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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Voyage à l'Ile-de-France (1/2) - -Author: Henri Bernardin de Saint-Pierre - -Release Date: November 28, 2020 [EBook #63906] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned - images of public domain material from the Google Books - project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À L'ILE-DE-FRANCE (1/2) *** - - - - - VOYAGE - A - L'ILE-DE-FRANCE; - - PAR - BERNARDIN DE SAINT-PIERRE. - - TOME PREMIER. - - Paris. - A. HIARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR, - RUE SAINT-JACQUES, N. 131. - - 1835. - - - - -IMPRIMERIE DE MOQUET ET Cie, rue de la Harpe, n. 90. - - - - -PRÉFACE - -DE LA PREMIÈRE ÉDITION. - - -Ces Lettres et ces Journaux ont été écrits à mes amis. A mon retour, je -les ai mis en ordre et je les ai fait imprimer, afin de leur donner une -marque publique d'amitié et de reconnaissance. Aucun de ceux qui m'ont -rendu quelque service dans mon voyage n'y a été oublié. Voilà quel a été -mon premier motif. - -Voici le plan que j'ai suivi. Je commence par les plantes et les animaux -naturels à chaque pays. J'en décris le climat et le sol tel qu'il était -sortant des mains de la nature. Un paysage est le fond du tableau de la -vie humaine. - -Je passe ensuite aux caractères et aux moeurs des habitans. On trouvera, -peut-être, que j'ai fait une satire. Je puis protester, qu'en parlant -des hommes, j'ai dit le bien avec facilité et le mal avec indulgence. - -Après avoir parlé des colons, j'entre dans quelques détails sur les -végétaux et les animaux dont ils ont peuplé la colonie. L'industrie, les -arts et le commerce de ces pays sont renfermés dans l'agriculture. Il -semble que cet art simple devrait n'offrir que des moeurs aimables; mais -il s'en faut bien qu'on mène dans ces contrées une vie patriarcale. J'en -excepte les Hollandais. La mort vient d'enlever M. de Tolback, -gouverneur du Cap, qui m'avait obligé. Si les lignes que je lui consacre -dans ces Mémoires ne peuvent plus servir à ma reconnaissance, puisse, du -moins, l'exemple de sa conduite être utile à ceux qui gouvernent des -Français dans l'Inde! J'aurais rendu un grand hommage à sa vertu, si je -puis la faire imiter. - -Ces Lettres sont accompagnées d'un Journal de Marine, d'un Voyage autour -de l'Ile-de-France, des événemens particuliers de mon retour, d'une -explication abrégée de quelques termes de marine, et d'entretiens -contenant des observations nouvelles sur la végétation. - -Il me reste à m'excuser sur les sujets mêmes que j'ai traités, qui -paraissent étrangers à mon état. J'ai écrit sur les plantes et les -animaux, et je ne suis point naturaliste. L'histoire naturelle n'étant -point renfermée dans des bibliothèques, il m'a semblé que c'était un -livre où tout le monde pouvait lire. J'ai cru y voir les caractères -sensibles d'une Providence; et j'en ai parlé, non comme d'un système qui -amuse mon esprit, mais comme d'un sentiment dont mon coeur est plein. - -Au reste, je croirai avoir été utile aux hommes, si le faible tableau du -sort des malheureux noirs peut leur épargner un seul coup de fouet, et -si les Européens qui crient en Europe contre la tyrannie, et qui font de -si beaux traités de morale, cessent d'être aux Indes des tyrans -barbares. - -Je croirai avoir rendu service à ma patrie, si j'empêche un seul honnête -homme d'en sortir, et si je puis le déterminer à y cultiver un arpent de -plus dans quelque lande abandonnée. - -Pour aimer sa patrie, il faut la quitter. Je suis attaché à la mienne, -quoique je n'y tienne ni par ma fortune ni par mon état; mais j'aime les -lieux où, pour la première fois, j'ai vu la lumière, j'ai senti, j'ai -aimé, j'ai parlé. - -J'aime ce sol que tant d'étrangers adoptent, où tous les biens -nécessaires abondent, et qui est préférable aux deux Indes par sa -température, par la bonté de ses végétaux et par l'industrie de son -peuple. - -Enfin, j'aime cette nation où les relations sont plus nombreuses, où -l'estime est plus éclairée, l'amitié plus intime, et la vertu même plus -aimable. - -Je sais bien qu'on trouve en France, ainsi qu'autrefois à Athènes, ce -qu'il y a de meilleur et de plus dépravé. Mais enfin, c'est la nation -qui a produit Henri IV, Turenne et Fénelon. Ces grands hommes qui l'ont -gouvernée, défendue et instruite, l'ont aussi aimée. - - - - -VOYAGE - -A L'ILE-DE-FRANCE. - - - - -LETTRE PREMIÈRE. - - -De Lorient, le 4 janvier 1768. - -Je viens d'arriver à Lorient après avoir éprouvé un froid excessif. Tout -était glacé depuis Paris jusqu'à dix lieues au-delà de Rennes. Cette -ville, qui fut incendiée en 1720, a quelque magnificence, qu'elle doit à -son malheur. On y remarque plusieurs bâtimens neufs, deux places assez -belles, la statue de Louis XV, et surtout celle de Louis XIV. -L'intérieur du Parlement est assez bien décoré, mais, ce me semble, avec -trop d'uniformité. Ce sont partout des lambris peints en blanc, relevés -de moulures dorées. Ce goût règne dans la plupart des églises et des -grands édifices. D'ailleurs, Rennes m'a paru triste. Elle est au -confluent de la Vilaine et de l'Ille, deux petites rivières qui n'ont -point de cours. Ses faubourgs sont formés de petites maisons assez -sales; ses rues mal pavées. Les gens du peuple s'habillent d'une grosse -étoffe brune, ce qui leur donne un air pauvre. - -J'ai vu en Bretagne quantité de terres incultes. Il n'y croît que du -genêt, et une plante à fleurs jaunes qui ne paraît composée que -d'épines: les paysans l'appellent lande ou jan; ils la pilent et la font -manger aux bestiaux. Le genêt ne sert qu'à chauffer les fours: on -pourrait en tirer un meilleur parti, surtout dans une province maritime. -Les Romains en faisaient d'excellens cordages, qu'ils préféraient au -chanvre pour le service des vaisseaux. C'est à Pline que je dois cette -observation; on sait qu'il commanda les flottes de l'empire. - -Ne pourrait-on pas, dans ces landes, planter avec succès la pomme de -terre, subsistance toujours assurée, qui ne craint ni l'inconstance des -saisons, ni les magasins des monopoleurs? - -L'industrie paraît étouffée par le gouvernement aristocratique ou des -États. Le paysan, qui n'y a point de représentans, n'y trouve aucune -protection. En Bretagne, il est mal vêtu, ne boit que de l'eau, et ne -vit que de blé noir. - -La misère des hommes croît toujours avec leur dépendance. J'ai vu le -paysan riche en Hollande, à son aise en Prusse, dans un état supportable -en Russie, et dans une pauvreté extrême en Pologne: je verrai donc le -nègre, qui est le paysan de nos colonies, dans une situation déplorable. -En voici, je crois, la raison. Dans une république il n'y a point de -maître, dans une monarchie il n'y en a qu'un; mais le gouvernement -aristocratique donne à chaque paysan un despote particulier. - -De la liberté naît l'industrie. Le paysan suisse est ingénieux, le serf -polonais n'imagine rien. Cette stupeur de l'âme, plus propre que la -philosophie à supporter les grands maux, paraît un bienfait de la -Providence. «Quand Jupiter, dit Homère, réduit un homme à l'esclavage, -il lui ôte la moitié de son esprit.» - -Passez-moi ces réflexions. Il est difficile de voir de grandes misères, -sans en chercher le remède ou la cause. - -Vers la Basse-Bretagne, la nature paraît, en quelque sorte, rapetissée. -Les collines, les vallons, les arbres, les hommes et les animaux y sont -plus petits qu'ailleurs. La campagne, divisée en champs de blé, en -pâturages entourés de fossés, et ombragés de chênes, de châtaigniers et -de haies vives, a un air négligé et mélancolique qui me plairait, sans -la saison qui rend tous les paysages tristes. - -On trouve, en plusieurs endroits, des carrières d'ardoise, de marbre -rouge et noir, des mines de plomb mêlé d'un argent très-ductile. Mais -les véritables richesses du pays sont ses toiles, ses fils et ses -bestiaux. L'industrie renaît avec la liberté, par le voisinage des ports -de mer. C'est peut-être le seul bien que produise le commerce maritime, -qui n'est guère qu'une avarice dirigée par les lois. Singulière -condition de l'homme de tirer souvent de ses passions plus d'avantages -que de sa raison! - -Le paysan bas-breton est à son aise. Il se regarde comme libre dans le -voisinage d'un élément sur lequel tous les chemins sont ouverts. -L'oppression ne peut s'étendre plus loin que sa fortune. Est-il trop -pressé? il s'embarque. Il retrouve sur le vaisseau où il se réfugie, le -bois des chênes de son enclos, les toiles que sa famille a tissues, le -blé de ses guérets, et les dieux de ses foyers qui l'ont abandonné. -Quelquefois dans l'officier de son vaisseau, il reconnaît le seigneur de -son village. A leur misère commune, il voit que ce n'est qu'un homme -souvent plus à plaindre que lui. Libre sur sa propre réputation, il -devient le maître de la sienne; et, du bout de la vergue où il est -perché, il juge, au milieu du feu et de l'orage, celui qu'aux États il -n'eût osé examiner. - -Je n'ai point encore vu Lorient. Une demi-lieue avant d'arriver, nous -avons passé en bac, un petit bras de mer; voilà tout ce que j'ai pu -distinguer. Un brouillard épais couvrait tout l'horizon: c'est un effet -du voisinage de la mer; aussi l'hiver y est moins rude. - -Cette observation a encore lieu le long des étangs et des lacs. Ne -serait-ce point pour favoriser, même en hiver, la génération d'une -multitude d'insectes et de vermisseaux aquatiques qui habitent le sable -des rivages? Quoi qu'il en soit, la facilité d'y vivre et la température -y attirent, du nord, un nombre infini d'oiseaux de mer et de rivière. La -nature peut bien leur réserver quelques lisières de côte, quelque -portion d'air tempéré, elle qui a destiné plus de la moitié de ce globe -aux seuls poissons. - -Je suis, etc. - - - - -LETTRE II. - - -De Lorient, le 18 janvier 1768. - -Lorient est une petite ville de Bretagne, que le commerce des Indes rend -de plus en plus florissante. Elle est, comme toutes les villes -nouvelles, régulière, alignée et imparfaite: ses fortifications sont -médiocres. On y distingue de beaux magasins, l'Hôtel des ventes qui -n'est point fini, une tour qui sert de découverte, des quais commencés, -et de grands emplacemens où l'on n'a point bâti. Elle est située au fond -d'une baie où se jettent la rivière de Blavet et celle de Ponscorf, qui -déposent beaucoup de vase dans le port. Cette baie ou rade est défendue -à son entrée, qui est étroite, par le Port-Louis ou Blavet, dont la -citadelle a le défaut d'être trop élevée; ce qui rend ses feux -plongeans. Ses flancs déjà trop étroits, ont des orillons, dont l'usage -n'est avantageux que pour la défense du fossé; or, elle n'en a point -d'autre que la mer qui baigne le pied de ses remparts. - -Le Port-Louis est une ville ancienne et déserte. C'est un vieux -gentilhomme dans le voisinage d'un financier. La noblesse demeure au -Port-Louis; mais les marchands, les mousselines, les soieries, l'argent, -les jolies femmes se trouvent à Lorient. Les moeurs y sont les mêmes que -dans tous les ports de commerce. Toutes les bourses y sont ouvertes: -mais on ne prête son argent qu'à la grosse; ce qui, pour les Indes, est -à vingt-cinq ou trente pour cent par an. Celui qui emprunte est plus -embarrassé que celui qui prête; les profits sont incertains, et les -obligations sont sûres. Les lois autorisent ces emprunts par des -contrats de grosse, qui donnent aux créanciers une sorte de propriété -sur toute la cargaison du vaisseau, pouvoir qui s'étend, pour la plupart -des marins, sur toute leur fortune. - -Il y a trois vaisseaux prêts à appareiller pour l'Ile-de-France: _la -Digue_, _le Condé_ et _le Marquis de Castries_. Il y en a d'autres en -armement, et quelques-uns en construction. Le bruit des charpentiers, le -tintamarre des calfats, l'affluence des étrangers, le mouvement -perpétuel des chaloupes en rade, inspirent je ne sais quelle ivresse -maritime. L'idée de fortune qui semble accompagner l'idée des Indes, -ajoute encore à cette illusion. Vous croiriez être à mille lieues de -Paris. Le peuple de la campagne ne parle plus français; celui de la -ville ne connaît d'autre maître que la Compagnie. Les honnêtes gens -s'entretiennent de l'Ile-de-France et de Pondichéry, comme s'ils étaient -dans le voisinage. Vous pensez bien que les tracasseries de comptoirs -arrivent ici avec les pacotilles de l'Inde; car l'intérêt divise encore -mieux les hommes qu'il ne les rapproche. - -Je suis, etc. - - - - -LETTRE III. - - -De Lorient, le 20 février 1768. - -Nous n'attendons, pour partir, que les vents favorables. Mon passage est -arrêté sur le vaisseau _le Marquis de Castries_. C'est un navire de huit -cents tonneaux, de cent quarante-six hommes d'équipage, chargé de -mâtures pour le Bengale. Je viens de voir le lieu qui m'est destiné. -C'est un petit réduit en toile dans la grande chambre. Il y a quinze -passagers. La plupart sont logés dans la sainte-barbe. C'est le lieu où -l'on met les cartouches et une partie des instrumens de l'artillerie. Le -maître canonnier a l'inspection de ce poste, et y loge, ainsi que -l'écrivain, l'aumônier et le chirurgien-major. Au-dessus est la grande -chambre, qui est l'appartement commun où l'on mange. Le second étage -comprend la chambre du conseil, où communique celle du capitaine. Elle -est décorée, au dehors, d'une galerie; c'est la plus belle salle du -vaisseau. Les chambres des officiers sont à l'entrée, afin qu'ils -puissent veiller aux manoeuvres qui se font sur le pont. Le premier -pilote et le maître des matelots sont logés avec eux pour les mêmes -raisons. - -L'équipage loge sous les gaillards, et dans l'entrepont, prison -ténébreuse où l'on ne voit goutte. Les gaillards comprennent la longueur -du navire, qui est de niveau avec la grande chambre, lorsqu'il y a un -passavant, comme dans celui-ci; les cuisines sont sous le gaillard -d'avant, les provisions dans des compartimens au-dessous, les -marchandises dans la cale, la soute aux poudres au-dessous de la -sainte-barbe. - -Voilà, en gros, l'ordre de notre vaisseau; mais il serait impossible de -vous en peindre le désordre. On ne sait où passer. Ce sont des caisses -de vin de Champagne, des coffres, des tonneaux, des malles, des matelots -qui jurent, des bestiaux qui mugissent, des oies et des volailles qui -piaulent sur les dunettes; et, comme il fait gros temps, on entend -siffler les cordes et gémir les manoeuvres, tandis que notre lourd -vaisseau se balance sur ses câbles. Près de nous sont mouillés plusieurs -vaisseaux dont les porte-voix nous assourdissent: _évite à tribord_; -_largue l'amarre_... Fatigué de ce tumulte, je suis descendu dans ma -chaloupe, et j'ai débarqué au Port-Louis. - -Il faisait très-grand vent. Nous avons traversé la ville sans y -rencontrer personne. J'ai vu, des murs de la citadelle, l'horizon bien -noir, l'île de Grois couverte de brume, la pleine mer fort agitée; au -loin, de gros vaisseaux à la cape, de pauvres chasse-marées à la voile -entre deux lames; sur le rivage, des troupes de femmes transies de froid -et de crainte; une sentinelle à la pointe d'un bastion, tout étonnée de -la hardiesse de ces malheureux qui pêchent, avec les mauves et les -goëlands, au milieu de la tempête. - -Nous sommes revenus bien boutonnés, bien mouillés, et la main sur nos -chapeaux. En traversant Lorient, nous avons vu toute la place couverte -de poisson: des raies blanches, violettes, d'autres tout hérissées -d'épines; des chiens de mer, des congres monstrueux qui serpentaient sur -le pavé; de grands paniers pleins de crabes et de homards; des monceaux -d'huîtres, de moules, de pétoncles; des merlus, des soles, des -turbots... enfin une pêche miraculeuse comme celle des apôtres. - -Ces bonnes gens en ont la bonne foi et la piété: quand on pêche la -sardine, un prêtre va avec la première barque, et bénit les eaux. C'est -l'amour conjugal des vieux temps: à mesure qu'ils arrivaient, leurs -femmes et leurs enfans se pendaient à leurs cous. C'est donc parmi les -gens de peine que l'on trouve encore quelques vertus; comme si l'homme -ne conservait des moeurs, qu'en vivant toujours entre l'espérance et la -crainte. - -Cette partie de la côte est fort poissonneuse. Les mêmes espèces de -poissons y sont, pour la plupart, plus grandes qu'aux autres endroits; -mais elles sont inférieures pour le goût. On m'a assuré que la pêche de -la sardine rapportait quatre millions de revenu à la province. Il est -assez singulier qu'il n'y ait point d'écrevisses dans les rivières de -Bretagne; ce qui vient peut-être de ce que les eaux n'y sont pas assez -vives. - -Nous sommes rentrés dans notre auberge, les oreilles tout étourdies du -bruit et du vent de la mer. Il y avait avec nous deux Parisiens, les -sieurs B**** père et fils, qui devaient s'embarquer sur notre vaisseau; -ils ont, sans rien dire, fait atteler leur chaise, et sont retournés à -Paris. - - - - -LETTRE IV. - - -A bord du _Marquis de Castries_, le 3 mars 1768, à onze heures du matin. - -Je n'ai que le temps de vous faire mes adieux; nous appareillons. Je -vous recommande les cinq lettres incluses; il y en a trois pour la -Russie, la Prusse et la Pologne. Partout où j'ai voyagé, j'ai laissé -quelqu'un que je regrette. - -Mais le vaisseau est à pic. J'entends le bruit des sifflets, les -hissemens du cabestan, et les matelots qui virent l'ancre... Voici le -dernier coup de canon. Nous sommes sous voiles; je vois fuir le rivage, -les remparts et les toits du Port-Louis. Adieu, amis plus chers que les -trésors de l'Inde!... Adieu, forêts du nord, que je ne reverrai plus! -Tendre amitié! sentiment plus cher qui la surpassiez! temps d'ivresse et -de bonheur qui s'est écoulé comme un songe! adieu... adieu... On ne vit -qu'un jour pour mourir toute la vie. - -Vous recevrez mon journal, mes lettres et mes regrets. Je vous aimerai -toujours... je ne puis vous en dire davantage. - -Je suis, etc. - - - - -JOURNAL. - - -EN MARS, 1768. - -Nous sortîmes le 3, à onze heures et un quart du matin. Le vent était au -nord-est, la marée pas assez haute; peu s'en fallut que nous ne -touchassions sur un rocher à droite dans la passe. Quand nous fûmes par -le travers de l'île de Grois, nous mîmes en panne pour attendre quelques -passagers et officiers. Un seul rejoignit le vaisseau, dans le temps que -nous nous mettions en route. - -Le 4, le temps fut assez beau; sur le soir, cependant, la mer grossit et -le vent augmenta. - -Le 5, il s'éleva un très-gros temps. Le vaisseau était en route sous ses -deux basses voiles. J'étais très-fatigué du mal de mer. A dix heures et -demie du matin, étant sur mon lit, j'éprouvai une forte secousse. -Quelqu'un cria que le vaisseau venait de toucher. Je montai sur le pont, -où je vis tout le monde consterné. Une lame, venant de tribord, avait -enlevé à la mer la yole ou petite chaloupe, le maître des matelots, et -trois hommes. Un seul d'entre eux resta accroché dans les haubans du -grand mât, d'où on le tira, l'épaule et la main fracassées. Il fut -impossible de sauver les autres, que l'on ne revit plus. - -Ce malheur vint de la faute du vaisseau, qui gouvernait mal. Sa poupe -était trop renflée dans l'eau, ce qui détruisait l'action du gouvernail. -Le mauvais temps dura tout le jour, et l'agitation du vaisseau fit périr -presque toutes nos volailles. J'avais un chien, qui ne cessa de haleter -de malaise. Les seuls animaux que j'y vis insensibles, furent des -moineaux et des serins, accoutumés à un mouvement perpétuel. On porte -ces oiseaux aux Indes par curiosité. - -Je fus très-incommodé, ainsi que les autres passagers. Il n'y a point de -remède contre ce mal, qui excite des vomissemens affreux. Il est utile -cependant de prendre quelques nourritures sèches, et surtout des fruits -acides. - -Le 6, le temps se mit au beau. On pria Dieu pour ces pauvres matelots. -Le maître était un fort honnête homme. On répara le désordre de la -veille. La lame, en tombant sur le vaisseau, avait brisé la poutre qui -borde le caillebotis, quoiqu'elle eût dix pouces de diamètre. Elle -enfonça une des épontilles ou supports du gaillard d'avant dans le pont -inférieur, et en rompit une des traverses. - -Le 7, nous nous estimions par le travers du cap Finistère, où les coups -de vent sont fréquens et la mer grosse, ainsi qu'à tous les caps. - -Le 8, belle mer et bon vent. Nous vîmes voler des manches-de-velours, -oiseaux marins blancs dont les ailes sont bordées de noir. - -Le 9 et le 10, l'air me parut sensiblement plus chaud, et le ciel plus -intéressant. Nous approchons des îles _Fortunées_, s'il est vrai que le -ciel ait mis le bonheur dans quelque île. - -Le 11, le vent calma; la mer était couverte de bonnets-flamands, espèce -de mucilage organisé, de la forme d'une toque, ayant un mouvement de -progression. Le matin, nous vîmes un vaisseau. - -Le 12 et le 13, on fit quelques réglemens de police. Il fut décidé que -chaque passager n'aurait qu'une bouteille d'eau par jour. Le repas du -matin fut fixé à dix heures, et consistait en viandes salées et en -légumes secs. Celui du soir, à quatre heures, était un peu meilleur. On -éteignait tous les feux passé huit heures. - -Le 14, on avait compté voir l'île Madère, mais nous étions trop dérivés -à l'ouest; il fit calme tout le jour. Nous vîmes deux oiseaux de la -grosseur d'un pigeon, d'une couleur brune, volant vers l'ouest à la -hauteur des mâts; nous les prîmes pour des oiseaux de terre, ce qui -semblait nous indiquer qu'il y avait quelque île sur notre gauche. Ces -signes sont importans, mais les marins ont des observations peu sûres -sur les oiseaux. Ils confondent presque toutes les espèces des côtes de -l'Europe, sous le nom de mauves et de goëlands. - -Le 15, le calme continua: cependant, vers la nuit, nous eûmes un peu de -vent. Un brigantin anglais passa près de nous dans l'après-midi, et nous -salua de son pavillon. - -Le 16, au lever du soleil, nous vîmes l'île de Palme devant nous; à -gauche, l'île de Ténériffe, avec son pic, qui a la forme d'un dôme -surmonté d'une pyramide. Ces îles furent couvertes de brume tout le -jour, et la nuit d'éclairs et d'orages; spectacle qui effraya les -premiers marins qui les découvrirent de nos temps. On sait que les -Romains en avaient ouï parler, puisque Sertorius voulut s'y retirer. Les -Carthaginois, qui trafiquaient en Afrique, les connaissaient. -L'historien Juba en compte cinq, et en fait une description détaillée: -il en appelle une l'île de Neige, parce que, dit-il, elle s'y conserve -toute l'année. Nous vîmes en effet le pic couvert de neige, quoique -l'air fût chaud. Ces îles sont, dit-on, les débris de cette grande île -Atlantide dont parle Platon. A la profondeur des ravins dont leurs -montagnes sont creusées, on peut croire que ce sont les débris de cette -terre originelle, bouleversée par un événement dont la tradition s'est -conservée chez tous les peuples. Selon Juba, l'île Canarie prit son nom -de la grandeur des chiens qu'on y élevait. Les Espagnols, à qui elles -appartiennent, en tirent d'excellente malvoisie. - -Les 17, 18 et 19, nous passâmes au milieu des îles, laissant Ténériffe à -gauche et Palme à droite; Gomère nous resta à l'est. Je dessinai la vue -de ces îles, qui sont sillonnées de ravins très-profonds, entre autres -l'île de Palme. - -Nous vîmes un poisson volant. Une huppe vint se reposer sur notre -vaisseau, et prit son vol à l'ouest: elle était d'un rouge couleur -d'orange; ses ailes et son aigrette marbrées de blanc et de noir, son -bec noir comme l'ébène et un peu recourbé. - -Le 20, nous laissâmes l'île de Fer à l'ouest, et nous perdîmes de vue -toutes ces îles. La vue de ces terres, situées sous un si beau climat, -nous inspira bien des voeux inutiles. Nous comparions le repos, -l'abondance, l'union et les plaisirs de ces insulaires, à notre vie -inquiète et agitée. Peut-être, en nous voyant passer, quelque malheureux -Canarien, sur un rocher brûlé, faisait des voeux pour être à bord d'un -vaisseau qui cinglait à pleines voiles vers les Indes orientales. - -Le 21, nous vîmes une hirondelle de terre, ensuite un requin. Tant que -nous fûmes dans le parage de ces îles, nous eûmes du calme le jour, et -le vent ne s'élevait qu'au soir. - -Le 22, la chaleur fut si forte, qu'elle fit casser une quantité de -bouteilles de vin de Champagne, quoiqu'elles fussent encaissées dans du -sel: c'est une pacotille que font beaucoup d'officiers pour les Indes; -chaque bouteille s'y vend une pistole. Cette inondation, qui pénétrait -tout, détruisit des laitues et du cresson que j'avais semés dans du -coton mouillé, où ces plantes croissaient à merveille; cette liqueur -salée était si corrosive, qu'elle gâta absolument ceux de mes papiers -qui en furent mouillés. - -Le 23, nous eûmes grand frais; la mer me parut grise et verdâtre, comme -sur les hauts-fonds: on prétend qu'on trouve la sonde à plus de -quatre-vingts lieues de la côte d'Afrique, qui est peu élevée dans ces -parages. Nous vîmes un vaisseau faisant route au Sénégal. - -Le 24, nous trouvâmes les vents alizés ou de nord-est; le vaisseau -roulait beaucoup. - -Le 25 et le 26, beau temps et bon vent; nous dépassâmes la latitude des -îles du Cap-Vert, que nous ne vîmes point: elles sont aux Portugais. On -y trouve des rafraîchissemens; mais le premier de tous, l'eau, s'y fait -difficilement. Nous vîmes des poissons-volans et une hirondelle de -terre. On s'aperçut que le blé sarrasin s'échauffait dans la soute, au -point de n'y pouvoir supporter la main; on le mit à l'air. Il est arrivé -que des vaisseaux se sont embrâsés par de pareils accidens. Il y eut, en -1760, un vaisseau anglais chargé de chanvre, qui brûla dans la mer -Baltique. Le chanvre s'était enflammé de lui-même; j'en vis les débris -sur les côtes de l'île de Bornholm. - -Le 27, on dressa une tente de l'avant à l'arrière, pour préserver -l'équipage de la chaleur. Nous vîmes des galères, espèce de mucilage -vivant. - -Les 28 et 29, nous vîmes des poissons-volans et une quantité -considérable de thons. - -Le 30, on se prépara à la pêche, et nous prîmes dix thons, dont le -moindre pesait soixante livres: nous vîmes un requin. La chaleur -augmentait, et l'équipage souffrait impatiemment la soif. - -Le 31, on prit une bonite; des matelots altérés percèrent et ouvrirent, -pendant la nuit, les jarres de plusieurs passagers, qui, par-là, se -trouvèrent, comme les gens de l'équipage, réduits à une pinte d'eau par -jour. - - -OBSERVATIONS SUR LES MOEURS DES GENS DE MER. - -Je ne vous parlerai que de l'influence de la mer sur les marins, afin -d'inspirer quelque indulgence sur des défauts qui tiennent à leur état. - -La promptitude qu'exige la manoeuvre, les rend grossiers dans leurs -expressions. Comme ils vivent loin de la terre, ils se regardent comme -indépendans: il parlent souvent des princes, des lois et de la religion, -avec une liberté égale à leur ignorance. Ce n'est pas que, suivant les -circonstances, ils ne soient dévots, même superstitieux. J'en ai connu -plus d'un qui n'aurait pas voulu appareiller un dimanche ou un vendredi. -En général, leur religion dépend du temps qu'il fait. - -L'oisiveté où ils vivent leur fait aimer la médisance et les contes. Le -banc de quart est le lieu où les officiers débitent les fables et les -merveilles. - -L'habitude de faire sans cesse de nouvelles connaissances les rend -inconstans dans leurs sociétés et dans leurs goûts: sur mer ils désirent -la terre, à terre ils regrettent la mer. - -Dans une longue traversée, il est prudent de se livrer peu et de ne -disputer jamais. La mer aigrit naturellement l'humeur. La plus légère -contestation y dégénère en querelle. J'en ai vu naître pour des -questions de philosophie. Il est vrai que ces questions ont quelquefois -brouillé des philosophes à terre. - -En général ils sont taciturnes et sombres. Peut-on être gai au milieu -des dangers, et privé des premiers besoins de la vie? - -Il ne faut pas oublier leurs bonnes qualités. Ils sont francs, généreux, -braves, et surtout bons maris. Un homme de mer se regarde comme étranger -à terre, et surtout dans sa propre maison: étonné de la nouveauté des -meubles, du logement, des usages, il laisse à sa femme le pouvoir de le -gouverner dans un monde qu'il connaît peu. - -Les matelots ajoutent à ces bonnes et mauvaises qualités les vices de -leur éducation. Ils sont adonnés à l'ivrognerie. On leur distribue -chaque jour une ration de vin ou d'eau-de-vie. Ils sont sept hommes à -chaque plat; j'en ai vu s'arranger entre eux pour boire alternativement -la ration des sept. Quelques-uns sont adonnés au vol. Il y en a d'assez -habiles pour dépouiller leurs camarades pendant le sommeil. Dans cette -classe d'hommes si malheureux, il s'en trouve d'une probité rare. -Ordinairement le maître et le canonnier sont des hommes de confiance sur -lesquels roule toute la police de l'équipage. On peut y joindre le -premier pilote, dont l'état chez nous est déchu, je ne sais pourquoi, de -la distinction qu'il mérite; ce n'est que le premier officier marinier. -De ces trois hommes dépend la bonté de l'équipage, et souvent le succès -de la navigation. - -Le dernier homme du vaisseau est le coq, _coquus_, le cuisinier. Les -mousses sont des enfans, traités souvent avec trop de barbarie. Il n'y a -guère d'officier ou de matelot qui ne leur fasse éprouver son humeur. On -s'amuse même sur quelques vaisseaux, à les fouetter quand il fait calme, -pour faire, dit-on, venir le vent. Ainsi l'homme, qui se plaint si -souvent de sa faiblesse, abuse presque toujours de sa force. - -Vous conclurez de tout ceci qu'un vaisseau est un lieu de dissention; -qu'un couvent et une île, qui sont des espèces de vaisseaux, doivent -être remplis de discorde, et que l'intention de la nature, qui -d'ailleurs s'explique si ouvertement, est que la terre soit peuplée de -familles, et non de sociétés et de confréries. - -Après avoir porté ma censure sur les moeurs des gens de mer, il est bon -aussi que je l'étende sur les miennes. - -J'ai fait une faute essentielle dans le journal de ce mois, en oubliant -de rapporter les noms du maître des matelots, et des deux autres -infortunés qui furent enlevés d'un coup de mer de dessus le pont du -vaisseau, le 5 du mois précédent, vers la hauteur du cap Finistère. A la -vérité, ils n'étaient que matelots; mais ils étaient hommes, compagnons, -et, qui plus est, coopérateurs de mon voyage sur un vaisseau où je -n'étais moi-même qu'un spéculateur oisif et fort inutile à la manoeuvre. - -J'ai observé souvent dans les relations de voyage des vaisseaux -hollandais et anglais, que s'il vient à y périr le moindre matelot, on y -tient note de ses noms de famille et de baptême, de son âge, du lieu de -sa naissance, à quoi l'on ajoute presque toujours quelque trait de ses -moeurs qui le caractérise. On en trouve des exemples fréquens dans des -relations même faites par des vice-amiraux, commodores, commandans, etc. -Le capitaine Cook surtout y est fort exact dans ses voyages autour du -monde. Cet usage est une preuve du patriotisme et du fonds d'humanité -qui règne parmi ces nations. D'ailleurs, dans le journal d'un vaisseau, -le nom, les moeurs et la famille d'un matelot qui périt à son service, -doivent être au moins aussi intéressans pour des hommes que le nom, les -moeurs et la famille d'un poisson ou d'un oiseau de marine, pris en -pleine mer, dont nos marins ne manquent pas d'enrichir leurs journaux, -quand ils en trouvent l'occasion. Bien plus, il n'y a pas une vergue -cassée, ou une manoeuvre rompue sur le vaisseau, dont ils ne vous -tiennent compte; le tout pour se donner un air savant et entendu aux -choses de la mer. Voilà ce que j'ai tâché moi-même d'imiter dans mon -journal, séduit par les exemples nationaux, et par l'éducation de mon -pays, qui ramène chacun de nous à être le premier partout où il se -trouve, et, par conséquent, à mépriser tout ce qui est au-dessous de -soi, et à haïr souvent ce qui est au-dessus. Comme j'avais l'honneur -d'être officier de sa majesté, dans le grade de capitaine-ingénieur, je -n'ai pas cru que des matelots fussent des êtres assez importans pour en -faire une mention particulière lorsqu'ils venaient à mourir, et, quoique -je puisse me rendre cette justice, que j'avais le coeur constamment -occupé d'un grand objet d'humanité, dans un voyage que je n'avais -entrepris que pour concourir au bonheur des noirs de Madagascar, il est -probable que je me faisais illusion à moi-même, et que je ne me -proposais, au bout du compte, que la gloire d'être le premier, même -parmi des sauvages. J'étais comme beaucoup d'hommes que j'ai connus, qui -se proposent de faire des républiques, et qui se gardent bien d'en -établir dans les sociétés où ils vivent. Ils veulent faire des -républiques pour en être les législateurs; mais ils seraient bien fâchés -d'y vivre comme simples membres. Nous ne sommes dressés qu'à la vanité. - -Pour moi, à qui l'adversité a dit tant de fois que je n'étais qu'un -homme souvent plus misérable qu'un matelot, par le désordre de ma santé, -et par mes préjugés, qui m'ont, dès l'enfance, fait poser les bases de -mon bonheur sur l'opinion inconstante d'autrui, si je refaisais la -relation d'un pareil voyage de long cours, j'y mettrais, non les mesures -d'un vaisseau mal construit, tel qu'était le nôtre (à moins que celui où -je serais ne fût remarquable par sa vitesse ou quelque autre bonne -qualité), mais les noms de tous les gens de l'équipage. Je n'y -oublierais pas le moindre mousse; et, au lieu d'observer les moeurs des -poissons et des oiseaux qui vivent hors du vaisseau, j'étudierais et -noterais celles des matelots qui le font mouvoir; car des caractères -humains seraient plus intéressans à décrire, non seulement que ceux des -animaux, mais même que ceux des hommes qui habitent constamment le même -coin de terre, et surtout que ceux des gens du monde, vers lesquels se -dirigent sans cesse les observations de nos philosophes. - -Les moeurs des gens de mer sont beaucoup plus variées par leur vie -cosmopolite et amphibie, et plus apparentes par la rudesse de leur -métier et leur franchise, que celles des princes. C'est là que l'on peut -connaître l'homme tout brut, luttant, sans cesse et sans art, avec ses -vices et ses vertus, contre ses passions et celles des autres, contre la -fortune et les élémens. Malgré ses défauts, par lesquels il serait -injuste de la désigner, je voudrais rendre toute cette classe d'hommes -intéressante. D'ailleurs, il n'y a point de caractère si dépravé, qu'il -n'y ait quelques bonnes qualités qui en compensent les vices. Souvent, -sous les plus grossiers, comme l'ivrognerie, le jurement, les marins -cachent d'excellentes qualités. Il s'en trouve d'intrépides, de -généreux, qui, sans balancer, se jettent à la mer pour porter du secours -au malheureux prêt à périr; d'autres sont remarquables par quelque -industrie particulière. Il y en a qui ont beaucoup d'imagination, et -qui, pendant la durée d'un quart de six heures, racontent à leurs -camarades rassemblés autour d'eux, des histoires merveilleuses, dont ils -entrelacent les événemens avec autant d'art et d'intérêt que ceux des -Mille et une Nuits; d'autres, fort taciturnes, écoutent toujours, ne -s'expriment que par signes, et sont des jours entiers sans proférer un -mot. La plupart intéressent par leurs infortunes, leurs naufrages; -d'autres par les malheurs de leurs familles; tous par leur manière de -voir, par leur religion, leurs opinions des sciences, de la guerre, de -la cour et du gouvernement des pays qu'ils ont vus, ou par les combats -où ils se sont trouvés, ou par leurs amours, si différentes de celles -des bergers. Mais si, au lieu de se borner à étudier leurs moeurs, on -s'occupait du soin de les adoucir, on trouverait des amis parmi eux; car -ils sont très-reconnaissans. Je crois qu'un voyageur, en se mettant -comme observateur de la société avec les compagnons de son voyage, -bannirait, pour lui-même et pour ses lecteurs, la monotonie des voyages -de long cours. Mais nous sommes si accoutumés à mépriser ce qui est -au-dessous de nous, que je puis dire que dans un voyage de quatre mois -et demi, où l'on ne voyait que le ciel et l'eau, il n'y avait pas la -moitié de nos simples matelots dont les noms fussent connus des -passagers, et même de leurs officiers, et que quand quelqu'un d'eux -venait pour quelque service dans la chambre, ou sur l'arrière, nous y -faisions moins d'attention que si c'eût été un chat ou un chien: tant -l'homme pauvre et misérable est rendu étranger à l'homme, son semblable, -par nos institutions ambitieuses! - -Je reprends le fil de mon journal. - - -AVRIL, 1768. - -Le 1er, nous vîmes des requins, et on en prit un, avec une bonite. Je -compte réunir mes observations sur les poissons à la fin du journal de -ce mois. - -Le 2, nous eûmes du calme mêlé d'orage. Nous sommes sur les limites des -vents généraux du pôle austral. L'après-midi, nous essuyâmes un grain -qui nous fit amener toutes nos voiles. - -Nous approchons de la Ligne. Il y a très-peu de crépuscule le soir et le -matin. - -Le 3, nous prîmes des bonites et un requin. Nous étions constamment -entourés de la même troupe de thons. - -Le 4, nous eûmes un ciel orageux. Nous entendîmes le tonnerre, et nous -essuyâmes un grain. - -On jeta à la mer un matelot mort du scorbut; plusieurs autres en sont -affectés: cette maladie, qui se manifeste de si bonne heure, répand la -terreur dans l'équipage. Nous prîmes des bonites et des requins. - -Du 5 et du 6. Hier, à trois heures de nuit, il fit un orage épouvantable -qui nous obligea de tout amener, hors la misaine. Je remarquai -constamment que le lever de la lune dissipe les nuages d'une manière -sensible. Deux heures après qu'elle est sur l'horizon, le ciel est -parfaitement net. Nous eûmes, ces deux jours, du calme mêlé de grains -pluvieux. - -Le 7, nous prîmes des bonites. Je vis couper, avec des ciseaux, du verre -dans l'eau, avec une grande facilité, effet dont j'ignore la cause. - -Le 8 et le 9, on prit un requin, des sucets et deux thons. Quoique près -de la Ligne, la chaleur ne me parut pas insupportable; l'air est -rafraîchi par les orages. - -Le 10, on annonça le baptême de la Ligne, dont nous étions à un degré. -Un matelot, déguisé en masque, vint demander au capitaine à faire -observer l'usage ancien. Ce sont des fêtes imaginées pour dissiper la -mélancolie des équipages. Nos matelots sont fort tristes, le scorbut -gagne insensiblement, et nous ne sommes pas au tiers du voyage. - -Le 11, on fit la cérémonie du baptême... On rangea les principaux -passagers le long d'un cordon, les pouces attachés avec un ruban. On -leur versa quelques gouttes d'eau sur la tête. On donna ensuite quelque -argent aux pilotes. - -Le vent fut contraire, le ciel et la mer belle. - -Le 12, nous ne passâmes point encore la Ligne. Les courans portaient au -nord. On cessa de voir l'étoile polaire. Nous vîmes un vaisseau à l'est. - -Le 13, nous passâmes la Ligne. La mer paraissait, la nuit, remplie de -grands phosphores lumineux. On purifiait l'entrepont tous les dimanches; -on montait en haut les coffres et les hamacs de l'équipage, ensuite on -brûlait du goudron. Ou s'aperçut que le tiers des barriques d'eau était -vide, quoiqu'on ne fût pas au tiers du voyage. - -Les 14, 15 et 16, les vents varièrent. Il fit de grandes chaleurs. On -raidit les haubans et les cordages. Nous fûmes toujours environnés de -bonites, de thons, de marsouins et de bonnets-flamands. Nous vîmes un -très-grand requin. Calme mêlé d'orage. - -Les 17, 18 et 19, les calmes continuèrent avec la chaleur. Le goudron -fondait de toutes les manoeuvres. L'ennui et l'impatience croissent sur -le vaisseau. On en a vu rester un mois en calme sous la Ligne. - -Je vis une baleine allant vers l'ouest. - -Les 20, 21 et 22, continuation de calme et d'ennui. Le vaisseau était -entouré de requins. Nous en vîmes un attaché à un paillasson, dans un -large banc d'écume, courant de l'est à l'ouest: il était vivant; sans -doute quelque vaisseau venait de passer là. Nous prîmes des thons, des -bonites, cinq ou six requins, et un marsouin dont la tête était fort -pointue. Les matelots disent que le marsouin présage le vent; en effet, -à minuit il s'est levé. Nous revîmes des galères. - -Du 23. Nous entrons enfin dans les vents généraux du sud-est, qui -doivent nous conduire au-delà de l'autre tropique. On prit des bonites -et des thons. Comme on tirait de l'eau un de ces poissons, un requin le -prit par la queue et fit casser la ligne. Nous vîmes une frégate, oiseau -noir et gris approchant de la forme de la cigogne: son vol est -très-élevé. - -Le 24 et le 25, nous eûmes des grains qui firent varier le vent. Vers le -soir, la lune parut entourée d'un grand cercle sans couleurs. - -Nous prîmes des bonites et des thons. - -Le 26, nous vîmes des frégates, des poissons-volans, des thons, des -bonites, et un oiseau blanc qu'on dit être un fou. Le soir, ayant toutes -nos voiles dehors, nous fûmes chargés d'un grain violent qui nous mit -sur le côté pendant quelques minutes. Notre vaisseau porte fort mal la -voile, et il ne fait guère plus de deux lieues par heure avec le vent le -plus favorable. - -Le 27, grosse mer et grand frais mêlé de grains pluvieux. Nous vîmes les -mêmes poissons, et un alcyon, hirondelle de mer, que les Anglais -appellent _l'oiseau de la tempête_. Je consacrerai un article de mon -journal aux oiseaux marins. - -Le 28, nous eûmes grand frais et des grains mêlés de pluie. On porta six -canons de l'arrière dans la cale de l'avant, afin que le vaisseau étant -plus chargé sur le devant, gouvernât mieux. Nous éprouvâmes des temps -orageux, qui sont rares dans ces parages. Vu les mêmes thons. - -Le 29, beau temps mêlé de quelques grains. Nous vîmes des frégates, et -un oiseau blanc avec les ailes marquées de gris. Au soleil couchant, -nous vîmes un vaisseau sous le vent, faisant même route que nous. - -Le 30, bon frais, belle mer: l'air n'est plus si chaud. Nous vîmes le -vaisseau de la veille un peu au vent; il avait forcé de voiles: nous -fîmes la même manoeuvre. Il mit pavillon anglais; nous mîmes le nôtre. -Nous prîmes des thons, et nous vîmes des poissons-volans. - - -OBSERVATIONS SUR LA MER ET LES POISSONS. - -Il n'y a guère de vue plus triste que celle de la pleine mer. On -s'impatiente bientôt d'être toujours au centre d'un cercle dont on -n'atteint jamais la circonférence. Elle offre cependant des scènes -intéressantes: je ne parle pas seulement des tempêtes, pendant le calme, -et surtout la nuit dans les climats chauds, on est surpris de la voir -étincelante. J'ai pris, dans un verre, de ces points lumineux dont elle -est remplie; je les ai vus se mouvoir avec beaucoup de vivacité. On -prétend que c'est du frai de poisson. On en voit quelquefois des amas -semblables à des lunes. La nuit, lorsque le vaisseau fait route, et -qu'il est environné de poissons qui le suivent, la mer paraît comme un -vaste feu d'artifice tout brillant de serpenteaux et d'étincelles -d'argent. - -Je vous laisse méditer sur la quantité prodigieuse d'êtres vivans dont -cet élément est la patrie. Je me borne à quelques observations sur -différentes espèces de poissons que nous avons rencontrés en pleine mer. - -Le bonnet-flamand, que les anciens appelaient, je crois, _poumon marin_, -est une espèce d'animal formé d'une substance glaireuse: il ressemble -assez à un champignon. Son chapiteau a un mouvement de contraction et de -dilatation par le moyen duquel il avance fort lentement. Je ne lui -connais aucune propriété. Cet animal est si commun, que nous en avons -trouvé la mer couverte pendant plusieurs journées. Il varie beaucoup -pour la grosseur et la couleur, mais la forme est la même. On en trouve -de fort gros, en été, sur les côtes de Normandie. - -La galère est de la même substance, mais cet animal paraît doué de plus -d'intelligence et de malignité. Son corps est une espèce de vessie -ovale, surmontée, dans sa longueur, d'une crête ou voile qui est -toujours hors dans la mer dans la direction du vent. Quand le flot le -renverse, il se relève fort vite, et présente toujours au vent la partie -la plus ronde de son corps. J'en ai vu beaucoup à la fois rangées, comme -une flotte, dans la même direction. Peut-être construirait-on quelque -voilure sur ce mécanisme, au moyen de laquelle une barque avancerait -dans le vent contraire. De la partie inférieure de la galère pendent -plusieurs longs filets bleus, dont elle saisit ceux qui croient la -prendre. Ces filets brûlent sur-le-champ comme le plus violent -caustique. J'ai vu un jour un jeune matelot qui, s'étant mis à la nage -pour en prendre une, en eut les bras tout brûlés, et, de frayeur, pensa -se noyer. La galère a de belles couleurs pendant qu'elle est en vie. -J'en ai vu de bleu céleste et de couleur de rose. Le bonnet-flamand se -trouve dans nos mers, et la galère en approchant des tropiques. - -Dans le parage des Açores, j'ai vu une espèce de coquillage flottant et -vivant dans l'écume de la mer, de la forme du fer d'une flèche ou d'un -bec d'oiseau: il est petit, transparent, et très-aisé à rompre; c'est -peut-être celui qu'on trouve dans l'ambre gris. - -A cette même latitude, nous trouvâmes des limaçons bleus, flottans à la -surface de l'eau, au moyen de quelques vessies pleines d'air: leur coque -était fort mince et très-fragile; ils étaient remplis d'une liqueur d'un -beau bleu purpurin. Ce n'est pas cependant le coquillage appelé pourpre -par les anciens. - -Une espèce de coquillage beaucoup plus commun, est celui qui s'attache à -la carène même du vaisseau, au moyen d'un ligament qu'il raccourcit dans -le mauvais temps. Il est blanc, de la forme d'une amande, et composé de -quatre pièces. Il met dehors plusieurs filamens qui ont un mouvement -régulier. Il se multiplie en si grande quantité, que la course du -vaisseau en est sensiblement retardée. - -Le poisson-volant est fort commun entre les deux tropiques; il est de la -grosseur d'un hareng; il vole en troupe et d'un seul jet aussi loin -qu'une perdrix; il est poursuivi dans la mer par les poissons, et dans -l'air par les oiseaux. Sa destinée paraît fort malheureuse de retrouver -dans l'air le danger qu'il a évité dans l'eau; mais tout est compensé, -car souvent aussi il échappe comme poisson aux oiseaux, et comme oiseau -aux poissons. C'est dans les orages qu'on le voit devancer les frégates -et les thons qui font après lui des sauts prodigieux. - -L'encornet est une petite sèche qui fait à peu près la même manoeuvre. -Elle a, de plus, la faculté d'obscurcir l'eau en y versant une encre -fort noire. Peut-être aussi ne nage-t-elle pas si bien. Elle est de la -forme d'un cornet. Ces deux espèces de poissons tombent souvent à bord -des vaisseaux. Ils sont bons à manger. - -Le thon de la pleine mer m'a paru différer, pour le goût, de celui de la -Méditerranée. Il est fort sec, et n'a de graisse qu'à l'orbite de -l'oeil. Il a peu d'intestins, sa chair paraît à l'étroit dans sa peau. -Huit muscles, quatre grands et quatre petits, forment son corps, dont la -coupe transversale ressemble à celle de plusieurs arbres sciés. On le -pêche au lever et au coucher du soleil, parce qu'alors l'ombre des flots -lui déguise mieux l'hameçon, qui est figuré en poisson-volant. - -Cette flotte de thons nous accompagne depuis six semaines. Il est facile -de les reconnaître. Il y en a un, entre autres, qui a une plaie rouge -sur le dos pour avoir été harponné il y a quinze jours. Sa course n'en -est pas retardée. - -Le poisson peut-il vivre sans dormir, et l'eau marine serait-elle -favorable aux plaies? J'ai lu, quelque part, que M. Chirac guérit M. le -duc d'Orléans d'une blessure au poignet, en le lui faisant mettre dans -des eaux de Balaruc. - -La chair du thon est saine, mais elle altère. On m'assura qu'il était -dangereux d'user du thon de ces parages, qui a été salé. J'en vis -l'expérience sur un matelot qui s'y exposa. Sa peau devint rouge comme -l'écarlate, et il eut une fièvre de vingt-quatre heures. - -Nous prenons aussi, avec les thons, beaucoup de bonites. C'est une sorte -de maquereau, dont quelques-uns approchent de la grosseur des thons. Je -leur ai trouvé à la fois de la laite et des oeufs, et dans la chair de -plusieurs des vers vivans de la grosseur d'un grain d'avoine. Ce poisson -n'en paraissait pas incommodé. - -La grande-oreille est une espèce de bonite. - -Les requins se trouvent en grande quantité aux environs de la Ligne. Dès -qu'il fait calme, le vaisseau en est entouré. Ce poisson nage lentement -et sans bruit; il est devancé par plusieurs petits poissons appelés -_pilotins_, bariolés de noir et de jaune. S'il tombe quelque chose à la -mer, en un clin d'oeil ils viennent le reconnaître, et retournent au -requin qui s'approche de sa proie, se tourne et l'engloutit. Si c'est un -oiseau, il n'y touche point: mais lorsque la faim le presse, il avale -jusqu'à des clous. - -Le requin est le tigre de la mer. J'en ai vu de plus de dix pieds de -longueur. La nature lui a donné une vue très-faible. Il nage fort -lentement par la forme arrondie de sa tête, ce qui, joint à la position -de sa gueule qui l'oblige de se tourner sur le dos pour avaler, préserve -la plupart des poissons de sa voracité. Il n'a ni os, ni arêtes, mais -des cartilages, ainsi que tous les poissons de mer voraces, comme le -chien de mer, la raie, le polype, qui, comme lui, voient mal, sont -mauvais nageurs, et ont la gueule placée en bas; ils sont, de plus, -vivipares. Ainsi leur gloutonnerie a été compensée dans leur vitesse, -leur vue, leur forme et leur génération. - -Les mâchoires du requin sont armées de cinq ou six rangs de dents en -haut et en bas. Elles sont plates, tranchantes sur les côtés, aiguës et -taillées comme des lancettes. Il n'en a que deux rangs perpendiculaires; -les autres sont couchées et disposées de manière qu'elles remplacent, -par un mécanisme admirable, celles qu'il est souvent exposé à rompre. On -l'amorce avec une pièce de chair embrochée d'un croc de fer. Avant de le -tirer de l'eau on lui passe à la queue un noeud coulant, et lorsqu'il -est sur le pont et qu'il s'efforce d'estropier les matelots, on la lui -coupe à coups de hache. Cette queue n'a qu'un aileron taillé comme une -faux. Les Chinois en font cas comme d'un remède aphrodisiaque. Au reste, -la pêche de ce poisson n'est d'aucune utilité. J'ai goûté de sa chair -qui a un goût de raie, avec une forte odeur d'urine. On dit qu'elle est -fiévreuse. Les marins ne pêchent ce poisson que pour le mutiler. On lui -crève les yeux, on l'éventre, on en attache plusieurs par la queue et on -les rejette à la mer, spectacle digne d'un matelot. Le requin est si -vivace que j'en ai vu remuer long-temps après qu'on leur avait coupé la -tête. Cependant j'en ai vu noyer fort vite, en les plongeant plusieurs -fois lorsqu'ils sont accrochés à l'hameçon. - -On trouve presque toujours sur le requin un poisson appelé sucet. Il est -gros comme un hareng. Il a sur la tête une surface ovale un peu concave -avec laquelle il s'attache en formant le vide, au moyen de dix-neuf -lames qui y sont disposées comme les tringles d'une jalousie. J'en ai -mis de vivans sur un verre uni, d'où je ne pouvais les arracher. Ce -poisson a cela de très-singulier qu'il nage le ventre et les ouïes en -l'air. Sa peau est grenelée, et sa gueule armée de plusieurs rangs de -petites dents. Nous avons plusieurs fois mangé des sucets, et nous leur -avons trouvé le goût d'artichauts frits. - -Outre le pilotin et le sucet, le requin nourrit encore sur sa peau un -insecte de la forme d'un demi-pois, avec un bec fort allongé. C'est une -espèce de pou. - -Le marsouin est un poisson fort connu. J'en ai vu une espèce dont le -museau était fort pointu. Les matelots l'appellent _la flèche de la -mer_, à cause de sa vitesse. J'en ai vu caracoler autour du vaisseau, -tandis qu'il faisait deux lieues à l'heure. On darde cet animal, qui -souffle lorsqu'il est pris, et semble se plaindre; c'est une mauvaise -pêche; sa chair est noire, dure, lourde et huileuse. - -J'ai vu aussi une dorade, le plus léger, dit-on, des poissons. On -prétend, mais à tort, que c'est le dauphin des anciens, dont Pline nous -a donné une ample description: quoi qu'il en soit, nous n'éprouvâmes -point son amitié pour les hommes. Nous vîmes, à une grande profondeur, -briller ses ailerons dorés et son dos du plus bel azur. - -Quelquefois nous avons vu, à une demi-lieue, des baleines lancer leur -jet d'eau. Elles sont plus petites que celles du nord. Elles me -paraissaient, de loin, comme une chaloupe renversée. - -Telles sont les espèces de poissons que j'ai vus jusqu'à présent. On -voit des requins dans le calme; ordinairement les dorades les suivent; -les marsouins paraissent quand le vent franchit. Pour les thons, nous -les avons depuis six semaines. Si ce détail vous a ennuyé, songez quels -doivent être mes plaisirs. Il n'en est point pour l'homme sur un élément -étranger dont aucun des habitans n'a de relation avec lui. - - -MAI, 1768. - -Du 1er. Au lever du soleil, un vaisseau se trouva dans nos eaux, et nous -ayant gagnés insensiblement, vers les dix heures du matin il était par -notre travers. Nous remarquâmes que toutes ses voiles étaient fort -vieilles, et qu'il avait fait branle-bas, c'est à dire, que les coffres -et les lits de l'équipage étaient sur son pont. Il nous questionna en -anglais: _Bonjour; comment s'appelle le vaisseau? D'où vient-il? Où -va-t-il?_ Nous lui répondîmes et l'interrogeâmes dans la même langue. Il -venait de Londres, d'où il était parti il y avait soixante-quatre jours; -il allait en Chine. Le vent nous empêcha d'en entendre davantage. Il -était percé à vingt-quatre canons, et paraissait du port de cinq cents -tonneaux. Il nous souhaita bon voyage, et continua sa route. - -Vu des frégates, thons et bonites. - -Les 2 et 3, nous vîmes encore le vaisseau anglais. Les thons, qui nous -accompagnaient depuis si long-temps, nous abandonnèrent et le suivirent. -Nous eûmes des grains violens de l'ouest. Ces variations viennent, à mon -avis, du voisinage de la baie de Tous-les-Saints. J'estime que les -courans et la dérive nous ont portés plus près que nous ne croyions de -l'Amérique. - -Les 4 et 5, le vent fut violent et variable. Nous vîmes un fouquet, -oiseau gris et noir, des frégates et des fous qui plongeaient pour -attraper du poisson. - -Les 6 et 7, bon frais et belle mer. La nuit dernière nous eûmes des -grains violens. Nous vîmes des frégates prenant, le soir, leur route au -nord-est. - -Du 8 et du 9. Hier, le vent fut très-violent, la mer grosse. On amena -les perroquets et les petites voiles. On prit un ris dans les huniers. -Ce matin, pendant le déjeuner, nous fûmes chargés d'un grain -très-violent avec toutes les voiles dehors. Le vaisseau se coucha et -l'eau entra dans les sabords. Vers le soir, le temps se calma, ce qui -arrive d'ordinaire lorsque le soleil se trouve dans la partie opposée au -vent. Nous vîmes une quantité considérable de goëlettes blanches et de -fouquets, signes du voisinage de la terre, d'où viennent ces orages. - -Les 10, 11 et 12, bon frais et belle mer. Vu des fouquets ou -taille-vents, des goëlettes et des bonites. - -Le 13, il fit calme. On calfeutra la chaloupe. A neuf heures du soir, -étant en conversation avec le capitaine dans la galerie, je vis tout -l'horizon éclairé d'un feu très-lumineux, courant de l'est au nord, et -répandant des étincelles rouges. Pendant le jour, les nuages étaient -arrêtés, et représentaient une terre du côté du sud. - -Le 14, nous eûmes des grains violens et un peu de tonnerre. Ici -finissent communément les vents de sud-est, qui, quelquefois, vont -jusqu'au 28e degré de latitude. Nous attendons les vents d'ouest, avec -lesquels on double le cap de Bonne-Espérance. - -Nous vîmes des fauchets ou taille-vents. - -Les 15 et 16, grosse mer et grains pluvieux. Nous vîmes les mêmes -oiseaux. - -Les 17, 18 et 19, le temps fut beau, quoique mêlé de brume. Nous -distinguions une lame venant de l'ouest, qui présage ordinairement que -le vent doit en venir. Nous vîmes, hier au soir, un second météore -lumineux, et, dans l'après-midi, une baleine au sud-ouest, à une lieue -et demie. On prétendit, le matin, avoir vu un oiseau de mer appelé -mouton-du-Cap. Cet oiseau se trouve dans les parages du cap de -Bonne-Espérance. - -Les 20 et 21, temps pluvieux, vent variable. L'air est froid. Nous vîmes -une baleine à portée de pistolet. On prétendit avoir vu des damiers, -oiseaux voisins du Cap. Nous vîmes des taille-vents. - -Les 22 et 23, vent froid et violent. Grosse mer. Le vent déchira les -huniers lorsqu'on y voulait prendre des ris. On en mit de neufs, ce qui -nous tint plus de trois heures sous nos grandes voiles. Je vis -distinctement des damiers et quantité de taille-mers. - -Le 24, nous vîmes une envergure, autre oiseau marin. Grosse mer, -bourrasques fréquentes mêlées de pluie. On prétend que ces orages -viennent du voisinage de l'île de Tristan-da-Cunha. - -Le 25, je vis un mouton-du-Cap. Les vents tournèrent à l'ouest, mais -furent toujours orageux. - -Le 26, vent violent. Vers le soir, un grain nous surprit avec toutes nos -voiles dehors. Le vaisseau ne put arriver, il vint au vent et fut -coiffé. Vous ne sauriez imaginer notre désordre. Enfin, on manoeuvra si -heureusement, qu'on échappa de ce danger, où il pouvait nous en coûter, -au moins, nos mâts. Nous vîmes les mêmes oiseaux. Nos pauvres matelots -sont bien fatigués: après un orage, on ne leur donne aucun -rafraîchissement. - -Les 27 et 28, les vents furent variables et froids. La carène du -vaisseau est couverte d'une herbe verte, qui n'a gardé sa couleur que du -côté exposé au soleil. - -Les 29 et 30, temps frais mêlé de grains violens. Nous prîmes des ris -dans les huniers. - -Nous vîmes les mêmes oiseaux, des alcyons et des marsouins. Ils étaient -petits, marbrés de brun sur le dos, et de blanc sous le ventre. - -Le 31, les vents tournèrent à l'ouest. On s'estime à deux cents lieues -du Cap, et par notre point à trois cents. Nous vîmes les mêmes oiseaux. - - -OBSERVATIONS SUR LE CIEL, LES VENTS ET LES OISEAUX. - -Les étoiles m'ont paru plus lumineuses dans la partie australe que dans -la partie septentrionale. On distingue, outre la croix-du-sud, les -magellans, qui sont deux nuages blancs, formés d'un amas de petites -étoiles. On aperçoit, à côté, deux espaces plus sombres qu'aucune des -autres parties du ciel. - -Le crépuscule diminue en approchant de la Ligne, en sorte que la nuit -est presque entièrement séparée du jour. On explique assez bien comment -le crépuscule augmente avec la réfraction des rayons vers les pôles. -Dans ces régions, à peine habitées, la lumière est mêlée avec les -ténèbres, surtout dans les aurores boréales, qui sont d'autant plus -grandes, que le soleil est moins élevé sur l'horizon. Quel inconvénient -y eût-il eu, que la nuit, entre les deux tropiques, eût eu aussi quelque -portion du jour? La nuit semble faite pour les noirs de l'Afrique, qui -attendent la fin de leurs jours brûlans pour danser et se réjouir: c'est -dans ce temps que les bêtes sauvages de ces contrées viennent se -rafraîchir dans les rivières, et que les tortues montent au rivage pour -y faire leur ponte. Ne serait-ce point que les rayons du soleil, quoique -réfractés, donnent une chaleur sensible? Ainsi de longs crépuscules -eussent rendu la zone torride inhabitable. Au reste les nuits, dans ces -climats, sont plus belles que les jours. La lune dissipe, à son lever, -les vapeurs dont le ciel est couvert. J'ai réitéré tant de fois cette -observation, que je me range en cela de l'avis des marins, qui disent -que _la lune mange les nuages_. D'ailleurs, peut-on rejeter l'influence -de la lune sur notre atmosphère, lorsqu'on lui en suppose une si grande -sur l'Océan? - -En deçà de la Ligne, on trouve les vents du nord-est ou alizés, et -au-delà les vents de sud-est ou généraux. Ces vents paraissent produits -par l'air dilaté par le soleil, et réfléchi par les pôles. Les vents de -sud-est s'étendent plus loin que les vents de nord-est, comme vous le -pourrez voir dans le journal des vents. On les trouve ordinairement aux -3e et 4e degrés de latitude nord. Aussi le pôle sud est-il plus froid -que le pôle nord; ce qui vient, peut-être, de ce que le soleil est plus -long-temps dans la partie septentrionale. Les navigateurs qui ont tâché -d'aborder aux Terres australes, ont découvert des glaces au 45e degré -sud. - -Ces vents portent continuellement en Amérique les vapeurs que le soleil -élève sur la mer Atlantique. Celles de la mer du Sud servent à féconder -une partie de l'Asie et de l'Afrique. En général, les vents sont plus -forts le jour que la nuit. - -Sans les nuages, il n'y aurait point de rivières; mais ils ne servent -pas moins à la magnificence du ciel qu'à la fécondité de la terre. - -J'ai admiré souvent le lever et le coucher du soleil. C'est un spectacle -qu'il n'est pas moins difficile de décrire que de peindre. Figurez-vous, -à l'horizon, une belle couleur orange qui se nuance de vert, et vient se -perdre au zénith dans une teinte lilas, tandis que le reste du ciel est -d'un magnifique azur. Les nuages, qui flottent çà et là, sont d'un beau -gris de perle. Quelquefois ils se disposent en longues bandes -cramoisies, de couleur ponceau et écarlate; toutes ces teintes sont -vives, tranchées, et relevées de franges d'or. - -Un soir les nuages se disposèrent vers l'occident, sous la forme d'un -vaste réseau, semblable à de la soie blanche. Lorsque le soleil vint à -passer derrière, chaque maille du réseau parut relevée d'un filet d'or. -L'or se changea ensuite en couleur de feu et en ponceau, et le fond du -ciel se colora de teintes légères, de pourpre, de vert et de bleu -céleste. - -Souvent il se forme au ciel des paysages d'une variété singulière, où se -rencontrent les formes les plus bizarres. On y voit des promontoires, -des rochers escarpés, des tours, des hameaux. La lumière y fait succéder -toutes les couleurs du prisme. C'est peut-être à la richesse de ces -couleurs qu'il faut attribuer la beauté des oiseaux de l'Inde et des -coquillages de ces mers. Mais, pourquoi les oiseaux marins de ces -contrées ne sont-ils pas plus beaux que les nôtres? Je réserverai -l'examen de ce problème à quelqu'autre article. Je vais vous décrire -ceux que j'ai vus voler autour du vaisseau, avec les noms que leur -donnent les gens de mer. Vous jugez bien que cette description ne peut -guère être juste. - -En partant de France, nous vîmes plusieurs espèces d'oiseaux, que les -marins confondent sous le nom général de mauves et de goëlands. - -L'oiseau le plus commun, et que nous avons rencontré dans tous les -parages, est une espèce d'hirondelle ou d'alcyon, que les Anglais -nomment _l'oiseau de la tempête_. Il est d'un brun noirâtre, vole à -fleur d'eau, et suit, dans les gros temps, le sillage du vaisseau. Il y -a apparence qu'il est déterminé à suivre alors les navires, afin de -trouver un abri contre la violence du vent. C'est par la même raison -qu'il vole entre les lames en rasant l'eau. - -A la hauteur du cap Finistère, nous vîmes des manches-de-velours, dont -les ailes sont bordées de noir; ils sont de la grosseur d'un canard, et -volent à la surface de la mer en battant des ailes; ils ne s'éloignent -guère de terre, où ils se retirent tous les soirs. - -Nous vîmes les premières frégates par les deux degrés et demi de -latitude nord. On présuma qu'elles venaient de l'île de l'Ascension, -située par les huit degrés de latitude sud. Elles ressemblent, pour la -forme et la grosseur, à la cigogne; elles sont noires et blanches; elles -ont des ailes très-étendues, de longues jambes et un long cou. Les mâles -ont, sous le bec, une peau enflée, ronde comme une boule, et rouge comme -l'écarlate. C'est le plus léger de tous les oiseaux marins; jamais il ne -se repose sur l'eau. On en rencontre à plus de trois cents lieues de -terre, où on assure qu'elles vont reposer tous les soirs. Elles -s'élèvent fort haut. J'en ai vu souvent tourner autour du vaisseau, -s'éloigner à perte de vue, et se rapprocher dans l'espace de quelques -secondes. - -Le fou est un peu plus gros, mais plus raccourci; il est blanc mêlé de -gris; il pêche le poisson en plongeant. La pointe de son bec est -recourbée, et les côtés en sont bordés de petites pointes qui lui aident -à saisir sa proie. La frégate lui fait la guerre. Celui-là a de -meilleurs instrumens; mais celle-ci plus de légèreté et de finesse. -Lorsque le fou a rempli son jabot de poisson, elle l'attaque et lui fait -rendre sa pêche, qu'elle reçoit en l'air. - -Nous vîmes le premier fou vers le treizième degré de latitude sud. - -A peu près à cette hauteur, nous aperçûmes, pour la première fois, -l'oiseau que les marins appellent fauchet, fouquet, taille-vent, -taille-mer ou cordonnier. C'est un oiseau qui, dans son vol, semble -faucher la surface de l'eau. - -Les goëlettes, que l'on trouve en grandes troupes, dénotent les -hauts-fonds et le voisinage des côtes: elles sont blanches, et de loin -ressemblent, pour le vol et la forme, à des pigeons. - -L'envergure est un oiseau un peu plus gros que les fauchets, de la -taille d'un fort canard; il est blanc sous le ventre, d'un gris brun sur -les ailes et le dos: il tire son nom de la grande étendue de ses ailes -ou de son envergure. - -Les damiers ne se trouvent qu'aux approches du cap de Bonne-Espérance; -ils sont gros comme des pigeons, ont la tête et la queue noires, le -ventre blanc, le dos et les ailes marqués régulièrement de noir et de -blanc comme les cases d'un jeu de dames. - -Après les damiers, nous vîmes le mouton-du-Cap. C'est un oiseau plus -gros qu'une oie, au bec couleur de chair, aux ailes très-étendues, -mêlées de gris et de blanc. On ne le trouve guère qu'à la latitude du -cap de Bonne-Espérance. J'ai vu tous ces oiseaux se reposer sur l'eau, -excepté la frégate et l'envergure. Leur vue peut servir à indiquer les -parages où l'on se trouve, lorsqu'on a été plusieurs jours sans prendre -hauteur, ou lorsque les courans ont fait dériver en longitude. Il serait -à souhaiter que les marins expérimentés donnassent là-dessus leurs -observations. Il y a des espèces qui ne s'éloignent point de terre, où -elles vont reposer tous les soirs. Des goëlettes blanches, vues en -pleine mer, désigneraient quelque terre ou récif inconnu, dans le -voisinage; mais les manches-de-velours en seraient une preuve -infaillible. - -Il y a aussi quelques espèces de glaïeuls, ou algues flottantes, -auxquelles on doit faire attention. Ces différens indices peuvent -suppléer au moyen qui nous manque de déterminer les longitudes. On -observe la variation matin et soir; mais ce moyen n'est point sûr. On ne -voit pas tous les jours le soleil se lever et se coucher. D'ailleurs la -variation, qui est, comme vous savez, la déclinaison de l'aiguille, -varie d'une année à l'autre sous le même méridien. La propriété qu'elle -a de s'incliner vers la terre par sa partie aimantée, pourrait être -d'une plus grande utilité. C'est ce que l'expérience fera connaître. - - -JUIN, 1768. - -Le 1er, les vents d'ouest s'étant enfin déclarés, nous nous flattâmes de -doubler bientôt le Cap. - -Le 2, on prit des précautions pour ce passage. On amena les vergues de -perroquet et la corne d'artimon. On mit de nouveaux cordages à la roue -du gouvernail; quelques-uns furent ajoutés aux haubans pour assurer les -mâts. On mit quatre grandes voiles neuves. On lia fortement les -chaloupes et tout ce qui pouvait prendre quelque mouvement sur le -vaisseau. On attacha deux haches à l'arrière, en cas qu'il fallût couper -le mât d'artimon. Le vent fut très-frais. Nous vîmes quelques oiseaux, -mais les frégates avaient disparu. - -Des 3, 4 et 5. Tous ces jours, le vent fut très-frais, excepté hier -matin où il calma un peu. On vit tous ces jours-ci une quantité -prodigieuse de goëlettes, de moutons et de damiers. Nous vîmes du goêmon -du Cap. Il ressemble à ces longues trompes de bergers. Les matelots -font, de ses tiges creuses, des espèces de trompettes. La mer était -couverte de brume, autre indice du voisinage du Cap. Les maladies -augmentent. Nous avons quinze scorbutiques hors de service. - -Le 6, le vent était très-frais. Nous vîmes beaucoup de moutons et peu de -goëlettes. - -Le 7, à midi, un oiseau de la grosseur d'une oie, aux ailes courtes, -d'une couleur tannée et brune, à la tête de la forme d'une poule, à la -queue courte et formant le trèfle, a plané long-temps au-dessus de nos -mâts. Par tous les points nous devrions trouver ici le Cap. Vu les mêmes -oiseaux. - -Le 8, vent violent suivi de calme. - -Le 9, les maladies et l'ennui augmentent sur le vaisseau. On jeta à la -mer un contre-maître mort scorbutique. - -Les 10 et 11, calme mêlé de coups de vent, grosse mer. C'est un indice -des approches du banc des Aiguilles. Vu un vaisseau sous le vent, -faisant route au nord-ouest. Vu les mêmes oiseaux. - -Le 12, comme la mer paraissait verdâtre, on sonda, mais sans trouver -fond. Vent très-frais et grosse mer. Nos inquiétudes augmentent sur -notre distance du Cap. - -Le 13, enfin on trouva la sonde à quatre-vingt-quinze brasses: fond -vaseux et verdâtre. Ce fut une grande joie. Cette profondeur nous prouva -que nous étions dérivés à l'ouest. Vu deux vaisseaux, l'un de l'arrière, -l'autre par notre bossoir de tribord. La sonde assura notre position, -mais nous a fait connaître que nous errions de plus de deux cents lieues -par nos journaux. - -Le 14, on sonda encore, et nous trouvâmes, à quatre-vingts brasses, un -fond de sable et de vase verte. Il fit calme. Vu les mêmes vaisseaux et -les mêmes oiseaux. - -Le 15, vent frais. Le vaisseau de l'arrière mit pavillon anglais, et -nous dépassa bientôt d'une lieue et demie sous le vent. Celui de l'avant -mit pavillon français, et comme il était sous le vent, il cargua ses -basses voiles pour nous joindre en tenant le plus près. Notre capitaine -ne jugea pas à propos d'arriver. Nous reconnûmes ce vaisseau pour _la -Digue_, flûte du roi, partie un mois avant nous. Vers le soir, elle -appareilla toutes ses voiles, et se mit dans nos eaux. - -Le 16, nous vîmes _la Digue_ deux lieues de l'avant, qui, à son tour, -refusa de nous parler. Il y a apparence qu'elle a relâché au Cap. Les -oiseaux deviennent rares; bon vent, belle mer. - -Le 17, il fit calme. On vit des souffleurs et des dorades. La lune se -coucha à huit heures, elle était fort rouge. Le 18, au matin, nous -essuyâmes un coup de vent de l'arrière, qui nous obligea de rester -jusqu'à onze heures du soir sous la misaine. Il s'élevait de l'extrémité -des flots une poudre blanche comme la poussière que le vent balaye sur -les chemins. A sept heures du soir, nous reçûmes un coup de mer par les -fenêtres de la grande chambre. A huit heures, il tomba de la grêle. Le -temps s'est mis au beau vers minuit. On ne voit plus que quelques -damiers et taille-vents. - -Les 19, 20 et 21: bon frais; grosse mer. Un poisson-volant de plus d'un -pied de long, sauta à bord. - -Le 22, vent très-frais et mer houleuse. Les anciens prétendaient, à -tort, que les temps des solstices étaient des temps de calme. J'ai lu, -cet après-midi, un article du voyageur Dampier, qui observe que lorsque -le soleil disparaît vers les trois heures après midi, et se cache -derrière une bande de nuages fort élevés et fort épais, c'est signe -d'une grande tempête. En montant sur le pont, je vis au ciel tous les -signes décrits par Dampier. - -Le 23, à minuit et demi, un coup de mer affreux enfonça quatre fenêtres -des cinq de la grande chambre, quoique leurs volets fussent fermés par -des croix de Saint-André. Le vaisseau fit un mouvement de l'arrière, -comme s'il s'acculait. Au bruit, j'ouvris ma chambre, qui, dans -l'instant, fut pleine d'eau et de meubles qui flottaient. L'eau sortait -par la porte de la grande chambre comme par l'écluse d'un moulin; il en -était entré plus de trente barriques. On appela les charpentiers, on -apporta de la lumière, et on se hâta de clouer d'autres sabords aux -fenêtres. Nous fuyions alors sous la misaine; le vent et la mer étaient -épouvantables. - -A peine ce désordre venait d'être réparé, qu'un grand caisson qui -servait de table, plein de sel et de bouteilles de vin de Champagne, -rompit ses attaches. Le roulis du vaisseau le faisait aller et venir -comme un dé. Ce coffre énorme pesait plusieurs milliers, et menaçait de -nous écraser dans nos chambres. Enfin il s'entr'ouvrit, et les -bouteilles qui en sortaient, roulaient et se brisaient avec un désordre -inexprimable. Les charpentiers revinrent une seconde fois, et le -remirent en place après bien du travail. - -Comme le roulis m'empêchait de dormir, je m'étais jeté sur mon lit en -bottes et en robe de chambre: mon chien paraissait saisi d'un effroi -extraordinaire. Pendant que je m'amusais à calmer cet animal, je vis un -éclair par un faux jour de mon sabord, et j'entendis le bruit du -tonnerre. Il pouvait être trois heures et demie. Un instant après, un -second coup de tonnerre éclata, et mon chien se mit à tressaillir et à -hurler. Enfin un troisième éclair, suivi d'un troisième coup, succéda -presque aussitôt, et j'entendis crier sous le gaillard que quelque -vaisseau se trouvait en danger; en effet, ce bruit fut semblable à un -coup de canon tiré près de nous, il ne roula point. Comme je sentais une -forte odeur de soufre, je montai sur le pont, où j'éprouvai d'abord un -froid très-vif. Il y régnait un grand silence, et la nuit était si -obscure que je ne pouvais rien distinguer. Cependant ayant entrevu -quelqu'un près de moi, je lui demandai ce qu'il y avait de nouveau. On -me répondit: «On vient de porter l'officier de quart dans sa chambre; il -est évanoui, ainsi que le premier pilote. Le tonnerre est tombé sur le -vaisseau, et notre grand mât est brisé.» Je distinguai, en effet, la -vergue du grand hunier tombée sur les barres de la grande hune. Il ne -paraissait, au-dessus, ni mât ni manoeuvre. Tout l'équipage était retiré -dans la chambre du conseil. - -On fit une ronde sous le gaillard. Le tonnerre avait descendu jusque-là -le long du mât. Une femme qui venait d'accoucher, avait vu un globe de -feu au pied de son lit. Cependant on ne trouva aucune trace d'incendie; -tout le monde attendit, avec impatience, la fin de la nuit. - -Au point du jour, je remontai sur le pont. On voyait au ciel quelques -nuages blancs, d'autres cuivrés. Le vent venait de l'ouest, où l'horizon -paraissait d'un rouge ardent, comme si le soleil eût voulu se lever dans -cette partie; le côté de l'est était tout noir. La mer formait des lames -monstrueuses, semblables à des montagnes pointues formées de plusieurs -étages de collines. De leur sommet s'élevaient de grands jets d'écume -qui se coloraient de la couleur de l'arc-en-ciel. Elles étaient si -élevées, que du gaillard d'arrière elles nous paraissaient plus hautes -que les hunes. Le vent faisait tant de bruit dans les cordages, qu'il -était impossible de s'entendre. Nous fuyons vent arrière sous la -misaine. Un tronçon du mât de hune pendait au bout du grand mât, qui -était éclaté en huit endroits jusqu'au niveau du gaillard; cinq des -cercles de fer dont il était lié, étaient fondus; les passavans étaient -couverts des débris des mâts de hune et de perroquet. Au lever du -soleil, le vent redoubla avec une fureur inexprimable: notre vaisseau ne -pouvant plus obéir à son gouvernail, vint en travers. Alors la misaine -ayant fasié, son écoute rompit; ses secousses étaient si violentes, -qu'on crut qu'elle amènerait le mât à bas. Dans l'instant, le gaillard -d'avant se trouva comme engagé; les vagues brisaient sur le bossoir de -bâbord, en sorte qu'on n'apercevait plus le beaupré. Des nuages d'écume -nous inondaient jusque sous la dunette. Le navire ne gouvernait plus; et -étant tout-à-fait en travers à la lame, à chaque roulis il prenait l'eau -sous le vent jusqu'au pied du grand mât, et se relevait avec la plus -grande difficulté. - -Dans ce moment de péril, le capitaine cria aux timonniers d'arriver; -mais le vaisseau, sans mouvement, ne sentait plus sa barre. Il ordonna -aux matelots de carguer la misaine, que le vent emportait par lambeaux; -ces malheureux, effrayés, se réfugièrent sous le gaillard d'arrière. -J'en vis pleurer un, d'autres se jetèrent à genoux en priant Dieu. Je -m'avançai sur le passavant de bâbord en me cramponnant aux manoeuvres; -un jacobin, aumônier du vaisseau, me suivit, et le sieur Sir-André, -passager, vint après. Plusieurs gens de l'équipage nous imitèrent, et -nous vînmes à bout de carguer cette voile, dont plus de la moitié était -emportée. On voulut border le petit foc pour arriver, mais il fut -déchiré comme une feuille de papier. - -Nous restâmes donc à sec, en roulant d'une manière effroyable. Une fois -ayant lâché les manoeuvres où je me retenais, je glissai jusqu'au pied -du grand mât, où j'eus de l'eau jusqu'aux genoux. Enfin, après Dieu, -notre salut vint de la solidité du vaisseau, et de ce qu'il était à -trois ponts, sans quoi il se fût engagé. Notre situation dura jusqu'au -soir, que la tempête s'apaisa. Une partie de nos meubles fut bouleversée -et brisée; plus d'une fois je me trouvai les pieds perpendiculaires sur -la cloison de ma chambre. - -Tel fut le tribut que nous payâmes au canal de Mozambique, dont le -passage est plus redouté des marins que celui du cap de Bonne-Espérance. -Les officiers assurèrent qu'ils n'avaient jamais vu une aussi grosse -mer. Toutes les parties hautes du vaisseau en étaient si ébranlées, que, -dans les jointures des pilastres de la chambre, j'introduisais des os -entiers de mouton, qui y étaient écrasés par le jeu de la charpente. - -Le 24, à quatre heures du matin, il fit calme. La mer était encore fort -grosse. On travailla, tout le jour, à amener la grande vergue, et à -préparer deux jumelles pour fortifier le grand mât. L'effet du tonnerre -est inexplicable. Le grand mât est éclaté en zigzag. Depuis les barres -de hune jusqu'à cinq pieds au-dessous, du côté de l'avant, il y a un -éclat; cinq pieds au-dessous, du côté de l'arrière, il y a un autre -éclat; ainsi de suite jusqu'au niveau du gaillard. Il y a -alternativement un espace brisé et un plein, de manière que le plein -d'un côté, répond au brisé de l'autre. Dans ces éclats, je n'ai remarqué -aucune odeur, ni noirceur: le bois a conservé sa couleur naturelle. - -Nous vîmes quelques moutons-du-Cap. Le gros temps fit périr le reste de -nos bestiaux, et doubla le nombre de nos malades scorbutiques. - -Le 25, on s'occupa à lier et à saisir les deux jumelles autour du mât. -C'étaient des pièces de bois de quarante-cinq pieds de longueur, un peu -creusées en gouttière pour s'adapter sur la circonférence du mât. Chacun -mit la main à l'oeuvre, à cause de la faiblesse de l'équipage. Une -baleine passa près de nous à portée de pistolet; elle n'était guère plus -longue que la chaloupe. - -Le 26, petit temps. On chanta le _Te Deum_, suivant l'usage, pour -remercier Dieu d'avoir passé le Cap et le canal de Mozambique. On -s'occupa, tout le jour, à réparer le grand mât. - -Le 27, nous vînmes à bout de lui faire porter sa grande voile. On jeta à -la mer un homme mort du scorbut. On compte vingt et un malades hors de -service. - -Le 28, le beau temps continua. Nous vîmes quelques fauchets; les damiers -et les moutons-du-Cap ont disparu. - -Le 29, un enfant, né depuis huit jours, mourut scorbutique. On compte -aujourd'hui vingt-huit matelots sur les cadres. On a pris, pour faire le -quart, tous les domestiques du vaisseau, et les passagers qui ne sont -pas de la grande chambre. - -Vers le soir, nous vîmes des marsouins. - -Le 30, l'inquiétude augmente par la triste situation de l'équipage. - -Nous avons trouvé ici la fin des vents d'ouest. Nous tenons une haute -latitude, afin de profiter des vents de sud-est, qui sont constans dans -cette partie. Nous tâchons d'arriver au vent de l'île Rodrigue, afin -d'atteindre plus sûrement l'Ile-de-France. - - -OBSERVATIONS QUI PEUVENT ÊTRE UTILES A LA POLICE DES VAISSEAUX. - -Il m'a paru qu'il n'y avait pas assez de subordination parmi les -officiers de la Compagnie. Les supérieurs craignent le crédit de leurs -inférieurs. Comme la plupart de ces places s'obtiennent par faveur, je -ne crois pas que l'autorité puisse être établie parmi eux d'une manière -raisonnable. Ce mal donc me paraît sans remède, en ce qu'il tient à nos -moeurs. - -Aucun vaisseau ne devrait tenir la mer plus de trois mois sans relâcher: -ces longues traversées coûtent beaucoup d'hommes. Les matelots n'ont -point assez d'eau dans les chaleurs; souvent ils sont réduits à une -demi-pinte par jour. Ne serait-il pas possible de diviser l'endroit du -vaisseau où se place le lest, en citernes de plomb remplies d'eau douce? -Peut-être trouverait-on un mastic ou cire dont on enduirait les -barriques, ce qui préserverait l'eau de corruption: elle est souvent -d'une infection insupportable, et remplie de vers. - -Quant à la machine à dessaler l'eau de mer, les marins la croient peu -salutaire. D'ailleurs, il faut embarquer beaucoup de charbon de terre, -qui tient beaucoup de place, qui est sujet à s'enflammer de lui-même; et -on a l'inconvénient dangereux d'entretenir un fourneau allumé nuit et -jour. - -Les matelots sont très-mal nourris. Leur biscuit est plein de vers. Le -boeuf salé, au bout de quelque temps, devient une nourriture désagréable -et malsaine. Ne pourrait-on pas cuire des viandes et les conserver dans -des graisses? On en prépare ainsi pour la chambre, qui se conservent -autant que le boeuf salé. - -Les matelots, à terre, dans un port, dépensent quelquefois en une -semaine ce qu'ils ont gagné dans un an. Ne pourrait-on pas avancer à -chacun d'eux les habillemens convenables, et les obliger de les -conserver par des revues fréquentes faites par l'écrivain et l'officier -de quart? Il y a beaucoup d'autres réglemens de propreté sur lesquels -les officiers devraient veiller. La plupart de ces malheureux ont besoin -d'être toujours en tutelle. - -J'ai observé que le bois se pourrit toujours dans l'eau à sa ligne de -flottaison. On peut faire cette observation sur les pieux qui sont dans -les rivières, et sur tous les bois exposés à être alternativement -mouillés et séchés. C'est là que se nichent les vers et que germent la -plupart des herbes aquatiques. Cet endroit est si favorable à la -végétation, que les filets verts, dont notre vaisseau est entouré, se -sont attachés seulement aux anneaux de fer des chaînes du gouvernail, -qui sont à fleur d'eau, sans qu'il y en ait au-dessus ni au-dessous. Je -crois qu'il serait utile de border de feuilles de cuivre toute la -circonférence des vaisseaux sur une largeur de trois pieds. Quant aux -pointes de fer et de cuivre qui terminent les mâts et les vergues, -l'expérience prouve qu'elles attirent le tonnerre. - - -JUILLET, 1768. - -Le 1er, les vents furent favorables. Nous vîmes encore des damiers et -des fauchets. Le scorbut fait des ravages affreux. On compte trente-six -malades hors de service. - -Le 2, bon frais, belle mer. - -Le 3, beau temps, la mer un peu grosse. On voit encore des damiers. Ce -soir, un charpentier mourut du scorbut. On compte aujourd'hui quarante -scorbutiques. Ce mal fait des progrès à vue d'oeil. On l'attribue aux -exhalaisons qui sortent de la cale remplie de mâts qui ont long-temps -séjourné dans la vase. - -Le 4, le temps fut beau; nous vîmes quantité de damiers. - -Le 5, on vit les mêmes oiseaux et une baleine qu'on crut avoir été -harponnée, par