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-The Project Gutenberg EBook of Voyage à l'Ile-de-France (1/2), by Henri
-Bernardin de Saint-Pierre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
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-using this ebook.
-
-Title: Voyage à l'Ile-de-France (1/2)
-
-Author: Henri Bernardin de Saint-Pierre
-
-Release Date: November 28, 2020 [EBook #63906]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
- images of public domain material from the Google Books
- project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À L'ILE-DE-FRANCE (1/2) ***
-
-
-
-
- VOYAGE
- A
- L'ILE-DE-FRANCE;
-
- PAR
- BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.
-
- TOME PREMIER.
-
- Paris.
- A. HIARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
- RUE SAINT-JACQUES, N. 131.
-
- 1835.
-
-
-
-
-IMPRIMERIE DE MOQUET ET Cie, rue de la Harpe, n. 90.
-
-
-
-
-PRÉFACE
-
-DE LA PREMIÈRE ÉDITION.
-
-
-Ces Lettres et ces Journaux ont été écrits à mes amis. A mon retour, je
-les ai mis en ordre et je les ai fait imprimer, afin de leur donner une
-marque publique d'amitié et de reconnaissance. Aucun de ceux qui m'ont
-rendu quelque service dans mon voyage n'y a été oublié. Voilà quel a été
-mon premier motif.
-
-Voici le plan que j'ai suivi. Je commence par les plantes et les animaux
-naturels à chaque pays. J'en décris le climat et le sol tel qu'il était
-sortant des mains de la nature. Un paysage est le fond du tableau de la
-vie humaine.
-
-Je passe ensuite aux caractères et aux moeurs des habitans. On trouvera,
-peut-être, que j'ai fait une satire. Je puis protester, qu'en parlant
-des hommes, j'ai dit le bien avec facilité et le mal avec indulgence.
-
-Après avoir parlé des colons, j'entre dans quelques détails sur les
-végétaux et les animaux dont ils ont peuplé la colonie. L'industrie, les
-arts et le commerce de ces pays sont renfermés dans l'agriculture. Il
-semble que cet art simple devrait n'offrir que des moeurs aimables; mais
-il s'en faut bien qu'on mène dans ces contrées une vie patriarcale. J'en
-excepte les Hollandais. La mort vient d'enlever M. de Tolback,
-gouverneur du Cap, qui m'avait obligé. Si les lignes que je lui consacre
-dans ces Mémoires ne peuvent plus servir à ma reconnaissance, puisse, du
-moins, l'exemple de sa conduite être utile à ceux qui gouvernent des
-Français dans l'Inde! J'aurais rendu un grand hommage à sa vertu, si je
-puis la faire imiter.
-
-Ces Lettres sont accompagnées d'un Journal de Marine, d'un Voyage autour
-de l'Ile-de-France, des événemens particuliers de mon retour, d'une
-explication abrégée de quelques termes de marine, et d'entretiens
-contenant des observations nouvelles sur la végétation.
-
-Il me reste à m'excuser sur les sujets mêmes que j'ai traités, qui
-paraissent étrangers à mon état. J'ai écrit sur les plantes et les
-animaux, et je ne suis point naturaliste. L'histoire naturelle n'étant
-point renfermée dans des bibliothèques, il m'a semblé que c'était un
-livre où tout le monde pouvait lire. J'ai cru y voir les caractères
-sensibles d'une Providence; et j'en ai parlé, non comme d'un système qui
-amuse mon esprit, mais comme d'un sentiment dont mon coeur est plein.
-
-Au reste, je croirai avoir été utile aux hommes, si le faible tableau du
-sort des malheureux noirs peut leur épargner un seul coup de fouet, et
-si les Européens qui crient en Europe contre la tyrannie, et qui font de
-si beaux traités de morale, cessent d'être aux Indes des tyrans
-barbares.
-
-Je croirai avoir rendu service à ma patrie, si j'empêche un seul honnête
-homme d'en sortir, et si je puis le déterminer à y cultiver un arpent de
-plus dans quelque lande abandonnée.
-
-Pour aimer sa patrie, il faut la quitter. Je suis attaché à la mienne,
-quoique je n'y tienne ni par ma fortune ni par mon état; mais j'aime les
-lieux où, pour la première fois, j'ai vu la lumière, j'ai senti, j'ai
-aimé, j'ai parlé.
-
-J'aime ce sol que tant d'étrangers adoptent, où tous les biens
-nécessaires abondent, et qui est préférable aux deux Indes par sa
-température, par la bonté de ses végétaux et par l'industrie de son
-peuple.
-
-Enfin, j'aime cette nation où les relations sont plus nombreuses, où
-l'estime est plus éclairée, l'amitié plus intime, et la vertu même plus
-aimable.
-
-Je sais bien qu'on trouve en France, ainsi qu'autrefois à Athènes, ce
-qu'il y a de meilleur et de plus dépravé. Mais enfin, c'est la nation
-qui a produit Henri IV, Turenne et Fénelon. Ces grands hommes qui l'ont
-gouvernée, défendue et instruite, l'ont aussi aimée.
-
-
-
-
-VOYAGE
-
-A L'ILE-DE-FRANCE.
-
-
-
-
-LETTRE PREMIÈRE.
-
-
-De Lorient, le 4 janvier 1768.
-
-Je viens d'arriver à Lorient après avoir éprouvé un froid excessif. Tout
-était glacé depuis Paris jusqu'à dix lieues au-delà de Rennes. Cette
-ville, qui fut incendiée en 1720, a quelque magnificence, qu'elle doit à
-son malheur. On y remarque plusieurs bâtimens neufs, deux places assez
-belles, la statue de Louis XV, et surtout celle de Louis XIV.
-L'intérieur du Parlement est assez bien décoré, mais, ce me semble, avec
-trop d'uniformité. Ce sont partout des lambris peints en blanc, relevés
-de moulures dorées. Ce goût règne dans la plupart des églises et des
-grands édifices. D'ailleurs, Rennes m'a paru triste. Elle est au
-confluent de la Vilaine et de l'Ille, deux petites rivières qui n'ont
-point de cours. Ses faubourgs sont formés de petites maisons assez
-sales; ses rues mal pavées. Les gens du peuple s'habillent d'une grosse
-étoffe brune, ce qui leur donne un air pauvre.
-
-J'ai vu en Bretagne quantité de terres incultes. Il n'y croît que du
-genêt, et une plante à fleurs jaunes qui ne paraît composée que
-d'épines: les paysans l'appellent lande ou jan; ils la pilent et la font
-manger aux bestiaux. Le genêt ne sert qu'à chauffer les fours: on
-pourrait en tirer un meilleur parti, surtout dans une province maritime.
-Les Romains en faisaient d'excellens cordages, qu'ils préféraient au
-chanvre pour le service des vaisseaux. C'est à Pline que je dois cette
-observation; on sait qu'il commanda les flottes de l'empire.
-
-Ne pourrait-on pas, dans ces landes, planter avec succès la pomme de
-terre, subsistance toujours assurée, qui ne craint ni l'inconstance des
-saisons, ni les magasins des monopoleurs?
-
-L'industrie paraît étouffée par le gouvernement aristocratique ou des
-États. Le paysan, qui n'y a point de représentans, n'y trouve aucune
-protection. En Bretagne, il est mal vêtu, ne boit que de l'eau, et ne
-vit que de blé noir.
-
-La misère des hommes croît toujours avec leur dépendance. J'ai vu le
-paysan riche en Hollande, à son aise en Prusse, dans un état supportable
-en Russie, et dans une pauvreté extrême en Pologne: je verrai donc le
-nègre, qui est le paysan de nos colonies, dans une situation déplorable.
-En voici, je crois, la raison. Dans une république il n'y a point de
-maître, dans une monarchie il n'y en a qu'un; mais le gouvernement
-aristocratique donne à chaque paysan un despote particulier.
-
-De la liberté naît l'industrie. Le paysan suisse est ingénieux, le serf
-polonais n'imagine rien. Cette stupeur de l'âme, plus propre que la
-philosophie à supporter les grands maux, paraît un bienfait de la
-Providence. «Quand Jupiter, dit Homère, réduit un homme à l'esclavage,
-il lui ôte la moitié de son esprit.»
-
-Passez-moi ces réflexions. Il est difficile de voir de grandes misères,
-sans en chercher le remède ou la cause.
-
-Vers la Basse-Bretagne, la nature paraît, en quelque sorte, rapetissée.
-Les collines, les vallons, les arbres, les hommes et les animaux y sont
-plus petits qu'ailleurs. La campagne, divisée en champs de blé, en
-pâturages entourés de fossés, et ombragés de chênes, de châtaigniers et
-de haies vives, a un air négligé et mélancolique qui me plairait, sans
-la saison qui rend tous les paysages tristes.
-
-On trouve, en plusieurs endroits, des carrières d'ardoise, de marbre
-rouge et noir, des mines de plomb mêlé d'un argent très-ductile. Mais
-les véritables richesses du pays sont ses toiles, ses fils et ses
-bestiaux. L'industrie renaît avec la liberté, par le voisinage des ports
-de mer. C'est peut-être le seul bien que produise le commerce maritime,
-qui n'est guère qu'une avarice dirigée par les lois. Singulière
-condition de l'homme de tirer souvent de ses passions plus d'avantages
-que de sa raison!
-
-Le paysan bas-breton est à son aise. Il se regarde comme libre dans le
-voisinage d'un élément sur lequel tous les chemins sont ouverts.
-L'oppression ne peut s'étendre plus loin que sa fortune. Est-il trop
-pressé? il s'embarque. Il retrouve sur le vaisseau où il se réfugie, le
-bois des chênes de son enclos, les toiles que sa famille a tissues, le
-blé de ses guérets, et les dieux de ses foyers qui l'ont abandonné.
-Quelquefois dans l'officier de son vaisseau, il reconnaît le seigneur de
-son village. A leur misère commune, il voit que ce n'est qu'un homme
-souvent plus à plaindre que lui. Libre sur sa propre réputation, il
-devient le maître de la sienne; et, du bout de la vergue où il est
-perché, il juge, au milieu du feu et de l'orage, celui qu'aux États il
-n'eût osé examiner.
-
-Je n'ai point encore vu Lorient. Une demi-lieue avant d'arriver, nous
-avons passé en bac, un petit bras de mer; voilà tout ce que j'ai pu
-distinguer. Un brouillard épais couvrait tout l'horizon: c'est un effet
-du voisinage de la mer; aussi l'hiver y est moins rude.
-
-Cette observation a encore lieu le long des étangs et des lacs. Ne
-serait-ce point pour favoriser, même en hiver, la génération d'une
-multitude d'insectes et de vermisseaux aquatiques qui habitent le sable
-des rivages? Quoi qu'il en soit, la facilité d'y vivre et la température
-y attirent, du nord, un nombre infini d'oiseaux de mer et de rivière. La
-nature peut bien leur réserver quelques lisières de côte, quelque
-portion d'air tempéré, elle qui a destiné plus de la moitié de ce globe
-aux seuls poissons.
-
-Je suis, etc.
-
-
-
-
-LETTRE II.
-
-
-De Lorient, le 18 janvier 1768.
-
-Lorient est une petite ville de Bretagne, que le commerce des Indes rend
-de plus en plus florissante. Elle est, comme toutes les villes
-nouvelles, régulière, alignée et imparfaite: ses fortifications sont
-médiocres. On y distingue de beaux magasins, l'Hôtel des ventes qui
-n'est point fini, une tour qui sert de découverte, des quais commencés,
-et de grands emplacemens où l'on n'a point bâti. Elle est située au fond
-d'une baie où se jettent la rivière de Blavet et celle de Ponscorf, qui
-déposent beaucoup de vase dans le port. Cette baie ou rade est défendue
-à son entrée, qui est étroite, par le Port-Louis ou Blavet, dont la
-citadelle a le défaut d'être trop élevée; ce qui rend ses feux
-plongeans. Ses flancs déjà trop étroits, ont des orillons, dont l'usage
-n'est avantageux que pour la défense du fossé; or, elle n'en a point
-d'autre que la mer qui baigne le pied de ses remparts.
-
-Le Port-Louis est une ville ancienne et déserte. C'est un vieux
-gentilhomme dans le voisinage d'un financier. La noblesse demeure au
-Port-Louis; mais les marchands, les mousselines, les soieries, l'argent,
-les jolies femmes se trouvent à Lorient. Les moeurs y sont les mêmes que
-dans tous les ports de commerce. Toutes les bourses y sont ouvertes:
-mais on ne prête son argent qu'à la grosse; ce qui, pour les Indes, est
-à vingt-cinq ou trente pour cent par an. Celui qui emprunte est plus
-embarrassé que celui qui prête; les profits sont incertains, et les
-obligations sont sûres. Les lois autorisent ces emprunts par des
-contrats de grosse, qui donnent aux créanciers une sorte de propriété
-sur toute la cargaison du vaisseau, pouvoir qui s'étend, pour la plupart
-des marins, sur toute leur fortune.
-
-Il y a trois vaisseaux prêts à appareiller pour l'Ile-de-France: _la
-Digue_, _le Condé_ et _le Marquis de Castries_. Il y en a d'autres en
-armement, et quelques-uns en construction. Le bruit des charpentiers, le
-tintamarre des calfats, l'affluence des étrangers, le mouvement
-perpétuel des chaloupes en rade, inspirent je ne sais quelle ivresse
-maritime. L'idée de fortune qui semble accompagner l'idée des Indes,
-ajoute encore à cette illusion. Vous croiriez être à mille lieues de
-Paris. Le peuple de la campagne ne parle plus français; celui de la
-ville ne connaît d'autre maître que la Compagnie. Les honnêtes gens
-s'entretiennent de l'Ile-de-France et de Pondichéry, comme s'ils étaient
-dans le voisinage. Vous pensez bien que les tracasseries de comptoirs
-arrivent ici avec les pacotilles de l'Inde; car l'intérêt divise encore
-mieux les hommes qu'il ne les rapproche.
-
-Je suis, etc.
-
-
-
-
-LETTRE III.
-
-
-De Lorient, le 20 février 1768.
-
-Nous n'attendons, pour partir, que les vents favorables. Mon passage est
-arrêté sur le vaisseau _le Marquis de Castries_. C'est un navire de huit
-cents tonneaux, de cent quarante-six hommes d'équipage, chargé de
-mâtures pour le Bengale. Je viens de voir le lieu qui m'est destiné.
-C'est un petit réduit en toile dans la grande chambre. Il y a quinze
-passagers. La plupart sont logés dans la sainte-barbe. C'est le lieu où
-l'on met les cartouches et une partie des instrumens de l'artillerie. Le
-maître canonnier a l'inspection de ce poste, et y loge, ainsi que
-l'écrivain, l'aumônier et le chirurgien-major. Au-dessus est la grande
-chambre, qui est l'appartement commun où l'on mange. Le second étage
-comprend la chambre du conseil, où communique celle du capitaine. Elle
-est décorée, au dehors, d'une galerie; c'est la plus belle salle du
-vaisseau. Les chambres des officiers sont à l'entrée, afin qu'ils
-puissent veiller aux manoeuvres qui se font sur le pont. Le premier
-pilote et le maître des matelots sont logés avec eux pour les mêmes
-raisons.
-
-L'équipage loge sous les gaillards, et dans l'entrepont, prison
-ténébreuse où l'on ne voit goutte. Les gaillards comprennent la longueur
-du navire, qui est de niveau avec la grande chambre, lorsqu'il y a un
-passavant, comme dans celui-ci; les cuisines sont sous le gaillard
-d'avant, les provisions dans des compartimens au-dessous, les
-marchandises dans la cale, la soute aux poudres au-dessous de la
-sainte-barbe.
-
-Voilà, en gros, l'ordre de notre vaisseau; mais il serait impossible de
-vous en peindre le désordre. On ne sait où passer. Ce sont des caisses
-de vin de Champagne, des coffres, des tonneaux, des malles, des matelots
-qui jurent, des bestiaux qui mugissent, des oies et des volailles qui
-piaulent sur les dunettes; et, comme il fait gros temps, on entend
-siffler les cordes et gémir les manoeuvres, tandis que notre lourd
-vaisseau se balance sur ses câbles. Près de nous sont mouillés plusieurs
-vaisseaux dont les porte-voix nous assourdissent: _évite à tribord_;
-_largue l'amarre_... Fatigué de ce tumulte, je suis descendu dans ma
-chaloupe, et j'ai débarqué au Port-Louis.
-
-Il faisait très-grand vent. Nous avons traversé la ville sans y
-rencontrer personne. J'ai vu, des murs de la citadelle, l'horizon bien
-noir, l'île de Grois couverte de brume, la pleine mer fort agitée; au
-loin, de gros vaisseaux à la cape, de pauvres chasse-marées à la voile
-entre deux lames; sur le rivage, des troupes de femmes transies de froid
-et de crainte; une sentinelle à la pointe d'un bastion, tout étonnée de
-la hardiesse de ces malheureux qui pêchent, avec les mauves et les
-goëlands, au milieu de la tempête.
-
-Nous sommes revenus bien boutonnés, bien mouillés, et la main sur nos
-chapeaux. En traversant Lorient, nous avons vu toute la place couverte
-de poisson: des raies blanches, violettes, d'autres tout hérissées
-d'épines; des chiens de mer, des congres monstrueux qui serpentaient sur
-le pavé; de grands paniers pleins de crabes et de homards; des monceaux
-d'huîtres, de moules, de pétoncles; des merlus, des soles, des
-turbots... enfin une pêche miraculeuse comme celle des apôtres.
-
-Ces bonnes gens en ont la bonne foi et la piété: quand on pêche la
-sardine, un prêtre va avec la première barque, et bénit les eaux. C'est
-l'amour conjugal des vieux temps: à mesure qu'ils arrivaient, leurs
-femmes et leurs enfans se pendaient à leurs cous. C'est donc parmi les
-gens de peine que l'on trouve encore quelques vertus; comme si l'homme
-ne conservait des moeurs, qu'en vivant toujours entre l'espérance et la
-crainte.
-
-Cette partie de la côte est fort poissonneuse. Les mêmes espèces de
-poissons y sont, pour la plupart, plus grandes qu'aux autres endroits;
-mais elles sont inférieures pour le goût. On m'a assuré que la pêche de
-la sardine rapportait quatre millions de revenu à la province. Il est
-assez singulier qu'il n'y ait point d'écrevisses dans les rivières de
-Bretagne; ce qui vient peut-être de ce que les eaux n'y sont pas assez
-vives.
-
-Nous sommes rentrés dans notre auberge, les oreilles tout étourdies du
-bruit et du vent de la mer. Il y avait avec nous deux Parisiens, les
-sieurs B**** père et fils, qui devaient s'embarquer sur notre vaisseau;
-ils ont, sans rien dire, fait atteler leur chaise, et sont retournés à
-Paris.
-
-
-
-
-LETTRE IV.
-
-
-A bord du _Marquis de Castries_, le 3 mars 1768, à onze heures du matin.
-
-Je n'ai que le temps de vous faire mes adieux; nous appareillons. Je
-vous recommande les cinq lettres incluses; il y en a trois pour la
-Russie, la Prusse et la Pologne. Partout où j'ai voyagé, j'ai laissé
-quelqu'un que je regrette.
-
-Mais le vaisseau est à pic. J'entends le bruit des sifflets, les
-hissemens du cabestan, et les matelots qui virent l'ancre... Voici le
-dernier coup de canon. Nous sommes sous voiles; je vois fuir le rivage,
-les remparts et les toits du Port-Louis. Adieu, amis plus chers que les
-trésors de l'Inde!... Adieu, forêts du nord, que je ne reverrai plus!
-Tendre amitié! sentiment plus cher qui la surpassiez! temps d'ivresse et
-de bonheur qui s'est écoulé comme un songe! adieu... adieu... On ne vit
-qu'un jour pour mourir toute la vie.
-
-Vous recevrez mon journal, mes lettres et mes regrets. Je vous aimerai
-toujours... je ne puis vous en dire davantage.
-
-Je suis, etc.
-
-
-
-
-JOURNAL.
-
-
-EN MARS, 1768.
-
-Nous sortîmes le 3, à onze heures et un quart du matin. Le vent était au
-nord-est, la marée pas assez haute; peu s'en fallut que nous ne
-touchassions sur un rocher à droite dans la passe. Quand nous fûmes par
-le travers de l'île de Grois, nous mîmes en panne pour attendre quelques
-passagers et officiers. Un seul rejoignit le vaisseau, dans le temps que
-nous nous mettions en route.
-
-Le 4, le temps fut assez beau; sur le soir, cependant, la mer grossit et
-le vent augmenta.
-
-Le 5, il s'éleva un très-gros temps. Le vaisseau était en route sous ses
-deux basses voiles. J'étais très-fatigué du mal de mer. A dix heures et
-demie du matin, étant sur mon lit, j'éprouvai une forte secousse.
-Quelqu'un cria que le vaisseau venait de toucher. Je montai sur le pont,
-où je vis tout le monde consterné. Une lame, venant de tribord, avait
-enlevé à la mer la yole ou petite chaloupe, le maître des matelots, et
-trois hommes. Un seul d'entre eux resta accroché dans les haubans du
-grand mât, d'où on le tira, l'épaule et la main fracassées. Il fut
-impossible de sauver les autres, que l'on ne revit plus.
-
-Ce malheur vint de la faute du vaisseau, qui gouvernait mal. Sa poupe
-était trop renflée dans l'eau, ce qui détruisait l'action du gouvernail.
-Le mauvais temps dura tout le jour, et l'agitation du vaisseau fit périr
-presque toutes nos volailles. J'avais un chien, qui ne cessa de haleter
-de malaise. Les seuls animaux que j'y vis insensibles, furent des
-moineaux et des serins, accoutumés à un mouvement perpétuel. On porte
-ces oiseaux aux Indes par curiosité.
-
-Je fus très-incommodé, ainsi que les autres passagers. Il n'y a point de
-remède contre ce mal, qui excite des vomissemens affreux. Il est utile
-cependant de prendre quelques nourritures sèches, et surtout des fruits
-acides.
-
-Le 6, le temps se mit au beau. On pria Dieu pour ces pauvres matelots.
-Le maître était un fort honnête homme. On répara le désordre de la
-veille. La lame, en tombant sur le vaisseau, avait brisé la poutre qui
-borde le caillebotis, quoiqu'elle eût dix pouces de diamètre. Elle
-enfonça une des épontilles ou supports du gaillard d'avant dans le pont
-inférieur, et en rompit une des traverses.
-
-Le 7, nous nous estimions par le travers du cap Finistère, où les coups
-de vent sont fréquens et la mer grosse, ainsi qu'à tous les caps.
-
-Le 8, belle mer et bon vent. Nous vîmes voler des manches-de-velours,
-oiseaux marins blancs dont les ailes sont bordées de noir.
-
-Le 9 et le 10, l'air me parut sensiblement plus chaud, et le ciel plus
-intéressant. Nous approchons des îles _Fortunées_, s'il est vrai que le
-ciel ait mis le bonheur dans quelque île.
-
-Le 11, le vent calma; la mer était couverte de bonnets-flamands, espèce
-de mucilage organisé, de la forme d'une toque, ayant un mouvement de
-progression. Le matin, nous vîmes un vaisseau.
-
-Le 12 et le 13, on fit quelques réglemens de police. Il fut décidé que
-chaque passager n'aurait qu'une bouteille d'eau par jour. Le repas du
-matin fut fixé à dix heures, et consistait en viandes salées et en
-légumes secs. Celui du soir, à quatre heures, était un peu meilleur. On
-éteignait tous les feux passé huit heures.
-
-Le 14, on avait compté voir l'île Madère, mais nous étions trop dérivés
-à l'ouest; il fit calme tout le jour. Nous vîmes deux oiseaux de la
-grosseur d'un pigeon, d'une couleur brune, volant vers l'ouest à la
-hauteur des mâts; nous les prîmes pour des oiseaux de terre, ce qui
-semblait nous indiquer qu'il y avait quelque île sur notre gauche. Ces
-signes sont importans, mais les marins ont des observations peu sûres
-sur les oiseaux. Ils confondent presque toutes les espèces des côtes de
-l'Europe, sous le nom de mauves et de goëlands.
-
-Le 15, le calme continua: cependant, vers la nuit, nous eûmes un peu de
-vent. Un brigantin anglais passa près de nous dans l'après-midi, et nous
-salua de son pavillon.
-
-Le 16, au lever du soleil, nous vîmes l'île de Palme devant nous; à
-gauche, l'île de Ténériffe, avec son pic, qui a la forme d'un dôme
-surmonté d'une pyramide. Ces îles furent couvertes de brume tout le
-jour, et la nuit d'éclairs et d'orages; spectacle qui effraya les
-premiers marins qui les découvrirent de nos temps. On sait que les
-Romains en avaient ouï parler, puisque Sertorius voulut s'y retirer. Les
-Carthaginois, qui trafiquaient en Afrique, les connaissaient.
-L'historien Juba en compte cinq, et en fait une description détaillée:
-il en appelle une l'île de Neige, parce que, dit-il, elle s'y conserve
-toute l'année. Nous vîmes en effet le pic couvert de neige, quoique
-l'air fût chaud. Ces îles sont, dit-on, les débris de cette grande île
-Atlantide dont parle Platon. A la profondeur des ravins dont leurs
-montagnes sont creusées, on peut croire que ce sont les débris de cette
-terre originelle, bouleversée par un événement dont la tradition s'est
-conservée chez tous les peuples. Selon Juba, l'île Canarie prit son nom
-de la grandeur des chiens qu'on y élevait. Les Espagnols, à qui elles
-appartiennent, en tirent d'excellente malvoisie.
-
-Les 17, 18 et 19, nous passâmes au milieu des îles, laissant Ténériffe à
-gauche et Palme à droite; Gomère nous resta à l'est. Je dessinai la vue
-de ces îles, qui sont sillonnées de ravins très-profonds, entre autres
-l'île de Palme.
-
-Nous vîmes un poisson volant. Une huppe vint se reposer sur notre
-vaisseau, et prit son vol à l'ouest: elle était d'un rouge couleur
-d'orange; ses ailes et son aigrette marbrées de blanc et de noir, son
-bec noir comme l'ébène et un peu recourbé.
-
-Le 20, nous laissâmes l'île de Fer à l'ouest, et nous perdîmes de vue
-toutes ces îles. La vue de ces terres, situées sous un si beau climat,
-nous inspira bien des voeux inutiles. Nous comparions le repos,
-l'abondance, l'union et les plaisirs de ces insulaires, à notre vie
-inquiète et agitée. Peut-être, en nous voyant passer, quelque malheureux
-Canarien, sur un rocher brûlé, faisait des voeux pour être à bord d'un
-vaisseau qui cinglait à pleines voiles vers les Indes orientales.
-
-Le 21, nous vîmes une hirondelle de terre, ensuite un requin. Tant que
-nous fûmes dans le parage de ces îles, nous eûmes du calme le jour, et
-le vent ne s'élevait qu'au soir.
-
-Le 22, la chaleur fut si forte, qu'elle fit casser une quantité de
-bouteilles de vin de Champagne, quoiqu'elles fussent encaissées dans du
-sel: c'est une pacotille que font beaucoup d'officiers pour les Indes;
-chaque bouteille s'y vend une pistole. Cette inondation, qui pénétrait
-tout, détruisit des laitues et du cresson que j'avais semés dans du
-coton mouillé, où ces plantes croissaient à merveille; cette liqueur
-salée était si corrosive, qu'elle gâta absolument ceux de mes papiers
-qui en furent mouillés.
-
-Le 23, nous eûmes grand frais; la mer me parut grise et verdâtre, comme
-sur les hauts-fonds: on prétend qu'on trouve la sonde à plus de
-quatre-vingts lieues de la côte d'Afrique, qui est peu élevée dans ces
-parages. Nous vîmes un vaisseau faisant route au Sénégal.
-
-Le 24, nous trouvâmes les vents alizés ou de nord-est; le vaisseau
-roulait beaucoup.
-
-Le 25 et le 26, beau temps et bon vent; nous dépassâmes la latitude des
-îles du Cap-Vert, que nous ne vîmes point: elles sont aux Portugais. On
-y trouve des rafraîchissemens; mais le premier de tous, l'eau, s'y fait
-difficilement. Nous vîmes des poissons-volans et une hirondelle de
-terre. On s'aperçut que le blé sarrasin s'échauffait dans la soute, au
-point de n'y pouvoir supporter la main; on le mit à l'air. Il est arrivé
-que des vaisseaux se sont embrâsés par de pareils accidens. Il y eut, en
-1760, un vaisseau anglais chargé de chanvre, qui brûla dans la mer
-Baltique. Le chanvre s'était enflammé de lui-même; j'en vis les débris
-sur les côtes de l'île de Bornholm.
-
-Le 27, on dressa une tente de l'avant à l'arrière, pour préserver
-l'équipage de la chaleur. Nous vîmes des galères, espèce de mucilage
-vivant.
-
-Les 28 et 29, nous vîmes des poissons-volans et une quantité
-considérable de thons.
-
-Le 30, on se prépara à la pêche, et nous prîmes dix thons, dont le
-moindre pesait soixante livres: nous vîmes un requin. La chaleur
-augmentait, et l'équipage souffrait impatiemment la soif.
-
-Le 31, on prit une bonite; des matelots altérés percèrent et ouvrirent,
-pendant la nuit, les jarres de plusieurs passagers, qui, par-là, se
-trouvèrent, comme les gens de l'équipage, réduits à une pinte d'eau par
-jour.
-
-
-OBSERVATIONS SUR LES MOEURS DES GENS DE MER.
-
-Je ne vous parlerai que de l'influence de la mer sur les marins, afin
-d'inspirer quelque indulgence sur des défauts qui tiennent à leur état.
-
-La promptitude qu'exige la manoeuvre, les rend grossiers dans leurs
-expressions. Comme ils vivent loin de la terre, ils se regardent comme
-indépendans: il parlent souvent des princes, des lois et de la religion,
-avec une liberté égale à leur ignorance. Ce n'est pas que, suivant les
-circonstances, ils ne soient dévots, même superstitieux. J'en ai connu
-plus d'un qui n'aurait pas voulu appareiller un dimanche ou un vendredi.
-En général, leur religion dépend du temps qu'il fait.
-
-L'oisiveté où ils vivent leur fait aimer la médisance et les contes. Le
-banc de quart est le lieu où les officiers débitent les fables et les
-merveilles.
-
-L'habitude de faire sans cesse de nouvelles connaissances les rend
-inconstans dans leurs sociétés et dans leurs goûts: sur mer ils désirent
-la terre, à terre ils regrettent la mer.
-
-Dans une longue traversée, il est prudent de se livrer peu et de ne
-disputer jamais. La mer aigrit naturellement l'humeur. La plus légère
-contestation y dégénère en querelle. J'en ai vu naître pour des
-questions de philosophie. Il est vrai que ces questions ont quelquefois
-brouillé des philosophes à terre.
-
-En général ils sont taciturnes et sombres. Peut-on être gai au milieu
-des dangers, et privé des premiers besoins de la vie?
-
-Il ne faut pas oublier leurs bonnes qualités. Ils sont francs, généreux,
-braves, et surtout bons maris. Un homme de mer se regarde comme étranger
-à terre, et surtout dans sa propre maison: étonné de la nouveauté des
-meubles, du logement, des usages, il laisse à sa femme le pouvoir de le
-gouverner dans un monde qu'il connaît peu.
-
-Les matelots ajoutent à ces bonnes et mauvaises qualités les vices de
-leur éducation. Ils sont adonnés à l'ivrognerie. On leur distribue
-chaque jour une ration de vin ou d'eau-de-vie. Ils sont sept hommes à
-chaque plat; j'en ai vu s'arranger entre eux pour boire alternativement
-la ration des sept. Quelques-uns sont adonnés au vol. Il y en a d'assez
-habiles pour dépouiller leurs camarades pendant le sommeil. Dans cette
-classe d'hommes si malheureux, il s'en trouve d'une probité rare.
-Ordinairement le maître et le canonnier sont des hommes de confiance sur
-lesquels roule toute la police de l'équipage. On peut y joindre le
-premier pilote, dont l'état chez nous est déchu, je ne sais pourquoi, de
-la distinction qu'il mérite; ce n'est que le premier officier marinier.
-De ces trois hommes dépend la bonté de l'équipage, et souvent le succès
-de la navigation.
-
-Le dernier homme du vaisseau est le coq, _coquus_, le cuisinier. Les
-mousses sont des enfans, traités souvent avec trop de barbarie. Il n'y a
-guère d'officier ou de matelot qui ne leur fasse éprouver son humeur. On
-s'amuse même sur quelques vaisseaux, à les fouetter quand il fait calme,
-pour faire, dit-on, venir le vent. Ainsi l'homme, qui se plaint si
-souvent de sa faiblesse, abuse presque toujours de sa force.
-
-Vous conclurez de tout ceci qu'un vaisseau est un lieu de dissention;
-qu'un couvent et une île, qui sont des espèces de vaisseaux, doivent
-être remplis de discorde, et que l'intention de la nature, qui
-d'ailleurs s'explique si ouvertement, est que la terre soit peuplée de
-familles, et non de sociétés et de confréries.
-
-Après avoir porté ma censure sur les moeurs des gens de mer, il est bon
-aussi que je l'étende sur les miennes.
-
-J'ai fait une faute essentielle dans le journal de ce mois, en oubliant
-de rapporter les noms du maître des matelots, et des deux autres
-infortunés qui furent enlevés d'un coup de mer de dessus le pont du
-vaisseau, le 5 du mois précédent, vers la hauteur du cap Finistère. A la
-vérité, ils n'étaient que matelots; mais ils étaient hommes, compagnons,
-et, qui plus est, coopérateurs de mon voyage sur un vaisseau où je
-n'étais moi-même qu'un spéculateur oisif et fort inutile à la manoeuvre.
-
-J'ai observé souvent dans les relations de voyage des vaisseaux
-hollandais et anglais, que s'il vient à y périr le moindre matelot, on y
-tient note de ses noms de famille et de baptême, de son âge, du lieu de
-sa naissance, à quoi l'on ajoute presque toujours quelque trait de ses
-moeurs qui le caractérise. On en trouve des exemples fréquens dans des
-relations même faites par des vice-amiraux, commodores, commandans, etc.
-Le capitaine Cook surtout y est fort exact dans ses voyages autour du
-monde. Cet usage est une preuve du patriotisme et du fonds d'humanité
-qui règne parmi ces nations. D'ailleurs, dans le journal d'un vaisseau,
-le nom, les moeurs et la famille d'un matelot qui périt à son service,
-doivent être au moins aussi intéressans pour des hommes que le nom, les
-moeurs et la famille d'un poisson ou d'un oiseau de marine, pris en
-pleine mer, dont nos marins ne manquent pas d'enrichir leurs journaux,
-quand ils en trouvent l'occasion. Bien plus, il n'y a pas une vergue
-cassée, ou une manoeuvre rompue sur le vaisseau, dont ils ne vous
-tiennent compte; le tout pour se donner un air savant et entendu aux
-choses de la mer. Voilà ce que j'ai tâché moi-même d'imiter dans mon
-journal, séduit par les exemples nationaux, et par l'éducation de mon
-pays, qui ramène chacun de nous à être le premier partout où il se
-trouve, et, par conséquent, à mépriser tout ce qui est au-dessous de
-soi, et à haïr souvent ce qui est au-dessus. Comme j'avais l'honneur
-d'être officier de sa majesté, dans le grade de capitaine-ingénieur, je
-n'ai pas cru que des matelots fussent des êtres assez importans pour en
-faire une mention particulière lorsqu'ils venaient à mourir, et, quoique
-je puisse me rendre cette justice, que j'avais le coeur constamment
-occupé d'un grand objet d'humanité, dans un voyage que je n'avais
-entrepris que pour concourir au bonheur des noirs de Madagascar, il est
-probable que je me faisais illusion à moi-même, et que je ne me
-proposais, au bout du compte, que la gloire d'être le premier, même
-parmi des sauvages. J'étais comme beaucoup d'hommes que j'ai connus, qui
-se proposent de faire des républiques, et qui se gardent bien d'en
-établir dans les sociétés où ils vivent. Ils veulent faire des
-républiques pour en être les législateurs; mais ils seraient bien fâchés
-d'y vivre comme simples membres. Nous ne sommes dressés qu'à la vanité.
-
-Pour moi, à qui l'adversité a dit tant de fois que je n'étais qu'un
-homme souvent plus misérable qu'un matelot, par le désordre de ma santé,
-et par mes préjugés, qui m'ont, dès l'enfance, fait poser les bases de
-mon bonheur sur l'opinion inconstante d'autrui, si je refaisais la
-relation d'un pareil voyage de long cours, j'y mettrais, non les mesures
-d'un vaisseau mal construit, tel qu'était le nôtre (à moins que celui où
-je serais ne fût remarquable par sa vitesse ou quelque autre bonne
-qualité), mais les noms de tous les gens de l'équipage. Je n'y
-oublierais pas le moindre mousse; et, au lieu d'observer les moeurs des
-poissons et des oiseaux qui vivent hors du vaisseau, j'étudierais et
-noterais celles des matelots qui le font mouvoir; car des caractères
-humains seraient plus intéressans à décrire, non seulement que ceux des
-animaux, mais même que ceux des hommes qui habitent constamment le même
-coin de terre, et surtout que ceux des gens du monde, vers lesquels se
-dirigent sans cesse les observations de nos philosophes.
-
-Les moeurs des gens de mer sont beaucoup plus variées par leur vie
-cosmopolite et amphibie, et plus apparentes par la rudesse de leur
-métier et leur franchise, que celles des princes. C'est là que l'on peut
-connaître l'homme tout brut, luttant, sans cesse et sans art, avec ses
-vices et ses vertus, contre ses passions et celles des autres, contre la
-fortune et les élémens. Malgré ses défauts, par lesquels il serait
-injuste de la désigner, je voudrais rendre toute cette classe d'hommes
-intéressante. D'ailleurs, il n'y a point de caractère si dépravé, qu'il
-n'y ait quelques bonnes qualités qui en compensent les vices. Souvent,
-sous les plus grossiers, comme l'ivrognerie, le jurement, les marins
-cachent d'excellentes qualités. Il s'en trouve d'intrépides, de
-généreux, qui, sans balancer, se jettent à la mer pour porter du secours
-au malheureux prêt à périr; d'autres sont remarquables par quelque
-industrie particulière. Il y en a qui ont beaucoup d'imagination, et
-qui, pendant la durée d'un quart de six heures, racontent à leurs
-camarades rassemblés autour d'eux, des histoires merveilleuses, dont ils
-entrelacent les événemens avec autant d'art et d'intérêt que ceux des
-Mille et une Nuits; d'autres, fort taciturnes, écoutent toujours, ne
-s'expriment que par signes, et sont des jours entiers sans proférer un
-mot. La plupart intéressent par leurs infortunes, leurs naufrages;
-d'autres par les malheurs de leurs familles; tous par leur manière de
-voir, par leur religion, leurs opinions des sciences, de la guerre, de
-la cour et du gouvernement des pays qu'ils ont vus, ou par les combats
-où ils se sont trouvés, ou par leurs amours, si différentes de celles
-des bergers. Mais si, au lieu de se borner à étudier leurs moeurs, on
-s'occupait du soin de les adoucir, on trouverait des amis parmi eux; car
-ils sont très-reconnaissans. Je crois qu'un voyageur, en se mettant
-comme observateur de la société avec les compagnons de son voyage,
-bannirait, pour lui-même et pour ses lecteurs, la monotonie des voyages
-de long cours. Mais nous sommes si accoutumés à mépriser ce qui est
-au-dessous de nous, que je puis dire que dans un voyage de quatre mois
-et demi, où l'on ne voyait que le ciel et l'eau, il n'y avait pas la
-moitié de nos simples matelots dont les noms fussent connus des
-passagers, et même de leurs officiers, et que quand quelqu'un d'eux
-venait pour quelque service dans la chambre, ou sur l'arrière, nous y
-faisions moins d'attention que si c'eût été un chat ou un chien: tant
-l'homme pauvre et misérable est rendu étranger à l'homme, son semblable,
-par nos institutions ambitieuses!
-
-Je reprends le fil de mon journal.
-
-
-AVRIL, 1768.
-
-Le 1er, nous vîmes des requins, et on en prit un, avec une bonite. Je
-compte réunir mes observations sur les poissons à la fin du journal de
-ce mois.
-
-Le 2, nous eûmes du calme mêlé d'orage. Nous sommes sur les limites des
-vents généraux du pôle austral. L'après-midi, nous essuyâmes un grain
-qui nous fit amener toutes nos voiles.
-
-Nous approchons de la Ligne. Il y a très-peu de crépuscule le soir et le
-matin.
-
-Le 3, nous prîmes des bonites et un requin. Nous étions constamment
-entourés de la même troupe de thons.
-
-Le 4, nous eûmes un ciel orageux. Nous entendîmes le tonnerre, et nous
-essuyâmes un grain.
-
-On jeta à la mer un matelot mort du scorbut; plusieurs autres en sont
-affectés: cette maladie, qui se manifeste de si bonne heure, répand la
-terreur dans l'équipage. Nous prîmes des bonites et des requins.
-
-Du 5 et du 6. Hier, à trois heures de nuit, il fit un orage épouvantable
-qui nous obligea de tout amener, hors la misaine. Je remarquai
-constamment que le lever de la lune dissipe les nuages d'une manière
-sensible. Deux heures après qu'elle est sur l'horizon, le ciel est
-parfaitement net. Nous eûmes, ces deux jours, du calme mêlé de grains
-pluvieux.
-
-Le 7, nous prîmes des bonites. Je vis couper, avec des ciseaux, du verre
-dans l'eau, avec une grande facilité, effet dont j'ignore la cause.
-
-Le 8 et le 9, on prit un requin, des sucets et deux thons. Quoique près
-de la Ligne, la chaleur ne me parut pas insupportable; l'air est
-rafraîchi par les orages.
-
-Le 10, on annonça le baptême de la Ligne, dont nous étions à un degré.
-Un matelot, déguisé en masque, vint demander au capitaine à faire
-observer l'usage ancien. Ce sont des fêtes imaginées pour dissiper la
-mélancolie des équipages. Nos matelots sont fort tristes, le scorbut
-gagne insensiblement, et nous ne sommes pas au tiers du voyage.
-
-Le 11, on fit la cérémonie du baptême... On rangea les principaux
-passagers le long d'un cordon, les pouces attachés avec un ruban. On
-leur versa quelques gouttes d'eau sur la tête. On donna ensuite quelque
-argent aux pilotes.
-
-Le vent fut contraire, le ciel et la mer belle.
-
-Le 12, nous ne passâmes point encore la Ligne. Les courans portaient au
-nord. On cessa de voir l'étoile polaire. Nous vîmes un vaisseau à l'est.
-
-Le 13, nous passâmes la Ligne. La mer paraissait, la nuit, remplie de
-grands phosphores lumineux. On purifiait l'entrepont tous les dimanches;
-on montait en haut les coffres et les hamacs de l'équipage, ensuite on
-brûlait du goudron. Ou s'aperçut que le tiers des barriques d'eau était
-vide, quoiqu'on ne fût pas au tiers du voyage.
-
-Les 14, 15 et 16, les vents varièrent. Il fit de grandes chaleurs. On
-raidit les haubans et les cordages. Nous fûmes toujours environnés de
-bonites, de thons, de marsouins et de bonnets-flamands. Nous vîmes un
-très-grand requin. Calme mêlé d'orage.
-
-Les 17, 18 et 19, les calmes continuèrent avec la chaleur. Le goudron
-fondait de toutes les manoeuvres. L'ennui et l'impatience croissent sur
-le vaisseau. On en a vu rester un mois en calme sous la Ligne.
-
-Je vis une baleine allant vers l'ouest.
-
-Les 20, 21 et 22, continuation de calme et d'ennui. Le vaisseau était
-entouré de requins. Nous en vîmes un attaché à un paillasson, dans un
-large banc d'écume, courant de l'est à l'ouest: il était vivant; sans
-doute quelque vaisseau venait de passer là. Nous prîmes des thons, des
-bonites, cinq ou six requins, et un marsouin dont la tête était fort
-pointue. Les matelots disent que le marsouin présage le vent; en effet,
-à minuit il s'est levé. Nous revîmes des galères.
-
-Du 23. Nous entrons enfin dans les vents généraux du sud-est, qui
-doivent nous conduire au-delà de l'autre tropique. On prit des bonites
-et des thons. Comme on tirait de l'eau un de ces poissons, un requin le
-prit par la queue et fit casser la ligne. Nous vîmes une frégate, oiseau
-noir et gris approchant de la forme de la cigogne: son vol est
-très-élevé.
-
-Le 24 et le 25, nous eûmes des grains qui firent varier le vent. Vers le
-soir, la lune parut entourée d'un grand cercle sans couleurs.
-
-Nous prîmes des bonites et des thons.
-
-Le 26, nous vîmes des frégates, des poissons-volans, des thons, des
-bonites, et un oiseau blanc qu'on dit être un fou. Le soir, ayant toutes
-nos voiles dehors, nous fûmes chargés d'un grain violent qui nous mit
-sur le côté pendant quelques minutes. Notre vaisseau porte fort mal la
-voile, et il ne fait guère plus de deux lieues par heure avec le vent le
-plus favorable.
-
-Le 27, grosse mer et grand frais mêlé de grains pluvieux. Nous vîmes les
-mêmes poissons, et un alcyon, hirondelle de mer, que les Anglais
-appellent _l'oiseau de la tempête_. Je consacrerai un article de mon
-journal aux oiseaux marins.
-
-Le 28, nous eûmes grand frais et des grains mêlés de pluie. On porta six
-canons de l'arrière dans la cale de l'avant, afin que le vaisseau étant
-plus chargé sur le devant, gouvernât mieux. Nous éprouvâmes des temps
-orageux, qui sont rares dans ces parages. Vu les mêmes thons.
-
-Le 29, beau temps mêlé de quelques grains. Nous vîmes des frégates, et
-un oiseau blanc avec les ailes marquées de gris. Au soleil couchant,
-nous vîmes un vaisseau sous le vent, faisant même route que nous.
-
-Le 30, bon frais, belle mer: l'air n'est plus si chaud. Nous vîmes le
-vaisseau de la veille un peu au vent; il avait forcé de voiles: nous
-fîmes la même manoeuvre. Il mit pavillon anglais; nous mîmes le nôtre.
-Nous prîmes des thons, et nous vîmes des poissons-volans.
-
-
-OBSERVATIONS SUR LA MER ET LES POISSONS.
-
-Il n'y a guère de vue plus triste que celle de la pleine mer. On
-s'impatiente bientôt d'être toujours au centre d'un cercle dont on
-n'atteint jamais la circonférence. Elle offre cependant des scènes
-intéressantes: je ne parle pas seulement des tempêtes, pendant le calme,
-et surtout la nuit dans les climats chauds, on est surpris de la voir
-étincelante. J'ai pris, dans un verre, de ces points lumineux dont elle
-est remplie; je les ai vus se mouvoir avec beaucoup de vivacité. On
-prétend que c'est du frai de poisson. On en voit quelquefois des amas
-semblables à des lunes. La nuit, lorsque le vaisseau fait route, et
-qu'il est environné de poissons qui le suivent, la mer paraît comme un
-vaste feu d'artifice tout brillant de serpenteaux et d'étincelles
-d'argent.
-
-Je vous laisse méditer sur la quantité prodigieuse d'êtres vivans dont
-cet élément est la patrie. Je me borne à quelques observations sur
-différentes espèces de poissons que nous avons rencontrés en pleine mer.
-
-Le bonnet-flamand, que les anciens appelaient, je crois, _poumon marin_,
-est une espèce d'animal formé d'une substance glaireuse: il ressemble
-assez à un champignon. Son chapiteau a un mouvement de contraction et de
-dilatation par le moyen duquel il avance fort lentement. Je ne lui
-connais aucune propriété. Cet animal est si commun, que nous en avons
-trouvé la mer couverte pendant plusieurs journées. Il varie beaucoup
-pour la grosseur et la couleur, mais la forme est la même. On en trouve
-de fort gros, en été, sur les côtes de Normandie.
-
-La galère est de la même substance, mais cet animal paraît doué de plus
-d'intelligence et de malignité. Son corps est une espèce de vessie
-ovale, surmontée, dans sa longueur, d'une crête ou voile qui est
-toujours hors dans la mer dans la direction du vent. Quand le flot le
-renverse, il se relève fort vite, et présente toujours au vent la partie
-la plus ronde de son corps. J'en ai vu beaucoup à la fois rangées, comme
-une flotte, dans la même direction. Peut-être construirait-on quelque
-voilure sur ce mécanisme, au moyen de laquelle une barque avancerait
-dans le vent contraire. De la partie inférieure de la galère pendent
-plusieurs longs filets bleus, dont elle saisit ceux qui croient la
-prendre. Ces filets brûlent sur-le-champ comme le plus violent
-caustique. J'ai vu un jour un jeune matelot qui, s'étant mis à la nage
-pour en prendre une, en eut les bras tout brûlés, et, de frayeur, pensa
-se noyer. La galère a de belles couleurs pendant qu'elle est en vie.
-J'en ai vu de bleu céleste et de couleur de rose. Le bonnet-flamand se
-trouve dans nos mers, et la galère en approchant des tropiques.
-
-Dans le parage des Açores, j'ai vu une espèce de coquillage flottant et
-vivant dans l'écume de la mer, de la forme du fer d'une flèche ou d'un
-bec d'oiseau: il est petit, transparent, et très-aisé à rompre; c'est
-peut-être celui qu'on trouve dans l'ambre gris.
-
-A cette même latitude, nous trouvâmes des limaçons bleus, flottans à la
-surface de l'eau, au moyen de quelques vessies pleines d'air: leur coque
-était fort mince et très-fragile; ils étaient remplis d'une liqueur d'un
-beau bleu purpurin. Ce n'est pas cependant le coquillage appelé pourpre
-par les anciens.
-
-Une espèce de coquillage beaucoup plus commun, est celui qui s'attache à
-la carène même du vaisseau, au moyen d'un ligament qu'il raccourcit dans
-le mauvais temps. Il est blanc, de la forme d'une amande, et composé de
-quatre pièces. Il met dehors plusieurs filamens qui ont un mouvement
-régulier. Il se multiplie en si grande quantité, que la course du
-vaisseau en est sensiblement retardée.
-
-Le poisson-volant est fort commun entre les deux tropiques; il est de la
-grosseur d'un hareng; il vole en troupe et d'un seul jet aussi loin
-qu'une perdrix; il est poursuivi dans la mer par les poissons, et dans
-l'air par les oiseaux. Sa destinée paraît fort malheureuse de retrouver
-dans l'air le danger qu'il a évité dans l'eau; mais tout est compensé,
-car souvent aussi il échappe comme poisson aux oiseaux, et comme oiseau
-aux poissons. C'est dans les orages qu'on le voit devancer les frégates
-et les thons qui font après lui des sauts prodigieux.
-
-L'encornet est une petite sèche qui fait à peu près la même manoeuvre.
-Elle a, de plus, la faculté d'obscurcir l'eau en y versant une encre
-fort noire. Peut-être aussi ne nage-t-elle pas si bien. Elle est de la
-forme d'un cornet. Ces deux espèces de poissons tombent souvent à bord
-des vaisseaux. Ils sont bons à manger.
-
-Le thon de la pleine mer m'a paru différer, pour le goût, de celui de la
-Méditerranée. Il est fort sec, et n'a de graisse qu'à l'orbite de
-l'oeil. Il a peu d'intestins, sa chair paraît à l'étroit dans sa peau.
-Huit muscles, quatre grands et quatre petits, forment son corps, dont la
-coupe transversale ressemble à celle de plusieurs arbres sciés. On le
-pêche au lever et au coucher du soleil, parce qu'alors l'ombre des flots
-lui déguise mieux l'hameçon, qui est figuré en poisson-volant.
-
-Cette flotte de thons nous accompagne depuis six semaines. Il est facile
-de les reconnaître. Il y en a un, entre autres, qui a une plaie rouge
-sur le dos pour avoir été harponné il y a quinze jours. Sa course n'en
-est pas retardée.
-
-Le poisson peut-il vivre sans dormir, et l'eau marine serait-elle
-favorable aux plaies? J'ai lu, quelque part, que M. Chirac guérit M. le
-duc d'Orléans d'une blessure au poignet, en le lui faisant mettre dans
-des eaux de Balaruc.
-
-La chair du thon est saine, mais elle altère. On m'assura qu'il était
-dangereux d'user du thon de ces parages, qui a été salé. J'en vis
-l'expérience sur un matelot qui s'y exposa. Sa peau devint rouge comme
-l'écarlate, et il eut une fièvre de vingt-quatre heures.
-
-Nous prenons aussi, avec les thons, beaucoup de bonites. C'est une sorte
-de maquereau, dont quelques-uns approchent de la grosseur des thons. Je
-leur ai trouvé à la fois de la laite et des oeufs, et dans la chair de
-plusieurs des vers vivans de la grosseur d'un grain d'avoine. Ce poisson
-n'en paraissait pas incommodé.
-
-La grande-oreille est une espèce de bonite.
-
-Les requins se trouvent en grande quantité aux environs de la Ligne. Dès
-qu'il fait calme, le vaisseau en est entouré. Ce poisson nage lentement
-et sans bruit; il est devancé par plusieurs petits poissons appelés
-_pilotins_, bariolés de noir et de jaune. S'il tombe quelque chose à la
-mer, en un clin d'oeil ils viennent le reconnaître, et retournent au
-requin qui s'approche de sa proie, se tourne et l'engloutit. Si c'est un
-oiseau, il n'y touche point: mais lorsque la faim le presse, il avale
-jusqu'à des clous.
-
-Le requin est le tigre de la mer. J'en ai vu de plus de dix pieds de
-longueur. La nature lui a donné une vue très-faible. Il nage fort
-lentement par la forme arrondie de sa tête, ce qui, joint à la position
-de sa gueule qui l'oblige de se tourner sur le dos pour avaler, préserve
-la plupart des poissons de sa voracité. Il n'a ni os, ni arêtes, mais
-des cartilages, ainsi que tous les poissons de mer voraces, comme le
-chien de mer, la raie, le polype, qui, comme lui, voient mal, sont
-mauvais nageurs, et ont la gueule placée en bas; ils sont, de plus,
-vivipares. Ainsi leur gloutonnerie a été compensée dans leur vitesse,
-leur vue, leur forme et leur génération.
-
-Les mâchoires du requin sont armées de cinq ou six rangs de dents en
-haut et en bas. Elles sont plates, tranchantes sur les côtés, aiguës et
-taillées comme des lancettes. Il n'en a que deux rangs perpendiculaires;
-les autres sont couchées et disposées de manière qu'elles remplacent,
-par un mécanisme admirable, celles qu'il est souvent exposé à rompre. On
-l'amorce avec une pièce de chair embrochée d'un croc de fer. Avant de le
-tirer de l'eau on lui passe à la queue un noeud coulant, et lorsqu'il
-est sur le pont et qu'il s'efforce d'estropier les matelots, on la lui
-coupe à coups de hache. Cette queue n'a qu'un aileron taillé comme une
-faux. Les Chinois en font cas comme d'un remède aphrodisiaque. Au reste,
-la pêche de ce poisson n'est d'aucune utilité. J'ai goûté de sa chair
-qui a un goût de raie, avec une forte odeur d'urine. On dit qu'elle est
-fiévreuse. Les marins ne pêchent ce poisson que pour le mutiler. On lui
-crève les yeux, on l'éventre, on en attache plusieurs par la queue et on
-les rejette à la mer, spectacle digne d'un matelot. Le requin est si
-vivace que j'en ai vu remuer long-temps après qu'on leur avait coupé la
-tête. Cependant j'en ai vu noyer fort vite, en les plongeant plusieurs
-fois lorsqu'ils sont accrochés à l'hameçon.
-
-On trouve presque toujours sur le requin un poisson appelé sucet. Il est
-gros comme un hareng. Il a sur la tête une surface ovale un peu concave
-avec laquelle il s'attache en formant le vide, au moyen de dix-neuf
-lames qui y sont disposées comme les tringles d'une jalousie. J'en ai
-mis de vivans sur un verre uni, d'où je ne pouvais les arracher. Ce
-poisson a cela de très-singulier qu'il nage le ventre et les ouïes en
-l'air. Sa peau est grenelée, et sa gueule armée de plusieurs rangs de
-petites dents. Nous avons plusieurs fois mangé des sucets, et nous leur
-avons trouvé le goût d'artichauts frits.
-
-Outre le pilotin et le sucet, le requin nourrit encore sur sa peau un
-insecte de la forme d'un demi-pois, avec un bec fort allongé. C'est une
-espèce de pou.
-
-Le marsouin est un poisson fort connu. J'en ai vu une espèce dont le
-museau était fort pointu. Les matelots l'appellent _la flèche de la
-mer_, à cause de sa vitesse. J'en ai vu caracoler autour du vaisseau,
-tandis qu'il faisait deux lieues à l'heure. On darde cet animal, qui
-souffle lorsqu'il est pris, et semble se plaindre; c'est une mauvaise
-pêche; sa chair est noire, dure, lourde et huileuse.
-
-J'ai vu aussi une dorade, le plus léger, dit-on, des poissons. On
-prétend, mais à tort, que c'est le dauphin des anciens, dont Pline nous
-a donné une ample description: quoi qu'il en soit, nous n'éprouvâmes
-point son amitié pour les hommes. Nous vîmes, à une grande profondeur,
-briller ses ailerons dorés et son dos du plus bel azur.
-
-Quelquefois nous avons vu, à une demi-lieue, des baleines lancer leur
-jet d'eau. Elles sont plus petites que celles du nord. Elles me
-paraissaient, de loin, comme une chaloupe renversée.
-
-Telles sont les espèces de poissons que j'ai vus jusqu'à présent. On
-voit des requins dans le calme; ordinairement les dorades les suivent;
-les marsouins paraissent quand le vent franchit. Pour les thons, nous
-les avons depuis six semaines. Si ce détail vous a ennuyé, songez quels
-doivent être mes plaisirs. Il n'en est point pour l'homme sur un élément
-étranger dont aucun des habitans n'a de relation avec lui.
-
-
-MAI, 1768.
-
-Du 1er. Au lever du soleil, un vaisseau se trouva dans nos eaux, et nous
-ayant gagnés insensiblement, vers les dix heures du matin il était par
-notre travers. Nous remarquâmes que toutes ses voiles étaient fort
-vieilles, et qu'il avait fait branle-bas, c'est à dire, que les coffres
-et les lits de l'équipage étaient sur son pont. Il nous questionna en
-anglais: _Bonjour; comment s'appelle le vaisseau? D'où vient-il? Où
-va-t-il?_ Nous lui répondîmes et l'interrogeâmes dans la même langue. Il
-venait de Londres, d'où il était parti il y avait soixante-quatre jours;
-il allait en Chine. Le vent nous empêcha d'en entendre davantage. Il
-était percé à vingt-quatre canons, et paraissait du port de cinq cents
-tonneaux. Il nous souhaita bon voyage, et continua sa route.
-
-Vu des frégates, thons et bonites.
-
-Les 2 et 3, nous vîmes encore le vaisseau anglais. Les thons, qui nous
-accompagnaient depuis si long-temps, nous abandonnèrent et le suivirent.
-Nous eûmes des grains violens de l'ouest. Ces variations viennent, à mon
-avis, du voisinage de la baie de Tous-les-Saints. J'estime que les
-courans et la dérive nous ont portés plus près que nous ne croyions de
-l'Amérique.
-
-Les 4 et 5, le vent fut violent et variable. Nous vîmes un fouquet,
-oiseau gris et noir, des frégates et des fous qui plongeaient pour
-attraper du poisson.
-
-Les 6 et 7, bon frais et belle mer. La nuit dernière nous eûmes des
-grains violens. Nous vîmes des frégates prenant, le soir, leur route au
-nord-est.
-
-Du 8 et du 9. Hier, le vent fut très-violent, la mer grosse. On amena
-les perroquets et les petites voiles. On prit un ris dans les huniers.
-Ce matin, pendant le déjeuner, nous fûmes chargés d'un grain
-très-violent avec toutes les voiles dehors. Le vaisseau se coucha et
-l'eau entra dans les sabords. Vers le soir, le temps se calma, ce qui
-arrive d'ordinaire lorsque le soleil se trouve dans la partie opposée au
-vent. Nous vîmes une quantité considérable de goëlettes blanches et de
-fouquets, signes du voisinage de la terre, d'où viennent ces orages.
-
-Les 10, 11 et 12, bon frais et belle mer. Vu des fouquets ou
-taille-vents, des goëlettes et des bonites.
-
-Le 13, il fit calme. On calfeutra la chaloupe. A neuf heures du soir,
-étant en conversation avec le capitaine dans la galerie, je vis tout
-l'horizon éclairé d'un feu très-lumineux, courant de l'est au nord, et
-répandant des étincelles rouges. Pendant le jour, les nuages étaient
-arrêtés, et représentaient une terre du côté du sud.
-
-Le 14, nous eûmes des grains violens et un peu de tonnerre. Ici
-finissent communément les vents de sud-est, qui, quelquefois, vont
-jusqu'au 28e degré de latitude. Nous attendons les vents d'ouest, avec
-lesquels on double le cap de Bonne-Espérance.
-
-Nous vîmes des fauchets ou taille-vents.
-
-Les 15 et 16, grosse mer et grains pluvieux. Nous vîmes les mêmes
-oiseaux.
-
-Les 17, 18 et 19, le temps fut beau, quoique mêlé de brume. Nous
-distinguions une lame venant de l'ouest, qui présage ordinairement que
-le vent doit en venir. Nous vîmes, hier au soir, un second météore
-lumineux, et, dans l'après-midi, une baleine au sud-ouest, à une lieue
-et demie. On prétendit, le matin, avoir vu un oiseau de mer appelé
-mouton-du-Cap. Cet oiseau se trouve dans les parages du cap de
-Bonne-Espérance.
-
-Les 20 et 21, temps pluvieux, vent variable. L'air est froid. Nous vîmes
-une baleine à portée de pistolet. On prétendit avoir vu des damiers,
-oiseaux voisins du Cap. Nous vîmes des taille-vents.
-
-Les 22 et 23, vent froid et violent. Grosse mer. Le vent déchira les
-huniers lorsqu'on y voulait prendre des ris. On en mit de neufs, ce qui
-nous tint plus de trois heures sous nos grandes voiles. Je vis
-distinctement des damiers et quantité de taille-mers.
-
-Le 24, nous vîmes une envergure, autre oiseau marin. Grosse mer,
-bourrasques fréquentes mêlées de pluie. On prétend que ces orages
-viennent du voisinage de l'île de Tristan-da-Cunha.
-
-Le 25, je vis un mouton-du-Cap. Les vents tournèrent à l'ouest, mais
-furent toujours orageux.
-
-Le 26, vent violent. Vers le soir, un grain nous surprit avec toutes nos
-voiles dehors. Le vaisseau ne put arriver, il vint au vent et fut
-coiffé. Vous ne sauriez imaginer notre désordre. Enfin, on manoeuvra si
-heureusement, qu'on échappa de ce danger, où il pouvait nous en coûter,
-au moins, nos mâts. Nous vîmes les mêmes oiseaux. Nos pauvres matelots
-sont bien fatigués: après un orage, on ne leur donne aucun
-rafraîchissement.
-
-Les 27 et 28, les vents furent variables et froids. La carène du
-vaisseau est couverte d'une herbe verte, qui n'a gardé sa couleur que du
-côté exposé au soleil.
-
-Les 29 et 30, temps frais mêlé de grains violens. Nous prîmes des ris
-dans les huniers.
-
-Nous vîmes les mêmes oiseaux, des alcyons et des marsouins. Ils étaient
-petits, marbrés de brun sur le dos, et de blanc sous le ventre.
-
-Le 31, les vents tournèrent à l'ouest. On s'estime à deux cents lieues
-du Cap, et par notre point à trois cents. Nous vîmes les mêmes oiseaux.
-
-
-OBSERVATIONS SUR LE CIEL, LES VENTS ET LES OISEAUX.
-
-Les étoiles m'ont paru plus lumineuses dans la partie australe que dans
-la partie septentrionale. On distingue, outre la croix-du-sud, les
-magellans, qui sont deux nuages blancs, formés d'un amas de petites
-étoiles. On aperçoit, à côté, deux espaces plus sombres qu'aucune des
-autres parties du ciel.
-
-Le crépuscule diminue en approchant de la Ligne, en sorte que la nuit
-est presque entièrement séparée du jour. On explique assez bien comment
-le crépuscule augmente avec la réfraction des rayons vers les pôles.
-Dans ces régions, à peine habitées, la lumière est mêlée avec les
-ténèbres, surtout dans les aurores boréales, qui sont d'autant plus
-grandes, que le soleil est moins élevé sur l'horizon. Quel inconvénient
-y eût-il eu, que la nuit, entre les deux tropiques, eût eu aussi quelque
-portion du jour? La nuit semble faite pour les noirs de l'Afrique, qui
-attendent la fin de leurs jours brûlans pour danser et se réjouir: c'est
-dans ce temps que les bêtes sauvages de ces contrées viennent se
-rafraîchir dans les rivières, et que les tortues montent au rivage pour
-y faire leur ponte. Ne serait-ce point que les rayons du soleil, quoique
-réfractés, donnent une chaleur sensible? Ainsi de longs crépuscules
-eussent rendu la zone torride inhabitable. Au reste les nuits, dans ces
-climats, sont plus belles que les jours. La lune dissipe, à son lever,
-les vapeurs dont le ciel est couvert. J'ai réitéré tant de fois cette
-observation, que je me range en cela de l'avis des marins, qui disent
-que _la lune mange les nuages_. D'ailleurs, peut-on rejeter l'influence
-de la lune sur notre atmosphère, lorsqu'on lui en suppose une si grande
-sur l'Océan?
-
-En deçà de la Ligne, on trouve les vents du nord-est ou alizés, et
-au-delà les vents de sud-est ou généraux. Ces vents paraissent produits
-par l'air dilaté par le soleil, et réfléchi par les pôles. Les vents de
-sud-est s'étendent plus loin que les vents de nord-est, comme vous le
-pourrez voir dans le journal des vents. On les trouve ordinairement aux
-3e et 4e degrés de latitude nord. Aussi le pôle sud est-il plus froid
-que le pôle nord; ce qui vient, peut-être, de ce que le soleil est plus
-long-temps dans la partie septentrionale. Les navigateurs qui ont tâché
-d'aborder aux Terres australes, ont découvert des glaces au 45e degré
-sud.
-
-Ces vents portent continuellement en Amérique les vapeurs que le soleil
-élève sur la mer Atlantique. Celles de la mer du Sud servent à féconder
-une partie de l'Asie et de l'Afrique. En général, les vents sont plus
-forts le jour que la nuit.
-
-Sans les nuages, il n'y aurait point de rivières; mais ils ne servent
-pas moins à la magnificence du ciel qu'à la fécondité de la terre.
-
-J'ai admiré souvent le lever et le coucher du soleil. C'est un spectacle
-qu'il n'est pas moins difficile de décrire que de peindre. Figurez-vous,
-à l'horizon, une belle couleur orange qui se nuance de vert, et vient se
-perdre au zénith dans une teinte lilas, tandis que le reste du ciel est
-d'un magnifique azur. Les nuages, qui flottent çà et là, sont d'un beau
-gris de perle. Quelquefois ils se disposent en longues bandes
-cramoisies, de couleur ponceau et écarlate; toutes ces teintes sont
-vives, tranchées, et relevées de franges d'or.
-
-Un soir les nuages se disposèrent vers l'occident, sous la forme d'un
-vaste réseau, semblable à de la soie blanche. Lorsque le soleil vint à
-passer derrière, chaque maille du réseau parut relevée d'un filet d'or.
-L'or se changea ensuite en couleur de feu et en ponceau, et le fond du
-ciel se colora de teintes légères, de pourpre, de vert et de bleu
-céleste.
-
-Souvent il se forme au ciel des paysages d'une variété singulière, où se
-rencontrent les formes les plus bizarres. On y voit des promontoires,
-des rochers escarpés, des tours, des hameaux. La lumière y fait succéder
-toutes les couleurs du prisme. C'est peut-être à la richesse de ces
-couleurs qu'il faut attribuer la beauté des oiseaux de l'Inde et des
-coquillages de ces mers. Mais, pourquoi les oiseaux marins de ces
-contrées ne sont-ils pas plus beaux que les nôtres? Je réserverai
-l'examen de ce problème à quelqu'autre article. Je vais vous décrire
-ceux que j'ai vus voler autour du vaisseau, avec les noms que leur
-donnent les gens de mer. Vous jugez bien que cette description ne peut
-guère être juste.
-
-En partant de France, nous vîmes plusieurs espèces d'oiseaux, que les
-marins confondent sous le nom général de mauves et de goëlands.
-
-L'oiseau le plus commun, et que nous avons rencontré dans tous les
-parages, est une espèce d'hirondelle ou d'alcyon, que les Anglais
-nomment _l'oiseau de la tempête_. Il est d'un brun noirâtre, vole à
-fleur d'eau, et suit, dans les gros temps, le sillage du vaisseau. Il y
-a apparence qu'il est déterminé à suivre alors les navires, afin de
-trouver un abri contre la violence du vent. C'est par la même raison
-qu'il vole entre les lames en rasant l'eau.
-
-A la hauteur du cap Finistère, nous vîmes des manches-de-velours, dont
-les ailes sont bordées de noir; ils sont de la grosseur d'un canard, et
-volent à la surface de la mer en battant des ailes; ils ne s'éloignent
-guère de terre, où ils se retirent tous les soirs.
-
-Nous vîmes les premières frégates par les deux degrés et demi de
-latitude nord. On présuma qu'elles venaient de l'île de l'Ascension,
-située par les huit degrés de latitude sud. Elles ressemblent, pour la
-forme et la grosseur, à la cigogne; elles sont noires et blanches; elles
-ont des ailes très-étendues, de longues jambes et un long cou. Les mâles
-ont, sous le bec, une peau enflée, ronde comme une boule, et rouge comme
-l'écarlate. C'est le plus léger de tous les oiseaux marins; jamais il ne
-se repose sur l'eau. On en rencontre à plus de trois cents lieues de
-terre, où on assure qu'elles vont reposer tous les soirs. Elles
-s'élèvent fort haut. J'en ai vu souvent tourner autour du vaisseau,
-s'éloigner à perte de vue, et se rapprocher dans l'espace de quelques
-secondes.
-
-Le fou est un peu plus gros, mais plus raccourci; il est blanc mêlé de
-gris; il pêche le poisson en plongeant. La pointe de son bec est
-recourbée, et les côtés en sont bordés de petites pointes qui lui aident
-à saisir sa proie. La frégate lui fait la guerre. Celui-là a de
-meilleurs instrumens; mais celle-ci plus de légèreté et de finesse.
-Lorsque le fou a rempli son jabot de poisson, elle l'attaque et lui fait
-rendre sa pêche, qu'elle reçoit en l'air.
-
-Nous vîmes le premier fou vers le treizième degré de latitude sud.
-
-A peu près à cette hauteur, nous aperçûmes, pour la première fois,
-l'oiseau que les marins appellent fauchet, fouquet, taille-vent,
-taille-mer ou cordonnier. C'est un oiseau qui, dans son vol, semble
-faucher la surface de l'eau.
-
-Les goëlettes, que l'on trouve en grandes troupes, dénotent les
-hauts-fonds et le voisinage des côtes: elles sont blanches, et de loin
-ressemblent, pour le vol et la forme, à des pigeons.
-
-L'envergure est un oiseau un peu plus gros que les fauchets, de la
-taille d'un fort canard; il est blanc sous le ventre, d'un gris brun sur
-les ailes et le dos: il tire son nom de la grande étendue de ses ailes
-ou de son envergure.
-
-Les damiers ne se trouvent qu'aux approches du cap de Bonne-Espérance;
-ils sont gros comme des pigeons, ont la tête et la queue noires, le
-ventre blanc, le dos et les ailes marqués régulièrement de noir et de
-blanc comme les cases d'un jeu de dames.
-
-Après les damiers, nous vîmes le mouton-du-Cap. C'est un oiseau plus
-gros qu'une oie, au bec couleur de chair, aux ailes très-étendues,
-mêlées de gris et de blanc. On ne le trouve guère qu'à la latitude du
-cap de Bonne-Espérance. J'ai vu tous ces oiseaux se reposer sur l'eau,
-excepté la frégate et l'envergure. Leur vue peut servir à indiquer les
-parages où l'on se trouve, lorsqu'on a été plusieurs jours sans prendre
-hauteur, ou lorsque les courans ont fait dériver en longitude. Il serait
-à souhaiter que les marins expérimentés donnassent là-dessus leurs
-observations. Il y a des espèces qui ne s'éloignent point de terre, où
-elles vont reposer tous les soirs. Des goëlettes blanches, vues en
-pleine mer, désigneraient quelque terre ou récif inconnu, dans le
-voisinage; mais les manches-de-velours en seraient une preuve
-infaillible.
-
-Il y a aussi quelques espèces de glaïeuls, ou algues flottantes,
-auxquelles on doit faire attention. Ces différens indices peuvent
-suppléer au moyen qui nous manque de déterminer les longitudes. On
-observe la variation matin et soir; mais ce moyen n'est point sûr. On ne
-voit pas tous les jours le soleil se lever et se coucher. D'ailleurs la
-variation, qui est, comme vous savez, la déclinaison de l'aiguille,
-varie d'une année à l'autre sous le même méridien. La propriété qu'elle
-a de s'incliner vers la terre par sa partie aimantée, pourrait être
-d'une plus grande utilité. C'est ce que l'expérience fera connaître.
-
-
-JUIN, 1768.
-
-Le 1er, les vents d'ouest s'étant enfin déclarés, nous nous flattâmes de
-doubler bientôt le Cap.
-
-Le 2, on prit des précautions pour ce passage. On amena les vergues de
-perroquet et la corne d'artimon. On mit de nouveaux cordages à la roue
-du gouvernail; quelques-uns furent ajoutés aux haubans pour assurer les
-mâts. On mit quatre grandes voiles neuves. On lia fortement les
-chaloupes et tout ce qui pouvait prendre quelque mouvement sur le
-vaisseau. On attacha deux haches à l'arrière, en cas qu'il fallût couper
-le mât d'artimon. Le vent fut très-frais. Nous vîmes quelques oiseaux,
-mais les frégates avaient disparu.
-
-Des 3, 4 et 5. Tous ces jours, le vent fut très-frais, excepté hier
-matin où il calma un peu. On vit tous ces jours-ci une quantité
-prodigieuse de goëlettes, de moutons et de damiers. Nous vîmes du goêmon
-du Cap. Il ressemble à ces longues trompes de bergers. Les matelots
-font, de ses tiges creuses, des espèces de trompettes. La mer était
-couverte de brume, autre indice du voisinage du Cap. Les maladies
-augmentent. Nous avons quinze scorbutiques hors de service.
-
-Le 6, le vent était très-frais. Nous vîmes beaucoup de moutons et peu de
-goëlettes.
-
-Le 7, à midi, un oiseau de la grosseur d'une oie, aux ailes courtes,
-d'une couleur tannée et brune, à la tête de la forme d'une poule, à la
-queue courte et formant le trèfle, a plané long-temps au-dessus de nos
-mâts. Par tous les points nous devrions trouver ici le Cap. Vu les mêmes
-oiseaux.
-
-Le 8, vent violent suivi de calme.
-
-Le 9, les maladies et l'ennui augmentent sur le vaisseau. On jeta à la
-mer un contre-maître mort scorbutique.
-
-Les 10 et 11, calme mêlé de coups de vent, grosse mer. C'est un indice
-des approches du banc des Aiguilles. Vu un vaisseau sous le vent,
-faisant route au nord-ouest. Vu les mêmes oiseaux.
-
-Le 12, comme la mer paraissait verdâtre, on sonda, mais sans trouver
-fond. Vent très-frais et grosse mer. Nos inquiétudes augmentent sur
-notre distance du Cap.
-
-Le 13, enfin on trouva la sonde à quatre-vingt-quinze brasses: fond
-vaseux et verdâtre. Ce fut une grande joie. Cette profondeur nous prouva
-que nous étions dérivés à l'ouest. Vu deux vaisseaux, l'un de l'arrière,
-l'autre par notre bossoir de tribord. La sonde assura notre position,
-mais nous a fait connaître que nous errions de plus de deux cents lieues
-par nos journaux.
-
-Le 14, on sonda encore, et nous trouvâmes, à quatre-vingts brasses, un
-fond de sable et de vase verte. Il fit calme. Vu les mêmes vaisseaux et
-les mêmes oiseaux.
-
-Le 15, vent frais. Le vaisseau de l'arrière mit pavillon anglais, et
-nous dépassa bientôt d'une lieue et demie sous le vent. Celui de l'avant
-mit pavillon français, et comme il était sous le vent, il cargua ses
-basses voiles pour nous joindre en tenant le plus près. Notre capitaine
-ne jugea pas à propos d'arriver. Nous reconnûmes ce vaisseau pour _la
-Digue_, flûte du roi, partie un mois avant nous. Vers le soir, elle
-appareilla toutes ses voiles, et se mit dans nos eaux.
-
-Le 16, nous vîmes _la Digue_ deux lieues de l'avant, qui, à son tour,
-refusa de nous parler. Il y a apparence qu'elle a relâché au Cap. Les
-oiseaux deviennent rares; bon vent, belle mer.
-
-Le 17, il fit calme. On vit des souffleurs et des dorades. La lune se
-coucha à huit heures, elle était fort rouge. Le 18, au matin, nous
-essuyâmes un coup de vent de l'arrière, qui nous obligea de rester
-jusqu'à onze heures du soir sous la misaine. Il s'élevait de l'extrémité
-des flots une poudre blanche comme la poussière que le vent balaye sur
-les chemins. A sept heures du soir, nous reçûmes un coup de mer par les
-fenêtres de la grande chambre. A huit heures, il tomba de la grêle. Le
-temps s'est mis au beau vers minuit. On ne voit plus que quelques
-damiers et taille-vents.
-
-Les 19, 20 et 21: bon frais; grosse mer. Un poisson-volant de plus d'un
-pied de long, sauta à bord.
-
-Le 22, vent très-frais et mer houleuse. Les anciens prétendaient, à
-tort, que les temps des solstices étaient des temps de calme. J'ai lu,
-cet après-midi, un article du voyageur Dampier, qui observe que lorsque
-le soleil disparaît vers les trois heures après midi, et se cache
-derrière une bande de nuages fort élevés et fort épais, c'est signe
-d'une grande tempête. En montant sur le pont, je vis au ciel tous les
-signes décrits par Dampier.
-
-Le 23, à minuit et demi, un coup de mer affreux enfonça quatre fenêtres
-des cinq de la grande chambre, quoique leurs volets fussent fermés par
-des croix de Saint-André. Le vaisseau fit un mouvement de l'arrière,
-comme s'il s'acculait. Au bruit, j'ouvris ma chambre, qui, dans
-l'instant, fut pleine d'eau et de meubles qui flottaient. L'eau sortait
-par la porte de la grande chambre comme par l'écluse d'un moulin; il en
-était entré plus de trente barriques. On appela les charpentiers, on
-apporta de la lumière, et on se hâta de clouer d'autres sabords aux
-fenêtres. Nous fuyions alors sous la misaine; le vent et la mer étaient
-épouvantables.
-
-A peine ce désordre venait d'être réparé, qu'un grand caisson qui
-servait de table, plein de sel et de bouteilles de vin de Champagne,
-rompit ses attaches. Le roulis du vaisseau le faisait aller et venir
-comme un dé. Ce coffre énorme pesait plusieurs milliers, et menaçait de
-nous écraser dans nos chambres. Enfin il s'entr'ouvrit, et les
-bouteilles qui en sortaient, roulaient et se brisaient avec un désordre
-inexprimable. Les charpentiers revinrent une seconde fois, et le
-remirent en place après bien du travail.
-
-Comme le roulis m'empêchait de dormir, je m'étais jeté sur mon lit en
-bottes et en robe de chambre: mon chien paraissait saisi d'un effroi
-extraordinaire. Pendant que je m'amusais à calmer cet animal, je vis un
-éclair par un faux jour de mon sabord, et j'entendis le bruit du
-tonnerre. Il pouvait être trois heures et demie. Un instant après, un
-second coup de tonnerre éclata, et mon chien se mit à tressaillir et à
-hurler. Enfin un troisième éclair, suivi d'un troisième coup, succéda
-presque aussitôt, et j'entendis crier sous le gaillard que quelque
-vaisseau se trouvait en danger; en effet, ce bruit fut semblable à un
-coup de canon tiré près de nous, il ne roula point. Comme je sentais une
-forte odeur de soufre, je montai sur le pont, où j'éprouvai d'abord un
-froid très-vif. Il y régnait un grand silence, et la nuit était si
-obscure que je ne pouvais rien distinguer. Cependant ayant entrevu
-quelqu'un près de moi, je lui demandai ce qu'il y avait de nouveau. On
-me répondit: «On vient de porter l'officier de quart dans sa chambre; il
-est évanoui, ainsi que le premier pilote. Le tonnerre est tombé sur le
-vaisseau, et notre grand mât est brisé.» Je distinguai, en effet, la
-vergue du grand hunier tombée sur les barres de la grande hune. Il ne
-paraissait, au-dessus, ni mât ni manoeuvre. Tout l'équipage était retiré
-dans la chambre du conseil.
-
-On fit une ronde sous le gaillard. Le tonnerre avait descendu jusque-là
-le long du mât. Une femme qui venait d'accoucher, avait vu un globe de
-feu au pied de son lit. Cependant on ne trouva aucune trace d'incendie;
-tout le monde attendit, avec impatience, la fin de la nuit.
-
-Au point du jour, je remontai sur le pont. On voyait au ciel quelques
-nuages blancs, d'autres cuivrés. Le vent venait de l'ouest, où l'horizon
-paraissait d'un rouge ardent, comme si le soleil eût voulu se lever dans
-cette partie; le côté de l'est était tout noir. La mer formait des lames
-monstrueuses, semblables à des montagnes pointues formées de plusieurs
-étages de collines. De leur sommet s'élevaient de grands jets d'écume
-qui se coloraient de la couleur de l'arc-en-ciel. Elles étaient si
-élevées, que du gaillard d'arrière elles nous paraissaient plus hautes
-que les hunes. Le vent faisait tant de bruit dans les cordages, qu'il
-était impossible de s'entendre. Nous fuyons vent arrière sous la
-misaine. Un tronçon du mât de hune pendait au bout du grand mât, qui
-était éclaté en huit endroits jusqu'au niveau du gaillard; cinq des
-cercles de fer dont il était lié, étaient fondus; les passavans étaient
-couverts des débris des mâts de hune et de perroquet. Au lever du
-soleil, le vent redoubla avec une fureur inexprimable: notre vaisseau ne
-pouvant plus obéir à son gouvernail, vint en travers. Alors la misaine
-ayant fasié, son écoute rompit; ses secousses étaient si violentes,
-qu'on crut qu'elle amènerait le mât à bas. Dans l'instant, le gaillard
-d'avant se trouva comme engagé; les vagues brisaient sur le bossoir de
-bâbord, en sorte qu'on n'apercevait plus le beaupré. Des nuages d'écume
-nous inondaient jusque sous la dunette. Le navire ne gouvernait plus; et
-étant tout-à-fait en travers à la lame, à chaque roulis il prenait l'eau
-sous le vent jusqu'au pied du grand mât, et se relevait avec la plus
-grande difficulté.
-
-Dans ce moment de péril, le capitaine cria aux timonniers d'arriver;
-mais le vaisseau, sans mouvement, ne sentait plus sa barre. Il ordonna
-aux matelots de carguer la misaine, que le vent emportait par lambeaux;
-ces malheureux, effrayés, se réfugièrent sous le gaillard d'arrière.
-J'en vis pleurer un, d'autres se jetèrent à genoux en priant Dieu. Je
-m'avançai sur le passavant de bâbord en me cramponnant aux manoeuvres;
-un jacobin, aumônier du vaisseau, me suivit, et le sieur Sir-André,
-passager, vint après. Plusieurs gens de l'équipage nous imitèrent, et
-nous vînmes à bout de carguer cette voile, dont plus de la moitié était
-emportée. On voulut border le petit foc pour arriver, mais il fut
-déchiré comme une feuille de papier.
-
-Nous restâmes donc à sec, en roulant d'une manière effroyable. Une fois
-ayant lâché les manoeuvres où je me retenais, je glissai jusqu'au pied
-du grand mât, où j'eus de l'eau jusqu'aux genoux. Enfin, après Dieu,
-notre salut vint de la solidité du vaisseau, et de ce qu'il était à
-trois ponts, sans quoi il se fût engagé. Notre situation dura jusqu'au
-soir, que la tempête s'apaisa. Une partie de nos meubles fut bouleversée
-et brisée; plus d'une fois je me trouvai les pieds perpendiculaires sur
-la cloison de ma chambre.
-
-Tel fut le tribut que nous payâmes au canal de Mozambique, dont le
-passage est plus redouté des marins que celui du cap de Bonne-Espérance.
-Les officiers assurèrent qu'ils n'avaient jamais vu une aussi grosse
-mer. Toutes les parties hautes du vaisseau en étaient si ébranlées, que,
-dans les jointures des pilastres de la chambre, j'introduisais des os
-entiers de mouton, qui y étaient écrasés par le jeu de la charpente.
-
-Le 24, à quatre heures du matin, il fit calme. La mer était encore fort
-grosse. On travailla, tout le jour, à amener la grande vergue, et à
-préparer deux jumelles pour fortifier le grand mât. L'effet du tonnerre
-est inexplicable. Le grand mât est éclaté en zigzag. Depuis les barres
-de hune jusqu'à cinq pieds au-dessous, du côté de l'avant, il y a un
-éclat; cinq pieds au-dessous, du côté de l'arrière, il y a un autre
-éclat; ainsi de suite jusqu'au niveau du gaillard. Il y a
-alternativement un espace brisé et un plein, de manière que le plein
-d'un côté, répond au brisé de l'autre. Dans ces éclats, je n'ai remarqué
-aucune odeur, ni noirceur: le bois a conservé sa couleur naturelle.
-
-Nous vîmes quelques moutons-du-Cap. Le gros temps fit périr le reste de
-nos bestiaux, et doubla le nombre de nos malades scorbutiques.
-
-Le 25, on s'occupa à lier et à saisir les deux jumelles autour du mât.
-C'étaient des pièces de bois de quarante-cinq pieds de longueur, un peu
-creusées en gouttière pour s'adapter sur la circonférence du mât. Chacun
-mit la main à l'oeuvre, à cause de la faiblesse de l'équipage. Une
-baleine passa près de nous à portée de pistolet; elle n'était guère plus
-longue que la chaloupe.
-
-Le 26, petit temps. On chanta le _Te Deum_, suivant l'usage, pour
-remercier Dieu d'avoir passé le Cap et le canal de Mozambique. On
-s'occupa, tout le jour, à réparer le grand mât.
-
-Le 27, nous vînmes à bout de lui faire porter sa grande voile. On jeta à
-la mer un homme mort du scorbut. On compte vingt et un malades hors de
-service.
-
-Le 28, le beau temps continua. Nous vîmes quelques fauchets; les damiers
-et les moutons-du-Cap ont disparu.
-
-Le 29, un enfant, né depuis huit jours, mourut scorbutique. On compte
-aujourd'hui vingt-huit matelots sur les cadres. On a pris, pour faire le
-quart, tous les domestiques du vaisseau, et les passagers qui ne sont
-pas de la grande chambre.
-
-Vers le soir, nous vîmes des marsouins.
-
-Le 30, l'inquiétude augmente par la triste situation de l'équipage.
-
-Nous avons trouvé ici la fin des vents d'ouest. Nous tenons une haute
-latitude, afin de profiter des vents de sud-est, qui sont constans dans
-cette partie. Nous tâchons d'arriver au vent de l'île Rodrigue, afin
-d'atteindre plus sûrement l'Ile-de-France.
-
-
-OBSERVATIONS QUI PEUVENT ÊTRE UTILES A LA POLICE DES VAISSEAUX.
-
-Il m'a paru qu'il n'y avait pas assez de subordination parmi les
-officiers de la Compagnie. Les supérieurs craignent le crédit de leurs
-inférieurs. Comme la plupart de ces places s'obtiennent par faveur, je
-ne crois pas que l'autorité puisse être établie parmi eux d'une manière
-raisonnable. Ce mal donc me paraît sans remède, en ce qu'il tient à nos
-moeurs.
-
-Aucun vaisseau ne devrait tenir la mer plus de trois mois sans relâcher:
-ces longues traversées coûtent beaucoup d'hommes. Les matelots n'ont
-point assez d'eau dans les chaleurs; souvent ils sont réduits à une
-demi-pinte par jour. Ne serait-il pas possible de diviser l'endroit du
-vaisseau où se place le lest, en citernes de plomb remplies d'eau douce?
-Peut-être trouverait-on un mastic ou cire dont on enduirait les
-barriques, ce qui préserverait l'eau de corruption: elle est souvent
-d'une infection insupportable, et remplie de vers.
-
-Quant à la machine à dessaler l'eau de mer, les marins la croient peu
-salutaire. D'ailleurs, il faut embarquer beaucoup de charbon de terre,
-qui tient beaucoup de place, qui est sujet à s'enflammer de lui-même; et
-on a l'inconvénient dangereux d'entretenir un fourneau allumé nuit et
-jour.
-
-Les matelots sont très-mal nourris. Leur biscuit est plein de vers. Le
-boeuf salé, au bout de quelque temps, devient une nourriture désagréable
-et malsaine. Ne pourrait-on pas cuire des viandes et les conserver dans
-des graisses? On en prépare ainsi pour la chambre, qui se conservent
-autant que le boeuf salé.
-
-Les matelots, à terre, dans un port, dépensent quelquefois en une
-semaine ce qu'ils ont gagné dans un an. Ne pourrait-on pas avancer à
-chacun d'eux les habillemens convenables, et les obliger de les
-conserver par des revues fréquentes faites par l'écrivain et l'officier
-de quart? Il y a beaucoup d'autres réglemens de propreté sur lesquels
-les officiers devraient veiller. La plupart de ces malheureux ont besoin
-d'être toujours en tutelle.
-
-J'ai observé que le bois se pourrit toujours dans l'eau à sa ligne de
-flottaison. On peut faire cette observation sur les pieux qui sont dans
-les rivières, et sur tous les bois exposés à être alternativement
-mouillés et séchés. C'est là que se nichent les vers et que germent la
-plupart des herbes aquatiques. Cet endroit est si favorable à la
-végétation, que les filets verts, dont notre vaisseau est entouré, se
-sont attachés seulement aux anneaux de fer des chaînes du gouvernail,
-qui sont à fleur d'eau, sans qu'il y en ait au-dessus ni au-dessous. Je
-crois qu'il serait utile de border de feuilles de cuivre toute la
-circonférence des vaisseaux sur une largeur de trois pieds. Quant aux
-pointes de fer et de cuivre qui terminent les mâts et les vergues,
-l'expérience prouve qu'elles attirent le tonnerre.
-
-
-JUILLET, 1768.
-
-Le 1er, les vents furent favorables. Nous vîmes encore des damiers et
-des fauchets. Le scorbut fait des ravages affreux. On compte trente-six
-malades hors de service.
-
-Le 2, bon frais, belle mer.
-
-Le 3, beau temps, la mer un peu grosse. On voit encore des damiers. Ce
-soir, un charpentier mourut du scorbut. On compte aujourd'hui quarante
-scorbutiques. Ce mal fait des progrès à vue d'oeil. On l'attribue aux
-exhalaisons qui sortent de la cale remplie de mâts qui ont long-temps
-séjourné dans la vase.
-
-Le 4, le temps fut beau; nous vîmes quantité de damiers.
-
-Le 5, on vit les mêmes oiseaux et une baleine qu'on crut avoir été
-harponnée, par des plaies d'un rouge vif qu'on apercevait sur sa peau.
-Vu des damiers. Petit temps, mais favorable.
-
-Les 6 et 7, le scorbut nous gagne tous. Nous avons quarante-cinq hommes
-sur les cadres: le reste de l'équipage est très-affaibli.
