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+Project Gutenberg (https://www.gutenberg.org) public repository for
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-The Project Gutenberg EBook of L'infâme, by Edmond About
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: L'infâme
-
-Author: Edmond About
-
-Release Date: December 6, 2020 [EBook #63979]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INFÂME ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/American Libraries.)
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- L'INFÂME
-
- PAR
- EDMOND ABOUT
-
- DEUXIÈME ÉDITION
-
- PARIS
- LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
- 79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
-
- 1873
- Droit de traduction réservé.
-
-
-
-
-OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
-
-
-FORMAT IN-8º.
-
- La vieille roche. Trois parties qui se vendent séparément.
- 1re partie: _Le Mari imprévu_. 1 vol. 3 fr. 50
- 2e partie: _Les Vacances de la Comtesse_. 1 vol. 3 50
- 3e partie: _Le marquis de Lanrose_. 1 vol. 3 50
- Le Roi des montagnes; édition illustrée de 158 vignettes
- par G. Doré, 1 vol. grand in-8º 5 »
- Le Progrès. 1 vol. 3 50
- Les Mariages de province. 1 vol. 3 50
-
-
-FORMAT IN-18 JÉSUS.
-
- Germaine; 10e édition, 1 vol. 2 »
- Les Mariages de Paris; 13e édition. 1 vol. 2 »
- Tolla; 8e édition. 1 vol. 2 »
- Le Roi des montagnes; 10e édition. 1 vol. 2 »
- L'Homme à l'oreille cassée; 5e édition. 1 vol. 2 »
- Madelon; 4e édition. 1 vol. 3 50
- Maître Pierre; 4e édition. 1 vol. 2 »
- Trente et quarante; 5e édition. 1 vol. 2 »
- Le Turco; 2e édition. 1 vol. 3 50
- Les Mariages de province. 1 vol. 3 50
- Théâtre impossible; 2e édition. 1 vol. 3 50
- La Grèce contemporaine; 6e édition. 1 vol. 3 50
- Le Progrès; 4e édition. 1 vol. 3 50
- L'A, B, C du travailleur. 1 vol. 3 50
- Causeries. 2 vol. 7 »
- Chaque volume se vend séparément 3 fr. 50 c.
- Voyage à travers l'exposition universelle des beaux-arts
- en 1855. 1 vol. 2 »
- Nos artistes au salon de 1857. 1 vol. 1 »
- Salon de 1864. 1 vol. 3 50
- Salon de 1866. 1 vol. 3 50
- Le Capital pour tous; brochure » 10
- Le Fellah; 3e édition. 1 vol. 3 50
- Alsace (1871-1872). 1 vol. 3 50
-
-
-Coulommiers.--Typogr. A. MOUSSIN.
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-A MON AMI
-
-ALEXANDRE DUMAS FILS
-
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-
-L'INFAME
-
-
-
-
-I
-
-
-Le 24 janvier 185., ce qu'on appelle tout Paris se poussait, se foulait
-et se culbutait au bal de ces gens-là.
-
-L'hôtel des Gautripon, qui recevait tous les mercredis, était cité comme
-un des plus vastes et des plus somptueux de l'avenue des Champs-Élysées.
-Le suisse et le premier palefrenier se partageaient vingt louis par
-semaine, rien qu'à montrer les écuries et les mangeoires de marbre
-blanc. On lisait dans le _Guide de l'étranger_ que tel jour, à telle
-heure, les Anglais pouvaient voir la galerie de tableaux, et notamment
-l'incomparable _Passion_ d'Albert Dürer. Mme Gautripon allait aux
-courses en voiture de gala, comme une reine; elle achetait les chevaux
-que l'impératrice avait trouvés trop chers. Ses émeraudes jouissaient
-d'une réputation européenne depuis l'exposition de Londres, où Webster
-et Samson les avaient étalées dans une vitrine à part, entre deux
-_policemen_. Le train de cette maison bourgeoise représentait au bas
-prix cent mille francs par mois. Un seul détail vous permettra de
-mesurer la prodigalité gautriponne: les enfants avaient chacun son
-service et ses équipages; or l'aîné marchait sur sept ans et le plus
-jeune était âgé de dix-huit mois.
-
-Le monde était témoin de ces magnificences, et le monde parisien, qui
-sait tout, savait que Gautripon (Jean-Pierre) n'avait pas hérité d'un
-centime. Ses compagnons d'enfance n'étaient pas morts; on l'avait vu
-boursier à la pension Mathey, puis maître d'étude en chapeau râpé,
-bottes béantes, puis expéditionnaire à dix-huit cents francs. Mme
-Gautripon, née Pigat, était élève à Saint-Denis, fille d'un vieux
-capitaine d'infanterie. Son père, honnête Breton de Morlaix, avait
-laissé le renom d'une droiture et d'une brutalité antiques: dans son
-ancien régiment, le 62e, on dit encore: «roide comme Pigat.» Mais, comme
-il n'avait pris aucun Palais d'Été, ce vertueux sauvage n'avait pu
-donner à sa fille que la dot réglementaire apportée vingt ans plus tôt
-par sa femme, c'est-à-dire douze cents francs de rente.
-
-Les splendeurs de cette maison étaient donc une énigme proposée à la
-sagacité de Paris. Personne n'avait entendu dire qu'un oncle d'Amérique
-eût légué ses dollars à l'ancien maître d'étude ou à la belle Émilie, sa
-femme. Quelques habitués du logis, par acquit de conscience et pour
-décrotter le pain qu'ils mangeaient, allaient disant: «Gautripon a le
-génie des affaires, il spécule, tout lui réussit;» mais aucun agent de
-change n'avait acheté ou vendu trois francs de rente pour le compte de
-Gautripon.
-
-En revanche, il était notoire que la maison possédait un commensal riche
-et généreux comme un roi. On le nommait Léon Bréchot; il avait hérité de
-tous les millions de son père, Nicolas Bréchot, terrassier, puis
-contre-maître, puis entrepreneur, et en dernier lieu fournisseur de
-toutes les grandes compagnies de l'Europe. Cet Auvergnat presque
-illettré, mais calculateur de première force et doué d'un coup d'oeil
-infaillible, vous livrait des chemins de fer et des canaux sur commande,
-comme un cordonnier livre une paire de bottes: simple, rond, honnête en
-affaires, camarade de ses ouvriers jusqu'à les battre, et plus dur au
-travail que le meilleur d'entre eux. Le travail, qui est le seul roi
-inamovible depuis un certain temps, peut seul édifier des fortunes
-royales. Quand le père Bréchot, gros mangeur comme tous ceux qui
-dépensent leurs forces sans compter, prit son indigestion finale, on
-évaluait son actif à plus de cinquante millions. Le fait est que
-personne, pas même lui, n'aurait pu en dresser l'inventaire. Ce gros
-conquérant de millions était, comme Alexandre, Charlemagne et Bonaparte,
-mieux organisé pour prendre que pour garder ce qu'il avait pris. Ses
-gains énormes s'étaient logés au hasard; il y avait de tout dans la
-succession: des lingots empilés à la Banque, des valeurs de premier
-ordre en portefeuille avec énormément d'actions véreuses; des placements
-hypothécaires, cinq ou six maisons à Paris, une ferme en Sologne, une
-mine de mercure en Espagne, une carrière de marbre en Algérie, une forêt
-de dix lieues carrées en Russie, un cru fameux dans le Médoc, une
-fabrique d'allumettes à Bade, des parts de commandite à Saint-Étienne et
-force reconnaissances souscrites sur papier à chandelle par de petits
-emprunteurs peu solvables. Le panorama de ces richesses, brusquement
-étalé sous les yeux d'un héritier de vingt-cinq ans, avait dû l'éblouir
-comme un nouveau trésor de Monte-Cristo, car il sortait d'une éducation
-sévère. Jusqu'à l'âge de dix-huit ans, son père l'avait tenu coffré dans
-une pension célèbre, chez l'invincible Mathey, terreur du concours
-général. Élève médiocre et bachelier Dieu sait comment, il quitta la
-pension pour les bureaux paternels, et fit longtemps la besogne d'un
-employé à dix-huit cents francs. Il est vrai que son père le logeait,
-l'habillait, lui prêtait des chevaux et lui servait cent louis par mois
-pour ses gants et ses cigares; mais ce père bourru ne payait en dehors
-que les dépenses motivées; il défendait le jeu, il bondissait à l'idée
-que Léon pourrait signer une lettre de change, et disait en fronçant ses
-gros sourcils: «Avise-toi d'escompter ma mort, et je te déshérite au
-profit de mes ouvriers!» Ces rigueurs invraisemblables dans un temps
-aussi relâché que le nôtre avaient allumé chez l'adolescent une soif de
-dépense et une impatience de jouir qui n'attendit pas même la fin du
-grand deuil. Il aborda la vie en homme qui ne sait pas le chiffre de sa
-fortune. Ses compagnons de jeu et ses rivaux du sport lui donnèrent
-d'emblée un surnom qui rappelait l'industrie paternelle: on le nommait
-l'entrepreneur de sa ruine. Il le sut, et dit un jour assez plaisamment:
-«Impossible! Mon père était plus fort dans son genre que moi dans le
-mien.»
-
-Ce fou n'était pas sot; il ne manquait pas de repartie. A certain
-journaliste apprenti qui se vantait trop tôt d'être le fils de ses
-oeuvres, il répondit: «Pardon, mon cher; vos oeuvres sont bien jeunes
-pour avoir déjà de grands enfants.» Son esprit, sa gaminerie tardive et
-surtout sa prodigalité trouvèrent grâce devant le monde des viveurs, où
-il se jeta tête baissée. Paris lui pardonna ses millions à la condition
-tacite qu'il ne les garderait pas longtemps. Il ne devait être que
-l'usufruitier de sa fortune; on le rangeait de confiance parmi les
-décavés de l'avenir. Cette réputation se fonda si vite et si bien que
-pas une mère ne fit le geste de lui offrir sa fille. Quant à celles qui
-ont pour spécialité de s'offrir elles-mêmes, elles tournèrent quelque
-temps autour de lui, et l'abandonnèrent à son heureux sort dès qu'il fut
-avéré que son coeur n'était pas disponible. On sut ou l'on crut savoir
-que Bréchot était accaparé par une famille bourgeoise et qu'il vivait en
-tiers dans le ménage Gautripon. Le fait parut d'autant plus probable que
-le train des Gautripon grandissait à vue d'oeil. L'ancien caissier de
-Bréchot père, homme riche et considéré, raconta que M. Léon avait voulu
-épouser une grisette, mais que le patron s'était mis en travers. Le
-bruit courut que le fils aîné de la belle Émilie était venu avant terme;
-mais la preuve manquait, Mme Gautripon ayant fait ses premières couches
-en Italie. Une autre légende voulait que le capitaine Pigat fût mort de
-sa propre main, pour survivre le moins possible à l'honneur de la
-famille.
-
-A ces imputations mal démontrées, mais qui se soutenaient en l'air par
-la force de leur vraisemblance, les amis de la maison répondaient:
-«Bréchot et Gautripon se sont liés de bonne heure; ils étaient
-inséparables à la pension Mathey. Gautripon fils, lorsqu'il perdit son
-père, eut pour correspondant le père de son ami. Léon Bréchot, un an et
-plus après sa sortie du collége, venait voir Gautripon chez Mathey et
-lui conter ses amourettes. Jean-Pierre lui rédigeait sur commande des
-vers bien tournés et surtout corrects, dont l'autre se faisait honneur
-dans un certain monde. Est-il donc étonnant que le fils de famille, en
-prenant possession de sa fortune, ait pensé à un camarade si ancien et
-si cher? Vous le voyez qui jette les millions par la fenêtre, et vous
-demandez qu'il crie à Gautripon tout seul: Gare dessous! Quand une
-maison brûle, les voisins ont plus chaud que les autres, et personne ne
-les accuse d'avoir volé cette chaleur. Nous ne prétendons pas que
-Gautripon spécule avec l'argent de son patrimoine; il emprunte pour
-jouer, mais ce qu'il gagne est bien à lui.»
-
-Ce système de défense était le seul possible. Le moyen d'assimiler Mme
-Gautripon à ces lionnes pauvres qui comptent deux cents francs un
-cachemire de mille écus? Il n'y a pas au monde un Jean-Pierre assez naïf
-pour croire qu'on nourrit douze chevaux sur douze cents francs de rente.
-Or la communauté n'avait pas d'autre revenu démontré, et l'on ne
-connaissait pas à monsieur d'autres moyens d'existence, sauf sa
-profession de mari.
-
-Il était donc montré au doigt; il portait sur les épaules une charge de
-mépris qui eût écrasé cinquante éléphants. Le vulgaire rit volontiers
-d'un mari trompé par sa femme, les gens de coeur qui raisonnent un peu
-le prennent en pitié; mais sur le vil complaisant qui vend sa part de
-bonheur et de dignité il n'y a qu'une opinion: tout le monde s'accorde à
-le noter d'infamie. Après sept ans de mariage, Gautripon ne s'appelait
-plus Jean-Pierre; il était pour tout Paris l'infâme Gautripon.
-
-Lorsqu'il faisait une emplette pour madame et qu'il donnait son nom et
-son adresse, le caissier du magasin levait la tête, le commis qui
-l'avait accompagné jusqu'au comptoir le regardait en face, les acheteurs
-entrants ou sortants se retournaient, et tout ce monde semblait dire:
-«Ah! ah! voilà comme il est fait!» Ses domestiques, mieux payés que des
-chefs de bureau, le servaient par grâce, et Dieu sait en quels termes on
-parlait de lui à l'office! Un jour sa femme achète une paire de chevaux.
-Le garçon d'écurie qui les avait amenés s'éloigne avec deux louis de
-pourboire. Un palefrenier de la maison court après lui, l'arrête et lui
-dit:
-
-«J'espère que tu payes à déjeuner?
-
---Sur quoi? sur quarante malheureux francs?
-
---On ne t'a donné que ça?
-
---Ma parole!
-
---Qui?
-
---Monsieur.
-
---Ah! tu m'en diras tant! Madame a dû donner cinq louis, mais l'infâme
-en aura mis trois dans sa poche.»
-
-Ce détail en dit plus dans sa brutalité que tout ce qu'on pourrait
-écrire.
-
-La façade était en pierre blanche et polie comme le marbre. Presque tous
-les matins la servante du suisse y lavait à grands coups d'éponge le mot
-«infâme» tracé au charbon par les vertueux polissons du quartier.
-
-Au point de vue de la morale absolue, la trinité de ce ménage était
-uniformément criminelle. Le mari qui vend, l'amant qui achète et la
-femme qui se livre comme une marchandise inerte, mériteraient d'être
-tous enveloppés du même dégoût; mais la morale et l'opinion sont deux.
-
-L'opinion souriait à Bréchot comme à tous les vainqueurs; elle se serait
-attendrie pour un rien sur le malheureux sort d'Émilie; elle écrasait
-Gautripon seul. Bréchot était un heureux gaillard, pas autre chose, un
-homme qui avait bien choisi sa maîtresse et qui se faisait honneur de
-son argent. Émilie, sacrifiée par un indigne mari, semblait presque
-aussi intéressante que Joseph vendu par ses frères. Pour Gautripon, les
-honnêtes gens s'indignaient que le Code pénal n'eût pas un seul article
-à l'adresse de ce coquin-là.
-
-Si du moins il avait pratiqué ces façons qui désarment la rigueur du
-monde! Il y a mille accommodements avec le puritanisme de Paris. On
-passe bien des choses aux scélérats qui savent vivre. Les escrocs
-obligeants, les faussaires polis obtiennent à la longue une espèce de
-réhabilitation charitable: la vertu même finit par leur donner la main,
-de guerre lasse, quitte à se laver après; mais Gautripon n'avait jamais
-trouvé mille francs dans sa poche pour assister un malheureux. Autant
-madame était prodigue, autant il se montrait tenace à garder son ignoble
-salaire. Lorsqu'un ancien compagnon de détresse allait sonner chez lui,
-monsieur n'y était pas. Ceux qui lui écrivaient pour demander quelque
-service d'argent obtenaient un refus piteux, enveloppé de longues
-phrases filandreuses. Son attitude dans le monde n'était rien moins
-qu'avenante. Il parlait peu, répondait par monosyllabes, regardait d'un
-air froid et semblait se tenir en garde contre un affront toujours
-suspendu. «Ce pauvre M. Gautripon! disait un soir la comtesse Mahler, on
-croirait qu'il se promène dans une avenue de soufflets.»
-
-S'il assistait aux bals de sa femme, c'était avec une indifférence si
-marquée que plusieurs invités, dans les commencements, se crurent mal
-reçus. Il saluait les gens d'un sourire contraint, puis s'effaçait dans
-le coin le moins éclairé jusqu'à ce que le bruit de la fête et la
-distraction du public lui permissent de s'évader incognito. Cette
-étrange façon de recevoir finit par trouver grâce; on passa par-dessus
-la triste originalité de l'infâme. On ne le saluait plus que par acquit
-de conscience, et parmi les jeunes gens qui dansaient le cotillon dans
-son hôtel quelques-uns se vantaient de n'être pas présentés à lui. Les
-joueurs le connaissaient encore moins, car il ne touchait jamais une
-carte; il ne montait pas même à la galerie du premier étage, où l'on
-dressait les tables de jeu. Ces messieurs du baccarat, du lansquenet et
-du rubicon venaient là comme au cercle. Léon Bréchot ne se faisait pas
-faute d'inviter sans cérémonie ses connaissances du club et du foyer de
-l'Opéra. Ceux qui étaient venus trois fois dans la maison ne craignaient
-pas d'en amener d'autres. Au milieu de cette anarchie et de cette
-prodigalité, tout le monde, excepté Gautripon, était chez soi. Quand il
-donnait à dîner, les convives étaient choisis avec un peu plus de
-discernement, mais par madame ou par Bréchot. On les présentait tous au
-mari, mais il avait si peu de mémoire ou de politesse qu'il ne les
-reconnaissait pas le lendemain dans la rue. Au milieu des repas les plus
-somptueux et les plus exquis, il paraissait honteux de son appétit: à
-peine s'il avalait un potage et quelques bouchées de viande; mais il
-cassait et grignotait furtivement son pain par un mouvement machinal qui
-ne cessait qu'au dessert. Il buvait son eau pure.
-
-Peut-être aussi les vins de cette cave célèbre semblaient-ils insipides
-à un ancien buveur de vin bleu. L'ancien maître d'étude de la pension
-Mathey ne pouvait guère apprécier les chefs-d'oeuvre du grand Coulard,
-ce prodige de science volé au prince de Metternich par la diplomatie de
-Bréchot. Quelques moralistes insinuaient que les goûts bas contractés
-dès la jeunesse ne se désencanaillent jamais: on accusait Gautripon de
-se livrer dans l'ombre à des orgies de gras double et de soupe à
-l'oignon. Cette hypothèse fut confirmée par un témoignage aussi curieux
-qu'imprévu. Le valet de pied du général péruvien don Pablo Puchinete
-jura qu'il connaissait M. Gautripon pour avoir déjeuné dix fois auprès
-de lui dans un _bouillon_ de cochers, rue de la Vieille-Estrapade. La
-chose était un peu trop forte pour obtenir créance chez les gens qui
-raisonnent; il en resta pourtant je ne sais quelle odeur de crapule
-autour de l'accusé. La simplicité de ses goûts, la vétusté de ses habits
-toujours râpés et toujours propres, la grosse toile de ses mouchoirs, la
-modeste percale de sa chemise, toutes ces habitudes d'épargne et de
-retranchement personnel qui devaient racheter dans une certaine mesure
-le luxe outrageux de sa maison, furent autant de charges contre lui. On
-décida que cet homme était ignoble en tout, et le monde ne le vit plus
-qu'à travers une opinion détestable.
-
-Pour ceux qui auraient pu l'envisager autrement, sa personne n'était ni
-laide ni repoussante. C'était un grand garçon de trente-deux ans, svelte
-et bien pris, mais un peu courbé en avant sous le poids de son infamie.
-Les traits du visage étaient fermes, le nez un peu grand, mais de forme
-élégante et fière, la bouche petite, les dents belles, le front haut et
-les sourcils noblement dessinés. Il rasait sa barbe avec soin et portait
-les cheveux taillés en brosse. Ces cheveux du plus beau noir
-s'argentaient visiblement sur les tempes, et ce rayon de vieillesse
-anticipée adoucissait tout son visage. Le misérable, à qui l'on ne
-donnait la main que par pitié, avait lui-même une main nerveuse, sèche,
-chaude, une de ces mains qui vous attirent, vous retiennent, et qui
-s'empareraient de votre amitié, si l'on n'était pas averti.
-
-L'ami de la maison, ce Léon Bréchot que vous savez, était un admirable
-type d'homme heureux. Ni trop grand ni trop petit, ni gras ni maigre, ni
-brun ni blond, ni beau ni laid, il se citait lui-même comme le mieux
-équilibré de tous les mortels. La bonne humeur et la santé rayonnaient
-sur sa figure ronde et colorée; ses yeux gris scintillaient; son nez
-court, bien ouvert et légèrement retroussé, humait avec une joyeuse
-avidité le parfum des bonnes choses. La barbe multicolore, blonde aux
-racines, rousse au milieu, brune au bout, s'épanouissait en éventail
-pour achever cette figure épanouie. Une coiffure imperceptiblement
-olympienne relevait ses cheveux châtains du front à l'occiput en deux
-masses frissonnantes. Buveur solide et beau mangeur, il avait pris juste
-assez d'embonpoint pour donner une courbure harmonieuse à ses plastrons
-de batiste, sous le gilet superbement ouvert. Un Lavater aurait lu dans
-sa physionomie la franchise, la bienveillance, la générosité, le mépris
-des richesses, l'ignorance du danger, l'ardeur des passions: ce qui
-manquait un peu, c'était la persévérance, le dévouement, le sérieux, le
-solide, la force de vouloir et la faculté de souffrir; mais à quoi bon?
-Est-ce que les oiseaux ont besoin de nageoires? L'homme aimé, riche,
-heureux, a-t-il affaire de cette énergie farouche qui lutte corps à
-corps avec le malheur?
-
-La femme qui se partageait (disait-on) entre ces deux messieurs ne peut
-être comparée à aucune autre, ni même à aucune créature vivante; mais on
-se rendrait compte de sa beauté vraiment particulière, si l'on avait la
-patience d'étudier avec attention une poupée de grand prix. Les poupées
-ne représentent ni des femmes ni des enfants, mais un âge intermédiaire:
-il en était ainsi de Mme Gautripon, quoiqu'elle fût mère de deux garçons
-et d'une fille. Ses cheveux, plus fins que la soie et d'un blond presque
-blanc, rappelaient cette toison d'agneau qui coiffe les poupées Huret.
-Toutefois, le corps n'avait pas la raideur et la sècheresse de la
-gutta-percha durcie: les mains, les bras, les épaules, tout ce qu'on
-voit au bal était d'une blancheur uniforme, absolue, comme le corps des
-poupées de peau. Les yeux noirs, d'un émail étincelant, illuminaient des
-traits ronds, moelleux, un peu fondus, et doucement colorés comme la
-cire. La bouche était trop petite, les yeux trop grands, les pieds et
-les mains presque invisibles, conformément à l'esthétique
-professionnelle des bimbelotiers. Ses toilettes étaient des costumes
-aussi riches et aussi bizarres que ceux que Marcelin, l'admirable
-fantaisiste, dessine au 1er janvier pour la devanture de Siraudin. Elle
-portait aussi des dentelles trop hautes et des pierreries mal
-proportionnées à sa taille. L'aménité de son accueil, le charme de sa
-voix, l'inaltérable douceur de son langage, vous forçaient de penser à
-ces statuettes du nouvel an qui sont des boîtes de bonbons. Cette petite
-femme était la fraîcheur même et la suavité en personne, avec certain je
-ne sais quoi qui éveillait des idées de cherté fabuleuse et de fragilité
-déplorable. On enviait le bonheur de l'homme qui avait pu se donner un
-tel joujou pour ses étrennes, et l'on disait aussi: Pourvu qu'il n'aille
-pas la casser! car on ne la voyait pas sans la désirer peu ou prou;
-c'était une nature aimantée qui attirait sinon les coeurs, au moins les
-convoitises du sexe qui se dit fort. Ses manières n'avaient rien de
-décourageant; elle n'était ni courtisane, ni même coquette, et pourtant
-elle semblait facile. Pourquoi? Par cent raisons, mais surtout parce
-qu'elle ne témoignait pas plus d'amour à Léon qu'à Jean-Pierre, qu'il
-n'était pas défendu de lui supposer le coeur libre, et que son laisser
-aller, ses grâces nonchalamment sensuelles, la désignaient comme un être
-désarmé. Il eût été paradoxal de la croire infaillible, et plus
-paradoxal encore de supposer qu'elle ne faillirait plus. Le gros
-Merryman, qui fait courir, disait à ce propos: «Je connais pas mal de
-chevaux qui ne sont jamais tombés sur les genoux, mais je n'en sais pas
-un qui n'y soit tombé qu'une fois.» L'espérance attirait donc un peuple
-autour d'elle. On y voyait de tout, depuis les princes et les gros
-banquiers, jusqu'aux sous-lieutenants de la littérature, de l'art et de
-l'armée, les uns prêts à faire des sacrifices énormes, par cela seul que
-Léon Bréchot en avait déjà fait, les autres dans l'espoir qu'il n'y en
-aurait plus à faire, et qu'Émilie était assez riche pour se donner le
-luxe d'un amour désintéressé.
-
-Cent mille hommes ne suffisent pas à composer un salon, il faut trouver
-moyen d'attirer les femmes du monde, et ce remplissage est toujours
-difficile dans une maison aussi diffamée que l'hôtel Gautripon; il n'est
-pourtant pas impossible, si les maîtres du logis savent mener le
-recrutement selon la logique parisienne. Une femme perdue de réputation
-aurait beau se bâtir un hôtel magnifique, allumer dix mille bougies,
-réunir l'orchestre du conservatoire et préparer un souper babylonien;
-elle n'attirerait personne à ses bals, si elle commençait par inviter
-les honnêtes femmes de Paris. Plus l'hôtel serait beau, plus l'orchestre
-serait illustre, plus le souper serait fin, plus on s'honorerait de
-renvoyer l'invitation comme malséante et impertinente. Une maîtresse de
-maison qui sait la vie trouve un biais. Elle attire d'abord un certain
-nombre d'étrangères, et pense avec raison que ces dames n'y regarderont
-pas de trop près. Ceux qui se dépaysent un moment pour s'amuser, font du
-plaisir leur principale affaire et prennent leur récréation où ils la
-trouvent. Ils agissent chez nous comme nous-mêmes en voyage, avec une
-singulière expansion de tolérance et de facilité. Cela n'engage à rien,
-pas même à reconnaître au bout d'un an les compagnons ou les
-distributeurs des plaisirs qu'on a pris. Si une femme du monde est
-solidaire de celles qu'elle voit dans son pays, elle ne doit compte à
-personne des relations qu'elle a pu nouer en voyage. Aussi les
-étrangères accourent-elles, sans faire se prier, partout où l'on ouvre
-un salon agréable. Il suffit que la maison ne soit pas formellement
-déclassée, et qu'on voie flotter sur la porte un lambeau de pavillon
-conjugal. Les Gautripon ou les Bréchot comprirent qu'il fallait avoir
-les grandes dames de l'étranger, et que c'était le commencement de la
-sagesse. En effet, le reste alla de soi. Lorsqu'on sut qu'ils faisaient
-danser des princesses en _i_, des marquises en _o_ et des comtesses en
-_a_, les Parisiennes à la mode jugèrent qu'il y avait sottise à bouder
-si bonne compagnie, et plus d'une brigua les invitations qu'elle aurait
-repoussées l'année d'avant, si on les lui avait offertes. Les familles
-sévères se tinrent obstinément en dehors, mais cette catégorie n'est pas
-comptée dans le total hétérogène qui s'intitule tout Paris. Les arts,
-les lettres, la finance de Paris, de Francfort et de Vienne, la noblesse
-cosmopolite, un lot de bourgeoisie industrielle et marchande, les deux
-sexes du sport, la fleur de l'inutilité des clubs, composaient un
-ensemble plus brillant qu'imposant, mais assez considérable en somme.
-L'élément masculin était en majorité, mais les femmes jeunes et jolies
-ne manquaient pas. Les yeux s'écarquillaient aux feux des diamants;
-l'écho des noms sonores et des titres plus ou moins authentiques
-caressait agréablement le snobisme parisien.
-
-Quoi qu'on pût dire de la vertu de madame, quoi qu'on pût insinuer sur
-la complaisance de monsieur, le 24 janvier 185... l'hôtel Gautripon
-était encore une maison comme les autres et plus agréable que beaucoup
-d'autres.
-
-Ce qui donnait un caractère un peu singulier à ces fêtes, c'était,
-comment dirai-je? une certaine atmosphère de mépris répandu. On sait que
-dans le monde, et surtout dans le monde un peu mêlé, le savoir-vivre est
-réparti par doses inégales. Les femmes en général en ont plus que les
-hommes, malgré tous les efforts d'une école nouvelle pour renverser la
-proportion. Les vieillards et les hommes mûrs sont plus polis que les
-petits jeunes gens. La naissance, l'éducation, la profession, accentuent
-plus fortement les inégalités marquées par le sexe et par l'âge: mais le
-point capital où j'ai besoin d'insister ici, c'est que l'individu
-devient supérieur ou inférieur à lui-même selon le milieu qu'il traverse
-et le monde qui l'environne. Il y a des instincts grossiers qui
-constatent la parenté de l'homme avec la bête. L'éducation les refoule
-plutôt qu'elle ne les anéantit; ils demeurent emprisonnés dans quelque
-coin ténébreux de notre être, guettant l'occasion de s'échapper et de
-s'épandre. Pour les tenir en respect, la volonté d'un seul homme ne
-suffit pas; il faut la collaboration d'un certain milieu, la pression
-des idées et des moeurs ambiantes. La bonne compagnie exerce une
-salutaire contrainte sur ceux-là même qui n'en sont point; la mauvaise
-relâche inévitablement les habitudes de l'homme le plus correct et le
-plus délicat. Le même homme boit, mange, danse, parle et rit
-diversement, selon qu'il est dans un salon respectable, ou familier, ou
-équivoque. La retenue des invités croît en raison de leur estime pour la
-maison qui les reçoit. Un homme bien élevé se gêne un peu, même avec ses
-amis, quoi qu'en dise le proverbe; tout le monde en prend à son aise et
-lâche la bride à ses instincts chez les Gautripons de tous étages.
-
-Ainsi les jeunes gens abusaient étrangement de cette hospitalité banale
-et décriée. Quelques-uns arrivaient sans scrupule après boire;
-quelques-uns montaient au fumoir avant de saluer Émilie, et s'y
-cantonnaient jusqu'au souper, entre les liqueurs et les cigares.
-D'autres donnaient l'assaut au buffet avec des poussées formidables.
-Tout le monde commandait aux serviteurs de la maison, qui devenaient
-familiers dès minuit, grâce aux libations de l'office. On gaspillait
-outrageusement les boissons et les mets, et si quelque chose venait à
-manquer par hasard, les invités s'en étonnaient sur un ton qui voulait
-dire: «Quoi! nous daignons aider à la ruine de ces faquins-là, et ils
-n'ont plus d'asperges à quatre heures!» Après souper, la jeunesse
-dansait des pas fantastiques et tenait des discours inouïs, et les
-dames, acclimatées peu à peu, commençaient à ne plus s'étonner de rien.
-Les joueurs s'impatronisaient dans la galerie de tableaux jusqu'à midi,
-voire jusqu'à la soirée du lendemain, et, comme Léon Bréchot était de la
-partie, on n'essayait pas même de les déloger. Ils commandaient leurs
-repas, sans plus de façon qu'à l'auberge, et Mme Gautripon disait en
-s'éveillant sur les deux heures: «Comment! ils sont encore là? Eh bien!
-donnez-leur tout ce qu'ils voudront!» toujours avec son frais sourire de
-poupée neuve.
-
-Voici comment l'étourderie d'un jeune homme et la fumée de quelques
-verres de vin de Champagne changèrent ces beaux yeux d'émail en deux
-sources de larmes.
-
-Le marquis Lysis de la Ferrade était un magnifique créole de vingt-cinq
-ans, un de ces Apollons exotiques qui ressemblent aux Français de la
-métropole comme un palmier de l'île Bourbon à un pommier du pays de
-Caux. Il avait le teint mat, la lèvre pourpre, les cheveux presque
-bleus, les yeux fendus en amande et noyés dans ce fluide étincelant et
-doux qui semble fait de courage et d'amour. Noble, riche, vaillant,
-admirablement souple aux jeux du corps et de l'esprit, il avait vu
-toutes les portes s'ouvrir à deux battants devant lui, toutes les mains
-courir au-devant de la sienne. Ce jour-là même, on venait de fêter sa
-bienvenue dans un club où les millionnaires n'entrent pas comme au
-moulin. Par malheur il avait terriblement bien dîné: la folie que les
-Bordelais, les Bourguignons et les Champenois emprisonnent dans leurs
-bouteilles s'était mêlée en lui au vin de la jeunesse, qui est le plus
-absurde et le plus généreux de tous. Il s'était échappé du club à dix
-heures avec un cortége de joyeux compagnons; on avait fait une descente
-au foyer de l'Opéra et mis en fuite les plus jolis oiseaux et les moins
-farouches du monde; puis la brillante cohorte, soulevée par ces ailes
-invisibles que l'ivresse attache aux pieds des jeunes fous, émoustillée
-par un vent de bise qui fouettait le visage et piquait les oreilles,
-s'était abattue à grand bruit sous le péristyle de l'infâme. Là, les
-cochers de ces messieurs, riant d'un rire philosophique et dissertant
-entre eux sur l'égalité dans le vin, s'étaient rangés à la file, tandis
-que les valets de pied pliaient les paletots et que les maîtres
-envahissaient la maison comme une ville conquise.
-
-Vers minuit, Gautripon se faufila discrètement, à son ordinaire, hors
-des salons où l'on dansait. Il décrocha, dans un couloir obscur, une
-vieille pelisse doublée de chat râpé, comme on n'en trouve qu'au Temple,
-et il se mit en devoir de gagner la petite porte des fournisseurs. Un
-grand tapage appela son attention vers l'office; il prêta l'oreille, et
-entendit les mots «monsieur, madame et Bréchot,» répétés plusieurs fois
-au milieu d'une hilarité brutale. Il se consulta un instant pour savoir
-s'il devait passer outre ou boire la turpitude de ses gens jusqu'à la
-lie. La curiosité fut la plus forte: il écouta tout le récit d'un
-laquais qui venait de déposer un plateau de verres vides et parlait en
-se tenant les côtes.
-
-L'orateur avait fini et l'auditoire riait encore, que Jean-Pierre était
-déjà loin. Il rentrait dans les appartements, la souquenille sur le dos
-et le chapeau sur la tête, escaladait le premier étage, traversait la
-galerie et se jetait dans la chambre à coucher de sa femme avec
-l'emportement d'un sanglier blessé.
-
-Dès le seuil, il reconnut le spectacle insolent que les rires de
-l'office lui avaient dénoncé. On avait mis à nu le lit de Mme Gautripon
-et fait la couverture. Sur deux larges oreillers étalés côte à côte, on
-avait couché deux têtes de carton, dont l'une représentait un coq et
-l'autre une chatte blanche. Au-dessus un grand cerf, drapé dans un tapis
-de table, allongeait deux longs bras et deux mains gantées de frais sur
-le couple hétéroclite, comme pour le protéger ou le bénir. Les pincettes
-du foyer et les accessoires du cotillon avaient fourni les principaux
-éléments de cette scandaleuse mascarade; l'auteur de la plaisanterie
-devait avoir prêté ses gants.
-
-L'infâme poussa un son guttural, ses yeux flamboyèrent; il se redressa
-de toute la hauteur de sa taille, plongea un regard effrayant dans le
-petit groupe de rieurs qui s'ébaudissait à ce spectacle, aperçut un
-jeune homme déganté et lui sauta à la gorge en criant:
-
-«Misérable lâche! c'est donc toi?»
-
-M. de la Ferrade bondit sous l'insulte et sous l'étreinte. Il écarta par
-une torsion désespérée les deux mains qui l'étouffaient, regarda son
-agresseur, le reconnut sans le connaître, lui rit au nez et répondit
-d'une voix vibrante:
-
-«Monsieur le Gautripon, vous dites des incohérences: ce n'est ni un
-misérable, ni un lâche, puisque c'est moi!»
-
-Cela dit, il repoussa violemment l'infâme, qui chancela un moment, puis
-s'élança de nouveau; mais les amis du jeune homme avaient eu le temps de
-se jeter entre les deux combattants. M. Gautripon lutta contre eux,
-glissa sur le tapis et se releva sous une pluie de cartes de visite. Le
-créole avait profité de la bagarre pour fouiller dans sa poche et vider
-tout son carnet sur la tête de l'ennemi. «A demain, disait-il, on ne
-donne qu'une carte à un homme seul; mais vous qui vous appelez légion,
-vous partagerez le paquet entre vos amis et connaissances!»
-
-Gautripon demeura comme atterré sous le coup de ce nouvel outrage; il
-lui fallut une grande demi-minute pour reprendre ses esprits. Lorsqu'il
-vint à la riposte, les jeunes gens, au nombre de cinq ou six, étaient
-déjà au milieu de la galerie. Il prit son élan pour les rejoindre, mais
-la voix de son ami Bréchot le cloua sur place.
-
-«Je tiens mille louis, disait Léon.»
-
-Les joueurs n'avaient rien vu, rien entendu: ils étaient tout à leur
-affaire. Le mari se ravisa, rentra dans la chambre, ferma doucement la
-porte, fit un paquet des cartes du marquis et les serra dans sa poche.
-Il revint ensuite au grand lit de Mme Gautripon, ramena la couverture
-sous le traversin, roula les oreillers en cylindre et les mit au pied du
-lit, étendit sur le tout le grand couvre-pied de guipure et de satin
-rose, rangea le tapis de table et les pincettes, jeta les gants au feu
-et replaça les cartonnages dans la corbeille du cotillon.
-
-Le désordre ainsi réparé, il rouvrit la porte à deux battants et regagna
-l'escalier de service; mais, au lieu d'y retourner par le même chemin,
-il prit à gauche et pénétra sur la pointe du pied dans l'appartement des
-enfants. Les deux garçons et la fillette dormaient du plus riant sommeil
-sous leurs rideaux de tulle garni de malines. Un précepteur, une
-gouvernante et deux bonnes anglaises reposaient auprès d'eux. Leur mère
-les avait entourés de ces mille brimborions ruineux qu'on donne aux
-enfants d'aujourd'hui pour leur inculquer dès le berceau la sotte vanité
-des hommes. Le petit monsieur de sept ans était meublé de bois de rose;
-on voyait dans son salon particulier une collection de tableaux
-enfantins et le portrait de son poney favori peint par un maître. Un
-trophée de cannes et de cravaches à sa taille décorait un des panneaux
-de la chambre; sur une pelote à son chiffre brillait toute une
-collection de riches épingles à son usage. Rien ne manquait à cette
-réduction des élégances à la mode, pas même une boîte à cigares en
-argent ciselé, pleine, il est vrai, de cigares de chocolat. Gautripon
-regarda ce bizarre étalage comme s'il ne l'avait jamais vu; il haussa
-les épaules, secoua la tête et vint baiser avec une tendresse plus que
-paternelle l'enfant qui ressemblait scandaleusement à Bréchot. Sur les
-trois qu'il embrassa tour à tour, la petite fille seule s'éveilla,
-ouvrit les yeux à demi, et lui rendit son baiser dans le vide en disant:
-Je t'aime!
-
-«Et moi aussi, pauvres enfants, je vous aime! murmurait-il en
-s'éloignant avec des larmes plein les yeux.»
-
-Il sortit de l'hôtel sans encombre et gagna une maison de piètre
-apparence vers le bas de la rue de Ponthieu; le portier, qui ne
-l'attendait plus, vint lui ouvrir en grommelant: il s'excusa d'un ton
-modeste et donna dix sous... Sa bougie allumée et sa clé détachée du
-clou, l'infâme gravit un escalier sale et nauséabond, s'arrêta au
-cinquième étage, enfila un couloir, passa devant quatre ou cinq portes
-où les noms de locataires se lisaient sur des écriteaux de carton, et
-entra finalement dans une mansarde très-propre. Les draps du lit et les
-rideaux de l'unique fenêtre étaient du plus beau blanc; le papier, à
-douze sous le rouleau, n'avait ni tache ni égratignure, la couchette de
-noyer brillait, le carreau de brique rouge miroitait, les humbles
-flambeaux de la cheminée étincelaient. Six bonnes chaises de paille bien
-nettes, deux petites tables soigneusement frottées à la cire et un
-lavabo de quinze francs complétaient l'intérieur honnête et modeste d'un
-ouvrier qui a de l'ordre ou d'un petit employé.
-
-Gautripon s'y installa comme chez lui. Il s'assit sur une de ces chaises
-de paille, lut attentivement la carte du beau créole et médita quelques
-minutes la tête dans ses mains; puis, souriant à lui-même en homme qui a
-fait son plan, il se dévêtit, accrocha sa pelisse à un porte-manteau,
-brossa, plia sa toilette de bal et la serra dans un placard. Cette
-besogne achevée, il se coucha, souffla sa bougie et s'endormit d'un
-profond sommeil.
-
-Cependant M. de la Ferrade, un peu dégrisé, se faisait conduire au
-cercle des colonies, et arrachait son oncle, M. d'Entrelacs, aux
-plaisirs mathématiques du whist.
-
-M. d'Entrelacs était un homme de cinquante ans, très-jeune de visage,
-d'esprit et de courage. Il ressemblait à son neveu, mais en grand et en
-gros. Sa figure bronzée, d'une consistance un peu molle, offrait la
-teinte et le relief arrondi du cuir gaufré. L'oncle avait fait parler de
-lui; on citait ses amours et ses duels à Bourbon, voire à Paris. Sur le
-chapitre du point d'honneur, il n'avait plus de leçons à prendre, et
-personne mieux que lui n'était capable d'en donner. Les amateurs qui
-rendent cinq coups de bouton sur dix aux prévôts de salle, les habitués
-du tir qui coupent des balles en deux sur une lame de rasoir, le
-citaient comme un maître. Il avait assisté son neveu dans trois ou
-quatre affaires, et le blason des la Ferrade ne s'en était pas mal
-trouvé.
-
-Le récit du jeune homme n'émut pas l'homme mûr. «Cela se dessine
-nettement, dit-il; il n'y a pas matière à controverse. Tu as insulté, tu
-as provoqué, tous les torts viennent de nous: donc nous laissons le
-choix des armes; c'est à ce monsieur à nous dire s'il aime mieux
-héberger dans sa peau quelques pouces de fer ou une demi-once de plomb.
-Adresse-moi ses témoins dès que tu les auras vus. J'attends ici le
-général Puchinete; tu le connais, c'est un gaillard dans mon genre. A
-nous deux, nous mènerons lestement l'affaire, et les petits journaux
-n'auront pas le temps de la galvauder. Va dormir; un bon somme vous fait
-mieux la main que le tir et le maître d'armes.»
-
-
-
-
-II
-
-
-Vers midi, Lysis de la Ferrade fut éveillé par son nègre, qui portait
-deux cartes sur un plateau. Deux cartes, je devrais dire deux carrés
-longs de papier doré sur tranche où l'on avait écrit à la main:
-«RASTOUL, _aux Villes-de-Saxe_, rue Saint-Jacques, 254.»--«MONPAIN, _au
-Val-de-Grâce_. De la part de M. Jean-Pierre.»
-
-Le jeune homme se frotta les yeux et se demanda un instant s'il
-n'achevait pas quelque rêve.
-
-«Que diable est-ce que ces gens-là?
-
---Deux messieurs décorés.
-
---Ah!... prie-les de m'attendre un instant et offre-leur des journaux,
-des cigares, des biscuits, du vin de Xérès.»
-
-Le nègre sortit, et le maître sauta dans un pantalon en murmurant:
-
-«Jean-Pierre? De la part de M. Jean-Pierre? Il me semble en effet que
-Bréchot et les autres le désignent quelquefois sous ce nom-là. Nous
-verrons bien; mais ces cartes dorées sur tranche? Où diable a-t-il pêché
-ses témoins et quelle espèce de chrétiens m'a-t-il envoyés? Comment
-l'ami de la maison n'est-il pas de la partie? Dieu sait comment ça
-finira, mais ça commence drôlement.»
-
-Tout en faisant ces réflexions, il endossait une jaquette de taffetas
-gris-perle, ouatée et piquée comme la robe de chambre d'une
-petite-maîtresse. Lorsqu'il fut présentable, il passa dans son boudoir,
-où deux robustes gaillards boutonnés jusqu'au menton l'attendaient
-debout, devant le guéridon servi et intact. A leur moustache, au noeud
-tout fait de leur cravate, à leurs gants noirs, à la solidité de leur
-chaussure, à la largeur du ruban neuf qui décorait leur redingote, le
-marquis devina deux sous-officiers en retraite. C'étaient d'ailleurs
-deux beaux hommes et deux honnêtes figures.
-
-«Mille pardons! messieurs, dit le marquis.
-
---Il n'y a pas d'offense, répondit l'un.
-
---Parfaitement, ajouta l'autre.
-
---Veuillez donc vous asseoir, je vous en prie.
-
---Nous ne sommes pas fatigués, dit le premier ambassadeur.
-
---Parfaitement, dit le deuxième.»
-
-Toutefois le jeune homme insista si poliment que l'orateur de cette
-étrange députation finit par prendre place au bord d'un siége et que
-l'autre en fit autant, «ne voulant pas désobliger monsieur le marquis.»
-
-Mais quand le maître du logis fit le geste de leur offrir des cigares,
-ils reculèrent avec une sorte d'effroi. Ce fut bien pis lorsqu'il les
-pria d'accepter une larme de son vieux vin de Xérès. Le premier témoin,
-M. Rastoul, rougit comme si cette politesse eût été une injure
-personnelle.
-
-«Faites excuse! dit-il; ce n'est pas pour trinquer que nous sommes ici,
-c'est pour vous proposer la botte.»
-
-L'infirmier-major ouvrait la bouche pour approuver; il l'ouvrit bien
-plus grande en voyant que le jeune homme lui coupait la parole et lui
-prenait son mot:
-
-«Parfaitement, messieurs, dit le créole, avec une grâce exquise. Je suis
-tout à vos ordres, et j'accepte d'avance les propositions que vous me
-faites l'honneur de m'apporter; mais l'usage n'interdit pas les rapports
-de courtoisie entre gens qui vont se couper la gorge, et vous pouvez
-accepter le vin que je vous offre sans faillir au mandat que vous
-remplissez si dignement.»
-
-S'il y avait une pointe d'ironie sous la leçon, elle n'effleura pas
-l'épiderme des deux honnêtes sous-officiers. M. Rastoul se relâcha un
-peu de sa raideur, et répondit en tournant ses pouces:
-
-«Si ça se fait...?
-
---Je vous assure que ça se fait.
-
---Eh bien! ce sera donc en vous remerciant de votre politesse.»
-
-M. de la Ferrade emplit deux verres jusqu'aux bords, et laissa tomber
-quelques gouttes dans le sien. Les deux sous-officiers trinquèrent
-ensemble et avec l'ennemi. Chacun d'eux vida son verre d'un trait, après
-quoi M. Monpain prit un mouchoir à carreaux bleus dans le fond de son
-chapeau et s'essuya la bouche, tandis que M. Rastoul épongeait ses deux
-moustaches en les tirant par un geste tout guerrier.
-
-Ils acceptèrent ensuite les cigares et le feu que M. de la Ferrade leur
-offrit de ses mains blanches.
-
-«Et maintenant, messieurs, dit le jeune homme, je vous écoute.
-
---Monsieur le marquis, dit Rastoul, parlons peu, mais parlons bien. M.
-Jean-Pierre est un digne homme.
-
---M. Gautripon, voulez-vous dire?
-
---M. Gautripon si vous voulez. Chez nous, on ne l'appelle que M.
-Jean-Pierre. Il paraît que vous lui avez fait... je suis trop poli pour
-dire une crasserie, mais enfin... une chose qui ne se fait pas. Il nous
-a dit, à moi et à mon camarade, qu'il voulait aller sur le terrain, et
-du moment que M. le marquis paraît être consentant de s'aligner,
-l'affaire peut marcher rondement, d'autant plus, je vous l'avouerai, que
-nous n'avons pas trop de temps, moi et mon camarade, attendu les
-permissions, qui ne s'obtiennent pas comme on veut.
-
---Effectivement, dit le camarade. Tant qu'aux armes, je sais où l'on
-pourrait se procurer des lattes, des fleurets, des pistolets de
-cavalerie, enfin tout.
-
---Ne vous donnez pas tant de peine, messieurs. J'ai des armes, et si
-vous les récusiez par hasard, les armuriers sont là. A ce que je
-comprends, vous êtes militaires?
-
---J'ai ma pension réglée, dit Rastoul. Maintenant je suis aux
-_Villes-de-Saxe_, ouvreur.
-
---Plaît-il?
-
---C'est moi qui me tiens à l'entrée du magasin et qui ouvre la porte aux
-dames. Il n'y a pas de sot métier, et on recherche les légionnaires pour
-ça, vu que ça pose une maison.
-
---J'entends, monsieur. Encore une larme de ce vin de Xérès, je vous
-prie. Vous m'excuserez d'ailleurs si je cherche à deviner par quel
-concours de circonstances M. Gautripon, que vous appelez Jean-Pierre, a
-été conduit à mettre ses intérêts entre vos mains: non qu'il pût
-s'adresser à des personnes plus dignes, mais le rang qu'il tient dans le
-monde, la fortune...
-
---Pardon, monsieur le marquis, les explications nous sont interdites. Si
-je vous ai mis au courant de mes affaires, ça n'est pas une raison pour
-que je vous conte les siennes, dont au reste j'ignore foncièrement. Je
-sais qu'il est un digne homme et qu'il nous a donné la commission de
-vous mener sur le pré. Si vous n'en voulez pas, dites-le; M. Jean-Pierre
-saura ce qui lui reste à faire.
-
---C'est bien ça, dit l'infirmier. Des explications après coup, il n'en
-faut plus. Bon, si on s'expliquait avant: on aurait peut-être la main
-moins leste.
-
---Plaît-il?
-
---On ne taperait pas, quoi!
-
---Vous croyez donc qu'il y a eu des voies de fait échangées entre nous?»
-
-M. Rastoul devina que la seule phrase prononcée par son camarade avait
-été une sottise, et se hâta de tout réparer.
-
-«Monpain vous dit, monsieur le marquis, que ceux qui parlent trop vite
-tapent souvent en paroles, sur le tiers et le quart.»
-
-Le créole sourit dans sa moustache et reprit:
-
-«Allons, messieurs, avouez franchement, en loyaux militaires, que vous
-ne savez pas le premier mot de la querelle?
-
---Eh bien! oui, je l'avoue, répondit Rastoul. Après? S'il ne nous a pas
-plu de savoir pourquoi M. Jean-Pierre y allait? Je sais que je l'estime,
-que vous lui avez manqué, et qu'il est pressé d'en découdre. Ça me
-suffit, à moi, et à mon camarade.
-
---Parfaitement, dit l'infirmier.
-
---Alors, messieurs, je m'abandonne au cours des événements sans plus
-chercher le mot d'une énigme qui commençait à m'intriguer. Mes témoins
-seront chez vous dans une heure. Vous plaît-il de les attendre aux
-_Villes-de-Saxe_, rue Saint-Jacques?
-
---Ah! mais non! s'écria M. Rastoul, c'est cela qui ferait un grabuge à
-tout casser!
-
---Alors au Val-de-Grâce, chez M. Monpain?
-
---Eh! diantre non! dit Monpain. Si vous croyez que le Val-de-Grâce est
-fait pour des esclandres pareils!... Il faudrait prendre rendez-vous
-chez quelqu'un... Où? chez Fignot par exemple...
-
---Non! dit Rastoul. Des messieurs comme ces messieurs ne seraient point
-à leur place dans un cabinet de marchand de vin. Tenez! monsieur le
-marquis, si ça vous était égal, nous irions chez messieurs vos témoins
-nous-mêmes, et de cette façon-là tout serait décidé en deux temps.
-
---A votre aise, messieurs. J'aurai l'honneur de vous mettre en relation
-avec le vicomte d'Entrelacs, mon parent, et le général Puchinete, un
-étranger de distinction. Il est une heure, ces messieurs doivent
-déjeuner ensemble à l'hôtel d'Entrelacs, rue de la Ville-l'Évêque, à
-deux pas d'ici. Permettez que j'écrive l'adresse, et agréez mes excuses
-pour vous avoir retenus si longtemps.»
-
-Les deux légionnaires étaient déjà dans l'escalier quand le nègre
-descendit quatre à quatre et les pria de rentrer un moment chez son
-maître.
-
-«Messieurs, dit le créole, un contre-temps dont je suis pour le moins
-aussi désolé que vous-mêmes! Veuillez lire le billet qu'on vient de
-m'apporter.»
-
-La lettre était de M. d'Entrelacs, et voici ce qu'elle disait:
-
- «Mon cher Lysis, le diable s'en mêle. J'ai vu le général hier soir; il
- m'a refusé net pour des raisons assez délicates, que je comprends sans
- les adopter. Comme le temps pressait un peu, je me suis rabattu sur le
- premier gars un peu solide que j'ai trouvé à ma main: c'était Gérand.
- Autre histoire! Il m'oppose une fin de non-recevoir qui, bien que
- curieuse et digne d'être méditée, ne supporte pas la discussion. Je me
- retourne immédiatement et je tâte en moins d'une heure Violin, Patry,
- Sinalis, Randot, Morhange, Lespinois; tous, mon cher, sans en excepter
- un, m'envoient au diable, et jurent que rien au monde ne les décidera
- à figurer dans une affaire Gautripon. Morhange s'est prononcé si
- carrément, et j'étais moi-même monté à un tel diapason, que nous avons
- failli déplacer le problème. Somme toute, je suis rentré bredouille,
- et ce matin encore, après avoir couru tout Paris, réveillé une
- demi-douzaine d'honnêtes gens et rompu un fagot de lances, je demeure
- le seul témoin sur qui je puisse compter, mais je ne me tiens pas pour
- battu: le temps de manger un morceau, et je reprends la campagne.
- Cherche de ton côté, et si tu reçois la visite, fais en sorte
- d'ajourner l'entrevue à six heures du soir ou à demain midi. A tout
- événement, viens dîner avec ton vieil oncle et ton solide ami,
-
- CÉSAR D'ENTRELACS.»
-
-M. Rastoul lut attentivement la lettre et la rendit en disant: «C'est
-drôle que des personnes comme il faut se fassent tant prier quand elles
-ne risquent rien. Moi et Monpain, nous avons dit oui tout de suite, et
-pourtant si ça se savait, je perdrais peut-être ma place, et il irait
-pour sûr au bloc. Enfin! chacun son idée. Nous allons rentrer chacun
-chez nous, et nous reviendrons demain à midi avec votre permission. Si
-les messieurs pouvaient s'y trouver par complaisance, nous monterions le
-coup pour dimanche, et de cette façon l'ouvrage ne souffrirait pas.»
-
-Sur cette réflexion, il se retira poliment comme il était entré, et
-poussa son camarade devant lui.
-
-Eux partis, le jeune homme resta un peu troublé et médiocrement
-satisfait de lui-même: non qu'il se reprochât d'avoir prolongé
-l'entrevue au delà des limites normales et fait jaser deux braves gens;
-sa curiosité lui semblait légitime. Est-ce que tout n'est pas permis
-pour pénétrer de tels mystères d'infamie? En présence des coquins
-triomphants qui éclaboussent la foule honnête, l'homme de bien se sent
-investi d'un pouvoir discrétionnaire, sa conscience l'institue juge
-d'instruction; mais il eût fallu, pour bien faire, que l'enquête
-n'arrêtât pas l'action. Le marquis s'était trouvé beau, tandis qu'il
-dirigeait le débat d'un air dominateur, s'intéressant aux détails les
-plus singuliers de l'affaire et reléguant au second plan le duel, cette
-vétille et cette banalité. La lettre de M. d'Entrelacs altérait quelque
-peu la physionomie du rôle: en ajournant la rencontre, elle prêtait à ce
-petit interrogatoire si leste et si fier une couleur de temporisation.
-M. de La Ferrade se demanda avec une sorte d'angoisse quelle opinion les
-deux légionnaires emportaient de lui. Un homme de coeur n'est jamais
-insensible à l'estime des honnêtes gens, quelque supériorité qu'il
-s'arroge sur eux en lui-même. Celui-ci aurait mieux aimé recevoir cent
-coups d'épée à la fois que d'entendre ces simples mots prononcés par un
-garçon de boutique: «Le jeune homme cause bien, mais il n'est pas pressé
-d'en découdre.» La seule idée que deux hommes pourraient le mal juger
-pendant vingt-quatre heures lui fit bouillir le sang; il allait et
-venait, relisant la lettre et se creusant la tête pour savoir où trouver
-M. d'Entrelacs. Il songea un moment à se passer de son oncle et de tous
-les gens raisonnables que le vicomte avait dans son intimité. Faire
-seller un cheval, courir au bois de Boulogne et arrêter deux fous de son
-âge, par exemple, deux compagnons de son équipée nocturne, c'était
-l'affaire d'un instant; mais il avait cent raisons de ménager cet oncle,
-qui était presque toute sa famille: d'ailleurs rien ne prouvait que M.
-d'Entrelacs n'eût pas trouvé depuis midi l'homme qu'il cherchait.
-Cependant, par quel complot de hasards ce recrutement du deuxième témoin
-était-il devenu si difficile? «Mon oncle a vingt amis qui sont les
-miens, et pas un dans le nombre ne consent à marcher avec nous! Est-ce
-parce que j'ai tort? Parbleu! je le sais bien. J'ai fait une gaminerie,
-soit; mais dès que je m'offre à la réparer comme un homme, l'amitié les
-oblige tous à me prêter les mains. Non! s'ils se font prier, c'est parce
-qu'il leur répugne d'avoir affaire à Gautripon. Mais les mille ou quinze
-cents personnes qui se gobergeaient chez lui, pas plus tard qu'hier au
-soir, n'ont certes pas la même excuse. Et que le diable m'emporte si ce
-vieux muscadin de Puchinete n'y était pas! Ah! tant pis! j'en aurai le
-coeur net, puisque le _iénéral_ ne sort jamais avant trois heures!
-
-Il s'habilla et se fit mener rue Balzac, chez le vénérable ami de son
-oncle. Le général Puchinete, qui vit encore, est un riche émigré
-péruvien. N'était son accent, on le prendrait pour un Français de 1781.
-Les écrivains du dix-huitième siècle, qu'une importation presque récente
-a popularisés dans l'Amérique du Sud, ont été ses maîtres favoris. Sa
-mémoire est farcie de petits vers badins que personne en France ne sait
-plus; il les roucoule galamment à l'oreille des dames, et cette poésie
-aux couleurs effacées a pour plus d'une le charme rétrospectif des
-éventails pâlis. Dans les réunions d'hommes, il débite volontiers des
-tirades éloquentes sur les libertés imprescriptibles de ceux-ci et les
-iniquités incorrigibles de ceux-là. Belles façons, le geste harmonieux,
-le menton ras, la tabatière en main, la bonbonnière en poche, jabot
-souple et manchettes coquettement fripées, il poudrerait sa tête, si le
-temps ne s'était chargé de la besogne; au demeurant, le plus galant
-homme du monde, et vous allez en juger.
-
-«Mon garçon, dit-il au marquis, je t'attendais. Oui, je t'aurais
-consigné dès demain à la porte de mon coeur, si tu n'étais pas venu de
-prime saut me chercher querelle. Te voilà furieux, c'est parfait. Noble
-courroux! laves brûlantes de la jeunesse! Goûte-moi ces violettes
-pralinées, et dis-moi si mon confiseur n'a pas cristallisé le printemps
-en personne.
-
---Général, tout à l'heure deux braves gens sont venus chez moi. Je leur
-ai offert du vin de Xérès comme vous m'offrez des bonbons, et ils m'ont
-répondu: «Nous ne sommes pas ici pour goûter votre vin, mais pour savoir
-si vous avez du sang dans les veines.» Je leur ai dit: «A vos ordres!»
-et je leur ai donné l'adresse de deux hommes en qui je croyais comme en
-Dieu. Mais devinez un peu la honte qui m'était réservée?
-
---Enfant! Ce n'était pas une honte, c'était une leçon.
-
---Vous me permettrez de vous dire qu'il n'est plus d'écoliers à mon âge.
-
---Tarare! Écoute-moi. Je suis d'avis que tu dois une réparation par les
-armes, et je me fais non-seulement un devoir, mais une fête de
-t'accompagner sur le terrain...
-
---Alors!...
-
---Patience! Et si j'ai un regret, c'est que la mode ne soit plus
-d'intéresser les témoins dans la partie; mais, cher ami, l'affaire est
-si malencontreusement engagée que l'honneur nous commande de l'asseoir
-sur une autre base. Je l'ai dit hier soir à ton oncle, et il n'a pas
-trouvé un mot à répondre. Tu es un gentilhomme, et le sieur Gautripon
-est un vilain...
-
---Très-vilain; mais qu'importe?
-
---Il importe que vous restiez chacun dans votre rôle. Or si demain l'on
-disait à Paris que deux messieurs se sont rencontrés à propos d'une
-femme, que le sieur Gautripon se battait pour elle et le marquis de La
-Ferrade contre elle, c'est le marquis, mon cher, qui serait un vilain,
-et le vilain qui deviendrait un gentilhomme. Comprends-tu?
-
---Il s'agit pardieu bien de Mme Gautripon! C'est le mari que j'ai
-insulté, c'est lui qui me provoque, c'est contre lui que vous refusez de
-me conduire sur le terrain!
-
---Cher ami, les jeunes gens n'ont pas le coup d'oeil juste, et la
-preuve, c'est que tu as cru n'encourir qu'un coup d'épée en touchant au
-lit d'une femme. Tu as commis un crime de lèse-faiblesse et mérité un
-blâme autrement redoutable que toutes les vengeances des maris. La femme
-doit passer avant tout, et dès que tu l'as effleurée, le mari recule au
-second plan.
-
---Alors, quoi? Qu'ai-je à faire pour réparer mes torts envers cette
-poupée?
-
---Rien que de mettre sa personne hors de cause et d'arranger une autre
-querelle avec son mari. C'est ce que j'ai dit à ton oncle, et s'il avait
-voulu m'écouter, nous aurions déjà fait les trois quarts du chemin.
-Gautripon ne manquerait pas de se prêter à la chose...
-
---Il est si complaisant!
-
---Laisse sa complaisance en paix, et cherchons un prétexte avouable. Il
-n'en manque pas, Dieu merci! Le jeu, les paris de course, le ballon
-d'une danseuse, la politique, une théorie littéraire, la couleur d'une
-cravate ou la coupe d'un gilet, tout est matière à querelle pour deux
-hommes qui veulent et qui doivent se rencontrer.
-
---Vous croyez cela, vous? mais Gautripon n'est d'aucun cercle, il ne
-fréquente aucun théâtre, il ne joue pas, ne parie pas, ne discute pas,
-ne parle pas, et l'on ne sait par où le prendre, excepté par sa femme,
-que l'on prend comme on veut! Que fait-il? où va-t-il? où se tient-il,
-ce personnage ténébreux qui traverse la vie comme l'égout collecteur
-traverse les dessous de Paris? Lui savez-vous une habitude? lui
-connaissez-vous un ami? Devinez quels témoins ce monsieur m'a envoyés
-tout à l'heure? Un garçon de magasin et un infirmier du Val-de-Grâce, un
-matassin d'hôpital!»
-
-Le général ouvrit de grands yeux, et s'apprêtait à demander les détails
-de l'entrevue, quand M. d'Entrelacs fit son entrée avec le colonel
-Chabot.
-
-«C'est encore moi, dit-il au général Puchinete en lui tendant la main.
-Tiens! Lysis avec vous! A merveille! nous ferons d'une pierre deux
-coups. Ton affaire se corse, mon enfant. Voici Chabot qui soutient une
-thèse nouvelle, et nous défend de dégaîner sous aucun prétexte.
-Entendez-vous, général, sous aucun prétexte!
-
---Pour le coup, dit le Péruvien, c'est moi qui vais être étonné.
-
---Et moi donc! s'écria M. de La Ferrade. En vérité, messieurs, j'admire
-que vous preniez si grand soin de ma peau. Suis-je un fils de famille
-élevé dans le coton? Oubliez-vous que j'ai mené à bonne fin une
-demi-douzaine d'affaires?»
-
-Le colonel Chabot coupa la tirade par un geste d'une autorité
-irrésistible.
-
-«Monsieur, dit-il, c'est justement votre courage, votre habitude des
-armes et vos preuves trop souvent faites qui autorisent le débat. Si
-vous étiez un jouvenceau tout neuf et sujet à caution, nous ferions
-peut-être la sottise de vous conduire sur... Eh bien, non! pas même
-alors! Le duel est une affaire d'honneur, sacrebleu! Il faut donc des
-gens d'honneur pour jouer la partie. Avant de se mesurer avec un homme,
-on doit prévoir deux choses: la première, c'est qu'on peut être obligé
-de faire prendre de ses nouvelles; la seconde, c'est qu'on peut être
-conduit à lui serrer la main. Serrer la main d'un Gautripon! envoyer
-chez un Gautripon!
-
---Mais, colonel, j'y suis allé moi-même, et M. Puchinete aussi.
-
---Pour vous amuser, soit; cela n'engage à rien. Est-ce que mes soldats
-ne vont pas se distraire où bon leur semble? Est-ce qu'ils ne se
-querellent jamais après boire avec les Gautripons de Vincennes? Est-ce
-qu'on leur permettrait de dégaîner sur le terrain contre ces débitants
-d'honnête hospitalité?
-
---Le cas est différent: ils payent.
-
---Moins cher que vous, monsieur, car ils ne donnent que leur argent, et
-vous prêtez l'éclat de votre nom et le prestige de votre personne aux
-soirées de ce faquin-là! Confiez-moi le soin de votre honneur: vous ne
-craignez pas, je suppose, qu'il périclite entre mes mains?
-
---Non, colonel; mais encore est-il bon que je sache où vous voulez en
-venir.
-
---Je veux savoir d'abord si cet homme est ou n'est pas le marchand de sa
-femme. Et ce n'est pas moi seul qui suis pris de cette curiosité; le
-grelot que vous avez attaché hier soir a fait du bruit dans le monde.
-Avez-vous vu comme tous vos amis et ceux de M. d'Entrelacs se sont
-récusés unanimement? Vingt-quatre heures plus tôt, vous auriez eu des
-témoins à choisir par douzaines. C'est que le problème n'était pas posé.
-Il l'est maintenant, grâce à vous, et chacun sent qu'il faut attendre et
-se tenir en garde jusqu'à ce qu'il soit résolu. Il y a un fond de pudeur
-sous la légèreté parisienne, mon cher. On tolère longtemps le luxe
-inexpliqué d'une maison amusante, on se jette les yeux fermés dans un
-courant de plaisirs sans demander si la source en est pure; mais qu'une
-seule voix se mette à crier gare, c'est un sauve-qui-peut général. Le
-signal est donné; Paris veut avoir le coeur net de cette mystérieuse
-opulence; il faut que ce monsieur nous dise où sont les capitaux dont il
-étale impudemment le revenu. C'est à nous de l'interroger; sa
-provocation nous donne un droit illimité d'enquête. Comment! un homme
-n'est pas admis au club sans justifier de ses moyens d'existence, on
-veut savoir où sont ses terres ou ses actions avant de jouer le whist
-avec lui, et l'on irait jouer la grosse partie au jeu de l'épée avec un
-gueux qui a peut-être toutes ses fermes dans l'alcôve de la Gautripon!»
-
-M. d'Entrelacs prit la parole.
-
-«Mais, colonel, dit-il, est-ce qu'il n'est pas trop tard pour demander
-des comptes? N'êtes-vous pas d'avis que Lysis, en insultant cet homme, a
-renoncé au droit de le discuter? Je pense comme vous que les honnêtes
-gens doivent choisir leurs adversaires, et qu'il ne faut pas se
-commettre, même sur le terrain; je doute cependant qu'on puisse
-repousser un cartel par la question préalable, lorsqu'on a dit et fait
-la veille ce que nous avons fait et dit hier soir.
-
---Eh! cher ami, le procureur impérial en dit bien d'autres aux vauriens
-qu'il traîne en justice! Et si messieurs les scélérats prétendaient se
-réhabiliter en provoquant le magistrat qui les accuse, le genre humain
-tout entier se lèverait dans un immense éclat de rire.
-
---Nous ne sommes pas au Palais.
-
---Non, mais les vilenies que le Code a oublié de punir sont toutes du
-ressort de l'opinion publique.
-
---J'entends, mais que voulez-vous faire? car il est impossible que nous
-en restions là.
-
---Je veux mettre Gautripon en demeure de se débarbouiller publiquement,
-et, s'il ne trouve pas assez d'eau dans la Seine, nous jouerons le jeu
-de Florence!»
-
-MM. d'Entrelacs, Puchinete et la Ferrade se regardèrent en ouvrant de
-grands yeux. Évidemment, le jeu de Florence était pour eux lettre close.
-Le colonel comprit leur silence et s'expliqua.
-
-«Un Français, galant homme s'il en fut, est insulté publiquement aux
-_cascine_ de Florence par un compatriote qui, à tort ou à raison,
-passait pour un faussaire et un escroc. L'insulté, qui avait fait ses
-preuves, et plutôt dix fois qu'une, se détourne froidement vers un grand
-seigneur russe qui accompagnait son agresseur, et lui dit:
-
-«Monsieur, on ne peut chercher querelle à un homme qui n'est pas net;
-mais, puisque vous garantissez celui-ci en l'honorant de votre
-compagnie, je compte que vous allez vous couper la gorge avec moi.»
-Voilà la marche à suivre. Nous nous trouvons demain au rendez-vous, nous
-soumettons le cas aux témoins de Gautripon: ils prennent fait et cause
-pour leur commettant; M. de la Ferrade en choisit un, et, pour donner
-plus de corps à l'affaire, je me charge de l'autre.»
-
-Le jeune homme allégua l'humble condition des témoins, qui rendait,
-selon lui, cet arrangement difficile.
-
-«Pourquoi donc? dit le colonel. Mon jeune ami, depuis 89, il n'y a plus
-que deux classes dans la société: les honnêtes gens et les coquins. Ceux
-dont vous me parlez ne sont assurément pas à la solde de leurs femmes;
-il n'y a pas raison pour qu'on dédaigne de s'aligner avec eux. Deux
-sous-officiers légionnaires! Peste! vous êtes bien dégoûté! J'en prends
-un de confiance: le garçon de magasin, mon grade ne me permettant pas
-d'avoir affaire à l'autre. Dame! j'aimerais mieux croiser le fer avec
-des hommes de notre monde...
-
---Et moi donc! riposta vivement le créole. Comprend-on par exemple que
-Bréchot reste à la cantonnade lorsque Gautripon est en scène?
-
---Bien parlé! dit le Péruvien, d'autant plus que Bréchot est une fine
-lame, tandis que Gautripon n'a jamais mis le pied dans une salle de
-Paris; mais tu oublies que Bréchot n'a pas pouvoir pour défendre la
-femme d'un autre:
-
- Un insolent parlait mal de ma belle;
- Je la vengeai. Qui périt? Ce fut elle.
-
-Si tu tiens à régler ce compte avec Bréchot, il ne boudera pas; mais il
-faut en revenir à ma première idée, prendre un prétexte et mettre la
-femme en dehors à tout prix.»
-
-La discussion se prolongea jusqu'au dîner et même après, car ces
-messieurs dînèrent ensemble. En fin de compte, le plan du colonel Chabot
-prévalut, moins par son mérite intrinsèque que par l'autorité de
-l'inventeur.
-
-Le colonel Chabot n'était autre que cet ancien capitaine qui survécut à
-toute sa compagnie et monta positivement seul à l'assaut du fort de
-Boghar. La colonne d'attaque, qui le suivait à cinq grandes minutes
-d'intervalle, le trouva adossé contre un vieux mur et piquant dans un
-tas d'Arabes avec le sang-froid d'un cuisinier qui larde ses perdrix.
-Par miracle, il n'avait que des blessures légères, et le père Bugeaud
-l'envoya porter à Paris les clefs de la place. Décoré de la propre main
-du roi, il avait fait son chemin par une série de coups d'éclat, et
-toute l'armée disait qu'il serait arrivé plus haut sans ses duels, la
-tournure paradoxale de son esprit et l'inflexible roideur de son
-caractère.
-
-Ce qu'il avait perdu comme avancement, il l'avait regagné en popularité.
-C'est pourquoi le lendemain à midi les malheureux témoins de Gautripon
-tressaillirent jusque dans leur moelle aux deux syllabes de son nom.
-
-Ils s'étaient présentés plus crânement que la veille, soit que la
-réflexion leur eût monté la tête, soit que Jean-Pierre leur eût mis le
-feu sous le ventre. Le simple coup de sonnette qui annonça leur arrivée
-indiquait nettement la résolution d'en finir.
-
-«Messieurs, leur dit le jeune créole, j'ai l'honneur de vous présenter
-le colonel Chabot et le vicomte d'Entrelacs, qui ont mes pleins pouvoirs
-pour débattre l'affaire avec vous. Prenez place; je me retire.»
-
-De ce petit discours, les deux légionnaires n'entendirent qu'un mot.
-Rastoul laissa tomber son chapeau et ne songea pas même à le reprendre.
-Monpain jeta le sien sur un divan; l'un et l'autre avancèrent à l'ordre
-machinalement, comme deux statues ambulantes; leurs petits doigts
-cherchaient sous les plis de la redingote la couture de leur pantalon.
-
-L'habitude est plus forte que tous les raisonnements du monde. Le
-colonel lui-même oublia qu'en vertu de la circonstance ces braves gens
-devenaient ses égaux.
-
-«Rastoul! dit-il d'une voix brusque.
-
---Présent! mon colonel.
-
---Dans quel régiment avez-vous servi?
-
---Au 3e léger, 78e de ligne. Engagé volontaire du 10 septembre 1826,
-réengagé le...
-
---C'est bon. Où avez-vous gagné ce ruban-là?
-
---A l'Isly, mon colonel, en prenant un drapeau.
-
---Tudieu! ce n'est pas de la petite bière! Pourquoi n'avez-vous pas
-avancé?
-
---Faute d'instruction, mon colonel.
-
---Combien de fois avez-vous été cassé?
-
---Pas une, mon colonel.
-
---Comment avez-vous pu vous décider à monter la garde devant une
-boutique?
-
---Il faut vivre, mon colonel.
-
---La pension et la croix ne vous nourrissaient donc pas?
-
---J'ai une femme et deux enfants.
-
---Et vous, Monpain, vous êtes encore au service?
-
---Parfaitement, mon colonel; mon temps finit dans dix-huit mois.
-
---Ce n'est pas à l'hôpital que vous avez attrapé la croix?
-
---Non, mon colonel; c'est à l'Alma.
-
---Dans les ambulances?
-
---Oui et non, mon colonel; je suis allé au feu chercher le commandant
-Trochard, et je l'ai rapporté sur mon dos.
-
---Allons! vous êtes encore un brave homme, vous! Il y a de fières gens
-dans notre armée. Et dire, mon cher d'Entrelacs, que, sans nous, ces
-deux gaillards s'éclaboussaient jusqu'à l'échine dans le bourbier d'un
-Gautripon!»
-
-Il remplit deux verres au ras du bord et dit aux sous-officiers d'un ton
-de commandement:
-
-«Attention! buvez-moi ça!»
-
-Ils ne se firent prier ni l'un ni l'autre.
-
-«A votre santé, mon colonel! dit Rastoul.
-
---Et la compagnie,» ajouta Monpain.
-
-M. d'Entrelacs salua de la tête; mais il avait du mal à garder son
-sérieux; car c'était bien la première fois qu'il voyait une affaire
-d'honneur menée ainsi tambour battant.
-
-Le colonel se mit à cheval sur une chaise, aspira deux bouffées de
-cigare, et lorgnant à travers la fumée les deux légionnaires debout:
-
-«Ah çà! dit-il, mes enfants, qu'est-ce que vous venez faire ici?»
-
-Monpain se retrancha timidement derrière le camarade.
-
-«Moi, je ne sais rien, dit-il; je ne connais pas même M. Jean-Pierre.
-C'est Rastoul qui est venu me chercher, et j'ai dit oui par obligeance.
-Vous savez bien, mon colonel, qu'un militaire ne peut pas refuser ce
-petit service-là.
-
---C'est selon les personnes qui le demandent. Et vous, Rastoul,
-connaissez-vous M. Gautripon?
-
---Oui, mon colonel, et je mettrais ma main au feu...
-
---Pas si vite! on se brûle. Nous ne sommes pas ici pour jeter notre
-estime en l'air. Il y a quarante-huit heures, pas vrai, que vous
-fréquentez ce cadet-là?
-
---Moi, mon colonel? Il y a plus de quatre ans.
-
---Et vous l'avez bien rencontré six fois en quatre années, hein?
-
---Mais je l'ai vu presque tous les jours, mon colonel, comme j'ai
-l'honneur de vous voir en ce moment ici.
-
---Ne pas confondre!... Moi je vous dis, Rastoul, que vous avez pu le
-rencontrer souvent, mais que vous ne l'avez jamais connu.
-
---Il en sera ce que vous voudrez, mon colonel. Nonobstant...
-
---Quoi?
-
---J'aurais les yeux bandés en face de douze canons de fusil, et je
-dirais que M. Jean-Pierre est un brave homme.
-
---Mais, tête de clou que vous êtes! il y a vingt-quatre heures, vous ne
-saviez pas seulement son vrai nom!
-
---Mon colonel, on peut connaître les gens sans savoir les sobriquets
-qu'ils ont par ailleurs. Son vrai nom chez nous, c'est Jean-Pierre, et
-tous les gens du quartier vous diront comme moi.
-
---Ah! ah! les gens du quartier! Et qu'est-ce qu'on dit de sa femme dans
-votre quartier, monsieur Rastoul?
-
---Nous ne lui en connaissons aucune, mon colonel.
-
---Il est pourtant marié, et rudement, j'ose le dire.
-
---On dit tant de choses, mon colonel!
-
---On n'en dira jamais autant qu'il y en a, sergent! Lui connaissez-vous
-un métier, à votre homme?
-
---Oui, mon colonel.
-
---Il en a un propre en effet!
-
---Dame! tout le monde ne peut pas être sénateur. M. Jean-Pierre est
-employé.
-
---Aux menus plaisirs de la France!
-
---Je n'y suis plus, mon colonel.
-
---Lui savez-vous un domicile?
-
---Oui, mon colonel, rue de Ponthieu, dans une petite maison bien
-tranquille.
-
---Non, Rastoul, aux Champs-Élysées, dans un hôtel de trois millions!
-
---Mais, mon colonel, j'y suis allé, c'est au cinquième!
-
---Et moi j'ai passé cent fois devant la porte cochère, c'est un palais!
-Avez-vous une idée de ce qu'il gagne par an, votre Jean-Pierre?
-
---Mon colonel, ça va dans les trois mille; il me l'a dit.
-
---Trois mille francs? C'est à peu près ce qu'il mange tous les jours.
-
---Tous les ans?
-
---Tous les jours! Sa dépense annuelle est d'un million selon les uns, de
-quinze cent mille francs selon les autres, mettons douze cent mille, et
-n'en parlons plus.
-
---Mais où prendrait-il ça, mon colonel?
-
---Voilà précisément ce que nous sommes curieux de savoir, mon brave, et
-c'est pourquoi nous avons tiré l'affaire en longueur. Vous ne supposez
-pas que nous ayons peur de Jean-Pierre?
-
---Oh! mon colonel!
-
---Mais nous craignons d'attraper des puces en nous frottant à un chien.
-
---M. Jean-Pierre! un chien!
-
---Moins encore, s'il est ce qu'on dit... Et non-seulement je défendrais
-à mon ami de le toucher avec l'épée, mais le bâton serait encore une
-arme trop noble pour sa peau.
-
---Mon colonel! mon colonel! vous me faites dresser les cheveux sur la
-tête. Qu'est-ce qu'on a donc pu dire qu'il était, le malheureux garçon?
-
---On ne suppose pas, on sait qu'il est le complaisant d'une jolie femme,
-un mari qui spécule sur sa honte, un volontaire du déshonneur!
-Comprenez-vous, Rastoul? Voyez-vous quelle campagne vous alliez faire,
-si je ne vous avais barré le chemin?
-
---Je comprends trop, mon colonel, et je vous demanderai la permission de
-m'asseoir devant vous, attendu que les jambes me manquent. C'est
-pourtant un bien honnête homme que M. Jean-Pierre, et l'empereur
-lui-même ne m'ôterait pas ça de l'esprit!
-
---Mais puisque vous ne savez pas le premier mot de ses affaires!
-Informez-vous, au moins!
-
---Auprès de qui, mon colonel?
-
---Eh! posez-lui la question à lui-même! Demandez-lui pourquoi il étale
-aux Champs-Élysées une fortune dont il se cache ailleurs comme d'un
-crime? Répétez-lui tout ce que vous venez d'entendre sur son compte, et
-selon la réponse on agira. Vous faut-il quarante-huit heures?
-Prenez-les. Si vous nous apportez une explication satisfaisante,
-non-seulement nous conduirons M. de la Ferrade sur le terrain, mais je
-ferai moi-même amende honorable avant l'affaire et devant vous. Si par
-hasard les raisons de cet individu vous semblent bonnes, mais qu'il ne
-vous soit pas permis de nous les communiquer, alors je vous autorise à
-répondre de votre ami corps pour corps, et moi, mon brave, je fais votre
-partie, tandis que le marquis s'aligne avec Monpain. Est-ce carré, cela?
-Dites que nous ne faisons pas galamment les choses?»
-
-Trop galamment sans doute au gré du pauvre infirmier-major, car il se
-récria sur-le-champ et arbora plus haut que jamais le pavillon des
-neutres. Rastoul lui-même parut moins sensible à l'honneur de croiser le
-fer avec un colonel qu'au désagrément d'affronter la plus illustre épée
-de Paris. Toutefois il garda bonne contenance et répondit en homme qui
-croit avoir assez fait pour sa gloire, mais que la peur ne trouble pas:
-
-«Mon colonel, merci de votre honnêteté; mais l'affaire ne peut guère
-tourner comme ça, si on raisonne. Ou bien M. Jean-Pierre nous prouvera
-qu'il est mal jugé, et alors nous aurons tout profit à vous communiquer
-la chose; ou il nous avouera qu'il est une canaille, et alors c'est à
-lui que je m'en prendrai, et pas à vous.»
-
-L'entrevue se termina par des poignées de main à désosser un boeuf, et
-l'on convint de se retrouver chez le colonel, dès que Rastoul aurait une
-réponse à donner. Chacun resta chez soi le lendemain samedi. Rastoul ne
-parut nulle part, et n'écrivit à personne. Le dimanche matin au petit
-jour, vers huit heures, tandis que la belle Émilie dormait du plus
-gracieux sommeil, l'infâme Gautripon se glissa dans la _nursery_ sur la
-pointe du pied, comme un voleur. Il rencontra une bonne anglaise et
-s'informa si les enfants étaient éveillés.
-
-«Pas encore, monsieur, répondit-elle; mais M. Édouard ne tardera guère:
-il s'agite. J'allais demander l'eau de son bain.»
-
-Le volontaire du déshonneur (pour emprunter la périphrase du colonel
-Chabot) parut charmé de cette nouvelle. Il gagna lestement la chambre du
-petit garçon, s'agenouilla devant le lit, écarta les rideaux, et guetta
-le premier sourire du baby. Presque aussitôt le tout petit ouvrit les
-yeux et tendit ses gros bras nus en criant:
-
-«Ah! papa! ah! papa, papa!»
-
-Et les baisers de pleuvoir sur deux joues inégalement colorées, dont
-l'une était rose, et l'autre rouge, car l'oreiller rougit la joue des
-enfants comme l'espalier celle des pêches. Aux cris joyeux du petit
-Édouard, une autre voix répondit de la chambre voisine. C'était Mlle
-Émilie qui à son tour criait _papa_!
-
-«Attends! répondit Gautripon; tu vas avoir deux visites pour une!»
-
-Il emporta l'enfant dans ses bras et vint le jeter en boule sur le lit
-de la jeune soeur.
-
-«Bonjour donc, mes amours! dit Émilie en les attirant tous deux par le
-cou.»
-
-Elle se mit à les embrasser l'un après l'autre avec une telle volubilité
-que sa petite tête allait de droite à gauche comme un battant de cloche.
-Le filet qui retenait ses cheveux s'en alla, et tout à coup le père et
-le frère disparurent comme noyés dans un flot de soie blonde. Et de
-rire!
-
-Mais Léon, qui était l'aîné, ne pouvait pas dormir longtemps au milieu
-d'un tel vacarme. On l'entendit bientôt crier:
-
-«Et moi? et moi? papa! Viens, ou j'y vais!
-
---Dans un moment!» répondait le père.
-
-Mais cet âge est l'impatience même, quoiqu'il ait du temps devant lui.
-Maître Léon apparut sur le seuil de sa chambre, nu-pieds, pareil à un
-lévite dans sa longue tunique, et coiffé de mille petites boucles
-indépendantes qui frisaient en tous sens.
-
-«Ah! gamin! cria le père.
-
---Le gamin t'adore, vieux ingrat, et si tu ne le prends pas tout de
-suite sur tes genoux, il va te sauter sur les épaules.
-
---Essaie!
-
---Hop! Voilà. Bonjour, les petits anges! Émilie, range tes cheveux, que
-j'aperçoive le bout de ton nez!»
-
-En même temps il passa par-dessus la tête de Gautripon et tomba sur le
-lit pour compléter le groupe.
-
-«Prends donc garde! criait Émilie, tu as manqué d'écraser mon baby.
-
---N'aie pas peur; ça me connaît. Je t'ai tenue sur mes genoux quand tu
-n'étais pas plus grosse que le poing, et je ne t'ai jamais cassée. Pas
-vrai, père?»
-
-La bonne anglaise, exacte à son devoir, vint prendre le plus jeune pour
-le baigner. Il se laissa couler à bas du lit et fit trotter ses petons
-roses vers la porte, en retournant la tête d'un air fier. Le frère et la
-soeur acceptaient son défi et commençaient à lui donner la chasse, mais
-les gens attachés à leurs petites personnes les réclamèrent à leur tour.
-Léon croisa les bras devant son valet de chambre et lui dit avec une
-gravité comique:
-
-«Fais de moi ce que tu voudras! Mon corps est à toi, mon âme à Dieu, mon
-coeur à papa.
-
---Et à maman! ajouta M. Gautripon.
-
---Et à notre ami!» poursuivit la petite fille.
-
-L'ami c'était Bréchot. Que pouvait-il faire à cette heure? Il avait
-achevé la nuit au jeu selon son habitude, et il cuvait sa perte ou son
-gain chez lui; car il avait un appartement quelque part, à cent mètres
-de la maison, pour la forme. Madame était probablement éveillée, mais
-elle se pelotonnait dans ce demi-sommeil des natures paresseuses qui ont
-l'art de se bercer elles-mêmes. Celui qui aurait vu M. Gautripon en
-extase devant la baignoire où s'ébattait le petit garçon, eût pensé que
-Jean-Pierre n'avait pas pris le mauvais lot. A chaque instant la jeune
-Émilie ou ce diablotin de Léon s'échappaient des mains de leurs gens et
-venaient se pendre au cou de papa. Et l'infâme s'épanouissait
-visiblement sous les baisers de ces lèvres fraîches, sous le regard de
-ces yeux purs.
-
-Pour le père et pour les enfants, le dimanche était vraiment une fête.
-C'était le seul jour que M. Gautripon dérobât à ses mystérieux travaux.
-Depuis l'aube jusqu'à midi, les enfants lui appartenaient, et
-réciproquement. Il leur administrait leur premier déjeuner dès qu'on
-avait achevé la toilette. Il versait le chocolat des deux aînés, il
-découpait lui-même et trempait les mouillettes dans l'oeuf du petit
-Édouard. Et jamais le chocolat n'avait paru si bon, jamais l'oeuf à la
-coque n'avait été vidé de si bel appétit. Le précepteur et la
-gouvernante avaient congé; toutes les questions qui s'éveillaient dans
-ces jeunes têtes étaient résolues par la douce et patiente érudition du
-papa. On regardait avec lui les beaux livres d'images que Bréchot
-envoyait à la maison le jour où ils étaient mis en vente. Le papa
-racontait des histoires, toujours les mêmes, car les enfants n'écoutent
-avec plaisir que celles qu'ils ont entendues vingt fois. Il épiait ces
-premiers traits de caractère qui décèlent les instincts bons ou mauvais
-de chacun; il redressait le jugement de celui-ci, faisait appel au coeur
-de celui-là, et constatait avec orgueil que son nom serait porté dans le
-monde par de braves petites créatures.
-
-Au milieu de ces occupations, le premier coup du déjeuner de famille
-sonnait toujours trop tôt. «Déjà!» s'écriait-on d'une voix unanime, et
-le maître de la maison s'enfuyait vers la chambre vaste et superbe où
-l'on faisait son lit tous les matins. Il ôtait sa jaquette de molleton
-et ses pantoufles en imitation de tapisserie, et descendait rejoindre
-les enfants dans la salle à manger. Les enfants, non plus que lui, n'y
-déjeunaient que le dimanche. Mme Gautripon paraissait généralement à
-midi et demi, et Bréchot, qui avait son couvert en permanence, arrivait
-quelquefois.
-
-Ce jour-là, Madame ne se mit en retard que de vingt-cinq minutes, et
-Bréchot fit son entrée au dessert. Le seul incident à noter fut une
-querelle entre l'aîné des marmots et M. Gautripon. Ce bambin prétendait
-le contraindre à manger des crevettes, et le père affirmait comme
-toujours qu'il ne pouvait pas les souffrir.
-
-«Si tu ne m'obéis pas, s'écria M. Léon à bout de patience, je dirai ce
-que tu es.
-
---Dis-le donc tout de suite!
-
---Tu m'en défies?
-
---Oui!
-
---Eh bien! tu es un pélican. Voilà!
-
---Et en quoi suis-je un pélican, mon bonhomme.
-
---En ce que tu ne manges jamais rien de bon. Tu as peur qu'il n'en reste
-pas assez pour nous. C'est pourquoi je te compare à l'oiseau qui s'ouvre
-le ventre pour nourrir ses petits enfants.
-
---Léon! dit Mme Gautripon, vous êtes ridicule.
-
---Moi aussi, maman, dit la petite Émilie avec une adorable candeur.
-Quand Léon a parlé du pélican, j'ai pensé tout de suite: Oh! c'est bien
-papa!»
-
-Jean-Pierre grignotait son pain comme à l'ordinaire; mais, si quelqu'un
-l'avait surveillé d'un peu près, on eût probablement remarqué que du
-revers de la main il s'essuyait le coin de l'oeil.
-
-Bréchot, lorsqu'il entra, portait comme un nuage autour du front. Il
-serra la main de son ami, s'inclina poliment devant madame et se laissa
-embrasser par les enfants. Le maître d'hôtel s'empressa de le servir,
-mais personne ne demanda ce qui le rendait maussade. Ce joyeux compagnon
-avait la matinée souvent mélancolique. Mme Gautripon lui adaptait à ce
-propos un vieux dicton bien connu:
-
-«Bréchot du soir, espoir, disait-elle; Bréchot du matin, chagrin.»
-
-Il arrive souvent que les hommes trop aimables dans le monde sont
-moroses à la maison. Toutes leurs grâces se dépensent au dehors, et il
-n'en reste plus pour l'intérieur.
-
-Mais cette fois ce n'était pas une perte de quelques milliers de louis
-qui voilait cette physionomie sereine. La veille, au cercle, M. Bréchot
-avait été lardé de plaisanteries fines dont le sens lui échappait. En
-feuilletant les petits journaux scandaleux qui s'abattent sur la vie
-privée parce qu'on leur défend de parler politique, il avait cru
-rencontrer des allusions indirectes à sa vie, à ses amours, à certain
-hôtel des Champs-Élysées. On parlait à mots couverts d'un scandale
-récent qui devait se dénouer sur le terrain d'après les uns, qui allait
-être étouffé sous le mépris d'après les autres. Aucun nom n'avait été
-écrit ou prononcé; rien ne prouvait que la famille Gautripon fût en
-cause. Cependant Léon Bréchot se sentait envahi par cette inquiétude
-sourde et cette trépidation intérieure qui annonce aux animaux eux-mêmes
-l'explosion d'un orage.
-
-«Est-ce que les enfants ne vont pas aller jouer? demanda-t-il. Je ne
-veux pas que leur récréation soit retardée par mon inexactitude.»
-
-Le petit Léon répondit:
-
-«Nous ne sommes pas pressés; nous attendrons papa.
-
---Allez toujours, dit la mère, puisque votre ami vous le permet.
-
---Du reste, ajouta Jean-Pierre en déposant sa serviette, j'ai fini.»
-
-M. Bréchot l'arrêta sur sa chaise par un coup d'oeil significatif.
-Madame poussa du pied le bouton d'une sonnerie électrique, on vint
-prendre les enfants et leur père demeura. Les gens devinèrent qu'on
-n'avait plus besoin d'eux, et sortirent.
-
-Il se fit un silence de quelques minutes. Gautripon se tourna vers
-Bréchot et lui dit:
-
-«Tu avais quelque chose à nous conter?
-
---Non, rien. Et toi?
-
---Vivant comme je vis, quelles nouvelles pourrais-je apprendre?
-
---C'est vrai... Madame, avez-vous eu beaucoup de monde hier après-midi?
-
---Personne absolument, pour la première fois de la vie.
-
---Étrange! Vous n'avez aucune idée de ce qui a pu retenir tous vos amis
-chez eux, tandis que vous les attendiez chez vous?
-
---C'est un hasard auquel il faut s'attendre lorsqu'on choisit un jour.
-Tantôt on a la foule et tantôt pas un chat, selon le vent.
-
---Vous n'avez pas entendu dire qu'il fût rien arrivé ici?
-
---Quand?
-
---Mercredi soir.
-
---Mais non, rien que je sache.
-
---Et toi, Jean-Pierre, tu n'as rien entendu dire?
-
---Absolument. Que crains-tu?
-
---Eh! parbleu! je crains tout! Est-ce que l'on n'est pas à la merci du
-premier venu, dans les situations comme la nôtre? Il n'y aura ni repos
-ni sécurité possible tant que je n'aurai pas tué un de ces insolents
-bavards.
-
---Léon! s'écria Émilie. Vous voulez donc me faire mourir?
-
---Bah! dit Jean-Pierre. Laissez-le dire. Il ne tuera personne; c'est moi
-qui vous le promets.»
-
-Sur cette assurance, on sortit de table.
-
-Une demi-heure après, le beau Lysis de la Ferrade, laissa tomber sa
-tasse de thé en apprenant la nouvelle la plus invraisemblable du monde.
-On venait lui annoncer que M. Gautripon en personne était debout dans
-l'antichambre et sollicitait un entretien.
-
-Le créole se recueillit un instant, prit sa résolution et dit au valet
-de chambre:
-
-«Faites entrer.»
-
-M. Gautripon se présenta le front haut, l'oeil brillant, les lèvres
-pâles et imperceptiblement crispées; toutefois son attitude n'avait rien
-de provoquant. Il s'arrêta sur le seuil, le chapeau à la main, en homme
-qui demande une deuxième permission avant d'entrer.
-
-M. de la Ferrade l'interpella d'une voix vibrante:
-
-«Monsieur, lui dit-il, si vous êtes venu ici pour me contraindre à faire
-ce que mes amis désapprouvent, je vous préviens qu'au premier geste je
-vous tue comme un chien. C'est à vous de savoir si vous voulez sortir
-vivant d'ici.
-
---Monsieur, répondit Gautripon, vous vous méprenez sur le but de ma
-visite. On m'a dit que vous refusiez de me rendre raison parce que vous
-ne saviez pas le secret de ma vie. Quoique la prétention soit bizarre en
-elle-même et très-douloureuse pour moi, je m'y soumets, et je viens
-faire entre vos mains une sorte de confession générale; mais lorsque
-vous m'aurez rendu l'estime que je mérite, je compte que vous m'offrirez
-spontanément l'occasion de mourir ou de vous tuer comme un homme.
-
---Asseyez-vous et parlez, dit Lysis.»
-
-
-
-
-III
-
-
-«Monsieur, dit Gautripon, vous m'écouteriez mal et d'un esprit prévenu,
-si je commençais mon récit par le commencement. Sachez d'abord quels
-sont mes moyens d'existence.
-
-«Je suis teneur de livres aux _Villes-de-Saxe_ et professeur de
-littérature française dans trois couvents de la rive gauche. Veuillez
-jeter les yeux sur ce petit dossier qui contient les noms des
-établissements qui m'emploient, la date de mon entrée en fonction, le
-chiffre de mes salaires annuels, les certificats de mon patron et de
-Mmes les supérieures, en un mot la preuve palpable que depuis sept
-années je travaille régulièrement dix heures par jour en moyenne pour
-gagner trois mille francs.»
-
-Le marquis étendit nonchalamment la main, prit les papiers, les
-feuilleta du bout du doigt comme par acquit de conscience et les jeta
-sur la table en disant:
-
-«Budget des recettes!
-
---J'entends, répondit l'infâme. C'est le budget des dépenses qui vous
-intéresse surtout.
-
---Naturellement.
-
---Tout est prévu, monsieur. Vous pensez bien qu'on n'affronte pas un
-examen de cette gravité sans s'y être préparé avec soin. Donc je vous
-prouverai que mes dépenses, à moi, n'excèdent pas mon humble revenu. Ma
-comptabilité privée est en ordre: c'est bien le moins quand on est
-comptable par état! Mais, avant de vous mettre sous les yeux mon petit
-livre de dépenses, je prends la liberté d'appeler votre attention sur le
-métier pénible que je fais et sur la patience avec laquelle je l'exerce.
-Un homme qui travaille assidûment dix heures par jour pendant sept ans
-n'est pas ouvrier pour la forme; on ne peut guère le confondre avec ces
-mendiants, ces voleurs et ces vagabonds qui font semblant d'avoir un
-gagne-pain. Qu'en pensez-vous?
-
---Nous verrons bien.
-
---Voyez tout de suite. Voici tout le détail de mes dépenses annuelles,
-depuis le loyer de la mansarde que j'habite seul, rue Ponthieu, jusqu'à
-la pension que je paye pour ma nourriture: trois cents francs pour mes
-déjeuners, rue de la Vieille-Estrapade, au cabaret du _Fidéle cocher_;
-douze cents francs pour mes dîners: potage, un plat de viande, pain à
-discrétion, à l'hôtel Gautripon, avenue des Champs-Élysées.
-
---Ma foi! dit le créole, voilà qui devient original. Puisque nous sommes
-en si bon chemin, monsieur, j'espère que vous allez tirer un troisième
-cahier de votre poche et me prouver, pièces en main, qu'avec vos douze
-cents francs Mme Gautripon fait marcher son ménage et place quelque
-chose à la caisse d'épargne.
-
---Jeune homme, vous m'étonnez. Je croyais en avoir assez dit pour
-obtenir au moins une trêve de plaisanterie. Vous voyez si j'ai l'air
-d'un élégant, vous savez si j'ai la réputation d'un viveur; on ne vous a
-jamais conté que j'eusse touché une carte; vous ne m'avez pas rencontré
-le cigare à la bouche; vous ne m'avez jamais vu passer en voiture, car
-l'omnibus lui-même est un luxe que je m'interdis. Vous devez donc
-supposer, si vous avez un peu de logique, que ce n'est ni l'amour des
-plaisirs ni l'horreur du travail qui m'a fait accepter la position dont
-il s'agit. Serait-ce la vanité de paraître? Encore moins. Je sais ce
-qu'on pense de moi dans le monde, et bien avant l'injure publique que
-vous m'avez faite j'ai supporté plus de dédains polis et d'impertinences
-déguisées qu'il n'en faut pour user la patience d'un saint.
-
---Vous auriez dû nous dire tout de suite ou nous faire dire par deux
-sous-officiers que votre tolérance conjugale était vierge de
-spéculation. Si le monde est impitoyable pour certain genre de calculs,
-il est plein d'indulgence pour les plus étonnantes faiblesses de
-l'amour.
-
---Vous vous trompez obstinément, monsieur. Je n'ai pas d'amour pour la
-personne qui traîne mon nom à quatre chevaux. Non-seulement je ne lui
-suis rien, mais il n'y a jamais rien eu entre elle et moi. Si j'avais
-commis l'infamie de lui baiser seulement la main, je mériterais
-l'épithète dont on me gratifie dans votre monde. Mme Gautripon n'est pas
-même mon amie, quoique je ne nourrisse aucun ressentiment contre une
-pauvre créature mal dirigée. Les enfants sont miens de par la loi, qui
-n'en peut mais, de par l'église, qui n'est pas infaillible, de par mon
-affection, que je place où bon me semble; mais vous n'avez pas fait une
-découverte bien subtile en devinant qu'ils sont nés de mon ami Bréchot.
-
---Votre ami?
-
---Mon ami, car je lui serrais encore la main il y a une demi-heure.
-
---Mon cher monsieur Gautripon, il est temps que vous entriez dans la
-voie des explications catégoriques. Votre affaire ne m'avait jamais paru
-limpide; mais plus vous m'en parlez, plus il me devient impossible d'y
-rien comprendre.
-
---En effet; mais le peu que je vous ai dit a suffi pour détendre un peu
-la raideur de votre premier accueil. Si vous n'êtes pas tout près de
-m'accorder votre estime, vous ne me méprisez plus aussi résolûment que
-ce matin. Votre mauvaise opinion n'est pas déracinée, je le vois, mais
-elle s'ébranle. Est-ce vrai?
-
---Pas encore. Cependant je suis curieux de savoir où vous me conduisez.
-
---C'est tout ce qu'il me faut. Vous pouvez maintenant écouter l'histoire
-de ma vie, et vous m'excuserez à l'avance, si le détail en est un peu
-long.
-
---Soit.
-
---Veuillez seulement me promettre deux choses.
-
---Qui sont?
-
---La première, de vous battre avec moi, si mon présent et mon passé vous
-paraissent absolument honorables, s'il n'y a pas dans ce récit une seule
-circonstance où vous vous seriez conduit mieux que moi.
-
---Ceci, monsieur, est trop élémentaire pour être mis en question. Après?
-
---Promettez-moi le secret absolu dans le cas où vous me rendriez toute
-votre estime. Si messieurs vos témoins voulaient savoir les faits qui
-m'ont réhabilité à vos yeux, vous leur répondriez seulement que vous me
-connaissez à fond, et que vous me tenez pour honnête homme.
-
---Volontiers.
-
---Merci, monsieur. Je commence. La condition où je suis né (vous l'avez
-peut-être entendu dire) n'était pas seulement humble, elle était
-misérable. Je ne dis pas cela dans l'intérêt de ma défense: la misère
-n'est qu'une excuse, et c'est une justification que j'entreprends; mais
-il faut que nous suivions dès les premières étapes la fatalité qui m'a
-conduit ici. Ma mère faisait des ménages à Metz; mon père était un de
-ces colporteurs qui roulent de village en village avec leur boutique au
-dos. Ni l'un ni l'autre ne savait lire: l'idée de m'envoyer à l'école ne
-leur vint pas même en esprit. Je voyais la bonne femme tous les matins
-et tous les soirs, le père une ou deux fois par semaine. Quelques
-voisines aussi pauvres que nous me gardaient pendant la journée, mais je
-leur échappais souvent. Sitôt la porte ouverte, je courais battre le
-pavé et patauger dans les ruisseaux de la ville. Récréation prophétique,
-pensez-vous. On commence dans le ruisseau et l'on finit dans la boue!
-Seulement les ruisseaux de Metz me salissaient jusqu'aux oreilles,
-tandis que la fange parisienne, où le destin pensait me noyer, n'a pas
-encore éclaboussé mon âme, Dieu merci!
-
-J'avais six ou sept ans lorsque ma pauvre mère fit une chute dans un
-escalier, fut portée à l'hôpital et mourut. Mon père ne pouvait plus me
-laisser à moi-même: il me prit avec lui dans ses courses et m'enseigna
-le métier, petit à petit. Nous vivions le long des routes, mangeant sur
-nos genoux et couchant tantôt ici, tantôt là, dans les granges plus
-souvent qu'à l'auberge. L'exercice et l'air des champs me fortifiaient à
-vue d'oeil; j'avais toujours du pain, quelquefois du lard, et ceux même
-qui ne nous achetaient rien nous faisaient assez bon visage. C'est le
-seul temps dont je me souvienne avec plaisir. Je sentais mes jambes
-pousser, l'ambition me venait aussi: que dis-je? j'en avais plutôt deux
-qu'une. Je rêvais de gagner quelques sous par moi-même, ce qui ne tarda
-pas longtemps. Mon autre idée, c'était de m'élever au-dessus de mon état
-en apprenant à lire et à écrire. J'avais remarqué, chemin faisant, que
-dans presque tous les villages il y avait un maître d'école, et que cet
-homme était plus honnête et plus obligeant que les autres. Avec cela,
-nous avions une heure ou deux à perdre chaque soir, tandis que les
-paysans soupaient ou faisaient la veillée. Mon père employait ce temps à
-fumer sa pipe ou à compter les gros sous.
-
-Pour avoir de l'argent à moi, je lui dis que ma compagnie ne lui servait
-de rien, tandis qu'en courant les villages pour mon compte je gagnerais
-au moins ma nourriture. Il commença par répondre que j'étais trop petit,
-mais je parvins à le convaincre: il demanda crédit pour moi à un
-marchand de demi-gros qui lui vendait, et je me vis colporteur à huit
-ans, avec quinze francs de marchandises, et souvent plus, sur mes
-petites épaules. En été, je débitais de l'amadou, des briquets, des
-chapeaux de paille. En hiver, c'était presque toujours un baril de
-harengs, qui me coûtaient un sou la pièce et que je vendais deux. Ma
-petite taille appelait l'attention, et ma grande volonté de réussir
-intéressait tout le monde. Les paysans me tiraient doucement par
-l'oreille et disaient: «Tu dois être Juif; il n'y a que les Juifs pour
-être marchands de si bonne heure.» Je répondais en faisant le signe de
-la croix, et les femmes venaient m'embrasser. Quelques-unes me
-glissaient deux liards dans la main, mais j'étais déjà trop fier pour
-recevoir l'aumône. Bien m'en a pris, monsieur, car, si j'avais empoché
-des liards à huit ans, j'eusse accepté des millions à vingt-huit, et je
-n'aurais plus le droit de me couper la gorge avec vous.
-
-Le premier jour où je possédai deux francs d'argent mignon, je les
-portai gaillardement à un vieux maître d'école. Je croyais, dans mon
-innocence, qu'étant plus âgé que les autres, il devait en savoir plus
-long. «Je veux, lui dis-je, m'instruire selon mes moyens: voici tout ce
-que j'ai pour le moment; combien de lettres apprend-on pour quarante
-sous?» Ce vieillard était un digne homme; il rit de la naïveté, me
-rendit mon argent, me donna un abécédaire et me dit: «Toutes les fois
-que tu passeras par chez nous, je te promets une leçon d'une heure, et
-nous allons commencer dès ce soir.» Je répondis fièrement que je ne
-voulais rien pour rien. «Petit bêta! s'écria-t-il, sache que
-l'instruction n'est pas une marchandise, car personne, pas même le roi,
-ne pourrait la payer ce qu'elle vaut.»
-
-Tous les maîtres à qui je m'adressai ne furent pas si généreux; il est
-vrai qu'ils n'avaient pas tous de quoi vivre. L'important, c'est qu'en
-deux ou trois mois mes petits relais scolastiques furent installés dans
-les villages où mon négoce me conduisait. Le père se fâcha lorsqu'il sut
-que j'avais gaspillé plus de cinquante francs dans les écoles; mais,
-quand il me vit prendre un almanach sur la fenêtre de l'auberge et lire
-couramment la première page, il se mit à pleurer de joie comme un vrai
-père qu'il était.
-
-Pardonnez-moi, monsieur, la prolixité de ces détails. Voilà plus de sept
-ans que je vis en moi-même sans pouvoir m'ouvrir à personne. L'homme est
-un animal sociable après tout. Quand il n'a pas un ami sérieux à qui
-parler, il montrerait le fond du sac à son plus mortel ennemi.
-
-Trois ans d'étude à bâtons rompus et de lecture sur le pouce m'élevèrent
-au modeste niveau de mes maîtres. J'en savais autant qu'eux; ils le
-disaient eux-mêmes avec une pointe d'orgueil. Non-seulement je lisais
-l'imprimé et le manuscrit, mais j'écrivais passablement; je calculais
-vite et de tête; j'avais une teinture d'histoire; je possédais la
-géographie des quatre-vingt-six départements; un jeune desservant de la
-Lorraine allemande m'avait mis au latin et commençait à m'embaucher pour
-le séminaire. Je ne pouvais pas accepter, et pourtant j'aurais bien
-voulu devenir un gros curé de village, salué sur les routes à grands
-coups de chapeau! Mais le devoir me défendait d'abandonner le père,
-maintenant que je lui rapportais cinq ou six francs par mois sans lui
-coûter un sou.
-
-J'étais bien décidé à lui taire les avances qu'on m'avait faites; mais
-lui-même m'apprit un jour qu'il avait disposé de moi. J'avais bientôt
-douze ans; c'était au milieu de septembre; nous nous trouvions au
-village de Magny-sur-Seille, et nous venions de nous coucher ensemble,
-ce qui nous arrivait tous les huit jours environ. Le bonhomme me conta
-que plusieurs personnages, entre autres un conseiller de préfecture,
-avaient entendu parler de moi, que les autorités pensaient à faire
-quelque chose pour un petit garçon qui s'était si bravement élevé
-lui-même, et que le proviseur du collége royal m'attendait le lundi pour
-me tâter à fond.
-
-«S'il est content de toi, dit mon père, tu seras éduqué, nourri, logé,
-tout enfin, jusqu'à l'âge de dix-huit ou vingt ans, et alors, en
-travaillant encore un peu plus, tu pourras devenir quelque chose de
-grand et de beau, comme un brillant capitaine ou un puissant
-sous-préfet, avec l'aide de Dieu.»
-
-L'idée de m'élever si haut me fit rire et rougir à la fois.
-
-«Mais, papa, répondis-je, si l'on me faisait capitaine, qu'est-ce que
-vous seriez donc? Colonel ou général?
-
---Moi, dit-il, je serai encore plus pauvre qu'à présent, car je ne
-pourrai plus porter la balle; mais tu me prendras avec toi, et tu ne me
-laisseras manquer de rien. Maintenant je gagne ma vie; je peux donc me
-passer de mon fils et le prêter au gouvernement pour qu'on l'instruise.»
-
-Je remerciai mon père de ses bontés, et le lundi suivant je comparus
-devant le proviseur de Metz. Les vieux bâtiments du collége étaient
-imposants; de ma vie je n'étais entré dans une maison si haute. Mon père
-s'assit dans la cour, et l'on m'introduisit dans une salle écrasante, où
-cinq ou six messieurs m'attendaient autour d'un grand tapis vert. Tout
-cela m'éblouit sans m'intimider; je répondis aux questions comme un
-vaillant petit homme. Quelque chose de vif et d'impétueux comme un
-battement d'ailes me portait. Je ne suis devenu timide qu'après avoir
-subi plusieurs affronts immérités. Mon examen fut magnifique: le
-proviseur et ceux qui siégeaient avec lui déclarèrent que j'irais loin.
-On fit chercher mon père, qui entra pâle et tremblant et fléchit le
-genou, sans y penser, devant la table verte comme devant un
-maître-autel. M. Coubertin, le proviseur, lui dit qu'on m'admettait à
-bourse entière avec le trousseau complet, qu'il aurait seulement à payer
-mes menus plaisirs.
-
-«Quant à ça, répondit-il naïvement, il saura bien le gagner lui-même:
-permettez-lui seulement d'ouvrir une boutique en récréation.»
-
-Pauvre bonhomme de père! il ne me quitta plus jusqu'au jour de la
-rentrée, et il me conduisit lui-même de village en village chez tous les
-maîtres qui m'avaient ouvert la porte du collége. Je fus fêté, Dieu
-sait! et régalé à la ronde. L'homme aux quarante sous me demanda ma
-protection, si jamais je devenais ministre. Le curé qui m'avait appris
-la grammaire latine crut devoir me prémunir contre les entraînements du
-monde. Braves gens! mais, monsieur, nous ne sommes pas ici pour nous
-attendrir.
-
-J'ai passé quatre années au collége de Metz, toujours premier dans ma
-classe, et comblé de prix à la distribution. Mes camarades me
-considéraient et m'aimaient, les professeurs étaient pleins de bonté
-pour moi; le préfet, le général et les premiers magistrats de la cour
-royale s'intéressaient à ce bambin miraculeux et se disputaient le
-plaisir de le protéger. Le principal libraire de la ville, qui était le
-meilleur et le plus généreux des hommes, me faisait sortir le dimanche;
-il retenait mon père à dîner ce jour-là, quand par hasard il se trouvait
-à Metz: autrement le père et le fils auraient mangé au cabaret. Je
-m'ébattais au milieu des beaux livres comme un poulain dans le foin
-fraîchement coupé; bref, j'étais le plus heureux gamin de la terre, et
-je ne désirais rien au-delà de ce que j'avais. Seulement, le jour des
-prix, le préfet me décernait sur sa cassette un bel ouvrage doré sur
-tranche, et M. le proviseur, dans un petit discours de dix lignes,
-louait la générosité de M. le préfet, la sienne, celle des autorités et
-la magnificence du gouvernement, qui appelait le fils d'un misérable
-porte-balle aux bienfaits de l'instruction classique. Certes, je n'avais
-pas le coeur assez bas pour renier mon père ou pour rougir du métier qui
-nous avait nourris; mais je ne comprenais pas pourquoi tous ces
-messieurs ravalaient en public un honnête homme sous prétexte d'honorer
-son fils. Le père Gautripon n'était pas susceptible; cependant, la
-troisième fois qu'il vint assister à ma gloire, il me dit en sortant du
-collége:
-
-«Qu'est-ce que je leur ai fait pour qu'ils parlent toujours de moi? Je
-suis colporteur, on le sait bien. J'aimerais mieux être rentier,
-d'autant plus que les jambes n'iront pas toujours; mais pour ça il me
-manque une chose indispensable, les rentes.»
-
-Cela lui vint plus tôt qu'il ne pensait, et, grâce à moi, dont je conçus
-un orgueil légitime.
-
-Je venais d'achever ma troisième, et j'étais en vacances chez
-l'excellent libraire, qui ne se vantait pas de ses bienfaits. Un matin,
-mon père arriva, plus animé qu'à l'ordinaire, avec une pointe de vin
-dans l'oeil. Il m'embrassa deux ou trois fois de suite, ce qui n'est
-guère dans l'habitude des pauvres gens:
-
-«Nous irons à Paris, me dit-il, et tu travailleras sous les premiers
-maîtres du monde. Ceux d'ici ne sont que des ânes; je leur ferai cadeau
-de ma balle, et ils se l'accommoderont comme un bât. Au diable le
-commerce! au diable les Messins!... excepté vous, monsieur Alcan!»
-
-L'exception était pour mon hôte. Je crus d'abord que le pauvre bonhomme
-avait perdu la raison, mais il s'expliqua: nous comprîmes que deux
-maîtres de pension étaient venus de Paris à Metz en remonte, que M.
-Baudelocque et l'invincible Mathey, concurrents bien connus, avaient
-livré un grand combat autour de ma petite personne, et que j'appartenais
-au vainqueur. Je n'ai su que le lendemain quel poids M. Mathey avait
-jeté dans la balance: il assurait six cents francs par an à mon père
-jusqu'à la fin de mon éducation. C'était plus que nous n'avions gagné à
-nous deux dans notre meilleure année.
