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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne. - Histoire arrivée dans les Montagnes d'Ecosse. - -Author: Ann Radcliffe - -Translator: François Soulès - -Illustrator: Claude-Louis Desrais - -Release Date: November 28, 2020 [EBook #63904] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE -DUNBAYNE. *** - - - - - LES CHATEAUX - D'ATHLIN - ET DE DUNBAYNE, - - Histoire arrivée dans les Montagnes d'Ecosse. - - Par ANNE RADCLIFFE. - - _Traduite de l'Anglais._ - - SECONDE PARTIE. - - _A PARIS_, - Chez { TESTU, Imprimeur, rue Hautefeuille, nº. 14. - { DELALAIN, jeune, Libraire, rue Saint-Jacques, nº. 12. - - M. DCC. XCVII. - - - - -[Illustration: Mes crimes ont détruit la paix de cette Dame... l'ont -privé d'un Fils...] - - - - -LES CHATEAUX - -D'ATHLIN - -ET DE - -DUNBAYNE; - -_HISTOIRE arrivée dans les Montagnes d'Ecosse._ - - - - -CHAPITRE VII. - -_Histoire de la baronne de Malcolm._ - - -Louise, baronne de Malcolm, descendait d'une ancienne et honnête famille -de Suisse. Son père (le marquis St.-Clair) avait hérité de cette -bravoure et de cette vertu qui avaient si éminemment distingué ses -ancêtres. Il avait perdu de bonne heure une femme qu'il aimait -tendrement, et toute sa consolation semblait concentrée dans l'éducation -des enfans chéris qu'elle avait laissés après elle. Son fils, élevé pour -l'état militaire dans lequel il s'était lui-même si honorablement -conduit, avait péri au service de sa patrie avant d'être parvenu à sa -dix-neuvième année; sa fille aînée était morte dans l'enfance; Louise -avait seule survécu au reste de sa famille. Son château était situé dans -une de ces vallées délicieuses des cantons, où l'on rencontre cet -heureux assemblage du beau et du sublime; où les traits magnifiques du -paysage sont encore relevés par le superbe contraste des forêts altières -et des douces prairies à travers lesquelles serpentent de clairs -ruisseaux, et par l'aspect paisible de la chaumière. Le marquis était -alors retiré du service; ses cheveux blancs annonçaient son âge -vénérable. Sa résidence était le rendez-vous de tous les étrangers de -distinction, qui, attirés par les qualités réunies du soldat et du -philosophe, trouvaient dans sa maison cette hospitalité si naturelle aux -gens de son pays. De ce nombre était le feu baron de Malcolm, frère du -chef actuel, qui voyageait alors en Suisse. La beauté de Louise, jointe -à l'élégance d'un esprit supérieurement cultivé, toucha le coeur du -baron, et il la demanda en mariage. Le bon sens et la bonté du caractère -de celui-ci avaient attiré l'attention du marquis, tandis que les graces -de sa personne et de son esprit lui avaient mérité dans le coeur de -Louise une préférence marquée sur ses rivaux. Le marquis ne voyait -qu'une objection, c'était également celle de Louise: ils ne pouvaient -supporter la pensée de la distance qui devait les séparer. Louise était -pour lui le dernier soutien de sa vieillesse, et le marquis était pour -Louise le père et l'ami à qui jusqu'alors son coeur avait été -entièrement dévoué, et dont elle ne pouvait s'arracher qu'avec des -angoisses égales à son attachement. - -Ce fut là un obstacle insurmontable jusqu'à ce que la tendresse du baron -eût trouvé un moyen de l'écarter, en proposant au marquis de quitter la -Suisse et de venir résider avec sa fille en Ecosse. - -L'attachement de ce dernier pour son pays natal, cette fierté que l'on -éprouve en habitant le domaine de ses pères, eurent de la peine à céder -à ces conditions. Mais le désir d'assurer le bonheur de sa fille, et de -la voir établie avant que la mort l'eût privée de la protection d'un -père, l'emporta enfin sur toute autre considération, et il accorda la -main de Louise au baron de Malcolm. Le marquis, après avoir réglé ses -affaires, et confié l'administration de ses biens à des agens sûrs, dit -un dernier adieu à sa chère patrie, à cette patrie qui, pendant soixante -ans, avait été le théâtre de son bonheur et de ses regrets. Le nombre -des années n'avait point effacé de son coeur les tendres affections de -sa jeunesse: il fit ses tristes adieux au tombeau qui renfermait les -restes de sa femme, et ce ne fut point sans de grands efforts qu'il -parvint à s'en séparer, après avoir ordonné qu'après sa mort ses cendres -fussent réunies à celles de cette épouse chérie. Louise, en quittant la -Suisse, éprouva des sensations presqu'aussi pénibles que celles de son -père; elles furent néanmoins bien adoucies par la tendresse de son mari, -dont les égards assidus méritèrent de plus en plus son estime, et -augmentèrent son amour. - -Ils arrivèrent en Ecosse sans aucun accident; là le baron reçut Louise -comme la maîtresse de son domaine. Le marquis de Saint-Clair eut des -appartemens dans le château où il passa le reste de ses jours dans une -heureuse tranquillité. Avant sa mort, il eut le plaisir de voir sa -famille régénérée dans les enfans de la baronne: elle eut un fils auquel -on donna le nom du marquis, et une fille qui partageait maintenant, avec -sa mère, les horreurs de sa prison. A la mort de ce père respectable, le -baron fut obligé d'aller en Suisse, tant pour prendre possession de ses -biens que pour régler quelques affaires qu'une longue absence avait -dérangées. Il accompagna les restes du marquis jusqu'à leur dernière -demeure. La baronne désirant de voir encore une fois le lieu de sa -naissance, et de rendre les derniers devoirs à la mémoire d'un père, -confia ses enfans aux soins d'une fidelle domestique qu'elle avait -amenée avec elle du Valais, et qui l'avait élevée dans sa jeunesse, et -accompagna le baron dans son voyage. Après avoir, selon le désir du feu -marquis, déposé ses cendres dans le tombeau de sa femme, et arrangé -leurs affaires, ils revinrent en Ecosse. La première nouvelle qu'ils -apprirent en arrivant au château, fut la mort de leur fils et de la -vieille nourrice qui en avait soin. La domestique était morte peu de -tems après leur départ; et l'enfant quinze jours avant leur retour. - -Cet événement désastreux affecta également le baron et sa femme, qui ne -put jamais se pardonner à elle-même d'avoir confié son fils à des -domestiques. Le tems appaisa néanmoins la vivacité de sa douleur, mais -il lui en préparait de bien plus aiguës; c'était la mort du baron, qui, -à la fleur de son âge, faisant le bonheur de sa famille et de ses -vassaux, fut tué à la chasse par une chute de cheval. Il laissa après -lui la baronne et une fille unique pour pleurer éternellement sa perte. - -Les biens patrimoniaux échurent en conséquence à son frère, le baron -actuel, dont le caractère formait un contraste bien frappant avec celui -du feu lord. Il avait légué à sa femme et à sa fille toutes ses -propriétés personnelles, qui étaient considérables, ainsi que la terre -de Suisse. Le nouveau baron avait pris possession du château aussitôt -après la mort de son frère; mais il avait permis à sa belle-soeur et à -une partie de sa suite d'en occuper une portion jusqu'à la fin de -l'année. La baronne accablée sous le poids de sa douleur aimait encore à -se rappeler, sur le théâtre de son ancienne félicité, l'image de son -époux, et à errer dans les lieux qu'il avait coutume de fréquenter. Ce -motif et la nécessité de faire des préparatifs pour pouvoir se rendre en -Suisse, l'engagèrent à accepter l'offre du baron. - -La mémoire de son frère s'était bientôt effacée de l'esprit de Malcolm, -qui ne parut occupé que de projets d'avarice et d'ambition. Son -arrogance et sa soif insatiable de dominer le brouillèrent avec les -chefs voisins et l'engagèrent dans des hostilités continuelles. Il -visitait rarement la baronne, et quand cela arrivait, c'était avec un -air de réserve et de hauteur. Piquée d'éprouver un pareil traitement de -la part du frère de feu son mari, et réduite à se considérer comme mal -vue dans un château qu'elle avait été accoutumée à regarder comme le -sien, elle résolut de partir immédiatement pour le continent, et de -chercher, dans la solitude des montagnes de son pays natal, un asyle -contre les insultes de l'arrogance. Le contraste des caractères des deux -frères lui arracha des soupirs bien amers et ajouta un nouveau poids à -la douleur dont elle était déjà accablée. - -Elle donna donc ordre à ses domestiques de faire sans délai les -préparatifs du départ; mais ils l'informèrent bientôt après que le baron -avait défendu qu'on obéît à ses ordres; étonnée de cette circonstance, -elle allait demander une explication lorsqu'elle reçut un message de -Malcolm, pour lui demander un moment d'entretien. Le messager fut -presqu'aussitôt suivi du baron lui-même, qui entra brusquement dans sa -chambre, ayant peint sur son visage les noirs desseins de son ame. «Je -viens vous défendre, madame, dit-il d'un ton sévère et déterminé, de -quitter ce château. Les biens que vous regardez comme les vôtres -m'appartiennent, et ne vous imaginez pas que je néglige de faire valoir -mes droits. La générosité inconséquente de mon frère a diminué la valeur -des terres qui devaient me revenir par droit d'héritage; c'est pourquoi -il est de mon devoir de m'en dédommager sur les biens que vous lui avez -apportés. La justice ne lui donnait pas le droit de léguer ceux qu'il -vous a laissés, et je ne souffrirai pas qu'on me trompe en éludant les -lois; rendez-moi donc ce testament qui n'est qu'un monument de ses -injustes désirs, et qui ne vous donne aucun titre. Lorsque les recettes -de vos revenus auront rempli mes demandes, vous en aurez de nouveau la -jouissance. Je vous laisse les appartemens que vous habitez; mais vous -ne sortirez pas des murs de ce château; car je ne veux pas, en souffrant -que vous partiez, vous fournir une occasion de contester des droits que -je puis faire valoir sans opposition.» - -Pétrifiée d'étonnement et d'horreur, la baronne fut, pendant quelque -tems, privée de l'usage de la parole. A la fin, excitée par un esprit -d'indignation, elle lui répliqua en ces termes: «je suis trop bien -informée, Milord, de mes droits aux terres que vous réclamez, et je -connais trop l'intégrité de la personne que vous accusez, pour ajouter -foi à vos téméraires assertions; elles ne servent qu'à me faire -connaître votre caractère cruel et rapace, dont l'insatiable avarice, -foulant aux pieds toutes les lois de la justice et de l'humanité, -s'empare, sans miséricorde, des droits de la veuve sans défense, et de -l'héritage de l'orphelin incapable de résistance. Cela vous est -possible, Milord, nous n'avons aucuns moyens de nous y opposer; mais ne -croyez pas m'en imposer par une vaine assertion de droit, ou couvrir la -scélératesse de votre conduite des couleurs de la justice; cela est -au-dessus de votre pouvoir, et un pareil artifice n'est point assez -spécieux pour tromper le discernement de la vertu. Comme je suis votre -prisonnière, il m'est impossible de m'échapper, mais je ne remettrai -jamais entre vos mains ce testament qui fait la base de mes droits, et -qui est le dernier et triste gage de l'affection de mon époux.» La -douleur l'interrompit, le baron quitta l'appartement, enflammé de rage, -et en jurant de se venger de son opiniâtreté. La baronne eut alors le -loisir de déplorer doublement la perte d'un époux chéri, et la réflexion -lui peignit son malheur sous des couleurs encore plus lugubres. Elle se -trouvait dans une terre étrangère, privée de tous ses biens par l'homme -dont elle avait le plus de droit d'attendre la protection; prisonnière -dans son château, sans ami pour venger sa cause, et dénuée de tous les -moyens d'en appeler aux lois du pays, elle pleura amèrement sur la jeune -Laure, et en la pressant tendrement contre son sein, elle se confirma -dans la résolution de ne jamais se défaire du seul titre qui pût -certifier les droits de sa fille. - -Le baron, en scélérat consommé, obtint, par le moyen d'une fausse -procuration, le revenu des terres situées en pays étrangers, et retint -effectivement la baronne en son pouvoir, en la privant de cette dernière -ressource. Ainsi maître de ses biens et de sa personne, il regarda le -testament comme un objet de peu d'importance; et comme elle ne fit -aucune tentative pour s'échapper, ou pour le recouvrement de ses droits, -il la laissa tranquille et ne lui en parla plus. - -La baronne avait depuis passé sa vie dans la tristesse, excepté les -momens d'intervalle qu'elle dérobait à sa douleur pour les dévouer à -l'éducation de sa fille. Les innocens efforts de Laure, pour alléger les -chagrins de sa mère, ne les rendaient que plus sensibles, puisqu'ils -rappellaient plus fortement à son esprit la cruauté et l'oppression -auxquelles ses tendres années étaient condamnées. Les progrès qu'elle -faisait dans la musique, dans le dessin et dans la littérature, en -faisant plaisir à la baronne, qui était sa seule institutrice, étaient -accompagnés de la douloureuse réflexion que ces talens seraient -probablement ensevelis dans l'obscurité d'une prison; ils n'étaient -cependant pas tout-à-fait inutiles, puisqu'ils servaient maintenant à -divertir ses pensées d'un sujet affligeant, et que par la suite ils -pourraient alléger l'ennui de sa triste solitude. Laure avait une -prédilection pour le luth, dont elle jouait avec beaucoup de -délicatesse, et dont les sons touchans étaient parfaitement à l'unisson -de ces airs plaintifs dont elle aimait à s'accompagner. Tandis qu'elle -chantait, la baronne était absorbée dans la réflexion, les larmes -coulaient abondamment de ses yeux, et l'on pouvait bien dire d'elle, que -dans ce moment elle jouissait de _tout le luxe du malheur_. - -Malcolm, dévoré par le sentiment de son crime, évitait la présence de sa -captive, et cherchait à étouffer les remords de sa conscience par les -scènes tumultueuses de la guerre. - -Dix-huit ans s'étaient alors écoulés depuis la mort du baron et la -captivité de Louise; le tems avait adouci la vivacité de sa douleur, -quoiqu'elle conservât encore toute son amertume; mais elle osait -rarement espérer un bonheur dont elle était privée depuis dix-huit ans. -Elle tirait toute sa consolation des progrès et de la tendre sympathie -de sa fille, qui s'efforçait, par toutes les attentions qui étaient en -son pouvoir, d'alléger les chagrins de sa mère. - -Ce fut à cette époque que la baronne communiqua au comte la relation de -ses malheurs. - -Le comte avait écouté ce récit avec la plus profonde attention; son -coeur bouillonnait d'indignation contre le baron, tandis qu'il éprouvait -pour les belles affligées tout ce que la sympathie pouvait inspirer. Il -fut néanmoins délivré d'une sensation bien pénible, lorsqu'il apprit que -la beauté de Laure n'avait aucunement influencé la conduite du baron. -L'oppression de cette fille charmante fit sur son coeur l'impression la -plus touchante, et ses malheurs redoublèrent la force de la passion que -sa simplicité et ses charmes lui avaient inspirée. L'assassinat de son -père et ses propres griefs se présentant en foule à son esprit, joints -aux souffrances des victimes qu'il avait alors devant les yeux, -élevèrent dans son ame un tourbillon de fureur, à peu-près semblable à -celui qu'il avait éprouvé à sa première entrevue avec le baron. Toute -autre considération cède à l'impulsion d'une juste vengeance; son -esprit, plein de l'affreuse image du meurtrier, méprisait le danger, et -dans le premier mouvement de sa colère il aurait voulu se précipiter -dans l'appartement de Malcolm, lui plonger un poignard dans le sein, -délivrer la terre de ce monstre, et tomber lui-même victime de son -entreprise. «Et le monstre vivra», s'écria-t-il, en se levant de son -siége! Il marcha à pas précipités, l'indignation de la vertu était -peinte sur son visage. La baronne fut alarmée, et le suivant à la porte -de son appartement, qu'il avait à moitié ouverte, le conjura de -réfléchir un moment aux dangers dont il était environné. La voix de la -raison, dans les accens de la baronne, calma le tumulte de son ame; les -illusions de la colère s'évanouirent, il se rappela qu'il ignorait -l'appartement du baron, et qu'il n'avait pas d'arme pour exécuter son -dessein: il se trouva comme un voyageur sur un terrain enchanté, lorsque -la baguette du magicien fait disparaître le charme, et le laisse -environné des horreurs de la solitude et des ténèbres. - -Le comte retourna à sa place, triste et désolé, en proie à toute -l'amertume d'un espoir trompé; il oublia l'endroit où il était, et -l'heure avancée de la nuit, lorsque la baronne lui rappela le danger de -rester plus long-tems; il lui dit alors un triste bon soir, et -s'avançant respectueusement vers Laure, il pressa tendrement sa main -contre ses lèvres, et se retira dans sa prison. - - - - -CHAPITRE VIII. - -_Edmund entre dans la prison d'Osbert et l'informe du projet de ses -amis.--Consternation de la comtesse et de Marie qui ne reçoivent aucune -nouvelle d'Alleyn.--Le comte fait ses adieux à la baronne et à Laure, et -déclare son amour à cette dernière.--Joie qu'éprouvent ces dames en -apprenant la probabilité de l'évasion d'Osbert.--Malcolm est instruit du -projet d'évasion du comte, il prend des mesures pour l'empêcher et pour -s'emparer de ceux de ses vassaux qui le seconderaient dans cette -entreprise.--Prise d'Alleyn; sa délivrance.--Fuite du comte.--Fureur de -Malcolm en apprenant cette évasion.--Arrivée du comte au château -d'Athlin.--Joie que cause cette arrivée.--Alleyn reçoit les remercimens -de la famille.--Le comte envoye secrètement un cartel au baron Malcolm._ - - -Osbert venait d'ouvrir le panneau et entrait dans sa chambre, quand à la -faible lueur du feu il aperçut indistinctement la figure d'un homme, et -entendit au même instant le bruit d'une armure. La surprise et l'horreur -le glacèrent d'effroi; il s'arrêta et fut quelques momens indécis s'il -devait avancer ou reculer. Un silence terrible suivit; la personne qu'il -croyait avoir vue disparut dans l'obscurité de l'appartement; le bruit -d'armes cessa, et il commença à croire que ce qu'il avait vu et entendu -n'était que la vision d'une imagination malade, que l'agitation de ses -esprits, la solemnité de l'heure et la désolation du lieu avaient -enfantée. - -Les articulations d'une voix inconnue vinrent alors frapper doucement -son oreille; elles parlaient d'auprès de lui. Il fit un saut en avant et -saisit l'acier d'une armure, tandis que le bras qu'elle renfermait -faisait tous ses efforts pour se dégager. «Malheureux», s'écria Osbert, -parle, qui es-tu? le feu jetant alors un éclat de lumière lui laissa -apercevoir un soldat du baron. Son agitation l'empêcha, pendant quelque -tems, de remarquer que le visage de cet homme annonçait plus de peur que -de dessein de nuire; mais ses appréhensions firent place à la surprise, -lorsqu'il apperçut le soldat à ses pieds. C'était Edmund qui était entré -dans la prison, sous prétexte d'y apporter du bois, mais en effet pour -conférer avec Osbert. Quand le comte eut appris qu'il venait de la part -d'Alleyn, il fut pénétré de la plus vive reconnaissance envers ce -généreux jeune homme, dont le zèle et l'activité ne s'étaient jamais -ralentis depuis le moment où il s'était engagé dans sa cause. On peut -juger de ses transports lorsqu'il fut instruit des projets que l'on -formait pour sa délivrance. La circonstance qui avait presque fait -perdre toute espérance à ses amis ne l'effraya pas puisque la découverte -de la porte secrète, avec l'assistance d'un guide à travers les avenues -souterraines du château, lui offrait un moyen certain de s'évader. -Edmund connaissait bien tous ces passages tortueux. - -Le comte l'informa de la découverte du faux panneau, lui dit d'apprendre -cette heureuse nouvelle à Alleyn, et de se préparer, le premier jour -qu'il serait de garde à la prison, à l'aider dans son évasion. Edmund -connaissait les appartemens qu'Osbert venait de lui décrire, ainsi que -le grand escalier qui conduisait à une partie du château depuis -long-tems abandonnée, et d'où il était facile de passer, sans être -découvert, dans les caves qui communiquaient aux passages souterrains du -rocher. - -Alleyn entendit avec transport le rapport de Jacques et il eut envie de -partir sur-le-champ pour le château d'Athlin, afin de dissiper le -chagrin de ses habitans; mais considérant que son absence subite du camp -pourrait donner des soupçons et faire découvrir leurs projets, il -renonça à son premier mouvement, et céda malgré lui à la dure nécessité -qui condamnait la comtesse et Marie aux horreurs de l'incertitude. - -Cependant la comtesse dont le dessein, fortifié par la ferme résolution -de Marie, n'avait point été ébranlé par le message du comte qu'elle ne -regardait que comme l'effet d'une impulsion momentanée, voyait avec la -plus vive inquiétude l'approche de ce jour malheureux qui devait décider -du sort de ses enfans. Elle ne recevait aucune nouvelle du camp, aucune -parole de consolation de la part d'Alleyn; et la confiance qui avait -jusqu'ici soutenu son existence était prête à faire place au plus -affreux désespoir. Marie tâchait de donner à sa mère cette consolation -dont elle avait elle-même un égal besoin; elle s'efforçait par le -courage avec lequel elle se résignait d'adoucir la rigueur des -souffrances qui menaçaient la comtesse; et elle contemplait l'approche -de la tempête avec le sang-froid d'un esprit qui ne connaît rien -au-dessus de la vertu; mais en vain faisait-elle tous ses efforts pour -écarter Alleyn de sa pensée; sa conduite noble et désintéressée excitait -en elle des émotions qui ébranlaient son courage et qui lui rendaient -plus pénible le sacrifice qu'elle allait faire. - -Brûlant du désir d'informer la baronne de sa prochaine délivrance, de -l'assurer de ses services, de dire adieu à Laure, et de saisir la -dernière occasion qu'il aurait peut-être jamais de lui déclarer son -admiration et son amour, le comte se hâta de se rendre de nouveau dans -les appartemens de ces dames infortunées. La baronne éprouva un vrai -plaisir en apprenant la probabilité de son évasion; et Laure, dans la -joie qu'elle ressentit, oublia les chagrins de sa propre situation, elle -oublia ce que son coeur ne tarda pas à lui rappeler, qu'Osbert allait -quitter le lieu de sa détention, et que vraisemblablement elle ne le -reverrait plus. Cette pensée répandit une ombre subite sur ses traits et -leur redonna cette teinte de mélancolie qui ne les quittait presque -jamais. Le comte remarqua ce changement momentané, et son coeur lui dit -de saisir cette occasion. - -«Ma joie est mêlée d'amertume, dit-il, car au milieu de la félicité de -ma délivrance prochaine, je ne quitte pas ma prison sans éprouver des -regrets cuisans, regrets qu'il est peut-être inutile de faire connaître, -mais que ma sensibilité ne me permet pas actuellement de cacher. Je -laisse dans ces murs que je quitte avec allégresse un coeur pénétré de -la plus tendre passion; un coeur qui, tant qu'il aura un souffle de vie, -portera l'empreinte de l'image de Laure; si j'avais l'espoir qu'elle -n'est point insensible à mon attachement, je m'en irais en paix et -défierais tous les obstacles. Mais fussé-je même certain qu'elle est -indifférente à mon amour, si elle daigne accepter mes services, je me -fais fort de la délivrer, ou de périr dans l'entreprise». - -Laure était muette, elle aurait voulu témoigner sa reconnaissance et -craignait en même tems de découvrir son amour; mais la douce timidité de -ses yeux et la rougeur de ses joues dévoilaient le secret qui expirait -sur ses lèvres. La baronne remarqua son désordre, et remerciant le comte -des services qu'il voulait bien leur offrir, refusa de les accepter. -Elle le pria de ne plus exposer sa tranquillité et celle de sa famille, -en tentant une entreprise accompagnée de tant de dangers et qui pourrait -lui coûter la vie. Les argumens de la baronne ne furent point capables -de persuader Osbert; il plaida sa cause avec tant de chaleur, et insista -avec tant de force sur la nécessité d'une prompte décision à cause de -son prochain départ, qu'elle cessa de s'opposer à son dessein, et le -silence de Laure témoigna son approbation. Après un tendre adieu et les -souhaits les plus sincères pour sa sûreté, le comte quitta les -appartemens plein des plus vives espérances. - -Cependant Malcolm avait été instruit du projet de son évasion, et -s'était occupé des moyens de la prévenir. La sentinelle avait communiqué -sa découverte à quelques-uns de ses camarades, qui, n'ayant point assez -de vertu ou assez de courage pour quitter le service du baron, voulaient -obtenir sa faveur, et ne manquèrent pas de saisir une si belle occasion -d'accomplir leur dessein. Ils communiquèrent donc à leur chef les -informations qu'ils avaient reçues. - -Celui-ci, voulant cacher qu'il était instruit de l'affaire, afin de -surprendre ceux de la tribu qui devaient venir au devant du comte, avait -souffert qu'Edmund retournât au poste de la prison, où il avait -secrètement placé les délateurs, et avait pris toutes les autres -précautions nécessaires pour intercepter leur fuite, en cas qu'ils -parvinssent à éluder la vigilance de ces argus, ainsi que pour s'assurer -de ceux qui s'approcheraient du château dans l'espoir d'y rencontrer -leur chef. Cela fait, il se croyait dans la plus grande sécurité, et -assuré de triompher de ses ennemis en les prenant ainsi dans leurs -propres filets. - -Après bien des momens d'impatience du côté d'Alleyn et d'attente du côté -du comte, la nuit dont dépendait l'événement de toutes leurs espérances -arriva. Il fut convenu qu'Alleyn, avec quelques soldats choisis, -attendrait l'arrivée du comte dans la caverne où aboutissait le passage -souterrain. Ce jeune homme n'avait quitté Jacques que dans l'agitation -la plus violente et revint dans sa tente pour remettre un peu ses -esprits. - -La nuit était alors au milieu de sa course. Un profond silence regnait -dans tout le château de Dunbayne, lorsqu'Edmund, tirant doucement les -verroux de la porte de la prison, appela le comte. Celui-ci s'élança en -avant, ouvrit aussitôt le panneau, qu'ils refermèrent après eux, afin -d'éviter d'être découverts, et après avoir traversé à pas tremblans les -appartemens froids et silencieux qui étaient devant eux, ils -descendirent par le grand escalier dans la salle, dont la faible lumière -de la torche qu'Edmund avait à la main ne servait qu'à faire voir -l'étendue et la désolation, et dont les voûtes sonores répétaient leurs -pas incertains. Après plusieurs détours ils descendirent dans les caves; -en traversant leur affreuse longueur, ils s'arrêtèrent souvent pour -prêter l'oreille au sifflement des vents qui s'engouffrant dans les -passages semblaient annoncer le bruit et l'alarme d'une poursuite. Ils -parvinrent enfin à l'extrémité des caves, où Edmund chercha une trappe -ensevelie dans la terre et dans la boue; l'ayant trouvée, ils la -levèrent avec peine; car il y avait long-tems qu'elle n'avait été -ouverte; d'ailleurs le fer dont elle était couverte la rendait -extrêmement pesante. Ils entrèrent et, laissant retomber la trappe après -eux, ils descendirent un escalier étroit qui les conduisit à un passage -tortueux que fermait une porte donnant sur la grande avenue par où -Alleyn s'était échappé. Ayant gagné cette avenue, ils marchèrent alors -avec confiance; car ils n'étaient pas fort éloignés de la caverne où -Alleyn et ses compagnons attendaient leur arrivée. Le coeur de ce jeune -homme battait alors de joie, car il aperçut une faible clarté sur les -murs de l'avenue et il crut entendre les pas redoublés de quelqu'un qui -s'approchait. Impatient de se jeter aux pieds du comte, il entra dans le -souterrain. La lumière réfléchissait plus fortement sur les murs; mais -une pointe du rocher dont la projection formait un détour, l'empêchait -d'apercevoir les personnes qu'il cherchait avec tant d'ardeur. -L'approche du bruit des pas était alors sensible et Alleyn en gagnant le -rocher tourna subitement sur trois soldats du baron. Ils le firent à -l'instant prisonnier. L'étonnement le priva pour un moment de toute -autre sensation; pendant qu'ils le conduisaient, cet affreux revers le -pénétra de douleur, et il fut persuadé que le comte avait été arrêté et -reconduit dans sa prison. - -Comme il marchait en faisant cette réflexion, une lumière parut à -quelque distance, venant d'une porte qui donnait sur l'avenue, et -découvrit deux hommes qui, les ayant aperçus, se retirèrent -précipitamment et fermèrent la porte après eux. Deux des soldats -quittant Alleyn poursuivirent les fuyards et disparurent. Alleyn se -trouvant seul avec un soldat, profita de l'occasion et fit un effort -désespéré pour recouvrer son épée. Il réussit, et la vivacité de -l'attaque lui procura aussi celle de son antagoniste, qui tomba à ses -pieds et lui demanda la vie. Le jeune homme la lui accorda. Le soldat -reconnaissant et craignant la vengeance du baron, désira fuir avec lui -et s'enrôler à son service. Ils quittèrent ensemble le souterrain. En -rentrant dans la caverne, Alleyn n'y trouva plus ses amis, qui, ayant -entendu le cliquetis des armes et les voix menaçantes des soldats, -s'étaient doutés de ce qui lui était arrivé, et craignant d'être -accablés par le nombre, avaient fui pour éviter la même catastrophe. -Alleyn retourna à sa tente confondu et désespéré. Tous les efforts qu'il -avait faits pour la délivrance du comte avaient été sans succès; et ce -projet, sur lequel était fondée sa dernière espérance, avait été détruit -au moment où il croyait le voir réussir. Il se jeta par terre et, perdu -dans ses réflexions, il ne s'aperçut qu'on ouvrait les rideaux de sa -tente, que lorsqu'il entendit un bruit subit. Il regarda et aperçut le -comte. La terreur le retint à sa place et il crut, pendant un moment, à -la tradition des visions de son pays. Cependant la voix bien connue -d'Osbert ne tarda pas à le détromper, et l'ardeur avec laquelle il -embrassa ses genoux, le convainquit que ce n'était point un songe. - -Les soldats, dans l'ardeur de la poursuite, n'avaient point aperçu la -porte par où Osbert s'était retiré, et en avaient pris une autre -au-dessous, qui, après les avoir engagés dans des recherches inutiles -par divers passages tortueux, les avaient conduits dans un endroit -écarté du château d'où ils étaient enfin sortis avec beaucoup de -difficulté et après avoir perdu un tems considérable. Le comte, qui -avait rétrogradé à la vue des soldats, s'était efforcé de regagner la -trappe; mais lui et Edmund avaient fait d'inutiles efforts pour la -r'ouvrir. Forcé de faire face au danger qui les menaçait, le comte avait -pris l'épée de son compagnon, résolu de renverser ses adversaires et -d'effectuer sa sortie ou de périr et de mettre fin à ses maux. Dans -cette intention il s'avança intrépidement dans le passage, et arrivé à -la porte, il s'arrêta pour découvrir les mouvemens des soldats: tout -était tranquille. Après être resté quelque tems dans cette attitude, il -ouvrit la porte, examina d'un oeil tout-à-la-fois ferme et inquiet, la -longueur de l'avenue qu'éclairait la torche et n'aperçut aucun être -vivant. Il s'avança avec précaution vers la caverne, s'attendant à -chaque instant à voir sortir les soldats de quelque cachette pour fondre -sur lui. Il y parvint néanmoins sans interruption; et surpris de sa -délivrance inattendue, il se hâta avec Edmund de rejoindre ses fidèles -vassaux. - -Les soldats qui gardaient la prison, ne connaissant d'autre issue par où -le comte pouvait s'échapper que la porte où ils étaient postés, avaient -laissé entrer Edmund dans l'appartement sans se douter de rien. Ils -furent long-tems à s'apercevoir de leur erreur; surpris de ce qu'il ne -revenait point, ils ouvrirent la porte de la prison, et demeurèrent -stupéfaits de n'y trouver personne. Ils examinèrent les portes et les -trouvèrent comme à l'ordinaire; ils visitèrent tous les coins de -l'appartement; mais ils ne découvrirent point le panneau mouvant, et -après avoir terminé leurs recherches sans pouvoir s'imaginer par où le -comte avait quitté sa prison, ils furent saisis de terreur, attribuèrent -son évasion à un pouvoir surnaturel et alarmèrent immédiatement le -château. Le baron éveillé par le bruit, fut informé de ce qui était -arrivé, et, soupçonnant l'intégrité de ses gardes, monta lui-même dans -les appartemens; les ayant examinés sans avoir découvert par où Osbert -avait pu s'échapper, il n'hésita plus à prononcer que les sentinelles -étaient complices de l'évasion du comte. La frayeur naturelle qu'ils -firent paraître fut regardée comme un artifice, et ils furent déclarés -traîtres et punis comme tels. On les jeta dans le cachot du château. On -envoya sur le champ des soldats à la poursuite des fuyards; mais le tems -qui s'était écoulé avant que les sentinelles fussent entrées dans la -prison, avait procuré au comte la facilité de s'évader. Quand la -certitude de la fuite fut communiquée au baron, toutes les passions qui -rendent l'homme misérable, se réunirent pour le tourmenter; et sa fureur -portée au comble n'offrit à son esprit que les images les plus terribles -de la vengeance. - -La baronne et Laure que le tumulte avait éveillées, avaient été dans de -grandes appréhensions pour le comte, jusqu'à ce qu'elles furent -informées de la cause du désordre universel: leurs espérances et leur -joie ne tardèrent pas à être confirmées; car elles furent peu de tems -après instruites des recherches inutiles des soldats. - -Le dernier jour de