-
-Le 8, on vit quelques taille-vents. Nous eûmes beau ciel et belle mer.
-Tout le monde est d'une tristesse mortelle.
-
-Le 9, un matelot, du nombre de ceux qui font le quart, est mort
-subitement. Nous avons tous, aujourd'hui, éprouvé des faiblesses;
-quelques-uns, des vertiges et des maux de coeur. Cependant nous sommes à
-plus de cent lieues, au vent, de terre connue. On prétend avoir vu un
-paille-en-cu.
-
-Le 10, on comptait soixante scorbutiques sur les cadres. Hier, on en
-administra sept.
-
-Je vis un paille-en-cu. C'est un oiseau d'un blanc satiné, avec deux
-belles plumes fort longues qui lui servent de queue. On ne voit plus
-d'autres oiseaux marins. On prétend que ceux-ci leur font la guerre. La
-vue de cet oiseau dénote le voisinage de la terre. Beau temps.
-
-Le 11, vent favorable. Nous avons, aujourd'hui, soixante-dix
-scorbutiques forcés de garder le lit. Si nous restons encore huit jours
-à la mer, nous périssons infailliblement. On a jeté à l'eau un jeune
-homme de dix-sept ans.
-
-Le 12, beau temps, belle mer. Il n'y a plus que trois matelots de chaque
-quart. Les passagers et les officiers aident à la manoeuvre. Nous vîmes
-des paille-en-cus.
-
-Le 13, on vit la terre à huit heures et demie du matin. Nous sommes si
-accablés, que cette nouvelle n'a réjoui personne. Nous avons
-quatre-vingts hommes sur les cadres. On mit en travers pour louvoyer
-toute la nuit; car il était impossible d'arriver, le même jour, au
-mouillage.
-
-Le 14, en approchant de terre, beaucoup de personnes se trouvèrent mal.
-Je me sentais un dégoût universelle; je suais abondamment. Nous mîmes
-notre pavillon en berne, et nous tirâmes par intervalles des coups de
-canon, pour appeler du secours; mais le pilote seul vint à bord. Il nous
-parla des troubles entre les chefs de l'île, dont il imaginait que nous
-étions fort occupés; d'un autre côté, plusieurs d'entre nous croyaient
-que les querelles et les misères de notre vaisseau intéresseraient
-beaucoup les habitans.
-
-Nous laissâmes d'abord à droite l'île Ronde et l'île aux Serpens, deux
-îlots inhabités; ensuite nous passâmes à une petite portée de canon du
-Coin de Mire, autre îlot que nous laissâmes à gauche. Nous prîmes un peu
-du large en approchant de l'Ile-de-France, à cause des bas-fonds de la
-Pointe aux canonniers. Nous entrâmes, à une heure et demie d'après midi,
-dans le port. Deux heures après, je mis pied à terre, en remerciant Dieu
-de m'avoir délivré des dangers et de l'ennui d'une si triste navigation.
-
-Nous avons tenu la mer, sans relâcher, quatre mois et douze jours.
-Suivant mon journal, nous avons fait environ trois mille huit cents
-lieues marines, ou quatre mille sept cents lieues communes. Nous avons
-perdu onze personnes, y compris les trois hommes enlevés d'un coup de
-mer, et un malade qui mourut en débarquant.
-
-
-OBSERVATIONS SUR LE SCORBUT.
-
-Le scorbut est occasionné par la mauvaise qualité de l'air et des
-alimens. Les officiers, qui sont mieux nourris et mieux logés que les
-matelots, sont les derniers attaqués de cette maladie qui s'étend
-jusqu'aux animaux. Mon chien en fut très-incommodé. Il n'y a point
-d'autre remède que l'air de la terre et l'usage des végétaux frais. Il y
-a quelques palliatifs qui peuvent modérer le progrès de ce mal, comme
-l'usage du riz, des liqueurs acides, du café, et l'abstinence de tout ce
-qui est salé. On attribue de grandes vertus à l'usage de la tortue: mais
-c'est un préjugé, comme tant d'autres que les marins adoptent si
-légèrement. Au cap de Bonne-Espérance, où il il n'y a point de tortues,
-les scorbutiques guérissent au moins aussi promptement que dans
-l'hôpital de l'Ile-de-France, où on les traite avec les bouillons de cet
-animal. A notre arrivée, presque tout le monde fit usage de ce remède;
-je ne m'en servis point, parce que je n'en avais pas à ma disposition;
-je fus le premier guéri: je n'avais usé que des végétaux frais.
-
-Le scorbut commence par une lassitude universelle: on désire le repos;
-l'esprit est chagrin; on est dégoûté de tout; on souffre le jour; on ne
-sent de soulagement que la nuit; il se manifeste ensuite par des taches
-rouges aux jambes et à la poitrine, et par des ulcères sanglans aux
-gencives. Souvent il n'y a point de symptômes extérieurs; mais s'il
-survient la plus légère blessure, elle devient incurable, tant qu'on est
-sur mer, et elle fait des progrès très-rapides. J'avais eu une légère
-blessure au bout du doigt; en trois semaines, la plaie l'avait dépouillé
-tout entier, et s'étendait déjà sur la main, malgré tous les remèdes
-qu'on y put faire. Quelques jours après mon arrivée, elle se guérit
-d'elle-même. Avant de débarquer les malades, on eut soin de les laisser
-un jour entier dans le vaisseau, respirer peu à peu l'air de la terre.
-Malgré ces précautions, il en coûta la vie à un homme qui ne put
-supporter cette révolution.
-
-Je ne saurais vous dépeindre le triste état dans lequel nous sommes
-arrivés. Figurez-vous ce grand mât foudroyé, ce vaisseau avec son
-pavillon en berne, tirant du canon toutes les minutes, quelques matelots
-semblables à des spectres assis sur le pont, nos écoutilles ouvertes
-d'où s'exhalait une vapeur infecte, les entreponts pleins de mourans,
-les gaillards couverts de malades qu'on exposait au soleil, et qui
-mouraient en nous parlant. Je n'oublierai jamais un jeune homme de
-dix-huit ans à qui j'avais promis la veille un peu de limonade. Je le
-cherchais sur le pont parmi les autres; on me le montra sur la planche;
-il était mort pendant la nuit.
-
-
-
-
-LETTRE V.
-
-OBSERVATIONS NAUTIQUES.
-
-
-Avant d'entrer dans aucun détail sur l'Ile-de-France, je joindrai à mon
-journal les observations des marins les plus expérimentés sur la route
-que nous venons de faire.
-
-Quelque réguliers que soient les vents alizés et généraux, ils sont
-sujets à varier le long des côtes et aux environs des îles.
-
-Il s'élève une brise ou vent de terre, presque toutes les nuits, le long
-des grands continens. L'action de ce vent opposé au vent du large amasse
-les nuages sous la forme d'une longue bande fixe, que les vaisseaux qui
-abordent aperçoivent presque toujours avant la terre.
-
-Les attérages sont bien souvent orageux, surtout dans le voisinage des
-îles. Les vents y varient aussi. Aux Canaries, les vents du sud et du
-sud-ouest soufflent quelquefois huit jours de suite.
-
-On trouve les vents alizés vers le 28e degré de latitude nord; mais on
-les perd souvent long-temps avant d'être à la Ligne. Il résulte des
-observations d'un habile marin, qui a comparé plus de deux cent
-cinquante journaux de navigation, que les vents alizés cessent,
-
- En janvier, entre le 6e et 4e degré de lat. nord.
- En février, entre le 5e et 3e degré.
- En mars et avril, entre le 5e et 2e degré.
- En mai, entre le 6e et 4e degré.
- En juin, au 10e degré.
- En juillet, au 12e degré.
- En août et septembre, entre le 14e degré et le 13e.
- Ils se rapprochent de la Ligne en octobre, novembre et décembre.
-
-Entre les vents alizés et les vents généraux, qui sont les alizés de la
-partie du sud, on trouve des vents variables et orageux. Les généraux
-règnent sur une plus grande étendue que les alizés. On fixe leurs
-limites au 28e degré de latitude sud. Au-delà, les vents sont plus
-variables que dans les mers de l'Europe; plus on s'élève en latitude,
-plus ils sont violens; ils soufflent pour l'ordinaire du nord au
-nord-ouest, et du nord-ouest à l'ouest-sud-ouest; quand ils viennent au
-sud, le calme succède.
-
-En approchant du cap de Bonne-Espérance, on trouve souvent des vents de
-sud-est et est-sud-est. C'est une maxime générale de se tenir toujours
-au vent du lieu où l'on veut arriver; il faut cependant se garder de
-tenir le plus près, la dérive est trop grande; il faut tâcher de couper
-la Ligne le plus est que l'on peut, autrement on risque de s'affaler sur
-la côte du Brésil.
-
-Si l'on est forcé de relâcher, on trouvera quelques rafraîchissemens aux
-îles du Cap-Vert; les vivres sont chers au Brésil, et l'air y est
-malsain. On peut pêcher de la tortue à l'île de Tristan-da-Cunha; on y
-fait de l'eau très-difficilement, à cause des arbres qui croissent dans
-la mer. Le cap de Bonne-Espérance est, de toutes les relâches, la
-meilleure. Il est dangereux d'y mouiller depuis avril jusqu'en
-septembre; cependant l'ancrage est sûr à Falsebaye qui n'en est pas
-loin. Si on manquait l'Ile-de-France, on peut relâcher à Madagascar, au
-fort Dauphin, à la baie d'Antongil; mais il y a des maladies épidémiques
-très-dangereuses, et des coups de vent qui durent depuis octobre
-jusqu'en mai.
-
-Si c'est au retour, on a Sainte-Hélène, colonie anglaise, et
-l'Ascension, où l'on ne trouve que de la tortue. En temps de guerre, ces
-deux îles sont ordinairement des points de croisière, parce que tous les
-vaisseaux cherchent, à leur retour, à les reconnaître pour assurer leur
-route; mais le Cap est en tout temps le point de réunion de tous les
-vaisseaux.
-
-Les cartes les plus estimées sont celles de M. Daprès; les marins ont
-aussi beaucoup d'obligation au savant et modeste abbé de la Caille: mais
-la géographie est encore bien imparfaite; la longitude des Canaries et
-celle des îles du Cap-Vert est mal déterminée; entre le Cap-Blanc et le
-Cap-Vert, la carte marque trente-neuf lieues d'enfoncement, quoiqu'il y
-en ait à peine vingt.
-
-On soupçonne un haut-fonds au sud de la Ligne par les 20 minutes de
-latitude, et par les 23 degrés 10 minutes de longitude occidentale. Le
-vaisseau _le Silhouette_ commandé par M. Pintault, et la frégate _la
-Fidèle_ commandée par M. Lehoux, y éprouvèrent, l'un le 5 février 1764,
-et l'autre le 3 avril suivant, une forte secousse.
-
-Les courans peuvent jeter dans des erreurs dangereuses. Il me semble
-qu'on ne pourra recueillir là-dessus aucune connaissance certaine, tant
-qu'on n'aura aucun moyen sûr d'évaluer la dérive d'un vaisseau; l'angle
-même qu'il forme avec son sillage ne pourrait donner rien d'assuré,
-puisque le vaisseau et sa trace sont emportés par le même mouvement. On
-ne saurait trop admirer la hardiesse des premiers navigateurs, qui, sans
-expérience et sans carte, faisaient les mêmes voyages. Aujourd'hui, avec
-plus de connaissances, on est moins hardi: la navigation est devenue une
-routine; on part dans les mêmes temps, on passe aux mêmes endroits, on
-fait les mêmes manoeuvres. Il serait à souhaiter que l'on risquât
-quelques vaisseaux pour la sûreté des autres.
-
-Il est étrange que nous ne connaissions pas encore notre maison;
-cependant nous brûlons tous, en Europe, de remplir l'univers de notre
-renommée: théologiens, guerriers, gens de lettres, artistes, monarques,
-mettent là leur suprême félicité.
-
-Commençons donc par rompre les entraves que nous a données la nature.
-Sans doute nous trouverons quelque langue qui puisse être universelle;
-et quand nous aurons bien établi la communication avec tous les peuples
-de la terre, nous leur ferons lire nos histoires, et ils verront combien
-nous sommes heureux.
-
-
-
-
-LETTRE VI.
-
-ASPECT ET GÉOGRAPHIE DE L'ILE-DE-FRANCE.
-
-
-L'Ile-de-France fut découverte par un Portugais de la maison de
-Mascarenhas, qui la nomma l'île Cerné. Ensuite elle fut possédée par les
-Hollandais, qui lui donnèrent le nom de Maurice. Ils l'abandonnèrent en
-1712, peut-être à cause du cap de Bonne-Espérance où ils
-s'établissaient. Les Français, qui occupaient l'île de Bourbon qui n'est
-qu'à quarante lieues de l'Ile-de-France, vinrent s'y établir.
-
-Il y a deux ports dans cette île; l'un au sud-est, et l'autre au
-nord-ouest. Le premier, appelé le grand port, est celui où les
-Hollandais s'étaient fixés; il offre encore quelques restes de leurs
-édifices. On y entre vent arrière, mais on en sort difficilement, les
-vents étant presque toujours au sud-est.
-
-Le second s'appelle le petit port ou le Port-Louis. On y entre et on en
-sort de vent largue. Sa latitude est de 20 degrés 10 minutes sud, et sa
-longitude du méridien de Paris 55 degrés. C'est-là le chef-lieu, situé
-dans l'endroit le plus désagréable de l'île. La ville, appelée aussi le
-camp, et qui ne ressemble guère qu'à un bourg, est bâtie au fond du
-port, à l'ouverture d'un vallon qui peut avoir trois quarts de lieue de
-profondeur sur quatre cents toises de large. Ce vallon est formé en
-cul-de-sac par une chaîne de hautes montagnes hérissées de rochers sans
-arbres et sans buissons. Les flancs de ces montagnes sont couverts
-pendant six mois de l'année d'une herbe brûlée, ce qui rend tout ce
-paysage noir comme une charbonnière. Le couronnement des mornes qui
-forment ce triste vallon, est brisé. La partie la plus élevée se trouve
-à son extrémité, et se termine par un rocher isolé qu'on appelle le
-Pouce. Cette partie contient encore quelques arbres: il en sort un
-ruisseau qui traverse la ville, et dont l'eau n'est pas bonne à boire.
-
-Quant à la ville ou camp, elle est formée de maisons de bois qui n'ont
-qu'un rez-de-chaussée. Chaque maison est isolée, et entourée de
-palissades. Les rues sont assez bien alignées; mais elles ne sont ni
-pavées, ni plantées d'arbres. Partout, le sol est couvert et hérissé de
-rochers, de sorte qu'on ne peut faire un pas sans risquer de se casser
-le cou. Elle n'a ni enceinte ni fortification. Il y a seulement sur la
-gauche, en regardant la mer, un mauvais retranchement en pierre sèche,
-qui prend depuis la montagne jusqu'au port. De ce même côté est le fort
-Blanc, qui en défend l'entrée; de l'autre côté, vis-à-vis, est une
-batterie sur l'île aux Tonneliers.
-
-Suivant les mesures de l'abbé de La Caille, l'Ile-de-France a 90,668
-toises de circuit; son plus grand diamètre a 31,890 toises du nord au
-sud, et 22,124 est et ouest. Sa surface est de 432,680 arpens, à 100
-perches l'arpent, et à 20 pieds la perche.
-
-La partie du nord-ouest de l'île est sensiblement unie, et celle du
-sud-est toute couverte de chaînes de montagnes de 300 à 350 toises de
-hauteur. La plus haute de toutes a 424 toises, et est à l'embouchure de
-la Rivière-Noire. La plus remarquable, appelée Pieter-Booth, est de 420
-toises; elle est terminée par un obélisque surmonté d'un gros rocher
-cubique sur lequel personne n'a jamais pu monter. De loin, cette
-pyramide et ce chapiteau ressemblent à la statue d'une femme.
-
-L'île est arrosée de plus de soixante ruisseaux, dont quelques-uns n'ont
-point d'eau dans la saison sèche, surtout depuis qu'on a abattu beaucoup
-de bois. L'intérieur de l'île est rempli d'étangs, et il y pleut presque
-toute l'année, parce que les nuages s'arrêtent au sommet des montagnes
-et aux forêts dont elles sont couvertes.
-
-Je ne puis vous donner de connaissance plus étendue d'un pays où
-j'arrive. Je compte passer quelques jours à la campagne, et je tâcherai
-de vous décrire ce qui concerne le sol de cette île avant de vous parler
-de ses habitans.
-
-Au Port-Louis, ce 6 août 1768.
-
-
-
-
-LETTRE VII.
-
-DU SOL ET DES PRODUCTIONS NATURELLES DE L'ILE-DE-FRANCE. HERBES ET
-ARBRISSEAUX.
-
-
-Tout ici diffère de l'Europe, jusqu'à l'herbe du pays. A commencer par
-le sol, il est presque partout d'une couleur rougeâtre. Il est mêlé de
-mine de fer qui se trouve souvent à la surface de la terre en forme de
-grains de la grosseur d'un pois. Dans les sécheresses, la terre est
-extrêmement dure, surtout aux environs de la ville. Elle ressemble à de
-la glaise, et pour y faire des tranchées, je l'ai vu couper, comme du
-plomb, avec des haches. Lorsqu'il pleut, elle devient gluante et tenace.
-Cependant, jusqu'ici, on n'a pu parvenir à en faire de bonnes briques.
-
-Il n'y a point de véritable sable. Celui qu'on trouve sur le bord de la
-mer, est formé des débris de madrépores et de coquilles. Il se calcine
-au feu.
-
-La terre est couverte partout de rochers depuis la grosseur du poing
-jusqu'à celle d'un tonneau. Ils sont remplis de trous au fond desquels
-on remarque un enfoncement de la forme d'une lentille. Beaucoup de ces
-rochers sont formés de couches concentriques en forme de rognons. On en
-trouve de grandes masses réunies ensemble. D'autres sont brisés, et
-paraissent s'être rejoints. L'île est, en quelque sorte, pavée de ces
-rochers. Les montagnes en sont formées par grands bancs dont les couches
-sont obliques à l'horizon, quoique parallèles entre elles. Elles sont de
-couleur gris-de-fer, se vitrifient au feu, et contiennent beaucoup de
-mine de fer. J'ai vu à la fonte sortir de quelques éclats, des grains
-d'un très-beau cuivre, du plomb, mais en fort petite quantité. C'était à
-un feu de forge. Les essais de ce genre ne sont pas encourageans: le
-minéral paraît trop divisé. Dans les fragmens de ces pierres on trouve
-de petites cavités cristallisées, dont quelques-unes renferment un duvet
-blanc et très-fin.
-
-Je connais trois espèces d'herbes, ou _gramen_, naturelles au pays.
-
-Le long du rivage de la mer, on trouve une espèce de gazon croissant par
-couches épaisses et élastiques. Sa feuille est très-fine, et si pointue
-qu'elle pique à travers les habits; les bestiaux n'en veulent point.
-
-Dans la partie la plus chaude de l'île, les pâturages sont formés d'une
-espèce de chiendent qui trace beaucoup, et pousse de petits rameaux de
-ses articulations. Cette herbe est fort dure; elle plaît assez aux
-boeufs, quand elle n'est pas sèche.
-
-La meilleure herbe vient dans les endroits frais et au vent de l'île.
-C'est un gramen à larges feuilles, qui est vert et tendre toute l'année.
-
-Les autres espèces d'herbes et d'arbrisseaux connus, sont:
-
-Une herbe qui donne pour fruit une gousse remplie d'une espèce de soie
-dont on pourrait tirer parti.
-
-Une espèce d'asperge épineuse qui s'élève à plus de douze pieds, en
-s'accrochant aux arbres à la manière des ronces. On ignore si elle est
-bonne à manger.
-
-Une espèce de mauve à petites feuilles. Elle croît dans les cours, et le
-long des chemins. On y trouve aussi une espèce de petit chardon à fleurs
-jaunes, dont les graines font mourir la volaille.
-
-Une plante semblable au lis, qui porte de longues feuilles. Elle croît
-dans les marais, et porte une fleur odorante.
-
-Sur les murs et au bord des chemins, on trouve des touffes d'une plante
-dont la fleur est semblable à celle de la giroflée rouge simple. Son
-odeur est mauvaise. Elle a cela de singulier qu'il ne fleurit à chaque
-branche qu'une fleur à la fois.
-
-Au bas des montagnes voisines de la ville, croît un basilic vivace, dont
-l'odeur tient de celle du girofle. Sa tige est ligneuse. C'est un bon
-vulnéraire.
-
-Les raquettes, dont on fait des baies très-dangereuses, portent une
-fleur jaune marbrée de rouge. Cette plante est hérissée d'épines fort
-aiguës, qui croissent sur les feuilles et les fruits. Ces feuilles sont
-épaisses; on ne fait point usage des fruits, dont le goût est acide.
-
-Le veloutier croît sur le sable, le long de la mer. Ses branches sont
-garnies d'un duvet semblable au velours; ses feuilles sont semées de
-poils brillans; il porte des grappes de fleurs. Cet arbrisseau exhale
-dans l'éloignement une odeur agréable, qui se perd lorsqu'on en
-approche, et de très-près est rebutante.
-
-Il y a une espèce de plante, moitié ronce, moitié arbrisseau, qui
-produit, dans des coques hérissées de pointes, une sorte de noix fort
-lisse et fort dure, de couleur gris-de-perle, et de la grosseur d'une
-balle de fusil. Son amande est fort amère; les noirs s'en servent contre
-les maladies vénériennes.
-
-Il croît en quantité, dans les défrichés, une espèce d'arbrisseau à
-grandes feuilles de la forme d'un coeur. Son odeur est assez douce, et
-tient de celle du baume, dont il porte le nom. Je ne le connais propre à
-aucun usage; on l'emploie cependant dans les bains.
-
-Une autre plante, au moins aussi inutile, est la fausse patate, qui
-serpente le long de la mer. Elle trace comme le liseron; ses fleurs sont
-rouges et en cloche; elle se plaît sur le sable.
-
-Sur les lisières des bois, on trouve une herbe ligneuse appelée herbe à
-panier. On a essayé d'en faire du fil et de la toile, qui ne sont pas
-mauvais. Ses feuilles sont petites; prises en tisane, elles sont bonnes
-pour la poitrine.
-
-Il y a une grande variété de plantes comprises sous le nom de lianes,
-dont quelques-unes sont de la grosseur de la cuisse. Elles s'attachent
-aux arbres, dont les troncs ressemblent à des mâts garnis de cordages;
-elles les soutiennent contre la violence des ouragans. J'ai vu plus
-d'une preuve de leur force. Lorsqu'on fait des abatis dans les bois, on
-tranche environ deux cents arbres par le pied; ils restent debout
-jusqu'à ce que les lianes qui les attachent soient coupées: alors une
-partie de la forêt tombe à la fois en faisant un fracas épouvantable.
-J'ai vu des cordes faites de leur écorce plus fortes que celles de
-chanvre.
-
-Il y a plusieurs arbrisseaux dont les feuilles ressemblent à celles du
-buis.
-
-Un arbrisseau spongieux et épineux, dont la fleur est d'un rouge foncé
-et en houppe déchiquetée. Sa feuille est large et ronde. Les pêcheurs se
-servent de sa tige, qui est fort légère, au lieu de liége.
-
-Un autre arbrisseau assez joli, appelé bois de demoiselle. Sa feuille
-est découpée comme celle du frêne, et ses branches sont garnies de
-petites graines rouges.
-
-Avant d'aller plus loin, observez que je ne connais rien en botanique.
-Je vous décris les choses comme je les vois; et si vous vous en
-rapportez à mon sentiment, je vous dirai que tout ici me paraît bien
-inférieur à nos productions de l'Europe.
-
-Il n'y a pas une fleur dans les prairies[1], qui d'ailleurs sont
-parsemées de pierres, et remplies d'une herbe aussi dure que le chanvre.
-Nulle plante à fleur dont l'odeur soit agréable. De tous les
-arbrisseaux, aucun qui vaille notre épine blanche. Les lianes n'ont
-point l'agrément du chèvre-feuille ni du lierre. Point de violette le
-long des bois. Quant aux arbres, ce sont de grands troncs blanchâtres et
-nus avec un petit bouquet de feuilles d'un vert triste. Je vous les
-décrirai dans ma première lettre.
-
- [1] Voyez, à la fin de la seconde partie, les Entretiens sur la
- végétation.
-
-Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 septembre 1768.
-
-
-
-
-LETTRE VIII.
-
-ARBRES ET PLANTES AQUATIQUES DE L'ILE-DE-FRANCE.
-
-
-J'aperçus, il y a quelques jours, un grand arbre au milieu des rochers.
-Je m'en approchai, et l'ayant voulu entamer avec mon couteau, je fus
-surpris d'y enfoncer sans effort toute la lame. Sa substance était comme
-celle d'un navet, d'un goût assez désagréable. J'en goûtai; quoique je
-n'en eusse pas avalé, je me sentis pendant quelques heures la gorge
-enflammée. C'était comme des piqûres d'épingle. Cet arbre s'appelle
-_mapou_. Il passe pour un poison.
-
-La plupart des arbres de ce pays tirent leur nom de la fantaisie des
-habitans.
-
-Le bois de ronde, est un petit bois dur et tortu. Il jette en brûlant
-une flamme vive. On s'en sert pour faire des flambeaux; il passe pour
-incorruptible.
-
-Le bois de cannelle, qui n'est pas le cannellier, est un des plus grands
-arbres de l'île. Son bois est le meilleur de tous pour la menuiserie. Il
-ressemble beaucoup au noyer par sa couleur et ses veines. Quand il est
-nouvellement employé, il a une odeur d'excrément; elle lui est commune
-avec la fleur du cannellier. Voilà le seul rapport que j'y trouve. Sa
-graine est enveloppée d'une peau rouge d'un goût acide et assez
-agréable.
-
-Le bois de natte, de deux espèces, à grande et à petite feuille. C'est
-le plus beau bois rouge du pays. On l'emploie en charpente.
-
-Le bois d'olive, dont la feuille a quelque rapport à celle de l'olivier,
-sert aux constructions.
-
-Le bois de pomme, est un bois rouge d'une médiocre qualité. Je crois que
-cet arbre produit un fruit appelé pomme de singe, d'une fadeur
-désagréable.
-
-Le benjoin, parce qu'il _joint bien_, est le bois le plus liant du pays;
-il sert au charronnage. Il devient fort gros; il ne s'éclate jamais.
-
-Le colophane, qui donne une résine semblable à la colophane, est un des
-plus grands arbres de l'île.
-
-Le faux tatamaca, sert aussi aux constructions. Il est fort liant. Il
-devient très-gros. J'en ai vu de quinze pieds de circonférence. Il donne
-une gomme ou résine comme le tatamaque.
-
-Le bois de lait, ainsi appelé de son suc, qui est laiteux.
-
-Le bois puant, excellent pour la charpente. Il tire son nom de son
-odeur.
-
-Le bois de fer, dont le tronc semble se confondre avec les racines. Il
-en sort des espèces de côtes ou ailerons semblables à des planches. Il
-fait rebrousser le fer des haches.
-
-Le bois de fouge, est une grosse liane dont l'écorce est très-forte. Il
-donne un suc laiteux, estimé pour la guérison des blessures.
-
-Le figuier, est un très-grand arbre, dont la feuille et le bois ne
-ressemblent point à notre figuier. Ses figues sont de la même forme, et
-viennent par grappes au bout des branches. Elles ne sont pas meilleures
-que les pommes de singe. Son suc est laiteux, et quand il est desséché,
-il produit la gomme appelée _élastique_.
-
-Le bois d'ébène, dont l'écorce est blanche, la feuille large et
-cartonnée, blanche en dessous, et d'un vert sombre en dessus. Il n'y a
-que le centre de cet arbre de noir, son aubier est blanc. Dans un tronc
-de six pouces d'équarrissage, il n'y a souvent pas deux pouces de bois
-d'ébène. Ce bois, fraîchement employé, sent les excrémens humains, et sa
-fleur a l'odeur du girofle. C'est le contraire dans le cannellier, dont
-la fleur sent très-mauvais, tandis que l'écorce et le bois exhalent une
-bonne odeur. L'ébène donne des fruits semblables à des nèfles, remplis
-d'un suc visqueux, sucré, et d'un goût assez agréable.
-
-Il y a une espèce de bois d'ébène dont le blanc est veiné de noir.
-
-Le citronnier, ne donne de fruit que dans les lieux frais et humides;
-ses citrons sont petits et pleins de suc.
-
-L'oranger croît aux mêmes endroits; ses fruits sont amers ou aigres. Il
-y a beaucoup de ces arbres aux environs du grand port. Je doute
-cependant que ces deux espèces soient naturelles à l'île. Quant aux
-oranges douces, elles sont très-rares dans les jardins.
-
-On trouve, mais rarement, une espèce de bois de sandal. On m'en a donné
-un morceau; il est gris-blanc. Son odeur est faible.
-
-Le vacoa, est une espèce de petit palmier dont les feuilles croissent en
-spirale autour du tronc. Il sert à faire des nattes et des sacs.
-
-Le latanier, est un palmier plus grand: il produit à son sommet des
-feuilles en forme d'éventail; on les emploie à couvrir des maisons. Il
-n'en produit qu'une par an.
-
-Le palmiste, s'élève dans les bois au-dessus de tous les arbres. Il
-porte à sa tête un bouquet de palmes d'où sort une flèche, qui est la
-seule chose que ces bois produisent de bon à manger; encore faut-il
-abattre l'arbre. Cette tige, à laquelle on donne le nom de _chou_, est
-formée de jeunes feuilles roulées les unes sur les autres, fort tendres,
-et d'un goût agréable.
-
-Le manglier, croît immédiatement dans la mer. Ses branches et ses
-racines serpentent sur le sable, et s'y entrelacent de telle sorte qu'il
-est impossible d'y débarquer. Son bois est rouge, et donne une mauvaise
-teinture.
-
-J'ai remarqué que la plupart de ces bois n'ont que des écorces fort
-minces, quelques-uns même n'ont que des pellicules; en quoi ils
-diffèrent beaucoup de ceux du nord, que la nature a préservés du froid
-en les couvrant de plusieurs robes. La plupart ont leurs racines à fleur
-de terre, avec lesquelles ils saisissent les rochers. Ils sont peu
-élevés, leurs têtes sont peu garnies, ils sont fort pesans; ce qui,
-joint aux lianes dont ils sont attachés, les met en état de résister aux
-ouragans, qui auraient bientôt bouleversé les sapins et les chênes.
-
-Quant à leurs qualités utiles, aucun n'est comparable au chêne pour la
-durée et la solidité, à l'orme pour le liant, au sapin pour la légèreté
-du bois et la longueur de la tige, au châtaignier pour l'utilité
-générale. Ils ont, dans leur feuillage, le désagrément des arbres qui
-conservent leurs feuilles toute l'année: leurs feuilles sont dures et
-d'un vert sombre. Leur bois est lourd, cassant, et se pourrit aisément.
-Ceux qui peuvent servir à la menuiserie, deviennent noirs à l'air, ce
-qui rend les meubles que l'on en fait d'une teinte désagréable.
-
-On trouve le long des ruisseaux, au milieu des bois, des retraites d'une
-mélancolie profonde. Les eaux coulent au milieu des rochers, ici en
-tournoyant en silence, là en se précipitant de leur cime avec un bruit
-sourd et confus. Les bords de ces ravines sont couverts d'arbres, d'où
-pendent de grandes touffes de scolopendre, et des bouquets de liane, qui
-retombent suspendus au bout de leurs cordons. La terre aux environs est
-toute bossue de grosses roches noires, où se tapissent loin du soleil
-les mousses et les capillaires. De vieux troncs renversés par le temps,
-gisent couvert d'agarics monstrueux, ondoyés de différentes couleurs. On
-y voit des fougères d'une variété infinie: quelques-unes, comme des
-feuilles détachées de leur tige, serpentent sur la pierre, et tirent
-leur substance du roc même; d'autres s'élèvent comme un arbrisseau de
-mousse, et ressemblent à un panache de soie. L'espèce commune d'Europe y
-est une fois plus grande. Au lieu de forêts de roseaux, qui bordent si
-agréablement nos rivages, on ne trouve le long de ces torrens que des
-songes, qui y croissent en abondance. C'est une espèce de nymphæa dont
-la feuille fort large est de la forme d'un coeur; elle flotte sur l'eau
-sans en être mouillée. Les gouttes de pluie s'y ramassent comme des
-globules de vif-argent. Sa racine est un oignon d'une nourriture
-malfaisante: on distingue le blanc et le noir.
-
-Jamais ces lieux sauvages ne furent réjouis par le chant des oiseaux, ou
-par les amours de quelque animal paisible: quelquefois l'oreille y est
-blessée par le croassement du perroquet, ou par le cri aigu du singe
-malfaisant. Malgré le désordre du sol, ces rochers seraient encore
-habitables, si l'Européen n'y avait pas apporté plus de maux que n'y en
-a mis la nature.
-
-Au Port-Louis, ce 8 octobre 1768.
-
-
-
-
-LETTRE IX.
-
-DES ANIMAUX NATURELS A L'ILE-DE-FRANCE.
-
-
-L'abbé de La Caille dit que les Portugais ont apporté les singes à
-l'Ile-de-France. Je ne suis pas de son avis; parce que, s'ils voulaient
-y faire un établissement, cet animal est destructeur; et s'ils voulaient
-le mettre dans l'île comme un gibier ordinaire, ils ignoraient s'il y
-avait des fruits qui pussent lui convenir; que d'ailleurs sa chair est
-d'un goût rebutant, et que bien des noirs même n'en veulent point
-manger. Cet animal ne peut avoir été apporté des côtes voisines. Celui
-de Madagascar, appelé maki, ne lui ressemble point, non plus que le
-bavian du cap de Bonne-Espérance.
-
-Le singe de l'Ile-de-France est de taille médiocre; il est d'un poil
-gris roux, assez bien fourré; il porte une longue queue. Cet animal vit
-en société: j'en ai vu des troupes de plus de soixante à la fois. Ils
-viennent souvent piller les habitations. Ils placent des sentinelles au
-sommet des arbres et sur la pointe des rochers. Lorsqu'ils aperçoivent
-des chiens ou des chasseurs, ils jettent un cri, et tous décampent.
-
-Cet animal grimpe dans les montagnes les plus inaccessibles. Il se
-repose au-dessus des précipices, sur la plus légère corniche: il est le
-seul quadrupède de sa taille qui ose s'y exposer. Ainsi la nature, qui a
-peuplé de végétaux jusqu'à la fente des rochers, a créé des êtres
-capables d'en jouir.
-
-Le rat paraît l'habitant naturel de l'île. Il y en a un nombre
-prodigieux. On prétend que les Hollandais abandonnèrent leur
-établissement à cause de cet animal. Il y a des habitations où on en tue
-plus de trente mille par an. Il fait en terre d'amples magasins de
-grains et de fruits; il grimpe jusqu'au haut des arbres, où il mange les
-petits oiseaux. Il perce les solives les plus épaisses. On les voit, au
-coucher du soleil, se répandre de tous côtés, et détruire dans quelques
-nuits une récolte entière. J'ai vu des champs de maïs où ils n'avaient
-pas laissé un épi. Ils ressemblent à nos rats d'Europe: peut-être y
-ont-ils été apportés par nos vaisseaux. Les souris y sont fort communes:
-le dégât que font ces animaux est incroyable.
-
-On prétend qu'il y avait autrefois beaucoup de flamans; c'est un grand
-et bel oiseau marin, de couleur de rose. On dit qu'il en reste encore
-trois. Je n'en ai point vu.
-
-On trouve beaucoup de corbigeaux. C'est, dit-on, le meilleur gibier de
-l'île: il est fort difficile à tirer.
-
-Il y a des paille-en-cus de deux sortes; l'une, d'un blanc argenté;
-l'autre ayant le bec, les pattes et les pailles rouges. Quoique cet
-oiseau soit marin, il fait son nid dans les bois. Son nom ne convient
-pas à sa beauté. Les Anglais l'appellent plus convenablement _l'oiseau
-du tropique_.
-
-J'y ai vu plusieurs espèces de perroquets, mais d'une beauté médiocre.
-Il y a une espèce de perruches vertes avec un capuchon gris: elles sont
-grosses comme des moineaux; on ne peut jamais les apprivoiser; c'est
-encore un ennemi des récoltes; elles sont assez bonnes à manger.
-
-On trouve dans les bois des merles qui, à l'appel du chasseur, viennent
-jusqu'au bout de son fusil. C'est un bon gibier.
-
-Il y a un ramier, appelé pigeon hollandais, dont les couleurs sont
-magnifiques, et une autre espèce d'un goût fort agréable, mais si
-dangereuse, que ceux qui en mangent sont saisis de convulsions.
-
-On y trouve deux sortes de chauve-souris: l'une, semblable à la nôtre;
-l'autre, grosse comme un petit chat, fort grasse, et que les habitans
-mangent avec plaisir.
-
-Il y a une espèce d'épervier appelé mangeur de poules; on prétend aussi
-qu'il vit de sauterelles. Il se tient près de la mer. La vue de l'homme
-ne l'effraie point.
-
-On trouvait autrefois sur le rivage beaucoup de tortues de mer;
-aujourd'hui on y en voit rarement. J'en ai vu cependant des traces sur
-le sable, et j'en ai vu pêcher à l'entrée des rivières. C'est un poisson
-dont la chair ressemble à celle du boeuf. Sa graisse est verte et de
-fort bon goût. Les bords de la mer sont criblés de trous où logent
-quantité de tourlouroux. Ce sont des cancres amphibies, qui se creusent
-des souterrains comme la taupe. Ils courent fort vite, et quand on les
-veut prendre, ils font sonner leurs tenailles dont ils présentent les
-pointes. Ils ne sont d'aucune utilité.
-
-Un autre amphibie fort singulier est le bernard-l'hermite, espèce de
-langouste, dont la partie postérieure est dépourvue d'écailles; mais la
-nature lui a donné l'instinct de la loger dans les coquillages vides. On
-les voit courir en grand nombre, chacun portant sa maison, qu'il
-abandonne pour une plus grande lorsqu'elle est devenue trop étroite.
-
-Les insectes de l'île les plus nuisibles, sont les sauterelles. Je les
-ai vues tomber sur un champ comme la neige, s'accumuler sur la terre de
-plusieurs pouces d'épaisseur, et en dévorer la verdure dans une nuit.
-C'est l'ennemi le plus redoutable de l'agriculture.
-
-Il y a plusieurs espèces de chenilles. Quelques-unes, comme celle du
-citronnier, sont très-grosses et très-belles. Les petites sont les plus
-dangereuses, ainsi que leurs papillons: elles désolent les jardins
-potagers.
-
-Il y a un gros papillon de nuit, qui porte sur son corselet la figure
-d'une tête de mort: on l'appelle _haïe_; il vole dans les appartemens.
-On prétend que le duvet dont ses ailes sont couvertes, aveugle les yeux
-qui en sont atteints. Son nom vient de l'effroi que sa présence donne.
-
-Les maisons sont remplies de fourmis, qui pillent tout ce qui est bon à
-manger. Si la peau d'un fruit mûr s'entr'ouvre sur un arbre, il est
-bientôt dévoré par ces insectes. On n'en préserve les offices et les
-garde-mangers, qu'en plaçant leurs supports dans l'eau. Son ennemi est
-le formica-leo, qui creuse ici, comme en Europe, son entonnoir dans le
-sable au pied des arbres.
-
-Les cent-pieds se trouvent fréquemment dans les lieux obscurs et
-humides. Peut-être cet insecte fut-il destiné à éloigner l'homme des
-lieux malsains. Sa piqûre est très-douloureuse. Mon chien fut mordu à la
-cuisse par un de ces animaux, qui avait plus de six pouces de longueur.
-Sa plaie devint une espèce d'ulcère, dont il fut plus de trois semaines
-à guérir. J'ai eu le plaisir d'en voir un emporté par une multitude de
-fourmis qui l'avaient saisi par toutes les pattes et le traînaient comme
-une longue poutre.
-
-Le scorpion est aussi fort commun dans les maisons, et se trouve aux
-mêmes endroits. Sa piqûre n'est pas mortelle, mais elle donne la fièvre;
-c'est un bon remède de la frotter d'huile sur-le-champ.
-
-La guêpe jaune avec des anneaux noirs, a un aiguillon qui n'est pas
-moins redoutable. Elle se bâtit dans les arbres, et même dans les
-maisons, des ruches dont la substance est semblable à celle du papier.
-Elles en construisaient une dans ma chambre; mais je me suis bien vite
-dégoûté de ces hôtes dangereux.
-
-La guêpe maçonne se construit des tuyaux avec de la terre. On les
-prendrait pour quelque ouvrage d'hirondelle, s'il y en avait dans l'île.
-Elle se loge volontiers dans les appartemens peu fréquentés, et elle
-s'attache surtout aux serrures, qu'elle remplit de ses travaux.
-
-On trouve souvent dans les jardins, les feuilles des arbrisseaux
-découpées de la largeur d'une pièce de six sous. C'est l'ouvrage d'une
-guêpe, qui taille avec ses dents cette pierre circulaire, avec une
-précision et une vitesse admirables: elle la porte dans son trou, la
-roule en cornet, et y dépose son oeuf.
-
-Il y a des abeilles, dont le miel m'a paru assez bon: il est
-naturellement liquide.
-
-Il y a une espèce d'insecte semblable aux fourmis, et qui ne met pas
-moins d'intelligence à se loger. Ils font un grand dégât dans les arbres
-et les charpentes, dont ils pulvérisent le bois. Ils construisent avec
-cette poussière des voûtes d'un pouce de largeur, dessous lesquelles ils
-vont et viennent: ces animaux, qui sont noirs, courent quelquefois sur
-toute la charpente d'une maison. Ils percent les coffres et les meubles
-dans une nuit. Je n'ai point trouvé de remède plus sûr que de frotter
-souvent d'ail les lieux qu'ils fréquentent. On appelle ces fourmis des
-carias. Beaucoup de maisons en sont ruinées.
-
-Il y a trois espèces de cancrelas, le plus sale de tous les scarabées.
-Il y en a un plat et gris; le plus commun est de la grosseur d'un
-hanneton, d'un brun roux. Il attaque les meubles, et surtout les papiers
-et les livres. Il est presque toujours logé au fond des offices et dans
-les cuisines. Les maisons en sont infectées: quand le temps est à la
-pluie, ils volent de tous côtés.
-
-Il a pour ennemi une espèce de Scarabée, ou mouche verte, fort leste et
-fort légère. Quand celle-ci le rencontre, elle le touche, et il devient
-immobile. Ensuite elle cherche une fente, où elle le traîne et
-l'enfonce; elle dépose un oeuf dans son corps, et l'abandonne. Cet
-attouchement, que quelques gens prennent pour un charme, est un coup
-d'aiguillon dont l'effet est bien prompt; car cet insecte a la vie fort
-dure.
-
-On trouve dans le tronc des arbres un gros ver avec des pattes, qui
-ronge le bois; on l'appelle moutouc. Les noirs, et même des blancs, en
-mangent avec plaisir. Pline observait qu'on le servait à Rome sur les
-meilleures tables, et qu'on en engraissait exprès de fleur de farine. On
-faisait grand cas de celui du bois de chêne: on l'appelait _cossus_.
-Ainsi l'abondance et la plus affreuse disette se rencontrent dans leurs
-goûts, et se rapprochent comme tous les extrêmes.
-
-J'y ai vu nos espèces ordinaires de mouches; mais le cousin ou
-maringouin y est plus incommode qu'en Europe, surtout aux nouveaux
-arrivés dont il préfère le sang. Son bourdonnement est très-fort. Ce
-moucheron est noir, piqueté de blanc. On ne peut guère s'en préserver la
-nuit que par des rideaux de gaze, qu'on appelle mousticaires.
-
-On trouve aussi, le long des ruisseaux, des demoiselles d'une belle
-couleur violette, dont la tête est comme un rubis. Cette mouche est
-carnassière. J'en ai vu une emporter en l'air un très-joli papillon.
-
-Les appartemens, dans certaines saisons, sont remplis de petits
-papillons qui viennent se brûler aux lumières. Ils sont en si grand
-nombre, qu'on est obligé de mettre les bougies dans des cylindres de
-verre. Ils attirent dans les maisons un petit lézard fort joli de la
-longueur du doigt; ses yeux sont vifs; il grimpe le long des murailles,
-et même sur le verre; il se nourrit de mouches et d'insectes, qu'il
-guette avec beaucoup de passion; il pond de petits oeufs ronds, gros
-comme des pois, et ayant coque blanche et jaune, comme les oeufs de
-poule. J'ai vu de ces lézards apprivoisés venir prendre du sucre dans la
-main. Loin d'être malfaisans, ils sont fort utiles. Il y en a de
-magnifiques dans les bois. On en voit de couleur d'azur et de vert
-changeant, avec des traits cramoisis sur le dos, qui ressemblent à des
-caractères arabes.
-
-Un ennemi plus terrible aux insectes, est l'araignée. Quelques-unes ont
-le ventre de la grosseur d'une noix, avec de grandes pattes couvertes de
-poil. Leurs toiles sont si fortes, que les petits oiseaux s'y prennent.
-Elles détruisent les guêpes, les scorpions et les cent-pieds.
-
-Enfin, pour achever mon catalogue, je n'ai point vu de pays où il y ait
-tant de puces. On en trouve dans le sable le long de la mer, et jusque
-sur le sommet des montagnes. On prétend que ce sont les rats qui les y
-portent. En certaines saisons, si on met un papier blanc à terre, on le
-voit aussitôt couvert de ces insectes.
-
-Je n'oublierai pas un pou fort singulier que j'ai vu s'attacher aux
-pigeons. Il ressemble à la tique de nos bois, mais la nature lui a donné
-des ailes. Celui-là est bien destiné aux oiseaux. Il y a un petit pou
-blanc, qui s'attache aux arbres fruitiers, et les fait périr; et une
-punaise de bois, appelée punaise maupin. Sa piqûre est plus dangereuse
-que celle du scorpion; elle est suivie d'une tumeur de la grosseur d'un
-oeuf de pigeon, qui ne se dissipe qu'au bout de cinq ou six jours.
-
-Vous observerez que la douce température de ce climat, si désirée par
-les habitans de l'Europe, est si favorable à la propagation des
-insectes, qu'en peu de temps tous les fruits seraient dévorés, et l'île
-même deviendrait inhabitable. Mais les fruits de ces contrées
-méridionales sont revêtus de cuirs épais, de peaux âpres, de coques
-très-dures et d'écorces aromatiques, comme l'orange et le citron; en
-sorte qu'il y a peu d'espèces où la mouche puisse introduire son ver.
-Plusieurs de ces animaux nuisibles se font une guerre perpétuelle, comme
-le cent-pieds et le scorpion. Le formica-leo tend des piéges aux
-fourmis, la mouche verte perce les cancrelas, le lézard chasse aux
-papillons, l'araignée dresse ses filets pour tout insecte qui vole, et
-l'ouragan qui arrive tous les ans, anéantit à la fois une partie du
-gibier et des chasseurs.
-
-Au Port-Louis, ce 7 décembre 1768.
-
-
-
-
-LETTRE X.
-
-DES PRODUCTIONS MARITIMES, POISSONS, COQUILLAGES, MADRÉPORES.
-
-
-Il me reste à vous parler de la mer et de ses productions; après quoi
-vous en saurez au moins autant que le premier Portugais qui mit le pied
-dans l'île. Si je puis y joindre un journal météorologique, vous serez à
-peu près au fait de tout ce qui regarde le naturel de cette terre. Nous
-passerons de là aux habitans et au parti qu'ils ont tiré de leur sol,
-où, comme dans le reste de l'univers, le bien est mêlé de mal. Le bon
-Plutarque veut qu'on tire de ces contraires une harmonie; mais les
-instrumens sont communs, et les bons musiciens sont rares.
-
-On voit souvent des baleines au vent de l'île, surtout dans le mois de
-septembre, temps de leur accouplement. J'en ai vu plusieurs, pendant
-cette saison, se tenir perpendiculairement dans l'eau, et venir fort
-près de la côte. Elles sont plus petites que celles du nord. On ne les
-pêche point, cependant les noirs n'ignorent pas la manière de les
-harponner. On prend quelquefois des lamentins. J'ai mangé de sa chair,
-qui ressemble à du boeuf; mais je n'ai jamais vu ce poisson.
-
-La vieille, est un poisson noirâtre, assez semblable à la morue pour la
-forme et pour le goût. Ce poisson est quelquefois empoisonné, ainsi que
-quelques espèces que je vais décrire. Ceux qui en mangent sont saisis de
-convulsions. J'ai vu un ouvrier en mourir; sa peau tombait par écailles.
-A l'île Rodrigue, qui n'est qu'à cent lieues d'ici, les Anglais, dans la
-dernière guerre, perdirent, par cet accident, près de quinze cents
-hommes, et manquèrent par-là leur expédition sur l'Ile-de-France. On
-croit que les poissons s'empoisonnent en mangeant les branches des
-madrépores. On peut connaître ceux qui sont empoisonnés à la noirceur de
-leurs dents; et si on jette dans le chaudron où on les fait cuire, une
-pièce d'argent, elle se noircit. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que
-jamais le poisson n'est malsain au vent de l'île. Ceux qui croient que
-les madrépores en sont cause, se trompent donc; car l'île est environnée
-de banc de corail. J'en attribuerais plutôt la cause au fruit inconnu de
-quelque arbre vénéneux qui tombe à la mer: ce qui est d'autant plus
-probable, qu'il n'y a qu'une saison, et que quelques espèces gourmandes,
-sujettes à ce danger. D'ailleurs cette espèce de ramier, dont la chair
-donne des convulsions, prouve que le poison est dans l'île même.
-
-Dans le nombre des poissons suspects, sont plusieurs poissons blancs à
-grande gueule et à grosse tête, comme le capitaine et la carangue. Ces
-deux sortes sont d'un goût médiocre. On croit que ceux qui ont la gueule
-pavée, c'est-à-dire, un os raboteux au palais, ne sont point dangereux.
-
-Il y a des requins, mais on n'en mange point.
-
-En général, plus les poissons sont petits, moins ils sont dangereux. Le
-rouget est beaucoup plus gros, et fort inférieur à celui d'Europe. Il
-passe pour sain, ainsi que le mulet qui y est fort commun.
-
-On trouve des sardines et des maquereaux d'un goût médiocre, ainsi que
-tous les poissons de cette mer. Ils diffèrent un peu des nôtres pour la
-forme.
-
-La poule d'eau, espèce de turbot, est le meilleur de tous. Sa graisse
-est verte.
-
-Il y a des raies blanches avec une longue queue hérissée d'épines, et
-d'autres dont la peau et la chair sont noires; des sabres, ainsi nommés
-de leur forme; des lunes, bariolées de différentes couleurs; des
-bourses, dont la peau est dessinée comme un réseau; d'autres poissons
-semblables aux merlans, colorés de jaune, de rouge et de violet; des
-perroquets qui non seulement sont verts, mais qui ont la tête jaune, le
-bec blanc et courbé, et vont en troupe comme ces oiseaux.
-
-Le poisson armé est petit, et d'une forme très-bizarre. Sa tête est
-faite comme celle du brochet. Il porte sur son dos sept pointes aussi
-longues que son corps. La piqûre en est très-venimeuse. Elles sont unies
-entre elles par une pellicule qui ressemble à une aile de chauve-souris.
-Il est rayé de bandes brunes et blanches qui commencent à son museau,
-précisément comme au zèbre du Cap. Le poisson qui est carré comme un
-coffre, dont il porte le nom, est armé de deux cornes comme un taureau.
-Il y en a de plusieurs espèces; il ne devient jamais grand. Le porc-épic
-est tout hérissé de longs piquans. Le polybe, qui rampe dans les flaques
-d'eau avec ses sept bras armés de ventouses, change de couleur, vomit
-l'eau, et tâche de saisir celui qui veut le prendre. Toutes ces espèces,
-d'une forme si étrange, se trouvent dans les récifs, et ne valent pas
-grand'chose à manger.
-
-Les poissons de ces mers sont inférieurs pour le goût à ceux d'Europe;
-en revanche, ceux d'eau douce sont meilleurs que les nôtres. Ils
-paraissent de même espèce que ceux de mer. On distingue la lubine, le
-mulet, et la carpe qui diffère de celle de nos rivières; le cabot, qui
-vit dans les torrens, au milieu des rochers, où il s'attache avec une
-membrane concave et des chevrettes fort grosses et fort délicates.
-L'anguille est coriace, c'est une espèce de congre. Il y en a de sept à
-huit pieds de long, de la grosseur de la jambe. Elles se retirent dans
-les trous des rivières, et dévorent quelquefois ceux qui ont
-l'imprudence de s'y baigner.
-
-Il y a des homards ou langoustes d'une grandeur prodigieuse. Ils n'ont
-point de grosses pattes. Ils sont bleus, marbrés de blanc. J'y ai vu une
-petite espèce de homard d'une forme charmante: il était d'un bleu
-céleste, et avait deux petites pattes divisées en deux articulations à
-peu près comme un couteau dont la lame se replierait dans sa rainure: il
-saisissait sa proie comme s'il était manchot.
-
-Il y a une très-grande variété de crabes. Voici ceux qui m'ont paru les
-plus remarquables.
-
-Une espèce toute raboteuse de tubercules et de pointes comme un
-madrépore; une autre qui porte sur le dos l'empreinte de cinq cachets
-rouges; celui qui a au bout de ses serres la forme d'un fer à cheval;
-une espèce, couverte de poils, qui n'a point de pinces, et qui s'attache
-à la carène des vaisseaux; un crabe marbré de gris, dont la coque,
-quoique lisse, est fort inégale: on y remarque beaucoup de figures
-inégales et bizarres, qui cependant sont constamment les mêmes sur
-chaque crabe; celui qui a ses yeux au bout de deux longs tuyaux comme
-des télescopes: quand il ne s'en sert point, il les couche dans des
-rainures le long de sa coquille; l'araignée de mer; un crabe dont les
-pinces sont rouges, et dont une est beaucoup plus grosse que l'autre; un
-petit crabe, dont la coquille est trois fois plus grande que lui: il en
-est couvert comme d'un grand bouclier; on ne voit point ses pattes quand
-il marche.
-
-On trouve en plusieurs endroits, le long du rivage, à quelques pieds
-sous l'eau, une multitude de gros boudins vivans, roux et noirs. En les
-tirant de l'eau, ils lancent une glaire blanche et épaisse, qui se
-change dans le moment en un paquet de fils déliés et glutineux. Je crois
-cet animal l'ennemi des crabes, parmi lesquels on le rencontre. Sa
-glaire visqueuse est très-propre à embarrasser leurs pattes, qui
-d'ailleurs ne sauraient avoir de prise sur son cuir élastique et sur sa
-forme cylindrique. Les matelots lui donnent un nom fort grossier, qu'on
-peut rendre en latin par _mentula monachi_. Les Chinois en font grand
-cas, et le regardent comme un puissant aphrodisiaque.
-
-Je crois qu'on peut mettre au rang des poissons à coquille, une masse
-informe, molle et membraneuse, au centre de laquelle se trouve un seul
-os plat, un peu cambré. Dans cette espèce, l'ordre commun paraît
-renversé: l'animal est au dehors, et la coquille au dedans.
-
-Il y a plusieurs espèces d'oursins. Ceux que j'ai vus et pêchés sont: un
-oursin violet à très-longues pointes; dans l'eau, ses deux yeux brillent
-comme deux grains de lapis; j'ai été vivement piqué par un d'eux. Un
-oursin gris à baguettes rondes cannelées. Un oursin à baguettes obtuses
-et à pans, marbré de blanc et de violet; cette espèce est fort belle; il
-y en a de gris. L'oursin à cul d'artichaut sans pointe; il est rare.
-L'oursin commun à petites pointes; il ressemble à une châtaigne couverte
-de sa coque. Ces animaux se trouvent dans les cavités des rochers et des
-madrépores, où ils se tiennent à couvert du gros temps.
-
-J'entre ici dans une matière fort abondante, où il est difficile de
-mettre quelque ordre. Celui de d'Argenville ne me plaît point, parce que
-beaucoup d'espèces ne sont pas à leur place.
-
-Il en est de même de toutes les classes de l'histoire naturelle. Les
-familles, qui se croisent sans cesse, se confondent dans notre mémoire.
-Toutes les méthodes étant défectueuses, j'aime mieux en imaginer une
-pour ce genre, qu'on peut appliquer à tous les autres.
-
-Je mets au centre l'être le plus simple, et de là je tire des rayons sur
-lesquels je range les êtres qui vont en se composant. Ainsi le lépas,
-qui n'est qu'un petit entonnoir qui se colle contre les rochers, est le
-centre de mon ordre sphérique. Sur un des rayons, je mets
-l'oreille-de-mer, qui forme déjà un bourrelet sur un de ses bords;
-ensuite les rochers, dont la volute est tout-à-fait terminée. En
-disposant de suite les nuances de toute cette famille, aucun individu ne
-m'échappe.
-
-Je suppose ensuite que le lépas se termine en longue pyramide, comme il
-s'en trouve en effet. Je fais partir un autre rayon, sur lequel je
-dispose les vermiculaires qui se tournent en spirale, comme les
-nautiles, les cornes-d'Ammon, etc.
-
-Il se trouve des lépas qui ont un petit commencement de spirale en
-dedans: j'aurais une autre ligne pour différentes espèces de tonnes ou
-de limaçons.
-
-Il y a des lépas qui ont un petit talon à leur ouverture: je tire de là
-l'origine des bivalves les plus simples.
-
-Si je trouve des espèces composées, qui n'appartiennent pas plus à un
-rayon qu'à l'autre, je tire une corde des deux individus analogues:
-cette corde devient le diamètre d'une nouvelle sphère, et ma nouvelle
-coquille en sera le centre.
-
-On peut étendre, ce me semble, ce système à tous les règnes; et si nos
-cabinets ne fournissent pas de quoi remplir tous les rayons et toutes
-les cordes qui communiquent à ces rayons, on connaîtra peut-être par-là
-les familles qui nous manquent: car je pense que la nature a fait tout
-ce qui était possible, non seulement les chaînes d'êtres entrevues par
-les naturalistes, mais une infinité d'autres qui se croisent; en sorte
-que tout est lié dans tous les sens, et que chaque espèce forme les
-grands rayons de la sphère universelle, et est à la fois centre d'une
-sphère particulière.
-
-Revenons à nos coquilles. On trouve à l'Ile-de-France un lépas uni et
-aplati, le lépas étoilé, le lépas fluviatile, qui, comme toutes les
-coquilles de ces rivières, est couvert d'une peau noire;
-l'oreille-de-mer, bien nacrée en dedans; une espèce de coquille blanche,
-dont le bourrelet est encore plus contourné.
-
-Le vermiculaire, qui n'est qu'un tuyau blanc qu'on croit un fragment de
-l'arrosoir; une grande espèce qui traverse, en serpentant, les
-madrépores; le cornet-de-Saint-Hubert, petit vermiculaire blanc, tourné
-en spirale détachée, et divisé intérieurement par cloisons, comme le
-nautile; le nautile papiracé; le nautile ordinaire, dont la coupe offre
-une si belle volute.
-
-Dans les limaçons, les uns restent fixés aux rochers, et ont la coquille
-encroûtée; les autres voyagent, et ont la coquille lisse.
-
-Dans les premiers, on trouve la bouche-d'argent simple: lorsqu'on la
-dépouille de sa croûte, elle surpasse en beauté l'argent bruni; une
-bouche-d'argent épineuse; la bouche-d'or, dont la nacre est jaune; le
-limaçon fluviatile, qui, sous sa peau noire, cache une belle couleur de
-rose rayée de point de Hongrie; le limaçon fluviatile à pointe, qu'on
-trouve dans plusieurs ruisseaux; la conque persique ou de Panama, qui
-donne une liqueur propre à teindre en pourpre; un limaçon allongé,
-marqué à sa bouche de points noirs; la bécasse, dont le bec allongé est
-garni d'épines; la tonne ronde, grosse coquille émaillée de jaune; la
-tonne allongée ou l'aile-de-perdrix: ces deux espèces ont une surpeau.
-
-Dans les limaçons voyageurs, la nérite cannelée; la nérisse lisse, avec
-des rubans ou roses, ou gris, ou noirs, de toutes les nuances: il y en a
-une variété prodigieuse. La harpe, la plus belle, à mon gré, des
-coquilles, par sa forme, ses bandes, la beauté de sa pâte et l'éclat de
-ses couleurs; la harpe avec des pointes; le même limaçon que nous vîmes
-près des Açores, qui donne une eau purpurine; l'oeuf-de-pintade marbré
-de bleu. On peut bien mettre à la suite deux coquilles de terre, le
-limaçon, et la lampe-antique couverte d'une peau brune.
-
-Dans les rouleaux, une olive commune; une belle olive qui ressemble pour
-les nuances au velours de trois couleurs; la noire est la plus estimée:
-j'en ai vu de cinq pouces de longueur. Une petite olive plus évasée: le
-rouleau commun, piqueté de rouge; le rouleau blanc, le rouleau piqueté
-de points noirs: ces trois espèces ont une surpeau couverte de poil. Le
-drap d'or; le tonnerre dont la coque est mince: il est rayé de faisceaux
-en zigzag. La poire; un rouleau couvert de peau, ainsi que la poire: sa
-bouche a une échancrure, elle est d'un beau ponceau. L'oreille-de-midas
-encroûtée, mais sa bouche est d'un beau vernis; le grand casque, dont
-les couleurs sont aurore; le casque blanc truité: il est petit; le
-scorpion couvert de peau avec ses sept crochets; l'araignée, grande et
-belle coquille à lèvres violettes, avec sa bouche garnie de pointes.
-
-Dans les porcelaines, il y en a une espèce commune d'un rouge brun à dos
-d'âne; celle qui est tigrée; la carte-de-géographie, elle est rare;
-l'oeuf, d'un blanc de faïence, dont la bouche est jaune ou rouge; le
-lièvre, d'une belle couleur fauve rembrunie; l'olive-de-roche, dont la
-coquille est très-fragile.
-
-Dans les vis, la vis simple truitée, elle est fort allongée; une vis
-aussi belle, dont la spirale est accompagnée d'une moulure;
-l'enfant-en-maillot, plus renflée; une vis aussi grosse, appelée la
-culotte-de-Suisse: son vernis et ses couleurs sont très-belles; une
-petite vis avec une espèce de bec, on la trouve toujours percée d'un
-trou; une autre à dos d'âne, également percée; le fuseau blanc, il est
-rare; le fuseau tacheté de rouge; la mitre maritime, marquée des mêmes
-taches; la mitre fluviatile, couverte d'une peau noire.
-
-On remarque comme une chose en effet très-singulière, que toutes les
-univalves sont tournées de gauche à droite, en observant la coquille
-couchée sur sa bouche, la pointe tournée vers soi. Il n'y a d'exceptées
-que peu d'espèces très-rares. Quelle loi a pu les décider à commencer
-leur volute du même côté? Serait-ce la même qui a fait tourner la terre
-d'occident en orient? En ce cas, le soleil pourrait bien en être la
-cause, comme il est celle de leurs couleurs, qui sont d'autant plus
-belles, qu'on approche plus de la Ligne.
-
-J'ai lu ce qu'on a écrit sur la formation des coquilles, et je n'y
-entends rien. Par exemple, le scorpion, qui a des crochets fort
-allongés, augmente sa coquille tous les ans. Les anciens crochets lui
-deviennent inutiles, il en forme de nouveaux. Qu'a-t-il fait des autres?
-De même la porcelaine a une bouche épaisse, et est taillée de manière
-qu'elle ne peut augmenter ses révolutions sur elle-même, si elle ne
-parvient à détruire les obstacles de son ouverture. Je soupçonnerais que
-ces animaux ont une liqueur propre à dissoudre les murs du toit qu'ils
-veulent agrandir; et si ce dissolvant existe, il me semble qu'on
-pourrait l'employer contre la pierre qui se forme dans la vessie
-d'humeurs glutineuses, comme la première matière des coquilles.
-
-Dans les bivalves sont: l'huître commune, qui se colle aux rochers, et
-d'une forme si baroque, qu'on ne peut l'ouvrir qu'à coups de marteau:
-elle est bonne à manger; une espèce qu'on nomme _la feuille_ à cause de
-sa forme; une huître qui ne diffère point de celle d'Europe; une huître
-grise qui s'attache à la carène des vaisseaux, et dont l'écaille est
-très-fine et très-élastique: elle est rare; l'huître perlière, blanche,
-plate, épaisse et fort grande: elle se trouve loin de terre; elle est la
-même que celle d'où l'on tire les perles; une autre huître perlière
-encore plus aplatie, d'un violet foncé: elle s'attache avec des fils
-comme la moule; elle est commune au port du sud-est; on la trouve à
-l'embouchure des rivières: ses perles sont violettes.
-
-On y trouve communément l'huître appelée _la tuilée_, de l'espèce de
-celles qui servent de bénitiers à Saint-Sulpice. C'est peut-être le plus
-grand coquillage de la mer; on en voit, aux Maldives, que deux boeufs
-traîneraient difficilement. Il est bien étrange que cette huître se
-trouve fossile sur les côtes de Normandie, où je l'ai vue.
-
-Il y a encore une espèce d'huître grise et mince, qui ressemble beaucoup
-à la selle polonaise; l'huître épineuse, qui se trouve dans les coraux;
-la pelure-d'oignon, dont je n'ai vu que des coquilles dépareillées.
-
-J'ai vu trois espèces de moules: elles ne sont ni curieuses ni communes;
-elles ressemblent, pour la forme, au dail de la méditerranée, et se
-logent dans les trous de madrépores; une moule blanche à coque
-élastique, qui se trouve incorporée avec les éponges: c'est une nuance
-intermédiaire entre deux espèces. Si jamais je fais un cabinet, elle
-trouvera aisément sa place par ma méthode.
-
-La hache-d'armes se rapproche des moules; elle est faite comme le fer
-d'une hache, une pointe d'un côté, un tranchant de l'autre; elle est
-armée d'aspérosités; elle n'a ni cuir ni charnière, mais un seul pli
-élastique.
-
-Dans les pétoncles: l'arche-de-Noé, dont les extrémités se relèvent
-comme la poupe d'un bateau; le coeur, strié et cannelé d'une forme bien
-régulière; le coeur-de-boeuf, dont un côté est inégal; la corbeille: ses
-cannelures paraissent s'entrelacer; la râpe, dont les stries sont
-formées par des arcs de cercle qui se croisent; une pétoncle commune: sa
-coquille est mince, elle est en dedans teinte en violet; une autre fort
-jolie et rare, dessinée en dehors comme un point de Hongrie; le peigne;
-le manteau-ducal, qui a de belles couleurs aurore.
-
-Il y a apparence que les coquillages ne vivent pas plus en paix que les
-autres animaux. On en trouve beaucoup de débris sur les rivages. Ceux
-qui y viennent entiers sont toujours percés. Je me souviens d'avoir vu
-un limaçon armé d'une dent pointue dont il se sert pour percer la
-coquille des moules: il se trouve au détroit de Magellan; on l'appelle
-burgau armé.
-
-Pour avoir de beaux coquillages, il faut les pêcher vivans. Les espèces
-dont la robe est nette vivent sur le sable, où elles s'enfouissent dans
-les gros temps; les autres se collent aux rochers. Les moules se nichent
-dans les branches des madrépores, où elles multiplient peu. Si elles
-frayaient en liberté sur les rochers, comme en Europe, les ouragans les
-détruiraient.
-
-Il y a beaucoup d'industrie et de variété dans la charnière des
-coquilles. Nos arts pourraient y profiter. Les huîtres n'ont qu'un peu
-de cuir, mais elles font corps avec le rocher; les moules ont une peau
-élastique très-forte; la hache-d'armes n'a qu'un pli; les coeurs, s'ils
-sont réguliers, ont à leur charnière de petites dents qui prennent l'une
-dans l'autre; si un de leurs côtés s'étend en aile, la charnière est
-plus considérable du côté où le poids est le plus fort, et les dents qui
-la forment sont plus grosses; on entrevoit, dans leurs courbes, une
-géométrie admirable.
-
-L'Ile-de-France est tout environnée de madrépores. Ce sont des
-végétations pierreuses, de la forme d'une plante ou d'un arbrisseau.
-Elles sont en si grand nombre, que les écueils en sont entièrement
-formés.
-
-Je distingue ceux qui ne tiennent point au sol, et ceux qui y sont
-attachés.
-
-Dans les premiers sont: le champignon, qui paraît composé de feuillets;
-le plumet, qui est de la même espèce; le plumet à trois et à quatre
-branches; le cerveau de Neptune.
-
-Dans ceux qui tapissent le fond de la mer, et qui semblent y tenir par
-leurs racines, sont: le chou-fleur; le chou qui, par le port et les
-feuilles, ressemble beaucoup à ce végétal: il est de la grande espèce,
-ainsi qu'un madrépore dont les étages forment une espèce de spirale: il
-est très-fragile; un autre, qui ressemble à un arbre par sa tige élancée
-et la masse de ses branches; une espèce très-jolie que j'appelle _la
-gerbe_: elle semble formée de plusieurs bouquets d'épis de blé; le
-pinceau ou l'oeillet: au centre de chaque découpure, on remarque un peu
-de vert; une espèce commune, ramassée en touffe comme une plante de
-réséda avec ses cônes de fleurs; un madrépore très-joli, croissant de la
-forme d'une île avec ses rivages et ses montagnes; un autre qui
-ressemble à une congélation; une espèce dont les feuillages sont digités
-comme une main; le bois-de-cerf, dont les cornichons sont très-détachés
-et très-fragiles; la ruche-à-miel, grande masse sans forme, dont toute
-la surface est régulièrement trouée; le corail d'un bleu pâle, qui est
-rare: en dedans il est d'un bleu plus foncé; un corail articulé blanc et
-noir qui tient un peu du corail rouge, qu'on n'a point encore trouvé
-ici; des végétations coralines, bleues, blanches, jaunes, rouges, si
-fragiles et si découpées, qu'on ne peut en envoyer en Europe.
-
-Dans les lithophytes: une plante semblable à une longue paille, sans
-feuillages, sans noeuds et sans boutons; une végétation semblable à une
-petite forêt d'arbres: leurs racines sont fort entrelacées, chacun d'eux
-a un petit bouquet de feuilles: la substance de ce lithophyte tient de
-la nature du bois, et brûle au feu comme lui; il est cependant dans la
-classe des madrépores.
-
-J'ai vu trois espèces d'étoiles marines qui n'ont rien de remarquable.
-On trouvait autrefois de l'ambre gris sur la côte: il y a même un îlot
-au vent, qui en porte le nom. On en apporte quelquefois de Madagascar.
-
-On ne doute pas aujourd'hui que les madrépores ne soient l'ouvrage d'une
-infinité de petits animaux, quoiqu'ils ressemblent absolument à des
-plantes, par leur port, leur tige, leurs branches, leurs masses, et même
-par des fleurs de couleur de pêcher. Je me rends à l'expérience avec
-plaisir; car j'aime à voir l'univers peuplé. D'ailleurs, je conçois
-qu'un ouvrage régulier doit être fait par quelque agent qui a une
-portion d'ordre et d'intelligence. Ces végétations ressemblent tellement
-aux nôtres, la matière à part, que je suis même très-porté à penser que
-tous nos végétaux sont les fruits du travail d'une multitude d'animaux
-vivans en société. J'aime mieux croire qu'un arbre est une république,
-qu'une machine morte, obéissant à je ne sais quelles lois d'hydraulique.
-Je pourrais appuyer cette opinion d'observations assez curieuses.
-Peut-être un jour en aurai-je le loisir. Ces recherches peuvent être
-utiles: mais quand elles seraient vaines, elles détournent notre
-curiosité, avide de connaître et de juger; elles l'empêchent de se
-jeter, faute d'aliment, sur tout ce qui l'environne; ce qui est la cause
-première de nos discordes. Nos histoires souvent ne sont que des
-calomnies, nos traités de morale des satires, et nos sociétés des
-académies de médisance et d'épigrammes. Après cela on se plaint qu'il
-n'y a plus d'amitié et de confiance, comme s'il pouvait y en avoir entre
-des gens qui ont toujours une cuirasse sur le coeur et un poignard sous
-le manteau.
-
-Ou parlons peu, ou faisons des systèmes. _Tradidit mundum
-disputationibus._ Disputons donc, mais sans nous fâcher.
-
-Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 12 janvier 1769.
-
-
-
-
-JOURNAL MÉTÉOROLOGIQUE.
-
-QUALITÉ DE L'AIR.
-
-
-JUILLET, 1768.
-
-Pendant ce mois, les vents régnèrent de la partie sud-est, d'où ils
-soufflent presque toute l'année. La brise est forte pendant le jour; il
-fait calme la nuit. Quoique nous soyons dans la saison sèche, il tombe
-souvent de la pluie. Ce sont des grains assez violens; ils ne sont pas
-de durée. L'air est très-frais. On ne peut guère se passer d'habits de
-drap.
-
-
-AOUT.
-
-Il pleut presque tous les jours. Le sommet des montagnes est couvert de
-vapeurs semblables à des fumées, qui descendent dans la plaine,
-accompagnées de coups de vent. Ces pluies forment souvent des
-arcs-en-ciel sur les flancs de la montagne, qui n'en sont pas moins
-noirs.
-
-
-SEPTEMBRE.
-
-Même temps et même vent. C'est la saison des récoltes. Si la chaleur et
-l'humidité sont la seule cause de la végétation, pourquoi rien ne
-pousse-t-il dans cette saison? il ne fait pas moins chaud qu'au mois de
-mai en France. Y aurait-il quelque esprit de vie qui accompagne le
-retour du soleil? Les Romains en faisaient honneur au vent d'ouest, et
-fixaient son arrivée au huitième de février. Ils l'appelaient
-_favonius_, c'est-à-dire, nourricier. C'est le même que le zéphir des
-Grecs. Pline dit qu'il «sert de mari à toutes choses qui prennent vie de
-la terre.» Ils étaient peut-être aussi ignorans que nous; mais leur
-philosophie me paraît plus touchante, et ils ne se fâchaient pas quand
-on n'était point de leur avis.
-
-
-OCTOBRE.
-
-Même température, l'air un peu plus chaud, il est toujours frais dans
-l'intérieur de l'île. A la fin de ce mois, on ensemence les terres en
-blé; dans quatre mois on le récolte; ensuite on sème du maïs, qui est
-mûr en septembre. Ce sont deux moissons dans le même champ; mais ce
-n'est pas trop pour les fléaux dont cette terre est désolée.
-
-
-NOVEMBRE.
-
-Les chaleurs commencent à se faire sentir; les vents varient, et vont
-quelquefois au nord-ouest. Il tombe des pluies orageuses.
-
-Point de vaisseau de France, point de lettres. Il est triste d'attendre
-de l'Europe quelque portion de son bonheur.
-
-
-DÉCEMBRE.
-
-Les chaleurs sont fatigantes, le soleil est au zénith; mais l'air est
-tempéré par des pluies abondantes: il me semble même que j'ai éprouvé
-des chaleurs plus fortes dans quelques jours de l'été à Pétersbourg. Au
-commencement du mois j'ai entendu le tonnerre, pour la première fois
-depuis mon arrivée.
-
-Le 23 au matin, les vents étant au sud-est, le temps se disposa à un
-coup de vent. Les nuages s'accumulèrent au sommet des montagnes. Ils
-étaient olivâtres et couleur de cuivre. On en remarquait une longue
-bande supérieure, qui était immobile. On voyait des nuages inférieurs
-courir très-rapidement. La mer brisait avec grand bruit sur les récifs.
-Beaucoup d'oiseaux marins venaient du large se réfugier à terre. Les
-animaux domestiques paraissaient inquiets. L'air était lourd et chaud,
-quoique le vent ne fût pas tombé.
-
-A tous ces signes, qui présageaient l'ouragan, chacun se hâta d'étayer
-sa maison avec des arcs-boutans, et d'en condamner toutes les
-ouvertures.
-
-Vers les dix heures du soir, l'ouragan se déclara. C'étaient des rafales
-épouvantables suivies d'instans de calme effrayans, où le vent semblait
-reprendre des forces. Il fut ainsi en augmentant pendant la nuit. Ma
-case en étant ébranlée, je passai dans un autre corps-de-logis. Mon
-hôtesse fondait en larmes, dans la crainte de voir sa maison détruite.
-Personne ne se coucha. Vers le matin, le vent ayant encore redoublé, je
-m'aperçus que tout un front de la palissade de l'entourage allait
-tomber, et qu'une partie de notre toit se soulevait à un des angles:
-avec quelques planches et des cordes, je fis prévenir le dommage. En
-traversant la cour, pour donner quelques ordres, je pensai, plusieurs
-fois, être renversé. Je vis au loin des murailles tomber, et des
-couvertures dont les bardeaux s'envolaient comme des jeux de cartes.
-
-Il tomba de la pluie vers les huit heures du matin, mais le vent ne
-cessa point. Elle était chassée horizontalement, et avec tant de
-violence, qu'elle entrait comme autant de jets d'eau par les plus
-petites ouvertures. Elle gâta une partie de mes papiers.
-
-A onze heures, la pluie tombait du ciel par torrens. Le vent se calma un
-peu; les ravines des montagnes formaient, de tous côtés, des cascades
-prodigieuses. Des parties de roc se détachaient avec un bruit semblable
-à celui du canon. Elles formaient en roulant de larges trouées dans les
-bois. Les ruisseaux se débordaient dans la plaine, qui était semblable à
-une mer. On n'en voyait plus ni les digues, ni les ponts.
-
-A une heure après midi, les vents sautèrent au nord-ouest. Ils
-chassaient l'écume de la mer par grands nuages sur la terre. Ils
-jetèrent du port sur le rivage, les navires qui tiraient en vain du
-canon: on ne pouvait leur envoyer du secours. Par ces nouvelles
-secousses, les édifices furent ébranlés en sens contraire, et presque
-avec autant de violence. Vers midi, ils passèrent à l'est, ensuite au
-sud. Ils firent ainsi le tour de l'horizon dans les vingt-quatre heures,
-suivant l'ordinaire; après quoi tout se calma.
-
-Beaucoup d'arbres furent renversés, des ponts furent emportés. Il ne
-resta pas une feuille dans les jardins. L'herbe même, ce chiendent si
-dur, paraissait, en quelques lieux, rasée au niveau de la terre.
-
-Pendant la tempête, un bon citoyen, appelé Leroux, envoya partout ses
-noirs, ouvriers, offrir gratuitement leurs services. Cet homme était
-menuisier. Il ne faut pas oublier les bonnes actions, surtout ici.
-
-On avait annoncé, le 23, une éclipse de lune, à cinq heures quatre
-minutes du soir; mais le mauvais temps empêcha les observations.
-
-L'ouragan arrive tous les ans assez régulièrement au mois de décembre;
-quelquefois en mars. Comme les vents font le tour de l'horizon, il n'y a
-point de souterrain où la pluie ne pénètre. Il détruit un grand nombre
-de rats, de sauterelles et de fourmis, et on est quelque temps sans en
-voir. Il tient lieu d'hiver; mais ses ravages sont plus terribles. On se
-ressouviendra long-temps de celui de 1760. On vit un contrevent enlevé
-en l'air, et dardé comme une flèche dans une couverture. Les mâts
-inférieurs d'un vaisseau de 64 canons, qui étaient sans vergues, furent
-tors et rompus. Il n'y a point d'arbre d'Europe qui pût résister à de si
-violens tourbillons. Nous avons vu comment la nature avait défendu les
-forêts de ce pays.
-
-
-JANVIER, 1769.
-
-Temps pluvieux, chaud et lourd. Grands orages, mais peu de tonnerre.
-Comme les coups de vent sont violens dans cette saison, la navigation
-cesse depuis décembre jusqu'en avril.
-
-Toutes les prairies ont reverdi; le paysage est plus gai, mais le ciel
-est plus triste.
-
-
-FÉVRIER.
-
-Temps orageux et coups de vent violens. Le paquebot _l'Heureux_, envoyé
-à Madagascar, a péri, ainsi que le vaisseau _le Favori_, parti du Cap.
-
-Le 25 de ce mois, les nuages rassemblés par le vent de nord-ouest, se
-formèrent en longue bande immobile depuis la montagne du Pavillon
-jusqu'à l'île aux Tonneliers. Il en sortit une quantité prodigieuse de
-coups de tonnerre; l'orage dura depuis six heures du matin jusqu'à midi.
-La foudre tomba un grand nombre de fois. Un grenadier fut tué d'un coup;
-une négresse d'un autre, ainsi qu'un boeuf sur l'île aux Tonneliers: un
-fusil fut fondu dans la maison d'un officier. Ces gens-ci disent qu'il
-n'y a pas d'exemple que le tonnerre soit tombé dans la ville; pour moi,
-je n'en ai jamais entendu de si violent: il semblait que c'était un
-bombardement. Je crois que si on eût tiré le canon, l'explosion eût
-dissipé ces nuages qui étaient immobiles.
-
-
-MARS.
-
-Les pluies sont un peu moins fréquentes, les vents toujours au sud-est.
-La chaleur supportable.
-
-
-AVRIL.
-
-La saison est belle. Les herbes commencent à sécher, et quand on y aura
-mis le feu, il y en a pour sept mois d'un paysage teint en noir.
-
-
-MAI.
-
-Vers la fin de ce mois, les vents tournèrent à l'ouest et au nord-ouest,
-suivant l'ordinaire. Nous voilà dans la saison sèche. Je fus aux plaines
-de Williams, où je trouvai l'air d'une fraîcheur fort agréable.
-
-
-JUIN.
-
-Les vents sont fixes au sud-est, où ils sont presque toujours. Les
-petits grains pluvieux recommencent.
-
-Il n'y a point de maladie particulière au pays; mais on y meurt de
-toutes celles de l'Europe. J'ai vu mourir d'apoplexie, de petite-vérole,
-de maux de poitrine, d'obstructions au foie, ce qui vient de chagrin
-plutôt que de la qualité des eaux, comme on le prétend. J'y ai vu une
-pierre plus grosse qu'un oeuf, qu'on avait tirée à un noir du pays. J'y
-ai vu des paralytiques et des goutteux très-tourmentés, des épileptiques
-saisis de leurs accès. Les enfans et les noirs sont très-sujets aux
-vers. Les maladies vénériennes produisent des _crabes_ dans ceux-ci: ce
-sont des crevasses douloureuses qui viennent sous la plante des pieds.
-L'air y est bon comme en Europe; mais il n'a en lui aucune qualité
-médicinale: je ne conseille pas même aux goutteux d'y venir, car j'en ai
-vu rester plus de six mois de suite au lit.
-
-Les tempéramens sont sensiblement altérés aux révolutions des saisons.
-On y est sujet aux fièvres bilieuses, et la chaleur occasionne aussi des
-descentes; mais avec de la tempérance et des bains, on se porte bien.
-J'observe cependant qu'on jouit dans les pays froids d'une santé plus
-forte, et d'un esprit plus vigoureux: il est même très-singulier que
-l'histoire ne parle d'aucun homme célèbre né entre les deux tropiques,
-excepté Mahomet.
-
-
-
-
-LETTRE XI.
-
-MOEURS DES HABITANS BLANCS.
-
-
-L'Ile-de-France était déserte lorsque Mascarenhas la découvrit. Les
-premiers Français qui s'y établirent, furent quelques cultivateurs de
-Bourbon. Ils y apportèrent une grande simplicité de moeurs, de la bonne
-foi, l'amour de l'hospitalité, et même de l'indifférence pour les
-richesses. M. de La Bourdonnais, qui est en quelque sorte le fondateur
-de cette colonie, y amena des ouvriers, bonne espèce d'hommes, et
-quelques mauvais sujets que leurs parens y avaient fait passer; il les
-força d'être utiles.
-
-Lorsqu'il eut rendu cette île intéressante par ses travaux, et qu'on la
-crut propre à devenir l'entrepôt du commerce de l'Inde, il y vint des
-gens de tout état.
-
-D'abord des employés de la Compagnie. Comme les premiers emplois de
-l'île étaient exercés par eux, ils y vécurent à peu près comme les
-nobles à Venise. Ils joignirent à ces moeurs aristocratiques, un peu de
-cet esprit financier qui effarouche tant l'agriculteur. Tous les moyens
-d'établissement étaient entre leurs mains. Ils avaient à la fois la
-police, l'administration et les magasins. Quelques-uns faisaient
-défricher et bâtir, et ils revendaient leurs travaux assez cher à ceux
-qui cherchaient fortune. On cria contre eux; mais ils étaient
-tout-puissans.
-
-Il s'y établit des marins de la Compagnie, qui depuis long-temps ne
-peuvent pas concevoir que les dangers et la peine du commerce des Indes
-soient pour eux, tandis que les honneurs et le profit sont pour
-d'autres. Cet établissement, voisin des Indes, faisant naître de grandes
-espérances, ils s'y arrêtèrent; ils étaient mécontens avant de s'y
-établir, ils le furent encore après.
-
-Il y vint des officiers militaires de la Compagnie. C'étaient de braves
-gens dont plusieurs avaient de la naissance. Ils ne pouvaient pas
-imaginer qu'un militaire pût s'abaisser à aller prendre l'ordre d'un
-homme qui, quelquefois, avait été garçon de comptoir: passe pour en
-recevoir sa paye. Ils n'aimaient pas les marins, qui sont trop décisifs:
-en se faisant habitans, ils ne changèrent point d'esprit, et ne firent
-pas fortune.
-
-Quelques régimens du roi y relâchèrent, et même y séjournèrent. Des
-officiers, séduits par la beauté du ciel et par l'amour du repos, s'y
-fixèrent. Tout ployait sous le nom de la Compagnie. Ce n'étaient plus de
-ces distinctions de garnison qui flattent tant l'officier subalterne:
-chacun avait là ses prétentions; on les regardait presque comme des
-étrangers. Ce furent de grandes clameurs au nom du roi.
-
-Il y était venu des missionnaires de Saint-Lazare, qui avaient gouverné
-paisiblement les hommes simples qui s'étaient les premiers établis; mais
-quand ils virent que la société, en s'augmentant, se divisait, ils s'en
-tinrent à leurs fonctions curiales, et à quelques bonnes habitations:
-ils n'allaient chez les autres que quand ils y étaient appelés.
-
-Il y passa quelques marchands avec un peu d'argent. Dans une île sans
-commerce, ils augmentèrent les abus d'un agio qu'ils y trouvèrent
-établi, et se livrèrent à de petits monopoles. Ils ne tardèrent pas à se
-rendre odieux à ces différentes classes d'hommes qui ne pouvaient se
-souffrir, on les désigna sous le nom de Banians; c'est comme qui dirait
-Juifs. D'un autre côté, ils affectèrent de mépriser les distinctions
-particulières de chaque habitant, prétendant qu'après avoir passé la
-Ligne, tout le monde était à peu près égal.
-
-Enfin la dernière guerre de l'Inde y jeta, comme une écume, des
-banqueroutiers, des libertins ruinés, des fripons, des scélérats, qui,
-chassés de l'Europe par leurs crimes, et de l'Asie par nos malheurs,
-tentèrent d'y rétablir leur fortune sur la ruine publique. A leur
-arrivée, les mécontentemens généraux et particuliers augmentèrent;
-toutes les réputations furent flétries avec un art d'Asie inconnu à nos
-calomniateurs; il n'y eut plus de femme chaste ni d'homme honnête; toute
-confiance fut éteinte, toute estime détruite. Ils parvinrent ainsi à
-décrier tout le monde, pour mettre tout le monde à leur niveau.
-
-Comme leurs espérances ne se fondaient que sur le changement
-d'administration, ils vinrent enfin à bout de dégoûter la Compagnie, qui
-céda au roi, en 1765, une colonie si orageuse et si dispendieuse.
-
-Pour cette fois on crut que la paix et l'ordre allaient régner dans
-l'île; mais on n'avait fait qu'ajouter de nouveaux levains à la
-fermentation.
-
-Il y débarqua un grand nombre de protégés de Paris, pour faire fortune
-dans une île inculte et sans commerce, où il n'y avait que du papier
-pour toute monnaie. Ce fut des mécontens d'une autre espèce.
-
-Une partie des habitans, qui restaient attachés à la Compagnie par
-reconnaissance, virent avec peine l'administration royale. L'autre
-portion, qui avait compté sur les faveurs du nouveau gouvernement,
-voyant qu'il ne s'occupait que de plans économiques, fut d'autant plus
-aigrie, qu'elle avait espéré plus long-temps.
-
-A ces nouveaux schismes se joignirent les dissensions de plusieurs
-corps, qui, en France même, ne peuvent se concilier, dans la marine du
-roi, la plume et l'épée; et enfin l'esprit de chacun des corps
-militaires et d'administration, lequel n'étant point, comme en Europe,
-dissipé par les plaisirs ou par les affaires générales, s'isole et se
-nourrit de ses propres inquiétudes.
-
-La discorde règne dans toutes les classes, et a banni de cette île
-l'amour de la société, qui semble devoir régner parmi des Français
-exilés au milieu des mers, aux extrémités du monde. Tous sont mécontens,
-tous voudraient faire fortune et s'en aller bien vite. A les entendre,
-chacun s'en va l'année prochaine. Il y en a qui, depuis trente ans,
-tiennent ce langage.
-
-L'officier qui arrive d'Europe, y perd bientôt l'émulation militaire.
-Pour l'ordinaire il a peu d'argent, et il manque de tout: sa case n'a
-point de meubles; les vivres sont très-chers en détail; il se trouve
-seul consommateur entre l'habitant et le marchand, qui renchérissent à
-l'envi. Il fait d'abord contre eux une guerre défensive; il achète en
-gros; il songe à profiter des occasions, car les marchandises haussent
-au double après le départ des vaisseaux. Le voilà occupé à saisir tous
-les moyens d'acheter à bon marché. Quand il commence à jouir des fruits
-de son économie, il pense qu'il est expatrié, pour un temps illimité,
-dans un pays pauvre: l'oisiveté, le défaut de société, l'appât du
-commerce, l'engagent à faire par intérêt ce qu'il avait fait par
-nécessité. Il y a sans doute des exceptions, et je les citerais avec
-plaisir, si elles n'étaient pas un peu nombreuses. M. de Steenhovre, le
-commandant, y donne l'exemple de toutes les vertus.
-
-Les soldats fournissent beaucoup d'ouvriers, car la chaleur permet aux
-blancs d'y travailler en plein air. On n'a pas tiré d'eux, pour le bien
-de cette colonie, un parti avantageux. Souvent, dans les recrues qu'on
-envoie d'Europe, il se trouve des misérables, coupables des plus grands
-crimes. Je ne conçois pas la politique d'imaginer que ceux qui troublent
-une société ancienne, peuvent servir à en faire fleurir une nouvelle.
-Souvent le désespoir prend ces malheureux; ils s'assassinent entre eux à
-coups de baïonnette.
-
-Quoique les marins ne fassent qu'aller et venir, ils ne laissent pas
-d'influer beaucoup sur les moeurs de cette colonie. Leur politique est
-de se plaindre des lieux d'où ils sont partis, et de ceux où ils
-arrivent. A les entendre, le bon temps est passé, ils sont toujours
-ruinés: ils ont acheté fort cher et vendu à perte. La vérité est qu'ils
-croient n'avoir fait aucun bénéfice, s'ils n'ont vendu à cent cinquante
-pour cent: la barrique de vin de Bordeaux coûte jusqu'à cinq cents
-livres; le reste à proportion. On ne croirait jamais que les
-marchandises de l'Europe se paient plus ici qu'aux Indes, et celles des
-Indes plus qu'en Europe. Les marins sont fort considérés des habitans,
-parce qu'ils en ont besoin. Leurs murmures, leurs allées et venues
-perpétuelles, donnent à cette île quelque chose des moeurs d'une
-auberge.
-
-De tant d'hommes de différens états, résulte un peuple de différentes
-nations, qui se haïssent très-cordialement. On n'y estime que la
-fausseté. Pour y désigner un homme d'esprit, on dit: C'est un homme fin.