des plaies d'un rouge vif qu'on apercevait sur sa peau. -Vu des damiers. Petit temps, mais favorable. - -Les 6 et 7, le scorbut nous gagne tous. Nous avons quarante-cinq hommes -sur les cadres: le reste de l'équipage est très-affaibli. - -Le 8, on vit quelques taille-vents. Nous eûmes beau ciel et belle mer. -Tout le monde est d'une tristesse mortelle. - -Le 9, un matelot, du nombre de ceux qui font le quart, est mort -subitement. Nous avons tous, aujourd'hui, éprouvé des faiblesses; -quelques-uns, des vertiges et des maux de coeur. Cependant nous sommes à -plus de cent lieues, au vent, de terre connue. On prétend avoir vu un -paille-en-cu. - -Le 10, on comptait soixante scorbutiques sur les cadres. Hier, on en -administra sept. - -Je vis un paille-en-cu. C'est un oiseau d'un blanc satiné, avec deux -belles plumes fort longues qui lui servent de queue. On ne voit plus -d'autres oiseaux marins. On prétend que ceux-ci leur font la guerre. La -vue de cet oiseau dénote le voisinage de la terre. Beau temps. - -Le 11, vent favorable. Nous avons, aujourd'hui, soixante-dix -scorbutiques forcés de garder le lit. Si nous restons encore huit jours -à la mer, nous périssons infailliblement. On a jeté à l'eau un jeune -homme de dix-sept ans. - -Le 12, beau temps, belle mer. Il n'y a plus que trois matelots de chaque -quart. Les passagers et les officiers aident à la manoeuvre. Nous vîmes -des paille-en-cus. - -Le 13, on vit la terre à huit heures et demie du matin. Nous sommes si -accablés, que cette nouvelle n'a réjoui personne. Nous avons -quatre-vingts hommes sur les cadres. On mit en travers pour louvoyer -toute la nuit; car il était impossible d'arriver, le même jour, au -mouillage. - -Le 14, en approchant de terre, beaucoup de personnes se trouvèrent mal. -Je me sentais un dégoût universelle; je suais abondamment. Nous mîmes -notre pavillon en berne, et nous tirâmes par intervalles des coups de -canon, pour appeler du secours; mais le pilote seul vint à bord. Il nous -parla des troubles entre les chefs de l'île, dont il imaginait que nous -étions fort occupés; d'un autre côté, plusieurs d'entre nous croyaient -que les querelles et les misères de notre vaisseau intéresseraient -beaucoup les habitans. - -Nous laissâmes d'abord à droite l'île Ronde et l'île aux Serpens, deux -îlots inhabités; ensuite nous passâmes à une petite portée de canon du -Coin de Mire, autre îlot que nous laissâmes à gauche. Nous prîmes un peu -du large en approchant de l'Ile-de-France, à cause des bas-fonds de la -Pointe aux canonniers. Nous entrâmes, à une heure et demie d'après midi, -dans le port. Deux heures après, je mis pied à terre, en remerciant Dieu -de m'avoir délivré des dangers et de l'ennui d'une si triste navigation. - -Nous avons tenu la mer, sans relâcher, quatre mois et douze jours. -Suivant mon journal, nous avons fait environ trois mille huit cents -lieues marines, ou quatre mille sept cents lieues communes. Nous avons -perdu onze personnes, y compris les trois hommes enlevés d'un coup de -mer, et un malade qui mourut en débarquant. - - -OBSERVATIONS SUR LE SCORBUT. - -Le scorbut est occasionné par la mauvaise qualité de l'air et des -alimens. Les officiers, qui sont mieux nourris et mieux logés que les -matelots, sont les derniers attaqués de cette maladie qui s'étend -jusqu'aux animaux. Mon chien en fut très-incommodé. Il n'y a point -d'autre remède que l'air de la terre et l'usage des végétaux frais. Il y -a quelques palliatifs qui peuvent modérer le progrès de ce mal, comme -l'usage du riz, des liqueurs acides, du café, et l'abstinence de tout ce -qui est salé. On attribue de grandes vertus à l'usage de la tortue: mais -c'est un préjugé, comme tant d'autres que les marins adoptent si -légèrement. Au cap de Bonne-Espérance, où il il n'y a point de tortues, -les scorbutiques guérissent au moins aussi promptement que dans -l'hôpital de l'Ile-de-France, où on les traite avec les bouillons de cet -animal. A notre arrivée, presque tout le monde fit usage de ce remède; -je ne m'en servis point, parce que je n'en avais pas à ma disposition; -je fus le premier guéri: je n'avais usé que des végétaux frais. - -Le scorbut commence par une lassitude universelle: on désire le repos; -l'esprit est chagrin; on est dégoûté de tout; on souffre le jour; on ne -sent de soulagement que la nuit; il se manifeste ensuite par des taches -rouges aux jambes et à la poitrine, et par des ulcères sanglans aux -gencives. Souvent il n'y a point de symptômes extérieurs; mais s'il -survient la plus légère blessure, elle devient incurable, tant qu'on est -sur mer, et elle fait des progrès très-rapides. J'avais eu une légère -blessure au bout du doigt; en trois semaines, la plaie l'avait dépouillé -tout entier, et s'étendait déjà sur la main, malgré tous les remèdes -qu'on y put faire. Quelques jours après mon arrivée, elle se guérit -d'elle-même. Avant de débarquer les malades, on eut soin de les laisser -un jour entier dans le vaisseau, respirer peu à peu l'air de la terre. -Malgré ces précautions, il en coûta la vie à un homme qui ne put -supporter cette révolution. - -Je ne saurais vous dépeindre le triste état dans lequel nous sommes -arrivés. Figurez-vous ce grand mât foudroyé, ce vaisseau avec son -pavillon en berne, tirant du canon toutes les minutes, quelques matelots -semblables à des spectres assis sur le pont, nos écoutilles ouvertes -d'où s'exhalait une vapeur infecte, les entreponts pleins de mourans, -les gaillards couverts de malades qu'on exposait au soleil, et qui -mouraient en nous parlant. Je n'oublierai jamais un jeune homme de -dix-huit ans à qui j'avais promis la veille un peu de limonade. Je le -cherchais sur le pont parmi les autres; on me le montra sur la planche; -il était mort pendant la nuit. - - - - -LETTRE V. - -OBSERVATIONS NAUTIQUES. - - -Avant d'entrer dans aucun détail sur l'Ile-de-France, je joindrai à mon -journal les observations des marins les plus expérimentés sur la route -que nous venons de faire. - -Quelque réguliers que soient les vents alizés et généraux, ils sont -sujets à varier le long des côtes et aux environs des îles. - -Il s'élève une brise ou vent de terre, presque toutes les nuits, le long -des grands continens. L'action de ce vent opposé au vent du large amasse -les nuages sous la forme d'une longue bande fixe, que les vaisseaux qui -abordent aperçoivent presque toujours avant la terre. - -Les attérages sont bien souvent orageux, surtout dans le voisinage des -îles. Les vents y varient aussi. Aux Canaries, les vents du sud et du -sud-ouest soufflent quelquefois huit jours de suite. - -On trouve les vents alizés vers le 28e degré de latitude nord; mais on -les perd souvent long-temps avant d'être à la Ligne. Il résulte des -observations d'un habile marin, qui a comparé plus de deux cent -cinquante journaux de navigation, que les vents alizés cessent, - - En janvier, entre le 6e et 4e degré de lat. nord. - En février, entre le 5e et 3e degré. - En mars et avril, entre le 5e et 2e degré. - En mai, entre le 6e et 4e degré. - En juin, au 10e degré. - En juillet, au 12e degré. - En août et septembre, entre le 14e degré et le 13e. - Ils se rapprochent de la Ligne en octobre, novembre et décembre. - -Entre les vents alizés et les vents généraux, qui sont les alizés de la -partie du sud, on trouve des vents variables et orageux. Les généraux -règnent sur une plus grande étendue que les alizés. On fixe leurs -limites au 28e degré de latitude sud. Au-delà, les vents sont plus -variables que dans les mers de l'Europe; plus on s'élève en latitude, -plus ils sont violens; ils soufflent pour l'ordinaire du nord au -nord-ouest, et du nord-ouest à l'ouest-sud-ouest; quand ils viennent au -sud, le calme succède. - -En approchant du cap de Bonne-Espérance, on trouve souvent des vents de -sud-est et est-sud-est. C'est une maxime générale de se tenir toujours -au vent du lieu où l'on veut arriver; il faut cependant se garder de -tenir le plus près, la dérive est trop grande; il faut tâcher de couper -la Ligne le plus est que l'on peut, autrement on risque de s'affaler sur -la côte du Brésil. - -Si l'on est forcé de relâcher, on trouvera quelques rafraîchissemens aux -îles du Cap-Vert; les vivres sont chers au Brésil, et l'air y est -malsain. On peut pêcher de la tortue à l'île de Tristan-da-Cunha; on y -fait de l'eau très-difficilement, à cause des arbres qui croissent dans -la mer. Le cap de Bonne-Espérance est, de toutes les relâches, la -meilleure. Il est dangereux d'y mouiller depuis avril jusqu'en -septembre; cependant l'ancrage est sûr à Falsebaye qui n'en est pas -loin. Si on manquait l'Ile-de-France, on peut relâcher à Madagascar, au -fort Dauphin, à la baie d'Antongil; mais il y a des maladies épidémiques -très-dangereuses, et des coups de vent qui durent depuis octobre -jusqu'en mai. - -Si c'est au retour, on a Sainte-Hélène, colonie anglaise, et -l'Ascension, où l'on ne trouve que de la tortue. En temps de guerre, ces -deux îles sont ordinairement des points de croisière, parce que tous les -vaisseaux cherchent, à leur retour, à les reconnaître pour assurer leur -route; mais le Cap est en tout temps le point de réunion de tous les -vaisseaux. - -Les cartes les plus estimées sont celles de M. Daprès; les marins ont -aussi beaucoup d'obligation au savant et modeste abbé de la Caille: mais -la géographie est encore bien imparfaite; la longitude des Canaries et -celle des îles du Cap-Vert est mal déterminée; entre le Cap-Blanc et le -Cap-Vert, la carte marque trente-neuf lieues d'enfoncement, quoiqu'il y -en ait à peine vingt. - -On soupçonne un haut-fonds au sud de la Ligne par les 20 minutes de -latitude, et par les 23 degrés 10 minutes de longitude occidentale. Le -vaisseau _le Silhouette_ commandé par M. Pintault, et la frégate _la -Fidèle_ commandée par M. Lehoux, y éprouvèrent, l'un le 5 février 1764, -et l'autre le 3 avril suivant, une forte secousse. - -Les courans peuvent jeter dans des erreurs dangereuses. Il me semble -qu'on ne pourra recueillir là-dessus aucune connaissance certaine, tant -qu'on n'aura aucun moyen sûr d'évaluer la dérive d'un vaisseau; l'angle -même qu'il forme avec son sillage ne pourrait donner rien d'assuré, -puisque le vaisseau et sa trace sont emportés par le même mouvement. On -ne saurait trop admirer la hardiesse des premiers navigateurs, qui, sans -expérience et sans carte, faisaient les mêmes voyages. Aujourd'hui, avec -plus de connaissances, on est moins hardi: la navigation est devenue une -routine; on part dans les mêmes temps, on passe aux mêmes endroits, on -fait les mêmes manoeuvres. Il serait à souhaiter que l'on risquât -quelques vaisseaux pour la sûreté des autres. - -Il est étrange que nous ne connaissions pas encore notre maison; -cependant nous brûlons tous, en Europe, de remplir l'univers de notre -renommée: théologiens, guerriers, gens de lettres, artistes, monarques, -mettent là leur suprême félicité. - -Commençons donc par rompre les entraves que nous a données la nature. -Sans doute nous trouverons quelque langue qui puisse être universelle; -et quand nous aurons bien établi la communication avec tous les peuples -de la terre, nous leur ferons lire nos histoires, et ils verront combien -nous sommes heureux. - - - - -LETTRE VI. - -ASPECT ET GÉOGRAPHIE DE L'ILE-DE-FRANCE. - - -L'Ile-de-France fut découverte par un Portugais de la maison de -Mascarenhas, qui la nomma l'île Cerné. Ensuite elle fut possédée par les -Hollandais, qui lui donnèrent le nom de Maurice. Ils l'abandonnèrent en -1712, peut-être à cause du cap de Bonne-Espérance où ils -s'établissaient. Les Français, qui occupaient l'île de Bourbon qui n'est -qu'à quarante lieues de l'Ile-de-France, vinrent s'y établir. - -Il y a deux ports dans cette île; l'un au sud-est, et l'autre au -nord-ouest. Le premier, appelé le grand port, est celui où les -Hollandais s'étaient fixés; il offre encore quelques restes de leurs -édifices. On y entre vent arrière, mais on en sort difficilement, les -vents étant presque toujours au sud-est. - -Le second s'appelle le petit port ou le Port-Louis. On y entre et on en -sort de vent largue. Sa latitude est de 20 degrés 10 minutes sud, et sa -longitude du méridien de Paris 55 degrés. C'est-là le chef-lieu, situé -dans l'endroit le plus désagréable de l'île. La ville, appelée aussi le -camp, et qui ne ressemble guère qu'à un bourg, est bâtie au fond du -port, à l'ouverture d'un vallon qui peut avoir trois quarts de lieue de -profondeur sur quatre cents toises de large. Ce vallon est formé en -cul-de-sac par une chaîne de hautes montagnes hérissées de rochers sans -arbres et sans buissons. Les flancs de ces montagnes sont couverts -pendant six mois de l'année d'une herbe brûlée, ce qui rend tout ce -paysage noir comme une charbonnière. Le couronnement des mornes qui -forment ce triste vallon, est brisé. La partie la plus élevée se trouve -à son extrémité, et se termine par un rocher isolé qu'on appelle le -Pouce. Cette partie contient encore quelques arbres: il en sort un -ruisseau qui traverse la ville, et dont l'eau n'est pas bonne à boire. - -Quant à la ville ou camp, elle est formée de maisons de bois qui n'ont -qu'un rez-de-chaussée. Chaque maison est isolée, et entourée de -palissades. Les rues sont assez bien alignées; mais elles ne sont ni -pavées, ni plantées d'arbres. Partout, le sol est couvert et hérissé de -rochers, de sorte qu'on ne peut faire un pas sans risquer de se casser -le cou. Elle n'a ni enceinte ni fortification. Il y a seulement sur la -gauche, en regardant la mer, un mauvais retranchement en pierre sèche, -qui prend depuis la montagne jusqu'au port. De ce même côté est le fort -Blanc, qui en défend l'entrée; de l'autre côté, vis-à-vis, est une -batterie sur l'île aux Tonneliers. - -Suivant les mesures de l'abbé de La Caille, l'Ile-de-France a 90,668 -toises de circuit; son plus grand diamètre a 31,890 toises du nord au -sud, et 22,124 est et ouest. Sa surface est de 432,680 arpens, à 100 -perches l'arpent, et à 20 pieds la perche. - -La partie du nord-ouest de l'île est sensiblement unie, et celle du -sud-est toute couverte de chaînes de montagnes de 300 à 350 toises de -hauteur. La plus haute de toutes a 424 toises, et est à l'embouchure de -la Rivière-Noire. La plus remarquable, appelée Pieter-Booth, est de 420 -toises; elle est terminée par un obélisque surmonté d'un gros rocher -cubique sur lequel personne n'a jamais pu monter. De loin, cette -pyramide et ce chapiteau ressemblent à la statue d'une femme. - -L'île est arrosée de plus de soixante ruisseaux, dont quelques-uns n'ont -point d'eau dans la saison sèche, surtout depuis qu'on a abattu beaucoup -de bois. L'intérieur de l'île est rempli d'étangs, et il y pleut presque -toute l'année, parce que les nuages s'arrêtent au sommet des montagnes -et aux forêts dont elles sont couvertes. - -Je ne puis vous donner de connaissance plus étendue d'un pays où -j'arrive. Je compte passer quelques jours à la campagne, et je tâcherai -de vous décrire ce qui concerne le sol de cette île avant de vous parler -de ses habitans. - -Au Port-Louis, ce 6 août 1768. - - - - -LETTRE VII. - -DU SOL ET DES PRODUCTIONS NATURELLES DE L'ILE-DE-FRANCE. HERBES ET -ARBRISSEAUX. - - -Tout ici diffère de l'Europe, jusqu'à l'herbe du pays. A commencer par -le sol, il est presque partout d'une couleur rougeâtre. Il est mêlé de -mine de fer qui se trouve souvent à la surface de la terre en forme de -grains de la grosseur d'un pois. Dans les sécheresses, la terre est -extrêmement dure, surtout aux environs de la ville. Elle ressemble à de -la glaise, et pour y faire des tranchées, je l'ai vu couper, comme du -plomb, avec des haches. Lorsqu'il pleut, elle devient gluante et tenace. -Cependant, jusqu'ici, on n'a pu parvenir à en faire de bonnes briques. - -Il n'y a point de véritable sable. Celui qu'on trouve sur le bord de la -mer, est formé des débris de madrépores et de coquilles. Il se calcine -au feu. - -La terre est couverte partout de rochers depuis la grosseur du poing -jusqu'à celle d'un tonneau. Ils sont remplis de trous au fond desquels -on remarque un enfoncement de la forme d'une lentille. Beaucoup de ces -rochers sont formés de couches concentriques en forme de rognons. On en -trouve de grandes masses réunies ensemble. D'autres sont brisés, et -paraissent s'être rejoints. L'île est, en quelque sorte, pavée de ces -rochers. Les montagnes en sont formées par grands bancs dont les couches -sont obliques à l'horizon, quoique parallèles entre elles. Elles sont de -couleur gris-de-fer, se vitrifient au feu, et contiennent beaucoup de -mine de fer. J'ai vu à la fonte sortir de quelques éclats, des grains -d'un très-beau cuivre, du plomb, mais en fort petite quantité. C'était à -un feu de forge. Les essais de ce genre ne sont pas encourageans: le -minéral paraît trop divisé. Dans les fragmens de ces pierres on trouve -de petites cavités cristallisées, dont quelques-unes renferment un duvet -blanc et très-fin. - -Je connais trois espèces d'herbes, ou _gramen_, naturelles au pays. - -Le long du rivage de la mer, on trouve une espèce de gazon croissant par -couches épaisses et élastiques. Sa feuille est très-fine, et si pointue -qu'elle pique à travers les habits; les bestiaux n'en veulent point. - -Dans la partie la plus chaude de l'île, les pâturages sont formés d'une -espèce de chiendent qui trace beaucoup, et pousse de petits rameaux de -ses articulations. Cette herbe est fort dure; elle plaît assez aux -boeufs, quand elle n'est pas sèche. - -La meilleure herbe vient dans les endroits frais et au vent de l'île. -C'est un gramen à larges feuilles, qui est vert et tendre toute l'année. - -Les autres espèces d'herbes et d'arbrisseaux connus, sont: - -Une herbe qui donne pour fruit une gousse remplie d'une espèce de soie -dont on pourrait tirer parti. - -Une espèce d'asperge épineuse qui s'élève à plus de douze pieds, en -s'accrochant aux arbres à la manière des ronces. On ignore si elle est -bonne à manger. - -Une espèce de mauve à petites feuilles. Elle croît dans les cours, et le -long des chemins. On y trouve aussi une espèce de petit chardon à fleurs -jaunes, dont les graines font mourir la volaille. - -Une plante semblable au lis, qui porte de longues feuilles. Elle croît -dans les marais, et porte une fleur odorante. - -Sur les murs et au bord des chemins, on trouve des touffes d'une plante -dont la fleur est semblable à celle de la giroflée rouge simple. Son -odeur est mauvaise. Elle a cela de singulier qu'il ne fleurit à chaque -branche qu'une fleur à la fois. - -Au bas des montagnes voisines de la ville, croît un basilic vivace, dont -l'odeur tient de celle du girofle. Sa tige est ligneuse. C'est un bon -vulnéraire. - -Les raquettes, dont on fait des baies très-dangereuses, portent une -fleur jaune marbrée de rouge. Cette plante est hérissée d'épines fort -aiguës, qui croissent sur les feuilles et les fruits. Ces feuilles sont -épaisses; on ne fait point usage des fruits, dont le goût est acide. - -Le veloutier croît sur le sable, le long de la mer. Ses branches sont -garnies d'un duvet semblable au velours; ses feuilles sont semées de -poils brillans; il porte des grappes de fleurs. Cet arbrisseau exhale -dans l'éloignement une odeur agréable, qui se perd lorsqu'on en -approche, et de très-près est rebutante. - -Il y a une espèce de plante, moitié ronce, moitié arbrisseau, qui -produit, dans des coques hérissées de pointes, une sorte de noix fort -lisse et fort dure, de couleur gris-de-perle, et de la grosseur d'une -balle de fusil. Son amande est fort amère; les noirs s'en servent contre -les maladies vénériennes. - -Il croît en quantité, dans les défrichés, une espèce d'arbrisseau à -grandes feuilles de la forme d'un coeur. Son odeur est assez douce, et -tient de celle du baume, dont il porte le nom. Je ne le connais propre à -aucun usage; on l'emploie cependant dans les bains. - -Une autre plante, au moins aussi inutile, est la fausse patate, qui -serpente le long de la mer. Elle trace comme le liseron; ses fleurs sont -rouges et en cloche; elle se plaît sur le sable. - -Sur les lisières des bois, on trouve une herbe ligneuse appelée herbe à -panier. On a essayé d'en faire du fil et de la toile, qui ne sont pas -mauvais. Ses feuilles sont petites; prises en tisane, elles sont bonnes -pour la poitrine. - -Il y a une grande variété de plantes comprises sous le nom de lianes, -dont quelques-unes sont de la grosseur de la cuisse. Elles s'attachent -aux arbres, dont les troncs ressemblent à des mâts garnis de cordages; -elles les soutiennent contre la violence des ouragans. J'ai vu plus -d'une preuve de leur force. Lorsqu'on fait des abatis dans les bois, on -tranche environ deux cents arbres par le pied; ils restent debout -jusqu'à ce que les lianes qui les attachent soient coupées: alors une -partie de la forêt tombe à la fois en faisant un fracas épouvantable. -J'ai vu des cordes faites de leur écorce plus fortes que celles de -chanvre. - -Il y a plusieurs arbrisseaux dont les feuilles ressemblent à celles du -buis. - -Un arbrisseau spongieux et épineux, dont la fleur est d'un rouge foncé -et en houppe déchiquetée. Sa feuille est large et ronde. Les pêcheurs se -servent de sa tige, qui est fort légère, au lieu de liége. - -Un autre arbrisseau assez joli, appelé bois de demoiselle. Sa feuille -est découpée comme celle du frêne, et ses branches sont garnies de -petites graines rouges. - -Avant d'aller plus loin, observez que je ne connais rien en botanique. -Je vous décris les choses comme je les vois; et si vous vous en -rapportez à mon sentiment, je vous dirai que tout ici me paraît bien -inférieur à nos productions de l'Europe. - -Il n'y a pas une fleur dans les prairies[1], qui d'ailleurs sont -parsemées de pierres, et remplies d'une herbe aussi dure que le chanvre. -Nulle plante à fleur dont l'odeur soit agréable. De tous les -arbrisseaux, aucun qui vaille notre épine blanche. Les lianes n'ont -point l'agrément du chèvre-feuille ni du lierre. Point de violette le -long des bois. Quant aux arbres, ce sont de grands troncs blanchâtres et -nus avec un petit bouquet de feuilles d'un vert triste. Je vous les -décrirai dans ma première lettre. - - [1] Voyez, à la fin de la seconde partie, les Entretiens sur la - végétation. - -Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 septembre 1768. - - - - -LETTRE VIII. - -ARBRES ET PLANTES AQUATIQUES DE L'ILE-DE-FRANCE. - - -J'aperçus, il y a quelques jours, un grand arbre au milieu des rochers. -Je m'en approchai, et l'ayant voulu entamer avec mon couteau, je fus -surpris d'y enfoncer sans effort toute la lame. Sa substance était comme -celle d'un navet, d'un goût assez désagréable. J'en goûtai; quoique je -n'en eusse pas avalé, je me sentis pendant quelques heures la gorge -enflammée. C'était comme des piqûres d'épingle. Cet arbre s'appelle -_mapou_. Il passe pour un poison. - -La plupart des arbres de ce pays tirent leur nom de la fantaisie des -habitans. - -Le bois de ronde, est un petit bois dur et tortu. Il jette en brûlant -une flamme vive. On s'en sert pour faire des flambeaux; il passe pour -incorruptible. - -Le bois de cannelle, qui n'est pas le cannellier, est un des plus grands -arbres de l'île. Son bois est le meilleur de tous pour la menuiserie. Il -ressemble beaucoup au noyer par sa couleur et ses veines. Quand il est -nouvellement employé, il a une odeur d'excrément; elle lui est commune -avec la fleur du cannellier. Voilà le seul rapport que j'y trouve. Sa -graine est enveloppée d'une peau rouge d'un goût acide et assez -agréable. - -Le bois de natte, de deux espèces, à grande et à petite feuille. C'est -le plus beau bois rouge du pays. On l'emploie en charpente. - -Le bois d'olive, dont la feuille a quelque rapport à celle de l'olivier, -sert aux constructions. - -Le bois de pomme, est un bois rouge d'une médiocre qualité. Je crois que -cet arbre produit un fruit appelé pomme de singe, d'une fadeur -désagréable. - -Le benjoin, parce qu'il _joint bien_, est le bois le plus liant du pays; -il sert au charronnage. Il devient fort gros; il ne s'éclate jamais. - -Le colophane, qui donne une résine semblable à la colophane, est un des -plus grands arbres de l'île. - -Le faux tatamaca, sert aussi aux constructions. Il est fort liant. Il -devient très-gros. J'en ai vu de quinze pieds de circonférence. Il donne -une gomme ou résine comme le tatamaque. - -Le bois de lait, ainsi appelé de son suc, qui est laiteux. - -Le bois puant, excellent pour la charpente. Il tire son nom de son -odeur. - -Le bois de fer, dont le tronc semble se confondre avec les racines. Il -en sort des espèces de côtes ou ailerons semblables à des planches. Il -fait rebrousser le fer des haches. - -Le bois de fouge, est une grosse liane dont l'écorce est très-forte. Il -donne un suc laiteux, estimé pour la guérison des blessures. - -Le figuier, est un très-grand arbre, dont la feuille et le bois ne -ressemblent point à notre figuier. Ses figues sont de la même forme, et -viennent par grappes au bout des branches. Elles ne sont pas meilleures -que les pommes de singe. Son suc est laiteux, et quand il est desséché, -il produit la gomme appelée _élastique_. - -Le bois d'ébène, dont l'écorce est blanche, la feuille large et -cartonnée, blanche en dessous, et d'un vert sombre en dessus. Il n'y a -que le centre de cet arbre de noir, son aubier est blanc. Dans un tronc -de six pouces d'équarrissage, il n'y a souvent pas deux pouces de bois -d'ébène. Ce bois, fraîchement employé, sent les excrémens humains, et sa -fleur a l'odeur du girofle. C'est le contraire dans le cannellier, dont -la fleur sent très-mauvais, tandis que l'écorce et le bois exhalent une -bonne odeur. L'ébène donne des fruits semblables à des nèfles, remplis -d'un suc visqueux, sucré, et d'un goût assez agréable. - -Il y a une espèce de bois d'ébène dont le blanc est veiné de noir. - -Le citronnier, ne donne de fruit que dans les lieux frais et humides; -ses citrons sont petits et pleins de suc. - -L'oranger croît aux mêmes endroits; ses fruits sont amers ou aigres. Il -y a beaucoup de ces arbres aux environs du grand port. Je doute -cependant que ces deux espèces soient naturelles à l'île. Quant aux -oranges douces, elles sont très-rares dans les jardins. - -On trouve, mais rarement, une espèce de bois de sandal. On m'en a donné -un morceau; il est gris-blanc. Son odeur est faible. - -Le vacoa, est une espèce de petit palmier dont les feuilles croissent en -spirale autour du tronc. Il sert à faire des nattes et des sacs. - -Le latanier, est un palmier plus grand: il produit à son sommet des -feuilles en forme d'éventail; on les emploie à couvrir des maisons. Il -n'en produit qu'une par an. - -Le palmiste, s'élève dans les bois au-dessus de tous les arbres. Il -porte à sa tête un bouquet de palmes d'où sort une flèche, qui est la -seule chose que ces bois produisent de bon à manger; encore faut-il -abattre l'arbre. Cette tige, à laquelle on donne le nom de _chou_, est -formée de jeunes feuilles roulées les unes sur les autres, fort tendres, -et d'un goût agréable. - -Le manglier, croît immédiatement dans la mer. Ses branches et ses -racines serpentent sur le sable, et s'y entrelacent de telle sorte qu'il -est impossible d'y débarquer. Son bois est rouge, et donne une mauvaise -teinture. - -J'ai remarqué que la plupart de ces bois n'ont que des écorces fort -minces, quelques-uns même n'ont que des pellicules; en quoi ils -diffèrent beaucoup de ceux du nord, que la nature a préservés du froid -en les couvrant de plusieurs robes. La plupart ont leurs racines à fleur -de terre, avec lesquelles ils saisissent les rochers. Ils sont peu -élevés, leurs têtes sont peu garnies, ils sont fort pesans; ce qui, -joint aux lianes dont ils sont attachés, les met en état de résister aux -ouragans, qui auraient bientôt bouleversé les sapins et les chênes. - -Quant à leurs qualités utiles, aucun n'est comparable au chêne pour la -durée et la solidité, à l'orme pour le liant, au sapin pour la légèreté -du bois et la longueur de la tige, au châtaignier pour l'utilité -générale. Ils ont, dans leur feuillage, le désagrément des arbres qui -conservent leurs feuilles toute l'année: leurs feuilles sont dures et -d'un vert sombre. Leur bois est lourd, cassant, et se pourrit aisément. -Ceux qui peuvent servir à la menuiserie, deviennent noirs à l'air, ce -qui rend les meubles que l'on en fait d'une teinte désagréable. - -On trouve le long des ruisseaux, au milieu des bois, des retraites d'une -mélancolie profonde. Les eaux coulent au milieu des rochers, ici en -tournoyant en silence, là en se précipitant de leur cime avec un bruit -sourd et confus. Les bords de ces ravines sont couverts d'arbres, d'où -pendent de grandes touffes de scolopendre, et des bouquets de liane, qui -retombent suspendus au bout de leurs cordons. La terre aux environs est -toute bossue de grosses roches noires, où se tapissent loin du soleil -les mousses et les capillaires. De vieux troncs renversés par le temps, -gisent couvert d'agarics monstrueux, ondoyés de différentes couleurs. On -y voit des fougères d'une variété infinie: quelques-unes, comme des -feuilles détachées de leur tige, serpentent sur la pierre, et tirent -leur substance du roc même; d'autres s'élèvent comme un arbrisseau de -mousse, et ressemblent à un panache de soie. L'espèce commune d'Europe y -est une fois plus grande. Au lieu de forêts de roseaux, qui bordent si -agréablement nos rivages, on ne trouve le long de ces torrens que des -songes, qui y croissent en abondance. C'est une espèce de nymphæa dont -la feuille fort large est de la forme d'un coeur; elle flotte sur l'eau -sans en être mouillée. Les gouttes de pluie s'y ramassent comme des -globules de vif-argent. Sa racine est un oignon d'une nourriture -malfaisante: on distingue le blanc et le noir. - -Jamais ces lieux sauvages ne furent réjouis par le chant des oiseaux, ou -par les amours de quelque animal paisible: quelquefois l'oreille y est -blessée par le croassement du perroquet, ou par le cri aigu du singe -malfaisant. Malgré le désordre du sol, ces rochers seraient encore -habitables, si l'Européen n'y avait pas apporté plus de maux que n'y en -a mis la nature. - -Au Port-Louis, ce 8 octobre 1768. - - - - -LETTRE IX. - -DES ANIMAUX NATURELS A L'ILE-DE-FRANCE. - - -L'abbé de La Caille dit que les Portugais ont apporté les singes à -l'Ile-de-France. Je ne suis pas de son avis; parce que, s'ils voulaient -y faire un établissement, cet animal est destructeur; et s'ils voulaient -le mettre dans l'île comme un gibier ordinaire, ils ignoraient s'il y -avait des fruits qui pussent lui convenir; que d'ailleurs sa chair est -d'un goût rebutant, et que bien des noirs même n'en veulent point -manger. Cet animal ne peut avoir été apporté des côtes voisines. Celui -de Madagascar, appelé maki, ne lui ressemble point, non plus que le -bavian du cap de Bonne-Espérance. - -Le singe de l'Ile-de-France est de taille médiocre; il est d'un poil -gris roux, assez bien fourré; il porte une longue queue. Cet animal vit -en société: j'en ai vu des troupes de plus de soixante à la fois. Ils -viennent souvent piller les habitations. Ils placent des sentinelles au -sommet des arbres et sur la pointe des rochers. Lorsqu'ils aperçoivent -des chiens ou des chasseurs, ils jettent un cri, et tous décampent. - -Cet animal grimpe dans les montagnes les plus inaccessibles. Il se -repose au-dessus des précipices, sur la plus légère corniche: il est le -seul quadrupède de sa taille qui ose s'y exposer. Ainsi la nature, qui a -peuplé de végétaux jusqu'à la fente des rochers, a créé des êtres -capables d'en jouir. - -Le rat paraît l'habitant naturel de l'île. Il y en a un nombre -prodigieux. On prétend que les Hollandais abandonnèrent leur -établissement à cause de cet animal. Il y a des habitations où on en tue -plus de trente mille par an. Il fait en terre d'amples magasins de -grains et de fruits; il grimpe jusqu'au haut des arbres, où il mange les -petits oiseaux. Il perce les solives les plus épaisses. On les voit, au -coucher du soleil, se répandre de tous côtés, et détruire dans quelques -nuits une récolte entière. J'ai vu des champs de maïs où ils n'avaient -pas laissé un épi. Ils ressemblent à nos rats d'Europe: peut-être y -ont-ils été apportés par nos vaisseaux. Les souris y sont fort communes: -le dégât que font ces animaux est incroyable. - -On prétend qu'il y avait autrefois beaucoup de flamans; c'est un grand -et bel oiseau marin, de couleur de rose. On dit qu'il en reste encore -trois. Je n'en ai point vu. - -On trouve beaucoup de corbigeaux. C'est, dit-on, le meilleur gibier de -l'île: il est fort difficile à tirer. - -Il y a des paille-en-cus de deux sortes; l'une, d'un blanc argenté; -l'autre ayant le bec, les pattes et les pailles rouges. Quoique cet -oiseau soit marin, il fait son nid dans les bois. Son nom ne convient -pas à sa beauté. Les Anglais l'appellent plus convenablement _l'oiseau -du tropique_. - -J'y ai vu plusieurs espèces de perroquets, mais d'une beauté médiocre. -Il y a une espèce de perruches vertes avec un capuchon gris: elles sont -grosses comme des moineaux; on ne peut jamais les apprivoiser; c'est -encore un ennemi des récoltes; elles sont assez bonnes à manger. - -On trouve dans les bois des merles qui, à l'appel du chasseur, viennent -jusqu'au bout de son fusil. C'est un bon gibier. - -Il y a un ramier, appelé pigeon hollandais, dont les couleurs sont -magnifiques, et une autre espèce d'un goût fort agréable, mais si -dangereuse, que ceux qui en mangent sont saisis de convulsions. - -On y trouve deux sortes de chauve-souris: l'une, semblable à la nôtre; -l'autre, grosse comme un petit chat, fort grasse, et que les habitans -mangent avec plaisir. - -Il y a une espèce d'épervier appelé mangeur de poules; on prétend aussi -qu'il vit de sauterelles. Il se tient près de la mer. La vue de l'homme -ne l'effraie point. - -On trouvait autrefois sur le rivage beaucoup de tortues de mer; -aujourd'hui on y en voit rarement. J'en ai vu cependant des traces sur -le sable, et j'en ai vu pêcher à l'entrée des rivières. C'est un poisson -dont la chair ressemble à celle du boeuf. Sa graisse est verte et de -fort bon goût. Les bords de la mer sont criblés de trous où logent -quantité de tourlouroux. Ce sont des cancres amphibies, qui se creusent -des souterrains comme la taupe. Ils courent fort vite, et quand on les -veut prendre, ils font sonner leurs tenailles dont ils présentent les -pointes. Ils ne sont d'aucune utilité. - -Un autre amphibie fort singulier est le bernard-l'hermite, espèce de -langouste, dont la partie postérieure est dépourvue d'écailles; mais la -nature lui a donné l'instinct de la loger dans les coquillages vides. On -les voit courir en grand nombre, chacun portant sa maison, qu'il -abandonne pour une plus grande lorsqu'elle est devenue trop étroite. - -Les insectes de l'île les plus nuisibles, sont les sauterelles. Je les -ai vues tomber sur un champ comme la neige, s'accumuler sur la terre de -plusieurs pouces d'épaisseur, et en dévorer la verdure dans une nuit. -C'est l'ennemi le plus redoutable de l'agriculture. - -Il y a plusieurs espèces de chenilles. Quelques-unes, comme celle du -citronnier, sont très-grosses et très-belles. Les petites sont les plus -dangereuses, ainsi que leurs papillons: elles désolent les jardins -potagers. - -Il y a un gros papillon de nuit, qui porte sur son corselet la figure -d'une tête de mort: on l'appelle _haïe_; il vole dans les appartemens. -On prétend que le duvet dont ses ailes sont couvertes, aveugle les yeux -qui en sont atteints. Son nom vient de l'effroi que sa présence donne. - -Les maisons sont remplies de fourmis, qui pillent tout ce qui est bon à -manger. Si la peau d'un fruit mûr s'entr'ouvre sur un arbre, il est -bientôt dévoré par ces insectes. On n'en préserve les offices et les -garde-mangers, qu'en plaçant leurs supports dans l'eau. Son ennemi est -le formica-leo, qui creuse ici, comme en Europe, son entonnoir dans le -sable au pied des arbres. - -Les cent-pieds se trouvent fréquemment dans les lieux obscurs et -humides. Peut-être cet insecte fut-il destiné à éloigner l'homme des -lieux malsains. Sa piqûre est très-douloureuse. Mon chien fut mordu à la -cuisse par un de ces animaux, qui avait plus de six pouces de longueur. -Sa plaie devint une espèce d'ulcère, dont il fut plus de trois semaines -à guérir. J'ai eu le plaisir d'en voir un emporté par une multitude de -fourmis qui l'avaient saisi par toutes les pattes et le traînaient comme -une longue poutre. - -Le scorpion est aussi fort commun dans les maisons, et se trouve aux -mêmes endroits. Sa piqûre n'est pas mortelle, mais elle donne la fièvre; -c'est un bon remède de la frotter d'huile sur-le-champ. - -La guêpe jaune avec des anneaux noirs, a un aiguillon qui n'est pas -moins redoutable. Elle se bâtit dans les arbres, et même dans les -maisons, des ruches dont la substance est semblable à celle du papier. -Elles en construisaient une dans ma chambre; mais je me suis bien vite -dégoûté de ces hôtes dangereux. - -La guêpe maçonne se construit des tuyaux avec de la terre. On les -prendrait pour quelque ouvrage d'hirondelle, s'il y en avait dans l'île. -Elle se loge volontiers dans les appartemens peu fréquentés, et elle -s'attache surtout aux serrures, qu'elle remplit de ses travaux. - -On trouve souvent dans les jardins, les feuilles des arbrisseaux -découpées de la largeur d'une pièce de six sous. C'est l'ouvrage d'une -guêpe, qui taille avec ses dents cette pierre circulaire, avec une -précision et une vitesse admirables: elle la porte dans son trou, la -roule en cornet, et y dépose son oeuf. - -Il y a des abeilles, dont le miel m'a paru assez bon: il est -naturellement liquide. - -Il y a une espèce d'insecte semblable aux fourmis, et qui ne met pas -moins d'intelligence à se loger. Ils font un grand dégât dans les arbres -et les charpentes, dont ils pulvérisent le bois. Ils construisent avec -cette poussière des voûtes d'un pouce de largeur, dessous lesquelles ils -vont et viennent: ces animaux, qui sont noirs, courent quelquefois sur -toute la charpente d'une maison. Ils percent les coffres et les meubles -dans une nuit. Je n'ai point trouvé de remède plus sûr que de frotter -souvent d'ail les lieux qu'ils fréquentent. On appelle ces fourmis des -carias. Beaucoup de maisons en sont ruinées. - -Il y a trois espèces de cancrelas, le plus sale de tous les scarabées. -Il y en a un plat et gris; le plus commun est de la grosseur d'un -hanneton, d'un brun roux. Il attaque les meubles, et surtout les papiers -et les livres. Il est presque toujours logé au fond des offices et dans -les cuisines. Les maisons en sont infectées: quand le temps est à la -pluie, ils volent de tous côtés. - -Il a pour ennemi une espèce de Scarabée, ou mouche verte, fort leste et -fort légère. Quand celle-ci le rencontre, elle le touche, et il devient -immobile. Ensuite elle cherche une fente, où elle le traîne et -l'enfonce; elle dépose un oeuf dans son corps, et l'abandonne. Cet -attouchement, que quelques gens prennent pour un charme, est un coup -d'aiguillon dont l'effet est bien prompt; car cet insecte a la vie fort -dure. - -On trouve dans le tronc des arbres un gros ver avec des pattes, qui -ronge le bois; on l'appelle moutouc. Les noirs, et même des blancs, en -mangent avec plaisir. Pline observait qu'on le servait à Rome sur les -meilleures tables, et qu'on en engraissait exprès de fleur de farine. On -faisait grand cas de celui du bois de chêne: on l'appelait _cossus_. -Ainsi l'abondance et la plus affreuse disette se rencontrent dans leurs -goûts, et se rapprochent comme tous les extrêmes. - -J'y ai vu nos espèces ordinaires de mouches; mais le cousin ou -maringouin y est plus incommode qu'en Europe, surtout aux nouveaux -arrivés dont il préfère le sang. Son bourdonnement est très-fort. Ce -moucheron est noir, piqueté de blanc. On ne peut guère s'en préserver la -nuit que par des rideaux de gaze, qu'on appelle mousticaires. - -On trouve aussi, le long des ruisseaux, des demoiselles d'une belle -couleur violette, dont la tête est comme un rubis. Cette mouche est -carnassière. J'en ai vu une emporter en l'air un très-joli papillon. - -Les appartemens, dans certaines saisons, sont remplis de petits -papillons qui viennent se brûler aux lumières. Ils sont en si grand -nombre, qu'on est obligé de mettre les bougies dans des cylindres de -verre. Ils attirent dans les maisons un petit lézard fort joli de la -longueur du doigt; ses yeux sont vifs; il grimpe le long des murailles, -et même sur le verre; il se nourrit de mouches et d'insectes, qu'il -guette avec beaucoup de passion; il pond de petits oeufs ronds, gros -comme des pois, et ayant coque blanche et jaune, comme les oeufs de -poule. J'ai vu de ces lézards apprivoisés venir prendre du sucre dans la -main. Loin d'être malfaisans, ils sont fort utiles. Il y en a de -magnifiques dans les bois. On en voit de couleur d'azur et de vert -changeant, avec des traits cramoisis sur le dos, qui ressemblent à des -caractères arabes. - -Un ennemi plus terrible aux insectes, est l'araignée. Quelques-unes ont -le ventre de la grosseur d'une noix, avec de grandes pattes couvertes de -poil. Leurs toiles sont si fortes, que les petits oiseaux s'y prennent. -Elles détruisent les guêpes, les scorpions et les cent-pieds. - -Enfin, pour achever mon catalogue, je n'ai point vu de pays où il y ait -tant de puces. On en trouve dans le sable le long de la mer, et jusque -sur le sommet des montagnes. On prétend que ce sont les rats qui les y -portent. En certaines saisons, si on met un papier blanc à terre, on le -voit aussitôt couvert de ces insectes. - -Je n'oublierai pas un pou fort singulier que j'ai vu s'attacher aux -pigeons. Il ressemble à la tique de nos bois, mais la nature lui a donné -des ailes. Celui-là est bien destiné aux oiseaux. Il y a un petit pou -blanc, qui s'attache aux arbres fruitiers, et les fait périr; et une -punaise de bois, appelée punaise maupin. Sa piqûre est plus dangereuse -que celle du scorpion; elle est suivie d'une tumeur de la grosseur d'un -oeuf de pigeon, qui ne se dissipe qu'au bout de cinq ou six jours. - -Vous observerez que la douce température de ce climat, si désirée par -les habitans de l'Europe, est si favorable à la propagation des -insectes, qu'en peu de temps tous les fruits seraient dévorés, et l'île -même deviendrait inhabitable. Mais les fruits de ces contrées -méridionales sont revêtus de cuirs épais, de peaux âpres, de coques -très-dures et d'écorces aromatiques, comme l'orange et le citron; en -sorte qu'il y a peu d'espèces où la mouche puisse introduire son ver. -Plusieurs de ces animaux nuisibles se font une guerre perpétuelle, comme -le cent-pieds et le scorpion. Le formica-leo tend des piéges aux -fourmis, la mouche verte perce les cancrelas, le lézard chasse aux -papillons, l'araignée dresse ses filets pour tout insecte qui vole, et -l'ouragan qui arrive tous les ans, anéantit à la fois une partie du -gibier et des chasseurs. - -Au Port-Louis, ce 7 décembre 1768. - - - - -LETTRE X. - -DES PRODUCTIONS MARITIMES, POISSONS, COQUILLAGES, MADRÉPORES. - - -Il me reste à vous parler de la mer et de ses productions; après quoi -vous en saurez au moins autant que le premier Portugais qui mit le pied -dans l'île. Si je puis y joindre un journal météorologique, vous serez à -peu près au fait de tout ce qui regarde le naturel de cette terre. Nous -passerons de là aux habitans et au parti qu'ils ont tiré de leur sol, -où, comme dans le reste de l'univers, le bien est mêlé de mal. Le bon -Plutarque veut qu'on tire de ces contraires une harmonie; mais les -instrumens sont communs, et les bons musiciens sont rares. - -On voit souvent des baleines au vent de l'île, surtout dans le mois de -septembre, temps de leur accouplement. J'en ai vu plusieurs, pendant -cette saison, se tenir perpendiculairement dans l'eau, et venir fort -près de la côte. Elles sont plus petites que celles du nord. On ne les -pêche point, cependant les noirs n'ignorent pas la manière de les -harponner. On prend quelquefois des lamentins. J'ai mangé de sa chair, -qui ressemble à du boeuf; mais je n'ai jamais vu ce poisson. - -La vieille, est un poisson noirâtre, assez semblable à la morue pour la -forme et pour le goût. Ce poisson est quelquefois empoisonné, ainsi que -quelques espèces que je vais décrire. Ceux qui en mangent sont saisis de -convulsions. J'ai vu un ouvrier en mourir; sa peau tombait par écailles. -A l'île Rodrigue, qui n'est qu'à cent lieues d'ici, les Anglais, dans la -dernière guerre, perdirent, par cet accident, près de quinze cents -hommes, et manquèrent par-là leur expédition sur l'Ile-de-France. On -croit que les poissons s'empoisonnent en mangeant les branches des -madrépores. On peut connaître ceux qui sont empoisonnés à la noirceur de -leurs dents; et si on jette dans le chaudron où on les fait cuire, une -pièce d'argent, elle se noircit. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que -jamais le poisson n'est malsain au vent de l'île. Ceux qui croient que -les madrépores en sont cause, se trompent donc; car l'île est environnée -de banc de corail. J'en attribuerais plutôt la cause au fruit inconnu de -quelque arbre vénéneux qui tombe à la mer: ce qui est d'autant plus -probable, qu'il n'y a qu'une saison, et que quelques espèces gourmandes, -sujettes à ce danger. D'ailleurs cette espèce de ramier, dont la chair -donne des convulsions, prouve que le poison est dans l'île même. - -Dans le nombre des poissons suspects, sont plusieurs poissons blancs à -grande gueule et à grosse tête, comme le capitaine et la carangue. Ces -deux sortes sont d'un goût médiocre. On croit que ceux qui ont la gueule -pavée, c'est-à-dire, un os raboteux au palais, ne sont point dangereux. - -Il y a des requins, mais on n'en mange point. - -En général, plus les poissons sont petits, moins ils sont dangereux. Le -rouget est beaucoup plus gros, et fort inférieur à celui d'Europe. Il -passe pour sain, ainsi que le mulet qui y est fort commun. - -On trouve des sardines et des maquereaux d'un goût médiocre, ainsi que -tous les poissons de cette mer. Ils diffèrent un peu des nôtres pour la -forme. - -La poule d'eau, espèce de turbot, est le meilleur de tous. Sa graisse -est verte. - -Il y a des raies blanches avec une longue queue hérissée d'épines, et -d'autres dont la peau et la chair sont noires; des sabres, ainsi nommés -de leur forme; des lunes, bariolées de différentes couleurs; des -bourses, dont la peau est dessinée comme un réseau; d'autres poissons -semblables aux merlans, colorés de jaune, de rouge et de violet; des -perroquets qui non seulement sont verts, mais qui ont la tête jaune, le -bec blanc et courbé, et vont en troupe comme ces oiseaux. - -Le poisson armé est petit, et d'une forme très-bizarre. Sa tête est -faite comme celle du brochet. Il porte sur son dos sept pointes aussi -longues que son corps. La piqûre en est très-venimeuse. Elles sont unies -entre elles par une pellicule qui ressemble à une aile de chauve-souris. -Il est rayé de bandes brunes et blanches qui commencent à son museau, -précisément comme au zèbre du Cap. Le poisson qui est carré comme un -coffre, dont il porte le nom, est armé de deux cornes comme un taureau. -Il y en a de plusieurs espèces; il ne devient jamais grand. Le porc-épic -est tout hérissé de longs piquans. Le polybe, qui rampe dans les flaques -d'eau avec ses sept bras armés de ventouses, change de couleur, vomit -l'eau, et tâche de saisir celui qui veut le prendre. Toutes ces espèces, -d'une forme si étrange, se trouvent dans les récifs, et ne valent pas -grand'chose à manger. - -Les poissons de ces mers sont inférieurs pour le goût à ceux d'Europe; -en revanche, ceux d'eau douce sont meilleurs que les nôtres. Ils -paraissent de même espèce que ceux de mer. On distingue la lubine, le -mulet, et la carpe qui diffère de celle de nos rivières; le cabot, qui -vit dans les torrens, au milieu des rochers, où il s'attache avec une -membrane concave et des chevrettes fort grosses et fort délicates. -L'anguille est coriace, c'est une espèce de congre. Il y en a de sept à -huit pieds de long, de la grosseur de la jambe. Elles se retirent dans -les trous des rivières, et dévorent quelquefois ceux qui ont -l'imprudence de s'y baigner. - -Il y a des homards ou langoustes d'une grandeur prodigieuse. Ils n'ont -point de grosses pattes. Ils sont bleus, marbrés de blanc. J'y ai vu une -petite espèce de homard d'une forme charmante: il était d'un bleu -céleste, et avait deux petites pattes divisées en deux articulations à -peu près comme un couteau dont la lame se replierait dans sa rainure: il -saisissait sa proie comme s'il était manchot. - -Il y a une très-grande variété de crabes. Voici ceux qui m'ont paru les -plus remarquables. - -Une espèce toute raboteuse de tubercules et de pointes comme un -madrépore; une autre qui porte sur le dos l'empreinte de cinq cachets -rouges; celui qui a au bout de ses serres la forme d'un fer à cheval; -une espèce, couverte de poils, qui n'a point de pinces, et qui s'attache -à la carène des vaisseaux; un crabe marbré de gris, dont la coque, -quoique lisse, est fort inégale: on y remarque beaucoup de figures -inégales et bizarres, qui cependant sont constamment les mêmes sur -chaque crabe; celui qui a ses yeux au bout de deux longs tuyaux comme -des télescopes: quand il ne s'en sert point, il les couche dans des -rainures le long de sa coquille; l'araignée de mer; un crabe dont les -pinces sont rouges, et dont une est beaucoup plus grosse que l'autre; un -petit crabe, dont la coquille est trois fois plus grande que lui: il en -est couvert comme d'un grand bouclier; on ne voit point ses pattes quand -il marche. - -On trouve en plusieurs endroits, le long du rivage, à quelques pieds -sous l'eau, une multitude de gros boudins vivans, roux et noirs. En les -tirant de l'eau, ils lancent une glaire blanche et épaisse, qui se -change dans le moment en un paquet de fils déliés et glutineux. Je crois -cet animal l'ennemi des crabes, parmi lesquels on le rencontre. Sa -glaire visqueuse est très-propre à embarrasser leurs pattes, qui -d'ailleurs ne sauraient avoir de prise sur son cuir élastique et sur sa -forme cylindrique. Les matelots lui donnent un nom fort grossier, qu'on -peut rendre en latin par _mentula monachi_. Les Chinois en font grand -cas, et le regardent comme un puissant aphrodisiaque. - -Je crois qu'on peut mettre au rang des poissons à coquille, une masse -informe, molle et membraneuse, au centre de laquelle se trouve un seul -os plat, un peu cambré. Dans cette espèce, l'ordre commun paraît -renversé: l'animal est au dehors, et la coquille au dedans. - -Il y a plusieurs espèces d'oursins. Ceux que j'ai vus et pêchés sont: un -oursin violet à très-longues pointes; dans l'eau, ses deux yeux brillent -comme deux grains de lapis; j'ai été vivement piqué par un d'eux. Un -oursin gris à baguettes rondes cannelées. Un oursin à baguettes obtuses -et à pans, marbré de blanc et de violet; cette espèce est fort belle; il -y en a de gris. L'oursin à cul d'artichaut sans pointe; il est rare. -L'oursin commun à petites pointes; il ressemble à une châtaigne couverte -de sa coque. Ces animaux se trouvent dans les cavités des rochers et des -madrépores, où ils se tiennent à couvert du gros temps. - -J'entre ici dans une matière fort abondante, où il est difficile de -mettre quelque ordre. Celui de d'Argenville ne me plaît point, parce que -beaucoup d'espèces ne sont pas à leur place. - -Il en est de même de toutes les classes de l'histoire naturelle. Les -familles, qui se croisent sans cesse, se confondent dans notre mémoire. -Toutes les méthodes étant défectueuses, j'aime mieux en imaginer une -pour ce genre, qu'on peut appliquer à tous les autres. - -Je mets au centre l'être le plus simple, et de là je tire des rayons sur -lesquels je range les êtres qui vont en se composant. Ainsi le lépas, -qui n'est qu'un petit entonnoir qui se colle contre les rochers, est le -centre de mon ordre sphérique. Sur un des rayons, je mets -l'oreille-de-mer, qui forme déjà un bourrelet sur un de ses bords; -ensuite les rochers, dont la volute est tout-à-fait terminée. En -disposant de suite les nuances de toute cette famille, aucun individu ne -m'échappe. - -Je suppose ensuite que le lépas se termine en longue pyramide, comme il -s'en trouve en effet. Je fais partir un autre rayon, sur lequel je -dispose les vermiculaires qui se tournent en spirale, comme les -nautiles, les cornes-d'Ammon, etc. - -Il se trouve des lépas qui ont un petit commencement de spirale en -dedans: j'aurais une autre ligne pour différentes espèces de tonnes ou -de limaçons. - -Il y a des lépas qui ont un petit talon à leur ouverture: je tire de là -l'origine des bivalves les plus simples. - -Si je trouve des espèces composées, qui n'appartiennent pas plus à un -rayon qu'à l'autre, je tire une corde des deux individus analogues: -cette corde devient le diamètre d'une nouvelle sphère, et ma nouvelle -coquille en sera le centre. - -On peut étendre, ce me semble, ce système à tous les règnes; et si nos -cabinets ne fournissent pas de quoi remplir tous les rayons et toutes -les cordes qui communiquent à ces rayons, on connaîtra peut-être par-là -les familles qui nous manquent: car je pense que la nature a fait tout -ce qui était possible, non seulement les chaînes d'êtres entrevues par -les naturalistes, mais une infinité d'autres qui se croisent; en sorte -que tout est lié dans tous les sens, et que chaque espèce forme les -grands rayons de la sphère universelle, et est à la fois centre d'une -sphère particulière. - -Revenons à nos coquilles. On trouve à l'Ile-de-France un lépas uni et -aplati, le lépas étoilé, le lépas fluviatile, qui, comme toutes les -coquilles de ces rivières, est couvert d'une peau noire; -l'oreille-de-mer, bien nacrée en dedans; une espèce de coquille blanche, -dont le bourrelet est encore plus contourné. - -Le vermiculaire, qui n'est qu'un tuyau blanc qu'on croit un fragment de -l'arrosoir; une grande espèce qui traverse, en serpentant, les -madrépores; le cornet-de-Saint-Hubert, petit vermiculaire blanc, tourné -en spirale détachée, et divisé intérieurement par cloisons, comme le -nautile; le nautile papiracé; le nautile ordinaire, dont la coupe offre -une si belle volute. - -Dans les limaçons, les uns restent fixés aux rochers, et ont la coquille -encroûtée; les autres voyagent, et ont la coquille lisse. - -Dans les premiers, on trouve la bouche-d'argent simple: lorsqu'on la -dépouille de sa croûte, elle surpasse en beauté l'argent bruni; une -bouche-d'argent épineuse; la bouche-d'or, dont la nacre est jaune; le -limaçon fluviatile, qui, sous sa peau noire, cache une belle couleur de -rose rayée de point de Hongrie; le limaçon fluviatile à pointe, qu'on -trouve dans plusieurs ruisseaux; la conque persique ou de Panama, qui -donne une liqueur propre à teindre en pourpre; un limaçon allongé, -marqué à sa bouche de points noirs; la bécasse, dont le bec allongé est -garni d'épines; la tonne ronde, grosse coquille émaillée de jaune; la -tonne allongée ou l'aile-de-perdrix: ces deux espèces ont une surpeau. - -Dans les limaçons voyageurs, la nérite cannelée; la nérisse lisse, avec -des rubans ou roses, ou gris, ou noirs, de toutes les nuances: il y en a -une variété prodigieuse. La harpe, la plus belle, à mon gré, des -coquilles, par sa forme, ses bandes, la beauté de sa pâte et l'éclat de -ses couleurs; la harpe avec des pointes; le même limaçon que nous vîmes -près des Açores, qui donne une eau purpurine; l'oeuf-de-pintade marbré -de bleu. On peut bien mettre à la suite deux coquilles de terre, le -limaçon, et la lampe-antique couverte d'une peau brune. - -Dans les rouleaux, une olive commune; une belle olive qui ressemble pour -les nuances au velours de trois couleurs; la noire est la plus estimée: -j'en ai vu de cinq pouces de longueur. Une petite olive plus évasée: le -rouleau commun, piqueté de rouge; le rouleau blanc, le rouleau piqueté -de points noirs: ces trois espèces ont une surpeau couverte de poil. Le -drap d'or; le tonnerre dont la coque est mince: il est rayé de faisceaux -en zigzag. La poire; un rouleau couvert de peau, ainsi que la poire: sa -bouche a une échancrure, elle est d'un beau ponceau. L'oreille-de-midas -encroûtée, mais sa bouche est d'un beau vernis; le grand casque, dont -les couleurs sont aurore; le casque blanc truité: il est petit; le -scorpion couvert de peau avec ses sept crochets; l'araignée, grande et -belle coquille à lèvres violettes, avec sa bouche garnie de pointes. - -Dans les porcelaines, il y en a une espèce commune d'un rouge brun à dos -d'âne; celle qui est tigrée; la carte-de-géographie, elle est rare; -l'oeuf, d'un blanc de faïence, dont la bouche est jaune ou rouge; le -lièvre, d'une belle couleur fauve rembrunie; l'olive-de-roche, dont la -coquille est très-fragile. - -Dans les vis, la vis simple truitée, elle est fort allongée; une vis -aussi belle, dont la spirale est accompagnée d'une moulure; -l'enfant-en-maillot, plus renflée; une vis aussi grosse, appelée la -culotte-de-Suisse: son vernis et ses couleurs sont très-belles; une -petite vis avec une espèce de bec, on la trouve toujours percée d'un -trou; une autre à dos d'âne, également percée; le fuseau blanc, il est -rare; le fuseau tacheté de rouge; la mitre maritime, marquée des mêmes -taches; la mitre fluviatile, couverte d'une peau noire. - -On remarque comme une chose en effet très-singulière, que toutes les -univalves sont tournées de gauche à droite, en observant la coquille -couchée sur sa bouche, la pointe tournée vers soi. Il n'y a d'exceptées -que peu d'espèces très-rares. Quelle loi a pu les décider à commencer -leur volute du même côté? Serait-ce la même qui a fait tourner la terre -d'occident en orient? En ce cas, le soleil pourrait bien en être la -cause, comme il est celle de leurs couleurs, qui sont d'autant plus -belles, qu'on approche plus de la Ligne. - -J'ai lu ce qu'on a écrit sur la formation des coquilles, et je n'y -entends rien. Par exemple, le scorpion, qui a des crochets fort -allongés, augmente sa coquille tous les ans. Les anciens crochets lui -deviennent inutiles, il en forme de nouveaux. Qu'a-t-il fait des autres? -De même la porcelaine a une bouche épaisse, et est taillée de manière -qu'elle ne peut augmenter ses révolutions sur elle-même, si elle ne -parvient à détruire les obstacles de son ouverture. Je soupçonnerais que -ces animaux ont une liqueur propre à dissoudre les murs du toit qu'ils -veulent agrandir; et si ce dissolvant existe, il me semble qu'on -pourrait l'employer contre la pierre qui se forme dans la vessie -d'humeurs glutineuses, comme la première matière des coquilles. - -Dans les bivalves sont: l'huître commune, qui se colle aux rochers, et -d'une forme si baroque, qu'on ne peut l'ouvrir qu'à coups de marteau: -elle est bonne à manger; une espèce qu'on nomme _la feuille_ à cause de -sa forme; une huître qui ne diffère point de celle d'Europe; une huître -grise qui s'attache à la carène des vaisseaux, et dont l'écaille est -très-fine et très-élastique: elle est rare; l'huître perlière, blanche, -plate, épaisse et fort grande: elle se trouve loin de terre; elle est la -même que celle d'où l'on tire les perles; une autre huître perlière -encore plus aplatie, d'un violet foncé: elle s'attache avec des fils -comme la moule; elle est commune au port du sud-est; on la trouve à -l'embouchure des rivières: ses perles sont violettes. - -On y trouve communément l'huître appelée _la tuilée_, de l'espèce de -celles qui servent de bénitiers à Saint-Sulpice. C'est peut-être le plus -grand coquillage de la mer; on en voit, aux Maldives, que deux boeufs -traîneraient difficilement. Il est bien étrange que cette huître se -trouve fossile sur les côtes de Normandie, où je l'ai vue. - -Il y a encore une espèce d'huître grise et mince, qui ressemble beaucoup -à la selle polonaise; l'huître épineuse, qui se trouve dans les coraux; -la pelure-d'oignon, dont je n'ai vu que des coquilles dépareillées. - -J'ai vu trois espèces de moules: elles ne sont ni curieuses ni communes; -elles ressemblent, pour la forme, au dail de la méditerranée, et se -logent dans les trous de madrépores; une moule blanche à coque -élastique, qui se trouve incorporée avec les éponges: c'est une nuance -intermédiaire entre deux espèces. Si jamais je fais un cabinet, elle -trouvera aisément sa place par ma méthode. - -La hache-d'armes se rapproche des moules; elle est faite comme le fer -d'une hache, une pointe d'un côté, un tranchant de l'autre; elle est -armée d'aspérosités; elle n'a ni cuir ni charnière, mais un seul pli -élastique. - -Dans les pétoncles: l'arche-de-Noé, dont les extrémités se relèvent -comme la poupe d'un bateau; le coeur, strié et cannelé d'une forme bien -régulière; le coeur-de-boeuf, dont un côté est inégal; la corbeille: ses -cannelures paraissent s'entrelacer; la râpe, dont les stries sont -formées par des arcs de cercle qui se croisent; une pétoncle commune: sa -coquille est mince, elle est en dedans teinte en violet; une autre fort -jolie et rare, dessinée en dehors comme un point de Hongrie; le peigne; -le manteau-ducal, qui a de belles couleurs aurore. - -Il y a apparence que les coquillages ne vivent pas plus en paix que les -autres animaux. On en trouve beaucoup de débris sur les rivages. Ceux -qui y viennent entiers sont toujours percés. Je me souviens d'avoir vu -un limaçon armé d'une dent pointue dont il se sert pour percer la -coquille des moules: il se trouve au détroit de Magellan; on l'appelle -burgau armé. - -Pour avoir de beaux coquillages, il faut les pêcher vivans. Les espèces -dont la robe est nette vivent sur le sable, où elles s'enfouissent dans -les gros temps; les autres se collent aux rochers. Les moules se nichent -dans les branches des madrépores, où elles multiplient peu. Si elles -frayaient en liberté sur les rochers, comme en Europe, les ouragans les -détruiraient. - -Il y a beaucoup d'industrie et de variété dans la charnière des -coquilles. Nos arts pourraient y profiter. Les huîtres n'ont qu'un peu -de cuir, mais elles font corps avec le rocher; les moules ont une peau -élastique très-forte; la hache-d'armes n'a qu'un pli; les coeurs, s'ils -sont réguliers, ont à leur charnière de petites dents qui prennent l'une -dans l'autre; si un de leurs côtés s'étend en aile, la charnière est -plus considérable du côté où le poids est le plus fort, et les dents qui -la forment sont plus grosses; on entrevoit, dans leurs courbes, une -géométrie admirable. - -L'Ile-de-France est tout environnée de madrépores. Ce sont des -végétations pierreuses, de la forme d'une plante ou d'un arbrisseau. -Elles sont en si grand nombre, que les écueils en sont entièrement -formés. - -Je distingue ceux qui ne tiennent point au sol, et ceux qui y sont -attachés. - -Dans les premiers sont: le champignon, qui paraît composé de feuillets; -le plumet, qui est de la même espèce; le plumet à trois et à quatre -branches; le cerveau de Neptune. - -Dans ceux qui tapissent le fond de la mer, et qui semblent y tenir par -leurs racines, sont: le chou-fleur; le chou qui, par le port et les -feuilles, ressemble beaucoup à ce végétal: il est de la grande espèce, -ainsi qu'un madrépore dont les étages forment une espèce de spirale: il -est très-fragile; un autre, qui ressemble à un arbre par sa tige élancée -et la masse de ses branches; une espèce très-jolie que j'appelle _la -gerbe_: elle semble formée de plusieurs bouquets d'épis de blé; le -pinceau ou l'oeillet: au centre de chaque découpure, on remarque un peu -de vert; une espèce commune, ramassée en touffe comme une plante de -réséda avec ses cônes de fleurs; un madrépore très-joli, croissant de la -forme d'une île avec ses rivages et ses montagnes; un autre qui -ressemble à une congélation; une espèce dont les feuillages sont digités -comme une main; le bois-de-cerf, dont les cornichons sont très-détachés -et très-fragiles; la ruche-à-miel, grande masse sans forme, dont toute -la surface est régulièrement trouée; le corail d'un bleu pâle, qui est -rare: en dedans il est d'un bleu plus foncé; un corail articulé blanc et -noir qui tient un peu du corail rouge, qu'on n'a point encore trouvé -ici; des végétations coralines, bleues, blanches, jaunes, rouges, si -fragiles et si découpées, qu'on ne peut en envoyer en Europe. - -Dans les lithophytes: une plante semblable à une longue paille, sans -feuillages, sans noeuds et sans boutons; une végétation semblable à une -petite forêt d'arbres: leurs racines sont fort entrelacées, chacun d'eux -a un petit bouquet de feuilles: la substance de ce lithophyte tient de -la nature du bois, et brûle au feu comme lui; il est cependant dans la -classe des madrépores. - -J'ai vu trois espèces d'étoiles marines qui n'ont rien de remarquable. -On trouvait autrefois de l'ambre gris sur la côte: il y a même un îlot -au vent, qui en porte le nom. On en apporte quelquefois de Madagascar. - -On ne doute pas aujourd'hui que les madrépores ne soient l'ouvrage d'une -infinité de petits animaux, quoiqu'ils ressemblent absolument à des -plantes, par leur port, leur tige, leurs branches, leurs masses, et même -par des fleurs de couleur de pêcher. Je me rends à l'expérience avec -plaisir; car j'aime à voir l'univers peuplé. D'ailleurs, je conçois -qu'un ouvrage régulier doit être fait par quelque agent qui a une -portion d'ordre et d'intelligence. Ces végétations ressemblent tellement -aux nôtres, la matière à part, que je suis même très-porté à penser que -tous nos végétaux sont les fruits du travail d'une multitude d'animaux -vivans en société. J'aime mieux croire qu'un arbre est une république, -qu'une machine morte, obéissant à je ne sais quelles lois d'hydraulique. -Je pourrais appuyer cette opinion d'observations assez curieuses. -Peut-être un jour en aurai-je le loisir. Ces recherches peuvent être -utiles: mais quand elles seraient vaines, elles détournent notre -curiosité, avide de connaître et de juger; elles l'empêchent de se -jeter, faute d'aliment, sur tout ce qui l'environne; ce qui est la cause -première de nos discordes. Nos histoires souvent ne sont que des -calomnies, nos traités de morale des satires, et nos sociétés des -académies de médisance et d'épigrammes. Après cela on se plaint qu'il -n'y a plus d'amitié et de confiance, comme s'il pouvait y en avoir entre -des gens qui ont toujours une cuirasse sur le coeur et un poignard sous -le manteau. - -Ou parlons peu, ou faisons des systèmes. _Tradidit mundum -disputationibus._ Disputons donc, mais sans nous fâcher. - -Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 12 janvier 1769. - - - - -JOURNAL MÉTÉOROLOGIQUE. - -QUALITÉ DE L'AIR. - - -JUILLET, 1768. - -Pendant ce mois, les vents régnèrent de la partie sud-est, d'où ils -soufflent presque toute l'année. La brise est forte pendant le jour; il -fait calme la nuit. Quoique nous soyons dans la saison sèche, il tombe -souvent de la pluie. Ce sont des grains assez violens; ils ne sont pas -de durée. L'air est très-frais. On ne peut guère se passer d'habits de -drap. - - -AOUT. - -Il pleut presque tous les jours. Le sommet des montagnes est couvert de -vapeurs semblables à des fumées, qui descendent dans la plaine, -accompagnées de coups de vent. Ces pluies forment souvent des -arcs-en-ciel sur les flancs de la montagne, qui n'en sont pas moins -noirs. - - -SEPTEMBRE. - -Même temps et même vent. C'est la saison des récoltes. Si la chaleur et -l'humidité sont la seule cause de la végétation, pourquoi rien ne -pousse-t-il dans cette saison? il ne fait pas moins chaud qu'au mois de -mai en France. Y aurait-il quelque esprit de vie qui accompagne le -retour du soleil? Les Romains en faisaient honneur au vent d'ouest, et -fixaient son arrivée au huitième de février. Ils l'appelaient -_favonius_, c'est-à-dire, nourricier. C'est le même que le zéphir des -Grecs. Pline dit qu'il «sert de mari à toutes choses qui prennent vie de -la terre.» Ils étaient peut-être aussi ignorans que nous; mais leur -philosophie me paraît plus touchante, et ils ne se fâchaient pas quand -on n'était point de leur avis. - - -OCTOBRE. - -Même température, l'air un peu plus chaud, il est toujours frais dans -l'intérieur de l'île. A la fin de ce mois, on ensemence les terres en -blé; dans quatre mois on le récolte; ensuite on sème du maïs, qui est -mûr en septembre. Ce sont deux moissons dans le même champ; mais ce -n'est pas trop pour les fléaux dont cette terre est désolée. - - -NOVEMBRE. - -Les chaleurs commencent à se faire sentir; les vents varient, et vont -quelquefois au nord-ouest. Il tombe des pluies orageuses. - -Point de vaisseau de France, point de lettres. Il est triste d'attendre -de l'Europe quelque portion de son bonheur. - - -DÉCEMBRE. - -Les chaleurs sont fatigantes, le soleil est au zénith; mais l'air est -tempéré par des pluies abondantes: il me semble même que j'ai éprouvé -des chaleurs plus fortes dans quelques jours de l'été à Pétersbourg. Au -commencement du mois j'ai entendu le tonnerre, pour la première fois -depuis mon arrivée. - -Le 23 au matin, les vents étant au sud-est, le temps se disposa à un -coup de vent. Les nuages s'accumulèrent au sommet des montagnes. Ils -étaient olivâtres et couleur de cuivre. On en remarquait une longue -bande supérieure, qui était immobile. On voyait des nuages inférieurs -courir très-rapidement. La mer brisait avec grand bruit sur les récifs. -Beaucoup d'oiseaux marins venaient du large se réfugier à terre. Les -animaux domestiques paraissaient inquiets. L'air était lourd et chaud, -quoique le vent ne fût pas tombé. - -A tous ces signes, qui présageaient l'ouragan, chacun se hâta d'étayer -sa maison avec des arcs-boutans, et d'en condamner toutes les -ouvertures. - -Vers les dix heures du soir, l'ouragan se déclara. C'étaient des rafales -épouvantables suivies d'instans de calme effrayans, où le vent semblait -reprendre des forces. Il fut ainsi en augmentant pendant la nuit. Ma -case en étant ébranlée, je passai dans un autre corps-de-logis. Mon -hôtesse fondait en larmes, dans la crainte de voir sa maison détruite. -Personne ne se coucha. Vers le matin, le vent ayant encore redoublé, je -m'aperçus que tout un front de la palissade de l'entourage allait -tomber, et qu'une partie de notre toit se soulevait à un des angles: -avec quelques planches et des cordes, je fis prévenir le dommage. En -traversant la cour, pour donner quelques ordres, je pensai, plusieurs -fois, être renversé. Je vis au loin des murailles tomber, et des -couvertures dont les bardeaux s'envolaient comme des jeux de cartes. - -Il tomba de la pluie vers les huit heures du matin, mais le vent ne -cessa point. Elle était chassée horizontalement, et avec tant de -violence, qu'elle entrait comme autant de jets d'eau par les plus -petites ouvertures. Elle gâta une partie de mes papiers. - -A onze heures, la pluie tombait du ciel par torrens. Le vent se calma un -peu; les ravines des montagnes formaient, de tous côtés, des cascades -prodigieuses. Des parties de roc se détachaient avec un bruit semblable -à celui du canon. Elles formaient en roulant de larges trouées dans les -bois. Les ruisseaux se débordaient dans la plaine, qui était semblable à -une mer. On n'en voyait plus ni les digues, ni les ponts. - -A une heure après midi, les vents sautèrent au nord-ouest. Ils -chassaient l'écume de la mer par grands nuages sur la terre. Ils -jetèrent du port sur le rivage, les navires qui tiraient en vain du -canon: on ne pouvait leur envoyer du secours. Par ces nouvelles -secousses, les édifices furent ébranlés en sens contraire, et presque -avec autant de violence. Vers midi, ils passèrent à l'est, ensuite au -sud. Ils firent ainsi le tour de l'horizon dans les vingt-quatre heures, -suivant l'ordinaire; après quoi tout se calma. - -Beaucoup d'arbres furent renversés, des ponts furent emportés. Il ne -resta pas une feuille dans les jardins. L'herbe même, ce chiendent si -dur, paraissait, en quelques lieux, rasée au niveau de la terre. - -Pendant la tempête, un bon citoyen, appelé Leroux, envoya partout ses -noirs, ouvriers, offrir gratuitement leurs services. Cet homme était -menuisier. Il ne faut pas oublier les bonnes actions, surtout ici. - -On avait annoncé, le 23, une éclipse de lune, à cinq heures quatre -minutes du soir; mais le mauvais temps empêcha les observations. - -L'ouragan arrive tous les ans assez régulièrement au mois de décembre; -quelquefois en mars. Comme les vents font le tour de l'horizon, il n'y a -point de souterrain où la pluie ne pénètre. Il détruit un grand nombre -de rats, de sauterelles et de fourmis, et on est quelque temps sans en -voir. Il tient lieu d'hiver; mais ses ravages sont plus terribles. On se -ressouviendra long-temps de celui de 1760. On vit un contrevent enlevé -en l'air, et dardé comme une flèche dans une couverture. Les mâts -inférieurs d'un vaisseau de 64 canons, qui étaient sans vergues, furent -tors et rompus. Il n'y a point d'arbre d'Europe qui pût résister à de si -violens tourbillons. Nous avons vu comment la nature avait défendu les -forêts de ce pays. - - -JANVIER, 1769. - -Temps pluvieux, chaud et lourd. Grands orages, mais peu de tonnerre. -Comme les coups de vent sont violens dans cette saison, la navigation -cesse depuis décembre jusqu'en avril. - -Toutes les prairies ont reverdi; le paysage est plus gai, mais le ciel -est plus triste. - - -FÉVRIER. - -Temps orageux et coups de vent violens. Le paquebot _l'Heureux_, envoyé -à Madagascar, a péri, ainsi que le vaisseau _le Favori_, parti du Cap. - -Le 25 de ce mois, les nuages rassemblés par le vent de nord-ouest, se -formèrent en longue bande immobile depuis la montagne du Pavillon -jusqu'à l'île aux Tonneliers. Il en sortit une quantité prodigieuse de -coups de tonnerre; l'orage dura depuis six heures du matin jusqu'à midi. -La foudre tomba un grand nombre de fois. Un grenadier fut tué d'un coup; -une négresse d'un autre, ainsi qu'un boeuf sur l'île aux Tonneliers: un -fusil fut fondu dans la maison d'un officier. Ces gens-ci disent qu'il -n'y a pas d'exemple que le tonnerre soit tombé dans la ville; pour moi, -je n'en ai jamais entendu de si violent: il semblait que c'était un -bombardement. Je crois que si on eût tiré le canon, l'explosion eût -dissipé ces nuages qui étaient immobiles. - - -MARS. - -Les pluies sont un peu moins fréquentes, les vents toujours au sud-est. -La chaleur supportable. - - -AVRIL. - -La saison est belle. Les herbes commencent à sécher, et quand on y aura -mis le feu, il y en a pour sept mois d'un paysage teint en noir. - - -MAI. - -Vers la fin de ce mois, les vents tournèrent à l'ouest et au nord-ouest, -suivant l'ordinaire. Nous voilà dans la saison sèche. Je fus aux plaines -de Williams, où je trouvai l'air d'une fraîcheur fort agréable. - - -JUIN. - -Les vents sont fixes au sud-est, où ils sont presque toujours. Les -petits grains pluvieux recommencent. - -Il n'y a point de maladie particulière au pays; mais on y meurt de -toutes celles de l'Europe. J'ai vu mourir d'apoplexie, de petite-vérole, -de maux de poitrine, d'obstructions au foie, ce qui vient de chagrin -plutôt que de la qualité des eaux, comme on le prétend. J'y ai vu une -pierre plus grosse qu'un oeuf, qu'on avait tirée à un noir du pays. J'y -ai vu des paralytiques et des goutteux très-tourmentés, des épileptiques -saisis de leurs accès. Les enfans et les noirs sont très-sujets aux -vers. Les maladies vénériennes produisent des _crabes_ dans ceux-ci: ce -sont des crevasses douloureuses qui viennent sous la plante des pieds. -L'air y est bon comme en Europe; mais il n'a en lui aucune qualité -médicinale: je ne conseille pas même aux goutteux d'y venir, car j'en ai -vu rester plus de six mois de suite au lit. - -Les tempéramens sont sensiblement altérés aux révolutions des saisons. -On y est sujet aux fièvres bilieuses, et la chaleur occasionne aussi des -descentes; mais avec de la tempérance et des bains, on se porte bien. -J'observe cependant qu'on jouit dans les pays froids d'une santé plus -forte, et d'un esprit plus vigoureux: il est même très-singulier que -l'histoire ne parle d'aucun homme célèbre né entre les deux tropiques, -excepté Mahomet. - - - - -LETTRE XI. - -MOEURS DES HABITANS BLANCS. - - -L'Ile-de-France était déserte lorsque Mascarenhas la découvrit. Les -premiers Français qui s'y établirent, furent quelques cultivateurs de -Bourbon. Ils y apportèrent une grande simplicité de moeurs, de la bonne -foi, l'amour de l'hospitalité, et même de l'indifférence pour les -richesses. M. de La Bourdonnais, qui est en quelque sorte le fondateur -de cette colonie, y amena des ouvriers, bonne espèce d'hommes, et -quelques mauvais sujets que leurs parens y avaient fait passer; il les -força d'être utiles. - -Lorsqu'il eut rendu cette île intéressante par ses travaux, et qu'on la -crut propre à devenir l'entrepôt du commerce de l'Inde, il y vint des -gens de tout état. - -D'abord des employés de la Compagnie. Comme les premiers emplois de -l'île étaient exercés par eux, ils y vécurent à peu près comme les -nobles à Venise. Ils joignirent à ces moeurs aristocratiques, un peu de -cet esprit financier qui effarouche tant l'agriculteur. Tous les moyens -d'établissement étaient entre leurs mains. Ils avaient à la fois la -police, l'administration et les magasins. Quelques-uns faisaient -défricher et bâtir, et ils revendaient leurs travaux assez cher à ceux -qui cherchaient fortune. On cria contre eux; mais ils étaient -tout-puissans. - -Il s'y établit des marins de la Compagnie, qui depuis long-temps ne -peuvent pas concevoir que les dangers et la peine du commerce des Indes -soient pour eux, tandis que les honneurs et le profit sont pour -d'autres. Cet établissement, voisin des Indes, faisant naître de grandes -espérances, ils s'y arrêtèrent; ils étaient mécontens avant de s'y -établir, ils le furent encore après. - -Il y vint des officiers militaires de la Compagnie. C'étaient de braves -gens dont plusieurs avaient de la naissance. Ils ne pouvaient pas -imaginer qu'un militaire pût s'abaisser à aller prendre l'ordre d'un -homme qui, quelquefois, avait été garçon de comptoir: passe pour en -recevoir sa paye. Ils n'aimaient pas les marins, qui sont trop décisifs: -en se faisant habitans, ils ne changèrent point d'esprit, et ne firent -pas fortune. - -Quelques régimens du roi y relâchèrent, et même y séjournèrent. Des -officiers, séduits par la beauté du ciel et par l'amour du repos, s'y -fixèrent. Tout ployait sous le nom de la Compagnie. Ce n'étaient plus de -ces distinctions de garnison qui flattent tant l'officier subalterne: -chacun avait là ses prétentions; on les regardait presque comme des -étrangers. Ce furent de grandes clameurs au nom du roi. - -Il y était venu des missionnaires de Saint-Lazare, qui avaient gouverné -paisiblement les hommes simples qui s'étaient les premiers établis; mais -quand ils virent que la société, en s'augmentant, se divisait, ils s'en -tinrent à leurs fonctions curiales, et à quelques bonnes habitations: -ils n'allaient chez les autres que quand ils y étaient appelés. - -Il y passa quelques marchands avec un peu d'argent. Dans une île sans -commerce, ils augmentèrent les abus d'un agio qu'ils y trouvèrent -établi, et se livrèrent à de petits monopoles. Ils ne tardèrent pas à se -rendre odieux à ces différentes classes d'hommes qui ne pouvaient se -souffrir, on les désigna sous le nom de Banians; c'est comme qui dirait -Juifs. D'un autre côté, ils affectèrent de mépriser les distinctions -particulières de chaque habitant, prétendant qu'après avoir passé la -Ligne, tout le monde était à peu près égal. - -Enfin la dernière guerre de l'Inde y jeta, comme une écume, des -banqueroutiers, des libertins ruinés, des fripons, des scélérats, qui, -chassés de l'Europe par leurs crimes, et de l'Asie par nos malheurs, -tentèrent d'y rétablir leur fortune sur la ruine publique. A leur -arrivée, les mécontentemens généraux et particuliers augmentèrent; -toutes les réputations furent flétries avec un art d'Asie inconnu à nos -calomniateurs; il n'y eut plus de femme chaste ni d'homme honnête; toute -confiance fut éteinte, toute estime détruite. Ils parvinrent ainsi à -décrier tout le monde, pour mettre tout le monde à leur niveau. - -Comme leurs espérances ne se fondaient que sur le changement -d'administration, ils vinrent enfin à bout de dégoûter la Compagnie, qui -céda au roi, en 1765, une colonie si orageuse et si dispendieuse. - -Pour cette fois on crut que la paix et l'ordre allaient régner dans -l'île; mais on n'avait fait qu'ajouter de nouveaux levains à la -fermentation. - -Il y débarqua un grand nombre de protégés de Paris, pour faire fortune -dans une île inculte et sans commerce, où il n'y avait que du papier -pour toute monnaie. Ce fut des mécontens d'une autre espèce. - -Une partie des habitans, qui restaient attachés à la Compagnie par -reconnaissance, virent avec peine l'administration royale. L'autre -portion, qui avait compté sur les faveurs du nouveau gouvernement, -voyant qu'il ne s'occupait que de plans économiques, fut d'autant plus -aigrie, qu'elle avait espéré plus long-temps. - -A ces nouveaux schismes se joignirent les dissensions de plusieurs -corps, qui, en France même, ne peuvent se concilier, dans la marine du -roi, la plume et l'épée; et enfin l'esprit de chacun des corps -militaires et d'administration, lequel n'étant point, comme en Europe, -dissipé par les plaisirs ou par les affaires générales, s'isole et se -nourrit de ses propres inquiétudes. - -La discorde règne dans toutes les classes, et a banni de cette île -l'amour de la société, qui semble devoir régner parmi des Français -exilés au milieu des mers, aux extrémités du monde. Tous sont mécontens, -tous voudraient faire fortune et s'en aller bien vite. A les entendre, -chacun s'en va l'année prochaine. Il y en a qui, depuis trente ans, -tiennent ce langage. - -L'officier qui arrive d'Europe, y perd bientôt l'émulation militaire. -Pour l'ordinaire il a peu d'argent, et il manque de tout: sa case n'a -point de meubles; les vivres sont très-chers en détail; il se trouve -seul consommateur entre l'habitant et le marchand, qui renchérissent à -l'envi. Il fait d'abord contre eux une guerre défensive; il achète en -gros; il songe à profiter des occasions, car les marchandises haussent -au double après le départ des vaisseaux. Le voilà occupé à saisir tous -les moyens d'acheter à bon marché. Quand il commence à jouir des fruits -de son économie, il pense qu'il est expatrié, pour un temps illimité, -dans un pays pauvre: l'oisiveté, le défaut de société, l'appât du -commerce, l'engagent à faire par intérêt ce qu'il avait fait par -nécessité. Il y a sans doute des exceptions, et je les citerais avec -plaisir, si elles n'étaient pas un peu nombreuses. M. de Steenhovre, le -commandant, y donne l'exemple de toutes les vertus. - -Les soldats fournissent beaucoup d'ouvriers, car la chaleur permet aux -blancs d'y travailler en plein air. On n'a pas tiré d'eux, pour le bien -de cette colonie, un parti avantageux. Souvent, dans les recrues qu'on -envoie d'Europe, il se trouve des misérables, coupables des plus grands -crimes. Je ne conçois pas la politique d'imaginer que ceux qui troublent -une société ancienne, peuvent