l'époque fixée par la comtesse pour envoyer sa -réponse était arrivé et elle n'avait point entendu parler d'Alleyn, car -celui-ci occupé de projets dont l'événement avait jusqu'alors été -indécis, n'avait encore pu rendre aucun compte. Tout espoir de la -délivrance du comte paraissait évanoui, et dans l'amertume de son coeur, -la comtesse se préparait à donner la réponse qui devait livrer sa -malheureuse fille au meurtrier de son époux. Marie qui affectait un -courage au-dessus de ses forces, tâchait d'adoucir la rigueur des -souffrances de sa mère; mais ses efforts étaient inutiles, elles -défiaient tous les pouvoirs de la consolation. Elle signa le fatal -accord; mais elle attendit jusqu'au dernier moment pour le remettre -entre les mains du messager. Il était néanmoins nécessaire que le baron -le reçût le lendemain matin, de peur que l'impatience ne le portât à -mettre le comte à mort à l'expiration du délai. Elle envoya donc -chercher le messager, qui était un vétéran de la tribu, et lui remit le -message avec une extrême agitation; la douleur la suffoqua, elle fut -incapable de lui parler; il attendait ses ordres lorsque la porte -s'ouvrit et le comte et Alleyn se jetèrent à ses pieds. Elle poussa un -cri perçant et tomba sur sa chaise. Marie, en croyant à peine ses yeux, -s'efforçait de modérer le torrent de joie qui se précipitait vers son -coeur et menaçait de le briser. - -Le château d'Athlin ne fut plus qu'une scène de tumulte à la nouvelle de -cet heureux événement; les cours se remplirent de ceux de la tribu que -leurs infirmités avaient empêchés de suivre leurs camarades au camp, et -que le bruit du retour du comte, qui s'était répandu avec la rapidité -d'un éclair, y avait attirés; le vestibule retentit de toutes parts, et -ces braves gens pouvaient à peine s'empêcher de se précipiter dans -l'endroit où était leur chef, pour le féliciter de son évasion. - -Quand les premiers transports de leur réunion furent passés, le comte -présenta Alleyn à sa famille comme son ami et son libérateur, dont il ne -pourrait jamais oublier, ni assez récompenser l'attachement et les -services signalés. Ce tribut d'éloges accordé à Alleyn répandit sur les -joues de Marie une rougeur expressive du plaisir et de la -reconnaissance; et l'approbation qui éclata dans ses yeux récompensa le -jeune homme de sa générosité et de ses travaux. La comtesse le reçut -comme le libérateur de ses deux enfans et raconta à Osbert l'aventure du -bois. Le comte embrassa Alleyn, qui reçut les remercimens de la famille -avec une modestie naturelle. Osbert n'hésita point de dire que le baron -était l'auteur de ce complot; son coeur brûlait du désir de venger les -injures réitérées de sa famille, et il résolut de lui envoyer un cartel. -Il considéra le renouvellement du siége comme un projet inutile; et un -cartel, quoique son adversaire en fut indigne, lui parut le seul moyen -honorable qui lui restât de se venger. Il se garda bien d'en parler à la -comtesse, sachant que sa tendresse s'opposerait à cette mesure, et -éleverait des difficultés qui l'embarrasseraient, sans le détourner de -son dessein. Il fit mention des malheurs de la baronne et de l'amabilité -de sa fille, et il excita l'estime et la pitié de ses auditeurs. - -Les clameurs des paysans pour voir leur seigneur, parvinrent alors -jusqu'à l'appartement de la comtesse, et il descendit dans le vestibule, -accompagné d'Alleyn, pour satisfaire leur empressement. Un cri de joie -universel fit retentir les murs lorsqu'il parut. A la vue de ses fidèles -vassaux le visage du comte rayonna de plaisir; et les délices du moment -lui donnèrent des preuves non équivoques des avantages d'un bon -gouvernement. Impatient de témoigner sa reconnaissance, il introduisit -Alleyn à la tribu, comme son ami et son libérateur, et offrit à son père -une portion de terre, où il pourrait terminer ses jours dans la paix et -dans l'abondance. Le vieil Alleyn remercia le comte de ses bontés, mais -refusa de l'accepter. Il dit qu'il était attaché à sa chaumière, et -qu'il jouissait déjà des aisances de la vie. - -Le lendemain matin, un messager fut secrètement envoyé au baron avec un -cartel de la part du comte. Ce cartel était conçu dans les termes de la -plus haute indignation, il y était dit qu'il n'y avait que le manque de -succès de tout autre moyen qui pût engager le comte à condescendre de -combattre à armes égales le meurtrier de son père. - -Le bonheur avait donc encore une fois reparu à Athlin. La conservation -inattendue de ses deux enfans électrisait la comtesse. Le comte -paraissait alors, pour quelque tems, en sûreté au sein de sa famille, -et, quoique son impatience de venger les injures de ceux qui lui étaient -les plus chers, et d'arracher des mains de l'oppression les belles -prisonnières de Dunbayne, ne lui permît pas d'être tranquille, il -affectait néanmoins une gaieté inconnue à son coeur, et tous les jours -se passaient dans les fêtes et dans la joie. - - - - -CHAPITRE IX. - -_Tempête qui jette un vaisseau à la côte près du château -d'Athlin.--Osbert et Alleyn sauvent plusieurs personnes de -l'équipage.--Le comte reçoit au château un étranger qui se trouvait à -bord.--Le comte découvre par hasard la passion d'Alleyn pour sa -soeur.--Conséquences de cette découverte.--L'étranger devient amoureux -de Marie, il découvre son rang et sa fortune et la demande en -mariage.--Approbation de ses offres par le comte et par sa mère.--Marie -avoue à son frère son amour pour Alleyn, et l'impossibilité où elle se -trouve de donner sa main au comte de Sant-Morin._ - - -Pendant une soirée orageuse, la comtesse était, avec sa famille, dans -une chambre dont les fenêtres donnaient sur la mer. De soudaines -bourasques agitaient les flots, et les vagues écumantes venaient se -briser contre les rochers avec une fureur inconcevable, malgré la -situation élevée du château, l'écume volait avec violence contre ses -fenêtres. Le comte descendit sur la terrasse, qui était au-dessous, pour -contempler la tempête. La lune, perçant par intervalles à travers les -nuages, réfléchissait une faible lumière sur les eaux, blanchissait -l'écume qui jaillissait de toutes parts, et donnait précisément assez de -clarté pour rendre la scène visible. Les vagues se brisaient avec de -profonds murmures sur les rivages éloignés, et les intervalles de calme -entre les bruyantes bourasques remplissaient l'esprit d'une douce -horreur. Le sublime de la scène avait plongé le comte dans la plus -profonde méditation, lorsque la lune, sortant tout-à-coup d'un nuage -épais, lui laissa entrevoir, à quelque distance, un vaisseau que la -fureur des flots poussait vers la côte. Bientôt il entendit des signaux -de détresse; et peu après des cris de terreur et un mélange confus de -voix furent apportés sur les ailes des vents. - -Il quitta aussitôt la terrasse pour ordonner à ses gens de prendre des -chaloupes, et d'aller au secours de l'équipage, car il ne doutait pas -que le vaisseau n'eût fait naufrage; mais la mer était si grosse que -cela n'était pas praticable. Le bruit des voix cessa, et il conclut que -les malheureux matelots étaient péris. Tout d'un coup les cris de -détresse frappèrent de nouveau ses oreilles et furent encore perdus dans -le tumulte de la tempête; un moment après le vaisseau toucha sur le -rocher qui était au-dessous du château; il s'en suivit un cri universel. -Le comte et ses vassaux volèrent au secours de l'équipage; la fureur des -vents était alors un peu abattue. Osbert, Alleyn et quelques autres, -sautant dans une chaloupe, gagnèrent le navire, où ils sauvèrent une -partie de l'équipage. Ces malheureux furent conduits au château où on -leur donna généreusement toutes sortes de secours. Parmi ceux que le -comte avait pris dans sa chaloupe était un étranger dont l'aspect -majestueux et les manières annonçaient un homme de distinction; il avait -plusieurs domestiques, mais ils étaient étrangers et ignoraient la -langue du pays. Il remercia son libérateur avec une noble franchise qui -le charma. La comtesse et sa fille allèrent à leur rencontre dans le -vestibule et reçurent cet étranger avec toute la compassion que son état -leur avait inspiré. Il fut conduit dans la salle à manger, où la -magnificence de la table démontrait l'hospitalité ordinaire de ses -hôtes. Cet étranger parlait bien Anglais, et découvrait dans sa -conversation l'esprit énergique et vigoureux d'un homme, qui connaissait -le monde et les sciences; et ses observations semblaient caractériser la -bienveillance de son coeur. Le comte fut si content de son hôte qu'il le -pressa de rester au château jusqu'à ce qu'il eût pu se procurer un autre -vaisseau; et l'étranger, également content du comte, et ne connaissant -personne dans le pays, accepta son invitation. - -De nouvelles craintes troublèrent encore la paix d'Athlin; il y avait -plusieurs jours que le messager envoyé à Malcolm était parti et il ne -revenait pas. Il était pour ainsi dire évident que le baron, furieux de -l'évasion de son prisonnier, et brûlant de trouver une victime, avait -saisi cet homme et voulait bassement le faire servir à sa vengeance. Le -comte résolut néanmoins d'attendre encore quelques jours pour voir quel -serait l'événement. - -Le conflit d'une tendresse cachée et d'une indifférence affectée bannit -la tranquillité du sein de Marie, et lui fit éprouver bien des chagrins. -L'amitié et les honneurs que le comte accordait à Alleyn, qui résidait -alors constamment au château, flattaient la fierté de son coeur; mais -hélas! ces distinctions ne servaient qu'à confirmer son admiration du -mérite d'un homme qui avait déjà gagné ses affections, et fournissaient -à celui-ci des occasions de montrer, sous des couleurs plus brillantes, -les diverses perfections d'un coeur noble et généreux, et d'un esprit -dont l'élégance naturelle ornait l'énergie de ses élans. Malgré les -efforts de Marie, la langueur de la mélancolie se dérobait quelquefois -de dessous le voile de la gaieté, et répandait sur ses beaux traits une -expression intéressante. L'étranger n'y fut pas insensible, et cela ne -servit qu'à changer l'admiration avec laquelle il l'avait d'abord -regardée, en quelque chose de plus tendre et de plus puissant. La -modeste dignité, avec laquelle elle exprimait ses sentimens, qui -respiraient la bienveillance et la délicatesse la plus pure, toucha son -coeur, et il sentit pour elle un intérêt qu'il n'avait jamais éprouvé. - -Alleyn, dont le coeur, au milieu des anxiétés et du tumulte des scènes -passées, n'avait cessé de soupirer pour l'image de Marie; cette image -que son esprit lui avait peinte avec tous les charmes de l'original, et -dont les teintes délicates étaient encore adoucies et devenues plus -intéressantes par les ombres de la mélancolie, dont l'absence et un -amour sans espoir les avaient environnées, sentait, au milieu du loisir -de la paix et des fréquentes occasions qu'il avait de contempler l'objet -de son attachement, redoubler ses soupirs et le poids de sa douleur. En -présence de Marie son front se couvrait d'une douce mélancolie; il avait -beau vouloir affecter une gaieté qui lui était étrangère. Marie -s'aperçut de son changement; et cette observation ne contribua pas à -dissiper sa propre tristesse. Le comte remarqua aussi qu'Alleyn avait -perdu beaucoup de sa gaieté accoutumée, et le plaisanta sur ce -changement, mais il ne pensa pas à sa soeur. - -Alleyn aurait voulu quitter un endroit si nuisible à sa tranquillité, il -forma plusieurs fois la résolution de se retirer de ces murs, qui -avaient pour lui une espèce de charme, et rendaient inefficaces tous ses -souhaits et ses faibles efforts. Quand il ne pouvait plus voir Marie, il -allait souvent sur la terrasse, au-dessus de laquelle étaient les -fenêtres de ses appartemens, et il passait la moitié de la nuit à -parcourir, en silence, une promenade qui lui donnait le triste plaisir -d'être auprès de l'objet de son amour. - -Maltida ayant envie d'interroger Alleyn sur quelques circonstances -relatives aux derniers événemens, lui dit un jour de l'accompagner dans -son cabinet; en passant dans l'antichambre de la comtesse, il aperçut -quelque chose à terre auprès de la porte par laquelle elle venait de -passer, et l'ayant ramassé, il vit que c'était un bracelet auquel était -attaché le portrait de Marie. Le coeur lui battit à cette vue; la -tentation était trop grande pour pouvoir y résister; il le cacha dans -son sein et continua son chemin. En sortant du cabinet il chercha, avec -la plus grande impatience, un endroit où il pourrait contempler à loisir -ce précieux portrait que le hasard lui avait mis entre les mains; il le -tira en tremblant de son sein, et contempla encore ce visage dont la -douce expression avait imprimé dans son coeur les délicieuses -palpitations de l'amour. Comme il le pressait contre ses lèvres avec une -tendresse passionnée, des larmes de ravissement lui vinrent aux yeux, et -son ardeur romanesque ne pouvait guère recevoir d'accroissement par la -présence de l'objet aimé, dont les pas légers ne lui avaient pas permis -d'entendre l'approche; car se tournant tant soit peu, il aperçut non pas -le portrait, mais la réalité! Surpris! confus! Le portrait lui tomba des -mains. Marie, que le hasard avait conduite dans cet endroit, voyant -l'agitation d'Alleyn, se préparait à se retirer, lorsque ce jeune homme -dont le coeur était alors ouvert à toutes les tendres sensations, -perdant dans la tentation du moment la crainte d'être dédaigné, et -oubliant la résolution qu'il avait prise, de garder un silence éternel, -se jeta à ses pieds et porta sa main vers ses lèvres tremblantes; sa -langue aurait bien voulu lui dire qu'il aimait, mais son émotion et le -regard sévère de Marie l'en empêchèrent. - -Elle se dégagea à l'instant avec l'air de la dignité offensée, et jetant -sur lui un regard qui exprimait à la fois la colère et l'intérêt, elle -se retira en silence. Alleyn resta immobile sur la place, suivant des -yeux ses pas fugitifs, insensible à toute autre sensation qu'à celles de -l'amour et du désespoir. Il était tellement absorbé dans la scène du -moment qu'il doutait quelquefois de sa réalité. Il s'imaginait que -quelque apparition trompeuse avait voulu le priver de la seule -consolation qui lui restait,--celle de mériter et de posséder l'estime -de l'objet aimé. Il quitta l'endroit dans les angoisses de la douleur, -et dans son trouble il oublia le portrait. - -Marie avait aperçu le bracelet de sa mère tomber de ses mains et n'était -plus inquiète de son portrait; mais le désordre qu'Alleyn lui avait -causé lui avait fait oublier de lui demander. La comtesse s'étant -aperçue de sa perte presqu'aussitôt qu'il eut quitté son cabinet, avait -fait faire une recherche générale; mais comme on ne l'avait pas -retrouvé, ses soupçons étaient tombés sur lui. Le comte, qui passa peu -après dans l'endroit qu'Alleyn venait de quitter, trouva la miniature. -Ce dernier ne tarda pas à se souvenir du trésor qu'il avait laissé -tomber et revint pour le chercher. Au lieu du portrait, il trouva le -comte: une rougeur involontaire parut sur ses joues, et sa confusion -informa Osbert d'une partie de la vérité; celui-ci voulant savoir de -quelle manière il se l'était procuré, lui présenta le portrait et lui -demanda s'il le connaissait. - -Alleyn était étranger à la dissimulation; il avoua que l'ayant trouvé, -il l'avait caché, cédant à l'impulsion de cette passion dont l'aveu ne -serait jamais sorti de son coeur, s'il n'en avait été arraché par la -circonstance actuelle. - -Le comte l'écouta avec un mélange d'intérêt et de compassion; mais -l'orgueil de la naissance étouffa bientôt les tendres sentimens de -l'amitié et de la reconnaissance, et éteignit la lueur d'espérance que -cette découverte avait allumée dans le sein d'Alleyn. «Ne craignez pas, -milord, lui dit-il, qu'un homme qui sacrifierait sa vie pour la défense -de votre famille, soit capable de la dégrader. Jamais la passion qui -brûle dans mon coeur ne sortira plus de ma bouche. Je vais me retirer de -l'endroit où j'ai perdu ma tranquillité». «Non, répliqua le comte, vous -resterez ici; je puis m'en rapporter à votre honneur. O! pourquoi -m'est-il impossible de vous accorder la seule récompense digne de vos -services et de votre mérite». Sa voix faiblit, il se tourna pour cacher -son émotion, et il se retira en éprouvant des souffrances presqu'aussi -cruelles que celles d'Alleyn. - -La découverte que Marie venait de faire n'était pas de nature à rétablir -la tranquillité de son esprit. Chaque circonstance contribuait à -l'assurer de la violente passion qui brûlait dans le coeur de celui que, -malgré tous ses efforts, elle ne pouvait parvenir à oublier; et cette -conviction ne servait qu'à augmenter son amour, et conséquemment ses -souffrances. - -L'intérêt que l'étranger avait fait paraître et les intentions qu'il -avait pour Marie n'avaient point échappé à Alleyn. L'amour lui avait -fait apercevoir la passion qui s'élevait dans son coeur, et lui faisait -présager que les voeux de son rival seraient couronnés de succès. Les -paroles d'Osbert le confirmaient dans cette appréhension déchirante; car -quoique l'inégalité de rang ne lui eût jamais permis d'espérer, -cependant il avait remarqué dans le discours du comte quelque chose de -plus que l'orgueil de la naissance. - -L'étranger, depuis le moment où il avait vu l'aimable Marie, avait senti -croître son admiration pour elle; et cette admiration s'étant convertie -en amour, il résolut d'instruire le comte de sa naissance et de sa -passion. Dans ce dessein, il le tira un jour sur la terrasse du château, -où ils pouvaient converser sans être interrompus, et, montrant la mer -qui l'avait si récemment porté, remercia le comte d'avoir ainsi adouci -les horreurs du naufrage, et les ennuis d'une terre étrangère, par sa -généreuse hospitalité. Il l'informa qu'il était né en Suisse, où il -possédait des biens considérables, d'où il prenait le titre de comte de -Sant-Morin; que des recherches importantes pour ses intérêts l'avaient -attiré en Ecosse, où il devait débarquer dans un port du voisinage, -lorsque le désastre auquel il venait d'échapper l'avait arrêté dans son -dessein. Il raconta alors au comte qu'il avait entrepris ce voyage sur -le bruit de la mort d'une parente, dont le décès le rendait héritier, en -Suisse, de biens considérables; que les revenus de ces biens avaient -jusqu'ici été touchés au moyen d'une procuration qui, si le bruit se -confirmait, ne devait plus être valide. - -Le comte avait écouté ce récit dans le silence de l'étonnement, et il -demanda avec émotion quel était le nom de la parente de M. Sant-Morin. -«La baronne de Malcolm», répondit-il. Le comte leva les mains au ciel -dans une espèce d'extase. Sant-Morin, surpris de son agitation, commença -à craindre qu'il ne fût intéressé au bien-être de ses adversaires, et -était fâché de lui avoir découvert l'affaire, lorsqu'il s'aperçut du -plaisir qui brillait dans ses yeux. Osbert lui expliqua la cause de son -émotion, en lui racontant ce qu'il savait de la baronne; dans son récit -il peignit le caractère de Malcolm avec les couleurs qu'il méritait. Il -l'informa de la cause de son aversion pour le baron, et de l'histoire de -sa captivité; et lui confia aussi le cartel qu'il lui avait envoyé. - -Sant-Morin fut rempli d'indignation; mais Osbert lui persuada de -suspendre pour quelque tems sa vengeance, et d'attendre les mouvemens de -Malcolm. - -Cette nouvelle avait causé tant de surprise à l'étranger et lui faisait -éprouver des sensations si nouvelles, qu'il pensa oublier le principal -objet de l'entrevue. S'étant néanmoins un peu remis, il découvrit sa -passion et demanda permission au comte de se jeter aux pieds de Marie. -Le comte écouta cette déclaration avec un mélange de plaisir et -d'inquiétude; le souvenir d'Alleyn l'attrista; mais le désir d'un -mariage convenable lui fit accepter les offres du comte de Sant-Morin, -et il lui dit que son alliance ferait honneur à la première noblesse de -sa nation. Il ajouta que si sa soeur avait pour lui les sentimens qu'il -témoignait pour elle, il le recevrait dans sa famille avec toute -l'affection d'un frère; mais qu'il voulait connaître la situation de son -coeur avant de lui permettre de lui déclarer sa passion. - -Osbert, en rentrant dans le château, demanda où était Marie, qu'il -trouva dans l'appartement de sa mère. Il leur raconta l'histoire du -comte, sa parenté avec la baronne de Malcolm, l'objet de son voyage, et -termina son récit en découvrant l'attachement de son nouvel ami pour -Marie et ses offres d'alliance avec sa famille. Cette déclaration fit -pâlir Marie; les angoisses de son coeur ne lui permirent pas de parler; -elle baissa les yeux et fondit en larmes. Le comte lui prit tendrement -la main et dit: «Mon aimable soeur me connaît trop bien pour douter de -mon affection, ou pour supposer que je veuille l'influencer dans une -affaire si essentielle à son bonheur, et dont son coeur doit être le -principal guide. Rendez-moi la justice de croire que c'est comme ami que -je vous fais connaître les offres du comte, et non pas comme directeur. -C'est un homme, que, depuis le peu de tems que je connais, j'ai jugé -digne d'une estime particulière. Il paraît avoir l'esprit noble, le -coeur généreux, son rang est égal au vôtre, et il vous aime sincérement. -Mais malgré tous ces avantages, je ne voudrais pas que ma soeur se -donnât à l'homme qui n'a pas su intéresser son coeur». - -Marie éprouvait, dans ce moment, pour son frère les sentimens de la plus -vive reconnaissance; elle aurait voulu le remercier de la tendresse -qu'il lui témoignait; mais une variété d'émotions différentes -combattaient dans son coeur et la privaient du pouvoir de la parole; des -larmes et un sourire, mêlés d'une douce tristesse, furent tout ce -qu'elle put lui donner en échange. Il ne manqua pas de s'apercevoir que -quelque cause secrète de douleur tourmentait son esprit, et il la pria -de l'en instruire afin qu'il pût l'écarter. «Mon cher frère croira sans -doute que sa tendresse...» Elle aurait voulu finir la phrase, mais les -paroles expirèrent sur ses lèvres, et elle s'appuya sur le sein de sa -mère, s'efforçant de cacher sa douleur, et pleura en silence. La -comtesse ne connaissait que trop bien la cause du chagrin de sa fille; -elle avait été témoin des combats secrets de son coeur, que tous ses -efforts n'avaient pu vaincre, ce qui rendait les offres de Sant-Morin -rebutantes, et terribles à son imagination. Maltida savait compâtir à -ses souffrances; mais la tendresse maternelle étendait ses vues au-delà -de ces maux momentanés, et lui faisait envisager le bien-être futur de -sa fille, dans la perspective d'une longue suite d'années, elle la -voyait mariée avec le comte, dont le caractère répandait le bonheur et -la dignité de la vertu sur tout ce qui l'environnait; elle recevait les -remercimens de Marie pour l'avoir guidée vers ce trésor qui était alors -en sa possession; les regards innocens des enfans qui l'entouraient -exprimaient leur reconnaissance par leurs doux sourires, et l'éclat de -ce tableau rappelait à sa mémoire des tems qui ne reviendraient plus, et -mêlait aux larmes du ravissement le soupir d'un tendre regret. La plus -sûre méthode d'effacer cette impression qui menaçait de troubler -sérieusement la tranquillité de son enfant, si elle continuait, et -d'assurer constamment son bonheur était de l'unir au comte, dont -l'amitié ne tarderait pas à gagner son affection, et à expulser de son -coeur tout souvenir déplacé d'Alleyn. Elle résolut donc d'employer -l'usage de la raison et la douce persuasion pour l'amener à ses fins. -Elle savait que l'esprit de Marie était délicat et ingénu, facile à -convaincre et ferme dans la poursuite de ce que son jugement approuvait; -et elle ne désespéra pas du succès. - -Le comte désirait toujours connaître la cause de cette émotion qui -l'affligeait. «Je suis indigne de votre sollicitude», dit Marie, «je ne -puis résoudre mon coeur à se soumettre», «à se soumettre!--Pouvez-vous -supposer que vos parens veuillent forcer votre coeur dans une affaire si -essentielle au bonheur, à quelque chose qui répugne à ses sentimens? Si -les offres du comte vous sont désagréables, dites-le moi, et je lui -ferai réponse. Soyez persuadée que je n'ai point d'autre désir que celui -de vous voir heureuse». «Généreux Osbert! Comment puis je récompenser la -tendresse d'un pareil frère? La reconnaissance me ferait accepter la -main du comte, si mes sentimens ne m'assuraient pas que je serais -malheureuse. J'admire son caractère, et j'estime sa bonté; mais hélas! -pourquoi vous le cacher? Mon coeur appartient à un autre--à un autre, -dont les actions nobles et généreuses ont involontairement captivé sa -sensibilité; à un homme qui ignore encore qu'il est l'objet de mes -attentions et qui ne le saura jamais». L'idée d'Alleyn se présenta -subitement à son esprit et il ne douta plus de celui qui avait captivé -son coeur. «Mes propres sentimens», dit-il, «m'apprennent assez quel est -l'objet de votre admiration, vous faites fort bien de ne pas oublier la -dignité de votre sexe et de votre rang; quoique je ne puisse m'empêcher -de m'affliger avec vous de ce qu'un homme aussi méritant qu'Alleyn ne -soit pas autorisé par la fortune à marcher dans la classe de la -noblesse». Au nom d'Alleyn, la rougeur de Marie confirma Osbert dans sa -conjecture. «Mon enfant, dit la comtesse, ne renoncera pas à sa -tranquillité pour un vain et ignoble attachement. Elle peut estimer le -mérite par-tout où il se trouve; mais elle se souviendra de ce qu'elle -doit à sa famille et à elle-même, en contractant une alliance qui -soutienne ou diminue l'ancienne grandeur de sa maison». - -«Les offres d'un homme qui paraît doué de tant d'excellentes qualités, -et dont la naissance est égale à la vôtre, offrent une perspective trop -flatteuse pour les rejeter précipitamment. Nous converserons par la -suite plus amplement là-dessus». «Vous n'aurez jamais sujet de rougir de -votre fille, dit Marie, avec une fierté noble; mais pardonnez-moi, -madame, si je vous prie de ne jamais renouveler un sujet si pénible à ma -sensibilité, et qui ne saurait produire aucun bien; car je ne donnerai -jamais ma main à celui qui ne possède pas mon coeur». Ce n'était pas là -le tems d'insister davantage; la comtesse se désista pour le présent, et -le comte quitta l'appartement en éprouvant un mélange de compassion et -de contrariété. Il ne perdit cependant pas l'espérance que Marie ne -consentît avec le tems, à recevoir les visites du comte, et il résolut -de ne pas renoncer entièrement à son projet. - - - - -CHAPITRE X. - -_Malcolm donne l'assaut au château d'Athlin, il est repoussé et blessé à -mort.--Prise du château de Dunbayne.--Malcolm, avant de mourir fait à la -baronne et au comte Sant-Morin, l'aveu de ses crimes; il déclare que -c'est lui qui a enlevé son fils unique. Il lègue tous ses biens à la -baronne.--Mort de ce chef.--Osbert rend à la baronne le château de son -époux.--Recherches inutiles de celle-ci pour trouver son fils.--Amour de -Sant-Morin pour Marie; il la demande en mariage.--Refus de -Marie.--Osbert se prépare à épouser Laure--Accident qui donne au comte -des soupçons sur l'honneur d'Alleyn, et qui détermine celui-ci à quitter -secrètement le château d'Athlin._ - - -Le comte de Sant-Morin se promenait sur les remparts du château, -enseveli dans ses pensées, lorsqu'Osbert s'approcha; dont les pas lents -et l'air décontenancé annonçaient à son coeur le rejet de sa demande. Il -dit au comte que Marie ne sentait pas encore pour lui ces sentimens -d'affection qui pouvaient justifier l'acceptation de ses offres. Cette -information, quoiqu'elle affaiblît l'espoir du comte ne le détruisit pas -tout-à-fait; car il s'imagina que le tems et son assiduité pourraient -encore réaliser ses désirs. Tandis que ces deux amis étaient appuyés sur -les murs du château, engagés dans une conversation sérieuse, ils -remarquèrent sur une colline voisine un nuage qui paraissait sur -l'horizon, dont la couleur de poussière laissa apercevoir une lumière -subite; au même instant ils découvrirent l'éclat des armes, et une -troupe armée parut successivement sur la colline et descendit dans la -plaine. Osbert crut reconnaître la tribu du baron. C'était le baron -lui-même qui s'avançait à la tête de ses vassaux, pour chercher cette -vengeance qu'il n'avait pu jusqu'alors se procurer, et qui, déterminé à -vaincre, avait amené avec lui une armée qu'il regardait comme plus que -suffisante pour emporter d'assaut le château de son ennemi. - -Malcolm avait retenu prisonnier le messager porteur du cartel, et avait -en même-tems hâté ses préparatifs pour surprendre le château d'Athlin. -La détention de son serviteur avait éveillé les soupçons du comte, et il -avait pris des précautions pour prévenir les desseins de son ennemi. Il -avait averti sa tribu de se tenir prête à repousser une attaque -soudaine, et avait fortifié son château contre tout événement. Il envoya -donc à la tribu les ordres nécessaires, arrangea son plan de défense, et -se posta sur les remparts pour observer les mouvemens de l'ennemi. -Sant-Morin, en armure, se tint à ses côtés. Alleyn, avec un parti, fut -chargé de défendre la grande porte. - -Le baron s'avança rapidement avec ses gens et cerna les murs du château. -Tout, dans l'intérieur, était tranquille, tout annonçait la plus -profonde sécurité, et le baron, certain de la victoire, comptait déjà -sur le succès de son entreprise, quand il aperçut un homme qu'il ne -reconnut pas à cause de son armure; il le somma de se rendre, lui et son -chef, aux armes de Malcolm. C'était Osbert lui-même qui lui répondit en -lui décochant une flèche qui manqua le baron, mais qui perça un soldat -de sa suite. Les archers, placés derrière les murailles, se montrèrent -alors et firent pleuvoir sur lui une grêle de flèches; en même-tems -toutes les parties du château parurent garnies des soldats du comte, qui -lancèrent sur les assaillans des piques et d'autres armes défensives -avec une rapidité inconcevable. Le tocsin sonna et donna le signal à -cette partie de la tribu postée en dehors; elle fondit immédiatement sur -l'ennemi, qui, étonné de cette attaque inattendue, eut à peine le tems -de se défendre. Le cliquetis des armes retentit dans les airs avec les -cris des vainqueurs, et les gémissemens des mourans. - -La terreur qu'inspirait le baron, et qui était le principal mobile de -l'obéissance de ses vassaux, fut dans ce moment surmontée par la -surprise et la crainte de la mort; ils abandonnèrent leurs rangs en -grands nombres et s'enfuirent vers les montagnes voisines. En vain il -s'efforça de rallier ses soldats et de les ramener à la charge, ils -cédèrent à une impulsion plus forte que les menaces de leur chef, qui -resta au pied des murailles avec moins de la moitié de ses gens. Le -baron, étranger à la lâcheté, dédaignant la retraite, continua -l'attaque. A la fin les portes du château s'ouvrirent, et un parti, à la -tête duquel étaient Osbert et Sant-Morin, fit une sortie sur les -assaillans. Ils se séparèrent pour chercher Malcolm; mais leurs -recherches furent également inutiles. Enfin Osbert, craignant qu'il ne -s'introduisît dans le château par stratagême, retournait vers les portes -lorsqu'il reçut un coup d'épée dans l'épaule. Son armure rompit la force -du coup et il n'eut qu'une légère blessure. Il se tourna à l'instant -pour faire face à l'ennemi et découvrit un homme du parti de Malcolm qui -l'attaqua en désespéré. Le combat fut long et furieux; une adresse et -une valeur égale semblaient animer les combattans. Alleyn, ayant -remarqué de son poste le danger du comte, vola à son assistance; mais la -crise était passée lorsqu'il arriva; Osbert avait blessé son adversaire -au côté et il tomba par terre. Il le désarma, et tenant son épée sur sa -poitrine, lui dit de demander la vie. «Je n'ai point de grâce à -demander», répondit Malcolm, dont le comte reconnut alors la faible -voix: «Si j'en avais une, c'est la mort que je vous prierais de me -donner. O! maudit soit...» - -Il aurait voulu finir la phrase, mais le sang coulait abondamment de sa -blessure et il s'évanouit. Le comte jeta son épée, appela ses gens, leur -confia le soin du baron et leur ordonna de prendre possession du château -de Dunbayne. Le reste de l'armée de Malcolm, ayant appris que son chef -était mortellement blessé, avait abandonné les murailles. Les troupes -d'Osbert s'avancèrent sans interruption, et prirent possession du -château, sans rencontrer la moindre opposition. - -On examina les blessures du baron lorsqu'il fut arrivé à Dunbayne, et -l'opinion des chirurgiens fut incertaine. Son visage annonçait d'une -manière sensible les tourmens de son ame; il jeta avidement les yeux -autour de l'appartement, comme s'il cherchait quelqu'un. - -Après avoir plusieurs fois, inutilement, essayé de parler, il dit: «Ne -me flattez pas des espérances de la vie; je sens qu'elle me fuit avec -rapidité; mais pendant que j'ai encore le pouvoir de parler, faites-moi -voir la baronne». Elle vint et, se tenant suspendue sur son lit en -silence et remplie d'horreur, elle reçut ces paroles: «Madame, je crains -bien qu'il ne soit pas en mon pouvoir de réparer les torts que je vous -ai faits. Dans le peu de momens qu'il me reste à vivre, permettez-moi de -soulager ma conscience en