la légitimité du duel et de ses conséquences dans le cas dont -il s'agit. - ---Le jury a montré souvent une indulgence révoltante, mais il devient -plus sévère que nous-mêmes en présence d'un homme taré. - ---Gautripon vaut mieux que sa réputation. Mon pauvre enfant avait appris -trop tard à le connaître; il professait la plus haute estime pour lui... -le dernier jour. - ---En vérité, monsieur? c'est vous qui défendez votre ennemi contre la -vindicte publique? - ---Je ne veux pas être vengé. Je suis le plus malheureux des hommes, mais -il m'est impossible d'accuser l'auteur de mon deuil. - ---Tout s'est donc loyalement passé? - ---Le plus loyalement du monde. Lysis avait résolu de ménager son -adversaire, mais l'autre n'en savait rien. - ---Par qui les armes ont-elles été fournies? - ---Ah! pardon, monsieur; je crois que nous tombons dans l'interrogatoire, -et j'ai eu l'honneur de vous dire en entrant que je refusais de -répondre. Il n'en sera ni plus ni moins, car le procès criminel que vous -tentez d'instruire n'aura point lieu. Vous ne trouverez ni accusé, ni -témoins, ni pièces de conviction, ni corps de délit. M. Gautripon a -quitté la France; les deux amis qui l'accompagnaient sont et seront -toujours introuvables dans la cohue de Paris. Le colonel Chabot a pris -un congé de semestre; on assure qu'il court le désert avec une tribu de -Touaregs. Quant à moi, je retourne bientôt à Bourbon, j'y porte les -tristes restes de mon pauvre Lysis, et je vous défie de m'en empêcher, -car avant d'être magistrat vous êtes homme de coeur et galant homme.» - -Le juge d'instruction écouta la tirade sans sourciller et répondit d'un -ton doctoral: - -«Monsieur, je vois que vous manquez du calme nécessaire pour répondre -pertinemment à la justice. Je vous donne vingt-quatre heures, et je vous -conseille d'en profiter. Rentrez chez vous, réfléchissez; _demain_, -après midi, vous recevrez de mes nouvelles. Rappelez-vous que _demain_, -si vous ne vous justifiez pas devant moi, je puis changer un simple -mandat de comparution en mandat de dépôt ou d'arrêt, ne me mettez donc -pas dans la nécessité de recourir à des mesures de rigueur contre un -homme de votre rang et de votre caractère. Vous pouvez vous retirer.» - -M. d'Entrelacs remarqua que le juge avait obligeamment souligné le mot -demain; il partit donc pour Londres le soir même: c'était bien ce que la -justice espérait, et l'instruction finit là. - -Cependant Gautripon n'avait pas quitté Paris. Émilie et Bréchot levèrent -le camp en quelques heures; ils emportèrent les enfants tout chauds du -lit, et gagnèrent une ville où l'on ne risque rien que d'être plumé vif; -l'infâme refusa d'accompagner la famille à Hombourg. Il approuvait ce -départ, car il prévoyait le scandale et les affronts qui suivirent, et -il comprenait trop tard qu'en tuant M. de la Ferrade pour faire -respecter sa maison, il était allé contre le but; mais ni les -raisonnements de son ami ni les larmes plus éloquentes des chers mignons -n'obtinrent qu'il se fît le parasite de Bréchot. Ce ne fut pas sans -peine qu'on l'empêcha de courir au premier poste de police et de se -confesser à quelque sergent de ville. Le pauvre diable avait horreur de -lui-même; il tressaillait chaque fois que sa main gauche rencontrait -dans le drap de sa redingote une place roidie par le sang. Cet homme qui -durant quatre jours n'avait vécu que pour en tuer un autre, qui n'avait -pensé qu'à cela, parlé que de cela, qui, trois ou quatre heures plus -tôt, sur la route de Vincennes, avait froidement discuté les chances de -l'opération, frémissait maintenant au souvenir de la chose accomplie. Il -voyait l'abîme épouvantable qui sépare l'intention du fait, et -s'effrayait de l'avoir franchi. Le bouleversement de son être était si -profond que l'angoisse morale imposait silence au mal physique. Il -sentait moins la douleur atroce de son bras que l'invisible fardeau de -sa conscience. Si l'on était venu le chercher pour mourir, il aurait -dit: Allons! avec l'idée que cela ne pouvait que lui faire du bien. - -Bréchot le trouvait faible et lui disait: - -«Grande poule mouillée, de quoi t'accuses-tu? Étais-tu l'agresseur? Non; -il faut même qu'on t'ait rudement secoué pour te faire sortir de ton -caractère. As-tu abusé de ta force pour égorger un agneau sans défense? -Non; c'est toi qui étais l'agneau. As-tu triché au jeu des deux lames et -pris la suite des affaires de M. de Jarnac? Non; puisque l'infaillible -Chabot lui-même a déclaré le coup régulier. Cela étant, tu n'as fait -qu'exécuter la loi du point d'honneur, dans toute sa rigueur il est -vrai, et sans accorder à ce monsieur les circonstances atténuantes, -mais, honnêtement, bravement, au péril de ta vie et au grand dommage de -ta peau. Relève-toi, Jean-Pierre, je t'absous. - ---La loi m'absoudrait-elle? - ---Oui, après t'avoir fait moisir jusqu'aux assises, ce qu'il importe -d'éviter. - ---Je désire éviter quelques mois de prison inutile, mais je ne peux pas -me décider à fuir comme un coupable. Tout bien pesé, je vais continuer -ma vie aussitôt que je serai guéri. Si la police me cherche -sérieusement, elle me découvrira; si elle aime autant me laisser -tranquille, mon obscurité lui fait beau jeu.» - -Le malheureux eut la force de se tenir sur pied, toute la nuit, -d'assister au branle-bas tumultueux du départ, d'indiquer à Mme -Gautripon la conduite la plus propre à sauver un restant de décorum; il -éveilla les enfants lui-même avec un ménagement quasi maternel. Enfin, -n'en pouvant plus, il se traîna jusqu'à la rue de Ponthieu, gagna sa -mansarde et tomba tout habillé sur son lit. - -Monpain l'y trouva fort agité, brûlé de fièvre et criant la soif à dix -heures du matin. L'honnête infirmier amenait un aide-major du -Val-de-Grâce et un soldat de bonne volonté. Le pansement fut fait dans -les règles, le troupier s'installa au chevet du blessé, et Monpain -courut excuser M. Jean-Pierre dans les couvents où il était attendu ce -jour-là. Élèves et maîtresses poussèrent de grands hélas en apprenant -qu'il s'était cassé le bras droit dans son escalier; on l'adjura -unanimement de se soigner tout à loisir, et il reçut un assortiment de -confitures qui lui rappela Metz et l'illustre boutique de Collignon. -Rastoul avait conté la même fable au patron des _Villes-de-Saxe_ et -recueilli les mêmes témoignages de sympathie, confitures à part. Il -vint, sa journée faite, apporter et chercher des nouvelles, relever le -factionnaire et prendre position sur deux chaises pour la nuit. Le -lendemain il envoya sa femme, une jeune ouvrière très-correcte et -très-digne; puis la portière de la maison se piqua d'honneur et vint -réclamer le droit de soigner son plus ancien locataire: ces pauvres gens -et quelques soldats recrutés par Monpain dans les convalescents du -Val-de-Grâce se relayèrent pendant une quinzaine auprès de Gautripon. - -Il guérit assez lentement: la fièvre ne le lâchait guère, et ses nuits -étaient troublées de rêves affreux. C'est que le meurtre le plus -légitime ne fait jamais un bon oreiller. A toute fin pourtant le major -le trouva assez vaillant pour le mettre aux prises avec une côtelette; -on supprima le service de nuit; tous les garde-malades s'éclipsèrent de -peur d'être récompensés ou même remerciés de leurs peines. Rastoul seul -apparaissait de temps à autre pour dire que tout allait bien là-bas: -c'était à qui ferait la besogne de M. Jean-Pierre. - -Un matin que le convalescent essayait de marcher sans se tenir aux -meubles, il reçut la visite d'un camarade si ancien qu'il l'avait -presque oublié. C'était M. Fusti, cet employé du ministère qui avait -permuté jadis avec Gautripon. En sept ans, son aptitude, son assiduité, -ses relations de famille et quelques circonstances favorables lui -avaient procuré un avancement exceptionnel: il était commis principal de -seconde classe, presque sûr de passer chef de bureau dans une douzaine -d'années et d'obtenir la croix à l'âge de sa retraite. - -Après les étonnements et les compliments préliminaires, M. Fusti -s'approcha tout près de Gautripon et lui dit d'un ton confident: - -«Mon cher, j'ai trouvé superflu de me jeter dans vos jambes quand vous -teniez ou sembliez tenir le haut du pavé; mais je me suis toujours -considéré comme votre débiteur: c'est vous qui m'avez mis le pied dans -l'étrier, il n'y a pas à dire. Maintenant j'apprends par mon oncle que -vous vous êtes cassé le bras. N'ayez pas peur, je ne viens pas vous -ouvrir ma bourse ni même surprendre vos secrets. Vous jugiez un peu -sévèrement les camarades du bureau, parce que vous n'aviez pas eu -l'occasion de nous connaître. Nous vous semblons légers, vous nous -trouvez un peu commères: eh! mon Dieu, il faut tuer le temps ou qu'il -nous tue; mais si vous cherchiez bien, vous trouveriez au fond de nous -quelque chose de solide et de pas trop mauvais. On parle à tort et à -travers sur les affaires sans conséquence, et pourtant l'on sait garder -un secret, lors même qu'il ne nous a pas été confié. On distribue des -poignées de main à la légère, mais on ne se dérange qu'à bon escient -pour dénicher un honnête homme dans la peine et lui dire: «Me voici, -usez de moi.» Tout ce que je vous dis là n'est pas très-bien cousu, mais -les morceaux en sont bons. J'ai pensé qu'après votre accident le médecin -vous conseillerait peut-être un changement d'air; c'est une mesure de -prudence ou d'hygiène qui n'est jamais à négliger. Vilain climat, ce -Paris! Eh bien! mon cher, si vous êtes de mon avis, j'arrangerai la -chose avec mon oncle Dempoque; il fait grand cas de vous, comme tous -ceux qui ont été à même de vous connaître ou de vous deviner. Il -commence à m'écouter depuis qu'il voit en moi la chrysalide d'un chef de -bureau; c'est lui qui me donnera mes premières lunettes d'or. -N'avez-vous jamais eu la curiosité de voir une fabrique où l'on file, -tisse et blanchit la marchandise qui se débite aux _Villes-de-Saxe_? -C'est vraiment curieux, ma parole d'honneur. Nous avons, c'est-à-dire -mon oncle possède à Lille le quart d'un superbe établissement de ce -genre avec machines de trois cents chevaux et tout ce qui s'ensuit. Je -suis sûr qu'un homme comme vous s'y rendrait très-utile. Quant aux -appointements, ils seraient au prorata des services rendus. L'oncle est -juste et bon; la tante, qui est la propre soeur de mon père, est un -coeur d'or, ni plus ni moins. S'ils vous casent dans la boutique, ils -auront soin que vous ne travailliez pas pour le roi de Prusse; papa -Dempoque est plus écouté qu'un tonnerre dans les conseils -d'administration. Voilà, mon ami, la bagatelle que j'éprouvais le besoin -de vous glisser dans l'oreille. Si ma démarche est indiscrète, -oubliez-la tout de suite, et prenez que je n'ai rien dit.» - -Dès l'exorde de ce petit discours, Gautripon avait caché sa tête dans -ses mains comme pour se recueillir. Lorsqu'il découvrit son visage et -qu'il essaya de parler, la voix lui manqua; mais la réponse coulait en -grosses larmes sur ses joues. Il se remit insensiblement et dit enfin: - -«Ah! que vous êtes bon, et que vous me consolez! Il y a des moments où -je doute tant de moi que je voudrais pouvoir me tourner le dos à -moi-même. Je me demande si je ne suis pas un être affreux, si les -_voyous_ n'ont pas cent fois raison de m'appeler l'infâme? Il vous passe -de singulières idées par la tête, allez! lorsqu'on est seul et -malheureux, et qu'on vient de tuer un homme! Mais non, je vois, je sens -que je vaux encore quelque chose, puisque j'ai l'honneur d'inspirer des -sentiments si généreux et des actions si délicates. Et dire que je vous -avais oublié, mon cher Fusti, ou plutôt que je ne vous avais jamais -connu! - ---Allons! allons! voilà la fièvre qui vous reprend et que vous dites des -bêtises. Il n'y a qu'un mot qui serve: le déménagement est décidé, et le -jour où vous vous sentirez ferme sur vos ergots, je vous dirige sur -Lille en Flandre. - ---Laissez-moi votre adresse et celle de M. Dempoque. - ---Pour quoi faire? - ---Je voudrais causer avec lui et lui soumettre quelques idées sur la -filature. - ---Bon! Je l'aurais parié. Vous allez voir que ce gaillard-là payera son -écot plus cher qu'un roi, et que nous resterons ses débiteurs! - ---Peut-être. - ---Eh bien! mon oncle est perché momentanément à l'_hôtel du Rhin_. On -l'a exproprié le mois passé, et il part dans quinze jours pour Naples; -mais moi? qu'est-ce que vous avez à me dire? - ---Presque rien; seulement je voudrais aller vous embrasser, mon cher -Fusti. - ---Est-il jeune, mon Dieu! On s'embrasse tout de suite, et l'on économise -le fiacre! Pif! paf! voilà quarante sous de gagnés. Allons, je me sauve, -car le diable m'emporte si je ne deviens pas aussi bête que vous!» - -M. Fusti revint le lendemain en compagnie de son oncle; il remarqua que -la convalescence avait fait un notable progrès. L'oncle Dempoque était -un bon gros Flamand, un peu blafard, un peu mou, mais rond comme une -pomme, ouvert, cordial, et foncièrement honnête. - -«Mon cher enfant, dit-il à Gautripon, ne me remerciez pas, c'est pour -moi que je vous fais visite. Charles m'a mis la puce à l'oreille. Ah! -nous ne sommes pas de ceux qui s'endorment sur le rôti. Vous avez donc -des idées qui doivent révolutionner la filature? Déboutonnez-vous, mon -garçon, et si votre invention vaut seulement dix centimes, je connais de -braves gens qui vous la payeront deux sous.» - -Gautripon rougit jusqu'aux oreilles et répondit timidement: - -«Mon Dieu! monsieur, je suis un peu confus des grandes espérances que -Fusti vous a données. Il n'y a pas la moindre invention dans ce que je -pensais vous dire, mais un simple renseignement dont la manufacture peut -tirer profit. - ---Vous savez la fabrication? - ---Il sait tout! - ---Non, messieurs, je ne suis qu'un théoricien assez neuf et -très-incomplet. Que cherchons-nous? un moyen de produire au meilleur -marché possible, ou d'abaisser le prix de revient. On arrive à ce but -par trois moyens: le perfectionnement des machines, mais l'outillage -actuel est à peu près le dernier mot de la mécanique; la réduction des -salaires, mais la main-d'oeuvre est si mal payée que j'aurais honte de -la marchander; l'économie sur les matières, c'est-à-dire une conquête -sur la nature: voilà la route qu'il faut suivre, et je m'y suis jeté à -corps perdu.» - -Il se leva de son fauteuil de paille et marcha presque sans chanceler -jusqu'au placard où il serrait ses habits. Au bout d'une demi-minute, il -y trouva un paquet soigneusement ficelé. - -«Tenez, dit-il à M. Dempoque, ça ne changera pas la face du monde, mais -ça peut donner des chemises à beaucoup de braves gens qui n'en ont -point.» - -Le capitaliste ouvrit la chose en toute hâte et mit à nu une poignée de -belle filasse grisâtre, très-fine, très-douce, et merveilleusement -résistante: - -«Mais mon garçon, dit-il, c'est du lin que vous me montrez là! - ---Non, c'est une herbe qui croît spontanément dans les pampas de -Montevideo, et qui couvre plus de vingt lieues carrées dans les -alluvions du Rio de la Plata. Le bétail la respecte, et pour cause; je -ne crois pas que la nature ait rien produit de moins mangeable. Les -vachers la désignent sous le nom d'herbe de rien, _yerba de nada_; mais -moi qui l'ai rouie dans mon pot à eau, séchée sur ma fenêtre et peignée -avec mon démêloir, je crois qu'elle deviendrait une herbe à millions -entre les mains d'un habile homme. - ---Si elle rapporte des millions, mon fils, il y aura la grosse moitié -pour vous. Nous ne sommes pas des loups-cerviers, nous autres, et nous -pensons que les meilleures affaires sont celles où l'on ne fait tort à -personne. Où diantre avez-vous découvert ce trésor-là? - ---J'ai fréquenté pas mal de cours publics, et entre autres ceux du -Jardin des Plantes. Il y a quatre ou cinq ans environ, M. Geoffroy -Saint-Hilaire le fils eut une idée très-simple et très-grande en même -temps. Il pria tous les explorateurs, voyageurs et chercheurs d'animaux -rares, de joindre à leurs envois une modeste botte de foin. On court -naturellement à ce qui brille, et l'on piétine sur les graminées les -plus précieuses pour atteindre une orchidée haute en couleur qui ne -servira jamais à rien. J'ai vu le déballage et le premier classement de -ces richesses solides dont quelques-unes commencent à s'acclimater chez -nous. Mon herbe à millions fut cotée à bon droit la plus coriace de -toutes, et c'est précisément ce qui attira mon attention. Je fis mes -premières expériences sur un seul brin que l'aide-naturaliste de M. -Decaisne m'avait donné. Je m'informai de la provenance, je me mis en -rapport avec un jeune chimiste qui allait à Buenos-Ayres, comme tant -d'autres, chercher la solution du problème de la viande. Il m'envoya les -échantillons et les renseignements que je voulus; il m'apprit que mon -herbe infestait toutes les basses terres où l'eau croupit, qu'elle ne -ruinait pas le sol à la façon du lin et du chanvre qui sont épuisants -comme oléagineux et non comme textiles; il m'assura que la plante -s'élevait en moyenne à un mètre et demi, qu'on pouvait la couper deux -fois par an, qu'elle était absolument sans valeur sur place, et que, -s'il me plaisait d'en charger mille navires de mille tonneaux chacun, je -n'aurais que la fauchaison et le fret à payer. Par mes calculs, les cent -kilos de matière brute, pouvant fournir trente-cinq kilos de filasse, ne -coûteront pas plus de cinq à six francs, rendus à Dunkerque: il y a donc -de l'argent à prendre.» - -M. Dempoque était ébloui. Il caressait amoureusement cette poignée -d'étoupes, et il en voyait jaillir des flots d'or. - -«Mais, sacrebleu! s'écria-t-il, comment avez-vous pu garder ça dans un -coin pendant trois ou quatre ans? Vous n'aviez donc pas foi dans -l'affaire? - ---J'y ai cru dès le premier jour, mon cher monsieur Dempoque; mais les -circonstances de ma vie étaient telles que j'avais un intérêt moral à -rester pauvre. Je me suis donné plus de mal pour éviter l'argent que -beaucoup d'autres pour l'atteindre. Ce n'est pas tout de s'enrichir -honnêtement; il faut encore que le monde le croie, et il y a tel moment -où le monde, prévenu contre un malheureux, ferme les yeux à l'évidence. -J'ai donc ajourné ma fortune, et je m'en félicite, car j'aurai -véritablement plaisir à la partager avec vous. - ---Un moment! cria le bonhomme. Voici mon plan. Il s'agit avant tout de -s'assurer la matière première, soit en prenant à bail, soit en acquérant -cinq ou six lieues carrées du précieux mauvais terrain qui la produit. -Je pars pour Buenos-Ayres sur le premier vapeur, anglais ou français, -qui démarre de la vieille Europe. Nous avions fait nos malles pour -l'Italie, attendu que Mme Dempoque y est archivolée par un scélérat -d'intendant. Je ne te le reproche pas, mon petit Charles; mais on m'a -mis sur le dos ce qu'il y avait de pire dans l'héritage du grand-papa -Fusti. Dieu vous garde, monsieur, de devenir propriétaire chez Sa -Majesté le roi de Naples! Un domaine estimé plus de sept cent mille -francs et qui n'en rapporte pas six mille! Le fisc et l'intendant se -partagent notre revenu, sans compter les brigands à tromblon qui jouent -l'opéra-comique sur nos terres! Enfin! nous verrons ça plus tard. Ma -vieille Odile ne se fera pas prier pour traverser l'Océan: elle -passerait par le feu plutôt que de quitter son gros homme. Vous, pendant -ce temps-là, vous allez à Lille, vous prenez langue, on vous loge à -l'usine, et vous vous arrangez de manière à saisir la pratique du -métier. Quels appointements vous faut-il jusqu'à mon retour? Deux mille? - ---Trois. Je n'ai pas d'économies, et ma dépense moyenne est de deux cent -cinquante francs par mois. - ---C'est deux mille francs par mois que je vous offre, ô jeune Spartiate! - ---J'aime mieux m'en tenir au chiffre que j'ai dit; nous ferons d'autres -conditions quand vous serez fixé sur la valeur de mon idée. - ---Soit; mais à mon retour, si tout marche à souhait, je réunis mes -copropriétaires, je provoque la dissolution de la société, qui se -reconstitue immédiatement sur d'autres bases, et la raison sociale -Gautripon et Ce encaisse deux millions par an, dont un pour vous, en -inondant la terre de bon linge à bon marché. Ah! ah! ah! - ---Nous en reparlerons, monsieur; mais avant d'entrer en affaire je -demande formellement à rester Jean-Pierre tout court, employé, caissier, -contremaître, tout ce que l'on voudra, excepté directeur ou chef de -maison. - ---Eh! mon cher, répondit le richard, vous n'en ferez qu'à votre tête. -Liberté, _libertas_! c'est la devise du commerce et de l'industrie. -Dame, on n'est pas dans les honneurs comme le neveu Charles Fusti; mais -on pense, on dit et l'on fait tout ce que l'on veut, ce qui est -bigrement commode!» - -Gautripon s'épanouissait à la chaleur de cette bonhomie un peu vulgaire, -mais honnête et joviale. Il reçut trois ou quatre fois la visite de M. -Dempoque avec ou sans M. Fusti; on prit le temps de mûrir les idées, de -discuter les moyens d'exécution, de régler les points de détail. Enfin -le gros bailleur de fonds boucla sa malle et partit allègrement, comme -un jeune homme et la maman Odile Fusti, qui pesait bien deux cent -cinquante, le suivit à Buenos-Ayres sans plus de façon qu'à Saint-Cloud. - -L'ancien surnuméraire eût bien voulu que Gautripon ne sortît de sa -chambre que pour monter en chemin de fer; mais l'infâme n'entendait pas -de cette oreille. Lorsqu'il se sentit de force à descendre son escalier, -il se mit en devoir de visiter un à un tous ceux qui lui avaient donné -leurs soins ou prouvé leur sympathie. Il employa ses dernières -ressources à leur distribuer quelques petits souvenirs très-modestes, -mais qui furent bien reçus parce qu'ils étaient bien offerts. Il prit -congé des trois couvents, et quoiqu'il eût l'esprit affranchi de toutes -les superstitions, il fut touché d'apprendre que ses élèves, petites et -grandes, avaient fait dire la messe pour lui. Le patron des -_Villes-de-Saxe_ le félicita en public du bel avancement qu'il avait -mérité; il en prit exemple pour dire à tout le personnel de sa maison: - -«Vous voyez, messieurs, que le travail et la conduite mènent à tout: -imitez M. Jean-Pierre, vous arriverez comme lui.» - -Le caissier prit à part son ancien camarade et lui dit: - -«J'ai l'ordre de vous remettre six mois d'appointements à titre de -gratification; mais je vous ai toujours vu si farouche au son de -l'argent que je n'aborde pas ce sujet avec vous sans un certain malaise. -Il me semble pourtant que vous devriez accepter, d'abord parce que c'est -de l'argent dix fois gagné, ensuite parce qu'on ne peut pas mépriser les -gratifications sans humilier ceux qui en reçoivent.» - -Gautripon prit la somme sans se faire autrement prier. - -De tous les humbles bienfaiteurs qui lui avaient donné du temps et des -soins, Rastoul et Monpain étaient les moins disposés à recevoir le prix -de leurs peines; pourtant l'infâme avait à coeur de leur laisser quelque -chose de plus qu'un grand merci. Il s'invita donc à dîner chez Rastoul, -la veille de son départ, et demanda que Monpain fût de la partie. -Rastoul fut bien plus satisfait et dîna mieux que si M. Jean-Pierre lui -avait payé un festin au _Café Anglais_. Les deux sous-officiers se -montèrent un peu la tête, et Mme Rastoul, qui courait de la chambre à la -cuisine et de la cuisine à la chambre, sentit en elle-même un certain -trouble où le charbon avait plus de part que le vin. L'aîné des petits -Rastoul se grisa d'étonnement, d'admiration et de convoitise en voyant -apparaître une oie aux marrons. Lorsque Gautripon les vit tous au -diapason voulu, il tira de ses poches quatre paquets de formes diverses -qu'il rangea autour de son assiette à dessert. - -«Ma chère madame Rastoul, dit-il en exhibant une petite montre d'or, -vous m'avez très-mal soigné quand il y avait une potion à prendre -d'heure en heure. Sous prétexte que je n'ai pas de pendule, vous vous -réveilliez toutes les cinq minutes, ce qui fait à la longue un exercice -très-fatigant. Cela ne serait pas arrivé, si vous aviez consulté cette -petite mécanique: pour votre punition, gardez-la! Vous, mon cher -Monpain, vous m'avez dit certain soir, en me recousant très-proprement, -que votre trousse d'emprunt ne valait pas le diable. En voici une qui, -je crois, ne laisse rien à désirer; le fabricant m'a juré que les grands -chirurgiens n'en avaient pas de meilleures. Toi, moutard, je te connais: -tu m'aimes bien, parce que tu me vois, mais dans un mois d'ici tu auras -oublié ton ami Jean-Pierre. Je veux que tu sois forcé de penser à moi -tous les jours en mangeant ta soupe. Attrape le couvert! On a écrit ton -nom dessus.» - -L'enfant poussa des cris de joie; Mme Rastoul ne disait rien, mais elle -admirait sa montre à travers deux grosses larmes; Monpain se mirait dans -les aciers polis de sa trousse, et, tout fier de se sentir armé comme un -médecin principal, il cherchait quelque chose à couper sur les personnes -présentes. Rastoul seul fronça le sourcil et dit à Gautripon: - -«Je ne veux pas vous désobliger, monsieur Jean-Pierre; mais l'or et -l'argent entre nous, ce n'est pas de jeu. - ---Aussi, mon cher Rastoul, vous ai-je apporté quelque chose qui ne -vaudrait pas un centime à revendre. C'est mon portrait, fait pour vous -seul et encadré dans un passe-partout de carton. Le refuserez-vous? - ---Ah! tenez! vous avez des façons qui désarmeraient Dieu le père. A -votre bonne, chère et respectable santé, de tout mon coeur!» - -Et comme il est malséant de trinquer avec de l'eau pure, Gautripon -tendit son verre à la bouteille et but sans la moindre grimace le vin du -cabaret voisin. - -Cette petite fête se prolongea jusqu'à neuf heures du soir. Les deux -sous-officiers voulurent absolument ramener Jean-Pierre chez lui à -travers le dégel et la pluie. Au moment de quitter Rastoul, il lui dit: - -«J'attends encore un service de vous. Mon petit mobilier ne doit pas me -suivre à Lille: on m'y prépare un appartement tout meublé. Je ne peux -pourtant pas me décider à vendre ces pauvres vieux compagnons de mes -chagrins et de mes misères. J'ai résolu de les faire porter le lendemain -de mon départ chez un brave garçon que j'aime et qui m'aime, et je -compte sur vous pour soigner le déménagement. - ---A vos ordres, sacrebleu! - ---Vous devinez pourquoi je ne fais pas ma commission moi-même? L'ami en -question est une mauvaise tête, un orgueilleux, un gaillard encore pire -que vous, s'il est possible. Lorsqu'il verra de quoi il retourne, il est -capable de fermer sa porte. Enfoncez-la! - ---Compris. - ---Faut-il qu'un homme soit sauvage pour refuser de pauvres meubles sans -valeur et qui tirent tout leur prix du souvenir? - ---Des reliques, quoi! - ---Voilà, mon bon Rastoul, ce que je vous charge de lui dire. Et -maintenant, adieu! - ---Pas pour toujours, monsieur Jean-Pierre? - ---Non, mais jusqu'à l'heure où je pourrai vous établir convenablement -auprès de moi...» - -Lorsque Rastoul et sa femme, escortés d'un commissionnaire et d'une -voiture à bras, vinrent déménager ces touchantes reliques, la concierge -les laissa faire et leur donna même un coup de main. Et lorsqu'ils -demandèrent le nom de ce mauvais coucheur dont il fallait enfoncer la -porte, on leur remit un pli cacheté qui renfermait simplement leur -adresse. - -L'avant-dernière visite de Gautripon fut pour M. Charles Fusti, la -dernière pour le tombeau de son père. - -Au moment où son portier chargeait sa malle sur le fiacre, un magnifique -landau noir, attelé de deux chevaux noirs, sortit avec fracas d'une -maison voisine. Une femme assez belle, mais de seconde jeunesse, étalait -un grand deuil en ce noble équipage. - -«Voilà, dit Gautripon, une grande dame bien affligée. - ---Ça? répondit le portier, c'est une nommée l'Ogre, qui fait mille -embarras pour un petit Américain tué en duel par l'infâme.» - - - - -VII - - -La filature des _Trois-Croix_, bien connue sur les principaux marchés de -l'Europe, était dès lors une usine modèle, construite à neuf par un -homme pratique, et outillée dans la perfection. Les bâtiments, qui -couvraient un hectare et demi, formaient trois masses distinctes: au -milieu, la filature proprement dite; à droite, la filterie ou fabrique -de fil à coudre; sur la gauche, les métiers à tisser. Les dépendances -comprenaient deux vastes magasins, la maison du gérant et des employés -principaux, et soixante ou quatre-vingts maisonnettes louées aux -contre-maîtres et aux meilleurs ouvriers, le tout en brique et fer, -c'est-à-dire presque incombustible, et isolé par un mur d'enceinte qui -faisait îlot dans la riche et laborieuse banlieue. Les services étaient -groupés à souhait pour l'unité du commandement; cette grande -fourmilière, animée par le travail de cinq cents individus, pouvait -tenir en quelque sorte dans la main d'un seul homme. En revanche, il -était difficile de comprendre qu'elle obéît à deux chefs. Il n'entre pas -dans notre esprit d'ajouter une seconde tête à un corps organisé. - -Aussi l'émotion fut-elle vive à l'arrivée d'un homme dont la position -mal définie semblait mettre en question l'autorité du directeur. M. -Dempoque ne s'était pas embarqué pour Buenos-Ayres sans dire un peu ce -qu'il allait chercher. Les principaux bailleurs de fonds, dont -quelques-uns habitaient Lille, attendaient impatiemment la première -lettre du gros voyageur. Le bruit courait qu'avant six mois le nouvel -employé serait promu à la direction générale ou chassé honteusement -comme un faquin. Deux ou trois désoeuvrés, comme on en trouve partout, -même à Lille, imaginèrent que ce Parisien était un espion introduit dans -l'établissement pour en étudier le fort et le faible. Le directeur en -exercice avait peur de choquer ses commanditaires, il avait peur de -livrer les secrets de sa maison à l'émissaire secret d'un concurrent, il -avait peur enfin de perdre sa place. - -L'entrée de M. Jean-Pierre aux _Trois-Croix_ ne fut donc pas précisément -triomphale. Du haut en bas, tout le monde lui présenta des visages -inquiets et contraints. Le gérant l'établit dans un coin de son propre -appartement, sans oublier de lui faire sentir qu'on se gênait pour le -loger; personne ne daigna lui offrir à dîner, bien qu'on le vît sans -cuisinière et sans marmite. Il fut libre d'aller et de venir dans tous -les ateliers, mais on ne lui en fit pas les honneurs; on ne le présenta -pas officiellement au personnel, on ne le fit pas reconnaître, et par -suite les employés, les contre-maîtres et les ouvriers eux-mêmes -l'entourèrent d'une suspicion respectueuse et lui témoignèrent des -égards empreints d'hostilité. - -Il jugea la situation avec le tact particulier des hommes qui ont -beaucoup souffert. Les meurtrissures de l'âme, comme celles du corps, -développent une sensibilité souvent exagérée. Il se dit que décidément -son étoile le prédestinait aux réputations équivoques, et que l'estime -lui coûterait toujours plus cher qu'aux autres; mais au lieu de -s'asseoir devant l'obstacle et d'attendre qu'il tombât spontanément, ce -qui ne pouvait tarder plus de quatre ou cinq mois, il suivit l'instinct -courageux qui le poussait en avant. Il entra dans sa vie nouvelle comme -ces navires qui cheminent vers le pôle nord en brisant la glace à chaque -pas. On le vit s'introduire ouvertement, avec une ténacité invincible et -douce, dans les détails de l'industrie qu'il devait diriger un jour; -cinq cents individus assistèrent à l'investigation patiente et sereine -de cet homme qui démontait et étudiait pièce à pièce le mécanisme des -_Trois-Croix_. Aucune résistance ne le rebuta, ni la froideur des chefs, -ni le mauvais vouloir des subalternes, ni la grossièreté de quelques -travailleurs mal-appris. Il ne se mit pas même en colère. A peine le -vit-on sourire par moments, lorsqu'il se disait en _a parte_: J'en ai vu -bien d'autres dans le grand monde! - -Au bout de quatre mois, il possédait si bien l'ensemble et le détail de -son affaire qu'il aurait pu remplacer indifféremment le directeur, le -chef mécanicien ou n'importe quel ouvrier. Il avait tout examiné, mis la -main à tout, conduit la matière première dans toutes ses transformations -depuis la porte d'entrée jusqu'à la sortie. Il connaissait tous les -travailleurs par leur nom, hommes et femmes, et ce peuple en revanche -commençait à le connaître et à l'estimer. On l'avait toujours vu le -premier au travail, le dernier au repos; on savait que ce directeur en -herbe envoyait chercher ses deux repas à la cantine comme un manoeuvre; -on rendait justice à son égalité d'âme, à ses façons simples et -cordiales, sans morgue et toutefois sans basse familiarité; enfin l'on -admirait surtout cette merveilleuse aptitude qui lui permettait de -joindre l'exemple au conseil et de dire à l'ouvrier: «Vous vous trompez, -mon ami, voici comme il faut vous y prendre.» - -Les choses en étaient là quand on reçut les premières nouvelles de M. -Dempoque. Le directeur, qui se tenait sur le qui-vive, mais qui ne -savait rien, pressentit un grand événement. Tous les associés -accoururent à Lille; ils tinrent une assemblée au _Grand-Hôtel -d'Europe_; M. Jean-Pierre y fut seul admis. Il y eut un banquet auquel -il assista, mais qu'il refusa de présider en dépit de mille instances: -ce détail important fut divulgué par les garçons de l'hôtel. On sut -qu'il lui était arrivé de Buenos-Ayres certain ballot scellé de plus de -vingt cachets, qu'il le gardait sous clef, qu'il l'avait porté lui-même -à l'assemblée et rapporté dans la voiture d'un fort capitaliste, M. -Lecat. On vit un nouveau bâtiment, plus vaste que tous les autres, -s'élever auprès de l'usine, sur un terrain qui coûta presque un million. -Un chimiste accourut de Paris et travailla quinze jours de suite avec M. -Jean-Pierre dans un laboratoire improvisé et fermé. De ces petits faits -et de cent autres que je passe, on induisit assez naturellement que -Jean-Pierre avait doté les _Trois-Croix_ d'un textile inconnu, et que M. -Dempoque et son associé cherchaient à s'assurer le monopole de cette -découverte. Déjà M. Jean-Pierre avait choisi dans le personnel de -l'usine les travailleurs les plus discrets et les plus incorruptibles -pour le service du bâtiment neuf. - -Ce luxe de précautions, joint à l'énormité des dépenses, mit la puce à -l'oreille de tous les concurrents. Un certain M. Delbrin, qui n'était -pas trop bien dans ses affaires, imagina de couper la fameuse herbe sous -le pied de Dempoque et consorts. Il demanda un rendez-vous secret à M. -Jean-Pierre et arriva flanqué de deux spéculateurs anglais. - -«Mon cher monsieur, dit-il, nous savons comme on vous traite et quelle -ingratitude vous avez rencontrée aux _Trois-Croix_. N'espérez pas que -vos patrons se conduisent beaucoup mieux par la suite: on connaît ces -gens-là; s'ils vous donnent un intérêt de cinq ou six pour cent sur les -bénéfices qu'ils vont faire grâce à vous, ils croiront vous combler, et -vous végéterez ici toute la vie. Vous méritez une fortune, et je viens -avec ces messieurs vous l'apporter toute faite. Que diriez-vous d'un -million, argent comptant, c'est-à-dire en belles _banknotes_? - ---Je dirais, répondit Gautripon, qu'il faut attendre le retour de M. -Dempoque. L'idée que vous voulez m'acheter est à lui, je la lui ai -donnée sans conditions, et je m'en fie à sa générosité pour me -récompenser. Puisque vous êtes assez bons pour vous intéresser à moi, je -vous avoue que j'espère obtenir la place de caissier avec six mille -francs, quand le titulaire prendra sa retraite.» - -Les trois corrupteurs éconduits se consolèrent en disant: «C'est -peut-être un homme de génie, mais c'est assurément un fier imbécile.» - -Tandis que Jean-Pierre refusait un million, Léon Bréchot en perdait deux -contre la banque de Hombourg. Tout l'hôtel des Champs-Élysées y passa, -sauf les tableaux, qui furent assez mal vendus rue Drouot; le -commissaire-priseur en tira deux cent mille francs à peine. L'Albert -Dürer seul fut payé à sa valeur parce que lord H... en mourait d'envie, -mais Bréchot calcula qu'il perdait un demi-million sur le tout. C'est -que les tableaux ont leurs destins, comme les hommes et les livres. -Bréchot dans sa splendeur aurait gagné cent pour cent sur cette galerie; -Bréchot éclipsé, un peu ruiné, presque oublié de ce Paris qui a la -mémoire si courte, faisait rejaillir son discrédit sur Rembrandt et -Prud'hon, sur l'Albane et Téniers. - -De tous les biens divers que l'entrepreneur de ballast avait accumulés, -le plus clair était écrémé depuis longtemps. Les lingots, les -obligations, les titres de trois pour cent, les actions du Nord et de -l'Est, les bonnes hypothèques, les maisons de rapport, la vigne de -Bordeaux, tout le solide de la succession n'existait plus qu'à l'état de -souvenir et de regret. Quelques valeurs, ou soi-disant telles, s'étaient -dépensées toutes seules: phénomène invraisemblable mais fréquent, et -dont la loi tend à devenir générale. Tant qu'un peuple est en belle -humeur, il se laisse aisément persuader qu'un chiffon de papier rose -vaut sept ou huit cents francs comme un liard; mais le jour où le monde -se met à réfléchir un peu, les papiers de fantaisie retombent à leur -prix véritable, et l'on en donne quatre pour un sou. Il y a d'autres -placements qui, après avoir été bons, deviennent mauvais tout à coup, -par exemple, la commandite d'une fabrique de rubans, si un caprice de -jolie femme met le ruban hors de mode: un accident de cette nature -enleva deux cent mille écus à la succession Bréchot. Au moment où Léon -quitta Paris, tous ses fonds disponibles, réalisés par un intendant de -rencontre, suffirent petitement à éteindre les dettes: la vente de -l'écurie fit pencher la balance de son côté, mais son jeu, le train -d'Émilie et les habitudes de gaspillage effréné qui leur étaient -communes les eurent bientôt mis au-dessous de leurs affaires dans un -pays où le crédit, cette ruineuse providence des riches, faisait -absolument défaut. - -On ne pouvait pas dire que Léon fût à sec, car il lui était dû quatre ou -cinq millions çà et là, et il gardait en portefeuille les titres de deux -immenses propriétés, sises l'une en Espagne, l'autre en Russie. Il put -donc emprunter sans indélicatesse les célèbres émeraudes que Mme -Gautripon le suppliait de reprendre. «Je t'en rendrai de plus belles,» -lui dit-il, en les vendant à un joaillier de Francfort. Les diamants -suivirent la même route; on décida qu'il était absurde de conserver dans -des écrins un capital improductif; mais l'argent de ces brocantages -profita surtout aux fermiers des tripots allemands, belges et suisses. -Les recettes extraordinaires ont le tort de créer une prospérité factice -qui provoque la dépense inutile: à mesure qu'on s'appauvrit, on a l'air -de devenir plus riche, on agit en conséquence, et la ruine engendre la -ruine. Dans ses moments lucides, Léon traçait un plan que les sept sages -de la Grèce auraient contre-signé. Il voulait vendre en bloc à deux -grandes compagnies la mine et la forêt qui lui restaient encore et -placer le capital en un seul titre nominatif dont la nue-propriété -serait dévolue aux enfants, et l'usufruit à la mère. Quant à moi, -disait-il, je n'ai pas de besoins, je vivrai sur mes rentrées. Ces -rentrées, c'était le produit inégal et précaire d'une chasse que trois -petits _chicanous_ parisiens, croisés de recors et de clerc d'huissier, -pratiquaient en son nom et pour son compte: sur quatre ou cinq millions -de créances désespérées, il devait en toucher un, et ses limiers -feraient curée du reste. - -Il se mit donc sérieusement en quête de gros capitalistes, tout en -vivotant sur l'incertain. Les acquéreurs affluaient de tous côtés, -surtout pour la mine de mercure, _Almaden de Jaen_, qu'on appelait aussi -le troisième Almaden des Espagnes. On offrit des sommes énormes, mais -par malheur ceux qui les offraient ne les avaient pas; ils comptaient -tous lancer l'affaire, c'est-à-dire chercher le prix d'acquisition dans -les poches du public. Quant à la forêt de Russie, elle fut achetée un -million de roubles comptant par un jeune prince extraordinairement riche -qui pouvait et voulait la payer; mais, tandis qu'il faisait réunir les -fonds par son intendant, il fut impliqué dans je ne sais quelle intrigue -politique. On lui coupa les cheveux tout près de la tête, on l'envoya -comme simple soldat à l'armée du Caucase, et tous ses biens furent mis -sous séquestre, y compris la pauvre forêt. Léon Bréchot de ce coup se -trouva créancier de la couronne, c'est-à-dire engagé dans un procès qui -devait être long et coûteux. - -Les tracas d'une telle liquidation et les déboires du jeu réagissaient -sur son humeur, et l'on devine aisément qu'ils ne s'y reflétaient pas en -rose. Le bon vivant, le beau viveur devint en quelques mois un nomade -quinteux et difficile à vivre. La piquette ne fait qu'un vinaigre -innocent, mais le vin généreux, lorsqu'il s'aigrit, est terrible. Ce -Bréchot, qui se vantait encore par habitude d'être le mieux équilibré -des hommes, tomba dans un équilibre si instable qu'il ne pouvait tenir -en place. Il courait d'un tripot à l'autre, grommelant contre les -climats, les destins et les croupiers, et traînant une famille effarée -qui ne portait pas son nom. Les enfants ne comprenaient rien à cette -bohême agitée: les deux aînés réclamaient leurs chambres et leurs -serviteurs de Paris. De tout le train d'autrefois, il ne restait qu'une -bonne anglaise et la camériste de madame; les pauvres innocents ne -s'accoutumaient pas à changer de maison et de domestique tous les huit -jours. Ils demandaient si leur père n'allait pas arriver bientôt pour -leur faire un vrai nid et leur rendre un bonheur tranquille. Ce qui -scandalisait surtout le petit Léon, c'était la promiscuité des hôtels, -et tous ces étrangers qui vivaient sous son toit, et cette multitude de -portes devant lesquelles il passait sans qu'on lui permît de les ouvrir. -«Je ne suis donc pas chez nous?» disait-il. - -Mme Gautripon s'accommodait mieux du voyage et de ce carnaval perpétuel -qui anime les villes d'eaux. Il ne lui déplaisait pas de faire -événement, de montrer ses toilettes, de renouveler son public et son -succès en changeant de théâtre tous les huit jours. Les légers embarras -d'argent, qui l'effleurèrent sans la toucher, la faisaient rire: c'était -du fruit nouveau. Elle s'en amusait comme un fils de famille qui se voit -poursuivi par un tailleur et un bottier et qui se sait attendu par cent -mille francs de rente. Pas une fois le spectre de la misère ne vint -troubler la quiétude de ses nuits. N'avait-elle pas Bréchot? Ce nom -représentait à son esprit un infini de luxe et de magnificence, le rire -innombrable de l'or. Les brusqueries de son amant l'ennuyaient -quelquefois, mais sans l'inquiéter; il avait toujours été le même; elle -le croyait du moins, car nous ne remarquons pas les changements qui -s'accomplissent par degrés sous nos yeux. - -Elle trouva passablement d'accueil à Baden, à Wiesbaden et partout où -elle montra sa petite réduction de nez grec. Le peuple bariolé qui -frétille en été le long du Rhin ne lui fut pas plus sévère que de droit; -peu de femmes s'oublièrent elles-mêmes au point de lui jeter la pierre; -presque personne ne lui marchanda cette considération relative qui -autorise les plaisirs en commun, sans engager l'avenir. L'absence du -mari, qui aurait déclassé toute autre, lui servit de recommandation: le -monde avait toujours tenu pour elle contre l'infâme; il était d'ailleurs -évident que ce n'était pas elle qui avait tué le pauvre Lysis. Sa -conduite justifiait savamment l'indulgence publique: elle ne s'affichait -pas trop avec Léon; il fallait un hasard tout à fait inévitable pour -qu'on les rencontrât tous les deux sous le même toit. Son vrai rôle, et -qu'elle jouait à merveille, était de promener trois enfants bien vêtus -autour de tous les trente-et-un et de toutes les roulettes hygiéniques. - -Mais au bout d'un certain temps ces trois enfants si beaux et si coquets -l'ennuyèrent à mort, j'en demande pardon aux vraies mères. Toute -l'argile humaine n'est pas tirée du même filon. Les faits divers des -journaux nous montrent deux catégories de mères inconsolables: celles -qui ont perdu l'enfant qu'elles aimaient et celles qui ont gagné -l'enfant qu'elles ne voulaient pas. Les unes meurent quelquefois, les -autres tuent souvent. Mme Gautripon n'était pas dénaturée à ce point; -mais on aurait simplifié sa vie en lui volant sa fille et ses deux fils -pour une demi-douzaine d'années. Sans prévoir la tempête, ce gracieux -petit être éprouvait le désir instinctif de jeter un peu de lest. - -Une lettre de l'infâme arriva juste à propos pour alléger la barque. M. -Gautripon fit savoir à sa femme qu'il avait obtenu un bon emploi et un -salaire honorable: il était caissier des _Trois-Croix_, avec six mille -francs, le logement et le chauffage. Les propriétaires de l'usine lui -prêtaient tout le rez-de-chaussée de la direction; l'ancien gérant avait -non-seulement gardé sa place, mais repris la jouissance du premier étage -en entier. «J'ai seize chambres meublées, écrivait l'ancien maître -d'étude; c'est un luxe embarrassant pour moi qui n'en ai pas toujours -possédé une. Les enfants seraient bien ici, j'en aurais soin, et -j'entreprendrais leur éducation moi-même dans les moments de loisir, qui -ne me manquent pas, Dieu merci! J'ai peur que leurs petits cerveaux ne -s'évaporent sur les grands chemins; Émilie ne doit plus savoir lire, et -les six lignes que mon Léon m'a écrites en six mois, prouvent qu'il a -progressé au rebours. Vous les aimez, je veux le croire; mais à coup sûr -vous ne savez pas les aimer. Ils n'ont peut-être manqué ni de gâteaux ni -de toques à plumes depuis que je les ai perdus de vue; mais cette -éducation en camp volant leur fera, si je n'interviens, un tort -irréparable. Je veux que vos deux fils deviennent des hommes, que votre -fille soit un jour une femme et une mère selon mon coeur. Il ne faut pas -que mon pauvre nom, si cruellement illustré grâce à vous, soit continué -par deux petits fainéants et une jeune coquette. Je ne sais trop quel -est l'état de vos affaires, et je n'en veux rien connaître; mais je -devine, et vous aussi, que ces trois innocents auront peut-être à gagner -leur vie: c'est pourquoi vous devez les mettre, et plus tôt que plus -tard, à l'école du travail.» - -Le demi-quart de ces raisons auraient suffi, puisque la cause était -gagnée par avance. Les trois enfants, bien embrassés et ridiculement -bien nippés, partirent par grande vitesse avec leur bonne anglaise que -Gautripon paya et congédia sur l'heure: il s'était prémuni de deux -grosses servantes wallonnes aux mains rouges, en bonnet de linge et -tablier blanc. - -Vous pouvez croire qu'il y eut de chaudes embrassades et une vraie fête -ce matin-là. Les petits s'accrochaient à leur père et l'étouffaient de -caresses; on ne voulait point le lâcher, on lui faisait jurer qu'il ne -s'en irait plus et qu'il ne renverrait jamais son petit monde; il fit le -tour de la maison avec les chers amours pendus en grappe à son cou. Pour -la première fois, il avait ses enfants à lui seul, sans partage et sans -réserve; il devenait un vrai chef de famille! C'était le plus haut grade -que son humble ambition eût rêvé. - -Il procéda lui-même à l'installation des mignonnes créatures dans trois -chambres bien modestes, mais brillantes de propreté. Cela ne ressemblait -guère à l'hôtel des Champs-Élysées; il en fit la remarque tout haut pour -voir ce qu'on lui répondrait. - -«Non, papa, dit Léon, ce n'est pas aussi beau, mais c'est joliment -meilleur. - ---C'est meilleur et plus beau, s'écria la petite Émilie, car à Paris -nous n'avions papa que le dimanche, tandis qu'ici nous le verrons -toujours et puis toujours! - ---Mes enfants, répondit le sage et digne homme, il manque bien des -choses dans votre nid, et plus d'une que j'aurais pu vous donner dès à -présent, quoique je ne sois pas riche; mais j'ai voulu vous laisser le -plaisir de les désirer et le plaisir plus grand de les obtenir par -vous-mêmes. Chaque fois que vous aurez bien travaillé, vous pourrez -demander à votre père ce qui vous manquera le plus. Vous ferez de cette -façon l'apprentissage de la vie. Quand un homme veut avoir une maison, -un cheval, ou simplement un habit neuf, il travaille. - ---Tu crois ça, toi? dit le petit garçon. Quand mon ami Bréchot a envie -de quelque chose, il prend des sous dans sa poche, et voilà! - ---Mais pour avoir les sous, qu'est-ce qu'on fait? - ---On joue, donc!» - -Décidément, pensa l'infâme, il était temps. - -Le déjeuner se prit en famille, et les enfants, qui voyaient tout, -remarquèrent que papa mangeait plus de viande et moins de pain qu'à -Paris. Il fallut leur dire pourquoi. «C'est que je travaille plus fort,» -répondit le père. - -Les jeunes voyageurs décidèrent que de leur vie ils ne s'étaient si bien -régalés; le petit Édouard dévora deux gros oeufs à lui seul. Gautripon -trouva de son côté que l'appétit, la santé et la joie de ces marmots -composaient le plus beau coup d'oeil du monde. Il se demanda -très-sérieusement comment il y avait des parents assez ennemis -d'eux-mêmes pour préférer un festin en ville à ce spectacle merveilleux. - -Au sortir de table, il leur fit les honneurs de l'usine comme à des -princes étrangers. Le vulgaire des _Trois-Croix_ se demanda peut-être -_in petto_ d'où venaient ces petits personnages qui semblaient tomber du -ciel. Toutefois, comme M. Jean-Pierre était non-seulement adoré, mais -investi d'une autorité bien plus haute que son emploi, la curiosité -publique ne se trahit que par mille attentions empressées. - -Tout est féerie pour les enfants, mais les fées modernes de l'industrie -leur fournissent plus d'étonnements que la fable elle-même. La postérité -de M. Jean-Pierre rentra tout ébaubie au logis. A cinq heures du soir il -fallut mettre au lit ce petit monde: les yeux, les jambes, les -imaginations demandaient grâce. On s'endormit en causant avec le père; -le dernier mot que balbutia Léon fut encore: dis donc, papa... - -Quand la nuit eut jeté son voile ami sur ces têtes charmantes, l'infâme -les baisa l'une après l'autre, et regagna son cabinet en chancelant. Il -était ivre de ce vin pur et généreux entre tous qui a inspiré les -dévouements les plus héroïques et les moins célèbres de l'histoire. -Plongé dans un fauteuil et replié sur lui-même, il cuva délicieusement -sa journée, et laissa ruisseler des larmes plein ses deux mains. Puis le -besoin d'un soulagement plus complet s'empara de lui pour ainsi dire, et -il chercha quelle autre écluse il pourrait ouvrir à son coeur. Il -n'était pas de ceux qui ont des amis à revendre et des confidents à -choisir dans la peine ou dans la joie. Ses douleurs n'avaient été -connues que de lui seul; le monde indifférent n'en savait rien; il -pouvait se comparer à ces engins laborieux et concentrés qui dévorent -leur propre fumée. - -Il se souvint du bon Charles Fusti, l'ancien surnuméraire qui se posait -toujours en débiteur, quoiqu'il fût créancier depuis longtemps et de -beaucoup. Il se mit à lui écrire une longue lettre, pleine de détails -historiques et statistiques sur les événements des six derniers mois: -les difficultés, les dégoûts de l'installation, le retour de M. -Dempoque, la courtoisie exquise et la rare générosité du bonhomme, -l'acte de société dont il avait posé les bases. Après avoir indiqué -vaguement les raisons de sa modestie et dit pour quels motifs il gardait -les apparences de la pauvreté, Gautripon s'oublia dans un élan de poésie -paternelle; il conta son bonheur, l'arrivée des enfants, et termina le -tout par un mot que bien des gens trouveront ridicule: _le père_ -GAUTRIPON. - - «_P. S._ Je me demande maintenant pourquoi je vous ai écrit ces huit - pages? Mon seul ami, c'est peut-être pour le plaisir de les signer.» - -Une année s'écoula. Ceux qui comptent leurs jours par les craintes et -les espérances disent probablement que ce fut une longue année; mais -l'heureux petit peuple des _Trois-Croix_ n'eut pas d'histoire en ce -temps-là: il ne vit qu'une succession de journées tranquilles, égales et -pleines, pleines de bon travail et de douce affection. - -Lille n'est pas seulement une ville industrieuse et vaillante, c'est un -des centres les plus intelligents dont la France s'honore. Il y fut donc -parlé de cet humble Jean-Pierre qui évitait la gloire comme un scandale, -et qui se faufilait obscurément dans le monde manufacturier avec des -millions inédits dans ses poches. Plus il prit soin de cacher ses -mérites, plus on mit de zèle à les publier. Les grands industriels de la -ville et de la banlieue, sauf deux ou trois envieux, se jetèrent à sa -tête; on rechercha sa connaissance, tout le monde voulut le voir et -l'avoir. Autant les oisifs de Paris l'avaient crossé lorsqu'il était un -homme en vue, autant l'aristocratie laborieuse de Lille s'agita pour -l'attirer, tandis qu'il se claquemurait dans un petit emploi. S'il -repoussa toutes les avances et se tint obstinément sur la défensive, ce -n'était pas que Jean-Pierre fût d'un naturel farouche ni même que la -continuité de ses malheurs l'eût aigri. Non, il ne se sentait pas plus -mal organisé qu'un autre pour les relations de voisinage et d'amitié. -Lorsqu'il se promenait à travers champs le dimanche avec sa joyeuse -marmaille, et qu'il voyait derrière quelque grille un autre père et -d'autres enfants s'ébattre sur une pelouse, il éprouvait cette -attraction qui est le principe de toutes les sociétés humaines. S'il -n'avait écouté que son instinct, il eût poussé la porte, il aurait -marché droit au maître de maison dont il apercevait la figure cordiale -et le demi-sourire engageant, et il eût dit à ce brave homme: Mettons -nos éléments de bonheur en commun et associons-nous pour passer une -belle journée! Mais la réflexion l'arrêtait toujours sur cette pente; il -songeait que si les enfants se rapprochent sans se connaître, les hommes -ont d'autres moeurs et d'autres exigences: il n'y a pas d'intimité ni -même de relations possibles pour le malheureux qui est réduit à cacher -son nom. Ces trois syllabes étaient notées d'infamie non-seulement à -Paris, mais à Lille et partout où pénètrent les petits journaux -parisiens. - -Gautripon les cacha si bien que ni un associé de l'usine ni le notaire -qui rédigea l'acte de société ne connut ou ne soupçonna son véritable -état civil. M. Dempoque seul était dans la confidence, et il n'y admit -pas même sa digne et excellente femme. Il fallut toute l'intelligence et -toute la loyauté du bonhomme pour trouver la combinaison qui intéressait -toute une famille anonyme aux bénéfices des _Trois-Croix_. La part de -Gautripon était portée au compte de M. Dempoque, qui la plaçait chaque -année en obligations foncières au nom des trois enfants. L'achat se -faisait à Paris, directement, dans les bureaux du Crédit foncier; les -titres y restaient en dépôt; M. Dempoque touchait les coupons et -ajoutait les intérêts au capital. On pouvait espérer que les enfants par -ce mécanisme deviendraient riches à leur insu, et travailleraient en -attendant comme de vrais petits pauvres. L'accroissement de leur fortune -était subordonné à la prospérité de l'usine, mais personne ne pouvait la -diminuer d'un sou, ni Bréchot, ni la mère, ni eux-mêmes jusqu'au jour de -leur majorité. Gautripon s'était lié les mains en défiance de sa -faiblesse; il n'avait plus le droit de toucher à cet argent gagné par -lui. Tout son revenu se bornait aux cinq cents francs par mois de M. -Jean-Pierre; mais grâce à la simplicité de ses goûts, il avait plus que -le nécessaire, et faisait tous les jours quelque surprise aux enfants: -il fallait bien les amuser, ces pauvres petits solitaires! - -Cet âge a des besoins à part, dont l'éducation ne tient pas toujours -compte. Tous les éléments du bien-être et même du bonheur tranquille ne -suffisent pas à l'enfant. Il lui faut une certaine dose de nouveau, -d'imprévu, d'accidentel, une invasion continue et cependant irrégulière -d'éléments étrangers dans sa vie. On croirait volontiers qu'un bon père, -une soeur, un frère, font un entourage à souhait, et qu'il ne reste rien -à désirer en plus: c'est une erreur; l'enfant le mieux doué et le mieux -né s'ennuie au bout d'un certain temps dans le cercle étroit de la -famille. Il ne s'ennuie pas sciemment, mais il s'attriste; la couleur -générale de ses idées s'assombrit; il devient raisonnable, c'est-à-dire -moins enfant qu'il ne faudrait et moins porté aux jeux de son âge. -L'infâme avait le coeur trop foncièrement paternel pour que le moindre -symptôme de langueur ne lui sautât point à la vue; il embrassa d'un seul -coup d'oeil le mal et le remède, mais le remède était hors de portée: où -trouver des compagnes pour Émilie et des camarades pour Léon? Dans cette -multitude de petits sauvages qui grouillait aux portes de l'usine? ou -parmi ces jeunes citadins à l'esprit vif, à la langue déliée, qui -attrapent les secrets au vol comme des mouches, et publient en sortant -de chez vous le fait, le mot, le nom compromettant qu'on se tuait à -cacher? Jean-Pierre ne pouvait pourtant pas enseigner le mensonge à ses -enfants, les instruire à cacher leur nom et à répondre que leur mère -était morte. Il lui coûtait déjà de les tromper eux-mêmes et d'expliquer -par de mauvais prétextes l'absence illimitée de Mme Gautripon. Il s'en -tint finalement à la moins sotte raison qu'il eût trouvée, et répondit à -toutes les demandes que sa femme vivait aux eaux pour cause de santé. - -«Mais, disait le petit Léon, quand nous étions là-bas, elle n'avait pas -du tout l'air malade. - ---Mais, ajoutait la petite Émilie, comment toi, qui es la bonté même, ne -vas-tu jamais la voir?» - -En dépit de tous les _mais_, le père et les enfants vécurent bien -heureux pendant une année et demie. Un jour que le caissier s'était -absenté pour affaire, il trouva sa maison moins paisible que de coutume. -Les enfants accoururent au-devant de lui en criant à tue-tête: - -«Maman est guérie! maman est revenue!» - -Et les trois innocents le tirèrent par sa redingote jusqu'au salon, où -Mme Gautripon l'attendait. - -Elle se leva fort émue et tremblante et fit le geste de tomber aux -genoux de son mari. - -«Observez-vous! lui dit Jean Pierre à demi-voix, et ayons l'air de nous -embrasser, coûte que coûte.» - -Non-seulement elle ne se fit pas prier, mais elle le baisa de franc jeu -sur les deux joues. On échangea des riens durant quelques minutes, puis -le père envoya les enfants dans sa chambre, ferma soigneusement les -portes et revint en disant: - -«Quel est le nouveau caprice qui vous amène ici? - ---Un épouvantable malheur. M. Bréchot ne m'aime plus! - ---Qu'est-ce que ça me fait? - ---Mais vous ne comprenez donc pas? Il m'a cruellement abandonnée; il est -parti pour la Russie sans même me dire adieu, enlevant... je me -trompe... enlevé par une horrible danseuse allemande! Oh! cette -Behringen! avec ses pieds en tartine et ses jambes en balustres! - ---J'entends bien; mais quel est le service que vous réclamez de moi? -Espérez-vous que je vais partir pour la Russie, faire honte à M. Bréchot -de son manque de goût et le ramener au bercail dont vous êtes la brebis -blanche? Vous m'avez fait jouer bien des rôles, mais je vous déclare -d'avance que je n'apprendrai jamais celui-là. - ---Oh! j'ai de la dignité, moi aussi. Je ne l'aime plus, monsieur; je le -déteste! - ---Vous en avez le droit; seulement rappelez-vous de temps à autre qu'il -est le père de vos enfants. - ---Quel père! Il s'est ruiné au jeu! Il nous a dépouillés, monsieur! Mes -diamants, mes émeraudes, tout a fondu entre ses mains. Je reste seule au -monde avec quelques haillons de robes et quelques bijoux sans valeur! - ---Pourquoi le laissiez-vous jouer? - ---Il aimait le jeu par-dessus tout; je ne venais qu'ensuite. - ---Il fallait prendre plus d'empire sur lui. - ---Ai-je rien négligé? Vous qui nous avez vus, dites si je n'étais pas le -modèle des femmes aimantes? - ---Je m'y connais bien peu, n'ayant jamais été aimé. - ---Mais du moins vous connaissez les lois et la justice! A-t-il le droit -de nous traiter comme il le fait, de laisser une femme et trois enfants -sur la paille, après tous les millions qu'il nous avait promis? Un -avocat lui donnerait-il raison dans cette odieuse conduite? - ---Les avocats ne donnent jamais tort à leurs clients; mais si vous -parlez des juges, je vous réponds qu'en cette affaire ils seraient tous -avec Bréchot. Si vous vouliez avoir la loi pour vous, ma pauvre enfant, -il fallait vous y prendre plus tôt. Vous lui donnez un croc-en-jambe à -votre première rencontre, et vous voulez qu'elle emboîte le pas derrière -vous pour vous aider et vous servir! - ---J'aurais dû le laisser tuer à Bade par cet Américain qui m'écrivait! - ---Ceci, madame, n'est pas un sentiment de femme blonde. Ajoutez que, -s'il était mort, il n'en serait pas moins perdu pour vous. - ---Mais l'honneur serait sauf. - ---L'honneur! Ne parlez pas de cette chose-là, je vous en prie. - ---Courage! écrasez-moi, comme si je n'étais pas suffisamment à plaindre! - ---Mais aussi quel aplomb vous avez de vouloir être plainte par moi! Je -comprends que vous demandiez des consolations à Dieu, au pape et même au -sultan de Constantinople; mais demander que votre mari pleure avec vous -la trahison de votre amant, c'est supposer l'homme plus bête ou plus -ange que la nature ne l'a fait. - ---Pardonnez-moi: vous avez raison; j'étais folle. Avec tout cela, que -voulez-vous que je devienne? - ---Ce qu'il vous plaira. - ---C'est votre dernier mot? Eh bien! je m'en vais à Paris. - ---Le train direct vous y met en cinq heures; mais pourquoi Paris plutôt -que Rouen, Tours ou Poitiers? - ---Parce que je n'ai plus de ressources... - ---Et que la vie y coûte moins cher qu'en province? C'est parfait. Entre -nous, qu'est-ce qui vous reste? - ---Mes douze cents francs de rente et mon travail d'aiguille. - ---Tiens! c'est vrai, la tapisserie! Je l'avais oubliée; mais vous-même, -vous en avez perdu l'habitude à coup sûr. - ---Je m'y remettrai. - ---Qu'est-ce que ça vous rapportait par mois dans le temps? - ---Vingt francs, quelquefois trente. - ---Soit vingt-cinq en moyenne. Eh bien! vous comptez vivre un an sur la -somme que vous dépensiez jadis en une demi-journée? - ---Pourquoi pas? - ---Ceci, madame, est trop beau pour être sincère. - ---En autres termes, je vais à Paris pour me vendre? - ---Non, mais je trouve qu'en y allant vous livrez beaucoup au hasard. Or -vous portez mon nom, celui de trois enfants que j'élève et que j'aime. - ---Ils ont du bonheur, eux! - ---Je leur rends ce qu'ils m'ont donné. Ils sont charmants pour moi, ces -pauvres petits. - ---Et moi, j'ai toujours été atroce, n'est-ce pas? - ---C'est peut-être beaucoup dire. Je ne vous reproche plus rien. - ---Ah! pourquoi ne suis-je pas morte? - ---C'est ma faute, et je m'en suis confessé assez souvent pour qu'elle me -soit pardonnée. - ---Comme s'il y avait du pardon ici-bas! - ---Quelquefois, pour ceux qui se repentent. - ---Me pardonneriez-vous, à moi, si je me repentais? - ---C'est selon le sens qu'on donne au verbe pardonner. - ---Seriez-vous clément et doux pour la pauvre créature déchue? Lui -tendriez-vous les deux mains comme Jésus à la femme adultère? - ---Tiens! vous avez eu vent de cette anecdote? - ---Et pour qui donc l'Évangile a-t-il été écrit, sinon pour les -malheureux et les coupables? Vous me jugez bien durement, monsieur, et -vous me croyez plus bas tombée que je ne suis. - ---C'est que vous ne vous êtes montrée à moi que sous les mauvais côtés; -mais, s'il y a par hasard un peu de bon, je suis prêt à vous rendre -justice. Voyons: si j'ai bien compris le sens de votre visite, vous êtes -à peu près décidée, faute de mieux, à réintégrer le domicile conjugal? - ---Je sais que vous ne me devez rien, mais... - ---Détrompez-vous! je dois vous recevoir chez moi, comme vous devez me -tenir compagnie jusqu'à ce que mort s'ensuive. Si je vous fermais ma -porte au nez, vous auriez le droit de la faire ouvrir par le commissaire -de police. Et moi, quand vous vous promeniez à cent lieues d'ici, -j'avais le droit de vous prier à souper par l'entremise des gendarmes. -Je n'en ai pas abusé, c'est une justice qu'il faut me rendre; mais rien -ne vous oblige à payer de retour ma noblesse ou ma faiblesse, nous ne -sommes pas légalement séparés, vous êtes donc légalement chez vous, ôtez -votre chapeau; mais je vous avertis que vous vous appelez Mme -Jean-Pierre, que nous avons deux mille écus d'appointements pour tout -potage, que nous n'allons pas dans le monde, que nous ne recevons pas de -visites, la nuit surtout, et qu'un homme, quel qu'il fût, exposerait sa -vie en venant vous parler sans ma permission. Est-ce entendu?» - -Elle répondit par une explosion de joie et de reconnaissance. - -«Vous êtes bon! vous êtes grand! vous me rajeunissez de dix années; vous -me ramenez à notre petit nid de la rue de Courcelles, et cette fois, -grâce à Dieu, il n'y a plus personne entre nous!» En même temps elle -ouvrit les bras. - -«Ah! pardon, dit Jean-Pierre, l'Évangile ne va pas si loin!» - -La créature rougit et s'excusa. Gautripon fit rentrer les enfants et -leur dit: - -«Embrassez votre bonne mère; elle rentre chez nous pour la vie!» - -Dans la journée, Mme Gautripon s'occupa de ses malles; elle en avait -dix-sept au chemin de fer. «Je m'en charge, dit l'infâme; donnez-moi -seulement le bulletin de bagage. Maintenant je dicte, écrivez. - -«Une personne qui revient à la vie honnête prie M. le directeur de -l'assistance publique de purifier par un bon emploi ces tristes débris -de son passé. - ---Mais, dit-elle avec effroi, si je donne tout, à quoi ressemblerai-je?» -Son mari lui montra par la fenêtre une femme de petit employé, -très-simple et très-gentille: - -«Tâchez de ressembler à cette jeune dame que tout le monde aime et -respecte ici: elle fait ses chapeaux et ses robes elle-même.» - -Le sacrifice fut consommé, toutefois la belle Émilie ne se fit qu'un -chapeau et la moitié d'une robe: le goût du travail ne revient pas à -ceux qui l'ont perdu. Elle se fit habiller par Mme Rastoul, qui n'était -pas maladroite. Les Rastoul occupaient depuis deux mois un poste de -confiance à l'usine; le mari était garde-chef des magasins avec mille -écus de salaire et le logement, heureux, reconnaissant, dévoué comme un -chien à l'auteur de sa fortune, et trop discret pour demander où son -ancien teneur de livres avait trouvé trois enfants tout venus. - -Mme Gautripon supporta pendant près d'un an la vie modeste et monotone -que son mari lui avait imposée. Elle ne rendit aucun service, elle resta -fidèle à son désoeuvrement au milieu d'une population laborieuse qui -comptait maintenant mille individus des deux sexes; mais elle sut se -tenir et ne point faire parler d'elle. On aurait dit qu'après les -agitations de sa vie elle éprouvait un insatiable besoin de repos. Elle -se levait tard, s'habillait rarement, sortait à peine et lisait en robe -de chambre tous les romans que le cabinet littéraire put lui fournir. De -temps en temps, ce petit être aplati et moulu semblait reprendre un -semblant de ressort: il y eut des semaines de coquetterie où elle battit -en brèche le coeur imprenable de son mari. Mais Jean-Pierre était si -tranquille, il poursuivait si stoïquement les travaux de son métier et -l'éducation des enfants, que madame abandonnait bientôt la partie et se -replongeait dans les livres. Le travail paresseux de la lecture -alternait avec le sommeil, et les romans comme les songes lui rendaient -quelque vaine image des splendeurs, des amours et des plaisirs qui lui -manquaient. Son mari l'observait du coin de l'oeil, et sondait avec une -curiosité philosophique le vide de cette âme. Le soir venu, l'infâme se -disait en regagnant sa chambre: Voilà encore une journée où la pauvre -diablesse n'a pas fait de mal; mais je veux être grillé comme un marron -si elle a marché d'un pas vers le bien. Elle fait de la sagesse comme -là-bas nos ouvrières font du fil, pour payer son logement et sa -nourriture, sans prendre plus de goût à ce métier-là qu'à tout autre. -Est-il donc impossible de revenir au bien quand on en est sorti? - -Lorsqu'il avait été en butte à quelques agaceries, il levait les épaules -et disait plus tristement encore: O nature! - -Cependant, comme il avait le calme, la sécurité, la considération et une -forte dose de bonheur paternel, il attendait avec patience les premières -rides de madame et les premières moustaches de Léon; mais il était écrit -que dans cette existence il y aurait toujours une porte ouverte au -malheur. - -Un soir de mai, M. Jean-Pierre et sa famille venaient de terminer leur -repas frugal; le père levait les stores de toile peinte qui fermaient la -salle à manger: il s'arrêta, poussa un cri de surprise et de colère