servir à en faire fleurir une nouvelle. -Souvent le désespoir prend ces malheureux; ils s'assassinent entre eux à -coups de baïonnette. - -Quoique les marins ne fassent qu'aller et venir, ils ne laissent pas -d'influer beaucoup sur les moeurs de cette colonie. Leur politique est -de se plaindre des lieux d'où ils sont partis, et de ceux où ils -arrivent. A les entendre, le bon temps est passé, ils sont toujours -ruinés: ils ont acheté fort cher et vendu à perte. La vérité est qu'ils -croient n'avoir fait aucun bénéfice, s'ils n'ont vendu à cent cinquante -pour cent: la barrique de vin de Bordeaux coûte jusqu'à cinq cents -livres; le reste à proportion. On ne croirait jamais que les -marchandises de l'Europe se paient plus ici qu'aux Indes, et celles des -Indes plus qu'en Europe. Les marins sont fort considérés des habitans, -parce qu'ils en ont besoin. Leurs murmures, leurs allées et venues -perpétuelles, donnent à cette île quelque chose des moeurs d'une -auberge. - -De tant d'hommes de différens états, résulte un peuple de différentes -nations, qui se haïssent très-cordialement. On n'y estime que la -fausseté. Pour y désigner un homme d'esprit, on dit: C'est un homme fin. -C'est un éloge qui ne convient qu'à des renards. La finesse est un vice, -et malheur à la société où il devient une qualité estimable. D'un autre -côté, on n'y aime point les gens méfians. Cela paraît se contredire; -mais c'est qu'il n'y a rien à gagner avec des gens qui sont sur leurs -gardes. Le méfiant déconcerte les fripons et les repousse. Ils se -rassemblent auprès de l'homme fin: ils l'aident à faire des dupes. - -On y est d'une insensibilité extrême pour tout ce qui fait le bonheur -des âmes honnêtes. Nul goût pour les lettres et les arts. Les sentimens -naturels y sont dépravés: on regrette la patrie à cause de l'Opéra et -des filles; souvent ils sont éteints: j'étais un jour à l'enterrement -d'un habitant considérable, où personne n'était affligé; j'entendis son -beau-frère remarquer qu'on n'avait pas fait la fosse assez profonde. - -Cette indifférence s'étend à tout ce qui les environne. Les rues et les -cours ne sont ni pavées ni plantées d'arbres; les maisons sont des -pavillons de bois, que l'on peut aisément transporter sur des rouleaux; -il n'y a, aux fenêtres, ni vitres ni rideaux; à peine y trouve-t-on -quelques mauvais meubles. - -Les gens oisifs se rassemblent sur la place, à midi et au soir; là, on -agiote, on médit, on calomnie. Il y a très-peu de gens mariés à la -ville. Ceux qui ne sont pas riches, s'excusent sur la médiocrité de leur -fortune: les autres veulent, disent-ils, s'établir en France; mais la -facilité de trouver des concubines parmi les négresses, en est la -véritable raison. D'ailleurs, il y a peu de partis avantageux: il est -rare de trouver une fille qui apporte dix mille francs comptant en -mariage. - -La plupart des gens mariés vivent sur leurs habitations. Les femmes ne -viennent guère à la ville que pour danser ou faire leurs pâques. Elles -aiment la danse avec passion. Dès qu'il y a un bal, elles arrivent en -foule, voiturées en palanquin. C'est une espèce de litière, enfilée d'un -long bambou, que quatre noirs portent sur leurs épaules: quatre autres -les suivent pour les relayer. Autant d'enfans, autant de voitures -attelées de huit hommes, y compris les relais. Les maris économes -s'opposent à ces voyages, qui dérangent les travaux de l'habitation; -mais, faute de chemins, il ne peut y avoir de voitures roulantes. - -Les femmes ont peu de couleur, elles sont bien faites, et la plupart -jolies. Elles ont naturellement de l'esprit: si leur éducation était -moins négligée, leur société serait fort agréable; mais j'en ai connu -qui ne savaient pas lire. Chacune d'elles pouvant réunir à la ville un -grand nombre d'hommes, les maîtresses de maison se soucient peu de se -voir hors le temps du bal. Lorsqu'elles sont rassemblées, elles ne se -parlent point. Chacune d'elles apporte quelque prétention secrète, -qu'elles tirent de la fortune, des emplois ou de la naissance de leurs -maris; d'autres comptent sur leur beauté ou leur jeunesse; une -Européenne se croit supérieure à une créole, et celle-ci regarde souvent -l'autre comme une aventurière. - -Quoi qu'en dise la médisance, je les crois plus vertueuses que les -hommes, qui ne les négligent que trop souvent pour des esclaves noires. -Celles qui ont de la vertu, sont d'autant plus louables, qu'elles ne la -doivent point à leur éducation. Elles ont à combattre la chaleur du -climat, quelquefois l'indifférence de leurs maris, et souvent l'ardeur -et la prodigalité des jeunes marins: si l'hymen donc se plaint de -quelques infidélités, la faute en est à nous, qui avons porté des moeurs -françaises sous le ciel de l'Afrique. - -Au reste, elles ont des qualités domestiques très-estimables, elles sont -fort sobres, ne boivent presque jamais que de l'eau. Leur propreté est -extrême dans leurs habits. Elles sont habillées de mousseline, doublée -de taffetas couleur de rose. Elles aiment passionnément leurs enfans. A -peine sont-ils nés, qu'ils courent tout nus dans la maison; jamais de -maillot; on les baigne souvent; ils mangent des fruits à discrétion; -point d'étude, point de chagrin: en peu de temps, ils deviennent forts -et robustes. Le tempérament s'y développe de bonne heure dans les deux -sexes; j'y ai vu marier des filles à onze ans. - -Cette éducation, qui se rapproche de la nature, leur en laisse toute -l'ignorance; mais les vices des négresses, qu'ils sucent avec leur lait, -et leurs fantaisies, qu'ils exercent avec tyrannie sur les pauvres -esclaves, y ajoute toute la dépravation de la société. Pour remédier à -ce mal, les gens aisés font passer de bonne heure leurs enfans en -France, d'où ils reviennent souvent avec des vices plus aimables et plus -dangereux. - -On ne compte guère que quatre cents cultivateurs dans l'île. Il y a -environ cent femmes d'un certain état, dont tout au plus dix restent à -la ville. Vers le soir, on va en visite dans leurs maisons: on joue, ou -l'on s'ennuie. Au coup de canon de huit heures, chacun se retire et va -souper chez soi. - -Adieu, mon ami; en parlant des hommes, il me fâche de n'avoir que des -satires à faire. - -Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 10 février 1769. - - - - -LETTRE XII. - -DES NOIRS. - - -Dans le reste de la population de cette île, on compte les Indiens et -les nègres. - -Les premiers sont les Malabares. C'est un peuple fort doux. Ils viennent -de Pondichéry, où ils se louent pour plusieurs années. Ils sont presque -tous ouvriers; ils occupent un faubourg, appelé le Camp-des-Noirs. Ce -peuple est d'une teinte plus foncée que les insulaires de Madagascar, -qui sont de véritables nègres; mais leurs traits sont réguliers comme -ceux des Européens, et ils n'ont point les cheveux crépus. Ils sont -assez sobres, fort économes, et aiment passionnément les femmes. Ils -sont coiffés d'un turban, et portent de longues robes de mousseline, de -grands anneaux d'or aux oreilles, et des bracelets d'argent aux -poignets. Il y en a qui se louent aux gens riches, ou titrés, en qualité -de _pions_. C'est une espèce de domestique qui fait à peu près l'office -de nos coureurs, excepté qu'il fait toutes ses commissions fort -gravement. Il porte, pour marque de distinction, une canne à la main et -un poignard à la ceinture. Il serait à souhaiter qu'il y eût un grand -nombre de Malabares établis dans l'île, surtout de la caste des -laboureurs; mais je n'en ai vu aucun qui voulût se livrer à -l'agriculture. - -C'est à Madagascar qu'on va chercher les noirs destinés à la culture des -terres. On achète un homme pour un baril de poudre, pour des fusils, des -toiles, et surtout des piastres. Le plus cher ne coûte guère que -cinquante écus. - -Cette nation n'a ni le nez si écrasé, ni la teinte si noire que les -nègres de Guinée. Il y en a même qui ne sont que bruns; quelques-uns, -comme les Balambous, ont les cheveux longs. J'en ai vu de blonds et de -roux. Ils sont adroits, intelligens, sensibles à l'honneur et à la -reconnaissance. La plus grande insulte qu'on puisse faire à un noir, est -d'injurier sa famille: ils sont peu sensibles aux injures personnelles. -Ils font dans leur pays, quantité de petits ouvrages avec beaucoup -d'industrie. Leur zagaie, ou demi-pique, est très-bien forgée, -quoiqu'ils n'aient que des pierres pour enclume et pour marteau. Leurs -toiles, ou pagnes, que leurs femmes ourdissent, sont très-fines et bien -teintes. Ils les tournent autour d'eux avec grâce. Leur coiffure est une -frisure très-composée; ce sont des étages de boucles et de tresses -entremêlées avec beaucoup d'art: c'est encore l'ouvrage des femmes. Ils -aiment passionnément la danse et la musique. Leur instrument est le -tam-tam; c'est une espèce d'arc, où est adaptée une calebasse. Ils en -tirent une sorte d'harmonie douce, dont ils accompagnent les chansons -qu'ils composent: l'amour en est toujours le sujet. Les filles dansent -aux chansons de leurs amans; les spectateurs battent la mesure, et -applaudissent. - -Ils sont très-hospitaliers. Un noir, qui voyage, entre, sans être connu, -dans la première cabane; ceux qu'il y trouve partagent leurs vivres avec -lui: on ne lui demande ni d'où il vient, ni où il va; c'est leur usage. - -Ils arrivent avec ces arts et ces moeurs à l'Ile-de-France. On les -débarque tout nus avec un chiffon autour des reins. On met les hommes -d'un côté, et les femmes à part, avec leurs petits enfans, qui se -pressent, de frayeur, contre leurs mères. L'habitant les visite partout, -et achète ceux qui lui conviennent. Les frères, les soeurs, les amis, -les amans sont séparés; ils se font leurs adieux en pleurant, et partent -pour l'habitation. Quelquefois ils se désespèrent; ils s'imaginent que -les blancs les vont manger; qu'ils font du vin rouge avec leur sang, et -de la poudre à canon avec leurs os. - -Voici comme on les traite. Au point du jour trois coups de fouet sont le -signal qui les appelle à l'ouvrage. Chacun se rend avec sa pioche dans -les plantations, où ils travaillent presque nus à l'ardeur du soleil. On -leur donne pour nourriture du maïs broyé, cuit à l'eau, ou des pains de -manioc; pour habit, un morceau de toile. A la moindre négligence, on les -attache, par les pieds et par les mains, sur une échelle; le commandeur, -armé d'un fouet de poste, leur donne sur le derrière nu cinquante, cent, -et jusqu'à deux cents coups. Chaque coup enlève une portion de la peau. -Ensuite on détache le misérable tout sanglant; on lui met au cou un -collier de fer à trois pointes, et on le ramène au travail. Il y en a -qui sont plus d'un mois avant d'être en état de s'asseoir. Les femmes -sont punies de la même manière. - -Le soir, de retour dans leurs cases, on les fait prier Dieu pour la -prospérité de leurs maîtres. Avant de se coucher, ils leur souhaitent -une bonne nuit. - -Il y a une loi faite en leur faveur, appelée le Code noir. Cette loi -favorable ordonne qu'à chaque punition ils ne recevront pas plus de -trente coups; qu'ils ne travailleront pas le dimanche; qu'on leur -donnera de la viande toutes les semaines, des chemises tous les ans; -mais on ne suit point la loi. Quelquefois, quand ils sont vieux, on les -envoie chercher leur vie comme ils peuvent. Un jour j'en vis un, qui -n'avait que la peau et les os, découper la chair d'un cheval mort pour -la manger; c'était un squelette qui en dévorait un autre. - -Quand les Européens paraissent émus, les habitans leur disent qu'ils ne -connaissent pas les noirs. Ils les accusent d'être si gourmands, qu'ils -vont la nuit enlever des vivres dans les habitations voisines; si -paresseux, qu'ils ne prennent aucun intérêt aux affaires de leurs -maîtres, et que leurs femmes aiment mieux se faire avorter que de mettre -des enfans au monde; tant elles deviennent misérables dès qu'elles sont -mères de famille! - -Le caractère des nègres est naturellement enjoué; mais après quelque -temps d'esclavage, ils deviennent mélancoliques. L'amour seul semble -encore charmer leurs peines. Ils font ce qu'ils peuvent pour obtenir une -femme. S'ils ont le choix, ils préfèrent celles qui ont passé la -première jeunesse: ils disent qu'_elles font mieux la soupe_. Ils lui -donnent tout ce qu'ils possèdent. Si leur maîtresse demeure chez un -autre habitant, ils feront, la nuit, trois ou quatre lieues dans des -chemins impraticables pour l'aller voir. Quand ils aiment, ils ne -craignent ni la fatigue ni les châtimens. Quelquefois ils se donnent des -rendez-vous au milieu de la nuit; ils dansent à l'abri de quelque -rocher, au son lugubre d'une calebasse remplie de pois: mais la vue d'un -blanc ou l'aboiement de son chien dissipe ces assemblées nocturnes. - -Ils ont aussi des chiens avec eux. Tout le monde sait que ces animaux -reconnaissent parfaitement dans les ténèbres, non seulement les blancs, -mais les chiens mêmes des blancs. Ils ont pour eux de la crainte et de -l'aversion: ils hurlent dès qu'ils approchent. Ils n'ont d'indulgence -que pour les noirs et leurs compagnons, qu'ils ne décèlent jamais. Les -chiens des blancs, de leur côté, ont adopté les sentimens de leurs -maîtres, et, au moindre signal, ils se jettent avec fureur sur les -esclaves. - -Enfin, lorsque les noirs ne peuvent plus supporter leur sort, ils se -livrent au désespoir: les uns se pendent ou s'empoisonnent; d'autres se -mettent dans une pirogue, et sans voiles, sans vivres, sans boussole, se -hasardent à faire un trajet de deux cents lieues de mer pour retourner à -Madagascar. On en a vu aborder; on les a repris, et rendus à leurs -maîtres. - -Pour l'ordinaire ils se réfugient dans les bois, où on leur donne la -chasse avec des détachemens de soldats, de nègres et de chiens; il y a -des habitans qui s'en font une partie de plaisir. On les relance comme -des bêtes sauvages; lorsqu'on ne peut les atteindre, on les tire à coups -de fusil: on leur coupe la tête, on la porte en triomphe à la ville, au -bout d'un bâton. Voilà ce que je vois presque toutes les semaines. - -Quand on attrape les noirs fugitifs, on leur coupe une oreille, et on -les fouette. A la seconde désertion, ils sont fouettés, on leur coupe un -jarret, on les met à la chaîne. A la troisième fois, ils sont pendus; -mais alors on ne les dénonce pas: les maîtres craignent de perdre leur -argent. - -J'en ai vu pendre et rompre vifs; ils allaient au supplice avec joie, et -le supportaient sans crier. J'ai vu une femme se jeter elle-même du haut -de l'échelle. Ils croient qu'ils trouveront dans un autre monde, une vie -plus heureuse, et que le Père des hommes n'est pas injuste comme eux. - -Ce n'est pas que la religion ne cherche à les consoler. De temps en -temps on en baptise. On leur dit qu'ils sont devenus frères des blancs, -et qu'ils iront en paradis. Mais ils ne sauraient croire que les -Européens puissent jamais les mener au ciel; ils disent qu'ils sont sur -la terre la cause de tous leurs maux. Ils disent qu'avant d'aborder chez -eux, ils se battaient avec des bâtons ferrés; que nous leur avons appris -à se tuer de loin avec du feu et des balles; que nous excitons parmi eux -la guerre et la discorde, afin d'avoir des esclaves à bon marché; qu'ils -suivaient sans crainte l'instinct de la nature; que nous les avons -empoisonnés par des maladies terribles; que nous les laissons souvent -manquer d'habits, de vivres, et qu'on les bat cruellement sans raison. -J'en ai vu plus d'un exemple. Une esclave, presque blanche, vint, un -jour, se jeter à mes pieds: sa maîtresse la faisait lever de grand matin -et veiller fort tard; lorsqu'elle s'endormait, elle lui frottait les -lèvres d'ordures; si elle ne se léchait pas, elle la faisait fouetter. -Elle me priait de demander sa grâce, que j'obtins. Souvent les maîtres -l'accordent, et deux jours après, ils doublent la punition. C'est ce que -j'ai vu chez un conseiller dont les noirs s'étaient plaints au -gouverneur: il m'assura qu'il les ferait écorcher le lendemain de la -tête aux pieds. - -J'ai vu, chaque jour, fouetter des hommes et des femmes pour avoir cassé -quelque poterie, oublié de fermer une porte; j'en ai vu de tout -sanglans, frottés de vinaigre et de sel pour les guérir; j'en ai vu sur -le port, dans l'excès de leur douleur, ne pouvoir plus crier; d'autres -mordre le canon sur lequel on les attache... Ma plume se lasse d'écrire -ces horreurs; mes yeux sont fatigués de les voir, et mes oreilles de les -entendre. Que vous êtes heureux! quand les maux de la ville vous -blessent, vous fuyez à la campagne. Vous y voyez de belles plaines, des -collines, des hameaux, des moissons, des vendanges, un peuple qui danse -et qui chante; l'image, au moins, du bonheur! Ici je vois de pauvres -négresses courbées sur leurs bêches avec leurs enfans nus collés sur le -dos, des noirs qui passent en tremblant devant moi; quelquefois -j'entends au loin le son de leur tambour, mais plus souvent celui des -fouets qui éclatent en l'air comme des coups de pistolets, et des cris -qui vont au coeur... _Grâce, Monsieur!... Miséricorde!_ Si je m'enfonce -dans les solitudes, j'y trouve une terre raboteuse, tout hérissée de -roches, des montagnes portant au-dessus des nuages leurs sommets -inaccessibles, et des torrens qui se précipitent dans des abîmes. Les -vents qui grondent dans ces vallons sauvages, le bruit sourd des flots -qui se brisent sur les récifs, cette vaste mer qui s'étend au loin vers -des régions inconnues aux hommes, tout me jette dans la tristesse, et ne -porte dans mon âme que des idées d'exil et d'abandon. - -Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 25 avril 1769. - - * * * * * - -_P. S._ Je ne sais pas si le café et le sucre sont nécessaires au -bonheur de l'Europe, mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le -malheur de deux parties du monde. On a dépeuplé l'Amérique afin d'avoir -une terre pour les planter; on dépeuple l'Afrique afin d'avoir une -nation pour les cultiver. - -Il est, dit-on, de notre intérêt de cultiver des denrées qui nous sont -devenues nécessaires, plutôt que de les acheter de nos voisins. Mais -puisque les charpentiers, les couvreurs, les maçons et les autres -ouvriers européens, travaillent ici en plein soleil, pourquoi n'y a-t-on -pas des laboureurs blancs? Mais que deviendraient les propriétaires -actuels? Ils deviendraient plus riches. Un habitant serait à son aise -avec vingt fermiers, il est pauvre avec vingt esclaves. On en compte ici -vingt mille, qu'on est obligé de renouveler tous les ans d'un -dix-huitième. Ainsi la colonie, abandonnée à elle-même, se détruirait au -bout de dix-huit ans; tant il est vrai qu'il n'y a point de population -sans liberté et sans propriété, et que l'injustice est une mauvaise -ménagère! - -On dit que le Code noir est fait en leur faveur. Soit; mais la dureté -des maîtres excède les punitions permises, et leur avarice soustrait la -nourriture, le repos et les récompenses qui sont dues. Si ces malheureux -voulaient se plaindre, à qui se plaindraient-ils? leurs juges sont -souvent leurs premiers tyrans. - -Mais on ne peut contenir, dit-on, que par une grande sévérité ce peuple -d'esclaves: il faut des supplices, des colliers de fer à trois crochets, -des fouets, des blocs où on les attache par le pied, des chaînes qui les -prennent par le cou: il faut les traiter comme des bêtes, afin que les -blancs puissent vivre comme des hommes... Ah! je sais bien que quand on -a une fois posé un principe très-injuste, on n'en tire que des -conséquences très-inhumaines. - -Ce n'était pas assez pour ces malheureux d'être livrés à l'avarice et à -la cruauté des hommes les plus dépravés, il fallait encore qu'ils -fussent le jouet de leurs sophismes. - -Des théologiens assurent que pour un esclavage temporel ils leur -procurent une liberté spirituelle. Mais la plupart sont achetés dans un -âge où ils ne peuvent jamais apprendre le français, et les missionnaires -n'apprennent point leur langue. D'ailleurs ceux qui sont baptisés sont -traités comme les autres. - -Ils ajoutent qu'ils ont mérité les châtimens du ciel, en se vendant les -uns les autres. Est-ce donc à nous à être leurs bourreaux? Laissons les -vautours détruire les milans. - -Des politiques ont excusé l'esclavage, en disant que la guerre le -justifiait. Mais les noirs ne nous la font point. Je conviens que les -lois humaines le permettent: au moins devrait-on se renfermer dans les -bornes qu'elles prescrivent. - -Je suis fâché que des philosophes qui combattent les abus avec tant de -courage, n'aient guère parlé de l'esclavage des noirs que pour en -plaisanter. Ils se détournent au loin. Ils parlent de la -Saint-Barthélemy, du massacre des Mexicains par les Espagnols, comme si -ce crime n'était pas celui de nos jours, et auquel la moitié de l'Europe -prend part. Y a-t-il donc plus de mal à tuer tout d'un coup des gens qui -n'ont pas nos opinions qu'à faire le tourment d'une nation à qui nous -devons nos délices? Ces belles couleurs de rose et de feu dont -s'habillent nos dames, le coton dont elles ouatent leurs jupes, le -sucre, le café, le chocolat de leur déjeuner, le rouge dont elles -relèvent leur blancheur: la main des malheureux noirs a préparé tout -cela pour elles. Femmes sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui -sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint du sang des hommes! - - - - -LETTRE XIII. - -AGRICULTURE. HERBES, LÉGUMES ET FLEURS APPORTÉS DANS L'ILE. - - -Le gouvernement a fait apporter la plupart des plantes, des arbres et -des animaux que je vais décrire. Quelques habitans y ont contribué, -entre autres MM. de Cossigny, Poivre, Hermans et le Juge. J'eusse désiré -savoir le nom des autres, afin de leur rendre l'honneur qu'ils méritent. -Le don d'une plante utile me paraît plus précieux que la découverte -d'une mine d'or, et un monument plus durable qu'une pyramide. - -Voici dans quel ordre je les dispose. 1º Les plantes qui se reproduisent -d'elles-mêmes, et qui se sont comme naturalisées dans la campagne. 2º -Celles qu'on cultive dans la campagne. 3º Les herbes des jardins -potagers. 4º Celles des jardins à fleurs. Je suivrai le même plan pour -les arbrisseaux et les arbres. De ceux que je connais, je n'en omettrai -aucun. On ne doit pas dédaigner de décrire ce que la nature n'a pas -dédaigné de former. - -1º Plantes sauvages. - -On trouve dans quelques plaines voisines de la ville une espèce d'indigo -que je crois étranger à l'île. On n'en tire aucun parti. - -Le pourpier croît dans les lieux sablonneux; il peut être naturel au -pays: je serais assez porté à le croire, en ce qu'il est de la famille -des plantes grasses. La nature paraît avoir destiné cette classe, qui -croît dans les lieux les plus arides, à faciliter d'autres végétations. - -Le cresson se trouve dans tous les ruisseaux. On l'a apporté il y a dix -ans. La dent-de-lion ou pissenlit et l'absinthe, croissent volontiers -dans les décombres et sur les terres remuées; mais surtout la molène y -étale ses larges feuilles cotonnées, et y élève sa girandole de fleurs -jaunes à une hauteur extraordinaire. - -La squine (qui n'est pas la plante de Chine de ce nom) est un gramen de -la grandeur des plus beaux seigles. Elle s'étend chaque jour en -étouffant les autres herbes. Elle a le défaut d'être coriace lorsqu'elle -est sèche. Il faudrait la couper avant sa maturité. Elle n'est verte que -cinq mois de l'année, ensuite on y met le feu, malgré les ordonnances. -Ces incendies brûlent et dessèchent les lisières des bois. - -L'herbe blanche (ainsi nommée de la couleur de sa fleur) a été apportée -comme un bon fourrage. Aucun animal n'en peut manger. Sa graine -ressemble à celle du cerfeuil: elle se multiplie si vite, qu'elle est -devenue un des fléaux de l'agriculture. - -La brette, dont le nom, en langue indienne, signifie _une feuille bonne -à manger_, est une espèce de morelle. Il y en a de deux sortes, l'une -appelée brette de Madagascar. Sa feuille est un peu épineuse, mais douce -au goût; c'est un aliment purgatif. L'autre, d'un usage plus commun, se -sert sur les tables comme les épinards. C'est le seul mets à la -discrétion des noirs; il croît partout: l'eau où cette feuille a bouilli -est fort amère; ils y trempent leur manioc et ils y mêlent leurs larmes. - -2º Plantes que l'on cultive à la campagne. - -Le manioc, dont on distingue une seconde espèce appelée camaignoc; il -vient dans les lieux les plus secs: son suc a perdu sa qualité -vénéneuse: c'est une sorte d'arbrisseau dont la feuille est palmée comme -celle du chanvre. Sa racine est grosse et longue comme le bras: on la -râpe, et, sans la presser, on en fait des gâteaux fort lourds. On en -donne trois livres par jour à chaque nègre pour toute nourriture. Ce -végétal se multiplie aisément. M. de La Bourdonnais l'a fait venir -d'Amérique. C'est une plante fort utile, en ce qu'elle est à l'abri des -ouragans, et qu'elle assure la subsistance des nègres. Les chiens n'en -veulent point. - -Le maïs, ou blé turc, y vient très-beau: c'est un grain précieux; il -rapporte beaucoup, et ne se garde qu'un an, parce que les mites s'y -mettent. On devrait encourager en Europe la culture d'un blé qu'on ne -peut emmagasiner. Il sert à nourrir les noirs, les poules et les -bestiaux. Observez que quelques habitans font de grands éloges du maïs -et du manioc, mais ils n'en mangent point. J'en ai vu présenter de -petits gâteaux au dessert. Quand il y a beaucoup de sucre, de farine de -froment et de jaunes d'oeuf ils sont assez bons. - -Le blé y croît bien: il ne s'élève pas à une grande hauteur. On le -plante par grain, à la main, à cause des rochers; on le coupe avec des -couteaux, et on le bat avec des baguettes. Il ne se garde guère plus de -deux ans. Au rapport de Pline, en Barbarie et en Espagne on le mettait -avec son épi dans des trous en terre, en prenant garde d'y introduire de -l'air. Varron dit qu'on le conservait ainsi cinquante ans, et le millet -un siècle. Pompée trouva, à Ambracia, des fèves gardées de cette manière -du temps de Pyrrhus; ce qui faisait près de cent vingt ans. Mais Pline -ne veut pas que la terre soit cultivée par des forçats ou des esclaves, -_qui ne font_, dit-il, _rien qui vaille_. Quoique la farine du blé de -l'Ile-de-France ne soit jamais bien blanche, j'en préfère le pain à -celui des farines d'Europe qui s'éventent ou s'échauffent toujours dans -le voyage. - -Le riz, le meilleur et peut-être le plus sain des alimens, y réussit -très-bien. Il se garde plus long-temps que le blé, et rapporte -davantage. Il aime les lieux humides. Il y en a de plus de sept espèces -en Asie, dont une croît dans les lieux secs; il serait à souhaiter -qu'elle fût cultivée en Europe, à cause de sa fertilité. - -Le petit mil rapporte dans une abondance prodigieuse. On ne le donne -guère qu'aux noirs et aux animaux. L'avoine y réussit, mais on en -cultive peu. Tout ce qui ne sert qu'au bien-être des esclaves et des -bêtes y est fort négligé. - -Le tabac n'y est pas d'une bonne qualité. Il n'y a que les nègres qui en -cultivent pour leur usage. - -La fataque est un gramen à larges feuilles de la nature d'un petit -roseau. On en fait de bonnes prairies artificielles. Il vient de -Madagascar. - -On a essayé, mais sans succès, d'y faire croître le sainfoin, le trèfle, -le lin, le chanvre et le houblon. - -3º Plantes potagères. - -Viendront, 1º celles qui sont utiles par leurs fruits; 2º par leurs -feuilles ou tiges; 3º par leurs racines ou bulbes. - -Vous observerez que la plupart de nos légumes y dégénèrent, et que tous -les ans ceux qui ont envie d'en avoir de passables, font venir des -graines de l'Europe ou du cap de Bonne-Espérance. Les petits pois sont -coriaces et sans sucre; les haricots sont durs: il y en a une espèce -plus grande et plus tendre, appelée pois du Cap; elle mériterait d'être -connue en France. Une autre espèce de haricot, dont on fait des -tonnelles: on hache sa gousse en vert, et on l'accommode en petits pois; -il n'est pas mauvais. La féve de marais y vient assez bien. On fait des -berceaux avec les rameaux d'une féve dont la gousse est longue d'un -pied: son grain est fort gros, on n'en fait point usage. - -Les artichauts y poussent de grandes feuilles et des petits fruits. Les -cardons y sont toujours coriaces; on en fait des haies, car ils sont -fort épineux, et s'élèvent très-haut. - -Le giraumont est une citrouille moins grosse que la nôtre, et je crois, -s'il est possible, encore plus fade. Le concombre est plus petit, et -vient en moindre quantité qu'en Europe. Le melon n'y vaut rien, quoique -vanté parce qu'il y est rare; la pastèque, ou melon d'eau, est un peu -meilleure: le ciel leur est favorable, mais le sol, qui est tenace, leur -est contraire. Il y croît des courges d'une grosseur énorme et d'une -utilité préférable: c'est la vaisselle des noirs. - -La bringelle ou aubergine de deux espèces. L'une à petit fruit rond et -jaune; sa tige est fort épineuse: elle vient de Madagascar. L'autre, que -l'on connaît aussi à Paris, est un fruit violet de la grosseur et de la -forme d'une grosse figue. Quand ce fruit est bien assaisonné et bien -grillé il n'est pas mauvais. - -Il y a deux sortes de pimens; celui qui est connu en Europe, et un autre -qui est naturel au pays; celui-ci est un arbrisseau dont les fruits sont -très-petits, et brillent comme des grains de corail sur un feuillage du -plus beau vert. Les créoles l'emploient dans tous leurs ragoûts. Il n'y -a point de poivre si violent; il brûle les lèvres comme un caustique. On -l'appelle piment enragé. - -L'ananas, le plus beau des fruits, par les mailles de sa cuirasse, par -son panache teint en pourpre et par son odeur de violette, n'y mûrit -jamais parfaitement. Sou suc est très-froid et dangereux à l'estomac. -Son écorce a un goût fort poivré et brûlant; c'est peut-être un -correctif. La nature a mis souvent les contraires dans les mêmes sujets: -l'écorce du citron échauffe, son suc rafraîchit; le cuir de la grenade -resserre, ses grains relâchent, etc. - -Les fraises commencent à se multiplier dans les endroits frais. Elles -ont moins de parfum et de sucre que les nôtres; elles produisent peu, -ainsi que le framboisier, dont le fruit a dégénéré. Il y en a une -très-belle espèce de Chine, qui vient de la grosseur des cerises, et en -abondance: mais elle n'a ni saveur ni odeur. - -Les épinards y sont rares; le cresson des jardins, l'oseille, le -cerfeuil, le persil, le fenouil, le céleri, portent des tiges -filandreuses et s'y multiplient avec peine. Les poirées, les laitues, -les chicorées, les choux-fleurs y sont plus petits et moins tendres que -les nôtres; le chou, le plus utile des légumes et qui réussit partout, y -vient bien; la pimprenelle, le pourpier doré, la sauge y croissent en -abondance; mais surtout la capucine, qui s'élève en grands espaliers, et -y est une plante vivace. - -L'asperge y est de la grosseur d'une ficelle; elle y a dégénéré pour la -taille et pour le goût, ainsi que les carottes, les panais, les navets, -les salsifis, les radis et les raves, qui sont trop épicés. Il y a -cependant une espèce de rave de Chine qui y réussit bien. La betterave y -vient très-belle, mais très-ligneuse. La pomme de terre, _solanum -tuberosum_, n'y est pas plus grosse qu'une noix. Celle des Indes, qu'on -appelle cambar, y pèse souvent plus d'une livre. Sa peau est d'un beau -violet; au dedans elle est très-blanche et très-fade: on en donne pour -aliment aux noirs. Elle multiplie beaucoup, ainsi que la patate, dont -quelques espèces sont préférables à nos châtaignes. Le safran est une -racine qui teint en jaune les ragoûts, ainsi que le pistil de celui -d'Europe. Le gingembre y est moins chaud que celui des Indes. La -pistache, qui n'est pas le fruit du pistachier, est une petite amande -qui croît en terre, dans une coque ridée. Elle est assez bonne rôtie, -mais elle est indigeste. On la cultive pour en tirer de l'huile à -brûler. Cette plante est une espèce de phénomène en botanique; car il -est rare que les végétaux qui donnent des fruits huileux, les produisent -sous terre. - -Les ciboules, les poireaux, les oignons y sont plus petits qu'en France, -et même qu'à l'île de Bourbon, qui est dans le voisinage. - -4º Plantes d'agrément. - -Je vous parlerai d'abord des nôtres, ensuite de celles d'Asie et -d'Afrique. - -Le réséda, la balsamine, la tubéreuse, le pied-d'alouette, la grande -marguerite de Chine, les oeillets de la petite espèce, s'y plaisent -autant qu'en Europe: les grands oeillets et les lis, y jettent beaucoup -de feuilles, et portent rarement des fleurs. Les anémones, la renoncule, -l'oeillet et la rose d'Inde, y viennent mal, ainsi que la giroflée et -les pavots. Je n'ai point vu d'autres plantes à fleurs d'Europe, chez -les curieux. Plusieurs se sont donné des soins inutiles pour y faire -venir le thym, la lavande, la marguerite des prés, les violettes si -simples et si belles, et le coquelicot, dont l'écarlate brille avec -l'azur des bluets sur l'or de vos moissons. Heureux Français! un coin de -vos campagnes est plus magnifique que le plus beau de nos jardins. - -En simples plantes à fleurs, d'Afrique, je ne connais qu'une belle -immortelle du Cap, dont les grains sont gros et rouges comme des -fraises, et viennent en grappe au sommet d'une tige, et dont les -feuilles ressemblent à des morceaux de drap gris; une autre immortelle à -fleurs pourpres qui vient partout; un jonc de la grosseur d'un crin, qui -porte un groupe de fleurs blanches et violettes adossées: de loin ce -bouquet paraît en l'air; il vient du Cap, ainsi qu'une sorte de tulipe -qui n'a que deux feuilles collées contre la terre, qu'elles semblent -saisir; une plante de Chine, qui se sème d'elle-même, à petites fleurs -en rose: chaque tige en donne cinq ou six, toutes variées à la fois -depuis le rouge sang de boeuf, jusqu'à la couleur de brique. Aucune de -ces fleurs n'a d'odeur; même celles d'Europe la perdent. - -Les aloès s'y plaisent. On pourrait tirer parti de leurs feuilles, dont -la sève donne une gomme médicinale, et dont les fils sont propres à -faire de la toile. Ils croissent sur les rochers et dans les lieux -brûlés du soleil. Les uns sont tout en feuilles, fortes et épaisses, de -la grandeur d'un homme, armées d'un long dard: il s'élève, du centre, -une tige de la hauteur d'un arbre, toute garnie de fleurs, d'où tombent -des aloès tout formés. Les autres sont droits comme de grands cierges à -plusieurs pans garnis d'épines très-aiguës: ceux-là sont marbrés, et -ressemblent à des serpens qui rampent à terre. - -Il semble que la nature ait traité les Africains et les Asiatiques en -barbares, à qui elle a donné des végétaux magnifiques et monstrueux, et -qu'elle agisse avec nous comme avec des êtres amis et sensibles. Oh! -quand pourrai-je respirer le parfum des chèvre-feuilles, me reposer sur -ces beaux tapis de lait, de safran et de pourpre que paissent nos -heureux troupeaux, et entendre les chansons du laboureur qui salue -l'aurore avec un coeur content et des mains libres! - -Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 29 mai 1769. - - - - -LETTRE XIV. - -ARBRISSEAUX ET ARBRES APPORTÉS A L'ILE-DE-FRANCE. - - -Nous avons ici le rosier, qui multiplie si aisément, qu'on en fait des -haies. Sa fleur n'est ni si touffue, ni si odorante que la nôtre; il y -en a plusieurs variétés, entre autres une petite espèce de Chine, qui -fleurit toute l'année. Les jasmins d'Espagne et de France s'y sont bien -naturalisés; j'y parlerai de ceux d'Asie à leur article. Il y a des -grenadiers à fleur double et à fruit; mais ceux-ci rapportent peu. Le -myrte n'y vient pas si beau qu'en Provence. - -Voilà tous les arbrisseaux d'Europe. Ceux d'Asie, d'Afrique et -d'Amérique, sont: le cassis, dont la feuille est découpée; ce cassis ne -ressemble point au nôtre: c'est un grand arbrisseau, qui se couvre de -fleurs jaunes, odorantes, semblables à de petites houppes: elles donnent -un haricot dont la graine sert à teindre en noir. Comme il est épineux, -on en fait de bonnes haies. - -La foulsapatte, mot indien qui signifie _fleur de cordonnier_: sa fleur, -frottée sur le cuir, le teint en noir. Cet arbrisseau a un feuillage -d'un beau vert, plus large que celui du charme, au milieu duquel -brillent ses fleurs, semblables à de gros oeillets d'un rouge foncé: on -en fait des charmilles. Il y en a plusieurs variétés. - -La poincillade, originaire d'Amérique, est une espèce de ronce, qui -porte des girandoles de fleurs jaunes et rouges, d'où sortent des -aigrettes couleur de feu. Cette fleur est très-belle, mais elle passe -vite; elle donne un haricot. Sa feuille est divisée comme celle des -arbrisseaux légumineux. - -Le jalap donne des fleurs en entonnoir, d'un rouge cramoisi, qui ne -s'ouvrent que la nuit. Elles ont une odeur de tubéreuse: j'en ai vu de -deux espèces. - -La vigne de Madagascar est une liane dont on fait des berceaux; elle -donne une fleur jaune. Ses feuilles cotonnées paraissent couvertes de -farine. Il y a plusieurs autres espèces de lianes à fleur dans les -jardins; mais j'en ignore les noms. - -Le mougris est un jasmin dont la feuille ressemble à celle de l'oranger. -Il y en a à fleur double et simple; son odeur est très-agréable. - -Le frangipanier est un jasmin d'une autre espèce: cet arbrisseau croît -de la forme d'un bois de cerf; de l'extrémité de ses cornichons sortent -des bouquets de longues feuilles, au centre desquelles se trouvent de -grandes fleurs blanches en entonnoir, d'une odeur charmante. - -Le lilas des Indes vient et meurt fort vite; sa feuille est découpée et -d'un beau vert. Il se charge de grappes de fleurs d'une odeur assez -douce, qui se changent en graines. Cet arbrisseau s'élève à la hauteur -d'un arbre; son port est agréable; son vert est plus beau, mais sa fleur -est moins belle que celle de notre lilas, qui n'y vient point. Celui de -Perse y réussit peu. Il y a des lauriers-thyms, des lauriers-roses, et -le citronnier-galet, dont on fait des haies; son fruit est rond, petit -et très-acide. Le palma-christi croît partout; son huile est un -vermifuge. - -Le poivrier est une liane qui s'accroche comme le lierre: il végète -bien, mais ne donne pas de fruit. On ne sait pas si l'arbrisseau du thé, -qu'on y a apporté de la Chine, s'y plaira, ainsi que le rotin, d'un -usage aussi universel aux Indes que l'osier en Europe. - -Le cotonnier vient dans les lieux les plus secs, en arbrisseau. Il porte -une jolie fleur jaune, à laquelle succède une gousse qui contient sa -bourre. On ne récolte pas son coton, faute de moulins pour l'éplucher: -d'ailleurs on n'en fait pas commerce. Sa graine fait venir le lait aux -nourrices. - -La canne à sucre y mûrit bien; les habitans en font une liqueur appelée -flangourin, qui ne vaut pas grand'chose. Il n'y a qu'une sucrerie dans -l'île. - -Le cafier est l'arbre ou l'arbrisseau le plus utile de l'île. C'est une -espèce de jasmin. Sa fleur est blanche; ses feuilles, d'un beau vert, -sont opposées et de la forme de celles du laurier. Son fruit est une -olive rouge comme une cerise, qui se sépare en deux féves. On les plante -à sept pieds et demi de distance; on les étête à six pieds de hauteur. -Il ne dure que sept ans: à trois ans il est dans son rapport. On évalue -le produit annuel de chaque arbre à une livre de graines. Un noir peut -en cultiver par an un millier de pieds, indépendamment des grains -nécessaires à sa subsistance. L'île ne produit pas encore assez de café -pour sa consommation. Les habitans prétendent qu'il suit en qualité -celui de Moka. - -Parmi les arbres d'Europe, le pin, le sapin et le chêne y végètent -jusqu'à une hauteur médiocre; après quoi ils dépérissent. - -J'y ai vu aussi des cerisiers, des abricotiers, des néfliers, des -pommiers, des poiriers, des oliviers, des mûriers; mais sans fruits, -quoique quelques-uns donnent des fleurs. Le figuier y rapporte des -fruits médiocres; la vigne n'y réussit pas en échalas; elle donne en -treille des grappes, dont il ne mûrit qu'une partie[2] à la fois comme -celles des jardins d'Alcinoüs; ce qui ne vaut rien pour la vendange. Le -pêcher donne assez de fruits, d'un bon goût, mais qui ne sont jamais -fondans. Il y a un pou blanc qui les détruit. - - [2] En Europe, les fruits du même arbre arrivent presque ensemble à - leur maturité: ici c'est tout le contraire; ils mûrissent tous - successivement, ce qui varie singulièrement le goût des mêmes fruits - cueillis sur le même arbre. - -Ces arbres sont ici dans une sève perpétuelle; peut-être serait-il -avantageux de les enfouir en terre, pour arrêter leur végétation. Il -faudrait essayer de les préserver de la chaleur, comme on les garantit -du froid dans le nord de l'Allemagne. Ces arbres d'Europe quittent ici -leurs feuilles dans la saison froide, qui est votre été; cependant, la -chaleur et l'humidité sont égales à celles de vos printemps: il y a donc -quelque cause inconnue de la végétation. - -Les arbres étrangers de simple agrément sont: le laurier, qui s'y plaît, -ainsi que l'agati de plusieurs sortes, dont la feuille est découpée, et -qui donne des grappes de fleurs blanches papillionacées, auxquelles -succèdent de longues gousses légumineuses. Les Chinois le représentent -souvent dans leurs paysages. - -Le polcher vient de l'Inde. Son feuillage est touffu; sa feuille est en -coeur. Il ne sert qu'à donner de l'ombre. Il donne un fruit inutile, de -la nature du bois et de la forme d'une nèfle. - -Le bambou ressemble de loin à nos saules. C'est un roseau qui s'élève -aussi haut que les plus grands arbres, et qui jette des branches garnies -de feuilles comme celles de l'olivier: on en fait de belles avenues, que -le vent fait murmurer sans cesse. Il croît vite, et on peut employer ses -cannes, aux mêmes usages que les branches d'osier. Il y a beaucoup de -toiles des Indes où ce roseau est assez mal figuré. - -Les arbres fruitiers sont: l'attier, dont la fleur triangulaire, formée -d'une substance solide, a un goût de pistache; son fruit ressemble à une -pomme de pin: quand il est mûr, il est rempli d'une crême blanche sucrée -et d'une odeur de fleur d'orange. Il est plein de pepins noirs. L'atte -est fort agréable, mais on s'en lasse bien vite. Il échauffe et donne -des maux de gorge. - -Le manguier est un fort bel arbre: les Indiens le représentent souvent -sur leurs étoffes de soie. Il se couvre de superbes girandoles de -fleurs, comme le marronnier d'Inde. Il leur succède quantité de fruits -de la forme d'une très-grosse prune aplatie, couverte d'un cuir d'une -odeur de térébenthine. Ce fruit a un goût vineux et agréable; et son -odeur à part, il pourrait le disputer en bonté à nos bons fruits -d'Europe. Il ne fait jamais de mal. On pourrait, je crois, en tirer une -boisson saine et agréable. Il a l'inconvénient d'être chargé de fruits -dans le temps des ouragans, qui en font tomber la plus grande partie. - -Le bananier vient partout. Il n'a point de bois: ce n'est qu'une touffe -de feuilles qui s'élèvent en colonne, et qui s'épanouissent au sommet en -larges bandes d'un beau vert satiné. Au bout d'un an, il sort du sommet -une longue grappe tout hérissée de fruits, de la forme d'un concombre; -deux de ces régimes font la charge d'un noir: ce fruit, qui est pâteux, -est d'un goût agréable et fort nourrissant; les noirs l'aiment beaucoup. -On leur en donne au jour de l'an pour leurs étrennes; et ils comptent -leurs tristes années par le nombre de _fêtes bananes_. Des fils du -bananier, on peut faire de la toile. La forme de ses feuilles semblables -à des ceintures de soie, la longueur de sa grappe, qui descend à la -hauteur d'un homme, et dont l'extrémité violette ressemble à une tête de -serpent, peuvent lui avoir fait donner le nom de figuier d'Adam. Ce -fruit dure toute l'année: il y en a de beaucoup d'espèces; les uns de la -grosseur d'une prune, d'autres de la longueur du bras. - -Le goyavier ressemble assez au néflier. Sa fleur est blanche. Son fruit -a toujours une odeur de punaise; il est astringent. C'est le seul des -fruits de ce pays où j'aie trouvé des vers. - -Le jam-rose est un arbre qui donne un bel ombrage. Il s'élève peu; ses -fruits ont l'odeur d'un bouton de rose; ils sont d'un goût un peu sucré -et insipide. - -Le papayer est une espèce de figuier sans branches. Il croît vite, et -s'élève comme une colonne, avec un chapiteau de larges feuilles. De son -tronc, sortent ses fruits, semblables à de petits melons, d'une saveur -médiocre: leurs grains ont le goût de cresson. Le tronc de cet arbre est -d'une substance de navet. Le papayer femelle ne porte que des fleurs; -elles sont d'une forme et d'une odeur aussi agréables que celles du -chèvre-feuille. - -Le badamier semble avoir été formé pour donner de l'ombrage. Il s'élève -comme une belle pyramide, formée de plusieurs étages bien séparés les -uns des autres: on pourrait, dans leurs intervalles, construire des -cabinets charmans; son feuillage est beau. Il donne quelques amandes -d'assez bon goût. - -L'avocat est un assez bel arbre. Il donne une poire qui renferme un gros -noyau. La substance de ce fruit est semblable à du beurre. Quand on -l'assaisonne avec le sucre et le jus de citron, il n'est pas mauvais. Il -échauffe. - -Le jacq est un arbre d'un beau feuillage, qui donne un fruit monstreux. -Il est de la grosseur d'une longue citrouille; sa peau est d'un beau -vert, et toute chagrinée. Il est rempli de grains dont on mange -l'enveloppe, qui est une pellicule blanche, gluante et sucrée. Il a une -odeur empestée de fromage pourri. Ce fruit est aphrodisiaque[3]: j'ai vu -des femmes qui l'aimaient passionnément. - - [3] On sait qu'Aphrodite est un des noms de Vénus. - -Le tamarinier porte une belle tête; ses feuilles sont opposées sur une -côte, et se ferment la nuit, comme la plupart des plantes légumineuses. -Sa gousse donne un mucilage dont on fait d'excellente limonade. Il s'est -perpétué dans les bois. - -Il y a plusieurs espèces d'orangers, entre autres une qui donne une -orange appelée mandarine, grosse comme une pomme d'api. Une grosse -espèce de pamplemousse, orange à chair rouge, d'un goût médiocre. Un -citronnier, qui donne de très-gros fruits avec peu de suc. - -On y a planté le cocotier, sorte de palmier qui se plaît dans le sable. -C'est un des arbres les plus utiles du commerce des Indes; cependant il -ne sert guère qu'à donner de mauvaise huile, et de mauvais câbles. On -prétend qu'à Pondichéry chaque cocotier rapporte une pistole par an. Des -voyageurs font de grands éloges de son fruit; mais notre lin donnera -toujours de plus belle toile que sa bourre, nos vins seront toujours -préférés à sa liqueur, et nos simples noisettes à sa grosse noix. - -Le cocotier se plaît tellement près de l'eau salée, qu'on met du sel -dans le trou où l'on plante son fruit, pour faciliter le développement -du germe. Le coco paraît destiné à flotter dans la mer par une bourre -qui l'aide à surnager, et par la dureté de sa coque impénétrable à -l'humidité. Elle ne s'ouvre pas par une suture comme nos noix; mais le -germe sort par un des trois petits trous que la nature a ménagés à son -extrémité, après les avoir recouverts d'une pellicule. On a trouvé des -cocotiers sur le bord de la mer, dans des îles désertes, et jusque sur -les bancs de sable. Ce palmier est l'arbre des rivages méridionaux, -comme le sapin est l'arbre du nord, et le dattier celui des montagnes -brûlées de la Palestine. - -Je ne crois pas me tromper en disant que le coco a été fait pour -flotter, et pour germer ensuite dans les sables; chaque graine a sa -manière de se ressemer, qui lui est propre; mais cet examen me mènerait -trop loin. Peut-être l'entreprendrai-je un jour, et ce sera avec grand -plaisir. L'étude de la nature dédommage de celle des hommes: elle nous -fait voir partout l'intelligence de concert avec la bonté. Mais, s'il -était possible en cela de se tromper encore, si tout ce qui environne -l'homme était fait pour l'égarer, au moins choisissons nos erreurs, et -préférons celles qui consolent. - -Quant à ceux qui croient que la nature, en élevant si haut le fruit -lourd du cocotier, s'est fort écartée de la loi qui fait ramper la -citrouille, ils ne font pas attention que le cocotier n'a qu'une petite -tête qui donne fort peu d'ombre: on n'y va point, comme sous les chênes, -chercher l'ombrage et la fraîcheur. Pourquoi ne pas observer plutôt, -qu'aux Indes comme en Europe, les arbres fruitiers qui donnent des -fruits mous sont d'une hauteur médiocre, afin qu'ils puissent tomber à -terre sans se briser; qu'au contraire, ceux qui portent des fruits durs -comme le coco, la châtaigne, le gland, la noix, sont fort élevés, parce -que leurs fruits, en tombant, n'ont rien à risquer? D'ailleurs les -arbres feuillés des Indes donnent, comme en Europe, de l'ombre sans -danger. Il y en a qui donnent de très-gros fruits comme le jacq; mais -alors ils les portent attachés au tronc, et à la portée de la main: -ainsi la nature que l'homme accuse d'imprudence, a ménagé à la fois son -abri et sa nourriture. - -Depuis peu, on a découvert un crabe qui loge au pied des cocotiers. La -nature lui a donné une longue patte, terminée par un ongle. Elle lui -sert à tirer la substance du fruit par ses trous. Il n'a point de -grosses pinces comme les autres crabes: elles lui seraient inutiles. Cet -animal se trouve sur l'île des Palmes, au nord de Madagascar, découverte -en 1769 par le naufrage du vaisseau _l'Heureux_, qui y périt en allant -au Bengale. Ce crabe servit de nourriture à l'équipage. - -On vient de trouver à l'île Séchelle un palmier qui porte des cocos -doubles, dont quelques-uns pèsent plus de quarante livres. Les Indiens -lui attribuent des vertus merveilleuses. Ils le croyaient une production -de la mer, parce que les courans en jetaient quelquefois sur la côte -Malabare; ils l'appelaient _coco marin_. Ce fruit, dépouillé de sa -bourre[4], _mulieris corporis bifurcationem cum naturâ et pilis -repræsentat_. Sa feuille, faite en éventail, peut couvrir la moitié -d'une case. Comme tout est compensé, l'arbre qui donne cet énorme coco, -en rapporte au plus trois ou quatre: le cocotier ordinaire porte des -grappes où il y en a plus de trente. J'ai goûté de l'un et de l'autre -fruit, qui m'ont paru avoir la même saveur. On a planté à -l'Ile-de-France des cocos marins, qui commencent à germer. - - [4] Je ne traduirai point ce passage. Pourquoi la langue française - est-elle plus réservée que la langue latine! Sommes-nous plus - chastes que les Romains? - -Il y a encore quelques arbres qui ne sont guère que des objets de -curiosité, comme le dattier, qui donne rarement des fruits; le palmier -qui porte le nom d'araque, et celui qui produit le sagou. Le caneficier -et l'acajou n'y donnent que des fleurs sans fruits. Le cannellier, dont -j'ai vu des avenues, ressemble à un grand poirier, par son port et son -feuillage. Ses petites grappes de fleurs sentent les excrémens; sa -cannelle est peu aromatique. Il n'y a qu'un seul cacaotier dans l'île; -ses fruits ne mûrissent jamais. On doit y apporter le muscadier et le -giroflier[5]; le temps décidera du succès de ces arbres transplantés des -environs de la Ligne, au 20e degré de latitude. - - [5] Je les ai vus arriver en 1770. - -On y a planté, depuis long-temps, quelques pieds de ravinesara, espèce -de muscadier de Madagascar; des mangoustans et des litchi, qui -produisent, dit-on, les meilleurs fruits du monde; l'arbre de vernis, -qui donne une huile qui conserve la menuiserie; l'arbre de suif, dont -les graines sont enduites d'une espèce de cire; un arbre de Chine, qui -donne de petits citrons en grappes semblables à des raisins; l'arbre -d'argent du Cap; enfin le bois de teck, presque aussi bon que le chêne -pour la construction des vaisseaux. La plupart de ces arbres y végètent -difficilement. - -La température de cette île me paraît trop froide pour les arbres -d'Asie, et trop chaude pour ceux d'Europe. Pline observe que l'influence -du ciel est plus nécessaire que les qualités de la terre, à la culture -des arbres. Il dit, que de son temps, on voyait en Italie des poivriers -et des cannelliers, et en Lydie des arbres d'encens; mais ils ne -faisaient qu'y végéter. Je crois cependant qu'on pourrait naturaliser -dans les provinces méridionales de France le café, qui se plaît dans les -lieux frais et tempérés. Ces essais coûteux ne peuvent guère être faits -que par des princes: mais aussi l'acquisition d'une plante nouvelle est -une conquête douce et humaine, dont toute la nation profite. A quoi ont -servi tant de guerres au dehors et au dedans de notre continent? Que -nous importe aujourd'hui que Mithridate ait été vaincu par les Romains, -et Montézume par les Espagnols? Sans quelques fruits, l'Europe n'aurait -qu'à pleurer sur des trophées inutiles; mais des peuples entiers vivent, -en Allemagne, des pommes de terre venues de l'Amérique, et nos belles -dames mangent des cerises qu'elles doivent à Lucullus. Le dessert a -coûté cher; mais ce sont nos pères qui l'ont payé. Soyons plus sages, -rassemblons les biens que la nature a dispersés, et commençons par les -nôtres. - -Si jamais je travaille pour mon bonheur, je veux faire un jardin comme -les Chinois. Ils choisissent un terrain sur le bord d'un ruisseau; ils -préfèrent le plus irrégulier, celui où il y a de vieux arbres, de -grosses roches, quelques monticules. Ils l'entourent d'une enceinte de -rocs bruts avec leurs cavités et leurs pointes: ces rocs sont posés les -uns sur les autres, de manière que les assises ne paraissent point. Il -en sort des touffes de scolopendre, des lianes à fleurs bleues et -pourpres, des lisières de mousses de toutes les couleurs. Un filet d'eau -circule parmi ces végétaux, d'où il s'échappe en gouttes ou en glacis. -La vie et la fraîcheur sont répandues sur cet enclos, qui n'est, chez -nous, qu'une muraille rapide. - -S'il se trouve quelque enfoncement sur le terrain, on en fait une pièce -d'eau. On y met des poissons, on la borde de gazon et on l'environne -d'arbres. On se garde bien de rien niveler ou aligner; point de -maçonnerie apparente: la main des hommes corrompt la simplicité de la -nature. - -La plaine est entremêlée de touffes de fleurs, de lisières de prairies, -d'où s'élèvent quelques arbres fruitiers. Les flancs de la colline sont -tapissés de groupes d'arbrisseaux à fruits ou à fleurs, et le haut est -couronné d'arbres bien touffus, sous lesquels est le toit du maître. - -Il n'y a point d'allées droites qui vous découvrent tous les objets à la -fois, mais des sentiers commodes qui les développent successivement. Ce -ne sont point des statues, ni des vases inutiles; mais une vigne chargée -de belles grappes, ou des buissons de roses. Quelquefois on lit sur -l'écorce d'un oranger des vers agréables, ou une sentence philosophique -sur un vieux rocher. - -Ce jardin n'est ni un verger, ni un parc, ni un parterre, mais un -mélange, semblable à la campagne, de plaines, de bois, de collines, où -les objets se font valoir les uns par les autres. Un Chinois ne conçoit -pas plus un jardin régulier qu'un arbre équarri. Les voyageurs assurent -qu'on sort toujours à regret de ces retraites charmantes; pour moi, j'y -voudrais encore une compagne aimable, et dans le voisinage un ami comme -vous. - -Au Port-Louis de l'Ile-de-France, le 10 juin 1769. - - - - -LETTRE XV. - -ANIMAUX APPORTÉS A L'ILE-DE-FRANCE. - - -On a fait venir ici jusqu'à des poissons étrangers. Le gourami vient de -Batavia; c'est un poisson d'eau douce, il passe pour le meilleur de -l'Inde: il ressemble au saumon, mais il est plus délicat. On y voit des -poissons dorés de la Chine, qui perdent leur beauté en grandissant. Ces -deux espèces se multiplient assez dans les étangs. - -On a essayé, mais sans succès, d'y transporter des grenouilles, qui -mangent les oeufs que les moustiques déposent sur les eaux stagnantes. - -On a fait venir du Cap un oiseau bien plus utile. Les Hollandais -l'appellent _l'ami du jardinier_. Il est brun, et de la grosseur d'un -gros moineau. Il vit de vermisseaux, de chenilles et de petits serpens. -Non seulement il les mange, mais il en fait d'amples provisions, en les -accrochant aux épines des haies. Je n'en ai vu qu'un; quoique privé de -la liberté, il avait conservé ses moeurs, et suspendait la viande qu'on -lui donnait aux barreaux de sa cage. - -Un oiseau qui a multiplié prodigieusement dans l'île, est le martin, -espèce de sansonnet de l'Inde, au bec et aux pattes jaunes. Il ne -diffère guère du nôtre que par son plumage, qui est moins moucheté; mais -il en a le gazouillement, l'aptitude à parler, et les manières mimes; il -contrefait les autres oiseaux. Il s'approche familièrement des bestiaux, -pour les éplucher; mais surtout, il fait une consommation prodigieuse de -sauterelles. Les martins sont toujours accouplés deux à deux. Ils se -rassemblent les soirs, au coucher du soleil, par troupes de plusieurs -milliers, sur des arbres qu'ils affectionnent. Après un gazouillement -universel, toute la république s'endort; et, au point du jour, ils se -dispersent par couples dans les différens quartiers de l'île. Cet oiseau -ne vaut rien à manger; cependant on en tue quelquefois malgré les -défenses. Plutarque rapporte que l'alouette était adorée à Lemnos, parce -qu'elle vivait d'oeufs de sauterelles; mais nous ne sommes pas des -Grecs. - -On avait mis dans les bois plusieurs paires de corbeaux pour détruire -les souris et les rats. Il n'en reste plus que trois mâles. Les habitans -les ont accusés de manger leurs poulets; or, dans cette querelle, ils -sont juges et parties. - -Il n'y a pas moyen de dissimuler les désordres de _l'oiseau du Cap_, -espèce de petit tarin, le seul des habitans de ces forêts que j'aie -entendu chanter. On les avait d'abord apportés par curiosité; mais -quelques-uns s'échappèrent dans les bois, où ils ont beaucoup multiplié. -Ils vivent aux dépens des récoltes. Le gouvernement a mis leur tête à -prix. - -Il y a une jolie mésange, dont les ailes sont piquetées de points -blancs, et le cardinal, qui, dans une certaine saison, a la tête, le cou -et le ventre d'un rouge vif: le reste du plumage est d'un beau -gris-de-perle. Ces oiseaux viennent du Bengale. - -Il y a trois sortes de perdrix, plus petites que les nôtres. Le cri du -mâle ressemble à celui d'un coq un peu enroué: elles perchent la nuit -sur les arbres, sans doute dans la crainte des rats. - -On a mis dans les bois des pintades, et depuis peu, le beau faisan de la -Chine. On a lâché sur quelques étangs, des oies et des canards sauvages: -il y en a aussi de domestiques, entre autres le canard de Manille, qui -est très-beau. Il y a des poules d'Europe; une espèce, d'Afrique, dont -la peau, la chair et les os sont noirs; une petite espèce, de Chine, -dont les coqs sont très-courageux. Ils se battent contre les -coqs-d'Inde. Un jour, j'en vis un attaquer un gros canard de Manille; -celui-ci ne faisait que saisir ce petit champion avec son bec, et le -couvrait de son ventre et de ses larges pattes, pour l'étouffer. Quoique -on eût tiré plusieurs fois de cette situation le coq à demi-mort, il -revenait à la charge avec une nouvelle fureur. - -Beaucoup d'habitans tirent de grands revenus de leur poulailler, à cause -de la rareté des autres viandes. Les pigeons y réussissent bien, et -c'est le meilleur de tous les volatiles de l'île. On y a mis deux -espèces de tourterelles et des lièvres. - -Il y a dans les bois des chèvres sauvages, des cochons marrons, mais -surtout des cerfs qui avaient tellement multiplié, que des escadres -entières en ont fait des provisions. Leur chair est fort bonne, surtout -pendant les mois d'avril, mai, juin, juillet et août. On en élève -quelques troupeaux apprivoisés, mais qui ne multiplient pas. - -Dans les quadrupèdes domestiques, il y a des moutons qui y maigrissent -et perdent leur laine, des chèvres qui s'y plaisent, des boeufs dont la -race vient de Madagascar. Ils portent une grosse loupe sur leur cou. Les -vaches de cette race donnent très-peu de lait; celles d'Europe en -rendent davantage, mais leurs veaux y dégénèrent. J'y ai vu deux -taureaux et deux vaches, de la taille d'un âne; ils venaient du Bengale: -cette petite espèce n'a pas réussi. - -La viande de boucherie manque souvent ici. On y a pour ressource celle -de cochon, qui vaut mieux que celle d'Europe; cependant on ne saurait en -faire de bonnes salaisons: ce qui vient, je crois, du sel, qui est trop -âcre. La femelle de cet animal est sujette, dans cette île, à produire -des monstres. J'ai vu dans un bocal un petit cochon, dont le groin était -allongé comme la trompe d'un éléphant. - -Les chevaux n'y sont pas beaux; ils y sont d'un prix excessif: un cheval -ordinaire coûte cent pistoles. Ils dépérissent promptement au port, à -cause de la chaleur. On ne les ferre jamais, quoique l'île soit pleine -de roches. Les mulets y sont rares, les ânes y sont petits, et il y en a -peu. L'âne serait peut-être l'animal le plus utile du pays, parce qu'il -soulagerait le noir dans ses travaux. On fait porter tous les fardeaux -sur la tête des esclaves, ils en sont accablés. - -Depuis quelque temps, on a amené du Cap deux beaux ânes sauvages, mâle -et femelle, de la taille d'un mulet. Ils étaient rayés sur les épaules -comme le zèbre du Cap, dont ils différaient cependant. Ces animaux, -quoique jeunes, étaient indomptables. - -Les chats y ont dégénéré; la plupart sont maigres et efflanqués: les -rats ne les craignent guère. Les chiens valent beaucoup mieux pour cette -chasse: mon _Favori_ s'y est distingué plus d'une fois. Je l'ai vu -étrangler les plus gros rats de l'hémisphère austral. Les chiens -perdent, à la longue, leurs poils et leur odorat. On prétend que jamais -ils n'enragent ici. - -Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 juillet 1769. - - - - -LETTRE XVI. - -VOYAGE DANS L'ILE. - - -Deux curieux d'histoire naturelle, M. de Chazal, conseiller, et M. le -marquis d'Albergati, capitaine de la légion, me proposèrent, il y a -quelque temps, d'aller voir, à une lieue et demie d'ici, une caverne -considérable; j'y consentis. Nous nous rendîmes d'abord à la grande -rivière. Cette grande rivière, comme toutes celles de cette île, n'est -qu'un large ruisseau qu'une chaloupe ne remonterait pas à une portée de -fusil de son embouchure. Il y a là un petit établissement formé d'un -hôpital et de quelques magasins, et c'est là aussi que commence -l'aqueduc qui conduit les eaux à la ville. On voit sur une petite -hauteur en pain de sucre, une espèce de fort qui défend la baie. - -Après avoir passé la grande rivière, nous prîmes pour guide le meunier -du lieu. Nous marchâmes environ trois quarts d'heure, à l'ouest, au -milieu des bois. Comme nous étions en plaine, je me croyais fort éloigné -de la caverne, dont je supposais l'ouverture au flanc de quelque -montagne, lorsque nous la trouvâmes, sans y penser, à nos pieds. Elle -ressemble au trou d'une cave dont la voûte se serait éboulée. Plusieurs -racines de mapou descendent perpendiculairement, et barrent une partie -de l'entrée: on avait cloué au cintre une tête de boeuf. - -Avant de descendre dans cet abîme, on déjeuna; après quoi, on alluma de -la bougie et des flambeaux, et nous nous munîmes de briquets pour faire -du feu. - -Nous descendîmes une douzaine de pas sur les rochers qui en bouchent -l'ouverture, et je me trouvai dans le plus vaste souterrain que j'aie vu -de ma vie. Sa voûte est formée d'un roc noir, en arc surbaissé. Sa -largeur est d'environ trente pieds, et sa hauteur de vingt. Le sol en -est fort uni, il est couvert d'une terre fine que les eaux des pluies y -ont déposée. De chaque côté de la caverne, à hauteur d'appui, règne un -gros cordon avec des moulures. Je le crois l'ouvrage des eaux qui y -coulent dans la saison des pluies, à différens niveaux. Je confirmai -cette observation par la vue de plusieurs débris de coquilles terrestres -et fluviatiles. Cependant, les gens du pays croient que c'est un ancien -soupirail de volcan; il me paraît plutôt que c'est l'ancien lit d'une -rivière souterraine. La voûte est enduite d'un vernis luisant et sec, -espèce de concrétion pierreuse qui s'étend sur les parois, et, en -quelques endroits, sur le sol même. Cette concrétion y forme des -stalactites ferrugineuses qui se brisaient sous nos pieds comme si nous -eussions marché sur une croûte de glace. - -Nous marchâmes assez long-temps, trouvant le terrain parfaitement sec, -excepté à trois cents pas de l'entrée par où une partie de la voûte est -éboulée. Les eaux supérieures filtraient à travers les terres, et -formaient quelques flaques sur le sol. - -De là, la voûte allait toujours en baissant. Insensiblement nous étions -obligés de marcher sur les pieds et sur les mains: la chaleur -m'étouffait; je ne voulus pas aller plus loin. Mes compagnons, plus -lestes, et en déshabillé convenable, continuèrent leur route. - -En retournant sur mes pas, je trouvai une racine grosse comme le doigt, -attachée à la voûte par de très-petits filamens. Elle avait plus de dix -pieds de longueur, sans branches ni feuilles, ni apparence qu'elle en -eût jamais eu; elle était entière à ses deux bouts. Je la crois une -plante d'une espèce singulière: elle était remplie d'un suc laiteux. - -Je revins donc à l'entrée de la grotte, où je m'assis pour respirer -librement. Au bout de quelque temps, j'entendis un bourdonnement sourd, -et je vis, à la lueur des flambeaux portés par des nègres, apparaître -nos voyageurs en bonnet, en chemise, en caleçon si sales et si rouges -qu'on les eût pris pour quelques personnages de tragédie anglaise. Ils -étaient baignés de sueur et tout barbouillés de cette terre rouge, sur -laquelle ils s'étaient traînés sur le ventre sans pouvoir aller plus -loin. - -Cette caverne se bouche de plus en plus. Il me semble qu'on en pourrait -faire de magnifiques magasins, en la coupant de murs pour empêcher les -eaux d'y entrer. Le marquis d'Albergati m'en donna les dimensions que -voici, avec mes notes. - - Le terrain est très-sec dans } - toute cette partie: on y } - remarque plusieurs fentes qui } t. p. - s'étendent dans toute la } Depuis l'entrée, { Hauteur. 3 2 - largeur; l'entrée est à } première voûte. { Largeur. 5 - l'ouest-nord-ouest. } { Longueur. 22 - - Le souterrain tourne au N-O 1/4 } - N; corrigez N-O 1/4 O. Le } - terrain est sec: il règne dans } - presque toute cette partie une } - banquette d'environ deux pieds } Deuxième voûte { Hauteur. 2 5 - et demi de hauteur, avec un gros } depuis le { Largeur. 4 - cordon. } premier coude. { Longueur. 68 2 - - La voûte tourne au N-O; corrigez } - O-N-O, 2 deg. 30 min. N: à son } - extrémité elle n'a que quatre } - pieds de hauteur, mais elle se } - relève à quelques toises de là. } - Elle est pierreuse et humide. } Troisième voûte { Hauteur. 1 5 - On y remarque de petites } depuis le { Largeur. 2 2 - congélations ou stalactites. } deuxième coude. { Longueur. 48 2 - - Les banquettes et moulures } - règnent sur les côtés: il y a un } - espace d'environ cinquante pieds } - rempli de roches détachées de la } Quatrième voûte. { Hauteur. 3 - voûte. Cet endroit n'est pas sûr. } { Largeur. 4 3 - Le terrain va droit sans coude. } { Longueur. 58 2 - - Il va au N-N-O, 3 deg. N; } Cinquième voûte { Hauteur. 1 2 - corrigez N-O 1/4 N, 5 deg. O. } et troisième { Largeur. 3 - } coude. { Longueur. 38 2 - - Au N-O 1/4 N-O; corrigez N-O 1/4 } Sixième voûte, { Hauteur. 1 4 - N, 2 deg. 30 m. } quatrième { Largeur. 3 3 - } coude. { Longueur. 15 0 - - Au N-O 1/4 O; corrigez O 1/4 N-O, } Septième voûte, { Hauteur. 1 3 - 2 deg. 30 min. } cinquième { Largeur. 2 4 - } coude. { Longueur. 26 4 - - A l'O 1/4 N-O; corrigez O 1/4 } Huitième voûte, { Hauteur. 1 5 - S-O, 2 deg. 30 min. O. } sixième coude. { Largeur. 3 - } { Longueur. 15 - - Au N 1/4 N-O; corrigez N-O 1/4 } Neuvième voûte, { Hauteur. 1 1 - N, 2 deg. 30 min. N. Ici je m'en } septième { Largeur. 3 - retournai. } coude. { Longueur. 28 2 - - Au N-N-O, 5 deg. 3 min. O; } - corrigez N-O, 3 deg. 30 min. O. } - Il faut marcher le tiers de cette } - voûte sur le ventre. Il y a deux } Dixième voûte, { Hauteur. 2 - ans cette partie était plus } huitième coude. { Largeur. 3 - praticable. } { Longueur. 16 4 - - Au bout sont des flaques d'eau: } Onzième voûte. { Hauteur. 0 2 - la voûte menace de s'écrouler en } { Largeur. 1 4 - deux ou trois endroits. } { Longueur. 6 0 - -Nous revînmes le soir à la ville. - -Cette course me mit en goût d'en faire d'autres. Il y avait long-temps -que j'étais invité par un habitant de la Rivière-Noire, appelé M. de -Messin, à l'aller voir; il demeure à sept lieues du Port-Louis. Je -profitai de sa pirogue qui venait toutes les semaines au port. Le patron -vint m'avertir, et je m'embarquai à minuit. La pirogue est une espèce de -bateau formé d'une seule pièce de bois, qui va à la rame et à la voile. -Nous y étions neuf personnes. - -A minuit et demi nous sortîmes du port en ramant. La mer était fort -houleuse, elle brisait beaucoup sur les récifs. Souvent nous passions -dans leur écume sans les apercevoir, car la nuit était fort obscure. Le -patron me dit qu'il ne pouvait pas continuer sa route avant que le jour -fût venu, et qu'il allait mettre à terre. - -Nous pouvions avoir fait une lieue et demie; il vint mouiller un peu -au-dessous de la petite rivière. Les noirs me descendirent au rivage sur -leurs épaules, après quoi ils prirent deux morceaux de bois, l'un de -veloutier, l'autre de bambou, et ils allumèrent du feu en les frottant -l'un contre l'autre. Cette méthode est bien ancienne; les Romains s'en -servaient. Pline dit qu'il n'y a rien de meilleur que le bois de lierre -frotté avec le bois de laurier. - -Nos gens s'assirent autour du feu en fumant leur pipe. C'est une espèce -de creuset au bout d'un gros roseau; ils se le prêtent tour-à-tour. Je -leur fis distribuer de l'eau-de-vie, et je fus me coucher sur le sable, -entouré de mon manteau. - -On me réveilla à cinq heures pour me rembarquer. Le jour étant venu à -paraître, je vis le sommet des montagnes couvert de nuages épais qui -couraient rapidement; le vent chassait la brume dans les vallons; la mer -blanchissait au large; la pirogue portait ses deux voiles et allait -très-vite. - -Quand nous fûmes à l'endroit de la côte, appelé Flicq-en-Flacq, environ -à une demi-lieue de terre, nous trouvâmes une lame clapoteuse, et nous -fûmes chargés de plusieurs rafales qui nous obligèrent d'amener nos -voiles. Le patron me dit dans son mauvais patois: «Ça n'a pas bon, -Monsié.» Je lui demandai s'il y avait quelque danger, il me répondit -deux fois: «Si nous n'a pas gagné malheur, ça bon.» Enfin il me dit -qu'il y avait quinze jours qu'au même endroit la pirogue avait tourné, -et qu'il s'était noyé un de ses camarades. - -Nous avions le rivage au vent, tout bordé de roches, où il n'est pas -possible de débarquer; d'arriver au vent, cette manoeuvre nous portait -au-dessous de l'île que nous n'eussions jamais rattrapée: il fallait -tenir bon. Nous étions à la rame, ne pouvant plus porter de voile. Le -ciel se chargeait de plus en plus, il fallait se hâter. Je fis boire de -l'eau-de-vie à mes rameurs; après quoi, à force de bras et au risque -d'être vingt fois submergés, nous sortîmes des lames, et nous parvînmes -à nous mettre à l'abri du vent, en longeant la terre entre les récifs et -le rivage. - -Pendant le mauvais temps, les noirs eurent l'air aussi tranquille que -s'ils eussent été à terre. Ils croient à la fatalité. Ils ont pour la -vie une indifférence qui vaut bien notre philosophie. - -Je descendis à l'embouchure de la Rivière-Noire sur les neuf heures du -matin; le maître de l'habitation ne comptait pas ce jour-là sur le -retour de sa pirogue; j'en fus comblé d'amitiés. Son terrain comprend -tout le vallon où coule la rivière. Il est mal figuré sur la carte de -l'abbé de La Caille; on y a oublié une branche de montagne sise sur la -rive droite qui prend au morne du Tamarin. De plus, le cours de la -rivière n'est pas en ligne droite; à une petite lieue de son embouchure, -il tourne sur la gauche. Ce savant astronome ne s'est assujéti qu'au -circuit de l'île. J'ai fait quelques additions sur son plan, afin de -tirer quelque fruit de mes courses. - -Tout abonde à la Rivière-Noire, le gibier, les cerfs, le poisson d'eau -douce et celui de mer. Un jour à table on vint nous avertir qu'on avait -vu des lamentins dans la baie; aussitôt nous y courûmes. On tendit des -filets à l'entrée, et après en avoir rapproché les deux bouts sur le -rivage, nous y trouvâmes des raies, des carangues, des sabres et trois -tortues de mer; les lamentins s'étaient échappés. - -Il règne beaucoup d'ordre dans cette habitation, ainsi que dans toutes -celles où j'ai été. Les cases des noirs sont alignées comme les tentes -d'un camp. Chacun a un petit coin de jardin où croissent du tabac et des -courges. On y élève beaucoup de volailles et des troupeaux. Les -sauterelles y font un tort infini aux récoltes. Les denrées s'y -transportent difficilement à la ville, parce que les chemins sont -impraticables par terre, et que par mer le vent est toujours contraire -pour aller au port. - -Après m'être reposé quelques jours, je résolus de revenir à la ville en -faisant un circuit par les plaines de Williams. Le maître de la maison -me donna un guide, et me prêta une paire de pistolets dans la crainte -des noirs marrons. - -Je partis à deux heures après midi pour aller coucher à Palma, -habitation de M. de Cossigny, située à trois lieues de là. Il n'y a que -des sentiers au milieu des rochers; il faut aller nécessairement à pied. -Quand j'eus monté et descendu la chaîne de montagnes de la -Rivière-Noire, je me trouvai dans de grands bois où il n'y a presque -rien de défriché. Le sentier me conduisit à une habitation qui se trouve -la seule de ces quartiers: il passe précisément à côté de la maison. Le -maître était sur sa porte, nu-jambes, les bras retroussés, en chemise et -en caleçon. Il s'amusait à frotter un singe avec des mûres rouges de -Madagascar: lui-même était barbouillé de cette couleur. Cet homme était -Européen, et avait joui en France d'une fortune considérable qu'il avait -dissipée. Il menait là une vie triste et pauvre, au milieu des forêts, -avec quelques noirs, et sur un terrain qui n'était pas à lui. - -De là, après une demi-heure de marche, j'arrivai sur le bord de la -rivière du Tamarin, dont les eaux coulaient avec grand bruit dans un lit -de rochers. Mon noir trouva un gué, et me passa sur ses épaules. Je -voyais devant moi la montagne fort élevée des Trois-Mamelles, et c'était -de l'autre côté qu'était l'habitation de Palma. Mon guide me faisait -longer cette montagne en m'assurant que nous ne tarderions pas à trouver -les sentiers qui mènent au sommet. Nous la dépassâmes après avoir marché -plus d'une heure. Je vis mon homme déconcerté; je revins sur mes pas, et -j'arrivai au pied de la montagne lorsque le soleil allait se coucher. -J'étais très-fatigué; j'avais soif: si j'avais eu de l'eau, je serais -resté là pour y passer la nuit. - -Je pris mon parti; je résolus de monter à travers les bois, quoique je -ne visse aucune espèce de chemin. Me voilà donc à gravir dans les -roches, tantôt me tenant aux arbres, tantôt soutenu par mon noir qui -marchait derrière moi. Je n'avais pas marché une demi-heure, que la nuit -vint; alors je n'eus plus d'autre guide que la pente même de la -montagne. Il ne faisait point de vent, l'air était chaud; je ne saurais -vous dire ce que je souffris de la soif et de la fatigue. Plusieurs fois -je me couchai, résolu d'en rester là. Enfin, après des peines -incroyables, je m'aperçus que je cessais de monter; bientôt après je -sentis au visage une fraîcheur de vent de sud-est, et je vis au loin des -feux dans la campagne. Le côté que je quittais était couvert d'une -obscurité profonde. - -Je descendis en me laissant souvent glisser malgré moi. Je me guidais au -bruit d'un ruisseau, où je parvins enfin tout brisé. Quoique tout en -sueur, je bus à discrétion; et, ayant senti de l'herbe sous ma main, je -trouvai, pour surcroît de bonheur, que c'était du cresson, dont je -dévorai plusieurs poignées. Je continuai ma marche vers le feu que -j'apercevais, ayant la précaution de tenir mes pistolets armés, dans la -crainte que ce ne fût une assemblée de noirs marrons; c'était un -défriché dont plusieurs troncs d'arbres étaient en feu. Je n'y trouvai -personne. En vain, je prêtais l'oreille et je criais, dans l'espérance -au moins que quelque chien aboierait; je n'entendis que le bruit éloigné -du ruisseau, et le murmure sourd du vent dans les arbres. - -Mon noir et mon guide prirent des tisons allumés, et, avec cette faible -clarté, nous marchâmes, dans les cendres de ce défriché, vers un autre -feu plus éloigné. Nous y trouvâmes trois nègres qui gardaient des -troupeaux. Ils appartenaient à un habitant voisin de M. de Cossigny. -L'un d'eux se détacha et me conduisit à Palma. Il était minuit, tout le -monde dormait, le maître était absent; mais le noir économe m'offrit -tout ce que je voulus. Je partis de grand matin pour me rendre, à deux -lieues de là, chez M. Jacob, habitant du haut des plaines de Williams; -je trouvai partout de grandes routes bien ouvertes. Je longeai la -montagne du Corps-de-garde, qui est tout escarpée, et j'arrivai de bonne -heure chez mon hôte, qui me reçut avec toute sorte d'amitiés. - -L'air, dans cette partie, est beaucoup plus frais qu'au port et qu'au -lieu que je quittais. Je me chauffais le soir avec plaisir. C'est un des -quartiers de l'île le mieux cultivé. Il est arrosé de beaucoup de -ruisseaux, dont quelques-uns, comme celui de la Rivière-Profonde, -coulent dans des ravins d'une profondeur effrayante. Je m'en approchai -en retournant à la ville; le chemin passe très-près du bord; je -m'estimai à plus de trois cents pieds d'élévation de son lit. Les côtés -sont couverts de cinq ou six étages de grands arbres: cette vue donne -des vertiges. - -A mesure que je descendais vers la ville, je sentais la chaleur -renaître, et je voyais les herbes perdre insensiblement leur verdure, -jusqu'au port, où tout est sec. - -Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 août 1769. - - - - -LETTRE XVII. - -VOYAGE, A PIED, AUTOUR DE L'ILE. - - -Un officier m'avait proposé de faire le tour de l'île à pied; mais, -quelques jours avant le départ, il s'excusa: je résolus d'exécuter seul -ce projet. - -Je pouvais compter sur Côte, ce noir du roi, qui m'avait déjà -accompagné; il était petit, suivant la signification de son nom, mais il -était très-robuste. C'était un homme d'une fidélité éprouvée, parlant -peu, sobre, et ne s'étonnant de rien. - -J'avais acheté un esclave depuis peu, à qui j'avais donné votre nom, -comme un bon augure pour lui. Il était bien fait, d'une figure -intéressante, mais d'une complexion délicate; il ne parlait point -français. - -Je pouvais encore compter sur mon chien, pour veiller la nuit, et aller -le jour à la découverte. - -Comme je savais bien que je serais plus d'une fois seul, sans gîte dans -les bois, je me pourvus de tout ce que je crus nécessaire pour moi et -pour mes gens. Je fis mettre à part une marmite, quelques plats, -dix-huit livres de riz, douze livres de biscuit, autant de maïs, douze -bouteilles de vin, six bouteilles d'eau-de-vie, du beurre, du sucre, des -citrons, du sel, du tabac, un petit hamac de coton, un peu de linge, un -plan de l'île dans un bambou, quelques livres, un sabre, un manteau: le -tout ensemble pesait deux cents livres. Je partageai toute ma cargaison -en quatre paniers, deux de soixante livres et deux de quarante. Je les -fis attacher au bout de deux forts roseaux. Côte se chargea du poids le -plus fort, Duval prit l'autre. Pour moi, j'étais en veste, et je portais -un fusil à deux coups, une paire de pistolets de poche, et mon couteau -de chasse. - -Je résolus de commencer mon voyage par la partie de l'île qui est sous -le vent. Je me proposai de suivre constamment le bord de la mer, afin de -pouvoir tracer un système de la défense de l'île, et de faire, dans -l'occasion, quelques observations d'histoire naturelle. - -M. de Chazal s'offrit de m'accompagner jusqu'à sa terre, à cinq lieues -de la ville, aux plaines Saint-Pierre. M. le marquis d'Albergati se mit -encore de la partie. - -Nous partîmes de bon matin le 26 août 1769; nous prîmes le long du -rivage depuis le fort Blanc, sur la gauche du port; la mer se répand sur -cette grève, qui n'est point escarpée, jusqu'à la pointe de la plaine -aux Sables. On a construit là la batterie de Paulmy. Le débarquement -serait impossible sur cette plage, parce qu'à deux portées de fusil, il -y a un banc de récifs qui la défend naturellement. Depuis la batterie de -Paulmy, le rivage devient à pic; la mer y brise de manière qu'on ne peut -y aborder. Quant à la plaine, elle serait impraticable à la cavalerie et -à l'artillerie, par la quantité prodigieuse de roches dont elle est -couverte. Il n'y a point d'arbres; on y voit seulement quelques mapous -et des veloutiers: l'escarpement finit à la Baie de la petite rivière, -où il y a une petite batterie. - -Nous trouvâmes là un homme de mérite, trop peu employé, M. de Séligny, -chez lequel nous dînâmes. Il nous fit voir le plan de la machine avec -laquelle il traça un canal au vaisseau _le Neptune_, échoué dans -l'ouragan de 1760. C'étaient deux râteaux de fer mis en action par deux -grandes roues portées sur des barques: ces roues augmentaient leur effet -en agissant sur des leviers supportés par des radeaux. - -Nous vîmes un moulin à coton de son invention: l'eau le faisait mouvoir. -Il était composé d'une multitude de petits cylindres de métal posés -parallèlement. Des enfans présentent le coton à deux de ces cylindres, -le coton passe et la graine reste. Ce même moulin servait à entretenir -le vent d'une forge, à battre des grains et à faire de l'huile. Il nous -apprit qu'il avait trouvé une veine de charbon de terre, un filon de -mine de fer, une bonne terre à faire des creusets, et que les cendres -des _songes_, espèce de nymphæa, brûlées avec du charbon, donnaient des -verres de différentes couleurs. Nous quittâmes, l'après-midi, ce citoyen -utile et mal récompensé. - -Nous suivîmes un sentier qui s'éloigne du rivage d'une portée de fusil. -Nous passâmes à gué la rivière Belle-Ile, dont l'embouchure est fort -encaissée. A un quart de lieue de là, on entre dans un bois qui conduit -à l'habitation de M. de Chazal. Ce terrain, qu'on appelle les plaines -Saint-Pierre, est encore plus couvert de rochers que le reste de la -route. En plusieurs endroits, nos noirs étaient obligés de mettre bas -leurs charges, et de nous donner la main pour grimper. Une demi-heure -avant d'arriver, Duval, ne pouvant plus supporter sa charge, la mit bas. -Nous nous trouvâmes fort embarrassés, car il faisait nuit, et les autres -noirs avaient pris les devans. Comment le retrouver au milieu des herbes -et des bois? J'allumai du feu avec mon fusil, et nous l'entretînmes avec -de la paille et des branches sèches; après quoi, nous laissâmes là -Duval, et lorsque nous fûmes arrivés à la maison, nous envoyâmes des -noirs le chercher avec ses paniers. - -Toute la côte est fort escarpée depuis la petite rivière jusqu'aux -plaines Saint-Pierre. Nos curieux avaient trouvé dans les rochers la -pourpre de Panama, la bouche-d'argent, des nérites, et des oursins à -longues pointes. Sur le sable, on ne trouve que des débris de cames, de -rouleaux, et de grappes-de-raisin, espèces de coraux. - -Nous avions marché cinq heures le matin, et quatre