vous découvrant mon crime et mes remords». La -baronne tressaillit, appréhendant la phrase qui allait suivre. «Vous -aviez un fils». «Eh bien qu'y a-t-il au sujet de mon fils?» «Vous aviez -un fils, que mon ambition démesurée a voulu priver de son héritage et -dont je vous ai fait croire la mort pendant votre absence». «Où est mon -enfant», s'écria la baronne? «Je n'en sais rien», reprit Malcolm, «je -l'ai confié au soin d'un homme et d'une femme qui vivaient alors dans -une partie éloignée de mes terres; mais quelques années après, ils -disparurent et je n'ai jamais depuis entendu parler d'eux. Je le fis -passer pour un enfant trouvé que j'avais sauvé de la mort. Il n'y eut -qu'un de mes domestiques qui fut instruit du secret; je trompai les -autres. Je vous dis cela, madame, afin de vous engager à faire des -recherches et pour soulager les angoisses d'une conscience coupable. -J'ai d'autres faits...» La baronne n'en put entendre davantage; elle fut -portée sans sentiment hors de l'appartement. Laure, effrayée de sa -situation, fut informée de ce qui en était la cause, et sa tendresse -filiale veilla sur elle avec l'attention la plus assidue. - -Osbert, en quittant Malcolm, était retourné sur-le-champ au château; il -apporta le premier la nouvelle d'un événement qui probablement vengerait -la mémoire de son père, et terminerait les malheurs de sa famille. La -vue du comte et la nouvelle qu'il communiquait rendirent la vie à la -comtesse et à Marie, qui pendant l'assaut s'étaient, pour plus de -sûreté, retirées dans l'intérieur du château, et qui, durant le combat, -avaient éprouvé toutes les terreurs dont leur situation était -susceptible. Ils furent peu après rejoints par Sant-Morin et Alleyn, -dont la conduite avait attiré l'attention du comte. Les joues de Marie -se colorèrent au récit de cette nouvelle preuve de son mérite; et Alleyn -fut bien récompensé en observant son émotion. Il y avait dans le coeur -d'Osbert un sentiment qui combattait l'orgueil de la naissance. Il -aurait désiré récompenser les services et le noble courage de ce jeune -homme par les vertus de Marie; mais des préjugés invétérés faisaient -taire cette impulsion de la reconnaissance, et effaçaient de son coeur -les impressions de la vérité. - -Le comte et Sant-Morin se hâtèrent alors de se rendre au château de -Dunbayne, pour consoler la baronne et sa fille par leur présence. A -mesure qu'ils s'en approchaient, le silence et la désolation des lieux -annonçaient l'état de son seigneur; ses soldats étaient entièrement -dispersés, on n'apercevait que quelques sentinelles éparses devant la -porte de l'Est, qui, n'ayant pas fait de résistance, y avaient été -laissées par les troupes du comte. On ne voyait qu'un très-petit nombre -des vassaux du baron, ce petit nombre était désarmé et offrait l'image -de la grandeur déchue. En traversant la plate-forme, le souvenir du -passé s'empara de l'esprit d'Osbert. Les angoisses qu'il y avait -éprouvées, l'image de la mort qu'il avait devant les yeux et les -circonstances ignominieuses qui accompagnaient sa destinée, la présence -de Malcolm, puissant dans l'injustice et cruel dans le pouvoir, dont le -visage exprimait par un affreux sourire le triomphe de la vengeance, -pénétrèrent son coeur d'un trait perçant. Chaque circonstance de torture -se présenta à son imagination sous les couleurs frappantes de la vérité; -il frémit en passant, et le contraste de la scène présente l'affecta -vivement. Il vit le pouvoir inné et vigilant de la justice, qui parcourt -toutes les circonstances de la vie comme un principe vital, et qui darde -sur les hommes vertueux, à travers l'obscurité des actions humaines, les -rayons de la félicité, et sur les coupables la lumière destructrice de -l'éclair. - -Ayant demandé la baronne, on leur dit qu'elle était dans l'appartement -de Malcolm, qui touchait à sa fin. On annonça le comte Sant-Morin, et le -baron ayant entendu son nom, désira de le voir. Louise sortit pour -recevoir son parent avec toute la joie qu'une rencontre si désirable et -si inespérée pouvait inspirer. En voyant Osbert, les larmes coulèrent en -abondance de ses yeux; et elle le remercia de ses soins généreux, d'une -manière qui découvrit la profonde impression qu'avaient faite sur elle -ses services. Le laissant, elle conduisit le comte à Malcolm, qui était -sur un lit de repos, environné de toutes les horreurs de la mort. - -Il leva la tête et laissa apercevoir un visage égaré et épouvantable, -sur lequel était répandue une pâleur mortelle. La belle Laure, attendrie -par une pareille scène, était pendue sur son lit et versait abondance de -larmes. «Monsieur, dit Malcolm d'une voix basse, vous voyez devant vous -un malheureux qui cherche du soulagement aux angoisses d'un esprit -coupable. Mes crimes ont détruit la paix de cette dame,... l'ont privée -d'un fils,... mais elle vous instruira de toute ma scélératesse, que je -n'ai pas maintenant le tems de vous raconter. Je reçois, depuis -plusieurs années, comme vous le savez fort bien, les revenus de ces -terres étrangères qui lui appartiennent; comme une légère compensation -des torts qu'elle a éprouvés, je lui légue toutes les possessions qui me -sont échues par droit d'héritage, et je la remets sous votre protection. -Vous demander, madame, ainsi qu'à vous, monsieur, l'oubli du passé est -une chose que je n'ose point me permettre; cependant ce serait une -consolation pour moi d'obtenir votre pardon». La baronne était trop -affectée pour répondre autrement que par un regard qui témoignait son -assentiment; Sant-Morin l'assura de son pardon, et le pria de composer -ses esprits pour subir le sort qui l'attendait. «La paix, monsieur, -n'est plus en mon pouvoir; ma vie n'a été qu'un tissu de crimes et ma -mort est accompagnée de remords inutiles. J'ai connu la vertu, mais j'ai -préféré le vice. Je ne regrette point à présent d'être puni, parce que -je l'ai mérité». Le baron retomba sur son lit, poussa un profond soupir -et expira. Ainsi se termina la vie d'un homme, qui aurait pu parvenir au -bonheur de la vertu, mais dont les actions n'offrent que le tableau du -crime. - -La baronne, le comte et Laure quittèrent cette triste scène pour se -retirer dans l'appartement de la première, où Osbert attendait leur -retour avec la plus grande inquiétude. Quand il apprit la mort de -Malcolm, la sévérité de sa justice se relâcha un peu, et son coeur -aurait poussé un soupir de pitié, si le souvenir de son père n'était -revenu à son esprit, et n'avait arrêté cette impulsion. «Je puis -maintenant, madame», dit-il, en s'adressant à la baronne, «remettre -entre vos mains une partie de ces possessions qui appartenaient -autrefois à votre époux, et qui auraient dû être l'héritage de votre -fils; ce château désormais vous appartient, je le rends au propriétaire -légitime». - -La baronne fut accablée du souvenir de ses services et ne put guères lui -témoigner sa reconnaissance que par ses larmes. On fit venir le -domestique, dont le baron avait fait mention pour être le confident de -ses iniquités. Interrogé touchant l'enfant dont il avait été chargé, on -n'en tira pas beaucoup de consolation; car toutes les réponses qu'il fit -furent qu'il avait, par ordre de son maître, porté l'enfant à une -chaumière à l'extrémité de ses terres, où il l'avait remis entre les -mains d'une femme qui l'habitait avec son mari. Il leur avait en même -tems donné une somme d'argent, et fait une promesse qu'ils recevraient -d'autres remises. Il avait pendant quelques années été ponctuel dans le -paiement des sommes que le baron lui avait confiées; mais à la fin il -avait cédé à la tentation et se les était appropriées; et s'étant -quelques années après informé de ces gens-là, il avait appris qu'ils -avaient abandonné l'endroit. La condition que la baronne mit à son -pardon fut qu'il ferait les recherches les plus scrupuleuses pour -découvrir les personnes auxquelles il avait confié le soin de son -enfant. Elle se consulta ensuite avec ses amis sur les moyens les plus -efficaces pour réussir dans cette recherche, et envoya aussitôt des -messagers dans différentes parties du pays pour tacher d'obtenir des -renseignemens. - -La baronne se trouvait délivrée de l'oppression et de la captivité; elle -était réinstallée dans ses anciennes propriétés auxquelles étaient -ajoutés tous les biens de Malcolm, ainsi que sa fortune personnelle; -elle se voyait environnée de ceux qu'elle aimait, et au milieu de gens -dont elle était adorée; cependant les crimes du baron avaient laissé -dans son coeur un mélange de fiel qui remplissait d'amertume toutes les -sources de son bonheur, et qui rendait sa vie triste et douloureuse. - -Sant-Morin lui faisait alors des visites; sa présence lui causait -beaucoup de consolation, et Laure était souvent égayée par la -conversation d'Osbert, auquel elle était fortement attachée et dont les -fréquentes visites au château n'étaient dévouées qu'à elle et à l'amour. - -La félicité de Maltida était alors aussi parfaite et aussi durable que -cela est compatible avec la nature humaine. La mémoire de son mari était -vengée, et son fils conservé pour faire la consolation de sa vieillesse. -Le père de Laure avait toujours été l'ami de la maison d'Athlin, et sa -délicatesse n'éprouvait aucune répugnance à l'alliance que proposait -Osbert. Son bonheur était néanmoins imparfait: elle voyait la constante -tristesse de sa fille, car l'amour minait sourdement le coeur de Marie, -et résistait à tous ses efforts. La comtesse aurait voulu effectuer ce -mariage avec Sant-Morin, qui, à ce qu'elle s'imaginait, rétablirait la -paix dans le sein de sa fille, et assurerait son bonheur futur. Elle ne -laissait échapper aucune occasion de plaider sa cause; elle s'en -acquittait cependant avec beaucoup de ménagement pour ne point choquer -la sensibilité de Marie, qui ne répondait jamais que quelques mots, et -qui ne pouvait souffrir une longue conversation sur ce sujet. Son refus -constant d'écouter Sant-Morin fit enfin perdre toute espérance à la -comtesse et la convainquit de l'inutilité de ses efforts. Elle jugea -qu'il ne serait pas honnête de le nourrir d'un vain espoir, et elle fut -forcée de dire à Osbert de le détromper sur cet article. - -Depuis plusieurs mois la baronne faisait des recherches inutiles pour -retrouver son fils; elle n'en apprenait aucune nouvelle, on ne pouvait -point découvrir les gens qui en avaient été chargés. Sa détresse était -inexprimable. Enfin désespérant de réussir, elle était réduite à -déplorer en secret la confiance facile qui avait pu l'abandonner à des -êtres qui l'avaient trahi. Mais quoiqu'elle fût elle-même incapable de -goûter le bonheur, elle ne voulait point en priver ceux qui en étaient -susceptibles, et elle céda aux sollicitations d'Osbert, en plaidant sa -cause auprès de Laure, pour accélérer leur union. - -Osbert avait présenté la comtesse et Marie à la baronne et à sa fille, -et une conformité de sentimens n'avait pas tardé à cimenter entre ces -deux mères respectables une amitié durable. Marie et Laure n'étaient pas -moins satisfaites l'une de l'autre. L'abattement de Sant-Morin en -présence de la soeur du comte, témoignait la violence de sa passion, et -aurait excité dans le sein de celle-ci quelque chose de plus que de la -pitié si son coeur n'avait pas été préoccupé. Alleyn qui, par rapport à -Marie, était restreint à ne point s'écarter des bornes de la pensée, -errait solitairement dans le château d'Athlin, comme un spectre qui -visite les lieux où est enseveli son bonheur. Sa prudence formait des -résolutions que sa passion lui faisait à l'instant rejeter; trompé par -l'amour, quoique poursuivi par le désespoir, il différait constamment -son départ, et l'illusion du jour était toujours l'illusion du -lendemain. Attaché à ses vertus et reconnaissant ses services, le comte -lui aurait volontiers accordé tous les honneurs, excepté le seul qui -pouvait faire le bonheur de sa vie, et que sa fierté lui permettait -d'accepter. Ses refus étaient néanmoins accompagnés d'une modestie si -gracieuse, qu'ils étaient plutôt capables de concilier la bienveillance -que d'offenser la générosité. - -Dans une galerie qui était au nord du château, pleine de tableaux de -famille était un portrait de Marie. Elle était peinte dans l'habit -qu'elle portait le jour de la fête, lorsqu'elle fut amenée par le comte -dans la salle, et présentée à Alleyn. La ressemblance était frappante et -exprimait tous les charmes de l'original. Toutes les fois qu'Alleyn -pouvait se dérober à l'observation, il se retirait dans cette galerie -pour contempler le portrait de celle qui était toujours présente à son -esprit. Là, il pouvait pousser ce soupir que réprimait sa présence, et -répandre ces larmes auxquelles elle défendait de couler. Un jour qu'il -était dans cet endroit, enseveli dans la tristesse, son oreille fut -frappée des sons d'une agréable musique, qui paraissaient venir du fond -de la galerie. L'instrument était touché avec une délicatesse extrême, -et dans les douces ondulations de la voix qui flottait dans les airs, il -distingua les paroles suivantes, qu'il se ressouvint être une ode -composée par Osbert, et présentée à Marie, qui l'avait la veille mise en -musique. - - -LE MATIN. - - Triste nuit! à travers tes froides ombres, - Flotte le gris crépuscule, - Il disparaît, l'aurore arrive, - Et les ténèbres ne sont plus. - - La fleur renaît à son aspect, - Ses rayons pompent la rosée, - Rappellent les heures rapides et gaies, - La scène verte est dévoilée. - - Bientôt la brise modérée - Ecume la montagne et l'humide vallée, - Et dérobe à la fleur que sa fraîcheur séduit, - Les parfums délicieux que cachent ses replis. - - Mère des fleurs, brillante aurore, salut! - Le choeur des heures célèbre ton arrivée; - Ainsi que les oiseaux dans leurs chants du matin, - Le cor bruyant et le zéphir muet. - - Quand tu paraîtras sur la plaine, - Avec tes nymphes aux doigts de rose, - Les doux accords de cet air simple - Frapperont toujours ton oreille. - -_CHOEUR._ - - Passez, passez nymphes légères! - C'est l'alouette au vol hardi - Qui rend hommage à vos appas. - Passez, passez nymphes légères! - -Captivé par ces doux sons, il s'était avancé de quelques pas dans la -galerie; lorsque la musique cessa, il s'arrêta; après une courte pause, -elle recommença, et il entendit les paroles suivantes, chantées à voix -basse et avec l'expression de la plus tendre mélancolie. - - En secret je porte tes chaînes, - Objet chéri de mon amour; - Hélas! du terme de mes peines, - Jamais je ne verrai le jour. - -La voix fut interrompue et perdue dans des soupirs; les cordes du luth -rendirent des sons aigus, et un moment après il régna un profond -silence. Il s'avança vers l'endroit d'où étaient partis ces sons, et à -travers une porte qu'on avait laissée entr'ouverte, il aperçut Marie -appuyée sur son luth et fondant en larmes. Il resta quelque tems -immobile, plongé dans l'admiration, sans en être remarqué; mais un -soupir qui lui échappa, la rappela à elle-même; elle leva les yeux et -aperçut l'objet de ses chagrins secrets. Elle se leva en désordre; la -rougeur de son visage trahit son coeur, et elle fuyait à la hâte la -présence d'Alleyn resté à l'entrée de la chambre, le désespoir dans -l'ame, lorsqu'elle fut rencontrée par son frère qui entrait par la porte -par où elle voulait sortir; elle avait les yeux rouges à force de -pleurer: il lança sur elle un regard de surprise et de mécontentement, -et passa dans la galerie, où il fut suivi d'Alleyn alors sorti de sa -transe. «Je m'attendais à une autre conduite de votre part,» lui dit le -comte; «je comptais sur votre parole, et vous m'avez trompé.» «Veuillez -m'entendre, milord, répliqua le jeune homme, je n'ai jamais abusé de -votre confiance; ayez la complaisance de m'entendre.» «Je ne puis -actuellement, répondit Osbert, mon tems est précieux; je vous entendrai -dans un autre moment.» En prononçant ces mots, il sortit avec un air de -hauteur qui pénétra Alleyn jusqu'à l'ame. Celui-ci dédaigna de le -suivre, et d'insister davantage pour se justifier. Il fut alors -complètement malheureux. Le même accident qui lui avait dévoilé le coeur -de Marie, et toute l'étendue de ce bonheur que le sort lui refusait, lui -arrachait tout espoir. Le même accident avait exposé la délicatesse de -celle qu'il aimait à un choc cruel, fait soupçonner son honneur, et -l'avait exposé à un reproche sensible de la part d'un homme dont il -s'efforçait de captiver la bienveillance, et pour la sûreté duquel il -avait souffert la captivité et affronté la mort. - -Marie avait quitté sa chambre dans l'affliction et la perplexité; elle -s'était aperçue de la méprise de son frère et en était accablée; elle -aurait bien voulu le détromper, mais il était allé au château de -Dunbayne rendre une de ces visites préparatoires à son mariage, d'où il -ne revint que le soir. La scène dont il avait été témoin le matin lui -avait causé la plus violente agitation; il connaissait la passion -mutuelle qui enflammait le coeur d'Alleyn et celui de sa soeur; il les -avait surpris dans un appartement écarté; il avait remarqué l'air tendre -et pensif du jeune homme, et les larmes et le désordre de Marie; et dans -le premier moment il n'avait pas hésité de croire que l'entrevue était -concertée. Dans la chaleur de son mécontentement, il avait rejeté -l'explication d'Alleyn avec une hauteur que cette scène était seule -capable d'exciter, et que rien ne pouvait excuser que l'illusion qui en -avait été la cause. Cependant, après avoir plus mûrement réfléchi, il se -représenta la délicatesse et la noble fierté de sa soeur, ainsi que -l'intégrité d'Alleyn, et il s'accusa de trop de précipitation. Les -services signalés de ce jeune homme s'offrirent à son esprit; il se -repentit de l'avoir traité avec tant de rigueur. A son retour, il le fit -demander pour entendre son explication et pour adoucir l'âpreté de sa -dernière conduite. - - - - -CHAPITRE XI. - -_Osbert est dangereusement blessé dans les souterrains du château en -poursuivant des étrangers suspects.--Détresse de sa famille et de -Laure.--Une fièvre violente le met à l'article de la mort.--Ses derniers -adieux à Laure.--Alleyn est violemment soupçonné d'être l'assassin du -comte.--Toutes les recherches faites pour le trouver sont -inutiles.--Guérison du comte.--Préparatifs pour son mariage.--Départ de -Sant-Morin.--Enlèvement de Marie._ - - -On ne trouvait Alleyn nulle part. Le comte alla lui-même à sa recherche, -mais il n'eut pas plus de succès. Comme il revenait de la terrasse, -chagrin et inconsolable, il remarqua deux individus qui la traversaient -à quelque distance devant lui, et la sombre lueur de la lune lui laissa -apercevoir que ces gens n'étaient point du château. Il appela. Ils ne -lui firent aucune réponse; mais au son de sa voix redoublèrent le pas, -et se perdirent presque au même instant dans l'obscurité des remparts. -Surpris d'une aventure si étrange, le comte s'avança à la hâte, et -s'efforça de suivre la route qu'ils avaient prise. Il marcha en silence, -mais il n'entendit aucun son pour diriger ses pas. Quand il arriva à -l'extrémité du rempart, qui formait l'angle du nord du château, il -s'arrêta pour examiner le terrain et pour écouter si quelque chose -remuait. Rien, tout était tranquille. Après être demeuré quelque tems à -examiner le rempart, il entendit quelqu'un dont la voix lui était -inconnue, parlant bas et d'une manière cachée, mais il ne put distinguer -le sujet de la conversation. Cette voix sembla s'approcher de l'endroit -où il était. Il tira l'épée et épia en silence tous les mouvemens. -Plusieurs individus s'avancèrent, s'arrêtèrent tout court, tournèrent -ensuite, et firent un long examen du bâtiment. Ils conversaient à voix -basse; mais le comte comprit par la violence de leurs gestes et la -précaution de leurs démarches qu'ils méditaient quelque dessein -préjudiciable à la paix du château. Après avoir terminé leur examen, ils -tournèrent encore une fois vers l'endroit où il s'était posté; l'ombre -d'une tourelle l'empêchait d'être vu, et ils continuèrent leurs -approches jusqu'à ce qu'ils fussent à une très-petite distance de lui; -ils passèrent ensuite à travers une arche en ruines, et se perdirent à -travers les détours obscurs du bâtiment. Etonné de ce qu'il venait de -voir, Osbert se hâta de regagner le château d'où il détacha quelques-uns -de ses gens à la poursuite des inconnus; et il alla avec quelques -domestiques à l'endroit où ils avaient disparu. Ils entrèrent sous -l'arche qui conduisait à une partie ruinée de château; ils suivirent sur -un pavé rompu les restes d'un passage, fermé par une porte basse, -presque imperceptible à cause du lierre épais qui la couvrait. Ayant -ouvert cette porte, ils descendirent un petit escalier qui conduisait -sous le château, si étroit et si brisé que la descente était extrêmement -difficile et dangereuse. - -L'humidité des vapeurs long-tems enfermées éteignit leur lumière, et ils -restèrent dans les ténèbres les plus épaisses, en attendant qu'un des -leurs allât à la partie habitée du bâtiment pour rallumer la lampe. -Tandis qu'ils attendaient en silence le retour de la lumière, on -entendait distinctement respirer par intervalles près de l'endroit où -ils étaient. Les domestiques éprouvaient la plus grande frayeur; et le -comte lui même n'était pas trop rassuré. Ils gardèrent le plus profond -silence, prêtant une oreille attentive, lorsque le son de quelques pas -les fit tressaillir. Le comte cria: qui va là? Personne ne lui répondit; -l'écho profond répéta seul les sons de sa voix. Ils firent du bruit avec -leurs épées, et s'avancèrent; mais les pas parurent s'éloigner. Le comte -s'élança en avant et saisit la personne qui fuyait. Il s'ensuivit un -petit combat; mais Osbert, plus fort que son antagoniste, l'avait -presque renversé, lorsqu'il se sentit percé au côté par la pointe d'une -épée, il lâcha prise et tomba par terre. Ses domestiques qui n'avaient -pu les suivre, arrivèrent alors: mais les assassins avaient effectué -leur retraite car on n'entendit leurs pas qu'à une distance fort -éloignée. Ils s'efforcèrent de relever le comte qui était sans -connaissance; mais ils ne savaient comment le tirer de ce lieu -d'horreur: car ils étaient encore dans la plus profonde obscurité. Dans -cet état cruel chaque moment paraissait un siècle. Quelques-uns -essayèrent de retrouver le chemin de la porte, mais les ténèbres et les -ruines du lieu détruisirent leurs efforts. A la fin la lumière parut et -laissa voir Osbert insensible et baigné dans son sang. Il fut transporté -au château, où l'on peut aisément se figurer l'horreur de la comtesse, -lorsqu'elle le vit dans cette situation. A force de secours on le -rappela à la vie; sa blessure fut examinée et trouvée dangereuse; on le -porta dans un lit avec de bien faibles espérances de guérison. Lorsque -Maltida fut informée de cette aventure, son étonnement ne fut pas moins -grand que sa douleur. Toutes ses conjectures sur les desseins et -l'identité de l'assassin se perdirent dans le vague. Elle ne savait à -qui imputer ce forfait, ni imaginer aucun moyen qui pût conduire à la -découverte d'un complot si mystérieux. Les individus qui avaient -continué la poursuite, dans les souterrains, revinrent alors rendre -compte à la comtesse. Tous les réduits les plus cachés du château et du -rempart avaient été scrupuleusement examinés, et l'on n'avait trouvé -personne. Ce qui augmentait encore le mystère de cet attentat, était la -manière extraordinaire avec laquelle les inconnus s'étaient évadés. - -Marie veillait son frère dans les transes les plus cruelles, elle -tâchait néanmoins de cacher ses appréhensions pour ne point faire perdre -toute espérance à sa mère. La comtesse s'efforçait de se résigner à -l'événement, avec une espèce de courage désespéré. Il y a un certain -degré de malheur, au delà duquel l'esprit devient indifférent et -acquiert une sorte de calme artificiel. Un excès de souffrances tue, -pour ainsi dire, les pouvoirs vitaux de la sensibilité, et par une -conséquence naturelle détruit son propre principe. Il en était ainsi de -Maltida, une longue suite d'épreuves l'avait réduite à un état affreux -de tranquillité, qui suivit le premier choc de l'événement actuel. Il -n'en était pas de même de Laure; ignorant encore le malheur, et remplie -d'espérances, elle vit la félicité qu'elle était prête à atteindre, -s'éloigner d'elle avec toute la chaleur d'une sensibilité qui n'avait -pas encore été émoussée par les rigueurs de la contrariété. - -Lorsqu'elle apprit la nouvelle de l'état du comte, elle fut plongée dans -la douleur la plus affreuse, et éprouva dans le silence les angoisses -les plus terribles. Sant-Morin vint aussitôt voir Osbert, mais son -propre chagrin lui déchirait le coeur, et il était hors d'état de donner -aux autres cette consolation dont il avait lui-même besoin. - -Une fièvre, occasionnée par les blessures, ajouta au danger du comte, et -au désespoir de sa famille. Pendant tout ce tems-là Alleyn n'avait point -paru au château; et son absence, dans une pareille circonstance, éleva -dans le sein de Marie une variété de craintes désespérantes. Osbert le -demanda et désira de le voir. Le domestique, envoyé à la chaumière de -son père, apporta la nouvelle qu'il y avait quelques jours qu'on ne -l'avait vu, et que personne ne savait où il était allé. La surprise fut -universelle; mais les effets qu'elle produisit furent différens et -contraires. Un étrange concours de circonstances inspirait à l'esprit de -la comtesse un soupçon que son coeur et le souvenir de la conduite -d'Alleyn rejetaient à l'instant. Elle avait appris ce qui s'était passé -entre le comte et lui dans la galerie; son absence soudaine, l'événement -qui s'en était suivi, et sa fuite subséquente formaient une chaîne de -semi-preuves, qui la forçaient malgré elle à le croire complice de -l'affaire qui venait de replonger sa maison dans le malheur. - -Marie avait trop de confiance à la probité du jeune homme pour admettre -un soupçon de cette nature. Elle rejeta avec dédain toute suggestion qui -pouvait offrir l'idée d'Alleyn alliée à celles du déshonneur, et elle -crut qu'il était impossible qu'il fût coupable d'une action aussi basse -que celle dont il s'agissait. Néanmoins elle éprouvait une étrange -inquiétude à son sujet, et elle était continuellement tourmentée -d'appréhensions cruelles pour sa sûreté. L'angoisse dans laquelle il -avait quitté l'appartement, le traitement injurieux que lui avait fait -son frère, et son absence précipitée, tout conspirait à la faire -craindre que le désespoir ne l'eut poussé à quelque acte de suicide. - -Le comte, dans le délire de la fièvre, ne rêvait qu'à Laure et à Alleyn, -c'étaient les seuls sujets de ses extravagances. Saisissant un jour la -main de Marie, qui était assise à côté de son lit, et la fixant pendant -quelque tems: «Ne pleurez pas, dit-il, ma chère Laure, ni Malcolm, ni -aucun pouvoir terrestre ne sera capable de vous séparer de moi; ses -murailles... ses gardes... qu'est-ce que cela? Je vous arracherai de ses -mains ou je périrai. J'ai un ami dont la valeur fera beaucoup pour nous; -un ami... ô! ne le nommez pas; nous sommes dans des tems bien étranges; -prenez garde à qui vous vous fiez. Je lui aurais donné ma vie... mais -non... Je ne veux pas le nommer». Se tournant ensuite subitement de -l'autre côté du lit, et regardant fixement vers la porte avec une -expression de chagrin qu'il est impossible de décrire: - - * * * * * - -«Tous les maux dont mon plus cruel ennemi eût pu m'accabler, toutes les -horreurs de l'emprisonnement et de la mort n'ont jamais laissé dans mon -ame un trait aussi perçant que ton infidélité.» Marie fut tellement -choquée de cette scène, qu'elle quitta la chambre et se retira dans son -appartement pour se livrer à toute la douleur qu'elle lui causait. - - * * * * * - -L'état d'Osbert devint tous les jours plus alarmant; et la fièvre qui -n'était pas encore à sa crise, tenait ses amis suspendus entre la -crainte et l'espérance. Dans un de ses momens de calme, s'adressant à la -comtesse de la manière la plus pathétique, il la pria, comme il était -probable que la mort allait le séparer de celle qu'il aimait le plus, de -lui permettre de voir Laure encore une fois. Elle vint fondant en -larmes, et il s'en suivit une scène de douleur au-dessus de toute -expression. Il lui fit ses derniers adieux; elle jeta sur lui un dernier -regard; et s'arrachant de ses bras le coeur brisé, elle fut portée à -Dunbayne dans un état presque aussi dangereux que celui du comte. - -L'agitation qu'il avait éprouvée pendant cette entrevue, lui causa un -retour de transport plus violent qu'aucun des accès dont il eût encore -été tourmenté; à la fin, épuisé de fatigue, il tomba dans un profond -sommeil qui dura, sans intermission, pendant vingt-quatre heures. Ce -repos donna à la comtesse et à Marie, qui le veillaient alternativement, -la consolation de l'espérance. Quand il s'éveilla il était sensiblement -mieux, et dans un état bien différent de celui où on l'avait laissé -quelques heures auparavant. La crise était alors passée, et depuis cette -époque la maladie diminua rapidement jusqu'à ce qu'il eut recouvré la -plénitude de sa santé. - -La joie de Laure, dont la santé revenait progressivement avec sa -tranquillité et celle de sa famille, fut telle que les belles qualités -d'Osbert le méritaient. Cette joie fut néanmoins un peu interrompue par -le comte de Sant-Morin, qui, entrant un jour dans l'appartement de la -baronne, des lettres à la main, lui dit qu'il venait d'apprendre la mort -d'un parent éloigné, qui lui avait légué des biens considérables, et -dont il était absolument nécessaire qu'il allât, sans délai, prendre -possession; qu'en conséquence il était obligé, malgré lui, de partir -sur-le-champ pour la Suisse. Quoique la baronne et ses amis prissent -part à sa bonne fortune, ils étaient tous fâchés de son départ -précipité. Il prit congé de tout le monde, et particulièrement de Marie, -pour qui son amour était toujours le même, avec la plus grande émotion. -Le vuide qu'il laissa dans leur société ne put aisément se remplir, et -furent long-tems à reprendre leur gaieté ordinaire. - -On faisait alors des préparatifs pour le mariage d'Osbert et de Laure, -et le jour de la célébration fut enfin déterminé; la cérémonie devait -avoir lieu dans une chapelle du château de Dunbayne; un chapelain de la -baronne devait officier; il n'y avait que Marie pour accompagner la -mariée; la comtesse et la baronne se proposaient d'assister à la -cérémonie. La présence de Sant-Morin fut universellement regrettée, car -c'était lui qui devait présenter la future épouse. On appela à son -défaut un _Laird_ voisin, que la famille de la baronne avait toujours -estimé. Les sollicitations de Laure firent consentir Marie à passer la -nuit qui précédait le mariage au château de Dunbayne. A la fin, le jour -si long-tems désiré et attendu par le comte avec tant d'impatience, -arriva. Il faisait extrêmement beau, et la joie qui brillait dans ses -yeux semblait donner un nouveau lustre à tout ce qui l'environnait. Il -partit avec la comtesse pour Dunbayne, jouissant du plaisir avec lequel -il reviendrait, par cette même route, au château d'Athlin, accompagné de -Laure, et uni avec elle par des liens que la mort seule pouvait briser. -A leur arrivée, ils furent reçus par la baronne qui demanda où était -Marie. Lorsque la comtesse et Osbert apprirent qu'on ne l'avait point -vue, ils éprouvèrent la plus grande consternation. Le château ne fut -plus qu'une scène de confusion; les noces furent différées. Le comte -retourna sur-le-champ à Athlin pour envoyer ses gens à la recherche de -Marie. Il fut instruit que les domestiques chargés d'accompagner sa -soeur n'avaient point reparu depuis son départ. Cette nouvelle redoubla -ses alarmes; il monta lui-même à cheval pour aller à sa poursuite, ne -sachant cependant pas quel chemin il devait prendre. Plusieurs jours se -passèrent en recherches inutiles; on ne put découvrir les moindres -traces de sa fuite. - - - - -CHAPITRE XII. - -_Marie est enlevée par une bande d'hommes armés. Ils la conduisent à -travers une forêt et une longue bruyère. Ils s'arrêtent sous les ruines -d'une vieille abbaye.--Orage affreux.--Cris de Marie.--Combat des -brigands.--Alleyn est attiré par le bruit; il est assailli par les -brigands.--Arrivée d'Osbert et de ses gens.--Les brigands mis en fuite, -et deux d'entr'eux arrêtés.--Découverte du complot tramé pour -l'enlèvement de Marie.--Osbert revient au château d'Athlin avec Marie et -Alleyn. Ce dernier est reconnu pour être le fils de la baronne de -Malcolm.