-C'est un éloge qui ne convient qu'à des renards. La finesse est un vice,
-et malheur à la société où il devient une qualité estimable. D'un autre
-côté, on n'y aime point les gens méfians. Cela paraît se contredire;
-mais c'est qu'il n'y a rien à gagner avec des gens qui sont sur leurs
-gardes. Le méfiant déconcerte les fripons et les repousse. Ils se
-rassemblent auprès de l'homme fin: ils l'aident à faire des dupes.
-
-On y est d'une insensibilité extrême pour tout ce qui fait le bonheur
-des âmes honnêtes. Nul goût pour les lettres et les arts. Les sentimens
-naturels y sont dépravés: on regrette la patrie à cause de l'Opéra et
-des filles; souvent ils sont éteints: j'étais un jour à l'enterrement
-d'un habitant considérable, où personne n'était affligé; j'entendis son
-beau-frère remarquer qu'on n'avait pas fait la fosse assez profonde.
-
-Cette indifférence s'étend à tout ce qui les environne. Les rues et les
-cours ne sont ni pavées ni plantées d'arbres; les maisons sont des
-pavillons de bois, que l'on peut aisément transporter sur des rouleaux;
-il n'y a, aux fenêtres, ni vitres ni rideaux; à peine y trouve-t-on
-quelques mauvais meubles.
-
-Les gens oisifs se rassemblent sur la place, à midi et au soir; là, on
-agiote, on médit, on calomnie. Il y a très-peu de gens mariés à la
-ville. Ceux qui ne sont pas riches, s'excusent sur la médiocrité de leur
-fortune: les autres veulent, disent-ils, s'établir en France; mais la
-facilité de trouver des concubines parmi les négresses, en est la
-véritable raison. D'ailleurs, il y a peu de partis avantageux: il est
-rare de trouver une fille qui apporte dix mille francs comptant en
-mariage.
-
-La plupart des gens mariés vivent sur leurs habitations. Les femmes ne
-viennent guère à la ville que pour danser ou faire leurs pâques. Elles
-aiment la danse avec passion. Dès qu'il y a un bal, elles arrivent en
-foule, voiturées en palanquin. C'est une espèce de litière, enfilée d'un
-long bambou, que quatre noirs portent sur leurs épaules: quatre autres
-les suivent pour les relayer. Autant d'enfans, autant de voitures
-attelées de huit hommes, y compris les relais. Les maris économes
-s'opposent à ces voyages, qui dérangent les travaux de l'habitation;
-mais, faute de chemins, il ne peut y avoir de voitures roulantes.
-
-Les femmes ont peu de couleur, elles sont bien faites, et la plupart
-jolies. Elles ont naturellement de l'esprit: si leur éducation était
-moins négligée, leur société serait fort agréable; mais j'en ai connu
-qui ne savaient pas lire. Chacune d'elles pouvant réunir à la ville un
-grand nombre d'hommes, les maîtresses de maison se soucient peu de se
-voir hors le temps du bal. Lorsqu'elles sont rassemblées, elles ne se
-parlent point. Chacune d'elles apporte quelque prétention secrète,
-qu'elles tirent de la fortune, des emplois ou de la naissance de leurs
-maris; d'autres comptent sur leur beauté ou leur jeunesse; une
-Européenne se croit supérieure à une créole, et celle-ci regarde souvent
-l'autre comme une aventurière.
-
-Quoi qu'en dise la médisance, je les crois plus vertueuses que les
-hommes, qui ne les négligent que trop souvent pour des esclaves noires.
-Celles qui ont de la vertu, sont d'autant plus louables, qu'elles ne la
-doivent point à leur éducation. Elles ont à combattre la chaleur du
-climat, quelquefois l'indifférence de leurs maris, et souvent l'ardeur
-et la prodigalité des jeunes marins: si l'hymen donc se plaint de
-quelques infidélités, la faute en est à nous, qui avons porté des moeurs
-françaises sous le ciel de l'Afrique.
-
-Au reste, elles ont des qualités domestiques très-estimables, elles sont
-fort sobres, ne boivent presque jamais que de l'eau. Leur propreté est
-extrême dans leurs habits. Elles sont habillées de mousseline, doublée
-de taffetas couleur de rose. Elles aiment passionnément leurs enfans. A
-peine sont-ils nés, qu'ils courent tout nus dans la maison; jamais de
-maillot; on les baigne souvent; ils mangent des fruits à discrétion;
-point d'étude, point de chagrin: en peu de temps, ils deviennent forts
-et robustes. Le tempérament s'y développe de bonne heure dans les deux
-sexes; j'y ai vu marier des filles à onze ans.
-
-Cette éducation, qui se rapproche de la nature, leur en laisse toute
-l'ignorance; mais les vices des négresses, qu'ils sucent avec leur lait,
-et leurs fantaisies, qu'ils exercent avec tyrannie sur les pauvres
-esclaves, y ajoute toute la dépravation de la société. Pour remédier à
-ce mal, les gens aisés font passer de bonne heure leurs enfans en
-France, d'où ils reviennent souvent avec des vices plus aimables et plus
-dangereux.
-
-On ne compte guère que quatre cents cultivateurs dans l'île. Il y a
-environ cent femmes d'un certain état, dont tout au plus dix restent à
-la ville. Vers le soir, on va en visite dans leurs maisons: on joue, ou
-l'on s'ennuie. Au coup de canon de huit heures, chacun se retire et va
-souper chez soi.
-
-Adieu, mon ami; en parlant des hommes, il me fâche de n'avoir que des
-satires à faire.
-
-Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 10 février 1769.
-
-
-
-
-LETTRE XII.
-
-DES NOIRS.
-
-
-Dans le reste de la population de cette île, on compte les Indiens et
-les nègres.
-
-Les premiers sont les Malabares. C'est un peuple fort doux. Ils viennent
-de Pondichéry, où ils se louent pour plusieurs années. Ils sont presque
-tous ouvriers; ils occupent un faubourg, appelé le Camp-des-Noirs. Ce
-peuple est d'une teinte plus foncée que les insulaires de Madagascar,
-qui sont de véritables nègres; mais leurs traits sont réguliers comme
-ceux des Européens, et ils n'ont point les cheveux crépus. Ils sont
-assez sobres, fort économes, et aiment passionnément les femmes. Ils
-sont coiffés d'un turban, et portent de longues robes de mousseline, de
-grands anneaux d'or aux oreilles, et des bracelets d'argent aux
-poignets. Il y en a qui se louent aux gens riches, ou titrés, en qualité
-de _pions_. C'est une espèce de domestique qui fait à peu près l'office
-de nos coureurs, excepté qu'il fait toutes ses commissions fort
-gravement. Il porte, pour marque de distinction, une canne à la main et
-un poignard à la ceinture. Il serait à souhaiter qu'il y eût un grand
-nombre de Malabares établis dans l'île, surtout de la caste des
-laboureurs; mais je n'en ai vu aucun qui voulût se livrer à
-l'agriculture.
-
-C'est à Madagascar qu'on va chercher les noirs destinés à la culture des
-terres. On achète un homme pour un baril de poudre, pour des fusils, des
-toiles, et surtout des piastres. Le plus cher ne coûte guère que
-cinquante écus.
-
-Cette nation n'a ni le nez si écrasé, ni la teinte si noire que les
-nègres de Guinée. Il y en a même qui ne sont que bruns; quelques-uns,
-comme les Balambous, ont les cheveux longs. J'en ai vu de blonds et de
-roux. Ils sont adroits, intelligens, sensibles à l'honneur et à la
-reconnaissance. La plus grande insulte qu'on puisse faire à un noir, est
-d'injurier sa famille: ils sont peu sensibles aux injures personnelles.
-Ils font dans leur pays, quantité de petits ouvrages avec beaucoup
-d'industrie. Leur zagaie, ou demi-pique, est très-bien forgée,
-quoiqu'ils n'aient que des pierres pour enclume et pour marteau. Leurs
-toiles, ou pagnes, que leurs femmes ourdissent, sont très-fines et bien
-teintes. Ils les tournent autour d'eux avec grâce. Leur coiffure est une
-frisure très-composée; ce sont des étages de boucles et de tresses
-entremêlées avec beaucoup d'art: c'est encore l'ouvrage des femmes. Ils
-aiment passionnément la danse et la musique. Leur instrument est le
-tam-tam; c'est une espèce d'arc, où est adaptée une calebasse. Ils en
-tirent une sorte d'harmonie douce, dont ils accompagnent les chansons
-qu'ils composent: l'amour en est toujours le sujet. Les filles dansent
-aux chansons de leurs amans; les spectateurs battent la mesure, et
-applaudissent.
-
-Ils sont très-hospitaliers. Un noir, qui voyage, entre, sans être connu,
-dans la première cabane; ceux qu'il y trouve partagent leurs vivres avec
-lui: on ne lui demande ni d'où il vient, ni où il va; c'est leur usage.
-
-Ils arrivent avec ces arts et ces moeurs à l'Ile-de-France. On les
-débarque tout nus avec un chiffon autour des reins. On met les hommes
-d'un côté, et les femmes à part, avec leurs petits enfans, qui se
-pressent, de frayeur, contre leurs mères. L'habitant les visite partout,
-et achète ceux qui lui conviennent. Les frères, les soeurs, les amis,
-les amans sont séparés; ils se font leurs adieux en pleurant, et partent
-pour l'habitation. Quelquefois ils se désespèrent; ils s'imaginent que
-les blancs les vont manger; qu'ils font du vin rouge avec leur sang, et
-de la poudre à canon avec leurs os.
-
-Voici comme on les traite. Au point du jour trois coups de fouet sont le
-signal qui les appelle à l'ouvrage. Chacun se rend avec sa pioche dans
-les plantations, où ils travaillent presque nus à l'ardeur du soleil. On
-leur donne pour nourriture du maïs broyé, cuit à l'eau, ou des pains de
-manioc; pour habit, un morceau de toile. A la moindre négligence, on les
-attache, par les pieds et par les mains, sur une échelle; le commandeur,
-armé d'un fouet de poste, leur donne sur le derrière nu cinquante, cent,
-et jusqu'à deux cents coups. Chaque coup enlève une portion de la peau.
-Ensuite on détache le misérable tout sanglant; on lui met au cou un
-collier de fer à trois pointes, et on le ramène au travail. Il y en a
-qui sont plus d'un mois avant d'être en état de s'asseoir. Les femmes
-sont punies de la même manière.
-
-Le soir, de retour dans leurs cases, on les fait prier Dieu pour la
-prospérité de leurs maîtres. Avant de se coucher, ils leur souhaitent
-une bonne nuit.
-
-Il y a une loi faite en leur faveur, appelée le Code noir. Cette loi
-favorable ordonne qu'à chaque punition ils ne recevront pas plus de
-trente coups; qu'ils ne travailleront pas le dimanche; qu'on leur
-donnera de la viande toutes les semaines, des chemises tous les ans;
-mais on ne suit point la loi. Quelquefois, quand ils sont vieux, on les
-envoie chercher leur vie comme ils peuvent. Un jour j'en vis un, qui
-n'avait que la peau et les os, découper la chair d'un cheval mort pour
-la manger; c'était un squelette qui en dévorait un autre.
-
-Quand les Européens paraissent émus, les habitans leur disent qu'ils ne
-connaissent pas les noirs. Ils les accusent d'être si gourmands, qu'ils
-vont la nuit enlever des vivres dans les habitations voisines; si
-paresseux, qu'ils ne prennent aucun intérêt aux affaires de leurs
-maîtres, et que leurs femmes aiment mieux se faire avorter que de mettre
-des enfans au monde; tant elles deviennent misérables dès qu'elles sont
-mères de famille!
-
-Le caractère des nègres est naturellement enjoué; mais après quelque
-temps d'esclavage, ils deviennent mélancoliques. L'amour seul semble
-encore charmer leurs peines. Ils font ce qu'ils peuvent pour obtenir une
-femme. S'ils ont le choix, ils préfèrent celles qui ont passé la
-première jeunesse: ils disent qu'_elles font mieux la soupe_. Ils lui
-donnent tout ce qu'ils possèdent. Si leur maîtresse demeure chez un
-autre habitant, ils feront, la nuit, trois ou quatre lieues dans des
-chemins impraticables pour l'aller voir. Quand ils aiment, ils ne
-craignent ni la fatigue ni les châtimens. Quelquefois ils se donnent des
-rendez-vous au milieu de la nuit; ils dansent à l'abri de quelque
-rocher, au son lugubre d'une calebasse remplie de pois: mais la vue d'un
-blanc ou l'aboiement de son chien dissipe ces assemblées nocturnes.
-
-Ils ont aussi des chiens avec eux. Tout le monde sait que ces animaux
-reconnaissent parfaitement dans les ténèbres, non seulement les blancs,
-mais les chiens mêmes des blancs. Ils ont pour eux de la crainte et de
-l'aversion: ils hurlent dès qu'ils approchent. Ils n'ont d'indulgence
-que pour les noirs et leurs compagnons, qu'ils ne décèlent jamais. Les
-chiens des blancs, de leur côté, ont adopté les sentimens de leurs
-maîtres, et, au moindre signal, ils se jettent avec fureur sur les
-esclaves.
-
-Enfin, lorsque les noirs ne peuvent plus supporter leur sort, ils se
-livrent au désespoir: les uns se pendent ou s'empoisonnent; d'autres se
-mettent dans une pirogue, et sans voiles, sans vivres, sans boussole, se
-hasardent à faire un trajet de deux cents lieues de mer pour retourner à
-Madagascar. On en a vu aborder; on les a repris, et rendus à leurs
-maîtres.
-
-Pour l'ordinaire ils se réfugient dans les bois, où on leur donne la
-chasse avec des détachemens de soldats, de nègres et de chiens; il y a
-des habitans qui s'en font une partie de plaisir. On les relance comme
-des bêtes sauvages; lorsqu'on ne peut les atteindre, on les tire à coups
-de fusil: on leur coupe la tête, on la porte en triomphe à la ville, au
-bout d'un bâton. Voilà ce que je vois presque toutes les semaines.
-
-Quand on attrape les noirs fugitifs, on leur coupe une oreille, et on
-les fouette. A la seconde désertion, ils sont fouettés, on leur coupe un
-jarret, on les met à la chaîne. A la troisième fois, ils sont pendus;
-mais alors on ne les dénonce pas: les maîtres craignent de perdre leur
-argent.
-
-J'en ai vu pendre et rompre vifs; ils allaient au supplice avec joie, et
-le supportaient sans crier. J'ai vu une femme se jeter elle-même du haut
-de l'échelle. Ils croient qu'ils trouveront dans un autre monde, une vie
-plus heureuse, et que le Père des hommes n'est pas injuste comme eux.
-
-Ce n'est pas que la religion ne cherche à les consoler. De temps en
-temps on en baptise. On leur dit qu'ils sont devenus frères des blancs,
-et qu'ils iront en paradis. Mais ils ne sauraient croire que les
-Européens puissent jamais les mener au ciel; ils disent qu'ils sont sur
-la terre la cause de tous leurs maux. Ils disent qu'avant d'aborder chez
-eux, ils se battaient avec des bâtons ferrés; que nous leur avons appris
-à se tuer de loin avec du feu et des balles; que nous excitons parmi eux
-la guerre et la discorde, afin d'avoir des esclaves à bon marché; qu'ils
-suivaient sans crainte l'instinct de la nature; que nous les avons
-empoisonnés par des maladies terribles; que nous les laissons souvent
-manquer d'habits, de vivres, et qu'on les bat cruellement sans raison.
-J'en ai vu plus d'un exemple. Une esclave, presque blanche, vint, un
-jour, se jeter à mes pieds: sa maîtresse la faisait lever de grand matin
-et veiller fort tard; lorsqu'elle s'endormait, elle lui frottait les
-lèvres d'ordures; si elle ne se léchait pas, elle la faisait fouetter.
-Elle me priait de demander sa grâce, que j'obtins. Souvent les maîtres
-l'accordent, et deux jours après, ils doublent la punition. C'est ce que
-j'ai vu chez un conseiller dont les noirs s'étaient plaints au
-gouverneur: il m'assura qu'il les ferait écorcher le lendemain de la
-tête aux pieds.
-
-J'ai vu, chaque jour, fouetter des hommes et des femmes pour avoir cassé
-quelque poterie, oublié de fermer une porte; j'en ai vu de tout
-sanglans, frottés de vinaigre et de sel pour les guérir; j'en ai vu sur
-le port, dans l'excès de leur douleur, ne pouvoir plus crier; d'autres
-mordre le canon sur lequel on les attache... Ma plume se lasse d'écrire
-ces horreurs; mes yeux sont fatigués de les voir, et mes oreilles de les
-entendre. Que vous êtes heureux! quand les maux de la ville vous
-blessent, vous fuyez à la campagne. Vous y voyez de belles plaines, des
-collines, des hameaux, des moissons, des vendanges, un peuple qui danse
-et qui chante; l'image, au moins, du bonheur! Ici je vois de pauvres
-négresses courbées sur leurs bêches avec leurs enfans nus collés sur le
-dos, des noirs qui passent en tremblant devant moi; quelquefois
-j'entends au loin le son de leur tambour, mais plus souvent celui des
-fouets qui éclatent en l'air comme des coups de pistolets, et des cris
-qui vont au coeur... _Grâce, Monsieur!... Miséricorde!_ Si je m'enfonce
-dans les solitudes, j'y trouve une terre raboteuse, tout hérissée de
-roches, des montagnes portant au-dessus des nuages leurs sommets
-inaccessibles, et des torrens qui se précipitent dans des abîmes. Les
-vents qui grondent dans ces vallons sauvages, le bruit sourd des flots
-qui se brisent sur les récifs, cette vaste mer qui s'étend au loin vers
-des régions inconnues aux hommes, tout me jette dans la tristesse, et ne
-porte dans mon âme que des idées d'exil et d'abandon.
-
-Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 25 avril 1769.
-
- * * * * *
-
-_P. S._ Je ne sais pas si le café et le sucre sont nécessaires au
-bonheur de l'Europe, mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le
-malheur de deux parties du monde. On a dépeuplé l'Amérique afin d'avoir
-une terre pour les planter; on dépeuple l'Afrique afin d'avoir une
-nation pour les cultiver.
-
-Il est, dit-on, de notre intérêt de cultiver des denrées qui nous sont
-devenues nécessaires, plutôt que de les acheter de nos voisins. Mais
-puisque les charpentiers, les couvreurs, les maçons et les autres
-ouvriers européens, travaillent ici en plein soleil, pourquoi n'y a-t-on
-pas des laboureurs blancs? Mais que deviendraient les propriétaires
-actuels? Ils deviendraient plus riches. Un habitant serait à son aise
-avec vingt fermiers, il est pauvre avec vingt esclaves. On en compte ici
-vingt mille, qu'on est obligé de renouveler tous les ans d'un
-dix-huitième. Ainsi la colonie, abandonnée à elle-même, se détruirait au
-bout de dix-huit ans; tant il est vrai qu'il n'y a point de population
-sans liberté et sans propriété, et que l'injustice est une mauvaise
-ménagère!
-
-On dit que le Code noir est fait en leur faveur. Soit; mais la dureté
-des maîtres excède les punitions permises, et leur avarice soustrait la
-nourriture, le repos et les récompenses qui sont dues. Si ces malheureux
-voulaient se plaindre, à qui se plaindraient-ils? leurs juges sont
-souvent leurs premiers tyrans.
-
-Mais on ne peut contenir, dit-on, que par une grande sévérité ce peuple
-d'esclaves: il faut des supplices, des colliers de fer à trois crochets,
-des fouets, des blocs où on les attache par le pied, des chaînes qui les
-prennent par le cou: il faut les traiter comme des bêtes, afin que les
-blancs puissent vivre comme des hommes... Ah! je sais bien que quand on
-a une fois posé un principe très-injuste, on n'en tire que des
-conséquences très-inhumaines.
-
-Ce n'était pas assez pour ces malheureux d'être livrés à l'avarice et à
-la cruauté des hommes les plus dépravés, il fallait encore qu'ils
-fussent le jouet de leurs sophismes.
-
-Des théologiens assurent que pour un esclavage temporel ils leur
-procurent une liberté spirituelle. Mais la plupart sont achetés dans un
-âge où ils ne peuvent jamais apprendre le français, et les missionnaires
-n'apprennent point leur langue. D'ailleurs ceux qui sont baptisés sont
-traités comme les autres.
-
-Ils ajoutent qu'ils ont mérité les châtimens du ciel, en se vendant les
-uns les autres. Est-ce donc à nous à être leurs bourreaux? Laissons les
-vautours détruire les milans.
-
-Des politiques ont excusé l'esclavage, en disant que la guerre le
-justifiait. Mais les noirs ne nous la font point. Je conviens que les
-lois humaines le permettent: au moins devrait-on se renfermer dans les
-bornes qu'elles prescrivent.
-
-Je suis fâché que des philosophes qui combattent les abus avec tant de
-courage, n'aient guère parlé de l'esclavage des noirs que pour en
-plaisanter. Ils se détournent au loin. Ils parlent de la
-Saint-Barthélemy, du massacre des Mexicains par les Espagnols, comme si
-ce crime n'était pas celui de nos jours, et auquel la moitié de l'Europe
-prend part. Y a-t-il donc plus de mal à tuer tout d'un coup des gens qui
-n'ont pas nos opinions qu'à faire le tourment d'une nation à qui nous
-devons nos délices? Ces belles couleurs de rose et de feu dont
-s'habillent nos dames, le coton dont elles ouatent leurs jupes, le
-sucre, le café, le chocolat de leur déjeuner, le rouge dont elles
-relèvent leur blancheur: la main des malheureux noirs a préparé tout
-cela pour elles. Femmes sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui
-sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes!
-
-
-
-
-LETTRE XIII.
-
-AGRICULTURE. HERBES, LÉGUMES ET FLEURS APPORTÉS DANS L'ILE.
-
-
-Le gouvernement a fait apporter la plupart des plantes, des arbres et
-des animaux que je vais décrire. Quelques habitans y ont contribué,
-entre autres MM. de Cossigny, Poivre, Hermans et le Juge. J'eusse désiré
-savoir le nom des autres, afin de leur rendre l'honneur qu'ils méritent.
-Le don d'une plante utile me paraît plus précieux que la découverte
-d'une mine d'or, et un monument plus durable qu'une pyramide.
-
-Voici dans quel ordre je les dispose. 1º Les plantes qui se reproduisent
-d'elles-mêmes, et qui se sont comme naturalisées dans la campagne. 2º
-Celles qu'on cultive dans la campagne. 3º Les herbes des jardins
-potagers. 4º Celles des jardins à fleurs. Je suivrai le même plan pour
-les arbrisseaux et les arbres. De ceux que je connais, je n'en omettrai
-aucun. On ne doit pas dédaigner de décrire ce que la nature n'a pas
-dédaigné de former.
-
-1º Plantes sauvages.
-
-On trouve dans quelques plaines voisines de la ville une espèce d'indigo
-que je crois étranger à l'île. On n'en tire aucun parti.
-
-Le pourpier croît dans les lieux sablonneux; il peut être naturel au
-pays: je serais assez porté à le croire, en ce qu'il est de la famille
-des plantes grasses. La nature paraît avoir destiné cette classe, qui
-croît dans les lieux les plus arides, à faciliter d'autres végétations.
-
-Le cresson se trouve dans tous les ruisseaux. On l'a apporté il y a dix
-ans. La dent-de-lion ou pissenlit et l'absinthe, croissent volontiers
-dans les décombres et sur les terres remuées; mais surtout la molène y
-étale ses larges feuilles cotonnées, et y élève sa girandole de fleurs
-jaunes à une hauteur extraordinaire.
-
-La squine (qui n'est pas la plante de Chine de ce nom) est un gramen de
-la grandeur des plus beaux seigles. Elle s'étend chaque jour en
-étouffant les autres herbes. Elle a le défaut d'être coriace lorsqu'elle
-est sèche. Il faudrait la couper avant sa maturité. Elle n'est verte que
-cinq mois de l'année, ensuite on y met le feu, malgré les ordonnances.
-Ces incendies brûlent et dessèchent les lisières des bois.
-
-L'herbe blanche (ainsi nommée de la couleur de sa fleur) a été apportée
-comme un bon fourrage. Aucun animal n'en peut manger. Sa graine
-ressemble à celle du cerfeuil: elle se multiplie si vite, qu'elle est
-devenue un des fléaux de l'agriculture.
-
-La brette, dont le nom, en langue indienne, signifie _une feuille bonne
-à manger_, est une espèce de morelle. Il y en a de deux sortes, l'une
-appelée brette de Madagascar. Sa feuille est un peu épineuse, mais douce
-au goût; c'est un aliment purgatif. L'autre, d'un usage plus commun, se
-sert sur les tables comme les épinards. C'est le seul mets à la
-discrétion des noirs; il croît partout: l'eau où cette feuille a bouilli
-est fort amère; ils y trempent leur manioc et ils y mêlent leurs larmes.
-
-2º Plantes que l'on cultive à la campagne.
-
-Le manioc, dont on distingue une seconde espèce appelée camaignoc; il
-vient dans les lieux les plus secs: son suc a perdu sa qualité
-vénéneuse: c'est une sorte d'arbrisseau dont la feuille est palmée comme
-celle du chanvre. Sa racine est grosse et longue comme le bras: on la
-râpe, et, sans la presser, on en fait des gâteaux fort lourds. On en
-donne trois livres par jour à chaque nègre pour toute nourriture. Ce
-végétal se multiplie aisément. M. de La Bourdonnais l'a fait venir
-d'Amérique. C'est une plante fort utile, en ce qu'elle est à l'abri des
-ouragans, et qu'elle assure la subsistance des nègres. Les chiens n'en
-veulent point.
-
-Le maïs, ou blé turc, y vient très-beau: c'est un grain précieux; il
-rapporte beaucoup, et ne se garde qu'un an, parce que les mites s'y
-mettent. On devrait encourager en Europe la culture d'un blé qu'on ne
-peut emmagasiner. Il sert à nourrir les noirs, les poules et les
-bestiaux. Observez que quelques habitans font de grands éloges du maïs
-et du manioc, mais ils n'en mangent point. J'en ai vu présenter de
-petits gâteaux au dessert. Quand il y a beaucoup de sucre, de farine de
-froment et de jaunes d'oeuf ils sont assez bons.
-
-Le blé y croît bien: il ne s'élève pas à une grande hauteur. On le
-plante par grain, à la main, à cause des rochers; on le coupe avec des
-couteaux, et on le bat avec des baguettes. Il ne se garde guère plus de
-deux ans. Au rapport de Pline, en Barbarie et en Espagne on le mettait
-avec son épi dans des trous en terre, en prenant garde d'y introduire de
-l'air. Varron dit qu'on le conservait ainsi cinquante ans, et le millet
-un siècle. Pompée trouva, à Ambracia, des fèves gardées de cette manière
-du temps de Pyrrhus; ce qui faisait près de cent vingt ans. Mais Pline
-ne veut pas que la terre soit cultivée par des forçats ou des esclaves,
-_qui ne font_, dit-il, _rien qui vaille_. Quoique la farine du blé de
-l'Ile-de-France ne soit jamais bien blanche, j'en préfère le pain à
-celui des farines d'Europe qui s'éventent ou s'échauffent toujours dans
-le voyage.
-
-Le riz, le meilleur et peut-être le plus sain des alimens, y réussit
-très-bien. Il se garde plus long-temps que le blé, et rapporte
-davantage. Il aime les lieux humides. Il y en a de plus de sept espèces
-en Asie, dont une croît dans les lieux secs; il serait à souhaiter
-qu'elle fût cultivée en Europe, à cause de sa fertilité.
-
-Le petit mil rapporte dans une abondance prodigieuse. On ne le donne
-guère qu'aux noirs et aux animaux. L'avoine y réussit, mais on en
-cultive peu. Tout ce qui ne sert qu'au bien-être des esclaves et des
-bêtes y est fort négligé.
-
-Le tabac n'y est pas d'une bonne qualité. Il n'y a que les nègres qui en
-cultivent pour leur usage.
-
-La fataque est un gramen à larges feuilles de la nature d'un petit
-roseau. On en fait de bonnes prairies artificielles. Il vient de
-Madagascar.
-
-On a essayé, mais sans succès, d'y faire croître le sainfoin, le trèfle,
-le lin, le chanvre et le houblon.
-
-3º Plantes potagères.
-
-Viendront, 1º celles qui sont utiles par leurs fruits; 2º par leurs
-feuilles ou tiges; 3º par leurs racines ou bulbes.
-
-Vous observerez que la plupart de nos légumes y dégénèrent, et que tous
-les ans ceux qui ont envie d'en avoir de passables, font venir des
-graines de l'Europe ou du cap de Bonne-Espérance. Les petits pois sont
-coriaces et sans sucre; les haricots sont durs: il y en a une espèce
-plus grande et plus tendre, appelée pois du Cap; elle mériterait d'être
-connue en France. Une autre espèce de haricot, dont on fait des
-tonnelles: on hache sa gousse en vert, et on l'accommode en petits pois;
-il n'est pas mauvais. La féve de marais y vient assez bien. On fait des
-berceaux avec les rameaux d'une féve dont la gousse est longue d'un
-pied: son grain est fort gros, on n'en fait point usage.
-
-Les artichauts y poussent de grandes feuilles et des petits fruits. Les
-cardons y sont toujours coriaces; on en fait des haies, car ils sont
-fort épineux, et s'élèvent très-haut.
-
-Le giraumont est une citrouille moins grosse que la nôtre, et je crois,
-s'il est possible, encore plus fade. Le concombre est plus petit, et
-vient en moindre quantité qu'en Europe. Le melon n'y vaut rien, quoique
-vanté parce qu'il y est rare; la pastèque, ou melon d'eau, est un peu
-meilleure: le ciel leur est favorable, mais le sol, qui est tenace, leur
-est contraire. Il y croît des courges d'une grosseur énorme et d'une
-utilité préférable: c'est la vaisselle des noirs.
-
-La bringelle ou aubergine de deux espèces. L'une à petit fruit rond et
-jaune; sa tige est fort épineuse: elle vient de Madagascar. L'autre, que
-l'on connaît aussi à Paris, est un fruit violet de la grosseur et de la
-forme d'une grosse figue. Quand ce fruit est bien assaisonné et bien
-grillé il n'est pas mauvais.
-
-Il y a deux sortes de pimens; celui qui est connu en Europe, et un autre
-qui est naturel au pays; celui-ci est un arbrisseau dont les fruits sont
-très-petits, et brillent comme des grains de corail sur un feuillage du
-plus beau vert. Les créoles l'emploient dans tous leurs ragoûts. Il n'y
-a point de poivre si violent; il brûle les lèvres comme un caustique. On
-l'appelle piment enragé.
-
-L'ananas, le plus beau des fruits, par les mailles de sa cuirasse, par
-son panache teint en pourpre et par son odeur de violette, n'y mûrit
-jamais parfaitement. Sou suc est très-froid et dangereux à l'estomac.
-Son écorce a un goût fort poivré et brûlant; c'est peut-être un
-correctif. La nature a mis souvent les contraires dans les mêmes sujets:
-l'écorce du citron échauffe, son suc rafraîchit; le cuir de la grenade
-resserre, ses grains relâchent, etc.
-
-Les fraises commencent à se multiplier dans les endroits frais. Elles
-ont moins de parfum et de sucre que les nôtres; elles produisent peu,
-ainsi que le framboisier, dont le fruit a dégénéré. Il y en a une
-très-belle espèce de Chine, qui vient de la grosseur des cerises, et en
-abondance: mais elle n'a ni saveur ni odeur.
-
-Les épinards y sont rares; le cresson des jardins, l'oseille, le
-cerfeuil, le persil, le fenouil, le céleri, portent des tiges
-filandreuses et s'y multiplient avec peine. Les poirées, les laitues,
-les chicorées, les choux-fleurs y sont plus petits et moins tendres que
-les nôtres; le chou, le plus utile des légumes et qui réussit partout, y
-vient bien; la pimprenelle, le pourpier doré, la sauge y croissent en
-abondance; mais surtout la capucine, qui s'élève en grands espaliers, et
-y est une plante vivace.
-
-L'asperge y est de la grosseur d'une ficelle; elle y a dégénéré pour la
-taille et pour le goût, ainsi que les carottes, les panais, les navets,
-les salsifis, les radis et les raves, qui sont trop épicés. Il y a
-cependant une espèce de rave de Chine qui y réussit bien. La betterave y
-vient très-belle, mais très-ligneuse. La pomme de terre, _solanum
-tuberosum_, n'y est pas plus grosse qu'une noix. Celle des Indes, qu'on
-appelle cambar, y pèse souvent plus d'une livre. Sa peau est d'un beau
-violet; au dedans elle est très-blanche et très-fade: on en donne pour
-aliment aux noirs. Elle multiplie beaucoup, ainsi que la patate, dont
-quelques espèces sont préférables à nos châtaignes. Le safran est une
-racine qui teint en jaune les ragoûts, ainsi que le pistil de celui
-d'Europe. Le gingembre y est moins chaud que celui des Indes. La
-pistache, qui n'est pas le fruit du pistachier, est une petite amande
-qui croît en terre, dans une coque ridée. Elle est assez bonne rôtie,
-mais elle est indigeste. On la cultive pour en tirer de l'huile à
-brûler. Cette plante est une espèce de phénomène en botanique; car il
-est rare que les végétaux qui donnent des fruits huileux, les produisent
-sous terre.
-
-Les ciboules, les poireaux, les oignons y sont plus petits qu'en France,
-et même qu'à l'île de Bourbon, qui est dans le voisinage.
-
-4º Plantes d'agrément.
-
-Je vous parlerai d'abord des nôtres, ensuite de celles d'Asie et
-d'Afrique.
-
-Le réséda, la balsamine, la tubéreuse, le pied-d'alouette, la grande
-marguerite de Chine, les oeillets de la petite espèce, s'y plaisent
-autant qu'en Europe: les grands oeillets et les lis, y jettent beaucoup
-de feuilles, et portent rarement des fleurs. Les anémones, la renoncule,
-l'oeillet et la rose d'Inde, y viennent mal, ainsi que la giroflée et
-les pavots. Je n'ai point vu d'autres plantes à fleurs d'Europe, chez
-les curieux. Plusieurs se sont donné des soins inutiles pour y faire
-venir le thym, la lavande, la marguerite des prés, les violettes si
-simples et si belles, et le coquelicot, dont l'écarlate brille avec
-l'azur des bluets sur l'or de vos moissons. Heureux Français! un coin de
-vos campagnes est plus magnifique que le plus beau de nos jardins.
-
-En simples plantes à fleurs, d'Afrique, je ne connais qu'une belle
-immortelle du Cap, dont les grains sont gros et rouges comme des
-fraises, et viennent en grappe au sommet d'une tige, et dont les
-feuilles ressemblent à des morceaux de drap gris; une autre immortelle à
-fleurs pourpres qui vient partout; un jonc de la grosseur d'un crin, qui
-porte un groupe de fleurs blanches et violettes adossées: de loin ce
-bouquet paraît en l'air; il vient du Cap, ainsi qu'une sorte de tulipe
-qui n'a que deux feuilles collées contre la terre, qu'elles semblent
-saisir; une plante de Chine, qui se sème d'elle-même, à petites fleurs
-en rose: chaque tige en donne cinq ou six, toutes variées à la fois
-depuis le rouge sang de boeuf, jusqu'à la couleur de brique. Aucune de
-ces fleurs n'a d'odeur; même celles d'Europe la perdent.
-
-Les aloès s'y plaisent. On pourrait tirer parti de leurs feuilles, dont
-la sève donne une gomme médicinale, et dont les fils sont propres à
-faire de la toile. Ils croissent sur les rochers et dans les lieux
-brûlés du soleil. Les uns sont tout en feuilles, fortes et épaisses, de
-la grandeur d'un homme, armées d'un long dard: il s'élève, du centre,
-une tige de la hauteur d'un arbre, toute garnie de fleurs, d'où tombent
-des aloès tout formés. Les autres sont droits comme de grands cierges à
-plusieurs pans garnis d'épines très-aiguës: ceux-là sont marbrés, et
-ressemblent à des serpens qui rampent à terre.
-
-Il semble que la nature ait traité les Africains et les Asiatiques en
-barbares, à qui elle a donné des végétaux magnifiques et monstrueux, et
-qu'elle agisse avec nous comme avec des êtres amis et sensibles. Oh!
-quand pourrai-je respirer le parfum des chèvre-feuilles, me reposer sur
-ces beaux tapis de lait, de safran et de pourpre que paissent nos
-heureux troupeaux, et entendre les chansons du laboureur qui salue
-l'aurore avec un coeur content et des mains libres!
-
-Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 29 mai 1769.
-
-
-
-
-LETTRE XIV.
-
-ARBRISSEAUX ET ARBRES APPORTÉS A L'ILE-DE-FRANCE.
-
-
-Nous avons ici le rosier, qui multiplie si aisément, qu'on en fait des
-haies. Sa fleur n'est ni si touffue, ni si odorante que la nôtre; il y
-en a plusieurs variétés, entre autres une petite espèce de Chine, qui
-fleurit toute l'année. Les jasmins d'Espagne et de France s'y sont bien
-naturalisés; j'y parlerai de ceux d'Asie à leur article. Il y a des
-grenadiers à fleur double et à fruit; mais ceux-ci rapportent peu. Le
-myrte n'y vient pas si beau qu'en Provence.
-
-Voilà tous les arbrisseaux d'Europe. Ceux d'Asie, d'Afrique et
-d'Amérique, sont: le cassis, dont la feuille est découpée; ce cassis ne
-ressemble point au nôtre: c'est un grand arbrisseau, qui se couvre de
-fleurs jaunes, odorantes, semblables à de petites houppes: elles donnent
-un haricot dont la graine sert à teindre en noir. Comme il est épineux,
-on en fait de bonnes haies.
-
-La foulsapatte, mot indien qui signifie _fleur de cordonnier_: sa fleur,
-frottée sur le cuir, le teint en noir. Cet arbrisseau a un feuillage
-d'un beau vert, plus large que celui du charme, au milieu duquel
-brillent ses fleurs, semblables à de gros oeillets d'un rouge foncé: on
-en fait des charmilles. Il y en a plusieurs variétés.
-
-La poincillade, originaire d'Amérique, est une espèce de ronce, qui
-porte des girandoles de fleurs jaunes et rouges, d'où sortent des
-aigrettes couleur de feu. Cette fleur est très-belle, mais elle passe
-vite; elle donne un haricot. Sa feuille est divisée comme celle des
-arbrisseaux légumineux.
-
-Le jalap donne des fleurs en entonnoir, d'un rouge cramoisi, qui ne
-s'ouvrent que la nuit. Elles ont une odeur de tubéreuse: j'en ai vu de
-deux espèces.
-
-La vigne de Madagascar est une liane dont on fait des berceaux; elle
-donne une fleur jaune. Ses feuilles cotonnées paraissent couvertes de
-farine. Il y a plusieurs autres espèces de lianes à fleur dans les
-jardins; mais j'en ignore les noms.
-
-Le mougris est un jasmin dont la feuille ressemble à celle de l'oranger.
-Il y en a à fleur double et simple; son odeur est très-agréable.
-
-Le frangipanier est un jasmin d'une autre espèce: cet arbrisseau croît
-de la forme d'un bois de cerf; de l'extrémité de ses cornichons sortent
-des bouquets de longues feuilles, au centre desquelles se trouvent de
-grandes fleurs blanches en entonnoir, d'une odeur charmante.
-
-Le lilas des Indes vient et meurt fort vite; sa feuille est découpée et
-d'un beau vert. Il se charge de grappes de fleurs d'une odeur assez
-douce, qui se changent en graines. Cet arbrisseau s'élève à la hauteur
-d'un arbre; son port est agréable; son vert est plus beau, mais sa fleur
-est moins belle que celle de notre lilas, qui n'y vient point. Celui de
-Perse y réussit peu. Il y a des lauriers-thyms, des lauriers-roses, et
-le citronnier-galet, dont on fait des haies; son fruit est rond, petit
-et très-acide. Le palma-christi croît partout; son huile est un
-vermifuge.
-
-Le poivrier est une liane qui s'accroche comme le lierre: il végète
-bien, mais ne donne pas de fruit. On ne sait pas si l'arbrisseau du thé,
-qu'on y a apporté de la Chine, s'y plaira, ainsi que le rotin, d'un
-usage aussi universel aux Indes que l'osier en Europe.
-
-Le cotonnier vient dans les lieux les plus secs, en arbrisseau. Il porte
-une jolie fleur jaune, à laquelle succède une gousse qui contient sa
-bourre. On ne récolte pas son coton, faute de moulins pour l'éplucher:
-d'ailleurs on n'en fait pas commerce. Sa graine fait venir le lait aux
-nourrices.
-
-La canne à sucre y mûrit bien; les habitans en font une liqueur appelée
-flangourin, qui ne vaut pas grand'chose. Il n'y a qu'une sucrerie dans
-l'île.
-
-Le cafier est l'arbre ou l'arbrisseau le plus utile de l'île. C'est une
-espèce de jasmin. Sa fleur est blanche; ses feuilles, d'un beau vert,
-sont opposées et de la forme de celles du laurier. Son fruit est une
-olive rouge comme une cerise, qui se sépare en deux féves. On les plante
-à sept pieds et demi de distance; on les étête à six pieds de hauteur.
-Il ne dure que sept ans: à trois ans il est dans son rapport. On évalue
-le produit annuel de chaque arbre à une livre de graines. Un noir peut
-en cultiver par an un millier de pieds, indépendamment des grains
-nécessaires à sa subsistance. L'île ne produit pas encore assez de café
-pour sa consommation. Les habitans prétendent qu'il suit en qualité
-celui de Moka.
-
-Parmi les arbres d'Europe, le pin, le sapin et le chêne y végètent
-jusqu'à une hauteur médiocre; après quoi ils dépérissent.
-
-J'y ai vu aussi des cerisiers, des abricotiers, des néfliers, des
-pommiers, des poiriers, des oliviers, des mûriers; mais sans fruits,
-quoique quelques-uns donnent des fleurs. Le figuier y rapporte des
-fruits médiocres; la vigne n'y réussit pas en échalas; elle donne en
-treille des grappes, dont il ne mûrit qu'une partie[2] à la fois comme
-celles des jardins d'Alcinoüs; ce qui ne vaut rien pour la vendange. Le
-pêcher donne assez de fruits, d'un bon goût, mais qui ne sont jamais
-fondans. Il y a un pou blanc qui les détruit.
-
- [2] En Europe, les fruits du même arbre arrivent presque ensemble à
- leur maturité: ici c'est tout le contraire; ils mûrissent tous
- successivement, ce qui varie singulièrement le goût des mêmes fruits
- cueillis sur le même arbre.
-
-Ces arbres sont ici dans une sève perpétuelle; peut-être serait-il
-avantageux de les enfouir en terre, pour arrêter leur végétation. Il
-faudrait essayer de les préserver de la chaleur, comme on les garantit
-du froid dans le nord de l'Allemagne. Ces arbres d'Europe quittent ici
-leurs feuilles dans la saison froide, qui est votre été; cependant, la
-chaleur et l'humidité sont égales à celles de vos printemps: il y a donc
-quelque cause inconnue de la végétation.
-
-Les arbres étrangers de simple agrément sont: le laurier, qui s'y plaît,
-ainsi que l'agati de plusieurs sortes, dont la feuille est découpée, et
-qui donne des grappes de fleurs blanches papillionacées, auxquelles
-succèdent de longues gousses légumineuses. Les Chinois le représentent
-souvent dans leurs paysages.
-
-Le polcher vient de l'Inde. Son feuillage est touffu; sa feuille est en
-coeur. Il ne sert qu'à donner de l'ombre. Il donne un fruit inutile, de
-la nature du bois et de la forme d'une nèfle.
-
-Le bambou ressemble de loin à nos saules. C'est un roseau qui s'élève
-aussi haut que les plus grands arbres, et qui jette des branches garnies
-de feuilles comme celles de l'olivier: on en fait de belles avenues, que
-le vent fait murmurer sans cesse. Il croît vite, et on peut employer ses
-cannes, aux mêmes usages que les branches d'osier. Il y a beaucoup de
-toiles des Indes où ce roseau est assez mal figuré.
-
-Les arbres fruitiers sont: l'attier, dont la fleur triangulaire, formée
-d'une substance solide, a un goût de pistache; son fruit ressemble à une
-pomme de pin: quand il est mûr, il est rempli d'une crême blanche sucrée
-et d'une odeur de fleur d'orange. Il est plein de pepins noirs. L'atte
-est fort agréable, mais on s'en lasse bien vite. Il échauffe et donne
-des maux de gorge.
-
-Le manguier est un fort bel arbre: les Indiens le représentent souvent
-sur leurs étoffes de soie. Il se couvre de superbes girandoles de
-fleurs, comme le marronnier d'Inde. Il leur succède quantité de fruits
-de la forme d'une très-grosse prune aplatie, couverte d'un cuir d'une
-odeur de térébenthine. Ce fruit a un goût vineux et agréable; et son
-odeur à part, il pourrait le disputer en bonté à nos bons fruits
-d'Europe. Il ne fait jamais de mal. On pourrait, je crois, en tirer une
-boisson saine et agréable. Il a l'inconvénient d'être chargé de fruits
-dans le temps des ouragans, qui en font tomber la plus grande partie.
-
-Le bananier vient partout. Il n'a point de bois: ce n'est qu'une touffe
-de feuilles qui s'élèvent en colonne, et qui s'épanouissent au sommet en
-larges bandes d'un beau vert satiné. Au bout d'un an, il sort du sommet
-une longue grappe tout hérissée de fruits, de la forme d'un concombre;
-deux de ces régimes font la charge d'un noir: ce fruit, qui est pâteux,
-est d'un goût agréable et fort nourrissant; les noirs l'aiment beaucoup.
-On leur en donne au jour de l'an pour leurs étrennes; et ils comptent
-leurs tristes années par le nombre de _fêtes bananes_. Des fils du
-bananier, on peut faire de la toile. La forme de ses feuilles semblables
-à des ceintures de soie, la longueur de sa grappe, qui descend à la
-hauteur d'un homme, et dont l'extrémité violette ressemble à une tête de
-serpent, peuvent lui avoir fait donner le nom de figuier d'Adam. Ce
-fruit dure toute l'année: il y en a de beaucoup d'espèces; les uns de la
-grosseur d'une prune, d'autres de la longueur du bras.
-
-Le goyavier ressemble assez au néflier. Sa fleur est blanche. Son fruit
-a toujours une odeur de punaise; il est astringent. C'est le seul des
-fruits de ce pays où j'aie trouvé des vers.
-
-Le jam-rose est un arbre qui donne un bel ombrage. Il s'élève peu; ses
-fruits ont l'odeur d'un bouton de rose; ils sont d'un goût un peu sucré
-et insipide.
-
-Le papayer est une espèce de figuier sans branches. Il croît vite, et
-s'élève comme une colonne, avec un chapiteau de larges feuilles. De son
-tronc, sortent ses fruits, semblables à de petits melons, d'une saveur
-médiocre: leurs grains ont le goût de cresson. Le tronc de cet arbre est
-d'une substance de navet. Le papayer femelle ne porte que des fleurs;
-elles sont d'une forme et d'une odeur aussi agréables que celles du
-chèvre-feuille.
-
-Le badamier semble avoir été formé pour donner de l'ombrage. Il s'élève
-comme une belle pyramide, formée de plusieurs étages bien séparés les
-uns des autres: on pourrait, dans leurs intervalles, construire des
-cabinets charmans; son feuillage est beau. Il donne quelques amandes
-d'assez bon goût.
-
-L'avocat est un assez bel arbre. Il donne une poire qui renferme un gros
-noyau. La substance de ce fruit est semblable à du beurre. Quand on
-l'assaisonne avec le sucre et le jus de citron, il n'est pas mauvais. Il
-échauffe.
-
-Le jacq est un arbre d'un beau feuillage, qui donne un fruit monstreux.
-Il est de la grosseur d'une longue citrouille; sa peau est d'un beau
-vert, et toute chagrinée. Il est rempli de grains dont on mange
-l'enveloppe, qui est une pellicule blanche, gluante et sucrée. Il a une
-odeur empestée de fromage pourri. Ce fruit est aphrodisiaque[3]: j'ai vu
-des femmes qui l'aimaient passionnément.
-
- [3] On sait qu'Aphrodite est un des noms de Vénus.
-
-Le tamarinier porte une belle tête; ses feuilles sont opposées sur une
-côte, et se ferment la nuit, comme la plupart des plantes légumineuses.
-Sa gousse donne un mucilage dont on fait d'excellente limonade. Il s'est
-perpétué dans les bois.
-
-Il y a plusieurs espèces d'orangers, entre autres une qui donne une
-orange appelée mandarine, grosse comme une pomme d'api. Une grosse
-espèce de pamplemousse, orange à chair rouge, d'un goût médiocre. Un
-citronnier, qui donne de très-gros fruits avec peu de suc.
-
-On y a planté le cocotier, sorte de palmier qui se plaît dans le sable.
-C'est un des arbres les plus utiles du commerce des Indes; cependant il
-ne sert guère qu'à donner de mauvaise huile, et de mauvais câbles. On
-prétend qu'à Pondichéry chaque cocotier rapporte une pistole par an. Des
-voyageurs font de grands éloges de son fruit; mais notre lin donnera
-toujours de plus belle toile que sa bourre, nos vins seront toujours
-préférés à sa liqueur, et nos simples noisettes à sa grosse noix.
-
-Le cocotier se plaît tellement près de l'eau salée, qu'on met du sel
-dans le trou où l'on plante son fruit, pour faciliter le développement
-du germe. Le coco paraît destiné à flotter dans la mer par une bourre
-qui l'aide à surnager, et par la dureté de sa coque impénétrable à
-l'humidité. Elle ne s'ouvre pas par une suture comme nos noix; mais le
-germe sort par un des trois petits trous que la nature a ménagés à son
-extrémité, après les avoir recouverts d'une pellicule. On a trouvé des
-cocotiers sur le bord de la mer, dans des îles désertes, et jusque sur
-les bancs de sable. Ce palmier est l'arbre des rivages méridionaux,
-comme le sapin est l'arbre du nord, et le dattier celui des montagnes
-brûlées de la Palestine.
-
-Je ne crois pas me tromper en disant que le coco a été fait pour
-flotter, et pour germer ensuite dans les sables; chaque graine a sa
-manière de se ressemer, qui lui est propre; mais cet examen me mènerait
-trop loin. Peut-être l'entreprendrai-je un jour, et ce sera avec grand
-plaisir. L'étude de la nature dédommage de celle des hommes: elle nous
-fait voir partout l'intelligence de concert avec la bonté. Mais, s'il
-était possible en cela de se tromper encore, si tout ce qui environne
-l'homme était fait pour l'égarer, au moins choisissons nos erreurs, et
-préférons celles qui consolent.
-
-Quant à ceux qui croient que la nature, en élevant si haut le fruit
-lourd du cocotier, s'est fort écartée de la loi qui fait ramper la
-citrouille, ils ne font pas attention que le cocotier n'a qu'une petite
-tête qui donne fort peu d'ombre: on n'y va point, comme sous les chênes,
-chercher l'ombrage et la fraîcheur. Pourquoi ne pas observer plutôt,
-qu'aux Indes comme en Europe, les arbres fruitiers qui donnent des
-fruits mous sont d'une hauteur médiocre, afin qu'ils puissent tomber à
-terre sans se briser; qu'au contraire, ceux qui portent des fruits durs
-comme le coco, la châtaigne, le gland, la noix, sont fort élevés, parce
-que leurs fruits, en tombant, n'ont rien à risquer? D'ailleurs les
-arbres feuillés des Indes donnent, comme en Europe, de l'ombre sans
-danger. Il y en a qui donnent de très-gros fruits comme le jacq; mais
-alors ils les portent attachés au tronc, et à la portée de la main:
-ainsi la nature que l'homme accuse d'imprudence, a ménagé à la fois son
-abri et sa nourriture.
-
-Depuis peu, on a découvert un crabe qui loge au pied des cocotiers. La
-nature lui a donné une longue patte, terminée par un ongle. Elle lui
-sert à tirer la substance du fruit par ses trous. Il n'a point de
-grosses pinces comme les autres crabes: elles lui seraient inutiles. Cet
-animal se trouve sur l'île des Palmes, au nord de Madagascar, découverte
-en 1769 par le naufrage du vaisseau _l'Heureux_, qui y périt en allant
-au Bengale. Ce crabe servit de nourriture à l'équipage.
-
-On vient de trouver à l'île Séchelle un palmier qui porte des cocos
-doubles, dont quelques-uns pèsent plus de quarante livres. Les Indiens
-lui attribuent des vertus merveilleuses. Ils le croyaient une production
-de la mer, parce que les courans en jetaient quelquefois sur la côte
-Malabare; ils l'appelaient _coco marin_. Ce fruit, dépouillé de sa
-bourre[4], _mulieris corporis bifurcationem cum naturâ et pilis
-repræsentat_. Sa feuille, faite en éventail, peut couvrir la moitié
-d'une case. Comme tout est compensé, l'arbre qui donne cet énorme coco,
-en rapporte au plus trois ou quatre: le cocotier ordinaire porte des
-grappes où il y en a plus de trente. J'ai goûté de l'un et de l'autre
-fruit, qui m'ont paru avoir la même saveur. On a planté à
-l'Ile-de-France des cocos marins, qui commencent à germer.
-
- [4] Je ne traduirai point ce passage. Pourquoi la langue française
- est-elle plus réservée que la langue latine! Sommes-nous plus
- chastes que les Romains?
-
-Il y a encore quelques arbres qui ne sont guère que des objets de
-curiosité, comme le dattier, qui donne rarement des fruits; le palmier
-qui porte le nom d'araque, et celui qui produit le sagou. Le caneficier
-et l'acajou n'y donnent que des fleurs sans fruits. Le cannellier, dont
-j'ai vu des avenues, ressemble à un grand poirier, par son port et son
-feuillage. Ses petites grappes de fleurs sentent les excrémens; sa
-cannelle est peu aromatique. Il n'y a qu'un seul cacaotier dans l'île;
-ses fruits ne mûrissent jamais. On doit y apporter le muscadier et le
-giroflier[5]; le temps décidera du succès de ces arbres transplantés des
-environs de la Ligne, au 20e degré de latitude.
-
- [5] Je les ai vus arriver en 1770.
-
-On y a planté, depuis long-temps, quelques pieds de ravinesara, espèce
-de muscadier de Madagascar; des mangoustans et des litchi, qui
-produisent, dit-on, les meilleurs fruits du monde; l'arbre de vernis,
-qui donne une huile qui conserve la menuiserie; l'arbre de suif, dont
-les graines sont enduites d'une espèce de cire; un arbre de Chine, qui
-donne de petits citrons en grappes semblables à des raisins; l'arbre
-d'argent du Cap; enfin le bois de teck, presque aussi bon que le chêne
-pour la construction des vaisseaux. La plupart de ces arbres y végètent
-difficilement.
-
-La température de cette île me paraît trop froide pour les arbres
-d'Asie, et trop chaude pour ceux d'Europe. Pline observe que l'influence
-du ciel est plus nécessaire que les qualités de la terre, à la culture
-des arbres. Il dit, que de son temps, on voyait en Italie des poivriers
-et des cannelliers, et en Lydie des arbres d'encens; mais ils ne
-faisaient qu'y végéter. Je crois cependant qu'on pourrait naturaliser
-dans les provinces méridionales de France le café, qui se plaît dans les
-lieux frais et tempérés. Ces essais coûteux ne peuvent guère être faits
-que par des princes: mais aussi l'acquisition d'une plante nouvelle est
-une conquête douce et humaine, dont toute la nation profite. A quoi ont
-servi tant de guerres au dehors et au dedans de notre continent? Que
-nous importe aujourd'hui que Mithridate ait été vaincu par les Romains,
-et Montézume par les Espagnols? Sans quelques fruits, l'Europe n'aurait
-qu'à pleurer sur des trophées inutiles; mais des peuples entiers vivent,
-en Allemagne, des pommes de terre venues de l'Amérique, et nos belles
-dames mangent des cerises qu'elles doivent à Lucullus. Le dessert a
-coûté cher; mais ce sont nos pères qui l'ont payé. Soyons plus sages,
-rassemblons les biens que la nature a dispersés, et commençons par les
-nôtres.
-
-Si jamais je travaille pour mon bonheur, je veux faire un jardin comme
-les Chinois. Ils choisissent un terrain sur le bord d'un ruisseau; ils
-préfèrent le plus irrégulier, celui où il y a de vieux arbres, de
-grosses roches, quelques monticules. Ils l'entourent d'une enceinte de
-rocs bruts avec leurs cavités et leurs pointes: ces rocs sont posés les
-uns sur les autres, de manière que les assises ne paraissent point. Il
-en sort des touffes de scolopendre, des lianes à fleurs bleues et
-pourpres, des lisières de mousses de toutes les couleurs. Un filet d'eau
-circule parmi ces végétaux, d'où il s'échappe en gouttes ou en glacis.
-La vie et la fraîcheur sont répandues sur cet enclos, qui n'est, chez
-nous, qu'une muraille rapide.
-
-S'il se trouve quelque enfoncement sur le terrain, on en fait une pièce
-d'eau. On y met des poissons, on la borde de gazon et on l'environne
-d'arbres. On se garde bien de rien niveler ou aligner; point de
-maçonnerie apparente: la main des hommes corrompt la simplicité de la
-nature.
-
-La plaine est entremêlée de touffes de fleurs, de lisières de prairies,
-d'où s'élèvent quelques arbres fruitiers. Les flancs de la colline sont
-tapissés de groupes d'arbrisseaux à fruits ou à fleurs, et le haut est
-couronné d'arbres bien touffus, sous lesquels est le toit du maître.
-
-Il n'y a point d'allées droites qui vous découvrent tous les objets à la
-fois, mais des sentiers commodes qui les développent successivement. Ce
-ne sont point des statues, ni des vases inutiles; mais une vigne chargée
-de belles grappes, ou des buissons de roses. Quelquefois on lit sur
-l'écorce d'un oranger des vers agréables, ou une sentence philosophique
-sur un vieux rocher.
-
-Ce jardin n'est ni un verger, ni un parc, ni un parterre, mais un
-mélange, semblable à la campagne, de plaines, de bois, de collines, où
-les objets se font valoir les uns par les autres. Un Chinois ne conçoit
-pas plus un jardin régulier qu'un arbre équarri. Les voyageurs assurent
-qu'on sort toujours à regret de ces retraites charmantes; pour moi, j'y
-voudrais encore une compagne aimable, et dans le voisinage un ami comme
-vous.
-
-Au Port-Louis de l'Ile-de-France, le 10 juin 1769.
-
-
-
-
-LETTRE XV.
-
-ANIMAUX APPORTÉS A L'ILE-DE-FRANCE.
-
-
-On a fait venir ici jusqu'à des poissons étrangers. Le gourami vient de
-Batavia; c'est un poisson d'eau douce, il passe pour le meilleur de
-l'Inde: il ressemble au saumon, mais il est plus délicat. On y voit des
-poissons dorés de la Chine, qui perdent leur beauté en grandissant. Ces
-deux espèces se multiplient assez dans les étangs.
-
-On a essayé, mais sans succès, d'y transporter des grenouilles, qui
-mangent les oeufs que les moustiques déposent sur les eaux stagnantes.
-
-On a fait venir du Cap un oiseau bien plus utile. Les Hollandais
-l'appellent _l'ami du jardinier_. Il est brun, et de la grosseur d'un
-gros moineau. Il vit de vermisseaux, de chenilles et de petits serpens.
-Non seulement il les mange, mais il en fait d'amples provisions, en les
-accrochant aux épines des haies. Je n'en ai vu qu'un; quoique privé de
-la liberté, il avait conservé ses moeurs, et suspendait la viande qu'on
-lui donnait aux barreaux de sa cage.
-
-Un oiseau qui a multiplié prodigieusement dans l'île, est le martin,
-espèce de sansonnet de l'Inde, au bec et aux pattes jaunes. Il ne
-diffère guère du nôtre que par son plumage, qui est moins moucheté; mais
-il en a le gazouillement, l'aptitude à parler, et les manières mimes; il
-contrefait les autres oiseaux. Il s'approche familièrement des bestiaux,
-pour les éplucher; mais surtout, il fait une consommation prodigieuse de
-sauterelles. Les martins sont toujours accouplés deux à deux. Ils se
-rassemblent les soirs, au coucher du soleil, par troupes de plusieurs
-milliers, sur des arbres qu'ils affectionnent. Après un gazouillement
-universel, toute la république s'endort; et, au point du jour, ils se
-dispersent par couples dans les différens quartiers de l'île. Cet oiseau
-ne vaut rien à manger; cependant on en tue quelquefois malgré les
-défenses. Plutarque rapporte que l'alouette était adorée à Lemnos, parce
-qu'elle vivait d'oeufs de sauterelles; mais nous ne sommes pas des
-Grecs.
-
-On avait mis dans les bois plusieurs paires de corbeaux pour détruire
-les souris et les rats. Il n'en reste plus que trois mâles. Les habitans
-les ont accusés de manger leurs poulets; or, dans cette querelle, ils
-sont juges et parties.
-
-Il n'y a pas moyen de dissimuler les désordres de _l'oiseau du Cap_,
-espèce de petit tarin, le seul des habitans de ces forêts que j'aie
-entendu chanter. On les avait d'abord apportés par curiosité; mais
-quelques-uns s'échappèrent dans les bois, où ils ont beaucoup multiplié.
-Ils vivent aux dépens des récoltes. Le gouvernement a mis leur tête à
-prix.
-
-Il y a une jolie mésange, dont les ailes sont piquetées de points
-blancs, et le cardinal, qui, dans une certaine saison, a la tête, le cou
-et le ventre d'un rouge vif: le reste du plumage est d'un beau
-gris-de-perle. Ces oiseaux viennent du Bengale.
-
-Il y a trois sortes de perdrix, plus petites que les nôtres. Le cri du
-mâle ressemble à celui d'un coq un peu enroué: elles perchent la nuit
-sur les arbres, sans doute dans la crainte des rats.
-
-On a mis dans les bois des pintades, et depuis peu, le beau faisan de la
-Chine. On a lâché sur quelques étangs, des oies et des canards sauvages:
-il y en a aussi de domestiques, entre autres le canard de Manille, qui
-est très-beau. Il y a des poules d'Europe; une espèce, d'Afrique, dont
-la peau, la chair et les os sont noirs; une petite espèce, de Chine,
-dont les coqs sont très-courageux. Ils se battent contre les
-coqs-d'Inde. Un jour, j'en vis un attaquer un gros canard de Manille;
-celui-ci ne faisait que saisir ce petit champion avec son bec, et le
-couvrait de son ventre et de ses larges pattes, pour l'étouffer. Quoique
-on eût tiré plusieurs fois de cette situation le coq à demi-mort, il
-revenait à la charge avec une nouvelle fureur.
-
-Beaucoup d'habitans tirent de grands revenus de leur poulailler, à cause
-de la rareté des autres viandes. Les pigeons y réussissent bien, et
-c'est le meilleur de tous les volatiles de l'île. On y a mis deux
-espèces de tourterelles et des lièvres.
-
-Il y a dans les bois des chèvres sauvages, des cochons marrons, mais
-surtout des cerfs qui avaient tellement multiplié, que des escadres
-entières en ont fait des provisions. Leur chair est fort bonne, surtout
-pendant les mois d'avril, mai, juin, juillet et août. On en élève
-quelques troupeaux apprivoisés, mais qui ne multiplient pas.
-
-Dans les quadrupèdes domestiques, il y a des moutons qui y maigrissent
-et perdent leur laine, des chèvres qui s'y plaisent, des boeufs dont la
-race vient de Madagascar. Ils portent une grosse loupe sur leur cou. Les
-vaches de cette race donnent très-peu de lait; celles d'Europe en
-rendent davantage, mais leurs veaux y dégénèrent. J'y ai vu deux
-taureaux et deux vaches, de la taille d'un âne; ils venaient du Bengale:
-cette petite espèce n'a pas réussi.
-
-La viande de boucherie manque souvent ici. On y a pour ressource celle
-de cochon, qui vaut mieux que celle d'Europe; cependant on ne saurait en
-faire de bonnes salaisons: ce qui vient, je crois, du sel, qui est trop
-âcre. La femelle de cet animal est sujette, dans cette île, à produire
-des monstres. J'ai vu dans un bocal un petit cochon, dont le groin était
-allongé comme la trompe d'un éléphant.
-
-Les chevaux n'y sont pas beaux; ils y sont d'un prix excessif: un cheval
-ordinaire coûte cent pistoles. Ils dépérissent promptement au port, à
-cause de la chaleur. On ne les ferre jamais, quoique l'île soit pleine
-de roches. Les mulets y sont rares, les ânes y sont petits, et il y en a
-peu. L'âne serait peut-être l'animal le plus utile du pays, parce qu'il
-soulagerait le noir dans ses travaux. On fait porter tous les fardeaux
-sur la tête des esclaves, ils en sont accablés.
-
-Depuis quelque temps, on a amené du Cap deux beaux ânes sauvages, mâle
-et femelle, de la taille d'un mulet. Ils étaient rayés sur les épaules
-comme le zèbre du Cap, dont ils différaient cependant. Ces animaux,
-quoique jeunes, étaient indomptables.
-
-Les chats y ont dégénéré; la plupart sont maigres et efflanqués: les
-rats ne les craignent guère. Les chiens valent beaucoup mieux pour cette
-chasse: mon _Favori_ s'y est distingué plus d'une fois. Je l'ai vu
-étrangler les plus gros rats de l'hémisphère austral. Les chiens
-perdent, à la longue, leurs poils et leur odorat. On prétend que jamais
-ils n'enragent ici.
-
-Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 juillet 1769.
-
-
-
-
-LETTRE XVI.
-
-VOYAGE DANS L'ILE.
-
-
-Deux curieux d'histoire naturelle, M. de Chazal, conseiller, et M. le
-marquis d'Albergati, capitaine de la légion, me proposèrent, il y a
-quelque temps, d'aller voir, à une lieue et demie d'ici, une caverne
-considérable; j'y consentis. Nous nous rendîmes d'abord à la grande
-rivière. Cette grande rivière, comme toutes celles de cette île, n'est
-qu'un large ruisseau qu'une chaloupe ne remonterait pas à une portée de
-fusil de son embouchure. Il y a là un petit établissement formé d'un
-hôpital et de quelques magasins, et c'est là aussi que commence
-l'aqueduc qui conduit les eaux à la ville. On voit sur une petite
-hauteur en pain de sucre, une espèce de fort qui défend la baie.
-
-Après avoir passé la grande rivière, nous prîmes pour guide le meunier
-du lieu. Nous marchâmes environ trois quarts d'heure, à l'ouest, au
-milieu des bois. Comme nous étions en plaine, je me croyais fort éloigné
-de la caverne, dont je supposais l'ouverture au flanc de quelque
-montagne, lorsque nous la trouvâmes, sans y penser, à nos pieds. Elle
-ressemble au trou d'une cave dont la voûte se serait éboulée. Plusieurs
-racines de mapou descendent perpendiculairement, et barrent une partie
-de l'entrée: on avait cloué au cintre une tête de boeuf.
-
-Avant de descendre dans cet abîme, on déjeuna; après quoi, on alluma de
-la bougie et des flambeaux, et nous nous munîmes de briquets pour faire
-du feu.
-
-Nous descendîmes une douzaine de pas sur les rochers qui en bouchent
-l'ouverture, et je me trouvai dans le plus vaste souterrain que j'aie vu
-de ma vie. Sa voûte est formée d'un roc noir, en arc surbaissé. Sa
-largeur est d'environ trente pieds, et sa hauteur de vingt. Le sol en
-est fort uni, il est couvert d'une terre fine que les eaux des pluies y
-ont déposée. De chaque côté de la caverne, à hauteur d'appui, règne un
-gros cordon avec des moulures. Je le crois l'ouvrage des eaux qui y
-coulent dans la saison des pluies, à différens niveaux. Je confirmai
-cette observation par la vue de plusieurs débris de coquilles terrestres
-et fluviatiles. Cependant, les gens du pays croient que c'est un ancien
-soupirail de volcan; il me paraît plutôt que c'est l'ancien lit d'une
-rivière souterraine. La voûte est enduite d'un vernis luisant et sec,
-espèce de concrétion pierreuse qui s'étend sur les parois, et, en
-quelques endroits, sur le sol même. Cette concrétion y forme des
-stalactites ferrugineuses qui se brisaient sous nos pieds comme si nous
-eussions marché sur une croûte de glace.
-
-Nous marchâmes assez long-temps, trouvant le terrain parfaitement sec,
-excepté à trois cents pas de l'entrée par où une partie de la voûte est
-éboulée. Les eaux supérieures filtraient à travers les terres, et
-formaient quelques flaques sur le sol.
-
-De là, la voûte allait toujours en baissant. Insensiblement nous étions
-obligés de marcher sur les pieds et sur les mains: la chaleur
-m'étouffait; je ne voulus pas aller plus loin. Mes compagnons, plus
-lestes, et en déshabillé convenable, continuèrent leur route.
-
-En retournant sur mes pas, je trouvai une racine grosse comme le doigt,
-attachée à la voûte par de très-petits filamens. Elle avait plus de dix
-pieds de longueur, sans branches ni feuilles, ni apparence qu'elle en
-eût jamais eu; elle était entière à ses deux bouts. Je la crois une
-plante d'une espèce singulière: elle était remplie d'un suc laiteux.
-
-Je revins donc à l'entrée de la grotte, où je m'assis pour respirer
-librement. Au bout de quelque temps, j'entendis un bourdonnement sourd,
-et je vis, à la lueur des flambeaux portés par des nègres, apparaître
-nos voyageurs en bonnet, en chemise, en caleçon si sales et si rouges
-qu'on les eût pris pour quelques personnages de tragédie anglaise. Ils
-étaient baignés de sueur et tout barbouillés de cette terre rouge, sur
-laquelle ils s'étaient traînés sur le ventre sans pouvoir aller plus
-loin.
-
-Cette caverne se bouche de plus en plus. Il me semble qu'on en pourrait
-faire de magnifiques magasins, en la coupant de murs pour empêcher les
-eaux d'y entrer. Le marquis d'Albergati m'en donna les dimensions que
-voici, avec mes notes.
-
- Le terrain est très-sec dans }
- toute cette partie: on y }
- remarque plusieurs fentes qui } t. p.
- s'étendent dans toute la } Depuis l'entrée, { Hauteur. 3 2
- largeur; l'entrée est à } première voûte. { Largeur. 5
- l'ouest-nord-ouest. } { Longueur. 22
-
- Le souterrain tourne au N-O 1/4 }
- N; corrigez N-O 1/4 O. Le }
- terrain est sec: il règne dans }
- presque toute cette partie une }
- banquette d'environ deux pieds } Deuxième voûte { Hauteur. 2 5
- et demi de hauteur, avec un gros } depuis le { Largeur. 4
- cordon. } premier coude. { Longueur. 68 2
-
- La voûte tourne au N-O; corrigez }
- O-N-O, 2 deg. 30 min. N: à son }
- extrémité elle n'a que quatre }
- pieds de hauteur, mais elle se }
- relève à quelques toises de là. }
- Elle est pierreuse et humide. } Troisième voûte { Hauteur. 1 5
- On y remarque de petites } depuis le { Largeur. 2 2
- congélations ou stalactites. } deuxième coude. { Longueur. 48 2
-
- Les banquettes et moulures }
- règnent sur les côtés: il y a un }
- espace d'environ cinquante pieds }
- rempli de roches détachées de la } Quatrième voûte. { Hauteur. 3
- voûte. Cet endroit n'est pas sûr. } { Largeur. 4 3
- Le terrain va droit sans coude. } { Longueur. 58 2
-
- Il va au N-N-O, 3 deg. N; } Cinquième voûte { Hauteur. 1 2
- corrigez N-O 1/4 N, 5 deg. O. } et troisième { Largeur. 3
- } coude. { Longueur. 38 2
-
- Au N-O 1/4 N-O; corrigez N-O 1/4 } Sixième voûte, { Hauteur. 1 4
- N, 2 deg. 30 m. } quatrième { Largeur. 3 3
- } coude. { Longueur. 15 0
-
- Au N-O 1/4 O; corrigez O 1/4 N-O, } Septième voûte, { Hauteur. 1 3
- 2 deg. 30 min. } cinquième { Largeur. 2 4
- } coude. { Longueur. 26 4
-
- A l'O 1/4 N-O; corrigez O 1/4 } Huitième voûte, { Hauteur. 1 5
- S-O, 2 deg. 30 min. O. } sixième coude. { Largeur. 3
- } { Longueur. 15
-
- Au N 1/4 N-O; corrigez N-O 1/4 } Neuvième voûte, { Hauteur. 1 1
- N, 2 deg. 30 min. N. Ici je m'en } septième { Largeur. 3
- retournai. } coude. { Longueur. 28 2
-
- Au N-N-O, 5 deg. 3 min. O; }
- corrigez N-O, 3 deg. 30 min. O. }
- Il faut marcher le tiers de cette }
- voûte sur le ventre. Il y a deux } Dixième voûte, { Hauteur. 2
- ans cette partie était plus } huitième coude. { Largeur. 3
- praticable. } { Longueur. 16 4
-
- Au bout sont des flaques d'eau: } Onzième voûte. { Hauteur. 0 2
- la voûte menace de s'écrouler en } { Largeur. 1 4
- deux ou trois endroits. } { Longueur. 6 0
-
-Nous revînmes le soir à la ville.
-
-Cette course me mit en goût d'en faire d'autres. Il y avait long-temps
-que j'étais invité par un habitant de la Rivière-Noire, appelé M. de
-Messin, à l'aller voir; il demeure à sept lieues du Port-Louis. Je
-profitai de sa pirogue qui venait toutes les semaines au port. Le patron
-vint m'avertir, et je m'embarquai à minuit. La pirogue est une espèce de
-bateau formé d'une seule pièce de bois, qui va à la rame et à la voile.
-Nous y étions neuf personnes.
-
-A minuit et demi nous sortîmes du port en ramant. La mer était fort
-houleuse, elle brisait beaucoup sur les récifs. Souvent nous passions
-dans leur écume sans les apercevoir, car la nuit était fort obscure. Le
-patron me dit qu'il ne pouvait pas continuer sa route avant que le jour
-fût venu, et qu'il allait mettre à terre.
-
-Nous pouvions avoir fait une lieue et demie; il vint mouiller un peu
-au-dessous de la petite rivière. Les noirs me descendirent au rivage sur
-leurs épaules, après quoi ils prirent deux morceaux de bois, l'un de
-veloutier, l'autre de bambou, et ils allumèrent du feu en les frottant
-l'un contre l'autre. Cette méthode est bien ancienne; les Romains s'en
-servaient. Pline dit qu'il n'y a rien de meilleur que le bois de lierre
-frotté avec le bois de laurier.
-
-Nos gens s'assirent autour du feu en fumant leur pipe. C'est une espèce
-de creuset au bout d'un gros roseau; ils se le prêtent tour-à-tour. Je
-leur fis distribuer de l'eau-de-vie, et je fus me coucher sur le sable,
-entouré de mon manteau.
-
-On me réveilla à cinq heures pour me rembarquer. Le jour étant venu à
-paraître, je vis le sommet des montagnes couvert de nuages épais qui
-couraient rapidement; le vent chassait la brume dans les vallons; la mer
-blanchissait au large; la pirogue portait ses deux voiles et allait
-très-vite.
-
-Quand nous fûmes à l'endroit de la côte, appelé Flicq-en-Flacq, environ
-à une demi-lieue de terre, nous trouvâmes une lame clapoteuse, et nous
-fûmes chargés de plusieurs rafales qui nous obligèrent d'amener nos
-voiles. Le patron me dit dans son mauvais patois: «Ça n'a pas bon,
-Monsié.» Je lui demandai s'il y avait quelque danger, il me répondit
-deux fois: «Si nous n'a pas gagné malheur, ça bon.» Enfin il me dit
-qu'il y avait quinze jours qu'au même endroit la pirogue avait tourné,
-et qu'il s'était noyé un de ses camarades.
-
-Nous avions le rivage au vent, tout bordé de roches, où il n'est pas
-possible de débarquer; d'arriver au vent, cette manoeuvre nous portait
-au-dessous de l'île que nous n'eussions jamais rattrapée: il fallait
-tenir bon. Nous étions à la rame, ne pouvant plus porter de voile. Le
-ciel se chargeait de plus en plus, il fallait se hâter. Je fis boire de
-l'eau-de-vie à mes rameurs; après quoi, à force de bras et au risque
-d'être vingt fois submergés, nous sortîmes des lames, et nous parvînmes
-à nous mettre à l'abri du vent, en longeant la terre entre les récifs et
-le rivage.
-
-Pendant le mauvais temps, les noirs eurent l'air aussi tranquille que
-s'ils eussent été à terre. Ils croient à la fatalité. Ils ont pour la
-vie une indifférence qui vaut bien notre philosophie.
-
-Je descendis à l'embouchure de la Rivière-Noire sur les neuf heures du
-matin; le maître de l'habitation ne comptait pas ce jour-là sur le
-retour de sa pirogue; j'en fus comblé d'amitiés. Son terrain comprend
-tout le vallon où coule la rivière. Il est mal figuré sur la carte de
-l'abbé de La Caille; on y a oublié une branche de montagne sise sur la
-rive droite qui prend au morne du Tamarin. De plus, le cours de la
-rivière n'est pas en ligne droite; à une petite lieue de son embouchure,
-il tourne sur la gauche. Ce savant astronome ne s'est assujéti qu'au
-circuit de l'île. J'ai fait quelques additions sur son plan, afin de
-tirer quelque fruit de mes courses.
-
-Tout abonde à la Rivière-Noire, le gibier, les cerfs, le poisson d'eau
-douce et celui de mer. Un jour à table on vint nous avertir qu'on avait
-vu des lamentins dans la baie; aussitôt nous y courûmes. On tendit des
-filets à l'entrée, et après en avoir rapproché les deux bouts sur le
-rivage, nous y trouvâmes des raies, des carangues, des sabres et trois
-tortues de mer; les lamentins s'étaient échappés.
-
-Il règne beaucoup d'ordre dans cette habitation, ainsi que dans toutes
-celles où j'ai été. Les cases des noirs sont alignées comme les tentes
-d'un camp. Chacun a un petit coin de jardin où croissent du tabac et des
-courges. On y élève beaucoup de volailles et des troupeaux. Les
-sauterelles y font un tort infini aux récoltes. Les denrées s'y
-transportent difficilement à la ville, parce que les chemins sont
-impraticables par terre, et que par mer le vent est toujours contraire
-pour aller au port.
-
-Après m'être reposé quelques jours, je résolus de revenir à la ville en
-faisant un circuit par les plaines de Williams. Le maître de la maison
-me donna un guide, et me prêta une paire de pistolets dans la crainte
-des noirs marrons.
-
-Je partis à deux heures après midi pour aller coucher à Palma,
-habitation de M. de Cossigny, située à trois lieues de là. Il n'y a que
-des sentiers au milieu des rochers; il faut aller nécessairement à pied.
-Quand j'eus monté et descendu la chaîne de montagnes de la
-Rivière-Noire, je me trouvai dans de grands bois où il n'y a presque
-rien de défriché. Le sentier me conduisit à une habitation qui se trouve
-la seule de ces quartiers: il passe précisément à côté de la maison. Le
-maître était sur sa porte, nu-jambes, les bras retroussés, en chemise et
-en caleçon. Il s'amusait à frotter un singe avec des mûres rouges de
-Madagascar: lui-même était barbouillé de cette couleur. Cet homme était
-Européen, et avait joui en France d'une fortune considérable qu'il avait
-dissipée. Il menait là une vie triste et pauvre, au milieu des forêts,
-avec quelques noirs, et sur un terrain qui n'était pas à lui.
-
-De là, après une demi-heure de marche, j'arrivai sur le bord de la
-rivière du Tamarin, dont les eaux coulaient avec grand bruit dans un lit
-de rochers. Mon noir trouva un gué, et me passa sur ses épaules. Je
-voyais devant moi la montagne fort élevée des Trois-Mamelles, et c'était
-de l'autre côté qu'était l'habitation de Palma. Mon guide me faisait
-longer cette montagne en m'assurant que nous ne tarderions pas à trouver
-les sentiers qui mènent au sommet. Nous la dépassâmes après avoir marché
-plus d'une heure. Je vis mon homme déconcerté; je revins sur mes pas, et
-j'arrivai au pied de la montagne lorsque le soleil allait se coucher.
-J'étais très-fatigué; j'avais soif: si j'avais eu de l'eau, je serais
-resté là pour y passer la nuit.
-
-Je pris mon parti; je résolus de monter à travers les bois, quoique je
-ne visse aucune espèce de chemin. Me voilà donc à gravir dans les
-roches, tantôt me tenant aux arbres, tantôt soutenu par mon noir qui
-marchait derrière moi. Je n'avais pas marché une demi-heure, que la nuit
-vint; alors je n'eus plus d'autre guide que la pente même de la
-montagne. Il ne faisait point de vent, l'air était chaud; je ne saurais
-vous dire ce que je souffris de la soif et de la fatigue. Plusieurs fois
-je me couchai, résolu d'en rester là. Enfin, après des peines
-incroyables, je m'aperçus que je cessais de monter; bientôt après je
-sentis au visage une fraîcheur de vent de sud-est, et je vis au loin des
-feux dans la campagne. Le côté que je quittais était couvert d'une
-obscurité profonde.
-
-Je descendis en me laissant souvent glisser malgré moi. Je me guidais au
-bruit d'un ruisseau, où je parvins enfin tout brisé. Quoique tout en
-sueur, je bus à discrétion; et, ayant senti de l'herbe sous ma main, je
-trouvai, pour surcroît de bonheur, que c'était du cresson, dont je
-dévorai plusieurs poignées. Je continuai ma marche vers le feu que
-j'apercevais, ayant la précaution de tenir mes pistolets armés, dans la
-crainte que ce ne fût une assemblée de noirs marrons; c'était un
-défriché dont plusieurs troncs d'arbres étaient en feu. Je n'y trouvai
-personne. En vain, je prêtais l'oreille et je criais, dans l'espérance
-au moins que quelque chien aboierait; je n'entendis que le bruit éloigné
-du ruisseau, et le murmure sourd du vent dans les arbres.
-
-Mon noir et mon guide prirent des tisons allumés, et, avec cette faible
-clarté, nous marchâmes, dans les cendres de ce défriché, vers un autre
-feu plus éloigné. Nous y trouvâmes trois nègres qui gardaient des
-troupeaux. Ils appartenaient à un habitant voisin de M. de Cossigny.
-L'un d'eux se détacha et me conduisit à Palma. Il était minuit, tout le
-monde dormait, le maître était absent; mais le noir économe m'offrit
-tout ce que je voulus. Je partis de grand matin pour me rendre, à deux
-lieues de là, chez M. Jacob, habitant du haut des plaines de Williams;
-je trouvai partout de grandes routes bien ouvertes. Je longeai la
-montagne du Corps-de-garde, qui est tout escarpée, et j'arrivai de bonne
-heure chez mon hôte, qui me reçut avec toute sorte d'amitiés.
-
-L'air, dans cette partie, est beaucoup plus frais qu'au port et qu'au
-lieu que je quittais. Je me chauffais le soir avec plaisir. C'est un des
-quartiers de l'île le mieux cultivé. Il est arrosé de beaucoup de
-ruisseaux, dont quelques-uns, comme celui de la Rivière-Profonde,
-coulent dans des ravins d'une profondeur effrayante. Je m'en approchai
-en retournant à la ville; le chemin passe très-près du bord; je
-m'estimai à plus de trois cents pieds d'élévation de son lit. Les côtés
-sont couverts de cinq ou six étages de grands arbres: cette vue donne
-des vertiges.
-
-A mesure que je descendais vers la ville, je sentais la chaleur
-renaître, et je voyais les herbes perdre insensiblement leur verdure,
-jusqu'au port, où tout est sec.
-
-Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 août 1769.
-
-
-
-
-LETTRE XVII.
-
-VOYAGE, A PIED, AUTOUR DE L'ILE.
-
-
-Un officier m'avait proposé de faire le tour de l'île à pied; mais,
-quelques jours avant le départ, il s'excusa: je résolus d'exécuter seul
-ce projet.
-
-Je pouvais compter sur Côte, ce noir du roi, qui m'avait déjà
-accompagné; il était petit, suivant la signification de son nom, mais il
-était très-robuste. C'était un homme d'une fidélité éprouvée, parlant
-peu, sobre, et ne s'étonnant de rien.
-
-J'avais acheté un esclave depuis peu, à qui j'avais donné votre nom,
-comme un bon augure pour lui. Il était bien fait, d'une figure
-intéressante, mais d'une complexion délicate; il ne parlait point
-français.
-
-Je pouvais encore compter sur mon chien, pour veiller la nuit, et aller
-le jour à la découverte.
-
-Comme je savais bien que je serais plus d'une fois seul, sans gîte dans
-les bois, je me pourvus de tout ce que je crus nécessaire pour moi et
-pour mes gens. Je fis mettre à part une marmite, quelques plats,
-dix-huit livres de riz, douze livres de biscuit, autant de maïs, douze
-bouteilles de vin, six bouteilles d'eau-de-vie, du beurre, du sucre, des
-citrons, du sel, du tabac, un petit hamac de coton, un peu de linge, un
-plan de l'île dans un bambou, quelques livres, un sabre, un manteau: le
-tout ensemble pesait deux cents livres. Je partageai toute ma cargaison
-en quatre paniers, deux de soixante livres et deux de quarante. Je les
-fis attacher au bout de deux forts roseaux. Côte se chargea du poids le
-plus fort, Duval prit l'autre. Pour moi, j'étais en veste, et je portais
-un fusil à deux coups, une paire de pistolets de poche, et mon couteau
-de chasse.
-
-Je résolus de commencer mon voyage par la partie de l'île qui est sous
-le vent. Je me proposai de suivre constamment le bord de la mer, afin de
-pouvoir tracer un système de la défense de l'île, et de faire, dans
-l'occasion, quelques observations d'histoire naturelle.
-
-M. de Chazal s'offrit de m'accompagner jusqu'à sa terre, à cinq lieues
-de la ville, aux plaines Saint-Pierre. M. le marquis d'Albergati se mit
-encore de la partie.
-
-Nous partîmes de bon matin le 26 août 1769; nous prîmes le long du
-rivage depuis le fort Blanc, sur la gauche du port; la mer se répand sur
-cette grève, qui n'est point escarpée, jusqu'à la pointe de la plaine
-aux Sables. On a construit là la batterie de Paulmy. Le débarquement
-serait impossible sur cette plage, parce qu'à deux portées de fusil, il
-y a un banc de récifs qui la défend naturellement. Depuis la batterie de
-Paulmy, le rivage devient à pic; la mer y brise de manière qu'on ne peut
-y aborder. Quant à la plaine, elle serait impraticable à la cavalerie et
-à l'artillerie, par la quantité prodigieuse de roches dont elle est
-couverte. Il n'y a point d'arbres; on y voit seulement quelques mapous
-et des veloutiers: l'escarpement finit à la Baie de la petite rivière,
-où il y a une petite batterie.
-
-Nous trouvâmes là un homme de mérite, trop peu employé, M. de Séligny,
-chez lequel nous dînâmes. Il nous fit voir le plan de la machine avec
-laquelle il traça un canal au vaisseau _le Neptune_, échoué dans
-l'ouragan de 1760. C'étaient deux râteaux de fer mis en action par deux
-grandes roues portées sur des barques: ces roues augmentaient leur effet
-en agissant sur des leviers supportés par des radeaux.
-
-Nous vîmes un moulin à coton de son invention: l'eau le faisait mouvoir.
-Il était composé d'une multitude de petits cylindres de métal posés
-parallèlement. Des enfans présentent le coton à deux de ces cylindres,
-le coton passe et la graine reste. Ce même moulin servait à entretenir
-le vent d'une forge, à battre des grains et à faire de l'huile. Il nous
-apprit qu'il avait trouvé une veine de charbon de terre, un filon de
-mine de fer, une bonne terre à faire des creusets, et que les cendres
-des _songes_, espèce de nymphæa, brûlées avec du charbon, donnaient des
-verres de différentes couleurs. Nous quittâmes, l'après-midi, ce citoyen
-utile et mal récompensé.
-
-Nous suivîmes un sentier qui s'éloigne du rivage d'une portée de fusil.
-Nous passâmes à gué la rivière Belle-Ile, dont l'embouchure est fort
-encaissée. A un quart de lieue de là, on entre dans un bois qui conduit
-à l'habitation de M. de Chazal. Ce terrain, qu'on appelle les plaines
-Saint-Pierre, est encore plus couvert de rochers que le reste de la
-route. En plusieurs endroits, nos noirs étaient obligés de mettre bas
-leurs charges, et de nous donner la main pour grimper. Une demi-heure
-avant d'arriver, Duval, ne pouvant plus supporter sa charge, la mit bas.
-Nous nous trouvâmes fort embarrassés, car il faisait nuit, et les autres
-noirs avaient pris les devans. Comment le retrouver au milieu des herbes
-et des bois? J'allumai du feu avec mon fusil, et nous l'entretînmes avec
-de la paille et des branches sèches; après quoi, nous laissâmes là
-Duval, et lorsque nous fûmes arrivés à la maison, nous envoyâmes des
-noirs le chercher avec ses paniers.
-
-Toute la côte est fort escarpée depuis la petite rivière jusqu'aux
-plaines Saint-Pierre. Nos curieux avaient trouvé dans les rochers la
-pourpre de Panama, la bouche-d'argent, des nérites, et des oursins à
-longues pointes. Sur le sable, on ne trouve que des débris de cames, de
-rouleaux, et de grappes-de-raisin, espèces de coraux.
-
-Nous avions marché cinq heures le matin, et quatre heures l'après-midi.
-
-
-DU 27 AOUT 1769.
-
-Nous nous reposâmes tout le jour. Tout ce terrain pierreux est assez
-propre à la culture du coton, dont cependant le fil est court. Le café y
-est d'une bonne qualité, mais d'un faible rapport, comme dans tous les
-endroits secs.
-
-
-LE 28.
-
-Mes compagnons voulurent m'accompagner jusqu'à la dînée: nous nous mîmes
-en route à huit heures du matin.
-
-Nous passâmes d'abord la rivière du Dragon à gué, ensuite celle du Galet
-de la même manière. La côte cesse là d'être escarpée, et nous eûmes le
-plaisir de marcher sur le sable, le long de la mer dans une grande
-plaine qui mène jusqu'à l'anse du Tamarin: elle peut avoir un quart de
-lieue de largeur, sur plus d'une lieue de longueur. Il n'y croît rien.
-On pourrait, ce me semble, y planter des cocotiers, qui se plaisent dans
-le sable. A droite, il y a un ruisseau de mauvaise eau, qui coule le
-long des bois.
-
-Nous trouvâmes, dans des endroits que la mer ne couvre plus, des couches
-de madrépores fossiles, ce qui prouve qu'elle s'est éloignée de cette
-côte[6]. Nous dînâmes sur la rive droite de l'anse; ensuite nous nous
-quittâmes en nous embrassant, et nous souhaitant un bon voyage. Nous
-avions trouvé, sur le sable, des débris de harpes, et d'olives
-très-grosses.
-
- [6] J'observai que là où la mer étale, indépendamment des récifs du
- large, il y a à terre une espèce d'enfoncement ou chemin couvert
- naturel. On y pourrait mettre du canon; mais avant tout, il faudrait
- des chemins.
-
-De la Rivière-Noire il n'y avait plus qu'une petite lieue à faire pour
-aller coucher chez M. de Messin. Je passai d'abord à gué le fond de
-l'anse de Tamarin, et de là je suivis le bord de la mer avec beaucoup de
-fatigue: il est escarpé jusqu'à la Rivière-Noire. Je trouvai, le long de
-ses rochers, beaucoup d'espèces de crabes, et cette espèce de boudin
-dont j'ai parlé.
-
-Le fond de l'anse est de sable, et on y pourrait débarquer, si ces
-positions rentrantes n'exposaient à des feux croisés. Une batterie à la
-pointe de sable de la rive droite de la Rivière-Noire y serait fort
-utile. J'avais marché trois heures le matin, et trois heures
-l'après-midi.