-
-Vous êtes riche, monsieur, vous l'étiez avant de naître. Ce chiffre de
-six cents francs, qui fut la source de tous mes malheurs, ne représente
-à votre esprit qu'une poignée d'or, un présent du 1er janvier, une
-bagatelle de chez Tahan, un mois de bouquets chez la fleuriste. Pour un
-pauvre petit garçon comme j'étais, cela représentait la fortune et la
-gloire. Je voyais mon vieux père exempté du travail, affranchi du besoin
-jusqu'au moment où je pourrais choisir un état. J'étais fier de devoir
-son indépendance à moi seul; je m'admirais de soutenir le chef de ma
-famille dans un âge où mes camarades coûtaient à leurs parents. Mon
-travail valait donc bien cher? J'étais donc un enfant d'un mérite hors
-ligne, puisqu'on achetait à grand prix l'honneur de me donner des
-leçons? M. Mathey s'était engagé envers nous par-devant notaire; il
-avait payé six mois d'avance et donné cent francs pour notre voyage, qui
-n'en coûtait que soixante-dix. Je grillais de courir la ville et
-d'annoncer à tous les passants une si magnifique aubaine. Le père me
-défendit d'en parler. Nous n'avons pas besoin, dit-il, de conter nos
-affaires à ces grigous de Messins.
-
-Lorsqu'il eut liquidé son commerce, vendu ses quelques meubles et payé
-ce qu'il devait, il lui resta tout juste l'argent de M. Mathey. Cet
-homme, qui travaillait depuis quarante-cinq ans (il en avait
-cinquante-sept), n'avait pu mettre un sou de côté dans une vie si rude.
-Nous n'aurions eu d'autres bagages que ses souliers de rechange et mes
-livres de prix, si le bon proviseur, que j'embrassai en pleurant, n'eût
-envoyé à la diligence tout mon trousseau, qu'il me donnait. Mon père
-s'installa dans le haut du faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de
-vins logeur qu'il connaissait du pays. Il conserva jusqu'à sa mort la
-même petite chambre au fond d'une cour sans soleil, et c'est là que
-j'allais l'embrasser tous les dimanches entre les deux repas de ma
-pension.
-
-Je fus bien accueilli des maîtres et des élèves, parmi lesquels était
-déjà Léon Bréchot. Mes premières relations avec lui datent du jour même
-de la rentrée. Je le vois encore debout devant la petite boutique où la
-portière vendait des billes et des gâteaux. Une poignée d'or et d'argent
-qu'il étalait m'effraya; je me demandai s'il n'avait pas volé son père:
-il me semblait impossible qu'un garçon de notre âge possédât honnêtement
-un tel trésor. Du reste, il était le plus grand de la moyenne cour; je
-ne l'ai dépassé que vers la rhétorique; à quinze ans, il avait presque
-la tête de plus que moi. Sa figure était déjà fort agréable; il riait à
-tout propos et disait ce qui lui passait par la tête. Tout le monde
-l'aimait, d'autant plus qu'il régalait tout le monde. Du plus loin qu'il
-m'aperçut, il me cria:
-
-«Eh! nouveau! par ici! Qu'est-ce que tu veux manger? C'est moi qui
-paye!»
-
-J'allais répondre fièrement que je n'avais besoin de personne, et je
-cherchais le papier où mon père m'avait enveloppé quelques sous,
-lorsqu'un large morceau de tarte aux pommes vint s'appliquer contre mon
-oeil. Je sautai sur Bréchot pour lui apprendre à vivre, mais il était
-plus fort que moi. Il me roula par terre et profita de son avantage pour
-me fourrer la tarte dans la bouche et un peu de sable avec. Je me
-relevai tout honteux, les yeux pleins de larmes, et les courtisans du
-vainqueur commençaient à me huer; mais il me tendit la main avec une
-bonne grâce irrésistible, et me dit:
-
-«Tu es un petit brave, et je suis une grande bête. Pardonne-moi, et
-touche là. Comment t'appelles-tu?
-
---Gautripon.
-
---Ah! Gautripon le fort?
-
---Oui. Comment sais-tu ça?
-
---Parce que tout se sait. Tu arrives de province pour rafler tous les
-prix.
-
---Je suis de Metz.
-
---Eh bien! ce n'est pas moi qui te ferai concurrence. Je ne travaille
-qu'en gymnastique, et je ne suis fort qu'au trapèze. Tu me feras mes
-versions, veux-tu?
-
---Je veux bien.
-
---Et je te payerai des gâteaux.
-
---Je ne veux pas.
-
---Du coeur et de l'honneur? Vive la Lorraine! Aristide Gautripon, tu
-seras mon ami.
-
---Quand je te connaîtrai, Alcibiade!»
-
-Le sobriquet d'Alcibiade lui resta pour plus de trois mois, mais il
-était trop bon enfant pour m'en garder rancune. Ce fut moi qui le tins à
-distance et qui répondis froidement à toutes les avances qu'il me fit.
-Quelque chose me disait que l'amitié n'est possible qu'entre égaux, que
-ce grand garçon cousu d'or était trop au-dessus de moi par la fortune,
-que j'étais trop supérieur à lui par le goût du travail et le sérieux de
-l'esprit. D'ailleurs, j'eus peu d'occasions de le fréquenter cette
-année-là, car je passais presque toutes les récréations à l'étude. Mes
-premières places au collége n'avaient pas été bonnes; mon professeur
-disait: Il ira bien, mais il est en retard sur les élèves de Paris.
-J'avais à coeur de soutenir ma réputation et de payer ma dette: je fis
-de tels efforts que le patron qui n'était pas tendre me conseilla de me
-ménager. Je promis tout ce qu'on voulut, mais je travaillai de plus
-belle, si bien qu'aux vacances de Pâques j'étais premier en tout sans
-conteste, comme Bréchot était dernier sans rival. Tous les prix du
-collége m'appartenaient par avance, et l'on ne doutait pas que je ne
-fisse merveille au concours général.
-
-Mais M. Mathey commit une imprudence au moment décisif. La première fois
-qu'il nous conduisit à la Sorbonne, il me prit à part dans la rue, et
-m'expliqua, chemin faisant, qu'il était content de moi, que j'avais fait
-des efforts méritoires, mais que tout cela n'était rien, si je ne
-réussissais pas au concours. Il me rappela les sacrifices qu'il
-s'imposait, non-seulement pour moi, mais pour ma famille.
-
-«Vous sentez bien, me dit-il, que cinq ou six pauvres prix du collége ne
-sauraient payer tout cela. J'en ai deux cent cinquante tous les ans, des
-prix du collége, et remportés souvent par des élèves qui payent dix-huit
-cents francs de pension. Ce qui pose une maison, c'est le succès au
-concours; c'est pour cela et non pour autre chose que nous allons
-chercher jusque dans les bas-fonds de la société trois ou quatre sujets
-que nous payons au poids de l'or. Voici Baudelocque qui débouche sur la
-place à la tête de ses troupes. Baudelocque est un vieil avare; il
-aurait pu vous enrôler l'année dernière, et il s'est tenu à quelques
-pièces de cent sous. _Macte animo, generose puer!_ Faites-lui honte de
-son avarice en lui soufflant le premier prix, car enfin, s'il nous
-battait, après ce qui s'est passé à Metz, il pourrait dire que j'ai jeté
-mon argent par les fenêtres.»
-
-Cet encouragement féroce aurait exaspéré un jeune homme moins docile ou
-moins consciencieux que je n'étais. Mon respect et ma reconnaissance
-pour l'homme qui nous donnait du pain ne me permirent pas de le juger:
-il me sembla que le devoir en personne m'avait parlé par sa bouche; mais
-le but fut dépassé. Il se trouva que M. Mathey m'avait administré une
-trop forte dose de bon vouloir. Son exhortation éveilla chez moi tout un
-monde de sentiments et d'idées dont je n'avais que faire pour traduire
-en français une demi-page de grec. Je perdis la moitié du temps à
-m'éperonner moi-même, à me dire qu'il s'agissait d'engagements sacrés,
-et que l'honneur de la famille était au bout de ma plume. A force de
-vouloir me surpasser, je tombai tout à fait au-dessous de moi-même, et
-je n'obtins pas seulement le huitième accessit. Ce triste résultat se
-connut dans les vingt-quatre heures; j'en fus tellement accablé que je
-faillis tomber malade et renoncer forcément aux autres épreuves du
-concours. Le patron me releva d'un coup de fouet par cette phrase à
-jamais mémorable:
-
-«N'oubliez pas, mon cher, que jusqu'au 8 août la santé est votre premier
-devoir!»
-
-La conscience et la volonté vinrent en aide à ma jeunesse: je guéris, et
-je pris part à toutes les compositions de fin d'année, mais avec un
-succès constamment négatif. Deux ou trois de mes camarades, classés bien
-après moi par les professeurs du collége, se virent couronnés en
-Sorbonne. Mon nom n'y fut pas prononcé: pas plus de Gautripon que de
-Bréchot! Léon trouvait cela très-comique; il disait:
-
-«Je réclame! si Gautripon, qui va au concours et qui est fort, n'a pas
-de prix, je dois les avoir tous, moi qui n'ai pas concouru et qui suis
-cancre.»
-
-Le sort qui m'avait fait ces tristes débuts ne se lassa guère de me
-poursuivre. Un effort soutenu, un travail acharné, sans récréations ni
-vacances n'aboutit qu'à deux ou trois demi-succès sans proportion avec
-les sacrifices que la pension faisait pour moi. Je conservais au collége
-une supériorité écrasante: mes moyens me trahissaient au concours: tout
-ce que j'avais acquis s'échappait de ma tête comme d'un vase fêlé. Le
-souvenir des échecs précédents venait encore aggraver ma faiblesse: je
-ressemblais à ces soldats qui sont vaincus avant de se battre, parce
-qu'ils n'ont jamais livré bataille sans être vaincus.
-
-M. Mathey, c'est une justice à lui rendre, ne me reprochait pas en face
-un malheur si obstiné. Il assistait à mes efforts et voyait par ses yeux
-que je ne me ménageais guère; quelquefois il m'appelait son pauvre
-Gautripon; voilà tout. L'affaire ne lui semblait pas absolument
-désespérée; je pouvais tout réparer en un jour, apporter à la pension un
-de ces prix d'honneur que Baudelocque inscrivait en lettres d'or sur
-l'enseigne de sa boutique. En attendant, l'habile industriel exploitait
-mes insuccès mêmes qui donnaient à sa conduite une couleur de
-générosité. Lorsqu'un père se plaignait de payer quatre francs un
-carreau de vingt sous, le patron prenait un air modeste et disait:
-
-«Nous supportons des charges assez lourdes. Il y a de pauvres garçons
-que j'élève gratis, dont la famille même est nourrie à mes frais.
-Qu'est-ce qu'ils me donnent en échange? Un accessit par-ci par-là. Voyez
-l'élève Gautripon.»
-
-Les subalternes de la pension n'imitaient pas la réserve et la
-délicatesse du maître. Quand mon père venait toucher son semestre, le
-caissier lui disait:
-
-«Eh! vieux farceur, c'est vous qui avez fait la bonne affaire en nous
-colloquant votre fruit sec! Enfin! ce qui est dit est dit. Voici vos
-trois cents francs; mettez votre croix là, sur la marge.»
-
-Quand par malheur une table se mutinait au réfectoire à propos d'un
-gigot trop mûr ou d'une omelette brûlée, l'inspecteur de service ne
-manquait jamais de crier:
-
-«Il y a pourtant ici des messieurs qui dans leur famille n'ont pas
-toujours eu du pain noir.»
-
-Si quelques jeunes seigneurs, sous les ordres de Léon Bréchot, se
-mettaient à guerroyer contre un maître d'étude, le malheureux se
-vengeait en nous disant d'un air de menace:
-
-«Prenez garde! Qui sait si l'un de vous ne sera pas forcé, pour vivre,
-de se faire _pion_ comme moi?»
-
-En été, quand la chaleur devenait accablante, la pension allait deux
-fois par semaine aux bains froids. Tous les baigneurs s'inscrivaient
-d'avance sur une liste, mais le préfet des études effaçait avant l'appel
-les noms des élèves punis. Cet homme n'était pas méchant, il n'était pas
-injuste, mais il aimait à faire du zèle et à défendre ostensiblement les
-intérêts de son patron. Il me raya de toutes les listes à partir de la
-seconde année. C'était une économie annuelle de cinq ou six francs pour
-le budget de M. Mathey. Je compris et je me tus. Avais-je le droit de me
-plaindre? ne me payait-on pas sous d'autres formes au double de ma
-valeur?
-
-La lingère se mit à rivaliser d'économie avec le préfet des études. Au
-lieu de me donner du linge neuf et des habits faits pour moi, elle
-m'adjugeait les mises bas de mes camarades, sans se donner la peine de
-les démarquer. Je me battis un jour avec Bréchot pour un de ses
-pantalons qu'il avait reconnu sur moi, et qu'il voulait me reprendre au
-milieu de la cour, histoire de rire! J'étais dans une telle fureur et je
-frappai si fort qu'il m'en garda rancune. Il y avait six mois que nous
-ne nous parlions pas lorsque mon père mourut.
-
-Le pauvre homme ne m'avait jamais dit qu'il fût malade, mais j'avais pu
-remarquer qu'il vieillissait à vue d'oeil. J'ai compris par réflexion
-qu'il était mort de langueur: la vie étroite et renfermée qu'il menait
-dans sa mansarde ne pouvait guère convenir à un marcheur comme lui; il
-s'étiola tout doucement faute d'exercice et de grand air. Peut-être
-aussi les privations qu'il s'imposait sans m'en rien dire
-avancèrent-elles son dernier moment. Son logeur m'a conté depuis que les
-fameux six cents francs de M. Mathey le nourrissaient bien juste. Après
-avoir tout payé rubis sur l'ongle pendant seize ou dix-huit mois, il
-avait eu besoin de recourir au crédit et de manger son semestre
-d'avance. Une chose à laquelle nous n'avions songé ni l'un ni l'autre,
-c'est qu'on vit mieux avec trois cents francs dans nos villages de
-Lorraine qu'avec le double à Paris. Dans tous les cas, j'étais la cause
-innocente de sa mort; s'il était resté au pays, il eût gagné dix ans et
-peut-être davantage.
-
-Ce fut M. Mathey qui m'annonça l'événement un matin que nous revenions
-du collége.
-
-«Mon pauvre Gautripon, me dit-il, armez-vous de courage: vous n'avez
-plus d'autre père que moi. Voici votre exeat; allez rendre les derniers
-devoirs à ce brave homme. Je vous donne votre liberté jusqu'à mardi
-matin; il suffit que vous soyez rentré pour la composition.»
-
-J'étouffais, les sanglots me serraient la gorge; j'avais un nuage devant
-les yeux. Par un mouvement instinctif, je voulus me jeter dans les bras
-du vieillard: n'était-il pas le seul appui qui me restât sur la terre?
-Il m'éloigna doucement et me dit:
-
-«Allez, mon pauvre ami, je comprends votre douleur, j'ai passé par là;
-mais il y a des parents qui m'attendent au salon: le devoir avant tout;
-allez, mon brave, et ne vous faites pas trop de mal!»
-
-Et en même temps il me poussait vers la porte.
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-L'infâme Gautripon fit une pause, essuya la sueur qui coulait de son
-front, et dit au marquis de la Ferrade:
-
-«Vous avez de l'esprit, monsieur; vous comprendrez la pudeur qui
-m'arrête à ce point de mon récit. Je suis venu chez vous pour vous
-livrer tous mes actes, sans restriction. Quant à mes larmes, je les
-garde pour moi.»
-
-Le jeune homme s'inclina avec une politesse qui était presque du
-respect. Gautripon reprit la parole:
-
-«Ce qu'il faut absolument que je vous dise, c'est que mon pauvre père
-avait passé du sommeil à la mort sans mettre ordre à ses affaires. Il
-laissait une quarantaine de francs pour tout bien, et son logeur, livre
-en main, en réclamait cent soixante. Pas un meuble de la chambre n'était
-à nous; les hardes et mes prix valaient peu de chose. Et j'avais des
-funérailles à payer, quelques mètres de terre à acquérir dans un coin de
-cimetière! Cette pauvre machine humaine qui avait travaillé, souffert,
-aimé, n'était plus qu'un embarras dans la maison; le cabaretier
-demandait qu'on l'en délivrât au plus vite. Les logeurs de tout étage,
-grands et petits, riches et pauvres, ne sont que durs aux vivants; ils
-sont impitoyables aux morts. Le mien nous connaissait depuis longtemps;
-il avait professé quelque amitié pour mon père: eh bien! il se lamentait
-devant moi d'avoir à le garder vingt-quatre heures; il l'eût jeté tout
-chaud dans la fosse commune.
-
-Je n'ai pas besoin de vous dire que la promiscuité de la fosse commune
-me faisait horreur. Il n'y a pas de logique qui tienne contre la
-violence d'un sentiment naturel. On a beau se dire à soi-même que tous
-les corps organisés se fondent dans la nature et retournent par
-molécules au grand réservoir; on sait aussi que les tombeaux de marbre
-et les caisses de chêne doublé de plomb n'ont jamais arrêté cette grande
-victorieuse qui s'appelle la décomposition: n'importe! Quelque chose se
-débat en nous contre les vérités les plus évidentes et les raisonnements
-les plus serrés. On ne veut pas tout abandonner de ceux qui nous ont été
-chers; on se cramponne à rien, à moins que rien; on étreint avec passion
-le néant lui-même sous les espèces les plus navrantes; on marchande à la
-terre ce restant de chair et d'os qui bientôt, qui demain ne sera plus
-même un cadavre!
-
-Ma mère était morte à l'hôpital, loin de nous; je ne pouvais penser
-qu'avec un doute affreux à sa sépulture inconnue. J'avais besoin de
-conserver au moins une pierre taillée, un monticule étouffé sous
-l'herbe, quelque chose de visible qui me représentât mon vieux père
-absent pour toujours. Songez, monsieur, que je n'avais ni parents, ni
-amis intimes, que mon enfance s'était éparpillée le long des grandes
-routes, que la pension n'était pour moi qu'un petit bagne pédagogique,
-que ma ville natale était loin, qu'un arrêté préfectoral avait démoli
-depuis longtemps la baraque insalubre où j'avais poussé mon premier cri.
-Peut-être alors excuserez-vous la prétention du petit misérable qui
-voulait acheter un terrain pour y loger les restes de son père.
-
-Le cabaretier du faubourg ne se fit point faute de me dire que j'étais
-fou. Il me prouva que l'enterrement le plus modeste, le tombeau le plus
-simple et la location de deux mètres carrés pour dix ans me coûteraient
-trois cent cinquante francs au bas prix.
-
-«Mettons cinq cents, dit-il, car le premier devoir à rendre à ce pauvre
-bonhomme est de payer les dettes qu'il vous laisse. Savez-vous où
-trouver cinq cents francs dans les vingt-quatre heures? Allez-y!»
-
-Ce jour-là, je me serais vendu corps et âme pour cinq cents francs, si
-je m'étais appartenu.
-
-Je ne songeai pas un moment à puiser dans la bourse de M. Mathey,
-quoiqu'il nous dût un plein trimestre et que la mort de mon père à ma
-première année de rhétorique lui fit une économie de quinze cents francs
-environ. Ce vieil industriel n'avait plus qu'une petite part à mon
-estime: j'étais plus préoccupé des moyens de me libérer envers lui que
-de contracter une nouvelle dette. Mais alors à qui m'adresser? Hors du
-collége et de la pension, je ne connaissais personne. Je me lançai dans
-Paris comme un fou, rêvant tout éveillé et livré sans défense aux
-hallucinations de la fièvre. Les projets les plus incohérents me
-tiraillaient l'esprit en tout sens. Je courus jusqu'aux Tuileries,
-jurant de me frayer un chemin jusqu'à la reine, qui était la providence
-de tous les malheureux; mais au premier geste de la sentinelle je
-m'enfuis. L'idée me vint d'écrire à un riche banquier de la rue Lafitte,
-qui faisait aussi beaucoup de bien; mais je m'avisai par réflexion qu'il
-devait recevoir cent demandes par jour, et que, dans l'hypothèse la plus
-favorable, son argent m'arriverait trop tard. Il fallait découvrir sur
-l'heure un homme riche, bienfaisant, et qui sût mon nom, qui ne fût pas
-exposé à me confondre avec tous ces aventuriers dont Paris fourmille. Je
-songeai au père Bréchot: on le disait inculte et bourru, mais bonhomme;
-il m'avait vu couronner au collége; il avait entendu parler de moi par
-son fils. Cependant n'était-il pas plus simple de m'adresser à Léon
-lui-même, à ce garçon qui faisait sonner l'argent dans ses poches et qui
-jouait au bouchon avec des pièces de cinq francs? Nous étions brouillés,
-il est vrai, mais en présence des grands malheurs les petits
-dissentiments s'éclipsent tout à coup, comme la lueur d'une cigarette
-devant la flamme d'un incendie. Je pensai pour la première fois que les
-hommes sont bien fous de se quereller, de se haïr et de se combattre en
-présence de l'horrible nécessité qui les menace tous. Je repris le
-chemin de la pension, soutenu par une noble espérance: il faut avoir
-dix-huit ans et se sentir capable de tout ce qui est bien pour croire
-ainsi, les yeux fermés, à la générosité d'autrui.
-
-Lorsque j'entrai, les élèves étaient à l'étude et Léon dans sa chambre.
-Je monte tout droit chez lui, j'entre sans frapper, il se lève en
-lançant son livre sous le lit, et me crie d'une voix émue et menaçante:
-
-«Qu'est-ce que c'est?»
-
-Je lui répondis sans me troubler:
-
-«Bréchot, mon père est mort; je n'ai pas de quoi le faire enterrer:
-peux-tu me prêter cinq cents francs?»
-
-Il se jeta dans mes bras et se mit à pleurer avec moi.
-
-A compter de ce moment, monsieur, je ne fus plus seul dans le monde:
-j'avais un ami.
-
-Léon ne me prêta pas toute la somme qu'il me fallait; son tiroir et ses
-poches vidés, il réunit à peine une douzaine de louis. Son père était
-absent, en Espagne, en Italie, je ne sais où, canalisant je ne sais plus
-quelle rivière; impossible de recourir à lui. On pouvait s'adresser au
-caissier de la pension, qui aurait avancé n'importe quelle somme; mais
-Léon ne voulut pas admettre un tiers dans notre confidence.
-
-«Tiens! dit-il en jetant sa montre d'or, sa chaîne, ses breloques et la
-bague armoriée qu'il portait au petit doigt. Vends tout cela et ne
-t'embarrasse de rien: mon père me rendra dix fois ce que je te donne!»
-
-Et comme j'hésitais un peu, il comprit mon scrupule et me dit:
-
-«Toujours fier? toujours le Gautripon de la tarte aux pommes?
-
-«Tu te demandes déjà quand et comment tu pourras t'acquitter? Eh! grosse
-bête, c'est moi qui suis ton débiteur depuis quatre minutes. Tu m'as
-fait découvrir au fond de ma carcasse une mine de sensibilité que je n'y
-soupçonnais pas.
-
---C'est égal; je voudrais...
-
---Quoi? t'acquitter? Eh bien? je vais t'indiquer la méthode. La première
-fois que tu auras cinq cents francs d'économies, tu les donneras de ma
-part à un brave garçon aussi digne et aussi malheureux que toi.»
-
-Je ne sais pas, monsieur, ce qu'un homme du monde eût trouvé à répondre.
-Pour moi, je ne pus que pleurer, que serrer ces mains généreuses, et
-jurer que mon amitié, ma reconnaissance et mon dévouement ne finiraient
-qu'avec ma vie.
-
-«A tout âge, à toute heure, dispose de moi. Commande, et j'obéirai;
-fais-moi du mal, et je te bénirai; le jour où ma mort pourra te servir
-en quelque chose, tue-moi: nous ne serons pas encore quittes!»
-
-Vous souriez, monsieur: cette véhémence de sentiments vous paraît tant
-soit peu ridicule; mais songez que j'avais dix-huit ans, que Léon me
-rendait le plus grand service et le plus désintéressé que j'eusse reçu
-de ma vie. Lorsqu'il me renvoya sous prétexte de se remettre au travail,
-j'éprouvais l'ineffable soulagement de l'homme qui sort d'un gouffre. Je
-me sentais moins seul au monde; il me semblait que mon pauvre père
-n'était plus tout à fait aussi mort.
-
-Quand j'eus rempli mon triste devoir, Léon me reçut comme un frère; son
-amitié pour moi s'était développée plus vite, s'il se peut, que mon
-amitié pour lui. C'est que l'homme a l'esprit singulièrement tourné: il
-sait gré des services qu'il a rendus, et ce qu'il pardonne le moins,
-c'est le mal qu'il a fait lui-même. Nous fûmes bientôt inséparables.
-J'allais travailler dans sa chambre pendant toutes les récréations;
-j'essayais de l'intéresser aux études classiques, si ingrates et si
-rebutantes pour quatre-vingt-dix élèves sur cent. J'obtins souvent le
-sacrifice des mauvais livres qu'il lisait en cachette, j'empêchai plus
-d'un punch, j'éloignai les petits viveurs précoces qui venaient boire et
-fumer en contrebande avec lui. Il m'échappait à chaque instant et
-retournait à ses habitudes; il fallait un effort continu pour fixer
-cette nature excellente, mais mobile et insaisissable par sa légèreté.
-
-M. Bréchot revint en France; il voulut savoir à quel mont-de-piété Léon
-avait confié ses bijoux. Le fait raconté simplement, avec modestie, le
-rendit tout fier. L'heureux père remplaça la montre et la bague et tout
-ce que son fils m'avait abandonné; il joignit à ces présents un cheval
-de mille écus, un phaéton et un groom. Tout cela ne servait que le
-dimanche, mais l'élève en chambre avait le droit d'y penser toute la
-semaine. Léon sollicita quelque chose de plus: il voulut que son père me
-fît sortir de temps à autre, maintenant que je n'avais plus de
-correspondant à Paris. La requête fut octroyée d'enthousiasme, et je
-vois encore le moment où je fis mon premier pas dans le monde sur les
-tapis du père Bréchot. C'était un dimanche, à deux heures; je ne sais
-quel travail à terminer m'avait retenu à la pension jusque-là. Aussitôt
-que le domestique eut entendu mon nom, il courut m'annoncer à M. Léon,
-qui se rua dans l'antichambre et me tira par la main jusqu'au salon. Le
-déjeuner finissait à peine, on fermait les portes de la salle à manger.
-Je tombai au milieu d'une vingtaine d'hommes qui parlaient tous ensemble
-et qui jetaient le feu par les yeux. Le hasard seul avait rassemblé ces
-gens de tous pays et de toute condition, fonctionnaires, marchands,
-ingénieurs, aventuriers, un prêtre, un capitaine en uniforme, un
-voyageur anglais en déshabillé de route. C'était tous les jours pareille
-fête; M. Bréchot tenait table ouverte matin et soir. Il vint à moi,
-rouge comme une pivoine, l'oeil émerillonné comme un faune; il m'écrasa
-la main dans cette poigne étonnante qui faisait depuis tant d'années les
-gros ouvrages de la civilisation. Il me força de prendre du café; il me
-versa de l'eau-de-vie dans un verre et dans la manche. Je le crus ivre
-d'abord, mais j'ai vu par la suite qu'il était toujours ainsi, même à
-jeun.
-
-Dans la journée, il me parla très-posément de son fils, de ses
-espérances, de ses craintes, de ses projets. La légèreté de Léon lui
-faisait peur; il l'avait mis chez M. Mathey pour obéir à la mode, mais
-il regrettait par moments de ne l'avoir pas fait dompter par les
-jésuites.
-
-«Je n'ai aucune estime pour ces gens-là, mais il faut leur rendre
-justice: ils vous matent en dix-huit mois le gaillard le plus
-récalcitrant. Enfin! quand mon drôle sera bachelier, je le prendrai en
-main, et il en verra de grises. Je veux qu'il travaille d'abord et qu'il
-apprenne par lui-même combien l'argent est difficile à gagner. Tous ces
-godelureaux de Paris qui jettent les millions par les avant-scènes
-seraient plus ménagers de l'épargne d'autrui, s'ils avaient seulement
-usé douze fonds de culottes dans une boutique comme la nôtre. Je ne veux
-pas que le garçon se prive, j'ai passé par là, c'est mauvais. Il aura de
-l'argent, mais il le gagnera, morbleu! Plus tard, dame! on verra. Quand
-il sera rangé, marié, père de famille, libre à lui de faire peau neuve
-et de greffer un parfait gentilhomme sur la vieille souche des Bréchot.»
-
-Ce prolétaire était entiché de noblesse, comme presque tous les parvenus
-de notre temps. Par une contradiction bizarre, mais commune, il se
-vantait de s'être fait lui-même, et il se désolait de n'être pas fils de
-quelqu'un. Dans un jour de boisson ou tout au moins de haute fantaisie,
-il avait acheté un titre: il était comte à l'étranger, je ne sais où.
-L'air natal le dégrisa subitement de sa noblesse: il cacha ses
-parchemins neufs avant la visite du douanier. Le pauvre homme n'osa ni
-demander ni prendre en France le nouveau nom qui lui coûtait assez cher;
-il n'entreprit pas même une démarche pour surcharger l'état civil de
-Léon. Tout son effort se réduisit à commander la fameuse bague que
-j'avais livrée au fondeur; mais l'ambition a la vie dure quand elle se
-nourrit de millions. M. Bréchot ne désespérait de rien; seulement il
-avait changé sa tactique. A mesure que Léon s'avançait vers l'âge
-d'homme, son père enregistrait avec soin les vicomtés, les marquisats,
-les duchés qui tombaient en quenouille. Il ne doutait pas qu'un beau
-jour l'héritière de quelque grand nom ne vînt se prendre au piége de sa
-cassette. Nous l'enlevons _avec armes sans bagages_, disait-il en riant
-gros. Il avait le malheur de croire que tout s'achète: une longue
-expérience des hommes expliquait ce préjugé navrant sans l'excuser, à
-mon avis. La transformation d'un Bréchot en Rohan lui paraissait
-vraisemblable dès qu'il était décidé à y mettre le prix. Quant aux
-formes légales qui régissaient cette espèce d'avatar, il ne faisait
-qu'en rire.
-
-«Ce serait bien le diable, disait-il, si je ne trouvais pas un garde des
-sceaux qui eût besoin de cent mille écus.»
-
-Je frémis en écoutant ces théories, et je compris que les affaires
-avaient faussé tout un côté de son esprit.
-
-Au demeurant, notre première entrevue fut la seule où il s'ouvrit un peu
-devant moi. Je retournai chez lui cinq ou six fois jusqu'à la fin de
-l'année, et je ne le vis jamais qu'à table, au milieu d'une cohue de
-solliciteurs, de flatteurs et de parasites. Les vacances arrivèrent, il
-m'invita dans un de ses châteaux; mais j'avais été malheureux au
-concours selon mon habitude, et le patron m'engageait formellement à
-fuir les distractions. Je gardai la pension en compagnie d'un Brésilien
-de dix ans et d'un Valaque de quatorze. L'année suivante, Léon n'était
-plus dans ma classe: il préparait son baccalauréat, et je doublais ma
-rhétorique. Notre amitié n'en fut pas refroidie, mais nos heures
-n'étaient plus les mêmes. Il sortait plus souvent, sous prétexte de
-suivre un cours particulier, mais en réalité pour s'ébattre au bois de
-Boulogne lorsque son père était en voyage. C'est à peine si je trouvai
-moyen de dîner trois fois à l'hôtel Bréchot, quelques instances que l'on
-fît pour m'attirer tous les dimanches. J'approchais d'un moment décisif;
-chacune de mes minutes était due au drapeau de l'institution Mathey.
-
-Le mois d'août 184... vit Léon bachelier et le prix d'honneur de
-rhétorique enlevé par la pension Baudelocque. J'avais le second prix,
-c'est-à-dire le désespoir et la honte d'avoir perdu partie en main! Il
-ne me restait plus qu'une année pour payer tous les sacrifices que mon
-maître exaspéré me jetait décidément au visage. Donc je pris moins de
-vacances que jamais, et la rentrée me trouva rompu de fatigue.
-J'empaumai la philosophie avec autant de résolution que si j'étais sorti
-d'un long repos; je travaillai dix mois d'arrache-pied, et je terminai
-mes études par un fiasco qui me laissait insolvable, après cinq années
-de pension.
-
-Léon Bréchot m'avait fait en un an plus de quarante visites. Nous nous
-aimions plus que jamais; d'ailleurs il n'était pas fâché d'arriver en
-voiture avec son groom et de jeter son cigare à l'entrée de la première
-cour. Le travail des bureaux paternels ne l'absorbait pas tout entier;
-j'en eus souvent la preuve. Il m'apportait des confidences qui auraient
-mis en feu toute âme moins philosophique que la mienne. Les femmes de ce
-temps-là goûtaient encore un peu la poésie; elles vendaient au prix de
-quelques vers ce que vous payez aujourd'hui d'une autre monnaie. Je
-passais pour poëte, ayant rimé deux ou trois compliments à la
-Saint-Charlemagne ou à la fête du proviseur. Léon m'institua son rimeur
-ordinaire; je chantai la brune et la blonde, les demoiselles des
-Variétés et les dames de la Chaussée-d'Antin, selon le vent qui
-soufflait; je fus classique, romantique, byronien, plastique,
-anacréontique, suivant les besoins de la cause ou les caprices de mon
-ami. Il n'était pas ingrat; je ne le vis pas un jour sans qu'il m'offrît
-tous ses services, mais j'aurais cru vendre ma plume en acceptant
-quelque chose de lui.
-
-Quand je fus bachelier à mon tour et prêt à quitter le collége, Léon
-revint flanqué de son père et m'entreprit sérieusement sur le choix d'un
-état. On m'offrait un emploi rétribué dans la maison Bréchot, un poste
-de confiance, honorable dès le début, et qui pouvait devenir
-très-lucratif. Le chef n'était pas seul à s'enrichir dans ses énormes
-entreprises; il associait tout son monde aux profits, le caissier
-s'était fait, en tout bien tout honneur, quarante mille livres de rente.
-Une offre si généreuse ne pouvait manquer de m'émouvoir: je remerciai
-chaudement le père et le fils, mais j'avais disposé de ma personne.
-J'alléguai le vide profond de l'enseignement universitaire, qui m'avait
-rendu impropre à tous les travaux, sauf un: j'étais inscrit parmi les
-candidats à l'École normale et résolu de rendre aux générations
-suivantes l'ennui docte et futile que j'avais absorbé.
-
-Ma décision paraissait si bien prise que ces messieurs m'abandonnèrent à
-mon sort. Je franchis en me jouant tous les obstacles qui gardaient
-l'entrée de l'école, et quand je fus admis, quand la pension eut
-exploité le fait dans ses réclames, je donnai ma démission tout net, et
-je vins dire à M. Mathey: «Vous m'avez eu cinq ans à votre charge, et je
-n'ai pas trouvé moyen de m'acquitter envers vous; je vous dois donc cinq
-ans de ma vie, prenez-les!»
-
-Je sais, monsieur, qu'on me reproche entre autres choses l'humble métier
-que j'ai choisi ce jour-là. Vous apprécierez les motifs qui m'ont induit
-à refuser coup sur coup deux professions honorées, pour m'enrôler dans
-la bohême enseignante.
-
-M. Mathey n'était pas homme à refuser mon sacrifice. Il répondit que je
-m'exagérais mes devoirs; que l'exemple de mon travail et mes petits
-succès de collége l'avaient payé dans une certaine mesure; qu'il n'avait
-pas le droit de me fermer sa porte, s'il me plaisait de rentrer au
-bercail, mais qu'il entendait payer largement mes services, me faire un
-ample loisir, et me pousser par des chemins de traverse au but définitif
-où l'école m'aurait conduit.
-
-Je le crus à moitié: c'était faire bien trop d'honneur à sa parole. Le
-vieux coquin n'eut pas même la pudeur de me ménager pendant un mois. Il
-usa et abusa de ma pauvre personne, mettant mon bon vouloir à toute
-sauce et m'imposant la besogne de trois répétiteurs. J'étais sur pied
-dès cinq heures du matin, et je ne me couchais pas avant dix heures;
-j'avais du reste un dortoir à surveiller en dormant. Je prenais mes
-repas au réfectoire avec les élèves; seulement on m'accordait beaucoup
-moins de récréations. A peine si j'avais une demi-journée par quinzaine
-pour aller reprendre courage sur la tombe que vous savez. Les galères ne
-sont qu'une aimable plaisanterie auprès du métier que je fis. De
-travailler pour moi, de préparer un examen, je n'en eus pas même l'idée.
-Lorsqu'on vit que j'avais bon dos et que j'acceptais tout sans me
-plaindre, ce fut à qui se déchargerait sur moi. Je fis la police du
-lavoir et de la gymnastique, je conduisis la promenade le long des
-quais. Pour prix d'un tel labeur, M. Mathey m'ouvrit sa bourse,
-c'est-à-dire qu'au lieu de me payer un salaire fixe il me permit de lui
-demander vingt francs de temps à autre, lorsque mes souliers bayaient à
-la neige ou que mon chapeau se défonçait. Le seul confort que j'obtins
-fut dans le respect et la sympathie des élèves. Cet âge est sans pitié,
-dit-on; je puis témoigner qu'il n'est pas sans droiture. Léon venait de
-temps à autre, un peu plus rarement que jadis; je rimais encore au
-besoin pour son compte, mais mon talent baissait, disait-il. Il ne se
-privait pas de blâmer mon sacrifice, qu'il traitait de suicide physique
-et intellectuel. Je tenais bon, j'étais décidé à faire mon temps, il ne
-me restait plus que six mois à souffrir; mais M. Mathey commit la faute
-de me traiter publiquement comme un nègre, et je repris ma liberté. Vous
-avouerez sans doute que je l'avais bien gagnée: les années pouvaient
-compter double au service de cet homme-là.
-
-Léon Bréchot m'ouvrit ses bras, et j'entrai de plain-pied dans les
-bureaux de son père; mais j'étais fatigué, ahuri, battu de l'oiseau, mon
-cerveau s'était comme paralysé, grâce au régime stupéfiant de la
-pension. La grande activité de la maison Bréchot, le mouvement rapide et
-décidé qui nous emportait tous à travers les affaires, le bruit des
-millions qui sortaient, qui rentraient, qui tantôt s'éparpillaient aux
-quatre vents, tantôt s'empilaient dans la caisse comme des pièces de
-cent sous, l'importance des moindres détails, la confiance aveugle qu'on
-avait en moi, la responsabilité qui s'ensuivait, tout cela me fit peur,
-et je demandai grâce. Léon ne fit que rire de mes scrupules. L'heureux
-garçon frétillait d'aise dans ce milieu fiévreux; deux heures lui
-suffisaient pour bâcler sa besogne; il consacrait le reste de son temps
-à l'amourette, et la maison n'en allait pas plus mal. Quant à moi, je ne
-pus ni ne voulus pousser l'épreuve au delà de six semaines. Je lui dis
-franchement:
-
-«Ma place n'est pas ici; j'y perdrais en six mois le peu de tête qui me
-reste. Trouve-moi un travail doux, facile, assis, régulier, monotone et
-surtout irresponsable, en un mot une occupation qui calme et qui repose,
-si tant est qu'il existe rien de pareil ici-bas...
-
---S'il existe?... répondit-il en riant; mais on ne trouve que ça dans
-les bureaux des ministères. Ces grandes manufactures de papier noirci ne
-servent qu'à bercer quelques milliers de citoyens dans un travail sans
-fatigue et sans conséquence, qui est le frère légitime du repos.
-
---Et tu pourrais me placer là?
-
---Nous le pouvons: choisis ton ministère, et sous huit jours au plus
-tard, je t'installe.
-
---Mais s'il n'y a pas de place à donner?
-
---Tiens! Nous en ferons créer une! Mon ami, quand on distribue un
-million par an sous forme d'actions libérées, on a crédit partout pour
-une place de dix-huit cents francs.»
-
-Il ne calomniait pas son époque. Je fus placé dans les huit jours.
-J'avais pour voisin de bureau un surnuméraire qui attendait depuis plus
-d'un an. Mon travail consistait à copier des lettres inutiles.
-J'arrivais tard, je partais tôt, et les trois quarts du temps rien à
-faire: moyennant quoi j'étais payé comme deux maîtres d'étude et demi.
-
-Ce régime calmant par excellence me rétablit peu à peu. J'étais riche,
-en ce sens que mon revenu dépassait mes besoins. Pour la première fois
-de ma vie, j'occupais une chambre à moi seul, et si haut qu'elle fût
-perchée, je l'aimais avec son carreau de brique rouge et ses meubles
-d'occasion payés l'un après l'autre sur mon premier argent. Je m'équipai
-de linge et de vêtements propres; une table d'hôte à bas prix, qui
-m'étonnait par l'abondance et la qualité des mets, rétablit mon corps
-épuisé et rehaussa de bonne mine mon visage déjà flétri. Je ne cite que
-pour mémoire les banquets pantagruéliques de la maison Bréchot. Je
-traversais ce luxe en étranger, comme un aéronaute parcourt une région
-de nuages, sans concevoir l'idée d'y bâtir. Quand Léon venait me
-chercher au ministère, quand il me faisait inspecter du haut de son
-phaéton la grande allée du bois de Boulogne et l'avenue des
-Champs-Élysées, je n'éprouvais ni le sot embarras d'un paysan, ni
-l'orgueil impertinent de l'homme qui se sent parvenu pour une heure; je
-me rappelais fermement ce que j'étais, et je me remettais moi-même à ma
-place.
-
-Six mois se passèrent ainsi, et il n'en fallut pas davantage pour
-transformer le paria de l'université en un beau jeune homme de
-vingt-cinq ans. Le changement se fit pour ainsi dire à vue d'oeil; il
-frappa les cinq ou six désoeuvrés qui garnissaient notre bureau de
-ministère. Personne ne me faisait mauvais visage, pas même le
-surnuméraire, à qui mon intrusion coupait l'herbe sous le pied: la
-faveur obtient plus de respect que le mérite dans ce monde spécial où
-elle peut tout. Mes compagnons étaient de braves gens, gais sans
-beaucoup d'esprit et railleurs sans trop de malice. Ils prenaient grand
-plaisir à signaler mes moindres progrès; deux ou trois fois par semaine
-j'étais porté, par manière de plaisanterie, à l'ordre du jour du bureau.
-«Gautripon a mis des bottes neuves; Gautripon s'est fait couper les
-cheveux; Gautripon se remplume visiblement; Gautripon a fait un mot: son
-esprit dégèle; Gautripon a l'oeil électrique; la comtesse de B. s'est
-mise à la fenêtre pour voir passer Gautripon; M. Babinet lit dans les
-astres que Gautripon doit faire un beau mariage.»
-
-Un mariage! Cette mauvaise plaisanterie me rappela que j'étais un homme,
-que j'avais probablement un coeur construit comme les autres, que je
-pouvais aimer, être aimé, posséder une femme, élever des enfants, toutes
-choses qui m'auraient paru absurdes et criminelles quand je battais le
-pavé de Paris en marge de la pension Mathey.
-
-J'étais libre; je pouvais honnêtement fonder une famille. Tout mon être
-comprimé, froissé, meurtri, s'épanouissait à cette idée; je sentais
-l'espace s'élargir autour de moi.
-
-Cependant quelque chose attristait ma joyeuse renaissance. Mon ami, cet
-autre moi-même, Bréchot pour tout dire, semblait rongé d'un secret
-ennui. Son père n'en soupçonnait rien, mais l'amitié devine bien des
-choses qui échappent à l'amour paternel. Depuis un mois, la pétulance de
-Léon s'éteignait par intervalles; je le voyais tantôt sombre et abattu,
-tantôt plus agité que de raison. Sa gaieté, lorsqu'elle éclatait,
-faisait des explosions inquiétantes. Il riait en malade et s'amusait
-comme un homme qui a besoin de s'étourdir. Cette inégalité d'humeur
-m'était vaguement expliquée par un amour heureux, mais contrarié, dont
-il m'avait touché deux mots. J'avais cru comprendre qu'on l'aimait, mais
-qu'un ennemi farouche, probablement quelque mari, se jetait parfois à la
-traverse et changeait le bonheur en désespoir. Cependant j'ignorais tous
-les détails de l'aventure; Léon ne me disait plus tout, soit que la
-discrétion lui fût venue avec l'âge, soit que le rang de la dame
-commandât des ménagements inusités.
-
-Un soir que je venais de souffler ma bougie, il frappa violemment à ma
-porte en criant:
-
-«Ouvre! c'est moi, Léon!»
-
-Je rallume, je vais ouvrir, et à ses traits bouleversés, à la
-contraction de ses lèvres, je crois comprendre qu'un malheur lui est
-arrivé ou qu'un danger le menace. Il voit mon émotion, et part d'un
-grand éclat de rire:
-
-«As-tu l'air assez bête! dit-il. Recouche-toi bien vite, et prête-moi
-ton feu pour mon cigare.
-
---Léon, ce n'est pas pour allumer ton cigare que tu es monté jusqu'ici.
-
---Et pourquoi donc alors? J'avais des allumettes dans ma poche, mais
-rien ne vaut le feu de l'amitié, vertuchoux! Au lit, Jean-Pierre! au
-lit! mes principes me défendent de fumer devant un homme en chemise.»
-
-J'obéis. Il se mit à cheval sur une chaise, me souffla quelques bouffées
-à la figure, et dit d'un ton dogmatique:
-
-«Décidément, la vie est un bourbier infect.
-
---Pourquoi?
-
---Pour rien. Oh! je ne tiens pas à ma phrase. Nous dirons, si tu veux,
-que la vie est un lac de pommade au jasmin et de crème au chocolat... où
-pataugent un milliard trois cent cinquante millions de crocodiles,
-d'après le dernier recensement.
-
---Mon ami, j'en étais bien sûr! Tu souffres!
-
---Peuh! On trouverait peut-être, en cherchant bien, un damné plus à
-plaindre que moi; mais on n'en trouverait pas deux par exemple! Ah!
-Jean-Pierre! Jean-Pierre! que je suis malheureux!»
-
-Il pleurait. Sa douleur me gagna; je me mis à sangloter sans savoir
-pourquoi.
-
-«Elle ne t'aime donc plus? lui dis-je.
-
---Oh! si!
-
---Vous êtes découverts?
-
---Non.
-
---Qu'est-ce alors?
-
---Je ne peux pas le dire, même à toi.
-
---Mais à ton père?
-
---Mon père est un vieux fou.
-
---Qui t'aime.
-
---Lui! Il n'aime que ses écus.
-
---Quoi! ce serait une question d'argent qui t'agiterait à ce point?
-
---Ah! bien oui! De l'argent! Je donnerais dix ans de ma vie pour être
-pauvre.»
-
-Je le comprenais de moins en moins, mais je n'osais plus l'interroger.
-
-«Écoute-moi, lui dis-je. Puisque ton premier mouvement t'a conduit ici,
-j'ai le droit de supposer que je peux te rendre un service.
-
---Merci; mais non: les dieux eux-mêmes ne pourraient rien pour moi.
-
---Les dieux sont loin, et je suis là. Tu n'as pas oublié que je
-t'appartiens corps et âme?
-
---Qu'est-ce que tu veux que je fasse de tout ça?
-
---Peu de chose, mais enfin il est quelquefois agréable d'avoir un homme
-à soi. Autrement, crois-tu qu'on aurait inventé l'esclavage? Tu veux
-escalader un mur, ton homme te fait la courte échelle, et tu montes. Tu
-veux traverser un fossé, ton homme se jette en avant, et tu vis.
-
---C'est qu'il le ferait comme il le dit, ce Chinois-là!
-
---Et même mieux, car il parle mal, et il aime bien.
-
---Allons, bonsoir et que le ciel préserve les coeurs faibles de
-rencontrer de pareils dévouements!
-
---Pourquoi?
-
---Parce qu'on se laisserait tenter à la fin, et qu'on prendrait les gens
-au mot, et qu'on se conduirait comme une franche canaille! Adieu. Je
-n'oublierai jamais cette soirée: tu peux donc te dispenser de m'en
-reparler jamais.»
-
-Je le conduisis à son corps défendant jusqu'au bout de mon corridor: il
-chancelait comme un homme ivre. En arrivant à l'escalier, il se retourna
-brusquement, me saisit par les épaules, m'embrassa et me dit d'une voix
-étranglée:
-
-«Vieux, encore une fois merci; mais non! Ah! pour ça, non!»
-
-Il me laissa fort ému, vous le croiriez sans peine. Dès le lendemain,
-après une nuit inquiète, je courus prendre de ses nouvelles. Son
-serviteur particulier m'assura qu'il venait de partir pour la campagne
-et qu'il ne rentrerait pas de quelques jours. Je crus qu'il était à se
-battre, et je laissai percer mon appréhension malgré moi; mais le valet,
-qui devait en savoir long sur les secrets de son maître, s'empressa de
-me rassurer. Il me laissa comprendre que Léon n'était pas toujours
-d'accord avec M. Bréchot, que le père et le fils avaient eu trois
-discussions violentes en vingt-quatre heures, et qu'ils étaient partis
-chacun de son côté pour se rafraîchir le sang.
-
-Je fus six grands jours sans nouvelles. Un matin, je trouvai Léon dans
-sa chambre. Il paraissait calme et reposé.
-
-«C'est donc fini? lui dis-je.
-
---Quoi?
-
---Tes misères?
-
---Absolument. J'ai pris un parti.
-
---Tant mieux; mais à présent il faut te distraire.
-
---Mon père m'a suggéré une idée qui m'occupera un mois ou deux. Je
-spécule. Devine sur quoi?
-
---Que sais-je?
-
---Sur l'impossible, mon cher.
-
---Qu'entends-tu par l'impossible?
-
---Mais, par exemple, le dévouement, la reconnaissance, le
-désintéressement, l'héroïsme, le sublime en action, sur toutes les
-belles choses qu'on admire en ce monde, mais qu'on n'y rencontre jamais.
-
---Sceptique!
-
---Naïf! Penses-tu sérieusement qu'un homme puisse se sacrifier pour un
-autre?
-
---Non-seulement j'en suis sûr, mais fournis l'occasion, et je te le
-prouverai.
-
---On se croit meilleur que l'on n'est.
-
---Grand merci de ta confiance!»
-
-Il pirouetta sur ses talons et me dit:
-
-«Parlons d'autre chose. Si ma combinaison réussit, je passerai pour un
-homme très-fort. Si j'échoue, le monde entier me jettera la pierre.
-
---Excepté moi.
-
---Savoir!... Viens déjeuner au cabaret...»
-
-Je déclinai l'invitation, et je m'en fus au ministère. Les propos
-énigmatiques de Léon, sa voix acerbe et sa gaieté nerveuse m'avaient
-profondément attristé. Le pauvre garçon me semblait bien mal guéri.
-Tandis que je creusais ce problème en trottinant, les mains ballantes,
-un bras se glissa sous le mien: c'était Léon qui me rejoignait.
-
-«Décidément, dit-il, tu ne veux pas déjeuner avec moi?
-
---Le ministère!
-
---Soit. Tu dois à l'État de lire ton journal en ses augustes bureaux;
-mais quand dînerons-nous ensemble?
-
---Aujourd'hui, si tu veux.
-
---Non, je suis engagé; mais dimanche? Le dimanche est le libérateur des
-employés vertueux. Il dételle les cinq cent mille chevaux à deux pieds
-qui traînent le char emblématique; et par un phénomène inexpliqué
-jusqu'à ce jour, le char continue à ne pas marcher lorsqu'il n'est
-traîné par personne. A dimanche! J'irai te prendre vers six heures;
-garde-moi ta soirée entière pour aller au spectacle, si le coeur nous en
-dit.»
-
-Il fut exact; il arriva même à cinq heures et demie, lui qui pratiquait
-l'habitude de manquer deux rendez-vous sur trois. Cette exception
-m'aurait pu mettre en garde, si j'avais été capable de soupçonner un
-ami. Il me chambra dans un cabinet de restaurant, devant un dîner fin,
-véritable chère de gourmets, et Dieu sait les efforts qu'il fit pour
-m'entraîner à boire; mais l'horrible vin bleu de la pension m'avait voué
-à l'eau pour la vie: c'est l'unique service que M. Mathey m'ait rendu.
-Je laissai donc l'amphitryon se monter la tête à lui seul, et je gardai
-presque tout mon sang-froid. Le gaz, la nourriture, la vapeur d'un
-plum-pudding, la fumée du cigare répandue dans l'air que je respirais,
-ébranla légèrement mon cerveau; cependant je n'étais pas plus ivre
-qu'aujourd'hui. Quant à lui, il était fort ému, tant du vin qu'il avait
-pris que du mal qu'il allait faire. Le fil de ses idées se rompait par
-moments, et ses paroles s'égrenaient au hasard. Je l'entendis répéter
-plusieurs fois à propos de rien:
-
-«Il le faut! il le faut!»
-
-En prenant son café, il me dit sans préambule:
-
-«Je ne sais pas où j'avais l'esprit lorsque je t'ai proposé d'aller ce
-soir au théâtre. Le dimanche, il n'y a que des spectacles impossibles et
-des salles de portiers. A moins pourtant que l'Opéra ne joue ce soir par
-extraordinaire; mais non.»
-
-Je répondis naïvement:
-
-«Mais si!»
-
-J'avais passé un quart d'heure devant les affiches; car je n'étais guère
-blasé sur les plaisirs du spectacle, et l'honnête public du dimanche ne
-m'inspirait aucun dégoût. L'Opéra donnait _Robert le Diable_, un
-chef-d'oeuvre nouveau pour moi, et, quoiqu'il fût chanté par des
-doublures, je me disais depuis le matin:
-
-«Voilà ce que j'aimerais à entendre aujourd'hui!»
-
-Léon ne me crut pas sur parole; il se fit apporter le journal, vérifia
-le fait et me dit:
-
-«Malheureusement il est trop tard pour faire louer deux orchestres.
-
---Mais la loge de ton père?
-
---Je ne crois pas qu'il la garde pour ces représentations-là.
-
---On pourrait s'en assurer: nous sommes à cent pas du théâtre.
-
---Tu as donc bien envie d'aller à _Robert_?
-
---Dame!
-
---Eh bien! allons. Il le faut.»
-
-A tout hasard, je m'étais mis en tenue. Il en fit la remarque et me dit:
-
-«Je comprends! on ne veut pas s'être fait beau pour des prunes. Sais-tu,
-Jean-Pierre, que tu tournes au _gentleman_?
-
---Un _gentleman_ à bon marché.
-
---Et par-dessus le marché, tu embellis, mon cher, il n'y a pas à s'en
-défendre.
-
---Laisse-moi donc tranquille!
-
---Non, parole d'honneur, tous ces danseurs de cotillon qui font florès
-au bal ne t'iraient pas à la cheville. Pourquoi ne viens-tu pas dans le
-monde, maintenant que tes soirées sont à toi?
-
---Qu'est-ce que j'y ferais?
-
---Des conquêtes, parbleu!
-
---Tu m'ennuies.
-
---Franchement, personne ne s'est encore jeté à ta tête?
-
---Personne. Et, comme de mon côté j'ai toujours été trop discret pour me
-jeter à la tête des femmes, tu peux te vanter d'avoir un vieil ami qui
-est un homme absolument neuf.
-
---Prodigieux! Et dire qu'on a prêché ce matin dans plus de trente mille
-églises contre la corruption des moeurs! A toi seul, tu réhabilites ton
-siècle; mais tiens-toi bien, si nous entrons. Gare au corps de ballet!
-Tu vas voir quelques paires de jambes qui pourront te trotter dans la
-tête.
-
---Cher ami, répondis-je, je me sens incapable d'aimer une femme que je
-n'estimerais pas.»
-
-Il riait encore de ma sentence en arrivant sous le péristyle. Le
-contrôleur, interrogé, lui dit:
-
-«La loge est à M. Bréchot, même pour les dimanches.»
-
-Trois minutes après, nous étions installés, et je dévorais la fin du
-premier acte.
-
-Vous êtes abonné de l'Opéra, monsieur, vous connaissez la loge où mon
-ami m'avait mené. C'est celle où Mme Gautripon se montre trois fois par
-semaine. Elle est sur le côté, plus près de l'amphithéâtre que de la
-scène.
-
-Vers la fin du premier entr'acte, je regardais la salle vaguement, en
-étranger, plus attentif aux splendeurs de l'architecture qu'aux
-toilettes dominicales et aux médiocres beautés de l'assistance, lorsque
-Léon me dit:
-
-«Voilà des gens qui te connaissent.
-
---Où donc?
-
---Là-bas, à droite, second rang de l'amphithéâtre. Un vieux monsieur
-décoré. Y es-tu? Prends ma lorgnette.
-
---Très-bien. Le militaire à moustaches grises?
-
---Juste.
-
---Il me connaît peut-être; moi je ne le connais pas.
-
---Mais sa voisine?
-
---Le chapeau blanc? Pas davantage.
-
---Alors pourquoi te lorgne-t-elle obstinément? Elle n'a fait que ça
-depuis notre arrivée, et tiens! encore!
-
---Elle a sans doute une amie dans nos environs.
-
---Ou un ami.
-
---Te voilà bien! Elle est très comme il faut, cette jeune personne.
-C'est la fille du vieil officier.
-
---Ou sa maîtresse. Je la plains. Il n'a pas l'air commode. Là! vois-tu?
-Il lui arrache la lorgnette, il la querelle tout bas, il lui dit: «Que
-je t'y prenne encore à regarder le joli brun!»
-
-L'orchestre interrompit notre débat; toute mon attention se reporta sur
-la scène. Et pourtant, malgré moi, je retournai cinq ou six fois la tête
-vers cette jeune fille si blonde et si jolie que Bréchot m'avait
-signalée. Mes distractions s'expliquent d'un seul mot: la femme en
-chapeau blanc était celle que vous avez insultée mercredi soir à l'hôtel
-Gautripon.
-
-Elle me plut par sa beauté, par la simplicité de sa toilette, par
-l'attention visible dont elle m'honorait, et surtout par ma propre
-jeunesse, par ce besoin d'aimer que la misère et la contrainte avaient
-toujours refoulé dans mon coeur. Je me mis à penser à elle, j'oubliais
-l'opéra pour chercher ce qu'elle était, ce qu'elle voulait, comment elle
-avait pu me distinguer dans cette foule. Léon me surprit au moment où je
-braquais à mon tour le binocle sur elle.
-
-«Ah! ah! dit-il, ça mord!»
-
-Je rougis, je balbutiai; j'offris de parier que je n'étais pas l'objet
-de cette curiosité bienveillante. J'alléguai que nous étions deux dans
-la loge, et Léon l'imperturbable rougit à son tour; mais il reprit
-bientôt son aplomb et me dit:
-
-«Il faut voir. Sors au prochain entr'acte et laisse-moi tout seul. Je te
-dirai ce qu'elle aura fait.»
-
-Je me prêtai docilement à l'épreuve; mais, au lieu de rester passif dans
-les couloirs ou d'arpenter le foyer, je descendis à l'entrée de
-l'orchestre. Je la vis inquiète, agitée, promenant ses regards autour de
-la salle, en haut, en bas, jusqu'au moment où elle me reconnut dans la
-pénombre où j'étais caché. Alors elle arrêta les yeux sur ma chétive
-personne, et je me sentis enveloppé d'une attention bienveillante et
-pudique qui n'avait rien de provoquant. Je détournais la vue, et
-cependant je la voyais. Une douche idéale qui me tomba presque aussitôt
-sur la tête me fit deviner que le père me regardait aussi. Je m'enfuis
-donc vers notre loge, et Bréchot se hâta de m'apprendre ce que j'avais
-observé mieux que lui.
-
-La pièce s'acheva, mais j'en jouis fort peu. Vous devinez que mes
-palpitations faisaient un accompagnement original à la musique de
-Meyerbeer. Léon me quitta plusieurs fois pour passer des revues au foyer
-de la danse. Lorsqu'il me tenait compagnie, il plaisantait amèrement sur
-ma prétendue conquête.
-
-«Ces gens-là, disait-il, ne sont d'aucun monde. Ils viennent à l'Opéra
-le dimanche avec des billets donnés. L'homme est un garde d'artillerie
-en partie fine avec une demoiselle de modes. A la fin du spectacle, nous
-les suivrons, si bon te semble; tu verras ce couple mal assorti monter
-en fiacre et donner l'adresse du Mont-Valérien ou du fort Saint Denis.
-Crois moi, n'y pense plus; allons à Tortoni prendre une théière de punch
-et noyer ton caprice.»
-
-La contradiction piqua si bien mon amour-propre que je suivis le père et
-la fille, suivi moi-même de Léon. Ils nous menèrent à mi-côte de la rue
-Blanche; je les vis s'arrêter devant une maison d'honnête et modeste
-apparence. Quelques minutes après, le quatrième étage s'éclaira.
-
-«Viendras-tu?» dit Léon.
-
-J'attendais comme un grand enfant, sans savoir quoi. Un rideau
-s'entr'ouvrit; je reconnus la jeune fille, et je suivis mon camarade en
-retournant la tête à chaque pas.
-
-Le reste alla de soi. Pendant trois jours, je fis le pied de grue des
-amoureux timides. Le jeudi, Léon vint me voir; il me défia tant et si
-bien que j'affrontai le concierge de la rue Blanche. On m'apprit, pour
-cent sous, que le père de mon infante était un ancien capitaine, à
-cheval sur le point d'honneur. Léon ne se tint pas pour battu; il opposa
-ses renseignements aux miens et prétendit que Mlle Émilie
-échantillonnait des pantoufles et des bandes de tapisserie pour un
-magasin de la rue Castiglione. Je répliquai que ce travail redoublait
-mon estime pour elle, et je me mis à partager mes loisirs entre son
-domicile et son magasin. J'eus enfin le bonheur de la rencontrer seule
-un jour qu'elle venait de rendre quelque ouvrage; je la suivis sans me
-résoudre à l'aborder, quoiqu'elle laissât voir une émotion des plus
-encourageantes. Rentré chez moi, j'avais la tête en feu; j'écrivis une
-lettre respectueuse, mais passionnée. Le lendemain matin, le capitaine
-envahissait ma chambre et me serrait le bouton. Je protestai de la
-droiture de mes sentiments, et je lui demandai la main de sa fille.
-Informations prises, il m'agréait le dimanche suivant, et ma future
-s'évanouissait de joie en me voyant entrer chez elle.
-
-Mon beau-père était le plus chatouilleux des soldats et le meilleur des
-hommes. Dès qu'il m'eut accepté pour gendre, il se mit à m'aimer comme
-un fils. Vous pensez si je fus heureux de lui offrir la place toujours
-vide qu'un autre homme de bien avait laissée dans mon coeur. Nos
-intérêts furent bientôt d'accord: il voulait me livrer sans contrat et
-d'avance la petite dot d'Émilie; je répondis qu'étant pauvre, sans autre
-capital que mon travail et ma santé, je réclamais le régime de la
-séparation de biens. Il comprit d'autant mieux mes raisons qu'il les
-avait fait valoir autrefois dans sa propre cause. Quand les affaires
-vont si vite, un mariage ne traîne pas longtemps. Émilie paraissait
-aussi heureuse d'être bientôt ma femme que je l'étais de devenir son
-mari; elle allait au devant de sa destinée sans fausse honte, mais sans
-empressement trop vif. Ses façons d'être avec moi n'exprimaient que
-l'estime, la confiance et la reconnaissance; elle semblait me remercier
-de l'avoir choisie. Je l'aurais moins aimée, si elle avait laissé voir
-quelque chose de plus. Son père nous estimait trop pour nous surveiller
-de bien près, et nous avions à coeur de justifier sa confiance. Un seul
-jour, dans l'ivresse de la passion, je m'oubliai jusqu'à serrer ma
-fiancée dans mes bras; elle me repoussa avec une sorte d'épouvante: ce
-mouvement de noble pudeur me la rendit plus respectable et plus chère.
-
-Dès que la chose avait été résolue, je m'étais empressé d'en faire part
-à Léon. Son premier mouvement fut de m'embrasser avec joie; j'en conclus
-qu'il se reprochait ses mauvaises plaisanteries, et pour le consoler je
-lui dis:
-
-«C'est à toi que je devrai d'être heureux.»
-
-Il s'en défendit vivement, et jura que je ne devais rien qu'à moi-même,
-rappelant tout ce qu'il avait fait pour me dissuader.
-
-«Mais alors tu me blâmes?
-
---Non! mais chacun pour soi dans ces sortes d'affaires. Marie-toi, si
-bon te semble; moi, je tire mon épingle du jeu.»
-
-Il promit cependant de m'assister comme témoin, puis il se ravisa,
-prétextant que son père pourrait bien l'envoyer en Russie, juste au
-moment où j'aurais besoin de lui. La maison, disait-il, avait plusieurs
-ponts à livrer, il fallait qu'un des chefs assistât aux épreuves; mais
-je n'avais pas lieu de désespérer: M. Bréchot ferait peut-être le
-voyage, et Léon resterait à Paris. En attendant, j'offris de le
-présenter chez mon beau-père. Il ne dit jamais non, mais il m'ajourna
-tant de fois que je finis par le laisser en paix. Je comprenais qu'il
-préférât ses plaisirs au spectacle d'un petit bonheur bourgeois comme le
-nôtre; cependant cette marque d'indifférence m'attrista un jour ou deux.
-Grâce à Dieu, mes occupations ne laissaient pas de place à la
-mélancolie: nous faisions notre nid. M. Pigat nous avait trouvé un
-logement dans nos moyens, un peu loin, un peu haut, sous les toits de la
-rue de Courcelles, mais commode et égayé par la vue d'un jardin. Il y
-jetait toutes ses économies, le pauvre homme! Pas un meuble, pas un
-rideau qui ne lui eût coûté quelque privation. Notre lit représentait
-pour lui cinq ans d'absinthe: il m'en fit la confidence en riant.
-
-«C'est tout profit, disait-il, car la sobriété prolongera ma vie;
-j'aurai cinq ans de plus à voir grandir mes petits-fils.»
-
-J'avais donné congé au propriétaire de ma mansarde, rue de Ponthieu;
-mais mon bail était signé pour un an, et on ne me permit pas de
-remporter les meubles qui garantissaient le loyer. Il fallait deux cents
-francs pour libérer cet humble bagage; je trouvai plus commode de le
-laisser en place jusqu'à ce qu'un nouveau locataire endossât ma
-responsabilité. Vous verrez tout à l'heure en quoi ce contre-temps me
-servit.
-
-Huit jours avant les noces, Léon me dit adieu. Décidément il n'allait
-plus au nord, il allait au midi, vers la Lombardie: la girouette avait
-tourné. En me donnant la dernière embrassade, le pauvre ami pleurait
-comme un enfant.
-
-«Quoi qu'il arrive, me dit-il, sois certain que personne au monde ne
-t'aime plus solidement que moi. Puis-je compter sur ton dévouement?»
-
-Le doute seul était ridicule: je ne répondis qu'en levant les épaules.
-
-«Écoute, reprit-il, j'exige qu'avant d'épouser Mlle Pigat tu fasses une
-visite à mon père. Il a besoin de te parler; sa porte te sera ouverte
-tous les matins de neuf heures à midi. Si par hasard on te disait qu'il
-n'y est pas, ou qu'il est en affaires, fais-lui passer ta carte; c'est
-convenu. Tu ne regretteras pas cette démarche, et tu regretterais toute
-ta vie de l'avoir négligée. Embrassons-nous encore, et à bientôt.»
-
-Je trouvai facilement deux témoins au ministère. Ils furent avertis que
-le mariage civil, la cérémonie religieuse et le repas se feraient tout
-d'un tenant, en une matinée. Ma future avait exprimé le désir de quitter
-Paris le jour même et de passer quarante-huit heures dans la solitude de
-Fontainebleau. Tout le monde approuva ce caprice de jolie fille: mon
-chef de bureau nous accorda spontanément une quinzaine; le bon M. Pigat
-me dit en mordant sa moustache:
-
-«J'aime mieux ça; quand il faut se quitter, c'est comme une opération de
-chirurgie: plus la coupure est nette, moins on a de mal.»
-
-La politesse me commandait d'aller voir M. Bréchot père, quand même je
-n'aurais pas promis cette visite à son fils. L'entrepreneur était à peu
-près le seul homme qui m'eût porté quelque intérêt, sans être mon
-camarade: j'avais été reçu chez lui, je m'étais essayé dans ses bureaux,
-je lui devais ma nouvelle position. Cependant je retardai jusqu'au
-dernier moment le devoir qu'il fallait lui rendre. Son caractère m'était
-peu sympathique; sa libéralité lourde et presque insolente
-m'effarouchait d'avance; je craignais de recevoir sur la tête un pavé
-d'argent.
-
-En effet, il commença par me dire que j'avais un compte ouvert à sa
-caisse, que je pouvais puiser, qu'il ne marchandait pas un dévouement
-comme le mien. Je répondis modestement que j'aurais recours à ses
-bontés, si je perdais ma place ou si je tombais malade, mais que jeune,
-bien portant et muni d'un honnête emploi, grâce à lui, je n'avais plus
-besoin de rien.
-
-A mon grand étonnement, une réponse si simple et si naturelle le
-troubla. Il se mit à divaguer contre la lésinerie du budget, contre le
-luxe des femmes et le relâchement des moeurs. Il me dit que le mariage
-n'était plus qu'une affaire de convention, que les bons ménages
-n'existaient pas, que l'homme était presque toujours trompé, mais qu'il
-se consolait aisément à Paris, s'il avait de l'or dans ses poches.
-
-Je le savais sceptique et même un peu cynique, et je n'étais pas
-d'humeur à tenter la conversion d'un tel endurci. Donc je le laissai
-dire, et il parla longtemps à tort et à travers. Il me conta des choses
-que je savais et d'autres que j'avais vaguement devinées, son projet
-d'anoblir Léon par le mariage, le peu d'empressement que son fils
-mettait à lui plaire, la peur qu'on avait eue de le voir se mésallier.
-
-«Vous entendez bien, me dit-il, que si ce gamin-là complotait une
-sottise, l'ami qui se mettrait en travers deviendrait mon bienfaiteur;
-rien ne me coûterait pour le payer de ses peines; il trouverait, grâce à
-moi, de telles compensations, qu'en fin de compte il aurait plus gagné
-que perdu.»
-
-Je protestai que, si Léon s'écartait de la bonne route, je ne
-m'épargnerais pas pour l'y ramener, et que ma récompense en pareil cas
-serait dans le succès même. Il me remercia, louant ma générosité,
-répétant qu'il était heureux de l'amitié qui m'unissait à Léon, qu'il y
-voyait la meilleure des garanties, qu'un refroidissement entre nous
-troublerait son repos, empoisonnerait son existence, le frapperait au
-coeur! Je ne pus m'empêcher de rire à ces exagérations d'un sentiment
-qui me flattait. Je lui certifiai que rien au monde ne pouvait me
-brouiller avec son fils; je rappelai les services que Léon m'avait
-rendus, les liens de reconnaissance qui m'enveloppaient tout entier.
-
-«Moi aussi, lui dis-je, j'ai ouvert à votre fils un crédit illimité; il
-peut tirer à vue sur mon dévouement: quoi qu'il exige, je ne laisserai
-pas protester sa signature.»
-
-Devant ces assurances, son front s'éclaircit. Il me serra contre son
-coeur; il prit dans son tiroir une liasse de billets de banque et abusa
-de sa vigueur herculéenne pour me la fourrer dans la poche. Ainsi lesté,
-il me poussa vers la porte, me jeta dans l'antichambre et tira les
-verrous sur lui.
-
-Mais grâce à Dieu, j'avais appris dans mon enfance que l'homme se
-dégrade en acceptant ce qu'il n'a pas gagné. Je portai ces billets à la
-caisse, et je dis au premier employé qui se rencontra: «Argent de M.
-Bréchot.» Comme j'étais un peu de la maison, la chose parut naturelle.
-L'employé compta vingt-cinq mille francs et les inscrivit sous mes yeux
-à l'avoir de son chef. Le lendemain, j'épousais Mlle Pigat. A trois
-heures et demie, mon beau-père et nos quatre témoins nous conduisaient à
-la gare de Lyon; à cinq heures nous débarquions à Fontainebleau, et je
-poussais un cri de surprise en reconnaissant Léon Bréchot, mon vieil
-ami, qui me tendait les bras.
-
-Émilie le reconnut avant moi, quoiqu'elle ne fût pas censée l'avoir
-jamais vu. Elle cria: Léon! et s'évanouit. Je ne songeai pas même à
-m'étonner de cette connaissance et de cette familiarité. D'un côté la
-rencontre, de l'autre l'accident paralysaient un peu mes moyens. Quoique
-ma femme fût sujette aux syncopes, quoiqu'on m'eût affirmé que le
-mariage devait l'en guérir, je n'assistais jamais sans épouvante à ces
-petits simulacres de la mort. Le moment et le lieu compliquaient la
-situation de mille embarras ridicules. Il fallut transporter à bras la
-belle évanouie; le premier refuge qui s'offrit fut une espèce
-d'hôtel-cabaret voisin de la gare; une foule de badauds nous suivit
-jusqu'au seuil et s'attroupa sur la place; l'hôtelier, sa femme et ses
-filles vinrent nous encombrer de leurs soins. On voulut absolument
-déshabiller Émilie; je renvoyai les deux hommes, comme c'était mon
-droit; mais Léon, pâle, haletant, méconnaissable, me saisit violemment
-au poignet, et m'entraîna dans une autre chambre dont il ferma la porte
-à clef. Là je le vis tomber à mes pieds; il prit ma main, la baisa,
-l'arrosa de ses larmes et me cria d'une voix lamentable:
-
-«Pardon! merci! Ah! Jean-Pierre, tu es le plus noble et le plus généreux
-des hommes! Pardon! pardon!»
-
-Je crus positivement qu'il avait perdu la tête.
-
-«A qui diable en as-tu? lui dis-je en retirant ma main. Veux-tu te
-relever bien vite! Tu me fais peur, sacrebleu!
-
---Non, reprit-il avec une énergie désespérée en embrassant mes genoux.
-Je ne veux pas me relever avant que tu m'aies dit: je te pardonne!
-
---Et que pardonnerai-je à celui qui ne m'a jamais fait que du bien? Tu
-es parti mal à propos, c'est vrai; tu nous as manqué ce matin, à la
-mairie, à l'église et à table; mais les affaires avant tout: je ne t'ai
-pas gardé rancune un moment.»
-
-Il se releva, me regarda entre les yeux, croisa les bras et me dit à
-demi-voix:
-
-«Est-ce que par hasard tu n'aurais pas vu mon père?
-
---Si fait.
-
---Je respire. Et il t'a parlé?
-
---De mille et une choses.
-
---Et tu t'es marié? Ah! mon ami, comment reconnaîtrai-je un tel service?
-
---Quel service? A qui en as-tu? Tu commences par me demander pardon de
-tout le bien que tu m'as fait; tu finis par me remercier d'avoir pris
-une honnête petite femme que j'adore. Allons savoir de ses nouvelles,
-veux-tu?»
-
-Il me barra le chemin en criant:
-
-«Écoute-moi d'abord. Je suis un misérable. Mon père m'a trompé; nous
-sommes tous ses victimes. Ah! le vieux Machiavel! Moi, j'étais décidé à
-tout dire; voilà pourquoi sans doute il m'a éloigné de Paris. Il m'a
-juré de t'ouvrir les yeux en temps utile, avant l'affaire. Que tout ceci
-retombe sur sa tête!
-
---Mais qu'y a-t-il enfin?
-
---Il y a qu'Émilie est ma maîtresse depuis un an. Il y a que depuis
-trois mois nous craignons...»
-
-Le reste de l'aveu fut arrêté par mes dix doigts qui lui serraient la
-gorge. En moins de temps qu'il n'en faut pour le dire, Léon tombait
-suffoqué, écrasé; les os de sa poitrine craquaient sous la pression de
-mon genou, et je demandais à grands cris une arme pour l'achever.
-
-Ce fut lui-même qui répondit:
-
-«Là, dans ma poche, un revolver; tu me rendras service.»
-
-Je ne sais pas, monsieur, comment vous vous seriez conduit à ma place.
-Moi, je frémis alors en pensant que je n'avais qu'un geste à faire pour
-devenir assassin.
-
-«Relève-toi, dis-je à Bréchot, nous trouverons moyen d'égaliser les
-armes.
-
---Non, répondit-il, rien au monde ne me fera croiser l'épée avec toi;
-mais je me tuerai, si tu veux, et tout de suite...»
-
-Je lui retins le bras et je le sommai de me dire toute la vérité.
-
-L'histoire était cruellement simple. Léon avait rencontré, poursuivi et
-séduit Mlle Pigat, qui sortait souvent seule. Le jour où il fallut
-prévoir les conséquences de sa faiblesse, elle dit: Je suis morte, mon
-père ne me pardonnera pas. Le jeune homme prit alors la résolution
-d'épouser Émilie: son caprice pour elle était devenu de l'amour; il
-pleurait de tendresse à l'idée d'être père. Il s'ouvrit donc à M.
-Bréchot; mais le vieillard, je vous l'ai dit, suivait d'autres visées.
-Léon, qui est un peu plus jeune que moi, n'avait pas vingt-cinq ans
-révolus. Les eût-il eus, recourir aux actes respectueux, c'était
-embrasser la misère. D'ailleurs M. Pigat était trop fier pour jeter
-Émilie dans une famille qui la repoussait. Y eût-il consenti, les délais
-prescrits par la loi reculaient forcément le mariage jusqu'au moment où
-la grossesse serait visible aux yeux du père. Léon ne pouvait donc que
-se soumettre aux volontés de M. Bréchot. L'entrepreneur lui dit:
-
-«Te voilà bien embarrassé pour peu de chose! Tous les fils de famille
-ont passé par là, et toujours leurs parents les ont tirés d'affaire.
-Trouve un pauvre garçon qui épouse la mère et l'enfant; je placerai
-monsieur, je doterai madame et je ferai un sort au petit: c'est
-élémentaire.»
-
-Mais le coeur de Léon se soulevait à l'idée de jeter Émilie au bras d'un
-faquin. Il ne refusait pas de marier sa maîtresse, mais à la condition
-de la garder pour lui seul. Il consentait à voir son fils affublé d'un
-nom d'emprunt, mais du nom d'un honnête homme. Bref on se mit en quête
-d'un être chaste, intelligent, dévoué, désintéressé, qui pourtant fût à
-vendre, et l'on me fit l'honneur de m'accorder la préférence. M. Bréchot
-dit que le sort m'avait prédestiné à cela, que j'avais été dès l'enfance
-un objet de commerce, que mon père m'avait vendu à M. Mathey sans me
-demander mon avis, qu'il serait ingénieux, facile et sans danger de
-m'acheter à moi-même sans me le dire, sauf à régler après. Léon me
-défendit d'abord résolûment contre cette trahison, il résista le plus
-longtemps qu'il put; mais la nécessité, l'urgence, mes protestations
-d'une amitié à toute épreuve levèrent ses scrupules un à un. Il accepta
-un rôle dans la comédie; il y fit entrer sa maîtresse: une femme n'a
-plus de conscience à elle du jour où elle se donne à un amant. Pour moi,
-j'avais été crédule et sot au delà de toute espérance; je jouais si
-naturellement mon personnage d'amoureux que Léon s'en émut à la fin.
-Huit jours avant le mariage, il avertit son père qu'il allait me
-déclarer tout. M. Bréchot revendiqua l'honneur de cette négociation
-délicate, persuadé qu'une somme aplanirait les voies. Il envoya son fils
-en province, lui promit que je ne me marierais qu'à bon escient, et
-qu'aussitôt marié je me ferais un devoir de lui conduire Émilie. Ma
-fierté le déconcerta; il n'osa plus me mettre un tel marché à la main
-lorsqu'il vit de quel air je refusais son argent. Toutefois il croyait
-avoir fait un coup de maître en fourrant vingt-cinq mille francs dans ma
-poche; j'avais reçu des arrhes, pensait-il, ce qui m'ôtait le droit de
-me fâcher trop fort. Léon de son côté se disait: De deux choses l'une,
-ou Jean-Pierre rompra son mariage, et je n'aurai sur la conscience qu'un
-complot sans commencement d'exécution; ou il me rendra le service
-capital que j'attends de son amitié, mais il le fera de plein gré, sans
-pouvoir dire qu'on l'a trahi. Il se libère ou il se dévoue; dans aucun
-cas, il ne peut dire que nous l'avons immolé comme une victime au
-bonheur d'autrui. Lorsqu'il me vit descendre avec Émilie à la gare de
-Fontainebleau, il conclut naturellement que je savais la vérité, que
-j'avais passé outre, que je m'étais sacrifié à l'amitié, mais qu'il me
-devait des excuses pour m'avoir jeté sous ce laminoir qui transformait
-un honnête homme, droit et fier, en un plat mari. Voilà ce qu'il me dit
-en substance, entremêlant les aveux d'une confession aux moyens d'une
-plaidoirie.
-
-A mesure qu'il s'expliquait, je sentais mon sang se refroidir et ma
-colère s'apaiser. Mon malheur n'était plus l'oeuvre de Léon seul, la
-plus lourde part de responsabilité retombait sur son père; mais le fils
-n'était pas innocent. Je me rappelais ses scrupules, ses hésitations,
-ses remords anticipés; mais pouvais-je oublier la perfidie avec laquelle
-il m'avait berné lui-même? Ce n'était pas M. Bréchot qui m'avait conduit
-à l'Opéra. Nul autre que Léon ne m'avait signalé le chapeau blanc de
-Mlle Émilie et sa lorgnette perfidement braquée sur moi. Enfin c'était
-pour lui, dans son intérêt seul qu'on avait disposé de ma vie! Je
-n'étais plus célibataire, et je n'étais pas marié: on m'avait pris ma
-liberté sans me donner en échange un seul jour de bonheur. Entre un
-terrassier parvenu, un petit viveur fainéant et une fille déchue, il
-avait été décidé que Jean-Pierre Gautripon, citoyen français, vivrait et
-mourrait seul, sans femme, sans enfants, sans famille! Et l'on trouvait
-cela tout simple: j'étais si bon!
-
-Léon n'oublia pas ce merveilleux argument:
-
-«Tu m'avais dit mille fois: dispose de ma vie!
-
---Eh! morbleu! répliquai-je, il y a une denrée plus précieuse que la
-vie! Je ne l'offrais pas, et tu me l'as volée en m'accouplant à ta
-maîtresse.»
-
-Il entendit tout ce que j'avais sur le coeur et ne chercha plus même à
-se défendre.
-
-«Va toujours! disait-il en pleurant; je me hais et je me méprise plus
-que tu ne peux faire. Écrase-moi, tue-moi! Le revolver est là, tout
-chargé. S'il te répugne de verser mon sang, donne, que j'en finisse, et
-ma mort arrangera tout.
-
---Elle n'arrangeait rien! Cette femme, cet enfant, que veux-tu qu'ils
-deviennent? M'estimes-tu si peu que tu me croies capable de réépouser ta
-veuve et d'endosser ton orphelin? Va-t'en au diable avec la famille que
-tu t'es faite! Il n'y aura jamais rien de commun entre ces créatures et
-moi. Enlève ton Émilie, et cache-la dans quelque coin; c'est ton
-affaire. Quant à moi, je ne reste ici que le temps de me laver les
-mains, et je retourne à Paris.
-
---Seul? Et M. Pigat? et mon père? et le monde? Que diras-tu?
-
---Crois-tu donc par hasard que la bassesse d'autrui puisse changer mes
-habitudes? Ai-je jamais menti? Je dirai la vérité, jour de Dieu!
-
---Mon père nous fera mourir de faim, et M. Pigat, si bien que je la
-cache, viendra tuer sa fille entre mes bras.
-
---Ton père n'a pas le droit de vous faire expier son propre crime. Quant
-à M. Pigat, s'il tue sa fille, il fera bien. Si j'étais père (il n'y a
-plus de danger, grâce à toi), je pardonnerais à mon enfant de s'être
-laissé séduire; je serais sans pitié pour celle qui amorce le coeur d'un
-honnête homme et l'attire dans un guet-apens. Adieu.»
-
-Il se jeta au-devant de moi dans l'attitude classique des suppliants.
-
-«Houss!» lui criai-je. C'est le cri dont on se sert en Lorraine pour
-chasser les chiens. Le paysan se réveillait en moi.
-
-«Jean-Pierre! ton adieu, c'est notre arrêt de mort.
-
---Bah! Tu ne parlerais pas tant de mourir, si tu en avais envie!»
-
-Cependant je pris son revolver et je le glissai dans ma poche. Il se
-méprit sur mon intention et me dit:
-
-«Ceux qui veulent mourir ne s'en vantent point, n'est-ce pas? Ils vont
-dans la forêt chercher un carrefour solitaire... Tu ne feras pas cela,
-Jean-Pierre! Je te le défends!»
-
-A cette exclamation, je répondis par un superbe éclat de rire.
-
-«Pas si sot, mon cher camarade! Me prends-tu pour un héros de roman? Ma
-mort te rendrait service, il est vrai, mais je t'en ai déjà rendu plus
-que tu n'en méritais, des services! A mon petit point de vue personnel,
-je ne suis pas de trop sur la terre. J'ai quelques années devant moi, on
-n'est ni sot, ni paresseux, on peut se rendre utile aux braves gens qui
-peuplent ce petit globe. Cela vaut un peu mieux que de se faire sauter
-la tête au bénéfice d'un polisson et d'une drôlesse. Bonsoir!»
-
-Au même instant, une sorte de jocrisse employé dans l'hôtel vint frapper
-à notre porte. J'ouvris.
-
-«Messieurs, dit le garçon, votre dame est rhabillée; elle demande après
-vous.
-
---Va, cher ami, dis-je à Bréchot, va retrouver ta _dame_ et prie-la
-d'agréer mes excuses, car il m'est formellement impossible de lui baiser
-les mains.»
-
-Sur ce je descendis en fredonnant un air de _Robert le Diable_.
-
-Je vous ai dit que le rez-de-chaussée de notre auberge était une sorte
-de café-restaurant. Comme je traversais la grande salle, je vis dans un
-miroir un monsieur qui me ressemblait encore, mais qui n'était plus tout
-à fait moi. J'avais des habits neufs, une _suite_ commandée exprès pour
-ce petit voyage, et cela me rendait décidément trop joli. On m'eût pris
-pour un jeune commis de nouveautés s'en allant en conquête; mais ce qui
-me frappa le plus vivement fut l'expression de mon visage. J'avais le
-nez pincé, les lèvres amincies et quelque chose de satanique dans le
-regard. Bref, je ne me plus pas à moi même et je me dis: «Ah çà!
-deviendrais-tu méchant? On s'aigrirait à moins, je l'avoue, mais ce
-n'est pas une raison.»
-
-La gare était à quelques pas; les trains se succédaient d'heure en
-heure; pour me transporter aussitôt à Paris, je n'avais qu'à vouloir.
-Cependant la soif de respirer à l'aise, le désir d'arrêter un plan de
-conduite, enfin je ne sais quel besoin d'apaisement me poussa vers la
-forêt. Il y avait longtemps que je ne m'étais retrempé dans un bain de
-grand air. Je me dirigeai à pas lents vers un massif de hauts arbres
-jaunis par l'automne, je franchis la lisière, et je me mis à marcher
-sous bois, à l'aventure, tantôt gravissant les rochers, tantôt foulant
-les épaisseurs de feuilles mortes qui s'accumulent dans les fonds. Le
-soleil se couchait; l'horizon était comme drapé de gros nuages pourpre
-et or. De ma vie je n'avais rien rêvé de si beau. Quand j'arrivais en
-haut d'une colline, je voyais onduler la forêt infinie comme un océan de
-toutes les couleurs. J'étais saisi par une puissance supérieure à nos
-colères, et ce grand calme bienveillant qui est l'esprit de la nature
-s'assimilait mon coeur violent et troublé; mais si j'étais apte à goûter
-cette quiétude, je n'étais pas capable d'en jouir. A chaque instant je
-m'arrachais par un soubresaut à la clémente sérénité du monde extérieur.
-Je courais comme un fou en criant: «Moi! moi! moi!» Farouche
-protestation de l'être seul et souffrant contre l'harmonie universelle!
-
-Cependant les heures marchaient, les nuages avaient pâli, les formes de
-la forêt se fondaient peu à peu dans l'ombre; mes sens offraient moins
-de prise aux spectacles du dehors, la fraîcheur de la soirée me
-concentrait insensiblement en moi-même. Je m'assis, je fermai les yeux,
-je m'isolai de tout, et je recommençai sur nouveaux frais le plan de ma
-modeste existence. Je fus très-agréablement surpris de me retrouver
-juste au même point que le mois précédent avant la soirée de l'Opéra.
-J'avais toujours ma place et le moyen de gagner honnêtement ma vie. Le
-bureau m'attendait aux heures accoutumées, les compagnons de mon petit
-travail si facile et si doux me recevaient à bras ouverts. La chambre de
-la rue de Ponthieu était toujours à moi, je pouvais y rentrer dès ce
-soir et dormir comme autrefois sur ma couchette de noyer. Léon ne
-viendrait plus chevaucher sur ma chaise de paille en fumant ses fameux
-cigares; mais Léon n'était pas nécessaire à mon bonheur: j'avais passé
-souvent des mois entiers sans le voir, et la privation semblait
-très-supportable. Pour me consoler de sa perte, je n'avais qu'à supposer
-qu'il était mort le mois dernier, digne d'estime et de regrets, et à
-l'ensevelir honorablement dans un petit coin de ma mémoire. Quant à Mlle
-Pigat, je la connaissais si peu et de si loin qu'en vérité son éclipse
-n'était pas matière à grand deuil. Il est vrai qu'en un mois elle
-m'avait ôté le droit de prendre une autre femme; mais elle m'en avait
-ôté l'envie, et tout se compensait. Où diable était le désastre? Cette
-légère épreuve pouvait tourner à mon profit. Je me voyais assuré
-désormais contre la tentation de faire un sot mariage. Je n'aurais pas
-d'enfants, c'est un malheur que tout célibataire subit avec résignation.
-Libre des soucis du ménage, j'allais trouver enfin le temps de
-travailler; j'emploierais les loisirs du bureau et mon fonds de savoir
-classique à des oeuvres utiles à mes semblables, et peut-être, qui sait?
-honorables pour moi!
-
-Quand j'eus bâti mon château en Espagne, je me levai plein de force et
-de confiance. Seulement mes habits étaient trempés de rosée et j'avais
-perdu mon chemin. Il fallut quelque temps pour m'orienter en forêt et
-retrouver la gare. On fermait. Le dernier train était passé à neuf
-heures et demie; on n'en attendait plus avant deux heures vingt-trois du
-matin. Force m'était de chercher un gîte; la belle étoile est trop
-inclémente en automne; je venais de l'apprendre à mes dépens. Je
-m'informai de mes bagages; le préposé me dit qu'ils étaient à l'hôtel
-d'en face. «Eh bien! pensai-je en traversant la place déserte, allons
-dormir dans cette auberge où ma malle a dû retenir une chambre pour
-moi.»
-
-En effet, le même pataud que j'avais déjà vu me conduisit sans broncher
-au premier étage; il ouvrit une porte, et je reconnus dès le seuil ma
-malle neuve qui m'attendait. La maison paraissait tranquille: à dix
-heures du soir on n'entendait plus de bruit.
-
-Je ne daignai pas m'informer de ma compagne, qui ne m'était plus rien.
-Évidemment Bréchot l'avait emmenée: bon voyage! Mais le génie
-hospitalier qui portait la bougie me dit à demi-voix avec un fin
-sourire: «Monsieur n'aura pas peur, il est en pays de connaissance:
-l'autre monsieur et sa dame sont là.»
-
-Entre ma chambre et la leur, il n'y avait qu'une porte condamnée. Leur
-procédé, je le confesse, me parut vif. J'eus beau me dire, pour les
-excuser, qu'ils me croyaient parti par le dernier train, que j'avais
-fait à Léon des adieux péremptoires, que personne n'était obligé de
-prévoir le petit accident qui m'arrêtait. Je ne pus m'empêcher de sentir
-qu'ils poussaient l'impudence à son comble; je me rappelai malgré moi
-que cette poupée blonde m'avait juré fidélité le matin même, et par deux
-fois. Le voisinage éveilla dans mon esprit des souvenirs de cour
-d'assises; je pensai à tous les maris qui s'étaient fait justice en
-pareille occurrence et que le jury avait presque complimentés. Le
-revolver du fils Bréchot me chatouillait à travers ma poche, et malgré
-le sommeil qui picotait mes yeux je ne pouvais me mettre au lit.
-
-
-
-
-IV
-
-
-La porte qui nous séparait n'était qu'une feuille de bois blanc décorée
-de quelques moulures. A l'examiner de près, j'y aurais découvert sans
-doute un ou deux trous de vrille percés, selon l'usage, par un commis
-voyageur en goguette; mais le métier d'espion me répugnait, et je
-n'étais pas homme à faire la police de mon honneur. J'allais et venais à
-grands pas entre le lit et la fenêtre, faisant craquer mes brodequins,
-sifflotant tous les airs qui me passaient dans la mémoire, et satisfait
-en somme de ne rien voir et de ne rien entendre. Je savais que les
-jugements les plus sensés et les résolutions les mieux assises ne
-tiennent pas contre certains affronts. Quelque chose m'avertissait que
-tout l'échafaudage de mes raisons pouvait crouler comme un château de
-cartes au bruit d'un seul baiser; qu'un simple mot venant me souffleter
-à travers ces voliges mal jointes me jetterait hors des gonds et me
-précipiterait Dieu sait où.
-
-Dans les moments de calme, je me disais:
-
-«Puisqu'elle n'est plus ma femme, je serais un grand sot de m'émouvoir.
-Le monde ne peut pas me confondre avec les épouseurs de drôlesses et les
-endosseurs d'enfants qui souillent le pavé de Paris; on saura dès demain
-que j'étais tombé dans un piége et que j'en suis sorti du premier bond.
-Ayant répudié Mlle Pigat, ai-je encore le droit de la surveiller? non,
-sans doute; de la punir? moins encore. Si nous avions divorcé comme des
-Anglais, des Belges ou des Russes, je pourrais la rencontrer dans le
-monde au bras d'un autre mari. Il est vrai que le divorce est interdit
-chez nous; mais on y supplée comme on peut dans toutes les occasions où
-il serait juste et nécessaire. Les bigots effarés de 1816 ont fait un
-vide dans nos lois; je le comble à ma façon lorsque j'envoie ma femme à
-tous les diables. Elle retourne à son amant; pourquoi pas? Il faut bien
-qu'elle retourne à quelqu'un, la malheureuse!»
-
-Cependant je ne pouvais oublier que cette étrange nuit de noces m'avait
-été destinée par Bréchot. C'était un pur hasard qui nous rapprochait en
-ce moment dans une auberge de dernier ordre; mais avant l'accident
-d'Émilie, les aveux de Léon et ma vigoureuse colère, notre gîte avait
-été commandé quelque part. Mon vieil ami était arrivé à Fontainebleau
-avant nous, pour nous attendre; il s'était installé dans quelque grand
-hôtel de la ville, aux environs du château; il avait retenu un bel
-appartement, avec une chambre pour moi, bien commode et bien située,
-assez loin d'eux pour qu'ils fussent libres, assez près pour imposer
-silence aux commentaires! Et l'on avait pu croire que je me prêterais à
-cette ignoble comédie! Pour quel homme ces gens-là me prennent-ils?
-Insulter si froidement et de propos délibéré un garçon de vingt-cinq
-ans, qui a du sang dans les veines! Ils ne savent donc pas, les fous!
-que les nuits d'octobre sont longues, et qu'à se promener depuis le soir
-jusqu'au matin le plus patient peut se lasser!
-
-Je ruminais ainsi depuis tantôt deux heures quand je sentis ma tête
-s'appesantir et mes jambes vaciller. Mes idées, parfaitement limpides au
-début, sortaient troubles et limoneuses comme le fond d'un tonneau. Je
-m'étendis tout habillé sur mon lit, et l'oppression morale se compliqua
-d'une angoisse évidemment maladive. Je fermai les yeux, et certain
-éblouissement qui m'obsédait redoubla. Il me fallut un véritable effort
-pour gagner la fenêtre et l'ouvrir. Mes oreilles tintaient; j'entendais
-mille bruits étranges, et entre autres des gémissements étouffés. Le
-grand air me rétablit bientôt. Accoudé sur l'appui de la fenêtre, je
-sentis mon corps se ranimer et mon esprit s'affermir. De ma vie je
-n'avais respiré si pleinement et d'un tel appétit. Le voisinage de la
-noble forêt m'expliqua cette sensation exquise; en moins d'une
-demi-heure, je fus non-seulement remis, mais comme régénéré. J'étais si
-bien qu'il me parut tout naturel d'oublier les iniquités du monde et de
-me mettre au lit.
-
-Mais à peine avais-je regagné le milieu de la chambre qu'une odeur âcre
-me prit à la gorge, tandis qu'une force invisible me comprimait les
-tempes. Je reconnus la vapeur du charbon, et je compris que le malaise
-auquel je venais d'échapper était un commencement d'asphyxie. Je
-m'empressai de rappeler le grand air à mon secours, et je me mis à
-chercher la cuisine de l'hôtel pour arrêter, s'il se pouvait, le danger
-à sa source; mais, à mesure que je descendais vers la cuisine, l'air
-devenait plus respirable: assurément le mal ne venait pas de là. En
-trois minutes, je fus fixé. C'était mon ex-ami et Mme Gautripon qui
-s'occupaient de me rendre la liberté. Ils n'avaient pas épargné le
-combustible, et tout me faisait croire qu'avant une heure je serais
-veuf.
-
-Ce double suicide arrangeait tout; il remettait ma vie en l'état où
-Bréchot l'avait prise pour la corrompre et la désoler. Je n'avais pas
-d'excuses à produire, pas d'explications à donner, pas de compte à
-régler avec M. Bréchot, avec M. Pigat, avec le monde. C'était la plus
-belle conclusion que je pusse rêver et la plus simple. Il ne m'en
-coûtait rien, tout se faisait spontanément, sans mon aide; je n'avais
-pas même à remuer le bout du doigt, il suffisait de laisser aller les
-choses. Deux coupables se faisaient justice: en bonne conscience,
-était-ce à moi de les sauver?
-
-Voilà, monsieur, les premières pensées qui me vinrent à l'esprit: vous
-conviendrez qu'elles étaient logiques. Je me félicitai même un instant
-de n'être pas plus chrétien qu'on ne l'est après dix ans de collége;
-car, si j'avais appris le pardon des injures, il s'en serait suivi un
-tiraillement entre la justice et la charité qui m'eût conduit à faire un
-monologue assez long dans la manière de Corneille. Comme j'étais de mon
-temps, je me bornai à dire:
-
-«C'est bien fait: je vais passer une nuit blanche et prendre un rhume de
-cerveau; mais cette légère incommodité m'épargne toute une vie de honte
-et de douleur: j'y gagne!»
-
-Dans cette agréable pensée, j'ouvris ma valise, j'endossai un vêtement
-chaud, j'échangeai mes bottines contre des pantoufles, je nouai un
-mouchoir autour de ma tête, et je me trouvai fort à l'aise. Le courant
-d'air qui circulait entre la porte et la fenêtre assainissait ma
-chambre; une promenade un peu vive me permettait de supporter la
-fraîcheur de la nuit. J'avais formellement résolu de partir par le train
-de 2 heures 23 minutes et d'attendre chez moi, rue de Ponthieu, le
-dénoûment de ce petit drame.
-
-Hélas! l'homme n'est point parfait. Tous les philosophes l'ont dit, je
-l'ai prouvé, monsieur, dans cette nuit à jamais regrettable. Tant que ma
-femme et mon ami moururent en silence, j'envisageai la question au point
-de vue abstrait, mathématique: leur fin me paraissait la conséquence
-naturelle de leur crime, mon attitude expectante et digne semblait être
-le vrai rôle d'un honnête homme outragé; mais au premier gémissement qui
-vint déchirer mes oreilles, cette lâche et misérable humanité qui
-jusque-là m'avait laissé tranquille m'empoigna des pieds à la tête, me
-tordit les entrailles et secoua mon coeur comme un grelot. Cela ne dura
-pas une seconde, mais dans ce court espace de temps je vis des choses
-que Dante n'a pas même aperçues dans son interminable rêve. J'embrassai
-d'un coup d'oeil toute l'espèce humaine, les morts et les vivants et
-ceux qui sont encore à naître. Tout cela se tenait ensemble et ne
-faisait qu'un seul corps; le même sang circulait partout, et les
-douleurs individuelles se répercutaient dans la masse par une secousse
-électrique. Il y avait de moi dans tous les autres hommes, et je les
-sentais tous vivre en moi, tous sans exception, y compris Léon et sa
-maîtresse! Cette hallucination fut plus rapide et plus fugitive que
-l'éclair, mais l'éclair a le temps de renverser un chêne, et moi j'avais
-eu le temps d'enfoncer une porte.
-
-Deux minutes après, si le monde avait pu sonder les murailles de notre
-auberge, le monde eût éclaté de rire. Il aurait vu dans l'attitude la
-plus comique un de ces maris dissyllabes que Molière appelle si
-lestement par leur nom. Je ramassais sur le plancher l'amant heureux de
-ma femme; je l'asseyais, je l'adossais, je le déshabillais, je
-l'inondais d'eau fraîche, et je pressais doucement sa poitrine pour y
-rappeler l'air et la vie. Je prodiguais les mêmes soins à la blonde et
-frêle créature qui m'avait si impudemment trahi; je me partageais entre
-eux, je courais de l'un à l'autre, je me multipliais, je répondais par
-un cri de joie au premier signe de vie donné par Léon, je m'escrimais
-d'autant plus fort à ranimer sa complice, et dans l'ardeur de ce beau
-zèle j'insufflais l'air à pleine bouche entre les lèvres de Mme
-Gautripon. Je vous ai dit que je ne l'avais jamais embrassée: j'oubliais
-ce baiser-là; mais vous me croirez sur parole si je jure que l'amour n'y
-était pour rien.
-
-Je les ai sauvés tous les deux, lui d'abord, elle ensuite. Les hommes
-ont la vie plus dure; mais la femme est bien forte aussi. Celle-là, qui
-paraît fragile comme un verre mousseline, est revenue de l'autre monde
-avec tout son bagage: la mère et l'enfant se portaient bien.
-
-Ne me supposez pas meilleur que je ne suis. Vous pourriez croire par
-exemple que j'eus pitié de ce foetus innocent qui mourait par-dessus le
-marché, ou que le souvenir du tombeau de mon père me décida peut-être à
-arrêter Léon sur le chemin du cimetière. Non, monsieur, l'instinct seul
-fut coupable de cette bonne action. Je la commis sans y songer, comme
-les chiens de Terre-Neuve se lancent à l'eau pour sauver un juif ou un
-évêque indifféremment.
-
-Mes deux ressuscités le comprirent fort bien, car au lieu de se jeter
-dans mes bras, ce qui m'eût peut-être embarrassé, leur premier mouvement
-fut de me reprocher ma maladresse et ma sottise. Mme Gautripon s'indigna
-de se voir déshabillée et de se sentir inondée d'eau froide; Léon fit sa
-rentrée dans la vie comme un matamore de la vieille comédie française,
-en disant: Qui est-ce qui s'est permis de m'empêcher de mourir?
-
-Lorsqu'il fut avéré que j'étais l'auteur de tant de maux, on s'humanisa
-quelque peu; madame me remercia d'un air dolent, Bréchot rendit justice
-à mes intentions, mais ils me prouvèrent en duo que je m'étais conduit
-comme une bête. Mon eau froide et mes insufflations grotesques n'avaient
-pas modifié la situation. Émilie et Léon restaient dans une impasse d'où
-ils ne pouvaient sortir que par la mort. M. Pigat était-il devenu moins
-militaire et moins Breton? avait-on lieu d'espérer qu'il pardonnât à sa
-fille? Moins que jamais maintenant que le déshonneur d'Émilie éclatait,
-par mon fait, aux yeux du public. Je n'avais ranimé cette femme sans
-mari et cet enfant sans père que pour les exposer à un danger certain,
-et Léon, ne pouvant les sauver, ne pouvait pas leur survivre. C'était
-donc un suicide à recommencer, deux agonies à souffrir au lieu d'une, et
-j'aurais bien mieux fait de prendre le dernier train.
-
-Je confessai mes torts. Quant à les réparer, c'était une autre affaire.
-Oter à ces infortunés la vie que je leur avais imprudemment rendue! Mme
-Gautripon m'en priait, son amant me l'ordonnait presque; mais vous
-pensez que cet office n'était ni dans mes moyens ni dans mes goûts.
-
-Cependant je ne pouvais leur dire:
-
-«Excusez-moi de vous avoir dérangés; mettons que je n'ai rien fait et
-achevez-vous à votre aise, sous les auspices de l'amitié.»
-
-Impossible, monsieur; je suis sûr qu'en cela mon sentiment s'accorde
-avec le vôtre. Lorsqu'on féconde un germe humain, on s'oblige par cela
-seul à protéger son existence; lorsqu'on ressuscite par force un homme
-qui avait d'excellentes raisons pour mourir, on s'engage tacitement à
-lui rendre la vie supportable; c'est une vérité de sens commun. Notre
-imprévoyance est si grande néanmoins qu'on fabrique les enfants sans
-savoir si l'on pourra les nourrir, et qu'on repêche les suicidés de la
-Seine sans savoir si l'on a quelque espérance à leur rendre.
-
-Moi, j'avais le moyen de réconcilier deux personnes avec la vie, mais à
-quel prix! Si j'acceptais les faits accomplis, si la logique de ma bonne
-action m'entraînait à garder la femme et l'enfant d'un autre, nul ne
-pouvait dire où s'arrêteraient mes misères, mes humiliations, les
-mensonges obligatoires d'une existence où tout était faux. Il ne
-s'agissait de rien moins que de jouer, vingt-quatre heures par jour et
-pendant plusieurs années, un personnage à peu près impossible.
-J'envisageai froidement le rôle: il me parut au-dessus de mes forces, et
-pourtant je le pris, comptant sur un miracle ou sur une grâce d'état. Si
-les gens n'essayaient que ce qu'ils sont assurés de bien faire,
-l'humanité se traînerait jusqu'à la fin des siècles dans les premiers
-sentiers qu'elle a battus.
-
-Quand mon parti fut arrêté, je dis à ma femme et à mon ami:
-
-«Calmez-vous, écoutez-moi froidement, et suspendez vos lamentations, qui
-me rompent la tête. Je me suis mis dans la nécessité de vous sauver:
-tant pis pour moi, j'irai jusqu'au bout; mais voici les conditions que
-j'impose. Méditez-les avant de me baiser les mains, et arrêtez l'élan de
-votre reconnaissance qui va réveiller toute l'auberge. Mademoiselle
-Pigat, vous devinez ce que je pense de vous; je peux donc m'épargner
-l'ennui de vous le dire. Cependant, comme il ne me plaît pas d'être la
-cause même innocente, de votre mort, j'aime mieux demeurer votre mari
-devant les hommes que de vous envoyer à la boucherie. Vous porterez mon
-nom, puisqu'il le faut, et votre enfant s'appellera Gautripon; c'est
-entendu. Le logement que nous avons loué ensemble sera, aux yeux de
-tous, notre domicile conjugal; seulement, comme il est trop étroit pour
-un ménage aussi _régence_ que le nôtre, j'irai passer les nuits dans ma
-chambre de garçon. Mes occupations me permettent de déjeuner dehors sans
-scandale; je dînerai tous les soirs à la maison, selon l'habitude des
-employés, et je supporterai la moitié des frais du ménage. Nos intérêts
-sont séparés par contrat, Dieu merci! Toutefois, comme il peut vous
-advenir telle aubaine dont je ne saurais profiter même indirectement
-sans déshonneur, j'exige que vous borniez vos dépenses de table,
-d'ameublement, voire de toilette, aux modestes revenus que nous avons
-mis en commun. Pas un sou n'entrera chez nous, sauf les intérêts de
-votre dot et mes appointements du ministère ou d'ailleurs, car je suis
-résolu à quitter bientôt le ministère. La moindre infraction à ce
-dernier article du traité serait suivie d'une séparation immédiate à vos
-risques et périls.»
-
-La pauvre fille se mit à protester de son obéissance, de son respect et
-de son dévouement. J'eus toutes les peines du monde à défendre mes
-genoux contre ses embrassades et ses larmes. Si j'avais conservé quelque
-restant d'amour pour elle, sa bassesse en présence du danger m'eût
-joliment guéri. Du reste, elle n'était rien moins que belle avec sa robe
-déchirée, son linge plaqué sur la peau et ses cheveux en désordre. Les
-blondes sont journalières, chacun le dit; mais c'est surtout les jours
-d'asphyxie qu'elles perdent de leurs avantages.
-
-«Maintenant à nous deux! repris-je en me tournant vers Bréchot. Tu as
-entendu mon ultimatum; tâche d'en profiter en ce qui te concerne. Pour
-le moment, tu n'es pas riche, et le train que tu mènes absorbe au moins
-ta pension. Continue, et, quoi qu'il arrive, fais en sorte que ton sale
-argent ne pénètre jamais chez nous: je le jetterais par la fenêtre avec
-les choses et les personnes qui me tomberaient sous la main.
-
---Mais... fit-il.
-
---Oui; tu vas dire que je n'ai pas le droit de condamner ton fils à la
-misère. Sois tranquille; l'enfant ne manquera de rien tant que je serai
-là. Par exemple, je ne me charge pas de lui laisser une fortune. Libre à
-toi de placer quelque chose sur sa tête. S'il faut absolument un
-prétexte à tes munificences, tu seras le parrain, j'y consens; mais
-l'enfant, pas plus que la femme, ne recevra rien de toi dans ma maison.
-Je veux rester net, comprends-tu?»
-
-Il répondit qu'il m'admirait et cent autres platitudes. Le rêve de sa
-vie était de me suivre en tous lieux pour me servir à quatre pattes.
-
-«Halte-là, mon garçon! J'entends n'être servi que par moi-même et par ma
-femme de ménage. As-tu cru, par hasard, que je me chargeais de madame
-pour la tenir à ta disposition? Tu comptais prendre tes habitudes chez
-moi, pauvre ami? Essaie! J'ai pu avaler un passé de digestion difficile,
-mais ma tolérance n'ira pas plus loin. Ton sauveur, soit, puisqu'il le
-faut; ton complaisant, jamais!»
-
-Il s'excusa d'un air humble, pour ne pas dire hébété, et jura tout ce
-que je voulus. Mme Gautripon fit chorus avec lui; ces deux êtres, avilis
-par la peur, me promirent de s'éviter, de se fuir, de s'oublier l'un
-l'autre, de respecter mon nom comme un fétiche et ma maison comme un
-temple.
-
-Le sacrifice leur paraissait aisé dans le moment: ils n'avaient pas
-l'esprit tourné aux bagatelles; mais la tentation ne pouvait manquer de
-les reprendre un jour, lorsqu'ils seraient un peu plus tentants l'un et
-l'autre. Alors ils me regarderaient comme un obstacle odieux et
-ridicule, un gardien de harem, un chien du jardinier, et ils se
-rejoindraient sans scrupule et sans gêne, grâce à la régularité de mes
-occupations. Voilà ce qu'il importait de prévenir; il ne me plaisait pas
-d'être montré au doigt dans les rues. Je leur dis mes raisons et le
-remède que j'avais trouvé contre un mal presque inévitable.
-
-«A votre première incartade ou même à mon premier soupçon, je me retire
-sous ma tente, et je laisse à madame le soin de s'expliquer avec M.
-Pigat. Tant qu'il sera de ce monde, vous aurez peur de lui, et je vivrai
-tranquille, ou peu s'en faut. S'il meurt, je n'aurai plus d'allié contre
-vous, plus de croquemitaine à appeler si vous n'êtes pas sages; mais,
-d'un autre côté, vous n'aurez plus besoin de moi. Je reprendrai toute ma
-liberté en vous rendant toute la vôtre.»
-
-Ainsi fut dit et convenu dans cette nuit mémorable, entre quatre et cinq
-heures du matin. Je vous réponds que personne ne songeait à faire
-résistance. Léon lui-même, ce gaillard que vous voyez si crâne au bois
-de Boulogne, était bien petit garçon devant moi. Par mon ordre, il
-s'apprêta tout de suite à filer sur Paris avant le lever du soleil. Tout
-son bagage se trouvait à notre auberge; il l'était allé prendre à
-l'hôtel d'Angleterre. C'est même à la faveur de ce petit déménagement
-qu'il avait apporté deux boisseaux de charbon dans une malle et un
-réchaud en fer dans un carton à chapeau. J'éveillai le garçon, qui
-dormait tout vêtu sur le billard du rez-de-chaussée, je chargeai son
-crochet, je l'envoyai en avant et je revins abréger les adieux
-larmoyants de mon ami et de ma femme. Léon s'accrochait à moi sur la
-place; il retourna dix fois la tête vers l'auberge, où nos fenêtres
-brillaient seules à travers la nuit. A deux pas de la gare, il s'arrêta
-et me dit du ton le plus lamentable:
-
-«Tu me jures de respecter Émilie?»
-
-Ma foi! la question était trop saugrenue; elle me jeta hors des gonds.
-J'y répondis par un grand coup de pied qui rapprocha Léon de son but et
-par une épithète qui serait déplacée dans mon récit, mais qui ne l'était
-pas dans la circonstance. Il empocha le tout et partit. Que l'homme est
-peu de chose par moments!
-
-En rentrant à l'auberge, j'allai droit chez ma femme, qui tomba presque
-à mes pieds et me dit:
-
-«Monsieur! faites de moi tout ce qu'il vous plaira!
-
---Mais, madame, répondis-je, il me plaît que vous preniez quelques
-heures de repos. Vous dormiriez mal ici, la chambre est en désordre.
-Prenez la mienne et couchez-vous. Quant à moi, je trouverai peut-être un
-matelas moins mouillé que les autres et une couverture à peu près sèche;
-c'est tout ce qu'il me faut. Bonne nuit!»
-
-Je lui fermai ses volets, et je pris soin de la barricader moi-même, car
-la pauvre créature me connaissait assez peu pour craindre encore je ne
-sais quoi.
-
-Elle dormit passablement, moi fort mal, ce qui me permit de voir lever
-l'aurore: mais un brouillard épais vint gâter ce spectacle si cher aux
-hommes vertueux. Le vent avait tourné; dans l'espace de quelques heures,
-le paysage s'estompa si bien qu'il finit par s'effacer. En rôdant à
-travers la chambre où j'étais confiné par le temps, je découvris sur le
-coin du secrétaire une lettre à mon adresse. C'était l'adieu suprême de
-Léon, écrit la veille au soir, tandis que le charbon s'allumait. J'ai
-conservé cette pièce pour la montrer à son auteur, s'il devenait ingrat;
-je ne me doutais pas qu'il faudrait la produire à la décharge de mon
-honneur. Écoutez.
-
- «Mon ami (permets-moi de te donner ce nom à la dernière heure de ma
- vie)! je meurs avec celle qui est ma femme devant Dieu. Ne t'accuse de
- rien: ce n'est point ton refus ni les rudes vérités que tu m'as fait
- entendre qui nous poussent à cet acte de désespoir. Le seul coupable,
- encore n'ai-je pas la force de le maudire, c'est mon père. Pourquoi
- m'a-t-il si mal aimé? Pourquoi me défend-il de réparer ma faute et
- d'être heureux? Détestable vanité de l'argent! qu'en fera-t-il, de ces
- millions orgueilleux et stupides qui lui coûtent la vie de son fils?
- Pardonne-lui, Jean-Pierre, et ne lui refuse pas tes consolations,
- quoiqu'il t'ait donné le droit de l'accabler. Il ne sait pas, vois-tu?
- C'est un homme qui ne doute de rien parce qu'on lui a toujours cédé;
- il ne peut croire aux consciences inflexibles comme la tienne. Tout le
- mal qu'il t'a fait va être réparé. Quand tu liras ces tristes mots, tu
- seras libre. Sois heureux, mon vieux camarade! Si les voeux des
- mourants ont un peu de crédit n'importe où, tu verras des jours
- meilleurs, tu trouveras une femme digne de toi, tu seras père! Et dire
- que je l'aurais été dans six mois! Enfin! Tout ce que je demande,
- c'est que tu te souviennes quelquefois sans trop d'amertume de ton
- pauvre ami
-
- «LÉON BRÉCHOT.»