et -sauta dans la cour. L'indolente Émilie accourut lentement pour voir ce -qui arrivait; elle n'aperçut que le dos de son mari et quatre bras qui -gesticulaient au seuil de la porte charretière; au même instant, tout -disparut, et la belle n'eut pas le temps de reconnaître son Bréchot. - -C'était bien lui, frais, blanc et rose, plus jeune et plus joli que -jamais. Sa toilette était celle d'un _gentleman_ élégant et riche; -l'éclat de ses yeux et certain bredouillement bien connu de Jean-Pierre -disaient qu'il n'avait pas jeûné. - -Gautripon tomba sur lui comme une avalanche, l'enveloppa comme une -trombe et l'emporta hors de l'usine comme l'orage emporte un fétu. - -«Réponds! réponds! lui cria-t-il; que viens-tu chercher ici? - ---Mon pardon. - ---Je te pardonne à la condition que tu t'en iras tout de suite. - ---Mais elle! si tu savais! Je suis un fier gredin, va! Je l'ai plantée -là sans vergogne un jour que nous avions dix-huit personnes à déjeuner. -Je veux savoir comment il a fini, ce malheureux déjeuner, le sais-tu, -toi? - ---Je m'en moque! - ---Ta parole? Eh bien! moi aussi. Bah! mais elle! Parle-moi donc! -Va-t-elle toujours bien? Est-elle toujours aussi jolie? Se souvient-elle -de moi?... Ah çà! Jean-Pierre, j'aime à croire que tu as eu soin de mes -enfants! Combien m'en reste-t-il? - ---Il t'en reste trois de plus que tu n'en mérites; c'est pourquoi tu vas -déguerpir à l'instant, sans les voir... Tu les laissais traîner, tes -enfants, je les ai ramassés... - ---J'étais dans le malheur, et moi je ne peux pas voir souffrir ceux que -j'aime! Maintenant j'ai de l'argent; les Russes m'ont payé. Tu ne -connais pas l'empereur de Russie? Voilà un homme! Ses roubles m'ont -porté bonheur; j'ai fait sauter deux banques. Si tu n'as jamais vu un -joueur qui a fait sauter deux banques, regarde ton ami. - ---Tu n'es plus mon ami, et je t'ai assez vu. Bonsoir, adieu, et tâche -d'oublier le chemin de ma maison. - ---Eh mais! savez-vous, monsieur Gautripon, que vous le prenez bien haut? - ---Je le prends comme il me plaît, et si vous n'êtes pas content, libre à -vous de retourner à votre auberge. - ---Une auberge! l'_Hôtel d'Europe_, où j'ai dîné comme chez les dieux! -Ah! Jean-Pierre! tu t'égares! tu as perdu la notion du bien et du mal. -Est-ce que tu boirais maintenant? Il faudrait me le dire, parce -qu'alors... oui alors... nous boirions ensemble, mon vieux.» - -En même temps, il fit le geste d'embrasser l'infâme, qui reçut en plein -visage un souffle alcoolique. Gautripon fit un haut-le-coeur; mais, -surmontant aussitôt son dégoût, il saisit le Bréchot par les épaules, le -regarda entre deux yeux, et lui dit d'un ton net et résolu: - -«Tu rouleras tout seul sur cette pente funeste, viveur, buveur et joueur -que tu es! Les enfants sont à moi, et si je n'ai pas le pouvoir de -retirer ton sang de leurs veines, je saurai du moins écarter de leurs -yeux ton détestable exemple. Va-t'en, et souviens-toi que, si tu tentais -encore de franchir cette porte, tu aurais affaire non plus à un seul -homme trop bon et trop miséricordieux, mais à un peuple de mille -personnes qui, sur mon premier signe, te mettrait en lambeaux.» - -Là-dessus, il repoussa Bréchot, qui perdit l'équilibre, et il se dirigea -sur Rastoul, qui se tenait en observation tout près de là. - -«Mon ami, lui dit-il, vous avez vu ce monsieur-là? C'est un fou -dangereux, je vous le recommande. - ---L'empoignerai-je, monsieur? - ---Empêchez-le seulement d'entrer chez nous. - ---Compris...» - -Léon, malgré la colère qui lui faisait une seconde ivresse, ne donna pas -du front contre le dévouement de Rastoul. Il se laissa promener par son -humeur vagabonde, rentra dans la ville, en sortit, fuma plusieurs -cigares, essaya de souper, querella les passants, battit les chiens, -frappa aux portes, cassa des vitres et répéta cent fois entre ses dents: - -«Imbécile! Ta femme est ma femme, tes enfants mes enfants, et chez toi -c'est chez moi!» - -Vers minuit, il commençait à mettre un air sur ces gracieuses paroles, -et il éprouva le besoin de les chanter à Gautripon. Cette lucidité -spéciale qui fait voir l'invisible aux ivrognes, en leur cachant les tas -de boue et les ruisseaux, le ramena jusqu'aux _Trois-Croix_. La porte -était bien close et le mur d'enceinte assez haut; cependant, à l'aide -d'un arbre voisin et de ses talents gymnastiques, il atteignit une crête -inhospitalière où les fonds de bouteille sertis dans le mortier lui -firent un médiocre accueil. L'idée fixe qui le possédait tint bon contre -les écorchures, mais il vit ou crut voir dans la cour de l'usine un -colosse tout noir, armé d'un fusil à deux coups. Il eut la vague -perception d'une ligne droite déterminée par trois points dont le -deuxième était le guidon de l'arme et le troisième sa propre tête. -L'instinct de conservation le poussa à se jeter en arrière, et il le fit -si précipitamment qu'au lieu de rencontrer le gros arbre, son complice, -il fit un long voyage dans le vide. Cela dura tout près d'une seconde, -et comme la pensée se meut plus vite que les corps graves, il eut le -temps de faire un certain nombre de réflexions. Par exemple, il comprit -comment on avait pu diviser la seconde en soixante tierces, car avant de -toucher la terre il aurait eu le temps, croyait-il, de compter au moins -jusqu'à cent. Puis il se demanda si ce voyage aérien durerait -éternellement; puis il se prit à regretter qu'on ne pût le prolonger à -l'infini; une bouffée de Beaumarchais lui traversa la mémoire; il se -rappela vaguement un mot de Figaro qui avait trait à son affaire; puis -il cessa de penser, ou plutôt ses pensées s'envolèrent, la cage qui les -enfermait s'étant ouverte au contact du sol. - -En cette occasion, Bréchot se montra plus discret qu'il ne l'avait été -de toute sa vie: il ne dit mot. Les ouvriers le virent au matin si -tranquille qu'à première vue ils le jugèrent plus que malade. On le -porta néanmoins à l'hôpital, et les journaux du Nord annoncèrent le -lendemain qu'un homme de trente à trente-cinq ans, bien couvert et -porteur de divers papiers au nom de Léon Bréchot, avait été trouvé au -pied du mur de la florissante usine des Trois-Croix. «La présence de -valeurs importantes dans ses poches exclut l'idée d'un crime; l'absence -de toute arme ne permet pas de supposer un suicide; quelques traces de -dégradation visibles au sommet du mur feraient croire à un accident; il -a la tête fendue; on désespère de le sauver, et la justice informe.» - -Ces quelques lignes éveillèrent divers échos, selon l'usage. Tandis que -l'_Hôtel d'Europe_ faisait enterrer son riche voyageur, plusieurs -habitants de Lille se rappelaient MM. Bréchot père et fils, qu'ils -avaient vus ensemble plus de vingt fois sur les travaux du chemin de -fer. Les petits journaux de Paris évoquaient les mille souvenirs que -Léon avait semés par la ville; ils ne se privaient pas de conter la -mystérieuse aventure qui avait motivé son éclipse trois ans plus tôt; -ils citaient en toutes lettres le nom et les prénoms de l'infâme et -introuvable Jean-Pierre Gautripon. Ces informations, renvoyées en -province, attirèrent les yeux sur l'usine des _Trois-Croix_; les malins -bourgeois de Lille s'avisèrent logiquement que le jeune homme n'avait -pas escaladé un mur à minuit pour admirer le paysage; on dénombra les -jolies femmes de l'usine, et l'on n'en trouva qu'une. Elle avait -justement un mari qui se cachait sous le pseudonyme assez transparent de -Jean-Pierre. L'ex-filateur Delbrin, qui avait fait faillite, exerçait la -profession de courtier d'assurance; à ce titre, il s'était présenté de -nouveau chez Jean-Pierre, qui de nouveau l'avait éconduit: il croyait -donc avoir un double affront à venger. Il saisit le moment où le pauvre -homme, distrait par ses émotions, passait devant le café Bourgard, et il -lui cria: Gautripon!... L'autre, sans y penser, tourna la tête; plus de -vingt désoeuvrés enregistrèrent ce mouvement comme un aveu. - -Tous ceux qui se croyaient menacés par la concurrence triomphale des -_Trois-Croix_ se liguèrent contre le mari d'Émilie; on mit en -fermentation les ateliers voisins; il y eut un commencement de -charivari, interrompu par le bâton de Rastoul et de quelques braves qui -faillirent y laisser leur peau. Mme Gautripon ne savait rien, -Jean-Pierre y avait mis bon ordre; mais la première fois qu'il relâcha -sa surveillance, elle reçut dix lettres anonymes d'un coup. Le tapage -fut tel et retentit si loin que M. Dempoque et son neveu Fusti -accoururent à la rescousse. On tint conseil, et Jean-Pierre tout le -premier décida qu'il fallait s'éloigner. - -«Mes bons amis, dit-il, je me suis sauvé de Paris pour n'être plus -infâme, mais Lille n'est pas assez loin... Allons! il faut quitter la -place et chercher un pays, s'il en reste, où le bruit de mon infamie ne -soit pas encore arrivé. Monsieur Dempoque, avez-vous toujours cette -terre de Naples qui vous rapportait si peu? - ---Hélas! oui; mais vous n'y songez pas! C'est en Calabre, bien au delà -de Salerne, un vrai pays de sauvages! - ---Tant mieux. J'ai moins peur des sauvages que des civilisés. On devient -trop vertueux en France, voyez-vous! - ---Mais vous ne savez pas l'italien? - ---Que si! - ---L'italien du Tasse peut-être, mais là-bas ils parlent un patois -mélangé d'espagnol. - ---Qu'à cela ne tienne! je sais l'espagnol aussi. - ---Je vous l'avais bien dit, mon oncle: il sait tout! - ---L'agriculture aussi peut-être? - ---En pratique? non, monsieur, mais je la connais un peu théoriquement, -comme autrefois la filature. - ---Peste! cela serait trop beau... Et vous auriez la fantaisie de -remplacer mon intendant? - ---J'aimerais mieux vous servir de métayer, si vous n'aviez pas peur de -me prendre à l'essai. - ---Puisque vous savez tout, mon pauvre enfant, vous devez savoir que je -vous estime autant que je vous aime. Allez-vous-en à Castelmonte, c'est -le nom de ma bicoque; voyez ce qu'on en peut tirer, et adressez-moi vos -conditions par la poste: elles sont acceptées dès aujourd'hui. S'il y a -quelques avances à faire, dites-le: vous avez tellement arrondi ma -fortune que j'aurais mauvaise grâce à compter avec vous. - ---Mon cher oncle, interrompit Charles Fusti, je ne suis qu'un pauvre -commis principal, mais je parie ce que vous voudrez qu'à Castelmonte il -vous ruinera de la même façon qu'aux _Trois-Croix_!» - -A quinze jours de là, le paquebot des messageries débarqua sur le quai -de Naples une famille française que personne n'attendait, que personne -ne reconnut, que les oisifs du port remarquèrent fort peu malgré les -grâces vaporeuses de la mère et la beauté vraiment rare des trois -enfants. Le père était un homme d'environ trente-cinq ans, svelte et -droit, d'une physionomie intelligente et résolue, mais il avait les -cheveux presque tout blancs; ses six dernières années comptaient double. - -La ville la plus remuante de l'Europe semblait encore plus surexcitée -qu'à l'ordinaire: un roi terrible venait de mourir, un jeune homme -inconnu lui succédait; tout un monde d'ambitions, d'utopies, de -rancunes, d'aspirations et de séditions fermentait autour de ce trône, -qu'on voyait trembler sur sa base. Nos voyageurs traversèrent ce grand -remue-ménage sans s'émouvoir de rien, comme on passe un torrent sur un -pont. Le chef de la petite colonie laissa son monde et ses bagages à -l'auberge, et se mit en quête d'un voiturin qu'il ne trouva pas sans -peine. Le lendemain, il couchait à Salerne, et le quatrième jour il -arrivait par des chemins affreux à ce joli petit village de Castelmonte, -où il comptait vivre et mourir. - -Jamais le pauvre Gautripon n'avait rien vu de pareil, même en rêve. La -voiture venait de dépasser la petite garnison d'Acquanera, occupée par -soixante hommes de pied; on avait pris un guide et trois chevaux de -renfort, et depuis une bonne heure on gravissait, entre deux murs de -rocher nu, une route indignement ravinée, quand tout à coup l'horizon -s'ouvrit comme un décor de féerie et laissa voir une véritable oasis. -C'était une large terrasse carrément assise à mi-côte. Un palais -contemporain de Versailles se dessinait au premier plan; sur la droite -et sur la gauche, on voyait fuir au loin des avenues séculaires; on -découvrait au fond un parc épais et sombre comme les bois sacrés de -l'antique Italie. La terrasse du château descendait en pente douce -jusqu'à une sorte de rempart naturel étayé d'énormes contre-forts, entre -lesquels s'échappaient trois cascades écumantes. - -La montagne était haute et fière; au-dessus du château, les vignes et -les champs d'oliviers s'élevaient par étages jusqu'à la lisière d'un -vieux bois de chênes-liéges qui couronnait tout. Sur les pentes -inférieures, on devinait sans les distinguer cent cultures de toute -sorte où l'eau des trois cascades, savamment distribuée, serpentait en -filets d'argent. - -A ce spectacle, les enfants s'égosillaient en cris d'admiration, la -rêveuse Émilie secouait sa torpeur; Gautripon se frottait les yeux: il -lui semblait impossible que le destin, son infatigable ennemi, lui -réservât ce paradis terrestre. - -«C'est bien là Castelmonte? demanda-t-il au guide qui courait nu-pieds -le long du voiturin. - ---Oui, Excellence. - ---Mais le village? - ---Vous le verrez quand nous y serons; il est autour du palais. - ---Et ce palais, à qui est-il? - ---Au seigneur. - ---Quel seigneur? - ---On ne le connaît pas; c'est le comte de Fusti ou un autre. - ---Mais qui est-ce qui habite là dedans? - ---L'intendant, don Angelone. - ---C'est incroyable; nous serions là chez nous? Enfin, fouette cocher! -Nous verrons bien.» - -Ils cheminèrent encore une bonne heure avant d'atteindre le but qu'ils -croyaient toucher du doigt. L'air était d'une transparence et d'une -élasticité merveilleuses; on voyait un troupeau de chèvres à deux -lieues, sur une autre montagne aux flancs décharnés, et l'on entendait -sonner leurs clochettes. La route était toujours mauvaise, comme celles -qui n'ont d'autres cantonniers que le vent, la pluie et le soleil; mais -elle avait été savamment conduite à mi-côte par les ingénieurs français -de 1807. Une inscription mal effacée laissait encore apercevoir les noms -de Joseph Bonaparte et de Miot de Melito. - -On atteignit enfin deux pavillons majestueux, mais ruinés et sans -toiture, qui avaient dû former la grande avenue. Huit rangs de vieux -ormes noueux s'alignaient à droite et à gauche. D'un côté, le regard -s'échappait sur une admirable vallée, de l'autre on voyait une ligne de -petites maisons uniformes dont chacune portait l'écusson des Fusti, deux -bâtons (_fustes_) d'argent sur champ de gueules et la devise _hostibus_! -Quelques femmes, entourées d'une multitude d'enfants, prenaient le frais -sur leurs portes; on rencontra cinq ou six paysans de bonne mine qui -revenaient des champs, la pioche sur l'épaule, un bouquet de roses au -chapeau. - -Le voiturin s'arrêta sur la terrasse devant un portail magnifique où -trente bêtes à cornes défilaient pour le moment sous l'oeil d'un jeune -bouvier à cheval. Gautripon s'aperçut alors que les fenêtres du palais -étaient toutes fermées par des volets, ou complétement ouvertes, sans -vitres ni châssis. La cour intérieure n'avait rien de remarquable que -deux énormes tas de fumier et un jet d'eau sans eau dans une grande -vasque de marbre. Le guide, le cocher, Gautripon, les enfants, -s'éparpillèrent à la recherche de l'intendant, qui ne se montrait pas. -Jean-Pierre entra de plain-pied dans une immense salle peinte à fresque, -où il y avait pour tout meuble un établi de menuisier. Il fut bientôt -rejoint par le guide, qui s'était fait mener par le pâtre au domicile de -l'intendant. Tout le monde s'y porta; c'était une agréable maisonnette -tapissée de jasmins et de passiflores; elle avait dû servir à quelque -jardinier avant la décadence du château. - -Don Angelone, au bruit, sortit de sa retraite, la serviette autour du -cou et la bouche encore pleine. Il se confondit en excuses, en -révérences et en étonnements. Gautripon ne lui était annoncé que de la -veille, et il ne l'attendait pas avant un mois ou deux. Cet homme était -une façon de Polichinelle napolitain, bouffi de farineux, luisant, -souriant, impudent et plein d'esprit sous son masque grotesque. Sa -favorite, un vrai tendron comme on en voit dans les contes de la -Fontaine, allongea la table en un tour de main; une vieille cuisinière -barbue apporta coup sur coup six écuelles de pâtes et de viandes, dont -une brigade de maçons se fût contentée. Une énorme fiasque de vin noir -sortit de terre comme par miracle, on apporta des chaises, et le gros -vieux fripon comique rendit, le verre en main, ses comptes effrontés. - -Il avait pris pour devise: rien d'inutile. Réfugié dans cet aimable -pavillon, il laissa le palais se délabrer tant qu'il voulut. D'ailleurs -le bâtiment était tel que, pour l'entretenir en bon état, il eût fallu -deux fortunes princières. La décadence datait d'un siècle et plus; le -dernier seigneur de Castelmonte n'était qu'un arrière petit bâtard de -l'illustre famille qui gagna ses éperons aux Vêpres siciliennes en -assommant sous le bâton quatorze chevaliers angevins. Ce Fusti, bisaïeul -du jeune surnuméraire, fit fortune dans la banque, racheta le domaine et -s'y ruina aux trois quarts en voulant restaurer sa toiture. Maître -Angelone n'était pas homme à dépenser un sou pour la gloire: il aimait -mieux ruiner son prochain que lui-même, eh! eh! et le faquin s'en -vantait plaisamment. - -«Je vous plains d'arriver après moi, disait-il à Jean-Pierre; il n'y a -plus que des os à ronger. Les baux de nos fermiers ont encore dix ans à -courir en moyenne; ils rapportent en tout cinq ou six mille francs que -j'ai toujours payés rubis sur l'ongle à M. Dempoque. Quant à la réserve -des bois, vignes et pâturages que j'exploite par moi-même, j'en ai tiré -ce que j'ai pu, le sol est épuisé, vous n'y trouverez rien à frire. -Avouez franchement que j'aurais été fou de faire le généreux. M'en -aurait-on su gré? L'aurait-on cru? Le maître de céans n'est ni mon ami -ni mon concitoyen; je ne l'ai jamais vu, je sais seulement qu'il est -riche, et qu'il me traite comme un chien lorsqu'il me fait l'honneur de -m'écrire. Si j'avais pris ses intérêts contre les miens, il aurait le -droit de me faire enfermer! - ---Mais, reprit froidement Jean-Pierre, pourquoi gardiez-vous votre -place, s'il n'y avait plus rien à prendre? - ---Eh! l'habitude! On s'acoquine à ce chien de pays; mais ma fortune est -faite: j'ai gagné en vingt-quatre ans de quoi acheter Castelmonte, si je -voulais. Tout bien délibéré, j'irai manger mes revenus à Naples. C'est -le pays de la vraie cuisine, monsieur. Sans compter que j'y ai mes deux -fils honorablement établis, l'aîné dans la douane, le cadet dans la -police. Ah! ah!» - -Gautripon devina sous cette impudence une certaine inquiétude; il se dit -que l'homme le plus effronté n'étalait pas sa scélératesse pour le -simple plaisir de récolter le mépris. - -«Si mon coquin avoue tous les méfaits que la loi n'a pas prévus, c'est -sans doute pour en cacher d'autres.» - -En effet, quand maître Angelone eut fait le tour du domaine avec le -nouvel occupant, lorsqu'il lui en eut montré les limites extrêmes, dont -l'une touchait au communal d'Acquanera et l'autre au couvent de -Saint-Pandolfe, lorsqu'il eut indiqué les terres qu'il exploitait -lui-même et les champs loués aux paysans, Gautripon lia connaissance -avec les plus anciens fermiers à l'insu du fripon, qui faisait lentement -ses malles, et voici ce qu'il découvrit. - -Sur un bien de deux mille hectares, la réserve du propriétaire était du -quart en 1835, à l'arrivée de don Angelone, et les trois quarts donnés à -ferme se louaient six mille francs. Une nombreuse population vivait à -l'aise autour du palais délabré. On respectait les bois, on ménageait la -terre, on bénissait le généreux seigneur, et on lui apportait tous les -ans, à titre de don gratuit, une dîme que l'intendant confisqua dès le -début; mais comme le seigneur, mieux renseigné, pouvait la réclamer d'un -jour à l'autre, maître Angelone imagina de refuser la dîme, par -grandeur, sans élever le prix des fermages: seulement il réduisit par -degrés à l'amiable la superficie de chaque ferme, et sa réserve s'accrut -d'autant. Elle s'arrondit si bien, qu'en 1859, à l'arrivée de M. -Gautripon, c'était don Angelone qui exploitait les trois quarts du -domaine et les fermiers qui végétaient misérablement sur le reste. Tous -les terrains de première qualité avaient passé dans son empire; les -pentes irrigables étaient à lui, les vignes à lui, les mûriers et les -oliviers à lui; il faisait cultiver sa réserve par des mercenaires, et -les colons de Castelmonte, parqués en terre ingrate et taxés comme au -beau temps, émigraient à leur choix, ou travaillaient pour Angelone -moyennant vingt sous par jour. Sur les cent maisons du village, on en -comptait soixante-quatre à louer. - -Avec une prudence et une discrétion presque italiennes, Gautripon -confessa les fermiers un à un, descendit aux détails, inscrivit tout, et -dressa deux plans du domaine qui mettaient admirablement en saillie -l'empiétement énorme de l'intendant. Lorsqu'il se vit armé de toutes -pièces, il convoqua tous les hommes de Castelmonte, et fit savoir à -maître Polichinelle qu'il eût à s'expliquer contradictoirement avec eux. -L'accusé comparut plus mort que vif et tremblant d'être mis en pièces, -mais Jean-Pierre le rassura d'un mot. - -«J'ai mangé le pain et le sel avec vous, lui dit-il; je ne souffrirai -pas qu'on vous maltraite en ma présence; il me répugnerait même de vous -faire condamner en justice, quoique les galériens de Naples soient de -petits anges auprès de vous. Je demande seulement que vous rendiez de -bonne grâce une partie de ce que vous avez volé à M. Dempoque et à ces -braves gens-ci. On connaît approximativement le chiffre de vos rapines; -vous vous êtes vanté devant moi de pouvoir acheter Castelmonte. C'est -donc au moins sept cent mille francs que vous emportez. - ---Oh! monsieur, répondit naïvement le coquin; presque tout est placé à -Naples. - ---Vous déplacerez donc, s'il vous plaît, deux cent mille francs, -moyennant quoi nous vous donnerons quittance.» - -Angelone poussa de grands cris, il invoqua pêle-mêle les saints du -paradis et les dieux de l'Olympe, il jura qu'il était un homme mort; il -demanda des juges, il supplia M. Gautripon de lui faire couper la tête, -et il offrit cent mille francs pour ne pas désobliger son bienfaiteur M. -Dempoque. Gautripon maintenait son chiffre, et les paysans l'appuyaient; -cependant, pour en finir, il descendit à cent cinquante mille. Angelone -se tut, rentra ses larmes, répondit au paysan par une de ces grimaces -napolitaines qu'on ne traduirait pas en deux volumes, et céda. - -Les dépouilles de Polichinelle furent loyalement et sagement partagées; -M. Dempoque et Gautripon s'entendirent au premier mot. Un tiers de la -somme se répartit entre les fermiers sous forme de bétail, de semences, -d'instruments, d'amendements et de réparations diverses. Le reste fut -dépensé en travaux d'utilité commune: on mit à neuf la route -d'Acquanera, on rétablit et l'on multiplia les chemins d'exploitation; -M. Gautripon bâtit un moulin, un pressoir pour le vin et un autre pour -l'huile; il fit venir un maître d'école. - -Son premier acte avait été l'abandon des deux tiers de la réserve; il -déchira tous les baux signés par Angelone, distribua les terres aux -colons moyennant une redevance équitable, et doubla le revenu des -locations sans faire tort à personne. Quant aux cinq cents hectares qui -lui restaient, il résolut de les cultiver lui-même et de donner ce -salutaire exemple à ses enfants. La main-d'oeuvre manquait un peu, comme -partout; mais lorsqu'on sut aux environs qu'un homme juste et -bienfaisant était tombé du ciel dans les jardins de Castelmonte, ce fut -à qui émigrerait vers cette terre de bénédiction; le village se repeupla -en six mois. Les habitants de ces montagnes étaient alors étrangement -nomades; il faut dire que le pain leur manquait presque partout. - -De la fin de mai 1859 à l'été de 1870, pendant une période de onze -années, l'ancien maître d'étude de la pension Mathey, l'ancien teneur de -livres des _Villes-de-Saxe_, l'ancien caissier des _Trois-Croix_ -continua ses habitudes de travail, d'épargne, de sobriété et de -renoncement en tout genre. Il apprit la pratique d'un métier, le plus -noble de tous, qu'il connaissait à peine en théorie, par les livres; il -appliqua de son mieux les préceptes des maîtres anciens et modernes; il -reboisa des sommets, il arrosa des versants, il draina des vallées; il -s'exerça à l'art encore si nouveau de traiter amicalement la terre, de -ménager sa fécondité maternelle, de lui rendre ce qu'on lui prend, et de -traire, sans l'épuiser, cette incomparable nourrice dont les mamelles -sont partout. Ses efforts ne furent pas toujours récompensés; il se -trompa souvent, souvent il fut trompé dans ses calculs les plus -irréprochables par l'injustice des éléments: la grande mère a parfois -des caprices de maîtresse; il faut souffrir et persévérer en culture -comme en amour. En fin dernière, il eut le droit de se féliciter et de -dire: J'ai réussi. Dans cette longue collaboration avec la nature, il -créa plus de biens utiles que cent hommes n'en auraient pu consommer en -cent ans. Il fit du blé, du vin, des fruits, de l'huile, de la laine, et -une infinité de bonnes choses que les poëtes et les philosophes -dédaignent en paroles, quoiqu'ils ne sachent guère s'en passer; mais -surtout il fit des heureux, et ce fut le plus beau de sa gloire. Le -peuple de paysans grossiers qui l'entourait s'éprit pour lui d'un -sentiment filial: pour un rien, les vieillards de soixante-dix ans -l'auraient appelé leur père. On lui savait peut-être moins gré de ses -services que de l'ineffable bonté qui les assaisonnait. Les services ont -besoin de se faire pardonner en ce bas monde. - -Entre tous les heureux qu'il fit, les trois enfants de sa tendresse -marchaient de front au premier rang, comme on pense. Aucun d'eux ne -regretta les dorures de l'hôtel Gautripon: ils avaient bien d'autres -richesses sous les yeux et des splendeurs autrement royales. Le parc -n'était rien moins qu'un petit Versailles ébouriffé, plein de mystères -et d'imprévu, fait pour donner carrière à l'imagination la plus calme et -peupler de souvenirs charmants la plus indolente mémoire. Oh! ces -grottes tapissées de cyclamens, de violettes et de pervenches! ces -cavernes en rocaille où les arbustes pâles avaient poussé, et ces gros -chênes où le temps avait creusé des cavernes! Et les statues de marbre -blanc drapées de mousse verte, et les vieux murs pailletés d'or au -printemps par un million de giroflées! et les grands orangers qui -laissaient pleuvoir leurs fruits sur ces petites têtes, si le vent -soufflait un peu fort! et l'énorme figuier où grondait tous les matins -le roucoulement sérieux et doux des tourterelles! Lorsqu'il pleuvait par -accident, on prenait la récréation dans un immense salon du palais, -parmi cinquante chevaliers bardés de fer qui en ouvraient cinquante -autres à coups de sabre, comme on ouvre des noix avec un petit couteau. -La voûte était peuplée de belles dames en robes volantes qui portaient à -bras tendu des couronnes plus grosses qu'un pain de six livres, et qui -nageaient vigoureusement dans l'azur en gonflant leurs mollets -athlétiques. - -L'école des trois mignons était partout. Le père les emmenait dans les -champs, dans les bois; il lisait avec eux le livre immense sur lequel la -métaphysique a fait tant de sots commentaires. Quelquefois il avait en -poche un ouvrage moins large et moins complet, l'_Odyssée_ par exemple -ou le poëme de Lucrèce; _Orlando Furioso_, les _Fables_ de la Fontaine, -_Gil Blas_, _Paul et Virginie_, ou quelque noble pastorale de George -Sand. A part le grec et le latin, qu'elle entendait pourtant un peu, la -petite Émilie recevait la même éducation que ses frères. - -«Elle sera quelque jour la doublure d'un homme, disait M. Gautripon; il -faut donc la tailler sur le même patron que les hommes: sinon, gare à -l'étoffe ou gare à la doublure!» - -Le physique et le moral de cette enfant semblaient justifier la théorie -aventureuse de son père. A dix-huit ans elle était grande, belle, -vaillante et chaste comme Diane; sa voix, un peu grave sans rudesse, -allait au coeur; elle pensait beaucoup, parlait peu et n'ouvrait jamais -la bouche pour ne rien dire. On n'avait pas meublé son esprit de ces -cinq ou six rouleaux d'orgues mécaniques qui jouent à point nommé les -airs les plus connus; vous auriez pu la soumettre à l'analyse la plus -sévère sans trouver dans toute sa personne un atome de banalité. - -Léon, à vingt ans, faisait déjà un homme assez complet. Les Parisiens du -bois de Boulogne l'auraient trouvé correct, élégant et solide à cheval; -les _scholars_ de Cambridge et d'Oxford l'auraient goûté comme -humaniste; les paysans de Castelmonte s'étonnaient qu'un adolescent de -cet âge fût non-seulement plus expérimenté, mais plus infatigable aux -rudes besognes que le mieux bâti d'entre eux; sa famille adorait en lui -je ne sais quelle impétuosité généreuse qui l'enlevait à tout propos -dans la sphère des sentiments supérieurs. C'était un coeur ailé, qu'on -me passe le mot: j'ai vu des coeurs à quatre pattes et j'en ai touché du -pied qui rampaient. Cet aimable Léon semblait avoir fondu dans sa figure -les plus beaux traits de ses trois auteurs; mais il tenait surtout de -l'homme qui n'était pas son père. Gautripon se mirait en lui et disait -mélancoliquement en _a parte_: «Je saurai désormais comment les vierges -enfantent. Ce que j'ai méprisé longtemps comme une fable grossière est -le plus pur symbole de l'éducation.» - -Cette célèbre chasteté dont l'infâme n'avait pas démordu fut un jour -sérieusement éprouvée. Mme Gautripon n'avait plus même un cabinet de -lecture à portée pour amuser son désoeuvrement. Elle se faisait bien -envoyer ce qu'on imprimait à Paris; mais la littérature à passions était -en grève. La blonde exilée de Castelmonte comparait son coeur à une -place que l'ennemi prend par famine, et par surcroît de disgrâce -l'ennemi même lui manquait! Pas un château dans les environs, pas même -un beau petit bourgeois de campagne sous la main! La garnison -d'Acquanera n'avait d'autre officier qu'un vieux lieutenant perclus de -rhumatismes; le couvent de Saint-Pandolfe appartenait à douze moines -mendiants, sales et suspects de brigandage politique depuis la chute de -François II. Madame se rabattit donc sur Jean-Pierre, se persuada -qu'elle l'aimait, et décida que, bon gré, mal gré, il payerait pour tout -le monde. Cette crise, d'un genre absolument inédit, se déclara en 1870, -dans les premiers jours du printemps, selon l'usage. La jeune dame avait -quarante ans, l'âge où les passions ont bec et ongles. Elle ne s'en tint -plus aux soupirs étouffés, aux oeillades timides, aux déclarations -vagues; la gaillarde attaqua son homme de front, lui dit qu'il était -beau et mille autres sottises qui le faisaient rougir pour elle, mais -qu'il avait l'esprit de tourner en badinage. L'effrontée se piquait au -jeu, elle inventait des représailles hardies et parfois spirituelles: -par exemple, elle accablait ce malheureux des plus tendres caresses -lorsque les enfants étaient là et qu'on ne pouvait devant eux ni -s'expliquer ni se défendre. - -Cette petite guerre, en lui fouettant le sang, l'avait embellie; l'oeil -brillait d'un éclat que les yeux des poupées n'ont jamais eu; la bouche -s'entr'ouvrait pour un sourire... comment dirais-je? appétissant. Un -homme ordinaire l'eût trouvée irrésistible, mais Gautripon avait l'âme -plus fortement trempée que le commun des hommes. La comédie se dénoua un -soir par une scène assez scabreuse qui mit Jean-Pierre au pied du mur. -Un soir d'orage la poupée se jeta, tremblante et court vêtue, dans -l'appartement le plus particulier de Jean-Pierre. Elle reçut une douche -de mépris qui mit un terme à ses fantaisies en glaçant la moelle de ses -os. - -«Ah! lui dit Gautripon, ce n'est donc pas assez d'avoir été vingt ans -votre mari? Moi, votre amant? Il me manque, à votre avis, ce comble de -honte?... Mais, malheureuse créature, vous ne voyez donc pas que ma vie -ne serait plus qu'un non sens inqualifiable? Non-seulement -j'amnistierais votre passé, mais je corromprais le peu de bien que j'ai -pu faire ici-bas!» - -Quatre ou cinq mois après cette victoire domestique, Gautripon et son -fils aîné, montés sur leurs meilleurs chevaux, revenaient du marché de -Salerne quand l'honnête fermier de Castelmonte, pris d'un étourdissement -soudain, perdit les étriers et tomba sur la route. L'insolation produit -souvent ces effets terribles; souvent aussi l'on porte à son compte un -crime qu'elle n'a pas commis. Il est certain que les deux Français -avaient déjeuné chez l'ancienne camériste de don Angelone, à l'auberge -de Saint Janvier, et que don Angelone était capable de tout. Le jeune -homme ne pensa qu'à secourir son père, il le porta entre ses bras -jusqu'au plus prochain village et le soigna du mieux qu'il put avec -l'aide d'un barbier rural qui le couvrit inutilement de sangsues. Le mal -fit des progrès si rapides que les médecins de la ville, mandés en toute -hâte, arrivèrent trop tard. Gautripon ne reprit connaissance qu'au -moment de mourir. Il vit son fils à genoux, qui lui baisait les mains en -sanglotant: - -«Ne pleure pas, dit-il. Écoute-moi plutôt et tâche de vieillir de vingt -ans en cinq minutes. Te voilà chef de famille, mon mignon. Je te confie -ta soeur, ton jeune frère et... ta mère. Vous resterez à Castelmonte, -vous garderez les Rastoul, bonnes gens. Travaille comme moi, et tâche -que les paysans soient heureux. Ne t'inquiète pas d'amasser de l'argent, -vous êtes riches. Je vous l'ai caché jusqu'ici, n'en dis rien à ton -frère et à ta soeur avant le temps. Tu trouveras des instructions -là-bas, dans mon bureau. Ta mère, elle, n'a rien; je la fie à votre -dévouement, il me plaît de penser qu'elle vous devra le repos et -l'aisance. Aimez-la bien, mes enfants, respectez-la; rappelez-vous -l'exemple que je vous ai donné. - ---Mon père! tu es bon, tu es noble, tu es grand! Tu es le premier entre -tous les hommes! - ---Pour vous? Tant mieux. Cela m'est doux à entendre. A mes yeux, je suis -un pauvre diable, et ma vie a été quelque chose de très-humble; mais je -ne me plains pas: j'ai marqué par un peu de bien mon passage sur la -terre; j'ai élevé trois enfants qui vaudront mieux que moi; ma tâche est -faite. Toi, mon Léon, je te bénis. Souviens-toi, tant que tu vivras, de -préférer les bonnes actions aux bonnes affaires. Embrasse-moi, cher -fils. Pour toi, pour Émilie, pour Édouard... pour qui encore? Oui, pour -ta mère. Il faudra le lui dire, tu entends? Et pendant que tu y es, -pauvre enfant de mes veilles et de mes larmes, ferme-moi les yeux!» - - - - -VIII - - -Pas plus tard qu'hier matin, par un beau petit soleil de novembre, un -couple assez mal assorti suivait en chaise de poste la route d'Acquanera -à Castelmonte. Les voyageurs étaient deux époux de rencontre, un -horrible petit monsieur qui crachait le sang par la portière et une -vieille demoiselle plâtrée qui achevait le petit monsieur. - -L'homme (passez-moi le mot) avait trouvé quelques millions dans le cabas -d'une cuisinière épousée _in extremis_ par un célèbre coquin de la -bourse. Cet argent le condamnait à faire ce qu'on appelle assez -improprement la vie; le sang ladre, vicié et vicieux de ses auteurs le -condamnait à mourir jeune, et les médecins à la mode, pour se -débarrasser de lui, l'envoyaient tousser son âme au fin fond de l'Italie -méridionale. Il trouva du dernier galant de choisir sa garde-malade -parmi les créatures dont le temps se paye le plus cher. Une demoiselle -Aurélia, surnommée l'Ogre parce qu'elle avait dévoré cent cinquante -petits jeunes gens, accepta la corvée moyennant une reconnaissance d'un -demi-million souscrite par devant notaire. - -L'Ogre était citée à bon droit comme un des êtres les plus spirituels de -son espèce. Elle savait chanter après boire la poésie alliacée des -Alcazars et des Eldorados, son répertoire de calembours approximatifs et -de plaisanteries à trois sous la ligne étonnait les garçons de nuit dans -les restaurants à la mode. Mais un tête-à-tête de deux mois épuisa -toutes les ressources de son esprit, et pour trouver un sujet -inépuisable elle se mit à rédiger verbalement les mémoires de son -alcôve. L'affreux petit phtisique écoutait volontiers cette chronique -des anciens jours, comme un roi prend plaisir à feuilleter l'histoire -fabuleuse de ses ancêtres. - -En sortant d'Acquanera, la donzelle avait entamé le récit de ses -aventures avec le beau, le riche et le galant Lysis de la Ferrade. Elle -amplifiait les folies que ce prince de la jeunesse avait faites pour ses -yeux enluminés; les fêtes, les bijoux, les terrains au parc des Princes -et les autres splendeurs dont il l'avait payée; elle contait enfin -qu'elle était sur le point de vendre ses diamants, parce qu'il lui en -avait promis d'autres, quand le pauvre garçon mourut assassiné par un -vil spadassin. Comme elle achevait la légende du scélérat introuvable et -impuni, la chaise s'arrêta devant un petit cimetière, le courrier -descendit du siége et dit: Si monsieur et madame ont la curiosité de -voir le tombeau d'un Français? Il est tout neuf, en marbre blanc, avec -deux figures sculptées par le célèbre Pignatelli; il a coûté deux mille -ducats de Naples. - -Le voyageur fit la grimace et répondit en imitant un comique du -Palais-Royal: - -«Si tu n'as qu'un tombeau à nous offrir, tu peux le garder pour toi, mon -bonhomme. - ---Viens-y, poltron, dit l'Ogre; on ne te retiendra pas malgré toi.» - -Ils descendirent, et le domestique de place entendit cet aimable -dialogue: - -«Ah! par exemple! elle est trop forte, celle-là! Juste au moment où nous -en parlions!... On mettrait ça dans une pièce, personne ne voudrait -croire que c'est arrivé. - ---Dis donc, mais ce n'est peut-être pas le tien? - ---Comme s'il y en avait jamais eu deux! C'est bien ça; le nom, les -prénoms, l'âge et tout. Gredin, va! - ---Après? puisqu'il est mort! - ---C'est égal; je ne m'en irai pas sans dire une parole. As-tu un crayon? - ---Voilà!» - -L'Ogre prit le crayon, et entre les mots _ci-gît_ et le nom du mort elle -écrivit en lettres de deux pouces de haut sur un de large: - - L'INFAME. - -A cinq cents pas du cimetière, la chaise de poste rencontra un jeune -homme, une jeune fille et un enfant, tous en deuil, qui descendaient -gravement la route avec des couronnes dans la main. - - -FIN - - -COULOMMIERS.--Typ. A. MOUSSIN - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'infâme, by Edmond About - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INFÂME *** - -***** This file should be named 63979-8.txt or 63979-8.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/9/7/63979/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - diff --git a/old/63979-8.zip b/old/63979-8.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index ea5a725..0000000 --- a/old/63979-8.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63979-h.zip b/old/63979-h.zip Binary files differdeleted file mode 100644 index 44ffa77..0000000 --- a/old/63979-h.zip +++ /dev/null diff --git a/old/63979-h/63979-h.htm b/old/63979-h/63979-h.htm deleted file mode 100644 index 0c66dc9..0000000 --- a/old/63979-h/63979-h.htm +++ /dev/null @@ -1,10367 +0,0 @@ -<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" - "http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> - -<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> -<head> -<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> -<title> - The Project Gutenberg eBook of L'infâme, by Edmond About. -</title> -<link rel="coverpage" href="images/cover.jpg" /> -<style type="text/css"> - - -p { text-align: justify; line-height: 1.2em; text-indent: 1.5em; - margin: .3em 0;} -p.noindent { text-indent: 0; } - -h1 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 1em 0; } -h2 { text-align: center; line-height: 1.5em; margin: 4em 0 2em 0; } - -p.c { text-align: center; line-height: 1.5em; text-indent: 0; - margin: 1em 0; } - -.large { font-size: 130%; } -.xlarge {font-size: 150%; } -.small, small { font-size: 90%; } - -i sup { padding-left: .25em; } - -.sc { font-variant: small-caps; } - -.poetry { text-align: left; margin: 1em 0 1em 5%; } -.verse { padding-left: 3em; text-indent: -3em; } - -.sign { margin: 1em 5% 1em 20%; text-align: right; } - -hr { width: 20%; margin: 1em 40%; } -div.dots { margin: .5em 0 1em 0; text-align: center; } -div.dots b { display: inline-block; width: 4.8%; } - - -sup { font-size: smaller; vertical-align: 20%; } - -li { list-style: none; } - -span.cent { display: inline-block; width: 1.2em; text-align: right; } - -table { margin: 1em auto; } -td { vertical-align: top; } -td.bot { vertical-align: bottom; padding-left: 1em; width: 3em; } -td div.c { text-align: center; } -td.pad { padding: .7em 0; } -td div.r { text-align: right; } -td.drap { text-indent: -1.5em; padding-left: 1.5em; } -td.drap2 { text-indent: -1.5em; padding-left: 3em; } - - -a { text-decoration: none; } - -div.gap, p.gap { margin-top: 2.5em; } -.break, .chapter { margin-top: 4em; } - - - -img { max-width: 100%; } - - -@media screen { - body { max-width: 40em; width: 80%; margin: 0 auto; } -} - -@media handheld { - .break, .chapter { page-break-before: always; } - .top2em { padding-top: 2em; } - .top6em { padding-top: 6em; } - .nobreak { page-break-before: avoid; } -} - -</style> -</head> -<body> - - -<pre> - -The Project Gutenberg EBook of L'infâme, by Edmond About - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most -other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of -the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have -to check the laws of the country where you are located before using this ebook. - -Title: L'infâme - -Author: Edmond About - -Release Date: December 6, 2020 [EBook #63979] - -Language: French - -Character set encoding: ISO-8859-1 - -*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INFÂME *** - - - - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries.) - - - - - - -</pre> - -<h1>L'INFÂME</h1> - -<p class="c"><span class="small">PAR</span><br /> -<span class="large">EDMOND ABOUT</span></p> - -<p class="c gap small">DEUXIÈME ÉDITION</p> - -<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br /> -LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br /> -79, <span class="small">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span>, 79</p> - -<p class="c">1873<br /> -<span class="small">Droit de traduction réservé.</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top2em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p> - - -<table summary=""> -<tr><td colspan="2" class="pad"><div class="c"><span class="small">FORMAT IN-</span>8<sup>o</sup>.</div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="sc">La vieille roche</span>. -Trois parties qui se vendent séparément.</td></tr> -<tr><td class="drap2">1<sup>re</sup> partie : <i>Le Mari imprévu</i>. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">2<sup>e</sup> partie : <i>Les Vacances de la Comtesse</i>. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap2">3<sup>e</sup> partie : <i>Le marquis de Lanrose</i>. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Roi des montagnes</span> ; édition illustrée de 158 vignettes -par G. Doré, 1 vol. grand in-8<sup>o</sup></td> -<td class="bot"><div class="r">5 <span class="cent"> »</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Progrès</span>. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Mariages de province</span>. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> - -<tr><td colspan="3" class="pad"><div class="c"><span class="small">FORMAT IN-</span>18 -<span class="small">JÉSUS</span>.</div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Germaine</span> ; 10<sup>e</sup> édition, 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Mariages de Paris</span> ; 13<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Tolla</span> ; 8<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Roi des montagnes</span> ; 10<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">L'Homme à l'oreille cassée</span> ; 5<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Madelon</span> ; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Maître Pierre</span> ; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Trente et quarante</span> ; 5<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Turco</span> ; 2<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Mariages de province.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Théâtre impossible</span> ; 2<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">La Grèce contemporaine</span> ; 6<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Progrès</span> ; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">L'A, B, C du travailleur.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Causeries.</span> 2 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">7 <span class="cent"> »</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap2" colspan="2">Chaque volume se vend séparément 3 fr. 50 c.</td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Voyage à travers l'exposition universelle des -beaux-arts en 1855.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent"> »</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Nos artistes au salon de 1857.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">1 <span class="cent"> »</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Salon de 1864.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Salon de 1866.</span> 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Capital pour tous</span> ; brochure</td> -<td class="bot"><div class="r">» <span class="cent">10</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Fellah</span> ; 3<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -<tr><td class="drap"><span class="sc">Alsace</span> (1871-1872). 1 vol.</td> -<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">Coulommiers. — Typogr. A. MOUSSIN.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top6em">A MON AMI<br /> -<span class="large">ALEXANDRE DUMAS FILS</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">L'INFAME</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>Le 24 janvier 185., ce qu'on appelle tout Paris se -poussait, se foulait et se culbutait au bal de ces -gens-là.</p> - -<p>L'hôtel des Gautripon, qui recevait tous les mercredis, -était cité comme un des plus vastes et des -plus somptueux de l'avenue des Champs-Élysées. -Le suisse et le premier palefrenier se partageaient -vingt louis par semaine, rien qu'à montrer les écuries -et les mangeoires de marbre blanc. On lisait -dans le <i>Guide de l'étranger</i> que tel jour, à telle -heure, les Anglais pouvaient voir la galerie de tableaux, -et notamment l'incomparable <i>Passion</i> d'Albert -Dürer. Mme Gautripon allait aux courses en voiture -de gala, comme une reine ; elle achetait les chevaux -que l'impératrice avait trouvés trop chers. Ses -émeraudes jouissaient d'une réputation européenne -depuis l'exposition de Londres, où Webster et Samson -les avaient étalées dans une vitrine à part, entre -deux <i lang="en" xml:lang="en">policemen</i>. Le train de cette maison bourgeoise -représentait au bas prix cent mille francs par -mois. Un seul détail vous permettra de mesurer la -prodigalité gautriponne : les enfants avaient chacun -son service et ses équipages ; or l'aîné marchait sur -sept ans et le plus jeune était âgé de dix-huit mois.</p> - -<p>Le monde était témoin de ces magnificences, et -le monde parisien, qui sait tout, savait que Gautripon -(Jean-Pierre) n'avait pas hérité d'un centime. -Ses compagnons d'enfance n'étaient pas morts ; on -l'avait vu boursier à la pension Mathey, puis maître -d'étude en chapeau râpé, bottes béantes, puis expéditionnaire -à dix-huit cents francs. Mme Gautripon, -née Pigat, était élève à Saint-Denis, fille d'un vieux -capitaine d'infanterie. Son père, honnête Breton de -Morlaix, avait laissé le renom d'une droiture et -d'une brutalité antiques : dans son ancien régiment, -le 62<sup>e</sup>, on dit encore : « roide comme Pigat. » Mais, -comme il n'avait pris aucun Palais d'Été, ce vertueux -sauvage n'avait pu donner à sa fille que la dot -réglementaire apportée vingt ans plus tôt par sa -femme, c'est-à-dire douze cents francs de rente.</p> - -<p>Les splendeurs de cette maison étaient donc une -énigme proposée à la sagacité de Paris. Personne -n'avait entendu dire qu'un oncle d'Amérique eût -légué ses dollars à l'ancien maître d'étude ou à la -belle Émilie, sa femme. Quelques habitués du logis, -par acquit de conscience et pour décrotter le pain -qu'ils mangeaient, allaient disant : « Gautripon a le -génie des affaires, il spécule, tout lui réussit ; » mais -aucun agent de change n'avait acheté ou vendu -trois francs de rente pour le compte de Gautripon.</p> - -<p>En revanche, il était notoire que la maison possédait -un commensal riche et généreux comme un -roi. On le nommait Léon Bréchot ; il avait hérité de -tous les millions de son père, Nicolas Bréchot, terrassier, -puis contre-maître, puis entrepreneur, et en -dernier lieu fournisseur de toutes les grandes compagnies -de l'Europe. Cet Auvergnat presque illettré, -mais calculateur de première force et doué d'un -coup d'œil infaillible, vous livrait des chemins de -fer et des canaux sur commande, comme un cordonnier -livre une paire de bottes : simple, rond, -honnête en affaires, camarade de ses ouvriers jusqu'à -les battre, et plus dur au travail que le meilleur -d'entre eux. Le travail, qui est le seul roi inamovible -depuis un certain temps, peut seul édifier des fortunes -royales. Quand le père Bréchot, gros mangeur -comme tous ceux qui dépensent leurs forces sans -compter, prit son indigestion finale, on évaluait son -actif à plus de cinquante millions. Le fait est que personne, -pas même lui, n'aurait pu en dresser l'inventaire. -Ce gros conquérant de millions était, comme -Alexandre, Charlemagne et Bonaparte, mieux organisé -pour prendre que pour garder ce qu'il avait -pris. Ses gains énormes s'étaient logés au hasard ; -il y avait de tout dans la succession : des lingots -empilés à la Banque, des valeurs de premier ordre -en portefeuille avec énormément d'actions véreuses ; -des placements hypothécaires, cinq ou six maisons -à Paris, une ferme en Sologne, une mine de mercure -en Espagne, une carrière de marbre en Algérie, une -forêt de dix lieues carrées en Russie, un cru fameux -dans le Médoc, une fabrique d'allumettes à Bade, -des parts de commandite à Saint-Étienne et force -reconnaissances souscrites sur papier à chandelle -par de petits emprunteurs peu solvables. Le panorama -de ces richesses, brusquement étalé sous les -yeux d'un héritier de vingt-cinq ans, avait dû l'éblouir -comme un nouveau trésor de Monte-Cristo, -car il sortait d'une éducation sévère. Jusqu'à l'âge -de dix-huit ans, son père l'avait tenu coffré dans une -pension célèbre, chez l'invincible Mathey, terreur -du concours général. Élève médiocre et bachelier -Dieu sait comment, il quitta la pension pour les bureaux -paternels, et fit longtemps la besogne d'un -employé à dix-huit cents francs. Il est vrai que son -père le logeait, l'habillait, lui prêtait des chevaux et -lui servait cent louis par mois pour ses gants et ses -cigares ; mais ce père bourru ne payait en dehors -que les dépenses motivées ; il défendait le jeu, il -bondissait à l'idée que Léon pourrait signer une -lettre de change, et disait en fronçant ses gros sourcils : -« Avise-toi d'escompter ma mort, et je te déshérite -au profit de mes ouvriers! » Ces rigueurs -invraisemblables dans un temps aussi relâché que -le nôtre avaient allumé chez l'adolescent une soif de -dépense et une impatience de jouir qui n'attendit -pas même la fin du grand deuil. Il aborda la vie en -homme qui ne sait pas le chiffre de sa fortune. Ses -compagnons de jeu et ses rivaux du sport lui donnèrent -d'emblée un surnom qui rappelait l'industrie -paternelle : on le nommait l'entrepreneur de sa -ruine. Il le sut, et dit un jour assez plaisamment : -« Impossible! Mon père était plus fort dans son genre -que moi dans le mien. »</p> - -<p>Ce fou n'était pas sot ; il ne manquait pas de repartie. -A certain journaliste apprenti qui se vantait -trop tôt d'être le fils de ses œuvres, il répondit : -« Pardon, mon cher ; vos œuvres sont bien jeunes -pour avoir déjà de grands enfants. » Son esprit, sa -gaminerie tardive et surtout sa prodigalité trouvèrent -grâce devant le monde des viveurs, où il se jeta -tête baissée. Paris lui pardonna ses millions à la -condition tacite qu'il ne les garderait pas longtemps. -Il ne devait être que l'usufruitier de sa fortune ; on -le rangeait de confiance parmi les décavés de l'avenir. -Cette réputation se fonda si vite et si bien que -pas une mère ne fit le geste de lui offrir sa fille. -Quant à celles qui ont pour spécialité de s'offrir -elles-mêmes, elles tournèrent quelque temps autour -de lui, et l'abandonnèrent à son heureux sort dès -qu'il fut avéré que son cœur n'était pas disponible. -On sut ou l'on crut savoir que Bréchot était accaparé -par une famille bourgeoise et qu'il vivait en -tiers dans le ménage Gautripon. Le fait parut d'autant -plus probable que le train des Gautripon grandissait -à vue d'œil. L'ancien caissier de Bréchot père, -homme riche et considéré, raconta que M. Léon -avait voulu épouser une grisette, mais que le patron -s'était mis en travers. Le bruit courut que le fils -aîné de la belle Émilie était venu avant terme ; mais -la preuve manquait, Mme Gautripon ayant fait ses -premières couches en Italie. Une autre légende voulait -que le capitaine Pigat fût mort de sa propre -main, pour survivre le moins possible à l'honneur -de la famille.</p> - -<p>A ces imputations mal démontrées, mais qui se -soutenaient en l'air par la force de leur vraisemblance, -les amis de la maison répondaient : « Bréchot -et Gautripon se sont liés de bonne heure ; ils -étaient inséparables à la pension Mathey. Gautripon -fils, lorsqu'il perdit son père, eut pour correspondant -le père de son ami. Léon Bréchot, un an et -plus après sa sortie du collége, venait voir Gautripon -chez Mathey et lui conter ses amourettes. Jean-Pierre -lui rédigeait sur commande des vers bien -tournés et surtout corrects, dont l'autre se faisait -honneur dans un certain monde. Est-il donc étonnant -que le fils de famille, en prenant possession de sa -fortune, ait pensé à un camarade si ancien et si -cher? Vous le voyez qui jette les millions par la fenêtre, -et vous demandez qu'il crie à Gautripon tout -seul : Gare dessous! Quand une maison brûle, les -voisins ont plus chaud que les autres, et personne -ne les accuse d'avoir volé cette chaleur. Nous ne -prétendons pas que Gautripon spécule avec l'argent -de son patrimoine ; il emprunte pour jouer, mais ce -qu'il gagne est bien à lui. »</p> - -<p>Ce système de défense était le seul possible. Le -moyen d'assimiler Mme Gautripon à ces lionnes -pauvres qui comptent deux cents francs un cachemire -de mille écus? Il n'y a pas au monde un Jean-Pierre -assez naïf pour croire qu'on nourrit douze -chevaux sur douze cents francs de rente. Or la -communauté n'avait pas d'autre revenu démontré, -et l'on ne connaissait pas à monsieur d'autres -moyens d'existence, sauf sa profession de mari.</p> - -<p>Il était donc montré au doigt ; il portait sur les -épaules une charge de mépris qui eût écrasé cinquante -éléphants. Le vulgaire rit volontiers d'un -mari trompé par sa femme, les gens de cœur qui -raisonnent un peu le prennent en pitié ; mais sur le -vil complaisant qui vend sa part de bonheur et de -dignité il n'y a qu'une opinion : tout le monde s'accorde -à le noter d'infamie. Après sept ans de mariage, -Gautripon ne s'appelait plus Jean-Pierre ; il -était pour tout Paris l'infâme Gautripon.</p> - -<p>Lorsqu'il faisait une emplette pour madame et -qu'il donnait son nom et son adresse, le caissier du -magasin levait la tête, le commis qui l'avait accompagné -jusqu'au comptoir le regardait en face, les -acheteurs entrants ou sortants se retournaient, et -tout ce monde semblait dire : « Ah! ah! voilà -comme il est fait! » Ses domestiques, mieux payés -que des chefs de bureau, le servaient par grâce, et -Dieu sait en quels termes on parlait de lui à l'office! -Un jour sa femme achète une paire de chevaux. Le -garçon d'écurie qui les avait amenés s'éloigne avec -deux louis de pourboire. Un palefrenier de la maison -court après lui, l'arrête et lui dit :</p> - -<p>« J'espère que tu payes à déjeuner?</p> - -<p>— Sur quoi? sur quarante malheureux francs?</p> - -<p>— On ne t'a donné que ça?</p> - -<p>— Ma parole!</p> - -<p>— Qui?</p> - -<p>— Monsieur.</p> - -<p>— Ah! tu m'en diras tant! Madame a dû donner -cinq louis, mais l'infâme en aura mis trois dans sa -poche. »</p> - -<p>Ce détail en dit plus dans sa brutalité que tout ce -qu'on pourrait écrire.</p> - -<p>La façade était en pierre blanche et polie comme -le marbre. Presque tous les matins la servante du -suisse y lavait à grands coups d'éponge le mot « infâme » -tracé au charbon par les vertueux polissons -du quartier.</p> - -<p>Au point de vue de la morale absolue, la trinité -de ce ménage était uniformément criminelle. Le -mari qui vend, l'amant qui achète et la femme qui -se livre comme une marchandise inerte, mériteraient -d'être tous enveloppés du même dégoût ; -mais la morale et l'opinion sont deux.</p> - -<p>L'opinion souriait à Bréchot comme à tous les -vainqueurs ; elle se serait attendrie pour un rien sur -le malheureux sort d'Émilie ; elle écrasait Gautripon -seul. Bréchot était un heureux gaillard, pas autre -chose, un homme qui avait bien choisi sa maîtresse -et qui se faisait honneur de son argent. Émilie, sacrifiée -par un indigne mari, semblait presque aussi -intéressante que Joseph vendu par ses frères. Pour -Gautripon, les honnêtes gens s'indignaient que le -Code pénal n'eût pas un seul article à l'adresse de -ce coquin-là.</p> - -<p>Si du moins il avait pratiqué ces façons qui désarment -la rigueur du monde! Il y a mille accommodements -avec le puritanisme de Paris. On passe bien -des choses aux scélérats qui savent vivre. Les escrocs -obligeants, les faussaires polis obtiennent à la -longue une espèce de réhabilitation charitable : la -vertu même finit par leur donner la main, de guerre -lasse, quitte à se laver après ; mais Gautripon n'avait -jamais trouvé mille francs dans sa poche pour assister -un malheureux. Autant madame était prodigue, -autant il se montrait tenace à garder son ignoble salaire. -Lorsqu'un ancien compagnon de détresse -allait sonner chez lui, monsieur n'y était pas. Ceux -qui lui écrivaient pour demander quelque service -d'argent obtenaient un refus piteux, enveloppé de -longues phrases filandreuses. Son attitude dans le -monde n'était rien moins qu'avenante. Il parlait -peu, répondait par monosyllabes, regardait d'un air -froid et semblait se tenir en garde contre un affront -toujours suspendu. « Ce pauvre M. Gautripon! disait -un soir la comtesse Mahler, on croirait qu'il se promène -dans une avenue de soufflets. »</p> - -<p>S'il assistait aux bals de sa femme, c'était avec -une indifférence si marquée que plusieurs invités, -dans les commencements, se crurent mal reçus. Il -saluait les gens d'un sourire contraint, puis s'effaçait -dans le coin le moins éclairé jusqu'à ce que le bruit -de la fête et la distraction du public lui permissent -de s'évader incognito. Cette étrange façon de recevoir -finit par trouver grâce ; on passa par-dessus la -triste originalité de l'infâme. On ne le saluait plus -que par acquit de conscience, et parmi les jeunes -gens qui dansaient le cotillon dans son hôtel quelques-uns -se vantaient de n'être pas présentés à -lui. Les joueurs le connaissaient encore moins, car -il ne touchait jamais une carte ; il ne montait pas -même à la galerie du premier étage, où l'on dressait -les tables de jeu. Ces messieurs du baccarat, du -lansquenet et du rubicon venaient là comme au cercle. -Léon Bréchot ne se faisait pas faute d'inviter -sans cérémonie ses connaissances du club et du -foyer de l'Opéra. Ceux qui étaient venus trois fois -dans la maison ne craignaient pas d'en amener d'autres. -Au milieu de cette anarchie et de cette prodigalité, -tout le monde, excepté Gautripon, était chez -soi. Quand il donnait à dîner, les convives étaient -choisis avec un peu plus de discernement, mais par -madame ou par Bréchot. On les présentait tous au -mari, mais il avait si peu de mémoire ou de politesse -qu'il ne les reconnaissait pas le lendemain -dans la rue. Au milieu des repas les plus somptueux -et les plus exquis, il paraissait honteux de son appétit : -à peine s'il avalait un potage et quelques -bouchées de viande ; mais il cassait et grignotait -furtivement son pain par un mouvement machinal -qui ne cessait qu'au dessert. Il buvait son eau pure.</p> - -<p>Peut-être aussi les vins de cette cave célèbre -semblaient-ils insipides à un ancien buveur de vin -bleu. L'ancien maître d'étude de la pension Mathey -ne pouvait guère apprécier les chefs-d'œuvre du -grand Coulard, ce prodige de science volé au prince -de Metternich par la diplomatie de Bréchot. Quelques -moralistes insinuaient que les goûts bas contractés -dès la jeunesse ne se désencanaillent jamais : -on accusait Gautripon de se livrer dans l'ombre à -des orgies de gras double et de soupe à l'oignon. -Cette hypothèse fut confirmée par un témoignage -aussi curieux qu'imprévu. Le valet de pied du général -péruvien don Pablo Puchinete jura qu'il connaissait -M. Gautripon pour avoir déjeuné dix fois -auprès de lui dans un <i>bouillon</i> de cochers, rue de la -Vieille-Estrapade. La chose était un peu trop forte -pour obtenir créance chez les gens qui raisonnent ; -il en resta pourtant je ne sais quelle odeur de crapule -autour de l'accusé. La simplicité de ses goûts, -la vétusté de ses habits toujours râpés et toujours -propres, la grosse toile de ses mouchoirs, la modeste -percale de sa chemise, toutes ces habitudes -d'épargne et de retranchement personnel qui devaient -racheter dans une certaine mesure le luxe -outrageux de sa maison, furent autant de charges -contre lui. On décida que cet homme était ignoble -en tout, et le monde ne le vit plus qu'à travers une -opinion détestable.</p> - -<p>Pour ceux qui auraient pu l'envisager autrement, -sa personne n'était ni laide ni repoussante. C'était -un grand garçon de trente-deux ans, svelte et bien -pris, mais un peu courbé en avant sous le poids de -son infamie. Les traits du visage étaient fermes, le -nez un peu grand, mais de forme élégante et fière, -la bouche petite, les dents belles, le front haut et les -sourcils noblement dessinés. Il rasait sa barbe avec -soin et portait les cheveux taillés en brosse. Ces -cheveux du plus beau noir s'argentaient visiblement -sur les tempes, et ce rayon de vieillesse anticipée -adoucissait tout son visage. Le misérable, à qui l'on -ne donnait la main que par pitié, avait lui-même -une main nerveuse, sèche, chaude, une de ces mains -qui vous attirent, vous retiennent, et qui s'empareraient -de votre amitié, si l'on n'était pas averti.</p> - -<p>L'ami de la maison, ce Léon Bréchot que vous -savez, était un admirable type d'homme heureux. -Ni trop grand ni trop petit, ni gras ni maigre, ni -brun ni blond, ni beau ni laid, il se citait lui-même -comme le mieux équilibré de tous les mortels. La -bonne humeur et la santé rayonnaient sur sa figure -ronde et colorée ; ses yeux gris scintillaient ; son nez -court, bien ouvert et légèrement retroussé, humait -avec une joyeuse avidité le parfum des bonnes -choses. La barbe multicolore, blonde aux racines, -rousse au milieu, brune au bout, s'épanouissait en -éventail pour achever cette figure épanouie. Une -coiffure imperceptiblement olympienne relevait ses -cheveux châtains du front à l'occiput en deux masses -frissonnantes. Buveur solide et beau mangeur, il -avait pris juste assez d'embonpoint pour donner une -courbure harmonieuse à ses plastrons de batiste, -sous le gilet superbement ouvert. Un Lavater aurait -lu dans sa physionomie la franchise, la bienveillance, -la générosité, le mépris des richesses, l'ignorance -du danger, l'ardeur des passions : ce qui manquait -un peu, c'était la persévérance, le dévouement, le -sérieux, le solide, la force de vouloir et la faculté de -souffrir ; mais à quoi bon? Est-ce que les oiseaux ont -besoin de nageoires? L'homme aimé, riche, heureux, -a-t-il affaire de cette énergie farouche qui lutte corps -à corps avec le malheur?</p> - -<p>La femme qui se partageait (disait-on) entre ces -deux messieurs ne peut être comparée à aucune -autre, ni même à aucune créature vivante ; mais on -se rendrait compte de sa beauté vraiment particulière, -si l'on avait la patience d'étudier avec attention -une poupée de grand prix. Les poupées ne représentent -ni des femmes ni des enfants, mais un -âge intermédiaire : il en était ainsi de Mme Gautripon, -quoiqu'elle fût mère de deux garçons et d'une -fille. Ses cheveux, plus fins que la soie et d'un -blond presque blanc, rappelaient cette toison d'agneau -qui coiffe les poupées Huret. Toutefois, le corps -n'avait pas la raideur et la sècheresse de la gutta-percha -durcie : les mains, les bras, les épaules, tout -ce qu'on voit au bal était d'une blancheur uniforme, -absolue, comme le corps des poupées de peau. Les -yeux noirs, d'un émail étincelant, illuminaient des -traits ronds, moelleux, un peu fondus, et doucement -colorés comme la cire. La bouche était trop petite, -les yeux trop grands, les pieds et les mains presque -invisibles, conformément à l'esthétique professionnelle -des bimbelotiers. Ses toilettes étaient des -costumes aussi riches et aussi bizarres que ceux que -Marcelin, l'admirable fantaisiste, dessine au 1<sup>er</sup> janvier -pour la devanture de Siraudin. Elle portait -aussi des dentelles trop hautes et des pierreries -mal proportionnées à sa taille. L'aménité de son accueil, -le charme de sa voix, l'inaltérable douceur de -son langage, vous forçaient de penser à ces statuettes -du nouvel an qui sont des boîtes de bonbons. Cette -petite femme était la fraîcheur même et la suavité -en personne, avec certain je ne sais quoi qui éveillait -des idées de cherté fabuleuse et de fragilité déplorable. -On enviait le bonheur de l'homme qui -avait pu se donner un tel joujou pour ses étrennes, -et l'on disait aussi : Pourvu qu'il n'aille pas la casser! -car on ne la voyait pas sans la désirer peu ou prou ; -c'était une nature aimantée qui attirait sinon les -cœurs, au moins les convoitises du sexe qui se dit -fort. Ses manières n'avaient rien de décourageant ; -elle n'était ni courtisane, ni même coquette, et pourtant -elle semblait facile. Pourquoi? Par cent raisons, -mais surtout parce qu'elle ne témoignait pas plus -d'amour à Léon qu'à Jean-Pierre, qu'il n'était pas -défendu de lui supposer le cœur libre, et que son -laisser aller, ses grâces nonchalamment sensuelles, -la désignaient comme un être désarmé. Il eût été -paradoxal de la croire infaillible, et plus paradoxal -encore de supposer qu'elle ne faillirait plus. Le gros -Merryman, qui fait courir, disait à ce propos : « Je -connais pas mal de chevaux qui ne sont jamais tombés -sur les genoux, mais je n'en sais pas un qui n'y -soit tombé qu'une fois. » L'espérance attirait donc -un peuple autour d'elle. On y voyait de tout, depuis -les princes et les gros banquiers, jusqu'aux sous-lieutenants -de la littérature, de l'art et de l'armée, -les uns prêts à faire des sacrifices énormes, par cela -seul que Léon Bréchot en avait déjà fait, les autres -dans l'espoir qu'il n'y en aurait plus à faire, et qu'Émilie -était assez riche pour se donner le luxe d'un -amour désintéressé.