heures l'après-midi. - - -DU 27 AOUT 1769. - -Nous nous reposâmes tout le jour. Tout ce terrain pierreux est assez -propre à la culture du coton, dont cependant le fil est court. Le café y -est d'une bonne qualité, mais d'un faible rapport, comme dans tous les -endroits secs. - - -LE 28. - -Mes compagnons voulurent m'accompagner jusqu'à la dînée: nous nous mîmes -en route à huit heures du matin. - -Nous passâmes d'abord la rivière du Dragon à gué, ensuite celle du Galet -de la même manière. La côte cesse là d'être escarpée, et nous eûmes le -plaisir de marcher sur le sable, le long de la mer dans une grande -plaine qui mène jusqu'à l'anse du Tamarin: elle peut avoir un quart de -lieue de largeur, sur plus d'une lieue de longueur. Il n'y croît rien. -On pourrait, ce me semble, y planter des cocotiers, qui se plaisent dans -le sable. A droite, il y a un ruisseau de mauvaise eau, qui coule le -long des bois. - -Nous trouvâmes, dans des endroits que la mer ne couvre plus, des couches -de madrépores fossiles, ce qui prouve qu'elle s'est éloignée de cette -côte[6]. Nous dînâmes sur la rive droite de l'anse; ensuite nous nous -quittâmes en nous embrassant, et nous souhaitant un bon voyage. Nous -avions trouvé, sur le sable, des débris de harpes, et d'olives -très-grosses. - - [6] J'observai que là où la mer étale, indépendamment des récifs du - large, il y a à terre une espèce d'enfoncement ou chemin couvert - naturel. On y pourrait mettre du canon; mais avant tout, il faudrait - des chemins. - -De la Rivière-Noire il n'y avait plus qu'une petite lieue à faire pour -aller coucher chez M. de Messin. Je passai d'abord à gué le fond de -l'anse de Tamarin, et de là je suivis le bord de la mer avec beaucoup de -fatigue: il est escarpé jusqu'à la Rivière-Noire. Je trouvai, le long de -ses rochers, beaucoup d'espèces de crabes, et cette espèce de boudin -dont j'ai parlé. - -Le fond de l'anse est de sable, et on y pourrait débarquer, si ces -positions rentrantes n'exposaient à des feux croisés. Une batterie à la -pointe de sable de la rive droite de la Rivière-Noire y serait fort -utile. J'avais marché trois heures le matin, et trois heures -l'après-midi. - - -LE 29 ET LE 30. - -A marée basse je fus me promener sur le bord de la mer: j'y trouvai le -grand buccin et une espèce de faux-amiral. - - -LE 31. - -Je partis à six heures du matin. Je passai la première Rivière-Noire à -gué, près de la maison. Ensuite ayant voulu couper une petite presqu'île -couverte de bois et de pierres, je m'embarrassai dans les herbes, et -j'eus beaucoup de peine à retrouver le sentier; il me mena sur le -rivage, que je côtoyai, la marée étant basse. Sur toute cette plage, il -y a beaucoup d'huîtres collées aux rochers: Duval, mon nouveau noir, se -coupa le pied profondément en marchant sur leurs écailles: c'était à -l'une des deux embouchures de la petite Rivière-Noire. Nous fîmes halte -en cet endroit sur les huit heures du matin: je lui fis bassiner sa -plaie, et boire de l'eau-de-vie, ainsi qu'à Côte. Comme ils étaient fort -chargés, je pris le parti de faire deux haltes par jour, qui coupassent -mes deux courses du matin et du soir, et de leur donner alors quelques -rafraîchissemens. Cette légère douceur les remplit de force et de bonne -volonté: ils m'eussent volontiers suivi ainsi jusqu'au bout du monde. - -Entre les deux embouchures de la Rivière-Noire, un cerf poursuivi par -des chiens et des chasseurs vint droit à moi. Il pleurait et bramait: ne -pouvant pas le sauver, et ne voulant pas le tuer, je tirai un de mes -coups en l'air. Il fut se jeter à l'eau, où les chiens en vinrent à -bout. Pline observe que cet animal, pressé par une meute, vient se jeter -à la merci de l'homme. Je m'arrêtai au premier ruisseau qu'on trouve -après avoir passé les deux Rivières-Noires: il se jette à la mer -vis-à-vis un petit îlot appelé l'îlot du Tamarin, qui n'est pas sur la -carte; on y va à pied à mer basse, et à l'îlot du Morne, où quelquefois -l'on met les vaisseaux en quarantaine. - -J'avais tout ce qui était nécessaire à mon dîner, hors la bonne chère. -Je vis passer le long du rivage une pirogue pleine de pêcheurs -malabares. Je leur demandai s'ils n'avaient point de poisson; ils -m'envoyèrent un fort beau mulet, dont ils ne voulurent pas d'argent. Je -fis mettre ma cuisine au pied d'un tatamaque: j'allumai du feu; un de -mes noirs fut chercher du bois, l'autre de l'eau, celle de cet endroit -étant saumâtre. Je dînai très-bien de mon poisson, et j'en régalai mes -gens. - -J'observai des blocs de roche ferrugineuse très-abondante en minéral. Il -y a une bande de récifs qui s'étend depuis la Rivière-Noire jusqu'au -morne Brabant, qui est la pointe de l'île, tout-à-fait sous le vent. Il -n'y a qu'un passage pour venir à terre derrière le petit îlot de -Tamarin. - -A deux heures après midi je partis, mettant plus d'ordre dans ma marche. -J'allais faire plus de vingt lieues dans une partie déserte de l'île, où -il n'y a que deux habitans. C'est là que se réfugient les noirs marrons. -Je défendis à mes gens de s'écarter: mon chien même, qui me devançait -toujours, ne me précédait plus que de quelques pas; à la moindre alerte, -il dressait les oreilles et s'arrêtait; il sentait qu'il n'y avait plus -d'hommes. Nous marchâmes ainsi en bon ordre, en suivant le rivage, qui -forme une infinité de petites anses. A gauche nous longions les bois, où -règne la plus profonde solitude. Ils sont adossés à une chaîne de -montagnes peu élevées, dont on voit la cime; ce terrain n'est pas fort -bon. Nous y vîmes d'abord des polchers, arbre venu des Indes, et -d'autres preuves qu'on y avait commencé des établissemens. J'avais eu la -précaution de prendre quelques bouteilles d'eau, et je fis bien, car je -trouvai les ruisseaux, marqués sur le plan, absolument desséchés. - -J'avais des inquiétudes sur la blessure de mon noir, qui saignait -continuellement; je marchais à petits pas; nous fîmes une halte à quatre -heures. Comme la nuit s'approchait, je ne voulus point faire le tour du -morne; mais je le coupai dans le bois par l'isthme qui le joint aux -autres montagnes. Cet isthme n'est qu'une médiocre colline. Étant sur -cette hauteur, je rencontrai un noir appartenant à M. Le Normand, -habitant chez lequel j'allais descendre, et dont la maison était à un -quart de lieue. Cet homme nous devança pendant que je m'arrêtais avec -plaisir à considérer le spectacle des deux mers. Une maison placée en -cet endroit y serait dans une situation charmante; mais il n'y a pas -d'eau. Comme je descendais ce monticule, un noir vint au-devant de moi -avec une carafe pleine d'eau fraîche, et m'annonça que l'on m'attendait -à la maison. J'y arrivai. C'était une longue case de palissades, -couverte de feuilles de latanier. Toute l'habitation consistait en huit -noirs, et la famille en neuf personnes: le maître et la maîtresse, cinq -enfans; une jeune parente et un ami. Le mari était absent; voilà ce que -j'appris avant d'entrer. - -Je ne vis dans toute la maison qu'une seule pièce; au milieu, la -cuisine; à une extrémité, les magasins et les logemens des domestiques; -à l'autre bout, le lit conjugal, couvert d'une toile sur laquelle une -poule couvait ses oeufs; sous le lit, des canards; des pigeons sous la -feuillée, et trois gros chiens à la porte. Aux parois étaient accrochés -tous les meubles qui servent au ménage ou au travail des champs. Je fus -véritablement surpris de trouver dans ce mauvais logement une dame -très-jolie. Elle était Française, née d'une famille honnête, ainsi que -son mari. Ils étaient venus, il y avait plusieurs années, chercher -fortune; ils avaient quitté leurs parens, leurs amis, leur patrie, pour -passer leur vie dans un lieu sauvage où l'on ne voyait que la mer et les -escarpemens affreux du morne Brabant: mais l'air de contentement et de -bonté de cette jeune mère de famille semblait rendre heureux tout ce qui -l'approchait. Elle allaitait un de ses enfans; les quatre autres étaient -rangés autour d'elle, gais et contens. - -La nuit venue, on servit avec propreté tout ce que l'habitation -fournissait. Ce souper me parut fort agréable. Je ne pouvais me lasser -de voir ces pigeons voler autour de la table, ces chèvres qui jouaient -avec les enfans, et tant d'animaux réunis autour de cette famille -charmante. Leurs jeux paisibles, la solitude du lieu, le bruit de la -mer, me donnaient une image de ces premiers temps où les filles de Noé, -descendues sur une terre nouvelle, firent encore part aux espèces douces -et familières, du toit, de la table et du lit. - -Après souper, on me conduisit coucher à deux cents pas de là, à un petit -pavillon en bois, que l'on venait de bâtir. La porte n'était pas encore -mise, j'en fermai l'ouverture avec les planches dont on devait la faire. -Je mis mes armes en état; car cet endroit est environné de noirs -marrons. Il y a quelques années que quarante d'entre eux s'étaient -retirés sur le morne, où ils avaient fait des plantations: on voulut les -forcer; mais plutôt que de se rendre, ils se précipitèrent tous dans la -mer. - - -LE 1er SEPTEMBRE. - -Le maître de la maison étant revenu pendant la nuit, il m'engagea à -différer mon départ jusqu'à l'après-midi: il voulait m'accompagner une -partie du chemin. Il n'y avait que trois petites lieues de là à -Belle-Ombre, dernière habitation où je devais coucher. Comme mon noir -était blessé, la jeune dame voulut elle-même lui préparer un remède pour -son mal. Elle fit sur le feu une espèce de baume samaritain, avec de la -térébenthine, du sucre, du vin et de l'huile. Après l'avoir fait panser, -je le fis partir d'avance avec son camarade. A trois heures après dîner, -je pris congé de cette demeure hospitalière et de cette femme aimable et -vertueuse. Nous nous mîmes en route, son mari et moi; c'était un homme -très-robuste: il avait le visage, les bras et les jambes brûlés du -soleil. Lui-même travaillait à la terre, à abattre les arbres, à les -charrier; mais il ne souffrait, disait-il, que du mal que se donnait sa -femme pour élever sa famille: elle s'était encore depuis peu chargée -d'un orphelin. Il ne me conta que ses peines, car il vit bien que je -sentais son bonheur. - -Nous passâmes un ruisseau près de la maison, et nous marchâmes sur la -pelouse jusqu'à la pointe du corail. Dans cet endroit la mer pénètre -dans l'île entre deux chaînes de rochers à pic: il faut suivre cette -chaîne, en marchant par des sentiers rompus et en s'accrochant aux -pierres. Le plus difficile est de l'autre côté de l'anse, en doublant la -pointe appelée le Cap. Je vis passer des noirs; ils se collaient contre -les flancs du roc: s'ils eussent fait un faux pas, il tombaient à la -mer. Dans les gros temps ce passage est impraticable; la mer s'y -engouffre et y brise d'une manière effroyable. En calme, les petits -vaisseaux entrent dans l'anse, au fond de laquelle ils chargent du bois. -Heureusement il s'y trouva _le Désir_, senau du roi: il nous prêta sa -chaloupe pour passer le détroit. M. Le Normand me conduisit de l'autre -côté, et nous nous dîmes adieu en nous embrassant cordialement. - -J'arrivai, en trois heures de marche sur une pelouse continuelle, -au-delà de la pointe de Saint-Martin. Souvent j'allais sur le sable, et -quelquefois sur ce gazon fin, qui croît par flocons épais comme la -mousse. Dans cet endroit je trouvai une pirogue, où M. Étienne, associé -à l'habitation de Belle-Ombre, m'attendait. Nous fûmes en peu de temps -rendus à sa maison, située à l'entrée de la rivière des citronniers. On -construisait sur la rive gauche un vaisseau de deux cents tonneaux. - -Depuis M. Le Normand, toute cette partie est d'une fraîcheur et d'une -verdure charmante: c'est une savanne sans roche, entre la mer et les -bois, qui sont très-beaux. - -Avant de passer le Cap, on remarque un gros banc de corail, élevé de -plus de quinze pieds. C'est une espèce de récif que la mer a abandonné: -il règne au pied une longue flaque d'eau dont on pourrait faire un -bassin pour de petits vaisseaux. Depuis le morne Brabant, il y a, au -large, une ceinture de brisans, où il n'y a de passage que vis-à-vis des -rivières. - - -DU 2. - -Le remède appliqué à la blessure de mon noir l'ayant presque guéri, je -fixai mon départ à l'après-midi. Le matin, je me promenai en pirogue, -entre les récifs et la côte. L'eau du fond était très-claire: on y -voyait des forêts de madrépores de cinq ou six pieds d'élévation, -semblables à des arbres: quelques-uns avaient des fleurs. Différentes -espèces de poissons de toutes couleurs nageaient dans leurs branches, on -y voyait serpenter de belles coquilles, entre autres une tonne -magnifique, que le mouvement de la pirogue effraya; elle fut se nicher -sous une touffe de corail. J'aurais fait une riche collection, mais je -n'avais ni plongeur, ni pince de fer, pour soulever les plantes de ce -jardin maritime, et pour déraciner ces arbres de pierre. J'en rapportai -le rocher appelé l'oreille-de-Midas, le drap-d'or, et quelques gros -rouleaux garnis de leur peau velue. - -Nous eûmes à dîner deux officiers du _Désir_, qui, conjointement avec M. -Étienne, voulurent m'accompagner jusqu'au bras de mer de la Savanne, à -trois lieues de là. Personne n'y demeure, mais il y a quelques cases de -paille. Le matin on avait fait partir d'avance tous les noirs; après -midi je me mis en route, et je pris seul le devant. J'arrivais au -Poste-Jacotet: c'est un endroit où la mer entre dans les terres, en -formant une baie de forme ronde. On voit au milieu un petit îlot -triangulaire: cette anse est entourée d'une colline qui la clôt comme un -bassin. Elle n'est ouverte qu'à l'entrée où passe l'eau de la mer, et au -fond, où coulent, sur un beau sable, plusieurs ruisseaux qui sortent -d'une pièce d'eau douce où je vis beaucoup de poissons. Autour de cette -pièce d'eau sont plusieurs monticules qui s'élèvent les uns derrière les -autres en amphithéâtre. Ils étaient couronnés de bouquets d'arbres, les -uns en pyramide comme des ifs, les autres en parasol: derrière eux -s'élançaient quelques têtes de palmistes avec leurs longues flèches -garnies de panaches. Toute cette masse de verdure, qui s'élève du milieu -de la pelouse, se réunit à la forêt et à une branche de montagne qui se -dirige à la Rivière-Noire. Le murmure des sources, le beau vert des -flots marins, le souffle toujours égal des vents, l'odeur parfumée des -veloutiers, cette plaine si unie, ces hauteurs si bien ombragées, -semblaient répandre autour de moi la paix et le bonheur. J'étais fâché -d'être seul: je formais des projets; mais du reste de l'univers, je -n'eusse voulu que quelques objets animés, pour passer là ma vie. - -Je quittai à regret ces beaux lieux. A peine j'avais fait deux cents pas -que je vis venir à ma rencontre une troupe de noirs armés de fusils. Je -m'avançai vers eux, et je les reconnus pour des noirs de détachement, -sorte de maréchaussée de l'île: ils s'arrêtèrent auprès de moi. L'un -d'eux portait dans une calebasse deux petits chiens nouveaux-nés; un -autre menait une femme attachée par le cou à une corde de jonc: c'était -le butin qu'ils avaient fait sur un camp de noirs marrons qu'ils -venaient de dissiper. Ils en avaient tué un, dont ils me montrèrent le -gris-gri, espèce de talisman fait comme un chapelet. La négresse -paraissait accablée de douleur. Je l'interrogeai; elle ne me répondit -pas. Elle portait sur le dos un sac de vacoa. Je l'ouvris. Hélas! -c'était une tête d'homme. Le beau paysage disparut, je ne vis plus -qu'une terre abominable[7]. - - [7] Cette femme appartenait à un habitant appelé M. de Laval. - -Mes compagnons me retrouvèrent comme je descendais par une pente -difficile au bras de mer de la Savanne. Il était nuit, nous nous assîmes -sous des arbres dans le fond de l'anse: on alluma des flambeaux, et on -servit à souper. - -On parla des noirs marrons; car ils avaient aussi rencontré le -détachement où était cette malheureuse, qui portait peut-être la tête de -son amant! M. Étienne nous dit qu'il y avait des troupes de deux et -trois cents noirs fugitifs aux environs de Belle-Ombre, qu'ils élisaient -un chef auquel ils obéissaient sous peine de la vie. Il leur est défendu -de rien prendre dans les habitations du voisinage, d'aller le long des -rivières fréquentées chercher du poisson ou des _songes_. La nuit, ils -descendent à la mer pour pêcher; le jour, ils forcent des cerfs dans -l'intérieur des bois avec des chiens bien dressés. Quand il n'y a qu'une -femme dans la troupe elle est pour le chef; s'il y en a plusieurs, elles -sont communes. Ils tuent, dit-on, les enfans qui en naissent, afin que -leurs cris ne les dénoncent pas. Ils s'occupent tous les matins à jeter -les sorts pour présager la destinée du jour. - -Il nous conta qu'étant à la chasse l'année précédente, il rencontra un -noir marron; que s'étant mis à le poursuivre en l'ajustant, son fusil -manqua jusqu'à trois fois. Il allait l'assommer à coups de crosse, -lorsque deux négresses sortirent du bois et vinrent en pleurant se jeter -à ses pieds. Le noir profita du moment et s'enfuit. Il amena chez lui -ces deux généreuses créatures; il nous en avait montré une le matin. - -Nous passâmes la nuit sous des paillettes. - -J'avais remarqué qu'on pouvait faire du Poste-Jacotet, cette position si -riante, un très-bon port pour de petits vaisseaux, en ôtant du bassin -quelques plateaux de corail. Le bras de mer de la Savanne sert aussi aux -embarcations des gaulettes. Toute cette partie est la plus belle portion -de l'île; cependant elle est inculte, parce qu'il est difficile d'y -communiquer avec le chef-lieu, à cause des montagnes de l'intérieur, et -par la difficulté de revenir au vent du port en doublant le morne -Brabant. - - -LE 3 SEPTEMBRE. - -M. Étienne et M. de Clèzemure, capitaine du _Désir_, vinrent -m'accompagner jusqu'au bord de la rive gauche de la Savanne, qui est -encore plus escarpée que la rive droite; en cet endroit leurs chiens -forcèrent un cerf. Je pris congé d'eux pour faire seul les douze lieues -qui restaient dans un pays où il n'y a plus d'habitans. - -J'observai, chemin faisant, que la prairie devenait plus large, les bois -plus épais et plus beaux. Les montagnes sont enfoncées dans l'intérieur; -on n'en voit que les sommets dans le lointain. - -De temps en temps je trouvai quelques ravins. En deux heures de marche, -je passai trois rivières à gué. La seconde, qui est celle des Anguilles, -est assez difficile; son lit est plein de rochers, et son courant -rapide. Il s'y jette des sources d'eau ferrugineuse qui la couvrent -d'une huile couleur de gorge-de-pigeon. - -Chemin faisant, je vis un de ces éperviers appelés mangeurs de poules. -Il était perché sur un tronc de latanier; je l'ajustai presque à bout -portant, les deux amorces de mon fusil s'embrasèrent et les coups ne -partirent pas. L'oiseau resta tranquille, et je le laissai là. Cette -petite aventure me fit faire attention à tenir mes armes en meilleur -état, en cas d'attaque des noirs marrons. - -Je m'arrêtai sur la rive gauche de la troisième rivière, au bord de la -mer, sur des plateaux de rochers ombragés par un veloutier. Mes noirs -m'en firent une espèce de tente en jetant mon manteau dessus les -branches. Ils me firent à dîner, et me pêchèrent quelques conques -persiques et des oreilles-de-Midas. - -A deux heures après dîner, je me mis en route, mon fusil en bon état et -mes gens en bon ordre. Les surprises n'étaient point à craindre: la -plaine est découverte et les bois assez éloignés. Le sentier était -très-beau et sablé. Pour marcher plus à mon aise, et n'être pas obligé -de me déchausser au passage de chaque rivière, je résolus de marcher -nu-pieds comme les chasseurs du matin[8]. Cette façon d'aller est non -seulement la plus naturelle, mais la plus sûre; le pied saisit comme une -main les angles des rochers. Les noirs ont cette partie si exercée -qu'ils s'en servent pour ramasser une épingle à terre. Ce n'est donc pas -en vain que la nature divisa ces membres en doigts, et les doigts en -articulations. - - [8] L'homme civilisé enferme son pied dans une chaussure; il est sujet - aux cors que les nègres ne connaissent pas. De toutes les parties de - son individu qu'il immole à son opinion, c'est sans doute le - sacrifice qui lui coûte le moins. On prétend même qu'il y a un plus - grand inconvénient à porter perruque, surtout lorsqu'on se fait - raser la tête. On croit que cette opération est cause des apoplexies - si fréquentes aujourd'hui, et qui étaient si rares chez les anciens. - Je crois même que Pline, qui parle des maladies de son temps, ne - fait pas mention de celle-là. - -Après avoir fait ces réflexions, je me déchaussai et je passai à gué la -première rivière; mais en sortant de l'eau, je reçus un violent coup de -soleil sur les jambes; elles devinrent rouges et enflammées. Au passage -de la seconde, je me blessai à un talon et à un orteil. En mettant mon -pied dans l'eau, j'éprouvai à mes blessures une douleur fort vive. Je -renonçai à mon projet, fâché d'avoir perdu un des avantages de la -constitution humaine, faute d'exercice. - -J'arrivai à la rivière du Poste, que je traversai à gué sur le dos de -mon noir, à une portée de canon de son embouchure. Elle coule avec grand -bruit sur des rochers. Ses eaux sont si transparentes que je distinguais -au fond des limaçons noirs à pointes. J'éprouvai dans ce passage une -sorte d'horreur. Le soleil était près de se coucher; je ne voulus pas -aller plus loin. Je marchai sur les pierres, le long de sa rive gauche, -pour gagner une paillotte que j'avais aperçue adossée à un des caps de -son embouchure. Il me fut impossible d'aller jusque là. Ce n'étaient que -des monceaux de roches. Je revins sur mes pas, et je repris le sentier -qui me mena au haut du ravin au bas duquel elle coule. J'aperçus, à main -gauche, dans un enfoncement, un petit bouquet détaché de buissons, -d'arbres et de lianes, dans lequel on ne pouvait pénétrer. L'idée me -vint de m'ouvrir un passage avec une hache et de me loger au centre -comme dans un nid. Ce gîte me paraissait sûr; mais comme il vint à -tomber un peu de pluie, je pensai qu'il vaudrait mieux encore loger sous -le plus mauvais toit. Je descendis l'enfoncement jusqu'au bord de la -mer, et j'eus un grand plaisir de trouver sur ma droite la paillotte que -j'avais aperçue de l'autre rive: c'était un toit de feuilles de latanier -appliqué contre la roche. A droite, était le chemin impraticable que -j'avais tenté; à gauche, le chemin par où j'étais descendu, et devant -moi le bord de la mer. Tout me parut également disposé pour la sûreté et -la commodité; on me fit un lit d'herbes sèches, et je me couchai. Je fis -mettre mes paniers enfilés de leur bâton, à droite et à gauche de mon -lit, comme des barrières, un de mes noirs à chaque entrée de l'ajoupa, -mes pistolets sous mon oreiller, mon fusil auprès de moi, et mon chien à -mes pieds. - -A peine ces dispositions étaient faites qu'un frisson me saisit. C'est -la suite des coups de soleil, qui sont presque toujours suivis de la -fièvre. Mes jambes étaient douloureuses et enflées. On me fit de la -limonade; on alluma de la bougie, et je m'occupai à noter des -observations sur ma route, et quelques erreurs sur la carte. - -Toute la côte, depuis le bras de mer de la Savanne, est escarpée et -inabordable. Les rivières qui s'y jettent sont fort encaissées. Il -serait impossible de faire ce chemin à cheval. On s'opposerait aisément -à la marche d'une troupe ennemie, chaque rivière étant un fossé d'une -profondeur effrayante. Quant au pays, il m'a paru la plus belle portion -de l'île. - -Sur le minuit, la fièvre me quitta et je m'endormis. A trois heures et -demie du matin, mon chien me réveilla, et sortit de l'ajoupa en aboyant -de toutes ses forces. J'appelai Côte et lui dis de se lever. Je sortis -avec mes armes; mais je ne vis qu'un ciel bien étoilé. Mon noir revint -au bout de quelques momens, et me dit qu'il avait entendu siffler deux -fois auprès du bois. Je fis rallumer le feu; j'ordonnai à mes gens de -veiller et je posai Côte en sentinelle avec mon sabre. - -La mer venait briser dans les rochers, presque jusqu'à ma chaumière. Ce -fracas joint à l'obscurité m'invitait au sommeil; mais je n'étais pas -sans inquiétude: j'étais à cinq lieues de toute habitation, si la fièvre -me reprenait, je ne savais où trouver des secours. Les noirs marrons me -donnaient peu de crainte: mes deux noirs paraissaient bien déterminés, -et j'étais dans un lieu où je pouvais soutenir un siége. Après tout, je -me félicitai de ne m'être pas campé dans le bosquet. - -Dès qu'on put distinguer les objets, je fis boire un verre d'eau-de-vie -à mes factionnaires, et je me mis en route: ils commençaient à être bien -moins chargés, nos provisions diminuant chaque jour. - - -LE 4 SEPTEMBRE. - -Je partis à cinq heures et demie du matin, résolu de faire un effort -pour arriver à la première habitation d'une seule traite. - -A peu de distance, nous trouvâmes une petite rivière, et un peu plus -loin un ruisseau presque à sec. Après une heure de marche, toute cette -belle pelouse qui commence au morne Brabant finit, et l'on entre sur un -terrain couvert de rochers comme dans le reste de l'île. L'herbe, -cependant, en est plus verte; c'est un gramen à large feuille, -très-propre au pâturage. - -Je passai à gué le bras de mer du Chalan, sur un banc de sable. Il est -mal figuré sur le plan. La mer entre profondément dans les terres par un -passage étroit, dont je pense qu'on pourrait faire un grand parc pour la -pêche, en le barrant de claires-voies. - -Je trouvai sur sa rive gauche un ajoupa où je me reposai. - -A une demi-lieue de là, le sentier se divise en deux; je pris celui de -la gauche, qui entre dans les bois; il me conduisit dans un grand chemin -frayé de chariots. La vue des ornières qui me désignaient le voisinage -de quelque maison considérable, me fit un grand plaisir: j'aimais encore -mieux voir des pas de cheval que des pas d'homme. Nous arrivâmes à une -habitation dont le maître était absent, ce qui nous fit revenir sur nos -pas, et suivre un sentier du bois qui nous mena chez un habitant appelé -M. Delaunay. Il était temps d'arriver; je ne pouvais plus me soutenir -sur mes jambes qui étaient très-enflées. Il me prêta un cheval pour me -rendre à deux lieues de là à l'habitation des prêtres. - -Je passais successivement la rivière de la Chaux qui est fort encaissée, -et celle des Créoles. A trois quarts de lieue de cette dernière, je -traversai en pirogue une des anses du port du sud-est. - -Les bords en sont couverts de mangliers. Tout ce paysage est fort -agréable; il est coupé de collines couvertes d'habitations. De temps en -temps on traverse des bouquets de bois remplis d'orangers. Il était six -heures du soir quand j'arrivai chez le frère directeur de l'habitation. -On me bassina les jambes d'eau de fleur de sureau, et je me reposai avec -grand plaisir. - - -DU 5. - -Il n'y a qu'une lieue de là au grand Port. Le frère me prêta un cheval, -et j'arrivai à la ville sur les dix heures. C'est une espèce de bourg où -il y a une douzaine de maisons. Les édifices les plus remarquables sont -un moulin ruiné, et le gouvernement qui ne vaut guère mieux. Derrière la -ville est une grande montagne, et devant elle est la mer, qui forme en -cet endroit une baie profonde de deux lieues, à compter des récifs de -son ouverture, et de quatre lieues de longueur depuis la pointe des deux -Cocos jusqu'à celle du Diable. - -Je descendis chez le curé. - - -DES 6, 7 ET 8. - -J'étais enchanté de mon hôte, et du paysage que j'avais vu; mais il faut -se méfier des lieux où vient la fleur d'orange: le curé ne buvait que de -l'eau, ainsi que ses paroissiens. Il faut souvent un mois de navigation -pour venir du Port-Louis; souvent les habitans sont exposés à manquer de -tout ce qui vient d'Europe. Je fis part de mes provisions à M. Delfolie; -c'était le nom du missionnaire, qui était un fort honnête homme. - -Le Port du sud-est fut d'abord habité par les Hollandais; on voit encore -un de leurs anciens édifices qui sert de chapelle. On entre dans le port -par deux passes, l'une à la pointe du Diable pour les petits vaisseaux; -l'autre, plus considérable, à côté d'un îlot, vers le milieu. Il y a -deux batteries à ces deux endroits, et une troisième appelée batterie de -la Reine, située au fond de la baie. - -Si mon indisposition l'eût permis j'aurais examiné les corps étrangers -que la mer jette sur les récifs, pour former quelques conjectures sur -les terres qui sont au vent; mais je pouvais à peine me soutenir; la -peau de mes jambes tomba même entièrement. - -Voici les observations que je pus recueillir. - -Les baleines entrent quelquefois dans le Port du sud-est, où il serait -aisé de les harponner. Cette côte est fort poissonneuse, et c'est -l'endroit de l'île où l'on trouve les plus beaux coquillages, entre -autres des olives et des vis. On me donna quelques huîtres violettes de -l'embouchure de la rivière de la Chaux, et une espèce de cristallisation -que l'on trouve au fond du lit de la rivière Sorbès qui en est voisine. - -Je vis pendant trois nuits une comète qui paraissait depuis quinze -jours. Son noyau était pâle et nébuleux, sa queue blanche et -très-étendue, les rayons en divergeaient peu. Je dessinai sa position -dans le ciel, au-dessous des Trois Rois. Sa route était vers l'est, et -sa queue dirigée à l'ouest. Le 6, à deux heures et demie du matin, elle -me parut élevée de plus de 50 degrés sur l'horizon. Je ne pus rendre mon -observation plus précise faute d'instrument. - -Je trouvai ici l'air d'une fraîcheur agréable, la campagne belle et -fertile; mais ce bourg est si désert que dans un jour je ne vis passer -que deux noirs sur la place publique. - - -LE 9 SEPTEMBRE. - -Je me sentais assez rétabli pour continuer ma route dans des lieux -habités. Je fixai ma couchée à quatre lieues de là, à l'embouchure de la -grande rivière, qui est un peu plus grande que celle qui porte le même -nom, près du Port-Louis. - -Nous partîmes à six heures du matin, en suivant le rivage qui est -découpé d'anses où croissent des mangliers. Il est probable que la mer -en a apporté les graines de quelque terre plus au vent. Nous longions, -sur la gauche, une chaîne de montagnes élevées, couvertes de bois. La -campagne est coupée de petites collines couvertes d'une herbe fraîche; -ce pays, où l'on élève beaucoup de bestiaux, est agréable à voir, mais -fatigant à parcourir. - -Après avoir marché deux lieues, nous vîmes, sur une hauteur, une belle -maison de pierre. Je m'y arrêtai pour m'y reposer; elle appartenait à un -riche habitant appelé La V***. Il était absent. Sa femme était une -grande créole sèche, qui allait nu-pieds suivant l'usage du canton. En -entrant dans l'appartement, je la trouvai au milieu de cinq ou six -filles, et d'autant de gros dogues qui voulurent étrangler mon chien; on -les mit à la porte, et madame de La V*** y posa en faction une négresse -nue, qui n'avait pour tout habit qu'une mauvaise jupe. Je demandai à -passer le temps de la chaleur. Après les premiers complimens, un des -chiens trouva le moyen de rentrer dans la salle, et le vacarme -recommença. Madame de la V*** tenait à la main une queue de raie -épineuse; elle en lâcha un coup sur les épaules nues de l'esclave qui en -furent marquées d'une longue taillade, et un revers sur le mâtin qui -s'enfuit en hurlant. - -Cette dame me conta qu'elle avait manqué de se noyer en allant en -pirogue harponner la tortue sur les brisans. Elle allait dans les bois, -à la chasse des noirs marrons; elle s'en faisait honneur: mais elle me -dit que le gouverneur lui avait reproché de chasser le cerf, ce qui est -défendu; ce reproche l'avait outrée: «J'eusse mieux aimé, me dit-elle, -qu'il m'eût donné un coup de poignard dans le coeur.» - -A quatre heures après midi, je quittai cette Bellone qui chassait aux -hommes; nous coupâmes par un sentier la pointe du Diable, ainsi appelée, -parce que les premiers navigateurs y virent, dit-on, varier leur -boussole sans en savoir la raison. Nous passâmes en canot l'embouchure -de la grande rivière qui n'est point navigable, à cause d'un banc de -sable qui la traverse, et d'une cascade qu'elle forme à un demi-quart de -lieue de là. - -On a bâti sur sa gauche une redoute en terre, au commencement du chemin -qui mène à Flacque: nous le suivîmes par l'impossibilité de marcher le -long du rivage, tout rompu de roches. On rentre ici dans les bois, qui -sont très-beaux, et pleins d'orangers. A un quart de lieue de là je -trouvai une habitation dont le maître était absent: je m'y arrêtai. - -J'avais marché deux heures et demie le matin, et autant l'après-midi. - - -LE 10 SEPTEMBRE. - -Nous suivîmes la grande route de Flacque, jusqu'à un quart de lieue -au-delà de la rivière Sèche, que nous passâmes à gué comme les autres; -ensuite, prenant à droite par un sentier, j'arrivai sur le bord de la -mer à l'Anse d'eau douce, où il y avait un poste de trente hommes. - -Nous reprîmes le rivage, qui commence là à être praticable. Je passai, -sur le dos de Côte, un petit bras de mer assez profond. De temps en -temps le sable est couvert de rochers, jusqu'à une longue prairie -couverte du même chiendent que j'avais trouvé aux environs de -Belle-Ombre. Toute cette partie est sèche et aride; les bois sont petits -et maigres, et s'étendent aux montagnes qu'on voit de loin: cette -plaine, qui a trois grandes lieues, ne vaut pas grand'chose; elle -s'étend jusqu'à un établissement appelé les Quatre Cocos. Il n'y a -d'autre eau que celle d'un puits saumâtre percé dans des rochers pleins -de mines de fer. - -Après dîner, un sentier sur la gauche nous mena dans les bois, où nous -retrouvâmes des rochers. Nous arrivâmes sur le bord de la rivière de -Flacque, à un quart de lieue de son embouchure: nous la traversâmes sur -des planches. Je la côtoyai en traversant les habitations, qui y sont en -grand nombre, et je vins descendre au magasin, situé sur la rive gauche. -Il y avait un poste commandé par un capitaine de la légion, appelé M. -Gautier, qui m'offrit un gîte. - - -LE 11. - -Je me reposai. Le quartier de Flacque est un des mieux cultivés de -l'île: on en tire beaucoup de riz. Il y a une passe dans les récifs, qui -permet aux gaulettes de venir charger jusqu'à terre. - - -LE 12. - -Mon hôte voulut m'accompagner une partie du chemin; nous fûmes en -pirogue jusqu'auprès du poste de Fayette. Presque toute la côte est -couverte jusque là de roches brisées et de mangliers. Près du -débarquement nous vîmes sur le sable des traces de tortue, ce qui nous -fit mettre pied à terre; mais nous ne trouvâmes que le nid. Nous -passâmes à gué l'anse aux Aigrettes, bras de mer assez large. J'étais -sur les épaules de mon noir; quand nous fûmes au milieu du trajet, la -mer qui montait pensa le renverser: il eut de l'eau jusqu'au cou, et je -fus bien mouillé. A quelque distance, nous en trouvâmes une autre, -appelée l'Anse aux Requins. J'y remarquai de larges plateaux de rochers, -percés d'un grand nombre de trous ronds, d'un pied de diamètre: -quelques-uns étaient de la profondeur de ma canne. Je présumai que -quelque lave de volcan, ayant coulé jadis sur une portion de forêt, -avait consumé les troncs des arbres, et conservé leur empreinte. - -Du poste de Fayette à la rivière du Rempart, la prairie continue. Ce -quartier est encore bien cultivé: nous y dînâmes. Je passai la rivière; -ensuite je continuai seul ma route jusqu'au-delà de la rivière des -Citronniers. Le soleil baissait déjà à l'horizon, lorsque je rencontrai -un habitant qui m'engagea fort honnêtement à entrer chez lui; cet -honnête homme s'appelait le sieur Gole. - - -LE 13 SEPTEMBRE. - -Il m'offrit, le matin, son cheval pour me rendre à la ville, dont je -n'étais plus éloigné que de cinq lieues. J'aurais bien voulu achever le -tour de l'île; mais il y avait quatre lieues de pays inhabité, où l'on -ne trouve pas d'eau. D'ailleurs, de la pointe des Canonniers, je -connaissais le rivage jusqu'au Port. - -J'acceptai l'offre de mon hôte. Je partis de ce quartier qu'on appelle -la Poudre-d'Or, à cause, dit-on, de la couleur du sable, qui me parut -blanc comme ailleurs. Je passai d'abord la rivière qui porte le nom du -quartier. J'entrai ensuite dans de grands bois; le sol en est bon, mais -il n'y a point d'eau. J'arrivai au quartier des Pamplemousses: les -terres en paraissent épuisées, parce qu'on les cultive depuis plus de -trente ans sans les fumer. J'en passai la rivière à gué, ainsi que la -rivière Sèche et celle des Lataniers, et j'arrivai le soir au Port. - -J'avais trouvé toutes les campagnes en rapport couvertes de pierres, -excepté quelques cantons des Pamplemousses. - -Je n'ai vu sur ma route aucun monument intéressant. Il y a trois églises -dans l'île: la première au Port-Louis, la seconde au Port du sud-est, et -la troisième, qui est la plus propre, aux Pamplemousses. Les deux autres -ressemblent à de petites églises de village. On en avait construit une -au Port-Louis, sur un assez beau plan; mais le comble en étant trop -élevé, les ouragans ont fait fendre les murs qui le supportent. On s'en -sert quelquefois au lieu de magasins, qui sont rares dans l'île. La -plupart sont construits en bois; c'est une matière qu'on ne devrait -jamais employer pour les bâtimens publics, surtout ici, où les poutres -ne durent pas plus de quarante ans, quand les carias ne les détruisent -pas plus tôt. D'ailleurs, la pierre se rencontre partout, et l'île est -entourée de corail, dont on fait de la chaux. La plus grande difficulté -est aux fondations, où l'on est toujours obligé de faire sauter des -roches avec de la poudre, mais, tout compensé, je ne crois pas qu'un -bâtiment en pierre coûte ici un tiers plus cher qu'un bâtiment en bois. -Celui-ci, il est vrai, est bientôt prêt, mais bientôt ruiné. Les gens -pressés de jouir ne jouissent jamais. - -On compte que l'île a environ quarante-cinq lieues de tour. Elle est -arrosée d'un grand nombre de ruisseaux fort encaissés: ils sortent du -centre de l'île pour se rendre à la mer. Quoique nous fussions dans la -saison sèche, j'en ai traversé plus de vingt-quatre, remplis d'une eau -fraîche et saine. J'estime qu'il y a la moitié de l'île en friche, un -quart de cultivé, un autre quart en pâturages, bons et mauvais. - - - - -LETTRE XVIII. - -SUR LE COMMERCE, L'AGRICULTURE ET LA DÉFENSE DE L'ILE. - - -Une lettre ne suffirait pas pour détailler ces trois objets, qui sont -immenses. A commencer par le premier, je ne connais point de coin de -terre qui étende ses besoins si loin. Cette colonie fait venir sa -vaisselle de Chine, son linge et ses habits de l'Inde, ses esclaves et -ses bestiaux de Madagascar, une partie de ses vivres du cap de -Bonne-Espérance, son argent de Cadix, et son administration de France. -M. de La Bourdonnais voulait en faire l'entrepôt du commerce de -l'Inde[9], une seconde Batavia. Avec les vues d'un grand génie, il avait -le faible d'un homme: mettez-le sur un point, il en fera le centre de -toutes choses. - - [9] Tout entrepôt augmente les frais du commerce; quand il est - inutile, il ne faut pas l'établir. Aucune nation n'a aux Indes - d'entrepôt placé hors des lieux de son commerce. Batavia est dans - une île qui donne des épiceries. - - On regarde encore l'Ile-de-France comme une forteresse qui assure - nos possessions dans l'Inde. C'est comme si on regardait Bordeaux - comme la citadelle de nos colonies de l'Amérique. Il y a quinze - cents lieues de l'Ile-de-France à Pondichéry. Quand on supposerait - dans cette île une garnison considérable, encore faut-il une escadre - pour la transporter aux Indes. Il faut que cette escadre soit - toujours rassemblée dans un port, où les vers dévorent un vaisseau - en trois ans. L'île ne fournit ni goudron, ni cordages, ni mâture: - les bordages même n'y valent rien, le bois du pays étant lourd et - sans élasticité. - - On court les risques d'un combat naval. Si on est battu, le secours - est manqué; si on est victorieux, les soldats, transportés tout d'un - coup d'un climat tempéré dans un climat très-chaud, ne peuvent - supporter les fatigues du service. - - Si on eût fait pour quelque endroit de la côte Malabare, ou de - l'embouchure du Gange, la moitié de la dépense qu'on a faite à - l'Ile-de-France, nous aurions dans l'Inde même une forteresse - respectable et une armée acclimatée: les Anglais ne se seraient pas - emparés du Bengale. On peut s'en rapporter à eux sur ce qu'il - convient de faire pour protéger un établissement. Ils entretiennent - trois ou quatre mille soldats Européens sur les bords mêmes du - Gange: ils avaient cependant assez d'îles éloignées à leur - disposition. Il ne tient encore qu'à eux de s'établir sur la côte de - l'ouest de Madagascar: mais dans leurs entreprises, ils ne séparent - jamais les moyens de leur fin. Les moutons sont mal gardés quand le - chien est à quinze cents lieues de la bergerie. - - A quoi donc l'Ile-de-France est-elle bonne? A donner du café, et à - servir de relâche à nos vaisseaux. - -Ce pays, qui ne produit qu'un peu de café, ne doit s'occuper que de ses -besoins; et il devrait se pourvoir en France, afin d'être utile par sa -consommation à la métropole, à laquelle il ne rendra jamais rien. Nos -denrées, nos draps, nos toiles, nos fabriques y suffisent, et les -cotonnines de Normandie sont préférables aux toiles du Bengale qu'on -donne aux esclaves. Notre argent seul devrait y circuler. On a imaginé -une monnaie de papier, à laquelle personne n'a de confiance. Dans son -plus grand crédit elle perd trente-trois et souvent cinquante pour cent. -Il est impossible que ce papier perde moins: il est payable en France à -six mois de vue; il faut six mois pour le voyage, six mois pour le -retour; voilà dix-huit mois. On compte ici qu'en dix-huit mois, l'argent -comptant placé dans le commerce maritime doit rapporter trente-trois -pour cent. Celui qui reçoit du papier pour des piastres, le regarde -comme une marchandise qui court plus d'un risque. - -Le roi paie tout ce qu'il achète un tiers au moins au-dessus de sa -valeur: les grains des habitans, la construction de ses édifices, les -fournitures et les entreprises en tout genre. Un habitant vous fera un -magasin pour vingt mille francs comptant; si vous le payez en papier, -c'est dix mille écus; il n'y a pas là-dessus de dispute. - -C'est pourtant la seule monnaie dont tout le monde est payé. On avait -pensé qu'elle ne sortirait pas de l'île; non seulement elle en sort, -mais les piastres aussi, pour n'y jamais rentrer; autrement la colonie -manquerait de tout. - -De tous les lieux étrangers où elle commerce, le seul indispensable à sa -constitution présente, est Madagascar; à cause des esclaves et des -bestiaux. Ses insulaires se contentaient autrefois de nos mauvais -fusils, mais ils veulent aujourd'hui des piastres cordonnées: tout le -monde se perfectionne. - -Au reste, si on compte qu'il y ait un jour assez de superflu pour y -faire fleurir le négoce, il faut se hâter de nettoyer le port. Il y a -sept ou huit carcasses de vaisseaux qui y forment autant d'îles, que les -madrépores augmentent chaque jour. - -Il ne devrait être permis à personne de posséder des terres faciles à -défricher, et à la portée de la ville, sans les mettre en valeur. -Personne ne devrait se faire concéder de grands et beaux terrains pour -les revendre à d'autres. Les lois défendent ces abus; mais on ne suit -pas les lois. - -On devrait multiplier les bêtes de somme, surtout les ânes si utiles -dans un pays de montagnes: un âne porte deux fois la charge d'un noir. -Le nègre ne coûte guère davantage; mais l'âne est plus fort et plus -heureux. - -On a fait beaucoup de lois de police sur ce qu'il convient de planter. -Personne ne connaît mieux que l'habitant ce qui est de son intérêt et ce -qui convient à son sol. Il vaudrait mieux trouver le moyen d'attacher -l'agriculteur au champ qu'il cultive à regret: car les ordonnances ne -peuvent rien sur les sentimens. - -Il y a un grand nombre de soldats inutiles, auxquels on pourrait donner -des terrains à cultiver, en faisant les avances du défriché: on pourrait -les marier avec des négresses libres. Si on eût suivi ce plan, depuis -dix ans l'île entière serait en rapport; on aurait une pépinière de -matelots et de soldats indiens. Cette idée est si simple, que je ne suis -pas étonné qu'on l'ait méprisée. - -Quant aux moyens à proposer pour adoucir l'esclavage des nègres, j'en -laisse le soin à d'autres; il y a des abus qui ne comportent aucune -tolérance. - -Si vous consultez sur la défense de l'île, un officier de marine, il -vous dira qu'une escadre suffit; un ingénieur vous proposera des -fortifications; un brigadier d'infanterie est persuadé qu'il ne faut que -des régimens; et l'habitant croit que l'île se défend d'elle-même. Les -trois premiers objets dépendent de l'administration, et sont dispendieux -et nécessaires en partie. Je m'arrêterai au dernier, afin de vous faire -part de quelques vues économiques. - -J'ai observé, en faisant le tour de l'île, qu'elle était entourée, en -grande partie, à quelque distance du rivage, d'une ceinture de brisans; -que là où cette ceinture n'est pas continuée, la côte est formée de -rochers inabordables. Cette disposition m'a paru étonnante; mais elle -est certaine. L'île serait inaccessible, s'il ne se trouvait des -passages dans les récifs. J'en ai compté onze: ils sont formés par le -courant des rivières, qui se trouvent toujours vis-à-vis. - -La défense extérieure de l'île consiste donc à interdire ces ouvertures. -Quelques-unes peuvent se fermer par des chaînes flottantes, les autres -peuvent être défendues par des batteries posées sur le rivage. - -Comme on peut naviguer en bateau entre les récifs et la côte, on -pourrait se servir de chaloupes canonnières, dont le service me paraît -fort commode, par la facilité d'avancer ses feux, lorsque la passe se -trouve à une grande distance du canon de la côte. - -Derrière les récifs, le rivage est d'un abord aisé; on descend sur un -sable uni. On pourrait rendre ces endroits impraticables, ainsi qu'ils -le sont devenus naturellement dans le fond des anses du Port du sud-est. -Il n'y a qu'à y planter des mangliers, la même espèce d'arbres qui y ont -crû bien avant dans la mer en formant des forêts impénétrables: ce moyen -est si facile que personne ne s'en avise. - -Dans les parties de la côte battues par les lames, s'il se trouve -quelques plateaux de rochers accessibles, ces lieux n'étant jamais fort -étendus, on peut les défendre par quelques pans de muraille sèche, par -des chevaux de frise tout prêts à jeter à l'eau, par des raquettes qui -croissent sur les lieux les plus secs: mais, pour peu qu'il y ait de -sable au pied, les mangliers y viendront; leurs branches et leurs -racines s'entrelacent de telle sorte qu'aucun bateau n'y peut aborder. -On néglige trop les moyens naturels de défense, les arbres, les buissons -épineux, etc... Ils ont cet avantage, qu'ils coûtent peu, et que le -temps qui détruit les autres, ne fait qu'augmenter ceux-ci. Voilà quant -à la défense maritime. - -Je considère l'île comme un cercle, et chaque rivière venant du centre, -comme un des rayons de ce cercle. On peut escarper, et planter de -raquettes et de bambous toutes les rives qui sont du côté de la ville, -et découvrir à trois cents toises le bord opposé. Alors chaque terrain -compris entre deux ruisseaux, devient un espace tout fortifié, et le -canal de ces ruisseaux, un fossé très-dangereux. Tous les côtés par où -l'ennemi voudrait les passer seraient découverts, tous ceux que -l'habitant défendrait seraient protégés: l'ennemi n'arriverait à la -ville qu'à travers mille difficultés. Ce système de défense peut -s'appliquer à toutes les îles de peu d'étendue; les eaux y coulent -toujours du centre à la circonférence. - -Des deux ailes de montagnes qui embrassent la ville et le port, il n'y a -guère à défendre que la partie qui regarde la mer. On bâtirait sur l'île -aux Tonneliers une citadelle, dont les batteries placées dans des -espèces de chemins couverts donneraient des feux rasans; on y mettrait -beaucoup de mortiers, si redoutés des vaisseaux. A droite et à gauche -jusques aux mornes, on saisirait le terrain par des lignes de -fortification respectables. La nature en a déjà fait une partie des -frais sur la droite; la rivière des Lataniers protége tout ce front. - -Le fond du bassin, formé derrière la ville par les montagnes, comprend -un vaste terrain, où l'on peut rassembler tous les habitans de l'île et -leurs noirs. Le revers de ces montagnes est inaccessible, ou peut l'être -à peu de frais. - -Il y a même un avantage fort rare; c'est qu'au fond de ce bassin, dans -la partie la plus élevée de la montagne, à l'endroit appelé le Pouce, il -se trouve un espace considérable, planté de grands arbres, où coulent -deux ou trois ruisseaux d'une eau très-saine. On ne peut y monter de la -ville, que par un sentier très-difficile. On a essayé d'y faire, à force -de mines, un grand chemin pour communiquer de là dans l'intérieur de -l'île; mais le revers de ces montagnes est d'un escarpement effroyable; -il n'y a guère que des nègres ou des singes qui puissent y grimper. -Quatre cents hommes dans ce poste, avec des vivres, ne pourraient jamais -y être forcés; toute la garnison même peut s'y retirer. - -Si à ces moyens naturels de défense, on ajoute ceux qui dépendent de -l'administration, une escadre et des troupes; voici les obstacles que -l'ennemi aura à surmonter: - -1º Il sera obligé de livrer un combat en mer. - -2º En supposant l'escadre vaincue, elle peut retarder la descente du -vainqueur, en le forçant de dériver, dans le combat, sous le vent de -l'île. - -3º Il lui reste à vaincre les difficultés du débarquement; il ne peut -attaquer la côte que par des points, et jamais sur un grand front. - -4º Chaque passage de ruisseau lui coûte un combat très-désavantageux, si -on le force à se présenter toujours à découvert. - -5º Il est obligé de faire le siége de la ville par un côté peu étendu, -sous le feu des mornes qui le commandent, et d'ouvrir la tranchée dans -les rochers. - -6º La garnison contrainte d'abandonner la ville, trouve au haut des -montagnes un réduit sûr et pourvu d'eau, où elle peut elle-même recevoir -des secours de l'intérieur de l'île. - -Ce serait ici le lieu de vous parler de la défense de l'île de Bourbon, -voisine de celle-ci: mais je ne la connais pas. Je sais seulement -qu'elle est inabordable, bien peuplée, et qu'il y croît plus de blés -qu'elle n'en peut consommer; cependant j'entends dire à tout le monde -que le sort de Bourbon est attaché à celui de l'Ile-de-France. Serait-ce -parce que la caisse militaire est ici[10]? - - [10] L'auteur a supprimé quelques observations sur l'Ile-de-France, - afin qu'on ne pût employer à l'attaquer ce qui était imaginé pour la - défendre. C'est une discrétion qu'auraient dû avoir ceux qui ont - publié des cartes et des plans de nos colonies, dont nos ennemis ont - tiré plus d'une fois parti. Les Hollandais ne permettent pas qu'on - grave les plans de leurs îles; on en donne des copies manuscrites à - chaque capitaine de vaisseau, qui les remet à son retour dans les - bureaux de l'amirauté. - - - - -LETTRE XIX. - -DÉPART POUR FRANCE. ARRIVÉE A BOURBON. OURAGAN. - - -Après avoir obtenu la permission de retourner en France, je me disposai -à m'embarquer sur _l'Indien_, vaisseau de 64 canons. - -Je donnai la liberté à Duval, cet esclave qui portait votre nom; je le -confiai à un honnête homme du pays, jusqu'à ce qu'il eût acquitté par -son travail quelque argent dont il était redevable à l'administration. -S'il eût parlé français, je l'aurais gardé avec moi. Il me témoigna par -ses larmes le regret qu'il avait de me quitter. Il m'y paraissait plus -sensible qu'au plaisir d'être libre. Je proposai à Côte d'acheter sa -liberté, s'il voulait s'attacher à ma fortune. Il m'avoua qu'il avait -dans l'île une maîtresse dont il ne pouvait se détacher. Le sort des -esclaves du roi est supportable: il se trouvait heureux; c'était plus -que je ne pouvais lui promettre. J'aurais été très-aise de ramener mon -pauvre Favori dans sa patrie; mais quelques mois avant mon départ, on me -prit mon chien. Je perdis en lui un ami fidèle que j'ai souvent -regretté. - -Quelques jours avant de partir, je revis Autourou, cet insulaire de -Taïti, que l'on ramenait dans son pays, après lui avoir fait connaître -les moeurs de l'Europe. Je l'avais trouvé, à son passage, franc, gai, un -peu libertin; à son retour, je le voyais réservé, poli et maniéré. Il -était enchanté de l'Opéra de Paris, dont il contrefaisait les chants et -les danses. Il avait une montre, dont il désignait les heures par leur -usage: il y montrait l'heure de se lever, de manger, d'aller à l'Opéra, -de se promener, etc. Cet homme était plein d'intelligence; il exprimait -par ses signes tout ce qu'il voulait. Quoique les hommes de Taïti -passent pour n'avoir eu aucune communication avec les autres nations -avant l'arrivée de M. de Bougainville, j'observai, cependant, un mot de -leur langue et un usage qui leur sont communs avec différens peuples. -_Matté_, en langue taïtienne, veut dire tuer. Le _matar_ des Espagnols, -le _mat_ des Persans ont la même signification. Les Taïtiens ont aussi -coutume de se dessiner la peau, comme beaucoup de peuples de l'ancien et -du nouveau continent. Ils connaissaient le fer, qu'ils n'avaient pas; -ils l'appelaient _aurou_, et en demandaient avec empressement; ils -avaient des maladies vénériennes, qui viennent, dit-on, du -Nouveau-Monde. Mais toutes ces analogies ne suffisent pas pour remonter -à l'origine d'une nation: les folies, les besoins, les maux de l'espèce -humaine paraissent naturalisés chez tous les peuples. Un moyen plus sûr -de les distinguer serait la connaissance de leurs langues. Toutes les -nations de l'Europe mangent du pain; mais les Russes l'appellent -_gleba_, les Allemands _broth_, les Latins _panis_, les Bas-Bretons -_bara_. Un dictionnaire encyclopédique des langues serait un ouvrage -très-philosophique. - -Autourou paraissait s'ennuyer beaucoup à l'Ile-de-France. Il se -promenait toujours seul. Un jour, je l'aperçus dans une méditation -profonde; il regardait, à la porte de la prison, un noir esclave à qui -on rivait une grosse chaîne autour du cou. C'était un étrange spectacle -pour lui, qu'un homme de sa couleur, traité ainsi par des blancs qui -l'avaient comblé de bienfaits à Paris; mais il ne savait pas que ce sont -les passions des hommes qui les portent au-delà des mers, et que la -morale qui balance ces passions en Europe, reste en deçà des tropiques. - -Je m'embarquai le 9 novembre 1770; plusieurs Malabares vinrent -m'accompagner jusqu'au bord de la mer; ils me souhaitèrent, en pleurant, -un prompt retour. Ces bonnes gens ne perdent jamais l'espérance de -revoir ceux qui leur ont rendu quelque service. Je reconnus parmi eux un -maître charpentier qui avait acheté mes livres de géométrie, quoiqu'il -sût à peine lire. C'était le seul homme de l'île qui en eût voulu. - -Nous restâmes onze jours en rade, retenus par le calme. Le 20 au soir, -nous appareillâmes, et le 21, à trois heures après midi, nous mouillâmes -à Bourbon, dans la rade de Saint-Denis. - -Cette île est à quarante lieues sous le vent de l'Ile-de-France. Il ne -faut qu'un jour pour aller à Bourbon, et souvent un mois pour en -revenir. Elle paraît de loin comme une portion de sphère; ses montagnes -sont fort élevées. On y cultive, dit-on, la terre à huit cents toises de -hauteur. On donne seize cents toises d'élévation au sommet des -Trois-Salases, qui sont trois pics inaccessibles. - -Ses rivages sont très-escarpés; la mer y roule sans cesse de gros -galets; ce qui ne permet qu'aux pirogues d'aborder sans se briser. On a -construit à Saint-Denis, pour le débarquement des chaloupes, un -pont-levis soutenu par des chaînes de fer. Il avance sur la mer de plus -de quatre-vingts pieds. A l'extrémité de ce pont est une échelle de -corde, où grimpent ceux qui veulent aller à terre. Dans tout le reste de -l'île, on ne peut débarquer qu'en se jetant à l'eau. - -Comme _l'Indien_ devait rester trois semaines au mouillage pour charger -du café, plusieurs passagers résolurent de rester quelques jours dans -l'île, et d'aller même attendre à Saint-Paul, sept lieues sous le vent, -que notre vaisseau vînt y compléter sa cargaison. - -Je me décidai moi-même à descendre à terre, par la disette de vivres où -nous nous trouvions à bord, et par l'exemple du capitaine et d'un grand -nombre d'officiers de différens vaisseaux. - -Le 25, après midi, je m'embarquai seul dans une petite yole; et, malgré -la brise qui était très-violente, à force de gouverner à la lame, je -débarquai au pont. Nous fûmes une heure et demie à faire ce trajet, qui -n'a pas une demi-lieue. - -Je fus saluer l'officier-commandant. Il m'apprit qu'il n'y avait point -d'auberge à Saint-Denis, ni dans aucun endroit de l'île, que les -étrangers avaient coutume de loger chez ceux des habitans avec lesquels -ils faisaient quelque commerce. La nuit s'approchait, et n'ayant aucune -affaire à traiter, je me préparais à retourner à bord, lorsque cet -officier m'offrit un lit. - -Je fus ensuite saluer M. de Crémon, commissaire-ordonnateur, qui -m'offrit sa maison pour le temps que je voudrais passer à terre. Cette -offre me fut d'autant plus agréable que j'avais envie de voir le volcan -de Bourbon, où je savais que M. de Crémon avait fait un voyage. - -Mais je n'en ai pas trouvé l'occasion. Le chemin en est très-difficile, -peu d'habitans le connaissaient, et il fallait s'absenter de Saint-Denis -six ou sept jours. - -Du 25 jusqu'au 30, la brise fut si forte que peu de chaloupes de la rade -vinrent à terre. Notre capitaine profita d'un moment favorable pour -retourner à son bord, où ses affaires l'appelaient; mais le mauvais -temps l'empêcha de redescendre. - -Cette brise, qui vient toujours du sud-est, se lève à six heures du -matin et finit à dix heures du soir. Dans cette saison, elle durait le -jour et la nuit avec une violence égale. - -Le 1er décembre le vent s'apaisa, mais il s'éleva de la pleine mer une -lame monstrueuse qui brisait sur le rivage avec tant de violence que la -sentinelle du pont fut obligée de quitter son poste. - -Le haut des montagnes se couvrait de nuages épais, qui n'avaient point -de cours. Le vent soufflait encore un peu de la partie du sud-est, mais -la mer venait de l'ouest. On voyait trois grosses lames se succéder -continuellement; on les distinguait le long de la côte comme trois -longues collines. Il se détachait de leur partie supérieure des jets -d'eau, qui formaient une espèce de crinière. Elles s'élançaient sur le -rivage en formant une voûte, qui, se roulant sur elle-même, s'élevait en -écume à plus de cinquante pieds de haut. - -On respirait à peine, l'air était lourd, le ciel obscur, des nuées de -corbigeaux et de paille-en-cus venaient du large, et se réfugiaient sur -la côte. Les oiseaux de terre et les animaux paraissaient inquiets. Les -hommes mêmes sentaient une frayeur secrète à la vue d'une tempête -affreuse au milieu du calme. - -Le 2 au matin, le vent tomba tout-à-fait, et la mer augmenta; les lames -étaient plus nombreuses, et venaient de plus loin. Le rivage, battu des -flots, était couvert d'une mousse blanche comme la neige, qui s'y -entassait comme des ballots de coton. Les vaisseaux en rade fatiguaient -beaucoup sur leurs câbles. - -On ne douta plus que ce ne fût l'ouragan. On tira bien avant sur la -terre les pirogues qui étaient sur le galet; et chacun se hâta de -soutenir sa maison avec des cordes et des solives. - -Il y avait au mouillage, _l'Indien_, _le Penthièvre_, _l'Amitié_, -_l'Alliance_, _le Grand Bourbon_, _le Géryon_, une gaulette et un petit -bateau. La côte était bordée de monde qu'attirait le spectacle de la mer -et le danger des vaisseaux. - -Sur le midi, le ciel se chargea prodigieusement, et le vent commença à -fraîchir du sud-est. On craignit alors qu'il ne tournât à l'ouest, et -qu'il ne jetât les vaisseaux sur la côte. On leur donna, de la batterie, -le signal du départ, en hissant le pavillon, et tirant deux coups de -canon à boulet. Aussitôt ils coupèrent leurs câbles et appareillèrent. -_Le Penthièvre_ abandonna sa chaloupe, qu'il ne put rembarquer. -_L'Indien_, mouillé plus au large, fit vent arrière sous ses quatre -voiles majeures. Les autres s'éloignèrent successivement. Des noirs, qui -étaient dans une chaloupe, se réfugièrent à bord de _l'Amitié_. Le petit -bateau et la gaulette se trouvaient déjà dans les lames, où ils -disparaissaient de temps en temps; ils semblaient craindre de se mettre -au large; enfin ils appareillèrent les derniers, attirant à eux -l'inquiétude et les voeux de tous les spectateurs. Au bout de deux -heures toute cette flotte disparut dans le nord-ouest, au milieu d'un -horizon noir. - -A trois heures après midi, l'ouragan se déclara avec un bruit -effroyable; tous les vents soufflèrent successivement. La mer battue, -agitée dans tous les sens, jetait sur la terre des nuages d'écume, de -sable, de coquillages et de pierres. Des chaloupes, qui étaient en -radoub à cinquante pas du rivage, furent ensevelies sous le galet; le -vent emporta un pan de la couverture de l'église, et la colonnade du -Gouvernement. L'ouragan dura toute la nuit, et ne cessa que le 3 au -matin. - -Le 6, deux navires revinrent au mouillage; c'étaient le petit bateau et -la gaulette: ils apportaient une lettre du _Penthièvre_, qui avait perdu -son grand mât de perroquet. Pour eux, ils n'avaient éprouvé aucun -accident. En tout, les petites destinées sont les plus heureuses. - -Le 8, _le Géryon_ parut. Il avait relâché à l'Ile-de-France; il nous -apprit que la tempête y avait fait périr, à l'ancre, la flûte du roi, -_la Garonne_. - -Enfin, jusqu'au 19, on eut successivement nouvelle de tous les -vaisseaux, à l'exception de _l'Amitié_ et de _l'Indien_. La force et la -grandeur de _l'Indien_ semblaient le mettre à l'abri de tous les -événemens, et nous ne doutâmes pas qu'il n'eût continué sa route pour -faire ses vivres au cap de Bonne-Espérance, et de là aller en France. Je -savais d'ailleurs que c'était le projet du capitaine. - -Le 19, au matin, on signala un vaisseau; c'était _la Normande_, flûte du -roi: elle passa devant Saint-Denis, et fut mouiller à Saint-Paul. Elle -venait de l'Ile-de-France, et allait chercher des vivres au Cap. Cette -occasion nous parut très-favorable. Il y avait un autre officier avec -moi; nous résolûmes d'en profiter. Monsieur et mademoiselle de Crémon -nous firent faire des lits et du linge pour le bord, et nous procurèrent -des chevaux et des guides pour aller à Saint-Paul. Un de leurs parens -nous y accompagna. - -Je n'avais descendu à terre qu'un peu de linge; tous mes effets étaient -sur _l'Indien_. - -Nous partîmes le 20, à onze heures du matin. Il y avait sept lieues à -faire. La flûte partait le soir; il n'y avait pas de temps à perdre. -Nous prîmes congé de nos hôtes. - -Nos chevaux grimpèrent d'abord la montagne de Saint-Denis, par des -chemins en zigzag, pavés de pierres pointues. Ils étaient -très-vigoureux, et leur pas était sûr, quoiqu'ils ne fussent pas ferrés, -suivant l'usage du pays. - -A deux lieues et demie de Saint-Denis, nous trouvâmes, sur le bord d'un -ruisseau, à l'ombre de citronniers, un dîner que mademoiselle de Crémon -nous avait fait préparer. - -Après dîner, nous descendîmes et montâmes la Grande-Chaloupe. C'est un -vallon affreux formé par deux montagnes parallèles et très-escarpées: -nous fîmes à pied une partie de ce chemin que la pluie rendait -dangereux. Nous nous trouvâmes au fond entre les deux montagnes, dans -une des plus étranges solitudes que j'aie jamais vues; nous étions comme -entre deux murailles, le ciel sur notre tête et la mer sur notre droite. -Nous passâmes le ruisseau, et nous parvînmes enfin sur le bord opposé de -la Chaloupe; il règne au fond de ce gouffre un calme éternel, quoique le -vent soit très-frais sur la montagne. - -A deux lieues de Saint-Paul, nous entrâmes dans une vaste plaine -sablonneuse, qui s'étend jusqu'à la ville. Elle est bâtie comme celle de -Saint-Denis. Ce sont de grands emplacemens bien alignés, entourés de -haies, au milieu desquels est une case où loge une famille. Ces villes -ont l'air de grands hameaux. Saint-Paul est situé sur le bord d'un étang -d'eau douce, dont on pourrait, je crois, faire un port. - -Il était nuit quand nous y arrivâmes; nous étions très-fatigués, et nous -ne savions où loger, ni même où trouver du pain; car il n'y a point de -boulanger à Saint-Paul. - -Mon premier soin fut de parler au capitaine de _la Normande_, que je -trouvai heureusement à terre. Il me dit qu'il ne se chargerait point de -notre passage sans un ordre du gouverneur de l'Ile-de-France, qui alors -était à Saint-Denis; qu'au reste il ne partait que le lendemain matin. - -Sur-le-champ j'écrivis au gouverneur et à mademoiselle de Crémon. Je -donnai mes deux lettres à un noir, en lui promettant une récompense s'il -était de retour le lendemain à huit heures du matin. Il en était dix du -soir, et il avait quatorze lieues à faire. Il partit à pied. - -Je fus trouver mes camarades, qui soupaient chez le garde-magasin. On -nous logea dans une maison appartenant au roi. Il n'y avait d'autres -meubles que des chaises, dont nous fîmes des lits; de grand matin nous -étions debout. A neuf heures nous vîmes arriver, avec les réponses à mes -lettres, un noir, que mon commissionnaire avait fait partir à sa place. -Je le payai bien, et je fus trouver le capitaine, pour lui remettre la -lettre du gouverneur. Quel fut notre étonnement, lorsque nous vîmes -qu'il laissait la chose à sa discrétion! - -Enfin après plusieurs négociations, et après avoir donné des billets -pour les frais de notre passage, il consentit à nous embarquer. Le -départ du vaisseau fut remis au lendemain. - -Voici ce que j'ai pu recueillir sur Bourbon. On sait que ses premiers -habitans furent des pirates qui s'allièrent avec des négresses de -Madagascar. Ils vinrent s'y établir vers l'an 1657. La compagnie des -Indes avait aussi à Bourbon un comptoir, et un gouverneur, qui vivait -avec eux dans une grande circonspection. Un jour le vice-roi de Goa vint -mouiller à la rade de Saint-Denis, et fut dîner au Gouvernement. A peine -venait-il de mettre pied à terre, qu'un vaisseau pirate de cinquante -pièces de canon vint mouiller auprès du sien et s'en empara. Le -capitaine descendit ensuite, et fut demander à dîner au gouverneur. Il -se mit à table entre lui et le Portugais, à qui il déclara qu'il était -son prisonnier. Quand le vin et la bonne chère eurent mis le marin de -bonne humeur, M. Desforges (c'était le gouverneur), lui demanda à -combien il fixait la rançon du vice-roi. Il me faut, dit le pirate, -mille piastres. C'est trop peu, répondit M. Desforges, pour un brave -homme comme vous, et un grand seigneur comme lui. Demandez beaucoup, ou -rien. Hé bien! qu'il soit libre, dit le généreux corsaire. Le vice-roi -se rembarqua sur-le-champ et appareilla, fort content d'en sortir à si -bon marché. Ce service du gouverneur a été récompensé depuis peu par la -cour de Portugal, qui a envoyé l'ordre de Christ à son fils. Le pirate -s'établit ensuite dans l'île, avec tous les siens, et fut pendu -long-temps après l'amnistie qu'on avait publiée en leur faveur, et dans -laquelle il avait oublié de se faire comprendre. Cette injustice fut -commise par un conseiller qui voulut s'approprier sa dépouille; mais cet -autre fripon, à quelque temps de là, fit une fin presque aussi -malheureuse, quoique la justice des hommes ne s'en mêlât pas. - -Il n'y a pas long-temps qu'un de ces anciens écumeurs de mer, appelé -_Adam_, vivait encore. Il est mort âgé de cent quatre ans. - -Lorsque des occupations plus paisibles eurent adouci leurs moeurs, il ne -leur resta plus qu'un certain esprit d'indépendance et de liberté qui -s'adoucit encore par la société de beaucoup d'honnêtes gens qui vinrent -s'établir à Bourbon pour s'y livrer à l'agriculture. On compte soixante -mille noirs à Bourbon, et cinq mille habitans. Cette île est trois fois -plus peuplée que l'Ile-de-France, dont elle dépend pour le commerce -extérieur. Elle est aussi bien mieux cultivée. Elle avait produit, cette -année, vingt mille quintaux de blé, et autant de café, sans le riz et -les autres denrées qu'elle consomme. Les troupeaux de boeufs n'y sont -pas rares. Le roi paie le cent pesant de blé 15 liv.; et les habitans -vendaient le quintal de café 45 liv. en piastres, ou 70 liv. en papiers. - -Le principal lieu de Bourbon est Saint-Denis, où résident le gouverneur -et le conseil. On n'y voit de remarquable qu'une redoute fermée, -construite en pierre, mais qui est située trop loin de la mer; une -batterie devant le Gouvernement, et le pont-levis dont j'ai parlé. Il y -a derrière la ville une grande plaine qu'on appelle _le Champ de -Lorraine_. - -Le sol m'a paru plus sablonneux à Bourbon qu'à l'Ile-de-France: il est -mêlé, à quelque distance du rivage, du même galet roulé dont les bords -de la mer sont couverts; ce qui prouve qu'elle s'en est éloignée, ou que -l'île s'est élevée: ce qui me paraît possible, si l'on en juge par -l'inspection des montagnes lézardées et brisées dans leur intérieur. -Dans les spéculations sur la nature, les opinions opposées se présentent -toujours avec une vraisemblance presque égale. Souvent les mêmes effets -résultent des causes contraires. Cette observation peut s'étendre fort -loin, et doit nous porter à être fort modérés dans nos jugemens. - -Un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans m'assura qu'il avait été -un de ceux qui prirent possession de l'Ile-de-France, lorsque les -Hollandais l'abandonnèrent. On y avait détaché douze Français, qui y -abordèrent le matin; et dans l'après-midi de ce jour même, un vaisseau -anglais y mouilla dans la même intention. - -Les moeurs des anciens habitans de Bourbon étaient fort simples. La -plupart des maisons ne fermaient pas; une serrure même était une -curiosité. Quelques-uns mettaient leur argent dans une écaille de tortue -au-dessus de leur porte. Ils allaient nu-pieds, s'habillaient de toile -bleue, et vivaient de riz et de café; ils ne tiraient presque rien de -l'Europe, contens de vivre sans luxe, pourvu qu'ils vécussent sans -besoins. Ils joignaient à cette modération les vertus qui en sont la -suite, de la bonne foi dans le commerce et de la noblesse dans les -procédés. Dès qu'un étranger paraissait, les habitans venaient, sans le -connaître, lui offrir leur maison. - -La dernière guerre de l'Inde a altéré un peu ces moeurs. Les volontaires -de Bourbon s'y sont distingués par leur bravoure; mais les étoffes de -l'Asie et les distinctions militaires de France sont entrées dans leur -île. Les enfans, plus riches que leurs pères, veulent être plus -considérés. Ils n'ont pas su jouir d'un bonheur ignoré; ils vont -chercher en Europe des plaisirs et des honneurs en échange de l'union -des familles et du repos de la vie champêtre. Comme l'attention des -pères se porte principalement sur leurs garçons, ils les font passer en -France, d'où ils reviennent rarement. Il arrive de là que l'on compte -dans l'île plus de cinq cents filles à marier, qui vieillissent sans -trouver de parti. - -Nous nous embarquâmes sur _la Normande_ le 21 au soir. Nous trouvâmes -une caisse de vin, de liqueurs, de café, etc., que monsieur et -mademoiselle de Crémon avaient fait mettre à bord pour notre usage. Nous -avions trouvé dans leur maison la cordialité des anciens habitans de -Bourbon et la politesse de Paris. - -Je suis, etc. - -A Bourbon, ce 21 décembre 1770. - - -FIN DU TOME PREMIER. - - - - -TABLE DES MATIÈRES - -CONTENUES - -DANS CE VOLUME. - - - Préface de la première édition. page 5 - Lettre première. Voyage à l'Ile-de-France. 9 - Lettre II. 13 - Lettre III. 15 - Lettre IV. 19 - Journal. 20 - Lettre V. Observations nautiques. 74 - Lettre VI. Aspect et géographie de l'Ile-de-France. 79 - Lettre VII. Du sol et des productions naturelles de - l'Ile-de-France. Herbes et arbrisseaux. 82 - Lettre VIII. Arbres et plantes aquatiques de l'Ile-de-France. 88 - Lettre IX. Des animaux naturels à l'Ile-de-France. 94 - Lettre X. Des productions maritimes, poissons, coquillages, - madrépores. 104 - Journal météorologique, Qualité de l'air. 122 - Lettre XI. Moeurs des habitans blancs. 130 - Lettre XII. Des noirs. 140 - Lettre XIII. Agriculture. Herbes, légumes et fleurs apportés - dans l'Ile. 153 - Lettre XIV. Arbrisseaux et arbres apportés à l'Ile-de-France. 162 - Lettre XV. Animaux apportés à l'Ile-de-France. 177 - Lettre XVI. Voyage dans l'Ile. 182 - Lettre XVII. Voyage à pied autour de l'Ile. 194 - Lettre XVIII. Sur le commerce, l'agriculture et la défense - de l'Ile. 226 - Lettre XIX. Départ pour la France. Arrivée à Bourbon. Ouragan. 235 - - -FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À L'ILE-DE-FRANCE (1/2) *** - -***** This file should be named 63906-0.txt or 63906-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/9/0/63906/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Voyage à l'Ile-de-France (1/2) - -Author: Henri Bernardin de Saint-Pierre - -Release Date: November 28, 2020 [EBook #63906] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This book was produced from scanned - images of public domain material from the Google Books - project.) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À L'ILE-DE-FRANCE (1/2) *** -</pre><h1>VOYAGE<br /> -<span class="small">A</span><br /> -L'ILE-DE-FRANCE ;</h1> - -<p class="c"><span class="small">PAR</span><br /> -<span class="large">BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.</span></p> - -<p class="c">TOME PREMIER.</p> - -<p class="c"><b class="large">Paris.</b><br /> -A. HIARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,<br /> -<span class="small">RUE SAINT-JACQUES, N.</span> 131.</p> - -<p class="c">1835.</p> - -<div class="break"></div> - -<p class="sign top4em"><span class="blk"><span class="small">IMPRIMERIE DE MOQUET ET C</span>ie,<br /> -rue de la Harpe, n. 90.</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch0">PRÉFACE<br /> -<span class="small">DE LA PREMIÈRE ÉDITION.</span></h2> - - -<p>Ces Lettres et ces Journaux ont été écrits à -mes amis. A mon retour, je les ai mis en ordre et -je les ai fait imprimer, afin de leur donner -une marque publique d'amitié et de reconnaissance. -Aucun de ceux qui m'ont rendu quelque -service dans mon voyage n'y a été oublié. Voilà -quel a été mon premier motif.</p> - -<p>Voici le plan que j'ai suivi. Je commence par -les plantes et les animaux naturels à chaque pays. -J'en décris le climat et le sol tel qu'il était sortant -des mains de la nature. Un paysage est le -fond du tableau de la vie humaine.</p> - -<p>Je passe ensuite aux caractères et aux mœurs -des habitans. On trouvera, peut-être, que j'ai -fait une satire. Je puis protester, qu'en parlant -des hommes, j'ai dit le bien avec facilité et le -mal avec indulgence.</p> - -<p>Après avoir parlé des colons, j'entre dans -quelques détails sur les végétaux et les animaux -dont ils ont peuplé la colonie. L'industrie, les -arts et le commerce de ces pays sont renfermés -dans l'agriculture. Il semble que cet art simple -devrait n'offrir que des mœurs aimables ; mais -il s'en faut bien qu'on mène dans ces contrées -une vie patriarcale. J'en excepte les Hollandais. -La mort vient d'enlever M. de Tolback, gouverneur -du Cap, qui m'avait obligé. Si les lignes -que je lui consacre dans ces Mémoires ne peuvent -plus servir à ma reconnaissance, puisse, -du moins, l'exemple de sa conduite être utile -à ceux qui gouvernent des Français dans l'Inde! -J'aurais rendu un grand hommage à sa vertu, si -je puis la faire imiter.</p> - -<p>Ces Lettres sont accompagnées d'un Journal -de Marine, d'un Voyage autour de l'Ile-de-France, -des événemens particuliers de mon retour, -d'une explication abrégée de quelques termes -de marine, et d'entretiens contenant des -observations nouvelles sur la végétation.</p> - -<p>Il me reste à m'excuser sur les sujets mêmes -que j'ai traités, qui paraissent étrangers à mon -état. J'ai écrit sur les plantes et les animaux, -et je ne suis point naturaliste. L'histoire naturelle -n'étant point renfermée dans des bibliothèques, -il m'a semblé que c'était un livre où tout le monde -pouvait lire. J'ai cru y voir les caractères sensibles -d'une Providence ; et j'en ai parlé, non comme -d'un système qui amuse mon esprit, mais comme -d'un sentiment dont mon cœur est plein.</p> - -<p>Au reste, je croirai avoir été utile aux hommes, -si le faible tableau du sort des malheureux -noirs peut leur épargner un seul coup de fouet, -et si les Européens qui crient en Europe contre -la tyrannie, et qui font de si beaux traités de -morale, cessent d'être aux Indes des tyrans barbares.</p> - -<p>Je croirai avoir rendu service à ma patrie, si -j'empêche un seul honnête homme d'en sortir, -et si je puis le déterminer à y cultiver un arpent -de plus dans quelque lande abandonnée.</p> - -<p>Pour aimer sa patrie, il faut la quitter. Je suis -attaché à la mienne, quoique je n'y tienne ni par -ma fortune ni par mon état ; mais j'aime les -lieux où, pour la première fois, j'ai vu la lumière, -j'ai senti, j'ai aimé, j'ai parlé.</p> - -<p>J'aime ce sol que tant d'étrangers adoptent, -où tous les biens nécessaires abondent, et qui est -préférable aux deux Indes par sa température, -par la bonté de ses végétaux et par l'industrie -de son peuple.</p> - -<p>Enfin, j'aime cette nation où les relations sont -plus nombreuses, où l'estime est plus éclairée, -l'amitié plus intime, et la vertu même plus aimable.</p> - -<p>Je sais bien qu'on trouve en France, ainsi -qu'autrefois à Athènes, ce qu'il y a de meilleur -et de plus dépravé. Mais enfin, c'est la nation -qui a produit Henri IV, Turenne et Fénelon. -Ces grands hommes qui l'ont gouvernée, défendue -et instruite, l'ont aussi aimée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c large"><span class="large">VOYAGE</span><br /> -A L'ILE-DE-FRANCE.</p> - - - - -<h2 class="nobreak" id="ch1">LETTRE PREMIÈRE.</h2> - - -<p class="date">De Lorient, le 4 janvier 1768.</p> - -<p>Je viens d'arriver à Lorient après avoir éprouvé -un froid excessif. Tout était glacé depuis Paris -jusqu'à dix lieues au-delà de Rennes. Cette ville, -qui fut incendiée en 1720, a quelque magnificence, -qu'elle doit à son malheur. On y remarque -plusieurs bâtimens neufs, deux places assez -belles, la statue de Louis XV, et surtout celle -de Louis XIV. L'intérieur du Parlement est assez -bien décoré, mais, ce me semble, avec trop -d'uniformité. Ce sont partout des lambris peints -en blanc, relevés de moulures dorées. Ce goût -règne dans la plupart des églises et des grands -édifices. D'ailleurs, Rennes m'a paru triste. -Elle est au confluent de la Vilaine et de l'Ille, -deux petites rivières qui n'ont point de cours. -Ses faubourgs sont formés de petites maisons assez -sales ; ses rues mal pavées. Les gens du peuple -s'habillent d'une grosse étoffe brune, ce qui -leur donne un air pauvre.</p> - -<p>J'ai vu en Bretagne quantité de terres incultes. -Il n'y croît que du genêt, et une plante à -fleurs jaunes qui ne paraît composée que d'épines : -les paysans l'appellent lande ou jan ; ils la -pilent et la font manger aux bestiaux. Le genêt -ne sert qu'à chauffer les fours : on pourrait en -tirer un meilleur parti, surtout dans une province -maritime. Les Romains en faisaient d'excellens -cordages, qu'ils préféraient au chanvre pour le -service des vaisseaux. C'est à Pline que je dois -cette observation ; on sait qu'il commanda les -flottes de l'empire.</p> - -<p>Ne pourrait-on pas, dans ces landes, planter -avec succès la pomme de terre, subsistance toujours -assurée, qui ne craint ni l'inconstance des -saisons, ni les magasins des monopoleurs?</p> - -<p>L'industrie paraît étouffée par le gouvernement -aristocratique ou des États. Le paysan, qui -n'y a point de représentans, n'y trouve aucune -protection. En Bretagne, il est mal vêtu, ne -boit que de l'eau, et ne vit que de blé noir.</p> - -<p>La misère des hommes croît toujours avec leur -dépendance. J'ai vu le paysan riche en Hollande, -à son aise en Prusse, dans un état supportable -en Russie, et dans une pauvreté extrême en Pologne : -je verrai donc le nègre, qui est le paysan -de nos colonies, dans une situation déplorable. -En voici, je crois, la raison. Dans une république -il n'y a point de maître, dans une monarchie -il n'y en a qu'un ; mais le gouvernement -aristocratique donne à chaque paysan un despote -particulier.</p> - -<p>De la liberté naît l'industrie. Le paysan suisse -est ingénieux, le serf polonais n'imagine rien. -Cette stupeur de l'âme, plus propre que la philosophie -à supporter les grands maux, paraît un -bienfait de la Providence. « Quand Jupiter, dit -Homère, réduit un homme à l'esclavage, il lui -ôte la moitié de son esprit. »</p> - -<p>Passez-moi ces réflexions. Il est difficile de voir -de grandes misères, sans en chercher le remède -ou la cause.</p> - -<p>Vers la Basse-Bretagne, la nature paraît, en -quelque sorte, rapetissée. Les collines, les vallons, -les arbres, les hommes et les animaux y -sont plus petits qu'ailleurs. La campagne, divisée -en champs de blé, en pâturages entourés de -fossés, et ombragés de chênes, de châtaigniers et -de haies vives, a un air négligé et mélancolique -qui me plairait, sans la saison qui rend tous les -paysages tristes.</p> - -<p>On trouve, en plusieurs endroits, des carrières -d'ardoise, de marbre rouge et noir, des mines -de plomb mêlé d'un argent très-ductile. Mais -les véritables richesses du pays sont ses toiles, -ses fils et ses bestiaux. L'industrie renaît avec la -liberté, par le voisinage des ports de mer. C'est -peut-être le seul bien que produise le commerce -maritime, qui n'est guère qu'une avarice dirigée -par les lois. Singulière condition de l'homme de -tirer souvent de ses passions plus d'avantages -que de sa raison!</p> - -<p>Le paysan bas-breton est à son aise. Il se regarde -comme libre dans le voisinage d'un élément -sur lequel tous les chemins sont ouverts. -L'oppression ne peut s'étendre plus loin que sa -fortune. Est-il trop pressé? il s'embarque. Il -retrouve sur le vaisseau où il se réfugie, le bois -des chênes de son enclos, les toiles que sa famille -a tissues, le blé de ses guérets, et les dieux de ses -foyers qui l'ont abandonné. Quelquefois dans l'officier -de son vaisseau, il reconnaît le seigneur de -son village. A leur misère commune, il voit que -ce n'est qu'un homme souvent plus à plaindre -que lui. Libre sur sa propre réputation, il devient -le maître de la sienne ; et, du bout de la vergue -où il est perché, il juge, au milieu du feu et de -l'orage, celui qu'aux États il n'eût osé examiner.</p> - -<p>Je n'ai point encore vu Lorient. Une demi-lieue -avant d'arriver, nous avons passé en bac, -un petit bras de mer ; voilà tout ce que j'ai pu -distinguer. Un brouillard épais couvrait tout -l'horizon : c'est un effet du voisinage de la mer ; -aussi l'hiver y est moins rude.</p> - -<p>Cette observation a encore lieu le long des -étangs et des lacs. Ne serait-ce point pour favoriser, -même en hiver, la génération d'une multitude -d'insectes et de vermisseaux aquatiques -qui habitent le sable des rivages? Quoi qu'il en -soit, la facilité d'y vivre et la température y attirent, -du nord, un nombre infini d'oiseaux de -mer et de rivière. La nature peut bien leur réserver -quelques lisières de côte, quelque portion -d'air tempéré, elle qui a destiné plus de la moitié -de ce globe aux seuls poissons.