--Mariages d'Osbert et de Laure; d'Alleyn et de Marie._ - - -Marie était pendant ce tems-là en proie à des frayeurs accablantes. En -allant à Dunbayne, elle avait été attaquée par une bande d'hommes armés -qui, après avoir engagé un combat simulé avec ses domestiques, l'avaient -enlevée sans connaissance. Lorsqu'elle revint à elle-même elle se trouva -au milieu d'une forêt, dont l'obscurité était encore augmentée par les -ombres de la nuit. La lune qui commençait à s'élever et à se faire -apercevoir à travers les arbres, ne servit qu'à lui découvrir l'aspect -effrayant de l'endroit et le nombre d'hommes qui l'environnaient; ses -craintes la privèrent, pour ainsi dire, de sa raison. Ils voyagèrent -toute la nuit en observant le plus profond silence. Au point du jour -elle arriva sur les bords d'une vaste bruyère dont ses yeux ne purent -découvrir les bornes. - -Avant de passer ce désert ils s'arrêtèrent à l'entrée d'une caverne -formée dans le roc, ombragée par des pins et des sapins, où, étendant -leur déjeûner sur l'herbe, ils offrirent des rafraîchissemens à Marie, -dont le désordre était trop grand pour lui permettre d'y toucher. Elle -les supplia, dans les termes les plus touchans, de lui dire qui les -avait envoyés et où ils la menaient; mais ils demeurèrent insensibles à -ses larmes et à ses sollicitations, et elle fut contrainte d'attendre, -dans le silence de la terreur, le sort qu'on lui destinait. Ils -continuèrent leur route, et, vers la fin du jour, ils s'approchèrent des -ruines d'une abbaye, dont les arches rompues et les tours isolées -s'élevaient avec une grandeur lugubre à travers l'obscurité de la nuit. -C'était l'habitant solitaire de ces lieux sauvages, monument de la -mortalité et de la superstition; la sombre majesté de son aspect -semblait commander le silence et la vénération. - -La froide rosée tombait abondamment, et Marie, fatiguée de corps et -d'esprit, était presque mourante sur son cheval, lorsqu'ils s'arrêtèrent -sous une arche de ces ruines. Elle n'était cependant pas insensible aux -objets qui l'environnaient; la triste solitude de l'endroit et l'aspect -imposant du bâtiment, dont l'effet était augmenté par l'approche des -ténèbres, la remplirent d'horreur, et quand on la descendit de cheval, -elle fit un cri de désespoir. Ils la portèrent par un chemin rompu dans -une partie du bâtiment qui avait été autrefois les cloîtres de l'abbaye, -mais qui tombait alors en ruine et qui était couverte de lierre. Il y -avait cependant à l'extrémité de ces cloîtres un pavillon qui avait plus -fortement résisté aux ravages du tems; le toit en était entier, et les -cadres brisés des fenêtres tenaient encore. Ce fut là qu'ils portèrent -Marie, où ils la laissèrent, presque sans vie, sur le pavé couvert -d'herbe, tandis que quelques-uns des brigands se hâtèrent d'allumer un -feu de fougère et de toutes les broussailles qu'ils purent ramasser. - -Ils tirèrent leurs provisions et se placèrent autour du feu, où à peine -étaient-ils assis, que le bruit éloigné du tonnerre annonça l'approche -d'une tempête. Il y eut effectivement un orage affreux avec des coups de -tonnerre qui ébranlèrent l'abbaye jusques dans ses fondemens. Ils -étaient à l'abri de la pluie; mais les éclairs redoublés qui pénétraient -avec force à travers les fenêtres les alarmèrent tous. Marie poussa des -cris aigus, et la crainte dont les brigands étaient pénétrés ne les -empêcha pas de prononcer d'horribles imprécations contre sa détresse; -l'un d'entr'eux, dans la fureur de son ressentiment, jura qu'elle serait -bâillonnée, et saisit ses mains sans défense pour exécuter ses menaces. -Ses cris redoublèrent. Les domestiques qui l'avaient trahie n'étaient -pas encore assez endurcis dans le crime pour voir sa détresse sans -émotion; quoiqu'ils eussent cédé à l'appât d'une récompense ils ne -voulaient pas que leur maîtresse éprouvât des rigueurs inutiles. Ils -s'opposèrent aux brigands, et il s'éleva entr'eux une querelle dont la -violence fut telle qu'ils en vinrent aux mains. - -Au milieu des coups de tonnerre, les sermens et les exécrations des -combattans ajoutaient une nouvelle terreur à la scène. Les brigands -furent plus forts que leurs adversaires, et Marie, voyant que la -victoire se décidait contre elle, poussa un cri perçant. Le bruit de -quelqu'un qui approchait attira l'attention de toute la bande. Presqu'au -même instant un homme s'élança au milieu d'eux, et, tirant l'épée, -demanda la cause du tumulte. Marie, étendue par terre, presque -expirante, leva alors les yeux; mais quelle fut sa surprise et ses -sensations lorsqu'elle aperçut Alleyn, qui resta pétrifié d'horreur! -Avant qu'il pût voler à son secours, les attaques des brigands -l'obligèrent à se défendre: il para, pendant quelque tems, les coups -qu'ils lui portèrent, mais il aurait inévitablement succombé si le bruit -d'une marche n'avait un moment suspendu leur fureur. Le pavillon fut en -un instant rempli d'hommes armés. L'étonnement d'Alleyn devint encore -plus grand, car c'était Osbert à la tête d'un parti. Dès que celui-ci -aperçut Alleyn, il s'arrêta tout court et demeura stupéfait. Reprenant -néanmoins sa fermeté, il lui commanda de se défendre. La voix de son -frère rappela Marie à elle-même, et remarquant leurs attitudes -menaçantes, elle recueillit assez de force pour se jeter au milieu -d'eux; Alleyn laissant tomber son épée, courut à elle pour la secourir, -mais le comte le repoussa et serra sa soeur contre son sein. -«_Ecoutez-moi, Osbert_», fut tout ce qu'elle put prononcer. -«Apprenez-moi qui l'a amenée ici», dit fièrement Osbert à Alleyn. «Je -n'en sais rien, répliqua celui-ci, demandez-le à ces gens que vos -domestiques viennent d'arrêter. Si ma vie vous est odieuse, frappez et -épargnez-moi le chagrin de la défendre contre le frère de Marie.» Le -comte hésita de surprise, et la générosité d'Alleyn le fit rougir. Il -allait continuer, mais il fut interrompu par l'arrivée de ses -domestiques qui, après un violent combat avec les brigands, en avaient -saisi deux qu'ils amenaient à leur maître; le reste avait fui. Le comte -reconnut dans l'un d'eux son propre valet, qui, ne pouvant soutenir sa -présence, tomba à ses pieds et implora sa miséricorde. «Misérable», -s'écria le comte, en le saisissant, et tenant son épée levée sur sa -tête, «dis-moi par quelle impulsion tu as agi, et tout ce que tu sais de -cette affaire; souviens-toi que ta vie dépend de la vérité de tes -aveux.»--«Je dirai la vérité, Milord, la vérité toute entière», répliqua -ce malheureux en tremblant, «je vous le promets. Il y a environ trois -semaines; non, je me trompe, il y a quinze jours, lorsqu'on m'envoya -porter un message à Lady Malcolm, le valet de chambre du comte -Sant-Morin,»--«le comte Sant-Morin!» répétèrent tous ceux qui étaient -présens. «Mais continue, dit Osbert.--Le valet du comte de Sant-Morin me -tira dans une chambre à l'écart, et me dit d'y attendre son maître qui -allait s'y rendre à l'instant.»--«Sois prompt, dit le comte, au -fait.»--«Oui, milord; le comte vint et me dit: «Robert il y a long-tems -que je vous observe, et je crois qu'on peut se fier à vous»; voilà ce -qu'il m'a dit, milord, Dieu me pardonne!--Bien, bien, continue!--A quoi -pensais-je? oui, il m'a dit «je crois qu'on peut se fier à vous.»--«Ah! -c'en est trop, coquin, tu abuses de ma patience, pour donner à tes -complices le tems de s'échapper; sois prompt, ou tu es mort.»--«Il tira -de sa poche une poignée de louis qu'il me donna. Pouvez-vous garder un -secret, Robert, me demanda-t-il? Oui, monsieur le comte, lui -répondis-je, Dieu me pardonne!»--«Eh bien! faites attention à ce que je -vais vous dire! Vous accompagnez souvent votre jeune maîtresse quand -elle va à Dunbayne.»--«Ce fut donc le comte de Sant-Morin qui te chargea -de l'exécution de ce projet?»--«Pas moi seul, milord.»--«Répons-moi, le -comte est-il auteur de ce complot?»--«Oui milord.»--«Et où est-il?» -ajouta Osbert d'un ton furieux.--«Je ne sais pas, milord.»--«Tu ne sais -pas, malheureux! pense à ta vie.»--«Je n'en sais réellement rien. Vous -savez, milord, qu'il s'est embarqué près du château de Dunbayne, et nous -allions le trouver à un endroit éloigné de la côte, où nous devions tous -nous embarquer pour le continent.»--«Il est impossible que vous ignoriez -le lieu de votre destination», dit le comte, en se tournant vers l'autre -prisonnier; «où est celui qui vous emploie?»--«Je ne suis pas fait pour -le dire», répondit celui-ci d'un ton hautain.--«Révèle-moi la vérité», -ajouta le comte, en tournant vers lui la pointe de son épée, «ou je te -la ferai dire de force.»--«L'endroit où nous devions trouver le comte -n'a point de nom.»--«Vous savez où c'est?»--«Oui.»--«Conduisez-y -moi.»--«Jamais.»--«Jamais? il y va de votre vie», dit Osbert, en lui -tenant l'épée sur la poitrine.--«Frappez», dit Sant-Morin, en jetant le -manteau qui le cachait; «frappez et délivrez-moi d'une existence que -l'amour m'a rendu odieuse; frappez, et faites que le premier moment où -je suis entré ici soit le dernier de mon crime.» Marie poussa un faible -cri; le reste de ses forces l'abandonna, et elle tomba évanouie sur le -pavé. Osbert recula de quelques pas, et resta suspendu dans -l'étonnement. Il est impossible d'exprimer les regards de tous les -spectateurs. «Prenez une épée, dit le comte, revenant à lui, et -défendez-vous.»--«Jamais, milord, jamais! quoique la force de ma passion -m'ait poussé à vous enlever une soeur, je n'aggraverai pas mon crime par -l'assassinat du frère. J'ai déjà une fois mis votre vie en danger, -quoique ce ne fût pas mon intention; et Dieu sait les angoisses que cet -accident m'a causées! L'impétuosité de ma passion m'a poussé avec une -force irrésistible; elle m'a fait violer les droits de la -reconnaissance, de l'amitié et de l'humanité. Vivre dans la honte, et -dans le sentiment du crime est un tourment mille fois plus cruel que la -mort. Que votre épée vous rende justice, et épargnez-moi la douleur de -faire long-tems la comparaison de ce que je suis d'avec ce que j'ai -été.»--«Allons: trêve de tout cela, dit le comte, défendez-vous!» -Sant-Morin refusa de nouveau. «Et vous misérable,» dit Osbert en se -tournant vers l'homme qui avait avoué le complot, «vous prétendiez -ignorer la présence du comte de Sant-Morin! votre perfidie sera punie -comme elle le mérite.»--«Aussi sûr que j'implore votre miséricorde, -milord, je ne savais pas qu'il fût ici.»--«Il dit la vérité, ajouta -Sant-Morin, il ignorait l'endroit où il devait me rencontrer. -J'approchais de ces lieux pour me découvrir au cher objet de ma passion, -quand vos gens me surprirent et m'arrêtèrent.» Marie confirma le -témoignage du comte Suisse, en disant qu'elle ne l'avait point encore vu -depuis qu'elle avait quitté le château de Dunbayne. Elle demanda grâce -pour lui, ainsi que pour les domestiques qui s'étaient opposés à la -cruauté de leurs camarades. «Je ne suis pas un assassin, dit Osbert; que -le comte prenne une épée, et se batte à armes égales.»--«La vertu -sera-t-elle donc réduite à l'égalité avec le vice? reprit le comte, non -milord, plongez-moi votre épée dans le coeur et expiez mon offense.» -Osbert insista encore pour qu'il se défendît, et Sant-Morin refusa. -Touché de leur ancienne amitié, et affligé qu'une ame comme celle du -comte eût succombé sous l'empire du vice, Osbert jeta son épée par -terre, et mû par une espèce de tendresse, il dit: «Allez, monsieur, -votre personne est en sûreté, et si cela est nécessaire à votre -tranquillité, en lui tendant la main, acceptez mon pardon.» Sant-Morin, -accablé par cet acte de générosité et par le sentiment d'en être -indigne, se recula et parla ainsi: «Que votre générosité n'excite pas en -moi des remords encore plus aigus que ceux que j'éprouve. Je puis -supporter vos reproches, je sollicite votre vengeance; mais vos bontés -m'accablent. Jamais, milord, continua-t-il, les larmes aux yeux, jamais -votre amitié ne sera souillée par un homme qui n'en est pas digne; -puisque vous ne voulez pas vous faire justice en prenant ma vie, je vais -la terminer dans l'obscurité des régions éloignées. Cependant, avant que -je parte, permettez-moi de vous demander encore une grace, ainsi qu'à -cette dame chérie que j'ai offensée, et que mes yeux contemplent pour la -dernière fois; permettez-moi d'espérer que vous effacerez de votre -mémoire jusqu'au souvenir de Sant-Morin.» Il termina cette phrase en -poussant un profond soupir qui pénétra tous ceux qui étaient présens, -et, sans attendre de réponse, il s'éloigna. La pitié avait fait -détourner la tête à Osbert, et quand il voulut répliquer, il s'aperçut -que le comte avait disparu; il suivit ses pas dans le cloître; il -appela, mais inutilement. - -Alleyn avait observé Sant-Morin avec un mélange de pitié et -d'admiration; et il soupira de la faiblesse de la nature humaine. -«Comment, dit Osbert, en revenant soudain vers Alleyn, comment puis-je -assez vous dédommager de mes soupçons et du traitement injurieux que je -vous ait fait? Comment pourrez-vous me pardonner, et comment pourrai-je -oublier mon injustice? Mais le mystère de cette affaire et les -apparences plaident en ma faveur.»--«Oh! ne parlons plus de cela, -milord, répliqua Alleyn, avec émotion; réjouissons-nous seulement de la -sûreté de notre chère dame, et offrons-lui les secours dont elle a -besoin.» Le feu fut rallumé, et les domestiques d'Osbert lui -présentèrent du vin et d'autres rafraîchissemens. Marie, qui n'avait -pris aucune nourriture depuis qu'elle avait quitté le château, but alors -un verre de vin, ce qui ranima ses esprits et la disposa à prendre -d'autres rafraîchissemens. Elle demanda au comte par quelle heureuse -circonstance il était parvenu à découvrir les traces des brigands. -«Depuis le moment où je fus instruit de votre fuite, dit-il, je suis à -votre poursuite. Le hasard m'avait conduit dans ces déserts, lorsque -l'orage me força de me réfugier sous ces ruines. La lumière et le bruit -confus de voix m'attirèrent vers le cloître, où, à mon grand étonnement, -je vous apperçus avec Alleyn: épargnez-moi le souvenir de ce qui s'est -passé après». Marie aurait voulu savoir ce qui avait amené Alleyn dans -cet endroit; mais sa délicatesse lui fit garder le silence. Cependant -Osbert, qui jusqu'ici n'avait pensé qu'à sa soeur, la tira de -l'incertitude d'un plus long suspens. «Par quel étrange accident vous -trouvez-vous ici, dit-il à Alleyn, et quel motif vous a engagé à vous -absenter si long-tems du château?» A la dernière question le jeune homme -rougit, et il lui échappa un soupir involontaire. Marie comprit bien -cette rougeur et le soupir, et attendit sa réponse dans une vive -agitation. «Je fuyais, milord, pour ne point encourir votre disgrace et -pour m'éloigner d'un objet, hélas! trop dangereux pour ma tranquillité. -Je cherchais à déraciner, par l'absence, une passion sans espérance, -mais qui, à ce que je m'aperçois, tient à mon existence; mais -pardonnez-moi, milord, si je rappelle un sujet qui doit être pénible -pour nous tous. Je quittai la chaumière de mon père avec un peu d'argent -et quelques comestibles, et depuis ce tems-là, j'ai erré dans toute la -campagne, misérable et désespéré, passant les nuits dans les cabanes que -le hasard me faisait rencontrer, dans le dessein d'aller plus loin et de -m'enrôler pour le service de ma patrie. Je fus surpris par la nuit au -milieu de cette bruyère, et comme je marchais, sans savoir où j'allais, -j'entendis au loin des cris de détresse. Je redoublai le pas; mais le -bruit qui me dirigeait cessa, et il s'en suivit un calme silence. Comme -je réfléchissais, incertain de la route que je devais tenir, j'aperçus -une faible lumière à travers les ténèbres: je m'efforçai de marcher vers -ses rayons; ils me conduisirent à ces ruines dont l'apparence -majestueuse me fit éprouver une frayeur momentanée. Mes oreilles furent -alors frappées d'un bruit confus de voix venant de l'intérieur; et comme -j'étais indécis si je devais entrer, j'entendis de nouveau les mêmes -cris de détresse qui m'avaient d'abord alarmé. Je suivis ces sons qui -m'amenèrent à l'entrée du cloître, à l'extrémité, duquel j'aperçus un -parti d'hommes se battant les uns contre les autres; je tirai l'épée et -m'avançai, et les sensations que j'éprouvai en voyant lady Marie, ne -sauraient s'exprimer!» - ---«Le ciel vous a encore une fois rendu le libérateur de Marie», dit le -comte, des larmes de reconnaissance tombant de ses yeux: «Ah! que ne -puis-je écarter cet obstacle qui vous prive de votre juste récompense!» -Un profond soupir fut toute la réponse d'Alleyn; il garda un morne -silence. Jamais un conflit plus violent de passions opposées n'avait -agité le coeur du comte. Le mérite d'Alleyn sortait toujours avec plus -d'éclat des ombres dont le malheur l'avait enveloppé. Son enthousiasme -noble et désintéressé pour la cause de la justice, l'avait d'abord -attaché à Osbert, et l'avait engagé dans une suite d'entreprises et de -dangers qui exigeaient de la valeur, des connaissances et de la -constance. Il lui avait rendu des services au-dessus de toute -récompense; il l'avait arraché à la captivité et à la mort, et avait -deux fois délivré Marie des dangers les plus imminens. Toutes ces -circonstances se présentaient à-la-fois à l'esprit du comte; mais les -préjugés d'un ancien orgueil s'opposaient à leur influence et en -affaiblissaient l'effet. - -La joie que ressentait Marie de voir Alleyn en sûreté et encore digne de -l'estime qu'elle avait conçue pour lui, était détruite par l'amertume de -la réflexion, et la réflexion lui causait une mélancolie qui ajoutait à -la langueur de sa maladie. Au point du jour, ils quittèrent l'abbaye et -partirent pour retourner au château, le comte ayant pressé Alleyn de les -y accompagner. - -Dans le chemin, les esprits étaient différemment occupés. Osbert -réfléchissait à la conduite d'Alleyn et au dernier événement. Marie -pensait principalement aux vertus de son amant et aux dangers qu'elle -avait évités; Alleyn déplorait son malheureux sort et présageait de -nouvelles épreuves. Les pensées du comte ne l'empêchèrent cependant pas -de questionner le domestique gagné par Sant-Morin, sur les autres -particularités du complot. Les paroles prononcées par ce dernier, qu'il -avait déjà mis sa vie en danger, n'avaient point échappé à Osbert, -quoiqu'elles eussent été dites dans un moment où il régnait trop -d'agitation pour lui permettre d'en demander l'explication. Il le fit -alors parler sur la scène mystérieuse du souterrain. «Vous connaissez -sans doute les individus qui m'ont blessé». «Quelque méchant que je -sois, milord, je n'eus aucune part à cette affaire, je n'aurais jamais -voulu attenter à vos jours». «Mais vous savez qui». «On--on--oui--oui, -milord, on me l'a dit après; mais ils n'avaient pas dessein de vous -faire du mal». «Ils ne voulaient pas me faire de mal. Quel était donc -leur dessein, et qui étaient ces gens-là?»--«Cet accident arriva -long-tems avant que le comte m'eût parlé. Je vous jure, milord, que je -n'y eus aucune part, et Dieu sait combien j'ai été chagrin de la -blessure de votre seigneurie; et»--«Bien, bien; dites-moi quels étaient -les individus du souterrain, et ce qu'ils prétendaient faire.»--«Un de -mes camarades m'a dit,... en me faisant promettre de garder le secret; -mais il est juste que votre seigneurie sache tout; et j'espère que votre -seigneurie me pardonnera de m'être laissé séduire. «Robert, me dit-il, -un jour que nous parlions ensemble de ce qui était arrivé; Robert, cette -affaire-ci est plus compliquée que vous ne pensez; mais il ne me -convient pas de dire tout ce que je sais». Là-dessus je le pressai; mais -il persista dans son refus. Alors je lui promis fidèlement de n'en point -parler; et à la fin il me dit: «Eh bien! monsieur le comte est amoureux -de notre jeune dame; et vraiment c'est la plus aimable demoiselle qu'on -puisse voir, mais elle ne l'aime pas; et, se trouvant ainsi rejeté, il -est résolu de l'épouser d'une manière ou d'une autre; il a dessein de -s'introduire une nuit dans le château et de l'enlever». - ---«C'est donc le comte qui m'a blessé? Soyez court.»--«Non, milord, ce -ne fut pas le comte lui-même, mais deux de ses gens qu'il avait envoyés -pour examiner le château et en particulier les fenêtres de l'appartement -de mademoiselle, d'où il avait dessein de l'enlever, lorsque tout serait -préparé pour cela. Ces individus avaient été introduits dans le -souterrain par un de mes camarades, et ils s'échappèrent par le même -chemin. Leur rencontre avec votre seigneurie ne fut qu'accidentelle, et -ils ne se battirent que pour se défendre; car ils n'avaient point -d'ordre d'attaquer qui que ce fût.»--«Et quel est le scélérat qui -favorisa ce complot?»--«Ce fut mon camarade qui s'est enfui avec les -domestiques du comte. Ce fut lui qui les introduisit dans les remparts. -Pardonnez-moi, milord; mais je n'ai pas osé le dire; il avait menacé de -me tuer si je violais le secret». - -Après un jour de fatigue et de réflexions peu agréables, ils arrivèrent -au château d'Athlin. La comtesse, pendant l'absence de son fils, était -restée dans des inquiétudes cruelles. La baronne s'était efforcée de la -consoler et était constamment demeurée auprès d'elle. Tandis qu'elle -était occupée à lui prodiguer les soins d'une tendre amitié, les -oreilles de Maltida furent frappées d'un bruit de chevaux. «C'est mon -fils, dit-elle, en se levant de sa chaise, c'est mon fils, il m'apporte -la vie ou la mort!». Elle n'en dit pas davantage, mais elle se précipita -dans le vestibule, et un moment après elle serra contre son sein sa -fille presque expirante. Les transports de cette scène sont au-dessus de -toute description; elle ne fut remplie que de larmes et de soupirs. - -La joie universelle fut néanmoins soudainement interrompue par la -baronne, qui avait suivi Maltida dans le vestibule et qui tomba tout -d'un coup par terre sans connaissance; la joie fit alors place à la -surprise et aux secours qui lui furent administrés. Lorsque la baronne -eut recouvré l'usage de ses sens, elle regarda vaguement autour d'elle: -«Est-ce une vision: s'écria-t-elle, ou une réalité?» Toute la compagnie -tourna les yeux de tous les côtés, et n'aperçut rien d'extraordinaire. -«C'était lui-même; son visage, ses traits; son air gracieux que mon -imagination s'est souvent représenté!» Ses yeux parurent encore chercher -quelque objet chimérique; et on commençait à croire que sa tête s'était -soudainement dérangée. «Quoi! encore! dit-elle»; et elle retomba au même -instant. La compagnie regarda alors vers la porte, où la baronne avait -fixé les yeux, et aperçut Alleyn qui apportait de l'eau à la comtesse: -tout le monde porta alors ses regards sur lui. Il s'approcha, ignorant -ce qui venait de se passer; et sa surprise fut extrême lorsque la -baronne, revenue à elle, fixa tristement les yeux sur lui, et lui dit de -découvrir son bras. «C'est--mon Philippe, dit-elle, avec la plus vive -émotion; j'ai enfin retrouvé mon cher enfant; cette fraise qu'il a sur -le bras confirme mes conjectures. Envoyez chercher l'homme qui se dit -votre père, et mon domestique Patrick». - -Il est plus aisé de concevoir que de décrire les sensations de la mère -et du fils; celles de Marie n'étaient guères inférieures aux leurs; et -tous les spectateurs attendaient avec impatience l'arrivée des deux -individus dont le témoignage devait décider cette importante affaire. -Ils vinrent. «Vous appelez ce jeune homme votre fils?» dit la -baronne.--«Oui, madame», répliqua celui-ci d'un air confus qui -trahissait ses paroles. Quand Patrick arriva, sa surprise soudaine, en -voyant le vieillard, découvrit la vérité.--«Connaissez-vous cet -homme-là», dit la baronne à Patrick.--«Oui, madame, je ne le connais que -trop bien; ce fut à lui que je donnai votre fils». Le bon homme -tressaillit.--«Ce jeune homme est-il donc fils de votre -seigneurie?»--«Oui.»--«Eh bien! Dieu me pardonne de vous l'avoir si -long-tems tenu caché! mais j'ignorais sa naissance, et je l'ai reçu dans -ma chaumière comme un enfant trouvé, à qui _lord_ Malcolm accordait des -secours par charité». Toute la compagnie se réunit autour d'eux. Alleyn -tomba aux pieds de sa mère, et baigna sa main de ses larmes. «Bon Dieu! -à quel dessein m'as-tu conservé?» Il n'en put dire davantage. - -La baronne le releva et le pressa encore avec transport contre son sein. -Ils furent long-tems sans pouvoir ouvrir la bouche, et la compagnie -était trop affectée pour interrompre ce silence. A la fin la baronne -présenta Laure à son frère. «Une pareille mère! ai-je aussi une pareille -soeur? dit-il». Laure répandait des larmes de joie sur son sein. Osbert -fut le premier qui recouvra assez de présence d'esprit pour féliciter -Alleyn; et l'embrassant: «Heureux moment, dit-il, où je puis vous serrer -dans mes bras comme un frère»! Tous les spectateurs témoignèrent alors -leur joie et leurs félicitations, il n'y eut que Marie dont les émotions -étaient trop vives, pour lui permettre de parler. - -La compagnie passa alors dans le salon, et Marie se retira pour prendre -du repos, dont elle avait un si grand besoin. Au bout de quelques -heures, elle fut en état de reparaître, dans la salle à manger, au -milieu de ses amis. - -Après les premiers transports de cette scène, «J'ai encore beaucoup à -espérer et beaucoup à craindre, dit Philippe Malcolm», qui n'avait -quitté d'Alleyn que le nom. «Vous, madame, en s'adressant à la baronne, -vous ne refuserez sans doute pas de plaider ma cause auprès de celle que -j'ai si long-tems et si tendrement aimée. Puis-je espérer», ajouta-t-il, -en prenant la main de Marie qui était debout auprès de lui, «que vous -n'avez pas été insensible à mon attachement, et que vous confirmerez le -bonheur qui m'est maintenant offert?» Un doux sourire, qu'il est -impossible d'exprimer, perça à-travers cette mélancolie qui avait depuis -long-tems obscurci ses traits, et que la découverte qui venait de se -faire n'avait pas encore dissippé, et ses yeux donnèrent cet assentiment -que sa langue refusait d'exprimer. - -La conversation roula le reste du jour sur cette découverte et sur -l'enlèvement de Marie. Il fut résolu de terminer le lendemain le mariage -du comte. - -Ces heureux événemens avaient engagé ce dernier à faire ouvrir les -portes du château; les murs retentissaient de joie et de la gaieté de -ses gens, et la soirée finit par des réjouissances universelles. - -Le lendemain matin la chapelle fut décorée pour célébrer le mariage -d'Osbert; il s'y rendit, accompagné de Laure, de Philippe Malcolm, de -Marie et de toute la famille. Quand ils s'approchèrent de l'autel, le -comte s'adressant à sa future, lui parla ainsi: «A présent, ma chère -Laure, il nous est permis de célébrer ces noces deux fois si péniblement -interrompues, et qui doivent mettre le comble à mon bonheur. Ce jour va -réunir nos familles par de doubles liens et récompenser le mérite de mon -ami. On voit aujourd'hui que cette vertu qui l'a engagé à embrasser pour -un autre la cause de la justice, le poussait aussi d'une manière -mystérieuse à recouvrer ses droits. La vertu peut pendant un tems être -accompagnée du malheur, et la justice obscurcie par le triomphe passager -du vice; mais cette puissance, dont elles font les attributs, ne tarde -pas à dissiper les ténèbres de l'erreur, et même dans ce monde à faire -éclater sa justice». - -Osbert s'avança, et donnant à Philippe la main de Marie, «Voici, dit-il, -un moment de félicité parfaite! je puis maintenant récompenser ces -vertus que j'ai toujours admirées et ces services pour lesquels je -n'avais point auparavant de récompense assez grande.» - - -_Fin de la Seconde et dernière Partie._ - - - - -_Livres qui se trouvent chez les mêmes._ - - liv. sous. - Maison Rustique, 2 volumes in-4º, figures, reliés, 30 - Traité des Jardins par Laquintinie, 4 vol. in-8º, reliés, 24 - Agronome, ou Dict. du Cultivateur, 2 vol. in-8º, reliés, 10 - Ecole du Jardin Potager, 2 vol. in-12, reliés, 6 - Correspondance Rurale, 3 vol. in-12, reliés, 9 - Manuel des Champs, 1 vol. in-12, relié, 3 - Economie Rustique, 1 vol. in-12, relié, 3 - Economie Rurale, trad. de Vanierre, 2 vol. in-12, reliés, 6 - Jardinier Fleuriste, 1 vol. in-12, relié, 3 - Dict. Géographique de Vosgien, 1 vol. in-8º, relié, 7 - Géographie de Lacroix, 2 vol. in-12, reliés, 6 - Géographie de Crosat, 1 vol, in-12, relié, 3 - Chimie du Goût et de l'Odorat, 1 vol. in-8º, relié, 9 - Diction. de l'Académie, 2 vol, in-4º, reliés, 30 - Diction. de Santé, 2 vol. in-8º, reliés, 15 - Diction. de Prononciation Anglaise, 1 vol. in-8º, relié, 10 - Aventures de Télémaque, 2 vol. in-8º, édit. de Didot, - brochés en carton, 24 - Les mêmes, 2 vol. in-12, fig., reliés, 6 - Les mêmes, 1 vol. in-12, relié, 2 10 - Les mêmes, Anglais, Français, 2 vol. in-12, reliés, 6 - Histoire de Don Quichotte, 6 vol. in-12, reliés, fig., 18 - Histoire de Cleveland, 6 vol. in-12, reliés, fig., 18 - Histoire de Gil Blas, 4 vol. in-12, fig., reliés, 10 - Contes des Fées, 4 vol. in-12, reliés, 10 - Camille ou Lettres de deux filles de ce siècle, 4 vol. - in-12, fig., brochés, 7 10 - Mémoires d'un homme de qualité, 8 vol. in-12, p. p., - reliés, 16 - OEuvres de Molière, 8 vol., p. p., édition de Didot, - reliés, 16 - Les mêmes, 6 vol. in-8º, fig., reliés, dorés sur tranche, 60 - OEuvres de Racine, 3 vol. in-12, fig., reliés, 9 - Les mêmes, 3 vol. in-12, p. p., reliés, édit. de Didot, 6 - OEuvres de Regnard, 6 vol. in-8º, fig., reliés, dorés sur - tranche, 48 - Les mêmes, 6 vol, in-12, p. p., reliés, 13 - OEuvres de Crebillon, père, 3 vol. in-12, p. p., reliés, 6 - OEuvres de Gresset, 2 vol. in-12, p. p., reliés, 5 - OEuvres de Mad. Deshoulieres, 2 vol., p. p., reliés, 4 10 - OEuvres de Montesquieu, 7 vol. in-12, reliés, 17 10 - Les mêmes, 3 vol. in-4º, reliés, 36 - OEuvres de Boileau, 3 vol. p. p., reliés, 6 - Les mêmes, 1 vol. in-12, p. p., relié, 2 - Révolutions d'Angleterre 4 vol. in-12, reliés, 12 - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE -DUNBAYNE. *** - -***** This file should be named 63904-0.txt or 63904-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/9/0/63904/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne. - Histoire arrivée dans les Montagnes d'Ecosse. - -Author: Ann Radcliffe - -Translator: François Soulès - -Illustrator: Claude-Louis Desrais - -Release Date: November 28, 2020 [EBook #63904] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE -DUNBAYNE. *** -</pre><h1>LES CHATEAUX<br /> -<span class="large">D'ATHLIN</span><br /> -ET DE DUNBAYNE,</h1> - -<p class="c"><i><span class="sc">Histoire</span> arrivée dans les Montagnes -d'Ecosse.</i></p> - -<p class="c"><span class="sc">Par</span> ANNE RADCLIFFE.</p> - -<p class="c"><i>Traduite de l'Anglais.</i></p> - -<p class="c">SECONDE PARTIE.</p> - -<p class="c large"><i>A PARIS</i>,</p> - -<table summary=""> -<tr><td rowspan="2" class="mid">Chez</td> -<td rowspan="2" class="mid"><span class="huge">{</span></td> -<td><span class="sc">Testu</span>, Imprimeur, rue Hautefeuille, n<sup>o</sup>. 14.</td></tr> -<tr><td><span class="sc">Delalain</span>, jeune, Libraire, -rue Saint-Jacques, n<sup>o</sup>. 12.</td></tr> -</table> -<p class="c">M. DCC. XCVII.</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="figc"><img src="images/illu.jpg" alt="" /> -<div class="legende">Mes crimes ont détruit la paix de cette Dame… -l'ont privé d'un Fils…</div> -</div> -<div class="chapter"></div> - -<p class="c">LES CHATEAUX<br /> -<span class="large">D'ATHLIN</span><br /> -<span class="small">ET DE</span><br /> -DUNBAYNE ;</p> - -<p class="c large"><i><span class="sc">Histoire</span> arrivée dans les -Montagnes d'Ecosse.</i></p> - - - - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE VII.</h2> - -<p class="c"><i>Histoire de la baronne de Malcolm.</i></p> - - -<p>Louise, baronne de Malcolm, descendait -d'une ancienne et honnête famille -de Suisse. Son père (le marquis -St.-Clair) avait hérité de cette bravoure -et de cette vertu qui avaient si -éminemment distingué ses ancêtres. Il -avait perdu de bonne heure une femme -qu'il aimait tendrement, et toute sa consolation -semblait concentrée dans l'éducation -des enfans chéris qu'elle avait -laissés après elle. Son fils, élevé pour -l'état militaire dans lequel il s'était -lui-même si honorablement conduit, -avait péri au service de sa patrie avant -d'être parvenu à sa dix-neuvième -année ; sa fille aînée était morte dans -l'enfance ; Louise avait seule survécu -au reste de sa famille. Son château -était situé dans une de ces vallées délicieuses -des cantons, où l'on rencontre -cet heureux assemblage du beau et du -sublime ; où les traits magnifiques du -paysage sont encore relevés par le superbe -contraste des forêts altières et -des douces prairies à travers lesquelles -serpentent de clairs ruisseaux, et par -l'aspect paisible de la chaumière. Le -marquis était alors retiré du service ; -ses cheveux blancs annonçaient son âge -vénérable. Sa résidence était le rendez-vous -de tous les étrangers de distinction, -qui, attirés par les qualités réunies -du soldat et du philosophe, trouvaient -dans sa maison cette hospitalité si naturelle -aux gens de son pays. De ce -nombre était le feu baron de Malcolm, -frère du chef actuel, qui voyageait -alors en Suisse. La beauté de Louise, -jointe à l'élégance d'un esprit supérieurement -cultivé, toucha le cœur -du baron, et il la demanda en mariage. -Le bon sens et la bonté du caractère -de celui-ci avaient attiré l'attention -du marquis, tandis que les graces -de sa personne et de son esprit lui -avaient mérité dans le cœur de Louise -une préférence marquée sur ses rivaux. -Le marquis ne voyait qu'une objection, -c'était également celle de Louise : -ils ne pouvaient supporter la pensée -de la distance qui devait les séparer. -Louise était pour lui le dernier soutien -de sa vieillesse, et le marquis était -pour Louise le père et l'ami à qui jusqu'alors -son cœur avait été entièrement -dévoué, et dont elle ne pouvait -s'arracher qu'avec des angoisses égales -à son attachement.