-
-Voici l'original de cette lettre. En voilà plus de vingt autres de la
-même écriture et signées du même nom; le contrôle est facile, à moins
-pourtant que j'aie fabriqué toute une liasse de faux pour le besoin de
-ma cause!
-
-Je vous confesse, monsieur, que cet adieu me toucha. J'y retrouvais les
-bons sentiments et la générosité naturelle du malheureux garçon qui
-m'avait fait tant de mal. Léon est un peu fou, mais il n'est ni méchant
-ni perfide. Il a terriblement abusé de moi, mais par étourderie, sans
-cesser un moment de m'aimer. C'est pourquoi je lui conserve, en dépit de
-tout, le titre d'ami.
-
-Quant à Mlle Pigat, elle ne m'avait pas fait l'honneur de m'écrire. Si
-l'on jugeait toutes les femmes sur l'unique échantillon que j'ai connu,
-on dirait qu'elles n'ont en elles aucune notion du bien, et que toute
-leur morale se résume en deux mots, l'amour et la haine.
-
-Cette gracieuse personne s'éveilla vers midi, me renvoya poliment de sa
-chambre et fit deux heures de toilette, pendant que je l'attendais en
-bas pour déjeuner. Il pleuvait à torrents: le temps s'était gâté, à ma
-grande satisfaction. Il fallait en finir avec le tête-à-tête et
-retourner au plus vite à Paris; c'était un vrai prétexte qui nous
-tombait du ciel.
-
-La jeune dame entra docilement dans mes vues; elle écouta avec la plus
-gracieuse attention la règle de conduite que je lui traçai chemin
-faisant. Il s'agissait avant tout de tromper la clairvoyance d'un père
-et de jouer la comédie de l'amour heureux sous les yeux de M. Pigat. Le
-capitaine était un homme d'autrefois; il avait fait bon ménage avec sa
-femme; la moindre froideur entre nous l'aurait scandalisé; nous étions
-de petits bourgeois et non des gens du monde; il fallait nous résoudre à
-nous tutoyer devant lui.
-
-Pauvre homme! avec quelle effusion il vint se jeter dans nos bras! Il
-avait reconnu le coup de sonnette d'Émilie. Il ne s'étonna pas un
-instant de ce retour prématuré.
-
-«Je t'attendais, dit-il à sa fille. Tu devais avoir besoin d'embrasser
-ton vieux père; moi je suis comme un corps sans âme depuis vingt-quatre
-heures. Merci de revenir, et vous, mon gendre, merci de m'avoir rapporté
-ce petit trésor-là. N'est-ce pas que vous êtes heureux? Ai-je menti en
-vous la donnant pour un ange!»
-
-Je répondis comme vous auriez répondu vous-même, monsieur, si la
-fatalité vous eût mis à ma place. Auriez-vous eu la force de briser ce
-pauvre vieux coeur d'honnête homme? Je mentis de mon mieux, et pour plus
-de vraisemblance je joignis le geste à la parole en serrant Émilie dans
-mes bras. Elle fuyait, se dérobait et m'échappait enfin par un jeu de
-pudeur étudiée que nous avions répété ensemble le jour même. Et le
-capitaine riait aux larmes, et sa fille lui disait avec un doux
-reproche: Ah! papa, quel terrible embrasseur tu m'as donné pour mari!
-
-Tous mes efforts pour abréger cette visite ne servirent qu'à le
-cramponner à nous. Il voulut absolument nous avoir à dîner le soir même,
-et il nous conduisit chez le père Lathuille pour nous montrer ensemble
-aux gens de son quartier.
-
-«Marchez devant, disait-il, que je voie le bel attelage. C'est à croire
-qu'ils ont été faits l'un pour l'autre, ma parole d'honneur!»
-
-Il nous suivait sur nos talons, nous frappait sur l'épaule et s'écriait
-à propos de rien:
-
-«Eh! madame ma fille! eh! mon gendre!»
-
-Au restaurant:
-
-«Garçon, mon gendre vous a demandé du pain.»
-
-Rien n'était assez bon pour nous; il semblait que la nature eût donné
-des ailes aux perdrix pour la fille et le gendre du capitaine Pigat, et
-des cuisses pour le capitaine. Au dessert, il parlait de nous mener à
-l'Opéra-Comique, quand Émilie feignit de s'endormir sur sa chaise et
-nous sauva; mais le pauvre bonhomme nous escorta jusque chez nous à pied
-et ne nous laissa qu'à la porte. Chemin faisant, il s'appuyait sur mon
-bras et me conseillait à l'oreille.
-
-«Menez-la doucement, mon gendre: je l'ai domptée, je l'ai assouplie;
-cela marche au doigt et à l'oeil. Si vous lui découvrez quelque petit
-défaut, ce dont je doute, prenez-la par les sentiments. Elle a du coeur
-et de l'honneur: c'est mon sang. Ne soyez pas jaloux, et si vous l'êtes
-par malheur, évitez qu'elle le sache. Plus vous lui montrerez de
-confiance, plus elle s'observera. Une femme n'est bien gardée que par
-elle-même. Je ne l'ai ni enfermée ni suivie, et vous êtes témoin que la
-méthode a réussi. Ah! dame! elle n'ignorait pas qu'à la première
-incartade je l'aurais tuée net, et moi après. Main de fer et gant de
-velours! Retenez ma devise, elle est bonne.»
-
-Je lui promis ce qu'il voulut, et je m'en fus avec sa fille. Autre
-histoire! Mme Gautripon m'avoua qu'elle était peureuse et qu'elle se
-mourait à l'idée de rester seule dans un appartement. Je répondis sans
-m'émouvoir que je n'étais ni assez riche pour lui donner une suivante,
-ni assez dévoué pour coucher sur son paillasson, ni assez tolérant pour
-lui permettre une autre compagnie. Ce n'était pas à moi mais à elle de
-s'accommoder aux défauts de la situation qu'elle avait faite. Sur cet
-ultimatum, je lui donnai le bonsoir, et je gagnai mon cher taudis.
-
-J'étais fermement décidé, vous devinez pourquoi, à sortir du ministère;
-mais, avant de quitter l'emploi que les Bréchot m'avaient donné, il
-fallait en trouver un autre. Je me mis aussitôt en campagne, et j'usai
-sur le pavé de Paris mon congé de lune de miel. Mes démarches
-n'aboutirent qu'à des rebuffades sans nombre, et j'allais désespérer,
-quand un mot de mon voisin le surnuméraire Fusti m'ouvrit des horizons
-nouveaux.
-
-«Le diable soit du bureau! disait-il; j'aurais mieux fait d'entrer aux
-_Villes-de-Saxe_. Pas de surnumérariat, douze cents francs d'emblée et
-l'avancement au mérite. Boutique pour boutique, je préfère celle de mon
-oncle, où personne ne trime gratis.»
-
-Je le fis causer, et j'appris qu'un de ses oncles était commanditaire
-d'un magasin de blanc, rue Saint-Jacques; que les _Villes-de-Saxe_
-avaient la clientèle des plus riches couvents du faubourg, qu'elles
-payaient honorablement leurs commis, que l'oncle avait voulu placer son
-neveu dans l'affaire, mais qu'une ambition trop commune en tout temps
-l'avait jeté dans nos bureaux. Après un an de stage, il méritait un
-emploi rétribué que j'obtins.
-
-Ses doléances m'offraient un joint; je le saisis. Je pouvais du même
-coup réparer une injustice et secouer une obligation pesante.
-
-«Mon cher, lui dis-je amicalement, vous pouvez émarger dans un mois. Ma
-personne est le seul obstacle qui vous barre le chemin; je m'efface. Le
-ministère m'ennuie: on y gagne trop peu, et l'on n'y travaille pas
-assez. Placez-moi n'importe où, dans la maison de votre oncle, chez un
-de ses amis, faites-moi nommer professeur dans quelque bon couvent: je
-m'en moque, pourvu que j'aie cinq cents francs de plus en faisant triple
-besogne. Mes besoins sont augmentés, et je ne crains pas la fatigue.»
-
-Il prit la balle au bond, me remercia fort, et fit si largement les
-choses que je restai son débiteur de beaucoup. Ma besogne aux
-_Villes-de-Saxe_ ne fut jamais qu'un travail de bureau, la
-correspondance d'abord, puis la tenue des livres quand j'eus appris ce
-métier, qui est un jeu. Les couvents qui fréquentaient la maison
-m'acceptèrent de confiance, quoique universitaire et bachelier: j'étais
-recommandé par des personnes bien pensantes. Mon salaire fut de prime
-abord ce qu'il est encore aujourd'hui: je n'ai pas demandé d'avancement,
-puisque j'avais le nécessaire. En abordant cette vie honorable et
-modeste, j'ai cru devoir cacher mon nom, qui n'appartient plus à moi
-seul, et pouvait être compromis par d'autres. Voilà pourquoi Rastoul,
-après quatre ans de connaissance, m'appelle encore M. Jean-Pierre.
-
-Ma femme a su que je sortais du ministère, et pourquoi. Mes scrupules
-lui ont semblé puérils, mais elle a fort apprécié l'augmentation de
-revenu, car nos premiers temps de ménage ont été difficiles. Le pauvre
-capitaine n'avait plus d'économies à dépenser; Mme Gautripon ne faisait
-plus de tapisserie, sa layette l'occupait un jour sur deux, et l'autre
-jour elle était lasse ou malade. Je n'oserais jurer de rien, mais je
-suis moralement sûr que Léon n'entra pas chez nous dans ces six mois, et
-qu'il n'y fit pas entrer un centime.
-
-Un accident de force majeure avait tari ses prodigalités dans leur
-source. Si vous aviez le temps de lire tous les papiers que voilà, vous
-sauriez les détails de l'aventure. Il m'en instruisait jour par jour; je
-ne lui avais pas permis de correspondre directement avec ma femme. Voici
-les faits en abrégé. M. Bréchot triomphait de ma résignation et s'en
-attribuait toute la gloire. Émilie mariée, l'enfant mis à la charge d'un
-éditeur responsable, il ne restait plus, pensait-il, qu'à trouver un
-parti pour Léon. Il avait déniché, vers Toulouse, un fonds de parchemins
-en bon état, provenant de la succession de haut et puissant seigneur
-Théobald Lelong, marquis de la Roche-Tonnerre, comte de Tres Castels,
-prince du Saint-Empire, etc. Le tout appartenait légitimement et sans
-conteste à Mlle Léocadie, fille majeure, qui, n'ayant d'autres biens que
-le nom de ses pères et un pigeonnier sans pigeons, ne pouvait guère
-épouser que Dieu ou qu'un Bréchot; mais elle préférait une mésalliance
-terrestre à la plus haute alliance du ciel. La famille était composée de
-trois ou quatre collatéraux, trop pauvres pour réclamer en justice
-l'héritage de quelques titres tout secs; ils avaient fait leur prix pour
-se tenir tranquilles. Tout le problème se réduisait à faire passer un
-nom sans maître sur la tête d'un homme sans nom: l'entrepreneur se
-faisait fort de légaliser l'escamotage. Il tenait dans sa main presque
-tous ces métis de la politique et de la finance, mendiants de faveur,
-marchands de patronage, entremetteurs de concessions, brocanteurs de
-monopoles, qui tripotent les affaires publiques au profit de l'intérêt
-privé, et qui mettraient le feu aux quatre coins de l'univers pour
-ramasser un million dans les cendres. L'affaire était donc faite et
-parfaite sauf le consentement de Léon, qui refusa.
-
-M. Bréchot avait dompté plusieurs torrents et nivelé quelques montagnes.
-Par état, il surmontait ou renversait tous les obstacles que l'homme
-rencontre sur son chemin. Vous vous représentez la stupeur d'un tel
-homme lorsqu'il se vit pour la première fois devant une chose
-inébranlable qui était la volonté de son fils. Il crut d'abord qu'il se
-trompait, qu'il s'était mal expliqué ou qu'il avait mal entendu la
-réponse. Lorsqu'il comprit que la désobéissance était formelle, il se
-plut à espérer qu'elle n'était pas réfléchie; il essaya du raisonnement,
-il descendit aux prières. Léon se cantonna dans le devoir et dans la
-conscience, et maintint qu'il était engagé pour la vie envers la mère de
-son enfant. Alors M. Bréchot sortit des gonds, il se répandit en
-injures, éclata en mille menaces; peut-être même est-il allé plus loin:
-on me l'a laissé entendre, on ne me l'a pas dit. Léon montra dans ce
-moment critique plus de solidité que ni son père, ni moi, ni personne
-n'en attendait de lui. Lorsqu'il n'avait qu'à étendre la main pour
-prendre cinq cent mille francs de rente, un nom, un titre et une grande
-fille plutôt belle que laide, il se laissa disgracier et affamer.
-Non-seulement son père lui coupa les vivres, mais il lâcha sur lui toute
-une meute de créanciers. Un jeune homme qui reçoit vingt-cinq mille
-francs par an pour ses menus plaisirs s'endette malgré lui. Le crédit,
-si farouche aux pauvres diables, se précipite au-devant du riche. Les
-fournisseurs lui jettent leurs marchandises à la tête et s'enfuient à la
-vue de son argent, car ils savent par expérience qu'on achète bientôt
-sans compter dès qu'on n'achète plus au comptant.
-
-Cette facilité se tourna trop vite en exigence et en persécution pour
-qu'il n'y eût pas un mot d'ordre. Dès que les loups se mettent à chasser
-par principe au lieu de chercher leur proie à l'aventure, le paysan
-superstitieux dit qu'ils sont menés par un homme. Cette bande de
-créanciers dévorants était appuyée par un chasseur invisible qui devait
-être M. Bréchot: les marchands de Paris ne sont pas assez fous pour
-traquer un héritier de cinquante millions quand il a tout au plus
-cinquante mille francs de dettes. Léon n'hésita pas à reconnaître la
-main de son père, mais cette perspicacité ne le sauva point de Clichy.
-
-M. Bréchot l'attendait là. Les poursuites avaient pris quatre mois
-environ; Mme Gautripon touchait presque à son terme, et l'entrepreneur
-le savait bien.
-
-«Mon garçon, dit-il à son fils, te voici où je te voulais. La loi ne me
-permettait pas de t'enfermer comme rebelle, mais je te tiens comme
-débiteur. Te rends-tu?
-
---Jamais! dit Léon.
-
---Il faut donc que l'amour soit un oiseau rudement bête! Pourquoi
-refuses-tu de te marier comme il me plaît? Parce que tu tiens à cette
-fille et à ce mioche. Tu te prives de les voir et de les assister; tu
-les laisses sans feu, et tu crois leur prouver que tu les aimes!
-Marie-toi donc, nigaud! Tu sors d'ici, tu es riche, tu vas les voir tant
-que tu veux, et tu leur donnes tout ce qu'il leur faut.
-
---Gautripon ne les laissera manquer de rien.
-
---Savoir!
-
---Émilie est assez brave pour supporter les privations; elle n'est pas
-assez forte, en ce moment surtout, pour apprendre ma trahison sans
-mourir.
-
---Essaie!
-
---Je ne veux pas jouer la vie de ceux que j'aime. Songes-tu bien, papa,
-que cet enfant qui va naître sera mon fils?
-
---Il sera bien mon petit-fils, à moi, et je m'en moque!
-
---Oh! c'est que tu es un homme de famille! Je suis ici pour le dire.
-
---Ma famille, c'est ce qui porte mon nom.
-
---Et tu veux que j'en prenne un autre?
-
---Je veux qu'on m'obéisse.
-
---Moi, je veux qu'on m'estime et qu'on m'appelle Bréchot.
-
---A ton aise! Reste Bréchot; mais c'est tout ce que tu auras de moi, mon
-garçon.
-
---Bah! tu n'as pas le droit de me déshériter de tout, et la moitié de
-tes millions me suffira pour vivre.
-
---Je dénaturerai ma fortune!
-
---Je t'en défie; ça serait un travail de bénédictin.
-
---Et je te maudirai, chien d'entêté que tu es!
-
---Alors c'est toi qui seras dénaturé, parce je t'aime bien malgré tout,
-mon gros père.
-
---Je te défends de m'aimer, si tu ne me respectes pas.
-
---Mais je te respecte énormément, sans que tu t'en doutes. Qui est-ce
-qui m'empêchait de t'emprunter cinquante mille francs, à ton insu,
-pendant que tes limiers me sautaient aux jambes? J'avais les clefs,
-papa.
-
---Eh pardieu! je sais bien qu'on n'est pas un voleur quand on
-s'appelle...
-
---Bréchot, là! Je t'y prends. Laisse-moi donc garder toute ma vie un nom
-que tu as honoré, illustré, et qui est devenu, grâce à toi, le synonyme
-de travail et de probité!
-
---Eh bien, soit! dit le bonhomme; mais au moins marie-toi, sacrebleu!
-pour que j'aie des petits-enfants à fouetter.
-
---Papa, je ne peux plus: tu m'as mis dans l'impossibilité d'épouser
-Émilie.»
-
-M. Bréchot s'enfuit exaspéré en jurant plus de jurons que Clichy n'en
-avait entendu depuis dix ans, et Léon m'expédia le compte-rendu de la
-querelle que je viens de vous répéter à peu près mot par mot.
-
-Tandis qu'il se rongeait les poings dans sa prison, nous n'étions pas
-sur un lit de roses. Bien que M. Pigat nous eût dit dès le premier
-moment: Mes enfants, hâtez-vous de me rendre grand-père, il n'était pas
-homme à souffrir que ce bonheur lui vînt trop tôt. Nous avions à peine
-attendu la fin du premier mois pour lui faire part de nos espérances; on
-lui disait chaque jour: tout va bien. Il suivait avec un doux orgueil
-certains progrès malheureusement très-visibles; mais nous n'avions pas
-le pouvoir de retarder la marche de la nature ou de hâter celle du
-temps. Il aurait fallu, pour bien faire, qu'un incendie anéantît tous
-les calendriers. Si du moins notre mariage avait eu lieu vingt-cinq ou
-trente jours plus tôt! nous aurions bénéficié du terme de sept mois, qui
-a rendu tant de services à la partie folâtre du genre humain; mais un
-enfant né viable à six mois, c'est ce qu'on n'a jamais vu, et c'était ce
-qu'on allait voir. Comment M. Pigat prendrait-il le miracle? Je n'osais
-pas me le demander et Mme Gautripon n'y pensait jamais sans s'évanouir
-peu ou prou.
-
-Les petites excursions qu'elle faisait à tout propos dans l'autre monde
-nous permirent de la donner pour malade et de tromper un pauvre médecin
-du quartier. J'obtins une ordonnance en vertu de laquelle on sut que
-nous partions pour l'Italie. Le capitaine nous fit les plus tendres
-adieux; notre concierge et les voisins nous virent monter en fiacre et
-diriger la course vers le chemin de Lyon. Certes, je me serais donné le
-luxe d'un voyage, si nos moyens l'avaient permis. Peut-être même, en ce
-besoin pressant, eussé-je emprunté mille francs à Bréchot; mais vous
-savez que ses finances étaient plus embarrassées que les nôtres. La
-vérité, puisqu'il faut tout vous dire, est que je conduisis Mme
-Gautripon chez une sage-femme de Montmartre, et que je retournai le même
-jour au travail qui nous faisait vivre.
-
-Nous avions traité à forfait, comme tous les malheureux de notre
-catégorie. L'enseigne n'a ni bougé, ni changé; on y lit encore en
-lettres peintes: «40 francs pour les neuf jours.» Mes occupations ne me
-permettaient pas d'être bien assidu auprès de la frêle poupée qui allait
-m'élever au rang de père putatif; mais je la visitais tous les soirs
-après ma besogne, et je revenais chaque matin lui dire: «Bon courage!»
-Jugez-moi comme il vous plaira: j'avoue, monsieur, que durant cette
-période mes ressentiments légitimes avaient fait place à une sympathie
-tout animale, à ce vague instinct de solidarité qui pousse les pauvres
-gens à s'aider les uns les autres contre les douleurs et les dangers de
-la vie.
-
-Le matin du sixième jour, la servante de l'établissement me salua d'un
-«bonjour, papa!» qui me mit le coeur en capilotade. Je me sentis rougir
-jusqu'aux oreilles, et mes jambes furent de coton pendant une seconde.
-Je balbutiai comme un vrai père:
-
-«Est-ce un garçon?
-
---Oui, monsieur, répondit la créature, un vrai garçon qui a tout ce
-qu'il lui faut. Venez voir votre portrait.»
-
-Elle m'introduisit dans la cellule plus que monastique où Mme Gautripon
-sommeillait. Un oreiller posé sur un fauteuil de paille servait de
-couchette à l'héritier de mon nom.
-
-«Voilà l'objet, monsieur, dit la fille; on m'appelle à côté, je vous
-laisse.»
-
-Je demeurai tout stupide entre une femme anéantie et un enfant qui
-paraissait vivre à peine. On ne met pas un pied devant l'autre ici-bas
-sans idées préconçues. Je m'étais toujours figuré qu'un nouveau-né doit
-être rouge ou violet par surabondance de vie. Celui-là était de cire;
-ses yeux ouverts semblaient s'éteindre; il entrebâillait deux petites
-lèvres molles sans avoir la force de crier. Je le pris tout emmaillotté
-dans mes bras, et je le trouvai singulièrement inerte. En deux temps,
-avec une audace qui m'épouvante encore quand j'y pense, je le dépouille
-et je le vois baigné dans son sang. La sage-femme accourt à mes cris et
-me dit sans s'émouvoir:
-
-«Ma foi, monsieur, vous avez bien fait d'y regarder. Joséphine n'avait
-pas bien serré le fil, et le pauvre petit homme aurait pu s'en aller
-sans dire ouf! Passez-moi le moucheron, que je le raccommode. Voilà qui
-est fait. Maintenant je vous le garantis pour quatre-vingt-dix-neuf ans,
-sauf la casse.»
-
-Ce langage fataliste et cynique était lettre close pour moi; je compris
-seulement que le fils de Léon Bréchot me devait une seconde fois la vie,
-et je me sentis tout près d'aimer ce petit être qui ne m'était rien. Je
-repensai à lui tout le jour, en alignant mes chiffres aux
-_Villes-de-Saxe_ et en corrigeant un devoir de style intitulé:
-_Description du Printemps, lettre d'une jeune châtelaine à son amie
-soeur Dosithée_.
-
-Aussitôt que je pus me ravoir, je repris le chemin de Montmartre. Émilie
-était éveillée; elle me demanda si j'avais averti Léon, si je m'étais
-enquis d'une nourrice et si je pensais à déclarer la naissance de
-l'enfant.
-
-«Mon pauvre monsieur Gautripon, voilà bien des corvées pour un homme
-occupé comme vous; pardonnez-moi tout l'embarras que je vous donne!»
-
-Elle craignait sincèrement d'abuser de mes jambes, de surmener son
-commissionnaire, mais ses scrupules n'allaient point au delà. Elle ne se
-doutait pas qu'un honnête homme éprouvât la moindre chose au moment de
-mentir à la loi; elle avait décidé que son enfant serait nourri chez
-elle par une grosse Bourguignonne, mais elle s'inquiétait peu de savoir
-si je pouvais payer un tel luxe; elle trouvait tout naturel de m'envoyer
-chez son amant lui dire qu'il était père et que ma femme l'embrassait.
-Je fis toutes ces commissions; j'embrassai le prisonnier pour elle, et
-je pleurai même avec lui; je déclarai l'enfant à la mairie sous les
-auspices du charbonnier d'en face et du savetier d'en bas; je ramenai du
-bureau voisin une superbe paysanne qui s'enfuit avec mon argent, quand
-elle sut que nous étions du petit monde. Après mille tribulations que
-j'abrége, je me vis installé au domicile conjugal entre une femme à
-peine convalescente et un enfant de vingt jours, faible et chétif, que
-je nourrissais au biberon. De sacrifice en sacrifice, j'étais descendu
-jusqu'au métier de garde-malade et de père nourricier: vous jugez si mes
-nuits étaient laborieuses; cependant mon travail n'en souffrit pas.
-
-Un soir, entre neuf et dix heures, tandis que j'endormais le petit
-garçon dans mes bras, un violent coup de sonnette me fit sauter au
-plafond.--Émilie s'écria:
-
-«Malheur à nous! c'est mon père.»
-
-En effet, c'était le capitaine. Le désoeuvrement et l'ennui l'avaient
-conduit dans cette rue; par habitude il leva les yeux vers nos fenêtres,
-aperçut une lumière et monta. Sa fille était plus morte que vive; je
-rassemblais les forces de mon coeur pour un drame terrible. M. Pigat
-trompa toutes mes craintes; il ne laissa percer ni colère, ni mépris, ni
-soupçon. D'un seul coup d'oeil il embrassa le groupe que nous formions à
-nous trois. Émilie couchée, moi appuyé contre son lit, et le poupon
-étendu sur mes mains.
-
-«Bonsoir, enfants, fit-il; vous êtes donc revenus?»
-
-Cela dit, il se laissa tomber sur une chaise et écouta patiemment, sans
-objections, le roman qu'Émilie improvisait à son usage. Elle lui dit que
-nous étions allés en Italie, qu'aux environs de Gênes la voiture avait
-versé, que les douleurs l'avaient prise dans un village, que nous avions
-tenu l'enfant pour mort, mais qu'un bon médecin du pays prétendait qu'à
-force de soins on pouvait le rattacher à la vie. Je me répandis à mon
-tour en explications embrouillées; je contai que les soins intelligents
-nous manquaient dans ces montagnes demi-sauvages, que je m'étais
-empressé de ramener ma femme à Paris dès qu'elle avait paru
-transportable, que si le cher beau-père n'avait pas été informé plus tôt
-de notre retour, il ne devait s'en prendre qu'à notre attachement
-respectueux. On espérait lui cacher tout jusqu'à ce que la science eût
-tout réparé; mais en somme il était le bienvenu, puisqu'il trouvait sa
-fille hors de danger et son petit-fils grand et fort pour un enfant né à
-sept mois.
-
-Nos raisons ne valaient pas cher, et le brave homme aurait eu beau jeu,
-s'il eût daigné nous confondre. Il dit _amen_ à tout, demanda son
-petit-fils, l'examina de près jusqu'au bout des ongles, et le baisa au
-front avant de me le rendre. Il embrassa également sa fille et lui
-recommanda les plus grandes précautions. Sa visite fut courte et son
-adieu peut-être moins cordial qu'à l'ordinaire, mais il n'oublia pas de
-se mettre à notre service avec le peu qui lui restait, si nous avions
-besoin de quelqu'un ou de quelque chose. Je l'éclairai jusqu'au milieu
-de l'escalier, il me serra la main et s'éloigna d'un pas lourd en
-disant: A demain.
-
-Ce dénoûment anodin nous soulageait d'un grand poids, et pourtant il
-nous en resta un véritable malaise. A mesure que nous revenions de nos
-terreurs, la pitié nous gagnait; pour un rien, nous aurions pleuré sur
-ce pauvre homme foudroyé dans son honneur. Les plus grandes colères nous
-semblaient moins effrayantes que cet accablement hébété. J'eus des
-remords toute la nuit; c'est une chose ridicule à dire, car enfin ma
-conscience ne me reprochait rien; mais, de même qu'on achève les mots
-pour un bègue, on a quelquefois des remords pour les voisins qui n'en
-ont pas.
-
-M. Pigat nous tint parole; il revint le lendemain et tous les jours
-suivants à la même heure jusqu'au rétablissement d'Émilie. Lorsqu'il la
-vit sur pied et assez forte pour sortir, il nous dit: «Mes enfants, le
-moment est venu de me rendre mes visites. Votre escalier m'essouffle, je
-ne peux plus le monter qu'en trois ou quatre étapes; le coeur me bat
-trop fort. Par-dessus le marché, j'ai de l'enflure aux jambes. Tout ça
-ne sera rien, mais il m'est plus commode de vous attendre chez moi que
-de grimper chez vous. Choisissez votre heure et tâchez quelquefois de
-m'apporter le petit.»
-
-Il prit le lit au bout de deux jours, et le médecin ne nous laissa pas
-ignorer la gravité de son état. Le coeur était malade.
-
-«Surtout, dit le docteur, épargnez-lui les émotions pénibles. A-t-il eu
-de grands chagrins?
-
---Mais non, répondit Émilie: pas que je sache, depuis la mort de maman,
-et c'est bien loin.
-
---Vous m'étonnez. Sa maladie est de celles qui marchent à pas lents, et
-je la vois courir.»
-
-Personne n'a jamais su ce qui s'était passé dans l'esprit du capitaine.
-Il douta de sa fille et de moi, il s'accusa lui-même; il dut se demander
-si j'étais dupe ou complice. De ses anxiétés, de ses combats intérieurs,
-de ses malédictions données et reprises, de tout son désespoir et de
-toute sa honte je ne puis rien vous dire, sinon qu'il en mourut. Ce fut
-comme une de ces tourmentes sous-marines qui dévastent le fond
-mystérieux des océans et qui nous sont racontées quelquefois par un
-débris roulé vers nos plages.
-
-Un soir que nous étions réunis autour de son lit, il rompit brusquement
-la conversation et s'entretint avec lui-même à demi-voix, en langue
-gaélique. Ni sa fille ni moi ne connaissions cet idiome et nous nous
-regardions d'un air effaré. Tout à coup il se retourna vers Émilie et
-lui demanda en français:
-
-«Quelle date avons-nous aujourd'hui?»
-
-Elle lui répondit; il médita une minute et reprit:
-
-«Alors il y a juste neuf mois que j'ai marié mon enfant.»
-
-Ce fut sa dernière parole. Vous avez peut-être ouï dire qu'il s'était
-suicidé. Il est mort naturellement, d'un anévrisme rompu. Que les
-chagrins aient abrégé sa vie, c'est ce que je ne conteste pas; mais on
-le calomnie en disant qu'il a porté la main sur lui.
-
-Sa mort me déliait. C'était le terme que j'avais fixé moi-même à tous
-mes sacrifices. Mes conditions étaient faites et acceptées depuis
-longtemps, personne n'aurait eu le droit de me jeter la pierre, si
-j'avais pris mon chapeau ce soir-là et laissé la blonde Émilie entre un
-cadavre et un maillot. Le pouvais-je en conscience cependant?
-L'eussiez-vous fait, monsieur, si le destin vous eût jeté à ma place?
-Cette femme, estimable ou non, commandait la pitié: j'eus pitié d'elle.
-Si Léon n'avait pas été à Clichy, si elle m'était apparue ce jour-là
-brillante, épanouie, encadrée dans ce luxe qui la donne en spectacle aux
-Parisiens, je ne me serais fait aucun scrupule de lui tourner le dos;
-mais elle pleurait, elle n'était ni belle ni fringante, elle avait douze
-cents francs de rente et un loyer de six cents; le seul homme qui
-l'aimait ne pouvait rien faire pour elle: était-ce agir honnêtement que
-de l'abandonner dans un tel embarras?
-
-Je restai; je conduisis le deuil de mon beau-père, j'essuyai les larmes
-de sa fille, je travaillai comme un forçat pour qu'elle ne manquât de
-rien, je pris sur mon sommeil pour bercer le petit enfant. Si le monde
-me blâme d'avoir été si lâche, tant pis pour lui! Moi, j'étais soutenu
-par l'idée que je faisais bien, et que parmi les hommes les plus riches,
-les plus nobles et les plus distingués, il n'y en avait peut-être pas un
-qui se dévouât si pleinement et avec aussi peu de profit.
-
-Je fus pourtant récompensé au bout de quelques mois par la santé, la
-croissance et la gentillesse de mon bambin. Il s'arrondit et se colora
-pour ainsi dire à vue d'oeil, et à mesure qu'il devenait plus beau, il
-semblait m'en remercier par un redoublement de caresses. Entre sa mère
-et moi, il n'hésitait jamais; ses yeux me cherchaient dans la chambre,
-ses petits bras m'appelaient; le premier mot qu'il dit fut papa; je
-crois pourtant que personne ne le lui avait appris. Les vrais pères
-doivent être bien heureux, si j'en juge par toute la joie que ce petit
-être m'a donnée. Mme Gautripon croyait devoir me calmer de temps à
-autre.
-
-«Vous avez peut-être tort, me disait-elle, de vous tant attacher à un
-enfant qui vous sera repris tôt ou tard. Quant à lui, le mal n'est pas
-grand; on oublie si vite à son âge!»
-
-A l'idée que mon cher nourrisson pouvait m'être enlevé par son vrai père
-et devenir un étranger pour moi, je me sentais défaillir; je me surpris
-à souhaiter que cette fausse position, intolérable à tant d'égards,
-durât aussi longtemps que ma vie.
-
-Elle finit avec la captivité de mon ami, quand le père Bréchot s'en fut
-dans l'autre monde. L'entrepreneur s'occupait sérieusement de déshériter
-son fils; il mourut de colère et d'apoplexie, à la suite d'un gros
-déjeuner, entre les bras de l'homme d'affaires qui cuisinait la ruine de
-Léon.
-
-Je n'ai point à vous conter les extravagances trop publiques dont
-l'héritier égaya son deuil. Paris ne s'en souvient que trop, et ce
-carnaval scandaleux a fondé la réputation du jeune Bréchot. Le monde l'a
-noté comme le modèle des mauvais fils, ce qui est dur, car il ne fut
-mauvais fils qu'après la mort de son père. J'avais prévu cette explosion
-d'une jeunesse imprudemment comprimée, et je n'étais pas assez enfant
-pour croire qu'en m'asseyant sur la poudrière je l'empêcherais de
-sauter. Mon parti fut donc bientôt pris: je quittai pour toujours Mme
-Gautripon, j'embrassai le petit garçon, qui poussait des cris désespérés
-à la vue de mes larmes; j'écrivis à Léon une lettre d'adieu, et je
-retournai, le coeur brisé, à ma fidèle mansarde.
-
-Ma femme, qui tenait à moi comme à son meuble le plus utile, s'était
-mise en frais d'éloquence pour me retenir au logis. Elle m'avait offert
-spontanément des sacrifices dont elle était et se savait incapable,
-comme de conserver l'humble train de sa vie et d'acclimater Léon Bréchot
-au régime de l'amitié fraternelle. Je répondis qu'elle se moquait de
-moi, et je fis bien, car elle était en marché pour son hôtel des
-Champs-Élysées, et elle portait déjà sa petite fille, datée de je ne
-sais quelle visite à Clichy.
-
-Me voilà seul, cloîtré, meurtri, saignant au fond, mais inébranlable,
-sans autre espoir que d'oublier tout le monde et de me cristalliser peu
-à peu dans la monotonie du travail; mais le passé atroce et doux avec
-lequel j'avais cru rompre venait parfois me relancer dans ma retraite.
-L'habitude crée des besoins factices qui deviennent aussi impérieux que
-les vrais. Or il y avait seize mois pleins que j'embrassais tous les
-soirs un enfant endormi. Ce plaisir venant à me manquer, j'en ressentis
-un tel vide que je me demandai si la nature ne m'avait pas donné par
-dérision un coeur de père. Je m'éveillais cent fois dans ma mansarde aux
-cris de ce pauvre petit absent que je ne pensais plus revoir. Le matin,
-au moment d'aller à mes affaires, je m'arrêtais comme un homme qui a
-oublié quelque chose. Ce n'était ni ma bourse ni mon mouchoir, c'était
-le baiser sonore et franc de ces petites lèvres toujours fraîches.
-
-Le vrai père, qui n'était pas aussi père que moi, m'imposait quelquefois
-sa visite. J'avais eu beau lui défendre ma porte et lui dire que les
-convenances morales élevaient une montagne entre nous, j'avais beau le
-brutaliser quand il forçait mon domicile; il revenait obstinément avec
-le front d'un être qui se sait aimé, quoique indigne. Il me conta
-lui-même, en riant, ses efforts inutiles pour mériter les bonnes grâces
-de son fils, l'effroi du cher enfant au contact de la barbe paternelle,
-son obstination à réclamer l'autre papa, le seul aimé, qu'on disait
-toujours en voyage. Chaque soir, il fallait le bercer à outrance jusqu'à
-ce qu'il fermât les yeux; il les rouvrait tout pleins de larmes, et les
-sanglots secouaient pendant près d'une heure son petit corps endormi.
-
-«Mais, ajoutait Bréchot, ce n'est qu'un moment à passer. Viens le voir
-dans un mois, il ne te reconnaîtra plus.»
-
-Aller le voir! je n'étais pas si fou. Et le moyen de revenir ensuite?
-
-Mais nos résolutions les plus énergiques sont moins fortes que le
-destin. J'avais quitté ma femme depuis sept mois, et le pauvre petit
-bonhomme achevait sa seconde année lorsque Bréchot me fit tenir une
-consultation de MM. Bretonneau (de Tours), Blanche et Trousseau. Je l'ai
-conservée, la voici; permettez-moi de vous lire le résumé qui la
-termine:
-
-«L'enfant présente tous les symptômes d'une nostalgie dans sa deuxième
-période: teint livide, rougeur des yeux, pleurs involontaires, appétit
-presque nul, digestion pénible, transpiration rare, sécrétions troubles,
-respiration courte, peau sèche, pouls faible, céphalalgie fréquente,
-faiblesse, amaigrissement, sommeil agité, accidents fébriles tous les
-soirs. L'état du petit malade est assez grave pour réclamer des soins
-urgents, mais l'art médical ne peut rien contre une affection toute
-morale: c'est un traitement moral qu'il faudrait. Hâter le retour de son
-père, qu'il appelle jour et nuit.»
-
-Que fallait-il faire, monsieur? Mettre les pieds à l'hôtel Gautripon,
-c'était amnistier le luxe et les plaisirs de deux coupables. Rester chez
-moi drapé dans ma vertu, c'était condamner un innocent à la mort. Je
-pris mes jambes à mon cou.
-
-Je m'attendais à trouver son père et sa mère agenouillés devant son lit.
-Pas du tout: Léon trottait au bois de Boulogne pour se faire honneur
-d'un cheval neuf; Mme Gautripon tenait conseil avec le tailleur de ces
-dames. L'enfant dormait seul dans sa chambre; la bonne anglaise, que
-j'ai fait changer le lendemain, prenait le thé avec le maître d'hôtel
-son compère, à l'autre bout de la maison. Je passai plus d'une heure en
-tête-à-tête avec l'enfant de mes veilles, sa petite main dans la mienne.
-Il avait bien grandi, mais qu'il me parut changé! Vous ne croirez jamais
-qu'on puisse vieillir à cet âge; je vous jure pourtant qu'il était
-flétri, cassé et caduc. On ne s'en douterait plus maintenant, Dieu
-merci! J'en ai fait un gaillard aussi vif, aussi frais, aussi robuste
-qu'il est intelligent et bon; mais cela n'a pas été le travail d'une
-semaine. Dans ces huit premiers jours, je le ramenai à la vie, rien de
-plus.
-
-Il me reconnut avant même d'ouvrir les yeux, et je vous prie de croire
-qu'il ne fit pas de façons pour m'embrasser à bouche que veux-tu. Quand
-sa mère et Bréchot eurent le temps et qu'ils vinrent chercher de ses
-nouvelles, ils le trouvèrent déjà mieux. Le médecin me dit: «La réaction
-commence, votre fils est sauvé, grâce à vous; mais vous avez bien fait
-d'arriver. Tout l'honneur de la cure sera pour vous; je vous demanderai
-seulement la permission d'en rendre compte à l'Académie. Le cas est
-doublement intéressant, d'abord parce que la nostalgie est un mal
-très-rare à cet âge, ensuite parce que le baby avait madame sa mère
-auprès de lui, et que la mère est tout pour un enfant de deux ans.»
-
-Ce que le docteur ne voyait pas, et ce que je peux vous dire au point où
-nous en sommes, c'est que Mme Gautripon est trop femme pour être mère. A
-Dieu ne plaise que j'immole tout un sexe à mes ressentiments privés! Je
-voulais dire en bref que cette gracieuse créature est soumise au besoin
-de plaire et de paraître, mais d'autant plus indépendante des devoirs et
-des sentiments naturels. C'est une plante d'ornement née pour fleurir
-toute la vie, et qui ne sait pas elle-même par quel hasard ou quel
-miracle elle a porté quelques fruits. J'en ai rencontré d'autres en qui
-les grâces de la jeunesse n'étaient que la préface d'une longue,
-sérieuse et sainte maternité: celles-là sont plus mères que femmes, et
-si le sort m'en avait offert une en temps utile, je crois que nous
-aurions fondé une famille comme on n'en fait plus guère à Paris.
-Enfin!... Léon Bréchot est la vraie doublure d'Émilie. Il aime ses
-enfants parce qu'ils sont superbes et qu'il a toujours eu le goût des
-belles choses; mais il ne leur appartient pas, au contraire. Il
-graverait son nom sur leur collier, si la mode le permettait; il les
-inscrirait volontiers à la suite de ses tableaux sur le catalogue. Il
-les encadrerait richement par vanité de propriétaire, il ne perdrait pas
-un quart d'heure à leur apprendre à lire, il ne leur sacrifierait pas
-une nuit de lansquenet, si l'un d'eux tombait malade. Tandis que j'épie
-leurs mouvements, que j'analyse leurs instincts, que je note leurs
-moindres paroles, que je sarcle avec soin les premières idées qui lèvent
-dans ces jeunes cerveaux, il se joue de leur ignorance, leur apprend des
-mots saugrenus, et leur sait plus de gré d'une bêtise qui l'amuse que
-d'un instinct généreux ou d'un raisonnement droit. Je m'étudie, je me
-travaille, je me contrains lorsqu'il le faut pour le mieux de leur
-éducation; je m'applique à graver dans leur esprit le modèle d'une
-sérénité constante et d'un homme toujours égal à lui-même: Léon les
-crosse ou les caresse au gré de son humeur quinteuse, selon qu'il a
-gagné ou perdu dans sa nuit. Ces innocentes créatures l'aiment par ordre
-et le respectent par devoir, sans chercher le fin mot de l'autorité
-qu'on lui prête; mais ses tendresses et ses colères les étonnent
-également et les jettent tout effarés dans mes bras. Je ne sais quelle
-voix secrète les avertit qu'ils ont en moi une petite providence
-bourgeoise, et que l'homme le plus humble et le plus infortuné de Paris
-est peut-être appelé à les rendre heureux et libres.
-
-Il vous paraît sans doute impertinent que, dans ce siècle où l'or peut
-tout, un gueux de Gautripon s'intéresse au malheur de trois petits
-millionnaires? Leur patrimoine irait, je pense, à seize ou dix-sept
-millions par tête, s'ils avaient hérité d'un père comme les autres; mais
-Léon Bréchot est un homme que l'immensité de son capital a dégoûté du
-revenu. Depuis cinq ans et demi qu'il est riche, il n'a rien exploité,
-rien administré, rien placé; il puise à pleines mains dans un trésor
-qu'il croit inépuisable. A sa place, un fou raisonnable, comme on en
-trouve à Charenton, se serait d'abord assuré deux millions de rente.
-C'est à peu près ce qu'on dépense à la maison; il pouvait donc aller
-longtemps du même train. Malheureusement il n'a pas daigné mettre ordre
-à ses affaires; il ne s'est occupé que d'attirer à lui tout l'argent
-comptant qu'il a pu. L'insouciance, la paresse, le dégoût des procès,
-lui ont fait perdre un tiers de son fabuleux héritage; le jeu lui coûte
-un second tiers, j'en suis presque certain: la colonie grecque de Paris,
-qui compte des citoyens de tous pays, outre la Grèce, vit tout entière à
-ses dépens, et le cite avec admiration comme l'homme le plus volable du
-monde. Le turf, cet autre tapis vert où l'on triche aussi quelquefois,
-lui a pris quatre ou cinq millions à mon su. Les mendiants de tous
-étages exploitent à qui mieux mieux sa manie de paraître. Somme toute,
-je ne sais pas ce qui peut lui rester aujourd'hui; mais je suis sûr
-qu'avant dix ans il ne possédera que des dettes.
-
-J'ai quelque autorité sur lui par moments. Pourquoi n'ai-je rien fait
-pour le convertir à l'épargne? N'était-il pas en moi de l'amener par la
-douceur à quelque honnête placement qui sauvât cent mille francs de
-rente à chacun de ses enfants? Peut-être bien; mais s'il ne me plaît pas
-de ménager cette ressource aux innocents qui portent mon nom? si je veux
-que leurs mains, comme les miennes, restent pures de l'or Bréchot? Si
-j'attends sans effroi le jour où toute la famille, Bréchot compris,
-mangera le pain de mon travail? Si je guette cette occasion d'édifier
-les puritains de Paris, que j'ai scandalisés malgré moi? J'ai beaucoup
-étudié, monsieur, depuis six ans. On connaît ma figure, à défaut de mon
-nom, dans les bibliothèques de la rive gauche. Les heures de loisir
-éparses dans ma vie ont été mises à profit; j'ai comblé les lacunes
-effroyables que l'enseignement du collége avait laissées dans ma tête.
-Je sais les langues, les sciences, les arts pratiques; je me suis rendu
-propre au commerce, à l'industrie, à la culture, aux professions les
-plus utiles, et partant les plus dignes de l'homme. Je regrette
-aujourd'hui d'avoir négligé un bel art. Vous devinez lequel? L'art de
-détruire mon semblable par principes; mais j'aime à croire que vous ne
-me refuserez pas une première leçon, si mon récit véridique et les
-preuves dont je l'appuie m'ont réhabilité à vos yeux.»
-
-
-
-
-V
-
-
-Il était deux heures après-midi quand M. Gautripon força la porte du
-jeune marquis. Lorsqu'il mit le point final au bout de sa justification,
-l'horloge de la salle à manger marquait deux heures trois quarts. Il
-n'est pas surprenant que le détail d'une vie si agitée tienne à l'aise
-dans un récit de quarante-cinq minutes. Je connais bien des gens, et
-vous aussi, qui n'en auraient pas pour un quart d'heure à conter ce
-qu'ils ont fait, souffert et appris en soixante ans. A part quelques
-exceptions, la vie humaine est surtout pleine de vide; c'est un roman où
-l'éditeur met peu de texte et force papier blanc.
-
-M. de la Ferrade écouta d'abord avec dédain, puis avec condescendance,
-puis avec une émotion visible la défense de son ennemi. Si la scène
-s'était jouée au Théâtre-Français entre un bel étourdi du grand monde,
-comme Delaunay par exemple, et un de ces humbles héros bourgeois que
-Régnier représente si dignement, le public aurait vu le fauteuil du
-jeune homme s'avancer par saccades jusqu'à la sellette où parlait le
-malheureux Gautripon; mais le monde réel se prête mal aux effets de
-théâtre: il y avait une table à moitié desservie entre l'orateur et
-l'auditeur. Lysis était presque caché, dès le début, par une théière
-d'argent et une boîte de cigares; il fumait d'un petit air impertinent
-et se dérobait à plaisir dans un épais nuage. Cependant son premier
-cigare s'éteignit entre ses doigts, il jeta le second et oublia d'en
-allumer un troisième. Gautripon l'avait vu d'abord nonchalamment plongé
-dans son fauteuil; il remarqua que le créole se réveillait peu à peu, se
-redressait, tendait l'oreille, ouvrait les yeux, et se levait enfin,
-poussé par les ressorts d'une irrésistible sympathie.
-
-Le jeune homme s'arrêta tout confus et comme étonné de lui-même, ne
-sachant plus que faire de sa main droite tendue à Gautripon, qui la
-regardait froidement sans la prendre.
-
-«Monsieur, dit-il, vous me gardez rancune, et vous avez raison. Je suis
-un étourdi, un enfant gâté du destin, qui ne m'a jeté que des bonbons
-lorsqu'il vous faisait pleuvoir des pavés sur la tête, mais croyez bien
-que je comprends, que j'apprécie... et, pour tout dire en un mot, que je
-ne me pardonne pas d'avoir fait de la peine à un aussi brave homme que
-vous.
-
---Ah!... répondit Gautripon avec un soupir de soulagement. Vous me tenez
-pour honnête homme?
-
---Mieux que ça, monsieur; je n'ai pas dit assez. Faites la part des
-circonstances, et songez que je n'ai ni l'habitude de tourner des
-compliments aux personnes de mon sexe ni l'autorité nécessaire pour
-décerner des prix de vertu; mais je voudrais que tout Paris fût
-rassemblé autour de nous pour m'entendre, et je vous dirais, moi qui ne
-suis pas banal: Vous méritez l'estime, le respect, et... ma foi, oui!
-quelque chose de plus.
-
---Je n'en demande pas tant. Mes témoins sont à la porte: allons nous
-battre!»
-
-Le créole recula de deux bons pas, quoiqu'il fût brave.
-
-«Parlez-vous sérieusement? dit-il.
-
---Il me semble que l'affaire a pris tout le sérieux désirable depuis que
-vous m'honorez d'une nouvelle opinion.
-
---Il me semblait, à moi... je vous supplie d'excuser cette hallucination
-d'un coeur trop jeune...; il me semblait tout à l'heure, quand vous
-entriez de plain-pied dans mon admiration, que la haine et la vengeance
-s'effaçaient pour ainsi dire entre nous. Je ne suis peut-être pas
-très-logique en ce moment, parce que l'homme ne s'émeut pas à fond sans
-que ses idées se troublent; mais je sens qu'il me serait impossible de
-vous vouloir aucun mal, et que, s'il faut deux inimitiés pour faire deux
-ennemis, il en manque une.
-
---Et même deux, car je ne vous hais pas. La haine est chose vile. Si
-j'étais homme à la laisser entrer chez moi, mon récit doit vous faire
-comprendre que je n'aurais pas attendu jusqu'aujourd'hui.
-Malheureusement vous avez créé une nécessité dont nous sommes, vous et
-moi, les esclaves. Obéissons, et, croyez-moi, le plus tôt sera le mieux.
-
---Eh! que diable! on a toujours le temps de faire une sottise.
-Expliquons-nous d'abord, et cherchons en bonne foi s'il n'y a pas moyen
-de terminer l'affaire autrement. J'ai commis dans votre maison un
-scandale que je déplore. Tous mes amis, sans exception, m'en ont blâmé.
-Quant à moi, maintenant surtout, je m'en veux, je me déteste au point de
-me souffleter moi-même. Le passé ne nous appartient plus, je le sais:
-Dieu lui-même ne peut faire qu'une chose accomplie n'ait pas été, mais
-enfin, lorsqu'un homme de coeur est disposé à tout pour réparer une
-action stupide, lorsqu'il se repent, qu'il s'excuse, qu'il demande
-l'occasion d'effacer publiquement les dernières traces de sa sottise, y
-a-t-il une justice assez implacable pour lui répondre: Il est trop tard?
-
---Non, monsieur, et je vous jure que si vous m'aviez tenu ce langage le
-24 janvier à minuit, devant les cinq ou six témoins de votre triste
-plaisanterie, je n'aurais pas poussé les choses plus loin. Si même le
-lendemain, quand Rastoul est venu ici pour la première fois, vous
-m'aviez accordé la réparation qui m'était due, je me serais contenté de
-peu, de presque rien, d'une égratignure d'épée, du sifflement anodin de
-deux balles, d'un mot d'excuse sur le terrain; car enfin quel était mon
-but? De me venger? Fi donc! mais de protéger ma famille légale contre
-tous les affronts dont vous aviez donné l'exemple. Je devais à la femme
-et aux enfants qui portent mon nom cette garantie personnelle: une
-maison n'est respectable aux yeux du monde que gardée par un homme qui
-n'a pas peur. Vous avez déplacé la question, monsieur: en m'obligeant à
-vous conter ma vie, vous m'avez fait une nécessité de disputer la vôtre.
-Pourquoi m'avez-vous mis le pied sur la gorge? pourquoi m'avez-vous
-arraché par inquisition un secret qui ne doit appartenir qu'à moi?
-Comment n'avez-vous pas compris qu'après cette confidence extorquée,
-l'un de nous deux serait de trop sur la terre? Rappelez-vous l'ancien
-régime et ces mystères d'État, dont le moindre coûtait la vie à
-l'imprudent qui l'avait surpris. Vous tenez un secret aussi terrible en
-son genre: c'est lui qui vous condamne à mourir ou à me tuer
-aujourd'hui.
-
---Je vous en prie, monsieur, ne tournons pas au mélodrame un rôle qui
-jusqu'à présent est tout à votre honneur. Nous irons aujourd'hui sur le
-terrain, si bon vous semble; mais le terrain n'est pas une place de
-Grève, et vous n'êtes pas plus mon bourreau que je ne suis votre
-condamné. Les armes seront égales entre nous, et je les manierai
-probablement avec une habitude et une dextérité qui vous manquent. Je
-suis assez sûr de moi, grâce à Dieu, pour limiter le mal que nous
-pourrons nous faire, et je vous garantis, dès à présent, que nous
-n'avons de testament à rédiger ni l'un ni l'autre; mais, si légère que
-soit la blessure qui vous attend, je ne me consolerais pas d'avoir versé
-une seule goutte d'un sang si généreux. C'est pourquoi je vous offre la
-réparation la plus complète et la plus solennelle qu'on puisse imaginer.
-Voulez-vous que je rassemble ici les jeunes gens qui m'accompagnaient
-dans cette déplorable escapade? que j'invite à la réunion vos deux
-témoins et tous ceux de mes amis qui ont été, même indirectement, mêlés
-à l'affaire, et que je proclame devant eux mon estime, mon respect et
-mon regret en termes aussi nets que je le fais à l'instant? Quant au
-secret de cette confession que j'ai forcée, je suis capable de le garder
-éternellement, et vous pouvez vous en fier à moi. Je ne suis pas une
-femme et je ne suis plus un enfant; vous auriez tort de me juger sur un
-quart d'heure de folie. Suis-je moins galant homme, à votre avis, qu'un
-vicaire de paroisse? On lui confie des mystères plus terribles que le
-vôtre, et il meurt sans en avoir lâché le premier mot. Je comprends
-qu'il vous fâche d'avoir un confident de votre vie héroïque; mais vous
-en avez déjà deux, Mme Gautripon et M. Léon Bréchot. Vous en avez eu un
-troisième, M. Bréchot père, et peut-être un quatrième, à votre insu,
-dans la personne de M. Pigat. Rien ne prouve que ces deux vieillards, en
-leur vivant, ne se soient ouverts à personne; Mme Gautripon a peut-être
-une amie qui sait tout, et ce serait miracle qu'un viveur débraillé
-comme Léon Bréchot fût le tombeau des secrets.
-
---Vous vous trompez, monsieur. Je sais que ni mon beau-père ni le vieux
-Bréchot n'ont rien dit. Quant à ma femme et à Léon, leur intérêt me
-répond de leur silence; d'ailleurs ils ne me connaissent pas eux-mêmes
-comme je me suis fait voir à vous. Je suis entré ici avec le ferme
-propos de mettre mon coeur à nu et de me battre ensuite. Rappelez-vous
-la promesse que je vous ai demandée et que vous m'avez faite avant le
-premier mot de mon récit.
-
---Aussi, monsieur, suis-je à vos ordres; mais si vous m'estimez assez
-pour croire que je ne dirai rien à mes témoins avant l'affaire, (car
-vous ne comptez point me garder à vue jusque-là, n'est-il pas vrai?)
-pourquoi supposez-vous que je bavarderais plus tard? Vous me faites
-jurer le secret, et vous voulez me tuer aujourd'hui même! N'est-ce pas
-un grand luxe de précautions? Mon silence et ma mort ne font-ils pas
-double emploi?
-
---Non, monsieur, je vous tiens pour un parfait galant homme; mais vous
-êtes jeune, bien portant, et peut-être auriez-vous un demi-siècle à
-vivre. Pour garder un secret pendant un demi-siècle, il faut s'observer
-cinquante ans sans interruption; pour le perdre, il ne faut qu'une
-minute d'oubli. Aujourd'hui je suis sûr de vous, car un homme de votre
-loyauté n'oublie pas sa promesse en deux heures, et dans deux heures un
-de nous sera mort.
-
---Vous l'avez déjà dit, mon cher monsieur, mais où diable voyez-vous ça?
-
---J'ai tout examiné, mes informations sont prises. Vous êtes orphelin et
-célibataire, n'est-il pas vrai?
-
---Parfaitement.
-
---C'est-à-dire inutile à votre famille. Vous êtes ce qu'on appelle un
-oisif?
-
---Et sans la moindre vocation pour la charrue ou la boutique.
-
---C'est-à-dire inutile à tout le genre humain. Votre existence est donc
-un mal sans compensation, et...
-
---Ah! pardon! mon existence est non-seulement très-utile, mais encore
-très-agréable à moi-même.
-
---Si vous y teniez tant, il fallait avoir soin qu'elle ne devînt pas
-menaçante pour la sécurité d'autrui.
-
---Mais, jour de Dieu! monsieur, qu'est-ce qui vous fait croire que je
-sois si malade?
-
---Le besoin absolu que j'ai de vous détruire.
-
---C'est donc de la superstition? Il faut le dire.
-
---Mieux que cela, monsieur: c'est de la volonté. Permettez-moi de vous
-faire observer qu'il est trois heures et que nous sommes en hiver.
-
---Oh! nous avons le temps. Voilà mon coupé dans la cour. Je pensais
-faire un tour au bois de Boulogne; c'est à Vincennes qu'on ira. Mon
-oncle est à deux pas d'ici; le colonel Chabot nous attend à Saint-Mandé.
-J'ai consigné mes troupes, comme vous voyez, en prévision des
-événements. A propos! vous avez des armes?
-
---Mon Dieu! oui; mais, comme je n'y connais rien, je vous prie
-d'emporter les vôtres à tout hasard. L'armurier du passage Choiseul m'a
-offert ce qu'il avait de mieux; vous en direz votre avis. Moi, je n'ai
-pas de préférence, et pour cause. Je crois que le ballot contient des
-épées, et des pistolets; vous choisirez.
-
---C'est à vous de choisir, ou plutôt à vos témoins; mais nous pataugeons
-si drôlement à travers tous les usages!
-
---Qu'est-ce que ça nous fait, si nous arrivons au but?»
-
-Tout en causant, le marquis décrochait d'une panoplie deux amours
-d'épées à coquille et deux beaux pistolets de combat. Il sonna son noir,
-fit serrer les pistolets dans leur boîte et les épées dans son
-portemanteau. Gautripon le suivait et le regardait faire; son visage
-exprimait une curiosité calme. Ces deux hommes descendirent l'escalier
-côte à côte comme deux bons amis.
-
-«Ainsi, demanda Gautripon, c'est à moi de choisir les armes? Eh bien! je
-vais dire à Rastoul de demander les vôtres; elles sont d'un travail plus
-soigné et naturellement meilleures que les miennes; mais prendrons-nous
-l'épée ou le pistolet?
-
---Comme il vous plaira.
-
---Votre avis?
-
---Si j'avais l'honneur d'être votre témoin, je vous conseillerais
-l'épée.
-
---Pourquoi?
-
---Parce que c'est une arme intelligente.
-
---C'est selon l'ouvrier qui la tient...»
-
-Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la porte cochère. Lysis donna l'adresse du
-colonel à Gautripon qui la prit en note, tandis que le valet de chambre
-en livrée cachait les armes dans la voiture et montait sur le siége
-auprès du cocher. Gautripon poussa un cri de surprise en voyant son
-carrosse de louage abandonné sur la voie publique; mais il ne tarda pas
-à retrouver ses témoins. MM. Rastoul et Monpain s'étaient lassés
-d'attendre; ils prenaient quelques doses de patience chez le marchand de
-vin le plus proche avec le cocher de grande remise, un vieux brave,
-aussi fier que les bourgeois, et qui payait noblement sa tournée.
-
-«En route! cria Gautripon. Il s'agit d'arriver les premiers.»
-
-Les trois verres étaient pleins jusqu'aux bords; en un tour de main, ils
-furent vides, et le cocher répondit:
-
-«Présent!» avec un salut militaire.
-
---Ainsi, ça tient? demanda Rastoul.
-
---Ferme comme fer, mon brave ami. M. de la Ferrade est aussi pressé que
-moi d'en découdre.
-
---Alors, qu'est-ce qu'ils chantaient donc, ces farceurs-là?
-
---Il y avait un malentendu. Ces messieurs ne me connaissaient pas...
-
---J'en étais sûr! Ils vous ont pris pour un autre!
-
---Et nous allons?... dit le cocher.
-
---Avenue Saint-Mandé, la dernière maison à droite.
-
---Un joli ruban de queue à défiler; mais, n'ayez pas peur, nous y serons
-avant _eusse_.
-
---C'est qu'ils y vont dans leur voiture, mon garçon, et...
-
---Après? Des chevaux de maître? Encore une belle marchandise que ces
-carcans-là! Je les brûle, moi, les chevaux de maître, et vous allez
-voir. Hue! les bichettes!»
-
-Et l'attelage partit d'un train furieux. Plus d'un passant effaré crut
-sans doute que c'étaient les chevaux qui avaient bu.
-
-M. Rastoul, entre deux cahots, présenta son ami Monpain, que Gautripon
-ne connaissait pas encore.
-
-«Voilà le camarade qui demandait son congé avant-hier; mais il s'est
-ravisé, Dieu merci!
-
---Je vas vous dire, monsieur Jean-Pierre: c'était rapport à mes chefs,
-on n'est pas son maître: mais j'ai parlé à l'aide-major, et il m'a
-répondu que j'étais un... enfin qu'un infirmier n'est jamais déplacé où
-l'on se bat, civils ou militaires indifféremment. Il n'y aurait que si
-M. le colonel Chabot parlait encore de faire partie carrée: là, je n'ai
-plus le droit, parce que ma vie appartient au pays... vous comprenez la
-délicatesse?
-
---Très-bien, dit Gautripon; mais il n'est plus question de cela. Tout se
-passe entre M. de la Ferrade et moi, vous n'avez qu'à nous regarder
-faire.
-
---Pour lors, c'est tout à fait dans mes possibilités, et vous pouvez
-compter sur moi comme sur vous-même.
-
---Moi, dit Rastoul, je ne sais pas si je n'aurais pas mieux aimé le
-grand jeu.
-
---Vous auriez du plaisir à vous battre avec le colonel Chabot?
-
---Avec lui, non, je le respecte et je l'honore; mais ce blanc-bec de
-marquis, ce mirliflore en veston de satin qui m'a fait fumer ses cigares
-et boire son satané vin d'Amérique, tandis qu'il complotait de vous
-faire passer pour une canaille; je lui en veux, monsieur Jean-Pierre!
-Les honnêtes gens comme vous sont trop rares; il ne faut pas qu'on
-vienne les _mécaniser_ sans raison! Si le remplacement était admis en
-duel comme en guerre, sacrebleu! c'est moi qui ferais votre partie avec
-ce petit pointu-là!
-
---Merci, mon bon Rastoul; mais il n'y perdra rien, je l'espère. Vous
-avez eu beaucoup d'affaires au régiment?
-
---Comme ça, dans les sept ou huit, entre jeunes soldats c'est moins
-grave que chez vous autres. Le duel est une punition qu'on inflige aux
-conscrits quand ils ont eu la main trop leste. On les pousse sur le
-terrain au nom de l'honneur et dans l'intérêt de la discipline; mais le
-maître d'armes est toujours là pour arrêter les mauvais coups. Il ne
-s'agit pas d'abîmer un homme; l'État n'en a pas trop, et il les paye
-assez cher. Eh bien! quoiqu'il n'y ait pas grand risque de vie, j'y
-allais comme un chat qu'on fouette dans les premiers temps. Je ne veux
-pas vous flatter, mais franchement j'étais moins crâne que vous. Quel
-dommage que vous n'ayez rien appris! avec le sang-froid que vous avez,
-vous seriez fort à tout comme pas un.
-
---Bah! le trop de science embarrasse.
-
---Si du moins vous aviez profité de ces trois jours pour prendre
-quelques leçons de combat! On dit que M. Pons en donne d'étonnantes.
-
---Vous savez bien, Rastoul, que j'avais affaire au magasin. D'ailleurs
-je crois qu'un homme résolu peut toujours prendre la vie d'un autre, et
-il n'y a pas de talent qui tienne contre une bonne épée emmanchée au
-bout d'un vrai bras. Je ne connais l'escrime que par ce que j'en ai lu
-dans les livres. C'est un art, paraît-il, qui consiste surtout à
-défendre sa peau, et subsidiairement à trouer celle d'autrui; mais si je
-fais mon deuil des accidents qui peuvent m'atteindre, si je suis décidé
-d'avance à ne parer aucun coup, si j'applique tout mon vouloir et toute
-ma force à frapper devant moi, advienne que pourra, il me semble, mon
-bon ami, que je simplifie la question et que j'écarte les trois quarts
-de la difficulté. Qu'en dites-vous?
-
---Je dis... je dis, morbleu! que vous en parlez à votre aise, et qu'un
-coup droit dans l'estomac vous cloue sur place avant toute riposte.»
-
-Monpain trouva que les discours du camarade étaient d'un style à
-décourager le sujet. Monpain voyait la vie en rose, comme on la voit
-presque toujours à travers un litre de rouge. Monpain crut donc bien
-faire en disant à Gautripon:
-
-«Mon cher monsieur Jean-Pierre, si vous n'avez jamais tiré la botte, il
-y a pas mal à parier que vous ne rentrerez pas sans un atout; mais ça
-n'est pas une raison pour se tourner le sang, et si j'étais de vous,
-j'aimerais mieux en courir la chance que d'y aller du pistolet. Il faut
-avoir vu comme moi le ravage des armes à feu pour comprendre à quel
-point la balle est traître et toute la gangrène qui s'ensuit. J'ai
-retiré des os en poussière et d'autres en bouillie; on n'imagine pas ça
-dans le civil, tandis que l'arme blanche, à part la botte à fond qui
-traverse les organes _majors_ et le coup de cochon qui coupe la
-carotide, ne fait que des boutonnières sans conséquence, que mon simple
-caporal vous recoudrait les yeux fermés. Par ainsi je vous exhorte de
-vous effacer foncièrement, si c'est possible, de porter la poitrine en
-_errière_, de rompre à force en tendant le bras et de crier: touche! à
-la première fraîcheur que vous sentirez du fer ennemi; moyennant quoi,
-vous aurez encore bien des soupes à manger dans ce bas monde. Voilà ce
-que je dirais à mon propre frère, si je l'accompagnais sur le terrain.»
-
-Gautripon répondit qu'il s'en tiendrait décidément à l'épée, et que, les
-armes du marquis lui paraissant meilleures que les siennes, il priait
-ces messieurs de les choisir.
-
-Tout justement la voiture arrivait à la porte du colonel Chabot, et les
-chevaux fumants soufflaient au nez du factionnaire.
-
-Le marquis de la Ferrade et son oncle s'arrêtèrent au même instant,
-perdant la course d'un tour de roue, parce qu'ils l'avaient bien voulu.
-Après son entrevue avec Gautripon, Lysis s'était fait conduire à l'hôtel
-d'Entrelacs. Il trouva le baron endormi sur un roman à la mode et plongé
-jusqu'à mi-jambe dans une litière de petits journaux.
-
-M. d'Entrelacs ouvrit les yeux au bruit de la porte, et dit:
-
-«Eh bien?
-
---Eh bien! mon cher oncle, bataille!
-
---Pas possible! Et quand ça?
-
---Tout de suite; on n'attend plus que vous.
-
---Mais Chabot?
-
---Nous le prendrons en route.
-
---Le sait-il? voudra-t-il?
-
---Je suis sûr de lui maintenant, comme de vous-même.
-
---Il y a donc du nouveau? Est-ce que par hasard l'infâme ne serait plus
-infâme?
-
---Nous nous expliquerons en voiture. Voici votre chapeau et votre
-pardessus.»
-
-Cinq minutes après, l'oncle et le neveu faisaient bonne route vers
-Saint-Mandé, et M. d'Entrelacs, parfaitement réveillé, disait au jeune
-marquis:
-
-«Enfin, quel est donc ce mystère?
-
---Cher oncle, répondit Lysis, me croyez-vous capable de mentir?
-
---Tu ne serais pas le fils de ma soeur!
-
---Bien, merci. Maintenant me tenez-vous pour un de ces niais qui
-prennent des vessies pour des lanternes et se laissent berner par le
-premier venu?
-
---Non-dà, mais où veux-tu en venir?
-
---A vous dire que M. Gautripon est le plus honnête homme du monde, qu'il
-a les mains aussi nettes que vous et moi, que je ne lui fais pas la
-moindre faveur en croisant le fer avec lui, car il me vaut de reste, que
-mon estime est fondée non pas sur ses affirmations, mais sur des preuves
-visibles et tangibles qui ont passé sous mes yeux et par mes mains
-aujourd'hui même: mais j'ai pris l'engagement de garder son secret pour
-moi seul. Trouvez-vous l'homme assez justifié par mon témoignage
-implicite? Acceptez-vous ma parole quand je vous réponds de lui corps
-pour corps? Ou faudra-t-il que je viole une promesse sacrée pour vous
-entraîner sur le terrain?
-
---Tu ne violeras rien du tout, et je te suivrai aveuglément jusqu'au
-bout du monde. Est-ce que je n'ai pas toujours été du même avis? C'est
-Puchinete et Chabot qui ont alambiqué l'affaire en soulevant des
-questions de haute morale. J'ai dit dès le commencement: Tu dois rendre
-raison à l'homme que tu as insulté, quel qu'il soit. S'il ne mérite pas
-de croiser le fer avec nous, tant pis pour nous; il fallait prendre nos
-renseignements avant de lui chanter pouilles. Mais par quel gueux de
-hasard as-tu trouvé le mot d'une énigme qui tient tout Paris le bec dans
-l'eau?»
-
-Lysis raconta comment son adversaire était venu s'expliquer avec lui.
-
-«Oh! oh! dit le baron. C'est d'un homme terriblement neuf en matière de
-point d'honneur, mais ça ne manque pas d'une certaine carrure; j'aime
-assez les gens qui vont droit à leur but. Et les explications qu'il t'a
-données sont vraiment bonnes?
-
---Si bonnes, qu'après avoir tout écouté, mon premier geste a été de lui
-tendre la main.
-
---Peste! mais c'est du magnétisme, de la fascination! Le malin t'avait
-jeté un sort, mon garçon!
-
---Ce n'était qu'une admiration éclairée. Que feriez-vous, mon oncle, si
-vous vous trouviez en présence d'un martyr?
-
---Je lui demanderais sa bénédiction, mon cher; mais tu pousses peut-être
-le fétichisme un peu loin.
-
---En quoi donc?
-
---En menant ton martyr à Vincennes pour en couper un morceau et faire
-provision de reliques.
-
---C'est lui qui l'exige. S'il avait bien voulu s'accommoder de mes
-excuses, je n'en aurais pas trouvé d'assez humbles pour lui.
-
---Et il refuse? Tudieu! j'ai connu des martyrs plus chrétiens que lui
-dans l'histoire.
-
---Je ne vous l'ai pas donné pour chrétien, mais pour honnête homme.
-
---Mais, s'il vaut tout ce que tu dis, pourquoi se cache-t-il de sa vertu
-comme d'un vice? J'ai lu quelques procès où l'on voit les fripons faire
-jurer le secret à leurs dupes.
-
---Oh! mon oncle...
-
---J'ai blasphémé? pardon! mais enfin, s'il a tant fait que de te révéler
-ses bonnes oeuvres, d'où vient cette peur effroyable de les laisser
-connaître au public? Que risque-t-il à se montrer tel qu'il est? Le prix
-Montyon?
-
---Il risquerait d'anéantir le fruit de tous ses sacrifices. Le secret de
-M. Gautripon n'appartient pas à lui seul.
-
---Ah! tu m'en diras tant!
-
---Je ne vous en dirai pas davantage.
-
---Et je t'approuve; mais que vas-tu en faire, de ce gars-là? Tu ne le
-vénères pas assez, je suppose, pour lui offrir ta vie sur un plat
-d'argent? Tu es le dernier des la Ferrade, mon cher!
-
---N'ayez pas peur que je laisse endommager le neveu d'un si charmant
-oncle. Nous nous battrons à l'épée, c'est convenu...
-
---Entre qui?
-
---Entre M. Gautripon et moi. Cela n'est pas régulier pour un liard; mais
-dans l'intimité où nous étions ce matin il m'a spontanément offert le
-choix, et...
-
---Vous avez mitonné la chose en famille; c'est étourdissant! Va
-toujours.
-
---Le malheureux n'a de sa vie touché une arme. A l'épée, je suis maître
-de le ménager tout à mon aise. S'il est bien sage, une égratignure. S'il
-s'anime trop fort, une bonne piqûre au bras droit. Son épée tombe, et
-alors... ma foi tant pis! je l'embrasse et je lui demande pardon!
-
---Rien que ça? Quel dommage qu'il n'ait pas une fille à marier!
-
---Je regrette sincèrement de ne pouvoir mieux réparer mes torts envers
-lui. Songez donc que je l'ai couvert d'ignominie sans le connaître, et
-que le plus noble coeur du monde est depuis quatre jours, par ma faute,
-traîné dans la boue de Paris.
-
---Tu parles comme un échappé de l'Évangile, mais tu es un gentil garçon,
-et je t'aime mieux dans ce rôle-là qu'à cheval sur la raison du plus
-fort... Voici un berlingot qui m'a tout l'air de charrier Gautripon et
-sa fortune. On ne dira pas que ton homme a peur de la mort, car il va se
-battre au galop et dans une voiture de noces. Les dépassons-nous?
-
---Non, cher oncle. A quoi bon humilier ces pauvres bêtes et ces pauvres
-gens?
-
---Il faut pourtant que nous voyions le colonel avant eux... Jean! suivez
-ce gros fiacre et arrêtez-vous avec lui, mais derrière.»
-
-Tout le monde descendit en même temps à la porte du pavillon. M.
-d'Entrelacs salua Gautripon et ses témoins avec beaucoup de courtoisie;
-il prit Rastoul à part et lui dit:
-
-«Nous ne vous demandons que cinq minutes; le temps d'aller chercher le
-colonel, qui doit être prêt.
-
---A vos commandements, monsieur le baron et la c...» Mais Rastoul
-s'arrêta court et lança un regard furibond à la _compagnie_ du baron,
-c'est-à-dire au jeune marquis.
-
-Les deux gentilshommes entrèrent, tandis que les trois plébéiens se
-promenaient sur la chaussée en soufflant dans leurs doigts. Le vent du
-nord était vif, il balayait les nuages et préparait une belle gelée pour
-la nuit.
-
-Dans l'escalier du colonel, M. d'Entrelacs dit à Lysis:
-
-«Il ne nous reste qu'une heure de jour, nous n'avons pas le temps de
-discuter avec Chabot; mais je sais comment le prendre: laisse-moi
-faire.»
-
-Le planton les introduisit dans un cabinet encombré de paperasses; le
-colonel venait de donner quatre signatures à propos d'un étui d'habit et
-quatre autres pour un pompon de trente-cinq centimes. Il jeta la plume
-avec joie en voyant entrer ces messieurs.
-
-«Mon cher ami, dit M. d'Entrelacs, nous venons vous remercier de tous
-vos bons offices et vous relever de faction. L'affaire est terminée en
-ce qui vous concerne, et nous ne voulons pas abuser de vous plus
-longtemps.
-
---Mais qu'est-ce qui s'est passé? Voilà deux jours que je n'ai vu
-personne.
-
---Il y a deux heures, mon cher, nous n'étions pas plus avancés que vous.
-Voici qu'à l'improviste une révélation confidentielle vient nous
-éclairer, nous confondre et nous montrer notre adversaire sous le jour
-le plus avantageux.
-
---Gautripon?
-
---M. Gautripon. Les preuves qu'on a produites à la décharge de son
-honneur sont d'une telle évidence qu'il y aurait non-seulement de
-l'injustice, mais de la cruauté à le marchander plus longtemps. Nous
-nous sommes donc mis à ses ordres, il nous attend en bas, et tout sera
-réglé avant le coucher du soleil. On comprend fort bien le scrupule qui
-vous tient à l'écart d'une affaire où l'un des deux acteurs vous est
-suspect; nous n'avons pas le droit de communiquer nos renseignements à
-âme qui vive, et je n'ai pas assez d'éloquence pour faire passer en vous
-la conviction dont je suis plein. Il y a urgence, l'heure nous talonne;
-vous ne refuserez pas de nous indiquer un bon endroit et de nous prêter
-un de vos soldats, si M. Gautripon ne vous paraît pas suffisamment
-réhabilité par l'estime de Lysis et la mienne.
-
---Un moment, cher ami! Comme vous y allez! Je ne suis pas au conseil de
-guerre, et je n'ai que faire de vos preuves. Me garantissez-vous
-l'honorabilité de M. Gautripon?
-
---Oui.
-
---Je serais un grand sot et le dernier des malappris, si j'allais
-réclamer un autre témoignage. Notre adversaire rentre dans mon estime,
-tambours battant, enseignes déployées, et je vais lui demander pardon
-des jugements téméraires que j'ai formulés sur lui.
-
---Colonel, dit Lysis, vous pouvez hardiment lui rendre cette justice: je
-vous jure que vous ne vous fourvoyez point.
-
---Eh bien! mes chers, qu'attendons-nous? Marchons, je suis votre homme!»
-
-Comme il était en habit bourgeois, il n'eut pas de toilette à faire.
-Rastoul et Monpain l'accueillirent avec respect, mais cette fois sans
-timidité ridicule: ils se sentaient plus forts.
-
-«Messieurs, dit-il, en dirigeant son coup de chapeau vers Gautripon,
-j'ai des excuses à vous faire. C'est par ma faute qu'une rencontre,
-inévitable depuis mercredi soir, a été retardée jusqu'à ce jour. Les
-apparences m'avaient poussé à méconnaître le caractère d'un galant
-homme: je le prie de considérer ma présence ici comme une réparation et
-un hommage. Je suis connu; on sait que je choisis avec un égal scrupule
-mes adversaires et mes amis.»
-
-Gautripon répondit à ce petit discours par un salut très-simple et
-très-digne, et les deux partis entrèrent dans le bois, sous la conduite
-du colonel. Les voitures suivaient au pas avec les armes.
-
-On marchait depuis quelques minutes lorsque M. Chabot aperçut deux
-épaulettes de laine jaune dans un sentier. Il cria de sa voix la plus
-commandante:
-
-«Voltigeur!»
-
-Le soldat qui bayait aux corneilles, selon l'usage, en fouettant son
-mollet droit d'une baguette de coudrier, reconnut la voix de son chef et
-accourut.
-
-«Mon colonel!
-
---Ah! c'est vous, Lerambert? Y a-t-il d'autres hommes du régiment par
-ici?
-
---Des hommes? non, mon colonel; mais j'ai rencontré trois caporaux qui
-s'en allaient vers la Porte-Jaune.
-
---Tâchez de les rejoindre et de les amener. Tant mieux, s'ils étaient
-quatre!»
-
-Le voltigeur partit comme un trait et ramena sept uniformes. Nos soldats
-sont désoeuvrés par force, mais ils ne sont ni sots ni engourdis. Ils
-rejoignirent leur colonel auprès d'une pelouse neuve, limitée sur trois
-faces par la futaie et sur l'autre par un chemin carrossable, mais
-parfaitement inconnu des cochers.
-
-«Mes enfants, dit M. Chabot, ces messieurs ont un petit compte à régler
-ensemble. Éclairez la position et faites que nous soyons tranquilles.
-Vous savez ce que parler veut dire: à vos postes, ventredieu!»
-
-En un clin d'oeil, le terrain se trouva gardé comme un polygone. Le
-valet de chambre de Lysis, sur un signe de son jeune maître, apporta les
-pistolets et les épées. Monpain se mit à déballer le bagage de
-Gautripon, mais Rastoul le pria de rester tranquille. Les témoins
-s'accordèrent sans débat, on dégaîna les épées de M. de la Ferrade, qui
-étaient à la fois des oeuvres d'art et des instruments de précision.
-Jean-Pierre et le marquis jetèrent leurs habits bas, et on ne les vit
-trembler ni l'un ni l'autre; il faisait pourtant assez froid.
-
-Ce fut le colonel qui délivra les armes aux combattants. Rastoul et
-Monpain échangèrent des regards lamentables lorsqu'ils virent Gautripon
-l'épée à la main. Le malheureux, en trois secondes, tint son outil comme
-un cierge, comme un fouet, comme une ligne à pêcher, comme une bêche et
-comme une écumoire. Tandis que le jeune marquis tombait correctement en
-garde, l'ancien maître d'étude se carrait devant son adversaire, un bras
-levé, l'autre pendant, et découvert de la tête aux pieds. Vous n'auriez
-jamais dit un combattant, mais une cible offerte à tous les coups. MM.
-Chabot et d'Entrelacs, M. de la Ferrade lui-même fut sur le point de lui
-dire:
-
-«Effacez-vous, que diable! quelque précaution qu'on y mette, on vous
-tuera malgré soi!»
-
-Le jour baissait sensiblement, pas assez toutefois pour qu'on ne pût
-reconnaître un fil blanc d'un fil noir. M. Chabot mit les deux ennemis
-face à face, réunit leurs épées par la pointe, se rangea, se découvrit
-et leur dit:
-
-«Allez, messieurs!»
-
-A ce signal, Gautripon se jeta en arrière, recula de trois pas (car ce
-n'était pas rompre), et fondit en aveugle, la main basse, sur le
-marquis. Son élan furieux aurait peut-être déconcerté un tireur moins
-habile. M. de la Ferrade attendit de sang-froid cette attaque enfantine,
-il vit accourir le bras droit et le larda d'un coup bien ajusté qui
-devait l'arrêter tout net; mais il avait compté sans l'élan formidable
-et le stoïcisme inouï de l'infâme. Gautripon passa pour ainsi dire à
-travers la lame qui lui perforait le bras droit; il l'absorba tout
-entière et vint coller son biceps contre la coquille, tandis qu'il
-traversait la poitrine de l'adversaire et incrustait la garde de son
-épée sur les côtes du pauvre marquis.
-
-L'action fut soudaine au point que les spectateurs se demandèrent un
-instant lequel des deux combattants était mort; mais tout le monde
-comprit qu'il y avait un homme de moins, et pendant une demi-seconde
-plus longue qu'un siècle, on attendit si ce groupe effroyable allait
-tomber pile ou face. M. de la Ferrade tomba cloué en terre, et Gautripon
-croula sur lui.
-
-Le même soir, vers sept heures, Émilie Gautripon s'ennuyait toute
-seulette dans sa chambre de satin rose. Un grand feu de poirier flambait
-royalement dans la cheminée, et la belle accroupie se sentait frissonner
-par instants entre les bras moelleux de son petit fauteuil. Deux lampes
-voilées de dentelle baignaient son doux visage d'une lumière plus
-blanche que le lait, et pourtant un observateur attentif aurait vu
-passer quelques ombres sur ce front pur. Elle tuait le temps par tous
-les procédés en usage; elle grignotait des bonbons, s'admirait dans les
-grands miroirs, plaquait un accord fantastique sur son célèbre piano, le
-seul qu'Eugène Lami ait illustré de ses peintures; elle feuilletait avec
-indolence le catalogue des diamants mis en vente par Mlle Aurélia, puis
-elle revenait se pelotonner au coin du feu.
-
-Tout à coup l'aimable personne bondit vers la porte de la galerie; elle
-appliqua ses petites mains sur les épaules d'un homme qui entrait sans
-frapper, le chapeau sur la tête...
-
-«Qu'as-tu? s'écria-t-elle.
-
---Mais rien absolument.
-
---Tu es pâle!
-
---C'est qu'il gèle dehors.
-
---Jure-moi qu'il ne t'est rien arrivé.
-
---Je te le jure, là; mais laisse-moi m'asseoir et dégourdir à ton feu
-les nouvelles que j'apporte.
-
---Ah! mes pressentiments ne m'avaient pas trompée. Il y a donc quelque
-chose?
-
---Oui, mais ne t'émeus pas. Ni toi ni moi n'avons la corde au cou. C'est
-_lui_ qui s'est pris de querelle ici, mercredi soir, avec un joli garçon
-que je connais, une fine lame; il vient à la salle. Ils ont pris
-rendez-vous; mais ce pataud-là, au lieu de s'ouvrir à moi, est allé
-chercher, Dieu sait où, une paire de témoins impossibles, deux calicots
-selon les uns, deux caporaux selon les autres; on m'a dit même un garçon
-apothicaire. C'est au cercle que j'ai eu les détails. Mon entrée avait
-soulevé un brouhaha; tout le monde s'est mis à chuchoter dans les coins;
-un de mes vrais amis, Geoffrin, tu sais, n'a pas voulu me laisser dans
-ce ridicule; il est venu à moi et m'a dit ce qu'on racontait. Je suis
-furieux contre _lui_, qui s'embarque dans une affaire où il n'entend
-rien, et choisit justement un tireur de première force et un _gentleman_
-de première volée. Il se fera larder, ce qui n'est rien; mais il sera
-roulé, ce qui est pire. Il paraît que ses témoins ont été trop comiques.
-Le fait est que depuis quatre jours on les berne de cent façons. Vois-tu
-d'ici notre benêt qui a pris son billet pour un drame et qui patauge en
-plein vaudeville? Il était temps que je fusse averti. Je vais prendre
-l'affaire en main, et M. de la Ferrade aura de nos nouvelles.
-
---Léon! tu m'as promis de ne plus exposer ta vie!
-
---Ma chère enfant, il est bien clair que, si tu es en cause, je n'ai pas
-qualité pour intervenir; mais, comme ami de Gautripon, je peux, je dois
-changer le cours de cette absurde affaire. Son honneur est celui de nos
-enfants, que diable! nous ne souffrirons pas qu'on en fasse un plastron.
-
---Mais il y a du danger dans tout cela!
-
---Fort peu. Cependant, comme il est homme à s'enferrer, nous trouverons
-peut-être une dérivation qui changera la donnée et les acteurs de la
-pièce. Voyons, sois sage. Tu me connais, tu sais combien de fois je suis
-allé sur le terrain, et tu as vu si j'en ai rapporté autre chose que des
-égratignures. Entre deux hommes d'égale force, et je suis l'égal des
-plus forts, le duel n'est qu'un jeu innocent.
-
---Non, non, j'ai ta parole! Tu ne recommenceras pas cette vie d'aventure
-qui m'a presque rendue folle!
-
---Mais pour me protéger contre un risque imaginaire, tu exposes sa vie,
-à lui!
-
---Eh! c'est bien différent!
-
---Merci!» dit une voix grave qui n'était plus celle de Bréchot.
-
-Gautripon n'avait pas écouté à la porte; il arrivait d'un pas pénible,
-la manche fendue, le bras en écharpe, la main gauche appuyée sur la
-canne de Rastoul. Il ouvrit avec difficulté et marcha droit à sa femme
-et à son ami; mais la préoccupation les empêcha de le voir, et le tapis
-les empêcha de l'entendre.
-
-Émilie poussa un petit cri de commande en découvrant qu'il était blessé,
-et Léon dit:
-
-«Allons, bon! voilà mon maladroit qui a encore fait des siennes!
-J'espère que tu n'es pas fortement égratigné, beau preux?
-
---Ma blessure est peu de chose. Je serai plus tôt guéri que consolé, car
-je viens de tuer un loyal et noble jeune homme pour assurer le repos de
-deux êtres qui ne le valent pas.»
-
-
-
-
-VI
-
-
-La mort du beau marquis de la Ferrade émut vivement les divers mondes où
-il était connu. Elle fut annoncée, démentie et controversée huit jours
-durant par les petits journaux qui broutent la vie privée, n'osant
-mordre à la politique. Les grands journaux, qui commençaient dès lors à
-faire concurrence aux petits, publièrent la nouvelle à mots couverts et
-sous les réserves d'usage. Les salons, les clubs, les cafés, les foyers
-de théâtre et les boudoirs de ces demoiselles retentirent du même bruit:
-tout Paris fut unanime à regretter la victime et à maudire le meurtrier.
-Gautripon devint plus infâme en une semaine qu'il ne l'avait été en
-plusieurs années: l'opinion s'acharna sur lui comme sur un absent; c'est
-tout dire. On pardonne volontiers aux morts, mais le vivant qui peut
-revenir, qui est armé pour la défense et qui a fait ses preuves, est
-l'objet d'un courage universel dès qu'on le sait moralement hors de
-portée. Le mélange de valeur et de prudence qui bouillonne toujours au
-fond des âmes vulgaires s'épanche à flots dans ces occasions: il est
-doux de braver, à travers une frontière ou deux, un homme dangereux par
-lui-même, mais qui n'est pas immédiatement à craindre. L'effervescence
-se propagea de haut en bas; les gamins du macadam et les vauriens de
-tout âge furent bientôt de la partie. Ce malheureux hôtel des
-Champs-Élysées se couvrit d'inscriptions immondes et devint comme un
-supplément lapidaire du catéchisme poissard. On brisa les deux becs de
-gaz qui surmontaient la porte cochère; on arracha le bouton de sonnette
-et la plaque de cuivre argenté qui fermait la boîte aux journaux. Dieu
-sait ce qui tomba le lendemain dans cette boîte innocente! La conscience
-publique était non-seulement soulevée, mais dilatée. Sans doute on se
-croyait tout permis contre le spadassin Gautripon, car deux ou trois
-champions anonymes de la vertu profitèrent d'une nuit sans lune pour le
-punir dans sa toiture, qu'ils taxèrent à 600 kilogrammes de plomb.
-
-Au bout de quinze jours, quand tout ce bruit commençait à s'éteindre, un
-magistrat l'entendit. La Justice porte un bandeau sur les yeux dans les
-grandes cérémonies, mais cette spirituelle divinité sait le rabattre à
-propos sur ses oreilles. Un beau juge d'instruction, jeune, élégant,
-bien né, sans odeur de basoche, fort avant, disait-on, dans les bonnes
-grâces de la comtesse Mahler, fit assigner le sieur d'Entrelacs à
-comparaître en personne dans son cabinet, le mardi 13 février, à deux
-heures de relevée, pour déposer des faits dont il avait connaissance.
-
-Le pauvre baron d'Entrelacs n'était plus l'homme le mieux conservé de
-Paris; vous n'auriez jamais dit, à le voir, qu'il venait d'hériter de
-80,000 francs de rente; je crois même qu'il eût mieux supporté
-l'accident inverse et paru moins décomposé, si Lysis, son cher Lysis
-avait hérité de lui. Depuis deux mortelles semaines, il pleurait jour et
-nuit; le général Puchinete et le vieux Sinalis, agent de change
-honoraire, le veillaient comme un malade et le berçaient comme un
-enfant. Quelques autres amis moins intimes défilaient mélancoliquement
-dans sa chambre ou dans son salon, suivant l'heure, mais n'essayaient
-pas même de le consoler. Quels raisonnements peut-on faire à un homme
-qui ne tient plus à rien? Il était vieux garçon et parfait égoïste, sauf
-quatre ou cinq habitudes cordiales et cette grande affection qui lui
-manquait tout à coup; M. de la Ferrade avait été pour lui, pendant près
-de vingt ans, un jeune frère, un fils, un autre lui-même, que sais-je?
-Cet orphelin, né de sa soeur, semblait le faire revivre et lui
-recommencer sa jeunesse: il se mirait et s'admirait dans la beauté, dans
-le courage et jusque dans les folies du cher enfant. Le plus inutile des
-hommes s'acclimate à son néant, lorsqu'il se voit renaître dans un fils;
-il dit: Celui-ci fera dans le monde tout ce que j'y aurais dû faire.
-Lysis était vraiment le fils adoptif du baron. La famille d'Entrelacs se
-continuait avec orgueil dans ce rejeton, plus jeune et plus antique à la
-fois. On voit un la Ferrade à Roncevaux, dans la _Chanson de Roland_,
-
- Bon escuier, Ginain de la Ferrade,
-
-tandis que la maison d'Entrelacs n'est connue qu'à Bourbon, et ses
-premières preuves datent de 1660, dix-huit ans après la conquête. Le
-baron dit à Puchinete, la première fois qu'il le vit:
-
-«Ah! mon cher général, je meurs deux fois d'un seul coup d'épée, comme
-homme et comme gentilhomme!»
-
-Il ne buvait plus, ne mangeait plus, fumait machinalement toute la
-journée, et suivait d'un oeil morne l'interminable piquet à vingt sous
-le point de ses deux garde-malades. Il fallut, pour l'intéresser, des
-incidents de force majeure, l'embaumement de son neveu, qu'il avait
-rapporté chez lui, l'emballage de mille riens que le nègre de Lysis
-déménageait petit à petit, et que l'oncle empilait dans des caisses de
-camphrier comme autant de reliques. Ces lugubres distractions achevaient
-de l'user; on le voyait maigrir, ses yeux nageaient dans deux masses
-molles et pendantes qui semblaient vouloir se détacher de la face. Le
-général Puchinete lui disait:
-
-«_Pobrecito_, si vous ne partez pas au plus vite, vous finirez par
-pleurer vos yeux. L'air de Paris vous tue à petit feu; vous respirez ici
-le poison du souvenir.»
-
-Au reçu de l'assignation, M. d'Entrelacs leva les épaules, froissa le
-papier et le jeta dans la chambre en s'écriant:
-
-«Qu'ils aillent tous au diable! Est-ce que j'ai des comptes à leur
-rendre?»
-
-Ses amis lui prouvèrent qu'une assignation ne se refuse pas comme un
-déjeuner en ville; mais, s'il consentit enfin à se faire conduire au
-palais, il n'entendit raison qu'à demi. Il arriva fort animé dans le
-cabinet du juge d'instruction, M. de Villé, qu'il connaissait presque
-intimement.
-
-«Eh! que diable mon cher! puisque vous savez le malheur qui me frappe,
-vous auriez fait preuve de bon goût en me laissant pleurer dans mon
-coin.
-
---Asseyez-vous, monsieur, répondit le jeune magistrat.» Cette phrase fut
-accompagnée d'un coup d'oeil à deux tranchants qui désignait à la fois
-une chaise de paille et la figure du greffier, personnage muet, que le
-baron n'avait pas aperçu.
-
-M. d'Entrelacs prit la chaise et regarda M. de Villé. Il n'y avait
-peut-être pas un mois que ces deux hommes s'étaient trouvés ensemble,
-après dîner, le cigare à la bouche, la tasse en main, dans le fumoir de
-quelque ami commun. Et pourtant ils se reconnaissaient à grand'peine,
-tant la douleur avait altéré les traits du baron, tant le masque
-professionnel cachait bien le visage joyeux, pétulant et narquois du
-jeune homme.
-
-«Monsieur, reprit M. de Villé d'une voix grave, la justice comprend tout
-ce qu'il y a de douloureux dans l'évocation de certains souvenirs; mais
-l'intérêt social parle plus haut que la nature elle-même, et vous avez
-le sens trop net pour ignorer ce que nous devons l'un et l'autre à la
-loi.
-
---La loi? la loi? c'est juste. Eh bien! qu'est-ce qu'il y a pour son
-service?
-
---Vous pouvez, vous devez renseigner la justice sur le fait déplorable
-dont il s'agit.
-
---Je m'y refuse formellement, monsieur. Renseigner, c'est dénoncer; je
-suis trop vieux et surtout trop près de ma fin pour apprendre ce
-métier-là.
-
---Il y a plus d'honneur que de honte à s'accuser soi-même.
-
---Et de quoi m'accuserais-je donc, jour de Dieu?
-
---Mais d'avoir, avec connaissance de cause, aidé et assisté l'auteur de
-l'action dans les faits qui l'ont préparée, facilitée et consommée, ce
-qui entraîne la complicité et vous rend passible des mêmes peines que
-l'auteur principal du meurtre, aux termes des articles 59, 60, 61 et 62
-du code pénal.
-
---Moi! complice du meurtre de Lysis! Tenez, monsieur, votre code pénal
-me ferait presque rire, si le rire était encore dans mes moyens.
-
---Calmez-vous! je sais, je comprends. Le ministère public, s'il est
-forcé de vous mettre en cause, fera la part des circonstances. Enfin il
-y a un coupable, et vous le connaissez... comme nous.
-
---Coupable? non. De quoi? d'avoir cherché la réparation d'une injure que
-ni vous ni moi n'aurions... L'auriez-vous supportée, monsieur de Villé?
-
---Je ne suis pas ici pour répondre; mais en principe on ne doit jamais
-se faire justice à soi-même. Il y a des tribunaux, monsieur.
-
---Si Gautripon était venu se plaindre de l'affront qu'il avait reçu,
-quelle satisfaction vos tribunaux lui auraient-ils accordée?
-
---Je ne sais trop: il n'y avait ni coups, ni blessures, ni injures
-publiques, ni diffamation proprement dite; mais l'appréciation des juges
-est toujours libre, et...
-
---Et le mari de Mme Gautripon aurait peut-être obtenu, par faveur
-spéciale, cinq cents francs de dommages-intérêts? Eh bien! monsieur,
-voilà ce qui force les offensés à se faire justice eux-mêmes: la loi est
-impuissante à garantir ou à venger l'honneur. Et quand le duel amène une
-calamité comme celle qui me brise le coeur, la justice est réduite à se
-croiser les bras. Elle déplore le mal sans le punir, parce que la loi
-l'a prévu sans le prévenir.
-
---Je vous assure, monsieur, que le meurtrier de M. de la Ferrade sera
-puni.
-
---Par qui? Par les jurés? Vous n'en trouverez pas un sur douze qui
-n'admette la légitimité du duel et de ses conséquences dans le cas dont
-il s'agit.
-
---Le jury a montré souvent une indulgence révoltante, mais il devient
-plus sévère que nous-mêmes en présence d'un homme taré.
-
---Gautripon vaut mieux que sa réputation. Mon pauvre enfant avait appris
-trop tard à le connaître; il professait la plus haute estime pour lui...
-le dernier jour.
-
---En vérité, monsieur? c'est vous qui défendez votre ennemi contre la
-vindicte publique?
-
---Je ne veux pas être vengé. Je suis le plus malheureux des hommes, mais
-il m'est impossible d'accuser l'auteur de mon deuil.
-
---Tout s'est donc loyalement passé?
-
---Le plus loyalement du monde. Lysis avait résolu de ménager son
-adversaire, mais l'autre n'en savait rien.
-
---Par qui les armes ont-elles été fournies?
-
---Ah! pardon, monsieur; je crois que nous tombons dans l'interrogatoire,
-et j'ai eu l'honneur de vous dire en entrant que je refusais de
-répondre. Il n'en sera ni plus ni moins, car le procès criminel que vous
-tentez d'instruire n'aura point lieu. Vous ne trouverez ni accusé, ni
-témoins, ni pièces de conviction, ni corps de délit. M. Gautripon a
-quitté la France; les deux amis qui l'accompagnaient sont et seront
-toujours introuvables dans la cohue de Paris. Le colonel Chabot a pris
-un congé de semestre; on assure qu'il court le désert avec une tribu de
-Touaregs. Quant à moi, je retourne bientôt à Bourbon, j'y porte les
-tristes restes de mon pauvre Lysis, et je vous défie de m'en empêcher,
-car avant d'être magistrat vous êtes homme de coeur et galant homme.»
-
-Le juge d'instruction écouta la tirade sans sourciller et répondit d'un
-ton doctoral:
-
-«Monsieur, je vois que vous manquez du calme nécessaire pour répondre
-pertinemment à la justice. Je vous donne vingt-quatre heures, et je vous
-conseille d'en profiter. Rentrez chez vous, réfléchissez; _demain_,
-après midi, vous recevrez de mes nouvelles. Rappelez-vous que _demain_,
-si vous ne vous justifiez pas devant moi, je puis changer un simple
-mandat de comparution en mandat de dépôt ou d'arrêt, ne me mettez donc
-pas dans la nécessité de recourir à des mesures de rigueur contre un
-homme de votre rang et de votre caractère. Vous pouvez vous retirer.»
-
-M. d'Entrelacs remarqua que le juge avait obligeamment souligné le mot
-demain; il partit donc pour Londres le soir même: c'était bien ce que la
-justice espérait, et l'instruction finit là.
-
-Cependant Gautripon n'avait pas quitté Paris. Émilie et Bréchot levèrent
-le camp en quelques heures; ils emportèrent les enfants tout chauds du
-lit, et gagnèrent une ville où l'on ne risque rien que d'être plumé vif;
-l'infâme refusa d'accompagner la famille à Hombourg. Il approuvait ce
-départ, car il prévoyait le scandale et les affronts qui suivirent, et
-il comprenait trop tard qu'en tuant M. de la Ferrade pour faire
-respecter sa maison, il était allé contre le but; mais ni les
-raisonnements de son ami ni les larmes plus éloquentes des chers mignons
-n'obtinrent qu'il se fît le parasite de Bréchot. Ce ne fut pas sans
-peine qu'on l'empêcha de courir au premier poste de police et de se
-confesser à quelque sergent de ville. Le pauvre diable avait horreur de
-lui-même; il tressaillait chaque fois que sa main gauche rencontrait
-dans le drap de sa redingote une place roidie par le sang. Cet homme qui
-durant quatre jours n'avait vécu que pour en tuer un autre, qui n'avait
-pensé qu'à cela, parlé que de cela, qui, trois ou quatre heures plus
-tôt, sur la route de Vincennes, avait froidement discuté les chances de
-l'opération, frémissait maintenant au souvenir de la chose accomplie. Il
-voyait l'abîme épouvantable qui sépare l'intention du fait, et
-s'effrayait de l'avoir franchi. Le bouleversement de son être était si
-profond que l'angoisse morale imposait silence au mal physique. Il
-sentait moins la douleur atroce de son bras que l'invisible fardeau de
-sa conscience. Si l'on était venu le chercher pour mourir, il aurait
-dit: Allons! avec l'idée que cela ne pouvait que lui faire du bien.
-
-Bréchot le trouvait faible et lui disait:
-
-«Grande poule mouillée, de quoi t'accuses-tu? Étais-tu l'agresseur? Non;
-il faut même qu'on t'ait rudement secoué pour te faire sortir de ton
-caractère. As-tu abusé de ta force pour égorger un agneau sans défense?
-Non; c'est toi qui étais l'agneau. As-tu triché au jeu des deux lames et
-pris la suite des affaires de M. de Jarnac? Non; puisque l'infaillible
-Chabot lui-même a déclaré le coup régulier. Cela étant, tu n'as fait
-qu'exécuter la loi du point d'honneur, dans toute sa rigueur il est
-vrai, et sans accorder à ce monsieur les circonstances atténuantes,
-mais, honnêtement, bravement, au péril de ta vie et au grand dommage de
-ta peau. Relève-toi, Jean-Pierre, je t'absous.
-
---La loi m'absoudrait-elle?
-
---Oui, après t'avoir fait moisir jusqu'aux assises, ce qu'il importe
-d'éviter.
-
---Je désire éviter quelques mois de prison inutile, mais je ne peux pas
-me décider à fuir comme un coupable. Tout bien pesé, je vais continuer
-ma vie aussitôt que je serai guéri. Si la police me cherche
-sérieusement, elle me découvrira; si elle aime autant me laisser
-tranquille, mon obscurité lui fait beau jeu.»
-
-Le malheureux eut la force de se tenir sur pied, toute la nuit,
-d'assister au branle-bas tumultueux du départ, d'indiquer à Mme
-Gautripon la conduite la plus propre à sauver un restant de décorum; il
-éveilla les enfants lui-même avec un ménagement quasi maternel. Enfin,
-n'en pouvant plus, il se traîna jusqu'à la rue de Ponthieu, gagna sa
-mansarde et tomba tout habillé sur son lit.
-
-Monpain l'y trouva fort agité, brûlé de fièvre et criant la soif à dix
-heures du matin. L'honnête infirmier amenait un aide-major du
-Val-de-Grâce et un soldat de bonne volonté. Le pansement fut fait dans
-les règles, le troupier s'installa au chevet du blessé, et Monpain
-courut excuser M. Jean-Pierre dans les couvents où il était attendu ce
-jour-là. Élèves et maîtresses poussèrent de grands hélas en apprenant
-qu'il s'était cassé le bras droit dans son escalier; on l'adjura
-unanimement de se soigner tout à loisir, et il reçut un assortiment de
-confitures qui lui rappela Metz et l'illustre boutique de Collignon.
-Rastoul avait conté la même fable au patron des _Villes-de-Saxe_ et
-recueilli les mêmes témoignages de sympathie, confitures à part. Il
-vint, sa journée faite, apporter et chercher des nouvelles, relever le
-factionnaire et prendre position sur deux chaises pour la nuit. Le
-lendemain il envoya sa femme, une jeune ouvrière très-correcte et
-très-digne; puis la portière de la maison se piqua d'honneur et vint
-réclamer le droit de soigner son plus ancien locataire: ces pauvres gens
-et quelques soldats recrutés par Monpain dans les convalescents du
-Val-de-Grâce se relayèrent pendant une quinzaine auprès de Gautripon.
-
-Il guérit assez lentement: la fièvre ne le lâchait guère, et ses nuits
-étaient troublées de rêves affreux. C'est que le meurtre le plus
-légitime ne fait jamais un bon oreiller. A toute fin pourtant le major
-le trouva assez vaillant pour le mettre aux prises avec une côtelette;
-on supprima le service de nuit; tous les garde-malades s'éclipsèrent de
-peur d'être récompensés ou même remerciés de leurs peines. Rastoul seul
-apparaissait de temps à autre pour dire que tout allait bien là-bas:
-c'était à qui ferait la besogne de M. Jean-Pierre.
-
-Un matin que le convalescent essayait de marcher sans se tenir aux
-meubles, il reçut la visite d'un camarade si ancien qu'il l'avait
-presque oublié. C'était M. Fusti, cet employé du ministère qui avait
-permuté jadis avec Gautripon. En sept ans, son aptitude, son assiduité,
-ses relations de famille et quelques circonstances favorables lui
-avaient procuré un avancement exceptionnel: il était commis principal de
-seconde classe, presque sûr de passer chef de bureau dans une douzaine
-d'années et d'obtenir la croix à l'âge de sa retraite.
-
-Après les étonnements et les compliments préliminaires, M. Fusti
-s'approcha tout près de Gautripon et lui dit d'un ton confident:
-
-«Mon cher, j'ai trouvé superflu de me jeter dans vos jambes quand vous
-teniez ou sembliez tenir le haut du pavé; mais je me suis toujours
-considéré comme votre débiteur: c'est vous qui m'avez mis le pied dans
-l'étrier, il n'y a pas à dire. Maintenant j'apprends par mon oncle que
-vous vous êtes cassé le bras. N'ayez pas peur, je ne viens pas vous
-ouvrir ma bourse ni même surprendre vos secrets. Vous jugiez un peu
-sévèrement les camarades du bureau, parce que vous n'aviez pas eu
-l'occasion de nous connaître. Nous vous semblons légers, vous nous
-trouvez un peu commères: eh! mon Dieu, il faut tuer le temps ou qu'il
-nous tue; mais si vous cherchiez bien, vous trouveriez au fond de nous
-quelque chose de solide et de pas trop mauvais. On parle à tort et à
-travers sur les affaires sans conséquence, et pourtant l'on sait garder
-un secret, lors même qu'il ne nous a pas été confié. On distribue des
-poignées de main à la légère, mais on ne se dérange qu'à bon escient
-pour dénicher un honnête homme dans la peine et lui dire: «Me voici,
-usez de moi.» Tout ce que je vous dis là n'est pas très-bien cousu, mais
-les morceaux en sont bons. J'ai pensé qu'après votre accident le médecin
-vous conseillerait peut-être un changement d'air; c'est une mesure de
-prudence ou d'hygiène qui n'est jamais à négliger. Vilain climat, ce
-Paris! Eh bien! mon cher, si vous êtes de mon avis, j'arrangerai la
-chose avec mon oncle Dempoque; il fait grand cas de vous, comme tous
-ceux qui ont été à même de vous connaître ou de vous deviner. Il
-commence à m'écouter depuis qu'il voit en moi la chrysalide d'un chef de
-bureau; c'est lui qui me donnera mes premières lunettes d'or.
-N'avez-vous jamais eu la curiosité de voir une fabrique où l'on file,
-tisse et blanchit la marchandise qui se débite aux _Villes-de-Saxe_?
-C'est vraiment curieux, ma parole d'honneur. Nous avons, c'est-à-dire
-mon oncle possède à Lille le quart d'un superbe établissement de ce
-genre avec machines de trois cents chevaux et tout ce qui s'ensuit. Je
-suis sûr qu'un homme comme vous s'y rendrait très-utile. Quant aux
-appointements, ils seraient au prorata des services rendus. L'oncle est
-juste et bon; la tante, qui est la propre soeur de mon père, est un
-coeur d'or, ni plus ni moins. S'ils vous casent dans la boutique, ils
-auront soin que vous ne travailliez pas pour le roi de Prusse; papa
-Dempoque est plus écouté qu'un tonnerre dans les conseils
-d'administration. Voilà, mon ami, la bagatelle que j'éprouvais le besoin
-de vous glisser dans l'oreille. Si ma démarche est indiscrète,
-oubliez-la tout de suite, et prenez que je n'ai rien dit.»
-
-Dès l'exorde de ce petit discours, Gautripon avait caché sa tête dans
-ses mains comme pour se recueillir. Lorsqu'il découvrit son visage et
-qu'il essaya de parler, la voix lui manqua; mais la réponse coulait en
-grosses larmes sur ses joues. Il se remit insensiblement et dit enfin:
-
-«Ah! que vous êtes bon, et que vous me consolez! Il y a des moments où
-je doute tant de moi que je voudrais pouvoir me tourner le dos à
-moi-même. Je me demande si je ne suis pas un être affreux, si les
-_voyous_ n'ont pas cent fois raison de m'appeler l'infâme? Il vous passe
-de singulières idées par la tête, allez! lorsqu'on est seul et
-malheureux, et qu'on vient de tuer un homme! Mais non, je vois, je sens
-que je vaux encore quelque chose, puisque j'ai l'honneur d'inspirer des
-sentiments si généreux et des actions si délicates. Et dire que je vous
-avais oublié, mon cher Fusti, ou plutôt que je ne vous avais jamais
-connu!
-
---Allons! allons! voilà la fièvre qui vous reprend et que vous dites des
-bêtises. Il n'y a qu'un mot qui serve: le déménagement est décidé, et le
-jour où vous vous sentirez ferme sur vos ergots, je vous dirige sur
-Lille en Flandre.
-
---Laissez-moi votre adresse et celle de M. Dempoque.
-
---Pour quoi faire?
-
---Je voudrais causer avec lui et lui soumettre quelques idées sur la
-filature.
-
---Bon! Je l'aurais parié. Vous allez voir que ce gaillard-là payera son
-écot plus cher qu'un roi, et que nous resterons ses débiteurs!
-
---Peut-être.
-
---Eh bien! mon oncle est perché momentanément à l'_hôtel du Rhin_. On
-l'a exproprié le mois passé, et il part dans quinze jours pour Naples;
-mais moi? qu'est-ce que vous avez à me dire?
-
---Presque rien; seulement je voudrais aller vous embrasser, mon cher
-Fusti.
-
---Est-il jeune, mon Dieu! On s'embrasse tout de suite, et l'on économise
-le fiacre! Pif! paf! voilà quarante sous de gagnés. Allons, je me sauve,
-car le diable m'emporte si je ne deviens pas aussi bête que vous!»
-
-M. Fusti revint le lendemain en compagnie de son oncle; il remarqua que
-la convalescence avait fait un notable progrès. L'oncle Dempoque était
-un bon gros Flamand, un peu blafard, un peu mou, mais rond comme une
-pomme, ouvert, cordial, et foncièrement honnête.
-
-«Mon cher enfant, dit-il à Gautripon, ne me remerciez pas, c'est pour
-moi que je vous fais visite. Charles m'a mis la puce à l'oreille. Ah!
-nous ne sommes pas de ceux qui s'endorment sur le rôti. Vous avez donc
-des idées qui doivent révolutionner la filature? Déboutonnez-vous, mon
-garçon, et si votre invention vaut seulement dix centimes, je connais de
-braves gens qui vous la payeront deux sous.»
-
-Gautripon rougit jusqu'aux oreilles et répondit timidement:
-
-«Mon Dieu! monsieur, je suis un peu confus des grandes espérances que
-Fusti vous a données. Il n'y a pas la moindre invention dans ce que je
-pensais vous dire, mais un simple renseignement dont la manufacture peut
-tirer profit.
-
---Vous savez la fabrication?
-
---Il sait tout!
-
---Non, messieurs, je ne suis qu'un théoricien assez neuf et
-très-incomplet. Que cherchons-nous? un moyen de produire au meilleur
-marché possible, ou d'abaisser le prix de revient. On arrive à ce but
-par trois moyens: le perfectionnement des machines, mais l'outillage
-actuel est à peu près le dernier mot de la mécanique; la réduction des
-salaires, mais la main-d'oeuvre est si mal payée que j'aurais honte de
-la marchander; l'économie sur les matières, c'est-à-dire une conquête
-sur la nature: voilà la route qu'il faut suivre, et je m'y suis jeté à
-corps perdu.»
-
-Il se leva de son fauteuil de paille et marcha presque sans chanceler
-jusqu'au placard où il serrait ses habits. Au bout d'une demi-minute, il
-y trouva un paquet soigneusement ficelé.
-
-«Tenez, dit-il à M. Dempoque, ça ne changera pas la face du monde, mais
-ça peut donner des chemises à beaucoup de braves gens qui n'en ont
-point.»
-
-Le capitaliste ouvrit la chose en toute hâte et mit à nu une poignée de
-belle filasse grisâtre, très-fine, très-douce, et merveilleusement
-résistante:
-
-«Mais mon garçon, dit-il, c'est du lin que vous me montrez là!
-
---Non, c'est une herbe qui croît spontanément dans les pampas de
-Montevideo, et qui couvre plus de vingt lieues carrées dans les
-alluvions du Rio de la Plata. Le bétail la respecte, et pour cause; je
-ne crois pas que la nature ait rien produit de moins mangeable. Les
-vachers la désignent sous le nom d'herbe de rien, _yerba de nada_; mais
-moi qui l'ai rouie dans mon pot à eau, séchée sur ma fenêtre et peignée
-avec mon démêloir, je crois qu'elle deviendrait une herbe à millions
-entre les mains d'un habile homme.
-
---Si elle rapporte des millions, mon fils, il y aura la grosse moitié
-pour vous. Nous ne sommes pas des loups-cerviers, nous autres, et nous
-pensons que les meilleures affaires sont celles où l'on ne fait tort à
-personne. Où diantre avez-vous découvert ce trésor-là?
-
---J'ai fréquenté pas mal de cours publics, et entre autres ceux du
-Jardin des Plantes. Il y a quatre ou cinq ans environ, M. Geoffroy
-Saint-Hilaire le fils eut une idée très-simple et très-grande en même
-temps. Il pria tous les explorateurs, voyageurs et chercheurs d'animaux
-rares, de joindre à leurs envois une modeste botte de foin. On court
-naturellement à ce qui brille, et l'on piétine sur les graminées les
-plus précieuses pour atteindre une orchidée haute en couleur qui ne
-servira jamais à rien. J'ai vu le déballage et le premier classement de
-ces richesses solides dont quelques-unes commencent à s'acclimater chez
-nous. Mon herbe à millions fut cotée à bon droit la plus coriace de
-toutes, et c'est précisément ce qui attira mon attention. Je fis mes
-premières expériences sur un seul brin que l'aide-naturaliste de M.
-Decaisne m'avait donné. Je m'informai de la provenance, je me mis en
-rapport avec un jeune chimiste qui allait à Buenos-Ayres, comme tant
-d'autres, chercher la solution du problème de la viande. Il m'envoya les
-échantillons et les renseignements que je voulus; il m'apprit que mon
-herbe infestait toutes les basses terres où l'eau croupit, qu'elle ne
-ruinait pas le sol à la façon du lin et du chanvre qui sont épuisants
-comme oléagineux et non comme textiles; il m'assura que la plante
-s'élevait en moyenne à un mètre et demi, qu'on pouvait la couper deux
-fois par an, qu'elle était absolument sans valeur sur place, et que,
-s'il me plaisait d'en charger mille navires de mille tonneaux chacun, je
-n'aurais que la fauchaison et le fret à payer. Par mes calculs, les cent
-kilos de matière brute, pouvant fournir trente-cinq kilos de filasse, ne
-coûteront pas plus de cinq à six francs, rendus à Dunkerque: il y a donc
-de l'argent à prendre.»
-
-M. Dempoque était ébloui. Il caressait amoureusement cette poignée
-d'étoupes, et il en voyait jaillir des flots d'or.
-
-«Mais, sacrebleu! s'écria-t-il, comment avez-vous pu garder ça dans un
-coin pendant trois ou quatre ans? Vous n'aviez donc pas foi dans
-l'affaire?