</p> - -<p>Cent mille hommes ne suffisent pas à composer -un salon, il faut trouver moyen d'attirer les femmes -du monde, et ce remplissage est toujours difficile -dans une maison aussi diffamée que l'hôtel Gautripon ; -il n'est pourtant pas impossible, si les maîtres -du logis savent mener le recrutement selon la logique -parisienne. Une femme perdue de réputation -aurait beau se bâtir un hôtel magnifique, allumer -dix mille bougies, réunir l'orchestre du conservatoire -et préparer un souper babylonien ; elle n'attirerait -personne à ses bals, si elle commençait par -inviter les honnêtes femmes de Paris. Plus l'hôtel -serait beau, plus l'orchestre serait illustre, plus le -souper serait fin, plus on s'honorerait de renvoyer -l'invitation comme malséante et impertinente. Une -maîtresse de maison qui sait la vie trouve un biais. -Elle attire d'abord un certain nombre d'étrangères, -et pense avec raison que ces dames n'y regarderont -pas de trop près. Ceux qui se dépaysent un moment -pour s'amuser, font du plaisir leur principale affaire -et prennent leur récréation où ils la trouvent. Ils -agissent chez nous comme nous-mêmes en voyage, -avec une singulière expansion de tolérance et de facilité. -Cela n'engage à rien, pas même à reconnaître -au bout d'un an les compagnons ou les distributeurs -des plaisirs qu'on a pris. Si une femme du monde -est solidaire de celles qu'elle voit dans son pays, -elle ne doit compte à personne des relations qu'elle -a pu nouer en voyage. Aussi les étrangères accourent-elles, -sans faire se prier, partout où l'on ouvre -un salon agréable. Il suffit que la maison ne soit pas -formellement déclassée, et qu'on voie flotter sur la -porte un lambeau de pavillon conjugal. Les Gautripon -ou les Bréchot comprirent qu'il fallait avoir les -grandes dames de l'étranger, et que c'était le commencement -de la sagesse. En effet, le reste alla de -soi. Lorsqu'on sut qu'ils faisaient danser des princesses -en <i>i</i>, des marquises en <i>o</i> et des comtesses en -<i>a</i>, les Parisiennes à la mode jugèrent qu'il y avait -sottise à bouder si bonne compagnie, et plus d'une -brigua les invitations qu'elle aurait repoussées l'année -d'avant, si on les lui avait offertes. Les familles -sévères se tinrent obstinément en dehors, mais cette -catégorie n'est pas comptée dans le total hétérogène -qui s'intitule tout Paris. Les arts, les lettres, -la finance de Paris, de Francfort et de Vienne, la -noblesse cosmopolite, un lot de bourgeoisie industrielle -et marchande, les deux sexes du sport, la -fleur de l'inutilité des clubs, composaient un ensemble -plus brillant qu'imposant, mais assez considérable -en somme. L'élément masculin était en majorité, -mais les femmes jeunes et jolies ne manquaient -pas. Les yeux s'écarquillaient aux feux des diamants ; -l'écho des noms sonores et des titres plus ou moins -authentiques caressait agréablement le snobisme -parisien.</p> - -<p>Quoi qu'on pût dire de la vertu de madame, quoi -qu'on pût insinuer sur la complaisance de monsieur, -le 24 janvier 185… l'hôtel Gautripon était encore -une maison comme les autres et plus agréable que -beaucoup d'autres.</p> - -<p>Ce qui donnait un caractère un peu singulier à -ces fêtes, c'était, comment dirai-je? une certaine atmosphère -de mépris répandu. On sait que dans le -monde, et surtout dans le monde un peu mêlé, le -savoir-vivre est réparti par doses inégales. Les femmes -en général en ont plus que les hommes, malgré -tous les efforts d'une école nouvelle pour renverser -la proportion. Les vieillards et les hommes mûrs -sont plus polis que les petits jeunes gens. La naissance, -l'éducation, la profession, accentuent plus -fortement les inégalités marquées par le sexe et par -l'âge : mais le point capital où j'ai besoin d'insister -ici, c'est que l'individu devient supérieur ou inférieur -à lui-même selon le milieu qu'il traverse et le -monde qui l'environne. Il y a des instincts grossiers -qui constatent la parenté de l'homme avec la bête. -L'éducation les refoule plutôt qu'elle ne les anéantit ; -ils demeurent emprisonnés dans quelque coin -ténébreux de notre être, guettant l'occasion de s'échapper -et de s'épandre. Pour les tenir en respect, -la volonté d'un seul homme ne suffit pas ; il faut la -collaboration d'un certain milieu, la pression des -idées et des mœurs ambiantes. La bonne compagnie -exerce une salutaire contrainte sur ceux-là -même qui n'en sont point ; la mauvaise relâche inévitablement -les habitudes de l'homme le plus correct -et le plus délicat. Le même homme boit, mange, -danse, parle et rit diversement, selon qu'il est dans -un salon respectable, ou familier, ou équivoque. La -retenue des invités croît en raison de leur estime -pour la maison qui les reçoit. Un homme bien -élevé se gêne un peu, même avec ses amis, quoi -qu'en dise le proverbe ; tout le monde en prend à -son aise et lâche la bride à ses instincts chez les -Gautripons de tous étages.</p> - -<p>Ainsi les jeunes gens abusaient étrangement de -cette hospitalité banale et décriée. Quelques-uns -arrivaient sans scrupule après boire ; quelques-uns -montaient au fumoir avant de saluer Émilie, et s'y -cantonnaient jusqu'au souper, entre les liqueurs et -les cigares. D'autres donnaient l'assaut au buffet -avec des poussées formidables. Tout le monde commandait -aux serviteurs de la maison, qui devenaient -familiers dès minuit, grâce aux libations de l'office. -On gaspillait outrageusement les boissons et les -mets, et si quelque chose venait à manquer par hasard, -les invités s'en étonnaient sur un ton qui voulait -dire : « Quoi! nous daignons aider à la ruine de -ces faquins-là, et ils n'ont plus d'asperges à quatre -heures! » Après souper, la jeunesse dansait des pas -fantastiques et tenait des discours inouïs, et les dames, -acclimatées peu à peu, commençaient à ne plus -s'étonner de rien. Les joueurs s'impatronisaient dans -la galerie de tableaux jusqu'à midi, voire jusqu'à la -soirée du lendemain, et, comme Léon Bréchot était -de la partie, on n'essayait pas même de les déloger. -Ils commandaient leurs repas, sans plus de façon -qu'à l'auberge, et Mme Gautripon disait en s'éveillant -sur les deux heures : « Comment! ils sont encore -là? Eh bien! donnez-leur tout ce qu'ils voudront! » -toujours avec son frais sourire de poupée neuve.</p> - -<p>Voici comment l'étourderie d'un jeune homme et -la fumée de quelques verres de vin de Champagne -changèrent ces beaux yeux d'émail en deux sources -de larmes.</p> - -<p>Le marquis Lysis de la Ferrade était un magnifique -créole de vingt-cinq ans, un de ces Apollons -exotiques qui ressemblent aux Français de la métropole -comme un palmier de l'île Bourbon à un pommier -du pays de Caux. Il avait le teint mat, la lèvre -pourpre, les cheveux presque bleus, les yeux fendus -en amande et noyés dans ce fluide étincelant et doux -qui semble fait de courage et d'amour. Noble, riche, -vaillant, admirablement souple aux jeux du corps et -de l'esprit, il avait vu toutes les portes s'ouvrir à -deux battants devant lui, toutes les mains courir au-devant -de la sienne. Ce jour-là même, on venait de -fêter sa bienvenue dans un club où les millionnaires -n'entrent pas comme au moulin. Par malheur il -avait terriblement bien dîné : la folie que les Bordelais, -les Bourguignons et les Champenois emprisonnent -dans leurs bouteilles s'était mêlée en lui au vin -de la jeunesse, qui est le plus absurde et le plus généreux -de tous. Il s'était échappé du club à dix heures -avec un cortége de joyeux compagnons ; on avait -fait une descente au foyer de l'Opéra et mis en fuite -les plus jolis oiseaux et les moins farouches du -monde ; puis la brillante cohorte, soulevée par ces -ailes invisibles que l'ivresse attache aux pieds des -jeunes fous, émoustillée par un vent de bise qui -fouettait le visage et piquait les oreilles, s'était abattue -à grand bruit sous le péristyle de l'infâme. -Là, les cochers de ces messieurs, riant d'un rire -philosophique et dissertant entre eux sur l'égalité -dans le vin, s'étaient rangés à la file, tandis que les -valets de pied pliaient les paletots et que les maîtres -envahissaient la maison comme une ville conquise.</p> - -<p>Vers minuit, Gautripon se faufila discrètement, à -son ordinaire, hors des salons où l'on dansait. Il décrocha, -dans un couloir obscur, une vieille pelisse -doublée de chat râpé, comme on n'en trouve qu'au -Temple, et il se mit en devoir de gagner la petite -porte des fournisseurs. Un grand tapage appela son -attention vers l'office ; il prêta l'oreille, et entendit -les mots « monsieur, madame et Bréchot, » répétés -plusieurs fois au milieu d'une hilarité brutale. Il se -consulta un instant pour savoir s'il devait passer -outre ou boire la turpitude de ses gens jusqu'à la lie. -La curiosité fut la plus forte : il écouta tout le récit -d'un laquais qui venait de déposer un plateau de -verres vides et parlait en se tenant les côtes.</p> - -<p>L'orateur avait fini et l'auditoire riait encore, que -Jean-Pierre était déjà loin. Il rentrait dans les appartements, -la souquenille sur le dos et le chapeau -sur la tête, escaladait le premier étage, traversait la -galerie et se jetait dans la chambre à coucher de sa -femme avec l'emportement d'un sanglier blessé.</p> - -<p>Dès le seuil, il reconnut le spectacle insolent que -les rires de l'office lui avaient dénoncé. On avait mis -à nu le lit de Mme Gautripon et fait la couverture. -Sur deux larges oreillers étalés côte à côte, on avait -couché deux têtes de carton, dont l'une représentait -un coq et l'autre une chatte blanche. Au-dessus -un grand cerf, drapé dans un tapis de table, allongeait -deux longs bras et deux mains gantées de frais -sur le couple hétéroclite, comme pour le protéger -ou le bénir. Les pincettes du foyer et les accessoires -du cotillon avaient fourni les principaux éléments de -cette scandaleuse mascarade ; l'auteur de la plaisanterie -devait avoir prêté ses gants.</p> - -<p>L'infâme poussa un son guttural, ses yeux flamboyèrent ; -il se redressa de toute la hauteur de sa -taille, plongea un regard effrayant dans le petit -groupe de rieurs qui s'ébaudissait à ce spectacle, -aperçut un jeune homme déganté et lui sauta à la -gorge en criant :</p> - -<p>« Misérable lâche! c'est donc toi? »</p> - -<p>M. de la Ferrade bondit sous l'insulte et sous l'étreinte. -Il écarta par une torsion désespérée les deux -mains qui l'étouffaient, regarda son agresseur, le -reconnut sans le connaître, lui rit au nez et répondit -d'une voix vibrante :</p> - -<p>« Monsieur le Gautripon, vous dites des incohérences : -ce n'est ni un misérable, ni un lâche, puisque -c'est moi! »</p> - -<p>Cela dit, il repoussa violemment l'infâme, qui chancela -un moment, puis s'élança de nouveau ; mais les -amis du jeune homme avaient eu le temps de se jeter -entre les deux combattants. M. Gautripon lutta -contre eux, glissa sur le tapis et se releva sous une -pluie de cartes de visite. Le créole avait profité de -la bagarre pour fouiller dans sa poche et vider tout -son carnet sur la tête de l'ennemi. « A demain, disait-il, -on ne donne qu'une carte à un homme seul ; -mais vous qui vous appelez légion, vous partagerez -le paquet entre vos amis et connaissances! »</p> - -<p>Gautripon demeura comme atterré sous le coup -de ce nouvel outrage ; il lui fallut une grande demi-minute -pour reprendre ses esprits. Lorsqu'il vint à la -riposte, les jeunes gens, au nombre de cinq ou six, -étaient déjà au milieu de la galerie. Il prit son élan -pour les rejoindre, mais la voix de son ami Bréchot -le cloua sur place.</p> - -<p>« Je tiens mille louis, disait Léon. »</p> - -<p>Les joueurs n'avaient rien vu, rien entendu : ils -étaient tout à leur affaire. Le mari se ravisa, rentra -dans la chambre, ferma doucement la porte, fit un -paquet des cartes du marquis et les serra dans sa -poche. Il revint ensuite au grand lit de Mme Gautripon, -ramena la couverture sous le traversin, roula -les oreillers en cylindre et les mit au pied du lit, -étendit sur le tout le grand couvre-pied de guipure -et de satin rose, rangea le tapis de table et les pincettes, -jeta les gants au feu et replaça les cartonnages -dans la corbeille du cotillon.</p> - -<p>Le désordre ainsi réparé, il rouvrit la porte à deux -battants et regagna l'escalier de service ; mais, au -lieu d'y retourner par le même chemin, il prit à -gauche et pénétra sur la pointe du pied dans l'appartement -des enfants. Les deux garçons et la fillette -dormaient du plus riant sommeil sous leurs rideaux -de tulle garni de malines. Un précepteur, une -gouvernante et deux bonnes anglaises reposaient auprès -d'eux. Leur mère les avait entourés de ces -mille brimborions ruineux qu'on donne aux enfants -d'aujourd'hui pour leur inculquer dès le berceau la -sotte vanité des hommes. Le petit monsieur de -sept ans était meublé de bois de rose ; on voyait -dans son salon particulier une collection de tableaux -enfantins et le portrait de son poney favori peint par -un maître. Un trophée de cannes et de cravaches à -sa taille décorait un des panneaux de la chambre ; -sur une pelote à son chiffre brillait toute une collection -de riches épingles à son usage. Rien ne manquait -à cette réduction des élégances à la mode, pas -même une boîte à cigares en argent ciselé, pleine, -il est vrai, de cigares de chocolat. Gautripon regarda -ce bizarre étalage comme s'il ne l'avait jamais vu ; il -haussa les épaules, secoua la tête et vint baiser avec -une tendresse plus que paternelle l'enfant qui ressemblait -scandaleusement à Bréchot. Sur les trois -qu'il embrassa tour à tour, la petite fille seule s'éveilla, -ouvrit les yeux à demi, et lui rendit son baiser -dans le vide en disant : Je t'aime!</p> - -<p>« Et moi aussi, pauvres enfants, je vous aime! -murmurait-il en s'éloignant avec des larmes plein -les yeux. »</p> - -<p>Il sortit de l'hôtel sans encombre et gagna une -maison de piètre apparence vers le bas de la rue de -Ponthieu ; le portier, qui ne l'attendait plus, vint lui -ouvrir en grommelant : il s'excusa d'un ton modeste -et donna dix sous… Sa bougie allumée et sa clé -détachée du clou, l'infâme gravit un escalier sale et -nauséabond, s'arrêta au cinquième étage, enfila un -couloir, passa devant quatre ou cinq portes où les -noms de locataires se lisaient sur des écriteaux de -carton, et entra finalement dans une mansarde très-propre. -Les draps du lit et les rideaux de l'unique -fenêtre étaient du plus beau blanc ; le papier, à -douze sous le rouleau, n'avait ni tache ni égratignure, -la couchette de noyer brillait, le carreau de brique -rouge miroitait, les humbles flambeaux de la cheminée -étincelaient. Six bonnes chaises de paille bien -nettes, deux petites tables soigneusement frottées à -la cire et un lavabo de quinze francs complétaient -l'intérieur honnête et modeste d'un ouvrier qui a de -l'ordre ou d'un petit employé.</p> - -<p>Gautripon s'y installa comme chez lui. Il s'assit -sur une de ces chaises de paille, lut attentivement -la carte du beau créole et médita quelques minutes -la tête dans ses mains ; puis, souriant à lui-même en -homme qui a fait son plan, il se dévêtit, accrocha sa -pelisse à un porte-manteau, brossa, plia sa toilette -de bal et la serra dans un placard. Cette besogne -achevée, il se coucha, souffla sa bougie et s'endormit -d'un profond sommeil.</p> - -<p>Cependant M. de la Ferrade, un peu dégrisé, se -faisait conduire au cercle des colonies, et arrachait -son oncle, M. d'Entrelacs, aux plaisirs mathématiques -du whist.</p> - -<p>M. d'Entrelacs était un homme de cinquante ans, -très-jeune de visage, d'esprit et de courage. Il ressemblait -à son neveu, mais en grand et en gros. Sa -figure bronzée, d'une consistance un peu molle, offrait -la teinte et le relief arrondi du cuir gaufré. L'oncle -avait fait parler de lui ; on citait ses amours et -ses duels à Bourbon, voire à Paris. Sur le chapitre -du point d'honneur, il n'avait plus de leçons à prendre, -et personne mieux que lui n'était capable d'en -donner. Les amateurs qui rendent cinq coups de -bouton sur dix aux prévôts de salle, les habitués du -tir qui coupent des balles en deux sur une lame de -rasoir, le citaient comme un maître. Il avait assisté -son neveu dans trois ou quatre affaires, et le blason -des la Ferrade ne s'en était pas mal trouvé.</p> - -<p>Le récit du jeune homme n'émut pas l'homme -mûr. « Cela se dessine nettement, dit-il ; il n'y a pas -matière à controverse. Tu as insulté, tu as provoqué, -tous les torts viennent de nous : donc nous -laissons le choix des armes ; c'est à ce monsieur à -nous dire s'il aime mieux héberger dans sa peau -quelques pouces de fer ou une demi-once de plomb. -Adresse-moi ses témoins dès que tu les auras vus. -J'attends ici le général Puchinete ; tu le connais, -c'est un gaillard dans mon genre. A nous deux, nous -mènerons lestement l'affaire, et les petits journaux -n'auront pas le temps de la galvauder. Va dormir ; -un bon somme vous fait mieux la main que le tir et -le maître d'armes. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>Vers midi, Lysis de la Ferrade fut éveillé par son -nègre, qui portait deux cartes sur un plateau. Deux -cartes, je devrais dire deux carrés longs de papier -doré sur tranche où l'on avait écrit à la main : -« <span class="sc">Rastoul</span>, <i>aux Villes-de-Saxe</i>, rue Saint-Jacques, -254. » — « <span class="sc">Monpain</span>, <i>au Val-de-Grâce</i>. De la part -de M. Jean-Pierre. »</p> - -<p>Le jeune homme se frotta les yeux et se demanda -un instant s'il n'achevait pas quelque rêve.</p> - -<p>« Que diable est-ce que ces gens-là?</p> - -<p>— Deux messieurs décorés.</p> - -<p>— Ah!… prie-les de m'attendre un instant et offre-leur -des journaux, des cigares, des biscuits, du vin -de Xérès. »</p> - -<p>Le nègre sortit, et le maître sauta dans un pantalon -en murmurant :</p> - -<p>« Jean-Pierre? De la part de M. Jean-Pierre? Il -me semble en effet que Bréchot et les autres le désignent -quelquefois sous ce nom-là. Nous verrons -bien ; mais ces cartes dorées sur tranche? Où diable -a-t-il pêché ses témoins et quelle espèce de chrétiens -m'a-t-il envoyés? Comment l'ami de la maison -n'est-il pas de la partie? Dieu sait comment ça finira, -mais ça commence drôlement. »</p> - -<p>Tout en faisant ces réflexions, il endossait une jaquette -de taffetas gris-perle, ouatée et piquée comme -la robe de chambre d'une petite-maîtresse. Lorsqu'il -fut présentable, il passa dans son boudoir, où deux -robustes gaillards boutonnés jusqu'au menton l'attendaient -debout, devant le guéridon servi et intact. -A leur moustache, au nœud tout fait de leur cravate, -à leurs gants noirs, à la solidité de leur chaussure, -à la largeur du ruban neuf qui décorait leur redingote, -le marquis devina deux sous-officiers en -retraite. C'étaient d'ailleurs deux beaux hommes et -deux honnêtes figures.</p> - -<p>« Mille pardons! messieurs, dit le marquis.</p> - -<p>— Il n'y a pas d'offense, répondit l'un.</p> - -<p>— Parfaitement, ajouta l'autre.</p> - -<p>— Veuillez donc vous asseoir, je vous en prie.</p> - -<p>— Nous ne sommes pas fatigués, dit le premier -ambassadeur.</p> - -<p>— Parfaitement, dit le deuxième. »</p> - -<p>Toutefois le jeune homme insista si poliment que -l'orateur de cette étrange députation finit par prendre -place au bord d'un siége et que l'autre en fit -autant, « ne voulant pas désobliger monsieur le -marquis. »</p> - -<p>Mais quand le maître du logis fit le geste de leur -offrir des cigares, ils reculèrent avec une sorte d'effroi. -Ce fut bien pis lorsqu'il les pria d'accepter une -larme de son vieux vin de Xérès. Le premier témoin, -M. Rastoul, rougit comme si cette politesse -eût été une injure personnelle.</p> - -<p>« Faites excuse! dit-il ; ce n'est pas pour trinquer -que nous sommes ici, c'est pour vous proposer la -botte. »</p> - -<p>L'infirmier-major ouvrait la bouche pour approuver ; -il l'ouvrit bien plus grande en voyant que le -jeune homme lui coupait la parole et lui prenait son -mot :</p> - -<p>« Parfaitement, messieurs, dit le créole, avec -une grâce exquise. Je suis tout à vos ordres, et j'accepte -d'avance les propositions que vous me faites -l'honneur de m'apporter ; mais l'usage n'interdit pas -les rapports de courtoisie entre gens qui vont se -couper la gorge, et vous pouvez accepter le vin que -je vous offre sans faillir au mandat que vous remplissez -si dignement. »</p> - -<p>S'il y avait une pointe d'ironie sous la leçon, elle -n'effleura pas l'épiderme des deux honnêtes sous-officiers. -M. Rastoul se relâcha un peu de sa raideur, -et répondit en tournant ses pouces :</p> - -<p>« Si ça se fait…?</p> - -<p>— Je vous assure que ça se fait.</p> - -<p>— Eh bien! ce sera donc en vous remerciant de -votre politesse. »</p> - -<p>M. de la Ferrade emplit deux verres jusqu'aux -bords, et laissa tomber quelques gouttes dans le sien. -Les deux sous-officiers trinquèrent ensemble et avec -l'ennemi. Chacun d'eux vida son verre d'un trait, -après quoi M. Monpain prit un mouchoir à carreaux -bleus dans le fond de son chapeau et s'essuya la -bouche, tandis que M. Rastoul épongeait ses deux -moustaches en les tirant par un geste tout guerrier.</p> - -<p>Ils acceptèrent ensuite les cigares et le feu que -M. de la Ferrade leur offrit de ses mains blanches.</p> - -<p>« Et maintenant, messieurs, dit le jeune homme, -je vous écoute.</p> - -<p>— Monsieur le marquis, dit Rastoul, parlons peu, -mais parlons bien. M. Jean-Pierre est un digne -homme.</p> - -<p>— M. Gautripon, voulez-vous dire?</p> - -<p>— M. Gautripon si vous voulez. Chez nous, on ne -l'appelle que M. Jean-Pierre. Il paraît que vous lui -avez fait… je suis trop poli pour dire une crasserie, -mais enfin… une chose qui ne se fait pas. Il nous a -dit, à moi et à mon camarade, qu'il voulait aller sur -le terrain, et du moment que M. le marquis paraît -être consentant de s'aligner, l'affaire peut marcher -rondement, d'autant plus, je vous l'avouerai, que -nous n'avons pas trop de temps, moi et mon camarade, -attendu les permissions, qui ne s'obtiennent -pas comme on veut.</p> - -<p>— Effectivement, dit le camarade. Tant qu'aux -armes, je sais où l'on pourrait se procurer des -lattes, des fleurets, des pistolets de cavalerie, enfin -tout.</p> - -<p>— Ne vous donnez pas tant de peine, messieurs. -J'ai des armes, et si vous les récusiez par hasard, -les armuriers sont là. A ce que je comprends, vous -êtes militaires?</p> - -<p>— J'ai ma pension réglée, dit Rastoul. Maintenant -je suis aux <i>Villes-de-Saxe</i>, ouvreur.</p> - -<p>— Plaît-il?</p> - -<p>— C'est moi qui me tiens à l'entrée du magasin -et qui ouvre la porte aux dames. Il n'y a pas de sot -métier, et on recherche les légionnaires pour ça, vu -que ça pose une maison.</p> - -<p>— J'entends, monsieur. Encore une larme de ce -vin de Xérès, je vous prie. Vous m'excuserez d'ailleurs -si je cherche à deviner par quel concours de -circonstances M. Gautripon, que vous appelez Jean-Pierre, -a été conduit à mettre ses intérêts entre vos -mains : non qu'il pût s'adresser à des personnes -plus dignes, mais le rang qu'il tient dans le monde, -la fortune…</p> - -<p>— Pardon, monsieur le marquis, les explications -nous sont interdites. Si je vous ai mis au courant de -mes affaires, ça n'est pas une raison pour que je -vous conte les siennes, dont au reste j'ignore foncièrement. -Je sais qu'il est un digne homme et qu'il -nous a donné la commission de vous mener sur le -pré. Si vous n'en voulez pas, dites-le ; M. Jean-Pierre -saura ce qui lui reste à faire.</p> - -<p>— C'est bien ça, dit l'infirmier. Des explications -après coup, il n'en faut plus. Bon, si on s'expliquait -avant : on aurait peut-être la main moins leste.</p> - -<p>— Plaît-il?</p> - -<p>— On ne taperait pas, quoi!</p> - -<p>— Vous croyez donc qu'il y a eu des voies de fait -échangées entre nous? »</p> - -<p>M. Rastoul devina que la seule phrase prononcée -par son camarade avait été une sottise, et se hâta -de tout réparer.</p> - -<p>« Monpain vous dit, monsieur le marquis, que -ceux qui parlent trop vite tapent souvent en paroles, -sur le tiers et le quart. »</p> - -<p>Le créole sourit dans sa moustache et reprit :</p> - -<p>« Allons, messieurs, avouez franchement, en -loyaux militaires, que vous ne savez pas le premier -mot de la querelle?</p> - -<p>— Eh bien! oui, je l'avoue, répondit Rastoul. -Après? S'il ne nous a pas plu de savoir pourquoi -M. Jean-Pierre y allait? Je sais que je l'estime, que -vous lui avez manqué, et qu'il est pressé d'en découdre. -Ça me suffit, à moi, et à mon camarade.</p> - -<p>— Parfaitement, dit l'infirmier.</p> - -<p>— Alors, messieurs, je m'abandonne au cours des -événements sans plus chercher le mot d'une énigme -qui commençait à m'intriguer. Mes témoins seront -chez vous dans une heure. Vous plaît-il de les attendre -aux <i>Villes-de-Saxe</i>, rue Saint-Jacques?</p> - -<p>— Ah! mais non! s'écria M. Rastoul, c'est cela -qui ferait un grabuge à tout casser!</p> - -<p>— Alors au Val-de-Grâce, chez M. Monpain?</p> - -<p>— Eh! diantre non! dit Monpain. Si vous croyez -que le Val-de-Grâce est fait pour des esclandres -pareils!… Il faudrait prendre rendez-vous chez -quelqu'un… Où? chez Fignot par exemple…</p> - -<p>— Non! dit Rastoul. Des messieurs comme ces -messieurs ne seraient point à leur place dans un cabinet -de marchand de vin. Tenez! monsieur le marquis, -si ça vous était égal, nous irions chez messieurs -vos témoins nous-mêmes, et de cette façon-là tout -serait décidé en deux temps.</p> - -<p>— A votre aise, messieurs. J'aurai l'honneur de -vous mettre en relation avec le vicomte d'Entrelacs, -mon parent, et le général Puchinete, un étranger -de distinction. Il est une heure, ces messieurs doivent -déjeuner ensemble à l'hôtel d'Entrelacs, rue de -la Ville-l'Évêque, à deux pas d'ici. Permettez que -j'écrive l'adresse, et agréez mes excuses pour vous -avoir retenus si longtemps. »</p> - -<p>Les deux légionnaires étaient déjà dans l'escalier -quand le nègre descendit quatre à quatre et les pria -de rentrer un moment chez son maître.</p> - -<p>« Messieurs, dit le créole, un contre-temps dont -je suis pour le moins aussi désolé que vous-mêmes! -Veuillez lire le billet qu'on vient de m'apporter. »</p> - -<p>La lettre était de M. d'Entrelacs, et voici ce qu'elle -disait :</p> - -<blockquote> -<p>« Mon cher Lysis, le diable s'en mêle. J'ai vu le -général hier soir ; il m'a refusé net pour des raisons -assez délicates, que je comprends sans les adopter. -Comme le temps pressait un peu, je me suis rabattu -sur le premier gars un peu solide que j'ai trouvé à -ma main : c'était Gérand. Autre histoire! Il m'oppose -une fin de non-recevoir qui, bien que curieuse -et digne d'être méditée, ne supporte pas la discussion. -Je me retourne immédiatement et je tâte en -moins d'une heure Violin, Patry, Sinalis, Randot, -Morhange, Lespinois ; tous, mon cher, sans en excepter -un, m'envoient au diable, et jurent que rien au -monde ne les décidera à figurer dans une affaire -Gautripon. Morhange s'est prononcé si carrément, -et j'étais moi-même monté à un tel diapason, que -nous avons failli déplacer le problème. Somme -toute, je suis rentré bredouille, et ce matin encore, -après avoir couru tout Paris, réveillé une demi-douzaine -d'honnêtes gens et rompu un fagot de -lances, je demeure le seul témoin sur qui je puisse -compter, mais je ne me tiens pas pour battu : le -temps de manger un morceau, et je reprends la campagne. -Cherche de ton côté, et si tu reçois la visite, -fais en sorte d'ajourner l'entrevue à six heures -du soir ou à demain midi. A tout événement, viens -dîner avec ton vieil oncle et ton solide ami,</p> - -<p class="sign"><span class="sc">César d'Entrelacs</span>. »</p> -</blockquote> - -<p>M. Rastoul lut attentivement la lettre et la rendit -en disant : « C'est drôle que des personnes comme il -faut se fassent tant prier quand elles ne risquent rien. -Moi et Monpain, nous avons dit oui tout de suite, et -pourtant si ça se savait, je perdrais peut-être ma -place, et il irait pour sûr au bloc. Enfin! chacun son -idée. Nous allons rentrer chacun chez nous, et nous -reviendrons demain à midi avec votre permission. -Si les messieurs pouvaient s'y trouver par complaisance, -nous monterions le coup pour dimanche, et -de cette façon l'ouvrage ne souffrirait pas. »</p> - -<p>Sur cette réflexion, il se retira poliment comme -il était entré, et poussa son camarade devant -lui.</p> - -<p>Eux partis, le jeune homme resta un peu troublé -et médiocrement satisfait de lui-même : non qu'il -se reprochât d'avoir prolongé l'entrevue au delà des -limites normales et fait jaser deux braves gens ; sa -curiosité lui semblait légitime. Est-ce que tout n'est -pas permis pour pénétrer de tels mystères d'infamie? -En présence des coquins triomphants qui éclaboussent -la foule honnête, l'homme de bien se sent -investi d'un pouvoir discrétionnaire, sa conscience -l'institue juge d'instruction ; mais il eût fallu, pour -bien faire, que l'enquête n'arrêtât pas l'action. Le -marquis s'était trouvé beau, tandis qu'il dirigeait le -débat d'un air dominateur, s'intéressant aux détails -les plus singuliers de l'affaire et reléguant au second -plan le duel, cette vétille et cette banalité. La lettre -de M. d'Entrelacs altérait quelque peu la physionomie -du rôle : en ajournant la rencontre, elle prêtait -à ce petit interrogatoire si leste et si fier une couleur -de temporisation. M. de La Ferrade se demanda -avec une sorte d'angoisse quelle opinion les deux -légionnaires emportaient de lui. Un homme de cœur -n'est jamais insensible à l'estime des honnêtes gens, -quelque supériorité qu'il s'arroge sur eux en lui-même. -Celui-ci aurait mieux aimé recevoir cent -coups d'épée à la fois que d'entendre ces simples -mots prononcés par un garçon de boutique : « Le -jeune homme cause bien, mais il n'est pas pressé -d'en découdre. » La seule idée que deux hommes -pourraient le mal juger pendant vingt-quatre heures -lui fit bouillir le sang ; il allait et venait, relisant la -lettre et se creusant la tête pour savoir où trouver -M. d'Entrelacs. Il songea un moment à se passer de -son oncle et de tous les gens raisonnables que le vicomte -avait dans son intimité. Faire seller un cheval, -courir au bois de Boulogne et arrêter deux fous -de son âge, par exemple, deux compagnons de son -équipée nocturne, c'était l'affaire d'un instant ; mais -il avait cent raisons de ménager cet oncle, qui était -presque toute sa famille : d'ailleurs rien ne prouvait -que M. d'Entrelacs n'eût pas trouvé depuis midi -l'homme qu'il cherchait. Cependant, par quel complot -de hasards ce recrutement du deuxième témoin -était-il devenu si difficile? « Mon oncle a vingt amis -qui sont les miens, et pas un dans le nombre ne -consent à marcher avec nous! Est-ce parce que j'ai -tort? Parbleu! je le sais bien. J'ai fait une gaminerie, -soit ; mais dès que je m'offre à la réparer comme -un homme, l'amitié les oblige tous à me prêter les -mains. Non! s'ils se font prier, c'est parce qu'il leur -répugne d'avoir affaire à Gautripon. Mais les mille -ou quinze cents personnes qui se gobergeaient chez -lui, pas plus tard qu'hier au soir, n'ont certes pas la -même excuse. Et que le diable m'emporte si ce -vieux muscadin de Puchinete n'y était pas! Ah! tant -pis! j'en aurai le cœur net, puisque le <i>iénéral</i> ne -sort jamais avant trois heures!</p> - -<p>Il s'habilla et se fit mener rue Balzac, chez le vénérable -ami de son oncle. Le général Puchinete, qui -vit encore, est un riche émigré péruvien. N'était -son accent, on le prendrait pour un Français de 1781. -Les écrivains du dix-huitième siècle, qu'une importation -presque récente a popularisés dans l'Amérique -du Sud, ont été ses maîtres favoris. Sa mémoire -est farcie de petits vers badins que personne -en France ne sait plus ; il les roucoule galamment à -l'oreille des dames, et cette poésie aux couleurs effacées -a pour plus d'une le charme rétrospectif des -éventails pâlis. Dans les réunions d'hommes, il débite -volontiers des tirades éloquentes sur les libertés -imprescriptibles de ceux-ci et les iniquités incorrigibles -de ceux-là. Belles façons, le geste harmonieux, -le menton ras, la tabatière en main, la bonbonnière -en poche, jabot souple et manchettes coquettement -fripées, il poudrerait sa tête, si le temps -ne s'était chargé de la besogne ; au demeurant, le -plus galant homme du monde, et vous allez en juger.</p> - -<p>« Mon garçon, dit-il au marquis, je t'attendais. -Oui, je t'aurais consigné dès demain à la porte de -mon cœur, si tu n'étais pas venu de prime saut me -chercher querelle. Te voilà furieux, c'est parfait. -Noble courroux! laves brûlantes de la jeunesse! -Goûte-moi ces violettes pralinées, et dis-moi si -mon confiseur n'a pas cristallisé le printemps en -personne.</p> - -<p>— Général, tout à l'heure deux braves gens sont -venus chez moi. Je leur ai offert du vin de Xérès -comme vous m'offrez des bonbons, et ils m'ont répondu : -« Nous ne sommes pas ici pour goûter votre -vin, mais pour savoir si vous avez du sang dans les -veines. » Je leur ai dit : « A vos ordres! » et je leur -ai donné l'adresse de deux hommes en qui je croyais -comme en Dieu. Mais devinez un peu la honte qui -m'était réservée?</p> - -<p>— Enfant! Ce n'était pas une honte, c'était une -leçon.</p> - -<p>— Vous me permettrez de vous dire qu'il n'est -plus d'écoliers à mon âge.</p> - -<p>— Tarare! Écoute-moi. Je suis d'avis que tu dois -une réparation par les armes, et je me fais non-seulement -un devoir, mais une fête de t'accompagner -sur le terrain…</p> - -<p>— Alors!…</p> - -<p>— Patience! Et si j'ai un regret, c'est que la mode -ne soit plus d'intéresser les témoins dans la partie ; -mais, cher ami, l'affaire est si malencontreusement -engagée que l'honneur nous commande de l'asseoir -sur une autre base. Je l'ai dit hier soir à ton oncle, -et il n'a pas trouvé un mot à répondre. Tu es un -gentilhomme, et le sieur Gautripon est un vilain…</p> - -<p>— Très-vilain ; mais qu'importe?</p> - -<p>— Il importe que vous restiez chacun dans votre -rôle. Or si demain l'on disait à Paris que deux messieurs -se sont rencontrés à propos d'une femme, -que le sieur Gautripon se battait pour elle et le marquis -de La Ferrade contre elle, c'est le marquis, -mon cher, qui serait un vilain, et le vilain qui deviendrait -un gentilhomme. Comprends-tu?</p> - -<p>— Il s'agit pardieu bien de Mme Gautripon! C'est -le mari que j'ai insulté, c'est lui qui me provoque, -c'est contre lui que vous refusez de me conduire sur -le terrain!</p> - -<p>— Cher ami, les jeunes gens n'ont pas le coup -d'œil juste, et la preuve, c'est que tu as cru n'encourir -qu'un coup d'épée en touchant au lit d'une femme. -Tu as commis un crime de lèse-faiblesse et mérité -un blâme autrement redoutable que toutes les vengeances -des maris. La femme doit passer avant tout, -et dès que tu l'as effleurée, le mari recule au second -plan.</p> - -<p>— Alors, quoi? Qu'ai-je à faire pour réparer mes -torts envers cette poupée?</p> - -<p>— Rien que de mettre sa personne hors de cause -et d'arranger une autre querelle avec son mari. -C'est ce que j'ai dit à ton oncle, et s'il avait voulu -m'écouter, nous aurions déjà fait les trois quarts du -chemin. Gautripon ne manquerait pas de se prêter à -la chose…</p> - -<p>— Il est si complaisant!</p> - -<p>— Laisse sa complaisance en paix, et cherchons -un prétexte avouable. Il n'en manque pas, Dieu -merci! Le jeu, les paris de course, le ballon d'une -danseuse, la politique, une théorie littéraire, la couleur -d'une cravate ou la coupe d'un gilet, tout est -matière à querelle pour deux hommes qui veulent -et qui doivent se rencontrer.</p> - -<p>— Vous croyez cela, vous? mais Gautripon n'est -d'aucun cercle, il ne fréquente aucun théâtre, il ne -joue pas, ne parie pas, ne discute pas, ne parle pas, -et l'on ne sait par où le prendre, excepté par sa -femme, que l'on prend comme on veut! Que fait-il? -où va-t-il? où se tient-il, ce personnage ténébreux -qui traverse la vie comme l'égout collecteur traverse -les dessous de Paris? Lui savez-vous une habitude? -lui connaissez-vous un ami? Devinez quels témoins -ce monsieur m'a envoyés tout à l'heure? Un garçon -de magasin et un infirmier du Val-de-Grâce, un matassin -d'hôpital! »</p> - -<p>Le général ouvrit de grands yeux, et s'apprêtait à -demander les détails de l'entrevue, quand M. d'Entrelacs -fit son entrée avec le colonel Chabot.</p> - -<p>« C'est encore moi, dit-il au général Puchinete en -lui tendant la main. Tiens! Lysis avec vous! A merveille! -nous ferons d'une pierre deux coups. Ton -affaire se corse, mon enfant. Voici Chabot qui soutient -une thèse nouvelle, et nous défend de dégaîner -sous aucun prétexte. Entendez-vous, général, sous -aucun prétexte!</p> - -<p>— Pour le coup, dit le Péruvien, c'est moi qui -vais être étonné.</p> - -<p>— Et moi donc! s'écria M. de La Ferrade. En vérité, -messieurs, j'admire que vous preniez si grand -soin de ma peau. Suis-je un fils de famille élevé -dans le coton? Oubliez-vous que j'ai mené à bonne -fin une demi-douzaine d'affaires? »</p> - -<p>Le colonel Chabot coupa la tirade par un geste -d'une autorité irrésistible.</p> - -<p>« Monsieur, dit-il, c'est justement votre courage, -votre habitude des armes et vos preuves trop souvent -faites qui autorisent le débat. Si vous étiez un -jouvenceau tout neuf et sujet à caution, nous ferions -peut-être la sottise de vous conduire sur… Eh bien, -non! pas même alors! Le duel est une affaire d'honneur, -sacrebleu! Il faut donc des gens d'honneur -pour jouer la partie. Avant de se mesurer avec un -homme, on doit prévoir deux choses : la première, -c'est qu'on peut être obligé de faire prendre de ses -nouvelles ; la seconde, c'est qu'on peut être conduit -à lui serrer la main. Serrer la main d'un Gautripon! -envoyer chez un Gautripon!</p> - -<p>— Mais, colonel, j'y suis allé moi-même, et -M. Puchinete aussi.</p> - -<p>— Pour vous amuser, soit ; cela n'engage à rien. -Est-ce que mes soldats ne vont pas se distraire où -bon leur semble? Est-ce qu'ils ne se querellent jamais -après boire avec les Gautripons de Vincennes? -Est-ce qu'on leur permettrait de dégaîner sur le terrain -contre ces débitants d'honnête hospitalité?</p> - -<p>— Le cas est différent : ils payent.</p> - -<p>— Moins cher que vous, monsieur, car ils ne -donnent que leur argent, et vous prêtez l'éclat de -votre nom et le prestige de votre personne aux soirées -de ce faquin-là! Confiez-moi le soin de votre -honneur : vous ne craignez pas, je suppose, qu'il -périclite entre mes mains?</p> - -<p>— Non, colonel ; mais encore est-il bon que je -sache où vous voulez en venir.</p> - -<p>— Je veux savoir d'abord si cet homme est ou -n'est pas le marchand de sa femme. Et ce n'est pas -moi seul qui suis pris de cette curiosité ; le grelot -que vous avez attaché hier soir a fait du bruit dans -le monde. Avez-vous vu comme tous vos amis et -ceux de M. d'Entrelacs se sont récusés unanimement? -Vingt-quatre heures plus tôt, vous auriez eu -des témoins à choisir par douzaines. C'est que le -problème n'était pas posé. Il l'est maintenant, grâce -à vous, et chacun sent qu'il faut attendre et se tenir -en garde jusqu'à ce qu'il soit résolu. Il y a un fond -de pudeur sous la légèreté parisienne, mon cher. -On tolère longtemps le luxe inexpliqué d'une maison -amusante, on se jette les yeux fermés dans un courant -de plaisirs sans demander si la source en est -pure ; mais qu'une seule voix se mette à crier gare, -c'est un sauve-qui-peut général. Le signal est donné ; -Paris veut avoir le cœur net de cette mystérieuse -opulence ; il faut que ce monsieur nous dise où sont -les capitaux dont il étale impudemment le revenu. -C'est à nous de l'interroger ; sa provocation nous -donne un droit illimité d'enquête. Comment! un -homme n'est pas admis au club sans justifier de ses -moyens d'existence, on veut savoir où sont ses -terres ou ses actions avant de jouer le whist avec -lui, et l'on irait jouer la grosse partie au jeu de l'épée -avec un gueux qui a peut-être toutes ses fermes -dans l'alcôve de la Gautripon! »</p> - -<p>M. d'Entrelacs prit la parole.</p> - -<p>« Mais, colonel, dit-il, est-ce qu'il n'est pas trop -tard pour demander des comptes? N'êtes-vous pas -d'avis que Lysis, en insultant cet homme, a renoncé -au droit de le discuter? Je pense comme vous -que les honnêtes gens doivent choisir leurs adversaires, -et qu'il ne faut pas se commettre, même sur -le terrain ; je doute cependant qu'on puisse repousser -un cartel par la question préalable, lorsqu'on a -dit et fait la veille ce que nous avons fait et dit hier -soir.</p> - -<p>— Eh! cher ami, le procureur impérial en dit bien -d'autres aux vauriens qu'il traîne en justice! Et si -messieurs les scélérats prétendaient se réhabiliter -en provoquant le magistrat qui les accuse, le genre -humain tout entier se lèverait dans un immense éclat -de rire.</p> - -<p>— Nous ne sommes pas au Palais.</p> - -<p>— Non, mais les vilenies que le Code a oublié de -punir sont toutes du ressort de l'opinion publique.</p> - -<p>— J'entends, mais que voulez-vous faire? car il -est impossible que nous en restions là.</p> - -<p>— Je veux mettre Gautripon en demeure de se -débarbouiller publiquement, et, s'il ne trouve pas -assez d'eau dans la Seine, nous jouerons le jeu de -Florence! »</p> - -<p>MM. d'Entrelacs, Puchinete et la Ferrade se regardèrent -en ouvrant de grands yeux. Évidemment, -le jeu de Florence était pour eux lettre close. Le colonel -comprit leur silence et s'expliqua.</p> - -<p>« Un Français, galant homme s'il en fut, est insulté -publiquement aux <i lang="it" xml:lang="it">cascine</i> de Florence par un -compatriote qui, à tort ou à raison, passait pour un -faussaire et un escroc. L'insulté, qui avait fait ses -preuves, et plutôt dix fois qu'une, se détourne froidement -vers un grand seigneur russe qui accompagnait -son agresseur, et lui dit :</p> - -<p>« Monsieur, on ne peut chercher querelle à un -homme qui n'est pas net ; mais, puisque vous garantissez -celui-ci en l'honorant de votre compagnie, je -compte que vous allez vous couper la gorge avec -moi. » Voilà la marche à suivre. Nous nous trouvons -demain au rendez-vous, nous soumettons le cas aux -témoins de Gautripon : ils prennent fait et cause pour -leur commettant ; M. de la Ferrade en choisit un, -et, pour donner plus de corps à l'affaire, je me -charge de l'autre. »</p> - -<p>Le jeune homme allégua l'humble condition des -témoins, qui rendait, selon lui, cet arrangement -difficile.</p> - -<p>« Pourquoi donc? dit le colonel. Mon jeune ami, -depuis 89, il n'y a plus que deux classes dans la société : -les honnêtes gens et les coquins. Ceux dont -vous me parlez ne sont assurément pas à la solde -de leurs femmes ; il n'y a pas raison pour qu'on dédaigne -de s'aligner avec eux. Deux sous-officiers -légionnaires! Peste! vous êtes bien dégoûté! J'en -prends un de confiance : le garçon de magasin, -mon grade ne me permettant pas d'avoir affaire à -l'autre. Dame! j'aimerais mieux croiser le fer avec -des hommes de notre monde…</p> - -<p>— Et moi donc! riposta vivement le créole. Comprend-on -par exemple que Bréchot reste à la cantonnade lorsque -Gautripon est en scène?</p> - -<p>— Bien parlé! dit le Péruvien, d'autant plus que -Bréchot est une fine lame, tandis que Gautripon n'a -jamais mis le pied dans une salle de Paris ; mais tu -oublies que Bréchot n'a pas pouvoir pour défendre -la femme d'un autre :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un insolent parlait mal de ma belle ;</div> -<div class="verse">Je la vengeai. Qui périt? Ce fut elle.</div> -</div> - -<p class="noindent">Si tu tiens à régler ce compte avec Bréchot, il ne -boudera pas ; mais il faut en revenir à ma première -idée, prendre un prétexte et mettre la femme en -dehors à tout prix. »</p> - -<p>La discussion se prolongea jusqu'au dîner et même -après, car ces messieurs dînèrent ensemble. En fin -de compte, le plan du colonel Chabot prévalut, -moins par son mérite intrinsèque que par l'autorité -de l'inventeur.</p> - -<p>Le colonel Chabot n'était autre que cet ancien capitaine -qui survécut à toute sa compagnie et monta -positivement seul à l'assaut du fort de Boghar. La -colonne d'attaque, qui le suivait à cinq grandes minutes -d'intervalle, le trouva adossé contre un vieux -mur et piquant dans un tas d'Arabes avec le sang-froid -d'un cuisinier qui larde ses perdrix. Par miracle, -il n'avait que des blessures légères, et le père -Bugeaud l'envoya porter à Paris les clefs de la place. -Décoré de la propre main du roi, il avait fait son -chemin par une série de coups d'éclat, et toute l'armée -disait qu'il serait arrivé plus haut sans ses duels, -la tournure paradoxale de son esprit et l'inflexible -roideur de son caractère.</p> - -<p>Ce qu'il avait perdu comme avancement, il l'avait -regagné en popularité. C'est pourquoi le lendemain -à midi les malheureux témoins de Gautripon tressaillirent -jusque dans leur moelle aux deux syllabes -de son nom.</p> - -<p>Ils s'étaient présentés plus crânement que la -veille, soit que la réflexion leur eût monté la tête, -soit que Jean-Pierre leur eût mis le feu sous le -ventre. Le simple coup de sonnette qui annonça -leur arrivée indiquait nettement la résolution d'en -finir.</p> - -<p>« Messieurs, leur dit le jeune créole, j'ai l'honneur -de vous présenter le colonel Chabot et le vicomte -d'Entrelacs, qui ont mes pleins pouvoirs pour débattre -l'affaire avec vous. Prenez place ; je me retire. »</p> - -<p>De ce petit discours, les deux légionnaires n'entendirent -qu'un mot. Rastoul laissa tomber son chapeau -et ne songea pas même à le reprendre. Monpain -jeta le sien sur un divan ; l'un et l'autre avancèrent -à l'ordre machinalement, comme deux -statues ambulantes ; leurs petits doigts cherchaient -sous les plis de la redingote la couture de leur pantalon.</p> - -<p>L'habitude est plus forte que tous les raisonnements -du monde. Le colonel lui-même oublia qu'en -vertu de la circonstance ces braves gens devenaient -ses égaux.</p> - -<p>« Rastoul! dit-il d'une voix brusque.</p> - -<p>— Présent! mon colonel.</p> - -<p>— Dans quel régiment avez-vous servi?</p> - -<p>— Au 3<sup>e</sup> léger, 78<sup>e</sup> de ligne. Engagé volontaire du -10 septembre 1826, réengagé le…</p> - -<p>— C'est bon. Où avez-vous gagné ce ruban-là?</p> - -<p>— A l'Isly, mon colonel, en prenant un drapeau.</p> - -<p>— Tudieu! ce n'est pas de la petite bière! Pourquoi -n'avez-vous pas avancé?</p> - -<p>— Faute d'instruction, mon colonel.</p> - -<p>— Combien de fois avez-vous été cassé?</p> - -<p>— Pas une, mon colonel.</p> - -<p>— Comment avez-vous pu vous décider à monter -la garde devant une boutique?</p> - -<p>— Il faut vivre, mon colonel.</p> - -<p>— La pension et la croix ne vous nourrissaient -donc pas?</p> - -<p>— J'ai une femme et deux enfants.</p> - -<p>— Et vous, Monpain, vous êtes encore au service?</p> - -<p>— Parfaitement, mon colonel ; mon temps finit -dans dix-huit mois.</p> - -<p>— Ce n'est pas à l'hôpital que vous avez attrapé -la croix?</p> - -<p>— Non, mon colonel ; c'est à l'Alma.</p> - -<p>— Dans les ambulances?</p> - -<p>— Oui et non, mon colonel ; je suis allé au feu -chercher le commandant Trochard, et je l'ai rapporté -sur mon dos.</p> - -<p>— Allons! vous êtes encore un brave homme, -vous! Il y a de fières gens dans notre armée. Et -dire, mon cher d'Entrelacs, que, sans nous, ces -deux gaillards s'éclaboussaient jusqu'à l'échine dans -le bourbier d'un Gautripon! »</p> - -<p>Il remplit deux verres au ras du bord et dit aux -sous-officiers d'un ton de commandement :</p> - -<p>« Attention! buvez-moi ça! »</p> - -<p>Ils ne se firent prier ni l'un ni l'autre.</p> - -<p>« A votre santé, mon colonel! dit Rastoul.</p> - -<p>— Et la compagnie, » ajouta Monpain.</p> - -<p>M. d'Entrelacs salua de la tête ; mais il avait du -mal à garder son sérieux ; car c'était bien la première -fois qu'il voyait une affaire d'honneur menée -ainsi tambour battant.</p> - -<p>Le colonel se mit à cheval sur une chaise, aspira -deux bouffées de cigare, et lorgnant à travers la fumée -les deux légionnaires debout :</p> - -<p>« Ah çà! dit-il, mes enfants, qu'est-ce que vous -venez faire ici? »</p> - -<p>Monpain se retrancha timidement derrière le camarade.</p> - -<p>« Moi, je ne sais rien, dit-il ; je ne connais pas -même M. Jean-Pierre. C'est Rastoul qui est venu -me chercher, et j'ai dit oui par obligeance. Vous savez -bien, mon colonel, qu'un militaire ne peut pas -refuser ce petit service-là.</p> - -<p>— C'est selon les personnes qui le demandent. Et -vous, Rastoul, connaissez-vous M. Gautripon?</p> - -<p>— Oui, mon colonel, et je mettrais ma main au -feu…</p> - -<p>— Pas si vite! on se brûle. Nous ne sommes pas -ici pour jeter notre estime en l'air. Il y a quarante-huit -heures, pas vrai, que vous fréquentez ce cadet-là?</p> - -<p>— Moi, mon colonel? Il y a plus de quatre ans.</p> - -<p>— Et vous l'avez bien rencontré six fois en quatre -années, hein?</p> - -<p>— Mais je l'ai vu presque tous les jours, mon colonel, -comme j'ai l'honneur de vous voir en ce moment -ici.</p> - -<p>— Ne pas confondre!… Moi je vous dis, Rastoul, -que vous avez pu le rencontrer souvent, mais que -vous ne l'avez jamais connu.</p> - -<p>— Il en sera ce que vous voudrez, mon colonel. -Nonobstant…</p> - -<p>— Quoi?</p> - -<p>— J'aurais les yeux bandés en face de douze canons -de fusil, et je dirais que M. Jean-Pierre est un -brave homme.</p> - -<p>— Mais, tête de clou que vous êtes! il y a vingt-quatre -heures, vous ne saviez pas seulement son -vrai nom!</p> - -<p>— Mon colonel, on peut connaître les gens sans -savoir les sobriquets qu'ils ont par ailleurs. Son vrai -nom chez nous, c'est Jean-Pierre, et tous les gens -du quartier vous diront comme moi.</p> - -<p>— Ah! ah! les gens du quartier! Et qu'est-ce -qu'on dit de sa femme dans votre quartier, monsieur -Rastoul?</p> - -<p>— Nous ne lui en connaissons aucune, mon colonel.</p> - -<p>— Il est pourtant marié, et rudement, j'ose le dire.</p> - -<p>— On dit tant de choses, mon colonel!</p> - -<p>— On n'en dira jamais autant qu'il y en a, sergent! -Lui connaissez-vous un métier, à votre -homme?</p> - -<p>— Oui, mon colonel.</p> - -<p>— Il en a un propre en effet!</p> - -<p>— Dame! tout le monde ne peut pas être sénateur. -M. Jean-Pierre est employé.</p> - -<p>— Aux menus plaisirs de la France!</p> - -<p>— Je n'y suis plus, mon colonel.</p> - -<p>— Lui savez-vous un domicile?</p> - -<p>— Oui, mon colonel, rue de Ponthieu, dans une -petite maison bien tranquille.</p> - -<p>— Non, Rastoul, aux Champs-Élysées, dans un -hôtel de trois millions!</p> - -<p>— Mais, mon colonel, j'y suis allé, c'est au cinquième!</p> - -<p>— Et moi j'ai passé cent fois devant la porte cochère, -c'est un palais! Avez-vous une idée de ce -qu'il gagne par an, votre Jean-Pierre?</p> - -<p>— Mon colonel, ça va dans les trois mille ; il me -l'a dit.</p> - -<p>— Trois mille francs? C'est à peu près ce qu'il -mange tous les jours.</p> - -<p>— Tous les ans?</p> - -<p>— Tous les jours! Sa dépense annuelle est d'un -million selon les uns, de quinze cent mille francs selon -les autres, mettons douze cent mille, et n'en -parlons plus.</p> - -<p>— Mais où prendrait-il ça, mon colonel?</p> - -<p>— Voilà précisément ce que nous sommes curieux -de savoir, mon brave, et c'est pourquoi nous avons -tiré l'affaire en longueur. Vous ne supposez pas -que nous ayons peur de Jean-Pierre?</p> - -<p>— Oh! mon colonel!</p> - -<p>— Mais nous craignons d'attraper des puces en -nous frottant à un chien.</p> - -<p>— M. Jean-Pierre! un chien!</p> - -<p>— Moins encore, s'il est ce qu'on dit… Et non-seulement -je défendrais à mon ami de le toucher -avec l'épée, mais le bâton serait encore une arme -trop noble pour sa peau.</p> - -<p>— Mon colonel! mon colonel! vous me faites -dresser les cheveux sur la tête. Qu'est-ce qu'on a -donc pu dire qu'il était, le malheureux garçon?</p> - -<p>— On ne suppose pas, on sait qu'il est le complaisant -d'une jolie femme, un mari qui spécule sur sa -honte, un volontaire du déshonneur! Comprenez-vous, -Rastoul? Voyez-vous quelle campagne vous -alliez faire, si je ne vous avais barré le chemin?</p> - -<p>— Je comprends trop, mon colonel, et je vous -demanderai la permission de m'asseoir devant vous, -attendu que les jambes me manquent. C'est pourtant -un bien honnête homme que M. Jean-Pierre, et -l'empereur lui-même ne m'ôterait pas ça de l'esprit!</p> - -<p>— Mais puisque vous ne savez pas le premier mot -de ses affaires! Informez-vous, au moins!</p> - -<p>— Auprès de qui, mon colonel?</p> - -<p>— Eh! posez-lui la question à lui-même! Demandez-lui -pourquoi il étale aux Champs-Élysées une -fortune dont il se cache ailleurs comme d'un crime? -Répétez-lui tout ce que vous venez d'entendre sur -son compte, et selon la réponse on agira. Vous faut-il -quarante-huit heures? Prenez-les. Si vous nous -apportez une explication satisfaisante, non-seulement -nous conduirons M. de la Ferrade sur le terrain, -mais je ferai moi-même amende honorable -avant l'affaire et devant vous. Si par hasard les raisons -de cet individu vous semblent bonnes, mais -qu'il ne vous soit pas permis de nous les communiquer, -alors je vous autorise à répondre de votre ami -corps pour corps, et moi, mon brave, je fais votre -partie, tandis que le marquis s'aligne avec Monpain. -Est-ce carré, cela? Dites que nous ne faisons pas -galamment les choses? »</p> - -<p>Trop galamment sans doute au gré du pauvre infirmier-major, -car il se récria sur-le-champ et arbora -plus haut que jamais le pavillon des neutres. -Rastoul lui-même parut moins sensible à l'honneur -de croiser le fer avec un colonel qu'au désagrément -d'affronter la plus illustre épée de Paris. Toutefois -il garda bonne contenance et répondit en homme -qui croit avoir assez fait pour sa gloire, mais que la -peur ne trouble pas :</p> - -<p>« Mon colonel, merci de votre honnêteté ; mais -l'affaire ne peut guère tourner comme ça, si on raisonne. -Ou bien M. Jean-Pierre nous prouvera qu'il -est mal jugé, et alors nous aurons tout profit à vous -communiquer la chose ; ou il nous avouera qu'il est -une canaille, et alors c'est à lui que je m'en prendrai, -et pas à vous. »</p> - -<p>L'entrevue se termina par des poignées de main à -désosser un bœuf, et l'on convint de se retrouver -chez le colonel, dès que Rastoul aurait une réponse -à donner. Chacun resta chez soi le lendemain samedi. -Rastoul ne parut nulle part, et n'écrivit à personne. -Le dimanche matin au petit jour, vers huit -heures, tandis que la belle Émilie dormait du plus -gracieux sommeil, l'infâme Gautripon se glissa dans -la <i lang="len" xml:lang="len">nursery</i> sur la pointe du pied, comme un voleur. Il -rencontra une bonne anglaise et s'informa si les enfants -étaient éveillés.</p> - -<p>« Pas encore, monsieur, répondit-elle ; mais -M. Édouard ne tardera guère : il s'agite. J'allais demander -l'eau de son bain. »</p> - -<p>Le volontaire du déshonneur (pour emprunter la -périphrase du colonel Chabot) parut charmé de cette -nouvelle. Il gagna lestement la chambre du petit -garçon, s'agenouilla devant le lit, écarta les rideaux, -et guetta le premier sourire du baby. Presque aussitôt -le tout petit ouvrit les yeux et tendit ses gros -bras nus en criant :</p> - -<p>« Ah! papa! ah! papa, papa! »</p> - -<p>Et les baisers de pleuvoir sur deux joues inégalement -colorées, dont l'une était rose, et l'autre rouge, -car l'oreiller rougit la joue des enfants comme l'espalier -celle des pêches. Aux cris joyeux du petit -Édouard, une autre voix répondit de la chambre -voisine. C'était Mlle Émilie qui à son tour criait -<i>papa</i>!</p> - -<p>« Attends! répondit Gautripon ; tu vas avoir deux -visites pour une! »</p> - -<p>Il emporta l'enfant dans ses bras et vint le jeter -en boule sur le lit de la jeune sœur.</p> - -<p>« Bonjour donc, mes amours! dit Émilie en les -attirant tous deux par le cou. »</p> - -<p>Elle se mit à les embrasser l'un après l'autre avec -une telle volubilité que sa petite tête allait de droite -à gauche comme un battant de cloche. Le filet qui -retenait ses cheveux s'en alla, et tout à coup le père -et le frère disparurent comme noyés dans un flot de -soie blonde. Et de rire!</p> - -<p>Mais Léon, qui était l'aîné, ne pouvait pas dormir -longtemps au milieu d'un tel vacarme. On l'entendit -bientôt crier :</p> - -<p>« Et moi? et moi? papa! Viens, ou j'y vais!</p> - -<p>— Dans un moment! » répondait le père.</p> - -<p>Mais cet âge est l'impatience même, quoiqu'il ait -du temps devant lui. Maître Léon apparut sur le -seuil de sa chambre, nu-pieds, pareil à un lévite -dans sa longue tunique, et coiffé de mille petites -boucles indépendantes qui frisaient en tous sens.</p> - -<p>« Ah! gamin! cria le père.</p> - -<p>— Le gamin t'adore, vieux ingrat, et si tu ne le -prends pas tout de suite sur tes genoux, il va te sauter -sur les épaules.</p> - -<p>— Essaie!</p> - -<p>— Hop! Voilà. Bonjour, les petits anges! Émilie, -range tes cheveux, que j'aperçoive le bout de ton -nez! »</p> - -<p>En même temps il passa par-dessus la tête de -Gautripon et tomba sur le lit pour compléter le -groupe.</p> - -<p>« Prends donc garde! criait Émilie, tu as manqué -d'écraser mon baby.</p> - -<p>— N'aie pas peur ; ça me connaît. Je t'ai tenue -sur mes genoux quand tu n'étais pas plus grosse -que le poing, et je ne t'ai jamais cassée. Pas vrai, -père? »</p> - -<p>La bonne anglaise, exacte à son devoir, vint prendre -le plus jeune pour le baigner. Il se laissa couler -à bas du lit et fit trotter ses petons roses vers la -porte, en retournant la tête d'un air fier. Le frère -et la sœur acceptaient son défi et commençaient à -lui donner la chasse, mais les gens attachés à leurs -petites personnes les réclamèrent à leur tour. Léon -croisa les bras devant son valet de chambre et lui -dit avec une gravité comique :</p> - -<p>« Fais de moi ce que tu voudras! Mon corps est à -toi, mon âme à Dieu, mon cœur à papa.</p> - -<p>— Et à maman! ajouta M. Gautripon.</p> - -<p>— Et à notre ami! » poursuivit la petite fille.</p> - -<p>L'ami c'était Bréchot. Que pouvait-il faire à cette -heure? Il avait achevé la nuit au jeu selon son habitude, -et il cuvait sa perte ou son gain chez lui ; car -il avait un appartement quelque part, à cent mètres -de la maison, pour la forme. Madame était probablement -éveillée, mais elle se pelotonnait dans ce demi-sommeil -des natures paresseuses qui ont l'art de se -bercer elles-mêmes. Celui qui aurait vu M. Gautripon -en extase devant la baignoire où s'ébattait le -petit garçon, eût pensé que Jean-Pierre n'avait pas -pris le mauvais lot. A chaque instant la jeune Émilie -ou ce diablotin de Léon s'échappaient des mains de -leurs gens et venaient se pendre au cou de papa. Et -l'infâme s'épanouissait visiblement sous les baisers -de ces lèvres fraîches, sous le regard de ces yeux -purs.</p> - -<p>Pour le père et pour les enfants, le dimanche était -vraiment une fête. C'était le seul jour que M. Gautripon -dérobât à ses mystérieux travaux. Depuis -l'aube jusqu'à midi, les enfants lui appartenaient, et -réciproquement. Il leur administrait leur premier -déjeuner dès qu'on avait achevé la toilette. Il versait -le chocolat des deux aînés, il découpait lui-même et -trempait les mouillettes dans l'œuf du petit Édouard. -Et jamais le chocolat n'avait paru si bon, jamais -l'œuf à la coque n'avait été vidé de si bel appétit. -Le précepteur et la gouvernante avaient congé ; -toutes les questions qui s'éveillaient dans ces jeunes -têtes étaient résolues par la douce et patiente érudition -du papa. On regardait avec lui les beaux livres -d'images que Bréchot envoyait à la maison le -jour où ils étaient mis en vente. Le papa racontait -des histoires, toujours les mêmes, car les enfants -n'écoutent avec plaisir que celles qu'ils ont entendues -vingt fois. Il épiait ces premiers traits de caractère -qui décèlent les instincts bons ou mauvais -de chacun ; il redressait le jugement de celui-ci, -faisait appel au cœur de celui-là, et constatait avec -orgueil que son nom serait porté dans le monde par -de braves petites créatures.</p> - -<p>Au milieu de ces occupations, le premier coup -du déjeuner de famille sonnait toujours trop tôt. -« Déjà! » s'écriait-on d'une voix unanime, et le maître -de la maison s'enfuyait vers la chambre vaste et -superbe où l'on faisait son lit tous les matins. Il ôtait -sa jaquette de molleton et ses pantoufles en imitation -de tapisserie, et descendait rejoindre les enfants -dans la salle à manger. Les enfants, non plus que -lui, n'y déjeunaient que le dimanche. Mme Gautripon -paraissait généralement à midi et demi, et Bréchot, -qui avait son couvert en permanence, arrivait -quelquefois.</p> - -<p>Ce jour-là, Madame ne se mit en retard que de -vingt-cinq minutes, et Bréchot fit son entrée au dessert. -Le seul incident à noter fut une querelle entre -l'aîné des marmots et M. Gautripon. Ce bambin prétendait -le contraindre à manger des crevettes, et le -père affirmait comme toujours qu'il ne pouvait pas -les souffrir.</p> - -<p>« Si tu ne m'obéis pas, s'écria M. Léon à bout de -patience, je dirai ce que tu es.</p> - -<p>— Dis-le donc tout de suite!</p> - -<p>— Tu m'en défies?</p> - -<p>— Oui!</p> - -<p>— Eh bien! tu es un pélican. Voilà!</p> - -<p>— Et en quoi suis-je un pélican, mon bonhomme.</p> - -<p>— En ce que tu ne manges jamais rien de bon. Tu -as peur qu'il n'en reste pas assez pour nous. C'est -pourquoi je te compare à l'oiseau qui s'ouvre le ventre -pour nourrir ses petits enfants.</p> - -<p>— Léon! dit Mme Gautripon, vous êtes ridicule.</p> - -<p>— Moi aussi, maman, dit la petite Émilie avec une -adorable candeur. Quand Léon a parlé du pélican, -j'ai pensé tout de suite : Oh! c'est bien papa! »</p> - -<p>Jean-Pierre grignotait son pain comme à l'ordinaire ; -mais, si quelqu'un l'avait surveillé d'un peu -près, on eût probablement remarqué que du revers -de la main il s'essuyait le coin de l'œil.</p> - -<p>Bréchot, lorsqu'il entra, portait comme un nuage -autour du front. Il serra la main de son ami, s'inclina -poliment devant madame et se laissa embrasser -par les enfants. Le maître d'hôtel s'empressa de -le servir, mais personne ne demanda ce qui le rendait -maussade. Ce joyeux compagnon avait la matinée -souvent mélancolique. Mme Gautripon lui adaptait -à ce propos un vieux dicton bien connu :</p> - -<p>« Bréchot du soir, espoir, disait-elle ; Bréchot du -matin, chagrin. »</p> - -<p>Il arrive souvent que les hommes trop aimables -dans le monde sont moroses à la maison. Toutes -leurs grâces se dépensent au dehors, et il n'en reste -plus pour l'intérieur.</p> - -<p>Mais cette fois ce n'était pas une perte de quelques -milliers de louis qui voilait cette physionomie -sereine. La veille, au cercle, M. Bréchot avait été -lardé de plaisanteries fines dont le sens lui échappait. -En feuilletant les petits journaux scandaleux -qui s'abattent sur la vie privée parce qu'on leur défend -de parler politique, il avait cru rencontrer des -allusions indirectes à sa vie, à ses amours, à certain -hôtel des Champs-Élysées. On parlait à mots couverts -d'un scandale récent qui devait se dénouer sur -le terrain d'après les uns, qui allait être étouffé sous -le mépris d'après les autres. Aucun nom n'avait été -écrit ou prononcé ; rien ne prouvait que la famille -Gautripon fût en cause. Cependant Léon Bréchot se -sentait envahi par cette inquiétude sourde et cette -trépidation intérieure qui annonce aux animaux eux-mêmes -l'explosion d'un orage.</p> - -<p>« Est-ce que les enfants ne vont pas aller jouer? -demanda-t-il. Je ne veux pas que leur récréation -soit retardée par mon inexactitude. »</p> - -<p>Le petit Léon répondit :</p> - -<p>« Nous ne sommes pas pressés ; nous attendrons -papa.</p> - -<p>— Allez toujours, dit la mère, puisque votre ami -vous le permet.</p> - -<p>— Du reste, ajouta Jean-Pierre en déposant sa -serviette, j'ai fini. »</p> - -<p>M. Bréchot l'arrêta sur sa chaise par un coup -d'œil significatif. Madame poussa du pied le bouton -d'une sonnerie électrique, on vint prendre les enfants -et leur père demeura. Les gens devinèrent -qu'on n'avait plus besoin d'eux, et sortirent.</p> - -<p>Il se fit un silence de quelques minutes. Gautripon -se tourna vers Bréchot et lui dit :</p> - -<p>« Tu avais quelque chose à nous conter?</p> - -<p>— Non, rien. Et toi?</p> - -<p>— Vivant comme je vis, quelles nouvelles pourrais-je -apprendre?</p> - -<p>— C'est vrai… Madame, avez-vous eu beaucoup de -monde hier après-midi?</p> - -<p>— Personne absolument, pour la première fois de -la vie.</p> - -<p>— Étrange! Vous n'avez aucune idée de ce qui a -pu retenir tous vos amis chez eux, tandis que vous -les attendiez chez vous?</p> - -<p>— C'est un hasard auquel il faut s'attendre lorsqu'on -choisit un jour. Tantôt on a la foule et tantôt -pas un chat, selon le vent.</p> - -<p>— Vous n'avez pas entendu dire qu'il fût rien arrivé -ici?</p> - -<p>— Quand?</p> - -<p>— Mercredi soir.</p> - -<p>— Mais non, rien que je sache.</p> - -<p>— Et toi, Jean-Pierre, tu n'as rien entendu dire?</p> - -<p>— Absolument. Que crains-tu?</p> - -<p>— Eh! parbleu! je crains tout! Est-ce que l'on -n'est pas à la merci du premier venu, dans les situations -comme la nôtre? Il n'y aura ni repos ni sécurité -possible tant que je n'aurai pas tué un de ces -insolents bavards.</p> - -<p>— Léon! s'écria Émilie. Vous voulez donc me -faire mourir?</p> - -<p>— Bah! dit Jean-Pierre. Laissez-le dire. Il ne -tuera personne ; c'est moi qui vous le promets. »</p> - -<p>Sur cette assurance, on sortit de table.</p> - -<p>Une demi-heure après, le beau Lysis de la Ferrade, -laissa tomber sa tasse de thé en apprenant la -nouvelle la plus invraisemblable du monde. On venait -lui annoncer que M. Gautripon en personne -était debout dans l'antichambre et sollicitait un entretien.</p> - -<p>Le créole se recueillit un instant, prit sa résolution -et dit au valet de chambre :</p> - -<p>« Faites entrer. »</p> - -<p>M. Gautripon se présenta le front haut, l'œil brillant, -les lèvres pâles et imperceptiblement crispées ; -toutefois son attitude n'avait rien de provoquant. Il -s'arrêta sur le seuil, le chapeau à la main, en homme -qui demande une deuxième permission avant d'entrer.</p> - -<p>M. de la Ferrade l'interpella d'une voix vibrante :</p> - -<p>« Monsieur, lui dit-il, si vous êtes venu ici pour -me contraindre à faire ce que mes amis désapprouvent, -je vous préviens qu'au premier geste je vous -tue comme un chien. C'est à vous de savoir si vous -voulez sortir vivant d'ici.</p> - -<p>— Monsieur, répondit Gautripon, vous vous méprenez -sur le but de ma visite. On m'a dit que vous -refusiez de me rendre raison parce que vous ne saviez -pas le secret de ma vie. Quoique la prétention -soit bizarre en elle-même et très-douloureuse pour -moi, je m'y soumets, et je viens faire entre vos -mains une sorte de confession générale ; mais lorsque -vous m'aurez rendu l'estime que je mérite, je -compte que vous m'offrirez spontanément l'occasion -de mourir ou de vous tuer comme un homme.</p> - -<p>— Asseyez-vous et parlez, dit Lysis. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>« Monsieur, dit Gautripon, vous m'écouteriez mal -et d'un esprit prévenu, si je commençais mon récit -par le commencement. Sachez d'abord quels sont -mes moyens d'existence.</p> - -<p>« Je suis teneur de livres aux <i>Villes-de-Saxe</i> et -professeur de littérature française dans trois couvents -de la rive gauche. Veuillez jeter les yeux sur -ce petit dossier qui contient les noms des établissements -qui m'emploient, la date de mon entrée en -fonction, le chiffre de mes salaires annuels, les certificats -de mon patron et de Mmes les supérieures, -en un mot la preuve palpable que depuis sept années -je travaille régulièrement dix heures par jour en -moyenne pour gagner trois mille francs. »</p> - -<p>Le marquis étendit nonchalamment la main, prit -les papiers, les feuilleta du bout du doigt comme -par acquit de conscience et les jeta sur la table en -disant :</p> - -<p>« Budget des recettes!</p> - -<p>— J'entends, répondit l'infâme. C'est le budget -des dépenses qui vous intéresse surtout.</p> - -<p>— Naturellement.</p> - -<p>— Tout est prévu, monsieur. Vous pensez bien -qu'on n'affronte pas un examen de cette gravité sans -s'y être préparé avec soin. Donc je vous prouverai -que mes dépenses, à moi, n'excèdent pas mon humble -revenu. Ma comptabilité privée est en ordre : -c'est bien le moins quand on est comptable par état! -Mais, avant de vous mettre sous les yeux mon petit -livre de dépenses, je prends la liberté d'appeler -votre attention sur le métier pénible que je fais et -sur la patience avec laquelle je l'exerce. Un homme -qui travaille assidûment dix heures par jour pendant -sept ans n'est pas ouvrier pour la forme ; on ne peut -guère le confondre avec ces mendiants, ces voleurs -et ces vagabonds qui font semblant d'avoir un gagne-pain. -Qu'en pensez-vous?</p> - -<p>— Nous verrons bien.</p> - -<p>— Voyez tout de suite. Voici tout le détail de mes -dépenses annuelles, depuis le loyer de la mansarde -que j'habite seul, rue Ponthieu, jusqu'à la pension -que je paye pour ma nourriture : trois cents francs -pour mes déjeuners, rue de la Vieille-Estrapade, au -cabaret du <i>Fidéle cocher</i> ; douze cents francs pour -mes dîners : potage, un plat de viande, pain à discrétion, -à l'hôtel Gautripon, avenue des Champs-Élysées.</p> - -<p>— Ma foi! dit le créole, voilà qui devient original. -Puisque nous sommes en si bon chemin, monsieur, -j'espère que vous allez tirer un troisième cahier de -votre poche et me prouver, pièces en main, qu'avec -vos douze cents francs Mme Gautripon fait marcher -son ménage et place quelque chose à la caisse d'épargne.