</p> - -<p>Ce fut là un obstacle insurmontable -jusqu'à ce que la tendresse du baron -eût trouvé un moyen de l'écarter, en -proposant au marquis de quitter la -Suisse et de venir résider avec sa fille -en Ecosse.</p> - -<p>L'attachement de ce dernier pour -son pays natal, cette fierté que l'on -éprouve en habitant le domaine de ses -pères, eurent de la peine à céder à ces -conditions. Mais le désir d'assurer le -bonheur de sa fille, et de la voir établie -avant que la mort l'eût privée de la protection -d'un père, l'emporta enfin sur -toute autre considération, et il accorda -la main de Louise au baron de Malcolm. -Le marquis, après avoir réglé ses affaires, -et confié l'administration de ses -biens à des agens sûrs, dit un dernier -adieu à sa chère patrie, à cette patrie -qui, pendant soixante ans, avait été le -théâtre de son bonheur et de ses regrets. -Le nombre des années n'avait point -effacé de son cœur les tendres affections -de sa jeunesse : il fit ses tristes -adieux au tombeau qui renfermait -les restes de sa femme, et ce ne fut -point sans de grands efforts qu'il parvint -à s'en séparer, après avoir ordonné -qu'après sa mort ses cendres fussent -réunies à celles de cette épouse chérie. -Louise, en quittant la Suisse, éprouva -des sensations presqu'aussi pénibles -que celles de son père ; elles furent néanmoins -bien adoucies par la tendresse de -son mari, dont les égards assidus méritèrent -de plus en plus son estime, et -augmentèrent son amour.</p> - -<p>Ils arrivèrent en Ecosse sans aucun -accident ; là le baron reçut Louise -comme la maîtresse de son domaine. -Le marquis de Saint-Clair eut des appartemens -dans le château où il passa -le reste de ses jours dans une heureuse -tranquillité. Avant sa mort, il eut le -plaisir de voir sa famille régénérée dans -les enfans de la baronne : elle eut un -fils auquel on donna le nom du marquis, -et une fille qui partageait maintenant, -avec sa mère, les horreurs de -sa prison. A la mort de ce père respectable, -le baron fut obligé d'aller en -Suisse, tant pour prendre possession de -ses biens que pour régler quelques -affaires qu'une longue absence avait dérangées. -Il accompagna les restes du -marquis jusqu'à leur dernière demeure. -La baronne désirant de voir encore une -fois le lieu de sa naissance, et de rendre -les derniers devoirs à la mémoire d'un -père, confia ses enfans aux soins d'une -fidelle domestique qu'elle avait amenée -avec elle du Valais, et qui l'avait élevée -dans sa jeunesse, et accompagna le -baron dans son voyage. Après avoir, -selon le désir du feu marquis, déposé ses -cendres dans le tombeau de sa femme, -et arrangé leurs affaires, ils revinrent -en Ecosse. La première nouvelle qu'ils -apprirent en arrivant au château, -fut la mort de leur fils et de la vieille -nourrice qui en avait soin. La domestique -était morte peu de tems après -leur départ ; et l'enfant quinze jours -avant leur retour.</p> - -<p>Cet événement désastreux affecta -également le baron et sa femme, qui -ne put jamais se pardonner à elle-même -d'avoir confié son fils à des domestiques. -Le tems appaisa néanmoins la vivacité -de sa douleur, mais il lui en préparait -de bien plus aiguës ; c'était la mort du -baron, qui, à la fleur de son âge, -faisant le bonheur de sa famille et de -ses vassaux, fut tué à la chasse par -une chute de cheval. Il laissa après lui -la baronne et une fille unique pour -pleurer éternellement sa perte.</p> - -<p>Les biens patrimoniaux échurent en -conséquence à son frère, le baron actuel, -dont le caractère formait un contraste -bien frappant avec celui du feu -lord. Il avait légué à sa femme et à sa -fille toutes ses propriétés personnelles, -qui étaient considérables, ainsi que la -terre de Suisse. Le nouveau baron avait -pris possession du château aussitôt -après la mort de son frère ; mais il avait -permis à sa belle-sœur et à une partie -de sa suite d'en occuper une portion -jusqu'à la fin de l'année. La baronne -accablée sous le poids de sa douleur -aimait encore à se rappeler, sur le théâtre -de son ancienne félicité, l'image de -son époux, et à errer dans les lieux -qu'il avait coutume de fréquenter. Ce -motif et la nécessité de faire des préparatifs -pour pouvoir se rendre en -Suisse, l'engagèrent à accepter l'offre -du baron.</p> - -<p>La mémoire de son frère s'était bientôt -effacée de l'esprit de Malcolm, qui ne -parut occupé que de projets d'avarice et -d'ambition. Son arrogance et sa soif -insatiable de dominer le brouillèrent -avec les chefs voisins et l'engagèrent -dans des hostilités continuelles. Il visitait -rarement la baronne, et quand cela arrivait, -c'était avec un air de réserve et -de hauteur. Piquée d'éprouver un pareil -traitement de la part du frère de -feu son mari, et réduite à se considérer -comme mal vue dans un château -qu'elle avait été accoutumée à regarder -comme le sien, elle résolut de partir -immédiatement pour le continent, et de -chercher, dans la solitude des montagnes -de son pays natal, un asyle contre -les insultes de l'arrogance. Le contraste -des caractères des deux frères lui arracha -des soupirs bien amers et ajouta -un nouveau poids à la douleur dont elle -était déjà accablée.</p> - -<p>Elle donna donc ordre à ses domestiques -de faire sans délai les préparatifs -du départ ; mais ils l'informèrent -bientôt après que le baron avait défendu -qu'on obéît à ses ordres ; étonnée -de cette circonstance, elle allait demander -une explication lorsqu'elle reçut un -message de Malcolm, pour lui demander -un moment d'entretien. Le messager -fut presqu'aussitôt suivi du baron -lui-même, qui entra brusquement dans -sa chambre, ayant peint sur son visage -les noirs desseins de son ame. « Je viens -vous défendre, madame, dit-il d'un -ton sévère et déterminé, de quitter -ce château. Les biens que vous regardez -comme les vôtres m'appartiennent, -et ne vous imaginez pas -que je néglige de faire valoir mes -droits. La générosité inconséquente -de mon frère a diminué la valeur -des terres qui devaient me revenir -par droit d'héritage ; c'est pourquoi -il est de mon devoir de m'en dédommager -sur les biens que vous -lui avez apportés. La justice ne lui -donnait pas le droit de léguer ceux -qu'il vous a laissés, et je ne souffrirai -pas qu'on me trompe en éludant les -lois ; rendez-moi donc ce testament -qui n'est qu'un monument de ses injustes -désirs, et qui ne vous donne -aucun titre. Lorsque les recettes de -vos revenus auront rempli mes demandes, -vous en aurez de nouveau -la jouissance. Je vous laisse les appartemens -que vous habitez ; mais -vous ne sortirez pas des murs de ce -château ; car je ne veux pas, en -souffrant que vous partiez, vous fournir -une occasion de contester des -droits que je puis faire valoir sans -opposition. »</p> - -<p>Pétrifiée d'étonnement et d'horreur, -la baronne fut, pendant quelque tems, -privée de l'usage de la parole. A la fin, -excitée par un esprit d'indignation, -elle lui répliqua en ces termes : « je suis -trop bien informée, Milord, de mes -droits aux terres que vous réclamez, -et je connais trop l'intégrité de la -personne que vous accusez, pour -ajouter foi à vos téméraires assertions ; -elles ne servent qu'à me faire connaître -votre caractère cruel et rapace, dont -l'insatiable avarice, foulant aux pieds -toutes les lois de la justice et de l'humanité, -s'empare, sans miséricorde, -des droits de la veuve sans défense, -et de l'héritage de l'orphelin incapable -de résistance. Cela vous est possible, -Milord, nous n'avons aucuns -moyens de nous y opposer ; mais ne -croyez pas m'en imposer par une -vaine assertion de droit, ou couvrir -la scélératesse de votre conduite des -couleurs de la justice ; cela est au-dessus -de votre pouvoir, et un pareil -artifice n'est point assez spécieux pour -tromper le discernement de la vertu. -Comme je suis votre prisonnière, -il m'est impossible de m'échapper, -mais je ne remettrai jamais entre -vos mains ce testament qui fait la -base de mes droits, et qui est le dernier -et triste gage de l'affection de mon -époux. » La douleur l'interrompit, le -baron quitta l'appartement, enflammé -de rage, et en jurant de se venger de -son opiniâtreté. La baronne eut alors -le loisir de déplorer doublement la -perte d'un époux chéri, et la réflexion -lui peignit son malheur sous des couleurs -encore plus lugubres. Elle se trouvait -dans une terre étrangère, privée -de tous ses biens par l'homme dont -elle avait le plus de droit d'attendre -la protection ; prisonnière dans son -château, sans ami pour venger sa cause, -et dénuée de tous les moyens d'en appeler -aux lois du pays, elle pleura -amèrement sur la jeune Laure, et en -la pressant tendrement contre son sein, -elle se confirma dans la résolution de -ne jamais se défaire du seul titre qui -pût certifier les droits de sa fille.</p> - -<p>Le baron, en scélérat consommé, -obtint, par le moyen d'une fausse procuration, -le revenu des terres situées -en pays étrangers, et retint effectivement -la baronne en son pouvoir, en -la privant de cette dernière ressource. -Ainsi maître de ses biens et de sa -personne, il regarda le testament -comme un objet de peu d'importance ; -et comme elle ne fit aucune tentative -pour s'échapper, ou pour le recouvrement -de ses droits, il la laissa tranquille -et ne lui en parla plus.</p> - -<p>La baronne avait depuis passé sa -vie dans la tristesse, excepté les momens -d'intervalle qu'elle dérobait à -sa douleur pour les dévouer à l'éducation -de sa fille. Les innocens efforts -de Laure, pour alléger les chagrins -de sa mère, ne les rendaient que plus -sensibles, puisqu'ils rappellaient plus -fortement à son esprit la cruauté et -l'oppression auxquelles ses tendres années -étaient condamnées. Les progrès -qu'elle faisait dans la musique, dans -le dessin et dans la littérature, en -faisant plaisir à la baronne, qui était -sa seule institutrice, étaient accompagnés -de la douloureuse réflexion que -ces talens seraient probablement ensevelis -dans l'obscurité d'une prison ; ils -n'étaient cependant pas tout-à-fait -inutiles, puisqu'ils servaient maintenant -à divertir ses pensées d'un sujet -affligeant, et que par la suite ils pourraient -alléger l'ennui de sa triste solitude. -Laure avait une prédilection pour le luth, -dont elle jouait avec beaucoup de délicatesse, -et dont les sons touchans étaient -parfaitement à l'unisson de ces airs -plaintifs dont elle aimait à s'accompagner. -Tandis qu'elle chantait, la baronne -était absorbée dans la réflexion, -les larmes coulaient abondamment de -ses yeux, et l'on pouvait bien dire d'elle, -que dans ce moment elle jouissait de -<i>tout le luxe du malheur</i>.</p> - -<p>Malcolm, dévoré par le sentiment -de son crime, évitait la présence de -sa captive, et cherchait à étouffer les -remords de sa conscience par les scènes -tumultueuses de la guerre.</p> - -<p>Dix-huit ans s'étaient alors écoulés -depuis la mort du baron et la captivité -de Louise ; le tems avait adouci la vivacité -de sa douleur, quoiqu'elle conservât -encore toute son amertume ; mais elle -osait rarement espérer un bonheur dont -elle était privée depuis dix-huit ans. -Elle tirait toute sa consolation des progrès -et de la tendre sympathie de sa -fille, qui s'efforçait, par toutes les -attentions qui étaient en son pouvoir, -d'alléger les chagrins de sa mère.</p> - -<p>Ce fut à cette époque que la baronne -communiqua au comte la relation de -ses malheurs.</p> - -<p>Le comte avait écouté ce récit avec -la plus profonde attention ; son cœur -bouillonnait d'indignation contre le -baron, tandis qu'il éprouvait pour les -belles affligées tout ce que la sympathie -pouvait inspirer. Il fut néanmoins délivré -d'une sensation bien pénible, -lorsqu'il apprit que la beauté de Laure -n'avait aucunement influencé la conduite -du baron. L'oppression de cette -fille charmante fit sur son cœur l'impression -la plus touchante, et ses malheurs -redoublèrent la force de la passion que -sa simplicité et ses charmes lui avaient -inspirée. L'assassinat de son père et -ses propres griefs se présentant en -foule à son esprit, joints aux souffrances -des victimes qu'il avait alors -devant les yeux, élevèrent dans son -ame un tourbillon de fureur, à peu-près -semblable à celui qu'il avait éprouvé -à sa première entrevue avec le baron. -Toute autre considération cède à l'impulsion -d'une juste vengeance ; son -esprit, plein de l'affreuse image du -meurtrier, méprisait le danger, et -dans le premier mouvement de sa colère -il aurait voulu se précipiter dans l'appartement -de Malcolm, lui plonger -un poignard dans le sein, délivrer la -terre de ce monstre, et tomber lui-même -victime de son entreprise. « Et le -monstre vivra », s'écria-t-il, en se levant -de son siége! Il marcha à pas précipités, -l'indignation de la vertu était -peinte sur son visage. La baronne fut -alarmée, et le suivant à la porte de -son appartement, qu'il avait à moitié -ouverte, le conjura de réfléchir un -moment aux dangers dont il était environné. -La voix de la raison, dans -les accens de la baronne, calma le -tumulte de son ame ; les illusions de -la colère s'évanouirent, il se rappela -qu'il ignorait l'appartement du baron, -et qu'il n'avait pas d'arme pour exécuter -son dessein : il se trouva comme -un voyageur sur un terrain enchanté, -lorsque la baguette du magicien fait disparaître -le charme, et le laisse environné -des horreurs de la solitude et -des ténèbres.</p> - -<p>Le comte retourna à sa place, triste -et désolé, en proie à toute l'amertume -d'un espoir trompé ; il oublia l'endroit -où il était, et l'heure avancée de la -nuit, lorsque la baronne lui rappela -le danger de rester plus long-tems ; il -lui dit alors un triste bon soir, et s'avançant -respectueusement vers Laure, -il pressa tendrement sa main contre -ses lèvres, et se retira dans sa prison.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE VIII.</h2> - -<p class="d"><i>Edmund entre dans la prison d'Osbert -et l'informe du projet de ses amis. — Consternation -de la comtesse et de Marie qui -ne reçoivent aucune nouvelle d'Alleyn. — Le -comte fait ses adieux à la baronne et à -Laure, et déclare son amour à cette dernière. — Joie -qu'éprouvent ces dames en -apprenant la probabilité de l'évasion -d'Osbert. — Malcolm est instruit du projet -d'évasion du comte, il prend des mesures -pour l'empêcher et pour s'emparer de ceux -de ses vassaux qui le seconderaient dans -cette entreprise. — Prise d'Alleyn ; sa délivrance. — Fuite -du comte. — Fureur de -Malcolm en apprenant cette évasion. — Arrivée -du comte au château d'Athlin. — Joie -que cause cette arrivée. — Alleyn reçoit -les remercimens de la famille. — Le -comte envoye secrètement un cartel au -baron Malcolm.</i></p> - - -<p>Osbert venait d'ouvrir le panneau -et entrait dans sa chambre, quand à -la faible lueur du feu il aperçut indistinctement -la figure d'un homme, et -entendit au même instant le bruit d'une -armure. La surprise et l'horreur le glacèrent -d'effroi ; il s'arrêta et fut quelques -momens indécis s'il devait avancer ou -reculer. Un silence terrible suivit ; la -personne qu'il croyait avoir vue disparut -dans l'obscurité de l'appartement ; -le bruit d'armes cessa, et il commença -à croire que ce qu'il avait vu et entendu -n'était que la vision d'une imagination -malade, que l'agitation de ses -esprits, la solemnité de l'heure et la -désolation du lieu avaient enfantée.</p> - -<p>Les articulations d'une voix inconnue -vinrent alors frapper doucement son -oreille ; elles parlaient d'auprès de lui. -Il fit un saut en avant et saisit l'acier -d'une armure, tandis que le bras qu'elle -renfermait faisait tous ses efforts pour se -dégager. « Malheureux », s'écria Osbert, -parle, qui es-tu? le feu jetant alors -un éclat de lumière lui laissa apercevoir -un soldat du baron. Son agitation -l'empêcha, pendant quelque -tems, de remarquer que le visage de -cet homme annonçait plus de peur que -de dessein de nuire ; mais ses appréhensions -firent place à la surprise, -lorsqu'il apperçut le soldat à ses pieds. -C'était Edmund qui était entré dans -la prison, sous prétexte d'y apporter -du bois, mais en effet pour conférer -avec Osbert. Quand le comte eut appris -qu'il venait de la part d'Alleyn, il fut -pénétré de la plus vive reconnaissance -envers ce généreux jeune homme, dont -le zèle et l'activité ne s'étaient jamais -ralentis depuis le moment où il s'était -engagé dans sa cause. On peut juger -de ses transports lorsqu'il fut instruit -des projets que l'on formait pour sa -délivrance. La circonstance qui avait -presque fait perdre toute espérance à -ses amis ne l'effraya pas puisque la -découverte de la porte secrète, avec -l'assistance d'un guide à travers les -avenues souterraines du château, lui -offrait un moyen certain de s'évader. -Edmund connaissait bien tous ces passages -tortueux.</p> - -<p>Le comte l'informa de la découverte -du faux panneau, lui dit d'apprendre -cette heureuse nouvelle à Alleyn, et de -se préparer, le premier jour qu'il serait -de garde à la prison, à l'aider dans -son évasion. Edmund connaissait les -appartemens qu'Osbert venait de lui -décrire, ainsi que le grand escalier qui -conduisait à une partie du château -depuis long-tems abandonnée, et d'où -il était facile de passer, sans être découvert, -dans les caves qui communiquaient -aux passages souterrains du -rocher.</p> - -<p>Alleyn entendit avec transport le -rapport de Jacques et il eut envie de -partir sur-le-champ pour le château -d'Athlin, afin de dissiper le chagrin -de ses habitans ; mais considérant que -son absence subite du camp pourrait -donner des soupçons et faire découvrir -leurs projets, il renonça à son premier -mouvement, et céda malgré lui à la -dure nécessité qui condamnait la comtesse -et Marie aux horreurs de l'incertitude.</p> - -<p>Cependant la comtesse dont le dessein, -fortifié par la ferme résolution de -Marie, n'avait point été ébranlé par -le message du comte qu'elle ne regardait -que comme l'effet d'une impulsion momentanée, -voyait avec la plus vive -inquiétude l'approche de ce jour malheureux -qui devait décider du sort de -ses enfans. Elle ne recevait aucune -nouvelle du camp, aucune parole de -consolation de la part d'Alleyn ; et -la confiance qui avait jusqu'ici soutenu -son existence était prête à faire place -au plus affreux désespoir. Marie tâchait -de donner à sa mère cette consolation -dont elle avait elle-même un égal besoin ; -elle s'efforçait par le courage avec lequel -elle se résignait d'adoucir la rigueur -des souffrances qui menaçaient la comtesse ; -et elle contemplait l'approche -de la tempête avec le sang-froid d'un -esprit qui ne connaît rien au-dessus de -la vertu ; mais en vain faisait-elle tous ses -efforts pour écarter Alleyn de sa pensée ; -sa conduite noble et désintéressée excitait -en elle des émotions qui ébranlaient -son courage et qui lui rendaient plus -pénible le sacrifice qu'elle allait faire.</p> - -<p>Brûlant du désir d'informer la baronne -de sa prochaine délivrance, de -l'assurer de ses services, de dire -adieu à Laure, et de saisir la dernière -occasion qu'il aurait peut-être jamais -de lui déclarer son admiration et son -amour, le comte se hâta de se rendre -de nouveau dans les appartemens de -ces dames infortunées. La baronne -éprouva un vrai plaisir en apprenant -la probabilité de son évasion ; et Laure, -dans la joie qu'elle ressentit, oublia les -chagrins de sa propre situation, elle -oublia ce que son cœur ne tarda pas à lui -rappeler, qu'Osbert allait quitter le lieu -de sa détention, et que vraisemblablement -elle ne le reverrait plus. Cette -pensée répandit une ombre subite sur -ses traits et leur redonna cette teinte de -mélancolie qui ne les quittait presque -jamais. Le comte remarqua ce changement -momentané, et son cœur lui -dit de saisir cette occasion.</p> - -<p>« Ma joie est mêlée d'amertume, dit-il, -car au milieu de la félicité de ma -délivrance prochaine, je ne quitte -pas ma prison sans éprouver des regrets -cuisans, regrets qu'il est peut-être -inutile de faire connaître, mais -que ma sensibilité ne me permet pas -actuellement de cacher. Je laisse dans -ces murs que je quitte avec allégresse -un cœur pénétré de la plus tendre -passion ; un cœur qui, tant qu'il aura -un souffle de vie, portera l'empreinte -de l'image de Laure ; si j'avais l'espoir -qu'elle n'est point insensible à -mon attachement, je m'en irais en -paix et défierais tous les obstacles. -Mais fussé-je même certain qu'elle -est indifférente à mon amour, si elle -daigne accepter mes services, je me -fais fort de la délivrer, ou de périr -dans l'entreprise ».</p> - -<p>Laure était muette, elle aurait voulu -témoigner sa reconnaissance et craignait -en même tems de découvrir son amour ; -mais la douce timidité de ses yeux et -la rougeur de ses joues dévoilaient le -secret qui expirait sur ses lèvres. La -baronne remarqua son désordre, et -remerciant le comte des services qu'il -voulait bien leur offrir, refusa de les -accepter. Elle le pria de ne plus exposer -sa tranquillité et celle de sa famille, -en tentant une entreprise accompagnée -de tant de dangers et qui pourrait lui -coûter la vie. Les argumens de la baronne -ne furent point capables de persuader -Osbert ; il plaida sa cause avec -tant de chaleur, et insista avec tant -de force sur la nécessité d'une prompte -décision à cause de son prochain départ, -qu'elle cessa de s'opposer à son -dessein, et le silence de Laure témoigna -son approbation. Après un tendre adieu -et les souhaits les plus sincères pour sa -sûreté, le comte quitta les appartemens -plein des plus vives espérances.</p> - -<p>Cependant Malcolm avait été instruit -du projet de son évasion, et s'était -occupé des moyens de la prévenir. La -sentinelle avait communiqué sa découverte -à quelques-uns de ses camarades, -qui, n'ayant point assez de vertu ou -assez de courage pour quitter le service -du baron, voulaient obtenir sa faveur, -et ne manquèrent pas de saisir une si -belle occasion d'accomplir leur dessein. -Ils communiquèrent donc à leur chef -les informations qu'ils avaient reçues.</p> - -<p>Celui-ci, voulant cacher qu'il était -instruit de l'affaire, afin de surprendre -ceux de la tribu qui devaient venir au -devant du comte, avait souffert qu'Edmund -retournât au poste de la prison, -où il avait secrètement placé les délateurs, -et avait pris toutes les autres précautions -nécessaires pour intercepter -leur fuite, en cas qu'ils parvinssent à -éluder la vigilance de ces argus, ainsi -que pour s'assurer de ceux qui s'approcheraient -du château dans l'espoir d'y -rencontrer leur chef. Cela fait, il se -croyait dans la plus grande sécurité, -et assuré de triompher de ses ennemis -en les prenant ainsi dans leurs propres -filets.</p> - -<p>Après bien des momens d'impatience -du côté d'Alleyn et d'attente du côté -du comte, la nuit dont dépendait l'événement -de toutes leurs espérances arriva. -Il fut convenu qu'Alleyn, avec quelques -soldats choisis, attendrait l'arrivée -du comte dans la caverne où aboutissait -le passage souterrain. Ce jeune -homme n'avait quitté Jacques que dans -l'agitation la plus violente et revint dans -sa tente pour remettre un peu ses -esprits.</p> - -<p>La nuit était alors au milieu de sa -course. Un profond silence regnait dans -tout le château de Dunbayne, lorsqu'Edmund, -tirant doucement les verroux -de la porte de la prison, appela -le comte. Celui-ci s'élança en avant, -ouvrit aussitôt le panneau, qu'ils refermèrent -après eux, afin d'éviter d'être -découverts, et après avoir traversé à -pas tremblans les appartemens froids -et silencieux qui étaient devant eux, -ils descendirent par le grand escalier -dans la salle, dont la faible lumière de -la torche qu'Edmund avait à la main -ne servait qu'à faire voir l'étendue et -la désolation, et dont les voûtes sonores -répétaient leurs pas incertains. Après -plusieurs détours ils descendirent dans -les caves ; en traversant leur affreuse -longueur, ils s'arrêtèrent souvent pour -prêter l'oreille au sifflement des vents -qui s'engouffrant dans les passages semblaient -annoncer le bruit et l'alarme -d'une poursuite. Ils parvinrent enfin à -l'extrémité des caves, où Edmund chercha -une trappe ensevelie dans la terre -et dans la boue ; l'ayant trouvée, ils la -levèrent avec peine ; car il y avait long-tems -qu'elle n'avait été ouverte ; d'ailleurs -le fer dont elle était couverte la -rendait extrêmement pesante. Ils entrèrent -et, laissant retomber la trappe -après eux, ils descendirent un escalier -étroit qui les conduisit à un passage tortueux -que fermait une porte donnant -sur la grande avenue par où Alleyn -s'était échappé. Ayant gagné cette avenue, -ils marchèrent alors avec confiance ; -car ils n'étaient pas fort éloignés -de la caverne où Alleyn et ses -compagnons attendaient leur arrivée. -Le cœur de ce jeune homme battait -alors de joie, car il aperçut une faible -clarté sur les murs de l'avenue et -il crut entendre les pas redoublés de -quelqu'un qui s'approchait. Impatient -de se jeter aux pieds du comte, il entra -dans le souterrain. La lumière réfléchissait -plus fortement sur les murs ; -mais une pointe du rocher dont la projection -formait un détour, l'empêchait -d'apercevoir les personnes qu'il cherchait -avec tant d'ardeur. L'approche -du bruit des pas était alors sensible et -Alleyn en gagnant le rocher tourna subitement -sur trois soldats du baron. Ils -le firent à l'instant prisonnier. L'étonnement -le priva pour un moment de -toute autre sensation ; pendant qu'ils -le conduisaient, cet affreux revers le -pénétra de douleur, et il fut persuadé -que le comte avait été arrêté et reconduit -dans sa prison.</p> - -<p>Comme il marchait en faisant cette -réflexion, une lumière parut à quelque -distance, venant d'une porte qui donnait -sur l'avenue, et découvrit deux -hommes qui, les ayant aperçus, se -retirèrent précipitamment et fermèrent -la porte après eux. Deux des soldats quittant -Alleyn poursuivirent les fuyards -et disparurent. Alleyn se trouvant seul -avec un soldat, profita de l'occasion et -fit un effort désespéré pour recouvrer -son épée. Il réussit, et la vivacité de -l'attaque lui procura aussi celle de son -antagoniste, qui tomba à ses pieds et lui -demanda la vie. Le jeune homme la -lui accorda. Le soldat reconnaissant et -craignant la vengeance du baron, désira -fuir avec lui et s'enrôler à son -service. Ils quittèrent ensemble le souterrain. -En rentrant dans la caverne, -Alleyn n'y trouva plus ses amis, qui, -ayant entendu le cliquetis des armes et -les voix menaçantes des soldats, s'étaient -doutés de ce qui lui était arrivé, -et craignant d'être accablés par le nombre, -avaient fui pour éviter la même -catastrophe. Alleyn retourna à sa tente -confondu et désespéré. Tous les efforts -qu'il avait faits pour la délivrance du -comte avaient été sans succès ; et ce projet, -sur lequel était fondée sa dernière -espérance, avait été détruit au moment -où il croyait le voir réussir. Il se jeta -par terre et, perdu dans ses réflexions, -il ne s'aperçut qu'on ouvrait les rideaux -de sa tente, que lorsqu'il entendit -un bruit subit. Il regarda et aperçut -le comte. La terreur le retint à sa -place et il crut, pendant un moment, -à la tradition des visions de son pays. -Cependant la voix bien connue d'Osbert -ne tarda pas à le détromper, et -l'ardeur avec laquelle il embrassa ses -genoux, le convainquit que ce n'était -point un songe.</p> - -<p>Les soldats, dans l'ardeur de la poursuite, -n'avaient point aperçu la porte -par où Osbert s'était retiré, et en avaient -pris une autre au-dessous, qui, après -les avoir engagés dans des recherches -inutiles par divers passages tortueux, -les avaient conduits dans un -endroit écarté du château d'où ils -étaient enfin sortis avec beaucoup de -difficulté et après avoir perdu un tems -considérable. Le comte, qui avait rétrogradé -à la vue des soldats, s'était efforcé -de regagner la trappe ; mais lui et -Edmund avaient fait d'inutiles efforts -pour la r'ouvrir. Forcé de faire face -au danger qui les menaçait, le comte -avait pris l'épée de son compagnon, -résolu de renverser ses adversaires et -d'effectuer sa sortie ou de périr et de -mettre fin à ses maux. Dans cette intention -il s'avança intrépidement dans le -passage, et arrivé à la porte, il s'arrêta -pour découvrir les mouvemens des soldats : -tout était tranquille. Après être -resté quelque tems dans cette attitude, -il ouvrit la porte, examina d'un œil -tout-à-la-fois ferme et inquiet, la longueur -de l'avenue qu'éclairait la torche -et n'aperçut aucun être vivant. Il -s'avança avec précaution vers la caverne, -s'attendant à chaque instant à -voir sortir les soldats de quelque cachette -pour fondre sur lui. Il y parvint -néanmoins sans interruption ; et surpris -de sa délivrance inattendue, il se hâta -avec Edmund de rejoindre ses fidèles -vassaux.</p> - -<p>Les soldats qui gardaient la prison, -ne connaissant d'autre issue par où le -comte pouvait s'échapper que la porte -où ils étaient postés, avaient laissé -entrer Edmund dans l'appartement sans -se douter de rien. Ils furent long-tems -à s'apercevoir de leur erreur ; surpris -de ce qu'il ne revenait point, ils ouvrirent -la porte de la prison, et demeurèrent -stupéfaits de n'y trouver personne. -Ils examinèrent les portes et les -trouvèrent comme à l'ordinaire ; ils visitèrent -tous les coins de l'appartement ; -mais ils ne découvrirent point le panneau -mouvant, et après avoir terminé -leurs recherches sans pouvoir s'imaginer -par où le comte avait quitté sa prison, -ils furent saisis de terreur, attribuèrent -son évasion à un pouvoir surnaturel -et alarmèrent immédiatement -le château. Le baron éveillé par le -bruit, fut informé de ce qui était arrivé, -et, soupçonnant l'intégrité de ses gardes, -monta lui-même dans les appartemens ; -les ayant examinés sans avoir découvert -par où Osbert avait pu s'échapper, -il n'hésita plus à prononcer que les sentinelles -étaient complices de l'évasion du -comte. La frayeur naturelle qu'ils firent -paraître fut regardée comme un artifice, -et ils furent déclarés traîtres et punis -comme tels. On les jeta dans le cachot -du château. On envoya sur le -champ des soldats à la poursuite des -fuyards ; mais le tems qui s'était écoulé -avant que les sentinelles fussent entrées -dans la prison, avait procuré au comte -la facilité de s'évader. Quand la certitude -de la fuite fut communiquée au -baron, toutes les passions qui rendent -l'homme misérable, se réunirent pour -le tourmenter ; et sa fureur portée au -comble n'offrit à son esprit que les images -les plus terribles de la vengeance.</p> - -<p>La baronne et Laure que le tumulte -avait éveillées, avaient été dans de -grandes appréhensions pour le comte, -jusqu'à ce qu'elles furent informées de -la cause du désordre universel : leurs -espérances et leur joie ne tardèrent -pas à être confirmées ; car elles furent -peu de tems après instruites des recherches -inutiles des soldats.</p> - -<p>Le dernier jour de l'époque fixée par -la comtesse pour envoyer sa réponse -était arrivé et elle n'avait point entendu -parler d'Alleyn, car celui-ci occupé de -projets dont l'événement avait jusqu'alors -été indécis, n'avait encore pu rendre -aucun compte. Tout espoir de la -délivrance du comte paraissait évanoui, -et dans l'amertume de son cœur, la -comtesse se préparait à donner la réponse -qui devait livrer sa malheureuse -fille au meurtrier de son époux. Marie -qui affectait un courage au-dessus de -ses forces, tâchait d'adoucir la rigueur -des souffrances de sa mère ; mais ses -efforts étaient inutiles, elles défiaient -tous les pouvoirs de la consolation. Elle -signa le fatal accord ; mais elle attendit -jusqu'au dernier moment pour le remettre -entre les mains du messager. Il était -néanmoins nécessaire que le baron le -reçût le lendemain matin, de peur que -l'impatience ne le portât à mettre le -comte à mort à l'expiration du délai. -Elle envoya donc chercher le messager, -qui était un vétéran de la tribu, -et lui remit le message avec une extrême -agitation ; la douleur la suffoqua, elle -fut incapable de lui parler ; il attendait -ses ordres lorsque la porte s'ouvrit et le -comte et Alleyn se jetèrent à ses pieds. -Elle poussa un cri perçant et tomba sur -sa chaise. Marie, en croyant à peine -ses yeux, s'efforçait de modérer le torrent -de joie qui se précipitait vers son -cœur et menaçait de le briser.</p> - -<p>Le château d'Athlin ne fut plus -qu'une scène de tumulte à la nouvelle -de cet heureux événement ; les cours -se remplirent de ceux de la tribu que -leurs infirmités avaient empêchés de -suivre leurs camarades au camp, et que -le bruit du retour du comte, qui s'était -répandu avec la rapidité d'un éclair, -y avait attirés ; le vestibule retentit de -toutes parts, et ces braves gens pouvaient -à peine s'empêcher de se précipiter -dans l'endroit où était leur chef, -pour le féliciter de son évasion.