-
-
-LE 29 ET LE 30.
-
-A marée basse je fus me promener sur le bord de la mer: j'y trouvai le
-grand buccin et une espèce de faux-amiral.
-
-
-LE 31.
-
-Je partis à six heures du matin. Je passai la première Rivière-Noire à
-gué, près de la maison. Ensuite ayant voulu couper une petite presqu'île
-couverte de bois et de pierres, je m'embarrassai dans les herbes, et
-j'eus beaucoup de peine à retrouver le sentier; il me mena sur le
-rivage, que je côtoyai, la marée étant basse. Sur toute cette plage, il
-y a beaucoup d'huîtres collées aux rochers: Duval, mon nouveau noir, se
-coupa le pied profondément en marchant sur leurs écailles: c'était à
-l'une des deux embouchures de la petite Rivière-Noire. Nous fîmes halte
-en cet endroit sur les huit heures du matin: je lui fis bassiner sa
-plaie, et boire de l'eau-de-vie, ainsi qu'à Côte. Comme ils étaient fort
-chargés, je pris le parti de faire deux haltes par jour, qui coupassent
-mes deux courses du matin et du soir, et de leur donner alors quelques
-rafraîchissemens. Cette légère douceur les remplit de force et de bonne
-volonté: ils m'eussent volontiers suivi ainsi jusqu'au bout du monde.
-
-Entre les deux embouchures de la Rivière-Noire, un cerf poursuivi par
-des chiens et des chasseurs vint droit à moi. Il pleurait et bramait: ne
-pouvant pas le sauver, et ne voulant pas le tuer, je tirai un de mes
-coups en l'air. Il fut se jeter à l'eau, où les chiens en vinrent à
-bout. Pline observe que cet animal, pressé par une meute, vient se jeter
-à la merci de l'homme. Je m'arrêtai au premier ruisseau qu'on trouve
-après avoir passé les deux Rivières-Noires: il se jette à la mer
-vis-à-vis un petit îlot appelé l'îlot du Tamarin, qui n'est pas sur la
-carte; on y va à pied à mer basse, et à l'îlot du Morne, où quelquefois
-l'on met les vaisseaux en quarantaine.
-
-J'avais tout ce qui était nécessaire à mon dîner, hors la bonne chère.
-Je vis passer le long du rivage une pirogue pleine de pêcheurs
-malabares. Je leur demandai s'ils n'avaient point de poisson; ils
-m'envoyèrent un fort beau mulet, dont ils ne voulurent pas d'argent. Je
-fis mettre ma cuisine au pied d'un tatamaque: j'allumai du feu; un de
-mes noirs fut chercher du bois, l'autre de l'eau, celle de cet endroit
-étant saumâtre. Je dînai très-bien de mon poisson, et j'en régalai mes
-gens.
-
-J'observai des blocs de roche ferrugineuse très-abondante en minéral. Il
-y a une bande de récifs qui s'étend depuis la Rivière-Noire jusqu'au
-morne Brabant, qui est la pointe de l'île, tout-à-fait sous le vent. Il
-n'y a qu'un passage pour venir à terre derrière le petit îlot de
-Tamarin.
-
-A deux heures après midi je partis, mettant plus d'ordre dans ma marche.
-J'allais faire plus de vingt lieues dans une partie déserte de l'île, où
-il n'y a que deux habitans. C'est là que se réfugient les noirs marrons.
-Je défendis à mes gens de s'écarter: mon chien même, qui me devançait
-toujours, ne me précédait plus que de quelques pas; à la moindre alerte,
-il dressait les oreilles et s'arrêtait; il sentait qu'il n'y avait plus
-d'hommes. Nous marchâmes ainsi en bon ordre, en suivant le rivage, qui
-forme une infinité de petites anses. A gauche nous longions les bois, où
-règne la plus profonde solitude. Ils sont adossés à une chaîne de
-montagnes peu élevées, dont on voit la cime; ce terrain n'est pas fort
-bon. Nous y vîmes d'abord des polchers, arbre venu des Indes, et
-d'autres preuves qu'on y avait commencé des établissemens. J'avais eu la
-précaution de prendre quelques bouteilles d'eau, et je fis bien, car je
-trouvai les ruisseaux, marqués sur le plan, absolument desséchés.
-
-J'avais des inquiétudes sur la blessure de mon noir, qui saignait
-continuellement; je marchais à petits pas; nous fîmes une halte à quatre
-heures. Comme la nuit s'approchait, je ne voulus point faire le tour du
-morne; mais je le coupai dans le bois par l'isthme qui le joint aux
-autres montagnes. Cet isthme n'est qu'une médiocre colline. Étant sur
-cette hauteur, je rencontrai un noir appartenant à M. Le Normand,
-habitant chez lequel j'allais descendre, et dont la maison était à un
-quart de lieue. Cet homme nous devança pendant que je m'arrêtais avec
-plaisir à considérer le spectacle des deux mers. Une maison placée en
-cet endroit y serait dans une situation charmante; mais il n'y a pas
-d'eau. Comme je descendais ce monticule, un noir vint au-devant de moi
-avec une carafe pleine d'eau fraîche, et m'annonça que l'on m'attendait
-à la maison. J'y arrivai. C'était une longue case de palissades,
-couverte de feuilles de latanier. Toute l'habitation consistait en huit
-noirs, et la famille en neuf personnes: le maître et la maîtresse, cinq
-enfans; une jeune parente et un ami. Le mari était absent; voilà ce que
-j'appris avant d'entrer.
-
-Je ne vis dans toute la maison qu'une seule pièce; au milieu, la
-cuisine; à une extrémité, les magasins et les logemens des domestiques;
-à l'autre bout, le lit conjugal, couvert d'une toile sur laquelle une
-poule couvait ses oeufs; sous le lit, des canards; des pigeons sous la
-feuillée, et trois gros chiens à la porte. Aux parois étaient accrochés
-tous les meubles qui servent au ménage ou au travail des champs. Je fus
-véritablement surpris de trouver dans ce mauvais logement une dame
-très-jolie. Elle était Française, née d'une famille honnête, ainsi que
-son mari. Ils étaient venus, il y avait plusieurs années, chercher
-fortune; ils avaient quitté leurs parens, leurs amis, leur patrie, pour
-passer leur vie dans un lieu sauvage où l'on ne voyait que la mer et les
-escarpemens affreux du morne Brabant: mais l'air de contentement et de
-bonté de cette jeune mère de famille semblait rendre heureux tout ce qui
-l'approchait. Elle allaitait un de ses enfans; les quatre autres étaient
-rangés autour d'elle, gais et contens.
-
-La nuit venue, on servit avec propreté tout ce que l'habitation
-fournissait. Ce souper me parut fort agréable. Je ne pouvais me lasser
-de voir ces pigeons voler autour de la table, ces chèvres qui jouaient
-avec les enfans, et tant d'animaux réunis autour de cette famille
-charmante. Leurs jeux paisibles, la solitude du lieu, le bruit de la
-mer, me donnaient une image de ces premiers temps où les filles de Noé,
-descendues sur une terre nouvelle, firent encore part aux espèces douces
-et familières, du toit, de la table et du lit.
-
-Après souper, on me conduisit coucher à deux cents pas de là, à un petit
-pavillon en bois, que l'on venait de bâtir. La porte n'était pas encore
-mise, j'en fermai l'ouverture avec les planches dont on devait la faire.
-Je mis mes armes en état; car cet endroit est environné de noirs
-marrons. Il y a quelques années que quarante d'entre eux s'étaient
-retirés sur le morne, où ils avaient fait des plantations: on voulut les
-forcer; mais plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent tous dans la
-mer.
-
-
-LE 1er SEPTEMBRE.
-
-Le maître de la maison étant revenu pendant la nuit, il m'engagea à
-différer mon départ jusqu'à l'après-midi: il voulait m'accompagner une
-partie du chemin. Il n'y avait que trois petites lieues de là à
-Belle-Ombre, dernière habitation où je devais coucher. Comme mon noir
-était blessé, la jeune dame voulut elle-même lui préparer un remède pour
-son mal. Elle fit sur le feu une espèce de baume samaritain, avec de la
-térébenthine, du sucre, du vin et de l'huile. Après l'avoir fait panser,
-je le fis partir d'avance avec son camarade. A trois heures après dîner,
-je pris congé de cette demeure hospitalière et de cette femme aimable et
-vertueuse. Nous nous mîmes en route, son mari et moi; c'était un homme
-très-robuste: il avait le visage, les bras et les jambes brûlés du
-soleil. Lui-même travaillait à la terre, à abattre les arbres, à les
-charrier; mais il ne souffrait, disait-il, que du mal que se donnait sa
-femme pour élever sa famille: elle s'était encore depuis peu chargée
-d'un orphelin. Il ne me conta que ses peines, car il vit bien que je
-sentais son bonheur.
-
-Nous passâmes un ruisseau près de la maison, et nous marchâmes sur la
-pelouse jusqu'à la pointe du corail. Dans cet endroit la mer pénètre
-dans l'île entre deux chaînes de rochers à pic: il faut suivre cette
-chaîne, en marchant par des sentiers rompus et en s'accrochant aux
-pierres. Le plus difficile est de l'autre côté de l'anse, en doublant la
-pointe appelée le Cap. Je vis passer des noirs; ils se collaient contre
-les flancs du roc: s'ils eussent fait un faux pas, il tombaient à la
-mer. Dans les gros temps ce passage est impraticable; la mer s'y
-engouffre et y brise d'une manière effroyable. En calme, les petits
-vaisseaux entrent dans l'anse, au fond de laquelle ils chargent du bois.
-Heureusement il s'y trouva _le Désir_, senau du roi: il nous prêta sa
-chaloupe pour passer le détroit. M. Le Normand me conduisit de l'autre
-côté, et nous nous dîmes adieu en nous embrassant cordialement.
-
-J'arrivai, en trois heures de marche sur une pelouse continuelle,
-au-delà de la pointe de Saint-Martin. Souvent j'allais sur le sable, et
-quelquefois sur ce gazon fin, qui croît par flocons épais comme la
-mousse. Dans cet endroit je trouvai une pirogue, où M. Étienne, associé
-à l'habitation de Belle-Ombre, m'attendait. Nous fûmes en peu de temps
-rendus à sa maison, située à l'entrée de la rivière des citronniers. On
-construisait sur la rive gauche un vaisseau de deux cents tonneaux.
-
-Depuis M. Le Normand, toute cette partie est d'une fraîcheur et d'une
-verdure charmante: c'est une savanne sans roche, entre la mer et les
-bois, qui sont très-beaux.
-
-Avant de passer le Cap, on remarque un gros banc de corail, élevé de
-plus de quinze pieds. C'est une espèce de récif que la mer a abandonné:
-il règne au pied une longue flaque d'eau dont on pourrait faire un
-bassin pour de petits vaisseaux. Depuis le morne Brabant, il y a, au
-large, une ceinture de brisans, où il n'y a de passage que vis-à-vis des
-rivières.
-
-
-DU 2.
-
-Le remède appliqué à la blessure de mon noir l'ayant presque guéri, je
-fixai mon départ à l'après-midi. Le matin, je me promenai en pirogue,
-entre les récifs et la côte. L'eau du fond était très-claire: on y
-voyait des forêts de madrépores de cinq ou six pieds d'élévation,
-semblables à des arbres: quelques-uns avaient des fleurs. Différentes
-espèces de poissons de toutes couleurs nageaient dans leurs branches, on
-y voyait serpenter de belles coquilles, entre autres une tonne
-magnifique, que le mouvement de la pirogue effraya; elle fut se nicher
-sous une touffe de corail. J'aurais fait une riche collection, mais je
-n'avais ni plongeur, ni pince de fer, pour soulever les plantes de ce
-jardin maritime, et pour déraciner ces arbres de pierre. J'en rapportai
-le rocher appelé l'oreille-de-Midas, le drap-d'or, et quelques gros
-rouleaux garnis de leur peau velue.
-
-Nous eûmes à dîner deux officiers du _Désir_, qui, conjointement avec M.
-Étienne, voulurent m'accompagner jusqu'au bras de mer de la Savanne, à
-trois lieues de là. Personne n'y demeure, mais il y a quelques cases de
-paille. Le matin on avait fait partir d'avance tous les noirs; après
-midi je me mis en route, et je pris seul le devant. J'arrivais au
-Poste-Jacotet: c'est un endroit où la mer entre dans les terres, en
-formant une baie de forme ronde. On voit au milieu un petit îlot
-triangulaire: cette anse est entourée d'une colline qui la clôt comme un
-bassin. Elle n'est ouverte qu'à l'entrée où passe l'eau de la mer, et au
-fond, où coulent, sur un beau sable, plusieurs ruisseaux qui sortent
-d'une pièce d'eau douce où je vis beaucoup de poissons. Autour de cette
-pièce d'eau sont plusieurs monticules qui s'élèvent les uns derrière les
-autres en amphithéâtre. Ils étaient couronnés de bouquets d'arbres, les
-uns en pyramide comme des ifs, les autres en parasol: derrière eux
-s'élançaient quelques têtes de palmistes avec leurs longues flèches
-garnies de panaches. Toute cette masse de verdure, qui s'élève du milieu
-de la pelouse, se réunit à la forêt et à une branche de montagne qui se
-dirige à la Rivière-Noire. Le murmure des sources, le beau vert des
-flots marins, le souffle toujours égal des vents, l'odeur parfumée des
-veloutiers, cette plaine si unie, ces hauteurs si bien ombragées,
-semblaient répandre autour de moi la paix et le bonheur. J'étais fâché
-d'être seul: je formais des projets; mais du reste de l'univers, je
-n'eusse voulu que quelques objets animés, pour passer là ma vie.
-
-Je quittai à regret ces beaux lieux. A peine j'avais fait deux cents pas
-que je vis venir à ma rencontre une troupe de noirs armés de fusils. Je
-m'avançai vers eux, et je les reconnus pour des noirs de détachement,
-sorte de maréchaussée de l'île: ils s'arrêtèrent auprès de moi. L'un
-d'eux portait dans une calebasse deux petits chiens nouveaux-nés; un
-autre menait une femme attachée par le cou à une corde de jonc: c'était
-le butin qu'ils avaient fait sur un camp de noirs marrons qu'ils
-venaient de dissiper. Ils en avaient tué un, dont ils me montrèrent le
-gris-gri, espèce de talisman fait comme un chapelet. La négresse
-paraissait accablée de douleur. Je l'interrogeai; elle ne me répondit
-pas. Elle portait sur le dos un sac de vacoa. Je l'ouvris. Hélas!
-c'était une tête d'homme. Le beau paysage disparut, je ne vis plus
-qu'une terre abominable[7].
-
- [7] Cette femme appartenait à un habitant appelé M. de Laval.
-
-Mes compagnons me retrouvèrent comme je descendais par une pente
-difficile au bras de mer de la Savanne. Il était nuit, nous nous assîmes
-sous des arbres dans le fond de l'anse: on alluma des flambeaux, et on
-servit à souper.
-
-On parla des noirs marrons; car ils avaient aussi rencontré le
-détachement où était cette malheureuse, qui portait peut-être la tête de
-son amant! M. Étienne nous dit qu'il y avait des troupes de deux et
-trois cents noirs fugitifs aux environs de Belle-Ombre, qu'ils élisaient
-un chef auquel ils obéissaient sous peine de la vie. Il leur est défendu
-de rien prendre dans les habitations du voisinage, d'aller le long des
-rivières fréquentées chercher du poisson ou des _songes_. La nuit, ils
-descendent à la mer pour pêcher; le jour, ils forcent des cerfs dans
-l'intérieur des bois avec des chiens bien dressés. Quand il n'y a qu'une
-femme dans la troupe elle est pour le chef; s'il y en a plusieurs, elles
-sont communes. Ils tuent, dit-on, les enfans qui en naissent, afin que
-leurs cris ne les dénoncent pas. Ils s'occupent tous les matins à jeter
-les sorts pour présager la destinée du jour.
-
-Il nous conta qu'étant à la chasse l'année précédente, il rencontra un
-noir marron; que s'étant mis à le poursuivre en l'ajustant, son fusil
-manqua jusqu'à trois fois. Il allait l'assommer à coups de crosse,
-lorsque deux négresses sortirent du bois et vinrent en pleurant se jeter
-à ses pieds. Le noir profita du moment et s'enfuit. Il amena chez lui
-ces deux généreuses créatures; il nous en avait montré une le matin.
-
-Nous passâmes la nuit sous des paillettes.
-
-J'avais remarqué qu'on pouvait faire du Poste-Jacotet, cette position si
-riante, un très-bon port pour de petits vaisseaux, en ôtant du bassin
-quelques plateaux de corail. Le bras de mer de la Savanne sert aussi aux
-embarcations des gaulettes. Toute cette partie est la plus belle portion
-de l'île; cependant elle est inculte, parce qu'il est difficile d'y
-communiquer avec le chef-lieu, à cause des montagnes de l'intérieur, et
-par la difficulté de revenir au vent du port en doublant le morne
-Brabant.
-
-
-LE 3 SEPTEMBRE.
-
-M. Étienne et M. de Clèzemure, capitaine du _Désir_, vinrent
-m'accompagner jusqu'au bord de la rive gauche de la Savanne, qui est
-encore plus escarpée que la rive droite; en cet endroit leurs chiens
-forcèrent un cerf. Je pris congé d'eux pour faire seul les douze lieues
-qui restaient dans un pays où il n'y a plus d'habitans.
-
-J'observai, chemin faisant, que la prairie devenait plus large, les bois
-plus épais et plus beaux. Les montagnes sont enfoncées dans l'intérieur;
-on n'en voit que les sommets dans le lointain.
-
-De temps en temps je trouvai quelques ravins. En deux heures de marche,
-je passai trois rivières à gué. La seconde, qui est celle des Anguilles,
-est assez difficile; son lit est plein de rochers, et son courant
-rapide. Il s'y jette des sources d'eau ferrugineuse qui la couvrent
-d'une huile couleur de gorge-de-pigeon.
-
-Chemin faisant, je vis un de ces éperviers appelés mangeurs de poules.
-Il était perché sur un tronc de latanier; je l'ajustai presque à bout
-portant, les deux amorces de mon fusil s'embrasèrent et les coups ne
-partirent pas. L'oiseau resta tranquille, et je le laissai là. Cette
-petite aventure me fit faire attention à tenir mes armes en meilleur
-état, en cas d'attaque des noirs marrons.
-
-Je m'arrêtai sur la rive gauche de la troisième rivière, au bord de la
-mer, sur des plateaux de rochers ombragés par un veloutier. Mes noirs
-m'en firent une espèce de tente en jetant mon manteau dessus les
-branches. Ils me firent à dîner, et me pêchèrent quelques conques
-persiques et des oreilles-de-Midas.
-
-A deux heures après dîner, je me mis en route, mon fusil en bon état et
-mes gens en bon ordre. Les surprises n'étaient point à craindre: la
-plaine est découverte et les bois assez éloignés. Le sentier était
-très-beau et sablé. Pour marcher plus à mon aise, et n'être pas obligé
-de me déchausser au passage de chaque rivière, je résolus de marcher
-nu-pieds comme les chasseurs du matin[8]. Cette façon d'aller est non
-seulement la plus naturelle, mais la plus sûre; le pied saisit comme une
-main les angles des rochers. Les noirs ont cette partie si exercée
-qu'ils s'en servent pour ramasser une épingle à terre. Ce n'est donc pas
-en vain que la nature divisa ces membres en doigts, et les doigts en
-articulations.
-
- [8] L'homme civilisé enferme son pied dans une chaussure; il est sujet
- aux cors que les nègres ne connaissent pas. De toutes les parties de
- son individu qu'il immole à son opinion, c'est sans doute le
- sacrifice qui lui coûte le moins. On prétend même qu'il y a un plus
- grand inconvénient à porter perruque, surtout lorsqu'on se fait
- raser la tête. On croit que cette opération est cause des apoplexies
- si fréquentes aujourd'hui, et qui étaient si rares chez les anciens.
- Je crois même que Pline, qui parle des maladies de son temps, ne
- fait pas mention de celle-là.
-
-Après avoir fait ces réflexions, je me déchaussai et je passai à gué la
-première rivière; mais en sortant de l'eau, je reçus un violent coup de
-soleil sur les jambes; elles devinrent rouges et enflammées. Au passage
-de la seconde, je me blessai à un talon et à un orteil. En mettant mon
-pied dans l'eau, j'éprouvai à mes blessures une douleur fort vive. Je
-renonçai à mon projet, fâché d'avoir perdu un des avantages de la
-constitution humaine, faute d'exercice.
-
-J'arrivai à la rivière du Poste, que je traversai à gué sur le dos de
-mon noir, à une portée de canon de son embouchure. Elle coule avec grand
-bruit sur des rochers. Ses eaux sont si transparentes que je distinguais
-au fond des limaçons noirs à pointes. J'éprouvai dans ce passage une
-sorte d'horreur. Le soleil était près de se coucher; je ne voulus pas
-aller plus loin. Je marchai sur les pierres, le long de sa rive gauche,
-pour gagner une paillotte que j'avais aperçue adossée à un des caps de
-son embouchure. Il me fut impossible d'aller jusque là. Ce n'étaient que
-des monceaux de roches. Je revins sur mes pas, et je repris le sentier
-qui me mena au haut du ravin au bas duquel elle coule. J'aperçus, à main
-gauche, dans un enfoncement, un petit bouquet détaché de buissons,
-d'arbres et de lianes, dans lequel on ne pouvait pénétrer. L'idée me
-vint de m'ouvrir un passage avec une hache et de me loger au centre
-comme dans un nid. Ce gîte me paraissait sûr; mais comme il vint à
-tomber un peu de pluie, je pensai qu'il vaudrait mieux encore loger sous
-le plus mauvais toit. Je descendis l'enfoncement jusqu'au bord de la
-mer, et j'eus un grand plaisir de trouver sur ma droite la paillotte que
-j'avais aperçue de l'autre rive: c'était un toit de feuilles de latanier
-appliqué contre la roche. A droite, était le chemin impraticable que
-j'avais tenté; à gauche, le chemin par où j'étais descendu, et devant
-moi le bord de la mer. Tout me parut également disposé pour la sûreté et
-la commodité; on me fit un lit d'herbes sèches, et je me couchai. Je fis
-mettre mes paniers enfilés de leur bâton, à droite et à gauche de mon
-lit, comme des barrières, un de mes noirs à chaque entrée de l'ajoupa,
-mes pistolets sous mon oreiller, mon fusil auprès de moi, et mon chien à
-mes pieds.
-
-A peine ces dispositions étaient faites qu'un frisson me saisit. C'est
-la suite des coups de soleil, qui sont presque toujours suivis de la
-fièvre. Mes jambes étaient douloureuses et enflées. On me fit de la
-limonade; on alluma de la bougie, et je m'occupai à noter des
-observations sur ma route, et quelques erreurs sur la carte.
-
-Toute la côte, depuis le bras de mer de la Savanne, est escarpée et
-inabordable. Les rivières qui s'y jettent sont fort encaissées. Il
-serait impossible de faire ce chemin à cheval. On s'opposerait aisément
-à la marche d'une troupe ennemie, chaque rivière étant un fossé d'une
-profondeur effrayante. Quant au pays, il m'a paru la plus belle portion
-de l'île.
-
-Sur le minuit, la fièvre me quitta et je m'endormis. A trois heures et
-demie du matin, mon chien me réveilla, et sortit de l'ajoupa en aboyant
-de toutes ses forces. J'appelai Côte et lui dis de se lever. Je sortis
-avec mes armes; mais je ne vis qu'un ciel bien étoilé. Mon noir revint
-au bout de quelques momens, et me dit qu'il avait entendu siffler deux
-fois auprès du bois. Je fis rallumer le feu; j'ordonnai à mes gens de
-veiller et je posai Côte en sentinelle avec mon sabre.
-
-La mer venait briser dans les rochers, presque jusqu'à ma chaumière. Ce
-fracas joint à l'obscurité m'invitait au sommeil; mais je n'étais pas
-sans inquiétude: j'étais à cinq lieues de toute habitation, si la fièvre
-me reprenait, je ne savais où trouver des secours. Les noirs marrons me
-donnaient peu de crainte: mes deux noirs paraissaient bien déterminés,
-et j'étais dans un lieu où je pouvais soutenir un siége. Après tout, je
-me félicitai de ne m'être pas campé dans le bosquet.
-
-Dès qu'on put distinguer les objets, je fis boire un verre d'eau-de-vie
-à mes factionnaires, et je me mis en route: ils commençaient à être bien
-moins chargés, nos provisions diminuant chaque jour.
-
-
-LE 4 SEPTEMBRE.
-
-Je partis à cinq heures et demie du matin, résolu de faire un effort
-pour arriver à la première habitation d'une seule traite.
-
-A peu de distance, nous trouvâmes une petite rivière, et un peu plus
-loin un ruisseau presque à sec. Après une heure de marche, toute cette
-belle pelouse qui commence au morne Brabant finit, et l'on entre sur un
-terrain couvert de rochers comme dans le reste de l'île. L'herbe,
-cependant, en est plus verte; c'est un gramen à large feuille,
-très-propre au pâturage.
-
-Je passai à gué le bras de mer du Chalan, sur un banc de sable. Il est
-mal figuré sur le plan. La mer entre profondément dans les terres par un
-passage étroit, dont je pense qu'on pourrait faire un grand parc pour la
-pêche, en le barrant de claires-voies.
-
-Je trouvai sur sa rive gauche un ajoupa où je me reposai.
-
-A une demi-lieue de là, le sentier se divise en deux; je pris celui de
-la gauche, qui entre dans les bois; il me conduisit dans un grand chemin
-frayé de chariots. La vue des ornières qui me désignaient le voisinage
-de quelque maison considérable, me fit un grand plaisir: j'aimais encore
-mieux voir des pas de cheval que des pas d'homme. Nous arrivâmes à une
-habitation dont le maître était absent, ce qui nous fit revenir sur nos
-pas, et suivre un sentier du bois qui nous mena chez un habitant appelé
-M. Delaunay. Il était temps d'arriver; je ne pouvais plus me soutenir
-sur mes jambes qui étaient très-enflées. Il me prêta un cheval pour me
-rendre à deux lieues de là à l'habitation des prêtres.
-
-Je passais successivement la rivière de la Chaux qui est fort encaissée,
-et celle des Créoles. A trois quarts de lieue de cette dernière, je
-traversai en pirogue une des anses du port du sud-est.
-
-Les bords en sont couverts de mangliers. Tout ce paysage est fort
-agréable; il est coupé de collines couvertes d'habitations. De temps en
-temps on traverse des bouquets de bois remplis d'orangers. Il était six
-heures du soir quand j'arrivai chez le frère directeur de l'habitation.
-On me bassina les jambes d'eau de fleur de sureau, et je me reposai avec
-grand plaisir.
-
-
-DU 5.
-
-Il n'y a qu'une lieue de là au grand Port. Le frère me prêta un cheval,
-et j'arrivai à la ville sur les dix heures. C'est une espèce de bourg où
-il y a une douzaine de maisons. Les édifices les plus remarquables sont
-un moulin ruiné, et le gouvernement qui ne vaut guère mieux. Derrière la
-ville est une grande montagne, et devant elle est la mer, qui forme en
-cet endroit une baie profonde de deux lieues, à compter des récifs de
-son ouverture, et de quatre lieues de longueur depuis la pointe des deux
-Cocos jusqu'à celle du Diable.
-
-Je descendis chez le curé.
-
-
-DES 6, 7 ET 8.
-
-J'étais enchanté de mon hôte, et du paysage que j'avais vu; mais il faut
-se méfier des lieux où vient la fleur d'orange: le curé ne buvait que de
-l'eau, ainsi que ses paroissiens. Il faut souvent un mois de navigation
-pour venir du Port-Louis; souvent les habitans sont exposés à manquer de
-tout ce qui vient d'Europe. Je fis part de mes provisions à M. Delfolie;
-c'était le nom du missionnaire, qui était un fort honnête homme.
-
-Le Port du sud-est fut d'abord habité par les Hollandais; on voit encore
-un de leurs anciens édifices qui sert de chapelle. On entre dans le port
-par deux passes, l'une à la pointe du Diable pour les petits vaisseaux;
-l'autre, plus considérable, à côté d'un îlot, vers le milieu. Il y a
-deux batteries à ces deux endroits, et une troisième appelée batterie de
-la Reine, située au fond de la baie.
-
-Si mon indisposition l'eût permis j'aurais examiné les corps étrangers
-que la mer jette sur les récifs, pour former quelques conjectures sur
-les terres qui sont au vent; mais je pouvais à peine me soutenir; la
-peau de mes jambes tomba même entièrement.
-
-Voici les observations que je pus recueillir.
-
-Les baleines entrent quelquefois dans le Port du sud-est, où il serait
-aisé de les harponner. Cette côte est fort poissonneuse, et c'est
-l'endroit de l'île où l'on trouve les plus beaux coquillages, entre
-autres des olives et des vis. On me donna quelques huîtres violettes de
-l'embouchure de la rivière de la Chaux, et une espèce de cristallisation
-que l'on trouve au fond du lit de la rivière Sorbès qui en est voisine.
-
-Je vis pendant trois nuits une comète qui paraissait depuis quinze
-jours. Son noyau était pâle et nébuleux, sa queue blanche et
-très-étendue, les rayons en divergeaient peu. Je dessinai sa position
-dans le ciel, au-dessous des Trois Rois. Sa route était vers l'est, et
-sa queue dirigée à l'ouest. Le 6, à deux heures et demie du matin, elle
-me parut élevée de plus de 50 degrés sur l'horizon. Je ne pus rendre mon
-observation plus précise faute d'instrument.
-
-Je trouvai ici l'air d'une fraîcheur agréable, la campagne belle et
-fertile; mais ce bourg est si désert que dans un jour je ne vis passer
-que deux noirs sur la place publique.
-
-
-LE 9 SEPTEMBRE.
-
-Je me sentais assez rétabli pour continuer ma route dans des lieux
-habités. Je fixai ma couchée à quatre lieues de là, à l'embouchure de la
-grande rivière, qui est un peu plus grande que celle qui porte le même
-nom, près du Port-Louis.
-
-Nous partîmes à six heures du matin, en suivant le rivage qui est
-découpé d'anses où croissent des mangliers. Il est probable que la mer
-en a apporté les graines de quelque terre plus au vent. Nous longions,
-sur la gauche, une chaîne de montagnes élevées, couvertes de bois. La
-campagne est coupée de petites collines couvertes d'une herbe fraîche;
-ce pays, où l'on élève beaucoup de bestiaux, est agréable à voir, mais
-fatigant à parcourir.
-
-Après avoir marché deux lieues, nous vîmes, sur une hauteur, une belle
-maison de pierre. Je m'y arrêtai pour m'y reposer; elle appartenait à un
-riche habitant appelé La V***. Il était absent. Sa femme était une
-grande créole sèche, qui allait nu-pieds suivant l'usage du canton. En
-entrant dans l'appartement, je la trouvai au milieu de cinq ou six
-filles, et d'autant de gros dogues qui voulurent étrangler mon chien; on
-les mit à la porte, et madame de La V*** y posa en faction une négresse
-nue, qui n'avait pour tout habit qu'une mauvaise jupe. Je demandai à
-passer le temps de la chaleur. Après les premiers complimens, un des
-chiens trouva le moyen de rentrer dans la salle, et le vacarme
-recommença. Madame de la V*** tenait à la main une queue de raie
-épineuse; elle en lâcha un coup sur les épaules nues de l'esclave qui en
-furent marquées d'une longue taillade, et un revers sur le mâtin qui
-s'enfuit en hurlant.
-
-Cette dame me conta qu'elle avait manqué de se noyer en allant en
-pirogue harponner la tortue sur les brisans. Elle allait dans les bois,
-à la chasse des noirs marrons; elle s'en faisait honneur: mais elle me
-dit que le gouverneur lui avait reproché de chasser le cerf, ce qui est
-défendu; ce reproche l'avait outrée: «J'eusse mieux aimé, me dit-elle,
-qu'il m'eût donné un coup de poignard dans le coeur.»
-
-A quatre heures après midi, je quittai cette Bellone qui chassait aux
-hommes; nous coupâmes par un sentier la pointe du Diable, ainsi appelée,
-parce que les premiers navigateurs y virent, dit-on, varier leur
-boussole sans en savoir la raison. Nous passâmes en canot l'embouchure
-de la grande rivière qui n'est point navigable, à cause d'un banc de
-sable qui la traverse, et d'une cascade qu'elle forme à un demi-quart de
-lieue de là.
-
-On a bâti sur sa gauche une redoute en terre, au commencement du chemin
-qui mène à Flacque: nous le suivîmes par l'impossibilité de marcher le
-long du rivage, tout rompu de roches. On rentre ici dans les bois, qui
-sont très-beaux, et pleins d'orangers. A un quart de lieue de là je
-trouvai une habitation dont le maître était absent: je m'y arrêtai.
-
-J'avais marché deux heures et demie le matin, et autant l'après-midi.
-
-
-LE 10 SEPTEMBRE.
-
-Nous suivîmes la grande route de Flacque, jusqu'à un quart de lieue
-au-delà de la rivière Sèche, que nous passâmes à gué comme les autres;
-ensuite, prenant à droite par un sentier, j'arrivai sur le bord de la
-mer à l'Anse d'eau douce, où il y avait un poste de trente hommes.
-
-Nous reprîmes le rivage, qui commence là à être praticable. Je passai,
-sur le dos de Côte, un petit bras de mer assez profond. De temps en
-temps le sable est couvert de rochers, jusqu'à une longue prairie
-couverte du même chiendent que j'avais trouvé aux environs de
-Belle-Ombre. Toute cette partie est sèche et aride; les bois sont petits
-et maigres, et s'étendent aux montagnes qu'on voit de loin: cette
-plaine, qui a trois grandes lieues, ne vaut pas grand'chose; elle
-s'étend jusqu'à un établissement appelé les Quatre Cocos. Il n'y a
-d'autre eau que celle d'un puits saumâtre percé dans des rochers pleins
-de mines de fer.
-
-Après dîner, un sentier sur la gauche nous mena dans les bois, où nous
-retrouvâmes des rochers. Nous arrivâmes sur le bord de la rivière de
-Flacque, à un quart de lieue de son embouchure: nous la traversâmes sur
-des planches. Je la côtoyai en traversant les habitations, qui y sont en
-grand nombre, et je vins descendre au magasin, situé sur la rive gauche.
-Il y avait un poste commandé par un capitaine de la légion, appelé M.
-Gautier, qui m'offrit un gîte.
-
-
-LE 11.
-
-Je me reposai. Le quartier de Flacque est un des mieux cultivés de
-l'île: on en tire beaucoup de riz. Il y a une passe dans les récifs, qui
-permet aux gaulettes de venir charger jusqu'à terre.
-
-
-LE 12.
-
-Mon hôte voulut m'accompagner une partie du chemin; nous fûmes en
-pirogue jusqu'auprès du poste de Fayette. Presque toute la côte est
-couverte jusque là de roches brisées et de mangliers. Près du
-débarquement nous vîmes sur le sable des traces de tortue, ce qui nous
-fit mettre pied à terre; mais nous ne trouvâmes que le nid. Nous
-passâmes à gué l'anse aux Aigrettes, bras de mer assez large. J'étais
-sur les épaules de mon noir; quand nous fûmes au milieu du trajet, la
-mer qui montait pensa le renverser: il eut de l'eau jusqu'au cou, et je
-fus bien mouillé. A quelque distance, nous en trouvâmes une autre,
-appelée l'Anse aux Requins. J'y remarquai de larges plateaux de rochers,
-percés d'un grand nombre de trous ronds, d'un pied de diamètre:
-quelques-uns étaient de la profondeur de ma canne. Je présumai que
-quelque lave de volcan, ayant coulé jadis sur une portion de forêt,
-avait consumé les troncs des arbres, et conservé leur empreinte.
-
-Du poste de Fayette à la rivière du Rempart, la prairie continue. Ce
-quartier est encore bien cultivé: nous y dînâmes. Je passai la rivière;
-ensuite je continuai seul ma route jusqu'au-delà de la rivière des
-Citronniers. Le soleil baissait déjà à l'horizon, lorsque je rencontrai
-un habitant qui m'engagea fort honnêtement à entrer chez lui; cet
-honnête homme s'appelait le sieur Gole.
-
-
-LE 13 SEPTEMBRE.
-
-Il m'offrit, le matin, son cheval pour me rendre à la ville, dont je
-n'étais plus éloigné que de cinq lieues. J'aurais bien voulu achever le
-tour de l'île; mais il y avait quatre lieues de pays inhabité, où l'on
-ne trouve pas d'eau. D'ailleurs, de la pointe des Canonniers, je
-connaissais le rivage jusqu'au Port.
-
-J'acceptai l'offre de mon hôte. Je partis de ce quartier qu'on appelle
-la Poudre-d'Or, à cause, dit-on, de la couleur du sable, qui me parut
-blanc comme ailleurs. Je passai d'abord la rivière qui porte le nom du
-quartier. J'entrai ensuite dans de grands bois; le sol en est bon, mais
-il n'y a point d'eau. J'arrivai au quartier des Pamplemousses: les
-terres en paraissent épuisées, parce qu'on les cultive depuis plus de
-trente ans sans les fumer. J'en passai la rivière à gué, ainsi que la
-rivière Sèche et celle des Lataniers, et j'arrivai le soir au Port.
-
-J'avais trouvé toutes les campagnes en rapport couvertes de pierres,
-excepté quelques cantons des Pamplemousses.
-
-Je n'ai vu sur ma route aucun monument intéressant. Il y a trois églises
-dans l'île: la première au Port-Louis, la seconde au Port du sud-est, et
-la troisième, qui est la plus propre, aux Pamplemousses. Les deux autres
-ressemblent à de petites églises de village. On en avait construit une
-au Port-Louis, sur un assez beau plan; mais le comble en étant trop
-élevé, les ouragans ont fait fendre les murs qui le supportent. On s'en
-sert quelquefois au lieu de magasins, qui sont rares dans l'île. La
-plupart sont construits en bois; c'est une matière qu'on ne devrait
-jamais employer pour les bâtimens publics, surtout ici, où les poutres
-ne durent pas plus de quarante ans, quand les carias ne les détruisent
-pas plus tôt. D'ailleurs, la pierre se rencontre partout, et l'île est
-entourée de corail, dont on fait de la chaux. La plus grande difficulté
-est aux fondations, où l'on est toujours obligé de faire sauter des
-roches avec de la poudre, mais, tout compensé, je ne crois pas qu'un
-bâtiment en pierre coûte ici un tiers plus cher qu'un bâtiment en bois.
-Celui-ci, il est vrai, est bientôt prêt, mais bientôt ruiné. Les gens
-pressés de jouir ne jouissent jamais.
-
-On compte que l'île a environ quarante-cinq lieues de tour. Elle est
-arrosée d'un grand nombre de ruisseaux fort encaissés: ils sortent du
-centre de l'île pour se rendre à la mer. Quoique nous fussions dans la
-saison sèche, j'en ai traversé plus de vingt-quatre, remplis d'une eau
-fraîche et saine. J'estime qu'il y a la moitié de l'île en friche, un
-quart de cultivé, un autre quart en pâturages, bons et mauvais.
-
-
-
-
-LETTRE XVIII.
-
-SUR LE COMMERCE, L'AGRICULTURE ET LA DÉFENSE DE L'ILE.
-
-
-Une lettre ne suffirait pas pour détailler ces trois objets, qui sont
-immenses. A commencer par le premier, je ne connais point de coin de
-terre qui étende ses besoins si loin. Cette colonie fait venir sa
-vaisselle de Chine, son linge et ses habits de l'Inde, ses esclaves et
-ses bestiaux de Madagascar, une partie de ses vivres du cap de
-Bonne-Espérance, son argent de Cadix, et son administration de France.
-M. de La Bourdonnais voulait en faire l'entrepôt du commerce de
-l'Inde[9], une seconde Batavia. Avec les vues d'un grand génie, il avait
-le faible d'un homme: mettez-le sur un point, il en fera le centre de
-toutes choses.
-
- [9] Tout entrepôt augmente les frais du commerce; quand il est
- inutile, il ne faut pas l'établir. Aucune nation n'a aux Indes
- d'entrepôt placé hors des lieux de son commerce. Batavia est dans
- une île qui donne des épiceries.
-
- On regarde encore l'Ile-de-France comme une forteresse qui assure
- nos possessions dans l'Inde. C'est comme si on regardait Bordeaux
- comme la citadelle de nos colonies de l'Amérique. Il y a quinze
- cents lieues de l'Ile-de-France à Pondichéry. Quand on supposerait
- dans cette île une garnison considérable, encore faut-il une escadre
- pour la transporter aux Indes. Il faut que cette escadre soit
- toujours rassemblée dans un port, où les vers dévorent un vaisseau
- en trois ans. L'île ne fournit ni goudron, ni cordages, ni mâture:
- les bordages même n'y valent rien, le bois du pays étant lourd et
- sans élasticité.
-
- On court les risques d'un combat naval. Si on est battu, le secours
- est manqué; si on est victorieux, les soldats, transportés tout d'un
- coup d'un climat tempéré dans un climat très-chaud, ne peuvent
- supporter les fatigues du service.
-
- Si on eût fait pour quelque endroit de la côte Malabare, ou de
- l'embouchure du Gange, la moitié de la dépense qu'on a faite à
- l'Ile-de-France, nous aurions dans l'Inde même une forteresse
- respectable et une armée acclimatée: les Anglais ne se seraient pas
- emparés du Bengale. On peut s'en rapporter à eux sur ce qu'il
- convient de faire pour protéger un établissement. Ils entretiennent
- trois ou quatre mille soldats Européens sur les bords mêmes du
- Gange: ils avaient cependant assez d'îles éloignées à leur
- disposition. Il ne tient encore qu'à eux de s'établir sur la côte de
- l'ouest de Madagascar: mais dans leurs entreprises, ils ne séparent
- jamais les moyens de leur fin. Les moutons sont mal gardés quand le
- chien est à quinze cents lieues de la bergerie.
-
- A quoi donc l'Ile-de-France est-elle bonne? A donner du café, et à
- servir de relâche à nos vaisseaux.
-
-Ce pays, qui ne produit qu'un peu de café, ne doit s'occuper que de ses
-besoins; et il devrait se pourvoir en France, afin d'être utile par sa
-consommation à la métropole, à laquelle il ne rendra jamais rien. Nos
-denrées, nos draps, nos toiles, nos fabriques y suffisent, et les
-cotonnines de Normandie sont préférables aux toiles du Bengale qu'on
-donne aux esclaves. Notre argent seul devrait y circuler. On a imaginé
-une monnaie de papier, à laquelle personne n'a de confiance. Dans son
-plus grand crédit elle perd trente-trois et souvent cinquante pour cent.
-Il est impossible que ce papier perde moins: il est payable en France à
-six mois de vue; il faut six mois pour le voyage, six mois pour le
-retour; voilà dix-huit mois. On compte ici qu'en dix-huit mois, l'argent
-comptant placé dans le commerce maritime doit rapporter trente-trois
-pour cent. Celui qui reçoit du papier pour des piastres, le regarde
-comme une marchandise qui court plus d'un risque.
-
-Le roi paie tout ce qu'il achète un tiers au moins au-dessus de sa
-valeur: les grains des habitans, la construction de ses édifices, les
-fournitures et les entreprises en tout genre. Un habitant vous fera un
-magasin pour vingt mille francs comptant; si vous le payez en papier,
-c'est dix mille écus; il n'y a pas là-dessus de dispute.
-
-C'est pourtant la seule monnaie dont tout le monde est payé. On avait
-pensé qu'elle ne sortirait pas de l'île; non seulement elle en sort,
-mais les piastres aussi, pour n'y jamais rentrer; autrement la colonie
-manquerait de tout.
-
-De tous les lieux étrangers où elle commerce, le seul indispensable à sa
-constitution présente, est Madagascar; à cause des esclaves et des
-bestiaux. Ses insulaires se contentaient autrefois de nos mauvais
-fusils, mais ils veulent aujourd'hui des piastres cordonnées: tout le
-monde se perfectionne.
-
-Au reste, si on compte qu'il y ait un jour assez de superflu pour y
-faire fleurir le négoce, il faut se hâter de nettoyer le port. Il y a
-sept ou huit carcasses de vaisseaux qui y forment autant d'îles, que les
-madrépores augmentent chaque jour.
-
-Il ne devrait être permis à personne de posséder des terres faciles à
-défricher, et à la portée de la ville, sans les mettre en valeur.
-Personne ne devrait se faire concéder de grands et beaux terrains pour
-les revendre à d'autres. Les lois défendent ces abus; mais on ne suit
-pas les lois.
-
-On devrait multiplier les bêtes de somme, surtout les ânes si utiles
-dans un pays de montagnes: un âne porte deux fois la charge d'un noir.
-Le nègre ne coûte guère davantage; mais l'âne est plus fort et plus
-heureux.
-
-On a fait beaucoup de lois de police sur ce qu'il convient de planter.
-Personne ne connaît mieux que l'habitant ce qui est de son intérêt et ce
-qui convient à son sol. Il vaudrait mieux trouver le moyen d'attacher
-l'agriculteur au champ qu'il cultive à regret: car les ordonnances ne
-peuvent rien sur les sentimens.
-
-Il y a un grand nombre de soldats inutiles, auxquels on pourrait donner
-des terrains à cultiver, en faisant les avances du défriché: on pourrait
-les marier avec des négresses libres. Si on eût suivi ce plan, depuis
-dix ans l'île entière serait en rapport; on aurait une pépinière de
-matelots et de soldats indiens. Cette idée est si simple, que je ne suis
-pas étonné qu'on l'ait méprisée.
-
-Quant aux moyens à proposer pour adoucir l'esclavage des nègres, j'en
-laisse le soin à d'autres; il y a des abus qui ne comportent aucune
-tolérance.
-
-Si vous consultez sur la défense de l'île, un officier de marine, il
-vous dira qu'une escadre suffit; un ingénieur vous proposera des
-fortifications; un brigadier d'infanterie est persuadé qu'il ne faut que
-des régimens; et l'habitant croit que l'île se défend d'elle-même. Les
-trois premiers objets dépendent de l'administration, et sont dispendieux
-et nécessaires en partie. Je m'arrêterai au dernier, afin de vous faire
-part de quelques vues économiques.
-
-J'ai observé, en faisant le tour de l'île, qu'elle était entourée, en
-grande partie, à quelque distance du rivage, d'une ceinture de brisans;
-que là où cette ceinture n'est pas continuée, la côte est formée de
-rochers inabordables. Cette disposition m'a paru étonnante; mais elle
-est certaine. L'île serait inaccessible, s'il ne se trouvait des
-passages dans les récifs. J'en ai compté onze: ils sont formés par le
-courant des rivières, qui se trouvent toujours vis-à-vis.
-
-La défense extérieure de l'île consiste donc à interdire ces ouvertures.
-Quelques-unes peuvent se fermer par des chaînes flottantes, les autres
-peuvent être défendues par des batteries posées sur le rivage.
-
-Comme on peut naviguer en bateau entre les récifs et la côte, on
-pourrait se servir de chaloupes canonnières, dont le service me paraît
-fort commode, par la facilité d'avancer ses feux, lorsque la passe se
-trouve à une grande distance du canon de la côte.
-
-Derrière les récifs, le rivage est d'un abord aisé; on descend sur un
-sable uni. On pourrait rendre ces endroits impraticables, ainsi qu'ils
-le sont devenus naturellement dans le fond des anses du Port du sud-est.
-Il n'y a qu'à y planter des mangliers, la même espèce d'arbres qui y ont
-crû bien avant dans la mer en formant des forêts impénétrables: ce moyen
-est si facile que personne ne s'en avise.
-
-Dans les parties de la côte battues par les lames, s'il se trouve
-quelques plateaux de rochers accessibles, ces lieux n'étant jamais fort
-étendus, on peut les défendre par quelques pans de muraille sèche, par
-des chevaux de frise tout prêts à jeter à l'eau, par des raquettes qui
-croissent sur les lieux les plus secs: mais, pour peu qu'il y ait de
-sable au pied, les mangliers y viendront; leurs branches et leurs
-racines s'entrelacent de telle sorte qu'aucun bateau n'y peut aborder.
-On néglige trop les moyens naturels de défense, les arbres, les buissons
-épineux, etc... Ils ont cet avantage, qu'ils coûtent peu, et que le
-temps qui détruit les autres, ne fait qu'augmenter ceux-ci. Voilà quant
-à la défense maritime.
-
-Je considère l'île comme un cercle, et chaque rivière venant du centre,
-comme un des rayons de ce cercle. On peut escarper, et planter de
-raquettes et de bambous toutes les rives qui sont du côté de la ville,
-et découvrir à trois cents toises le bord opposé. Alors chaque terrain
-compris entre deux ruisseaux, devient un espace tout fortifié, et le
-canal de ces ruisseaux, un fossé très-dangereux. Tous les côtés par où
-l'ennemi voudrait les passer seraient découverts, tous ceux que
-l'habitant défendrait seraient protégés: l'ennemi n'arriverait à la
-ville qu'à travers mille difficultés. Ce système de défense peut
-s'appliquer à toutes les îles de peu d'étendue; les eaux y coulent
-toujours du centre à la circonférence.
-
-Des deux ailes de montagnes qui embrassent la ville et le port, il n'y a
-guère à défendre que la partie qui regarde la mer. On bâtirait sur l'île
-aux Tonneliers une citadelle, dont les batteries placées dans des
-espèces de chemins couverts donneraient des feux rasans; on y mettrait
-beaucoup de mortiers, si redoutés des vaisseaux. A droite et à gauche
-jusques aux mornes, on saisirait le terrain par des lignes de
-fortification respectables. La nature en a déjà fait une partie des
-frais sur la droite; la rivière des Lataniers protége tout ce front.
-
-Le fond du bassin, formé derrière la ville par les montagnes, comprend
-un vaste terrain, où l'on peut rassembler tous les habitans de l'île et
-leurs noirs. Le revers de ces montagnes est inaccessible, ou peut l'être
-à peu de frais.
-
-Il y a même un avantage fort rare; c'est qu'au fond de ce bassin, dans
-la partie la plus élevée de la montagne, à l'endroit appelé le Pouce, il
-se trouve un espace considérable, planté de grands arbres, où coulent
-deux ou trois ruisseaux d'une eau très-saine. On ne peut y monter de la
-ville, que par un sentier très-difficile. On a essayé d'y faire, à force
-de mines, un grand chemin pour communiquer de là dans l'intérieur de
-l'île; mais le revers de ces montagnes est d'un escarpement effroyable;
-il n'y a guère que des nègres ou des singes qui puissent y grimper.
-Quatre cents hommes dans ce poste, avec des vivres, ne pourraient jamais
-y être forcés; toute la garnison même peut s'y retirer.
-
-Si à ces moyens naturels de défense, on ajoute ceux qui dépendent de
-l'administration, une escadre et des troupes; voici les obstacles que
-l'ennemi aura à surmonter:
-
-1º Il sera obligé de livrer un combat en mer.
-
-2º En supposant l'escadre vaincue, elle peut retarder la descente du
-vainqueur, en le forçant de dériver, dans le combat, sous le vent de
-l'île.
-
-3º Il lui reste à vaincre les difficultés du débarquement; il ne peut
-attaquer la côte que par des points, et jamais sur un grand front.
-
-4º Chaque passage de ruisseau lui coûte un combat très-désavantageux, si
-on le force à se présenter toujours à découvert.
-
-5º Il est obligé de faire le siége de la ville par un côté peu étendu,
-sous le feu des mornes qui le commandent, et d'ouvrir la tranchée dans
-les rochers.
-
-6º La garnison contrainte d'abandonner la ville, trouve au haut des
-montagnes un réduit sûr et pourvu d'eau, où elle peut elle-même recevoir
-des secours de l'intérieur de l'île.
-
-Ce serait ici le lieu de vous parler de la défense de l'île de Bourbon,
-voisine de celle-ci: mais je ne la connais pas. Je sais seulement
-qu'elle est inabordable, bien peuplée, et qu'il y croît plus de blés
-qu'elle n'en peut consommer; cependant j'entends dire à tout le monde
-que le sort de Bourbon est attaché à celui de l'Ile-de-France. Serait-ce
-parce que la caisse militaire est ici[10]?
-
- [10] L'auteur a supprimé quelques observations sur l'Ile-de-France,
- afin qu'on ne pût employer à l'attaquer ce qui était imaginé pour la
- défendre. C'est une discrétion qu'auraient dû avoir ceux qui ont
- publié des cartes et des plans de nos colonies, dont nos ennemis ont
- tiré plus d'une fois parti. Les Hollandais ne permettent pas qu'on
- grave les plans de leurs îles; on en donne des copies manuscrites à
- chaque capitaine de vaisseau, qui les remet à son retour dans les
- bureaux de l'amirauté.
-
-
-
-
-LETTRE XIX.
-
-DÉPART POUR FRANCE. ARRIVÉE A BOURBON. OURAGAN.
-
-
-Après avoir obtenu la permission de retourner en France, je me disposai
-à m'embarquer sur _l'Indien_, vaisseau de 64 canons.
-
-Je donnai la liberté à Duval, cet esclave qui portait votre nom; je le
-confiai à un honnête homme du pays, jusqu'à ce qu'il eût acquitté par
-son travail quelque argent dont il était redevable à l'administration.
-S'il eût parlé français, je l'aurais gardé avec moi. Il me témoigna par
-ses larmes le regret qu'il avait de me quitter. Il m'y paraissait plus
-sensible qu'au plaisir d'être libre. Je proposai à Côte d'acheter sa
-liberté, s'il voulait s'attacher à ma fortune. Il m'avoua qu'il avait
-dans l'île une maîtresse dont il ne pouvait se détacher. Le sort des
-esclaves du roi est supportable: il se trouvait heureux; c'était plus
-que je ne pouvais lui promettre. J'aurais été très-aise de ramener mon
-pauvre Favori dans sa patrie; mais quelques mois avant mon départ, on me
-prit mon chien. Je perdis en lui un ami fidèle que j'ai souvent
-regretté.
-
-Quelques jours avant de partir, je revis Autourou, cet insulaire de
-Taïti, que l'on ramenait dans son pays, après lui avoir fait connaître
-les moeurs de l'Europe. Je l'avais trouvé, à son passage, franc, gai, un
-peu libertin; à son retour, je le voyais réservé, poli et maniéré. Il
-était enchanté de l'Opéra de Paris, dont il contrefaisait les chants et
-les danses. Il avait une montre, dont il désignait les heures par leur
-usage: il y montrait l'heure de se lever, de manger, d'aller à l'Opéra,
-de se promener, etc. Cet homme était plein d'intelligence; il exprimait
-par ses signes tout ce qu'il voulait. Quoique les hommes de Taïti
-passent pour n'avoir eu aucune communication avec les autres nations
-avant l'arrivée de M. de Bougainville, j'observai, cependant, un mot de
-leur langue et un usage qui leur sont communs avec différens peuples.
-_Matté_, en langue taïtienne, veut dire tuer. Le _matar_ des Espagnols,
-le _mat_ des Persans ont la même signification. Les Taïtiens ont aussi
-coutume de se dessiner la peau, comme beaucoup de peuples de l'ancien et
-du nouveau continent. Ils connaissaient le fer, qu'ils n'avaient pas;
-ils l'appelaient _aurou_, et en demandaient avec empressement; ils
-avaient des maladies vénériennes, qui viennent, dit-on, du
-Nouveau-Monde. Mais toutes ces analogies ne suffisent pas pour remonter
-à l'origine d'une nation: les folies, les besoins, les maux de l'espèce
-humaine paraissent naturalisés chez tous les peuples. Un moyen plus sûr
-de les distinguer serait la connaissance de leurs langues. Toutes les
-nations de l'Europe mangent du pain; mais les Russes l'appellent
-_gleba_, les Allemands _broth_, les Latins _panis_, les Bas-Bretons
-_bara_. Un dictionnaire encyclopédique des langues serait un ouvrage
-très-philosophique.
-
-Autourou paraissait s'ennuyer beaucoup à l'Ile-de-France. Il se
-promenait toujours seul. Un jour, je l'aperçus dans une méditation
-profonde; il regardait, à la porte de la prison, un noir esclave à qui
-on rivait une grosse chaîne autour du cou. C'était un étrange spectacle
-pour lui, qu'un homme de sa couleur, traité ainsi par des blancs qui
-l'avaient comblé de bienfaits à Paris; mais il ne savait pas que ce sont
-les passions des hommes qui les portent au-delà des mers, et que la
-morale qui balance ces passions en Europe, reste en deçà des tropiques.
-
-Je m'embarquai le 9 novembre 1770; plusieurs Malabares vinrent
-m'accompagner jusqu'au bord de la mer; ils me souhaitèrent, en pleurant,
-un prompt retour. Ces bonnes gens ne perdent jamais l'espérance de
-revoir ceux qui leur ont rendu quelque service. Je reconnus parmi eux un
-maître charpentier qui avait acheté mes livres de géométrie, quoiqu'il
-sût à peine lire. C'était le seul homme de l'île qui en eût voulu.
-
-Nous restâmes onze jours en rade, retenus par le calme. Le 20 au soir,
-nous appareillâmes, et le 21, à trois heures après midi, nous mouillâmes
-à Bourbon, dans la rade de Saint-Denis.
-
-Cette île est à quarante lieues sous le vent de l'Ile-de-France. Il ne
-faut qu'un jour pour aller à Bourbon, et souvent un mois pour en
-revenir. Elle paraît de loin comme une portion de sphère; ses montagnes
-sont fort élevées. On y cultive, dit-on, la terre à huit cents toises de
-hauteur. On donne seize cents toises d'élévation au sommet des
-Trois-Salases, qui sont trois pics inaccessibles.
-
-Ses rivages sont très-escarpés; la mer y roule sans cesse de gros
-galets; ce qui ne permet qu'aux pirogues d'aborder sans se briser. On a
-construit à Saint-Denis, pour le débarquement des chaloupes, un
-pont-levis soutenu par des chaînes de fer. Il avance sur la mer de plus
-de quatre-vingts pieds. A l'extrémité de ce pont est une échelle de
-corde, où grimpent ceux qui veulent aller à terre. Dans tout le reste de
-l'île, on ne peut débarquer qu'en se jetant à l'eau.
-
-Comme _l'Indien_ devait rester trois semaines au mouillage pour charger
-du café, plusieurs passagers résolurent de rester quelques jours dans
-l'île, et d'aller même attendre à Saint-Paul, sept lieues sous le vent,
-que notre vaisseau vînt y compléter sa cargaison.
-
-Je me décidai moi-même à descendre à terre, par la disette de vivres où
-nous nous trouvions à bord, et par l'exemple du capitaine et d'un grand
-nombre d'officiers de différens vaisseaux.
-
-Le 25, après midi, je m'embarquai seul dans une petite yole; et, malgré
-la brise qui était très-violente, à force de gouverner à la lame, je
-débarquai au pont. Nous fûmes une heure et demie à faire ce trajet, qui
-n'a pas une demi-lieue.
-
-Je fus saluer l'officier-commandant. Il m'apprit qu'il n'y avait point
-d'auberge à Saint-Denis, ni dans aucun endroit de l'île, que les
-étrangers avaient coutume de loger chez ceux des habitans avec lesquels
-ils faisaient quelque commerce. La nuit s'approchait, et n'ayant aucune
-affaire à traiter, je me préparais à retourner à bord, lorsque cet
-officier m'offrit un lit.
-
-Je fus ensuite saluer M. de Crémon, commissaire-ordonnateur, qui
-m'offrit sa maison pour le temps que je voudrais passer à terre. Cette
-offre me fut d'autant plus agréable que j'avais envie de voir le volcan
-de Bourbon, où je savais que M. de Crémon avait fait un voyage.
-
-Mais je n'en ai pas trouvé l'occasion. Le chemin en est très-difficile,
-peu d'habitans le connaissaient, et il fallait s'absenter de Saint-Denis
-six ou sept jours.
-
-Du 25 jusqu'au 30, la brise fut si forte que peu de chaloupes de la rade
-vinrent à terre. Notre capitaine profita d'un moment favorable pour
-retourner à son bord, où ses affaires l'appelaient; mais le mauvais
-temps l'empêcha de redescendre.
-
-Cette brise, qui vient toujours du sud-est, se lève à six heures du
-matin et finit à dix heures du soir. Dans cette saison, elle durait le
-jour et la nuit avec une violence égale.
-
-Le 1er décembre le vent s'apaisa, mais il s'éleva de la pleine mer une
-lame monstrueuse qui brisait sur le rivage avec tant de violence que la
-sentinelle du pont fut obligée de quitter son poste.
-
-Le haut des montagnes se couvrait de nuages épais, qui n'avaient point
-de cours. Le vent soufflait encore un peu de la partie du sud-est, mais
-la mer venait de l'ouest. On voyait trois grosses lames se succéder
-continuellement; on les distinguait le long de la côte comme trois
-longues collines. Il se détachait de leur partie supérieure des jets
-d'eau, qui formaient une espèce de crinière. Elles s'élançaient sur le
-rivage en formant une voûte, qui, se roulant sur elle-même, s'élevait en
-écume à plus de cinquante pieds de haut.
-
-On respirait à peine, l'air était lourd, le ciel obscur, des nuées de
-corbigeaux et de paille-en-cus venaient du large, et se réfugiaient sur
-la côte. Les oiseaux de terre et les animaux paraissaient inquiets. Les
-hommes mêmes sentaient une frayeur secrète à la vue d'une tempête
-affreuse au milieu du calme.
-
-Le 2 au matin, le vent tomba tout-à-fait, et la mer augmenta; les lames
-étaient plus nombreuses, et venaient de plus loin. Le rivage, battu des
-flots, était couvert d'une mousse blanche comme la neige, qui s'y
-entassait comme des ballots de coton. Les vaisseaux en rade fatiguaient
-beaucoup sur leurs câbles.
-
-On ne douta plus que ce ne fût l'ouragan. On tira bien avant sur la
-terre les pirogues qui étaient sur le galet; et chacun se hâta de
-soutenir sa maison avec des cordes et des solives.
-
-Il y avait au mouillage, _l'Indien_, _le Penthièvre_, _l'Amitié_,
-_l'Alliance_, _le Grand Bourbon_, _le Géryon_, une gaulette et un petit
-bateau. La côte était bordée de monde qu'attirait le spectacle de la mer
-et le danger des vaisseaux.
-
-Sur le midi, le ciel se chargea prodigieusement, et le vent commença à
-fraîchir du sud-est. On craignit alors qu'il ne tournât à l'ouest, et
-qu'il ne jetât les vaisseaux sur la côte. On leur donna, de la batterie,
-le signal du départ, en hissant le pavillon, et tirant deux coups de
-canon à boulet. Aussitôt ils coupèrent leurs câbles et appareillèrent.
-_Le Penthièvre_ abandonna sa chaloupe, qu'il ne put rembarquer.
-_L'Indien_, mouillé plus au large, fit vent arrière sous ses quatre
-voiles majeures. Les autres s'éloignèrent successivement. Des noirs, qui
-étaient dans une chaloupe, se réfugièrent à bord de _l'Amitié_. Le petit
-bateau et la gaulette se trouvaient déjà dans les lames, où ils
-disparaissaient de temps en temps; ils semblaient craindre de se mettre
-au large; enfin ils appareillèrent les derniers, attirant à eux
-l'inquiétude et les voeux de tous les spectateurs. Au bout de deux
-heures toute cette flotte disparut dans le nord-ouest, au milieu d'un
-horizon noir.
-
-A trois heures après midi, l'ouragan se déclara avec un bruit
-effroyable; tous les vents soufflèrent successivement. La mer battue,
-agitée dans tous les sens, jetait sur la terre des nuages d'écume, de
-sable, de coquillages et de pierres. Des chaloupes, qui étaient en
-radoub à cinquante pas du rivage, furent ensevelies sous le galet; le
-vent emporta un pan de la couverture de l'église, et la colonnade du
-Gouvernement. L'ouragan dura toute la nuit, et ne cessa que le 3 au
-matin.
-
-Le 6, deux navires revinrent au mouillage; c'étaient le petit bateau et
-la gaulette: ils apportaient une lettre du _Penthièvre_, qui avait perdu
-son grand mât de perroquet. Pour eux, ils n'avaient éprouvé aucun
-accident. En tout, les petites destinées sont les plus heureuses.
-
-Le 8, _le Géryon_ parut. Il avait relâché à l'Ile-de-France; il nous
-apprit que la tempête y avait fait périr, à l'ancre, la flûte du roi,
-_la Garonne_.
-
-Enfin, jusqu'au 19, on eut successivement nouvelle de tous les
-vaisseaux, à l'exception de _l'Amitié_ et de _l'Indien_. La force et la
-grandeur de _l'Indien_ semblaient le mettre à l'abri de tous les
-événemens, et nous ne doutâmes pas qu'il n'eût continué sa route pour
-faire ses vivres au cap de Bonne-Espérance, et de là aller en France. Je
-savais d'ailleurs que c'était le projet du capitaine.
-
-Le 19, au matin, on signala un vaisseau; c'était _la Normande_, flûte du
-roi: elle passa devant Saint-Denis, et fut mouiller à Saint-Paul. Elle
-venait de l'Ile-de-France, et allait chercher des vivres au Cap. Cette
-occasion nous parut très-favorable. Il y avait un autre officier avec
-moi; nous résolûmes d'en profiter. Monsieur et mademoiselle de Crémon
-nous firent faire des lits et du linge pour le bord, et nous procurèrent
-des chevaux et des guides pour aller à Saint-Paul. Un de leurs parens
-nous y accompagna.
-
-Je n'avais descendu à terre qu'un peu de linge; tous mes effets étaient
-sur _l'Indien_.
-
-Nous partîmes le 20, à onze heures du matin. Il y avait sept lieues à
-faire. La flûte partait le soir; il n'y avait pas de temps à perdre.
-Nous prîmes congé de nos hôtes.
-
-Nos chevaux grimpèrent d'abord la montagne de Saint-Denis, par des
-chemins en zigzag, pavés de pierres pointues. Ils étaient
-très-vigoureux, et leur pas était sûr, quoiqu'ils ne fussent pas ferrés,
-suivant l'usage du pays.
-
-A deux lieues et demie de Saint-Denis, nous trouvâmes, sur le bord d'un
-ruisseau, à l'ombre de citronniers, un dîner que mademoiselle de Crémon
-nous avait fait préparer.
-
-Après dîner, nous descendîmes et montâmes la Grande-Chaloupe. C'est un
-vallon affreux formé par deux montagnes parallèles et très-escarpées:
-nous fîmes à pied une partie de ce chemin que la pluie rendait
-dangereux. Nous nous trouvâmes au fond entre les deux montagnes, dans
-une des plus étranges solitudes que j'aie jamais vues; nous étions comme
-entre deux murailles, le ciel sur notre tête et la mer sur notre droite.
-Nous passâmes le ruisseau, et nous parvînmes enfin sur le bord opposé de
-la Chaloupe; il règne au fond de ce gouffre un calme éternel, quoique le
-vent soit très-frais sur la montagne.
-
-A deux lieues de Saint-Paul, nous entrâmes dans une vaste plaine
-sablonneuse, qui s'étend jusqu'à la ville. Elle est bâtie comme celle de
-Saint-Denis. Ce sont de grands emplacemens bien alignés, entourés de
-haies, au milieu desquels est une case où loge une famille. Ces villes
-ont l'air de grands hameaux. Saint-Paul est situé sur le bord d'un étang
-d'eau douce, dont on pourrait, je crois, faire un port.
-
-Il était nuit quand nous y arrivâmes; nous étions très-fatigués, et nous
-ne savions où loger, ni même où trouver du pain; car il n'y a point de
-boulanger à Saint-Paul.
-
-Mon premier soin fut de parler au capitaine de _la Normande_, que je
-trouvai heureusement à terre. Il me dit qu'il ne se chargerait point de
-notre passage sans un ordre du gouverneur de l'Ile-de-France, qui alors
-était à Saint-Denis; qu'au reste il ne partait que le lendemain matin.
-
-Sur-le-champ j'écrivis au gouverneur et à mademoiselle de Crémon. Je
-donnai mes deux lettres à un noir, en lui promettant une récompense s'il
-était de retour le lendemain à huit heures du matin. Il en était dix du
-soir, et il avait quatorze lieues à faire. Il partit à pied.
-
-Je fus trouver mes camarades, qui soupaient chez le garde-magasin. On
-nous logea dans une maison appartenant au roi. Il n'y avait d'autres
-meubles que des chaises, dont nous fîmes des lits; de grand matin nous
-étions debout. A neuf heures nous vîmes arriver, avec les réponses à mes
-lettres, un noir, que mon commissionnaire avait fait partir à sa place.
-Je le payai bien, et je fus trouver le capitaine, pour lui remettre la
-lettre du gouverneur. Quel fut notre étonnement, lorsque nous vîmes
-qu'il laissait la chose à sa discrétion!
-
-Enfin après plusieurs négociations, et après avoir donné des billets
-pour les frais de notre passage, il consentit à nous embarquer. Le
-départ du vaisseau fut remis au lendemain.
-
-Voici ce que j'ai pu recueillir sur Bourbon. On sait que ses premiers
-habitans furent des pirates qui s'allièrent avec des négresses de
-Madagascar. Ils vinrent s'y établir vers l'an 1657. La compagnie des
-Indes avait aussi à Bourbon un comptoir, et un gouverneur, qui vivait
-avec eux dans une grande circonspection. Un jour le vice-roi de Goa vint
-mouiller à la rade de Saint-Denis, et fut dîner au Gouvernement. A peine
-venait-il de mettre pied à terre, qu'un vaisseau pirate de cinquante
-pièces de canon vint mouiller auprès du sien et s'en empara. Le
-capitaine descendit ensuite, et fut demander à dîner au gouverneur. Il
-se mit à table entre lui et le Portugais, à qui il déclara qu'il était
-son prisonnier. Quand le vin et la bonne chère eurent mis le marin de
-bonne humeur, M. Desforges (c'était le gouverneur), lui demanda à
-combien il fixait la rançon du vice-roi. Il me faut, dit le pirate,
-mille piastres. C'est trop peu, répondit M. Desforges, pour un brave
-homme comme vous, et un grand seigneur comme lui. Demandez beaucoup, ou
-rien. Hé bien! qu'il soit libre, dit le généreux corsaire. Le vice-roi
-se rembarqua sur-le-champ et appareilla, fort content d'en sortir à si
-bon marché. Ce service du gouverneur a été récompensé depuis peu par la
-cour de Portugal, qui a envoyé l'ordre de Christ à son fils. Le pirate
-s'établit ensuite dans l'île, avec tous les siens, et fut pendu
-long-temps après l'amnistie qu'on avait publiée en leur faveur, et dans
-laquelle il avait oublié de se faire comprendre. Cette injustice fut
-commise par un conseiller qui voulut s'approprier sa dépouille; mais cet
-autre fripon, à quelque temps de là, fit une fin presque aussi
-malheureuse, quoique la justice des hommes ne s'en mêlât pas.
-
-Il n'y a pas long-temps qu'un de ces anciens écumeurs de mer, appelé
-_Adam_, vivait encore. Il est mort âgé de cent quatre ans.
-
-Lorsque des occupations plus paisibles eurent adouci leurs moeurs, il ne
-leur resta plus qu'un certain esprit d'indépendance et de liberté qui
-s'adoucit encore par la société de beaucoup d'honnêtes gens qui vinrent
-s'établir à Bourbon pour s'y livrer à l'agriculture. On compte soixante
-mille noirs à Bourbon, et cinq mille habitans. Cette île est trois fois
-plus peuplée que l'Ile-de-France, dont elle dépend pour le commerce
-extérieur. Elle est aussi bien mieux cultivée. Elle avait produit, cette
-année, vingt mille quintaux de blé, et autant de café, sans le riz et
-les autres denrées qu'elle consomme. Les troupeaux de boeufs n'y sont
-pas rares. Le roi paie le cent pesant de blé 15 liv.; et les habitans
-vendaient le quintal de café 45 liv. en piastres, ou 70 liv. en papiers.
-
-Le principal lieu de Bourbon est Saint-Denis, où résident le gouverneur
-et le conseil. On n'y voit de remarquable qu'une redoute fermée,
-construite en pierre, mais qui est située trop loin de la mer; une
-batterie devant le Gouvernement, et le pont-levis dont j'ai parlé. Il y
-a derrière la ville une grande plaine qu'on appelle _le Champ de
-Lorraine_.
-
-Le sol m'a paru plus sablonneux à Bourbon qu'à l'Ile-de-France: il est
-mêlé, à quelque distance du rivage, du même galet roulé dont les bords
-de la mer sont couverts; ce qui prouve qu'elle s'en est éloignée, ou que
-l'île s'est élevée: ce qui me paraît possible, si l'on en juge par
-l'inspection des montagnes lézardées et brisées dans leur intérieur.
-Dans les spéculations sur la nature, les opinions opposées se présentent
-toujours avec une vraisemblance presque égale. Souvent les mêmes effets
-résultent des causes contraires. Cette observation peut s'étendre fort
-loin, et doit nous porter à être fort modérés dans nos jugemens.
-
-Un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans m'assura qu'il avait été
-un de ceux qui prirent possession de l'Ile-de-France, lorsque les
-Hollandais l'abandonnèrent. On y avait détaché douze Français, qui y
-abordèrent le matin; et dans l'après-midi de ce jour même, un vaisseau
-anglais y mouilla dans la même intention.
-
-Les moeurs des anciens habitans de Bourbon étaient fort simples. La
-plupart des maisons ne fermaient pas; une serrure même était une
-curiosité. Quelques-uns mettaient leur argent dans une écaille de tortue
-au-dessus de leur porte. Ils allaient nu-pieds, s'habillaient de toile
-bleue, et vivaient de riz et de café; ils ne tiraient presque rien de
-l'Europe, contens de vivre sans luxe, pourvu qu'ils vécussent sans
-besoins. Ils joignaient à cette modération les vertus qui en sont la
-suite, de la bonne foi dans le commerce et de la noblesse dans les
-procédés. Dès qu'un étranger paraissait, les habitans venaient, sans le
-connaître, lui offrir leur maison.
-
-La dernière guerre de l'Inde a altéré un peu ces moeurs. Les volontaires
-de Bourbon s'y sont distingués par leur bravoure; mais les étoffes de
-l'Asie et les distinctions militaires de France sont entrées dans leur
-île. Les enfans, plus riches que leurs pères, veulent être plus
-considérés. Ils n'ont pas su jouir d'un bonheur ignoré; ils vont
-chercher en Europe des plaisirs et des honneurs en échange de l'union
-des familles et du repos de la vie champêtre. Comme l'attention des
-pères se porte principalement sur leurs garçons, ils les font passer en
-France, d'où ils reviennent rarement. Il arrive de là que l'on compte
-dans l'île plus de cinq cents filles à marier, qui vieillissent sans
-trouver de parti.
-
-Nous nous embarquâmes sur _la Normande_ le 21 au soir. Nous trouvâmes
-une caisse de vin, de liqueurs, de café, etc., que monsieur et
-mademoiselle de Crémon avaient fait mettre à bord pour notre usage. Nous
-avions trouvé dans leur maison la cordialité des anciens habitans de
-Bourbon et la politesse de Paris.
-
-Je suis, etc.
-
-A Bourbon, ce 21 décembre 1770.
-
-
-FIN DU TOME PREMIER.
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-CONTENUES
-
-DANS CE VOLUME.
-
-
- Préface de la première édition. page 5
- Lettre première. Voyage à l'Ile-de-France. 9
- Lettre II. 13
- Lettre III. 15
- Lettre IV. 19
- Journal. 20
- Lettre V. Observations nautiques. 74
- Lettre VI. Aspect et géographie de l'Ile-de-France. 79
- Lettre VII. Du sol et des productions naturelles de
- l'Ile-de-France. Herbes et arbrisseaux. 82
- Lettre VIII. Arbres et plantes aquatiques de l'Ile-de-France. 88
- Lettre IX. Des animaux naturels à l'Ile-de-France. 94
- Lettre X. Des productions maritimes, poissons, coquillages,
- madrépores. 104
- Journal météorologique, Qualité de l'air. 122
- Lettre XI. Moeurs des habitans blancs. 130
- Lettre XII. Des noirs. 140
- Lettre XIII. Agriculture. Herbes, légumes et fleurs apportés
- dans l'Ile. 153
- Lettre XIV. Arbrisseaux et arbres apportés à l'Ile-de-France. 162
- Lettre XV. Animaux apportés à l'Ile-de-France. 177
- Lettre XVI. Voyage dans l'Ile. 182
- Lettre XVII. Voyage à pied autour de l'Ile. 194
- Lettre XVIII. Sur le commerce, l'agriculture et la défense
- de l'Ile. 226
- Lettre XIX. Départ pour la France. Arrivée à Bourbon. Ouragan. 235
-
-
-FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À L'ILE-DE-FRANCE (1/2) ***
-
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-<pre style='margin-bottom:6em;'>The Project Gutenberg EBook of Voyage à l'Ile-de-France (1/2), by Henri
-Bernardin de Saint-Pierre
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this ebook.
-
-Title: Voyage à l'Ile-de-France (1/2)
-
-Author: Henri Bernardin de Saint-Pierre
-
-Release Date: November 28, 2020 [EBook #63906]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned
- images of public domain material from the Google Books
- project.)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À L'ILE-DE-FRANCE (1/2) ***
-</pre><h1>VOYAGE<br />
-<span class="small">A</span><br />
-L'ILE-DE-FRANCE ;</h1>
-
-<p class="c"><span class="small">PAR</span><br />
-<span class="large">BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.</span></p>
-
-<p class="c">TOME PREMIER.</p>
-
-<p class="c"><b class="large">Paris.</b><br />
-A. HIARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,<br />
-<span class="small">RUE SAINT-JACQUES, N.</span> 131.</p>
-
-<p class="c">1835.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="sign top4em"><span class="blk"><span class="small">IMPRIMERIE DE MOQUET ET C</span>ie,<br />
-rue de la Harpe, n. 90.</span></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch0">PRÉFACE<br />
-<span class="small">DE LA PREMIÈRE ÉDITION.</span></h2>
-
-
-<p>Ces Lettres et ces Journaux ont été écrits à
-mes amis. A mon retour, je les ai mis en ordre et
-je les ai fait imprimer, afin de leur donner
-une marque publique d'amitié et de reconnaissance.
-Aucun de ceux qui m'ont rendu quelque
-service dans mon voyage n'y a été oublié. Voilà
-quel a été mon premier motif.</p>
-
-<p>Voici le plan que j'ai suivi. Je commence par
-les plantes et les animaux naturels à chaque pays.
-J'en décris le climat et le sol tel qu'il était sortant
-des mains de la nature. Un paysage est le
-fond du tableau de la vie humaine.</p>
-
-<p>Je passe ensuite aux caractères et aux m&oelig;urs
-des habitans. On trouvera, peut-être, que j'ai
-fait une satire. Je puis protester, qu'en parlant
-des hommes, j'ai dit le bien avec facilité et le
-mal avec indulgence.</p>
-
-<p>Après avoir parlé des colons, j'entre dans
-quelques détails sur les végétaux et les animaux
-dont ils ont peuplé la colonie. L'industrie, les
-arts et le commerce de ces pays sont renfermés
-dans l'agriculture. Il semble que cet art simple
-devrait n'offrir que des m&oelig;urs aimables ; mais
-il s'en faut bien qu'on mène dans ces contrées
-une vie patriarcale. J'en excepte les Hollandais.
-La mort vient d'enlever M. de Tolback, gouverneur
-du Cap, qui m'avait obligé. Si les lignes
-que je lui consacre dans ces Mémoires ne peuvent
-plus servir à ma reconnaissance, puisse,
-du moins, l'exemple de sa conduite être utile
-à ceux qui gouvernent des Français dans l'Inde!
-J'aurais rendu un grand hommage à sa vertu, si
-je puis la faire imiter.</p>
-
-<p>Ces Lettres sont accompagnées d'un Journal
-de Marine, d'un Voyage autour de l'Ile-de-France,
-des événemens particuliers de mon retour,
-d'une explication abrégée de quelques termes
-de marine, et d'entretiens contenant des
-observations nouvelles sur la végétation.</p>
-
-<p>Il me reste à m'excuser sur les sujets mêmes
-que j'ai traités, qui paraissent étrangers à mon
-état. J'ai écrit sur les plantes et les animaux,
-et je ne suis point naturaliste. L'histoire naturelle
-n'étant point renfermée dans des bibliothèques,
-il m'a semblé que c'était un livre où tout le monde
-pouvait lire. J'ai cru y voir les caractères sensibles
-d'une Providence ; et j'en ai parlé, non comme
-d'un système qui amuse mon esprit, mais comme
-d'un sentiment dont mon c&oelig;ur est plein.</p>
-
-<p>Au reste, je croirai avoir été utile aux hommes,
-si le faible tableau du sort des malheureux
-noirs peut leur épargner un seul coup de fouet,
-et si les Européens qui crient en Europe contre
-la tyrannie, et qui font de si beaux traités de
-morale, cessent d'être aux Indes des tyrans barbares.</p>
-
-<p>Je croirai avoir rendu service à ma patrie, si
-j'empêche un seul honnête homme d'en sortir,
-et si je puis le déterminer à y cultiver un arpent
-de plus dans quelque lande abandonnée.</p>
-
-<p>Pour aimer sa patrie, il faut la quitter. Je suis
-attaché à la mienne, quoique je n'y tienne ni par
-ma fortune ni par mon état ; mais j'aime les
-lieux où, pour la première fois, j'ai vu la lumière,
-j'ai senti, j'ai aimé, j'ai parlé.</p>
-
-<p>J'aime ce sol que tant d'étrangers adoptent,
-où tous les biens nécessaires abondent, et qui est
-préférable aux deux Indes par sa température,
-par la bonté de ses végétaux et par l'industrie
-de son peuple.</p>
-
-<p>Enfin, j'aime cette nation où les relations sont
-plus nombreuses, où l'estime est plus éclairée,
-l'amitié plus intime, et la vertu même plus aimable.</p>
-
-<p>Je sais bien qu'on trouve en France, ainsi
-qu'autrefois à Athènes, ce qu'il y a de meilleur
-et de plus dépravé. Mais enfin, c'est la nation
-qui a produit Henri IV, Turenne et Fénelon.
-Ces grands hommes qui l'ont gouvernée, défendue
-et instruite, l'ont aussi aimée.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c large"><span class="large">VOYAGE</span><br />
-A L'ILE-DE-FRANCE.</p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak" id="ch1">LETTRE PREMIÈRE.</h2>
-
-
-<p class="date">De Lorient, le 4 janvier 1768.</p>
-
-<p>Je viens d'arriver à Lorient après avoir éprouvé
-un froid excessif. Tout était glacé depuis Paris
-jusqu'à dix lieues au-delà de Rennes. Cette ville,
-qui fut incendiée en 1720, a quelque magnificence,
-qu'elle doit à son malheur. On y remarque
-plusieurs bâtimens neufs, deux places assez
-belles, la statue de Louis XV, et surtout celle
-de Louis XIV. L'intérieur du Parlement est assez
-bien décoré, mais, ce me semble, avec trop
-d'uniformité. Ce sont partout des lambris peints
-en blanc, relevés de moulures dorées. Ce goût
-règne dans la plupart des églises et des grands
-édifices. D'ailleurs, Rennes m'a paru triste.
-Elle est au confluent de la Vilaine et de l'Ille,
-deux petites rivières qui n'ont point de cours.
-Ses faubourgs sont formés de petites maisons assez
-sales ; ses rues mal pavées. Les gens du peuple
-s'habillent d'une grosse étoffe brune, ce qui
-leur donne un air pauvre.</p>
-
-<p>J'ai vu en Bretagne quantité de terres incultes.
-Il n'y croît que du genêt, et une plante à
-fleurs jaunes qui ne paraît composée que d'épines :
-les paysans l'appellent lande ou jan ; ils la
-pilent et la font manger aux bestiaux. Le genêt
-ne sert qu'à chauffer les fours : on pourrait en
-tirer un meilleur parti, surtout dans une province
-maritime. Les Romains en faisaient d'excellens
-cordages, qu'ils préféraient au chanvre pour le
-service des vaisseaux. C'est à Pline que je dois
-cette observation ; on sait qu'il commanda les
-flottes de l'empire.</p>
-
-<p>Ne pourrait-on pas, dans ces landes, planter
-avec succès la pomme de terre, subsistance toujours
-assurée, qui ne craint ni l'inconstance des
-saisons, ni les magasins des monopoleurs?</p>
-
-<p>L'industrie paraît étouffée par le gouvernement
-aristocratique ou des États. Le paysan, qui
-n'y a point de représentans, n'y trouve aucune
-protection. En Bretagne, il est mal vêtu, ne
-boit que de l'eau, et ne vit que de blé noir.</p>
-
-<p>La misère des hommes croît toujours avec leur
-dépendance. J'ai vu le paysan riche en Hollande,
-à son aise en Prusse, dans un état supportable
-en Russie, et dans une pauvreté extrême en Pologne :
-je verrai donc le nègre, qui est le paysan
-de nos colonies, dans une situation déplorable.
-En voici, je crois, la raison. Dans une république
-il n'y a point de maître, dans une monarchie
-il n'y en a qu'un ; mais le gouvernement
-aristocratique donne à chaque paysan un despote
-particulier.</p>
-
-<p>De la liberté naît l'industrie. Le paysan suisse
-est ingénieux, le serf polonais n'imagine rien.
-Cette stupeur de l'âme, plus propre que la philosophie
-à supporter les grands maux, paraît un
-bienfait de la Providence. «&nbsp;Quand Jupiter, dit
-Homère, réduit un homme à l'esclavage, il lui
-ôte la moitié de son esprit.&nbsp;»</p>
-
-<p>Passez-moi ces réflexions. Il est difficile de voir
-de grandes misères, sans en chercher le remède
-ou la cause.</p>
-
-<p>Vers la Basse-Bretagne, la nature paraît, en
-quelque sorte, rapetissée. Les collines, les vallons,
-les arbres, les hommes et les animaux y
-sont plus petits qu'ailleurs. La campagne, divisée
-en champs de blé, en pâturages entourés de
-fossés, et ombragés de chênes, de châtaigniers et
-de haies vives, a un air négligé et mélancolique
-qui me plairait, sans la saison qui rend tous les
-paysages tristes.</p>
-
-<p>On trouve, en plusieurs endroits, des carrières
-d'ardoise, de marbre rouge et noir, des mines
-de plomb mêlé d'un argent très-ductile. Mais
-les véritables richesses du pays sont ses toiles,
-ses fils et ses bestiaux. L'industrie renaît avec la
-liberté, par le voisinage des ports de mer. C'est
-peut-être le seul bien que produise le commerce
-maritime, qui n'est guère qu'une avarice dirigée
-par les lois. Singulière condition de l'homme de
-tirer souvent de ses passions plus d'avantages
-que de sa raison!</p>
-
-<p>Le paysan bas-breton est à son aise. Il se regarde
-comme libre dans le voisinage d'un élément
-sur lequel tous les chemins sont ouverts.
-L'oppression ne peut s'étendre plus loin que sa
-fortune. Est-il trop pressé? il s'embarque. Il
-retrouve sur le vaisseau où il se réfugie, le bois
-des chênes de son enclos, les toiles que sa famille
-a tissues, le blé de ses guérets, et les dieux de ses
-foyers qui l'ont abandonné. Quelquefois dans l'officier
-de son vaisseau, il reconnaît le seigneur de
-son village. A leur misère commune, il voit que
-ce n'est qu'un homme souvent plus à plaindre
-que lui. Libre sur sa propre réputation, il devient
-le maître de la sienne ; et, du bout de la vergue
-où il est perché, il juge, au milieu du feu et de
-l'orage, celui qu'aux États il n'eût osé examiner.</p>
-
-<p>Je n'ai point encore vu Lorient. Une demi-lieue
-avant d'arriver, nous avons passé en bac,
-un petit bras de mer ; voilà tout ce que j'ai pu
-distinguer. Un brouillard épais couvrait tout
-l'horizon : c'est un effet du voisinage de la mer ;
-aussi l'hiver y est moins rude.</p>
-
-<p>Cette observation a encore lieu le long des
-étangs et des lacs. Ne serait-ce point pour favoriser,
-même en hiver, la génération d'une multitude
-d'insectes et de vermisseaux aquatiques
-qui habitent le sable des rivages? Quoi qu'il en
-soit, la facilité d'y vivre et la température y attirent,
-du nord, un nombre infini d'oiseaux de
-mer et de rivière. La nature peut bien leur réserver
-quelques lisières de côte, quelque portion
-d'air tempéré, elle qui a destiné plus de la moitié
-de ce globe aux seuls poissons.</p>
-
-<p>Je suis, etc.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch2">LETTRE II.</h2>
-
-
-<p class="date">De Lorient, le 18 janvier 1768.</p>
-
-<p>Lorient est une petite ville de Bretagne, que
-le commerce des Indes rend de plus en plus florissante.
-Elle est, comme toutes les villes nouvelles,
-régulière, alignée et imparfaite : ses fortifications
-sont médiocres. On y distingue de
-beaux magasins, l'Hôtel des ventes qui n'est
-point fini, une tour qui sert de découverte, des
-quais commencés, et de grands emplacemens où
-l'on n'a point bâti. Elle est située au fond d'une
-baie où se jettent la rivière de Blavet et celle de
-Ponscorf, qui déposent beaucoup de vase dans
-le port. Cette baie ou rade est défendue à son
-entrée, qui est étroite, par le Port-Louis ou
-Blavet, dont la citadelle a le défaut d'être trop
-élevée ; ce qui rend ses feux plongeans. Ses flancs
-déjà trop étroits, ont des orillons, dont l'usage
-n'est avantageux que pour la défense du fossé ;
-or, elle n'en a point d'autre que la mer qui baigne
-le pied de ses remparts.</p>
-
-<p>Le Port-Louis est une ville ancienne et déserte.
-C'est un vieux gentilhomme dans le voisinage
-d'un financier. La noblesse demeure au Port-Louis ;
-mais les marchands, les mousselines, les
-soieries, l'argent, les jolies femmes se trouvent
-à Lorient. Les m&oelig;urs y sont les mêmes que dans
-tous les ports de commerce. Toutes les bourses y
-sont ouvertes : mais on ne prête son argent qu'à
-la grosse ; ce qui, pour les Indes, est à vingt-cinq
-ou trente pour cent par an. Celui qui emprunte
-est plus embarrassé que celui qui prête ;
-les profits sont incertains, et les obligations sont
-sûres. Les lois autorisent ces emprunts par des
-contrats de grosse, qui donnent aux créanciers
-une sorte de propriété sur toute la cargaison du
-vaisseau, pouvoir qui s'étend, pour la plupart
-des marins, sur toute leur fortune.</p>
-
-<p>Il y a trois vaisseaux prêts à appareiller pour
-l'Ile-de-France : <i>la Digue</i>, <i>le Condé</i> et <i>le Marquis
-de Castries</i>. Il y en a d'autres en armement,
-et quelques-uns en construction. Le bruit
-des charpentiers, le tintamarre des calfats, l'affluence
-des étrangers, le mouvement perpétuel
-des chaloupes en rade, inspirent je ne sais quelle
-ivresse maritime. L'idée de fortune qui semble
-accompagner l'idée des Indes, ajoute encore à
-cette illusion. Vous croiriez être à mille lieues de
-Paris. Le peuple de la campagne ne parle plus
-français ; celui de la ville ne connaît d'autre maître
-que la Compagnie. Les honnêtes gens s'entretiennent
-de l'Ile-de-France et de Pondichéry,
-comme s'ils étaient dans le voisinage. Vous pensez
-bien que les tracasseries de comptoirs arrivent
-ici avec les pacotilles de l'Inde ; car l'intérêt
-divise encore mieux les hommes qu'il ne les
-rapproche.</p>
-
-<p>Je suis, etc.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch3">LETTRE III.</h2>
-
-
-<p class="date">De Lorient, le 20 février 1768.</p>
-
-<p>Nous n'attendons, pour partir, que les vents
-favorables. Mon passage est arrêté sur le vaisseau
-<i>le Marquis de Castries</i>. C'est un navire
-de huit cents tonneaux, de cent quarante-six
-hommes d'équipage, chargé de mâtures pour le
-Bengale. Je viens de voir le lieu qui m'est destiné.