</p> - -<p>— Jeune homme, vous m'étonnez. Je croyais en -avoir assez dit pour obtenir au moins une trêve de -plaisanterie. Vous voyez si j'ai l'air d'un élégant, -vous savez si j'ai la réputation d'un viveur ; on ne -vous a jamais conté que j'eusse touché une carte ; -vous ne m'avez pas rencontré le cigare à la bouche ; -vous ne m'avez jamais vu passer en voiture, car -l'omnibus lui-même est un luxe que je m'interdis. -Vous devez donc supposer, si vous avez un peu de -logique, que ce n'est ni l'amour des plaisirs ni l'horreur -du travail qui m'a fait accepter la position dont -il s'agit. Serait-ce la vanité de paraître? Encore -moins. Je sais ce qu'on pense de moi dans le monde, -et bien avant l'injure publique que vous m'avez faite -j'ai supporté plus de dédains polis et d'impertinences -déguisées qu'il n'en faut pour user la patience d'un -saint.</p> - -<p>— Vous auriez dû nous dire tout de suite ou nous -faire dire par deux sous-officiers que votre tolérance -conjugale était vierge de spéculation. Si le monde -est impitoyable pour certain genre de calculs, il est -plein d'indulgence pour les plus étonnantes faiblesses -de l'amour.</p> - -<p>— Vous vous trompez obstinément, monsieur. Je -n'ai pas d'amour pour la personne qui traîne mon -nom à quatre chevaux. Non-seulement je ne lui suis -rien, mais il n'y a jamais rien eu entre elle et moi. -Si j'avais commis l'infamie de lui baiser seulement la -main, je mériterais l'épithète dont on me gratifie -dans votre monde. Mme Gautripon n'est pas même -mon amie, quoique je ne nourrisse aucun ressentiment -contre une pauvre créature mal dirigée. Les -enfants sont miens de par la loi, qui n'en peut mais, -de par l'église, qui n'est pas infaillible, de par mon -affection, que je place où bon me semble ; mais vous -n'avez pas fait une découverte bien subtile en devinant -qu'ils sont nés de mon ami Bréchot.</p> - -<p>— Votre ami?</p> - -<p>— Mon ami, car je lui serrais encore la main il y -a une demi-heure.</p> - -<p>— Mon cher monsieur Gautripon, il est temps que -vous entriez dans la voie des explications catégoriques. -Votre affaire ne m'avait jamais paru limpide ; -mais plus vous m'en parlez, plus il me devient impossible -d'y rien comprendre.</p> - -<p>— En effet ; mais le peu que je vous ai dit a suffi -pour détendre un peu la raideur de votre premier -accueil. Si vous n'êtes pas tout près de m'accorder -votre estime, vous ne me méprisez plus aussi résolûment -que ce matin. Votre mauvaise opinion n'est -pas déracinée, je le vois, mais elle s'ébranle. Est-ce -vrai?</p> - -<p>— Pas encore. Cependant je suis curieux de savoir -où vous me conduisez.</p> - -<p>— C'est tout ce qu'il me faut. Vous pouvez maintenant -écouter l'histoire de ma vie, et vous m'excuserez -à l'avance, si le détail en est un peu long.</p> - -<p>— Soit.</p> - -<p>— Veuillez seulement me promettre deux choses.</p> - -<p>— Qui sont?</p> - -<p>— La première, de vous battre avec moi, si mon -présent et mon passé vous paraissent absolument -honorables, s'il n'y a pas dans ce récit une seule -circonstance où vous vous seriez conduit mieux que -moi.</p> - -<p>— Ceci, monsieur, est trop élémentaire pour être -mis en question. Après?</p> - -<p>— Promettez-moi le secret absolu dans le cas où -vous me rendriez toute votre estime. Si messieurs -vos témoins voulaient savoir les faits qui m'ont réhabilité -à vos yeux, vous leur répondriez seulement -que vous me connaissez à fond, et que vous me tenez -pour honnête homme.</p> - -<p>— Volontiers.</p> - -<p>— Merci, monsieur. Je commence. La condition -où je suis né (vous l'avez peut-être entendu dire) n'était -pas seulement humble, elle était misérable. Je -ne dis pas cela dans l'intérêt de ma défense : la misère -n'est qu'une excuse, et c'est une justification -que j'entreprends ; mais il faut que nous suivions -dès les premières étapes la fatalité qui m'a conduit -ici. Ma mère faisait des ménages à Metz ; mon père -était un de ces colporteurs qui roulent de village en -village avec leur boutique au dos. Ni l'un ni l'autre -ne savait lire : l'idée de m'envoyer à l'école ne leur -vint pas même en esprit. Je voyais la bonne femme -tous les matins et tous les soirs, le père une ou deux -fois par semaine. Quelques voisines aussi pauvres -que nous me gardaient pendant la journée, mais je -leur échappais souvent. Sitôt la porte ouverte, je -courais battre le pavé et patauger dans les ruisseaux -de la ville. Récréation prophétique, pensez-vous. -On commence dans le ruisseau et l'on finit dans la -boue! Seulement les ruisseaux de Metz me salissaient -jusqu'aux oreilles, tandis que la fange parisienne, -où le destin pensait me noyer, n'a pas encore -éclaboussé mon âme, Dieu merci!</p> - -<p>J'avais six ou sept ans lorsque ma pauvre mère fit -une chute dans un escalier, fut portée à l'hôpital et -mourut. Mon père ne pouvait plus me laisser à moi-même : -il me prit avec lui dans ses courses et m'enseigna -le métier, petit à petit. Nous vivions le long -des routes, mangeant sur nos genoux et couchant -tantôt ici, tantôt là, dans les granges plus souvent -qu'à l'auberge. L'exercice et l'air des champs me -fortifiaient à vue d'œil ; j'avais toujours du pain, -quelquefois du lard, et ceux même qui ne nous -achetaient rien nous faisaient assez bon visage. C'est -le seul temps dont je me souvienne avec plaisir. Je -sentais mes jambes pousser, l'ambition me venait -aussi : que dis-je? j'en avais plutôt deux qu'une. Je -rêvais de gagner quelques sous par moi-même, ce -qui ne tarda pas longtemps. Mon autre idée, c'était -de m'élever au-dessus de mon état en apprenant à -lire et à écrire. J'avais remarqué, chemin faisant, -que dans presque tous les villages il y avait un maître -d'école, et que cet homme était plus honnête et -plus obligeant que les autres. Avec cela, nous avions -une heure ou deux à perdre chaque soir, tandis que -les paysans soupaient ou faisaient la veillée. Mon -père employait ce temps à fumer sa pipe ou à compter -les gros sous.</p> - -<p>Pour avoir de l'argent à moi, je lui dis que ma -compagnie ne lui servait de rien, tandis qu'en courant -les villages pour mon compte je gagnerais au -moins ma nourriture. Il commença par répondre -que j'étais trop petit, mais je parvins à le convaincre : -il demanda crédit pour moi à un marchand de -demi-gros qui lui vendait, et je me vis colporteur à -huit ans, avec quinze francs de marchandises, et souvent -plus, sur mes petites épaules. En été, je débitais -de l'amadou, des briquets, des chapeaux de -paille. En hiver, c'était presque toujours un baril de -harengs, qui me coûtaient un sou la pièce et que je -vendais deux. Ma petite taille appelait l'attention, et -ma grande volonté de réussir intéressait tout le -monde. Les paysans me tiraient doucement par l'oreille -et disaient : « Tu dois être Juif ; il n'y a que -les Juifs pour être marchands de si bonne heure. » Je -répondais en faisant le signe de la croix, et les femmes -venaient m'embrasser. Quelques-unes me glissaient -deux liards dans la main, mais j'étais déjà trop fier -pour recevoir l'aumône. Bien m'en a pris, monsieur, -car, si j'avais empoché des liards à huit ans, -j'eusse accepté des millions à vingt-huit, et je n'aurais -plus le droit de me couper la gorge avec vous.</p> - -<p>Le premier jour où je possédai deux francs d'argent -mignon, je les portai gaillardement à un vieux -maître d'école. Je croyais, dans mon innocence, -qu'étant plus âgé que les autres, il devait en savoir -plus long. « Je veux, lui dis-je, m'instruire selon -mes moyens : voici tout ce que j'ai pour le moment ; -combien de lettres apprend-on pour quarante -sous? » Ce vieillard était un digne homme ; il rit de -la naïveté, me rendit mon argent, me donna un abécédaire -et me dit : « Toutes les fois que tu passeras -par chez nous, je te promets une leçon d'une heure, -et nous allons commencer dès ce soir. » Je répondis -fièrement que je ne voulais rien pour rien. « Petit -bêta! s'écria-t-il, sache que l'instruction n'est pas -une marchandise, car personne, pas même le roi, ne -pourrait la payer ce qu'elle vaut. »</p> - -<p>Tous les maîtres à qui je m'adressai ne furent pas -si généreux ; il est vrai qu'ils n'avaient pas tous de -quoi vivre. L'important, c'est qu'en deux ou trois -mois mes petits relais scolastiques furent installés -dans les villages où mon négoce me conduisait. Le -père se fâcha lorsqu'il sut que j'avais gaspillé plus -de cinquante francs dans les écoles ; mais, quand il -me vit prendre un almanach sur la fenêtre de l'auberge -et lire couramment la première page, il se mit -à pleurer de joie comme un vrai père qu'il était.</p> - -<p>Pardonnez-moi, monsieur, la prolixité de ces détails. -Voilà plus de sept ans que je vis en moi-même -sans pouvoir m'ouvrir à personne. L'homme est un -animal sociable après tout. Quand il n'a pas un ami -sérieux à qui parler, il montrerait le fond du sac à -son plus mortel ennemi.</p> - -<p>Trois ans d'étude à bâtons rompus et de lecture -sur le pouce m'élevèrent au modeste niveau de mes -maîtres. J'en savais autant qu'eux ; ils le disaient -eux-mêmes avec une pointe d'orgueil. Non-seulement -je lisais l'imprimé et le manuscrit, mais j'écrivais -passablement ; je calculais vite et de tête ; j'avais -une teinture d'histoire ; je possédais la géographie -des quatre-vingt-six départements ; un jeune -desservant de la Lorraine allemande m'avait mis au -latin et commençait à m'embaucher pour le séminaire. -Je ne pouvais pas accepter, et pourtant j'aurais -bien voulu devenir un gros curé de village, salué -sur les routes à grands coups de chapeau! Mais -le devoir me défendait d'abandonner le père, maintenant -que je lui rapportais cinq ou six francs par -mois sans lui coûter un sou.</p> - -<p>J'étais bien décidé à lui taire les avances qu'on -m'avait faites ; mais lui-même m'apprit un jour qu'il -avait disposé de moi. J'avais bientôt douze ans ; c'était -au milieu de septembre ; nous nous trouvions -au village de Magny-sur-Seille, et nous venions de -nous coucher ensemble, ce qui nous arrivait tous les -huit jours environ. Le bonhomme me conta que plusieurs -personnages, entre autres un conseiller de -préfecture, avaient entendu parler de moi, que les -autorités pensaient à faire quelque chose pour un -petit garçon qui s'était si bravement élevé lui-même, -et que le proviseur du collége royal m'attendait -le lundi pour me tâter à fond.</p> - -<p>« S'il est content de toi, dit mon père, tu seras -éduqué, nourri, logé, tout enfin, jusqu'à l'âge de dix-huit -ou vingt ans, et alors, en travaillant encore un -peu plus, tu pourras devenir quelque chose de -grand et de beau, comme un brillant capitaine ou un -puissant sous-préfet, avec l'aide de Dieu. »</p> - -<p>L'idée de m'élever si haut me fit rire et rougir à la -fois.</p> - -<p>« Mais, papa, répondis-je, si l'on me faisait capitaine, -qu'est-ce que vous seriez donc? Colonel ou général?</p> - -<p>— Moi, dit-il, je serai encore plus pauvre qu'à présent, -car je ne pourrai plus porter la balle ; mais tu -me prendras avec toi, et tu ne me laisseras manquer -de rien. Maintenant je gagne ma vie ; je peux donc -me passer de mon fils et le prêter au gouvernement -pour qu'on l'instruise. »</p> - -<p>Je remerciai mon père de ses bontés, et le lundi -suivant je comparus devant le proviseur de Metz. -Les vieux bâtiments du collége étaient imposants ; -de ma vie je n'étais entré dans une maison si haute. -Mon père s'assit dans la cour, et l'on m'introduisit -dans une salle écrasante, où cinq ou six messieurs -m'attendaient autour d'un grand tapis vert. Tout -cela m'éblouit sans m'intimider ; je répondis aux -questions comme un vaillant petit homme. Quelque -chose de vif et d'impétueux comme un battement -d'ailes me portait. Je ne suis devenu timide qu'après -avoir subi plusieurs affronts immérités. Mon examen -fut magnifique : le proviseur et ceux qui siégeaient -avec lui déclarèrent que j'irais loin. On fit chercher -mon père, qui entra pâle et tremblant et fléchit le -genou, sans y penser, devant la table verte comme -devant un maître-autel. M. Coubertin, le proviseur, -lui dit qu'on m'admettait à bourse entière avec le -trousseau complet, qu'il aurait seulement à payer -mes menus plaisirs.</p> - -<p>« Quant à ça, répondit-il naïvement, il saura bien -le gagner lui-même : permettez-lui seulement d'ouvrir -une boutique en récréation. »</p> - -<p>Pauvre bonhomme de père! il ne me quitta plus -jusqu'au jour de la rentrée, et il me conduisit lui-même -de village en village chez tous les maîtres qui -m'avaient ouvert la porte du collége. Je fus fêté, -Dieu sait! et régalé à la ronde. L'homme aux quarante -sous me demanda ma protection, si jamais -je devenais ministre. Le curé qui m'avait appris la -grammaire latine crut devoir me prémunir contre -les entraînements du monde. Braves gens! mais, -monsieur, nous ne sommes pas ici pour nous attendrir.</p> - -<p>J'ai passé quatre années au collége de Metz, toujours -premier dans ma classe, et comblé de prix à -la distribution. Mes camarades me considéraient et -m'aimaient, les professeurs étaient pleins de bonté -pour moi ; le préfet, le général et les premiers magistrats -de la cour royale s'intéressaient à ce bambin -miraculeux et se disputaient le plaisir de le protéger. -Le principal libraire de la ville, qui était le -meilleur et le plus généreux des hommes, me faisait -sortir le dimanche ; il retenait mon père à dîner ce -jour-là, quand par hasard il se trouvait à Metz : autrement -le père et le fils auraient mangé au cabaret. -Je m'ébattais au milieu des beaux livres comme un -poulain dans le foin fraîchement coupé ; bref, j'étais -le plus heureux gamin de la terre, et je ne désirais -rien au-delà de ce que j'avais. Seulement, le jour -des prix, le préfet me décernait sur sa cassette un -bel ouvrage doré sur tranche, et M. le proviseur, -dans un petit discours de dix lignes, louait la générosité -de M. le préfet, la sienne, celle des autorités -et la magnificence du gouvernement, qui appelait le -fils d'un misérable porte-balle aux bienfaits de l'instruction -classique. Certes, je n'avais pas le cœur -assez bas pour renier mon père ou pour rougir du -métier qui nous avait nourris ; mais je ne comprenais -pas pourquoi tous ces messieurs ravalaient en -public un honnête homme sous prétexte d'honorer -son fils. Le père Gautripon n'était pas susceptible ; -cependant, la troisième fois qu'il vint assister à ma -gloire, il me dit en sortant du collége :</p> - -<p>« Qu'est-ce que je leur ai fait pour qu'ils parlent -toujours de moi? Je suis colporteur, on le sait bien. -J'aimerais mieux être rentier, d'autant plus que les -jambes n'iront pas toujours ; mais pour ça il me -manque une chose indispensable, les rentes. »</p> - -<p>Cela lui vint plus tôt qu'il ne pensait, et, grâce à -moi, dont je conçus un orgueil légitime.</p> - -<p>Je venais d'achever ma troisième, et j'étais en vacances -chez l'excellent libraire, qui ne se vantait -pas de ses bienfaits. Un matin, mon père arriva, -plus animé qu'à l'ordinaire, avec une pointe de vin -dans l'œil. Il m'embrassa deux ou trois fois de suite, -ce qui n'est guère dans l'habitude des pauvres gens :</p> - -<p>« Nous irons à Paris, me dit-il, et tu travailleras -sous les premiers maîtres du monde. Ceux d'ici ne -sont que des ânes ; je leur ferai cadeau de ma balle, -et ils se l'accommoderont comme un bât. Au diable -le commerce! au diable les Messins!… excepté vous, -monsieur Alcan! »</p> - -<p>L'exception était pour mon hôte. Je crus d'abord -que le pauvre bonhomme avait perdu la raison, mais -il s'expliqua : nous comprîmes que deux maîtres de -pension étaient venus de Paris à Metz en remonte, -que M. Baudelocque et l'invincible Mathey, concurrents -bien connus, avaient livré un grand combat -autour de ma petite personne, et que j'appartenais -au vainqueur. Je n'ai su que le lendemain quel poids -M. Mathey avait jeté dans la balance : il assurait six -cents francs par an à mon père jusqu'à la fin de mon -éducation. C'était plus que nous n'avions gagné -à nous deux dans notre meilleure année.</p> - -<p>Vous êtes riche, monsieur, vous l'étiez avant de -naître. Ce chiffre de six cents francs, qui fut la -source de tous mes malheurs, ne représente à votre -esprit qu'une poignée d'or, un présent du 1<sup>er</sup> janvier, -une bagatelle de chez Tahan, un mois de bouquets -chez la fleuriste. Pour un pauvre petit garçon comme -j'étais, cela représentait la fortune et la gloire. Je -voyais mon vieux père exempté du travail, affranchi -du besoin jusqu'au moment où je pourrais choisir -un état. J'étais fier de devoir son indépendance à -moi seul ; je m'admirais de soutenir le chef de ma -famille dans un âge où mes camarades coûtaient à -leurs parents. Mon travail valait donc bien cher? -J'étais donc un enfant d'un mérite hors ligne, puisqu'on -achetait à grand prix l'honneur de me donner -des leçons? M. Mathey s'était engagé envers nous -par-devant notaire ; il avait payé six mois d'avance -et donné cent francs pour notre voyage, qui n'en -coûtait que soixante-dix. Je grillais de courir la ville -et d'annoncer à tous les passants une si magnifique -aubaine. Le père me défendit d'en parler. Nous n'avons -pas besoin, dit-il, de conter nos affaires à ces -grigous de Messins.</p> - -<p>Lorsqu'il eut liquidé son commerce, vendu ses -quelques meubles et payé ce qu'il devait, il lui -resta tout juste l'argent de M. Mathey. Cet homme, -qui travaillait depuis quarante-cinq ans (il en avait -cinquante-sept), n'avait pu mettre un sou de côté -dans une vie si rude. Nous n'aurions eu d'autres bagages -que ses souliers de rechange et mes livres de -prix, si le bon proviseur, que j'embrassai en pleurant, -n'eût envoyé à la diligence tout mon trousseau, -qu'il me donnait. Mon père s'installa dans le haut -du faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de -vins logeur qu'il connaissait du pays. Il conserva -jusqu'à sa mort la même petite chambre au fond -d'une cour sans soleil, et c'est là que j'allais l'embrasser -tous les dimanches entre les deux repas de -ma pension.</p> - -<p>Je fus bien accueilli des maîtres et des élèves, -parmi lesquels était déjà Léon Bréchot. Mes premières -relations avec lui datent du jour même de la -rentrée. Je le vois encore debout devant la petite -boutique où la portière vendait des billes et des gâteaux. -Une poignée d'or et d'argent qu'il étalait -m'effraya ; je me demandai s'il n'avait pas volé son -père : il me semblait impossible qu'un garçon de -notre âge possédât honnêtement un tel trésor. Du -reste, il était le plus grand de la moyenne cour ; je -ne l'ai dépassé que vers la rhétorique ; à quinze ans, -il avait presque la tête de plus que moi. Sa figure -était déjà fort agréable ; il riait à tout propos et disait -ce qui lui passait par la tête. Tout le monde -l'aimait, d'autant plus qu'il régalait tout le monde. -Du plus loin qu'il m'aperçut, il me cria :</p> - -<p>« Eh! nouveau! par ici! Qu'est-ce que tu veux -manger? C'est moi qui paye! »</p> - -<p>J'allais répondre fièrement que je n'avais besoin -de personne, et je cherchais le papier où mon père -m'avait enveloppé quelques sous, lorsqu'un large -morceau de tarte aux pommes vint s'appliquer contre -mon œil. Je sautai sur Bréchot pour lui apprendre -à vivre, mais il était plus fort que moi. Il me -roula par terre et profita de son avantage pour me -fourrer la tarte dans la bouche et un peu de sable -avec. Je me relevai tout honteux, les yeux pleins de -larmes, et les courtisans du vainqueur commençaient -à me huer ; mais il me tendit la main avec -une bonne grâce irrésistible, et me dit :</p> - -<p>« Tu es un petit brave, et je suis une grande bête. -Pardonne-moi, et touche là. Comment t'appelles-tu?</p> - -<p>— Gautripon.</p> - -<p>— Ah! Gautripon le fort?</p> - -<p>— Oui. Comment sais-tu ça?</p> - -<p>— Parce que tout se sait. Tu arrives de province -pour rafler tous les prix.</p> - -<p>— Je suis de Metz.</p> - -<p>— Eh bien! ce n'est pas moi qui te ferai concurrence. -Je ne travaille qu'en gymnastique, et je ne -suis fort qu'au trapèze. Tu me feras mes versions, -veux-tu?</p> - -<p>— Je veux bien.</p> - -<p>— Et je te payerai des gâteaux.</p> - -<p>— Je ne veux pas.</p> - -<p>— Du cœur et de l'honneur? Vive la Lorraine! -Aristide Gautripon, tu seras mon ami.</p> - -<p>— Quand je te connaîtrai, Alcibiade! »</p> - -<p>Le sobriquet d'Alcibiade lui resta pour plus de -trois mois, mais il était trop bon enfant pour m'en -garder rancune. Ce fut moi qui le tins à distance et -qui répondis froidement à toutes les avances qu'il -me fit. Quelque chose me disait que l'amitié n'est -possible qu'entre égaux, que ce grand garçon cousu -d'or était trop au-dessus de moi par la fortune, que -j'étais trop supérieur à lui par le goût du travail et le -sérieux de l'esprit. D'ailleurs, j'eus peu d'occasions -de le fréquenter cette année-là, car je passais presque -toutes les récréations à l'étude. Mes premières -places au collége n'avaient pas été bonnes ; mon -professeur disait : Il ira bien, mais il est en retard -sur les élèves de Paris. J'avais à cœur de soutenir -ma réputation et de payer ma dette : je fis de tels -efforts que le patron qui n'était pas tendre me conseilla -de me ménager. Je promis tout ce qu'on voulut, -mais je travaillai de plus belle, si bien qu'aux -vacances de Pâques j'étais premier en tout sans conteste, -comme Bréchot était dernier sans rival. Tous -les prix du collége m'appartenaient par avance, et -l'on ne doutait pas que je ne fisse merveille au concours -général.</p> - -<p>Mais M. Mathey commit une imprudence au moment -décisif. La première fois qu'il nous conduisit à -la Sorbonne, il me prit à part dans la rue, et m'expliqua, -chemin faisant, qu'il était content de moi, -que j'avais fait des efforts méritoires, mais que tout -cela n'était rien, si je ne réussissais pas au concours. -Il me rappela les sacrifices qu'il s'imposait, non-seulement -pour moi, mais pour ma famille.</p> - -<p>« Vous sentez bien, me dit-il, que cinq ou six -pauvres prix du collége ne sauraient payer tout -cela. J'en ai deux cent cinquante tous les ans, des -prix du collége, et remportés souvent par des élèves -qui payent dix-huit cents francs de pension. Ce qui -pose une maison, c'est le succès au concours ; c'est -pour cela et non pour autre chose que nous allons -chercher jusque dans les bas-fonds de la société -trois ou quatre sujets que nous payons au poids de -l'or. Voici Baudelocque qui débouche sur la place -à la tête de ses troupes. Baudelocque est un vieil -avare ; il aurait pu vous enrôler l'année dernière, et -il s'est tenu à quelques pièces de cent sous. <i lang="la" xml:lang="la">Macte -animo, generose puer!</i> Faites-lui honte de son avarice -en lui soufflant le premier prix, car enfin, s'il -nous battait, après ce qui s'est passé à Metz, il pourrait -dire que j'ai jeté mon argent par les fenêtres. »</p> - -<p>Cet encouragement féroce aurait exaspéré un -jeune homme moins docile ou moins consciencieux -que je n'étais. Mon respect et ma reconnaissance -pour l'homme qui nous donnait du pain ne me permirent -pas de le juger : il me sembla que le devoir -en personne m'avait parlé par sa bouche ; mais le -but fut dépassé. Il se trouva que M. Mathey m'avait -administré une trop forte dose de bon vouloir. Son -exhortation éveilla chez moi tout un monde de sentiments -et d'idées dont je n'avais que faire pour traduire -en français une demi-page de grec. Je perdis -la moitié du temps à m'éperonner moi-même, à me -dire qu'il s'agissait d'engagements sacrés, et que -l'honneur de la famille était au bout de ma plume. -A force de vouloir me surpasser, je tombai tout à -fait au-dessous de moi-même, et je n'obtins pas seulement -le huitième accessit. Ce triste résultat se -connut dans les vingt-quatre heures ; j'en fus tellement -accablé que je faillis tomber malade et renoncer -forcément aux autres épreuves du concours. Le -patron me releva d'un coup de fouet par cette phrase -à jamais mémorable :</p> - -<p>« N'oubliez pas, mon cher, que jusqu'au 8 août la -santé est votre premier devoir! »</p> - -<p>La conscience et la volonté vinrent en aide à ma -jeunesse : je guéris, et je pris part à toutes les compositions -de fin d'année, mais avec un succès constamment -négatif. Deux ou trois de mes camarades, -classés bien après moi par les professeurs du collége, -se virent couronnés en Sorbonne. Mon nom n'y fut -pas prononcé : pas plus de Gautripon que de Bréchot! -Léon trouvait cela très-comique ; il disait :</p> - -<p>« Je réclame! si Gautripon, qui va au concours et -qui est fort, n'a pas de prix, je dois les avoir tous, -moi qui n'ai pas concouru et qui suis cancre. »</p> - -<p>Le sort qui m'avait fait ces tristes débuts ne se -lassa guère de me poursuivre. Un effort soutenu, un -travail acharné, sans récréations ni vacances n'aboutit -qu'à deux ou trois demi-succès sans proportion -avec les sacrifices que la pension faisait pour -moi. Je conservais au collége une supériorité écrasante : -mes moyens me trahissaient au concours : -tout ce que j'avais acquis s'échappait de ma tête -comme d'un vase fêlé. Le souvenir des échecs précédents -venait encore aggraver ma faiblesse : je ressemblais -à ces soldats qui sont vaincus avant de se -battre, parce qu'ils n'ont jamais livré bataille sans -être vaincus.</p> - -<p>M. Mathey, c'est une justice à lui rendre, ne me -reprochait pas en face un malheur si obstiné. Il assistait -à mes efforts et voyait par ses yeux que je ne -me ménageais guère ; quelquefois il m'appelait son -pauvre Gautripon ; voilà tout. L'affaire ne lui semblait -pas absolument désespérée ; je pouvais tout -réparer en un jour, apporter à la pension un de ces -prix d'honneur que Baudelocque inscrivait en lettres -d'or sur l'enseigne de sa boutique. En attendant, -l'habile industriel exploitait mes insuccès mêmes -qui donnaient à sa conduite une couleur de générosité. -Lorsqu'un père se plaignait de payer quatre -francs un carreau de vingt sous, le patron prenait -un air modeste et disait :</p> - -<p>« Nous supportons des charges assez lourdes. Il -y a de pauvres garçons que j'élève gratis, dont la -famille même est nourrie à mes frais. Qu'est-ce qu'ils -me donnent en échange? Un accessit par-ci par-là. -Voyez l'élève Gautripon. »</p> - -<p>Les subalternes de la pension n'imitaient pas la -réserve et la délicatesse du maître. Quand mon père -venait toucher son semestre, le caissier lui disait :</p> - -<p>« Eh! vieux farceur, c'est vous qui avez fait la -bonne affaire en nous colloquant votre fruit sec! -Enfin! ce qui est dit est dit. Voici vos trois cents -francs ; mettez votre croix là, sur la marge. »</p> - -<p>Quand par malheur une table se mutinait au réfectoire -à propos d'un gigot trop mûr ou d'une omelette -brûlée, l'inspecteur de service ne manquait jamais -de crier :</p> - -<p>« Il y a pourtant ici des messieurs qui dans leur -famille n'ont pas toujours eu du pain noir. »</p> - -<p>Si quelques jeunes seigneurs, sous les ordres de -Léon Bréchot, se mettaient à guerroyer contre un -maître d'étude, le malheureux se vengeait en nous -disant d'un air de menace :</p> - -<p>« Prenez garde! Qui sait si l'un de vous ne sera -pas forcé, pour vivre, de se faire <i>pion</i> comme -moi? »</p> - -<p>En été, quand la chaleur devenait accablante, la -pension allait deux fois par semaine aux bains froids. -Tous les baigneurs s'inscrivaient d'avance sur une -liste, mais le préfet des études effaçait avant l'appel -les noms des élèves punis. Cet homme n'était pas -méchant, il n'était pas injuste, mais il aimait à faire -du zèle et à défendre ostensiblement les intérêts de -son patron. Il me raya de toutes les listes à partir -de la seconde année. C'était une économie annuelle -de cinq ou six francs pour le budget de M. Mathey. -Je compris et je me tus. Avais-je le droit de me -plaindre? ne me payait-on pas sous d'autres formes -au double de ma valeur?</p> - -<p>La lingère se mit à rivaliser d'économie avec le -préfet des études. Au lieu de me donner du linge -neuf et des habits faits pour moi, elle m'adjugeait -les mises bas de mes camarades, sans se donner la -peine de les démarquer. Je me battis un jour avec -Bréchot pour un de ses pantalons qu'il avait reconnu -sur moi, et qu'il voulait me reprendre au milieu de -la cour, histoire de rire! J'étais dans une telle fureur -et je frappai si fort qu'il m'en garda rancune. Il y -avait six mois que nous ne nous parlions pas lorsque -mon père mourut.</p> - -<p>Le pauvre homme ne m'avait jamais dit qu'il fût -malade, mais j'avais pu remarquer qu'il vieillissait à -vue d'œil. J'ai compris par réflexion qu'il était mort -de langueur : la vie étroite et renfermée qu'il menait -dans sa mansarde ne pouvait guère convenir à un -marcheur comme lui ; il s'étiola tout doucement -faute d'exercice et de grand air. Peut-être aussi les -privations qu'il s'imposait sans m'en rien dire avancèrent-elles -son dernier moment. Son logeur m'a -conté depuis que les fameux six cents francs de -M. Mathey le nourrissaient bien juste. Après avoir -tout payé rubis sur l'ongle pendant seize ou dix-huit -mois, il avait eu besoin de recourir au crédit et de -manger son semestre d'avance. Une chose à laquelle -nous n'avions songé ni l'un ni l'autre, c'est qu'on vit -mieux avec trois cents francs dans nos villages de -Lorraine qu'avec le double à Paris. Dans tous les -cas, j'étais la cause innocente de sa mort ; s'il était -resté au pays, il eût gagné dix ans et peut-être davantage.</p> - -<p>Ce fut M. Mathey qui m'annonça l'événement un -matin que nous revenions du collége.</p> - -<p>« Mon pauvre Gautripon, me dit-il, armez-vous -de courage : vous n'avez plus d'autre père que moi. -Voici votre <span lang="la" xml:lang="la">exeat</span> ; allez rendre les derniers devoirs -à ce brave homme. Je vous donne votre liberté jusqu'à -mardi matin ; il suffit que vous soyez rentré -pour la composition. »</p> - -<p>J'étouffais, les sanglots me serraient la gorge ; j'avais -un nuage devant les yeux. Par un mouvement -instinctif, je voulus me jeter dans les bras du vieillard : -n'était-il pas le seul appui qui me restât sur la -terre? Il m'éloigna doucement et me dit :</p> - -<p>« Allez, mon pauvre ami, je comprends votre -douleur, j'ai passé par là ; mais il y a des parents -qui m'attendent au salon : le devoir avant tout ; allez, -mon brave, et ne vous faites pas trop de mal! »</p> - -<p>Et en même temps il me poussait vers la porte.</p> - -<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>. -</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div> -<p>L'infâme Gautripon fit une pause, essuya la sueur -qui coulait de son front, et dit au marquis de la Ferrade :</p> - -<p>« Vous avez de l'esprit, monsieur ; vous comprendrez -la pudeur qui m'arrête à ce point de mon récit. -Je suis venu chez vous pour vous livrer tous mes -actes, sans restriction. Quant à mes larmes, je les -garde pour moi. »</p> - -<p>Le jeune homme s'inclina avec une politesse qui -était presque du respect. Gautripon reprit la parole :</p> - -<p>« Ce qu'il faut absolument que je vous dise, c'est -que mon pauvre père avait passé du sommeil à la -mort sans mettre ordre à ses affaires. Il laissait une -quarantaine de francs pour tout bien, et son logeur, -livre en main, en réclamait cent soixante. Pas un -meuble de la chambre n'était à nous ; les hardes et -mes prix valaient peu de chose. Et j'avais des funérailles -à payer, quelques mètres de terre à acquérir -dans un coin de cimetière! Cette pauvre machine -humaine qui avait travaillé, souffert, aimé, n'était -plus qu'un embarras dans la maison ; le cabaretier -demandait qu'on l'en délivrât au plus vite. Les logeurs -de tout étage, grands et petits, riches et pauvres, -ne sont que durs aux vivants ; ils sont impitoyables -aux morts. Le mien nous connaissait depuis -longtemps ; il avait professé quelque amitié pour -mon père : eh bien! il se lamentait devant moi d'avoir -à le garder vingt-quatre heures ; il l'eût jeté -tout chaud dans la fosse commune.</p> - -<p>Je n'ai pas besoin de vous dire que la promiscuité -de la fosse commune me faisait horreur. Il n'y a pas -de logique qui tienne contre la violence d'un sentiment -naturel. On a beau se dire à soi-même que tous -les corps organisés se fondent dans la nature et retournent -par molécules au grand réservoir ; on sait aussi -que les tombeaux de marbre et les caisses de chêne -doublé de plomb n'ont jamais arrêté cette grande -victorieuse qui s'appelle la décomposition : n'importe! -Quelque chose se débat en nous contre les -vérités les plus évidentes et les raisonnements les -plus serrés. On ne veut pas tout abandonner de ceux -qui nous ont été chers ; on se cramponne à rien, à -moins que rien ; on étreint avec passion le néant lui-même -sous les espèces les plus navrantes ; on marchande -à la terre ce restant de chair et d'os qui -bientôt, qui demain ne sera plus même un cadavre!</p> - -<p>Ma mère était morte à l'hôpital, loin de nous ; je -ne pouvais penser qu'avec un doute affreux à sa sépulture -inconnue. J'avais besoin de conserver au -moins une pierre taillée, un monticule étouffé sous -l'herbe, quelque chose de visible qui me représentât -mon vieux père absent pour toujours. Songez, monsieur, -que je n'avais ni parents, ni amis intimes, que -mon enfance s'était éparpillée le long des grandes -routes, que la pension n'était pour moi qu'un petit -bagne pédagogique, que ma ville natale était loin, -qu'un arrêté préfectoral avait démoli depuis longtemps -la baraque insalubre où j'avais poussé mon -premier cri. Peut-être alors excuserez-vous la prétention -du petit misérable qui voulait acheter un terrain -pour y loger les restes de son père.</p> - -<p>Le cabaretier du faubourg ne se fit point faute de -me dire que j'étais fou. Il me prouva que l'enterrement -le plus modeste, le tombeau le plus simple et -la location de deux mètres carrés pour dix ans me -coûteraient trois cent cinquante francs au bas prix.</p> - -<p>« Mettons cinq cents, dit-il, car le premier devoir -à rendre à ce pauvre bonhomme est de payer les -dettes qu'il vous laisse. Savez-vous où trouver cinq -cents francs dans les vingt-quatre heures? Allez-y! »</p> - -<p>Ce jour-là, je me serais vendu corps et âme pour -cinq cents francs, si je m'étais appartenu.</p> - -<p>Je ne songeai pas un moment à puiser dans la -bourse de M. Mathey, quoiqu'il nous dût un plein -trimestre et que la mort de mon père à ma première -année de rhétorique lui fit une économie de quinze -cents francs environ. Ce vieil industriel n'avait plus -qu'une petite part à mon estime : j'étais plus préoccupé -des moyens de me libérer envers lui que de -contracter une nouvelle dette. Mais alors à qui m'adresser? -Hors du collége et de la pension, je ne connaissais -personne. Je me lançai dans Paris comme -un fou, rêvant tout éveillé et livré sans défense aux -hallucinations de la fièvre. Les projets les plus incohérents -me tiraillaient l'esprit en tout sens. Je -courus jusqu'aux Tuileries, jurant de me frayer un -chemin jusqu'à la reine, qui était la providence de -tous les malheureux ; mais au premier geste de la -sentinelle je m'enfuis. L'idée me vint d'écrire à un -riche banquier de la rue Lafitte, qui faisait aussi -beaucoup de bien ; mais je m'avisai par réflexion -qu'il devait recevoir cent demandes par jour, et que, -dans l'hypothèse la plus favorable, son argent m'arriverait -trop tard. Il fallait découvrir sur l'heure un -homme riche, bienfaisant, et qui sût mon nom, qui -ne fût pas exposé à me confondre avec tous ces -aventuriers dont Paris fourmille. Je songeai au père -Bréchot : on le disait inculte et bourru, mais bonhomme ; -il m'avait vu couronner au collége ; il avait -entendu parler de moi par son fils. Cependant n'était-il -pas plus simple de m'adresser à Léon lui-même, -à ce garçon qui faisait sonner l'argent dans ses poches -et qui jouait au bouchon avec des pièces de cinq -francs? Nous étions brouillés, il est vrai, mais en présence -des grands malheurs les petits dissentiments -s'éclipsent tout à coup, comme la lueur d'une cigarette -devant la flamme d'un incendie. Je pensai pour -la première fois que les hommes sont bien fous de se -quereller, de se haïr et de se combattre en présence -de l'horrible nécessité qui les menace tous. Je repris -le chemin de la pension, soutenu par une noble -espérance : il faut avoir dix-huit ans et se sentir capable -de tout ce qui est bien pour croire ainsi, les -yeux fermés, à la générosité d'autrui.</p> - -<p>Lorsque j'entrai, les élèves étaient à l'étude et -Léon dans sa chambre. Je monte tout droit chez lui, -j'entre sans frapper, il se lève en lançant son livre -sous le lit, et me crie d'une voix émue et menaçante :</p> - -<p>« Qu'est-ce que c'est? »</p> - -<p>Je lui répondis sans me troubler :</p> - -<p>« Bréchot, mon père est mort ; je n'ai pas de quoi -le faire enterrer : peux-tu me prêter cinq cents -francs? »</p> - -<p>Il se jeta dans mes bras et se mit à pleurer avec -moi.</p> - -<p>A compter de ce moment, monsieur, je ne fus -plus seul dans le monde : j'avais un ami.</p> - -<p>Léon ne me prêta pas toute la somme qu'il me -fallait ; son tiroir et ses poches vidés, il réunit à -peine une douzaine de louis. Son père était absent, -en Espagne, en Italie, je ne sais où, canalisant je ne -sais plus quelle rivière ; impossible de recourir à lui. -On pouvait s'adresser au caissier de la pension, qui -aurait avancé n'importe quelle somme ; mais Léon -ne voulut pas admettre un tiers dans notre confidence.</p> - -<p>« Tiens! dit-il en jetant sa montre d'or, sa chaîne, -ses breloques et la bague armoriée qu'il portait au -petit doigt. Vends tout cela et ne t'embarrasse de -rien : mon père me rendra dix fois ce que je te -donne! »</p> - -<p>Et comme j'hésitais un peu, il comprit mon scrupule -et me dit :</p> - -<p>« Toujours fier? toujours le Gautripon de la tarte -aux pommes?</p> - -<p>« Tu te demandes déjà quand et comment tu pourras -t'acquitter? Eh! grosse bête, c'est moi qui suis ton -débiteur depuis quatre minutes. Tu m'as fait découvrir -au fond de ma carcasse une mine de sensibilité -que je n'y soupçonnais pas.</p> - -<p>— C'est égal ; je voudrais…</p> - -<p>— Quoi? t'acquitter? Eh bien? je vais t'indiquer -la méthode. La première fois que tu auras cinq cents -francs d'économies, tu les donneras de ma part à un -brave garçon aussi digne et aussi malheureux que -toi. »</p> - -<p>Je ne sais pas, monsieur, ce qu'un homme du -monde eût trouvé à répondre. Pour moi, je ne pus -que pleurer, que serrer ces mains généreuses, et -jurer que mon amitié, ma reconnaissance et mon -dévouement ne finiraient qu'avec ma vie.</p> - -<p>« A tout âge, à toute heure, dispose de moi. Commande, -et j'obéirai ; fais-moi du mal, et je te bénirai ; -le jour où ma mort pourra te servir en quelque -chose, tue-moi : nous ne serons pas encore quittes! »</p> - -<p>Vous souriez, monsieur : cette véhémence de sentiments -vous paraît tant soit peu ridicule ; mais songez -que j'avais dix-huit ans, que Léon me rendait le -plus grand service et le plus désintéressé que j'eusse -reçu de ma vie. Lorsqu'il me renvoya sous prétexte -de se remettre au travail, j'éprouvais l'ineffable soulagement -de l'homme qui sort d'un gouffre. Je me -sentais moins seul au monde ; il me semblait que -mon pauvre père n'était plus tout à fait aussi mort.</p> - -<p>Quand j'eus rempli mon triste devoir, Léon me -reçut comme un frère ; son amitié pour moi s'était -développée plus vite, s'il se peut, que mon amitié -pour lui. C'est que l'homme a l'esprit singulièrement -tourné : il sait gré des services qu'il a rendus, -et ce qu'il pardonne le moins, c'est le mal -qu'il a fait lui-même. Nous fûmes bientôt inséparables. -J'allais travailler dans sa chambre pendant -toutes les récréations ; j'essayais de l'intéresser aux -études classiques, si ingrates et si rebutantes pour -quatre-vingt-dix élèves sur cent. J'obtins souvent le -sacrifice des mauvais livres qu'il lisait en cachette, -j'empêchai plus d'un punch, j'éloignai les petits viveurs -précoces qui venaient boire et fumer en contrebande -avec lui. Il m'échappait à chaque instant -et retournait à ses habitudes ; il fallait un effort continu -pour fixer cette nature excellente, mais mobile -et insaisissable par sa légèreté.</p> - -<p>M. Bréchot revint en France ; il voulut savoir à -quel mont-de-piété Léon avait confié ses bijoux. Le -fait raconté simplement, avec modestie, le rendit -tout fier. L'heureux père remplaça la montre et la -bague et tout ce que son fils m'avait abandonné ; il -joignit à ces présents un cheval de mille écus, un -phaéton et un groom. Tout cela ne servait que le dimanche, -mais l'élève en chambre avait le droit d'y -penser toute la semaine. Léon sollicita quelque -chose de plus : il voulut que son père me fît sortir -de temps à autre, maintenant que je n'avais plus de -correspondant à Paris. La requête fut octroyée d'enthousiasme, -et je vois encore le moment où je fis -mon premier pas dans le monde sur les tapis du père -Bréchot. C'était un dimanche, à deux heures ; je ne -sais quel travail à terminer m'avait retenu à la pension -jusque-là. Aussitôt que le domestique eut entendu -mon nom, il courut m'annoncer à M. Léon, qui -se rua dans l'antichambre et me tira par la main jusqu'au -salon. Le déjeuner finissait à peine, on fermait -les portes de la salle à manger. Je tombai au -milieu d'une vingtaine d'hommes qui parlaient tous -ensemble et qui jetaient le feu par les yeux. Le hasard -seul avait rassemblé ces gens de tous pays et -de toute condition, fonctionnaires, marchands, ingénieurs, -aventuriers, un prêtre, un capitaine en uniforme, -un voyageur anglais en déshabillé de route. -C'était tous les jours pareille fête ; M. Bréchot tenait -table ouverte matin et soir. Il vint à moi, rouge -comme une pivoine, l'œil émerillonné comme un -faune ; il m'écrasa la main dans cette poigne étonnante -qui faisait depuis tant d'années les gros ouvrages -de la civilisation. Il me força de prendre du -café ; il me versa de l'eau-de-vie dans un verre et -dans la manche. Je le crus ivre d'abord, mais j'ai vu -par la suite qu'il était toujours ainsi, même à jeun.</p> - -<p>Dans la journée, il me parla très-posément de son -fils, de ses espérances, de ses craintes, de ses projets. -La légèreté de Léon lui faisait peur ; il l'avait -mis chez M. Mathey pour obéir à la mode, mais il -regrettait par moments de ne l'avoir pas fait dompter -par les jésuites.</p> - -<p>« Je n'ai aucune estime pour ces gens-là, mais il -faut leur rendre justice : ils vous matent en dix-huit -mois le gaillard le plus récalcitrant. Enfin! quand -mon drôle sera bachelier, je le prendrai en main, et -il en verra de grises. Je veux qu'il travaille d'abord -et qu'il apprenne par lui-même combien l'argent est -difficile à gagner. Tous ces godelureaux de Paris -qui jettent les millions par les avant-scènes seraient -plus ménagers de l'épargne d'autrui, s'ils avaient -seulement usé douze fonds de culottes dans une -boutique comme la nôtre. Je ne veux pas que le -garçon se prive, j'ai passé par là, c'est mauvais. Il -aura de l'argent, mais il le gagnera, morbleu! Plus -tard, dame! on verra. Quand il sera rangé, marié, -père de famille, libre à lui de faire peau neuve et de -greffer un parfait gentilhomme sur la vieille souche -des Bréchot. »</p> - -<p>Ce prolétaire était entiché de noblesse, comme -presque tous les parvenus de notre temps. Par une -contradiction bizarre, mais commune, il se vantait -de s'être fait lui-même, et il se désolait de n'être pas -fils de quelqu'un. Dans un jour de boisson ou tout -au moins de haute fantaisie, il avait acheté un titre : -il était comte à l'étranger, je ne sais où. L'air natal -le dégrisa subitement de sa noblesse : il cacha ses -parchemins neufs avant la visite du douanier. Le -pauvre homme n'osa ni demander ni prendre en -France le nouveau nom qui lui coûtait assez cher ; -il n'entreprit pas même une démarche pour surcharger -l'état civil de Léon. Tout son effort se réduisit -à commander la fameuse bague que j'avais -livrée au fondeur ; mais l'ambition a la vie dure -quand elle se nourrit de millions. M. Bréchot ne désespérait -de rien ; seulement il avait changé sa tactique. -A mesure que Léon s'avançait vers l'âge -d'homme, son père enregistrait avec soin les vicomtés, -les marquisats, les duchés qui tombaient en -quenouille. Il ne doutait pas qu'un beau jour l'héritière -de quelque grand nom ne vînt se prendre au -piége de sa cassette. Nous l'enlevons <i>avec armes -sans bagages</i>, disait-il en riant gros. Il avait le malheur -de croire que tout s'achète : une longue expérience -des hommes expliquait ce préjugé navrant -sans l'excuser, à mon avis. La transformation d'un -Bréchot en Rohan lui paraissait vraisemblable dès -qu'il était décidé à y mettre le prix. Quant aux formes -légales qui régissaient cette espèce d'avatar, il -ne faisait qu'en rire.</p> - -<p>« Ce serait bien le diable, disait-il, si je ne trouvais -pas un garde des sceaux qui eût besoin de cent -mille écus. »</p> - -<p>Je frémis en écoutant ces théories, et je compris -que les affaires avaient faussé tout un côté de son -esprit.</p> - -<p>Au demeurant, notre première entrevue fut la -seule où il s'ouvrit un peu devant moi. Je retournai -chez lui cinq ou six fois jusqu'à la fin de l'année, et -je ne le vis jamais qu'à table, au milieu d'une cohue -de solliciteurs, de flatteurs et de parasites. Les vacances -arrivèrent, il m'invita dans un de ses châteaux ; -mais j'avais été malheureux au concours selon -mon habitude, et le patron m'engageait formellement -à fuir les distractions. Je gardai la pension en -compagnie d'un Brésilien de dix ans et d'un Valaque -de quatorze. L'année suivante, Léon n'était plus -dans ma classe : il préparait son baccalauréat, et je -doublais ma rhétorique. Notre amitié n'en fut pas -refroidie, mais nos heures n'étaient plus les mêmes. -Il sortait plus souvent, sous prétexte de suivre un -cours particulier, mais en réalité pour s'ébattre au -bois de Boulogne lorsque son père était en voyage. -C'est à peine si je trouvai moyen de dîner trois fois -à l'hôtel Bréchot, quelques instances que l'on fît -pour m'attirer tous les dimanches. J'approchais d'un -moment décisif ; chacune de mes minutes était due -au drapeau de l'institution Mathey.</p> - -<p>Le mois d'août 184… vit Léon bachelier et le -prix d'honneur de rhétorique enlevé par la pension -Baudelocque. J'avais le second prix, c'est-à-dire le -désespoir et la honte d'avoir perdu partie en main! -Il ne me restait plus qu'une année pour payer tous -les sacrifices que mon maître exaspéré me jetait décidément -au visage. Donc je pris moins de vacances -que jamais, et la rentrée me trouva rompu de fatigue. -J'empaumai la philosophie avec autant de résolution -que si j'étais sorti d'un long repos ; je travaillai -dix mois d'arrache-pied, et je terminai mes -études par un fiasco qui me laissait insolvable, -après cinq années de pension.</p> - -<p>Léon Bréchot m'avait fait en un an plus de quarante -visites. Nous nous aimions plus que jamais ; -d'ailleurs il n'était pas fâché d'arriver en voiture -avec son groom et de jeter son cigare à l'entrée de -la première cour. Le travail des bureaux paternels -ne l'absorbait pas tout entier ; j'en eus souvent la -preuve. Il m'apportait des confidences qui auraient -mis en feu toute âme moins philosophique que -la mienne. Les femmes de ce temps-là goûtaient -encore un peu la poésie ; elles vendaient au prix de -quelques vers ce que vous payez aujourd'hui d'une -autre monnaie. Je passais pour poëte, ayant rimé -deux ou trois compliments à la Saint-Charlemagne -ou à la fête du proviseur. Léon m'institua son rimeur -ordinaire ; je chantai la brune et la blonde, -les demoiselles des Variétés et les dames de la -Chaussée-d'Antin, selon le vent qui soufflait ; je fus -classique, romantique, byronien, plastique, anacréontique, -suivant les besoins de la cause ou les -caprices de mon ami. Il n'était pas ingrat ; je ne le -vis pas un jour sans qu'il m'offrît tous ses services, -mais j'aurais cru vendre ma plume en acceptant -quelque chose de lui.</p> - -<p>Quand je fus bachelier à mon tour et prêt à -quitter le collége, Léon revint flanqué de son père -et m'entreprit sérieusement sur le choix d'un état. -On m'offrait un emploi rétribué dans la maison -Bréchot, un poste de confiance, honorable dès le -début, et qui pouvait devenir très-lucratif. Le chef -n'était pas seul à s'enrichir dans ses énormes entreprises ; -il associait tout son monde aux profits, le -caissier s'était fait, en tout bien tout honneur, quarante -mille livres de rente. Une offre si généreuse -ne pouvait manquer de m'émouvoir : je remerciai -chaudement le père et le fils, mais j'avais disposé -de ma personne. J'alléguai le vide profond de l'enseignement -universitaire, qui m'avait rendu impropre -à tous les travaux, sauf un : j'étais inscrit parmi -les candidats à l'École normale et résolu de rendre -aux générations suivantes l'ennui docte et futile que -j'avais absorbé.</p> - -<p>Ma décision paraissait si bien prise que ces messieurs -m'abandonnèrent à mon sort. Je franchis en -me jouant tous les obstacles qui gardaient l'entrée -de l'école, et quand je fus admis, quand la pension -eut exploité le fait dans ses réclames, je donnai ma -démission tout net, et je vins dire à M. Mathey : -« Vous m'avez eu cinq ans à votre charge, et je n'ai -pas trouvé moyen de m'acquitter envers vous ; je -vous dois donc cinq ans de ma vie, prenez-les! »</p> - -<p>Je sais, monsieur, qu'on me reproche entre autres -choses l'humble métier que j'ai choisi ce jour-là. -Vous apprécierez les motifs qui m'ont induit à refuser -coup sur coup deux professions honorées, pour -m'enrôler dans la bohême enseignante.</p> - -<p>M. Mathey n'était pas homme à refuser mon sacrifice. -Il répondit que je m'exagérais mes devoirs ; que -l'exemple de mon travail et mes petits succès de -collége l'avaient payé dans une certaine mesure ; -qu'il n'avait pas le droit de me fermer sa porte, s'il -me plaisait de rentrer au bercail, mais qu'il entendait -payer largement mes services, me faire un ample -loisir, et me pousser par des chemins de traverse -au but définitif où l'école m'aurait conduit.</p> - -<p>Je le crus à moitié : c'était faire bien trop d'honneur -à sa parole. Le vieux coquin n'eut pas même -la pudeur de me ménager pendant un mois. Il usa -et abusa de ma pauvre personne, mettant mon bon -vouloir à toute sauce et m'imposant la besogne de -trois répétiteurs. J'étais sur pied dès cinq heures du -matin, et je ne me couchais pas avant dix heures ; -j'avais du reste un dortoir à surveiller en dormant. -Je prenais mes repas au réfectoire avec les élèves ; -seulement on m'accordait beaucoup moins de récréations. -A peine si j'avais une demi-journée par -quinzaine pour aller reprendre courage sur la tombe -que vous savez. Les galères ne sont qu'une aimable -plaisanterie auprès du métier que je fis. De travailler -pour moi, de préparer un examen, je n'en eus pas -même l'idée. Lorsqu'on vit que j'avais bon dos et -que j'acceptais tout sans me plaindre, ce fut à qui -se déchargerait sur moi. Je fis la police du lavoir et -de la gymnastique, je conduisis la promenade le long -des quais. Pour prix d'un tel labeur, M. Mathey -m'ouvrit sa bourse, c'est-à-dire qu'au lieu de me -payer un salaire fixe il me permit de lui demander -vingt francs de temps à autre, lorsque mes souliers -bayaient à la neige ou que mon chapeau se défonçait. -Le seul confort que j'obtins fut dans le respect -et la sympathie des élèves. Cet âge est sans pitié, -dit-on ; je puis témoigner qu'il n'est pas sans droiture. -Léon venait de temps à autre, un peu plus rarement -que jadis ; je rimais encore au besoin pour -son compte, mais mon talent baissait, disait-il. Il -ne se privait pas de blâmer mon sacrifice, qu'il -traitait de suicide physique et intellectuel. Je tenais -bon, j'étais décidé à faire mon temps, il ne me restait -plus que six mois à souffrir ; mais M. Mathey -commit la faute de me traiter publiquement comme -un nègre, et je repris ma liberté. Vous avouerez -sans doute que je l'avais bien gagnée : les années -pouvaient compter double au service de cet -homme-là.</p> - -<p>Léon Bréchot m'ouvrit ses bras, et j'entrai de -plain-pied dans les bureaux de son père ; mais j'étais -fatigué, ahuri, battu de l'oiseau, mon cerveau -s'était comme paralysé, grâce au régime stupéfiant -de la pension. La grande activité de la maison Bréchot, -le mouvement rapide et décidé qui nous emportait -tous à travers les affaires, le bruit des millions -qui sortaient, qui rentraient, qui tantôt s'éparpillaient -aux quatre vents, tantôt s'empilaient dans -la caisse comme des pièces de cent sous, l'importance -des moindres détails, la confiance aveugle -qu'on avait en moi, la responsabilité qui s'ensuivait, -tout cela me fit peur, et je demandai grâce. Léon -ne fit que rire de mes scrupules. L'heureux garçon -frétillait d'aise dans ce milieu fiévreux ; deux heures -lui suffisaient pour bâcler sa besogne ; il consacrait -le reste de son temps à l'amourette, et la maison -n'en allait pas plus mal. Quant à moi, je ne pus ni -ne voulus pousser l'épreuve au delà de six semaines. -Je lui dis franchement :</p> - -<p>« Ma place n'est pas ici ; j'y perdrais en six mois -le peu de tête qui me reste. Trouve-moi un travail -doux, facile, assis, régulier, monotone et surtout -irresponsable, en un mot une occupation qui calme -et qui repose, si tant est qu'il existe rien de pareil -ici-bas…</p> - -<p>— S'il existe?… répondit-il en riant ; mais on ne -trouve que ça dans les bureaux des ministères. Ces -grandes manufactures de papier noirci ne servent -qu'à bercer quelques milliers de citoyens dans un -travail sans fatigue et sans conséquence, qui est le -frère légitime du repos.</p> - -<p>— Et tu pourrais me placer là?</p> - -<p>— Nous le pouvons : choisis ton ministère, et -sous huit jours au plus tard, je t'installe.</p> - -<p>— Mais s'il n'y a pas de place à donner?</p> - -<p>— Tiens! Nous en ferons créer une! Mon ami, -quand on distribue un million par an sous forme -d'actions libérées, on a crédit partout pour une place -de dix-huit cents francs. »</p> - -<p>Il ne calomniait pas son époque. Je fus placé dans -les huit jours. J'avais pour voisin de bureau un surnuméraire -qui attendait depuis plus d'un an. Mon -travail consistait à copier des lettres inutiles. J'arrivais -tard, je partais tôt, et les trois quarts du temps -rien à faire : moyennant quoi j'étais payé comme -deux maîtres d'étude et demi.</p> - -<p>Ce régime calmant par excellence me rétablit peu -à peu. J'étais riche, en ce sens que mon revenu -dépassait mes besoins. Pour la première fois de ma -vie, j'occupais une chambre à moi seul, et si haut -qu'elle fût perchée, je l'aimais avec son carreau de -brique rouge et ses meubles d'occasion payés l'un -après l'autre sur mon premier argent. Je m'équipai -de linge et de vêtements propres ; une table d'hôte -à bas prix, qui m'étonnait par l'abondance et la qualité -des mets, rétablit mon corps épuisé et rehaussa -de bonne mine mon visage déjà flétri. Je ne cite que -pour mémoire les banquets pantagruéliques de la -maison Bréchot. Je traversais ce luxe en étranger, -comme un aéronaute parcourt une région de nuages, -sans concevoir l'idée d'y bâtir. Quand Léon venait -me chercher au ministère, quand il me faisait inspecter -du haut de son phaéton la grande allée du -bois de Boulogne et l'avenue des Champs-Élysées, -je n'éprouvais ni le sot embarras d'un paysan, ni -l'orgueil impertinent de l'homme qui se sent parvenu -pour une heure ; je me rappelais fermement ce que -j'étais, et je me remettais moi-même à ma place.</p> - -<p>Six mois se passèrent ainsi, et il n'en fallut pas -davantage pour transformer le paria de l'université -en un beau jeune homme de vingt-cinq ans. Le -changement se fit pour ainsi dire à vue d'œil ; il -frappa les cinq ou six désœuvrés qui garnissaient -notre bureau de ministère. Personne ne me faisait -mauvais visage, pas même le surnuméraire, à qui -mon intrusion coupait l'herbe sous le pied : la faveur -obtient plus de respect que le mérite dans ce monde -spécial où elle peut tout. Mes compagnons étaient -de braves gens, gais sans beaucoup d'esprit et railleurs -sans trop de malice. Ils prenaient grand plaisir -à signaler mes moindres progrès ; deux ou trois fois -par semaine j'étais porté, par manière de plaisanterie, -à l'ordre du jour du bureau. « Gautripon a mis -des bottes neuves ; Gautripon s'est fait couper les -cheveux ; Gautripon se remplume visiblement ; Gautripon -a fait un mot : son esprit dégèle ; Gautripon -a l'œil électrique ; la comtesse de B. s'est mise à la -fenêtre pour voir passer Gautripon ; M. Babinet lit -dans les astres que Gautripon doit faire un beau -mariage. »</p> - -<p>Un mariage! Cette mauvaise plaisanterie me rappela -que j'étais un homme, que j'avais probablement -un cœur construit comme les autres, que je -pouvais aimer, être aimé, posséder une femme, élever -des enfants, toutes choses qui m'auraient paru -absurdes et criminelles quand je battais le pavé de -Paris en marge de la pension Mathey.</p> - -<p>J'étais libre ; je pouvais honnêtement fonder une -famille. Tout mon être comprimé, froissé, meurtri, -s'épanouissait à cette idée ; je sentais l'espace s'élargir -autour de moi.</p> - -<p>Cependant quelque chose attristait ma joyeuse renaissance. -Mon ami, cet autre moi-même, Bréchot -pour tout dire, semblait rongé d'un secret ennui. -Son père n'en soupçonnait rien, mais l'amitié devine -bien des choses qui échappent à l'amour paternel. -Depuis un mois, la pétulance de Léon s'éteignait par -intervalles ; je le voyais tantôt sombre et abattu, -tantôt plus agité que de raison. Sa gaieté, lorsqu'elle -éclatait, faisait des explosions inquiétantes. Il riait -en malade et s'amusait comme un homme qui a -besoin de s'étourdir. Cette inégalité d'humeur m'était -vaguement expliquée par un amour heureux, -mais contrarié, dont il m'avait touché deux mots. -J'avais cru comprendre qu'on l'aimait, mais qu'un -ennemi farouche, probablement quelque mari, se -jetait parfois à la traverse et changeait le bonheur -en désespoir. Cependant j'ignorais tous les détails -de l'aventure ; Léon ne me disait plus tout, soit que -la discrétion lui fût venue avec l'âge, soit que le -rang de la dame commandât des ménagements inusités.</p> - -<p>Un soir que je venais de souffler ma bougie, il -frappa violemment à ma porte en criant :</p> - -<p>« Ouvre! c'est moi, Léon! »</p> - -<p>Je rallume, je vais ouvrir, et à ses traits bouleversés, -à la contraction de ses lèvres, je crois comprendre -qu'un malheur lui est arrivé ou qu'un danger -le menace. Il voit mon émotion, et part d'un -grand éclat de rire :</p> - -<p>« As-tu l'air assez bête! dit-il. Recouche-toi bien -vite, et prête-moi ton feu pour mon cigare.</p> - -<p>— Léon, ce n'est pas pour allumer ton cigare que -tu es monté jusqu'ici.</p> - -<p>— Et pourquoi donc alors? J'avais des allumettes -dans ma poche, mais rien ne vaut le feu de l'amitié, -vertuchoux! Au lit, Jean-Pierre! au lit! mes principes -me défendent de fumer devant un homme en -chemise. »</p> - -<p>J'obéis. Il se mit à cheval sur une chaise, me -souffla quelques bouffées à la figure, et dit d'un ton -dogmatique :</p> - -<p>« Décidément, la vie est un bourbier infect.</p> - -<p>— Pourquoi?</p> - -<p>— Pour rien. Oh! je ne tiens pas à ma phrase. -Nous dirons, si tu veux, que la vie est un lac de -pommade au jasmin et de crème au chocolat… où -pataugent un milliard trois cent cinquante millions -de crocodiles, d'après le dernier recensement.</p> - -<p>— Mon ami, j'en étais bien sûr! Tu souffres!</p> - -<p>— Peuh! On trouverait peut-être, en cherchant -bien, un damné plus à plaindre que moi ; mais on -n'en trouverait pas deux par exemple! Ah! Jean-Pierre! -Jean-Pierre! que je suis malheureux! »</p> - -<p>Il pleurait. Sa douleur me gagna ; je me mis à -sangloter sans savoir pourquoi.</p> - -<p>« Elle ne t'aime donc plus? lui dis-je.</p> - -<p>— Oh! si!</p> - -<p>— Vous êtes découverts?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Qu'est-ce alors?</p> - -<p>— Je ne peux pas le dire, même à toi.</p> - -<p>— Mais à ton père?</p> - -<p>— Mon père est un vieux fou.</p> - -<p>— Qui t'aime.</p> - -<p>— Lui! Il n'aime que ses écus.</p> - -<p>— Quoi! ce serait une question d'argent qui t'agiterait -à ce point?</p> - -<p>— Ah! bien oui! De l'argent! Je donnerais dix -ans de ma vie pour être pauvre. »</p> - -<p>Je le comprenais de moins en moins, mais je n'osais -plus l'interroger.</p> - -<p>« Écoute-moi, lui dis-je. Puisque ton premier -mouvement t'a conduit ici, j'ai le droit de supposer -que je peux te rendre un service.</p> - -<p>— Merci ; mais non : les dieux eux-mêmes ne -pourraient rien pour moi.</p> - -<p>— Les dieux sont loin, et je suis là. Tu n'as pas -oublié que je t'appartiens corps et âme?</p> - -<p>— Qu'est-ce que tu veux que je fasse de tout ça?</p> - -<p>— Peu de chose, mais enfin il est quelquefois -agréable d'avoir un homme à soi. Autrement, crois-tu -qu'on aurait inventé l'esclavage? Tu veux escalader -un mur, ton homme te fait la courte échelle, -et tu montes. Tu veux traverser un fossé, ton homme -se jette en avant, et tu vis.</p> - -<p>— C'est qu'il le ferait comme il le dit, ce Chinois-là!</p> - -<p>— Et même mieux, car il parle mal, et il aime -bien.</p> - -<p>— Allons, bonsoir et que le ciel préserve les -cœurs faibles de rencontrer de pareils dévouements!</p> - -<p>— Pourquoi?</p> - -<p>— Parce qu'on se laisserait tenter à la fin, et qu'on -prendrait les gens au mot, et qu'on se conduirait -comme une franche canaille! Adieu. Je n'oublierai -jamais cette soirée : tu peux donc te dispenser de -m'en reparler jamais. »</p> - -<p>Je le conduisis à son corps défendant jusqu'au -bout de mon corridor : il chancelait comme un homme -ivre. En arrivant à l'escalier, il se retourna brusquement, -me saisit par les épaules, m'embrassa et -me dit d'une voix étranglée :</p> - -<p>« Vieux, encore une fois merci ; mais non! Ah! -pour ça, non! »</p> - -<p>Il me laissa fort ému, vous le croiriez sans peine. -Dès le lendemain, après une nuit inquiète, je courus -prendre de ses nouvelles. Son serviteur particulier -m'assura qu'il venait de partir pour la campagne et -qu'il ne rentrerait pas de quelques jours. Je crus -qu'il était à se battre, et je laissai percer mon appréhension -malgré moi ; mais le valet, qui devait en -savoir long sur les secrets de son maître, s'empressa -de me rassurer. Il me laissa comprendre que Léon -n'était pas toujours d'accord avec M. Bréchot, que -le père et le fils avaient eu trois discussions violentes -en vingt-quatre heures, et qu'ils étaient partis -chacun de son côté pour se rafraîchir le sang.</p> - -<p>Je fus six grands jours sans nouvelles. Un matin, -je trouvai Léon dans sa chambre. Il paraissait calme -et reposé.</p> - -<p>« C'est donc fini? lui dis-je.</p> - -<p>— Quoi?</p> - -<p>— Tes misères?</p> - -<p>— Absolument. J'ai pris un parti.</p> - -<p>— Tant mieux ; mais à présent il faut te distraire.</p> - -<p>— Mon père m'a suggéré une idée qui m'occupera -un mois ou deux. Je spécule. Devine sur quoi?</p> - -<p>— Que sais-je?</p> - -<p>— Sur l'impossible, mon cher.</p> - -<p>— Qu'entends-tu par l'impossible?</p> - -<p>— Mais, par exemple, le dévouement, la reconnaissance, -le désintéressement, l'héroïsme, le sublime -en action, sur toutes les belles choses qu'on -admire en ce monde, mais qu'on n'y rencontre -jamais.</p> - -<p>— Sceptique!</p> - -<p>— Naïf! Penses-tu sérieusement qu'un homme -puisse se sacrifier pour un autre?</p> - -<p>— Non-seulement j'en suis sûr, mais fournis l'occasion, -et je te le prouverai.</p> - -<p>— On se croit meilleur que l'on n'est.</p> - -<p>— Grand merci de ta confiance! »</p> - -<p>Il pirouetta sur ses talons et me dit :</p> - -<p>« Parlons d'autre chose. Si ma combinaison réussit, -je passerai pour un homme très-fort. Si j'échoue, -le monde entier me jettera la pierre.</p> - -<p>— Excepté moi.</p> - -<p>— Savoir!… Viens déjeuner au cabaret… »</p> - -<p>Je déclinai l'invitation, et je m'en fus au ministère. -Les propos énigmatiques de Léon, sa voix -acerbe et sa gaieté nerveuse m'avaient profondément -attristé. Le pauvre garçon me semblait bien -mal guéri. Tandis que je creusais ce problème en -trottinant, les mains ballantes, un bras se glissa -sous le mien : c'était Léon qui me rejoignait.</p> - -<p>« Décidément, dit-il, tu ne veux pas déjeuner avec -moi?</p> - -<p>— Le ministère!</p> - -<p>— Soit. Tu dois à l'État de lire ton journal en ses -augustes bureaux ; mais quand dînerons-nous ensemble?</p> - -<p>— Aujourd'hui, si tu veux.</p> - -<p>— Non, je suis engagé ; mais dimanche? Le -dimanche est le libérateur des employés vertueux. -Il dételle les cinq cent mille chevaux à deux pieds -qui traînent le char emblématique ; et par un phénomène -inexpliqué jusqu'à ce jour, le char continue à -ne pas marcher lorsqu'il n'est traîné par personne. -A dimanche! J'irai te prendre vers six heures ; -garde-moi ta soirée entière pour aller au spectacle, -si le cœur nous en dit. »</p> - -<p>Il fut exact ; il arriva même à cinq heures et demie, -lui qui pratiquait l'habitude de manquer deux rendez-vous -sur trois. Cette exception m'aurait pu -mettre en garde, si j'avais été capable de soupçonner -un ami. Il me chambra dans un cabinet de restaurant, -devant un dîner fin, véritable chère de gourmets, -et Dieu sait les efforts qu'il fit pour m'entraîner -à boire ; mais l'horrible vin bleu de la pension -m'avait voué à l'eau pour la vie : c'est l'unique service -que M. Mathey m'ait rendu. Je laissai donc -l'amphitryon se monter la tête à lui seul, et je gardai -presque tout mon sang-froid. Le gaz, la nourriture, -la vapeur d'un <span lang="en" xml:lang="en">plum-pudding</span>, la fumée du -cigare répandue dans l'air que je respirais, ébranla -légèrement mon cerveau ; cependant je n'étais pas -plus ivre qu'aujourd'hui. Quant à lui, il était fort -ému, tant du vin qu'il avait pris que du mal qu'il -allait faire. Le fil de ses idées se rompait par moments, -et ses paroles s'égrenaient au hasard. Je l'entendis -répéter plusieurs fois à propos de rien :</p> - -<p>« Il le faut! il le faut! »</p> - -<p>En prenant son café, il me dit sans préambule :</p> - -<p>« Je ne sais pas où j'avais l'esprit lorsque je t'ai -proposé d'aller ce soir au théâtre. Le dimanche, il -n'y a que des spectacles impossibles et des salles de -portiers. A moins pourtant que l'Opéra ne joue ce -soir par extraordinaire ; mais non. »</p> - -<p>Je répondis naïvement :</p> - -<p>« Mais si! »</p> - -<p>J'avais passé un quart d'heure devant les affiches ; -car je n'étais guère blasé sur les plaisirs du spectacle, -et l'honnête public du dimanche ne m'inspirait aucun -dégoût. L'Opéra donnait <i>Robert le Diable</i>, un -chef-d'œuvre nouveau pour moi, et, quoiqu'il fût -chanté par des doublures, je me disais depuis le -matin :</p> - -<p>« Voilà ce que j'aimerais à entendre aujourd'hui! »</p> - -<p>Léon ne me crut pas sur parole ; il se fit apporter -le journal, vérifia le fait et me dit :</p> - -<p>« Malheureusement il est trop tard pour faire louer -deux orchestres.</p> - -<p>— Mais la loge de ton père?</p> - -<p>— Je ne crois pas qu'il la garde pour ces représentations-là.</p> - -<p>— On pourrait s'en assurer : nous sommes à cent -pas du théâtre.</p> - -<p>— Tu as donc bien envie d'aller à <i>Robert</i>?</p> - -<p>— Dame!</p> - -<p>— Eh bien! allons. Il le faut. »</p> - -<p>A tout hasard, je m'étais mis en tenue. Il en fit la -remarque et me dit :</p> - -<p>« Je comprends! on ne veut pas s'être fait beau -pour des prunes. Sais-tu, Jean-Pierre, que tu tournes -au <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>?</p> - -<p>— Un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> à bon marché.</p> - -<p>— Et par-dessus le marché, tu embellis, mon cher, -il n'y a pas à s'en défendre.</p> - -<p>— Laisse-moi donc tranquille!</p> - -<p>— Non, parole d'honneur, tous ces danseurs de -cotillon qui font florès au bal ne t'iraient pas à la -cheville. Pourquoi ne viens-tu pas dans le monde, -maintenant que tes soirées sont à toi?</p> - -<p>— Qu'est-ce que j'y ferais?</p> - -<p>— Des conquêtes, parbleu!</p> - -<p>— Tu m'ennuies.</p> - -<p>— Franchement, personne ne s'est encore jeté à -ta tête?</p> - -<p>— Personne. Et, comme de mon côté j'ai toujours -été trop discret pour me jeter à la tête des femmes, -tu peux te vanter d'avoir un vieil ami qui est un -homme absolument neuf.</p> - -<p>— Prodigieux! Et dire qu'on a prêché ce matin -dans plus de trente mille églises contre la corruption -des mœurs! A toi seul, tu réhabilites ton siècle ; -mais tiens-toi bien, si nous entrons. Gare au corps -de ballet! Tu vas voir quelques paires de jambes -qui pourront te trotter dans la tête.