</p> - -<p>Quand les premiers transports de -leur réunion furent passés, le comte -présenta Alleyn à sa famille comme son -ami et son libérateur, dont il ne pourrait -jamais oublier, ni assez récompenser -l'attachement et les services signalés. -Ce tribut d'éloges accordé à Alleyn -répandit sur les joues de Marie une -rougeur expressive du plaisir et de la -reconnaissance ; et l'approbation qui -éclata dans ses yeux récompensa le -jeune homme de sa générosité et de -ses travaux. La comtesse le reçut comme -le libérateur de ses deux enfans et raconta -à Osbert l'aventure du bois. Le -comte embrassa Alleyn, qui reçut les -remercimens de la famille avec une modestie -naturelle. Osbert n'hésita point -de dire que le baron était l'auteur de -ce complot ; son cœur brûlait du désir -de venger les injures réitérées de sa famille, -et il résolut de lui envoyer un -cartel. Il considéra le renouvellement -du siége comme un projet inutile ; et -un cartel, quoique son adversaire en -fut indigne, lui parut le seul moyen -honorable qui lui restât de se venger. -Il se garda bien d'en parler à la comtesse, -sachant que sa tendresse s'opposerait -à cette mesure, et éleverait des -difficultés qui l'embarrasseraient, sans -le détourner de son dessein. Il fit mention -des malheurs de la baronne et de -l'amabilité de sa fille, et il excita l'estime -et la pitié de ses auditeurs.</p> - -<p>Les clameurs des paysans pour voir -leur seigneur, parvinrent alors jusqu'à -l'appartement de la comtesse, et il descendit -dans le vestibule, accompagné d'Alleyn, -pour satisfaire leur empressement. -Un cri de joie universel fit retentir les -murs lorsqu'il parut. A la vue de ses fidèles -vassaux le visage du comte rayonna -de plaisir ; et les délices du moment lui -donnèrent des preuves non équivoques -des avantages d'un bon gouvernement. -Impatient de témoigner sa reconnaissance, -il introduisit Alleyn à la tribu, -comme son ami et son libérateur, et -offrit à son père une portion de terre, -où il pourrait terminer ses jours dans -la paix et dans l'abondance. Le vieil -Alleyn remercia le comte de ses bontés, -mais refusa de l'accepter. Il dit qu'il -était attaché à sa chaumière, et qu'il -jouissait déjà des aisances de la vie.</p> - -<p>Le lendemain matin, un messager -fut secrètement envoyé au baron avec -un cartel de la part du comte. Ce cartel -était conçu dans les termes de la plus -haute indignation, il y était dit qu'il -n'y avait que le manque de succès de -tout autre moyen qui pût engager le -comte à condescendre de combattre à -armes égales le meurtrier de son père.</p> - -<p>Le bonheur avait donc encore une -fois reparu à Athlin. La conservation -inattendue de ses deux enfans électrisait -la comtesse. Le comte paraissait -alors, pour quelque tems, en sûreté au -sein de sa famille, et, quoique son -impatience de venger les injures de -ceux qui lui étaient les plus chers, et -d'arracher des mains de l'oppression -les belles prisonnières de Dunbayne, -ne lui permît pas d'être tranquille, il -affectait néanmoins une gaieté inconnue -à son cœur, et tous les jours se passaient -dans les fêtes et dans la joie.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE IX.</h2> - -<p class="d"><i>Tempête qui jette un vaisseau à la côte -près du château d'Athlin. — Osbert et -Alleyn sauvent plusieurs personnes de -l'équipage. — Le comte reçoit au château -un étranger qui se trouvait à bord. — Le -comte découvre par hasard la -passion d'Alleyn pour sa sœur. — Conséquences -de cette découverte. — L'étranger -devient amoureux de Marie, il découvre -son rang et sa fortune et la demande -en mariage. — Approbation de ses -offres par le comte et par sa mère. — Marie -avoue à son frère son amour pour -Alleyn, et l'impossibilité où elle se trouve -de donner sa main au comte de Sant-Morin.</i></p> - - -<p>Pendant une soirée orageuse, la -comtesse était, avec sa famille, dans -une chambre dont les fenêtres donnaient -sur la mer. De soudaines bourasques -agitaient les flots, et les vagues -écumantes venaient se briser contre les -rochers avec une fureur inconcevable, -malgré la situation élevée du château, -l'écume volait avec violence contre ses -fenêtres. Le comte descendit sur la -terrasse, qui était au-dessous, pour contempler -la tempête. La lune, perçant -par intervalles à travers les nuages, -réfléchissait une faible lumière sur les -eaux, blanchissait l'écume qui jaillissait -de toutes parts, et donnait précisément -assez de clarté pour rendre la scène -visible. Les vagues se brisaient avec -de profonds murmures sur les rivages -éloignés, et les intervalles de calme -entre les bruyantes bourasques remplissaient -l'esprit d'une douce horreur. -Le sublime de la scène avait plongé -le comte dans la plus profonde méditation, -lorsque la lune, sortant tout-à-coup -d'un nuage épais, lui laissa entrevoir, -à quelque distance, un vaisseau -que la fureur des flots poussait vers -la côte. Bientôt il entendit des signaux -de détresse ; et peu après des cris de -terreur et un mélange confus de voix -furent apportés sur les ailes des vents.</p> - -<p>Il quitta aussitôt la terrasse pour ordonner -à ses gens de prendre des chaloupes, -et d'aller au secours de l'équipage, -car il ne doutait pas que le vaisseau -n'eût fait naufrage ; mais la mer était -si grosse que cela n'était pas praticable. -Le bruit des voix cessa, et il -conclut que les malheureux matelots -étaient péris. Tout d'un coup les cris -de détresse frappèrent de nouveau ses -oreilles et furent encore perdus dans -le tumulte de la tempête ; un moment -après le vaisseau toucha sur le rocher -qui était au-dessous du château ; il s'en -suivit un cri universel. Le comte et -ses vassaux volèrent au secours de -l'équipage ; la fureur des vents était -alors un peu abattue. Osbert, Alleyn -et quelques autres, sautant dans une -chaloupe, gagnèrent le navire, où ils -sauvèrent une partie de l'équipage. Ces -malheureux furent conduits au château -où on leur donna généreusement toutes -sortes de secours. Parmi ceux que le -comte avait pris dans sa chaloupe était -un étranger dont l'aspect majestueux et -les manières annonçaient un homme de -distinction ; il avait plusieurs domestiques, -mais ils étaient étrangers et -ignoraient la langue du pays. Il remercia -son libérateur avec une noble -franchise qui le charma. La comtesse et -sa fille allèrent à leur rencontre dans -le vestibule et reçurent cet étranger avec -toute la compassion que son état leur -avait inspiré. Il fut conduit dans la -salle à manger, où la magnificence -de la table démontrait l'hospitalité ordinaire -de ses hôtes. Cet étranger parlait -bien Anglais, et découvrait dans sa -conversation l'esprit énergique et vigoureux -d'un homme, qui connaissait -le monde et les sciences ; et ses observations -semblaient caractériser la bienveillance -de son cœur. Le comte fut si -content de son hôte qu'il le pressa de -rester au château jusqu'à ce qu'il eût pu -se procurer un autre vaisseau ; et -l'étranger, également content du comte, -et ne connaissant personne dans le -pays, accepta son invitation.</p> - -<p>De nouvelles craintes troublèrent -encore la paix d'Athlin ; il y avait -plusieurs jours que le messager envoyé -à Malcolm était parti et il ne revenait -pas. Il était pour ainsi dire évident que -le baron, furieux de l'évasion de son -prisonnier, et brûlant de trouver une -victime, avait saisi cet homme et -voulait bassement le faire servir à sa -vengeance. Le comte résolut néanmoins -d'attendre encore quelques jours pour -voir quel serait l'événement.</p> - -<p>Le conflit d'une tendresse cachée et -d'une indifférence affectée bannit la -tranquillité du sein de Marie, et -lui fit éprouver bien des chagrins. L'amitié -et les honneurs que le comte -accordait à Alleyn, qui résidait alors -constamment au château, flattaient la -fierté de son cœur ; mais hélas! ces -distinctions ne servaient qu'à confirmer -son admiration du mérite d'un homme -qui avait déjà gagné ses affections, et -fournissaient à celui-ci des occasions de -montrer, sous des couleurs plus brillantes, -les diverses perfections d'un -cœur noble et généreux, et d'un esprit -dont l'élégance naturelle ornait l'énergie -de ses élans. Malgré les efforts de Marie, -la langueur de la mélancolie se dérobait -quelquefois de dessous le voile -de la gaieté, et répandait sur ses beaux -traits une expression intéressante. L'étranger -n'y fut pas insensible, et cela -ne servit qu'à changer l'admiration avec -laquelle il l'avait d'abord regardée, en -quelque chose de plus tendre et de plus -puissant. La modeste dignité, avec -laquelle elle exprimait ses sentimens, -qui respiraient la bienveillance et la délicatesse -la plus pure, toucha son cœur, -et il sentit pour elle un intérêt qu'il -n'avait jamais éprouvé.</p> - -<p>Alleyn, dont le cœur, au milieu des -anxiétés et du tumulte des scènes passées, -n'avait cessé de soupirer pour -l'image de Marie ; cette image que son -esprit lui avait peinte avec tous les -charmes de l'original, et dont les teintes -délicates étaient encore adoucies et -devenues plus intéressantes par les -ombres de la mélancolie, dont l'absence -et un amour sans espoir les avaient -environnées, sentait, au milieu du loisir -de la paix et des fréquentes occasions -qu'il avait de contempler l'objet de son -attachement, redoubler ses soupirs et -le poids de sa douleur. En présence de -Marie son front se couvrait d'une douce -mélancolie ; il avait beau vouloir affecter -une gaieté qui lui était étrangère. Marie -s'aperçut de son changement ; et cette -observation ne contribua pas à dissiper sa -propre tristesse. Le comte remarqua -aussi qu'Alleyn avait perdu beaucoup -de sa gaieté accoutumée, et le plaisanta -sur ce changement, mais il ne -pensa pas à sa sœur.</p> - -<p>Alleyn aurait voulu quitter un endroit -si nuisible à sa tranquillité, il -forma plusieurs fois la résolution de se -retirer de ces murs, qui avaient pour -lui une espèce de charme, et rendaient -inefficaces tous ses souhaits et ses faibles -efforts. Quand il ne pouvait plus voir -Marie, il allait souvent sur la terrasse, -au-dessus de laquelle étaient les fenêtres -de ses appartemens, et il passait la -moitié de la nuit à parcourir, en silence, -une promenade qui lui donnait le triste -plaisir d'être auprès de l'objet de son -amour.</p> - -<p>Maltida ayant envie d'interroger -Alleyn sur quelques circonstances relatives -aux derniers événemens, lui -dit un jour de l'accompagner dans son -cabinet ; en passant dans l'antichambre -de la comtesse, il aperçut quelque -chose à terre auprès de la porte par -laquelle elle venait de passer, et l'ayant -ramassé, il vit que c'était un bracelet -auquel était attaché le portrait de Marie. -Le cœur lui battit à cette vue ; la tentation -était trop grande pour pouvoir -y résister ; il le cacha dans son sein -et continua son chemin. En sortant du -cabinet il chercha, avec la plus grande -impatience, un endroit où il pourrait -contempler à loisir ce précieux portrait -que le hasard lui avait mis entre -les mains ; il le tira en tremblant de -son sein, et contempla encore ce visage -dont la douce expression avait imprimé -dans son cœur les délicieuses palpitations -de l'amour. Comme il le pressait contre -ses lèvres avec une tendresse passionnée, -des larmes de ravissement lui vinrent -aux yeux, et son ardeur romanesque -ne pouvait guère recevoir d'accroissement -par la présence de l'objet aimé, -dont les pas légers ne lui avaient -pas permis d'entendre l'approche ; car -se tournant tant soit peu, il aperçut -non pas le portrait, mais la réalité! -Surpris! confus! Le portrait lui tomba -des mains. Marie, que le hasard avait -conduite dans cet endroit, voyant l'agitation -d'Alleyn, se préparait à se retirer, -lorsque ce jeune homme dont -le cœur était alors ouvert à toutes les -tendres sensations, perdant dans la tentation -du moment la crainte d'être dédaigné, -et oubliant la résolution qu'il -avait prise, de garder un silence éternel, -se jeta à ses pieds et porta sa main vers -ses lèvres tremblantes ; sa langue aurait -bien voulu lui dire qu'il aimait, mais -son émotion et le regard sévère de Marie -l'en empêchèrent.</p> - -<p>Elle se dégagea à l'instant avec l'air -de la dignité offensée, et jetant sur lui -un regard qui exprimait à la fois la -colère et l'intérêt, elle se retira en -silence. Alleyn resta immobile sur la -place, suivant des yeux ses pas fugitifs, -insensible à toute autre sensation qu'à -celles de l'amour et du désespoir. Il -était tellement absorbé dans la scène -du moment qu'il doutait quelquefois -de sa réalité. Il s'imaginait que quelque -apparition trompeuse avait voulu le -priver de la seule consolation qui lui -restait, — celle de mériter et de posséder -l'estime de l'objet aimé. Il quitta -l'endroit dans les angoisses de la douleur, -et dans son trouble il oublia le portrait.</p> - -<p>Marie avait aperçu le bracelet de sa -mère tomber de ses mains et n'était plus -inquiète de son portrait ; mais le désordre -qu'Alleyn lui avait causé lui -avait fait oublier de lui demander. La -comtesse s'étant aperçue de sa perte -presqu'aussitôt qu'il eut quitté son cabinet, -avait fait faire une recherche -générale ; mais comme on ne l'avait pas -retrouvé, ses soupçons étaient tombés -sur lui. Le comte, qui passa peu après -dans l'endroit qu'Alleyn venait de quitter, -trouva la miniature. Ce dernier ne -tarda pas à se souvenir du trésor qu'il -avait laissé tomber et revint pour le -chercher. Au lieu du portrait, il trouva -le comte : une rougeur involontaire -parut sur ses joues, et sa confusion -informa Osbert d'une partie de la vérité ; -celui-ci voulant savoir de quelle manière -il se l'était procuré, lui présenta -le portrait et lui demanda s'il le connaissait.</p> - -<p>Alleyn était étranger à la dissimulation ; -il avoua que l'ayant trouvé, il -l'avait caché, cédant à l'impulsion de -cette passion dont l'aveu ne serait jamais -sorti de son cœur, s'il n'en avait -été arraché par la circonstance actuelle.</p> - -<p>Le comte l'écouta avec un mélange -d'intérêt et de compassion ; mais l'orgueil -de la naissance étouffa bientôt les -tendres sentimens de l'amitié et de la -reconnaissance, et éteignit la lueur d'espérance -que cette découverte avait allumée -dans le sein d'Alleyn. « Ne craignez -pas, milord, lui dit-il, qu'un homme -qui sacrifierait sa vie pour la défense -de votre famille, soit capable de la -dégrader. Jamais la passion qui brûle -dans mon cœur ne sortira plus de ma -bouche. Je vais me retirer de l'endroit -où j'ai perdu ma tranquillité ». -« Non, répliqua le comte, vous resterez -ici ; je puis m'en rapporter à votre -honneur. O! pourquoi m'est-il impossible -de vous accorder la seule récompense -digne de vos services et de votre -mérite ». Sa voix faiblit, il se tourna -pour cacher son émotion, et il se retira -en éprouvant des souffrances presqu'aussi -cruelles que celles d'Alleyn.</p> - -<p>La découverte que Marie venait de -faire n'était pas de nature à rétablir la -tranquillité de son esprit. Chaque circonstance -contribuait à l'assurer de la -violente passion qui brûlait dans le cœur -de celui que, malgré tous ses efforts, -elle ne pouvait parvenir à oublier ; et -cette conviction ne servait qu'à augmenter -son amour, et conséquemment ses -souffrances.</p> - -<p>L'intérêt que l'étranger avait fait paraître -et les intentions qu'il avait pour -Marie n'avaient point échappé à Alleyn. -L'amour lui avait fait apercevoir la -passion qui s'élevait dans son cœur, -et lui faisait présager que les vœux de -son rival seraient couronnés de succès. -Les paroles d'Osbert le confirmaient -dans cette appréhension déchirante ; car -quoique l'inégalité de rang ne lui eût -jamais permis d'espérer, cependant il -avait remarqué dans le discours du -comte quelque chose de plus que l'orgueil -de la naissance.</p> - -<p>L'étranger, depuis le moment où il -avait vu l'aimable Marie, avait senti -croître son admiration pour elle ; et -cette admiration s'étant convertie en -amour, il résolut d'instruire le comte de -sa naissance et de sa passion. Dans ce -dessein, il le tira un jour sur la terrasse -du château, où ils pouvaient converser -sans être interrompus, et, montrant la -mer qui l'avait si récemment porté, -remercia le comte d'avoir ainsi adouci -les horreurs du naufrage, et les ennuis -d'une terre étrangère, par sa généreuse -hospitalité. Il l'informa qu'il était né -en Suisse, où il possédait des biens considérables, -d'où il prenait le titre de -comte de Sant-Morin ; que des recherches -importantes pour ses intérêts l'avaient -attiré en Ecosse, où il devait -débarquer dans un port du voisinage, -lorsque le désastre auquel il venait -d'échapper l'avait arrêté dans son dessein. -Il raconta alors au comte qu'il -avait entrepris ce voyage sur le bruit -de la mort d'une parente, dont le décès -le rendait héritier, en Suisse, de biens -considérables ; que les revenus de ces -biens avaient jusqu'ici été touchés au -moyen d'une procuration qui, si le bruit -se confirmait, ne devait plus être valide.</p> - -<p>Le comte avait écouté ce récit dans -le silence de l'étonnement, et il demanda -avec émotion quel était le nom -de la parente de M. Sant-Morin. « La -baronne de Malcolm », répondit-il. -Le comte leva les mains au ciel dans -une espèce d'extase. Sant-Morin, surpris -de son agitation, commença à craindre -qu'il ne fût intéressé au bien-être -de ses adversaires, et était fâché de lui -avoir découvert l'affaire, lorsqu'il s'aperçut -du plaisir qui brillait dans ses -yeux. Osbert lui expliqua la cause de -son émotion, en lui racontant ce qu'il -savait de la baronne ; dans son récit -il peignit le caractère de Malcolm avec -les couleurs qu'il méritait. Il l'informa -de la cause de son aversion pour le baron, -et de l'histoire de sa captivité ; -et lui confia aussi le cartel qu'il lui avait -envoyé.</p> - -<p>Sant-Morin fut rempli d'indignation ; -mais Osbert lui persuada de suspendre -pour quelque tems sa vengeance, et -d'attendre les mouvemens de Malcolm.</p> - -<p>Cette nouvelle avait causé tant de -surprise à l'étranger et lui faisait éprouver -des sensations si nouvelles, qu'il -pensa oublier le principal objet de l'entrevue. -S'étant néanmoins un peu remis, -il découvrit sa passion et demanda permission -au comte de se jeter aux pieds -de Marie. Le comte écouta cette déclaration -avec un mélange de plaisir et -d'inquiétude ; le souvenir d'Alleyn l'attrista ; -mais le désir d'un mariage convenable -lui fit accepter les offres du -comte de Sant-Morin, et il lui dit -que son alliance ferait honneur à la première -noblesse de sa nation. Il ajouta -que si sa sœur avait pour lui les sentimens -qu'il témoignait pour elle, il le -recevrait dans sa famille avec toute -l'affection d'un frère ; mais qu'il voulait -connaître la situation de son cœur avant -de lui permettre de lui déclarer sa -passion.</p> - -<p>Osbert, en rentrant dans le château, -demanda où était Marie, qu'il trouva -dans l'appartement de sa mère. Il leur -raconta l'histoire du comte, sa parenté -avec la baronne de Malcolm, l'objet de -son voyage, et termina son récit en -découvrant l'attachement de son nouvel -ami pour Marie et ses offres d'alliance -avec sa famille. Cette déclaration -fit pâlir Marie ; les angoisses de son -cœur ne lui permirent pas de parler ; -elle baissa les yeux et fondit en larmes. -Le comte lui prit tendrement la main -et dit : « Mon aimable sœur me connaît -trop bien pour douter de mon affection, -ou pour supposer que je veuille -l'influencer dans une affaire si essentielle -à son bonheur, et dont son cœur -doit être le principal guide. Rendez-moi -la justice de croire que c'est -comme ami que je vous fais connaître -les offres du comte, et non pas comme -directeur. C'est un homme, que, depuis -le peu de tems que je connais, -j'ai jugé digne d'une estime particulière. -Il paraît avoir l'esprit noble, -le cœur généreux, son rang est égal -au vôtre, et il vous aime sincérement. -Mais malgré tous ces avantages, je ne -voudrais pas que ma sœur se donnât -à l'homme qui n'a pas su intéresser -son cœur ».</p> - -<p>Marie éprouvait, dans ce moment, -pour son frère les sentimens de la plus -vive reconnaissance ; elle aurait voulu -le remercier de la tendresse qu'il lui -témoignait ; mais une variété d'émotions -différentes combattaient dans son cœur -et la privaient du pouvoir de la parole ; -des larmes et un sourire, mêlés -d'une douce tristesse, furent tout ce -qu'elle put lui donner en échange. Il -ne manqua pas de s'apercevoir que -quelque cause secrète de douleur tourmentait -son esprit, et il la pria de l'en -instruire afin qu'il pût l'écarter. « Mon -cher frère croira sans doute que sa -tendresse… » Elle aurait voulu finir -la phrase, mais les paroles expirèrent -sur ses lèvres, et elle s'appuya sur le -sein de sa mère, s'efforçant de cacher -sa douleur, et pleura en silence. La -comtesse ne connaissait que trop bien -la cause du chagrin de sa fille ; elle -avait été témoin des combats secrets de -son cœur, que tous ses efforts n'avaient -pu vaincre, ce qui rendait les offres de -Sant-Morin rebutantes, et terribles à -son imagination. Maltida savait compâtir -à ses souffrances ; mais la tendresse -maternelle étendait ses vues au-delà de -ces maux momentanés, et lui faisait -envisager le bien-être futur de sa fille, -dans la perspective d'une longue suite -d'années, elle la voyait mariée avec le -comte, dont le caractère répandait le -bonheur et la dignité de la vertu sur -tout ce qui l'environnait ; elle recevait -les remercimens de Marie pour l'avoir -guidée vers ce trésor qui était alors en -sa possession ; les regards innocens des -enfans qui l'entouraient exprimaient -leur reconnaissance par leurs doux sourires, -et l'éclat de ce tableau rappelait -à sa mémoire des tems qui ne reviendraient -plus, et mêlait aux larmes du -ravissement le soupir d'un tendre regret. -La plus sûre méthode d'effacer -cette impression qui menaçait de troubler -sérieusement la tranquillité de son -enfant, si elle continuait, et d'assurer -constamment son bonheur était de l'unir -au comte, dont l'amitié ne tarderait -pas à gagner son affection, et à expulser -de son cœur tout souvenir déplacé -d'Alleyn. Elle résolut donc d'employer -l'usage de la raison et la douce persuasion -pour l'amener à ses fins. Elle savait -que l'esprit de Marie était délicat et -ingénu, facile à convaincre et ferme -dans la poursuite de ce que son jugement -approuvait ; et elle ne désespéra -pas du succès.</p> - -<p>Le comte désirait toujours connaître -la cause de cette émotion qui l'affligeait. -« Je suis indigne de votre sollicitude », -dit Marie, « je ne puis résoudre mon -cœur à se soumettre », « à se soumettre! — Pouvez-vous -supposer que vos -parens veuillent forcer votre cœur -dans une affaire si essentielle au bonheur, -à quelque chose qui répugne à -ses sentimens? Si les offres du comte -vous sont désagréables, dites-le moi, -et je lui ferai réponse. Soyez persuadée -que je n'ai point d'autre désir que celui -de vous voir heureuse ». « Généreux -Osbert! Comment puis je récompenser -la tendresse d'un pareil frère? La -reconnaissance me ferait accepter la -main du comte, si mes sentimens ne -m'assuraient pas que je serais malheureuse. -J'admire son caractère, et -j'estime sa bonté ; mais hélas! pourquoi -vous le cacher? Mon cœur appartient -à un autre — à un autre, dont -les actions nobles et généreuses ont -involontairement captivé sa sensibilité ; -à un homme qui ignore encore -qu'il est l'objet de mes attentions et -qui ne le saura jamais ». L'idée d'Alleyn -se présenta subitement à son esprit -et il ne douta plus de celui qui avait -captivé son cœur. « Mes propres sentimens », -dit-il, « m'apprennent assez -quel est l'objet de votre admiration, -vous faites fort bien de ne pas oublier -la dignité de votre sexe et de votre -rang ; quoique je ne puisse m'empêcher -de m'affliger avec vous de ce -qu'un homme aussi méritant qu'Alleyn -ne soit pas autorisé par la fortune -à marcher dans la classe de la noblesse ». -Au nom d'Alleyn, la rougeur -de Marie confirma Osbert dans sa conjecture. -« Mon enfant, dit la comtesse, -ne renoncera pas à sa tranquillité pour -un vain et ignoble attachement. Elle -peut estimer le mérite par-tout où il -se trouve ; mais elle se souviendra de -ce qu'elle doit à sa famille et à elle-même, -en contractant une alliance -qui soutienne ou diminue l'ancienne -grandeur de sa maison ».</p> - -<p>« Les offres d'un homme qui paraît doué -de tant d'excellentes qualités, et dont la -naissance est égale à la vôtre, offrent -une perspective trop flatteuse pour les -rejeter précipitamment. Nous converserons -par la suite plus amplement là-dessus ». -« Vous n'aurez jamais sujet -de rougir de votre fille, dit Marie, -avec une fierté noble ; mais pardonnez-moi, -madame, si je vous prie de -ne jamais renouveler un sujet si pénible -à ma sensibilité, et qui ne saurait -produire aucun bien ; car je ne -donnerai jamais ma main à celui qui -ne possède pas mon cœur ». Ce n'était -pas là le tems d'insister davantage ; -la comtesse se désista pour le présent, -et le comte quitta l'appartement en -éprouvant un mélange de compassion -et de contrariété. Il ne perdit cependant -pas l'espérance que Marie ne consentît -avec le tems, à recevoir les visites -du comte, et il résolut de ne pas renoncer -entièrement à son projet.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE X.</h2> - -<p class="d"><i>Malcolm donne l'assaut au château d'Athlin, -il est repoussé et blessé à mort. — Prise -du château de Dunbayne. — Malcolm, -avant de mourir fait à la baronne et -au comte Sant-Morin, l'aveu de ses -crimes ; il déclare que c'est lui qui a enlevé -son fils unique. Il lègue tous ses biens à -la baronne. — Mort de ce chef. — Osbert -rend à la baronne le château de son -époux. — Recherches inutiles de celle-ci -pour trouver son fils. — Amour de Sant-Morin -pour Marie ; il la demande en -mariage. — Refus de Marie. — Osbert se -prépare à épouser Laure — Accident qui -donne au comte des soupçons sur l'honneur -d'Alleyn, et qui détermine celui-ci à -quitter secrètement le château d'Athlin.</i></p> - - -<p>Le comte de Sant-Morin se promenait -sur les remparts du château, enseveli dans -ses pensées, lorsqu'Osbert s'approcha ; -dont les pas lents et l'air décontenancé -annonçaient à son cœur le rejet -de sa demande. Il dit au comte que Marie -ne sentait pas encore pour lui ces sentimens -d'affection qui pouvaient justifier -l'acceptation de ses offres. Cette -information, quoiqu'elle affaiblît l'espoir -du comte ne le détruisit pas tout-à-fait ; -car il s'imagina que le tems et -son assiduité pourraient encore réaliser -ses désirs. Tandis que ces deux amis -étaient appuyés sur les murs du château, -engagés dans une conversation -sérieuse, ils remarquèrent sur une colline -voisine un nuage qui paraissait sur -l'horizon, dont la couleur de poussière -laissa apercevoir une lumière subite ; -au même instant ils découvrirent l'éclat -des armes, et une troupe armée parut -successivement sur la colline et descendit -dans la plaine. Osbert crut reconnaître -la tribu du baron. C'était le baron -lui-même qui s'avançait à la tête de ses -vassaux, pour chercher cette vengeance -qu'il n'avait pu jusqu'alors se procurer, -et qui, déterminé à vaincre, avait -amené avec lui une armée qu'il regardait -comme plus que suffisante pour -emporter d'assaut le château de son -ennemi.</p> - -<p>Malcolm avait retenu prisonnier le -messager porteur du cartel, et avait -en même-tems hâté ses préparatifs pour -surprendre le château d'Athlin. La détention -de son serviteur avait éveillé -les soupçons du comte, et il avait pris -des précautions pour prévenir les desseins -de son ennemi. Il avait averti sa -tribu de se tenir prête à repousser une -attaque soudaine, et avait fortifié son -château contre tout événement. Il envoya -donc à la tribu les ordres nécessaires, -arrangea son plan de défense, -et se posta sur les remparts pour observer -les mouvemens de l'ennemi. Sant-Morin, -en armure, se tint à ses côtés. -Alleyn, avec un parti, fut chargé de -défendre la grande porte.</p> - -<p>Le baron s'avança rapidement avec -ses gens et cerna les murs du château. -Tout, dans l'intérieur, était tranquille, -tout annonçait la plus profonde sécurité, -et le baron, certain de la victoire, -comptait déjà sur le succès de son entreprise, -quand il aperçut un homme -qu'il ne reconnut pas à cause de son -armure ; il le somma de se rendre, lui -et son chef, aux armes de Malcolm. -C'était Osbert lui-même qui lui répondit -en lui décochant une flèche qui manqua -le baron, mais qui perça un soldat de -sa suite. Les archers, placés derrière -les murailles, se montrèrent alors et -firent pleuvoir sur lui une grêle de -flèches ; en même-tems toutes les parties -du château parurent garnies des soldats -du comte, qui lancèrent sur les -assaillans des piques et d'autres armes -défensives avec une rapidité inconcevable. -Le tocsin sonna et donna le signal -à cette partie de la tribu postée en -dehors ; elle fondit immédiatement sur -l'ennemi, qui, étonné de cette attaque -inattendue, eut à peine le tems de se -défendre. Le cliquetis des armes retentit -dans les airs avec les cris des vainqueurs, -et les gémissemens des mourans.</p> - -<p>La terreur qu'inspirait le baron, et -qui était le principal mobile de l'obéissance -de ses vassaux, fut dans ce moment -surmontée par la surprise et la -crainte de la mort ; ils abandonnèrent -leurs rangs en grands nombres et s'enfuirent -vers les montagnes voisines. -En vain il s'efforça de rallier ses soldats -et de les ramener à la charge, ils cédèrent -à une impulsion plus forte que les -menaces de leur chef, qui resta au pied -des murailles avec moins de la moitié -de ses gens. Le baron, étranger à la -lâcheté, dédaignant la retraite, continua -l'attaque. A la fin les portes du -château s'ouvrirent, et un parti, à la -tête duquel étaient Osbert et Sant-Morin, -fit une sortie sur les assaillans. -Ils se séparèrent pour chercher Malcolm ; -mais leurs recherches furent également -inutiles. Enfin Osbert, craignant -qu'il ne s'introduisît dans le château par -stratagême, retournait vers les portes -lorsqu'il reçut un coup d'épée dans -l'épaule. Son armure rompit la force du -coup et il n'eut qu'une légère blessure. -Il se tourna à l'instant pour faire face -à l'ennemi et découvrit un homme du -parti de Malcolm qui l'attaqua en désespéré. -Le combat fut long et furieux ; -une adresse et une valeur égale semblaient -animer les combattans. Alleyn, -ayant remarqué de son poste le danger -du comte, vola à son assistance ; -mais la crise était passée lorsqu'il arriva ; -Osbert avait blessé son adversaire au -côté et il tomba par terre. Il le désarma, -et tenant son épée sur sa poitrine, lui -dit de demander la vie. « Je n'ai point -de grâce à demander », répondit Malcolm, -dont le comte reconnut alors la -faible voix : « Si j'en avais une, c'est -la mort que je vous prierais de me -donner. O! maudit soit… »</p> - -<p>Il aurait voulu finir la phrase, mais -le sang coulait abondamment de sa blessure -et il s'évanouit. Le comte jeta son -épée, appela ses gens, leur confia le -soin du baron et leur ordonna de prendre -possession du château de Dunbayne. -Le reste de l'armée de Malcolm, -ayant appris que son chef était mortellement -blessé, avait abandonné les murailles. -Les troupes d'Osbert s'avancèrent -sans interruption, et prirent possession -du château, sans rencontrer la -moindre opposition.</p> - -<p>On examina les blessures du baron -lorsqu'il fut arrivé à Dunbayne, et l'opinion -des chirurgiens fut incertaine. Son -visage annonçait d'une manière sensible -les tourmens de son ame ; il jeta avidement -les yeux autour de l'appartement, -comme s'il cherchait quelqu'un.</p> - -<p>Après avoir plusieurs fois, inutilement, -essayé de parler, il dit : « Ne me flattez -pas des espérances de la vie ; je sens -qu'elle me fuit avec rapidité ; mais -pendant que j'ai encore le pouvoir de -parler, faites-moi voir la baronne ». -Elle vint et, se tenant suspendue sur -son lit en silence et remplie d'horreur, -elle reçut ces paroles : « Madame, -je crains bien qu'il ne soit pas en -mon pouvoir de réparer les torts que -je vous ai faits. Dans le peu de momens -qu'il me reste à vivre, permettez-moi -de soulager ma conscience en -vous découvrant mon crime et mes -remords ». La baronne tressaillit, -appréhendant la phrase qui allait suivre. -« Vous aviez un fils ». « Eh bien qu'y a-t-il -au sujet de mon fils? » « Vous aviez -un fils, que mon ambition démesurée -a voulu priver de son héritage et dont -je vous ai fait croire la mort pendant -votre absence ». « Où est mon enfant », -s'écria la baronne? « Je n'en sais rien », -reprit Malcolm, « je l'ai confié au soin -d'un homme et d'une femme qui vivaient -alors dans une partie éloignée -de mes terres ; mais quelques années -après, ils disparurent et je n'ai jamais -depuis entendu parler d'eux. Je le fis -passer pour un enfant trouvé que -j'avais sauvé de la mort. Il n'y eut -qu'un de mes domestiques qui fut -instruit du secret ; je trompai les autres. -Je vous dis cela, madame, afin de -vous engager à faire des recherches -et pour soulager les angoisses d'une -conscience coupable. J'ai d'autres -faits… » La baronne n'en put -entendre davantage ; elle fut portée -sans sentiment hors de l'appartement. -Laure, effrayée de sa situation, fut -informée de ce qui en était la cause, -et sa tendresse filiale veilla sur elle avec -l'attention la plus assidue.