-
---J'y ai cru dès le premier jour, mon cher monsieur Dempoque; mais les
-circonstances de ma vie étaient telles que j'avais un intérêt moral à
-rester pauvre. Je me suis donné plus de mal pour éviter l'argent que
-beaucoup d'autres pour l'atteindre. Ce n'est pas tout de s'enrichir
-honnêtement; il faut encore que le monde le croie, et il y a tel moment
-où le monde, prévenu contre un malheureux, ferme les yeux à l'évidence.
-J'ai donc ajourné ma fortune, et je m'en félicite, car j'aurai
-véritablement plaisir à la partager avec vous.
-
---Un moment! cria le bonhomme. Voici mon plan. Il s'agit avant tout de
-s'assurer la matière première, soit en prenant à bail, soit en acquérant
-cinq ou six lieues carrées du précieux mauvais terrain qui la produit.
-Je pars pour Buenos-Ayres sur le premier vapeur, anglais ou français,
-qui démarre de la vieille Europe. Nous avions fait nos malles pour
-l'Italie, attendu que Mme Dempoque y est archivolée par un scélérat
-d'intendant. Je ne te le reproche pas, mon petit Charles; mais on m'a
-mis sur le dos ce qu'il y avait de pire dans l'héritage du grand-papa
-Fusti. Dieu vous garde, monsieur, de devenir propriétaire chez Sa
-Majesté le roi de Naples! Un domaine estimé plus de sept cent mille
-francs et qui n'en rapporte pas six mille! Le fisc et l'intendant se
-partagent notre revenu, sans compter les brigands à tromblon qui jouent
-l'opéra-comique sur nos terres! Enfin! nous verrons ça plus tard. Ma
-vieille Odile ne se fera pas prier pour traverser l'Océan: elle
-passerait par le feu plutôt que de quitter son gros homme. Vous, pendant
-ce temps-là, vous allez à Lille, vous prenez langue, on vous loge à
-l'usine, et vous vous arrangez de manière à saisir la pratique du
-métier. Quels appointements vous faut-il jusqu'à mon retour? Deux mille?
-
---Trois. Je n'ai pas d'économies, et ma dépense moyenne est de deux cent
-cinquante francs par mois.
-
---C'est deux mille francs par mois que je vous offre, ô jeune Spartiate!
-
---J'aime mieux m'en tenir au chiffre que j'ai dit; nous ferons d'autres
-conditions quand vous serez fixé sur la valeur de mon idée.
-
---Soit; mais à mon retour, si tout marche à souhait, je réunis mes
-copropriétaires, je provoque la dissolution de la société, qui se
-reconstitue immédiatement sur d'autres bases, et la raison sociale
-Gautripon et Ce encaisse deux millions par an, dont un pour vous, en
-inondant la terre de bon linge à bon marché. Ah! ah! ah!
-
---Nous en reparlerons, monsieur; mais avant d'entrer en affaire je
-demande formellement à rester Jean-Pierre tout court, employé, caissier,
-contremaître, tout ce que l'on voudra, excepté directeur ou chef de
-maison.
-
---Eh! mon cher, répondit le richard, vous n'en ferez qu'à votre tête.
-Liberté, _libertas_! c'est la devise du commerce et de l'industrie.
-Dame, on n'est pas dans les honneurs comme le neveu Charles Fusti; mais
-on pense, on dit et l'on fait tout ce que l'on veut, ce qui est
-bigrement commode!»
-
-Gautripon s'épanouissait à la chaleur de cette bonhomie un peu vulgaire,
-mais honnête et joviale. Il reçut trois ou quatre fois la visite de M.
-Dempoque avec ou sans M. Fusti; on prit le temps de mûrir les idées, de
-discuter les moyens d'exécution, de régler les points de détail. Enfin
-le gros bailleur de fonds boucla sa malle et partit allègrement, comme
-un jeune homme et la maman Odile Fusti, qui pesait bien deux cent
-cinquante, le suivit à Buenos-Ayres sans plus de façon qu'à Saint-Cloud.
-
-L'ancien surnuméraire eût bien voulu que Gautripon ne sortît de sa
-chambre que pour monter en chemin de fer; mais l'infâme n'entendait pas
-de cette oreille. Lorsqu'il se sentit de force à descendre son escalier,
-il se mit en devoir de visiter un à un tous ceux qui lui avaient donné
-leurs soins ou prouvé leur sympathie. Il employa ses dernières
-ressources à leur distribuer quelques petits souvenirs très-modestes,
-mais qui furent bien reçus parce qu'ils étaient bien offerts. Il prit
-congé des trois couvents, et quoiqu'il eût l'esprit affranchi de toutes
-les superstitions, il fut touché d'apprendre que ses élèves, petites et
-grandes, avaient fait dire la messe pour lui. Le patron des
-_Villes-de-Saxe_ le félicita en public du bel avancement qu'il avait
-mérité; il en prit exemple pour dire à tout le personnel de sa maison:
-
-«Vous voyez, messieurs, que le travail et la conduite mènent à tout:
-imitez M. Jean-Pierre, vous arriverez comme lui.»
-
-Le caissier prit à part son ancien camarade et lui dit:
-
-«J'ai l'ordre de vous remettre six mois d'appointements à titre de
-gratification; mais je vous ai toujours vu si farouche au son de
-l'argent que je n'aborde pas ce sujet avec vous sans un certain malaise.
-Il me semble pourtant que vous devriez accepter, d'abord parce que c'est
-de l'argent dix fois gagné, ensuite parce qu'on ne peut pas mépriser les
-gratifications sans humilier ceux qui en reçoivent.»
-
-Gautripon prit la somme sans se faire autrement prier.
-
-De tous les humbles bienfaiteurs qui lui avaient donné du temps et des
-soins, Rastoul et Monpain étaient les moins disposés à recevoir le prix
-de leurs peines; pourtant l'infâme avait à coeur de leur laisser quelque
-chose de plus qu'un grand merci. Il s'invita donc à dîner chez Rastoul,
-la veille de son départ, et demanda que Monpain fût de la partie.
-Rastoul fut bien plus satisfait et dîna mieux que si M. Jean-Pierre lui
-avait payé un festin au _Café Anglais_. Les deux sous-officiers se
-montèrent un peu la tête, et Mme Rastoul, qui courait de la chambre à la
-cuisine et de la cuisine à la chambre, sentit en elle-même un certain
-trouble où le charbon avait plus de part que le vin. L'aîné des petits
-Rastoul se grisa d'étonnement, d'admiration et de convoitise en voyant
-apparaître une oie aux marrons. Lorsque Gautripon les vit tous au
-diapason voulu, il tira de ses poches quatre paquets de formes diverses
-qu'il rangea autour de son assiette à dessert.
-
-«Ma chère madame Rastoul, dit-il en exhibant une petite montre d'or,
-vous m'avez très-mal soigné quand il y avait une potion à prendre
-d'heure en heure. Sous prétexte que je n'ai pas de pendule, vous vous
-réveilliez toutes les cinq minutes, ce qui fait à la longue un exercice
-très-fatigant. Cela ne serait pas arrivé, si vous aviez consulté cette
-petite mécanique: pour votre punition, gardez-la! Vous, mon cher
-Monpain, vous m'avez dit certain soir, en me recousant très-proprement,
-que votre trousse d'emprunt ne valait pas le diable. En voici une qui,
-je crois, ne laisse rien à désirer; le fabricant m'a juré que les grands
-chirurgiens n'en avaient pas de meilleures. Toi, moutard, je te connais:
-tu m'aimes bien, parce que tu me vois, mais dans un mois d'ici tu auras
-oublié ton ami Jean-Pierre. Je veux que tu sois forcé de penser à moi
-tous les jours en mangeant ta soupe. Attrape le couvert! On a écrit ton
-nom dessus.»
-
-L'enfant poussa des cris de joie; Mme Rastoul ne disait rien, mais elle
-admirait sa montre à travers deux grosses larmes; Monpain se mirait dans
-les aciers polis de sa trousse, et, tout fier de se sentir armé comme un
-médecin principal, il cherchait quelque chose à couper sur les personnes
-présentes. Rastoul seul fronça le sourcil et dit à Gautripon:
-
-«Je ne veux pas vous désobliger, monsieur Jean-Pierre; mais l'or et
-l'argent entre nous, ce n'est pas de jeu.
-
---Aussi, mon cher Rastoul, vous ai-je apporté quelque chose qui ne
-vaudrait pas un centime à revendre. C'est mon portrait, fait pour vous
-seul et encadré dans un passe-partout de carton. Le refuserez-vous?
-
---Ah! tenez! vous avez des façons qui désarmeraient Dieu le père. A
-votre bonne, chère et respectable santé, de tout mon coeur!»
-
-Et comme il est malséant de trinquer avec de l'eau pure, Gautripon
-tendit son verre à la bouteille et but sans la moindre grimace le vin du
-cabaret voisin.
-
-Cette petite fête se prolongea jusqu'à neuf heures du soir. Les deux
-sous-officiers voulurent absolument ramener Jean-Pierre chez lui à
-travers le dégel et la pluie. Au moment de quitter Rastoul, il lui dit:
-
-«J'attends encore un service de vous. Mon petit mobilier ne doit pas me
-suivre à Lille: on m'y prépare un appartement tout meublé. Je ne peux
-pourtant pas me décider à vendre ces pauvres vieux compagnons de mes
-chagrins et de mes misères. J'ai résolu de les faire porter le lendemain
-de mon départ chez un brave garçon que j'aime et qui m'aime, et je
-compte sur vous pour soigner le déménagement.
-
---A vos ordres, sacrebleu!
-
---Vous devinez pourquoi je ne fais pas ma commission moi-même? L'ami en
-question est une mauvaise tête, un orgueilleux, un gaillard encore pire
-que vous, s'il est possible. Lorsqu'il verra de quoi il retourne, il est
-capable de fermer sa porte. Enfoncez-la!
-
---Compris.
-
---Faut-il qu'un homme soit sauvage pour refuser de pauvres meubles sans
-valeur et qui tirent tout leur prix du souvenir?
-
---Des reliques, quoi!
-
---Voilà, mon bon Rastoul, ce que je vous charge de lui dire. Et
-maintenant, adieu!
-
---Pas pour toujours, monsieur Jean-Pierre?
-
---Non, mais jusqu'à l'heure où je pourrai vous établir convenablement
-auprès de moi...»
-
-Lorsque Rastoul et sa femme, escortés d'un commissionnaire et d'une
-voiture à bras, vinrent déménager ces touchantes reliques, la concierge
-les laissa faire et leur donna même un coup de main. Et lorsqu'ils
-demandèrent le nom de ce mauvais coucheur dont il fallait enfoncer la
-porte, on leur remit un pli cacheté qui renfermait simplement leur
-adresse.
-
-L'avant-dernière visite de Gautripon fut pour M. Charles Fusti, la
-dernière pour le tombeau de son père.
-
-Au moment où son portier chargeait sa malle sur le fiacre, un magnifique
-landau noir, attelé de deux chevaux noirs, sortit avec fracas d'une
-maison voisine. Une femme assez belle, mais de seconde jeunesse, étalait
-un grand deuil en ce noble équipage.
-
-«Voilà, dit Gautripon, une grande dame bien affligée.
-
---Ça? répondit le portier, c'est une nommée l'Ogre, qui fait mille
-embarras pour un petit Américain tué en duel par l'infâme.»
-
-
-
-
-VII
-
-
-La filature des _Trois-Croix_, bien connue sur les principaux marchés de
-l'Europe, était dès lors une usine modèle, construite à neuf par un
-homme pratique, et outillée dans la perfection. Les bâtiments, qui
-couvraient un hectare et demi, formaient trois masses distinctes: au
-milieu, la filature proprement dite; à droite, la filterie ou fabrique
-de fil à coudre; sur la gauche, les métiers à tisser. Les dépendances
-comprenaient deux vastes magasins, la maison du gérant et des employés
-principaux, et soixante ou quatre-vingts maisonnettes louées aux
-contre-maîtres et aux meilleurs ouvriers, le tout en brique et fer,
-c'est-à-dire presque incombustible, et isolé par un mur d'enceinte qui
-faisait îlot dans la riche et laborieuse banlieue. Les services étaient
-groupés à souhait pour l'unité du commandement; cette grande
-fourmilière, animée par le travail de cinq cents individus, pouvait
-tenir en quelque sorte dans la main d'un seul homme. En revanche, il
-était difficile de comprendre qu'elle obéît à deux chefs. Il n'entre pas
-dans notre esprit d'ajouter une seconde tête à un corps organisé.
-
-Aussi l'émotion fut-elle vive à l'arrivée d'un homme dont la position
-mal définie semblait mettre en question l'autorité du directeur. M.
-Dempoque ne s'était pas embarqué pour Buenos-Ayres sans dire un peu ce
-qu'il allait chercher. Les principaux bailleurs de fonds, dont
-quelques-uns habitaient Lille, attendaient impatiemment la première
-lettre du gros voyageur. Le bruit courait qu'avant six mois le nouvel
-employé serait promu à la direction générale ou chassé honteusement
-comme un faquin. Deux ou trois désoeuvrés, comme on en trouve partout,
-même à Lille, imaginèrent que ce Parisien était un espion introduit dans
-l'établissement pour en étudier le fort et le faible. Le directeur en
-exercice avait peur de choquer ses commanditaires, il avait peur de
-livrer les secrets de sa maison à l'émissaire secret d'un concurrent, il
-avait peur enfin de perdre sa place.
-
-L'entrée de M. Jean-Pierre aux _Trois-Croix_ ne fut donc pas précisément
-triomphale. Du haut en bas, tout le monde lui présenta des visages
-inquiets et contraints. Le gérant l'établit dans un coin de son propre
-appartement, sans oublier de lui faire sentir qu'on se gênait pour le
-loger; personne ne daigna lui offrir à dîner, bien qu'on le vît sans
-cuisinière et sans marmite. Il fut libre d'aller et de venir dans tous
-les ateliers, mais on ne lui en fit pas les honneurs; on ne le présenta
-pas officiellement au personnel, on ne le fit pas reconnaître, et par
-suite les employés, les contre-maîtres et les ouvriers eux-mêmes
-l'entourèrent d'une suspicion respectueuse et lui témoignèrent des
-égards empreints d'hostilité.
-
-Il jugea la situation avec le tact particulier des hommes qui ont
-beaucoup souffert. Les meurtrissures de l'âme, comme celles du corps,
-développent une sensibilité souvent exagérée. Il se dit que décidément
-son étoile le prédestinait aux réputations équivoques, et que l'estime
-lui coûterait toujours plus cher qu'aux autres; mais au lieu de
-s'asseoir devant l'obstacle et d'attendre qu'il tombât spontanément, ce
-qui ne pouvait tarder plus de quatre ou cinq mois, il suivit l'instinct
-courageux qui le poussait en avant. Il entra dans sa vie nouvelle comme
-ces navires qui cheminent vers le pôle nord en brisant la glace à chaque
-pas. On le vit s'introduire ouvertement, avec une ténacité invincible et
-douce, dans les détails de l'industrie qu'il devait diriger un jour;
-cinq cents individus assistèrent à l'investigation patiente et sereine
-de cet homme qui démontait et étudiait pièce à pièce le mécanisme des
-_Trois-Croix_. Aucune résistance ne le rebuta, ni la froideur des chefs,
-ni le mauvais vouloir des subalternes, ni la grossièreté de quelques
-travailleurs mal-appris. Il ne se mit pas même en colère. A peine le
-vit-on sourire par moments, lorsqu'il se disait en _a parte_: J'en ai vu
-bien d'autres dans le grand monde!
-
-Au bout de quatre mois, il possédait si bien l'ensemble et le détail de
-son affaire qu'il aurait pu remplacer indifféremment le directeur, le
-chef mécanicien ou n'importe quel ouvrier. Il avait tout examiné, mis la
-main à tout, conduit la matière première dans toutes ses transformations
-depuis la porte d'entrée jusqu'à la sortie. Il connaissait tous les
-travailleurs par leur nom, hommes et femmes, et ce peuple en revanche
-commençait à le connaître et à l'estimer. On l'avait toujours vu le
-premier au travail, le dernier au repos; on savait que ce directeur en
-herbe envoyait chercher ses deux repas à la cantine comme un manoeuvre;
-on rendait justice à son égalité d'âme, à ses façons simples et
-cordiales, sans morgue et toutefois sans basse familiarité; enfin l'on
-admirait surtout cette merveilleuse aptitude qui lui permettait de
-joindre l'exemple au conseil et de dire à l'ouvrier: «Vous vous trompez,
-mon ami, voici comme il faut vous y prendre.»
-
-Les choses en étaient là quand on reçut les premières nouvelles de M.
-Dempoque. Le directeur, qui se tenait sur le qui-vive, mais qui ne
-savait rien, pressentit un grand événement. Tous les associés
-accoururent à Lille; ils tinrent une assemblée au _Grand-Hôtel
-d'Europe_; M. Jean-Pierre y fut seul admis. Il y eut un banquet auquel
-il assista, mais qu'il refusa de présider en dépit de mille instances:
-ce détail important fut divulgué par les garçons de l'hôtel. On sut
-qu'il lui était arrivé de Buenos-Ayres certain ballot scellé de plus de
-vingt cachets, qu'il le gardait sous clef, qu'il l'avait porté lui-même
-à l'assemblée et rapporté dans la voiture d'un fort capitaliste, M.
-Lecat. On vit un nouveau bâtiment, plus vaste que tous les autres,
-s'élever auprès de l'usine, sur un terrain qui coûta presque un million.
-Un chimiste accourut de Paris et travailla quinze jours de suite avec M.
-Jean-Pierre dans un laboratoire improvisé et fermé. De ces petits faits
-et de cent autres que je passe, on induisit assez naturellement que
-Jean-Pierre avait doté les _Trois-Croix_ d'un textile inconnu, et que M.
-Dempoque et son associé cherchaient à s'assurer le monopole de cette
-découverte. Déjà M. Jean-Pierre avait choisi dans le personnel de
-l'usine les travailleurs les plus discrets et les plus incorruptibles
-pour le service du bâtiment neuf.
-
-Ce luxe de précautions, joint à l'énormité des dépenses, mit la puce à
-l'oreille de tous les concurrents. Un certain M. Delbrin, qui n'était
-pas trop bien dans ses affaires, imagina de couper la fameuse herbe sous
-le pied de Dempoque et consorts. Il demanda un rendez-vous secret à M.
-Jean-Pierre et arriva flanqué de deux spéculateurs anglais.
-
-«Mon cher monsieur, dit-il, nous savons comme on vous traite et quelle
-ingratitude vous avez rencontrée aux _Trois-Croix_. N'espérez pas que
-vos patrons se conduisent beaucoup mieux par la suite: on connaît ces
-gens-là; s'ils vous donnent un intérêt de cinq ou six pour cent sur les
-bénéfices qu'ils vont faire grâce à vous, ils croiront vous combler, et
-vous végéterez ici toute la vie. Vous méritez une fortune, et je viens
-avec ces messieurs vous l'apporter toute faite. Que diriez-vous d'un
-million, argent comptant, c'est-à-dire en belles _banknotes_?
-
---Je dirais, répondit Gautripon, qu'il faut attendre le retour de M.
-Dempoque. L'idée que vous voulez m'acheter est à lui, je la lui ai
-donnée sans conditions, et je m'en fie à sa générosité pour me
-récompenser. Puisque vous êtes assez bons pour vous intéresser à moi, je
-vous avoue que j'espère obtenir la place de caissier avec six mille
-francs, quand le titulaire prendra sa retraite.»
-
-Les trois corrupteurs éconduits se consolèrent en disant: «C'est
-peut-être un homme de génie, mais c'est assurément un fier imbécile.»
-
-Tandis que Jean-Pierre refusait un million, Léon Bréchot en perdait deux
-contre la banque de Hombourg. Tout l'hôtel des Champs-Élysées y passa,
-sauf les tableaux, qui furent assez mal vendus rue Drouot; le
-commissaire-priseur en tira deux cent mille francs à peine. L'Albert
-Dürer seul fut payé à sa valeur parce que lord H... en mourait d'envie,
-mais Bréchot calcula qu'il perdait un demi-million sur le tout. C'est
-que les tableaux ont leurs destins, comme les hommes et les livres.
-Bréchot dans sa splendeur aurait gagné cent pour cent sur cette galerie;
-Bréchot éclipsé, un peu ruiné, presque oublié de ce Paris qui a la
-mémoire si courte, faisait rejaillir son discrédit sur Rembrandt et
-Prud'hon, sur l'Albane et Téniers.
-
-De tous les biens divers que l'entrepreneur de ballast avait accumulés,
-le plus clair était écrémé depuis longtemps. Les lingots, les
-obligations, les titres de trois pour cent, les actions du Nord et de
-l'Est, les bonnes hypothèques, les maisons de rapport, la vigne de
-Bordeaux, tout le solide de la succession n'existait plus qu'à l'état de
-souvenir et de regret. Quelques valeurs, ou soi-disant telles, s'étaient
-dépensées toutes seules: phénomène invraisemblable mais fréquent, et
-dont la loi tend à devenir générale. Tant qu'un peuple est en belle
-humeur, il se laisse aisément persuader qu'un chiffon de papier rose
-vaut sept ou huit cents francs comme un liard; mais le jour où le monde
-se met à réfléchir un peu, les papiers de fantaisie retombent à leur
-prix véritable, et l'on en donne quatre pour un sou. Il y a d'autres
-placements qui, après avoir été bons, deviennent mauvais tout à coup,
-par exemple, la commandite d'une fabrique de rubans, si un caprice de
-jolie femme met le ruban hors de mode: un accident de cette nature
-enleva deux cent mille écus à la succession Bréchot. Au moment où Léon
-quitta Paris, tous ses fonds disponibles, réalisés par un intendant de
-rencontre, suffirent petitement à éteindre les dettes: la vente de
-l'écurie fit pencher la balance de son côté, mais son jeu, le train
-d'Émilie et les habitudes de gaspillage effréné qui leur étaient
-communes les eurent bientôt mis au-dessous de leurs affaires dans un
-pays où le crédit, cette ruineuse providence des riches, faisait
-absolument défaut.
-
-On ne pouvait pas dire que Léon fût à sec, car il lui était dû quatre ou
-cinq millions çà et là, et il gardait en portefeuille les titres de deux
-immenses propriétés, sises l'une en Espagne, l'autre en Russie. Il put
-donc emprunter sans indélicatesse les célèbres émeraudes que Mme
-Gautripon le suppliait de reprendre. «Je t'en rendrai de plus belles,»
-lui dit-il, en les vendant à un joaillier de Francfort. Les diamants
-suivirent la même route; on décida qu'il était absurde de conserver dans
-des écrins un capital improductif; mais l'argent de ces brocantages
-profita surtout aux fermiers des tripots allemands, belges et suisses.
-Les recettes extraordinaires ont le tort de créer une prospérité factice
-qui provoque la dépense inutile: à mesure qu'on s'appauvrit, on a l'air
-de devenir plus riche, on agit en conséquence, et la ruine engendre la
-ruine. Dans ses moments lucides, Léon traçait un plan que les sept sages
-de la Grèce auraient contre-signé. Il voulait vendre en bloc à deux
-grandes compagnies la mine et la forêt qui lui restaient encore et
-placer le capital en un seul titre nominatif dont la nue-propriété
-serait dévolue aux enfants, et l'usufruit à la mère. Quant à moi,
-disait-il, je n'ai pas de besoins, je vivrai sur mes rentrées. Ces
-rentrées, c'était le produit inégal et précaire d'une chasse que trois
-petits _chicanous_ parisiens, croisés de recors et de clerc d'huissier,
-pratiquaient en son nom et pour son compte: sur quatre ou cinq millions
-de créances désespérées, il devait en toucher un, et ses limiers
-feraient curée du reste.
-
-Il se mit donc sérieusement en quête de gros capitalistes, tout en
-vivotant sur l'incertain. Les acquéreurs affluaient de tous côtés,
-surtout pour la mine de mercure, _Almaden de Jaen_, qu'on appelait aussi
-le troisième Almaden des Espagnes. On offrit des sommes énormes, mais
-par malheur ceux qui les offraient ne les avaient pas; ils comptaient
-tous lancer l'affaire, c'est-à-dire chercher le prix d'acquisition dans
-les poches du public. Quant à la forêt de Russie, elle fut achetée un
-million de roubles comptant par un jeune prince extraordinairement riche
-qui pouvait et voulait la payer; mais, tandis qu'il faisait réunir les
-fonds par son intendant, il fut impliqué dans je ne sais quelle intrigue
-politique. On lui coupa les cheveux tout près de la tête, on l'envoya
-comme simple soldat à l'armée du Caucase, et tous ses biens furent mis
-sous séquestre, y compris la pauvre forêt. Léon Bréchot de ce coup se
-trouva créancier de la couronne, c'est-à-dire engagé dans un procès qui
-devait être long et coûteux.
-
-Les tracas d'une telle liquidation et les déboires du jeu réagissaient
-sur son humeur, et l'on devine aisément qu'ils ne s'y reflétaient pas en
-rose. Le bon vivant, le beau viveur devint en quelques mois un nomade
-quinteux et difficile à vivre. La piquette ne fait qu'un vinaigre
-innocent, mais le vin généreux, lorsqu'il s'aigrit, est terrible. Ce
-Bréchot, qui se vantait encore par habitude d'être le mieux équilibré
-des hommes, tomba dans un équilibre si instable qu'il ne pouvait tenir
-en place. Il courait d'un tripot à l'autre, grommelant contre les
-climats, les destins et les croupiers, et traînant une famille effarée
-qui ne portait pas son nom. Les enfants ne comprenaient rien à cette
-bohême agitée: les deux aînés réclamaient leurs chambres et leurs
-serviteurs de Paris. De tout le train d'autrefois, il ne restait qu'une
-bonne anglaise et la camériste de madame; les pauvres innocents ne
-s'accoutumaient pas à changer de maison et de domestique tous les huit
-jours. Ils demandaient si leur père n'allait pas arriver bientôt pour
-leur faire un vrai nid et leur rendre un bonheur tranquille. Ce qui
-scandalisait surtout le petit Léon, c'était la promiscuité des hôtels,
-et tous ces étrangers qui vivaient sous son toit, et cette multitude de
-portes devant lesquelles il passait sans qu'on lui permît de les ouvrir.
-«Je ne suis donc pas chez nous?» disait-il.
-
-Mme Gautripon s'accommodait mieux du voyage et de ce carnaval perpétuel
-qui anime les villes d'eaux. Il ne lui déplaisait pas de faire
-événement, de montrer ses toilettes, de renouveler son public et son
-succès en changeant de théâtre tous les huit jours. Les légers embarras
-d'argent, qui l'effleurèrent sans la toucher, la faisaient rire: c'était
-du fruit nouveau. Elle s'en amusait comme un fils de famille qui se voit
-poursuivi par un tailleur et un bottier et qui se sait attendu par cent
-mille francs de rente. Pas une fois le spectre de la misère ne vint
-troubler la quiétude de ses nuits. N'avait-elle pas Bréchot? Ce nom
-représentait à son esprit un infini de luxe et de magnificence, le rire
-innombrable de l'or. Les brusqueries de son amant l'ennuyaient
-quelquefois, mais sans l'inquiéter; il avait toujours été le même; elle
-le croyait du moins, car nous ne remarquons pas les changements qui
-s'accomplissent par degrés sous nos yeux.
-
-Elle trouva passablement d'accueil à Baden, à Wiesbaden et partout où
-elle montra sa petite réduction de nez grec. Le peuple bariolé qui
-frétille en été le long du Rhin ne lui fut pas plus sévère que de droit;
-peu de femmes s'oublièrent elles-mêmes au point de lui jeter la pierre;
-presque personne ne lui marchanda cette considération relative qui
-autorise les plaisirs en commun, sans engager l'avenir. L'absence du
-mari, qui aurait déclassé toute autre, lui servit de recommandation: le
-monde avait toujours tenu pour elle contre l'infâme; il était d'ailleurs
-évident que ce n'était pas elle qui avait tué le pauvre Lysis. Sa
-conduite justifiait savamment l'indulgence publique: elle ne s'affichait
-pas trop avec Léon; il fallait un hasard tout à fait inévitable pour
-qu'on les rencontrât tous les deux sous le même toit. Son vrai rôle, et
-qu'elle jouait à merveille, était de promener trois enfants bien vêtus
-autour de tous les trente-et-un et de toutes les roulettes hygiéniques.
-
-Mais au bout d'un certain temps ces trois enfants si beaux et si coquets
-l'ennuyèrent à mort, j'en demande pardon aux vraies mères. Toute
-l'argile humaine n'est pas tirée du même filon. Les faits divers des
-journaux nous montrent deux catégories de mères inconsolables: celles
-qui ont perdu l'enfant qu'elles aimaient et celles qui ont gagné
-l'enfant qu'elles ne voulaient pas. Les unes meurent quelquefois, les
-autres tuent souvent. Mme Gautripon n'était pas dénaturée à ce point;
-mais on aurait simplifié sa vie en lui volant sa fille et ses deux fils
-pour une demi-douzaine d'années. Sans prévoir la tempête, ce gracieux
-petit être éprouvait le désir instinctif de jeter un peu de lest.
-
-Une lettre de l'infâme arriva juste à propos pour alléger la barque. M.
-Gautripon fit savoir à sa femme qu'il avait obtenu un bon emploi et un
-salaire honorable: il était caissier des _Trois-Croix_, avec six mille
-francs, le logement et le chauffage. Les propriétaires de l'usine lui
-prêtaient tout le rez-de-chaussée de la direction; l'ancien gérant avait
-non-seulement gardé sa place, mais repris la jouissance du premier étage
-en entier. «J'ai seize chambres meublées, écrivait l'ancien maître
-d'étude; c'est un luxe embarrassant pour moi qui n'en ai pas toujours
-possédé une. Les enfants seraient bien ici, j'en aurais soin, et
-j'entreprendrais leur éducation moi-même dans les moments de loisir, qui
-ne me manquent pas, Dieu merci! J'ai peur que leurs petits cerveaux ne
-s'évaporent sur les grands chemins; Émilie ne doit plus savoir lire, et
-les six lignes que mon Léon m'a écrites en six mois, prouvent qu'il a
-progressé au rebours. Vous les aimez, je veux le croire; mais à coup sûr
-vous ne savez pas les aimer. Ils n'ont peut-être manqué ni de gâteaux ni
-de toques à plumes depuis que je les ai perdus de vue; mais cette
-éducation en camp volant leur fera, si je n'interviens, un tort
-irréparable. Je veux que vos deux fils deviennent des hommes, que votre
-fille soit un jour une femme et une mère selon mon coeur. Il ne faut pas
-que mon pauvre nom, si cruellement illustré grâce à vous, soit continué
-par deux petits fainéants et une jeune coquette. Je ne sais trop quel
-est l'état de vos affaires, et je n'en veux rien connaître; mais je
-devine, et vous aussi, que ces trois innocents auront peut-être à gagner
-leur vie: c'est pourquoi vous devez les mettre, et plus tôt que plus
-tard, à l'école du travail.»
-
-Le demi-quart de ces raisons auraient suffi, puisque la cause était
-gagnée par avance. Les trois enfants, bien embrassés et ridiculement
-bien nippés, partirent par grande vitesse avec leur bonne anglaise que
-Gautripon paya et congédia sur l'heure: il s'était prémuni de deux
-grosses servantes wallonnes aux mains rouges, en bonnet de linge et
-tablier blanc.
-
-Vous pouvez croire qu'il y eut de chaudes embrassades et une vraie fête
-ce matin-là. Les petits s'accrochaient à leur père et l'étouffaient de
-caresses; on ne voulait point le lâcher, on lui faisait jurer qu'il ne
-s'en irait plus et qu'il ne renverrait jamais son petit monde; il fit le
-tour de la maison avec les chers amours pendus en grappe à son cou. Pour
-la première fois, il avait ses enfants à lui seul, sans partage et sans
-réserve; il devenait un vrai chef de famille! C'était le plus haut grade
-que son humble ambition eût rêvé.
-
-Il procéda lui-même à l'installation des mignonnes créatures dans trois
-chambres bien modestes, mais brillantes de propreté. Cela ne ressemblait
-guère à l'hôtel des Champs-Élysées; il en fit la remarque tout haut pour
-voir ce qu'on lui répondrait.
-
-«Non, papa, dit Léon, ce n'est pas aussi beau, mais c'est joliment
-meilleur.
-
---C'est meilleur et plus beau, s'écria la petite Émilie, car à Paris
-nous n'avions papa que le dimanche, tandis qu'ici nous le verrons
-toujours et puis toujours!
-
---Mes enfants, répondit le sage et digne homme, il manque bien des
-choses dans votre nid, et plus d'une que j'aurais pu vous donner dès à
-présent, quoique je ne sois pas riche; mais j'ai voulu vous laisser le
-plaisir de les désirer et le plaisir plus grand de les obtenir par
-vous-mêmes. Chaque fois que vous aurez bien travaillé, vous pourrez
-demander à votre père ce qui vous manquera le plus. Vous ferez de cette
-façon l'apprentissage de la vie. Quand un homme veut avoir une maison,
-un cheval, ou simplement un habit neuf, il travaille.
-
---Tu crois ça, toi? dit le petit garçon. Quand mon ami Bréchot a envie
-de quelque chose, il prend des sous dans sa poche, et voilà!
-
---Mais pour avoir les sous, qu'est-ce qu'on fait?
-
---On joue, donc!»
-
-Décidément, pensa l'infâme, il était temps.
-
-Le déjeuner se prit en famille, et les enfants, qui voyaient tout,
-remarquèrent que papa mangeait plus de viande et moins de pain qu'à
-Paris. Il fallut leur dire pourquoi. «C'est que je travaille plus fort,»
-répondit le père.
-
-Les jeunes voyageurs décidèrent que de leur vie ils ne s'étaient si bien
-régalés; le petit Édouard dévora deux gros oeufs à lui seul. Gautripon
-trouva de son côté que l'appétit, la santé et la joie de ces marmots
-composaient le plus beau coup d'oeil du monde. Il se demanda
-très-sérieusement comment il y avait des parents assez ennemis
-d'eux-mêmes pour préférer un festin en ville à ce spectacle merveilleux.
-
-Au sortir de table, il leur fit les honneurs de l'usine comme à des
-princes étrangers. Le vulgaire des _Trois-Croix_ se demanda peut-être
-_in petto_ d'où venaient ces petits personnages qui semblaient tomber du
-ciel. Toutefois, comme M. Jean-Pierre était non-seulement adoré, mais
-investi d'une autorité bien plus haute que son emploi, la curiosité
-publique ne se trahit que par mille attentions empressées.
-
-Tout est féerie pour les enfants, mais les fées modernes de l'industrie
-leur fournissent plus d'étonnements que la fable elle-même. La postérité
-de M. Jean-Pierre rentra tout ébaubie au logis. A cinq heures du soir il
-fallut mettre au lit ce petit monde: les yeux, les jambes, les
-imaginations demandaient grâce. On s'endormit en causant avec le père;
-le dernier mot que balbutia Léon fut encore: dis donc, papa...
-
-Quand la nuit eut jeté son voile ami sur ces têtes charmantes, l'infâme
-les baisa l'une après l'autre, et regagna son cabinet en chancelant. Il
-était ivre de ce vin pur et généreux entre tous qui a inspiré les
-dévouements les plus héroïques et les moins célèbres de l'histoire.
-Plongé dans un fauteuil et replié sur lui-même, il cuva délicieusement
-sa journée, et laissa ruisseler des larmes plein ses deux mains. Puis le
-besoin d'un soulagement plus complet s'empara de lui pour ainsi dire, et
-il chercha quelle autre écluse il pourrait ouvrir à son coeur. Il
-n'était pas de ceux qui ont des amis à revendre et des confidents à
-choisir dans la peine ou dans la joie. Ses douleurs n'avaient été
-connues que de lui seul; le monde indifférent n'en savait rien; il
-pouvait se comparer à ces engins laborieux et concentrés qui dévorent
-leur propre fumée.
-
-Il se souvint du bon Charles Fusti, l'ancien surnuméraire qui se posait
-toujours en débiteur, quoiqu'il fût créancier depuis longtemps et de
-beaucoup. Il se mit à lui écrire une longue lettre, pleine de détails
-historiques et statistiques sur les événements des six derniers mois:
-les difficultés, les dégoûts de l'installation, le retour de M.
-Dempoque, la courtoisie exquise et la rare générosité du bonhomme,
-l'acte de société dont il avait posé les bases. Après avoir indiqué
-vaguement les raisons de sa modestie et dit pour quels motifs il gardait
-les apparences de la pauvreté, Gautripon s'oublia dans un élan de poésie
-paternelle; il conta son bonheur, l'arrivée des enfants, et termina le
-tout par un mot que bien des gens trouveront ridicule: _le père_
-GAUTRIPON.
-
- «_P. S._ Je me demande maintenant pourquoi je vous ai écrit ces huit
- pages? Mon seul ami, c'est peut-être pour le plaisir de les signer.»
-
-Une année s'écoula. Ceux qui comptent leurs jours par les craintes et
-les espérances disent probablement que ce fut une longue année; mais
-l'heureux petit peuple des _Trois-Croix_ n'eut pas d'histoire en ce
-temps-là: il ne vit qu'une succession de journées tranquilles, égales et
-pleines, pleines de bon travail et de douce affection.
-
-Lille n'est pas seulement une ville industrieuse et vaillante, c'est un
-des centres les plus intelligents dont la France s'honore. Il y fut donc
-parlé de cet humble Jean-Pierre qui évitait la gloire comme un scandale,
-et qui se faufilait obscurément dans le monde manufacturier avec des
-millions inédits dans ses poches. Plus il prit soin de cacher ses
-mérites, plus on mit de zèle à les publier. Les grands industriels de la
-ville et de la banlieue, sauf deux ou trois envieux, se jetèrent à sa
-tête; on rechercha sa connaissance, tout le monde voulut le voir et
-l'avoir. Autant les oisifs de Paris l'avaient crossé lorsqu'il était un
-homme en vue, autant l'aristocratie laborieuse de Lille s'agita pour
-l'attirer, tandis qu'il se claquemurait dans un petit emploi. S'il
-repoussa toutes les avances et se tint obstinément sur la défensive, ce
-n'était pas que Jean-Pierre fût d'un naturel farouche ni même que la
-continuité de ses malheurs l'eût aigri. Non, il ne se sentait pas plus
-mal organisé qu'un autre pour les relations de voisinage et d'amitié.
-Lorsqu'il se promenait à travers champs le dimanche avec sa joyeuse
-marmaille, et qu'il voyait derrière quelque grille un autre père et
-d'autres enfants s'ébattre sur une pelouse, il éprouvait cette
-attraction qui est le principe de toutes les sociétés humaines. S'il
-n'avait écouté que son instinct, il eût poussé la porte, il aurait
-marché droit au maître de maison dont il apercevait la figure cordiale
-et le demi-sourire engageant, et il eût dit à ce brave homme: Mettons
-nos éléments de bonheur en commun et associons-nous pour passer une
-belle journée! Mais la réflexion l'arrêtait toujours sur cette pente; il
-songeait que si les enfants se rapprochent sans se connaître, les hommes
-ont d'autres moeurs et d'autres exigences: il n'y a pas d'intimité ni
-même de relations possibles pour le malheureux qui est réduit à cacher
-son nom. Ces trois syllabes étaient notées d'infamie non-seulement à
-Paris, mais à Lille et partout où pénètrent les petits journaux
-parisiens.
-
-Gautripon les cacha si bien que ni un associé de l'usine ni le notaire
-qui rédigea l'acte de société ne connut ou ne soupçonna son véritable
-état civil. M. Dempoque seul était dans la confidence, et il n'y admit
-pas même sa digne et excellente femme. Il fallut toute l'intelligence et
-toute la loyauté du bonhomme pour trouver la combinaison qui intéressait
-toute une famille anonyme aux bénéfices des _Trois-Croix_. La part de
-Gautripon était portée au compte de M. Dempoque, qui la plaçait chaque
-année en obligations foncières au nom des trois enfants. L'achat se
-faisait à Paris, directement, dans les bureaux du Crédit foncier; les
-titres y restaient en dépôt; M. Dempoque touchait les coupons et
-ajoutait les intérêts au capital. On pouvait espérer que les enfants par
-ce mécanisme deviendraient riches à leur insu, et travailleraient en
-attendant comme de vrais petits pauvres. L'accroissement de leur fortune
-était subordonné à la prospérité de l'usine, mais personne ne pouvait la
-diminuer d'un sou, ni Bréchot, ni la mère, ni eux-mêmes jusqu'au jour de
-leur majorité. Gautripon s'était lié les mains en défiance de sa
-faiblesse; il n'avait plus le droit de toucher à cet argent gagné par
-lui. Tout son revenu se bornait aux cinq cents francs par mois de M.
-Jean-Pierre; mais grâce à la simplicité de ses goûts, il avait plus que
-le nécessaire, et faisait tous les jours quelque surprise aux enfants:
-il fallait bien les amuser, ces pauvres petits solitaires!
-
-Cet âge a des besoins à part, dont l'éducation ne tient pas toujours
-compte. Tous les éléments du bien-être et même du bonheur tranquille ne
-suffisent pas à l'enfant. Il lui faut une certaine dose de nouveau,
-d'imprévu, d'accidentel, une invasion continue et cependant irrégulière
-d'éléments étrangers dans sa vie. On croirait volontiers qu'un bon père,
-une soeur, un frère, font un entourage à souhait, et qu'il ne reste rien
-à désirer en plus: c'est une erreur; l'enfant le mieux doué et le mieux
-né s'ennuie au bout d'un certain temps dans le cercle étroit de la
-famille. Il ne s'ennuie pas sciemment, mais il s'attriste; la couleur
-générale de ses idées s'assombrit; il devient raisonnable, c'est-à-dire
-moins enfant qu'il ne faudrait et moins porté aux jeux de son âge.
-L'infâme avait le coeur trop foncièrement paternel pour que le moindre
-symptôme de langueur ne lui sautât point à la vue; il embrassa d'un seul
-coup d'oeil le mal et le remède, mais le remède était hors de portée: où
-trouver des compagnes pour Émilie et des camarades pour Léon? Dans cette
-multitude de petits sauvages qui grouillait aux portes de l'usine? ou
-parmi ces jeunes citadins à l'esprit vif, à la langue déliée, qui
-attrapent les secrets au vol comme des mouches, et publient en sortant
-de chez vous le fait, le mot, le nom compromettant qu'on se tuait à
-cacher? Jean-Pierre ne pouvait pourtant pas enseigner le mensonge à ses
-enfants, les instruire à cacher leur nom et à répondre que leur mère
-était morte. Il lui coûtait déjà de les tromper eux-mêmes et d'expliquer
-par de mauvais prétextes l'absence illimitée de Mme Gautripon. Il s'en
-tint finalement à la moins sotte raison qu'il eût trouvée, et répondit à
-toutes les demandes que sa femme vivait aux eaux pour cause de santé.
-
-«Mais, disait le petit Léon, quand nous étions là-bas, elle n'avait pas
-du tout l'air malade.
-
---Mais, ajoutait la petite Émilie, comment toi, qui es la bonté même, ne
-vas-tu jamais la voir?»
-
-En dépit de tous les _mais_, le père et les enfants vécurent bien
-heureux pendant une année et demie. Un jour que le caissier s'était
-absenté pour affaire, il trouva sa maison moins paisible que de coutume.
-Les enfants accoururent au-devant de lui en criant à tue-tête:
-
-«Maman est guérie! maman est revenue!»
-
-Et les trois innocents le tirèrent par sa redingote jusqu'au salon, où
-Mme Gautripon l'attendait.
-
-Elle se leva fort émue et tremblante et fit le geste de tomber aux
-genoux de son mari.
-
-«Observez-vous! lui dit Jean Pierre à demi-voix, et ayons l'air de nous
-embrasser, coûte que coûte.»
-
-Non-seulement elle ne se fit pas prier, mais elle le baisa de franc jeu
-sur les deux joues. On échangea des riens durant quelques minutes, puis
-le père envoya les enfants dans sa chambre, ferma soigneusement les
-portes et revint en disant:
-
-«Quel est le nouveau caprice qui vous amène ici?
-
---Un épouvantable malheur. M. Bréchot ne m'aime plus!
-
---Qu'est-ce que ça me fait?
-
---Mais vous ne comprenez donc pas? Il m'a cruellement abandonnée; il est
-parti pour la Russie sans même me dire adieu, enlevant... je me
-trompe... enlevé par une horrible danseuse allemande! Oh! cette
-Behringen! avec ses pieds en tartine et ses jambes en balustres!
-
---J'entends bien; mais quel est le service que vous réclamez de moi?
-Espérez-vous que je vais partir pour la Russie, faire honte à M. Bréchot
-de son manque de goût et le ramener au bercail dont vous êtes la brebis
-blanche? Vous m'avez fait jouer bien des rôles, mais je vous déclare
-d'avance que je n'apprendrai jamais celui-là.
-
---Oh! j'ai de la dignité, moi aussi. Je ne l'aime plus, monsieur; je le
-déteste!
-
---Vous en avez le droit; seulement rappelez-vous de temps à autre qu'il
-est le père de vos enfants.
-
---Quel père! Il s'est ruiné au jeu! Il nous a dépouillés, monsieur! Mes
-diamants, mes émeraudes, tout a fondu entre ses mains. Je reste seule au
-monde avec quelques haillons de robes et quelques bijoux sans valeur!
-
---Pourquoi le laissiez-vous jouer?
-
---Il aimait le jeu par-dessus tout; je ne venais qu'ensuite.
-
---Il fallait prendre plus d'empire sur lui.
-
---Ai-je rien négligé? Vous qui nous avez vus, dites si je n'étais pas le
-modèle des femmes aimantes?
-
---Je m'y connais bien peu, n'ayant jamais été aimé.
-
---Mais du moins vous connaissez les lois et la justice! A-t-il le droit
-de nous traiter comme il le fait, de laisser une femme et trois enfants
-sur la paille, après tous les millions qu'il nous avait promis? Un
-avocat lui donnerait-il raison dans cette odieuse conduite?
-
---Les avocats ne donnent jamais tort à leurs clients; mais si vous
-parlez des juges, je vous réponds qu'en cette affaire ils seraient tous
-avec Bréchot. Si vous vouliez avoir la loi pour vous, ma pauvre enfant,
-il fallait vous y prendre plus tôt. Vous lui donnez un croc-en-jambe à
-votre première rencontre, et vous voulez qu'elle emboîte le pas derrière
-vous pour vous aider et vous servir!
-
---J'aurais dû le laisser tuer à Bade par cet Américain qui m'écrivait!
-
---Ceci, madame, n'est pas un sentiment de femme blonde. Ajoutez que,
-s'il était mort, il n'en serait pas moins perdu pour vous.
-
---Mais l'honneur serait sauf.
-
---L'honneur! Ne parlez pas de cette chose-là, je vous en prie.
-
---Courage! écrasez-moi, comme si je n'étais pas suffisamment à plaindre!
-
---Mais aussi quel aplomb vous avez de vouloir être plainte par moi! Je
-comprends que vous demandiez des consolations à Dieu, au pape et même au
-sultan de Constantinople; mais demander que votre mari pleure avec vous
-la trahison de votre amant, c'est supposer l'homme plus bête ou plus
-ange que la nature ne l'a fait.
-
---Pardonnez-moi: vous avez raison; j'étais folle. Avec tout cela, que
-voulez-vous que je devienne?
-
---Ce qu'il vous plaira.
-
---C'est votre dernier mot? Eh bien! je m'en vais à Paris.
-
---Le train direct vous y met en cinq heures; mais pourquoi Paris plutôt
-que Rouen, Tours ou Poitiers?
-
---Parce que je n'ai plus de ressources...
-
---Et que la vie y coûte moins cher qu'en province? C'est parfait. Entre
-nous, qu'est-ce qui vous reste?
-
---Mes douze cents francs de rente et mon travail d'aiguille.
-
---Tiens! c'est vrai, la tapisserie! Je l'avais oubliée; mais vous-même,
-vous en avez perdu l'habitude à coup sûr.
-
---Je m'y remettrai.
-
---Qu'est-ce que ça vous rapportait par mois dans le temps?
-
---Vingt francs, quelquefois trente.
-
---Soit vingt-cinq en moyenne. Eh bien! vous comptez vivre un an sur la
-somme que vous dépensiez jadis en une demi-journée?
-
---Pourquoi pas?
-
---Ceci, madame, est trop beau pour être sincère.
-
---En autres termes, je vais à Paris pour me vendre?
-
---Non, mais je trouve qu'en y allant vous livrez beaucoup au hasard. Or
-vous portez mon nom, celui de trois enfants que j'élève et que j'aime.
-
---Ils ont du bonheur, eux!
-
---Je leur rends ce qu'ils m'ont donné. Ils sont charmants pour moi, ces
-pauvres petits.
-
---Et moi, j'ai toujours été atroce, n'est-ce pas?
-
---C'est peut-être beaucoup dire. Je ne vous reproche plus rien.
-
---Ah! pourquoi ne suis-je pas morte?
-
---C'est ma faute, et je m'en suis confessé assez souvent pour qu'elle me
-soit pardonnée.
-
---Comme s'il y avait du pardon ici-bas!
-
---Quelquefois, pour ceux qui se repentent.
-
---Me pardonneriez-vous, à moi, si je me repentais?
-
---C'est selon le sens qu'on donne au verbe pardonner.
-
---Seriez-vous clément et doux pour la pauvre créature déchue? Lui
-tendriez-vous les deux mains comme Jésus à la femme adultère?
-
---Tiens! vous avez eu vent de cette anecdote?
-
---Et pour qui donc l'Évangile a-t-il été écrit, sinon pour les
-malheureux et les coupables? Vous me jugez bien durement, monsieur, et
-vous me croyez plus bas tombée que je ne suis.
-
---C'est que vous ne vous êtes montrée à moi que sous les mauvais côtés;
-mais, s'il y a par hasard un peu de bon, je suis prêt à vous rendre
-justice. Voyons: si j'ai bien compris le sens de votre visite, vous êtes
-à peu près décidée, faute de mieux, à réintégrer le domicile conjugal?
-
---Je sais que vous ne me devez rien, mais...
-
---Détrompez-vous! je dois vous recevoir chez moi, comme vous devez me
-tenir compagnie jusqu'à ce que mort s'ensuive. Si je vous fermais ma
-porte au nez, vous auriez le droit de la faire ouvrir par le commissaire
-de police. Et moi, quand vous vous promeniez à cent lieues d'ici,
-j'avais le droit de vous prier à souper par l'entremise des gendarmes.
-Je n'en ai pas abusé, c'est une justice qu'il faut me rendre; mais rien
-ne vous oblige à payer de retour ma noblesse ou ma faiblesse, nous ne
-sommes pas légalement séparés, vous êtes donc légalement chez vous, ôtez
-votre chapeau; mais je vous avertis que vous vous appelez Mme
-Jean-Pierre, que nous avons deux mille écus d'appointements pour tout
-potage, que nous n'allons pas dans le monde, que nous ne recevons pas de
-visites, la nuit surtout, et qu'un homme, quel qu'il fût, exposerait sa
-vie en venant vous parler sans ma permission. Est-ce entendu?»
-
-Elle répondit par une explosion de joie et de reconnaissance.
-
-«Vous êtes bon! vous êtes grand! vous me rajeunissez de dix années; vous
-me ramenez à notre petit nid de la rue de Courcelles, et cette fois,
-grâce à Dieu, il n'y a plus personne entre nous!» En même temps elle
-ouvrit les bras.
-
-«Ah! pardon, dit Jean-Pierre, l'Évangile ne va pas si loin!»
-
-La créature rougit et s'excusa. Gautripon fit rentrer les enfants et
-leur dit:
-
-«Embrassez votre bonne mère; elle rentre chez nous pour la vie!»
-
-Dans la journée, Mme Gautripon s'occupa de ses malles; elle en avait
-dix-sept au chemin de fer. «Je m'en charge, dit l'infâme; donnez-moi
-seulement le bulletin de bagage. Maintenant je dicte, écrivez.
-
-«Une personne qui revient à la vie honnête prie M. le directeur de
-l'assistance publique de purifier par un bon emploi ces tristes débris
-de son passé.
-
---Mais, dit-elle avec effroi, si je donne tout, à quoi ressemblerai-je?»
-Son mari lui montra par la fenêtre une femme de petit employé,
-très-simple et très-gentille:
-
-«Tâchez de ressembler à cette jeune dame que tout le monde aime et
-respecte ici: elle fait ses chapeaux et ses robes elle-même.»
-
-Le sacrifice fut consommé, toutefois la belle Émilie ne se fit qu'un
-chapeau et la moitié d'une robe: le goût du travail ne revient pas à
-ceux qui l'ont perdu. Elle se fit habiller par Mme Rastoul, qui n'était
-pas maladroite. Les Rastoul occupaient depuis deux mois un poste de
-confiance à l'usine; le mari était garde-chef des magasins avec mille
-écus de salaire et le logement, heureux, reconnaissant, dévoué comme un
-chien à l'auteur de sa fortune, et trop discret pour demander où son
-ancien teneur de livres avait trouvé trois enfants tout venus.
-
-Mme Gautripon supporta pendant près d'un an la vie modeste et monotone
-que son mari lui avait imposée. Elle ne rendit aucun service, elle resta
-fidèle à son désoeuvrement au milieu d'une population laborieuse qui
-comptait maintenant mille individus des deux sexes; mais elle sut se
-tenir et ne point faire parler d'elle. On aurait dit qu'après les
-agitations de sa vie elle éprouvait un insatiable besoin de repos. Elle
-se levait tard, s'habillait rarement, sortait à peine et lisait en robe
-de chambre tous les romans que le cabinet littéraire put lui fournir. De
-temps en temps, ce petit être aplati et moulu semblait reprendre un
-semblant de ressort: il y eut des semaines de coquetterie où elle battit
-en brèche le coeur imprenable de son mari. Mais Jean-Pierre était si
-tranquille, il poursuivait si stoïquement les travaux de son métier et
-l'éducation des enfants, que madame abandonnait bientôt la partie et se
-replongeait dans les livres. Le travail paresseux de la lecture
-alternait avec le sommeil, et les romans comme les songes lui rendaient
-quelque vaine image des splendeurs, des amours et des plaisirs qui lui
-manquaient. Son mari l'observait du coin de l'oeil, et sondait avec une
-curiosité philosophique le vide de cette âme. Le soir venu, l'infâme se
-disait en regagnant sa chambre: Voilà encore une journée où la pauvre
-diablesse n'a pas fait de mal; mais je veux être grillé comme un marron
-si elle a marché d'un pas vers le bien. Elle fait de la sagesse comme
-là-bas nos ouvrières font du fil, pour payer son logement et sa
-nourriture, sans prendre plus de goût à ce métier-là qu'à tout autre.
-Est-il donc impossible de revenir au bien quand on en est sorti?
-
-Lorsqu'il avait été en butte à quelques agaceries, il levait les épaules
-et disait plus tristement encore: O nature!
-
-Cependant, comme il avait le calme, la sécurité, la considération et une
-forte dose de bonheur paternel, il attendait avec patience les premières
-rides de madame et les premières moustaches de Léon; mais il était écrit
-que dans cette existence il y aurait toujours une porte ouverte au
-malheur.
-
-Un soir de mai, M. Jean-Pierre et sa famille venaient de terminer leur
-repas frugal; le père levait les stores de toile peinte qui fermaient la
-salle à manger: il s'arrêta, poussa un cri de surprise et de colère et
-sauta dans la cour. L'indolente Émilie accourut lentement pour voir ce
-qui arrivait; elle n'aperçut que le dos de son mari et quatre bras qui
-gesticulaient au seuil de la porte charretière; au même instant, tout
-disparut, et la belle n'eut pas le temps de reconnaître son Bréchot.
-
-C'était bien lui, frais, blanc et rose, plus jeune et plus joli que
-jamais. Sa toilette était celle d'un _gentleman_ élégant et riche;
-l'éclat de ses yeux et certain bredouillement bien connu de Jean-Pierre
-disaient qu'il n'avait pas jeûné.
-
-Gautripon tomba sur lui comme une avalanche, l'enveloppa comme une
-trombe et l'emporta hors de l'usine comme l'orage emporte un fétu.
-
-«Réponds! réponds! lui cria-t-il; que viens-tu chercher ici?
-
---Mon pardon.
-
---Je te pardonne à la condition que tu t'en iras tout de suite.
-
---Mais elle! si tu savais! Je suis un fier gredin, va! Je l'ai plantée
-là sans vergogne un jour que nous avions dix-huit personnes à déjeuner.
-Je veux savoir comment il a fini, ce malheureux déjeuner, le sais-tu,
-toi?
-
---Je m'en moque!
-
---Ta parole? Eh bien! moi aussi. Bah! mais elle! Parle-moi donc!
-Va-t-elle toujours bien? Est-elle toujours aussi jolie? Se souvient-elle
-de moi?... Ah çà! Jean-Pierre, j'aime à croire que tu as eu soin de mes
-enfants! Combien m'en reste-t-il?
-
---Il t'en reste trois de plus que tu n'en mérites; c'est pourquoi tu vas
-déguerpir à l'instant, sans les voir... Tu les laissais traîner, tes
-enfants, je les ai ramassés...
-
---J'étais dans le malheur, et moi je ne peux pas voir souffrir ceux que
-j'aime! Maintenant j'ai de l'argent; les Russes m'ont payé. Tu ne
-connais pas l'empereur de Russie? Voilà un homme! Ses roubles m'ont
-porté bonheur; j'ai fait sauter deux banques. Si tu n'as jamais vu un
-joueur qui a fait sauter deux banques, regarde ton ami.
-
---Tu n'es plus mon ami, et je t'ai assez vu. Bonsoir, adieu, et tâche
-d'oublier le chemin de ma maison.
-
---Eh mais! savez-vous, monsieur Gautripon, que vous le prenez bien haut?
-
---Je le prends comme il me plaît, et si vous n'êtes pas content, libre à
-vous de retourner à votre auberge.
-
---Une auberge! l'_Hôtel d'Europe_, où j'ai dîné comme chez les dieux!
-Ah! Jean-Pierre! tu t'égares! tu as perdu la notion du bien et du mal.
-Est-ce que tu boirais maintenant? Il faudrait me le dire, parce
-qu'alors... oui alors... nous boirions ensemble, mon vieux.»
-
-En même temps, il fit le geste d'embrasser l'infâme, qui reçut en plein
-visage un souffle alcoolique. Gautripon fit un haut-le-coeur; mais,
-surmontant aussitôt son dégoût, il saisit le Bréchot par les épaules, le
-regarda entre deux yeux, et lui dit d'un ton net et résolu:
-
-«Tu rouleras tout seul sur cette pente funeste, viveur, buveur et joueur
-que tu es! Les enfants sont à moi, et si je n'ai pas le pouvoir de
-retirer ton sang de leurs veines, je saurai du moins écarter de leurs
-yeux ton détestable exemple. Va-t'en, et souviens-toi que, si tu tentais
-encore de franchir cette porte, tu aurais affaire non plus à un seul
-homme trop bon et trop miséricordieux, mais à un peuple de mille
-personnes qui, sur mon premier signe, te mettrait en lambeaux.»
-
-Là-dessus, il repoussa Bréchot, qui perdit l'équilibre, et il se dirigea
-sur Rastoul, qui se tenait en observation tout près de là.
-
-«Mon ami, lui dit-il, vous avez vu ce monsieur-là? C'est un fou
-dangereux, je vous le recommande.
-
---L'empoignerai-je, monsieur?
-
---Empêchez-le seulement d'entrer chez nous.
-
---Compris...»
-
-Léon, malgré la colère qui lui faisait une seconde ivresse, ne donna pas
-du front contre le dévouement de Rastoul. Il se laissa promener par son
-humeur vagabonde, rentra dans la ville, en sortit, fuma plusieurs
-cigares, essaya de souper, querella les passants, battit les chiens,
-frappa aux portes, cassa des vitres et répéta cent fois entre ses dents:
-
-«Imbécile! Ta femme est ma femme, tes enfants mes enfants, et chez toi
-c'est chez moi!»
-
-Vers minuit, il commençait à mettre un air sur ces gracieuses paroles,
-et il éprouva le besoin de les chanter à Gautripon. Cette lucidité
-spéciale qui fait voir l'invisible aux ivrognes, en leur cachant les tas
-de boue et les ruisseaux, le ramena jusqu'aux _Trois-Croix_. La porte
-était bien close et le mur d'enceinte assez haut; cependant, à l'aide
-d'un arbre voisin et de ses talents gymnastiques, il atteignit une crête
-inhospitalière où les fonds de bouteille sertis dans le mortier lui
-firent un médiocre accueil. L'idée fixe qui le possédait tint bon contre
-les écorchures, mais il vit ou crut voir dans la cour de l'usine un
-colosse tout noir, armé d'un fusil à deux coups. Il eut la vague
-perception d'une ligne droite déterminée par trois points dont le
-deuxième était le guidon de l'arme et le troisième sa propre tête.
-L'instinct de conservation le poussa à se jeter en arrière, et il le fit
-si précipitamment qu'au lieu de rencontrer le gros arbre, son complice,
-il fit un long voyage dans le vide. Cela dura tout près d'une seconde,
-et comme la pensée se meut plus vite que les corps graves, il eut le
-temps de faire un certain nombre de réflexions. Par exemple, il comprit
-comment on avait pu diviser la seconde en soixante tierces, car avant de
-toucher la terre il aurait eu le temps, croyait-il, de compter au moins
-jusqu'à cent. Puis il se demanda si ce voyage aérien durerait
-éternellement; puis il se prit à regretter qu'on ne pût le prolonger à
-l'infini; une bouffée de Beaumarchais lui traversa la mémoire; il se
-rappela vaguement un mot de Figaro qui avait trait à son affaire; puis
-il cessa de penser, ou plutôt ses pensées s'envolèrent, la cage qui les
-enfermait s'étant ouverte au contact du sol.
-
-En cette occasion, Bréchot se montra plus discret qu'il ne l'avait été
-de toute sa vie: il ne dit mot. Les ouvriers le virent au matin si
-tranquille qu'à première vue ils le jugèrent plus que malade. On le
-porta néanmoins à l'hôpital, et les journaux du Nord annoncèrent le
-lendemain qu'un homme de trente à trente-cinq ans, bien couvert et
-porteur de divers papiers au nom de Léon Bréchot, avait été trouvé au
-pied du mur de la florissante usine des Trois-Croix. «La présence de
-valeurs importantes dans ses poches exclut l'idée d'un crime; l'absence
-de toute arme ne permet pas de supposer un suicide; quelques traces de
-dégradation visibles au sommet du mur feraient croire à un accident; il
-a la tête fendue; on désespère de le sauver, et la justice informe.»
-
-Ces quelques lignes éveillèrent divers échos, selon l'usage. Tandis que
-l'_Hôtel d'Europe_ faisait enterrer son riche voyageur, plusieurs
-habitants de Lille se rappelaient MM. Bréchot père et fils, qu'ils
-avaient vus ensemble plus de vingt fois sur les travaux du chemin de
-fer. Les petits journaux de Paris évoquaient les mille souvenirs que
-Léon avait semés par la ville; ils ne se privaient pas de conter la
-mystérieuse aventure qui avait motivé son éclipse trois ans plus tôt;
-ils citaient en toutes lettres le nom et les prénoms de l'infâme et
-introuvable Jean-Pierre Gautripon. Ces informations, renvoyées en
-province, attirèrent les yeux sur l'usine des _Trois-Croix_; les malins
-bourgeois de Lille s'avisèrent logiquement que le jeune homme n'avait
-pas escaladé un mur à minuit pour admirer le paysage; on dénombra les
-jolies femmes de l'usine, et l'on n'en trouva qu'une. Elle avait
-justement un mari qui se cachait sous le pseudonyme assez transparent de
-Jean-Pierre. L'ex-filateur Delbrin, qui avait fait faillite, exerçait la
-profession de courtier d'assurance; à ce titre, il s'était présenté de
-nouveau chez Jean-Pierre, qui de nouveau l'avait éconduit: il croyait
-donc avoir un double affront à venger. Il saisit le moment où le pauvre
-homme, distrait par ses émotions, passait devant le café Bourgard, et il
-lui cria: Gautripon!... L'autre, sans y penser, tourna la tête; plus de
-vingt désoeuvrés enregistrèrent ce mouvement comme un aveu.
-
-Tous ceux qui se croyaient menacés par la concurrence triomphale des
-_Trois-Croix_ se liguèrent contre le mari d'Émilie; on mit en
-fermentation les ateliers voisins; il y eut un commencement de
-charivari, interrompu par le bâton de Rastoul et de quelques braves qui
-faillirent y laisser leur peau. Mme Gautripon ne savait rien,
-Jean-Pierre y avait mis bon ordre; mais la première fois qu'il relâcha
-sa surveillance, elle reçut dix lettres anonymes d'un coup. Le tapage
-fut tel et retentit si loin que M. Dempoque et son neveu Fusti
-accoururent à la rescousse. On tint conseil, et Jean-Pierre tout le
-premier décida qu'il fallait s'éloigner.
-
-«Mes bons amis, dit-il, je me suis sauvé de Paris pour n'être plus
-infâme, mais Lille n'est pas assez loin... Allons! il faut quitter la
-place et chercher un pays, s'il en reste, où le bruit de mon infamie ne
-soit pas encore arrivé. Monsieur Dempoque, avez-vous toujours cette
-terre de Naples qui vous rapportait si peu?
-
---Hélas! oui; mais vous n'y songez pas! C'est en Calabre, bien au delà
-de Salerne, un vrai pays de sauvages!
-
---Tant mieux. J'ai moins peur des sauvages que des civilisés. On devient
-trop vertueux en France, voyez-vous!
-
---Mais vous ne savez pas l'italien?
-
---Que si!
-
---L'italien du Tasse peut-être, mais là-bas ils parlent un patois
-mélangé d'espagnol.
-
---Qu'à cela ne tienne! je sais l'espagnol aussi.
-
---Je vous l'avais bien dit, mon oncle: il sait tout!
-
---L'agriculture aussi peut-être?
-
---En pratique? non, monsieur, mais je la connais un peu théoriquement,
-comme autrefois la filature.
-
---Peste! cela serait trop beau... Et vous auriez la fantaisie de
-remplacer mon intendant?
-
---J'aimerais mieux vous servir de métayer, si vous n'aviez pas peur de
-me prendre à l'essai.
-
---Puisque vous savez tout, mon pauvre enfant, vous devez savoir que je
-vous estime autant que je vous aime. Allez-vous-en à Castelmonte, c'est
-le nom de ma bicoque; voyez ce qu'on en peut tirer, et adressez-moi vos
-conditions par la poste: elles sont acceptées dès aujourd'hui. S'il y a
-quelques avances à faire, dites-le: vous avez tellement arrondi ma
-fortune que j'aurais mauvaise grâce à compter avec vous.
-
---Mon cher oncle, interrompit Charles Fusti, je ne suis qu'un pauvre
-commis principal, mais je parie ce que vous voudrez qu'à Castelmonte il
-vous ruinera de la même façon qu'aux _Trois-Croix_!»
-
-A quinze jours de là, le paquebot des messageries débarqua sur le quai
-de Naples une famille française que personne n'attendait, que personne
-ne reconnut, que les oisifs du port remarquèrent fort peu malgré les
-grâces vaporeuses de la mère et la beauté vraiment rare des trois
-enfants. Le père était un homme d'environ trente-cinq ans, svelte et
-droit, d'une physionomie intelligente et résolue, mais il avait les
-cheveux presque tout blancs; ses six dernières années comptaient double.
-
-La ville la plus remuante de l'Europe semblait encore plus surexcitée
-qu'à l'ordinaire: un roi terrible venait de mourir, un jeune homme
-inconnu lui succédait; tout un monde d'ambitions, d'utopies, de
-rancunes, d'aspirations et de séditions fermentait autour de ce trône,
-qu'on voyait trembler sur sa base. Nos voyageurs traversèrent ce grand
-remue-ménage sans s'émouvoir de rien, comme on passe un torrent sur un
-pont. Le chef de la petite colonie laissa son monde et ses bagages à
-l'auberge, et se mit en quête d'un voiturin qu'il ne trouva pas sans
-peine. Le lendemain, il couchait à Salerne, et le quatrième jour il
-arrivait par des chemins affreux à ce joli petit village de Castelmonte,
-où il comptait vivre et mourir.
-
-Jamais le pauvre Gautripon n'avait rien vu de pareil, même en rêve. La
-voiture venait de dépasser la petite garnison d'Acquanera, occupée par
-soixante hommes de pied; on avait pris un guide et trois chevaux de
-renfort, et depuis une bonne heure on gravissait, entre deux murs de
-rocher nu, une route indignement ravinée, quand tout à coup l'horizon
-s'ouvrit comme un décor de féerie et laissa voir une véritable oasis.
-C'était une large terrasse carrément assise à mi-côte. Un palais
-contemporain de Versailles se dessinait au premier plan; sur la droite
-et sur la gauche, on voyait fuir au loin des avenues séculaires; on
-découvrait au fond un parc épais et sombre comme les bois sacrés de
-l'antique Italie. La terrasse du château descendait en pente douce
-jusqu'à une sorte de rempart naturel étayé d'énormes contre-forts, entre
-lesquels s'échappaient trois cascades écumantes.
-
-La montagne était haute et fière; au-dessus du château, les vignes et
-les champs d'oliviers s'élevaient par étages jusqu'à la lisière d'un
-vieux bois de chênes-liéges qui couronnait tout. Sur les pentes
-inférieures, on devinait sans les distinguer cent cultures de toute
-sorte où l'eau des trois cascades, savamment distribuée, serpentait en
-filets d'argent.
-
-A ce spectacle, les enfants s'égosillaient en cris d'admiration, la
-rêveuse Émilie secouait sa torpeur; Gautripon se frottait les yeux: il
-lui semblait impossible que le destin, son infatigable ennemi, lui
-réservât ce paradis terrestre.
-
-«C'est bien là Castelmonte? demanda-t-il au guide qui courait nu-pieds
-le long du voiturin.
-
---Oui, Excellence.
-
---Mais le village?
-
---Vous le verrez quand nous y serons; il est autour du palais.
-
---Et ce palais, à qui est-il?
-
---Au seigneur.
-
---Quel seigneur?
-
---On ne le connaît pas; c'est le comte de Fusti ou un autre.
-
---Mais qui est-ce qui habite là dedans?
-
---L'intendant, don Angelone.
-
---C'est incroyable; nous serions là chez nous? Enfin, fouette cocher!
-Nous verrons bien.»
-
-Ils cheminèrent encore une bonne heure avant d'atteindre le but qu'ils
-croyaient toucher du doigt. L'air était d'une transparence et d'une
-élasticité merveilleuses; on voyait un troupeau de chèvres à deux
-lieues, sur une autre montagne aux flancs décharnés, et l'on entendait
-sonner leurs clochettes. La route était toujours mauvaise, comme celles
-qui n'ont d'autres cantonniers que le vent, la pluie et le soleil; mais
-elle avait été savamment conduite à mi-côte par les ingénieurs français
-de 1807. Une inscription mal effacée laissait encore apercevoir les noms
-de Joseph Bonaparte et de Miot de Melito.
-
-On atteignit enfin deux pavillons majestueux, mais ruinés et sans
-toiture, qui avaient dû former la grande avenue. Huit rangs de vieux
-ormes noueux s'alignaient à droite et à gauche. D'un côté, le regard
-s'échappait sur une admirable vallée, de l'autre on voyait une ligne de
-petites maisons uniformes dont chacune portait l'écusson des Fusti, deux
-bâtons (_fustes_) d'argent sur champ de gueules et la devise _hostibus_!
-Quelques femmes, entourées d'une multitude d'enfants, prenaient le frais
-sur leurs portes; on rencontra cinq ou six paysans de bonne mine qui
-revenaient des champs, la pioche sur l'épaule, un bouquet de roses au
-chapeau.
-
-Le voiturin s'arrêta sur la terrasse devant un portail magnifique où
-trente bêtes à cornes défilaient pour le moment sous l'oeil d'un jeune
-bouvier à cheval. Gautripon s'aperçut alors que les fenêtres du palais
-étaient toutes fermées par des volets, ou complétement ouvertes, sans
-vitres ni châssis. La cour intérieure n'avait rien de remarquable que
-deux énormes tas de fumier et un jet d'eau sans eau dans une grande
-vasque de marbre. Le guide, le cocher, Gautripon, les enfants,
-s'éparpillèrent à la recherche de l'intendant, qui ne se montrait pas.
-Jean-Pierre entra de plain-pied dans une immense salle peinte à fresque,
-où il y avait pour tout meuble un établi de menuisier. Il fut bientôt
-rejoint par le guide, qui s'était fait mener par le pâtre au domicile de
-l'intendant. Tout le monde s'y porta; c'était une agréable maisonnette
-tapissée de jasmins et de passiflores; elle avait dû servir à quelque
-jardinier avant la décadence du château.
-
-Don Angelone, au bruit, sortit de sa retraite, la serviette autour du
-cou et la bouche encore pleine. Il se confondit en excuses, en
-révérences et en étonnements. Gautripon ne lui était annoncé que de la
-veille, et il ne l'attendait pas avant un mois ou deux. Cet homme était
-une façon de Polichinelle napolitain, bouffi de farineux, luisant,
-souriant, impudent et plein d'esprit sous son masque grotesque. Sa
-favorite, un vrai tendron comme on en voit dans les contes de la
-Fontaine, allongea la table en un tour de main; une vieille cuisinière
-barbue apporta coup sur coup six écuelles de pâtes et de viandes, dont
-une brigade de maçons se fût contentée. Une énorme fiasque de vin noir
-sortit de terre comme par miracle, on apporta des chaises, et le gros
-vieux fripon comique rendit, le verre en main, ses comptes effrontés.
-
-Il avait pris pour devise: rien d'inutile. Réfugié dans cet aimable
-pavillon, il laissa le palais se délabrer tant qu'il voulut. D'ailleurs
-le bâtiment était tel que, pour l'entretenir en bon état, il eût fallu
-deux fortunes princières. La décadence datait d'un siècle et plus; le
-dernier seigneur de Castelmonte n'était qu'un arrière petit bâtard de
-l'illustre famille qui gagna ses éperons aux Vêpres siciliennes en
-assommant sous le bâton quatorze chevaliers angevins. Ce Fusti, bisaïeul
-du jeune surnuméraire, fit fortune dans la banque, racheta le domaine et
-s'y ruina aux trois quarts en voulant restaurer sa toiture. Maître
-Angelone n'était pas homme à dépenser un sou pour la gloire: il aimait
-mieux ruiner son prochain que lui-même, eh! eh! et le faquin s'en
-vantait plaisamment.
-
-«Je vous plains d'arriver après moi, disait-il à Jean-Pierre; il n'y a
-plus que des os à ronger. Les baux de nos fermiers ont encore dix ans à
-courir en moyenne; ils rapportent en tout cinq ou six mille francs que
-j'ai toujours payés rubis sur l'ongle à M. Dempoque. Quant à la réserve
-des bois, vignes et pâturages que j'exploite par moi-même, j'en ai tiré
-ce que j'ai pu, le sol est épuisé, vous n'y trouverez rien à frire.
-Avouez franchement que j'aurais été fou de faire le généreux. M'en
-aurait-on su gré? L'aurait-on cru? Le maître de céans n'est ni mon ami
-ni mon concitoyen; je ne l'ai jamais vu, je sais seulement qu'il est
-riche, et qu'il me traite comme un chien lorsqu'il me fait l'honneur de
-m'écrire. Si j'avais pris ses intérêts contre les miens, il aurait le
-droit de me faire enfermer!
-
---Mais, reprit froidement Jean-Pierre, pourquoi gardiez-vous votre
-place, s'il n'y avait plus rien à prendre?
-
---Eh! l'habitude! On s'acoquine à ce chien de pays; mais ma fortune est
-faite: j'ai gagné en vingt-quatre ans de quoi acheter Castelmonte, si je
-voulais. Tout bien délibéré, j'irai manger mes revenus à Naples. C'est
-le pays de la vraie cuisine, monsieur. Sans compter que j'y ai mes deux
-fils honorablement établis, l'aîné dans la douane, le cadet dans la
-police. Ah! ah!»
-
-Gautripon devina sous cette impudence une certaine inquiétude; il se dit
-que l'homme le plus effronté n'étalait pas sa scélératesse pour le
-simple plaisir de récolter le mépris.
-
-«Si mon coquin avoue tous les méfaits que la loi n'a pas prévus, c'est
-sans doute pour en cacher d'autres.»
-
-En effet, quand maître Angelone eut fait le tour du domaine avec le
-nouvel occupant, lorsqu'il lui en eut montré les limites extrêmes, dont
-l'une touchait au communal d'Acquanera et l'autre au couvent de
-Saint-Pandolfe, lorsqu'il eut indiqué les terres qu'il exploitait
-lui-même et les champs loués aux paysans, Gautripon lia connaissance
-avec les plus anciens fermiers à l'insu du fripon, qui faisait lentement
-ses malles, et voici ce qu'il découvrit.
-
-Sur un bien de deux mille hectares, la réserve du propriétaire était du
-quart en 1835, à l'arrivée de don Angelone, et les trois quarts donnés à
-ferme se louaient six mille francs. Une nombreuse population vivait à
-l'aise autour du palais délabré. On respectait les bois, on ménageait la
-terre, on bénissait le généreux seigneur, et on lui apportait tous les
-ans, à titre de don gratuit, une dîme que l'intendant confisqua dès le
-début; mais comme le seigneur, mieux renseigné, pouvait la réclamer d'un
-jour à l'autre, maître Angelone imagina de refuser la dîme, par
-grandeur, sans élever le prix des fermages: seulement il réduisit par
-degrés à l'amiable la superficie de chaque ferme, et sa réserve s'accrut
-d'autant. Elle s'arrondit si bien, qu'en 1859, à l'arrivée de M.
-Gautripon, c'était don Angelone qui exploitait les trois quarts du
-domaine et les fermiers qui végétaient misérablement sur le reste. Tous
-les terrains de première qualité avaient passé dans son empire; les
-pentes irrigables étaient à lui, les vignes à lui, les mûriers et les
-oliviers à lui; il faisait cultiver sa réserve par des mercenaires, et
-les colons de Castelmonte, parqués en terre ingrate et taxés comme au
-beau temps, émigraient à leur choix, ou travaillaient pour Angelone
-moyennant vingt sous par jour. Sur les cent maisons du village, on en
-comptait soixante-quatre à louer.
-
-Avec une prudence et une discrétion presque italiennes, Gautripon
-confessa les fermiers un à un, descendit aux détails, inscrivit tout, et
-dressa deux plans du domaine qui mettaient admirablement en saillie
-l'empiétement énorme de l'intendant. Lorsqu'il se vit armé de toutes
-pièces, il convoqua tous les hommes de Castelmonte, et fit savoir à
-maître Polichinelle qu'il eût à s'expliquer contradictoirement avec eux.
-L'accusé comparut plus mort que vif et tremblant d'être mis en pièces,
-mais Jean-Pierre le rassura d'un mot.
-
-«J'ai mangé le pain et le sel avec vous, lui dit-il; je ne souffrirai
-pas qu'on vous maltraite en ma présence; il me répugnerait même de vous
-faire condamner en justice, quoique les galériens de Naples soient de
-petits anges auprès de vous. Je demande seulement que vous rendiez de
-bonne grâce une partie de ce que vous avez volé à M. Dempoque et à ces
-braves gens-ci. On connaît approximativement le chiffre de vos rapines;
-vous vous êtes vanté devant moi de pouvoir acheter Castelmonte. C'est
-donc au moins sept cent mille francs que vous emportez.
-
---Oh! monsieur, répondit naïvement le coquin; presque tout est placé à
-Naples.
-
---Vous déplacerez donc, s'il vous plaît, deux cent mille francs,
-moyennant quoi nous vous donnerons quittance.»
-
-Angelone poussa de grands cris, il invoqua pêle-mêle les saints du
-paradis et les dieux de l'Olympe, il jura qu'il était un homme mort; il
-demanda des juges, il supplia M. Gautripon de lui faire couper la tête,
-et il offrit cent mille francs pour ne pas désobliger son bienfaiteur M.
-Dempoque. Gautripon maintenait son chiffre, et les paysans l'appuyaient;
-cependant, pour en finir, il descendit à cent cinquante mille. Angelone
-se tut, rentra ses larmes, répondit au paysan par une de ces grimaces
-napolitaines qu'on ne traduirait pas en deux volumes, et céda.
-
-Les dépouilles de Polichinelle furent loyalement et sagement partagées;
-M. Dempoque et Gautripon s'entendirent au premier mot. Un tiers de la
-somme se répartit entre les fermiers sous forme de bétail, de semences,
-d'instruments, d'amendements et de réparations diverses. Le reste fut
-dépensé en travaux d'utilité commune: on mit à neuf la route
-d'Acquanera, on rétablit et l'on multiplia les chemins d'exploitation;
-M. Gautripon bâtit un moulin, un pressoir pour le vin et un autre pour
-l'huile; il fit venir un maître d'école.
-
-Son premier acte avait été l'abandon des deux tiers de la réserve; il
-déchira tous les baux signés par Angelone, distribua les terres aux
-colons moyennant une redevance équitable, et doubla le revenu des
-locations sans faire tort à personne. Quant aux cinq cents hectares qui
-lui restaient, il résolut de les cultiver lui-même et de donner ce
-salutaire exemple à ses enfants. La main-d'oeuvre manquait un peu, comme
-partout; mais lorsqu'on sut aux environs qu'un homme juste et
-bienfaisant était tombé du ciel dans les jardins de Castelmonte, ce fut
-à qui émigrerait vers cette terre de bénédiction; le village se repeupla
-en six mois. Les habitants de ces montagnes étaient alors étrangement
-nomades; il faut dire que le pain leur manquait presque partout.
-
-De la fin de mai 1859 à l'été de 1870, pendant une période de onze
-années, l'ancien maître d'étude de la pension Mathey, l'ancien teneur de
-livres des _Villes-de-Saxe_, l'ancien caissier des _Trois-Croix_
-continua ses habitudes de travail, d'épargne, de sobriété et de
-renoncement en tout genre. Il apprit la pratique d'un métier, le plus
-noble de tous, qu'il connaissait à peine en théorie, par les livres; il
-appliqua de son mieux les préceptes des maîtres anciens et modernes; il
-reboisa des sommets, il arrosa des versants, il draina des vallées; il
-s'exerça à l'art encore si nouveau de traiter amicalement la terre, de
-ménager sa fécondité maternelle, de lui rendre ce qu'on lui prend, et de
-traire, sans l'épuiser, cette incomparable nourrice dont les mamelles
-sont partout. Ses efforts ne furent pas toujours récompensés; il se
-trompa souvent, souvent il fut trompé dans ses calculs les plus
-irréprochables par l'injustice des éléments: la grande mère a parfois
-des caprices de maîtresse; il faut souffrir et persévérer en culture
-comme en amour. En fin dernière, il eut le droit de se féliciter et de
-dire: J'ai réussi. Dans cette longue collaboration avec la nature, il
-créa plus de biens utiles que cent hommes n'en auraient pu consommer en
-cent ans. Il fit du blé, du vin, des fruits, de l'huile, de la laine, et
-une infinité de bonnes choses que les poëtes et les philosophes
-dédaignent en paroles, quoiqu'ils ne sachent guère s'en passer; mais
-surtout il fit des heureux, et ce fut le plus beau de sa gloire. Le
-peuple de paysans grossiers qui l'entourait s'éprit pour lui d'un
-sentiment filial: pour un rien, les vieillards de soixante-dix ans
-l'auraient appelé leur père. On lui savait peut-être moins gré de ses
-services que de l'ineffable bonté qui les assaisonnait. Les services ont
-besoin de se faire pardonner en ce bas monde.
-
-Entre tous les heureux qu'il fit, les trois enfants de sa tendresse
-marchaient de front au premier rang, comme on pense. Aucun d'eux ne
-regretta les dorures de l'hôtel Gautripon: ils avaient bien d'autres
-richesses sous les yeux et des splendeurs autrement royales. Le parc
-n'était rien moins qu'un petit Versailles ébouriffé, plein de mystères
-et d'imprévu, fait pour donner carrière à l'imagination la plus calme et
-peupler de souvenirs charmants la plus indolente mémoire. Oh! ces
-grottes tapissées de cyclamens, de violettes et de pervenches! ces
-cavernes en rocaille où les arbustes pâles avaient poussé, et ces gros
-chênes où le temps avait creusé des cavernes! Et les statues de marbre
-blanc drapées de mousse verte, et les vieux murs pailletés d'or au
-printemps par un million de giroflées! et les grands orangers qui
-laissaient pleuvoir leurs fruits sur ces petites têtes, si le vent
-soufflait un peu fort! et l'énorme figuier où grondait tous les matins
-le roucoulement sérieux et doux des tourterelles! Lorsqu'il pleuvait par
-accident, on prenait la récréation dans un immense salon du palais,
-parmi cinquante chevaliers bardés de fer qui en ouvraient cinquante
-autres à coups de sabre, comme on ouvre des noix avec un petit couteau.
-La voûte était peuplée de belles dames en robes volantes qui portaient à
-bras tendu des couronnes plus grosses qu'un pain de six livres, et qui
-nageaient vigoureusement dans l'azur en gonflant leurs mollets
-athlétiques.
-
-L'école des trois mignons était partout. Le père les emmenait dans les
-champs, dans les bois; il lisait avec eux le livre immense sur lequel la
-métaphysique a fait tant de sots commentaires. Quelquefois il avait en
-poche un ouvrage moins large et moins complet, l'_Odyssée_ par exemple
-ou le poëme de Lucrèce; _Orlando Furioso_, les _Fables_ de la Fontaine,
-_Gil Blas_, _Paul et Virginie_, ou quelque noble pastorale de George
-Sand. A part le grec et le latin, qu'elle entendait pourtant un peu, la
-petite Émilie recevait la même éducation que ses frères.
-
-«Elle sera quelque jour la doublure d'un homme, disait M. Gautripon; il
-faut donc la tailler sur le même patron que les hommes: sinon, gare à
-l'étoffe ou gare à la doublure!»
-
-Le physique et le moral de cette enfant semblaient justifier la théorie
-aventureuse de son père. A dix-huit ans elle était grande, belle,
-vaillante et chaste comme Diane; sa voix, un peu grave sans rudesse,
-allait au coeur; elle pensait beaucoup, parlait peu et n'ouvrait jamais
-la bouche pour ne rien dire. On n'avait pas meublé son esprit de ces
-cinq ou six rouleaux d'orgues mécaniques qui jouent à point nommé les
-airs les plus connus; vous auriez pu la soumettre à l'analyse la plus
-sévère sans trouver dans toute sa personne un atome de banalité.
-
-Léon, à vingt ans, faisait déjà un homme assez complet. Les Parisiens du
-bois de Boulogne l'auraient trouvé correct, élégant et solide à cheval;
-les _scholars_ de Cambridge et d'Oxford l'auraient goûté comme
-humaniste; les paysans de Castelmonte s'étonnaient qu'un adolescent de
-cet âge fût non-seulement plus expérimenté, mais plus infatigable aux
-rudes besognes que le mieux bâti d'entre eux; sa famille adorait en lui
-je ne sais quelle impétuosité généreuse qui l'enlevait à tout propos
-dans la sphère des sentiments supérieurs. C'était un coeur ailé, qu'on
-me passe le mot: j'ai vu des coeurs à quatre pattes et j'en ai touché du
-pied qui rampaient. Cet aimable Léon semblait avoir fondu dans sa figure
-les plus beaux traits de ses trois auteurs; mais il tenait surtout de
-l'homme qui n'était pas son père. Gautripon se mirait en lui et disait
-mélancoliquement en _a parte_: «Je saurai désormais comment les vierges
-enfantent. Ce que j'ai méprisé longtemps comme une fable grossière est
-le plus pur symbole de l'éducation.»
-
-Cette célèbre chasteté dont l'infâme n'avait pas démordu fut un jour
-sérieusement éprouvée. Mme Gautripon n'avait plus même un cabinet de
-lecture à portée pour amuser son désoeuvrement. Elle se faisait bien
-envoyer ce qu'on imprimait à Paris; mais la littérature à passions était
-en grève. La blonde exilée de Castelmonte comparait son coeur à une
-place que l'ennemi prend par famine, et par surcroît de disgrâce
-l'ennemi même lui manquait! Pas un château dans les environs, pas même
-un beau petit bourgeois de campagne sous la main! La garnison
-d'Acquanera n'avait d'autre officier qu'un vieux lieutenant perclus de
-rhumatismes; le couvent de Saint-Pandolfe appartenait à douze moines
-mendiants, sales et suspects de brigandage politique depuis la chute de
-François II. Madame se rabattit donc sur Jean-Pierre, se persuada
-qu'elle l'aimait, et décida que, bon gré, mal gré, il payerait pour tout
-le monde. Cette crise, d'un genre absolument inédit, se déclara en 1870,
-dans les premiers jours du printemps, selon l'usage. La jeune dame avait
-quarante ans, l'âge où les passions ont bec et ongles. Elle ne s'en tint
-plus aux soupirs étouffés, aux oeillades timides, aux déclarations
-vagues; la gaillarde attaqua son homme de front, lui dit qu'il était
-beau et mille autres sottises qui le faisaient rougir pour elle, mais
-qu'il avait l'esprit de tourner en badinage. L'effrontée se piquait au
-jeu, elle inventait des représailles hardies et parfois spirituelles:
-par exemple, elle accablait ce malheureux des plus tendres caresses
-lorsque les enfants étaient là et qu'on ne pouvait devant eux ni
-s'expliquer ni se défendre.
-
-Cette petite guerre, en lui fouettant le sang, l'avait embellie; l'oeil
-brillait d'un éclat que les yeux des poupées n'ont jamais eu; la bouche
-s'entr'ouvrait pour un sourire... comment dirais-je? appétissant. Un
-homme ordinaire l'eût trouvée irrésistible, mais Gautripon avait l'âme
-plus fortement trempée que le commun des hommes. La comédie se dénoua un
-soir par une scène assez scabreuse qui mit Jean-Pierre au pied du mur.
-Un soir d'orage la poupée se jeta, tremblante et court vêtue, dans
-l'appartement le plus particulier de Jean-Pierre. Elle reçut une douche
-de mépris qui mit un terme à ses fantaisies en glaçant la moelle de ses
-os.
-
-«Ah! lui dit Gautripon, ce n'est donc pas assez d'avoir été vingt ans
-votre mari? Moi, votre amant? Il me manque, à votre avis, ce comble de
-honte?... Mais, malheureuse créature, vous ne voyez donc pas que ma vie
-ne serait plus qu'un non sens inqualifiable? Non-seulement
-j'amnistierais votre passé, mais je corromprais le peu de bien que j'ai
-pu faire ici-bas!»
-
-Quatre ou cinq mois après cette victoire domestique, Gautripon et son
-fils aîné, montés sur leurs meilleurs chevaux, revenaient du marché de
-Salerne quand l'honnête fermier de Castelmonte, pris d'un étourdissement
-soudain, perdit les étriers et tomba sur la route. L'insolation produit
-souvent ces effets terribles; souvent aussi l'on porte à son compte un
-crime qu'elle n'a pas commis. Il est certain que les deux Français
-avaient déjeuné chez l'ancienne camériste de don Angelone, à l'auberge
-de Saint Janvier, et que don Angelone était capable de tout. Le jeune
-homme ne pensa qu'à secourir son père, il le porta entre ses bras
-jusqu'au plus prochain village et le soigna du mieux qu'il put avec
-l'aide d'un barbier rural qui le couvrit inutilement de sangsues. Le mal
-fit des progrès si rapides que les médecins de la ville, mandés en toute
-hâte, arrivèrent trop tard. Gautripon ne reprit connaissance qu'au
-moment de mourir. Il vit son fils à genoux, qui lui baisait les mains en
-sanglotant:
-
-«Ne pleure pas, dit-il. Écoute-moi plutôt et tâche de vieillir de vingt
-ans en cinq minutes. Te voilà chef de famille, mon mignon. Je te confie
-ta soeur, ton jeune frère et... ta mère. Vous resterez à Castelmonte,
-vous garderez les Rastoul, bonnes gens. Travaille comme moi, et tâche
-que les paysans soient heureux. Ne t'inquiète pas d'amasser de l'argent,
-vous êtes riches. Je vous l'ai caché jusqu'ici, n'en dis rien à ton
-frère et à ta soeur avant le temps. Tu trouveras des instructions
-là-bas, dans mon bureau. Ta mère, elle, n'a rien; je la fie à votre
-dévouement, il me plaît de penser qu'elle vous devra le repos et
-l'aisance. Aimez-la bien, mes enfants, respectez-la; rappelez-vous
-l'exemple que je vous ai donné.
-
---Mon père! tu es bon, tu es noble, tu es grand! Tu es le premier entre
-tous les hommes!
-
---Pour vous? Tant mieux. Cela m'est doux à entendre. A mes yeux, je suis
-un pauvre diable, et ma vie a été quelque chose de très-humble; mais je
-ne me plains pas: j'ai marqué par un peu de bien mon passage sur la
-terre; j'ai élevé trois enfants qui vaudront mieux que moi; ma tâche est
-faite. Toi, mon Léon, je te bénis. Souviens-toi, tant que tu vivras, de
-préférer les bonnes actions aux bonnes affaires. Embrasse-moi, cher
-fils. Pour toi, pour Émilie, pour Édouard... pour qui encore? Oui, pour
-ta mère. Il faudra le lui dire, tu entends? Et pendant que tu y es,
-pauvre enfant de mes veilles et de mes larmes, ferme-moi les yeux!»
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Pas plus tard qu'hier matin, par un beau petit soleil de novembre, un
-couple assez mal assorti suivait en chaise de poste la route d'Acquanera
-à Castelmonte. Les voyageurs étaient deux époux de rencontre, un
-horrible petit monsieur qui crachait le sang par la portière et une
-vieille demoiselle plâtrée qui achevait le petit monsieur.
-
-L'homme (passez-moi le mot) avait trouvé quelques millions dans le cabas
-d'une cuisinière épousée _in extremis_ par un célèbre coquin de la
-bourse. Cet argent le condamnait à faire ce qu'on appelle assez
-improprement la vie; le sang ladre, vicié et vicieux de ses auteurs le
-condamnait à mourir jeune, et les médecins à la mode, pour se
-débarrasser de lui, l'envoyaient tousser son âme au fin fond de l'Italie
-méridionale. Il trouva du dernier galant de choisir sa garde-malade
-parmi les créatures dont le temps se paye le plus cher. Une demoiselle
-Aurélia, surnommée l'Ogre parce qu'elle avait dévoré cent cinquante
-petits jeunes gens, accepta la corvée moyennant une reconnaissance d'un
-demi-million souscrite par devant notaire.
-
-L'Ogre était citée à bon droit comme un des êtres les plus spirituels de
-son espèce. Elle savait chanter après boire la poésie alliacée des
-Alcazars et des Eldorados, son répertoire de calembours approximatifs et
-de plaisanteries à trois sous la ligne étonnait les garçons de nuit dans
-les restaurants à la mode. Mais un tête-à-tête de deux mois épuisa
-toutes les ressources de son esprit, et pour trouver un sujet
-inépuisable elle se mit à rédiger verbalement les mémoires de son
-alcôve. L'affreux petit phtisique écoutait volontiers cette chronique
-des anciens jours, comme un roi prend plaisir à feuilleter l'histoire
-fabuleuse de ses ancêtres.
-
-En sortant d'Acquanera, la donzelle avait entamé le récit de ses
-aventures avec le beau, le riche et le galant Lysis de la Ferrade. Elle
-amplifiait les folies que ce prince de la jeunesse avait faites pour ses
-yeux enluminés; les fêtes, les bijoux, les terrains au parc des Princes
-et les autres splendeurs dont il l'avait payée; elle contait enfin
-qu'elle était sur le point de vendre ses diamants, parce qu'il lui en
-avait promis d'autres, quand le pauvre garçon mourut assassiné par un
-vil spadassin. Comme elle achevait la légende du scélérat introuvable et
-impuni, la chaise s'arrêta devant un petit cimetière, le courrier
-descendit du siége et dit: Si monsieur et madame ont la curiosité de
-voir le tombeau d'un Français? Il est tout neuf, en marbre blanc, avec
-deux figures sculptées par le célèbre Pignatelli; il a coûté deux mille
-ducats de Naples.
-
-Le voyageur fit la grimace et répondit en imitant un comique du
-Palais-Royal:
-
-«Si tu n'as qu'un tombeau à nous offrir, tu peux le garder pour toi, mon
-bonhomme.
-
---Viens-y, poltron, dit l'Ogre; on ne te retiendra pas malgré toi.»
-
-Ils descendirent, et le domestique de place entendit cet aimable
-dialogue:
-
-«Ah! par exemple! elle est trop forte, celle-là! Juste au moment où nous
-en parlions!... On mettrait ça dans une pièce, personne ne voudrait
-croire que c'est arrivé.
-
---Dis donc, mais ce n'est peut-être pas le tien?
-
---Comme s'il y en avait jamais eu deux! C'est bien ça; le nom, les
-prénoms, l'âge et tout. Gredin, va!
-
---Après? puisqu'il est mort!
-
---C'est égal; je ne m'en irai pas sans dire une parole. As-tu un crayon?
-
---Voilà!»
-
-L'Ogre prit le crayon, et entre les mots _ci-gît_ et le nom du mort elle
-écrivit en lettres de deux pouces de haut sur un de large:
-
- L'INFAME.
-
-A cinq cents pas du cimetière, la chaise de poste rencontra un jeune
-homme, une jeune fille et un enfant, tous en deuil, qui descendaient
-gravement la route avec des couronnes dans la main.
-
-
-FIN
-
-
-COULOMMIERS.--Typ. A. MOUSSIN
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'infâme, by Edmond About
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INFÂME ***
-
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-
-
-
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-
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- The Project Gutenberg eBook of L'infâme, by Edmond About.
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-<body>
-
-
-<pre>
-
-The Project Gutenberg EBook of L'infâme, by Edmond About
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and most
-other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of
-the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you'll have
-to check the laws of the country where you are located before using this ebook.
-
-Title: L'infâme
-
-Author: Edmond About
-
-Release Date: December 6, 2020 [EBook #63979]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: ISO-8859-1
-
-*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INFÂME ***
-
-
-
-
-Produced by Clarity and the Online Distributed Proofreading
-Team at https://www.pgdp.net (This file was produced from
-images generously made available by The Internet
-Archive/American Libraries.)
-
-
-
-
-
-
-</pre>
-
-<h1>L'INFÂME</h1>
-
-<p class="c"><span class="small">PAR</span><br />
-<span class="large">EDMOND ABOUT</span></p>
-
-<p class="c gap small">DEUXIÈME ÉDITION</p>
-
-<p class="c gap"><span class="large">PARIS</span><br />
-LIBRAIRIE HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br />
-79, <span class="small">BOULEVARD SAINT-GERMAIN</span>, 79</p>
-
-<p class="c">1873<br />
-<span class="small">Droit de traduction réservé.</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top2em">OUVRAGES DU MÊME AUTEUR</p>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="2" class="pad"><div class="c"><span class="small">FORMAT IN-</span>8<sup>o</sup>.</div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="drap"><span class="sc">La vieille roche</span>.
-Trois parties qui se vendent séparément.</td></tr>
-<tr><td class="drap2">1<sup>re</sup> partie : <i>Le Mari imprévu</i>. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">2<sup>e</sup> partie : <i>Les Vacances de la Comtesse</i>. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap2">3<sup>e</sup> partie : <i>Le marquis de Lanrose</i>. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Roi des montagnes</span> ; édition illustrée de 158 vignettes
-par G. Doré, 1 vol. grand in-8<sup>o</sup></td>
-<td class="bot"><div class="r">5 <span class="cent">&nbsp;»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Progrès</span>. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Mariages de province</span>. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-
-<tr><td colspan="3" class="pad"><div class="c"><span class="small">FORMAT IN-</span>18
-<span class="small">JÉSUS</span>.</div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Germaine</span> ; 10<sup>e</sup> édition, 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent">&nbsp;»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Mariages de Paris</span> ; 13<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent">&nbsp;»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Tolla</span> ; 8<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent">&nbsp;»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Roi des montagnes</span> ; 10<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent">&nbsp;»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L'Homme à l'oreille cassée</span> ; 5<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent">&nbsp;»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Madelon</span> ; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Maître Pierre</span> ; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent">&nbsp;»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Trente et quarante</span> ; 5<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">2 <span class="cent">&nbsp;»</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Turco</span> ; 2<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Les Mariages de province.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Théâtre impossible</span> ; 2<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">La Grèce contemporaine</span> ; 6<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">Le Progrès</span> ; 4<sup>e</sup> édition. 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
-<tr><td class="drap"><span class="sc">L'A, B, C du travailleur.</span> 1 vol.</td>
-<td class="bot"><div class="r">3 <span class="cent">50</span></div></td></tr>
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-</table>
-
-<p class="c gap small">Coulommiers. &mdash; Typogr. A. MOUSSIN.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top6em">A MON AMI<br />
-<span class="large">ALEXANDRE DUMAS FILS</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c xlarge">L'INFAME</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">I</h2>
-
-
-<p>Le 24 janvier 185., ce qu'on appelle tout Paris se
-poussait, se foulait et se culbutait au bal de ces
-gens-là.</p>
-
-<p>L'hôtel des Gautripon, qui recevait tous les mercredis,
-était cité comme un des plus vastes et des
-plus somptueux de l'avenue des Champs-Élysées.
-Le suisse et le premier palefrenier se partageaient
-vingt louis par semaine, rien qu'à montrer les écuries
-et les mangeoires de marbre blanc. On lisait
-dans le <i>Guide de l'étranger</i> que tel jour, à telle
-heure, les Anglais pouvaient voir la galerie de tableaux,
-et notamment l'incomparable <i>Passion</i> d'Albert
-Dürer. Mme Gautripon allait aux courses en voiture
-de gala, comme une reine ; elle achetait les chevaux
-que l'impératrice avait trouvés trop chers. Ses
-émeraudes jouissaient d'une réputation européenne
-depuis l'exposition de Londres, où Webster et Samson
-les avaient étalées dans une vitrine à part, entre
-deux <i lang="en" xml:lang="en">policemen</i>. Le train de cette maison bourgeoise
-représentait au bas prix cent mille francs par
-mois. Un seul détail vous permettra de mesurer la
-prodigalité gautriponne : les enfants avaient chacun
-son service et ses équipages ; or l'aîné marchait sur
-sept ans et le plus jeune était âgé de dix-huit mois.</p>
-
-<p>Le monde était témoin de ces magnificences, et
-le monde parisien, qui sait tout, savait que Gautripon
-(Jean-Pierre) n'avait pas hérité d'un centime.
-Ses compagnons d'enfance n'étaient pas morts ; on
-l'avait vu boursier à la pension Mathey, puis maître
-d'étude en chapeau râpé, bottes béantes, puis expéditionnaire
-à dix-huit cents francs. Mme Gautripon,
-née Pigat, était élève à Saint-Denis, fille d'un vieux
-capitaine d'infanterie. Son père, honnête Breton de
-Morlaix, avait laissé le renom d'une droiture et
-d'une brutalité antiques : dans son ancien régiment,
-le 62<sup>e</sup>, on dit encore : «&nbsp;roide comme Pigat.&nbsp;» Mais,
-comme il n'avait pris aucun Palais d'Été, ce vertueux
-sauvage n'avait pu donner à sa fille que la dot
-réglementaire apportée vingt ans plus tôt par sa
-femme, c'est-à-dire douze cents francs de rente.</p>
-
-<p>Les splendeurs de cette maison étaient donc une
-énigme proposée à la sagacité de Paris. Personne
-n'avait entendu dire qu'un oncle d'Amérique eût
-légué ses dollars à l'ancien maître d'étude ou à la
-belle Émilie, sa femme. Quelques habitués du logis,
-par acquit de conscience et pour décrotter le pain
-qu'ils mangeaient, allaient disant : «&nbsp;Gautripon a le
-génie des affaires, il spécule, tout lui réussit ;&nbsp;» mais
-aucun agent de change n'avait acheté ou vendu
-trois francs de rente pour le compte de Gautripon.</p>
-
-<p>En revanche, il était notoire que la maison possédait
-un commensal riche et généreux comme un
-roi. On le nommait Léon Bréchot ; il avait hérité de
-tous les millions de son père, Nicolas Bréchot, terrassier,
-puis contre-maître, puis entrepreneur, et en
-dernier lieu fournisseur de toutes les grandes compagnies
-de l'Europe. Cet Auvergnat presque illettré,
-mais calculateur de première force et doué d'un
-coup d'&oelig;il infaillible, vous livrait des chemins de
-fer et des canaux sur commande, comme un cordonnier
-livre une paire de bottes : simple, rond,
-honnête en affaires, camarade de ses ouvriers jusqu'à
-les battre, et plus dur au travail que le meilleur
-d'entre eux. Le travail, qui est le seul roi inamovible
-depuis un certain temps, peut seul édifier des fortunes
-royales. Quand le père Bréchot, gros mangeur
-comme tous ceux qui dépensent leurs forces sans
-compter, prit son indigestion finale, on évaluait son
-actif à plus de cinquante millions. Le fait est que personne,
-pas même lui, n'aurait pu en dresser l'inventaire.
-Ce gros conquérant de millions était, comme
-Alexandre, Charlemagne et Bonaparte, mieux organisé
-pour prendre que pour garder ce qu'il avait
-pris. Ses gains énormes s'étaient logés au hasard ;
-il y avait de tout dans la succession : des lingots
-empilés à la Banque, des valeurs de premier ordre
-en portefeuille avec énormément d'actions véreuses ;
-des placements hypothécaires, cinq ou six maisons
-à Paris, une ferme en Sologne, une mine de mercure
-en Espagne, une carrière de marbre en Algérie, une
-forêt de dix lieues carrées en Russie, un cru fameux
-dans le Médoc, une fabrique d'allumettes à Bade,
-des parts de commandite à Saint-Étienne et force
-reconnaissances souscrites sur papier à chandelle
-par de petits emprunteurs peu solvables. Le panorama
-de ces richesses, brusquement étalé sous les
-yeux d'un héritier de vingt-cinq ans, avait dû l'éblouir
-comme un nouveau trésor de Monte-Cristo,
-car il sortait d'une éducation sévère. Jusqu'à l'âge
-de dix-huit ans, son père l'avait tenu coffré dans une
-pension célèbre, chez l'invincible Mathey, terreur
-du concours général. Élève médiocre et bachelier
-Dieu sait comment, il quitta la pension pour les bureaux
-paternels, et fit longtemps la besogne d'un
-employé à dix-huit cents francs. Il est vrai que son
-père le logeait, l'habillait, lui prêtait des chevaux et
-lui servait cent louis par mois pour ses gants et ses
-cigares ; mais ce père bourru ne payait en dehors
-que les dépenses motivées ; il défendait le jeu, il
-bondissait à l'idée que Léon pourrait signer une
-lettre de change, et disait en fronçant ses gros sourcils :
-«&nbsp;Avise-toi d'escompter ma mort, et je te déshérite
-au profit de mes ouvriers!&nbsp;» Ces rigueurs
-invraisemblables dans un temps aussi relâché que
-le nôtre avaient allumé chez l'adolescent une soif de
-dépense et une impatience de jouir qui n'attendit
-pas même la fin du grand deuil. Il aborda la vie en
-homme qui ne sait pas le chiffre de sa fortune. Ses
-compagnons de jeu et ses rivaux du sport lui donnèrent
-d'emblée un surnom qui rappelait l'industrie
-paternelle : on le nommait l'entrepreneur de sa
-ruine. Il le sut, et dit un jour assez plaisamment :
-«&nbsp;Impossible! Mon père était plus fort dans son genre
-que moi dans le mien.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce fou n'était pas sot ; il ne manquait pas de repartie.
-A certain journaliste apprenti qui se vantait
-trop tôt d'être le fils de ses &oelig;uvres, il répondit :
-«&nbsp;Pardon, mon cher ; vos &oelig;uvres sont bien jeunes
-pour avoir déjà de grands enfants.&nbsp;» Son esprit, sa
-gaminerie tardive et surtout sa prodigalité trouvèrent
-grâce devant le monde des viveurs, où il se jeta
-tête baissée. Paris lui pardonna ses millions à la
-condition tacite qu'il ne les garderait pas longtemps.
-Il ne devait être que l'usufruitier de sa fortune ; on
-le rangeait de confiance parmi les décavés de l'avenir.
-Cette réputation se fonda si vite et si bien que
-pas une mère ne fit le geste de lui offrir sa fille.
-Quant à celles qui ont pour spécialité de s'offrir
-elles-mêmes, elles tournèrent quelque temps autour
-de lui, et l'abandonnèrent à son heureux sort dès
-qu'il fut avéré que son c&oelig;ur n'était pas disponible.
-On sut ou l'on crut savoir que Bréchot était accaparé
-par une famille bourgeoise et qu'il vivait en
-tiers dans le ménage Gautripon. Le fait parut d'autant
-plus probable que le train des Gautripon grandissait
-à vue d'&oelig;il. L'ancien caissier de Bréchot père,
-homme riche et considéré, raconta que M. Léon
-avait voulu épouser une grisette, mais que le patron
-s'était mis en travers. Le bruit courut que le fils
-aîné de la belle Émilie était venu avant terme ; mais
-la preuve manquait, Mme Gautripon ayant fait ses
-premières couches en Italie. Une autre légende voulait
-que le capitaine Pigat fût mort de sa propre
-main, pour survivre le moins possible à l'honneur
-de la famille.</p>
-
-<p>A ces imputations mal démontrées, mais qui se
-soutenaient en l'air par la force de leur vraisemblance,
-les amis de la maison répondaient : «&nbsp;Bréchot
-et Gautripon se sont liés de bonne heure ; ils
-étaient inséparables à la pension Mathey. Gautripon
-fils, lorsqu'il perdit son père, eut pour correspondant
-le père de son ami. Léon Bréchot, un an et
-plus après sa sortie du collége, venait voir Gautripon
-chez Mathey et lui conter ses amourettes. Jean-Pierre
-lui rédigeait sur commande des vers bien
-tournés et surtout corrects, dont l'autre se faisait
-honneur dans un certain monde. Est-il donc étonnant
-que le fils de famille, en prenant possession de sa
-fortune, ait pensé à un camarade si ancien et si
-cher? Vous le voyez qui jette les millions par la fenêtre,
-et vous demandez qu'il crie à Gautripon tout
-seul : Gare dessous! Quand une maison brûle, les
-voisins ont plus chaud que les autres, et personne
-ne les accuse d'avoir volé cette chaleur. Nous ne
-prétendons pas que Gautripon spécule avec l'argent
-de son patrimoine ; il emprunte pour jouer, mais ce
-qu'il gagne est bien à lui.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce système de défense était le seul possible. Le
-moyen d'assimiler Mme Gautripon à ces lionnes
-pauvres qui comptent deux cents francs un cachemire
-de mille écus? Il n'y a pas au monde un Jean-Pierre
-assez naïf pour croire qu'on nourrit douze
-chevaux sur douze cents francs de rente. Or la
-communauté n'avait pas d'autre revenu démontré,
-et l'on ne connaissait pas à monsieur d'autres
-moyens d'existence, sauf sa profession de mari.</p>
-
-<p>Il était donc montré au doigt ; il portait sur les
-épaules une charge de mépris qui eût écrasé cinquante
-éléphants. Le vulgaire rit volontiers d'un
-mari trompé par sa femme, les gens de c&oelig;ur qui
-raisonnent un peu le prennent en pitié ; mais sur le
-vil complaisant qui vend sa part de bonheur et de
-dignité il n'y a qu'une opinion : tout le monde s'accorde
-à le noter d'infamie. Après sept ans de mariage,
-Gautripon ne s'appelait plus Jean-Pierre ; il
-était pour tout Paris l'infâme Gautripon.</p>
-
-<p>Lorsqu'il faisait une emplette pour madame et
-qu'il donnait son nom et son adresse, le caissier du
-magasin levait la tête, le commis qui l'avait accompagné
-jusqu'au comptoir le regardait en face, les
-acheteurs entrants ou sortants se retournaient, et
-tout ce monde semblait dire : «&nbsp;Ah! ah! voilà
-comme il est fait!&nbsp;» Ses domestiques, mieux payés
-que des chefs de bureau, le servaient par grâce, et
-Dieu sait en quels termes on parlait de lui à l'office!
-Un jour sa femme achète une paire de chevaux. Le
-garçon d'écurie qui les avait amenés s'éloigne avec
-deux louis de pourboire. Un palefrenier de la maison
-court après lui, l'arrête et lui dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;J'espère que tu payes à déjeuner?</p>
-
-<p>&mdash; Sur quoi? sur quarante malheureux francs?</p>
-
-<p>&mdash; On ne t'a donné que ça?</p>
-
-<p>&mdash; Ma parole!</p>
-
-<p>&mdash; Qui?</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! tu m'en diras tant! Madame a dû donner
-cinq louis, mais l'infâme en aura mis trois dans sa
-poche.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce détail en dit plus dans sa brutalité que tout ce
-qu'on pourrait écrire.</p>
-
-<p>La façade était en pierre blanche et polie comme
-le marbre. Presque tous les matins la servante du
-suisse y lavait à grands coups d'éponge le mot «&nbsp;infâme&nbsp;»
-tracé au charbon par les vertueux polissons
-du quartier.</p>
-
-<p>Au point de vue de la morale absolue, la trinité
-de ce ménage était uniformément criminelle. Le
-mari qui vend, l'amant qui achète et la femme qui
-se livre comme une marchandise inerte, mériteraient
-d'être tous enveloppés du même dégoût ;
-mais la morale et l'opinion sont deux.</p>
-
-<p>L'opinion souriait à Bréchot comme à tous les
-vainqueurs ; elle se serait attendrie pour un rien sur
-le malheureux sort d'Émilie ; elle écrasait Gautripon
-seul. Bréchot était un heureux gaillard, pas autre
-chose, un homme qui avait bien choisi sa maîtresse
-et qui se faisait honneur de son argent. Émilie, sacrifiée
-par un indigne mari, semblait presque aussi
-intéressante que Joseph vendu par ses frères. Pour
-Gautripon, les honnêtes gens s'indignaient que le
-Code pénal n'eût pas un seul article à l'adresse de
-ce coquin-là.</p>
-
-<p>Si du moins il avait pratiqué ces façons qui désarment
-la rigueur du monde! Il y a mille accommodements
-avec le puritanisme de Paris. On passe bien
-des choses aux scélérats qui savent vivre. Les escrocs
-obligeants, les faussaires polis obtiennent à la
-longue une espèce de réhabilitation charitable : la
-vertu même finit par leur donner la main, de guerre
-lasse, quitte à se laver après ; mais Gautripon n'avait
-jamais trouvé mille francs dans sa poche pour assister
-un malheureux. Autant madame était prodigue,
-autant il se montrait tenace à garder son ignoble salaire.
-Lorsqu'un ancien compagnon de détresse
-allait sonner chez lui, monsieur n'y était pas. Ceux
-qui lui écrivaient pour demander quelque service
-d'argent obtenaient un refus piteux, enveloppé de
-longues phrases filandreuses. Son attitude dans le
-monde n'était rien moins qu'avenante. Il parlait
-peu, répondait par monosyllabes, regardait d'un air
-froid et semblait se tenir en garde contre un affront
-toujours suspendu. «&nbsp;Ce pauvre M. Gautripon! disait
-un soir la comtesse Mahler, on croirait qu'il se promène
-dans une avenue de soufflets.&nbsp;»</p>
-
-<p>S'il assistait aux bals de sa femme, c'était avec
-une indifférence si marquée que plusieurs invités,
-dans les commencements, se crurent mal reçus. Il
-saluait les gens d'un sourire contraint, puis s'effaçait
-dans le coin le moins éclairé jusqu'à ce que le bruit
-de la fête et la distraction du public lui permissent
-de s'évader incognito. Cette étrange façon de recevoir
-finit par trouver grâce ; on passa par-dessus la
-triste originalité de l'infâme. On ne le saluait plus
-que par acquit de conscience, et parmi les jeunes
-gens qui dansaient le cotillon dans son hôtel quelques-uns
-se vantaient de n'être pas présentés à
-lui. Les joueurs le connaissaient encore moins, car
-il ne touchait jamais une carte ; il ne montait pas
-même à la galerie du premier étage, où l'on dressait
-les tables de jeu. Ces messieurs du baccarat, du
-lansquenet et du rubicon venaient là comme au cercle.