</p> - -<p>— Cher ami, répondis-je, je me sens incapable -d'aimer une femme que je n'estimerais pas. »</p> - -<p>Il riait encore de ma sentence en arrivant sous le -péristyle. Le contrôleur, interrogé, lui dit :</p> - -<p>« La loge est à M. Bréchot, même pour les dimanches. »</p> - -<p>Trois minutes après, nous étions installés, et je -dévorais la fin du premier acte.</p> - -<p>Vous êtes abonné de l'Opéra, monsieur, vous connaissez -la loge où mon ami m'avait mené. C'est celle -où Mme Gautripon se montre trois fois par semaine. -Elle est sur le côté, plus près de l'amphithéâtre que -de la scène.</p> - -<p>Vers la fin du premier entr'acte, je regardais la -salle vaguement, en étranger, plus attentif aux -splendeurs de l'architecture qu'aux toilettes dominicales -et aux médiocres beautés de l'assistance, lorsque -Léon me dit :</p> - -<p>« Voilà des gens qui te connaissent.</p> - -<p>— Où donc?</p> - -<p>— Là-bas, à droite, second rang de l'amphithéâtre. -Un vieux monsieur décoré. Y es-tu? Prends ma -lorgnette.</p> - -<p>— Très-bien. Le militaire à moustaches grises?</p> - -<p>— Juste.</p> - -<p>— Il me connaît peut-être ; moi je ne le connais pas.</p> - -<p>— Mais sa voisine?</p> - -<p>— Le chapeau blanc? Pas davantage.</p> - -<p>— Alors pourquoi te lorgne-t-elle obstinément? -Elle n'a fait que ça depuis notre arrivée, et tiens! -encore!</p> - -<p>— Elle a sans doute une amie dans nos environs.</p> - -<p>— Ou un ami.</p> - -<p>— Te voilà bien! Elle est très comme il faut, -cette jeune personne. C'est la fille du vieil officier.</p> - -<p>— Ou sa maîtresse. Je la plains. Il n'a pas l'air -commode. Là! vois-tu? Il lui arrache la lorgnette, -il la querelle tout bas, il lui dit : « Que je t'y prenne -encore à regarder le joli brun! »</p> - -<p>L'orchestre interrompit notre débat ; toute mon -attention se reporta sur la scène. Et pourtant, malgré -moi, je retournai cinq ou six fois la tête vers -cette jeune fille si blonde et si jolie que Bréchot -m'avait signalée. Mes distractions s'expliquent d'un -seul mot : la femme en chapeau blanc était celle que -vous avez insultée mercredi soir à l'hôtel Gautripon.</p> - -<p>Elle me plut par sa beauté, par la simplicité de sa -toilette, par l'attention visible dont elle m'honorait, -et surtout par ma propre jeunesse, par ce besoin -d'aimer que la misère et la contrainte avaient toujours -refoulé dans mon cœur. Je me mis à penser -à elle, j'oubliais l'opéra pour chercher ce qu'elle -était, ce qu'elle voulait, comment elle avait pu me -distinguer dans cette foule. Léon me surprit au moment -où je braquais à mon tour le binocle sur elle.</p> - -<p>« Ah! ah! dit-il, ça mord! »</p> - -<p>Je rougis, je balbutiai ; j'offris de parier que je -n'étais pas l'objet de cette curiosité bienveillante. -J'alléguai que nous étions deux dans la loge, et Léon -l'imperturbable rougit à son tour ; mais il reprit -bientôt son aplomb et me dit :</p> - -<p>« Il faut voir. Sors au prochain entr'acte et laisse-moi -tout seul. Je te dirai ce qu'elle aura fait. »</p> - -<p>Je me prêtai docilement à l'épreuve ; mais, au lieu -de rester passif dans les couloirs ou d'arpenter le -foyer, je descendis à l'entrée de l'orchestre. Je la -vis inquiète, agitée, promenant ses regards autour -de la salle, en haut, en bas, jusqu'au moment où -elle me reconnut dans la pénombre où j'étais caché. -Alors elle arrêta les yeux sur ma chétive personne, -et je me sentis enveloppé d'une attention bienveillante -et pudique qui n'avait rien de provoquant. Je -détournais la vue, et cependant je la voyais. Une -douche idéale qui me tomba presque aussitôt sur la -tête me fit deviner que le père me regardait aussi. -Je m'enfuis donc vers notre loge, et Bréchot se hâta -de m'apprendre ce que j'avais observé mieux que -lui.</p> - -<p>La pièce s'acheva, mais j'en jouis fort peu. Vous -devinez que mes palpitations faisaient un accompagnement -original à la musique de Meyerbeer. Léon -me quitta plusieurs fois pour passer des revues au -foyer de la danse. Lorsqu'il me tenait compagnie, il -plaisantait amèrement sur ma prétendue conquête.</p> - -<p>« Ces gens-là, disait-il, ne sont d'aucun monde. -Ils viennent à l'Opéra le dimanche avec des billets -donnés. L'homme est un garde d'artillerie en partie -fine avec une demoiselle de modes. A la fin du spectacle, -nous les suivrons, si bon te semble ; tu verras -ce couple mal assorti monter en fiacre et donner l'adresse -du Mont-Valérien ou du fort Saint Denis. -Crois moi, n'y pense plus ; allons à Tortoni prendre -une théière de punch et noyer ton caprice. »</p> - -<p>La contradiction piqua si bien mon amour-propre -que je suivis le père et la fille, suivi moi-même de -Léon. Ils nous menèrent à mi-côte de la rue Blanche ; -je les vis s'arrêter devant une maison d'honnête et -modeste apparence. Quelques minutes après, le quatrième -étage s'éclaira.</p> - -<p>« Viendras-tu? » dit Léon.</p> - -<p>J'attendais comme un grand enfant, sans savoir -quoi. Un rideau s'entr'ouvrit ; je reconnus la jeune -fille, et je suivis mon camarade en retournant la -tête à chaque pas.</p> - -<p>Le reste alla de soi. Pendant trois jours, je fis le -pied de grue des amoureux timides. Le jeudi, Léon -vint me voir ; il me défia tant et si bien que j'affrontai -le concierge de la rue Blanche. On m'apprit, pour -cent sous, que le père de mon infante était un ancien -capitaine, à cheval sur le point d'honneur. Léon -ne se tint pas pour battu ; il opposa ses renseignements -aux miens et prétendit que Mlle Émilie échantillonnait -des pantoufles et des bandes de tapisserie -pour un magasin de la rue Castiglione. Je répliquai -que ce travail redoublait mon estime pour elle, et je -me mis à partager mes loisirs entre son domicile et -son magasin. J'eus enfin le bonheur de la rencontrer -seule un jour qu'elle venait de rendre quelque ouvrage ; -je la suivis sans me résoudre à l'aborder, -quoiqu'elle laissât voir une émotion des plus encourageantes. -Rentré chez moi, j'avais la tête en feu ; -j'écrivis une lettre respectueuse, mais passionnée. -Le lendemain matin, le capitaine envahissait ma -chambre et me serrait le bouton. Je protestai de la -droiture de mes sentiments, et je lui demandai la -main de sa fille. Informations prises, il m'agréait le -dimanche suivant, et ma future s'évanouissait de -joie en me voyant entrer chez elle.</p> - -<p>Mon beau-père était le plus chatouilleux des soldats -et le meilleur des hommes. Dès qu'il m'eut accepté -pour gendre, il se mit à m'aimer comme un -fils. Vous pensez si je fus heureux de lui offrir la -place toujours vide qu'un autre homme de bien avait -laissée dans mon cœur. Nos intérêts furent bientôt -d'accord : il voulait me livrer sans contrat et d'avance -la petite dot d'Émilie ; je répondis qu'étant -pauvre, sans autre capital que mon travail et ma -santé, je réclamais le régime de la séparation de -biens. Il comprit d'autant mieux mes raisons qu'il -les avait fait valoir autrefois dans sa propre cause. -Quand les affaires vont si vite, un mariage ne traîne -pas longtemps. Émilie paraissait aussi heureuse d'être -bientôt ma femme que je l'étais de devenir son mari ; -elle allait au devant de sa destinée sans fausse honte, -mais sans empressement trop vif. Ses façons d'être -avec moi n'exprimaient que l'estime, la confiance -et la reconnaissance ; elle semblait me remercier de -l'avoir choisie. Je l'aurais moins aimée, si elle avait -laissé voir quelque chose de plus. Son père nous -estimait trop pour nous surveiller de bien près, et -nous avions à cœur de justifier sa confiance. Un -seul jour, dans l'ivresse de la passion, je m'oubliai -jusqu'à serrer ma fiancée dans mes bras ; elle me -repoussa avec une sorte d'épouvante : ce mouvement -de noble pudeur me la rendit plus respectable -et plus chère.</p> - -<p>Dès que la chose avait été résolue, je m'étais empressé -d'en faire part à Léon. Son premier mouvement -fut de m'embrasser avec joie ; j'en conclus -qu'il se reprochait ses mauvaises plaisanteries, et -pour le consoler je lui dis :</p> - -<p>« C'est à toi que je devrai d'être heureux. »</p> - -<p>Il s'en défendit vivement, et jura que je ne devais -rien qu'à moi-même, rappelant tout ce qu'il avait -fait pour me dissuader.</p> - -<p>« Mais alors tu me blâmes?</p> - -<p>— Non! mais chacun pour soi dans ces sortes -d'affaires. Marie-toi, si bon te semble ; moi, je tire -mon épingle du jeu. »</p> - -<p>Il promit cependant de m'assister comme témoin, -puis il se ravisa, prétextant que son père pourrait -bien l'envoyer en Russie, juste au moment où j'aurais -besoin de lui. La maison, disait-il, avait plusieurs -ponts à livrer, il fallait qu'un des chefs assistât aux -épreuves ; mais je n'avais pas lieu de désespérer : -M. Bréchot ferait peut-être le voyage, et Léon resterait -à Paris. En attendant, j'offris de le présenter -chez mon beau-père. Il ne dit jamais non, mais il -m'ajourna tant de fois que je finis par le laisser en -paix. Je comprenais qu'il préférât ses plaisirs au -spectacle d'un petit bonheur bourgeois comme le -nôtre ; cependant cette marque d'indifférence m'attrista -un jour ou deux. Grâce à Dieu, mes occupations -ne laissaient pas de place à la mélancolie : -nous faisions notre nid. M. Pigat nous avait trouvé -un logement dans nos moyens, un peu loin, un peu -haut, sous les toits de la rue de Courcelles, mais -commode et égayé par la vue d'un jardin. Il y jetait -toutes ses économies, le pauvre homme! Pas un -meuble, pas un rideau qui ne lui eût coûté quelque -privation. Notre lit représentait pour lui cinq ans -d'absinthe : il m'en fit la confidence en riant.</p> - -<p>« C'est tout profit, disait-il, car la sobriété prolongera -ma vie ; j'aurai cinq ans de plus à voir grandir -mes petits-fils. »</p> - -<p>J'avais donné congé au propriétaire de ma mansarde, -rue de Ponthieu ; mais mon bail était signé -pour un an, et on ne me permit pas de remporter -les meubles qui garantissaient le loyer. Il fallait -deux cents francs pour libérer cet humble bagage ; -je trouvai plus commode de le laisser en place jusqu'à -ce qu'un nouveau locataire endossât ma responsabilité. -Vous verrez tout à l'heure en quoi ce -contre-temps me servit.</p> - -<p>Huit jours avant les noces, Léon me dit adieu. -Décidément il n'allait plus au nord, il allait au midi, -vers la Lombardie : la girouette avait tourné. En -me donnant la dernière embrassade, le pauvre ami -pleurait comme un enfant.</p> - -<p>« Quoi qu'il arrive, me dit-il, sois certain que -personne au monde ne t'aime plus solidement que -moi. Puis-je compter sur ton dévouement? »</p> - -<p>Le doute seul était ridicule : je ne répondis qu'en -levant les épaules.</p> - -<p>« Écoute, reprit-il, j'exige qu'avant d'épouser -Mlle Pigat tu fasses une visite à mon père. Il a besoin -de te parler ; sa porte te sera ouverte tous les matins -de neuf heures à midi. Si par hasard on te disait -qu'il n'y est pas, ou qu'il est en affaires, fais-lui passer -ta carte ; c'est convenu. Tu ne regretteras pas -cette démarche, et tu regretterais toute ta vie de l'avoir -négligée. Embrassons-nous encore, et à bientôt. »</p> - -<p>Je trouvai facilement deux témoins au ministère. -Ils furent avertis que le mariage civil, la cérémonie -religieuse et le repas se feraient tout d'un tenant, -en une matinée. Ma future avait exprimé le désir de -quitter Paris le jour même et de passer quarante-huit -heures dans la solitude de Fontainebleau. Tout -le monde approuva ce caprice de jolie fille : mon -chef de bureau nous accorda spontanément une -quinzaine ; le bon M. Pigat me dit en mordant sa -moustache :</p> - -<p>« J'aime mieux ça ; quand il faut se quitter, c'est -comme une opération de chirurgie : plus la coupure -est nette, moins on a de mal. »</p> - -<p>La politesse me commandait d'aller voir M. Bréchot -père, quand même je n'aurais pas promis cette -visite à son fils. L'entrepreneur était à peu près le -seul homme qui m'eût porté quelque intérêt, sans être -mon camarade : j'avais été reçu chez lui, je m'étais -essayé dans ses bureaux, je lui devais ma nouvelle -position. Cependant je retardai jusqu'au dernier -moment le devoir qu'il fallait lui rendre. Son caractère -m'était peu sympathique ; sa libéralité lourde et -presque insolente m'effarouchait d'avance ; je craignais -de recevoir sur la tête un pavé d'argent.</p> - -<p>En effet, il commença par me dire que j'avais un -compte ouvert à sa caisse, que je pouvais puiser, -qu'il ne marchandait pas un dévouement comme le -mien. Je répondis modestement que j'aurais recours -à ses bontés, si je perdais ma place ou si je tombais -malade, mais que jeune, bien portant et muni d'un -honnête emploi, grâce à lui, je n'avais plus besoin -de rien.</p> - -<p>A mon grand étonnement, une réponse si simple -et si naturelle le troubla. Il se mit à divaguer contre -la lésinerie du budget, contre le luxe des femmes et -le relâchement des mœurs. Il me dit que le mariage -n'était plus qu'une affaire de convention, que les -bons ménages n'existaient pas, que l'homme était -presque toujours trompé, mais qu'il se consolait -aisément à Paris, s'il avait de l'or dans ses poches.</p> - -<p>Je le savais sceptique et même un peu cynique, et -je n'étais pas d'humeur à tenter la conversion d'un -tel endurci. Donc je le laissai dire, et il parla longtemps -à tort et à travers. Il me conta des choses -que je savais et d'autres que j'avais vaguement devinées, -son projet d'anoblir Léon par le mariage, le -peu d'empressement que son fils mettait à lui plaire, -la peur qu'on avait eue de le voir se mésallier.</p> - -<p>« Vous entendez bien, me dit-il, que si ce gamin-là -complotait une sottise, l'ami qui se mettrait en -travers deviendrait mon bienfaiteur ; rien ne me -coûterait pour le payer de ses peines ; il trouverait, -grâce à moi, de telles compensations, qu'en fin de -compte il aurait plus gagné que perdu. »</p> - -<p>Je protestai que, si Léon s'écartait de la bonne -route, je ne m'épargnerais pas pour l'y ramener, et -que ma récompense en pareil cas serait dans le -succès même. Il me remercia, louant ma générosité, -répétant qu'il était heureux de l'amitié qui m'unissait -à Léon, qu'il y voyait la meilleure des garanties, -qu'un refroidissement entre nous troublerait son -repos, empoisonnerait son existence, le frapperait -au cœur! Je ne pus m'empêcher de rire à ces exagérations -d'un sentiment qui me flattait. Je lui certifiai -que rien au monde ne pouvait me brouiller avec -son fils ; je rappelai les services que Léon m'avait -rendus, les liens de reconnaissance qui m'enveloppaient -tout entier.</p> - -<p>« Moi aussi, lui dis-je, j'ai ouvert à votre fils un -crédit illimité ; il peut tirer à vue sur mon dévouement : -quoi qu'il exige, je ne laisserai pas protester -sa signature. »</p> - -<p>Devant ces assurances, son front s'éclaircit. Il me -serra contre son cœur ; il prit dans son tiroir une -liasse de billets de banque et abusa de sa vigueur -herculéenne pour me la fourrer dans la poche. Ainsi -lesté, il me poussa vers la porte, me jeta dans l'antichambre -et tira les verrous sur lui.</p> - -<p>Mais grâce à Dieu, j'avais appris dans mon enfance -que l'homme se dégrade en acceptant ce qu'il -n'a pas gagné. Je portai ces billets à la caisse, et je -dis au premier employé qui se rencontra : « Argent -de M. Bréchot. » Comme j'étais un peu de la maison, -la chose parut naturelle. L'employé compta -vingt-cinq mille francs et les inscrivit sous mes -yeux à l'avoir de son chef. Le lendemain, j'épousais -Mlle Pigat. A trois heures et demie, mon beau-père -et nos quatre témoins nous conduisaient à la gare -de Lyon ; à cinq heures nous débarquions à Fontainebleau, -et je poussais un cri de surprise en reconnaissant -Léon Bréchot, mon vieil ami, qui me tendait -les bras.</p> - -<p>Émilie le reconnut avant moi, quoiqu'elle ne fût -pas censée l'avoir jamais vu. Elle cria : Léon! et s'évanouit. -Je ne songeai pas même à m'étonner de -cette connaissance et de cette familiarité. D'un côté -la rencontre, de l'autre l'accident paralysaient un -peu mes moyens. Quoique ma femme fût sujette -aux syncopes, quoiqu'on m'eût affirmé que le mariage -devait l'en guérir, je n'assistais jamais sans -épouvante à ces petits simulacres de la mort. Le -moment et le lieu compliquaient la situation de mille -embarras ridicules. Il fallut transporter à bras la -belle évanouie ; le premier refuge qui s'offrit fut une -espèce d'hôtel-cabaret voisin de la gare ; une foule -de badauds nous suivit jusqu'au seuil et s'attroupa -sur la place ; l'hôtelier, sa femme et ses filles vinrent -nous encombrer de leurs soins. On voulut absolument -déshabiller Émilie ; je renvoyai les deux hommes, -comme c'était mon droit ; mais Léon, pâle, -haletant, méconnaissable, me saisit violemment au -poignet, et m'entraîna dans une autre chambre dont -il ferma la porte à clef. Là je le vis tomber à mes -pieds ; il prit ma main, la baisa, l'arrosa de ses -larmes et me cria d'une voix lamentable :</p> - -<p>« Pardon! merci! Ah! Jean-Pierre, tu es le plus -noble et le plus généreux des hommes! Pardon! -pardon! »</p> - -<p>Je crus positivement qu'il avait perdu la tête.</p> - -<p>« A qui diable en as-tu? lui dis-je en retirant ma -main. Veux-tu te relever bien vite! Tu me fais peur, -sacrebleu!</p> - -<p>— Non, reprit-il avec une énergie désespérée en -embrassant mes genoux. Je ne veux pas me relever -avant que tu m'aies dit : je te pardonne!</p> - -<p>— Et que pardonnerai-je à celui qui ne m'a jamais -fait que du bien? Tu es parti mal à propos, -c'est vrai ; tu nous as manqué ce matin, à la mairie, -à l'église et à table ; mais les affaires avant tout : je -ne t'ai pas gardé rancune un moment. »</p> - -<p>Il se releva, me regarda entre les yeux, croisa les -bras et me dit à demi-voix :</p> - -<p>« Est-ce que par hasard tu n'aurais pas vu mon -père?</p> - -<p>— Si fait.</p> - -<p>— Je respire. Et il t'a parlé?</p> - -<p>— De mille et une choses.</p> - -<p>— Et tu t'es marié? Ah! mon ami, comment reconnaîtrai-je -un tel service?</p> - -<p>— Quel service? A qui en as-tu? Tu commences -par me demander pardon de tout le bien que tu -m'as fait ; tu finis par me remercier d'avoir pris une -honnête petite femme que j'adore. Allons savoir de -ses nouvelles, veux-tu? »</p> - -<p>Il me barra le chemin en criant :</p> - -<p>« Écoute-moi d'abord. Je suis un misérable. Mon -père m'a trompé ; nous sommes tous ses victimes. -Ah! le vieux Machiavel! Moi, j'étais décidé à tout -dire ; voilà pourquoi sans doute il m'a éloigné de -Paris. Il m'a juré de t'ouvrir les yeux en temps utile, -avant l'affaire. Que tout ceci retombe sur sa tête!</p> - -<p>— Mais qu'y a-t-il enfin?</p> - -<p>— Il y a qu'Émilie est ma maîtresse depuis un an. -Il y a que depuis trois mois nous craignons… »</p> - -<p>Le reste de l'aveu fut arrêté par mes dix doigts -qui lui serraient la gorge. En moins de temps qu'il -n'en faut pour le dire, Léon tombait suffoqué, écrasé ; -les os de sa poitrine craquaient sous la pression de -mon genou, et je demandais à grands cris une arme -pour l'achever.</p> - -<p>Ce fut lui-même qui répondit :</p> - -<p>« Là, dans ma poche, un revolver ; tu me rendras -service. »</p> - -<p>Je ne sais pas, monsieur, comment vous vous -seriez conduit à ma place. Moi, je frémis alors en -pensant que je n'avais qu'un geste à faire pour devenir -assassin.</p> - -<p>« Relève-toi, dis-je à Bréchot, nous trouverons -moyen d'égaliser les armes.</p> - -<p>— Non, répondit-il, rien au monde ne me fera -croiser l'épée avec toi ; mais je me tuerai, si tu veux, -et tout de suite… »</p> - -<p>Je lui retins le bras et je le sommai de me dire -toute la vérité.</p> - -<p>L'histoire était cruellement simple. Léon avait -rencontré, poursuivi et séduit Mlle Pigat, qui sortait -souvent seule. Le jour où il fallut prévoir les -conséquences de sa faiblesse, elle dit : Je suis morte, -mon père ne me pardonnera pas. Le jeune homme -prit alors la résolution d'épouser Émilie : son caprice -pour elle était devenu de l'amour ; il pleurait de -tendresse à l'idée d'être père. Il s'ouvrit donc à -M. Bréchot ; mais le vieillard, je vous l'ai dit, suivait -d'autres visées. Léon, qui est un peu plus jeune que -moi, n'avait pas vingt-cinq ans révolus. Les eût-il -eus, recourir aux actes respectueux, c'était embrasser -la misère. D'ailleurs M. Pigat était trop fier pour -jeter Émilie dans une famille qui la repoussait. Y -eût-il consenti, les délais prescrits par la loi reculaient -forcément le mariage jusqu'au moment où la -grossesse serait visible aux yeux du père. Léon ne -pouvait donc que se soumettre aux volontés de -M. Bréchot. L'entrepreneur lui dit :</p> - -<p>« Te voilà bien embarrassé pour peu de chose! -Tous les fils de famille ont passé par là, et toujours -leurs parents les ont tirés d'affaire. Trouve un pauvre -garçon qui épouse la mère et l'enfant ; je placerai -monsieur, je doterai madame et je ferai un sort au -petit : c'est élémentaire. »</p> - -<p>Mais le cœur de Léon se soulevait à l'idée de jeter -Émilie au bras d'un faquin. Il ne refusait pas de marier -sa maîtresse, mais à la condition de la garder -pour lui seul. Il consentait à voir son fils affublé -d'un nom d'emprunt, mais du nom d'un honnête -homme. Bref on se mit en quête d'un être chaste, -intelligent, dévoué, désintéressé, qui pourtant fût à -vendre, et l'on me fit l'honneur de m'accorder la -préférence. M. Bréchot dit que le sort m'avait prédestiné -à cela, que j'avais été dès l'enfance un objet -de commerce, que mon père m'avait vendu à M. Mathey -sans me demander mon avis, qu'il serait ingénieux, -facile et sans danger de m'acheter à moi-même sans -me le dire, sauf à régler après. Léon me défendit -d'abord résolûment contre cette trahison, il résista -le plus longtemps qu'il put ; mais la nécessité, l'urgence, -mes protestations d'une amitié à toute épreuve -levèrent ses scrupules un à un. Il accepta un rôle -dans la comédie ; il y fit entrer sa maîtresse : une -femme n'a plus de conscience à elle du jour où elle -se donne à un amant. Pour moi, j'avais été crédule -et sot au delà de toute espérance ; je jouais si naturellement -mon personnage d'amoureux que Léon -s'en émut à la fin. Huit jours avant le mariage, il -avertit son père qu'il allait me déclarer tout. M. Bréchot -revendiqua l'honneur de cette négociation délicate, -persuadé qu'une somme aplanirait les voies. Il -envoya son fils en province, lui promit que je ne -me marierais qu'à bon escient, et qu'aussitôt marié je -me ferais un devoir de lui conduire Émilie. Ma fierté -le déconcerta ; il n'osa plus me mettre un tel marché -à la main lorsqu'il vit de quel air je refusais son -argent. Toutefois il croyait avoir fait un coup de -maître en fourrant vingt-cinq mille francs dans ma -poche ; j'avais reçu des arrhes, pensait-il, ce qui -m'ôtait le droit de me fâcher trop fort. Léon de son -côté se disait : De deux choses l'une, ou Jean-Pierre -rompra son mariage, et je n'aurai sur la conscience -qu'un complot sans commencement d'exécution ; ou -il me rendra le service capital que j'attends de son -amitié, mais il le fera de plein gré, sans pouvoir dire -qu'on l'a trahi. Il se libère ou il se dévoue ; dans -aucun cas, il ne peut dire que nous l'avons immolé -comme une victime au bonheur d'autrui. Lorsqu'il -me vit descendre avec Émilie à la gare de Fontainebleau, -il conclut naturellement que je savais la vérité, -que j'avais passé outre, que je m'étais sacrifié -à l'amitié, mais qu'il me devait des excuses pour -m'avoir jeté sous ce laminoir qui transformait un -honnête homme, droit et fier, en un plat mari. Voilà -ce qu'il me dit en substance, entremêlant les aveux -d'une confession aux moyens d'une plaidoirie.</p> - -<p>A mesure qu'il s'expliquait, je sentais mon sang -se refroidir et ma colère s'apaiser. Mon malheur -n'était plus l'œuvre de Léon seul, la plus lourde -part de responsabilité retombait sur son père ; mais -le fils n'était pas innocent. Je me rappelais ses -scrupules, ses hésitations, ses remords anticipés ; -mais pouvais-je oublier la perfidie avec laquelle il -m'avait berné lui-même? Ce n'était pas M. Bréchot -qui m'avait conduit à l'Opéra. Nul autre que Léon -ne m'avait signalé le chapeau blanc de Mlle Émilie -et sa lorgnette perfidement braquée sur moi. Enfin -c'était pour lui, dans son intérêt seul qu'on avait -disposé de ma vie! Je n'étais plus célibataire, et je -n'étais pas marié : on m'avait pris ma liberté sans -me donner en échange un seul jour de bonheur. -Entre un terrassier parvenu, un petit viveur fainéant -et une fille déchue, il avait été décidé que Jean-Pierre -Gautripon, citoyen français, vivrait et mourrait seul, -sans femme, sans enfants, sans famille! Et l'on trouvait -cela tout simple : j'étais si bon!</p> - -<p>Léon n'oublia pas ce merveilleux argument :</p> - -<p>« Tu m'avais dit mille fois : dispose de ma vie!</p> - -<p>— Eh! morbleu! répliquai-je, il y a une denrée -plus précieuse que la vie! Je ne l'offrais pas, et tu -me l'as volée en m'accouplant à ta maîtresse. »</p> - -<p>Il entendit tout ce que j'avais sur le cœur et ne -chercha plus même à se défendre.</p> - -<p>« Va toujours! disait-il en pleurant ; je me hais et -je me méprise plus que tu ne peux faire. Écrase-moi, -tue-moi! Le revolver est là, tout chargé. S'il te répugne -de verser mon sang, donne, que j'en finisse, et -ma mort arrangera tout.</p> - -<p>— Elle n'arrangeait rien! Cette femme, cet enfant, -que veux-tu qu'ils deviennent? M'estimes-tu si peu -que tu me croies capable de réépouser ta veuve et -d'endosser ton orphelin? Va-t'en au diable avec la -famille que tu t'es faite! Il n'y aura jamais rien de -commun entre ces créatures et moi. Enlève ton Émilie, -et cache-la dans quelque coin ; c'est ton affaire. -Quant à moi, je ne reste ici que le temps de me laver -les mains, et je retourne à Paris.</p> - -<p>— Seul? Et M. Pigat? et mon père? et le monde? -Que diras-tu?</p> - -<p>— Crois-tu donc par hasard que la bassesse d'autrui -puisse changer mes habitudes? Ai-je jamais -menti? Je dirai la vérité, jour de Dieu!</p> - -<p>— Mon père nous fera mourir de faim, et M. Pigat, -si bien que je la cache, viendra tuer sa fille entre -mes bras.</p> - -<p>— Ton père n'a pas le droit de vous faire expier -son propre crime. Quant à M. Pigat, s'il tue sa fille, -il fera bien. Si j'étais père (il n'y a plus de danger, -grâce à toi), je pardonnerais à mon enfant de s'être -laissé séduire ; je serais sans pitié pour celle qui -amorce le cœur d'un honnête homme et l'attire dans -un guet-apens. Adieu. »</p> - -<p>Il se jeta au-devant de moi dans l'attitude classique -des suppliants.</p> - -<p>« Houss! » lui criai-je. C'est le cri dont on se sert -en Lorraine pour chasser les chiens. Le paysan se -réveillait en moi.</p> - -<p>« Jean-Pierre! ton adieu, c'est notre arrêt de mort.</p> - -<p>— Bah! Tu ne parlerais pas tant de mourir, si tu -en avais envie! »</p> - -<p>Cependant je pris son revolver et je le glissai -dans ma poche. Il se méprit sur mon intention et -me dit :</p> - -<p>« Ceux qui veulent mourir ne s'en vantent point, -n'est-ce pas? Ils vont dans la forêt chercher un -carrefour solitaire… Tu ne feras pas cela, Jean-Pierre! -Je te le défends! »</p> - -<p>A cette exclamation, je répondis par un superbe -éclat de rire.</p> - -<p>« Pas si sot, mon cher camarade! Me prends-tu -pour un héros de roman? Ma mort te rendrait service, -il est vrai, mais je t'en ai déjà rendu plus que -tu n'en méritais, des services! A mon petit point de -vue personnel, je ne suis pas de trop sur la terre. -J'ai quelques années devant moi, on n'est ni sot, ni -paresseux, on peut se rendre utile aux braves gens -qui peuplent ce petit globe. Cela vaut un peu mieux -que de se faire sauter la tête au bénéfice d'un polisson -et d'une drôlesse. Bonsoir! »</p> - -<p>Au même instant, une sorte de jocrisse employé -dans l'hôtel vint frapper à notre porte. J'ouvris.</p> - -<p>« Messieurs, dit le garçon, votre dame est rhabillée ; -elle demande après vous.</p> - -<p>— Va, cher ami, dis-je à Bréchot, va retrouver -ta <i>dame</i> et prie-la d'agréer mes excuses, car il m'est -formellement impossible de lui baiser les mains. »</p> - -<p>Sur ce je descendis en fredonnant un air de <i>Robert -le Diable</i>.</p> - -<p>Je vous ai dit que le rez-de-chaussée de notre auberge -était une sorte de café-restaurant. Comme je -traversais la grande salle, je vis dans un miroir un -monsieur qui me ressemblait encore, mais qui n'était -plus tout à fait moi. J'avais des habits neufs, une -<i>suite</i> commandée exprès pour ce petit voyage, et -cela me rendait décidément trop joli. On m'eût pris -pour un jeune commis de nouveautés s'en allant en -conquête ; mais ce qui me frappa le plus vivement -fut l'expression de mon visage. J'avais le nez pincé, -les lèvres amincies et quelque chose de satanique -dans le regard. Bref, je ne me plus pas à moi même -et je me dis : « Ah çà! deviendrais-tu méchant? On -s'aigrirait à moins, je l'avoue, mais ce n'est pas une -raison. »</p> - -<p>La gare était à quelques pas ; les trains se succédaient -d'heure en heure ; pour me transporter aussitôt -à Paris, je n'avais qu'à vouloir. Cependant la soif -de respirer à l'aise, le désir d'arrêter un plan de -conduite, enfin je ne sais quel besoin d'apaisement -me poussa vers la forêt. Il y avait longtemps que je -ne m'étais retrempé dans un bain de grand air. Je -me dirigeai à pas lents vers un massif de hauts arbres -jaunis par l'automne, je franchis la lisière, et je me -mis à marcher sous bois, à l'aventure, tantôt gravissant -les rochers, tantôt foulant les épaisseurs de -feuilles mortes qui s'accumulent dans les fonds. Le -soleil se couchait ; l'horizon était comme drapé de -gros nuages pourpre et or. De ma vie je n'avais rien -rêvé de si beau. Quand j'arrivais en haut d'une colline, -je voyais onduler la forêt infinie comme un océan de -toutes les couleurs. J'étais saisi par une puissance -supérieure à nos colères, et ce grand calme bienveillant -qui est l'esprit de la nature s'assimilait mon -cœur violent et troublé ; mais si j'étais apte à goûter -cette quiétude, je n'étais pas capable d'en jouir. A -chaque instant je m'arrachais par un soubresaut à -la clémente sérénité du monde extérieur. Je courais -comme un fou en criant : « Moi! moi! moi! » Farouche -protestation de l'être seul et souffrant contre -l'harmonie universelle!</p> - -<p>Cependant les heures marchaient, les nuages -avaient pâli, les formes de la forêt se fondaient peu -à peu dans l'ombre ; mes sens offraient moins de -prise aux spectacles du dehors, la fraîcheur de la -soirée me concentrait insensiblement en moi-même. -Je m'assis, je fermai les yeux, je m'isolai de tout, et -je recommençai sur nouveaux frais le plan de ma -modeste existence. Je fus très-agréablement surpris -de me retrouver juste au même point que le mois -précédent avant la soirée de l'Opéra. J'avais toujours -ma place et le moyen de gagner honnêtement ma -vie. Le bureau m'attendait aux heures accoutumées, -les compagnons de mon petit travail si facile et si -doux me recevaient à bras ouverts. La chambre de -la rue de Ponthieu était toujours à moi, je pouvais -y rentrer dès ce soir et dormir comme autrefois sur -ma couchette de noyer. Léon ne viendrait plus chevaucher -sur ma chaise de paille en fumant ses fameux -cigares ; mais Léon n'était pas nécessaire à mon bonheur : -j'avais passé souvent des mois entiers sans le -voir, et la privation semblait très-supportable. Pour -me consoler de sa perte, je n'avais qu'à supposer -qu'il était mort le mois dernier, digne d'estime et de -regrets, et à l'ensevelir honorablement dans un petit -coin de ma mémoire. Quant à Mlle Pigat, je la connaissais -si peu et de si loin qu'en vérité son éclipse -n'était pas matière à grand deuil. Il est vrai qu'en -un mois elle m'avait ôté le droit de prendre une -autre femme ; mais elle m'en avait ôté l'envie, et -tout se compensait. Où diable était le désastre? Cette -légère épreuve pouvait tourner à mon profit. Je me -voyais assuré désormais contre la tentation de faire -un sot mariage. Je n'aurais pas d'enfants, c'est un -malheur que tout célibataire subit avec résignation. -Libre des soucis du ménage, j'allais trouver enfin le -temps de travailler ; j'emploierais les loisirs du bureau -et mon fonds de savoir classique à des œuvres -utiles à mes semblables, et peut-être, qui sait? honorables -pour moi!</p> - -<p>Quand j'eus bâti mon château en Espagne, je me -levai plein de force et de confiance. Seulement mes -habits étaient trempés de rosée et j'avais perdu mon -chemin. Il fallut quelque temps pour m'orienter en -forêt et retrouver la gare. On fermait. Le dernier -train était passé à neuf heures et demie ; on n'en attendait -plus avant deux heures vingt-trois du matin. -Force m'était de chercher un gîte ; la belle étoile est -trop inclémente en automne ; je venais de l'apprendre -à mes dépens. Je m'informai de mes bagages ; -le préposé me dit qu'ils étaient à l'hôtel d'en face. -« Eh bien! pensai-je en traversant la place déserte, -allons dormir dans cette auberge où ma malle a dû -retenir une chambre pour moi. »</p> - -<p>En effet, le même pataud que j'avais déjà vu me -conduisit sans broncher au premier étage ; il ouvrit -une porte, et je reconnus dès le seuil ma malle neuve -qui m'attendait. La maison paraissait tranquille : à -dix heures du soir on n'entendait plus de bruit.</p> - -<p>Je ne daignai pas m'informer de ma compagne, -qui ne m'était plus rien. Évidemment Bréchot l'avait -emmenée : bon voyage! Mais le génie hospitalier qui -portait la bougie me dit à demi-voix avec un fin sourire : -« Monsieur n'aura pas peur, il est en pays de -connaissance : l'autre monsieur et sa dame sont là. »</p> - -<p>Entre ma chambre et la leur, il n'y avait qu'une -porte condamnée. Leur procédé, je le confesse, me -parut vif. J'eus beau me dire, pour les excuser, qu'ils -me croyaient parti par le dernier train, que j'avais -fait à Léon des adieux péremptoires, que personne -n'était obligé de prévoir le petit accident qui m'arrêtait. -Je ne pus m'empêcher de sentir qu'ils poussaient -l'impudence à son comble ; je me rappelai -malgré moi que cette poupée blonde m'avait juré -fidélité le matin même, et par deux fois. Le voisinage -éveilla dans mon esprit des souvenirs de cour d'assises ; -je pensai à tous les maris qui s'étaient fait justice -en pareille occurrence et que le jury avait presque -complimentés. Le revolver du fils Bréchot me -chatouillait à travers ma poche, et malgré le sommeil -qui picotait mes yeux je ne pouvais me mettre -au lit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>La porte qui nous séparait n'était qu'une feuille de -bois blanc décorée de quelques moulures. A l'examiner -de près, j'y aurais découvert sans doute un ou -deux trous de vrille percés, selon l'usage, par un -commis voyageur en goguette ; mais le métier d'espion -me répugnait, et je n'étais pas homme à faire -la police de mon honneur. J'allais et venais à grands -pas entre le lit et la fenêtre, faisant craquer mes -brodequins, sifflotant tous les airs qui me passaient -dans la mémoire, et satisfait en somme de ne rien -voir et de ne rien entendre. Je savais que les jugements -les plus sensés et les résolutions les mieux -assises ne tiennent pas contre certains affronts. Quelque -chose m'avertissait que tout l'échafaudage de -mes raisons pouvait crouler comme un château de -cartes au bruit d'un seul baiser ; qu'un simple mot -venant me souffleter à travers ces voliges mal jointes -me jetterait hors des gonds et me précipiterait Dieu -sait où.</p> - -<p>Dans les moments de calme, je me disais :</p> - -<p>« Puisqu'elle n'est plus ma femme, je serais un -grand sot de m'émouvoir. Le monde ne peut pas me -confondre avec les épouseurs de drôlesses et les endosseurs -d'enfants qui souillent le pavé de Paris ; on -saura dès demain que j'étais tombé dans un piége -et que j'en suis sorti du premier bond. Ayant répudié -Mlle Pigat, ai-je encore le droit de la surveiller? -non, sans doute ; de la punir? moins encore. Si nous -avions divorcé comme des Anglais, des Belges ou -des Russes, je pourrais la rencontrer dans le monde -au bras d'un autre mari. Il est vrai que le divorce -est interdit chez nous ; mais on y supplée comme on -peut dans toutes les occasions où il serait juste et -nécessaire. Les bigots effarés de 1816 ont fait un -vide dans nos lois ; je le comble à ma façon lorsque -j'envoie ma femme à tous les diables. Elle retourne -à son amant ; pourquoi pas? Il faut bien qu'elle retourne -à quelqu'un, la malheureuse! »</p> - -<p>Cependant je ne pouvais oublier que cette étrange -nuit de noces m'avait été destinée par Bréchot. C'était -un pur hasard qui nous rapprochait en ce moment -dans une auberge de dernier ordre ; mais avant -l'accident d'Émilie, les aveux de Léon et ma vigoureuse -colère, notre gîte avait été commandé quelque -part. Mon vieil ami était arrivé à Fontainebleau -avant nous, pour nous attendre ; il s'était installé -dans quelque grand hôtel de la ville, aux environs -du château ; il avait retenu un bel appartement, avec -une chambre pour moi, bien commode et bien située, -assez loin d'eux pour qu'ils fussent libres, assez près -pour imposer silence aux commentaires! Et l'on -avait pu croire que je me prêterais à cette ignoble -comédie! Pour quel homme ces gens-là me prennent-ils? -Insulter si froidement et de propos délibéré un -garçon de vingt-cinq ans, qui a du sang dans les -veines! Ils ne savent donc pas, les fous! que les nuits -d'octobre sont longues, et qu'à se promener depuis -le soir jusqu'au matin le plus patient peut se lasser!</p> - -<p>Je ruminais ainsi depuis tantôt deux heures quand -je sentis ma tête s'appesantir et mes jambes vaciller. -Mes idées, parfaitement limpides au début, sortaient -troubles et limoneuses comme le fond d'un tonneau. -Je m'étendis tout habillé sur mon lit, et l'oppression -morale se compliqua d'une angoisse évidemment -maladive. Je fermai les yeux, et certain éblouissement -qui m'obsédait redoubla. Il me fallut un véritable -effort pour gagner la fenêtre et l'ouvrir. Mes -oreilles tintaient ; j'entendais mille bruits étranges, -et entre autres des gémissements étouffés. Le grand -air me rétablit bientôt. Accoudé sur l'appui de la -fenêtre, je sentis mon corps se ranimer et mon -esprit s'affermir. De ma vie je n'avais respiré si pleinement -et d'un tel appétit. Le voisinage de la noble -forêt m'expliqua cette sensation exquise ; en moins -d'une demi-heure, je fus non-seulement remis, mais -comme régénéré. J'étais si bien qu'il me parut tout -naturel d'oublier les iniquités du monde et de me -mettre au lit.</p> - -<p>Mais à peine avais-je regagné le milieu de la -chambre qu'une odeur âcre me prit à la gorge, -tandis qu'une force invisible me comprimait les -tempes. Je reconnus la vapeur du charbon, et je -compris que le malaise auquel je venais d'échapper -était un commencement d'asphyxie. Je m'empressai -de rappeler le grand air à mon secours, et je me -mis à chercher la cuisine de l'hôtel pour arrêter, -s'il se pouvait, le danger à sa source ; mais, à mesure -que je descendais vers la cuisine, l'air devenait -plus respirable : assurément le mal ne venait -pas de là. En trois minutes, je fus fixé. C'était mon -ex-ami et Mme Gautripon qui s'occupaient de me -rendre la liberté. Ils n'avaient pas épargné le combustible, -et tout me faisait croire qu'avant une heure -je serais veuf.</p> - -<p>Ce double suicide arrangeait tout ; il remettait ma -vie en l'état où Bréchot l'avait prise pour la corrompre -et la désoler. Je n'avais pas d'excuses à -produire, pas d'explications à donner, pas de compte -à régler avec M. Bréchot, avec M. Pigat, avec le -monde. C'était la plus belle conclusion que je pusse -rêver et la plus simple. Il ne m'en coûtait rien, tout -se faisait spontanément, sans mon aide ; je n'avais -pas même à remuer le bout du doigt, il suffisait de -laisser aller les choses. Deux coupables se faisaient -justice : en bonne conscience, était-ce à moi de les -sauver?</p> - -<p>Voilà, monsieur, les premières pensées qui me -vinrent à l'esprit : vous conviendrez qu'elles étaient -logiques. Je me félicitai même un instant de n'être -pas plus chrétien qu'on ne l'est après dix ans de -collége ; car, si j'avais appris le pardon des injures, -il s'en serait suivi un tiraillement entre la justice et la -charité qui m'eût conduit à faire un monologue assez -long dans la manière de Corneille. Comme j'étais de -mon temps, je me bornai à dire :</p> - -<p>« C'est bien fait : je vais passer une nuit blanche -et prendre un rhume de cerveau ; mais cette légère -incommodité m'épargne toute une vie de honte et -de douleur : j'y gagne! »</p> - -<p>Dans cette agréable pensée, j'ouvris ma valise, -j'endossai un vêtement chaud, j'échangeai mes bottines -contre des pantoufles, je nouai un mouchoir -autour de ma tête, et je me trouvai fort à l'aise. Le -courant d'air qui circulait entre la porte et la fenêtre -assainissait ma chambre ; une promenade un peu -vive me permettait de supporter la fraîcheur de la -nuit. J'avais formellement résolu de partir par le -train de 2 heures 23 minutes et d'attendre chez -moi, rue de Ponthieu, le dénoûment de ce petit -drame.</p> - -<p>Hélas! l'homme n'est point parfait. Tous les philosophes -l'ont dit, je l'ai prouvé, monsieur, dans -cette nuit à jamais regrettable. Tant que ma femme -et mon ami moururent en silence, j'envisageai la -question au point de vue abstrait, mathématique : -leur fin me paraissait la conséquence naturelle de -leur crime, mon attitude expectante et digne semblait -être le vrai rôle d'un honnête homme outragé ; -mais au premier gémissement qui vint déchirer mes -oreilles, cette lâche et misérable humanité qui jusque-là -m'avait laissé tranquille m'empoigna des pieds -à la tête, me tordit les entrailles et secoua mon cœur -comme un grelot. Cela ne dura pas une seconde, -mais dans ce court espace de temps je vis des choses -que Dante n'a pas même aperçues dans son interminable -rêve. J'embrassai d'un coup d'œil toute l'espèce -humaine, les morts et les vivants et ceux qui -sont encore à naître. Tout cela se tenait ensemble et -ne faisait qu'un seul corps ; le même sang circulait -partout, et les douleurs individuelles se répercutaient -dans la masse par une secousse électrique. -Il y avait de moi dans tous les autres hommes, et je -les sentais tous vivre en moi, tous sans exception, y -compris Léon et sa maîtresse! Cette hallucination -fut plus rapide et plus fugitive que l'éclair, mais l'éclair -a le temps de renverser un chêne, et moi j'avais -eu le temps d'enfoncer une porte.</p> - -<p>Deux minutes après, si le monde avait pu sonder -les murailles de notre auberge, le monde eût éclaté -de rire. Il aurait vu dans l'attitude la plus comique -un de ces maris dissyllabes que Molière appelle si -lestement par leur nom. Je ramassais sur le plancher -l'amant heureux de ma femme ; je l'asseyais, -je l'adossais, je le déshabillais, je l'inondais d'eau -fraîche, et je pressais doucement sa poitrine pour y -rappeler l'air et la vie. Je prodiguais les mêmes -soins à la blonde et frêle créature qui m'avait si impudemment -trahi ; je me partageais entre eux, je -courais de l'un à l'autre, je me multipliais, je répondais -par un cri de joie au premier signe de vie donné -par Léon, je m'escrimais d'autant plus fort à ranimer -sa complice, et dans l'ardeur de ce beau zèle j'insufflais -l'air à pleine bouche entre les lèvres de -Mme Gautripon. Je vous ai dit que je ne l'avais -jamais embrassée : j'oubliais ce baiser-là ; mais vous -me croirez sur parole si je jure que l'amour n'y était -pour rien.</p> - -<p>Je les ai sauvés tous les deux, lui d'abord, elle -ensuite. Les hommes ont la vie plus dure ; mais la -femme est bien forte aussi. Celle-là, qui paraît fragile -comme un verre mousseline, est revenue de -l'autre monde avec tout son bagage : la mère et -l'enfant se portaient bien.</p> - -<p>Ne me supposez pas meilleur que je ne suis. Vous -pourriez croire par exemple que j'eus pitié de ce -fœtus innocent qui mourait par-dessus le marché, -ou que le souvenir du tombeau de mon père me -décida peut-être à arrêter Léon sur le chemin du -cimetière. Non, monsieur, l'instinct seul fut coupable -de cette bonne action. Je la commis sans y songer, -comme les chiens de Terre-Neuve se lancent -à l'eau pour sauver un juif ou un évêque indifféremment.</p> - -<p>Mes deux ressuscités le comprirent fort bien, car -au lieu de se jeter dans mes bras, ce qui m'eût peut-être -embarrassé, leur premier mouvement fut de -me reprocher ma maladresse et ma sottise. Mme Gautripon -s'indigna de se voir déshabillée et de se sentir -inondée d'eau froide ; Léon fit sa rentrée dans la vie -comme un matamore de la vieille comédie française, -en disant : Qui est-ce qui s'est permis de m'empêcher -de mourir?</p> - -<p>Lorsqu'il fut avéré que j'étais l'auteur de tant de -maux, on s'humanisa quelque peu ; madame me -remercia d'un air dolent, Bréchot rendit justice à -mes intentions, mais ils me prouvèrent en duo que -je m'étais conduit comme une bête. Mon eau froide -et mes insufflations grotesques n'avaient pas modifié -la situation. Émilie et Léon restaient dans une impasse -d'où ils ne pouvaient sortir que par la mort. -M. Pigat était-il devenu moins militaire et moins -Breton? avait-on lieu d'espérer qu'il pardonnât à sa -fille? Moins que jamais maintenant que le déshonneur -d'Émilie éclatait, par mon fait, aux yeux du -public. Je n'avais ranimé cette femme sans mari et -cet enfant sans père que pour les exposer à un danger -certain, et Léon, ne pouvant les sauver, ne pouvait -pas leur survivre. C'était donc un suicide à recommencer, -deux agonies à souffrir au lieu d'une, et -j'aurais bien mieux fait de prendre le dernier train.</p> - -<p>Je confessai mes torts. Quant à les réparer, c'était -une autre affaire. Oter à ces infortunés la vie -que je leur avais imprudemment rendue! Mme Gautripon -m'en priait, son amant me l'ordonnait presque ; -mais vous pensez que cet office n'était ni dans -mes moyens ni dans mes goûts.</p> - -<p>Cependant je ne pouvais leur dire :</p> - -<p>« Excusez-moi de vous avoir dérangés ; mettons -que je n'ai rien fait et achevez-vous à votre aise, -sous les auspices de l'amitié. »</p> - -<p>Impossible, monsieur ; je suis sûr qu'en cela mon -sentiment s'accorde avec le vôtre. Lorsqu'on féconde -un germe humain, on s'oblige par cela seul à protéger -son existence ; lorsqu'on ressuscite par force un -homme qui avait d'excellentes raisons pour mourir, -on s'engage tacitement à lui rendre la vie supportable ; -c'est une vérité de sens commun. Notre imprévoyance -est si grande néanmoins qu'on fabrique -les enfants sans savoir si l'on pourra les nourrir, et -qu'on repêche les suicidés de la Seine sans savoir si -l'on a quelque espérance à leur rendre.</p> - -<p>Moi, j'avais le moyen de réconcilier deux personnes -avec la vie, mais à quel prix! Si j'acceptais -les faits accomplis, si la logique de ma bonne action -m'entraînait à garder la femme et l'enfant d'un autre, -nul ne pouvait dire où s'arrêteraient mes misères, -mes humiliations, les mensonges obligatoires d'une -existence où tout était faux. Il ne s'agissait de rien -moins que de jouer, vingt-quatre heures par jour et -pendant plusieurs années, un personnage à peu près -impossible. J'envisageai froidement le rôle : il me -parut au-dessus de mes forces, et pourtant je le -pris, comptant sur un miracle ou sur une grâce -d'état. Si les gens n'essayaient que ce qu'ils sont -assurés de bien faire, l'humanité se traînerait jusqu'à -la fin des siècles dans les premiers sentiers qu'elle a -battus.</p> - -<p>Quand mon parti fut arrêté, je dis à ma femme et -à mon ami :</p> - -<p>« Calmez-vous, écoutez-moi froidement, et suspendez -vos lamentations, qui me rompent la tête. -Je me suis mis dans la nécessité de vous sauver : -tant pis pour moi, j'irai jusqu'au bout ; mais voici -les conditions que j'impose. Méditez-les avant de -me baiser les mains, et arrêtez l'élan de votre reconnaissance -qui va réveiller toute l'auberge. Mademoiselle -Pigat, vous devinez ce que je pense de vous ; -je peux donc m'épargner l'ennui de vous le dire. -Cependant, comme il ne me plaît pas d'être la cause -même innocente, de votre mort, j'aime mieux demeurer -votre mari devant les hommes que de vous -envoyer à la boucherie. Vous porterez mon nom, -puisqu'il le faut, et votre enfant s'appellera Gautripon ; -c'est entendu. Le logement que nous avons -loué ensemble sera, aux yeux de tous, notre domicile -conjugal ; seulement, comme il est trop étroit -pour un ménage aussi <i>régence</i> que le nôtre, j'irai -passer les nuits dans ma chambre de garçon. Mes -occupations me permettent de déjeuner dehors sans -scandale ; je dînerai tous les soirs à la maison, selon -l'habitude des employés, et je supporterai la moitié -des frais du ménage. Nos intérêts sont séparés par -contrat, Dieu merci! Toutefois, comme il peut vous -advenir telle aubaine dont je ne saurais profiter -même indirectement sans déshonneur, j'exige que -vous borniez vos dépenses de table, d'ameublement, -voire de toilette, aux modestes revenus que nous -avons mis en commun. Pas un sou n'entrera chez -nous, sauf les intérêts de votre dot et mes appointements -du ministère ou d'ailleurs, car je suis résolu -à quitter bientôt le ministère. La moindre infraction -à ce dernier article du traité serait suivie d'une séparation -immédiate à vos risques et périls. »</p> - -<p>La pauvre fille se mit à protester de son obéissance, -de son respect et de son dévouement. J'eus -toutes les peines du monde à défendre mes genoux -contre ses embrassades et ses larmes. Si j'avais conservé -quelque restant d'amour pour elle, sa bassesse -en présence du danger m'eût joliment guéri. Du -reste, elle n'était rien moins que belle avec sa robe -déchirée, son linge plaqué sur la peau et ses cheveux -en désordre. Les blondes sont journalières, -chacun le dit ; mais c'est surtout les jours d'asphyxie -qu'elles perdent de leurs avantages.</p> - -<p>« Maintenant à nous deux! repris-je en me tournant -vers Bréchot. Tu as entendu mon ultimatum ; -tâche d'en profiter en ce qui te concerne. Pour le -moment, tu n'es pas riche, et le train que tu mènes -absorbe au moins ta pension. Continue, et, quoi -qu'il arrive, fais en sorte que ton sale argent ne pénètre -jamais chez nous : je le jetterais par la fenêtre -avec les choses et les personnes qui me tomberaient -sous la main.</p> - -<p>— Mais… fit-il.</p> - -<p>— Oui ; tu vas dire que je n'ai pas le droit de condamner -ton fils à la misère. Sois tranquille ; l'enfant -ne manquera de rien tant que je serai là. Par exemple, -je ne me charge pas de lui laisser une fortune. -Libre à toi de placer quelque chose sur sa tête. S'il -faut absolument un prétexte à tes munificences, tu -seras le parrain, j'y consens ; mais l'enfant, pas plus -que la femme, ne recevra rien de toi dans ma maison. -Je veux rester net, comprends-tu? »</p> - -<p>Il répondit qu'il m'admirait et cent autres platitudes. -Le rêve de sa vie était de me suivre en tous -lieux pour me servir à quatre pattes.</p> - -<p>« Halte-là, mon garçon! J'entends n'être servi -que par moi-même et par ma femme de ménage. -As-tu cru, par hasard, que je me chargeais de madame -pour la tenir à ta disposition? Tu comptais -prendre tes habitudes chez moi, pauvre ami? Essaie! -J'ai pu avaler un passé de digestion difficile, mais -ma tolérance n'ira pas plus loin. Ton sauveur, soit, -puisqu'il le faut ; ton complaisant, jamais! »</p> - -<p>Il s'excusa d'un air humble, pour ne pas dire -hébété, et jura tout ce que je voulus. Mme Gautripon -fit chorus avec lui ; ces deux êtres, avilis par la -peur, me promirent de s'éviter, de se fuir, de s'oublier -l'un l'autre, de respecter mon nom comme un -fétiche et ma maison comme un temple.</p> - -<p>Le sacrifice leur paraissait aisé dans le moment : -ils n'avaient pas l'esprit tourné aux bagatelles ; mais -la tentation ne pouvait manquer de les reprendre -un jour, lorsqu'ils seraient un peu plus tentants l'un -et l'autre. Alors ils me regarderaient comme un -obstacle odieux et ridicule, un gardien de harem, -un chien du jardinier, et ils se rejoindraient sans -scrupule et sans gêne, grâce à la régularité de mes -occupations. Voilà ce qu'il importait de prévenir ; il -ne me plaisait pas d'être montré au doigt dans les -rues. Je leur dis mes raisons et le remède que j'avais -trouvé contre un mal presque inévitable.</p> - -<p>« A votre première incartade ou même à mon -premier soupçon, je me retire sous ma tente, et je -laisse à madame le soin de s'expliquer avec M. Pigat. -Tant qu'il sera de ce monde, vous aurez peur de -lui, et je vivrai tranquille, ou peu s'en faut. S'il -meurt, je n'aurai plus d'allié contre vous, plus de -croquemitaine à appeler si vous n'êtes pas sages ; -mais, d'un autre côté, vous n'aurez plus besoin de -moi. Je reprendrai toute ma liberté en vous rendant -toute la vôtre. »</p> - -<p>Ainsi fut dit et convenu dans cette nuit mémorable, -entre quatre et cinq heures du matin. Je vous -réponds que personne ne songeait à faire résistance. -Léon lui-même, ce gaillard que vous voyez si crâne -au bois de Boulogne, était bien petit garçon devant -moi. Par mon ordre, il s'apprêta tout de suite à filer -sur Paris avant le lever du soleil. Tout son bagage -se trouvait à notre auberge ; il l'était allé prendre à -l'hôtel d'Angleterre. C'est même à la faveur de ce -petit déménagement qu'il avait apporté deux boisseaux -de charbon dans une malle et un réchaud en -fer dans un carton à chapeau. J'éveillai le garçon, -qui dormait tout vêtu sur le billard du rez-de-chaussée, -je chargeai son crochet, je l'envoyai en avant -et je revins abréger les adieux larmoyants de mon -ami et de ma femme. Léon s'accrochait à moi sur la -place ; il retourna dix fois la tête vers l'auberge, où -nos fenêtres brillaient seules à travers la nuit. A -deux pas de la gare, il s'arrêta et me dit du ton le -plus lamentable :</p> - -<p>« Tu me jures de respecter Émilie? »</p> - -<p>Ma foi! la question était trop saugrenue ; elle me -jeta hors des gonds. J'y répondis par un grand coup -de pied qui rapprocha Léon de son but et par une -épithète qui serait déplacée dans mon récit, mais -qui ne l'était pas dans la circonstance. Il empocha -le tout et partit. Que l'homme est peu de chose par -moments!</p> - -<p>En rentrant à l'auberge, j'allai droit chez ma -femme, qui tomba presque à mes pieds et me dit :</p> - -<p>« Monsieur! faites de moi tout ce qu'il vous plaira!</p> - -<p>— Mais, madame, répondis-je, il me plaît que vous -preniez quelques heures de repos. Vous dormiriez -mal ici, la chambre est en désordre. Prenez la -mienne et couchez-vous. Quant à moi, je trouverai -peut-être un matelas moins mouillé que les autres -et une couverture à peu près sèche ; c'est tout ce -qu'il me faut. Bonne nuit! »</p> - -<p>Je lui fermai ses volets, et je pris soin de la barricader -moi-même, car la pauvre créature me connaissait -assez peu pour craindre encore je ne sais -quoi.</p> - -<p>Elle dormit passablement, moi fort mal, ce qui -me permit de voir lever l'aurore : mais un brouillard -épais vint gâter ce spectacle si cher aux hommes -vertueux. Le vent avait tourné ; dans l'espace de -quelques heures, le paysage s'estompa si bien qu'il -finit par s'effacer. En rôdant à travers la chambre -où j'étais confiné par le temps, je découvris sur le -coin du secrétaire une lettre à mon adresse. C'était -l'adieu suprême de Léon, écrit la veille au soir, tandis -que le charbon s'allumait. J'ai conservé cette -pièce pour la montrer à son auteur, s'il devenait -ingrat ; je ne me doutais pas qu'il faudrait la produire -à la décharge de mon honneur. Écoutez.</p> - -<blockquote> -<p>« Mon ami (permets-moi de te donner ce nom à la -dernière heure de ma vie)! je meurs avec celle qui -est ma femme devant Dieu. Ne t'accuse de rien : ce -n'est point ton refus ni les rudes vérités que tu m'as -fait entendre qui nous poussent à cet acte de désespoir. -Le seul coupable, encore n'ai-je pas la force -de le maudire, c'est mon père. Pourquoi m'a-t-il si -mal aimé? Pourquoi me défend-il de réparer ma -faute et d'être heureux? Détestable vanité de l'argent! -qu'en fera-t-il, de ces millions orgueilleux et -stupides qui lui coûtent la vie de son fils? Pardonne-lui, -Jean-Pierre, et ne lui refuse pas tes consolations, -quoiqu'il t'ait donné le droit de l'accabler. Il ne sait -pas, vois-tu? C'est un homme qui ne doute de rien -parce qu'on lui a toujours cédé ; il ne peut croire -aux consciences inflexibles comme la tienne. Tout -le mal qu'il t'a fait va être réparé. Quand tu liras -ces tristes mots, tu seras libre. Sois heureux, mon -vieux camarade! Si les vœux des mourants ont un -peu de crédit n'importe où, tu verras des jours meilleurs, -tu trouveras une femme digne de toi, tu seras -père! Et dire que je l'aurais été dans six mois! Enfin! -Tout ce que je demande, c'est que tu te souviennes -quelquefois sans trop d'amertume de ton pauvre ami</p> - -<p class="sign">« <span class="sc">Léon Bréchot.</span> »</p> -</blockquote> - -<p>Voici l'original de cette lettre. En voilà plus de -vingt autres de la même écriture et signées du même -nom ; le contrôle est facile, à moins pourtant que -j'aie fabriqué toute une liasse de faux pour le besoin -de ma cause!</p> - -<p>Je vous confesse, monsieur, que cet adieu me -toucha. J'y retrouvais les bons sentiments et la générosité -naturelle du malheureux garçon qui m'avait -fait tant de mal. Léon est un peu fou, mais il -n'est ni méchant ni perfide. Il a terriblement abusé -de moi, mais par étourderie, sans cesser un moment -de m'aimer. C'est pourquoi je lui conserve, en dépit -de tout, le titre d'ami.</p> - -<p>Quant à Mlle Pigat, elle ne m'avait pas fait l'honneur -de m'écrire. Si l'on jugeait toutes les femmes -sur l'unique échantillon que j'ai connu, on dirait -qu'elles n'ont en elles aucune notion du bien, et que -toute leur morale se résume en deux mots, l'amour -et la haine.</p> - -<p>Cette gracieuse personne s'éveilla vers midi, me -renvoya poliment de sa chambre et fit deux heures -de toilette, pendant que je l'attendais en bas pour -déjeuner. Il pleuvait à torrents : le temps s'était gâté, -à ma grande satisfaction. Il fallait en finir avec le -tête-à-tête et retourner au plus vite à Paris ; c'était -un vrai prétexte qui nous tombait du ciel.</p> - -<p>La jeune dame entra docilement dans mes vues ; -elle écouta avec la plus gracieuse attention la règle -de conduite que je lui traçai chemin faisant. Il s'agissait -avant tout de tromper la clairvoyance d'un -père et de jouer la comédie de l'amour heureux -sous les yeux de M. Pigat. Le capitaine était un -homme d'autrefois ; il avait fait bon ménage avec sa -femme ; la moindre froideur entre nous l'aurait scandalisé ; -nous étions de petits bourgeois et non des -gens du monde ; il fallait nous résoudre à nous tutoyer -devant lui.</p> - -<p>Pauvre homme! avec quelle effusion il vint se -jeter dans nos bras! Il avait reconnu le coup de sonnette -d'Émilie. Il ne s'étonna pas un instant de ce -retour prématuré.</p> - -<p>« Je t'attendais, dit-il à sa fille. Tu devais avoir -besoin d'embrasser ton vieux père ; moi je suis -comme un corps sans âme depuis vingt-quatre heures. -Merci de revenir, et vous, mon gendre, merci -de m'avoir rapporté ce petit trésor-là. N'est-ce pas -que vous êtes heureux? Ai-je menti en vous la donnant -pour un ange! »</p> - -<p>Je répondis comme vous auriez répondu vous-même, -monsieur, si la fatalité vous eût mis à ma -place. Auriez-vous eu la force de briser ce pauvre -vieux cœur d'honnête homme? Je mentis de mon -mieux, et pour plus de vraisemblance je joignis le -geste à la parole en serrant Émilie dans mes bras. -Elle fuyait, se dérobait et m'échappait enfin par un -jeu de pudeur étudiée que nous avions répété ensemble -le jour même. Et le capitaine riait aux larmes, -et sa fille lui disait avec un doux reproche : -Ah! papa, quel terrible embrasseur tu m'as donné -pour mari!</p> - -<p>Tous mes efforts pour abréger cette visite ne servirent -qu'à le cramponner à nous. Il voulut absolument -nous avoir à dîner le soir même, et il nous -conduisit chez le père Lathuille pour nous montrer -ensemble aux gens de son quartier.</p> - -<p>« Marchez devant, disait-il, que je voie le bel attelage. -C'est à croire qu'ils ont été faits l'un pour -l'autre, ma parole d'honneur! »</p> - -<p>Il nous suivait sur nos talons, nous frappait sur -l'épaule et s'écriait à propos de rien :</p> - -<p>« Eh! madame ma fille! eh! mon gendre! »</p> - -<p>Au restaurant :</p> - -<p>« Garçon, mon gendre vous a demandé du pain. »</p> - -<p>Rien n'était assez bon pour nous ; il semblait que -la nature eût donné des ailes aux perdrix pour la -fille et le gendre du capitaine Pigat, et des cuisses -pour le capitaine. Au dessert, il parlait de nous mener -à l'Opéra-Comique, quand Émilie feignit de s'endormir -sur sa chaise et nous sauva ; mais le pauvre -bonhomme nous escorta jusque chez nous à pied et -ne nous laissa qu'à la porte. Chemin faisant, il s'appuyait -sur mon bras et me conseillait à l'oreille.</p> - -<p>« Menez-la doucement, mon gendre : je l'ai domptée, -je l'ai assouplie ; cela marche au doigt et à l'œil. -Si vous lui découvrez quelque petit défaut, ce dont -je doute, prenez-la par les sentiments. Elle a du -cœur et de l'honneur : c'est mon sang. Ne soyez pas -jaloux, et si vous l'êtes par malheur, évitez qu'elle -le sache. Plus vous lui montrerez de confiance, plus -elle s'observera. Une femme n'est bien gardée que -par elle-même. Je ne l'ai ni enfermée ni suivie, et -vous êtes témoin que la méthode a réussi. Ah! dame! -elle n'ignorait pas qu'à la première incartade je l'aurais -tuée net, et moi après. Main de fer et gant de -velours! Retenez ma devise, elle est bonne. »</p> - -<p>Je lui promis ce qu'il voulut, et je m'en fus avec -sa fille. Autre histoire! Mme Gautripon m'avoua -qu'elle était peureuse et qu'elle se mourait à l'idée -de rester seule dans un appartement. Je répondis -sans m'émouvoir que je n'étais ni assez riche pour -lui donner une suivante, ni assez dévoué pour coucher -sur son paillasson, ni assez tolérant pour lui -permettre une autre compagnie. Ce n'était pas à -moi mais à elle de s'accommoder aux défauts de la -situation qu'elle avait faite. Sur cet ultimatum, je -lui donnai le bonsoir, et je gagnai mon cher taudis.</p> - -<p>J'étais fermement décidé, vous devinez pourquoi, -à sortir du ministère ; mais, avant de quitter l'emploi -que les Bréchot m'avaient donné, il fallait en -trouver un autre. Je me mis aussitôt en campagne, -et j'usai sur le pavé de Paris mon congé de lune de -miel. Mes démarches n'aboutirent qu'à des rebuffades -sans nombre, et j'allais désespérer, quand un -mot de mon voisin le surnuméraire Fusti m'ouvrit -des horizons nouveaux.</p> - -<p>« Le diable soit du bureau! disait-il ; j'aurais -mieux fait d'entrer aux <i>Villes-de-Saxe</i>. Pas de surnumérariat, -douze cents francs d'emblée et l'avancement -au mérite. Boutique pour boutique, je préfère -celle de mon oncle, où personne ne trime -gratis. »</p> - -<p>Je le fis causer, et j'appris qu'un de ses oncles -était commanditaire d'un magasin de blanc, rue -Saint-Jacques ; que les <i>Villes-de-Saxe</i> avaient la -clientèle des plus riches couvents du faubourg, -qu'elles payaient honorablement leurs commis, que -l'oncle avait voulu placer son neveu dans l'affaire, -mais qu'une ambition trop commune en tout temps -l'avait jeté dans nos bureaux. Après un an de stage, -il méritait un emploi rétribué que j'obtins.</p> - -<p>Ses doléances m'offraient un joint ; je le saisis. Je -pouvais du même coup réparer une injustice et secouer -une obligation pesante.</p> - -<p>« Mon cher, lui dis-je amicalement, vous pouvez -émarger dans un mois. Ma personne est le seul obstacle -qui vous barre le chemin ; je m'efface. Le ministère -m'ennuie : on y gagne trop peu, et l'on n'y -travaille pas assez. Placez-moi n'importe où, dans la -maison de votre oncle, chez un de ses amis, faites-moi -nommer professeur dans quelque bon couvent : -je m'en moque, pourvu que j'aie cinq cents francs -de plus en faisant triple besogne. Mes besoins sont -augmentés, et je ne crains pas la fatigue. »</p> - -<p>Il prit la balle au bond, me remercia fort, et fit si -largement les choses que je restai son débiteur de -beaucoup. Ma besogne aux <i>Villes-de-Saxe</i> ne fut -jamais qu'un travail de bureau, la correspondance -d'abord, puis la tenue des livres quand j'eus appris -ce métier, qui est un jeu. Les couvents qui fréquentaient -la maison m'acceptèrent de confiance, quoique -universitaire et bachelier : j'étais recommandé par -des personnes bien pensantes. Mon salaire fut de -prime abord ce qu'il est encore aujourd'hui : je n'ai -pas demandé d'avancement, puisque j'avais le nécessaire. -En abordant cette vie honorable et modeste, -j'ai cru devoir cacher mon nom, qui n'appartient -plus à moi seul, et pouvait être compromis par -d'autres. Voilà pourquoi Rastoul, après quatre ans -de connaissance, m'appelle encore M. Jean-Pierre.</p> - -<p>Ma femme a su que je sortais du ministère, et -pourquoi. Mes scrupules lui ont semblé puérils, -mais elle a fort apprécié l'augmentation de revenu, -car nos premiers temps de ménage ont été difficiles. -Le pauvre capitaine n'avait plus d'économies à dépenser ; -Mme Gautripon ne faisait plus de tapisserie, -sa layette l'occupait un jour sur deux, et l'autre jour -elle était lasse ou malade. Je n'oserais jurer de -rien, mais je suis moralement sûr que Léon n'entra -pas chez nous dans ces six mois, et qu'il n'y fit pas -entrer un centime.</p> - -<p>Un accident de force majeure avait tari ses prodigalités -dans leur source. Si vous aviez le temps de -lire tous les papiers que voilà, vous sauriez les détails -de l'aventure. Il m'en instruisait jour par jour ; -je ne lui avais pas permis de correspondre directement -avec ma femme. Voici les faits en abrégé. -M. Bréchot triomphait de ma résignation et s'en -attribuait toute la gloire. Émilie mariée, l'enfant mis -à la charge d'un éditeur responsable, il ne restait -plus, pensait-il, qu'à trouver un parti pour Léon. Il -avait déniché, vers Toulouse, un fonds de parchemins -en bon état, provenant de la succession de -haut et puissant seigneur Théobald Lelong, marquis -de la Roche-Tonnerre, comte de Tres Castels, prince -du Saint-Empire, etc. Le tout appartenait légitimement -et sans conteste à Mlle Léocadie, fille majeure, -qui, n'ayant d'autres biens que le nom de ses pères -et un pigeonnier sans pigeons, ne pouvait guère -épouser que Dieu ou qu'un Bréchot ; mais elle préférait -une mésalliance terrestre à la plus haute -alliance du ciel. La famille était composée de trois -ou quatre collatéraux, trop pauvres pour réclamer -en justice l'héritage de quelques titres tout secs ; ils -avaient fait leur prix pour se tenir tranquilles. Tout -le problème se réduisait à faire passer un nom sans -maître sur la tête d'un homme sans nom : l'entrepreneur -se faisait fort de légaliser l'escamotage. Il -tenait dans sa main presque tous ces métis de la -politique et de la finance, mendiants de faveur, -marchands de patronage, entremetteurs de concessions, -brocanteurs de monopoles, qui tripotent les -affaires publiques au profit de l'intérêt privé, et qui -mettraient le feu aux quatre coins de l'univers pour -ramasser un million dans les cendres. L'affaire était -donc faite et parfaite sauf le consentement de Léon, -qui refusa.</p> - -<p>M. Bréchot avait dompté plusieurs torrents et -nivelé quelques montagnes. Par état, il surmontait -ou renversait tous les obstacles que l'homme rencontre -sur son chemin. Vous vous représentez la -stupeur d'un tel homme lorsqu'il se vit pour la première -fois devant une chose inébranlable qui était -la volonté de son fils. Il crut d'abord qu'il se trompait, -qu'il s'était mal expliqué ou qu'il avait mal -entendu la réponse. Lorsqu'il comprit que la désobéissance -était formelle, il se plut à espérer qu'elle -n'était pas réfléchie ; il essaya du raisonnement, il -descendit aux prières. Léon se cantonna dans le -devoir et dans la conscience, et maintint qu'il était -engagé pour la vie envers la mère de son enfant. -Alors M. Bréchot sortit des gonds, il se répandit en -injures, éclata en mille menaces ; peut-être même -est-il allé plus loin : on me l'a laissé entendre, on -ne me l'a pas dit. Léon montra dans ce moment critique -plus de solidité que ni son père, ni moi, ni personne -n'en attendait de lui. Lorsqu'il n'avait qu'à -étendre la main pour prendre cinq cent mille francs -de rente, un nom, un titre et une grande fille plutôt -belle que laide, il se laissa disgracier et affamer. -Non-seulement son père lui coupa les vivres, mais il -lâcha sur lui toute une meute de créanciers. Un -jeune homme qui reçoit vingt-cinq mille francs par -an pour ses menus plaisirs s'endette malgré lui. Le -crédit, si farouche aux pauvres diables, se précipite -au-devant du riche. Les fournisseurs lui jettent leurs -marchandises à la tête et s'enfuient à la vue de son -argent, car ils savent par expérience qu'on achète -bientôt sans compter dès qu'on n'achète plus au -comptant.