-C'est un petit réduit en toile dans la grande
-chambre. Il y a quinze passagers. La plupart
-sont logés dans la sainte-barbe. C'est le lieu où
-l'on met les cartouches et une partie des instrumens
-de l'artillerie. Le maître canonnier a l'inspection
-de ce poste, et y loge, ainsi que l'écrivain,
-l'aumônier et le chirurgien-major. Au-dessus
-est la grande chambre, qui est l'appartement
-commun où l'on mange. Le second étage comprend
-la chambre du conseil, où communique
-celle du capitaine. Elle est décorée, au dehors,
-d'une galerie ; c'est la plus belle salle du vaisseau.
-Les chambres des officiers sont à l'entrée, afin
-qu'ils puissent veiller aux man&oelig;uvres qui se font
-sur le pont. Le premier pilote et le maître des
-matelots sont logés avec eux pour les mêmes raisons.</p>
-
-<p>L'équipage loge sous les gaillards, et dans
-l'entrepont, prison ténébreuse où l'on ne voit
-goutte. Les gaillards comprennent la longueur
-du navire, qui est de niveau avec la grande
-chambre, lorsqu'il y a un passavant, comme dans
-celui-ci ; les cuisines sont sous le gaillard d'avant,
-les provisions dans des compartimens au-dessous,
-les marchandises dans la cale, la soute
-aux poudres au-dessous de la sainte-barbe.</p>
-
-<p>Voilà, en gros, l'ordre de notre vaisseau ; mais
-il serait impossible de vous en peindre le désordre.
-On ne sait où passer. Ce sont des caisses de
-vin de Champagne, des coffres, des tonneaux,
-des malles, des matelots qui jurent, des bestiaux
-qui mugissent, des oies et des volailles qui
-piaulent sur les dunettes ; et, comme il fait gros
-temps, on entend siffler les cordes et gémir les
-man&oelig;uvres, tandis que notre lourd vaisseau se
-balance sur ses câbles. Près de nous sont mouillés
-plusieurs vaisseaux dont les porte-voix nous assourdissent :
-<i>évite à tribord</i> ; <i>largue l'amarre</i>&hellip;
-Fatigué de ce tumulte, je suis descendu dans ma
-chaloupe, et j'ai débarqué au Port-Louis.</p>
-
-<p>Il faisait très-grand vent. Nous avons traversé
-la ville sans y rencontrer personne. J'ai vu, des
-murs de la citadelle, l'horizon bien noir, l'île de
-Grois couverte de brume, la pleine mer fort agitée ;
-au loin, de gros vaisseaux à la cape, de
-pauvres chasse-marées à la voile entre deux
-lames ; sur le rivage, des troupes de femmes
-transies de froid et de crainte ; une sentinelle à
-la pointe d'un bastion, tout étonnée de la hardiesse
-de ces malheureux qui pêchent, avec
-les mauves et les goëlands, au milieu de la tempête.</p>
-
-<p>Nous sommes revenus bien boutonnés, bien
-mouillés, et la main sur nos chapeaux. En traversant
-Lorient, nous avons vu toute la place
-couverte de poisson : des raies blanches, violettes,
-d'autres tout hérissées d'épines ; des chiens
-de mer, des congres monstrueux qui serpentaient
-sur le pavé ; de grands paniers pleins de
-crabes et de homards ; des monceaux d'huîtres,
-de moules, de pétoncles ; des merlus, des soles,
-des turbots&hellip; enfin une pêche miraculeuse
-comme celle des apôtres.</p>
-
-<p>Ces bonnes gens en ont la bonne foi et la piété :
-quand on pêche la sardine, un prêtre va avec la
-première barque, et bénit les eaux. C'est l'amour
-conjugal des vieux temps : à mesure qu'ils
-arrivaient, leurs femmes et leurs enfans se pendaient
-à leurs cous. C'est donc parmi les gens de
-peine que l'on trouve encore quelques vertus ;
-comme si l'homme ne conservait des m&oelig;urs,
-qu'en vivant toujours entre l'espérance et la
-crainte.</p>
-
-<p>Cette partie de la côte est fort poissonneuse.
-Les mêmes espèces de poissons y sont, pour la
-plupart, plus grandes qu'aux autres endroits ;
-mais elles sont inférieures pour le goût. On m'a
-assuré que la pêche de la sardine rapportait
-quatre millions de revenu à la province. Il est
-assez singulier qu'il n'y ait point d'écrevisses
-dans les rivières de Bretagne ; ce qui vient peut-être
-de ce que les eaux n'y sont pas assez vives.</p>
-
-<p>Nous sommes rentrés dans notre auberge, les
-oreilles tout étourdies du bruit et du vent de la
-mer. Il y avait avec nous deux Parisiens, les
-sieurs B**** père et fils, qui devaient s'embarquer
-sur notre vaisseau ; ils ont, sans rien dire, fait
-atteler leur chaise, et sont retournés à Paris.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch4">LETTRE IV.</h2>
-
-
-<p class="date">A bord du <i>Marquis de Castries</i>, le 3 mars 1768,
-à onze heures du matin.</p>
-
-<p>Je n'ai que le temps de vous faire mes adieux ;
-nous appareillons. Je vous recommande les cinq
-lettres incluses ; il y en a trois pour la Russie,
-la Prusse et la Pologne. Partout où j'ai voyagé,
-j'ai laissé quelqu'un que je regrette.</p>
-
-<p>Mais le vaisseau est à pic. J'entends le bruit
-des sifflets, les hissemens du cabestan, et les
-matelots qui virent l'ancre&hellip; Voici le dernier
-coup de canon. Nous sommes sous voiles ; je vois
-fuir le rivage, les remparts et les toits du Port-Louis.
-Adieu, amis plus chers que les trésors de
-l'Inde!&hellip; Adieu, forêts du nord, que je ne reverrai
-plus! Tendre amitié! sentiment plus cher
-qui la surpassiez! temps d'ivresse et de bonheur
-qui s'est écoulé comme un songe! adieu&hellip;
-adieu&hellip; On ne vit qu'un jour pour mourir toute
-la vie.</p>
-
-<p>Vous recevrez mon journal, mes lettres et mes
-regrets. Je vous aimerai toujours&hellip; je ne puis
-vous en dire davantage.</p>
-
-<p>Je suis, etc.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="journ">JOURNAL.</h2>
-
-
-<h3>EN MARS, 1768.</h3>
-
-<p>Nous sortîmes le 3, à onze heures et un quart
-du matin. Le vent était au nord-est, la marée
-pas assez haute ; peu s'en fallut que nous ne touchassions
-sur un rocher à droite dans la passe.
-Quand nous fûmes par le travers de l'île de Grois,
-nous mîmes en panne pour attendre quelques
-passagers et officiers. Un seul rejoignit le vaisseau,
-dans le temps que nous nous mettions en
-route.</p>
-
-<p>Le 4, le temps fut assez beau ; sur le soir, cependant,
-la mer grossit et le vent augmenta.</p>
-
-<p>Le 5, il s'éleva un très-gros temps. Le vaisseau
-était en route sous ses deux basses voiles.
-J'étais très-fatigué du mal de mer. A dix heures
-et demie du matin, étant sur mon lit, j'éprouvai
-une forte secousse. Quelqu'un cria que le vaisseau
-venait de toucher. Je montai sur le pont,
-où je vis tout le monde consterné. Une lame,
-venant de tribord, avait enlevé à la mer la yole
-ou petite chaloupe, le maître des matelots, et
-trois hommes. Un seul d'entre eux resta accroché
-dans les haubans du grand mât, d'où on le tira,
-l'épaule et la main fracassées. Il fut impossible
-de sauver les autres, que l'on ne revit plus.</p>
-
-<p>Ce malheur vint de la faute du vaisseau, qui
-gouvernait mal. Sa poupe était trop renflée dans
-l'eau, ce qui détruisait l'action du gouvernail.
-Le mauvais temps dura tout le jour, et l'agitation
-du vaisseau fit périr presque toutes nos volailles.
-J'avais un chien, qui ne cessa de haleter
-de malaise. Les seuls animaux que j'y vis insensibles,
-furent des moineaux et des serins, accoutumés
-à un mouvement perpétuel. On porte ces
-oiseaux aux Indes par curiosité.</p>
-
-<p>Je fus très-incommodé, ainsi que les autres
-passagers. Il n'y a point de remède contre ce
-mal, qui excite des vomissemens affreux. Il est
-utile cependant de prendre quelques nourritures
-sèches, et surtout des fruits acides.</p>
-
-<p>Le 6, le temps se mit au beau. On pria Dieu
-pour ces pauvres matelots. Le maître était un
-fort honnête homme. On répara le désordre de
-la veille. La lame, en tombant sur le vaisseau,
-avait brisé la poutre qui borde le caillebotis, quoiqu'elle
-eût dix pouces de diamètre. Elle enfonça
-une des épontilles ou supports du gaillard d'avant
-dans le pont inférieur, et en rompit une des
-traverses.</p>
-
-<p>Le 7, nous nous estimions par le travers du
-cap Finistère, où les coups de vent sont fréquens
-et la mer grosse, ainsi qu'à tous les caps.</p>
-
-<p>Le 8, belle mer et bon vent. Nous vîmes voler
-des manches-de-velours, oiseaux marins blancs
-dont les ailes sont bordées de noir.</p>
-
-<p>Le 9 et le 10, l'air me parut sensiblement plus
-chaud, et le ciel plus intéressant. Nous approchons
-des îles <i>Fortunées</i>, s'il est vrai que le
-ciel ait mis le bonheur dans quelque île.</p>
-
-<p>Le 11, le vent calma ; la mer était couverte de
-bonnets-flamands, espèce de mucilage organisé,
-de la forme d'une toque, ayant un mouvement
-de progression. Le matin, nous vîmes un vaisseau.</p>
-
-<p>Le 12 et le 13, on fit quelques réglemens de
-police. Il fut décidé que chaque passager n'aurait
-qu'une bouteille d'eau par jour. Le repas du
-matin fut fixé à dix heures, et consistait en
-viandes salées et en légumes secs. Celui du soir,
-à quatre heures, était un peu meilleur. On éteignait
-tous les feux passé huit heures.</p>
-
-<p>Le 14, on avait compté voir l'île Madère,
-mais nous étions trop dérivés à l'ouest ; il fit calme
-tout le jour. Nous vîmes deux oiseaux de la grosseur
-d'un pigeon, d'une couleur brune, volant
-vers l'ouest à la hauteur des mâts ; nous les prîmes
-pour des oiseaux de terre, ce qui semblait nous
-indiquer qu'il y avait quelque île sur notre gauche.
-Ces signes sont importans, mais les marins
-ont des observations peu sûres sur les oiseaux.
-Ils confondent presque toutes les espèces des
-côtes de l'Europe, sous le nom de mauves et de
-goëlands.</p>
-
-<p>Le 15, le calme continua : cependant, vers la
-nuit, nous eûmes un peu de vent. Un brigantin
-anglais passa près de nous dans l'après-midi, et
-nous salua de son pavillon.</p>
-
-<p>Le 16, au lever du soleil, nous vîmes l'île de
-Palme devant nous ; à gauche, l'île de Ténériffe,
-avec son pic, qui a la forme d'un dôme surmonté
-d'une pyramide. Ces îles furent couvertes
-de brume tout le jour, et la nuit d'éclairs et d'orages ;
-spectacle qui effraya les premiers marins
-qui les découvrirent de nos temps. On sait que les
-Romains en avaient ouï parler, puisque Sertorius
-voulut s'y retirer. Les Carthaginois, qui
-trafiquaient en Afrique, les connaissaient. L'historien
-Juba en compte cinq, et en fait une description
-détaillée : il en appelle une l'île de Neige,
-parce que, dit-il, elle s'y conserve toute l'année.
-Nous vîmes en effet le pic couvert de neige,
-quoique l'air fût chaud. Ces îles sont, dit-on, les
-débris de cette grande île Atlantide dont parle
-Platon. A la profondeur des ravins dont leurs
-montagnes sont creusées, on peut croire que ce
-sont les débris de cette terre originelle, bouleversée
-par un événement dont la tradition s'est conservée
-chez tous les peuples. Selon Juba, l'île
-Canarie prit son nom de la grandeur des chiens
-qu'on y élevait. Les Espagnols, à qui elles appartiennent,
-en tirent d'excellente malvoisie.</p>
-
-<p>Les 17, 18 et 19, nous passâmes au milieu
-des îles, laissant Ténériffe à gauche et Palme à
-droite ; Gomère nous resta à l'est. Je dessinai la
-vue de ces îles, qui sont sillonnées de ravins
-très-profonds, entre autres l'île de Palme.</p>
-
-<p>Nous vîmes un poisson volant. Une huppe
-vint se reposer sur notre vaisseau, et prit son
-vol à l'ouest : elle était d'un rouge couleur d'orange ;
-ses ailes et son aigrette marbrées de blanc
-et de noir, son bec noir comme l'ébène et un peu
-recourbé.</p>
-
-<p>Le 20, nous laissâmes l'île de Fer à l'ouest,
-et nous perdîmes de vue toutes ces îles. La vue
-de ces terres, situées sous un si beau climat, nous
-inspira bien des v&oelig;ux inutiles. Nous comparions
-le repos, l'abondance, l'union et les plaisirs de
-ces insulaires, à notre vie inquiète et agitée.
-Peut-être, en nous voyant passer, quelque malheureux
-Canarien, sur un rocher brûlé, faisait
-des v&oelig;ux pour être à bord d'un vaisseau qui
-cinglait à pleines voiles vers les Indes orientales.</p>
-
-<p>Le 21, nous vîmes une hirondelle de terre,
-ensuite un requin. Tant que nous fûmes dans le
-parage de ces îles, nous eûmes du calme le jour,
-et le vent ne s'élevait qu'au soir.</p>
-
-<p>Le 22, la chaleur fut si forte, qu'elle fit casser
-une quantité de bouteilles de vin de Champagne,
-quoiqu'elles fussent encaissées dans du sel : c'est
-une pacotille que font beaucoup d'officiers pour
-les Indes ; chaque bouteille s'y vend une pistole.
-Cette inondation, qui pénétrait tout, détruisit
-des laitues et du cresson que j'avais semés dans
-du coton mouillé, où ces plantes croissaient à
-merveille ; cette liqueur salée était si corrosive,
-qu'elle gâta absolument ceux de mes papiers qui
-en furent mouillés.</p>
-
-<p>Le 23, nous eûmes grand frais ; la mer me
-parut grise et verdâtre, comme sur les hauts-fonds :
-on prétend qu'on trouve la sonde à plus
-de quatre-vingts lieues de la côte d'Afrique, qui
-est peu élevée dans ces parages. Nous vîmes un
-vaisseau faisant route au Sénégal.</p>
-
-<p>Le 24, nous trouvâmes les vents alizés ou de
-nord-est ; le vaisseau roulait beaucoup.</p>
-
-<p>Le 25 et le 26, beau temps et bon vent ; nous
-dépassâmes la latitude des îles du Cap-Vert, que
-nous ne vîmes point : elles sont aux Portugais.
-On y trouve des rafraîchissemens ; mais le premier
-de tous, l'eau, s'y fait difficilement. Nous
-vîmes des poissons-volans et une hirondelle de
-terre. On s'aperçut que le blé sarrasin s'échauffait
-dans la soute, au point de n'y pouvoir supporter
-la main ; on le mit à l'air. Il est arrivé que
-des vaisseaux se sont embrâsés par de pareils accidens.
-Il y eut, en 1760, un vaisseau anglais
-chargé de chanvre, qui brûla dans la mer Baltique.
-Le chanvre s'était enflammé de lui-même ;
-j'en vis les débris sur les côtes de l'île de Bornholm.</p>
-
-<p>Le 27, on dressa une tente de l'avant à l'arrière,
-pour préserver l'équipage de la chaleur.
-Nous vîmes des galères, espèce de mucilage vivant.</p>
-
-<p>Les 28 et 29, nous vîmes des poissons-volans
-et une quantité considérable de thons.</p>
-
-<p>Le 30, on se prépara à la pêche, et nous prîmes
-dix thons, dont le moindre pesait soixante
-livres : nous vîmes un requin. La chaleur augmentait,
-et l'équipage souffrait impatiemment la
-soif.</p>
-
-<p>Le 31, on prit une bonite ; des matelots altérés
-percèrent et ouvrirent, pendant la nuit, les
-jarres de plusieurs passagers, qui, par-là, se
-trouvèrent, comme les gens de l'équipage, réduits
-à une pinte d'eau par jour.</p>
-
-
-<h3>OBSERVATIONS SUR LES M&OElig;URS DES GENS DE MER.</h3>
-
-<p>Je ne vous parlerai que de l'influence de la
-mer sur les marins, afin d'inspirer quelque indulgence
-sur des défauts qui tiennent à leur état.</p>
-
-<p>La promptitude qu'exige la man&oelig;uvre, les
-rend grossiers dans leurs expressions. Comme ils
-vivent loin de la terre, ils se regardent comme
-indépendans : il parlent souvent des princes, des
-lois et de la religion, avec une liberté égale à
-leur ignorance. Ce n'est pas que, suivant les circonstances,
-ils ne soient dévots, même superstitieux.
-J'en ai connu plus d'un qui n'aurait pas
-voulu appareiller un dimanche ou un vendredi.
-En général, leur religion dépend du temps qu'il
-fait.</p>
-
-<p>L'oisiveté où ils vivent leur fait aimer la médisance
-et les contes. Le banc de quart est le lieu
-où les officiers débitent les fables et les merveilles.</p>
-
-<p>L'habitude de faire sans cesse de nouvelles
-connaissances les rend inconstans dans leurs sociétés
-et dans leurs goûts : sur mer ils désirent la
-terre, à terre ils regrettent la mer.</p>
-
-<p>Dans une longue traversée, il est prudent de
-se livrer peu et de ne disputer jamais. La mer
-aigrit naturellement l'humeur. La plus légère
-contestation y dégénère en querelle. J'en ai vu
-naître pour des questions de philosophie. Il est
-vrai que ces questions ont quelquefois brouillé des
-philosophes à terre.</p>
-
-<p>En général ils sont taciturnes et sombres. Peut-on
-être gai au milieu des dangers, et privé des
-premiers besoins de la vie?</p>
-
-<p>Il ne faut pas oublier leurs bonnes qualités.
-Ils sont francs, généreux, braves, et surtout bons
-maris. Un homme de mer se regarde comme
-étranger à terre, et surtout dans sa propre maison :
-étonné de la nouveauté des meubles, du
-logement, des usages, il laisse à sa femme le
-pouvoir de le gouverner dans un monde qu'il
-connaît peu.</p>
-
-<p>Les matelots ajoutent à ces bonnes et mauvaises
-qualités les vices de leur éducation. Ils sont
-adonnés à l'ivrognerie. On leur distribue chaque
-jour une ration de vin ou d'eau-de-vie. Ils sont
-sept hommes à chaque plat ; j'en ai vu s'arranger
-entre eux pour boire alternativement la ration des
-sept. Quelques-uns sont adonnés au vol. Il y en
-a d'assez habiles pour dépouiller leurs camarades
-pendant le sommeil. Dans cette classe d'hommes
-si malheureux, il s'en trouve d'une probité rare.
-Ordinairement le maître et le canonnier sont des
-hommes de confiance sur lesquels roule toute la
-police de l'équipage. On peut y joindre le premier
-pilote, dont l'état chez nous est déchu, je
-ne sais pourquoi, de la distinction qu'il mérite ;
-ce n'est que le premier officier marinier. De ces
-trois hommes dépend la bonté de l'équipage, et
-souvent le succès de la navigation.</p>
-
-<p>Le dernier homme du vaisseau est le coq, <i lang="la" xml:lang="la">coquus</i>,
-le cuisinier. Les mousses sont des enfans,
-traités souvent avec trop de barbarie. Il n'y a
-guère d'officier ou de matelot qui ne leur fasse
-éprouver son humeur. On s'amuse même sur
-quelques vaisseaux, à les fouetter quand il fait
-calme, pour faire, dit-on, venir le vent. Ainsi
-l'homme, qui se plaint si souvent de sa faiblesse,
-abuse presque toujours de sa force.</p>
-
-<p>Vous conclurez de tout ceci qu'un vaisseau est
-un lieu de dissention ; qu'un couvent et une île,
-qui sont des espèces de vaisseaux, doivent être
-remplis de discorde, et que l'intention de la nature,
-qui d'ailleurs s'explique si ouvertement,
-est que la terre soit peuplée de familles, et non
-de sociétés et de confréries.</p>
-
-<p>Après avoir porté ma censure sur les m&oelig;urs
-des gens de mer, il est bon aussi que je l'étende
-sur les miennes.</p>
-
-<p>J'ai fait une faute essentielle dans le journal de
-ce mois, en oubliant de rapporter les noms du
-maître des matelots, et des deux autres infortunés
-qui furent enlevés d'un coup de mer de dessus le
-pont du vaisseau, le 5 du mois précédent, vers
-la hauteur du cap Finistère. A la vérité, ils n'étaient
-que matelots ; mais ils étaient hommes,
-compagnons, et, qui plus est, coopérateurs de
-mon voyage sur un vaisseau où je n'étais moi-même
-qu'un spéculateur oisif et fort inutile à la
-man&oelig;uvre.</p>
-
-<p>J'ai observé souvent dans les relations de
-voyage des vaisseaux hollandais et anglais, que
-s'il vient à y périr le moindre matelot, on y tient
-note de ses noms de famille et de baptême, de
-son âge, du lieu de sa naissance, à quoi l'on
-ajoute presque toujours quelque trait de ses
-m&oelig;urs qui le caractérise. On en trouve des exemples
-fréquens dans des relations même faites par
-des vice-amiraux, commodores, commandans, etc.
-Le capitaine Cook surtout y est fort exact dans
-ses voyages autour du monde. Cet usage est une
-preuve du patriotisme et du fonds d'humanité qui
-règne parmi ces nations. D'ailleurs, dans le journal
-d'un vaisseau, le nom, les m&oelig;urs et la famille
-d'un matelot qui périt à son service, doivent
-être au moins aussi intéressans pour des
-hommes que le nom, les m&oelig;urs et la famille d'un
-poisson ou d'un oiseau de marine, pris en pleine
-mer, dont nos marins ne manquent pas d'enrichir
-leurs journaux, quand ils en trouvent l'occasion.
-Bien plus, il n'y a pas une vergue cassée,
-ou une man&oelig;uvre rompue sur le vaisseau, dont
-ils ne vous tiennent compte ; le tout pour se donner
-un air savant et entendu aux choses de la mer.
-Voilà ce que j'ai tâché moi-même d'imiter dans
-mon journal, séduit par les exemples nationaux,
-et par l'éducation de mon pays, qui ramène chacun
-de nous à être le premier partout où il se
-trouve, et, par conséquent, à mépriser tout ce
-qui est au-dessous de soi, et à haïr souvent ce
-qui est au-dessus. Comme j'avais l'honneur d'être
-officier de sa majesté, dans le grade de capitaine-ingénieur,
-je n'ai pas cru que des matelots
-fussent des êtres assez importans pour en faire
-une mention particulière lorsqu'ils venaient à
-mourir, et, quoique je puisse me rendre cette
-justice, que j'avais le c&oelig;ur constamment occupé
-d'un grand objet d'humanité, dans un voyage
-que je n'avais entrepris que pour concourir au
-bonheur des noirs de Madagascar, il est probable
-que je me faisais illusion à moi-même, et que je
-ne me proposais, au bout du compte, que la
-gloire d'être le premier, même parmi des sauvages.
-J'étais comme beaucoup d'hommes que j'ai
-connus, qui se proposent de faire des républiques,
-et qui se gardent bien d'en établir dans les sociétés
-où ils vivent. Ils veulent faire des républiques
-pour en être les législateurs ; mais ils seraient
-bien fâchés d'y vivre comme simples membres.
-Nous ne sommes dressés qu'à la vanité.</p>
-
-<p>Pour moi, à qui l'adversité a dit tant de fois
-que je n'étais qu'un homme souvent plus misérable
-qu'un matelot, par le désordre de ma
-santé, et par mes préjugés, qui m'ont, dès l'enfance,
-fait poser les bases de mon bonheur sur
-l'opinion inconstante d'autrui, si je refaisais la
-relation d'un pareil voyage de long cours, j'y
-mettrais, non les mesures d'un vaisseau mal
-construit, tel qu'était le nôtre (à moins que celui
-où je serais ne fût remarquable par sa vitesse
-ou quelque autre bonne qualité), mais les noms
-de tous les gens de l'équipage. Je n'y oublierais
-pas le moindre mousse ; et, au lieu d'observer
-les m&oelig;urs des poissons et des oiseaux qui vivent
-hors du vaisseau, j'étudierais et noterais celles
-des matelots qui le font mouvoir ; car des caractères
-humains seraient plus intéressans à décrire,
-non seulement que ceux des animaux, mais même
-que ceux des hommes qui habitent constamment
-le même coin de terre, et surtout que
-ceux des gens du monde, vers lesquels se dirigent
-sans cesse les observations de nos philosophes.</p>
-
-<p>Les m&oelig;urs des gens de mer sont beaucoup
-plus variées par leur vie cosmopolite et amphibie,
-et plus apparentes par la rudesse de leur métier
-et leur franchise, que celles des princes. C'est là
-que l'on peut connaître l'homme tout brut, luttant,
-sans cesse et sans art, avec ses vices et ses
-vertus, contre ses passions et celles des autres,
-contre la fortune et les élémens. Malgré ses défauts,
-par lesquels il serait injuste de la désigner,
-je voudrais rendre toute cette classe d'hommes
-intéressante. D'ailleurs, il n'y a point de caractère
-si dépravé, qu'il n'y ait quelques bonnes
-qualités qui en compensent les vices. Souvent,
-sous les plus grossiers, comme l'ivrognerie, le
-jurement, les marins cachent d'excellentes qualités.
-Il s'en trouve d'intrépides, de généreux,
-qui, sans balancer, se jettent à la mer pour porter
-du secours au malheureux prêt à périr ; d'autres
-sont remarquables par quelque industrie
-particulière. Il y en a qui ont beaucoup d'imagination,
-et qui, pendant la durée d'un quart de
-six heures, racontent à leurs camarades rassemblés
-autour d'eux, des histoires merveilleuses,
-dont ils entrelacent les événemens avec autant
-d'art et d'intérêt que ceux des Mille et une Nuits ;
-d'autres, fort taciturnes, écoutent toujours, ne
-s'expriment que par signes, et sont des jours entiers
-sans proférer un mot. La plupart intéressent
-par leurs infortunes, leurs naufrages ; d'autres
-par les malheurs de leurs familles ; tous par leur
-manière de voir, par leur religion, leurs opinions
-des sciences, de la guerre, de la cour et du gouvernement
-des pays qu'ils ont vus, ou par les combats
-où ils se sont trouvés, ou par leurs amours, si différentes
-de celles des bergers. Mais si, au lieu de se
-borner à étudier leurs m&oelig;urs, on s'occupait du
-soin de les adoucir, on trouverait des amis parmi
-eux ; car ils sont très-reconnaissans. Je crois
-qu'un voyageur, en se mettant comme observateur
-de la société avec les compagnons de son
-voyage, bannirait, pour lui-même et pour ses
-lecteurs, la monotonie des voyages de long cours.
-Mais nous sommes si accoutumés à mépriser ce
-qui est au-dessous de nous, que je puis dire que
-dans un voyage de quatre mois et demi, où l'on
-ne voyait que le ciel et l'eau, il n'y avait pas la
-moitié de nos simples matelots dont les noms fussent
-connus des passagers, et même de leurs officiers,
-et que quand quelqu'un d'eux venait pour
-quelque service dans la chambre, ou sur l'arrière,
-nous y faisions moins d'attention que si
-c'eût été un chat ou un chien : tant l'homme
-pauvre et misérable est rendu étranger à l'homme,
-son semblable, par nos institutions ambitieuses!</p>
-
-<p>Je reprends le fil de mon journal.</p>
-
-
-<h3>AVRIL, 1768.</h3>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup>, nous vîmes des requins, et on en prit
-un, avec une bonite. Je compte réunir mes observations
-sur les poissons à la fin du journal de ce
-mois.</p>
-
-<p>Le 2, nous eûmes du calme mêlé d'orage.
-Nous sommes sur les limites des vents généraux
-du pôle austral. L'après-midi, nous essuyâmes
-un grain qui nous fit amener toutes nos
-voiles.</p>
-
-<p>Nous approchons de la Ligne. Il y a très-peu
-de crépuscule le soir et le matin.</p>
-
-<p>Le 3, nous prîmes des bonites et un requin.
-Nous étions constamment entourés de la même
-troupe de thons.</p>
-
-<p>Le 4, nous eûmes un ciel orageux. Nous entendîmes
-le tonnerre, et nous essuyâmes un
-grain.</p>
-
-<p>On jeta à la mer un matelot mort du scorbut ;
-plusieurs autres en sont affectés : cette maladie,
-qui se manifeste de si bonne heure, répand la terreur
-dans l'équipage. Nous prîmes des bonites et
-des requins.</p>
-
-<p>Du 5 et du 6. Hier, à trois heures de nuit,
-il fit un orage épouvantable qui nous obligea de
-tout amener, hors la misaine. Je remarquai constamment
-que le lever de la lune dissipe les nuages
-d'une manière sensible. Deux heures après qu'elle
-est sur l'horizon, le ciel est parfaitement net.
-Nous eûmes, ces deux jours, du calme mêlé de
-grains pluvieux.</p>
-
-<p>Le 7, nous prîmes des bonites. Je vis couper,
-avec des ciseaux, du verre dans l'eau, avec une
-grande facilité, effet dont j'ignore la cause.</p>
-
-<p>Le 8 et le 9, on prit un requin, des sucets et
-deux thons. Quoique près de la Ligne, la chaleur
-ne me parut pas insupportable ; l'air est rafraîchi
-par les orages.</p>
-
-<p>Le 10, on annonça le baptême de la Ligne,
-dont nous étions à un degré. Un matelot, déguisé
-en masque, vint demander au capitaine à
-faire observer l'usage ancien. Ce sont des fêtes
-imaginées pour dissiper la mélancolie des équipages.
-Nos matelots sont fort tristes, le scorbut gagne
-insensiblement, et nous ne sommes pas au
-tiers du voyage.</p>
-
-<p>Le 11, on fit la cérémonie du baptême&hellip; On
-rangea les principaux passagers le long d'un
-cordon, les pouces attachés avec un ruban. On
-leur versa quelques gouttes d'eau sur la tête. On
-donna ensuite quelque argent aux pilotes.</p>
-
-<p>Le vent fut contraire, le ciel et la mer belle.</p>
-
-<p>Le 12, nous ne passâmes point encore la Ligne.
-Les courans portaient au nord. On cessa de voir
-l'étoile polaire. Nous vîmes un vaisseau à l'est.</p>
-
-<p>Le 13, nous passâmes la Ligne. La mer paraissait,
-la nuit, remplie de grands phosphores
-lumineux. On purifiait l'entrepont tous les dimanches ;
-on montait en haut les coffres et les
-hamacs de l'équipage, ensuite on brûlait du goudron.
-Ou s'aperçut que le tiers des barriques
-d'eau était vide, quoiqu'on ne fût pas au tiers du
-voyage.</p>
-
-<p>Les 14, 15 et 16, les vents varièrent. Il fit
-de grandes chaleurs. On raidit les haubans et les
-cordages. Nous fûmes toujours environnés de
-bonites, de thons, de marsouins et de bonnets-flamands.
-Nous vîmes un très-grand requin.
-Calme mêlé d'orage.</p>
-
-<p>Les 17, 18 et 19, les calmes continuèrent
-avec la chaleur. Le goudron fondait de toutes
-les man&oelig;uvres. L'ennui et l'impatience croissent
-sur le vaisseau. On en a vu rester un mois en
-calme sous la Ligne.</p>
-
-<p>Je vis une baleine allant vers l'ouest.</p>
-
-<p>Les 20, 21 et 22, continuation de calme et
-d'ennui. Le vaisseau était entouré de requins.
-Nous en vîmes un attaché à un paillasson, dans
-un large banc d'écume, courant de l'est à l'ouest :
-il était vivant ; sans doute quelque vaisseau venait
-de passer là. Nous prîmes des thons, des
-bonites, cinq ou six requins, et un marsouin dont
-la tête était fort pointue. Les matelots disent que
-le marsouin présage le vent ; en effet, à minuit
-il s'est levé. Nous revîmes des galères.</p>
-
-<p>Du 23. Nous entrons enfin dans les vents généraux
-du sud-est, qui doivent nous conduire
-au-delà de l'autre tropique. On prit des bonites
-et des thons. Comme on tirait de l'eau un de ces
-poissons, un requin le prit par la queue et fit
-casser la ligne. Nous vîmes une frégate, oiseau
-noir et gris approchant de la forme de la cigogne :
-son vol est très-élevé.</p>
-
-<p>Le 24 et le 25, nous eûmes des grains qui
-firent varier le vent. Vers le soir, la lune parut
-entourée d'un grand cercle sans couleurs.</p>
-
-<p>Nous prîmes des bonites et des thons.</p>
-
-<p>Le 26, nous vîmes des frégates, des poissons-volans,
-des thons, des bonites, et un oiseau
-blanc qu'on dit être un fou. Le soir, ayant toutes
-nos voiles dehors, nous fûmes chargés d'un grain
-violent qui nous mit sur le côté pendant quelques
-minutes. Notre vaisseau porte fort mal la voile,
-et il ne fait guère plus de deux lieues par heure
-avec le vent le plus favorable.</p>
-
-<p>Le 27, grosse mer et grand frais mêlé de grains
-pluvieux. Nous vîmes les mêmes poissons, et un
-alcyon, hirondelle de mer, que les Anglais appellent
-<i>l'oiseau de la tempête</i>. Je consacrerai un
-article de mon journal aux oiseaux marins.</p>
-
-<p>Le 28, nous eûmes grand frais et des grains
-mêlés de pluie. On porta six canons de l'arrière
-dans la cale de l'avant, afin que le vaisseau étant
-plus chargé sur le devant, gouvernât mieux.
-Nous éprouvâmes des temps orageux, qui sont
-rares dans ces parages. Vu les mêmes thons.</p>
-
-<p>Le 29, beau temps mêlé de quelques grains.
-Nous vîmes des frégates, et un oiseau blanc avec
-les ailes marquées de gris. Au soleil couchant,
-nous vîmes un vaisseau sous le vent, faisant
-même route que nous.</p>
-
-<p>Le 30, bon frais, belle mer : l'air n'est plus
-si chaud. Nous vîmes le vaisseau de la veille un
-peu au vent ; il avait forcé de voiles : nous fîmes
-la même man&oelig;uvre. Il mit pavillon anglais ;
-nous mîmes le nôtre. Nous prîmes des thons, et
-nous vîmes des poissons-volans.</p>
-
-
-<h3>OBSERVATIONS SUR LA MER ET LES POISSONS.</h3>
-
-<p>Il n'y a guère de vue plus triste que celle de
-la pleine mer. On s'impatiente bientôt d'être
-toujours au centre d'un cercle dont on n'atteint
-jamais la circonférence. Elle offre cependant des
-scènes intéressantes : je ne parle pas seulement
-des tempêtes, pendant le calme, et surtout la
-nuit dans les climats chauds, on est surpris de la
-voir étincelante. J'ai pris, dans un verre, de ces
-points lumineux dont elle est remplie ; je les ai vus
-se mouvoir avec beaucoup de vivacité. On prétend
-que c'est du frai de poisson. On en voit quelquefois
-des amas semblables à des lunes. La nuit,
-lorsque le vaisseau fait route, et qu'il est environné
-de poissons qui le suivent, la mer paraît
-comme un vaste feu d'artifice tout brillant de
-serpenteaux et d'étincelles d'argent.</p>
-
-<p>Je vous laisse méditer sur la quantité prodigieuse
-d'êtres vivans dont cet élément est la patrie.
-Je me borne à quelques observations sur
-différentes espèces de poissons que nous avons
-rencontrés en pleine mer.</p>
-
-<p>Le bonnet-flamand, que les anciens appelaient,
-je crois, <i>poumon marin</i>, est une espèce d'animal
-formé d'une substance glaireuse : il ressemble
-assez à un champignon. Son chapiteau a un
-mouvement de contraction et de dilatation par
-le moyen duquel il avance fort lentement. Je ne
-lui connais aucune propriété. Cet animal est si
-commun, que nous en avons trouvé la mer couverte
-pendant plusieurs journées. Il varie beaucoup
-pour la grosseur et la couleur, mais la forme
-est la même. On en trouve de fort gros, en été,
-sur les côtes de Normandie.</p>
-
-<p>La galère est de la même substance, mais cet
-animal paraît doué de plus d'intelligence et de
-malignité. Son corps est une espèce de vessie
-ovale, surmontée, dans sa longueur, d'une crête ou
-voile qui est toujours hors dans la mer dans la direction
-du vent. Quand le flot le renverse, il se relève
-fort vite, et présente toujours au vent la partie la
-plus ronde de son corps. J'en ai vu beaucoup à
-la fois rangées, comme une flotte, dans la même
-direction. Peut-être construirait-on quelque voilure
-sur ce mécanisme, au moyen de laquelle
-une barque avancerait dans le vent contraire. De
-la partie inférieure de la galère pendent plusieurs
-longs filets bleus, dont elle saisit ceux qui croient
-la prendre. Ces filets brûlent sur-le-champ comme
-le plus violent caustique. J'ai vu un jour un jeune
-matelot qui, s'étant mis à la nage pour en prendre
-une, en eut les bras tout brûlés, et, de frayeur,
-pensa se noyer. La galère a de belles couleurs
-pendant qu'elle est en vie. J'en ai vu de bleu céleste
-et de couleur de rose. Le bonnet-flamand
-se trouve dans nos mers, et la galère en approchant
-des tropiques.</p>
-
-<p>Dans le parage des Açores, j'ai vu une espèce
-de coquillage flottant et vivant dans l'écume de
-la mer, de la forme du fer d'une flèche ou d'un
-bec d'oiseau : il est petit, transparent, et très-aisé
-à rompre ; c'est peut-être celui qu'on trouve
-dans l'ambre gris.</p>
-
-<p>A cette même latitude, nous trouvâmes des
-limaçons bleus, flottans à la surface de l'eau, au
-moyen de quelques vessies pleines d'air : leur
-coque était fort mince et très-fragile ; ils étaient
-remplis d'une liqueur d'un beau bleu purpurin.
-Ce n'est pas cependant le coquillage appelé pourpre
-par les anciens.</p>
-
-<p>Une espèce de coquillage beaucoup plus commun,
-est celui qui s'attache à la carène même du
-vaisseau, au moyen d'un ligament qu'il raccourcit
-dans le mauvais temps. Il est blanc, de la forme
-d'une amande, et composé de quatre pièces. Il
-met dehors plusieurs filamens qui ont un mouvement
-régulier. Il se multiplie en si grande
-quantité, que la course du vaisseau en est sensiblement
-retardée.</p>
-
-<p>Le poisson-volant est fort commun entre les
-deux tropiques ; il est de la grosseur d'un hareng ;
-il vole en troupe et d'un seul jet aussi loin qu'une
-perdrix ; il est poursuivi dans la mer par les poissons,
-et dans l'air par les oiseaux. Sa destinée
-paraît fort malheureuse de retrouver dans l'air
-le danger qu'il a évité dans l'eau ; mais tout est
-compensé, car souvent aussi il échappe comme
-poisson aux oiseaux, et comme oiseau aux poissons.
-C'est dans les orages qu'on le voit devancer
-les frégates et les thons qui font après lui des
-sauts prodigieux.</p>
-
-<p>L'encornet est une petite sèche qui fait à peu
-près la même man&oelig;uvre. Elle a, de plus, la faculté
-d'obscurcir l'eau en y versant une encre
-fort noire. Peut-être aussi ne nage-t-elle pas si
-bien. Elle est de la forme d'un cornet. Ces deux
-espèces de poissons tombent souvent à bord des
-vaisseaux. Ils sont bons à manger.</p>
-
-<p>Le thon de la pleine mer m'a paru différer,
-pour le goût, de celui de la Méditerranée. Il est
-fort sec, et n'a de graisse qu'à l'orbite de l'&oelig;il.
-Il a peu d'intestins, sa chair paraît à l'étroit dans
-sa peau. Huit muscles, quatre grands et quatre
-petits, forment son corps, dont la coupe transversale
-ressemble à celle de plusieurs arbres sciés.
-On le pêche au lever et au coucher du soleil,
-parce qu'alors l'ombre des flots lui déguise mieux
-l'hameçon, qui est figuré en poisson-volant.</p>
-
-<p>Cette flotte de thons nous accompagne depuis
-six semaines. Il est facile de les reconnaître. Il
-y en a un, entre autres, qui a une plaie rouge
-sur le dos pour avoir été harponné il y a quinze
-jours. Sa course n'en est pas retardée.</p>
-
-<p>Le poisson peut-il vivre sans dormir, et l'eau
-marine serait-elle favorable aux plaies? J'ai lu,
-quelque part, que M. Chirac guérit M. le duc
-d'Orléans d'une blessure au poignet, en le lui
-faisant mettre dans des eaux de Balaruc.</p>
-
-<p>La chair du thon est saine, mais elle altère. On
-m'assura qu'il était dangereux d'user du thon de
-ces parages, qui a été salé. J'en vis l'expérience
-sur un matelot qui s'y exposa. Sa peau devint
-rouge comme l'écarlate, et il eut une fièvre de
-vingt-quatre heures.</p>
-
-<p>Nous prenons aussi, avec les thons, beaucoup
-de bonites. C'est une sorte de maquereau, dont
-quelques-uns approchent de la grosseur des thons.
-Je leur ai trouvé à la fois de la laite et des &oelig;ufs,
-et dans la chair de plusieurs des vers vivans de
-la grosseur d'un grain d'avoine. Ce poisson n'en
-paraissait pas incommodé.</p>
-
-<p>La grande-oreille est une espèce de bonite.</p>
-
-<p>Les requins se trouvent en grande quantité
-aux environs de la Ligne. Dès qu'il fait calme,
-le vaisseau en est entouré. Ce poisson nage lentement
-et sans bruit ; il est devancé par plusieurs
-petits poissons appelés <i>pilotins</i>, bariolés de noir
-et de jaune. S'il tombe quelque chose à la mer,
-en un clin d'&oelig;il ils viennent le reconnaître, et
-retournent au requin qui s'approche de sa proie,
-se tourne et l'engloutit. Si c'est un oiseau, il n'y
-touche point : mais lorsque la faim le presse, il
-avale jusqu'à des clous.</p>
-
-<p>Le requin est le tigre de la mer. J'en ai vu de
-plus de dix pieds de longueur. La nature lui a
-donné une vue très-faible. Il nage fort lentement
-par la forme arrondie de sa tête, ce qui, joint à
-la position de sa gueule qui l'oblige de se tourner
-sur le dos pour avaler, préserve la plupart des
-poissons de sa voracité. Il n'a ni os, ni arêtes,
-mais des cartilages, ainsi que tous les poissons
-de mer voraces, comme le chien de mer, la raie,
-le polype, qui, comme lui, voient mal, sont mauvais
-nageurs, et ont la gueule placée en bas ; ils
-sont, de plus, vivipares. Ainsi leur gloutonnerie
-a été compensée dans leur vitesse, leur vue, leur
-forme et leur génération.</p>
-
-<p>Les mâchoires du requin sont armées de cinq
-ou six rangs de dents en haut et en bas. Elles sont
-plates, tranchantes sur les côtés, aiguës et taillées
-comme des lancettes. Il n'en a que deux rangs
-perpendiculaires ; les autres sont couchées et disposées
-de manière qu'elles remplacent, par un
-mécanisme admirable, celles qu'il est souvent exposé
-à rompre. On l'amorce avec une pièce de
-chair embrochée d'un croc de fer. Avant de le
-tirer de l'eau on lui passe à la queue un n&oelig;ud coulant,
-et lorsqu'il est sur le pont et qu'il s'efforce
-d'estropier les matelots, on la lui coupe à
-coups de hache. Cette queue n'a qu'un aileron
-taillé comme une faux. Les Chinois en font cas
-comme d'un remède aphrodisiaque. Au reste, la
-pêche de ce poisson n'est d'aucune utilité. J'ai
-goûté de sa chair qui a un goût de raie, avec une
-forte odeur d'urine. On dit qu'elle est fiévreuse.
-Les marins ne pêchent ce poisson que pour le
-mutiler. On lui crève les yeux, on l'éventre, on
-en attache plusieurs par la queue et on les rejette
-à la mer, spectacle digne d'un matelot. Le requin
-est si vivace que j'en ai vu remuer long-temps
-après qu'on leur avait coupé la tête. Cependant
-j'en ai vu noyer fort vite, en les plongeant
-plusieurs fois lorsqu'ils sont accrochés à l'hameçon.</p>
-
-<p>On trouve presque toujours sur le requin un
-poisson appelé sucet. Il est gros comme un hareng.
-Il a sur la tête une surface ovale un peu concave
-avec laquelle il s'attache en formant le vide, au
-moyen de dix-neuf lames qui y sont disposées
-comme les tringles d'une jalousie. J'en ai mis de
-vivans sur un verre uni, d'où je ne pouvais les
-arracher. Ce poisson a cela de très-singulier qu'il
-nage le ventre et les ouïes en l'air. Sa peau est
-grenelée, et sa gueule armée de plusieurs rangs
-de petites dents. Nous avons plusieurs fois mangé
-des sucets, et nous leur avons trouvé le goût d'artichauts
-frits.</p>
-
-<p>Outre le pilotin et le sucet, le requin nourrit
-encore sur sa peau un insecte de la forme d'un
-demi-pois, avec un bec fort allongé. C'est une
-espèce de pou.</p>
-
-<p>Le marsouin est un poisson fort connu. J'en
-ai vu une espèce dont le museau était fort pointu.
-Les matelots l'appellent <i>la flèche de la mer</i>,
-à cause de sa vitesse. J'en ai vu caracoler autour
-du vaisseau, tandis qu'il faisait deux lieues à l'heure.
-On darde cet animal, qui souffle lorsqu'il est
-pris, et semble se plaindre ; c'est une mauvaise pêche ;
-sa chair est noire, dure, lourde et huileuse.</p>
-
-<p>J'ai vu aussi une dorade, le plus léger, dit-on,
-des poissons. On prétend, mais à tort, que c'est
-le dauphin des anciens, dont Pline nous a donné
-une ample description : quoi qu'il en soit,
-nous n'éprouvâmes point son amitié pour les
-hommes. Nous vîmes, à une grande profondeur,
-briller ses ailerons dorés et son dos du plus bel
-azur.</p>
-
-<p>Quelquefois nous avons vu, à une demi-lieue,
-des baleines lancer leur jet d'eau. Elles sont plus
-petites que celles du nord. Elles me paraissaient,
-de loin, comme une chaloupe renversée.</p>
-
-<p>Telles sont les espèces de poissons que j'ai vus
-jusqu'à présent. On voit des requins dans le calme ;
-ordinairement les dorades les suivent ; les marsouins
-paraissent quand le vent franchit. Pour
-les thons, nous les avons depuis six semaines.
-Si ce détail vous a ennuyé, songez quels doivent
-être mes plaisirs. Il n'en est point pour l'homme
-sur un élément étranger dont aucun des habitans
-n'a de relation avec lui.</p>
-
-
-<h3>MAI, 1768.</h3>
-
-<p>Du 1<sup>er</sup>. Au lever du soleil, un vaisseau se
-trouva dans nos eaux, et nous ayant gagnés insensiblement,
-vers les dix heures du matin il
-était par notre travers. Nous remarquâmes que
-toutes ses voiles étaient fort vieilles, et qu'il avait
-fait branle-bas, c'est à dire, que les coffres et les
-lits de l'équipage étaient sur son pont. Il nous
-questionna en anglais : <i>Bonjour ; comment
-s'appelle le vaisseau? D'où vient-il? Où
-va-t-il?</i> Nous lui répondîmes et l'interrogeâmes
-dans la même langue. Il venait de Londres, d'où
-il était parti il y avait soixante-quatre jours ; il
-allait en Chine. Le vent nous empêcha d'en entendre
-davantage. Il était percé à vingt-quatre
-canons, et paraissait du port de cinq cents tonneaux.
-Il nous souhaita bon voyage, et continua
-sa route.</p>
-
-<p>Vu des frégates, thons et bonites.</p>
-
-<p>Les 2 et 3, nous vîmes encore le vaisseau anglais.
-Les thons, qui nous accompagnaient depuis
-si long-temps, nous abandonnèrent et le suivirent.
-Nous eûmes des grains violens de l'ouest.
-Ces variations viennent, à mon avis, du voisinage
-de la baie de Tous-les-Saints. J'estime que
-les courans et la dérive nous ont portés plus près
-que nous ne croyions de l'Amérique.</p>
-
-<p>Les 4 et 5, le vent fut violent et variable.
-Nous vîmes un fouquet, oiseau gris et noir, des
-frégates et des fous qui plongeaient pour attraper
-du poisson.</p>
-
-<p>Les 6 et 7, bon frais et belle mer. La nuit
-dernière nous eûmes des grains violens. Nous
-vîmes des frégates prenant, le soir, leur route
-au nord-est.</p>
-
-<p>Du 8 et du 9. Hier, le vent fut très-violent,
-la mer grosse. On amena les perroquets et les
-petites voiles. On prit un ris dans les huniers. Ce
-matin, pendant le déjeuner, nous fûmes chargés
-d'un grain très-violent avec toutes les voiles dehors.
-Le vaisseau se coucha et l'eau entra dans
-les sabords. Vers le soir, le temps se calma, ce
-qui arrive d'ordinaire lorsque le soleil se trouve
-dans la partie opposée au vent. Nous vîmes une
-quantité considérable de goëlettes blanches et de
-fouquets, signes du voisinage de la terre, d'où
-viennent ces orages.</p>
-
-<p>Les 10, 11 et 12, bon frais et belle mer. Vu
-des fouquets ou taille-vents, des goëlettes et des
-bonites.</p>
-
-<p>Le 13, il fit calme. On calfeutra la chaloupe.
-A neuf heures du soir, étant en conversation avec
-le capitaine dans la galerie, je vis tout l'horizon
-éclairé d'un feu très-lumineux, courant de l'est
-au nord, et répandant des étincelles rouges. Pendant
-le jour, les nuages étaient arrêtés, et représentaient
-une terre du côté du sud.</p>
-
-<p>Le 14, nous eûmes des grains violens et un
-peu de tonnerre. Ici finissent communément les
-vents de sud-est, qui, quelquefois, vont jusqu'au
-28<sup>e</sup> degré de latitude. Nous attendons les vents
-d'ouest, avec lesquels on double le cap de Bonne-Espérance.</p>
-
-<p>Nous vîmes des fauchets ou taille-vents.</p>
-
-<p>Les 15 et 16, grosse mer et grains pluvieux.
-Nous vîmes les mêmes oiseaux.</p>
-
-<p>Les 17, 18 et 19, le temps fut beau, quoique
-mêlé de brume. Nous distinguions une lame venant
-de l'ouest, qui présage ordinairement que
-le vent doit en venir. Nous vîmes, hier au soir,
-un second météore lumineux, et, dans l'après-midi,
-une baleine au sud-ouest, à une lieue et
-demie. On prétendit, le matin, avoir vu un
-oiseau de mer appelé mouton-du-Cap. Cet oiseau
-se trouve dans les parages du cap de Bonne-Espérance.</p>
-
-<p>Les 20 et 21, temps pluvieux, vent variable.
-L'air est froid. Nous vîmes une baleine à portée
-de pistolet. On prétendit avoir vu des damiers,
-oiseaux voisins du Cap. Nous vîmes des taille-vents.</p>
-
-<p>Les 22 et 23, vent froid et violent. Grosse
-mer. Le vent déchira les huniers lorsqu'on y
-voulait prendre des ris. On en mit de neufs, ce
-qui nous tint plus de trois heures sous nos grandes
-voiles. Je vis distinctement des damiers et quantité
-de taille-mers.</p>
-
-<p>Le 24, nous vîmes une envergure, autre
-oiseau marin. Grosse mer, bourrasques fréquentes
-mêlées de pluie. On prétend que ces orages
-viennent du voisinage de l'île de Tristan-da-Cunha.</p>
-
-<p>Le 25, je vis un mouton-du-Cap. Les vents
-tournèrent à l'ouest, mais furent toujours orageux.</p>
-
-<p>Le 26, vent violent. Vers le soir, un grain
-nous surprit avec toutes nos voiles dehors. Le
-vaisseau ne put arriver, il vint au vent et fut
-coiffé. Vous ne sauriez imaginer notre désordre.
-Enfin, on man&oelig;uvra si heureusement, qu'on
-échappa de ce danger, où il pouvait nous en
-coûter, au moins, nos mâts. Nous vîmes les
-mêmes oiseaux. Nos pauvres matelots sont bien
-fatigués : après un orage, on ne leur donne aucun
-rafraîchissement.</p>
-
-<p>Les 27 et 28, les vents furent variables et
-froids. La carène du vaisseau est couverte d'une
-herbe verte, qui n'a gardé sa couleur que du
-côté exposé au soleil.</p>
-
-<p>Les 29 et 30, temps frais mêlé de grains
-violens. Nous prîmes des ris dans les huniers.</p>
-
-<p>Nous vîmes les mêmes oiseaux, des alcyons
-et des marsouins. Ils étaient petits, marbrés de
-brun sur le dos, et de blanc sous le ventre.</p>
-
-<p>Le 31, les vents tournèrent à l'ouest. On s'estime
-à deux cents lieues du Cap, et par notre
-point à trois cents. Nous vîmes les mêmes oiseaux.</p>
-
-
-<h3>OBSERVATIONS SUR LE CIEL, LES VENTS ET LES OISEAUX.</h3>
-
-<p>Les étoiles m'ont paru plus lumineuses dans la
-partie australe que dans la partie septentrionale.
-On distingue, outre la croix-du-sud, les magellans,
-qui sont deux nuages blancs, formés d'un
-amas de petites étoiles. On aperçoit, à côté, deux
-espaces plus sombres qu'aucune des autres parties
-du ciel.</p>
-
-<p>Le crépuscule diminue en approchant de la
-Ligne, en sorte que la nuit est presque entièrement
-séparée du jour. On explique assez bien
-comment le crépuscule augmente avec la réfraction
-des rayons vers les pôles. Dans ces régions,
-à peine habitées, la lumière est mêlée avec les ténèbres,
-surtout dans les aurores boréales, qui
-sont d'autant plus grandes, que le soleil est moins
-élevé sur l'horizon. Quel inconvénient y eût-il
-eu, que la nuit, entre les deux tropiques, eût
-eu aussi quelque portion du jour? La nuit semble
-faite pour les noirs de l'Afrique, qui attendent
-la fin de leurs jours brûlans pour danser et se
-réjouir : c'est dans ce temps que les bêtes sauvages
-de ces contrées viennent se rafraîchir dans
-les rivières, et que les tortues montent au rivage
-pour y faire leur ponte. Ne serait-ce point que
-les rayons du soleil, quoique réfractés, donnent
-une chaleur sensible? Ainsi de longs crépuscules
-eussent rendu la zone torride inhabitable. Au
-reste les nuits, dans ces climats, sont plus belles
-que les jours. La lune dissipe, à son lever, les
-vapeurs dont le ciel est couvert. J'ai réitéré tant
-de fois cette observation, que je me range en
-cela de l'avis des marins, qui disent que <i>la lune
-mange les nuages</i>. D'ailleurs, peut-on rejeter
-l'influence de la lune sur notre atmosphère,
-lorsqu'on lui en suppose une si grande sur l'Océan?</p>
-
-<p>En deçà de la Ligne, on trouve les vents du
-nord-est ou alizés, et au-delà les vents de sud-est
-ou généraux. Ces vents paraissent produits par
-l'air dilaté par le soleil, et réfléchi par les pôles.
-Les vents de sud-est s'étendent plus loin que les
-vents de nord-est, comme vous le pourrez voir
-dans le journal des vents. On les trouve ordinairement
-aux 3<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> degrés de latitude nord. Aussi
-le pôle sud est-il plus froid que le pôle nord ;
-ce qui vient, peut-être, de ce que le soleil est
-plus long-temps dans la partie septentrionale. Les
-navigateurs qui ont tâché d'aborder aux Terres
-australes, ont découvert des glaces au 45<sup>e</sup> degré
-sud.</p>
-
-<p>Ces vents portent continuellement en Amérique
-les vapeurs que le soleil élève sur la mer Atlantique.
-Celles de la mer du Sud servent à féconder
-une partie de l'Asie et de l'Afrique. En général,
-les vents sont plus forts le jour que la nuit.</p>
-
-<p>Sans les nuages, il n'y aurait point de rivières ;
-mais ils ne servent pas moins à la magnificence
-du ciel qu'à la fécondité de la terre.</p>
-
-<p>J'ai admiré souvent le lever et le coucher du
-soleil. C'est un spectacle qu'il n'est pas moins
-difficile de décrire que de peindre. Figurez-vous,
-à l'horizon, une belle couleur orange qui se
-nuance de vert, et vient se perdre au zénith dans
-une teinte lilas, tandis que le reste du ciel est
-d'un magnifique azur. Les nuages, qui flottent
-çà et là, sont d'un beau gris de perle. Quelquefois
-ils se disposent en longues bandes cramoisies,
-de couleur ponceau et écarlate ; toutes ces teintes
-sont vives, tranchées, et relevées de franges
-d'or.</p>
-
-<p>Un soir les nuages se disposèrent vers l'occident,
-sous la forme d'un vaste réseau, semblable
-à de la soie blanche. Lorsque le soleil vint à
-passer derrière, chaque maille du réseau parut
-relevée d'un filet d'or. L'or se changea ensuite en
-couleur de feu et en ponceau, et le fond du ciel
-se colora de teintes légères, de pourpre, de vert
-et de bleu céleste.</p>
-
-<p>Souvent il se forme au ciel des paysages d'une
-variété singulière, où se rencontrent les formes
-les plus bizarres. On y voit des promontoires,
-des rochers escarpés, des tours, des hameaux.
-La lumière y fait succéder toutes les couleurs du
-prisme. C'est peut-être à la richesse de ces couleurs
-qu'il faut attribuer la beauté des oiseaux de
-l'Inde et des coquillages de ces mers. Mais, pourquoi
-les oiseaux marins de ces contrées ne sont-ils
-pas plus beaux que les nôtres? Je réserverai
-l'examen de ce problème à quelqu'autre article.
-Je vais vous décrire ceux que j'ai vus voler autour
-du vaisseau, avec les noms que leur donnent
-les gens de mer. Vous jugez bien que cette
-description ne peut guère être juste.</p>
-
-<p>En partant de France, nous vîmes plusieurs
-espèces d'oiseaux, que les marins confondent
-sous le nom général de mauves et de goëlands.</p>
-
-<p>L'oiseau le plus commun, et que nous avons
-rencontré dans tous les parages, est une espèce
-d'hirondelle ou d'alcyon, que les Anglais nomment
-<i>l'oiseau de la tempête</i>. Il est d'un brun
-noirâtre, vole à fleur d'eau, et suit, dans les gros
-temps, le sillage du vaisseau. Il y a apparence
-qu'il est déterminé à suivre alors les navires, afin
-de trouver un abri contre la violence du vent.
-C'est par la même raison qu'il vole entre les lames
-en rasant l'eau.</p>
-
-<p>A la hauteur du cap Finistère, nous vîmes des
-manches-de-velours, dont les ailes sont bordées
-de noir ; ils sont de la grosseur d'un canard, et
-volent à la surface de la mer en battant des ailes ;
-ils ne s'éloignent guère de terre, où ils se retirent
-tous les soirs.</p>
-
-<p>Nous vîmes les premières frégates par les deux
-degrés et demi de latitude nord. On présuma
-qu'elles venaient de l'île de l'Ascension, située
-par les huit degrés de latitude sud. Elles ressemblent,
-pour la forme et la grosseur, à la cigogne ;
-elles sont noires et blanches ; elles ont des
-ailes très-étendues, de longues jambes et un long
-cou. Les mâles ont, sous le bec, une peau enflée,
-ronde comme une boule, et rouge comme
-l'écarlate. C'est le plus léger de tous les oiseaux
-marins ; jamais il ne se repose sur l'eau. On en
-rencontre à plus de trois cents lieues de terre, où
-on assure qu'elles vont reposer tous les soirs.
-Elles s'élèvent fort haut. J'en ai vu souvent tourner
-autour du vaisseau, s'éloigner à perte de vue,
-et se rapprocher dans l'espace de quelques secondes.</p>
-
-<p>Le fou est un peu plus gros, mais plus raccourci ;
-il est blanc mêlé de gris ; il pêche le poisson
-en plongeant. La pointe de son bec est recourbée,
-et les côtés en sont bordés de petites pointes
-qui lui aident à saisir sa proie. La frégate lui
-fait la guerre. Celui-là a de meilleurs instrumens ;
-mais celle-ci plus de légèreté et de finesse. Lorsque
-le fou a rempli son jabot de poisson, elle
-l'attaque et lui fait rendre sa pêche, qu'elle reçoit
-en l'air.</p>
-
-<p>Nous vîmes le premier fou vers le treizième degré
-de latitude sud.</p>
-
-<p>A peu près à cette hauteur, nous aperçûmes,
-pour la première fois, l'oiseau que les marins appellent
-fauchet, fouquet, taille-vent, taille-mer
-ou cordonnier. C'est un oiseau qui, dans son
-vol, semble faucher la surface de l'eau.</p>
-
-<p>Les goëlettes, que l'on trouve en grandes troupes,
-dénotent les hauts-fonds et le voisinage
-des côtes : elles sont blanches, et de loin ressemblent,
-pour le vol et la forme, à des pigeons.</p>
-
-<p>L'envergure est un oiseau un peu plus gros que
-les fauchets, de la taille d'un fort canard ; il est
-blanc sous le ventre, d'un gris brun sur les ailes
-et le dos : il tire son nom de la grande étendue
-de ses ailes ou de son envergure.</p>
-
-<p>Les damiers ne se trouvent qu'aux approches
-du cap de Bonne-Espérance ; ils sont gros comme
-des pigeons, ont la tête et la queue noires, le
-ventre blanc, le dos et les ailes marqués régulièrement
-de noir et de blanc comme les cases d'un
-jeu de dames.</p>
-
-<p>Après les damiers, nous vîmes le mouton-du-Cap.
-C'est un oiseau plus gros qu'une oie, au
-bec couleur de chair, aux ailes très-étendues,
-mêlées de gris et de blanc. On ne le trouve guère
-qu'à la latitude du cap de Bonne-Espérance. J'ai
-vu tous ces oiseaux se reposer sur l'eau, excepté
-la frégate et l'envergure. Leur vue peut servir à
-indiquer les parages où l'on se trouve, lorsqu'on
-a été plusieurs jours sans prendre hauteur, ou
-lorsque les courans ont fait dériver en longitude.
-Il serait à souhaiter que les marins expérimentés
-donnassent là-dessus leurs observations. Il y a des
-espèces qui ne s'éloignent point de terre, où elles
-vont reposer tous les soirs. Des goëlettes blanches,
-vues en pleine mer, désigneraient quelque
-terre ou récif inconnu, dans le voisinage ; mais
-les manches-de-velours en seraient une preuve
-infaillible.</p>
-
-<p>Il y a aussi quelques espèces de glaïeuls, ou
-algues flottantes, auxquelles on doit faire attention.
-Ces différens indices peuvent suppléer au
-moyen qui nous manque de déterminer les longitudes.
-On observe la variation matin et soir ;
-mais ce moyen n'est point sûr. On ne voit pas tous
-les jours le soleil se lever et se coucher. D'ailleurs
-la variation, qui est, comme vous savez, la déclinaison
-de l'aiguille, varie d'une année à l'autre
-sous le même méridien. La propriété qu'elle a de
-s'incliner vers la terre par sa partie aimantée,
-pourrait être d'une plus grande utilité. C'est ce
-que l'expérience fera connaître.</p>
-
-
-<h3>JUIN, 1768.</h3>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup>, les vents d'ouest s'étant enfin déclarés,
-nous nous flattâmes de doubler bientôt
-le Cap.</p>
-
-<p>Le 2, on prit des précautions pour ce passage.
-On amena les vergues de perroquet et la corne
-d'artimon. On mit de nouveaux cordages à la
-roue du gouvernail ; quelques-uns furent ajoutés
-aux haubans pour assurer les mâts. On mit quatre
-grandes voiles neuves. On lia fortement les chaloupes
-et tout ce qui pouvait prendre quelque
-mouvement sur le vaisseau. On attacha deux
-haches à l'arrière, en cas qu'il fallût couper le
-mât d'artimon. Le vent fut très-frais. Nous vîmes
-quelques oiseaux, mais les frégates avaient disparu.</p>
-
-<p>Des 3, 4 et 5. Tous ces jours, le vent fut
-très-frais, excepté hier matin où il calma un peu.
-On vit tous ces jours-ci une quantité prodigieuse
-de goëlettes, de moutons et de damiers. Nous
-vîmes du goêmon du Cap. Il ressemble à ces
-longues trompes de bergers. Les matelots font,
-de ses tiges creuses, des espèces de trompettes.
-La mer était couverte de brume, autre indice du
-voisinage du Cap. Les maladies augmentent.
-Nous avons quinze scorbutiques hors de service.</p>
-
-<p>Le 6, le vent était très-frais. Nous vîmes beaucoup
-de moutons et peu de goëlettes.</p>
-
-<p>Le 7, à midi, un oiseau de la grosseur d'une
-oie, aux ailes courtes, d'une couleur tannée et
-brune, à la tête de la forme d'une poule, à la
-queue courte et formant le trèfle, a plané long-temps
-au-dessus de nos mâts. Par tous les points
-nous devrions trouver ici le Cap. Vu les mêmes
-oiseaux.</p>
-
-<p>Le 8, vent violent suivi de calme.</p>
-
-<p>Le 9, les maladies et l'ennui augmentent sur
-le vaisseau. On jeta à la mer un contre-maître
-mort scorbutique.</p>
-
-<p>Les 10 et 11, calme mêlé de coups de vent,
-grosse mer. C'est un indice des approches du
-banc des Aiguilles. Vu un vaisseau sous le vent,
-faisant route au nord-ouest. Vu les mêmes oiseaux.</p>
-
-<p>Le 12, comme la mer paraissait verdâtre, on
-sonda, mais sans trouver fond. Vent très-frais
-et grosse mer. Nos inquiétudes augmentent sur
-notre distance du Cap.</p>
-
-<p>Le 13, enfin on trouva la sonde à quatre-vingt-quinze
-brasses : fond vaseux et verdâtre. Ce fut
-une grande joie. Cette profondeur nous prouva
-que nous étions dérivés à l'ouest. Vu deux vaisseaux,
-l'un de l'arrière, l'autre par notre bossoir
-de tribord. La sonde assura notre position, mais
-nous a fait connaître que nous errions de plus de
-deux cents lieues par nos journaux.</p>
-
-<p>Le 14, on sonda encore, et nous trouvâmes, à
-quatre-vingts brasses, un fond de sable et de
-vase verte. Il fit calme. Vu les mêmes vaisseaux
-et les mêmes oiseaux.</p>
-
-<p>Le 15, vent frais. Le vaisseau de l'arrière mit
-pavillon anglais, et nous dépassa bientôt d'une
-lieue et demie sous le vent. Celui de l'avant mit
-pavillon français, et comme il était sous le vent,
-il cargua ses basses voiles pour nous joindre en
-tenant le plus près. Notre capitaine ne jugea pas
-à propos d'arriver. Nous reconnûmes ce vaisseau
-pour <i>la Digue</i>, flûte du roi, partie un mois
-avant nous. Vers le soir, elle appareilla toutes
-ses voiles, et se mit dans nos eaux.</p>
-
-<p>Le 16, nous vîmes <i>la Digue</i> deux lieues de
-l'avant, qui, à son tour, refusa de nous parler.
-Il y a apparence qu'elle a relâché au Cap. Les
-oiseaux deviennent rares ; bon vent, belle mer.</p>
-
-<p>Le 17, il fit calme. On vit des souffleurs et des
-dorades. La lune se coucha à huit heures, elle
-était fort rouge. Le 18, au matin, nous essuyâmes
-un coup de vent de l'arrière, qui nous obligea
-de rester jusqu'à onze heures du soir sous la
-misaine. Il s'élevait de l'extrémité des flots une
-poudre blanche comme la poussière que le vent
-balaye sur les chemins. A sept heures du soir,
-nous reçûmes un coup de mer par les fenêtres de
-la grande chambre. A huit heures, il tomba de
-la grêle. Le temps s'est mis au beau vers minuit.
-On ne voit plus que quelques damiers et taille-vents.</p>
-
-<p>Les 19, 20 et 21 : bon frais ; grosse mer. Un
-poisson-volant de plus d'un pied de long, sauta
-à bord.</p>
-
-<p>Le 22, vent très-frais et mer houleuse. Les
-anciens prétendaient, à tort, que les temps des
-solstices étaient des temps de calme. J'ai lu, cet
-après-midi, un article du voyageur Dampier,
-qui observe que lorsque le soleil disparaît vers
-les trois heures après midi, et se cache derrière
-une bande de nuages fort élevés et fort épais,
-c'est signe d'une grande tempête. En montant
-sur le pont, je vis au ciel tous les signes décrits
-par Dampier.</p>
-
-<p>Le 23, à minuit et demi, un coup de mer affreux
-enfonça quatre fenêtres des cinq de la
-grande chambre, quoique leurs volets fussent
-fermés par des croix de Saint-André. Le vaisseau
-fit un mouvement de l'arrière, comme s'il s'acculait.
-Au bruit, j'ouvris ma chambre, qui, dans
-l'instant, fut pleine d'eau et de meubles qui flottaient.
-L'eau sortait par la porte de la grande
-chambre comme par l'écluse d'un moulin ; il en
-était entré plus de trente barriques. On appela
-les charpentiers, on apporta de la lumière, et on
-se hâta de clouer d'autres sabords aux fenêtres.
-Nous fuyions alors sous la misaine ; le vent et la
-mer étaient épouvantables.</p>
-
-<p>A peine ce désordre venait d'être réparé, qu'un
-grand caisson qui servait de table, plein de sel
-et de bouteilles de vin de Champagne, rompit
-ses attaches. Le roulis du vaisseau le faisait aller
-et venir comme un dé. Ce coffre énorme pesait
-plusieurs milliers, et menaçait de nous écraser
-dans nos chambres. Enfin il s'entr'ouvrit, et les
-bouteilles qui en sortaient, roulaient et se brisaient
-avec un désordre inexprimable. Les charpentiers
-revinrent une seconde fois, et le remirent
-en place après bien du travail.</p>
-
-<p>Comme le roulis m'empêchait de dormir, je
-m'étais jeté sur mon lit en bottes et en robe de
-chambre : mon chien paraissait saisi d'un effroi
-extraordinaire. Pendant que je m'amusais à calmer
-cet animal, je vis un éclair par un faux jour
-de mon sabord, et j'entendis le bruit du tonnerre.
-Il pouvait être trois heures et demie. Un
-instant après, un second coup de tonnerre éclata,
-et mon chien se mit à tressaillir et à hurler.
-Enfin un troisième éclair, suivi d'un troisième
-coup, succéda presque aussitôt, et j'entendis
-crier sous le gaillard que quelque vaisseau se
-trouvait en danger ; en effet, ce bruit fut semblable
-à un coup de canon tiré près de nous, il
-ne roula point. Comme je sentais une forte odeur
-de soufre, je montai sur le pont, où j'éprouvai
-d'abord un froid très-vif. Il y régnait un grand
-silence, et la nuit était si obscure que je ne pouvais
-rien distinguer. Cependant ayant entrevu
-quelqu'un près de moi, je lui demandai ce qu'il
-y avait de nouveau. On me répondit : «&nbsp;On vient
-de porter l'officier de quart dans sa chambre ; il
-est évanoui, ainsi que le premier pilote. Le tonnerre
-est tombé sur le vaisseau, et notre grand
-mât est brisé.&nbsp;» Je distinguai, en effet, la vergue
-du grand hunier tombée sur les barres de la
-grande hune. Il ne paraissait, au-dessus, ni mât
-ni man&oelig;uvre. Tout l'équipage était retiré dans
-la chambre du conseil.</p>
-
-<p>On fit une ronde sous le gaillard. Le tonnerre
-avait descendu jusque-là le long du mât. Une
-femme qui venait d'accoucher, avait vu un globe
-de feu au pied de son lit. Cependant on ne trouva
-aucune trace d'incendie ; tout le monde attendit,
-avec impatience, la fin de la nuit.</p>
-
-<p>Au point du jour, je remontai sur le pont. On
-voyait au ciel quelques nuages blancs, d'autres
-cuivrés. Le vent venait de l'ouest, où l'horizon
-paraissait d'un rouge ardent, comme si le soleil
-eût voulu se lever dans cette partie ; le côté de
-l'est était tout noir. La mer formait des lames
-monstrueuses, semblables à des montagnes pointues
-formées de plusieurs étages de collines. De
-leur sommet s'élevaient de grands jets d'écume
-qui se coloraient de la couleur de l'arc-en-ciel.
-Elles étaient si élevées, que du gaillard d'arrière
-elles nous paraissaient plus hautes que les
-hunes. Le vent faisait tant de bruit dans les cordages,
-qu'il était impossible de s'entendre. Nous
-fuyons vent arrière sous la misaine. Un tronçon du
-mât de hune pendait au bout du grand mât, qui
-était éclaté en huit endroits jusqu'au niveau du
-gaillard ; cinq des cercles de fer dont il était lié,
-étaient fondus ; les passavans étaient couverts
-des débris des mâts de hune et de perroquet. Au
-lever du soleil, le vent redoubla avec une fureur
-inexprimable : notre vaisseau ne pouvant plus
-obéir à son gouvernail, vint en travers. Alors la
-misaine ayant fasié, son écoute rompit ; ses secousses
-étaient si violentes, qu'on crut qu'elle
-amènerait le mât à bas. Dans l'instant, le gaillard
-d'avant se trouva comme engagé ; les vagues brisaient
-sur le bossoir de bâbord, en sorte qu'on
-n'apercevait plus le beaupré. Des nuages d'écume
-nous inondaient jusque sous la dunette. Le navire
-ne gouvernait plus ; et étant tout-à-fait en
-travers à la lame, à chaque roulis il prenait l'eau
-sous le vent jusqu'au pied du grand mât, et se
-relevait avec la plus grande difficulté.</p>
-
-<p>Dans ce moment de péril, le capitaine cria
-aux timonniers d'arriver ; mais le vaisseau, sans
-mouvement, ne sentait plus sa barre. Il ordonna
-aux matelots de carguer la misaine, que le vent
-emportait par lambeaux ; ces malheureux, effrayés,
-se réfugièrent sous le gaillard d'arrière.
-J'en vis pleurer un, d'autres se jetèrent à genoux
-en priant Dieu. Je m'avançai sur le passavant de
-bâbord en me cramponnant aux man&oelig;uvres ; un
-jacobin, aumônier du vaisseau, me suivit, et le
-sieur Sir-André, passager, vint après. Plusieurs
-gens de l'équipage nous imitèrent, et nous vînmes
-à bout de carguer cette voile, dont plus de
-la moitié était emportée. On voulut border le
-petit foc pour arriver, mais il fut déchiré comme
-une feuille de papier.</p>
-
-<p>Nous restâmes donc à sec, en roulant d'une
-manière effroyable. Une fois ayant lâché les man&oelig;uvres
-où je me retenais, je glissai jusqu'au
-pied du grand mât, où j'eus de l'eau jusqu'aux
-genoux. Enfin, après Dieu, notre salut vint de
-la solidité du vaisseau, et de ce qu'il était à trois
-ponts, sans quoi il se fût engagé. Notre situation
-dura jusqu'au soir, que la tempête s'apaisa.
-Une partie de nos meubles fut bouleversée et
-brisée ; plus d'une fois je me trouvai les pieds
-perpendiculaires sur la cloison de ma chambre.</p>
-
-<p>Tel fut le tribut que nous payâmes au canal de
-Mozambique, dont le passage est plus redouté
-des marins que celui du cap de Bonne-Espérance.
-Les officiers assurèrent qu'ils n'avaient jamais
-vu une aussi grosse mer. Toutes les parties hautes
-du vaisseau en étaient si ébranlées, que, dans
-les jointures des pilastres de la chambre, j'introduisais
-des os entiers de mouton, qui y étaient
-écrasés par le jeu de la charpente.</p>
-
-<p>Le 24, à quatre heures du matin, il fit calme.
-La mer était encore fort grosse. On travailla, tout
-le jour, à amener la grande vergue, et à préparer
-deux jumelles pour fortifier le grand mât. L'effet
-du tonnerre est inexplicable. Le grand mât est
-éclaté en zigzag. Depuis les barres de hune jusqu'à
-cinq pieds au-dessous, du côté de l'avant,
-il y a un éclat ; cinq pieds au-dessous, du côté
-de l'arrière, il y a un autre éclat ; ainsi de suite
-jusqu'au niveau du gaillard. Il y a alternativement
-un espace brisé et un plein, de manière
-que le plein d'un côté, répond au brisé de l'autre.
-Dans ces éclats, je n'ai remarqué aucune
-odeur, ni noirceur : le bois a conservé sa couleur
-naturelle.</p>
-
-<p>Nous vîmes quelques moutons-du-Cap. Le
-gros temps fit périr le reste de nos bestiaux, et
-doubla le nombre de nos malades scorbutiques.</p>
-
-<p>Le 25, on s'occupa à lier et à saisir les deux
-jumelles autour du mât. C'étaient des pièces de
-bois de quarante-cinq pieds de longueur, un peu
-creusées en gouttière pour s'adapter sur la circonférence
-du mât. Chacun mit la main à l'&oelig;uvre,
-à cause de la faiblesse de l'équipage. Une
-baleine passa près de nous à portée de pistolet ;
-elle n'était guère plus longue que la chaloupe.</p>
-
-<p>Le 26, petit temps. On chanta le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>,
-suivant l'usage, pour remercier Dieu d'avoir
-passé le Cap et le canal de Mozambique. On s'occupa,
-tout le jour, à réparer le grand mât.</p>
-
-<p>Le 27, nous vînmes à bout de lui faire porter
-sa grande voile. On jeta à la mer un homme
-mort du scorbut. On compte vingt et un malades
-hors de service.</p>
-
-<p>Le 28, le beau temps continua. Nous vîmes
-quelques fauchets ; les damiers et les moutons-du-Cap
-ont disparu.</p>
-
-<p>Le 29, un enfant, né depuis huit jours, mourut
-scorbutique. On compte aujourd'hui vingt-huit
-matelots sur les cadres. On a pris, pour
-faire le quart, tous les domestiques du vaisseau,
-et les passagers qui ne sont pas de la grande
-chambre.</p>
-
-<p>Vers le soir, nous vîmes des marsouins.</p>
-
-<p>Le 30, l'inquiétude augmente par la triste
-situation de l'équipage.</p>
-
-<p>Nous avons trouvé ici la fin des vents d'ouest.
-Nous tenons une haute latitude, afin de profiter
-des vents de sud-est, qui sont constans dans
-cette partie. Nous tâchons d'arriver au vent de
-l'île Rodrigue, afin d'atteindre plus sûrement
-l'Ile-de-France.</p>
-
-
-<h3>OBSERVATIONS QUI PEUVENT ÊTRE UTILES A LA POLICE
-DES VAISSEAUX.</h3>
-
-<p>Il m'a paru qu'il n'y avait pas assez de subordination
-parmi les officiers de la Compagnie. Les
-supérieurs craignent le crédit de leurs inférieurs.
-Comme la plupart de ces places s'obtiennent par
-faveur, je ne crois pas que l'autorité puisse être
-établie parmi eux d'une manière raisonnable. Ce
-mal donc me paraît sans remède, en ce qu'il tient
-à nos m&oelig;urs.</p>
-
-<p>Aucun vaisseau ne devrait tenir la mer plus
-de trois mois sans relâcher : ces longues traversées
-coûtent beaucoup d'hommes. Les matelots
-n'ont point assez d'eau dans les chaleurs ; souvent
-ils sont réduits à une demi-pinte par jour.
-Ne serait-il pas possible de diviser l'endroit du
-vaisseau où se place le lest, en citernes de plomb
-remplies d'eau douce? Peut-être trouverait-on un
-mastic ou cire dont on enduirait les barriques,
-ce qui préserverait l'eau de corruption : elle est
-souvent d'une infection insupportable, et remplie
-de vers.</p>
-
-<p>Quant à la machine à dessaler l'eau de mer,
-les marins la croient peu salutaire. D'ailleurs, il
-faut embarquer beaucoup de charbon de terre,
-qui tient beaucoup de place, qui est sujet à s'enflammer
-de lui-même ; et on a l'inconvénient dangereux
-d'entretenir un fourneau allumé nuit et
-jour.</p>
-
-<p>Les matelots sont très-mal nourris. Leur biscuit
-est plein de vers. Le b&oelig;uf salé, au bout de
-quelque temps, devient une nourriture désagréable
-et malsaine. Ne pourrait-on pas cuire des
-viandes et les conserver dans des graisses? On en
-prépare ainsi pour la chambre, qui se conservent
-autant que le b&oelig;uf salé.</p>
-
-<p>Les matelots, à terre, dans un port, dépensent
-quelquefois en une semaine ce qu'ils ont
-gagné dans un an. Ne pourrait-on pas avancer à
-chacun d'eux les habillemens convenables, et les
-obliger de les conserver par des revues fréquentes
-faites par l'écrivain et l'officier de quart? Il y
-a beaucoup d'autres réglemens de propreté sur
-lesquels les officiers devraient veiller. La plupart
-de ces malheureux ont besoin d'être toujours en
-tutelle.</p>
-
-<p>J'ai observé que le bois se pourrit toujours
-dans l'eau à sa ligne de flottaison. On peut faire
-cette observation sur les pieux qui sont dans les
-rivières, et sur tous les bois exposés à être alternativement
-mouillés et séchés. C'est là que se
-nichent les vers et que germent la plupart des
-herbes aquatiques. Cet endroit est si favorable à
-la végétation, que les filets verts, dont notre
-vaisseau est entouré, se sont attachés seulement
-aux anneaux de fer des chaînes du gouvernail,
-qui sont à fleur d'eau, sans qu'il y en ait au-dessus
-ni au-dessous. Je crois qu'il serait utile
-de border de feuilles de cuivre toute la circonférence
-des vaisseaux sur une largeur de trois
-pieds. Quant aux pointes de fer et de cuivre qui
-terminent les mâts et les vergues, l'expérience
-prouve qu'elles attirent le tonnerre.</p>
-
-
-<h3>JUILLET, 1768.</h3>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup>, les vents furent favorables. Nous vîmes
-encore des damiers et des fauchets. Le scorbut
-fait des ravages affreux. On compte trente-six
-malades hors de service.</p>
-
-<p>Le 2, bon frais, belle mer.</p>
-
-<p>Le 3, beau temps, la mer un peu grosse. On
-voit encore des damiers. Ce soir, un charpentier
-mourut du scorbut. On compte aujourd'hui
-quarante scorbutiques. Ce mal fait des progrès à
-vue d'&oelig;il. On l'attribue aux exhalaisons qui sortent
-de la cale remplie de mâts qui ont long-temps
-séjourné dans la vase.</p>
-
-<p>Le 4, le temps fut beau ; nous vîmes quantité
-de damiers.</p>
-
-<p>Le 5, on vit les mêmes oiseaux et une baleine
-qu'on crut avoir été harponnée, par des plaies
-d'un rouge vif qu'on apercevait sur sa peau. Vu
-des damiers. Petit temps, mais favorable.</p>
-
-<p>Les 6 et 7, le scorbut nous gagne tous. Nous
-avons quarante-cinq hommes sur les cadres : le
-reste de l'équipage est très-affaibli.</p>
-
-<p>Le 8, on vit quelques taille-vents. Nous eûmes
-beau ciel et belle mer. Tout le monde est d'une
-tristesse mortelle.</p>
-
-<p>Le 9, un matelot, du nombre de ceux qui font
-le quart, est mort subitement. Nous avons tous,
-aujourd'hui, éprouvé des faiblesses ; quelques-uns,
-des vertiges et des maux de c&oelig;ur. Cependant
-nous sommes à plus de cent lieues, au vent,
-de terre connue. On prétend avoir vu un paille-en-cu.</p>
-
-<p>Le 10, on comptait soixante scorbutiques sur
-les cadres. Hier, on en administra sept.</p>
-
-<p>Je vis un paille-en-cu. C'est un oiseau d'un
-blanc satiné, avec deux belles plumes fort longues
-qui lui servent de queue. On ne voit plus
-d'autres oiseaux marins. On prétend que ceux-ci
-leur font la guerre. La vue de cet oiseau dénote
-le voisinage de la terre. Beau temps.</p>
-
-<p>Le 11, vent favorable. Nous avons, aujourd'hui,
-soixante-dix scorbutiques forcés de garder
-le lit. Si nous restons encore huit jours à la mer,
-nous périssons infailliblement. On a jeté à l'eau
-un jeune homme de dix-sept ans.</p>
-
-<p>Le 12, beau temps, belle mer. Il n'y a plus
-que trois matelots de chaque quart. Les passagers
-et les officiers aident à la man&oelig;uvre. Nous vîmes
-des paille-en-cus.</p>
-
-<p>Le 13, on vit la terre à huit heures et demie
-du matin. Nous sommes si accablés, que cette
-nouvelle n'a réjoui personne. Nous avons quatre-vingts
-hommes sur les cadres. On mit en travers
-pour louvoyer toute la nuit ; car il était impossible
-d'arriver, le même jour, au mouillage.</p>
-
-<p>Le 14, en approchant de terre, beaucoup de
-personnes se trouvèrent mal. Je me sentais un
-dégoût universelle ; je suais abondamment. Nous
-mîmes notre pavillon en berne, et nous tirâmes
-par intervalles des coups de canon, pour appeler
-du secours ; mais le pilote seul vint à bord. Il
-nous parla des troubles entre les chefs de l'île,
-dont il imaginait que nous étions fort occupés ;
-d'un autre côté, plusieurs d'entre nous croyaient
-que les querelles et les misères de notre vaisseau
-intéresseraient beaucoup les habitans.</p>
-
-<p>Nous laissâmes d'abord à droite l'île Ronde et
-l'île aux Serpens, deux îlots inhabités ; ensuite
-nous passâmes à une petite portée de canon du
-Coin de Mire, autre îlot que nous laissâmes à
-gauche. Nous prîmes un peu du large en approchant
-de l'Ile-de-France, à cause des bas-fonds
-de la Pointe aux canonniers. Nous entrâmes, à
-une heure et demie d'après midi, dans le port.
-Deux heures après, je mis pied à terre, en remerciant
-Dieu de m'avoir délivré des dangers et
-de l'ennui d'une si triste navigation.</p>
-
-<p>Nous avons tenu la mer, sans relâcher, quatre
-mois et douze jours. Suivant mon journal, nous
-avons fait environ trois mille huit cents lieues
-marines, ou quatre mille sept cents lieues communes.
-Nous avons perdu onze personnes, y
-compris les trois hommes enlevés d'un coup de
-mer, et un malade qui mourut en débarquant.</p>
-
-
-<h3>OBSERVATIONS SUR LE SCORBUT.</h3>
-
-<p>Le scorbut est occasionné par la mauvaise qualité
-de l'air et des alimens. Les officiers, qui sont
-mieux nourris et mieux logés que les matelots,
-sont les derniers attaqués de cette maladie qui
-s'étend jusqu'aux animaux. Mon chien en fut
-très-incommodé. Il n'y a point d'autre remède
-que l'air de la terre et l'usage des végétaux frais.
-Il y a quelques palliatifs qui peuvent modérer le
-progrès de ce mal, comme l'usage du riz, des
-liqueurs acides, du café, et l'abstinence de tout
-ce qui est salé. On attribue de grandes vertus à
-l'usage de la tortue : mais c'est un préjugé,
-comme tant d'autres que les marins adoptent si
-légèrement. Au cap de Bonne-Espérance, où il
-il n'y a point de tortues, les scorbutiques guérissent
-au moins aussi promptement que dans l'hôpital de
-l'Ile-de-France, où on les traite avec les bouillons
-de cet animal. A notre arrivée, presque tout le
-monde fit usage de ce remède ; je ne m'en servis
-point, parce que je n'en avais pas à ma disposition ;
-je fus le premier guéri : je n'avais usé
-que des végétaux frais.</p>
-
-<p>Le scorbut commence par une lassitude universelle :
-on désire le repos ; l'esprit est chagrin ;
-on est dégoûté de tout ; on souffre le jour ; on
-ne sent de soulagement que la nuit ; il se manifeste
-ensuite par des taches rouges aux jambes et
-à la poitrine, et par des ulcères sanglans aux
-gencives. Souvent il n'y a point de symptômes
-extérieurs ; mais s'il survient la plus légère blessure,
-elle devient incurable, tant qu'on est sur
-mer, et elle fait des progrès très-rapides. J'avais
-eu une légère blessure au bout du doigt ; en trois
-semaines, la plaie l'avait dépouillé tout entier,
-et s'étendait déjà sur la main, malgré tous les
-remèdes qu'on y put faire. Quelques jours après
-mon arrivée, elle se guérit d'elle-même. Avant
-de débarquer les malades, on eut soin de les laisser
-un jour entier dans le vaisseau, respirer peu
-à peu l'air de la terre. Malgré ces précautions,
-il en coûta la vie à un homme qui ne put supporter
-cette révolution.</p>
-
-<p>Je ne saurais vous dépeindre le triste état dans
-lequel nous sommes arrivés. Figurez-vous ce
-grand mât foudroyé, ce vaisseau avec son pavillon
-en berne, tirant du canon toutes les minutes,
-quelques matelots semblables à des spectres
-assis sur le pont, nos écoutilles ouvertes d'où
-s'exhalait une vapeur infecte, les entreponts
-pleins de mourans, les gaillards couverts de malades
-qu'on exposait au soleil, et qui mouraient
-en nous parlant. Je n'oublierai jamais un jeune
-homme de dix-huit ans à qui j'avais promis la
-veille un peu de limonade. Je le cherchais sur le
-pont parmi les autres ; on me le montra sur la
-planche ; il était mort pendant la nuit.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch5">LETTRE V.<br />
-<span class="small">OBSERVATIONS NAUTIQUES.</span></h2>
-
-
-<p>Avant d'entrer dans aucun détail sur l'Ile-de-France,
-je joindrai à mon journal les observations
-des marins les plus expérimentés sur la
-route que nous venons de faire.</p>
-
-<p>Quelque réguliers que soient les vents alizés et
-généraux, ils sont sujets à varier le long des côtes
-et aux environs des îles.</p>
-
-<p>Il s'élève une brise ou vent de terre, presque
-toutes les nuits, le long des grands continens.