-Léon Bréchot ne se faisait pas faute d'inviter
-sans cérémonie ses connaissances du club et du
-foyer de l'Opéra. Ceux qui étaient venus trois fois
-dans la maison ne craignaient pas d'en amener d'autres.
-Au milieu de cette anarchie et de cette prodigalité,
-tout le monde, excepté Gautripon, était chez
-soi. Quand il donnait à dîner, les convives étaient
-choisis avec un peu plus de discernement, mais par
-madame ou par Bréchot. On les présentait tous au
-mari, mais il avait si peu de mémoire ou de politesse
-qu'il ne les reconnaissait pas le lendemain
-dans la rue. Au milieu des repas les plus somptueux
-et les plus exquis, il paraissait honteux de son appétit :
-à peine s'il avalait un potage et quelques
-bouchées de viande ; mais il cassait et grignotait
-furtivement son pain par un mouvement machinal
-qui ne cessait qu'au dessert. Il buvait son eau pure.</p>
-
-<p>Peut-être aussi les vins de cette cave célèbre
-semblaient-ils insipides à un ancien buveur de vin
-bleu. L'ancien maître d'étude de la pension Mathey
-ne pouvait guère apprécier les chefs-d'&oelig;uvre du
-grand Coulard, ce prodige de science volé au prince
-de Metternich par la diplomatie de Bréchot. Quelques
-moralistes insinuaient que les goûts bas contractés
-dès la jeunesse ne se désencanaillent jamais :
-on accusait Gautripon de se livrer dans l'ombre à
-des orgies de gras double et de soupe à l'oignon.
-Cette hypothèse fut confirmée par un témoignage
-aussi curieux qu'imprévu. Le valet de pied du général
-péruvien don Pablo Puchinete jura qu'il connaissait
-M. Gautripon pour avoir déjeuné dix fois
-auprès de lui dans un <i>bouillon</i> de cochers, rue de la
-Vieille-Estrapade. La chose était un peu trop forte
-pour obtenir créance chez les gens qui raisonnent ;
-il en resta pourtant je ne sais quelle odeur de crapule
-autour de l'accusé. La simplicité de ses goûts,
-la vétusté de ses habits toujours râpés et toujours
-propres, la grosse toile de ses mouchoirs, la modeste
-percale de sa chemise, toutes ces habitudes
-d'épargne et de retranchement personnel qui devaient
-racheter dans une certaine mesure le luxe
-outrageux de sa maison, furent autant de charges
-contre lui. On décida que cet homme était ignoble
-en tout, et le monde ne le vit plus qu'à travers une
-opinion détestable.</p>
-
-<p>Pour ceux qui auraient pu l'envisager autrement,
-sa personne n'était ni laide ni repoussante. C'était
-un grand garçon de trente-deux ans, svelte et bien
-pris, mais un peu courbé en avant sous le poids de
-son infamie. Les traits du visage étaient fermes, le
-nez un peu grand, mais de forme élégante et fière,
-la bouche petite, les dents belles, le front haut et les
-sourcils noblement dessinés. Il rasait sa barbe avec
-soin et portait les cheveux taillés en brosse. Ces
-cheveux du plus beau noir s'argentaient visiblement
-sur les tempes, et ce rayon de vieillesse anticipée
-adoucissait tout son visage. Le misérable, à qui l'on
-ne donnait la main que par pitié, avait lui-même
-une main nerveuse, sèche, chaude, une de ces mains
-qui vous attirent, vous retiennent, et qui s'empareraient
-de votre amitié, si l'on n'était pas averti.</p>
-
-<p>L'ami de la maison, ce Léon Bréchot que vous
-savez, était un admirable type d'homme heureux.
-Ni trop grand ni trop petit, ni gras ni maigre, ni
-brun ni blond, ni beau ni laid, il se citait lui-même
-comme le mieux équilibré de tous les mortels. La
-bonne humeur et la santé rayonnaient sur sa figure
-ronde et colorée ; ses yeux gris scintillaient ; son nez
-court, bien ouvert et légèrement retroussé, humait
-avec une joyeuse avidité le parfum des bonnes
-choses. La barbe multicolore, blonde aux racines,
-rousse au milieu, brune au bout, s'épanouissait en
-éventail pour achever cette figure épanouie. Une
-coiffure imperceptiblement olympienne relevait ses
-cheveux châtains du front à l'occiput en deux masses
-frissonnantes. Buveur solide et beau mangeur, il
-avait pris juste assez d'embonpoint pour donner une
-courbure harmonieuse à ses plastrons de batiste,
-sous le gilet superbement ouvert. Un Lavater aurait
-lu dans sa physionomie la franchise, la bienveillance,
-la générosité, le mépris des richesses, l'ignorance
-du danger, l'ardeur des passions : ce qui manquait
-un peu, c'était la persévérance, le dévouement, le
-sérieux, le solide, la force de vouloir et la faculté de
-souffrir ; mais à quoi bon? Est-ce que les oiseaux ont
-besoin de nageoires? L'homme aimé, riche, heureux,
-a-t-il affaire de cette énergie farouche qui lutte corps
-à corps avec le malheur?</p>
-
-<p>La femme qui se partageait (disait-on) entre ces
-deux messieurs ne peut être comparée à aucune
-autre, ni même à aucune créature vivante ; mais on
-se rendrait compte de sa beauté vraiment particulière,
-si l'on avait la patience d'étudier avec attention
-une poupée de grand prix. Les poupées ne représentent
-ni des femmes ni des enfants, mais un
-âge intermédiaire : il en était ainsi de Mme Gautripon,
-quoiqu'elle fût mère de deux garçons et d'une
-fille. Ses cheveux, plus fins que la soie et d'un
-blond presque blanc, rappelaient cette toison d'agneau
-qui coiffe les poupées Huret. Toutefois, le corps
-n'avait pas la raideur et la sècheresse de la gutta-percha
-durcie : les mains, les bras, les épaules, tout
-ce qu'on voit au bal était d'une blancheur uniforme,
-absolue, comme le corps des poupées de peau. Les
-yeux noirs, d'un émail étincelant, illuminaient des
-traits ronds, moelleux, un peu fondus, et doucement
-colorés comme la cire. La bouche était trop petite,
-les yeux trop grands, les pieds et les mains presque
-invisibles, conformément à l'esthétique professionnelle
-des bimbelotiers. Ses toilettes étaient des
-costumes aussi riches et aussi bizarres que ceux que
-Marcelin, l'admirable fantaisiste, dessine au 1<sup>er</sup> janvier
-pour la devanture de Siraudin. Elle portait
-aussi des dentelles trop hautes et des pierreries
-mal proportionnées à sa taille. L'aménité de son accueil,
-le charme de sa voix, l'inaltérable douceur de
-son langage, vous forçaient de penser à ces statuettes
-du nouvel an qui sont des boîtes de bonbons. Cette
-petite femme était la fraîcheur même et la suavité
-en personne, avec certain je ne sais quoi qui éveillait
-des idées de cherté fabuleuse et de fragilité déplorable.
-On enviait le bonheur de l'homme qui
-avait pu se donner un tel joujou pour ses étrennes,
-et l'on disait aussi : Pourvu qu'il n'aille pas la casser!
-car on ne la voyait pas sans la désirer peu ou prou ;
-c'était une nature aimantée qui attirait sinon les
-c&oelig;urs, au moins les convoitises du sexe qui se dit
-fort. Ses manières n'avaient rien de décourageant ;
-elle n'était ni courtisane, ni même coquette, et pourtant
-elle semblait facile. Pourquoi? Par cent raisons,
-mais surtout parce qu'elle ne témoignait pas plus
-d'amour à Léon qu'à Jean-Pierre, qu'il n'était pas
-défendu de lui supposer le c&oelig;ur libre, et que son
-laisser aller, ses grâces nonchalamment sensuelles,
-la désignaient comme un être désarmé. Il eût été
-paradoxal de la croire infaillible, et plus paradoxal
-encore de supposer qu'elle ne faillirait plus. Le gros
-Merryman, qui fait courir, disait à ce propos : «&nbsp;Je
-connais pas mal de chevaux qui ne sont jamais tombés
-sur les genoux, mais je n'en sais pas un qui n'y
-soit tombé qu'une fois.&nbsp;» L'espérance attirait donc
-un peuple autour d'elle. On y voyait de tout, depuis
-les princes et les gros banquiers, jusqu'aux sous-lieutenants
-de la littérature, de l'art et de l'armée,
-les uns prêts à faire des sacrifices énormes, par cela
-seul que Léon Bréchot en avait déjà fait, les autres
-dans l'espoir qu'il n'y en aurait plus à faire, et qu'Émilie
-était assez riche pour se donner le luxe d'un
-amour désintéressé.</p>
-
-<p>Cent mille hommes ne suffisent pas à composer
-un salon, il faut trouver moyen d'attirer les femmes
-du monde, et ce remplissage est toujours difficile
-dans une maison aussi diffamée que l'hôtel Gautripon ;
-il n'est pourtant pas impossible, si les maîtres
-du logis savent mener le recrutement selon la logique
-parisienne. Une femme perdue de réputation
-aurait beau se bâtir un hôtel magnifique, allumer
-dix mille bougies, réunir l'orchestre du conservatoire
-et préparer un souper babylonien ; elle n'attirerait
-personne à ses bals, si elle commençait par
-inviter les honnêtes femmes de Paris. Plus l'hôtel
-serait beau, plus l'orchestre serait illustre, plus le
-souper serait fin, plus on s'honorerait de renvoyer
-l'invitation comme malséante et impertinente. Une
-maîtresse de maison qui sait la vie trouve un biais.
-Elle attire d'abord un certain nombre d'étrangères,
-et pense avec raison que ces dames n'y regarderont
-pas de trop près. Ceux qui se dépaysent un moment
-pour s'amuser, font du plaisir leur principale affaire
-et prennent leur récréation où ils la trouvent. Ils
-agissent chez nous comme nous-mêmes en voyage,
-avec une singulière expansion de tolérance et de facilité.
-Cela n'engage à rien, pas même à reconnaître
-au bout d'un an les compagnons ou les distributeurs
-des plaisirs qu'on a pris. Si une femme du monde
-est solidaire de celles qu'elle voit dans son pays,
-elle ne doit compte à personne des relations qu'elle
-a pu nouer en voyage. Aussi les étrangères accourent-elles,
-sans faire se prier, partout où l'on ouvre
-un salon agréable. Il suffit que la maison ne soit pas
-formellement déclassée, et qu'on voie flotter sur la
-porte un lambeau de pavillon conjugal. Les Gautripon
-ou les Bréchot comprirent qu'il fallait avoir les
-grandes dames de l'étranger, et que c'était le commencement
-de la sagesse. En effet, le reste alla de
-soi. Lorsqu'on sut qu'ils faisaient danser des princesses
-en <i>i</i>, des marquises en <i>o</i> et des comtesses en
-<i>a</i>, les Parisiennes à la mode jugèrent qu'il y avait
-sottise à bouder si bonne compagnie, et plus d'une
-brigua les invitations qu'elle aurait repoussées l'année
-d'avant, si on les lui avait offertes. Les familles
-sévères se tinrent obstinément en dehors, mais cette
-catégorie n'est pas comptée dans le total hétérogène
-qui s'intitule tout Paris. Les arts, les lettres,
-la finance de Paris, de Francfort et de Vienne, la
-noblesse cosmopolite, un lot de bourgeoisie industrielle
-et marchande, les deux sexes du sport, la
-fleur de l'inutilité des clubs, composaient un ensemble
-plus brillant qu'imposant, mais assez considérable
-en somme. L'élément masculin était en majorité,
-mais les femmes jeunes et jolies ne manquaient
-pas. Les yeux s'écarquillaient aux feux des diamants ;
-l'écho des noms sonores et des titres plus ou moins
-authentiques caressait agréablement le snobisme
-parisien.</p>
-
-<p>Quoi qu'on pût dire de la vertu de madame, quoi
-qu'on pût insinuer sur la complaisance de monsieur,
-le 24 janvier 185&hellip; l'hôtel Gautripon était encore
-une maison comme les autres et plus agréable que
-beaucoup d'autres.</p>
-
-<p>Ce qui donnait un caractère un peu singulier à
-ces fêtes, c'était, comment dirai-je? une certaine atmosphère
-de mépris répandu. On sait que dans le
-monde, et surtout dans le monde un peu mêlé, le
-savoir-vivre est réparti par doses inégales. Les femmes
-en général en ont plus que les hommes, malgré
-tous les efforts d'une école nouvelle pour renverser
-la proportion. Les vieillards et les hommes mûrs
-sont plus polis que les petits jeunes gens. La naissance,
-l'éducation, la profession, accentuent plus
-fortement les inégalités marquées par le sexe et par
-l'âge : mais le point capital où j'ai besoin d'insister
-ici, c'est que l'individu devient supérieur ou inférieur
-à lui-même selon le milieu qu'il traverse et le
-monde qui l'environne. Il y a des instincts grossiers
-qui constatent la parenté de l'homme avec la bête.
-L'éducation les refoule plutôt qu'elle ne les anéantit ;
-ils demeurent emprisonnés dans quelque coin
-ténébreux de notre être, guettant l'occasion de s'échapper
-et de s'épandre. Pour les tenir en respect,
-la volonté d'un seul homme ne suffit pas ; il faut la
-collaboration d'un certain milieu, la pression des
-idées et des m&oelig;urs ambiantes. La bonne compagnie
-exerce une salutaire contrainte sur ceux-là
-même qui n'en sont point ; la mauvaise relâche inévitablement
-les habitudes de l'homme le plus correct
-et le plus délicat. Le même homme boit, mange,
-danse, parle et rit diversement, selon qu'il est dans
-un salon respectable, ou familier, ou équivoque. La
-retenue des invités croît en raison de leur estime
-pour la maison qui les reçoit. Un homme bien
-élevé se gêne un peu, même avec ses amis, quoi
-qu'en dise le proverbe ; tout le monde en prend à
-son aise et lâche la bride à ses instincts chez les
-Gautripons de tous étages.</p>
-
-<p>Ainsi les jeunes gens abusaient étrangement de
-cette hospitalité banale et décriée. Quelques-uns
-arrivaient sans scrupule après boire ; quelques-uns
-montaient au fumoir avant de saluer Émilie, et s'y
-cantonnaient jusqu'au souper, entre les liqueurs et
-les cigares. D'autres donnaient l'assaut au buffet
-avec des poussées formidables. Tout le monde commandait
-aux serviteurs de la maison, qui devenaient
-familiers dès minuit, grâce aux libations de l'office.
-On gaspillait outrageusement les boissons et les
-mets, et si quelque chose venait à manquer par hasard,
-les invités s'en étonnaient sur un ton qui voulait
-dire : «&nbsp;Quoi! nous daignons aider à la ruine de
-ces faquins-là, et ils n'ont plus d'asperges à quatre
-heures!&nbsp;» Après souper, la jeunesse dansait des pas
-fantastiques et tenait des discours inouïs, et les dames,
-acclimatées peu à peu, commençaient à ne plus
-s'étonner de rien. Les joueurs s'impatronisaient dans
-la galerie de tableaux jusqu'à midi, voire jusqu'à la
-soirée du lendemain, et, comme Léon Bréchot était
-de la partie, on n'essayait pas même de les déloger.
-Ils commandaient leurs repas, sans plus de façon
-qu'à l'auberge, et Mme Gautripon disait en s'éveillant
-sur les deux heures : «&nbsp;Comment! ils sont encore
-là? Eh bien! donnez-leur tout ce qu'ils voudront!&nbsp;»
-toujours avec son frais sourire de poupée neuve.</p>
-
-<p>Voici comment l'étourderie d'un jeune homme et
-la fumée de quelques verres de vin de Champagne
-changèrent ces beaux yeux d'émail en deux sources
-de larmes.</p>
-
-<p>Le marquis Lysis de la Ferrade était un magnifique
-créole de vingt-cinq ans, un de ces Apollons
-exotiques qui ressemblent aux Français de la métropole
-comme un palmier de l'île Bourbon à un pommier
-du pays de Caux. Il avait le teint mat, la lèvre
-pourpre, les cheveux presque bleus, les yeux fendus
-en amande et noyés dans ce fluide étincelant et doux
-qui semble fait de courage et d'amour. Noble, riche,
-vaillant, admirablement souple aux jeux du corps et
-de l'esprit, il avait vu toutes les portes s'ouvrir à
-deux battants devant lui, toutes les mains courir au-devant
-de la sienne. Ce jour-là même, on venait de
-fêter sa bienvenue dans un club où les millionnaires
-n'entrent pas comme au moulin. Par malheur il
-avait terriblement bien dîné : la folie que les Bordelais,
-les Bourguignons et les Champenois emprisonnent
-dans leurs bouteilles s'était mêlée en lui au vin
-de la jeunesse, qui est le plus absurde et le plus généreux
-de tous. Il s'était échappé du club à dix heures
-avec un cortége de joyeux compagnons ; on avait
-fait une descente au foyer de l'Opéra et mis en fuite
-les plus jolis oiseaux et les moins farouches du
-monde ; puis la brillante cohorte, soulevée par ces
-ailes invisibles que l'ivresse attache aux pieds des
-jeunes fous, émoustillée par un vent de bise qui
-fouettait le visage et piquait les oreilles, s'était abattue
-à grand bruit sous le péristyle de l'infâme.
-Là, les cochers de ces messieurs, riant d'un rire
-philosophique et dissertant entre eux sur l'égalité
-dans le vin, s'étaient rangés à la file, tandis que les
-valets de pied pliaient les paletots et que les maîtres
-envahissaient la maison comme une ville conquise.</p>
-
-<p>Vers minuit, Gautripon se faufila discrètement, à
-son ordinaire, hors des salons où l'on dansait. Il décrocha,
-dans un couloir obscur, une vieille pelisse
-doublée de chat râpé, comme on n'en trouve qu'au
-Temple, et il se mit en devoir de gagner la petite
-porte des fournisseurs. Un grand tapage appela son
-attention vers l'office ; il prêta l'oreille, et entendit
-les mots «&nbsp;monsieur, madame et Bréchot,&nbsp;» répétés
-plusieurs fois au milieu d'une hilarité brutale. Il se
-consulta un instant pour savoir s'il devait passer
-outre ou boire la turpitude de ses gens jusqu'à la lie.
-La curiosité fut la plus forte : il écouta tout le récit
-d'un laquais qui venait de déposer un plateau de
-verres vides et parlait en se tenant les côtes.</p>
-
-<p>L'orateur avait fini et l'auditoire riait encore, que
-Jean-Pierre était déjà loin. Il rentrait dans les appartements,
-la souquenille sur le dos et le chapeau
-sur la tête, escaladait le premier étage, traversait la
-galerie et se jetait dans la chambre à coucher de sa
-femme avec l'emportement d'un sanglier blessé.</p>
-
-<p>Dès le seuil, il reconnut le spectacle insolent que
-les rires de l'office lui avaient dénoncé. On avait mis
-à nu le lit de Mme Gautripon et fait la couverture.
-Sur deux larges oreillers étalés côte à côte, on avait
-couché deux têtes de carton, dont l'une représentait
-un coq et l'autre une chatte blanche. Au-dessus
-un grand cerf, drapé dans un tapis de table, allongeait
-deux longs bras et deux mains gantées de frais
-sur le couple hétéroclite, comme pour le protéger
-ou le bénir. Les pincettes du foyer et les accessoires
-du cotillon avaient fourni les principaux éléments de
-cette scandaleuse mascarade ; l'auteur de la plaisanterie
-devait avoir prêté ses gants.</p>
-
-<p>L'infâme poussa un son guttural, ses yeux flamboyèrent ;
-il se redressa de toute la hauteur de sa
-taille, plongea un regard effrayant dans le petit
-groupe de rieurs qui s'ébaudissait à ce spectacle,
-aperçut un jeune homme déganté et lui sauta à la
-gorge en criant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Misérable lâche! c'est donc toi?&nbsp;»</p>
-
-<p>M. de la Ferrade bondit sous l'insulte et sous l'étreinte.
-Il écarta par une torsion désespérée les deux
-mains qui l'étouffaient, regarda son agresseur, le
-reconnut sans le connaître, lui rit au nez et répondit
-d'une voix vibrante :</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur le Gautripon, vous dites des incohérences :
-ce n'est ni un misérable, ni un lâche, puisque
-c'est moi!&nbsp;»</p>
-
-<p>Cela dit, il repoussa violemment l'infâme, qui chancela
-un moment, puis s'élança de nouveau ; mais les
-amis du jeune homme avaient eu le temps de se jeter
-entre les deux combattants. M. Gautripon lutta
-contre eux, glissa sur le tapis et se releva sous une
-pluie de cartes de visite. Le créole avait profité de
-la bagarre pour fouiller dans sa poche et vider tout
-son carnet sur la tête de l'ennemi. «&nbsp;A demain, disait-il,
-on ne donne qu'une carte à un homme seul ;
-mais vous qui vous appelez légion, vous partagerez
-le paquet entre vos amis et connaissances!&nbsp;»</p>
-
-<p>Gautripon demeura comme atterré sous le coup
-de ce nouvel outrage ; il lui fallut une grande demi-minute
-pour reprendre ses esprits. Lorsqu'il vint à la
-riposte, les jeunes gens, au nombre de cinq ou six,
-étaient déjà au milieu de la galerie. Il prit son élan
-pour les rejoindre, mais la voix de son ami Bréchot
-le cloua sur place.</p>
-
-<p>«&nbsp;Je tiens mille louis, disait Léon.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les joueurs n'avaient rien vu, rien entendu : ils
-étaient tout à leur affaire. Le mari se ravisa, rentra
-dans la chambre, ferma doucement la porte, fit un
-paquet des cartes du marquis et les serra dans sa
-poche. Il revint ensuite au grand lit de Mme Gautripon,
-ramena la couverture sous le traversin, roula
-les oreillers en cylindre et les mit au pied du lit,
-étendit sur le tout le grand couvre-pied de guipure
-et de satin rose, rangea le tapis de table et les pincettes,
-jeta les gants au feu et replaça les cartonnages
-dans la corbeille du cotillon.</p>
-
-<p>Le désordre ainsi réparé, il rouvrit la porte à deux
-battants et regagna l'escalier de service ; mais, au
-lieu d'y retourner par le même chemin, il prit à
-gauche et pénétra sur la pointe du pied dans l'appartement
-des enfants. Les deux garçons et la fillette
-dormaient du plus riant sommeil sous leurs rideaux
-de tulle garni de malines. Un précepteur, une
-gouvernante et deux bonnes anglaises reposaient auprès
-d'eux. Leur mère les avait entourés de ces
-mille brimborions ruineux qu'on donne aux enfants
-d'aujourd'hui pour leur inculquer dès le berceau la
-sotte vanité des hommes. Le petit monsieur de
-sept ans était meublé de bois de rose ; on voyait
-dans son salon particulier une collection de tableaux
-enfantins et le portrait de son poney favori peint par
-un maître. Un trophée de cannes et de cravaches à
-sa taille décorait un des panneaux de la chambre ;
-sur une pelote à son chiffre brillait toute une collection
-de riches épingles à son usage. Rien ne manquait
-à cette réduction des élégances à la mode, pas
-même une boîte à cigares en argent ciselé, pleine,
-il est vrai, de cigares de chocolat. Gautripon regarda
-ce bizarre étalage comme s'il ne l'avait jamais vu ; il
-haussa les épaules, secoua la tête et vint baiser avec
-une tendresse plus que paternelle l'enfant qui ressemblait
-scandaleusement à Bréchot. Sur les trois
-qu'il embrassa tour à tour, la petite fille seule s'éveilla,
-ouvrit les yeux à demi, et lui rendit son baiser
-dans le vide en disant : Je t'aime!</p>
-
-<p>«&nbsp;Et moi aussi, pauvres enfants, je vous aime!
-murmurait-il en s'éloignant avec des larmes plein
-les yeux.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il sortit de l'hôtel sans encombre et gagna une
-maison de piètre apparence vers le bas de la rue de
-Ponthieu ; le portier, qui ne l'attendait plus, vint lui
-ouvrir en grommelant : il s'excusa d'un ton modeste
-et donna dix sous&hellip; Sa bougie allumée et sa clé
-détachée du clou, l'infâme gravit un escalier sale et
-nauséabond, s'arrêta au cinquième étage, enfila un
-couloir, passa devant quatre ou cinq portes où les
-noms de locataires se lisaient sur des écriteaux de
-carton, et entra finalement dans une mansarde très-propre.
-Les draps du lit et les rideaux de l'unique
-fenêtre étaient du plus beau blanc ; le papier, à
-douze sous le rouleau, n'avait ni tache ni égratignure,
-la couchette de noyer brillait, le carreau de brique
-rouge miroitait, les humbles flambeaux de la cheminée
-étincelaient. Six bonnes chaises de paille bien
-nettes, deux petites tables soigneusement frottées à
-la cire et un lavabo de quinze francs complétaient
-l'intérieur honnête et modeste d'un ouvrier qui a de
-l'ordre ou d'un petit employé.</p>
-
-<p>Gautripon s'y installa comme chez lui. Il s'assit
-sur une de ces chaises de paille, lut attentivement
-la carte du beau créole et médita quelques minutes
-la tête dans ses mains ; puis, souriant à lui-même en
-homme qui a fait son plan, il se dévêtit, accrocha sa
-pelisse à un porte-manteau, brossa, plia sa toilette
-de bal et la serra dans un placard. Cette besogne
-achevée, il se coucha, souffla sa bougie et s'endormit
-d'un profond sommeil.</p>
-
-<p>Cependant M. de la Ferrade, un peu dégrisé, se
-faisait conduire au cercle des colonies, et arrachait
-son oncle, M. d'Entrelacs, aux plaisirs mathématiques
-du whist.</p>
-
-<p>M. d'Entrelacs était un homme de cinquante ans,
-très-jeune de visage, d'esprit et de courage. Il ressemblait
-à son neveu, mais en grand et en gros. Sa
-figure bronzée, d'une consistance un peu molle, offrait
-la teinte et le relief arrondi du cuir gaufré. L'oncle
-avait fait parler de lui ; on citait ses amours et
-ses duels à Bourbon, voire à Paris. Sur le chapitre
-du point d'honneur, il n'avait plus de leçons à prendre,
-et personne mieux que lui n'était capable d'en
-donner. Les amateurs qui rendent cinq coups de
-bouton sur dix aux prévôts de salle, les habitués du
-tir qui coupent des balles en deux sur une lame de
-rasoir, le citaient comme un maître. Il avait assisté
-son neveu dans trois ou quatre affaires, et le blason
-des la Ferrade ne s'en était pas mal trouvé.</p>
-
-<p>Le récit du jeune homme n'émut pas l'homme
-mûr. «&nbsp;Cela se dessine nettement, dit-il ; il n'y a pas
-matière à controverse. Tu as insulté, tu as provoqué,
-tous les torts viennent de nous : donc nous
-laissons le choix des armes ; c'est à ce monsieur à
-nous dire s'il aime mieux héberger dans sa peau
-quelques pouces de fer ou une demi-once de plomb.
-Adresse-moi ses témoins dès que tu les auras vus.
-J'attends ici le général Puchinete ; tu le connais,
-c'est un gaillard dans mon genre. A nous deux, nous
-mènerons lestement l'affaire, et les petits journaux
-n'auront pas le temps de la galvauder. Va dormir ;
-un bon somme vous fait mieux la main que le tir et
-le maître d'armes.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">II</h2>
-
-
-<p>Vers midi, Lysis de la Ferrade fut éveillé par son
-nègre, qui portait deux cartes sur un plateau. Deux
-cartes, je devrais dire deux carrés longs de papier
-doré sur tranche où l'on avait écrit à la main :
-«&nbsp;<span class="sc">Rastoul</span>, <i>aux Villes-de-Saxe</i>, rue Saint-Jacques,
-254.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;<span class="sc">Monpain</span>, <i>au Val-de-Grâce</i>. De la part
-de M. Jean-Pierre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le jeune homme se frotta les yeux et se demanda
-un instant s'il n'achevait pas quelque rêve.</p>
-
-<p>«&nbsp;Que diable est-ce que ces gens-là?</p>
-
-<p>&mdash; Deux messieurs décorés.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; prie-les de m'attendre un instant et offre-leur
-des journaux, des cigares, des biscuits, du vin
-de Xérès.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le nègre sortit, et le maître sauta dans un pantalon
-en murmurant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Jean-Pierre? De la part de M. Jean-Pierre? Il
-me semble en effet que Bréchot et les autres le désignent
-quelquefois sous ce nom-là. Nous verrons
-bien ; mais ces cartes dorées sur tranche? Où diable
-a-t-il pêché ses témoins et quelle espèce de chrétiens
-m'a-t-il envoyés? Comment l'ami de la maison
-n'est-il pas de la partie? Dieu sait comment ça finira,
-mais ça commence drôlement.&nbsp;»</p>
-
-<p>Tout en faisant ces réflexions, il endossait une jaquette
-de taffetas gris-perle, ouatée et piquée comme
-la robe de chambre d'une petite-maîtresse. Lorsqu'il
-fut présentable, il passa dans son boudoir, où deux
-robustes gaillards boutonnés jusqu'au menton l'attendaient
-debout, devant le guéridon servi et intact.
-A leur moustache, au n&oelig;ud tout fait de leur cravate,
-à leurs gants noirs, à la solidité de leur chaussure,
-à la largeur du ruban neuf qui décorait leur redingote,
-le marquis devina deux sous-officiers en
-retraite. C'étaient d'ailleurs deux beaux hommes et
-deux honnêtes figures.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mille pardons! messieurs, dit le marquis.</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a pas d'offense, répondit l'un.</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement, ajouta l'autre.</p>
-
-<p>&mdash; Veuillez donc vous asseoir, je vous en prie.</p>
-
-<p>&mdash; Nous ne sommes pas fatigués, dit le premier
-ambassadeur.</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement, dit le deuxième.&nbsp;»</p>
-
-<p>Toutefois le jeune homme insista si poliment que
-l'orateur de cette étrange députation finit par prendre
-place au bord d'un siége et que l'autre en fit
-autant, «&nbsp;ne voulant pas désobliger monsieur le
-marquis.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais quand le maître du logis fit le geste de leur
-offrir des cigares, ils reculèrent avec une sorte d'effroi.
-Ce fut bien pis lorsqu'il les pria d'accepter une
-larme de son vieux vin de Xérès. Le premier témoin,
-M. Rastoul, rougit comme si cette politesse
-eût été une injure personnelle.</p>
-
-<p>«&nbsp;Faites excuse! dit-il ; ce n'est pas pour trinquer
-que nous sommes ici, c'est pour vous proposer la
-botte.&nbsp;»</p>
-
-<p>L'infirmier-major ouvrait la bouche pour approuver ;
-il l'ouvrit bien plus grande en voyant que le
-jeune homme lui coupait la parole et lui prenait son
-mot :</p>
-
-<p>«&nbsp;Parfaitement, messieurs, dit le créole, avec
-une grâce exquise. Je suis tout à vos ordres, et j'accepte
-d'avance les propositions que vous me faites
-l'honneur de m'apporter ; mais l'usage n'interdit pas
-les rapports de courtoisie entre gens qui vont se
-couper la gorge, et vous pouvez accepter le vin que
-je vous offre sans faillir au mandat que vous remplissez
-si dignement.&nbsp;»</p>
-
-<p>S'il y avait une pointe d'ironie sous la leçon, elle
-n'effleura pas l'épiderme des deux honnêtes sous-officiers.
-M. Rastoul se relâcha un peu de sa raideur,
-et répondit en tournant ses pouces :</p>
-
-<p>«&nbsp;Si ça se fait&hellip;?</p>
-
-<p>&mdash; Je vous assure que ça se fait.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! ce sera donc en vous remerciant de
-votre politesse.&nbsp;»</p>
-
-<p>M. de la Ferrade emplit deux verres jusqu'aux
-bords, et laissa tomber quelques gouttes dans le sien.
-Les deux sous-officiers trinquèrent ensemble et avec
-l'ennemi. Chacun d'eux vida son verre d'un trait,
-après quoi M. Monpain prit un mouchoir à carreaux
-bleus dans le fond de son chapeau et s'essuya la
-bouche, tandis que M. Rastoul épongeait ses deux
-moustaches en les tirant par un geste tout guerrier.</p>
-
-<p>Ils acceptèrent ensuite les cigares et le feu que
-M. de la Ferrade leur offrit de ses mains blanches.</p>
-
-<p>«&nbsp;Et maintenant, messieurs, dit le jeune homme,
-je vous écoute.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur le marquis, dit Rastoul, parlons peu,
-mais parlons bien. M. Jean-Pierre est un digne
-homme.</p>
-
-<p>&mdash; M. Gautripon, voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash; M. Gautripon si vous voulez. Chez nous, on ne
-l'appelle que M. Jean-Pierre. Il paraît que vous lui
-avez fait&hellip; je suis trop poli pour dire une crasserie,
-mais enfin&hellip; une chose qui ne se fait pas. Il nous a
-dit, à moi et à mon camarade, qu'il voulait aller sur
-le terrain, et du moment que M. le marquis paraît
-être consentant de s'aligner, l'affaire peut marcher
-rondement, d'autant plus, je vous l'avouerai, que
-nous n'avons pas trop de temps, moi et mon camarade,
-attendu les permissions, qui ne s'obtiennent
-pas comme on veut.</p>
-
-<p>&mdash; Effectivement, dit le camarade. Tant qu'aux
-armes, je sais où l'on pourrait se procurer des
-lattes, des fleurets, des pistolets de cavalerie, enfin
-tout.</p>
-
-<p>&mdash; Ne vous donnez pas tant de peine, messieurs.
-J'ai des armes, et si vous les récusiez par hasard,
-les armuriers sont là. A ce que je comprends, vous
-êtes militaires?</p>
-
-<p>&mdash; J'ai ma pension réglée, dit Rastoul. Maintenant
-je suis aux <i>Villes-de-Saxe</i>, ouvreur.</p>
-
-<p>&mdash; Plaît-il?</p>
-
-<p>&mdash; C'est moi qui me tiens à l'entrée du magasin
-et qui ouvre la porte aux dames. Il n'y a pas de sot
-métier, et on recherche les légionnaires pour ça, vu
-que ça pose une maison.</p>
-
-<p>&mdash; J'entends, monsieur. Encore une larme de ce
-vin de Xérès, je vous prie. Vous m'excuserez d'ailleurs
-si je cherche à deviner par quel concours de
-circonstances M. Gautripon, que vous appelez Jean-Pierre,
-a été conduit à mettre ses intérêts entre vos
-mains : non qu'il pût s'adresser à des personnes
-plus dignes, mais le rang qu'il tient dans le monde,
-la fortune&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pardon, monsieur le marquis, les explications
-nous sont interdites. Si je vous ai mis au courant de
-mes affaires, ça n'est pas une raison pour que je
-vous conte les siennes, dont au reste j'ignore foncièrement.
-Je sais qu'il est un digne homme et qu'il
-nous a donné la commission de vous mener sur le
-pré. Si vous n'en voulez pas, dites-le ; M. Jean-Pierre
-saura ce qui lui reste à faire.</p>
-
-<p>&mdash; C'est bien ça, dit l'infirmier. Des explications
-après coup, il n'en faut plus. Bon, si on s'expliquait
-avant : on aurait peut-être la main moins leste.</p>
-
-<p>&mdash; Plaît-il?</p>
-
-<p>&mdash; On ne taperait pas, quoi!</p>
-
-<p>&mdash; Vous croyez donc qu'il y a eu des voies de fait
-échangées entre nous?&nbsp;»</p>
-
-<p>M. Rastoul devina que la seule phrase prononcée
-par son camarade avait été une sottise, et se hâta
-de tout réparer.</p>
-
-<p>«&nbsp;Monpain vous dit, monsieur le marquis, que
-ceux qui parlent trop vite tapent souvent en paroles,
-sur le tiers et le quart.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le créole sourit dans sa moustache et reprit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Allons, messieurs, avouez franchement, en
-loyaux militaires, que vous ne savez pas le premier
-mot de la querelle?</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! oui, je l'avoue, répondit Rastoul.
-Après? S'il ne nous a pas plu de savoir pourquoi
-M. Jean-Pierre y allait? Je sais que je l'estime, que
-vous lui avez manqué, et qu'il est pressé d'en découdre.
-Ça me suffit, à moi, et à mon camarade.</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement, dit l'infirmier.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, messieurs, je m'abandonne au cours des
-événements sans plus chercher le mot d'une énigme
-qui commençait à m'intriguer. Mes témoins seront
-chez vous dans une heure. Vous plaît-il de les attendre
-aux <i>Villes-de-Saxe</i>, rue Saint-Jacques?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mais non! s'écria M. Rastoul, c'est cela
-qui ferait un grabuge à tout casser!</p>
-
-<p>&mdash; Alors au Val-de-Grâce, chez M. Monpain?</p>
-
-<p>&mdash; Eh! diantre non! dit Monpain. Si vous croyez
-que le Val-de-Grâce est fait pour des esclandres
-pareils!&hellip; Il faudrait prendre rendez-vous chez
-quelqu'un&hellip; Où? chez Fignot par exemple&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Non! dit Rastoul. Des messieurs comme ces
-messieurs ne seraient point à leur place dans un cabinet
-de marchand de vin. Tenez! monsieur le marquis,
-si ça vous était égal, nous irions chez messieurs
-vos témoins nous-mêmes, et de cette façon-là tout
-serait décidé en deux temps.</p>
-
-<p>&mdash; A votre aise, messieurs. J'aurai l'honneur de
-vous mettre en relation avec le vicomte d'Entrelacs,
-mon parent, et le général Puchinete, un étranger
-de distinction. Il est une heure, ces messieurs doivent
-déjeuner ensemble à l'hôtel d'Entrelacs, rue de
-la Ville-l'Évêque, à deux pas d'ici. Permettez que
-j'écrive l'adresse, et agréez mes excuses pour vous
-avoir retenus si longtemps.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les deux légionnaires étaient déjà dans l'escalier
-quand le nègre descendit quatre à quatre et les pria
-de rentrer un moment chez son maître.</p>
-
-<p>«&nbsp;Messieurs, dit le créole, un contre-temps dont
-je suis pour le moins aussi désolé que vous-mêmes!
-Veuillez lire le billet qu'on vient de m'apporter.&nbsp;»</p>
-
-<p>La lettre était de M. d'Entrelacs, et voici ce qu'elle
-disait :</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;Mon cher Lysis, le diable s'en mêle. J'ai vu le
-général hier soir ; il m'a refusé net pour des raisons
-assez délicates, que je comprends sans les adopter.
-Comme le temps pressait un peu, je me suis rabattu
-sur le premier gars un peu solide que j'ai trouvé à
-ma main : c'était Gérand. Autre histoire! Il m'oppose
-une fin de non-recevoir qui, bien que curieuse
-et digne d'être méditée, ne supporte pas la discussion.
-Je me retourne immédiatement et je tâte en
-moins d'une heure Violin, Patry, Sinalis, Randot,
-Morhange, Lespinois ; tous, mon cher, sans en excepter
-un, m'envoient au diable, et jurent que rien au
-monde ne les décidera à figurer dans une affaire
-Gautripon. Morhange s'est prononcé si carrément,
-et j'étais moi-même monté à un tel diapason, que
-nous avons failli déplacer le problème. Somme
-toute, je suis rentré bredouille, et ce matin encore,
-après avoir couru tout Paris, réveillé une demi-douzaine
-d'honnêtes gens et rompu un fagot de
-lances, je demeure le seul témoin sur qui je puisse
-compter, mais je ne me tiens pas pour battu : le
-temps de manger un morceau, et je reprends la campagne.
-Cherche de ton côté, et si tu reçois la visite,
-fais en sorte d'ajourner l'entrevue à six heures
-du soir ou à demain midi. A tout événement, viens
-dîner avec ton vieil oncle et ton solide ami,</p>
-
-<p class="sign"><span class="sc">César d'Entrelacs</span>.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>M. Rastoul lut attentivement la lettre et la rendit
-en disant : «&nbsp;C'est drôle que des personnes comme il
-faut se fassent tant prier quand elles ne risquent rien.
-Moi et Monpain, nous avons dit oui tout de suite, et
-pourtant si ça se savait, je perdrais peut-être ma
-place, et il irait pour sûr au bloc. Enfin! chacun son
-idée. Nous allons rentrer chacun chez nous, et nous
-reviendrons demain à midi avec votre permission.
-Si les messieurs pouvaient s'y trouver par complaisance,
-nous monterions le coup pour dimanche, et
-de cette façon l'ouvrage ne souffrirait pas.&nbsp;»</p>
-
-<p>Sur cette réflexion, il se retira poliment comme
-il était entré, et poussa son camarade devant
-lui.</p>
-
-<p>Eux partis, le jeune homme resta un peu troublé
-et médiocrement satisfait de lui-même : non qu'il
-se reprochât d'avoir prolongé l'entrevue au delà des
-limites normales et fait jaser deux braves gens ; sa
-curiosité lui semblait légitime. Est-ce que tout n'est
-pas permis pour pénétrer de tels mystères d'infamie?
-En présence des coquins triomphants qui éclaboussent
-la foule honnête, l'homme de bien se sent
-investi d'un pouvoir discrétionnaire, sa conscience
-l'institue juge d'instruction ; mais il eût fallu, pour
-bien faire, que l'enquête n'arrêtât pas l'action. Le
-marquis s'était trouvé beau, tandis qu'il dirigeait le
-débat d'un air dominateur, s'intéressant aux détails
-les plus singuliers de l'affaire et reléguant au second
-plan le duel, cette vétille et cette banalité. La lettre
-de M. d'Entrelacs altérait quelque peu la physionomie
-du rôle : en ajournant la rencontre, elle prêtait
-à ce petit interrogatoire si leste et si fier une couleur
-de temporisation. M. de La Ferrade se demanda
-avec une sorte d'angoisse quelle opinion les deux
-légionnaires emportaient de lui. Un homme de c&oelig;ur
-n'est jamais insensible à l'estime des honnêtes gens,
-quelque supériorité qu'il s'arroge sur eux en lui-même.
-Celui-ci aurait mieux aimé recevoir cent
-coups d'épée à la fois que d'entendre ces simples
-mots prononcés par un garçon de boutique : «&nbsp;Le
-jeune homme cause bien, mais il n'est pas pressé
-d'en découdre.&nbsp;» La seule idée que deux hommes
-pourraient le mal juger pendant vingt-quatre heures
-lui fit bouillir le sang ; il allait et venait, relisant la
-lettre et se creusant la tête pour savoir où trouver
-M. d'Entrelacs. Il songea un moment à se passer de
-son oncle et de tous les gens raisonnables que le vicomte
-avait dans son intimité. Faire seller un cheval,
-courir au bois de Boulogne et arrêter deux fous
-de son âge, par exemple, deux compagnons de son
-équipée nocturne, c'était l'affaire d'un instant ; mais
-il avait cent raisons de ménager cet oncle, qui était
-presque toute sa famille : d'ailleurs rien ne prouvait
-que M. d'Entrelacs n'eût pas trouvé depuis midi
-l'homme qu'il cherchait. Cependant, par quel complot
-de hasards ce recrutement du deuxième témoin
-était-il devenu si difficile? «&nbsp;Mon oncle a vingt amis
-qui sont les miens, et pas un dans le nombre ne
-consent à marcher avec nous! Est-ce parce que j'ai
-tort? Parbleu! je le sais bien. J'ai fait une gaminerie,
-soit ; mais dès que je m'offre à la réparer comme
-un homme, l'amitié les oblige tous à me prêter les
-mains. Non! s'ils se font prier, c'est parce qu'il leur
-répugne d'avoir affaire à Gautripon. Mais les mille
-ou quinze cents personnes qui se gobergeaient chez
-lui, pas plus tard qu'hier au soir, n'ont certes pas la
-même excuse. Et que le diable m'emporte si ce
-vieux muscadin de Puchinete n'y était pas! Ah! tant
-pis! j'en aurai le c&oelig;ur net, puisque le <i>iénéral</i> ne
-sort jamais avant trois heures!</p>
-
-<p>Il s'habilla et se fit mener rue Balzac, chez le vénérable
-ami de son oncle. Le général Puchinete, qui
-vit encore, est un riche émigré péruvien. N'était
-son accent, on le prendrait pour un Français de 1781.
-Les écrivains du dix-huitième siècle, qu'une importation
-presque récente a popularisés dans l'Amérique
-du Sud, ont été ses maîtres favoris. Sa mémoire
-est farcie de petits vers badins que personne
-en France ne sait plus ; il les roucoule galamment à
-l'oreille des dames, et cette poésie aux couleurs effacées
-a pour plus d'une le charme rétrospectif des
-éventails pâlis. Dans les réunions d'hommes, il débite
-volontiers des tirades éloquentes sur les libertés
-imprescriptibles de ceux-ci et les iniquités incorrigibles
-de ceux-là. Belles façons, le geste harmonieux,
-le menton ras, la tabatière en main, la bonbonnière
-en poche, jabot souple et manchettes coquettement
-fripées, il poudrerait sa tête, si le temps
-ne s'était chargé de la besogne ; au demeurant, le
-plus galant homme du monde, et vous allez en juger.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon garçon, dit-il au marquis, je t'attendais.
-Oui, je t'aurais consigné dès demain à la porte de
-mon c&oelig;ur, si tu n'étais pas venu de prime saut me
-chercher querelle. Te voilà furieux, c'est parfait.
-Noble courroux! laves brûlantes de la jeunesse!
-Goûte-moi ces violettes pralinées, et dis-moi si
-mon confiseur n'a pas cristallisé le printemps en
-personne.</p>
-
-<p>&mdash; Général, tout à l'heure deux braves gens sont
-venus chez moi. Je leur ai offert du vin de Xérès
-comme vous m'offrez des bonbons, et ils m'ont répondu :
-«&nbsp;Nous ne sommes pas ici pour goûter votre
-vin, mais pour savoir si vous avez du sang dans les
-veines.&nbsp;» Je leur ai dit : «&nbsp;A vos ordres!&nbsp;» et je leur
-ai donné l'adresse de deux hommes en qui je croyais
-comme en Dieu. Mais devinez un peu la honte qui
-m'était réservée?</p>
-
-<p>&mdash; Enfant! Ce n'était pas une honte, c'était une
-leçon.</p>
-
-<p>&mdash; Vous me permettrez de vous dire qu'il n'est
-plus d'écoliers à mon âge.</p>
-
-<p>&mdash; Tarare! Écoute-moi. Je suis d'avis que tu dois
-une réparation par les armes, et je me fais non-seulement
-un devoir, mais une fête de t'accompagner
-sur le terrain&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Patience! Et si j'ai un regret, c'est que la mode
-ne soit plus d'intéresser les témoins dans la partie ;
-mais, cher ami, l'affaire est si malencontreusement
-engagée que l'honneur nous commande de l'asseoir
-sur une autre base. Je l'ai dit hier soir à ton oncle,
-et il n'a pas trouvé un mot à répondre. Tu es un
-gentilhomme, et le sieur Gautripon est un vilain&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Très-vilain ; mais qu'importe?</p>
-
-<p>&mdash; Il importe que vous restiez chacun dans votre
-rôle. Or si demain l'on disait à Paris que deux messieurs
-se sont rencontrés à propos d'une femme,
-que le sieur Gautripon se battait pour elle et le marquis
-de La Ferrade contre elle, c'est le marquis,
-mon cher, qui serait un vilain, et le vilain qui deviendrait
-un gentilhomme. Comprends-tu?</p>
-
-<p>&mdash; Il s'agit pardieu bien de Mme Gautripon! C'est
-le mari que j'ai insulté, c'est lui qui me provoque,
-c'est contre lui que vous refusez de me conduire sur
-le terrain!</p>
-
-<p>&mdash; Cher ami, les jeunes gens n'ont pas le coup
-d'&oelig;il juste, et la preuve, c'est que tu as cru n'encourir
-qu'un coup d'épée en touchant au lit d'une femme.
-Tu as commis un crime de lèse-faiblesse et mérité
-un blâme autrement redoutable que toutes les vengeances
-des maris. La femme doit passer avant tout,
-et dès que tu l'as effleurée, le mari recule au second
-plan.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, quoi? Qu'ai-je à faire pour réparer mes
-torts envers cette poupée?</p>
-
-<p>&mdash; Rien que de mettre sa personne hors de cause
-et d'arranger une autre querelle avec son mari.
-C'est ce que j'ai dit à ton oncle, et s'il avait voulu
-m'écouter, nous aurions déjà fait les trois quarts du
-chemin. Gautripon ne manquerait pas de se prêter à
-la chose&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il est si complaisant!</p>
-
-<p>&mdash; Laisse sa complaisance en paix, et cherchons
-un prétexte avouable. Il n'en manque pas, Dieu
-merci! Le jeu, les paris de course, le ballon d'une
-danseuse, la politique, une théorie littéraire, la couleur
-d'une cravate ou la coupe d'un gilet, tout est
-matière à querelle pour deux hommes qui veulent
-et qui doivent se rencontrer.</p>
-
-<p>&mdash; Vous croyez cela, vous? mais Gautripon n'est
-d'aucun cercle, il ne fréquente aucun théâtre, il ne
-joue pas, ne parie pas, ne discute pas, ne parle pas,
-et l'on ne sait par où le prendre, excepté par sa
-femme, que l'on prend comme on veut! Que fait-il?
-où va-t-il? où se tient-il, ce personnage ténébreux
-qui traverse la vie comme l'égout collecteur traverse
-les dessous de Paris? Lui savez-vous une habitude?
-lui connaissez-vous un ami? Devinez quels témoins
-ce monsieur m'a envoyés tout à l'heure? Un garçon
-de magasin et un infirmier du Val-de-Grâce, un matassin
-d'hôpital!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le général ouvrit de grands yeux, et s'apprêtait à
-demander les détails de l'entrevue, quand M. d'Entrelacs
-fit son entrée avec le colonel Chabot.</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est encore moi, dit-il au général Puchinete en
-lui tendant la main. Tiens! Lysis avec vous! A merveille!
-nous ferons d'une pierre deux coups. Ton
-affaire se corse, mon enfant. Voici Chabot qui soutient
-une thèse nouvelle, et nous défend de dégaîner
-sous aucun prétexte. Entendez-vous, général, sous
-aucun prétexte!</p>
-
-<p>&mdash; Pour le coup, dit le Péruvien, c'est moi qui
-vais être étonné.</p>
-
-<p>&mdash; Et moi donc! s'écria M. de La Ferrade. En vérité,
-messieurs, j'admire que vous preniez si grand
-soin de ma peau. Suis-je un fils de famille élevé
-dans le coton? Oubliez-vous que j'ai mené à bonne
-fin une demi-douzaine d'affaires?&nbsp;»</p>
-
-<p>Le colonel Chabot coupa la tirade par un geste
-d'une autorité irrésistible.</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, dit-il, c'est justement votre courage,
-votre habitude des armes et vos preuves trop souvent
-faites qui autorisent le débat. Si vous étiez un
-jouvenceau tout neuf et sujet à caution, nous ferions
-peut-être la sottise de vous conduire sur&hellip; Eh bien,
-non! pas même alors! Le duel est une affaire d'honneur,
-sacrebleu! Il faut donc des gens d'honneur
-pour jouer la partie. Avant de se mesurer avec un
-homme, on doit prévoir deux choses : la première,
-c'est qu'on peut être obligé de faire prendre de ses
-nouvelles ; la seconde, c'est qu'on peut être conduit
-à lui serrer la main. Serrer la main d'un Gautripon!
-envoyer chez un Gautripon!</p>
-
-<p>&mdash; Mais, colonel, j'y suis allé moi-même, et
-M. Puchinete aussi.</p>
-
-<p>&mdash; Pour vous amuser, soit ; cela n'engage à rien.
-Est-ce que mes soldats ne vont pas se distraire où
-bon leur semble? Est-ce qu'ils ne se querellent jamais
-après boire avec les Gautripons de Vincennes?
-Est-ce qu'on leur permettrait de dégaîner sur le terrain
-contre ces débitants d'honnête hospitalité?</p>
-
-<p>&mdash; Le cas est différent : ils payent.</p>
-
-<p>&mdash; Moins cher que vous, monsieur, car ils ne
-donnent que leur argent, et vous prêtez l'éclat de
-votre nom et le prestige de votre personne aux soirées
-de ce faquin-là! Confiez-moi le soin de votre
-honneur : vous ne craignez pas, je suppose, qu'il
-périclite entre mes mains?</p>
-
-<p>&mdash; Non, colonel ; mais encore est-il bon que je
-sache où vous voulez en venir.</p>
-
-<p>&mdash; Je veux savoir d'abord si cet homme est ou
-n'est pas le marchand de sa femme. Et ce n'est pas
-moi seul qui suis pris de cette curiosité ; le grelot
-que vous avez attaché hier soir a fait du bruit dans
-le monde. Avez-vous vu comme tous vos amis et
-ceux de M. d'Entrelacs se sont récusés unanimement?
-Vingt-quatre heures plus tôt, vous auriez eu
-des témoins à choisir par douzaines. C'est que le
-problème n'était pas posé. Il l'est maintenant, grâce
-à vous, et chacun sent qu'il faut attendre et se tenir
-en garde jusqu'à ce qu'il soit résolu. Il y a un fond
-de pudeur sous la légèreté parisienne, mon cher.
-On tolère longtemps le luxe inexpliqué d'une maison
-amusante, on se jette les yeux fermés dans un courant
-de plaisirs sans demander si la source en est
-pure ; mais qu'une seule voix se mette à crier gare,
-c'est un sauve-qui-peut général. Le signal est donné ;
-Paris veut avoir le c&oelig;ur net de cette mystérieuse
-opulence ; il faut que ce monsieur nous dise où sont
-les capitaux dont il étale impudemment le revenu.
-C'est à nous de l'interroger ; sa provocation nous
-donne un droit illimité d'enquête. Comment! un
-homme n'est pas admis au club sans justifier de ses
-moyens d'existence, on veut savoir où sont ses
-terres ou ses actions avant de jouer le whist avec
-lui, et l'on irait jouer la grosse partie au jeu de l'épée
-avec un gueux qui a peut-être toutes ses fermes
-dans l'alcôve de la Gautripon!&nbsp;»</p>
-
-<p>M. d'Entrelacs prit la parole.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais, colonel, dit-il, est-ce qu'il n'est pas trop
-tard pour demander des comptes? N'êtes-vous pas
-d'avis que Lysis, en insultant cet homme, a renoncé
-au droit de le discuter? Je pense comme vous
-que les honnêtes gens doivent choisir leurs adversaires,
-et qu'il ne faut pas se commettre, même sur
-le terrain ; je doute cependant qu'on puisse repousser
-un cartel par la question préalable, lorsqu'on a
-dit et fait la veille ce que nous avons fait et dit hier
-soir.</p>
-
-<p>&mdash; Eh! cher ami, le procureur impérial en dit bien
-d'autres aux vauriens qu'il traîne en justice! Et si
-messieurs les scélérats prétendaient se réhabiliter
-en provoquant le magistrat qui les accuse, le genre
-humain tout entier se lèverait dans un immense éclat
-de rire.</p>
-
-<p>&mdash; Nous ne sommes pas au Palais.</p>
-
-<p>&mdash; Non, mais les vilenies que le Code a oublié de
-punir sont toutes du ressort de l'opinion publique.</p>
-
-<p>&mdash; J'entends, mais que voulez-vous faire? car il
-est impossible que nous en restions là.</p>
-
-<p>&mdash; Je veux mettre Gautripon en demeure de se
-débarbouiller publiquement, et, s'il ne trouve pas
-assez d'eau dans la Seine, nous jouerons le jeu de
-Florence!&nbsp;»</p>
-
-<p>MM. d'Entrelacs, Puchinete et la Ferrade se regardèrent
-en ouvrant de grands yeux. Évidemment,
-le jeu de Florence était pour eux lettre close. Le colonel
-comprit leur silence et s'expliqua.</p>
-
-<p>«&nbsp;Un Français, galant homme s'il en fut, est insulté
-publiquement aux <i lang="it" xml:lang="it">cascine</i> de Florence par un
-compatriote qui, à tort ou à raison, passait pour un
-faussaire et un escroc. L'insulté, qui avait fait ses
-preuves, et plutôt dix fois qu'une, se détourne froidement
-vers un grand seigneur russe qui accompagnait
-son agresseur, et lui dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, on ne peut chercher querelle à un
-homme qui n'est pas net ; mais, puisque vous garantissez
-celui-ci en l'honorant de votre compagnie, je
-compte que vous allez vous couper la gorge avec
-moi.&nbsp;» Voilà la marche à suivre. Nous nous trouvons
-demain au rendez-vous, nous soumettons le cas aux
-témoins de Gautripon : ils prennent fait et cause pour
-leur commettant ; M. de la Ferrade en choisit un,
-et, pour donner plus de corps à l'affaire, je me
-charge de l'autre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le jeune homme allégua l'humble condition des
-témoins, qui rendait, selon lui, cet arrangement
-difficile.</p>
-
-<p>«&nbsp;Pourquoi donc? dit le colonel. Mon jeune ami,
-depuis 89, il n'y a plus que deux classes dans la société :
-les honnêtes gens et les coquins. Ceux dont
-vous me parlez ne sont assurément pas à la solde
-de leurs femmes ; il n'y a pas raison pour qu'on dédaigne
-de s'aligner avec eux. Deux sous-officiers
-légionnaires! Peste! vous êtes bien dégoûté! J'en
-prends un de confiance : le garçon de magasin,
-mon grade ne me permettant pas d'avoir affaire à
-l'autre. Dame! j'aimerais mieux croiser le fer avec
-des hommes de notre monde&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et moi donc! riposta vivement le créole. Comprend-on
-par exemple que Bréchot reste à la cantonnade lorsque
-Gautripon est en scène?</p>
-
-<p>&mdash; Bien parlé! dit le Péruvien, d'autant plus que
-Bréchot est une fine lame, tandis que Gautripon n'a
-jamais mis le pied dans une salle de Paris ; mais tu
-oublies que Bréchot n'a pas pouvoir pour défendre
-la femme d'un autre :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un insolent parlait mal de ma belle ;</div>
-<div class="verse">Je la vengeai. Qui périt? Ce fut elle.</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">Si tu tiens à régler ce compte avec Bréchot, il ne
-boudera pas ; mais il faut en revenir à ma première
-idée, prendre un prétexte et mettre la femme en
-dehors à tout prix.&nbsp;»</p>
-
-<p>La discussion se prolongea jusqu'au dîner et même
-après, car ces messieurs dînèrent ensemble. En fin
-de compte, le plan du colonel Chabot prévalut,
-moins par son mérite intrinsèque que par l'autorité
-de l'inventeur.</p>
-
-<p>Le colonel Chabot n'était autre que cet ancien capitaine
-qui survécut à toute sa compagnie et monta
-positivement seul à l'assaut du fort de Boghar. La
-colonne d'attaque, qui le suivait à cinq grandes minutes
-d'intervalle, le trouva adossé contre un vieux
-mur et piquant dans un tas d'Arabes avec le sang-froid
-d'un cuisinier qui larde ses perdrix. Par miracle,
-il n'avait que des blessures légères, et le père
-Bugeaud l'envoya porter à Paris les clefs de la place.
-Décoré de la propre main du roi, il avait fait son
-chemin par une série de coups d'éclat, et toute l'armée
-disait qu'il serait arrivé plus haut sans ses duels,
-la tournure paradoxale de son esprit et l'inflexible
-roideur de son caractère.</p>
-
-<p>Ce qu'il avait perdu comme avancement, il l'avait
-regagné en popularité. C'est pourquoi le lendemain
-à midi les malheureux témoins de Gautripon tressaillirent
-jusque dans leur moelle aux deux syllabes
-de son nom.</p>
-
-<p>Ils s'étaient présentés plus crânement que la
-veille, soit que la réflexion leur eût monté la tête,
-soit que Jean-Pierre leur eût mis le feu sous le
-ventre. Le simple coup de sonnette qui annonça
-leur arrivée indiquait nettement la résolution d'en
-finir.</p>
-
-<p>«&nbsp;Messieurs, leur dit le jeune créole, j'ai l'honneur
-de vous présenter le colonel Chabot et le vicomte
-d'Entrelacs, qui ont mes pleins pouvoirs pour débattre
-l'affaire avec vous. Prenez place ; je me retire.&nbsp;»</p>
-
-<p>De ce petit discours, les deux légionnaires n'entendirent
-qu'un mot. Rastoul laissa tomber son chapeau
-et ne songea pas même à le reprendre. Monpain
-jeta le sien sur un divan ; l'un et l'autre avancèrent
-à l'ordre machinalement, comme deux
-statues ambulantes ; leurs petits doigts cherchaient
-sous les plis de la redingote la couture de leur pantalon.</p>
-
-<p>L'habitude est plus forte que tous les raisonnements
-du monde. Le colonel lui-même oublia qu'en
-vertu de la circonstance ces braves gens devenaient
-ses égaux.</p>
-
-<p>«&nbsp;Rastoul! dit-il d'une voix brusque.</p>
-
-<p>&mdash; Présent! mon colonel.</p>
-
-<p>&mdash; Dans quel régiment avez-vous servi?</p>
-
-<p>&mdash; Au 3<sup>e</sup> léger, 78<sup>e</sup> de ligne. Engagé volontaire du
-10 septembre 1826, réengagé le&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est bon. Où avez-vous gagné ce ruban-là?</p>
-
-<p>&mdash; A l'Isly, mon colonel, en prenant un drapeau.</p>
-
-<p>&mdash; Tudieu! ce n'est pas de la petite bière! Pourquoi
-n'avez-vous pas avancé?</p>
-
-<p>&mdash; Faute d'instruction, mon colonel.</p>
-
-<p>&mdash; Combien de fois avez-vous été cassé?</p>
-
-<p>&mdash; Pas une, mon colonel.</p>
-
-<p>&mdash; Comment avez-vous pu vous décider à monter
-la garde devant une boutique?</p>
-
-<p>&mdash; Il faut vivre, mon colonel.</p>
-
-<p>&mdash; La pension et la croix ne vous nourrissaient
-donc pas?</p>
-
-<p>&mdash; J'ai une femme et deux enfants.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous, Monpain, vous êtes encore au service?</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement, mon colonel ; mon temps finit
-dans dix-huit mois.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas à l'hôpital que vous avez attrapé
-la croix?</p>
-
-<p>&mdash; Non, mon colonel ; c'est à l'Alma.</p>
-
-<p>&mdash; Dans les ambulances?</p>
-
-<p>&mdash; Oui et non, mon colonel ; je suis allé au feu
-chercher le commandant Trochard, et je l'ai rapporté
-sur mon dos.</p>
-
-<p>&mdash; Allons! vous êtes encore un brave homme,
-vous! Il y a de fières gens dans notre armée. Et
-dire, mon cher d'Entrelacs, que, sans nous, ces
-deux gaillards s'éclaboussaient jusqu'à l'échine dans
-le bourbier d'un Gautripon!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il remplit deux verres au ras du bord et dit aux
-sous-officiers d'un ton de commandement :</p>
-
-<p>«&nbsp;Attention! buvez-moi ça!&nbsp;»</p>
-
-<p>Ils ne se firent prier ni l'un ni l'autre.</p>
-
-<p>«&nbsp;A votre santé, mon colonel! dit Rastoul.</p>
-
-<p>&mdash; Et la compagnie,&nbsp;» ajouta Monpain.</p>
-
-<p>M. d'Entrelacs salua de la tête ; mais il avait du
-mal à garder son sérieux ; car c'était bien la première
-fois qu'il voyait une affaire d'honneur menée
-ainsi tambour battant.</p>
-
-<p>Le colonel se mit à cheval sur une chaise, aspira
-deux bouffées de cigare, et lorgnant à travers la fumée
-les deux légionnaires debout :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah çà! dit-il, mes enfants, qu'est-ce que vous
-venez faire ici?&nbsp;»</p>
-
-<p>Monpain se retrancha timidement derrière le camarade.</p>
-
-<p>«&nbsp;Moi, je ne sais rien, dit-il ; je ne connais pas
-même M. Jean-Pierre. C'est Rastoul qui est venu
-me chercher, et j'ai dit oui par obligeance. Vous savez
-bien, mon colonel, qu'un militaire ne peut pas
-refuser ce petit service-là.</p>
-
-<p>&mdash; C'est selon les personnes qui le demandent. Et
-vous, Rastoul, connaissez-vous M. Gautripon?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mon colonel, et je mettrais ma main au
-feu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Pas si vite! on se brûle. Nous ne sommes pas
-ici pour jeter notre estime en l'air. Il y a quarante-huit
-heures, pas vrai, que vous fréquentez ce cadet-là?</p>
-
-<p>&mdash; Moi, mon colonel? Il y a plus de quatre ans.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous l'avez bien rencontré six fois en quatre
-années, hein?</p>
-
-<p>&mdash; Mais je l'ai vu presque tous les jours, mon colonel,
-comme j'ai l'honneur de vous voir en ce moment
-ici.</p>
-
-<p>&mdash; Ne pas confondre!&hellip; Moi je vous dis, Rastoul,
-que vous avez pu le rencontrer souvent, mais que
-vous ne l'avez jamais connu.</p>
-
-<p>&mdash; Il en sera ce que vous voudrez, mon colonel.
-Nonobstant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quoi?</p>
-
-<p>&mdash; J'aurais les yeux bandés en face de douze canons
-de fusil, et je dirais que M. Jean-Pierre est un
-brave homme.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, tête de clou que vous êtes! il y a vingt-quatre
-heures, vous ne saviez pas seulement son
-vrai nom!</p>
-
-<p>&mdash; Mon colonel, on peut connaître les gens sans
-savoir les sobriquets qu'ils ont par ailleurs. Son vrai
-nom chez nous, c'est Jean-Pierre, et tous les gens
-du quartier vous diront comme moi.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! ah! les gens du quartier! Et qu'est-ce
-qu'on dit de sa femme dans votre quartier, monsieur
-Rastoul?</p>
-
-<p>&mdash; Nous ne lui en connaissons aucune, mon colonel.</p>
-
-<p>&mdash; Il est pourtant marié, et rudement, j'ose le dire.</p>
-
-<p>&mdash; On dit tant de choses, mon colonel!</p>
-
-<p>&mdash; On n'en dira jamais autant qu'il y en a, sergent!
-Lui connaissez-vous un métier, à votre
-homme?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mon colonel.</p>
-
-<p>&mdash; Il en a un propre en effet!</p>
-
-<p>&mdash; Dame! tout le monde ne peut pas être sénateur.
-M. Jean-Pierre est employé.</p>
-
-<p>&mdash; Aux menus plaisirs de la France!</p>
-
-<p>&mdash; Je n'y suis plus, mon colonel.</p>
-
-<p>&mdash; Lui savez-vous un domicile?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mon colonel, rue de Ponthieu, dans une
-petite maison bien tranquille.</p>
-
-<p>&mdash; Non, Rastoul, aux Champs-Élysées, dans un
-hôtel de trois millions!</p>
-
-<p>&mdash; Mais, mon colonel, j'y suis allé, c'est au cinquième!</p>
-
-<p>&mdash; Et moi j'ai passé cent fois devant la porte cochère,
-c'est un palais! Avez-vous une idée de ce
-qu'il gagne par an, votre Jean-Pierre?</p>
-
-<p>&mdash; Mon colonel, ça va dans les trois mille ; il me
-l'a dit.</p>
-
-<p>&mdash; Trois mille francs? C'est à peu près ce qu'il
-mange tous les jours.</p>
-
-<p>&mdash; Tous les ans?</p>
-
-<p>&mdash; Tous les jours! Sa dépense annuelle est d'un
-million selon les uns, de quinze cent mille francs selon
-les autres, mettons douze cent mille, et n'en
-parlons plus.</p>
-
-<p>&mdash; Mais où prendrait-il ça, mon colonel?</p>
-
-<p>&mdash; Voilà précisément ce que nous sommes curieux
-de savoir, mon brave, et c'est pourquoi nous avons
-tiré l'affaire en longueur. Vous ne supposez pas
-que nous ayons peur de Jean-Pierre?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! mon colonel!</p>
-
-<p>&mdash; Mais nous craignons d'attraper des puces en
-nous frottant à un chien.</p>
-
-<p>&mdash; M. Jean-Pierre! un chien!</p>
-
-<p>&mdash; Moins encore, s'il est ce qu'on dit&hellip; Et non-seulement
-je défendrais à mon ami de le toucher
-avec l'épée, mais le bâton serait encore une arme
-trop noble pour sa peau.</p>
-
-<p>&mdash; Mon colonel! mon colonel! vous me faites
-dresser les cheveux sur la tête. Qu'est-ce qu'on a
-donc pu dire qu'il était, le malheureux garçon?</p>
-
-<p>&mdash; On ne suppose pas, on sait qu'il est le complaisant
-d'une jolie femme, un mari qui spécule sur sa
-honte, un volontaire du déshonneur! Comprenez-vous,
-Rastoul? Voyez-vous quelle campagne vous
-alliez faire, si je ne vous avais barré le chemin?</p>
-
-<p>&mdash; Je comprends trop, mon colonel, et je vous
-demanderai la permission de m'asseoir devant vous,
-attendu que les jambes me manquent. C'est pourtant
-un bien honnête homme que M. Jean-Pierre, et
-l'empereur lui-même ne m'ôterait pas ça de l'esprit!</p>
-
-<p>&mdash; Mais puisque vous ne savez pas le premier mot
-de ses affaires! Informez-vous, au moins!</p>
-
-<p>&mdash; Auprès de qui, mon colonel?</p>
-
-<p>&mdash; Eh! posez-lui la question à lui-même! Demandez-lui
-pourquoi il étale aux Champs-Élysées une
-fortune dont il se cache ailleurs comme d'un crime?
-Répétez-lui tout ce que vous venez d'entendre sur
-son compte, et selon la réponse on agira. Vous faut-il
-quarante-huit heures? Prenez-les. Si vous nous
-apportez une explication satisfaisante, non-seulement
-nous conduirons M. de la Ferrade sur le terrain,
-mais je ferai moi-même amende honorable
-avant l'affaire et devant vous. Si par hasard les raisons
-de cet individu vous semblent bonnes, mais
-qu'il ne vous soit pas permis de nous les communiquer,
-alors je vous autorise à répondre de votre ami
-corps pour corps, et moi, mon brave, je fais votre
-partie, tandis que le marquis s'aligne avec Monpain.
-Est-ce carré, cela? Dites que nous ne faisons pas
-galamment les choses?&nbsp;»</p>
-
-<p>Trop galamment sans doute au gré du pauvre infirmier-major,
-car il se récria sur-le-champ et arbora
-plus haut que jamais le pavillon des neutres.
-Rastoul lui-même parut moins sensible à l'honneur
-de croiser le fer avec un colonel qu'au désagrément
-d'affronter la plus illustre épée de Paris. Toutefois
-il garda bonne contenance et répondit en homme
-qui croit avoir assez fait pour sa gloire, mais que la
-peur ne trouble pas :</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon colonel, merci de votre honnêteté ; mais
-l'affaire ne peut guère tourner comme ça, si on raisonne.
-Ou bien M. Jean-Pierre nous prouvera qu'il
-est mal jugé, et alors nous aurons tout profit à vous
-communiquer la chose ; ou il nous avouera qu'il est
-une canaille, et alors c'est à lui que je m'en prendrai,
-et pas à vous.&nbsp;»</p>
-
-<p>L'entrevue se termina par des poignées de main à
-désosser un b&oelig;uf, et l'on convint de se retrouver
-chez le colonel, dès que Rastoul aurait une réponse
-à donner. Chacun resta chez soi le lendemain samedi.
-Rastoul ne parut nulle part, et n'écrivit à personne.
-Le dimanche matin au petit jour, vers huit
-heures, tandis que la belle Émilie dormait du plus
-gracieux sommeil, l'infâme Gautripon se glissa dans
-la <i lang="len" xml:lang="len">nursery</i> sur la pointe du pied, comme un voleur. Il
-rencontra une bonne anglaise et s'informa si les enfants
-étaient éveillés.</p>
-
-<p>«&nbsp;Pas encore, monsieur, répondit-elle ; mais
-M. Édouard ne tardera guère : il s'agite. J'allais demander
-l'eau de son bain.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le volontaire du déshonneur (pour emprunter la
-périphrase du colonel Chabot) parut charmé de cette
-nouvelle. Il gagna lestement la chambre du petit
-garçon, s'agenouilla devant le lit, écarta les rideaux,
-et guetta le premier sourire du baby. Presque aussitôt
-le tout petit ouvrit les yeux et tendit ses gros
-bras nus en criant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! papa! ah! papa, papa!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et les baisers de pleuvoir sur deux joues inégalement
-colorées, dont l'une était rose, et l'autre rouge,
-car l'oreiller rougit la joue des enfants comme l'espalier
-celle des pêches. Aux cris joyeux du petit
-Édouard, une autre voix répondit de la chambre
-voisine. C'était Mlle Émilie qui à son tour criait
-<i>papa</i>!</p>
-
-<p>«&nbsp;Attends! répondit Gautripon ; tu vas avoir deux
-visites pour une!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il emporta l'enfant dans ses bras et vint le jeter
-en boule sur le lit de la jeune s&oelig;ur.</p>
-
-<p>«&nbsp;Bonjour donc, mes amours! dit Émilie en les
-attirant tous deux par le cou.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle se mit à les embrasser l'un après l'autre avec
-une telle volubilité que sa petite tête allait de droite
-à gauche comme un battant de cloche. Le filet qui
-retenait ses cheveux s'en alla, et tout à coup le père
-et le frère disparurent comme noyés dans un flot de
-soie blonde. Et de rire!</p>
-
-<p>Mais Léon, qui était l'aîné, ne pouvait pas dormir
-longtemps au milieu d'un tel vacarme. On l'entendit
-bientôt crier :</p>
-
-<p>«&nbsp;Et moi? et moi? papa! Viens, ou j'y vais!</p>
-
-<p>&mdash; Dans un moment!&nbsp;» répondait le père.</p>
-
-<p>Mais cet âge est l'impatience même, quoiqu'il ait
-du temps devant lui. Maître Léon apparut sur le
-seuil de sa chambre, nu-pieds, pareil à un lévite
-dans sa longue tunique, et coiffé de mille petites
-boucles indépendantes qui frisaient en tous sens.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! gamin! cria le père.</p>
-
-<p>&mdash; Le gamin t'adore, vieux ingrat, et si tu ne le
-prends pas tout de suite sur tes genoux, il va te sauter
-sur les épaules.</p>
-
-<p>&mdash; Essaie!</p>
-
-<p>&mdash; Hop! Voilà. Bonjour, les petits anges! Émilie,
-range tes cheveux, que j'aperçoive le bout de ton
-nez!&nbsp;»</p>
-
-<p>En même temps il passa par-dessus la tête de
-Gautripon et tomba sur le lit pour compléter le
-groupe.</p>
-
-<p>«&nbsp;Prends donc garde! criait Émilie, tu as manqué
-d'écraser mon baby.</p>
-
-<p>&mdash; N'aie pas peur ; ça me connaît. Je t'ai tenue
-sur mes genoux quand tu n'étais pas plus grosse
-que le poing, et je ne t'ai jamais cassée. Pas vrai,
-père?&nbsp;»</p>
-
-<p>La bonne anglaise, exacte à son devoir, vint prendre
-le plus jeune pour le baigner. Il se laissa couler
-à bas du lit et fit trotter ses petons roses vers la
-porte, en retournant la tête d'un air fier. Le frère
-et la s&oelig;ur acceptaient son défi et commençaient à
-lui donner la chasse, mais les gens attachés à leurs
-petites personnes les réclamèrent à leur tour. Léon
-croisa les bras devant son valet de chambre et lui
-dit avec une gravité comique :</p>
-
-<p>«&nbsp;Fais de moi ce que tu voudras! Mon corps est à
-toi, mon âme à Dieu, mon c&oelig;ur à papa.</p>
-
-<p>&mdash; Et à maman! ajouta M. Gautripon.</p>
-
-<p>&mdash; Et à notre ami!&nbsp;» poursuivit la petite fille.</p>
-
-<p>L'ami c'était Bréchot. Que pouvait-il faire à cette
-heure? Il avait achevé la nuit au jeu selon son habitude,
-et il cuvait sa perte ou son gain chez lui ; car
-il avait un appartement quelque part, à cent mètres
-de la maison, pour la forme. Madame était probablement
-éveillée, mais elle se pelotonnait dans ce demi-sommeil
-des natures paresseuses qui ont l'art de se
-bercer elles-mêmes. Celui qui aurait vu M. Gautripon
-en extase devant la baignoire où s'ébattait le
-petit garçon, eût pensé que Jean-Pierre n'avait pas
-pris le mauvais lot. A chaque instant la jeune Émilie
-ou ce diablotin de Léon s'échappaient des mains de
-leurs gens et venaient se pendre au cou de papa. Et
-l'infâme s'épanouissait visiblement sous les baisers
-de ces lèvres fraîches, sous le regard de ces yeux
-purs.</p>
-
-<p>Pour le père et pour les enfants, le dimanche était
-vraiment une fête. C'était le seul jour que M. Gautripon
-dérobât à ses mystérieux travaux. Depuis
-l'aube jusqu'à midi, les enfants lui appartenaient, et
-réciproquement. Il leur administrait leur premier
-déjeuner dès qu'on avait achevé la toilette. Il versait
-le chocolat des deux aînés, il découpait lui-même et
-trempait les mouillettes dans l'&oelig;uf du petit Édouard.
-Et jamais le chocolat n'avait paru si bon, jamais
-l'&oelig;uf à la coque n'avait été vidé de si bel appétit.
-Le précepteur et la gouvernante avaient congé ;
-toutes les questions qui s'éveillaient dans ces jeunes
-têtes étaient résolues par la douce et patiente érudition
-du papa. On regardait avec lui les beaux livres
-d'images que Bréchot envoyait à la maison le
-jour où ils étaient mis en vente. Le papa racontait
-des histoires, toujours les mêmes, car les enfants
-n'écoutent avec plaisir que celles qu'ils ont entendues
-vingt fois. Il épiait ces premiers traits de caractère
-qui décèlent les instincts bons ou mauvais
-de chacun ; il redressait le jugement de celui-ci,
-faisait appel au c&oelig;ur de celui-là, et constatait avec
-orgueil que son nom serait porté dans le monde par
-de braves petites créatures.</p>
-
-<p>Au milieu de ces occupations, le premier coup
-du déjeuner de famille sonnait toujours trop tôt.
-«&nbsp;Déjà!&nbsp;» s'écriait-on d'une voix unanime, et le maître
-de la maison s'enfuyait vers la chambre vaste et
-superbe où l'on faisait son lit tous les matins. Il ôtait
-sa jaquette de molleton et ses pantoufles en imitation
-de tapisserie, et descendait rejoindre les enfants
-dans la salle à manger. Les enfants, non plus que
-lui, n'y déjeunaient que le dimanche. Mme Gautripon
-paraissait généralement à midi et demi, et Bréchot,
-qui avait son couvert en permanence, arrivait
-quelquefois.</p>
-
-<p>Ce jour-là, Madame ne se mit en retard que de
-vingt-cinq minutes, et Bréchot fit son entrée au dessert.
-Le seul incident à noter fut une querelle entre
-l'aîné des marmots et M. Gautripon. Ce bambin prétendait
-le contraindre à manger des crevettes, et le
-père affirmait comme toujours qu'il ne pouvait pas
-les souffrir.</p>
-
-<p>«&nbsp;Si tu ne m'obéis pas, s'écria M. Léon à bout de
-patience, je dirai ce que tu es.</p>
-
-<p>&mdash; Dis-le donc tout de suite!</p>
-
-<p>&mdash; Tu m'en défies?</p>
-
-<p>&mdash; Oui!</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! tu es un pélican. Voilà!</p>
-
-<p>&mdash; Et en quoi suis-je un pélican, mon bonhomme.</p>
-
-<p>&mdash; En ce que tu ne manges jamais rien de bon. Tu
-as peur qu'il n'en reste pas assez pour nous. C'est
-pourquoi je te compare à l'oiseau qui s'ouvre le ventre
-pour nourrir ses petits enfants.</p>
-
-<p>&mdash; Léon! dit Mme Gautripon, vous êtes ridicule.</p>
-
-<p>&mdash; Moi aussi, maman, dit la petite Émilie avec une
-adorable candeur. Quand Léon a parlé du pélican,
-j'ai pensé tout de suite : Oh! c'est bien papa!&nbsp;»</p>
-
-<p>Jean-Pierre grignotait son pain comme à l'ordinaire ;
-mais, si quelqu'un l'avait surveillé d'un peu
-près, on eût probablement remarqué que du revers
-de la main il s'essuyait le coin de l'&oelig;il.</p>
-
-<p>Bréchot, lorsqu'il entra, portait comme un nuage
-autour du front. Il serra la main de son ami, s'inclina
-poliment devant madame et se laissa embrasser
-par les enfants. Le maître d'hôtel s'empressa de
-le servir, mais personne ne demanda ce qui le rendait
-maussade. Ce joyeux compagnon avait la matinée
-souvent mélancolique. Mme Gautripon lui adaptait
-à ce propos un vieux dicton bien connu :</p>
-
-<p>«&nbsp;Bréchot du soir, espoir, disait-elle ; Bréchot du
-matin, chagrin.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il arrive souvent que les hommes trop aimables
-dans le monde sont moroses à la maison. Toutes
-leurs grâces se dépensent au dehors, et il n'en reste
-plus pour l'intérieur.</p>
-
-<p>Mais cette fois ce n'était pas une perte de quelques
-milliers de louis qui voilait cette physionomie
-sereine. La veille, au cercle, M. Bréchot avait été
-lardé de plaisanteries fines dont le sens lui échappait.
-En feuilletant les petits journaux scandaleux
-qui s'abattent sur la vie privée parce qu'on leur défend
-de parler politique, il avait cru rencontrer des
-allusions indirectes à sa vie, à ses amours, à certain
-hôtel des Champs-Élysées. On parlait à mots couverts
-d'un scandale récent qui devait se dénouer sur
-le terrain d'après les uns, qui allait être étouffé sous
-le mépris d'après les autres. Aucun nom n'avait été
-écrit ou prononcé ; rien ne prouvait que la famille
-Gautripon fût en cause. Cependant Léon Bréchot se
-sentait envahi par cette inquiétude sourde et cette
-trépidation intérieure qui annonce aux animaux eux-mêmes
-l'explosion d'un orage.</p>
-
-<p>«&nbsp;Est-ce que les enfants ne vont pas aller jouer?
-demanda-t-il. Je ne veux pas que leur récréation
-soit retardée par mon inexactitude.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le petit Léon répondit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Nous ne sommes pas pressés ; nous attendrons
-papa.</p>
-
-<p>&mdash; Allez toujours, dit la mère, puisque votre ami
-vous le permet.</p>
-
-<p>&mdash; Du reste, ajouta Jean-Pierre en déposant sa
-serviette, j'ai fini.&nbsp;»</p>
-
-<p>M. Bréchot l'arrêta sur sa chaise par un coup
-d'&oelig;il significatif. Madame poussa du pied le bouton
-d'une sonnerie électrique, on vint prendre les enfants
-et leur père demeura. Les gens devinèrent
-qu'on n'avait plus besoin d'eux, et sortirent.</p>
-
-<p>Il se fit un silence de quelques minutes. Gautripon
-se tourna vers Bréchot et lui dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Tu avais quelque chose à nous conter?</p>
-
-<p>&mdash; Non, rien. Et toi?</p>
-
-<p>&mdash; Vivant comme je vis, quelles nouvelles pourrais-je
-apprendre?</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai&hellip; Madame, avez-vous eu beaucoup de
-monde hier après-midi?</p>
-
-<p>&mdash; Personne absolument, pour la première fois de
-la vie.</p>
-
-<p>&mdash; Étrange! Vous n'avez aucune idée de ce qui a
-pu retenir tous vos amis chez eux, tandis que vous
-les attendiez chez vous?</p>
-
-<p>&mdash; C'est un hasard auquel il faut s'attendre lorsqu'on
-choisit un jour. Tantôt on a la foule et tantôt
-pas un chat, selon le vent.</p>
-
-<p>&mdash; Vous n'avez pas entendu dire qu'il fût rien arrivé
-ici?</p>
-
-<p>&mdash; Quand?</p>
-
-<p>&mdash; Mercredi soir.</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, rien que je sache.</p>
-
-<p>&mdash; Et toi, Jean-Pierre, tu n'as rien entendu dire?</p>
-
-<p>&mdash; Absolument. Que crains-tu?</p>
-
-<p>&mdash; Eh! parbleu! je crains tout! Est-ce que l'on
-n'est pas à la merci du premier venu, dans les situations
-comme la nôtre? Il n'y aura ni repos ni sécurité
-possible tant que je n'aurai pas tué un de ces
-insolents bavards.</p>
-
-<p>&mdash; Léon! s'écria Émilie. Vous voulez donc me
-faire mourir?</p>
-
-<p>&mdash; Bah! dit Jean-Pierre. Laissez-le dire. Il ne
-tuera personne ; c'est moi qui vous le promets.&nbsp;»</p>
-
-<p>Sur cette assurance, on sortit de table.</p>
-
-<p>Une demi-heure après, le beau Lysis de la Ferrade,
-laissa tomber sa tasse de thé en apprenant la
-nouvelle la plus invraisemblable du monde. On venait
-lui annoncer que M. Gautripon en personne
-était debout dans l'antichambre et sollicitait un entretien.</p>
-
-<p>Le créole se recueillit un instant, prit sa résolution
-et dit au valet de chambre :</p>
-
-<p>«&nbsp;Faites entrer.&nbsp;»</p>
-
-<p>M. Gautripon se présenta le front haut, l'&oelig;il brillant,
-les lèvres pâles et imperceptiblement crispées ;
-toutefois son attitude n'avait rien de provoquant. Il
-s'arrêta sur le seuil, le chapeau à la main, en homme
-qui demande une deuxième permission avant d'entrer.</p>
-
-<p>M. de la Ferrade l'interpella d'une voix vibrante :</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, lui dit-il, si vous êtes venu ici pour
-me contraindre à faire ce que mes amis désapprouvent,
-je vous préviens qu'au premier geste je vous
-tue comme un chien. C'est à vous de savoir si vous
-voulez sortir vivant d'ici.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, répondit Gautripon, vous vous méprenez
-sur le but de ma visite. On m'a dit que vous
-refusiez de me rendre raison parce que vous ne saviez
-pas le secret de ma vie. Quoique la prétention
-soit bizarre en elle-même et très-douloureuse pour
-moi, je m'y soumets, et je viens faire entre vos
-mains une sorte de confession générale ; mais lorsque
-vous m'aurez rendu l'estime que je mérite, je
-compte que vous m'offrirez spontanément l'occasion
-de mourir ou de vous tuer comme un homme.</p>
-
-<p>&mdash; Asseyez-vous et parlez, dit Lysis.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">III</h2>
-
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, dit Gautripon, vous m'écouteriez mal
-et d'un esprit prévenu, si je commençais mon récit
-par le commencement. Sachez d'abord quels sont
-mes moyens d'existence.</p>
-
-<p>«&nbsp;Je suis teneur de livres aux <i>Villes-de-Saxe</i> et
-professeur de littérature française dans trois couvents
-de la rive gauche. Veuillez jeter les yeux sur
-ce petit dossier qui contient les noms des établissements
-qui m'emploient, la date de mon entrée en
-fonction, le chiffre de mes salaires annuels, les certificats
-de mon patron et de Mmes les supérieures,
-en un mot la preuve palpable que depuis sept années
-je travaille régulièrement dix heures par jour en
-moyenne pour gagner trois mille francs.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le marquis étendit nonchalamment la main, prit
-les papiers, les feuilleta du bout du doigt comme
-par acquit de conscience et les jeta sur la table en
-disant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Budget des recettes!</p>
-
-<p>&mdash; J'entends, répondit l'infâme. C'est le budget
-des dépenses qui vous intéresse surtout.</p>
-
-<p>&mdash; Naturellement.</p>
-
-<p>&mdash; Tout est prévu, monsieur. Vous pensez bien
-qu'on n'affronte pas un examen de cette gravité sans
-s'y être préparé avec soin. Donc je vous prouverai
-que mes dépenses, à moi, n'excèdent pas mon humble
-revenu. Ma comptabilité privée est en ordre :
-c'est bien le moins quand on est comptable par état!
-Mais, avant de vous mettre sous les yeux mon petit
-livre de dépenses, je prends la liberté d'appeler
-votre attention sur le métier pénible que je fais et
-sur la patience avec laquelle je l'exerce. Un homme
-qui travaille assidûment dix heures par jour pendant
-sept ans n'est pas ouvrier pour la forme ; on ne peut
-guère le confondre avec ces mendiants, ces voleurs
-et ces vagabonds qui font semblant d'avoir un gagne-pain.
-Qu'en pensez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Nous verrons bien.</p>
-
-<p>&mdash; Voyez tout de suite. Voici tout le détail de mes
-dépenses annuelles, depuis le loyer de la mansarde
-que j'habite seul, rue Ponthieu, jusqu'à la pension
-que je paye pour ma nourriture : trois cents francs
-pour mes déjeuners, rue de la Vieille-Estrapade, au
-cabaret du <i>Fidéle cocher</i> ; douze cents francs pour
-mes dîners : potage, un plat de viande, pain à discrétion,
-à l'hôtel Gautripon, avenue des Champs-Élysées.</p>
-
-<p>&mdash; Ma foi! dit le créole, voilà qui devient original.
-Puisque nous sommes en si bon chemin, monsieur,
-j'espère que vous allez tirer un troisième cahier de
-votre poche et me prouver, pièces en main, qu'avec
-vos douze cents francs Mme Gautripon fait marcher
-son ménage et place quelque chose à la caisse d'épargne.</p>
-
-<p>&mdash; Jeune homme, vous m'étonnez. Je croyais en
-avoir assez dit pour obtenir au moins une trêve de
-plaisanterie. Vous voyez si j'ai l'air d'un élégant,
-vous savez si j'ai la réputation d'un viveur ; on ne
-vous a jamais conté que j'eusse touché une carte ;
-vous ne m'avez pas rencontré le cigare à la bouche ;
-vous ne m'avez jamais vu passer en voiture, car
-l'omnibus lui-même est un luxe que je m'interdis.
-Vous devez donc supposer, si vous avez un peu de
-logique, que ce n'est ni l'amour des plaisirs ni l'horreur
-du travail qui m'a fait accepter la position dont
-il s'agit. Serait-ce la vanité de paraître? Encore
-moins. Je sais ce qu'on pense de moi dans le monde,
-et bien avant l'injure publique que vous m'avez faite
-j'ai supporté plus de dédains polis et d'impertinences
-déguisées qu'il n'en faut pour user la patience d'un
-saint.</p>
-
-<p>&mdash; Vous auriez dû nous dire tout de suite ou nous
-faire dire par deux sous-officiers que votre tolérance
-conjugale était vierge de spéculation. Si le monde
-est impitoyable pour certain genre de calculs, il est
-plein d'indulgence pour les plus étonnantes faiblesses
-de l'amour.</p>
-
-<p>&mdash; Vous vous trompez obstinément, monsieur. Je
-n'ai pas d'amour pour la personne qui traîne mon
-nom à quatre chevaux. Non-seulement je ne lui suis
-rien, mais il n'y a jamais rien eu entre elle et moi.
-Si j'avais commis l'infamie de lui baiser seulement la
-main, je mériterais l'épithète dont on me gratifie
-dans votre monde. Mme Gautripon n'est pas même
-mon amie, quoique je ne nourrisse aucun ressentiment
-contre une pauvre créature mal dirigée. Les
-enfants sont miens de par la loi, qui n'en peut mais,
-de par l'église, qui n'est pas infaillible, de par mon
-affection, que je place où bon me semble ; mais vous
-n'avez pas fait une découverte bien subtile en devinant
-qu'ils sont nés de mon ami Bréchot.</p>
-
-<p>&mdash; Votre ami?</p>
-
-<p>&mdash; Mon ami, car je lui serrais encore la main il y
-a une demi-heure.</p>
-
-<p>&mdash; Mon cher monsieur Gautripon, il est temps que
-vous entriez dans la voie des explications catégoriques.
-Votre affaire ne m'avait jamais paru limpide ;
-mais plus vous m'en parlez, plus il me devient impossible
-d'y rien comprendre.</p>
-
-<p>&mdash; En effet ; mais le peu que je vous ai dit a suffi
-pour détendre un peu la raideur de votre premier
-accueil. Si vous n'êtes pas tout près de m'accorder
-votre estime, vous ne me méprisez plus aussi résolûment
-que ce matin. Votre mauvaise opinion n'est
-pas déracinée, je le vois, mais elle s'ébranle. Est-ce
-vrai?</p>
-
-<p>&mdash; Pas encore. Cependant je suis curieux de savoir
-où vous me conduisez.</p>
-
-<p>&mdash; C'est tout ce qu'il me faut. Vous pouvez maintenant
-écouter l'histoire de ma vie, et vous m'excuserez
-à l'avance, si le détail en est un peu long.</p>
-
-<p>&mdash; Soit.</p>
-
-<p>&mdash; Veuillez seulement me promettre deux choses.</p>
-
-<p>&mdash; Qui sont?</p>
-
-<p>&mdash; La première, de vous battre avec moi, si mon
-présent et mon passé vous paraissent absolument
-honorables, s'il n'y a pas dans ce récit une seule
-circonstance où vous vous seriez conduit mieux que
-moi.</p>
-
-<p>&mdash; Ceci, monsieur, est trop élémentaire pour être
-mis en question. Après?</p>
-
-<p>&mdash; Promettez-moi le secret absolu dans le cas où
-vous me rendriez toute votre estime. Si messieurs
-vos témoins voulaient savoir les faits qui m'ont réhabilité
-à vos yeux, vous leur répondriez seulement
-que vous me connaissez à fond, et que vous me tenez
-pour honnête homme.</p>
-
-<p>&mdash; Volontiers.</p>
-
-<p>&mdash; Merci, monsieur. Je commence. La condition
-où je suis né (vous l'avez peut-être entendu dire) n'était
-pas seulement humble, elle était misérable. Je
-ne dis pas cela dans l'intérêt de ma défense : la misère
-n'est qu'une excuse, et c'est une justification
-que j'entreprends ; mais il faut que nous suivions
-dès les premières étapes la fatalité qui m'a conduit
-ici. Ma mère faisait des ménages à Metz ; mon père
-était un de ces colporteurs qui roulent de village en
-village avec leur boutique au dos. Ni l'un ni l'autre
-ne savait lire : l'idée de m'envoyer à l'école ne leur
-vint pas même en esprit. Je voyais la bonne femme
-tous les matins et tous les soirs, le père une ou deux
-fois par semaine. Quelques voisines aussi pauvres
-que nous me gardaient pendant la journée, mais je
-leur échappais souvent. Sitôt la porte ouverte, je
-courais battre le pavé et patauger dans les ruisseaux
-de la ville. Récréation prophétique, pensez-vous.
-On commence dans le ruisseau et l'on finit dans la
-boue! Seulement les ruisseaux de Metz me salissaient
-jusqu'aux oreilles, tandis que la fange parisienne,
-où le destin pensait me noyer, n'a pas encore
-éclaboussé mon âme, Dieu merci!</p>
-
-<p>J'avais six ou sept ans lorsque ma pauvre mère fit
-une chute dans un escalier, fut portée à l'hôpital et
-mourut. Mon père ne pouvait plus me laisser à moi-même :
-il me prit avec lui dans ses courses et m'enseigna
-le métier, petit à petit. Nous vivions le long
-des routes, mangeant sur nos genoux et couchant
-tantôt ici, tantôt là, dans les granges plus souvent
-qu'à l'auberge. L'exercice et l'air des champs me
-fortifiaient à vue d'&oelig;il ; j'avais toujours du pain,
-quelquefois du lard, et ceux même qui ne nous
-achetaient rien nous faisaient assez bon visage. C'est
-le seul temps dont je me souvienne avec plaisir. Je
-sentais mes jambes pousser, l'ambition me venait
-aussi : que dis-je? j'en avais plutôt deux qu'une. Je
-rêvais de gagner quelques sous par moi-même, ce
-qui ne tarda pas longtemps. Mon autre idée, c'était
-de m'élever au-dessus de mon état en apprenant à
-lire et à écrire. J'avais remarqué, chemin faisant,
-que dans presque tous les villages il y avait un maître
-d'école, et que cet homme était plus honnête et
-plus obligeant que les autres. Avec cela, nous avions
-une heure ou deux à perdre chaque soir, tandis que
-les paysans soupaient ou faisaient la veillée. Mon
-père employait ce temps à fumer sa pipe ou à compter
-les gros sous.</p>
-
-<p>Pour avoir de l'argent à moi, je lui dis que ma
-compagnie ne lui servait de rien, tandis qu'en courant
-les villages pour mon compte je gagnerais au
-moins ma nourriture. Il commença par répondre
-que j'étais trop petit, mais je parvins à le convaincre :
-il demanda crédit pour moi à un marchand de
-demi-gros qui lui vendait, et je me vis colporteur à
-huit ans, avec quinze francs de marchandises, et souvent
-plus, sur mes petites épaules. En été, je débitais
-de l'amadou, des briquets, des chapeaux de
-paille. En hiver, c'était presque toujours un baril de
-harengs, qui me coûtaient un sou la pièce et que je
-vendais deux. Ma petite taille appelait l'attention, et
-ma grande volonté de réussir intéressait tout le
-monde. Les paysans me tiraient doucement par l'oreille
-et disaient : «&nbsp;Tu dois être Juif ; il n'y a que
-les Juifs pour être marchands de si bonne heure.&nbsp;» Je
-répondais en faisant le signe de la croix, et les femmes
-venaient m'embrasser. Quelques-unes me glissaient
-deux liards dans la main, mais j'étais déjà trop fier
-pour recevoir l'aumône. Bien m'en a pris, monsieur,
-car, si j'avais empoché des liards à huit ans,
-j'eusse accepté des millions à vingt-huit, et je n'aurais
-plus le droit de me couper la gorge avec vous.</p>
-
-<p>Le premier jour où je possédai deux francs d'argent
-mignon, je les portai gaillardement à un vieux
-maître d'école. Je croyais, dans mon innocence,
-qu'étant plus âgé que les autres, il devait en savoir
-plus long. «&nbsp;Je veux, lui dis-je, m'instruire selon
-mes moyens : voici tout ce que j'ai pour le moment ;
-combien de lettres apprend-on pour quarante
-sous?&nbsp;» Ce vieillard était un digne homme ; il rit de
-la naïveté, me rendit mon argent, me donna un abécédaire
-et me dit : «&nbsp;Toutes les fois que tu passeras
-par chez nous, je te promets une leçon d'une heure,
-et nous allons commencer dès ce soir.&nbsp;» Je répondis
-fièrement que je ne voulais rien pour rien. «&nbsp;Petit
-bêta! s'écria-t-il, sache que l'instruction n'est pas
-une marchandise, car personne, pas même le roi, ne
-pourrait la payer ce qu'elle vaut.&nbsp;»</p>
-
-<p>Tous les maîtres à qui je m'adressai ne furent pas
-si généreux ; il est vrai qu'ils n'avaient pas tous de
-quoi vivre. L'important, c'est qu'en deux ou trois
-mois mes petits relais scolastiques furent installés
-dans les villages où mon négoce me conduisait. Le
-père se fâcha lorsqu'il sut que j'avais gaspillé plus
-de cinquante francs dans les écoles ; mais, quand il
-me vit prendre un almanach sur la fenêtre de l'auberge
-et lire couramment la première page, il se mit
-à pleurer de joie comme un vrai père qu'il était.</p>
-
-<p>Pardonnez-moi, monsieur, la prolixité de ces détails.
-Voilà plus de sept ans que je vis en moi-même
-sans pouvoir m'ouvrir à personne. L'homme est un
-animal sociable après tout. Quand il n'a pas un ami
-sérieux à qui parler, il montrerait le fond du sac à
-son plus mortel ennemi.</p>
-
-<p>Trois ans d'étude à bâtons rompus et de lecture
-sur le pouce m'élevèrent au modeste niveau de mes
-maîtres. J'en savais autant qu'eux ; ils le disaient
-eux-mêmes avec une pointe d'orgueil. Non-seulement
-je lisais l'imprimé et le manuscrit, mais j'écrivais
-passablement ; je calculais vite et de tête ; j'avais
-une teinture d'histoire ; je possédais la géographie
-des quatre-vingt-six départements ; un jeune
-desservant de la Lorraine allemande m'avait mis au
-latin et commençait à m'embaucher pour le séminaire.
-Je ne pouvais pas accepter, et pourtant j'aurais
-bien voulu devenir un gros curé de village, salué
-sur les routes à grands coups de chapeau! Mais
-le devoir me défendait d'abandonner le père, maintenant
-que je lui rapportais cinq ou six francs par
-mois sans lui coûter un sou.</p>
-
-<p>J'étais bien décidé à lui taire les avances qu'on
-m'avait faites ; mais lui-même m'apprit un jour qu'il
-avait disposé de moi. J'avais bientôt douze ans ; c'était
-au milieu de septembre ; nous nous trouvions
-au village de Magny-sur-Seille, et nous venions de
-nous coucher ensemble, ce qui nous arrivait tous les
-huit jours environ. Le bonhomme me conta que plusieurs
-personnages, entre autres un conseiller de
-préfecture, avaient entendu parler de moi, que les
-autorités pensaient à faire quelque chose pour un
-petit garçon qui s'était si bravement élevé lui-même,
-et que le proviseur du collége royal m'attendait
-le lundi pour me tâter à fond.</p>
-
-<p>«&nbsp;S'il est content de toi, dit mon père, tu seras
-éduqué, nourri, logé, tout enfin, jusqu'à l'âge de dix-huit
-ou vingt ans, et alors, en travaillant encore un
-peu plus, tu pourras devenir quelque chose de
-grand et de beau, comme un brillant capitaine ou un
-puissant sous-préfet, avec l'aide de Dieu.&nbsp;»</p>
-
-<p>L'idée de m'élever si haut me fit rire et rougir à la
-fois.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais, papa, répondis-je, si l'on me faisait capitaine,
-qu'est-ce que vous seriez donc? Colonel ou général?</p>
-
-<p>&mdash; Moi, dit-il, je serai encore plus pauvre qu'à présent,
-car je ne pourrai plus porter la balle ; mais tu
-me prendras avec toi, et tu ne me laisseras manquer
-de rien. Maintenant je gagne ma vie ; je peux donc
-me passer de mon fils et le prêter au gouvernement
-pour qu'on l'instruise.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je remerciai mon père de ses bontés, et le lundi
-suivant je comparus devant le proviseur de Metz.
-Les vieux bâtiments du collége étaient imposants ;
-de ma vie je n'étais entré dans une maison si haute.
-Mon père s'assit dans la cour, et l'on m'introduisit
-dans une salle écrasante, où cinq ou six messieurs
-m'attendaient autour d'un grand tapis vert. Tout
-cela m'éblouit sans m'intimider ; je répondis aux
-questions comme un vaillant petit homme. Quelque
-chose de vif et d'impétueux comme un battement
-d'ailes me portait. Je ne suis devenu timide qu'après
-avoir subi plusieurs affronts immérités. Mon examen
-fut magnifique : le proviseur et ceux qui siégeaient
-avec lui déclarèrent que j'irais loin. On fit chercher
-mon père, qui entra pâle et tremblant et fléchit le
-genou, sans y penser, devant la table verte comme
-devant un maître-autel. M. Coubertin, le proviseur,
-lui dit qu'on m'admettait à bourse entière avec le
-trousseau complet, qu'il aurait seulement à payer
-mes menus plaisirs.</p>
-
-<p>«&nbsp;Quant à ça, répondit-il naïvement, il saura bien
-le gagner lui-même : permettez-lui seulement d'ouvrir
-une boutique en récréation.&nbsp;»</p>
-
-<p>Pauvre bonhomme de père! il ne me quitta plus
-jusqu'au jour de la rentrée, et il me conduisit lui-même
-de village en village chez tous les maîtres qui
-m'avaient ouvert la porte du collége. Je fus fêté,
-Dieu sait! et régalé à la ronde. L'homme aux quarante
-sous me demanda ma protection, si jamais
-je devenais ministre. Le curé qui m'avait appris la
-grammaire latine crut devoir me prémunir contre
-les entraînements du monde. Braves gens! mais,
-monsieur, nous ne sommes pas ici pour nous attendrir.</p>
-
-<p>J'ai passé quatre années au collége de Metz, toujours
-premier dans ma classe, et comblé de prix à
-la distribution. Mes camarades me considéraient et
-m'aimaient, les professeurs étaient pleins de bonté
-pour moi ; le préfet, le général et les premiers magistrats
-de la cour royale s'intéressaient à ce bambin
-miraculeux et se disputaient le plaisir de le protéger.
-Le principal libraire de la ville, qui était le
-meilleur et le plus généreux des hommes, me faisait
-sortir le dimanche ; il retenait mon père à dîner ce
-jour-là, quand par hasard il se trouvait à Metz : autrement
-le père et le fils auraient mangé au cabaret.
-Je m'ébattais au milieu des beaux livres comme un
-poulain dans le foin fraîchement coupé ; bref, j'étais
-le plus heureux gamin de la terre, et je ne désirais
-rien au-delà de ce que j'avais. Seulement, le jour
-des prix, le préfet me décernait sur sa cassette un
-bel ouvrage doré sur tranche, et M. le proviseur,
-dans un petit discours de dix lignes, louait la générosité
-de M. le préfet, la sienne, celle des autorités
-et la magnificence du gouvernement, qui appelait le
-fils d'un misérable porte-balle aux bienfaits de l'instruction
-classique. Certes, je n'avais pas le c&oelig;ur
-assez bas pour renier mon père ou pour rougir du
-métier qui nous avait nourris ; mais je ne comprenais
-pas pourquoi tous ces messieurs ravalaient en
-public un honnête homme sous prétexte d'honorer
-son fils. Le père Gautripon n'était pas susceptible ;
-cependant, la troisième fois qu'il vint assister à ma
-gloire, il me dit en sortant du collége :</p>
-
-<p>«&nbsp;Qu'est-ce que je leur ai fait pour qu'ils parlent
-toujours de moi? Je suis colporteur, on le sait bien.
-J'aimerais mieux être rentier, d'autant plus que les
-jambes n'iront pas toujours ; mais pour ça il me
-manque une chose indispensable, les rentes.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cela lui vint plus tôt qu'il ne pensait, et, grâce à
-moi, dont je conçus un orgueil légitime.</p>
-
-<p>Je venais d'achever ma troisième, et j'étais en vacances
-chez l'excellent libraire, qui ne se vantait
-pas de ses bienfaits. Un matin, mon père arriva,
-plus animé qu'à l'ordinaire, avec une pointe de vin
-dans l'&oelig;il. Il m'embrassa deux ou trois fois de suite,
-ce qui n'est guère dans l'habitude des pauvres gens :</p>
-
-<p>«&nbsp;Nous irons à Paris, me dit-il, et tu travailleras
-sous les premiers maîtres du monde. Ceux d'ici ne
-sont que des ânes ; je leur ferai cadeau de ma balle,
-et ils se l'accommoderont comme un bât. Au diable
-le commerce! au diable les Messins!&hellip; excepté vous,
-monsieur Alcan!&nbsp;»</p>
-
-<p>L'exception était pour mon hôte. Je crus d'abord
-que le pauvre bonhomme avait perdu la raison, mais
-il s'expliqua : nous comprîmes que deux maîtres de
-pension étaient venus de Paris à Metz en remonte,
-que M. Baudelocque et l'invincible Mathey, concurrents
-bien connus, avaient livré un grand combat
-autour de ma petite personne, et que j'appartenais
-au vainqueur. Je n'ai su que le lendemain quel poids
-M. Mathey avait jeté dans la balance : il assurait six
-cents francs par an à mon père jusqu'à la fin de mon
-éducation. C'était plus que nous n'avions gagné
-à nous deux dans notre meilleure année.</p>
-
-<p>Vous êtes riche, monsieur, vous l'étiez avant de
-naître. Ce chiffre de six cents francs, qui fut la
-source de tous mes malheurs, ne représente à votre
-esprit qu'une poignée d'or, un présent du 1<sup>er</sup> janvier,
-une bagatelle de chez Tahan, un mois de bouquets
-chez la fleuriste. Pour un pauvre petit garçon comme
-j'étais, cela représentait la fortune et la gloire. Je
-voyais mon vieux père exempté du travail, affranchi
-du besoin jusqu'au moment où je pourrais choisir
-un état. J'étais fier de devoir son indépendance à
-moi seul ; je m'admirais de soutenir le chef de ma
-famille dans un âge où mes camarades coûtaient à
-leurs parents. Mon travail valait donc bien cher?
-J'étais donc un enfant d'un mérite hors ligne, puisqu'on
-achetait à grand prix l'honneur de me donner
-des leçons? M. Mathey s'était engagé envers nous
-par-devant notaire ; il avait payé six mois d'avance
-et donné cent francs pour notre voyage, qui n'en
-coûtait que soixante-dix. Je grillais de courir la ville
-et d'annoncer à tous les passants une si magnifique
-aubaine. Le père me défendit d'en parler. Nous n'avons
-pas besoin, dit-il, de conter nos affaires à ces
-grigous de Messins.</p>
-
-<p>Lorsqu'il eut liquidé son commerce, vendu ses
-quelques meubles et payé ce qu'il devait, il lui
-resta tout juste l'argent de M. Mathey. Cet homme,
-qui travaillait depuis quarante-cinq ans (il en avait
-cinquante-sept), n'avait pu mettre un sou de côté
-dans une vie si rude. Nous n'aurions eu d'autres bagages
-que ses souliers de rechange et mes livres de
-prix, si le bon proviseur, que j'embrassai en pleurant,
-n'eût envoyé à la diligence tout mon trousseau,
-qu'il me donnait. Mon père s'installa dans le haut
-du faubourg Saint-Antoine, chez un marchand de
-vins logeur qu'il connaissait du pays. Il conserva
-jusqu'à sa mort la même petite chambre au fond
-d'une cour sans soleil, et c'est là que j'allais l'embrasser
-tous les dimanches entre les deux repas de
-ma pension.</p>
-
-<p>Je fus bien accueilli des maîtres et des élèves,
-parmi lesquels était déjà Léon Bréchot. Mes premières
-relations avec lui datent du jour même de la
-rentrée. Je le vois encore debout devant la petite
-boutique où la portière vendait des billes et des gâteaux.
-Une poignée d'or et d'argent qu'il étalait
-m'effraya ; je me demandai s'il n'avait pas volé son
-père : il me semblait impossible qu'un garçon de
-notre âge possédât honnêtement un tel trésor. Du
-reste, il était le plus grand de la moyenne cour ; je
-ne l'ai dépassé que vers la rhétorique ; à quinze ans,
-il avait presque la tête de plus que moi. Sa figure
-était déjà fort agréable ; il riait à tout propos et disait
-ce qui lui passait par la tête. Tout le monde
-l'aimait, d'autant plus qu'il régalait tout le monde.
-Du plus loin qu'il m'aperçut, il me cria :</p>
-
-<p>«&nbsp;Eh! nouveau! par ici! Qu'est-ce que tu veux
-manger? C'est moi qui paye!&nbsp;»</p>
-
-<p>J'allais répondre fièrement que je n'avais besoin
-de personne, et je cherchais le papier où mon père
-m'avait enveloppé quelques sous, lorsqu'un large
-morceau de tarte aux pommes vint s'appliquer contre
-mon &oelig;il. Je sautai sur Bréchot pour lui apprendre
-à vivre, mais il était plus fort que moi. Il me
-roula par terre et profita de son avantage pour me
-fourrer la tarte dans la bouche et un peu de sable
-avec. Je me relevai tout honteux, les yeux pleins de
-larmes, et les courtisans du vainqueur commençaient
-à me huer ; mais il me tendit la main avec
-une bonne grâce irrésistible, et me dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Tu es un petit brave, et je suis une grande bête.
-Pardonne-moi, et touche là. Comment t'appelles-tu?</p>
-
-<p>&mdash; Gautripon.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! Gautripon le fort?</p>
-
-<p>&mdash; Oui. Comment sais-tu ça?</p>
-
-<p>&mdash; Parce que tout se sait. Tu arrives de province
-pour rafler tous les prix.</p>
-
-<p>&mdash; Je suis de Metz.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! ce n'est pas moi qui te ferai concurrence.
-Je ne travaille qu'en gymnastique, et je ne
-suis fort qu'au trapèze. Tu me feras mes versions,
-veux-tu?</p>
-
-<p>&mdash; Je veux bien.</p>
-
-<p>&mdash; Et je te payerai des gâteaux.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne veux pas.</p>
-
-<p>&mdash; Du c&oelig;ur et de l'honneur? Vive la Lorraine!
-Aristide Gautripon, tu seras mon ami.</p>
-
-<p>&mdash; Quand je te connaîtrai, Alcibiade!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le sobriquet d'Alcibiade lui resta pour plus de
-trois mois, mais il était trop bon enfant pour m'en
-garder rancune. Ce fut moi qui le tins à distance et
-qui répondis froidement à toutes les avances qu'il
-me fit. Quelque chose me disait que l'amitié n'est
-possible qu'entre égaux, que ce grand garçon cousu
-d'or était trop au-dessus de moi par la fortune, que
-j'étais trop supérieur à lui par le goût du travail et le
-sérieux de l'esprit. D'ailleurs, j'eus peu d'occasions
-de le fréquenter cette année-là, car je passais presque
-toutes les récréations à l'étude. Mes premières
-places au collége n'avaient pas été bonnes ; mon
-professeur disait : Il ira bien, mais il est en retard
-sur les élèves de Paris. J'avais à c&oelig;ur de soutenir
-ma réputation et de payer ma dette : je fis de tels
-efforts que le patron qui n'était pas tendre me conseilla
-de me ménager. Je promis tout ce qu'on voulut,
-mais je travaillai de plus belle, si bien qu'aux
-vacances de Pâques j'étais premier en tout sans conteste,
-comme Bréchot était dernier sans rival. Tous
-les prix du collége m'appartenaient par avance, et
-l'on ne doutait pas que je ne fisse merveille au concours
-général.</p>
-
-<p>Mais M. Mathey commit une imprudence au moment
-décisif. La première fois qu'il nous conduisit à
-la Sorbonne, il me prit à part dans la rue, et m'expliqua,
-chemin faisant, qu'il était content de moi,
-que j'avais fait des efforts méritoires, mais que tout
-cela n'était rien, si je ne réussissais pas au concours.
-Il me rappela les sacrifices qu'il s'imposait, non-seulement
-pour moi, mais pour ma famille.</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous sentez bien, me dit-il, que cinq ou six
-pauvres prix du collége ne sauraient payer tout
-cela. J'en ai deux cent cinquante tous les ans, des
-prix du collége, et remportés souvent par des élèves
-qui payent dix-huit cents francs de pension. Ce qui
-pose une maison, c'est le succès au concours ; c'est
-pour cela et non pour autre chose que nous allons
-chercher jusque dans les bas-fonds de la société
-trois ou quatre sujets que nous payons au poids de
-l'or. Voici Baudelocque qui débouche sur la place
-à la tête de ses troupes. Baudelocque est un vieil
-avare ; il aurait pu vous enrôler l'année dernière, et
-il s'est tenu à quelques pièces de cent sous. <i lang="la" xml:lang="la">Macte
-animo, generose puer!</i> Faites-lui honte de son avarice
-en lui soufflant le premier prix, car enfin, s'il
-nous battait, après ce qui s'est passé à Metz, il pourrait
-dire que j'ai jeté mon argent par les fenêtres.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cet encouragement féroce aurait exaspéré un
-jeune homme moins docile ou moins consciencieux
-que je n'étais. Mon respect et ma reconnaissance
-pour l'homme qui nous donnait du pain ne me permirent
-pas de le juger : il me sembla que le devoir
-en personne m'avait parlé par sa bouche ; mais le
-but fut dépassé. Il se trouva que M. Mathey m'avait
-administré une trop forte dose de bon vouloir. Son
-exhortation éveilla chez moi tout un monde de sentiments
-et d'idées dont je n'avais que faire pour traduire
-en français une demi-page de grec. Je perdis
-la moitié du temps à m'éperonner moi-même, à me
-dire qu'il s'agissait d'engagements sacrés, et que
-l'honneur de la famille était au bout de ma plume.