</p> - -<p>Cette facilité se tourna trop vite en exigence et -en persécution pour qu'il n'y eût pas un mot d'ordre. -Dès que les loups se mettent à chasser par principe -au lieu de chercher leur proie à l'aventure, le paysan -superstitieux dit qu'ils sont menés par un -homme. Cette bande de créanciers dévorants était -appuyée par un chasseur invisible qui devait être -M. Bréchot : les marchands de Paris ne sont pas -assez fous pour traquer un héritier de cinquante -millions quand il a tout au plus cinquante mille francs -de dettes. Léon n'hésita pas à reconnaître la main -de son père, mais cette perspicacité ne le sauva -point de Clichy.</p> - -<p>M. Bréchot l'attendait là. Les poursuites avaient -pris quatre mois environ ; Mme Gautripon touchait -presque à son terme, et l'entrepreneur le savait -bien.</p> - -<p>« Mon garçon, dit-il à son fils, te voici où je te -voulais. La loi ne me permettait pas de t'enfermer -comme rebelle, mais je te tiens comme débiteur. Te -rends-tu?</p> - -<p>— Jamais! dit Léon.</p> - -<p>— Il faut donc que l'amour soit un oiseau rudement -bête! Pourquoi refuses-tu de te marier comme -il me plaît? Parce que tu tiens à cette fille et à ce -mioche. Tu te prives de les voir et de les assister ; -tu les laisses sans feu, et tu crois leur prouver que -tu les aimes! Marie-toi donc, nigaud! Tu sors d'ici, -tu es riche, tu vas les voir tant que tu veux, et tu -leur donnes tout ce qu'il leur faut.</p> - -<p>— Gautripon ne les laissera manquer de rien.</p> - -<p>— Savoir!</p> - -<p>— Émilie est assez brave pour supporter les privations ; -elle n'est pas assez forte, en ce moment -surtout, pour apprendre ma trahison sans mourir.</p> - -<p>— Essaie!</p> - -<p>— Je ne veux pas jouer la vie de ceux que j'aime. -Songes-tu bien, papa, que cet enfant qui va naître -sera mon fils?</p> - -<p>— Il sera bien mon petit-fils, à moi, et je m'en -moque!</p> - -<p>— Oh! c'est que tu es un homme de famille! Je -suis ici pour le dire.</p> - -<p>— Ma famille, c'est ce qui porte mon nom.</p> - -<p>— Et tu veux que j'en prenne un autre?</p> - -<p>— Je veux qu'on m'obéisse.</p> - -<p>— Moi, je veux qu'on m'estime et qu'on m'appelle -Bréchot.</p> - -<p>— A ton aise! Reste Bréchot ; mais c'est tout ce -que tu auras de moi, mon garçon.</p> - -<p>— Bah! tu n'as pas le droit de me déshériter de -tout, et la moitié de tes millions me suffira pour -vivre.</p> - -<p>— Je dénaturerai ma fortune!</p> - -<p>— Je t'en défie ; ça serait un travail de bénédictin.</p> - -<p>— Et je te maudirai, chien d'entêté que tu es!</p> - -<p>— Alors c'est toi qui seras dénaturé, parce je -t'aime bien malgré tout, mon gros père.</p> - -<p>— Je te défends de m'aimer, si tu ne me respectes -pas.</p> - -<p>— Mais je te respecte énormément, sans que tu -t'en doutes. Qui est-ce qui m'empêchait de t'emprunter -cinquante mille francs, à ton insu, pendant -que tes limiers me sautaient aux jambes? J'avais les -clefs, papa.</p> - -<p>— Eh pardieu! je sais bien qu'on n'est pas un voleur -quand on s'appelle…</p> - -<p>— Bréchot, là! Je t'y prends. Laisse-moi donc -garder toute ma vie un nom que tu as honoré, -illustré, et qui est devenu, grâce à toi, le synonyme -de travail et de probité!</p> - -<p>— Eh bien, soit! dit le bonhomme ; mais au -moins marie-toi, sacrebleu! pour que j'aie des petits-enfants -à fouetter.</p> - -<p>— Papa, je ne peux plus : tu m'as mis dans l'impossibilité -d'épouser Émilie. »</p> - -<p>M. Bréchot s'enfuit exaspéré en jurant plus de jurons -que Clichy n'en avait entendu depuis dix ans, -et Léon m'expédia le compte-rendu de la querelle -que je viens de vous répéter à peu près mot par mot.</p> - -<p>Tandis qu'il se rongeait les poings dans sa prison, -nous n'étions pas sur un lit de roses. Bien que -M. Pigat nous eût dit dès le premier moment : Mes -enfants, hâtez-vous de me rendre grand-père, il n'était -pas homme à souffrir que ce bonheur lui vînt trop -tôt. Nous avions à peine attendu la fin du premier -mois pour lui faire part de nos espérances ; on lui disait -chaque jour : tout va bien. Il suivait avec un doux -orgueil certains progrès malheureusement très-visibles ; -mais nous n'avions pas le pouvoir de retarder -la marche de la nature ou de hâter celle du temps. -Il aurait fallu, pour bien faire, qu'un incendie anéantît -tous les calendriers. Si du moins notre mariage -avait eu lieu vingt-cinq ou trente jours plus tôt! -nous aurions bénéficié du terme de sept mois, qui a -rendu tant de services à la partie folâtre du genre -humain ; mais un enfant né viable à six mois, c'est -ce qu'on n'a jamais vu, et c'était ce qu'on allait voir. -Comment M. Pigat prendrait-il le miracle? Je n'osais -pas me le demander et Mme Gautripon n'y -pensait jamais sans s'évanouir peu ou prou.</p> - -<p>Les petites excursions qu'elle faisait à tout propos -dans l'autre monde nous permirent de la donner -pour malade et de tromper un pauvre médecin -du quartier. J'obtins une ordonnance en vertu de -laquelle on sut que nous partions pour l'Italie. Le -capitaine nous fit les plus tendres adieux ; notre -concierge et les voisins nous virent monter en fiacre -et diriger la course vers le chemin de Lyon. Certes, -je me serais donné le luxe d'un voyage, si nos -moyens l'avaient permis. Peut-être même, en ce -besoin pressant, eussé-je emprunté mille francs à -Bréchot ; mais vous savez que ses finances étaient -plus embarrassées que les nôtres. La vérité, puisqu'il -faut tout vous dire, est que je conduisis -Mme Gautripon chez une sage-femme de Montmartre, -et que je retournai le même jour au travail -qui nous faisait vivre.</p> - -<p>Nous avions traité à forfait, comme tous les malheureux -de notre catégorie. L'enseigne n'a ni -bougé, ni changé ; on y lit encore en lettres peintes : -« 40 francs pour les neuf jours. » Mes occupations -ne me permettaient pas d'être bien assidu auprès de -la frêle poupée qui allait m'élever au rang de père -putatif ; mais je la visitais tous les soirs après ma -besogne, et je revenais chaque matin lui dire : -« Bon courage! » Jugez-moi comme il vous plaira : -j'avoue, monsieur, que durant cette période mes -ressentiments légitimes avaient fait place à une -sympathie tout animale, à ce vague instinct de solidarité -qui pousse les pauvres gens à s'aider les uns -les autres contre les douleurs et les dangers de la -vie.</p> - -<p>Le matin du sixième jour, la servante de l'établissement -me salua d'un « bonjour, papa! » qui me -mit le cœur en capilotade. Je me sentis rougir jusqu'aux -oreilles, et mes jambes furent de coton pendant -une seconde. Je balbutiai comme un vrai père :</p> - -<p>« Est-ce un garçon?</p> - -<p>— Oui, monsieur, répondit la créature, un vrai -garçon qui a tout ce qu'il lui faut. Venez voir votre -portrait. »</p> - -<p>Elle m'introduisit dans la cellule plus que monastique -où Mme Gautripon sommeillait. Un oreiller -posé sur un fauteuil de paille servait de couchette à -l'héritier de mon nom.</p> - -<p>« Voilà l'objet, monsieur, dit la fille ; on m'appelle -à côté, je vous laisse. »</p> - -<p>Je demeurai tout stupide entre une femme anéantie -et un enfant qui paraissait vivre à peine. On ne -met pas un pied devant l'autre ici-bas sans idées -préconçues. Je m'étais toujours figuré qu'un nouveau-né -doit être rouge ou violet par surabondance -de vie. Celui-là était de cire ; ses yeux ouverts semblaient -s'éteindre ; il entrebâillait deux petites lèvres -molles sans avoir la force de crier. Je le pris -tout emmaillotté dans mes bras, et je le trouvai -singulièrement inerte. En deux temps, avec une audace -qui m'épouvante encore quand j'y pense, je le -dépouille et je le vois baigné dans son sang. La sage-femme -accourt à mes cris et me dit sans s'émouvoir :</p> - -<p>« Ma foi, monsieur, vous avez bien fait d'y regarder. -Joséphine n'avait pas bien serré le fil, et le -pauvre petit homme aurait pu s'en aller sans dire -ouf! Passez-moi le moucheron, que je le raccommode. -Voilà qui est fait. Maintenant je vous le garantis -pour quatre-vingt-dix-neuf ans, sauf la casse. »</p> - -<p>Ce langage fataliste et cynique était lettre close -pour moi ; je compris seulement que le fils de Léon -Bréchot me devait une seconde fois la vie, et je me -sentis tout près d'aimer ce petit être qui ne m'était -rien. Je repensai à lui tout le jour, en alignant mes -chiffres aux <i>Villes-de-Saxe</i> et en corrigeant un devoir -de style intitulé : <i>Description du Printemps, -lettre d'une jeune châtelaine à son amie sœur Dosithée</i>.</p> - -<p>Aussitôt que je pus me ravoir, je repris le chemin -de Montmartre. Émilie était éveillée ; elle me demanda -si j'avais averti Léon, si je m'étais enquis -d'une nourrice et si je pensais à déclarer la naissance -de l'enfant.</p> - -<p>« Mon pauvre monsieur Gautripon, voilà bien des -corvées pour un homme occupé comme vous ; pardonnez-moi -tout l'embarras que je vous donne! »</p> - -<p>Elle craignait sincèrement d'abuser de mes jambes, -de surmener son commissionnaire, mais ses -scrupules n'allaient point au delà. Elle ne se doutait -pas qu'un honnête homme éprouvât la moindre -chose au moment de mentir à la loi ; elle avait décidé -que son enfant serait nourri chez elle par une -grosse Bourguignonne, mais elle s'inquiétait peu de -savoir si je pouvais payer un tel luxe ; elle trouvait -tout naturel de m'envoyer chez son amant lui dire -qu'il était père et que ma femme l'embrassait. Je fis -toutes ces commissions ; j'embrassai le prisonnier -pour elle, et je pleurai même avec lui ; je déclarai -l'enfant à la mairie sous les auspices du charbonnier -d'en face et du savetier d'en bas ; je ramenai -du bureau voisin une superbe paysanne qui s'enfuit -avec mon argent, quand elle sut que nous étions du -petit monde. Après mille tribulations que j'abrége, -je me vis installé au domicile conjugal entre une -femme à peine convalescente et un enfant de vingt -jours, faible et chétif, que je nourrissais au biberon. -De sacrifice en sacrifice, j'étais descendu jusqu'au -métier de garde-malade et de père nourricier : vous -jugez si mes nuits étaient laborieuses ; cependant -mon travail n'en souffrit pas.</p> - -<p>Un soir, entre neuf et dix heures, tandis que j'endormais -le petit garçon dans mes bras, un violent -coup de sonnette me fit sauter au plafond. — Émilie -s'écria :</p> - -<p>« Malheur à nous! c'est mon père. »</p> - -<p>En effet, c'était le capitaine. Le désœuvrement et -l'ennui l'avaient conduit dans cette rue ; par habitude -il leva les yeux vers nos fenêtres, aperçut une -lumière et monta. Sa fille était plus morte que vive ; -je rassemblais les forces de mon cœur pour un -drame terrible. M. Pigat trompa toutes mes craintes ; -il ne laissa percer ni colère, ni mépris, ni -soupçon. D'un seul coup d'œil il embrassa le groupe -que nous formions à nous trois. Émilie couchée, moi -appuyé contre son lit, et le poupon étendu sur -mes mains.</p> - -<p>« Bonsoir, enfants, fit-il ; vous êtes donc revenus? »</p> - -<p>Cela dit, il se laissa tomber sur une chaise et -écouta patiemment, sans objections, le roman qu'Émilie -improvisait à son usage. Elle lui dit que nous -étions allés en Italie, qu'aux environs de Gênes la -voiture avait versé, que les douleurs l'avaient prise -dans un village, que nous avions tenu l'enfant pour -mort, mais qu'un bon médecin du pays prétendait -qu'à force de soins on pouvait le rattacher à la vie. -Je me répandis à mon tour en explications embrouillées ; -je contai que les soins intelligents nous manquaient -dans ces montagnes demi-sauvages, que je -m'étais empressé de ramener ma femme à Paris dès -qu'elle avait paru transportable, que si le cher beau-père -n'avait pas été informé plus tôt de notre retour, -il ne devait s'en prendre qu'à notre attachement respectueux. -On espérait lui cacher tout jusqu'à ce que -la science eût tout réparé ; mais en somme il était le -bienvenu, puisqu'il trouvait sa fille hors de danger -et son petit-fils grand et fort pour un enfant né à -sept mois.</p> - -<p>Nos raisons ne valaient pas cher, et le brave -homme aurait eu beau jeu, s'il eût daigné nous confondre. -Il dit <i>amen</i> à tout, demanda son petit-fils, -l'examina de près jusqu'au bout des ongles, et le -baisa au front avant de me le rendre. Il embrassa -également sa fille et lui recommanda les plus grandes -précautions. Sa visite fut courte et son adieu peut-être -moins cordial qu'à l'ordinaire, mais il n'oublia -pas de se mettre à notre service avec le peu qui lui -restait, si nous avions besoin de quelqu'un ou de -quelque chose. Je l'éclairai jusqu'au milieu de l'escalier, -il me serra la main et s'éloigna d'un pas lourd -en disant : A demain.</p> - -<p>Ce dénoûment anodin nous soulageait d'un grand -poids, et pourtant il nous en resta un véritable malaise. -A mesure que nous revenions de nos terreurs, -la pitié nous gagnait ; pour un rien, nous aurions -pleuré sur ce pauvre homme foudroyé dans son honneur. -Les plus grandes colères nous semblaient moins -effrayantes que cet accablement hébété. J'eus des -remords toute la nuit ; c'est une chose ridicule à dire, -car enfin ma conscience ne me reprochait rien ; mais, -de même qu'on achève les mots pour un bègue, on -a quelquefois des remords pour les voisins qui n'en -ont pas.</p> - -<p>M. Pigat nous tint parole ; il revint le lendemain -et tous les jours suivants à la même heure jusqu'au -rétablissement d'Émilie. Lorsqu'il la vit sur pied et -assez forte pour sortir, il nous dit : « Mes enfants, -le moment est venu de me rendre mes visites. Votre -escalier m'essouffle, je ne peux plus le monter qu'en -trois ou quatre étapes ; le cœur me bat trop fort. -Par-dessus le marché, j'ai de l'enflure aux jambes. -Tout ça ne sera rien, mais il m'est plus commode -de vous attendre chez moi que de grimper -chez vous. Choisissez votre heure et tâchez quelquefois -de m'apporter le petit. »</p> - -<p>Il prit le lit au bout de deux jours, et le médecin -ne nous laissa pas ignorer la gravité de son état. Le -cœur était malade.</p> - -<p>« Surtout, dit le docteur, épargnez-lui les émotions -pénibles. A-t-il eu de grands chagrins?</p> - -<p>— Mais non, répondit Émilie : pas que je sache, -depuis la mort de maman, et c'est bien loin.</p> - -<p>— Vous m'étonnez. Sa maladie est de celles qui -marchent à pas lents, et je la vois courir. »</p> - -<p>Personne n'a jamais su ce qui s'était passé dans -l'esprit du capitaine. Il douta de sa fille et de moi, il -s'accusa lui-même ; il dut se demander si j'étais dupe -ou complice. De ses anxiétés, de ses combats intérieurs, -de ses malédictions données et reprises, de -tout son désespoir et de toute sa honte je ne puis -rien vous dire, sinon qu'il en mourut. Ce fut comme -une de ces tourmentes sous-marines qui dévastent -le fond mystérieux des océans et qui nous sont racontées -quelquefois par un débris roulé vers nos -plages.</p> - -<p>Un soir que nous étions réunis autour de son lit, -il rompit brusquement la conversation et s'entretint -avec lui-même à demi-voix, en langue gaélique. Ni sa -fille ni moi ne connaissions cet idiome et nous nous -regardions d'un air effaré. Tout à coup il se retourna -vers Émilie et lui demanda en français :</p> - -<p>« Quelle date avons-nous aujourd'hui? »</p> - -<p>Elle lui répondit ; il médita une minute et reprit :</p> - -<p>« Alors il y a juste neuf mois que j'ai marié mon -enfant. »</p> - -<p>Ce fut sa dernière parole. Vous avez peut-être -ouï dire qu'il s'était suicidé. Il est mort naturellement, -d'un anévrisme rompu. Que les chagrins -aient abrégé sa vie, c'est ce que je ne conteste pas ; -mais on le calomnie en disant qu'il a porté la main -sur lui.</p> - -<p>Sa mort me déliait. C'était le terme que j'avais -fixé moi-même à tous mes sacrifices. Mes conditions -étaient faites et acceptées depuis longtemps, -personne n'aurait eu le droit de me jeter la pierre, -si j'avais pris mon chapeau ce soir-là et laissé la -blonde Émilie entre un cadavre et un maillot. Le -pouvais-je en conscience cependant? L'eussiez-vous -fait, monsieur, si le destin vous eût jeté à ma place? -Cette femme, estimable ou non, commandait la pitié : -j'eus pitié d'elle. Si Léon n'avait pas été à Clichy, si -elle m'était apparue ce jour-là brillante, épanouie, -encadrée dans ce luxe qui la donne en spectacle aux -Parisiens, je ne me serais fait aucun scrupule de lui -tourner le dos ; mais elle pleurait, elle n'était ni belle -ni fringante, elle avait douze cents francs de rente -et un loyer de six cents ; le seul homme qui l'aimait -ne pouvait rien faire pour elle : était-ce agir honnêtement -que de l'abandonner dans un tel embarras?</p> - -<p>Je restai ; je conduisis le deuil de mon beau-père, -j'essuyai les larmes de sa fille, je travaillai comme -un forçat pour qu'elle ne manquât de rien, je pris -sur mon sommeil pour bercer le petit enfant. Si le -monde me blâme d'avoir été si lâche, tant pis pour -lui! Moi, j'étais soutenu par l'idée que je faisais bien, -et que parmi les hommes les plus riches, les plus -nobles et les plus distingués, il n'y en avait peut-être -pas un qui se dévouât si pleinement et avec aussi -peu de profit.</p> - -<p>Je fus pourtant récompensé au bout de quelques -mois par la santé, la croissance et la gentillesse de -mon bambin. Il s'arrondit et se colora pour ainsi -dire à vue d'œil, et à mesure qu'il devenait plus -beau, il semblait m'en remercier par un redoublement -de caresses. Entre sa mère et moi, il n'hésitait -jamais ; ses yeux me cherchaient dans la chambre, -ses petits bras m'appelaient ; le premier mot -qu'il dit fut papa ; je crois pourtant que personne -ne le lui avait appris. Les vrais pères doivent être -bien heureux, si j'en juge par toute la joie que ce -petit être m'a donnée. Mme Gautripon croyait devoir -me calmer de temps à autre.</p> - -<p>« Vous avez peut-être tort, me disait-elle, de vous -tant attacher à un enfant qui vous sera repris tôt -ou tard. Quant à lui, le mal n'est pas grand ; on oublie -si vite à son âge! »</p> - -<p>A l'idée que mon cher nourrisson pouvait m'être -enlevé par son vrai père et devenir un étranger -pour moi, je me sentais défaillir ; je me surpris -à souhaiter que cette fausse position, intolérable -à tant d'égards, durât aussi longtemps que ma vie.</p> - -<p>Elle finit avec la captivité de mon ami, quand -le père Bréchot s'en fut dans l'autre monde. L'entrepreneur -s'occupait sérieusement de déshériter -son fils ; il mourut de colère et d'apoplexie, à la -suite d'un gros déjeuner, entre les bras de l'homme -d'affaires qui cuisinait la ruine de Léon.</p> - -<p>Je n'ai point à vous conter les extravagances trop -publiques dont l'héritier égaya son deuil. Paris ne -s'en souvient que trop, et ce carnaval scandaleux -a fondé la réputation du jeune Bréchot. Le monde -l'a noté comme le modèle des mauvais fils, ce qui -est dur, car il ne fut mauvais fils qu'après la mort -de son père. J'avais prévu cette explosion d'une jeunesse -imprudemment comprimée, et je n'étais pas -assez enfant pour croire qu'en m'asseyant sur la -poudrière je l'empêcherais de sauter. Mon parti -fut donc bientôt pris : je quittai pour toujours -Mme Gautripon, j'embrassai le petit garçon, qui -poussait des cris désespérés à la vue de mes larmes ; -j'écrivis à Léon une lettre d'adieu, et je retournai, -le cœur brisé, à ma fidèle mansarde.</p> - -<p>Ma femme, qui tenait à moi comme à son meuble -le plus utile, s'était mise en frais d'éloquence pour -me retenir au logis. Elle m'avait offert spontanément -des sacrifices dont elle était et se savait incapable, -comme de conserver l'humble train de sa vie -et d'acclimater Léon Bréchot au régime de l'amitié -fraternelle. Je répondis qu'elle se moquait de moi, -et je fis bien, car elle était en marché pour son -hôtel des Champs-Élysées, et elle portait déjà sa -petite fille, datée de je ne sais quelle visite à Clichy.</p> - -<p>Me voilà seul, cloîtré, meurtri, saignant au fond, -mais inébranlable, sans autre espoir que d'oublier -tout le monde et de me cristalliser peu à peu dans -la monotonie du travail ; mais le passé atroce et -doux avec lequel j'avais cru rompre venait parfois -me relancer dans ma retraite. L'habitude crée des -besoins factices qui deviennent aussi impérieux que -les vrais. Or il y avait seize mois pleins que j'embrassais -tous les soirs un enfant endormi. Ce plaisir -venant à me manquer, j'en ressentis un tel vide que -je me demandai si la nature ne m'avait pas donné -par dérision un cœur de père. Je m'éveillais cent -fois dans ma mansarde aux cris de ce pauvre petit -absent que je ne pensais plus revoir. Le matin, au -moment d'aller à mes affaires, je m'arrêtais comme -un homme qui a oublié quelque chose. Ce n'était ni -ma bourse ni mon mouchoir, c'était le baiser sonore -et franc de ces petites lèvres toujours fraîches.</p> - -<p>Le vrai père, qui n'était pas aussi père que moi, -m'imposait quelquefois sa visite. J'avais eu beau lui -défendre ma porte et lui dire que les convenances -morales élevaient une montagne entre nous, j'avais -beau le brutaliser quand il forçait mon domicile ; il -revenait obstinément avec le front d'un être qui se -sait aimé, quoique indigne. Il me conta lui-même, -en riant, ses efforts inutiles pour mériter les bonnes -grâces de son fils, l'effroi du cher enfant au contact -de la barbe paternelle, son obstination à réclamer -l'autre papa, le seul aimé, qu'on disait toujours en -voyage. Chaque soir, il fallait le bercer à outrance -jusqu'à ce qu'il fermât les yeux ; il les rouvrait tout -pleins de larmes, et les sanglots secouaient pendant -près d'une heure son petit corps endormi.</p> - -<p>« Mais, ajoutait Bréchot, ce n'est qu'un moment à -passer. Viens le voir dans un mois, il ne te reconnaîtra -plus. »</p> - -<p>Aller le voir! je n'étais pas si fou. Et le moyen de -revenir ensuite?</p> - -<p>Mais nos résolutions les plus énergiques sont -moins fortes que le destin. J'avais quitté ma femme -depuis sept mois, et le pauvre petit bonhomme achevait -sa seconde année lorsque Bréchot me fit tenir -une consultation de MM. Bretonneau (de Tours), -Blanche et Trousseau. Je l'ai conservée, la voici ; permettez-moi -de vous lire le résumé qui la termine :</p> - -<p>« L'enfant présente tous les symptômes d'une -nostalgie dans sa deuxième période : teint livide, -rougeur des yeux, pleurs involontaires, appétit -presque nul, digestion pénible, transpiration rare, -sécrétions troubles, respiration courte, peau sèche, -pouls faible, céphalalgie fréquente, faiblesse, amaigrissement, -sommeil agité, accidents fébriles tous -les soirs. L'état du petit malade est assez grave pour -réclamer des soins urgents, mais l'art médical ne -peut rien contre une affection toute morale : c'est -un traitement moral qu'il faudrait. Hâter le retour -de son père, qu'il appelle jour et nuit. »</p> - -<p>Que fallait-il faire, monsieur? Mettre les pieds à -l'hôtel Gautripon, c'était amnistier le luxe et les -plaisirs de deux coupables. Rester chez moi drapé -dans ma vertu, c'était condamner un innocent à la -mort. Je pris mes jambes à mon cou.</p> - -<p>Je m'attendais à trouver son père et sa mère agenouillés -devant son lit. Pas du tout : Léon trottait -au bois de Boulogne pour se faire honneur d'un -cheval neuf ; Mme Gautripon tenait conseil avec le -tailleur de ces dames. L'enfant dormait seul dans sa -chambre ; la bonne anglaise, que j'ai fait changer le -lendemain, prenait le thé avec le maître d'hôtel son -compère, à l'autre bout de la maison. Je passai plus -d'une heure en tête-à-tête avec l'enfant de mes -veilles, sa petite main dans la mienne. Il avait bien -grandi, mais qu'il me parut changé! Vous ne croirez -jamais qu'on puisse vieillir à cet âge ; je vous -jure pourtant qu'il était flétri, cassé et caduc. On ne -s'en douterait plus maintenant, Dieu merci! J'en ai -fait un gaillard aussi vif, aussi frais, aussi robuste -qu'il est intelligent et bon ; mais cela n'a pas été le -travail d'une semaine. Dans ces huit premiers jours, -je le ramenai à la vie, rien de plus.</p> - -<p>Il me reconnut avant même d'ouvrir les yeux, et -je vous prie de croire qu'il ne fit pas de façons pour -m'embrasser à bouche que veux-tu. Quand sa mère -et Bréchot eurent le temps et qu'ils vinrent chercher -de ses nouvelles, ils le trouvèrent déjà mieux. -Le médecin me dit : « La réaction commence, votre -fils est sauvé, grâce à vous ; mais vous avez bien -fait d'arriver. Tout l'honneur de la cure sera pour -vous ; je vous demanderai seulement la permission -d'en rendre compte à l'Académie. Le cas est doublement -intéressant, d'abord parce que la nostalgie est -un mal très-rare à cet âge, ensuite parce que le -baby avait madame sa mère auprès de lui, et que la -mère est tout pour un enfant de deux ans. »</p> - -<p>Ce que le docteur ne voyait pas, et ce que je -peux vous dire au point où nous en sommes, c'est -que Mme Gautripon est trop femme pour être mère. -A Dieu ne plaise que j'immole tout un sexe à mes -ressentiments privés! Je voulais dire en bref que -cette gracieuse créature est soumise au besoin de -plaire et de paraître, mais d'autant plus indépendante -des devoirs et des sentiments naturels. C'est -une plante d'ornement née pour fleurir toute la vie, -et qui ne sait pas elle-même par quel hasard ou -quel miracle elle a porté quelques fruits. J'en ai rencontré -d'autres en qui les grâces de la jeunesse n'étaient -que la préface d'une longue, sérieuse et sainte -maternité : celles-là sont plus mères que femmes, -et si le sort m'en avait offert une en temps utile, je -crois que nous aurions fondé une famille comme on -n'en fait plus guère à Paris. Enfin!… Léon Bréchot -est la vraie doublure d'Émilie. Il aime ses enfants -parce qu'ils sont superbes et qu'il a toujours eu le -goût des belles choses ; mais il ne leur appartient -pas, au contraire. Il graverait son nom sur leur -collier, si la mode le permettait ; il les inscrirait -volontiers à la suite de ses tableaux sur le catalogue. -Il les encadrerait richement par vanité de propriétaire, -il ne perdrait pas un quart d'heure à leur apprendre -à lire, il ne leur sacrifierait pas une nuit de lansquenet, -si l'un d'eux tombait malade. Tandis que -j'épie leurs mouvements, que j'analyse leurs instincts, -que je note leurs moindres paroles, que je -sarcle avec soin les premières idées qui lèvent dans -ces jeunes cerveaux, il se joue de leur ignorance, -leur apprend des mots saugrenus, et leur sait plus -de gré d'une bêtise qui l'amuse que d'un instinct -généreux ou d'un raisonnement droit. Je m'étudie, -je me travaille, je me contrains lorsqu'il le faut pour -le mieux de leur éducation ; je m'applique à graver -dans leur esprit le modèle d'une sérénité constante -et d'un homme toujours égal à lui-même : Léon les -crosse ou les caresse au gré de son humeur quinteuse, -selon qu'il a gagné ou perdu dans sa nuit. -Ces innocentes créatures l'aiment par ordre et le -respectent par devoir, sans chercher le fin mot de -l'autorité qu'on lui prête ; mais ses tendresses et ses -colères les étonnent également et les jettent tout -effarés dans mes bras. Je ne sais quelle voix secrète -les avertit qu'ils ont en moi une petite providence -bourgeoise, et que l'homme le plus humble et le -plus infortuné de Paris est peut-être appelé à les -rendre heureux et libres.</p> - -<p>Il vous paraît sans doute impertinent que, dans -ce siècle où l'or peut tout, un gueux de Gautripon -s'intéresse au malheur de trois petits millionnaires? -Leur patrimoine irait, je pense, à seize ou dix-sept -millions par tête, s'ils avaient hérité d'un père -comme les autres ; mais Léon Bréchot est un homme -que l'immensité de son capital a dégoûté du revenu. -Depuis cinq ans et demi qu'il est riche, il n'a rien -exploité, rien administré, rien placé ; il puise à -pleines mains dans un trésor qu'il croit inépuisable. -A sa place, un fou raisonnable, comme on en trouve -à Charenton, se serait d'abord assuré deux millions -de rente. C'est à peu près ce qu'on dépense à la -maison ; il pouvait donc aller longtemps du même -train. Malheureusement il n'a pas daigné mettre -ordre à ses affaires ; il ne s'est occupé que d'attirer -à lui tout l'argent comptant qu'il a pu. L'insouciance, -la paresse, le dégoût des procès, lui ont fait -perdre un tiers de son fabuleux héritage ; le jeu lui -coûte un second tiers, j'en suis presque certain : la -colonie grecque de Paris, qui compte des citoyens -de tous pays, outre la Grèce, vit tout entière à ses -dépens, et le cite avec admiration comme l'homme -le plus volable du monde. Le turf, cet autre tapis -vert où l'on triche aussi quelquefois, lui a pris quatre -ou cinq millions à mon su. Les mendiants de tous -étages exploitent à qui mieux mieux sa manie de -paraître. Somme toute, je ne sais pas ce qui peut -lui rester aujourd'hui ; mais je suis sûr qu'avant dix -ans il ne possédera que des dettes.</p> - -<p>J'ai quelque autorité sur lui par moments. Pourquoi -n'ai-je rien fait pour le convertir à l'épargne? -N'était-il pas en moi de l'amener par la douceur à -quelque honnête placement qui sauvât cent mille -francs de rente à chacun de ses enfants? Peut-être -bien ; mais s'il ne me plaît pas de ménager cette -ressource aux innocents qui portent mon nom? si je -veux que leurs mains, comme les miennes, restent -pures de l'or Bréchot? Si j'attends sans effroi le -jour où toute la famille, Bréchot compris, mangera -le pain de mon travail? Si je guette cette occasion -d'édifier les puritains de Paris, que j'ai scandalisés -malgré moi? J'ai beaucoup étudié, monsieur, depuis -six ans. On connaît ma figure, à défaut de mon -nom, dans les bibliothèques de la rive gauche. Les -heures de loisir éparses dans ma vie ont été mises -à profit ; j'ai comblé les lacunes effroyables que l'enseignement -du collége avait laissées dans ma tête. -Je sais les langues, les sciences, les arts pratiques ; -je me suis rendu propre au commerce, à l'industrie, -à la culture, aux professions les plus utiles, et -partant les plus dignes de l'homme. Je regrette aujourd'hui -d'avoir négligé un bel art. Vous devinez -lequel? L'art de détruire mon semblable par principes ; -mais j'aime à croire que vous ne me refuserez -pas une première leçon, si mon récit véridique et -les preuves dont je l'appuie m'ont réhabilité à vos -yeux. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Il était deux heures après-midi quand M. Gautripon -força la porte du jeune marquis. Lorsqu'il -mit le point final au bout de sa justification, l'horloge -de la salle à manger marquait deux heures trois -quarts. Il n'est pas surprenant que le détail d'une -vie si agitée tienne à l'aise dans un récit de quarante-cinq -minutes. Je connais bien des gens, et vous -aussi, qui n'en auraient pas pour un quart d'heure -à conter ce qu'ils ont fait, souffert et appris en -soixante ans. A part quelques exceptions, la vie humaine -est surtout pleine de vide ; c'est un roman -où l'éditeur met peu de texte et force papier blanc.</p> - -<p>M. de la Ferrade écouta d'abord avec dédain, puis -avec condescendance, puis avec une émotion visible -la défense de son ennemi. Si la scène s'était jouée -au Théâtre-Français entre un bel étourdi du grand -monde, comme Delaunay par exemple, et un de ces -humbles héros bourgeois que Régnier représente si -dignement, le public aurait vu le fauteuil du jeune -homme s'avancer par saccades jusqu'à la sellette où -parlait le malheureux Gautripon ; mais le monde -réel se prête mal aux effets de théâtre : il y avait -une table à moitié desservie entre l'orateur et l'auditeur. -Lysis était presque caché, dès le début, par -une théière d'argent et une boîte de cigares ; il fumait -d'un petit air impertinent et se dérobait à plaisir -dans un épais nuage. Cependant son premier cigare -s'éteignit entre ses doigts, il jeta le second et oublia -d'en allumer un troisième. Gautripon l'avait vu d'abord -nonchalamment plongé dans son fauteuil ; il -remarqua que le créole se réveillait peu à peu, se -redressait, tendait l'oreille, ouvrait les yeux, et se -levait enfin, poussé par les ressorts d'une irrésistible -sympathie.</p> - -<p>Le jeune homme s'arrêta tout confus et comme -étonné de lui-même, ne sachant plus que faire de -sa main droite tendue à Gautripon, qui la regardait -froidement sans la prendre.</p> - -<p>« Monsieur, dit-il, vous me gardez rancune, et -vous avez raison. Je suis un étourdi, un enfant gâté -du destin, qui ne m'a jeté que des bonbons lorsqu'il -vous faisait pleuvoir des pavés sur la tête, mais croyez -bien que je comprends, que j'apprécie… et, pour -tout dire en un mot, que je ne me pardonne pas -d'avoir fait de la peine à un aussi brave homme que -vous.</p> - -<p>— Ah!… répondit Gautripon avec un soupir de -soulagement. Vous me tenez pour honnête homme?</p> - -<p>— Mieux que ça, monsieur ; je n'ai pas dit assez. -Faites la part des circonstances, et songez que je n'ai -ni l'habitude de tourner des compliments aux personnes -de mon sexe ni l'autorité nécessaire pour décerner -des prix de vertu ; mais je voudrais que tout -Paris fût rassemblé autour de nous pour m'entendre, -et je vous dirais, moi qui ne suis pas banal : -Vous méritez l'estime, le respect, et… ma foi, oui! -quelque chose de plus.</p> - -<p>— Je n'en demande pas tant. Mes témoins sont à -la porte : allons nous battre! »</p> - -<p>Le créole recula de deux bons pas, quoiqu'il fût -brave.</p> - -<p>« Parlez-vous sérieusement? dit-il.</p> - -<p>— Il me semble que l'affaire a pris tout le sérieux -désirable depuis que vous m'honorez d'une nouvelle -opinion.</p> - -<p>— Il me semblait, à moi… je vous supplie d'excuser -cette hallucination d'un cœur trop jeune… ; il -me semblait tout à l'heure, quand vous entriez de -plain-pied dans mon admiration, que la haine et la -vengeance s'effaçaient pour ainsi dire entre nous. -Je ne suis peut-être pas très-logique en ce moment, -parce que l'homme ne s'émeut pas à fond sans que -ses idées se troublent ; mais je sens qu'il me serait -impossible de vous vouloir aucun mal, et que, s'il -faut deux inimitiés pour faire deux ennemis, il en -manque une.</p> - -<p>— Et même deux, car je ne vous hais pas. La haine -est chose vile. Si j'étais homme à la laisser entrer -chez moi, mon récit doit vous faire comprendre que -je n'aurais pas attendu jusqu'aujourd'hui. Malheureusement -vous avez créé une nécessité dont nous -sommes, vous et moi, les esclaves. Obéissons, et, -croyez-moi, le plus tôt sera le mieux.</p> - -<p>— Eh! que diable! on a toujours le temps de faire -une sottise. Expliquons-nous d'abord, et cherchons -en bonne foi s'il n'y a pas moyen de terminer l'affaire -autrement. J'ai commis dans votre maison un -scandale que je déplore. Tous mes amis, sans exception, -m'en ont blâmé. Quant à moi, maintenant surtout, -je m'en veux, je me déteste au point de me -souffleter moi-même. Le passé ne nous appartient -plus, je le sais : Dieu lui-même ne peut faire qu'une -chose accomplie n'ait pas été, mais enfin, lorsqu'un -homme de cœur est disposé à tout pour réparer une -action stupide, lorsqu'il se repent, qu'il s'excuse, -qu'il demande l'occasion d'effacer publiquement les -dernières traces de sa sottise, y a-t-il une justice -assez implacable pour lui répondre : Il est trop tard?</p> - -<p>— Non, monsieur, et je vous jure que si vous m'aviez -tenu ce langage le 24 janvier à minuit, devant -les cinq ou six témoins de votre triste plaisanterie, -je n'aurais pas poussé les choses plus loin. Si même -le lendemain, quand Rastoul est venu ici pour la -première fois, vous m'aviez accordé la réparation -qui m'était due, je me serais contenté de peu, de -presque rien, d'une égratignure d'épée, du sifflement -anodin de deux balles, d'un mot d'excuse sur le terrain ; -car enfin quel était mon but? De me venger? -Fi donc! mais de protéger ma famille légale contre -tous les affronts dont vous aviez donné l'exemple. -Je devais à la femme et aux enfants qui portent mon -nom cette garantie personnelle : une maison n'est -respectable aux yeux du monde que gardée par un -homme qui n'a pas peur. Vous avez déplacé la question, -monsieur : en m'obligeant à vous conter ma -vie, vous m'avez fait une nécessité de disputer la -vôtre. Pourquoi m'avez-vous mis le pied sur la gorge? -pourquoi m'avez-vous arraché par inquisition un -secret qui ne doit appartenir qu'à moi? Comment -n'avez-vous pas compris qu'après cette confidence -extorquée, l'un de nous deux serait de trop sur la -terre? Rappelez-vous l'ancien régime et ces mystères -d'État, dont le moindre coûtait la vie à l'imprudent -qui l'avait surpris. Vous tenez un secret aussi terrible -en son genre : c'est lui qui vous condamne à -mourir ou à me tuer aujourd'hui.</p> - -<p>— Je vous en prie, monsieur, ne tournons pas au -mélodrame un rôle qui jusqu'à présent est tout à -votre honneur. Nous irons aujourd'hui sur le terrain, -si bon vous semble ; mais le terrain n'est pas -une place de Grève, et vous n'êtes pas plus mon -bourreau que je ne suis votre condamné. Les armes -seront égales entre nous, et je les manierai probablement -avec une habitude et une dextérité qui -vous manquent. Je suis assez sûr de moi, grâce -à Dieu, pour limiter le mal que nous pourrons nous -faire, et je vous garantis, dès à présent, que nous -n'avons de testament à rédiger ni l'un ni l'autre ; -mais, si légère que soit la blessure qui vous attend, -je ne me consolerais pas d'avoir versé une seule -goutte d'un sang si généreux. C'est pourquoi je vous offre -la réparation la plus complète et la plus solennelle -qu'on puisse imaginer. Voulez-vous que je -rassemble ici les jeunes gens qui m'accompagnaient -dans cette déplorable escapade? que j'invite à la -réunion vos deux témoins et tous ceux de mes amis -qui ont été, même indirectement, mêlés à l'affaire, -et que je proclame devant eux mon estime, mon -respect et mon regret en termes aussi nets que je -le fais à l'instant? Quant au secret de cette confession -que j'ai forcée, je suis capable de le garder -éternellement, et vous pouvez vous en fier à moi. -Je ne suis pas une femme et je ne suis plus un enfant ; -vous auriez tort de me juger sur un quart -d'heure de folie. Suis-je moins galant homme, à -votre avis, qu'un vicaire de paroisse? On lui confie -des mystères plus terribles que le vôtre, et il meurt -sans en avoir lâché le premier mot. Je comprends -qu'il vous fâche d'avoir un confident de votre vie -héroïque ; mais vous en avez déjà deux, Mme Gautripon -et M. Léon Bréchot. Vous en avez eu un -troisième, M. Bréchot père, et peut-être un quatrième, -à votre insu, dans la personne de M. Pigat. -Rien ne prouve que ces deux vieillards, en leur vivant, -ne se soient ouverts à personne ; Mme Gautripon -a peut-être une amie qui sait tout, et ce -serait miracle qu'un viveur débraillé comme Léon -Bréchot fût le tombeau des secrets.</p> - -<p>— Vous vous trompez, monsieur. Je sais que ni -mon beau-père ni le vieux Bréchot n'ont rien dit. -Quant à ma femme et à Léon, leur intérêt me répond -de leur silence ; d'ailleurs ils ne me connaissent -pas eux-mêmes comme je me suis fait voir à -vous. Je suis entré ici avec le ferme propos de -mettre mon cœur à nu et de me battre ensuite. -Rappelez-vous la promesse que je vous ai demandée -et que vous m'avez faite avant le premier mot de -mon récit.</p> - -<p>— Aussi, monsieur, suis-je à vos ordres ; mais si -vous m'estimez assez pour croire que je ne dirai -rien à mes témoins avant l'affaire, (car vous ne -comptez point me garder à vue jusque-là, n'est-il -pas vrai?) pourquoi supposez-vous que je bavarderais -plus tard? Vous me faites jurer le secret, et -vous voulez me tuer aujourd'hui même! N'est-ce -pas un grand luxe de précautions? Mon silence et -ma mort ne font-ils pas double emploi?</p> - -<p>— Non, monsieur, je vous tiens pour un parfait -galant homme ; mais vous êtes jeune, bien portant, -et peut-être auriez-vous un demi-siècle à vivre. -Pour garder un secret pendant un demi-siècle, il -faut s'observer cinquante ans sans interruption ; -pour le perdre, il ne faut qu'une minute d'oubli. -Aujourd'hui je suis sûr de vous, car un homme de -votre loyauté n'oublie pas sa promesse en deux -heures, et dans deux heures un de nous sera mort.</p> - -<p>— Vous l'avez déjà dit, mon cher monsieur, mais -où diable voyez-vous ça?</p> - -<p>— J'ai tout examiné, mes informations sont prises. -Vous êtes orphelin et célibataire, n'est-il pas vrai?</p> - -<p>— Parfaitement.</p> - -<p>— C'est-à-dire inutile à votre famille. Vous êtes -ce qu'on appelle un oisif?</p> - -<p>— Et sans la moindre vocation pour la charrue -ou la boutique.</p> - -<p>— C'est-à-dire inutile à tout le genre humain. -Votre existence est donc un mal sans compensation, -et…</p> - -<p>— Ah! pardon! mon existence est non-seulement -très-utile, mais encore très-agréable à moi-même.</p> - -<p>— Si vous y teniez tant, il fallait avoir soin qu'elle -ne devînt pas menaçante pour la sécurité d'autrui.</p> - -<p>— Mais, jour de Dieu! monsieur, qu'est-ce qui -vous fait croire que je sois si malade?</p> - -<p>— Le besoin absolu que j'ai de vous détruire.</p> - -<p>— C'est donc de la superstition? Il faut le dire.</p> - -<p>— Mieux que cela, monsieur : c'est de la volonté. -Permettez-moi de vous faire observer qu'il est trois -heures et que nous sommes en hiver.</p> - -<p>— Oh! nous avons le temps. Voilà mon coupé -dans la cour. Je pensais faire un tour au bois de -Boulogne ; c'est à Vincennes qu'on ira. Mon oncle -est à deux pas d'ici ; le colonel Chabot nous attend -à Saint-Mandé. J'ai consigné mes troupes, comme -vous voyez, en prévision des événements. A propos! -vous avez des armes?</p> - -<p>— Mon Dieu! oui ; mais, comme je n'y connais -rien, je vous prie d'emporter les vôtres à tout hasard. -L'armurier du passage Choiseul m'a offert ce -qu'il avait de mieux ; vous en direz votre avis. Moi, -je n'ai pas de préférence, et pour cause. Je crois -que le ballot contient des épées, et des pistolets ; -vous choisirez.</p> - -<p>— C'est à vous de choisir, ou plutôt à vos témoins ; -mais nous pataugeons si drôlement à travers -tous les usages!</p> - -<p>— Qu'est-ce que ça nous fait, si nous arrivons au -but? »</p> - -<p>Tout en causant, le marquis décrochait d'une panoplie -deux amours d'épées à coquille et deux beaux -pistolets de combat. Il sonna son noir, fit serrer les -pistolets dans leur boîte et les épées dans son portemanteau. -Gautripon le suivait et le regardait faire ; -son visage exprimait une curiosité calme. Ces deux -hommes descendirent l'escalier côte à côte comme -deux bons amis.</p> - -<p>« Ainsi, demanda Gautripon, c'est à moi de choisir -les armes? Eh bien! je vais dire à Rastoul de -demander les vôtres ; elles sont d'un travail plus -soigné et naturellement meilleures que les miennes ; -mais prendrons-nous l'épée ou le pistolet?</p> - -<p>— Comme il vous plaira.</p> - -<p>— Votre avis?</p> - -<p>— Si j'avais l'honneur d'être votre témoin, je vous -conseillerais l'épée.</p> - -<p>— Pourquoi?</p> - -<p>— Parce que c'est une arme intelligente.</p> - -<p>— C'est selon l'ouvrier qui la tient… »</p> - -<p>Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la porte cochère. Lysis -donna l'adresse du colonel à Gautripon qui la prit -en note, tandis que le valet de chambre en livrée -cachait les armes dans la voiture et montait sur le -siége auprès du cocher. Gautripon poussa un cri de -surprise en voyant son carrosse de louage abandonné -sur la voie publique ; mais il ne tarda pas à -retrouver ses témoins. MM. Rastoul et Monpain -s'étaient lassés d'attendre ; ils prenaient quelques -doses de patience chez le marchand de vin le plus -proche avec le cocher de grande remise, un vieux -brave, aussi fier que les bourgeois, et qui payait -noblement sa tournée.</p> - -<p>« En route! cria Gautripon. Il s'agit d'arriver les -premiers. »</p> - -<p>Les trois verres étaient pleins jusqu'aux bords ; -en un tour de main, ils furent vides, et le cocher -répondit :</p> - -<p>« Présent! » avec un salut militaire.</p> - -<p>— Ainsi, ça tient? demanda Rastoul.</p> - -<p>— Ferme comme fer, mon brave ami. M. de -la Ferrade est aussi pressé que moi d'en découdre.</p> - -<p>— Alors, qu'est-ce qu'ils chantaient donc, ces -farceurs-là?</p> - -<p>— Il y avait un malentendu. Ces messieurs ne me -connaissaient pas…</p> - -<p>— J'en étais sûr! Ils vous ont pris pour un autre!</p> - -<p>— Et nous allons?… dit le cocher.</p> - -<p>— Avenue Saint-Mandé, la dernière maison à -droite.</p> - -<p>— Un joli ruban de queue à défiler ; mais, n'ayez -pas peur, nous y serons avant <i>eusse</i>.</p> - -<p>— C'est qu'ils y vont dans leur voiture, mon garçon, -et…</p> - -<p>— Après? Des chevaux de maître? Encore une -belle marchandise que ces carcans-là! Je les brûle, -moi, les chevaux de maître, et vous allez voir. Hue! -les bichettes! »</p> - -<p>Et l'attelage partit d'un train furieux. Plus d'un -passant effaré crut sans doute que c'étaient les chevaux -qui avaient bu.</p> - -<p>M. Rastoul, entre deux cahots, présenta son ami -Monpain, que Gautripon ne connaissait pas encore.</p> - -<p>« Voilà le camarade qui demandait son congé -avant-hier ; mais il s'est ravisé, Dieu merci!</p> - -<p>— Je vas vous dire, monsieur Jean-Pierre : c'était -rapport à mes chefs, on n'est pas son maître : -mais j'ai parlé à l'aide-major, et il m'a répondu que -j'étais un… enfin qu'un infirmier n'est jamais déplacé -où l'on se bat, civils ou militaires indifféremment. -Il n'y aurait que si M. le colonel Chabot parlait -encore de faire partie carrée : là, je n'ai plus le -droit, parce que ma vie appartient au pays… vous -comprenez la délicatesse?</p> - -<p>— Très-bien, dit Gautripon ; mais il n'est plus -question de cela. Tout se passe entre M. de la Ferrade -et moi, vous n'avez qu'à nous regarder faire.</p> - -<p>— Pour lors, c'est tout à fait dans mes possibilités, -et vous pouvez compter sur moi comme sur vous-même.</p> - -<p>— Moi, dit Rastoul, je ne sais pas si je n'aurais -pas mieux aimé le grand jeu.</p> - -<p>— Vous auriez du plaisir à vous battre avec le -colonel Chabot?</p> - -<p>— Avec lui, non, je le respecte et je l'honore ; -mais ce blanc-bec de marquis, ce mirliflore en veston -de satin qui m'a fait fumer ses cigares et boire -son satané vin d'Amérique, tandis qu'il complotait -de vous faire passer pour une canaille ; je lui en veux, -monsieur Jean-Pierre! Les honnêtes gens comme -vous sont trop rares ; il ne faut pas qu'on vienne -les <i>mécaniser</i> sans raison! Si le remplacement était -admis en duel comme en guerre, sacrebleu! c'est -moi qui ferais votre partie avec ce petit pointu-là!</p> - -<p>— Merci, mon bon Rastoul ; mais il n'y perdra -rien, je l'espère. Vous avez eu beaucoup d'affaires au -régiment?</p> - -<p>— Comme ça, dans les sept ou huit, entre jeunes -soldats c'est moins grave que chez vous autres. Le -duel est une punition qu'on inflige aux conscrits -quand ils ont eu la main trop leste. On les pousse -sur le terrain au nom de l'honneur et dans l'intérêt -de la discipline ; mais le maître d'armes est toujours -là pour arrêter les mauvais coups. Il ne s'agit pas -d'abîmer un homme ; l'État n'en a pas trop, et il les -paye assez cher. Eh bien! quoiqu'il n'y ait pas grand -risque de vie, j'y allais comme un chat qu'on fouette -dans les premiers temps. Je ne veux pas vous flatter, -mais franchement j'étais moins crâne que vous. -Quel dommage que vous n'ayez rien appris! avec le -sang-froid que vous avez, vous seriez fort à tout -comme pas un.</p> - -<p>— Bah! le trop de science embarrasse.</p> - -<p>— Si du moins vous aviez profité de ces trois -jours pour prendre quelques leçons de combat! On -dit que M. Pons en donne d'étonnantes.</p> - -<p>— Vous savez bien, Rastoul, que j'avais affaire -au magasin. D'ailleurs je crois qu'un homme résolu -peut toujours prendre la vie d'un autre, et il n'y a -pas de talent qui tienne contre une bonne épée emmanchée -au bout d'un vrai bras. Je ne connais l'escrime -que par ce que j'en ai lu dans les livres. C'est -un art, paraît-il, qui consiste surtout à défendre sa -peau, et subsidiairement à trouer celle d'autrui ; -mais si je fais mon deuil des accidents qui peuvent -m'atteindre, si je suis décidé d'avance à ne parer -aucun coup, si j'applique tout mon vouloir et toute -ma force à frapper devant moi, advienne que pourra, -il me semble, mon bon ami, que je simplifie la question -et que j'écarte les trois quarts de la difficulté. -Qu'en dites-vous?</p> - -<p>— Je dis… je dis, morbleu! que vous en parlez à -votre aise, et qu'un coup droit dans l'estomac vous -cloue sur place avant toute riposte. »</p> - -<p>Monpain trouva que les discours du camarade -étaient d'un style à décourager le sujet. Monpain -voyait la vie en rose, comme on la voit presque toujours -à travers un litre de rouge. Monpain crut -donc bien faire en disant à Gautripon :</p> - -<p>« Mon cher monsieur Jean-Pierre, si vous n'avez -jamais tiré la botte, il y a pas mal à parier que vous -ne rentrerez pas sans un atout ; mais ça n'est pas -une raison pour se tourner le sang, et si j'étais de -vous, j'aimerais mieux en courir la chance que d'y -aller du pistolet. Il faut avoir vu comme moi le ravage -des armes à feu pour comprendre à quel point -la balle est traître et toute la gangrène qui s'ensuit. -J'ai retiré des os en poussière et d'autres en bouillie ; -on n'imagine pas ça dans le civil, tandis que -l'arme blanche, à part la botte à fond qui traverse -les organes <i>majors</i> et le coup de cochon qui coupe -la carotide, ne fait que des boutonnières sans conséquence, -que mon simple caporal vous recoudrait -les yeux fermés. Par ainsi je vous exhorte de vous -effacer foncièrement, si c'est possible, de porter la -poitrine en <i>errière</i>, de rompre à force en tendant le -bras et de crier : touche! à la première fraîcheur -que vous sentirez du fer ennemi ; moyennant quoi, -vous aurez encore bien des soupes à manger dans -ce bas monde. Voilà ce que je dirais à mon propre -frère, si je l'accompagnais sur le terrain. »</p> - -<p>Gautripon répondit qu'il s'en tiendrait décidément -à l'épée, et que, les armes du marquis lui paraissant -meilleures que les siennes, il priait ces messieurs -de les choisir.</p> - -<p>Tout justement la voiture arrivait à la porte du -colonel Chabot, et les chevaux fumants soufflaient -au nez du factionnaire.</p> - -<p>Le marquis de la Ferrade et son oncle s'arrêtèrent -au même instant, perdant la course d'un tour -de roue, parce qu'ils l'avaient bien voulu. Après son -entrevue avec Gautripon, Lysis s'était fait conduire -à l'hôtel d'Entrelacs. Il trouva le baron endormi sur -un roman à la mode et plongé jusqu'à mi-jambe -dans une litière de petits journaux.</p> - -<p>M. d'Entrelacs ouvrit les yeux au bruit de la porte, -et dit :</p> - -<p>« Eh bien?</p> - -<p>— Eh bien! mon cher oncle, bataille!</p> - -<p>— Pas possible! Et quand ça?</p> - -<p>— Tout de suite ; on n'attend plus que vous.</p> - -<p>— Mais Chabot?</p> - -<p>— Nous le prendrons en route.</p> - -<p>— Le sait-il? voudra-t-il?</p> - -<p>— Je suis sûr de lui maintenant, comme de vous-même.</p> - -<p>— Il y a donc du nouveau? Est-ce que par hasard -l'infâme ne serait plus infâme?</p> - -<p>— Nous nous expliquerons en voiture. Voici votre -chapeau et votre pardessus. »</p> - -<p>Cinq minutes après, l'oncle et le neveu faisaient -bonne route vers Saint-Mandé, et M. d'Entrelacs, -parfaitement réveillé, disait au jeune marquis :</p> - -<p>« Enfin, quel est donc ce mystère?</p> - -<p>— Cher oncle, répondit Lysis, me croyez-vous -capable de mentir?</p> - -<p>— Tu ne serais pas le fils de ma sœur!</p> - -<p>— Bien, merci. Maintenant me tenez-vous pour -un de ces niais qui prennent des vessies pour des -lanternes et se laissent berner par le premier venu?</p> - -<p>— Non-dà, mais où veux-tu en venir?</p> - -<p>— A vous dire que M. Gautripon est le plus honnête -homme du monde, qu'il a les mains aussi -nettes que vous et moi, que je ne lui fais pas la -moindre faveur en croisant le fer avec lui, car il me -vaut de reste, que mon estime est fondée non pas -sur ses affirmations, mais sur des preuves visibles -et tangibles qui ont passé sous mes yeux et par mes -mains aujourd'hui même : mais j'ai pris l'engagement -de garder son secret pour moi seul. Trouvez-vous -l'homme assez justifié par mon témoignage implicite? -Acceptez-vous ma parole quand je vous réponds -de lui corps pour corps? Ou faudra-t-il que je -viole une promesse sacrée pour vous entraîner sur -le terrain?</p> - -<p>— Tu ne violeras rien du tout, et je te suivrai -aveuglément jusqu'au bout du monde. Est-ce que -je n'ai pas toujours été du même avis? C'est Puchinete -et Chabot qui ont alambiqué l'affaire en soulevant -des questions de haute morale. J'ai dit dès le -commencement : Tu dois rendre raison à l'homme -que tu as insulté, quel qu'il soit. S'il ne mérite pas -de croiser le fer avec nous, tant pis pour nous ; il -fallait prendre nos renseignements avant de lui -chanter pouilles. Mais par quel gueux de hasard -as-tu trouvé le mot d'une énigme qui tient tout -Paris le bec dans l'eau? »</p> - -<p>Lysis raconta comment son adversaire était venu -s'expliquer avec lui.</p> - -<p>« Oh! oh! dit le baron. C'est d'un homme terriblement -neuf en matière de point d'honneur, mais -ça ne manque pas d'une certaine carrure ; j'aime -assez les gens qui vont droit à leur but. Et les explications -qu'il t'a données sont vraiment bonnes?</p> - -<p>— Si bonnes, qu'après avoir tout écouté, mon -premier geste a été de lui tendre la main.</p> - -<p>— Peste! mais c'est du magnétisme, de la fascination! -Le malin t'avait jeté un sort, mon garçon!</p> - -<p>— Ce n'était qu'une admiration éclairée. Que feriez-vous, -mon oncle, si vous vous trouviez en présence -d'un martyr?</p> - -<p>— Je lui demanderais sa bénédiction, mon cher ; -mais tu pousses peut-être le fétichisme un peu loin.</p> - -<p>— En quoi donc?</p> - -<p>— En menant ton martyr à Vincennes pour en -couper un morceau et faire provision de reliques.</p> - -<p>— C'est lui qui l'exige. S'il avait bien voulu s'accommoder -de mes excuses, je n'en aurais pas -trouvé d'assez humbles pour lui.</p> - -<p>— Et il refuse? Tudieu! j'ai connu des martyrs -plus chrétiens que lui dans l'histoire.</p> - -<p>— Je ne vous l'ai pas donné pour chrétien, mais -pour honnête homme.</p> - -<p>— Mais, s'il vaut tout ce que tu dis, pourquoi se -cache-t-il de sa vertu comme d'un vice? J'ai lu -quelques procès où l'on voit les fripons faire jurer -le secret à leurs dupes.</p> - -<p>— Oh! mon oncle…</p> - -<p>— J'ai blasphémé? pardon! mais enfin, s'il a tant -fait que de te révéler ses bonnes œuvres, d'où vient -cette peur effroyable de les laisser connaître au public? -Que risque-t-il à se montrer tel qu'il est? Le -prix Montyon?</p> - -<p>— Il risquerait d'anéantir le fruit de tous ses sacrifices. -Le secret de M. Gautripon n'appartient pas -à lui seul.</p> - -<p>— Ah! tu m'en diras tant!</p> - -<p>— Je ne vous en dirai pas davantage.</p> - -<p>— Et je t'approuve ; mais que vas-tu en faire, de -ce gars-là? Tu ne le vénères pas assez, je suppose, -pour lui offrir ta vie sur un plat d'argent? Tu es le -dernier des la Ferrade, mon cher!</p> - -<p>— N'ayez pas peur que je laisse endommager le -neveu d'un si charmant oncle. Nous nous battrons à -l'épée, c'est convenu…</p> - -<p>— Entre qui?</p> - -<p>— Entre M. Gautripon et moi. Cela n'est pas régulier -pour un liard ; mais dans l'intimité où nous -étions ce matin il m'a spontanément offert le choix, -et…</p> - -<p>— Vous avez mitonné la chose en famille ; c'est -étourdissant! Va toujours.</p> - -<p>— Le malheureux n'a de sa vie touché une arme. -A l'épée, je suis maître de le ménager tout à mon -aise. S'il est bien sage, une égratignure. S'il s'anime -trop fort, une bonne piqûre au bras droit. Son épée -tombe, et alors… ma foi tant pis! je l'embrasse et -je lui demande pardon!</p> - -<p>— Rien que ça? Quel dommage qu'il n'ait pas -une fille à marier!</p> - -<p>— Je regrette sincèrement de ne pouvoir mieux -réparer mes torts envers lui. Songez donc que je -l'ai couvert d'ignominie sans le connaître, et que le -plus noble cœur du monde est depuis quatre jours, -par ma faute, traîné dans la boue de Paris.</p> - -<p>— Tu parles comme un échappé de l'Évangile, -mais tu es un gentil garçon, et je t'aime mieux dans -ce rôle-là qu'à cheval sur la raison du plus fort… -Voici un berlingot qui m'a tout l'air de charrier -Gautripon et sa fortune. On ne dira pas que ton -homme a peur de la mort, car il va se battre au -galop et dans une voiture de noces. Les dépassons-nous?</p> - -<p>— Non, cher oncle. A quoi bon humilier ces -pauvres bêtes et ces pauvres gens?</p> - -<p>— Il faut pourtant que nous voyions le colonel -avant eux… Jean! suivez ce gros fiacre et arrêtez-vous -avec lui, mais derrière. »</p> - -<p>Tout le monde descendit en même temps à la -porte du pavillon. M. d'Entrelacs salua Gautripon -et ses témoins avec beaucoup de courtoisie ; il prit -Rastoul à part et lui dit :</p> - -<p>« Nous ne vous demandons que cinq minutes ; le -temps d'aller chercher le colonel, qui doit être -prêt.</p> - -<p>— A vos commandements, monsieur le baron et -la c… » Mais Rastoul s'arrêta court et lança un -regard furibond à la <i>compagnie</i> du baron, c'est-à-dire -au jeune marquis.</p> - -<p>Les deux gentilshommes entrèrent, tandis que les -trois plébéiens se promenaient sur la chaussée en -soufflant dans leurs doigts. Le vent du nord était -vif, il balayait les nuages et préparait une belle -gelée pour la nuit.</p> - -<p>Dans l'escalier du colonel, M. d'Entrelacs dit à -Lysis :</p> - -<p>« Il ne nous reste qu'une heure de jour, nous -n'avons pas le temps de discuter avec Chabot ; mais -je sais comment le prendre : laisse-moi faire. »</p> - -<p>Le planton les introduisit dans un cabinet encombré -de paperasses ; le colonel venait de donner -quatre signatures à propos d'un étui d'habit et -quatre autres pour un pompon de trente-cinq centimes. -Il jeta la plume avec joie en voyant entrer -ces messieurs.</p> - -<p>« Mon cher ami, dit M. d'Entrelacs, nous venons -vous remercier de tous vos bons offices et vous relever -de faction. L'affaire est terminée en ce qui -vous concerne, et nous ne voulons pas abuser de -vous plus longtemps.</p> - -<p>— Mais qu'est-ce qui s'est passé? Voilà deux -jours que je n'ai vu personne.</p> - -<p>— Il y a deux heures, mon cher, nous n'étions -pas plus avancés que vous. Voici qu'à l'improviste -une révélation confidentielle vient nous éclairer, -nous confondre et nous montrer notre adversaire -sous le jour le plus avantageux.</p> - -<p>— Gautripon?</p> - -<p>— M. Gautripon. Les preuves qu'on a produites -à la décharge de son honneur sont d'une telle évidence -qu'il y aurait non-seulement de l'injustice, -mais de la cruauté à le marchander plus longtemps. -Nous nous sommes donc mis à ses ordres, il nous -attend en bas, et tout sera réglé avant le coucher -du soleil. On comprend fort bien le scrupule qui -vous tient à l'écart d'une affaire où l'un des deux -acteurs vous est suspect ; nous n'avons pas le droit -de communiquer nos renseignements à âme qui -vive, et je n'ai pas assez d'éloquence pour faire -passer en vous la conviction dont je suis plein. Il y -a urgence, l'heure nous talonne ; vous ne refuserez -pas de nous indiquer un bon endroit et de nous -prêter un de vos soldats, si M. Gautripon ne vous -paraît pas suffisamment réhabilité par l'estime de -Lysis et la mienne.</p> - -<p>— Un moment, cher ami! Comme vous y allez! -Je ne suis pas au conseil de guerre, et je n'ai que -faire de vos preuves. Me garantissez-vous l'honorabilité -de M. Gautripon?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Je serais un grand sot et le dernier des malappris, -si j'allais réclamer un autre témoignage. -Notre adversaire rentre dans mon estime, tambours -battant, enseignes déployées, et je vais lui demander -pardon des jugements téméraires que j'ai formulés -sur lui.</p> - -<p>— Colonel, dit Lysis, vous pouvez hardiment lui -rendre cette justice : je vous jure que vous ne -vous fourvoyez point.</p> - -<p>— Eh bien! mes chers, qu'attendons-nous? Marchons, -je suis votre homme! »</p> - -<p>Comme il était en habit bourgeois, il n'eut pas de -toilette à faire. Rastoul et Monpain l'accueillirent -avec respect, mais cette fois sans timidité ridicule : -ils se sentaient plus forts.</p> - -<p>« Messieurs, dit-il, en dirigeant son coup de chapeau -vers Gautripon, j'ai des excuses à vous faire. -C'est par ma faute qu'une rencontre, inévitable -depuis mercredi soir, a été retardée jusqu'à ce -jour. Les apparences m'avaient poussé à méconnaître -le caractère d'un galant homme : je le prie -de considérer ma présence ici comme une réparation -et un hommage. Je suis connu ; on sait que je -choisis avec un égal scrupule mes adversaires et -mes amis. »</p> - -<p>Gautripon répondit à ce petit discours par un -salut très-simple et très-digne, et les deux partis -entrèrent dans le bois, sous la conduite du colonel. -Les voitures suivaient au pas avec les armes.</p> - -<p>On marchait depuis quelques minutes lorsque -M. Chabot aperçut deux épaulettes de laine jaune -dans un sentier. Il cria de sa voix la plus commandante :</p> - -<p>« Voltigeur! »</p> - -<p>Le soldat qui bayait aux corneilles, selon l'usage, -en fouettant son mollet droit d'une baguette de coudrier, -reconnut la voix de son chef et accourut.</p> - -<p>« Mon colonel!</p> - -<p>— Ah! c'est vous, Lerambert? Y a-t-il d'autres -hommes du régiment par ici?</p> - -<p>— Des hommes? non, mon colonel ; mais j'ai -rencontré trois caporaux qui s'en allaient vers la -Porte-Jaune.</p> - -<p>— Tâchez de les rejoindre et de les amener. Tant -mieux, s'ils étaient quatre! »</p> - -<p>Le voltigeur partit comme un trait et ramena -sept uniformes. Nos soldats sont désœuvrés par -force, mais ils ne sont ni sots ni engourdis. Ils rejoignirent -leur colonel auprès d'une pelouse neuve, -limitée sur trois faces par la futaie et sur l'autre par -un chemin carrossable, mais parfaitement inconnu -des cochers.</p> - -<p>« Mes enfants, dit M. Chabot, ces messieurs ont -un petit compte à régler ensemble. Éclairez la position -et faites que nous soyons tranquilles. Vous -savez ce que parler veut dire : à vos postes, ventredieu! »</p> - -<p>En un clin d'œil, le terrain se trouva gardé -comme un polygone. Le valet de chambre de Lysis, -sur un signe de son jeune maître, apporta les pistolets -et les épées. Monpain se mit à déballer le -bagage de Gautripon, mais Rastoul le pria de rester -tranquille. Les témoins s'accordèrent sans débat, -on dégaîna les épées de M. de la Ferrade, qui -étaient à la fois des œuvres d'art et des instruments -de précision. Jean-Pierre et le marquis jetèrent -leurs habits bas, et on ne les vit trembler ni l'un ni -l'autre ; il faisait pourtant assez froid.</p> - -<p>Ce fut le colonel qui délivra les armes aux combattants. -Rastoul et Monpain échangèrent des regards -lamentables lorsqu'ils virent Gautripon l'épée -à la main. Le malheureux, en trois secondes, tint -son outil comme un cierge, comme un fouet, -comme une ligne à pêcher, comme une bêche et -comme une écumoire. Tandis que le jeune marquis -tombait correctement en garde, l'ancien maître d'étude -se carrait devant son adversaire, un bras levé, -l'autre pendant, et découvert de la tête aux pieds. -Vous n'auriez jamais dit un combattant, mais une -cible offerte à tous les coups. MM. Chabot et d'Entrelacs, -M. de la Ferrade lui-même fut sur le point -de lui dire :</p> - -<p>« Effacez-vous, que diable! quelque précaution -qu'on y mette, on vous tuera malgré soi! »</p> - -<p>Le jour baissait sensiblement, pas assez toutefois -pour qu'on ne pût reconnaître un fil blanc d'un -fil noir. M. Chabot mit les deux ennemis face à face, -réunit leurs épées par la pointe, se rangea, se découvrit -et leur dit :</p> - -<p>« Allez, messieurs! »</p> - -<p>A ce signal, Gautripon se jeta en arrière, recula -de trois pas (car ce n'était pas rompre), et fondit en -aveugle, la main basse, sur le marquis. Son élan -furieux aurait peut-être déconcerté un tireur moins -habile. M. de la Ferrade attendit de sang-froid cette -attaque enfantine, il vit accourir le bras droit et le -larda d'un coup bien ajusté qui devait l'arrêter tout -net ; mais il avait compté sans l'élan formidable et -le stoïcisme inouï de l'infâme. Gautripon passa pour -ainsi dire à travers la lame qui lui perforait le bras -droit ; il l'absorba tout entière et vint coller son biceps -contre la coquille, tandis qu'il traversait la poitrine -de l'adversaire et incrustait la garde de son -épée sur les côtes du pauvre marquis.</p> - -<p>L'action fut soudaine au point que les spectateurs -se demandèrent un instant lequel des deux combattants -était mort ; mais tout le monde comprit qu'il -y avait un homme de moins, et pendant une demi-seconde -plus longue qu'un siècle, on attendit si ce -groupe effroyable allait tomber pile ou face. M. de -la Ferrade tomba cloué en terre, et Gautripon croula -sur lui.</p> - -<p>Le même soir, vers sept heures, Émilie Gautripon -s'ennuyait toute seulette dans sa chambre de satin -rose. Un grand feu de poirier flambait royalement -dans la cheminée, et la belle accroupie se sentait -frissonner par instants entre les bras moelleux de -son petit fauteuil. Deux lampes voilées de dentelle -baignaient son doux visage d'une lumière plus blanche -que le lait, et pourtant un observateur attentif -aurait vu passer quelques ombres sur ce front pur. -Elle tuait le temps par tous les procédés en usage ; -elle grignotait des bonbons, s'admirait dans les -grands miroirs, plaquait un accord fantastique sur -son célèbre piano, le seul qu'Eugène Lami ait illustré -de ses peintures ; elle feuilletait avec indolence -le catalogue des diamants mis en vente par -Mlle Aurélia, puis elle revenait se pelotonner au -coin du feu.</p> - -<p>Tout à coup l'aimable personne bondit vers la -porte de la galerie ; elle appliqua ses petites mains -sur les épaules d'un homme qui entrait sans frapper, -le chapeau sur la tête…</p> - -<p>« Qu'as-tu? s'écria-t-elle.</p> - -<p>— Mais rien absolument.</p> - -<p>— Tu es pâle!</p> - -<p>— C'est qu'il gèle dehors.</p> - -<p>— Jure-moi qu'il ne t'est rien arrivé.</p> - -<p>— Je te le jure, là ; mais laisse-moi m'asseoir et -dégourdir à ton feu les nouvelles que j'apporte.</p> - -<p>— Ah! mes pressentiments ne m'avaient pas -trompée. Il y a donc quelque chose?</p> - -<p>— Oui, mais ne t'émeus pas. Ni toi ni moi n'avons -la corde au cou. C'est <i>lui</i> qui s'est pris de querelle -ici, mercredi soir, avec un joli garçon que je connais, -une fine lame ; il vient à la salle. Ils ont pris -rendez-vous ; mais ce pataud-là, au lieu de s'ouvrir -à moi, est allé chercher, Dieu sait où, une paire de -témoins impossibles, deux calicots selon les uns, -deux caporaux selon les autres ; on m'a dit même -un garçon apothicaire. C'est au cercle que j'ai eu -les détails. Mon entrée avait soulevé un brouhaha ; -tout le monde s'est mis à chuchoter dans les coins ; -un de mes vrais amis, Geoffrin, tu sais, n'a pas -voulu me laisser dans ce ridicule ; il est venu à moi -et m'a dit ce qu'on racontait. Je suis furieux contre -<i>lui</i>, qui s'embarque dans une affaire où il n'entend -rien, et choisit justement un tireur de première -force et un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> de première volée. Il se fera -larder, ce qui n'est rien ; mais il sera roulé, ce qui -est pire. Il paraît que ses témoins ont été trop comiques. -Le fait est que depuis quatre jours on les -berne de cent façons. Vois-tu d'ici notre benêt qui a -pris son billet pour un drame et qui patauge en plein -vaudeville? Il était temps que je fusse averti. Je vais -prendre l'affaire en main, et M. de la Ferrade aura -de nos nouvelles.</p> - -<p>— Léon! tu m'as promis de ne plus exposer ta vie!</p> - -<p>— Ma chère enfant, il est bien clair que, si tu es -en cause, je n'ai pas qualité pour intervenir ; mais, -comme ami de Gautripon, je peux, je dois changer -le cours de cette absurde affaire. Son honneur est -celui de nos enfants, que diable! nous ne souffrirons -pas qu'on en fasse un plastron.</p> - -<p>— Mais il y a du danger dans tout cela!</p> - -<p>— Fort peu. Cependant, comme il est homme à -s'enferrer, nous trouverons peut-être une dérivation -qui changera la donnée et les acteurs de la pièce. -Voyons, sois sage. Tu me connais, tu sais combien -de fois je suis allé sur le terrain, et tu as vu si j'en -ai rapporté autre chose que des égratignures. Entre -deux hommes d'égale force, et je suis l'égal des plus -forts, le duel n'est qu'un jeu innocent.</p> - -<p>— Non, non, j'ai ta parole! Tu ne recommenceras -pas cette vie d'aventure qui m'a presque rendue -folle!