</p> - -<p>Je suis, etc.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch2">LETTRE II.</h2> - - -<p class="date">De Lorient, le 18 janvier 1768.</p> - -<p>Lorient est une petite ville de Bretagne, que -le commerce des Indes rend de plus en plus florissante. -Elle est, comme toutes les villes nouvelles, -régulière, alignée et imparfaite : ses fortifications -sont médiocres. On y distingue de -beaux magasins, l'Hôtel des ventes qui n'est -point fini, une tour qui sert de découverte, des -quais commencés, et de grands emplacemens où -l'on n'a point bâti. Elle est située au fond d'une -baie où se jettent la rivière de Blavet et celle de -Ponscorf, qui déposent beaucoup de vase dans -le port. Cette baie ou rade est défendue à son -entrée, qui est étroite, par le Port-Louis ou -Blavet, dont la citadelle a le défaut d'être trop -élevée ; ce qui rend ses feux plongeans. Ses flancs -déjà trop étroits, ont des orillons, dont l'usage -n'est avantageux que pour la défense du fossé ; -or, elle n'en a point d'autre que la mer qui baigne -le pied de ses remparts.</p> - -<p>Le Port-Louis est une ville ancienne et déserte. -C'est un vieux gentilhomme dans le voisinage -d'un financier. La noblesse demeure au Port-Louis ; -mais les marchands, les mousselines, les -soieries, l'argent, les jolies femmes se trouvent -à Lorient. Les mœurs y sont les mêmes que dans -tous les ports de commerce. Toutes les bourses y -sont ouvertes : mais on ne prête son argent qu'à -la grosse ; ce qui, pour les Indes, est à vingt-cinq -ou trente pour cent par an. Celui qui emprunte -est plus embarrassé que celui qui prête ; -les profits sont incertains, et les obligations sont -sûres. Les lois autorisent ces emprunts par des -contrats de grosse, qui donnent aux créanciers -une sorte de propriété sur toute la cargaison du -vaisseau, pouvoir qui s'étend, pour la plupart -des marins, sur toute leur fortune.</p> - -<p>Il y a trois vaisseaux prêts à appareiller pour -l'Ile-de-France : <i>la Digue</i>, <i>le Condé</i> et <i>le Marquis -de Castries</i>. Il y en a d'autres en armement, -et quelques-uns en construction. Le bruit -des charpentiers, le tintamarre des calfats, l'affluence -des étrangers, le mouvement perpétuel -des chaloupes en rade, inspirent je ne sais quelle -ivresse maritime. L'idée de fortune qui semble -accompagner l'idée des Indes, ajoute encore à -cette illusion. Vous croiriez être à mille lieues de -Paris. Le peuple de la campagne ne parle plus -français ; celui de la ville ne connaît d'autre maître -que la Compagnie. Les honnêtes gens s'entretiennent -de l'Ile-de-France et de Pondichéry, -comme s'ils étaient dans le voisinage. Vous pensez -bien que les tracasseries de comptoirs arrivent -ici avec les pacotilles de l'Inde ; car l'intérêt -divise encore mieux les hommes qu'il ne les -rapproche.</p> - -<p>Je suis, etc.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch3">LETTRE III.</h2> - - -<p class="date">De Lorient, le 20 février 1768.</p> - -<p>Nous n'attendons, pour partir, que les vents -favorables. Mon passage est arrêté sur le vaisseau -<i>le Marquis de Castries</i>. C'est un navire -de huit cents tonneaux, de cent quarante-six -hommes d'équipage, chargé de mâtures pour le -Bengale. Je viens de voir le lieu qui m'est destiné. -C'est un petit réduit en toile dans la grande -chambre. Il y a quinze passagers. La plupart -sont logés dans la sainte-barbe. C'est le lieu où -l'on met les cartouches et une partie des instrumens -de l'artillerie. Le maître canonnier a l'inspection -de ce poste, et y loge, ainsi que l'écrivain, -l'aumônier et le chirurgien-major. Au-dessus -est la grande chambre, qui est l'appartement -commun où l'on mange. Le second étage comprend -la chambre du conseil, où communique -celle du capitaine. Elle est décorée, au dehors, -d'une galerie ; c'est la plus belle salle du vaisseau. -Les chambres des officiers sont à l'entrée, afin -qu'ils puissent veiller aux manœuvres qui se font -sur le pont. Le premier pilote et le maître des -matelots sont logés avec eux pour les mêmes raisons.</p> - -<p>L'équipage loge sous les gaillards, et dans -l'entrepont, prison ténébreuse où l'on ne voit -goutte. Les gaillards comprennent la longueur -du navire, qui est de niveau avec la grande -chambre, lorsqu'il y a un passavant, comme dans -celui-ci ; les cuisines sont sous le gaillard d'avant, -les provisions dans des compartimens au-dessous, -les marchandises dans la cale, la soute -aux poudres au-dessous de la sainte-barbe.</p> - -<p>Voilà, en gros, l'ordre de notre vaisseau ; mais -il serait impossible de vous en peindre le désordre. -On ne sait où passer. Ce sont des caisses de -vin de Champagne, des coffres, des tonneaux, -des malles, des matelots qui jurent, des bestiaux -qui mugissent, des oies et des volailles qui -piaulent sur les dunettes ; et, comme il fait gros -temps, on entend siffler les cordes et gémir les -manœuvres, tandis que notre lourd vaisseau se -balance sur ses câbles. Près de nous sont mouillés -plusieurs vaisseaux dont les porte-voix nous assourdissent : -<i>évite à tribord</i> ; <i>largue l'amarre</i>… -Fatigué de ce tumulte, je suis descendu dans ma -chaloupe, et j'ai débarqué au Port-Louis.</p> - -<p>Il faisait très-grand vent. Nous avons traversé -la ville sans y rencontrer personne. J'ai vu, des -murs de la citadelle, l'horizon bien noir, l'île de -Grois couverte de brume, la pleine mer fort agitée ; -au loin, de gros vaisseaux à la cape, de -pauvres chasse-marées à la voile entre deux -lames ; sur le rivage, des troupes de femmes -transies de froid et de crainte ; une sentinelle à -la pointe d'un bastion, tout étonnée de la hardiesse -de ces malheureux qui pêchent, avec -les mauves et les goëlands, au milieu de la tempête.</p> - -<p>Nous sommes revenus bien boutonnés, bien -mouillés, et la main sur nos chapeaux. En traversant -Lorient, nous avons vu toute la place -couverte de poisson : des raies blanches, violettes, -d'autres tout hérissées d'épines ; des chiens -de mer, des congres monstrueux qui serpentaient -sur le pavé ; de grands paniers pleins de -crabes et de homards ; des monceaux d'huîtres, -de moules, de pétoncles ; des merlus, des soles, -des turbots… enfin une pêche miraculeuse -comme celle des apôtres.</p> - -<p>Ces bonnes gens en ont la bonne foi et la piété : -quand on pêche la sardine, un prêtre va avec la -première barque, et bénit les eaux. C'est l'amour -conjugal des vieux temps : à mesure qu'ils -arrivaient, leurs femmes et leurs enfans se pendaient -à leurs cous. C'est donc parmi les gens de -peine que l'on trouve encore quelques vertus ; -comme si l'homme ne conservait des mœurs, -qu'en vivant toujours entre l'espérance et la -crainte.</p> - -<p>Cette partie de la côte est fort poissonneuse. -Les mêmes espèces de poissons y sont, pour la -plupart, plus grandes qu'aux autres endroits ; -mais elles sont inférieures pour le goût. On m'a -assuré que la pêche de la sardine rapportait -quatre millions de revenu à la province. Il est -assez singulier qu'il n'y ait point d'écrevisses -dans les rivières de Bretagne ; ce qui vient peut-être -de ce que les eaux n'y sont pas assez vives.</p> - -<p>Nous sommes rentrés dans notre auberge, les -oreilles tout étourdies du bruit et du vent de la -mer. Il y avait avec nous deux Parisiens, les -sieurs B**** père et fils, qui devaient s'embarquer -sur notre vaisseau ; ils ont, sans rien dire, fait -atteler leur chaise, et sont retournés à Paris.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch4">LETTRE IV.</h2> - - -<p class="date">A bord du <i>Marquis de Castries</i>, le 3 mars 1768, -à onze heures du matin.</p> - -<p>Je n'ai que le temps de vous faire mes adieux ; -nous appareillons. Je vous recommande les cinq -lettres incluses ; il y en a trois pour la Russie, -la Prusse et la Pologne. Partout où j'ai voyagé, -j'ai laissé quelqu'un que je regrette.</p> - -<p>Mais le vaisseau est à pic. J'entends le bruit -des sifflets, les hissemens du cabestan, et les -matelots qui virent l'ancre… Voici le dernier -coup de canon. Nous sommes sous voiles ; je vois -fuir le rivage, les remparts et les toits du Port-Louis. -Adieu, amis plus chers que les trésors de -l'Inde!… Adieu, forêts du nord, que je ne reverrai -plus! Tendre amitié! sentiment plus cher -qui la surpassiez! temps d'ivresse et de bonheur -qui s'est écoulé comme un songe! adieu… -adieu… On ne vit qu'un jour pour mourir toute -la vie.</p> - -<p>Vous recevrez mon journal, mes lettres et mes -regrets. Je vous aimerai toujours… je ne puis -vous en dire davantage.</p> - -<p>Je suis, etc.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="journ">JOURNAL.</h2> - - -<h3>EN MARS, 1768.</h3> - -<p>Nous sortîmes le 3, à onze heures et un quart -du matin. Le vent était au nord-est, la marée -pas assez haute ; peu s'en fallut que nous ne touchassions -sur un rocher à droite dans la passe. -Quand nous fûmes par le travers de l'île de Grois, -nous mîmes en panne pour attendre quelques -passagers et officiers. Un seul rejoignit le vaisseau, -dans le temps que nous nous mettions en -route.</p> - -<p>Le 4, le temps fut assez beau ; sur le soir, cependant, -la mer grossit et le vent augmenta.</p> - -<p>Le 5, il s'éleva un très-gros temps. Le vaisseau -était en route sous ses deux basses voiles. -J'étais très-fatigué du mal de mer. A dix heures -et demie du matin, étant sur mon lit, j'éprouvai -une forte secousse. Quelqu'un cria que le vaisseau -venait de toucher. Je montai sur le pont, -où je vis tout le monde consterné. Une lame, -venant de tribord, avait enlevé à la mer la yole -ou petite chaloupe, le maître des matelots, et -trois hommes. Un seul d'entre eux resta accroché -dans les haubans du grand mât, d'où on le tira, -l'épaule et la main fracassées. Il fut impossible -de sauver les autres, que l'on ne revit plus.</p> - -<p>Ce malheur vint de la faute du vaisseau, qui -gouvernait mal. Sa poupe était trop renflée dans -l'eau, ce qui détruisait l'action du gouvernail. -Le mauvais temps dura tout le jour, et l'agitation -du vaisseau fit périr presque toutes nos volailles. -J'avais un chien, qui ne cessa de haleter -de malaise. Les seuls animaux que j'y vis insensibles, -furent des moineaux et des serins, accoutumés -à un mouvement perpétuel. On porte ces -oiseaux aux Indes par curiosité.</p> - -<p>Je fus très-incommodé, ainsi que les autres -passagers. Il n'y a point de remède contre ce -mal, qui excite des vomissemens affreux. Il est -utile cependant de prendre quelques nourritures -sèches, et surtout des fruits acides.</p> - -<p>Le 6, le temps se mit au beau. On pria Dieu -pour ces pauvres matelots. Le maître était un -fort honnête homme. On répara le désordre de -la veille. La lame, en tombant sur le vaisseau, -avait brisé la poutre qui borde le caillebotis, quoiqu'elle -eût dix pouces de diamètre. Elle enfonça -une des épontilles ou supports du gaillard d'avant -dans le pont inférieur, et en rompit une des -traverses.</p> - -<p>Le 7, nous nous estimions par le travers du -cap Finistère, où les coups de vent sont fréquens -et la mer grosse, ainsi qu'à tous les caps.</p> - -<p>Le 8, belle mer et bon vent. Nous vîmes voler -des manches-de-velours, oiseaux marins blancs -dont les ailes sont bordées de noir.</p> - -<p>Le 9 et le 10, l'air me parut sensiblement plus -chaud, et le ciel plus intéressant. Nous approchons -des îles <i>Fortunées</i>, s'il est vrai que le -ciel ait mis le bonheur dans quelque île.</p> - -<p>Le 11, le vent calma ; la mer était couverte de -bonnets-flamands, espèce de mucilage organisé, -de la forme d'une toque, ayant un mouvement -de progression. Le matin, nous vîmes un vaisseau.</p> - -<p>Le 12 et le 13, on fit quelques réglemens de -police. Il fut décidé que chaque passager n'aurait -qu'une bouteille d'eau par jour. Le repas du -matin fut fixé à dix heures, et consistait en -viandes salées et en légumes secs. Celui du soir, -à quatre heures, était un peu meilleur. On éteignait -tous les feux passé huit heures.</p> - -<p>Le 14, on avait compté voir l'île Madère, -mais nous étions trop dérivés à l'ouest ; il fit calme -tout le jour. Nous vîmes deux oiseaux de la grosseur -d'un pigeon, d'une couleur brune, volant -vers l'ouest à la hauteur des mâts ; nous les prîmes -pour des oiseaux de terre, ce qui semblait nous -indiquer qu'il y avait quelque île sur notre gauche. -Ces signes sont importans, mais les marins -ont des observations peu sûres sur les oiseaux. -Ils confondent presque toutes les espèces des -côtes de l'Europe, sous le nom de mauves et de -goëlands.</p> - -<p>Le 15, le calme continua : cependant, vers la -nuit, nous eûmes un peu de vent. Un brigantin -anglais passa près de nous dans l'après-midi, et -nous salua de son pavillon.</p> - -<p>Le 16, au lever du soleil, nous vîmes l'île de -Palme devant nous ; à gauche, l'île de Ténériffe, -avec son pic, qui a la forme d'un dôme surmonté -d'une pyramide. Ces îles furent couvertes -de brume tout le jour, et la nuit d'éclairs et d'orages ; -spectacle qui effraya les premiers marins -qui les découvrirent de nos temps. On sait que les -Romains en avaient ouï parler, puisque Sertorius -voulut s'y retirer. Les Carthaginois, qui -trafiquaient en Afrique, les connaissaient. L'historien -Juba en compte cinq, et en fait une description -détaillée : il en appelle une l'île de Neige, -parce que, dit-il, elle s'y conserve toute l'année. -Nous vîmes en effet le pic couvert de neige, -quoique l'air fût chaud. Ces îles sont, dit-on, les -débris de cette grande île Atlantide dont parle -Platon. A la profondeur des ravins dont leurs -montagnes sont creusées, on peut croire que ce -sont les débris de cette terre originelle, bouleversée -par un événement dont la tradition s'est conservée -chez tous les peuples. Selon Juba, l'île -Canarie prit son nom de la grandeur des chiens -qu'on y élevait. Les Espagnols, à qui elles appartiennent, -en tirent d'excellente malvoisie.</p> - -<p>Les 17, 18 et 19, nous passâmes au milieu -des îles, laissant Ténériffe à gauche et Palme à -droite ; Gomère nous resta à l'est. Je dessinai la -vue de ces îles, qui sont sillonnées de ravins -très-profonds, entre autres l'île de Palme.</p> - -<p>Nous vîmes un poisson volant. Une huppe -vint se reposer sur notre vaisseau, et prit son -vol à l'ouest : elle était d'un rouge couleur d'orange ; -ses ailes et son aigrette marbrées de blanc -et de noir, son bec noir comme l'ébène et un peu -recourbé.</p> - -<p>Le 20, nous laissâmes l'île de Fer à l'ouest, -et nous perdîmes de vue toutes ces îles. La vue -de ces terres, situées sous un si beau climat, nous -inspira bien des vœux inutiles. Nous comparions -le repos, l'abondance, l'union et les plaisirs de -ces insulaires, à notre vie inquiète et agitée. -Peut-être, en nous voyant passer, quelque malheureux -Canarien, sur un rocher brûlé, faisait -des vœux pour être à bord d'un vaisseau qui -cinglait à pleines voiles vers les Indes orientales.</p> - -<p>Le 21, nous vîmes une hirondelle de terre, -ensuite un requin. Tant que nous fûmes dans le -parage de ces îles, nous eûmes du calme le jour, -et le vent ne s'élevait qu'au soir.</p> - -<p>Le 22, la chaleur fut si forte, qu'elle fit casser -une quantité de bouteilles de vin de Champagne, -quoiqu'elles fussent encaissées dans du sel : c'est -une pacotille que font beaucoup d'officiers pour -les Indes ; chaque bouteille s'y vend une pistole. -Cette inondation, qui pénétrait tout, détruisit -des laitues et du cresson que j'avais semés dans -du coton mouillé, où ces plantes croissaient à -merveille ; cette liqueur salée était si corrosive, -qu'elle gâta absolument ceux de mes papiers qui -en furent mouillés.</p> - -<p>Le 23, nous eûmes grand frais ; la mer me -parut grise et verdâtre, comme sur les hauts-fonds : -on prétend qu'on trouve la sonde à plus -de quatre-vingts lieues de la côte d'Afrique, qui -est peu élevée dans ces parages. Nous vîmes un -vaisseau faisant route au Sénégal.</p> - -<p>Le 24, nous trouvâmes les vents alizés ou de -nord-est ; le vaisseau roulait beaucoup.</p> - -<p>Le 25 et le 26, beau temps et bon vent ; nous -dépassâmes la latitude des îles du Cap-Vert, que -nous ne vîmes point : elles sont aux Portugais. -On y trouve des rafraîchissemens ; mais le premier -de tous, l'eau, s'y fait difficilement. Nous -vîmes des poissons-volans et une hirondelle de -terre. On s'aperçut que le blé sarrasin s'échauffait -dans la soute, au point de n'y pouvoir supporter -la main ; on le mit à l'air. Il est arrivé que -des vaisseaux se sont embrâsés par de pareils accidens. -Il y eut, en 1760, un vaisseau anglais -chargé de chanvre, qui brûla dans la mer Baltique. -Le chanvre s'était enflammé de lui-même ; -j'en vis les débris sur les côtes de l'île de Bornholm.</p> - -<p>Le 27, on dressa une tente de l'avant à l'arrière, -pour préserver l'équipage de la chaleur. -Nous vîmes des galères, espèce de mucilage vivant.</p> - -<p>Les 28 et 29, nous vîmes des poissons-volans -et une quantité considérable de thons.</p> - -<p>Le 30, on se prépara à la pêche, et nous prîmes -dix thons, dont le moindre pesait soixante -livres : nous vîmes un requin. La chaleur augmentait, -et l'équipage souffrait impatiemment la -soif.</p> - -<p>Le 31, on prit une bonite ; des matelots altérés -percèrent et ouvrirent, pendant la nuit, les -jarres de plusieurs passagers, qui, par-là, se -trouvèrent, comme les gens de l'équipage, réduits -à une pinte d'eau par jour.</p> - - -<h3>OBSERVATIONS SUR LES MŒURS DES GENS DE MER.</h3> - -<p>Je ne vous parlerai que de l'influence de la -mer sur les marins, afin d'inspirer quelque indulgence -sur des défauts qui tiennent à leur état.</p> - -<p>La promptitude qu'exige la manœuvre, les -rend grossiers dans leurs expressions. Comme ils -vivent loin de la terre, ils se regardent comme -indépendans : il parlent souvent des princes, des -lois et de la religion, avec une liberté égale à -leur ignorance. Ce n'est pas que, suivant les circonstances, -ils ne soient dévots, même superstitieux. -J'en ai connu plus d'un qui n'aurait pas -voulu appareiller un dimanche ou un vendredi. -En général, leur religion dépend du temps qu'il -fait.</p> - -<p>L'oisiveté où ils vivent leur fait aimer la médisance -et les contes. Le banc de quart est le lieu -où les officiers débitent les fables et les merveilles.</p> - -<p>L'habitude de faire sans cesse de nouvelles -connaissances les rend inconstans dans leurs sociétés -et dans leurs goûts : sur mer ils désirent la -terre, à terre ils regrettent la mer.</p> - -<p>Dans une longue traversée, il est prudent de -se livrer peu et de ne disputer jamais. La mer -aigrit naturellement l'humeur. La plus légère -contestation y dégénère en querelle. J'en ai vu -naître pour des questions de philosophie. Il est -vrai que ces questions ont quelquefois brouillé des -philosophes à terre.</p> - -<p>En général ils sont taciturnes et sombres. Peut-on -être gai au milieu des dangers, et privé des -premiers besoins de la vie?</p> - -<p>Il ne faut pas oublier leurs bonnes qualités. -Ils sont francs, généreux, braves, et surtout bons -maris. Un homme de mer se regarde comme -étranger à terre, et surtout dans sa propre maison : -étonné de la nouveauté des meubles, du -logement, des usages, il laisse à sa femme le -pouvoir de le gouverner dans un monde qu'il -connaît peu.</p> - -<p>Les matelots ajoutent à ces bonnes et mauvaises -qualités les vices de leur éducation. Ils sont -adonnés à l'ivrognerie. On leur distribue chaque -jour une ration de vin ou d'eau-de-vie. Ils sont -sept hommes à chaque plat ; j'en ai vu s'arranger -entre eux pour boire alternativement la ration des -sept. Quelques-uns sont adonnés au vol. Il y en -a d'assez habiles pour dépouiller leurs camarades -pendant le sommeil. Dans cette classe d'hommes -si malheureux, il s'en trouve d'une probité rare. -Ordinairement le maître et le canonnier sont des -hommes de confiance sur lesquels roule toute la -police de l'équipage. On peut y joindre le premier -pilote, dont l'état chez nous est déchu, je -ne sais pourquoi, de la distinction qu'il mérite ; -ce n'est que le premier officier marinier. De ces -trois hommes dépend la bonté de l'équipage, et -souvent le succès de la navigation.</p> - -<p>Le dernier homme du vaisseau est le coq, <i lang="la" xml:lang="la">coquus</i>, -le cuisinier. Les mousses sont des enfans, -traités souvent avec trop de barbarie. Il n'y a -guère d'officier ou de matelot qui ne leur fasse -éprouver son humeur. On s'amuse même sur -quelques vaisseaux, à les fouetter quand il fait -calme, pour faire, dit-on, venir le vent. Ainsi -l'homme, qui se plaint si souvent de sa faiblesse, -abuse presque toujours de sa force.</p> - -<p>Vous conclurez de tout ceci qu'un vaisseau est -un lieu de dissention ; qu'un couvent et une île, -qui sont des espèces de vaisseaux, doivent être -remplis de discorde, et que l'intention de la nature, -qui d'ailleurs s'explique si ouvertement, -est que la terre soit peuplée de familles, et non -de sociétés et de confréries.</p> - -<p>Après avoir porté ma censure sur les mœurs -des gens de mer, il est bon aussi que je l'étende -sur les miennes.</p> - -<p>J'ai fait une faute essentielle dans le journal de -ce mois, en oubliant de rapporter les noms du -maître des matelots, et des deux autres infortunés -qui furent enlevés d'un coup de mer de dessus le -pont du vaisseau, le 5 du mois précédent, vers -la hauteur du cap Finistère. A la vérité, ils n'étaient -que matelots ; mais ils étaient hommes, -compagnons, et, qui plus est, coopérateurs de -mon voyage sur un vaisseau où je n'étais moi-même -qu'un spéculateur oisif et fort inutile à la -manœuvre.</p> - -<p>J'ai observé souvent dans les relations de -voyage des vaisseaux hollandais et anglais, que -s'il vient à y périr le moindre matelot, on y tient -note de ses noms de famille et de baptême, de -son âge, du lieu de sa naissance, à quoi l'on -ajoute presque toujours quelque trait de ses -mœurs qui le caractérise. On en trouve des exemples -fréquens dans des relations même faites par -des vice-amiraux, commodores, commandans, etc. -Le capitaine Cook surtout y est fort exact dans -ses voyages autour du monde. Cet usage est une -preuve du patriotisme et du fonds d'humanité qui -règne parmi ces nations. D'ailleurs, dans le journal -d'un vaisseau, le nom, les mœurs et la famille -d'un matelot qui périt à son service, doivent -être au moins aussi intéressans pour des -hommes que le nom, les mœurs et la famille d'un -poisson ou d'un oiseau de marine, pris en pleine -mer, dont nos marins ne manquent pas d'enrichir -leurs journaux, quand ils en trouvent l'occasion. -Bien plus, il n'y a pas une vergue cassée, -ou une manœuvre rompue sur le vaisseau, dont -ils ne vous tiennent compte ; le tout pour se donner -un air savant et entendu aux choses de la mer. -Voilà ce que j'ai tâché moi-même d'imiter dans -mon journal, séduit par les exemples nationaux, -et par l'éducation de mon pays, qui ramène chacun -de nous à être le premier partout où il se -trouve, et, par conséquent, à mépriser tout ce -qui est au-dessous de soi, et à haïr souvent ce -qui est au-dessus. Comme j'avais l'honneur d'être -officier de sa majesté, dans le grade de capitaine-ingénieur, -je n'ai pas cru que des matelots -fussent des êtres assez importans pour en faire -une mention particulière lorsqu'ils venaient à -mourir, et, quoique je puisse me rendre cette -justice, que j'avais le cœur constamment occupé -d'un grand objet d'humanité, dans un voyage -que je n'avais entrepris que pour concourir au -bonheur des noirs de Madagascar, il est probable -que je me faisais illusion à moi-même, et que je -ne me proposais, au bout du compte, que la -gloire d'être le premier, même parmi des sauvages. -J'étais comme beaucoup d'hommes que j'ai -connus, qui se proposent de faire des républiques, -et qui se gardent bien d'en établir dans les sociétés -où ils vivent. Ils veulent faire des républiques -pour en être les législateurs ; mais ils seraient -bien fâchés d'y vivre comme simples membres. -Nous ne sommes dressés qu'à la vanité.</p> - -<p>Pour moi, à qui l'adversité a dit tant de fois -que je n'étais qu'un homme souvent plus misérable -qu'un matelot, par le désordre de ma -santé, et par mes préjugés, qui m'ont, dès l'enfance, -fait poser les bases de mon bonheur sur -l'opinion inconstante d'autrui, si je refaisais la -relation d'un pareil voyage de long cours, j'y -mettrais, non les mesures d'un vaisseau mal -construit, tel qu'était le nôtre (à moins que celui -où je serais ne fût remarquable par sa vitesse -ou quelque autre bonne qualité), mais les noms -de tous les gens de l'équipage. Je n'y oublierais -pas le moindre mousse ; et, au lieu d'observer -les mœurs des poissons et des oiseaux qui vivent -hors du vaisseau, j'étudierais et noterais celles -des matelots qui le font mouvoir ; car des caractères -humains seraient plus intéressans à décrire, -non seulement que ceux des animaux, mais même -que ceux des hommes qui habitent constamment -le même coin de terre, et surtout que -ceux des gens du monde, vers lesquels se dirigent -sans cesse les observations de nos philosophes.</p> - -<p>Les mœurs des gens de mer sont beaucoup -plus variées par leur vie cosmopolite et amphibie, -et plus apparentes par la rudesse de leur métier -et leur franchise, que celles des princes. C'est là -que l'on peut connaître l'homme tout brut, luttant, -sans cesse et sans art, avec ses vices et ses -vertus, contre ses passions et celles des autres, -contre la fortune et les élémens. Malgré ses défauts, -par lesquels il serait injuste de la désigner, -je voudrais rendre toute cette classe d'hommes -intéressante. D'ailleurs, il n'y a point de caractère -si dépravé, qu'il n'y ait quelques bonnes -qualités qui en compensent les vices. Souvent, -sous les plus grossiers, comme l'ivrognerie, le -jurement, les marins cachent d'excellentes qualités. -Il s'en trouve d'intrépides, de généreux, -qui, sans balancer, se jettent à la mer pour porter -du secours au malheureux prêt à périr ; d'autres -sont remarquables par quelque industrie -particulière. Il y en a qui ont beaucoup d'imagination, -et qui, pendant la durée d'un quart de -six heures, racontent à leurs camarades rassemblés -autour d'eux, des histoires merveilleuses, -dont ils entrelacent les événemens avec autant -d'art et d'intérêt que ceux des Mille et une Nuits ; -d'autres, fort taciturnes, écoutent toujours, ne -s'expriment que par signes, et sont des jours entiers -sans proférer un mot. La plupart intéressent -par leurs infortunes, leurs naufrages ; d'autres -par les malheurs de leurs familles ; tous par leur -manière de voir, par leur religion, leurs opinions -des sciences, de la guerre, de la cour et du gouvernement -des pays qu'ils ont vus, ou par les combats -où ils se sont trouvés, ou par leurs amours, si différentes -de celles des bergers. Mais si, au lieu de se -borner à étudier leurs mœurs, on s'occupait du -soin de les adoucir, on trouverait des amis parmi -eux ; car ils sont très-reconnaissans. Je crois -qu'un voyageur, en se mettant comme observateur -de la société avec les compagnons de son -voyage, bannirait, pour lui-même et pour ses -lecteurs, la monotonie des voyages de long cours. -Mais nous sommes si accoutumés à mépriser ce -qui est au-dessous de nous, que je puis dire que -dans un voyage de quatre mois et demi, où l'on -ne voyait que le ciel et l'eau, il n'y avait pas la -moitié de nos simples matelots dont les noms fussent -connus des passagers, et même de leurs officiers, -et que quand quelqu'un d'eux venait pour -quelque service dans la chambre, ou sur l'arrière, -nous y faisions moins d'attention que si -c'eût été un chat ou un chien : tant l'homme -pauvre et misérable est rendu étranger à l'homme, -son semblable, par nos institutions ambitieuses!</p> - -<p>Je reprends le fil de mon journal.</p> - - -<h3>AVRIL, 1768.</h3> - -<p>Le 1<sup>er</sup>, nous vîmes des requins, et on en prit -un, avec une bonite. Je compte réunir mes observations -sur les poissons à la fin du journal de ce -mois.</p> - -<p>Le 2, nous eûmes du calme mêlé d'orage. -Nous sommes sur les limites des vents généraux -du pôle austral. L'après-midi, nous essuyâmes -un grain qui nous fit amener toutes nos -voiles.</p> - -<p>Nous approchons de la Ligne. Il y a très-peu -de crépuscule le soir et le matin.</p> - -<p>Le 3, nous prîmes des bonites et un requin. -Nous étions constamment entourés de la même -troupe de thons.</p> - -<p>Le 4, nous eûmes un ciel orageux. Nous entendîmes -le tonnerre, et nous essuyâmes un -grain.</p> - -<p>On jeta à la mer un matelot mort du scorbut ; -plusieurs autres en sont affectés : cette maladie, -qui se manifeste de si bonne heure, répand la terreur -dans l'équipage. Nous prîmes des bonites et -des requins.</p> - -<p>Du 5 et du 6. Hier, à trois heures de nuit, -il fit un orage épouvantable qui nous obligea de -tout amener, hors la misaine. Je remarquai constamment -que le lever de la lune dissipe les nuages -d'une manière sensible. Deux heures après qu'elle -est sur l'horizon, le ciel est parfaitement net. -Nous eûmes, ces deux jours, du calme mêlé de -grains pluvieux.</p> - -<p>Le 7, nous prîmes des bonites. Je vis couper, -avec des ciseaux, du verre dans l'eau, avec une -grande facilité, effet dont j'ignore la cause.</p> - -<p>Le 8 et le 9, on prit un requin, des sucets et -deux thons. Quoique près de la Ligne, la chaleur -ne me parut pas insupportable ; l'air est rafraîchi -par les orages.</p> - -<p>Le 10, on annonça le baptême de la Ligne, -dont nous étions à un degré. Un matelot, déguisé -en masque, vint demander au capitaine à -faire observer l'usage ancien. Ce sont des fêtes -imaginées pour dissiper la mélancolie des équipages. -Nos matelots sont fort tristes, le scorbut gagne -insensiblement, et nous ne sommes pas au -tiers du voyage.</p> - -<p>Le 11, on fit la cérémonie du baptême… On -rangea les principaux passagers le long d'un -cordon, les pouces attachés avec un ruban. On -leur versa quelques gouttes d'eau sur la tête. On -donna ensuite quelque argent aux pilotes.</p> - -<p>Le vent fut contraire, le ciel et la mer belle.</p> - -<p>Le 12, nous ne passâmes point encore la Ligne. -Les courans portaient au nord. On cessa de voir -l'étoile polaire. Nous vîmes un vaisseau à l'est.</p> - -<p>Le 13, nous passâmes la Ligne. La mer paraissait, -la nuit, remplie de grands phosphores -lumineux. On purifiait l'entrepont tous les dimanches ; -on montait en haut les coffres et les -hamacs de l'équipage, ensuite on brûlait du goudron. -Ou s'aperçut que le tiers des barriques -d'eau était vide, quoiqu'on ne fût pas au tiers du -voyage.</p> - -<p>Les 14, 15 et 16, les vents varièrent. Il fit -de grandes chaleurs. On raidit les haubans et les -cordages. Nous fûmes toujours environnés de -bonites, de thons, de marsouins et de bonnets-flamands. -Nous vîmes un très-grand requin. -Calme mêlé d'orage.</p> - -<p>Les 17, 18 et 19, les calmes continuèrent -avec la chaleur. Le goudron fondait de toutes -les manœuvres. L'ennui et l'impatience croissent -sur le vaisseau. On en a vu rester un mois en -calme sous la Ligne.</p> - -<p>Je vis une baleine allant vers l'ouest.</p> - -<p>Les 20, 21 et 22, continuation de calme et -d'ennui. Le vaisseau était entouré de requins. -Nous en vîmes un attaché à un paillasson, dans -un large banc d'écume, courant de l'est à l'ouest : -il était vivant ; sans doute quelque vaisseau venait -de passer là. Nous prîmes des thons, des -bonites, cinq ou six requins, et un marsouin dont -la tête était fort pointue. Les matelots disent que -le marsouin présage le vent ; en effet, à minuit -il s'est levé. Nous revîmes des galères.</p> - -<p>Du 23. Nous entrons enfin dans les vents généraux -du sud-est, qui doivent nous conduire -au-delà de l'autre tropique. On prit des bonites -et des thons. Comme on tirait de l'eau un de ces -poissons, un requin le prit par la queue et fit -casser la ligne. Nous vîmes une frégate, oiseau -noir et gris approchant de la forme de la cigogne : -son vol est très-élevé.</p> - -<p>Le 24 et le 25, nous eûmes des grains qui -firent varier le vent. Vers le soir, la lune parut -entourée d'un grand cercle sans couleurs.</p> - -<p>Nous prîmes des bonites et des thons.</p> - -<p>Le 26, nous vîmes des frégates, des poissons-volans, -des thons, des bonites, et un oiseau -blanc qu'on dit être un fou. Le soir, ayant toutes -nos voiles dehors, nous fûmes chargés d'un grain -violent qui nous mit sur le côté pendant quelques -minutes. Notre vaisseau porte fort mal la voile, -et il ne fait guère plus de deux lieues par heure -avec le vent le plus favorable.</p> - -<p>Le 27, grosse mer et grand frais mêlé de grains -pluvieux. Nous vîmes les mêmes poissons, et un -alcyon, hirondelle de mer, que les Anglais appellent -<i>l'oiseau de la tempête</i>. Je consacrerai un -article de mon journal aux oiseaux marins.</p> - -<p>Le 28, nous eûmes grand frais et des grains -mêlés de pluie. On porta six canons de l'arrière -dans la cale de l'avant, afin que le vaisseau étant -plus chargé sur le devant, gouvernât mieux. -Nous éprouvâmes des temps orageux, qui sont -rares dans ces parages. Vu les mêmes thons.</p> - -<p>Le 29, beau temps mêlé de quelques grains. -Nous vîmes des frégates, et un oiseau blanc avec -les ailes marquées de gris. Au soleil couchant, -nous vîmes un vaisseau sous le vent, faisant -même route que nous.</p> - -<p>Le 30, bon frais, belle mer : l'air n'est plus -si chaud. Nous vîmes le vaisseau de la veille un -peu au vent ; il avait forcé de voiles : nous fîmes -la même manœuvre. Il mit pavillon anglais ; -nous mîmes le nôtre. Nous prîmes des thons, et -nous vîmes des poissons-volans.</p> - - -<h3>OBSERVATIONS SUR LA MER ET LES POISSONS.</h3> - -<p>Il n'y a guère de vue plus triste que celle de -la pleine mer. On s'impatiente bientôt d'être -toujours au centre d'un cercle dont on n'atteint -jamais la circonférence. Elle offre cependant des -scènes intéressantes : je ne parle pas seulement -des tempêtes, pendant le calme, et surtout la -nuit dans les climats chauds, on est surpris de la -voir étincelante. J'ai pris, dans un verre, de ces -points lumineux dont elle est remplie ; je les ai vus -se mouvoir avec beaucoup de vivacité. On prétend -que c'est du frai de poisson. On en voit quelquefois -des amas semblables à des lunes. La nuit, -lorsque le vaisseau fait route, et qu'il est environné -de poissons qui le suivent, la mer paraît -comme un vaste feu d'artifice tout brillant de -serpenteaux et d'étincelles d'argent.</p> - -<p>Je vous laisse méditer sur la quantité prodigieuse -d'êtres vivans dont cet élément est la patrie. -Je me borne à quelques observations sur -différentes espèces de poissons que nous avons -rencontrés en pleine mer.</p> - -<p>Le bonnet-flamand, que les anciens appelaient, -je crois, <i>poumon marin</i>, est une espèce d'animal -formé d'une substance glaireuse : il ressemble -assez à un champignon. Son chapiteau a un -mouvement de contraction et de dilatation par -le moyen duquel il avance fort lentement. Je ne -lui connais aucune propriété. Cet animal est si -commun, que nous en avons trouvé la mer couverte -pendant plusieurs journées. Il varie beaucoup -pour la grosseur et la couleur, mais la forme -est la même. On en trouve de fort gros, en été, -sur les côtes de Normandie.</p> - -<p>La galère est de la même substance, mais cet -animal paraît doué de plus d'intelligence et de -malignité. Son corps est une espèce de vessie -ovale, surmontée, dans sa longueur, d'une crête ou -voile qui est toujours hors dans la mer dans la direction -du vent. Quand le flot le renverse, il se relève -fort vite, et présente toujours au vent la partie la -plus ronde de son corps. J'en ai vu beaucoup à -la fois rangées, comme une flotte, dans la même -direction. Peut-être construirait-on quelque voilure -sur ce mécanisme, au moyen de laquelle -une barque avancerait dans le vent contraire. De -la partie inférieure de la galère pendent plusieurs -longs filets bleus, dont elle saisit ceux qui croient -la prendre. Ces filets brûlent sur-le-champ comme -le plus violent caustique. J'ai vu un jour un jeune -matelot qui, s'étant mis à la nage pour en prendre -une, en eut les bras tout brûlés, et, de frayeur, -pensa se noyer. La galère a de belles couleurs -pendant qu'elle est en vie. J'en ai vu de bleu céleste -et de couleur de rose. Le bonnet-flamand -se trouve dans nos mers, et la galère en approchant -des tropiques.</p> - -<p>Dans le parage des Açores, j'ai vu une espèce -de coquillage flottant et vivant dans l'écume de -la mer, de la forme du fer d'une flèche ou d'un -bec d'oiseau : il est petit, transparent, et très-aisé -à rompre ; c'est peut-être celui qu'on trouve -dans l'ambre gris.</p> - -<p>A cette même latitude, nous trouvâmes des -limaçons bleus, flottans à la surface de l'eau, au -moyen de quelques vessies pleines d'air : leur -coque était fort mince et très-fragile ; ils étaient -remplis d'une liqueur d'un beau bleu purpurin. -Ce n'est pas cependant le coquillage appelé pourpre -par les anciens.</p> - -<p>Une espèce de coquillage beaucoup plus commun, -est celui qui s'attache à la carène même du -vaisseau, au moyen d'un ligament qu'il raccourcit -dans le mauvais temps. Il est blanc, de la forme -d'une amande, et composé de quatre pièces. Il -met dehors plusieurs filamens qui ont un mouvement -régulier. Il se multiplie en si grande -quantité, que la course du vaisseau en est sensiblement -retardée.</p> - -<p>Le poisson-volant est fort commun entre les -deux tropiques ; il est de la grosseur d'un hareng ; -il vole en troupe et d'un seul jet aussi loin qu'une -perdrix ; il est poursuivi dans la mer par les poissons, -et dans l'air par les oiseaux. Sa destinée -paraît fort malheureuse de retrouver dans l'air -le danger qu'il a évité dans l'eau ; mais tout est -compensé, car souvent aussi il échappe comme -poisson aux oiseaux, et comme oiseau aux poissons. -C'est dans les orages qu'on le voit devancer -les frégates et les thons qui font après lui des -sauts prodigieux.</p> - -<p>L'encornet est une petite sèche qui fait à peu -près la même manœuvre. Elle a, de plus, la faculté -d'obscurcir l'eau en y versant une encre -fort noire. Peut-être aussi ne nage-t-elle pas si -bien. Elle est de la forme d'un cornet. Ces deux -espèces de poissons tombent souvent à bord des -vaisseaux. Ils sont bons à manger.</p> - -<p>Le thon de la pleine mer m'a paru différer, -pour le goût, de celui de la Méditerranée. Il est -fort sec, et n'a de graisse qu'à l'orbite de l'œil. -Il a peu d'intestins, sa chair paraît à l'étroit dans -sa peau. Huit muscles, quatre grands et quatre -petits, forment son corps, dont la coupe transversale -ressemble à celle de plusieurs arbres sciés. -On le pêche au lever et au coucher du soleil, -parce qu'alors l'ombre des flots lui déguise mieux -l'hameçon, qui est figuré en poisson-volant.</p> - -<p>Cette flotte de thons nous accompagne depuis -six semaines. Il est facile de les reconnaître. Il -y en a un, entre autres, qui a une plaie rouge -sur le dos pour avoir été harponné il y a quinze -jours. Sa course n'en est pas retardée.</p> - -<p>Le poisson peut-il vivre sans dormir, et l'eau -marine serait-elle favorable aux plaies? J'ai lu, -quelque part, que M. Chirac guérit M. le duc -d'Orléans d'une blessure au poignet, en le lui -faisant mettre dans des eaux de Balaruc.</p> - -<p>La chair du thon est saine, mais elle altère. On -m'assura qu'il était dangereux d'user du thon de -ces parages, qui a été salé. J'en vis l'expérience -sur un matelot qui s'y exposa. Sa peau devint -rouge comme l'écarlate, et il eut une fièvre de -vingt-quatre heures.</p> - -<p>Nous prenons aussi, avec les thons, beaucoup -de bonites. C'est une sorte de maquereau, dont -quelques-uns approchent de la grosseur des thons. -Je leur ai trouvé à la fois de la laite et des œufs, -et dans la chair de plusieurs des vers vivans de -la grosseur d'un grain d'avoine. Ce poisson n'en -paraissait pas incommodé.</p> - -<p>La grande-oreille est une espèce de bonite.</p> - -<p>Les requins se trouvent en grande quantité -aux environs de la Ligne. Dès qu'il fait calme, -le vaisseau en est entouré. Ce poisson nage lentement -et sans bruit ; il est devancé par plusieurs -petits poissons appelés <i>pilotins</i>, bariolés de noir -et de jaune. S'il tombe quelque chose à la mer, -en un clin d'œil ils viennent le reconnaître, et -retournent au requin qui s'approche de sa proie, -se tourne et l'engloutit. Si c'est un oiseau, il n'y -touche point : mais lorsque la faim le presse, il -avale jusqu'à des clous.</p> - -<p>Le requin est le tigre de la mer. J'en ai vu de -plus de dix pieds de longueur. La nature lui a -donné une vue très-faible. Il nage fort lentement -par la forme arrondie de sa tête, ce qui, joint à -la position de sa gueule qui l'oblige de se tourner -sur le dos pour avaler, préserve la plupart des -poissons de sa voracité. Il n'a ni os, ni arêtes, -mais des cartilages, ainsi que tous les poissons -de mer voraces, comme le chien de mer, la raie, -le polype, qui, comme lui, voient mal, sont mauvais -nageurs, et ont la gueule placée en bas ; ils -sont, de plus, vivipares. Ainsi leur gloutonnerie -a été compensée dans leur vitesse, leur vue, leur -forme et leur génération.</p> - -<p>Les mâchoires du requin sont armées de cinq -ou six rangs de dents en haut et en bas. Elles sont -plates, tranchantes sur les côtés, aiguës et taillées -comme des lancettes. Il n'en a que deux rangs -perpendiculaires ; les autres sont couchées et disposées -de manière qu'elles remplacent, par un -mécanisme admirable, celles qu'il est souvent exposé -à rompre. On l'amorce avec une pièce de -chair embrochée d'un croc de fer. Avant de le -tirer de l'eau on lui passe à la queue un nœud coulant, -et lorsqu'il est sur le pont et qu'il s'efforce -d'estropier les matelots, on la lui coupe à -coups de hache. Cette queue n'a qu'un aileron -taillé comme une faux. Les Chinois en font cas -comme d'un remède aphrodisiaque. Au reste, la -pêche de ce poisson n'est d'aucune utilité. J'ai -goûté de sa chair qui a un goût de raie, avec une -forte odeur d'urine. On dit qu'elle est fiévreuse. -Les marins ne pêchent ce poisson que pour le -mutiler. On lui crève les yeux, on l'éventre, on -en attache plusieurs par la queue et on les rejette -à la mer, spectacle digne d'un matelot. Le requin -est si vivace que j'en ai vu remuer long-temps -après qu'on leur avait coupé la tête. Cependant -j'en ai vu noyer fort vite, en les plongeant -plusieurs fois lorsqu'ils sont accrochés à l'hameçon.</p> - -<p>On trouve presque toujours sur le requin un -poisson appelé sucet. Il est gros comme un hareng. -Il a sur la tête une surface ovale un peu concave -avec laquelle il s'attache en formant le vide, au -moyen de dix-neuf lames qui y sont disposées -comme les tringles d'une jalousie. J'en ai mis de -vivans sur un verre uni, d'où je ne pouvais les -arracher. Ce poisson a cela de très-singulier qu'il -nage le ventre et les ouïes en l'air. Sa peau est -grenelée, et sa gueule armée de plusieurs rangs -de petites dents. Nous avons plusieurs fois mangé -des sucets, et nous leur avons trouvé le goût d'artichauts -frits.</p> - -<p>Outre le pilotin et le sucet, le requin nourrit -encore sur sa peau un insecte de la forme d'un -demi-pois, avec un bec fort allongé. C'est une -espèce de pou.</p> - -<p>Le marsouin est un poisson fort connu. J'en -ai vu une espèce dont le museau était fort pointu. -Les matelots l'appellent <i>la flèche de la mer</i>, -à cause de sa vitesse. J'en ai vu caracoler autour -du vaisseau, tandis qu'il faisait deux lieues à l'heure. -On darde cet animal, qui souffle lorsqu'il est -pris, et semble se plaindre ; c'est une mauvaise pêche ; -sa chair est noire, dure, lourde et huileuse.</p> - -<p>J'ai vu aussi une dorade, le plus léger, dit-on, -des poissons. On prétend, mais à tort, que c'est -le dauphin des anciens, dont Pline nous a donné -une ample description : quoi qu'il en soit, -nous n'éprouvâmes point son amitié pour les -hommes. Nous vîmes, à une grande profondeur, -briller ses ailerons dorés et son dos du plus bel -azur.</p> - -<p>Quelquefois nous avons vu, à une demi-lieue, -des baleines lancer leur jet d'eau. Elles sont plus -petites que celles du nord. Elles me paraissaient, -de loin, comme une chaloupe renversée.</p> - -<p>Telles sont les espèces de poissons que j'ai vus -jusqu'à présent. On voit des requins dans le calme ; -ordinairement les dorades les suivent ; les marsouins -paraissent quand le vent franchit. Pour -les thons, nous les avons depuis six semaines. -Si ce détail vous a ennuyé, songez quels doivent -être mes plaisirs. Il n'en est point pour l'homme -sur un élément étranger dont aucun des habitans -n'a de relation avec lui.</p> - - -<h3>MAI, 1768.</h3> - -<p>Du 1<sup>er</sup>. Au lever du soleil, un vaisseau se -trouva dans nos eaux, et nous ayant gagnés insensiblement, -vers les dix heures du matin il -était par notre travers. Nous remarquâmes que -toutes ses voiles étaient fort vieilles, et qu'il avait -fait branle-bas, c'est à dire, que les coffres et les -lits de l'équipage étaient sur son pont. Il nous -questionna en anglais : <i>Bonjour ; comment -s'appelle le vaisseau? D'où vient-il? Où -va-t-il?</i> Nous lui répondîmes et l'interrogeâmes -dans la même langue. Il venait de Londres, d'où -il était parti il y avait soixante-quatre jours ; il -allait en Chine. Le vent nous empêcha d'en entendre -davantage. Il était percé à vingt-quatre -canons, et paraissait du port de cinq cents tonneaux. -Il nous souhaita bon voyage, et continua -sa route.</p> - -<p>Vu des frégates, thons et bonites.</p> - -<p>Les 2 et 3, nous vîmes encore le vaisseau anglais. -Les thons, qui nous accompagnaient depuis -si long-temps, nous abandonnèrent et le suivirent. -Nous eûmes des grains violens de l'ouest. -Ces variations viennent, à mon avis, du voisinage -de la baie de Tous-les-Saints. J'estime que -les courans et la dérive nous ont portés plus près -que nous ne croyions de l'Amérique.</p> - -<p>Les 4 et 5, le vent fut violent et variable. -Nous vîmes un fouquet, oiseau gris et noir, des -frégates et des fous qui plongeaient pour attraper -du poisson.</p> - -<p>Les 6 et 7, bon frais et belle mer. La nuit -dernière nous eûmes des grains violens. Nous -vîmes des frégates prenant, le soir, leur route -au nord-est.</p> - -<p>Du 8 et du 9. Hier, le vent fut très-violent, -la mer grosse. On amena les perroquets et les -petites voiles. On prit un ris dans les huniers. Ce -matin, pendant le déjeuner, nous fûmes chargés -d'un grain très-violent avec toutes les voiles dehors. -Le vaisseau se coucha et l'eau entra dans -les sabords. Vers le soir, le temps se calma, ce -qui arrive d'ordinaire lorsque le soleil se trouve -dans la partie opposée au vent. Nous vîmes une -quantité considérable de goëlettes blanches et de -fouquets, signes du voisinage de la terre, d'où -viennent ces orages.</p> - -<p>Les 10, 11 et 12, bon frais et belle mer. Vu -des fouquets ou taille-vents, des goëlettes et des -bonites.</p> - -<p>Le 13, il fit calme. On calfeutra la chaloupe. -A neuf heures du soir, étant en conversation avec -le capitaine dans la galerie, je vis tout l'horizon -éclairé d'un feu très-lumineux, courant de l'est -au nord, et répandant des étincelles rouges. Pendant -le jour, les nuages étaient arrêtés, et représentaient -une terre du côté du sud.</p> - -<p>Le 14, nous eûmes des grains violens et un -peu de tonnerre. Ici finissent communément les -vents de sud-est, qui, quelquefois, vont jusqu'au -28<sup>e</sup> degré de latitude. Nous attendons les vents -d'ouest, avec lesquels on double le cap de Bonne-Espérance.</p> - -<p>Nous vîmes des fauchets ou taille-vents.</p> - -<p>Les 15 et 16, grosse mer et grains pluvieux. -Nous vîmes les mêmes oiseaux.</p> - -<p>Les 17, 18 et 19, le temps fut beau, quoique -mêlé de brume. Nous distinguions une lame venant -de l'ouest, qui présage ordinairement que -le vent doit en venir. Nous vîmes, hier au soir, -un second météore lumineux, et, dans l'après-midi, -une baleine au sud-ouest, à une lieue et -demie. On prétendit, le matin, avoir vu un -oiseau de mer appelé mouton-du-Cap. Cet oiseau -se trouve dans les parages du cap de Bonne-Espérance.</p> - -<p>Les 20 et 21, temps pluvieux, vent variable. -L'air est froid. Nous vîmes une baleine à portée -de pistolet. On prétendit avoir vu des damiers, -oiseaux voisins du Cap. Nous vîmes des taille-vents.</p> - -<p>Les 22 et 23, vent froid et violent. Grosse -mer. Le vent déchira les huniers lorsqu'on y -voulait prendre des ris. On en mit de neufs, ce -qui nous tint plus de trois heures sous nos grandes -voiles. Je vis distinctement des damiers et quantité -de taille-mers.</p> - -<p>Le 24, nous vîmes une envergure, autre -oiseau marin. Grosse mer, bourrasques fréquentes -mêlées de pluie. On prétend que ces orages -viennent du voisinage de l'île de Tristan-da-Cunha.</p> - -<p>Le 25, je vis un mouton-du-Cap. Les vents -tournèrent à l'ouest, mais furent toujours orageux.</p> - -<p>Le 26, vent violent. Vers le soir, un grain -nous surprit avec toutes nos voiles dehors. Le -vaisseau ne put arriver, il vint au vent et fut -coiffé. Vous ne sauriez imaginer notre désordre. -Enfin, on manœuvra si heureusement, qu'on -échappa de ce danger, où il pouvait nous en -coûter, au moins, nos mâts. Nous vîmes les -mêmes oiseaux. Nos pauvres matelots sont bien -fatigués : après un orage, on ne leur donne aucun -rafraîchissement.</p> - -<p>Les 27 et 28, les vents furent variables et -froids. La carène du vaisseau est couverte d'une -herbe verte, qui n'a gardé sa couleur que du -côté exposé au soleil.</p> - -<p>Les 29 et 30, temps frais mêlé de grains -violens. Nous prîmes des ris dans les huniers.</p> - -<p>Nous vîmes les mêmes oiseaux, des alcyons -et des marsouins. Ils étaient petits, marbrés de -brun sur le dos, et de blanc sous le ventre.</p> - -<p>Le 31, les vents tournèrent à l'ouest. On s'estime -à deux cents lieues du Cap, et par notre -point à trois cents. Nous vîmes les mêmes oiseaux.</p> - - -<h3>OBSERVATIONS SUR LE CIEL, LES VENTS ET LES OISEAUX.</h3> - -<p>Les étoiles m'ont paru plus lumineuses dans la -partie australe que dans la partie septentrionale. -On distingue, outre la croix-du-sud, les magellans, -qui sont deux nuages blancs, formés d'un -amas de petites étoiles. On aperçoit, à côté, deux -espaces plus sombres qu'aucune des autres parties -du ciel.</p> - -<p>Le crépuscule diminue en approchant de la -Ligne, en sorte que la nuit est presque entièrement -séparée du jour. On explique assez bien -comment le crépuscule augmente avec la réfraction -des rayons vers les pôles. Dans ces régions, -à peine habitées, la lumière est mêlée avec les ténèbres, -surtout dans les aurores boréales, qui -sont d'autant plus grandes, que le soleil est moins -élevé sur l'horizon. Quel inconvénient y eût-il -eu, que la nuit, entre les deux tropiques, eût -eu aussi quelque portion du jour? La nuit semble -faite pour les noirs de l'Afrique, qui attendent -la fin de leurs jours brûlans pour danser et se -réjouir : c'est dans ce temps que les bêtes sauvages -de ces contrées viennent se rafraîchir dans -les rivières, et que les tortues montent au rivage -pour y faire leur ponte. Ne serait-ce point que -les rayons du soleil, quoique réfractés, donnent -une chaleur sensible? Ainsi de longs crépuscules -eussent rendu la zone torride inhabitable. Au -reste les nuits, dans ces climats, sont plus belles -que les jours. La lune dissipe, à son lever, les -vapeurs dont le ciel est couvert. J'ai réitéré tant -de fois cette observation, que je me range en -cela de l'avis des marins, qui disent que <i>la lune -mange les nuages</i>. D'ailleurs, peut-on rejeter -l'influence de la lune sur notre atmosphère, -lorsqu'on lui en suppose une si grande sur l'Océan?</p> - -<p>En deçà de la Ligne, on trouve les vents du -nord-est ou alizés, et au-delà les vents de sud-est -ou généraux. Ces vents paraissent produits par -l'air dilaté par le soleil, et réfléchi par les pôles. -Les vents de sud-est s'étendent plus loin que les -vents de nord-est, comme vous le pourrez voir -dans le journal des vents. On les trouve ordinairement -aux 3<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> degrés de latitude nord. Aussi -le pôle sud est-il plus froid que le pôle nord ; -ce qui vient, peut-être, de ce que le soleil est -plus long-temps dans la partie septentrionale. Les -navigateurs qui ont tâché d'aborder aux Terres -australes, ont découvert des glaces au 45<sup>e</sup> degré -sud.</p> - -<p>Ces vents portent continuellement en Amérique -les vapeurs que le soleil élève sur la mer Atlantique. -Celles de la mer du Sud servent à féconder -une partie de l'Asie et de l'Afrique. En général, -les vents sont plus forts le jour que la nuit.</p> - -<p>Sans les nuages, il n'y aurait point de rivières ; -mais ils ne servent pas moins à la magnificence -du ciel qu'à la fécondité de la terre.</p> - -<p>J'ai admiré souvent le lever et le coucher du -soleil. C'est un spectacle qu'il n'est pas moins -difficile de décrire que de peindre. Figurez-vous, -à l'horizon, une belle couleur orange qui se -nuance de vert, et vient se perdre au zénith dans -une teinte lilas, tandis que le reste du ciel est -d'un magnifique azur. Les nuages, qui flottent -çà et là, sont d'un beau gris de perle. Quelquefois -ils se disposent en longues bandes cramoisies, -de couleur ponceau et écarlate ; toutes ces teintes -sont vives, tranchées, et relevées de franges -d'or.</p> - -<p>Un soir les nuages se disposèrent vers l'occident, -sous la forme d'un vaste réseau, semblable -à de la soie blanche. Lorsque le soleil vint à -passer derrière, chaque maille du réseau parut -relevée d'un filet d'or. L'or se changea ensuite en -couleur de feu et en ponceau, et le fond du ciel -se colora de teintes légères, de pourpre, de vert -et de bleu céleste.</p> - -<p>Souvent il se forme au ciel des paysages d'une -variété singulière, où se rencontrent les formes -les plus bizarres. On y voit des promontoires, -des rochers escarpés, des tours, des hameaux. -La lumière y fait succéder toutes les couleurs du -prisme. C'est peut-être à la richesse de ces couleurs -qu'il faut attribuer la beauté des oiseaux de -l'Inde et des coquillages de ces mers. Mais, pourquoi -les oiseaux marins de ces contrées ne sont-ils -pas plus beaux que les nôtres? Je réserverai -l'examen de ce problème à quelqu'autre article. -Je vais vous décrire ceux que j'ai vus voler autour -du vaisseau, avec les noms que leur donnent -les gens de mer. Vous jugez bien que cette -description ne peut guère être juste.</p> - -<p>En partant de France, nous vîmes plusieurs -espèces d'oiseaux, que les marins confondent -sous le nom général de mauves et de goëlands.</p> - -<p>L'oiseau le plus commun, et que nous avons -rencontré dans tous les parages, est une espèce -d'hirondelle ou d'alcyon, que les Anglais nomment -<i>l'oiseau de la tempête</i>. Il est d'un brun -noirâtre, vole à fleur d'eau, et suit, dans les gros -temps, le sillage du vaisseau. Il y a apparence -qu'il est déterminé à suivre alors les navires, afin -de trouver un abri contre la violence du vent. -C'est par la même raison qu'il vole entre les lames -en rasant l'eau.</p> - -<p>A la hauteur du cap Finistère, nous vîmes des -manches-de-velours, dont les ailes sont bordées -de noir ; ils sont de la grosseur d'un canard, et -volent à la surface de la mer en battant des ailes ; -ils ne s'éloignent guère de terre, où ils se retirent -tous les soirs.</p> - -<p>Nous vîmes les premières frégates par les deux -degrés et demi de latitude nord. On présuma -qu'elles venaient de l'île de l'Ascension, située -par les huit degrés de latitude sud. Elles ressemblent, -pour la forme et la grosseur, à la cigogne ; -elles sont noires et blanches ; elles ont des -ailes très-étendues, de longues jambes et un long -cou. Les mâles ont, sous le bec, une peau enflée, -ronde comme une boule, et rouge comme -l'écarlate. C'est le plus léger de tous les oiseaux -marins ; jamais il ne se repose sur l'eau. On en -rencontre à plus de trois cents lieues de terre, où -on assure qu'elles vont reposer tous les soirs. -Elles s'élèvent fort haut. J'en ai vu souvent tourner -autour du vaisseau, s'éloigner à perte de vue, -et se rapprocher dans l'espace de quelques secondes.</p> - -<p>Le fou est un peu plus gros, mais plus raccourci ; -il est blanc mêlé de gris ; il pêche le poisson -en plongeant. La pointe de son bec est recourbée, -et les côtés en sont bordés de petites pointes -qui lui aident à saisir sa proie. La frégate lui -fait la guerre. Celui-là a de meilleurs instrumens ; -mais celle-ci plus de légèreté et de finesse. Lorsque -le fou a rempli son jabot de poisson, elle -l'attaque et lui fait rendre sa pêche, qu'elle reçoit -en l'air.</p> - -<p>Nous vîmes le premier fou vers le treizième degré -de latitude sud.</p> - -<p>A peu près à cette hauteur, nous aperçûmes, -pour la première fois, l'oiseau que les marins appellent -fauchet, fouquet, taille-vent, taille-mer -ou cordonnier. C'est un oiseau qui, dans son -vol, semble faucher la surface de l'eau.</p> - -<p>Les goëlettes, que l'on trouve en grandes troupes, -dénotent les hauts-fonds et le voisinage -des côtes : elles sont blanches, et de loin ressemblent, -pour le vol et la forme, à des pigeons.</p> - -<p>L'envergure est un oiseau un peu plus gros que -les fauchets, de la taille d'un fort canard ; il est -blanc sous le ventre, d'un gris brun sur les ailes -et le dos : il tire son nom de la grande étendue -de ses ailes ou de son envergure.</p> - -<p>Les damiers ne se trouvent qu'aux approches -du cap de Bonne-Espérance ; ils sont gros comme -des pigeons, ont la tête et la queue noires, le -ventre blanc, le dos et les ailes marqués régulièrement -de noir et de blanc comme les cases d'un -jeu de dames.</p> - -<p>Après les damiers, nous vîmes le mouton-du-Cap. -C'est un oiseau plus gros qu'une oie, au -bec couleur de chair, aux ailes très-étendues, -mêlées de gris et de blanc. On ne le trouve guère -qu'à la latitude du cap de Bonne-Espérance. J'ai -vu tous ces oiseaux se reposer sur l'eau, excepté -la frégate et l'envergure. Leur vue peut servir à -indiquer les parages où l'on se trouve, lorsqu'on -a été plusieurs jours sans prendre hauteur, ou -lorsque les courans ont fait dériver en longitude. -Il serait à souhaiter que les marins expérimentés -donnassent là-dessus leurs observations. Il y a des -espèces qui ne s'éloignent point de terre, où elles -vont reposer tous les soirs. Des goëlettes blanches, -vues en pleine mer, désigneraient quelque -terre ou récif inconnu, dans le voisinage ; mais -les manches-de-velours en seraient une preuve -infaillible.</p> - -<p>Il y a aussi quelques espèces de glaïeuls, ou -algues flottantes, auxquelles on doit faire attention. -Ces différens indices peuvent suppléer au -moyen qui nous manque de déterminer les longitudes. -On observe la variation matin et soir ; -mais ce moyen n'est point sûr. On ne voit pas tous -les jours le soleil se lever et se coucher. D'ailleurs -la variation, qui est, comme vous savez, la déclinaison -de l'aiguille, varie d'une année à l'autre -sous le même méridien. La propriété qu'elle a de -s'incliner vers la terre par sa partie aimantée, -pourrait être d'une plus grande utilité. C'est ce -que l'expérience fera connaître.</p> - - -<h3>JUIN, 1768.</h3> - -<p>Le 1<sup>er</sup>, les vents d'ouest s'étant enfin déclarés, -nous nous flattâmes de doubler bientôt -le Cap.</p> - -<p>Le 2, on prit des précautions pour ce passage. -On amena les vergues de perroquet et la corne -d'artimon. On mit de nouveaux cordages à la -roue du gouvernail ; quelques-uns furent ajoutés -aux haubans pour assurer les mâts. On mit quatre -grandes voiles neuves. On lia fortement les chaloupes -et tout ce qui pouvait prendre quelque -mouvement sur le vaisseau. On attacha deux -haches à l'arrière, en cas qu'il fallût couper le -mât d'artimon. Le vent fut très-frais. Nous vîmes -quelques oiseaux, mais les frégates avaient disparu.</p> - -<p>Des 3, 4 et 5. Tous ces jours, le vent fut -très-frais, excepté hier matin où il calma un peu. -On vit tous ces jours-ci une quantité prodigieuse -de goëlettes, de moutons et de damiers. Nous -vîmes du goêmon du Cap. Il ressemble à ces -longues trompes de bergers. Les matelots font, -de ses tiges creuses, des espèces de trompettes. -La mer était couverte de brume, autre indice du -voisinage du Cap. Les maladies augmentent. -Nous avons quinze scorbutiques hors de service.</p> - -<p>Le 6, le vent était très-frais. Nous vîmes beaucoup -de moutons et peu de goëlettes.</p> - -<p>Le 7, à midi, un oiseau de la grosseur d'une -oie, aux ailes courtes, d'une couleur tannée et -brune, à la tête de la forme d'une poule, à la -queue courte et formant le trèfle, a plané long-temps -au-dessus de nos mâts. Par tous les points -nous devrions trouver ici le Cap. Vu les mêmes -oiseaux.</p> - -<p>Le 8, vent violent suivi de calme.</p> - -<p>Le 9, les maladies et l'ennui augmentent sur -le vaisseau. On jeta à la mer un contre-maître -mort scorbutique.</p> - -<p>Les 10 et 11, calme mêlé de coups de vent, -grosse mer. C'est un indice des approches du -banc des Aiguilles. Vu un vaisseau sous le vent, -faisant route au nord-ouest. Vu les mêmes oiseaux.</p> - -<p>Le 12, comme la mer paraissait verdâtre, on -sonda, mais sans trouver fond. Vent très-frais -et grosse mer. Nos inquiétudes augmentent sur -notre distance du Cap.</p> - -<p>Le 13, enfin on trouva la sonde à quatre-vingt-quinze -brasses : fond vaseux et verdâtre. Ce fut -une grande joie. Cette profondeur nous prouva -que nous étions dérivés à l'ouest. Vu deux vaisseaux, -l'un de l'arrière, l'autre par notre bossoir -de tribord. La sonde assura notre position, mais -nous a fait connaître que nous errions de plus de -deux cents lieues par nos journaux.</p> - -<p>Le 14, on sonda encore, et nous trouvâmes, à -quatre-vingts brasses, un fond de sable et de -vase verte. Il fit calme. Vu les mêmes vaisseaux -et les mêmes oiseaux.</p> - -<p>Le 15, vent frais. Le vaisseau de l'arrière mit -pavillon anglais, et nous dépassa bientôt d'une -lieue et demie sous le vent. Celui de l'avant mit -pavillon français, et comme il était sous le vent, -il cargua ses basses voiles pour nous joindre en -tenant le plus près. Notre capitaine ne jugea pas -à propos d'arriver. Nous reconnûmes ce vaisseau -pour <i>la Digue</i>, flûte du roi, partie un mois -avant nous. Vers le soir, elle appareilla toutes -ses voiles, et se mit dans nos eaux.</p> - -<p>Le 16, nous vîmes <i>la Digue</i> deux lieues de -l'avant, qui, à son tour, refusa de nous parler. -Il y a apparence qu'elle a relâché au Cap. Les -oiseaux deviennent rares ; bon vent, belle mer.</p> - -<p>Le 17, il fit calme. On vit des souffleurs et des -dorades. La lune se coucha à huit heures, elle -était fort rouge. Le 18, au matin, nous essuyâmes -un coup de vent de l'arrière, qui nous obligea -de rester jusqu'à onze heures du soir sous la -misaine. Il s'élevait de l'extrémité des flots une -poudre blanche comme la poussière que le vent -balaye sur les chemins. A sept heures du soir, -nous reçûmes un coup de mer par les fenêtres de -la grande chambre. A huit heures, il tomba de -la grêle. Le temps s'est mis au beau vers minuit. -On ne voit plus que quelques damiers et taille-vents.</p> - -<p>Les 19, 20 et 21 : bon frais ; grosse mer. Un -poisson-volant de plus d'un pied de long, sauta -à bord.</p> - -<p>Le 22, vent très-frais et mer houleuse. Les -anciens prétendaient, à tort, que les temps des -solstices étaient des temps de calme. J'ai lu, cet -après-midi, un article du voyageur Dampier, -qui observe que lorsque le soleil disparaît vers -les trois heures après midi, et se cache derrière -une bande de nuages fort élevés et fort épais, -c'est signe d'une grande tempête. En montant -sur le pont, je vis au ciel tous les signes décrits -par Dampier.</p> - -<p>Le 23, à minuit et demi, un coup de mer affreux -enfonça quatre fenêtres des cinq de la -grande chambre, quoique leurs volets fussent -fermés par des croix de Saint-André. Le vaisseau -fit un mouvement de l'arrière, comme s'il s'acculait. -Au bruit, j'ouvris ma chambre, qui, dans -l'instant, fut pleine d'eau et de meubles qui flottaient. -L'eau sortait par la porte de la grande -chambre comme par l'écluse d'un moulin ; il en -était entré plus de trente barriques. On appela -les charpentiers, on apporta de la lumière, et on -se hâta de clouer d'autres sabords aux fenêtres. -Nous fuyions alors sous la misaine ; le vent et la -mer étaient épouvantables.</p> - -<p>A peine ce désordre venait d'être réparé, qu'un -grand caisson qui servait de table, plein de sel -et de bouteilles de vin de Champagne, rompit -ses attaches. Le roulis du vaisseau le faisait aller -et venir comme un dé. Ce coffre énorme pesait -plusieurs milliers, et menaçait de nous écraser -dans nos chambres. Enfin il s'entr'ouvrit, et les -bouteilles qui en sortaient, roulaient et se brisaient -avec un désordre inexprimable. Les charpentiers -revinrent une seconde fois, et le remirent -en place après bien du travail.</p> - -<p>Comme le roulis m'empêchait de dormir, je -m'étais jeté sur mon lit en bottes et en robe de -chambre : mon chien paraissait saisi d'un effroi -extraordinaire. Pendant que je m'amusais à calmer -cet animal, je vis un éclair par un faux jour -de mon sabord, et j'entendis le bruit du tonnerre. -Il pouvait être trois heures et demie. Un -instant après, un second coup de tonnerre éclata, -et mon chien se mit à tressaillir et à hurler. -Enfin un troisième éclair, suivi d'un troisième -coup, succéda presque aussitôt, et j'entendis -crier sous le gaillard que quelque vaisseau se -trouvait en danger ; en effet, ce bruit fut semblable -à un coup de canon tiré près de nous, il -ne roula point. Comme je sentais une forte odeur -de soufre, je montai sur le pont, où j'éprouvai -d'abord un froid très-vif. Il y régnait un grand -silence, et la nuit était si obscure que je ne pouvais -rien distinguer. Cependant ayant entrevu -quelqu'un près de moi, je lui demandai ce qu'il -y avait de nouveau. On me répondit : « On vient -de porter l'officier de quart dans sa chambre ; il -est évanoui, ainsi que le premier pilote. Le tonnerre -est tombé sur le vaisseau, et notre grand -mât est brisé. » Je distinguai, en effet, la vergue -du grand hunier tombée sur les barres de la -grande hune. Il ne paraissait, au-dessus, ni mât -ni manœuvre. Tout l'équipage était retiré dans -la chambre du conseil.</p> - -<p>On fit une ronde sous le gaillard. Le tonnerre -avait descendu jusque-là le long du mât. Une -femme qui venait d'accoucher, avait vu un globe -de feu au pied de son lit. Cependant on ne trouva -aucune trace d'incendie ; tout le monde attendit, -avec impatience, la fin de la nuit.</p> - -<p>Au point du jour, je remontai sur le pont. On -voyait au ciel quelques nuages blancs, d'autres -cuivrés. Le vent venait de l'ouest, où l'horizon -paraissait d'un rouge ardent, comme si le soleil -eût voulu se lever dans cette partie ; le côté de -l'est était tout noir. La mer formait des lames -monstrueuses, semblables à des montagnes pointues -formées de plusieurs étages de collines. De -leur sommet s'élevaient de grands jets d'écume -qui se coloraient de la couleur de l'arc-en-ciel. -Elles étaient si élevées, que du gaillard d'arrière -elles nous paraissaient plus hautes que les -hunes. Le vent faisait tant de bruit dans les cordages, -qu'il était impossible de s'entendre. Nous -fuyons vent arrière sous la misaine. Un tronçon du -mât de hune pendait au bout du grand mât, qui -était éclaté en huit endroits jusqu'au niveau du -gaillard ; cinq des cercles de fer dont il était lié, -étaient fondus ; les passavans étaient couverts -des débris des mâts de hune et de perroquet. Au -lever du soleil, le vent redoubla avec une fureur -inexprimable : notre vaisseau ne pouvant plus -obéir à son gouvernail, vint en travers. Alors la -misaine ayant fasié, son écoute rompit ; ses secousses -étaient si violentes, qu'on crut qu'elle -amènerait le mât à bas. Dans l'instant, le gaillard -d'avant se trouva comme engagé ; les vagues brisaient -sur le bossoir de bâbord, en sorte qu'on -n'apercevait plus le beaupré. Des nuages d'écume -nous inondaient jusque sous la dunette. Le navire -ne gouvernait plus ; et étant tout-à-fait en -travers à la lame, à chaque roulis il prenait l'eau -sous le vent jusqu'au pied du grand mât, et se -relevait avec la plus grande difficulté.</p> - -<p>Dans ce moment de péril, le capitaine cria -aux timonniers d'arriver ; mais le vaisseau, sans -mouvement, ne sentait plus sa barre. Il ordonna -aux matelots de carguer la misaine, que le vent -emportait par lambeaux ; ces malheureux, effrayés, -se réfugièrent sous le gaillard d'arrière. -J'en vis pleurer un, d'autres se jetèrent à genoux -en priant Dieu. Je m'avançai sur le passavant de -bâbord en me cramponnant aux manœuvres ; un -jacobin, aumônier du vaisseau, me suivit, et le -sieur Sir-André, passager, vint après. Plusieurs -gens de l'équipage nous imitèrent, et nous vînmes -à bout de carguer cette voile, dont plus de -la moitié était emportée. On voulut border le -petit foc pour arriver, mais il fut déchiré comme -une feuille de papier.</p> - -<p>Nous restâmes donc à sec, en roulant d'une -manière effroyable. Une fois ayant lâché les manœuvres -où je me retenais, je glissai jusqu'au -pied du grand mât, où j'eus de l'eau jusqu'aux -genoux. Enfin, après Dieu, notre salut vint de -la solidité du vaisseau, et de ce qu'il était à trois -ponts, sans quoi il se fût engagé. Notre situation -dura jusqu'au soir, que la tempête s'apaisa. -Une partie de nos meubles fut bouleversée et -brisée ; plus d'une fois je me trouvai les pieds -perpendiculaires sur la cloison de ma chambre.</p> - -<p>Tel fut le tribut que nous payâmes au canal de -Mozambique, dont le passage est plus redouté -des marins que celui du cap de Bonne-Espérance. -Les officiers assurèrent qu'ils n'avaient jamais -vu une aussi grosse mer. Toutes les parties hautes -du vaisseau en étaient si ébranlées, que, dans -les jointures des pilastres de la chambre, j'introduisais -des os entiers de mouton, qui y étaient -écrasés par le jeu de la charpente.</p> - -<p>Le 24, à quatre heures du matin, il fit calme. -La mer était encore fort grosse. On travailla, tout -le jour, à amener la grande vergue, et à préparer -deux jumelles pour fortifier le grand mât. L'effet -du tonnerre est inexplicable. Le grand mât est -éclaté en zigzag. Depuis les barres de hune jusqu'à -cinq pieds au-dessous, du côté de l'avant, -il y a un éclat ; cinq pieds au-dessous, du côté -de l'arrière, il y a un autre éclat ; ainsi de suite -jusqu'au niveau du gaillard. Il y a alternativement -un espace brisé et un plein, de manière -que le plein d'un côté, répond au brisé de l'autre. -Dans ces éclats, je n'ai remarqué aucune -odeur, ni noirceur : le bois a conservé sa couleur -naturelle.</p> - -<p>Nous vîmes quelques moutons-du-Cap. Le -gros temps fit périr le reste de nos bestiaux, et -doubla le nombre de nos malades scorbutiques.</p> - -<p>Le 25, on s'occupa à lier et à saisir les deux -jumelles autour du mât. C'étaient des pièces de -bois de quarante-cinq pieds de longueur, un peu -creusées en gouttière pour s'adapter sur la circonférence -du mât. Chacun mit la main à l'œuvre, -à cause de la faiblesse de l'équipage. Une -baleine passa près de nous à portée de pistolet ; -elle n'était guère plus longue que la chaloupe.</p> - -<p>Le 26, petit temps. On chanta le <i lang="la" xml:lang="la">Te Deum</i>, -suivant l'usage, pour remercier Dieu d'avoir -passé le Cap et le canal de Mozambique. On s'occupa, -tout le jour, à réparer le grand mât.</p> - -<p>Le 27, nous vînmes à bout de lui faire porter -sa grande voile. On jeta à la mer un homme -mort du scorbut. On compte vingt et un malades -hors de service.</p> - -<p>Le 28, le beau temps continua. Nous vîmes -quelques fauchets ; les damiers et les moutons-du-Cap -ont disparu.</p> - -<p>Le 29, un enfant, né depuis huit jours, mourut -scorbutique. On compte aujourd'hui vingt-huit -matelots sur les cadres. On a pris, pour -faire le quart, tous les domestiques du vaisseau, -et les passagers qui ne sont pas de la grande -chambre.</p> - -<p>Vers le soir, nous vîmes des marsouins.</p> - -<p>Le 30, l'inquiétude augmente par la triste -situation de l'équipage.</p> - -<p>Nous avons trouvé ici la fin des vents d'ouest. -Nous tenons une haute latitude, afin de profiter -des vents de sud-est, qui sont constans dans -cette partie. Nous tâchons d'arriver au vent de -l'île Rodrigue, afin d'atteindre plus sûrement -l'Ile-de-France.</p> - - -<h3>OBSERVATIONS QUI PEUVENT ÊTRE UTILES A LA POLICE -DES VAISSEAUX.</h3> - -<p>Il m'a paru qu'il n'y avait pas assez de subordination -parmi les officiers de la Compagnie. Les -supérieurs craignent le crédit de leurs inférieurs. -Comme la plupart de ces places s'obtiennent par -faveur, je ne crois pas que l'autorité puisse être -établie parmi eux d'une manière raisonnable. Ce -mal donc me paraît sans remède, en ce qu'il tient -à nos mœurs.</p> - -<p>Aucun vaisseau ne devrait tenir la mer plus -de trois mois sans relâcher : ces longues traversées -coûtent beaucoup d'hommes. Les matelots -n'ont point assez d'eau dans les chaleurs ; souvent -ils sont réduits à une demi-pinte par jour. -Ne serait-il pas possible de diviser l'endroit du -vaisseau où se place le lest, en citernes de plomb -remplies d'eau douce? Peut-être trouverait-on un -mastic ou cire dont on enduirait les barriques, -ce qui préserverait l'eau de corruption : elle est -souvent d'une infection insupportable, et remplie -de vers.</p> - -<p>Quant à la machine à dessaler l'eau de mer, -les marins la croient peu salutaire. D'ailleurs, il -faut embarquer beaucoup de charbon de terre, -qui tient beaucoup de place, qui est sujet à s'enflammer -de lui-même ; et on a l'inconvénient dangereux -d'entretenir un fourneau allumé nuit et -jour.</p> - -<p>Les matelots sont très-mal nourris. Leur biscuit -est plein de vers. Le bœuf salé, au bout de -quelque temps, devient une nourriture désagréable -et malsaine. Ne pourrait-on pas cuire des -viandes et les conserver dans des graisses? On en -prépare ainsi pour la chambre, qui se conservent -autant que le bœuf salé.</p> - -<p>Les matelots, à terre, dans un port, dépensent -quelquefois en une semaine ce qu'ils ont -gagné dans un an. Ne pourrait-on pas avancer à -chacun d'eux les habillemens convenables, et les -obliger de les conserver par des revues fréquentes -faites par l'écrivain et l'officier de quart? Il y -a beaucoup d'autres réglemens de propreté sur -lesquels les officiers devraient veiller. La plupart -de ces malheureux ont besoin d'être toujours en -tutelle.</p> - -<p>J'ai observé que le bois se pourrit toujours -dans l'eau à sa ligne de flottaison. On peut faire -cette observation sur les pieux qui sont dans les -rivières, et sur tous les bois exposés à être alternativement -mouillés et séchés. C'est là que se -nichent les vers et que germent la plupart des -herbes aquatiques. Cet endroit est si favorable à -la végétation, que les filets verts, dont notre -vaisseau est entouré, se sont attachés seulement -aux anneaux de fer des chaînes du gouvernail, -qui sont à fleur d'eau, sans qu'il y en ait au-dessus -ni au-dessous. Je crois qu'il serait utile -de border de feuilles de cuivre toute la circonférence -des vaisseaux sur une largeur de trois -pieds. Quant aux pointes de fer et de cuivre qui -terminent les mâts et les vergues, l'expérience -prouve qu'elles attirent le tonnerre.</p> - - -<h3>JUILLET, 1768.</h3> - -<p>Le 1<sup>er</sup>, les vents furent favorables. Nous vîmes -encore des damiers et des fauchets. Le scorbut -fait des ravages affreux. On compte trente-six -malades hors de service.</p> - -<p>Le 2, bon frais, belle mer.</p> - -<p>Le 3, beau temps, la mer un peu grosse. On -voit encore des damiers. Ce soir, un charpentier -mourut du scorbut. On compte aujourd'hui -quarante scorbutiques. Ce mal fait des progrès à -vue d'œil. On l'attribue aux exhalaisons qui sortent -de la cale remplie de mâts qui ont long-temps -séjourné dans la vase.</p> - -<p>Le 4, le temps fut beau ; nous vîmes quantité -de damiers.</p> - -<p>Le 5, on vit les mêmes oiseaux et une baleine -qu'on crut avoir été harponnée, par des plaies -d'un rouge vif qu'on apercevait sur sa peau. Vu -des damiers. Petit temps, mais favorable.</p> - -<p>Les 6 et 7, le scorbut nous gagne tous. Nous -avons quarante-cinq hommes sur les cadres : le -reste de l'équipage est très-affaibli.</p> - -<p>Le 8, on vit quelques taille-vents. Nous eûmes -beau ciel et belle mer. Tout le monde est d'une -tristesse mortelle.</p> - -<p>Le 9, un matelot, du nombre de ceux qui font -le quart, est mort subitement. Nous avons tous, -aujourd'hui, éprouvé des faiblesses ; quelques-uns, -des vertiges et des maux de cœur. Cependant -nous sommes à plus de cent lieues, au vent, -de terre connue. On prétend avoir vu un paille-en-cu.</p> - -<p>Le 10, on comptait soixante scorbutiques sur -les cadres. Hier, on en administra sept.</p> - -<p>Je vis un paille-en-cu. C'est un oiseau d'un -blanc satiné, avec deux belles plumes fort longues -qui lui servent de queue. On ne voit plus -d'autres oiseaux marins. On prétend que ceux-ci -leur font la guerre. La vue de cet oiseau dénote -le voisinage de la terre. Beau temps.</p> - -<p>Le 11, vent favorable. Nous avons, aujourd'hui, -soixante-dix scorbutiques forcés de garder -le lit. Si nous restons encore huit jours à la mer, -nous périssons infailliblement. On a jeté à l'eau -un jeune homme de dix-sept ans.</p> - -<p>Le 12, beau temps, belle mer. Il n'y a plus -que trois matelots de chaque quart. Les passagers -et les officiers aident à la manœuvre. Nous vîmes -des paille-en-cus.</p> - -<p>Le 13, on vit la terre à huit heures et demie -du matin. Nous sommes si accablés, que cette -nouvelle n'a réjoui personne. Nous avons quatre-vingts -hommes sur les cadres. On mit en travers -pour louvoyer toute la nuit ; car il était impossible -d'arriver, le même jour, au mouillage.</p> - -<p>Le 14, en approchant de terre, beaucoup de -personnes se trouvèrent mal. Je me sentais un -dégoût universelle ; je suais abondamment. Nous -mîmes notre pavillon en berne, et nous tirâmes -par intervalles des coups de canon, pour appeler -du secours ; mais le pilote seul vint à bord. Il -nous parla des troubles entre les chefs de l'île, -dont il imaginait que nous étions fort occupés ; -d'un autre côté, plusieurs d'entre nous croyaient -que les querelles et les misères de notre vaisseau -intéresseraient beaucoup les habitans.</p> - -<p>Nous laissâmes d'abord à droite l'île Ronde et -l'île aux Serpens, deux îlots inhabités ; ensuite -nous passâmes à une petite portée de canon du -Coin de Mire, autre îlot que nous laissâmes à -gauche. Nous prîmes un peu du large en approchant -de l'Ile-de-France, à cause des bas-fonds -de la Pointe aux canonniers. Nous entrâmes, à -une heure et demie d'après midi, dans le port. -Deux heures après, je mis pied à terre, en remerciant -Dieu de m'avoir délivré des dangers et -de l'ennui d'une si triste navigation.</p> - -<p>Nous avons tenu la mer, sans relâcher, quatre -mois et douze jours. Suivant mon journal, nous -avons fait environ trois mille huit cents lieues -marines, ou quatre mille sept cents lieues communes. -Nous avons perdu onze personnes, y -compris les trois hommes enlevés d'un coup de -mer, et un malade qui mourut en débarquant.</p> - - -<h3>OBSERVATIONS SUR LE SCORBUT.</h3> - -<p>Le scorbut est occasionné par la mauvaise qualité -de l'air et des alimens. Les officiers, qui sont -mieux nourris et mieux logés que les matelots, -sont les derniers attaqués de cette maladie qui -s'étend jusqu'aux animaux. Mon chien en fut -très-incommodé. Il n'y a point d'autre remède -que l'air de la terre et l'usage des végétaux frais. -Il y a quelques palliatifs qui peuvent modérer le -progrès de ce mal, comme l'usage du riz, des -liqueurs acides, du café, et l'abstinence de tout -ce qui est salé. On attribue de grandes vertus à -l'usage de la tortue : mais c'est un préjugé, -comme tant d'autres que les marins adoptent si -légèrement. Au cap de Bonne-Espérance, où il -il n'y a point de tortues, les scorbutiques guérissent -au moins aussi promptement que dans l'hôpital de -l'Ile-de-France, où on les traite avec les bouillons -de cet animal. A notre arrivée, presque tout le -monde fit usage de ce remède ; je ne m'en servis -point, parce que je n'en avais pas à ma disposition ; -je fus le premier guéri : je n'avais usé -que des végétaux frais.</p> - -<p>Le scorbut commence par une lassitude universelle : -on désire le repos ; l'esprit est chagrin ; -on est dégoûté de tout ; on souffre le jour ; on -ne sent de soulagement que la nuit ; il se manifeste -ensuite par des taches rouges aux jambes et -à la poitrine, et par des ulcères sanglans aux -gencives. Souvent il n'y a point de symptômes -extérieurs ; mais s'il survient la plus légère blessure, -elle devient incurable, tant qu'on est sur -mer, et elle fait des progrès très-rapides. J'avais -eu une légère blessure au bout du doigt ; en trois -semaines, la plaie l'avait dépouillé tout entier, -et s'étendait déjà sur la main, malgré tous les -remèdes qu'on y put faire. Quelques jours après -mon arrivée, elle se guérit d'elle-même. Avant -de débarquer les malades, on eut soin de les laisser -un jour entier dans le vaisseau, respirer peu -à peu l'air de la terre. Malgré ces précautions, -il en coûta la vie à un homme qui ne put supporter -cette révolution.</p> - -<p>Je ne saurais vous dépeindre le triste état dans -lequel nous sommes arrivés. Figurez-vous ce -grand mât foudroyé, ce vaisseau avec son pavillon -en berne, tirant du canon toutes les minutes, -quelques matelots semblables à des spectres -assis sur le pont, nos écoutilles ouvertes d'où -s'exhalait une vapeur infecte, les entreponts -pleins de mourans, les gaillards couverts de malades -qu'on exposait au soleil, et qui mouraient -en nous parlant. Je n'oublierai jamais un jeune -homme de dix-huit ans à qui j'avais promis la -veille un peu de limonade. Je le cherchais sur le -pont parmi les autres ; on me le montra sur la -planche ; il était mort pendant la nuit.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch5">LETTRE V.<br /> -<span class="small">OBSERVATIONS NAUTIQUES.</span></h2> - - -<p>Avant d'entrer dans aucun détail sur l'Ile-de-France, -je joindrai à mon journal les observations -des marins les plus expérimentés sur la -route que nous venons de faire.</p> - -<p>Quelque réguliers que soient les vents alizés et -généraux, ils sont sujets à varier le long des côtes -et aux environs des îles.</p> - -<p>Il s'élève une brise ou vent de terre, presque -toutes les nuits, le long des grands continens. -L'action de ce vent opposé au vent du large -amasse les nuages sous la forme d'une longue -bande fixe, que les vaisseaux qui abordent aperçoivent -presque toujours avant la terre.</p> - -<p>Les attérages sont bien souvent orageux, surtout -dans le voisinage des îles. Les vents y varient -aussi. Aux Canaries, les vents du sud et -du sud-ouest soufflent quelquefois huit jours de -suite.