-A force de vouloir me surpasser, je tombai tout à
-fait au-dessous de moi-même, et je n'obtins pas seulement
-le huitième accessit. Ce triste résultat se
-connut dans les vingt-quatre heures ; j'en fus tellement
-accablé que je faillis tomber malade et renoncer
-forcément aux autres épreuves du concours. Le
-patron me releva d'un coup de fouet par cette phrase
-à jamais mémorable :</p>
-
-<p>«&nbsp;N'oubliez pas, mon cher, que jusqu'au 8 août la
-santé est votre premier devoir!&nbsp;»</p>
-
-<p>La conscience et la volonté vinrent en aide à ma
-jeunesse : je guéris, et je pris part à toutes les compositions
-de fin d'année, mais avec un succès constamment
-négatif. Deux ou trois de mes camarades,
-classés bien après moi par les professeurs du collége,
-se virent couronnés en Sorbonne. Mon nom n'y fut
-pas prononcé : pas plus de Gautripon que de Bréchot!
-Léon trouvait cela très-comique ; il disait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je réclame! si Gautripon, qui va au concours et
-qui est fort, n'a pas de prix, je dois les avoir tous,
-moi qui n'ai pas concouru et qui suis cancre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le sort qui m'avait fait ces tristes débuts ne se
-lassa guère de me poursuivre. Un effort soutenu, un
-travail acharné, sans récréations ni vacances n'aboutit
-qu'à deux ou trois demi-succès sans proportion
-avec les sacrifices que la pension faisait pour
-moi. Je conservais au collége une supériorité écrasante :
-mes moyens me trahissaient au concours :
-tout ce que j'avais acquis s'échappait de ma tête
-comme d'un vase fêlé. Le souvenir des échecs précédents
-venait encore aggraver ma faiblesse : je ressemblais
-à ces soldats qui sont vaincus avant de se
-battre, parce qu'ils n'ont jamais livré bataille sans
-être vaincus.</p>
-
-<p>M. Mathey, c'est une justice à lui rendre, ne me
-reprochait pas en face un malheur si obstiné. Il assistait
-à mes efforts et voyait par ses yeux que je ne
-me ménageais guère ; quelquefois il m'appelait son
-pauvre Gautripon ; voilà tout. L'affaire ne lui semblait
-pas absolument désespérée ; je pouvais tout
-réparer en un jour, apporter à la pension un de ces
-prix d'honneur que Baudelocque inscrivait en lettres
-d'or sur l'enseigne de sa boutique. En attendant,
-l'habile industriel exploitait mes insuccès mêmes
-qui donnaient à sa conduite une couleur de générosité.
-Lorsqu'un père se plaignait de payer quatre
-francs un carreau de vingt sous, le patron prenait
-un air modeste et disait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Nous supportons des charges assez lourdes. Il
-y a de pauvres garçons que j'élève gratis, dont la
-famille même est nourrie à mes frais. Qu'est-ce qu'ils
-me donnent en échange? Un accessit par-ci par-là.
-Voyez l'élève Gautripon.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les subalternes de la pension n'imitaient pas la
-réserve et la délicatesse du maître. Quand mon père
-venait toucher son semestre, le caissier lui disait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Eh! vieux farceur, c'est vous qui avez fait la
-bonne affaire en nous colloquant votre fruit sec!
-Enfin! ce qui est dit est dit. Voici vos trois cents
-francs ; mettez votre croix là, sur la marge.&nbsp;»</p>
-
-<p>Quand par malheur une table se mutinait au réfectoire
-à propos d'un gigot trop mûr ou d'une omelette
-brûlée, l'inspecteur de service ne manquait jamais
-de crier :</p>
-
-<p>«&nbsp;Il y a pourtant ici des messieurs qui dans leur
-famille n'ont pas toujours eu du pain noir.&nbsp;»</p>
-
-<p>Si quelques jeunes seigneurs, sous les ordres de
-Léon Bréchot, se mettaient à guerroyer contre un
-maître d'étude, le malheureux se vengeait en nous
-disant d'un air de menace :</p>
-
-<p>«&nbsp;Prenez garde! Qui sait si l'un de vous ne sera
-pas forcé, pour vivre, de se faire <i>pion</i> comme
-moi?&nbsp;»</p>
-
-<p>En été, quand la chaleur devenait accablante, la
-pension allait deux fois par semaine aux bains froids.
-Tous les baigneurs s'inscrivaient d'avance sur une
-liste, mais le préfet des études effaçait avant l'appel
-les noms des élèves punis. Cet homme n'était pas
-méchant, il n'était pas injuste, mais il aimait à faire
-du zèle et à défendre ostensiblement les intérêts de
-son patron. Il me raya de toutes les listes à partir
-de la seconde année. C'était une économie annuelle
-de cinq ou six francs pour le budget de M. Mathey.
-Je compris et je me tus. Avais-je le droit de me
-plaindre? ne me payait-on pas sous d'autres formes
-au double de ma valeur?</p>
-
-<p>La lingère se mit à rivaliser d'économie avec le
-préfet des études. Au lieu de me donner du linge
-neuf et des habits faits pour moi, elle m'adjugeait
-les mises bas de mes camarades, sans se donner la
-peine de les démarquer. Je me battis un jour avec
-Bréchot pour un de ses pantalons qu'il avait reconnu
-sur moi, et qu'il voulait me reprendre au milieu de
-la cour, histoire de rire! J'étais dans une telle fureur
-et je frappai si fort qu'il m'en garda rancune. Il y
-avait six mois que nous ne nous parlions pas lorsque
-mon père mourut.</p>
-
-<p>Le pauvre homme ne m'avait jamais dit qu'il fût
-malade, mais j'avais pu remarquer qu'il vieillissait à
-vue d'&oelig;il. J'ai compris par réflexion qu'il était mort
-de langueur : la vie étroite et renfermée qu'il menait
-dans sa mansarde ne pouvait guère convenir à un
-marcheur comme lui ; il s'étiola tout doucement
-faute d'exercice et de grand air. Peut-être aussi les
-privations qu'il s'imposait sans m'en rien dire avancèrent-elles
-son dernier moment. Son logeur m'a
-conté depuis que les fameux six cents francs de
-M. Mathey le nourrissaient bien juste. Après avoir
-tout payé rubis sur l'ongle pendant seize ou dix-huit
-mois, il avait eu besoin de recourir au crédit et de
-manger son semestre d'avance. Une chose à laquelle
-nous n'avions songé ni l'un ni l'autre, c'est qu'on vit
-mieux avec trois cents francs dans nos villages de
-Lorraine qu'avec le double à Paris. Dans tous les
-cas, j'étais la cause innocente de sa mort ; s'il était
-resté au pays, il eût gagné dix ans et peut-être davantage.</p>
-
-<p>Ce fut M. Mathey qui m'annonça l'événement un
-matin que nous revenions du collége.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon pauvre Gautripon, me dit-il, armez-vous
-de courage : vous n'avez plus d'autre père que moi.
-Voici votre <span lang="la" xml:lang="la">exeat</span> ; allez rendre les derniers devoirs
-à ce brave homme. Je vous donne votre liberté jusqu'à
-mardi matin ; il suffit que vous soyez rentré
-pour la composition.&nbsp;»</p>
-
-<p>J'étouffais, les sanglots me serraient la gorge ; j'avais
-un nuage devant les yeux. Par un mouvement
-instinctif, je voulus me jeter dans les bras du vieillard :
-n'était-il pas le seul appui qui me restât sur la
-terre? Il m'éloigna doucement et me dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Allez, mon pauvre ami, je comprends votre
-douleur, j'ai passé par là ; mais il y a des parents
-qui m'attendent au salon : le devoir avant tout ; allez,
-mon brave, et ne vous faites pas trop de mal!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et en même temps il me poussait vers la porte.</p>
-
-<div class="dots"><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b><b>.
-</b><b>.</b><b>.</b><b>.</b></div>
-<p>L'infâme Gautripon fit une pause, essuya la sueur
-qui coulait de son front, et dit au marquis de la Ferrade :</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous avez de l'esprit, monsieur ; vous comprendrez
-la pudeur qui m'arrête à ce point de mon récit.
-Je suis venu chez vous pour vous livrer tous mes
-actes, sans restriction. Quant à mes larmes, je les
-garde pour moi.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le jeune homme s'inclina avec une politesse qui
-était presque du respect. Gautripon reprit la parole :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ce qu'il faut absolument que je vous dise, c'est
-que mon pauvre père avait passé du sommeil à la
-mort sans mettre ordre à ses affaires. Il laissait une
-quarantaine de francs pour tout bien, et son logeur,
-livre en main, en réclamait cent soixante. Pas un
-meuble de la chambre n'était à nous ; les hardes et
-mes prix valaient peu de chose. Et j'avais des funérailles
-à payer, quelques mètres de terre à acquérir
-dans un coin de cimetière! Cette pauvre machine
-humaine qui avait travaillé, souffert, aimé, n'était
-plus qu'un embarras dans la maison ; le cabaretier
-demandait qu'on l'en délivrât au plus vite. Les logeurs
-de tout étage, grands et petits, riches et pauvres,
-ne sont que durs aux vivants ; ils sont impitoyables
-aux morts. Le mien nous connaissait depuis
-longtemps ; il avait professé quelque amitié pour
-mon père : eh bien! il se lamentait devant moi d'avoir
-à le garder vingt-quatre heures ; il l'eût jeté
-tout chaud dans la fosse commune.</p>
-
-<p>Je n'ai pas besoin de vous dire que la promiscuité
-de la fosse commune me faisait horreur. Il n'y a pas
-de logique qui tienne contre la violence d'un sentiment
-naturel. On a beau se dire à soi-même que tous
-les corps organisés se fondent dans la nature et retournent
-par molécules au grand réservoir ; on sait aussi
-que les tombeaux de marbre et les caisses de chêne
-doublé de plomb n'ont jamais arrêté cette grande
-victorieuse qui s'appelle la décomposition : n'importe!
-Quelque chose se débat en nous contre les
-vérités les plus évidentes et les raisonnements les
-plus serrés. On ne veut pas tout abandonner de ceux
-qui nous ont été chers ; on se cramponne à rien, à
-moins que rien ; on étreint avec passion le néant lui-même
-sous les espèces les plus navrantes ; on marchande
-à la terre ce restant de chair et d'os qui
-bientôt, qui demain ne sera plus même un cadavre!</p>
-
-<p>Ma mère était morte à l'hôpital, loin de nous ; je
-ne pouvais penser qu'avec un doute affreux à sa sépulture
-inconnue. J'avais besoin de conserver au
-moins une pierre taillée, un monticule étouffé sous
-l'herbe, quelque chose de visible qui me représentât
-mon vieux père absent pour toujours. Songez, monsieur,
-que je n'avais ni parents, ni amis intimes, que
-mon enfance s'était éparpillée le long des grandes
-routes, que la pension n'était pour moi qu'un petit
-bagne pédagogique, que ma ville natale était loin,
-qu'un arrêté préfectoral avait démoli depuis longtemps
-la baraque insalubre où j'avais poussé mon
-premier cri. Peut-être alors excuserez-vous la prétention
-du petit misérable qui voulait acheter un terrain
-pour y loger les restes de son père.</p>
-
-<p>Le cabaretier du faubourg ne se fit point faute de
-me dire que j'étais fou. Il me prouva que l'enterrement
-le plus modeste, le tombeau le plus simple et
-la location de deux mètres carrés pour dix ans me
-coûteraient trois cent cinquante francs au bas prix.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mettons cinq cents, dit-il, car le premier devoir
-à rendre à ce pauvre bonhomme est de payer les
-dettes qu'il vous laisse. Savez-vous où trouver cinq
-cents francs dans les vingt-quatre heures? Allez-y!&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce jour-là, je me serais vendu corps et âme pour
-cinq cents francs, si je m'étais appartenu.</p>
-
-<p>Je ne songeai pas un moment à puiser dans la
-bourse de M. Mathey, quoiqu'il nous dût un plein
-trimestre et que la mort de mon père à ma première
-année de rhétorique lui fit une économie de quinze
-cents francs environ. Ce vieil industriel n'avait plus
-qu'une petite part à mon estime : j'étais plus préoccupé
-des moyens de me libérer envers lui que de
-contracter une nouvelle dette. Mais alors à qui m'adresser?
-Hors du collége et de la pension, je ne connaissais
-personne. Je me lançai dans Paris comme
-un fou, rêvant tout éveillé et livré sans défense aux
-hallucinations de la fièvre. Les projets les plus incohérents
-me tiraillaient l'esprit en tout sens. Je
-courus jusqu'aux Tuileries, jurant de me frayer un
-chemin jusqu'à la reine, qui était la providence de
-tous les malheureux ; mais au premier geste de la
-sentinelle je m'enfuis. L'idée me vint d'écrire à un
-riche banquier de la rue Lafitte, qui faisait aussi
-beaucoup de bien ; mais je m'avisai par réflexion
-qu'il devait recevoir cent demandes par jour, et que,
-dans l'hypothèse la plus favorable, son argent m'arriverait
-trop tard. Il fallait découvrir sur l'heure un
-homme riche, bienfaisant, et qui sût mon nom, qui
-ne fût pas exposé à me confondre avec tous ces
-aventuriers dont Paris fourmille. Je songeai au père
-Bréchot : on le disait inculte et bourru, mais bonhomme ;
-il m'avait vu couronner au collége ; il avait
-entendu parler de moi par son fils. Cependant n'était-il
-pas plus simple de m'adresser à Léon lui-même,
-à ce garçon qui faisait sonner l'argent dans ses poches
-et qui jouait au bouchon avec des pièces de cinq
-francs? Nous étions brouillés, il est vrai, mais en présence
-des grands malheurs les petits dissentiments
-s'éclipsent tout à coup, comme la lueur d'une cigarette
-devant la flamme d'un incendie. Je pensai pour
-la première fois que les hommes sont bien fous de se
-quereller, de se haïr et de se combattre en présence
-de l'horrible nécessité qui les menace tous. Je repris
-le chemin de la pension, soutenu par une noble
-espérance : il faut avoir dix-huit ans et se sentir capable
-de tout ce qui est bien pour croire ainsi, les
-yeux fermés, à la générosité d'autrui.</p>
-
-<p>Lorsque j'entrai, les élèves étaient à l'étude et
-Léon dans sa chambre. Je monte tout droit chez lui,
-j'entre sans frapper, il se lève en lançant son livre
-sous le lit, et me crie d'une voix émue et menaçante :</p>
-
-<p>«&nbsp;Qu'est-ce que c'est?&nbsp;»</p>
-
-<p>Je lui répondis sans me troubler :</p>
-
-<p>«&nbsp;Bréchot, mon père est mort ; je n'ai pas de quoi
-le faire enterrer : peux-tu me prêter cinq cents
-francs?&nbsp;»</p>
-
-<p>Il se jeta dans mes bras et se mit à pleurer avec
-moi.</p>
-
-<p>A compter de ce moment, monsieur, je ne fus
-plus seul dans le monde : j'avais un ami.</p>
-
-<p>Léon ne me prêta pas toute la somme qu'il me
-fallait ; son tiroir et ses poches vidés, il réunit à
-peine une douzaine de louis. Son père était absent,
-en Espagne, en Italie, je ne sais où, canalisant je ne
-sais plus quelle rivière ; impossible de recourir à lui.
-On pouvait s'adresser au caissier de la pension, qui
-aurait avancé n'importe quelle somme ; mais Léon
-ne voulut pas admettre un tiers dans notre confidence.</p>
-
-<p>«&nbsp;Tiens! dit-il en jetant sa montre d'or, sa chaîne,
-ses breloques et la bague armoriée qu'il portait au
-petit doigt. Vends tout cela et ne t'embarrasse de
-rien : mon père me rendra dix fois ce que je te
-donne!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et comme j'hésitais un peu, il comprit mon scrupule
-et me dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Toujours fier? toujours le Gautripon de la tarte
-aux pommes?</p>
-
-<p>«&nbsp;Tu te demandes déjà quand et comment tu pourras
-t'acquitter? Eh! grosse bête, c'est moi qui suis ton
-débiteur depuis quatre minutes. Tu m'as fait découvrir
-au fond de ma carcasse une mine de sensibilité
-que je n'y soupçonnais pas.</p>
-
-<p>&mdash; C'est égal ; je voudrais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Quoi? t'acquitter? Eh bien? je vais t'indiquer
-la méthode. La première fois que tu auras cinq cents
-francs d'économies, tu les donneras de ma part à un
-brave garçon aussi digne et aussi malheureux que
-toi.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je ne sais pas, monsieur, ce qu'un homme du
-monde eût trouvé à répondre. Pour moi, je ne pus
-que pleurer, que serrer ces mains généreuses, et
-jurer que mon amitié, ma reconnaissance et mon
-dévouement ne finiraient qu'avec ma vie.</p>
-
-<p>«&nbsp;A tout âge, à toute heure, dispose de moi. Commande,
-et j'obéirai ; fais-moi du mal, et je te bénirai ;
-le jour où ma mort pourra te servir en quelque
-chose, tue-moi : nous ne serons pas encore quittes!&nbsp;»</p>
-
-<p>Vous souriez, monsieur : cette véhémence de sentiments
-vous paraît tant soit peu ridicule ; mais songez
-que j'avais dix-huit ans, que Léon me rendait le
-plus grand service et le plus désintéressé que j'eusse
-reçu de ma vie. Lorsqu'il me renvoya sous prétexte
-de se remettre au travail, j'éprouvais l'ineffable soulagement
-de l'homme qui sort d'un gouffre. Je me
-sentais moins seul au monde ; il me semblait que
-mon pauvre père n'était plus tout à fait aussi mort.</p>
-
-<p>Quand j'eus rempli mon triste devoir, Léon me
-reçut comme un frère ; son amitié pour moi s'était
-développée plus vite, s'il se peut, que mon amitié
-pour lui. C'est que l'homme a l'esprit singulièrement
-tourné : il sait gré des services qu'il a rendus,
-et ce qu'il pardonne le moins, c'est le mal
-qu'il a fait lui-même. Nous fûmes bientôt inséparables.
-J'allais travailler dans sa chambre pendant
-toutes les récréations ; j'essayais de l'intéresser aux
-études classiques, si ingrates et si rebutantes pour
-quatre-vingt-dix élèves sur cent. J'obtins souvent le
-sacrifice des mauvais livres qu'il lisait en cachette,
-j'empêchai plus d'un punch, j'éloignai les petits viveurs
-précoces qui venaient boire et fumer en contrebande
-avec lui. Il m'échappait à chaque instant
-et retournait à ses habitudes ; il fallait un effort continu
-pour fixer cette nature excellente, mais mobile
-et insaisissable par sa légèreté.</p>
-
-<p>M. Bréchot revint en France ; il voulut savoir à
-quel mont-de-piété Léon avait confié ses bijoux. Le
-fait raconté simplement, avec modestie, le rendit
-tout fier. L'heureux père remplaça la montre et la
-bague et tout ce que son fils m'avait abandonné ; il
-joignit à ces présents un cheval de mille écus, un
-phaéton et un groom. Tout cela ne servait que le dimanche,
-mais l'élève en chambre avait le droit d'y
-penser toute la semaine. Léon sollicita quelque
-chose de plus : il voulut que son père me fît sortir
-de temps à autre, maintenant que je n'avais plus de
-correspondant à Paris. La requête fut octroyée d'enthousiasme,
-et je vois encore le moment où je fis
-mon premier pas dans le monde sur les tapis du père
-Bréchot. C'était un dimanche, à deux heures ; je ne
-sais quel travail à terminer m'avait retenu à la pension
-jusque-là. Aussitôt que le domestique eut entendu
-mon nom, il courut m'annoncer à M. Léon, qui
-se rua dans l'antichambre et me tira par la main jusqu'au
-salon. Le déjeuner finissait à peine, on fermait
-les portes de la salle à manger. Je tombai au
-milieu d'une vingtaine d'hommes qui parlaient tous
-ensemble et qui jetaient le feu par les yeux. Le hasard
-seul avait rassemblé ces gens de tous pays et
-de toute condition, fonctionnaires, marchands, ingénieurs,
-aventuriers, un prêtre, un capitaine en uniforme,
-un voyageur anglais en déshabillé de route.
-C'était tous les jours pareille fête ; M. Bréchot tenait
-table ouverte matin et soir. Il vint à moi, rouge
-comme une pivoine, l'&oelig;il émerillonné comme un
-faune ; il m'écrasa la main dans cette poigne étonnante
-qui faisait depuis tant d'années les gros ouvrages
-de la civilisation. Il me força de prendre du
-café ; il me versa de l'eau-de-vie dans un verre et
-dans la manche. Je le crus ivre d'abord, mais j'ai vu
-par la suite qu'il était toujours ainsi, même à jeun.</p>
-
-<p>Dans la journée, il me parla très-posément de son
-fils, de ses espérances, de ses craintes, de ses projets.
-La légèreté de Léon lui faisait peur ; il l'avait
-mis chez M. Mathey pour obéir à la mode, mais il
-regrettait par moments de ne l'avoir pas fait dompter
-par les jésuites.</p>
-
-<p>«&nbsp;Je n'ai aucune estime pour ces gens-là, mais il
-faut leur rendre justice : ils vous matent en dix-huit
-mois le gaillard le plus récalcitrant. Enfin! quand
-mon drôle sera bachelier, je le prendrai en main, et
-il en verra de grises. Je veux qu'il travaille d'abord
-et qu'il apprenne par lui-même combien l'argent est
-difficile à gagner. Tous ces godelureaux de Paris
-qui jettent les millions par les avant-scènes seraient
-plus ménagers de l'épargne d'autrui, s'ils avaient
-seulement usé douze fonds de culottes dans une
-boutique comme la nôtre. Je ne veux pas que le
-garçon se prive, j'ai passé par là, c'est mauvais. Il
-aura de l'argent, mais il le gagnera, morbleu! Plus
-tard, dame! on verra. Quand il sera rangé, marié,
-père de famille, libre à lui de faire peau neuve et de
-greffer un parfait gentilhomme sur la vieille souche
-des Bréchot.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce prolétaire était entiché de noblesse, comme
-presque tous les parvenus de notre temps. Par une
-contradiction bizarre, mais commune, il se vantait
-de s'être fait lui-même, et il se désolait de n'être pas
-fils de quelqu'un. Dans un jour de boisson ou tout
-au moins de haute fantaisie, il avait acheté un titre :
-il était comte à l'étranger, je ne sais où. L'air natal
-le dégrisa subitement de sa noblesse : il cacha ses
-parchemins neufs avant la visite du douanier. Le
-pauvre homme n'osa ni demander ni prendre en
-France le nouveau nom qui lui coûtait assez cher ;
-il n'entreprit pas même une démarche pour surcharger
-l'état civil de Léon. Tout son effort se réduisit
-à commander la fameuse bague que j'avais
-livrée au fondeur ; mais l'ambition a la vie dure
-quand elle se nourrit de millions. M. Bréchot ne désespérait
-de rien ; seulement il avait changé sa tactique.
-A mesure que Léon s'avançait vers l'âge
-d'homme, son père enregistrait avec soin les vicomtés,
-les marquisats, les duchés qui tombaient en
-quenouille. Il ne doutait pas qu'un beau jour l'héritière
-de quelque grand nom ne vînt se prendre au
-piége de sa cassette. Nous l'enlevons <i>avec armes
-sans bagages</i>, disait-il en riant gros. Il avait le malheur
-de croire que tout s'achète : une longue expérience
-des hommes expliquait ce préjugé navrant
-sans l'excuser, à mon avis. La transformation d'un
-Bréchot en Rohan lui paraissait vraisemblable dès
-qu'il était décidé à y mettre le prix. Quant aux formes
-légales qui régissaient cette espèce d'avatar, il
-ne faisait qu'en rire.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ce serait bien le diable, disait-il, si je ne trouvais
-pas un garde des sceaux qui eût besoin de cent
-mille écus.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je frémis en écoutant ces théories, et je compris
-que les affaires avaient faussé tout un côté de son
-esprit.</p>
-
-<p>Au demeurant, notre première entrevue fut la
-seule où il s'ouvrit un peu devant moi. Je retournai
-chez lui cinq ou six fois jusqu'à la fin de l'année, et
-je ne le vis jamais qu'à table, au milieu d'une cohue
-de solliciteurs, de flatteurs et de parasites. Les vacances
-arrivèrent, il m'invita dans un de ses châteaux ;
-mais j'avais été malheureux au concours selon
-mon habitude, et le patron m'engageait formellement
-à fuir les distractions. Je gardai la pension en
-compagnie d'un Brésilien de dix ans et d'un Valaque
-de quatorze. L'année suivante, Léon n'était plus
-dans ma classe : il préparait son baccalauréat, et je
-doublais ma rhétorique. Notre amitié n'en fut pas
-refroidie, mais nos heures n'étaient plus les mêmes.
-Il sortait plus souvent, sous prétexte de suivre un
-cours particulier, mais en réalité pour s'ébattre au
-bois de Boulogne lorsque son père était en voyage.
-C'est à peine si je trouvai moyen de dîner trois fois
-à l'hôtel Bréchot, quelques instances que l'on fît
-pour m'attirer tous les dimanches. J'approchais d'un
-moment décisif ; chacune de mes minutes était due
-au drapeau de l'institution Mathey.</p>
-
-<p>Le mois d'août 184&hellip; vit Léon bachelier et le
-prix d'honneur de rhétorique enlevé par la pension
-Baudelocque. J'avais le second prix, c'est-à-dire le
-désespoir et la honte d'avoir perdu partie en main!
-Il ne me restait plus qu'une année pour payer tous
-les sacrifices que mon maître exaspéré me jetait décidément
-au visage. Donc je pris moins de vacances
-que jamais, et la rentrée me trouva rompu de fatigue.
-J'empaumai la philosophie avec autant de résolution
-que si j'étais sorti d'un long repos ; je travaillai
-dix mois d'arrache-pied, et je terminai mes
-études par un fiasco qui me laissait insolvable,
-après cinq années de pension.</p>
-
-<p>Léon Bréchot m'avait fait en un an plus de quarante
-visites. Nous nous aimions plus que jamais ;
-d'ailleurs il n'était pas fâché d'arriver en voiture
-avec son groom et de jeter son cigare à l'entrée de
-la première cour. Le travail des bureaux paternels
-ne l'absorbait pas tout entier ; j'en eus souvent la
-preuve. Il m'apportait des confidences qui auraient
-mis en feu toute âme moins philosophique que
-la mienne. Les femmes de ce temps-là goûtaient
-encore un peu la poésie ; elles vendaient au prix de
-quelques vers ce que vous payez aujourd'hui d'une
-autre monnaie. Je passais pour poëte, ayant rimé
-deux ou trois compliments à la Saint-Charlemagne
-ou à la fête du proviseur. Léon m'institua son rimeur
-ordinaire ; je chantai la brune et la blonde,
-les demoiselles des Variétés et les dames de la
-Chaussée-d'Antin, selon le vent qui soufflait ; je fus
-classique, romantique, byronien, plastique, anacréontique,
-suivant les besoins de la cause ou les
-caprices de mon ami. Il n'était pas ingrat ; je ne le
-vis pas un jour sans qu'il m'offrît tous ses services,
-mais j'aurais cru vendre ma plume en acceptant
-quelque chose de lui.</p>
-
-<p>Quand je fus bachelier à mon tour et prêt à
-quitter le collége, Léon revint flanqué de son père
-et m'entreprit sérieusement sur le choix d'un état.
-On m'offrait un emploi rétribué dans la maison
-Bréchot, un poste de confiance, honorable dès le
-début, et qui pouvait devenir très-lucratif. Le chef
-n'était pas seul à s'enrichir dans ses énormes entreprises ;
-il associait tout son monde aux profits, le
-caissier s'était fait, en tout bien tout honneur, quarante
-mille livres de rente. Une offre si généreuse
-ne pouvait manquer de m'émouvoir : je remerciai
-chaudement le père et le fils, mais j'avais disposé
-de ma personne. J'alléguai le vide profond de l'enseignement
-universitaire, qui m'avait rendu impropre
-à tous les travaux, sauf un : j'étais inscrit parmi
-les candidats à l'École normale et résolu de rendre
-aux générations suivantes l'ennui docte et futile que
-j'avais absorbé.</p>
-
-<p>Ma décision paraissait si bien prise que ces messieurs
-m'abandonnèrent à mon sort. Je franchis en
-me jouant tous les obstacles qui gardaient l'entrée
-de l'école, et quand je fus admis, quand la pension
-eut exploité le fait dans ses réclames, je donnai ma
-démission tout net, et je vins dire à M. Mathey :
-«&nbsp;Vous m'avez eu cinq ans à votre charge, et je n'ai
-pas trouvé moyen de m'acquitter envers vous ; je
-vous dois donc cinq ans de ma vie, prenez-les!&nbsp;»</p>
-
-<p>Je sais, monsieur, qu'on me reproche entre autres
-choses l'humble métier que j'ai choisi ce jour-là.
-Vous apprécierez les motifs qui m'ont induit à refuser
-coup sur coup deux professions honorées, pour
-m'enrôler dans la bohême enseignante.</p>
-
-<p>M. Mathey n'était pas homme à refuser mon sacrifice.
-Il répondit que je m'exagérais mes devoirs ; que
-l'exemple de mon travail et mes petits succès de
-collége l'avaient payé dans une certaine mesure ;
-qu'il n'avait pas le droit de me fermer sa porte, s'il
-me plaisait de rentrer au bercail, mais qu'il entendait
-payer largement mes services, me faire un ample
-loisir, et me pousser par des chemins de traverse
-au but définitif où l'école m'aurait conduit.</p>
-
-<p>Je le crus à moitié : c'était faire bien trop d'honneur
-à sa parole. Le vieux coquin n'eut pas même
-la pudeur de me ménager pendant un mois. Il usa
-et abusa de ma pauvre personne, mettant mon bon
-vouloir à toute sauce et m'imposant la besogne de
-trois répétiteurs. J'étais sur pied dès cinq heures du
-matin, et je ne me couchais pas avant dix heures ;
-j'avais du reste un dortoir à surveiller en dormant.
-Je prenais mes repas au réfectoire avec les élèves ;
-seulement on m'accordait beaucoup moins de récréations.
-A peine si j'avais une demi-journée par
-quinzaine pour aller reprendre courage sur la tombe
-que vous savez. Les galères ne sont qu'une aimable
-plaisanterie auprès du métier que je fis. De travailler
-pour moi, de préparer un examen, je n'en eus pas
-même l'idée. Lorsqu'on vit que j'avais bon dos et
-que j'acceptais tout sans me plaindre, ce fut à qui
-se déchargerait sur moi. Je fis la police du lavoir et
-de la gymnastique, je conduisis la promenade le long
-des quais. Pour prix d'un tel labeur, M. Mathey
-m'ouvrit sa bourse, c'est-à-dire qu'au lieu de me
-payer un salaire fixe il me permit de lui demander
-vingt francs de temps à autre, lorsque mes souliers
-bayaient à la neige ou que mon chapeau se défonçait.
-Le seul confort que j'obtins fut dans le respect
-et la sympathie des élèves. Cet âge est sans pitié,
-dit-on ; je puis témoigner qu'il n'est pas sans droiture.
-Léon venait de temps à autre, un peu plus rarement
-que jadis ; je rimais encore au besoin pour
-son compte, mais mon talent baissait, disait-il. Il
-ne se privait pas de blâmer mon sacrifice, qu'il
-traitait de suicide physique et intellectuel. Je tenais
-bon, j'étais décidé à faire mon temps, il ne me restait
-plus que six mois à souffrir ; mais M. Mathey
-commit la faute de me traiter publiquement comme
-un nègre, et je repris ma liberté. Vous avouerez
-sans doute que je l'avais bien gagnée : les années
-pouvaient compter double au service de cet
-homme-là.</p>
-
-<p>Léon Bréchot m'ouvrit ses bras, et j'entrai de
-plain-pied dans les bureaux de son père ; mais j'étais
-fatigué, ahuri, battu de l'oiseau, mon cerveau
-s'était comme paralysé, grâce au régime stupéfiant
-de la pension. La grande activité de la maison Bréchot,
-le mouvement rapide et décidé qui nous emportait
-tous à travers les affaires, le bruit des millions
-qui sortaient, qui rentraient, qui tantôt s'éparpillaient
-aux quatre vents, tantôt s'empilaient dans
-la caisse comme des pièces de cent sous, l'importance
-des moindres détails, la confiance aveugle
-qu'on avait en moi, la responsabilité qui s'ensuivait,
-tout cela me fit peur, et je demandai grâce. Léon
-ne fit que rire de mes scrupules. L'heureux garçon
-frétillait d'aise dans ce milieu fiévreux ; deux heures
-lui suffisaient pour bâcler sa besogne ; il consacrait
-le reste de son temps à l'amourette, et la maison
-n'en allait pas plus mal. Quant à moi, je ne pus ni
-ne voulus pousser l'épreuve au delà de six semaines.
-Je lui dis franchement :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ma place n'est pas ici ; j'y perdrais en six mois
-le peu de tête qui me reste. Trouve-moi un travail
-doux, facile, assis, régulier, monotone et surtout
-irresponsable, en un mot une occupation qui calme
-et qui repose, si tant est qu'il existe rien de pareil
-ici-bas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; S'il existe?&hellip; répondit-il en riant ; mais on ne
-trouve que ça dans les bureaux des ministères. Ces
-grandes manufactures de papier noirci ne servent
-qu'à bercer quelques milliers de citoyens dans un
-travail sans fatigue et sans conséquence, qui est le
-frère légitime du repos.</p>
-
-<p>&mdash; Et tu pourrais me placer là?</p>
-
-<p>&mdash; Nous le pouvons : choisis ton ministère, et
-sous huit jours au plus tard, je t'installe.</p>
-
-<p>&mdash; Mais s'il n'y a pas de place à donner?</p>
-
-<p>&mdash; Tiens! Nous en ferons créer une! Mon ami,
-quand on distribue un million par an sous forme
-d'actions libérées, on a crédit partout pour une place
-de dix-huit cents francs.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il ne calomniait pas son époque. Je fus placé dans
-les huit jours. J'avais pour voisin de bureau un surnuméraire
-qui attendait depuis plus d'un an. Mon
-travail consistait à copier des lettres inutiles. J'arrivais
-tard, je partais tôt, et les trois quarts du temps
-rien à faire : moyennant quoi j'étais payé comme
-deux maîtres d'étude et demi.</p>
-
-<p>Ce régime calmant par excellence me rétablit peu
-à peu. J'étais riche, en ce sens que mon revenu
-dépassait mes besoins. Pour la première fois de ma
-vie, j'occupais une chambre à moi seul, et si haut
-qu'elle fût perchée, je l'aimais avec son carreau de
-brique rouge et ses meubles d'occasion payés l'un
-après l'autre sur mon premier argent. Je m'équipai
-de linge et de vêtements propres ; une table d'hôte
-à bas prix, qui m'étonnait par l'abondance et la qualité
-des mets, rétablit mon corps épuisé et rehaussa
-de bonne mine mon visage déjà flétri. Je ne cite que
-pour mémoire les banquets pantagruéliques de la
-maison Bréchot. Je traversais ce luxe en étranger,
-comme un aéronaute parcourt une région de nuages,
-sans concevoir l'idée d'y bâtir. Quand Léon venait
-me chercher au ministère, quand il me faisait inspecter
-du haut de son phaéton la grande allée du
-bois de Boulogne et l'avenue des Champs-Élysées,
-je n'éprouvais ni le sot embarras d'un paysan, ni
-l'orgueil impertinent de l'homme qui se sent parvenu
-pour une heure ; je me rappelais fermement ce que
-j'étais, et je me remettais moi-même à ma place.</p>
-
-<p>Six mois se passèrent ainsi, et il n'en fallut pas
-davantage pour transformer le paria de l'université
-en un beau jeune homme de vingt-cinq ans. Le
-changement se fit pour ainsi dire à vue d'&oelig;il ; il
-frappa les cinq ou six dés&oelig;uvrés qui garnissaient
-notre bureau de ministère. Personne ne me faisait
-mauvais visage, pas même le surnuméraire, à qui
-mon intrusion coupait l'herbe sous le pied : la faveur
-obtient plus de respect que le mérite dans ce monde
-spécial où elle peut tout. Mes compagnons étaient
-de braves gens, gais sans beaucoup d'esprit et railleurs
-sans trop de malice. Ils prenaient grand plaisir
-à signaler mes moindres progrès ; deux ou trois fois
-par semaine j'étais porté, par manière de plaisanterie,
-à l'ordre du jour du bureau. «&nbsp;Gautripon a mis
-des bottes neuves ; Gautripon s'est fait couper les
-cheveux ; Gautripon se remplume visiblement ; Gautripon
-a fait un mot : son esprit dégèle ; Gautripon
-a l'&oelig;il électrique ; la comtesse de B. s'est mise à la
-fenêtre pour voir passer Gautripon ; M. Babinet lit
-dans les astres que Gautripon doit faire un beau
-mariage.&nbsp;»</p>
-
-<p>Un mariage! Cette mauvaise plaisanterie me rappela
-que j'étais un homme, que j'avais probablement
-un c&oelig;ur construit comme les autres, que je
-pouvais aimer, être aimé, posséder une femme, élever
-des enfants, toutes choses qui m'auraient paru
-absurdes et criminelles quand je battais le pavé de
-Paris en marge de la pension Mathey.</p>
-
-<p>J'étais libre ; je pouvais honnêtement fonder une
-famille. Tout mon être comprimé, froissé, meurtri,
-s'épanouissait à cette idée ; je sentais l'espace s'élargir
-autour de moi.</p>
-
-<p>Cependant quelque chose attristait ma joyeuse renaissance.
-Mon ami, cet autre moi-même, Bréchot
-pour tout dire, semblait rongé d'un secret ennui.
-Son père n'en soupçonnait rien, mais l'amitié devine
-bien des choses qui échappent à l'amour paternel.
-Depuis un mois, la pétulance de Léon s'éteignait par
-intervalles ; je le voyais tantôt sombre et abattu,
-tantôt plus agité que de raison. Sa gaieté, lorsqu'elle
-éclatait, faisait des explosions inquiétantes. Il riait
-en malade et s'amusait comme un homme qui a
-besoin de s'étourdir. Cette inégalité d'humeur m'était
-vaguement expliquée par un amour heureux,
-mais contrarié, dont il m'avait touché deux mots.
-J'avais cru comprendre qu'on l'aimait, mais qu'un
-ennemi farouche, probablement quelque mari, se
-jetait parfois à la traverse et changeait le bonheur
-en désespoir. Cependant j'ignorais tous les détails
-de l'aventure ; Léon ne me disait plus tout, soit que
-la discrétion lui fût venue avec l'âge, soit que le
-rang de la dame commandât des ménagements inusités.</p>
-
-<p>Un soir que je venais de souffler ma bougie, il
-frappa violemment à ma porte en criant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ouvre! c'est moi, Léon!&nbsp;»</p>
-
-<p>Je rallume, je vais ouvrir, et à ses traits bouleversés,
-à la contraction de ses lèvres, je crois comprendre
-qu'un malheur lui est arrivé ou qu'un danger
-le menace. Il voit mon émotion, et part d'un
-grand éclat de rire :</p>
-
-<p>«&nbsp;As-tu l'air assez bête! dit-il. Recouche-toi bien
-vite, et prête-moi ton feu pour mon cigare.</p>
-
-<p>&mdash; Léon, ce n'est pas pour allumer ton cigare que
-tu es monté jusqu'ici.</p>
-
-<p>&mdash; Et pourquoi donc alors? J'avais des allumettes
-dans ma poche, mais rien ne vaut le feu de l'amitié,
-vertuchoux! Au lit, Jean-Pierre! au lit! mes principes
-me défendent de fumer devant un homme en
-chemise.&nbsp;»</p>
-
-<p>J'obéis. Il se mit à cheval sur une chaise, me
-souffla quelques bouffées à la figure, et dit d'un ton
-dogmatique :</p>
-
-<p>«&nbsp;Décidément, la vie est un bourbier infect.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash; Pour rien. Oh! je ne tiens pas à ma phrase.
-Nous dirons, si tu veux, que la vie est un lac de
-pommade au jasmin et de crème au chocolat&hellip; où
-pataugent un milliard trois cent cinquante millions
-de crocodiles, d'après le dernier recensement.</p>
-
-<p>&mdash; Mon ami, j'en étais bien sûr! Tu souffres!</p>
-
-<p>&mdash; Peuh! On trouverait peut-être, en cherchant
-bien, un damné plus à plaindre que moi ; mais on
-n'en trouverait pas deux par exemple! Ah! Jean-Pierre!
-Jean-Pierre! que je suis malheureux!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il pleurait. Sa douleur me gagna ; je me mis à
-sangloter sans savoir pourquoi.</p>
-
-<p>«&nbsp;Elle ne t'aime donc plus? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! si!</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes découverts?</p>
-
-<p>&mdash; Non.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce alors?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne peux pas le dire, même à toi.</p>
-
-<p>&mdash; Mais à ton père?</p>
-
-<p>&mdash; Mon père est un vieux fou.</p>
-
-<p>&mdash; Qui t'aime.</p>
-
-<p>&mdash; Lui! Il n'aime que ses écus.</p>
-
-<p>&mdash; Quoi! ce serait une question d'argent qui t'agiterait
-à ce point?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! bien oui! De l'argent! Je donnerais dix
-ans de ma vie pour être pauvre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je le comprenais de moins en moins, mais je n'osais
-plus l'interroger.</p>
-
-<p>«&nbsp;Écoute-moi, lui dis-je. Puisque ton premier
-mouvement t'a conduit ici, j'ai le droit de supposer
-que je peux te rendre un service.</p>
-
-<p>&mdash; Merci ; mais non : les dieux eux-mêmes ne
-pourraient rien pour moi.</p>
-
-<p>&mdash; Les dieux sont loin, et je suis là. Tu n'as pas
-oublié que je t'appartiens corps et âme?</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que tu veux que je fasse de tout ça?</p>
-
-<p>&mdash; Peu de chose, mais enfin il est quelquefois
-agréable d'avoir un homme à soi. Autrement, crois-tu
-qu'on aurait inventé l'esclavage? Tu veux escalader
-un mur, ton homme te fait la courte échelle,
-et tu montes. Tu veux traverser un fossé, ton homme
-se jette en avant, et tu vis.</p>
-
-<p>&mdash; C'est qu'il le ferait comme il le dit, ce Chinois-là!</p>
-
-<p>&mdash; Et même mieux, car il parle mal, et il aime
-bien.</p>
-
-<p>&mdash; Allons, bonsoir et que le ciel préserve les
-c&oelig;urs faibles de rencontrer de pareils dévouements!</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash; Parce qu'on se laisserait tenter à la fin, et qu'on
-prendrait les gens au mot, et qu'on se conduirait
-comme une franche canaille! Adieu. Je n'oublierai
-jamais cette soirée : tu peux donc te dispenser de
-m'en reparler jamais.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je le conduisis à son corps défendant jusqu'au
-bout de mon corridor : il chancelait comme un homme
-ivre. En arrivant à l'escalier, il se retourna brusquement,
-me saisit par les épaules, m'embrassa et
-me dit d'une voix étranglée :</p>
-
-<p>«&nbsp;Vieux, encore une fois merci ; mais non! Ah!
-pour ça, non!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il me laissa fort ému, vous le croiriez sans peine.
-Dès le lendemain, après une nuit inquiète, je courus
-prendre de ses nouvelles. Son serviteur particulier
-m'assura qu'il venait de partir pour la campagne et
-qu'il ne rentrerait pas de quelques jours. Je crus
-qu'il était à se battre, et je laissai percer mon appréhension
-malgré moi ; mais le valet, qui devait en
-savoir long sur les secrets de son maître, s'empressa
-de me rassurer. Il me laissa comprendre que Léon
-n'était pas toujours d'accord avec M. Bréchot, que
-le père et le fils avaient eu trois discussions violentes
-en vingt-quatre heures, et qu'ils étaient partis
-chacun de son côté pour se rafraîchir le sang.</p>
-
-<p>Je fus six grands jours sans nouvelles. Un matin,
-je trouvai Léon dans sa chambre. Il paraissait calme
-et reposé.</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est donc fini? lui dis-je.</p>
-
-<p>&mdash; Quoi?</p>
-
-<p>&mdash; Tes misères?</p>
-
-<p>&mdash; Absolument. J'ai pris un parti.</p>
-
-<p>&mdash; Tant mieux ; mais à présent il faut te distraire.</p>
-
-<p>&mdash; Mon père m'a suggéré une idée qui m'occupera
-un mois ou deux. Je spécule. Devine sur quoi?</p>
-
-<p>&mdash; Que sais-je?</p>
-
-<p>&mdash; Sur l'impossible, mon cher.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'entends-tu par l'impossible?</p>
-
-<p>&mdash; Mais, par exemple, le dévouement, la reconnaissance,
-le désintéressement, l'héroïsme, le sublime
-en action, sur toutes les belles choses qu'on
-admire en ce monde, mais qu'on n'y rencontre
-jamais.</p>
-
-<p>&mdash; Sceptique!</p>
-
-<p>&mdash; Naïf! Penses-tu sérieusement qu'un homme
-puisse se sacrifier pour un autre?</p>
-
-<p>&mdash; Non-seulement j'en suis sûr, mais fournis l'occasion,
-et je te le prouverai.</p>
-
-<p>&mdash; On se croit meilleur que l'on n'est.</p>
-
-<p>&mdash; Grand merci de ta confiance!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il pirouetta sur ses talons et me dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Parlons d'autre chose. Si ma combinaison réussit,
-je passerai pour un homme très-fort. Si j'échoue,
-le monde entier me jettera la pierre.</p>
-
-<p>&mdash; Excepté moi.</p>
-
-<p>&mdash; Savoir!&hellip; Viens déjeuner au cabaret&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Je déclinai l'invitation, et je m'en fus au ministère.
-Les propos énigmatiques de Léon, sa voix
-acerbe et sa gaieté nerveuse m'avaient profondément
-attristé. Le pauvre garçon me semblait bien
-mal guéri. Tandis que je creusais ce problème en
-trottinant, les mains ballantes, un bras se glissa
-sous le mien : c'était Léon qui me rejoignait.</p>
-
-<p>«&nbsp;Décidément, dit-il, tu ne veux pas déjeuner avec
-moi?</p>
-
-<p>&mdash; Le ministère!</p>
-
-<p>&mdash; Soit. Tu dois à l'État de lire ton journal en ses
-augustes bureaux ; mais quand dînerons-nous ensemble?</p>
-
-<p>&mdash; Aujourd'hui, si tu veux.</p>
-
-<p>&mdash; Non, je suis engagé ; mais dimanche? Le
-dimanche est le libérateur des employés vertueux.
-Il dételle les cinq cent mille chevaux à deux pieds
-qui traînent le char emblématique ; et par un phénomène
-inexpliqué jusqu'à ce jour, le char continue à
-ne pas marcher lorsqu'il n'est traîné par personne.
-A dimanche! J'irai te prendre vers six heures ;
-garde-moi ta soirée entière pour aller au spectacle,
-si le c&oelig;ur nous en dit.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il fut exact ; il arriva même à cinq heures et demie,
-lui qui pratiquait l'habitude de manquer deux rendez-vous
-sur trois. Cette exception m'aurait pu
-mettre en garde, si j'avais été capable de soupçonner
-un ami. Il me chambra dans un cabinet de restaurant,
-devant un dîner fin, véritable chère de gourmets,
-et Dieu sait les efforts qu'il fit pour m'entraîner
-à boire ; mais l'horrible vin bleu de la pension
-m'avait voué à l'eau pour la vie : c'est l'unique service
-que M. Mathey m'ait rendu. Je laissai donc
-l'amphitryon se monter la tête à lui seul, et je gardai
-presque tout mon sang-froid. Le gaz, la nourriture,
-la vapeur d'un <span lang="en" xml:lang="en">plum-pudding</span>, la fumée du
-cigare répandue dans l'air que je respirais, ébranla
-légèrement mon cerveau ; cependant je n'étais pas
-plus ivre qu'aujourd'hui. Quant à lui, il était fort
-ému, tant du vin qu'il avait pris que du mal qu'il
-allait faire. Le fil de ses idées se rompait par moments,
-et ses paroles s'égrenaient au hasard. Je l'entendis
-répéter plusieurs fois à propos de rien :</p>
-
-<p>«&nbsp;Il le faut! il le faut!&nbsp;»</p>
-
-<p>En prenant son café, il me dit sans préambule :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je ne sais pas où j'avais l'esprit lorsque je t'ai
-proposé d'aller ce soir au théâtre. Le dimanche, il
-n'y a que des spectacles impossibles et des salles de
-portiers. A moins pourtant que l'Opéra ne joue ce
-soir par extraordinaire ; mais non.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je répondis naïvement :</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais si!&nbsp;»</p>
-
-<p>J'avais passé un quart d'heure devant les affiches ;
-car je n'étais guère blasé sur les plaisirs du spectacle,
-et l'honnête public du dimanche ne m'inspirait aucun
-dégoût. L'Opéra donnait <i>Robert le Diable</i>, un
-chef-d'&oelig;uvre nouveau pour moi, et, quoiqu'il fût
-chanté par des doublures, je me disais depuis le
-matin :</p>
-
-<p>«&nbsp;Voilà ce que j'aimerais à entendre aujourd'hui!&nbsp;»</p>
-
-<p>Léon ne me crut pas sur parole ; il se fit apporter
-le journal, vérifia le fait et me dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Malheureusement il est trop tard pour faire louer
-deux orchestres.</p>
-
-<p>&mdash; Mais la loge de ton père?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne crois pas qu'il la garde pour ces représentations-là.</p>
-
-<p>&mdash; On pourrait s'en assurer : nous sommes à cent
-pas du théâtre.</p>
-
-<p>&mdash; Tu as donc bien envie d'aller à <i>Robert</i>?</p>
-
-<p>&mdash; Dame!</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! allons. Il le faut.&nbsp;»</p>
-
-<p>A tout hasard, je m'étais mis en tenue. Il en fit la
-remarque et me dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je comprends! on ne veut pas s'être fait beau
-pour des prunes. Sais-tu, Jean-Pierre, que tu tournes
-au <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>?</p>
-
-<p>&mdash; Un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> à bon marché.</p>
-
-<p>&mdash; Et par-dessus le marché, tu embellis, mon cher,
-il n'y a pas à s'en défendre.</p>
-
-<p>&mdash; Laisse-moi donc tranquille!</p>
-
-<p>&mdash; Non, parole d'honneur, tous ces danseurs de
-cotillon qui font florès au bal ne t'iraient pas à la
-cheville. Pourquoi ne viens-tu pas dans le monde,
-maintenant que tes soirées sont à toi?</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que j'y ferais?</p>
-
-<p>&mdash; Des conquêtes, parbleu!</p>
-
-<p>&mdash; Tu m'ennuies.</p>
-
-<p>&mdash; Franchement, personne ne s'est encore jeté à
-ta tête?</p>
-
-<p>&mdash; Personne. Et, comme de mon côté j'ai toujours
-été trop discret pour me jeter à la tête des femmes,
-tu peux te vanter d'avoir un vieil ami qui est un
-homme absolument neuf.</p>
-
-<p>&mdash; Prodigieux! Et dire qu'on a prêché ce matin
-dans plus de trente mille églises contre la corruption
-des m&oelig;urs! A toi seul, tu réhabilites ton siècle ;
-mais tiens-toi bien, si nous entrons. Gare au corps
-de ballet! Tu vas voir quelques paires de jambes
-qui pourront te trotter dans la tête.</p>
-
-<p>&mdash; Cher ami, répondis-je, je me sens incapable
-d'aimer une femme que je n'estimerais pas.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il riait encore de ma sentence en arrivant sous le
-péristyle. Le contrôleur, interrogé, lui dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;La loge est à M. Bréchot, même pour les dimanches.&nbsp;»</p>
-
-<p>Trois minutes après, nous étions installés, et je
-dévorais la fin du premier acte.</p>
-
-<p>Vous êtes abonné de l'Opéra, monsieur, vous connaissez
-la loge où mon ami m'avait mené. C'est celle
-où Mme Gautripon se montre trois fois par semaine.
-Elle est sur le côté, plus près de l'amphithéâtre que
-de la scène.</p>
-
-<p>Vers la fin du premier entr'acte, je regardais la
-salle vaguement, en étranger, plus attentif aux
-splendeurs de l'architecture qu'aux toilettes dominicales
-et aux médiocres beautés de l'assistance, lorsque
-Léon me dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Voilà des gens qui te connaissent.</p>
-
-<p>&mdash; Où donc?</p>
-
-<p>&mdash; Là-bas, à droite, second rang de l'amphithéâtre.
-Un vieux monsieur décoré. Y es-tu? Prends ma
-lorgnette.</p>
-
-<p>&mdash; Très-bien. Le militaire à moustaches grises?</p>
-
-<p>&mdash; Juste.</p>
-
-<p>&mdash; Il me connaît peut-être ; moi je ne le connais pas.</p>
-
-<p>&mdash; Mais sa voisine?</p>
-
-<p>&mdash; Le chapeau blanc? Pas davantage.</p>
-
-<p>&mdash; Alors pourquoi te lorgne-t-elle obstinément?
-Elle n'a fait que ça depuis notre arrivée, et tiens!
-encore!</p>
-
-<p>&mdash; Elle a sans doute une amie dans nos environs.</p>
-
-<p>&mdash; Ou un ami.</p>
-
-<p>&mdash; Te voilà bien! Elle est très comme il faut,
-cette jeune personne. C'est la fille du vieil officier.</p>
-
-<p>&mdash; Ou sa maîtresse. Je la plains. Il n'a pas l'air
-commode. Là! vois-tu? Il lui arrache la lorgnette,
-il la querelle tout bas, il lui dit : «&nbsp;Que je t'y prenne
-encore à regarder le joli brun!&nbsp;»</p>
-
-<p>L'orchestre interrompit notre débat ; toute mon
-attention se reporta sur la scène. Et pourtant, malgré
-moi, je retournai cinq ou six fois la tête vers
-cette jeune fille si blonde et si jolie que Bréchot
-m'avait signalée. Mes distractions s'expliquent d'un
-seul mot : la femme en chapeau blanc était celle que
-vous avez insultée mercredi soir à l'hôtel Gautripon.</p>
-
-<p>Elle me plut par sa beauté, par la simplicité de sa
-toilette, par l'attention visible dont elle m'honorait,
-et surtout par ma propre jeunesse, par ce besoin
-d'aimer que la misère et la contrainte avaient toujours
-refoulé dans mon c&oelig;ur. Je me mis à penser
-à elle, j'oubliais l'opéra pour chercher ce qu'elle
-était, ce qu'elle voulait, comment elle avait pu me
-distinguer dans cette foule. Léon me surprit au moment
-où je braquais à mon tour le binocle sur elle.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! ah! dit-il, ça mord!&nbsp;»</p>
-
-<p>Je rougis, je balbutiai ; j'offris de parier que je
-n'étais pas l'objet de cette curiosité bienveillante.
-J'alléguai que nous étions deux dans la loge, et Léon
-l'imperturbable rougit à son tour ; mais il reprit
-bientôt son aplomb et me dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Il faut voir. Sors au prochain entr'acte et laisse-moi
-tout seul. Je te dirai ce qu'elle aura fait.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je me prêtai docilement à l'épreuve ; mais, au lieu
-de rester passif dans les couloirs ou d'arpenter le
-foyer, je descendis à l'entrée de l'orchestre. Je la
-vis inquiète, agitée, promenant ses regards autour
-de la salle, en haut, en bas, jusqu'au moment où
-elle me reconnut dans la pénombre où j'étais caché.
-Alors elle arrêta les yeux sur ma chétive personne,
-et je me sentis enveloppé d'une attention bienveillante
-et pudique qui n'avait rien de provoquant. Je
-détournais la vue, et cependant je la voyais. Une
-douche idéale qui me tomba presque aussitôt sur la
-tête me fit deviner que le père me regardait aussi.
-Je m'enfuis donc vers notre loge, et Bréchot se hâta
-de m'apprendre ce que j'avais observé mieux que
-lui.</p>
-
-<p>La pièce s'acheva, mais j'en jouis fort peu. Vous
-devinez que mes palpitations faisaient un accompagnement
-original à la musique de Meyerbeer. Léon
-me quitta plusieurs fois pour passer des revues au
-foyer de la danse. Lorsqu'il me tenait compagnie, il
-plaisantait amèrement sur ma prétendue conquête.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ces gens-là, disait-il, ne sont d'aucun monde.
-Ils viennent à l'Opéra le dimanche avec des billets
-donnés. L'homme est un garde d'artillerie en partie
-fine avec une demoiselle de modes. A la fin du spectacle,
-nous les suivrons, si bon te semble ; tu verras
-ce couple mal assorti monter en fiacre et donner l'adresse
-du Mont-Valérien ou du fort Saint Denis.
-Crois moi, n'y pense plus ; allons à Tortoni prendre
-une théière de punch et noyer ton caprice.&nbsp;»</p>
-
-<p>La contradiction piqua si bien mon amour-propre
-que je suivis le père et la fille, suivi moi-même de
-Léon. Ils nous menèrent à mi-côte de la rue Blanche ;
-je les vis s'arrêter devant une maison d'honnête et
-modeste apparence. Quelques minutes après, le quatrième
-étage s'éclaira.</p>
-
-<p>«&nbsp;Viendras-tu?&nbsp;» dit Léon.</p>
-
-<p>J'attendais comme un grand enfant, sans savoir
-quoi. Un rideau s'entr'ouvrit ; je reconnus la jeune
-fille, et je suivis mon camarade en retournant la
-tête à chaque pas.</p>
-
-<p>Le reste alla de soi. Pendant trois jours, je fis le
-pied de grue des amoureux timides. Le jeudi, Léon
-vint me voir ; il me défia tant et si bien que j'affrontai
-le concierge de la rue Blanche. On m'apprit, pour
-cent sous, que le père de mon infante était un ancien
-capitaine, à cheval sur le point d'honneur. Léon
-ne se tint pas pour battu ; il opposa ses renseignements
-aux miens et prétendit que Mlle Émilie échantillonnait
-des pantoufles et des bandes de tapisserie
-pour un magasin de la rue Castiglione. Je répliquai
-que ce travail redoublait mon estime pour elle, et je
-me mis à partager mes loisirs entre son domicile et
-son magasin. J'eus enfin le bonheur de la rencontrer
-seule un jour qu'elle venait de rendre quelque ouvrage ;
-je la suivis sans me résoudre à l'aborder,
-quoiqu'elle laissât voir une émotion des plus encourageantes.
-Rentré chez moi, j'avais la tête en feu ;
-j'écrivis une lettre respectueuse, mais passionnée.
-Le lendemain matin, le capitaine envahissait ma
-chambre et me serrait le bouton. Je protestai de la
-droiture de mes sentiments, et je lui demandai la
-main de sa fille. Informations prises, il m'agréait le
-dimanche suivant, et ma future s'évanouissait de
-joie en me voyant entrer chez elle.</p>
-
-<p>Mon beau-père était le plus chatouilleux des soldats
-et le meilleur des hommes. Dès qu'il m'eut accepté
-pour gendre, il se mit à m'aimer comme un
-fils. Vous pensez si je fus heureux de lui offrir la
-place toujours vide qu'un autre homme de bien avait
-laissée dans mon c&oelig;ur. Nos intérêts furent bientôt
-d'accord : il voulait me livrer sans contrat et d'avance
-la petite dot d'Émilie ; je répondis qu'étant
-pauvre, sans autre capital que mon travail et ma
-santé, je réclamais le régime de la séparation de
-biens. Il comprit d'autant mieux mes raisons qu'il
-les avait fait valoir autrefois dans sa propre cause.
-Quand les affaires vont si vite, un mariage ne traîne
-pas longtemps. Émilie paraissait aussi heureuse d'être
-bientôt ma femme que je l'étais de devenir son mari ;
-elle allait au devant de sa destinée sans fausse honte,
-mais sans empressement trop vif. Ses façons d'être
-avec moi n'exprimaient que l'estime, la confiance
-et la reconnaissance ; elle semblait me remercier de
-l'avoir choisie. Je l'aurais moins aimée, si elle avait
-laissé voir quelque chose de plus. Son père nous
-estimait trop pour nous surveiller de bien près, et
-nous avions à c&oelig;ur de justifier sa confiance. Un
-seul jour, dans l'ivresse de la passion, je m'oubliai
-jusqu'à serrer ma fiancée dans mes bras ; elle me
-repoussa avec une sorte d'épouvante : ce mouvement
-de noble pudeur me la rendit plus respectable
-et plus chère.</p>
-
-<p>Dès que la chose avait été résolue, je m'étais empressé
-d'en faire part à Léon. Son premier mouvement
-fut de m'embrasser avec joie ; j'en conclus
-qu'il se reprochait ses mauvaises plaisanteries, et
-pour le consoler je lui dis :</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est à toi que je devrai d'être heureux.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il s'en défendit vivement, et jura que je ne devais
-rien qu'à moi-même, rappelant tout ce qu'il avait
-fait pour me dissuader.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais alors tu me blâmes?</p>
-
-<p>&mdash; Non! mais chacun pour soi dans ces sortes
-d'affaires. Marie-toi, si bon te semble ; moi, je tire
-mon épingle du jeu.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il promit cependant de m'assister comme témoin,
-puis il se ravisa, prétextant que son père pourrait
-bien l'envoyer en Russie, juste au moment où j'aurais
-besoin de lui. La maison, disait-il, avait plusieurs
-ponts à livrer, il fallait qu'un des chefs assistât aux
-épreuves ; mais je n'avais pas lieu de désespérer :
-M. Bréchot ferait peut-être le voyage, et Léon resterait
-à Paris. En attendant, j'offris de le présenter
-chez mon beau-père. Il ne dit jamais non, mais il
-m'ajourna tant de fois que je finis par le laisser en
-paix. Je comprenais qu'il préférât ses plaisirs au
-spectacle d'un petit bonheur bourgeois comme le
-nôtre ; cependant cette marque d'indifférence m'attrista
-un jour ou deux. Grâce à Dieu, mes occupations
-ne laissaient pas de place à la mélancolie :
-nous faisions notre nid. M. Pigat nous avait trouvé
-un logement dans nos moyens, un peu loin, un peu
-haut, sous les toits de la rue de Courcelles, mais
-commode et égayé par la vue d'un jardin. Il y jetait
-toutes ses économies, le pauvre homme! Pas un
-meuble, pas un rideau qui ne lui eût coûté quelque
-privation. Notre lit représentait pour lui cinq ans
-d'absinthe : il m'en fit la confidence en riant.</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est tout profit, disait-il, car la sobriété prolongera
-ma vie ; j'aurai cinq ans de plus à voir grandir
-mes petits-fils.&nbsp;»</p>
-
-<p>J'avais donné congé au propriétaire de ma mansarde,
-rue de Ponthieu ; mais mon bail était signé
-pour un an, et on ne me permit pas de remporter
-les meubles qui garantissaient le loyer. Il fallait
-deux cents francs pour libérer cet humble bagage ;
-je trouvai plus commode de le laisser en place jusqu'à
-ce qu'un nouveau locataire endossât ma responsabilité.
-Vous verrez tout à l'heure en quoi ce
-contre-temps me servit.</p>
-
-<p>Huit jours avant les noces, Léon me dit adieu.
-Décidément il n'allait plus au nord, il allait au midi,
-vers la Lombardie : la girouette avait tourné. En
-me donnant la dernière embrassade, le pauvre ami
-pleurait comme un enfant.</p>
-
-<p>«&nbsp;Quoi qu'il arrive, me dit-il, sois certain que
-personne au monde ne t'aime plus solidement que
-moi. Puis-je compter sur ton dévouement?&nbsp;»</p>
-
-<p>Le doute seul était ridicule : je ne répondis qu'en
-levant les épaules.</p>
-
-<p>«&nbsp;Écoute, reprit-il, j'exige qu'avant d'épouser
-Mlle Pigat tu fasses une visite à mon père. Il a besoin
-de te parler ; sa porte te sera ouverte tous les matins
-de neuf heures à midi. Si par hasard on te disait
-qu'il n'y est pas, ou qu'il est en affaires, fais-lui passer
-ta carte ; c'est convenu. Tu ne regretteras pas
-cette démarche, et tu regretterais toute ta vie de l'avoir
-négligée. Embrassons-nous encore, et à bientôt.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je trouvai facilement deux témoins au ministère.
-Ils furent avertis que le mariage civil, la cérémonie
-religieuse et le repas se feraient tout d'un tenant,
-en une matinée. Ma future avait exprimé le désir de
-quitter Paris le jour même et de passer quarante-huit
-heures dans la solitude de Fontainebleau. Tout
-le monde approuva ce caprice de jolie fille : mon
-chef de bureau nous accorda spontanément une
-quinzaine ; le bon M. Pigat me dit en mordant sa
-moustache :</p>
-
-<p>«&nbsp;J'aime mieux ça ; quand il faut se quitter, c'est
-comme une opération de chirurgie : plus la coupure
-est nette, moins on a de mal.&nbsp;»</p>
-
-<p>La politesse me commandait d'aller voir M. Bréchot
-père, quand même je n'aurais pas promis cette
-visite à son fils. L'entrepreneur était à peu près le
-seul homme qui m'eût porté quelque intérêt, sans être
-mon camarade : j'avais été reçu chez lui, je m'étais
-essayé dans ses bureaux, je lui devais ma nouvelle
-position. Cependant je retardai jusqu'au dernier
-moment le devoir qu'il fallait lui rendre. Son caractère
-m'était peu sympathique ; sa libéralité lourde et
-presque insolente m'effarouchait d'avance ; je craignais
-de recevoir sur la tête un pavé d'argent.</p>
-
-<p>En effet, il commença par me dire que j'avais un
-compte ouvert à sa caisse, que je pouvais puiser,
-qu'il ne marchandait pas un dévouement comme le
-mien. Je répondis modestement que j'aurais recours
-à ses bontés, si je perdais ma place ou si je tombais
-malade, mais que jeune, bien portant et muni d'un
-honnête emploi, grâce à lui, je n'avais plus besoin
-de rien.</p>
-
-<p>A mon grand étonnement, une réponse si simple
-et si naturelle le troubla. Il se mit à divaguer contre
-la lésinerie du budget, contre le luxe des femmes et
-le relâchement des m&oelig;urs. Il me dit que le mariage
-n'était plus qu'une affaire de convention, que les
-bons ménages n'existaient pas, que l'homme était
-presque toujours trompé, mais qu'il se consolait
-aisément à Paris, s'il avait de l'or dans ses poches.</p>
-
-<p>Je le savais sceptique et même un peu cynique, et
-je n'étais pas d'humeur à tenter la conversion d'un
-tel endurci. Donc je le laissai dire, et il parla longtemps
-à tort et à travers. Il me conta des choses
-que je savais et d'autres que j'avais vaguement devinées,
-son projet d'anoblir Léon par le mariage, le
-peu d'empressement que son fils mettait à lui plaire,
-la peur qu'on avait eue de le voir se mésallier.</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous entendez bien, me dit-il, que si ce gamin-là
-complotait une sottise, l'ami qui se mettrait en
-travers deviendrait mon bienfaiteur ; rien ne me
-coûterait pour le payer de ses peines ; il trouverait,
-grâce à moi, de telles compensations, qu'en fin de
-compte il aurait plus gagné que perdu.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je protestai que, si Léon s'écartait de la bonne
-route, je ne m'épargnerais pas pour l'y ramener, et
-que ma récompense en pareil cas serait dans le
-succès même. Il me remercia, louant ma générosité,
-répétant qu'il était heureux de l'amitié qui m'unissait
-à Léon, qu'il y voyait la meilleure des garanties,
-qu'un refroidissement entre nous troublerait son
-repos, empoisonnerait son existence, le frapperait
-au c&oelig;ur! Je ne pus m'empêcher de rire à ces exagérations
-d'un sentiment qui me flattait. Je lui certifiai
-que rien au monde ne pouvait me brouiller avec
-son fils ; je rappelai les services que Léon m'avait
-rendus, les liens de reconnaissance qui m'enveloppaient
-tout entier.</p>
-
-<p>«&nbsp;Moi aussi, lui dis-je, j'ai ouvert à votre fils un
-crédit illimité ; il peut tirer à vue sur mon dévouement :
-quoi qu'il exige, je ne laisserai pas protester
-sa signature.&nbsp;»</p>
-
-<p>Devant ces assurances, son front s'éclaircit. Il me
-serra contre son c&oelig;ur ; il prit dans son tiroir une
-liasse de billets de banque et abusa de sa vigueur
-herculéenne pour me la fourrer dans la poche. Ainsi
-lesté, il me poussa vers la porte, me jeta dans l'antichambre
-et tira les verrous sur lui.</p>
-
-<p>Mais grâce à Dieu, j'avais appris dans mon enfance
-que l'homme se dégrade en acceptant ce qu'il
-n'a pas gagné. Je portai ces billets à la caisse, et je
-dis au premier employé qui se rencontra : «&nbsp;Argent
-de M. Bréchot.&nbsp;» Comme j'étais un peu de la maison,
-la chose parut naturelle. L'employé compta
-vingt-cinq mille francs et les inscrivit sous mes
-yeux à l'avoir de son chef. Le lendemain, j'épousais
-Mlle Pigat. A trois heures et demie, mon beau-père
-et nos quatre témoins nous conduisaient à la gare
-de Lyon ; à cinq heures nous débarquions à Fontainebleau,
-et je poussais un cri de surprise en reconnaissant
-Léon Bréchot, mon vieil ami, qui me tendait
-les bras.</p>
-
-<p>Émilie le reconnut avant moi, quoiqu'elle ne fût
-pas censée l'avoir jamais vu. Elle cria : Léon! et s'évanouit.
-Je ne songeai pas même à m'étonner de
-cette connaissance et de cette familiarité. D'un côté
-la rencontre, de l'autre l'accident paralysaient un
-peu mes moyens. Quoique ma femme fût sujette
-aux syncopes, quoiqu'on m'eût affirmé que le mariage
-devait l'en guérir, je n'assistais jamais sans
-épouvante à ces petits simulacres de la mort. Le
-moment et le lieu compliquaient la situation de mille
-embarras ridicules. Il fallut transporter à bras la
-belle évanouie ; le premier refuge qui s'offrit fut une
-espèce d'hôtel-cabaret voisin de la gare ; une foule
-de badauds nous suivit jusqu'au seuil et s'attroupa
-sur la place ; l'hôtelier, sa femme et ses filles vinrent
-nous encombrer de leurs soins. On voulut absolument
-déshabiller Émilie ; je renvoyai les deux hommes,
-comme c'était mon droit ; mais Léon, pâle,
-haletant, méconnaissable, me saisit violemment au
-poignet, et m'entraîna dans une autre chambre dont
-il ferma la porte à clef. Là je le vis tomber à mes
-pieds ; il prit ma main, la baisa, l'arrosa de ses
-larmes et me cria d'une voix lamentable :</p>
-
-<p>«&nbsp;Pardon! merci! Ah! Jean-Pierre, tu es le plus
-noble et le plus généreux des hommes! Pardon!
-pardon!&nbsp;»</p>
-
-<p>Je crus positivement qu'il avait perdu la tête.</p>
-
-<p>«&nbsp;A qui diable en as-tu? lui dis-je en retirant ma
-main. Veux-tu te relever bien vite! Tu me fais peur,
-sacrebleu!</p>
-
-<p>&mdash; Non, reprit-il avec une énergie désespérée en
-embrassant mes genoux. Je ne veux pas me relever
-avant que tu m'aies dit : je te pardonne!</p>
-
-<p>&mdash; Et que pardonnerai-je à celui qui ne m'a jamais
-fait que du bien? Tu es parti mal à propos,
-c'est vrai ; tu nous as manqué ce matin, à la mairie,
-à l'église et à table ; mais les affaires avant tout : je
-ne t'ai pas gardé rancune un moment.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il se releva, me regarda entre les yeux, croisa les
-bras et me dit à demi-voix :</p>
-
-<p>«&nbsp;Est-ce que par hasard tu n'aurais pas vu mon
-père?</p>
-
-<p>&mdash; Si fait.</p>
-
-<p>&mdash; Je respire. Et il t'a parlé?</p>
-
-<p>&mdash; De mille et une choses.</p>
-
-<p>&mdash; Et tu t'es marié? Ah! mon ami, comment reconnaîtrai-je
-un tel service?</p>
-
-<p>&mdash; Quel service? A qui en as-tu? Tu commences
-par me demander pardon de tout le bien que tu
-m'as fait ; tu finis par me remercier d'avoir pris une
-honnête petite femme que j'adore. Allons savoir de
-ses nouvelles, veux-tu?&nbsp;»</p>
-
-<p>Il me barra le chemin en criant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Écoute-moi d'abord. Je suis un misérable. Mon
-père m'a trompé ; nous sommes tous ses victimes.
-Ah! le vieux Machiavel! Moi, j'étais décidé à tout
-dire ; voilà pourquoi sans doute il m'a éloigné de
-Paris. Il m'a juré de t'ouvrir les yeux en temps utile,
-avant l'affaire. Que tout ceci retombe sur sa tête!</p>
-
-<p>&mdash; Mais qu'y a-t-il enfin?</p>
-
-<p>&mdash; Il y a qu'Émilie est ma maîtresse depuis un an.
-Il y a que depuis trois mois nous craignons&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Le reste de l'aveu fut arrêté par mes dix doigts
-qui lui serraient la gorge. En moins de temps qu'il
-n'en faut pour le dire, Léon tombait suffoqué, écrasé ;
-les os de sa poitrine craquaient sous la pression de
-mon genou, et je demandais à grands cris une arme
-pour l'achever.</p>
-
-<p>Ce fut lui-même qui répondit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Là, dans ma poche, un revolver ; tu me rendras
-service.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je ne sais pas, monsieur, comment vous vous
-seriez conduit à ma place. Moi, je frémis alors en
-pensant que je n'avais qu'un geste à faire pour devenir
-assassin.</p>
-
-<p>«&nbsp;Relève-toi, dis-je à Bréchot, nous trouverons
-moyen d'égaliser les armes.</p>
-
-<p>&mdash; Non, répondit-il, rien au monde ne me fera
-croiser l'épée avec toi ; mais je me tuerai, si tu veux,
-et tout de suite&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Je lui retins le bras et je le sommai de me dire
-toute la vérité.</p>
-
-<p>L'histoire était cruellement simple. Léon avait
-rencontré, poursuivi et séduit Mlle Pigat, qui sortait
-souvent seule. Le jour où il fallut prévoir les
-conséquences de sa faiblesse, elle dit : Je suis morte,
-mon père ne me pardonnera pas. Le jeune homme
-prit alors la résolution d'épouser Émilie : son caprice
-pour elle était devenu de l'amour ; il pleurait de
-tendresse à l'idée d'être père. Il s'ouvrit donc à
-M. Bréchot ; mais le vieillard, je vous l'ai dit, suivait
-d'autres visées. Léon, qui est un peu plus jeune que
-moi, n'avait pas vingt-cinq ans révolus. Les eût-il
-eus, recourir aux actes respectueux, c'était embrasser
-la misère. D'ailleurs M. Pigat était trop fier pour
-jeter Émilie dans une famille qui la repoussait. Y
-eût-il consenti, les délais prescrits par la loi reculaient
-forcément le mariage jusqu'au moment où la
-grossesse serait visible aux yeux du père. Léon ne
-pouvait donc que se soumettre aux volontés de
-M. Bréchot. L'entrepreneur lui dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Te voilà bien embarrassé pour peu de chose!
-Tous les fils de famille ont passé par là, et toujours
-leurs parents les ont tirés d'affaire. Trouve un pauvre
-garçon qui épouse la mère et l'enfant ; je placerai
-monsieur, je doterai madame et je ferai un sort au
-petit : c'est élémentaire.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais le c&oelig;ur de Léon se soulevait à l'idée de jeter
-Émilie au bras d'un faquin. Il ne refusait pas de marier
-sa maîtresse, mais à la condition de la garder
-pour lui seul. Il consentait à voir son fils affublé
-d'un nom d'emprunt, mais du nom d'un honnête
-homme. Bref on se mit en quête d'un être chaste,
-intelligent, dévoué, désintéressé, qui pourtant fût à
-vendre, et l'on me fit l'honneur de m'accorder la
-préférence. M. Bréchot dit que le sort m'avait prédestiné
-à cela, que j'avais été dès l'enfance un objet
-de commerce, que mon père m'avait vendu à M. Mathey
-sans me demander mon avis, qu'il serait ingénieux,
-facile et sans danger de m'acheter à moi-même sans
-me le dire, sauf à régler après. Léon me défendit
-d'abord résolûment contre cette trahison, il résista
-le plus longtemps qu'il put ; mais la nécessité, l'urgence,
-mes protestations d'une amitié à toute épreuve
-levèrent ses scrupules un à un. Il accepta un rôle
-dans la comédie ; il y fit entrer sa maîtresse : une
-femme n'a plus de conscience à elle du jour où elle
-se donne à un amant. Pour moi, j'avais été crédule
-et sot au delà de toute espérance ; je jouais si naturellement
-mon personnage d'amoureux que Léon
-s'en émut à la fin. Huit jours avant le mariage, il
-avertit son père qu'il allait me déclarer tout. M. Bréchot
-revendiqua l'honneur de cette négociation délicate,
-persuadé qu'une somme aplanirait les voies. Il
-envoya son fils en province, lui promit que je ne
-me marierais qu'à bon escient, et qu'aussitôt marié je
-me ferais un devoir de lui conduire Émilie. Ma fierté
-le déconcerta ; il n'osa plus me mettre un tel marché
-à la main lorsqu'il vit de quel air je refusais son
-argent. Toutefois il croyait avoir fait un coup de
-maître en fourrant vingt-cinq mille francs dans ma
-poche ; j'avais reçu des arrhes, pensait-il, ce qui
-m'ôtait le droit de me fâcher trop fort. Léon de son
-côté se disait : De deux choses l'une, ou Jean-Pierre
-rompra son mariage, et je n'aurai sur la conscience
-qu'un complot sans commencement d'exécution ; ou
-il me rendra le service capital que j'attends de son
-amitié, mais il le fera de plein gré, sans pouvoir dire
-qu'on l'a trahi. Il se libère ou il se dévoue ; dans
-aucun cas, il ne peut dire que nous l'avons immolé
-comme une victime au bonheur d'autrui. Lorsqu'il
-me vit descendre avec Émilie à la gare de Fontainebleau,
-il conclut naturellement que je savais la vérité,
-que j'avais passé outre, que je m'étais sacrifié
-à l'amitié, mais qu'il me devait des excuses pour
-m'avoir jeté sous ce laminoir qui transformait un
-honnête homme, droit et fier, en un plat mari. Voilà
-ce qu'il me dit en substance, entremêlant les aveux
-d'une confession aux moyens d'une plaidoirie.</p>
-
-<p>A mesure qu'il s'expliquait, je sentais mon sang
-se refroidir et ma colère s'apaiser. Mon malheur
-n'était plus l'&oelig;uvre de Léon seul, la plus lourde
-part de responsabilité retombait sur son père ; mais
-le fils n'était pas innocent. Je me rappelais ses
-scrupules, ses hésitations, ses remords anticipés ;
-mais pouvais-je oublier la perfidie avec laquelle il
-m'avait berné lui-même? Ce n'était pas M. Bréchot
-qui m'avait conduit à l'Opéra. Nul autre que Léon
-ne m'avait signalé le chapeau blanc de Mlle Émilie
-et sa lorgnette perfidement braquée sur moi. Enfin
-c'était pour lui, dans son intérêt seul qu'on avait
-disposé de ma vie! Je n'étais plus célibataire, et je
-n'étais pas marié : on m'avait pris ma liberté sans
-me donner en échange un seul jour de bonheur.
-Entre un terrassier parvenu, un petit viveur fainéant
-et une fille déchue, il avait été décidé que Jean-Pierre
-Gautripon, citoyen français, vivrait et mourrait seul,
-sans femme, sans enfants, sans famille! Et l'on trouvait
-cela tout simple : j'étais si bon!</p>
-
-<p>Léon n'oublia pas ce merveilleux argument :</p>
-
-<p>«&nbsp;Tu m'avais dit mille fois : dispose de ma vie!</p>
-
-<p>&mdash; Eh! morbleu! répliquai-je, il y a une denrée
-plus précieuse que la vie! Je ne l'offrais pas, et tu
-me l'as volée en m'accouplant à ta maîtresse.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il entendit tout ce que j'avais sur le c&oelig;ur et ne
-chercha plus même à se défendre.</p>
-
-<p>«&nbsp;Va toujours! disait-il en pleurant ; je me hais et
-je me méprise plus que tu ne peux faire. Écrase-moi,
-tue-moi! Le revolver est là, tout chargé. S'il te répugne
-de verser mon sang, donne, que j'en finisse, et
-ma mort arrangera tout.</p>
-
-<p>&mdash; Elle n'arrangeait rien! Cette femme, cet enfant,
-que veux-tu qu'ils deviennent? M'estimes-tu si peu
-que tu me croies capable de réépouser ta veuve et
-d'endosser ton orphelin? Va-t'en au diable avec la
-famille que tu t'es faite! Il n'y aura jamais rien de
-commun entre ces créatures et moi. Enlève ton Émilie,
-et cache-la dans quelque coin ; c'est ton affaire.
-Quant à moi, je ne reste ici que le temps de me laver
-les mains, et je retourne à Paris.</p>
-
-<p>&mdash; Seul? Et M. Pigat? et mon père? et le monde?
-Que diras-tu?</p>
-
-<p>&mdash; Crois-tu donc par hasard que la bassesse d'autrui
-puisse changer mes habitudes? Ai-je jamais
-menti? Je dirai la vérité, jour de Dieu!</p>
-
-<p>&mdash; Mon père nous fera mourir de faim, et M. Pigat,
-si bien que je la cache, viendra tuer sa fille entre
-mes bras.</p>
-
-<p>&mdash; Ton père n'a pas le droit de vous faire expier
-son propre crime. Quant à M. Pigat, s'il tue sa fille,
-il fera bien. Si j'étais père (il n'y a plus de danger,
-grâce à toi), je pardonnerais à mon enfant de s'être
-laissé séduire ; je serais sans pitié pour celle qui
-amorce le c&oelig;ur d'un honnête homme et l'attire dans
-un guet-apens. Adieu.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il se jeta au-devant de moi dans l'attitude classique
-des suppliants.</p>
-
-<p>«&nbsp;Houss!&nbsp;» lui criai-je. C'est le cri dont on se sert
-en Lorraine pour chasser les chiens. Le paysan se
-réveillait en moi.</p>
-
-<p>«&nbsp;Jean-Pierre! ton adieu, c'est notre arrêt de mort.</p>
-
-<p>&mdash; Bah! Tu ne parlerais pas tant de mourir, si tu
-en avais envie!&nbsp;»</p>
-
-<p>Cependant je pris son revolver et je le glissai
-dans ma poche. Il se méprit sur mon intention et
-me dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ceux qui veulent mourir ne s'en vantent point,
-n'est-ce pas? Ils vont dans la forêt chercher un
-carrefour solitaire&hellip; Tu ne feras pas cela, Jean-Pierre!
-Je te le défends!&nbsp;»</p>
-
-<p>A cette exclamation, je répondis par un superbe
-éclat de rire.</p>
-
-<p>«&nbsp;Pas si sot, mon cher camarade! Me prends-tu
-pour un héros de roman? Ma mort te rendrait service,
-il est vrai, mais je t'en ai déjà rendu plus que
-tu n'en méritais, des services! A mon petit point de
-vue personnel, je ne suis pas de trop sur la terre.
-J'ai quelques années devant moi, on n'est ni sot, ni
-paresseux, on peut se rendre utile aux braves gens
-qui peuplent ce petit globe. Cela vaut un peu mieux
-que de se faire sauter la tête au bénéfice d'un polisson
-et d'une drôlesse. Bonsoir!&nbsp;»</p>
-
-<p>Au même instant, une sorte de jocrisse employé
-dans l'hôtel vint frapper à notre porte. J'ouvris.</p>
-
-<p>«&nbsp;Messieurs, dit le garçon, votre dame est rhabillée ;
-elle demande après vous.</p>
-
-<p>&mdash; Va, cher ami, dis-je à Bréchot, va retrouver
-ta <i>dame</i> et prie-la d'agréer mes excuses, car il m'est
-formellement impossible de lui baiser les mains.&nbsp;»</p>
-
-<p>Sur ce je descendis en fredonnant un air de <i>Robert
-le Diable</i>.</p>
-
-<p>Je vous ai dit que le rez-de-chaussée de notre auberge
-était une sorte de café-restaurant. Comme je
-traversais la grande salle, je vis dans un miroir un
-monsieur qui me ressemblait encore, mais qui n'était
-plus tout à fait moi. J'avais des habits neufs, une
-<i>suite</i> commandée exprès pour ce petit voyage, et
-cela me rendait décidément trop joli. On m'eût pris
-pour un jeune commis de nouveautés s'en allant en
-conquête ; mais ce qui me frappa le plus vivement
-fut l'expression de mon visage. J'avais le nez pincé,
-les lèvres amincies et quelque chose de satanique
-dans le regard. Bref, je ne me plus pas à moi même
-et je me dis : «&nbsp;Ah çà! deviendrais-tu méchant? On
-s'aigrirait à moins, je l'avoue, mais ce n'est pas une
-raison.&nbsp;»</p>
-
-<p>La gare était à quelques pas ; les trains se succédaient
-d'heure en heure ; pour me transporter aussitôt
-à Paris, je n'avais qu'à vouloir. Cependant la soif
-de respirer à l'aise, le désir d'arrêter un plan de
-conduite, enfin je ne sais quel besoin d'apaisement
-me poussa vers la forêt. Il y avait longtemps que je
-ne m'étais retrempé dans un bain de grand air. Je
-me dirigeai à pas lents vers un massif de hauts arbres
-jaunis par l'automne, je franchis la lisière, et je me
-mis à marcher sous bois, à l'aventure, tantôt gravissant
-les rochers, tantôt foulant les épaisseurs de
-feuilles mortes qui s'accumulent dans les fonds. Le
-soleil se couchait ; l'horizon était comme drapé de
-gros nuages pourpre et or. De ma vie je n'avais rien
-rêvé de si beau. Quand j'arrivais en haut d'une colline,
-je voyais onduler la forêt infinie comme un océan de
-toutes les couleurs. J'étais saisi par une puissance
-supérieure à nos colères, et ce grand calme bienveillant
-qui est l'esprit de la nature s'assimilait mon
-c&oelig;ur violent et troublé ; mais si j'étais apte à goûter
-cette quiétude, je n'étais pas capable d'en jouir. A
-chaque instant je m'arrachais par un soubresaut à
-la clémente sérénité du monde extérieur. Je courais
-comme un fou en criant : «&nbsp;Moi! moi! moi!&nbsp;» Farouche
-protestation de l'être seul et souffrant contre
-l'harmonie universelle!</p>
-
-<p>Cependant les heures marchaient, les nuages
-avaient pâli, les formes de la forêt se fondaient peu
-à peu dans l'ombre ; mes sens offraient moins de
-prise aux spectacles du dehors, la fraîcheur de la
-soirée me concentrait insensiblement en moi-même.
-Je m'assis, je fermai les yeux, je m'isolai de tout, et
-je recommençai sur nouveaux frais le plan de ma
-modeste existence. Je fus très-agréablement surpris
-de me retrouver juste au même point que le mois
-précédent avant la soirée de l'Opéra. J'avais toujours
-ma place et le moyen de gagner honnêtement ma
-vie. Le bureau m'attendait aux heures accoutumées,
-les compagnons de mon petit travail si facile et si
-doux me recevaient à bras ouverts. La chambre de
-la rue de Ponthieu était toujours à moi, je pouvais
-y rentrer dès ce soir et dormir comme autrefois sur
-ma couchette de noyer. Léon ne viendrait plus chevaucher
-sur ma chaise de paille en fumant ses fameux
-cigares ; mais Léon n'était pas nécessaire à mon bonheur :
-j'avais passé souvent des mois entiers sans le
-voir, et la privation semblait très-supportable. Pour
-me consoler de sa perte, je n'avais qu'à supposer
-qu'il était mort le mois dernier, digne d'estime et de
-regrets, et à l'ensevelir honorablement dans un petit
-coin de ma mémoire. Quant à Mlle Pigat, je la connaissais
-si peu et de si loin qu'en vérité son éclipse
-n'était pas matière à grand deuil. Il est vrai qu'en
-un mois elle m'avait ôté le droit de prendre une
-autre femme ; mais elle m'en avait ôté l'envie, et
-tout se compensait. Où diable était le désastre? Cette
-légère épreuve pouvait tourner à mon profit. Je me
-voyais assuré désormais contre la tentation de faire
-un sot mariage. Je n'aurais pas d'enfants, c'est un
-malheur que tout célibataire subit avec résignation.
-Libre des soucis du ménage, j'allais trouver enfin le
-temps de travailler ; j'emploierais les loisirs du bureau
-et mon fonds de savoir classique à des &oelig;uvres
-utiles à mes semblables, et peut-être, qui sait? honorables
-pour moi!</p>
-
-<p>Quand j'eus bâti mon château en Espagne, je me
-levai plein de force et de confiance. Seulement mes
-habits étaient trempés de rosée et j'avais perdu mon
-chemin. Il fallut quelque temps pour m'orienter en
-forêt et retrouver la gare. On fermait. Le dernier
-train était passé à neuf heures et demie ; on n'en attendait
-plus avant deux heures vingt-trois du matin.
-Force m'était de chercher un gîte ; la belle étoile est
-trop inclémente en automne ; je venais de l'apprendre
-à mes dépens. Je m'informai de mes bagages ;
-le préposé me dit qu'ils étaient à l'hôtel d'en face.
-«&nbsp;Eh bien! pensai-je en traversant la place déserte,
-allons dormir dans cette auberge où ma malle a dû
-retenir une chambre pour moi.&nbsp;»</p>
-
-<p>En effet, le même pataud que j'avais déjà vu me
-conduisit sans broncher au premier étage ; il ouvrit
-une porte, et je reconnus dès le seuil ma malle neuve
-qui m'attendait. La maison paraissait tranquille : à
-dix heures du soir on n'entendait plus de bruit.</p>
-
-<p>Je ne daignai pas m'informer de ma compagne,
-qui ne m'était plus rien. Évidemment Bréchot l'avait
-emmenée : bon voyage! Mais le génie hospitalier qui
-portait la bougie me dit à demi-voix avec un fin sourire :
-«&nbsp;Monsieur n'aura pas peur, il est en pays de
-connaissance : l'autre monsieur et sa dame sont là.&nbsp;»</p>
-
-<p>Entre ma chambre et la leur, il n'y avait qu'une
-porte condamnée. Leur procédé, je le confesse, me
-parut vif. J'eus beau me dire, pour les excuser, qu'ils
-me croyaient parti par le dernier train, que j'avais
-fait à Léon des adieux péremptoires, que personne
-n'était obligé de prévoir le petit accident qui m'arrêtait.
-Je ne pus m'empêcher de sentir qu'ils poussaient
-l'impudence à son comble ; je me rappelai
-malgré moi que cette poupée blonde m'avait juré
-fidélité le matin même, et par deux fois. Le voisinage
-éveilla dans mon esprit des souvenirs de cour d'assises ;
-je pensai à tous les maris qui s'étaient fait justice
-en pareille occurrence et que le jury avait presque
-complimentés. Le revolver du fils Bréchot me
-chatouillait à travers ma poche, et malgré le sommeil
-qui picotait mes yeux je ne pouvais me mettre
-au lit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">IV</h2>
-
-
-<p>La porte qui nous séparait n'était qu'une feuille de
-bois blanc décorée de quelques moulures. A l'examiner
-de près, j'y aurais découvert sans doute un ou
-deux trous de vrille percés, selon l'usage, par un
-commis voyageur en goguette ; mais le métier d'espion
-me répugnait, et je n'étais pas homme à faire
-la police de mon honneur. J'allais et venais à grands
-pas entre le lit et la fenêtre, faisant craquer mes
-brodequins, sifflotant tous les airs qui me passaient
-dans la mémoire, et satisfait en somme de ne rien
-voir et de ne rien entendre. Je savais que les jugements
-les plus sensés et les résolutions les mieux
-assises ne tiennent pas contre certains affronts. Quelque
-chose m'avertissait que tout l'échafaudage de
-mes raisons pouvait crouler comme un château de
-cartes au bruit d'un seul baiser ; qu'un simple mot
-venant me souffleter à travers ces voliges mal jointes
-me jetterait hors des gonds et me précipiterait Dieu
-sait où.</p>
-
-<p>Dans les moments de calme, je me disais :</p>
-
-<p>«&nbsp;Puisqu'elle n'est plus ma femme, je serais un
-grand sot de m'émouvoir. Le monde ne peut pas me
-confondre avec les épouseurs de drôlesses et les endosseurs
-d'enfants qui souillent le pavé de Paris ; on
-saura dès demain que j'étais tombé dans un piége
-et que j'en suis sorti du premier bond. Ayant répudié
-Mlle Pigat, ai-je encore le droit de la surveiller?
-non, sans doute ; de la punir? moins encore. Si nous
-avions divorcé comme des Anglais, des Belges ou
-des Russes, je pourrais la rencontrer dans le monde
-au bras d'un autre mari. Il est vrai que le divorce
-est interdit chez nous ; mais on y supplée comme on
-peut dans toutes les occasions où il serait juste et
-nécessaire. Les bigots effarés de 1816 ont fait un
-vide dans nos lois ; je le comble à ma façon lorsque
-j'envoie ma femme à tous les diables. Elle retourne
-à son amant ; pourquoi pas? Il faut bien qu'elle retourne
-à quelqu'un, la malheureuse!&nbsp;»</p>
-
-<p>Cependant je ne pouvais oublier que cette étrange
-nuit de noces m'avait été destinée par Bréchot. C'était
-un pur hasard qui nous rapprochait en ce moment
-dans une auberge de dernier ordre ; mais avant
-l'accident d'Émilie, les aveux de Léon et ma vigoureuse
-colère, notre gîte avait été commandé quelque
-part. Mon vieil ami était arrivé à Fontainebleau
-avant nous, pour nous attendre ; il s'était installé
-dans quelque grand hôtel de la ville, aux environs
-du château ; il avait retenu un bel appartement, avec
-une chambre pour moi, bien commode et bien située,
-assez loin d'eux pour qu'ils fussent libres, assez près
-pour imposer silence aux commentaires! Et l'on
-avait pu croire que je me prêterais à cette ignoble
-comédie! Pour quel homme ces gens-là me prennent-ils?
-Insulter si froidement et de propos délibéré un
-garçon de vingt-cinq ans, qui a du sang dans les
-veines! Ils ne savent donc pas, les fous! que les nuits
-d'octobre sont longues, et qu'à se promener depuis
-le soir jusqu'au matin le plus patient peut se lasser!</p>
-
-<p>Je ruminais ainsi depuis tantôt deux heures quand
-je sentis ma tête s'appesantir et mes jambes vaciller.
-Mes idées, parfaitement limpides au début, sortaient
-troubles et limoneuses comme le fond d'un tonneau.
-Je m'étendis tout habillé sur mon lit, et l'oppression
-morale se compliqua d'une angoisse évidemment
-maladive. Je fermai les yeux, et certain éblouissement
-qui m'obsédait redoubla. Il me fallut un véritable
-effort pour gagner la fenêtre et l'ouvrir. Mes
-oreilles tintaient ; j'entendais mille bruits étranges,
-et entre autres des gémissements étouffés. Le grand
-air me rétablit bientôt. Accoudé sur l'appui de la
-fenêtre, je sentis mon corps se ranimer et mon
-esprit s'affermir. De ma vie je n'avais respiré si pleinement
-et d'un tel appétit. Le voisinage de la noble
-forêt m'expliqua cette sensation exquise ; en moins
-d'une demi-heure, je fus non-seulement remis, mais
-comme régénéré. J'étais si bien qu'il me parut tout
-naturel d'oublier les iniquités du monde et de me
-mettre au lit.</p>
-
-<p>Mais à peine avais-je regagné le milieu de la
-chambre qu'une odeur âcre me prit à la gorge,
-tandis qu'une force invisible me comprimait les
-tempes. Je reconnus la vapeur du charbon, et je
-compris que le malaise auquel je venais d'échapper
-était un commencement d'asphyxie. Je m'empressai
-de rappeler le grand air à mon secours, et je me
-mis à chercher la cuisine de l'hôtel pour arrêter,
-s'il se pouvait, le danger à sa source ; mais, à mesure
-que je descendais vers la cuisine, l'air devenait
-plus respirable : assurément le mal ne venait
-pas de là. En trois minutes, je fus fixé. C'était mon
-ex-ami et Mme Gautripon qui s'occupaient de me
-rendre la liberté. Ils n'avaient pas épargné le combustible,
-et tout me faisait croire qu'avant une heure
-je serais veuf.</p>
-
-<p>Ce double suicide arrangeait tout ; il remettait ma
-vie en l'état où Bréchot l'avait prise pour la corrompre
-et la désoler. Je n'avais pas d'excuses à
-produire, pas d'explications à donner, pas de compte
-à régler avec M. Bréchot, avec M. Pigat, avec le
-monde. C'était la plus belle conclusion que je pusse
-rêver et la plus simple. Il ne m'en coûtait rien, tout
-se faisait spontanément, sans mon aide ; je n'avais
-pas même à remuer le bout du doigt, il suffisait de
-laisser aller les choses. Deux coupables se faisaient
-justice : en bonne conscience, était-ce à moi de les
-sauver?</p>
-
-<p>Voilà, monsieur, les premières pensées qui me
-vinrent à l'esprit : vous conviendrez qu'elles étaient
-logiques. Je me félicitai même un instant de n'être
-pas plus chrétien qu'on ne l'est après dix ans de
-collége ; car, si j'avais appris le pardon des injures,
-il s'en serait suivi un tiraillement entre la justice et la
-charité qui m'eût conduit à faire un monologue assez
-long dans la manière de Corneille. Comme j'étais de
-mon temps, je me bornai à dire :</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est bien fait : je vais passer une nuit blanche
-et prendre un rhume de cerveau ; mais cette légère
-incommodité m'épargne toute une vie de honte et
-de douleur : j'y gagne!&nbsp;»</p>
-
-<p>Dans cette agréable pensée, j'ouvris ma valise,
-j'endossai un vêtement chaud, j'échangeai mes bottines
-contre des pantoufles, je nouai un mouchoir
-autour de ma tête, et je me trouvai fort à l'aise. Le
-courant d'air qui circulait entre la porte et la fenêtre
-assainissait ma chambre ; une promenade un peu
-vive me permettait de supporter la fraîcheur de la
-nuit. J'avais formellement résolu de partir par le
-train de 2 heures 23 minutes et d'attendre chez
-moi, rue de Ponthieu, le dénoûment de ce petit
-drame.</p>
-
-<p>Hélas! l'homme n'est point parfait. Tous les philosophes
-l'ont dit, je l'ai prouvé, monsieur, dans
-cette nuit à jamais regrettable. Tant que ma femme
-et mon ami moururent en silence, j'envisageai la
-question au point de vue abstrait, mathématique :
-leur fin me paraissait la conséquence naturelle de
-leur crime, mon attitude expectante et digne semblait
-être le vrai rôle d'un honnête homme outragé ;
-mais au premier gémissement qui vint déchirer mes
-oreilles, cette lâche et misérable humanité qui jusque-là
-m'avait laissé tranquille m'empoigna des pieds
-à la tête, me tordit les entrailles et secoua mon c&oelig;ur
-comme un grelot. Cela ne dura pas une seconde,
-mais dans ce court espace de temps je vis des choses
-que Dante n'a pas même aperçues dans son interminable
-rêve. J'embrassai d'un coup d'&oelig;il toute l'espèce
-humaine, les morts et les vivants et ceux qui
-sont encore à naître. Tout cela se tenait ensemble et
-ne faisait qu'un seul corps ; le même sang circulait
-partout, et les douleurs individuelles se répercutaient
-dans la masse par une secousse électrique.
-Il y avait de moi dans tous les autres hommes, et je
-les sentais tous vivre en moi, tous sans exception, y
-compris Léon et sa maîtresse! Cette hallucination
-fut plus rapide et plus fugitive que l'éclair, mais l'éclair
-a le temps de renverser un chêne, et moi j'avais
-eu le temps d'enfoncer une porte.</p>
-
-<p>Deux minutes après, si le monde avait pu sonder
-les murailles de notre auberge, le monde eût éclaté
-de rire. Il aurait vu dans l'attitude la plus comique
-un de ces maris dissyllabes que Molière appelle si
-lestement par leur nom. Je ramassais sur le plancher
-l'amant heureux de ma femme ; je l'asseyais,
-je l'adossais, je le déshabillais, je l'inondais d'eau
-fraîche, et je pressais doucement sa poitrine pour y
-rappeler l'air et la vie. Je prodiguais les mêmes
-soins à la blonde et frêle créature qui m'avait si impudemment
-trahi ; je me partageais entre eux, je
-courais de l'un à l'autre, je me multipliais, je répondais
-par un cri de joie au premier signe de vie donné
-par Léon, je m'escrimais d'autant plus fort à ranimer
-sa complice, et dans l'ardeur de ce beau zèle j'insufflais
-l'air à pleine bouche entre les lèvres de
-Mme Gautripon. Je vous ai dit que je ne l'avais
-jamais embrassée : j'oubliais ce baiser-là ; mais vous
-me croirez sur parole si je jure que l'amour n'y était
-pour rien.</p>
-
-<p>Je les ai sauvés tous les deux, lui d'abord, elle
-ensuite. Les hommes ont la vie plus dure ; mais la
-femme est bien forte aussi. Celle-là, qui paraît fragile
-comme un verre mousseline, est revenue de
-l'autre monde avec tout son bagage : la mère et
-l'enfant se portaient bien.</p>
-
-<p>Ne me supposez pas meilleur que je ne suis. Vous
-pourriez croire par exemple que j'eus pitié de ce
-f&oelig;tus innocent qui mourait par-dessus le marché,
-ou que le souvenir du tombeau de mon père me
-décida peut-être à arrêter Léon sur le chemin du
-cimetière. Non, monsieur, l'instinct seul fut coupable
-de cette bonne action. Je la commis sans y songer,
-comme les chiens de Terre-Neuve se lancent
-à l'eau pour sauver un juif ou un évêque indifféremment.</p>
-
-<p>Mes deux ressuscités le comprirent fort bien, car
-au lieu de se jeter dans mes bras, ce qui m'eût peut-être
-embarrassé, leur premier mouvement fut de
-me reprocher ma maladresse et ma sottise. Mme Gautripon
-s'indigna de se voir déshabillée et de se sentir
-inondée d'eau froide ; Léon fit sa rentrée dans la vie
-comme un matamore de la vieille comédie française,
-en disant : Qui est-ce qui s'est permis de m'empêcher
-de mourir?</p>
-
-<p>Lorsqu'il fut avéré que j'étais l'auteur de tant de
-maux, on s'humanisa quelque peu ; madame me
-remercia d'un air dolent, Bréchot rendit justice à
-mes intentions, mais ils me prouvèrent en duo que
-je m'étais conduit comme une bête. Mon eau froide
-et mes insufflations grotesques n'avaient pas modifié
-la situation. Émilie et Léon restaient dans une impasse
-d'où ils ne pouvaient sortir que par la mort.
-M. Pigat était-il devenu moins militaire et moins
-Breton? avait-on lieu d'espérer qu'il pardonnât à sa
-fille? Moins que jamais maintenant que le déshonneur
-d'Émilie éclatait, par mon fait, aux yeux du
-public. Je n'avais ranimé cette femme sans mari et
-cet enfant sans père que pour les exposer à un danger
-certain, et Léon, ne pouvant les sauver, ne pouvait
-pas leur survivre. C'était donc un suicide à recommencer,
-deux agonies à souffrir au lieu d'une, et
-j'aurais bien mieux fait de prendre le dernier train.</p>
-
-<p>Je confessai mes torts. Quant à les réparer, c'était
-une autre affaire. Oter à ces infortunés la vie
-que je leur avais imprudemment rendue! Mme Gautripon
-m'en priait, son amant me l'ordonnait presque ;
-mais vous pensez que cet office n'était ni dans
-mes moyens ni dans mes goûts.</p>
-
-<p>Cependant je ne pouvais leur dire :</p>
-
-<p>«&nbsp;Excusez-moi de vous avoir dérangés ; mettons
-que je n'ai rien fait et achevez-vous à votre aise,
-sous les auspices de l'amitié.&nbsp;»</p>
-
-<p>Impossible, monsieur ; je suis sûr qu'en cela mon
-sentiment s'accorde avec le vôtre. Lorsqu'on féconde
-un germe humain, on s'oblige par cela seul à protéger
-son existence ; lorsqu'on ressuscite par force un
-homme qui avait d'excellentes raisons pour mourir,
-on s'engage tacitement à lui rendre la vie supportable ;
-c'est une vérité de sens commun. Notre imprévoyance
-est si grande néanmoins qu'on fabrique
-les enfants sans savoir si l'on pourra les nourrir, et
-qu'on repêche les suicidés de la Seine sans savoir si
-l'on a quelque espérance à leur rendre.</p>
-
-<p>Moi, j'avais le moyen de réconcilier deux personnes
-avec la vie, mais à quel prix! Si j'acceptais
-les faits accomplis, si la logique de ma bonne action
-m'entraînait à garder la femme et l'enfant d'un autre,
-nul ne pouvait dire où s'arrêteraient mes misères,
-mes humiliations, les mensonges obligatoires d'une
-existence où tout était faux. Il ne s'agissait de rien
-moins que de jouer, vingt-quatre heures par jour et
-pendant plusieurs années, un personnage à peu près
-impossible. J'envisageai froidement le rôle : il me
-parut au-dessus de mes forces, et pourtant je le
-pris, comptant sur un miracle ou sur une grâce
-d'état. Si les gens n'essayaient que ce qu'ils sont
-assurés de bien faire, l'humanité se traînerait jusqu'à
-la fin des siècles dans les premiers sentiers qu'elle a
-battus.</p>
-
-<p>Quand mon parti fut arrêté, je dis à ma femme et
-à mon ami :</p>
-
-<p>«&nbsp;Calmez-vous, écoutez-moi froidement, et suspendez
-vos lamentations, qui me rompent la tête.
-Je me suis mis dans la nécessité de vous sauver :
-tant pis pour moi, j'irai jusqu'au bout ; mais voici
-les conditions que j'impose. Méditez-les avant de
-me baiser les mains, et arrêtez l'élan de votre reconnaissance
-qui va réveiller toute l'auberge. Mademoiselle
-Pigat, vous devinez ce que je pense de vous ;
-je peux donc m'épargner l'ennui de vous le dire.
-Cependant, comme il ne me plaît pas d'être la cause
-même innocente, de votre mort, j'aime mieux demeurer
-votre mari devant les hommes que de vous
-envoyer à la boucherie. Vous porterez mon nom,
-puisqu'il le faut, et votre enfant s'appellera Gautripon ;
-c'est entendu. Le logement que nous avons
-loué ensemble sera, aux yeux de tous, notre domicile
-conjugal ; seulement, comme il est trop étroit
-pour un ménage aussi <i>régence</i> que le nôtre, j'irai
-passer les nuits dans ma chambre de garçon. Mes
-occupations me permettent de déjeuner dehors sans
-scandale ; je dînerai tous les soirs à la maison, selon
-l'habitude des employés, et je supporterai la moitié
-des frais du ménage. Nos intérêts sont séparés par
-contrat, Dieu merci! Toutefois, comme il peut vous
-advenir telle aubaine dont je ne saurais profiter
-même indirectement sans déshonneur, j'exige que
-vous borniez vos dépenses de table, d'ameublement,
-voire de toilette, aux modestes revenus que nous
-avons mis en commun. Pas un sou n'entrera chez
-nous, sauf les intérêts de votre dot et mes appointements
-du ministère ou d'ailleurs, car je suis résolu
-à quitter bientôt le ministère. La moindre infraction
-à ce dernier article du traité serait suivie d'une séparation
-immédiate à vos risques et périls.&nbsp;»</p>
-
-<p>La pauvre fille se mit à protester de son obéissance,
-de son respect et de son dévouement. J'eus
-toutes les peines du monde à défendre mes genoux
-contre ses embrassades et ses larmes. Si j'avais conservé
-quelque restant d'amour pour elle, sa bassesse
-en présence du danger m'eût joliment guéri. Du
-reste, elle n'était rien moins que belle avec sa robe
-déchirée, son linge plaqué sur la peau et ses cheveux
-en désordre. Les blondes sont journalières,
-chacun le dit ; mais c'est surtout les jours d'asphyxie
-qu'elles perdent de leurs avantages.</p>
-
-<p>«&nbsp;Maintenant à nous deux! repris-je en me tournant
-vers Bréchot. Tu as entendu mon ultimatum ;
-tâche d'en profiter en ce qui te concerne. Pour le
-moment, tu n'es pas riche, et le train que tu mènes
-absorbe au moins ta pension. Continue, et, quoi
-qu'il arrive, fais en sorte que ton sale argent ne pénètre
-jamais chez nous : je le jetterais par la fenêtre
-avec les choses et les personnes qui me tomberaient
-sous la main.</p>
-
-<p>&mdash; Mais&hellip; fit-il.</p>
-
-<p>&mdash; Oui ; tu vas dire que je n'ai pas le droit de condamner
-ton fils à la misère. Sois tranquille ; l'enfant
-ne manquera de rien tant que je serai là. Par exemple,
-je ne me charge pas de lui laisser une fortune.
-Libre à toi de placer quelque chose sur sa tête. S'il
-faut absolument un prétexte à tes munificences, tu
-seras le parrain, j'y consens ; mais l'enfant, pas plus
-que la femme, ne recevra rien de toi dans ma maison.
-Je veux rester net, comprends-tu?&nbsp;»</p>
-
-<p>Il répondit qu'il m'admirait et cent autres platitudes.
-Le rêve de sa vie était de me suivre en tous
-lieux pour me servir à quatre pattes.</p>
-
-<p>«&nbsp;Halte-là, mon garçon! J'entends n'être servi
-que par moi-même et par ma femme de ménage.
-As-tu cru, par hasard, que je me chargeais de madame
-pour la tenir à ta disposition? Tu comptais
-prendre tes habitudes chez moi, pauvre ami? Essaie!
-J'ai pu avaler un passé de digestion difficile, mais
-ma tolérance n'ira pas plus loin. Ton sauveur, soit,
-puisqu'il le faut ; ton complaisant, jamais!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il s'excusa d'un air humble, pour ne pas dire
-hébété, et jura tout ce que je voulus. Mme Gautripon
-fit chorus avec lui ; ces deux êtres, avilis par la
-peur, me promirent de s'éviter, de se fuir, de s'oublier
-l'un l'autre, de respecter mon nom comme un
-fétiche et ma maison comme un temple.</p>
-
-<p>Le sacrifice leur paraissait aisé dans le moment :
-ils n'avaient pas l'esprit tourné aux bagatelles ; mais
-la tentation ne pouvait manquer de les reprendre
-un jour, lorsqu'ils seraient un peu plus tentants l'un
-et l'autre. Alors ils me regarderaient comme un
-obstacle odieux et ridicule, un gardien de harem,
-un chien du jardinier, et ils se rejoindraient sans
-scrupule et sans gêne, grâce à la régularité de mes
-occupations. Voilà ce qu'il importait de prévenir ; il
-ne me plaisait pas d'être montré au doigt dans les
-rues. Je leur dis mes raisons et le remède que j'avais
-trouvé contre un mal presque inévitable.</p>
-
-<p>«&nbsp;A votre première incartade ou même à mon
-premier soupçon, je me retire sous ma tente, et je
-laisse à madame le soin de s'expliquer avec M. Pigat.
-Tant qu'il sera de ce monde, vous aurez peur de
-lui, et je vivrai tranquille, ou peu s'en faut. S'il
-meurt, je n'aurai plus d'allié contre vous, plus de
-croquemitaine à appeler si vous n'êtes pas sages ;
-mais, d'un autre côté, vous n'aurez plus besoin de
-moi. Je reprendrai toute ma liberté en vous rendant
-toute la vôtre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ainsi fut dit et convenu dans cette nuit mémorable,
-entre quatre et cinq heures du matin. Je vous
-réponds que personne ne songeait à faire résistance.
-Léon lui-même, ce gaillard que vous voyez si crâne
-au bois de Boulogne, était bien petit garçon devant
-moi. Par mon ordre, il s'apprêta tout de suite à filer
-sur Paris avant le lever du soleil. Tout son bagage
-se trouvait à notre auberge ; il l'était allé prendre à
-l'hôtel d'Angleterre. C'est même à la faveur de ce
-petit déménagement qu'il avait apporté deux boisseaux
-de charbon dans une malle et un réchaud en
-fer dans un carton à chapeau. J'éveillai le garçon,
-qui dormait tout vêtu sur le billard du rez-de-chaussée,
-je chargeai son crochet, je l'envoyai en avant
-et je revins abréger les adieux larmoyants de mon
-ami et de ma femme. Léon s'accrochait à moi sur la
-place ; il retourna dix fois la tête vers l'auberge, où
-nos fenêtres brillaient seules à travers la nuit. A
-deux pas de la gare, il s'arrêta et me dit du ton le
-plus lamentable :</p>
-
-<p>«&nbsp;Tu me jures de respecter Émilie?&nbsp;»</p>
-
-<p>Ma foi! la question était trop saugrenue ; elle me
-jeta hors des gonds. J'y répondis par un grand coup
-de pied qui rapprocha Léon de son but et par une
-épithète qui serait déplacée dans mon récit, mais
-qui ne l'était pas dans la circonstance. Il empocha
-le tout et partit. Que l'homme est peu de chose par
-moments!</p>
-
-<p>En rentrant à l'auberge, j'allai droit chez ma
-femme, qui tomba presque à mes pieds et me dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur! faites de moi tout ce qu'il vous plaira!</p>
-
-<p>&mdash; Mais, madame, répondis-je, il me plaît que vous
-preniez quelques heures de repos. Vous dormiriez
-mal ici, la chambre est en désordre. Prenez la
-mienne et couchez-vous. Quant à moi, je trouverai
-peut-être un matelas moins mouillé que les autres
-et une couverture à peu près sèche ; c'est tout ce
-qu'il me faut. Bonne nuit!&nbsp;»</p>
-
-<p>Je lui fermai ses volets, et je pris soin de la barricader
-moi-même, car la pauvre créature me connaissait
-assez peu pour craindre encore je ne sais
-quoi.</p>
-
-<p>Elle dormit passablement, moi fort mal, ce qui
-me permit de voir lever l'aurore : mais un brouillard
-épais vint gâter ce spectacle si cher aux hommes
-vertueux. Le vent avait tourné ; dans l'espace de
-quelques heures, le paysage s'estompa si bien qu'il
-finit par s'effacer. En rôdant à travers la chambre
-où j'étais confiné par le temps, je découvris sur le
-coin du secrétaire une lettre à mon adresse. C'était
-l'adieu suprême de Léon, écrit la veille au soir, tandis
-que le charbon s'allumait. J'ai conservé cette
-pièce pour la montrer à son auteur, s'il devenait
-ingrat ; je ne me doutais pas qu'il faudrait la produire
-à la décharge de mon honneur. Écoutez.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;Mon ami (permets-moi de te donner ce nom à la
-dernière heure de ma vie)! je meurs avec celle qui
-est ma femme devant Dieu. Ne t'accuse de rien : ce
-n'est point ton refus ni les rudes vérités que tu m'as
-fait entendre qui nous poussent à cet acte de désespoir.
-Le seul coupable, encore n'ai-je pas la force
-de le maudire, c'est mon père. Pourquoi m'a-t-il si
-mal aimé? Pourquoi me défend-il de réparer ma
-faute et d'être heureux? Détestable vanité de l'argent!