</p> - -<p>— Mais pour me protéger contre un risque imaginaire, -tu exposes sa vie, à lui!</p> - -<p>— Eh! c'est bien différent!</p> - -<p>— Merci! » dit une voix grave qui n'était plus celle -de Bréchot.</p> - -<p>Gautripon n'avait pas écouté à la porte ; il arrivait -d'un pas pénible, la manche fendue, le bras en -écharpe, la main gauche appuyée sur la canne de -Rastoul. Il ouvrit avec difficulté et marcha droit à -sa femme et à son ami ; mais la préoccupation les -empêcha de le voir, et le tapis les empêcha de l'entendre.</p> - -<p>Émilie poussa un petit cri de commande en découvrant -qu'il était blessé, et Léon dit :</p> - -<p>« Allons, bon! voilà mon maladroit qui a encore -fait des siennes! J'espère que tu n'es pas fortement -égratigné, beau preux?</p> - -<p>— Ma blessure est peu de chose. Je serai plus tôt -guéri que consolé, car je viens de tuer un loyal et -noble jeune homme pour assurer le repos de deux -êtres qui ne le valent pas. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>La mort du beau marquis de la Ferrade émut vivement -les divers mondes où il était connu. Elle fut -annoncée, démentie et controversée huit jours durant -par les petits journaux qui broutent la vie privée, -n'osant mordre à la politique. Les grands journaux, -qui commençaient dès lors à faire concurrence -aux petits, publièrent la nouvelle à mots couverts -et sous les réserves d'usage. Les salons, les clubs, -les cafés, les foyers de théâtre et les boudoirs de ces -demoiselles retentirent du même bruit : tout Paris -fut unanime à regretter la victime et à maudire le -meurtrier. Gautripon devint plus infâme en une -semaine qu'il ne l'avait été en plusieurs années : l'opinion -s'acharna sur lui comme sur un absent ; c'est -tout dire. On pardonne volontiers aux morts, mais -le vivant qui peut revenir, qui est armé pour la -défense et qui a fait ses preuves, est l'objet d'un courage -universel dès qu'on le sait moralement hors de -portée. Le mélange de valeur et de prudence qui -bouillonne toujours au fond des âmes vulgaires s'épanche -à flots dans ces occasions : il est doux de -braver, à travers une frontière ou deux, un homme -dangereux par lui-même, mais qui n'est pas immédiatement -à craindre. L'effervescence se propagea -de haut en bas ; les gamins du macadam et les vauriens -de tout âge furent bientôt de la partie. Ce malheureux -hôtel des Champs-Élysées se couvrit d'inscriptions -immondes et devint comme un supplément -lapidaire du catéchisme poissard. On brisa les deux -becs de gaz qui surmontaient la porte cochère ; on -arracha le bouton de sonnette et la plaque de cuivre -argenté qui fermait la boîte aux journaux. Dieu sait -ce qui tomba le lendemain dans cette boîte innocente! -La conscience publique était non-seulement -soulevée, mais dilatée. Sans doute on se croyait tout -permis contre le spadassin Gautripon, car deux ou -trois champions anonymes de la vertu profitèrent -d'une nuit sans lune pour le punir dans sa toiture, -qu'ils taxèrent à 600 kilogrammes de plomb.</p> - -<p>Au bout de quinze jours, quand tout ce bruit commençait -à s'éteindre, un magistrat l'entendit. La -Justice porte un bandeau sur les yeux dans les grandes -cérémonies, mais cette spirituelle divinité sait le -rabattre à propos sur ses oreilles. Un beau juge -d'instruction, jeune, élégant, bien né, sans odeur de -basoche, fort avant, disait-on, dans les bonnes grâces -de la comtesse Mahler, fit assigner le sieur d'Entrelacs -à comparaître en personne dans son cabinet, le -mardi 13 février, à deux heures de relevée, pour -déposer des faits dont il avait connaissance.</p> - -<p>Le pauvre baron d'Entrelacs n'était plus l'homme -le mieux conservé de Paris ; vous n'auriez jamais dit, -à le voir, qu'il venait d'hériter de 80,000 francs de -rente ; je crois même qu'il eût mieux supporté l'accident -inverse et paru moins décomposé, si Lysis, -son cher Lysis avait hérité de lui. Depuis deux mortelles -semaines, il pleurait jour et nuit ; le général -Puchinete et le vieux Sinalis, agent de change honoraire, -le veillaient comme un malade et le berçaient -comme un enfant. Quelques autres amis moins -intimes défilaient mélancoliquement dans sa chambre -ou dans son salon, suivant l'heure, mais n'essayaient -pas même de le consoler. Quels raisonnements -peut-on faire à un homme qui ne tient -plus à rien? Il était vieux garçon et parfait égoïste, -sauf quatre ou cinq habitudes cordiales et cette -grande affection qui lui manquait tout à coup ; -M. de la Ferrade avait été pour lui, pendant près de -vingt ans, un jeune frère, un fils, un autre lui-même, -que sais-je? Cet orphelin, né de sa sœur, -semblait le faire revivre et lui recommencer sa jeunesse : -il se mirait et s'admirait dans la beauté, dans -le courage et jusque dans les folies du cher enfant. -Le plus inutile des hommes s'acclimate à son -néant, lorsqu'il se voit renaître dans un fils ; il dit : -Celui-ci fera dans le monde tout ce que j'y aurais -dû faire. Lysis était vraiment le fils adoptif du baron. -La famille d'Entrelacs se continuait avec orgueil -dans ce rejeton, plus jeune et plus antique à la fois. -On voit un la Ferrade à Roncevaux, dans la <i>Chanson -de Roland</i>,</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Bon escuier, Ginain de la Ferrade,</div> -</div> - -<p class="noindent">tandis que la maison d'Entrelacs n'est connue qu'à -Bourbon, et ses premières preuves datent de 1660, -dix-huit ans après la conquête. Le baron dit à Puchinete, -la première fois qu'il le vit :</p> - -<p>« Ah! mon cher général, je meurs deux fois d'un -seul coup d'épée, comme homme et comme gentilhomme! »</p> - -<p>Il ne buvait plus, ne mangeait plus, fumait machinalement -toute la journée, et suivait d'un œil -morne l'interminable piquet à vingt sous le point de -ses deux garde-malades. Il fallut, pour l'intéresser, -des incidents de force majeure, l'embaumement de -son neveu, qu'il avait rapporté chez lui, l'emballage -de mille riens que le nègre de Lysis déménageait -petit à petit, et que l'oncle empilait dans des caisses -de camphrier comme autant de reliques. Ces lugubres -distractions achevaient de l'user ; on le voyait -maigrir, ses yeux nageaient dans deux masses molles -et pendantes qui semblaient vouloir se détacher de -la face. Le général Puchinete lui disait :</p> - -<p>« <i lang="es" xml:lang="es">Pobrecito</i>, si vous ne partez pas au plus vite, -vous finirez par pleurer vos yeux. L'air de Paris -vous tue à petit feu ; vous respirez ici le poison du -souvenir. »</p> - -<p>Au reçu de l'assignation, M. d'Entrelacs leva les -épaules, froissa le papier et le jeta dans la chambre -en s'écriant :</p> - -<p>« Qu'ils aillent tous au diable! Est-ce que j'ai des -comptes à leur rendre? »</p> - -<p>Ses amis lui prouvèrent qu'une assignation ne se -refuse pas comme un déjeuner en ville ; mais, s'il -consentit enfin à se faire conduire au palais, il n'entendit -raison qu'à demi. Il arriva fort animé dans le -cabinet du juge d'instruction, M. de Villé, qu'il connaissait -presque intimement.</p> - -<p>« Eh! que diable mon cher! puisque vous savez -le malheur qui me frappe, vous auriez fait preuve -de bon goût en me laissant pleurer dans mon -coin.</p> - -<p>— Asseyez-vous, monsieur, répondit le jeune magistrat. » -Cette phrase fut accompagnée d'un coup -d'œil à deux tranchants qui désignait à la fois une -chaise de paille et la figure du greffier, personnage -muet, que le baron n'avait pas aperçu.</p> - -<p>M. d'Entrelacs prit la chaise et regarda M. de -Villé. Il n'y avait peut-être pas un mois que ces -deux hommes s'étaient trouvés ensemble, après -dîner, le cigare à la bouche, la tasse en main, dans -le fumoir de quelque ami commun. Et pourtant ils -se reconnaissaient à grand'peine, tant la douleur -avait altéré les traits du baron, tant le masque professionnel -cachait bien le visage joyeux, pétulant et -narquois du jeune homme.</p> - -<p>« Monsieur, reprit M. de Villé d'une voix grave, -la justice comprend tout ce qu'il y a de douloureux -dans l'évocation de certains souvenirs ; mais l'intérêt -social parle plus haut que la nature elle-même, et -vous avez le sens trop net pour ignorer ce que nous -devons l'un et l'autre à la loi.</p> - -<p>— La loi? la loi? c'est juste. Eh bien! qu'est-ce -qu'il y a pour son service?</p> - -<p>— Vous pouvez, vous devez renseigner la justice -sur le fait déplorable dont il s'agit.</p> - -<p>— Je m'y refuse formellement, monsieur. Renseigner, -c'est dénoncer ; je suis trop vieux et surtout -trop près de ma fin pour apprendre ce -métier-là.</p> - -<p>— Il y a plus d'honneur que de honte à s'accuser -soi-même.</p> - -<p>— Et de quoi m'accuserais-je donc, jour de Dieu?</p> - -<p>— Mais d'avoir, avec connaissance de cause, aidé -et assisté l'auteur de l'action dans les faits qui l'ont -préparée, facilitée et consommée, ce qui entraîne la -complicité et vous rend passible des mêmes peines -que l'auteur principal du meurtre, aux termes des -articles 59, 60, 61 et 62 du code pénal.</p> - -<p>— Moi! complice du meurtre de Lysis! Tenez, -monsieur, votre code pénal me ferait presque rire, -si le rire était encore dans mes moyens.</p> - -<p>— Calmez-vous! je sais, je comprends. Le ministère -public, s'il est forcé de vous mettre en cause, -fera la part des circonstances. Enfin il y a un coupable, -et vous le connaissez… comme nous.</p> - -<p>— Coupable? non. De quoi? d'avoir cherché la -réparation d'une injure que ni vous ni moi n'aurions… -L'auriez-vous supportée, monsieur de Villé?</p> - -<p>— Je ne suis pas ici pour répondre ; mais en principe -on ne doit jamais se faire justice à soi-même. -Il y a des tribunaux, monsieur.</p> - -<p>— Si Gautripon était venu se plaindre de l'affront -qu'il avait reçu, quelle satisfaction vos tribunaux lui -auraient-ils accordée?</p> - -<p>— Je ne sais trop : il n'y avait ni coups, ni -blessures, ni injures publiques, ni diffamation proprement -dite ; mais l'appréciation des juges est -toujours libre, et…</p> - -<p>— Et le mari de Mme Gautripon aurait peut-être -obtenu, par faveur spéciale, cinq cents francs de -dommages-intérêts? Eh bien! monsieur, voilà ce -qui force les offensés à se faire justice eux-mêmes : -la loi est impuissante à garantir ou à venger l'honneur. -Et quand le duel amène une calamité comme -celle qui me brise le cœur, la justice est réduite à -se croiser les bras. Elle déplore le mal sans le punir, -parce que la loi l'a prévu sans le prévenir.</p> - -<p>— Je vous assure, monsieur, que le meurtrier de -M. de la Ferrade sera puni.</p> - -<p>— Par qui? Par les jurés? Vous n'en trouverez -pas un sur douze qui n'admette la légitimité du duel -et de ses conséquences dans le cas dont il s'agit.</p> - -<p>— Le jury a montré souvent une indulgence révoltante, -mais il devient plus sévère que nous-mêmes -en présence d'un homme taré.</p> - -<p>— Gautripon vaut mieux que sa réputation. Mon -pauvre enfant avait appris trop tard à le connaître ; -il professait la plus haute estime pour lui… le dernier -jour.</p> - -<p>— En vérité, monsieur? c'est vous qui défendez -votre ennemi contre la vindicte publique?</p> - -<p>— Je ne veux pas être vengé. Je suis le plus malheureux -des hommes, mais il m'est impossible d'accuser -l'auteur de mon deuil.</p> - -<p>— Tout s'est donc loyalement passé?</p> - -<p>— Le plus loyalement du monde. Lysis avait résolu -de ménager son adversaire, mais l'autre n'en -savait rien.</p> - -<p>— Par qui les armes ont-elles été fournies?</p> - -<p>— Ah! pardon, monsieur ; je crois que nous tombons -dans l'interrogatoire, et j'ai eu l'honneur de -vous dire en entrant que je refusais de répondre. Il -n'en sera ni plus ni moins, car le procès criminel -que vous tentez d'instruire n'aura point lieu. Vous -ne trouverez ni accusé, ni témoins, ni pièces de -conviction, ni corps de délit. M. Gautripon a quitté -la France ; les deux amis qui l'accompagnaient sont -et seront toujours introuvables dans la cohue de -Paris. Le colonel Chabot a pris un congé de semestre ; -on assure qu'il court le désert avec une -tribu de Touaregs. Quant à moi, je retourne bientôt à -Bourbon, j'y porte les tristes restes de mon pauvre -Lysis, et je vous défie de m'en empêcher, car avant -d'être magistrat vous êtes homme de cœur et galant -homme. »</p> - -<p>Le juge d'instruction écouta la tirade sans sourciller -et répondit d'un ton doctoral :</p> - -<p>« Monsieur, je vois que vous manquez du calme -nécessaire pour répondre pertinemment à la justice. -Je vous donne vingt-quatre heures, et je vous conseille -d'en profiter. Rentrez chez vous, réfléchissez ; -<i>demain</i>, après midi, vous recevrez de mes nouvelles. -Rappelez-vous que <i>demain</i>, si vous ne vous justifiez -pas devant moi, je puis changer un simple mandat -de comparution en mandat de dépôt ou d'arrêt, ne -me mettez donc pas dans la nécessité de recourir -à des mesures de rigueur contre un homme de -votre rang et de votre caractère. Vous pouvez vous -retirer. »</p> - -<p>M. d'Entrelacs remarqua que le juge avait obligeamment -souligné le mot demain ; il partit donc -pour Londres le soir même : c'était bien ce que la -justice espérait, et l'instruction finit là.</p> - -<p>Cependant Gautripon n'avait pas quitté Paris. -Émilie et Bréchot levèrent le camp en quelques -heures ; ils emportèrent les enfants tout chauds du -lit, et gagnèrent une ville où l'on ne risque rien que -d'être plumé vif ; l'infâme refusa d'accompagner la -famille à Hombourg. Il approuvait ce départ, car il -prévoyait le scandale et les affronts qui suivirent, et -il comprenait trop tard qu'en tuant M. de la Ferrade -pour faire respecter sa maison, il était allé contre -le but ; mais ni les raisonnements de son ami ni les -larmes plus éloquentes des chers mignons n'obtinrent -qu'il se fît le parasite de Bréchot. Ce ne fut pas -sans peine qu'on l'empêcha de courir au premier -poste de police et de se confesser à quelque sergent -de ville. Le pauvre diable avait horreur de lui-même ; -il tressaillait chaque fois que sa main gauche -rencontrait dans le drap de sa redingote une place -roidie par le sang. Cet homme qui durant quatre -jours n'avait vécu que pour en tuer un autre, qui -n'avait pensé qu'à cela, parlé que de cela, qui, trois -ou quatre heures plus tôt, sur la route de Vincennes, -avait froidement discuté les chances de l'opération, -frémissait maintenant au souvenir de la chose accomplie. -Il voyait l'abîme épouvantable qui sépare -l'intention du fait, et s'effrayait de l'avoir franchi. -Le bouleversement de son être était si profond que -l'angoisse morale imposait silence au mal physique. -Il sentait moins la douleur atroce de son bras que -l'invisible fardeau de sa conscience. Si l'on était -venu le chercher pour mourir, il aurait dit : Allons! -avec l'idée que cela ne pouvait que lui faire du -bien.</p> - -<p>Bréchot le trouvait faible et lui disait :</p> - -<p>« Grande poule mouillée, de quoi t'accuses-tu? -Étais-tu l'agresseur? Non ; il faut même qu'on t'ait -rudement secoué pour te faire sortir de ton caractère. -As-tu abusé de ta force pour égorger un agneau -sans défense? Non ; c'est toi qui étais l'agneau. As-tu -triché au jeu des deux lames et pris la suite des -affaires de M. de Jarnac? Non ; puisque l'infaillible -Chabot lui-même a déclaré le coup régulier. Cela -étant, tu n'as fait qu'exécuter la loi du point d'honneur, -dans toute sa rigueur il est vrai, et sans accorder -à ce monsieur les circonstances atténuantes, -mais, honnêtement, bravement, au péril de ta vie -et au grand dommage de ta peau. Relève-toi, Jean-Pierre, -je t'absous.</p> - -<p>— La loi m'absoudrait-elle?</p> - -<p>— Oui, après t'avoir fait moisir jusqu'aux assises, -ce qu'il importe d'éviter.</p> - -<p>— Je désire éviter quelques mois de prison inutile, -mais je ne peux pas me décider à fuir comme -un coupable. Tout bien pesé, je vais continuer ma -vie aussitôt que je serai guéri. Si la police me cherche -sérieusement, elle me découvrira ; si elle aime autant -me laisser tranquille, mon obscurité lui fait -beau jeu. »</p> - -<p>Le malheureux eut la force de se tenir sur pied, -toute la nuit, d'assister au branle-bas tumultueux -du départ, d'indiquer à Mme Gautripon la conduite -la plus propre à sauver un restant de décorum ; il -éveilla les enfants lui-même avec un ménagement -quasi maternel. Enfin, n'en pouvant plus, il se traîna -jusqu'à la rue de Ponthieu, gagna sa mansarde et -tomba tout habillé sur son lit.</p> - -<p>Monpain l'y trouva fort agité, brûlé de fièvre et -criant la soif à dix heures du matin. L'honnête infirmier -amenait un aide-major du Val-de-Grâce et un -soldat de bonne volonté. Le pansement fut fait dans -les règles, le troupier s'installa au chevet du blessé, -et Monpain courut excuser M. Jean-Pierre dans les -couvents où il était attendu ce jour-là. Élèves et -maîtresses poussèrent de grands hélas en apprenant -qu'il s'était cassé le bras droit dans son escalier ; on -l'adjura unanimement de se soigner tout à loisir, et -il reçut un assortiment de confitures qui lui rappela -Metz et l'illustre boutique de Collignon. Rastoul -avait conté la même fable au patron des <i>Villes-de-Saxe</i> -et recueilli les mêmes témoignages de sympathie, -confitures à part. Il vint, sa journée faite, -apporter et chercher des nouvelles, relever le factionnaire -et prendre position sur deux chaises pour -la nuit. Le lendemain il envoya sa femme, une jeune -ouvrière très-correcte et très-digne ; puis la portière -de la maison se piqua d'honneur et vint réclamer le -droit de soigner son plus ancien locataire : ces pauvres -gens et quelques soldats recrutés par Monpain -dans les convalescents du Val-de-Grâce se relayèrent -pendant une quinzaine auprès de Gautripon.</p> - -<p>Il guérit assez lentement : la fièvre ne le lâchait -guère, et ses nuits étaient troublées de rêves affreux. -C'est que le meurtre le plus légitime ne fait -jamais un bon oreiller. A toute fin pourtant le major -le trouva assez vaillant pour le mettre aux prises -avec une côtelette ; on supprima le service de nuit ; -tous les garde-malades s'éclipsèrent de peur d'être -récompensés ou même remerciés de leurs peines. -Rastoul seul apparaissait de temps à autre pour dire -que tout allait bien là-bas : c'était à qui ferait la besogne -de M. Jean-Pierre.</p> - -<p>Un matin que le convalescent essayait de marcher -sans se tenir aux meubles, il reçut la visite -d'un camarade si ancien qu'il l'avait presque oublié. -C'était M. Fusti, cet employé du ministère qui avait -permuté jadis avec Gautripon. En sept ans, son aptitude, -son assiduité, ses relations de famille et quelques -circonstances favorables lui avaient procuré -un avancement exceptionnel : il était commis principal -de seconde classe, presque sûr de passer chef -de bureau dans une douzaine d'années et d'obtenir -la croix à l'âge de sa retraite.</p> - -<p>Après les étonnements et les compliments préliminaires, -M. Fusti s'approcha tout près de Gautripon -et lui dit d'un ton confident :</p> - -<p>« Mon cher, j'ai trouvé superflu de me jeter dans -vos jambes quand vous teniez ou sembliez tenir le -haut du pavé ; mais je me suis toujours considéré -comme votre débiteur : c'est vous qui m'avez mis le -pied dans l'étrier, il n'y a pas à dire. Maintenant -j'apprends par mon oncle que vous vous êtes cassé -le bras. N'ayez pas peur, je ne viens pas vous ouvrir -ma bourse ni même surprendre vos secrets. -Vous jugiez un peu sévèrement les camarades du -bureau, parce que vous n'aviez pas eu l'occasion de -nous connaître. Nous vous semblons légers, vous -nous trouvez un peu commères : eh! mon Dieu, il -faut tuer le temps ou qu'il nous tue ; mais si vous -cherchiez bien, vous trouveriez au fond de nous -quelque chose de solide et de pas trop mauvais. On -parle à tort et à travers sur les affaires sans conséquence, -et pourtant l'on sait garder un secret, lors -même qu'il ne nous a pas été confié. On distribue -des poignées de main à la légère, mais on ne se dérange -qu'à bon escient pour dénicher un honnête -homme dans la peine et lui dire : « Me voici, usez -de moi. » Tout ce que je vous dis là n'est pas très-bien -cousu, mais les morceaux en sont bons. J'ai -pensé qu'après votre accident le médecin vous conseillerait -peut-être un changement d'air ; c'est une -mesure de prudence ou d'hygiène qui n'est jamais à -négliger. Vilain climat, ce Paris! Eh bien! mon -cher, si vous êtes de mon avis, j'arrangerai la chose -avec mon oncle Dempoque ; il fait grand cas de -vous, comme tous ceux qui ont été à même de vous -connaître ou de vous deviner. Il commence à m'écouter -depuis qu'il voit en moi la chrysalide d'un -chef de bureau ; c'est lui qui me donnera mes premières -lunettes d'or. N'avez-vous jamais eu la curiosité -de voir une fabrique où l'on file, tisse et -blanchit la marchandise qui se débite aux <i>Villes-de-Saxe</i>? -C'est vraiment curieux, ma parole d'honneur. -Nous avons, c'est-à-dire mon oncle possède à Lille le -quart d'un superbe établissement de ce genre avec -machines de trois cents chevaux et tout ce qui s'ensuit. -Je suis sûr qu'un homme comme vous s'y rendrait -très-utile. Quant aux appointements, ils seraient -au prorata des services rendus. L'oncle est -juste et bon ; la tante, qui est la propre sœur de mon -père, est un cœur d'or, ni plus ni moins. S'ils vous -casent dans la boutique, ils auront soin que vous ne -travailliez pas pour le roi de Prusse ; papa Dempoque -est plus écouté qu'un tonnerre dans les conseils -d'administration. Voilà, mon ami, la bagatelle -que j'éprouvais le besoin de vous glisser dans l'oreille. -Si ma démarche est indiscrète, oubliez-la tout -de suite, et prenez que je n'ai rien dit. »</p> - -<p>Dès l'exorde de ce petit discours, Gautripon avait -caché sa tête dans ses mains comme pour se recueillir. -Lorsqu'il découvrit son visage et qu'il essaya -de parler, la voix lui manqua ; mais la réponse coulait -en grosses larmes sur ses joues. Il se remit insensiblement -et dit enfin :</p> - -<p>« Ah! que vous êtes bon, et que vous me consolez! -Il y a des moments où je doute tant de moi que -je voudrais pouvoir me tourner le dos à moi-même. -Je me demande si je ne suis pas un être affreux, si -les <i>voyous</i> n'ont pas cent fois raison de m'appeler -l'infâme? Il vous passe de singulières idées par la -tête, allez! lorsqu'on est seul et malheureux, et -qu'on vient de tuer un homme! Mais non, je vois, je -sens que je vaux encore quelque chose, puisque -j'ai l'honneur d'inspirer des sentiments si généreux -et des actions si délicates. Et dire que je vous avais -oublié, mon cher Fusti, ou plutôt que je ne vous -avais jamais connu!</p> - -<p>— Allons! allons! voilà la fièvre qui vous reprend -et que vous dites des bêtises. Il n'y a qu'un mot qui -serve : le déménagement est décidé, et le jour où -vous vous sentirez ferme sur vos ergots, je vous -dirige sur Lille en Flandre.</p> - -<p>— Laissez-moi votre adresse et celle de M. Dempoque.</p> - -<p>— Pour quoi faire?</p> - -<p>— Je voudrais causer avec lui et lui soumettre -quelques idées sur la filature.</p> - -<p>— Bon! Je l'aurais parié. Vous allez voir que ce -gaillard-là payera son écot plus cher qu'un roi, et -que nous resterons ses débiteurs!</p> - -<p>— Peut-être.</p> - -<p>— Eh bien! mon oncle est perché momentanément -à l'<i>hôtel du Rhin</i>. On l'a exproprié le mois -passé, et il part dans quinze jours pour Naples ; mais -moi? qu'est-ce que vous avez à me dire?</p> - -<p>— Presque rien ; seulement je voudrais aller vous -embrasser, mon cher Fusti.</p> - -<p>— Est-il jeune, mon Dieu! On s'embrasse tout de -suite, et l'on économise le fiacre! Pif! paf! voilà -quarante sous de gagnés. Allons, je me sauve, car -le diable m'emporte si je ne deviens pas aussi bête -que vous! »</p> - -<p>M. Fusti revint le lendemain en compagnie de -son oncle ; il remarqua que la convalescence avait -fait un notable progrès. L'oncle Dempoque était un -bon gros Flamand, un peu blafard, un peu mou, -mais rond comme une pomme, ouvert, cordial, et -foncièrement honnête.</p> - -<p>« Mon cher enfant, dit-il à Gautripon, ne me remerciez -pas, c'est pour moi que je vous fais visite. -Charles m'a mis la puce à l'oreille. Ah! nous ne -sommes pas de ceux qui s'endorment sur le rôti. -Vous avez donc des idées qui doivent révolutionner -la filature? Déboutonnez-vous, mon garçon, et si -votre invention vaut seulement dix centimes, je -connais de braves gens qui vous la payeront deux -sous. »</p> - -<p>Gautripon rougit jusqu'aux oreilles et répondit timidement :</p> - -<p>« Mon Dieu! monsieur, je suis un peu confus des -grandes espérances que Fusti vous a données. Il n'y -a pas la moindre invention dans ce que je pensais -vous dire, mais un simple renseignement dont la -manufacture peut tirer profit.</p> - -<p>— Vous savez la fabrication?</p> - -<p>— Il sait tout!</p> - -<p>— Non, messieurs, je ne suis qu'un théoricien -assez neuf et très-incomplet. Que cherchons-nous? -un moyen de produire au meilleur marché possible, -ou d'abaisser le prix de revient. On arrive à ce but -par trois moyens : le perfectionnement des machines, -mais l'outillage actuel est à peu près le dernier -mot de la mécanique ; la réduction des salaires, -mais la main-d'œuvre est si mal payée que j'aurais -honte de la marchander ; l'économie sur les matières, -c'est-à-dire une conquête sur la nature : -voilà la route qu'il faut suivre, et je m'y suis jeté à -corps perdu. »</p> - -<p>Il se leva de son fauteuil de paille et marcha presque -sans chanceler jusqu'au placard où il serrait ses -habits. Au bout d'une demi-minute, il y trouva un -paquet soigneusement ficelé.</p> - -<p>« Tenez, dit-il à M. Dempoque, ça ne changera -pas la face du monde, mais ça peut donner des chemises -à beaucoup de braves gens qui n'en ont point. »</p> - -<p>Le capitaliste ouvrit la chose en toute hâte et mit -à nu une poignée de belle filasse grisâtre, très-fine, -très-douce, et merveilleusement résistante :</p> - -<p>« Mais mon garçon, dit-il, c'est du lin que vous -me montrez là!</p> - -<p>— Non, c'est une herbe qui croît spontanément -dans les pampas de Montevideo, et qui couvre plus -de vingt lieues carrées dans les alluvions du Rio de -la Plata. Le bétail la respecte, et pour cause ; je ne -crois pas que la nature ait rien produit de moins -mangeable. Les vachers la désignent sous le nom -d'herbe de rien, <i lang="es" xml:lang="es">yerba de nada</i> ; mais moi qui l'ai -rouie dans mon pot à eau, séchée sur ma fenêtre et -peignée avec mon démêloir, je crois qu'elle deviendrait -une herbe à millions entre les mains d'un -habile homme.</p> - -<p>— Si elle rapporte des millions, mon fils, il y -aura la grosse moitié pour vous. Nous ne sommes -pas des loups-cerviers, nous autres, et nous pensons -que les meilleures affaires sont celles où l'on ne -fait tort à personne. Où diantre avez-vous découvert -ce trésor-là?</p> - -<p>— J'ai fréquenté pas mal de cours publics, et entre -autres ceux du Jardin des Plantes. Il y a quatre -ou cinq ans environ, M. Geoffroy Saint-Hilaire le -fils eut une idée très-simple et très-grande en même -temps. Il pria tous les explorateurs, voyageurs et -chercheurs d'animaux rares, de joindre à leurs envois -une modeste botte de foin. On court naturellement -à ce qui brille, et l'on piétine sur les graminées -les plus précieuses pour atteindre une orchidée -haute en couleur qui ne servira jamais à rien. J'ai -vu le déballage et le premier classement de ces richesses -solides dont quelques-unes commencent à -s'acclimater chez nous. Mon herbe à millions fut -cotée à bon droit la plus coriace de toutes, et c'est -précisément ce qui attira mon attention. Je fis mes -premières expériences sur un seul brin que l'aide-naturaliste -de M. Decaisne m'avait donné. Je m'informai -de la provenance, je me mis en rapport avec -un jeune chimiste qui allait à Buenos-Ayres, comme -tant d'autres, chercher la solution du problème de -la viande. Il m'envoya les échantillons et les renseignements -que je voulus ; il m'apprit que mon herbe -infestait toutes les basses terres où l'eau croupit, -qu'elle ne ruinait pas le sol à la façon du lin et du -chanvre qui sont épuisants comme oléagineux et -non comme textiles ; il m'assura que la plante s'élevait -en moyenne à un mètre et demi, qu'on pouvait -la couper deux fois par an, qu'elle était absolument -sans valeur sur place, et que, s'il me plaisait d'en -charger mille navires de mille tonneaux chacun, je -n'aurais que la fauchaison et le fret à payer. Par -mes calculs, les cent kilos de matière brute, pouvant -fournir trente-cinq kilos de filasse, ne coûteront pas -plus de cinq à six francs, rendus à Dunkerque : il y -a donc de l'argent à prendre. »</p> - -<p>M. Dempoque était ébloui. Il caressait amoureusement -cette poignée d'étoupes, et il en voyait jaillir -des flots d'or.</p> - -<p>« Mais, sacrebleu! s'écria-t-il, comment avez-vous -pu garder ça dans un coin pendant trois ou -quatre ans? Vous n'aviez donc pas foi dans l'affaire?</p> - -<p>— J'y ai cru dès le premier jour, mon cher monsieur -Dempoque ; mais les circonstances de ma vie -étaient telles que j'avais un intérêt moral à rester -pauvre. Je me suis donné plus de mal pour éviter -l'argent que beaucoup d'autres pour l'atteindre. Ce -n'est pas tout de s'enrichir honnêtement ; il faut -encore que le monde le croie, et il y a tel moment -où le monde, prévenu contre un malheureux, ferme -les yeux à l'évidence. J'ai donc ajourné ma fortune, -et je m'en félicite, car j'aurai véritablement plaisir -à la partager avec vous.</p> - -<p>— Un moment! cria le bonhomme. Voici mon plan. -Il s'agit avant tout de s'assurer la matière première, -soit en prenant à bail, soit en acquérant cinq ou six -lieues carrées du précieux mauvais terrain qui la -produit. Je pars pour Buenos-Ayres sur le premier -vapeur, anglais ou français, qui démarre de la vieille -Europe. Nous avions fait nos malles pour l'Italie, -attendu que Mme Dempoque y est archivolée par -un scélérat d'intendant. Je ne te le reproche pas, -mon petit Charles ; mais on m'a mis sur le dos ce -qu'il y avait de pire dans l'héritage du grand-papa -Fusti. Dieu vous garde, monsieur, de devenir propriétaire -chez Sa Majesté le roi de Naples! Un domaine -estimé plus de sept cent mille francs et qui -n'en rapporte pas six mille! Le fisc et l'intendant se -partagent notre revenu, sans compter les brigands -à tromblon qui jouent l'opéra-comique sur nos -terres! Enfin! nous verrons ça plus tard. Ma vieille -Odile ne se fera pas prier pour traverser l'Océan : -elle passerait par le feu plutôt que de quitter son -gros homme. Vous, pendant ce temps-là, vous allez -à Lille, vous prenez langue, on vous loge à l'usine, -et vous vous arrangez de manière à saisir la pratique -du métier. Quels appointements vous faut-il -jusqu'à mon retour? Deux mille?</p> - -<p>— Trois. Je n'ai pas d'économies, et ma dépense -moyenne est de deux cent cinquante francs par -mois.</p> - -<p>— C'est deux mille francs par mois que je vous -offre, ô jeune Spartiate!</p> - -<p>— J'aime mieux m'en tenir au chiffre que j'ai dit ; -nous ferons d'autres conditions quand vous serez -fixé sur la valeur de mon idée.</p> - -<p>— Soit ; mais à mon retour, si tout marche à -souhait, je réunis mes copropriétaires, je provoque -la dissolution de la société, qui se reconstitue immédiatement -sur d'autres bases, et la raison sociale -Gautripon et C<sup>e</sup> encaisse deux millions par an, dont -un pour vous, en inondant la terre de bon linge à -bon marché. Ah! ah! ah!</p> - -<p>— Nous en reparlerons, monsieur ; mais avant -d'entrer en affaire je demande formellement à rester -Jean-Pierre tout court, employé, caissier, contremaître, -tout ce que l'on voudra, excepté directeur -ou chef de maison.</p> - -<p>— Eh! mon cher, répondit le richard, vous n'en -ferez qu'à votre tête. Liberté, <i lang="la" xml:lang="la">libertas</i>! c'est la devise -du commerce et de l'industrie. Dame, on n'est -pas dans les honneurs comme le neveu Charles -Fusti ; mais on pense, on dit et l'on fait tout ce que -l'on veut, ce qui est bigrement commode! »</p> - -<p>Gautripon s'épanouissait à la chaleur de cette -bonhomie un peu vulgaire, mais honnête et joviale. -Il reçut trois ou quatre fois la visite de M. Dempoque -avec ou sans M. Fusti ; on prit le temps de -mûrir les idées, de discuter les moyens d'exécution, -de régler les points de détail. Enfin le gros bailleur -de fonds boucla sa malle et partit allègrement, -comme un jeune homme et la maman Odile Fusti, -qui pesait bien deux cent cinquante, le suivit à -Buenos-Ayres sans plus de façon qu'à Saint-Cloud.</p> - -<p>L'ancien surnuméraire eût bien voulu que Gautripon -ne sortît de sa chambre que pour monter en -chemin de fer ; mais l'infâme n'entendait pas de -cette oreille. Lorsqu'il se sentit de force à descendre -son escalier, il se mit en devoir de visiter un à un -tous ceux qui lui avaient donné leurs soins ou -prouvé leur sympathie. Il employa ses dernières -ressources à leur distribuer quelques petits souvenirs -très-modestes, mais qui furent bien reçus -parce qu'ils étaient bien offerts. Il prit congé des -trois couvents, et quoiqu'il eût l'esprit affranchi de -toutes les superstitions, il fut touché d'apprendre -que ses élèves, petites et grandes, avaient fait dire -la messe pour lui. Le patron des <i>Villes-de-Saxe</i> le -félicita en public du bel avancement qu'il avait mérité ; -il en prit exemple pour dire à tout le personnel -de sa maison :</p> - -<p>« Vous voyez, messieurs, que le travail et la conduite -mènent à tout : imitez M. Jean-Pierre, vous -arriverez comme lui. »</p> - -<p>Le caissier prit à part son ancien camarade et -lui dit :</p> - -<p>« J'ai l'ordre de vous remettre six mois d'appointements -à titre de gratification ; mais je vous ai toujours -vu si farouche au son de l'argent que je n'aborde -pas ce sujet avec vous sans un certain malaise. -Il me semble pourtant que vous devriez accepter, -d'abord parce que c'est de l'argent dix fois gagné, -ensuite parce qu'on ne peut pas mépriser les gratifications -sans humilier ceux qui en reçoivent. »</p> - -<p>Gautripon prit la somme sans se faire autrement -prier.</p> - -<p>De tous les humbles bienfaiteurs qui lui avaient -donné du temps et des soins, Rastoul et Monpain -étaient les moins disposés à recevoir le prix de leurs -peines ; pourtant l'infâme avait à cœur de leur -laisser quelque chose de plus qu'un grand merci. Il -s'invita donc à dîner chez Rastoul, la veille de son -départ, et demanda que Monpain fût de la partie. -Rastoul fut bien plus satisfait et dîna mieux que si -M. Jean-Pierre lui avait payé un festin au <i>Café -Anglais</i>. Les deux sous-officiers se montèrent un -peu la tête, et Mme Rastoul, qui courait de la -chambre à la cuisine et de la cuisine à la chambre, -sentit en elle-même un certain trouble où le charbon -avait plus de part que le vin. L'aîné des petits -Rastoul se grisa d'étonnement, d'admiration et de -convoitise en voyant apparaître une oie aux marrons. -Lorsque Gautripon les vit tous au diapason -voulu, il tira de ses poches quatre paquets de -formes diverses qu'il rangea autour de son assiette -à dessert.</p> - -<p>« Ma chère madame Rastoul, dit-il en exhibant -une petite montre d'or, vous m'avez très-mal soigné -quand il y avait une potion à prendre d'heure en -heure. Sous prétexte que je n'ai pas de pendule, -vous vous réveilliez toutes les cinq minutes, ce qui -fait à la longue un exercice très-fatigant. Cela ne -serait pas arrivé, si vous aviez consulté cette petite -mécanique : pour votre punition, gardez-la! Vous, -mon cher Monpain, vous m'avez dit certain soir, en -me recousant très-proprement, que votre trousse -d'emprunt ne valait pas le diable. En voici une qui, -je crois, ne laisse rien à désirer ; le fabricant m'a -juré que les grands chirurgiens n'en avaient pas de -meilleures. Toi, moutard, je te connais : tu m'aimes -bien, parce que tu me vois, mais dans un mois d'ici -tu auras oublié ton ami Jean-Pierre. Je veux que tu -sois forcé de penser à moi tous les jours en mangeant -ta soupe. Attrape le couvert! On a écrit ton -nom dessus. »</p> - -<p>L'enfant poussa des cris de joie ; Mme Rastoul ne -disait rien, mais elle admirait sa montre à travers -deux grosses larmes ; Monpain se mirait dans les -aciers polis de sa trousse, et, tout fier de se sentir -armé comme un médecin principal, il cherchait -quelque chose à couper sur les personnes présentes. -Rastoul seul fronça le sourcil et dit à Gautripon :</p> - -<p>« Je ne veux pas vous désobliger, monsieur Jean-Pierre ; -mais l'or et l'argent entre nous, ce n'est pas -de jeu.</p> - -<p>— Aussi, mon cher Rastoul, vous ai-je apporté -quelque chose qui ne vaudrait pas un centime à revendre. -C'est mon portrait, fait pour vous seul et -encadré dans un passe-partout de carton. Le refuserez-vous?</p> - -<p>— Ah! tenez! vous avez des façons qui désarmeraient -Dieu le père. A votre bonne, chère et respectable -santé, de tout mon cœur! »</p> - -<p>Et comme il est malséant de trinquer avec de -l'eau pure, Gautripon tendit son verre à la bouteille -et but sans la moindre grimace le vin du cabaret -voisin.</p> - -<p>Cette petite fête se prolongea jusqu'à neuf heures -du soir. Les deux sous-officiers voulurent absolument -ramener Jean-Pierre chez lui à travers le dégel -et la pluie. Au moment de quitter Rastoul, il lui -dit :</p> - -<p>« J'attends encore un service de vous. Mon petit -mobilier ne doit pas me suivre à Lille : on m'y prépare -un appartement tout meublé. Je ne peux pourtant -pas me décider à vendre ces pauvres vieux -compagnons de mes chagrins et de mes misères. -J'ai résolu de les faire porter le lendemain de mon -départ chez un brave garçon que j'aime et qui -m'aime, et je compte sur vous pour soigner le déménagement.</p> - -<p>— A vos ordres, sacrebleu!</p> - -<p>— Vous devinez pourquoi je ne fais pas ma commission -moi-même? L'ami en question est une -mauvaise tête, un orgueilleux, un gaillard encore -pire que vous, s'il est possible. Lorsqu'il verra de -quoi il retourne, il est capable de fermer sa porte. -Enfoncez-la!</p> - -<p>— Compris.</p> - -<p>— Faut-il qu'un homme soit sauvage pour refuser -de pauvres meubles sans valeur et qui tirent -tout leur prix du souvenir?</p> - -<p>— Des reliques, quoi!</p> - -<p>— Voilà, mon bon Rastoul, ce que je vous charge -de lui dire. Et maintenant, adieu!</p> - -<p>— Pas pour toujours, monsieur Jean-Pierre?</p> - -<p>— Non, mais jusqu'à l'heure où je pourrai vous -établir convenablement auprès de moi… »</p> - -<p>Lorsque Rastoul et sa femme, escortés d'un commissionnaire -et d'une voiture à bras, vinrent déménager -ces touchantes reliques, la concierge les -laissa faire et leur donna même un coup de main. -Et lorsqu'ils demandèrent le nom de ce mauvais -coucheur dont il fallait enfoncer la porte, on leur -remit un pli cacheté qui renfermait simplement leur -adresse.</p> - -<p>L'avant-dernière visite de Gautripon fut pour -M. Charles Fusti, la dernière pour le tombeau de -son père.</p> - -<p>Au moment où son portier chargeait sa malle sur -le fiacre, un magnifique landau noir, attelé de deux -chevaux noirs, sortit avec fracas d'une maison voisine. -Une femme assez belle, mais de seconde jeunesse, -étalait un grand deuil en ce noble équipage.</p> - -<p>« Voilà, dit Gautripon, une grande dame bien affligée.</p> - -<p>— Ça? répondit le portier, c'est une nommée -l'Ogre, qui fait mille embarras pour un petit Américain -tué en duel par l'infâme. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>La filature des <i>Trois-Croix</i>, bien connue sur les -principaux marchés de l'Europe, était dès lors une -usine modèle, construite à neuf par un homme pratique, -et outillée dans la perfection. Les bâtiments, -qui couvraient un hectare et demi, formaient trois -masses distinctes : au milieu, la filature proprement -dite ; à droite, la filterie ou fabrique de fil à coudre ; -sur la gauche, les métiers à tisser. Les dépendances -comprenaient deux vastes magasins, la maison du -gérant et des employés principaux, et soixante ou -quatre-vingts maisonnettes louées aux contre-maîtres -et aux meilleurs ouvriers, le tout en brique et fer, -c'est-à-dire presque incombustible, et isolé par un -mur d'enceinte qui faisait îlot dans la riche et laborieuse -banlieue. Les services étaient groupés à souhait -pour l'unité du commandement ; cette grande -fourmilière, animée par le travail de cinq cents individus, -pouvait tenir en quelque sorte dans la main -d'un seul homme. En revanche, il était difficile -de comprendre qu'elle obéît à deux chefs. Il n'entre -pas dans notre esprit d'ajouter une seconde tête à -un corps organisé.</p> - -<p>Aussi l'émotion fut-elle vive à l'arrivée d'un -homme dont la position mal définie semblait mettre -en question l'autorité du directeur. M. Dempoque -ne s'était pas embarqué pour Buenos-Ayres sans -dire un peu ce qu'il allait chercher. Les principaux -bailleurs de fonds, dont quelques-uns habitaient -Lille, attendaient impatiemment la première lettre -du gros voyageur. Le bruit courait qu'avant six -mois le nouvel employé serait promu à la direction -générale ou chassé honteusement comme un faquin. -Deux ou trois désœuvrés, comme on en trouve partout, -même à Lille, imaginèrent que ce Parisien -était un espion introduit dans l'établissement pour -en étudier le fort et le faible. Le directeur en exercice -avait peur de choquer ses commanditaires, il -avait peur de livrer les secrets de sa maison à l'émissaire -secret d'un concurrent, il avait peur enfin -de perdre sa place.</p> - -<p>L'entrée de M. Jean-Pierre aux <i>Trois-Croix</i> ne -fut donc pas précisément triomphale. Du haut en -bas, tout le monde lui présenta des visages inquiets -et contraints. Le gérant l'établit dans un coin de son -propre appartement, sans oublier de lui faire sentir -qu'on se gênait pour le loger ; personne ne daigna -lui offrir à dîner, bien qu'on le vît sans cuisinière et -sans marmite. Il fut libre d'aller et de venir dans -tous les ateliers, mais on ne lui en fit pas les honneurs ; -on ne le présenta pas officiellement au personnel, -on ne le fit pas reconnaître, et par suite les -employés, les contre-maîtres et les ouvriers eux-mêmes -l'entourèrent d'une suspicion respectueuse -et lui témoignèrent des égards empreints d'hostilité.</p> - -<p>Il jugea la situation avec le tact particulier des -hommes qui ont beaucoup souffert. Les meurtrissures -de l'âme, comme celles du corps, développent -une sensibilité souvent exagérée. Il se dit que décidément -son étoile le prédestinait aux réputations -équivoques, et que l'estime lui coûterait toujours -plus cher qu'aux autres ; mais au lieu de s'asseoir -devant l'obstacle et d'attendre qu'il tombât spontanément, -ce qui ne pouvait tarder plus de quatre ou -cinq mois, il suivit l'instinct courageux qui le poussait -en avant. Il entra dans sa vie nouvelle comme -ces navires qui cheminent vers le pôle nord en brisant -la glace à chaque pas. On le vit s'introduire -ouvertement, avec une ténacité invincible et douce, -dans les détails de l'industrie qu'il devait diriger un -jour ; cinq cents individus assistèrent à l'investigation -patiente et sereine de cet homme qui démontait -et étudiait pièce à pièce le mécanisme des <i>Trois-Croix</i>. -Aucune résistance ne le rebuta, ni la froideur -des chefs, ni le mauvais vouloir des subalternes, -ni la grossièreté de quelques travailleurs -mal-appris. Il ne se mit pas même en colère. A peine -le vit-on sourire par moments, lorsqu'il se disait en -<i lang="la" xml:lang="la">a parte</i> : J'en ai vu bien d'autres dans le grand -monde!</p> - -<p>Au bout de quatre mois, il possédait si bien l'ensemble -et le détail de son affaire qu'il aurait pu -remplacer indifféremment le directeur, le chef mécanicien -ou n'importe quel ouvrier. Il avait tout -examiné, mis la main à tout, conduit la matière première -dans toutes ses transformations depuis la -porte d'entrée jusqu'à la sortie. Il connaissait tous -les travailleurs par leur nom, hommes et femmes, -et ce peuple en revanche commençait à le connaître -et à l'estimer. On l'avait toujours vu le premier -au travail, le dernier au repos ; on savait que -ce directeur en herbe envoyait chercher ses deux -repas à la cantine comme un manœuvre ; on rendait -justice à son égalité d'âme, à ses façons simples et -cordiales, sans morgue et toutefois sans basse familiarité ; -enfin l'on admirait surtout cette merveilleuse -aptitude qui lui permettait de joindre l'exemple -au conseil et de dire à l'ouvrier : « Vous vous trompez, -mon ami, voici comme il faut vous y prendre. »</p> - -<p>Les choses en étaient là quand on reçut les premières -nouvelles de M. Dempoque. Le directeur, -qui se tenait sur le qui-vive, mais qui ne savait rien, -pressentit un grand événement. Tous les associés -accoururent à Lille ; ils tinrent une assemblée au -<i>Grand-Hôtel d'Europe</i> ; M. Jean-Pierre y fut seul -admis. Il y eut un banquet auquel il assista, mais -qu'il refusa de présider en dépit de mille instances : -ce détail important fut divulgué par les garçons de -l'hôtel. On sut qu'il lui était arrivé de Buenos-Ayres -certain ballot scellé de plus de vingt cachets, qu'il -le gardait sous clef, qu'il l'avait porté lui-même à -l'assemblée et rapporté dans la voiture d'un fort capitaliste, -M. Lecat. On vit un nouveau bâtiment, -plus vaste que tous les autres, s'élever auprès de -l'usine, sur un terrain qui coûta presque un million. -Un chimiste accourut de Paris et travailla quinze -jours de suite avec M. Jean-Pierre dans un laboratoire -improvisé et fermé. De ces petits faits et de -cent autres que je passe, on induisit assez naturellement -que Jean-Pierre avait doté les <i>Trois-Croix</i> -d'un textile inconnu, et que M. Dempoque et son -associé cherchaient à s'assurer le monopole de cette -découverte. Déjà M. Jean-Pierre avait choisi dans le -personnel de l'usine les travailleurs les plus discrets -et les plus incorruptibles pour le service du bâtiment -neuf.</p> - -<p>Ce luxe de précautions, joint à l'énormité des dépenses, -mit la puce à l'oreille de tous les concurrents. -Un certain M. Delbrin, qui n'était pas trop -bien dans ses affaires, imagina de couper la fameuse -herbe sous le pied de Dempoque et consorts. -Il demanda un rendez-vous secret à M. Jean-Pierre -et arriva flanqué de deux spéculateurs anglais.</p> - -<p>« Mon cher monsieur, dit-il, nous savons comme -on vous traite et quelle ingratitude vous avez rencontrée -aux <i>Trois-Croix</i>. N'espérez pas que vos patrons -se conduisent beaucoup mieux par la suite : -on connaît ces gens-là ; s'ils vous donnent un intérêt -de cinq ou six pour cent sur les bénéfices -qu'ils vont faire grâce à vous, ils croiront vous combler, -et vous végéterez ici toute la vie. Vous méritez -une fortune, et je viens avec ces messieurs vous -l'apporter toute faite. Que diriez-vous d'un million, -argent comptant, c'est-à-dire en belles <i lang="en" xml:lang="en">banknotes</i>?</p> - -<p>— Je dirais, répondit Gautripon, qu'il faut attendre -le retour de M. Dempoque. L'idée que vous voulez -m'acheter est à lui, je la lui ai donnée sans conditions, -et je m'en fie à sa générosité pour me récompenser. -Puisque vous êtes assez bons pour vous intéresser -à moi, je vous avoue que j'espère obtenir la -place de caissier avec six mille francs, quand le titulaire -prendra sa retraite. »</p> - -<p>Les trois corrupteurs éconduits se consolèrent en -disant : « C'est peut-être un homme de génie, mais -c'est assurément un fier imbécile. »</p> - -<p>Tandis que Jean-Pierre refusait un million, Léon -Bréchot en perdait deux contre la banque de Hombourg. -Tout l'hôtel des Champs-Élysées y passa, -sauf les tableaux, qui furent assez mal vendus rue -Drouot ; le commissaire-priseur en tira deux cent -mille francs à peine. L'Albert Dürer seul fut payé à -sa valeur parce que lord H… en mourait d'envie, -mais Bréchot calcula qu'il perdait un demi-million -sur le tout. C'est que les tableaux ont leurs destins, -comme les hommes et les livres. Bréchot dans sa -splendeur aurait gagné cent pour cent sur cette galerie ; -Bréchot éclipsé, un peu ruiné, presque oublié -de ce Paris qui a la mémoire si courte, faisait -rejaillir son discrédit sur Rembrandt et Prud'hon, -sur l'Albane et Téniers.</p> - -<p>De tous les biens divers que l'entrepreneur de -ballast avait accumulés, le plus clair était écrémé -depuis longtemps. Les lingots, les obligations, les -titres de trois pour cent, les actions du Nord et de -l'Est, les bonnes hypothèques, les maisons de rapport, -la vigne de Bordeaux, tout le solide de la succession -n'existait plus qu'à l'état de souvenir et de -regret. Quelques valeurs, ou soi-disant telles, s'étaient -dépensées toutes seules : phénomène invraisemblable -mais fréquent, et dont la loi tend à devenir -générale. Tant qu'un peuple est en belle humeur, -il se laisse aisément persuader qu'un chiffon -de papier rose vaut sept ou huit cents francs comme -un liard ; mais le jour où le monde se met à réfléchir -un peu, les papiers de fantaisie retombent à -leur prix véritable, et l'on en donne quatre pour un -sou. Il y a d'autres placements qui, après avoir été -bons, deviennent mauvais tout à coup, par exemple, -la commandite d'une fabrique de rubans, si un caprice -de jolie femme met le ruban hors de mode : -un accident de cette nature enleva deux cent mille -écus à la succession Bréchot. Au moment où Léon -quitta Paris, tous ses fonds disponibles, réalisés par -un intendant de rencontre, suffirent petitement à -éteindre les dettes : la vente de l'écurie fit pencher -la balance de son côté, mais son jeu, le train d'Émilie -et les habitudes de gaspillage effréné qui leur -étaient communes les eurent bientôt mis au-dessous de -leurs affaires dans un pays où le crédit, cette ruineuse -providence des riches, faisait absolument défaut.</p> - -<p>On ne pouvait pas dire que Léon fût à sec, car il -lui était dû quatre ou cinq millions çà et là, et il gardait -en portefeuille les titres de deux immenses propriétés, -sises l'une en Espagne, l'autre en Russie. Il -put donc emprunter sans indélicatesse les célèbres -émeraudes que Mme Gautripon le suppliait de reprendre. -« Je t'en rendrai de plus belles, » lui dit-il, -en les vendant à un joaillier de Francfort. Les diamants -suivirent la même route ; on décida qu'il était -absurde de conserver dans des écrins un capital -improductif ; mais l'argent de ces brocantages profita -surtout aux fermiers des tripots allemands, -belges et suisses. Les recettes extraordinaires ont le -tort de créer une prospérité factice qui provoque la -dépense inutile : à mesure qu'on s'appauvrit, on a -l'air de devenir plus riche, on agit en conséquence, -et la ruine engendre la ruine. Dans ses moments lucides, -Léon traçait un plan que les sept sages de la -Grèce auraient contre-signé. Il voulait vendre en bloc -à deux grandes compagnies la mine et la forêt qui -lui restaient encore et placer le capital en un seul -titre nominatif dont la nue-propriété serait dévolue -aux enfants, et l'usufruit à la mère. Quant à moi, disait-il, -je n'ai pas de besoins, je vivrai sur mes rentrées. -Ces rentrées, c'était le produit inégal et précaire -d'une chasse que trois petits <i>chicanous</i> parisiens, -croisés de recors et de clerc d'huissier, pratiquaient -en son nom et pour son compte : sur -quatre ou cinq millions de créances désespérées, il -devait en toucher un, et ses limiers feraient curée -du reste.</p> - -<p>Il se mit donc sérieusement en quête de gros capitalistes, -tout en vivotant sur l'incertain. Les -acquéreurs affluaient de tous côtés, surtout pour la -mine de mercure, <i>Almaden de Jaen</i>, qu'on appelait -aussi le troisième Almaden des Espagnes. On offrit -des sommes énormes, mais par malheur ceux qui -les offraient ne les avaient pas ; ils comptaient tous -lancer l'affaire, c'est-à-dire chercher le prix d'acquisition -dans les poches du public. Quant à la forêt -de Russie, elle fut achetée un million de roubles -comptant par un jeune prince extraordinairement -riche qui pouvait et voulait la payer ; mais, tandis -qu'il faisait réunir les fonds par son intendant, il fut -impliqué dans je ne sais quelle intrigue politique. -On lui coupa les cheveux tout près de la tête, on -l'envoya comme simple soldat à l'armée du Caucase, -et tous ses biens furent mis sous séquestre, y -compris la pauvre forêt. Léon Bréchot de ce coup -se trouva créancier de la couronne, c'est-à-dire -engagé dans un procès qui devait être long et -coûteux.</p> - -<p>Les tracas d'une telle liquidation et les déboires -du jeu réagissaient sur son humeur, et l'on devine -aisément qu'ils ne s'y reflétaient pas en rose. Le -bon vivant, le beau viveur devint en quelques mois -un nomade quinteux et difficile à vivre. La piquette -ne fait qu'un vinaigre innocent, mais le vin généreux, -lorsqu'il s'aigrit, est terrible. Ce Bréchot, qui se -vantait encore par habitude d'être le mieux équilibré -des hommes, tomba dans un équilibre si -instable qu'il ne pouvait tenir en place. Il courait -d'un tripot à l'autre, grommelant contre les climats, -les destins et les croupiers, et traînant une famille -effarée qui ne portait pas son nom. Les enfants ne -comprenaient rien à cette bohême agitée : les deux -aînés réclamaient leurs chambres et leurs serviteurs -de Paris. De tout le train d'autrefois, il ne restait -qu'une bonne anglaise et la camériste de madame ; -les pauvres innocents ne s'accoutumaient pas à -changer de maison et de domestique tous les huit -jours. Ils demandaient si leur père n'allait pas arriver -bientôt pour leur faire un vrai nid et leur rendre -un bonheur tranquille. Ce qui scandalisait surtout le -petit Léon, c'était la promiscuité des hôtels, et tous -ces étrangers qui vivaient sous son toit, et cette -multitude de portes devant lesquelles il passait sans -qu'on lui permît de les ouvrir. « Je ne suis donc pas -chez nous? » disait-il.</p> - -<p>Mme Gautripon s'accommodait mieux du voyage -et de ce carnaval perpétuel qui anime les villes -d'eaux. Il ne lui déplaisait pas de faire événement, -de montrer ses toilettes, de renouveler son public -et son succès en changeant de théâtre tous les huit -jours. Les légers embarras d'argent, qui l'effleurèrent -sans la toucher, la faisaient rire : c'était du fruit -nouveau. Elle s'en amusait comme un fils de famille -qui se voit poursuivi par un tailleur et un bottier et -qui se sait attendu par cent mille francs de rente. -Pas une fois le spectre de la misère ne vint troubler -la quiétude de ses nuits. N'avait-elle pas Bréchot? Ce -nom représentait à son esprit un infini de luxe et de -magnificence, le rire innombrable de l'or. Les brusqueries -de son amant l'ennuyaient quelquefois, mais -sans l'inquiéter ; il avait toujours été le même ; elle -le croyait du moins, car nous ne remarquons pas -les changements qui s'accomplissent par degrés -sous nos yeux.</p> - -<p>Elle trouva passablement d'accueil à Baden, à -Wiesbaden et partout où elle montra sa petite réduction -de nez grec. Le peuple bariolé qui frétille -en été le long du Rhin ne lui fut pas plus sévère que -de droit ; peu de femmes s'oublièrent elles-mêmes -au point de lui jeter la pierre ; presque personne ne -lui marchanda cette considération relative qui autorise -les plaisirs en commun, sans engager l'avenir. -L'absence du mari, qui aurait déclassé toute autre, -lui servit de recommandation : le monde avait toujours -tenu pour elle contre l'infâme ; il était d'ailleurs -évident que ce n'était pas elle qui avait tué le pauvre -Lysis. Sa conduite justifiait savamment l'indulgence -publique : elle ne s'affichait pas trop avec Léon ; il -fallait un hasard tout à fait inévitable pour qu'on les -rencontrât tous les deux sous le même toit. Son vrai -rôle, et qu'elle jouait à merveille, était de promener -trois enfants bien vêtus autour de tous les trente-et-un -et de toutes les roulettes hygiéniques.</p> - -<p>Mais au bout d'un certain temps ces trois enfants -si beaux et si coquets l'ennuyèrent à mort, j'en -demande pardon aux vraies mères. Toute l'argile -humaine n'est pas tirée du même filon. Les faits -divers des journaux nous montrent deux catégories -de mères inconsolables : celles qui ont perdu l'enfant -qu'elles aimaient et celles qui ont gagné l'enfant -qu'elles ne voulaient pas. Les unes meurent quelquefois, -les autres tuent souvent. Mme Gautripon -n'était pas dénaturée à ce point ; mais on aurait -simplifié sa vie en lui volant sa fille et ses deux fils -pour une demi-douzaine d'années. Sans prévoir la -tempête, ce gracieux petit être éprouvait le désir -instinctif de jeter un peu de lest.</p> - -<p>Une lettre de l'infâme arriva juste à propos pour -alléger la barque. M. Gautripon fit savoir à sa -femme qu'il avait obtenu un bon emploi et un salaire -honorable : il était caissier des <i>Trois-Croix</i>, -avec six mille francs, le logement et le chauffage. -Les propriétaires de l'usine lui prêtaient tout le -rez-de-chaussée de la direction ; l'ancien gérant -avait non-seulement gardé sa place, mais repris la -jouissance du premier étage en entier. « J'ai seize -chambres meublées, écrivait l'ancien maître d'étude ; -c'est un luxe embarrassant pour moi qui n'en -ai pas toujours possédé une. Les enfants seraient -bien ici, j'en aurais soin, et j'entreprendrais leur -éducation moi-même dans les moments de loisir, -qui ne me manquent pas, Dieu merci! J'ai peur que -leurs petits cerveaux ne s'évaporent sur les grands -chemins ; Émilie ne doit plus savoir lire, et les six -lignes que mon Léon m'a écrites en six mois, prouvent -qu'il a progressé au rebours. Vous les aimez, -je veux le croire ; mais à coup sûr vous ne savez -pas les aimer. Ils n'ont peut-être manqué ni de -gâteaux ni de toques à plumes depuis que je les ai -perdus de vue ; mais cette éducation en camp volant -leur fera, si je n'interviens, un tort irréparable. -Je veux que vos deux fils deviennent des hommes, -que votre fille soit un jour une femme et une mère -selon mon cœur. Il ne faut pas que mon pauvre -nom, si cruellement illustré grâce à vous, soit continué -par deux petits fainéants et une jeune coquette. -Je ne sais trop quel est l'état de vos affaires, -et je n'en veux rien connaître ; mais je devine, et -vous aussi, que ces trois innocents auront peut-être -à gagner leur vie : c'est pourquoi vous devez les -mettre, et plus tôt que plus tard, à l'école du -travail. »</p> - -<p>Le demi-quart de ces raisons auraient suffi, -puisque la cause était gagnée par avance. Les trois -enfants, bien embrassés et ridiculement bien nippés, -partirent par grande vitesse avec leur bonne anglaise -que Gautripon paya et congédia sur l'heure : -il s'était prémuni de deux grosses servantes wallonnes -aux mains rouges, en bonnet de linge et -tablier blanc.</p> - -<p>Vous pouvez croire qu'il y eut de chaudes embrassades -et une vraie fête ce matin-là. Les petits -s'accrochaient à leur père et l'étouffaient de caresses ; -on ne voulait point le lâcher, on lui faisait -jurer qu'il ne s'en irait plus et qu'il ne renverrait -jamais son petit monde ; il fit le tour de la maison -avec les chers amours pendus en grappe à son cou. -Pour la première fois, il avait ses enfants à lui seul, -sans partage et sans réserve ; il devenait un vrai -chef de famille! C'était le plus haut grade que son -humble ambition eût rêvé.</p> - -<p>Il procéda lui-même à l'installation des mignonnes -créatures dans trois chambres bien modestes, mais -brillantes de propreté. Cela ne ressemblait guère à -l'hôtel des Champs-Élysées ; il en fit la remarque -tout haut pour voir ce qu'on lui répondrait.</p> - -<p>« Non, papa, dit Léon, ce n'est pas aussi beau, -mais c'est joliment meilleur.</p> - -<p>— C'est meilleur et plus beau, s'écria la petite -Émilie, car à Paris nous n'avions papa que le dimanche, -tandis qu'ici nous le verrons toujours et -puis toujours!</p> - -<p>— Mes enfants, répondit le sage et digne homme, -il manque bien des choses dans votre nid, et plus -d'une que j'aurais pu vous donner dès à présent, -quoique je ne sois pas riche ; mais j'ai voulu vous -laisser le plaisir de les désirer et le plaisir plus -grand de les obtenir par vous-mêmes. Chaque fois -que vous aurez bien travaillé, vous pourrez demander -à votre père ce qui vous manquera le plus. -Vous ferez de cette façon l'apprentissage de la vie. -Quand un homme veut avoir une maison, un cheval, -ou simplement un habit neuf, il travaille.</p> - -<p>— Tu crois ça, toi? dit le petit garçon. Quand -mon ami Bréchot a envie de quelque chose, il prend -des sous dans sa poche, et voilà!</p> - -<p>— Mais pour avoir les sous, qu'est-ce qu'on fait?</p> - -<p>— On joue, donc! »</p> - -<p>Décidément, pensa l'infâme, il était temps.</p> - -<p>Le déjeuner se prit en famille, et les enfants, qui -voyaient tout, remarquèrent que papa mangeait -plus de viande et moins de pain qu'à Paris. Il fallut -leur dire pourquoi. « C'est que je travaille plus -fort, » répondit le père.</p> - -<p>Les jeunes voyageurs décidèrent que de leur vie -ils ne s'étaient si bien régalés ; le petit Édouard -dévora deux gros œufs à lui seul. Gautripon trouva -de son côté que l'appétit, la santé et la joie de ces -marmots composaient le plus beau coup d'œil du -monde. Il se demanda très-sérieusement comment -il y avait des parents assez ennemis d'eux-mêmes -pour préférer un festin en ville à ce spectacle merveilleux.</p> - -<p>Au sortir de table, il leur fit les honneurs de l'usine -comme à des princes étrangers. Le vulgaire -des <i>Trois-Croix</i> se demanda peut-être <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> d'où -venaient ces petits personnages qui semblaient -tomber du ciel. Toutefois, comme M. Jean-Pierre -était non-seulement adoré, mais investi d'une autorité -bien plus haute que son emploi, la curiosité -publique ne se trahit que par mille attentions empressées.</p> - -<p>Tout est féerie pour les enfants, mais les fées modernes -de l'industrie leur fournissent plus d'étonnements -que la fable elle-même. La postérité de -M. Jean-Pierre rentra tout ébaubie au logis. A cinq -heures du soir il fallut mettre au lit ce petit monde : -les yeux, les jambes, les imaginations demandaient -grâce. On s'endormit en causant avec le père ; le -dernier mot que balbutia Léon fut encore : dis donc, -papa…</p> - -<p>Quand la nuit eut jeté son voile ami sur ces têtes -charmantes, l'infâme les baisa l'une après l'autre, -et regagna son cabinet en chancelant. Il était ivre -de ce vin pur et généreux entre tous qui a inspiré -les dévouements les plus héroïques et les moins célèbres -de l'histoire. Plongé dans un fauteuil et replié -sur lui-même, il cuva délicieusement sa journée, et -laissa ruisseler des larmes plein ses deux mains. Puis -le besoin d'un soulagement plus complet s'empara -de lui pour ainsi dire, et il chercha quelle autre -écluse il pourrait ouvrir à son cœur. Il n'était pas -de ceux qui ont des amis à revendre et des confidents -à choisir dans la peine ou dans la joie. Ses -douleurs n'avaient été connues que de lui seul ; le -monde indifférent n'en savait rien ; il pouvait se -comparer à ces engins laborieux et concentrés qui -dévorent leur propre fumée.</p> - -<p>Il se souvint du bon Charles Fusti, l'ancien surnuméraire -qui se posait toujours en débiteur, quoiqu'il -fût créancier depuis longtemps et de beaucoup. -Il se mit à lui écrire une longue lettre, pleine de détails -historiques et statistiques sur les événements -des six derniers mois : les difficultés, les dégoûts de -l'installation, le retour de M. Dempoque, la courtoisie -exquise et la rare générosité du bonhomme, -l'acte de société dont il avait posé les bases. Après -avoir indiqué vaguement les raisons de sa modestie -et dit pour quels motifs il gardait les apparences de la -pauvreté, Gautripon s'oublia dans un élan de poésie -paternelle ; il conta son bonheur, l'arrivée des -enfants, et termina le tout par un mot que bien des -gens trouveront ridicule : <i>le père</i> <span class="sc">Gautripon</span>.</p> - -<blockquote> -<p>« <i>P. S.</i> Je me demande maintenant pourquoi je -vous ai écrit ces huit pages? Mon seul ami, c'est -peut-être pour le plaisir de les signer. »</p> -</blockquote> - -<p>Une année s'écoula. Ceux qui comptent leurs jours -par les craintes et les espérances disent probablement -que ce fut une longue année ; mais l'heureux -petit peuple des <i>Trois-Croix</i> n'eut pas d'histoire en -ce temps-là : il ne vit qu'une succession de journées -tranquilles, égales et pleines, pleines de bon travail -et de douce affection.</p> - -<p>Lille n'est pas seulement une ville industrieuse et -vaillante, c'est un des centres les plus intelligents -dont la France s'honore. Il y fut donc parlé de cet -humble Jean-Pierre qui évitait la gloire comme un -scandale, et qui se faufilait obscurément dans le -monde manufacturier avec des millions inédits dans -ses poches. Plus il prit soin de cacher ses mérites, -plus on mit de zèle à les publier. Les grands industriels -de la ville et de la banlieue, sauf deux ou trois -envieux, se jetèrent à sa tête ; on rechercha sa connaissance, -tout le monde voulut le voir et l'avoir. -Autant les oisifs de Paris l'avaient crossé lorsqu'il -était un homme en vue, autant l'aristocratie laborieuse -de Lille s'agita pour l'attirer, tandis qu'il se -claquemurait dans un petit emploi. S'il repoussa -toutes les avances et se tint obstinément sur la défensive, -ce n'était pas que Jean-Pierre fût d'un naturel -farouche ni même que la continuité de ses malheurs -l'eût aigri. Non, il ne se sentait pas plus mal -organisé qu'un autre pour les relations de voisinage -et d'amitié. Lorsqu'il se promenait à travers champs -le dimanche avec sa joyeuse marmaille, et qu'il -voyait derrière quelque grille un autre père et d'autres -enfants s'ébattre sur une pelouse, il éprouvait -cette attraction qui est le principe de toutes les -sociétés humaines. S'il n'avait écouté que son instinct, -il eût poussé la porte, il aurait marché droit -au maître de maison dont il apercevait la figure cordiale -et le demi-sourire engageant, et il eût dit à ce -brave homme : Mettons nos éléments de bonheur en -commun et associons-nous pour passer une belle -journée! Mais la réflexion l'arrêtait toujours sur cette -pente ; il songeait que si les enfants se rapprochent -sans se connaître, les hommes ont d'autres mœurs -et d'autres exigences : il n'y a pas d'intimité ni même -de relations possibles pour le malheureux qui est -réduit à cacher son nom. Ces trois syllabes étaient -notées d'infamie non-seulement à Paris, mais à Lille -et partout où pénètrent les petits journaux parisiens.</p> - -<p>Gautripon les cacha si bien que ni un associé de -l'usine ni le notaire qui rédigea l'acte de société ne -connut ou ne soupçonna son véritable état civil. -M. Dempoque seul était dans la confidence, et il n'y -admit pas même sa digne et excellente femme. Il -fallut toute l'intelligence et toute la loyauté du bonhomme -pour trouver la combinaison qui intéressait -toute une famille anonyme aux bénéfices des <i>Trois-Croix</i>. -La part de Gautripon était portée au compte -de M. Dempoque, qui la plaçait chaque année en -obligations foncières au nom des trois enfants. L'achat -se faisait à Paris, directement, dans les bureaux -du Crédit foncier ; les titres y restaient en dépôt ; -M. Dempoque touchait les coupons et ajoutait les -intérêts au capital. On pouvait espérer que les enfants -par ce mécanisme deviendraient riches à leur -insu, et travailleraient en attendant comme de vrais -petits pauvres. L'accroissement de leur fortune était -subordonné à la prospérité de l'usine, mais personne -ne pouvait la diminuer d'un sou, ni Bréchot, -ni la mère, ni eux-mêmes jusqu'au jour de leur majorité. -Gautripon s'était lié les mains en défiance de -sa faiblesse ; il n'avait plus le droit de toucher à cet -argent gagné par lui. Tout son revenu se bornait -aux cinq cents francs par mois de M. Jean-Pierre ; -mais grâce à la simplicité de ses goûts, il avait plus -que le nécessaire, et faisait tous les jours quelque -surprise aux enfants : il fallait bien les amuser, ces -pauvres petits solitaires!