-L'action de ce vent opposé au vent du large
-amasse les nuages sous la forme d'une longue
-bande fixe, que les vaisseaux qui abordent aperçoivent
-presque toujours avant la terre.</p>
-
-<p>Les attérages sont bien souvent orageux, surtout
-dans le voisinage des îles. Les vents y varient
-aussi. Aux Canaries, les vents du sud et
-du sud-ouest soufflent quelquefois huit jours de
-suite.</p>
-
-<p>On trouve les vents alizés vers le 28<sup>e</sup> degré de
-latitude nord ; mais on les perd souvent long-temps
-avant d'être à la Ligne. Il résulte des observations
-d'un habile marin, qui a comparé
-plus de deux cent cinquante journaux de navigation,
-que les vents alizés cessent,</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td>En janvier,</td> <td>entre le 6<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> degré de lat. nord.</td></tr>
-<tr><td>En février,</td> <td>entre le 5<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> degré.</td></tr>
-<tr><td>En mars et avril,</td> <td>entre le 5<sup>e</sup> et 2<sup>e</sup> degré.</td></tr>
-<tr><td>En mai,</td> <td>entre le 6<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> degré.</td></tr>
-<tr><td>En juin,</td> <td>au 10<sup>e</sup> degré.</td></tr>
-<tr><td>En juillet,</td> <td>au 12<sup>e</sup> degré.</td></tr>
-<tr><td>En août et septembre,</td> <td>entre le 14<sup>e</sup> degré et le 13<sup>e</sup>.</td></tr>
-<tr><td colspan="2">Ils se rapprochent de la Ligne en octobre, novembre et décembre.</td></tr>
-</table>
-<p>Entre les vents alizés et les vents généraux,
-qui sont les alizés de la partie du sud, on trouve
-des vents variables et orageux. Les généraux règnent
-sur une plus grande étendue que les alizés.
-On fixe leurs limites au 28<sup>e</sup> degré de latitude
-sud. Au-delà, les vents sont plus variables
-que dans les mers de l'Europe ; plus on s'élève
-en latitude, plus ils sont violens ; ils soufflent pour
-l'ordinaire du nord au nord-ouest, et du nord-ouest
-à l'ouest-sud-ouest ; quand ils viennent au
-sud, le calme succède.</p>
-
-<p>En approchant du cap de Bonne-Espérance,
-on trouve souvent des vents de sud-est et est-sud-est.
-C'est une maxime générale de se tenir
-toujours au vent du lieu où l'on veut arriver ;
-il faut cependant se garder de tenir le plus près,
-la dérive est trop grande ; il faut tâcher de couper
-la Ligne le plus est que l'on peut, autrement
-on risque de s'affaler sur la côte du Brésil.</p>
-
-<p>Si l'on est forcé de relâcher, on trouvera quelques
-rafraîchissemens aux îles du Cap-Vert ; les
-vivres sont chers au Brésil, et l'air y est malsain.
-On peut pêcher de la tortue à l'île de Tristan-da-Cunha ;
-on y fait de l'eau très-difficilement,
-à cause des arbres qui croissent dans la mer. Le
-cap de Bonne-Espérance est, de toutes les relâches,
-la meilleure. Il est dangereux d'y mouiller
-depuis avril jusqu'en septembre ; cependant l'ancrage
-est sûr à Falsebaye qui n'en est pas loin.
-Si on manquait l'Ile-de-France, on peut relâcher
-à Madagascar, au fort Dauphin, à la baie d'Antongil ;
-mais il y a des maladies épidémiques
-très-dangereuses, et des coups de vent qui durent
-depuis octobre jusqu'en mai.</p>
-
-<p>Si c'est au retour, on a Sainte-Hélène, colonie
-anglaise, et l'Ascension, où l'on ne trouve que
-de la tortue. En temps de guerre, ces deux îles
-sont ordinairement des points de croisière, parce
-que tous les vaisseaux cherchent, à leur retour,
-à les reconnaître pour assurer leur route ; mais
-le Cap est en tout temps le point de réunion de
-tous les vaisseaux.</p>
-
-<p>Les cartes les plus estimées sont celles de
-M. Daprès ; les marins ont aussi beaucoup d'obligation
-au savant et modeste abbé de la Caille :
-mais la géographie est encore bien imparfaite ; la
-longitude des Canaries et celle des îles du Cap-Vert
-est mal déterminée ; entre le Cap-Blanc et
-le Cap-Vert, la carte marque trente-neuf lieues
-d'enfoncement, quoiqu'il y en ait à peine vingt.</p>
-
-<p>On soupçonne un haut-fonds au sud de la Ligne
-par les 20 minutes de latitude, et par les 23
-degrés 10 minutes de longitude occidentale. Le
-vaisseau <i>le Silhouette</i> commandé par M. Pintault,
-et la frégate <i>la Fidèle</i> commandée par
-M. Lehoux, y éprouvèrent, l'un le 5 février
-1764, et l'autre le 3 avril suivant, une forte secousse.</p>
-
-<p>Les courans peuvent jeter dans des erreurs
-dangereuses. Il me semble qu'on ne pourra recueillir
-là-dessus aucune connaissance certaine,
-tant qu'on n'aura aucun moyen sûr d'évaluer la
-dérive d'un vaisseau ; l'angle même qu'il forme
-avec son sillage ne pourrait donner rien d'assuré,
-puisque le vaisseau et sa trace sont emportés par
-le même mouvement. On ne saurait trop admirer
-la hardiesse des premiers navigateurs, qui, sans
-expérience et sans carte, faisaient les mêmes
-voyages. Aujourd'hui, avec plus de connaissances,
-on est moins hardi : la navigation est
-devenue une routine ; on part dans les mêmes
-temps, on passe aux mêmes endroits, on fait les
-mêmes man&oelig;uvres. Il serait à souhaiter que l'on
-risquât quelques vaisseaux pour la sûreté des
-autres.</p>
-
-<p>Il est étrange que nous ne connaissions pas
-encore notre maison ; cependant nous brûlons
-tous, en Europe, de remplir l'univers de notre
-renommée : théologiens, guerriers, gens de lettres,
-artistes, monarques, mettent là leur suprême
-félicité.</p>
-
-<p>Commençons donc par rompre les entraves
-que nous a données la nature. Sans doute nous
-trouverons quelque langue qui puisse être universelle ;
-et quand nous aurons bien établi la communication
-avec tous les peuples de la terre,
-nous leur ferons lire nos histoires, et ils verront
-combien nous sommes heureux.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch6">LETTRE VI.<br />
-<span class="small">ASPECT ET GÉOGRAPHIE DE L'ILE-DE-FRANCE.</span></h2>
-
-
-<p>L'Ile-de-France fut découverte par un Portugais
-de la maison de Mascarenhas, qui la nomma
-l'île Cerné. Ensuite elle fut possédée par les Hollandais,
-qui lui donnèrent le nom de Maurice.
-Ils l'abandonnèrent en 1712, peut-être à cause
-du cap de Bonne-Espérance où ils s'établissaient.
-Les Français, qui occupaient l'île de Bourbon
-qui n'est qu'à quarante lieues de l'Ile-de-France,
-vinrent s'y établir.</p>
-
-<p>Il y a deux ports dans cette île ; l'un au sud-est,
-et l'autre au nord-ouest. Le premier, appelé
-le grand port, est celui où les Hollandais s'étaient
-fixés ; il offre encore quelques restes de leurs
-édifices. On y entre vent arrière, mais on en sort
-difficilement, les vents étant presque toujours au
-sud-est.</p>
-
-<p>Le second s'appelle le petit port ou le Port-Louis.
-On y entre et on en sort de vent largue.
-Sa latitude est de 20 degrés 10 minutes sud, et
-sa longitude du méridien de Paris 55 degrés.
-C'est-là le chef-lieu, situé dans l'endroit le plus
-désagréable de l'île. La ville, appelée aussi le
-camp, et qui ne ressemble guère qu'à un bourg,
-est bâtie au fond du port, à l'ouverture d'un vallon
-qui peut avoir trois quarts de lieue de profondeur
-sur quatre cents toises de large. Ce vallon
-est formé en cul-de-sac par une chaîne de
-hautes montagnes hérissées de rochers sans arbres
-et sans buissons. Les flancs de ces montagnes sont
-couverts pendant six mois de l'année d'une herbe
-brûlée, ce qui rend tout ce paysage noir comme
-une charbonnière. Le couronnement des mornes
-qui forment ce triste vallon, est brisé. La partie
-la plus élevée se trouve à son extrémité, et se
-termine par un rocher isolé qu'on appelle le
-Pouce. Cette partie contient encore quelques arbres :
-il en sort un ruisseau qui traverse la ville,
-et dont l'eau n'est pas bonne à boire.</p>
-
-<p>Quant à la ville ou camp, elle est formée de
-maisons de bois qui n'ont qu'un rez-de-chaussée.
-Chaque maison est isolée, et entourée de palissades.
-Les rues sont assez bien alignées ; mais
-elles ne sont ni pavées, ni plantées d'arbres. Partout,
-le sol est couvert et hérissé de rochers, de
-sorte qu'on ne peut faire un pas sans risquer de
-se casser le cou. Elle n'a ni enceinte ni fortification.
-Il y a seulement sur la gauche, en regardant
-la mer, un mauvais retranchement en pierre
-sèche, qui prend depuis la montagne jusqu'au
-port. De ce même côté est le fort Blanc, qui en
-défend l'entrée ; de l'autre côté, vis-à-vis, est
-une batterie sur l'île aux Tonneliers.</p>
-
-<p>Suivant les mesures de l'abbé de La Caille,
-l'Ile-de-France a 90,668 toises de circuit ; son
-plus grand diamètre a 31,890 toises du nord au
-sud, et 22,124 est et ouest. Sa surface est de
-432,680 arpens, à 100 perches l'arpent, et à
-20 pieds la perche.</p>
-
-<p>La partie du nord-ouest de l'île est sensiblement
-unie, et celle du sud-est toute couverte de
-chaînes de montagnes de 300 à 350 toises de hauteur.
-La plus haute de toutes a 424 toises, et est
-à l'embouchure de la Rivière-Noire. La plus remarquable,
-appelée Pieter-Booth, est de 420
-toises ; elle est terminée par un obélisque surmonté
-d'un gros rocher cubique sur lequel personne
-n'a jamais pu monter. De loin, cette pyramide
-et ce chapiteau ressemblent à la statue
-d'une femme.</p>
-
-<p>L'île est arrosée de plus de soixante ruisseaux,
-dont quelques-uns n'ont point d'eau dans la saison
-sèche, surtout depuis qu'on a abattu beaucoup
-de bois. L'intérieur de l'île est rempli d'étangs,
-et il y pleut presque toute l'année, parce
-que les nuages s'arrêtent au sommet des montagnes
-et aux forêts dont elles sont couvertes.</p>
-
-<p>Je ne puis vous donner de connaissance plus
-étendue d'un pays où j'arrive. Je compte passer
-quelques jours à la campagne, et je tâcherai de
-vous décrire ce qui concerne le sol de cette île
-avant de vous parler de ses habitans.</p>
-
-<p class="date">Au Port-Louis, ce 6 août 1768.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch7">LETTRE VII.<br />
-<span class="small">DU SOL ET DES PRODUCTIONS NATURELLES DE L'ILE-DE-FRANCE.
-HERBES ET ARBRISSEAUX.</span></h2>
-
-
-<p>Tout ici diffère de l'Europe, jusqu'à l'herbe
-du pays. A commencer par le sol, il est presque
-partout d'une couleur rougeâtre. Il est mêlé
-de mine de fer qui se trouve souvent à la surface
-de la terre en forme de grains de la grosseur
-d'un pois. Dans les sécheresses, la terre est extrêmement
-dure, surtout aux environs de la ville.
-Elle ressemble à de la glaise, et pour y faire des
-tranchées, je l'ai vu couper, comme du plomb,
-avec des haches. Lorsqu'il pleut, elle devient
-gluante et tenace. Cependant, jusqu'ici, on n'a
-pu parvenir à en faire de bonnes briques.</p>
-
-<p>Il n'y a point de véritable sable. Celui qu'on
-trouve sur le bord de la mer, est formé des débris
-de madrépores et de coquilles. Il se calcine
-au feu.</p>
-
-<p>La terre est couverte partout de rochers depuis
-la grosseur du poing jusqu'à celle d'un tonneau.
-Ils sont remplis de trous au fond desquels
-on remarque un enfoncement de la forme d'une
-lentille. Beaucoup de ces rochers sont formés de
-couches concentriques en forme de rognons. On
-en trouve de grandes masses réunies ensemble.
-D'autres sont brisés, et paraissent s'être rejoints.
-L'île est, en quelque sorte, pavée de ces rochers.
-Les montagnes en sont formées par grands bancs
-dont les couches sont obliques à l'horizon, quoique
-parallèles entre elles. Elles sont de couleur
-gris-de-fer, se vitrifient au feu, et contiennent
-beaucoup de mine de fer. J'ai vu à la fonte sortir
-de quelques éclats, des grains d'un très-beau
-cuivre, du plomb, mais en fort petite quantité.
-C'était à un feu de forge. Les essais de ce genre
-ne sont pas encourageans : le minéral paraît
-trop divisé. Dans les fragmens de ces pierres on
-trouve de petites cavités cristallisées, dont
-quelques-unes renferment un duvet blanc et
-très-fin.</p>
-
-<p>Je connais trois espèces d'herbes, ou <i>gramen</i>,
-naturelles au pays.</p>
-
-<p>Le long du rivage de la mer, on trouve une
-espèce de gazon croissant par couches épaisses et
-élastiques. Sa feuille est très-fine, et si pointue
-qu'elle pique à travers les habits ; les bestiaux
-n'en veulent point.</p>
-
-<p>Dans la partie la plus chaude de l'île, les pâturages
-sont formés d'une espèce de chiendent
-qui trace beaucoup, et pousse de petits rameaux
-de ses articulations. Cette herbe est fort dure ;
-elle plaît assez aux b&oelig;ufs, quand elle n'est pas
-sèche.</p>
-
-<p>La meilleure herbe vient dans les endroits frais
-et au vent de l'île. C'est un gramen à larges
-feuilles, qui est vert et tendre toute l'année.</p>
-
-<p>Les autres espèces d'herbes et d'arbrisseaux
-connus, sont :</p>
-
-<p>Une herbe qui donne pour fruit une gousse
-remplie d'une espèce de soie dont on pourrait
-tirer parti.</p>
-
-<p>Une espèce d'asperge épineuse qui s'élève à
-plus de douze pieds, en s'accrochant aux arbres
-à la manière des ronces. On ignore si elle est
-bonne à manger.</p>
-
-<p>Une espèce de mauve à petites feuilles. Elle
-croît dans les cours, et le long des chemins. On
-y trouve aussi une espèce de petit chardon à
-fleurs jaunes, dont les graines font mourir la
-volaille.</p>
-
-<p>Une plante semblable au lis, qui porte de
-longues feuilles. Elle croît dans les marais, et
-porte une fleur odorante.</p>
-
-<p>Sur les murs et au bord des chemins, on
-trouve des touffes d'une plante dont la fleur est
-semblable à celle de la giroflée rouge simple.
-Son odeur est mauvaise. Elle a cela de singulier
-qu'il ne fleurit à chaque branche qu'une fleur
-à la fois.</p>
-
-<p>Au bas des montagnes voisines de la ville,
-croît un basilic vivace, dont l'odeur tient de
-celle du girofle. Sa tige est ligneuse. C'est un
-bon vulnéraire.</p>
-
-<p>Les raquettes, dont on fait des baies très-dangereuses,
-portent une fleur jaune marbrée de
-rouge. Cette plante est hérissée d'épines fort aiguës,
-qui croissent sur les feuilles et les fruits.
-Ces feuilles sont épaisses ; on ne fait point usage
-des fruits, dont le goût est acide.</p>
-
-<p>Le veloutier croît sur le sable, le long de la
-mer. Ses branches sont garnies d'un duvet semblable
-au velours ; ses feuilles sont semées de
-poils brillans ; il porte des grappes de fleurs. Cet
-arbrisseau exhale dans l'éloignement une odeur
-agréable, qui se perd lorsqu'on en approche,
-et de très-près est rebutante.</p>
-
-<p>Il y a une espèce de plante, moitié ronce,
-moitié arbrisseau, qui produit, dans des coques
-hérissées de pointes, une sorte de noix fort lisse
-et fort dure, de couleur gris-de-perle, et de la
-grosseur d'une balle de fusil. Son amande est fort
-amère ; les noirs s'en servent contre les maladies
-vénériennes.</p>
-
-<p>Il croît en quantité, dans les défrichés, une
-espèce d'arbrisseau à grandes feuilles de la forme
-d'un c&oelig;ur. Son odeur est assez douce, et tient
-de celle du baume, dont il porte le nom. Je ne
-le connais propre à aucun usage ; on l'emploie
-cependant dans les bains.</p>
-
-<p>Une autre plante, au moins aussi inutile, est
-la fausse patate, qui serpente le long de la mer.
-Elle trace comme le liseron ; ses fleurs sont rouges
-et en cloche ; elle se plaît sur le sable.</p>
-
-<p>Sur les lisières des bois, on trouve une herbe
-ligneuse appelée herbe à panier. On a essayé
-d'en faire du fil et de la toile, qui ne sont pas
-mauvais. Ses feuilles sont petites ; prises en tisane,
-elles sont bonnes pour la poitrine.</p>
-
-<p>Il y a une grande variété de plantes comprises
-sous le nom de lianes, dont quelques-unes sont
-de la grosseur de la cuisse. Elles s'attachent aux
-arbres, dont les troncs ressemblent à des mâts
-garnis de cordages ; elles les soutiennent contre
-la violence des ouragans. J'ai vu plus d'une preuve
-de leur force. Lorsqu'on fait des abatis dans les
-bois, on tranche environ deux cents arbres par
-le pied ; ils restent debout jusqu'à ce que les
-lianes qui les attachent soient coupées : alors
-une partie de la forêt tombe à la fois en faisant
-un fracas épouvantable. J'ai vu des cordes faites
-de leur écorce plus fortes que celles de chanvre.</p>
-
-<p>Il y a plusieurs arbrisseaux dont les feuilles
-ressemblent à celles du buis.</p>
-
-<p>Un arbrisseau spongieux et épineux, dont la
-fleur est d'un rouge foncé et en houppe déchiquetée.
-Sa feuille est large et ronde. Les pêcheurs se servent
-de sa tige, qui est fort légère, au lieu de
-liége.</p>
-
-<p>Un autre arbrisseau assez joli, appelé bois de
-demoiselle. Sa feuille est découpée comme celle
-du frêne, et ses branches sont garnies de petites
-graines rouges.</p>
-
-<p>Avant d'aller plus loin, observez que je ne
-connais rien en botanique. Je vous décris les
-choses comme je les vois ; et si vous vous en rapportez
-à mon sentiment, je vous dirai que tout
-ici me paraît bien inférieur à nos productions de
-l'Europe.</p>
-
-<p>Il n'y a pas une fleur dans les prairies<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, qui
-d'ailleurs sont parsemées de pierres, et remplies
-d'une herbe aussi dure que le chanvre. Nulle
-plante à fleur dont l'odeur soit agréable. De tous
-les arbrisseaux, aucun qui vaille notre épine
-blanche. Les lianes n'ont point l'agrément du
-chèvre-feuille ni du lierre. Point de violette le
-long des bois. Quant aux arbres, ce sont de
-grands troncs blanchâtres et nus avec un petit
-bouquet de feuilles d'un vert triste. Je vous les
-décrirai dans ma première lettre.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voyez, à la fin de la seconde partie, les Entretiens sur la
-végétation.</p>
-</div>
-<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 septembre 1768.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch8">LETTRE VIII.<br />
-<span class="small">ARBRES ET PLANTES AQUATIQUES DE L'ILE-DE-FRANCE.</span></h2>
-
-
-<p>J'aperçus, il y a quelques jours, un grand
-arbre au milieu des rochers. Je m'en approchai,
-et l'ayant voulu entamer avec mon couteau, je
-fus surpris d'y enfoncer sans effort toute la lame.
-Sa substance était comme celle d'un navet, d'un
-goût assez désagréable. J'en goûtai ; quoique je
-n'en eusse pas avalé, je me sentis pendant quelques
-heures la gorge enflammée. C'était comme
-des piqûres d'épingle. Cet arbre s'appelle <i>mapou</i>.
-Il passe pour un poison.</p>
-
-<p>La plupart des arbres de ce pays tirent leur
-nom de la fantaisie des habitans.</p>
-
-<p>Le bois de ronde, est un petit bois dur et tortu.
-Il jette en brûlant une flamme vive. On s'en sert
-pour faire des flambeaux ; il passe pour incorruptible.</p>
-
-<p>Le bois de cannelle, qui n'est pas le cannellier,
-est un des plus grands arbres de l'île. Son bois
-est le meilleur de tous pour la menuiserie. Il
-ressemble beaucoup au noyer par sa couleur et
-ses veines. Quand il est nouvellement employé,
-il a une odeur d'excrément ; elle lui est commune
-avec la fleur du cannellier. Voilà le seul rapport
-que j'y trouve. Sa graine est enveloppée d'une
-peau rouge d'un goût acide et assez agréable.</p>
-
-<p>Le bois de natte, de deux espèces, à grande
-et à petite feuille. C'est le plus beau bois rouge
-du pays. On l'emploie en charpente.</p>
-
-<p>Le bois d'olive, dont la feuille a quelque rapport
-à celle de l'olivier, sert aux constructions.</p>
-
-<p>Le bois de pomme, est un bois rouge d'une
-médiocre qualité. Je crois que cet arbre produit
-un fruit appelé pomme de singe, d'une fadeur
-désagréable.</p>
-
-<p>Le benjoin, parce qu'il <i>joint bien</i>, est le bois
-le plus liant du pays ; il sert au charronnage. Il
-devient fort gros ; il ne s'éclate jamais.</p>
-
-<p>Le colophane, qui donne une résine semblable
-à la colophane, est un des plus grands
-arbres de l'île.</p>
-
-<p>Le faux tatamaca, sert aussi aux constructions.
-Il est fort liant. Il devient très-gros. J'en ai vu
-de quinze pieds de circonférence. Il donne une
-gomme ou résine comme le tatamaque.</p>
-
-<p>Le bois de lait, ainsi appelé de son suc, qui
-est laiteux.</p>
-
-<p>Le bois puant, excellent pour la charpente.
-Il tire son nom de son odeur.</p>
-
-<p>Le bois de fer, dont le tronc semble se confondre
-avec les racines. Il en sort des espèces de
-côtes ou ailerons semblables à des planches. Il fait
-rebrousser le fer des haches.</p>
-
-<p>Le bois de fouge, est une grosse liane dont l'écorce
-est très-forte. Il donne un suc laiteux, estimé
-pour la guérison des blessures.</p>
-
-<p>Le figuier, est un très-grand arbre, dont la
-feuille et le bois ne ressemblent point à notre
-figuier. Ses figues sont de la même forme, et
-viennent par grappes au bout des branches. Elles
-ne sont pas meilleures que les pommes de singe.
-Son suc est laiteux, et quand il est desséché, il
-produit la gomme appelée <i>élastique</i>.</p>
-
-<p>Le bois d'ébène, dont l'écorce est blanche, la
-feuille large et cartonnée, blanche en dessous, et
-d'un vert sombre en dessus. Il n'y a que le centre
-de cet arbre de noir, son aubier est blanc. Dans
-un tronc de six pouces d'équarrissage, il n'y a
-souvent pas deux pouces de bois d'ébène. Ce bois,
-fraîchement employé, sent les excrémens humains,
-et sa fleur a l'odeur du girofle. C'est le
-contraire dans le cannellier, dont la fleur sent
-très-mauvais, tandis que l'écorce et le bois exhalent
-une bonne odeur. L'ébène donne des fruits
-semblables à des nèfles, remplis d'un suc visqueux,
-sucré, et d'un goût assez agréable.</p>
-
-<p>Il y a une espèce de bois d'ébène dont le blanc
-est veiné de noir.</p>
-
-<p>Le citronnier, ne donne de fruit que dans les
-lieux frais et humides ; ses citrons sont petits et
-pleins de suc.</p>
-
-<p>L'oranger croît aux mêmes endroits ; ses fruits
-sont amers ou aigres. Il y a beaucoup de ces arbres
-aux environs du grand port. Je doute cependant
-que ces deux espèces soient naturelles à
-l'île. Quant aux oranges douces, elles sont très-rares
-dans les jardins.</p>
-
-<p>On trouve, mais rarement, une espèce de bois
-de sandal. On m'en a donné un morceau ; il est
-gris-blanc. Son odeur est faible.</p>
-
-<p>Le vacoa, est une espèce de petit palmier dont
-les feuilles croissent en spirale autour du tronc.
-Il sert à faire des nattes et des sacs.</p>
-
-<p>Le latanier, est un palmier plus grand : il
-produit à son sommet des feuilles en forme d'éventail ;
-on les emploie à couvrir des maisons. Il
-n'en produit qu'une par an.</p>
-
-<p>Le palmiste, s'élève dans les bois au-dessus de
-tous les arbres. Il porte à sa tête un bouquet de
-palmes d'où sort une flèche, qui est la seule chose
-que ces bois produisent de bon à manger ; encore
-faut-il abattre l'arbre. Cette tige, à laquelle on
-donne le nom de <i>chou</i>, est formée de jeunes
-feuilles roulées les unes sur les autres, fort tendres,
-et d'un goût agréable.</p>
-
-<p>Le manglier, croît immédiatement dans la
-mer. Ses branches et ses racines serpentent sur
-le sable, et s'y entrelacent de telle sorte qu'il est
-impossible d'y débarquer. Son bois est rouge, et
-donne une mauvaise teinture.</p>
-
-<p>J'ai remarqué que la plupart de ces bois n'ont
-que des écorces fort minces, quelques-uns même
-n'ont que des pellicules ; en quoi ils diffèrent
-beaucoup de ceux du nord, que la nature a préservés
-du froid en les couvrant de plusieurs robes.
-La plupart ont leurs racines à fleur de terre,
-avec lesquelles ils saisissent les rochers. Ils sont
-peu élevés, leurs têtes sont peu garnies, ils sont
-fort pesans ; ce qui, joint aux lianes dont ils sont
-attachés, les met en état de résister aux ouragans,
-qui auraient bientôt bouleversé les sapins et les
-chênes.</p>
-
-<p>Quant à leurs qualités utiles, aucun n'est comparable
-au chêne pour la durée et la solidité, à
-l'orme pour le liant, au sapin pour la légèreté
-du bois et la longueur de la tige, au châtaignier
-pour l'utilité générale. Ils ont, dans leur feuillage,
-le désagrément des arbres qui conservent leurs
-feuilles toute l'année : leurs feuilles sont dures et
-d'un vert sombre. Leur bois est lourd, cassant,
-et se pourrit aisément. Ceux qui peuvent servir
-à la menuiserie, deviennent noirs à l'air, ce qui
-rend les meubles que l'on en fait d'une teinte
-désagréable.</p>
-
-<p>On trouve le long des ruisseaux, au milieu des
-bois, des retraites d'une mélancolie profonde.
-Les eaux coulent au milieu des rochers, ici en
-tournoyant en silence, là en se précipitant de
-leur cime avec un bruit sourd et confus. Les
-bords de ces ravines sont couverts d'arbres, d'où
-pendent de grandes touffes de scolopendre, et
-des bouquets de liane, qui retombent suspendus
-au bout de leurs cordons. La terre aux environs
-est toute bossue de grosses roches noires, où se
-tapissent loin du soleil les mousses et les capillaires.
-De vieux troncs renversés par le temps,
-gisent couvert d'agarics monstrueux, ondoyés
-de différentes couleurs. On y voit des fougères
-d'une variété infinie : quelques-unes, comme
-des feuilles détachées de leur tige, serpentent
-sur la pierre, et tirent leur substance du roc
-même ; d'autres s'élèvent comme un arbrisseau
-de mousse, et ressemblent à un panache de soie.
-L'espèce commune d'Europe y est une fois plus
-grande. Au lieu de forêts de roseaux, qui bordent
-si agréablement nos rivages, on ne trouve
-le long de ces torrens que des songes, qui y
-croissent en abondance. C'est une espèce de nymphæa
-dont la feuille fort large est de la forme
-d'un c&oelig;ur ; elle flotte sur l'eau sans en être
-mouillée. Les gouttes de pluie s'y ramassent
-comme des globules de vif-argent. Sa racine est
-un oignon d'une nourriture malfaisante : on distingue
-le blanc et le noir.</p>
-
-<p>Jamais ces lieux sauvages ne furent réjouis
-par le chant des oiseaux, ou par les amours de
-quelque animal paisible : quelquefois l'oreille y
-est blessée par le croassement du perroquet, ou
-par le cri aigu du singe malfaisant. Malgré le
-désordre du sol, ces rochers seraient encore habitables,
-si l'Européen n'y avait pas apporté plus
-de maux que n'y en a mis la nature.</p>
-
-<p class="date">Au Port-Louis, ce 8 octobre 1768.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch9">LETTRE IX.<br />
-<span class="small">DES ANIMAUX NATURELS A L'ILE-DE-FRANCE.</span></h2>
-
-
-<p>L'abbé de La Caille dit que les Portugais
-ont apporté les singes à l'Ile-de-France. Je ne
-suis pas de son avis ; parce que, s'ils voulaient y
-faire un établissement, cet animal est destructeur ;
-et s'ils voulaient le mettre dans l'île comme
-un gibier ordinaire, ils ignoraient s'il y avait des
-fruits qui pussent lui convenir ; que d'ailleurs sa
-chair est d'un goût rebutant, et que bien des
-noirs même n'en veulent point manger. Cet animal
-ne peut avoir été apporté des côtes voisines.
-Celui de Madagascar, appelé maki, ne lui ressemble
-point, non plus que le bavian du cap de
-Bonne-Espérance.</p>
-
-<p>Le singe de l'Ile-de-France est de taille médiocre ;
-il est d'un poil gris roux, assez bien
-fourré ; il porte une longue queue. Cet animal
-vit en société : j'en ai vu des troupes de plus de
-soixante à la fois. Ils viennent souvent piller les
-habitations. Ils placent des sentinelles au sommet
-des arbres et sur la pointe des rochers. Lorsqu'ils
-aperçoivent des chiens ou des chasseurs,
-ils jettent un cri, et tous décampent.</p>
-
-<p>Cet animal grimpe dans les montagnes les plus
-inaccessibles. Il se repose au-dessus des précipices,
-sur la plus légère corniche : il est le
-seul quadrupède de sa taille qui ose s'y exposer.
-Ainsi la nature, qui a peuplé de végétaux jusqu'à
-la fente des rochers, a créé des êtres capables
-d'en jouir.</p>
-
-<p>Le rat paraît l'habitant naturel de l'île. Il y
-en a un nombre prodigieux. On prétend que les
-Hollandais abandonnèrent leur établissement à
-cause de cet animal. Il y a des habitations où
-on en tue plus de trente mille par an. Il fait en
-terre d'amples magasins de grains et de fruits ;
-il grimpe jusqu'au haut des arbres, où il mange
-les petits oiseaux. Il perce les solives les plus
-épaisses. On les voit, au coucher du soleil, se
-répandre de tous côtés, et détruire dans quelques
-nuits une récolte entière. J'ai vu des champs
-de maïs où ils n'avaient pas laissé un épi. Ils
-ressemblent à nos rats d'Europe : peut-être y
-ont-ils été apportés par nos vaisseaux.
-Les souris y sont fort communes : le dégât que
-font ces animaux est incroyable.</p>
-
-<p>On prétend qu'il y avait autrefois beaucoup de
-flamans ; c'est un grand et bel oiseau marin, de
-couleur de rose. On dit qu'il en reste encore trois.
-Je n'en ai point vu.</p>
-
-<p>On trouve beaucoup de corbigeaux. C'est, dit-on,
-le meilleur gibier de l'île : il est fort difficile
-à tirer.</p>
-
-<p>Il y a des paille-en-cus de deux sortes ; l'une,
-d'un blanc argenté ; l'autre ayant le bec, les
-pattes et les pailles rouges. Quoique cet oiseau
-soit marin, il fait son nid dans les bois. Son nom
-ne convient pas à sa beauté. Les Anglais l'appellent
-plus convenablement <i>l'oiseau du tropique</i>.</p>
-
-<p>J'y ai vu plusieurs espèces de perroquets,
-mais d'une beauté médiocre. Il y a une espèce
-de perruches vertes avec un capuchon gris : elles
-sont grosses comme des moineaux ; on ne peut
-jamais les apprivoiser ; c'est encore un ennemi
-des récoltes ; elles sont assez bonnes à manger.</p>
-
-<p>On trouve dans les bois des merles qui, à l'appel
-du chasseur, viennent jusqu'au bout de son
-fusil. C'est un bon gibier.</p>
-
-<p>Il y a un ramier, appelé pigeon hollandais,
-dont les couleurs sont magnifiques, et une autre
-espèce d'un goût fort agréable, mais si dangereuse,
-que ceux qui en mangent sont saisis de
-convulsions.</p>
-
-<p>On y trouve deux sortes de chauve-souris :
-l'une, semblable à la nôtre ; l'autre, grosse
-comme un petit chat, fort grasse, et que les habitans
-mangent avec plaisir.</p>
-
-<p>Il y a une espèce d'épervier appelé mangeur
-de poules ; on prétend aussi qu'il vit de sauterelles.
-Il se tient près de la mer. La vue de
-l'homme ne l'effraie point.</p>
-
-<p>On trouvait autrefois sur le rivage beaucoup
-de tortues de mer ; aujourd'hui on y en voit rarement.
-J'en ai vu cependant des traces sur le
-sable, et j'en ai vu pêcher à l'entrée des rivières.
-C'est un poisson dont la chair ressemble à celle
-du b&oelig;uf. Sa graisse est verte et de fort bon goût.
-Les bords de la mer sont criblés de trous où
-logent quantité de tourlouroux. Ce sont des cancres
-amphibies, qui se creusent des souterrains
-comme la taupe. Ils courent fort vite, et quand
-on les veut prendre, ils font sonner leurs tenailles
-dont ils présentent les pointes. Ils ne sont
-d'aucune utilité.</p>
-
-<p>Un autre amphibie fort singulier est le bernard-l'hermite,
-espèce de langouste, dont la partie
-postérieure est dépourvue d'écailles ; mais la
-nature lui a donné l'instinct de la loger dans les
-coquillages vides. On les voit courir en grand
-nombre, chacun portant sa maison, qu'il abandonne
-pour une plus grande lorsqu'elle est devenue
-trop étroite.</p>
-
-<p>Les insectes de l'île les plus nuisibles, sont
-les sauterelles. Je les ai vues tomber sur un
-champ comme la neige, s'accumuler sur la terre
-de plusieurs pouces d'épaisseur, et en dévorer la
-verdure dans une nuit. C'est l'ennemi le plus
-redoutable de l'agriculture.</p>
-
-<p>Il y a plusieurs espèces de chenilles. Quelques-unes,
-comme celle du citronnier, sont très-grosses
-et très-belles. Les petites sont les plus
-dangereuses, ainsi que leurs papillons : elles désolent
-les jardins potagers.</p>
-
-<p>Il y a un gros papillon de nuit, qui porte sur
-son corselet la figure d'une tête de mort : on
-l'appelle <i>haïe</i> ; il vole dans les appartemens. On
-prétend que le duvet dont ses ailes sont couvertes,
-aveugle les yeux qui en sont atteints. Son
-nom vient de l'effroi que sa présence donne.</p>
-
-<p>Les maisons sont remplies de fourmis, qui
-pillent tout ce qui est bon à manger. Si la peau
-d'un fruit mûr s'entr'ouvre sur un arbre, il est
-bientôt dévoré par ces insectes. On n'en préserve
-les offices et les garde-mangers, qu'en plaçant
-leurs supports dans l'eau. Son ennemi est le
-<span lang="la" xml:lang="la">formica-leo</span>, qui creuse ici, comme en Europe,
-son entonnoir dans le sable au pied des
-arbres.</p>
-
-<p>Les cent-pieds se trouvent fréquemment dans
-les lieux obscurs et humides. Peut-être cet insecte
-fut-il destiné à éloigner l'homme des lieux
-malsains. Sa piqûre est très-douloureuse. Mon
-chien fut mordu à la cuisse par un de ces animaux,
-qui avait plus de six pouces de longueur.
-Sa plaie devint une espèce d'ulcère, dont
-il fut plus de trois semaines à guérir. J'ai eu le
-plaisir d'en voir un emporté par une multitude
-de fourmis qui l'avaient saisi par toutes les pattes
-et le traînaient comme une longue poutre.</p>
-
-<p>Le scorpion est aussi fort commun dans les
-maisons, et se trouve aux mêmes endroits. Sa
-piqûre n'est pas mortelle, mais elle donne la fièvre ;
-c'est un bon remède de la frotter d'huile
-sur-le-champ.</p>
-
-<p>La guêpe jaune avec des anneaux noirs, a un
-aiguillon qui n'est pas moins redoutable. Elle se
-bâtit dans les arbres, et même dans les maisons,
-des ruches dont la substance est semblable à celle
-du papier. Elles en construisaient une dans ma
-chambre ; mais je me suis bien vite dégoûté de
-ces hôtes dangereux.</p>
-
-<p>La guêpe maçonne se construit des tuyaux
-avec de la terre. On les prendrait pour quelque
-ouvrage d'hirondelle, s'il y en avait dans l'île.
-Elle se loge volontiers dans les appartemens peu
-fréquentés, et elle s'attache surtout aux serrures,
-qu'elle remplit de ses travaux.</p>
-
-<p>On trouve souvent dans les jardins, les feuilles
-des arbrisseaux découpées de la largeur d'une
-pièce de six sous. C'est l'ouvrage d'une guêpe,
-qui taille avec ses dents cette pierre circulaire,
-avec une précision et une vitesse admirables :
-elle la porte dans son trou, la roule en cornet,
-et y dépose son &oelig;uf.</p>
-
-<p>Il y a des abeilles, dont le miel m'a paru assez
-bon : il est naturellement liquide.</p>
-
-<p>Il y a une espèce d'insecte semblable aux
-fourmis, et qui ne met pas moins d'intelligence
-à se loger. Ils font un grand dégât dans les arbres
-et les charpentes, dont ils pulvérisent le
-bois. Ils construisent avec cette poussière des
-voûtes d'un pouce de largeur, dessous lesquelles
-ils vont et viennent : ces animaux, qui sont
-noirs, courent quelquefois sur toute la charpente
-d'une maison. Ils percent les coffres et les meubles
-dans une nuit. Je n'ai point trouvé de remède
-plus sûr que de frotter souvent d'ail les
-lieux qu'ils fréquentent. On appelle ces fourmis
-des carias. Beaucoup de maisons en sont ruinées.</p>
-
-<p>Il y a trois espèces de cancrelas, le plus sale
-de tous les scarabées. Il y en a un plat et gris ;
-le plus commun est de la grosseur d'un hanneton,
-d'un brun roux. Il attaque les meubles, et
-surtout les papiers et les livres. Il est presque
-toujours logé au fond des offices et dans les cuisines.
-Les maisons en sont infectées : quand le
-temps est à la pluie, ils volent de tous côtés.</p>
-
-<p>Il a pour ennemi une espèce de Scarabée, ou
-mouche verte, fort leste et fort légère. Quand
-celle-ci le rencontre, elle le touche, et il devient
-immobile. Ensuite elle cherche une fente, où elle
-le traîne et l'enfonce ; elle dépose un &oelig;uf dans
-son corps, et l'abandonne. Cet attouchement,
-que quelques gens prennent pour un charme,
-est un coup d'aiguillon dont l'effet est bien
-prompt ; car cet insecte a la vie fort dure.</p>
-
-<p>On trouve dans le tronc des arbres un gros ver
-avec des pattes, qui ronge le bois ; on l'appelle
-moutouc. Les noirs, et même des blancs, en
-mangent avec plaisir. Pline observait qu'on le
-servait à Rome sur les meilleures tables, et qu'on
-en engraissait exprès de fleur de farine. On faisait
-grand cas de celui du bois de chêne : on
-l'appelait <i lang="la" xml:lang="la">cossus</i>. Ainsi l'abondance et la plus
-affreuse disette se rencontrent dans leurs goûts,
-et se rapprochent comme tous les extrêmes.</p>
-
-<p>J'y ai vu nos espèces ordinaires de mouches ;
-mais le cousin ou maringouin y est plus incommode
-qu'en Europe, surtout aux nouveaux arrivés
-dont il préfère le sang. Son bourdonnement
-est très-fort. Ce moucheron est noir, piqueté de
-blanc. On ne peut guère s'en préserver la nuit
-que par des rideaux de gaze, qu'on appelle
-mousticaires.</p>
-
-<p>On trouve aussi, le long des ruisseaux, des
-demoiselles d'une belle couleur violette, dont la
-tête est comme un rubis. Cette mouche est carnassière.
-J'en ai vu une emporter en l'air un
-très-joli papillon.</p>
-
-<p>Les appartemens, dans certaines saisons, sont
-remplis de petits papillons qui viennent se brûler
-aux lumières. Ils sont en si grand nombre,
-qu'on est obligé de mettre les bougies dans des
-cylindres de verre. Ils attirent dans les maisons
-un petit lézard fort joli de la longueur du doigt ;
-ses yeux sont vifs ; il grimpe le long des murailles,
-et même sur le verre ; il se nourrit de mouches
-et d'insectes, qu'il guette avec beaucoup de
-passion ; il pond de petits &oelig;ufs ronds, gros comme
-des pois, et ayant coque blanche et jaune, comme
-les &oelig;ufs de poule. J'ai vu de ces lézards apprivoisés
-venir prendre du sucre dans la main.
-Loin d'être malfaisans, ils sont fort utiles. Il y
-en a de magnifiques dans les bois. On en voit de
-couleur d'azur et de vert changeant, avec des
-traits cramoisis sur le dos, qui ressemblent à des
-caractères arabes.</p>
-
-<p>Un ennemi plus terrible aux insectes, est l'araignée.
-Quelques-unes ont le ventre de la grosseur
-d'une noix, avec de grandes pattes couvertes
-de poil. Leurs toiles sont si fortes, que les petits
-oiseaux s'y prennent. Elles détruisent les guêpes,
-les scorpions et les cent-pieds.</p>
-
-<p>Enfin, pour achever mon catalogue, je n'ai
-point vu de pays où il y ait tant de puces. On en
-trouve dans le sable le long de la mer, et jusque
-sur le sommet des montagnes. On prétend que
-ce sont les rats qui les y portent. En certaines
-saisons, si on met un papier blanc à terre, on
-le voit aussitôt couvert de ces insectes.</p>
-
-<p>Je n'oublierai pas un pou fort singulier que
-j'ai vu s'attacher aux pigeons. Il ressemble à la
-tique de nos bois, mais la nature lui a donné des
-ailes. Celui-là est bien destiné aux oiseaux. Il y
-a un petit pou blanc, qui s'attache aux arbres
-fruitiers, et les fait périr ; et une punaise de
-bois, appelée punaise maupin. Sa piqûre est plus
-dangereuse que celle du scorpion ; elle est suivie
-d'une tumeur de la grosseur d'un &oelig;uf de pigeon,
-qui ne se dissipe qu'au bout de cinq ou six jours.</p>
-
-<p>Vous observerez que la douce température de
-ce climat, si désirée par les habitans de l'Europe,
-est si favorable à la propagation des insectes,
-qu'en peu de temps tous les fruits seraient dévorés,
-et l'île même deviendrait inhabitable. Mais
-les fruits de ces contrées méridionales sont revêtus
-de cuirs épais, de peaux âpres, de coques
-très-dures et d'écorces aromatiques, comme l'orange
-et le citron ; en sorte qu'il y a peu d'espèces
-où la mouche puisse introduire son ver. Plusieurs
-de ces animaux nuisibles se font une guerre
-perpétuelle, comme le cent-pieds et le scorpion.
-Le <span lang="la" xml:lang="la">formica-leo</span> tend des piéges aux fourmis, la
-mouche verte perce les cancrelas, le lézard chasse
-aux papillons, l'araignée dresse ses filets pour
-tout insecte qui vole, et l'ouragan qui arrive
-tous les ans, anéantit à la fois une partie du gibier
-et des chasseurs.</p>
-
-<p class="date">Au Port-Louis, ce 7 décembre 1768.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch10">LETTRE X.<br />
-<span class="small">DES PRODUCTIONS MARITIMES, POISSONS, COQUILLAGES,
-MADRÉPORES.</span></h2>
-
-
-<p>Il me reste à vous parler de la mer et de ses
-productions ; après quoi vous en saurez au moins
-autant que le premier Portugais qui mit le pied
-dans l'île. Si je puis y joindre un journal météorologique,
-vous serez à peu près au fait de tout
-ce qui regarde le naturel de cette terre. Nous
-passerons de là aux habitans et au parti qu'ils
-ont tiré de leur sol, où, comme dans le reste de
-l'univers, le bien est mêlé de mal. Le bon Plutarque
-veut qu'on tire de ces contraires une harmonie ;
-mais les instrumens sont communs, et les
-bons musiciens sont rares.</p>
-
-<p>On voit souvent des baleines au vent de l'île,
-surtout dans le mois de septembre, temps de
-leur accouplement. J'en ai vu plusieurs, pendant
-cette saison, se tenir perpendiculairement
-dans l'eau, et venir fort près de la côte. Elles
-sont plus petites que celles du nord. On ne les
-pêche point, cependant les noirs n'ignorent pas
-la manière de les harponner. On prend quelquefois
-des lamentins. J'ai mangé de sa chair, qui
-ressemble à du b&oelig;uf ; mais je n'ai jamais vu ce
-poisson.</p>
-
-<p>La vieille, est un poisson noirâtre, assez semblable
-à la morue pour la forme et pour le goût.
-Ce poisson est quelquefois empoisonné, ainsi que
-quelques espèces que je vais décrire. Ceux qui
-en mangent sont saisis de convulsions. J'ai vu un
-ouvrier en mourir ; sa peau tombait par écailles.
-A l'île Rodrigue, qui n'est qu'à cent lieues d'ici,
-les Anglais, dans la dernière guerre, perdirent,
-par cet accident, près de quinze cents hommes,
-et manquèrent par-là leur expédition sur l'Ile-de-France.
-On croit que les poissons s'empoisonnent
-en mangeant les branches des madrépores.
-On peut connaître ceux qui sont empoisonnés à
-la noirceur de leurs dents ; et si on jette dans le
-chaudron où on les fait cuire, une pièce d'argent,
-elle se noircit. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que
-jamais le poisson n'est malsain au vent de l'île.
-Ceux qui croient que les madrépores en sont
-cause, se trompent donc ; car l'île est environnée
-de banc de corail. J'en attribuerais plutôt la cause
-au fruit inconnu de quelque arbre vénéneux qui
-tombe à la mer : ce qui est d'autant plus probable,
-qu'il n'y a qu'une saison, et que quelques
-espèces gourmandes, sujettes à ce danger. D'ailleurs
-cette espèce de ramier, dont la chair donne
-des convulsions, prouve que le poison est dans
-l'île même.</p>
-
-<p>Dans le nombre des poissons suspects, sont
-plusieurs poissons blancs à grande gueule et à
-grosse tête, comme le capitaine et la carangue.
-Ces deux sortes sont d'un goût médiocre. On croit
-que ceux qui ont la gueule pavée, c'est-à-dire,
-un os raboteux au palais, ne sont point dangereux.</p>
-
-<p>Il y a des requins, mais on n'en mange point.</p>
-
-<p>En général, plus les poissons sont petits, moins
-ils sont dangereux. Le rouget est beaucoup plus
-gros, et fort inférieur à celui d'Europe. Il passe
-pour sain, ainsi que le mulet qui y est fort commun.</p>
-
-<p>On trouve des sardines et des maquereaux d'un
-goût médiocre, ainsi que tous les poissons de cette
-mer. Ils diffèrent un peu des nôtres pour la forme.</p>
-
-<p>La poule d'eau, espèce de turbot, est le meilleur
-de tous. Sa graisse est verte.</p>
-
-<p>Il y a des raies blanches avec une longue queue
-hérissée d'épines, et d'autres dont la peau et la
-chair sont noires ; des sabres, ainsi nommés de
-leur forme ; des lunes, bariolées de différentes
-couleurs ; des bourses, dont la peau est dessinée
-comme un réseau ; d'autres poissons semblables
-aux merlans, colorés de jaune, de rouge et de
-violet ; des perroquets qui non seulement sont
-verts, mais qui ont la tête jaune, le bec blanc et
-courbé, et vont en troupe comme ces oiseaux.</p>
-
-<p>Le poisson armé est petit, et d'une forme
-très-bizarre. Sa tête est faite comme celle du
-brochet. Il porte sur son dos sept pointes aussi
-longues que son corps. La piqûre en est très-venimeuse.
-Elles sont unies entre elles par une
-pellicule qui ressemble à une aile de chauve-souris.
-Il est rayé de bandes brunes et blanches qui
-commencent à son museau, précisément comme
-au zèbre du Cap. Le poisson qui est carré comme
-un coffre, dont il porte le nom, est armé de deux
-cornes comme un taureau. Il y en a de plusieurs
-espèces ; il ne devient jamais grand. Le porc-épic
-est tout hérissé de longs piquans. Le polybe, qui
-rampe dans les flaques d'eau avec ses sept bras
-armés de ventouses, change de couleur, vomit
-l'eau, et tâche de saisir celui qui veut le prendre.
-Toutes ces espèces, d'une forme si étrange,
-se trouvent dans les récifs, et ne valent pas
-grand'chose à manger.</p>
-
-<p>Les poissons de ces mers sont inférieurs pour
-le goût à ceux d'Europe ; en revanche, ceux
-d'eau douce sont meilleurs que les nôtres. Ils paraissent
-de même espèce que ceux de mer. On
-distingue la lubine, le mulet, et la carpe qui
-diffère de celle de nos rivières ; le cabot, qui vit
-dans les torrens, au milieu des rochers, où il
-s'attache avec une membrane concave et des chevrettes
-fort grosses et fort délicates. L'anguille
-est coriace, c'est une espèce de congre. Il y en
-a de sept à huit pieds de long, de la grosseur de
-la jambe. Elles se retirent dans les trous des rivières,
-et dévorent quelquefois ceux qui ont l'imprudence
-de s'y baigner.</p>
-
-<p>Il y a des homards ou langoustes d'une grandeur
-prodigieuse. Ils n'ont point de grosses pattes.
-Ils sont bleus, marbrés de blanc. J'y ai vu une
-petite espèce de homard d'une forme charmante :
-il était d'un bleu céleste, et avait deux petites
-pattes divisées en deux articulations à peu près
-comme un couteau dont la lame se replierait dans
-sa rainure : il saisissait sa proie comme s'il était
-manchot.</p>
-
-<p>Il y a une très-grande variété de crabes. Voici
-ceux qui m'ont paru les plus remarquables.</p>
-
-<p>Une espèce toute raboteuse de tubercules et
-de pointes comme un madrépore ; une autre qui
-porte sur le dos l'empreinte de cinq cachets rouges ;
-celui qui a au bout de ses serres la forme
-d'un fer à cheval ; une espèce, couverte de poils,
-qui n'a point de pinces, et qui s'attache à la carène
-des vaisseaux ; un crabe marbré de gris,
-dont la coque, quoique lisse, est fort inégale : on
-y remarque beaucoup de figures inégales et bizarres,
-qui cependant sont constamment les
-mêmes sur chaque crabe ; celui qui a ses yeux au
-bout de deux longs tuyaux comme des télescopes :
-quand il ne s'en sert point, il les couche
-dans des rainures le long de sa coquille ; l'araignée
-de mer ; un crabe dont les pinces sont rouges, et
-dont une est beaucoup plus grosse que l'autre ;
-un petit crabe, dont la coquille est trois fois
-plus grande que lui : il en est couvert comme
-d'un grand bouclier ; on ne voit point ses pattes
-quand il marche.</p>
-
-<p>On trouve en plusieurs endroits, le long du
-rivage, à quelques pieds sous l'eau, une multitude
-de gros boudins vivans, roux et noirs. En
-les tirant de l'eau, ils lancent une glaire blanche
-et épaisse, qui se change dans le moment en un
-paquet de fils déliés et glutineux. Je crois cet
-animal l'ennemi des crabes, parmi lesquels on
-le rencontre. Sa glaire visqueuse est très-propre
-à embarrasser leurs pattes, qui d'ailleurs ne sauraient
-avoir de prise sur son cuir élastique et sur
-sa forme cylindrique. Les matelots lui donnent
-un nom fort grossier, qu'on peut rendre en latin
-par <i lang="la" xml:lang="la">mentula monachi</i>. Les Chinois en font grand
-cas, et le regardent comme un puissant aphrodisiaque.</p>
-
-<p>Je crois qu'on peut mettre au rang des poissons
-à coquille, une masse informe, molle et membraneuse,
-au centre de laquelle se trouve un seul
-os plat, un peu cambré. Dans cette espèce,
-l'ordre commun paraît renversé : l'animal est au
-dehors, et la coquille au dedans.</p>
-
-<p>Il y a plusieurs espèces d'oursins. Ceux que
-j'ai vus et pêchés sont : un oursin violet à très-longues
-pointes ; dans l'eau, ses deux yeux brillent
-comme deux grains de lapis ; j'ai été vivement
-piqué par un d'eux. Un oursin gris à baguettes
-rondes cannelées. Un oursin à baguettes obtuses
-et à pans, marbré de blanc et de violet ; cette
-espèce est fort belle ; il y en a de gris. L'oursin
-à cul d'artichaut sans pointe ; il est rare. L'oursin
-commun à petites pointes ; il ressemble à une
-châtaigne couverte de sa coque. Ces animaux se
-trouvent dans les cavités des rochers et des madrépores,
-où ils se tiennent à couvert du gros
-temps.</p>
-
-<p>J'entre ici dans une matière fort abondante,
-où il est difficile de mettre quelque ordre. Celui
-de d'Argenville ne me plaît point, parce que
-beaucoup d'espèces ne sont pas à leur place.</p>
-
-<p>Il en est de même de toutes les classes de
-l'histoire naturelle. Les familles, qui se croisent
-sans cesse, se confondent dans notre mémoire.
-Toutes les méthodes étant défectueuses, j'aime
-mieux en imaginer une pour ce genre, qu'on
-peut appliquer à tous les autres.</p>
-
-<p>Je mets au centre l'être le plus simple, et de
-là je tire des rayons sur lesquels je range les
-êtres qui vont en se composant. Ainsi le lépas,
-qui n'est qu'un petit entonnoir qui se colle contre
-les rochers, est le centre de mon ordre sphérique.
-Sur un des rayons, je mets l'oreille-de-mer,
-qui forme déjà un bourrelet sur un de ses bords ;
-ensuite les rochers, dont la volute est tout-à-fait
-terminée. En disposant de suite les nuances de
-toute cette famille, aucun individu ne m'échappe.</p>
-
-<p>Je suppose ensuite que le lépas se termine
-en longue pyramide, comme il s'en trouve en
-effet. Je fais partir un autre rayon, sur lequel
-je dispose les vermiculaires qui se tournent en
-spirale, comme les nautiles, les cornes-d'Ammon,
-etc.</p>
-
-<p>Il se trouve des lépas qui ont un petit commencement
-de spirale en dedans : j'aurais une
-autre ligne pour différentes espèces de tonnes ou
-de limaçons.</p>
-
-<p>Il y a des lépas qui ont un petit talon à leur
-ouverture : je tire de là l'origine des bivalves les
-plus simples.</p>
-
-<p>Si je trouve des espèces composées, qui n'appartiennent
-pas plus à un rayon qu'à l'autre, je
-tire une corde des deux individus analogues :
-cette corde devient le diamètre d'une nouvelle
-sphère, et ma nouvelle coquille en sera le
-centre.</p>
-
-<p>On peut étendre, ce me semble, ce système
-à tous les règnes ; et si nos cabinets ne fournissent
-pas de quoi remplir tous les rayons et toutes
-les cordes qui communiquent à ces rayons, on
-connaîtra peut-être par-là les familles qui nous
-manquent : car je pense que la nature a fait tout
-ce qui était possible, non seulement les chaînes
-d'êtres entrevues par les naturalistes, mais une
-infinité d'autres qui se croisent ; en sorte que tout
-est lié dans tous les sens, et que chaque espèce
-forme les grands rayons de la sphère universelle,
-et est à la fois centre d'une sphère particulière.</p>
-
-<p>Revenons à nos coquilles. On trouve à l'Ile-de-France
-un lépas uni et aplati, le lépas étoilé,
-le lépas fluviatile, qui, comme toutes les coquilles
-de ces rivières, est couvert d'une peau
-noire ; l'oreille-de-mer, bien nacrée en dedans ; une
-espèce de coquille blanche, dont le bourrelet est
-encore plus contourné.</p>
-
-<p>Le vermiculaire, qui n'est qu'un tuyau blanc
-qu'on croit un fragment de l'arrosoir ; une grande
-espèce qui traverse, en serpentant, les madrépores ;
-le cornet-de-Saint-Hubert, petit vermiculaire
-blanc, tourné en spirale détachée, et divisé
-intérieurement par cloisons, comme le nautile ;
-le nautile papiracé ; le nautile ordinaire, dont la
-coupe offre une si belle volute.</p>
-
-<p>Dans les limaçons, les uns restent fixés aux
-rochers, et ont la coquille encroûtée ; les autres
-voyagent, et ont la coquille lisse.</p>
-
-<p>Dans les premiers, on trouve la bouche-d'argent
-simple : lorsqu'on la dépouille de sa croûte,
-elle surpasse en beauté l'argent bruni ; une bouche-d'argent
-épineuse ; la bouche-d'or, dont la
-nacre est jaune ; le limaçon fluviatile, qui, sous
-sa peau noire, cache une belle couleur de rose
-rayée de point de Hongrie ; le limaçon fluviatile à
-pointe, qu'on trouve dans plusieurs ruisseaux ;
-la conque persique ou de Panama, qui donne
-une liqueur propre à teindre en pourpre ; un limaçon
-allongé, marqué à sa bouche de points
-noirs ; la bécasse, dont le bec allongé est garni
-d'épines ; la tonne ronde, grosse coquille émaillée
-de jaune ; la tonne allongée ou l'aile-de-perdrix :
-ces deux espèces ont une surpeau.</p>
-
-<p>Dans les limaçons voyageurs, la nérite cannelée ;
-la nérisse lisse, avec des rubans ou roses, ou
-gris, ou noirs, de toutes les nuances : il y en a
-une variété prodigieuse. La harpe, la plus belle,
-à mon gré, des coquilles, par sa forme, ses bandes,
-la beauté de sa pâte et l'éclat de ses couleurs ;
-la harpe avec des pointes ; le même limaçon
-que nous vîmes près des Açores, qui donne
-une eau purpurine ; l'&oelig;uf-de-pintade marbré de
-bleu. On peut bien mettre à la suite deux coquilles
-de terre, le limaçon, et la lampe-antique
-couverte d'une peau brune.</p>
-
-<p>Dans les rouleaux, une olive commune ; une
-belle olive qui ressemble pour les nuances au
-velours de trois couleurs ; la noire est la plus estimée :
-j'en ai vu de cinq pouces de longueur. Une
-petite olive plus évasée : le rouleau commun, piqueté
-de rouge ; le rouleau blanc, le rouleau piqueté
-de points noirs : ces trois espèces ont une
-surpeau couverte de poil. Le drap d'or ; le tonnerre
-dont la coque est mince : il est rayé de faisceaux
-en zigzag. La poire ; un rouleau couvert
-de peau, ainsi que la poire : sa bouche a une
-échancrure, elle est d'un beau ponceau. L'oreille-de-midas
-encroûtée, mais sa bouche est
-d'un beau vernis ; le grand casque, dont les couleurs
-sont aurore ; le casque blanc truité : il est
-petit ; le scorpion couvert de peau avec ses sept
-crochets ; l'araignée, grande et belle coquille
-à lèvres violettes, avec sa bouche garnie de
-pointes.</p>
-
-<p>Dans les porcelaines, il y en a une espèce commune
-d'un rouge brun à dos d'âne ; celle qui est
-tigrée ; la carte-de-géographie, elle est rare ; l'&oelig;uf,
-d'un blanc de faïence, dont la bouche est jaune
-ou rouge ; le lièvre, d'une belle couleur fauve
-rembrunie ; l'olive-de-roche, dont la coquille est
-très-fragile.</p>
-
-<p>Dans les vis, la vis simple truitée, elle est fort
-allongée ; une vis aussi belle, dont la spirale
-est accompagnée d'une moulure ; l'enfant-en-maillot,
-plus renflée ; une vis aussi grosse, appelée
-la culotte-de-Suisse : son vernis et ses couleurs
-sont très-belles ; une petite vis avec une
-espèce de bec, on la trouve toujours percée d'un
-trou ; une autre à dos d'âne, également percée ;
-le fuseau blanc, il est rare ; le fuseau tacheté de
-rouge ; la mitre maritime, marquée des mêmes
-taches ; la mitre fluviatile, couverte d'une peau
-noire.</p>
-
-<p>On remarque comme une chose en effet très-singulière,
-que toutes les univalves sont tournées
-de gauche à droite, en observant la coquille couchée
-sur sa bouche, la pointe tournée vers soi.
-Il n'y a d'exceptées que peu d'espèces très-rares.
-Quelle loi a pu les décider à commencer leur volute
-du même côté? Serait-ce la même qui a fait
-tourner la terre d'occident en orient? En ce cas,
-le soleil pourrait bien en être la cause, comme
-il est celle de leurs couleurs, qui sont d'autant
-plus belles, qu'on approche plus de la Ligne.</p>
-
-<p>J'ai lu ce qu'on a écrit sur la formation des
-coquilles, et je n'y entends rien. Par exemple, le
-scorpion, qui a des crochets fort allongés, augmente
-sa coquille tous les ans. Les anciens crochets
-lui deviennent inutiles, il en forme de nouveaux.
-Qu'a-t-il fait des autres? De même la porcelaine
-a une bouche épaisse, et est taillée de manière
-qu'elle ne peut augmenter ses révolutions
-sur elle-même, si elle ne parvient à détruire les
-obstacles de son ouverture. Je soupçonnerais que
-ces animaux ont une liqueur propre à dissoudre
-les murs du toit qu'ils veulent agrandir ; et si ce
-dissolvant existe, il me semble qu'on pourrait
-l'employer contre la pierre qui se forme dans la
-vessie d'humeurs glutineuses, comme la première
-matière des coquilles.</p>
-
-<p>Dans les bivalves sont : l'huître commune, qui
-se colle aux rochers, et d'une forme si baroque,
-qu'on ne peut l'ouvrir qu'à coups de marteau : elle
-est bonne à manger ; une espèce qu'on nomme <i>la
-feuille</i> à cause de sa forme ; une huître qui ne
-diffère point de celle d'Europe ; une huître grise
-qui s'attache à la carène des vaisseaux, et dont
-l'écaille est très-fine et très-élastique : elle est
-rare ; l'huître perlière, blanche, plate, épaisse et
-fort grande : elle se trouve loin de terre ; elle est
-la même que celle d'où l'on tire les perles ; une
-autre huître perlière encore plus aplatie, d'un
-violet foncé : elle s'attache avec des fils comme
-la moule ; elle est commune au port du sud-est ;
-on la trouve à l'embouchure des rivières : ses
-perles sont violettes.</p>
-
-<p>On y trouve communément l'huître appelée <i>la
-tuilée</i>, de l'espèce de celles qui servent de bénitiers
-à Saint-Sulpice. C'est peut-être le plus
-grand coquillage de la mer ; on en voit, aux
-Maldives, que deux b&oelig;ufs traîneraient difficilement.
-Il est bien étrange que cette huître se trouve
-fossile sur les côtes de Normandie, où je l'ai vue.</p>
-
-<p>Il y a encore une espèce d'huître grise et
-mince, qui ressemble beaucoup à la selle polonaise ;
-l'huître épineuse, qui se trouve dans les
-coraux ; la pelure-d'oignon, dont je n'ai vu que
-des coquilles dépareillées.</p>
-
-<p>J'ai vu trois espèces de moules : elles ne sont
-ni curieuses ni communes ; elles ressemblent,
-pour la forme, au dail de la méditerranée, et
-se logent dans les trous de madrépores ; une
-moule blanche à coque élastique, qui se trouve
-incorporée avec les éponges : c'est une nuance
-intermédiaire entre deux espèces. Si jamais je
-fais un cabinet, elle trouvera aisément sa place
-par ma méthode.</p>
-
-<p>La hache-d'armes se rapproche des moules ;
-elle est faite comme le fer d'une hache, une
-pointe d'un côté, un tranchant de l'autre ; elle
-est armée d'aspérosités ; elle n'a ni cuir ni charnière,
-mais un seul pli élastique.</p>
-
-<p>Dans les pétoncles : l'arche-de-Noé, dont les
-extrémités se relèvent comme la poupe d'un bateau ;
-le c&oelig;ur, strié et cannelé d'une forme bien
-régulière ; le c&oelig;ur-de-b&oelig;uf, dont un côté est
-inégal ; la corbeille : ses cannelures paraissent
-s'entrelacer ; la râpe, dont les stries sont formées
-par des arcs de cercle qui se croisent ; une pétoncle
-commune : sa coquille est mince, elle est
-en dedans teinte en violet ; une autre fort jolie
-et rare, dessinée en dehors comme un point de
-Hongrie ; le peigne ; le manteau-ducal, qui a de
-belles couleurs aurore.</p>
-
-<p>Il y a apparence que les coquillages ne vivent
-pas plus en paix que les autres animaux. On en
-trouve beaucoup de débris sur les rivages. Ceux
-qui y viennent entiers sont toujours percés. Je
-me souviens d'avoir vu un limaçon armé d'une
-dent pointue dont il se sert pour percer la coquille
-des moules : il se trouve au détroit de Magellan ;
-on l'appelle burgau armé.</p>
-
-<p>Pour avoir de beaux coquillages, il faut les
-pêcher vivans. Les espèces dont la robe est nette
-vivent sur le sable, où elles s'enfouissent dans
-les gros temps ; les autres se collent aux rochers.
-Les moules se nichent dans les branches des
-madrépores, où elles multiplient peu. Si elles
-frayaient en liberté sur les rochers, comme en
-Europe, les ouragans les détruiraient.</p>
-
-<p>Il y a beaucoup d'industrie et de variété dans
-la charnière des coquilles. Nos arts pourraient y
-profiter. Les huîtres n'ont qu'un peu de cuir,
-mais elles font corps avec le rocher ; les moules
-ont une peau élastique très-forte ; la hache-d'armes
-n'a qu'un pli ; les c&oelig;urs, s'ils sont réguliers,
-ont à leur charnière de petites dents qui prennent
-l'une dans l'autre ; si un de leurs côtés s'étend
-en aile, la charnière est plus considérable
-du côté où le poids est le plus fort, et les dents qui
-la forment sont plus grosses ; on entrevoit, dans
-leurs courbes, une géométrie admirable.</p>
-
-<p>L'Ile-de-France est tout environnée de madrépores.
-Ce sont des végétations pierreuses, de
-la forme d'une plante ou d'un arbrisseau. Elles
-sont en si grand nombre, que les écueils en sont
-entièrement formés.</p>
-
-<p>Je distingue ceux qui ne tiennent point au sol,
-et ceux qui y sont attachés.</p>
-
-<p>Dans les premiers sont : le champignon, qui
-paraît composé de feuillets ; le plumet, qui est
-de la même espèce ; le plumet à trois et à quatre
-branches ; le cerveau de Neptune.</p>
-
-<p>Dans ceux qui tapissent le fond de la mer, et
-qui semblent y tenir par leurs racines, sont : le
-chou-fleur ; le chou qui, par le port et les feuilles,
-ressemble beaucoup à ce végétal : il est de la
-grande espèce, ainsi qu'un madrépore dont les
-étages forment une espèce de spirale : il est très-fragile ;
-un autre, qui ressemble à un arbre par
-sa tige élancée et la masse de ses branches ; une
-espèce très-jolie que j'appelle <i>la gerbe</i> : elle
-semble formée de plusieurs bouquets d'épis de
-blé ; le pinceau ou l'&oelig;illet : au centre de chaque
-découpure, on remarque un peu de vert ; une
-espèce commune, ramassée en touffe comme une
-plante de réséda avec ses cônes de fleurs ; un madrépore
-très-joli, croissant de la forme d'une île
-avec ses rivages et ses montagnes ; un autre qui
-ressemble à une congélation ; une espèce dont les
-feuillages sont digités comme une main ; le bois-de-cerf,
-dont les cornichons sont très-détachés
-et très-fragiles ; la ruche-à-miel, grande masse
-sans forme, dont toute la surface est régulièrement
-trouée ; le corail d'un bleu pâle, qui est
-rare : en dedans il est d'un bleu plus foncé ; un
-corail articulé blanc et noir qui tient un peu du
-corail rouge, qu'on n'a point encore trouvé ici ;
-des végétations coralines, bleues, blanches, jaunes,
-rouges, si fragiles et si découpées, qu'on ne
-peut en envoyer en Europe.</p>
-
-<p>Dans les lithophytes : une plante semblable à
-une longue paille, sans feuillages, sans n&oelig;uds
-et sans boutons ; une végétation semblable à une
-petite forêt d'arbres : leurs racines sont fort entrelacées,
-chacun d'eux a un petit bouquet de
-feuilles : la substance de ce lithophyte tient de la
-nature du bois, et brûle au feu comme lui ; il est
-cependant dans la classe des madrépores.</p>
-
-<p>J'ai vu trois espèces d'étoiles marines qui n'ont
-rien de remarquable. On trouvait autrefois de
-l'ambre gris sur la côte : il y a même un îlot au
-vent, qui en porte le nom. On en apporte quelquefois
-de Madagascar.</p>
-
-<p>On ne doute pas aujourd'hui que les madrépores
-ne soient l'ouvrage d'une infinité de petits
-animaux, quoiqu'ils ressemblent absolument à
-des plantes, par leur port, leur tige, leurs branches,
-leurs masses, et même par des fleurs de
-couleur de pêcher. Je me rends à l'expérience
-avec plaisir ; car j'aime à voir l'univers peuplé.
-D'ailleurs, je conçois qu'un ouvrage régulier
-doit être fait par quelque agent qui a une portion
-d'ordre et d'intelligence. Ces végétations ressemblent
-tellement aux nôtres, la matière à part,
-que je suis même très-porté à penser que tous
-nos végétaux sont les fruits du travail d'une multitude
-d'animaux vivans en société. J'aime mieux
-croire qu'un arbre est une république, qu'une
-machine morte, obéissant à je ne sais quelles
-lois d'hydraulique. Je pourrais appuyer cette opinion
-d'observations assez curieuses. Peut-être un
-jour en aurai-je le loisir. Ces recherches peuvent
-être utiles : mais quand elles seraient vaines, elles
-détournent notre curiosité, avide de connaître et
-de juger ; elles l'empêchent de se jeter, faute d'aliment,
-sur tout ce qui l'environne ; ce qui est
-la cause première de nos discordes. Nos histoires
-souvent ne sont que des calomnies, nos traités de
-morale des satires, et nos sociétés des académies
-de médisance et d'épigrammes. Après cela on se
-plaint qu'il n'y a plus d'amitié et de confiance,
-comme s'il pouvait y en avoir entre des gens qui
-ont toujours une cuirasse sur le c&oelig;ur et un poignard
-sous le manteau.</p>
-
-<p>Ou parlons peu, ou faisons des systèmes.
-<i lang="la" xml:lang="la">Tradidit mundum disputationibus.</i> Disputons
-donc, mais sans nous fâcher.</p>
-
-<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 12 janvier 1769.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="journ2">JOURNAL MÉTÉOROLOGIQUE.<br />
-<span class="small">QUALITÉ DE L'AIR.</span></h2>
-
-
-<h3>JUILLET, 1768.</h3>
-
-<p>Pendant ce mois, les vents régnèrent de la
-partie sud-est, d'où ils soufflent presque toute
-l'année. La brise est forte pendant le jour ; il fait
-calme la nuit. Quoique nous soyons dans la saison
-sèche, il tombe souvent de la pluie. Ce sont
-des grains assez violens ; ils ne sont pas de durée.
-L'air est très-frais. On ne peut guère se passer
-d'habits de drap.</p>
-
-
-<h3>AOUT.</h3>
-
-<p>Il pleut presque tous les jours. Le sommet des
-montagnes est couvert de vapeurs semblables à
-des fumées, qui descendent dans la plaine, accompagnées
-de coups de vent. Ces pluies forment
-souvent des arcs-en-ciel sur les flancs de la
-montagne, qui n'en sont pas moins noirs.</p>
-
-
-<h3>SEPTEMBRE.</h3>
-
-<p>Même temps et même vent. C'est la saison des
-récoltes. Si la chaleur et l'humidité sont la seule
-cause de la végétation, pourquoi rien ne pousse-t-il
-dans cette saison? il ne fait pas moins chaud
-qu'au mois de mai en France. Y aurait-il quelque
-esprit de vie qui accompagne le retour du
-soleil? Les Romains en faisaient honneur au vent
-d'ouest, et fixaient son arrivée au huitième de
-février. Ils l'appelaient <i lang="la" xml:lang="la">favonius</i>, c'est-à-dire,
-nourricier. C'est le même que le zéphir des Grecs.
-Pline dit qu'il «&nbsp;sert de mari à toutes choses qui
-prennent vie de la terre.&nbsp;» Ils étaient peut-être
-aussi ignorans que nous ; mais leur philosophie
-me paraît plus touchante, et ils ne se fâchaient
-pas quand on n'était point de leur avis.</p>
-
-
-<h3>OCTOBRE.</h3>
-
-<p>Même température, l'air un peu plus chaud,
-il est toujours frais dans l'intérieur de l'île. A la
-fin de ce mois, on ensemence les terres en blé ;
-dans quatre mois on le récolte ; ensuite on sème
-du maïs, qui est mûr en septembre. Ce sont
-deux moissons dans le même champ ; mais ce
-n'est pas trop pour les fléaux dont cette terre est
-désolée.</p>
-
-
-<h3>NOVEMBRE.</h3>
-
-<p>Les chaleurs commencent à se faire sentir ; les
-vents varient, et vont quelquefois au nord-ouest.
-Il tombe des pluies orageuses.</p>
-
-<p>Point de vaisseau de France, point de lettres.
-Il est triste d'attendre de l'Europe quelque portion
-de son bonheur.</p>
-
-
-<h3>DÉCEMBRE.</h3>
-
-<p>Les chaleurs sont fatigantes, le soleil est au
-zénith ; mais l'air est tempéré par des pluies
-abondantes : il me semble même que j'ai éprouvé
-des chaleurs plus fortes dans quelques jours de
-l'été à Pétersbourg. Au commencement du mois
-j'ai entendu le tonnerre, pour la première fois
-depuis mon arrivée.</p>
-
-<p>Le 23 au matin, les vents étant au sud-est, le
-temps se disposa à un coup de vent. Les nuages
-s'accumulèrent au sommet des montagnes. Ils
-étaient olivâtres et couleur de cuivre. On en remarquait
-une longue bande supérieure, qui était
-immobile. On voyait des nuages inférieurs courir
-très-rapidement. La mer brisait avec grand bruit
-sur les récifs. Beaucoup d'oiseaux marins venaient
-du large se réfugier à terre. Les animaux domestiques
-paraissaient inquiets. L'air était lourd et
-chaud, quoique le vent ne fût pas tombé.</p>
-
-<p>A tous ces signes, qui présageaient l'ouragan,
-chacun se hâta d'étayer sa maison avec des arcs-boutans,
-et d'en condamner toutes les ouvertures.</p>
-
-<p>Vers les dix heures du soir, l'ouragan se déclara.
-C'étaient des rafales épouvantables suivies
-d'instans de calme effrayans, où le vent semblait
-reprendre des forces. Il fut ainsi en augmentant
-pendant la nuit. Ma case en étant ébranlée, je
-passai dans un autre corps-de-logis. Mon hôtesse
-fondait en larmes, dans la crainte de voir sa
-maison détruite. Personne ne se coucha. Vers le
-matin, le vent ayant encore redoublé, je m'aperçus
-que tout un front de la palissade de l'entourage
-allait tomber, et qu'une partie de notre toit
-se soulevait à un des angles : avec quelques planches
-et des cordes, je fis prévenir le dommage.
-En traversant la cour, pour donner quelques ordres,
-je pensai, plusieurs fois, être renversé.
-Je vis au loin des murailles tomber, et des couvertures
-dont les bardeaux s'envolaient comme
-des jeux de cartes.</p>
-
-<p>Il tomba de la pluie vers les huit heures du
-matin, mais le vent ne cessa point. Elle était
-chassée horizontalement, et avec tant de violence,
-qu'elle entrait comme autant de jets d'eau par
-les plus petites ouvertures. Elle gâta une partie
-de mes papiers.</p>
-
-<p>A onze heures, la pluie tombait du ciel par
-torrens. Le vent se calma un peu ; les ravines
-des montagnes formaient, de tous côtés, des cascades
-prodigieuses. Des parties de roc se détachaient avec
-un bruit semblable à celui du canon.
-Elles formaient en roulant de larges trouées dans
-les bois. Les ruisseaux se débordaient dans la
-plaine, qui était semblable à une mer. On n'en
-voyait plus ni les digues, ni les ponts.</p>
-
-<p>A une heure après midi, les vents sautèrent
-au nord-ouest. Ils chassaient l'écume de la mer
-par grands nuages sur la terre. Ils jetèrent du
-port sur le rivage, les navires qui tiraient en
-vain du canon : on ne pouvait leur envoyer du
-secours. Par ces nouvelles secousses, les édifices
-furent ébranlés en sens contraire, et presque avec
-autant de violence. Vers midi, ils passèrent à
-l'est, ensuite au sud. Ils firent ainsi le tour de
-l'horizon dans les vingt-quatre heures, suivant
-l'ordinaire ; après quoi tout se calma.</p>
-
-<p>Beaucoup d'arbres furent renversés, des ponts
-furent emportés. Il ne resta pas une feuille dans
-les jardins. L'herbe même, ce chiendent si dur,
-paraissait, en quelques lieux, rasée au niveau
-de la terre.</p>
-
-<p>Pendant la tempête, un bon citoyen, appelé
-Leroux, envoya partout ses noirs, ouvriers, offrir
-gratuitement leurs services. Cet homme était
-menuisier. Il ne faut pas oublier les bonnes actions,
-surtout ici.</p>
-
-<p>On avait annoncé, le 23, une éclipse de lune,
-à cinq heures quatre minutes du soir ; mais le
-mauvais temps empêcha les observations.</p>
-
-<p>L'ouragan arrive tous les ans assez régulièrement
-au mois de décembre ; quelquefois en mars.
-Comme les vents font le tour de l'horizon, il n'y
-a point de souterrain où la pluie ne pénètre. Il
-détruit un grand nombre de rats, de sauterelles
-et de fourmis, et on est quelque temps sans en
-voir. Il tient lieu d'hiver ; mais ses ravages sont
-plus terribles. On se ressouviendra long-temps
-de celui de 1760. On vit un contrevent enlevé
-en l'air, et dardé comme une flèche dans une
-couverture. Les mâts inférieurs d'un vaisseau de
-64 canons, qui étaient sans vergues, furent tors
-et rompus. Il n'y a point d'arbre d'Europe qui
-pût résister à de si violens tourbillons. Nous avons
-vu comment la nature avait défendu les forêts de
-ce pays.</p>
-
-
-<h3>JANVIER, 1769.</h3>
-
-<p>Temps pluvieux, chaud et lourd. Grands
-orages, mais peu de tonnerre. Comme les coups
-de vent sont violens dans cette saison, la navigation
-cesse depuis décembre jusqu'en avril.</p>
-
-<p>Toutes les prairies ont reverdi ; le paysage est
-plus gai, mais le ciel est plus triste.</p>
-
-
-<h3>FÉVRIER.</h3>
-
-<p>Temps orageux et coups de vent violens. Le
-paquebot <i>l'Heureux</i>, envoyé à Madagascar, a péri,
-ainsi que le vaisseau <i>le Favori</i>, parti du Cap.</p>
-
-<p>Le 25 de ce mois, les nuages rassemblés par
-le vent de nord-ouest, se formèrent en longue
-bande immobile depuis la montagne du Pavillon
-jusqu'à l'île aux Tonneliers. Il en sortit une
-quantité prodigieuse de coups de tonnerre ; l'orage
-dura depuis six heures du matin jusqu'à
-midi. La foudre tomba un grand nombre de fois.
-Un grenadier fut tué d'un coup ; une négresse
-d'un autre, ainsi qu'un b&oelig;uf sur l'île aux Tonneliers :
-un fusil fut fondu dans la maison d'un
-officier. Ces gens-ci disent qu'il n'y a pas d'exemple
-que le tonnerre soit tombé dans la ville ;
-pour moi, je n'en ai jamais entendu de si violent :
-il semblait que c'était un bombardement.
-Je crois que si on eût tiré le canon, l'explosion
-eût dissipé ces nuages qui étaient immobiles.</p>
-
-
-<h3>MARS.</h3>
-
-<p>Les pluies sont un peu moins fréquentes, les
-vents toujours au sud-est. La chaleur supportable.</p>
-
-
-<h3>AVRIL.</h3>
-
-<p>La saison est belle. Les herbes commencent à
-sécher, et quand on y aura mis le feu, il y
-en a pour sept mois d'un paysage teint en noir.</p>
-
-
-<h3>MAI.</h3>
-
-<p>Vers la fin de ce mois, les vents tournèrent à
-l'ouest et au nord-ouest, suivant l'ordinaire.
-Nous voilà dans la saison sèche. Je fus aux plaines
-de Williams, où je trouvai l'air d'une fraîcheur
-fort agréable.</p>
-
-
-<h3>JUIN.</h3>
-
-<p>Les vents sont fixes au sud-est, où ils sont
-presque toujours. Les petits grains pluvieux recommencent.</p>
-
-<p>Il n'y a point de maladie particulière au pays ;
-mais on y meurt de toutes celles de l'Europe.
-J'ai vu mourir d'apoplexie, de petite-vérole, de
-maux de poitrine, d'obstructions au foie, ce qui
-vient de chagrin plutôt que de la qualité des
-eaux, comme on le prétend. J'y ai vu une pierre
-plus grosse qu'un &oelig;uf, qu'on avait tirée à un
-noir du pays. J'y ai vu des paralytiques et des
-goutteux très-tourmentés, des épileptiques saisis
-de leurs accès. Les enfans et les noirs sont très-sujets
-aux vers. Les maladies vénériennes produisent
-des <i>crabes</i> dans ceux-ci : ce sont des
-crevasses douloureuses qui viennent sous la plante
-des pieds. L'air y est bon comme en Europe ;
-mais il n'a en lui aucune qualité médicinale : je
-ne conseille pas même aux goutteux d'y venir,
-car j'en ai vu rester plus de six mois de suite
-au lit.</p>
-
-<p>Les tempéramens sont sensiblement altérés aux
-révolutions des saisons. On y est sujet aux fièvres
-bilieuses, et la chaleur occasionne aussi des descentes ;
-mais avec de la tempérance et des bains,
-on se porte bien. J'observe cependant qu'on jouit
-dans les pays froids d'une santé plus forte, et
-d'un esprit plus vigoureux : il est même très-singulier
-que l'histoire ne parle d'aucun homme
-célèbre né entre les deux tropiques, excepté Mahomet.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch11">LETTRE XI.<br />
-<span class="small">M&OElig;URS DES HABITANS BLANCS.</span></h2>
-
-
-<p>L'Ile-de-France était déserte lorsque Mascarenhas
-la découvrit. Les premiers Français qui
-s'y établirent, furent quelques cultivateurs de
-Bourbon. Ils y apportèrent une grande simplicité
-de m&oelig;urs, de la bonne foi, l'amour de
-l'hospitalité, et même de l'indifférence pour les
-richesses. M. de La Bourdonnais, qui est en
-quelque sorte le fondateur de cette colonie, y
-amena des ouvriers, bonne espèce d'hommes, et
-quelques mauvais sujets que leurs parens y avaient
-fait passer ; il les força d'être utiles.</p>
-
-<p>Lorsqu'il eut rendu cette île intéressante par
-ses travaux, et qu'on la crut propre à devenir
-l'entrepôt du commerce de l'Inde, il y vint des
-gens de tout état.</p>
-
-<p>D'abord des employés de la Compagnie.
-Comme les premiers emplois de l'île étaient exercés
-par eux, ils y vécurent à peu près comme
-les nobles à Venise. Ils joignirent à ces m&oelig;urs
-aristocratiques, un peu de cet esprit financier
-qui effarouche tant l'agriculteur. Tous les moyens
-d'établissement étaient entre leurs mains. Ils
-avaient à la fois la police, l'administration et les
-magasins. Quelques-uns faisaient défricher et
-bâtir, et ils revendaient leurs travaux assez cher
-à ceux qui cherchaient fortune. On cria contre
-eux ; mais ils étaient tout-puissans.</p>
-
-<p>Il s'y établit des marins de la Compagnie, qui
-depuis long-temps ne peuvent pas concevoir que
-les dangers et la peine du commerce des Indes
-soient pour eux, tandis que les honneurs et le
-profit sont pour d'autres. Cet établissement, voisin
-des Indes, faisant naître de grandes espérances,
-ils s'y arrêtèrent ; ils étaient mécontens
-avant de s'y établir, ils le furent encore après.</p>
-
-<p>Il y vint des officiers militaires de la Compagnie.
-C'étaient de braves gens dont plusieurs
-avaient de la naissance. Ils ne pouvaient pas imaginer
-qu'un militaire pût s'abaisser à aller prendre
-l'ordre d'un homme qui, quelquefois, avait
-été garçon de comptoir : passe pour en recevoir
-sa paye. Ils n'aimaient pas les marins, qui sont
-trop décisifs : en se faisant habitans, ils ne changèrent
-point d'esprit, et ne firent pas fortune.</p>
-
-<p>Quelques régimens du roi y relâchèrent, et
-même y séjournèrent. Des officiers, séduits par
-la beauté du ciel et par l'amour du repos, s'y fixèrent.
-Tout ployait sous le nom de la Compagnie.
-Ce n'étaient plus de ces distinctions de
-garnison qui flattent tant l'officier subalterne :
-chacun avait là ses prétentions ; on les regardait
-presque comme des étrangers. Ce furent de grandes
-clameurs au nom du roi.</p>
-
-<p>Il y était venu des missionnaires de Saint-Lazare,
-qui avaient gouverné paisiblement les hommes
-simples qui s'étaient les premiers établis ;
-mais quand ils virent que la société, en s'augmentant,
-se divisait, ils s'en tinrent à leurs fonctions
-curiales, et à quelques bonnes habitations :
-ils n'allaient chez les autres que quand ils y
-étaient appelés.</p>
-
-<p>Il y passa quelques marchands avec un peu
-d'argent. Dans une île sans commerce, ils augmentèrent
-les abus d'un agio qu'ils y trouvèrent
-établi, et se livrèrent à de petits monopoles. Ils
-ne tardèrent pas à se rendre odieux à ces différentes
-classes d'hommes qui ne pouvaient se souffrir,
-on les désigna sous le nom de Banians ;
-c'est comme qui dirait Juifs. D'un autre côté,
-ils affectèrent de mépriser les distinctions particulières
-de chaque habitant, prétendant qu'après
-avoir passé la Ligne, tout le monde était à peu
-près égal.</p>
-
-<p>Enfin la dernière guerre de l'Inde y jeta,
-comme une écume, des banqueroutiers, des libertins
-ruinés, des fripons, des scélérats, qui,
-chassés de l'Europe par leurs crimes, et de l'Asie
-par nos malheurs, tentèrent d'y rétablir leur
-fortune sur la ruine publique. A leur arrivée, les
-mécontentemens généraux et particuliers augmentèrent ;
-toutes les réputations furent flétries
-avec un art d'Asie inconnu à nos calomniateurs ;
-il n'y eut plus de femme chaste ni d'homme honnête ;
-toute confiance fut éteinte, toute estime
-détruite. Ils parvinrent ainsi à décrier tout le
-monde, pour mettre tout le monde à leur niveau.</p>
-
-<p>Comme leurs espérances ne se fondaient que
-sur le changement d'administration, ils vinrent
-enfin à bout de dégoûter la Compagnie, qui céda
-au roi, en 1765, une colonie si orageuse et si dispendieuse.</p>
-
-<p>Pour cette fois on crut que la paix et l'ordre
-allaient régner dans l'île ; mais on n'avait fait
-qu'ajouter de nouveaux levains à la fermentation.</p>
-
-<p>Il y débarqua un grand nombre de protégés
-de Paris, pour faire fortune dans une île inculte
-et sans commerce, où il n'y avait que du papier
-pour toute monnaie. Ce fut des mécontens d'une
-autre espèce.</p>
-
-<p>Une partie des habitans, qui restaient attachés
-à la Compagnie par reconnaissance, virent avec
-peine l'administration royale. L'autre portion,
-qui avait compté sur les faveurs du nouveau gouvernement,
-voyant qu'il ne s'occupait que de
-plans économiques, fut d'autant plus aigrie,
-qu'elle avait espéré plus long-temps.</p>
-
-<p>A ces nouveaux schismes se joignirent les dissensions
-de plusieurs corps, qui, en France
-même, ne peuvent se concilier, dans la marine
-du roi, la plume et l'épée ; et enfin l'esprit de
-chacun des corps militaires et d'administration,
-lequel n'étant point, comme en Europe, dissipé
-par les plaisirs ou par les affaires générales, s'isole
-et se nourrit de ses propres inquiétudes.</p>
-
-<p>La discorde règne dans toutes les classes, et a
-banni de cette île l'amour de la société, qui semble
-devoir régner parmi des Français exilés au
-milieu des mers, aux extrémités du monde. Tous
-sont mécontens, tous voudraient faire fortune et
-s'en aller bien vite. A les entendre, chacun s'en
-va l'année prochaine. Il y en a qui, depuis trente
-ans, tiennent ce langage.</p>
-
-<p>L'officier qui arrive d'Europe, y perd bientôt
-l'émulation militaire. Pour l'ordinaire il a peu
-d'argent, et il manque de tout : sa case n'a point
-de meubles ; les vivres sont très-chers en détail ;
-il se trouve seul consommateur entre l'habitant
-et le marchand, qui renchérissent à l'envi. Il
-fait d'abord contre eux une guerre défensive ; il
-achète en gros ; il songe à profiter des occasions,
-car les marchandises haussent au double après le
-départ des vaisseaux. Le voilà occupé à saisir
-tous les moyens d'acheter à bon marché. Quand
-il commence à jouir des fruits de son économie,
-il pense qu'il est expatrié, pour un temps illimité,
-dans un pays pauvre : l'oisiveté, le défaut
-de société, l'appât du commerce, l'engagent à
-faire par intérêt ce qu'il avait fait par nécessité.
-Il y a sans doute des exceptions, et je les citerais
-avec plaisir, si elles n'étaient pas un peu nombreuses.
-M. de Steenhovre, le commandant, y
-donne l'exemple de toutes les vertus.</p>
-
-<p>Les soldats fournissent beaucoup d'ouvriers,
-car la chaleur permet aux blancs d'y travailler en
-plein air. On n'a pas tiré d'eux, pour le bien de
-cette colonie, un parti avantageux. Souvent,
-dans les recrues qu'on envoie d'Europe, il se
-trouve des misérables, coupables des plus grands
-crimes. Je ne conçois pas la politique d'imaginer
-que ceux qui troublent une société ancienne,
-peuvent servir à en faire fleurir une nouvelle.
-Souvent le désespoir prend ces malheureux ; ils
-s'assassinent entre eux à coups de baïonnette.</p>
-
-<p>Quoique les marins ne fassent qu'aller et venir,
-ils ne laissent pas d'influer beaucoup sur les
-m&oelig;urs de cette colonie. Leur politique est de se
-plaindre des lieux d'où ils sont partis, et de ceux
-où ils arrivent. A les entendre, le bon temps est
-passé, ils sont toujours ruinés : ils ont acheté
-fort cher et vendu à perte. La vérité est qu'ils
-croient n'avoir fait aucun bénéfice, s'ils n'ont
-vendu à cent cinquante pour cent : la barrique
-de vin de Bordeaux coûte jusqu'à cinq cents livres ;
-le reste à proportion. On ne croirait jamais
-que les marchandises de l'Europe se paient plus
-ici qu'aux Indes, et celles des Indes plus qu'en
-Europe. Les marins sont fort considérés des habitans,
-parce qu'ils en ont besoin. Leurs murmures,
-leurs allées et venues perpétuelles, donnent
-à cette île quelque chose des m&oelig;urs d'une
-auberge.</p>
-
-<p>De tant d'hommes de différens états, résulte
-un peuple de différentes nations, qui se haïssent
-très-cordialement. On n'y estime que la fausseté.