-qu'en fera-t-il, de ces millions orgueilleux et
-stupides qui lui coûtent la vie de son fils? Pardonne-lui,
-Jean-Pierre, et ne lui refuse pas tes consolations,
-quoiqu'il t'ait donné le droit de l'accabler. Il ne sait
-pas, vois-tu? C'est un homme qui ne doute de rien
-parce qu'on lui a toujours cédé ; il ne peut croire
-aux consciences inflexibles comme la tienne. Tout
-le mal qu'il t'a fait va être réparé. Quand tu liras
-ces tristes mots, tu seras libre. Sois heureux, mon
-vieux camarade! Si les v&oelig;ux des mourants ont un
-peu de crédit n'importe où, tu verras des jours meilleurs,
-tu trouveras une femme digne de toi, tu seras
-père! Et dire que je l'aurais été dans six mois! Enfin!
-Tout ce que je demande, c'est que tu te souviennes
-quelquefois sans trop d'amertume de ton pauvre ami</p>
-
-<p class="sign">«&nbsp;<span class="sc">Léon Bréchot.</span>&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Voici l'original de cette lettre. En voilà plus de
-vingt autres de la même écriture et signées du même
-nom ; le contrôle est facile, à moins pourtant que
-j'aie fabriqué toute une liasse de faux pour le besoin
-de ma cause!</p>
-
-<p>Je vous confesse, monsieur, que cet adieu me
-toucha. J'y retrouvais les bons sentiments et la générosité
-naturelle du malheureux garçon qui m'avait
-fait tant de mal. Léon est un peu fou, mais il
-n'est ni méchant ni perfide. Il a terriblement abusé
-de moi, mais par étourderie, sans cesser un moment
-de m'aimer. C'est pourquoi je lui conserve, en dépit
-de tout, le titre d'ami.</p>
-
-<p>Quant à Mlle Pigat, elle ne m'avait pas fait l'honneur
-de m'écrire. Si l'on jugeait toutes les femmes
-sur l'unique échantillon que j'ai connu, on dirait
-qu'elles n'ont en elles aucune notion du bien, et que
-toute leur morale se résume en deux mots, l'amour
-et la haine.</p>
-
-<p>Cette gracieuse personne s'éveilla vers midi, me
-renvoya poliment de sa chambre et fit deux heures
-de toilette, pendant que je l'attendais en bas pour
-déjeuner. Il pleuvait à torrents : le temps s'était gâté,
-à ma grande satisfaction. Il fallait en finir avec le
-tête-à-tête et retourner au plus vite à Paris ; c'était
-un vrai prétexte qui nous tombait du ciel.</p>
-
-<p>La jeune dame entra docilement dans mes vues ;
-elle écouta avec la plus gracieuse attention la règle
-de conduite que je lui traçai chemin faisant. Il s'agissait
-avant tout de tromper la clairvoyance d'un
-père et de jouer la comédie de l'amour heureux
-sous les yeux de M. Pigat. Le capitaine était un
-homme d'autrefois ; il avait fait bon ménage avec sa
-femme ; la moindre froideur entre nous l'aurait scandalisé ;
-nous étions de petits bourgeois et non des
-gens du monde ; il fallait nous résoudre à nous tutoyer
-devant lui.</p>
-
-<p>Pauvre homme! avec quelle effusion il vint se
-jeter dans nos bras! Il avait reconnu le coup de sonnette
-d'Émilie. Il ne s'étonna pas un instant de ce
-retour prématuré.</p>
-
-<p>«&nbsp;Je t'attendais, dit-il à sa fille. Tu devais avoir
-besoin d'embrasser ton vieux père ; moi je suis
-comme un corps sans âme depuis vingt-quatre heures.
-Merci de revenir, et vous, mon gendre, merci
-de m'avoir rapporté ce petit trésor-là. N'est-ce pas
-que vous êtes heureux? Ai-je menti en vous la donnant
-pour un ange!&nbsp;»</p>
-
-<p>Je répondis comme vous auriez répondu vous-même,
-monsieur, si la fatalité vous eût mis à ma
-place. Auriez-vous eu la force de briser ce pauvre
-vieux c&oelig;ur d'honnête homme? Je mentis de mon
-mieux, et pour plus de vraisemblance je joignis le
-geste à la parole en serrant Émilie dans mes bras.
-Elle fuyait, se dérobait et m'échappait enfin par un
-jeu de pudeur étudiée que nous avions répété ensemble
-le jour même. Et le capitaine riait aux larmes,
-et sa fille lui disait avec un doux reproche :
-Ah! papa, quel terrible embrasseur tu m'as donné
-pour mari!</p>
-
-<p>Tous mes efforts pour abréger cette visite ne servirent
-qu'à le cramponner à nous. Il voulut absolument
-nous avoir à dîner le soir même, et il nous
-conduisit chez le père Lathuille pour nous montrer
-ensemble aux gens de son quartier.</p>
-
-<p>«&nbsp;Marchez devant, disait-il, que je voie le bel attelage.
-C'est à croire qu'ils ont été faits l'un pour
-l'autre, ma parole d'honneur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il nous suivait sur nos talons, nous frappait sur
-l'épaule et s'écriait à propos de rien :</p>
-
-<p>«&nbsp;Eh! madame ma fille! eh! mon gendre!&nbsp;»</p>
-
-<p>Au restaurant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Garçon, mon gendre vous a demandé du pain.&nbsp;»</p>
-
-<p>Rien n'était assez bon pour nous ; il semblait que
-la nature eût donné des ailes aux perdrix pour la
-fille et le gendre du capitaine Pigat, et des cuisses
-pour le capitaine. Au dessert, il parlait de nous mener
-à l'Opéra-Comique, quand Émilie feignit de s'endormir
-sur sa chaise et nous sauva ; mais le pauvre
-bonhomme nous escorta jusque chez nous à pied et
-ne nous laissa qu'à la porte. Chemin faisant, il s'appuyait
-sur mon bras et me conseillait à l'oreille.</p>
-
-<p>«&nbsp;Menez-la doucement, mon gendre : je l'ai domptée,
-je l'ai assouplie ; cela marche au doigt et à l'&oelig;il.
-Si vous lui découvrez quelque petit défaut, ce dont
-je doute, prenez-la par les sentiments. Elle a du
-c&oelig;ur et de l'honneur : c'est mon sang. Ne soyez pas
-jaloux, et si vous l'êtes par malheur, évitez qu'elle
-le sache. Plus vous lui montrerez de confiance, plus
-elle s'observera. Une femme n'est bien gardée que
-par elle-même. Je ne l'ai ni enfermée ni suivie, et
-vous êtes témoin que la méthode a réussi. Ah! dame!
-elle n'ignorait pas qu'à la première incartade je l'aurais
-tuée net, et moi après. Main de fer et gant de
-velours! Retenez ma devise, elle est bonne.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je lui promis ce qu'il voulut, et je m'en fus avec
-sa fille. Autre histoire! Mme Gautripon m'avoua
-qu'elle était peureuse et qu'elle se mourait à l'idée
-de rester seule dans un appartement. Je répondis
-sans m'émouvoir que je n'étais ni assez riche pour
-lui donner une suivante, ni assez dévoué pour coucher
-sur son paillasson, ni assez tolérant pour lui
-permettre une autre compagnie. Ce n'était pas à
-moi mais à elle de s'accommoder aux défauts de la
-situation qu'elle avait faite. Sur cet ultimatum, je
-lui donnai le bonsoir, et je gagnai mon cher taudis.</p>
-
-<p>J'étais fermement décidé, vous devinez pourquoi,
-à sortir du ministère ; mais, avant de quitter l'emploi
-que les Bréchot m'avaient donné, il fallait en
-trouver un autre. Je me mis aussitôt en campagne,
-et j'usai sur le pavé de Paris mon congé de lune de
-miel. Mes démarches n'aboutirent qu'à des rebuffades
-sans nombre, et j'allais désespérer, quand un
-mot de mon voisin le surnuméraire Fusti m'ouvrit
-des horizons nouveaux.</p>
-
-<p>«&nbsp;Le diable soit du bureau! disait-il ; j'aurais
-mieux fait d'entrer aux <i>Villes-de-Saxe</i>. Pas de surnumérariat,
-douze cents francs d'emblée et l'avancement
-au mérite. Boutique pour boutique, je préfère
-celle de mon oncle, où personne ne trime
-gratis.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je le fis causer, et j'appris qu'un de ses oncles
-était commanditaire d'un magasin de blanc, rue
-Saint-Jacques ; que les <i>Villes-de-Saxe</i> avaient la
-clientèle des plus riches couvents du faubourg,
-qu'elles payaient honorablement leurs commis, que
-l'oncle avait voulu placer son neveu dans l'affaire,
-mais qu'une ambition trop commune en tout temps
-l'avait jeté dans nos bureaux. Après un an de stage,
-il méritait un emploi rétribué que j'obtins.</p>
-
-<p>Ses doléances m'offraient un joint ; je le saisis. Je
-pouvais du même coup réparer une injustice et secouer
-une obligation pesante.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon cher, lui dis-je amicalement, vous pouvez
-émarger dans un mois. Ma personne est le seul obstacle
-qui vous barre le chemin ; je m'efface. Le ministère
-m'ennuie : on y gagne trop peu, et l'on n'y
-travaille pas assez. Placez-moi n'importe où, dans la
-maison de votre oncle, chez un de ses amis, faites-moi
-nommer professeur dans quelque bon couvent :
-je m'en moque, pourvu que j'aie cinq cents francs
-de plus en faisant triple besogne. Mes besoins sont
-augmentés, et je ne crains pas la fatigue.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il prit la balle au bond, me remercia fort, et fit si
-largement les choses que je restai son débiteur de
-beaucoup. Ma besogne aux <i>Villes-de-Saxe</i> ne fut
-jamais qu'un travail de bureau, la correspondance
-d'abord, puis la tenue des livres quand j'eus appris
-ce métier, qui est un jeu. Les couvents qui fréquentaient
-la maison m'acceptèrent de confiance, quoique
-universitaire et bachelier : j'étais recommandé par
-des personnes bien pensantes. Mon salaire fut de
-prime abord ce qu'il est encore aujourd'hui : je n'ai
-pas demandé d'avancement, puisque j'avais le nécessaire.
-En abordant cette vie honorable et modeste,
-j'ai cru devoir cacher mon nom, qui n'appartient
-plus à moi seul, et pouvait être compromis par
-d'autres. Voilà pourquoi Rastoul, après quatre ans
-de connaissance, m'appelle encore M. Jean-Pierre.</p>
-
-<p>Ma femme a su que je sortais du ministère, et
-pourquoi. Mes scrupules lui ont semblé puérils,
-mais elle a fort apprécié l'augmentation de revenu,
-car nos premiers temps de ménage ont été difficiles.
-Le pauvre capitaine n'avait plus d'économies à dépenser ;
-Mme Gautripon ne faisait plus de tapisserie,
-sa layette l'occupait un jour sur deux, et l'autre jour
-elle était lasse ou malade. Je n'oserais jurer de
-rien, mais je suis moralement sûr que Léon n'entra
-pas chez nous dans ces six mois, et qu'il n'y fit pas
-entrer un centime.</p>
-
-<p>Un accident de force majeure avait tari ses prodigalités
-dans leur source. Si vous aviez le temps de
-lire tous les papiers que voilà, vous sauriez les détails
-de l'aventure. Il m'en instruisait jour par jour ;
-je ne lui avais pas permis de correspondre directement
-avec ma femme. Voici les faits en abrégé.
-M. Bréchot triomphait de ma résignation et s'en
-attribuait toute la gloire. Émilie mariée, l'enfant mis
-à la charge d'un éditeur responsable, il ne restait
-plus, pensait-il, qu'à trouver un parti pour Léon. Il
-avait déniché, vers Toulouse, un fonds de parchemins
-en bon état, provenant de la succession de
-haut et puissant seigneur Théobald Lelong, marquis
-de la Roche-Tonnerre, comte de Tres Castels, prince
-du Saint-Empire, etc. Le tout appartenait légitimement
-et sans conteste à Mlle Léocadie, fille majeure,
-qui, n'ayant d'autres biens que le nom de ses pères
-et un pigeonnier sans pigeons, ne pouvait guère
-épouser que Dieu ou qu'un Bréchot ; mais elle préférait
-une mésalliance terrestre à la plus haute
-alliance du ciel. La famille était composée de trois
-ou quatre collatéraux, trop pauvres pour réclamer
-en justice l'héritage de quelques titres tout secs ; ils
-avaient fait leur prix pour se tenir tranquilles. Tout
-le problème se réduisait à faire passer un nom sans
-maître sur la tête d'un homme sans nom : l'entrepreneur
-se faisait fort de légaliser l'escamotage. Il
-tenait dans sa main presque tous ces métis de la
-politique et de la finance, mendiants de faveur,
-marchands de patronage, entremetteurs de concessions,
-brocanteurs de monopoles, qui tripotent les
-affaires publiques au profit de l'intérêt privé, et qui
-mettraient le feu aux quatre coins de l'univers pour
-ramasser un million dans les cendres. L'affaire était
-donc faite et parfaite sauf le consentement de Léon,
-qui refusa.</p>
-
-<p>M. Bréchot avait dompté plusieurs torrents et
-nivelé quelques montagnes. Par état, il surmontait
-ou renversait tous les obstacles que l'homme rencontre
-sur son chemin. Vous vous représentez la
-stupeur d'un tel homme lorsqu'il se vit pour la première
-fois devant une chose inébranlable qui était
-la volonté de son fils. Il crut d'abord qu'il se trompait,
-qu'il s'était mal expliqué ou qu'il avait mal
-entendu la réponse. Lorsqu'il comprit que la désobéissance
-était formelle, il se plut à espérer qu'elle
-n'était pas réfléchie ; il essaya du raisonnement, il
-descendit aux prières. Léon se cantonna dans le
-devoir et dans la conscience, et maintint qu'il était
-engagé pour la vie envers la mère de son enfant.
-Alors M. Bréchot sortit des gonds, il se répandit en
-injures, éclata en mille menaces ; peut-être même
-est-il allé plus loin : on me l'a laissé entendre, on
-ne me l'a pas dit. Léon montra dans ce moment critique
-plus de solidité que ni son père, ni moi, ni personne
-n'en attendait de lui. Lorsqu'il n'avait qu'à
-étendre la main pour prendre cinq cent mille francs
-de rente, un nom, un titre et une grande fille plutôt
-belle que laide, il se laissa disgracier et affamer.
-Non-seulement son père lui coupa les vivres, mais il
-lâcha sur lui toute une meute de créanciers. Un
-jeune homme qui reçoit vingt-cinq mille francs par
-an pour ses menus plaisirs s'endette malgré lui. Le
-crédit, si farouche aux pauvres diables, se précipite
-au-devant du riche. Les fournisseurs lui jettent leurs
-marchandises à la tête et s'enfuient à la vue de son
-argent, car ils savent par expérience qu'on achète
-bientôt sans compter dès qu'on n'achète plus au
-comptant.</p>
-
-<p>Cette facilité se tourna trop vite en exigence et
-en persécution pour qu'il n'y eût pas un mot d'ordre.
-Dès que les loups se mettent à chasser par principe
-au lieu de chercher leur proie à l'aventure, le paysan
-superstitieux dit qu'ils sont menés par un
-homme. Cette bande de créanciers dévorants était
-appuyée par un chasseur invisible qui devait être
-M. Bréchot : les marchands de Paris ne sont pas
-assez fous pour traquer un héritier de cinquante
-millions quand il a tout au plus cinquante mille francs
-de dettes. Léon n'hésita pas à reconnaître la main
-de son père, mais cette perspicacité ne le sauva
-point de Clichy.</p>
-
-<p>M. Bréchot l'attendait là. Les poursuites avaient
-pris quatre mois environ ; Mme Gautripon touchait
-presque à son terme, et l'entrepreneur le savait
-bien.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon garçon, dit-il à son fils, te voici où je te
-voulais. La loi ne me permettait pas de t'enfermer
-comme rebelle, mais je te tiens comme débiteur. Te
-rends-tu?</p>
-
-<p>&mdash; Jamais! dit Léon.</p>
-
-<p>&mdash; Il faut donc que l'amour soit un oiseau rudement
-bête! Pourquoi refuses-tu de te marier comme
-il me plaît? Parce que tu tiens à cette fille et à ce
-mioche. Tu te prives de les voir et de les assister ;
-tu les laisses sans feu, et tu crois leur prouver que
-tu les aimes! Marie-toi donc, nigaud! Tu sors d'ici,
-tu es riche, tu vas les voir tant que tu veux, et tu
-leur donnes tout ce qu'il leur faut.</p>
-
-<p>&mdash; Gautripon ne les laissera manquer de rien.</p>
-
-<p>&mdash; Savoir!</p>
-
-<p>&mdash; Émilie est assez brave pour supporter les privations ;
-elle n'est pas assez forte, en ce moment
-surtout, pour apprendre ma trahison sans mourir.</p>
-
-<p>&mdash; Essaie!</p>
-
-<p>&mdash; Je ne veux pas jouer la vie de ceux que j'aime.
-Songes-tu bien, papa, que cet enfant qui va naître
-sera mon fils?</p>
-
-<p>&mdash; Il sera bien mon petit-fils, à moi, et je m'en
-moque!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! c'est que tu es un homme de famille! Je
-suis ici pour le dire.</p>
-
-<p>&mdash; Ma famille, c'est ce qui porte mon nom.</p>
-
-<p>&mdash; Et tu veux que j'en prenne un autre?</p>
-
-<p>&mdash; Je veux qu'on m'obéisse.</p>
-
-<p>&mdash; Moi, je veux qu'on m'estime et qu'on m'appelle
-Bréchot.</p>
-
-<p>&mdash; A ton aise! Reste Bréchot ; mais c'est tout ce
-que tu auras de moi, mon garçon.</p>
-
-<p>&mdash; Bah! tu n'as pas le droit de me déshériter de
-tout, et la moitié de tes millions me suffira pour
-vivre.</p>
-
-<p>&mdash; Je dénaturerai ma fortune!</p>
-
-<p>&mdash; Je t'en défie ; ça serait un travail de bénédictin.</p>
-
-<p>&mdash; Et je te maudirai, chien d'entêté que tu es!</p>
-
-<p>&mdash; Alors c'est toi qui seras dénaturé, parce je
-t'aime bien malgré tout, mon gros père.</p>
-
-<p>&mdash; Je te défends de m'aimer, si tu ne me respectes
-pas.</p>
-
-<p>&mdash; Mais je te respecte énormément, sans que tu
-t'en doutes. Qui est-ce qui m'empêchait de t'emprunter
-cinquante mille francs, à ton insu, pendant
-que tes limiers me sautaient aux jambes? J'avais les
-clefs, papa.</p>
-
-<p>&mdash; Eh pardieu! je sais bien qu'on n'est pas un voleur
-quand on s'appelle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Bréchot, là! Je t'y prends. Laisse-moi donc
-garder toute ma vie un nom que tu as honoré,
-illustré, et qui est devenu, grâce à toi, le synonyme
-de travail et de probité!</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, soit! dit le bonhomme ; mais au
-moins marie-toi, sacrebleu! pour que j'aie des petits-enfants
-à fouetter.</p>
-
-<p>&mdash; Papa, je ne peux plus : tu m'as mis dans l'impossibilité
-d'épouser Émilie.&nbsp;»</p>
-
-<p>M. Bréchot s'enfuit exaspéré en jurant plus de jurons
-que Clichy n'en avait entendu depuis dix ans,
-et Léon m'expédia le compte-rendu de la querelle
-que je viens de vous répéter à peu près mot par mot.</p>
-
-<p>Tandis qu'il se rongeait les poings dans sa prison,
-nous n'étions pas sur un lit de roses. Bien que
-M. Pigat nous eût dit dès le premier moment : Mes
-enfants, hâtez-vous de me rendre grand-père, il n'était
-pas homme à souffrir que ce bonheur lui vînt trop
-tôt. Nous avions à peine attendu la fin du premier
-mois pour lui faire part de nos espérances ; on lui disait
-chaque jour : tout va bien. Il suivait avec un doux
-orgueil certains progrès malheureusement très-visibles ;
-mais nous n'avions pas le pouvoir de retarder
-la marche de la nature ou de hâter celle du temps.
-Il aurait fallu, pour bien faire, qu'un incendie anéantît
-tous les calendriers. Si du moins notre mariage
-avait eu lieu vingt-cinq ou trente jours plus tôt!
-nous aurions bénéficié du terme de sept mois, qui a
-rendu tant de services à la partie folâtre du genre
-humain ; mais un enfant né viable à six mois, c'est
-ce qu'on n'a jamais vu, et c'était ce qu'on allait voir.
-Comment M. Pigat prendrait-il le miracle? Je n'osais
-pas me le demander et Mme Gautripon n'y
-pensait jamais sans s'évanouir peu ou prou.</p>
-
-<p>Les petites excursions qu'elle faisait à tout propos
-dans l'autre monde nous permirent de la donner
-pour malade et de tromper un pauvre médecin
-du quartier. J'obtins une ordonnance en vertu de
-laquelle on sut que nous partions pour l'Italie. Le
-capitaine nous fit les plus tendres adieux ; notre
-concierge et les voisins nous virent monter en fiacre
-et diriger la course vers le chemin de Lyon. Certes,
-je me serais donné le luxe d'un voyage, si nos
-moyens l'avaient permis. Peut-être même, en ce
-besoin pressant, eussé-je emprunté mille francs à
-Bréchot ; mais vous savez que ses finances étaient
-plus embarrassées que les nôtres. La vérité, puisqu'il
-faut tout vous dire, est que je conduisis
-Mme Gautripon chez une sage-femme de Montmartre,
-et que je retournai le même jour au travail
-qui nous faisait vivre.</p>
-
-<p>Nous avions traité à forfait, comme tous les malheureux
-de notre catégorie. L'enseigne n'a ni
-bougé, ni changé ; on y lit encore en lettres peintes :
-«&nbsp;40 francs pour les neuf jours.&nbsp;» Mes occupations
-ne me permettaient pas d'être bien assidu auprès de
-la frêle poupée qui allait m'élever au rang de père
-putatif ; mais je la visitais tous les soirs après ma
-besogne, et je revenais chaque matin lui dire :
-«&nbsp;Bon courage!&nbsp;» Jugez-moi comme il vous plaira :
-j'avoue, monsieur, que durant cette période mes
-ressentiments légitimes avaient fait place à une
-sympathie tout animale, à ce vague instinct de solidarité
-qui pousse les pauvres gens à s'aider les uns
-les autres contre les douleurs et les dangers de la
-vie.</p>
-
-<p>Le matin du sixième jour, la servante de l'établissement
-me salua d'un «&nbsp;bonjour, papa!&nbsp;» qui me
-mit le c&oelig;ur en capilotade. Je me sentis rougir jusqu'aux
-oreilles, et mes jambes furent de coton pendant
-une seconde. Je balbutiai comme un vrai père :</p>
-
-<p>«&nbsp;Est-ce un garçon?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, monsieur, répondit la créature, un vrai
-garçon qui a tout ce qu'il lui faut. Venez voir votre
-portrait.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle m'introduisit dans la cellule plus que monastique
-où Mme Gautripon sommeillait. Un oreiller
-posé sur un fauteuil de paille servait de couchette à
-l'héritier de mon nom.</p>
-
-<p>«&nbsp;Voilà l'objet, monsieur, dit la fille ; on m'appelle
-à côté, je vous laisse.&nbsp;»</p>
-
-<p>Je demeurai tout stupide entre une femme anéantie
-et un enfant qui paraissait vivre à peine. On ne
-met pas un pied devant l'autre ici-bas sans idées
-préconçues. Je m'étais toujours figuré qu'un nouveau-né
-doit être rouge ou violet par surabondance
-de vie. Celui-là était de cire ; ses yeux ouverts semblaient
-s'éteindre ; il entrebâillait deux petites lèvres
-molles sans avoir la force de crier. Je le pris
-tout emmaillotté dans mes bras, et je le trouvai
-singulièrement inerte. En deux temps, avec une audace
-qui m'épouvante encore quand j'y pense, je le
-dépouille et je le vois baigné dans son sang. La sage-femme
-accourt à mes cris et me dit sans s'émouvoir :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ma foi, monsieur, vous avez bien fait d'y regarder.
-Joséphine n'avait pas bien serré le fil, et le
-pauvre petit homme aurait pu s'en aller sans dire
-ouf! Passez-moi le moucheron, que je le raccommode.
-Voilà qui est fait. Maintenant je vous le garantis
-pour quatre-vingt-dix-neuf ans, sauf la casse.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce langage fataliste et cynique était lettre close
-pour moi ; je compris seulement que le fils de Léon
-Bréchot me devait une seconde fois la vie, et je me
-sentis tout près d'aimer ce petit être qui ne m'était
-rien. Je repensai à lui tout le jour, en alignant mes
-chiffres aux <i>Villes-de-Saxe</i> et en corrigeant un devoir
-de style intitulé : <i>Description du Printemps,
-lettre d'une jeune châtelaine à son amie s&oelig;ur Dosithée</i>.</p>
-
-<p>Aussitôt que je pus me ravoir, je repris le chemin
-de Montmartre. Émilie était éveillée ; elle me demanda
-si j'avais averti Léon, si je m'étais enquis
-d'une nourrice et si je pensais à déclarer la naissance
-de l'enfant.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon pauvre monsieur Gautripon, voilà bien des
-corvées pour un homme occupé comme vous ; pardonnez-moi
-tout l'embarras que je vous donne!&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle craignait sincèrement d'abuser de mes jambes,
-de surmener son commissionnaire, mais ses
-scrupules n'allaient point au delà. Elle ne se doutait
-pas qu'un honnête homme éprouvât la moindre
-chose au moment de mentir à la loi ; elle avait décidé
-que son enfant serait nourri chez elle par une
-grosse Bourguignonne, mais elle s'inquiétait peu de
-savoir si je pouvais payer un tel luxe ; elle trouvait
-tout naturel de m'envoyer chez son amant lui dire
-qu'il était père et que ma femme l'embrassait. Je fis
-toutes ces commissions ; j'embrassai le prisonnier
-pour elle, et je pleurai même avec lui ; je déclarai
-l'enfant à la mairie sous les auspices du charbonnier
-d'en face et du savetier d'en bas ; je ramenai
-du bureau voisin une superbe paysanne qui s'enfuit
-avec mon argent, quand elle sut que nous étions du
-petit monde. Après mille tribulations que j'abrége,
-je me vis installé au domicile conjugal entre une
-femme à peine convalescente et un enfant de vingt
-jours, faible et chétif, que je nourrissais au biberon.
-De sacrifice en sacrifice, j'étais descendu jusqu'au
-métier de garde-malade et de père nourricier : vous
-jugez si mes nuits étaient laborieuses ; cependant
-mon travail n'en souffrit pas.</p>
-
-<p>Un soir, entre neuf et dix heures, tandis que j'endormais
-le petit garçon dans mes bras, un violent
-coup de sonnette me fit sauter au plafond. &mdash; Émilie
-s'écria :</p>
-
-<p>«&nbsp;Malheur à nous! c'est mon père.&nbsp;»</p>
-
-<p>En effet, c'était le capitaine. Le dés&oelig;uvrement et
-l'ennui l'avaient conduit dans cette rue ; par habitude
-il leva les yeux vers nos fenêtres, aperçut une
-lumière et monta. Sa fille était plus morte que vive ;
-je rassemblais les forces de mon c&oelig;ur pour un
-drame terrible. M. Pigat trompa toutes mes craintes ;
-il ne laissa percer ni colère, ni mépris, ni
-soupçon. D'un seul coup d'&oelig;il il embrassa le groupe
-que nous formions à nous trois. Émilie couchée, moi
-appuyé contre son lit, et le poupon étendu sur
-mes mains.</p>
-
-<p>«&nbsp;Bonsoir, enfants, fit-il ; vous êtes donc revenus?&nbsp;»</p>
-
-<p>Cela dit, il se laissa tomber sur une chaise et
-écouta patiemment, sans objections, le roman qu'Émilie
-improvisait à son usage. Elle lui dit que nous
-étions allés en Italie, qu'aux environs de Gênes la
-voiture avait versé, que les douleurs l'avaient prise
-dans un village, que nous avions tenu l'enfant pour
-mort, mais qu'un bon médecin du pays prétendait
-qu'à force de soins on pouvait le rattacher à la vie.
-Je me répandis à mon tour en explications embrouillées ;
-je contai que les soins intelligents nous manquaient
-dans ces montagnes demi-sauvages, que je
-m'étais empressé de ramener ma femme à Paris dès
-qu'elle avait paru transportable, que si le cher beau-père
-n'avait pas été informé plus tôt de notre retour,
-il ne devait s'en prendre qu'à notre attachement respectueux.
-On espérait lui cacher tout jusqu'à ce que
-la science eût tout réparé ; mais en somme il était le
-bienvenu, puisqu'il trouvait sa fille hors de danger
-et son petit-fils grand et fort pour un enfant né à
-sept mois.</p>
-
-<p>Nos raisons ne valaient pas cher, et le brave
-homme aurait eu beau jeu, s'il eût daigné nous confondre.
-Il dit <i>amen</i> à tout, demanda son petit-fils,
-l'examina de près jusqu'au bout des ongles, et le
-baisa au front avant de me le rendre. Il embrassa
-également sa fille et lui recommanda les plus grandes
-précautions. Sa visite fut courte et son adieu peut-être
-moins cordial qu'à l'ordinaire, mais il n'oublia
-pas de se mettre à notre service avec le peu qui lui
-restait, si nous avions besoin de quelqu'un ou de
-quelque chose. Je l'éclairai jusqu'au milieu de l'escalier,
-il me serra la main et s'éloigna d'un pas lourd
-en disant : A demain.</p>
-
-<p>Ce dénoûment anodin nous soulageait d'un grand
-poids, et pourtant il nous en resta un véritable malaise.
-A mesure que nous revenions de nos terreurs,
-la pitié nous gagnait ; pour un rien, nous aurions
-pleuré sur ce pauvre homme foudroyé dans son honneur.
-Les plus grandes colères nous semblaient moins
-effrayantes que cet accablement hébété. J'eus des
-remords toute la nuit ; c'est une chose ridicule à dire,
-car enfin ma conscience ne me reprochait rien ; mais,
-de même qu'on achève les mots pour un bègue, on
-a quelquefois des remords pour les voisins qui n'en
-ont pas.</p>
-
-<p>M. Pigat nous tint parole ; il revint le lendemain
-et tous les jours suivants à la même heure jusqu'au
-rétablissement d'Émilie. Lorsqu'il la vit sur pied et
-assez forte pour sortir, il nous dit : «&nbsp;Mes enfants,
-le moment est venu de me rendre mes visites. Votre
-escalier m'essouffle, je ne peux plus le monter qu'en
-trois ou quatre étapes ; le c&oelig;ur me bat trop fort.
-Par-dessus le marché, j'ai de l'enflure aux jambes.
-Tout ça ne sera rien, mais il m'est plus commode
-de vous attendre chez moi que de grimper
-chez vous. Choisissez votre heure et tâchez quelquefois
-de m'apporter le petit.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il prit le lit au bout de deux jours, et le médecin
-ne nous laissa pas ignorer la gravité de son état. Le
-c&oelig;ur était malade.</p>
-
-<p>«&nbsp;Surtout, dit le docteur, épargnez-lui les émotions
-pénibles. A-t-il eu de grands chagrins?</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, répondit Émilie : pas que je sache,
-depuis la mort de maman, et c'est bien loin.</p>
-
-<p>&mdash; Vous m'étonnez. Sa maladie est de celles qui
-marchent à pas lents, et je la vois courir.&nbsp;»</p>
-
-<p>Personne n'a jamais su ce qui s'était passé dans
-l'esprit du capitaine. Il douta de sa fille et de moi, il
-s'accusa lui-même ; il dut se demander si j'étais dupe
-ou complice. De ses anxiétés, de ses combats intérieurs,
-de ses malédictions données et reprises, de
-tout son désespoir et de toute sa honte je ne puis
-rien vous dire, sinon qu'il en mourut. Ce fut comme
-une de ces tourmentes sous-marines qui dévastent
-le fond mystérieux des océans et qui nous sont racontées
-quelquefois par un débris roulé vers nos
-plages.</p>
-
-<p>Un soir que nous étions réunis autour de son lit,
-il rompit brusquement la conversation et s'entretint
-avec lui-même à demi-voix, en langue gaélique. Ni sa
-fille ni moi ne connaissions cet idiome et nous nous
-regardions d'un air effaré. Tout à coup il se retourna
-vers Émilie et lui demanda en français :</p>
-
-<p>«&nbsp;Quelle date avons-nous aujourd'hui?&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle lui répondit ; il médita une minute et reprit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Alors il y a juste neuf mois que j'ai marié mon
-enfant.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce fut sa dernière parole. Vous avez peut-être
-ouï dire qu'il s'était suicidé. Il est mort naturellement,
-d'un anévrisme rompu. Que les chagrins
-aient abrégé sa vie, c'est ce que je ne conteste pas ;
-mais on le calomnie en disant qu'il a porté la main
-sur lui.</p>
-
-<p>Sa mort me déliait. C'était le terme que j'avais
-fixé moi-même à tous mes sacrifices. Mes conditions
-étaient faites et acceptées depuis longtemps,
-personne n'aurait eu le droit de me jeter la pierre,
-si j'avais pris mon chapeau ce soir-là et laissé la
-blonde Émilie entre un cadavre et un maillot. Le
-pouvais-je en conscience cependant? L'eussiez-vous
-fait, monsieur, si le destin vous eût jeté à ma place?
-Cette femme, estimable ou non, commandait la pitié :
-j'eus pitié d'elle. Si Léon n'avait pas été à Clichy, si
-elle m'était apparue ce jour-là brillante, épanouie,
-encadrée dans ce luxe qui la donne en spectacle aux
-Parisiens, je ne me serais fait aucun scrupule de lui
-tourner le dos ; mais elle pleurait, elle n'était ni belle
-ni fringante, elle avait douze cents francs de rente
-et un loyer de six cents ; le seul homme qui l'aimait
-ne pouvait rien faire pour elle : était-ce agir honnêtement
-que de l'abandonner dans un tel embarras?</p>
-
-<p>Je restai ; je conduisis le deuil de mon beau-père,
-j'essuyai les larmes de sa fille, je travaillai comme
-un forçat pour qu'elle ne manquât de rien, je pris
-sur mon sommeil pour bercer le petit enfant. Si le
-monde me blâme d'avoir été si lâche, tant pis pour
-lui! Moi, j'étais soutenu par l'idée que je faisais bien,
-et que parmi les hommes les plus riches, les plus
-nobles et les plus distingués, il n'y en avait peut-être
-pas un qui se dévouât si pleinement et avec aussi
-peu de profit.</p>
-
-<p>Je fus pourtant récompensé au bout de quelques
-mois par la santé, la croissance et la gentillesse de
-mon bambin. Il s'arrondit et se colora pour ainsi
-dire à vue d'&oelig;il, et à mesure qu'il devenait plus
-beau, il semblait m'en remercier par un redoublement
-de caresses. Entre sa mère et moi, il n'hésitait
-jamais ; ses yeux me cherchaient dans la chambre,
-ses petits bras m'appelaient ; le premier mot
-qu'il dit fut papa ; je crois pourtant que personne
-ne le lui avait appris. Les vrais pères doivent être
-bien heureux, si j'en juge par toute la joie que ce
-petit être m'a donnée. Mme Gautripon croyait devoir
-me calmer de temps à autre.</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous avez peut-être tort, me disait-elle, de vous
-tant attacher à un enfant qui vous sera repris tôt
-ou tard. Quant à lui, le mal n'est pas grand ; on oublie
-si vite à son âge!&nbsp;»</p>
-
-<p>A l'idée que mon cher nourrisson pouvait m'être
-enlevé par son vrai père et devenir un étranger
-pour moi, je me sentais défaillir ; je me surpris
-à souhaiter que cette fausse position, intolérable
-à tant d'égards, durât aussi longtemps que ma vie.</p>
-
-<p>Elle finit avec la captivité de mon ami, quand
-le père Bréchot s'en fut dans l'autre monde. L'entrepreneur
-s'occupait sérieusement de déshériter
-son fils ; il mourut de colère et d'apoplexie, à la
-suite d'un gros déjeuner, entre les bras de l'homme
-d'affaires qui cuisinait la ruine de Léon.</p>
-
-<p>Je n'ai point à vous conter les extravagances trop
-publiques dont l'héritier égaya son deuil. Paris ne
-s'en souvient que trop, et ce carnaval scandaleux
-a fondé la réputation du jeune Bréchot. Le monde
-l'a noté comme le modèle des mauvais fils, ce qui
-est dur, car il ne fut mauvais fils qu'après la mort
-de son père. J'avais prévu cette explosion d'une jeunesse
-imprudemment comprimée, et je n'étais pas
-assez enfant pour croire qu'en m'asseyant sur la
-poudrière je l'empêcherais de sauter. Mon parti
-fut donc bientôt pris : je quittai pour toujours
-Mme Gautripon, j'embrassai le petit garçon, qui
-poussait des cris désespérés à la vue de mes larmes ;
-j'écrivis à Léon une lettre d'adieu, et je retournai,
-le c&oelig;ur brisé, à ma fidèle mansarde.</p>
-
-<p>Ma femme, qui tenait à moi comme à son meuble
-le plus utile, s'était mise en frais d'éloquence pour
-me retenir au logis. Elle m'avait offert spontanément
-des sacrifices dont elle était et se savait incapable,
-comme de conserver l'humble train de sa vie
-et d'acclimater Léon Bréchot au régime de l'amitié
-fraternelle. Je répondis qu'elle se moquait de moi,
-et je fis bien, car elle était en marché pour son
-hôtel des Champs-Élysées, et elle portait déjà sa
-petite fille, datée de je ne sais quelle visite à Clichy.</p>
-
-<p>Me voilà seul, cloîtré, meurtri, saignant au fond,
-mais inébranlable, sans autre espoir que d'oublier
-tout le monde et de me cristalliser peu à peu dans
-la monotonie du travail ; mais le passé atroce et
-doux avec lequel j'avais cru rompre venait parfois
-me relancer dans ma retraite. L'habitude crée des
-besoins factices qui deviennent aussi impérieux que
-les vrais. Or il y avait seize mois pleins que j'embrassais
-tous les soirs un enfant endormi. Ce plaisir
-venant à me manquer, j'en ressentis un tel vide que
-je me demandai si la nature ne m'avait pas donné
-par dérision un c&oelig;ur de père. Je m'éveillais cent
-fois dans ma mansarde aux cris de ce pauvre petit
-absent que je ne pensais plus revoir. Le matin, au
-moment d'aller à mes affaires, je m'arrêtais comme
-un homme qui a oublié quelque chose. Ce n'était ni
-ma bourse ni mon mouchoir, c'était le baiser sonore
-et franc de ces petites lèvres toujours fraîches.</p>
-
-<p>Le vrai père, qui n'était pas aussi père que moi,
-m'imposait quelquefois sa visite. J'avais eu beau lui
-défendre ma porte et lui dire que les convenances
-morales élevaient une montagne entre nous, j'avais
-beau le brutaliser quand il forçait mon domicile ; il
-revenait obstinément avec le front d'un être qui se
-sait aimé, quoique indigne. Il me conta lui-même,
-en riant, ses efforts inutiles pour mériter les bonnes
-grâces de son fils, l'effroi du cher enfant au contact
-de la barbe paternelle, son obstination à réclamer
-l'autre papa, le seul aimé, qu'on disait toujours en
-voyage. Chaque soir, il fallait le bercer à outrance
-jusqu'à ce qu'il fermât les yeux ; il les rouvrait tout
-pleins de larmes, et les sanglots secouaient pendant
-près d'une heure son petit corps endormi.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais, ajoutait Bréchot, ce n'est qu'un moment à
-passer. Viens le voir dans un mois, il ne te reconnaîtra
-plus.&nbsp;»</p>
-
-<p>Aller le voir! je n'étais pas si fou. Et le moyen de
-revenir ensuite?</p>
-
-<p>Mais nos résolutions les plus énergiques sont
-moins fortes que le destin. J'avais quitté ma femme
-depuis sept mois, et le pauvre petit bonhomme achevait
-sa seconde année lorsque Bréchot me fit tenir
-une consultation de MM. Bretonneau (de Tours),
-Blanche et Trousseau. Je l'ai conservée, la voici ; permettez-moi
-de vous lire le résumé qui la termine :</p>
-
-<p>«&nbsp;L'enfant présente tous les symptômes d'une
-nostalgie dans sa deuxième période : teint livide,
-rougeur des yeux, pleurs involontaires, appétit
-presque nul, digestion pénible, transpiration rare,
-sécrétions troubles, respiration courte, peau sèche,
-pouls faible, céphalalgie fréquente, faiblesse, amaigrissement,
-sommeil agité, accidents fébriles tous
-les soirs. L'état du petit malade est assez grave pour
-réclamer des soins urgents, mais l'art médical ne
-peut rien contre une affection toute morale : c'est
-un traitement moral qu'il faudrait. Hâter le retour
-de son père, qu'il appelle jour et nuit.&nbsp;»</p>
-
-<p>Que fallait-il faire, monsieur? Mettre les pieds à
-l'hôtel Gautripon, c'était amnistier le luxe et les
-plaisirs de deux coupables. Rester chez moi drapé
-dans ma vertu, c'était condamner un innocent à la
-mort. Je pris mes jambes à mon cou.</p>
-
-<p>Je m'attendais à trouver son père et sa mère agenouillés
-devant son lit. Pas du tout : Léon trottait
-au bois de Boulogne pour se faire honneur d'un
-cheval neuf ; Mme Gautripon tenait conseil avec le
-tailleur de ces dames. L'enfant dormait seul dans sa
-chambre ; la bonne anglaise, que j'ai fait changer le
-lendemain, prenait le thé avec le maître d'hôtel son
-compère, à l'autre bout de la maison. Je passai plus
-d'une heure en tête-à-tête avec l'enfant de mes
-veilles, sa petite main dans la mienne. Il avait bien
-grandi, mais qu'il me parut changé! Vous ne croirez
-jamais qu'on puisse vieillir à cet âge ; je vous
-jure pourtant qu'il était flétri, cassé et caduc. On ne
-s'en douterait plus maintenant, Dieu merci! J'en ai
-fait un gaillard aussi vif, aussi frais, aussi robuste
-qu'il est intelligent et bon ; mais cela n'a pas été le
-travail d'une semaine. Dans ces huit premiers jours,
-je le ramenai à la vie, rien de plus.</p>
-
-<p>Il me reconnut avant même d'ouvrir les yeux, et
-je vous prie de croire qu'il ne fit pas de façons pour
-m'embrasser à bouche que veux-tu. Quand sa mère
-et Bréchot eurent le temps et qu'ils vinrent chercher
-de ses nouvelles, ils le trouvèrent déjà mieux.
-Le médecin me dit : «&nbsp;La réaction commence, votre
-fils est sauvé, grâce à vous ; mais vous avez bien
-fait d'arriver. Tout l'honneur de la cure sera pour
-vous ; je vous demanderai seulement la permission
-d'en rendre compte à l'Académie. Le cas est doublement
-intéressant, d'abord parce que la nostalgie est
-un mal très-rare à cet âge, ensuite parce que le
-baby avait madame sa mère auprès de lui, et que la
-mère est tout pour un enfant de deux ans.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ce que le docteur ne voyait pas, et ce que je
-peux vous dire au point où nous en sommes, c'est
-que Mme Gautripon est trop femme pour être mère.
-A Dieu ne plaise que j'immole tout un sexe à mes
-ressentiments privés! Je voulais dire en bref que
-cette gracieuse créature est soumise au besoin de
-plaire et de paraître, mais d'autant plus indépendante
-des devoirs et des sentiments naturels. C'est
-une plante d'ornement née pour fleurir toute la vie,
-et qui ne sait pas elle-même par quel hasard ou
-quel miracle elle a porté quelques fruits. J'en ai rencontré
-d'autres en qui les grâces de la jeunesse n'étaient
-que la préface d'une longue, sérieuse et sainte
-maternité : celles-là sont plus mères que femmes,
-et si le sort m'en avait offert une en temps utile, je
-crois que nous aurions fondé une famille comme on
-n'en fait plus guère à Paris. Enfin!&hellip; Léon Bréchot
-est la vraie doublure d'Émilie. Il aime ses enfants
-parce qu'ils sont superbes et qu'il a toujours eu le
-goût des belles choses ; mais il ne leur appartient
-pas, au contraire. Il graverait son nom sur leur
-collier, si la mode le permettait ; il les inscrirait
-volontiers à la suite de ses tableaux sur le catalogue.
-Il les encadrerait richement par vanité de propriétaire,
-il ne perdrait pas un quart d'heure à leur apprendre
-à lire, il ne leur sacrifierait pas une nuit de lansquenet,
-si l'un d'eux tombait malade. Tandis que
-j'épie leurs mouvements, que j'analyse leurs instincts,
-que je note leurs moindres paroles, que je
-sarcle avec soin les premières idées qui lèvent dans
-ces jeunes cerveaux, il se joue de leur ignorance,
-leur apprend des mots saugrenus, et leur sait plus
-de gré d'une bêtise qui l'amuse que d'un instinct
-généreux ou d'un raisonnement droit. Je m'étudie,
-je me travaille, je me contrains lorsqu'il le faut pour
-le mieux de leur éducation ; je m'applique à graver
-dans leur esprit le modèle d'une sérénité constante
-et d'un homme toujours égal à lui-même : Léon les
-crosse ou les caresse au gré de son humeur quinteuse,
-selon qu'il a gagné ou perdu dans sa nuit.
-Ces innocentes créatures l'aiment par ordre et le
-respectent par devoir, sans chercher le fin mot de
-l'autorité qu'on lui prête ; mais ses tendresses et ses
-colères les étonnent également et les jettent tout
-effarés dans mes bras. Je ne sais quelle voix secrète
-les avertit qu'ils ont en moi une petite providence
-bourgeoise, et que l'homme le plus humble et le
-plus infortuné de Paris est peut-être appelé à les
-rendre heureux et libres.</p>
-
-<p>Il vous paraît sans doute impertinent que, dans
-ce siècle où l'or peut tout, un gueux de Gautripon
-s'intéresse au malheur de trois petits millionnaires?
-Leur patrimoine irait, je pense, à seize ou dix-sept
-millions par tête, s'ils avaient hérité d'un père
-comme les autres ; mais Léon Bréchot est un homme
-que l'immensité de son capital a dégoûté du revenu.
-Depuis cinq ans et demi qu'il est riche, il n'a rien
-exploité, rien administré, rien placé ; il puise à
-pleines mains dans un trésor qu'il croit inépuisable.
-A sa place, un fou raisonnable, comme on en trouve
-à Charenton, se serait d'abord assuré deux millions
-de rente. C'est à peu près ce qu'on dépense à la
-maison ; il pouvait donc aller longtemps du même
-train. Malheureusement il n'a pas daigné mettre
-ordre à ses affaires ; il ne s'est occupé que d'attirer
-à lui tout l'argent comptant qu'il a pu. L'insouciance,
-la paresse, le dégoût des procès, lui ont fait
-perdre un tiers de son fabuleux héritage ; le jeu lui
-coûte un second tiers, j'en suis presque certain : la
-colonie grecque de Paris, qui compte des citoyens
-de tous pays, outre la Grèce, vit tout entière à ses
-dépens, et le cite avec admiration comme l'homme
-le plus volable du monde. Le turf, cet autre tapis
-vert où l'on triche aussi quelquefois, lui a pris quatre
-ou cinq millions à mon su. Les mendiants de tous
-étages exploitent à qui mieux mieux sa manie de
-paraître. Somme toute, je ne sais pas ce qui peut
-lui rester aujourd'hui ; mais je suis sûr qu'avant dix
-ans il ne possédera que des dettes.</p>
-
-<p>J'ai quelque autorité sur lui par moments. Pourquoi
-n'ai-je rien fait pour le convertir à l'épargne?
-N'était-il pas en moi de l'amener par la douceur à
-quelque honnête placement qui sauvât cent mille
-francs de rente à chacun de ses enfants? Peut-être
-bien ; mais s'il ne me plaît pas de ménager cette
-ressource aux innocents qui portent mon nom? si je
-veux que leurs mains, comme les miennes, restent
-pures de l'or Bréchot? Si j'attends sans effroi le
-jour où toute la famille, Bréchot compris, mangera
-le pain de mon travail? Si je guette cette occasion
-d'édifier les puritains de Paris, que j'ai scandalisés
-malgré moi? J'ai beaucoup étudié, monsieur, depuis
-six ans. On connaît ma figure, à défaut de mon
-nom, dans les bibliothèques de la rive gauche. Les
-heures de loisir éparses dans ma vie ont été mises
-à profit ; j'ai comblé les lacunes effroyables que l'enseignement
-du collége avait laissées dans ma tête.
-Je sais les langues, les sciences, les arts pratiques ;
-je me suis rendu propre au commerce, à l'industrie,
-à la culture, aux professions les plus utiles, et
-partant les plus dignes de l'homme. Je regrette aujourd'hui
-d'avoir négligé un bel art. Vous devinez
-lequel? L'art de détruire mon semblable par principes ;
-mais j'aime à croire que vous ne me refuserez
-pas une première leçon, si mon récit véridique et
-les preuves dont je l'appuie m'ont réhabilité à vos
-yeux.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">V</h2>
-
-
-<p>Il était deux heures après-midi quand M. Gautripon
-força la porte du jeune marquis. Lorsqu'il
-mit le point final au bout de sa justification, l'horloge
-de la salle à manger marquait deux heures trois
-quarts. Il n'est pas surprenant que le détail d'une
-vie si agitée tienne à l'aise dans un récit de quarante-cinq
-minutes. Je connais bien des gens, et vous
-aussi, qui n'en auraient pas pour un quart d'heure
-à conter ce qu'ils ont fait, souffert et appris en
-soixante ans. A part quelques exceptions, la vie humaine
-est surtout pleine de vide ; c'est un roman
-où l'éditeur met peu de texte et force papier blanc.</p>
-
-<p>M. de la Ferrade écouta d'abord avec dédain, puis
-avec condescendance, puis avec une émotion visible
-la défense de son ennemi. Si la scène s'était jouée
-au Théâtre-Français entre un bel étourdi du grand
-monde, comme Delaunay par exemple, et un de ces
-humbles héros bourgeois que Régnier représente si
-dignement, le public aurait vu le fauteuil du jeune
-homme s'avancer par saccades jusqu'à la sellette où
-parlait le malheureux Gautripon ; mais le monde
-réel se prête mal aux effets de théâtre : il y avait
-une table à moitié desservie entre l'orateur et l'auditeur.
-Lysis était presque caché, dès le début, par
-une théière d'argent et une boîte de cigares ; il fumait
-d'un petit air impertinent et se dérobait à plaisir
-dans un épais nuage. Cependant son premier cigare
-s'éteignit entre ses doigts, il jeta le second et oublia
-d'en allumer un troisième. Gautripon l'avait vu d'abord
-nonchalamment plongé dans son fauteuil ; il
-remarqua que le créole se réveillait peu à peu, se
-redressait, tendait l'oreille, ouvrait les yeux, et se
-levait enfin, poussé par les ressorts d'une irrésistible
-sympathie.</p>
-
-<p>Le jeune homme s'arrêta tout confus et comme
-étonné de lui-même, ne sachant plus que faire de
-sa main droite tendue à Gautripon, qui la regardait
-froidement sans la prendre.</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, dit-il, vous me gardez rancune, et
-vous avez raison. Je suis un étourdi, un enfant gâté
-du destin, qui ne m'a jeté que des bonbons lorsqu'il
-vous faisait pleuvoir des pavés sur la tête, mais croyez
-bien que je comprends, que j'apprécie&hellip; et, pour
-tout dire en un mot, que je ne me pardonne pas
-d'avoir fait de la peine à un aussi brave homme que
-vous.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!&hellip; répondit Gautripon avec un soupir de
-soulagement. Vous me tenez pour honnête homme?</p>
-
-<p>&mdash; Mieux que ça, monsieur ; je n'ai pas dit assez.
-Faites la part des circonstances, et songez que je n'ai
-ni l'habitude de tourner des compliments aux personnes
-de mon sexe ni l'autorité nécessaire pour décerner
-des prix de vertu ; mais je voudrais que tout
-Paris fût rassemblé autour de nous pour m'entendre,
-et je vous dirais, moi qui ne suis pas banal :
-Vous méritez l'estime, le respect, et&hellip; ma foi, oui!
-quelque chose de plus.</p>
-
-<p>&mdash; Je n'en demande pas tant. Mes témoins sont à
-la porte : allons nous battre!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le créole recula de deux bons pas, quoiqu'il fût
-brave.</p>
-
-<p>«&nbsp;Parlez-vous sérieusement? dit-il.</p>
-
-<p>&mdash; Il me semble que l'affaire a pris tout le sérieux
-désirable depuis que vous m'honorez d'une nouvelle
-opinion.</p>
-
-<p>&mdash; Il me semblait, à moi&hellip; je vous supplie d'excuser
-cette hallucination d'un c&oelig;ur trop jeune&hellip; ; il
-me semblait tout à l'heure, quand vous entriez de
-plain-pied dans mon admiration, que la haine et la
-vengeance s'effaçaient pour ainsi dire entre nous.
-Je ne suis peut-être pas très-logique en ce moment,
-parce que l'homme ne s'émeut pas à fond sans que
-ses idées se troublent ; mais je sens qu'il me serait
-impossible de vous vouloir aucun mal, et que, s'il
-faut deux inimitiés pour faire deux ennemis, il en
-manque une.</p>
-
-<p>&mdash; Et même deux, car je ne vous hais pas. La haine
-est chose vile. Si j'étais homme à la laisser entrer
-chez moi, mon récit doit vous faire comprendre que
-je n'aurais pas attendu jusqu'aujourd'hui. Malheureusement
-vous avez créé une nécessité dont nous
-sommes, vous et moi, les esclaves. Obéissons, et,
-croyez-moi, le plus tôt sera le mieux.</p>
-
-<p>&mdash; Eh! que diable! on a toujours le temps de faire
-une sottise. Expliquons-nous d'abord, et cherchons
-en bonne foi s'il n'y a pas moyen de terminer l'affaire
-autrement. J'ai commis dans votre maison un
-scandale que je déplore. Tous mes amis, sans exception,
-m'en ont blâmé. Quant à moi, maintenant surtout,
-je m'en veux, je me déteste au point de me
-souffleter moi-même. Le passé ne nous appartient
-plus, je le sais : Dieu lui-même ne peut faire qu'une
-chose accomplie n'ait pas été, mais enfin, lorsqu'un
-homme de c&oelig;ur est disposé à tout pour réparer une
-action stupide, lorsqu'il se repent, qu'il s'excuse,
-qu'il demande l'occasion d'effacer publiquement les
-dernières traces de sa sottise, y a-t-il une justice
-assez implacable pour lui répondre : Il est trop tard?</p>
-
-<p>&mdash; Non, monsieur, et je vous jure que si vous m'aviez
-tenu ce langage le 24 janvier à minuit, devant
-les cinq ou six témoins de votre triste plaisanterie,
-je n'aurais pas poussé les choses plus loin. Si même
-le lendemain, quand Rastoul est venu ici pour la
-première fois, vous m'aviez accordé la réparation
-qui m'était due, je me serais contenté de peu, de
-presque rien, d'une égratignure d'épée, du sifflement
-anodin de deux balles, d'un mot d'excuse sur le terrain ;
-car enfin quel était mon but? De me venger?
-Fi donc! mais de protéger ma famille légale contre
-tous les affronts dont vous aviez donné l'exemple.
-Je devais à la femme et aux enfants qui portent mon
-nom cette garantie personnelle : une maison n'est
-respectable aux yeux du monde que gardée par un
-homme qui n'a pas peur. Vous avez déplacé la question,
-monsieur : en m'obligeant à vous conter ma
-vie, vous m'avez fait une nécessité de disputer la
-vôtre. Pourquoi m'avez-vous mis le pied sur la gorge?
-pourquoi m'avez-vous arraché par inquisition un
-secret qui ne doit appartenir qu'à moi? Comment
-n'avez-vous pas compris qu'après cette confidence
-extorquée, l'un de nous deux serait de trop sur la
-terre? Rappelez-vous l'ancien régime et ces mystères
-d'État, dont le moindre coûtait la vie à l'imprudent
-qui l'avait surpris. Vous tenez un secret aussi terrible
-en son genre : c'est lui qui vous condamne à
-mourir ou à me tuer aujourd'hui.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous en prie, monsieur, ne tournons pas au
-mélodrame un rôle qui jusqu'à présent est tout à
-votre honneur. Nous irons aujourd'hui sur le terrain,
-si bon vous semble ; mais le terrain n'est pas
-une place de Grève, et vous n'êtes pas plus mon
-bourreau que je ne suis votre condamné. Les armes
-seront égales entre nous, et je les manierai probablement
-avec une habitude et une dextérité qui
-vous manquent. Je suis assez sûr de moi, grâce
-à Dieu, pour limiter le mal que nous pourrons nous
-faire, et je vous garantis, dès à présent, que nous
-n'avons de testament à rédiger ni l'un ni l'autre ;
-mais, si légère que soit la blessure qui vous attend,
-je ne me consolerais pas d'avoir versé une seule
-goutte d'un sang si généreux. C'est pourquoi je vous offre
-la réparation la plus complète et la plus solennelle
-qu'on puisse imaginer. Voulez-vous que je
-rassemble ici les jeunes gens qui m'accompagnaient
-dans cette déplorable escapade? que j'invite à la
-réunion vos deux témoins et tous ceux de mes amis
-qui ont été, même indirectement, mêlés à l'affaire,
-et que je proclame devant eux mon estime, mon
-respect et mon regret en termes aussi nets que je
-le fais à l'instant? Quant au secret de cette confession
-que j'ai forcée, je suis capable de le garder
-éternellement, et vous pouvez vous en fier à moi.
-Je ne suis pas une femme et je ne suis plus un enfant ;
-vous auriez tort de me juger sur un quart
-d'heure de folie. Suis-je moins galant homme, à
-votre avis, qu'un vicaire de paroisse? On lui confie
-des mystères plus terribles que le vôtre, et il meurt
-sans en avoir lâché le premier mot. Je comprends
-qu'il vous fâche d'avoir un confident de votre vie
-héroïque ; mais vous en avez déjà deux, Mme Gautripon
-et M. Léon Bréchot. Vous en avez eu un
-troisième, M. Bréchot père, et peut-être un quatrième,
-à votre insu, dans la personne de M. Pigat.
-Rien ne prouve que ces deux vieillards, en leur vivant,
-ne se soient ouverts à personne ; Mme Gautripon
-a peut-être une amie qui sait tout, et ce
-serait miracle qu'un viveur débraillé comme Léon
-Bréchot fût le tombeau des secrets.</p>
-
-<p>&mdash; Vous vous trompez, monsieur. Je sais que ni
-mon beau-père ni le vieux Bréchot n'ont rien dit.
-Quant à ma femme et à Léon, leur intérêt me répond
-de leur silence ; d'ailleurs ils ne me connaissent
-pas eux-mêmes comme je me suis fait voir à
-vous. Je suis entré ici avec le ferme propos de
-mettre mon c&oelig;ur à nu et de me battre ensuite.
-Rappelez-vous la promesse que je vous ai demandée
-et que vous m'avez faite avant le premier mot de
-mon récit.</p>
-
-<p>&mdash; Aussi, monsieur, suis-je à vos ordres ; mais si
-vous m'estimez assez pour croire que je ne dirai
-rien à mes témoins avant l'affaire, (car vous ne
-comptez point me garder à vue jusque-là, n'est-il
-pas vrai?) pourquoi supposez-vous que je bavarderais
-plus tard? Vous me faites jurer le secret, et
-vous voulez me tuer aujourd'hui même! N'est-ce
-pas un grand luxe de précautions? Mon silence et
-ma mort ne font-ils pas double emploi?</p>
-
-<p>&mdash; Non, monsieur, je vous tiens pour un parfait
-galant homme ; mais vous êtes jeune, bien portant,
-et peut-être auriez-vous un demi-siècle à vivre.
-Pour garder un secret pendant un demi-siècle, il
-faut s'observer cinquante ans sans interruption ;
-pour le perdre, il ne faut qu'une minute d'oubli.
-Aujourd'hui je suis sûr de vous, car un homme de
-votre loyauté n'oublie pas sa promesse en deux
-heures, et dans deux heures un de nous sera mort.</p>
-
-<p>&mdash; Vous l'avez déjà dit, mon cher monsieur, mais
-où diable voyez-vous ça?</p>
-
-<p>&mdash; J'ai tout examiné, mes informations sont prises.
-Vous êtes orphelin et célibataire, n'est-il pas vrai?</p>
-
-<p>&mdash; Parfaitement.</p>
-
-<p>&mdash; C'est-à-dire inutile à votre famille. Vous êtes
-ce qu'on appelle un oisif?</p>
-
-<p>&mdash; Et sans la moindre vocation pour la charrue
-ou la boutique.</p>
-
-<p>&mdash; C'est-à-dire inutile à tout le genre humain.
-Votre existence est donc un mal sans compensation,
-et&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! pardon! mon existence est non-seulement
-très-utile, mais encore très-agréable à moi-même.</p>
-
-<p>&mdash; Si vous y teniez tant, il fallait avoir soin qu'elle
-ne devînt pas menaçante pour la sécurité d'autrui.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, jour de Dieu! monsieur, qu'est-ce qui
-vous fait croire que je sois si malade?</p>
-
-<p>&mdash; Le besoin absolu que j'ai de vous détruire.</p>
-
-<p>&mdash; C'est donc de la superstition? Il faut le dire.</p>
-
-<p>&mdash; Mieux que cela, monsieur : c'est de la volonté.
-Permettez-moi de vous faire observer qu'il est trois
-heures et que nous sommes en hiver.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! nous avons le temps. Voilà mon coupé
-dans la cour. Je pensais faire un tour au bois de
-Boulogne ; c'est à Vincennes qu'on ira. Mon oncle
-est à deux pas d'ici ; le colonel Chabot nous attend
-à Saint-Mandé. J'ai consigné mes troupes, comme
-vous voyez, en prévision des événements. A propos!
-vous avez des armes?</p>
-
-<p>&mdash; Mon Dieu! oui ; mais, comme je n'y connais
-rien, je vous prie d'emporter les vôtres à tout hasard.
-L'armurier du passage Choiseul m'a offert ce
-qu'il avait de mieux ; vous en direz votre avis. Moi,
-je n'ai pas de préférence, et pour cause. Je crois
-que le ballot contient des épées, et des pistolets ;
-vous choisirez.</p>
-
-<p>&mdash; C'est à vous de choisir, ou plutôt à vos témoins ;
-mais nous pataugeons si drôlement à travers
-tous les usages!</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que ça nous fait, si nous arrivons au
-but?&nbsp;»</p>
-
-<p>Tout en causant, le marquis décrochait d'une panoplie
-deux amours d'épées à coquille et deux beaux
-pistolets de combat. Il sonna son noir, fit serrer les
-pistolets dans leur boîte et les épées dans son portemanteau.
-Gautripon le suivait et le regardait faire ;
-son visage exprimait une curiosité calme. Ces deux
-hommes descendirent l'escalier côte à côte comme
-deux bons amis.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ainsi, demanda Gautripon, c'est à moi de choisir
-les armes? Eh bien! je vais dire à Rastoul de
-demander les vôtres ; elles sont d'un travail plus
-soigné et naturellement meilleures que les miennes ;
-mais prendrons-nous l'épée ou le pistolet?</p>
-
-<p>&mdash; Comme il vous plaira.</p>
-
-<p>&mdash; Votre avis?</p>
-
-<p>&mdash; Si j'avais l'honneur d'être votre témoin, je vous
-conseillerais l'épée.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi?</p>
-
-<p>&mdash; Parce que c'est une arme intelligente.</p>
-
-<p>&mdash; C'est selon l'ouvrier qui la tient&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la porte cochère. Lysis
-donna l'adresse du colonel à Gautripon qui la prit
-en note, tandis que le valet de chambre en livrée
-cachait les armes dans la voiture et montait sur le
-siége auprès du cocher. Gautripon poussa un cri de
-surprise en voyant son carrosse de louage abandonné
-sur la voie publique ; mais il ne tarda pas à
-retrouver ses témoins. MM. Rastoul et Monpain
-s'étaient lassés d'attendre ; ils prenaient quelques
-doses de patience chez le marchand de vin le plus
-proche avec le cocher de grande remise, un vieux
-brave, aussi fier que les bourgeois, et qui payait
-noblement sa tournée.</p>
-
-<p>«&nbsp;En route! cria Gautripon. Il s'agit d'arriver les
-premiers.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les trois verres étaient pleins jusqu'aux bords ;
-en un tour de main, ils furent vides, et le cocher
-répondit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Présent!&nbsp;» avec un salut militaire.</p>
-
-<p>&mdash; Ainsi, ça tient? demanda Rastoul.</p>
-
-<p>&mdash; Ferme comme fer, mon brave ami. M. de
-la Ferrade est aussi pressé que moi d'en découdre.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, qu'est-ce qu'ils chantaient donc, ces
-farceurs-là?</p>
-
-<p>&mdash; Il y avait un malentendu. Ces messieurs ne me
-connaissaient pas&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'en étais sûr! Ils vous ont pris pour un autre!</p>
-
-<p>&mdash; Et nous allons?&hellip; dit le cocher.</p>
-
-<p>&mdash; Avenue Saint-Mandé, la dernière maison à
-droite.</p>
-
-<p>&mdash; Un joli ruban de queue à défiler ; mais, n'ayez
-pas peur, nous y serons avant <i>eusse</i>.</p>
-
-<p>&mdash; C'est qu'ils y vont dans leur voiture, mon garçon,
-et&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Après? Des chevaux de maître? Encore une
-belle marchandise que ces carcans-là! Je les brûle,
-moi, les chevaux de maître, et vous allez voir. Hue!
-les bichettes!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et l'attelage partit d'un train furieux. Plus d'un
-passant effaré crut sans doute que c'étaient les chevaux
-qui avaient bu.</p>
-
-<p>M. Rastoul, entre deux cahots, présenta son ami
-Monpain, que Gautripon ne connaissait pas encore.</p>
-
-<p>«&nbsp;Voilà le camarade qui demandait son congé
-avant-hier ; mais il s'est ravisé, Dieu merci!</p>
-
-<p>&mdash; Je vas vous dire, monsieur Jean-Pierre : c'était
-rapport à mes chefs, on n'est pas son maître :
-mais j'ai parlé à l'aide-major, et il m'a répondu que
-j'étais un&hellip; enfin qu'un infirmier n'est jamais déplacé
-où l'on se bat, civils ou militaires indifféremment.
-Il n'y aurait que si M. le colonel Chabot parlait
-encore de faire partie carrée : là, je n'ai plus le
-droit, parce que ma vie appartient au pays&hellip; vous
-comprenez la délicatesse?</p>
-
-<p>&mdash; Très-bien, dit Gautripon ; mais il n'est plus
-question de cela. Tout se passe entre M. de la Ferrade
-et moi, vous n'avez qu'à nous regarder faire.</p>
-
-<p>&mdash; Pour lors, c'est tout à fait dans mes possibilités,
-et vous pouvez compter sur moi comme sur vous-même.</p>
-
-<p>&mdash; Moi, dit Rastoul, je ne sais pas si je n'aurais
-pas mieux aimé le grand jeu.</p>
-
-<p>&mdash; Vous auriez du plaisir à vous battre avec le
-colonel Chabot?</p>
-
-<p>&mdash; Avec lui, non, je le respecte et je l'honore ;
-mais ce blanc-bec de marquis, ce mirliflore en veston
-de satin qui m'a fait fumer ses cigares et boire
-son satané vin d'Amérique, tandis qu'il complotait
-de vous faire passer pour une canaille ; je lui en veux,
-monsieur Jean-Pierre! Les honnêtes gens comme
-vous sont trop rares ; il ne faut pas qu'on vienne
-les <i>mécaniser</i> sans raison! Si le remplacement était
-admis en duel comme en guerre, sacrebleu! c'est
-moi qui ferais votre partie avec ce petit pointu-là!</p>
-
-<p>&mdash; Merci, mon bon Rastoul ; mais il n'y perdra
-rien, je l'espère. Vous avez eu beaucoup d'affaires au
-régiment?</p>
-
-<p>&mdash; Comme ça, dans les sept ou huit, entre jeunes
-soldats c'est moins grave que chez vous autres. Le
-duel est une punition qu'on inflige aux conscrits
-quand ils ont eu la main trop leste. On les pousse
-sur le terrain au nom de l'honneur et dans l'intérêt
-de la discipline ; mais le maître d'armes est toujours
-là pour arrêter les mauvais coups. Il ne s'agit pas
-d'abîmer un homme ; l'État n'en a pas trop, et il les
-paye assez cher. Eh bien! quoiqu'il n'y ait pas grand
-risque de vie, j'y allais comme un chat qu'on fouette
-dans les premiers temps. Je ne veux pas vous flatter,
-mais franchement j'étais moins crâne que vous.
-Quel dommage que vous n'ayez rien appris! avec le
-sang-froid que vous avez, vous seriez fort à tout
-comme pas un.</p>
-
-<p>&mdash; Bah! le trop de science embarrasse.</p>
-
-<p>&mdash; Si du moins vous aviez profité de ces trois
-jours pour prendre quelques leçons de combat! On
-dit que M. Pons en donne d'étonnantes.</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez bien, Rastoul, que j'avais affaire
-au magasin. D'ailleurs je crois qu'un homme résolu
-peut toujours prendre la vie d'un autre, et il n'y a
-pas de talent qui tienne contre une bonne épée emmanchée
-au bout d'un vrai bras. Je ne connais l'escrime
-que par ce que j'en ai lu dans les livres. C'est
-un art, paraît-il, qui consiste surtout à défendre sa
-peau, et subsidiairement à trouer celle d'autrui ;
-mais si je fais mon deuil des accidents qui peuvent
-m'atteindre, si je suis décidé d'avance à ne parer
-aucun coup, si j'applique tout mon vouloir et toute
-ma force à frapper devant moi, advienne que pourra,
-il me semble, mon bon ami, que je simplifie la question
-et que j'écarte les trois quarts de la difficulté.
-Qu'en dites-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Je dis&hellip; je dis, morbleu! que vous en parlez à
-votre aise, et qu'un coup droit dans l'estomac vous
-cloue sur place avant toute riposte.&nbsp;»</p>
-
-<p>Monpain trouva que les discours du camarade
-étaient d'un style à décourager le sujet. Monpain
-voyait la vie en rose, comme on la voit presque toujours
-à travers un litre de rouge. Monpain crut
-donc bien faire en disant à Gautripon :</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon cher monsieur Jean-Pierre, si vous n'avez
-jamais tiré la botte, il y a pas mal à parier que vous
-ne rentrerez pas sans un atout ; mais ça n'est pas
-une raison pour se tourner le sang, et si j'étais de
-vous, j'aimerais mieux en courir la chance que d'y
-aller du pistolet. Il faut avoir vu comme moi le ravage
-des armes à feu pour comprendre à quel point
-la balle est traître et toute la gangrène qui s'ensuit.
-J'ai retiré des os en poussière et d'autres en bouillie ;
-on n'imagine pas ça dans le civil, tandis que
-l'arme blanche, à part la botte à fond qui traverse
-les organes <i>majors</i> et le coup de cochon qui coupe
-la carotide, ne fait que des boutonnières sans conséquence,
-que mon simple caporal vous recoudrait
-les yeux fermés. Par ainsi je vous exhorte de vous
-effacer foncièrement, si c'est possible, de porter la
-poitrine en <i>errière</i>, de rompre à force en tendant le
-bras et de crier : touche! à la première fraîcheur
-que vous sentirez du fer ennemi ; moyennant quoi,
-vous aurez encore bien des soupes à manger dans
-ce bas monde. Voilà ce que je dirais à mon propre
-frère, si je l'accompagnais sur le terrain.&nbsp;»</p>
-
-<p>Gautripon répondit qu'il s'en tiendrait décidément
-à l'épée, et que, les armes du marquis lui paraissant
-meilleures que les siennes, il priait ces messieurs
-de les choisir.</p>
-
-<p>Tout justement la voiture arrivait à la porte du
-colonel Chabot, et les chevaux fumants soufflaient
-au nez du factionnaire.</p>
-
-<p>Le marquis de la Ferrade et son oncle s'arrêtèrent
-au même instant, perdant la course d'un tour
-de roue, parce qu'ils l'avaient bien voulu. Après son
-entrevue avec Gautripon, Lysis s'était fait conduire
-à l'hôtel d'Entrelacs. Il trouva le baron endormi sur
-un roman à la mode et plongé jusqu'à mi-jambe
-dans une litière de petits journaux.</p>
-
-<p>M. d'Entrelacs ouvrit les yeux au bruit de la porte,
-et dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Eh bien?</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! mon cher oncle, bataille!</p>
-
-<p>&mdash; Pas possible! Et quand ça?</p>
-
-<p>&mdash; Tout de suite ; on n'attend plus que vous.</p>
-
-<p>&mdash; Mais Chabot?</p>
-
-<p>&mdash; Nous le prendrons en route.</p>
-
-<p>&mdash; Le sait-il? voudra-t-il?</p>
-
-<p>&mdash; Je suis sûr de lui maintenant, comme de vous-même.</p>
-
-<p>&mdash; Il y a donc du nouveau? Est-ce que par hasard
-l'infâme ne serait plus infâme?</p>
-
-<p>&mdash; Nous nous expliquerons en voiture. Voici votre
-chapeau et votre pardessus.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cinq minutes après, l'oncle et le neveu faisaient
-bonne route vers Saint-Mandé, et M. d'Entrelacs,
-parfaitement réveillé, disait au jeune marquis :</p>
-
-<p>«&nbsp;Enfin, quel est donc ce mystère?</p>
-
-<p>&mdash; Cher oncle, répondit Lysis, me croyez-vous
-capable de mentir?</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne serais pas le fils de ma s&oelig;ur!</p>
-
-<p>&mdash; Bien, merci. Maintenant me tenez-vous pour
-un de ces niais qui prennent des vessies pour des
-lanternes et se laissent berner par le premier venu?</p>
-
-<p>&mdash; Non-dà, mais où veux-tu en venir?</p>
-
-<p>&mdash; A vous dire que M. Gautripon est le plus honnête
-homme du monde, qu'il a les mains aussi
-nettes que vous et moi, que je ne lui fais pas la
-moindre faveur en croisant le fer avec lui, car il me
-vaut de reste, que mon estime est fondée non pas
-sur ses affirmations, mais sur des preuves visibles
-et tangibles qui ont passé sous mes yeux et par mes
-mains aujourd'hui même : mais j'ai pris l'engagement
-de garder son secret pour moi seul. Trouvez-vous
-l'homme assez justifié par mon témoignage implicite?
-Acceptez-vous ma parole quand je vous réponds
-de lui corps pour corps? Ou faudra-t-il que je
-viole une promesse sacrée pour vous entraîner sur
-le terrain?</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne violeras rien du tout, et je te suivrai
-aveuglément jusqu'au bout du monde. Est-ce que
-je n'ai pas toujours été du même avis? C'est Puchinete
-et Chabot qui ont alambiqué l'affaire en soulevant
-des questions de haute morale. J'ai dit dès le
-commencement : Tu dois rendre raison à l'homme
-que tu as insulté, quel qu'il soit. S'il ne mérite pas
-de croiser le fer avec nous, tant pis pour nous ; il
-fallait prendre nos renseignements avant de lui
-chanter pouilles. Mais par quel gueux de hasard
-as-tu trouvé le mot d'une énigme qui tient tout
-Paris le bec dans l'eau?&nbsp;»</p>
-
-<p>Lysis raconta comment son adversaire était venu
-s'expliquer avec lui.</p>
-
-<p>«&nbsp;Oh! oh! dit le baron. C'est d'un homme terriblement
-neuf en matière de point d'honneur, mais
-ça ne manque pas d'une certaine carrure ; j'aime
-assez les gens qui vont droit à leur but. Et les explications
-qu'il t'a données sont vraiment bonnes?</p>
-
-<p>&mdash; Si bonnes, qu'après avoir tout écouté, mon
-premier geste a été de lui tendre la main.</p>
-
-<p>&mdash; Peste! mais c'est du magnétisme, de la fascination!
-Le malin t'avait jeté un sort, mon garçon!</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'était qu'une admiration éclairée. Que feriez-vous,
-mon oncle, si vous vous trouviez en présence
-d'un martyr?</p>
-
-<p>&mdash; Je lui demanderais sa bénédiction, mon cher ;
-mais tu pousses peut-être le fétichisme un peu loin.</p>
-
-<p>&mdash; En quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash; En menant ton martyr à Vincennes pour en
-couper un morceau et faire provision de reliques.</p>
-
-<p>&mdash; C'est lui qui l'exige. S'il avait bien voulu s'accommoder
-de mes excuses, je n'en aurais pas
-trouvé d'assez humbles pour lui.</p>
-
-<p>&mdash; Et il refuse? Tudieu! j'ai connu des martyrs
-plus chrétiens que lui dans l'histoire.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne vous l'ai pas donné pour chrétien, mais
-pour honnête homme.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, s'il vaut tout ce que tu dis, pourquoi se
-cache-t-il de sa vertu comme d'un vice? J'ai lu
-quelques procès où l'on voit les fripons faire jurer
-le secret à leurs dupes.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! mon oncle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'ai blasphémé? pardon! mais enfin, s'il a tant
-fait que de te révéler ses bonnes &oelig;uvres, d'où vient
-cette peur effroyable de les laisser connaître au public?
-Que risque-t-il à se montrer tel qu'il est? Le
-prix Montyon?</p>
-
-<p>&mdash; Il risquerait d'anéantir le fruit de tous ses sacrifices.
-Le secret de M. Gautripon n'appartient pas
-à lui seul.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! tu m'en diras tant!</p>
-
-<p>&mdash; Je ne vous en dirai pas davantage.</p>
-
-<p>&mdash; Et je t'approuve ; mais que vas-tu en faire, de
-ce gars-là? Tu ne le vénères pas assez, je suppose,
-pour lui offrir ta vie sur un plat d'argent? Tu es le
-dernier des la Ferrade, mon cher!</p>
-
-<p>&mdash; N'ayez pas peur que je laisse endommager le
-neveu d'un si charmant oncle. Nous nous battrons à
-l'épée, c'est convenu&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Entre qui?</p>
-
-<p>&mdash; Entre M. Gautripon et moi. Cela n'est pas régulier
-pour un liard ; mais dans l'intimité où nous
-étions ce matin il m'a spontanément offert le choix,
-et&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez mitonné la chose en famille ; c'est
-étourdissant! Va toujours.</p>
-
-<p>&mdash; Le malheureux n'a de sa vie touché une arme.
-A l'épée, je suis maître de le ménager tout à mon
-aise. S'il est bien sage, une égratignure. S'il s'anime
-trop fort, une bonne piqûre au bras droit. Son épée
-tombe, et alors&hellip; ma foi tant pis! je l'embrasse et
-je lui demande pardon!</p>
-
-<p>&mdash; Rien que ça? Quel dommage qu'il n'ait pas
-une fille à marier!</p>
-
-<p>&mdash; Je regrette sincèrement de ne pouvoir mieux
-réparer mes torts envers lui. Songez donc que je
-l'ai couvert d'ignominie sans le connaître, et que le
-plus noble c&oelig;ur du monde est depuis quatre jours,
-par ma faute, traîné dans la boue de Paris.</p>
-
-<p>&mdash; Tu parles comme un échappé de l'Évangile,
-mais tu es un gentil garçon, et je t'aime mieux dans
-ce rôle-là qu'à cheval sur la raison du plus fort&hellip;
-Voici un berlingot qui m'a tout l'air de charrier
-Gautripon et sa fortune. On ne dira pas que ton
-homme a peur de la mort, car il va se battre au
-galop et dans une voiture de noces. Les dépassons-nous?</p>
-
-<p>&mdash; Non, cher oncle. A quoi bon humilier ces
-pauvres bêtes et ces pauvres gens?</p>
-
-<p>&mdash; Il faut pourtant que nous voyions le colonel
-avant eux&hellip; Jean! suivez ce gros fiacre et arrêtez-vous
-avec lui, mais derrière.&nbsp;»</p>
-
-<p>Tout le monde descendit en même temps à la
-porte du pavillon. M. d'Entrelacs salua Gautripon
-et ses témoins avec beaucoup de courtoisie ; il prit
-Rastoul à part et lui dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Nous ne vous demandons que cinq minutes ; le
-temps d'aller chercher le colonel, qui doit être
-prêt.</p>
-
-<p>&mdash; A vos commandements, monsieur le baron et
-la c&hellip;&nbsp;» Mais Rastoul s'arrêta court et lança un
-regard furibond à la <i>compagnie</i> du baron, c'est-à-dire
-au jeune marquis.</p>
-
-<p>Les deux gentilshommes entrèrent, tandis que les
-trois plébéiens se promenaient sur la chaussée en
-soufflant dans leurs doigts. Le vent du nord était
-vif, il balayait les nuages et préparait une belle
-gelée pour la nuit.</p>
-
-<p>Dans l'escalier du colonel, M. d'Entrelacs dit à
-Lysis :</p>
-
-<p>«&nbsp;Il ne nous reste qu'une heure de jour, nous
-n'avons pas le temps de discuter avec Chabot ; mais
-je sais comment le prendre : laisse-moi faire.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le planton les introduisit dans un cabinet encombré
-de paperasses ; le colonel venait de donner
-quatre signatures à propos d'un étui d'habit et
-quatre autres pour un pompon de trente-cinq centimes.
-Il jeta la plume avec joie en voyant entrer
-ces messieurs.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon cher ami, dit M. d'Entrelacs, nous venons
-vous remercier de tous vos bons offices et vous relever
-de faction. L'affaire est terminée en ce qui
-vous concerne, et nous ne voulons pas abuser de
-vous plus longtemps.</p>
-
-<p>&mdash; Mais qu'est-ce qui s'est passé? Voilà deux
-jours que je n'ai vu personne.</p>
-
-<p>&mdash; Il y a deux heures, mon cher, nous n'étions
-pas plus avancés que vous. Voici qu'à l'improviste
-une révélation confidentielle vient nous éclairer,
-nous confondre et nous montrer notre adversaire
-sous le jour le plus avantageux.</p>
-
-<p>&mdash; Gautripon?</p>
-
-<p>&mdash; M. Gautripon. Les preuves qu'on a produites
-à la décharge de son honneur sont d'une telle évidence
-qu'il y aurait non-seulement de l'injustice,
-mais de la cruauté à le marchander plus longtemps.
-Nous nous sommes donc mis à ses ordres, il nous
-attend en bas, et tout sera réglé avant le coucher
-du soleil. On comprend fort bien le scrupule qui
-vous tient à l'écart d'une affaire où l'un des deux
-acteurs vous est suspect ; nous n'avons pas le droit
-de communiquer nos renseignements à âme qui
-vive, et je n'ai pas assez d'éloquence pour faire
-passer en vous la conviction dont je suis plein. Il y
-a urgence, l'heure nous talonne ; vous ne refuserez
-pas de nous indiquer un bon endroit et de nous
-prêter un de vos soldats, si M. Gautripon ne vous
-paraît pas suffisamment réhabilité par l'estime de
-Lysis et la mienne.</p>
-
-<p>&mdash; Un moment, cher ami! Comme vous y allez!
-Je ne suis pas au conseil de guerre, et je n'ai que
-faire de vos preuves. Me garantissez-vous l'honorabilité
-de M. Gautripon?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Je serais un grand sot et le dernier des malappris,
-si j'allais réclamer un autre témoignage.
-Notre adversaire rentre dans mon estime, tambours
-battant, enseignes déployées, et je vais lui demander
-pardon des jugements téméraires que j'ai formulés
-sur lui.</p>
-
-<p>&mdash; Colonel, dit Lysis, vous pouvez hardiment lui
-rendre cette justice : je vous jure que vous ne
-vous fourvoyez point.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! mes chers, qu'attendons-nous? Marchons,
-je suis votre homme!&nbsp;»</p>
-
-<p>Comme il était en habit bourgeois, il n'eut pas de
-toilette à faire. Rastoul et Monpain l'accueillirent
-avec respect, mais cette fois sans timidité ridicule :
-ils se sentaient plus forts.</p>
-
-<p>«&nbsp;Messieurs, dit-il, en dirigeant son coup de chapeau
-vers Gautripon, j'ai des excuses à vous faire.
-C'est par ma faute qu'une rencontre, inévitable
-depuis mercredi soir, a été retardée jusqu'à ce
-jour. Les apparences m'avaient poussé à méconnaître
-le caractère d'un galant homme : je le prie
-de considérer ma présence ici comme une réparation
-et un hommage. Je suis connu ; on sait que je
-choisis avec un égal scrupule mes adversaires et
-mes amis.&nbsp;»</p>
-
-<p>Gautripon répondit à ce petit discours par un
-salut très-simple et très-digne, et les deux partis
-entrèrent dans le bois, sous la conduite du colonel.
-Les voitures suivaient au pas avec les armes.</p>
-
-<p>On marchait depuis quelques minutes lorsque
-M. Chabot aperçut deux épaulettes de laine jaune
-dans un sentier. Il cria de sa voix la plus commandante :</p>
-
-<p>«&nbsp;Voltigeur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le soldat qui bayait aux corneilles, selon l'usage,
-en fouettant son mollet droit d'une baguette de coudrier,
-reconnut la voix de son chef et accourut.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon colonel!</p>
-
-<p>&mdash; Ah! c'est vous, Lerambert? Y a-t-il d'autres
-hommes du régiment par ici?</p>
-
-<p>&mdash; Des hommes? non, mon colonel ; mais j'ai
-rencontré trois caporaux qui s'en allaient vers la
-Porte-Jaune.</p>
-
-<p>&mdash; Tâchez de les rejoindre et de les amener. Tant
-mieux, s'ils étaient quatre!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le voltigeur partit comme un trait et ramena
-sept uniformes. Nos soldats sont dés&oelig;uvrés par
-force, mais ils ne sont ni sots ni engourdis. Ils rejoignirent
-leur colonel auprès d'une pelouse neuve,
-limitée sur trois faces par la futaie et sur l'autre par
-un chemin carrossable, mais parfaitement inconnu
-des cochers.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mes enfants, dit M. Chabot, ces messieurs ont
-un petit compte à régler ensemble. Éclairez la position
-et faites que nous soyons tranquilles. Vous
-savez ce que parler veut dire : à vos postes, ventredieu!&nbsp;»</p>
-
-<p>En un clin d'&oelig;il, le terrain se trouva gardé
-comme un polygone. Le valet de chambre de Lysis,
-sur un signe de son jeune maître, apporta les pistolets
-et les épées. Monpain se mit à déballer le
-bagage de Gautripon, mais Rastoul le pria de rester
-tranquille. Les témoins s'accordèrent sans débat,
-on dégaîna les épées de M. de la Ferrade, qui
-étaient à la fois des &oelig;uvres d'art et des instruments
-de précision. Jean-Pierre et le marquis jetèrent
-leurs habits bas, et on ne les vit trembler ni l'un ni
-l'autre ; il faisait pourtant assez froid.</p>
-
-<p>Ce fut le colonel qui délivra les armes aux combattants.
-Rastoul et Monpain échangèrent des regards
-lamentables lorsqu'ils virent Gautripon l'épée
-à la main. Le malheureux, en trois secondes, tint
-son outil comme un cierge, comme un fouet,
-comme une ligne à pêcher, comme une bêche et
-comme une écumoire. Tandis que le jeune marquis
-tombait correctement en garde, l'ancien maître d'étude
-se carrait devant son adversaire, un bras levé,
-l'autre pendant, et découvert de la tête aux pieds.
-Vous n'auriez jamais dit un combattant, mais une
-cible offerte à tous les coups. MM. Chabot et d'Entrelacs,
-M. de la Ferrade lui-même fut sur le point
-de lui dire :</p>
-
-<p>«&nbsp;Effacez-vous, que diable! quelque précaution
-qu'on y mette, on vous tuera malgré soi!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le jour baissait sensiblement, pas assez toutefois
-pour qu'on ne pût reconnaître un fil blanc d'un
-fil noir. M. Chabot mit les deux ennemis face à face,
-réunit leurs épées par la pointe, se rangea, se découvrit
-et leur dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Allez, messieurs!&nbsp;»</p>
-
-<p>A ce signal, Gautripon se jeta en arrière, recula
-de trois pas (car ce n'était pas rompre), et fondit en
-aveugle, la main basse, sur le marquis. Son élan
-furieux aurait peut-être déconcerté un tireur moins
-habile. M. de la Ferrade attendit de sang-froid cette
-attaque enfantine, il vit accourir le bras droit et le
-larda d'un coup bien ajusté qui devait l'arrêter tout
-net ; mais il avait compté sans l'élan formidable et
-le stoïcisme inouï de l'infâme. Gautripon passa pour
-ainsi dire à travers la lame qui lui perforait le bras
-droit ; il l'absorba tout entière et vint coller son biceps
-contre la coquille, tandis qu'il traversait la poitrine
-de l'adversaire et incrustait la garde de son
-épée sur les côtes du pauvre marquis.</p>
-
-<p>L'action fut soudaine au point que les spectateurs
-se demandèrent un instant lequel des deux combattants
-était mort ; mais tout le monde comprit qu'il
-y avait un homme de moins, et pendant une demi-seconde
-plus longue qu'un siècle, on attendit si ce
-groupe effroyable allait tomber pile ou face. M. de
-la Ferrade tomba cloué en terre, et Gautripon croula
-sur lui.</p>
-
-<p>Le même soir, vers sept heures, Émilie Gautripon
-s'ennuyait toute seulette dans sa chambre de satin
-rose. Un grand feu de poirier flambait royalement
-dans la cheminée, et la belle accroupie se sentait
-frissonner par instants entre les bras moelleux de
-son petit fauteuil. Deux lampes voilées de dentelle
-baignaient son doux visage d'une lumière plus blanche
-que le lait, et pourtant un observateur attentif
-aurait vu passer quelques ombres sur ce front pur.
-Elle tuait le temps par tous les procédés en usage ;
-elle grignotait des bonbons, s'admirait dans les
-grands miroirs, plaquait un accord fantastique sur
-son célèbre piano, le seul qu'Eugène Lami ait illustré
-de ses peintures ; elle feuilletait avec indolence
-le catalogue des diamants mis en vente par
-Mlle Aurélia, puis elle revenait se pelotonner au
-coin du feu.</p>
-
-<p>Tout à coup l'aimable personne bondit vers la
-porte de la galerie ; elle appliqua ses petites mains
-sur les épaules d'un homme qui entrait sans frapper,
-le chapeau sur la tête&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Qu'as-tu? s'écria-t-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Mais rien absolument.</p>
-
-<p>&mdash; Tu es pâle!</p>
-
-<p>&mdash; C'est qu'il gèle dehors.</p>
-
-<p>&mdash; Jure-moi qu'il ne t'est rien arrivé.</p>
-
-<p>&mdash; Je te le jure, là ; mais laisse-moi m'asseoir et
-dégourdir à ton feu les nouvelles que j'apporte.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! mes pressentiments ne m'avaient pas
-trompée. Il y a donc quelque chose?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mais ne t'émeus pas. Ni toi ni moi n'avons
-la corde au cou. C'est <i>lui</i> qui s'est pris de querelle
-ici, mercredi soir, avec un joli garçon que je connais,
-une fine lame ; il vient à la salle. Ils ont pris
-rendez-vous ; mais ce pataud-là, au lieu de s'ouvrir
-à moi, est allé chercher, Dieu sait où, une paire de
-témoins impossibles, deux calicots selon les uns,
-deux caporaux selon les autres ; on m'a dit même
-un garçon apothicaire. C'est au cercle que j'ai eu
-les détails. Mon entrée avait soulevé un brouhaha ;
-tout le monde s'est mis à chuchoter dans les coins ;
-un de mes vrais amis, Geoffrin, tu sais, n'a pas
-voulu me laisser dans ce ridicule ; il est venu à moi
-et m'a dit ce qu'on racontait. Je suis furieux contre
-<i>lui</i>, qui s'embarque dans une affaire où il n'entend
-rien, et choisit justement un tireur de première
-force et un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i> de première volée. Il se fera
-larder, ce qui n'est rien ; mais il sera roulé, ce qui
-est pire. Il paraît que ses témoins ont été trop comiques.
-Le fait est que depuis quatre jours on les
-berne de cent façons. Vois-tu d'ici notre benêt qui a
-pris son billet pour un drame et qui patauge en plein
-vaudeville? Il était temps que je fusse averti. Je vais
-prendre l'affaire en main, et M. de la Ferrade aura
-de nos nouvelles.</p>
-
-<p>&mdash; Léon! tu m'as promis de ne plus exposer ta vie!</p>
-
-<p>&mdash; Ma chère enfant, il est bien clair que, si tu es
-en cause, je n'ai pas qualité pour intervenir ; mais,
-comme ami de Gautripon, je peux, je dois changer
-le cours de cette absurde affaire. Son honneur est
-celui de nos enfants, que diable! nous ne souffrirons
-pas qu'on en fasse un plastron.</p>
-
-<p>&mdash; Mais il y a du danger dans tout cela!</p>
-
-<p>&mdash; Fort peu. Cependant, comme il est homme à
-s'enferrer, nous trouverons peut-être une dérivation
-qui changera la donnée et les acteurs de la pièce.
-Voyons, sois sage. Tu me connais, tu sais combien
-de fois je suis allé sur le terrain, et tu as vu si j'en
-ai rapporté autre chose que des égratignures. Entre
-deux hommes d'égale force, et je suis l'égal des plus
-forts, le duel n'est qu'un jeu innocent.</p>
-
-<p>&mdash; Non, non, j'ai ta parole! Tu ne recommenceras
-pas cette vie d'aventure qui m'a presque rendue
-folle!</p>
-
-<p>&mdash; Mais pour me protéger contre un risque imaginaire,
-tu exposes sa vie, à lui!</p>
-
-<p>&mdash; Eh! c'est bien différent!</p>
-
-<p>&mdash; Merci!&nbsp;» dit une voix grave qui n'était plus celle
-de Bréchot.</p>
-
-<p>Gautripon n'avait pas écouté à la porte ; il arrivait
-d'un pas pénible, la manche fendue, le bras en
-écharpe, la main gauche appuyée sur la canne de
-Rastoul. Il ouvrit avec difficulté et marcha droit à
-sa femme et à son ami ; mais la préoccupation les
-empêcha de le voir, et le tapis les empêcha de l'entendre.</p>
-
-<p>Émilie poussa un petit cri de commande en découvrant
-qu'il était blessé, et Léon dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Allons, bon! voilà mon maladroit qui a encore
-fait des siennes! J'espère que tu n'es pas fortement
-égratigné, beau preux?</p>
-
-<p>&mdash; Ma blessure est peu de chose. Je serai plus tôt
-guéri que consolé, car je viens de tuer un loyal et
-noble jeune homme pour assurer le repos de deux
-êtres qui ne le valent pas.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VI</h2>
-
-
-<p>La mort du beau marquis de la Ferrade émut vivement
-les divers mondes où il était connu. Elle fut
-annoncée, démentie et controversée huit jours durant
-par les petits journaux qui broutent la vie privée,
-n'osant mordre à la politique. Les grands journaux,
-qui commençaient dès lors à faire concurrence
-aux petits, publièrent la nouvelle à mots couverts
-et sous les réserves d'usage. Les salons, les clubs,
-les cafés, les foyers de théâtre et les boudoirs de ces
-demoiselles retentirent du même bruit : tout Paris
-fut unanime à regretter la victime et à maudire le
-meurtrier. Gautripon devint plus infâme en une
-semaine qu'il ne l'avait été en plusieurs années : l'opinion
-s'acharna sur lui comme sur un absent ; c'est
-tout dire. On pardonne volontiers aux morts, mais
-le vivant qui peut revenir, qui est armé pour la
-défense et qui a fait ses preuves, est l'objet d'un courage
-universel dès qu'on le sait moralement hors de
-portée. Le mélange de valeur et de prudence qui
-bouillonne toujours au fond des âmes vulgaires s'épanche
-à flots dans ces occasions : il est doux de
-braver, à travers une frontière ou deux, un homme
-dangereux par lui-même, mais qui n'est pas immédiatement
-à craindre. L'effervescence se propagea
-de haut en bas ; les gamins du macadam et les vauriens
-de tout âge furent bientôt de la partie. Ce malheureux
-hôtel des Champs-Élysées se couvrit d'inscriptions
-immondes et devint comme un supplément
-lapidaire du catéchisme poissard. On brisa les deux
-becs de gaz qui surmontaient la porte cochère ; on
-arracha le bouton de sonnette et la plaque de cuivre
-argenté qui fermait la boîte aux journaux. Dieu sait
-ce qui tomba le lendemain dans cette boîte innocente!
-La conscience publique était non-seulement
-soulevée, mais dilatée. Sans doute on se croyait tout
-permis contre le spadassin Gautripon, car deux ou
-trois champions anonymes de la vertu profitèrent
-d'une nuit sans lune pour le punir dans sa toiture,
-qu'ils taxèrent à 600 kilogrammes de plomb.</p>
-
-<p>Au bout de quinze jours, quand tout ce bruit commençait
-à s'éteindre, un magistrat l'entendit. La
-Justice porte un bandeau sur les yeux dans les grandes
-cérémonies, mais cette spirituelle divinité sait le
-rabattre à propos sur ses oreilles. Un beau juge
-d'instruction, jeune, élégant, bien né, sans odeur de
-basoche, fort avant, disait-on, dans les bonnes grâces
-de la comtesse Mahler, fit assigner le sieur d'Entrelacs
-à comparaître en personne dans son cabinet, le
-mardi 13 février, à deux heures de relevée, pour
-déposer des faits dont il avait connaissance.</p>
-
-<p>Le pauvre baron d'Entrelacs n'était plus l'homme
-le mieux conservé de Paris ; vous n'auriez jamais dit,
-à le voir, qu'il venait d'hériter de 80,000 francs de
-rente ; je crois même qu'il eût mieux supporté l'accident
-inverse et paru moins décomposé, si Lysis,
-son cher Lysis avait hérité de lui. Depuis deux mortelles
-semaines, il pleurait jour et nuit ; le général
-Puchinete et le vieux Sinalis, agent de change honoraire,
-le veillaient comme un malade et le berçaient
-comme un enfant. Quelques autres amis moins
-intimes défilaient mélancoliquement dans sa chambre
-ou dans son salon, suivant l'heure, mais n'essayaient
-pas même de le consoler. Quels raisonnements
-peut-on faire à un homme qui ne tient
-plus à rien? Il était vieux garçon et parfait égoïste,
-sauf quatre ou cinq habitudes cordiales et cette
-grande affection qui lui manquait tout à coup ;
-M. de la Ferrade avait été pour lui, pendant près de
-vingt ans, un jeune frère, un fils, un autre lui-même,
-que sais-je? Cet orphelin, né de sa s&oelig;ur,
-semblait le faire revivre et lui recommencer sa jeunesse :
-il se mirait et s'admirait dans la beauté, dans
-le courage et jusque dans les folies du cher enfant.
-Le plus inutile des hommes s'acclimate à son
-néant, lorsqu'il se voit renaître dans un fils ; il dit :
-Celui-ci fera dans le monde tout ce que j'y aurais
-dû faire. Lysis était vraiment le fils adoptif du baron.
-La famille d'Entrelacs se continuait avec orgueil
-dans ce rejeton, plus jeune et plus antique à la fois.
-On voit un la Ferrade à Roncevaux, dans la <i>Chanson
-de Roland</i>,</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Bon escuier, Ginain de la Ferrade,</div>
-</div>
-
-<p class="noindent">tandis que la maison d'Entrelacs n'est connue qu'à
-Bourbon, et ses premières preuves datent de 1660,
-dix-huit ans après la conquête. Le baron dit à Puchinete,
-la première fois qu'il le vit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! mon cher général, je meurs deux fois d'un
-seul coup d'épée, comme homme et comme gentilhomme!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il ne buvait plus, ne mangeait plus, fumait machinalement
-toute la journée, et suivait d'un &oelig;il
-morne l'interminable piquet à vingt sous le point de
-ses deux garde-malades. Il fallut, pour l'intéresser,
-des incidents de force majeure, l'embaumement de
-son neveu, qu'il avait rapporté chez lui, l'emballage
-de mille riens que le nègre de Lysis déménageait
-petit à petit, et que l'oncle empilait dans des caisses
-de camphrier comme autant de reliques. Ces lugubres
-distractions achevaient de l'user ; on le voyait
-maigrir, ses yeux nageaient dans deux masses molles
-et pendantes qui semblaient vouloir se détacher de
-la face. Le général Puchinete lui disait :</p>
-
-<p>«&nbsp;<i lang="es" xml:lang="es">Pobrecito</i>, si vous ne partez pas au plus vite,
-vous finirez par pleurer vos yeux. L'air de Paris
-vous tue à petit feu ; vous respirez ici le poison du
-souvenir.&nbsp;»</p>
-
-<p>Au reçu de l'assignation, M. d'Entrelacs leva les
-épaules, froissa le papier et le jeta dans la chambre
-en s'écriant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Qu'ils aillent tous au diable! Est-ce que j'ai des
-comptes à leur rendre?&nbsp;»</p>
-
-<p>Ses amis lui prouvèrent qu'une assignation ne se
-refuse pas comme un déjeuner en ville ; mais, s'il
-consentit enfin à se faire conduire au palais, il n'entendit
-raison qu'à demi. Il arriva fort animé dans le
-cabinet du juge d'instruction, M. de Villé, qu'il connaissait
-presque intimement.</p>
-
-<p>«&nbsp;Eh! que diable mon cher! puisque vous savez
-le malheur qui me frappe, vous auriez fait preuve
-de bon goût en me laissant pleurer dans mon
-coin.</p>
-
-<p>&mdash; Asseyez-vous, monsieur, répondit le jeune magistrat.&nbsp;»
-Cette phrase fut accompagnée d'un coup
-d'&oelig;il à deux tranchants qui désignait à la fois une
-chaise de paille et la figure du greffier, personnage
-muet, que le baron n'avait pas aperçu.</p>
-
-<p>M. d'Entrelacs prit la chaise et regarda M. de
-Villé. Il n'y avait peut-être pas un mois que ces
-deux hommes s'étaient trouvés ensemble, après
-dîner, le cigare à la bouche, la tasse en main, dans
-le fumoir de quelque ami commun. Et pourtant ils
-se reconnaissaient à grand'peine, tant la douleur
-avait altéré les traits du baron, tant le masque professionnel
-cachait bien le visage joyeux, pétulant et
-narquois du jeune homme.</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, reprit M. de Villé d'une voix grave,
-la justice comprend tout ce qu'il y a de douloureux
-dans l'évocation de certains souvenirs ; mais l'intérêt
-social parle plus haut que la nature elle-même, et
-vous avez le sens trop net pour ignorer ce que nous
-devons l'un et l'autre à la loi.</p>
-
-<p>&mdash; La loi? la loi? c'est juste. Eh bien! qu'est-ce
-qu'il y a pour son service?</p>
-
-<p>&mdash; Vous pouvez, vous devez renseigner la justice
-sur le fait déplorable dont il s'agit.</p>
-
-<p>&mdash; Je m'y refuse formellement, monsieur. Renseigner,
-c'est dénoncer ; je suis trop vieux et surtout
-trop près de ma fin pour apprendre ce
-métier-là.</p>
-
-<p>&mdash; Il y a plus d'honneur que de honte à s'accuser
-soi-même.</p>
-
-<p>&mdash; Et de quoi m'accuserais-je donc, jour de Dieu?</p>
-
-<p>&mdash; Mais d'avoir, avec connaissance de cause, aidé
-et assisté l'auteur de l'action dans les faits qui l'ont
-préparée, facilitée et consommée, ce qui entraîne la
-complicité et vous rend passible des mêmes peines
-que l'auteur principal du meurtre, aux termes des
-articles 59, 60, 61 et 62 du code pénal.</p>
-
-<p>&mdash; Moi! complice du meurtre de Lysis! Tenez,
-monsieur, votre code pénal me ferait presque rire,
-si le rire était encore dans mes moyens.</p>
-
-<p>&mdash; Calmez-vous! je sais, je comprends. Le ministère
-public, s'il est forcé de vous mettre en cause,
-fera la part des circonstances. Enfin il y a un coupable,
-et vous le connaissez&hellip; comme nous.</p>
-
-<p>&mdash; Coupable? non. De quoi? d'avoir cherché la
-réparation d'une injure que ni vous ni moi n'aurions&hellip;
-L'auriez-vous supportée, monsieur de Villé?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne suis pas ici pour répondre ; mais en principe
-on ne doit jamais se faire justice à soi-même.
-Il y a des tribunaux, monsieur.</p>
-
-<p>&mdash; Si Gautripon était venu se plaindre de l'affront
-qu'il avait reçu, quelle satisfaction vos tribunaux lui
-auraient-ils accordée?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais trop : il n'y avait ni coups, ni
-blessures, ni injures publiques, ni diffamation proprement
-dite ; mais l'appréciation des juges est
-toujours libre, et&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et le mari de Mme Gautripon aurait peut-être
-obtenu, par faveur spéciale, cinq cents francs de
-dommages-intérêts? Eh bien! monsieur, voilà ce
-qui force les offensés à se faire justice eux-mêmes :
-la loi est impuissante à garantir ou à venger l'honneur.
-Et quand le duel amène une calamité comme
-celle qui me brise le c&oelig;ur, la justice est réduite à
-se croiser les bras. Elle déplore le mal sans le punir,
-parce que la loi l'a prévu sans le prévenir.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous assure, monsieur, que le meurtrier de
-M. de la Ferrade sera puni.</p>
-
-<p>&mdash; Par qui? Par les jurés? Vous n'en trouverez
-pas un sur douze qui n'admette la légitimité du duel
-et de ses conséquences dans le cas dont il s'agit.</p>
-
-<p>&mdash; Le jury a montré souvent une indulgence révoltante,
-mais il devient plus sévère que nous-mêmes
-en présence d'un homme taré.</p>
-
-<p>&mdash; Gautripon vaut mieux que sa réputation. Mon
-pauvre enfant avait appris trop tard à le connaître ;
-il professait la plus haute estime pour lui&hellip; le dernier
-jour.</p>
-
-<p>&mdash; En vérité, monsieur? c'est vous qui défendez
-votre ennemi contre la vindicte publique?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne veux pas être vengé. Je suis le plus malheureux
-des hommes, mais il m'est impossible d'accuser
-l'auteur de mon deuil.</p>
-
-<p>&mdash; Tout s'est donc loyalement passé?</p>
-
-<p>&mdash; Le plus loyalement du monde. Lysis avait résolu
-de ménager son adversaire, mais l'autre n'en
-savait rien.</p>
-
-<p>&mdash; Par qui les armes ont-elles été fournies?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! pardon, monsieur ; je crois que nous tombons
-dans l'interrogatoire, et j'ai eu l'honneur de
-vous dire en entrant que je refusais de répondre. Il
-n'en sera ni plus ni moins, car le procès criminel
-que vous tentez d'instruire n'aura point lieu. Vous
-ne trouverez ni accusé, ni témoins, ni pièces de
-conviction, ni corps de délit. M. Gautripon a quitté
-la France ; les deux amis qui l'accompagnaient sont
-et seront toujours introuvables dans la cohue de
-Paris. Le colonel Chabot a pris un congé de semestre ;
-on assure qu'il court le désert avec une
-tribu de Touaregs. Quant à moi, je retourne bientôt à
-Bourbon, j'y porte les tristes restes de mon pauvre
-Lysis, et je vous défie de m'en empêcher, car avant
-d'être magistrat vous êtes homme de c&oelig;ur et galant
-homme.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le juge d'instruction écouta la tirade sans sourciller
-et répondit d'un ton doctoral :</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, je vois que vous manquez du calme
-nécessaire pour répondre pertinemment à la justice.
-Je vous donne vingt-quatre heures, et je vous conseille
-d'en profiter. Rentrez chez vous, réfléchissez ;
-<i>demain</i>, après midi, vous recevrez de mes nouvelles.
-Rappelez-vous que <i>demain</i>, si vous ne vous justifiez
-pas devant moi, je puis changer un simple mandat
-de comparution en mandat de dépôt ou d'arrêt, ne
-me mettez donc pas dans la nécessité de recourir
-à des mesures de rigueur contre un homme de
-votre rang et de votre caractère. Vous pouvez vous
-retirer.&nbsp;»</p>
-
-<p>M. d'Entrelacs remarqua que le juge avait obligeamment
-souligné le mot demain ; il partit donc
-pour Londres le soir même : c'était bien ce que la
-justice espérait, et l'instruction finit là.</p>
-
-<p>Cependant Gautripon n'avait pas quitté Paris.
-Émilie et Bréchot levèrent le camp en quelques
-heures ; ils emportèrent les enfants tout chauds du
-lit, et gagnèrent une ville où l'on ne risque rien que
-d'être plumé vif ; l'infâme refusa d'accompagner la
-famille à Hombourg. Il approuvait ce départ, car il
-prévoyait le scandale et les affronts qui suivirent, et
-il comprenait trop tard qu'en tuant M. de la Ferrade
-pour faire respecter sa maison, il était allé contre
-le but ; mais ni les raisonnements de son ami ni les
-larmes plus éloquentes des chers mignons n'obtinrent
-qu'il se fît le parasite de Bréchot. Ce ne fut pas
-sans peine qu'on l'empêcha de courir au premier
-poste de police et de se confesser à quelque sergent
-de ville. Le pauvre diable avait horreur de lui-même ;
-il tressaillait chaque fois que sa main gauche
-rencontrait dans le drap de sa redingote une place
-roidie par le sang. Cet homme qui durant quatre
-jours n'avait vécu que pour en tuer un autre, qui
-n'avait pensé qu'à cela, parlé que de cela, qui, trois
-ou quatre heures plus tôt, sur la route de Vincennes,
-avait froidement discuté les chances de l'opération,
-frémissait maintenant au souvenir de la chose accomplie.
-Il voyait l'abîme épouvantable qui sépare
-l'intention du fait, et s'effrayait de l'avoir franchi.
-Le bouleversement de son être était si profond que
-l'angoisse morale imposait silence au mal physique.
-Il sentait moins la douleur atroce de son bras que
-l'invisible fardeau de sa conscience. Si l'on était
-venu le chercher pour mourir, il aurait dit : Allons!
-avec l'idée que cela ne pouvait que lui faire du
-bien.</p>
-
-<p>Bréchot le trouvait faible et lui disait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Grande poule mouillée, de quoi t'accuses-tu?
-Étais-tu l'agresseur? Non ; il faut même qu'on t'ait
-rudement secoué pour te faire sortir de ton caractère.
-As-tu abusé de ta force pour égorger un agneau
-sans défense? Non ; c'est toi qui étais l'agneau. As-tu
-triché au jeu des deux lames et pris la suite des
-affaires de M. de Jarnac? Non ; puisque l'infaillible
-Chabot lui-même a déclaré le coup régulier. Cela
-étant, tu n'as fait qu'exécuter la loi du point d'honneur,
-dans toute sa rigueur il est vrai, et sans accorder
-à ce monsieur les circonstances atténuantes,
-mais, honnêtement, bravement, au péril de ta vie
-et au grand dommage de ta peau. Relève-toi, Jean-Pierre,
-je t'absous.</p>
-
-<p>&mdash; La loi m'absoudrait-elle?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, après t'avoir fait moisir jusqu'aux assises,
-ce qu'il importe d'éviter.</p>
-
-<p>&mdash; Je désire éviter quelques mois de prison inutile,
-mais je ne peux pas me décider à fuir comme
-un coupable. Tout bien pesé, je vais continuer ma
-vie aussitôt que je serai guéri. Si la police me cherche
-sérieusement, elle me découvrira ; si elle aime autant
-me laisser tranquille, mon obscurité lui fait
-beau jeu.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le malheureux eut la force de se tenir sur pied,
-toute la nuit, d'assister au branle-bas tumultueux
-du départ, d'indiquer à Mme Gautripon la conduite
-la plus propre à sauver un restant de décorum ; il
-éveilla les enfants lui-même avec un ménagement
-quasi maternel. Enfin, n'en pouvant plus, il se traîna
-jusqu'à la rue de Ponthieu, gagna sa mansarde et
-tomba tout habillé sur son lit.</p>
-
-<p>Monpain l'y trouva fort agité, brûlé de fièvre et
-criant la soif à dix heures du matin. L'honnête infirmier
-amenait un aide-major du Val-de-Grâce et un
-soldat de bonne volonté. Le pansement fut fait dans
-les règles, le troupier s'installa au chevet du blessé,
-et Monpain courut excuser M. Jean-Pierre dans les
-couvents où il était attendu ce jour-là. Élèves et
-maîtresses poussèrent de grands hélas en apprenant
-qu'il s'était cassé le bras droit dans son escalier ; on
-l'adjura unanimement de se soigner tout à loisir, et
-il reçut un assortiment de confitures qui lui rappela
-Metz et l'illustre boutique de Collignon. Rastoul
-avait conté la même fable au patron des <i>Villes-de-Saxe</i>
-et recueilli les mêmes témoignages de sympathie,
-confitures à part. Il vint, sa journée faite,
-apporter et chercher des nouvelles, relever le factionnaire
-et prendre position sur deux chaises pour
-la nuit. Le lendemain il envoya sa femme, une jeune
-ouvrière très-correcte et très-digne ; puis la portière
-de la maison se piqua d'honneur et vint réclamer le
-droit de soigner son plus ancien locataire : ces pauvres
-gens et quelques soldats recrutés par Monpain
-dans les convalescents du Val-de-Grâce se relayèrent
-pendant une quinzaine auprès de Gautripon.</p>
-
-<p>Il guérit assez lentement : la fièvre ne le lâchait
-guère, et ses nuits étaient troublées de rêves affreux.
-C'est que le meurtre le plus légitime ne fait
-jamais un bon oreiller. A toute fin pourtant le major
-le trouva assez vaillant pour le mettre aux prises
-avec une côtelette ; on supprima le service de nuit ;
-tous les garde-malades s'éclipsèrent de peur d'être
-récompensés ou même remerciés de leurs peines.
-Rastoul seul apparaissait de temps à autre pour dire
-que tout allait bien là-bas : c'était à qui ferait la besogne
-de M. Jean-Pierre.</p>
-
-<p>Un matin que le convalescent essayait de marcher
-sans se tenir aux meubles, il reçut la visite
-d'un camarade si ancien qu'il l'avait presque oublié.
-C'était M. Fusti, cet employé du ministère qui avait
-permuté jadis avec Gautripon. En sept ans, son aptitude,
-son assiduité, ses relations de famille et quelques
-circonstances favorables lui avaient procuré
-un avancement exceptionnel : il était commis principal
-de seconde classe, presque sûr de passer chef
-de bureau dans une douzaine d'années et d'obtenir
-la croix à l'âge de sa retraite.</p>
-
-<p>Après les étonnements et les compliments préliminaires,
-M. Fusti s'approcha tout près de Gautripon
-et lui dit d'un ton confident :</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon cher, j'ai trouvé superflu de me jeter dans
-vos jambes quand vous teniez ou sembliez tenir le
-haut du pavé ; mais je me suis toujours considéré
-comme votre débiteur : c'est vous qui m'avez mis le
-pied dans l'étrier, il n'y a pas à dire. Maintenant
-j'apprends par mon oncle que vous vous êtes cassé
-le bras. N'ayez pas peur, je ne viens pas vous ouvrir
-ma bourse ni même surprendre vos secrets.
-Vous jugiez un peu sévèrement les camarades du
-bureau, parce que vous n'aviez pas eu l'occasion de
-nous connaître. Nous vous semblons légers, vous
-nous trouvez un peu commères : eh! mon Dieu, il
-faut tuer le temps ou qu'il nous tue ; mais si vous
-cherchiez bien, vous trouveriez au fond de nous
-quelque chose de solide et de pas trop mauvais. On
-parle à tort et à travers sur les affaires sans conséquence,
-et pourtant l'on sait garder un secret, lors
-même qu'il ne nous a pas été confié. On distribue
-des poignées de main à la légère, mais on ne se dérange
-qu'à bon escient pour dénicher un honnête
-homme dans la peine et lui dire : «&nbsp;Me voici, usez
-de moi.&nbsp;» Tout ce que je vous dis là n'est pas très-bien
-cousu, mais les morceaux en sont bons. J'ai
-pensé qu'après votre accident le médecin vous conseillerait
-peut-être un changement d'air ; c'est une
-mesure de prudence ou d'hygiène qui n'est jamais à
-négliger. Vilain climat, ce Paris! Eh bien! mon
-cher, si vous êtes de mon avis, j'arrangerai la chose
-avec mon oncle Dempoque ; il fait grand cas de
-vous, comme tous ceux qui ont été à même de vous
-connaître ou de vous deviner. Il commence à m'écouter
-depuis qu'il voit en moi la chrysalide d'un
-chef de bureau ; c'est lui qui me donnera mes premières
-lunettes d'or. N'avez-vous jamais eu la curiosité
-de voir une fabrique où l'on file, tisse et
-blanchit la marchandise qui se débite aux <i>Villes-de-Saxe</i>?