</p> - -<p>Cet âge a des besoins à part, dont l'éducation ne -tient pas toujours compte. Tous les éléments du -bien-être et même du bonheur tranquille ne suffisent -pas à l'enfant. Il lui faut une certaine dose de -nouveau, d'imprévu, d'accidentel, une invasion continue -et cependant irrégulière d'éléments étrangers -dans sa vie. On croirait volontiers qu'un bon père, -une sœur, un frère, font un entourage à souhait, et -qu'il ne reste rien à désirer en plus : c'est une erreur ; -l'enfant le mieux doué et le mieux né s'ennuie -au bout d'un certain temps dans le cercle étroit de -la famille. Il ne s'ennuie pas sciemment, mais il -s'attriste ; la couleur générale de ses idées s'assombrit ; -il devient raisonnable, c'est-à-dire moins enfant -qu'il ne faudrait et moins porté aux jeux de son -âge. L'infâme avait le cœur trop foncièrement paternel -pour que le moindre symptôme de langueur -ne lui sautât point à la vue ; il embrassa d'un seul -coup d'œil le mal et le remède, mais le remède -était hors de portée : où trouver des compagnes pour -Émilie et des camarades pour Léon? Dans cette -multitude de petits sauvages qui grouillait aux portes -de l'usine? ou parmi ces jeunes citadins à l'esprit -vif, à la langue déliée, qui attrapent les secrets au -vol comme des mouches, et publient en sortant de -chez vous le fait, le mot, le nom compromettant -qu'on se tuait à cacher? Jean-Pierre ne pouvait -pourtant pas enseigner le mensonge à ses enfants, -les instruire à cacher leur nom et à répondre que -leur mère était morte. Il lui coûtait déjà de les -tromper eux-mêmes et d'expliquer par de mauvais -prétextes l'absence illimitée de Mme Gautripon. Il -s'en tint finalement à la moins sotte raison qu'il eût -trouvée, et répondit à toutes les demandes que sa -femme vivait aux eaux pour cause de santé.</p> - -<p>« Mais, disait le petit Léon, quand nous étions là-bas, -elle n'avait pas du tout l'air malade.</p> - -<p>— Mais, ajoutait la petite Émilie, comment toi, -qui es la bonté même, ne vas-tu jamais la voir? »</p> - -<p>En dépit de tous les <i>mais</i>, le père et les enfants -vécurent bien heureux pendant une année et demie. -Un jour que le caissier s'était absenté pour affaire, il -trouva sa maison moins paisible que de coutume. -Les enfants accoururent au-devant de lui en criant -à tue-tête :</p> - -<p>« Maman est guérie! maman est revenue! »</p> - -<p>Et les trois innocents le tirèrent par sa redingote -jusqu'au salon, où Mme Gautripon l'attendait.</p> - -<p>Elle se leva fort émue et tremblante et fit le geste -de tomber aux genoux de son mari.</p> - -<p>« Observez-vous! lui dit Jean Pierre à demi-voix, -et ayons l'air de nous embrasser, coûte que coûte. »</p> - -<p>Non-seulement elle ne se fit pas prier, mais elle -le baisa de franc jeu sur les deux joues. On échangea -des riens durant quelques minutes, puis le père -envoya les enfants dans sa chambre, ferma soigneusement -les portes et revint en disant :</p> - -<p>« Quel est le nouveau caprice qui vous amène ici?</p> - -<p>— Un épouvantable malheur. M. Bréchot ne -m'aime plus!</p> - -<p>— Qu'est-ce que ça me fait?</p> - -<p>— Mais vous ne comprenez donc pas? Il m'a -cruellement abandonnée ; il est parti pour la Russie -sans même me dire adieu, enlevant… je me trompe… -enlevé par une horrible danseuse allemande! Oh! -cette Behringen! avec ses pieds en tartine et ses -jambes en balustres!</p> - -<p>— J'entends bien ; mais quel est le service que -vous réclamez de moi? Espérez-vous que je vais -partir pour la Russie, faire honte à M. Bréchot de -son manque de goût et le ramener au bercail dont -vous êtes la brebis blanche? Vous m'avez fait jouer -bien des rôles, mais je vous déclare d'avance que je -n'apprendrai jamais celui-là.</p> - -<p>— Oh! j'ai de la dignité, moi aussi. Je ne l'aime -plus, monsieur ; je le déteste!</p> - -<p>— Vous en avez le droit ; seulement rappelez-vous -de temps à autre qu'il est le père de vos enfants.</p> - -<p>— Quel père! Il s'est ruiné au jeu! Il nous a dépouillés, -monsieur! Mes diamants, mes émeraudes, -tout a fondu entre ses mains. Je reste seule au -monde avec quelques haillons de robes et quelques -bijoux sans valeur!</p> - -<p>— Pourquoi le laissiez-vous jouer?</p> - -<p>— Il aimait le jeu par-dessus tout ; je ne venais -qu'ensuite.</p> - -<p>— Il fallait prendre plus d'empire sur lui.</p> - -<p>— Ai-je rien négligé? Vous qui nous avez vus, -dites si je n'étais pas le modèle des femmes aimantes?</p> - -<p>— Je m'y connais bien peu, n'ayant jamais été -aimé.</p> - -<p>— Mais du moins vous connaissez les lois et la -justice! A-t-il le droit de nous traiter comme il le -fait, de laisser une femme et trois enfants sur la -paille, après tous les millions qu'il nous avait promis? -Un avocat lui donnerait-il raison dans cette -odieuse conduite?</p> - -<p>— Les avocats ne donnent jamais tort à leurs -clients ; mais si vous parlez des juges, je vous réponds -qu'en cette affaire ils seraient tous avec Bréchot. -Si vous vouliez avoir la loi pour vous, ma pauvre -enfant, il fallait vous y prendre plus tôt. Vous -lui donnez un croc-en-jambe à votre première rencontre, -et vous voulez qu'elle emboîte le pas derrière -vous pour vous aider et vous servir!</p> - -<p>— J'aurais dû le laisser tuer à Bade par cet Américain -qui m'écrivait!</p> - -<p>— Ceci, madame, n'est pas un sentiment de -femme blonde. Ajoutez que, s'il était mort, il n'en -serait pas moins perdu pour vous.</p> - -<p>— Mais l'honneur serait sauf.</p> - -<p>— L'honneur! Ne parlez pas de cette chose-là, je -vous en prie.</p> - -<p>— Courage! écrasez-moi, comme si je n'étais pas -suffisamment à plaindre!</p> - -<p>— Mais aussi quel aplomb vous avez de vouloir -être plainte par moi! Je comprends que vous demandiez -des consolations à Dieu, au pape et même -au sultan de Constantinople ; mais demander que -votre mari pleure avec vous la trahison de votre -amant, c'est supposer l'homme plus bête ou plus -ange que la nature ne l'a fait.</p> - -<p>— Pardonnez-moi : vous avez raison ; j'étais folle. -Avec tout cela, que voulez-vous que je devienne?</p> - -<p>— Ce qu'il vous plaira.</p> - -<p>— C'est votre dernier mot? Eh bien! je m'en vais -à Paris.</p> - -<p>— Le train direct vous y met en cinq heures ; -mais pourquoi Paris plutôt que Rouen, Tours ou -Poitiers?</p> - -<p>— Parce que je n'ai plus de ressources…</p> - -<p>— Et que la vie y coûte moins cher qu'en province? -C'est parfait. Entre nous, qu'est-ce qui vous -reste?</p> - -<p>— Mes douze cents francs de rente et mon travail -d'aiguille.</p> - -<p>— Tiens! c'est vrai, la tapisserie! Je l'avais oubliée ; -mais vous-même, vous en avez perdu l'habitude -à coup sûr.</p> - -<p>— Je m'y remettrai.</p> - -<p>— Qu'est-ce que ça vous rapportait par mois -dans le temps?</p> - -<p>— Vingt francs, quelquefois trente.</p> - -<p>— Soit vingt-cinq en moyenne. Eh bien! vous -comptez vivre un an sur la somme que vous dépensiez -jadis en une demi-journée?</p> - -<p>— Pourquoi pas?</p> - -<p>— Ceci, madame, est trop beau pour être sincère.</p> - -<p>— En autres termes, je vais à Paris pour me -vendre?</p> - -<p>— Non, mais je trouve qu'en y allant vous livrez -beaucoup au hasard. Or vous portez mon nom, celui -de trois enfants que j'élève et que j'aime.</p> - -<p>— Ils ont du bonheur, eux!</p> - -<p>— Je leur rends ce qu'ils m'ont donné. Ils sont -charmants pour moi, ces pauvres petits.</p> - -<p>— Et moi, j'ai toujours été atroce, n'est-ce pas?</p> - -<p>— C'est peut-être beaucoup dire. Je ne vous reproche -plus rien.</p> - -<p>— Ah! pourquoi ne suis-je pas morte?</p> - -<p>— C'est ma faute, et je m'en suis confessé assez -souvent pour qu'elle me soit pardonnée.</p> - -<p>— Comme s'il y avait du pardon ici-bas!</p> - -<p>— Quelquefois, pour ceux qui se repentent.</p> - -<p>— Me pardonneriez-vous, à moi, si je me repentais?</p> - -<p>— C'est selon le sens qu'on donne au verbe pardonner.</p> - -<p>— Seriez-vous clément et doux pour la pauvre -créature déchue? Lui tendriez-vous les deux mains -comme Jésus à la femme adultère?</p> - -<p>— Tiens! vous avez eu vent de cette anecdote?</p> - -<p>— Et pour qui donc l'Évangile a-t-il été écrit, -sinon pour les malheureux et les coupables? Vous -me jugez bien durement, monsieur, et vous me -croyez plus bas tombée que je ne suis.</p> - -<p>— C'est que vous ne vous êtes montrée à moi que -sous les mauvais côtés ; mais, s'il y a par hasard un -peu de bon, je suis prêt à vous rendre justice. -Voyons : si j'ai bien compris le sens de votre visite, -vous êtes à peu près décidée, faute de mieux, à -réintégrer le domicile conjugal?</p> - -<p>— Je sais que vous ne me devez rien, mais…</p> - -<p>— Détrompez-vous! je dois vous recevoir chez -moi, comme vous devez me tenir compagnie jusqu'à -ce que mort s'ensuive. Si je vous fermais ma porte -au nez, vous auriez le droit de la faire ouvrir par le -commissaire de police. Et moi, quand vous vous -promeniez à cent lieues d'ici, j'avais le droit de vous -prier à souper par l'entremise des gendarmes. Je n'en -ai pas abusé, c'est une justice qu'il faut me rendre ; -mais rien ne vous oblige à payer de retour ma noblesse -ou ma faiblesse, nous ne sommes pas légalement -séparés, vous êtes donc légalement chez vous, -ôtez votre chapeau ; mais je vous avertis que vous -vous appelez Mme Jean-Pierre, que nous avons -deux mille écus d'appointements pour tout potage, -que nous n'allons pas dans le monde, que nous -ne recevons pas de visites, la nuit surtout, et -qu'un homme, quel qu'il fût, exposerait sa vie en -venant vous parler sans ma permission. Est-ce entendu? »</p> - -<p>Elle répondit par une explosion de joie et de reconnaissance.</p> - -<p>« Vous êtes bon! vous êtes grand! vous me rajeunissez -de dix années ; vous me ramenez à notre -petit nid de la rue de Courcelles, et cette fois, grâce -à Dieu, il n'y a plus personne entre nous! » En -même temps elle ouvrit les bras.</p> - -<p>« Ah! pardon, dit Jean-Pierre, l'Évangile ne va -pas si loin! »</p> - -<p>La créature rougit et s'excusa. Gautripon fit rentrer -les enfants et leur dit :</p> - -<p>« Embrassez votre bonne mère ; elle rentre chez -nous pour la vie! »</p> - -<p>Dans la journée, Mme Gautripon s'occupa de ses -malles ; elle en avait dix-sept au chemin de fer. « Je -m'en charge, dit l'infâme ; donnez-moi seulement le -bulletin de bagage. Maintenant je dicte, écrivez.</p> - -<p>« Une personne qui revient à la vie honnête prie -M. le directeur de l'assistance publique de purifier -par un bon emploi ces tristes débris de son passé.</p> - -<p>— Mais, dit-elle avec effroi, si je donne tout, à -quoi ressemblerai-je? » Son mari lui montra par la -fenêtre une femme de petit employé, très-simple et -très-gentille :</p> - -<p>« Tâchez de ressembler à cette jeune dame que -tout le monde aime et respecte ici : elle fait ses chapeaux -et ses robes elle-même. »</p> - -<p>Le sacrifice fut consommé, toutefois la belle Émilie -ne se fit qu'un chapeau et la moitié d'une robe : le -goût du travail ne revient pas à ceux qui l'ont perdu. -Elle se fit habiller par Mme Rastoul, qui n'était pas -maladroite. Les Rastoul occupaient depuis deux -mois un poste de confiance à l'usine ; le mari était -garde-chef des magasins avec mille écus de salaire -et le logement, heureux, reconnaissant, dévoué -comme un chien à l'auteur de sa fortune, et trop -discret pour demander où son ancien teneur de -livres avait trouvé trois enfants tout venus.</p> - -<p>Mme Gautripon supporta pendant près d'un an la -vie modeste et monotone que son mari lui avait imposée. -Elle ne rendit aucun service, elle resta fidèle -à son désœuvrement au milieu d'une population -laborieuse qui comptait maintenant mille individus -des deux sexes ; mais elle sut se tenir et ne point -faire parler d'elle. On aurait dit qu'après les agitations -de sa vie elle éprouvait un insatiable besoin de -repos. Elle se levait tard, s'habillait rarement, sortait -à peine et lisait en robe de chambre tous les -romans que le cabinet littéraire put lui fournir. De -temps en temps, ce petit être aplati et moulu semblait -reprendre un semblant de ressort : il y eut des -semaines de coquetterie où elle battit en brèche le -cœur imprenable de son mari. Mais Jean-Pierre -était si tranquille, il poursuivait si stoïquement les -travaux de son métier et l'éducation des enfants, -que madame abandonnait bientôt la partie et se -replongeait dans les livres. Le travail paresseux de -la lecture alternait avec le sommeil, et les romans -comme les songes lui rendaient quelque vaine image -des splendeurs, des amours et des plaisirs qui lui -manquaient. Son mari l'observait du coin de l'œil, -et sondait avec une curiosité philosophique le vide -de cette âme. Le soir venu, l'infâme se disait en -regagnant sa chambre : Voilà encore une journée -où la pauvre diablesse n'a pas fait de mal ; mais je -veux être grillé comme un marron si elle a marché -d'un pas vers le bien. Elle fait de la sagesse comme -là-bas nos ouvrières font du fil, pour payer son logement -et sa nourriture, sans prendre plus de goût -à ce métier-là qu'à tout autre. Est-il donc impossible -de revenir au bien quand on en est sorti?</p> - -<p>Lorsqu'il avait été en butte à quelques agaceries, -il levait les épaules et disait plus tristement encore : -O nature!</p> - -<p>Cependant, comme il avait le calme, la sécurité, -la considération et une forte dose de bonheur paternel, -il attendait avec patience les premières rides -de madame et les premières moustaches de Léon ; -mais il était écrit que dans cette existence il y aurait -toujours une porte ouverte au malheur.</p> - -<p>Un soir de mai, M. Jean-Pierre et sa famille venaient -de terminer leur repas frugal ; le père levait -les stores de toile peinte qui fermaient la salle à -manger : il s'arrêta, poussa un cri de surprise et de -colère et sauta dans la cour. L'indolente Émilie accourut -lentement pour voir ce qui arrivait ; elle n'aperçut -que le dos de son mari et quatre bras qui -gesticulaient au seuil de la porte charretière ; au -même instant, tout disparut, et la belle n'eut pas le -temps de reconnaître son Bréchot.</p> - -<p>C'était bien lui, frais, blanc et rose, plus jeune et -plus joli que jamais. Sa toilette était celle d'un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> -élégant et riche ; l'éclat de ses yeux et certain -bredouillement bien connu de Jean-Pierre disaient -qu'il n'avait pas jeûné.</p> - -<p>Gautripon tomba sur lui comme une avalanche, -l'enveloppa comme une trombe et l'emporta hors de -l'usine comme l'orage emporte un fétu.</p> - -<p>« Réponds! réponds! lui cria-t-il ; que viens-tu -chercher ici?</p> - -<p>— Mon pardon.</p> - -<p>— Je te pardonne à la condition que tu t'en iras -tout de suite.</p> - -<p>— Mais elle! si tu savais! Je suis un fier gredin, -va! Je l'ai plantée là sans vergogne un jour que -nous avions dix-huit personnes à déjeuner. Je veux -savoir comment il a fini, ce malheureux déjeuner, -le sais-tu, toi?</p> - -<p>— Je m'en moque!</p> - -<p>— Ta parole? Eh bien! moi aussi. Bah! mais elle! -Parle-moi donc! Va-t-elle toujours bien? Est-elle -toujours aussi jolie? Se souvient-elle de moi?… Ah -çà! Jean-Pierre, j'aime à croire que tu as eu soin de -mes enfants! Combien m'en reste-t-il?</p> - -<p>— Il t'en reste trois de plus que tu n'en mérites ; -c'est pourquoi tu vas déguerpir à l'instant, sans les -voir… Tu les laissais traîner, tes enfants, je les ai -ramassés…</p> - -<p>— J'étais dans le malheur, et moi je ne peux pas -voir souffrir ceux que j'aime! Maintenant j'ai de l'argent ; -les Russes m'ont payé. Tu ne connais pas -l'empereur de Russie? Voilà un homme! Ses roubles -m'ont porté bonheur ; j'ai fait sauter deux banques. -Si tu n'as jamais vu un joueur qui a fait sauter -deux banques, regarde ton ami.</p> - -<p>— Tu n'es plus mon ami, et je t'ai assez vu. -Bonsoir, adieu, et tâche d'oublier le chemin de ma -maison.</p> - -<p>— Eh mais! savez-vous, monsieur Gautripon, que -vous le prenez bien haut?</p> - -<p>— Je le prends comme il me plaît, et si vous -n'êtes pas content, libre à vous de retourner à votre -auberge.</p> - -<p>— Une auberge! l'<i>Hôtel d'Europe</i>, où j'ai dîné -comme chez les dieux! Ah! Jean-Pierre! tu t'égares! -tu as perdu la notion du bien et du mal. Est-ce -que tu boirais maintenant? Il faudrait me le dire, -parce qu'alors… oui alors… nous boirions ensemble, -mon vieux. »</p> - -<p>En même temps, il fit le geste d'embrasser l'infâme, -qui reçut en plein visage un souffle alcoolique. -Gautripon fit un haut-le-cœur ; mais, surmontant -aussitôt son dégoût, il saisit le Bréchot par -les épaules, le regarda entre deux yeux, et lui dit -d'un ton net et résolu :</p> - -<p>« Tu rouleras tout seul sur cette pente funeste, -viveur, buveur et joueur que tu es! Les enfants -sont à moi, et si je n'ai pas le pouvoir de retirer ton -sang de leurs veines, je saurai du moins écarter de -leurs yeux ton détestable exemple. Va-t'en, et souviens-toi -que, si tu tentais encore de franchir cette -porte, tu aurais affaire non plus à un seul homme -trop bon et trop miséricordieux, mais à un peuple -de mille personnes qui, sur mon premier signe, te -mettrait en lambeaux. »</p> - -<p>Là-dessus, il repoussa Bréchot, qui perdit l'équilibre, -et il se dirigea sur Rastoul, qui se tenait en -observation tout près de là.</p> - -<p>« Mon ami, lui dit-il, vous avez vu ce monsieur-là? -C'est un fou dangereux, je vous le recommande.</p> - -<p>— L'empoignerai-je, monsieur?</p> - -<p>— Empêchez-le seulement d'entrer chez nous.</p> - -<p>— Compris… »</p> - -<p>Léon, malgré la colère qui lui faisait une seconde -ivresse, ne donna pas du front contre le dévouement -de Rastoul. Il se laissa promener par son humeur -vagabonde, rentra dans la ville, en sortit, fuma plusieurs -cigares, essaya de souper, querella les passants, -battit les chiens, frappa aux portes, cassa des -vitres et répéta cent fois entre ses dents :</p> - -<p>« Imbécile! Ta femme est ma femme, tes enfants -mes enfants, et chez toi c'est chez moi! »</p> - -<p>Vers minuit, il commençait à mettre un air sur -ces gracieuses paroles, et il éprouva le besoin de les -chanter à Gautripon. Cette lucidité spéciale qui fait -voir l'invisible aux ivrognes, en leur cachant les -tas de boue et les ruisseaux, le ramena jusqu'aux -<i>Trois-Croix</i>. La porte était bien close et le mur d'enceinte -assez haut ; cependant, à l'aide d'un arbre -voisin et de ses talents gymnastiques, il atteignit une -crête inhospitalière où les fonds de bouteille sertis -dans le mortier lui firent un médiocre accueil. L'idée -fixe qui le possédait tint bon contre les écorchures, -mais il vit ou crut voir dans la cour de l'usine un -colosse tout noir, armé d'un fusil à deux coups. Il -eut la vague perception d'une ligne droite déterminée -par trois points dont le deuxième était le guidon -de l'arme et le troisième sa propre tête. L'instinct -de conservation le poussa à se jeter en arrière, -et il le fit si précipitamment qu'au lieu de rencontrer -le gros arbre, son complice, il fit un long voyage -dans le vide. Cela dura tout près d'une seconde, -et comme la pensée se meut plus vite que les corps -graves, il eut le temps de faire un certain nombre -de réflexions. Par exemple, il comprit comment on -avait pu diviser la seconde en soixante tierces, car -avant de toucher la terre il aurait eu le temps, -croyait-il, de compter au moins jusqu'à cent. Puis il -se demanda si ce voyage aérien durerait éternellement ; -puis il se prit à regretter qu'on ne pût le prolonger -à l'infini ; une bouffée de Beaumarchais lui -traversa la mémoire ; il se rappela vaguement un mot -de Figaro qui avait trait à son affaire ; puis il cessa -de penser, ou plutôt ses pensées s'envolèrent, la cage -qui les enfermait s'étant ouverte au contact du sol.</p> - -<p>En cette occasion, Bréchot se montra plus discret -qu'il ne l'avait été de toute sa vie : il ne dit mot. -Les ouvriers le virent au matin si tranquille qu'à -première vue ils le jugèrent plus que malade. On le -porta néanmoins à l'hôpital, et les journaux du Nord -annoncèrent le lendemain qu'un homme de trente à -trente-cinq ans, bien couvert et porteur de divers -papiers au nom de Léon Bréchot, avait été trouvé -au pied du mur de la florissante usine des Trois-Croix. -« La présence de valeurs importantes dans -ses poches exclut l'idée d'un crime ; l'absence de -toute arme ne permet pas de supposer un suicide ; -quelques traces de dégradation visibles au sommet -du mur feraient croire à un accident ; il a la tête -fendue ; on désespère de le sauver, et la justice informe. »</p> - -<p>Ces quelques lignes éveillèrent divers échos, -selon l'usage. Tandis que l'<i>Hôtel d'Europe</i> faisait -enterrer son riche voyageur, plusieurs habitants de -Lille se rappelaient MM. Bréchot père et fils, qu'ils -avaient vus ensemble plus de vingt fois sur les travaux -du chemin de fer. Les petits journaux de Paris -évoquaient les mille souvenirs que Léon avait semés -par la ville ; ils ne se privaient pas de conter la mystérieuse -aventure qui avait motivé son éclipse trois -ans plus tôt ; ils citaient en toutes lettres le nom et -les prénoms de l'infâme et introuvable Jean-Pierre -Gautripon. Ces informations, renvoyées en province, -attirèrent les yeux sur l'usine des <i>Trois-Croix</i> ; les -malins bourgeois de Lille s'avisèrent logiquement -que le jeune homme n'avait pas escaladé un mur à -minuit pour admirer le paysage ; on dénombra les -jolies femmes de l'usine, et l'on n'en trouva qu'une. -Elle avait justement un mari qui se cachait sous le -pseudonyme assez transparent de Jean-Pierre. L'ex-filateur -Delbrin, qui avait fait faillite, exerçait la profession -de courtier d'assurance ; à ce titre, il s'était -présenté de nouveau chez Jean-Pierre, qui de nouveau -l'avait éconduit : il croyait donc avoir un double -affront à venger. Il saisit le moment où le pauvre -homme, distrait par ses émotions, passait devant le -café Bourgard, et il lui cria : Gautripon!… L'autre, -sans y penser, tourna la tête ; plus de vingt désœuvrés -enregistrèrent ce mouvement comme un aveu.</p> - -<p>Tous ceux qui se croyaient menacés par la concurrence -triomphale des <i>Trois-Croix</i> se liguèrent -contre le mari d'Émilie ; on mit en fermentation les -ateliers voisins ; il y eut un commencement de charivari, -interrompu par le bâton de Rastoul et de -quelques braves qui faillirent y laisser leur peau. -Mme Gautripon ne savait rien, Jean-Pierre y avait -mis bon ordre ; mais la première fois qu'il relâcha -sa surveillance, elle reçut dix lettres anonymes d'un -coup. Le tapage fut tel et retentit si loin que M. Dempoque -et son neveu Fusti accoururent à la rescousse. -On tint conseil, et Jean-Pierre tout le premier décida -qu'il fallait s'éloigner.</p> - -<p>« Mes bons amis, dit-il, je me suis sauvé de Paris -pour n'être plus infâme, mais Lille n'est pas assez -loin… Allons! il faut quitter la place et chercher un -pays, s'il en reste, où le bruit de mon infamie ne -soit pas encore arrivé. Monsieur Dempoque, avez-vous -toujours cette terre de Naples qui vous rapportait -si peu?</p> - -<p>— Hélas! oui ; mais vous n'y songez pas! C'est en -Calabre, bien au delà de Salerne, un vrai pays de -sauvages!</p> - -<p>— Tant mieux. J'ai moins peur des sauvages que -des civilisés. On devient trop vertueux en France, -voyez-vous!</p> - -<p>— Mais vous ne savez pas l'italien?</p> - -<p>— Que si!</p> - -<p>— L'italien du Tasse peut-être, mais là-bas ils -parlent un patois mélangé d'espagnol.</p> - -<p>— Qu'à cela ne tienne! je sais l'espagnol aussi.</p> - -<p>— Je vous l'avais bien dit, mon oncle : il sait tout!</p> - -<p>— L'agriculture aussi peut-être?</p> - -<p>— En pratique? non, monsieur, mais je la connais -un peu théoriquement, comme autrefois la filature.</p> - -<p>— Peste! cela serait trop beau… Et vous auriez -la fantaisie de remplacer mon intendant?</p> - -<p>— J'aimerais mieux vous servir de métayer, si -vous n'aviez pas peur de me prendre à l'essai.</p> - -<p>— Puisque vous savez tout, mon pauvre enfant, -vous devez savoir que je vous estime autant que je -vous aime. Allez-vous-en à Castelmonte, c'est le nom -de ma bicoque ; voyez ce qu'on en peut tirer, et -adressez-moi vos conditions par la poste : elles sont -acceptées dès aujourd'hui. S'il y a quelques avances -à faire, dites-le : vous avez tellement arrondi ma -fortune que j'aurais mauvaise grâce à compter avec -vous.</p> - -<p>— Mon cher oncle, interrompit Charles Fusti, je -ne suis qu'un pauvre commis principal, mais je parie -ce que vous voudrez qu'à Castelmonte il vous ruinera -de la même façon qu'aux <i>Trois-Croix</i>! »</p> - -<p>A quinze jours de là, le paquebot des messageries -débarqua sur le quai de Naples une famille française -que personne n'attendait, que personne ne reconnut, -que les oisifs du port remarquèrent fort peu malgré -les grâces vaporeuses de la mère et la beauté vraiment -rare des trois enfants. Le père était un homme -d'environ trente-cinq ans, svelte et droit, d'une physionomie -intelligente et résolue, mais il avait les -cheveux presque tout blancs ; ses six dernières -années comptaient double.</p> - -<p>La ville la plus remuante de l'Europe semblait -encore plus surexcitée qu'à l'ordinaire : un roi terrible -venait de mourir, un jeune homme inconnu -lui succédait ; tout un monde d'ambitions, d'utopies, -de rancunes, d'aspirations et de séditions fermentait -autour de ce trône, qu'on voyait trembler sur sa -base. Nos voyageurs traversèrent ce grand remue-ménage -sans s'émouvoir de rien, comme on passe -un torrent sur un pont. Le chef de la petite colonie -laissa son monde et ses bagages à l'auberge, et se -mit en quête d'un voiturin qu'il ne trouva pas sans -peine. Le lendemain, il couchait à Salerne, et le -quatrième jour il arrivait par des chemins affreux à -ce joli petit village de Castelmonte, où il comptait -vivre et mourir.</p> - -<p>Jamais le pauvre Gautripon n'avait rien vu de pareil, -même en rêve. La voiture venait de dépasser la -petite garnison d'Acquanera, occupée par soixante -hommes de pied ; on avait pris un guide et trois -chevaux de renfort, et depuis une bonne heure on -gravissait, entre deux murs de rocher nu, une route -indignement ravinée, quand tout à coup l'horizon -s'ouvrit comme un décor de féerie et laissa voir -une véritable oasis. C'était une large terrasse carrément -assise à mi-côte. Un palais contemporain de -Versailles se dessinait au premier plan ; sur la droite -et sur la gauche, on voyait fuir au loin des avenues -séculaires ; on découvrait au fond un parc épais et -sombre comme les bois sacrés de l'antique Italie. La -terrasse du château descendait en pente douce jusqu'à -une sorte de rempart naturel étayé d'énormes -contre-forts, entre lesquels s'échappaient trois cascades -écumantes.</p> - -<p>La montagne était haute et fière ; au-dessus du -château, les vignes et les champs d'oliviers s'élevaient -par étages jusqu'à la lisière d'un vieux bois -de chênes-liéges qui couronnait tout. Sur les pentes -inférieures, on devinait sans les distinguer cent cultures -de toute sorte où l'eau des trois cascades, -savamment distribuée, serpentait en filets d'argent.</p> - -<p>A ce spectacle, les enfants s'égosillaient en cris -d'admiration, la rêveuse Émilie secouait sa torpeur ; -Gautripon se frottait les yeux : il lui semblait impossible -que le destin, son infatigable ennemi, lui réservât -ce paradis terrestre.</p> - -<p>« C'est bien là Castelmonte? demanda-t-il au guide -qui courait nu-pieds le long du voiturin.</p> - -<p>— Oui, Excellence.</p> - -<p>— Mais le village?</p> - -<p>— Vous le verrez quand nous y serons ; il est autour -du palais.</p> - -<p>— Et ce palais, à qui est-il?</p> - -<p>— Au seigneur.</p> - -<p>— Quel seigneur?</p> - -<p>— On ne le connaît pas ; c'est le comte de Fusti -ou un autre.</p> - -<p>— Mais qui est-ce qui habite là dedans?</p> - -<p>— L'intendant, don Angelone.</p> - -<p>— C'est incroyable ; nous serions là chez nous? -Enfin, fouette cocher! Nous verrons bien. »</p> - -<p>Ils cheminèrent encore une bonne heure avant -d'atteindre le but qu'ils croyaient toucher du doigt. -L'air était d'une transparence et d'une élasticité -merveilleuses ; on voyait un troupeau de chèvres à -deux lieues, sur une autre montagne aux flancs décharnés, -et l'on entendait sonner leurs clochettes. La -route était toujours mauvaise, comme celles qui -n'ont d'autres cantonniers que le vent, la pluie et le -soleil ; mais elle avait été savamment conduite à -mi-côte par les ingénieurs français de 1807. Une -inscription mal effacée laissait encore apercevoir -les noms de Joseph Bonaparte et de Miot de -Melito.</p> - -<p>On atteignit enfin deux pavillons majestueux, -mais ruinés et sans toiture, qui avaient dû former la -grande avenue. Huit rangs de vieux ormes noueux -s'alignaient à droite et à gauche. D'un côté, le regard -s'échappait sur une admirable vallée, de l'autre on -voyait une ligne de petites maisons uniformes dont -chacune portait l'écusson des Fusti, deux bâtons -(<i lang="la" xml:lang="la">fustes</i>) d'argent sur champ de gueules et la devise -<i lang="la" xml:lang="la">hostibus</i>! Quelques femmes, entourées d'une multitude -d'enfants, prenaient le frais sur leurs portes ; -on rencontra cinq ou six paysans de bonne mine -qui revenaient des champs, la pioche sur l'épaule, -un bouquet de roses au chapeau.</p> - -<p>Le voiturin s'arrêta sur la terrasse devant un -portail magnifique où trente bêtes à cornes défilaient -pour le moment sous l'œil d'un jeune bouvier à -cheval. Gautripon s'aperçut alors que les fenêtres -du palais étaient toutes fermées par des volets, ou -complétement ouvertes, sans vitres ni châssis. La -cour intérieure n'avait rien de remarquable que -deux énormes tas de fumier et un jet d'eau sans eau -dans une grande vasque de marbre. Le guide, le -cocher, Gautripon, les enfants, s'éparpillèrent à la -recherche de l'intendant, qui ne se montrait pas. -Jean-Pierre entra de plain-pied dans une immense -salle peinte à fresque, où il y avait pour tout meuble -un établi de menuisier. Il fut bientôt rejoint par le -guide, qui s'était fait mener par le pâtre au domicile -de l'intendant. Tout le monde s'y porta ; c'était une -agréable maisonnette tapissée de jasmins et de passiflores ; -elle avait dû servir à quelque jardinier -avant la décadence du château.</p> - -<p>Don Angelone, au bruit, sortit de sa retraite, la -serviette autour du cou et la bouche encore pleine. -Il se confondit en excuses, en révérences et en étonnements. -Gautripon ne lui était annoncé que de la -veille, et il ne l'attendait pas avant un mois ou deux. -Cet homme était une façon de Polichinelle napolitain, -bouffi de farineux, luisant, souriant, impudent -et plein d'esprit sous son masque grotesque. Sa favorite, -un vrai tendron comme on en voit dans les -contes de la Fontaine, allongea la table en un tour -de main ; une vieille cuisinière barbue apporta coup -sur coup six écuelles de pâtes et de viandes, dont -une brigade de maçons se fût contentée. Une énorme -fiasque de vin noir sortit de terre comme par miracle, -on apporta des chaises, et le gros vieux fripon -comique rendit, le verre en main, ses comptes -effrontés.</p> - -<p>Il avait pris pour devise : rien d'inutile. Réfugié -dans cet aimable pavillon, il laissa le palais se délabrer -tant qu'il voulut. D'ailleurs le bâtiment était -tel que, pour l'entretenir en bon état, il eût fallu -deux fortunes princières. La décadence datait d'un -siècle et plus ; le dernier seigneur de Castelmonte -n'était qu'un arrière petit bâtard de l'illustre famille -qui gagna ses éperons aux Vêpres siciliennes -en assommant sous le bâton quatorze chevaliers -angevins. Ce Fusti, bisaïeul du jeune surnuméraire, -fit fortune dans la banque, racheta le domaine et s'y -ruina aux trois quarts en voulant restaurer sa toiture. -Maître Angelone n'était pas homme à dépenser -un sou pour la gloire : il aimait mieux ruiner son -prochain que lui-même, eh! eh! et le faquin s'en -vantait plaisamment.</p> - -<p>« Je vous plains d'arriver après moi, disait-il à -Jean-Pierre ; il n'y a plus que des os à ronger. Les -baux de nos fermiers ont encore dix ans à courir en -moyenne ; ils rapportent en tout cinq ou six mille -francs que j'ai toujours payés rubis sur l'ongle à -M. Dempoque. Quant à la réserve des bois, vignes -et pâturages que j'exploite par moi-même, j'en ai -tiré ce que j'ai pu, le sol est épuisé, vous n'y trouverez -rien à frire. Avouez franchement que j'aurais -été fou de faire le généreux. M'en aurait-on su gré? -L'aurait-on cru? Le maître de céans n'est ni mon -ami ni mon concitoyen ; je ne l'ai jamais vu, je sais -seulement qu'il est riche, et qu'il me traite comme -un chien lorsqu'il me fait l'honneur de m'écrire. Si -j'avais pris ses intérêts contre les miens, il aurait le -droit de me faire enfermer!</p> - -<p>— Mais, reprit froidement Jean-Pierre, pourquoi -gardiez-vous votre place, s'il n'y avait plus rien à -prendre?</p> - -<p>— Eh! l'habitude! On s'acoquine à ce chien de -pays ; mais ma fortune est faite : j'ai gagné en vingt-quatre -ans de quoi acheter Castelmonte, si je voulais. -Tout bien délibéré, j'irai manger mes revenus -à Naples. C'est le pays de la vraie cuisine, monsieur. -Sans compter que j'y ai mes deux fils honorablement -établis, l'aîné dans la douane, le cadet dans -la police. Ah! ah! »</p> - -<p>Gautripon devina sous cette impudence une certaine -inquiétude ; il se dit que l'homme le plus effronté -n'étalait pas sa scélératesse pour le simple -plaisir de récolter le mépris.</p> - -<p>« Si mon coquin avoue tous les méfaits que la loi -n'a pas prévus, c'est sans doute pour en cacher -d'autres. »</p> - -<p>En effet, quand maître Angelone eut fait le tour -du domaine avec le nouvel occupant, lorsqu'il lui en -eut montré les limites extrêmes, dont l'une touchait -au communal d'Acquanera et l'autre au couvent de -Saint-Pandolfe, lorsqu'il eut indiqué les terres qu'il -exploitait lui-même et les champs loués aux paysans, -Gautripon lia connaissance avec les plus anciens -fermiers à l'insu du fripon, qui faisait lentement ses -malles, et voici ce qu'il découvrit.</p> - -<p>Sur un bien de deux mille hectares, la réserve du -propriétaire était du quart en 1835, à l'arrivée de -don Angelone, et les trois quarts donnés à ferme se -louaient six mille francs. Une nombreuse population -vivait à l'aise autour du palais délabré. On respectait -les bois, on ménageait la terre, on bénissait le -généreux seigneur, et on lui apportait tous les ans, -à titre de don gratuit, une dîme que l'intendant confisqua -dès le début ; mais comme le seigneur, mieux -renseigné, pouvait la réclamer d'un jour à l'autre, -maître Angelone imagina de refuser la dîme, par -grandeur, sans élever le prix des fermages : seulement -il réduisit par degrés à l'amiable la superficie -de chaque ferme, et sa réserve s'accrut d'autant. -Elle s'arrondit si bien, qu'en 1859, à l'arrivée de -M. Gautripon, c'était don Angelone qui exploitait les -trois quarts du domaine et les fermiers qui végétaient -misérablement sur le reste. Tous les terrains -de première qualité avaient passé dans son empire ; -les pentes irrigables étaient à lui, les vignes à lui, -les mûriers et les oliviers à lui ; il faisait cultiver sa -réserve par des mercenaires, et les colons de Castelmonte, -parqués en terre ingrate et taxés comme -au beau temps, émigraient à leur choix, ou travaillaient -pour Angelone moyennant vingt sous par jour. -Sur les cent maisons du village, on en comptait -soixante-quatre à louer.</p> - -<p>Avec une prudence et une discrétion presque italiennes, -Gautripon confessa les fermiers un à un, -descendit aux détails, inscrivit tout, et dressa deux -plans du domaine qui mettaient admirablement en -saillie l'empiétement énorme de l'intendant. Lorsqu'il -se vit armé de toutes pièces, il convoqua tous -les hommes de Castelmonte, et fit savoir à maître -Polichinelle qu'il eût à s'expliquer contradictoirement -avec eux. L'accusé comparut plus mort que -vif et tremblant d'être mis en pièces, mais Jean-Pierre -le rassura d'un mot.</p> - -<p>« J'ai mangé le pain et le sel avec vous, lui dit-il ; -je ne souffrirai pas qu'on vous maltraite en ma présence ; -il me répugnerait même de vous faire condamner -en justice, quoique les galériens de Naples -soient de petits anges auprès de vous. Je demande -seulement que vous rendiez de bonne grâce une -partie de ce que vous avez volé à M. Dempoque et à -ces braves gens-ci. On connaît approximativement -le chiffre de vos rapines ; vous vous êtes vanté devant -moi de pouvoir acheter Castelmonte. C'est donc -au moins sept cent mille francs que vous emportez.</p> - -<p>— Oh! monsieur, répondit naïvement le coquin ; -presque tout est placé à Naples.</p> - -<p>— Vous déplacerez donc, s'il vous plaît, deux cent -mille francs, moyennant quoi nous vous donnerons -quittance. »</p> - -<p>Angelone poussa de grands cris, il invoqua pêle-mêle -les saints du paradis et les dieux de l'Olympe, -il jura qu'il était un homme mort ; il demanda des -juges, il supplia M. Gautripon de lui faire couper la -tête, et il offrit cent mille francs pour ne pas désobliger -son bienfaiteur M. Dempoque. Gautripon -maintenait son chiffre, et les paysans l'appuyaient ; -cependant, pour en finir, il descendit à cent cinquante -mille. Angelone se tut, rentra ses larmes, -répondit au paysan par une de ces grimaces napolitaines -qu'on ne traduirait pas en deux volumes, et -céda.</p> - -<p>Les dépouilles de Polichinelle furent loyalement -et sagement partagées ; M. Dempoque et Gautripon -s'entendirent au premier mot. Un tiers de la somme -se répartit entre les fermiers sous forme de bétail, -de semences, d'instruments, d'amendements et de -réparations diverses. Le reste fut dépensé en travaux -d'utilité commune : on mit à neuf la route -d'Acquanera, on rétablit et l'on multiplia les chemins -d'exploitation ; M. Gautripon bâtit un moulin, -un pressoir pour le vin et un autre pour l'huile ; il -fit venir un maître d'école.</p> - -<p>Son premier acte avait été l'abandon des deux -tiers de la réserve ; il déchira tous les baux signés -par Angelone, distribua les terres aux colons moyennant -une redevance équitable, et doubla le revenu -des locations sans faire tort à personne. Quant aux -cinq cents hectares qui lui restaient, il résolut de -les cultiver lui-même et de donner ce salutaire -exemple à ses enfants. La main-d'œuvre manquait -un peu, comme partout ; mais lorsqu'on sut aux -environs qu'un homme juste et bienfaisant était -tombé du ciel dans les jardins de Castelmonte, ce -fut à qui émigrerait vers cette terre de bénédiction ; -le village se repeupla en six mois. Les habitants de -ces montagnes étaient alors étrangement nomades ; -il faut dire que le pain leur manquait presque partout.</p> - -<p>De la fin de mai 1859 à l'été de 1870, pendant -une période de onze années, l'ancien maître d'étude -de la pension Mathey, l'ancien teneur de livres des -<i>Villes-de-Saxe</i>, l'ancien caissier des <i>Trois-Croix</i> -continua ses habitudes de travail, d'épargne, de sobriété -et de renoncement en tout genre. Il apprit la -pratique d'un métier, le plus noble de tous, qu'il -connaissait à peine en théorie, par les livres ; il appliqua -de son mieux les préceptes des maîtres anciens -et modernes ; il reboisa des sommets, il arrosa -des versants, il draina des vallées ; il s'exerça à l'art -encore si nouveau de traiter amicalement la terre, -de ménager sa fécondité maternelle, de lui rendre ce -qu'on lui prend, et de traire, sans l'épuiser, cette -incomparable nourrice dont les mamelles sont partout. -Ses efforts ne furent pas toujours récompensés ; -il se trompa souvent, souvent il fut trompé dans ses -calculs les plus irréprochables par l'injustice des -éléments : la grande mère a parfois des caprices de -maîtresse ; il faut souffrir et persévérer en culture -comme en amour. En fin dernière, il eut le droit de -se féliciter et de dire : J'ai réussi. Dans cette longue -collaboration avec la nature, il créa plus de biens -utiles que cent hommes n'en auraient pu consommer -en cent ans. Il fit du blé, du vin, des fruits, de -l'huile, de la laine, et une infinité de bonnes choses -que les poëtes et les philosophes dédaignent en paroles, -quoiqu'ils ne sachent guère s'en passer ; mais -surtout il fit des heureux, et ce fut le plus beau de -sa gloire. Le peuple de paysans grossiers qui l'entourait -s'éprit pour lui d'un sentiment filial : pour -un rien, les vieillards de soixante-dix ans l'auraient -appelé leur père. On lui savait peut-être moins gré -de ses services que de l'ineffable bonté qui les assaisonnait. -Les services ont besoin de se faire pardonner en ce bas monde.</p> - -<p>Entre tous les heureux qu'il fit, les trois enfants -de sa tendresse marchaient de front au premier -rang, comme on pense. Aucun d'eux ne regretta les -dorures de l'hôtel Gautripon : ils avaient bien d'autres -richesses sous les yeux et des splendeurs autrement -royales. Le parc n'était rien moins qu'un petit -Versailles ébouriffé, plein de mystères et d'imprévu, -fait pour donner carrière à l'imagination la plus -calme et peupler de souvenirs charmants la plus indolente -mémoire. Oh! ces grottes tapissées de cyclamens, -de violettes et de pervenches! ces cavernes -en rocaille où les arbustes pâles avaient poussé, et -ces gros chênes où le temps avait creusé des cavernes! -Et les statues de marbre blanc drapées de -mousse verte, et les vieux murs pailletés d'or au -printemps par un million de giroflées! et les grands -orangers qui laissaient pleuvoir leurs fruits sur ces -petites têtes, si le vent soufflait un peu fort! et l'énorme -figuier où grondait tous les matins le roucoulement -sérieux et doux des tourterelles! Lorsqu'il -pleuvait par accident, on prenait la récréation dans -un immense salon du palais, parmi cinquante chevaliers -bardés de fer qui en ouvraient cinquante -autres à coups de sabre, comme on ouvre des noix -avec un petit couteau. La voûte était peuplée de -belles dames en robes volantes qui portaient à bras -tendu des couronnes plus grosses qu'un pain de six -livres, et qui nageaient vigoureusement dans l'azur -en gonflant leurs mollets athlétiques.</p> - -<p>L'école des trois mignons était partout. Le père -les emmenait dans les champs, dans les bois ; il lisait -avec eux le livre immense sur lequel la métaphysique -a fait tant de sots commentaires. Quelquefois -il avait en poche un ouvrage moins large et -moins complet, l'<i>Odyssée</i> par exemple ou le poëme -de Lucrèce ; <i lang="it" xml:lang="it">Orlando Furioso</i>, les <i>Fables</i> de la Fontaine, -<i>Gil Blas</i>, <i>Paul et Virginie</i>, ou quelque noble -pastorale de George Sand. A part le grec et le latin, -qu'elle entendait pourtant un peu, la petite Émilie -recevait la même éducation que ses frères.</p> - -<p>« Elle sera quelque jour la doublure d'un homme, -disait M. Gautripon ; il faut donc la tailler sur le -même patron que les hommes : sinon, gare à l'étoffe -ou gare à la doublure! »</p> - -<p>Le physique et le moral de cette enfant semblaient -justifier la théorie aventureuse de son père. -A dix-huit ans elle était grande, belle, vaillante et -chaste comme Diane ; sa voix, un peu grave sans -rudesse, allait au cœur ; elle pensait beaucoup, parlait -peu et n'ouvrait jamais la bouche pour ne rien -dire. On n'avait pas meublé son esprit de ces cinq -ou six rouleaux d'orgues mécaniques qui jouent à -point nommé les airs les plus connus ; vous auriez -pu la soumettre à l'analyse la plus sévère sans trouver -dans toute sa personne un atome de banalité.</p> - -<p>Léon, à vingt ans, faisait déjà un homme assez -complet. Les Parisiens du bois de Boulogne l'auraient -trouvé correct, élégant et solide à cheval ; les -<i lang="en" xml:lang="en">scholars</i> de Cambridge et d'Oxford l'auraient goûté -comme humaniste ; les paysans de Castelmonte s'étonnaient -qu'un adolescent de cet âge fût non-seulement -plus expérimenté, mais plus infatigable aux -rudes besognes que le mieux bâti d'entre eux ; sa -famille adorait en lui je ne sais quelle impétuosité généreuse -qui l'enlevait à tout propos dans la sphère -des sentiments supérieurs. C'était un cœur ailé, -qu'on me passe le mot : j'ai vu des cœurs à quatre -pattes et j'en ai touché du pied qui rampaient. Cet -aimable Léon semblait avoir fondu dans sa figure -les plus beaux traits de ses trois auteurs ; mais il tenait -surtout de l'homme qui n'était pas son père. -Gautripon se mirait en lui et disait mélancoliquement -en <i lang="la" xml:lang="la">a parte</i> : « Je saurai désormais comment -les vierges enfantent. Ce que j'ai méprisé longtemps -comme une fable grossière est le plus pur -symbole de l'éducation. »</p> - -<p>Cette célèbre chasteté dont l'infâme n'avait pas démordu -fut un jour sérieusement éprouvée. Mme Gautripon -n'avait plus même un cabinet de lecture à -portée pour amuser son désœuvrement. Elle se faisait -bien envoyer ce qu'on imprimait à Paris ; mais -la littérature à passions était en grève. La blonde -exilée de Castelmonte comparait son cœur à une -place que l'ennemi prend par famine, et par surcroît -de disgrâce l'ennemi même lui manquait! Pas un -château dans les environs, pas même un beau petit -bourgeois de campagne sous la main! La garnison -d'Acquanera n'avait d'autre officier qu'un vieux -lieutenant perclus de rhumatismes ; le couvent de -Saint-Pandolfe appartenait à douze moines mendiants, -sales et suspects de brigandage politique -depuis la chute de François II. Madame se rabattit -donc sur Jean-Pierre, se persuada qu'elle l'aimait, -et décida que, bon gré, mal gré, il payerait pour -tout le monde. Cette crise, d'un genre absolument -inédit, se déclara en 1870, dans les premiers jours -du printemps, selon l'usage. La jeune dame avait -quarante ans, l'âge où les passions ont bec et ongles. -Elle ne s'en tint plus aux soupirs étouffés, aux -œillades timides, aux déclarations vagues ; la gaillarde -attaqua son homme de front, lui dit qu'il était -beau et mille autres sottises qui le faisaient rougir -pour elle, mais qu'il avait l'esprit de tourner en badinage. -L'effrontée se piquait au jeu, elle inventait -des représailles hardies et parfois spirituelles : par -exemple, elle accablait ce malheureux des plus tendres -caresses lorsque les enfants étaient là et qu'on -ne pouvait devant eux ni s'expliquer ni se défendre.</p> - -<p>Cette petite guerre, en lui fouettant le sang, l'avait -embellie ; l'œil brillait d'un éclat que les yeux -des poupées n'ont jamais eu ; la bouche s'entr'ouvrait -pour un sourire… comment dirais-je? appétissant. -Un homme ordinaire l'eût trouvée irrésistible, mais -Gautripon avait l'âme plus fortement trempée que le -commun des hommes. La comédie se dénoua un -soir par une scène assez scabreuse qui mit Jean-Pierre -au pied du mur. Un soir d'orage la poupée -se jeta, tremblante et court vêtue, dans l'appartement -le plus particulier de Jean-Pierre. Elle reçut -une douche de mépris qui mit un terme à ses fantaisies -en glaçant la moelle de ses os.</p> - -<p>« Ah! lui dit Gautripon, ce n'est donc pas assez -d'avoir été vingt ans votre mari? Moi, votre amant? -Il me manque, à votre avis, ce comble de honte?… -Mais, malheureuse créature, vous ne voyez donc pas -que ma vie ne serait plus qu'un non sens inqualifiable? -Non-seulement j'amnistierais votre passé, mais -je corromprais le peu de bien que j'ai pu faire ici-bas! »</p> - -<p>Quatre ou cinq mois après cette victoire domestique, -Gautripon et son fils aîné, montés sur leurs -meilleurs chevaux, revenaient du marché de Salerne -quand l'honnête fermier de Castelmonte, pris -d'un étourdissement soudain, perdit les étriers et -tomba sur la route. L'insolation produit souvent ces -effets terribles ; souvent aussi l'on porte à son -compte un crime qu'elle n'a pas commis. Il est certain -que les deux Français avaient déjeuné chez l'ancienne -camériste de don Angelone, à l'auberge -de Saint Janvier, et que don Angelone était capable -de tout. Le jeune homme ne pensa qu'à secourir -son père, il le porta entre ses bras jusqu'au plus prochain -village et le soigna du mieux qu'il put avec -l'aide d'un barbier rural qui le couvrit inutilement -de sangsues. Le mal fit des progrès si rapides que -les médecins de la ville, mandés en toute hâte, arrivèrent -trop tard. Gautripon ne reprit connaissance -qu'au moment de mourir. Il vit son fils à genoux, -qui lui baisait les mains en sanglotant :</p> - -<p>« Ne pleure pas, dit-il. Écoute-moi plutôt et tâche -de vieillir de vingt ans en cinq minutes. Te voilà -chef de famille, mon mignon. Je te confie ta sœur, -ton jeune frère et… ta mère. Vous resterez à Castelmonte, -vous garderez les Rastoul, bonnes gens. -Travaille comme moi, et tâche que les paysans soient -heureux. Ne t'inquiète pas d'amasser de l'argent, -vous êtes riches. Je vous l'ai caché jusqu'ici, n'en -dis rien à ton frère et à ta sœur avant le temps. Tu -trouveras des instructions là-bas, dans mon bureau. -Ta mère, elle, n'a rien ; je la fie à votre dévouement, -il me plaît de penser qu'elle vous devra le repos et -l'aisance. Aimez-la bien, mes enfants, respectez-la ; -rappelez-vous l'exemple que je vous ai donné.</p> - -<p>— Mon père! tu es bon, tu es noble, tu es grand! -Tu es le premier entre tous les hommes!</p> - -<p>— Pour vous? Tant mieux. Cela m'est doux à entendre. -A mes yeux, je suis un pauvre diable, et ma -vie a été quelque chose de très-humble ; mais -je ne me plains pas : j'ai marqué par un peu de bien -mon passage sur la terre ; j'ai élevé trois enfants qui -vaudront mieux que moi ; ma tâche est faite. Toi, -mon Léon, je te bénis. Souviens-toi, tant que tu vivras, -de préférer les bonnes actions aux bonnes -affaires. Embrasse-moi, cher fils. Pour toi, pour -Émilie, pour Édouard… pour qui encore? Oui, -pour ta mère. Il faudra le lui dire, tu entends? Et -pendant que tu y es, pauvre enfant de mes veilles et -de mes larmes, ferme-moi les yeux! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Pas plus tard qu'hier matin, par un beau petit soleil -de novembre, un couple assez mal assorti suivait -en chaise de poste la route d'Acquanera à Castelmonte. -Les voyageurs étaient deux époux de rencontre, -un horrible petit monsieur qui crachait le -sang par la portière et une vieille demoiselle plâtrée -qui achevait le petit monsieur.</p> - -<p>L'homme (passez-moi le mot) avait trouvé quelques -millions dans le cabas d'une cuisinière épousée -<i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i> par un célèbre coquin de la bourse. Cet -argent le condamnait à faire ce qu'on appelle assez -improprement la vie ; le sang ladre, vicié et vicieux -de ses auteurs le condamnait à mourir jeune, et les -médecins à la mode, pour se débarrasser de lui, l'envoyaient -tousser son âme au fin fond de l'Italie méridionale. -Il trouva du dernier galant de choisir sa -garde-malade parmi les créatures dont le temps se -paye le plus cher. Une demoiselle Aurélia, surnommée -l'Ogre parce qu'elle avait dévoré cent cinquante -petits jeunes gens, accepta la corvée moyennant -une reconnaissance d'un demi-million souscrite par -devant notaire.</p> - -<p>L'Ogre était citée à bon droit comme un des êtres -les plus spirituels de son espèce. Elle savait chanter -après boire la poésie alliacée des Alcazars et des Eldorados, -son répertoire de calembours approximatifs -et de plaisanteries à trois sous la ligne étonnait -les garçons de nuit dans les restaurants à la mode. -Mais un tête-à-tête de deux mois épuisa toutes les -ressources de son esprit, et pour trouver un sujet -inépuisable elle se mit à rédiger verbalement les -mémoires de son alcôve. L'affreux petit phtisique -écoutait volontiers cette chronique des anciens jours, -comme un roi prend plaisir à feuilleter l'histoire fabuleuse -de ses ancêtres.</p> - -<p>En sortant d'Acquanera, la donzelle avait entamé -le récit de ses aventures avec le beau, le riche et le -galant Lysis de la Ferrade. Elle amplifiait les folies -que ce prince de la jeunesse avait faites pour ses -yeux enluminés ; les fêtes, les bijoux, les terrains -au parc des Princes et les autres splendeurs dont il -l'avait payée ; elle contait enfin qu'elle était sur le -point de vendre ses diamants, parce qu'il lui en avait -promis d'autres, quand le pauvre garçon mourut -assassiné par un vil spadassin. Comme elle achevait -la légende du scélérat introuvable et impuni, la -chaise s'arrêta devant un petit cimetière, le courrier -descendit du siége et dit : Si monsieur et madame -ont la curiosité de voir le tombeau d'un Français? -Il est tout neuf, en marbre blanc, avec deux -figures sculptées par le célèbre Pignatelli ; il a coûté -deux mille ducats de Naples.</p> - -<p>Le voyageur fit la grimace et répondit en imitant -un comique du Palais-Royal :</p> - -<p>« Si tu n'as qu'un tombeau à nous offrir, tu peux -le garder pour toi, mon bonhomme.</p> - -<p>— Viens-y, poltron, dit l'Ogre ; on ne te retiendra -pas malgré toi. »</p> - -<p>Ils descendirent, et le domestique de place entendit -cet aimable dialogue :</p> - -<p>« Ah! par exemple! elle est trop forte, celle-là! -Juste au moment où nous en parlions!… On mettrait -ça dans une pièce, personne ne voudrait croire -que c'est arrivé.</p> - -<p>— Dis donc, mais ce n'est peut-être pas le tien?</p> - -<p>— Comme s'il y en avait jamais eu deux! C'est -bien ça ; le nom, les prénoms, l'âge et tout. Gredin, -va!</p> - -<p>— Après? puisqu'il est mort!</p> - -<p>— C'est égal ; je ne m'en irai pas sans dire une -parole. As-tu un crayon?</p> - -<p>— Voilà! »</p> - -<p>L'Ogre prit le crayon, et entre les mots <i>ci-gît</i> et le -nom du mort elle écrivit en lettres de deux pouces -de haut sur un de large :</p> - - -<p class="c"><span class="sc">L'Infame</span>.</p> - - -<p>A cinq cents pas du cimetière, la chaise de poste -rencontra un jeune homme, une jeune fille et un -enfant, tous en deuil, qui descendaient gravement -la route avec des couronnes dans la main.</p> - - -<p class="c gap">FIN</p> - - -<p class="c small gap"><span class="sc">Coulommiers.</span> — Typ. A. MOUSSIN</p> - - - - - - - - -<pre> - - - - - -End of the Project Gutenberg EBook of L'infâme, by Edmond About - -*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INFÂME *** - -***** This file should be named 63979-h.htm or 63979-h.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/9/7/63979/ - -Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading -Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from -images generously made available by The Internet -Archive/American Libraries.) - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few -things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works -even without complying with the full terms of this agreement. See -paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project -Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this -agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm -electronic works. See paragraph 1.E below. - -1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the -Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection -of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual -works in the collection are in the public domain in the United -States. If an individual work is unprotected by copyright law in the -United States and you are located in the United States, we do not -claim a right to prevent you from copying, distributing, performing, -displaying or creating derivative works based on the work as long as -all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope -that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting -free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm -works in compliance with the terms of this agreement for keeping the -Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily -comply with the terms of this agreement by keeping this work in the -same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when -you share it without charge with others. - -1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern -what you can do with this work. Copyright laws in most countries are -in a constant state of change. If you are outside the United States, -check the laws of your country in addition to the terms of this -agreement before downloading, copying, displaying, performing, -distributing or creating derivative works based on this work or any -other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no -representations concerning the copyright status of any work in any -country outside the United States. - -1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg: - -1.E.1. The following sentence, with active links to, or other -immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear -prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work -on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the -phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, -performed, viewed, copied or distributed: - - This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and - most other parts of the world at no cost and with almost no - restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it - under the terms of the Project Gutenberg License included with this - eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the - United States, you'll have to check the laws of the country where you - are located before using this ebook. - -1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is -derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not -contain a notice indicating that it is posted with permission of the -copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in -the United States without paying any fees or charges. If you are -redistributing or providing access to a work with the phrase "Project -Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply -either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or -obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm -trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted -with the permission of the copyright holder, your use and distribution -must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any -additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms -will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works -posted with the permission of the copyright holder found at the -beginning of this work. - -1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm -License terms from this work, or any files containing a part of this -work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. - -1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this -electronic work, or any part of this electronic work, without -prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with -active links or immediate access to the full terms of the Project -Gutenberg-tm License. - -1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, -compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including -any word processing or hypertext form. However, if you provide access -to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format -other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official -version posted on the official Project Gutenberg-tm web site -(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense -to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means -of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain -Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the -full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1. - -1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying, -performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works -unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9. - -1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing -access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works -provided that - -* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from - the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method - you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed - to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has - agreed to donate royalties under this paragraph to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid - within 60 days following each date on which you prepare (or are - legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty - payments should be clearly marked as such and sent to the Project - Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in - Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg - Literary Archive Foundation." - -* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies - you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he - does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm - License. You must require such a user to return or destroy all - copies of the works possessed in a physical medium and discontinue - all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm - works. - -* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of - any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the - electronic work is discovered and reported to you within 90 days of - receipt of the work. - -* You comply with all other terms of this agreement for free - distribution of Project Gutenberg-tm works. - -1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project -Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than -are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing -from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The -Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm -trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below. - -1.F. - -1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable -effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread -works not protected by U.S. copyright law in creating the Project -Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm -electronic works, and the medium on which they may be stored, may -contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate -or corrupt data, transcription errors, a copyright or other -intellectual property infringement, a defective or damaged disk or -other medium, a computer virus, or computer codes that damage or -cannot be read by your equipment. - -1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right -of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project -Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project -Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all -liability to you for damages, costs and expenses, including legal -fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT -LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE -PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE -TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE -LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR -INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH -DAMAGE. - -1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a -defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can -receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a -written explanation to the person you received the work from. If you -received the work on a physical medium, you must return the medium -with your written explanation. The person or entity that provided you -with the defective work may elect to provide a replacement copy in -lieu of a refund. If you received the work electronically, the person -or entity providing it to you may choose to give you a second -opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If -the second copy is also defective, you may demand a refund in writing -without further opportunities to fix the problem. - -1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth -in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO -OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT -LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE. - -1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied -warranties or the exclusion or limitation of certain types of -damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement -violates the law of the state applicable to this agreement, the -agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or -limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or -unenforceability of any provision of this agreement shall not void the -remaining provisions. - -1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the -trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone -providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in -accordance with this agreement, and any volunteers associated with the -production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm -electronic works, harmless from all liability, costs and expenses, -including legal fees, that arise directly or indirectly from any of -the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this -or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or -additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any -Defect you cause. - -Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm - -Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of -electronic works in formats readable by the widest variety of -computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It -exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations -from people in all walks of life. - -Volunteers and financial support to provide volunteers with the -assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's -goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will -remain freely available for generations to come. In 2001, the Project -Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure -and permanent future for Project Gutenberg-tm and future -generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see -Sections 3 and 4 and the Foundation information page at -www.gutenberg.org - - - -Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation - -The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit -501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the -state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal -Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification -number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by -U.S. federal laws and your state's laws. - -The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the -mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its -volunteers and employees are scattered throughout numerous -locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt -Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to -date contact information can be found at the Foundation's web site and -official page at www.gutenberg.org/contact - -For additional contact information: - - Dr. Gregory B. Newby - Chief Executive and Director - gbnewby@pglaf.org - -Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg -Literary Archive Foundation - -Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide -spread public support and donations to carry out its mission of -increasing the number of public domain and licensed works that can be -freely distributed in machine readable form accessible by the widest -array of equipment including outdated equipment. Many small donations -($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt -status with the IRS. - -The Foundation is committed to complying with the laws regulating -charities and charitable donations in all 50 states of the United -States. Compliance requirements are not uniform and it takes a -considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up -with these requirements. We do not solicit donations in locations -where we have not received written confirmation of compliance. To SEND -DONATIONS or determine the status of compliance for any particular -state visit www.gutenberg.org/donate - -While we cannot and do not solicit contributions from states where we -have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition -against accepting unsolicited donations from donors in such states who -approach us with offers to donate. - -International donations are gratefully accepted, but we cannot make -any statements concerning tax treatment of donations received from -outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. - -Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation -methods and addresses. Donations are accepted in a number of other -ways including checks, online payments and credit card donations. To -donate, please visit: www.gutenberg.org/donate - -Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works. - -Professor Michael S. Hart was the originator of the Project -Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be -freely shared with anyone. For forty years, he produced and -distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of -volunteer support. - -Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed -editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in -the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not -necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper -edition. - -Most people start at our Web site which has the main PG search -facility: www.gutenberg.org - -This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, -including how to make donations to the Project Gutenberg Literary -Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to -subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. - - - -</pre> - -</body> -</html> diff --git a/old/63979-h/images/cover.jpg b/old/63979-h/images/cover.jpg Binary files differdeleted file mode 100644 index 4233531..0000000 --- a/old/63979-h/images/cover.jpg +++ /dev/null |