-Pour y désigner un homme d'esprit, on dit :
-C'est un homme fin. C'est un éloge qui ne convient
-qu'à des renards. La finesse est un vice,
-et malheur à la société où il devient une qualité
-estimable. D'un autre côté, on n'y aime point
-les gens méfians. Cela paraît se contredire ; mais
-c'est qu'il n'y a rien à gagner avec des gens qui
-sont sur leurs gardes. Le méfiant déconcerte les
-fripons et les repousse. Ils se rassemblent auprès
-de l'homme fin : ils l'aident à faire des dupes.</p>
-
-<p>On y est d'une insensibilité extrême pour tout
-ce qui fait le bonheur des âmes honnêtes. Nul
-goût pour les lettres et les arts. Les sentimens
-naturels y sont dépravés : on regrette la patrie
-à cause de l'Opéra et des filles ; souvent ils sont
-éteints : j'étais un jour à l'enterrement d'un habitant
-considérable, où personne n'était affligé ;
-j'entendis son beau-frère remarquer qu'on n'avait
-pas fait la fosse assez profonde.</p>
-
-<p>Cette indifférence s'étend à tout ce qui les environne.
-Les rues et les cours ne sont ni pavées
-ni plantées d'arbres ; les maisons sont des pavillons
-de bois, que l'on peut aisément transporter
-sur des rouleaux ; il n'y a, aux fenêtres, ni vitres
-ni rideaux ; à peine y trouve-t-on quelques
-mauvais meubles.</p>
-
-<p>Les gens oisifs se rassemblent sur la place, à
-midi et au soir ; là, on agiote, on médit, on calomnie.
-Il y a très-peu de gens mariés à la ville.
-Ceux qui ne sont pas riches, s'excusent sur la
-médiocrité de leur fortune : les autres veulent,
-disent-ils, s'établir en France ; mais la facilité de
-trouver des concubines parmi les négresses, en
-est la véritable raison. D'ailleurs, il y a peu de
-partis avantageux : il est rare de trouver une fille
-qui apporte dix mille francs comptant en mariage.</p>
-
-<p>La plupart des gens mariés vivent sur leurs
-habitations. Les femmes ne viennent guère à la
-ville que pour danser ou faire leurs pâques. Elles
-aiment la danse avec passion. Dès qu'il y a un
-bal, elles arrivent en foule, voiturées en palanquin.
-C'est une espèce de litière, enfilée d'un
-long bambou, que quatre noirs portent sur leurs
-épaules : quatre autres les suivent pour les relayer.
-Autant d'enfans, autant de voitures attelées de
-huit hommes, y compris les relais. Les maris
-économes s'opposent à ces voyages, qui dérangent
-les travaux de l'habitation ; mais, faute de
-chemins, il ne peut y avoir de voitures roulantes.</p>
-
-<p>Les femmes ont peu de couleur, elles sont bien
-faites, et la plupart jolies. Elles ont naturellement
-de l'esprit : si leur éducation était moins
-négligée, leur société serait fort agréable ; mais
-j'en ai connu qui ne savaient pas lire. Chacune
-d'elles pouvant réunir à la ville un grand nombre
-d'hommes, les maîtresses de maison se soucient
-peu de se voir hors le temps du bal. Lorsqu'elles
-sont rassemblées, elles ne se parlent point. Chacune
-d'elles apporte quelque prétention secrète,
-qu'elles tirent de la fortune, des emplois ou de
-la naissance de leurs maris ; d'autres comptent
-sur leur beauté ou leur jeunesse ; une Européenne
-se croit supérieure à une créole, et celle-ci regarde
-souvent l'autre comme une aventurière.</p>
-
-<p>Quoi qu'en dise la médisance, je les crois plus
-vertueuses que les hommes, qui ne les négligent
-que trop souvent pour des esclaves noires. Celles
-qui ont de la vertu, sont d'autant plus louables,
-qu'elles ne la doivent point à leur éducation.
-Elles ont à combattre la chaleur du climat, quelquefois
-l'indifférence de leurs maris, et souvent
-l'ardeur et la prodigalité des jeunes marins : si
-l'hymen donc se plaint de quelques infidélités,
-la faute en est à nous, qui avons porté des
-m&oelig;urs françaises sous le ciel de l'Afrique.</p>
-
-<p>Au reste, elles ont des qualités domestiques
-très-estimables, elles sont fort sobres, ne boivent
-presque jamais que de l'eau. Leur propreté
-est extrême dans leurs habits. Elles sont habillées
-de mousseline, doublée de taffetas couleur de
-rose. Elles aiment passionnément leurs enfans.
-A peine sont-ils nés, qu'ils courent tout nus dans
-la maison ; jamais de maillot ; on les baigne souvent ;
-ils mangent des fruits à discrétion ; point
-d'étude, point de chagrin : en peu de temps,
-ils deviennent forts et robustes. Le tempérament
-s'y développe de bonne heure dans les deux sexes ;
-j'y ai vu marier des filles à onze ans.</p>
-
-<p>Cette éducation, qui se rapproche de la nature,
-leur en laisse toute l'ignorance ; mais les vices
-des négresses, qu'ils sucent avec leur lait, et
-leurs fantaisies, qu'ils exercent avec tyrannie
-sur les pauvres esclaves, y ajoute toute la dépravation
-de la société. Pour remédier à ce mal,
-les gens aisés font passer de bonne heure leurs
-enfans en France, d'où ils reviennent souvent
-avec des vices plus aimables et plus dangereux.</p>
-
-<p>On ne compte guère que quatre cents cultivateurs
-dans l'île. Il y a environ cent femmes d'un
-certain état, dont tout au plus dix restent à la
-ville. Vers le soir, on va en visite dans leurs
-maisons : on joue, ou l'on s'ennuie. Au coup de
-canon de huit heures, chacun se retire et va souper
-chez soi.</p>
-
-<p>Adieu, mon ami ; en parlant des hommes, il
-me fâche de n'avoir que des satires à faire.</p>
-
-<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 10 février 1769.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch12">LETTRE XII.<br />
-<span class="small">DES NOIRS.</span></h2>
-
-
-<p>Dans le reste de la population de cette île, on
-compte les Indiens et les nègres.</p>
-
-<p>Les premiers sont les Malabares. C'est un peuple
-fort doux. Ils viennent de Pondichéry, où
-ils se louent pour plusieurs années. Ils sont
-presque tous ouvriers ; ils occupent un faubourg,
-appelé le Camp-des-Noirs. Ce peuple est d'une
-teinte plus foncée que les insulaires de Madagascar,
-qui sont de véritables nègres ; mais leurs
-traits sont réguliers comme ceux des Européens,
-et ils n'ont point les cheveux crépus. Ils sont
-assez sobres, fort économes, et aiment passionnément
-les femmes. Ils sont coiffés d'un turban,
-et portent de longues robes de mousseline, de
-grands anneaux d'or aux oreilles, et des bracelets
-d'argent aux poignets. Il y en a qui se louent
-aux gens riches, ou titrés, en qualité de <i>pions</i>.
-C'est une espèce de domestique qui fait à peu
-près l'office de nos coureurs, excepté qu'il fait
-toutes ses commissions fort gravement. Il porte,
-pour marque de distinction, une canne à la main
-et un poignard à la ceinture. Il serait à souhaiter
-qu'il y eût un grand nombre de Malabares établis
-dans l'île, surtout de la caste des laboureurs ;
-mais je n'en ai vu aucun qui voulût se livrer à l'agriculture.</p>
-
-<p>C'est à Madagascar qu'on va chercher les noirs
-destinés à la culture des terres. On achète un
-homme pour un baril de poudre, pour des fusils,
-des toiles, et surtout des piastres. Le plus cher
-ne coûte guère que cinquante écus.</p>
-
-<p>Cette nation n'a ni le nez si écrasé, ni la teinte
-si noire que les nègres de Guinée. Il y en a même
-qui ne sont que bruns ; quelques-uns, comme les
-Balambous, ont les cheveux longs. J'en ai vu de
-blonds et de roux. Ils sont adroits, intelligens,
-sensibles à l'honneur et à la reconnaissance. La
-plus grande insulte qu'on puisse faire à un noir,
-est d'injurier sa famille : ils sont peu sensibles
-aux injures personnelles. Ils font dans leur pays,
-quantité de petits ouvrages avec beaucoup d'industrie.
-Leur zagaie, ou demi-pique, est très-bien
-forgée, quoiqu'ils n'aient que des pierres
-pour enclume et pour marteau. Leurs toiles, ou
-pagnes, que leurs femmes ourdissent, sont très-fines
-et bien teintes. Ils les tournent autour d'eux
-avec grâce. Leur coiffure est une frisure très-composée ;
-ce sont des étages de boucles et de
-tresses entremêlées avec beaucoup d'art : c'est
-encore l'ouvrage des femmes. Ils aiment passionnément
-la danse et la musique. Leur instrument
-est le tam-tam ; c'est une espèce d'arc, où est
-adaptée une calebasse. Ils en tirent une sorte
-d'harmonie douce, dont ils accompagnent les
-chansons qu'ils composent : l'amour en est toujours
-le sujet. Les filles dansent aux chansons de
-leurs amans ; les spectateurs battent la mesure,
-et applaudissent.</p>
-
-<p>Ils sont très-hospitaliers. Un noir, qui voyage,
-entre, sans être connu, dans la première cabane ;
-ceux qu'il y trouve partagent leurs vivres avec
-lui : on ne lui demande ni d'où il vient, ni où il
-va ; c'est leur usage.</p>
-
-<p>Ils arrivent avec ces arts et ces m&oelig;urs à l'Ile-de-France.
-On les débarque tout nus avec un
-chiffon autour des reins. On met les hommes d'un
-côté, et les femmes à part, avec leurs petits enfans,
-qui se pressent, de frayeur, contre leurs
-mères. L'habitant les visite partout, et achète
-ceux qui lui conviennent. Les frères, les s&oelig;urs,
-les amis, les amans sont séparés ; ils se font leurs
-adieux en pleurant, et partent pour l'habitation.
-Quelquefois ils se désespèrent ; ils s'imaginent
-que les blancs les vont manger ; qu'ils font du
-vin rouge avec leur sang, et de la poudre à canon
-avec leurs os.</p>
-
-<p>Voici comme on les traite. Au point du jour
-trois coups de fouet sont le signal qui les appelle
-à l'ouvrage. Chacun se rend avec sa pioche dans
-les plantations, où ils travaillent presque nus à
-l'ardeur du soleil. On leur donne pour nourriture
-du maïs broyé, cuit à l'eau, ou des pains
-de manioc ; pour habit, un morceau de toile. A
-la moindre négligence, on les attache, par les
-pieds et par les mains, sur une échelle ; le commandeur,
-armé d'un fouet de poste, leur donne
-sur le derrière nu cinquante, cent, et jusqu'à
-deux cents coups. Chaque coup enlève une portion
-de la peau. Ensuite on détache le misérable
-tout sanglant ; on lui met au cou un collier de
-fer à trois pointes, et on le ramène au travail. Il
-y en a qui sont plus d'un mois avant d'être en
-état de s'asseoir. Les femmes sont punies de la
-même manière.</p>
-
-<p>Le soir, de retour dans leurs cases, on les fait
-prier Dieu pour la prospérité de leurs maîtres.
-Avant de se coucher, ils leur souhaitent une
-bonne nuit.</p>
-
-<p>Il y a une loi faite en leur faveur, appelée le
-Code noir. Cette loi favorable ordonne qu'à chaque
-punition ils ne recevront pas plus de trente
-coups ; qu'ils ne travailleront pas le dimanche ;
-qu'on leur donnera de la viande toutes les semaines,
-des chemises tous les ans ; mais on ne
-suit point la loi. Quelquefois, quand ils sont
-vieux, on les envoie chercher leur vie comme ils
-peuvent. Un jour j'en vis un, qui n'avait que
-la peau et les os, découper la chair d'un cheval
-mort pour la manger ; c'était un squelette qui en
-dévorait un autre.</p>
-
-<p>Quand les Européens paraissent émus, les
-habitans leur disent qu'ils ne connaissent pas les
-noirs. Ils les accusent d'être si gourmands, qu'ils
-vont la nuit enlever des vivres dans les habitations
-voisines ; si paresseux, qu'ils ne prennent
-aucun intérêt aux affaires de leurs maîtres, et
-que leurs femmes aiment mieux se faire avorter
-que de mettre des enfans au monde ; tant elles
-deviennent misérables dès qu'elles sont mères de
-famille!</p>
-
-<p>Le caractère des nègres est naturellement enjoué ;
-mais après quelque temps d'esclavage, ils
-deviennent mélancoliques. L'amour seul semble
-encore charmer leurs peines. Ils font ce qu'ils
-peuvent pour obtenir une femme. S'ils ont le
-choix, ils préfèrent celles qui ont passé la première
-jeunesse : ils disent qu'<i>elles font mieux la
-soupe</i>. Ils lui donnent tout ce qu'ils possèdent.
-Si leur maîtresse demeure chez un autre habitant,
-ils feront, la nuit, trois ou quatre lieues
-dans des chemins impraticables pour l'aller voir.
-Quand ils aiment, ils ne craignent ni la fatigue
-ni les châtimens. Quelquefois ils se donnent des
-rendez-vous au milieu de la nuit ; ils dansent à
-l'abri de quelque rocher, au son lugubre d'une
-calebasse remplie de pois : mais la vue d'un
-blanc ou l'aboiement de son chien dissipe ces assemblées
-nocturnes.</p>
-
-<p>Ils ont aussi des chiens avec eux. Tout le monde
-sait que ces animaux reconnaissent parfaitement
-dans les ténèbres, non seulement les blancs, mais
-les chiens mêmes des blancs. Ils ont pour eux
-de la crainte et de l'aversion : ils hurlent dès
-qu'ils approchent. Ils n'ont d'indulgence que
-pour les noirs et leurs compagnons, qu'ils ne décèlent
-jamais. Les chiens des blancs, de leur
-côté, ont adopté les sentimens de leurs maîtres,
-et, au moindre signal, ils se jettent avec fureur
-sur les esclaves.</p>
-
-<p>Enfin, lorsque les noirs ne peuvent plus supporter
-leur sort, ils se livrent au désespoir : les
-uns se pendent ou s'empoisonnent ; d'autres se
-mettent dans une pirogue, et sans voiles, sans
-vivres, sans boussole, se hasardent à faire un
-trajet de deux cents lieues de mer pour retourner
-à Madagascar. On en a vu aborder ; on les a repris,
-et rendus à leurs maîtres.</p>
-
-<p>Pour l'ordinaire ils se réfugient dans les bois,
-où on leur donne la chasse avec des détachemens
-de soldats, de nègres et de chiens ; il y a des habitans
-qui s'en font une partie de plaisir. On les
-relance comme des bêtes sauvages ; lorsqu'on ne
-peut les atteindre, on les tire à coups de fusil :
-on leur coupe la tête, on la porte en triomphe à
-la ville, au bout d'un bâton. Voilà ce que je
-vois presque toutes les semaines.</p>
-
-<p>Quand on attrape les noirs fugitifs, on leur
-coupe une oreille, et on les fouette. A la seconde
-désertion, ils sont fouettés, on leur coupe un
-jarret, on les met à la chaîne. A la troisième
-fois, ils sont pendus ; mais alors on ne les dénonce
-pas : les maîtres craignent de perdre leur
-argent.</p>
-
-<p>J'en ai vu pendre et rompre vifs ; ils allaient
-au supplice avec joie, et le supportaient sans
-crier. J'ai vu une femme se jeter elle-même du
-haut de l'échelle. Ils croient qu'ils trouveront dans
-un autre monde, une vie plus heureuse, et que
-le Père des hommes n'est pas injuste comme eux.</p>
-
-<p>Ce n'est pas que la religion ne cherche à les
-consoler. De temps en temps on en baptise. On
-leur dit qu'ils sont devenus frères des blancs, et
-qu'ils iront en paradis. Mais ils ne sauraient croire
-que les Européens puissent jamais les mener au
-ciel ; ils disent qu'ils sont sur la terre la cause de
-tous leurs maux. Ils disent qu'avant d'aborder
-chez eux, ils se battaient avec des bâtons ferrés ;
-que nous leur avons appris à se tuer de loin avec
-du feu et des balles ; que nous excitons parmi eux
-la guerre et la discorde, afin d'avoir des esclaves
-à bon marché ; qu'ils suivaient sans crainte l'instinct
-de la nature ; que nous les avons empoisonnés
-par des maladies terribles ; que nous les
-laissons souvent manquer d'habits, de vivres, et
-qu'on les bat cruellement sans raison. J'en ai vu
-plus d'un exemple. Une esclave, presque blanche,
-vint, un jour, se jeter à mes pieds : sa
-maîtresse la faisait lever de grand matin et
-veiller fort tard ; lorsqu'elle s'endormait, elle lui
-frottait les lèvres d'ordures ; si elle ne se léchait
-pas, elle la faisait fouetter. Elle me priait de demander
-sa grâce, que j'obtins. Souvent les maîtres
-l'accordent, et deux jours après, ils doublent
-la punition. C'est ce que j'ai vu chez un conseiller
-dont les noirs s'étaient plaints au gouverneur :
-il m'assura qu'il les ferait écorcher le lendemain
-de la tête aux pieds.</p>
-
-<p>J'ai vu, chaque jour, fouetter des hommes et
-des femmes pour avoir cassé quelque poterie,
-oublié de fermer une porte ; j'en ai vu de tout
-sanglans, frottés de vinaigre et de sel pour les
-guérir ; j'en ai vu sur le port, dans l'excès de
-leur douleur, ne pouvoir plus crier ; d'autres
-mordre le canon sur lequel on les attache&hellip; Ma
-plume se lasse d'écrire ces horreurs ; mes yeux
-sont fatigués de les voir, et mes oreilles de les
-entendre. Que vous êtes heureux! quand les
-maux de la ville vous blessent, vous fuyez à la
-campagne. Vous y voyez de belles plaines, des
-collines, des hameaux, des moissons, des vendanges,
-un peuple qui danse et qui chante ; l'image,
-au moins, du bonheur! Ici je vois de
-pauvres négresses courbées sur leurs bêches avec
-leurs enfans nus collés sur le dos, des noirs qui
-passent en tremblant devant moi ; quelquefois
-j'entends au loin le son de leur tambour, mais
-plus souvent celui des fouets qui éclatent en l'air
-comme des coups de pistolets, et des cris qui
-vont au c&oelig;ur&hellip; <i>Grâce, Monsieur!&hellip; Miséricorde!</i>
-Si je m'enfonce dans les solitudes,
-j'y trouve une terre raboteuse, tout hérissée de
-roches, des montagnes portant au-dessus des
-nuages leurs sommets inaccessibles, et des torrens
-qui se précipitent dans des abîmes. Les
-vents qui grondent dans ces vallons sauvages, le
-bruit sourd des flots qui se brisent sur les récifs,
-cette vaste mer qui s'étend au loin vers des régions
-inconnues aux hommes, tout me jette dans
-la tristesse, et ne porte dans mon âme que des
-idées d'exil et d'abandon.</p>
-
-<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 25 avril 1769.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p><i>P. S.</i> Je ne sais pas si le café et le sucre sont
-nécessaires au bonheur de l'Europe, mais je sais
-bien que ces deux végétaux ont fait le malheur
-de deux parties du monde. On a dépeuplé l'Amérique
-afin d'avoir une terre pour les planter ;
-on dépeuple l'Afrique afin d'avoir une nation
-pour les cultiver.</p>
-
-<p>Il est, dit-on, de notre intérêt de cultiver des
-denrées qui nous sont devenues nécessaires, plutôt
-que de les acheter de nos voisins. Mais puisque
-les charpentiers, les couvreurs, les maçons et les
-autres ouvriers européens, travaillent ici en plein
-soleil, pourquoi n'y a-t-on pas des laboureurs
-blancs? Mais que deviendraient les propriétaires
-actuels? Ils deviendraient plus riches. Un habitant
-serait à son aise avec vingt fermiers, il est
-pauvre avec vingt esclaves. On en compte ici
-vingt mille, qu'on est obligé de renouveler tous
-les ans d'un dix-huitième. Ainsi la colonie, abandonnée
-à elle-même, se détruirait au bout de
-dix-huit ans ; tant il est vrai qu'il n'y a point de
-population sans liberté et sans propriété, et que
-l'injustice est une mauvaise ménagère!</p>
-
-<p>On dit que le Code noir est fait en leur faveur.
-Soit ; mais la dureté des maîtres excède les punitions
-permises, et leur avarice soustrait la nourriture,
-le repos et les récompenses qui sont dues.
-Si ces malheureux voulaient se plaindre, à qui
-se plaindraient-ils? leurs juges sont souvent leurs
-premiers tyrans.</p>
-
-<p>Mais on ne peut contenir, dit-on, que par une
-grande sévérité ce peuple d'esclaves : il faut des
-supplices, des colliers de fer à trois crochets, des
-fouets, des blocs où on les attache par le pied,
-des chaînes qui les prennent par le cou : il faut
-les traiter comme des bêtes, afin que les blancs
-puissent vivre comme des hommes&hellip; Ah! je sais
-bien que quand on a une fois posé un principe
-très-injuste, on n'en tire que des conséquences
-très-inhumaines.</p>
-
-<p>Ce n'était pas assez pour ces malheureux d'être
-livrés à l'avarice et à la cruauté des hommes les
-plus dépravés, il fallait encore qu'ils fussent le
-jouet de leurs sophismes.</p>
-
-<p>Des théologiens assurent que pour un esclavage
-temporel ils leur procurent une liberté spirituelle.
-Mais la plupart sont achetés dans un âge où ils
-ne peuvent jamais apprendre le français, et les
-missionnaires n'apprennent point leur langue.
-D'ailleurs ceux qui sont baptisés sont traités
-comme les autres.</p>
-
-<p>Ils ajoutent qu'ils ont mérité les châtimens du
-ciel, en se vendant les uns les autres. Est-ce
-donc à nous à être leurs bourreaux? Laissons les
-vautours détruire les milans.</p>
-
-<p>Des politiques ont excusé l'esclavage, en disant
-que la guerre le justifiait. Mais les noirs ne
-nous la font point. Je conviens que les lois humaines
-le permettent : au moins devrait-on se
-renfermer dans les bornes qu'elles prescrivent.</p>
-
-<p>Je suis fâché que des philosophes qui combattent
-les abus avec tant de courage, n'aient guère
-parlé de l'esclavage des noirs que pour en plaisanter.
-Ils se détournent au loin. Ils parlent de
-la Saint-Barthélemy, du massacre des Mexicains
-par les Espagnols, comme si ce crime n'était pas
-celui de nos jours, et auquel la moitié de l'Europe
-prend part. Y a-t-il donc plus de mal à tuer
-tout d'un coup des gens qui n'ont pas nos opinions
-qu'à faire le tourment d'une nation à qui
-nous devons nos délices? Ces belles couleurs de
-rose et de feu dont s'habillent nos dames, le coton
-dont elles ouatent leurs jupes, le sucre, le café,
-le chocolat de leur déjeuner, le rouge dont elles
-relèvent leur blancheur : la main des malheureux
-noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes
-sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui
-sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint
-du sang des hommes!</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch13">LETTRE XIII.<br />
-<span class="small">AGRICULTURE. HERBES, LÉGUMES ET FLEURS APPORTÉS
-DANS L'ILE.</span></h2>
-
-
-<p>Le gouvernement a fait apporter la plupart
-des plantes, des arbres et des animaux que je
-vais décrire. Quelques habitans y ont contribué,
-entre autres MM. de Cossigny, Poivre, Hermans
-et le Juge. J'eusse désiré savoir le nom des autres,
-afin de leur rendre l'honneur qu'ils méritent.
-Le don d'une plante utile me paraît plus
-précieux que la découverte d'une mine d'or, et
-un monument plus durable qu'une pyramide.</p>
-
-<p>Voici dans quel ordre je les dispose. 1<sup>o</sup> Les
-plantes qui se reproduisent d'elles-mêmes, et
-qui se sont comme naturalisées dans la campagne.
-2<sup>o</sup> Celles qu'on cultive dans la campagne. 3<sup>o</sup> Les
-herbes des jardins potagers. 4<sup>o</sup> Celles des jardins
-à fleurs. Je suivrai le même plan pour les arbrisseaux
-et les arbres. De ceux que je connais, je
-n'en omettrai aucun. On ne doit pas dédaigner
-de décrire ce que la nature n'a pas dédaigné de
-former.</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Plantes sauvages.</p>
-
-<p>On trouve dans quelques plaines voisines de
-la ville une espèce d'indigo que je crois étranger
-à l'île. On n'en tire aucun parti.</p>
-
-<p>Le pourpier croît dans les lieux sablonneux ;
-il peut être naturel au pays : je serais assez porté
-à le croire, en ce qu'il est de la famille des plantes
-grasses. La nature paraît avoir destiné cette classe,
-qui croît dans les lieux les plus arides, à faciliter
-d'autres végétations.</p>
-
-<p>Le cresson se trouve dans tous les ruisseaux.
-On l'a apporté il y a dix ans. La dent-de-lion ou
-pissenlit et l'absinthe, croissent volontiers dans
-les décombres et sur les terres remuées ; mais
-surtout la molène y étale ses larges feuilles cotonnées,
-et y élève sa girandole de fleurs jaunes
-à une hauteur extraordinaire.</p>
-
-<p>La squine (qui n'est pas la plante de Chine de
-ce nom) est un gramen de la grandeur des plus
-beaux seigles. Elle s'étend chaque jour en étouffant
-les autres herbes. Elle a le défaut d'être coriace
-lorsqu'elle est sèche. Il faudrait la couper
-avant sa maturité. Elle n'est verte que cinq mois
-de l'année, ensuite on y met le feu, malgré les
-ordonnances. Ces incendies brûlent et dessèchent
-les lisières des bois.</p>
-
-<p>L'herbe blanche (ainsi nommée de la couleur
-de sa fleur) a été apportée comme un bon fourrage.
-Aucun animal n'en peut manger. Sa graine
-ressemble à celle du cerfeuil : elle se multiplie
-si vite, qu'elle est devenue un des fléaux de l'agriculture.</p>
-
-<p>La brette, dont le nom, en langue indienne,
-signifie <i>une feuille bonne à manger</i>, est une
-espèce de morelle. Il y en a de deux sortes, l'une
-appelée brette de Madagascar. Sa feuille est un
-peu épineuse, mais douce au goût ; c'est un aliment
-purgatif. L'autre, d'un usage plus commun,
-se sert sur les tables comme les épinards. C'est le
-seul mets à la discrétion des noirs ; il croît partout :
-l'eau où cette feuille a bouilli est fort amère ;
-ils y trempent leur manioc et ils y mêlent leurs
-larmes.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> Plantes que l'on cultive à la campagne.</p>
-
-<p>Le manioc, dont on distingue une seconde espèce
-appelée camaignoc ; il vient dans les lieux
-les plus secs : son suc a perdu sa qualité vénéneuse :
-c'est une sorte d'arbrisseau dont la feuille
-est palmée comme celle du chanvre. Sa racine est
-grosse et longue comme le bras : on la râpe, et,
-sans la presser, on en fait des gâteaux fort lourds.
-On en donne trois livres par jour à chaque nègre
-pour toute nourriture. Ce végétal se multiplie
-aisément. M. de La Bourdonnais l'a fait venir
-d'Amérique. C'est une plante fort utile, en ce
-qu'elle est à l'abri des ouragans, et qu'elle assure
-la subsistance des nègres. Les chiens n'en veulent
-point.</p>
-
-<p>Le maïs, ou blé turc, y vient très-beau : c'est
-un grain précieux ; il rapporte beaucoup, et ne
-se garde qu'un an, parce que les mites s'y mettent.
-On devrait encourager en Europe la culture
-d'un blé qu'on ne peut emmagasiner. Il sert à
-nourrir les noirs, les poules et les bestiaux. Observez
-que quelques habitans font de grands
-éloges du maïs et du manioc, mais ils n'en mangent
-point. J'en ai vu présenter de petits gâteaux
-au dessert. Quand il y a beaucoup de sucre, de
-farine de froment et de jaunes d'&oelig;uf ils sont
-assez bons.</p>
-
-<p>Le blé y croît bien : il ne s'élève pas à une
-grande hauteur. On le plante par grain, à la
-main, à cause des rochers ; on le coupe avec des
-couteaux, et on le bat avec des baguettes. Il ne
-se garde guère plus de deux ans. Au rapport de
-Pline, en Barbarie et en Espagne on le mettait
-avec son épi dans des trous en terre, en prenant
-garde d'y introduire de l'air. Varron dit qu'on le
-conservait ainsi cinquante ans, et le millet un
-siècle. Pompée trouva, à Ambracia, des fèves
-gardées de cette manière du temps de Pyrrhus ;
-ce qui faisait près de cent vingt ans. Mais Pline
-ne veut pas que la terre soit cultivée par des forçats
-ou des esclaves, <i>qui ne font</i>, dit-il, <i>rien
-qui vaille</i>. Quoique la farine du blé de l'Ile-de-France
-ne soit jamais bien blanche, j'en préfère
-le pain à celui des farines d'Europe qui s'éventent
-ou s'échauffent toujours dans le voyage.</p>
-
-<p>Le riz, le meilleur et peut-être le plus sain
-des alimens, y réussit très-bien. Il se garde plus
-long-temps que le blé, et rapporte davantage. Il
-aime les lieux humides. Il y en a de plus de sept
-espèces en Asie, dont une croît dans les lieux
-secs ; il serait à souhaiter qu'elle fût cultivée en
-Europe, à cause de sa fertilité.</p>
-
-<p>Le petit mil rapporte dans une abondance prodigieuse.
-On ne le donne guère qu'aux noirs et
-aux animaux. L'avoine y réussit, mais on en
-cultive peu. Tout ce qui ne sert qu'au bien-être
-des esclaves et des bêtes y est fort négligé.</p>
-
-<p>Le tabac n'y est pas d'une bonne qualité. Il
-n'y a que les nègres qui en cultivent pour leur
-usage.</p>
-
-<p>La fataque est un gramen à larges feuilles de
-la nature d'un petit roseau. On en fait de bonnes
-prairies artificielles. Il vient de Madagascar.</p>
-
-<p>On a essayé, mais sans succès, d'y faire
-croître le sainfoin, le trèfle, le lin, le chanvre
-et le houblon.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Plantes potagères.</p>
-
-<p>Viendront, 1<sup>o</sup> celles qui sont utiles par leurs
-fruits ; 2<sup>o</sup> par leurs feuilles ou tiges ; 3<sup>o</sup> par leurs
-racines ou bulbes.</p>
-
-<p>Vous observerez que la plupart de nos légumes
-y dégénèrent, et que tous les ans ceux qui ont
-envie d'en avoir de passables, font venir des
-graines de l'Europe ou du cap de Bonne-Espérance.
-Les petits pois sont coriaces et sans sucre ;
-les haricots sont durs : il y en a une espèce plus
-grande et plus tendre, appelée pois du Cap ; elle
-mériterait d'être connue en France. Une autre
-espèce de haricot, dont on fait des tonnelles : on
-hache sa gousse en vert, et on l'accommode en
-petits pois ; il n'est pas mauvais. La féve de marais
-y vient assez bien. On fait des berceaux avec
-les rameaux d'une féve dont la gousse est longue
-d'un pied : son grain est fort gros, on n'en fait
-point usage.</p>
-
-<p>Les artichauts y poussent de grandes feuilles
-et des petits fruits. Les cardons y sont toujours
-coriaces ; on en fait des haies, car ils sont fort
-épineux, et s'élèvent très-haut.</p>
-
-<p>Le giraumont est une citrouille moins grosse
-que la nôtre, et je crois, s'il est possible, encore
-plus fade. Le concombre est plus petit, et
-vient en moindre quantité qu'en Europe. Le melon
-n'y vaut rien, quoique vanté parce qu'il y
-est rare ; la pastèque, ou melon d'eau, est un
-peu meilleure : le ciel leur est favorable, mais
-le sol, qui est tenace, leur est contraire. Il y
-croît des courges d'une grosseur énorme et d'une
-utilité préférable : c'est la vaisselle des noirs.</p>
-
-<p>La bringelle ou aubergine de deux espèces.
-L'une à petit fruit rond et jaune ; sa tige est fort
-épineuse : elle vient de Madagascar. L'autre,
-que l'on connaît aussi à Paris, est un fruit violet
-de la grosseur et de la forme d'une grosse figue.
-Quand ce fruit est bien assaisonné et bien grillé
-il n'est pas mauvais.</p>
-
-<p>Il y a deux sortes de pimens ; celui qui est
-connu en Europe, et un autre qui est naturel
-au pays ; celui-ci est un arbrisseau dont les fruits
-sont très-petits, et brillent comme des grains de
-corail sur un feuillage du plus beau vert. Les
-créoles l'emploient dans tous leurs ragoûts. Il
-n'y a point de poivre si violent ; il brûle les lèvres
-comme un caustique. On l'appelle piment
-enragé.</p>
-
-<p>L'ananas, le plus beau des fruits, par les
-mailles de sa cuirasse, par son panache teint en
-pourpre et par son odeur de violette, n'y mûrit
-jamais parfaitement. Sou suc est très-froid et
-dangereux à l'estomac. Son écorce a un goût fort
-poivré et brûlant ; c'est peut-être un correctif.
-La nature a mis souvent les contraires dans les
-mêmes sujets : l'écorce du citron échauffe, son
-suc rafraîchit ; le cuir de la grenade resserre, ses
-grains relâchent, etc.</p>
-
-<p>Les fraises commencent à se multiplier dans
-les endroits frais. Elles ont moins de parfum et
-de sucre que les nôtres ; elles produisent peu,
-ainsi que le framboisier, dont le fruit a dégénéré.
-Il y en a une très-belle espèce de Chine,
-qui vient de la grosseur des cerises, et en abondance :
-mais elle n'a ni saveur ni odeur.</p>
-
-<p>Les épinards y sont rares ; le cresson des jardins,
-l'oseille, le cerfeuil, le persil, le fenouil,
-le céleri, portent des tiges filandreuses et s'y
-multiplient avec peine. Les poirées, les laitues,
-les chicorées, les choux-fleurs y sont plus petits
-et moins tendres que les nôtres ; le chou, le plus
-utile des légumes et qui réussit partout, y vient
-bien ; la pimprenelle, le pourpier doré, la sauge
-y croissent en abondance ; mais surtout la capucine,
-qui s'élève en grands espaliers, et y est une
-plante vivace.</p>
-
-<p>L'asperge y est de la grosseur d'une ficelle ;
-elle y a dégénéré pour la taille et pour le goût,
-ainsi que les carottes, les panais, les navets, les
-salsifis, les radis et les raves, qui sont trop épicés.
-Il y a cependant une espèce de rave de Chine qui
-y réussit bien. La betterave y vient très-belle,
-mais très-ligneuse. La pomme de terre, <i lang="la" xml:lang="la">solanum
-tuberosum</i>, n'y est pas plus grosse qu'une
-noix. Celle des Indes, qu'on appelle cambar,
-y pèse souvent plus d'une livre. Sa peau est d'un
-beau violet ; au dedans elle est très-blanche et
-très-fade : on en donne pour aliment aux noirs.
-Elle multiplie beaucoup, ainsi que la patate,
-dont quelques espèces sont préférables à nos châtaignes.
-Le safran est une racine qui teint en
-jaune les ragoûts, ainsi que le pistil de celui d'Europe.
-Le gingembre y est moins chaud que celui
-des Indes. La pistache, qui n'est pas le fruit
-du pistachier, est une petite amande qui croît en
-terre, dans une coque ridée. Elle est assez bonne
-rôtie, mais elle est indigeste. On la cultive pour
-en tirer de l'huile à brûler. Cette plante est une
-espèce de phénomène en botanique ; car il est
-rare que les végétaux qui donnent des fruits huileux,
-les produisent sous terre.</p>
-
-<p>Les ciboules, les poireaux, les oignons y sont
-plus petits qu'en France, et même qu'à l'île de
-Bourbon, qui est dans le voisinage.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Plantes d'agrément.</p>
-
-<p>Je vous parlerai d'abord des nôtres, ensuite de
-celles d'Asie et d'Afrique.</p>
-
-<p>Le réséda, la balsamine, la tubéreuse, le pied-d'alouette,
-la grande marguerite de Chine, les
-&oelig;illets de la petite espèce, s'y plaisent autant
-qu'en Europe : les grands &oelig;illets et les lis, y jettent
-beaucoup de feuilles, et portent rarement
-des fleurs. Les anémones, la renoncule, l'&oelig;illet
-et la rose d'Inde, y viennent mal, ainsi que la giroflée
-et les pavots. Je n'ai point vu d'autres plantes
-à fleurs d'Europe, chez les curieux. Plusieurs
-se sont donné des soins inutiles pour y faire venir
-le thym, la lavande, la marguerite des prés,
-les violettes si simples et si belles, et le coquelicot,
-dont l'écarlate brille avec l'azur des bluets
-sur l'or de vos moissons. Heureux Français! un
-coin de vos campagnes est plus magnifique que
-le plus beau de nos jardins.</p>
-
-<p>En simples plantes à fleurs, d'Afrique, je ne
-connais qu'une belle immortelle du Cap, dont les
-grains sont gros et rouges comme des fraises, et
-viennent en grappe au sommet d'une tige, et dont
-les feuilles ressemblent à des morceaux de drap
-gris ; une autre immortelle à fleurs pourpres qui
-vient partout ; un jonc de la grosseur d'un crin,
-qui porte un groupe de fleurs blanches et violettes
-adossées : de loin ce bouquet paraît en l'air ;
-il vient du Cap, ainsi qu'une sorte de tulipe qui
-n'a que deux feuilles collées contre la terre, qu'elles
-semblent saisir ; une plante de Chine, qui se
-sème d'elle-même, à petites fleurs en rose : chaque
-tige en donne cinq ou six, toutes variées à
-la fois depuis le rouge sang de b&oelig;uf, jusqu'à la
-couleur de brique. Aucune de ces fleurs n'a d'odeur ;
-même celles d'Europe la perdent.</p>
-
-<p>Les aloès s'y plaisent. On pourrait tirer parti
-de leurs feuilles, dont la sève donne une gomme
-médicinale, et dont les fils sont propres à faire
-de la toile. Ils croissent sur les rochers et dans
-les lieux brûlés du soleil. Les uns sont tout en
-feuilles, fortes et épaisses, de la grandeur d'un
-homme, armées d'un long dard : il s'élève, du
-centre, une tige de la hauteur d'un arbre, toute
-garnie de fleurs, d'où tombent des aloès tout formés.
-Les autres sont droits comme de grands
-cierges à plusieurs pans garnis d'épines très-aiguës :
-ceux-là sont marbrés, et ressemblent à des
-serpens qui rampent à terre.</p>
-
-<p>Il semble que la nature ait traité les Africains
-et les Asiatiques en barbares, à qui elle a donné
-des végétaux magnifiques et monstrueux, et
-qu'elle agisse avec nous comme avec des êtres amis
-et sensibles. Oh! quand pourrai-je respirer le
-parfum des chèvre-feuilles, me reposer sur ces
-beaux tapis de lait, de safran et de pourpre que
-paissent nos heureux troupeaux, et entendre les
-chansons du laboureur qui salue l'aurore avec un
-c&oelig;ur content et des mains libres!</p>
-
-<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 29 mai 1769.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch14">LETTRE XIV.<br />
-<span class="small">ARBRISSEAUX ET ARBRES APPORTÉS
-A L'ILE-DE-FRANCE.</span></h2>
-
-
-<p>Nous avons ici le rosier, qui multiplie si aisément,
-qu'on en fait des haies. Sa fleur n'est ni
-si touffue, ni si odorante que la nôtre ; il y en a
-plusieurs variétés, entre autres une petite espèce
-de Chine, qui fleurit toute l'année. Les
-jasmins d'Espagne et de France s'y sont bien
-naturalisés ; j'y parlerai de ceux d'Asie à leur
-article. Il y a des grenadiers à fleur double et à
-fruit ; mais ceux-ci rapportent peu. Le myrte n'y
-vient pas si beau qu'en Provence.</p>
-
-<p>Voilà tous les arbrisseaux d'Europe. Ceux
-d'Asie, d'Afrique et d'Amérique, sont : le cassis,
-dont la feuille est découpée ; ce cassis ne ressemble
-point au nôtre : c'est un grand arbrisseau,
-qui se couvre de fleurs jaunes, odorantes, semblables
-à de petites houppes : elles donnent un
-haricot dont la graine sert à teindre en noir.
-Comme il est épineux, on en fait de bonnes haies.</p>
-
-<p>La foulsapatte, mot indien qui signifie <i>fleur
-de cordonnier</i> : sa fleur, frottée sur le cuir, le
-teint en noir. Cet arbrisseau a un feuillage d'un
-beau vert, plus large que celui du charme, au
-milieu duquel brillent ses fleurs, semblables à de
-gros &oelig;illets d'un rouge foncé : on en fait des
-charmilles. Il y en a plusieurs variétés.</p>
-
-<p>La poincillade, originaire d'Amérique, est
-une espèce de ronce, qui porte des girandoles de
-fleurs jaunes et rouges, d'où sortent des aigrettes
-couleur de feu. Cette fleur est très-belle, mais
-elle passe vite ; elle donne un haricot. Sa feuille est
-divisée comme celle des arbrisseaux légumineux.</p>
-
-<p>Le jalap donne des fleurs en entonnoir, d'un
-rouge cramoisi, qui ne s'ouvrent que la nuit. Elles
-ont une odeur de tubéreuse : j'en ai vu de deux
-espèces.</p>
-
-<p>La vigne de Madagascar est une liane dont on
-fait des berceaux ; elle donne une fleur jaune.
-Ses feuilles cotonnées paraissent couvertes de farine.
-Il y a plusieurs autres espèces de lianes à
-fleur dans les jardins ; mais j'en ignore les noms.</p>
-
-<p>Le mougris est un jasmin dont la feuille ressemble
-à celle de l'oranger. Il y en a à fleur
-double et simple ; son odeur est très-agréable.</p>
-
-<p>Le frangipanier est un jasmin d'une autre espèce :
-cet arbrisseau croît de la forme d'un bois
-de cerf ; de l'extrémité de ses cornichons sortent
-des bouquets de longues feuilles, au centre desquelles
-se trouvent de grandes fleurs blanches en
-entonnoir, d'une odeur charmante.</p>
-
-<p>Le lilas des Indes vient et meurt fort vite ; sa
-feuille est découpée et d'un beau vert. Il se charge
-de grappes de fleurs d'une odeur assez douce, qui
-se changent en graines. Cet arbrisseau s'élève à
-la hauteur d'un arbre ; son port est agréable ; son
-vert est plus beau, mais sa fleur est moins belle
-que celle de notre lilas, qui n'y vient point. Celui
-de Perse y réussit peu. Il y a des lauriers-thyms,
-des lauriers-roses, et le citronnier-galet,
-dont on fait des haies ; son fruit est rond, petit
-et très-acide. Le palma-christi croît partout ; son
-huile est un vermifuge.</p>
-
-<p>Le poivrier est une liane qui s'accroche comme
-le lierre : il végète bien, mais ne donne pas de
-fruit. On ne sait pas si l'arbrisseau du thé, qu'on
-y a apporté de la Chine, s'y plaira, ainsi que le
-rotin, d'un usage aussi universel aux Indes que
-l'osier en Europe.</p>
-
-<p>Le cotonnier vient dans les lieux les plus secs,
-en arbrisseau. Il porte une jolie fleur jaune, à
-laquelle succède une gousse qui contient sa bourre.
-On ne récolte pas son coton, faute de moulins
-pour l'éplucher : d'ailleurs on n'en fait pas commerce.
-Sa graine fait venir le lait aux nourrices.</p>
-
-<p>La canne à sucre y mûrit bien ; les habitans
-en font une liqueur appelée flangourin, qui ne
-vaut pas grand'chose. Il n'y a qu'une sucrerie
-dans l'île.</p>
-
-<p>Le cafier est l'arbre ou l'arbrisseau le plus
-utile de l'île. C'est une espèce de jasmin. Sa fleur
-est blanche ; ses feuilles, d'un beau vert, sont
-opposées et de la forme de celles du laurier. Son
-fruit est une olive rouge comme une cerise, qui
-se sépare en deux féves. On les plante à sept
-pieds et demi de distance ; on les étête à six pieds
-de hauteur. Il ne dure que sept ans : à trois ans
-il est dans son rapport. On évalue le produit annuel
-de chaque arbre à une livre de graines. Un
-noir peut en cultiver par an un millier de pieds,
-indépendamment des grains nécessaires à sa subsistance.
-L'île ne produit pas encore assez de
-café pour sa consommation. Les habitans prétendent
-qu'il suit en qualité celui de Moka.</p>
-
-<p>Parmi les arbres d'Europe, le pin, le sapin
-et le chêne y végètent jusqu'à une hauteur médiocre ;
-après quoi ils dépérissent.</p>
-
-<p>J'y ai vu aussi des cerisiers, des abricotiers,
-des néfliers, des pommiers, des poiriers, des
-oliviers, des mûriers ; mais sans fruits, quoique
-quelques-uns donnent des fleurs. Le figuier y
-rapporte des fruits médiocres ; la vigne n'y réussit
-pas en échalas ; elle donne en treille des grappes,
-dont il ne mûrit qu'une partie<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> à la fois
-comme celles des jardins d'Alcinoüs ; ce qui ne
-vaut rien pour la vendange. Le pêcher donne
-assez de fruits, d'un bon goût, mais qui ne sont
-jamais fondans. Il y a un pou blanc qui les détruit.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> En Europe, les fruits du même arbre arrivent presque
-ensemble à leur maturité : ici c'est tout le contraire ; ils mûrissent
-tous successivement, ce qui varie singulièrement le
-goût des mêmes fruits cueillis sur le même arbre.</p>
-</div>
-<p>Ces arbres sont ici dans une sève perpétuelle ;
-peut-être serait-il avantageux de les enfouir en
-terre, pour arrêter leur végétation. Il faudrait
-essayer de les préserver de la chaleur, comme on
-les garantit du froid dans le nord de l'Allemagne.
-Ces arbres d'Europe quittent ici leurs feuilles
-dans la saison froide, qui est votre été ; cependant,
-la chaleur et l'humidité sont égales à celles
-de vos printemps : il y a donc quelque cause inconnue
-de la végétation.</p>
-
-<p>Les arbres étrangers de simple agrément sont :
-le laurier, qui s'y plaît, ainsi que l'agati de plusieurs
-sortes, dont la feuille est découpée, et
-qui donne des grappes de fleurs blanches papillionacées,
-auxquelles succèdent de longues gousses
-légumineuses. Les Chinois le représentent
-souvent dans leurs paysages.</p>
-
-<p>Le polcher vient de l'Inde. Son feuillage est
-touffu ; sa feuille est en c&oelig;ur. Il ne sert qu'à
-donner de l'ombre. Il donne un fruit inutile,
-de la nature du bois et de la forme d'une nèfle.</p>
-
-<p>Le bambou ressemble de loin à nos saules.
-C'est un roseau qui s'élève aussi haut que les
-plus grands arbres, et qui jette des branches
-garnies de feuilles comme celles de l'olivier : on
-en fait de belles avenues, que le vent fait murmurer
-sans cesse. Il croît vite, et on peut employer
-ses cannes, aux mêmes usages que les
-branches d'osier. Il y a beaucoup de toiles des
-Indes où ce roseau est assez mal figuré.</p>
-
-<p>Les arbres fruitiers sont : l'attier, dont la
-fleur triangulaire, formée d'une substance solide,
-a un goût de pistache ; son fruit ressemble à une
-pomme de pin : quand il est mûr, il est rempli
-d'une crême blanche sucrée et d'une odeur de
-fleur d'orange. Il est plein de pepins noirs. L'atte
-est fort agréable, mais on s'en lasse bien vite.
-Il échauffe et donne des maux de gorge.</p>
-
-<p>Le manguier est un fort bel arbre : les Indiens
-le représentent souvent sur leurs étoffes de soie.
-Il se couvre de superbes girandoles de fleurs,
-comme le marronnier d'Inde. Il leur succède
-quantité de fruits de la forme d'une très-grosse
-prune aplatie, couverte d'un cuir d'une odeur de
-térébenthine. Ce fruit a un goût vineux et agréable ;
-et son odeur à part, il pourrait le disputer
-en bonté à nos bons fruits d'Europe. Il ne fait
-jamais de mal. On pourrait, je crois, en tirer
-une boisson saine et agréable. Il a l'inconvénient
-d'être chargé de fruits dans le temps des ouragans,
-qui en font tomber la plus grande partie.</p>
-
-<p>Le bananier vient partout. Il n'a point de
-bois : ce n'est qu'une touffe de feuilles qui s'élèvent
-en colonne, et qui s'épanouissent au sommet
-en larges bandes d'un beau vert satiné. Au
-bout d'un an, il sort du sommet une longue grappe
-tout hérissée de fruits, de la forme d'un concombre ;
-deux de ces régimes font la charge d'un
-noir : ce fruit, qui est pâteux, est d'un goût
-agréable et fort nourrissant ; les noirs l'aiment
-beaucoup. On leur en donne au jour de l'an pour
-leurs étrennes ; et ils comptent leurs tristes années
-par le nombre de <i>fêtes bananes</i>. Des fils
-du bananier, on peut faire de la toile. La forme
-de ses feuilles semblables à des ceintures de soie,
-la longueur de sa grappe, qui descend à la hauteur
-d'un homme, et dont l'extrémité violette
-ressemble à une tête de serpent, peuvent lui
-avoir fait donner le nom de figuier d'Adam. Ce
-fruit dure toute l'année : il y en a de beaucoup
-d'espèces ; les uns de la grosseur d'une prune,
-d'autres de la longueur du bras.</p>
-
-<p>Le goyavier ressemble assez au néflier. Sa
-fleur est blanche. Son fruit a toujours une odeur
-de punaise ; il est astringent. C'est le seul des
-fruits de ce pays où j'aie trouvé des vers.</p>
-
-<p>Le jam-rose est un arbre qui donne un bel
-ombrage. Il s'élève peu ; ses fruits ont l'odeur
-d'un bouton de rose ; ils sont d'un goût un peu
-sucré et insipide.</p>
-
-<p>Le papayer est une espèce de figuier sans
-branches. Il croît vite, et s'élève comme une colonne,
-avec un chapiteau de larges feuilles. De
-son tronc, sortent ses fruits, semblables à de
-petits melons, d'une saveur médiocre : leurs grains
-ont le goût de cresson. Le tronc de cet arbre est
-d'une substance de navet. Le papayer femelle ne
-porte que des fleurs ; elles sont d'une forme et
-d'une odeur aussi agréables que celles du chèvre-feuille.</p>
-
-<p>Le badamier semble avoir été formé pour donner
-de l'ombrage. Il s'élève comme une belle pyramide,
-formée de plusieurs étages bien séparés
-les uns des autres : on pourrait, dans leurs intervalles,
-construire des cabinets charmans ; son
-feuillage est beau. Il donne quelques amandes
-d'assez bon goût.</p>
-
-<p>L'avocat est un assez bel arbre. Il donne une
-poire qui renferme un gros noyau. La substance
-de ce fruit est semblable à du beurre. Quand on
-l'assaisonne avec le sucre et le jus de citron, il
-n'est pas mauvais. Il échauffe.</p>
-
-<p>Le jacq est un arbre d'un beau feuillage, qui
-donne un fruit monstreux. Il est de la grosseur
-d'une longue citrouille ; sa peau est d'un beau
-vert, et toute chagrinée. Il est rempli de grains
-dont on mange l'enveloppe, qui est une pellicule
-blanche, gluante et sucrée. Il a une odeur empestée
-de fromage pourri. Ce fruit est aphrodisiaque<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> :
-j'ai vu des femmes qui l'aimaient passionnément.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> On sait qu'Aphrodite est un des noms de Vénus.</p>
-</div>
-<p>Le tamarinier porte une belle tête ; ses feuilles
-sont opposées sur une côte, et se ferment la
-nuit, comme la plupart des plantes légumineuses.
-Sa gousse donne un mucilage dont on fait
-d'excellente limonade. Il s'est perpétué dans les
-bois.</p>
-
-<p>Il y a plusieurs espèces d'orangers, entre autres
-une qui donne une orange appelée mandarine,
-grosse comme une pomme d'api. Une grosse
-espèce de pamplemousse, orange à chair rouge,
-d'un goût médiocre. Un citronnier, qui donne
-de très-gros fruits avec peu de suc.</p>
-
-<p>On y a planté le cocotier, sorte de palmier qui
-se plaît dans le sable. C'est un des arbres les
-plus utiles du commerce des Indes ; cependant
-il ne sert guère qu'à donner de mauvaise huile,
-et de mauvais câbles. On prétend qu'à Pondichéry
-chaque cocotier rapporte une pistole par
-an. Des voyageurs font de grands éloges de son
-fruit ; mais notre lin donnera toujours de plus
-belle toile que sa bourre, nos vins seront toujours
-préférés à sa liqueur, et nos simples noisettes
-à sa grosse noix.</p>
-
-<p>Le cocotier se plaît tellement près de l'eau salée,
-qu'on met du sel dans le trou où l'on plante
-son fruit, pour faciliter le développement du
-germe. Le coco paraît destiné à flotter dans la
-mer par une bourre qui l'aide à surnager, et par
-la dureté de sa coque impénétrable à l'humidité.
-Elle ne s'ouvre pas par une suture comme nos
-noix ; mais le germe sort par un des trois petits
-trous que la nature a ménagés à son extrémité,
-après les avoir recouverts d'une pellicule. On a
-trouvé des cocotiers sur le bord de la mer, dans
-des îles désertes, et jusque sur les bancs de sable.
-Ce palmier est l'arbre des rivages méridionaux,
-comme le sapin est l'arbre du nord, et le dattier
-celui des montagnes brûlées de la Palestine.</p>
-
-<p>Je ne crois pas me tromper en disant que le
-coco a été fait pour flotter, et pour germer ensuite
-dans les sables ; chaque graine a sa manière
-de se ressemer, qui lui est propre ; mais cet examen
-me mènerait trop loin. Peut-être l'entreprendrai-je
-un jour, et ce sera avec grand plaisir.
-L'étude de la nature dédommage de celle des
-hommes : elle nous fait voir partout l'intelligence
-de concert avec la bonté. Mais, s'il était possible
-en cela de se tromper encore, si tout ce qui
-environne l'homme était fait pour l'égarer, au
-moins choisissons nos erreurs, et préférons celles
-qui consolent.</p>
-
-<p>Quant à ceux qui croient que la nature, en
-élevant si haut le fruit lourd du cocotier, s'est
-fort écartée de la loi qui fait ramper la citrouille,
-ils ne font pas attention que le cocotier n'a qu'une
-petite tête qui donne fort peu d'ombre : on n'y
-va point, comme sous les chênes, chercher l'ombrage
-et la fraîcheur. Pourquoi ne pas observer
-plutôt, qu'aux Indes comme en Europe, les arbres
-fruitiers qui donnent des fruits mous sont
-d'une hauteur médiocre, afin qu'ils puissent tomber
-à terre sans se briser ; qu'au contraire, ceux
-qui portent des fruits durs comme le coco, la
-châtaigne, le gland, la noix, sont fort élevés,
-parce que leurs fruits, en tombant, n'ont rien à
-risquer? D'ailleurs les arbres feuillés des Indes
-donnent, comme en Europe, de l'ombre sans
-danger. Il y en a qui donnent de très-gros fruits
-comme le jacq ; mais alors ils les portent attachés
-au tronc, et à la portée de la main : ainsi la nature
-que l'homme accuse d'imprudence, a ménagé à
-la fois son abri et sa nourriture.</p>
-
-<p>Depuis peu, on a découvert un crabe qui loge
-au pied des cocotiers. La nature lui a donné une
-longue patte, terminée par un ongle. Elle lui
-sert à tirer la substance du fruit par ses trous. Il
-n'a point de grosses pinces comme les autres crabes :
-elles lui seraient inutiles. Cet animal se
-trouve sur l'île des Palmes, au nord de Madagascar,
-découverte en 1769 par le naufrage du
-vaisseau <i>l'Heureux</i>, qui y périt en allant au
-Bengale. Ce crabe servit de nourriture à l'équipage.</p>
-
-<p>On vient de trouver à l'île Séchelle un palmier
-qui porte des cocos doubles, dont quelques-uns
-pèsent plus de quarante livres. Les Indiens
-lui attribuent des vertus merveilleuses. Ils le
-croyaient une production de la mer, parce que
-les courans en jetaient quelquefois sur la côte
-Malabare ; ils l'appelaient <i>coco marin</i>. Ce fruit,
-dépouillé de sa bourre<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, <i lang="la" xml:lang="la">mulieris corporis bifurcationem
-cum naturâ et pilis repræsentat</i>.
-Sa feuille, faite en éventail, peut couvrir
-la moitié d'une case. Comme tout est compensé,
-l'arbre qui donne cet énorme coco, en rapporte
-au plus trois ou quatre : le cocotier ordinaire
-porte des grappes où il y en a plus de trente. J'ai
-goûté de l'un et de l'autre fruit, qui m'ont paru
-avoir la même saveur. On a planté à l'Ile-de-France
-des cocos marins, qui commencent à
-germer.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Je ne traduirai point ce passage. Pourquoi la langue française
-est-elle plus réservée que la langue latine! Sommes-nous
-plus chastes que les Romains?</p>
-</div>
-<p>Il y a encore quelques arbres qui ne sont guère
-que des objets de curiosité, comme le dattier,
-qui donne rarement des fruits ; le palmier qui
-porte le nom d'araque, et celui qui produit le sagou.
-Le caneficier et l'acajou n'y donnent que
-des fleurs sans fruits. Le cannellier, dont j'ai vu
-des avenues, ressemble à un grand poirier, par
-son port et son feuillage. Ses petites grappes de
-fleurs sentent les excrémens ; sa cannelle est peu
-aromatique. Il n'y a qu'un seul cacaotier dans
-l'île ; ses fruits ne mûrissent jamais. On doit y
-apporter le muscadier et le giroflier<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ; le temps
-décidera du succès de ces arbres transplantés des
-environs de la Ligne, au 20<sup>e</sup> degré de latitude.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Je les ai vus arriver en 1770.</p>
-</div>
-<p>On y a planté, depuis long-temps, quelques
-pieds de ravinesara, espèce de muscadier de
-Madagascar ; des mangoustans et des litchi, qui
-produisent, dit-on, les meilleurs fruits du monde ;
-l'arbre de vernis, qui donne une huile qui conserve
-la menuiserie ; l'arbre de suif, dont les
-graines sont enduites d'une espèce de cire ; un
-arbre de Chine, qui donne de petits citrons en
-grappes semblables à des raisins ; l'arbre d'argent
-du Cap ; enfin le bois de teck, presque aussi bon
-que le chêne pour la construction des vaisseaux.
-La plupart de ces arbres y végètent difficilement.</p>
-
-<p>La température de cette île me paraît trop
-froide pour les arbres d'Asie, et trop chaude
-pour ceux d'Europe. Pline observe que l'influence
-du ciel est plus nécessaire que les qualités de la
-terre, à la culture des arbres. Il dit, que de son
-temps, on voyait en Italie des poivriers et des
-cannelliers, et en Lydie des arbres d'encens ;
-mais ils ne faisaient qu'y végéter. Je crois cependant
-qu'on pourrait naturaliser dans les provinces
-méridionales de France le café, qui se plaît
-dans les lieux frais et tempérés. Ces essais coûteux
-ne peuvent guère être faits que par des
-princes : mais aussi l'acquisition d'une plante
-nouvelle est une conquête douce et humaine,
-dont toute la nation profite. A quoi ont servi tant
-de guerres au dehors et au dedans de notre continent?
-Que nous importe aujourd'hui que Mithridate
-ait été vaincu par les Romains, et Montézume
-par les Espagnols? Sans quelques fruits,
-l'Europe n'aurait qu'à pleurer sur des trophées
-inutiles ; mais des peuples entiers vivent, en
-Allemagne, des pommes de terre venues de l'Amérique,
-et nos belles dames mangent des cerises
-qu'elles doivent à Lucullus. Le dessert a coûté
-cher ; mais ce sont nos pères qui l'ont payé.
-Soyons plus sages, rassemblons les biens que la
-nature a dispersés, et commençons par les
-nôtres.</p>
-
-<p>Si jamais je travaille pour mon bonheur, je
-veux faire un jardin comme les Chinois. Ils choisissent
-un terrain sur le bord d'un ruisseau ; ils
-préfèrent le plus irrégulier, celui où il y a de
-vieux arbres, de grosses roches, quelques monticules.
-Ils l'entourent d'une enceinte de rocs
-bruts avec leurs cavités et leurs pointes : ces rocs
-sont posés les uns sur les autres, de manière que
-les assises ne paraissent point. Il en sort des touffes
-de scolopendre, des lianes à fleurs bleues et
-pourpres, des lisières de mousses de toutes les
-couleurs. Un filet d'eau circule parmi ces végétaux,
-d'où il s'échappe en gouttes ou en glacis.
-La vie et la fraîcheur sont répandues sur cet enclos,
-qui n'est, chez nous, qu'une muraille rapide.</p>
-
-<p>S'il se trouve quelque enfoncement sur le terrain,
-on en fait une pièce d'eau. On y met des
-poissons, on la borde de gazon et on l'environne
-d'arbres. On se garde bien de rien niveler ou
-aligner ; point de maçonnerie apparente : la
-main des hommes corrompt la simplicité de la
-nature.</p>
-
-<p>La plaine est entremêlée de touffes de fleurs,
-de lisières de prairies, d'où s'élèvent quelques
-arbres fruitiers. Les flancs de la colline sont tapissés
-de groupes d'arbrisseaux à fruits ou à fleurs,
-et le haut est couronné d'arbres bien touffus,
-sous lesquels est le toit du maître.</p>
-
-<p>Il n'y a point d'allées droites qui vous découvrent
-tous les objets à la fois, mais des sentiers
-commodes qui les développent successivement. Ce
-ne sont point des statues, ni des vases inutiles ;
-mais une vigne chargée de belles grappes, ou
-des buissons de roses. Quelquefois on lit sur l'écorce
-d'un oranger des vers agréables, ou une
-sentence philosophique sur un vieux rocher.</p>
-
-<p>Ce jardin n'est ni un verger, ni un parc, ni
-un parterre, mais un mélange, semblable à la
-campagne, de plaines, de bois, de collines, où
-les objets se font valoir les uns par les autres. Un
-Chinois ne conçoit pas plus un jardin régulier
-qu'un arbre équarri. Les voyageurs assurent
-qu'on sort toujours à regret de ces retraites charmantes ;
-pour moi, j'y voudrais encore une compagne
-aimable, et dans le voisinage un ami
-comme vous.</p>
-
-<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, le 10 juin 1769.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch15">LETTRE XV.<br />
-<span class="small">ANIMAUX APPORTÉS A L'ILE-DE-FRANCE.</span></h2>
-
-
-<p>On a fait venir ici jusqu'à des poissons étrangers.
-Le gourami vient de Batavia ; c'est un
-poisson d'eau douce, il passe pour le meilleur
-de l'Inde : il ressemble au saumon, mais il est
-plus délicat. On y voit des poissons dorés de la
-Chine, qui perdent leur beauté en grandissant.
-Ces deux espèces se multiplient assez dans les
-étangs.</p>
-
-<p>On a essayé, mais sans succès, d'y transporter
-des grenouilles, qui mangent les &oelig;ufs que les
-moustiques déposent sur les eaux stagnantes.</p>
-
-<p>On a fait venir du Cap un oiseau bien plus
-utile. Les Hollandais l'appellent <i>l'ami du jardinier</i>.
-Il est brun, et de la grosseur d'un gros
-moineau. Il vit de vermisseaux, de chenilles et
-de petits serpens. Non seulement il les mange,
-mais il en fait d'amples provisions, en les accrochant
-aux épines des haies. Je n'en ai vu qu'un ;
-quoique privé de la liberté, il avait conservé ses
-m&oelig;urs, et suspendait la viande qu'on lui donnait
-aux barreaux de sa cage.</p>
-
-<p>Un oiseau qui a multiplié prodigieusement
-dans l'île, est le martin, espèce de sansonnet de
-l'Inde, au bec et aux pattes jaunes. Il ne diffère
-guère du nôtre que par son plumage, qui est
-moins moucheté ; mais il en a le gazouillement,
-l'aptitude à parler, et les manières mimes ; il
-contrefait les autres oiseaux. Il s'approche familièrement
-des bestiaux, pour les éplucher ; mais
-surtout, il fait une consommation prodigieuse
-de sauterelles. Les martins sont toujours accouplés
-deux à deux. Ils se rassemblent les soirs, au
-coucher du soleil, par troupes de plusieurs milliers,
-sur des arbres qu'ils affectionnent. Après
-un gazouillement universel, toute la république
-s'endort ; et, au point du jour, ils se dispersent
-par couples dans les différens quartiers de l'île.
-Cet oiseau ne vaut rien à manger ; cependant on
-en tue quelquefois malgré les défenses. Plutarque
-rapporte que l'alouette était adorée à Lemnos,
-parce qu'elle vivait d'&oelig;ufs de sauterelles ; mais
-nous ne sommes pas des Grecs.</p>
-
-<p>On avait mis dans les bois plusieurs paires de
-corbeaux pour détruire les souris et les rats. Il
-n'en reste plus que trois mâles. Les habitans les
-ont accusés de manger leurs poulets ; or, dans
-cette querelle, ils sont juges et parties.</p>
-
-<p>Il n'y a pas moyen de dissimuler les désordres
-de <i>l'oiseau du Cap</i>, espèce de petit tarin, le
-seul des habitans de ces forêts que j'aie entendu
-chanter. On les avait d'abord apportés par curiosité ;
-mais quelques-uns s'échappèrent dans les
-bois, où ils ont beaucoup multiplié. Ils vivent
-aux dépens des récoltes. Le gouvernement a mis
-leur tête à prix.</p>
-
-<p>Il y a une jolie mésange, dont les ailes sont
-piquetées de points blancs, et le cardinal, qui,
-dans une certaine saison, a la tête, le cou et le
-ventre d'un rouge vif : le reste du plumage est
-d'un beau gris-de-perle. Ces oiseaux viennent du
-Bengale.</p>
-
-<p>Il y a trois sortes de perdrix, plus petites que
-les nôtres. Le cri du mâle ressemble à celui d'un
-coq un peu enroué : elles perchent la nuit sur les
-arbres, sans doute dans la crainte des rats.</p>
-
-<p>On a mis dans les bois des pintades, et depuis
-peu, le beau faisan de la Chine. On a lâché sur
-quelques étangs, des oies et des canards sauvages :
-il y en a aussi de domestiques, entre autres
-le canard de Manille, qui est très-beau. Il y a
-des poules d'Europe ; une espèce, d'Afrique,
-dont la peau, la chair et les os sont noirs ; une
-petite espèce, de Chine, dont les coqs sont très-courageux.
-Ils se battent contre les coqs-d'Inde.
-Un jour, j'en vis un attaquer un gros canard de
-Manille ; celui-ci ne faisait que saisir ce petit
-champion avec son bec, et le couvrait de son
-ventre et de ses larges pattes, pour l'étouffer.
-Quoique on eût tiré plusieurs fois de cette situation
-le coq à demi-mort, il revenait à la charge
-avec une nouvelle fureur.</p>
-
-<p>Beaucoup d'habitans tirent de grands revenus
-de leur poulailler, à cause de la rareté des autres
-viandes. Les pigeons y réussissent bien, et
-c'est le meilleur de tous les volatiles de l'île. On
-y a mis deux espèces de tourterelles et des lièvres.</p>
-
-<p>Il y a dans les bois des chèvres sauvages, des
-cochons marrons, mais surtout des cerfs qui
-avaient tellement multiplié, que des escadres
-entières en ont fait des provisions. Leur chair
-est fort bonne, surtout pendant les mois d'avril,
-mai, juin, juillet et août. On en élève quelques
-troupeaux apprivoisés, mais qui ne multiplient
-pas.</p>
-
-<p>Dans les quadrupèdes domestiques, il y a des
-moutons qui y maigrissent et perdent leur laine,
-des chèvres qui s'y plaisent, des b&oelig;ufs dont la
-race vient de Madagascar. Ils portent une grosse
-loupe sur leur cou. Les vaches de cette race donnent
-très-peu de lait ; celles d'Europe en rendent
-davantage, mais leurs veaux y dégénèrent.
-J'y ai vu deux taureaux et deux vaches, de la
-taille d'un âne ; ils venaient du Bengale : cette
-petite espèce n'a pas réussi.</p>
-
-<p>La viande de boucherie manque souvent ici.
-On y a pour ressource celle de cochon, qui vaut
-mieux que celle d'Europe ; cependant on ne saurait
-en faire de bonnes salaisons : ce qui vient,
-je crois, du sel, qui est trop âcre. La femelle de
-cet animal est sujette, dans cette île, à produire
-des monstres. J'ai vu dans un bocal un petit cochon,
-dont le groin était allongé comme la trompe
-d'un éléphant.</p>
-
-<p>Les chevaux n'y sont pas beaux ; ils y sont
-d'un prix excessif : un cheval ordinaire coûte
-cent pistoles. Ils dépérissent promptement au
-port, à cause de la chaleur. On ne les ferre jamais,
-quoique l'île soit pleine de roches. Les
-mulets y sont rares, les ânes y sont petits, et il
-y en a peu. L'âne serait peut-être l'animal le plus
-utile du pays, parce qu'il soulagerait le noir
-dans ses travaux. On fait porter tous les fardeaux
-sur la tête des esclaves, ils en sont accablés.</p>
-
-<p>Depuis quelque temps, on a amené du Cap
-deux beaux ânes sauvages, mâle et femelle, de
-la taille d'un mulet. Ils étaient rayés sur les épaules
-comme le zèbre du Cap, dont ils différaient
-cependant. Ces animaux, quoique jeunes, étaient
-indomptables.</p>
-
-<p>Les chats y ont dégénéré ; la plupart sont maigres
-et efflanqués : les rats ne les craignent guère.
-Les chiens valent beaucoup mieux pour cette
-chasse : mon <i>Favori</i> s'y est distingué plus d'une
-fois. Je l'ai vu étrangler les plus gros rats de
-l'hémisphère austral. Les chiens perdent, à la
-longue, leurs poils et leur odorat. On prétend
-que jamais ils n'enragent ici.</p>
-
-<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 juillet 1769.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch16">LETTRE XVI.<br />
-<span class="small">VOYAGE DANS L'ILE.</span></h2>
-
-
-<p>Deux curieux d'histoire naturelle, M. de Chazal,
-conseiller, et M. le marquis d'Albergati, capitaine
-de la légion, me proposèrent, il y a quelque
-temps, d'aller voir, à une lieue et demie
-d'ici, une caverne considérable ; j'y consentis.
-Nous nous rendîmes d'abord à la grande rivière.
-Cette grande rivière, comme toutes celles de cette
-île, n'est qu'un large ruisseau qu'une chaloupe
-ne remonterait pas à une portée de fusil de son
-embouchure. Il y a là un petit établissement
-formé d'un hôpital et de quelques magasins, et
-c'est là aussi que commence l'aqueduc qui conduit
-les eaux à la ville. On voit sur une petite
-hauteur en pain de sucre, une espèce de fort qui
-défend la baie.</p>
-
-<p>Après avoir passé la grande rivière, nous prîmes
-pour guide le meunier du lieu. Nous marchâmes
-environ trois quarts d'heure, à l'ouest,
-au milieu des bois. Comme nous étions en plaine,
-je me croyais fort éloigné de la caverne, dont je
-supposais l'ouverture au flanc de quelque montagne,
-lorsque nous la trouvâmes, sans y penser,
-à nos pieds. Elle ressemble au trou d'une cave
-dont la voûte se serait éboulée. Plusieurs racines
-de mapou descendent perpendiculairement, et
-barrent une partie de l'entrée : on avait cloué au
-cintre une tête de b&oelig;uf.</p>
-
-<p>Avant de descendre dans cet abîme, on déjeuna ;
-après quoi, on alluma de la bougie et
-des flambeaux, et nous nous munîmes de briquets
-pour faire du feu.</p>
-
-<p>Nous descendîmes une douzaine de pas sur les
-rochers qui en bouchent l'ouverture, et je me
-trouvai dans le plus vaste souterrain que j'aie vu
-de ma vie. Sa voûte est formée d'un roc noir, en
-arc surbaissé. Sa largeur est d'environ trente
-pieds, et sa hauteur de vingt. Le sol en est fort
-uni, il est couvert d'une terre fine que les eaux
-des pluies y ont déposée. De chaque côté de la
-caverne, à hauteur d'appui, règne un gros cordon
-avec des moulures. Je le crois l'ouvrage des
-eaux qui y coulent dans la saison des pluies, à
-différens niveaux. Je confirmai cette observation
-par la vue de plusieurs débris de coquilles
-terrestres et fluviatiles. Cependant, les gens du
-pays croient que c'est un ancien soupirail de
-volcan ; il me paraît plutôt que c'est l'ancien lit
-d'une rivière souterraine. La voûte est enduite
-d'un vernis luisant et sec, espèce de concrétion
-pierreuse qui s'étend sur les parois, et, en quelques
-endroits, sur le sol même. Cette concrétion
-y forme des stalactites ferrugineuses qui se brisaient
-sous nos pieds comme si nous eussions marché
-sur une croûte de glace.</p>
-
-<p>Nous marchâmes assez long-temps, trouvant
-le terrain parfaitement sec, excepté à trois cents
-pas de l'entrée par où une partie de la voûte est
-éboulée. Les eaux supérieures filtraient à travers
-les terres, et formaient quelques flaques sur
-le sol.</p>
-
-<p>De là, la voûte allait toujours en baissant. Insensiblement
-nous étions obligés de marcher sur
-les pieds et sur les mains : la chaleur m'étouffait ;
-je ne voulus pas aller plus loin. Mes compagnons,
-plus lestes, et en déshabillé convenable, continuèrent
-leur route.</p>
-
-<p>En retournant sur mes pas, je trouvai une racine
-grosse comme le doigt, attachée à la voûte
-par de très-petits filamens. Elle avait plus de dix
-pieds de longueur, sans branches ni feuilles, ni
-apparence qu'elle en eût jamais eu ; elle était entière
-à ses deux bouts. Je la crois une plante
-d'une espèce singulière : elle était remplie d'un
-suc laiteux.</p>
-
-<p>Je revins donc à l'entrée de la grotte, où je
-m'assis pour respirer librement. Au bout de
-quelque temps, j'entendis un bourdonnement
-sourd, et je vis, à la lueur des flambeaux portés
-par des nègres, apparaître nos voyageurs en
-bonnet, en chemise, en caleçon si sales et si
-rouges qu'on les eût pris pour quelques personnages
-de tragédie anglaise. Ils étaient baignés de
-sueur et tout barbouillés de cette terre rouge, sur
-laquelle ils s'étaient traînés sur le ventre sans
-pouvoir aller plus loin.</p>
-
-<p>Cette caverne se bouche de plus en plus. Il me
-semble qu'on en pourrait faire de magnifiques
-magasins, en la coupant de murs pour empêcher
-les eaux d'y entrer. Le marquis d'Albergati m'en
-donna les dimensions que voici, avec mes notes.</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td colspan="4">&nbsp;</td>
-<td class="small">t.</td>
-<td class="small">p.</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">Le terrain est très-sec dans
-toute cette partie : on y
-remarque plusieurs fentes qui
-s'étendent dans toute la
-largeur ; l'entrée est à
-l'ouest-nord-ouest.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="min3em">&nbsp;</td>
-<td rowspan="3" class="mid p">Depuis l'entrée,
-première voûte.</td>
-<td rowspan="3" class="mid huge">{</td>
-<td>Hauteur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r">2</td></tr>
-<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">5</td> <td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">22</td> <td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">Le souterrain tourne au N-O ¼
-N ; corrigez N-O ¼ O. Le
-terrain est sec : il règne dans
-presque toute cette partie une
-banquette d'environ deux pieds
-et demi de hauteur, avec un gros
-cordon.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="min3em">&nbsp;</td>
-<td rowspan="3" class="mid p">Deuxième voûte
-depuis le
-premier coude.</td>
-<td rowspan="3" class="mid huge">{</td>
-<td>Hauteur.</td> <td class="r">2</td> <td class="r">5</td></tr>
-<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">4</td> <td>&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">68</td> <td class="r">2</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">La voûte tourne au N-O ; corrigez
-O-N-O, 2 deg. 30 min. N : à son
-extrémité elle n'a que quatre
-pieds de hauteur, mais elle se
-relève à quelques toises de là.
-Elle est pierreuse et humide.
-On y remarque de petites
-congélations ou stalactites.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="min3em">&nbsp;</td>
-<td rowspan="3" class="mid p">Troisième voûte
-depuis le
-deuxième coude.</td>
-<td rowspan="3" class="mid huge">{</td>
-<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">5</td></tr>
-<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">2</td> <td class="r">2</td></tr>
-<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">48</td> <td class="r">2</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">Les banquettes et moulures
-règnent sur les côtés : il y a un
-espace d'environ cinquante pieds
-rempli de roches détachées de la
-voûte. Cet endroit n'est pas sûr.
-Le terrain va droit sans coude.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="min3em">&nbsp;</td>
-<td rowspan="3" class="mid p">Quatrième voûte.</td>
-<td rowspan="3" class="mid huge">{</td>
-<td>Hauteur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">4</td> <td class="r">3</td></tr>
-<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">58</td> <td class="r">2</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">Il va au N-N-O, 3 deg. N ;
-corrigez N-O ¼ N, 5 deg. O.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="min3em">&nbsp;</td>
-<td rowspan="3" class="mid p">Cinquième voûte
-et troisième
-coude.</td>
-<td rowspan="3" class="mid huge">{</td>
-<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">2</td></tr>
-<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">38</td> <td class="r">2</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">Au N-O ¼ N-O ; corrigez N-O
-¼ N, 2 deg. 30 m.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="min3em">&nbsp;</td>
-<td rowspan="3" class="mid p">Sixième voûte,
-quatrième
-coude.</td>
-<td rowspan="3" class="mid huge">{</td>
-<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">4</td></tr>
-<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r">3</td></tr>
-<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">15</td> <td class="r">0</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">Au N-O ¼ O ; corrigez
-O ¼ N-O, 2 deg. 30 min.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="min3em">&nbsp;</td>
-<td rowspan="3" class="mid p">Septième voûte,
-cinquième
-coude.</td>
-<td rowspan="3" class="mid huge">{</td>
-<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">3</td></tr>
-<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">2</td> <td class="r">4</td></tr>
-<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">26</td> <td class="r">4</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">A l'O ¼ N-O ; corrigez O
-¼ S-O, 2 deg. 30 min. O.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="min3em">&nbsp;</td>
-<td rowspan="3" class="mid p">Huitième voûte,
-sixième coude.</td>
-<td rowspan="3" class="mid huge">{</td>
-<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">5</td></tr>
-<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">15</td> <td class="r">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">Au N ¼ N-O ; corrigez
-N-O ¼ N, 2 deg. 30 min. N.
-Ici je m'en retournai.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="min3em">&nbsp;</td>
-<td rowspan="3" class="mid p">Neuvième voûte,
-septième
-coude.</td>
-<td rowspan="3" class="mid huge">{</td>
-<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">1</td></tr>
-<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">28</td> <td class="r">2</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">Au N-N-O, 5 deg. 3 min. O ;
-corrigez N-O, 3 deg. 30 min. O.
-Il faut marcher le tiers de cette
-voûte sur le ventre. Il y a deux
-ans cette partie était plus
-praticable.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="min3em">&nbsp;</td>
-<td rowspan="3" class="mid p">Dixième voûte,
-huitième coude.</td>
-<td rowspan="3" class="mid huge">{</td>
-<td>Hauteur.</td> <td class="r">2</td> <td class="r">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">16</td> <td class="r">4</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">Au bout sont des flaques d'eau :
-la voûte menace de s'écrouler en
-deux ou trois endroits.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td rowspan="3" class="min3em">&nbsp;</td>
-<td rowspan="3" class="mid p">Onzième voûte.</td>
-<td rowspan="3" class="mid huge">{</td>
-<td>Hauteur.</td> <td class="r">0</td> <td class="r">2</td></tr>
-<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">4</td></tr>
-<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">6</td> <td class="r">0</td></tr>
-<tr><td colspan="4" class="p j">D'après ce tableau, la longueur totale de la caverne est de
-343 toises.</td> <td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
-</table>
-<p>Nous revînmes le soir à la ville.</p>
-
-<p>Cette course me mit en goût d'en faire d'autres.
-Il y avait long-temps que j'étais invité par
-un habitant de la Rivière-Noire, appelé M. de
-Messin, à l'aller voir ; il demeure à sept lieues
-du Port-Louis. Je profitai de sa pirogue qui venait
-toutes les semaines au port. Le patron vint
-m'avertir, et je m'embarquai à minuit. La pirogue
-est une espèce de bateau formé d'une seule
-pièce de bois, qui va à la rame et à la voile. Nous
-y étions neuf personnes.</p>
-
-<p>A minuit et demi nous sortîmes du port en ramant.
-La mer était fort houleuse, elle brisait
-beaucoup sur les récifs. Souvent nous passions
-dans leur écume sans les apercevoir, car la nuit
-était fort obscure. Le patron me dit qu'il ne pouvait
-pas continuer sa route avant que le jour fût
-venu, et qu'il allait mettre à terre.</p>
-
-<p>Nous pouvions avoir fait une lieue et demie ;
-il vint mouiller un peu au-dessous de la petite
-rivière. Les noirs me descendirent au rivage sur
-leurs épaules, après quoi ils prirent deux morceaux
-de bois, l'un de veloutier, l'autre de bambou,
-et ils allumèrent du feu en les frottant l'un
-contre l'autre. Cette méthode est bien ancienne ;
-les Romains s'en servaient. Pline dit qu'il n'y a
-rien de meilleur que le bois de lierre frotté avec
-le bois de laurier.</p>
-
-<p>Nos gens s'assirent autour du feu en fumant
-leur pipe. C'est une espèce de creuset au bout
-d'un gros roseau ; ils se le prêtent tour-à-tour.
-Je leur fis distribuer de l'eau-de-vie, et je fus me
-coucher sur le sable, entouré de mon manteau.</p>
-
-<p>On me réveilla à cinq heures pour me rembarquer.
-Le jour étant venu à paraître, je vis le sommet
-des montagnes couvert de nuages épais qui
-couraient rapidement ; le vent chassait la brume
-dans les vallons ; la mer blanchissait au large ;
-la pirogue portait ses deux voiles et allait très-vite.</p>
-
-<p>Quand nous fûmes à l'endroit de la côte, appelé
-Flicq-en-Flacq, environ à une demi-lieue
-de terre, nous trouvâmes une lame clapoteuse, et
-nous fûmes chargés de plusieurs rafales qui nous
-obligèrent d'amener nos voiles. Le patron me dit
-dans son mauvais patois : «&nbsp;Ça n'a pas bon,
-Monsié.&nbsp;» Je lui demandai s'il y avait quelque
-danger, il me répondit deux fois : «&nbsp;Si nous n'a
-pas gagné malheur, ça bon.&nbsp;» Enfin il me dit
-qu'il y avait quinze jours qu'au même endroit la
-pirogue avait tourné, et qu'il s'était noyé un de
-ses camarades.</p>
-
-<p>Nous avions le rivage au vent, tout bordé de
-roches, où il n'est pas possible de débarquer ;
-d'arriver au vent, cette man&oelig;uvre nous portait
-au-dessous de l'île que nous n'eussions jamais
-rattrapée : il fallait tenir bon. Nous étions à la
-rame, ne pouvant plus porter de voile. Le ciel
-se chargeait de plus en plus, il fallait se hâter.
-Je fis boire de l'eau-de-vie à mes rameurs ; après
-quoi, à force de bras et au risque d'être vingt
-fois submergés, nous sortîmes des lames, et nous
-parvînmes à nous mettre à l'abri du vent, en
-longeant la terre entre les récifs et le rivage.</p>
-
-<p>Pendant le mauvais temps, les noirs eurent
-l'air aussi tranquille que s'ils eussent été à terre.
-Ils croient à la fatalité. Ils ont pour la vie une
-indifférence qui vaut bien notre philosophie.</p>
-
-<p>Je descendis à l'embouchure de la Rivière-Noire
-sur les neuf heures du matin ; le maître
-de l'habitation ne comptait pas ce jour-là sur le
-retour de sa pirogue ; j'en fus comblé d'amitiés.
-Son terrain comprend tout le vallon où coule la
-rivière. Il est mal figuré sur la carte de l'abbé de
-La Caille ; on y a oublié une branche de montagne
-sise sur la rive droite qui prend au morne du
-Tamarin. De plus, le cours de la rivière n'est
-pas en ligne droite ; à une petite lieue de son
-embouchure, il tourne sur la gauche. Ce savant
-astronome ne s'est assujéti qu'au circuit de l'île.
-J'ai fait quelques additions sur son plan, afin
-de tirer quelque fruit de mes courses.</p>
-
-<p>Tout abonde à la Rivière-Noire, le gibier, les
-cerfs, le poisson d'eau douce et celui de mer. Un
-jour à table on vint nous avertir qu'on avait vu
-des lamentins dans la baie ; aussitôt nous y courûmes.
-On tendit des filets à l'entrée, et après en
-avoir rapproché les deux bouts sur le rivage,
-nous y trouvâmes des raies, des carangues, des
-sabres et trois tortues de mer ; les lamentins s'étaient
-échappés.</p>
-
-<p>Il règne beaucoup d'ordre dans cette habitation,
-ainsi que dans toutes celles où j'ai été. Les
-cases des noirs sont alignées comme les tentes
-d'un camp. Chacun a un petit coin de jardin où
-croissent du tabac et des courges. On y élève
-beaucoup de volailles et des troupeaux. Les sauterelles
-y font un tort infini aux récoltes. Les
-denrées s'y transportent difficilement à la ville,
-parce que les chemins sont impraticables par
-terre, et que par mer le vent est toujours contraire
-pour aller au port.</p>
-
-<p>Après m'être reposé quelques jours, je résolus
-de revenir à la ville en faisant un circuit par
-les plaines de Williams. Le maître de la maison
-me donna un guide, et me prêta une paire de
-pistolets dans la crainte des noirs marrons.</p>
-
-<p>Je partis à deux heures après midi pour aller
-coucher à Palma, habitation de M. de Cossigny,
-située à trois lieues de là. Il n'y a que des sentiers
-au milieu des rochers ; il faut aller nécessairement
-à pied. Quand j'eus monté et descendu la
-chaîne de montagnes de la Rivière-Noire, je me
-trouvai dans de grands bois où il n'y a presque
-rien de défriché. Le sentier me conduisit à une
-habitation qui se trouve la seule de ces quartiers :
-il passe précisément à côté de la maison. Le maître
-était sur sa porte, nu-jambes, les bras retroussés,
-en chemise et en caleçon. Il s'amusait
-à frotter un singe avec des mûres rouges de Madagascar :
-lui-même était barbouillé de cette
-couleur. Cet homme était Européen, et avait
-joui en France d'une fortune considérable qu'il
-avait dissipée. Il menait là une vie triste et pauvre,
-au milieu des forêts, avec quelques noirs,
-et sur un terrain qui n'était pas à lui.</p>
-
-<p>De là, après une demi-heure de marche, j'arrivai
-sur le bord de la rivière du Tamarin, dont
-les eaux coulaient avec grand bruit dans un lit
-de rochers. Mon noir trouva un gué, et me passa
-sur ses épaules. Je voyais devant moi la montagne
-fort élevée des Trois-Mamelles, et c'était de
-l'autre côté qu'était l'habitation de Palma. Mon
-guide me faisait longer cette montagne en m'assurant
-que nous ne tarderions pas à trouver les
-sentiers qui mènent au sommet. Nous la dépassâmes
-après avoir marché plus d'une heure. Je vis
-mon homme déconcerté ; je revins sur mes pas,
-et j'arrivai au pied de la montagne lorsque le soleil
-allait se coucher. J'étais très-fatigué ; j'avais
-soif : si j'avais eu de l'eau, je serais resté là pour
-y passer la nuit.</p>
-
-<p>Je pris mon parti ; je résolus de monter à travers
-les bois, quoique je ne visse aucune espèce
-de chemin. Me voilà donc à gravir dans les roches,
-tantôt me tenant aux arbres, tantôt soutenu
-par mon noir qui marchait derrière moi. Je n'avais
-pas marché une demi-heure, que la nuit vint ;
-alors je n'eus plus d'autre guide que la pente
-même de la montagne. Il ne faisait point de vent,
-l'air était chaud ; je ne saurais vous dire ce que je
-souffris de la soif et de la fatigue. Plusieurs fois
-je me couchai, résolu d'en rester là. Enfin, après
-des peines incroyables, je m'aperçus que je cessais
-de monter ; bientôt après je sentis au visage
-une fraîcheur de vent de sud-est, et je vis au
-loin des feux dans la campagne. Le côté que je
-quittais était couvert d'une obscurité profonde.</p>
-
-<p>Je descendis en me laissant souvent glisser
-malgré moi. Je me guidais au bruit d'un ruisseau,
-où je parvins enfin tout brisé. Quoique tout en
-sueur, je bus à discrétion ; et, ayant senti de
-l'herbe sous ma main, je trouvai, pour surcroît
-de bonheur, que c'était du cresson, dont je dévorai
-plusieurs poignées. Je continuai ma marche
-vers le feu que j'apercevais, ayant la précaution
-de tenir mes pistolets armés, dans la crainte que
-ce ne fût une assemblée de noirs marrons ; c'était
-un défriché dont plusieurs troncs d'arbres étaient
-en feu. Je n'y trouvai personne. En vain, je prêtais
-l'oreille et je criais, dans l'espérance au
-moins que quelque chien aboierait ; je n'entendis
-que le bruit éloigné du ruisseau, et le murmure
-sourd du vent dans les arbres.</p>
-
-<p>Mon noir et mon guide prirent des tisons allumés,
-et, avec cette faible clarté, nous marchâmes,
-dans les cendres de ce défriché, vers un
-autre feu plus éloigné. Nous y trouvâmes trois
-nègres qui gardaient des troupeaux. Ils appartenaient
-à un habitant voisin de M. de Cossigny.
-L'un d'eux se détacha et me conduisit à Palma.
-Il était minuit, tout le monde dormait, le maître
-était absent ; mais le noir économe m'offrit tout
-ce que je voulus. Je partis de grand matin pour
-me rendre, à deux lieues de là, chez M. Jacob,
-habitant du haut des plaines de Williams ; je
-trouvai partout de grandes routes bien ouvertes.
-Je longeai la montagne du Corps-de-garde, qui
-est tout escarpée, et j'arrivai de bonne heure
-chez mon hôte, qui me reçut avec toute sorte
-d'amitiés.</p>
-
-<p>L'air, dans cette partie, est beaucoup plus
-frais qu'au port et qu'au lieu que je quittais. Je
-me chauffais le soir avec plaisir. C'est un des
-quartiers de l'île le mieux cultivé. Il est arrosé
-de beaucoup de ruisseaux, dont quelques-uns,
-comme celui de la Rivière-Profonde, coulent
-dans des ravins d'une profondeur effrayante. Je
-m'en approchai en retournant à la ville ; le chemin
-passe très-près du bord ; je m'estimai à plus
-de trois cents pieds d'élévation de son lit. Les
-côtés sont couverts de cinq ou six étages de grands
-arbres : cette vue donne des vertiges.</p>
-
-<p>A mesure que je descendais vers la ville, je
-sentais la chaleur renaître, et je voyais les herbes
-perdre insensiblement leur verdure, jusqu'au
-port, où tout est sec.</p>
-
-<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 août 1769.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch17">LETTRE XVII.<br />
-<span class="small">VOYAGE, A PIED, AUTOUR DE L'ILE.</span></h2>
-
-
-<p>Un officier m'avait proposé de faire le tour de
-l'île à pied ; mais, quelques jours avant le départ,
-il s'excusa : je résolus d'exécuter seul ce projet.</p>
-
-<p>Je pouvais compter sur Côte, ce noir du roi,
-qui m'avait déjà accompagné ; il était petit,
-suivant la signification de son nom, mais il était
-très-robuste. C'était un homme d'une fidélité
-éprouvée, parlant peu, sobre, et ne s'étonnant
-de rien.</p>
-
-<p>J'avais acheté un esclave depuis peu, à qui
-j'avais donné votre nom, comme un bon augure
-pour lui. Il était bien fait, d'une figure intéressante,
-mais d'une complexion délicate ; il ne
-parlait point français.</p>
-
-<p>Je pouvais encore compter sur mon chien,
-pour veiller la nuit, et aller le jour à la découverte.</p>
-
-<p>Comme je savais bien que je serais plus d'une
-fois seul, sans gîte dans les bois, je me pourvus
-de tout ce que je crus nécessaire pour moi et pour
-mes gens. Je fis mettre à part une marmite,
-quelques plats, dix-huit livres de riz, douze
-livres de biscuit, autant de maïs, douze bouteilles
-de vin, six bouteilles d'eau-de-vie, du beurre,
-du sucre, des citrons, du sel, du tabac, un petit
-hamac de coton, un peu de linge, un plan de
-l'île dans un bambou, quelques livres, un sabre,
-un manteau : le tout ensemble pesait deux cents
-livres. Je partageai toute ma cargaison en quatre
-paniers, deux de soixante livres et deux de quarante.