-C'est vraiment curieux, ma parole d'honneur.
-Nous avons, c'est-à-dire mon oncle possède à Lille le
-quart d'un superbe établissement de ce genre avec
-machines de trois cents chevaux et tout ce qui s'ensuit.
-Je suis sûr qu'un homme comme vous s'y rendrait
-très-utile. Quant aux appointements, ils seraient
-au prorata des services rendus. L'oncle est
-juste et bon ; la tante, qui est la propre s&oelig;ur de mon
-père, est un c&oelig;ur d'or, ni plus ni moins. S'ils vous
-casent dans la boutique, ils auront soin que vous ne
-travailliez pas pour le roi de Prusse ; papa Dempoque
-est plus écouté qu'un tonnerre dans les conseils
-d'administration. Voilà, mon ami, la bagatelle
-que j'éprouvais le besoin de vous glisser dans l'oreille.
-Si ma démarche est indiscrète, oubliez-la tout
-de suite, et prenez que je n'ai rien dit.&nbsp;»</p>
-
-<p>Dès l'exorde de ce petit discours, Gautripon avait
-caché sa tête dans ses mains comme pour se recueillir.
-Lorsqu'il découvrit son visage et qu'il essaya
-de parler, la voix lui manqua ; mais la réponse coulait
-en grosses larmes sur ses joues. Il se remit insensiblement
-et dit enfin :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! que vous êtes bon, et que vous me consolez!
-Il y a des moments où je doute tant de moi que
-je voudrais pouvoir me tourner le dos à moi-même.
-Je me demande si je ne suis pas un être affreux, si
-les <i>voyous</i> n'ont pas cent fois raison de m'appeler
-l'infâme? Il vous passe de singulières idées par la
-tête, allez! lorsqu'on est seul et malheureux, et
-qu'on vient de tuer un homme! Mais non, je vois, je
-sens que je vaux encore quelque chose, puisque
-j'ai l'honneur d'inspirer des sentiments si généreux
-et des actions si délicates. Et dire que je vous avais
-oublié, mon cher Fusti, ou plutôt que je ne vous
-avais jamais connu!</p>
-
-<p>&mdash; Allons! allons! voilà la fièvre qui vous reprend
-et que vous dites des bêtises. Il n'y a qu'un mot qui
-serve : le déménagement est décidé, et le jour où
-vous vous sentirez ferme sur vos ergots, je vous
-dirige sur Lille en Flandre.</p>
-
-<p>&mdash; Laissez-moi votre adresse et celle de M. Dempoque.</p>
-
-<p>&mdash; Pour quoi faire?</p>
-
-<p>&mdash; Je voudrais causer avec lui et lui soumettre
-quelques idées sur la filature.</p>
-
-<p>&mdash; Bon! Je l'aurais parié. Vous allez voir que ce
-gaillard-là payera son écot plus cher qu'un roi, et
-que nous resterons ses débiteurs!</p>
-
-<p>&mdash; Peut-être.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien! mon oncle est perché momentanément
-à l'<i>hôtel du Rhin</i>. On l'a exproprié le mois
-passé, et il part dans quinze jours pour Naples ; mais
-moi? qu'est-ce que vous avez à me dire?</p>
-
-<p>&mdash; Presque rien ; seulement je voudrais aller vous
-embrasser, mon cher Fusti.</p>
-
-<p>&mdash; Est-il jeune, mon Dieu! On s'embrasse tout de
-suite, et l'on économise le fiacre! Pif! paf! voilà
-quarante sous de gagnés. Allons, je me sauve, car
-le diable m'emporte si je ne deviens pas aussi bête
-que vous!&nbsp;»</p>
-
-<p>M. Fusti revint le lendemain en compagnie de
-son oncle ; il remarqua que la convalescence avait
-fait un notable progrès. L'oncle Dempoque était un
-bon gros Flamand, un peu blafard, un peu mou,
-mais rond comme une pomme, ouvert, cordial, et
-foncièrement honnête.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon cher enfant, dit-il à Gautripon, ne me remerciez
-pas, c'est pour moi que je vous fais visite.
-Charles m'a mis la puce à l'oreille. Ah! nous ne
-sommes pas de ceux qui s'endorment sur le rôti.
-Vous avez donc des idées qui doivent révolutionner
-la filature? Déboutonnez-vous, mon garçon, et si
-votre invention vaut seulement dix centimes, je
-connais de braves gens qui vous la payeront deux
-sous.&nbsp;»</p>
-
-<p>Gautripon rougit jusqu'aux oreilles et répondit timidement :</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon Dieu! monsieur, je suis un peu confus des
-grandes espérances que Fusti vous a données. Il n'y
-a pas la moindre invention dans ce que je pensais
-vous dire, mais un simple renseignement dont la
-manufacture peut tirer profit.</p>
-
-<p>&mdash; Vous savez la fabrication?</p>
-
-<p>&mdash; Il sait tout!</p>
-
-<p>&mdash; Non, messieurs, je ne suis qu'un théoricien
-assez neuf et très-incomplet. Que cherchons-nous?
-un moyen de produire au meilleur marché possible,
-ou d'abaisser le prix de revient. On arrive à ce but
-par trois moyens : le perfectionnement des machines,
-mais l'outillage actuel est à peu près le dernier
-mot de la mécanique ; la réduction des salaires,
-mais la main-d'&oelig;uvre est si mal payée que j'aurais
-honte de la marchander ; l'économie sur les matières,
-c'est-à-dire une conquête sur la nature :
-voilà la route qu'il faut suivre, et je m'y suis jeté à
-corps perdu.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il se leva de son fauteuil de paille et marcha presque
-sans chanceler jusqu'au placard où il serrait ses
-habits. Au bout d'une demi-minute, il y trouva un
-paquet soigneusement ficelé.</p>
-
-<p>«&nbsp;Tenez, dit-il à M. Dempoque, ça ne changera
-pas la face du monde, mais ça peut donner des chemises
-à beaucoup de braves gens qui n'en ont point.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le capitaliste ouvrit la chose en toute hâte et mit
-à nu une poignée de belle filasse grisâtre, très-fine,
-très-douce, et merveilleusement résistante :</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais mon garçon, dit-il, c'est du lin que vous
-me montrez là!</p>
-
-<p>&mdash; Non, c'est une herbe qui croît spontanément
-dans les pampas de Montevideo, et qui couvre plus
-de vingt lieues carrées dans les alluvions du Rio de
-la Plata. Le bétail la respecte, et pour cause ; je ne
-crois pas que la nature ait rien produit de moins
-mangeable. Les vachers la désignent sous le nom
-d'herbe de rien, <i lang="es" xml:lang="es">yerba de nada</i> ; mais moi qui l'ai
-rouie dans mon pot à eau, séchée sur ma fenêtre et
-peignée avec mon démêloir, je crois qu'elle deviendrait
-une herbe à millions entre les mains d'un
-habile homme.</p>
-
-<p>&mdash; Si elle rapporte des millions, mon fils, il y
-aura la grosse moitié pour vous. Nous ne sommes
-pas des loups-cerviers, nous autres, et nous pensons
-que les meilleures affaires sont celles où l'on ne
-fait tort à personne. Où diantre avez-vous découvert
-ce trésor-là?</p>
-
-<p>&mdash; J'ai fréquenté pas mal de cours publics, et entre
-autres ceux du Jardin des Plantes. Il y a quatre
-ou cinq ans environ, M. Geoffroy Saint-Hilaire le
-fils eut une idée très-simple et très-grande en même
-temps. Il pria tous les explorateurs, voyageurs et
-chercheurs d'animaux rares, de joindre à leurs envois
-une modeste botte de foin. On court naturellement
-à ce qui brille, et l'on piétine sur les graminées
-les plus précieuses pour atteindre une orchidée
-haute en couleur qui ne servira jamais à rien. J'ai
-vu le déballage et le premier classement de ces richesses
-solides dont quelques-unes commencent à
-s'acclimater chez nous. Mon herbe à millions fut
-cotée à bon droit la plus coriace de toutes, et c'est
-précisément ce qui attira mon attention. Je fis mes
-premières expériences sur un seul brin que l'aide-naturaliste
-de M. Decaisne m'avait donné. Je m'informai
-de la provenance, je me mis en rapport avec
-un jeune chimiste qui allait à Buenos-Ayres, comme
-tant d'autres, chercher la solution du problème de
-la viande. Il m'envoya les échantillons et les renseignements
-que je voulus ; il m'apprit que mon herbe
-infestait toutes les basses terres où l'eau croupit,
-qu'elle ne ruinait pas le sol à la façon du lin et du
-chanvre qui sont épuisants comme oléagineux et
-non comme textiles ; il m'assura que la plante s'élevait
-en moyenne à un mètre et demi, qu'on pouvait
-la couper deux fois par an, qu'elle était absolument
-sans valeur sur place, et que, s'il me plaisait d'en
-charger mille navires de mille tonneaux chacun, je
-n'aurais que la fauchaison et le fret à payer. Par
-mes calculs, les cent kilos de matière brute, pouvant
-fournir trente-cinq kilos de filasse, ne coûteront pas
-plus de cinq à six francs, rendus à Dunkerque : il y
-a donc de l'argent à prendre.&nbsp;»</p>
-
-<p>M. Dempoque était ébloui. Il caressait amoureusement
-cette poignée d'étoupes, et il en voyait jaillir
-des flots d'or.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais, sacrebleu! s'écria-t-il, comment avez-vous
-pu garder ça dans un coin pendant trois ou
-quatre ans? Vous n'aviez donc pas foi dans l'affaire?</p>
-
-<p>&mdash; J'y ai cru dès le premier jour, mon cher monsieur
-Dempoque ; mais les circonstances de ma vie
-étaient telles que j'avais un intérêt moral à rester
-pauvre. Je me suis donné plus de mal pour éviter
-l'argent que beaucoup d'autres pour l'atteindre. Ce
-n'est pas tout de s'enrichir honnêtement ; il faut
-encore que le monde le croie, et il y a tel moment
-où le monde, prévenu contre un malheureux, ferme
-les yeux à l'évidence. J'ai donc ajourné ma fortune,
-et je m'en félicite, car j'aurai véritablement plaisir
-à la partager avec vous.</p>
-
-<p>&mdash; Un moment! cria le bonhomme. Voici mon plan.
-Il s'agit avant tout de s'assurer la matière première,
-soit en prenant à bail, soit en acquérant cinq ou six
-lieues carrées du précieux mauvais terrain qui la
-produit. Je pars pour Buenos-Ayres sur le premier
-vapeur, anglais ou français, qui démarre de la vieille
-Europe. Nous avions fait nos malles pour l'Italie,
-attendu que Mme Dempoque y est archivolée par
-un scélérat d'intendant. Je ne te le reproche pas,
-mon petit Charles ; mais on m'a mis sur le dos ce
-qu'il y avait de pire dans l'héritage du grand-papa
-Fusti. Dieu vous garde, monsieur, de devenir propriétaire
-chez Sa Majesté le roi de Naples! Un domaine
-estimé plus de sept cent mille francs et qui
-n'en rapporte pas six mille! Le fisc et l'intendant se
-partagent notre revenu, sans compter les brigands
-à tromblon qui jouent l'opéra-comique sur nos
-terres! Enfin! nous verrons ça plus tard. Ma vieille
-Odile ne se fera pas prier pour traverser l'Océan :
-elle passerait par le feu plutôt que de quitter son
-gros homme. Vous, pendant ce temps-là, vous allez
-à Lille, vous prenez langue, on vous loge à l'usine,
-et vous vous arrangez de manière à saisir la pratique
-du métier. Quels appointements vous faut-il
-jusqu'à mon retour? Deux mille?</p>
-
-<p>&mdash; Trois. Je n'ai pas d'économies, et ma dépense
-moyenne est de deux cent cinquante francs par
-mois.</p>
-
-<p>&mdash; C'est deux mille francs par mois que je vous
-offre, ô jeune Spartiate!</p>
-
-<p>&mdash; J'aime mieux m'en tenir au chiffre que j'ai dit ;
-nous ferons d'autres conditions quand vous serez
-fixé sur la valeur de mon idée.</p>
-
-<p>&mdash; Soit ; mais à mon retour, si tout marche à
-souhait, je réunis mes copropriétaires, je provoque
-la dissolution de la société, qui se reconstitue immédiatement
-sur d'autres bases, et la raison sociale
-Gautripon et C<sup>e</sup> encaisse deux millions par an, dont
-un pour vous, en inondant la terre de bon linge à
-bon marché. Ah! ah! ah!</p>
-
-<p>&mdash; Nous en reparlerons, monsieur ; mais avant
-d'entrer en affaire je demande formellement à rester
-Jean-Pierre tout court, employé, caissier, contremaître,
-tout ce que l'on voudra, excepté directeur
-ou chef de maison.</p>
-
-<p>&mdash; Eh! mon cher, répondit le richard, vous n'en
-ferez qu'à votre tête. Liberté, <i lang="la" xml:lang="la">libertas</i>! c'est la devise
-du commerce et de l'industrie. Dame, on n'est
-pas dans les honneurs comme le neveu Charles
-Fusti ; mais on pense, on dit et l'on fait tout ce que
-l'on veut, ce qui est bigrement commode!&nbsp;»</p>
-
-<p>Gautripon s'épanouissait à la chaleur de cette
-bonhomie un peu vulgaire, mais honnête et joviale.
-Il reçut trois ou quatre fois la visite de M. Dempoque
-avec ou sans M. Fusti ; on prit le temps de
-mûrir les idées, de discuter les moyens d'exécution,
-de régler les points de détail. Enfin le gros bailleur
-de fonds boucla sa malle et partit allègrement,
-comme un jeune homme et la maman Odile Fusti,
-qui pesait bien deux cent cinquante, le suivit à
-Buenos-Ayres sans plus de façon qu'à Saint-Cloud.</p>
-
-<p>L'ancien surnuméraire eût bien voulu que Gautripon
-ne sortît de sa chambre que pour monter en
-chemin de fer ; mais l'infâme n'entendait pas de
-cette oreille. Lorsqu'il se sentit de force à descendre
-son escalier, il se mit en devoir de visiter un à un
-tous ceux qui lui avaient donné leurs soins ou
-prouvé leur sympathie. Il employa ses dernières
-ressources à leur distribuer quelques petits souvenirs
-très-modestes, mais qui furent bien reçus
-parce qu'ils étaient bien offerts. Il prit congé des
-trois couvents, et quoiqu'il eût l'esprit affranchi de
-toutes les superstitions, il fut touché d'apprendre
-que ses élèves, petites et grandes, avaient fait dire
-la messe pour lui. Le patron des <i>Villes-de-Saxe</i> le
-félicita en public du bel avancement qu'il avait mérité ;
-il en prit exemple pour dire à tout le personnel
-de sa maison :</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous voyez, messieurs, que le travail et la conduite
-mènent à tout : imitez M. Jean-Pierre, vous
-arriverez comme lui.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le caissier prit à part son ancien camarade et
-lui dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;J'ai l'ordre de vous remettre six mois d'appointements
-à titre de gratification ; mais je vous ai toujours
-vu si farouche au son de l'argent que je n'aborde
-pas ce sujet avec vous sans un certain malaise.
-Il me semble pourtant que vous devriez accepter,
-d'abord parce que c'est de l'argent dix fois gagné,
-ensuite parce qu'on ne peut pas mépriser les gratifications
-sans humilier ceux qui en reçoivent.&nbsp;»</p>
-
-<p>Gautripon prit la somme sans se faire autrement
-prier.</p>
-
-<p>De tous les humbles bienfaiteurs qui lui avaient
-donné du temps et des soins, Rastoul et Monpain
-étaient les moins disposés à recevoir le prix de leurs
-peines ; pourtant l'infâme avait à c&oelig;ur de leur
-laisser quelque chose de plus qu'un grand merci. Il
-s'invita donc à dîner chez Rastoul, la veille de son
-départ, et demanda que Monpain fût de la partie.
-Rastoul fut bien plus satisfait et dîna mieux que si
-M. Jean-Pierre lui avait payé un festin au <i>Café
-Anglais</i>. Les deux sous-officiers se montèrent un
-peu la tête, et Mme Rastoul, qui courait de la
-chambre à la cuisine et de la cuisine à la chambre,
-sentit en elle-même un certain trouble où le charbon
-avait plus de part que le vin. L'aîné des petits
-Rastoul se grisa d'étonnement, d'admiration et de
-convoitise en voyant apparaître une oie aux marrons.
-Lorsque Gautripon les vit tous au diapason
-voulu, il tira de ses poches quatre paquets de
-formes diverses qu'il rangea autour de son assiette
-à dessert.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ma chère madame Rastoul, dit-il en exhibant
-une petite montre d'or, vous m'avez très-mal soigné
-quand il y avait une potion à prendre d'heure en
-heure. Sous prétexte que je n'ai pas de pendule,
-vous vous réveilliez toutes les cinq minutes, ce qui
-fait à la longue un exercice très-fatigant. Cela ne
-serait pas arrivé, si vous aviez consulté cette petite
-mécanique : pour votre punition, gardez-la! Vous,
-mon cher Monpain, vous m'avez dit certain soir, en
-me recousant très-proprement, que votre trousse
-d'emprunt ne valait pas le diable. En voici une qui,
-je crois, ne laisse rien à désirer ; le fabricant m'a
-juré que les grands chirurgiens n'en avaient pas de
-meilleures. Toi, moutard, je te connais : tu m'aimes
-bien, parce que tu me vois, mais dans un mois d'ici
-tu auras oublié ton ami Jean-Pierre. Je veux que tu
-sois forcé de penser à moi tous les jours en mangeant
-ta soupe. Attrape le couvert! On a écrit ton
-nom dessus.&nbsp;»</p>
-
-<p>L'enfant poussa des cris de joie ; Mme Rastoul ne
-disait rien, mais elle admirait sa montre à travers
-deux grosses larmes ; Monpain se mirait dans les
-aciers polis de sa trousse, et, tout fier de se sentir
-armé comme un médecin principal, il cherchait
-quelque chose à couper sur les personnes présentes.
-Rastoul seul fronça le sourcil et dit à Gautripon :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je ne veux pas vous désobliger, monsieur Jean-Pierre ;
-mais l'or et l'argent entre nous, ce n'est pas
-de jeu.</p>
-
-<p>&mdash; Aussi, mon cher Rastoul, vous ai-je apporté
-quelque chose qui ne vaudrait pas un centime à revendre.
-C'est mon portrait, fait pour vous seul et
-encadré dans un passe-partout de carton. Le refuserez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! tenez! vous avez des façons qui désarmeraient
-Dieu le père. A votre bonne, chère et respectable
-santé, de tout mon c&oelig;ur!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et comme il est malséant de trinquer avec de
-l'eau pure, Gautripon tendit son verre à la bouteille
-et but sans la moindre grimace le vin du cabaret
-voisin.</p>
-
-<p>Cette petite fête se prolongea jusqu'à neuf heures
-du soir. Les deux sous-officiers voulurent absolument
-ramener Jean-Pierre chez lui à travers le dégel
-et la pluie. Au moment de quitter Rastoul, il lui
-dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;J'attends encore un service de vous. Mon petit
-mobilier ne doit pas me suivre à Lille : on m'y prépare
-un appartement tout meublé. Je ne peux pourtant
-pas me décider à vendre ces pauvres vieux
-compagnons de mes chagrins et de mes misères.
-J'ai résolu de les faire porter le lendemain de mon
-départ chez un brave garçon que j'aime et qui
-m'aime, et je compte sur vous pour soigner le déménagement.</p>
-
-<p>&mdash; A vos ordres, sacrebleu!</p>
-
-<p>&mdash; Vous devinez pourquoi je ne fais pas ma commission
-moi-même? L'ami en question est une
-mauvaise tête, un orgueilleux, un gaillard encore
-pire que vous, s'il est possible. Lorsqu'il verra de
-quoi il retourne, il est capable de fermer sa porte.
-Enfoncez-la!</p>
-
-<p>&mdash; Compris.</p>
-
-<p>&mdash; Faut-il qu'un homme soit sauvage pour refuser
-de pauvres meubles sans valeur et qui tirent
-tout leur prix du souvenir?</p>
-
-<p>&mdash; Des reliques, quoi!</p>
-
-<p>&mdash; Voilà, mon bon Rastoul, ce que je vous charge
-de lui dire. Et maintenant, adieu!</p>
-
-<p>&mdash; Pas pour toujours, monsieur Jean-Pierre?</p>
-
-<p>&mdash; Non, mais jusqu'à l'heure où je pourrai vous
-établir convenablement auprès de moi&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Lorsque Rastoul et sa femme, escortés d'un commissionnaire
-et d'une voiture à bras, vinrent déménager
-ces touchantes reliques, la concierge les
-laissa faire et leur donna même un coup de main.
-Et lorsqu'ils demandèrent le nom de ce mauvais
-coucheur dont il fallait enfoncer la porte, on leur
-remit un pli cacheté qui renfermait simplement leur
-adresse.</p>
-
-<p>L'avant-dernière visite de Gautripon fut pour
-M. Charles Fusti, la dernière pour le tombeau de
-son père.</p>
-
-<p>Au moment où son portier chargeait sa malle sur
-le fiacre, un magnifique landau noir, attelé de deux
-chevaux noirs, sortit avec fracas d'une maison voisine.
-Une femme assez belle, mais de seconde jeunesse,
-étalait un grand deuil en ce noble équipage.</p>
-
-<p>«&nbsp;Voilà, dit Gautripon, une grande dame bien affligée.</p>
-
-<p>&mdash; Ça? répondit le portier, c'est une nommée
-l'Ogre, qui fait mille embarras pour un petit Américain
-tué en duel par l'infâme.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VII</h2>
-
-
-<p>La filature des <i>Trois-Croix</i>, bien connue sur les
-principaux marchés de l'Europe, était dès lors une
-usine modèle, construite à neuf par un homme pratique,
-et outillée dans la perfection. Les bâtiments,
-qui couvraient un hectare et demi, formaient trois
-masses distinctes : au milieu, la filature proprement
-dite ; à droite, la filterie ou fabrique de fil à coudre ;
-sur la gauche, les métiers à tisser. Les dépendances
-comprenaient deux vastes magasins, la maison du
-gérant et des employés principaux, et soixante ou
-quatre-vingts maisonnettes louées aux contre-maîtres
-et aux meilleurs ouvriers, le tout en brique et fer,
-c'est-à-dire presque incombustible, et isolé par un
-mur d'enceinte qui faisait îlot dans la riche et laborieuse
-banlieue. Les services étaient groupés à souhait
-pour l'unité du commandement ; cette grande
-fourmilière, animée par le travail de cinq cents individus,
-pouvait tenir en quelque sorte dans la main
-d'un seul homme. En revanche, il était difficile
-de comprendre qu'elle obéît à deux chefs. Il n'entre
-pas dans notre esprit d'ajouter une seconde tête à
-un corps organisé.</p>
-
-<p>Aussi l'émotion fut-elle vive à l'arrivée d'un
-homme dont la position mal définie semblait mettre
-en question l'autorité du directeur. M. Dempoque
-ne s'était pas embarqué pour Buenos-Ayres sans
-dire un peu ce qu'il allait chercher. Les principaux
-bailleurs de fonds, dont quelques-uns habitaient
-Lille, attendaient impatiemment la première lettre
-du gros voyageur. Le bruit courait qu'avant six
-mois le nouvel employé serait promu à la direction
-générale ou chassé honteusement comme un faquin.
-Deux ou trois dés&oelig;uvrés, comme on en trouve partout,
-même à Lille, imaginèrent que ce Parisien
-était un espion introduit dans l'établissement pour
-en étudier le fort et le faible. Le directeur en exercice
-avait peur de choquer ses commanditaires, il
-avait peur de livrer les secrets de sa maison à l'émissaire
-secret d'un concurrent, il avait peur enfin
-de perdre sa place.</p>
-
-<p>L'entrée de M. Jean-Pierre aux <i>Trois-Croix</i> ne
-fut donc pas précisément triomphale. Du haut en
-bas, tout le monde lui présenta des visages inquiets
-et contraints. Le gérant l'établit dans un coin de son
-propre appartement, sans oublier de lui faire sentir
-qu'on se gênait pour le loger ; personne ne daigna
-lui offrir à dîner, bien qu'on le vît sans cuisinière et
-sans marmite. Il fut libre d'aller et de venir dans
-tous les ateliers, mais on ne lui en fit pas les honneurs ;
-on ne le présenta pas officiellement au personnel,
-on ne le fit pas reconnaître, et par suite les
-employés, les contre-maîtres et les ouvriers eux-mêmes
-l'entourèrent d'une suspicion respectueuse
-et lui témoignèrent des égards empreints d'hostilité.</p>
-
-<p>Il jugea la situation avec le tact particulier des
-hommes qui ont beaucoup souffert. Les meurtrissures
-de l'âme, comme celles du corps, développent
-une sensibilité souvent exagérée. Il se dit que décidément
-son étoile le prédestinait aux réputations
-équivoques, et que l'estime lui coûterait toujours
-plus cher qu'aux autres ; mais au lieu de s'asseoir
-devant l'obstacle et d'attendre qu'il tombât spontanément,
-ce qui ne pouvait tarder plus de quatre ou
-cinq mois, il suivit l'instinct courageux qui le poussait
-en avant. Il entra dans sa vie nouvelle comme
-ces navires qui cheminent vers le pôle nord en brisant
-la glace à chaque pas. On le vit s'introduire
-ouvertement, avec une ténacité invincible et douce,
-dans les détails de l'industrie qu'il devait diriger un
-jour ; cinq cents individus assistèrent à l'investigation
-patiente et sereine de cet homme qui démontait
-et étudiait pièce à pièce le mécanisme des <i>Trois-Croix</i>.
-Aucune résistance ne le rebuta, ni la froideur
-des chefs, ni le mauvais vouloir des subalternes,
-ni la grossièreté de quelques travailleurs
-mal-appris. Il ne se mit pas même en colère. A peine
-le vit-on sourire par moments, lorsqu'il se disait en
-<i lang="la" xml:lang="la">a parte</i> : J'en ai vu bien d'autres dans le grand
-monde!</p>
-
-<p>Au bout de quatre mois, il possédait si bien l'ensemble
-et le détail de son affaire qu'il aurait pu
-remplacer indifféremment le directeur, le chef mécanicien
-ou n'importe quel ouvrier. Il avait tout
-examiné, mis la main à tout, conduit la matière première
-dans toutes ses transformations depuis la
-porte d'entrée jusqu'à la sortie. Il connaissait tous
-les travailleurs par leur nom, hommes et femmes,
-et ce peuple en revanche commençait à le connaître
-et à l'estimer. On l'avait toujours vu le premier
-au travail, le dernier au repos ; on savait que
-ce directeur en herbe envoyait chercher ses deux
-repas à la cantine comme un man&oelig;uvre ; on rendait
-justice à son égalité d'âme, à ses façons simples et
-cordiales, sans morgue et toutefois sans basse familiarité ;
-enfin l'on admirait surtout cette merveilleuse
-aptitude qui lui permettait de joindre l'exemple
-au conseil et de dire à l'ouvrier : «&nbsp;Vous vous trompez,
-mon ami, voici comme il faut vous y prendre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les choses en étaient là quand on reçut les premières
-nouvelles de M. Dempoque. Le directeur,
-qui se tenait sur le qui-vive, mais qui ne savait rien,
-pressentit un grand événement. Tous les associés
-accoururent à Lille ; ils tinrent une assemblée au
-<i>Grand-Hôtel d'Europe</i> ; M. Jean-Pierre y fut seul
-admis. Il y eut un banquet auquel il assista, mais
-qu'il refusa de présider en dépit de mille instances :
-ce détail important fut divulgué par les garçons de
-l'hôtel. On sut qu'il lui était arrivé de Buenos-Ayres
-certain ballot scellé de plus de vingt cachets, qu'il
-le gardait sous clef, qu'il l'avait porté lui-même à
-l'assemblée et rapporté dans la voiture d'un fort capitaliste,
-M. Lecat. On vit un nouveau bâtiment,
-plus vaste que tous les autres, s'élever auprès de
-l'usine, sur un terrain qui coûta presque un million.
-Un chimiste accourut de Paris et travailla quinze
-jours de suite avec M. Jean-Pierre dans un laboratoire
-improvisé et fermé. De ces petits faits et de
-cent autres que je passe, on induisit assez naturellement
-que Jean-Pierre avait doté les <i>Trois-Croix</i>
-d'un textile inconnu, et que M. Dempoque et son
-associé cherchaient à s'assurer le monopole de cette
-découverte. Déjà M. Jean-Pierre avait choisi dans le
-personnel de l'usine les travailleurs les plus discrets
-et les plus incorruptibles pour le service du bâtiment
-neuf.</p>
-
-<p>Ce luxe de précautions, joint à l'énormité des dépenses,
-mit la puce à l'oreille de tous les concurrents.
-Un certain M. Delbrin, qui n'était pas trop
-bien dans ses affaires, imagina de couper la fameuse
-herbe sous le pied de Dempoque et consorts.
-Il demanda un rendez-vous secret à M. Jean-Pierre
-et arriva flanqué de deux spéculateurs anglais.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon cher monsieur, dit-il, nous savons comme
-on vous traite et quelle ingratitude vous avez rencontrée
-aux <i>Trois-Croix</i>. N'espérez pas que vos patrons
-se conduisent beaucoup mieux par la suite :
-on connaît ces gens-là ; s'ils vous donnent un intérêt
-de cinq ou six pour cent sur les bénéfices
-qu'ils vont faire grâce à vous, ils croiront vous combler,
-et vous végéterez ici toute la vie. Vous méritez
-une fortune, et je viens avec ces messieurs vous
-l'apporter toute faite. Que diriez-vous d'un million,
-argent comptant, c'est-à-dire en belles <i lang="en" xml:lang="en">banknotes</i>?</p>
-
-<p>&mdash; Je dirais, répondit Gautripon, qu'il faut attendre
-le retour de M. Dempoque. L'idée que vous voulez
-m'acheter est à lui, je la lui ai donnée sans conditions,
-et je m'en fie à sa générosité pour me récompenser.
-Puisque vous êtes assez bons pour vous intéresser
-à moi, je vous avoue que j'espère obtenir la
-place de caissier avec six mille francs, quand le titulaire
-prendra sa retraite.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les trois corrupteurs éconduits se consolèrent en
-disant : «&nbsp;C'est peut-être un homme de génie, mais
-c'est assurément un fier imbécile.&nbsp;»</p>
-
-<p>Tandis que Jean-Pierre refusait un million, Léon
-Bréchot en perdait deux contre la banque de Hombourg.
-Tout l'hôtel des Champs-Élysées y passa,
-sauf les tableaux, qui furent assez mal vendus rue
-Drouot ; le commissaire-priseur en tira deux cent
-mille francs à peine. L'Albert Dürer seul fut payé à
-sa valeur parce que lord H&hellip; en mourait d'envie,
-mais Bréchot calcula qu'il perdait un demi-million
-sur le tout. C'est que les tableaux ont leurs destins,
-comme les hommes et les livres. Bréchot dans sa
-splendeur aurait gagné cent pour cent sur cette galerie ;
-Bréchot éclipsé, un peu ruiné, presque oublié
-de ce Paris qui a la mémoire si courte, faisait
-rejaillir son discrédit sur Rembrandt et Prud'hon,
-sur l'Albane et Téniers.</p>
-
-<p>De tous les biens divers que l'entrepreneur de
-ballast avait accumulés, le plus clair était écrémé
-depuis longtemps. Les lingots, les obligations, les
-titres de trois pour cent, les actions du Nord et de
-l'Est, les bonnes hypothèques, les maisons de rapport,
-la vigne de Bordeaux, tout le solide de la succession
-n'existait plus qu'à l'état de souvenir et de
-regret. Quelques valeurs, ou soi-disant telles, s'étaient
-dépensées toutes seules : phénomène invraisemblable
-mais fréquent, et dont la loi tend à devenir
-générale. Tant qu'un peuple est en belle humeur,
-il se laisse aisément persuader qu'un chiffon
-de papier rose vaut sept ou huit cents francs comme
-un liard ; mais le jour où le monde se met à réfléchir
-un peu, les papiers de fantaisie retombent à
-leur prix véritable, et l'on en donne quatre pour un
-sou. Il y a d'autres placements qui, après avoir été
-bons, deviennent mauvais tout à coup, par exemple,
-la commandite d'une fabrique de rubans, si un caprice
-de jolie femme met le ruban hors de mode :
-un accident de cette nature enleva deux cent mille
-écus à la succession Bréchot. Au moment où Léon
-quitta Paris, tous ses fonds disponibles, réalisés par
-un intendant de rencontre, suffirent petitement à
-éteindre les dettes : la vente de l'écurie fit pencher
-la balance de son côté, mais son jeu, le train d'Émilie
-et les habitudes de gaspillage effréné qui leur
-étaient communes les eurent bientôt mis au-dessous de
-leurs affaires dans un pays où le crédit, cette ruineuse
-providence des riches, faisait absolument défaut.</p>
-
-<p>On ne pouvait pas dire que Léon fût à sec, car il
-lui était dû quatre ou cinq millions çà et là, et il gardait
-en portefeuille les titres de deux immenses propriétés,
-sises l'une en Espagne, l'autre en Russie. Il
-put donc emprunter sans indélicatesse les célèbres
-émeraudes que Mme Gautripon le suppliait de reprendre.
-«&nbsp;Je t'en rendrai de plus belles,&nbsp;» lui dit-il,
-en les vendant à un joaillier de Francfort. Les diamants
-suivirent la même route ; on décida qu'il était
-absurde de conserver dans des écrins un capital
-improductif ; mais l'argent de ces brocantages profita
-surtout aux fermiers des tripots allemands,
-belges et suisses. Les recettes extraordinaires ont le
-tort de créer une prospérité factice qui provoque la
-dépense inutile : à mesure qu'on s'appauvrit, on a
-l'air de devenir plus riche, on agit en conséquence,
-et la ruine engendre la ruine. Dans ses moments lucides,
-Léon traçait un plan que les sept sages de la
-Grèce auraient contre-signé. Il voulait vendre en bloc
-à deux grandes compagnies la mine et la forêt qui
-lui restaient encore et placer le capital en un seul
-titre nominatif dont la nue-propriété serait dévolue
-aux enfants, et l'usufruit à la mère. Quant à moi, disait-il,
-je n'ai pas de besoins, je vivrai sur mes rentrées.
-Ces rentrées, c'était le produit inégal et précaire
-d'une chasse que trois petits <i>chicanous</i> parisiens,
-croisés de recors et de clerc d'huissier, pratiquaient
-en son nom et pour son compte : sur
-quatre ou cinq millions de créances désespérées, il
-devait en toucher un, et ses limiers feraient curée
-du reste.</p>
-
-<p>Il se mit donc sérieusement en quête de gros capitalistes,
-tout en vivotant sur l'incertain. Les
-acquéreurs affluaient de tous côtés, surtout pour la
-mine de mercure, <i>Almaden de Jaen</i>, qu'on appelait
-aussi le troisième Almaden des Espagnes. On offrit
-des sommes énormes, mais par malheur ceux qui
-les offraient ne les avaient pas ; ils comptaient tous
-lancer l'affaire, c'est-à-dire chercher le prix d'acquisition
-dans les poches du public. Quant à la forêt
-de Russie, elle fut achetée un million de roubles
-comptant par un jeune prince extraordinairement
-riche qui pouvait et voulait la payer ; mais, tandis
-qu'il faisait réunir les fonds par son intendant, il fut
-impliqué dans je ne sais quelle intrigue politique.
-On lui coupa les cheveux tout près de la tête, on
-l'envoya comme simple soldat à l'armée du Caucase,
-et tous ses biens furent mis sous séquestre, y
-compris la pauvre forêt. Léon Bréchot de ce coup
-se trouva créancier de la couronne, c'est-à-dire
-engagé dans un procès qui devait être long et
-coûteux.</p>
-
-<p>Les tracas d'une telle liquidation et les déboires
-du jeu réagissaient sur son humeur, et l'on devine
-aisément qu'ils ne s'y reflétaient pas en rose. Le
-bon vivant, le beau viveur devint en quelques mois
-un nomade quinteux et difficile à vivre. La piquette
-ne fait qu'un vinaigre innocent, mais le vin généreux,
-lorsqu'il s'aigrit, est terrible. Ce Bréchot, qui se
-vantait encore par habitude d'être le mieux équilibré
-des hommes, tomba dans un équilibre si
-instable qu'il ne pouvait tenir en place. Il courait
-d'un tripot à l'autre, grommelant contre les climats,
-les destins et les croupiers, et traînant une famille
-effarée qui ne portait pas son nom. Les enfants ne
-comprenaient rien à cette bohême agitée : les deux
-aînés réclamaient leurs chambres et leurs serviteurs
-de Paris. De tout le train d'autrefois, il ne restait
-qu'une bonne anglaise et la camériste de madame ;
-les pauvres innocents ne s'accoutumaient pas à
-changer de maison et de domestique tous les huit
-jours. Ils demandaient si leur père n'allait pas arriver
-bientôt pour leur faire un vrai nid et leur rendre
-un bonheur tranquille. Ce qui scandalisait surtout le
-petit Léon, c'était la promiscuité des hôtels, et tous
-ces étrangers qui vivaient sous son toit, et cette
-multitude de portes devant lesquelles il passait sans
-qu'on lui permît de les ouvrir. «&nbsp;Je ne suis donc pas
-chez nous?&nbsp;» disait-il.</p>
-
-<p>Mme Gautripon s'accommodait mieux du voyage
-et de ce carnaval perpétuel qui anime les villes
-d'eaux. Il ne lui déplaisait pas de faire événement,
-de montrer ses toilettes, de renouveler son public
-et son succès en changeant de théâtre tous les huit
-jours. Les légers embarras d'argent, qui l'effleurèrent
-sans la toucher, la faisaient rire : c'était du fruit
-nouveau. Elle s'en amusait comme un fils de famille
-qui se voit poursuivi par un tailleur et un bottier et
-qui se sait attendu par cent mille francs de rente.
-Pas une fois le spectre de la misère ne vint troubler
-la quiétude de ses nuits. N'avait-elle pas Bréchot? Ce
-nom représentait à son esprit un infini de luxe et de
-magnificence, le rire innombrable de l'or. Les brusqueries
-de son amant l'ennuyaient quelquefois, mais
-sans l'inquiéter ; il avait toujours été le même ; elle
-le croyait du moins, car nous ne remarquons pas
-les changements qui s'accomplissent par degrés
-sous nos yeux.</p>
-
-<p>Elle trouva passablement d'accueil à Baden, à
-Wiesbaden et partout où elle montra sa petite réduction
-de nez grec. Le peuple bariolé qui frétille
-en été le long du Rhin ne lui fut pas plus sévère que
-de droit ; peu de femmes s'oublièrent elles-mêmes
-au point de lui jeter la pierre ; presque personne ne
-lui marchanda cette considération relative qui autorise
-les plaisirs en commun, sans engager l'avenir.
-L'absence du mari, qui aurait déclassé toute autre,
-lui servit de recommandation : le monde avait toujours
-tenu pour elle contre l'infâme ; il était d'ailleurs
-évident que ce n'était pas elle qui avait tué le pauvre
-Lysis. Sa conduite justifiait savamment l'indulgence
-publique : elle ne s'affichait pas trop avec Léon ; il
-fallait un hasard tout à fait inévitable pour qu'on les
-rencontrât tous les deux sous le même toit. Son vrai
-rôle, et qu'elle jouait à merveille, était de promener
-trois enfants bien vêtus autour de tous les trente-et-un
-et de toutes les roulettes hygiéniques.</p>
-
-<p>Mais au bout d'un certain temps ces trois enfants
-si beaux et si coquets l'ennuyèrent à mort, j'en
-demande pardon aux vraies mères. Toute l'argile
-humaine n'est pas tirée du même filon. Les faits
-divers des journaux nous montrent deux catégories
-de mères inconsolables : celles qui ont perdu l'enfant
-qu'elles aimaient et celles qui ont gagné l'enfant
-qu'elles ne voulaient pas. Les unes meurent quelquefois,
-les autres tuent souvent. Mme Gautripon
-n'était pas dénaturée à ce point ; mais on aurait
-simplifié sa vie en lui volant sa fille et ses deux fils
-pour une demi-douzaine d'années. Sans prévoir la
-tempête, ce gracieux petit être éprouvait le désir
-instinctif de jeter un peu de lest.</p>
-
-<p>Une lettre de l'infâme arriva juste à propos pour
-alléger la barque. M. Gautripon fit savoir à sa
-femme qu'il avait obtenu un bon emploi et un salaire
-honorable : il était caissier des <i>Trois-Croix</i>,
-avec six mille francs, le logement et le chauffage.
-Les propriétaires de l'usine lui prêtaient tout le
-rez-de-chaussée de la direction ; l'ancien gérant
-avait non-seulement gardé sa place, mais repris la
-jouissance du premier étage en entier. «&nbsp;J'ai seize
-chambres meublées, écrivait l'ancien maître d'étude ;
-c'est un luxe embarrassant pour moi qui n'en
-ai pas toujours possédé une. Les enfants seraient
-bien ici, j'en aurais soin, et j'entreprendrais leur
-éducation moi-même dans les moments de loisir,
-qui ne me manquent pas, Dieu merci! J'ai peur que
-leurs petits cerveaux ne s'évaporent sur les grands
-chemins ; Émilie ne doit plus savoir lire, et les six
-lignes que mon Léon m'a écrites en six mois, prouvent
-qu'il a progressé au rebours. Vous les aimez,
-je veux le croire ; mais à coup sûr vous ne savez
-pas les aimer. Ils n'ont peut-être manqué ni de
-gâteaux ni de toques à plumes depuis que je les ai
-perdus de vue ; mais cette éducation en camp volant
-leur fera, si je n'interviens, un tort irréparable.
-Je veux que vos deux fils deviennent des hommes,
-que votre fille soit un jour une femme et une mère
-selon mon c&oelig;ur. Il ne faut pas que mon pauvre
-nom, si cruellement illustré grâce à vous, soit continué
-par deux petits fainéants et une jeune coquette.
-Je ne sais trop quel est l'état de vos affaires,
-et je n'en veux rien connaître ; mais je devine, et
-vous aussi, que ces trois innocents auront peut-être
-à gagner leur vie : c'est pourquoi vous devez les
-mettre, et plus tôt que plus tard, à l'école du
-travail.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le demi-quart de ces raisons auraient suffi,
-puisque la cause était gagnée par avance. Les trois
-enfants, bien embrassés et ridiculement bien nippés,
-partirent par grande vitesse avec leur bonne anglaise
-que Gautripon paya et congédia sur l'heure :
-il s'était prémuni de deux grosses servantes wallonnes
-aux mains rouges, en bonnet de linge et
-tablier blanc.</p>
-
-<p>Vous pouvez croire qu'il y eut de chaudes embrassades
-et une vraie fête ce matin-là. Les petits
-s'accrochaient à leur père et l'étouffaient de caresses ;
-on ne voulait point le lâcher, on lui faisait
-jurer qu'il ne s'en irait plus et qu'il ne renverrait
-jamais son petit monde ; il fit le tour de la maison
-avec les chers amours pendus en grappe à son cou.
-Pour la première fois, il avait ses enfants à lui seul,
-sans partage et sans réserve ; il devenait un vrai
-chef de famille! C'était le plus haut grade que son
-humble ambition eût rêvé.</p>
-
-<p>Il procéda lui-même à l'installation des mignonnes
-créatures dans trois chambres bien modestes, mais
-brillantes de propreté. Cela ne ressemblait guère à
-l'hôtel des Champs-Élysées ; il en fit la remarque
-tout haut pour voir ce qu'on lui répondrait.</p>
-
-<p>«&nbsp;Non, papa, dit Léon, ce n'est pas aussi beau,
-mais c'est joliment meilleur.</p>
-
-<p>&mdash; C'est meilleur et plus beau, s'écria la petite
-Émilie, car à Paris nous n'avions papa que le dimanche,
-tandis qu'ici nous le verrons toujours et
-puis toujours!</p>
-
-<p>&mdash; Mes enfants, répondit le sage et digne homme,
-il manque bien des choses dans votre nid, et plus
-d'une que j'aurais pu vous donner dès à présent,
-quoique je ne sois pas riche ; mais j'ai voulu vous
-laisser le plaisir de les désirer et le plaisir plus
-grand de les obtenir par vous-mêmes. Chaque fois
-que vous aurez bien travaillé, vous pourrez demander
-à votre père ce qui vous manquera le plus.
-Vous ferez de cette façon l'apprentissage de la vie.
-Quand un homme veut avoir une maison, un cheval,
-ou simplement un habit neuf, il travaille.</p>
-
-<p>&mdash; Tu crois ça, toi? dit le petit garçon. Quand
-mon ami Bréchot a envie de quelque chose, il prend
-des sous dans sa poche, et voilà!</p>
-
-<p>&mdash; Mais pour avoir les sous, qu'est-ce qu'on fait?</p>
-
-<p>&mdash; On joue, donc!&nbsp;»</p>
-
-<p>Décidément, pensa l'infâme, il était temps.</p>
-
-<p>Le déjeuner se prit en famille, et les enfants, qui
-voyaient tout, remarquèrent que papa mangeait
-plus de viande et moins de pain qu'à Paris. Il fallut
-leur dire pourquoi. «&nbsp;C'est que je travaille plus
-fort,&nbsp;» répondit le père.</p>
-
-<p>Les jeunes voyageurs décidèrent que de leur vie
-ils ne s'étaient si bien régalés ; le petit Édouard
-dévora deux gros &oelig;ufs à lui seul. Gautripon trouva
-de son côté que l'appétit, la santé et la joie de ces
-marmots composaient le plus beau coup d'&oelig;il du
-monde. Il se demanda très-sérieusement comment
-il y avait des parents assez ennemis d'eux-mêmes
-pour préférer un festin en ville à ce spectacle merveilleux.</p>
-
-<p>Au sortir de table, il leur fit les honneurs de l'usine
-comme à des princes étrangers. Le vulgaire
-des <i>Trois-Croix</i> se demanda peut-être <i lang="it" xml:lang="it">in petto</i> d'où
-venaient ces petits personnages qui semblaient
-tomber du ciel. Toutefois, comme M. Jean-Pierre
-était non-seulement adoré, mais investi d'une autorité
-bien plus haute que son emploi, la curiosité
-publique ne se trahit que par mille attentions empressées.</p>
-
-<p>Tout est féerie pour les enfants, mais les fées modernes
-de l'industrie leur fournissent plus d'étonnements
-que la fable elle-même. La postérité de
-M. Jean-Pierre rentra tout ébaubie au logis. A cinq
-heures du soir il fallut mettre au lit ce petit monde :
-les yeux, les jambes, les imaginations demandaient
-grâce. On s'endormit en causant avec le père ; le
-dernier mot que balbutia Léon fut encore : dis donc,
-papa&hellip;</p>
-
-<p>Quand la nuit eut jeté son voile ami sur ces têtes
-charmantes, l'infâme les baisa l'une après l'autre,
-et regagna son cabinet en chancelant. Il était ivre
-de ce vin pur et généreux entre tous qui a inspiré
-les dévouements les plus héroïques et les moins célèbres
-de l'histoire. Plongé dans un fauteuil et replié
-sur lui-même, il cuva délicieusement sa journée, et
-laissa ruisseler des larmes plein ses deux mains. Puis
-le besoin d'un soulagement plus complet s'empara
-de lui pour ainsi dire, et il chercha quelle autre
-écluse il pourrait ouvrir à son c&oelig;ur. Il n'était pas
-de ceux qui ont des amis à revendre et des confidents
-à choisir dans la peine ou dans la joie. Ses
-douleurs n'avaient été connues que de lui seul ; le
-monde indifférent n'en savait rien ; il pouvait se
-comparer à ces engins laborieux et concentrés qui
-dévorent leur propre fumée.</p>
-
-<p>Il se souvint du bon Charles Fusti, l'ancien surnuméraire
-qui se posait toujours en débiteur, quoiqu'il
-fût créancier depuis longtemps et de beaucoup.
-Il se mit à lui écrire une longue lettre, pleine de détails
-historiques et statistiques sur les événements
-des six derniers mois : les difficultés, les dégoûts de
-l'installation, le retour de M. Dempoque, la courtoisie
-exquise et la rare générosité du bonhomme,
-l'acte de société dont il avait posé les bases. Après
-avoir indiqué vaguement les raisons de sa modestie
-et dit pour quels motifs il gardait les apparences de la
-pauvreté, Gautripon s'oublia dans un élan de poésie
-paternelle ; il conta son bonheur, l'arrivée des
-enfants, et termina le tout par un mot que bien des
-gens trouveront ridicule : <i>le père</i> <span class="sc">Gautripon</span>.</p>
-
-<blockquote>
-<p>«&nbsp;<i>P. S.</i> Je me demande maintenant pourquoi je
-vous ai écrit ces huit pages? Mon seul ami, c'est
-peut-être pour le plaisir de les signer.&nbsp;»</p>
-</blockquote>
-
-<p>Une année s'écoula. Ceux qui comptent leurs jours
-par les craintes et les espérances disent probablement
-que ce fut une longue année ; mais l'heureux
-petit peuple des <i>Trois-Croix</i> n'eut pas d'histoire en
-ce temps-là : il ne vit qu'une succession de journées
-tranquilles, égales et pleines, pleines de bon travail
-et de douce affection.</p>
-
-<p>Lille n'est pas seulement une ville industrieuse et
-vaillante, c'est un des centres les plus intelligents
-dont la France s'honore. Il y fut donc parlé de cet
-humble Jean-Pierre qui évitait la gloire comme un
-scandale, et qui se faufilait obscurément dans le
-monde manufacturier avec des millions inédits dans
-ses poches. Plus il prit soin de cacher ses mérites,
-plus on mit de zèle à les publier. Les grands industriels
-de la ville et de la banlieue, sauf deux ou trois
-envieux, se jetèrent à sa tête ; on rechercha sa connaissance,
-tout le monde voulut le voir et l'avoir.
-Autant les oisifs de Paris l'avaient crossé lorsqu'il
-était un homme en vue, autant l'aristocratie laborieuse
-de Lille s'agita pour l'attirer, tandis qu'il se
-claquemurait dans un petit emploi. S'il repoussa
-toutes les avances et se tint obstinément sur la défensive,
-ce n'était pas que Jean-Pierre fût d'un naturel
-farouche ni même que la continuité de ses malheurs
-l'eût aigri. Non, il ne se sentait pas plus mal
-organisé qu'un autre pour les relations de voisinage
-et d'amitié. Lorsqu'il se promenait à travers champs
-le dimanche avec sa joyeuse marmaille, et qu'il
-voyait derrière quelque grille un autre père et d'autres
-enfants s'ébattre sur une pelouse, il éprouvait
-cette attraction qui est le principe de toutes les
-sociétés humaines. S'il n'avait écouté que son instinct,
-il eût poussé la porte, il aurait marché droit
-au maître de maison dont il apercevait la figure cordiale
-et le demi-sourire engageant, et il eût dit à ce
-brave homme : Mettons nos éléments de bonheur en
-commun et associons-nous pour passer une belle
-journée! Mais la réflexion l'arrêtait toujours sur cette
-pente ; il songeait que si les enfants se rapprochent
-sans se connaître, les hommes ont d'autres m&oelig;urs
-et d'autres exigences : il n'y a pas d'intimité ni même
-de relations possibles pour le malheureux qui est
-réduit à cacher son nom. Ces trois syllabes étaient
-notées d'infamie non-seulement à Paris, mais à Lille
-et partout où pénètrent les petits journaux parisiens.</p>
-
-<p>Gautripon les cacha si bien que ni un associé de
-l'usine ni le notaire qui rédigea l'acte de société ne
-connut ou ne soupçonna son véritable état civil.
-M. Dempoque seul était dans la confidence, et il n'y
-admit pas même sa digne et excellente femme. Il
-fallut toute l'intelligence et toute la loyauté du bonhomme
-pour trouver la combinaison qui intéressait
-toute une famille anonyme aux bénéfices des <i>Trois-Croix</i>.
-La part de Gautripon était portée au compte
-de M. Dempoque, qui la plaçait chaque année en
-obligations foncières au nom des trois enfants. L'achat
-se faisait à Paris, directement, dans les bureaux
-du Crédit foncier ; les titres y restaient en dépôt ;
-M. Dempoque touchait les coupons et ajoutait les
-intérêts au capital. On pouvait espérer que les enfants
-par ce mécanisme deviendraient riches à leur
-insu, et travailleraient en attendant comme de vrais
-petits pauvres. L'accroissement de leur fortune était
-subordonné à la prospérité de l'usine, mais personne
-ne pouvait la diminuer d'un sou, ni Bréchot,
-ni la mère, ni eux-mêmes jusqu'au jour de leur majorité.
-Gautripon s'était lié les mains en défiance de
-sa faiblesse ; il n'avait plus le droit de toucher à cet
-argent gagné par lui. Tout son revenu se bornait
-aux cinq cents francs par mois de M. Jean-Pierre ;
-mais grâce à la simplicité de ses goûts, il avait plus
-que le nécessaire, et faisait tous les jours quelque
-surprise aux enfants : il fallait bien les amuser, ces
-pauvres petits solitaires!</p>
-
-<p>Cet âge a des besoins à part, dont l'éducation ne
-tient pas toujours compte. Tous les éléments du
-bien-être et même du bonheur tranquille ne suffisent
-pas à l'enfant. Il lui faut une certaine dose de
-nouveau, d'imprévu, d'accidentel, une invasion continue
-et cependant irrégulière d'éléments étrangers
-dans sa vie. On croirait volontiers qu'un bon père,
-une s&oelig;ur, un frère, font un entourage à souhait, et
-qu'il ne reste rien à désirer en plus : c'est une erreur ;
-l'enfant le mieux doué et le mieux né s'ennuie
-au bout d'un certain temps dans le cercle étroit de
-la famille. Il ne s'ennuie pas sciemment, mais il
-s'attriste ; la couleur générale de ses idées s'assombrit ;
-il devient raisonnable, c'est-à-dire moins enfant
-qu'il ne faudrait et moins porté aux jeux de son
-âge. L'infâme avait le c&oelig;ur trop foncièrement paternel
-pour que le moindre symptôme de langueur
-ne lui sautât point à la vue ; il embrassa d'un seul
-coup d'&oelig;il le mal et le remède, mais le remède
-était hors de portée : où trouver des compagnes pour
-Émilie et des camarades pour Léon? Dans cette
-multitude de petits sauvages qui grouillait aux portes
-de l'usine? ou parmi ces jeunes citadins à l'esprit
-vif, à la langue déliée, qui attrapent les secrets au
-vol comme des mouches, et publient en sortant de
-chez vous le fait, le mot, le nom compromettant
-qu'on se tuait à cacher? Jean-Pierre ne pouvait
-pourtant pas enseigner le mensonge à ses enfants,
-les instruire à cacher leur nom et à répondre que
-leur mère était morte. Il lui coûtait déjà de les
-tromper eux-mêmes et d'expliquer par de mauvais
-prétextes l'absence illimitée de Mme Gautripon. Il
-s'en tint finalement à la moins sotte raison qu'il eût
-trouvée, et répondit à toutes les demandes que sa
-femme vivait aux eaux pour cause de santé.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais, disait le petit Léon, quand nous étions là-bas,
-elle n'avait pas du tout l'air malade.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, ajoutait la petite Émilie, comment toi,
-qui es la bonté même, ne vas-tu jamais la voir?&nbsp;»</p>
-
-<p>En dépit de tous les <i>mais</i>, le père et les enfants
-vécurent bien heureux pendant une année et demie.
-Un jour que le caissier s'était absenté pour affaire, il
-trouva sa maison moins paisible que de coutume.
-Les enfants accoururent au-devant de lui en criant
-à tue-tête :</p>
-
-<p>«&nbsp;Maman est guérie! maman est revenue!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et les trois innocents le tirèrent par sa redingote
-jusqu'au salon, où Mme Gautripon l'attendait.</p>
-
-<p>Elle se leva fort émue et tremblante et fit le geste
-de tomber aux genoux de son mari.</p>
-
-<p>«&nbsp;Observez-vous! lui dit Jean Pierre à demi-voix,
-et ayons l'air de nous embrasser, coûte que coûte.&nbsp;»</p>
-
-<p>Non-seulement elle ne se fit pas prier, mais elle
-le baisa de franc jeu sur les deux joues. On échangea
-des riens durant quelques minutes, puis le père
-envoya les enfants dans sa chambre, ferma soigneusement
-les portes et revint en disant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Quel est le nouveau caprice qui vous amène ici?</p>
-
-<p>&mdash; Un épouvantable malheur. M. Bréchot ne
-m'aime plus!</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que ça me fait?</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous ne comprenez donc pas? Il m'a
-cruellement abandonnée ; il est parti pour la Russie
-sans même me dire adieu, enlevant&hellip; je me trompe&hellip;
-enlevé par une horrible danseuse allemande! Oh!
-cette Behringen! avec ses pieds en tartine et ses
-jambes en balustres!</p>
-
-<p>&mdash; J'entends bien ; mais quel est le service que
-vous réclamez de moi? Espérez-vous que je vais
-partir pour la Russie, faire honte à M. Bréchot de
-son manque de goût et le ramener au bercail dont
-vous êtes la brebis blanche? Vous m'avez fait jouer
-bien des rôles, mais je vous déclare d'avance que je
-n'apprendrai jamais celui-là.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! j'ai de la dignité, moi aussi. Je ne l'aime
-plus, monsieur ; je le déteste!</p>
-
-<p>&mdash; Vous en avez le droit ; seulement rappelez-vous
-de temps à autre qu'il est le père de vos enfants.</p>
-
-<p>&mdash; Quel père! Il s'est ruiné au jeu! Il nous a dépouillés,
-monsieur! Mes diamants, mes émeraudes,
-tout a fondu entre ses mains. Je reste seule au
-monde avec quelques haillons de robes et quelques
-bijoux sans valeur!</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi le laissiez-vous jouer?</p>
-
-<p>&mdash; Il aimait le jeu par-dessus tout ; je ne venais
-qu'ensuite.</p>
-
-<p>&mdash; Il fallait prendre plus d'empire sur lui.</p>
-
-<p>&mdash; Ai-je rien négligé? Vous qui nous avez vus,
-dites si je n'étais pas le modèle des femmes aimantes?</p>
-
-<p>&mdash; Je m'y connais bien peu, n'ayant jamais été
-aimé.</p>
-
-<p>&mdash; Mais du moins vous connaissez les lois et la
-justice! A-t-il le droit de nous traiter comme il le
-fait, de laisser une femme et trois enfants sur la
-paille, après tous les millions qu'il nous avait promis?
-Un avocat lui donnerait-il raison dans cette
-odieuse conduite?</p>
-
-<p>&mdash; Les avocats ne donnent jamais tort à leurs
-clients ; mais si vous parlez des juges, je vous réponds
-qu'en cette affaire ils seraient tous avec Bréchot.
-Si vous vouliez avoir la loi pour vous, ma pauvre
-enfant, il fallait vous y prendre plus tôt. Vous
-lui donnez un croc-en-jambe à votre première rencontre,
-et vous voulez qu'elle emboîte le pas derrière
-vous pour vous aider et vous servir!</p>
-
-<p>&mdash; J'aurais dû le laisser tuer à Bade par cet Américain
-qui m'écrivait!</p>
-
-<p>&mdash; Ceci, madame, n'est pas un sentiment de
-femme blonde. Ajoutez que, s'il était mort, il n'en
-serait pas moins perdu pour vous.</p>
-
-<p>&mdash; Mais l'honneur serait sauf.</p>
-
-<p>&mdash; L'honneur! Ne parlez pas de cette chose-là, je
-vous en prie.</p>
-
-<p>&mdash; Courage! écrasez-moi, comme si je n'étais pas
-suffisamment à plaindre!</p>
-
-<p>&mdash; Mais aussi quel aplomb vous avez de vouloir
-être plainte par moi! Je comprends que vous demandiez
-des consolations à Dieu, au pape et même
-au sultan de Constantinople ; mais demander que
-votre mari pleure avec vous la trahison de votre
-amant, c'est supposer l'homme plus bête ou plus
-ange que la nature ne l'a fait.</p>
-
-<p>&mdash; Pardonnez-moi : vous avez raison ; j'étais folle.
-Avec tout cela, que voulez-vous que je devienne?</p>
-
-<p>&mdash; Ce qu'il vous plaira.</p>
-
-<p>&mdash; C'est votre dernier mot? Eh bien! je m'en vais
-à Paris.</p>
-
-<p>&mdash; Le train direct vous y met en cinq heures ;
-mais pourquoi Paris plutôt que Rouen, Tours ou
-Poitiers?</p>
-
-<p>&mdash; Parce que je n'ai plus de ressources&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et que la vie y coûte moins cher qu'en province?
-C'est parfait. Entre nous, qu'est-ce qui vous
-reste?</p>
-
-<p>&mdash; Mes douze cents francs de rente et mon travail
-d'aiguille.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens! c'est vrai, la tapisserie! Je l'avais oubliée ;
-mais vous-même, vous en avez perdu l'habitude
-à coup sûr.</p>
-
-<p>&mdash; Je m'y remettrai.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce que ça vous rapportait par mois
-dans le temps?</p>
-
-<p>&mdash; Vingt francs, quelquefois trente.</p>
-
-<p>&mdash; Soit vingt-cinq en moyenne. Eh bien! vous
-comptez vivre un an sur la somme que vous dépensiez
-jadis en une demi-journée?</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi pas?</p>
-
-<p>&mdash; Ceci, madame, est trop beau pour être sincère.</p>
-
-<p>&mdash; En autres termes, je vais à Paris pour me
-vendre?</p>
-
-<p>&mdash; Non, mais je trouve qu'en y allant vous livrez
-beaucoup au hasard. Or vous portez mon nom, celui
-de trois enfants que j'élève et que j'aime.</p>
-
-<p>&mdash; Ils ont du bonheur, eux!</p>
-
-<p>&mdash; Je leur rends ce qu'ils m'ont donné. Ils sont
-charmants pour moi, ces pauvres petits.</p>
-
-<p>&mdash; Et moi, j'ai toujours été atroce, n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash; C'est peut-être beaucoup dire. Je ne vous reproche
-plus rien.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! pourquoi ne suis-je pas morte?</p>
-
-<p>&mdash; C'est ma faute, et je m'en suis confessé assez
-souvent pour qu'elle me soit pardonnée.</p>
-
-<p>&mdash; Comme s'il y avait du pardon ici-bas!</p>
-
-<p>&mdash; Quelquefois, pour ceux qui se repentent.</p>
-
-<p>&mdash; Me pardonneriez-vous, à moi, si je me repentais?</p>
-
-<p>&mdash; C'est selon le sens qu'on donne au verbe pardonner.</p>
-
-<p>&mdash; Seriez-vous clément et doux pour la pauvre
-créature déchue? Lui tendriez-vous les deux mains
-comme Jésus à la femme adultère?</p>
-
-<p>&mdash; Tiens! vous avez eu vent de cette anecdote?</p>
-
-<p>&mdash; Et pour qui donc l'Évangile a-t-il été écrit,
-sinon pour les malheureux et les coupables? Vous
-me jugez bien durement, monsieur, et vous me
-croyez plus bas tombée que je ne suis.</p>
-
-<p>&mdash; C'est que vous ne vous êtes montrée à moi que
-sous les mauvais côtés ; mais, s'il y a par hasard un
-peu de bon, je suis prêt à vous rendre justice.
-Voyons : si j'ai bien compris le sens de votre visite,
-vous êtes à peu près décidée, faute de mieux, à
-réintégrer le domicile conjugal?</p>
-
-<p>&mdash; Je sais que vous ne me devez rien, mais&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Détrompez-vous! je dois vous recevoir chez
-moi, comme vous devez me tenir compagnie jusqu'à
-ce que mort s'ensuive. Si je vous fermais ma porte
-au nez, vous auriez le droit de la faire ouvrir par le
-commissaire de police. Et moi, quand vous vous
-promeniez à cent lieues d'ici, j'avais le droit de vous
-prier à souper par l'entremise des gendarmes. Je n'en
-ai pas abusé, c'est une justice qu'il faut me rendre ;
-mais rien ne vous oblige à payer de retour ma noblesse
-ou ma faiblesse, nous ne sommes pas légalement
-séparés, vous êtes donc légalement chez vous,
-ôtez votre chapeau ; mais je vous avertis que vous
-vous appelez Mme Jean-Pierre, que nous avons
-deux mille écus d'appointements pour tout potage,
-que nous n'allons pas dans le monde, que nous
-ne recevons pas de visites, la nuit surtout, et
-qu'un homme, quel qu'il fût, exposerait sa vie en
-venant vous parler sans ma permission. Est-ce entendu?&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle répondit par une explosion de joie et de reconnaissance.</p>
-
-<p>«&nbsp;Vous êtes bon! vous êtes grand! vous me rajeunissez
-de dix années ; vous me ramenez à notre
-petit nid de la rue de Courcelles, et cette fois, grâce
-à Dieu, il n'y a plus personne entre nous!&nbsp;» En
-même temps elle ouvrit les bras.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! pardon, dit Jean-Pierre, l'Évangile ne va
-pas si loin!&nbsp;»</p>
-
-<p>La créature rougit et s'excusa. Gautripon fit rentrer
-les enfants et leur dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Embrassez votre bonne mère ; elle rentre chez
-nous pour la vie!&nbsp;»</p>
-
-<p>Dans la journée, Mme Gautripon s'occupa de ses
-malles ; elle en avait dix-sept au chemin de fer. «&nbsp;Je
-m'en charge, dit l'infâme ; donnez-moi seulement le
-bulletin de bagage. Maintenant je dicte, écrivez.</p>
-
-<p>«&nbsp;Une personne qui revient à la vie honnête prie
-M. le directeur de l'assistance publique de purifier
-par un bon emploi ces tristes débris de son passé.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, dit-elle avec effroi, si je donne tout, à
-quoi ressemblerai-je?&nbsp;» Son mari lui montra par la
-fenêtre une femme de petit employé, très-simple et
-très-gentille :</p>
-
-<p>«&nbsp;Tâchez de ressembler à cette jeune dame que
-tout le monde aime et respecte ici : elle fait ses chapeaux
-et ses robes elle-même.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le sacrifice fut consommé, toutefois la belle Émilie
-ne se fit qu'un chapeau et la moitié d'une robe : le
-goût du travail ne revient pas à ceux qui l'ont perdu.
-Elle se fit habiller par Mme Rastoul, qui n'était pas
-maladroite. Les Rastoul occupaient depuis deux
-mois un poste de confiance à l'usine ; le mari était
-garde-chef des magasins avec mille écus de salaire
-et le logement, heureux, reconnaissant, dévoué
-comme un chien à l'auteur de sa fortune, et trop
-discret pour demander où son ancien teneur de
-livres avait trouvé trois enfants tout venus.</p>
-
-<p>Mme Gautripon supporta pendant près d'un an la
-vie modeste et monotone que son mari lui avait imposée.
-Elle ne rendit aucun service, elle resta fidèle
-à son dés&oelig;uvrement au milieu d'une population
-laborieuse qui comptait maintenant mille individus
-des deux sexes ; mais elle sut se tenir et ne point
-faire parler d'elle. On aurait dit qu'après les agitations
-de sa vie elle éprouvait un insatiable besoin de
-repos. Elle se levait tard, s'habillait rarement, sortait
-à peine et lisait en robe de chambre tous les
-romans que le cabinet littéraire put lui fournir. De
-temps en temps, ce petit être aplati et moulu semblait
-reprendre un semblant de ressort : il y eut des
-semaines de coquetterie où elle battit en brèche le
-c&oelig;ur imprenable de son mari. Mais Jean-Pierre
-était si tranquille, il poursuivait si stoïquement les
-travaux de son métier et l'éducation des enfants,
-que madame abandonnait bientôt la partie et se
-replongeait dans les livres. Le travail paresseux de
-la lecture alternait avec le sommeil, et les romans
-comme les songes lui rendaient quelque vaine image
-des splendeurs, des amours et des plaisirs qui lui
-manquaient. Son mari l'observait du coin de l'&oelig;il,
-et sondait avec une curiosité philosophique le vide
-de cette âme. Le soir venu, l'infâme se disait en
-regagnant sa chambre : Voilà encore une journée
-où la pauvre diablesse n'a pas fait de mal ; mais je
-veux être grillé comme un marron si elle a marché
-d'un pas vers le bien. Elle fait de la sagesse comme
-là-bas nos ouvrières font du fil, pour payer son logement
-et sa nourriture, sans prendre plus de goût
-à ce métier-là qu'à tout autre. Est-il donc impossible
-de revenir au bien quand on en est sorti?</p>
-
-<p>Lorsqu'il avait été en butte à quelques agaceries,
-il levait les épaules et disait plus tristement encore :
-O nature!</p>
-
-<p>Cependant, comme il avait le calme, la sécurité,
-la considération et une forte dose de bonheur paternel,
-il attendait avec patience les premières rides
-de madame et les premières moustaches de Léon ;
-mais il était écrit que dans cette existence il y aurait
-toujours une porte ouverte au malheur.</p>
-
-<p>Un soir de mai, M. Jean-Pierre et sa famille venaient
-de terminer leur repas frugal ; le père levait
-les stores de toile peinte qui fermaient la salle à
-manger : il s'arrêta, poussa un cri de surprise et de
-colère et sauta dans la cour. L'indolente Émilie accourut
-lentement pour voir ce qui arrivait ; elle n'aperçut
-que le dos de son mari et quatre bras qui
-gesticulaient au seuil de la porte charretière ; au
-même instant, tout disparut, et la belle n'eut pas le
-temps de reconnaître son Bréchot.</p>
-
-<p>C'était bien lui, frais, blanc et rose, plus jeune et
-plus joli que jamais. Sa toilette était celle d'un <i lang="en" xml:lang="en">gentleman</i>
-élégant et riche ; l'éclat de ses yeux et certain
-bredouillement bien connu de Jean-Pierre disaient
-qu'il n'avait pas jeûné.</p>
-
-<p>Gautripon tomba sur lui comme une avalanche,
-l'enveloppa comme une trombe et l'emporta hors de
-l'usine comme l'orage emporte un fétu.</p>
-
-<p>«&nbsp;Réponds! réponds! lui cria-t-il ; que viens-tu
-chercher ici?</p>
-
-<p>&mdash; Mon pardon.</p>
-
-<p>&mdash; Je te pardonne à la condition que tu t'en iras
-tout de suite.</p>
-
-<p>&mdash; Mais elle! si tu savais! Je suis un fier gredin,
-va! Je l'ai plantée là sans vergogne un jour que
-nous avions dix-huit personnes à déjeuner. Je veux
-savoir comment il a fini, ce malheureux déjeuner,
-le sais-tu, toi?</p>
-
-<p>&mdash; Je m'en moque!</p>
-
-<p>&mdash; Ta parole? Eh bien! moi aussi. Bah! mais elle!
-Parle-moi donc! Va-t-elle toujours bien? Est-elle
-toujours aussi jolie? Se souvient-elle de moi?&hellip; Ah
-çà! Jean-Pierre, j'aime à croire que tu as eu soin de
-mes enfants! Combien m'en reste-t-il?</p>
-
-<p>&mdash; Il t'en reste trois de plus que tu n'en mérites ;
-c'est pourquoi tu vas déguerpir à l'instant, sans les
-voir&hellip; Tu les laissais traîner, tes enfants, je les ai
-ramassés&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'étais dans le malheur, et moi je ne peux pas
-voir souffrir ceux que j'aime! Maintenant j'ai de l'argent ;
-les Russes m'ont payé. Tu ne connais pas
-l'empereur de Russie? Voilà un homme! Ses roubles
-m'ont porté bonheur ; j'ai fait sauter deux banques.
-Si tu n'as jamais vu un joueur qui a fait sauter
-deux banques, regarde ton ami.</p>
-
-<p>&mdash; Tu n'es plus mon ami, et je t'ai assez vu.
-Bonsoir, adieu, et tâche d'oublier le chemin de ma
-maison.</p>
-
-<p>&mdash; Eh mais! savez-vous, monsieur Gautripon, que
-vous le prenez bien haut?</p>
-
-<p>&mdash; Je le prends comme il me plaît, et si vous
-n'êtes pas content, libre à vous de retourner à votre
-auberge.</p>
-
-<p>&mdash; Une auberge! l'<i>Hôtel d'Europe</i>, où j'ai dîné
-comme chez les dieux! Ah! Jean-Pierre! tu t'égares!
-tu as perdu la notion du bien et du mal. Est-ce
-que tu boirais maintenant? Il faudrait me le dire,
-parce qu'alors&hellip; oui alors&hellip; nous boirions ensemble,
-mon vieux.&nbsp;»</p>
-
-<p>En même temps, il fit le geste d'embrasser l'infâme,
-qui reçut en plein visage un souffle alcoolique.
-Gautripon fit un haut-le-c&oelig;ur ; mais, surmontant
-aussitôt son dégoût, il saisit le Bréchot par
-les épaules, le regarda entre deux yeux, et lui dit
-d'un ton net et résolu :</p>
-
-<p>«&nbsp;Tu rouleras tout seul sur cette pente funeste,
-viveur, buveur et joueur que tu es! Les enfants
-sont à moi, et si je n'ai pas le pouvoir de retirer ton
-sang de leurs veines, je saurai du moins écarter de
-leurs yeux ton détestable exemple. Va-t'en, et souviens-toi
-que, si tu tentais encore de franchir cette
-porte, tu aurais affaire non plus à un seul homme
-trop bon et trop miséricordieux, mais à un peuple
-de mille personnes qui, sur mon premier signe, te
-mettrait en lambeaux.&nbsp;»</p>
-
-<p>Là-dessus, il repoussa Bréchot, qui perdit l'équilibre,
-et il se dirigea sur Rastoul, qui se tenait en
-observation tout près de là.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon ami, lui dit-il, vous avez vu ce monsieur-là?
-C'est un fou dangereux, je vous le recommande.</p>
-
-<p>&mdash; L'empoignerai-je, monsieur?</p>
-
-<p>&mdash; Empêchez-le seulement d'entrer chez nous.</p>
-
-<p>&mdash; Compris&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Léon, malgré la colère qui lui faisait une seconde
-ivresse, ne donna pas du front contre le dévouement
-de Rastoul. Il se laissa promener par son humeur
-vagabonde, rentra dans la ville, en sortit, fuma plusieurs
-cigares, essaya de souper, querella les passants,
-battit les chiens, frappa aux portes, cassa des
-vitres et répéta cent fois entre ses dents :</p>
-
-<p>«&nbsp;Imbécile! Ta femme est ma femme, tes enfants
-mes enfants, et chez toi c'est chez moi!&nbsp;»</p>
-
-<p>Vers minuit, il commençait à mettre un air sur
-ces gracieuses paroles, et il éprouva le besoin de les
-chanter à Gautripon. Cette lucidité spéciale qui fait
-voir l'invisible aux ivrognes, en leur cachant les
-tas de boue et les ruisseaux, le ramena jusqu'aux
-<i>Trois-Croix</i>. La porte était bien close et le mur d'enceinte
-assez haut ; cependant, à l'aide d'un arbre
-voisin et de ses talents gymnastiques, il atteignit une
-crête inhospitalière où les fonds de bouteille sertis
-dans le mortier lui firent un médiocre accueil. L'idée
-fixe qui le possédait tint bon contre les écorchures,
-mais il vit ou crut voir dans la cour de l'usine un
-colosse tout noir, armé d'un fusil à deux coups. Il
-eut la vague perception d'une ligne droite déterminée
-par trois points dont le deuxième était le guidon
-de l'arme et le troisième sa propre tête. L'instinct
-de conservation le poussa à se jeter en arrière,
-et il le fit si précipitamment qu'au lieu de rencontrer
-le gros arbre, son complice, il fit un long voyage
-dans le vide. Cela dura tout près d'une seconde,
-et comme la pensée se meut plus vite que les corps
-graves, il eut le temps de faire un certain nombre
-de réflexions. Par exemple, il comprit comment on
-avait pu diviser la seconde en soixante tierces, car
-avant de toucher la terre il aurait eu le temps,
-croyait-il, de compter au moins jusqu'à cent. Puis il
-se demanda si ce voyage aérien durerait éternellement ;
-puis il se prit à regretter qu'on ne pût le prolonger
-à l'infini ; une bouffée de Beaumarchais lui
-traversa la mémoire ; il se rappela vaguement un mot
-de Figaro qui avait trait à son affaire ; puis il cessa
-de penser, ou plutôt ses pensées s'envolèrent, la cage
-qui les enfermait s'étant ouverte au contact du sol.</p>
-
-<p>En cette occasion, Bréchot se montra plus discret
-qu'il ne l'avait été de toute sa vie : il ne dit mot.
-Les ouvriers le virent au matin si tranquille qu'à
-première vue ils le jugèrent plus que malade. On le
-porta néanmoins à l'hôpital, et les journaux du Nord
-annoncèrent le lendemain qu'un homme de trente à
-trente-cinq ans, bien couvert et porteur de divers
-papiers au nom de Léon Bréchot, avait été trouvé
-au pied du mur de la florissante usine des Trois-Croix.
-«&nbsp;La présence de valeurs importantes dans
-ses poches exclut l'idée d'un crime ; l'absence de
-toute arme ne permet pas de supposer un suicide ;
-quelques traces de dégradation visibles au sommet
-du mur feraient croire à un accident ; il a la tête
-fendue ; on désespère de le sauver, et la justice informe.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ces quelques lignes éveillèrent divers échos,
-selon l'usage. Tandis que l'<i>Hôtel d'Europe</i> faisait
-enterrer son riche voyageur, plusieurs habitants de
-Lille se rappelaient MM. Bréchot père et fils, qu'ils
-avaient vus ensemble plus de vingt fois sur les travaux
-du chemin de fer. Les petits journaux de Paris
-évoquaient les mille souvenirs que Léon avait semés
-par la ville ; ils ne se privaient pas de conter la mystérieuse
-aventure qui avait motivé son éclipse trois
-ans plus tôt ; ils citaient en toutes lettres le nom et
-les prénoms de l'infâme et introuvable Jean-Pierre
-Gautripon. Ces informations, renvoyées en province,
-attirèrent les yeux sur l'usine des <i>Trois-Croix</i> ; les
-malins bourgeois de Lille s'avisèrent logiquement
-que le jeune homme n'avait pas escaladé un mur à
-minuit pour admirer le paysage ; on dénombra les
-jolies femmes de l'usine, et l'on n'en trouva qu'une.
-Elle avait justement un mari qui se cachait sous le
-pseudonyme assez transparent de Jean-Pierre. L'ex-filateur
-Delbrin, qui avait fait faillite, exerçait la profession
-de courtier d'assurance ; à ce titre, il s'était
-présenté de nouveau chez Jean-Pierre, qui de nouveau
-l'avait éconduit : il croyait donc avoir un double
-affront à venger. Il saisit le moment où le pauvre
-homme, distrait par ses émotions, passait devant le
-café Bourgard, et il lui cria : Gautripon!&hellip; L'autre,
-sans y penser, tourna la tête ; plus de vingt dés&oelig;uvrés
-enregistrèrent ce mouvement comme un aveu.</p>
-
-<p>Tous ceux qui se croyaient menacés par la concurrence
-triomphale des <i>Trois-Croix</i> se liguèrent
-contre le mari d'Émilie ; on mit en fermentation les
-ateliers voisins ; il y eut un commencement de charivari,
-interrompu par le bâton de Rastoul et de
-quelques braves qui faillirent y laisser leur peau.
-Mme Gautripon ne savait rien, Jean-Pierre y avait
-mis bon ordre ; mais la première fois qu'il relâcha
-sa surveillance, elle reçut dix lettres anonymes d'un
-coup. Le tapage fut tel et retentit si loin que M. Dempoque
-et son neveu Fusti accoururent à la rescousse.
-On tint conseil, et Jean-Pierre tout le premier décida
-qu'il fallait s'éloigner.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mes bons amis, dit-il, je me suis sauvé de Paris
-pour n'être plus infâme, mais Lille n'est pas assez
-loin&hellip; Allons! il faut quitter la place et chercher un
-pays, s'il en reste, où le bruit de mon infamie ne
-soit pas encore arrivé. Monsieur Dempoque, avez-vous
-toujours cette terre de Naples qui vous rapportait
-si peu?</p>
-
-<p>&mdash; Hélas! oui ; mais vous n'y songez pas! C'est en
-Calabre, bien au delà de Salerne, un vrai pays de
-sauvages!</p>
-
-<p>&mdash; Tant mieux. J'ai moins peur des sauvages que
-des civilisés. On devient trop vertueux en France,
-voyez-vous!</p>
-
-<p>&mdash; Mais vous ne savez pas l'italien?</p>
-
-<p>&mdash; Que si!</p>
-
-<p>&mdash; L'italien du Tasse peut-être, mais là-bas ils
-parlent un patois mélangé d'espagnol.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'à cela ne tienne! je sais l'espagnol aussi.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous l'avais bien dit, mon oncle : il sait tout!</p>
-
-<p>&mdash; L'agriculture aussi peut-être?</p>
-
-<p>&mdash; En pratique? non, monsieur, mais je la connais
-un peu théoriquement, comme autrefois la filature.</p>
-
-<p>&mdash; Peste! cela serait trop beau&hellip; Et vous auriez
-la fantaisie de remplacer mon intendant?</p>
-
-<p>&mdash; J'aimerais mieux vous servir de métayer, si
-vous n'aviez pas peur de me prendre à l'essai.</p>
-
-<p>&mdash; Puisque vous savez tout, mon pauvre enfant,
-vous devez savoir que je vous estime autant que je
-vous aime. Allez-vous-en à Castelmonte, c'est le nom
-de ma bicoque ; voyez ce qu'on en peut tirer, et
-adressez-moi vos conditions par la poste : elles sont
-acceptées dès aujourd'hui. S'il y a quelques avances
-à faire, dites-le : vous avez tellement arrondi ma
-fortune que j'aurais mauvaise grâce à compter avec
-vous.</p>
-
-<p>&mdash; Mon cher oncle, interrompit Charles Fusti, je
-ne suis qu'un pauvre commis principal, mais je parie
-ce que vous voudrez qu'à Castelmonte il vous ruinera
-de la même façon qu'aux <i>Trois-Croix</i>!&nbsp;»</p>
-
-<p>A quinze jours de là, le paquebot des messageries
-débarqua sur le quai de Naples une famille française
-que personne n'attendait, que personne ne reconnut,
-que les oisifs du port remarquèrent fort peu malgré
-les grâces vaporeuses de la mère et la beauté vraiment
-rare des trois enfants. Le père était un homme
-d'environ trente-cinq ans, svelte et droit, d'une physionomie
-intelligente et résolue, mais il avait les
-cheveux presque tout blancs ; ses six dernières
-années comptaient double.</p>
-
-<p>La ville la plus remuante de l'Europe semblait
-encore plus surexcitée qu'à l'ordinaire : un roi terrible
-venait de mourir, un jeune homme inconnu
-lui succédait ; tout un monde d'ambitions, d'utopies,
-de rancunes, d'aspirations et de séditions fermentait
-autour de ce trône, qu'on voyait trembler sur sa
-base. Nos voyageurs traversèrent ce grand remue-ménage
-sans s'émouvoir de rien, comme on passe
-un torrent sur un pont. Le chef de la petite colonie
-laissa son monde et ses bagages à l'auberge, et se
-mit en quête d'un voiturin qu'il ne trouva pas sans
-peine. Le lendemain, il couchait à Salerne, et le
-quatrième jour il arrivait par des chemins affreux à
-ce joli petit village de Castelmonte, où il comptait
-vivre et mourir.</p>
-
-<p>Jamais le pauvre Gautripon n'avait rien vu de pareil,
-même en rêve. La voiture venait de dépasser la
-petite garnison d'Acquanera, occupée par soixante
-hommes de pied ; on avait pris un guide et trois
-chevaux de renfort, et depuis une bonne heure on
-gravissait, entre deux murs de rocher nu, une route
-indignement ravinée, quand tout à coup l'horizon
-s'ouvrit comme un décor de féerie et laissa voir
-une véritable oasis. C'était une large terrasse carrément
-assise à mi-côte. Un palais contemporain de
-Versailles se dessinait au premier plan ; sur la droite
-et sur la gauche, on voyait fuir au loin des avenues
-séculaires ; on découvrait au fond un parc épais et
-sombre comme les bois sacrés de l'antique Italie. La
-terrasse du château descendait en pente douce jusqu'à
-une sorte de rempart naturel étayé d'énormes
-contre-forts, entre lesquels s'échappaient trois cascades
-écumantes.</p>
-
-<p>La montagne était haute et fière ; au-dessus du
-château, les vignes et les champs d'oliviers s'élevaient
-par étages jusqu'à la lisière d'un vieux bois
-de chênes-liéges qui couronnait tout. Sur les pentes
-inférieures, on devinait sans les distinguer cent cultures
-de toute sorte où l'eau des trois cascades,
-savamment distribuée, serpentait en filets d'argent.</p>
-
-<p>A ce spectacle, les enfants s'égosillaient en cris
-d'admiration, la rêveuse Émilie secouait sa torpeur ;
-Gautripon se frottait les yeux : il lui semblait impossible
-que le destin, son infatigable ennemi, lui réservât
-ce paradis terrestre.</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est bien là Castelmonte? demanda-t-il au guide
-qui courait nu-pieds le long du voiturin.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, Excellence.</p>
-
-<p>&mdash; Mais le village?</p>
-
-<p>&mdash; Vous le verrez quand nous y serons ; il est autour
-du palais.</p>
-
-<p>&mdash; Et ce palais, à qui est-il?</p>
-
-<p>&mdash; Au seigneur.</p>
-
-<p>&mdash; Quel seigneur?</p>
-
-<p>&mdash; On ne le connaît pas ; c'est le comte de Fusti
-ou un autre.</p>
-
-<p>&mdash; Mais qui est-ce qui habite là dedans?</p>
-
-<p>&mdash; L'intendant, don Angelone.</p>
-
-<p>&mdash; C'est incroyable ; nous serions là chez nous?
-Enfin, fouette cocher! Nous verrons bien.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ils cheminèrent encore une bonne heure avant
-d'atteindre le but qu'ils croyaient toucher du doigt.
-L'air était d'une transparence et d'une élasticité
-merveilleuses ; on voyait un troupeau de chèvres à
-deux lieues, sur une autre montagne aux flancs décharnés,
-et l'on entendait sonner leurs clochettes. La
-route était toujours mauvaise, comme celles qui
-n'ont d'autres cantonniers que le vent, la pluie et le
-soleil ; mais elle avait été savamment conduite à
-mi-côte par les ingénieurs français de 1807. Une
-inscription mal effacée laissait encore apercevoir
-les noms de Joseph Bonaparte et de Miot de
-Melito.</p>
-
-<p>On atteignit enfin deux pavillons majestueux,
-mais ruinés et sans toiture, qui avaient dû former la
-grande avenue. Huit rangs de vieux ormes noueux
-s'alignaient à droite et à gauche. D'un côté, le regard
-s'échappait sur une admirable vallée, de l'autre on
-voyait une ligne de petites maisons uniformes dont
-chacune portait l'écusson des Fusti, deux bâtons
-(<i lang="la" xml:lang="la">fustes</i>) d'argent sur champ de gueules et la devise
-<i lang="la" xml:lang="la">hostibus</i>! Quelques femmes, entourées d'une multitude
-d'enfants, prenaient le frais sur leurs portes ;
-on rencontra cinq ou six paysans de bonne mine
-qui revenaient des champs, la pioche sur l'épaule,
-un bouquet de roses au chapeau.</p>
-
-<p>Le voiturin s'arrêta sur la terrasse devant un
-portail magnifique où trente bêtes à cornes défilaient
-pour le moment sous l'&oelig;il d'un jeune bouvier à
-cheval. Gautripon s'aperçut alors que les fenêtres
-du palais étaient toutes fermées par des volets, ou
-complétement ouvertes, sans vitres ni châssis. La
-cour intérieure n'avait rien de remarquable que
-deux énormes tas de fumier et un jet d'eau sans eau
-dans une grande vasque de marbre. Le guide, le
-cocher, Gautripon, les enfants, s'éparpillèrent à la
-recherche de l'intendant, qui ne se montrait pas.
-Jean-Pierre entra de plain-pied dans une immense
-salle peinte à fresque, où il y avait pour tout meuble
-un établi de menuisier. Il fut bientôt rejoint par le
-guide, qui s'était fait mener par le pâtre au domicile
-de l'intendant. Tout le monde s'y porta ; c'était une
-agréable maisonnette tapissée de jasmins et de passiflores ;
-elle avait dû servir à quelque jardinier
-avant la décadence du château.</p>
-
-<p>Don Angelone, au bruit, sortit de sa retraite, la
-serviette autour du cou et la bouche encore pleine.
-Il se confondit en excuses, en révérences et en étonnements.
-Gautripon ne lui était annoncé que de la
-veille, et il ne l'attendait pas avant un mois ou deux.
-Cet homme était une façon de Polichinelle napolitain,
-bouffi de farineux, luisant, souriant, impudent
-et plein d'esprit sous son masque grotesque. Sa favorite,
-un vrai tendron comme on en voit dans les
-contes de la Fontaine, allongea la table en un tour
-de main ; une vieille cuisinière barbue apporta coup
-sur coup six écuelles de pâtes et de viandes, dont
-une brigade de maçons se fût contentée. Une énorme
-fiasque de vin noir sortit de terre comme par miracle,
-on apporta des chaises, et le gros vieux fripon
-comique rendit, le verre en main, ses comptes
-effrontés.</p>
-
-<p>Il avait pris pour devise : rien d'inutile. Réfugié
-dans cet aimable pavillon, il laissa le palais se délabrer
-tant qu'il voulut. D'ailleurs le bâtiment était
-tel que, pour l'entretenir en bon état, il eût fallu
-deux fortunes princières. La décadence datait d'un
-siècle et plus ; le dernier seigneur de Castelmonte
-n'était qu'un arrière petit bâtard de l'illustre famille
-qui gagna ses éperons aux Vêpres siciliennes
-en assommant sous le bâton quatorze chevaliers
-angevins. Ce Fusti, bisaïeul du jeune surnuméraire,
-fit fortune dans la banque, racheta le domaine et s'y
-ruina aux trois quarts en voulant restaurer sa toiture.
-Maître Angelone n'était pas homme à dépenser
-un sou pour la gloire : il aimait mieux ruiner son
-prochain que lui-même, eh! eh! et le faquin s'en
-vantait plaisamment.</p>
-
-<p>«&nbsp;Je vous plains d'arriver après moi, disait-il à
-Jean-Pierre ; il n'y a plus que des os à ronger. Les
-baux de nos fermiers ont encore dix ans à courir en
-moyenne ; ils rapportent en tout cinq ou six mille
-francs que j'ai toujours payés rubis sur l'ongle à
-M. Dempoque. Quant à la réserve des bois, vignes
-et pâturages que j'exploite par moi-même, j'en ai
-tiré ce que j'ai pu, le sol est épuisé, vous n'y trouverez
-rien à frire. Avouez franchement que j'aurais
-été fou de faire le généreux. M'en aurait-on su gré?
-L'aurait-on cru? Le maître de céans n'est ni mon
-ami ni mon concitoyen ; je ne l'ai jamais vu, je sais
-seulement qu'il est riche, et qu'il me traite comme
-un chien lorsqu'il me fait l'honneur de m'écrire. Si
-j'avais pris ses intérêts contre les miens, il aurait le
-droit de me faire enfermer!</p>
-
-<p>&mdash; Mais, reprit froidement Jean-Pierre, pourquoi
-gardiez-vous votre place, s'il n'y avait plus rien à
-prendre?</p>
-
-<p>&mdash; Eh! l'habitude! On s'acoquine à ce chien de
-pays ; mais ma fortune est faite : j'ai gagné en vingt-quatre
-ans de quoi acheter Castelmonte, si je voulais.
-Tout bien délibéré, j'irai manger mes revenus
-à Naples. C'est le pays de la vraie cuisine, monsieur.
-Sans compter que j'y ai mes deux fils honorablement
-établis, l'aîné dans la douane, le cadet dans
-la police. Ah! ah!&nbsp;»</p>
-
-<p>Gautripon devina sous cette impudence une certaine
-inquiétude ; il se dit que l'homme le plus effronté
-n'étalait pas sa scélératesse pour le simple
-plaisir de récolter le mépris.</p>
-
-<p>«&nbsp;Si mon coquin avoue tous les méfaits que la loi
-n'a pas prévus, c'est sans doute pour en cacher
-d'autres.&nbsp;»</p>
-
-<p>En effet, quand maître Angelone eut fait le tour
-du domaine avec le nouvel occupant, lorsqu'il lui en
-eut montré les limites extrêmes, dont l'une touchait
-au communal d'Acquanera et l'autre au couvent de
-Saint-Pandolfe, lorsqu'il eut indiqué les terres qu'il
-exploitait lui-même et les champs loués aux paysans,
-Gautripon lia connaissance avec les plus anciens
-fermiers à l'insu du fripon, qui faisait lentement ses
-malles, et voici ce qu'il découvrit.</p>
-
-<p>Sur un bien de deux mille hectares, la réserve du
-propriétaire était du quart en 1835, à l'arrivée de
-don Angelone, et les trois quarts donnés à ferme se
-louaient six mille francs. Une nombreuse population
-vivait à l'aise autour du palais délabré. On respectait
-les bois, on ménageait la terre, on bénissait le
-généreux seigneur, et on lui apportait tous les ans,
-à titre de don gratuit, une dîme que l'intendant confisqua
-dès le début ; mais comme le seigneur, mieux
-renseigné, pouvait la réclamer d'un jour à l'autre,
-maître Angelone imagina de refuser la dîme, par
-grandeur, sans élever le prix des fermages : seulement
-il réduisit par degrés à l'amiable la superficie
-de chaque ferme, et sa réserve s'accrut d'autant.
-Elle s'arrondit si bien, qu'en 1859, à l'arrivée de
-M. Gautripon, c'était don Angelone qui exploitait les
-trois quarts du domaine et les fermiers qui végétaient
-misérablement sur le reste. Tous les terrains
-de première qualité avaient passé dans son empire ;
-les pentes irrigables étaient à lui, les vignes à lui,
-les mûriers et les oliviers à lui ; il faisait cultiver sa
-réserve par des mercenaires, et les colons de Castelmonte,
-parqués en terre ingrate et taxés comme
-au beau temps, émigraient à leur choix, ou travaillaient
-pour Angelone moyennant vingt sous par jour.
-Sur les cent maisons du village, on en comptait
-soixante-quatre à louer.</p>
-
-<p>Avec une prudence et une discrétion presque italiennes,
-Gautripon confessa les fermiers un à un,
-descendit aux détails, inscrivit tout, et dressa deux
-plans du domaine qui mettaient admirablement en
-saillie l'empiétement énorme de l'intendant. Lorsqu'il
-se vit armé de toutes pièces, il convoqua tous
-les hommes de Castelmonte, et fit savoir à maître
-Polichinelle qu'il eût à s'expliquer contradictoirement
-avec eux. L'accusé comparut plus mort que
-vif et tremblant d'être mis en pièces, mais Jean-Pierre
-le rassura d'un mot.</p>
-
-<p>«&nbsp;J'ai mangé le pain et le sel avec vous, lui dit-il ;
-je ne souffrirai pas qu'on vous maltraite en ma présence ;
-il me répugnerait même de vous faire condamner
-en justice, quoique les galériens de Naples
-soient de petits anges auprès de vous. Je demande
-seulement que vous rendiez de bonne grâce une
-partie de ce que vous avez volé à M. Dempoque et à
-ces braves gens-ci. On connaît approximativement
-le chiffre de vos rapines ; vous vous êtes vanté devant
-moi de pouvoir acheter Castelmonte. C'est donc
-au moins sept cent mille francs que vous emportez.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! monsieur, répondit naïvement le coquin ;
-presque tout est placé à Naples.</p>
-
-<p>&mdash; Vous déplacerez donc, s'il vous plaît, deux cent
-mille francs, moyennant quoi nous vous donnerons
-quittance.&nbsp;»</p>
-
-<p>Angelone poussa de grands cris, il invoqua pêle-mêle
-les saints du paradis et les dieux de l'Olympe,
-il jura qu'il était un homme mort ; il demanda des
-juges, il supplia M. Gautripon de lui faire couper la
-tête, et il offrit cent mille francs pour ne pas désobliger
-son bienfaiteur M. Dempoque. Gautripon
-maintenait son chiffre, et les paysans l'appuyaient ;
-cependant, pour en finir, il descendit à cent cinquante
-mille. Angelone se tut, rentra ses larmes,
-répondit au paysan par une de ces grimaces napolitaines
-qu'on ne traduirait pas en deux volumes, et
-céda.</p>
-
-<p>Les dépouilles de Polichinelle furent loyalement
-et sagement partagées ; M. Dempoque et Gautripon
-s'entendirent au premier mot. Un tiers de la somme
-se répartit entre les fermiers sous forme de bétail,
-de semences, d'instruments, d'amendements et de
-réparations diverses. Le reste fut dépensé en travaux
-d'utilité commune : on mit à neuf la route
-d'Acquanera, on rétablit et l'on multiplia les chemins
-d'exploitation ; M. Gautripon bâtit un moulin,
-un pressoir pour le vin et un autre pour l'huile ; il
-fit venir un maître d'école.</p>
-
-<p>Son premier acte avait été l'abandon des deux
-tiers de la réserve ; il déchira tous les baux signés
-par Angelone, distribua les terres aux colons moyennant
-une redevance équitable, et doubla le revenu
-des locations sans faire tort à personne. Quant aux
-cinq cents hectares qui lui restaient, il résolut de
-les cultiver lui-même et de donner ce salutaire
-exemple à ses enfants. La main-d'&oelig;uvre manquait
-un peu, comme partout ; mais lorsqu'on sut aux
-environs qu'un homme juste et bienfaisant était
-tombé du ciel dans les jardins de Castelmonte, ce
-fut à qui émigrerait vers cette terre de bénédiction ;
-le village se repeupla en six mois. Les habitants de
-ces montagnes étaient alors étrangement nomades ;
-il faut dire que le pain leur manquait presque partout.</p>
-
-<p>De la fin de mai 1859 à l'été de 1870, pendant
-une période de onze années, l'ancien maître d'étude
-de la pension Mathey, l'ancien teneur de livres des
-<i>Villes-de-Saxe</i>, l'ancien caissier des <i>Trois-Croix</i>
-continua ses habitudes de travail, d'épargne, de sobriété
-et de renoncement en tout genre. Il apprit la
-pratique d'un métier, le plus noble de tous, qu'il
-connaissait à peine en théorie, par les livres ; il appliqua
-de son mieux les préceptes des maîtres anciens
-et modernes ; il reboisa des sommets, il arrosa
-des versants, il draina des vallées ; il s'exerça à l'art
-encore si nouveau de traiter amicalement la terre,
-de ménager sa fécondité maternelle, de lui rendre ce
-qu'on lui prend, et de traire, sans l'épuiser, cette
-incomparable nourrice dont les mamelles sont partout.
-Ses efforts ne furent pas toujours récompensés ;
-il se trompa souvent, souvent il fut trompé dans ses
-calculs les plus irréprochables par l'injustice des
-éléments : la grande mère a parfois des caprices de
-maîtresse ; il faut souffrir et persévérer en culture
-comme en amour. En fin dernière, il eut le droit de
-se féliciter et de dire : J'ai réussi. Dans cette longue
-collaboration avec la nature, il créa plus de biens
-utiles que cent hommes n'en auraient pu consommer
-en cent ans. Il fit du blé, du vin, des fruits, de
-l'huile, de la laine, et une infinité de bonnes choses
-que les poëtes et les philosophes dédaignent en paroles,
-quoiqu'ils ne sachent guère s'en passer ; mais
-surtout il fit des heureux, et ce fut le plus beau de
-sa gloire. Le peuple de paysans grossiers qui l'entourait
-s'éprit pour lui d'un sentiment filial : pour
-un rien, les vieillards de soixante-dix ans l'auraient
-appelé leur père. On lui savait peut-être moins gré
-de ses services que de l'ineffable bonté qui les assaisonnait.
-Les services ont besoin de se faire pardonner en ce bas monde.</p>
-
-<p>Entre tous les heureux qu'il fit, les trois enfants
-de sa tendresse marchaient de front au premier
-rang, comme on pense. Aucun d'eux ne regretta les
-dorures de l'hôtel Gautripon : ils avaient bien d'autres
-richesses sous les yeux et des splendeurs autrement
-royales. Le parc n'était rien moins qu'un petit
-Versailles ébouriffé, plein de mystères et d'imprévu,
-fait pour donner carrière à l'imagination la plus
-calme et peupler de souvenirs charmants la plus indolente
-mémoire. Oh! ces grottes tapissées de cyclamens,
-de violettes et de pervenches! ces cavernes
-en rocaille où les arbustes pâles avaient poussé, et
-ces gros chênes où le temps avait creusé des cavernes!
-Et les statues de marbre blanc drapées de
-mousse verte, et les vieux murs pailletés d'or au
-printemps par un million de giroflées! et les grands
-orangers qui laissaient pleuvoir leurs fruits sur ces
-petites têtes, si le vent soufflait un peu fort! et l'énorme
-figuier où grondait tous les matins le roucoulement
-sérieux et doux des tourterelles! Lorsqu'il
-pleuvait par accident, on prenait la récréation dans
-un immense salon du palais, parmi cinquante chevaliers
-bardés de fer qui en ouvraient cinquante
-autres à coups de sabre, comme on ouvre des noix
-avec un petit couteau. La voûte était peuplée de
-belles dames en robes volantes qui portaient à bras
-tendu des couronnes plus grosses qu'un pain de six
-livres, et qui nageaient vigoureusement dans l'azur
-en gonflant leurs mollets athlétiques.</p>
-
-<p>L'école des trois mignons était partout. Le père
-les emmenait dans les champs, dans les bois ; il lisait
-avec eux le livre immense sur lequel la métaphysique
-a fait tant de sots commentaires. Quelquefois
-il avait en poche un ouvrage moins large et
-moins complet, l'<i>Odyssée</i> par exemple ou le poëme
-de Lucrèce ; <i lang="it" xml:lang="it">Orlando Furioso</i>, les <i>Fables</i> de la Fontaine,
-<i>Gil Blas</i>, <i>Paul et Virginie</i>, ou quelque noble
-pastorale de George Sand. A part le grec et le latin,
-qu'elle entendait pourtant un peu, la petite Émilie
-recevait la même éducation que ses frères.</p>
-
-<p>«&nbsp;Elle sera quelque jour la doublure d'un homme,
-disait M. Gautripon ; il faut donc la tailler sur le
-même patron que les hommes : sinon, gare à l'étoffe
-ou gare à la doublure!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le physique et le moral de cette enfant semblaient
-justifier la théorie aventureuse de son père.
-A dix-huit ans elle était grande, belle, vaillante et
-chaste comme Diane ; sa voix, un peu grave sans
-rudesse, allait au c&oelig;ur ; elle pensait beaucoup, parlait
-peu et n'ouvrait jamais la bouche pour ne rien
-dire. On n'avait pas meublé son esprit de ces cinq
-ou six rouleaux d'orgues mécaniques qui jouent à
-point nommé les airs les plus connus ; vous auriez
-pu la soumettre à l'analyse la plus sévère sans trouver
-dans toute sa personne un atome de banalité.</p>
-
-<p>Léon, à vingt ans, faisait déjà un homme assez
-complet. Les Parisiens du bois de Boulogne l'auraient
-trouvé correct, élégant et solide à cheval ; les
-<i lang="en" xml:lang="en">scholars</i> de Cambridge et d'Oxford l'auraient goûté
-comme humaniste ; les paysans de Castelmonte s'étonnaient
-qu'un adolescent de cet âge fût non-seulement
-plus expérimenté, mais plus infatigable aux
-rudes besognes que le mieux bâti d'entre eux ; sa
-famille adorait en lui je ne sais quelle impétuosité généreuse
-qui l'enlevait à tout propos dans la sphère
-des sentiments supérieurs. C'était un c&oelig;ur ailé,
-qu'on me passe le mot : j'ai vu des c&oelig;urs à quatre
-pattes et j'en ai touché du pied qui rampaient. Cet
-aimable Léon semblait avoir fondu dans sa figure
-les plus beaux traits de ses trois auteurs ; mais il tenait
-surtout de l'homme qui n'était pas son père.
-Gautripon se mirait en lui et disait mélancoliquement
-en <i lang="la" xml:lang="la">a parte</i> : «&nbsp;Je saurai désormais comment
-les vierges enfantent. Ce que j'ai méprisé longtemps
-comme une fable grossière est le plus pur
-symbole de l'éducation.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cette célèbre chasteté dont l'infâme n'avait pas démordu
-fut un jour sérieusement éprouvée. Mme Gautripon
-n'avait plus même un cabinet de lecture à
-portée pour amuser son dés&oelig;uvrement. Elle se faisait
-bien envoyer ce qu'on imprimait à Paris ; mais
-la littérature à passions était en grève. La blonde
-exilée de Castelmonte comparait son c&oelig;ur à une
-place que l'ennemi prend par famine, et par surcroît
-de disgrâce l'ennemi même lui manquait! Pas un
-château dans les environs, pas même un beau petit
-bourgeois de campagne sous la main! La garnison
-d'Acquanera n'avait d'autre officier qu'un vieux
-lieutenant perclus de rhumatismes ; le couvent de
-Saint-Pandolfe appartenait à douze moines mendiants,
-sales et suspects de brigandage politique
-depuis la chute de François II. Madame se rabattit
-donc sur Jean-Pierre, se persuada qu'elle l'aimait,
-et décida que, bon gré, mal gré, il payerait pour
-tout le monde. Cette crise, d'un genre absolument
-inédit, se déclara en 1870, dans les premiers jours
-du printemps, selon l'usage. La jeune dame avait
-quarante ans, l'âge où les passions ont bec et ongles.
-Elle ne s'en tint plus aux soupirs étouffés, aux
-&oelig;illades timides, aux déclarations vagues ; la gaillarde
-attaqua son homme de front, lui dit qu'il était
-beau et mille autres sottises qui le faisaient rougir
-pour elle, mais qu'il avait l'esprit de tourner en badinage.
-L'effrontée se piquait au jeu, elle inventait
-des représailles hardies et parfois spirituelles : par
-exemple, elle accablait ce malheureux des plus tendres
-caresses lorsque les enfants étaient là et qu'on
-ne pouvait devant eux ni s'expliquer ni se défendre.</p>
-
-<p>Cette petite guerre, en lui fouettant le sang, l'avait
-embellie ; l'&oelig;il brillait d'un éclat que les yeux
-des poupées n'ont jamais eu ; la bouche s'entr'ouvrait
-pour un sourire&hellip; comment dirais-je? appétissant.
-Un homme ordinaire l'eût trouvée irrésistible, mais
-Gautripon avait l'âme plus fortement trempée que le
-commun des hommes. La comédie se dénoua un
-soir par une scène assez scabreuse qui mit Jean-Pierre
-au pied du mur. Un soir d'orage la poupée
-se jeta, tremblante et court vêtue, dans l'appartement
-le plus particulier de Jean-Pierre. Elle reçut
-une douche de mépris qui mit un terme à ses fantaisies
-en glaçant la moelle de ses os.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! lui dit Gautripon, ce n'est donc pas assez
-d'avoir été vingt ans votre mari? Moi, votre amant?
-Il me manque, à votre avis, ce comble de honte?&hellip;
-Mais, malheureuse créature, vous ne voyez donc pas
-que ma vie ne serait plus qu'un non sens inqualifiable?
-Non-seulement j'amnistierais votre passé, mais
-je corromprais le peu de bien que j'ai pu faire ici-bas!&nbsp;»</p>
-
-<p>Quatre ou cinq mois après cette victoire domestique,
-Gautripon et son fils aîné, montés sur leurs
-meilleurs chevaux, revenaient du marché de Salerne
-quand l'honnête fermier de Castelmonte, pris
-d'un étourdissement soudain, perdit les étriers et
-tomba sur la route. L'insolation produit souvent ces
-effets terribles ; souvent aussi l'on porte à son
-compte un crime qu'elle n'a pas commis. Il est certain
-que les deux Français avaient déjeuné chez l'ancienne
-camériste de don Angelone, à l'auberge
-de Saint Janvier, et que don Angelone était capable
-de tout. Le jeune homme ne pensa qu'à secourir
-son père, il le porta entre ses bras jusqu'au plus prochain
-village et le soigna du mieux qu'il put avec
-l'aide d'un barbier rural qui le couvrit inutilement
-de sangsues. Le mal fit des progrès si rapides que
-les médecins de la ville, mandés en toute hâte, arrivèrent
-trop tard. Gautripon ne reprit connaissance
-qu'au moment de mourir. Il vit son fils à genoux,
-qui lui baisait les mains en sanglotant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ne pleure pas, dit-il. Écoute-moi plutôt et tâche
-de vieillir de vingt ans en cinq minutes. Te voilà
-chef de famille, mon mignon. Je te confie ta s&oelig;ur,
-ton jeune frère et&hellip; ta mère. Vous resterez à Castelmonte,
-vous garderez les Rastoul, bonnes gens.
-Travaille comme moi, et tâche que les paysans soient
-heureux. Ne t'inquiète pas d'amasser de l'argent,
-vous êtes riches. Je vous l'ai caché jusqu'ici, n'en
-dis rien à ton frère et à ta s&oelig;ur avant le temps. Tu
-trouveras des instructions là-bas, dans mon bureau.
-Ta mère, elle, n'a rien ; je la fie à votre dévouement,
-il me plaît de penser qu'elle vous devra le repos et
-l'aisance. Aimez-la bien, mes enfants, respectez-la ;
-rappelez-vous l'exemple que je vous ai donné.</p>
-
-<p>&mdash; Mon père! tu es bon, tu es noble, tu es grand!
-Tu es le premier entre tous les hommes!</p>
-
-<p>&mdash; Pour vous? Tant mieux. Cela m'est doux à entendre.
-A mes yeux, je suis un pauvre diable, et ma
-vie a été quelque chose de très-humble ; mais
-je ne me plains pas : j'ai marqué par un peu de bien
-mon passage sur la terre ; j'ai élevé trois enfants qui
-vaudront mieux que moi ; ma tâche est faite. Toi,
-mon Léon, je te bénis. Souviens-toi, tant que tu vivras,
-de préférer les bonnes actions aux bonnes
-affaires. Embrasse-moi, cher fils. Pour toi, pour
-Émilie, pour Édouard&hellip; pour qui encore? Oui,
-pour ta mère. Il faudra le lui dire, tu entends? Et
-pendant que tu y es, pauvre enfant de mes veilles et
-de mes larmes, ferme-moi les yeux!&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">VIII</h2>
-
-
-<p>Pas plus tard qu'hier matin, par un beau petit soleil
-de novembre, un couple assez mal assorti suivait
-en chaise de poste la route d'Acquanera à Castelmonte.
-Les voyageurs étaient deux époux de rencontre,
-un horrible petit monsieur qui crachait le
-sang par la portière et une vieille demoiselle plâtrée
-qui achevait le petit monsieur.</p>
-
-<p>L'homme (passez-moi le mot) avait trouvé quelques
-millions dans le cabas d'une cuisinière épousée
-<i lang="la" xml:lang="la">in extremis</i> par un célèbre coquin de la bourse. Cet
-argent le condamnait à faire ce qu'on appelle assez
-improprement la vie ; le sang ladre, vicié et vicieux
-de ses auteurs le condamnait à mourir jeune, et les
-médecins à la mode, pour se débarrasser de lui, l'envoyaient
-tousser son âme au fin fond de l'Italie méridionale.
-Il trouva du dernier galant de choisir sa
-garde-malade parmi les créatures dont le temps se
-paye le plus cher. Une demoiselle Aurélia, surnommée
-l'Ogre parce qu'elle avait dévoré cent cinquante
-petits jeunes gens, accepta la corvée moyennant
-une reconnaissance d'un demi-million souscrite par
-devant notaire.</p>
-
-<p>L'Ogre était citée à bon droit comme un des êtres
-les plus spirituels de son espèce. Elle savait chanter
-après boire la poésie alliacée des Alcazars et des Eldorados,
-son répertoire de calembours approximatifs
-et de plaisanteries à trois sous la ligne étonnait
-les garçons de nuit dans les restaurants à la mode.
-Mais un tête-à-tête de deux mois épuisa toutes les
-ressources de son esprit, et pour trouver un sujet
-inépuisable elle se mit à rédiger verbalement les
-mémoires de son alcôve. L'affreux petit phtisique
-écoutait volontiers cette chronique des anciens jours,
-comme un roi prend plaisir à feuilleter l'histoire fabuleuse
-de ses ancêtres.</p>
-
-<p>En sortant d'Acquanera, la donzelle avait entamé
-le récit de ses aventures avec le beau, le riche et le
-galant Lysis de la Ferrade. Elle amplifiait les folies
-que ce prince de la jeunesse avait faites pour ses
-yeux enluminés ; les fêtes, les bijoux, les terrains
-au parc des Princes et les autres splendeurs dont il
-l'avait payée ; elle contait enfin qu'elle était sur le
-point de vendre ses diamants, parce qu'il lui en avait
-promis d'autres, quand le pauvre garçon mourut
-assassiné par un vil spadassin. Comme elle achevait
-la légende du scélérat introuvable et impuni, la
-chaise s'arrêta devant un petit cimetière, le courrier
-descendit du siége et dit : Si monsieur et madame
-ont la curiosité de voir le tombeau d'un Français?
-Il est tout neuf, en marbre blanc, avec deux
-figures sculptées par le célèbre Pignatelli ; il a coûté
-deux mille ducats de Naples.</p>
-
-<p>Le voyageur fit la grimace et répondit en imitant
-un comique du Palais-Royal :</p>
-
-<p>«&nbsp;Si tu n'as qu'un tombeau à nous offrir, tu peux
-le garder pour toi, mon bonhomme.</p>
-
-<p>&mdash; Viens-y, poltron, dit l'Ogre ; on ne te retiendra
-pas malgré toi.&nbsp;»</p>
-
-<p>Ils descendirent, et le domestique de place entendit
-cet aimable dialogue :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! par exemple! elle est trop forte, celle-là!
-Juste au moment où nous en parlions!&hellip; On mettrait
-ça dans une pièce, personne ne voudrait croire
-que c'est arrivé.</p>
-
-<p>&mdash; Dis donc, mais ce n'est peut-être pas le tien?</p>
-
-<p>&mdash; Comme s'il y en avait jamais eu deux! C'est
-bien ça ; le nom, les prénoms, l'âge et tout. Gredin,
-va!</p>
-
-<p>&mdash; Après? puisqu'il est mort!</p>
-
-<p>&mdash; C'est égal ; je ne m'en irai pas sans dire une
-parole. As-tu un crayon?</p>
-
-<p>&mdash; Voilà!&nbsp;»</p>
-
-<p>L'Ogre prit le crayon, et entre les mots <i>ci-gît</i> et le
-nom du mort elle écrivit en lettres de deux pouces
-de haut sur un de large :</p>
-
-
-<p class="c"><span class="sc">L'Infame</span>.</p>
-
-
-<p>A cinq cents pas du cimetière, la chaise de poste
-rencontra un jeune homme, une jeune fille et un
-enfant, tous en deuil, qui descendaient gravement
-la route avec des couronnes dans la main.</p>
-
-
-<p class="c gap">FIN</p>
-
-
-<p class="c small gap"><span class="sc">Coulommiers.</span> &mdash; Typ. A. MOUSSIN</p>
-
-
-
-
-
-
-
-
-<pre>
-
-
-
-
-
-End of the Project Gutenberg EBook of L'infâme, by Edmond About
-
-*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'INFÂME ***
-
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