</p> - -<p>On trouve les vents alizés vers le 28<sup>e</sup> degré de -latitude nord ; mais on les perd souvent long-temps -avant d'être à la Ligne. Il résulte des observations -d'un habile marin, qui a comparé -plus de deux cent cinquante journaux de navigation, -que les vents alizés cessent,</p> - -<table summary=""> -<tr><td>En janvier,</td> <td>entre le 6<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> degré de lat. nord.</td></tr> -<tr><td>En février,</td> <td>entre le 5<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> degré.</td></tr> -<tr><td>En mars et avril,</td> <td>entre le 5<sup>e</sup> et 2<sup>e</sup> degré.</td></tr> -<tr><td>En mai,</td> <td>entre le 6<sup>e</sup> et 4<sup>e</sup> degré.</td></tr> -<tr><td>En juin,</td> <td>au 10<sup>e</sup> degré.</td></tr> -<tr><td>En juillet,</td> <td>au 12<sup>e</sup> degré.</td></tr> -<tr><td>En août et septembre,</td> <td>entre le 14<sup>e</sup> degré et le 13<sup>e</sup>.</td></tr> -<tr><td colspan="2">Ils se rapprochent de la Ligne en octobre, novembre et décembre.</td></tr> -</table> -<p>Entre les vents alizés et les vents généraux, -qui sont les alizés de la partie du sud, on trouve -des vents variables et orageux. Les généraux règnent -sur une plus grande étendue que les alizés. -On fixe leurs limites au 28<sup>e</sup> degré de latitude -sud. Au-delà, les vents sont plus variables -que dans les mers de l'Europe ; plus on s'élève -en latitude, plus ils sont violens ; ils soufflent pour -l'ordinaire du nord au nord-ouest, et du nord-ouest -à l'ouest-sud-ouest ; quand ils viennent au -sud, le calme succède.</p> - -<p>En approchant du cap de Bonne-Espérance, -on trouve souvent des vents de sud-est et est-sud-est. -C'est une maxime générale de se tenir -toujours au vent du lieu où l'on veut arriver ; -il faut cependant se garder de tenir le plus près, -la dérive est trop grande ; il faut tâcher de couper -la Ligne le plus est que l'on peut, autrement -on risque de s'affaler sur la côte du Brésil.</p> - -<p>Si l'on est forcé de relâcher, on trouvera quelques -rafraîchissemens aux îles du Cap-Vert ; les -vivres sont chers au Brésil, et l'air y est malsain. -On peut pêcher de la tortue à l'île de Tristan-da-Cunha ; -on y fait de l'eau très-difficilement, -à cause des arbres qui croissent dans la mer. Le -cap de Bonne-Espérance est, de toutes les relâches, -la meilleure. Il est dangereux d'y mouiller -depuis avril jusqu'en septembre ; cependant l'ancrage -est sûr à Falsebaye qui n'en est pas loin. -Si on manquait l'Ile-de-France, on peut relâcher -à Madagascar, au fort Dauphin, à la baie d'Antongil ; -mais il y a des maladies épidémiques -très-dangereuses, et des coups de vent qui durent -depuis octobre jusqu'en mai.</p> - -<p>Si c'est au retour, on a Sainte-Hélène, colonie -anglaise, et l'Ascension, où l'on ne trouve que -de la tortue. En temps de guerre, ces deux îles -sont ordinairement des points de croisière, parce -que tous les vaisseaux cherchent, à leur retour, -à les reconnaître pour assurer leur route ; mais -le Cap est en tout temps le point de réunion de -tous les vaisseaux.</p> - -<p>Les cartes les plus estimées sont celles de -M. Daprès ; les marins ont aussi beaucoup d'obligation -au savant et modeste abbé de la Caille : -mais la géographie est encore bien imparfaite ; la -longitude des Canaries et celle des îles du Cap-Vert -est mal déterminée ; entre le Cap-Blanc et -le Cap-Vert, la carte marque trente-neuf lieues -d'enfoncement, quoiqu'il y en ait à peine vingt.</p> - -<p>On soupçonne un haut-fonds au sud de la Ligne -par les 20 minutes de latitude, et par les 23 -degrés 10 minutes de longitude occidentale. Le -vaisseau <i>le Silhouette</i> commandé par M. Pintault, -et la frégate <i>la Fidèle</i> commandée par -M. Lehoux, y éprouvèrent, l'un le 5 février -1764, et l'autre le 3 avril suivant, une forte secousse.</p> - -<p>Les courans peuvent jeter dans des erreurs -dangereuses. Il me semble qu'on ne pourra recueillir -là-dessus aucune connaissance certaine, -tant qu'on n'aura aucun moyen sûr d'évaluer la -dérive d'un vaisseau ; l'angle même qu'il forme -avec son sillage ne pourrait donner rien d'assuré, -puisque le vaisseau et sa trace sont emportés par -le même mouvement. On ne saurait trop admirer -la hardiesse des premiers navigateurs, qui, sans -expérience et sans carte, faisaient les mêmes -voyages. Aujourd'hui, avec plus de connaissances, -on est moins hardi : la navigation est -devenue une routine ; on part dans les mêmes -temps, on passe aux mêmes endroits, on fait les -mêmes manœuvres. Il serait à souhaiter que l'on -risquât quelques vaisseaux pour la sûreté des -autres.</p> - -<p>Il est étrange que nous ne connaissions pas -encore notre maison ; cependant nous brûlons -tous, en Europe, de remplir l'univers de notre -renommée : théologiens, guerriers, gens de lettres, -artistes, monarques, mettent là leur suprême -félicité.</p> - -<p>Commençons donc par rompre les entraves -que nous a données la nature. Sans doute nous -trouverons quelque langue qui puisse être universelle ; -et quand nous aurons bien établi la communication -avec tous les peuples de la terre, -nous leur ferons lire nos histoires, et ils verront -combien nous sommes heureux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch6">LETTRE VI.<br /> -<span class="small">ASPECT ET GÉOGRAPHIE DE L'ILE-DE-FRANCE.</span></h2> - - -<p>L'Ile-de-France fut découverte par un Portugais -de la maison de Mascarenhas, qui la nomma -l'île Cerné. Ensuite elle fut possédée par les Hollandais, -qui lui donnèrent le nom de Maurice. -Ils l'abandonnèrent en 1712, peut-être à cause -du cap de Bonne-Espérance où ils s'établissaient. -Les Français, qui occupaient l'île de Bourbon -qui n'est qu'à quarante lieues de l'Ile-de-France, -vinrent s'y établir.</p> - -<p>Il y a deux ports dans cette île ; l'un au sud-est, -et l'autre au nord-ouest. Le premier, appelé -le grand port, est celui où les Hollandais s'étaient -fixés ; il offre encore quelques restes de leurs -édifices. On y entre vent arrière, mais on en sort -difficilement, les vents étant presque toujours au -sud-est.</p> - -<p>Le second s'appelle le petit port ou le Port-Louis. -On y entre et on en sort de vent largue. -Sa latitude est de 20 degrés 10 minutes sud, et -sa longitude du méridien de Paris 55 degrés. -C'est-là le chef-lieu, situé dans l'endroit le plus -désagréable de l'île. La ville, appelée aussi le -camp, et qui ne ressemble guère qu'à un bourg, -est bâtie au fond du port, à l'ouverture d'un vallon -qui peut avoir trois quarts de lieue de profondeur -sur quatre cents toises de large. Ce vallon -est formé en cul-de-sac par une chaîne de -hautes montagnes hérissées de rochers sans arbres -et sans buissons. Les flancs de ces montagnes sont -couverts pendant six mois de l'année d'une herbe -brûlée, ce qui rend tout ce paysage noir comme -une charbonnière. Le couronnement des mornes -qui forment ce triste vallon, est brisé. La partie -la plus élevée se trouve à son extrémité, et se -termine par un rocher isolé qu'on appelle le -Pouce. Cette partie contient encore quelques arbres : -il en sort un ruisseau qui traverse la ville, -et dont l'eau n'est pas bonne à boire.</p> - -<p>Quant à la ville ou camp, elle est formée de -maisons de bois qui n'ont qu'un rez-de-chaussée. -Chaque maison est isolée, et entourée de palissades. -Les rues sont assez bien alignées ; mais -elles ne sont ni pavées, ni plantées d'arbres. Partout, -le sol est couvert et hérissé de rochers, de -sorte qu'on ne peut faire un pas sans risquer de -se casser le cou. Elle n'a ni enceinte ni fortification. -Il y a seulement sur la gauche, en regardant -la mer, un mauvais retranchement en pierre -sèche, qui prend depuis la montagne jusqu'au -port. De ce même côté est le fort Blanc, qui en -défend l'entrée ; de l'autre côté, vis-à-vis, est -une batterie sur l'île aux Tonneliers.</p> - -<p>Suivant les mesures de l'abbé de La Caille, -l'Ile-de-France a 90,668 toises de circuit ; son -plus grand diamètre a 31,890 toises du nord au -sud, et 22,124 est et ouest. Sa surface est de -432,680 arpens, à 100 perches l'arpent, et à -20 pieds la perche.</p> - -<p>La partie du nord-ouest de l'île est sensiblement -unie, et celle du sud-est toute couverte de -chaînes de montagnes de 300 à 350 toises de hauteur. -La plus haute de toutes a 424 toises, et est -à l'embouchure de la Rivière-Noire. La plus remarquable, -appelée Pieter-Booth, est de 420 -toises ; elle est terminée par un obélisque surmonté -d'un gros rocher cubique sur lequel personne -n'a jamais pu monter. De loin, cette pyramide -et ce chapiteau ressemblent à la statue -d'une femme.</p> - -<p>L'île est arrosée de plus de soixante ruisseaux, -dont quelques-uns n'ont point d'eau dans la saison -sèche, surtout depuis qu'on a abattu beaucoup -de bois. L'intérieur de l'île est rempli d'étangs, -et il y pleut presque toute l'année, parce -que les nuages s'arrêtent au sommet des montagnes -et aux forêts dont elles sont couvertes.</p> - -<p>Je ne puis vous donner de connaissance plus -étendue d'un pays où j'arrive. Je compte passer -quelques jours à la campagne, et je tâcherai de -vous décrire ce qui concerne le sol de cette île -avant de vous parler de ses habitans.</p> - -<p class="date">Au Port-Louis, ce 6 août 1768.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch7">LETTRE VII.<br /> -<span class="small">DU SOL ET DES PRODUCTIONS NATURELLES DE L'ILE-DE-FRANCE. -HERBES ET ARBRISSEAUX.</span></h2> - - -<p>Tout ici diffère de l'Europe, jusqu'à l'herbe -du pays. A commencer par le sol, il est presque -partout d'une couleur rougeâtre. Il est mêlé -de mine de fer qui se trouve souvent à la surface -de la terre en forme de grains de la grosseur -d'un pois. Dans les sécheresses, la terre est extrêmement -dure, surtout aux environs de la ville. -Elle ressemble à de la glaise, et pour y faire des -tranchées, je l'ai vu couper, comme du plomb, -avec des haches. Lorsqu'il pleut, elle devient -gluante et tenace. Cependant, jusqu'ici, on n'a -pu parvenir à en faire de bonnes briques.</p> - -<p>Il n'y a point de véritable sable. Celui qu'on -trouve sur le bord de la mer, est formé des débris -de madrépores et de coquilles. Il se calcine -au feu.</p> - -<p>La terre est couverte partout de rochers depuis -la grosseur du poing jusqu'à celle d'un tonneau. -Ils sont remplis de trous au fond desquels -on remarque un enfoncement de la forme d'une -lentille. Beaucoup de ces rochers sont formés de -couches concentriques en forme de rognons. On -en trouve de grandes masses réunies ensemble. -D'autres sont brisés, et paraissent s'être rejoints. -L'île est, en quelque sorte, pavée de ces rochers. -Les montagnes en sont formées par grands bancs -dont les couches sont obliques à l'horizon, quoique -parallèles entre elles. Elles sont de couleur -gris-de-fer, se vitrifient au feu, et contiennent -beaucoup de mine de fer. J'ai vu à la fonte sortir -de quelques éclats, des grains d'un très-beau -cuivre, du plomb, mais en fort petite quantité. -C'était à un feu de forge. Les essais de ce genre -ne sont pas encourageans : le minéral paraît -trop divisé. Dans les fragmens de ces pierres on -trouve de petites cavités cristallisées, dont -quelques-unes renferment un duvet blanc et -très-fin.</p> - -<p>Je connais trois espèces d'herbes, ou <i>gramen</i>, -naturelles au pays.</p> - -<p>Le long du rivage de la mer, on trouve une -espèce de gazon croissant par couches épaisses et -élastiques. Sa feuille est très-fine, et si pointue -qu'elle pique à travers les habits ; les bestiaux -n'en veulent point.</p> - -<p>Dans la partie la plus chaude de l'île, les pâturages -sont formés d'une espèce de chiendent -qui trace beaucoup, et pousse de petits rameaux -de ses articulations. Cette herbe est fort dure ; -elle plaît assez aux bœufs, quand elle n'est pas -sèche.</p> - -<p>La meilleure herbe vient dans les endroits frais -et au vent de l'île. C'est un gramen à larges -feuilles, qui est vert et tendre toute l'année.</p> - -<p>Les autres espèces d'herbes et d'arbrisseaux -connus, sont :</p> - -<p>Une herbe qui donne pour fruit une gousse -remplie d'une espèce de soie dont on pourrait -tirer parti.</p> - -<p>Une espèce d'asperge épineuse qui s'élève à -plus de douze pieds, en s'accrochant aux arbres -à la manière des ronces. On ignore si elle est -bonne à manger.</p> - -<p>Une espèce de mauve à petites feuilles. Elle -croît dans les cours, et le long des chemins. On -y trouve aussi une espèce de petit chardon à -fleurs jaunes, dont les graines font mourir la -volaille.</p> - -<p>Une plante semblable au lis, qui porte de -longues feuilles. Elle croît dans les marais, et -porte une fleur odorante.</p> - -<p>Sur les murs et au bord des chemins, on -trouve des touffes d'une plante dont la fleur est -semblable à celle de la giroflée rouge simple. -Son odeur est mauvaise. Elle a cela de singulier -qu'il ne fleurit à chaque branche qu'une fleur -à la fois.</p> - -<p>Au bas des montagnes voisines de la ville, -croît un basilic vivace, dont l'odeur tient de -celle du girofle. Sa tige est ligneuse. C'est un -bon vulnéraire.</p> - -<p>Les raquettes, dont on fait des baies très-dangereuses, -portent une fleur jaune marbrée de -rouge. Cette plante est hérissée d'épines fort aiguës, -qui croissent sur les feuilles et les fruits. -Ces feuilles sont épaisses ; on ne fait point usage -des fruits, dont le goût est acide.</p> - -<p>Le veloutier croît sur le sable, le long de la -mer. Ses branches sont garnies d'un duvet semblable -au velours ; ses feuilles sont semées de -poils brillans ; il porte des grappes de fleurs. Cet -arbrisseau exhale dans l'éloignement une odeur -agréable, qui se perd lorsqu'on en approche, -et de très-près est rebutante.</p> - -<p>Il y a une espèce de plante, moitié ronce, -moitié arbrisseau, qui produit, dans des coques -hérissées de pointes, une sorte de noix fort lisse -et fort dure, de couleur gris-de-perle, et de la -grosseur d'une balle de fusil. Son amande est fort -amère ; les noirs s'en servent contre les maladies -vénériennes.</p> - -<p>Il croît en quantité, dans les défrichés, une -espèce d'arbrisseau à grandes feuilles de la forme -d'un cœur. Son odeur est assez douce, et tient -de celle du baume, dont il porte le nom. Je ne -le connais propre à aucun usage ; on l'emploie -cependant dans les bains.</p> - -<p>Une autre plante, au moins aussi inutile, est -la fausse patate, qui serpente le long de la mer. -Elle trace comme le liseron ; ses fleurs sont rouges -et en cloche ; elle se plaît sur le sable.</p> - -<p>Sur les lisières des bois, on trouve une herbe -ligneuse appelée herbe à panier. On a essayé -d'en faire du fil et de la toile, qui ne sont pas -mauvais. Ses feuilles sont petites ; prises en tisane, -elles sont bonnes pour la poitrine.</p> - -<p>Il y a une grande variété de plantes comprises -sous le nom de lianes, dont quelques-unes sont -de la grosseur de la cuisse. Elles s'attachent aux -arbres, dont les troncs ressemblent à des mâts -garnis de cordages ; elles les soutiennent contre -la violence des ouragans. J'ai vu plus d'une preuve -de leur force. Lorsqu'on fait des abatis dans les -bois, on tranche environ deux cents arbres par -le pied ; ils restent debout jusqu'à ce que les -lianes qui les attachent soient coupées : alors -une partie de la forêt tombe à la fois en faisant -un fracas épouvantable. J'ai vu des cordes faites -de leur écorce plus fortes que celles de chanvre.</p> - -<p>Il y a plusieurs arbrisseaux dont les feuilles -ressemblent à celles du buis.</p> - -<p>Un arbrisseau spongieux et épineux, dont la -fleur est d'un rouge foncé et en houppe déchiquetée. -Sa feuille est large et ronde. Les pêcheurs se servent -de sa tige, qui est fort légère, au lieu de -liége.</p> - -<p>Un autre arbrisseau assez joli, appelé bois de -demoiselle. Sa feuille est découpée comme celle -du frêne, et ses branches sont garnies de petites -graines rouges.</p> - -<p>Avant d'aller plus loin, observez que je ne -connais rien en botanique. Je vous décris les -choses comme je les vois ; et si vous vous en rapportez -à mon sentiment, je vous dirai que tout -ici me paraît bien inférieur à nos productions de -l'Europe.</p> - -<p>Il n'y a pas une fleur dans les prairies<a id="FNanchor_1" href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>, qui -d'ailleurs sont parsemées de pierres, et remplies -d'une herbe aussi dure que le chanvre. Nulle -plante à fleur dont l'odeur soit agréable. De tous -les arbrisseaux, aucun qui vaille notre épine -blanche. Les lianes n'ont point l'agrément du -chèvre-feuille ni du lierre. Point de violette le -long des bois. Quant aux arbres, ce sont de -grands troncs blanchâtres et nus avec un petit -bouquet de feuilles d'un vert triste. Je vous les -décrirai dans ma première lettre.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_1" href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a> Voyez, à la fin de la seconde partie, les Entretiens sur la -végétation.</p> -</div> -<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 septembre 1768.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch8">LETTRE VIII.<br /> -<span class="small">ARBRES ET PLANTES AQUATIQUES DE L'ILE-DE-FRANCE.</span></h2> - - -<p>J'aperçus, il y a quelques jours, un grand -arbre au milieu des rochers. Je m'en approchai, -et l'ayant voulu entamer avec mon couteau, je -fus surpris d'y enfoncer sans effort toute la lame. -Sa substance était comme celle d'un navet, d'un -goût assez désagréable. J'en goûtai ; quoique je -n'en eusse pas avalé, je me sentis pendant quelques -heures la gorge enflammée. C'était comme -des piqûres d'épingle. Cet arbre s'appelle <i>mapou</i>. -Il passe pour un poison.</p> - -<p>La plupart des arbres de ce pays tirent leur -nom de la fantaisie des habitans.</p> - -<p>Le bois de ronde, est un petit bois dur et tortu. -Il jette en brûlant une flamme vive. On s'en sert -pour faire des flambeaux ; il passe pour incorruptible.</p> - -<p>Le bois de cannelle, qui n'est pas le cannellier, -est un des plus grands arbres de l'île. Son bois -est le meilleur de tous pour la menuiserie. Il -ressemble beaucoup au noyer par sa couleur et -ses veines. Quand il est nouvellement employé, -il a une odeur d'excrément ; elle lui est commune -avec la fleur du cannellier. Voilà le seul rapport -que j'y trouve. Sa graine est enveloppée d'une -peau rouge d'un goût acide et assez agréable.</p> - -<p>Le bois de natte, de deux espèces, à grande -et à petite feuille. C'est le plus beau bois rouge -du pays. On l'emploie en charpente.</p> - -<p>Le bois d'olive, dont la feuille a quelque rapport -à celle de l'olivier, sert aux constructions.</p> - -<p>Le bois de pomme, est un bois rouge d'une -médiocre qualité. Je crois que cet arbre produit -un fruit appelé pomme de singe, d'une fadeur -désagréable.</p> - -<p>Le benjoin, parce qu'il <i>joint bien</i>, est le bois -le plus liant du pays ; il sert au charronnage. Il -devient fort gros ; il ne s'éclate jamais.</p> - -<p>Le colophane, qui donne une résine semblable -à la colophane, est un des plus grands -arbres de l'île.</p> - -<p>Le faux tatamaca, sert aussi aux constructions. -Il est fort liant. Il devient très-gros. J'en ai vu -de quinze pieds de circonférence. Il donne une -gomme ou résine comme le tatamaque.</p> - -<p>Le bois de lait, ainsi appelé de son suc, qui -est laiteux.</p> - -<p>Le bois puant, excellent pour la charpente. -Il tire son nom de son odeur.</p> - -<p>Le bois de fer, dont le tronc semble se confondre -avec les racines. Il en sort des espèces de -côtes ou ailerons semblables à des planches. Il fait -rebrousser le fer des haches.</p> - -<p>Le bois de fouge, est une grosse liane dont l'écorce -est très-forte. Il donne un suc laiteux, estimé -pour la guérison des blessures.</p> - -<p>Le figuier, est un très-grand arbre, dont la -feuille et le bois ne ressemblent point à notre -figuier. Ses figues sont de la même forme, et -viennent par grappes au bout des branches. Elles -ne sont pas meilleures que les pommes de singe. -Son suc est laiteux, et quand il est desséché, il -produit la gomme appelée <i>élastique</i>.</p> - -<p>Le bois d'ébène, dont l'écorce est blanche, la -feuille large et cartonnée, blanche en dessous, et -d'un vert sombre en dessus. Il n'y a que le centre -de cet arbre de noir, son aubier est blanc. Dans -un tronc de six pouces d'équarrissage, il n'y a -souvent pas deux pouces de bois d'ébène. Ce bois, -fraîchement employé, sent les excrémens humains, -et sa fleur a l'odeur du girofle. C'est le -contraire dans le cannellier, dont la fleur sent -très-mauvais, tandis que l'écorce et le bois exhalent -une bonne odeur. L'ébène donne des fruits -semblables à des nèfles, remplis d'un suc visqueux, -sucré, et d'un goût assez agréable.</p> - -<p>Il y a une espèce de bois d'ébène dont le blanc -est veiné de noir.</p> - -<p>Le citronnier, ne donne de fruit que dans les -lieux frais et humides ; ses citrons sont petits et -pleins de suc.</p> - -<p>L'oranger croît aux mêmes endroits ; ses fruits -sont amers ou aigres. Il y a beaucoup de ces arbres -aux environs du grand port. Je doute cependant -que ces deux espèces soient naturelles à -l'île. Quant aux oranges douces, elles sont très-rares -dans les jardins.</p> - -<p>On trouve, mais rarement, une espèce de bois -de sandal. On m'en a donné un morceau ; il est -gris-blanc. Son odeur est faible.</p> - -<p>Le vacoa, est une espèce de petit palmier dont -les feuilles croissent en spirale autour du tronc. -Il sert à faire des nattes et des sacs.</p> - -<p>Le latanier, est un palmier plus grand : il -produit à son sommet des feuilles en forme d'éventail ; -on les emploie à couvrir des maisons. Il -n'en produit qu'une par an.</p> - -<p>Le palmiste, s'élève dans les bois au-dessus de -tous les arbres. Il porte à sa tête un bouquet de -palmes d'où sort une flèche, qui est la seule chose -que ces bois produisent de bon à manger ; encore -faut-il abattre l'arbre. Cette tige, à laquelle on -donne le nom de <i>chou</i>, est formée de jeunes -feuilles roulées les unes sur les autres, fort tendres, -et d'un goût agréable.</p> - -<p>Le manglier, croît immédiatement dans la -mer. Ses branches et ses racines serpentent sur -le sable, et s'y entrelacent de telle sorte qu'il est -impossible d'y débarquer. Son bois est rouge, et -donne une mauvaise teinture.</p> - -<p>J'ai remarqué que la plupart de ces bois n'ont -que des écorces fort minces, quelques-uns même -n'ont que des pellicules ; en quoi ils diffèrent -beaucoup de ceux du nord, que la nature a préservés -du froid en les couvrant de plusieurs robes. -La plupart ont leurs racines à fleur de terre, -avec lesquelles ils saisissent les rochers. Ils sont -peu élevés, leurs têtes sont peu garnies, ils sont -fort pesans ; ce qui, joint aux lianes dont ils sont -attachés, les met en état de résister aux ouragans, -qui auraient bientôt bouleversé les sapins et les -chênes.</p> - -<p>Quant à leurs qualités utiles, aucun n'est comparable -au chêne pour la durée et la solidité, à -l'orme pour le liant, au sapin pour la légèreté -du bois et la longueur de la tige, au châtaignier -pour l'utilité générale. Ils ont, dans leur feuillage, -le désagrément des arbres qui conservent leurs -feuilles toute l'année : leurs feuilles sont dures et -d'un vert sombre. Leur bois est lourd, cassant, -et se pourrit aisément. Ceux qui peuvent servir -à la menuiserie, deviennent noirs à l'air, ce qui -rend les meubles que l'on en fait d'une teinte -désagréable.</p> - -<p>On trouve le long des ruisseaux, au milieu des -bois, des retraites d'une mélancolie profonde. -Les eaux coulent au milieu des rochers, ici en -tournoyant en silence, là en se précipitant de -leur cime avec un bruit sourd et confus. Les -bords de ces ravines sont couverts d'arbres, d'où -pendent de grandes touffes de scolopendre, et -des bouquets de liane, qui retombent suspendus -au bout de leurs cordons. La terre aux environs -est toute bossue de grosses roches noires, où se -tapissent loin du soleil les mousses et les capillaires. -De vieux troncs renversés par le temps, -gisent couvert d'agarics monstrueux, ondoyés -de différentes couleurs. On y voit des fougères -d'une variété infinie : quelques-unes, comme -des feuilles détachées de leur tige, serpentent -sur la pierre, et tirent leur substance du roc -même ; d'autres s'élèvent comme un arbrisseau -de mousse, et ressemblent à un panache de soie. -L'espèce commune d'Europe y est une fois plus -grande. Au lieu de forêts de roseaux, qui bordent -si agréablement nos rivages, on ne trouve -le long de ces torrens que des songes, qui y -croissent en abondance. C'est une espèce de nymphæa -dont la feuille fort large est de la forme -d'un cœur ; elle flotte sur l'eau sans en être -mouillée. Les gouttes de pluie s'y ramassent -comme des globules de vif-argent. Sa racine est -un oignon d'une nourriture malfaisante : on distingue -le blanc et le noir.</p> - -<p>Jamais ces lieux sauvages ne furent réjouis -par le chant des oiseaux, ou par les amours de -quelque animal paisible : quelquefois l'oreille y -est blessée par le croassement du perroquet, ou -par le cri aigu du singe malfaisant. Malgré le -désordre du sol, ces rochers seraient encore habitables, -si l'Européen n'y avait pas apporté plus -de maux que n'y en a mis la nature.</p> - -<p class="date">Au Port-Louis, ce 8 octobre 1768.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch9">LETTRE IX.<br /> -<span class="small">DES ANIMAUX NATURELS A L'ILE-DE-FRANCE.</span></h2> - - -<p>L'abbé de La Caille dit que les Portugais -ont apporté les singes à l'Ile-de-France. Je ne -suis pas de son avis ; parce que, s'ils voulaient y -faire un établissement, cet animal est destructeur ; -et s'ils voulaient le mettre dans l'île comme -un gibier ordinaire, ils ignoraient s'il y avait des -fruits qui pussent lui convenir ; que d'ailleurs sa -chair est d'un goût rebutant, et que bien des -noirs même n'en veulent point manger. Cet animal -ne peut avoir été apporté des côtes voisines. -Celui de Madagascar, appelé maki, ne lui ressemble -point, non plus que le bavian du cap de -Bonne-Espérance.</p> - -<p>Le singe de l'Ile-de-France est de taille médiocre ; -il est d'un poil gris roux, assez bien -fourré ; il porte une longue queue. Cet animal -vit en société : j'en ai vu des troupes de plus de -soixante à la fois. Ils viennent souvent piller les -habitations. Ils placent des sentinelles au sommet -des arbres et sur la pointe des rochers. Lorsqu'ils -aperçoivent des chiens ou des chasseurs, -ils jettent un cri, et tous décampent.</p> - -<p>Cet animal grimpe dans les montagnes les plus -inaccessibles. Il se repose au-dessus des précipices, -sur la plus légère corniche : il est le -seul quadrupède de sa taille qui ose s'y exposer. -Ainsi la nature, qui a peuplé de végétaux jusqu'à -la fente des rochers, a créé des êtres capables -d'en jouir.</p> - -<p>Le rat paraît l'habitant naturel de l'île. Il y -en a un nombre prodigieux. On prétend que les -Hollandais abandonnèrent leur établissement à -cause de cet animal. Il y a des habitations où -on en tue plus de trente mille par an. Il fait en -terre d'amples magasins de grains et de fruits ; -il grimpe jusqu'au haut des arbres, où il mange -les petits oiseaux. Il perce les solives les plus -épaisses. On les voit, au coucher du soleil, se -répandre de tous côtés, et détruire dans quelques -nuits une récolte entière. J'ai vu des champs -de maïs où ils n'avaient pas laissé un épi. Ils -ressemblent à nos rats d'Europe : peut-être y -ont-ils été apportés par nos vaisseaux. -Les souris y sont fort communes : le dégât que -font ces animaux est incroyable.</p> - -<p>On prétend qu'il y avait autrefois beaucoup de -flamans ; c'est un grand et bel oiseau marin, de -couleur de rose. On dit qu'il en reste encore trois. -Je n'en ai point vu.</p> - -<p>On trouve beaucoup de corbigeaux. C'est, dit-on, -le meilleur gibier de l'île : il est fort difficile -à tirer.</p> - -<p>Il y a des paille-en-cus de deux sortes ; l'une, -d'un blanc argenté ; l'autre ayant le bec, les -pattes et les pailles rouges. Quoique cet oiseau -soit marin, il fait son nid dans les bois. Son nom -ne convient pas à sa beauté. Les Anglais l'appellent -plus convenablement <i>l'oiseau du tropique</i>.</p> - -<p>J'y ai vu plusieurs espèces de perroquets, -mais d'une beauté médiocre. Il y a une espèce -de perruches vertes avec un capuchon gris : elles -sont grosses comme des moineaux ; on ne peut -jamais les apprivoiser ; c'est encore un ennemi -des récoltes ; elles sont assez bonnes à manger.</p> - -<p>On trouve dans les bois des merles qui, à l'appel -du chasseur, viennent jusqu'au bout de son -fusil. C'est un bon gibier.</p> - -<p>Il y a un ramier, appelé pigeon hollandais, -dont les couleurs sont magnifiques, et une autre -espèce d'un goût fort agréable, mais si dangereuse, -que ceux qui en mangent sont saisis de -convulsions.</p> - -<p>On y trouve deux sortes de chauve-souris : -l'une, semblable à la nôtre ; l'autre, grosse -comme un petit chat, fort grasse, et que les habitans -mangent avec plaisir.</p> - -<p>Il y a une espèce d'épervier appelé mangeur -de poules ; on prétend aussi qu'il vit de sauterelles. -Il se tient près de la mer. La vue de -l'homme ne l'effraie point.</p> - -<p>On trouvait autrefois sur le rivage beaucoup -de tortues de mer ; aujourd'hui on y en voit rarement. -J'en ai vu cependant des traces sur le -sable, et j'en ai vu pêcher à l'entrée des rivières. -C'est un poisson dont la chair ressemble à celle -du bœuf. Sa graisse est verte et de fort bon goût. -Les bords de la mer sont criblés de trous où -logent quantité de tourlouroux. Ce sont des cancres -amphibies, qui se creusent des souterrains -comme la taupe. Ils courent fort vite, et quand -on les veut prendre, ils font sonner leurs tenailles -dont ils présentent les pointes. Ils ne sont -d'aucune utilité.</p> - -<p>Un autre amphibie fort singulier est le bernard-l'hermite, -espèce de langouste, dont la partie -postérieure est dépourvue d'écailles ; mais la -nature lui a donné l'instinct de la loger dans les -coquillages vides. On les voit courir en grand -nombre, chacun portant sa maison, qu'il abandonne -pour une plus grande lorsqu'elle est devenue -trop étroite.</p> - -<p>Les insectes de l'île les plus nuisibles, sont -les sauterelles. Je les ai vues tomber sur un -champ comme la neige, s'accumuler sur la terre -de plusieurs pouces d'épaisseur, et en dévorer la -verdure dans une nuit. C'est l'ennemi le plus -redoutable de l'agriculture.</p> - -<p>Il y a plusieurs espèces de chenilles. Quelques-unes, -comme celle du citronnier, sont très-grosses -et très-belles. Les petites sont les plus -dangereuses, ainsi que leurs papillons : elles désolent -les jardins potagers.</p> - -<p>Il y a un gros papillon de nuit, qui porte sur -son corselet la figure d'une tête de mort : on -l'appelle <i>haïe</i> ; il vole dans les appartemens. On -prétend que le duvet dont ses ailes sont couvertes, -aveugle les yeux qui en sont atteints. Son -nom vient de l'effroi que sa présence donne.</p> - -<p>Les maisons sont remplies de fourmis, qui -pillent tout ce qui est bon à manger. Si la peau -d'un fruit mûr s'entr'ouvre sur un arbre, il est -bientôt dévoré par ces insectes. On n'en préserve -les offices et les garde-mangers, qu'en plaçant -leurs supports dans l'eau. Son ennemi est le -<span lang="la" xml:lang="la">formica-leo</span>, qui creuse ici, comme en Europe, -son entonnoir dans le sable au pied des -arbres.</p> - -<p>Les cent-pieds se trouvent fréquemment dans -les lieux obscurs et humides. Peut-être cet insecte -fut-il destiné à éloigner l'homme des lieux -malsains. Sa piqûre est très-douloureuse. Mon -chien fut mordu à la cuisse par un de ces animaux, -qui avait plus de six pouces de longueur. -Sa plaie devint une espèce d'ulcère, dont -il fut plus de trois semaines à guérir. J'ai eu le -plaisir d'en voir un emporté par une multitude -de fourmis qui l'avaient saisi par toutes les pattes -et le traînaient comme une longue poutre.</p> - -<p>Le scorpion est aussi fort commun dans les -maisons, et se trouve aux mêmes endroits. Sa -piqûre n'est pas mortelle, mais elle donne la fièvre ; -c'est un bon remède de la frotter d'huile -sur-le-champ.</p> - -<p>La guêpe jaune avec des anneaux noirs, a un -aiguillon qui n'est pas moins redoutable. Elle se -bâtit dans les arbres, et même dans les maisons, -des ruches dont la substance est semblable à celle -du papier. Elles en construisaient une dans ma -chambre ; mais je me suis bien vite dégoûté de -ces hôtes dangereux.</p> - -<p>La guêpe maçonne se construit des tuyaux -avec de la terre. On les prendrait pour quelque -ouvrage d'hirondelle, s'il y en avait dans l'île. -Elle se loge volontiers dans les appartemens peu -fréquentés, et elle s'attache surtout aux serrures, -qu'elle remplit de ses travaux.</p> - -<p>On trouve souvent dans les jardins, les feuilles -des arbrisseaux découpées de la largeur d'une -pièce de six sous. C'est l'ouvrage d'une guêpe, -qui taille avec ses dents cette pierre circulaire, -avec une précision et une vitesse admirables : -elle la porte dans son trou, la roule en cornet, -et y dépose son œuf.</p> - -<p>Il y a des abeilles, dont le miel m'a paru assez -bon : il est naturellement liquide.</p> - -<p>Il y a une espèce d'insecte semblable aux -fourmis, et qui ne met pas moins d'intelligence -à se loger. Ils font un grand dégât dans les arbres -et les charpentes, dont ils pulvérisent le -bois. Ils construisent avec cette poussière des -voûtes d'un pouce de largeur, dessous lesquelles -ils vont et viennent : ces animaux, qui sont -noirs, courent quelquefois sur toute la charpente -d'une maison. Ils percent les coffres et les meubles -dans une nuit. Je n'ai point trouvé de remède -plus sûr que de frotter souvent d'ail les -lieux qu'ils fréquentent. On appelle ces fourmis -des carias. Beaucoup de maisons en sont ruinées.</p> - -<p>Il y a trois espèces de cancrelas, le plus sale -de tous les scarabées. Il y en a un plat et gris ; -le plus commun est de la grosseur d'un hanneton, -d'un brun roux. Il attaque les meubles, et -surtout les papiers et les livres. Il est presque -toujours logé au fond des offices et dans les cuisines. -Les maisons en sont infectées : quand le -temps est à la pluie, ils volent de tous côtés.</p> - -<p>Il a pour ennemi une espèce de Scarabée, ou -mouche verte, fort leste et fort légère. Quand -celle-ci le rencontre, elle le touche, et il devient -immobile. Ensuite elle cherche une fente, où elle -le traîne et l'enfonce ; elle dépose un œuf dans -son corps, et l'abandonne. Cet attouchement, -que quelques gens prennent pour un charme, -est un coup d'aiguillon dont l'effet est bien -prompt ; car cet insecte a la vie fort dure.</p> - -<p>On trouve dans le tronc des arbres un gros ver -avec des pattes, qui ronge le bois ; on l'appelle -moutouc. Les noirs, et même des blancs, en -mangent avec plaisir. Pline observait qu'on le -servait à Rome sur les meilleures tables, et qu'on -en engraissait exprès de fleur de farine. On faisait -grand cas de celui du bois de chêne : on -l'appelait <i lang="la" xml:lang="la">cossus</i>. Ainsi l'abondance et la plus -affreuse disette se rencontrent dans leurs goûts, -et se rapprochent comme tous les extrêmes.</p> - -<p>J'y ai vu nos espèces ordinaires de mouches ; -mais le cousin ou maringouin y est plus incommode -qu'en Europe, surtout aux nouveaux arrivés -dont il préfère le sang. Son bourdonnement -est très-fort. Ce moucheron est noir, piqueté de -blanc. On ne peut guère s'en préserver la nuit -que par des rideaux de gaze, qu'on appelle -mousticaires.</p> - -<p>On trouve aussi, le long des ruisseaux, des -demoiselles d'une belle couleur violette, dont la -tête est comme un rubis. Cette mouche est carnassière. -J'en ai vu une emporter en l'air un -très-joli papillon.</p> - -<p>Les appartemens, dans certaines saisons, sont -remplis de petits papillons qui viennent se brûler -aux lumières. Ils sont en si grand nombre, -qu'on est obligé de mettre les bougies dans des -cylindres de verre. Ils attirent dans les maisons -un petit lézard fort joli de la longueur du doigt ; -ses yeux sont vifs ; il grimpe le long des murailles, -et même sur le verre ; il se nourrit de mouches -et d'insectes, qu'il guette avec beaucoup de -passion ; il pond de petits œufs ronds, gros comme -des pois, et ayant coque blanche et jaune, comme -les œufs de poule. J'ai vu de ces lézards apprivoisés -venir prendre du sucre dans la main. -Loin d'être malfaisans, ils sont fort utiles. Il y -en a de magnifiques dans les bois. On en voit de -couleur d'azur et de vert changeant, avec des -traits cramoisis sur le dos, qui ressemblent à des -caractères arabes.</p> - -<p>Un ennemi plus terrible aux insectes, est l'araignée. -Quelques-unes ont le ventre de la grosseur -d'une noix, avec de grandes pattes couvertes -de poil. Leurs toiles sont si fortes, que les petits -oiseaux s'y prennent. Elles détruisent les guêpes, -les scorpions et les cent-pieds.</p> - -<p>Enfin, pour achever mon catalogue, je n'ai -point vu de pays où il y ait tant de puces. On en -trouve dans le sable le long de la mer, et jusque -sur le sommet des montagnes. On prétend que -ce sont les rats qui les y portent. En certaines -saisons, si on met un papier blanc à terre, on -le voit aussitôt couvert de ces insectes.</p> - -<p>Je n'oublierai pas un pou fort singulier que -j'ai vu s'attacher aux pigeons. Il ressemble à la -tique de nos bois, mais la nature lui a donné des -ailes. Celui-là est bien destiné aux oiseaux. Il y -a un petit pou blanc, qui s'attache aux arbres -fruitiers, et les fait périr ; et une punaise de -bois, appelée punaise maupin. Sa piqûre est plus -dangereuse que celle du scorpion ; elle est suivie -d'une tumeur de la grosseur d'un œuf de pigeon, -qui ne se dissipe qu'au bout de cinq ou six jours.</p> - -<p>Vous observerez que la douce température de -ce climat, si désirée par les habitans de l'Europe, -est si favorable à la propagation des insectes, -qu'en peu de temps tous les fruits seraient dévorés, -et l'île même deviendrait inhabitable. Mais -les fruits de ces contrées méridionales sont revêtus -de cuirs épais, de peaux âpres, de coques -très-dures et d'écorces aromatiques, comme l'orange -et le citron ; en sorte qu'il y a peu d'espèces -où la mouche puisse introduire son ver. Plusieurs -de ces animaux nuisibles se font une guerre -perpétuelle, comme le cent-pieds et le scorpion. -Le <span lang="la" xml:lang="la">formica-leo</span> tend des piéges aux fourmis, la -mouche verte perce les cancrelas, le lézard chasse -aux papillons, l'araignée dresse ses filets pour -tout insecte qui vole, et l'ouragan qui arrive -tous les ans, anéantit à la fois une partie du gibier -et des chasseurs.</p> - -<p class="date">Au Port-Louis, ce 7 décembre 1768.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch10">LETTRE X.<br /> -<span class="small">DES PRODUCTIONS MARITIMES, POISSONS, COQUILLAGES, -MADRÉPORES.</span></h2> - - -<p>Il me reste à vous parler de la mer et de ses -productions ; après quoi vous en saurez au moins -autant que le premier Portugais qui mit le pied -dans l'île. Si je puis y joindre un journal météorologique, -vous serez à peu près au fait de tout -ce qui regarde le naturel de cette terre. Nous -passerons de là aux habitans et au parti qu'ils -ont tiré de leur sol, où, comme dans le reste de -l'univers, le bien est mêlé de mal. Le bon Plutarque -veut qu'on tire de ces contraires une harmonie ; -mais les instrumens sont communs, et les -bons musiciens sont rares.</p> - -<p>On voit souvent des baleines au vent de l'île, -surtout dans le mois de septembre, temps de -leur accouplement. J'en ai vu plusieurs, pendant -cette saison, se tenir perpendiculairement -dans l'eau, et venir fort près de la côte. Elles -sont plus petites que celles du nord. On ne les -pêche point, cependant les noirs n'ignorent pas -la manière de les harponner. On prend quelquefois -des lamentins. J'ai mangé de sa chair, qui -ressemble à du bœuf ; mais je n'ai jamais vu ce -poisson.</p> - -<p>La vieille, est un poisson noirâtre, assez semblable -à la morue pour la forme et pour le goût. -Ce poisson est quelquefois empoisonné, ainsi que -quelques espèces que je vais décrire. Ceux qui -en mangent sont saisis de convulsions. J'ai vu un -ouvrier en mourir ; sa peau tombait par écailles. -A l'île Rodrigue, qui n'est qu'à cent lieues d'ici, -les Anglais, dans la dernière guerre, perdirent, -par cet accident, près de quinze cents hommes, -et manquèrent par-là leur expédition sur l'Ile-de-France. -On croit que les poissons s'empoisonnent -en mangeant les branches des madrépores. -On peut connaître ceux qui sont empoisonnés à -la noirceur de leurs dents ; et si on jette dans le -chaudron où on les fait cuire, une pièce d'argent, -elle se noircit. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que -jamais le poisson n'est malsain au vent de l'île. -Ceux qui croient que les madrépores en sont -cause, se trompent donc ; car l'île est environnée -de banc de corail. J'en attribuerais plutôt la cause -au fruit inconnu de quelque arbre vénéneux qui -tombe à la mer : ce qui est d'autant plus probable, -qu'il n'y a qu'une saison, et que quelques -espèces gourmandes, sujettes à ce danger. D'ailleurs -cette espèce de ramier, dont la chair donne -des convulsions, prouve que le poison est dans -l'île même.</p> - -<p>Dans le nombre des poissons suspects, sont -plusieurs poissons blancs à grande gueule et à -grosse tête, comme le capitaine et la carangue. -Ces deux sortes sont d'un goût médiocre. On croit -que ceux qui ont la gueule pavée, c'est-à-dire, -un os raboteux au palais, ne sont point dangereux.</p> - -<p>Il y a des requins, mais on n'en mange point.</p> - -<p>En général, plus les poissons sont petits, moins -ils sont dangereux. Le rouget est beaucoup plus -gros, et fort inférieur à celui d'Europe. Il passe -pour sain, ainsi que le mulet qui y est fort commun.</p> - -<p>On trouve des sardines et des maquereaux d'un -goût médiocre, ainsi que tous les poissons de cette -mer. Ils diffèrent un peu des nôtres pour la forme.</p> - -<p>La poule d'eau, espèce de turbot, est le meilleur -de tous. Sa graisse est verte.</p> - -<p>Il y a des raies blanches avec une longue queue -hérissée d'épines, et d'autres dont la peau et la -chair sont noires ; des sabres, ainsi nommés de -leur forme ; des lunes, bariolées de différentes -couleurs ; des bourses, dont la peau est dessinée -comme un réseau ; d'autres poissons semblables -aux merlans, colorés de jaune, de rouge et de -violet ; des perroquets qui non seulement sont -verts, mais qui ont la tête jaune, le bec blanc et -courbé, et vont en troupe comme ces oiseaux.</p> - -<p>Le poisson armé est petit, et d'une forme -très-bizarre. Sa tête est faite comme celle du -brochet. Il porte sur son dos sept pointes aussi -longues que son corps. La piqûre en est très-venimeuse. -Elles sont unies entre elles par une -pellicule qui ressemble à une aile de chauve-souris. -Il est rayé de bandes brunes et blanches qui -commencent à son museau, précisément comme -au zèbre du Cap. Le poisson qui est carré comme -un coffre, dont il porte le nom, est armé de deux -cornes comme un taureau. Il y en a de plusieurs -espèces ; il ne devient jamais grand. Le porc-épic -est tout hérissé de longs piquans. Le polybe, qui -rampe dans les flaques d'eau avec ses sept bras -armés de ventouses, change de couleur, vomit -l'eau, et tâche de saisir celui qui veut le prendre. -Toutes ces espèces, d'une forme si étrange, -se trouvent dans les récifs, et ne valent pas -grand'chose à manger.</p> - -<p>Les poissons de ces mers sont inférieurs pour -le goût à ceux d'Europe ; en revanche, ceux -d'eau douce sont meilleurs que les nôtres. Ils paraissent -de même espèce que ceux de mer. On -distingue la lubine, le mulet, et la carpe qui -diffère de celle de nos rivières ; le cabot, qui vit -dans les torrens, au milieu des rochers, où il -s'attache avec une membrane concave et des chevrettes -fort grosses et fort délicates. L'anguille -est coriace, c'est une espèce de congre. Il y en -a de sept à huit pieds de long, de la grosseur de -la jambe. Elles se retirent dans les trous des rivières, -et dévorent quelquefois ceux qui ont l'imprudence -de s'y baigner.</p> - -<p>Il y a des homards ou langoustes d'une grandeur -prodigieuse. Ils n'ont point de grosses pattes. -Ils sont bleus, marbrés de blanc. J'y ai vu une -petite espèce de homard d'une forme charmante : -il était d'un bleu céleste, et avait deux petites -pattes divisées en deux articulations à peu près -comme un couteau dont la lame se replierait dans -sa rainure : il saisissait sa proie comme s'il était -manchot.</p> - -<p>Il y a une très-grande variété de crabes. Voici -ceux qui m'ont paru les plus remarquables.</p> - -<p>Une espèce toute raboteuse de tubercules et -de pointes comme un madrépore ; une autre qui -porte sur le dos l'empreinte de cinq cachets rouges ; -celui qui a au bout de ses serres la forme -d'un fer à cheval ; une espèce, couverte de poils, -qui n'a point de pinces, et qui s'attache à la carène -des vaisseaux ; un crabe marbré de gris, -dont la coque, quoique lisse, est fort inégale : on -y remarque beaucoup de figures inégales et bizarres, -qui cependant sont constamment les -mêmes sur chaque crabe ; celui qui a ses yeux au -bout de deux longs tuyaux comme des télescopes : -quand il ne s'en sert point, il les couche -dans des rainures le long de sa coquille ; l'araignée -de mer ; un crabe dont les pinces sont rouges, et -dont une est beaucoup plus grosse que l'autre ; -un petit crabe, dont la coquille est trois fois -plus grande que lui : il en est couvert comme -d'un grand bouclier ; on ne voit point ses pattes -quand il marche.</p> - -<p>On trouve en plusieurs endroits, le long du -rivage, à quelques pieds sous l'eau, une multitude -de gros boudins vivans, roux et noirs. En -les tirant de l'eau, ils lancent une glaire blanche -et épaisse, qui se change dans le moment en un -paquet de fils déliés et glutineux. Je crois cet -animal l'ennemi des crabes, parmi lesquels on -le rencontre. Sa glaire visqueuse est très-propre -à embarrasser leurs pattes, qui d'ailleurs ne sauraient -avoir de prise sur son cuir élastique et sur -sa forme cylindrique. Les matelots lui donnent -un nom fort grossier, qu'on peut rendre en latin -par <i lang="la" xml:lang="la">mentula monachi</i>. Les Chinois en font grand -cas, et le regardent comme un puissant aphrodisiaque.</p> - -<p>Je crois qu'on peut mettre au rang des poissons -à coquille, une masse informe, molle et membraneuse, -au centre de laquelle se trouve un seul -os plat, un peu cambré. Dans cette espèce, -l'ordre commun paraît renversé : l'animal est au -dehors, et la coquille au dedans.</p> - -<p>Il y a plusieurs espèces d'oursins. Ceux que -j'ai vus et pêchés sont : un oursin violet à très-longues -pointes ; dans l'eau, ses deux yeux brillent -comme deux grains de lapis ; j'ai été vivement -piqué par un d'eux. Un oursin gris à baguettes -rondes cannelées. Un oursin à baguettes obtuses -et à pans, marbré de blanc et de violet ; cette -espèce est fort belle ; il y en a de gris. L'oursin -à cul d'artichaut sans pointe ; il est rare. L'oursin -commun à petites pointes ; il ressemble à une -châtaigne couverte de sa coque. Ces animaux se -trouvent dans les cavités des rochers et des madrépores, -où ils se tiennent à couvert du gros -temps.</p> - -<p>J'entre ici dans une matière fort abondante, -où il est difficile de mettre quelque ordre. Celui -de d'Argenville ne me plaît point, parce que -beaucoup d'espèces ne sont pas à leur place.</p> - -<p>Il en est de même de toutes les classes de -l'histoire naturelle. Les familles, qui se croisent -sans cesse, se confondent dans notre mémoire. -Toutes les méthodes étant défectueuses, j'aime -mieux en imaginer une pour ce genre, qu'on -peut appliquer à tous les autres.</p> - -<p>Je mets au centre l'être le plus simple, et de -là je tire des rayons sur lesquels je range les -êtres qui vont en se composant. Ainsi le lépas, -qui n'est qu'un petit entonnoir qui se colle contre -les rochers, est le centre de mon ordre sphérique. -Sur un des rayons, je mets l'oreille-de-mer, -qui forme déjà un bourrelet sur un de ses bords ; -ensuite les rochers, dont la volute est tout-à-fait -terminée. En disposant de suite les nuances de -toute cette famille, aucun individu ne m'échappe.</p> - -<p>Je suppose ensuite que le lépas se termine -en longue pyramide, comme il s'en trouve en -effet. Je fais partir un autre rayon, sur lequel -je dispose les vermiculaires qui se tournent en -spirale, comme les nautiles, les cornes-d'Ammon, -etc.</p> - -<p>Il se trouve des lépas qui ont un petit commencement -de spirale en dedans : j'aurais une -autre ligne pour différentes espèces de tonnes ou -de limaçons.</p> - -<p>Il y a des lépas qui ont un petit talon à leur -ouverture : je tire de là l'origine des bivalves les -plus simples.</p> - -<p>Si je trouve des espèces composées, qui n'appartiennent -pas plus à un rayon qu'à l'autre, je -tire une corde des deux individus analogues : -cette corde devient le diamètre d'une nouvelle -sphère, et ma nouvelle coquille en sera le -centre.</p> - -<p>On peut étendre, ce me semble, ce système -à tous les règnes ; et si nos cabinets ne fournissent -pas de quoi remplir tous les rayons et toutes -les cordes qui communiquent à ces rayons, on -connaîtra peut-être par-là les familles qui nous -manquent : car je pense que la nature a fait tout -ce qui était possible, non seulement les chaînes -d'êtres entrevues par les naturalistes, mais une -infinité d'autres qui se croisent ; en sorte que tout -est lié dans tous les sens, et que chaque espèce -forme les grands rayons de la sphère universelle, -et est à la fois centre d'une sphère particulière.</p> - -<p>Revenons à nos coquilles. On trouve à l'Ile-de-France -un lépas uni et aplati, le lépas étoilé, -le lépas fluviatile, qui, comme toutes les coquilles -de ces rivières, est couvert d'une peau -noire ; l'oreille-de-mer, bien nacrée en dedans ; une -espèce de coquille blanche, dont le bourrelet est -encore plus contourné.</p> - -<p>Le vermiculaire, qui n'est qu'un tuyau blanc -qu'on croit un fragment de l'arrosoir ; une grande -espèce qui traverse, en serpentant, les madrépores ; -le cornet-de-Saint-Hubert, petit vermiculaire -blanc, tourné en spirale détachée, et divisé -intérieurement par cloisons, comme le nautile ; -le nautile papiracé ; le nautile ordinaire, dont la -coupe offre une si belle volute.</p> - -<p>Dans les limaçons, les uns restent fixés aux -rochers, et ont la coquille encroûtée ; les autres -voyagent, et ont la coquille lisse.</p> - -<p>Dans les premiers, on trouve la bouche-d'argent -simple : lorsqu'on la dépouille de sa croûte, -elle surpasse en beauté l'argent bruni ; une bouche-d'argent -épineuse ; la bouche-d'or, dont la -nacre est jaune ; le limaçon fluviatile, qui, sous -sa peau noire, cache une belle couleur de rose -rayée de point de Hongrie ; le limaçon fluviatile à -pointe, qu'on trouve dans plusieurs ruisseaux ; -la conque persique ou de Panama, qui donne -une liqueur propre à teindre en pourpre ; un limaçon -allongé, marqué à sa bouche de points -noirs ; la bécasse, dont le bec allongé est garni -d'épines ; la tonne ronde, grosse coquille émaillée -de jaune ; la tonne allongée ou l'aile-de-perdrix : -ces deux espèces ont une surpeau.</p> - -<p>Dans les limaçons voyageurs, la nérite cannelée ; -la nérisse lisse, avec des rubans ou roses, ou -gris, ou noirs, de toutes les nuances : il y en a -une variété prodigieuse. La harpe, la plus belle, -à mon gré, des coquilles, par sa forme, ses bandes, -la beauté de sa pâte et l'éclat de ses couleurs ; -la harpe avec des pointes ; le même limaçon -que nous vîmes près des Açores, qui donne -une eau purpurine ; l'œuf-de-pintade marbré de -bleu. On peut bien mettre à la suite deux coquilles -de terre, le limaçon, et la lampe-antique -couverte d'une peau brune.</p> - -<p>Dans les rouleaux, une olive commune ; une -belle olive qui ressemble pour les nuances au -velours de trois couleurs ; la noire est la plus estimée : -j'en ai vu de cinq pouces de longueur. Une -petite olive plus évasée : le rouleau commun, piqueté -de rouge ; le rouleau blanc, le rouleau piqueté -de points noirs : ces trois espèces ont une -surpeau couverte de poil. Le drap d'or ; le tonnerre -dont la coque est mince : il est rayé de faisceaux -en zigzag. La poire ; un rouleau couvert -de peau, ainsi que la poire : sa bouche a une -échancrure, elle est d'un beau ponceau. L'oreille-de-midas -encroûtée, mais sa bouche est -d'un beau vernis ; le grand casque, dont les couleurs -sont aurore ; le casque blanc truité : il est -petit ; le scorpion couvert de peau avec ses sept -crochets ; l'araignée, grande et belle coquille -à lèvres violettes, avec sa bouche garnie de -pointes.</p> - -<p>Dans les porcelaines, il y en a une espèce commune -d'un rouge brun à dos d'âne ; celle qui est -tigrée ; la carte-de-géographie, elle est rare ; l'œuf, -d'un blanc de faïence, dont la bouche est jaune -ou rouge ; le lièvre, d'une belle couleur fauve -rembrunie ; l'olive-de-roche, dont la coquille est -très-fragile.</p> - -<p>Dans les vis, la vis simple truitée, elle est fort -allongée ; une vis aussi belle, dont la spirale -est accompagnée d'une moulure ; l'enfant-en-maillot, -plus renflée ; une vis aussi grosse, appelée -la culotte-de-Suisse : son vernis et ses couleurs -sont très-belles ; une petite vis avec une -espèce de bec, on la trouve toujours percée d'un -trou ; une autre à dos d'âne, également percée ; -le fuseau blanc, il est rare ; le fuseau tacheté de -rouge ; la mitre maritime, marquée des mêmes -taches ; la mitre fluviatile, couverte d'une peau -noire.</p> - -<p>On remarque comme une chose en effet très-singulière, -que toutes les univalves sont tournées -de gauche à droite, en observant la coquille couchée -sur sa bouche, la pointe tournée vers soi. -Il n'y a d'exceptées que peu d'espèces très-rares. -Quelle loi a pu les décider à commencer leur volute -du même côté? Serait-ce la même qui a fait -tourner la terre d'occident en orient? En ce cas, -le soleil pourrait bien en être la cause, comme -il est celle de leurs couleurs, qui sont d'autant -plus belles, qu'on approche plus de la Ligne.</p> - -<p>J'ai lu ce qu'on a écrit sur la formation des -coquilles, et je n'y entends rien. Par exemple, le -scorpion, qui a des crochets fort allongés, augmente -sa coquille tous les ans. Les anciens crochets -lui deviennent inutiles, il en forme de nouveaux. -Qu'a-t-il fait des autres? De même la porcelaine -a une bouche épaisse, et est taillée de manière -qu'elle ne peut augmenter ses révolutions -sur elle-même, si elle ne parvient à détruire les -obstacles de son ouverture. Je soupçonnerais que -ces animaux ont une liqueur propre à dissoudre -les murs du toit qu'ils veulent agrandir ; et si ce -dissolvant existe, il me semble qu'on pourrait -l'employer contre la pierre qui se forme dans la -vessie d'humeurs glutineuses, comme la première -matière des coquilles.</p> - -<p>Dans les bivalves sont : l'huître commune, qui -se colle aux rochers, et d'une forme si baroque, -qu'on ne peut l'ouvrir qu'à coups de marteau : elle -est bonne à manger ; une espèce qu'on nomme <i>la -feuille</i> à cause de sa forme ; une huître qui ne -diffère point de celle d'Europe ; une huître grise -qui s'attache à la carène des vaisseaux, et dont -l'écaille est très-fine et très-élastique : elle est -rare ; l'huître perlière, blanche, plate, épaisse et -fort grande : elle se trouve loin de terre ; elle est -la même que celle d'où l'on tire les perles ; une -autre huître perlière encore plus aplatie, d'un -violet foncé : elle s'attache avec des fils comme -la moule ; elle est commune au port du sud-est ; -on la trouve à l'embouchure des rivières : ses -perles sont violettes.</p> - -<p>On y trouve communément l'huître appelée <i>la -tuilée</i>, de l'espèce de celles qui servent de bénitiers -à Saint-Sulpice. C'est peut-être le plus -grand coquillage de la mer ; on en voit, aux -Maldives, que deux bœufs traîneraient difficilement. -Il est bien étrange que cette huître se trouve -fossile sur les côtes de Normandie, où je l'ai vue.</p> - -<p>Il y a encore une espèce d'huître grise et -mince, qui ressemble beaucoup à la selle polonaise ; -l'huître épineuse, qui se trouve dans les -coraux ; la pelure-d'oignon, dont je n'ai vu que -des coquilles dépareillées.</p> - -<p>J'ai vu trois espèces de moules : elles ne sont -ni curieuses ni communes ; elles ressemblent, -pour la forme, au dail de la méditerranée, et -se logent dans les trous de madrépores ; une -moule blanche à coque élastique, qui se trouve -incorporée avec les éponges : c'est une nuance -intermédiaire entre deux espèces. Si jamais je -fais un cabinet, elle trouvera aisément sa place -par ma méthode.</p> - -<p>La hache-d'armes se rapproche des moules ; -elle est faite comme le fer d'une hache, une -pointe d'un côté, un tranchant de l'autre ; elle -est armée d'aspérosités ; elle n'a ni cuir ni charnière, -mais un seul pli élastique.</p> - -<p>Dans les pétoncles : l'arche-de-Noé, dont les -extrémités se relèvent comme la poupe d'un bateau ; -le cœur, strié et cannelé d'une forme bien -régulière ; le cœur-de-bœuf, dont un côté est -inégal ; la corbeille : ses cannelures paraissent -s'entrelacer ; la râpe, dont les stries sont formées -par des arcs de cercle qui se croisent ; une pétoncle -commune : sa coquille est mince, elle est -en dedans teinte en violet ; une autre fort jolie -et rare, dessinée en dehors comme un point de -Hongrie ; le peigne ; le manteau-ducal, qui a de -belles couleurs aurore.</p> - -<p>Il y a apparence que les coquillages ne vivent -pas plus en paix que les autres animaux. On en -trouve beaucoup de débris sur les rivages. Ceux -qui y viennent entiers sont toujours percés. Je -me souviens d'avoir vu un limaçon armé d'une -dent pointue dont il se sert pour percer la coquille -des moules : il se trouve au détroit de Magellan ; -on l'appelle burgau armé.</p> - -<p>Pour avoir de beaux coquillages, il faut les -pêcher vivans. Les espèces dont la robe est nette -vivent sur le sable, où elles s'enfouissent dans -les gros temps ; les autres se collent aux rochers. -Les moules se nichent dans les branches des -madrépores, où elles multiplient peu. Si elles -frayaient en liberté sur les rochers, comme en -Europe, les ouragans les détruiraient.</p> - -<p>Il y a beaucoup d'industrie et de variété dans -la charnière des coquilles. Nos arts pourraient y -profiter. Les huîtres n'ont qu'un peu de cuir, -mais elles font corps avec le rocher ; les moules -ont une peau élastique très-forte ; la hache-d'armes -n'a qu'un pli ; les cœurs, s'ils sont réguliers, -ont à leur charnière de petites dents qui prennent -l'une dans l'autre ; si un de leurs côtés s'étend -en aile, la charnière est plus considérable -du côté où le poids est le plus fort, et les dents qui -la forment sont plus grosses ; on entrevoit, dans -leurs courbes, une géométrie admirable.</p> - -<p>L'Ile-de-France est tout environnée de madrépores. -Ce sont des végétations pierreuses, de -la forme d'une plante ou d'un arbrisseau. Elles -sont en si grand nombre, que les écueils en sont -entièrement formés.</p> - -<p>Je distingue ceux qui ne tiennent point au sol, -et ceux qui y sont attachés.</p> - -<p>Dans les premiers sont : le champignon, qui -paraît composé de feuillets ; le plumet, qui est -de la même espèce ; le plumet à trois et à quatre -branches ; le cerveau de Neptune.</p> - -<p>Dans ceux qui tapissent le fond de la mer, et -qui semblent y tenir par leurs racines, sont : le -chou-fleur ; le chou qui, par le port et les feuilles, -ressemble beaucoup à ce végétal : il est de la -grande espèce, ainsi qu'un madrépore dont les -étages forment une espèce de spirale : il est très-fragile ; -un autre, qui ressemble à un arbre par -sa tige élancée et la masse de ses branches ; une -espèce très-jolie que j'appelle <i>la gerbe</i> : elle -semble formée de plusieurs bouquets d'épis de -blé ; le pinceau ou l'œillet : au centre de chaque -découpure, on remarque un peu de vert ; une -espèce commune, ramassée en touffe comme une -plante de réséda avec ses cônes de fleurs ; un madrépore -très-joli, croissant de la forme d'une île -avec ses rivages et ses montagnes ; un autre qui -ressemble à une congélation ; une espèce dont les -feuillages sont digités comme une main ; le bois-de-cerf, -dont les cornichons sont très-détachés -et très-fragiles ; la ruche-à-miel, grande masse -sans forme, dont toute la surface est régulièrement -trouée ; le corail d'un bleu pâle, qui est -rare : en dedans il est d'un bleu plus foncé ; un -corail articulé blanc et noir qui tient un peu du -corail rouge, qu'on n'a point encore trouvé ici ; -des végétations coralines, bleues, blanches, jaunes, -rouges, si fragiles et si découpées, qu'on ne -peut en envoyer en Europe.</p> - -<p>Dans les lithophytes : une plante semblable à -une longue paille, sans feuillages, sans nœuds -et sans boutons ; une végétation semblable à une -petite forêt d'arbres : leurs racines sont fort entrelacées, -chacun d'eux a un petit bouquet de -feuilles : la substance de ce lithophyte tient de la -nature du bois, et brûle au feu comme lui ; il est -cependant dans la classe des madrépores.</p> - -<p>J'ai vu trois espèces d'étoiles marines qui n'ont -rien de remarquable. On trouvait autrefois de -l'ambre gris sur la côte : il y a même un îlot au -vent, qui en porte le nom. On en apporte quelquefois -de Madagascar.</p> - -<p>On ne doute pas aujourd'hui que les madrépores -ne soient l'ouvrage d'une infinité de petits -animaux, quoiqu'ils ressemblent absolument à -des plantes, par leur port, leur tige, leurs branches, -leurs masses, et même par des fleurs de -couleur de pêcher. Je me rends à l'expérience -avec plaisir ; car j'aime à voir l'univers peuplé. -D'ailleurs, je conçois qu'un ouvrage régulier -doit être fait par quelque agent qui a une portion -d'ordre et d'intelligence. Ces végétations ressemblent -tellement aux nôtres, la matière à part, -que je suis même très-porté à penser que tous -nos végétaux sont les fruits du travail d'une multitude -d'animaux vivans en société. J'aime mieux -croire qu'un arbre est une république, qu'une -machine morte, obéissant à je ne sais quelles -lois d'hydraulique. Je pourrais appuyer cette opinion -d'observations assez curieuses. Peut-être un -jour en aurai-je le loisir. Ces recherches peuvent -être utiles : mais quand elles seraient vaines, elles -détournent notre curiosité, avide de connaître et -de juger ; elles l'empêchent de se jeter, faute d'aliment, -sur tout ce qui l'environne ; ce qui est -la cause première de nos discordes. Nos histoires -souvent ne sont que des calomnies, nos traités de -morale des satires, et nos sociétés des académies -de médisance et d'épigrammes. Après cela on se -plaint qu'il n'y a plus d'amitié et de confiance, -comme s'il pouvait y en avoir entre des gens qui -ont toujours une cuirasse sur le cœur et un poignard -sous le manteau.</p> - -<p>Ou parlons peu, ou faisons des systèmes. -<i lang="la" xml:lang="la">Tradidit mundum disputationibus.</i> Disputons -donc, mais sans nous fâcher.</p> - -<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 12 janvier 1769.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="journ2">JOURNAL MÉTÉOROLOGIQUE.<br /> -<span class="small">QUALITÉ DE L'AIR.</span></h2> - - -<h3>JUILLET, 1768.</h3> - -<p>Pendant ce mois, les vents régnèrent de la -partie sud-est, d'où ils soufflent presque toute -l'année. La brise est forte pendant le jour ; il fait -calme la nuit. Quoique nous soyons dans la saison -sèche, il tombe souvent de la pluie. Ce sont -des grains assez violens ; ils ne sont pas de durée. -L'air est très-frais. On ne peut guère se passer -d'habits de drap.</p> - - -<h3>AOUT.</h3> - -<p>Il pleut presque tous les jours. Le sommet des -montagnes est couvert de vapeurs semblables à -des fumées, qui descendent dans la plaine, accompagnées -de coups de vent. Ces pluies forment -souvent des arcs-en-ciel sur les flancs de la -montagne, qui n'en sont pas moins noirs.</p> - - -<h3>SEPTEMBRE.</h3> - -<p>Même temps et même vent. C'est la saison des -récoltes. Si la chaleur et l'humidité sont la seule -cause de la végétation, pourquoi rien ne pousse-t-il -dans cette saison? il ne fait pas moins chaud -qu'au mois de mai en France. Y aurait-il quelque -esprit de vie qui accompagne le retour du -soleil? Les Romains en faisaient honneur au vent -d'ouest, et fixaient son arrivée au huitième de -février. Ils l'appelaient <i lang="la" xml:lang="la">favonius</i>, c'est-à-dire, -nourricier. C'est le même que le zéphir des Grecs. -Pline dit qu'il « sert de mari à toutes choses qui -prennent vie de la terre. » Ils étaient peut-être -aussi ignorans que nous ; mais leur philosophie -me paraît plus touchante, et ils ne se fâchaient -pas quand on n'était point de leur avis.</p> - - -<h3>OCTOBRE.</h3> - -<p>Même température, l'air un peu plus chaud, -il est toujours frais dans l'intérieur de l'île. A la -fin de ce mois, on ensemence les terres en blé ; -dans quatre mois on le récolte ; ensuite on sème -du maïs, qui est mûr en septembre. Ce sont -deux moissons dans le même champ ; mais ce -n'est pas trop pour les fléaux dont cette terre est -désolée.</p> - - -<h3>NOVEMBRE.</h3> - -<p>Les chaleurs commencent à se faire sentir ; les -vents varient, et vont quelquefois au nord-ouest. -Il tombe des pluies orageuses.</p> - -<p>Point de vaisseau de France, point de lettres. -Il est triste d'attendre de l'Europe quelque portion -de son bonheur.</p> - - -<h3>DÉCEMBRE.</h3> - -<p>Les chaleurs sont fatigantes, le soleil est au -zénith ; mais l'air est tempéré par des pluies -abondantes : il me semble même que j'ai éprouvé -des chaleurs plus fortes dans quelques jours de -l'été à Pétersbourg. Au commencement du mois -j'ai entendu le tonnerre, pour la première fois -depuis mon arrivée.</p> - -<p>Le 23 au matin, les vents étant au sud-est, le -temps se disposa à un coup de vent. Les nuages -s'accumulèrent au sommet des montagnes. Ils -étaient olivâtres et couleur de cuivre. On en remarquait -une longue bande supérieure, qui était -immobile. On voyait des nuages inférieurs courir -très-rapidement. La mer brisait avec grand bruit -sur les récifs. Beaucoup d'oiseaux marins venaient -du large se réfugier à terre. Les animaux domestiques -paraissaient inquiets. L'air était lourd et -chaud, quoique le vent ne fût pas tombé.</p> - -<p>A tous ces signes, qui présageaient l'ouragan, -chacun se hâta d'étayer sa maison avec des arcs-boutans, -et d'en condamner toutes les ouvertures.</p> - -<p>Vers les dix heures du soir, l'ouragan se déclara. -C'étaient des rafales épouvantables suivies -d'instans de calme effrayans, où le vent semblait -reprendre des forces. Il fut ainsi en augmentant -pendant la nuit. Ma case en étant ébranlée, je -passai dans un autre corps-de-logis. Mon hôtesse -fondait en larmes, dans la crainte de voir sa -maison détruite. Personne ne se coucha. Vers le -matin, le vent ayant encore redoublé, je m'aperçus -que tout un front de la palissade de l'entourage -allait tomber, et qu'une partie de notre toit -se soulevait à un des angles : avec quelques planches -et des cordes, je fis prévenir le dommage. -En traversant la cour, pour donner quelques ordres, -je pensai, plusieurs fois, être renversé. -Je vis au loin des murailles tomber, et des couvertures -dont les bardeaux s'envolaient comme -des jeux de cartes.</p> - -<p>Il tomba de la pluie vers les huit heures du -matin, mais le vent ne cessa point. Elle était -chassée horizontalement, et avec tant de violence, -qu'elle entrait comme autant de jets d'eau par -les plus petites ouvertures. Elle gâta une partie -de mes papiers.</p> - -<p>A onze heures, la pluie tombait du ciel par -torrens. Le vent se calma un peu ; les ravines -des montagnes formaient, de tous côtés, des cascades -prodigieuses. Des parties de roc se détachaient avec -un bruit semblable à celui du canon. -Elles formaient en roulant de larges trouées dans -les bois. Les ruisseaux se débordaient dans la -plaine, qui était semblable à une mer. On n'en -voyait plus ni les digues, ni les ponts.</p> - -<p>A une heure après midi, les vents sautèrent -au nord-ouest. Ils chassaient l'écume de la mer -par grands nuages sur la terre. Ils jetèrent du -port sur le rivage, les navires qui tiraient en -vain du canon : on ne pouvait leur envoyer du -secours. Par ces nouvelles secousses, les édifices -furent ébranlés en sens contraire, et presque avec -autant de violence. Vers midi, ils passèrent à -l'est, ensuite au sud. Ils firent ainsi le tour de -l'horizon dans les vingt-quatre heures, suivant -l'ordinaire ; après quoi tout se calma.</p> - -<p>Beaucoup d'arbres furent renversés, des ponts -furent emportés. Il ne resta pas une feuille dans -les jardins. L'herbe même, ce chiendent si dur, -paraissait, en quelques lieux, rasée au niveau -de la terre.</p> - -<p>Pendant la tempête, un bon citoyen, appelé -Leroux, envoya partout ses noirs, ouvriers, offrir -gratuitement leurs services. Cet homme était -menuisier. Il ne faut pas oublier les bonnes actions, -surtout ici.</p> - -<p>On avait annoncé, le 23, une éclipse de lune, -à cinq heures quatre minutes du soir ; mais le -mauvais temps empêcha les observations.</p> - -<p>L'ouragan arrive tous les ans assez régulièrement -au mois de décembre ; quelquefois en mars. -Comme les vents font le tour de l'horizon, il n'y -a point de souterrain où la pluie ne pénètre. Il -détruit un grand nombre de rats, de sauterelles -et de fourmis, et on est quelque temps sans en -voir. Il tient lieu d'hiver ; mais ses ravages sont -plus terribles. On se ressouviendra long-temps -de celui de 1760. On vit un contrevent enlevé -en l'air, et dardé comme une flèche dans une -couverture. Les mâts inférieurs d'un vaisseau de -64 canons, qui étaient sans vergues, furent tors -et rompus. Il n'y a point d'arbre d'Europe qui -pût résister à de si violens tourbillons. Nous avons -vu comment la nature avait défendu les forêts de -ce pays.</p> - - -<h3>JANVIER, 1769.</h3> - -<p>Temps pluvieux, chaud et lourd. Grands -orages, mais peu de tonnerre. Comme les coups -de vent sont violens dans cette saison, la navigation -cesse depuis décembre jusqu'en avril.</p> - -<p>Toutes les prairies ont reverdi ; le paysage est -plus gai, mais le ciel est plus triste.</p> - - -<h3>FÉVRIER.</h3> - -<p>Temps orageux et coups de vent violens. Le -paquebot <i>l'Heureux</i>, envoyé à Madagascar, a péri, -ainsi que le vaisseau <i>le Favori</i>, parti du Cap.</p> - -<p>Le 25 de ce mois, les nuages rassemblés par -le vent de nord-ouest, se formèrent en longue -bande immobile depuis la montagne du Pavillon -jusqu'à l'île aux Tonneliers. Il en sortit une -quantité prodigieuse de coups de tonnerre ; l'orage -dura depuis six heures du matin jusqu'à -midi. La foudre tomba un grand nombre de fois. -Un grenadier fut tué d'un coup ; une négresse -d'un autre, ainsi qu'un bœuf sur l'île aux Tonneliers : -un fusil fut fondu dans la maison d'un -officier. Ces gens-ci disent qu'il n'y a pas d'exemple -que le tonnerre soit tombé dans la ville ; -pour moi, je n'en ai jamais entendu de si violent : -il semblait que c'était un bombardement. -Je crois que si on eût tiré le canon, l'explosion -eût dissipé ces nuages qui étaient immobiles.</p> - - -<h3>MARS.</h3> - -<p>Les pluies sont un peu moins fréquentes, les -vents toujours au sud-est. La chaleur supportable.</p> - - -<h3>AVRIL.</h3> - -<p>La saison est belle. Les herbes commencent à -sécher, et quand on y aura mis le feu, il y -en a pour sept mois d'un paysage teint en noir.</p> - - -<h3>MAI.</h3> - -<p>Vers la fin de ce mois, les vents tournèrent à -l'ouest et au nord-ouest, suivant l'ordinaire. -Nous voilà dans la saison sèche. Je fus aux plaines -de Williams, où je trouvai l'air d'une fraîcheur -fort agréable.</p> - - -<h3>JUIN.</h3> - -<p>Les vents sont fixes au sud-est, où ils sont -presque toujours. Les petits grains pluvieux recommencent.</p> - -<p>Il n'y a point de maladie particulière au pays ; -mais on y meurt de toutes celles de l'Europe. -J'ai vu mourir d'apoplexie, de petite-vérole, de -maux de poitrine, d'obstructions au foie, ce qui -vient de chagrin plutôt que de la qualité des -eaux, comme on le prétend. J'y ai vu une pierre -plus grosse qu'un œuf, qu'on avait tirée à un -noir du pays. J'y ai vu des paralytiques et des -goutteux très-tourmentés, des épileptiques saisis -de leurs accès. Les enfans et les noirs sont très-sujets -aux vers. Les maladies vénériennes produisent -des <i>crabes</i> dans ceux-ci : ce sont des -crevasses douloureuses qui viennent sous la plante -des pieds. L'air y est bon comme en Europe ; -mais il n'a en lui aucune qualité médicinale : je -ne conseille pas même aux goutteux d'y venir, -car j'en ai vu rester plus de six mois de suite -au lit.</p> - -<p>Les tempéramens sont sensiblement altérés aux -révolutions des saisons. On y est sujet aux fièvres -bilieuses, et la chaleur occasionne aussi des descentes ; -mais avec de la tempérance et des bains, -on se porte bien. J'observe cependant qu'on jouit -dans les pays froids d'une santé plus forte, et -d'un esprit plus vigoureux : il est même très-singulier -que l'histoire ne parle d'aucun homme -célèbre né entre les deux tropiques, excepté Mahomet.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch11">LETTRE XI.<br /> -<span class="small">MŒURS DES HABITANS BLANCS.</span></h2> - - -<p>L'Ile-de-France était déserte lorsque Mascarenhas -la découvrit. Les premiers Français qui -s'y établirent, furent quelques cultivateurs de -Bourbon. Ils y apportèrent une grande simplicité -de mœurs, de la bonne foi, l'amour de -l'hospitalité, et même de l'indifférence pour les -richesses. M. de La Bourdonnais, qui est en -quelque sorte le fondateur de cette colonie, y -amena des ouvriers, bonne espèce d'hommes, et -quelques mauvais sujets que leurs parens y avaient -fait passer ; il les força d'être utiles.</p> - -<p>Lorsqu'il eut rendu cette île intéressante par -ses travaux, et qu'on la crut propre à devenir -l'entrepôt du commerce de l'Inde, il y vint des -gens de tout état.</p> - -<p>D'abord des employés de la Compagnie. -Comme les premiers emplois de l'île étaient exercés -par eux, ils y vécurent à peu près comme -les nobles à Venise. Ils joignirent à ces mœurs -aristocratiques, un peu de cet esprit financier -qui effarouche tant l'agriculteur. Tous les moyens -d'établissement étaient entre leurs mains. Ils -avaient à la fois la police, l'administration et les -magasins. Quelques-uns faisaient défricher et -bâtir, et ils revendaient leurs travaux assez cher -à ceux qui cherchaient fortune. On cria contre -eux ; mais ils étaient tout-puissans.</p> - -<p>Il s'y établit des marins de la Compagnie, qui -depuis long-temps ne peuvent pas concevoir que -les dangers et la peine du commerce des Indes -soient pour eux, tandis que les honneurs et le -profit sont pour d'autres. Cet établissement, voisin -des Indes, faisant naître de grandes espérances, -ils s'y arrêtèrent ; ils étaient mécontens -avant de s'y établir, ils le furent encore après.</p> - -<p>Il y vint des officiers militaires de la Compagnie. -C'étaient de braves gens dont plusieurs -avaient de la naissance. Ils ne pouvaient pas imaginer -qu'un militaire pût s'abaisser à aller prendre -l'ordre d'un homme qui, quelquefois, avait -été garçon de comptoir : passe pour en recevoir -sa paye. Ils n'aimaient pas les marins, qui sont -trop décisifs : en se faisant habitans, ils ne changèrent -point d'esprit, et ne firent pas fortune.</p> - -<p>Quelques régimens du roi y relâchèrent, et -même y séjournèrent. Des officiers, séduits par -la beauté du ciel et par l'amour du repos, s'y fixèrent. -Tout ployait sous le nom de la Compagnie. -Ce n'étaient plus de ces distinctions de -garnison qui flattent tant l'officier subalterne : -chacun avait là ses prétentions ; on les regardait -presque comme des étrangers. Ce furent de grandes -clameurs au nom du roi.</p> - -<p>Il y était venu des missionnaires de Saint-Lazare, -qui avaient gouverné paisiblement les hommes -simples qui s'étaient les premiers établis ; -mais quand ils virent que la société, en s'augmentant, -se divisait, ils s'en tinrent à leurs fonctions -curiales, et à quelques bonnes habitations : -ils n'allaient chez les autres que quand ils y -étaient appelés.</p> - -<p>Il y passa quelques marchands avec un peu -d'argent. Dans une île sans commerce, ils augmentèrent -les abus d'un agio qu'ils y trouvèrent -établi, et se livrèrent à de petits monopoles. Ils -ne tardèrent pas à se rendre odieux à ces différentes -classes d'hommes qui ne pouvaient se souffrir, -on les désigna sous le nom de Banians ; -c'est comme qui dirait Juifs. D'un autre côté, -ils affectèrent de mépriser les distinctions particulières -de chaque habitant, prétendant qu'après -avoir passé la Ligne, tout le monde était à peu -près égal.</p> - -<p>Enfin la dernière guerre de l'Inde y jeta, -comme une écume, des banqueroutiers, des libertins -ruinés, des fripons, des scélérats, qui, -chassés de l'Europe par leurs crimes, et de l'Asie -par nos malheurs, tentèrent d'y rétablir leur -fortune sur la ruine publique. A leur arrivée, les -mécontentemens généraux et particuliers augmentèrent ; -toutes les réputations furent flétries -avec un art d'Asie inconnu à nos calomniateurs ; -il n'y eut plus de femme chaste ni d'homme honnête ; -toute confiance fut éteinte, toute estime -détruite. Ils parvinrent ainsi à décrier tout le -monde, pour mettre tout le monde à leur niveau.</p> - -<p>Comme leurs espérances ne se fondaient que -sur le changement d'administration, ils vinrent -enfin à bout de dégoûter la Compagnie, qui céda -au roi, en 1765, une colonie si orageuse et si dispendieuse.</p> - -<p>Pour cette fois on crut que la paix et l'ordre -allaient régner dans l'île ; mais on n'avait fait -qu'ajouter de nouveaux levains à la fermentation.</p> - -<p>Il y débarqua un grand nombre de protégés -de Paris, pour faire fortune dans une île inculte -et sans commerce, où il n'y avait que du papier -pour toute monnaie. Ce fut des mécontens d'une -autre espèce.</p> - -<p>Une partie des habitans, qui restaient attachés -à la Compagnie par reconnaissance, virent avec -peine l'administration royale. L'autre portion, -qui avait compté sur les faveurs du nouveau gouvernement, -voyant qu'il ne s'occupait que de -plans économiques, fut d'autant plus aigrie, -qu'elle avait espéré plus long-temps.</p> - -<p>A ces nouveaux schismes se joignirent les dissensions -de plusieurs corps, qui, en France -même, ne peuvent se concilier, dans la marine -du roi, la plume et l'épée ; et enfin l'esprit de -chacun des corps militaires et d'administration, -lequel n'étant point, comme en Europe, dissipé -par les plaisirs ou par les affaires générales, s'isole -et se nourrit de ses propres inquiétudes.</p> - -<p>La discorde règne dans toutes les classes, et a -banni de cette île l'amour de la société, qui semble -devoir régner parmi des Français exilés au -milieu des mers, aux extrémités du monde. Tous -sont mécontens, tous voudraient faire fortune et -s'en aller bien vite. A les entendre, chacun s'en -va l'année prochaine. Il y en a qui, depuis trente -ans, tiennent ce langage.</p> - -<p>L'officier qui arrive d'Europe, y perd bientôt -l'émulation militaire. Pour l'ordinaire il a peu -d'argent, et il manque de tout : sa case n'a point -de meubles ; les vivres sont très-chers en détail ; -il se trouve seul consommateur entre l'habitant -et le marchand, qui renchérissent à l'envi. Il -fait d'abord contre eux une guerre défensive ; il -achète en gros ; il songe à profiter des occasions, -car les marchandises haussent au double après le -départ des vaisseaux. Le voilà occupé à saisir -tous les moyens d'acheter à bon marché. Quand -il commence à jouir des fruits de son économie, -il pense qu'il est expatrié, pour un temps illimité, -dans un pays pauvre : l'oisiveté, le défaut -de société, l'appât du commerce, l'engagent à -faire par intérêt ce qu'il avait fait par nécessité. -Il y a sans doute des exceptions, et je les citerais -avec plaisir, si elles n'étaient pas un peu nombreuses. -M. de Steenhovre, le commandant, y -donne l'exemple de toutes les vertus.</p> - -<p>Les soldats fournissent beaucoup d'ouvriers, -car la chaleur permet aux blancs d'y travailler en -plein air. On n'a pas tiré d'eux, pour le bien de -cette colonie, un parti avantageux. Souvent, -dans les recrues qu'on envoie d'Europe, il se -trouve des misérables, coupables des plus grands -crimes. Je ne conçois pas la politique d'imaginer -que ceux qui troublent une société ancienne, -peuvent servir à en faire fleurir une nouvelle. -Souvent le désespoir prend ces malheureux ; ils -s'assassinent entre eux à coups de baïonnette.</p> - -<p>Quoique les marins ne fassent qu'aller et venir, -ils ne laissent pas d'influer beaucoup sur les -mœurs de cette colonie. Leur politique est de se -plaindre des lieux d'où ils sont partis, et de ceux -où ils arrivent. A les entendre, le bon temps est -passé, ils sont toujours ruinés : ils ont acheté -fort cher et vendu à perte. La vérité est qu'ils -croient n'avoir fait aucun bénéfice, s'ils n'ont -vendu à cent cinquante pour cent : la barrique -de vin de Bordeaux coûte jusqu'à cinq cents livres ; -le reste à proportion. On ne croirait jamais -que les marchandises de l'Europe se paient plus -ici qu'aux Indes, et celles des Indes plus qu'en -Europe. Les marins sont fort considérés des habitans, -parce qu'ils en ont besoin. Leurs murmures, -leurs allées et venues perpétuelles, donnent -à cette île quelque chose des mœurs d'une -auberge.</p> - -<p>De tant d'hommes de différens états, résulte -un peuple de différentes nations, qui se haïssent -très-cordialement. On n'y estime que la fausseté. -Pour y désigner un homme d'esprit, on dit : -C'est un homme fin. C'est un éloge qui ne convient -qu'à des renards. La finesse est un vice, -et malheur à la société où il devient une qualité -estimable. D'un autre côté, on n'y aime point -les gens méfians. Cela paraît se contredire ; mais -c'est qu'il n'y a rien à gagner avec des gens qui -sont sur leurs gardes. Le méfiant déconcerte les -fripons et les repousse. Ils se rassemblent auprès -de l'homme fin : ils l'aident à faire des dupes.</p> - -<p>On y est d'une insensibilité extrême pour tout -ce qui fait le bonheur des âmes honnêtes. Nul -goût pour les lettres et les arts. Les sentimens -naturels y sont dépravés : on regrette la patrie -à cause de l'Opéra et des filles ; souvent ils sont -éteints : j'étais un jour à l'enterrement d'un habitant -considérable, où personne n'était affligé ; -j'entendis son beau-frère remarquer qu'on n'avait -pas fait la fosse assez profonde.</p> - -<p>Cette indifférence s'étend à tout ce qui les environne. -Les rues et les cours ne sont ni pavées -ni plantées d'arbres ; les maisons sont des pavillons -de bois, que l'on peut aisément transporter -sur des rouleaux ; il n'y a, aux fenêtres, ni vitres -ni rideaux ; à peine y trouve-t-on quelques -mauvais meubles.</p> - -<p>Les gens oisifs se rassemblent sur la place, à -midi et au soir ; là, on agiote, on médit, on calomnie. -Il y a très-peu de gens mariés à la ville. -Ceux qui ne sont pas riches, s'excusent sur la -médiocrité de leur fortune : les autres veulent, -disent-ils, s'établir en France ; mais la facilité de -trouver des concubines parmi les négresses, en -est la véritable raison. D'ailleurs, il y a peu de -partis avantageux : il est rare de trouver une fille -qui apporte dix mille francs comptant en mariage.