-Je les fis attacher au bout de deux forts roseaux.
-Côte se chargea du poids le plus fort,
-Duval prit l'autre. Pour moi, j'étais en veste,
-et je portais un fusil à deux coups, une paire de
-pistolets de poche, et mon couteau de chasse.</p>
-
-<p>Je résolus de commencer mon voyage par la
-partie de l'île qui est sous le vent. Je me proposai
-de suivre constamment le bord de la mer,
-afin de pouvoir tracer un système de la défense
-de l'île, et de faire, dans l'occasion, quelques
-observations d'histoire naturelle.</p>
-
-<p>M. de Chazal s'offrit de m'accompagner jusqu'à
-sa terre, à cinq lieues de la ville, aux plaines
-Saint-Pierre. M. le marquis d'Albergati se mit
-encore de la partie.</p>
-
-<p>Nous partîmes de bon matin le 26 août 1769 ;
-nous prîmes le long du rivage depuis le fort
-Blanc, sur la gauche du port ; la mer se répand
-sur cette grève, qui n'est point escarpée, jusqu'à
-la pointe de la plaine aux Sables. On a construit
-là la batterie de Paulmy. Le débarquement serait
-impossible sur cette plage, parce qu'à deux
-portées de fusil, il y a un banc de récifs qui
-la défend naturellement. Depuis la batterie de
-Paulmy, le rivage devient à pic ; la mer y brise
-de manière qu'on ne peut y aborder. Quant à la
-plaine, elle serait impraticable à la cavalerie et à
-l'artillerie, par la quantité prodigieuse de roches
-dont elle est couverte. Il n'y a point d'arbres ;
-on y voit seulement quelques mapous et des veloutiers :
-l'escarpement finit à la Baie de la petite
-rivière, où il y a une petite batterie.</p>
-
-<p>Nous trouvâmes là un homme de mérite, trop
-peu employé, M. de Séligny, chez lequel nous
-dînâmes. Il nous fit voir le plan de la machine
-avec laquelle il traça un canal au vaisseau <i>le
-Neptune</i>, échoué dans l'ouragan de 1760. C'étaient
-deux râteaux de fer mis en action par deux
-grandes roues portées sur des barques : ces roues
-augmentaient leur effet en agissant sur des leviers
-supportés par des radeaux.</p>
-
-<p>Nous vîmes un moulin à coton de son invention :
-l'eau le faisait mouvoir. Il était composé
-d'une multitude de petits cylindres de métal posés
-parallèlement. Des enfans présentent le coton à
-deux de ces cylindres, le coton passe et la graine
-reste. Ce même moulin servait à entretenir le
-vent d'une forge, à battre des grains et à faire
-de l'huile. Il nous apprit qu'il avait trouvé une
-veine de charbon de terre, un filon de mine de
-fer, une bonne terre à faire des creusets, et que
-les cendres des <i>songes</i>, espèce de nymphæa,
-brûlées avec du charbon, donnaient des verres
-de différentes couleurs. Nous quittâmes, l'après-midi,
-ce citoyen utile et mal récompensé.</p>
-
-<p>Nous suivîmes un sentier qui s'éloigne du rivage
-d'une portée de fusil. Nous passâmes à gué
-la rivière Belle-Ile, dont l'embouchure est fort
-encaissée. A un quart de lieue de là, on entre
-dans un bois qui conduit à l'habitation de M. de
-Chazal. Ce terrain, qu'on appelle les plaines
-Saint-Pierre, est encore plus couvert de rochers
-que le reste de la route. En plusieurs endroits,
-nos noirs étaient obligés de mettre bas leurs
-charges, et de nous donner la main pour grimper.
-Une demi-heure avant d'arriver, Duval, ne pouvant
-plus supporter sa charge, la mit bas. Nous
-nous trouvâmes fort embarrassés, car il faisait
-nuit, et les autres noirs avaient pris les devans.
-Comment le retrouver au milieu des herbes et des
-bois? J'allumai du feu avec mon fusil, et nous
-l'entretînmes avec de la paille et des branches sèches ;
-après quoi, nous laissâmes là Duval, et
-lorsque nous fûmes arrivés à la maison, nous
-envoyâmes des noirs le chercher avec ses paniers.</p>
-
-<p>Toute la côte est fort escarpée depuis la petite
-rivière jusqu'aux plaines Saint-Pierre. Nos curieux
-avaient trouvé dans les rochers la pourpre
-de Panama, la bouche-d'argent, des nérites, et
-des oursins à longues pointes. Sur le sable, on
-ne trouve que des débris de cames, de rouleaux,
-et de grappes-de-raisin, espèces de coraux.</p>
-
-<p>Nous avions marché cinq heures le matin, et
-quatre heures l'après-midi.</p>
-
-
-<h3>DU 27 AOUT 1769.</h3>
-
-<p>Nous nous reposâmes tout le jour. Tout ce terrain
-pierreux est assez propre à la culture du
-coton, dont cependant le fil est court. Le café y
-est d'une bonne qualité, mais d'un faible rapport,
-comme dans tous les endroits secs.</p>
-
-
-<h3>LE 28.</h3>
-
-<p>Mes compagnons voulurent m'accompagner
-jusqu'à la dînée : nous nous mîmes en route à huit
-heures du matin.</p>
-
-<p>Nous passâmes d'abord la rivière du Dragon
-à gué, ensuite celle du Galet de la même manière.
-La côte cesse là d'être escarpée, et nous eûmes
-le plaisir de marcher sur le sable, le long de la
-mer dans une grande plaine qui mène jusqu'à
-l'anse du Tamarin : elle peut avoir un quart de
-lieue de largeur, sur plus d'une lieue de longueur.
-Il n'y croît rien. On pourrait, ce me
-semble, y planter des cocotiers, qui se plaisent
-dans le sable. A droite, il y a un ruisseau de
-mauvaise eau, qui coule le long des bois.</p>
-
-<p>Nous trouvâmes, dans des endroits que la
-mer ne couvre plus, des couches de madrépores
-fossiles, ce qui prouve qu'elle s'est éloignée de
-cette côte<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Nous dînâmes sur la rive droite de
-l'anse ; ensuite nous nous quittâmes en nous embrassant,
-et nous souhaitant un bon voyage. Nous
-avions trouvé, sur le sable, des débris de harpes,
-et d'olives très-grosses.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> J'observai que là où la mer étale, indépendamment des
-récifs du large, il y a à terre une espèce d'enfoncement ou
-chemin couvert naturel. On y pourrait mettre du canon ; mais
-avant tout, il faudrait des chemins.</p>
-</div>
-<p>De la Rivière-Noire il n'y avait plus qu'une
-petite lieue à faire pour aller coucher chez M. de
-Messin. Je passai d'abord à gué le fond de l'anse
-de Tamarin, et de là je suivis le bord de la mer
-avec beaucoup de fatigue : il est escarpé jusqu'à
-la Rivière-Noire. Je trouvai, le long de ses rochers,
-beaucoup d'espèces de crabes, et cette espèce
-de boudin dont j'ai parlé.</p>
-
-<p>Le fond de l'anse est de sable, et on y pourrait
-débarquer, si ces positions rentrantes n'exposaient
-à des feux croisés. Une batterie à la
-pointe de sable de la rive droite de la Rivière-Noire
-y serait fort utile. J'avais marché trois
-heures le matin, et trois heures l'après-midi.</p>
-
-
-<h3>LE 29 ET LE 30.</h3>
-
-<p>A marée basse je fus me promener sur le bord
-de la mer : j'y trouvai le grand buccin et une espèce
-de faux-amiral.</p>
-
-
-<h3>LE 31.</h3>
-
-<p>Je partis à six heures du matin. Je passai la
-première Rivière-Noire à gué, près de la maison.
-Ensuite ayant voulu couper une petite presqu'île
-couverte de bois et de pierres, je m'embarrassai
-dans les herbes, et j'eus beaucoup de peine à retrouver
-le sentier ; il me mena sur le rivage, que
-je côtoyai, la marée étant basse. Sur toute cette
-plage, il y a beaucoup d'huîtres collées aux rochers :
-Duval, mon nouveau noir, se coupa le
-pied profondément en marchant sur leurs écailles :
-c'était à l'une des deux embouchures de la
-petite Rivière-Noire. Nous fîmes halte en cet
-endroit sur les huit heures du matin : je lui fis
-bassiner sa plaie, et boire de l'eau-de-vie, ainsi
-qu'à Côte. Comme ils étaient fort chargés, je pris
-le parti de faire deux haltes par jour, qui coupassent
-mes deux courses du matin et du soir, et
-de leur donner alors quelques rafraîchissemens.
-Cette légère douceur les remplit de force et de
-bonne volonté : ils m'eussent volontiers suivi ainsi
-jusqu'au bout du monde.</p>
-
-<p>Entre les deux embouchures de la Rivière-Noire,
-un cerf poursuivi par des chiens et des
-chasseurs vint droit à moi. Il pleurait et bramait :
-ne pouvant pas le sauver, et ne voulant
-pas le tuer, je tirai un de mes coups en l'air. Il
-fut se jeter à l'eau, où les chiens en vinrent à
-bout. Pline observe que cet animal, pressé par
-une meute, vient se jeter à la merci de l'homme.
-Je m'arrêtai au premier ruisseau qu'on trouve
-après avoir passé les deux Rivières-Noires : il se
-jette à la mer vis-à-vis un petit îlot appelé l'îlot
-du Tamarin, qui n'est pas sur la carte ; on y va à
-pied à mer basse, et à l'îlot du Morne, où quelquefois
-l'on met les vaisseaux en quarantaine.</p>
-
-<p>J'avais tout ce qui était nécessaire à mon dîner,
-hors la bonne chère. Je vis passer le long
-du rivage une pirogue pleine de pêcheurs malabares.
-Je leur demandai s'ils n'avaient point de
-poisson ; ils m'envoyèrent un fort beau mulet,
-dont ils ne voulurent pas d'argent. Je fis mettre
-ma cuisine au pied d'un tatamaque : j'allumai du
-feu ; un de mes noirs fut chercher du bois, l'autre
-de l'eau, celle de cet endroit étant saumâtre.
-Je dînai très-bien de mon poisson, et j'en régalai
-mes gens.</p>
-
-<p>J'observai des blocs de roche ferrugineuse
-très-abondante en minéral. Il y a une bande de
-récifs qui s'étend depuis la Rivière-Noire jusqu'au
-morne Brabant, qui est la pointe de l'île,
-tout-à-fait sous le vent. Il n'y a qu'un passage
-pour venir à terre derrière le petit îlot de Tamarin.</p>
-
-<p>A deux heures après midi je partis, mettant
-plus d'ordre dans ma marche. J'allais faire plus
-de vingt lieues dans une partie déserte de l'île,
-où il n'y a que deux habitans. C'est là que se
-réfugient les noirs marrons. Je défendis à mes
-gens de s'écarter : mon chien même, qui me devançait
-toujours, ne me précédait plus que de
-quelques pas ; à la moindre alerte, il dressait les
-oreilles et s'arrêtait ; il sentait qu'il n'y avait plus
-d'hommes. Nous marchâmes ainsi en bon ordre,
-en suivant le rivage, qui forme une infinité de
-petites anses. A gauche nous longions les bois,
-où règne la plus profonde solitude. Ils sont adossés
-à une chaîne de montagnes peu élevées, dont
-on voit la cime ; ce terrain n'est pas fort bon.
-Nous y vîmes d'abord des polchers, arbre venu
-des Indes, et d'autres preuves qu'on y avait
-commencé des établissemens. J'avais eu la précaution
-de prendre quelques bouteilles d'eau, et
-je fis bien, car je trouvai les ruisseaux, marqués
-sur le plan, absolument desséchés.</p>
-
-<p>J'avais des inquiétudes sur la blessure de mon
-noir, qui saignait continuellement ; je marchais à
-petits pas ; nous fîmes une halte à quatre heures.
-Comme la nuit s'approchait, je ne voulus point
-faire le tour du morne ; mais je le coupai dans le
-bois par l'isthme qui le joint aux autres montagnes.
-Cet isthme n'est qu'une médiocre colline.
-Étant sur cette hauteur, je rencontrai un noir appartenant
-à M. Le Normand, habitant chez lequel
-j'allais descendre, et dont la maison était à
-un quart de lieue. Cet homme nous devança pendant
-que je m'arrêtais avec plaisir à considérer le
-spectacle des deux mers. Une maison placée en
-cet endroit y serait dans une situation charmante ;
-mais il n'y a pas d'eau. Comme je descendais
-ce monticule, un noir vint au-devant de
-moi avec une carafe pleine d'eau fraîche, et
-m'annonça que l'on m'attendait à la maison. J'y
-arrivai. C'était une longue case de palissades,
-couverte de feuilles de latanier. Toute l'habitation
-consistait en huit noirs, et la famille en neuf personnes :
-le maître et la maîtresse, cinq enfans ;
-une jeune parente et un ami. Le mari était absent ;
-voilà ce que j'appris avant d'entrer.</p>
-
-<p>Je ne vis dans toute la maison qu'une seule
-pièce ; au milieu, la cuisine ; à une extrémité, les
-magasins et les logemens des domestiques ; à
-l'autre bout, le lit conjugal, couvert d'une toile
-sur laquelle une poule couvait ses &oelig;ufs ; sous le
-lit, des canards ; des pigeons sous la feuillée, et
-trois gros chiens à la porte. Aux parois étaient accrochés
-tous les meubles qui servent au ménage
-ou au travail des champs. Je fus véritablement
-surpris de trouver dans ce mauvais logement une
-dame très-jolie. Elle était Française, née d'une
-famille honnête, ainsi que son mari. Ils étaient
-venus, il y avait plusieurs années, chercher fortune ;
-ils avaient quitté leurs parens, leurs amis,
-leur patrie, pour passer leur vie dans un lieu
-sauvage où l'on ne voyait que la mer et les escarpemens
-affreux du morne Brabant : mais l'air de
-contentement et de bonté de cette jeune mère de
-famille semblait rendre heureux tout ce qui l'approchait.
-Elle allaitait un de ses enfans ; les quatre
-autres étaient rangés autour d'elle, gais et
-contens.</p>
-
-<p>La nuit venue, on servit avec propreté tout
-ce que l'habitation fournissait. Ce souper me parut
-fort agréable. Je ne pouvais me lasser de voir
-ces pigeons voler autour de la table, ces chèvres
-qui jouaient avec les enfans, et tant d'animaux
-réunis autour de cette famille charmante. Leurs
-jeux paisibles, la solitude du lieu, le bruit de la
-mer, me donnaient une image de ces premiers
-temps où les filles de Noé, descendues sur une
-terre nouvelle, firent encore part aux espèces
-douces et familières, du toit, de la table et
-du lit.</p>
-
-<p>Après souper, on me conduisit coucher à deux
-cents pas de là, à un petit pavillon en bois, que
-l'on venait de bâtir. La porte n'était pas encore
-mise, j'en fermai l'ouverture avec les planches
-dont on devait la faire. Je mis mes armes en état ;
-car cet endroit est environné de noirs marrons.
-Il y a quelques années que quarante d'entre eux
-s'étaient retirés sur le morne, où ils avaient fait
-des plantations : on voulut les forcer ; mais plutôt
-que de se rendre, ils se précipitèrent tous
-dans la mer.</p>
-
-
-<h3>LE 1<sup>er</sup> SEPTEMBRE.</h3>
-
-<p>Le maître de la maison étant revenu pendant
-la nuit, il m'engagea à différer mon départ jusqu'à
-l'après-midi : il voulait m'accompagner une
-partie du chemin. Il n'y avait que trois petites
-lieues de là à Belle-Ombre, dernière habitation
-où je devais coucher. Comme mon noir était
-blessé, la jeune dame voulut elle-même lui préparer
-un remède pour son mal. Elle fit sur le feu
-une espèce de baume samaritain, avec de la térébenthine,
-du sucre, du vin et de l'huile. Après
-l'avoir fait panser, je le fis partir d'avance avec
-son camarade. A trois heures après dîner, je pris
-congé de cette demeure hospitalière et de cette
-femme aimable et vertueuse. Nous nous mîmes
-en route, son mari et moi ; c'était un homme
-très-robuste : il avait le visage, les bras et les
-jambes brûlés du soleil. Lui-même travaillait à
-la terre, à abattre les arbres, à les charrier ; mais
-il ne souffrait, disait-il, que du mal que se donnait
-sa femme pour élever sa famille : elle s'était
-encore depuis peu chargée d'un orphelin. Il ne
-me conta que ses peines, car il vit bien que je
-sentais son bonheur.</p>
-
-<p>Nous passâmes un ruisseau près de la maison,
-et nous marchâmes sur la pelouse jusqu'à la
-pointe du corail. Dans cet endroit la mer pénètre
-dans l'île entre deux chaînes de rochers à pic :
-il faut suivre cette chaîne, en marchant par des
-sentiers rompus et en s'accrochant aux pierres.
-Le plus difficile est de l'autre côté de l'anse, en
-doublant la pointe appelée le Cap. Je vis passer
-des noirs ; ils se collaient contre les flancs du roc :
-s'ils eussent fait un faux pas, il tombaient à la
-mer. Dans les gros temps ce passage est impraticable ;
-la mer s'y engouffre et y brise d'une manière
-effroyable. En calme, les petits vaisseaux
-entrent dans l'anse, au fond de laquelle ils chargent
-du bois. Heureusement il s'y trouva <i>le Désir</i>,
-senau du roi : il nous prêta sa chaloupe pour
-passer le détroit. M. Le Normand me conduisit
-de l'autre côté, et nous nous dîmes adieu en nous
-embrassant cordialement.</p>
-
-<p>J'arrivai, en trois heures de marche sur une
-pelouse continuelle, au-delà de la pointe de
-Saint-Martin. Souvent j'allais sur le sable, et
-quelquefois sur ce gazon fin, qui croît par flocons
-épais comme la mousse. Dans cet endroit je trouvai
-une pirogue, où M. Étienne, associé à l'habitation
-de Belle-Ombre, m'attendait. Nous fûmes
-en peu de temps rendus à sa maison, située à
-l'entrée de la rivière des citronniers. On construisait
-sur la rive gauche un vaisseau de deux
-cents tonneaux.</p>
-
-<p>Depuis M. Le Normand, toute cette partie est
-d'une fraîcheur et d'une verdure charmante :
-c'est une savanne sans roche, entre la mer et les
-bois, qui sont très-beaux.</p>
-
-<p>Avant de passer le Cap, on remarque un gros
-banc de corail, élevé de plus de quinze pieds.
-C'est une espèce de récif que la mer a abandonné :
-il règne au pied une longue flaque d'eau
-dont on pourrait faire un bassin pour de petits
-vaisseaux. Depuis le morne Brabant, il y a, au
-large, une ceinture de brisans, où il n'y a de passage
-que vis-à-vis des rivières.</p>
-
-
-<h3>DU 2.</h3>
-
-<p>Le remède appliqué à la blessure de mon noir
-l'ayant presque guéri, je fixai mon départ à l'après-midi.
-Le matin, je me promenai en pirogue,
-entre les récifs et la côte. L'eau du fond était très-claire :
-on y voyait des forêts de madrépores de
-cinq ou six pieds d'élévation, semblables à des
-arbres : quelques-uns avaient des fleurs. Différentes
-espèces de poissons de toutes couleurs nageaient
-dans leurs branches, on y voyait serpenter
-de belles coquilles, entre autres une tonne magnifique,
-que le mouvement de la pirogue effraya ;
-elle fut se nicher sous une touffe de corail. J'aurais
-fait une riche collection, mais je n'avais ni plongeur,
-ni pince de fer, pour soulever les plantes
-de ce jardin maritime, et pour déraciner ces
-arbres de pierre. J'en rapportai le rocher appelé
-l'oreille-de-Midas, le drap-d'or, et quelques gros
-rouleaux garnis de leur peau velue.</p>
-
-<p>Nous eûmes à dîner deux officiers du <i>Désir</i>,
-qui, conjointement avec M. Étienne, voulurent
-m'accompagner jusqu'au bras de mer de la Savanne,
-à trois lieues de là. Personne n'y demeure,
-mais il y a quelques cases de paille. Le matin on
-avait fait partir d'avance tous les noirs ; après
-midi je me mis en route, et je pris seul le devant.
-J'arrivais au Poste-Jacotet : c'est un endroit où
-la mer entre dans les terres, en formant une baie
-de forme ronde. On voit au milieu un petit îlot
-triangulaire : cette anse est entourée d'une colline
-qui la clôt comme un bassin. Elle n'est ouverte
-qu'à l'entrée où passe l'eau de la mer, et au fond,
-où coulent, sur un beau sable, plusieurs ruisseaux
-qui sortent d'une pièce d'eau douce où je
-vis beaucoup de poissons. Autour de cette pièce
-d'eau sont plusieurs monticules qui s'élèvent les
-uns derrière les autres en amphithéâtre. Ils étaient
-couronnés de bouquets d'arbres, les uns en pyramide
-comme des ifs, les autres en parasol :
-derrière eux s'élançaient quelques têtes de palmistes
-avec leurs longues flèches garnies de panaches.
-Toute cette masse de verdure, qui s'élève
-du milieu de la pelouse, se réunit à la forêt et
-à une branche de montagne qui se dirige à la
-Rivière-Noire. Le murmure des sources, le beau
-vert des flots marins, le souffle toujours égal des
-vents, l'odeur parfumée des veloutiers, cette
-plaine si unie, ces hauteurs si bien ombragées,
-semblaient répandre autour de moi la paix et le
-bonheur. J'étais fâché d'être seul : je formais des
-projets ; mais du reste de l'univers, je n'eusse
-voulu que quelques objets animés, pour passer
-là ma vie.</p>
-
-<p>Je quittai à regret ces beaux lieux. A peine
-j'avais fait deux cents pas que je vis venir à ma
-rencontre une troupe de noirs armés de fusils. Je
-m'avançai vers eux, et je les reconnus pour des
-noirs de détachement, sorte de maréchaussée de
-l'île : ils s'arrêtèrent auprès de moi. L'un d'eux
-portait dans une calebasse deux petits chiens
-nouveaux-nés ; un autre menait une femme attachée
-par le cou à une corde de jonc : c'était le
-butin qu'ils avaient fait sur un camp de noirs
-marrons qu'ils venaient de dissiper. Ils en avaient
-tué un, dont ils me montrèrent le gris-gri, espèce
-de talisman fait comme un chapelet. La négresse
-paraissait accablée de douleur. Je l'interrogeai ;
-elle ne me répondit pas. Elle portait sur
-le dos un sac de vacoa. Je l'ouvris. Hélas! c'était
-une tête d'homme. Le beau paysage disparut, je
-ne vis plus qu'une terre abominable<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Cette femme appartenait à un habitant appelé M. de Laval.</p>
-</div>
-<p>Mes compagnons me retrouvèrent comme je
-descendais par une pente difficile au bras de mer
-de la Savanne. Il était nuit, nous nous assîmes
-sous des arbres dans le fond de l'anse : on alluma
-des flambeaux, et on servit à souper.</p>
-
-<p>On parla des noirs marrons ; car ils avaient
-aussi rencontré le détachement où était cette malheureuse,
-qui portait peut-être la tête de son
-amant! M. Étienne nous dit qu'il y avait des
-troupes de deux et trois cents noirs fugitifs aux
-environs de Belle-Ombre, qu'ils élisaient un chef
-auquel ils obéissaient sous peine de la vie. Il leur
-est défendu de rien prendre dans les habitations
-du voisinage, d'aller le long des rivières fréquentées
-chercher du poisson ou des <i>songes</i>. La nuit,
-ils descendent à la mer pour pêcher ; le jour, ils
-forcent des cerfs dans l'intérieur des bois avec
-des chiens bien dressés. Quand il n'y a qu'une
-femme dans la troupe elle est pour le chef ; s'il y
-en a plusieurs, elles sont communes. Ils tuent,
-dit-on, les enfans qui en naissent, afin que leurs
-cris ne les dénoncent pas. Ils s'occupent tous les
-matins à jeter les sorts pour présager la destinée
-du jour.</p>
-
-<p>Il nous conta qu'étant à la chasse l'année précédente,
-il rencontra un noir marron ; que s'étant
-mis à le poursuivre en l'ajustant, son fusil
-manqua jusqu'à trois fois. Il allait l'assommer à
-coups de crosse, lorsque deux négresses sortirent
-du bois et vinrent en pleurant se jeter à ses pieds.
-Le noir profita du moment et s'enfuit. Il amena
-chez lui ces deux généreuses créatures ; il nous
-en avait montré une le matin.</p>
-
-<p>Nous passâmes la nuit sous des paillettes.</p>
-
-<p>J'avais remarqué qu'on pouvait faire du Poste-Jacotet,
-cette position si riante, un très-bon port
-pour de petits vaisseaux, en ôtant du bassin
-quelques plateaux de corail. Le bras de mer de
-la Savanne sert aussi aux embarcations des gaulettes.
-Toute cette partie est la plus belle portion
-de l'île ; cependant elle est inculte, parce
-qu'il est difficile d'y communiquer avec le chef-lieu,
-à cause des montagnes de l'intérieur, et
-par la difficulté de revenir au vent du port en
-doublant le morne Brabant.</p>
-
-
-<h3>LE 3 SEPTEMBRE.</h3>
-
-<p>M. Étienne et M. de Clèzemure, capitaine du
-<i>Désir</i>, vinrent m'accompagner jusqu'au bord
-de la rive gauche de la Savanne, qui est encore
-plus escarpée que la rive droite ; en cet endroit
-leurs chiens forcèrent un cerf. Je pris congé d'eux
-pour faire seul les douze lieues qui restaient dans
-un pays où il n'y a plus d'habitans.</p>
-
-<p>J'observai, chemin faisant, que la prairie devenait
-plus large, les bois plus épais et plus
-beaux. Les montagnes sont enfoncées dans l'intérieur ;
-on n'en voit que les sommets dans le
-lointain.</p>
-
-<p>De temps en temps je trouvai quelques ravins.
-En deux heures de marche, je passai trois rivières
-à gué. La seconde, qui est celle des Anguilles,
-est assez difficile ; son lit est plein de rochers,
-et son courant rapide. Il s'y jette des
-sources d'eau ferrugineuse qui la couvrent d'une
-huile couleur de gorge-de-pigeon.</p>
-
-<p>Chemin faisant, je vis un de ces éperviers appelés
-mangeurs de poules. Il était perché sur un
-tronc de latanier ; je l'ajustai presque à bout portant,
-les deux amorces de mon fusil s'embrasèrent
-et les coups ne partirent pas. L'oiseau resta
-tranquille, et je le laissai là. Cette petite aventure
-me fit faire attention à tenir mes armes en meilleur
-état, en cas d'attaque des noirs marrons.</p>
-
-<p>Je m'arrêtai sur la rive gauche de la troisième
-rivière, au bord de la mer, sur des plateaux de
-rochers ombragés par un veloutier. Mes noirs
-m'en firent une espèce de tente en jetant mon
-manteau dessus les branches. Ils me firent à dîner,
-et me pêchèrent quelques conques persiques et
-des oreilles-de-Midas.</p>
-
-<p>A deux heures après dîner, je me mis en route,
-mon fusil en bon état et mes gens en bon ordre.
-Les surprises n'étaient point à craindre : la plaine
-est découverte et les bois assez éloignés. Le sentier
-était très-beau et sablé. Pour marcher plus
-à mon aise, et n'être pas obligé de me déchausser
-au passage de chaque rivière, je résolus de marcher
-nu-pieds comme les chasseurs du matin<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>.
-Cette façon d'aller est non seulement la plus naturelle,
-mais la plus sûre ; le pied saisit comme
-une main les angles des rochers. Les noirs ont
-cette partie si exercée qu'ils s'en servent pour ramasser
-une épingle à terre. Ce n'est donc pas en
-vain que la nature divisa ces membres en doigts,
-et les doigts en articulations.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> L'homme civilisé enferme son pied dans une chaussure ;
-il est sujet aux cors que les nègres ne connaissent pas. De toutes
-les parties de son individu qu'il immole à son opinion, c'est sans
-doute le sacrifice qui lui coûte le moins. On prétend même qu'il
-y a un plus grand inconvénient à porter perruque, surtout lorsqu'on
-se fait raser la tête. On croit que cette opération est
-cause des apoplexies si fréquentes aujourd'hui, et qui étaient
-si rares chez les anciens. Je crois même que Pline, qui parle
-des maladies de son temps, ne fait pas mention de celle-là.</p>
-</div>
-<p>Après avoir fait ces réflexions, je me déchaussai
-et je passai à gué la première rivière ; mais en
-sortant de l'eau, je reçus un violent coup de soleil
-sur les jambes ; elles devinrent rouges et enflammées.
-Au passage de la seconde, je me blessai
-à un talon et à un orteil. En mettant mon pied
-dans l'eau, j'éprouvai à mes blessures une douleur
-fort vive. Je renonçai à mon projet, fâché
-d'avoir perdu un des avantages de la constitution
-humaine, faute d'exercice.</p>
-
-<p>J'arrivai à la rivière du Poste, que je traversai
-à gué sur le dos de mon noir, à une portée de
-canon de son embouchure. Elle coule avec grand
-bruit sur des rochers. Ses eaux sont si transparentes
-que je distinguais au fond des limaçons
-noirs à pointes. J'éprouvai dans ce passage une
-sorte d'horreur. Le soleil était près de se coucher ;
-je ne voulus pas aller plus loin. Je marchai
-sur les pierres, le long de sa rive gauche, pour
-gagner une paillotte que j'avais aperçue adossée
-à un des caps de son embouchure. Il me fut impossible
-d'aller jusque là. Ce n'étaient que des
-monceaux de roches. Je revins sur mes pas, et je
-repris le sentier qui me mena au haut du ravin
-au bas duquel elle coule. J'aperçus, à main gauche,
-dans un enfoncement, un petit bouquet détaché
-de buissons, d'arbres et de lianes, dans
-lequel on ne pouvait pénétrer. L'idée me vint de
-m'ouvrir un passage avec une hache et de me
-loger au centre comme dans un nid. Ce gîte me
-paraissait sûr ; mais comme il vint à tomber un
-peu de pluie, je pensai qu'il vaudrait mieux encore
-loger sous le plus mauvais toit. Je descendis
-l'enfoncement jusqu'au bord de la mer, et j'eus
-un grand plaisir de trouver sur ma droite la paillotte
-que j'avais aperçue de l'autre rive : c'était
-un toit de feuilles de latanier appliqué contre la
-roche. A droite, était le chemin impraticable que
-j'avais tenté ; à gauche, le chemin par où j'étais
-descendu, et devant moi le bord de la mer. Tout
-me parut également disposé pour la sûreté et la
-commodité ; on me fit un lit d'herbes sèches, et
-je me couchai. Je fis mettre mes paniers enfilés
-de leur bâton, à droite et à gauche de mon lit,
-comme des barrières, un de mes noirs à chaque
-entrée de l'ajoupa, mes pistolets sous mon oreiller,
-mon fusil auprès de moi, et mon chien à mes
-pieds.</p>
-
-<p>A peine ces dispositions étaient faites qu'un
-frisson me saisit. C'est la suite des coups de soleil,
-qui sont presque toujours suivis de la fièvre.
-Mes jambes étaient douloureuses et enflées. On
-me fit de la limonade ; on alluma de la bougie,
-et je m'occupai à noter des observations sur ma
-route, et quelques erreurs sur la carte.</p>
-
-<p>Toute la côte, depuis le bras de mer de la
-Savanne, est escarpée et inabordable. Les rivières
-qui s'y jettent sont fort encaissées. Il serait
-impossible de faire ce chemin à cheval. On
-s'opposerait aisément à la marche d'une troupe
-ennemie, chaque rivière étant un fossé d'une
-profondeur effrayante. Quant au pays, il m'a
-paru la plus belle portion de l'île.</p>
-
-<p>Sur le minuit, la fièvre me quitta et je m'endormis.
-A trois heures et demie du matin, mon
-chien me réveilla, et sortit de l'ajoupa en aboyant
-de toutes ses forces. J'appelai Côte et lui dis de
-se lever. Je sortis avec mes armes ; mais je ne
-vis qu'un ciel bien étoilé. Mon noir revint au
-bout de quelques momens, et me dit qu'il
-avait entendu siffler deux fois auprès du bois.
-Je fis rallumer le feu ; j'ordonnai à mes gens
-de veiller et je posai Côte en sentinelle avec mon
-sabre.</p>
-
-<p>La mer venait briser dans les rochers, presque
-jusqu'à ma chaumière. Ce fracas joint à l'obscurité
-m'invitait au sommeil ; mais je n'étais pas
-sans inquiétude : j'étais à cinq lieues de toute habitation,
-si la fièvre me reprenait, je ne savais
-où trouver des secours. Les noirs marrons me
-donnaient peu de crainte : mes deux noirs paraissaient
-bien déterminés, et j'étais dans un lieu
-où je pouvais soutenir un siége. Après tout, je
-me félicitai de ne m'être pas campé dans le
-bosquet.</p>
-
-<p>Dès qu'on put distinguer les objets, je fis
-boire un verre d'eau-de-vie à mes factionnaires,
-et je me mis en route : ils commençaient à être
-bien moins chargés, nos provisions diminuant
-chaque jour.</p>
-
-
-<h3>LE 4 SEPTEMBRE.</h3>
-
-<p>Je partis à cinq heures et demie du matin,
-résolu de faire un effort pour arriver à la première
-habitation d'une seule traite.</p>
-
-<p>A peu de distance, nous trouvâmes une petite
-rivière, et un peu plus loin un ruisseau presque
-à sec. Après une heure de marche, toute cette
-belle pelouse qui commence au morne Brabant
-finit, et l'on entre sur un terrain couvert de rochers
-comme dans le reste de l'île. L'herbe, cependant,
-en est plus verte ; c'est un gramen à
-large feuille, très-propre au pâturage.</p>
-
-<p>Je passai à gué le bras de mer du Chalan, sur
-un banc de sable. Il est mal figuré sur le plan.
-La mer entre profondément dans les terres par
-un passage étroit, dont je pense qu'on pourrait
-faire un grand parc pour la pêche, en le barrant
-de claires-voies.</p>
-
-<p>Je trouvai sur sa rive gauche un ajoupa où je
-me reposai.</p>
-
-<p>A une demi-lieue de là, le sentier se divise
-en deux ; je pris celui de la gauche, qui entre
-dans les bois ; il me conduisit dans un grand
-chemin frayé de chariots. La vue des ornières
-qui me désignaient le voisinage de quelque maison
-considérable, me fit un grand plaisir : j'aimais
-encore mieux voir des pas de cheval que des
-pas d'homme. Nous arrivâmes à une habitation
-dont le maître était absent, ce qui nous fit revenir
-sur nos pas, et suivre un sentier du bois qui nous
-mena chez un habitant appelé M. Delaunay. Il
-était temps d'arriver ; je ne pouvais plus me soutenir
-sur mes jambes qui étaient très-enflées. Il
-me prêta un cheval pour me rendre à deux lieues
-de là à l'habitation des prêtres.</p>
-
-<p>Je passais successivement la rivière de la Chaux
-qui est fort encaissée, et celle des Créoles. A trois
-quarts de lieue de cette dernière, je traversai en
-pirogue une des anses du port du sud-est.</p>
-
-<p>Les bords en sont couverts de mangliers. Tout
-ce paysage est fort agréable ; il est coupé de collines
-couvertes d'habitations. De temps en temps
-on traverse des bouquets de bois remplis d'orangers.
-Il était six heures du soir quand j'arrivai chez
-le frère directeur de l'habitation. On me bassina les
-jambes d'eau de fleur de sureau, et je me reposai
-avec grand plaisir.</p>
-
-
-<h3>DU 5.</h3>
-
-<p>Il n'y a qu'une lieue de là au grand Port. Le
-frère me prêta un cheval, et j'arrivai à la ville
-sur les dix heures. C'est une espèce de bourg où
-il y a une douzaine de maisons. Les édifices les
-plus remarquables sont un moulin ruiné, et le
-gouvernement qui ne vaut guère mieux. Derrière
-la ville est une grande montagne, et devant elle
-est la mer, qui forme en cet endroit une baie
-profonde de deux lieues, à compter des récifs
-de son ouverture, et de quatre lieues de longueur
-depuis la pointe des deux Cocos jusqu'à
-celle du Diable.</p>
-
-<p>Je descendis chez le curé.</p>
-
-
-<h3>DES 6, 7 ET 8.</h3>
-
-<p>J'étais enchanté de mon hôte, et du paysage
-que j'avais vu ; mais il faut se méfier des lieux
-où vient la fleur d'orange : le curé ne buvait que
-de l'eau, ainsi que ses paroissiens. Il faut souvent
-un mois de navigation pour venir du Port-Louis ;
-souvent les habitans sont exposés à manquer
-de tout ce qui vient d'Europe. Je fis part
-de mes provisions à M. Delfolie ; c'était le nom
-du missionnaire, qui était un fort honnête homme.</p>
-
-<p>Le Port du sud-est fut d'abord habité par les
-Hollandais ; on voit encore un de leurs anciens
-édifices qui sert de chapelle. On entre dans le
-port par deux passes, l'une à la pointe du Diable
-pour les petits vaisseaux ; l'autre, plus considérable,
-à côté d'un îlot, vers le milieu. Il y a
-deux batteries à ces deux endroits, et une troisième
-appelée batterie de la Reine, située au fond
-de la baie.</p>
-
-<p>Si mon indisposition l'eût permis j'aurais examiné
-les corps étrangers que la mer jette sur les
-récifs, pour former quelques conjectures sur les
-terres qui sont au vent ; mais je pouvais à peine
-me soutenir ; la peau de mes jambes tomba même
-entièrement.</p>
-
-<p>Voici les observations que je pus recueillir.</p>
-
-<p>Les baleines entrent quelquefois dans le Port
-du sud-est, où il serait aisé de les harponner.
-Cette côte est fort poissonneuse, et c'est l'endroit
-de l'île où l'on trouve les plus beaux coquillages,
-entre autres des olives et des vis. On me donna
-quelques huîtres violettes de l'embouchure de la
-rivière de la Chaux, et une espèce de cristallisation
-que l'on trouve au fond du lit de la rivière
-Sorbès qui en est voisine.</p>
-
-<p>Je vis pendant trois nuits une comète qui paraissait
-depuis quinze jours. Son noyau était
-pâle et nébuleux, sa queue blanche et très-étendue,
-les rayons en divergeaient peu. Je dessinai
-sa position dans le ciel, au-dessous des Trois
-Rois. Sa route était vers l'est, et sa queue dirigée
-à l'ouest. Le 6, à deux heures et demie du
-matin, elle me parut élevée de plus de 50 degrés
-sur l'horizon. Je ne pus rendre mon observation
-plus précise faute d'instrument.</p>
-
-<p>Je trouvai ici l'air d'une fraîcheur agréable,
-la campagne belle et fertile ; mais ce bourg est si
-désert que dans un jour je ne vis passer que deux
-noirs sur la place publique.</p>
-
-
-<h3>LE 9 SEPTEMBRE.</h3>
-
-<p>Je me sentais assez rétabli pour continuer ma
-route dans des lieux habités. Je fixai ma couchée
-à quatre lieues de là, à l'embouchure de la grande
-rivière, qui est un peu plus grande que celle qui
-porte le même nom, près du Port-Louis.</p>
-
-<p>Nous partîmes à six heures du matin, en suivant
-le rivage qui est découpé d'anses où croissent
-des mangliers. Il est probable que la mer en a
-apporté les graines de quelque terre plus au vent.
-Nous longions, sur la gauche, une chaîne de
-montagnes élevées, couvertes de bois. La campagne
-est coupée de petites collines couvertes d'une
-herbe fraîche ; ce pays, où l'on élève beaucoup
-de bestiaux, est agréable à voir, mais fatigant à
-parcourir.</p>
-
-<p>Après avoir marché deux lieues, nous vîmes,
-sur une hauteur, une belle maison de pierre. Je
-m'y arrêtai pour m'y reposer ; elle appartenait à
-un riche habitant appelé La V***. Il était absent.
-Sa femme était une grande créole sèche, qui allait
-nu-pieds suivant l'usage du canton. En
-entrant dans l'appartement, je la trouvai au milieu
-de cinq ou six filles, et d'autant de gros
-dogues qui voulurent étrangler mon chien ; on
-les mit à la porte, et madame de La V*** y posa
-en faction une négresse nue, qui n'avait pour
-tout habit qu'une mauvaise jupe. Je demandai à
-passer le temps de la chaleur. Après les premiers
-complimens, un des chiens trouva le moyen de
-rentrer dans la salle, et le vacarme recommença.
-Madame de la V*** tenait à la main une queue
-de raie épineuse ; elle en lâcha un coup sur les
-épaules nues de l'esclave qui en furent marquées
-d'une longue taillade, et un revers sur le mâtin
-qui s'enfuit en hurlant.</p>
-
-<p>Cette dame me conta qu'elle avait manqué de
-se noyer en allant en pirogue harponner la tortue
-sur les brisans. Elle allait dans les bois, à la
-chasse des noirs marrons ; elle s'en faisait honneur :
-mais elle me dit que le gouverneur lui avait
-reproché de chasser le cerf, ce qui est défendu ;
-ce reproche l'avait outrée : «&nbsp;J'eusse mieux aimé,
-me dit-elle, qu'il m'eût donné un coup de poignard
-dans le c&oelig;ur.&nbsp;»</p>
-
-<p>A quatre heures après midi, je quittai cette
-Bellone qui chassait aux hommes ; nous coupâmes
-par un sentier la pointe du Diable, ainsi appelée,
-parce que les premiers navigateurs y virent,
-dit-on, varier leur boussole sans en savoir la
-raison. Nous passâmes en canot l'embouchure de
-la grande rivière qui n'est point navigable, à
-cause d'un banc de sable qui la traverse, et
-d'une cascade qu'elle forme à un demi-quart
-de lieue de là.</p>
-
-<p>On a bâti sur sa gauche une redoute en terre,
-au commencement du chemin qui mène à Flacque :
-nous le suivîmes par l'impossibilité de marcher
-le long du rivage, tout rompu de roches.
-On rentre ici dans les bois, qui sont très-beaux,
-et pleins d'orangers. A un quart de lieue de là
-je trouvai une habitation dont le maître était absent :
-je m'y arrêtai.</p>
-
-<p>J'avais marché deux heures et demie le matin,
-et autant l'après-midi.</p>
-
-
-<h3>LE 10 SEPTEMBRE.</h3>
-
-<p>Nous suivîmes la grande route de Flacque,
-jusqu'à un quart de lieue au-delà de la rivière
-Sèche, que nous passâmes à gué comme les autres ;
-ensuite, prenant à droite par un sentier,
-j'arrivai sur le bord de la mer à l'Anse d'eau
-douce, où il y avait un poste de trente hommes.</p>
-
-<p>Nous reprîmes le rivage, qui commence là à
-être praticable. Je passai, sur le dos de Côte,
-un petit bras de mer assez profond. De temps en
-temps le sable est couvert de rochers, jusqu'à
-une longue prairie couverte du même chiendent
-que j'avais trouvé aux environs de Belle-Ombre.
-Toute cette partie est sèche et aride ; les bois
-sont petits et maigres, et s'étendent aux montagnes
-qu'on voit de loin : cette plaine, qui a trois
-grandes lieues, ne vaut pas grand'chose ; elle
-s'étend jusqu'à un établissement appelé les Quatre
-Cocos. Il n'y a d'autre eau que celle d'un
-puits saumâtre percé dans des rochers pleins de
-mines de fer.</p>
-
-<p>Après dîner, un sentier sur la gauche nous
-mena dans les bois, où nous retrouvâmes des rochers.
-Nous arrivâmes sur le bord de la rivière
-de Flacque, à un quart de lieue de son embouchure :
-nous la traversâmes sur des planches. Je
-la côtoyai en traversant les habitations, qui y
-sont en grand nombre, et je vins descendre au
-magasin, situé sur la rive gauche. Il y avait un
-poste commandé par un capitaine de la légion,
-appelé M. Gautier, qui m'offrit un gîte.</p>
-
-
-<h3>LE 11.</h3>
-
-<p>Je me reposai. Le quartier de Flacque est un
-des mieux cultivés de l'île : on en tire beaucoup
-de riz. Il y a une passe dans les récifs, qui permet
-aux gaulettes de venir charger jusqu'à terre.</p>
-
-
-<h3>LE 12.</h3>
-
-<p>Mon hôte voulut m'accompagner une partie
-du chemin ; nous fûmes en pirogue jusqu'auprès
-du poste de Fayette. Presque toute la côte est
-couverte jusque là de roches brisées et de mangliers.
-Près du débarquement nous vîmes sur le
-sable des traces de tortue, ce qui nous fit mettre
-pied à terre ; mais nous ne trouvâmes que le nid.
-Nous passâmes à gué l'anse aux Aigrettes, bras
-de mer assez large. J'étais sur les épaules de mon
-noir ; quand nous fûmes au milieu du trajet, la
-mer qui montait pensa le renverser : il eut de
-l'eau jusqu'au cou, et je fus bien mouillé. A
-quelque distance, nous en trouvâmes une autre,
-appelée l'Anse aux Requins. J'y remarquai de
-larges plateaux de rochers, percés d'un grand
-nombre de trous ronds, d'un pied de diamètre :
-quelques-uns étaient de la profondeur de ma
-canne. Je présumai que quelque lave de volcan,
-ayant coulé jadis sur une portion de forêt, avait
-consumé les troncs des arbres, et conservé leur
-empreinte.</p>
-
-<p>Du poste de Fayette à la rivière du Rempart,
-la prairie continue. Ce quartier est encore bien
-cultivé : nous y dînâmes. Je passai la rivière ;
-ensuite je continuai seul ma route jusqu'au-delà
-de la rivière des Citronniers. Le soleil baissait
-déjà à l'horizon, lorsque je rencontrai un habitant
-qui m'engagea fort honnêtement à entrer chez lui ;
-cet honnête homme s'appelait le sieur Gole.</p>
-
-
-<h3>LE 13 SEPTEMBRE.</h3>
-
-<p>Il m'offrit, le matin, son cheval pour me rendre
-à la ville, dont je n'étais plus éloigné que de
-cinq lieues. J'aurais bien voulu achever le tour de
-l'île ; mais il y avait quatre lieues de pays
-inhabité, où l'on ne trouve pas d'eau. D'ailleurs,
-de la pointe des Canonniers, je connaissais
-le rivage jusqu'au Port.</p>
-
-<p>J'acceptai l'offre de mon hôte. Je partis de ce
-quartier qu'on appelle la Poudre-d'Or, à cause,
-dit-on, de la couleur du sable, qui me parut
-blanc comme ailleurs. Je passai d'abord la rivière
-qui porte le nom du quartier. J'entrai ensuite
-dans de grands bois ; le sol en est bon, mais il n'y
-a point d'eau. J'arrivai au quartier des Pamplemousses :
-les terres en paraissent épuisées, parce
-qu'on les cultive depuis plus de trente ans sans
-les fumer. J'en passai la rivière à gué, ainsi que
-la rivière Sèche et celle des Lataniers, et j'arrivai
-le soir au Port.</p>
-
-<p>J'avais trouvé toutes les campagnes en rapport
-couvertes de pierres, excepté quelques cantons
-des Pamplemousses.</p>
-
-<p>Je n'ai vu sur ma route aucun monument intéressant.
-Il y a trois églises dans l'île : la première
-au Port-Louis, la seconde au Port du sud-est,
-et la troisième, qui est la plus propre, aux
-Pamplemousses. Les deux autres ressemblent à
-de petites églises de village. On en avait construit
-une au Port-Louis, sur un assez beau plan ;
-mais le comble en étant trop élevé, les ouragans
-ont fait fendre les murs qui le supportent. On
-s'en sert quelquefois au lieu de magasins, qui
-sont rares dans l'île. La plupart sont construits
-en bois ; c'est une matière qu'on ne devrait jamais
-employer pour les bâtimens publics, surtout ici,
-où les poutres ne durent pas plus de quarante
-ans, quand les carias ne les détruisent pas plus
-tôt. D'ailleurs, la pierre se rencontre partout,
-et l'île est entourée de corail, dont on fait de la
-chaux. La plus grande difficulté est aux fondations,
-où l'on est toujours obligé de faire sauter
-des roches avec de la poudre, mais, tout compensé,
-je ne crois pas qu'un bâtiment en pierre
-coûte ici un tiers plus cher qu'un bâtiment en
-bois. Celui-ci, il est vrai, est bientôt prêt, mais
-bientôt ruiné. Les gens pressés de jouir ne jouissent
-jamais.</p>
-
-<p>On compte que l'île a environ quarante-cinq
-lieues de tour. Elle est arrosée d'un grand nombre
-de ruisseaux fort encaissés : ils sortent du
-centre de l'île pour se rendre à la mer. Quoique
-nous fussions dans la saison sèche, j'en ai traversé
-plus de vingt-quatre, remplis d'une eau
-fraîche et saine. J'estime qu'il y a la moitié de
-l'île en friche, un quart de cultivé, un autre
-quart en pâturages, bons et mauvais.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch18">LETTRE XVIII.<br />
-<span class="small">SUR LE COMMERCE, L'AGRICULTURE ET LA DÉFENSE
-DE L'ILE.</span></h2>
-
-
-<p>Une lettre ne suffirait pas pour détailler ces
-trois objets, qui sont immenses. A commencer
-par le premier, je ne connais point de coin de
-terre qui étende ses besoins si loin. Cette colonie
-fait venir sa vaisselle de Chine, son linge et ses
-habits de l'Inde, ses esclaves et ses bestiaux de
-Madagascar, une partie de ses vivres du cap de
-Bonne-Espérance, son argent de Cadix, et son
-administration de France. M. de La Bourdonnais
-voulait en faire l'entrepôt du commerce de l'Inde<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>,
-une seconde Batavia. Avec les vues d'un grand
-génie, il avait le faible d'un homme : mettez-le
-sur un point, il en fera le centre de toutes
-choses.</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Tout entrepôt augmente les frais du commerce ; quand il
-est inutile, il ne faut pas l'établir. Aucune nation n'a aux Indes
-d'entrepôt placé hors des lieux de son commerce. Batavia est
-dans une île qui donne des épiceries.</p>
-
-<p>On regarde encore l'Ile-de-France comme une forteresse
-qui assure nos possessions dans l'Inde. C'est comme si on regardait
-Bordeaux comme la citadelle de nos colonies de l'Amérique.
-Il y a quinze cents lieues de l'Ile-de-France à Pondichéry.
-Quand on supposerait dans cette île une garnison considérable,
-encore faut-il une escadre pour la transporter aux
-Indes. Il faut que cette escadre soit toujours rassemblée dans
-un port, où les vers dévorent un vaisseau en trois ans. L'île ne
-fournit ni goudron, ni cordages, ni mâture : les bordages même
-n'y valent rien, le bois du pays étant lourd et sans élasticité.</p>
-
-<p>On court les risques d'un combat naval. Si on est battu, le
-secours est manqué ; si on est victorieux, les soldats, transportés
-tout d'un coup d'un climat tempéré dans un climat très-chaud,
-ne peuvent supporter les fatigues du service.</p>
-
-<p>Si on eût fait pour quelque endroit de la côte Malabare, ou
-de l'embouchure du Gange, la moitié de la dépense qu'on a
-faite à l'Ile-de-France, nous aurions dans l'Inde même une
-forteresse respectable et une armée acclimatée : les Anglais ne
-se seraient pas emparés du Bengale. On peut s'en rapporter à
-eux sur ce qu'il convient de faire pour protéger un établissement.
-Ils entretiennent trois ou quatre mille soldats Européens
-sur les bords mêmes du Gange : ils avaient cependant assez
-d'îles éloignées à leur disposition. Il ne tient encore qu'à eux
-de s'établir sur la côte de l'ouest de Madagascar : mais dans leurs
-entreprises, ils ne séparent jamais les moyens de leur fin. Les
-moutons sont mal gardés quand le chien est à quinze cents lieues
-de la bergerie.</p>
-
-<p>A quoi donc l'Ile-de-France est-elle bonne? A donner du
-café, et à servir de relâche à nos vaisseaux.</p>
-</div>
-<p>Ce pays, qui ne produit qu'un peu de café,
-ne doit s'occuper que de ses besoins ; et il devrait
-se pourvoir en France, afin d'être utile par sa
-consommation à la métropole, à laquelle il ne
-rendra jamais rien. Nos denrées, nos draps, nos
-toiles, nos fabriques y suffisent, et les cotonnines
-de Normandie sont préférables aux toiles du
-Bengale qu'on donne aux esclaves. Notre argent
-seul devrait y circuler. On a imaginé une monnaie
-de papier, à laquelle personne n'a de confiance.
-Dans son plus grand crédit elle perd
-trente-trois et souvent cinquante pour cent. Il
-est impossible que ce papier perde moins : il est
-payable en France à six mois de vue ; il faut six
-mois pour le voyage, six mois pour le retour ; voilà
-dix-huit mois. On compte ici qu'en dix-huit mois,
-l'argent comptant placé dans le commerce maritime
-doit rapporter trente-trois pour cent. Celui
-qui reçoit du papier pour des piastres, le regarde
-comme une marchandise qui court plus
-d'un risque.</p>
-
-<p>Le roi paie tout ce qu'il achète un tiers au
-moins au-dessus de sa valeur : les grains des habitans,
-la construction de ses édifices, les fournitures
-et les entreprises en tout genre. Un habitant
-vous fera un magasin pour vingt mille
-francs comptant ; si vous le payez en papier,
-c'est dix mille écus ; il n'y a pas là-dessus de
-dispute.</p>
-
-<p>C'est pourtant la seule monnaie dont tout le
-monde est payé. On avait pensé qu'elle ne sortirait
-pas de l'île ; non seulement elle en sort,
-mais les piastres aussi, pour n'y jamais rentrer ;
-autrement la colonie manquerait de tout.</p>
-
-<p>De tous les lieux étrangers où elle commerce,
-le seul indispensable à sa constitution présente,
-est Madagascar ; à cause des esclaves et des bestiaux.
-Ses insulaires se contentaient autrefois de
-nos mauvais fusils, mais ils veulent aujourd'hui
-des piastres cordonnées : tout le monde se perfectionne.</p>
-
-<p>Au reste, si on compte qu'il y ait un jour assez
-de superflu pour y faire fleurir le négoce, il faut
-se hâter de nettoyer le port. Il y a sept ou huit
-carcasses de vaisseaux qui y forment autant d'îles,
-que les madrépores augmentent chaque jour.</p>
-
-<p>Il ne devrait être permis à personne de posséder
-des terres faciles à défricher, et à la portée
-de la ville, sans les mettre en valeur. Personne
-ne devrait se faire concéder de grands et beaux
-terrains pour les revendre à d'autres. Les lois
-défendent ces abus ; mais on ne suit pas les lois.</p>
-
-<p>On devrait multiplier les bêtes de somme,
-surtout les ânes si utiles dans un pays de montagnes :
-un âne porte deux fois la charge d'un noir.
-Le nègre ne coûte guère davantage ; mais l'âne
-est plus fort et plus heureux.</p>
-
-<p>On a fait beaucoup de lois de police sur ce
-qu'il convient de planter. Personne ne connaît
-mieux que l'habitant ce qui est de son intérêt et
-ce qui convient à son sol. Il vaudrait mieux
-trouver le moyen d'attacher l'agriculteur au
-champ qu'il cultive à regret : car les ordonnances
-ne peuvent rien sur les sentimens.</p>
-
-<p>Il y a un grand nombre de soldats inutiles,
-auxquels on pourrait donner des terrains à cultiver,
-en faisant les avances du défriché : on pourrait
-les marier avec des négresses libres. Si on
-eût suivi ce plan, depuis dix ans l'île entière serait
-en rapport ; on aurait une pépinière de matelots
-et de soldats indiens. Cette idée est si simple,
-que je ne suis pas étonné qu'on l'ait méprisée.</p>
-
-<p>Quant aux moyens à proposer pour adoucir
-l'esclavage des nègres, j'en laisse le soin à d'autres ;
-il y a des abus qui ne comportent aucune
-tolérance.</p>
-
-<p>Si vous consultez sur la défense de l'île, un
-officier de marine, il vous dira qu'une escadre
-suffit ; un ingénieur vous proposera des fortifications ;
-un brigadier d'infanterie est persuadé qu'il
-ne faut que des régimens ; et l'habitant croit que
-l'île se défend d'elle-même. Les trois premiers
-objets dépendent de l'administration, et sont dispendieux
-et nécessaires en partie. Je m'arrêterai
-au dernier, afin de vous faire part de quelques
-vues économiques.</p>
-
-<p>J'ai observé, en faisant le tour de l'île, qu'elle
-était entourée, en grande partie, à quelque distance
-du rivage, d'une ceinture de brisans ; que
-là où cette ceinture n'est pas continuée, la côte
-est formée de rochers inabordables. Cette disposition
-m'a paru étonnante ; mais elle est certaine.
-L'île serait inaccessible, s'il ne se trouvait
-des passages dans les récifs. J'en ai compté onze :
-ils sont formés par le courant des rivières, qui
-se trouvent toujours vis-à-vis.</p>
-
-<p>La défense extérieure de l'île consiste donc à
-interdire ces ouvertures. Quelques-unes peuvent
-se fermer par des chaînes flottantes, les autres
-peuvent être défendues par des batteries posées
-sur le rivage.</p>
-
-<p>Comme on peut naviguer en bateau entre les
-récifs et la côte, on pourrait se servir de chaloupes
-canonnières, dont le service me paraît fort
-commode, par la facilité d'avancer ses feux,
-lorsque la passe se trouve à une grande distance
-du canon de la côte.</p>
-
-<p>Derrière les récifs, le rivage est d'un abord
-aisé ; on descend sur un sable uni. On pourrait
-rendre ces endroits impraticables, ainsi qu'ils le
-sont devenus naturellement dans le fond des anses
-du Port du sud-est. Il n'y a qu'à y planter
-des mangliers, la même espèce d'arbres qui y
-ont crû bien avant dans la mer en formant des
-forêts impénétrables : ce moyen est si facile que
-personne ne s'en avise.</p>
-
-<p>Dans les parties de la côte battues par les lames,
-s'il se trouve quelques plateaux de rochers
-accessibles, ces lieux n'étant jamais fort étendus,
-on peut les défendre par quelques pans de muraille
-sèche, par des chevaux de frise tout prêts
-à jeter à l'eau, par des raquettes qui croissent sur
-les lieux les plus secs : mais, pour peu qu'il y
-ait de sable au pied, les mangliers y viendront ;
-leurs branches et leurs racines s'entrelacent de
-telle sorte qu'aucun bateau n'y peut aborder.
-On néglige trop les moyens naturels de défense,
-les arbres, les buissons épineux, etc&hellip; Ils ont
-cet avantage, qu'ils coûtent peu, et que le temps
-qui détruit les autres, ne fait qu'augmenter ceux-ci.
-Voilà quant à la défense maritime.</p>
-
-<p>Je considère l'île comme un cercle, et chaque
-rivière venant du centre, comme un des rayons
-de ce cercle. On peut escarper, et planter de
-raquettes et de bambous toutes les rives qui sont
-du côté de la ville, et découvrir à trois cents toises
-le bord opposé. Alors chaque terrain compris
-entre deux ruisseaux, devient un espace tout
-fortifié, et le canal de ces ruisseaux, un fossé
-très-dangereux. Tous les côtés par où l'ennemi
-voudrait les passer seraient découverts, tous ceux
-que l'habitant défendrait seraient protégés : l'ennemi
-n'arriverait à la ville qu'à travers mille
-difficultés. Ce système de défense peut s'appliquer
-à toutes les îles de peu d'étendue ; les eaux y
-coulent toujours du centre à la circonférence.</p>
-
-<p>Des deux ailes de montagnes qui embrassent
-la ville et le port, il n'y a guère à défendre que
-la partie qui regarde la mer. On bâtirait sur l'île
-aux Tonneliers une citadelle, dont les batteries
-placées dans des espèces de chemins couverts
-donneraient des feux rasans ; on y mettrait beaucoup
-de mortiers, si redoutés des vaisseaux. A
-droite et à gauche jusques aux mornes, on saisirait
-le terrain par des lignes de fortification
-respectables. La nature en a déjà fait une partie
-des frais sur la droite ; la rivière des Lataniers
-protége tout ce front.</p>
-
-<p>Le fond du bassin, formé derrière la ville par
-les montagnes, comprend un vaste terrain, où
-l'on peut rassembler tous les habitans de l'île et
-leurs noirs. Le revers de ces montagnes est inaccessible,
-ou peut l'être à peu de frais.</p>
-
-<p>Il y a même un avantage fort rare ; c'est qu'au
-fond de ce bassin, dans la partie la plus élevée
-de la montagne, à l'endroit appelé le Pouce, il
-se trouve un espace considérable, planté de grands
-arbres, où coulent deux ou trois ruisseaux d'une
-eau très-saine. On ne peut y monter de la ville,
-que par un sentier très-difficile. On a essayé d'y
-faire, à force de mines, un grand chemin pour
-communiquer de là dans l'intérieur de l'île ;
-mais le revers de ces montagnes est d'un escarpement
-effroyable ; il n'y a guère que des nègres
-ou des singes qui puissent y grimper. Quatre
-cents hommes dans ce poste, avec des vivres, ne
-pourraient jamais y être forcés ; toute la garnison
-même peut s'y retirer.</p>
-
-<p>Si à ces moyens naturels de défense, on ajoute
-ceux qui dépendent de l'administration, une
-escadre et des troupes ; voici les obstacles que
-l'ennemi aura à surmonter :</p>
-
-<p>1<sup>o</sup> Il sera obligé de livrer un combat en mer.</p>
-
-<p>2<sup>o</sup> En supposant l'escadre vaincue, elle peut
-retarder la descente du vainqueur, en le forçant
-de dériver, dans le combat, sous le vent de l'île.</p>
-
-<p>3<sup>o</sup> Il lui reste à vaincre les difficultés du débarquement ;
-il ne peut attaquer la côte que par
-des points, et jamais sur un grand front.</p>
-
-<p>4<sup>o</sup> Chaque passage de ruisseau lui coûte un
-combat très-désavantageux, si on le force à se
-présenter toujours à découvert.</p>
-
-<p>5<sup>o</sup> Il est obligé de faire le siége de la ville par un
-côté peu étendu, sous le feu des mornes qui le commandent,
-et d'ouvrir la tranchée dans les rochers.</p>
-
-<p>6<sup>o</sup> La garnison contrainte d'abandonner la
-ville, trouve au haut des montagnes un réduit
-sûr et pourvu d'eau, où elle peut elle-même recevoir
-des secours de l'intérieur de l'île.</p>
-
-<p>Ce serait ici le lieu de vous parler de la défense
-de l'île de Bourbon, voisine de celle-ci :
-mais je ne la connais pas. Je sais seulement qu'elle
-est inabordable, bien peuplée, et qu'il y croît
-plus de blés qu'elle n'en peut consommer ; cependant
-j'entends dire à tout le monde que le sort
-de Bourbon est attaché à celui de l'Ile-de-France.
-Serait-ce parce que la caisse militaire est ici<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>?</p>
-
-<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> L'auteur a supprimé quelques observations sur l'Ile-de-France,
-afin qu'on ne pût employer à l'attaquer ce qui était
-imaginé pour la défendre. C'est une discrétion qu'auraient dû
-avoir ceux qui ont publié des cartes et des plans de nos colonies,
-dont nos ennemis ont tiré plus d'une fois parti. Les Hollandais
-ne permettent pas qu'on grave les plans de leurs îles ; on en
-donne des copies manuscrites à chaque capitaine de vaisseau,
-qui les remet à son retour dans les bureaux de l'amirauté.</p>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak" id="ch19">LETTRE XIX.<br />
-<span class="small">DÉPART POUR FRANCE. ARRIVÉE A BOURBON. OURAGAN.</span></h2>
-
-
-<p>Après avoir obtenu la permission de retourner
-en France, je me disposai à m'embarquer sur
-<i>l'Indien</i>, vaisseau de 64 canons.</p>
-
-<p>Je donnai la liberté à Duval, cet esclave qui
-portait votre nom ; je le confiai à un honnête
-homme du pays, jusqu'à ce qu'il eût acquitté par
-son travail quelque argent dont il était redevable
-à l'administration. S'il eût parlé français, je
-l'aurais gardé avec moi. Il me témoigna par ses
-larmes le regret qu'il avait de me quitter. Il m'y
-paraissait plus sensible qu'au plaisir d'être libre.
-Je proposai à Côte d'acheter sa liberté, s'il voulait
-s'attacher à ma fortune. Il m'avoua qu'il avait
-dans l'île une maîtresse dont il ne pouvait se détacher.
-Le sort des esclaves du roi est supportable :
-il se trouvait heureux ; c'était plus que je
-ne pouvais lui promettre. J'aurais été très-aise
-de ramener mon pauvre Favori dans sa patrie ;
-mais quelques mois avant mon départ, on me
-prit mon chien. Je perdis en lui un ami fidèle
-que j'ai souvent regretté.</p>
-
-<p>Quelques jours avant de partir, je revis Autourou,
-cet insulaire de Taïti, que l'on ramenait
-dans son pays, après lui avoir fait connaître
-les m&oelig;urs de l'Europe. Je l'avais trouvé, à son
-passage, franc, gai, un peu libertin ; à son retour,
-je le voyais réservé, poli et maniéré. Il
-était enchanté de l'Opéra de Paris, dont il contrefaisait
-les chants et les danses. Il avait une
-montre, dont il désignait les heures par leur
-usage : il y montrait l'heure de se lever, de manger,
-d'aller à l'Opéra, de se promener, etc.
-Cet homme était plein d'intelligence ; il exprimait
-par ses signes tout ce qu'il voulait. Quoique
-les hommes de Taïti passent pour n'avoir eu aucune
-communication avec les autres nations avant
-l'arrivée de M. de Bougainville, j'observai, cependant,
-un mot de leur langue et un usage qui
-leur sont communs avec différens peuples. <i>Matté</i>,
-en langue taïtienne, veut dire tuer. Le <i lang="es" xml:lang="es">matar</i>
-des Espagnols, le <i>mat</i> des Persans ont la même
-signification. Les Taïtiens ont aussi coutume de
-se dessiner la peau, comme beaucoup de peuples
-de l'ancien et du nouveau continent. Ils connaissaient
-le fer, qu'ils n'avaient pas ; ils l'appelaient
-<i>aurou</i>, et en demandaient avec empressement ;
-ils avaient des maladies vénériennes, qui viennent,
-dit-on, du Nouveau-Monde. Mais toutes
-ces analogies ne suffisent pas pour remonter à
-l'origine d'une nation : les folies, les besoins,
-les maux de l'espèce humaine paraissent naturalisés
-chez tous les peuples. Un moyen plus sûr
-de les distinguer serait la connaissance de leurs
-langues. Toutes les nations de l'Europe mangent
-du pain ; mais les Russes l'appellent <i>gleba</i>, les
-Allemands <i lang="de" xml:lang="de">broth</i>, les Latins <i lang="la" xml:lang="la">panis</i>, les Bas-Bretons
-<i lang="br" xml:lang="br">bara</i>. Un dictionnaire encyclopédique
-des langues serait un ouvrage très-philosophique.</p>
-
-<p>Autourou paraissait s'ennuyer beaucoup à l'Ile-de-France.
-Il se promenait toujours seul. Un
-jour, je l'aperçus dans une méditation profonde ;
-il regardait, à la porte de la prison, un noir esclave
-à qui on rivait une grosse chaîne autour
-du cou. C'était un étrange spectacle pour lui,
-qu'un homme de sa couleur, traité ainsi par des
-blancs qui l'avaient comblé de bienfaits à Paris ;
-mais il ne savait pas que ce sont les passions des
-hommes qui les portent au-delà des mers, et que
-la morale qui balance ces passions en Europe,
-reste en deçà des tropiques.</p>
-
-<p>Je m'embarquai le 9 novembre 1770 ; plusieurs
-Malabares vinrent m'accompagner jusqu'au bord
-de la mer ; ils me souhaitèrent, en pleurant, un
-prompt retour. Ces bonnes gens ne perdent jamais
-l'espérance de revoir ceux qui leur ont rendu
-quelque service. Je reconnus parmi eux un maître
-charpentier qui avait acheté mes livres de
-géométrie, quoiqu'il sût à peine lire. C'était le
-seul homme de l'île qui en eût voulu.</p>
-
-<p>Nous restâmes onze jours en rade, retenus par
-le calme. Le 20 au soir, nous appareillâmes, et
-le 21, à trois heures après midi, nous mouillâmes
-à Bourbon, dans la rade de Saint-Denis.</p>
-
-<p>Cette île est à quarante lieues sous le vent de
-l'Ile-de-France. Il ne faut qu'un jour pour aller
-à Bourbon, et souvent un mois pour en revenir.
-Elle paraît de loin comme une portion de sphère ;
-ses montagnes sont fort élevées. On y cultive,
-dit-on, la terre à huit cents toises de hauteur.
-On donne seize cents toises d'élévation au sommet
-des Trois-Salases, qui sont trois pics inaccessibles.</p>
-
-<p>Ses rivages sont très-escarpés ; la mer y roule
-sans cesse de gros galets ; ce qui ne permet qu'aux
-pirogues d'aborder sans se briser. On a construit
-à Saint-Denis, pour le débarquement des chaloupes,
-un pont-levis soutenu par des chaînes
-de fer. Il avance sur la mer de plus de quatre-vingts
-pieds. A l'extrémité de ce pont est une
-échelle de corde, où grimpent ceux qui veulent
-aller à terre. Dans tout le reste de l'île, on ne
-peut débarquer qu'en se jetant à l'eau.</p>
-
-<p>Comme <i>l'Indien</i> devait rester trois semaines
-au mouillage pour charger du café, plusieurs
-passagers résolurent de rester quelques jours dans
-l'île, et d'aller même attendre à Saint-Paul, sept
-lieues sous le vent, que notre vaisseau vînt y
-compléter sa cargaison.</p>
-
-<p>Je me décidai moi-même à descendre à terre,
-par la disette de vivres où nous nous trouvions à
-bord, et par l'exemple du capitaine et d'un grand
-nombre d'officiers de différens vaisseaux.</p>
-
-<p>Le 25, après midi, je m'embarquai seul dans
-une petite yole ; et, malgré la brise qui était très-violente,
-à force de gouverner à la lame, je débarquai
-au pont. Nous fûmes une heure et demie
-à faire ce trajet, qui n'a pas une demi-lieue.</p>
-
-<p>Je fus saluer l'officier-commandant. Il m'apprit
-qu'il n'y avait point d'auberge à Saint-Denis, ni
-dans aucun endroit de l'île, que les étrangers
-avaient coutume de loger chez ceux des habitans
-avec lesquels ils faisaient quelque commerce. La
-nuit s'approchait, et n'ayant aucune affaire à
-traiter, je me préparais à retourner à bord, lorsque
-cet officier m'offrit un lit.</p>
-
-<p>Je fus ensuite saluer M. de Crémon, commissaire-ordonnateur,
-qui m'offrit sa maison pour
-le temps que je voudrais passer à terre. Cette
-offre me fut d'autant plus agréable que j'avais
-envie de voir le volcan de Bourbon, où je savais
-que M. de Crémon avait fait un voyage.</p>
-
-<p>Mais je n'en ai pas trouvé l'occasion. Le chemin
-en est très-difficile, peu d'habitans le connaissaient,
-et il fallait s'absenter de Saint-Denis
-six ou sept jours.</p>
-
-<p>Du 25 jusqu'au 30, la brise fut si forte que peu de
-chaloupes de la rade vinrent à terre. Notre capitaine
-profita d'un moment favorable pour retourner
-à son bord, où ses affaires l'appelaient ; mais
-le mauvais temps l'empêcha de redescendre.</p>
-
-<p>Cette brise, qui vient toujours du sud-est, se
-lève à six heures du matin et finit à dix heures
-du soir. Dans cette saison, elle durait le jour et
-la nuit avec une violence égale.</p>
-
-<p>Le 1<sup>er</sup> décembre le vent s'apaisa, mais il s'éleva
-de la pleine mer une lame monstrueuse qui
-brisait sur le rivage avec tant de violence que la
-sentinelle du pont fut obligée de quitter son
-poste.</p>
-
-<p>Le haut des montagnes se couvrait de nuages
-épais, qui n'avaient point de cours. Le vent
-soufflait encore un peu de la partie du sud-est,
-mais la mer venait de l'ouest. On voyait trois
-grosses lames se succéder continuellement ; on
-les distinguait le long de la côte comme trois longues
-collines. Il se détachait de leur partie supérieure
-des jets d'eau, qui formaient une espèce
-de crinière. Elles s'élançaient sur le rivage
-en formant une voûte, qui, se roulant sur elle-même,
-s'élevait en écume à plus de cinquante
-pieds de haut.</p>
-
-<p>On respirait à peine, l'air était lourd, le ciel
-obscur, des nuées de corbigeaux et de paille-en-cus
-venaient du large, et se réfugiaient sur la
-côte. Les oiseaux de terre et les animaux paraissaient
-inquiets. Les hommes mêmes sentaient une
-frayeur secrète à la vue d'une tempête affreuse
-au milieu du calme.</p>
-
-<p>Le 2 au matin, le vent tomba tout-à-fait, et
-la mer augmenta ; les lames étaient plus nombreuses,
-et venaient de plus loin. Le rivage,
-battu des flots, était couvert d'une mousse blanche
-comme la neige, qui s'y entassait comme
-des ballots de coton. Les vaisseaux en rade fatiguaient
-beaucoup sur leurs câbles.</p>
-
-<p>On ne douta plus que ce ne fût l'ouragan. On
-tira bien avant sur la terre les pirogues qui étaient
-sur le galet ; et chacun se hâta de soutenir sa
-maison avec des cordes et des solives.</p>
-
-<p>Il y avait au mouillage, <i>l'Indien</i>, <i>le Penthièvre</i>,
-<i>l'Amitié</i>, <i>l'Alliance</i>, <i>le Grand
-Bourbon</i>, <i>le Géryon</i>, une gaulette et un petit
-bateau. La côte était bordée de monde qu'attirait
-le spectacle de la mer et le danger des vaisseaux.</p>
-
-<p>Sur le midi, le ciel se chargea prodigieusement,
-et le vent commença à fraîchir du sud-est.
-On craignit alors qu'il ne tournât à l'ouest, et
-qu'il ne jetât les vaisseaux sur la côte. On leur
-donna, de la batterie, le signal du départ, en
-hissant le pavillon, et tirant deux coups de canon
-à boulet. Aussitôt ils coupèrent leurs câbles et
-appareillèrent. <i>Le Penthièvre</i> abandonna sa
-chaloupe, qu'il ne put rembarquer. <i>L'Indien</i>,
-mouillé plus au large, fit vent arrière sous ses
-quatre voiles majeures. Les autres s'éloignèrent
-successivement. Des noirs, qui étaient dans une
-chaloupe, se réfugièrent à bord de <i>l'Amitié</i>. Le
-petit bateau et la gaulette se trouvaient déjà dans
-les lames, où ils disparaissaient de temps en
-temps ; ils semblaient craindre de se mettre au
-large ; enfin ils appareillèrent les derniers, attirant
-à eux l'inquiétude et les v&oelig;ux de tous les
-spectateurs. Au bout de deux heures toute cette
-flotte disparut dans le nord-ouest, au milieu d'un
-horizon noir.</p>
-
-<p>A trois heures après midi, l'ouragan se déclara
-avec un bruit effroyable ; tous les vents
-soufflèrent successivement. La mer battue, agitée
-dans tous les sens, jetait sur la terre des nuages
-d'écume, de sable, de coquillages et de pierres.
-Des chaloupes, qui étaient en radoub à cinquante
-pas du rivage, furent ensevelies sous le galet ; le
-vent emporta un pan de la couverture de l'église,
-et la colonnade du Gouvernement. L'ouragan
-dura toute la nuit, et ne cessa que le 3 au matin.</p>
-
-<p>Le 6, deux navires revinrent au mouillage ;
-c'étaient le petit bateau et la gaulette : ils apportaient
-une lettre du <i>Penthièvre</i>, qui avait perdu
-son grand mât de perroquet. Pour eux, ils n'avaient
-éprouvé aucun accident. En tout, les petites
-destinées sont les plus heureuses.</p>
-
-<p>Le 8, <i>le Géryon</i> parut. Il avait relâché à
-l'Ile-de-France ; il nous apprit que la tempête y
-avait fait périr, à l'ancre, la flûte du roi, <i>la
-Garonne</i>.</p>
-
-<p>Enfin, jusqu'au 19, on eut successivement
-nouvelle de tous les vaisseaux, à l'exception de
-<i>l'Amitié</i> et de <i>l'Indien</i>. La force et la grandeur
-de <i>l'Indien</i> semblaient le mettre à l'abri
-de tous les événemens, et nous ne doutâmes pas
-qu'il n'eût continué sa route pour faire ses vivres
-au cap de Bonne-Espérance, et de là aller en
-France. Je savais d'ailleurs que c'était le projet
-du capitaine.</p>
-
-<p>Le 19, au matin, on signala un vaisseau ;
-c'était <i>la Normande</i>, flûte du roi : elle passa
-devant Saint-Denis, et fut mouiller à Saint-Paul.
-Elle venait de l'Ile-de-France, et allait
-chercher des vivres au Cap. Cette occasion nous
-parut très-favorable. Il y avait un autre officier
-avec moi ; nous résolûmes d'en profiter. Monsieur
-et mademoiselle de Crémon nous firent faire
-des lits et du linge pour le bord, et nous procurèrent
-des chevaux et des guides pour aller à
-Saint-Paul. Un de leurs parens nous y accompagna.</p>
-
-<p>Je n'avais descendu à terre qu'un peu de
-linge ; tous mes effets étaient sur <i>l'Indien</i>.</p>
-
-<p>Nous partîmes le 20, à onze heures du matin.
-Il y avait sept lieues à faire. La flûte partait le
-soir ; il n'y avait pas de temps à perdre. Nous
-prîmes congé de nos hôtes.</p>
-
-<p>Nos chevaux grimpèrent d'abord la montagne
-de Saint-Denis, par des chemins en zigzag,
-pavés de pierres pointues. Ils étaient très-vigoureux,
-et leur pas était sûr, quoiqu'ils ne fussent
-pas ferrés, suivant l'usage du pays.</p>
-
-<p>A deux lieues et demie de Saint-Denis, nous
-trouvâmes, sur le bord d'un ruisseau, à l'ombre
-de citronniers, un dîner que mademoiselle de
-Crémon nous avait fait préparer.</p>
-
-<p>Après dîner, nous descendîmes et montâmes
-la Grande-Chaloupe. C'est un vallon affreux formé
-par deux montagnes parallèles et très-escarpées :
-nous fîmes à pied une partie de ce chemin que la
-pluie rendait dangereux. Nous nous trouvâmes
-au fond entre les deux montagnes, dans une des
-plus étranges solitudes que j'aie jamais vues ; nous
-étions comme entre deux murailles, le ciel sur notre
-tête et la mer sur notre droite. Nous passâmes
-le ruisseau, et nous parvînmes enfin sur le bord
-opposé de la Chaloupe ; il règne au fond de ce gouffre
-un calme éternel, quoique le vent soit très-frais
-sur la montagne.</p>
-
-<p>A deux lieues de Saint-Paul, nous entrâmes
-dans une vaste plaine sablonneuse, qui s'étend
-jusqu'à la ville. Elle est bâtie comme celle de
-Saint-Denis. Ce sont de grands emplacemens
-bien alignés, entourés de haies, au milieu desquels
-est une case où loge une famille. Ces villes
-ont l'air de grands hameaux. Saint-Paul est situé
-sur le bord d'un étang d'eau douce, dont on pourrait,
-je crois, faire un port.</p>
-
-<p>Il était nuit quand nous y arrivâmes ; nous étions
-très-fatigués, et nous ne savions où loger, ni même
-où trouver du pain ; car il n'y a point de boulanger
-à Saint-Paul.</p>
-
-<p>Mon premier soin fut de parler au capitaine
-de <i>la Normande</i>, que je trouvai heureusement
-à terre. Il me dit qu'il ne se chargerait point de
-notre passage sans un ordre du gouverneur de
-l'Ile-de-France, qui alors était à Saint-Denis ; qu'au
-reste il ne partait que le lendemain matin.</p>
-
-<p>Sur-le-champ j'écrivis au gouverneur et à mademoiselle
-de Crémon. Je donnai mes deux lettres
-à un noir, en lui promettant une récompense s'il
-était de retour le lendemain à huit heures du matin.
-Il en était dix du soir, et il avait quatorze
-lieues à faire. Il partit à pied.</p>
-
-<p>Je fus trouver mes camarades, qui soupaient
-chez le garde-magasin. On nous logea dans une
-maison appartenant au roi. Il n'y avait d'autres
-meubles que des chaises, dont nous fîmes des
-lits ; de grand matin nous étions debout. A neuf
-heures nous vîmes arriver, avec les réponses à
-mes lettres, un noir, que mon commissionnaire
-avait fait partir à sa place. Je le payai bien, et je
-fus trouver le capitaine, pour lui remettre la lettre
-du gouverneur. Quel fut notre étonnement, lorsque
-nous vîmes qu'il laissait la chose à sa discrétion!</p>
-
-<p>Enfin après plusieurs négociations, et après
-avoir donné des billets pour les frais de notre passage,
-il consentit à nous embarquer. Le départ du
-vaisseau fut remis au lendemain.</p>
-
-<p>Voici ce que j'ai pu recueillir sur Bourbon.
-On sait que ses premiers habitans furent des pirates
-qui s'allièrent avec des négresses de Madagascar.
-Ils vinrent s'y établir vers l'an 1657. La
-compagnie des Indes avait aussi à Bourbon un
-comptoir, et un gouverneur, qui vivait avec eux
-dans une grande circonspection. Un jour le vice-roi
-de Goa vint mouiller à la rade de Saint-Denis,
-et fut dîner au Gouvernement. A peine venait-il
-de mettre pied à terre, qu'un vaisseau pirate de
-cinquante pièces de canon vint mouiller auprès
-du sien et s'en empara. Le capitaine descendit
-ensuite, et fut demander à dîner au gouverneur.
-Il se mit à table entre lui et le Portugais, à qui
-il déclara qu'il était son prisonnier. Quand le vin
-et la bonne chère eurent mis le marin de bonne
-humeur, M. Desforges (c'était le gouverneur),
-lui demanda à combien il fixait la rançon du vice-roi.
-Il me faut, dit le pirate, mille piastres. C'est
-trop peu, répondit M. Desforges, pour un brave
-homme comme vous, et un grand seigneur comme
-lui. Demandez beaucoup, ou rien. Hé bien!
-qu'il soit libre, dit le généreux corsaire. Le vice-roi
-se rembarqua sur-le-champ et appareilla,
-fort content d'en sortir à si bon marché. Ce service
-du gouverneur a été récompensé depuis peu
-par la cour de Portugal, qui a envoyé l'ordre de
-Christ à son fils. Le pirate s'établit ensuite dans
-l'île, avec tous les siens, et fut pendu long-temps
-après l'amnistie qu'on avait publiée en leur faveur,
-et dans laquelle il avait oublié de se faire
-comprendre. Cette injustice fut commise par un
-conseiller qui voulut s'approprier sa dépouille ;
-mais cet autre fripon, à quelque temps de là, fit
-une fin presque aussi malheureuse, quoique la
-justice des hommes ne s'en mêlât pas.</p>
-
-<p>Il n'y a pas long-temps qu'un de ces anciens
-écumeurs de mer, appelé <i>Adam</i>, vivait encore.
-Il est mort âgé de cent quatre ans.</p>
-
-<p>Lorsque des occupations plus paisibles eurent
-adouci leurs m&oelig;urs, il ne leur resta plus qu'un
-certain esprit d'indépendance et de liberté qui
-s'adoucit encore par la société de beaucoup d'honnêtes
-gens qui vinrent s'établir à Bourbon pour
-s'y livrer à l'agriculture. On compte soixante
-mille noirs à Bourbon, et cinq mille habitans.
-Cette île est trois fois plus peuplée que l'Ile-de-France,
-dont elle dépend pour le commerce extérieur.
-Elle est aussi bien mieux cultivée. Elle
-avait produit, cette année, vingt mille quintaux
-de blé, et autant de café, sans le riz et les autres
-denrées qu'elle consomme. Les troupeaux de
-b&oelig;ufs n'y sont pas rares. Le roi paie le cent pesant
-de blé 15 liv. ; et les habitans vendaient le
-quintal de café 45 liv. en piastres, ou 70 liv.
-en papiers.</p>
-
-<p>Le principal lieu de Bourbon est Saint-Denis,
-où résident le gouverneur et le conseil. On n'y
-voit de remarquable qu'une redoute fermée, construite
-en pierre, mais qui est située trop loin de
-la mer ; une batterie devant le Gouvernement, et
-le pont-levis dont j'ai parlé. Il y a derrière la
-ville une grande plaine qu'on appelle <i>le Champ
-de Lorraine</i>.</p>
-
-<p>Le sol m'a paru plus sablonneux à Bourbon
-qu'à l'Ile-de-France : il est mêlé, à quelque distance
-du rivage, du même galet roulé dont les
-bords de la mer sont couverts ; ce qui prouve
-qu'elle s'en est éloignée, ou que l'île s'est élevée :
-ce qui me paraît possible, si l'on en juge par l'inspection
-des montagnes lézardées et brisées dans
-leur intérieur. Dans les spéculations sur la nature,
-les opinions opposées se présentent toujours
-avec une vraisemblance presque égale. Souvent
-les mêmes effets résultent des causes contraires.
-Cette observation peut s'étendre fort
-loin, et doit nous porter à être fort modérés dans
-nos jugemens.</p>
-
-<p>Un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans
-m'assura qu'il avait été un de ceux qui prirent
-possession de l'Ile-de-France, lorsque les Hollandais
-l'abandonnèrent. On y avait détaché
-douze Français, qui y abordèrent le matin ; et
-dans l'après-midi de ce jour même, un vaisseau
-anglais y mouilla dans la même intention.</p>
-
-<p>Les m&oelig;urs des anciens habitans de Bourbon
-étaient fort simples. La plupart des maisons ne
-fermaient pas ; une serrure même était une curiosité.
-Quelques-uns mettaient leur argent dans
-une écaille de tortue au-dessus de leur porte. Ils
-allaient nu-pieds, s'habillaient de toile bleue, et
-vivaient de riz et de café ; ils ne tiraient presque
-rien de l'Europe, contens de vivre sans luxe,
-pourvu qu'ils vécussent sans besoins. Ils joignaient
-à cette modération les vertus qui en sont
-la suite, de la bonne foi dans le commerce et de
-la noblesse dans les procédés. Dès qu'un étranger
-paraissait, les habitans venaient, sans le connaître,
-lui offrir leur maison.</p>
-
-<p>La dernière guerre de l'Inde a altéré un peu
-ces m&oelig;urs. Les volontaires de Bourbon s'y sont
-distingués par leur bravoure ; mais les étoffes de
-l'Asie et les distinctions militaires de France sont
-entrées dans leur île. Les enfans, plus riches que
-leurs pères, veulent être plus considérés. Ils
-n'ont pas su jouir d'un bonheur ignoré ; ils vont
-chercher en Europe des plaisirs et des honneurs
-en échange de l'union des familles et du repos de
-la vie champêtre. Comme l'attention des pères se
-porte principalement sur leurs garçons, ils les
-font passer en France, d'où ils reviennent rarement.
-Il arrive de là que l'on compte dans l'île
-plus de cinq cents filles à marier, qui vieillissent
-sans trouver de parti.</p>
-
-<p>Nous nous embarquâmes sur <i>la Normande</i> le
-21 au soir. Nous trouvâmes une caisse de vin,
-de liqueurs, de café, etc., que monsieur et
-mademoiselle de Crémon avaient fait mettre à
-bord pour notre usage. Nous avions trouvé dans
-leur maison la cordialité des anciens habitans de
-Bourbon et la politesse de Paris.</p>
-
-<p>Je suis, etc.</p>
-
-<p class="ldate">A Bourbon, ce 21 décembre 1770.</p>
-
-
-<p class="c gap small">FIN DU TOME PREMIER.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES<br />
-<span class="small">CONTENUES</span><br />
-DANS CE VOLUME.</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="drap">Préface de la première édition.</td>
-<td class="bot"><div class="r">page</div></td>
-<td class="num"><a href="#ch0">5</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre première.
-Voyage à l'Ile-de-France.</td>
-<td class="num"><a href="#ch1">9</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre II.</td>
-<td class="num"><a href="#ch2">13</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre III.</td>
-<td class="num"><a href="#ch3">15</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre IV.</td>
-<td class="num"><a href="#ch4">19</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Journal.</td>
-<td class="num"><a href="#journ">20</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre V.
-Observations nautiques.</td>
-<td class="num"><a href="#ch5">74</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre VI.
-Aspect et géographie de l'Ile-de-France.</td>
-<td class="num"><a href="#ch6">79</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre VII.
-Du sol et des productions naturelles de l'Ile-de-France.
-Herbes et arbrisseaux.</td>
-<td class="num"><a href="#ch7">82</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre VIII.
-Arbres et plantes aquatiques de l'Ile-de-France.</td>
-<td class="num"><a href="#ch8">88</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre IX.
-Des animaux naturels à l'Ile-de-France.</td>
-<td class="num"><a href="#ch9">94</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre X.
-Des productions maritimes, poissons, coquillages, madrépores.</td>
-<td class="num"><a href="#ch10">104</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Journal météorologique,
-Qualité de l'air.</td>
-<td class="num"><a href="#journ2">122</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XI.
-M&oelig;urs des habitans blancs.</td>
-<td class="num"><a href="#ch11">130</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XII.
-Des noirs.</td>
-<td class="num"><a href="#ch12">140</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XIII.
-Agriculture. Herbes, légumes et fleurs apportés dans l'Ile.</td>
-<td class="num"><a href="#ch13">153</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XIV.
-Arbrisseaux et arbres apportés à l'Ile-de-France.</td>
-<td class="num"><a href="#ch14">162</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XV.
-Animaux apportés à l'Ile-de-France.</td>
-<td class="num"><a href="#ch15">177</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XVI.
-Voyage dans l'Ile.</td>
-<td class="num"><a href="#ch16">182</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XVII.
-Voyage à pied autour de l'Ile.</td>
-<td class="num"><a href="#ch17">194</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XVIII.
-Sur le commerce, l'agriculture et la défense de l'Ile.</td>
-<td class="num"><a href="#ch18">226</a></td></tr>
-<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XIX.
-Départ pour la France. Arrivée à Bourbon. Ouragan.</td>
-<td class="num"><a href="#ch19">235</a></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</p>
-
-
-<pre style='margin-top:6em'>
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À L'ILE-DE-FRANCE (1/2) ***
-
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