</p> - -<p>Osbert, en quittant Malcolm, était -retourné sur-le-champ au château ; il -apporta le premier la nouvelle d'un événement -qui probablement vengerait la -mémoire de son père, et terminerait -les malheurs de sa famille. La vue du -comte et la nouvelle qu'il communiquait -rendirent la vie à la comtesse et -à Marie, qui pendant l'assaut s'étaient, -pour plus de sûreté, retirées dans -l'intérieur du château, et qui, durant -le combat, avaient éprouvé toutes les -terreurs dont leur situation était susceptible. -Ils furent peu après rejoints -par Sant-Morin et Alleyn, dont la conduite -avait attiré l'attention du comte. -Les joues de Marie se colorèrent au -récit de cette nouvelle preuve de son -mérite ; et Alleyn fut bien récompensé -en observant son émotion. Il y avait -dans le cœur d'Osbert un sentiment qui -combattait l'orgueil de la naissance. Il -aurait désiré récompenser les services et -le noble courage de ce jeune homme par -les vertus de Marie ; mais des préjugés -invétérés faisaient taire cette impulsion -de la reconnaissance, et effaçaient de -son cœur les impressions de la vérité.</p> - -<p>Le comte et Sant-Morin se hâtèrent -alors de se rendre au château de Dunbayne, -pour consoler la baronne et sa -fille par leur présence. A mesure qu'ils -s'en approchaient, le silence et la désolation -des lieux annonçaient l'état de -son seigneur ; ses soldats étaient entièrement -dispersés, on n'apercevait que -quelques sentinelles éparses devant la -porte de l'Est, qui, n'ayant pas fait -de résistance, y avaient été laissées par -les troupes du comte. On ne voyait -qu'un très-petit nombre des vassaux du -baron, ce petit nombre était désarmé -et offrait l'image de la grandeur déchue. -En traversant la plate-forme, le -souvenir du passé s'empara de l'esprit -d'Osbert. Les angoisses qu'il y avait -éprouvées, l'image de la mort qu'il -avait devant les yeux et les circonstances -ignominieuses qui accompagnaient sa -destinée, la présence de Malcolm, -puissant dans l'injustice et cruel dans le -pouvoir, dont le visage exprimait par -un affreux sourire le triomphe de la vengeance, -pénétrèrent son cœur d'un trait -perçant. Chaque circonstance de torture -se présenta à son imagination -sous les couleurs frappantes de la vérité ; -il frémit en passant, et le contraste -de la scène présente l'affecta vivement. -Il vit le pouvoir inné et vigilant -de la justice, qui parcourt toutes -les circonstances de la vie comme un -principe vital, et qui darde sur les -hommes vertueux, à travers l'obscurité -des actions humaines, les rayons de la -félicité, et sur les coupables la lumière -destructrice de l'éclair.</p> - -<p>Ayant demandé la baronne, on leur -dit qu'elle était dans l'appartement de -Malcolm, qui touchait à sa fin. On -annonça le comte Sant-Morin, et le -baron ayant entendu son nom, désira -de le voir. Louise sortit pour recevoir -son parent avec toute la joie qu'une -rencontre si désirable et si inespérée -pouvait inspirer. En voyant Osbert, -les larmes coulèrent en abondance de -ses yeux ; et elle le remercia de ses -soins généreux, d'une manière qui découvrit -la profonde impression qu'avaient -faite sur elle ses services. Le laissant, -elle conduisit le comte à Malcolm, qui -était sur un lit de repos, environné de -toutes les horreurs de la mort.</p> - -<p>Il leva la tête et laissa apercevoir un -visage égaré et épouvantable, sur lequel -était répandue une pâleur mortelle. La -belle Laure, attendrie par une pareille -scène, était pendue sur son lit et -versait abondance de larmes. « Monsieur, -dit Malcolm d'une voix basse, -vous voyez devant vous un malheureux -qui cherche du soulagement aux -angoisses d'un esprit coupable. Mes -crimes ont détruit la paix de cette -dame,… l'ont privée d'un fils,… -mais elle vous instruira de toute ma -scélératesse, que je n'ai pas maintenant -le tems de vous raconter. Je -reçois, depuis plusieurs années, -comme vous le savez fort bien, les -revenus de ces terres étrangères qui -lui appartiennent ; comme une légère -compensation des torts qu'elle a -éprouvés, je lui légue toutes les possessions -qui me sont échues par droit -d'héritage, et je la remets sous votre -protection. Vous demander, madame, -ainsi qu'à vous, monsieur, l'oubli du -passé est une chose que je n'ose point -me permettre ; cependant ce serait -une consolation pour moi d'obtenir -votre pardon ». La baronne était trop -affectée pour répondre autrement que -par un regard qui témoignait son assentiment ; -Sant-Morin l'assura de son -pardon, et le pria de composer ses -esprits pour subir le sort qui l'attendait. -« La paix, monsieur, n'est plus -en mon pouvoir ; ma vie n'a été qu'un -tissu de crimes et ma mort est accompagnée -de remords inutiles. J'ai connu -la vertu, mais j'ai préféré le vice. Je -ne regrette point à présent d'être -puni, parce que je l'ai mérité ». Le -baron retomba sur son lit, poussa un -profond soupir et expira. Ainsi se termina -la vie d'un homme, qui aurait -pu parvenir au bonheur de la vertu, -mais dont les actions n'offrent que le -tableau du crime.</p> - -<p>La baronne, le comte et Laure quittèrent -cette triste scène pour se retirer -dans l'appartement de la première, où -Osbert attendait leur retour avec la -plus grande inquiétude. Quand il apprit -la mort de Malcolm, la sévérité de sa -justice se relâcha un peu, et son cœur -aurait poussé un soupir de pitié, si le -souvenir de son père n'était revenu à -son esprit, et n'avait arrêté cette impulsion. -« Je puis maintenant, madame », -dit-il, en s'adressant à la baronne, -« remettre entre vos mains une partie -de ces possessions qui appartenaient -autrefois à votre époux, et qui auraient -dû être l'héritage de votre fils ; -ce château désormais vous appartient, -je le rends au propriétaire légitime ».</p> - -<p>La baronne fut accablée du souvenir -de ses services et ne put guères lui témoigner -sa reconnaissance que par ses larmes. -On fit venir le domestique, dont le -baron avait fait mention pour être le -confident de ses iniquités. Interrogé -touchant l'enfant dont il avait été -chargé, on n'en tira pas beaucoup de -consolation ; car toutes les réponses qu'il -fit furent qu'il avait, par ordre de son -maître, porté l'enfant à une chaumière à -l'extrémité de ses terres, où il l'avait -remis entre les mains d'une femme qui -l'habitait avec son mari. Il leur avait -en même tems donné une somme d'argent, -et fait une promesse qu'ils recevraient -d'autres remises. Il avait pendant -quelques années été ponctuel dans -le paiement des sommes que le baron lui -avait confiées ; mais à la fin il avait cédé -à la tentation et se les était appropriées ; -et s'étant quelques années après informé -de ces gens-là, il avait appris qu'ils -avaient abandonné l'endroit. La condition -que la baronne mit à son pardon -fut qu'il ferait les recherches les plus -scrupuleuses pour découvrir les personnes -auxquelles il avait confié le soin -de son enfant. Elle se consulta ensuite -avec ses amis sur les moyens les plus -efficaces pour réussir dans cette recherche, -et envoya aussitôt des messagers -dans différentes parties du -pays pour tacher d'obtenir des renseignemens.</p> - -<p>La baronne se trouvait délivrée de -l'oppression et de la captivité ; elle était -réinstallée dans ses anciennes propriétés -auxquelles étaient ajoutés tous les biens -de Malcolm, ainsi que sa fortune personnelle ; -elle se voyait environnée de -ceux qu'elle aimait, et au milieu de gens -dont elle était adorée ; cependant les -crimes du baron avaient laissé dans son -cœur un mélange de fiel qui remplissait -d'amertume toutes les sources de -son bonheur, et qui rendait sa vie -triste et douloureuse.</p> - -<p>Sant-Morin lui faisait alors des visites ; -sa présence lui causait beaucoup -de consolation, et Laure était souvent -égayée par la conversation d'Osbert, -auquel elle était fortement attachée et -dont les fréquentes visites au château -n'étaient dévouées qu'à elle et à l'amour.</p> - -<p>La félicité de Maltida était alors aussi -parfaite et aussi durable que cela est -compatible avec la nature humaine. -La mémoire de son mari était vengée, -et son fils conservé pour faire la consolation -de sa vieillesse. Le père de -Laure avait toujours été l'ami de la -maison d'Athlin, et sa délicatesse n'éprouvait -aucune répugnance à l'alliance -que proposait Osbert. Son bonheur était -néanmoins imparfait : elle voyait la -constante tristesse de sa fille, car l'amour -minait sourdement le cœur de Marie, -et résistait à tous ses efforts. La comtesse -aurait voulu effectuer ce mariage -avec Sant-Morin, qui, à ce qu'elle -s'imaginait, rétablirait la paix dans -le sein de sa fille, et assurerait son -bonheur futur. Elle ne laissait échapper -aucune occasion de plaider sa cause ; -elle s'en acquittait cependant avec beaucoup -de ménagement pour ne point choquer -la sensibilité de Marie, qui ne -répondait jamais que quelques mots, -et qui ne pouvait souffrir une longue -conversation sur ce sujet. Son refus -constant d'écouter Sant-Morin fit enfin -perdre toute espérance à la comtesse -et la convainquit de l'inutilité de ses -efforts. Elle jugea qu'il ne serait pas -honnête de le nourrir d'un vain espoir, -et elle fut forcée de dire à Osbert de -le détromper sur cet article.</p> - -<p>Depuis plusieurs mois la baronne -faisait des recherches inutiles pour retrouver -son fils ; elle n'en apprenait -aucune nouvelle, on ne pouvait point -découvrir les gens qui en avaient été -chargés. Sa détresse était inexprimable. -Enfin désespérant de réussir, elle était -réduite à déplorer en secret la confiance -facile qui avait pu l'abandonner à des -êtres qui l'avaient trahi. Mais quoiqu'elle -fût elle-même incapable de -goûter le bonheur, elle ne voulait point -en priver ceux qui en étaient susceptibles, -et elle céda aux sollicitations -d'Osbert, en plaidant sa cause auprès -de Laure, pour accélérer leur union.</p> - -<p>Osbert avait présenté la comtesse et -Marie à la baronne et à sa fille, et -une conformité de sentimens n'avait pas -tardé à cimenter entre ces deux mères -respectables une amitié durable. Marie -et Laure n'étaient pas moins satisfaites -l'une de l'autre. L'abattement de Sant-Morin -en présence de la sœur du comte, -témoignait la violence de sa passion, -et aurait excité dans le sein de celle-ci -quelque chose de plus que de la pitié -si son cœur n'avait pas été préoccupé. -Alleyn qui, par rapport à Marie, était -restreint à ne point s'écarter des bornes -de la pensée, errait solitairement dans -le château d'Athlin, comme un spectre -qui visite les lieux où est enseveli son -bonheur. Sa prudence formait des résolutions -que sa passion lui faisait à -l'instant rejeter ; trompé par l'amour, -quoique poursuivi par le désespoir, il -différait constamment son départ, et -l'illusion du jour était toujours l'illusion -du lendemain. Attaché à ses vertus et -reconnaissant ses services, le comte lui -aurait volontiers accordé tous les honneurs, -excepté le seul qui pouvait faire -le bonheur de sa vie, et que sa fierté -lui permettait d'accepter. Ses refus -étaient néanmoins accompagnés d'une -modestie si gracieuse, qu'ils étaient -plutôt capables de concilier la bienveillance -que d'offenser la générosité.</p> - -<p>Dans une galerie qui était au nord -du château, pleine de tableaux de famille -était un portrait de Marie. Elle -était peinte dans l'habit qu'elle portait -le jour de la fête, lorsqu'elle fut amenée -par le comte dans la salle, et présentée -à Alleyn. La ressemblance était frappante -et exprimait tous les charmes -de l'original. Toutes les fois qu'Alleyn -pouvait se dérober à l'observation, il -se retirait dans cette galerie pour contempler -le portrait de celle qui était -toujours présente à son esprit. Là, il -pouvait pousser ce soupir que réprimait -sa présence, et répandre ces larmes -auxquelles elle défendait de couler. -Un jour qu'il était dans cet endroit, -enseveli dans la tristesse, son oreille -fut frappée des sons d'une agréable -musique, qui paraissaient venir du -fond de la galerie. L'instrument était -touché avec une délicatesse extrême, -et dans les douces ondulations de la -voix qui flottait dans les airs, il distingua -les paroles suivantes, qu'il se -ressouvint être une ode composée par -Osbert, et présentée à Marie, qui -l'avait la veille mise en musique.</p> - - -<p class="c large">LE MATIN.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Triste nuit! à travers tes froides ombres,</div> -<div class="verse i2">Flotte le gris crépuscule,</div> -<div class="verse">Il disparaît, l'aurore arrive,</div> -<div class="verse i2">Et les ténèbres ne sont plus.</div> - -<div class="verse stanza">La fleur renaît à son aspect,</div> -<div class="verse i2">Ses rayons pompent la rosée,</div> -<div class="verse">Rappellent les heures rapides et gaies,</div> -<div class="verse i2">La scène verte est dévoilée.</div> - -<div class="verse stanza">Bientôt la brise modérée</div> -<div class="verse i2">Ecume la montagne et l'humide vallée,</div> -<div class="verse">Et dérobe à la fleur que sa fraîcheur séduit,</div> -<div class="verse">Les parfums délicieux que cachent ses replis.</div> - -<div class="verse stanza">Mère des fleurs, brillante aurore, salut!</div> -<div class="verse">Le chœur des heures célèbre ton arrivée ;</div> -<div class="verse">Ainsi que les oiseaux dans leurs chants du matin,</div> -<div class="verse">Le cor bruyant et le zéphir muet.</div> - -<div class="verse stanza">Quand tu paraîtras sur la plaine,</div> -<div class="verse">Avec tes nymphes aux doigts de rose,</div> -<div class="verse">Les doux accords de cet air simple</div> -<div class="verse">Frapperont toujours ton oreille.</div> -</div> - -<p class="c"><i>CHŒUR.</i></p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Passez, passez nymphes légères!</div> -<div class="verse">C'est l'alouette au vol hardi</div> -<div class="verse">Qui rend hommage à vos appas.</div> -<div class="verse">Passez, passez nymphes légères!</div> -</div> - -<p>Captivé par ces doux sons, il s'était -avancé de quelques pas dans la galerie ; -lorsque la musique cessa, il s'arrêta ; -après une courte pause, elle recommença, -et il entendit les paroles suivantes, -chantées à voix basse et avec l'expression -de la plus tendre mélancolie.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">En secret je porte tes chaînes,</div> -<div class="verse">Objet chéri de mon amour ;</div> -<div class="verse">Hélas! du terme de mes peines,</div> -<div class="verse">Jamais je ne verrai le jour.</div> -</div> - -<p>La voix fut interrompue et perdue -dans des soupirs ; les cordes du luth -rendirent des sons aigus, et un moment -après il régna un profond silence. Il -s'avança vers l'endroit d'où étaient partis -ces sons, et à travers une porte qu'on -avait laissée entr'ouverte, il aperçut -Marie appuyée sur son luth et fondant en -larmes. Il resta quelque tems immobile, -plongé dans l'admiration, sans en être -remarqué ; mais un soupir qui lui -échappa, la rappela à elle-même ; -elle leva les yeux et aperçut l'objet -de ses chagrins secrets. Elle se leva en -désordre ; la rougeur de son visage trahit -son cœur, et elle fuyait à la hâte la -présence d'Alleyn resté à l'entrée de la -chambre, le désespoir dans l'ame, -lorsqu'elle fut rencontrée par son frère -qui entrait par la porte par où elle -voulait sortir ; elle avait les yeux -rouges à force de pleurer : il lança -sur elle un regard de surprise et de mécontentement, -et passa dans la galerie, -où il fut suivi d'Alleyn alors sorti de -sa transe. « Je m'attendais à une autre -conduite de votre part, » lui dit le -comte ; « je comptais sur votre parole, -et vous m'avez trompé. » « Veuillez -m'entendre, milord, répliqua le jeune -homme, je n'ai jamais abusé de votre -confiance ; ayez la complaisance de -m'entendre. » « Je ne puis actuellement, -répondit Osbert, mon tems -est précieux ; je vous entendrai dans -un autre moment. » En prononçant -ces mots, il sortit avec un air de -hauteur qui pénétra Alleyn jusqu'à -l'ame. Celui-ci dédaigna de le suivre, -et d'insister davantage pour se justifier. -Il fut alors complètement malheureux. -Le même accident qui lui avait dévoilé -le cœur de Marie, et toute l'étendue -de ce bonheur que le sort lui refusait, -lui arrachait tout espoir. Le même -accident avait exposé la délicatesse de -celle qu'il aimait à un choc cruel, fait -soupçonner son honneur, et l'avait exposé -à un reproche sensible de la part -d'un homme dont il s'efforçait de captiver -la bienveillance, et pour la sûreté -duquel il avait souffert la captivité et -affronté la mort.</p> - -<p>Marie avait quitté sa chambre dans -l'affliction et la perplexité ; elle s'était -aperçue de la méprise de son frère et -en était accablée ; elle aurait bien -voulu le détromper, mais il était allé -au château de Dunbayne rendre une -de ces visites préparatoires à son -mariage, d'où il ne revint que le -soir. La scène dont il avait été témoin -le matin lui avait causé la plus violente -agitation ; il connaissait la passion mutuelle -qui enflammait le cœur d'Alleyn -et celui de sa sœur ; il les avait surpris -dans un appartement écarté ; il avait -remarqué l'air tendre et pensif du jeune -homme, et les larmes et le désordre -de Marie ; et dans le premier moment -il n'avait pas hésité de croire que l'entrevue -était concertée. Dans la chaleur -de son mécontentement, il avait rejeté -l'explication d'Alleyn avec une hauteur -que cette scène était seule capable d'exciter, -et que rien ne pouvait excuser -que l'illusion qui en avait été la cause. -Cependant, après avoir plus mûrement -réfléchi, il se représenta la délicatesse -et la noble fierté de sa sœur, ainsi que -l'intégrité d'Alleyn, et il s'accusa de -trop de précipitation. Les services signalés -de ce jeune homme s'offrirent -à son esprit ; il se repentit de l'avoir -traité avec tant de rigueur. A son retour, -il le fit demander pour entendre son -explication et pour adoucir l'âpreté -de sa dernière conduite.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE XI.</h2> - -<p class="d"><i>Osbert est dangereusement blessé dans les -souterrains du château en poursuivant -des étrangers suspects. — Détresse de sa -famille et de Laure. — Une fièvre violente -le met à l'article de la mort. — Ses -derniers adieux à Laure. — Alleyn est -violemment soupçonné d'être l'assassin -du comte. — Toutes les recherches faites -pour le trouver sont inutiles. — Guérison -du comte. — Préparatifs pour son -mariage. — Départ de Sant-Morin. — Enlèvement -de Marie.</i></p> - - -<p>On ne trouvait Alleyn nulle part. Le -comte alla lui-même à sa recherche, -mais il n'eut pas plus de succès. Comme -il revenait de la terrasse, chagrin et -inconsolable, il remarqua deux individus -qui la traversaient à quelque distance -devant lui, et la sombre lueur de -la lune lui laissa apercevoir que ces -gens n'étaient point du château. Il appela. -Ils ne lui firent aucune réponse ; -mais au son de sa voix redoublèrent le -pas, et se perdirent presque au même -instant dans l'obscurité des remparts. -Surpris d'une aventure si étrange, le -comte s'avança à la hâte, et s'efforça -de suivre la route qu'ils avaient prise. -Il marcha en silence, mais il n'entendit -aucun son pour diriger ses pas. -Quand il arriva à l'extrémité du rempart, -qui formait l'angle du nord du -château, il s'arrêta pour examiner le -terrain et pour écouter si quelque -chose remuait. Rien, tout était tranquille. -Après être demeuré quelque -tems à examiner le rempart, il entendit -quelqu'un dont la voix lui était -inconnue, parlant bas et d'une manière -cachée, mais il ne put distinguer -le sujet de la conversation. Cette voix -sembla s'approcher de l'endroit où il -était. Il tira l'épée et épia en silence -tous les mouvemens. Plusieurs individus -s'avancèrent, s'arrêtèrent tout court, -tournèrent ensuite, et firent un long -examen du bâtiment. Ils conversaient à -voix basse ; mais le comte comprit par -la violence de leurs gestes et la précaution -de leurs démarches qu'ils méditaient -quelque dessein préjudiciable -à la paix du château. Après avoir terminé -leur examen, ils tournèrent encore -une fois vers l'endroit où il s'était posté ; -l'ombre d'une tourelle l'empêchait -d'être vu, et ils continuèrent leurs approches -jusqu'à ce qu'ils fussent à une -très-petite distance de lui ; ils passèrent -ensuite à travers une arche en -ruines, et se perdirent à travers les détours -obscurs du bâtiment. Etonné de -ce qu'il venait de voir, Osbert se hâta -de regagner le château d'où il détacha -quelques-uns de ses gens à la poursuite -des inconnus ; et il alla avec quelques -domestiques à l'endroit où ils avaient -disparu. Ils entrèrent sous l'arche qui -conduisait à une partie ruinée de château ; -ils suivirent sur un pavé rompu -les restes d'un passage, fermé par une -porte basse, presque imperceptible à -cause du lierre épais qui la couvrait. -Ayant ouvert cette porte, ils descendirent -un petit escalier qui conduisait -sous le château, si étroit et si brisé que -la descente était extrêmement difficile -et dangereuse.</p> - -<p>L'humidité des vapeurs long-tems -enfermées éteignit leur lumière, et -ils restèrent dans les ténèbres les plus -épaisses, en attendant qu'un des leurs -allât à la partie habitée du bâtiment -pour rallumer la lampe. Tandis qu'ils -attendaient en silence le retour de -la lumière, on entendait distinctement -respirer par intervalles près de -l'endroit où ils étaient. Les domestiques -éprouvaient la plus grande frayeur ; et -le comte lui même n'était pas trop -rassuré. Ils gardèrent le plus profond -silence, prêtant une oreille attentive, -lorsque le son de quelques pas les fit -tressaillir. Le comte cria : qui va là? -Personne ne lui répondit ; l'écho -profond répéta seul les sons de sa voix. -Ils firent du bruit avec leurs épées, et -s'avancèrent ; mais les pas parurent -s'éloigner. Le comte s'élança en avant -et saisit la personne qui fuyait. Il -s'ensuivit un petit combat ; mais Osbert, -plus fort que son antagoniste, l'avait -presque renversé, lorsqu'il se sentit -percé au côté par la pointe d'une -épée, il lâcha prise et tomba par terre. -Ses domestiques qui n'avaient pu les -suivre, arrivèrent alors : mais les assassins -avaient effectué leur retraite -car on n'entendit leurs pas qu'à une -distance fort éloignée. Ils s'efforcèrent -de relever le comte qui était -sans connaissance ; mais ils ne savaient -comment le tirer de ce lieu d'horreur : -car ils étaient encore dans la plus profonde -obscurité. Dans cet état cruel -chaque moment paraissait un siècle. -Quelques-uns essayèrent de retrouver -le chemin de la porte, mais les ténèbres -et les ruines du lieu détruisirent -leurs efforts. A la fin la lumière parut -et laissa voir Osbert insensible et baigné -dans son sang. Il fut transporté au château, -où l'on peut aisément se figurer -l'horreur de la comtesse, lorsqu'elle le vit -dans cette situation. A force de secours -on le rappela à la vie ; sa blessure fut -examinée et trouvée dangereuse ; on le -porta dans un lit avec de bien faibles -espérances de guérison. Lorsque Maltida -fut informée de cette aventure, son -étonnement ne fut pas moins grand que -sa douleur. Toutes ses conjectures sur -les desseins et l'identité de l'assassin se -perdirent dans le vague. Elle ne savait -à qui imputer ce forfait, ni imaginer -aucun moyen qui pût conduire à la découverte -d'un complot si mystérieux. Les -individus qui avaient continué la poursuite, -dans les souterrains, revinrent -alors rendre compte à la comtesse. Tous -les réduits les plus cachés du château et -du rempart avaient été scrupuleusement -examinés, et l'on n'avait trouvé -personne. Ce qui augmentait encore le -mystère de cet attentat, était la manière -extraordinaire avec laquelle les inconnus -s'étaient évadés.</p> - -<p>Marie veillait son frère dans les transes -les plus cruelles, elle tâchait néanmoins -de cacher ses appréhensions pour ne -point faire perdre toute espérance à sa -mère. La comtesse s'efforçait de se résigner -à l'événement, avec une espèce -de courage désespéré. Il y a un certain -degré de malheur, au delà duquel -l'esprit devient indifférent et acquiert -une sorte de calme artificiel. Un excès -de souffrances tue, pour ainsi dire, les -pouvoirs vitaux de la sensibilité, et par -une conséquence naturelle détruit son -propre principe. Il en était ainsi de -Maltida, une longue suite d'épreuves -l'avait réduite à un état affreux de tranquillité, -qui suivit le premier choc de -l'événement actuel. Il n'en était pas de -même de Laure ; ignorant encore le -malheur, et remplie d'espérances, elle -vit la félicité qu'elle était prête à atteindre, -s'éloigner d'elle avec toute la -chaleur d'une sensibilité qui n'avait pas -encore été émoussée par les rigueurs de -la contrariété.</p> - -<p>Lorsqu'elle apprit la nouvelle de -l'état du comte, elle fut plongée dans la -douleur la plus affreuse, et éprouva -dans le silence les angoisses les plus terribles. -Sant-Morin vint aussitôt voir -Osbert, mais son propre chagrin lui -déchirait le cœur, et il était hors d'état -de donner aux autres cette consolation -dont il avait lui-même besoin.</p> - -<p>Une fièvre, occasionnée par les blessures, -ajouta au danger du comte, et -au désespoir de sa famille. Pendant tout -ce tems-là Alleyn n'avait point paru -au château ; et son absence, dans une -pareille circonstance, éleva dans le -sein de Marie une variété de craintes -désespérantes. Osbert le demanda et -désira de le voir. Le domestique, envoyé -à la chaumière de son père, apporta -la nouvelle qu'il y avait quelques -jours qu'on ne l'avait vu, et que personne -ne savait où il était allé. La -surprise fut universelle ; mais les effets -qu'elle produisit furent différens et contraires. -Un étrange concours de circonstances -inspirait à l'esprit de la -comtesse un soupçon que son cœur et le -souvenir de la conduite d'Alleyn rejetaient -à l'instant. Elle avait appris ce -qui s'était passé entre le comte et lui -dans la galerie ; son absence soudaine, -l'événement qui s'en était suivi, et sa -fuite subséquente formaient une chaîne -de semi-preuves, qui la forçaient malgré -elle à le croire complice de l'affaire qui -venait de replonger sa maison dans le -malheur.</p> - -<p>Marie avait trop de confiance à la -probité du jeune homme pour admettre -un soupçon de cette nature. Elle rejeta -avec dédain toute suggestion qui pouvait -offrir l'idée d'Alleyn alliée à celles -du déshonneur, et elle crut qu'il était -impossible qu'il fût coupable d'une -action aussi basse que celle dont il -s'agissait. Néanmoins elle éprouvait -une étrange inquiétude à son sujet, et -elle était continuellement tourmentée -d'appréhensions cruelles pour sa sûreté. -L'angoisse dans laquelle il avait quitté -l'appartement, le traitement injurieux -que lui avait fait son frère, et son -absence précipitée, tout conspirait à -la faire craindre que le désespoir ne -l'eut poussé à quelque acte de suicide.</p> - -<p>Le comte, dans le délire de la fièvre, -ne rêvait qu'à Laure et à Alleyn, -c'étaient les seuls sujets de ses extravagances. -Saisissant un jour la main de -Marie, qui était assise à côté de son -lit, et la fixant pendant quelque tems : -« Ne pleurez pas, dit-il, ma chère -Laure, ni Malcolm, ni aucun pouvoir -terrestre ne sera capable de vous -séparer de moi ; ses murailles… ses -gardes… qu'est-ce que cela? Je vous -arracherai de ses mains ou je périrai. -J'ai un ami dont la valeur fera beaucoup -pour nous ; un ami… ô! ne le -nommez pas ; nous sommes dans des -tems bien étranges ; prenez garde à -qui vous vous fiez. Je lui aurais donné -ma vie… mais non… Je ne veux pas -le nommer ». Se tournant ensuite -subitement de l'autre côté du lit, et -regardant fixement vers la porte avec -une expression de chagrin qu'il est impossible -de décrire :</p> - -<hr /> - - -<p>« Tous les maux dont mon plus cruel -ennemi eût pu m'accabler, toutes les -horreurs de l'emprisonnement et de la -mort n'ont jamais laissé dans mon -ame un trait aussi perçant que ton -infidélité. » Marie fut tellement choquée -de cette scène, qu'elle quitta la -chambre et se retira dans son appartement -pour se livrer à toute la douleur -qu'elle lui causait.</p> - -<hr /> - - -<p>L'état d'Osbert devint tous les jours -plus alarmant ; et la fièvre qui n'était -pas encore à sa crise, tenait ses amis -suspendus entre la crainte et l'espérance. -Dans un de ses momens de calme, s'adressant -à la comtesse de la manière la -plus pathétique, il la pria, comme -il était probable que la mort allait le -séparer de celle qu'il aimait le plus, -de lui permettre de voir Laure encore -une fois. Elle vint fondant en larmes, -et il s'en suivit une scène de douleur -au-dessus de toute expression. Il lui -fit ses derniers adieux ; elle jeta sur -lui un dernier regard ; et s'arrachant -de ses bras le cœur brisé, elle fut -portée à Dunbayne dans un état -presque aussi dangereux que celui du -comte.</p> - -<p>L'agitation qu'il avait éprouvée pendant -cette entrevue, lui causa un retour -de transport plus violent qu'aucun des -accès dont il eût encore été tourmenté ; -à la fin, épuisé de fatigue, il tomba -dans un profond sommeil qui dura, -sans intermission, pendant vingt-quatre -heures. Ce repos donna à la comtesse -et à Marie, qui le veillaient alternativement, -la consolation de l'espérance. -Quand il s'éveilla il était sensiblement -mieux, et dans un état bien différent -de celui où on l'avait laissé quelques -heures auparavant. La crise était alors -passée, et depuis cette époque la maladie -diminua rapidement jusqu'à ce -qu'il eut recouvré la plénitude de sa -santé.</p> - -<p>La joie de Laure, dont la santé revenait -progressivement avec sa tranquillité -et celle de sa famille, fut telle -que les belles qualités d'Osbert le méritaient. -Cette joie fut néanmoins un -peu interrompue par le comte de Sant-Morin, -qui, entrant un jour dans l'appartement -de la baronne, des lettres -à la main, lui dit qu'il venait d'apprendre -la mort d'un parent éloigné, -qui lui avait légué des biens considérables, -et dont il était absolument -nécessaire qu'il allât, sans délai, -prendre possession ; qu'en conséquence -il était obligé, malgré lui, de partir -sur-le-champ pour la Suisse. Quoique -la baronne et ses amis prissent part à -sa bonne fortune, ils étaient tous fâchés -de son départ précipité. Il prit congé -de tout le monde, et particulièrement -de Marie, pour qui son amour était -toujours le même, avec la plus grande -émotion. Le vuide qu'il laissa dans leur -société ne put aisément se remplir, et -furent long-tems à reprendre leur -gaieté ordinaire.</p> - -<p>On faisait alors des préparatifs pour -le mariage d'Osbert et de Laure, et -le jour de la célébration fut enfin déterminé ; -la cérémonie devait avoir lieu -dans une chapelle du château de Dunbayne ; -un chapelain de la baronne -devait officier ; il n'y avait que Marie -pour accompagner la mariée ; la comtesse -et la baronne se proposaient d'assister -à la cérémonie. La présence de -Sant-Morin fut universellement regrettée, -car c'était lui qui devait présenter -la future épouse. On appela à -son défaut un <i>Laird</i> voisin, que la famille -de la baronne avait toujours estimé. -Les sollicitations de Laure firent -consentir Marie à passer la nuit qui -précédait le mariage au château de -Dunbayne. A la fin, le jour si long-tems -désiré et attendu par le comte -avec tant d'impatience, arriva. Il faisait -extrêmement beau, et la joie qui brillait -dans ses yeux semblait donner un nouveau -lustre à tout ce qui l'environnait. -Il partit avec la comtesse pour -Dunbayne, jouissant du plaisir avec lequel -il reviendrait, par cette même route, -au château d'Athlin, accompagné de -Laure, et uni avec elle par des liens -que la mort seule pouvait briser. A -leur arrivée, ils furent reçus par la -baronne qui demanda où était Marie. -Lorsque la comtesse et Osbert apprirent -qu'on ne l'avait point vue, ils éprouvèrent -la plus grande consternation. Le -château ne fut plus qu'une scène de -confusion ; les noces furent différées. -Le comte retourna sur-le-champ à -Athlin pour envoyer ses gens à la recherche -de Marie. Il fut instruit que -les domestiques chargés d'accompagner -sa sœur n'avaient point reparu depuis -son départ. Cette nouvelle redoubla -ses alarmes ; il monta lui-même à cheval -pour aller à sa poursuite, ne sachant -cependant pas quel chemin il devait -prendre. Plusieurs jours se passèrent -en recherches inutiles ; on ne put découvrir -les moindres traces de sa fuite.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHAPITRE XII.</h2> - -<p class="d"><i>Marie est enlevée par une bande d'hommes -armés. Ils la conduisent à travers une -forêt et une longue bruyère. Ils s'arrêtent -sous les ruines d'une vieille abbaye. — Orage -affreux. — Cris de Marie. — Combat -des brigands. — Alleyn est attiré par le -bruit ; il est assailli par les brigands. — Arrivée -d'Osbert et de ses gens. — Les -brigands mis en fuite, et deux d'entr'eux -arrêtés. — Découverte du complot tramé -pour l'enlèvement de Marie. — Osbert -revient au château d'Athlin avec Marie -et Alleyn. Ce dernier est reconnu pour -être le fils de la baronne de Malcolm. — Mariages -d'Osbert et de Laure ; d'Alleyn -et de Marie.</i></p> - - -<p>Marie était pendant ce tems-là en -proie à des frayeurs accablantes. En -allant à Dunbayne, elle avait été attaquée -par une bande d'hommes armés -qui, après avoir engagé un combat -simulé avec ses domestiques, l'avaient -enlevée sans connaissance. Lorsqu'elle -revint à elle-même elle se trouva au -milieu d'une forêt, dont l'obscurité -était encore augmentée par les ombres -de la nuit. La lune qui commençait -à s'élever et à se faire apercevoir à -travers les arbres, ne servit qu'à lui -découvrir l'aspect effrayant de l'endroit -et le nombre d'hommes qui l'environnaient ; -ses craintes la privèrent, -pour ainsi dire, de sa raison. Ils voyagèrent -toute la nuit en observant le plus -profond silence. Au point du jour elle -arriva sur les bords d'une vaste bruyère -dont ses yeux ne purent découvrir -les bornes.