</p> - -<p>La plupart des gens mariés vivent sur leurs -habitations. Les femmes ne viennent guère à la -ville que pour danser ou faire leurs pâques. Elles -aiment la danse avec passion. Dès qu'il y a un -bal, elles arrivent en foule, voiturées en palanquin. -C'est une espèce de litière, enfilée d'un -long bambou, que quatre noirs portent sur leurs -épaules : quatre autres les suivent pour les relayer. -Autant d'enfans, autant de voitures attelées de -huit hommes, y compris les relais. Les maris -économes s'opposent à ces voyages, qui dérangent -les travaux de l'habitation ; mais, faute de -chemins, il ne peut y avoir de voitures roulantes.</p> - -<p>Les femmes ont peu de couleur, elles sont bien -faites, et la plupart jolies. Elles ont naturellement -de l'esprit : si leur éducation était moins -négligée, leur société serait fort agréable ; mais -j'en ai connu qui ne savaient pas lire. Chacune -d'elles pouvant réunir à la ville un grand nombre -d'hommes, les maîtresses de maison se soucient -peu de se voir hors le temps du bal. Lorsqu'elles -sont rassemblées, elles ne se parlent point. Chacune -d'elles apporte quelque prétention secrète, -qu'elles tirent de la fortune, des emplois ou de -la naissance de leurs maris ; d'autres comptent -sur leur beauté ou leur jeunesse ; une Européenne -se croit supérieure à une créole, et celle-ci regarde -souvent l'autre comme une aventurière.</p> - -<p>Quoi qu'en dise la médisance, je les crois plus -vertueuses que les hommes, qui ne les négligent -que trop souvent pour des esclaves noires. Celles -qui ont de la vertu, sont d'autant plus louables, -qu'elles ne la doivent point à leur éducation. -Elles ont à combattre la chaleur du climat, quelquefois -l'indifférence de leurs maris, et souvent -l'ardeur et la prodigalité des jeunes marins : si -l'hymen donc se plaint de quelques infidélités, -la faute en est à nous, qui avons porté des -mœurs françaises sous le ciel de l'Afrique.</p> - -<p>Au reste, elles ont des qualités domestiques -très-estimables, elles sont fort sobres, ne boivent -presque jamais que de l'eau. Leur propreté -est extrême dans leurs habits. Elles sont habillées -de mousseline, doublée de taffetas couleur de -rose. Elles aiment passionnément leurs enfans. -A peine sont-ils nés, qu'ils courent tout nus dans -la maison ; jamais de maillot ; on les baigne souvent ; -ils mangent des fruits à discrétion ; point -d'étude, point de chagrin : en peu de temps, -ils deviennent forts et robustes. Le tempérament -s'y développe de bonne heure dans les deux sexes ; -j'y ai vu marier des filles à onze ans.</p> - -<p>Cette éducation, qui se rapproche de la nature, -leur en laisse toute l'ignorance ; mais les vices -des négresses, qu'ils sucent avec leur lait, et -leurs fantaisies, qu'ils exercent avec tyrannie -sur les pauvres esclaves, y ajoute toute la dépravation -de la société. Pour remédier à ce mal, -les gens aisés font passer de bonne heure leurs -enfans en France, d'où ils reviennent souvent -avec des vices plus aimables et plus dangereux.</p> - -<p>On ne compte guère que quatre cents cultivateurs -dans l'île. Il y a environ cent femmes d'un -certain état, dont tout au plus dix restent à la -ville. Vers le soir, on va en visite dans leurs -maisons : on joue, ou l'on s'ennuie. Au coup de -canon de huit heures, chacun se retire et va souper -chez soi.</p> - -<p>Adieu, mon ami ; en parlant des hommes, il -me fâche de n'avoir que des satires à faire.</p> - -<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 10 février 1769.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch12">LETTRE XII.<br /> -<span class="small">DES NOIRS.</span></h2> - - -<p>Dans le reste de la population de cette île, on -compte les Indiens et les nègres.</p> - -<p>Les premiers sont les Malabares. C'est un peuple -fort doux. Ils viennent de Pondichéry, où -ils se louent pour plusieurs années. Ils sont -presque tous ouvriers ; ils occupent un faubourg, -appelé le Camp-des-Noirs. Ce peuple est d'une -teinte plus foncée que les insulaires de Madagascar, -qui sont de véritables nègres ; mais leurs -traits sont réguliers comme ceux des Européens, -et ils n'ont point les cheveux crépus. Ils sont -assez sobres, fort économes, et aiment passionnément -les femmes. Ils sont coiffés d'un turban, -et portent de longues robes de mousseline, de -grands anneaux d'or aux oreilles, et des bracelets -d'argent aux poignets. Il y en a qui se louent -aux gens riches, ou titrés, en qualité de <i>pions</i>. -C'est une espèce de domestique qui fait à peu -près l'office de nos coureurs, excepté qu'il fait -toutes ses commissions fort gravement. Il porte, -pour marque de distinction, une canne à la main -et un poignard à la ceinture. Il serait à souhaiter -qu'il y eût un grand nombre de Malabares établis -dans l'île, surtout de la caste des laboureurs ; -mais je n'en ai vu aucun qui voulût se livrer à l'agriculture.</p> - -<p>C'est à Madagascar qu'on va chercher les noirs -destinés à la culture des terres. On achète un -homme pour un baril de poudre, pour des fusils, -des toiles, et surtout des piastres. Le plus cher -ne coûte guère que cinquante écus.</p> - -<p>Cette nation n'a ni le nez si écrasé, ni la teinte -si noire que les nègres de Guinée. Il y en a même -qui ne sont que bruns ; quelques-uns, comme les -Balambous, ont les cheveux longs. J'en ai vu de -blonds et de roux. Ils sont adroits, intelligens, -sensibles à l'honneur et à la reconnaissance. La -plus grande insulte qu'on puisse faire à un noir, -est d'injurier sa famille : ils sont peu sensibles -aux injures personnelles. Ils font dans leur pays, -quantité de petits ouvrages avec beaucoup d'industrie. -Leur zagaie, ou demi-pique, est très-bien -forgée, quoiqu'ils n'aient que des pierres -pour enclume et pour marteau. Leurs toiles, ou -pagnes, que leurs femmes ourdissent, sont très-fines -et bien teintes. Ils les tournent autour d'eux -avec grâce. Leur coiffure est une frisure très-composée ; -ce sont des étages de boucles et de -tresses entremêlées avec beaucoup d'art : c'est -encore l'ouvrage des femmes. Ils aiment passionnément -la danse et la musique. Leur instrument -est le tam-tam ; c'est une espèce d'arc, où est -adaptée une calebasse. Ils en tirent une sorte -d'harmonie douce, dont ils accompagnent les -chansons qu'ils composent : l'amour en est toujours -le sujet. Les filles dansent aux chansons de -leurs amans ; les spectateurs battent la mesure, -et applaudissent.</p> - -<p>Ils sont très-hospitaliers. Un noir, qui voyage, -entre, sans être connu, dans la première cabane ; -ceux qu'il y trouve partagent leurs vivres avec -lui : on ne lui demande ni d'où il vient, ni où il -va ; c'est leur usage.</p> - -<p>Ils arrivent avec ces arts et ces mœurs à l'Ile-de-France. -On les débarque tout nus avec un -chiffon autour des reins. On met les hommes d'un -côté, et les femmes à part, avec leurs petits enfans, -qui se pressent, de frayeur, contre leurs -mères. L'habitant les visite partout, et achète -ceux qui lui conviennent. Les frères, les sœurs, -les amis, les amans sont séparés ; ils se font leurs -adieux en pleurant, et partent pour l'habitation. -Quelquefois ils se désespèrent ; ils s'imaginent -que les blancs les vont manger ; qu'ils font du -vin rouge avec leur sang, et de la poudre à canon -avec leurs os.</p> - -<p>Voici comme on les traite. Au point du jour -trois coups de fouet sont le signal qui les appelle -à l'ouvrage. Chacun se rend avec sa pioche dans -les plantations, où ils travaillent presque nus à -l'ardeur du soleil. On leur donne pour nourriture -du maïs broyé, cuit à l'eau, ou des pains -de manioc ; pour habit, un morceau de toile. A -la moindre négligence, on les attache, par les -pieds et par les mains, sur une échelle ; le commandeur, -armé d'un fouet de poste, leur donne -sur le derrière nu cinquante, cent, et jusqu'à -deux cents coups. Chaque coup enlève une portion -de la peau. Ensuite on détache le misérable -tout sanglant ; on lui met au cou un collier de -fer à trois pointes, et on le ramène au travail. Il -y en a qui sont plus d'un mois avant d'être en -état de s'asseoir. Les femmes sont punies de la -même manière.</p> - -<p>Le soir, de retour dans leurs cases, on les fait -prier Dieu pour la prospérité de leurs maîtres. -Avant de se coucher, ils leur souhaitent une -bonne nuit.</p> - -<p>Il y a une loi faite en leur faveur, appelée le -Code noir. Cette loi favorable ordonne qu'à chaque -punition ils ne recevront pas plus de trente -coups ; qu'ils ne travailleront pas le dimanche ; -qu'on leur donnera de la viande toutes les semaines, -des chemises tous les ans ; mais on ne -suit point la loi. Quelquefois, quand ils sont -vieux, on les envoie chercher leur vie comme ils -peuvent. Un jour j'en vis un, qui n'avait que -la peau et les os, découper la chair d'un cheval -mort pour la manger ; c'était un squelette qui en -dévorait un autre.</p> - -<p>Quand les Européens paraissent émus, les -habitans leur disent qu'ils ne connaissent pas les -noirs. Ils les accusent d'être si gourmands, qu'ils -vont la nuit enlever des vivres dans les habitations -voisines ; si paresseux, qu'ils ne prennent -aucun intérêt aux affaires de leurs maîtres, et -que leurs femmes aiment mieux se faire avorter -que de mettre des enfans au monde ; tant elles -deviennent misérables dès qu'elles sont mères de -famille!</p> - -<p>Le caractère des nègres est naturellement enjoué ; -mais après quelque temps d'esclavage, ils -deviennent mélancoliques. L'amour seul semble -encore charmer leurs peines. Ils font ce qu'ils -peuvent pour obtenir une femme. S'ils ont le -choix, ils préfèrent celles qui ont passé la première -jeunesse : ils disent qu'<i>elles font mieux la -soupe</i>. Ils lui donnent tout ce qu'ils possèdent. -Si leur maîtresse demeure chez un autre habitant, -ils feront, la nuit, trois ou quatre lieues -dans des chemins impraticables pour l'aller voir. -Quand ils aiment, ils ne craignent ni la fatigue -ni les châtimens. Quelquefois ils se donnent des -rendez-vous au milieu de la nuit ; ils dansent à -l'abri de quelque rocher, au son lugubre d'une -calebasse remplie de pois : mais la vue d'un -blanc ou l'aboiement de son chien dissipe ces assemblées -nocturnes.</p> - -<p>Ils ont aussi des chiens avec eux. Tout le monde -sait que ces animaux reconnaissent parfaitement -dans les ténèbres, non seulement les blancs, mais -les chiens mêmes des blancs. Ils ont pour eux -de la crainte et de l'aversion : ils hurlent dès -qu'ils approchent. Ils n'ont d'indulgence que -pour les noirs et leurs compagnons, qu'ils ne décèlent -jamais. Les chiens des blancs, de leur -côté, ont adopté les sentimens de leurs maîtres, -et, au moindre signal, ils se jettent avec fureur -sur les esclaves.</p> - -<p>Enfin, lorsque les noirs ne peuvent plus supporter -leur sort, ils se livrent au désespoir : les -uns se pendent ou s'empoisonnent ; d'autres se -mettent dans une pirogue, et sans voiles, sans -vivres, sans boussole, se hasardent à faire un -trajet de deux cents lieues de mer pour retourner -à Madagascar. On en a vu aborder ; on les a repris, -et rendus à leurs maîtres.</p> - -<p>Pour l'ordinaire ils se réfugient dans les bois, -où on leur donne la chasse avec des détachemens -de soldats, de nègres et de chiens ; il y a des habitans -qui s'en font une partie de plaisir. On les -relance comme des bêtes sauvages ; lorsqu'on ne -peut les atteindre, on les tire à coups de fusil : -on leur coupe la tête, on la porte en triomphe à -la ville, au bout d'un bâton. Voilà ce que je -vois presque toutes les semaines.</p> - -<p>Quand on attrape les noirs fugitifs, on leur -coupe une oreille, et on les fouette. A la seconde -désertion, ils sont fouettés, on leur coupe un -jarret, on les met à la chaîne. A la troisième -fois, ils sont pendus ; mais alors on ne les dénonce -pas : les maîtres craignent de perdre leur -argent.</p> - -<p>J'en ai vu pendre et rompre vifs ; ils allaient -au supplice avec joie, et le supportaient sans -crier. J'ai vu une femme se jeter elle-même du -haut de l'échelle. Ils croient qu'ils trouveront dans -un autre monde, une vie plus heureuse, et que -le Père des hommes n'est pas injuste comme eux.</p> - -<p>Ce n'est pas que la religion ne cherche à les -consoler. De temps en temps on en baptise. On -leur dit qu'ils sont devenus frères des blancs, et -qu'ils iront en paradis. Mais ils ne sauraient croire -que les Européens puissent jamais les mener au -ciel ; ils disent qu'ils sont sur la terre la cause de -tous leurs maux. Ils disent qu'avant d'aborder -chez eux, ils se battaient avec des bâtons ferrés ; -que nous leur avons appris à se tuer de loin avec -du feu et des balles ; que nous excitons parmi eux -la guerre et la discorde, afin d'avoir des esclaves -à bon marché ; qu'ils suivaient sans crainte l'instinct -de la nature ; que nous les avons empoisonnés -par des maladies terribles ; que nous les -laissons souvent manquer d'habits, de vivres, et -qu'on les bat cruellement sans raison. J'en ai vu -plus d'un exemple. Une esclave, presque blanche, -vint, un jour, se jeter à mes pieds : sa -maîtresse la faisait lever de grand matin et -veiller fort tard ; lorsqu'elle s'endormait, elle lui -frottait les lèvres d'ordures ; si elle ne se léchait -pas, elle la faisait fouetter. Elle me priait de demander -sa grâce, que j'obtins. Souvent les maîtres -l'accordent, et deux jours après, ils doublent -la punition. C'est ce que j'ai vu chez un conseiller -dont les noirs s'étaient plaints au gouverneur : -il m'assura qu'il les ferait écorcher le lendemain -de la tête aux pieds.</p> - -<p>J'ai vu, chaque jour, fouetter des hommes et -des femmes pour avoir cassé quelque poterie, -oublié de fermer une porte ; j'en ai vu de tout -sanglans, frottés de vinaigre et de sel pour les -guérir ; j'en ai vu sur le port, dans l'excès de -leur douleur, ne pouvoir plus crier ; d'autres -mordre le canon sur lequel on les attache… Ma -plume se lasse d'écrire ces horreurs ; mes yeux -sont fatigués de les voir, et mes oreilles de les -entendre. Que vous êtes heureux! quand les -maux de la ville vous blessent, vous fuyez à la -campagne. Vous y voyez de belles plaines, des -collines, des hameaux, des moissons, des vendanges, -un peuple qui danse et qui chante ; l'image, -au moins, du bonheur! Ici je vois de -pauvres négresses courbées sur leurs bêches avec -leurs enfans nus collés sur le dos, des noirs qui -passent en tremblant devant moi ; quelquefois -j'entends au loin le son de leur tambour, mais -plus souvent celui des fouets qui éclatent en l'air -comme des coups de pistolets, et des cris qui -vont au cœur… <i>Grâce, Monsieur!… Miséricorde!</i> -Si je m'enfonce dans les solitudes, -j'y trouve une terre raboteuse, tout hérissée de -roches, des montagnes portant au-dessus des -nuages leurs sommets inaccessibles, et des torrens -qui se précipitent dans des abîmes. Les -vents qui grondent dans ces vallons sauvages, le -bruit sourd des flots qui se brisent sur les récifs, -cette vaste mer qui s'étend au loin vers des régions -inconnues aux hommes, tout me jette dans -la tristesse, et ne porte dans mon âme que des -idées d'exil et d'abandon.</p> - -<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 25 avril 1769.</p> - -<hr /> - - -<p><i>P. S.</i> Je ne sais pas si le café et le sucre sont -nécessaires au bonheur de l'Europe, mais je sais -bien que ces deux végétaux ont fait le malheur -de deux parties du monde. On a dépeuplé l'Amérique -afin d'avoir une terre pour les planter ; -on dépeuple l'Afrique afin d'avoir une nation -pour les cultiver.</p> - -<p>Il est, dit-on, de notre intérêt de cultiver des -denrées qui nous sont devenues nécessaires, plutôt -que de les acheter de nos voisins. Mais puisque -les charpentiers, les couvreurs, les maçons et les -autres ouvriers européens, travaillent ici en plein -soleil, pourquoi n'y a-t-on pas des laboureurs -blancs? Mais que deviendraient les propriétaires -actuels? Ils deviendraient plus riches. Un habitant -serait à son aise avec vingt fermiers, il est -pauvre avec vingt esclaves. On en compte ici -vingt mille, qu'on est obligé de renouveler tous -les ans d'un dix-huitième. Ainsi la colonie, abandonnée -à elle-même, se détruirait au bout de -dix-huit ans ; tant il est vrai qu'il n'y a point de -population sans liberté et sans propriété, et que -l'injustice est une mauvaise ménagère!</p> - -<p>On dit que le Code noir est fait en leur faveur. -Soit ; mais la dureté des maîtres excède les punitions -permises, et leur avarice soustrait la nourriture, -le repos et les récompenses qui sont dues. -Si ces malheureux voulaient se plaindre, à qui -se plaindraient-ils? leurs juges sont souvent leurs -premiers tyrans.</p> - -<p>Mais on ne peut contenir, dit-on, que par une -grande sévérité ce peuple d'esclaves : il faut des -supplices, des colliers de fer à trois crochets, des -fouets, des blocs où on les attache par le pied, -des chaînes qui les prennent par le cou : il faut -les traiter comme des bêtes, afin que les blancs -puissent vivre comme des hommes… Ah! je sais -bien que quand on a une fois posé un principe -très-injuste, on n'en tire que des conséquences -très-inhumaines.</p> - -<p>Ce n'était pas assez pour ces malheureux d'être -livrés à l'avarice et à la cruauté des hommes les -plus dépravés, il fallait encore qu'ils fussent le -jouet de leurs sophismes.</p> - -<p>Des théologiens assurent que pour un esclavage -temporel ils leur procurent une liberté spirituelle. -Mais la plupart sont achetés dans un âge où ils -ne peuvent jamais apprendre le français, et les -missionnaires n'apprennent point leur langue. -D'ailleurs ceux qui sont baptisés sont traités -comme les autres.</p> - -<p>Ils ajoutent qu'ils ont mérité les châtimens du -ciel, en se vendant les uns les autres. Est-ce -donc à nous à être leurs bourreaux? Laissons les -vautours détruire les milans.</p> - -<p>Des politiques ont excusé l'esclavage, en disant -que la guerre le justifiait. Mais les noirs ne -nous la font point. Je conviens que les lois humaines -le permettent : au moins devrait-on se -renfermer dans les bornes qu'elles prescrivent.</p> - -<p>Je suis fâché que des philosophes qui combattent -les abus avec tant de courage, n'aient guère -parlé de l'esclavage des noirs que pour en plaisanter. -Ils se détournent au loin. Ils parlent de -la Saint-Barthélemy, du massacre des Mexicains -par les Espagnols, comme si ce crime n'était pas -celui de nos jours, et auquel la moitié de l'Europe -prend part. Y a-t-il donc plus de mal à tuer -tout d'un coup des gens qui n'ont pas nos opinions -qu'à faire le tourment d'une nation à qui -nous devons nos délices? Ces belles couleurs de -rose et de feu dont s'habillent nos dames, le coton -dont elles ouatent leurs jupes, le sucre, le café, -le chocolat de leur déjeuner, le rouge dont elles -relèvent leur blancheur : la main des malheureux -noirs a préparé tout cela pour elles. Femmes -sensibles, vous pleurez aux tragédies, et ce qui -sert à vos plaisirs est mouillé des pleurs et teint -du sang des hommes!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch13">LETTRE XIII.<br /> -<span class="small">AGRICULTURE. HERBES, LÉGUMES ET FLEURS APPORTÉS -DANS L'ILE.</span></h2> - - -<p>Le gouvernement a fait apporter la plupart -des plantes, des arbres et des animaux que je -vais décrire. Quelques habitans y ont contribué, -entre autres MM. de Cossigny, Poivre, Hermans -et le Juge. J'eusse désiré savoir le nom des autres, -afin de leur rendre l'honneur qu'ils méritent. -Le don d'une plante utile me paraît plus -précieux que la découverte d'une mine d'or, et -un monument plus durable qu'une pyramide.</p> - -<p>Voici dans quel ordre je les dispose. 1<sup>o</sup> Les -plantes qui se reproduisent d'elles-mêmes, et -qui se sont comme naturalisées dans la campagne. -2<sup>o</sup> Celles qu'on cultive dans la campagne. 3<sup>o</sup> Les -herbes des jardins potagers. 4<sup>o</sup> Celles des jardins -à fleurs. Je suivrai le même plan pour les arbrisseaux -et les arbres. De ceux que je connais, je -n'en omettrai aucun. On ne doit pas dédaigner -de décrire ce que la nature n'a pas dédaigné de -former.</p> - -<p>1<sup>o</sup> Plantes sauvages.</p> - -<p>On trouve dans quelques plaines voisines de -la ville une espèce d'indigo que je crois étranger -à l'île. On n'en tire aucun parti.</p> - -<p>Le pourpier croît dans les lieux sablonneux ; -il peut être naturel au pays : je serais assez porté -à le croire, en ce qu'il est de la famille des plantes -grasses. La nature paraît avoir destiné cette classe, -qui croît dans les lieux les plus arides, à faciliter -d'autres végétations.</p> - -<p>Le cresson se trouve dans tous les ruisseaux. -On l'a apporté il y a dix ans. La dent-de-lion ou -pissenlit et l'absinthe, croissent volontiers dans -les décombres et sur les terres remuées ; mais -surtout la molène y étale ses larges feuilles cotonnées, -et y élève sa girandole de fleurs jaunes -à une hauteur extraordinaire.</p> - -<p>La squine (qui n'est pas la plante de Chine de -ce nom) est un gramen de la grandeur des plus -beaux seigles. Elle s'étend chaque jour en étouffant -les autres herbes. Elle a le défaut d'être coriace -lorsqu'elle est sèche. Il faudrait la couper -avant sa maturité. Elle n'est verte que cinq mois -de l'année, ensuite on y met le feu, malgré les -ordonnances. Ces incendies brûlent et dessèchent -les lisières des bois.</p> - -<p>L'herbe blanche (ainsi nommée de la couleur -de sa fleur) a été apportée comme un bon fourrage. -Aucun animal n'en peut manger. Sa graine -ressemble à celle du cerfeuil : elle se multiplie -si vite, qu'elle est devenue un des fléaux de l'agriculture.</p> - -<p>La brette, dont le nom, en langue indienne, -signifie <i>une feuille bonne à manger</i>, est une -espèce de morelle. Il y en a de deux sortes, l'une -appelée brette de Madagascar. Sa feuille est un -peu épineuse, mais douce au goût ; c'est un aliment -purgatif. L'autre, d'un usage plus commun, -se sert sur les tables comme les épinards. C'est le -seul mets à la discrétion des noirs ; il croît partout : -l'eau où cette feuille a bouilli est fort amère ; -ils y trempent leur manioc et ils y mêlent leurs -larmes.</p> - -<p>2<sup>o</sup> Plantes que l'on cultive à la campagne.</p> - -<p>Le manioc, dont on distingue une seconde espèce -appelée camaignoc ; il vient dans les lieux -les plus secs : son suc a perdu sa qualité vénéneuse : -c'est une sorte d'arbrisseau dont la feuille -est palmée comme celle du chanvre. Sa racine est -grosse et longue comme le bras : on la râpe, et, -sans la presser, on en fait des gâteaux fort lourds. -On en donne trois livres par jour à chaque nègre -pour toute nourriture. Ce végétal se multiplie -aisément. M. de La Bourdonnais l'a fait venir -d'Amérique. C'est une plante fort utile, en ce -qu'elle est à l'abri des ouragans, et qu'elle assure -la subsistance des nègres. Les chiens n'en veulent -point.</p> - -<p>Le maïs, ou blé turc, y vient très-beau : c'est -un grain précieux ; il rapporte beaucoup, et ne -se garde qu'un an, parce que les mites s'y mettent. -On devrait encourager en Europe la culture -d'un blé qu'on ne peut emmagasiner. Il sert à -nourrir les noirs, les poules et les bestiaux. Observez -que quelques habitans font de grands -éloges du maïs et du manioc, mais ils n'en mangent -point. J'en ai vu présenter de petits gâteaux -au dessert. Quand il y a beaucoup de sucre, de -farine de froment et de jaunes d'œuf ils sont -assez bons.</p> - -<p>Le blé y croît bien : il ne s'élève pas à une -grande hauteur. On le plante par grain, à la -main, à cause des rochers ; on le coupe avec des -couteaux, et on le bat avec des baguettes. Il ne -se garde guère plus de deux ans. Au rapport de -Pline, en Barbarie et en Espagne on le mettait -avec son épi dans des trous en terre, en prenant -garde d'y introduire de l'air. Varron dit qu'on le -conservait ainsi cinquante ans, et le millet un -siècle. Pompée trouva, à Ambracia, des fèves -gardées de cette manière du temps de Pyrrhus ; -ce qui faisait près de cent vingt ans. Mais Pline -ne veut pas que la terre soit cultivée par des forçats -ou des esclaves, <i>qui ne font</i>, dit-il, <i>rien -qui vaille</i>. Quoique la farine du blé de l'Ile-de-France -ne soit jamais bien blanche, j'en préfère -le pain à celui des farines d'Europe qui s'éventent -ou s'échauffent toujours dans le voyage.</p> - -<p>Le riz, le meilleur et peut-être le plus sain -des alimens, y réussit très-bien. Il se garde plus -long-temps que le blé, et rapporte davantage. Il -aime les lieux humides. Il y en a de plus de sept -espèces en Asie, dont une croît dans les lieux -secs ; il serait à souhaiter qu'elle fût cultivée en -Europe, à cause de sa fertilité.</p> - -<p>Le petit mil rapporte dans une abondance prodigieuse. -On ne le donne guère qu'aux noirs et -aux animaux. L'avoine y réussit, mais on en -cultive peu. Tout ce qui ne sert qu'au bien-être -des esclaves et des bêtes y est fort négligé.</p> - -<p>Le tabac n'y est pas d'une bonne qualité. Il -n'y a que les nègres qui en cultivent pour leur -usage.</p> - -<p>La fataque est un gramen à larges feuilles de -la nature d'un petit roseau. On en fait de bonnes -prairies artificielles. Il vient de Madagascar.</p> - -<p>On a essayé, mais sans succès, d'y faire -croître le sainfoin, le trèfle, le lin, le chanvre -et le houblon.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Plantes potagères.</p> - -<p>Viendront, 1<sup>o</sup> celles qui sont utiles par leurs -fruits ; 2<sup>o</sup> par leurs feuilles ou tiges ; 3<sup>o</sup> par leurs -racines ou bulbes.</p> - -<p>Vous observerez que la plupart de nos légumes -y dégénèrent, et que tous les ans ceux qui ont -envie d'en avoir de passables, font venir des -graines de l'Europe ou du cap de Bonne-Espérance. -Les petits pois sont coriaces et sans sucre ; -les haricots sont durs : il y en a une espèce plus -grande et plus tendre, appelée pois du Cap ; elle -mériterait d'être connue en France. Une autre -espèce de haricot, dont on fait des tonnelles : on -hache sa gousse en vert, et on l'accommode en -petits pois ; il n'est pas mauvais. La féve de marais -y vient assez bien. On fait des berceaux avec -les rameaux d'une féve dont la gousse est longue -d'un pied : son grain est fort gros, on n'en fait -point usage.</p> - -<p>Les artichauts y poussent de grandes feuilles -et des petits fruits. Les cardons y sont toujours -coriaces ; on en fait des haies, car ils sont fort -épineux, et s'élèvent très-haut.</p> - -<p>Le giraumont est une citrouille moins grosse -que la nôtre, et je crois, s'il est possible, encore -plus fade. Le concombre est plus petit, et -vient en moindre quantité qu'en Europe. Le melon -n'y vaut rien, quoique vanté parce qu'il y -est rare ; la pastèque, ou melon d'eau, est un -peu meilleure : le ciel leur est favorable, mais -le sol, qui est tenace, leur est contraire. Il y -croît des courges d'une grosseur énorme et d'une -utilité préférable : c'est la vaisselle des noirs.</p> - -<p>La bringelle ou aubergine de deux espèces. -L'une à petit fruit rond et jaune ; sa tige est fort -épineuse : elle vient de Madagascar. L'autre, -que l'on connaît aussi à Paris, est un fruit violet -de la grosseur et de la forme d'une grosse figue. -Quand ce fruit est bien assaisonné et bien grillé -il n'est pas mauvais.</p> - -<p>Il y a deux sortes de pimens ; celui qui est -connu en Europe, et un autre qui est naturel -au pays ; celui-ci est un arbrisseau dont les fruits -sont très-petits, et brillent comme des grains de -corail sur un feuillage du plus beau vert. Les -créoles l'emploient dans tous leurs ragoûts. Il -n'y a point de poivre si violent ; il brûle les lèvres -comme un caustique. On l'appelle piment -enragé.</p> - -<p>L'ananas, le plus beau des fruits, par les -mailles de sa cuirasse, par son panache teint en -pourpre et par son odeur de violette, n'y mûrit -jamais parfaitement. Sou suc est très-froid et -dangereux à l'estomac. Son écorce a un goût fort -poivré et brûlant ; c'est peut-être un correctif. -La nature a mis souvent les contraires dans les -mêmes sujets : l'écorce du citron échauffe, son -suc rafraîchit ; le cuir de la grenade resserre, ses -grains relâchent, etc.</p> - -<p>Les fraises commencent à se multiplier dans -les endroits frais. Elles ont moins de parfum et -de sucre que les nôtres ; elles produisent peu, -ainsi que le framboisier, dont le fruit a dégénéré. -Il y en a une très-belle espèce de Chine, -qui vient de la grosseur des cerises, et en abondance : -mais elle n'a ni saveur ni odeur.</p> - -<p>Les épinards y sont rares ; le cresson des jardins, -l'oseille, le cerfeuil, le persil, le fenouil, -le céleri, portent des tiges filandreuses et s'y -multiplient avec peine. Les poirées, les laitues, -les chicorées, les choux-fleurs y sont plus petits -et moins tendres que les nôtres ; le chou, le plus -utile des légumes et qui réussit partout, y vient -bien ; la pimprenelle, le pourpier doré, la sauge -y croissent en abondance ; mais surtout la capucine, -qui s'élève en grands espaliers, et y est une -plante vivace.</p> - -<p>L'asperge y est de la grosseur d'une ficelle ; -elle y a dégénéré pour la taille et pour le goût, -ainsi que les carottes, les panais, les navets, les -salsifis, les radis et les raves, qui sont trop épicés. -Il y a cependant une espèce de rave de Chine qui -y réussit bien. La betterave y vient très-belle, -mais très-ligneuse. La pomme de terre, <i lang="la" xml:lang="la">solanum -tuberosum</i>, n'y est pas plus grosse qu'une -noix. Celle des Indes, qu'on appelle cambar, -y pèse souvent plus d'une livre. Sa peau est d'un -beau violet ; au dedans elle est très-blanche et -très-fade : on en donne pour aliment aux noirs. -Elle multiplie beaucoup, ainsi que la patate, -dont quelques espèces sont préférables à nos châtaignes. -Le safran est une racine qui teint en -jaune les ragoûts, ainsi que le pistil de celui d'Europe. -Le gingembre y est moins chaud que celui -des Indes. La pistache, qui n'est pas le fruit -du pistachier, est une petite amande qui croît en -terre, dans une coque ridée. Elle est assez bonne -rôtie, mais elle est indigeste. On la cultive pour -en tirer de l'huile à brûler. Cette plante est une -espèce de phénomène en botanique ; car il est -rare que les végétaux qui donnent des fruits huileux, -les produisent sous terre.</p> - -<p>Les ciboules, les poireaux, les oignons y sont -plus petits qu'en France, et même qu'à l'île de -Bourbon, qui est dans le voisinage.</p> - -<p>4<sup>o</sup> Plantes d'agrément.</p> - -<p>Je vous parlerai d'abord des nôtres, ensuite de -celles d'Asie et d'Afrique.</p> - -<p>Le réséda, la balsamine, la tubéreuse, le pied-d'alouette, -la grande marguerite de Chine, les -œillets de la petite espèce, s'y plaisent autant -qu'en Europe : les grands œillets et les lis, y jettent -beaucoup de feuilles, et portent rarement -des fleurs. Les anémones, la renoncule, l'œillet -et la rose d'Inde, y viennent mal, ainsi que la giroflée -et les pavots. Je n'ai point vu d'autres plantes -à fleurs d'Europe, chez les curieux. Plusieurs -se sont donné des soins inutiles pour y faire venir -le thym, la lavande, la marguerite des prés, -les violettes si simples et si belles, et le coquelicot, -dont l'écarlate brille avec l'azur des bluets -sur l'or de vos moissons. Heureux Français! un -coin de vos campagnes est plus magnifique que -le plus beau de nos jardins.</p> - -<p>En simples plantes à fleurs, d'Afrique, je ne -connais qu'une belle immortelle du Cap, dont les -grains sont gros et rouges comme des fraises, et -viennent en grappe au sommet d'une tige, et dont -les feuilles ressemblent à des morceaux de drap -gris ; une autre immortelle à fleurs pourpres qui -vient partout ; un jonc de la grosseur d'un crin, -qui porte un groupe de fleurs blanches et violettes -adossées : de loin ce bouquet paraît en l'air ; -il vient du Cap, ainsi qu'une sorte de tulipe qui -n'a que deux feuilles collées contre la terre, qu'elles -semblent saisir ; une plante de Chine, qui se -sème d'elle-même, à petites fleurs en rose : chaque -tige en donne cinq ou six, toutes variées à -la fois depuis le rouge sang de bœuf, jusqu'à la -couleur de brique. Aucune de ces fleurs n'a d'odeur ; -même celles d'Europe la perdent.</p> - -<p>Les aloès s'y plaisent. On pourrait tirer parti -de leurs feuilles, dont la sève donne une gomme -médicinale, et dont les fils sont propres à faire -de la toile. Ils croissent sur les rochers et dans -les lieux brûlés du soleil. Les uns sont tout en -feuilles, fortes et épaisses, de la grandeur d'un -homme, armées d'un long dard : il s'élève, du -centre, une tige de la hauteur d'un arbre, toute -garnie de fleurs, d'où tombent des aloès tout formés. -Les autres sont droits comme de grands -cierges à plusieurs pans garnis d'épines très-aiguës : -ceux-là sont marbrés, et ressemblent à des -serpens qui rampent à terre.</p> - -<p>Il semble que la nature ait traité les Africains -et les Asiatiques en barbares, à qui elle a donné -des végétaux magnifiques et monstrueux, et -qu'elle agisse avec nous comme avec des êtres amis -et sensibles. Oh! quand pourrai-je respirer le -parfum des chèvre-feuilles, me reposer sur ces -beaux tapis de lait, de safran et de pourpre que -paissent nos heureux troupeaux, et entendre les -chansons du laboureur qui salue l'aurore avec un -cœur content et des mains libres!</p> - -<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 29 mai 1769.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch14">LETTRE XIV.<br /> -<span class="small">ARBRISSEAUX ET ARBRES APPORTÉS -A L'ILE-DE-FRANCE.</span></h2> - - -<p>Nous avons ici le rosier, qui multiplie si aisément, -qu'on en fait des haies. Sa fleur n'est ni -si touffue, ni si odorante que la nôtre ; il y en a -plusieurs variétés, entre autres une petite espèce -de Chine, qui fleurit toute l'année. Les -jasmins d'Espagne et de France s'y sont bien -naturalisés ; j'y parlerai de ceux d'Asie à leur -article. Il y a des grenadiers à fleur double et à -fruit ; mais ceux-ci rapportent peu. Le myrte n'y -vient pas si beau qu'en Provence.</p> - -<p>Voilà tous les arbrisseaux d'Europe. Ceux -d'Asie, d'Afrique et d'Amérique, sont : le cassis, -dont la feuille est découpée ; ce cassis ne ressemble -point au nôtre : c'est un grand arbrisseau, -qui se couvre de fleurs jaunes, odorantes, semblables -à de petites houppes : elles donnent un -haricot dont la graine sert à teindre en noir. -Comme il est épineux, on en fait de bonnes haies.</p> - -<p>La foulsapatte, mot indien qui signifie <i>fleur -de cordonnier</i> : sa fleur, frottée sur le cuir, le -teint en noir. Cet arbrisseau a un feuillage d'un -beau vert, plus large que celui du charme, au -milieu duquel brillent ses fleurs, semblables à de -gros œillets d'un rouge foncé : on en fait des -charmilles. Il y en a plusieurs variétés.</p> - -<p>La poincillade, originaire d'Amérique, est -une espèce de ronce, qui porte des girandoles de -fleurs jaunes et rouges, d'où sortent des aigrettes -couleur de feu. Cette fleur est très-belle, mais -elle passe vite ; elle donne un haricot. Sa feuille est -divisée comme celle des arbrisseaux légumineux.</p> - -<p>Le jalap donne des fleurs en entonnoir, d'un -rouge cramoisi, qui ne s'ouvrent que la nuit. Elles -ont une odeur de tubéreuse : j'en ai vu de deux -espèces.</p> - -<p>La vigne de Madagascar est une liane dont on -fait des berceaux ; elle donne une fleur jaune. -Ses feuilles cotonnées paraissent couvertes de farine. -Il y a plusieurs autres espèces de lianes à -fleur dans les jardins ; mais j'en ignore les noms.</p> - -<p>Le mougris est un jasmin dont la feuille ressemble -à celle de l'oranger. Il y en a à fleur -double et simple ; son odeur est très-agréable.</p> - -<p>Le frangipanier est un jasmin d'une autre espèce : -cet arbrisseau croît de la forme d'un bois -de cerf ; de l'extrémité de ses cornichons sortent -des bouquets de longues feuilles, au centre desquelles -se trouvent de grandes fleurs blanches en -entonnoir, d'une odeur charmante.</p> - -<p>Le lilas des Indes vient et meurt fort vite ; sa -feuille est découpée et d'un beau vert. Il se charge -de grappes de fleurs d'une odeur assez douce, qui -se changent en graines. Cet arbrisseau s'élève à -la hauteur d'un arbre ; son port est agréable ; son -vert est plus beau, mais sa fleur est moins belle -que celle de notre lilas, qui n'y vient point. Celui -de Perse y réussit peu. Il y a des lauriers-thyms, -des lauriers-roses, et le citronnier-galet, -dont on fait des haies ; son fruit est rond, petit -et très-acide. Le palma-christi croît partout ; son -huile est un vermifuge.</p> - -<p>Le poivrier est une liane qui s'accroche comme -le lierre : il végète bien, mais ne donne pas de -fruit. On ne sait pas si l'arbrisseau du thé, qu'on -y a apporté de la Chine, s'y plaira, ainsi que le -rotin, d'un usage aussi universel aux Indes que -l'osier en Europe.</p> - -<p>Le cotonnier vient dans les lieux les plus secs, -en arbrisseau. Il porte une jolie fleur jaune, à -laquelle succède une gousse qui contient sa bourre. -On ne récolte pas son coton, faute de moulins -pour l'éplucher : d'ailleurs on n'en fait pas commerce. -Sa graine fait venir le lait aux nourrices.</p> - -<p>La canne à sucre y mûrit bien ; les habitans -en font une liqueur appelée flangourin, qui ne -vaut pas grand'chose. Il n'y a qu'une sucrerie -dans l'île.</p> - -<p>Le cafier est l'arbre ou l'arbrisseau le plus -utile de l'île. C'est une espèce de jasmin. Sa fleur -est blanche ; ses feuilles, d'un beau vert, sont -opposées et de la forme de celles du laurier. Son -fruit est une olive rouge comme une cerise, qui -se sépare en deux féves. On les plante à sept -pieds et demi de distance ; on les étête à six pieds -de hauteur. Il ne dure que sept ans : à trois ans -il est dans son rapport. On évalue le produit annuel -de chaque arbre à une livre de graines. Un -noir peut en cultiver par an un millier de pieds, -indépendamment des grains nécessaires à sa subsistance. -L'île ne produit pas encore assez de -café pour sa consommation. Les habitans prétendent -qu'il suit en qualité celui de Moka.</p> - -<p>Parmi les arbres d'Europe, le pin, le sapin -et le chêne y végètent jusqu'à une hauteur médiocre ; -après quoi ils dépérissent.</p> - -<p>J'y ai vu aussi des cerisiers, des abricotiers, -des néfliers, des pommiers, des poiriers, des -oliviers, des mûriers ; mais sans fruits, quoique -quelques-uns donnent des fleurs. Le figuier y -rapporte des fruits médiocres ; la vigne n'y réussit -pas en échalas ; elle donne en treille des grappes, -dont il ne mûrit qu'une partie<a id="FNanchor_2" href="#Footnote_2" class="fnanchor">[2]</a> à la fois -comme celles des jardins d'Alcinoüs ; ce qui ne -vaut rien pour la vendange. Le pêcher donne -assez de fruits, d'un bon goût, mais qui ne sont -jamais fondans. Il y a un pou blanc qui les détruit.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_2" href="#FNanchor_2"><span class="label">[2]</span></a> En Europe, les fruits du même arbre arrivent presque -ensemble à leur maturité : ici c'est tout le contraire ; ils mûrissent -tous successivement, ce qui varie singulièrement le -goût des mêmes fruits cueillis sur le même arbre.</p> -</div> -<p>Ces arbres sont ici dans une sève perpétuelle ; -peut-être serait-il avantageux de les enfouir en -terre, pour arrêter leur végétation. Il faudrait -essayer de les préserver de la chaleur, comme on -les garantit du froid dans le nord de l'Allemagne. -Ces arbres d'Europe quittent ici leurs feuilles -dans la saison froide, qui est votre été ; cependant, -la chaleur et l'humidité sont égales à celles -de vos printemps : il y a donc quelque cause inconnue -de la végétation.</p> - -<p>Les arbres étrangers de simple agrément sont : -le laurier, qui s'y plaît, ainsi que l'agati de plusieurs -sortes, dont la feuille est découpée, et -qui donne des grappes de fleurs blanches papillionacées, -auxquelles succèdent de longues gousses -légumineuses. Les Chinois le représentent -souvent dans leurs paysages.</p> - -<p>Le polcher vient de l'Inde. Son feuillage est -touffu ; sa feuille est en cœur. Il ne sert qu'à -donner de l'ombre. Il donne un fruit inutile, -de la nature du bois et de la forme d'une nèfle.</p> - -<p>Le bambou ressemble de loin à nos saules. -C'est un roseau qui s'élève aussi haut que les -plus grands arbres, et qui jette des branches -garnies de feuilles comme celles de l'olivier : on -en fait de belles avenues, que le vent fait murmurer -sans cesse. Il croît vite, et on peut employer -ses cannes, aux mêmes usages que les -branches d'osier. Il y a beaucoup de toiles des -Indes où ce roseau est assez mal figuré.</p> - -<p>Les arbres fruitiers sont : l'attier, dont la -fleur triangulaire, formée d'une substance solide, -a un goût de pistache ; son fruit ressemble à une -pomme de pin : quand il est mûr, il est rempli -d'une crême blanche sucrée et d'une odeur de -fleur d'orange. Il est plein de pepins noirs. L'atte -est fort agréable, mais on s'en lasse bien vite. -Il échauffe et donne des maux de gorge.</p> - -<p>Le manguier est un fort bel arbre : les Indiens -le représentent souvent sur leurs étoffes de soie. -Il se couvre de superbes girandoles de fleurs, -comme le marronnier d'Inde. Il leur succède -quantité de fruits de la forme d'une très-grosse -prune aplatie, couverte d'un cuir d'une odeur de -térébenthine. Ce fruit a un goût vineux et agréable ; -et son odeur à part, il pourrait le disputer -en bonté à nos bons fruits d'Europe. Il ne fait -jamais de mal. On pourrait, je crois, en tirer -une boisson saine et agréable. Il a l'inconvénient -d'être chargé de fruits dans le temps des ouragans, -qui en font tomber la plus grande partie.</p> - -<p>Le bananier vient partout. Il n'a point de -bois : ce n'est qu'une touffe de feuilles qui s'élèvent -en colonne, et qui s'épanouissent au sommet -en larges bandes d'un beau vert satiné. Au -bout d'un an, il sort du sommet une longue grappe -tout hérissée de fruits, de la forme d'un concombre ; -deux de ces régimes font la charge d'un -noir : ce fruit, qui est pâteux, est d'un goût -agréable et fort nourrissant ; les noirs l'aiment -beaucoup. On leur en donne au jour de l'an pour -leurs étrennes ; et ils comptent leurs tristes années -par le nombre de <i>fêtes bananes</i>. Des fils -du bananier, on peut faire de la toile. La forme -de ses feuilles semblables à des ceintures de soie, -la longueur de sa grappe, qui descend à la hauteur -d'un homme, et dont l'extrémité violette -ressemble à une tête de serpent, peuvent lui -avoir fait donner le nom de figuier d'Adam. Ce -fruit dure toute l'année : il y en a de beaucoup -d'espèces ; les uns de la grosseur d'une prune, -d'autres de la longueur du bras.</p> - -<p>Le goyavier ressemble assez au néflier. Sa -fleur est blanche. Son fruit a toujours une odeur -de punaise ; il est astringent. C'est le seul des -fruits de ce pays où j'aie trouvé des vers.</p> - -<p>Le jam-rose est un arbre qui donne un bel -ombrage. Il s'élève peu ; ses fruits ont l'odeur -d'un bouton de rose ; ils sont d'un goût un peu -sucré et insipide.</p> - -<p>Le papayer est une espèce de figuier sans -branches. Il croît vite, et s'élève comme une colonne, -avec un chapiteau de larges feuilles. De -son tronc, sortent ses fruits, semblables à de -petits melons, d'une saveur médiocre : leurs grains -ont le goût de cresson. Le tronc de cet arbre est -d'une substance de navet. Le papayer femelle ne -porte que des fleurs ; elles sont d'une forme et -d'une odeur aussi agréables que celles du chèvre-feuille.</p> - -<p>Le badamier semble avoir été formé pour donner -de l'ombrage. Il s'élève comme une belle pyramide, -formée de plusieurs étages bien séparés -les uns des autres : on pourrait, dans leurs intervalles, -construire des cabinets charmans ; son -feuillage est beau. Il donne quelques amandes -d'assez bon goût.</p> - -<p>L'avocat est un assez bel arbre. Il donne une -poire qui renferme un gros noyau. La substance -de ce fruit est semblable à du beurre. Quand on -l'assaisonne avec le sucre et le jus de citron, il -n'est pas mauvais. Il échauffe.</p> - -<p>Le jacq est un arbre d'un beau feuillage, qui -donne un fruit monstreux. Il est de la grosseur -d'une longue citrouille ; sa peau est d'un beau -vert, et toute chagrinée. Il est rempli de grains -dont on mange l'enveloppe, qui est une pellicule -blanche, gluante et sucrée. Il a une odeur empestée -de fromage pourri. Ce fruit est aphrodisiaque<a id="FNanchor_3" href="#Footnote_3" class="fnanchor">[3]</a> : -j'ai vu des femmes qui l'aimaient passionnément.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_3" href="#FNanchor_3"><span class="label">[3]</span></a> On sait qu'Aphrodite est un des noms de Vénus.</p> -</div> -<p>Le tamarinier porte une belle tête ; ses feuilles -sont opposées sur une côte, et se ferment la -nuit, comme la plupart des plantes légumineuses. -Sa gousse donne un mucilage dont on fait -d'excellente limonade. Il s'est perpétué dans les -bois.</p> - -<p>Il y a plusieurs espèces d'orangers, entre autres -une qui donne une orange appelée mandarine, -grosse comme une pomme d'api. Une grosse -espèce de pamplemousse, orange à chair rouge, -d'un goût médiocre. Un citronnier, qui donne -de très-gros fruits avec peu de suc.</p> - -<p>On y a planté le cocotier, sorte de palmier qui -se plaît dans le sable. C'est un des arbres les -plus utiles du commerce des Indes ; cependant -il ne sert guère qu'à donner de mauvaise huile, -et de mauvais câbles. On prétend qu'à Pondichéry -chaque cocotier rapporte une pistole par -an. Des voyageurs font de grands éloges de son -fruit ; mais notre lin donnera toujours de plus -belle toile que sa bourre, nos vins seront toujours -préférés à sa liqueur, et nos simples noisettes -à sa grosse noix.</p> - -<p>Le cocotier se plaît tellement près de l'eau salée, -qu'on met du sel dans le trou où l'on plante -son fruit, pour faciliter le développement du -germe. Le coco paraît destiné à flotter dans la -mer par une bourre qui l'aide à surnager, et par -la dureté de sa coque impénétrable à l'humidité. -Elle ne s'ouvre pas par une suture comme nos -noix ; mais le germe sort par un des trois petits -trous que la nature a ménagés à son extrémité, -après les avoir recouverts d'une pellicule. On a -trouvé des cocotiers sur le bord de la mer, dans -des îles désertes, et jusque sur les bancs de sable. -Ce palmier est l'arbre des rivages méridionaux, -comme le sapin est l'arbre du nord, et le dattier -celui des montagnes brûlées de la Palestine.</p> - -<p>Je ne crois pas me tromper en disant que le -coco a été fait pour flotter, et pour germer ensuite -dans les sables ; chaque graine a sa manière -de se ressemer, qui lui est propre ; mais cet examen -me mènerait trop loin. Peut-être l'entreprendrai-je -un jour, et ce sera avec grand plaisir. -L'étude de la nature dédommage de celle des -hommes : elle nous fait voir partout l'intelligence -de concert avec la bonté. Mais, s'il était possible -en cela de se tromper encore, si tout ce qui -environne l'homme était fait pour l'égarer, au -moins choisissons nos erreurs, et préférons celles -qui consolent.</p> - -<p>Quant à ceux qui croient que la nature, en -élevant si haut le fruit lourd du cocotier, s'est -fort écartée de la loi qui fait ramper la citrouille, -ils ne font pas attention que le cocotier n'a qu'une -petite tête qui donne fort peu d'ombre : on n'y -va point, comme sous les chênes, chercher l'ombrage -et la fraîcheur. Pourquoi ne pas observer -plutôt, qu'aux Indes comme en Europe, les arbres -fruitiers qui donnent des fruits mous sont -d'une hauteur médiocre, afin qu'ils puissent tomber -à terre sans se briser ; qu'au contraire, ceux -qui portent des fruits durs comme le coco, la -châtaigne, le gland, la noix, sont fort élevés, -parce que leurs fruits, en tombant, n'ont rien à -risquer? D'ailleurs les arbres feuillés des Indes -donnent, comme en Europe, de l'ombre sans -danger. Il y en a qui donnent de très-gros fruits -comme le jacq ; mais alors ils les portent attachés -au tronc, et à la portée de la main : ainsi la nature -que l'homme accuse d'imprudence, a ménagé à -la fois son abri et sa nourriture.</p> - -<p>Depuis peu, on a découvert un crabe qui loge -au pied des cocotiers. La nature lui a donné une -longue patte, terminée par un ongle. Elle lui -sert à tirer la substance du fruit par ses trous. Il -n'a point de grosses pinces comme les autres crabes : -elles lui seraient inutiles. Cet animal se -trouve sur l'île des Palmes, au nord de Madagascar, -découverte en 1769 par le naufrage du -vaisseau <i>l'Heureux</i>, qui y périt en allant au -Bengale. Ce crabe servit de nourriture à l'équipage.</p> - -<p>On vient de trouver à l'île Séchelle un palmier -qui porte des cocos doubles, dont quelques-uns -pèsent plus de quarante livres. Les Indiens -lui attribuent des vertus merveilleuses. Ils le -croyaient une production de la mer, parce que -les courans en jetaient quelquefois sur la côte -Malabare ; ils l'appelaient <i>coco marin</i>. Ce fruit, -dépouillé de sa bourre<a id="FNanchor_4" href="#Footnote_4" class="fnanchor">[4]</a>, <i lang="la" xml:lang="la">mulieris corporis bifurcationem -cum naturâ et pilis repræsentat</i>. -Sa feuille, faite en éventail, peut couvrir -la moitié d'une case. Comme tout est compensé, -l'arbre qui donne cet énorme coco, en rapporte -au plus trois ou quatre : le cocotier ordinaire -porte des grappes où il y en a plus de trente. J'ai -goûté de l'un et de l'autre fruit, qui m'ont paru -avoir la même saveur. On a planté à l'Ile-de-France -des cocos marins, qui commencent à -germer.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_4" href="#FNanchor_4"><span class="label">[4]</span></a> Je ne traduirai point ce passage. Pourquoi la langue française -est-elle plus réservée que la langue latine! Sommes-nous -plus chastes que les Romains?</p> -</div> -<p>Il y a encore quelques arbres qui ne sont guère -que des objets de curiosité, comme le dattier, -qui donne rarement des fruits ; le palmier qui -porte le nom d'araque, et celui qui produit le sagou. -Le caneficier et l'acajou n'y donnent que -des fleurs sans fruits. Le cannellier, dont j'ai vu -des avenues, ressemble à un grand poirier, par -son port et son feuillage. Ses petites grappes de -fleurs sentent les excrémens ; sa cannelle est peu -aromatique. Il n'y a qu'un seul cacaotier dans -l'île ; ses fruits ne mûrissent jamais. On doit y -apporter le muscadier et le giroflier<a id="FNanchor_5" href="#Footnote_5" class="fnanchor">[5]</a> ; le temps -décidera du succès de ces arbres transplantés des -environs de la Ligne, au 20<sup>e</sup> degré de latitude.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_5" href="#FNanchor_5"><span class="label">[5]</span></a> Je les ai vus arriver en 1770.</p> -</div> -<p>On y a planté, depuis long-temps, quelques -pieds de ravinesara, espèce de muscadier de -Madagascar ; des mangoustans et des litchi, qui -produisent, dit-on, les meilleurs fruits du monde ; -l'arbre de vernis, qui donne une huile qui conserve -la menuiserie ; l'arbre de suif, dont les -graines sont enduites d'une espèce de cire ; un -arbre de Chine, qui donne de petits citrons en -grappes semblables à des raisins ; l'arbre d'argent -du Cap ; enfin le bois de teck, presque aussi bon -que le chêne pour la construction des vaisseaux. -La plupart de ces arbres y végètent difficilement.</p> - -<p>La température de cette île me paraît trop -froide pour les arbres d'Asie, et trop chaude -pour ceux d'Europe. Pline observe que l'influence -du ciel est plus nécessaire que les qualités de la -terre, à la culture des arbres. Il dit, que de son -temps, on voyait en Italie des poivriers et des -cannelliers, et en Lydie des arbres d'encens ; -mais ils ne faisaient qu'y végéter. Je crois cependant -qu'on pourrait naturaliser dans les provinces -méridionales de France le café, qui se plaît -dans les lieux frais et tempérés. Ces essais coûteux -ne peuvent guère être faits que par des -princes : mais aussi l'acquisition d'une plante -nouvelle est une conquête douce et humaine, -dont toute la nation profite. A quoi ont servi tant -de guerres au dehors et au dedans de notre continent? -Que nous importe aujourd'hui que Mithridate -ait été vaincu par les Romains, et Montézume -par les Espagnols? Sans quelques fruits, -l'Europe n'aurait qu'à pleurer sur des trophées -inutiles ; mais des peuples entiers vivent, en -Allemagne, des pommes de terre venues de l'Amérique, -et nos belles dames mangent des cerises -qu'elles doivent à Lucullus. Le dessert a coûté -cher ; mais ce sont nos pères qui l'ont payé. -Soyons plus sages, rassemblons les biens que la -nature a dispersés, et commençons par les -nôtres.</p> - -<p>Si jamais je travaille pour mon bonheur, je -veux faire un jardin comme les Chinois. Ils choisissent -un terrain sur le bord d'un ruisseau ; ils -préfèrent le plus irrégulier, celui où il y a de -vieux arbres, de grosses roches, quelques monticules. -Ils l'entourent d'une enceinte de rocs -bruts avec leurs cavités et leurs pointes : ces rocs -sont posés les uns sur les autres, de manière que -les assises ne paraissent point. Il en sort des touffes -de scolopendre, des lianes à fleurs bleues et -pourpres, des lisières de mousses de toutes les -couleurs. Un filet d'eau circule parmi ces végétaux, -d'où il s'échappe en gouttes ou en glacis. -La vie et la fraîcheur sont répandues sur cet enclos, -qui n'est, chez nous, qu'une muraille rapide.</p> - -<p>S'il se trouve quelque enfoncement sur le terrain, -on en fait une pièce d'eau. On y met des -poissons, on la borde de gazon et on l'environne -d'arbres. On se garde bien de rien niveler ou -aligner ; point de maçonnerie apparente : la -main des hommes corrompt la simplicité de la -nature.</p> - -<p>La plaine est entremêlée de touffes de fleurs, -de lisières de prairies, d'où s'élèvent quelques -arbres fruitiers. Les flancs de la colline sont tapissés -de groupes d'arbrisseaux à fruits ou à fleurs, -et le haut est couronné d'arbres bien touffus, -sous lesquels est le toit du maître.</p> - -<p>Il n'y a point d'allées droites qui vous découvrent -tous les objets à la fois, mais des sentiers -commodes qui les développent successivement. Ce -ne sont point des statues, ni des vases inutiles ; -mais une vigne chargée de belles grappes, ou -des buissons de roses. Quelquefois on lit sur l'écorce -d'un oranger des vers agréables, ou une -sentence philosophique sur un vieux rocher.</p> - -<p>Ce jardin n'est ni un verger, ni un parc, ni -un parterre, mais un mélange, semblable à la -campagne, de plaines, de bois, de collines, où -les objets se font valoir les uns par les autres. Un -Chinois ne conçoit pas plus un jardin régulier -qu'un arbre équarri. Les voyageurs assurent -qu'on sort toujours à regret de ces retraites charmantes ; -pour moi, j'y voudrais encore une compagne -aimable, et dans le voisinage un ami -comme vous.</p> - -<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, le 10 juin 1769.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch15">LETTRE XV.<br /> -<span class="small">ANIMAUX APPORTÉS A L'ILE-DE-FRANCE.</span></h2> - - -<p>On a fait venir ici jusqu'à des poissons étrangers. -Le gourami vient de Batavia ; c'est un -poisson d'eau douce, il passe pour le meilleur -de l'Inde : il ressemble au saumon, mais il est -plus délicat. On y voit des poissons dorés de la -Chine, qui perdent leur beauté en grandissant. -Ces deux espèces se multiplient assez dans les -étangs.</p> - -<p>On a essayé, mais sans succès, d'y transporter -des grenouilles, qui mangent les œufs que les -moustiques déposent sur les eaux stagnantes.</p> - -<p>On a fait venir du Cap un oiseau bien plus -utile. Les Hollandais l'appellent <i>l'ami du jardinier</i>. -Il est brun, et de la grosseur d'un gros -moineau. Il vit de vermisseaux, de chenilles et -de petits serpens. Non seulement il les mange, -mais il en fait d'amples provisions, en les accrochant -aux épines des haies. Je n'en ai vu qu'un ; -quoique privé de la liberté, il avait conservé ses -mœurs, et suspendait la viande qu'on lui donnait -aux barreaux de sa cage.</p> - -<p>Un oiseau qui a multiplié prodigieusement -dans l'île, est le martin, espèce de sansonnet de -l'Inde, au bec et aux pattes jaunes. Il ne diffère -guère du nôtre que par son plumage, qui est -moins moucheté ; mais il en a le gazouillement, -l'aptitude à parler, et les manières mimes ; il -contrefait les autres oiseaux. Il s'approche familièrement -des bestiaux, pour les éplucher ; mais -surtout, il fait une consommation prodigieuse -de sauterelles. Les martins sont toujours accouplés -deux à deux. Ils se rassemblent les soirs, au -coucher du soleil, par troupes de plusieurs milliers, -sur des arbres qu'ils affectionnent. Après -un gazouillement universel, toute la république -s'endort ; et, au point du jour, ils se dispersent -par couples dans les différens quartiers de l'île. -Cet oiseau ne vaut rien à manger ; cependant on -en tue quelquefois malgré les défenses. Plutarque -rapporte que l'alouette était adorée à Lemnos, -parce qu'elle vivait d'œufs de sauterelles ; mais -nous ne sommes pas des Grecs.</p> - -<p>On avait mis dans les bois plusieurs paires de -corbeaux pour détruire les souris et les rats. Il -n'en reste plus que trois mâles. Les habitans les -ont accusés de manger leurs poulets ; or, dans -cette querelle, ils sont juges et parties.</p> - -<p>Il n'y a pas moyen de dissimuler les désordres -de <i>l'oiseau du Cap</i>, espèce de petit tarin, le -seul des habitans de ces forêts que j'aie entendu -chanter. On les avait d'abord apportés par curiosité ; -mais quelques-uns s'échappèrent dans les -bois, où ils ont beaucoup multiplié. Ils vivent -aux dépens des récoltes. Le gouvernement a mis -leur tête à prix.</p> - -<p>Il y a une jolie mésange, dont les ailes sont -piquetées de points blancs, et le cardinal, qui, -dans une certaine saison, a la tête, le cou et le -ventre d'un rouge vif : le reste du plumage est -d'un beau gris-de-perle. Ces oiseaux viennent du -Bengale.</p> - -<p>Il y a trois sortes de perdrix, plus petites que -les nôtres. Le cri du mâle ressemble à celui d'un -coq un peu enroué : elles perchent la nuit sur les -arbres, sans doute dans la crainte des rats.</p> - -<p>On a mis dans les bois des pintades, et depuis -peu, le beau faisan de la Chine. On a lâché sur -quelques étangs, des oies et des canards sauvages : -il y en a aussi de domestiques, entre autres -le canard de Manille, qui est très-beau. Il y a -des poules d'Europe ; une espèce, d'Afrique, -dont la peau, la chair et les os sont noirs ; une -petite espèce, de Chine, dont les coqs sont très-courageux. -Ils se battent contre les coqs-d'Inde. -Un jour, j'en vis un attaquer un gros canard de -Manille ; celui-ci ne faisait que saisir ce petit -champion avec son bec, et le couvrait de son -ventre et de ses larges pattes, pour l'étouffer. -Quoique on eût tiré plusieurs fois de cette situation -le coq à demi-mort, il revenait à la charge -avec une nouvelle fureur.</p> - -<p>Beaucoup d'habitans tirent de grands revenus -de leur poulailler, à cause de la rareté des autres -viandes. Les pigeons y réussissent bien, et -c'est le meilleur de tous les volatiles de l'île. On -y a mis deux espèces de tourterelles et des lièvres.</p> - -<p>Il y a dans les bois des chèvres sauvages, des -cochons marrons, mais surtout des cerfs qui -avaient tellement multiplié, que des escadres -entières en ont fait des provisions. Leur chair -est fort bonne, surtout pendant les mois d'avril, -mai, juin, juillet et août. On en élève quelques -troupeaux apprivoisés, mais qui ne multiplient -pas.</p> - -<p>Dans les quadrupèdes domestiques, il y a des -moutons qui y maigrissent et perdent leur laine, -des chèvres qui s'y plaisent, des bœufs dont la -race vient de Madagascar. Ils portent une grosse -loupe sur leur cou. Les vaches de cette race donnent -très-peu de lait ; celles d'Europe en rendent -davantage, mais leurs veaux y dégénèrent. -J'y ai vu deux taureaux et deux vaches, de la -taille d'un âne ; ils venaient du Bengale : cette -petite espèce n'a pas réussi.</p> - -<p>La viande de boucherie manque souvent ici. -On y a pour ressource celle de cochon, qui vaut -mieux que celle d'Europe ; cependant on ne saurait -en faire de bonnes salaisons : ce qui vient, -je crois, du sel, qui est trop âcre. La femelle de -cet animal est sujette, dans cette île, à produire -des monstres. J'ai vu dans un bocal un petit cochon, -dont le groin était allongé comme la trompe -d'un éléphant.</p> - -<p>Les chevaux n'y sont pas beaux ; ils y sont -d'un prix excessif : un cheval ordinaire coûte -cent pistoles. Ils dépérissent promptement au -port, à cause de la chaleur. On ne les ferre jamais, -quoique l'île soit pleine de roches. Les -mulets y sont rares, les ânes y sont petits, et il -y en a peu. L'âne serait peut-être l'animal le plus -utile du pays, parce qu'il soulagerait le noir -dans ses travaux. On fait porter tous les fardeaux -sur la tête des esclaves, ils en sont accablés.</p> - -<p>Depuis quelque temps, on a amené du Cap -deux beaux ânes sauvages, mâle et femelle, de -la taille d'un mulet. Ils étaient rayés sur les épaules -comme le zèbre du Cap, dont ils différaient -cependant. Ces animaux, quoique jeunes, étaient -indomptables.</p> - -<p>Les chats y ont dégénéré ; la plupart sont maigres -et efflanqués : les rats ne les craignent guère. -Les chiens valent beaucoup mieux pour cette -chasse : mon <i>Favori</i> s'y est distingué plus d'une -fois. Je l'ai vu étrangler les plus gros rats de -l'hémisphère austral. Les chiens perdent, à la -longue, leurs poils et leur odorat. On prétend -que jamais ils n'enragent ici.</p> - -<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 juillet 1769.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch16">LETTRE XVI.<br /> -<span class="small">VOYAGE DANS L'ILE.</span></h2> - - -<p>Deux curieux d'histoire naturelle, M. de Chazal, -conseiller, et M. le marquis d'Albergati, capitaine -de la légion, me proposèrent, il y a quelque -temps, d'aller voir, à une lieue et demie -d'ici, une caverne considérable ; j'y consentis. -Nous nous rendîmes d'abord à la grande rivière. -Cette grande rivière, comme toutes celles de cette -île, n'est qu'un large ruisseau qu'une chaloupe -ne remonterait pas à une portée de fusil de son -embouchure. Il y a là un petit établissement -formé d'un hôpital et de quelques magasins, et -c'est là aussi que commence l'aqueduc qui conduit -les eaux à la ville. On voit sur une petite -hauteur en pain de sucre, une espèce de fort qui -défend la baie.</p> - -<p>Après avoir passé la grande rivière, nous prîmes -pour guide le meunier du lieu. Nous marchâmes -environ trois quarts d'heure, à l'ouest, -au milieu des bois. Comme nous étions en plaine, -je me croyais fort éloigné de la caverne, dont je -supposais l'ouverture au flanc de quelque montagne, -lorsque nous la trouvâmes, sans y penser, -à nos pieds. Elle ressemble au trou d'une cave -dont la voûte se serait éboulée. Plusieurs racines -de mapou descendent perpendiculairement, et -barrent une partie de l'entrée : on avait cloué au -cintre une tête de bœuf.</p> - -<p>Avant de descendre dans cet abîme, on déjeuna ; -après quoi, on alluma de la bougie et -des flambeaux, et nous nous munîmes de briquets -pour faire du feu.</p> - -<p>Nous descendîmes une douzaine de pas sur les -rochers qui en bouchent l'ouverture, et je me -trouvai dans le plus vaste souterrain que j'aie vu -de ma vie. Sa voûte est formée d'un roc noir, en -arc surbaissé. Sa largeur est d'environ trente -pieds, et sa hauteur de vingt. Le sol en est fort -uni, il est couvert d'une terre fine que les eaux -des pluies y ont déposée. De chaque côté de la -caverne, à hauteur d'appui, règne un gros cordon -avec des moulures. Je le crois l'ouvrage des -eaux qui y coulent dans la saison des pluies, à -différens niveaux. Je confirmai cette observation -par la vue de plusieurs débris de coquilles -terrestres et fluviatiles. Cependant, les gens du -pays croient que c'est un ancien soupirail de -volcan ; il me paraît plutôt que c'est l'ancien lit -d'une rivière souterraine. La voûte est enduite -d'un vernis luisant et sec, espèce de concrétion -pierreuse qui s'étend sur les parois, et, en quelques -endroits, sur le sol même. Cette concrétion -y forme des stalactites ferrugineuses qui se brisaient -sous nos pieds comme si nous eussions marché -sur une croûte de glace.</p> - -<p>Nous marchâmes assez long-temps, trouvant -le terrain parfaitement sec, excepté à trois cents -pas de l'entrée par où une partie de la voûte est -éboulée. Les eaux supérieures filtraient à travers -les terres, et formaient quelques flaques sur -le sol.</p> - -<p>De là, la voûte allait toujours en baissant. Insensiblement -nous étions obligés de marcher sur -les pieds et sur les mains : la chaleur m'étouffait ; -je ne voulus pas aller plus loin. Mes compagnons, -plus lestes, et en déshabillé convenable, continuèrent -leur route.</p> - -<p>En retournant sur mes pas, je trouvai une racine -grosse comme le doigt, attachée à la voûte -par de très-petits filamens. Elle avait plus de dix -pieds de longueur, sans branches ni feuilles, ni -apparence qu'elle en eût jamais eu ; elle était entière -à ses deux bouts. Je la crois une plante -d'une espèce singulière : elle était remplie d'un -suc laiteux.</p> - -<p>Je revins donc à l'entrée de la grotte, où je -m'assis pour respirer librement. Au bout de -quelque temps, j'entendis un bourdonnement -sourd, et je vis, à la lueur des flambeaux portés -par des nègres, apparaître nos voyageurs en -bonnet, en chemise, en caleçon si sales et si -rouges qu'on les eût pris pour quelques personnages -de tragédie anglaise. Ils étaient baignés de -sueur et tout barbouillés de cette terre rouge, sur -laquelle ils s'étaient traînés sur le ventre sans -pouvoir aller plus loin.</p> - -<p>Cette caverne se bouche de plus en plus. Il me -semble qu'on en pourrait faire de magnifiques -magasins, en la coupant de murs pour empêcher -les eaux d'y entrer. Le marquis d'Albergati m'en -donna les dimensions que voici, avec mes notes.</p> - -<table summary=""> -<tr><td colspan="4"> </td> -<td class="small">t.</td> -<td class="small">p.</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">Le terrain est très-sec dans -toute cette partie : on y -remarque plusieurs fentes qui -s'étendent dans toute la -largeur ; l'entrée est à -l'ouest-nord-ouest.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="min3em"> </td> -<td rowspan="3" class="mid p">Depuis l'entrée, -première voûte.</td> -<td rowspan="3" class="mid huge">{</td> -<td>Hauteur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r">2</td></tr> -<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">5</td> <td> </td></tr> -<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">22</td> <td> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">Le souterrain tourne au N-O ¼ -N ; corrigez N-O ¼ O. Le -terrain est sec : il règne dans -presque toute cette partie une -banquette d'environ deux pieds -et demi de hauteur, avec un gros -cordon.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="min3em"> </td> -<td rowspan="3" class="mid p">Deuxième voûte -depuis le -premier coude.</td> -<td rowspan="3" class="mid huge">{</td> -<td>Hauteur.</td> <td class="r">2</td> <td class="r">5</td></tr> -<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">4</td> <td> </td></tr> -<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">68</td> <td class="r">2</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">La voûte tourne au N-O ; corrigez -O-N-O, 2 deg. 30 min. N : à son -extrémité elle n'a que quatre -pieds de hauteur, mais elle se -relève à quelques toises de là. -Elle est pierreuse et humide. -On y remarque de petites -congélations ou stalactites.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="min3em"> </td> -<td rowspan="3" class="mid p">Troisième voûte -depuis le -deuxième coude.</td> -<td rowspan="3" class="mid huge">{</td> -<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">5</td></tr> -<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">2</td> <td class="r">2</td></tr> -<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">48</td> <td class="r">2</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">Les banquettes et moulures -règnent sur les côtés : il y a un -espace d'environ cinquante pieds -rempli de roches détachées de la -voûte. Cet endroit n'est pas sûr. -Le terrain va droit sans coude.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="min3em"> </td> -<td rowspan="3" class="mid p">Quatrième voûte.</td> -<td rowspan="3" class="mid huge">{</td> -<td>Hauteur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r"> </td></tr> -<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">4</td> <td class="r">3</td></tr> -<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">58</td> <td class="r">2</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">Il va au N-N-O, 3 deg. N ; -corrigez N-O ¼ N, 5 deg. O.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="min3em"> </td> -<td rowspan="3" class="mid p">Cinquième voûte -et troisième -coude.</td> -<td rowspan="3" class="mid huge">{</td> -<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">2</td></tr> -<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r"> </td></tr> -<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">38</td> <td class="r">2</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">Au N-O ¼ N-O ; corrigez N-O -¼ N, 2 deg. 30 m.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="min3em"> </td> -<td rowspan="3" class="mid p">Sixième voûte, -quatrième -coude.</td> -<td rowspan="3" class="mid huge">{</td> -<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">4</td></tr> -<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r">3</td></tr> -<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">15</td> <td class="r">0</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">Au N-O ¼ O ; corrigez -O ¼ N-O, 2 deg. 30 min.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="min3em"> </td> -<td rowspan="3" class="mid p">Septième voûte, -cinquième -coude.</td> -<td rowspan="3" class="mid huge">{</td> -<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">3</td></tr> -<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">2</td> <td class="r">4</td></tr> -<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">26</td> <td class="r">4</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">A l'O ¼ N-O ; corrigez O -¼ S-O, 2 deg. 30 min. O.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="min3em"> </td> -<td rowspan="3" class="mid p">Huitième voûte, -sixième coude.</td> -<td rowspan="3" class="mid huge">{</td> -<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">5</td></tr> -<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r"> </td></tr> -<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">15</td> <td class="r"> </td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">Au N ¼ N-O ; corrigez -N-O ¼ N, 2 deg. 30 min. N. -Ici je m'en retournai.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="min3em"> </td> -<td rowspan="3" class="mid p">Neuvième voûte, -septième -coude.</td> -<td rowspan="3" class="mid huge">{</td> -<td>Hauteur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">1</td></tr> -<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r"> </td></tr> -<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">28</td> <td class="r">2</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">Au N-N-O, 5 deg. 3 min. O ; -corrigez N-O, 3 deg. 30 min. O. -Il faut marcher le tiers de cette -voûte sur le ventre. Il y a deux -ans cette partie était plus -praticable.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="min3em"> </td> -<td rowspan="3" class="mid p">Dixième voûte, -huitième coude.</td> -<td rowspan="3" class="mid huge">{</td> -<td>Hauteur.</td> <td class="r">2</td> <td class="r"> </td></tr> -<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">3</td> <td class="r"> </td></tr> -<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">16</td> <td class="r">4</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">Au bout sont des flaques d'eau : -la voûte menace de s'écrouler en -deux ou trois endroits.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -<tr><td rowspan="3" class="min3em"> </td> -<td rowspan="3" class="mid p">Onzième voûte.</td> -<td rowspan="3" class="mid huge">{</td> -<td>Hauteur.</td> <td class="r">0</td> <td class="r">2</td></tr> -<tr><td>Largeur.</td> <td class="r">1</td> <td class="r">4</td></tr> -<tr><td>Longueur.</td> <td class="r">6</td> <td class="r">0</td></tr> -<tr><td colspan="4" class="p j">D'après ce tableau, la longueur totale de la caverne est de -343 toises.</td> <td colspan="2"> </td></tr> -</table> -<p>Nous revînmes le soir à la ville.</p> - -<p>Cette course me mit en goût d'en faire d'autres. -Il y avait long-temps que j'étais invité par -un habitant de la Rivière-Noire, appelé M. de -Messin, à l'aller voir ; il demeure à sept lieues -du Port-Louis. Je profitai de sa pirogue qui venait -toutes les semaines au port. Le patron vint -m'avertir, et je m'embarquai à minuit. La pirogue -est une espèce de bateau formé d'une seule -pièce de bois, qui va à la rame et à la voile. Nous -y étions neuf personnes.</p> - -<p>A minuit et demi nous sortîmes du port en ramant. -La mer était fort houleuse, elle brisait -beaucoup sur les récifs. Souvent nous passions -dans leur écume sans les apercevoir, car la nuit -était fort obscure. Le patron me dit qu'il ne pouvait -pas continuer sa route avant que le jour fût -venu, et qu'il allait mettre à terre.</p> - -<p>Nous pouvions avoir fait une lieue et demie ; -il vint mouiller un peu au-dessous de la petite -rivière. Les noirs me descendirent au rivage sur -leurs épaules, après quoi ils prirent deux morceaux -de bois, l'un de veloutier, l'autre de bambou, -et ils allumèrent du feu en les frottant l'un -contre l'autre. Cette méthode est bien ancienne ; -les Romains s'en servaient. Pline dit qu'il n'y a -rien de meilleur que le bois de lierre frotté avec -le bois de laurier.</p> - -<p>Nos gens s'assirent autour du feu en fumant -leur pipe. C'est une espèce de creuset au bout -d'un gros roseau ; ils se le prêtent tour-à-tour. -Je leur fis distribuer de l'eau-de-vie, et je fus me -coucher sur le sable, entouré de mon manteau.</p> - -<p>On me réveilla à cinq heures pour me rembarquer. -Le jour étant venu à paraître, je vis le sommet -des montagnes couvert de nuages épais qui -couraient rapidement ; le vent chassait la brume -dans les vallons ; la mer blanchissait au large ; -la pirogue portait ses deux voiles et allait très-vite.</p> - -<p>Quand nous fûmes à l'endroit de la côte, appelé -Flicq-en-Flacq, environ à une demi-lieue -de terre, nous trouvâmes une lame clapoteuse, et -nous fûmes chargés de plusieurs rafales qui nous -obligèrent d'amener nos voiles. Le patron me dit -dans son mauvais patois : « Ça n'a pas bon, -Monsié. » Je lui demandai s'il y avait quelque -danger, il me répondit deux fois : « Si nous n'a -pas gagné malheur, ça bon. » Enfin il me dit -qu'il y avait quinze jours qu'au même endroit la -pirogue avait tourné, et qu'il s'était noyé un de -ses camarades.</p> - -<p>Nous avions le rivage au vent, tout bordé de -roches, où il n'est pas possible de débarquer ; -d'arriver au vent, cette manœuvre nous portait -au-dessous de l'île que nous n'eussions jamais -rattrapée : il fallait tenir bon. Nous étions à la -rame, ne pouvant plus porter de voile. Le ciel -se chargeait de plus en plus, il fallait se hâter. -Je fis boire de l'eau-de-vie à mes rameurs ; après -quoi, à force de bras et au risque d'être vingt -fois submergés, nous sortîmes des lames, et nous -parvînmes à nous mettre à l'abri du vent, en -longeant la terre entre les récifs et le rivage.</p> - -<p>Pendant le mauvais temps, les noirs eurent -l'air aussi tranquille que s'ils eussent été à terre. -Ils croient à la fatalité. Ils ont pour la vie une -indifférence qui vaut bien notre philosophie.</p> - -<p>Je descendis à l'embouchure de la Rivière-Noire -sur les neuf heures du matin ; le maître -de l'habitation ne comptait pas ce jour-là sur le -retour de sa pirogue ; j'en fus comblé d'amitiés. -Son terrain comprend tout le vallon où coule la -rivière. Il est mal figuré sur la carte de l'abbé de -La Caille ; on y a oublié une branche de montagne -sise sur la rive droite qui prend au morne du -Tamarin. De plus, le cours de la rivière n'est -pas en ligne droite ; à une petite lieue de son -embouchure, il tourne sur la gauche. Ce savant -astronome ne s'est assujéti qu'au circuit de l'île. -J'ai fait quelques additions sur son plan, afin -de tirer quelque fruit de mes courses.</p> - -<p>Tout abonde à la Rivière-Noire, le gibier, les -cerfs, le poisson d'eau douce et celui de mer. Un -jour à table on vint nous avertir qu'on avait vu -des lamentins dans la baie ; aussitôt nous y courûmes. -On tendit des filets à l'entrée, et après en -avoir rapproché les deux bouts sur le rivage, -nous y trouvâmes des raies, des carangues, des -sabres et trois tortues de mer ; les lamentins s'étaient -échappés.</p> - -<p>Il règne beaucoup d'ordre dans cette habitation, -ainsi que dans toutes celles où j'ai été. Les -cases des noirs sont alignées comme les tentes -d'un camp. Chacun a un petit coin de jardin où -croissent du tabac et des courges. On y élève -beaucoup de volailles et des troupeaux. Les sauterelles -y font un tort infini aux récoltes. Les -denrées s'y transportent difficilement à la ville, -parce que les chemins sont impraticables par -terre, et que par mer le vent est toujours contraire -pour aller au port.</p> - -<p>Après m'être reposé quelques jours, je résolus -de revenir à la ville en faisant un circuit par -les plaines de Williams. Le maître de la maison -me donna un guide, et me prêta une paire de -pistolets dans la crainte des noirs marrons.</p> - -<p>Je partis à deux heures après midi pour aller -coucher à Palma, habitation de M. de Cossigny, -située à trois lieues de là. Il n'y a que des sentiers -au milieu des rochers ; il faut aller nécessairement -à pied. Quand j'eus monté et descendu la -chaîne de montagnes de la Rivière-Noire, je me -trouvai dans de grands bois où il n'y a presque -rien de défriché. Le sentier me conduisit à une -habitation qui se trouve la seule de ces quartiers : -il passe précisément à côté de la maison. Le maître -était sur sa porte, nu-jambes, les bras retroussés, -en chemise et en caleçon. Il s'amusait -à frotter un singe avec des mûres rouges de Madagascar : -lui-même était barbouillé de cette -couleur. Cet homme était Européen, et avait -joui en France d'une fortune considérable qu'il -avait dissipée. Il menait là une vie triste et pauvre, -au milieu des forêts, avec quelques noirs, -et sur un terrain qui n'était pas à lui.</p> - -<p>De là, après une demi-heure de marche, j'arrivai -sur le bord de la rivière du Tamarin, dont -les eaux coulaient avec grand bruit dans un lit -de rochers. Mon noir trouva un gué, et me passa -sur ses épaules. Je voyais devant moi la montagne -fort élevée des Trois-Mamelles, et c'était de -l'autre côté qu'était l'habitation de Palma. Mon -guide me faisait longer cette montagne en m'assurant -que nous ne tarderions pas à trouver les -sentiers qui mènent au sommet. Nous la dépassâmes -après avoir marché plus d'une heure. Je vis -mon homme déconcerté ; je revins sur mes pas, -et j'arrivai au pied de la montagne lorsque le soleil -allait se coucher. J'étais très-fatigué ; j'avais -soif : si j'avais eu de l'eau, je serais resté là pour -y passer la nuit.</p> - -<p>Je pris mon parti ; je résolus de monter à travers -les bois, quoique je ne visse aucune espèce -de chemin. Me voilà donc à gravir dans les roches, -tantôt me tenant aux arbres, tantôt soutenu -par mon noir qui marchait derrière moi. Je n'avais -pas marché une demi-heure, que la nuit vint ; -alors je n'eus plus d'autre guide que la pente -même de la montagne. Il ne faisait point de vent, -l'air était chaud ; je ne saurais vous dire ce que je -souffris de la soif et de la fatigue. Plusieurs fois -je me couchai, résolu d'en rester là. Enfin, après -des peines incroyables, je m'aperçus que je cessais -de monter ; bientôt après je sentis au visage -une fraîcheur de vent de sud-est, et je vis au -loin des feux dans la campagne. Le côté que je -quittais était couvert d'une obscurité profonde.</p> - -<p>Je descendis en me laissant souvent glisser -malgré moi. Je me guidais au bruit d'un ruisseau, -où je parvins enfin tout brisé. Quoique tout en -sueur, je bus à discrétion ; et, ayant senti de -l'herbe sous ma main, je trouvai, pour surcroît -de bonheur, que c'était du cresson, dont je dévorai -plusieurs poignées. Je continuai ma marche -vers le feu que j'apercevais, ayant la précaution -de tenir mes pistolets armés, dans la crainte que -ce ne fût une assemblée de noirs marrons ; c'était -un défriché dont plusieurs troncs d'arbres étaient -en feu. Je n'y trouvai personne. En vain, je prêtais -l'oreille et je criais, dans l'espérance au -moins que quelque chien aboierait ; je n'entendis -que le bruit éloigné du ruisseau, et le murmure -sourd du vent dans les arbres.</p> - -<p>Mon noir et mon guide prirent des tisons allumés, -et, avec cette faible clarté, nous marchâmes, -dans les cendres de ce défriché, vers un -autre feu plus éloigné. Nous y trouvâmes trois -nègres qui gardaient des troupeaux. Ils appartenaient -à un habitant voisin de M. de Cossigny. -L'un d'eux se détacha et me conduisit à Palma. -Il était minuit, tout le monde dormait, le maître -était absent ; mais le noir économe m'offrit tout -ce que je voulus. Je partis de grand matin pour -me rendre, à deux lieues de là, chez M. Jacob, -habitant du haut des plaines de Williams ; je -trouvai partout de grandes routes bien ouvertes. -Je longeai la montagne du Corps-de-garde, qui -est tout escarpée, et j'arrivai de bonne heure -chez mon hôte, qui me reçut avec toute sorte -d'amitiés.</p> - -<p>L'air, dans cette partie, est beaucoup plus -frais qu'au port et qu'au lieu que je quittais. Je -me chauffais le soir avec plaisir. C'est un des -quartiers de l'île le mieux cultivé. Il est arrosé -de beaucoup de ruisseaux, dont quelques-uns, -comme celui de la Rivière-Profonde, coulent -dans des ravins d'une profondeur effrayante. Je -m'en approchai en retournant à la ville ; le chemin -passe très-près du bord ; je m'estimai à plus -de trois cents pieds d'élévation de son lit. Les -côtés sont couverts de cinq ou six étages de grands -arbres : cette vue donne des vertiges.</p> - -<p>A mesure que je descendais vers la ville, je -sentais la chaleur renaître, et je voyais les herbes -perdre insensiblement leur verdure, jusqu'au -port, où tout est sec.</p> - -<p class="date">Au Port-Louis de l'Ile-de-France, ce 15 août 1769.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch17">LETTRE XVII.<br /> -<span class="small">VOYAGE, A PIED, AUTOUR DE L'ILE.</span></h2> - - -<p>Un officier m'avait proposé de faire le tour de -l'île à pied ; mais, quelques jours avant le départ, -il s'excusa : je résolus d'exécuter seul ce projet.</p> - -<p>Je pouvais compter sur Côte, ce noir du roi, -qui m'avait déjà accompagné ; il était petit, -suivant la signification de son nom, mais il était -très-robuste. C'était un homme d'une fidélité -éprouvée, parlant peu, sobre, et ne s'étonnant -de rien.</p> - -<p>J'avais acheté un esclave depuis peu, à qui -j'avais donné votre nom, comme un bon augure -pour lui. Il était bien fait, d'une figure intéressante, -mais d'une complexion délicate ; il ne -parlait point français.</p> - -<p>Je pouvais encore compter sur mon chien, -pour veiller la nuit, et aller le jour à la découverte.</p> - -<p>Comme je savais bien que je serais plus d'une -fois seul, sans gîte dans les bois, je me pourvus -de tout ce que je crus nécessaire pour moi et pour -mes gens. Je fis mettre à part une marmite, -quelques plats, dix-huit livres de riz, douze -livres de biscuit, autant de maïs, douze bouteilles -de vin, six bouteilles d'eau-de-vie, du beurre, -du sucre, des citrons, du sel, du tabac, un petit -hamac de coton, un peu de linge, un plan de -l'île dans un bambou, quelques livres, un sabre, -un manteau : le tout ensemble pesait deux cents -livres. Je partageai toute ma cargaison en quatre -paniers, deux de soixante livres et deux de quarante. -Je les fis attacher au bout de deux forts roseaux. -Côte se chargea du poids le plus fort, -Duval prit l'autre. Pour moi, j'étais en veste, -et je portais un fusil à deux coups, une paire de -pistolets de poche, et mon couteau de chasse.</p> - -<p>Je résolus de commencer mon voyage par la -partie de l'île qui est sous le vent. Je me proposai -de suivre constamment le bord de la mer, -afin de pouvoir tracer un système de la défense -de l'île, et de faire, dans l'occasion, quelques -observations d'histoire naturelle.</p> - -<p>M. de Chazal s'offrit de m'accompagner jusqu'à -sa terre, à cinq lieues de la ville, aux plaines -Saint-Pierre. M. le marquis d'Albergati se mit -encore de la partie.</p> - -<p>Nous partîmes de bon matin le 26 août 1769 ; -nous prîmes le long du rivage depuis le fort -Blanc, sur la gauche du port ; la mer se répand -sur cette grève, qui n'est point escarpée, jusqu'à -la pointe de la plaine aux Sables. On a construit -là la batterie de Paulmy. Le débarquement serait -impossible sur cette plage, parce qu'à deux -portées de fusil, il y a un banc de récifs qui -la défend naturellement. Depuis la batterie de -Paulmy, le rivage devient à pic ; la mer y brise -de manière qu'on ne peut y aborder. Quant à la -plaine, elle serait impraticable à la cavalerie et à -l'artillerie, par la quantité prodigieuse de roches -dont elle est couverte. Il n'y a point d'arbres ; -on y voit seulement quelques mapous et des veloutiers : -l'escarpement finit à la Baie de la petite -rivière, où il y a une petite batterie.</p> - -<p>Nous trouvâmes là un homme de mérite, trop -peu employé, M. de Séligny, chez lequel nous -dînâmes. Il nous fit voir le plan de la machine -avec laquelle il traça un canal au vaisseau <i>le -Neptune</i>, échoué dans l'ouragan de 1760. C'étaient -deux râteaux de fer mis en action par deux -grandes roues portées sur des barques : ces roues -augmentaient leur effet en agissant sur des leviers -supportés par des radeaux.</p> - -<p>Nous vîmes un moulin à coton de son invention : -l'eau le faisait mouvoir. Il était composé -d'une multitude de petits cylindres de métal posés -parallèlement. Des enfans présentent le coton à -deux de ces cylindres, le coton passe et la graine -reste. Ce même moulin servait à entretenir le -vent d'une forge, à battre des grains et à faire -de l'huile. Il nous apprit qu'il avait trouvé une -veine de charbon de terre, un filon de mine de -fer, une bonne terre à faire des creusets, et que -les cendres des <i>songes</i>, espèce de nymphæa, -brûlées avec du charbon, donnaient des verres -de différentes couleurs. Nous quittâmes, l'après-midi, -ce citoyen utile et mal récompensé.</p> - -<p>Nous suivîmes un sentier qui s'éloigne du rivage -d'une portée de fusil. Nous passâmes à gué -la rivière Belle-Ile, dont l'embouchure est fort -encaissée. A un quart de lieue de là, on entre -dans un bois qui conduit à l'habitation de M. de -Chazal. Ce terrain, qu'on appelle les plaines -Saint-Pierre, est encore plus couvert de rochers -que le reste de la route. En plusieurs endroits, -nos noirs étaient obligés de mettre bas leurs -charges, et de nous donner la main pour grimper. -Une demi-heure avant d'arriver, Duval, ne pouvant -plus supporter sa charge, la mit bas. Nous -nous trouvâmes fort embarrassés, car il faisait -nuit, et les autres noirs avaient pris les devans. -Comment le retrouver au milieu des herbes et des -bois? J'allumai du feu avec mon fusil, et nous -l'entretînmes avec de la paille et des branches sèches ; -après quoi, nous laissâmes là Duval, et -lorsque nous fûmes arrivés à la maison, nous -envoyâmes des noirs le chercher avec ses paniers.</p> - -<p>Toute la côte est fort escarpée depuis la petite -rivière jusqu'aux plaines Saint-Pierre. Nos curieux -avaient trouvé dans les rochers la pourpre -de Panama, la bouche-d'argent, des nérites, et -des oursins à longues pointes. Sur le sable, on -ne trouve que des débris de cames, de rouleaux, -et de grappes-de-raisin, espèces de coraux.</p> - -<p>Nous avions marché cinq heures le matin, et -quatre heures l'après-midi.</p> - - -<h3>DU 27 AOUT 1769.</h3> - -<p>Nous nous reposâmes tout le jour. Tout ce terrain -pierreux est assez propre à la culture du -coton, dont cependant le fil est court. Le café y -est d'une bonne qualité, mais d'un faible rapport, -comme dans tous les endroits secs.</p> - - -<h3>LE 28.</h3> - -<p>Mes compagnons voulurent m'accompagner -jusqu'à la dînée : nous nous mîmes en route à huit -heures du matin.</p> - -<p>Nous passâmes d'abord la rivière du Dragon -à gué, ensuite celle du Galet de la même manière. -La côte cesse là d'être escarpée, et nous eûmes -le plaisir de marcher sur le sable, le long de la -mer dans une grande plaine qui mène jusqu'à -l'anse du Tamarin : elle peut avoir un quart de -lieue de largeur, sur plus d'une lieue de longueur. -Il n'y croît rien. On pourrait, ce me -semble, y planter des cocotiers, qui se plaisent -dans le sable. A droite, il y a un ruisseau de -mauvaise eau, qui coule le long des bois.</p> - -<p>Nous trouvâmes, dans des endroits que la -mer ne couvre plus, des couches de madrépores -fossiles, ce qui prouve qu'elle s'est éloignée de -cette côte<a id="FNanchor_6" href="#Footnote_6" class="fnanchor">[6]</a>. Nous dînâmes sur la rive droite de -l'anse ; ensuite nous nous quittâmes en nous embrassant, -et nous souhaitant un bon voyage. Nous -avions trouvé, sur le sable, des débris de harpes, -et d'olives très-grosses.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_6" href="#FNanchor_6"><span class="label">[6]</span></a> J'observai que là où la mer étale, indépendamment des -récifs du large, il y a à terre une espèce d'enfoncement ou -chemin couvert naturel. On y pourrait mettre du canon ; mais -avant tout, il faudrait des chemins.</p> -</div> -<p>De la Rivière-Noire il n'y avait plus qu'une -petite lieue à faire pour aller coucher chez M. de -Messin. Je passai d'abord à gué le fond de l'anse -de Tamarin, et de là je suivis le bord de la mer -avec beaucoup de fatigue : il est escarpé jusqu'à -la Rivière-Noire. Je trouvai, le long de ses rochers, -beaucoup d'espèces de crabes, et cette espèce -de boudin dont j'ai parlé.</p> - -<p>Le fond de l'anse est de sable, et on y pourrait -débarquer, si ces positions rentrantes n'exposaient -à des feux croisés. Une batterie à la -pointe de sable de la rive droite de la Rivière-Noire -y serait fort utile. J'avais marché trois -heures le matin, et trois heures l'après-midi.</p> - - -<h3>LE 29 ET LE 30.</h3> - -<p>A marée basse je fus me promener sur le bord -de la mer : j'y trouvai le grand buccin et une espèce -de faux-amiral.</p> - - -<h3>LE 31.</h3> - -<p>Je partis à six heures du matin. Je passai la -première Rivière-Noire à gué, près de la maison. -Ensuite ayant voulu couper une petite presqu'île -couverte de bois et de pierres, je m'embarrassai -dans les herbes, et j'eus beaucoup de peine à retrouver -le sentier ; il me mena sur le rivage, que -je côtoyai, la marée étant basse. Sur toute cette -plage, il y a beaucoup d'huîtres collées aux rochers : -Duval, mon nouveau noir, se coupa le -pied profondément en marchant sur leurs écailles : -c'était à l'une des deux embouchures de la -petite Rivière-Noire. Nous fîmes halte en cet -endroit sur les huit heures du matin : je lui fis -bassiner sa plaie, et boire de l'eau-de-vie, ainsi -qu'à Côte. Comme ils étaient fort chargés, je pris -le parti de faire deux haltes par jour, qui coupassent -mes deux courses du matin et du soir, et -de leur donner alors quelques rafraîchissemens. -Cette légère douceur les remplit de force et de -bonne volonté : ils m'eussent volontiers suivi ainsi -jusqu'au bout du monde.</p> - -<p>Entre les deux embouchures de la Rivière-Noire, -un cerf poursuivi par des chiens et des -chasseurs vint droit à moi. Il pleurait et bramait : -ne pouvant pas le sauver, et ne voulant -pas le tuer, je tirai un de mes coups en l'air. Il -fut se jeter à l'eau, où les chiens en vinrent à -bout. Pline observe que cet animal, pressé par -une meute, vient se jeter à la merci de l'homme. -Je m'arrêtai au premier ruisseau qu'on trouve -après avoir passé les deux Rivières-Noires : il se -jette à la mer vis-à-vis un petit îlot appelé l'îlot -du Tamarin, qui n'est pas sur la carte ; on y va à -pied à mer basse, et à l'îlot du Morne, où quelquefois -l'on met les vaisseaux en quarantaine.</p> - -<p>J'avais tout ce qui était nécessaire à mon dîner, -hors la bonne chère. Je vis passer le long -du rivage une pirogue pleine de pêcheurs malabares. -Je leur demandai s'ils n'avaient point de -poisson ; ils m'envoyèrent un fort beau mulet, -dont ils ne voulurent pas d'argent. Je fis mettre -ma cuisine au pied d'un tatamaque : j'allumai du -feu ; un de mes noirs fut chercher du bois, l'autre -de l'eau, celle de cet endroit étant saumâtre. -Je dînai très-bien de mon poisson, et j'en régalai -mes gens.</p> - -<p>J'observai des blocs de roche ferrugineuse -très-abondante en minéral. Il y a une bande de -récifs qui s'étend depuis la Rivière-Noire jusqu'au -morne Brabant, qui est la pointe de l'île, -tout-à-fait sous le vent. Il n'y a qu'un passage -pour venir à terre derrière le petit îlot de Tamarin.</p> - -<p>A deux heures après midi je partis, mettant -plus d'ordre dans ma marche. J'allais faire plus -de vingt lieues dans une partie déserte de l'île, -où il n'y a que deux habitans. C'est là que se -réfugient les noirs marrons. Je défendis à mes -gens de s'écarter : mon chien même, qui me devançait -toujours, ne me précédait plus que de -quelques pas ; à la moindre alerte, il dressait les -oreilles et s'arrêtait ; il sentait qu'il n'y avait plus -d'hommes. Nous marchâmes ainsi en bon ordre, -en suivant le rivage, qui forme une infinité de -petites anses. A gauche nous longions les bois, -où règne la plus profonde solitude. Ils sont adossés -à une chaîne de montagnes peu élevées, dont -on voit la cime ; ce terrain n'est pas fort bon. -Nous y vîmes d'abord des polchers, arbre venu -des Indes, et d'autres preuves qu'on y avait -commencé des établissemens. J'avais eu la précaution -de prendre quelques bouteilles d'eau, et -je fis bien, car je trouvai les ruisseaux, marqués -sur le plan, absolument desséchés.</p> - -<p>J'avais des inquiétudes sur la blessure de mon -noir, qui saignait continuellement ; je marchais à -petits pas ; nous fîmes une halte à quatre heures. -Comme la nuit s'approchait, je ne voulus point -faire le tour du morne ; mais je le coupai dans le -bois par l'isthme qui le joint aux autres montagnes. -Cet isthme n'est qu'une médiocre colline. -Étant sur cette hauteur, je rencontrai un noir appartenant -à M. Le Normand, habitant chez lequel -j'allais descendre, et dont la maison était à -un quart de lieue. Cet homme nous devança pendant -que je m'arrêtais avec plaisir à considérer le -spectacle des deux mers. Une maison placée en -cet endroit y serait dans une situation charmante ; -mais il n'y a pas d'eau. Comme je descendais -ce monticule, un noir vint au-devant de -moi avec une carafe pleine d'eau fraîche, et -m'annonça que l'on m'attendait à la maison. J'y -arrivai. C'était une longue case de palissades, -couverte de feuilles de latanier. Toute l'habitation -consistait en huit noirs, et la famille en neuf personnes : -le maître et la maîtresse, cinq enfans ; -une jeune parente et un ami. Le mari était absent ; -voilà ce que j'appris avant d'entrer.</p> - -<p>Je ne vis dans toute la maison qu'une seule -pièce ; au milieu, la cuisine ; à une extrémité, les -magasins et les logemens des domestiques ; à -l'autre bout, le lit conjugal, couvert d'une toile -sur laquelle une poule couvait ses œufs ; sous le -lit, des canards ; des pigeons sous la feuillée, et -trois gros chiens à la porte. Aux parois étaient accrochés -tous les meubles qui servent au ménage -ou au travail des champs. Je fus véritablement -surpris de trouver dans ce mauvais logement une -dame très-jolie. Elle était Française, née d'une -famille honnête, ainsi que son mari. Ils étaient -venus, il y avait plusieurs années, chercher fortune ; -ils avaient quitté leurs parens, leurs amis, -leur patrie, pour passer leur vie dans un lieu -sauvage où l'on ne voyait que la mer et les escarpemens -affreux du morne Brabant : mais l'air de -contentement et de bonté de cette jeune mère de -famille semblait rendre heureux tout ce qui l'approchait. -Elle allaitait un de ses enfans ; les quatre -autres étaient rangés autour d'elle, gais et -contens.</p> - -<p>La nuit venue, on servit avec propreté tout -ce que l'habitation fournissait. Ce souper me parut -fort agréable. Je ne pouvais me lasser de voir -ces pigeons voler autour de la table, ces chèvres -qui jouaient avec les enfans, et tant d'animaux -réunis autour de cette famille charmante. Leurs -jeux paisibles, la solitude du lieu, le bruit de la -mer, me donnaient une image de ces premiers -temps où les filles de Noé, descendues sur une -terre nouvelle, firent encore part aux espèces -douces et familières, du toit, de la table et -du lit.</p> - -<p>Après souper, on me conduisit coucher à deux -cents pas de là, à un petit pavillon en bois, que -l'on venait de bâtir. La porte n'était pas encore -mise, j'en fermai l'ouverture avec les planches -dont on devait la faire. Je mis mes armes en état ; -car cet endroit est environné de noirs marrons. -Il y a quelques années que quarante d'entre eux -s'étaient retirés sur le morne, où ils avaient fait -des plantations : on voulut les forcer ; mais plutôt -que de se rendre, ils se précipitèrent tous -dans la mer.</p> - - -<h3>LE 1<sup>er</sup> SEPTEMBRE.</h3> - -<p>Le maître de la maison étant revenu pendant -la nuit, il m'engagea à différer mon départ jusqu'à -l'après-midi : il voulait m'accompagner une -partie du chemin. Il n'y avait que trois petites -lieues de là à Belle-Ombre, dernière habitation -où je devais coucher. Comme mon noir était -blessé, la jeune dame voulut elle-même lui préparer -un remède pour son mal. Elle fit sur le feu -une espèce de baume samaritain, avec de la térébenthine, -du sucre, du vin et de l'huile. Après -l'avoir fait panser, je le fis partir d'avance avec -son camarade. A trois heures après dîner, je pris -congé de cette demeure hospitalière et de cette -femme aimable et vertueuse. Nous nous mîmes -en route, son mari et moi ; c'était un homme -très-robuste : il avait le visage, les bras et les -jambes brûlés du soleil. Lui-même travaillait à -la terre, à abattre les arbres, à les charrier ; mais -il ne souffrait, disait-il, que du mal que se donnait -sa femme pour élever sa famille : elle s'était -encore depuis peu chargée d'un orphelin. Il ne -me conta que ses peines, car il vit bien que je -sentais son bonheur.</p> - -<p>Nous passâmes un ruisseau près de la maison, -et nous marchâmes sur la pelouse jusqu'à la -pointe du corail. Dans cet endroit la mer pénètre -dans l'île entre deux chaînes de rochers à pic : -il faut suivre cette chaîne, en marchant par des -sentiers rompus et en s'accrochant aux pierres. -Le plus difficile est de l'autre côté de l'anse, en -doublant la pointe appelée le Cap. Je vis passer -des noirs ; ils se collaient contre les flancs du roc : -s'ils eussent fait un faux pas, il tombaient à la -mer. Dans les gros temps ce passage est impraticable ; -la mer s'y engouffre et y brise d'une manière -effroyable. En calme, les petits vaisseaux -entrent dans l'anse, au fond de laquelle ils chargent -du bois. Heureusement il s'y trouva <i>le Désir</i>, -senau du roi : il nous prêta sa chaloupe pour -passer le détroit. M. Le Normand me conduisit -de l'autre côté, et nous nous dîmes adieu en nous -embrassant cordialement.</p> - -<p>J'arrivai, en trois heures de marche sur une -pelouse continuelle, au-delà de la pointe de -Saint-Martin. Souvent j'allais sur le sable, et -quelquefois sur ce gazon fin, qui croît par flocons -épais comme la mousse. Dans cet endroit je trouvai -une pirogue, où M. Étienne, associé à l'habitation -de Belle-Ombre, m'attendait. Nous fûmes -en peu de temps rendus à sa maison, située à -l'entrée de la rivière des citronniers. On construisait -sur la rive gauche un vaisseau de deux -cents tonneaux.</p> - -<p>Depuis M. Le Normand, toute cette partie est -d'une fraîcheur et d'une verdure charmante : -c'est une savanne sans roche, entre la mer et les -bois, qui sont très-beaux.</p> - -<p>Avant de passer le Cap, on remarque un gros -banc de corail, élevé de plus de quinze pieds. -C'est une espèce de récif que la mer a abandonné : -il règne au pied une longue flaque d'eau -dont on pourrait faire un bassin pour de petits -vaisseaux. Depuis le morne Brabant, il y a, au -large, une ceinture de brisans, où il n'y a de passage -que vis-à-vis des rivières.</p> - - -<h3>DU 2.</h3> - -<p>Le remède appliqué à la blessure de mon noir -l'ayant presque guéri, je fixai mon départ à l'après-midi. -Le matin, je me promenai en pirogue, -entre les récifs et la côte. L'eau du fond était très-claire : -on y voyait des forêts de madrépores de -cinq ou six pieds d'élévation, semblables à des -arbres : quelques-uns avaient des fleurs. Différentes -espèces de poissons de toutes couleurs nageaient -dans leurs branches, on y voyait serpenter -de belles coquilles, entre autres une tonne magnifique, -que le mouvement de la pirogue effraya ; -elle fut se nicher sous une touffe de corail. J'aurais -fait une riche collection, mais je n'avais ni plongeur, -ni pince de fer, pour soulever les plantes -de ce jardin maritime, et pour déraciner ces -arbres de pierre. J'en rapportai le rocher appelé -l'oreille-de-Midas, le drap-d'or, et quelques gros -rouleaux garnis de leur peau velue.</p> - -<p>Nous eûmes à dîner deux officiers du <i>Désir</i>, -qui, conjointement avec M. Étienne, voulurent -m'accompagner jusqu'au bras de mer de la Savanne, -à trois lieues de là. Personne n'y demeure, -mais il y a quelques cases de paille. Le matin on -avait fait partir d'avance tous les noirs ; après -midi je me mis en route, et je pris seul le devant. -J'arrivais au Poste-Jacotet : c'est un endroit où -la mer entre dans les terres, en formant une baie -de forme ronde. On voit au milieu un petit îlot -triangulaire : cette anse est entourée d'une colline -qui la clôt comme un bassin. Elle n'est ouverte -qu'à l'entrée où passe l'eau de la mer, et au fond, -où coulent, sur un beau sable, plusieurs ruisseaux -qui sortent d'une pièce d'eau douce où je -vis beaucoup de poissons. Autour de cette pièce -d'eau sont plusieurs monticules qui s'élèvent les -uns derrière les autres en amphithéâtre. Ils étaient -couronnés de bouquets d'arbres, les uns en pyramide -comme des ifs, les autres en parasol : -derrière eux s'élançaient quelques têtes de palmistes -avec leurs longues flèches garnies de panaches. -Toute cette masse de verdure, qui s'élève -du milieu de la pelouse, se réunit à la forêt et -à une branche de montagne qui se dirige à la -Rivière-Noire. Le murmure des sources, le beau -vert des flots marins, le souffle toujours égal des -vents, l'odeur parfumée des veloutiers, cette -plaine si unie, ces hauteurs si bien ombragées, -semblaient répandre autour de moi la paix et le -bonheur. J'étais fâché d'être seul : je formais des -projets ; mais du reste de l'univers, je n'eusse -voulu que quelques objets animés, pour passer -là ma vie.</p> - -<p>Je quittai à regret ces beaux lieux. A peine -j'avais fait deux cents pas que je vis venir à ma -rencontre une troupe de noirs armés de fusils. Je -m'avançai vers eux, et je les reconnus pour des -noirs de détachement, sorte de maréchaussée de -l'île : ils s'arrêtèrent auprès de moi. L'un d'eux -portait dans une calebasse deux petits chiens -nouveaux-nés ; un autre menait une femme attachée -par le cou à une corde de jonc : c'était le -butin qu'ils avaient fait sur un camp de noirs -marrons qu'ils venaient de dissiper. Ils en avaient -tué un, dont ils me montrèrent le gris-gri, espèce -de talisman fait comme un chapelet. La négresse -paraissait accablée de douleur. Je l'interrogeai ; -elle ne me répondit pas. Elle portait sur -le dos un sac de vacoa. Je l'ouvris. Hélas! c'était -une tête d'homme. Le beau paysage disparut, je -ne vis plus qu'une terre abominable<a id="FNanchor_7" href="#Footnote_7" class="fnanchor">[7]</a>.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_7" href="#FNanchor_7"><span class="label">[7]</span></a> Cette femme appartenait à un habitant appelé M. de Laval.</p> -</div> -<p>Mes compagnons me retrouvèrent comme je -descendais par une pente difficile au bras de mer -de la Savanne. Il était nuit, nous nous assîmes -sous des arbres dans le fond de l'anse : on alluma -des flambeaux, et on servit à souper.</p> - -<p>On parla des noirs marrons ; car ils avaient -aussi rencontré le détachement où était cette malheureuse, -qui portait peut-être la tête de son -amant! M. Étienne nous dit qu'il y avait des -troupes de deux et trois cents noirs fugitifs aux -environs de Belle-Ombre, qu'ils élisaient un chef -auquel ils obéissaient sous peine de la vie. Il leur -est défendu de rien prendre dans les habitations -du voisinage, d'aller le long des rivières fréquentées -chercher du poisson ou des <i>songes</i>. La nuit, -ils descendent à la mer pour pêcher ; le jour, ils -forcent des cerfs dans l'intérieur des bois avec -des chiens bien dressés. Quand il n'y a qu'une -femme dans la troupe elle est pour le chef ; s'il y -en a plusieurs, elles sont communes. Ils tuent, -dit-on, les enfans qui en naissent, afin que leurs -cris ne les dénoncent pas. Ils s'occupent tous les -matins à jeter les sorts pour présager la destinée -du jour.</p> - -<p>Il nous conta qu'étant à la chasse l'année précédente, -il rencontra un noir marron ; que s'étant -mis à le poursuivre en l'ajustant, son fusil -manqua jusqu'à trois fois. Il allait l'assommer à -coups de crosse, lorsque deux négresses sortirent -du bois et vinrent en pleurant se jeter à ses pieds. -Le noir profita du moment et s'enfuit. Il amena -chez lui ces deux généreuses créatures ; il nous -en avait montré une le matin.</p> - -<p>Nous passâmes la nuit sous des paillettes.</p> - -<p>J'avais remarqué qu'on pouvait faire du Poste-Jacotet, -cette position si riante, un très-bon port -pour de petits vaisseaux, en ôtant du bassin -quelques plateaux de corail. Le bras de mer de -la Savanne sert aussi aux embarcations des gaulettes. -Toute cette partie est la plus belle portion -de l'île ; cependant elle est inculte, parce -qu'il est difficile d'y communiquer avec le chef-lieu, -à cause des montagnes de l'intérieur, et -par la difficulté de revenir au vent du port en -doublant le morne Brabant.</p> - - -<h3>LE 3 SEPTEMBRE.</h3> - -<p>M. Étienne et M. de Clèzemure, capitaine du -<i>Désir</i>, vinrent m'accompagner jusqu'au bord -de la rive gauche de la Savanne, qui est encore -plus escarpée que la rive droite ; en cet endroit -leurs chiens forcèrent un cerf. Je pris congé d'eux -pour faire seul les douze lieues qui restaient dans -un pays où il n'y a plus d'habitans.</p> - -<p>J'observai, chemin faisant, que la prairie devenait -plus large, les bois plus épais et plus -beaux. Les montagnes sont enfoncées dans l'intérieur ; -on n'en voit que les sommets dans le -lointain.</p> - -<p>De temps en temps je trouvai quelques ravins. -En deux heures de marche, je passai trois rivières -à gué. La seconde, qui est celle des Anguilles, -est assez difficile ; son lit est plein de rochers, -et son courant rapide. Il s'y jette des -sources d'eau ferrugineuse qui la couvrent d'une -huile couleur de gorge-de-pigeon.</p> - -<p>Chemin faisant, je vis un de ces éperviers appelés -mangeurs de poules. Il était perché sur un -tronc de latanier ; je l'ajustai presque à bout portant, -les deux amorces de mon fusil s'embrasèrent -et les coups ne partirent pas. L'oiseau resta -tranquille, et je le laissai là. Cette petite aventure -me fit faire attention à tenir mes armes en meilleur -état, en cas d'attaque des noirs marrons.</p> - -<p>Je m'arrêtai sur la rive gauche de la troisième -rivière, au bord de la mer, sur des plateaux de -rochers ombragés par un veloutier. Mes noirs -m'en firent une espèce de tente en jetant mon -manteau dessus les branches. Ils me firent à dîner, -et me pêchèrent quelques conques persiques et -des oreilles-de-Midas.</p> - -<p>A deux heures après dîner, je me mis en route, -mon fusil en bon état et mes gens en bon ordre. -Les surprises n'étaient point à craindre : la plaine -est découverte et les bois assez éloignés. Le sentier -était très-beau et sablé. Pour marcher plus -à mon aise, et n'être pas obligé de me déchausser -au passage de chaque rivière, je résolus de marcher -nu-pieds comme les chasseurs du matin<a id="FNanchor_8" href="#Footnote_8" class="fnanchor">[8]</a>. -Cette façon d'aller est non seulement la plus naturelle, -mais la plus sûre ; le pied saisit comme -une main les angles des rochers. Les noirs ont -cette partie si exercée qu'ils s'en servent pour ramasser -une épingle à terre. Ce n'est donc pas en -vain que la nature divisa ces membres en doigts, -et les doigts en articulations.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_8" href="#FNanchor_8"><span class="label">[8]</span></a> L'homme civilisé enferme son pied dans une chaussure ; -il est sujet aux cors que les nègres ne connaissent pas. De toutes -les parties de son individu qu'il immole à son opinion, c'est sans -doute le sacrifice qui lui coûte le moins. On prétend même qu'il -y a un plus grand inconvénient à porter perruque, surtout lorsqu'on -se fait raser la tête. On croit que cette opération est -cause des apoplexies si fréquentes aujourd'hui, et qui étaient -si rares chez les anciens. Je crois même que Pline, qui parle -des maladies de son temps, ne fait pas mention de celle-là.</p> -</div> -<p>Après avoir fait ces réflexions, je me déchaussai -et je passai à gué la première rivière ; mais en -sortant de l'eau, je reçus un violent coup de soleil -sur les jambes ; elles devinrent rouges et enflammées. -Au passage de la seconde, je me blessai -à un talon et à un orteil. En mettant mon pied -dans l'eau, j'éprouvai à mes blessures une douleur -fort vive. Je renonçai à mon projet, fâché -d'avoir perdu un des avantages de la constitution -humaine, faute d'exercice.</p> - -<p>J'arrivai à la rivière du Poste, que je traversai -à gué sur le dos de mon noir, à une portée de -canon de son embouchure. Elle coule avec grand -bruit sur des rochers. Ses eaux sont si transparentes -que je distinguais au fond des limaçons -noirs à pointes. J'éprouvai dans ce passage une -sorte d'horreur. Le soleil était près de se coucher ; -je ne voulus pas aller plus loin. Je marchai -sur les pierres, le long de sa rive gauche, pour -gagner une paillotte que j'avais aperçue adossée -à un des caps de son embouchure. Il me fut impossible -d'aller jusque là. Ce n'étaient que des -monceaux de roches. Je revins sur mes pas, et je -repris le sentier qui me mena au haut du ravin -au bas duquel elle coule. J'aperçus, à main gauche, -dans un enfoncement, un petit bouquet détaché -de buissons, d'arbres et de lianes, dans -lequel on ne pouvait pénétrer. L'idée me vint de -m'ouvrir un passage avec une hache et de me -loger au centre comme dans un nid. Ce gîte me -paraissait sûr ; mais comme il vint à tomber un -peu de pluie, je pensai qu'il vaudrait mieux encore -loger sous le plus mauvais toit. Je descendis -l'enfoncement jusqu'au bord de la mer, et j'eus -un grand plaisir de trouver sur ma droite la paillotte -que j'avais aperçue de l'autre rive : c'était -un toit de feuilles de latanier appliqué contre la -roche. A droite, était le chemin impraticable que -j'avais tenté ; à gauche, le chemin par où j'étais -descendu, et devant moi le bord de la mer. Tout -me parut également disposé pour la sûreté et la -commodité ; on me fit un lit d'herbes sèches, et -je me couchai. Je fis mettre mes paniers enfilés -de leur bâton, à droite et à gauche de mon lit, -comme des barrières, un de mes noirs à chaque -entrée de l'ajoupa, mes pistolets sous mon oreiller, -mon fusil auprès de moi, et mon chien à mes -pieds.</p> - -<p>A peine ces dispositions étaient faites qu'un -frisson me saisit. C'est la suite des coups de soleil, -qui sont presque toujours suivis de la fièvre. -Mes jambes étaient douloureuses et enflées. On -me fit de la limonade ; on alluma de la bougie, -et je m'occupai à noter des observations sur ma -route, et quelques erreurs sur la carte.</p> - -<p>Toute la côte, depuis le bras de mer de la -Savanne, est escarpée et inabordable. Les rivières -qui s'y jettent sont fort encaissées. Il serait -impossible de faire ce chemin à cheval. On -s'opposerait aisément à la marche d'une troupe -ennemie, chaque rivière étant un fossé d'une -profondeur effrayante. Quant au pays, il m'a -paru la plus belle portion de l'île.</p> - -<p>Sur le minuit, la fièvre me quitta et je m'endormis. -A trois heures et demie du matin, mon -chien me réveilla, et sortit de l'ajoupa en aboyant -de toutes ses forces. J'appelai Côte et lui dis de -se lever. Je sortis avec mes armes ; mais je ne -vis qu'un ciel bien étoilé. Mon noir revint au -bout de quelques momens, et me dit qu'il -avait entendu siffler deux fois auprès du bois. -Je fis rallumer le feu ; j'ordonnai à mes gens -de veiller et je posai Côte en sentinelle avec mon -sabre.</p> - -<p>La mer venait briser dans les rochers, presque -jusqu'à ma chaumière. Ce fracas joint à l'obscurité -m'invitait au sommeil ; mais je n'étais pas -sans inquiétude : j'étais à cinq lieues de toute habitation, -si la fièvre me reprenait, je ne savais -où trouver des secours. Les noirs marrons me -donnaient peu de crainte : mes deux noirs paraissaient -bien déterminés, et j'étais dans un lieu -où je pouvais soutenir un siége. Après tout, je -me félicitai de ne m'être pas campé dans le -bosquet.</p> - -<p>Dès qu'on put distinguer les objets, je fis -boire un verre d'eau-de-vie à mes factionnaires, -et je me mis en route : ils commençaient à être -bien moins chargés, nos provisions diminuant -chaque jour.</p> - - -<h3>LE 4 SEPTEMBRE.</h3> - -<p>Je partis à cinq heures et demie du matin, -résolu de faire un effort pour arriver à la première -habitation d'une seule traite.</p> - -<p>A peu de distance, nous trouvâmes une petite -rivière, et un peu plus loin un ruisseau presque -à sec. Après une heure de marche, toute cette -belle pelouse qui commence au morne Brabant -finit, et l'on entre sur un terrain couvert de rochers -comme dans le reste de l'île. L'herbe, cependant, -en est plus verte ; c'est un gramen à -large feuille, très-propre au pâturage.</p> - -<p>Je passai à gué le bras de mer du Chalan, sur -un banc de sable. Il est mal figuré sur le plan. -La mer entre profondément dans les terres par -un passage étroit, dont je pense qu'on pourrait -faire un grand parc pour la pêche, en le barrant -de claires-voies.</p> - -<p>Je trouvai sur sa rive gauche un ajoupa où je -me reposai.</p> - -<p>A une demi-lieue de là, le sentier se divise -en deux ; je pris celui de la gauche, qui entre -dans les bois ; il me conduisit dans un grand -chemin frayé de chariots. La vue des ornières -qui me désignaient le voisinage de quelque maison -considérable, me fit un grand plaisir : j'aimais -encore mieux voir des pas de cheval que des -pas d'homme. Nous arrivâmes à une habitation -dont le maître était absent, ce qui nous fit revenir -sur nos pas, et suivre un sentier du bois qui nous -mena chez un habitant appelé M. Delaunay. Il -était temps d'arriver ; je ne pouvais plus me soutenir -sur mes jambes qui étaient très-enflées. Il -me prêta un cheval pour me rendre à deux lieues -de là à l'habitation des prêtres.</p> - -<p>Je passais successivement la rivière de la Chaux -qui est fort encaissée, et celle des Créoles. A trois -quarts de lieue de cette dernière, je traversai en -pirogue une des anses du port du sud-est.</p> - -<p>Les bords en sont couverts de mangliers. Tout -ce paysage est fort agréable ; il est coupé de collines -couvertes d'habitations. De temps en temps -on traverse des bouquets de bois remplis d'orangers. -Il était six heures du soir quand j'arrivai chez -le frère directeur de l'habitation. On me bassina les -jambes d'eau de fleur de sureau, et je me reposai -avec grand plaisir.</p> - - -<h3>DU 5.</h3> - -<p>Il n'y a qu'une lieue de là au grand Port. Le -frère me prêta un cheval, et j'arrivai à la ville -sur les dix heures. C'est une espèce de bourg où -il y a une douzaine de maisons. Les édifices les -plus remarquables sont un moulin ruiné, et le -gouvernement qui ne vaut guère mieux. Derrière -la ville est une grande montagne, et devant elle -est la mer, qui forme en cet endroit une baie -profonde de deux lieues, à compter des récifs -de son ouverture, et de quatre lieues de longueur -depuis la pointe des deux Cocos jusqu'à -celle du Diable.</p> - -<p>Je descendis chez le curé.</p> - - -<h3>DES 6, 7 ET 8.</h3> - -<p>J'étais enchanté de mon hôte, et du paysage -que j'avais vu ; mais il faut se méfier des lieux -où vient la fleur d'orange : le curé ne buvait que -de l'eau, ainsi que ses paroissiens. Il faut souvent -un mois de navigation pour venir du Port-Louis ; -souvent les habitans sont exposés à manquer -de tout ce qui vient d'Europe. Je fis part -de mes provisions à M. Delfolie ; c'était le nom -du missionnaire, qui était un fort honnête homme.</p> - -<p>Le Port du sud-est fut d'abord habité par les -Hollandais ; on voit encore un de leurs anciens -édifices qui sert de chapelle. On entre dans le -port par deux passes, l'une à la pointe du Diable -pour les petits vaisseaux ; l'autre, plus considérable, -à côté d'un îlot, vers le milieu. Il y a -deux batteries à ces deux endroits, et une troisième -appelée batterie de la Reine, située au fond -de la baie.</p> - -<p>Si mon indisposition l'eût permis j'aurais examiné -les corps étrangers que la mer jette sur les -récifs, pour former quelques conjectures sur les -terres qui sont au vent ; mais je pouvais à peine -me soutenir ; la peau de mes jambes tomba même -entièrement.</p> - -<p>Voici les observations que je pus recueillir.</p> - -<p>Les baleines entrent quelquefois dans le Port -du sud-est, où il serait aisé de les harponner. -Cette côte est fort poissonneuse, et c'est l'endroit -de l'île où l'on trouve les plus beaux coquillages, -entre autres des olives et des vis. On me donna -quelques huîtres violettes de l'embouchure de la -rivière de la Chaux, et une espèce de cristallisation -que l'on trouve au fond du lit de la rivière -Sorbès qui en est voisine.</p> - -<p>Je vis pendant trois nuits une comète qui paraissait -depuis quinze jours. Son noyau était -pâle et nébuleux, sa queue blanche et très-étendue, -les rayons en divergeaient peu. Je dessinai -sa position dans le ciel, au-dessous des Trois -Rois. Sa route était vers l'est, et sa queue dirigée -à l'ouest. Le 6, à deux heures et demie du -matin, elle me parut élevée de plus de 50 degrés -sur l'horizon. Je ne pus rendre mon observation -plus précise faute d'instrument.</p> - -<p>Je trouvai ici l'air d'une fraîcheur agréable, -la campagne belle et fertile ; mais ce bourg est si -désert que dans un jour je ne vis passer que deux -noirs sur la place publique.</p> - - -<h3>LE 9 SEPTEMBRE.</h3> - -<p>Je me sentais assez rétabli pour continuer ma -route dans des lieux habités. Je fixai ma couchée -à quatre lieues de là, à l'embouchure de la grande -rivière, qui est un peu plus grande que celle qui -porte le même nom, près du Port-Louis.</p> - -<p>Nous partîmes à six heures du matin, en suivant -le rivage qui est découpé d'anses où croissent -des mangliers. Il est probable que la mer en a -apporté les graines de quelque terre plus au vent. -Nous longions, sur la gauche, une chaîne de -montagnes élevées, couvertes de bois. La campagne -est coupée de petites collines couvertes d'une -herbe fraîche ; ce pays, où l'on élève beaucoup -de bestiaux, est agréable à voir, mais fatigant à -parcourir.</p> - -<p>Après avoir marché deux lieues, nous vîmes, -sur une hauteur, une belle maison de pierre. Je -m'y arrêtai pour m'y reposer ; elle appartenait à -un riche habitant appelé La V***. Il était absent. -Sa femme était une grande créole sèche, qui allait -nu-pieds suivant l'usage du canton. En -entrant dans l'appartement, je la trouvai au milieu -de cinq ou six filles, et d'autant de gros -dogues qui voulurent étrangler mon chien ; on -les mit à la porte, et madame de La V*** y posa -en faction une négresse nue, qui n'avait pour -tout habit qu'une mauvaise jupe. Je demandai à -passer le temps de la chaleur. Après les premiers -complimens, un des chiens trouva le moyen de -rentrer dans la salle, et le vacarme recommença. -Madame de la V*** tenait à la main une queue -de raie épineuse ; elle en lâcha un coup sur les -épaules nues de l'esclave qui en furent marquées -d'une longue taillade, et un revers sur le mâtin -qui s'enfuit en hurlant.</p> - -<p>Cette dame me conta qu'elle avait manqué de -se noyer en allant en pirogue harponner la tortue -sur les brisans. Elle allait dans les bois, à la -chasse des noirs marrons ; elle s'en faisait honneur : -mais elle me dit que le gouverneur lui avait -reproché de chasser le cerf, ce qui est défendu ; -ce reproche l'avait outrée : « J'eusse mieux aimé, -me dit-elle, qu'il m'eût donné un coup de poignard -dans le cœur. »</p> - -<p>A quatre heures après midi, je quittai cette -Bellone qui chassait aux hommes ; nous coupâmes -par un sentier la pointe du Diable, ainsi appelée, -parce que les premiers navigateurs y virent, -dit-on, varier leur boussole sans en savoir la -raison. Nous passâmes en canot l'embouchure de -la grande rivière qui n'est point navigable, à -cause d'un banc de sable qui la traverse, et -d'une cascade qu'elle forme à un demi-quart -de lieue de là.</p> - -<p>On a bâti sur sa gauche une redoute en terre, -au commencement du chemin qui mène à Flacque : -nous le suivîmes par l'impossibilité de marcher -le long du rivage, tout rompu de roches. -On rentre ici dans les bois, qui sont très-beaux, -et pleins d'orangers. A un quart de lieue de là -je trouvai une habitation dont le maître était absent : -je m'y arrêtai.</p> - -<p>J'avais marché deux heures et demie le matin, -et autant l'après-midi.</p> - - -<h3>LE 10 SEPTEMBRE.</h3> - -<p>Nous suivîmes la grande route de Flacque, -jusqu'à un quart de lieue au-delà de la rivière -Sèche, que nous passâmes à gué comme les autres ; -ensuite, prenant à droite par un sentier, -j'arrivai sur le bord de la mer à l'Anse d'eau -douce, où il y avait un poste de trente hommes.</p> - -<p>Nous reprîmes le rivage, qui commence là à -être praticable. Je passai, sur le dos de Côte, -un petit bras de mer assez profond. De temps en -temps le sable est couvert de rochers, jusqu'à -une longue prairie couverte du même chiendent -que j'avais trouvé aux environs de Belle-Ombre. -Toute cette partie est sèche et aride ; les bois -sont petits et maigres, et s'étendent aux montagnes -qu'on voit de loin : cette plaine, qui a trois -grandes lieues, ne vaut pas grand'chose ; elle -s'étend jusqu'à un établissement appelé les Quatre -Cocos. Il n'y a d'autre eau que celle d'un -puits saumâtre percé dans des rochers pleins de -mines de fer.</p> - -<p>Après dîner, un sentier sur la gauche nous -mena dans les bois, où nous retrouvâmes des rochers. -Nous arrivâmes sur le bord de la rivière -de Flacque, à un quart de lieue de son embouchure : -nous la traversâmes sur des planches. Je -la côtoyai en traversant les habitations, qui y -sont en grand nombre, et je vins descendre au -magasin, situé sur la rive gauche. Il y avait un -poste commandé par un capitaine de la légion, -appelé M. Gautier, qui m'offrit un gîte.</p> - - -<h3>LE 11.</h3> - -<p>Je me reposai. Le quartier de Flacque est un -des mieux cultivés de l'île : on en tire beaucoup -de riz. Il y a une passe dans les récifs, qui permet -aux gaulettes de venir charger jusqu'à terre.</p> - - -<h3>LE 12.</h3> - -<p>Mon hôte voulut m'accompagner une partie -du chemin ; nous fûmes en pirogue jusqu'auprès -du poste de Fayette. Presque toute la côte est -couverte jusque là de roches brisées et de mangliers. -Près du débarquement nous vîmes sur le -sable des traces de tortue, ce qui nous fit mettre -pied à terre ; mais nous ne trouvâmes que le nid. -Nous passâmes à gué l'anse aux Aigrettes, bras -de mer assez large. J'étais sur les épaules de mon -noir ; quand nous fûmes au milieu du trajet, la -mer qui montait pensa le renverser : il eut de -l'eau jusqu'au cou, et je fus bien mouillé. A -quelque distance, nous en trouvâmes une autre, -appelée l'Anse aux Requins. J'y remarquai de -larges plateaux de rochers, percés d'un grand -nombre de trous ronds, d'un pied de diamètre : -quelques-uns étaient de la profondeur de ma -canne. Je présumai que quelque lave de volcan, -ayant coulé jadis sur une portion de forêt, avait -consumé les troncs des arbres, et conservé leur -empreinte.</p> - -<p>Du poste de Fayette à la rivière du Rempart, -la prairie continue. Ce quartier est encore bien -cultivé : nous y dînâmes. Je passai la rivière ; -ensuite je continuai seul ma route jusqu'au-delà -de la rivière des Citronniers. Le soleil baissait -déjà à l'horizon, lorsque je rencontrai un habitant -qui m'engagea fort honnêtement à entrer chez lui ; -cet honnête homme s'appelait le sieur Gole.</p> - - -<h3>LE 13 SEPTEMBRE.</h3> - -<p>Il m'offrit, le matin, son cheval pour me rendre -à la ville, dont je n'étais plus éloigné que de -cinq lieues. J'aurais bien voulu achever le tour de -l'île ; mais il y avait quatre lieues de pays -inhabité, où l'on ne trouve pas d'eau. D'ailleurs, -de la pointe des Canonniers, je connaissais -le rivage jusqu'au Port.</p> - -<p>J'acceptai l'offre de mon hôte. Je partis de ce -quartier qu'on appelle la Poudre-d'Or, à cause, -dit-on, de la couleur du sable, qui me parut -blanc comme ailleurs. Je passai d'abord la rivière -qui porte le nom du quartier. J'entrai ensuite -dans de grands bois ; le sol en est bon, mais il n'y -a point d'eau. J'arrivai au quartier des Pamplemousses : -les terres en paraissent épuisées, parce -qu'on les cultive depuis plus de trente ans sans -les fumer. J'en passai la rivière à gué, ainsi que -la rivière Sèche et celle des Lataniers, et j'arrivai -le soir au Port.</p> - -<p>J'avais trouvé toutes les campagnes en rapport -couvertes de pierres, excepté quelques cantons -des Pamplemousses.</p> - -<p>Je n'ai vu sur ma route aucun monument intéressant. -Il y a trois églises dans l'île : la première -au Port-Louis, la seconde au Port du sud-est, -et la troisième, qui est la plus propre, aux -Pamplemousses. Les deux autres ressemblent à -de petites églises de village. On en avait construit -une au Port-Louis, sur un assez beau plan ; -mais le comble en étant trop élevé, les ouragans -ont fait fendre les murs qui le supportent. On -s'en sert quelquefois au lieu de magasins, qui -sont rares dans l'île. La plupart sont construits -en bois ; c'est une matière qu'on ne devrait jamais -employer pour les bâtimens publics, surtout ici, -où les poutres ne durent pas plus de quarante -ans, quand les carias ne les détruisent pas plus -tôt. D'ailleurs, la pierre se rencontre partout, -et l'île est entourée de corail, dont on fait de la -chaux. La plus grande difficulté est aux fondations, -où l'on est toujours obligé de faire sauter -des roches avec de la poudre, mais, tout compensé, -je ne crois pas qu'un bâtiment en pierre -coûte ici un tiers plus cher qu'un bâtiment en -bois. Celui-ci, il est vrai, est bientôt prêt, mais -bientôt ruiné. Les gens pressés de jouir ne jouissent -jamais.</p> - -<p>On compte que l'île a environ quarante-cinq -lieues de tour. Elle est arrosée d'un grand nombre -de ruisseaux fort encaissés : ils sortent du -centre de l'île pour se rendre à la mer. Quoique -nous fussions dans la saison sèche, j'en ai traversé -plus de vingt-quatre, remplis d'une eau -fraîche et saine. J'estime qu'il y a la moitié de -l'île en friche, un quart de cultivé, un autre -quart en pâturages, bons et mauvais.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch18">LETTRE XVIII.<br /> -<span class="small">SUR LE COMMERCE, L'AGRICULTURE ET LA DÉFENSE -DE L'ILE.</span></h2> - - -<p>Une lettre ne suffirait pas pour détailler ces -trois objets, qui sont immenses. A commencer -par le premier, je ne connais point de coin de -terre qui étende ses besoins si loin. Cette colonie -fait venir sa vaisselle de Chine, son linge et ses -habits de l'Inde, ses esclaves et ses bestiaux de -Madagascar, une partie de ses vivres du cap de -Bonne-Espérance, son argent de Cadix, et son -administration de France. M. de La Bourdonnais -voulait en faire l'entrepôt du commerce de l'Inde<a id="FNanchor_9" href="#Footnote_9" class="fnanchor">[9]</a>, -une seconde Batavia. Avec les vues d'un grand -génie, il avait le faible d'un homme : mettez-le -sur un point, il en fera le centre de toutes -choses.</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_9" href="#FNanchor_9"><span class="label">[9]</span></a> Tout entrepôt augmente les frais du commerce ; quand il -est inutile, il ne faut pas l'établir. Aucune nation n'a aux Indes -d'entrepôt placé hors des lieux de son commerce. Batavia est -dans une île qui donne des épiceries.</p> - -<p>On regarde encore l'Ile-de-France comme une forteresse -qui assure nos possessions dans l'Inde. C'est comme si on regardait -Bordeaux comme la citadelle de nos colonies de l'Amérique. -Il y a quinze cents lieues de l'Ile-de-France à Pondichéry. -Quand on supposerait dans cette île une garnison considérable, -encore faut-il une escadre pour la transporter aux -Indes. Il faut que cette escadre soit toujours rassemblée dans -un port, où les vers dévorent un vaisseau en trois ans. L'île ne -fournit ni goudron, ni cordages, ni mâture : les bordages même -n'y valent rien, le bois du pays étant lourd et sans élasticité.</p> - -<p>On court les risques d'un combat naval. Si on est battu, le -secours est manqué ; si on est victorieux, les soldats, transportés -tout d'un coup d'un climat tempéré dans un climat très-chaud, -ne peuvent supporter les fatigues du service.</p> - -<p>Si on eût fait pour quelque endroit de la côte Malabare, ou -de l'embouchure du Gange, la moitié de la dépense qu'on a -faite à l'Ile-de-France, nous aurions dans l'Inde même une -forteresse respectable et une armée acclimatée : les Anglais ne -se seraient pas emparés du Bengale. On peut s'en rapporter à -eux sur ce qu'il convient de faire pour protéger un établissement. -Ils entretiennent trois ou quatre mille soldats Européens -sur les bords mêmes du Gange : ils avaient cependant assez -d'îles éloignées à leur disposition. Il ne tient encore qu'à eux -de s'établir sur la côte de l'ouest de Madagascar : mais dans leurs -entreprises, ils ne séparent jamais les moyens de leur fin. Les -moutons sont mal gardés quand le chien est à quinze cents lieues -de la bergerie.</p> - -<p>A quoi donc l'Ile-de-France est-elle bonne? A donner du -café, et à servir de relâche à nos vaisseaux.</p> -</div> -<p>Ce pays, qui ne produit qu'un peu de café, -ne doit s'occuper que de ses besoins ; et il devrait -se pourvoir en France, afin d'être utile par sa -consommation à la métropole, à laquelle il ne -rendra jamais rien. Nos denrées, nos draps, nos -toiles, nos fabriques y suffisent, et les cotonnines -de Normandie sont préférables aux toiles du -Bengale qu'on donne aux esclaves. Notre argent -seul devrait y circuler. On a imaginé une monnaie -de papier, à laquelle personne n'a de confiance. -Dans son plus grand crédit elle perd -trente-trois et souvent cinquante pour cent. Il -est impossible que ce papier perde moins : il est -payable en France à six mois de vue ; il faut six -mois pour le voyage, six mois pour le retour ; voilà -dix-huit mois. On compte ici qu'en dix-huit mois, -l'argent comptant placé dans le commerce maritime -doit rapporter trente-trois pour cent. Celui -qui reçoit du papier pour des piastres, le regarde -comme une marchandise qui court plus -d'un risque.</p> - -<p>Le roi paie tout ce qu'il achète un tiers au -moins au-dessus de sa valeur : les grains des habitans, -la construction de ses édifices, les fournitures -et les entreprises en tout genre. Un habitant -vous fera un magasin pour vingt mille -francs comptant ; si vous le payez en papier, -c'est dix mille écus ; il n'y a pas là-dessus de -dispute.</p> - -<p>C'est pourtant la seule monnaie dont tout le -monde est payé. On avait pensé qu'elle ne sortirait -pas de l'île ; non seulement elle en sort, -mais les piastres aussi, pour n'y jamais rentrer ; -autrement la colonie manquerait de tout.</p> - -<p>De tous les lieux étrangers où elle commerce, -le seul indispensable à sa constitution présente, -est Madagascar ; à cause des esclaves et des bestiaux. -Ses insulaires se contentaient autrefois de -nos mauvais fusils, mais ils veulent aujourd'hui -des piastres cordonnées : tout le monde se perfectionne.</p> - -<p>Au reste, si on compte qu'il y ait un jour assez -de superflu pour y faire fleurir le négoce, il faut -se hâter de nettoyer le port. Il y a sept ou huit -carcasses de vaisseaux qui y forment autant d'îles, -que les madrépores augmentent chaque jour.</p> - -<p>Il ne devrait être permis à personne de posséder -des terres faciles à défricher, et à la portée -de la ville, sans les mettre en valeur. Personne -ne devrait se faire concéder de grands et beaux -terrains pour les revendre à d'autres. Les lois -défendent ces abus ; mais on ne suit pas les lois.</p> - -<p>On devrait multiplier les bêtes de somme, -surtout les ânes si utiles dans un pays de montagnes : -un âne porte deux fois la charge d'un noir. -Le nègre ne coûte guère davantage ; mais l'âne -est plus fort et plus heureux.</p> - -<p>On a fait beaucoup de lois de police sur ce -qu'il convient de planter. Personne ne connaît -mieux que l'habitant ce qui est de son intérêt et -ce qui convient à son sol. Il vaudrait mieux -trouver le moyen d'attacher l'agriculteur au -champ qu'il cultive à regret : car les ordonnances -ne peuvent rien sur les sentimens.</p> - -<p>Il y a un grand nombre de soldats inutiles, -auxquels on pourrait donner des terrains à cultiver, -en faisant les avances du défriché : on pourrait -les marier avec des négresses libres. Si on -eût suivi ce plan, depuis dix ans l'île entière serait -en rapport ; on aurait une pépinière de matelots -et de soldats indiens. Cette idée est si simple, -que je ne suis pas étonné qu'on l'ait méprisée.</p> - -<p>Quant aux moyens à proposer pour adoucir -l'esclavage des nègres, j'en laisse le soin à d'autres ; -il y a des abus qui ne comportent aucune -tolérance.</p> - -<p>Si vous consultez sur la défense de l'île, un -officier de marine, il vous dira qu'une escadre -suffit ; un ingénieur vous proposera des fortifications ; -un brigadier d'infanterie est persuadé qu'il -ne faut que des régimens ; et l'habitant croit que -l'île se défend d'elle-même. Les trois premiers -objets dépendent de l'administration, et sont dispendieux -et nécessaires en partie. Je m'arrêterai -au dernier, afin de vous faire part de quelques -vues économiques.</p> - -<p>J'ai observé, en faisant le tour de l'île, qu'elle -était entourée, en grande partie, à quelque distance -du rivage, d'une ceinture de brisans ; que -là où cette ceinture n'est pas continuée, la côte -est formée de rochers inabordables. Cette disposition -m'a paru étonnante ; mais elle est certaine. -L'île serait inaccessible, s'il ne se trouvait -des passages dans les récifs. J'en ai compté onze : -ils sont formés par le courant des rivières, qui -se trouvent toujours vis-à-vis.</p> - -<p>La défense extérieure de l'île consiste donc à -interdire ces ouvertures. Quelques-unes peuvent -se fermer par des chaînes flottantes, les autres -peuvent être défendues par des batteries posées -sur le rivage.</p> - -<p>Comme on peut naviguer en bateau entre les -récifs et la côte, on pourrait se servir de chaloupes -canonnières, dont le service me paraît fort -commode, par la facilité d'avancer ses feux, -lorsque la passe se trouve à une grande distance -du canon de la côte.</p> - -<p>Derrière les récifs, le rivage est d'un abord -aisé ; on descend sur un sable uni. On pourrait -rendre ces endroits impraticables, ainsi qu'ils le -sont devenus naturellement dans le fond des anses -du Port du sud-est. Il n'y a qu'à y planter -des mangliers, la même espèce d'arbres qui y -ont crû bien avant dans la mer en formant des -forêts impénétrables : ce moyen est si facile que -personne ne s'en avise.</p> - -<p>Dans les parties de la côte battues par les lames, -s'il se trouve quelques plateaux de rochers -accessibles, ces lieux n'étant jamais fort étendus, -on peut les défendre par quelques pans de muraille -sèche, par des chevaux de frise tout prêts -à jeter à l'eau, par des raquettes qui croissent sur -les lieux les plus secs : mais, pour peu qu'il y -ait de sable au pied, les mangliers y viendront ; -leurs branches et leurs racines s'entrelacent de -telle sorte qu'aucun bateau n'y peut aborder. -On néglige trop les moyens naturels de défense, -les arbres, les buissons épineux, etc… Ils ont -cet avantage, qu'ils coûtent peu, et que le temps -qui détruit les autres, ne fait qu'augmenter ceux-ci. -Voilà quant à la défense maritime.</p> - -<p>Je considère l'île comme un cercle, et chaque -rivière venant du centre, comme un des rayons -de ce cercle. On peut escarper, et planter de -raquettes et de bambous toutes les rives qui sont -du côté de la ville, et découvrir à trois cents toises -le bord opposé. Alors chaque terrain compris -entre deux ruisseaux, devient un espace tout -fortifié, et le canal de ces ruisseaux, un fossé -très-dangereux. Tous les côtés par où l'ennemi -voudrait les passer seraient découverts, tous ceux -que l'habitant défendrait seraient protégés : l'ennemi -n'arriverait à la ville qu'à travers mille -difficultés. Ce système de défense peut s'appliquer -à toutes les îles de peu d'étendue ; les eaux y -coulent toujours du centre à la circonférence.</p> - -<p>Des deux ailes de montagnes qui embrassent -la ville et le port, il n'y a guère à défendre que -la partie qui regarde la mer. On bâtirait sur l'île -aux Tonneliers une citadelle, dont les batteries -placées dans des espèces de chemins couverts -donneraient des feux rasans ; on y mettrait beaucoup -de mortiers, si redoutés des vaisseaux. A -droite et à gauche jusques aux mornes, on saisirait -le terrain par des lignes de fortification -respectables. La nature en a déjà fait une partie -des frais sur la droite ; la rivière des Lataniers -protége tout ce front.</p> - -<p>Le fond du bassin, formé derrière la ville par -les montagnes, comprend un vaste terrain, où -l'on peut rassembler tous les habitans de l'île et -leurs noirs. Le revers de ces montagnes est inaccessible, -ou peut l'être à peu de frais.</p> - -<p>Il y a même un avantage fort rare ; c'est qu'au -fond de ce bassin, dans la partie la plus élevée -de la montagne, à l'endroit appelé le Pouce, il -se trouve un espace considérable, planté de grands -arbres, où coulent deux ou trois ruisseaux d'une -eau très-saine. On ne peut y monter de la ville, -que par un sentier très-difficile. On a essayé d'y -faire, à force de mines, un grand chemin pour -communiquer de là dans l'intérieur de l'île ; -mais le revers de ces montagnes est d'un escarpement -effroyable ; il n'y a guère que des nègres -ou des singes qui puissent y grimper. Quatre -cents hommes dans ce poste, avec des vivres, ne -pourraient jamais y être forcés ; toute la garnison -même peut s'y retirer.</p> - -<p>Si à ces moyens naturels de défense, on ajoute -ceux qui dépendent de l'administration, une -escadre et des troupes ; voici les obstacles que -l'ennemi aura à surmonter :</p> - -<p>1<sup>o</sup> Il sera obligé de livrer un combat en mer.</p> - -<p>2<sup>o</sup> En supposant l'escadre vaincue, elle peut -retarder la descente du vainqueur, en le forçant -de dériver, dans le combat, sous le vent de l'île.</p> - -<p>3<sup>o</sup> Il lui reste à vaincre les difficultés du débarquement ; -il ne peut attaquer la côte que par -des points, et jamais sur un grand front.</p> - -<p>4<sup>o</sup> Chaque passage de ruisseau lui coûte un -combat très-désavantageux, si on le force à se -présenter toujours à découvert.</p> - -<p>5<sup>o</sup> Il est obligé de faire le siége de la ville par un -côté peu étendu, sous le feu des mornes qui le commandent, -et d'ouvrir la tranchée dans les rochers.</p> - -<p>6<sup>o</sup> La garnison contrainte d'abandonner la -ville, trouve au haut des montagnes un réduit -sûr et pourvu d'eau, où elle peut elle-même recevoir -des secours de l'intérieur de l'île.</p> - -<p>Ce serait ici le lieu de vous parler de la défense -de l'île de Bourbon, voisine de celle-ci : -mais je ne la connais pas. Je sais seulement qu'elle -est inabordable, bien peuplée, et qu'il y croît -plus de blés qu'elle n'en peut consommer ; cependant -j'entends dire à tout le monde que le sort -de Bourbon est attaché à celui de l'Ile-de-France. -Serait-ce parce que la caisse militaire est ici<a id="FNanchor_10" href="#Footnote_10" class="fnanchor">[10]</a>?</p> - -<div class="footnote"><p><a id="Footnote_10" href="#FNanchor_10"><span class="label">[10]</span></a> L'auteur a supprimé quelques observations sur l'Ile-de-France, -afin qu'on ne pût employer à l'attaquer ce qui était -imaginé pour la défendre. C'est une discrétion qu'auraient dû -avoir ceux qui ont publié des cartes et des plans de nos colonies, -dont nos ennemis ont tiré plus d'une fois parti. Les Hollandais -ne permettent pas qu'on grave les plans de leurs îles ; on en -donne des copies manuscrites à chaque capitaine de vaisseau, -qui les remet à son retour dans les bureaux de l'amirauté.</p> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak" id="ch19">LETTRE XIX.<br /> -<span class="small">DÉPART POUR FRANCE. ARRIVÉE A BOURBON. OURAGAN.</span></h2> - - -<p>Après avoir obtenu la permission de retourner -en France, je me disposai à m'embarquer sur -<i>l'Indien</i>, vaisseau de 64 canons.</p> - -<p>Je donnai la liberté à Duval, cet esclave qui -portait votre nom ; je le confiai à un honnête -homme du pays, jusqu'à ce qu'il eût acquitté par -son travail quelque argent dont il était redevable -à l'administration. S'il eût parlé français, je -l'aurais gardé avec moi. Il me témoigna par ses -larmes le regret qu'il avait de me quitter. Il m'y -paraissait plus sensible qu'au plaisir d'être libre. -Je proposai à Côte d'acheter sa liberté, s'il voulait -s'attacher à ma fortune. Il m'avoua qu'il avait -dans l'île une maîtresse dont il ne pouvait se détacher. -Le sort des esclaves du roi est supportable : -il se trouvait heureux ; c'était plus que je -ne pouvais lui promettre. J'aurais été très-aise -de ramener mon pauvre Favori dans sa patrie ; -mais quelques mois avant mon départ, on me -prit mon chien. Je perdis en lui un ami fidèle -que j'ai souvent regretté.</p> - -<p>Quelques jours avant de partir, je revis Autourou, -cet insulaire de Taïti, que l'on ramenait -dans son pays, après lui avoir fait connaître -les mœurs de l'Europe. Je l'avais trouvé, à son -passage, franc, gai, un peu libertin ; à son retour, -je le voyais réservé, poli et maniéré. Il -était enchanté de l'Opéra de Paris, dont il contrefaisait -les chants et les danses. Il avait une -montre, dont il désignait les heures par leur -usage : il y montrait l'heure de se lever, de manger, -d'aller à l'Opéra, de se promener, etc. -Cet homme était plein d'intelligence ; il exprimait -par ses signes tout ce qu'il voulait. Quoique -les hommes de Taïti passent pour n'avoir eu aucune -communication avec les autres nations avant -l'arrivée de M. de Bougainville, j'observai, cependant, -un mot de leur langue et un usage qui -leur sont communs avec différens peuples. <i>Matté</i>, -en langue taïtienne, veut dire tuer. Le <i lang="es" xml:lang="es">matar</i> -des Espagnols, le <i>mat</i> des Persans ont la même -signification. Les Taïtiens ont aussi coutume de -se dessiner la peau, comme beaucoup de peuples -de l'ancien et du nouveau continent. Ils connaissaient -le fer, qu'ils n'avaient pas ; ils l'appelaient -<i>aurou</i>, et en demandaient avec empressement ; -ils avaient des maladies vénériennes, qui viennent, -dit-on, du Nouveau-Monde. Mais toutes -ces analogies ne suffisent pas pour remonter à -l'origine d'une nation : les folies, les besoins, -les maux de l'espèce humaine paraissent naturalisés -chez tous les peuples. Un moyen plus sûr -de les distinguer serait la connaissance de leurs -langues. Toutes les nations de l'Europe mangent -du pain ; mais les Russes l'appellent <i>gleba</i>, les -Allemands <i lang="de" xml:lang="de">broth</i>, les Latins <i lang="la" xml:lang="la">panis</i>, les Bas-Bretons -<i lang="br" xml:lang="br">bara</i>. Un dictionnaire encyclopédique -des langues serait un ouvrage très-philosophique.</p> - -<p>Autourou paraissait s'ennuyer beaucoup à l'Ile-de-France. -Il se promenait toujours seul. Un -jour, je l'aperçus dans une méditation profonde ; -il regardait, à la porte de la prison, un noir esclave -à qui on rivait une grosse chaîne autour -du cou. C'était un étrange spectacle pour lui, -qu'un homme de sa couleur, traité ainsi par des -blancs qui l'avaient comblé de bienfaits à Paris ; -mais il ne savait pas que ce sont les passions des -hommes qui les portent au-delà des mers, et que -la morale qui balance ces passions en Europe, -reste en deçà des tropiques.</p> - -<p>Je m'embarquai le 9 novembre 1770 ; plusieurs -Malabares vinrent m'accompagner jusqu'au bord -de la mer ; ils me souhaitèrent, en pleurant, un -prompt retour. Ces bonnes gens ne perdent jamais -l'espérance de revoir ceux qui leur ont rendu -quelque service. Je reconnus parmi eux un maître -charpentier qui avait acheté mes livres de -géométrie, quoiqu'il sût à peine lire. C'était le -seul homme de l'île qui en eût voulu.</p> - -<p>Nous restâmes onze jours en rade, retenus par -le calme. Le 20 au soir, nous appareillâmes, et -le 21, à trois heures après midi, nous mouillâmes -à Bourbon, dans la rade de Saint-Denis.</p> - -<p>Cette île est à quarante lieues sous le vent de -l'Ile-de-France. Il ne faut qu'un jour pour aller -à Bourbon, et souvent un mois pour en revenir. -Elle paraît de loin comme une portion de sphère ; -ses montagnes sont fort élevées. On y cultive, -dit-on, la terre à huit cents toises de hauteur. -On donne seize cents toises d'élévation au sommet -des Trois-Salases, qui sont trois pics inaccessibles.</p> - -<p>Ses rivages sont très-escarpés ; la mer y roule -sans cesse de gros galets ; ce qui ne permet qu'aux -pirogues d'aborder sans se briser. On a construit -à Saint-Denis, pour le débarquement des chaloupes, -un pont-levis soutenu par des chaînes -de fer. Il avance sur la mer de plus de quatre-vingts -pieds. A l'extrémité de ce pont est une -échelle de corde, où grimpent ceux qui veulent -aller à terre. Dans tout le reste de l'île, on ne -peut débarquer qu'en se jetant à l'eau.</p> - -<p>Comme <i>l'Indien</i> devait rester trois semaines -au mouillage pour charger du café, plusieurs -passagers résolurent de rester quelques jours dans -l'île, et d'aller même attendre à Saint-Paul, sept -lieues sous le vent, que notre vaisseau vînt y -compléter sa cargaison.</p> - -<p>Je me décidai moi-même à descendre à terre, -par la disette de vivres où nous nous trouvions à -bord, et par l'exemple du capitaine et d'un grand -nombre d'officiers de différens vaisseaux.</p> - -<p>Le 25, après midi, je m'embarquai seul dans -une petite yole ; et, malgré la brise qui était très-violente, -à force de gouverner à la lame, je débarquai -au pont. Nous fûmes une heure et demie -à faire ce trajet, qui n'a pas une demi-lieue.</p> - -<p>Je fus saluer l'officier-commandant. Il m'apprit -qu'il n'y avait point d'auberge à Saint-Denis, ni -dans aucun endroit de l'île, que les étrangers -avaient coutume de loger chez ceux des habitans -avec lesquels ils faisaient quelque commerce. La -nuit s'approchait, et n'ayant aucune affaire à -traiter, je me préparais à retourner à bord, lorsque -cet officier m'offrit un lit.</p> - -<p>Je fus ensuite saluer M. de Crémon, commissaire-ordonnateur, -qui m'offrit sa maison pour -le temps que je voudrais passer à terre. Cette -offre me fut d'autant plus agréable que j'avais -envie de voir le volcan de Bourbon, où je savais -que M. de Crémon avait fait un voyage.</p> - -<p>Mais je n'en ai pas trouvé l'occasion. Le chemin -en est très-difficile, peu d'habitans le connaissaient, -et il fallait s'absenter de Saint-Denis -six ou sept jours.</p> - -<p>Du 25 jusqu'au 30, la brise fut si forte que peu de -chaloupes de la rade vinrent à terre. Notre capitaine -profita d'un moment favorable pour retourner -à son bord, où ses affaires l'appelaient ; mais -le mauvais temps l'empêcha de redescendre.</p> - -<p>Cette brise, qui vient toujours du sud-est, se -lève à six heures du matin et finit à dix heures -du soir. Dans cette saison, elle durait le jour et -la nuit avec une violence égale.</p> - -<p>Le 1<sup>er</sup> décembre le vent s'apaisa, mais il s'éleva -de la pleine mer une lame monstrueuse qui -brisait sur le rivage avec tant de violence que la -sentinelle du pont fut obligée de quitter son -poste.</p> - -<p>Le haut des montagnes se couvrait de nuages -épais, qui n'avaient point de cours. Le vent -soufflait encore un peu de la partie du sud-est, -mais la mer venait de l'ouest. On voyait trois -grosses lames se succéder continuellement ; on -les distinguait le long de la côte comme trois longues -collines. Il se détachait de leur partie supérieure -des jets d'eau, qui formaient une espèce -de crinière. Elles s'élançaient sur le rivage -en formant une voûte, qui, se roulant sur elle-même, -s'élevait en écume à plus de cinquante -pieds de haut.</p> - -<p>On respirait à peine, l'air était lourd, le ciel -obscur, des nuées de corbigeaux et de paille-en-cus -venaient du large, et se réfugiaient sur la -côte. Les oiseaux de terre et les animaux paraissaient -inquiets. Les hommes mêmes sentaient une -frayeur secrète à la vue d'une tempête affreuse -au milieu du calme.</p> - -<p>Le 2 au matin, le vent tomba tout-à-fait, et -la mer augmenta ; les lames étaient plus nombreuses, -et venaient de plus loin. Le rivage, -battu des flots, était couvert d'une mousse blanche -comme la neige, qui s'y entassait comme -des ballots de coton. Les vaisseaux en rade fatiguaient -beaucoup sur leurs câbles.</p> - -<p>On ne douta plus que ce ne fût l'ouragan. On -tira bien avant sur la terre les pirogues qui étaient -sur le galet ; et chacun se hâta de soutenir sa -maison avec des cordes et des solives.</p> - -<p>Il y avait au mouillage, <i>l'Indien</i>, <i>le Penthièvre</i>, -<i>l'Amitié</i>, <i>l'Alliance</i>, <i>le Grand -Bourbon</i>, <i>le Géryon</i>, une gaulette et un petit -bateau. La côte était bordée de monde qu'attirait -le spectacle de la mer et le danger des vaisseaux.</p> - -<p>Sur le midi, le ciel se chargea prodigieusement, -et le vent commença à fraîchir du sud-est. -On craignit alors qu'il ne tournât à l'ouest, et -qu'il ne jetât les vaisseaux sur la côte. On leur -donna, de la batterie, le signal du départ, en -hissant le pavillon, et tirant deux coups de canon -à boulet. Aussitôt ils coupèrent leurs câbles et -appareillèrent. <i>Le Penthièvre</i> abandonna sa -chaloupe, qu'il ne put rembarquer. <i>L'Indien</i>, -mouillé plus au large, fit vent arrière sous ses -quatre voiles majeures. Les autres s'éloignèrent -successivement. Des noirs, qui étaient dans une -chaloupe, se réfugièrent à bord de <i>l'Amitié</i>. Le -petit bateau et la gaulette se trouvaient déjà dans -les lames, où ils disparaissaient de temps en -temps ; ils semblaient craindre de se mettre au -large ; enfin ils appareillèrent les derniers, attirant -à eux l'inquiétude et les vœux de tous les -spectateurs. Au bout de deux heures toute cette -flotte disparut dans le nord-ouest, au milieu d'un -horizon noir.</p> - -<p>A trois heures après midi, l'ouragan se déclara -avec un bruit effroyable ; tous les vents -soufflèrent successivement. La mer battue, agitée -dans tous les sens, jetait sur la terre des nuages -d'écume, de sable, de coquillages et de pierres. -Des chaloupes, qui étaient en radoub à cinquante -pas du rivage, furent ensevelies sous le galet ; le -vent emporta un pan de la couverture de l'église, -et la colonnade du Gouvernement. L'ouragan -dura toute la nuit, et ne cessa que le 3 au matin.</p> - -<p>Le 6, deux navires revinrent au mouillage ; -c'étaient le petit bateau et la gaulette : ils apportaient -une lettre du <i>Penthièvre</i>, qui avait perdu -son grand mât de perroquet. Pour eux, ils n'avaient -éprouvé aucun accident. En tout, les petites -destinées sont les plus heureuses.</p> - -<p>Le 8, <i>le Géryon</i> parut. Il avait relâché à -l'Ile-de-France ; il nous apprit que la tempête y -avait fait périr, à l'ancre, la flûte du roi, <i>la -Garonne</i>.</p> - -<p>Enfin, jusqu'au 19, on eut successivement -nouvelle de tous les vaisseaux, à l'exception de -<i>l'Amitié</i> et de <i>l'Indien</i>. La force et la grandeur -de <i>l'Indien</i> semblaient le mettre à l'abri -de tous les événemens, et nous ne doutâmes pas -qu'il n'eût continué sa route pour faire ses vivres -au cap de Bonne-Espérance, et de là aller en -France. Je savais d'ailleurs que c'était le projet -du capitaine.</p> - -<p>Le 19, au matin, on signala un vaisseau ; -c'était <i>la Normande</i>, flûte du roi : elle passa -devant Saint-Denis, et fut mouiller à Saint-Paul. -Elle venait de l'Ile-de-France, et allait -chercher des vivres au Cap. Cette occasion nous -parut très-favorable. Il y avait un autre officier -avec moi ; nous résolûmes d'en profiter. Monsieur -et mademoiselle de Crémon nous firent faire -des lits et du linge pour le bord, et nous procurèrent -des chevaux et des guides pour aller à -Saint-Paul. Un de leurs parens nous y accompagna.</p> - -<p>Je n'avais descendu à terre qu'un peu de -linge ; tous mes effets étaient sur <i>l'Indien</i>.</p> - -<p>Nous partîmes le 20, à onze heures du matin. -Il y avait sept lieues à faire. La flûte partait le -soir ; il n'y avait pas de temps à perdre. Nous -prîmes congé de nos hôtes.</p> - -<p>Nos chevaux grimpèrent d'abord la montagne -de Saint-Denis, par des chemins en zigzag, -pavés de pierres pointues. Ils étaient très-vigoureux, -et leur pas était sûr, quoiqu'ils ne fussent -pas ferrés, suivant l'usage du pays.</p> - -<p>A deux lieues et demie de Saint-Denis, nous -trouvâmes, sur le bord d'un ruisseau, à l'ombre -de citronniers, un dîner que mademoiselle de -Crémon nous avait fait préparer.</p> - -<p>Après dîner, nous descendîmes et montâmes -la Grande-Chaloupe. C'est un vallon affreux formé -par deux montagnes parallèles et très-escarpées : -nous fîmes à pied une partie de ce chemin que la -pluie rendait dangereux. Nous nous trouvâmes -au fond entre les deux montagnes, dans une des -plus étranges solitudes que j'aie jamais vues ; nous -étions comme entre deux murailles, le ciel sur notre -tête et la mer sur notre droite. Nous passâmes -le ruisseau, et nous parvînmes enfin sur le bord -opposé de la Chaloupe ; il règne au fond de ce gouffre -un calme éternel, quoique le vent soit très-frais -sur la montagne.</p> - -<p>A deux lieues de Saint-Paul, nous entrâmes -dans une vaste plaine sablonneuse, qui s'étend -jusqu'à la ville. Elle est bâtie comme celle de -Saint-Denis. Ce sont de grands emplacemens -bien alignés, entourés de haies, au milieu desquels -est une case où loge une famille. Ces villes -ont l'air de grands hameaux. Saint-Paul est situé -sur le bord d'un étang d'eau douce, dont on pourrait, -je crois, faire un port.</p> - -<p>Il était nuit quand nous y arrivâmes ; nous étions -très-fatigués, et nous ne savions où loger, ni même -où trouver du pain ; car il n'y a point de boulanger -à Saint-Paul.</p> - -<p>Mon premier soin fut de parler au capitaine -de <i>la Normande</i>, que je trouvai heureusement -à terre. Il me dit qu'il ne se chargerait point de -notre passage sans un ordre du gouverneur de -l'Ile-de-France, qui alors était à Saint-Denis ; qu'au -reste il ne partait que le lendemain matin.</p> - -<p>Sur-le-champ j'écrivis au gouverneur et à mademoiselle -de Crémon. Je donnai mes deux lettres -à un noir, en lui promettant une récompense s'il -était de retour le lendemain à huit heures du matin. -Il en était dix du soir, et il avait quatorze -lieues à faire. Il partit à pied.</p> - -<p>Je fus trouver mes camarades, qui soupaient -chez le garde-magasin. On nous logea dans une -maison appartenant au roi. Il n'y avait d'autres -meubles que des chaises, dont nous fîmes des -lits ; de grand matin nous étions debout. A neuf -heures nous vîmes arriver, avec les réponses à -mes lettres, un noir, que mon commissionnaire -avait fait partir à sa place. Je le payai bien, et je -fus trouver le capitaine, pour lui remettre la lettre -du gouverneur. Quel fut notre étonnement, lorsque -nous vîmes qu'il laissait la chose à sa discrétion!</p> - -<p>Enfin après plusieurs négociations, et après -avoir donné des billets pour les frais de notre passage, -il consentit à nous embarquer. Le départ du -vaisseau fut remis au lendemain.</p> - -<p>Voici ce que j'ai pu recueillir sur Bourbon. -On sait que ses premiers habitans furent des pirates -qui s'allièrent avec des négresses de Madagascar. -Ils vinrent s'y établir vers l'an 1657. La -compagnie des Indes avait aussi à Bourbon un -comptoir, et un gouverneur, qui vivait avec eux -dans une grande circonspection. Un jour le vice-roi -de Goa vint mouiller à la rade de Saint-Denis, -et fut dîner au Gouvernement. A peine venait-il -de mettre pied à terre, qu'un vaisseau pirate de -cinquante pièces de canon vint mouiller auprès -du sien et s'en empara. Le capitaine descendit -ensuite, et fut demander à dîner au gouverneur. -Il se mit à table entre lui et le Portugais, à qui -il déclara qu'il était son prisonnier. Quand le vin -et la bonne chère eurent mis le marin de bonne -humeur, M. Desforges (c'était le gouverneur), -lui demanda à combien il fixait la rançon du vice-roi. -Il me faut, dit le pirate, mille piastres. C'est -trop peu, répondit M. Desforges, pour un brave -homme comme vous, et un grand seigneur comme -lui. Demandez beaucoup, ou rien. Hé bien! -qu'il soit libre, dit le généreux corsaire. Le vice-roi -se rembarqua sur-le-champ et appareilla, -fort content d'en sortir à si bon marché. Ce service -du gouverneur a été récompensé depuis peu -par la cour de Portugal, qui a envoyé l'ordre de -Christ à son fils. Le pirate s'établit ensuite dans -l'île, avec tous les siens, et fut pendu long-temps -après l'amnistie qu'on avait publiée en leur faveur, -et dans laquelle il avait oublié de se faire -comprendre. Cette injustice fut commise par un -conseiller qui voulut s'approprier sa dépouille ; -mais cet autre fripon, à quelque temps de là, fit -une fin presque aussi malheureuse, quoique la -justice des hommes ne s'en mêlât pas.</p> - -<p>Il n'y a pas long-temps qu'un de ces anciens -écumeurs de mer, appelé <i>Adam</i>, vivait encore. -Il est mort âgé de cent quatre ans.</p> - -<p>Lorsque des occupations plus paisibles eurent -adouci leurs mœurs, il ne leur resta plus qu'un -certain esprit d'indépendance et de liberté qui -s'adoucit encore par la société de beaucoup d'honnêtes -gens qui vinrent s'établir à Bourbon pour -s'y livrer à l'agriculture. On compte soixante -mille noirs à Bourbon, et cinq mille habitans. -Cette île est trois fois plus peuplée que l'Ile-de-France, -dont elle dépend pour le commerce extérieur. -Elle est aussi bien mieux cultivée. Elle -avait produit, cette année, vingt mille quintaux -de blé, et autant de café, sans le riz et les autres -denrées qu'elle consomme. Les troupeaux de -bœufs n'y sont pas rares. Le roi paie le cent pesant -de blé 15 liv. ; et les habitans vendaient le -quintal de café 45 liv. en piastres, ou 70 liv. -en papiers.</p> - -<p>Le principal lieu de Bourbon est Saint-Denis, -où résident le gouverneur et le conseil. On n'y -voit de remarquable qu'une redoute fermée, construite -en pierre, mais qui est située trop loin de -la mer ; une batterie devant le Gouvernement, et -le pont-levis dont j'ai parlé. Il y a derrière la -ville une grande plaine qu'on appelle <i>le Champ -de Lorraine</i>.</p> - -<p>Le sol m'a paru plus sablonneux à Bourbon -qu'à l'Ile-de-France : il est mêlé, à quelque distance -du rivage, du même galet roulé dont les -bords de la mer sont couverts ; ce qui prouve -qu'elle s'en est éloignée, ou que l'île s'est élevée : -ce qui me paraît possible, si l'on en juge par l'inspection -des montagnes lézardées et brisées dans -leur intérieur. Dans les spéculations sur la nature, -les opinions opposées se présentent toujours -avec une vraisemblance presque égale. Souvent -les mêmes effets résultent des causes contraires. -Cette observation peut s'étendre fort -loin, et doit nous porter à être fort modérés dans -nos jugemens.</p> - -<p>Un vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans -m'assura qu'il avait été un de ceux qui prirent -possession de l'Ile-de-France, lorsque les Hollandais -l'abandonnèrent. On y avait détaché -douze Français, qui y abordèrent le matin ; et -dans l'après-midi de ce jour même, un vaisseau -anglais y mouilla dans la même intention.</p> - -<p>Les mœurs des anciens habitans de Bourbon -étaient fort simples. La plupart des maisons ne -fermaient pas ; une serrure même était une curiosité. -Quelques-uns mettaient leur argent dans -une écaille de tortue au-dessus de leur porte. Ils -allaient nu-pieds, s'habillaient de toile bleue, et -vivaient de riz et de café ; ils ne tiraient presque -rien de l'Europe, contens de vivre sans luxe, -pourvu qu'ils vécussent sans besoins. Ils joignaient -à cette modération les vertus qui en sont -la suite, de la bonne foi dans le commerce et de -la noblesse dans les procédés. Dès qu'un étranger -paraissait, les habitans venaient, sans le connaître, -lui offrir leur maison.</p> - -<p>La dernière guerre de l'Inde a altéré un peu -ces mœurs. Les volontaires de Bourbon s'y sont -distingués par leur bravoure ; mais les étoffes de -l'Asie et les distinctions militaires de France sont -entrées dans leur île. Les enfans, plus riches que -leurs pères, veulent être plus considérés. Ils -n'ont pas su jouir d'un bonheur ignoré ; ils vont -chercher en Europe des plaisirs et des honneurs -en échange de l'union des familles et du repos de -la vie champêtre. Comme l'attention des pères se -porte principalement sur leurs garçons, ils les -font passer en France, d'où ils reviennent rarement. -Il arrive de là que l'on compte dans l'île -plus de cinq cents filles à marier, qui vieillissent -sans trouver de parti.</p> - -<p>Nous nous embarquâmes sur <i>la Normande</i> le -21 au soir. Nous trouvâmes une caisse de vin, -de liqueurs, de café, etc., que monsieur et -mademoiselle de Crémon avaient fait mettre à -bord pour notre usage. Nous avions trouvé dans -leur maison la cordialité des anciens habitans de -Bourbon et la politesse de Paris.</p> - -<p>Je suis, etc.</p> - -<p class="ldate">A Bourbon, ce 21 décembre 1770.</p> - - -<p class="c gap small">FIN DU TOME PREMIER.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE DES MATIÈRES<br /> -<span class="small">CONTENUES</span><br /> -DANS CE VOLUME.</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="drap">Préface de la première édition.</td> -<td class="bot"><div class="r">page</div></td> -<td class="num"><a href="#ch0">5</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre première. -Voyage à l'Ile-de-France.</td> -<td class="num"><a href="#ch1">9</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre II.</td> -<td class="num"><a href="#ch2">13</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre III.</td> -<td class="num"><a href="#ch3">15</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre IV.</td> -<td class="num"><a href="#ch4">19</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Journal.</td> -<td class="num"><a href="#journ">20</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre V. -Observations nautiques.</td> -<td class="num"><a href="#ch5">74</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre VI. -Aspect et géographie de l'Ile-de-France.</td> -<td class="num"><a href="#ch6">79</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre VII. -Du sol et des productions naturelles de l'Ile-de-France. -Herbes et arbrisseaux.</td> -<td class="num"><a href="#ch7">82</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre VIII. -Arbres et plantes aquatiques de l'Ile-de-France.</td> -<td class="num"><a href="#ch8">88</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre IX. -Des animaux naturels à l'Ile-de-France.</td> -<td class="num"><a href="#ch9">94</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre X. -Des productions maritimes, poissons, coquillages, madrépores.</td> -<td class="num"><a href="#ch10">104</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Journal météorologique, -Qualité de l'air.</td> -<td class="num"><a href="#journ2">122</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XI. -Mœurs des habitans blancs.</td> -<td class="num"><a href="#ch11">130</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XII. -Des noirs.</td> -<td class="num"><a href="#ch12">140</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XIII. -Agriculture. Herbes, légumes et fleurs apportés dans l'Ile.</td> -<td class="num"><a href="#ch13">153</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XIV. -Arbrisseaux et arbres apportés à l'Ile-de-France.</td> -<td class="num"><a href="#ch14">162</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XV. -Animaux apportés à l'Ile-de-France.</td> -<td class="num"><a href="#ch15">177</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XVI. -Voyage dans l'Ile.</td> -<td class="num"><a href="#ch16">182</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XVII. -Voyage à pied autour de l'Ile.</td> -<td class="num"><a href="#ch17">194</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XVIII. -Sur le commerce, l'agriculture et la défense de l'Ile.</td> -<td class="num"><a href="#ch18">226</a></td></tr> -<tr><td class="drap" colspan="2">Lettre XIX. -Départ pour la France. Arrivée à Bourbon. Ouragan.</td> -<td class="num"><a href="#ch19">235</a></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">FIN DE LA TABLE DU TOME PREMIER.</p> - - -<pre style='margin-top:6em'> -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK VOYAGE À L'ILE-DE-FRANCE (1/2) *** - -This file should be named 63906-h.htm or 63906-h.zip - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/6/3/9/0/63906/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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