</p> - -<p>Avant de passer ce désert ils s'arrêtèrent -à l'entrée d'une caverne formée -dans le roc, ombragée par des pins et -des sapins, où, étendant leur déjeûner -sur l'herbe, ils offrirent des rafraîchissemens -à Marie, dont le désordre -était trop grand pour lui permettre d'y -toucher. Elle les supplia, dans les termes -les plus touchans, de lui dire qui les -avait envoyés et où ils la menaient ; -mais ils demeurèrent insensibles à ses -larmes et à ses sollicitations, et elle -fut contrainte d'attendre, dans le silence -de la terreur, le sort qu'on lui destinait. -Ils continuèrent leur route, et, vers la -fin du jour, ils s'approchèrent des ruines -d'une abbaye, dont les arches rompues -et les tours isolées s'élevaient avec une -grandeur lugubre à travers l'obscurité -de la nuit. C'était l'habitant solitaire -de ces lieux sauvages, monument de -la mortalité et de la superstition ; -la sombre majesté de son aspect semblait -commander le silence et la vénération.</p> - -<p>La froide rosée tombait abondamment, -et Marie, fatiguée de corps et -d'esprit, était presque mourante sur -son cheval, lorsqu'ils s'arrêtèrent sous -une arche de ces ruines. Elle n'était -cependant pas insensible aux objets qui -l'environnaient ; la triste solitude de -l'endroit et l'aspect imposant du bâtiment, -dont l'effet était augmenté par -l'approche des ténèbres, la remplirent -d'horreur, et quand on la descendit -de cheval, elle fit un cri de désespoir. -Ils la portèrent par un chemin rompu -dans une partie du bâtiment qui avait été -autrefois les cloîtres de l'abbaye, mais -qui tombait alors en ruine et qui était -couverte de lierre. Il y avait cependant -à l'extrémité de ces cloîtres un pavillon -qui avait plus fortement résisté aux -ravages du tems ; le toit en était entier, -et les cadres brisés des fenêtres tenaient -encore. Ce fut là qu'ils portèrent Marie, -où ils la laissèrent, presque sans vie, -sur le pavé couvert d'herbe, tandis -que quelques-uns des brigands se hâtèrent -d'allumer un feu de fougère et -de toutes les broussailles qu'ils purent -ramasser.</p> - -<p>Ils tirèrent leurs provisions et se placèrent -autour du feu, où à peine étaient-ils -assis, que le bruit éloigné du tonnerre -annonça l'approche d'une tempête. Il -y eut effectivement un orage affreux -avec des coups de tonnerre qui ébranlèrent -l'abbaye jusques dans ses fondemens. -Ils étaient à l'abri de la pluie ; -mais les éclairs redoublés qui pénétraient -avec force à travers les fenêtres -les alarmèrent tous. Marie poussa des -cris aigus, et la crainte dont les brigands -étaient pénétrés ne les empêcha pas -de prononcer d'horribles imprécations -contre sa détresse ; l'un d'entr'eux, -dans la fureur de son ressentiment, -jura qu'elle serait bâillonnée, et saisit -ses mains sans défense pour exécuter -ses menaces. Ses cris redoublèrent. Les -domestiques qui l'avaient trahie n'étaient -pas encore assez endurcis dans -le crime pour voir sa détresse sans émotion ; -quoiqu'ils eussent cédé à l'appât -d'une récompense ils ne voulaient -pas que leur maîtresse éprouvât des -rigueurs inutiles. Ils s'opposèrent aux -brigands, et il s'éleva entr'eux une -querelle dont la violence fut telle qu'ils -en vinrent aux mains.</p> - -<p>Au milieu des coups de tonnerre, -les sermens et les exécrations des combattans -ajoutaient une nouvelle terreur -à la scène. Les brigands furent plus forts -que leurs adversaires, et Marie, voyant -que la victoire se décidait contre -elle, poussa un cri perçant. Le bruit -de quelqu'un qui approchait attira l'attention -de toute la bande. Presqu'au -même instant un homme s'élança au -milieu d'eux, et, tirant l'épée, demanda -la cause du tumulte. Marie, étendue -par terre, presque expirante, leva alors -les yeux ; mais quelle fut sa surprise et -ses sensations lorsqu'elle aperçut Alleyn, -qui resta pétrifié d'horreur! Avant -qu'il pût voler à son secours, les attaques -des brigands l'obligèrent à se défendre : -il para, pendant quelque tems, les coups -qu'ils lui portèrent, mais il aurait inévitablement -succombé si le bruit d'une -marche n'avait un moment suspendu -leur fureur. Le pavillon fut en un instant -rempli d'hommes armés. L'étonnement -d'Alleyn devint encore plus grand, -car c'était Osbert à la tête d'un parti. -Dès que celui-ci aperçut Alleyn, il -s'arrêta tout court et demeura stupéfait. -Reprenant néanmoins sa fermeté, il -lui commanda de se défendre. La voix -de son frère rappela Marie à elle-même, -et remarquant leurs attitudes menaçantes, -elle recueillit assez de force -pour se jeter au milieu d'eux ; Alleyn -laissant tomber son épée, courut à elle -pour la secourir, mais le comte le repoussa -et serra sa sœur contre son sein. -« <i>Ecoutez-moi, Osbert</i> », fut tout ce qu'elle -put prononcer. « Apprenez-moi qui l'a -amenée ici », dit fièrement Osbert à -Alleyn. « Je n'en sais rien, répliqua -celui-ci, demandez-le à ces gens que -vos domestiques viennent d'arrêter. -Si ma vie vous est odieuse, frappez -et épargnez-moi le chagrin de la défendre -contre le frère de Marie. » Le -comte hésita de surprise, et la générosité -d'Alleyn le fit rougir. Il allait -continuer, mais il fut interrompu par -l'arrivée de ses domestiques qui, après -un violent combat avec les brigands, -en avaient saisi deux qu'ils amenaient -à leur maître ; le reste avait fui. Le -comte reconnut dans l'un d'eux son -propre valet, qui, ne pouvant soutenir -sa présence, tomba à ses pieds -et implora sa miséricorde. « Misérable », -s'écria le comte, en le saisissant, et -tenant son épée levée sur sa tête, « dis-moi -par quelle impulsion tu as agi, et -tout ce que tu sais de cette affaire ; -souviens-toi que ta vie dépend de la -vérité de tes aveux. » — « Je dirai -la vérité, Milord, la vérité toute -entière », répliqua ce malheureux en -tremblant, « je vous le promets. Il y -a environ trois semaines ; non, je me -trompe, il y a quinze jours, lorsqu'on -m'envoya porter un message à Lady -Malcolm, le valet de chambre du -comte Sant-Morin, » — « le comte Sant-Morin! » -répétèrent tous ceux qui étaient -présens. « Mais continue, dit Osbert. — Le -valet du comte de Sant-Morin -me tira dans une chambre à l'écart, -et me dit d'y attendre son maître qui -allait s'y rendre à l'instant. » — « Sois -prompt, dit le comte, au fait. » — « Oui, -milord ; le comte vint et me dit : -« Robert il y a long-tems que je vous -observe, et je crois qu'on peut se fier à -vous » ; voilà ce qu'il m'a dit, milord, -Dieu me pardonne! — Bien, bien, continue! — A -quoi pensais-je? oui, il m'a -dit « je crois qu'on peut se fier à vous. » — « Ah! -c'en est trop, coquin, tu abuses -de ma patience, pour donner à tes -complices le tems de s'échapper ; sois -prompt, ou tu es mort. » — « Il tira de -sa poche une poignée de louis qu'il -me donna. Pouvez-vous garder un -secret, Robert, me demanda-t-il? -Oui, monsieur le comte, lui répondis-je, -Dieu me pardonne! » — « Eh bien! -faites attention à ce que je vais -vous dire! Vous accompagnez souvent -votre jeune maîtresse quand elle -va à Dunbayne. » — « Ce fut donc le -comte de Sant-Morin qui te chargea -de l'exécution de ce projet? » — « Pas -moi seul, milord. » — « Répons-moi, -le comte est-il auteur de ce complot? » — « Oui -milord. » — « Et où est-il? » ajouta -Osbert d'un ton furieux. — « Je ne sais -pas, milord. » — « Tu ne sais pas, malheureux! -pense à ta vie. » — « Je n'en -sais réellement rien. Vous savez, -milord, qu'il s'est embarqué près du -château de Dunbayne, et nous allions -le trouver à un endroit éloigné de la -côte, où nous devions tous nous embarquer -pour le continent. » — « Il est -impossible que vous ignoriez le -lieu de votre destination », dit le -comte, en se tournant vers l'autre -prisonnier ; « où est celui qui vous emploie? » — « Je -ne suis pas fait pour -le dire », répondit celui-ci d'un ton -hautain. — « Révèle-moi la vérité », -ajouta le comte, en tournant vers lui -la pointe de son épée, « ou je te la -ferai dire de force. » — « L'endroit où -nous devions trouver le comte n'a -point de nom. » — « Vous savez où c'est? » — « Oui. » — « Conduisez-y -moi. » — « Jamais. » — « Jamais? -il y va de votre vie », dit -Osbert, en lui tenant l'épée sur la -poitrine. — « Frappez », dit Sant-Morin, en -jetant le manteau qui le cachait ; « frappez -et délivrez-moi d'une existence -que l'amour m'a rendu odieuse ; -frappez, et faites que le premier moment -où je suis entré ici soit le -dernier de mon crime. » Marie poussa -un faible cri ; le reste de ses forces -l'abandonna, et elle tomba évanouie -sur le pavé. Osbert recula de quelques -pas, et resta suspendu dans l'étonnement. -Il est impossible d'exprimer les regards -de tous les spectateurs. « Prenez une -épée, dit le comte, revenant à lui, -et défendez-vous. » — « Jamais, milord, -jamais! quoique la force de ma -passion m'ait poussé à vous enlever -une sœur, je n'aggraverai pas mon -crime par l'assassinat du frère. J'ai -déjà une fois mis votre vie en danger, -quoique ce ne fût pas mon intention ; -et Dieu sait les angoisses que cet accident -m'a causées! L'impétuosité de -ma passion m'a poussé avec une force -irrésistible ; elle m'a fait violer les -droits de la reconnaissance, de l'amitié -et de l'humanité. Vivre dans la honte, -et dans le sentiment du crime est -un tourment mille fois plus cruel que -la mort. Que votre épée vous rende -justice, et épargnez-moi la douleur -de faire long-tems la comparaison -de ce que je suis d'avec ce que j'ai -été. » — « Allons : trêve de tout cela, -dit le comte, défendez-vous! » Sant-Morin -refusa de nouveau. « Et vous -misérable, » dit Osbert en se tournant -vers l'homme qui avait avoué le complot, -« vous prétendiez ignorer la présence -du comte de Sant-Morin! votre -perfidie sera punie comme elle -le mérite. » — « Aussi sûr que j'implore -votre miséricorde, milord, je -ne savais pas qu'il fût ici. » — « Il -dit la vérité, ajouta Sant-Morin, il -ignorait l'endroit où il devait me rencontrer. -J'approchais de ces lieux -pour me découvrir au cher objet de -ma passion, quand vos gens me -surprirent et m'arrêtèrent. » Marie -confirma le témoignage du comte Suisse, -en disant qu'elle ne l'avait point encore -vu depuis qu'elle avait quitté le château -de Dunbayne. Elle demanda grâce pour -lui, ainsi que pour les domestiques -qui s'étaient opposés à la cruauté de -leurs camarades. « Je ne suis pas un -assassin, dit Osbert ; que le comte -prenne une épée, et se batte à armes -égales. » — « La vertu sera-t-elle donc -réduite à l'égalité avec le vice? -reprit le comte, non milord, plongez-moi -votre épée dans le cœur et expiez -mon offense. » Osbert insista encore -pour qu'il se défendît, et Sant-Morin -refusa. Touché de leur ancienne amitié, -et affligé qu'une ame comme celle du -comte eût succombé sous l'empire du -vice, Osbert jeta son épée par terre, et -mû par une espèce de tendresse, il dit : -« Allez, monsieur, votre personne -est en sûreté, et si cela est nécessaire -à votre tranquillité, en lui tendant la -main, acceptez mon pardon. » Sant-Morin, -accablé par cet acte de générosité -et par le sentiment d'en être -indigne, se recula et parla ainsi : « Que -votre générosité n'excite pas en moi -des remords encore plus aigus que -ceux que j'éprouve. Je puis supporter -vos reproches, je sollicite votre vengeance ; -mais vos bontés m'accablent. -Jamais, milord, continua-t-il, les -larmes aux yeux, jamais votre amitié -ne sera souillée par un homme qui -n'en est pas digne ; puisque vous ne -voulez pas vous faire justice en -prenant ma vie, je vais la terminer -dans l'obscurité des régions éloignées. -Cependant, avant que je parte, permettez-moi -de vous demander encore -une grace, ainsi qu'à cette dame -chérie que j'ai offensée, et que mes -yeux contemplent pour la dernière -fois ; permettez-moi d'espérer que -vous effacerez de votre mémoire -jusqu'au souvenir de Sant-Morin. » -Il termina cette phrase en poussant un -profond soupir qui pénétra tous ceux -qui étaient présens, et, sans attendre -de réponse, il s'éloigna. La pitié avait -fait détourner la tête à Osbert, et -quand il voulut répliquer, il s'aperçut -que le comte avait disparu ; il suivit ses -pas dans le cloître ; il appela, mais -inutilement.</p> - -<p>Alleyn avait observé Sant-Morin avec -un mélange de pitié et d'admiration ; et -il soupira de la faiblesse de la nature -humaine. « Comment, dit Osbert, en -revenant soudain vers Alleyn, comment -puis-je assez vous dédommager -de mes soupçons et du traitement injurieux -que je vous ait fait? Comment -pourrez-vous me pardonner, et -comment pourrai-je oublier mon injustice? -Mais le mystère de cette -affaire et les apparences plaident en -ma faveur. » — « Oh! ne parlons plus -de cela, milord, répliqua Alleyn, -avec émotion ; réjouissons-nous seulement -de la sûreté de notre chère -dame, et offrons-lui les secours dont -elle a besoin. » Le feu fut rallumé, et -les domestiques d'Osbert lui présentèrent -du vin et d'autres rafraîchissemens. -Marie, qui n'avait pris aucune -nourriture depuis qu'elle avait quitté le -château, but alors un verre de vin, ce -qui ranima ses esprits et la disposa à -prendre d'autres rafraîchissemens. Elle -demanda au comte par quelle heureuse -circonstance il était parvenu à découvrir -les traces des brigands. « Depuis le moment -où je fus instruit de votre fuite, -dit-il, je suis à votre poursuite. Le -hasard m'avait conduit dans ces déserts, -lorsque l'orage me força de me -réfugier sous ces ruines. La lumière -et le bruit confus de voix m'attirèrent -vers le cloître, où, à mon grand -étonnement, je vous apperçus avec -Alleyn : épargnez-moi le souvenir de -ce qui s'est passé après ». Marie aurait -voulu savoir ce qui avait amené Alleyn -dans cet endroit ; mais sa délicatesse -lui fit garder le silence. Cependant -Osbert, qui jusqu'ici n'avait pensé -qu'à sa sœur, la tira de l'incertitude -d'un plus long suspens. « Par quel -étrange accident vous trouvez-vous -ici, dit-il à Alleyn, et quel motif vous -a engagé à vous absenter si long-tems -du château? » A la dernière question -le jeune homme rougit, et il lui échappa -un soupir involontaire. Marie comprit -bien cette rougeur et le soupir, et attendit -sa réponse dans une vive agitation. -« Je fuyais, milord, pour ne -point encourir votre disgrace et pour -m'éloigner d'un objet, hélas! trop -dangereux pour ma tranquillité. Je -cherchais à déraciner, par l'absence, -une passion sans espérance, mais -qui, à ce que je m'aperçois, tient -à mon existence ; mais pardonnez-moi, -milord, si je rappelle un sujet -qui doit être pénible pour nous tous. -Je quittai la chaumière de mon père -avec un peu d'argent et quelques comestibles, -et depuis ce tems-là, j'ai -erré dans toute la campagne, misérable -et désespéré, passant les nuits dans -les cabanes que le hasard me faisait -rencontrer, dans le dessein d'aller plus -loin et de m'enrôler pour le service de -ma patrie. Je fus surpris par la nuit -au milieu de cette bruyère, et comme -je marchais, sans savoir où j'allais, -j'entendis au loin des cris de détresse. -Je redoublai le pas ; mais le -bruit qui me dirigeait cessa, et il s'en -suivit un calme silence. Comme je -réfléchissais, incertain de la route -que je devais tenir, j'aperçus une -faible lumière à travers les ténèbres : -je m'efforçai de marcher vers ses -rayons ; ils me conduisirent à ces -ruines dont l'apparence majestueuse -me fit éprouver une frayeur momentanée. -Mes oreilles furent alors -frappées d'un bruit confus de voix -venant de l'intérieur ; et comme -j'étais indécis si je devais entrer, j'entendis -de nouveau les mêmes cris de -détresse qui m'avaient d'abord alarmé. -Je suivis ces sons qui m'amenèrent -à l'entrée du cloître, à l'extrémité, -duquel j'aperçus un parti d'hommes -se battant les uns contre les autres ; je -tirai l'épée et m'avançai, et les sensations -que j'éprouvai en voyant -lady Marie, ne sauraient s'exprimer! »</p> - -<p>— « Le ciel vous a encore une fois -rendu le libérateur de Marie », dit le -comte, des larmes de reconnaissance -tombant de ses yeux : « Ah! que ne -puis-je écarter cet obstacle qui vous -prive de votre juste récompense! » -Un profond soupir fut toute la réponse -d'Alleyn ; il garda un morne silence. -Jamais un conflit plus violent de passions -opposées n'avait agité le cœur -du comte. Le mérite d'Alleyn sortait -toujours avec plus d'éclat des ombres -dont le malheur l'avait enveloppé. Son -enthousiasme noble et désintéressé pour -la cause de la justice, l'avait d'abord -attaché à Osbert, et l'avait engagé dans -une suite d'entreprises et de dangers -qui exigeaient de la valeur, des connaissances -et de la constance. Il lui -avait rendu des services au-dessus de -toute récompense ; il l'avait arraché à -la captivité et à la mort, et avait deux -fois délivré Marie des dangers les plus -imminens. Toutes ces circonstances se -présentaient à-la-fois à l'esprit du -comte ; mais les préjugés d'un ancien -orgueil s'opposaient à leur influence et -en affaiblissaient l'effet.</p> - -<p>La joie que ressentait Marie de voir -Alleyn en sûreté et encore digne de -l'estime qu'elle avait conçue pour lui, -était détruite par l'amertume de la -réflexion, et la réflexion lui causait -une mélancolie qui ajoutait à la langueur -de sa maladie. Au point du jour, -ils quittèrent l'abbaye et partirent pour -retourner au château, le comte ayant -pressé Alleyn de les y accompagner.</p> - -<p>Dans le chemin, les esprits étaient -différemment occupés. Osbert réfléchissait -à la conduite d'Alleyn et au -dernier événement. Marie pensait principalement -aux vertus de son amant -et aux dangers qu'elle avait évités ; -Alleyn déplorait son malheureux sort -et présageait de nouvelles épreuves. Les -pensées du comte ne l'empêchèrent cependant -pas de questionner le domestique -gagné par Sant-Morin, sur les -autres particularités du complot. Les -paroles prononcées par ce dernier, -qu'il avait déjà mis sa vie en danger, -n'avaient point échappé à Osbert, quoiqu'elles -eussent été dites dans un moment -où il régnait trop d'agitation pour -lui permettre d'en demander l'explication. -Il le fit alors parler sur la scène -mystérieuse du souterrain. « Vous connaissez -sans doute les individus qui -m'ont blessé ». « Quelque méchant -que je sois, milord, je n'eus aucune -part à cette affaire, je n'aurais jamais -voulu attenter à vos jours ». « Mais -vous savez qui ». « On — on — oui — oui, -milord, on me l'a dit -après ; mais ils n'avaient pas dessein -de vous faire du mal ». « Ils ne voulaient -pas me faire de mal. Quel -était donc leur dessein, et qui étaient -ces gens-là? » — « Cet accident arriva long-tems -avant que le comte m'eût parlé. -Je vous jure, milord, que je n'y -eus aucune part, et Dieu sait combien -j'ai été chagrin de la blessure -de votre seigneurie ; et » — « Bien, -bien ; dites-moi quels étaient les individus -du souterrain, et ce qu'ils -prétendaient faire. » — « Un de mes -camarades m'a dit,… en me faisant -promettre de garder le secret ; mais -il est juste que votre seigneurie sache -tout ; et j'espère que votre seigneurie -me pardonnera de m'être laissé séduire. -« Robert, me dit-il, un jour -que nous parlions ensemble de ce qui -était arrivé ; Robert, cette affaire-ci -est plus compliquée que vous ne -pensez ; mais il ne me convient pas -de dire tout ce que je sais ». Là-dessus -je le pressai ; mais il persista dans son -refus. Alors je lui promis fidèlement -de n'en point parler ; et à la fin il me -dit : « Eh bien! monsieur le comte -est amoureux de notre jeune dame ; et -vraiment c'est la plus aimable demoiselle -qu'on puisse voir, mais elle ne -l'aime pas ; et, se trouvant ainsi rejeté, -il est résolu de l'épouser d'une manière -ou d'une autre ; il a dessein de -s'introduire une nuit dans le château -et de l'enlever ».</p> - -<p>— « C'est donc le comte qui m'a blessé? -Soyez court. » — « Non, milord, ce ne -fut pas le comte lui-même, mais -deux de ses gens qu'il avait envoyés -pour examiner le château et en particulier -les fenêtres de l'appartement -de mademoiselle, d'où il avait dessein -de l'enlever, lorsque tout serait -préparé pour cela. Ces individus -avaient été introduits dans le souterrain -par un de mes camarades, et -ils s'échappèrent par le même chemin. -Leur rencontre avec votre seigneurie -ne fut qu'accidentelle, et ils -ne se battirent que pour se défendre ; -car ils n'avaient point d'ordre d'attaquer -qui que ce fût. » — « Et quel est -le scélérat qui favorisa ce complot? » — « Ce -fut mon camarade qui s'est enfui -avec les domestiques du comte. Ce fut -lui qui les introduisit dans les remparts. -Pardonnez-moi, milord ; mais -je n'ai pas osé le dire ; il avait menacé -de me tuer si je violais le -secret ».</p> - -<p>Après un jour de fatigue et de réflexions -peu agréables, ils arrivèrent au -château d'Athlin. La comtesse, pendant -l'absence de son fils, était restée dans -des inquiétudes cruelles. La baronne -s'était efforcée de la consoler et était -constamment demeurée auprès d'elle. -Tandis qu'elle était occupée à lui prodiguer -les soins d'une tendre amitié, les -oreilles de Maltida furent frappées d'un -bruit de chevaux. « C'est mon fils, -dit-elle, en se levant de sa chaise, -c'est mon fils, il m'apporte la vie -ou la mort! ». Elle n'en dit pas -davantage, mais elle se précipita -dans le vestibule, et un moment après -elle serra contre son sein sa fille presque -expirante. Les transports de cette -scène sont au-dessus de toute description ; -elle ne fut remplie que de larmes -et de soupirs.</p> - -<p>La joie universelle fut néanmoins -soudainement interrompue par la baronne, -qui avait suivi Maltida dans -le vestibule et qui tomba tout d'un -coup par terre sans connaissance ; la joie -fit alors place à la surprise et aux -secours qui lui furent administrés. -Lorsque la baronne eut recouvré l'usage -de ses sens, elle regarda vaguement -autour d'elle : « Est-ce une vision : -s'écria-t-elle, ou une réalité? » Toute -la compagnie tourna les yeux de tous -les côtés, et n'aperçut rien d'extraordinaire. -« C'était lui-même ; son visage, -ses traits ; son air gracieux que mon -imagination s'est souvent représenté! » -Ses yeux parurent encore chercher quelque -objet chimérique ; et on commençait -à croire que sa tête s'était soudainement -dérangée. « Quoi! encore! dit-elle » ; -et elle retomba au même instant. -La compagnie regarda alors vers -la porte, où la baronne avait fixé les -yeux, et aperçut Alleyn qui apportait -de l'eau à la comtesse : tout le monde -porta alors ses regards sur lui. Il s'approcha, -ignorant ce qui venait de se -passer ; et sa surprise fut extrême lorsque -la baronne, revenue à elle, fixa -tristement les yeux sur lui, et lui dit -de découvrir son bras. « C'est — mon -Philippe, dit-elle, avec la plus -vive émotion ; j'ai enfin retrouvé mon -cher enfant ; cette fraise qu'il a sur -le bras confirme mes conjectures. -Envoyez chercher l'homme qui se -dit votre père, et mon domestique -Patrick ».</p> - -<p>Il est plus aisé de concevoir que de -décrire les sensations de la mère et du -fils ; celles de Marie n'étaient guères -inférieures aux leurs ; et tous les spectateurs -attendaient avec impatience l'arrivée -des deux individus dont le témoignage -devait décider cette importante -affaire. Ils vinrent. « Vous appelez ce -jeune homme votre fils? » dit la baronne. — « Oui, -madame », répliqua -celui-ci d'un air confus qui trahissait -ses paroles. Quand Patrick arriva, -sa surprise soudaine, en voyant le vieillard, -découvrit la vérité. — « Connaissez-vous -cet homme-là », dit la baronne à -Patrick. — « Oui, madame, je ne le -connais que trop bien ; ce fut à lui -que je donnai votre fils ». Le bon -homme tressaillit. — « Ce jeune homme -est-il donc fils de votre seigneurie? » — « Oui. » — « Eh -bien! Dieu me pardonne de -vous l'avoir si long-tems tenu caché! -mais j'ignorais sa naissance, et je l'ai -reçu dans ma chaumière comme un -enfant trouvé, à qui <i>lord</i> Malcolm -accordait des secours par charité ». -Toute la compagnie se réunit autour -d'eux. Alleyn tomba aux pieds de sa -mère, et baigna sa main de ses larmes. -« Bon Dieu! à quel dessein m'as-tu -conservé? » Il n'en put dire davantage.</p> - -<p>La baronne le releva et le pressa -encore avec transport contre son sein. -Ils furent long-tems sans pouvoir ouvrir -la bouche, et la compagnie était trop -affectée pour interrompre ce silence. A -la fin la baronne présenta Laure à son -frère. « Une pareille mère! ai-je aussi -une pareille sœur? dit-il ». Laure -répandait des larmes de joie sur son -sein. Osbert fut le premier qui recouvra -assez de présence d'esprit pour féliciter -Alleyn ; et l'embrassant : « Heureux -moment, dit-il, où je puis vous -serrer dans mes bras comme un frère »! -Tous les spectateurs témoignèrent alors -leur joie et leurs félicitations, il n'y eut -que Marie dont les émotions étaient -trop vives, pour lui permettre de -parler.</p> - -<p>La compagnie passa alors dans le -salon, et Marie se retira pour prendre -du repos, dont elle avait un si grand -besoin. Au bout de quelques heures, -elle fut en état de reparaître, dans la -salle à manger, au milieu de ses amis.</p> - -<p>Après les premiers transports de -cette scène, « J'ai encore beaucoup à -espérer et beaucoup à craindre, dit -Philippe Malcolm », qui n'avait -quitté d'Alleyn que le nom. « Vous, -madame, en s'adressant à la baronne, -vous ne refuserez sans doute pas de -plaider ma cause auprès de celle que -j'ai si long-tems et si tendrement -aimée. Puis-je espérer », ajouta-t-il, -en prenant la main de Marie qui était -debout auprès de lui, « que vous n'avez -pas été insensible à mon attachement, -et que vous confirmerez le -bonheur qui m'est maintenant offert? » -Un doux sourire, qu'il est impossible -d'exprimer, perça à-travers cette mélancolie -qui avait depuis long-tems -obscurci ses traits, et que la découverte -qui venait de se faire n'avait pas encore -dissippé, et ses yeux donnèrent cet -assentiment que sa langue refusait -d'exprimer.</p> - -<p>La conversation roula le reste du -jour sur cette découverte et sur l'enlèvement -de Marie. Il fut résolu de terminer -le lendemain le mariage du comte.</p> - -<p>Ces heureux événemens avaient engagé -ce dernier à faire ouvrir les portes -du château ; les murs retentissaient de -joie et de la gaieté de ses gens, et -la soirée finit par des réjouissances universelles.</p> - -<p>Le lendemain matin la chapelle fut -décorée pour célébrer le mariage d'Osbert ; -il s'y rendit, accompagné de -Laure, de Philippe Malcolm, de Marie -et de toute la famille. Quand ils s'approchèrent -de l'autel, le comte s'adressant -à sa future, lui parla ainsi : « A -présent, ma chère Laure, il nous est -permis de célébrer ces noces deux fois -si péniblement interrompues, et qui -doivent mettre le comble à mon bonheur. -Ce jour va réunir nos familles -par de doubles liens et récompenser -le mérite de mon ami. On voit aujourd'hui -que cette vertu qui l'a engagé -à embrasser pour un autre la -cause de la justice, le poussait aussi -d'une manière mystérieuse à recouvrer -ses droits. La vertu peut pendant -un tems être accompagnée du malheur, -et la justice obscurcie par le -triomphe passager du vice ; mais -cette puissance, dont elles font les -attributs, ne tarde pas à dissiper -les ténèbres de l'erreur, et même -dans ce monde à faire éclater sa -justice ».</p> - -<p>Osbert s'avança, et donnant à Philippe -la main de Marie, « Voici, dit-il, -un moment de félicité parfaite! je -puis maintenant récompenser ces -vertus que j'ai toujours admirées et -ces services pour lesquels je n'avais -point auparavant de récompense -assez grande. »</p> - - -<p class="c gap"><i>Fin de la Seconde et dernière Partie.</i></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><i>Livres qui se trouvent chez les mêmes.</i></p> - -<table summary=""> -<tr><td> </td><td class="small">liv.</td> <td class="small">sous.</td></tr> -<tr><td class="drap">Maison Rustique, 2 volumes <i>in</i>-4<sup>o</sup>, -figures, reliés,</td> -<td class="num">30</td> <td rowspan="18"> </td></tr> -<tr><td class="drap">Traité des Jardins par Laquintinie, -4 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, reliés,</td> -<td class="num">24</td></tr> -<tr><td class="drap">Agronome, ou Dict. du Cultivateur, -2 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, reliés,</td> -<td class="num">10</td></tr> -<tr><td class="drap">Ecole du Jardin Potager, 2 vol. <i>in</i>-12, -reliés,</td> -<td class="num">6</td></tr> -<tr><td class="drap">Correspondance Rurale, 3 vol. <i>in</i>-12, -reliés,</td> -<td class="num">9</td></tr> -<tr><td class="drap">Manuel des Champs, 1 vol. <i>in</i>-12, -relié,</td> -<td class="num">3</td></tr> -<tr><td class="drap">Economie Rustique, 1 vol. <i>in</i>-12, relié, </td> -<td class="num">3</td></tr> -<tr><td class="drap">Economie Rurale, trad. de Vanierre, -2 vol. <i>in</i>-12, reliés, </td> -<td class="num">6</td></tr> -<tr><td class="drap">Jardinier Fleuriste, 1 vol. <i>in</i>-12, relié, </td> -<td class="num">3</td></tr> -<tr><td class="drap">Dict. Géographique de Vosgien, 1 vol. -<i>in</i>-8<sup>o</sup>, relié, </td> -<td class="num">7</td></tr> -<tr><td class="drap">Géographie de Lacroix, 2 vol. <i>in</i>-12, -reliés, </td> -<td class="num">6</td></tr> -<tr><td class="drap">Géographie de Crosat, 1 vol, <i>in</i>-12, -relié, </td> -<td class="num">3</td></tr> -<tr><td class="drap">Chimie du Goût et de l'Odorat, 1 vol. -<i>in</i>-8<sup>o</sup>, relié, </td> -<td class="num">9</td></tr> -<tr><td class="drap">Diction. de l'Académie, 2 vol, <i>in</i>-4<sup>o</sup>, -reliés, </td> -<td class="num">30</td></tr> -<tr><td class="drap">Diction. de Santé, 2 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, reliés, </td> -<td class="num">15</td></tr> -<tr><td class="drap">Diction. de Prononciation Anglaise, -1 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, relié, </td> -<td class="num">10</td></tr> -<tr><td class="drap">Aventures de Télémaque, 2 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, -édit. de Didot, brochés en carton, </td> -<td class="num">24</td></tr> -<tr><td class="drap">Les mêmes, 2 vol. <i>in</i>-12, fig., reliés, </td> -<td class="num">6</td></tr> -<tr><td class="drap">Les mêmes, 1 vol. <i>in</i>-12, relié, </td> -<td class="num">2</td> <td class="num">10</td></tr> -<tr><td class="drap">Les mêmes, Anglais, Français, 2 vol. -<i>in</i>-12, reliés, </td> -<td class="num">6</td> <td rowspan="5"> </td></tr> -<tr><td class="drap">Histoire de Don Quichotte, 6 vol. -<i>in</i>-12, reliés, fig., </td> -<td class="num">18</td></tr> -<tr><td class="drap">Histoire de Cleveland, 6 vol. <i>in</i>-12, -reliés, fig., </td> -<td class="num">18</td></tr> -<tr><td class="drap">Histoire de Gil Blas, 4 vol. <i>in</i>-12, fig., -reliés, </td> -<td class="num">10</td></tr> -<tr><td class="drap">Contes des Fées, 4 vol. <i>in</i>-12, reliés, </td> -<td class="num">10</td></tr> -<tr><td class="drap">Camille ou Lettres de deux filles de ce -siècle, 4 vol. <i>in</i>-12, fig., brochés, </td> -<td class="num">7</td> <td class="num">10</td></tr> -<tr><td class="drap">Mémoires d'un homme de qualité, -8 vol. <i>in</i>-12, p. p., reliés, </td> -<td class="num">16</td> <td rowspan="9"> </td></tr> -<tr><td class="drap">Œuvres de Molière, 8 vol., p. p., -édition de Didot, reliés, </td> -<td class="num">16</td></tr> -<tr><td class="drap">Les mêmes, 6 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, fig., reliés, -dorés sur tranche, </td> -<td class="num">60</td></tr> -<tr><td class="drap">Œuvres de Racine, 3 vol. <i>in</i>-12, fig., -reliés, </td> -<td class="num">9</td></tr> -<tr><td class="drap">Les mêmes, 3 vol. <i>in</i>-12, p. p., reliés, -édit. de Didot, </td> -<td class="num">6</td></tr> -<tr><td class="drap">Œuvres de Regnard, 6 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, fig., -reliés, dorés sur tranche, </td> -<td class="num">48</td></tr> -<tr><td class="drap">Les mêmes, 6 vol, <i>in</i>-12, p. p., reliés, </td> -<td class="num">13</td></tr> -<tr><td class="drap">Œuvres de Crebillon, père, 3 vol. -<i>in</i>-12, p. p., reliés, </td> -<td class="num">6</td></tr> -<tr><td class="drap">Œuvres de Gresset, 2 vol. <i>in</i>-12, -p. p., reliés, </td> -<td class="num">5</td></tr> -<tr><td class="drap">Œuvres de Mad.<sup>e</sup> Deshoulieres, 2 vol., -p. p., reliés, </td> -<td class="num">4</td> <td class="num">10</td></tr> -<tr><td class="drap">Œuvres de Montesquieu, 7 vol. <i>in</i>-12, -reliés, </td> -<td class="num">17</td> <td class="num">10</td></tr> -<tr><td class="drap">Les mêmes, 3 vol. <i>in</i>-4<sup>o</sup>, reliés, </td> -<td class="num">36</td> <td rowspan="4"> </td></tr> -<tr><td class="drap">Œuvres de Boileau, 3 vol. p. p., reliés, </td> -<td class="num">6</td></tr> -<tr><td class="drap">Les mêmes, 1 vol. <i>in</i>-12, p. p., relié, </td> -<td class="num">2</td></tr> -<tr><td class="drap">Révolutions d'Angleterre 4 vol. <i>in</i>-12, -reliés, </td> -<td class="num">12</td></tr> -</table> - -<pre style='margin-top:6em'> -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE -DUNBAYNE. *** - -This file should be named 63904-h.htm or 63904-h.zip - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/6/3/9/0/63904/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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