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-The Project Gutenberg EBook of Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne., by
-Ann Radcliffe
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
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-using this ebook.
-
-Title: Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne.
- Histoire arrivée dans les Montagnes d'Ecosse.
-
-Author: Ann Radcliffe
-
-Translator: François Soulès
-
-Illustrator: Claude-Louis Desrais
-
-Release Date: November 28, 2020 [EBook #63904]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE
-DUNBAYNE. ***
-
-
-
-
- LES CHATEAUX
- D'ATHLIN
- ET DE DUNBAYNE,
-
- Histoire arrivée dans les Montagnes d'Ecosse.
-
- Par ANNE RADCLIFFE.
-
- _Traduite de l'Anglais._
-
- SECONDE PARTIE.
-
- _A PARIS_,
- Chez { TESTU, Imprimeur, rue Hautefeuille, nº. 14.
- { DELALAIN, jeune, Libraire, rue Saint-Jacques, nº. 12.
-
- M. DCC. XCVII.
-
-
-
-
-[Illustration: Mes crimes ont détruit la paix de cette Dame... l'ont
-privé d'un Fils...]
-
-
-
-
-LES CHATEAUX
-
-D'ATHLIN
-
-ET DE
-
-DUNBAYNE;
-
-_HISTOIRE arrivée dans les Montagnes d'Ecosse._
-
-
-
-
-CHAPITRE VII.
-
-_Histoire de la baronne de Malcolm._
-
-
-Louise, baronne de Malcolm, descendait d'une ancienne et honnête famille
-de Suisse. Son père (le marquis St.-Clair) avait hérité de cette
-bravoure et de cette vertu qui avaient si éminemment distingué ses
-ancêtres. Il avait perdu de bonne heure une femme qu'il aimait
-tendrement, et toute sa consolation semblait concentrée dans l'éducation
-des enfans chéris qu'elle avait laissés après elle. Son fils, élevé pour
-l'état militaire dans lequel il s'était lui-même si honorablement
-conduit, avait péri au service de sa patrie avant d'être parvenu à sa
-dix-neuvième année; sa fille aînée était morte dans l'enfance; Louise
-avait seule survécu au reste de sa famille. Son château était situé dans
-une de ces vallées délicieuses des cantons, où l'on rencontre cet
-heureux assemblage du beau et du sublime; où les traits magnifiques du
-paysage sont encore relevés par le superbe contraste des forêts altières
-et des douces prairies à travers lesquelles serpentent de clairs
-ruisseaux, et par l'aspect paisible de la chaumière. Le marquis était
-alors retiré du service; ses cheveux blancs annonçaient son âge
-vénérable. Sa résidence était le rendez-vous de tous les étrangers de
-distinction, qui, attirés par les qualités réunies du soldat et du
-philosophe, trouvaient dans sa maison cette hospitalité si naturelle aux
-gens de son pays. De ce nombre était le feu baron de Malcolm, frère du
-chef actuel, qui voyageait alors en Suisse. La beauté de Louise, jointe
-à l'élégance d'un esprit supérieurement cultivé, toucha le coeur du
-baron, et il la demanda en mariage. Le bon sens et la bonté du caractère
-de celui-ci avaient attiré l'attention du marquis, tandis que les graces
-de sa personne et de son esprit lui avaient mérité dans le coeur de
-Louise une préférence marquée sur ses rivaux. Le marquis ne voyait
-qu'une objection, c'était également celle de Louise: ils ne pouvaient
-supporter la pensée de la distance qui devait les séparer. Louise était
-pour lui le dernier soutien de sa vieillesse, et le marquis était pour
-Louise le père et l'ami à qui jusqu'alors son coeur avait été
-entièrement dévoué, et dont elle ne pouvait s'arracher qu'avec des
-angoisses égales à son attachement.
-
-Ce fut là un obstacle insurmontable jusqu'à ce que la tendresse du baron
-eût trouvé un moyen de l'écarter, en proposant au marquis de quitter la
-Suisse et de venir résider avec sa fille en Ecosse.
-
-L'attachement de ce dernier pour son pays natal, cette fierté que l'on
-éprouve en habitant le domaine de ses pères, eurent de la peine à céder
-à ces conditions. Mais le désir d'assurer le bonheur de sa fille, et de
-la voir établie avant que la mort l'eût privée de la protection d'un
-père, l'emporta enfin sur toute autre considération, et il accorda la
-main de Louise au baron de Malcolm. Le marquis, après avoir réglé ses
-affaires, et confié l'administration de ses biens à des agens sûrs, dit
-un dernier adieu à sa chère patrie, à cette patrie qui, pendant soixante
-ans, avait été le théâtre de son bonheur et de ses regrets. Le nombre
-des années n'avait point effacé de son coeur les tendres affections de
-sa jeunesse: il fit ses tristes adieux au tombeau qui renfermait les
-restes de sa femme, et ce ne fut point sans de grands efforts qu'il
-parvint à s'en séparer, après avoir ordonné qu'après sa mort ses cendres
-fussent réunies à celles de cette épouse chérie. Louise, en quittant la
-Suisse, éprouva des sensations presqu'aussi pénibles que celles de son
-père; elles furent néanmoins bien adoucies par la tendresse de son mari,
-dont les égards assidus méritèrent de plus en plus son estime, et
-augmentèrent son amour.
-
-Ils arrivèrent en Ecosse sans aucun accident; là le baron reçut Louise
-comme la maîtresse de son domaine. Le marquis de Saint-Clair eut des
-appartemens dans le château où il passa le reste de ses jours dans une
-heureuse tranquillité. Avant sa mort, il eut le plaisir de voir sa
-famille régénérée dans les enfans de la baronne: elle eut un fils auquel
-on donna le nom du marquis, et une fille qui partageait maintenant, avec
-sa mère, les horreurs de sa prison. A la mort de ce père respectable, le
-baron fut obligé d'aller en Suisse, tant pour prendre possession de ses
-biens que pour régler quelques affaires qu'une longue absence avait
-dérangées. Il accompagna les restes du marquis jusqu'à leur dernière
-demeure. La baronne désirant de voir encore une fois le lieu de sa
-naissance, et de rendre les derniers devoirs à la mémoire d'un père,
-confia ses enfans aux soins d'une fidelle domestique qu'elle avait
-amenée avec elle du Valais, et qui l'avait élevée dans sa jeunesse, et
-accompagna le baron dans son voyage. Après avoir, selon le désir du feu
-marquis, déposé ses cendres dans le tombeau de sa femme, et arrangé
-leurs affaires, ils revinrent en Ecosse. La première nouvelle qu'ils
-apprirent en arrivant au château, fut la mort de leur fils et de la
-vieille nourrice qui en avait soin. La domestique était morte peu de
-tems après leur départ; et l'enfant quinze jours avant leur retour.
-
-Cet événement désastreux affecta également le baron et sa femme, qui ne
-put jamais se pardonner à elle-même d'avoir confié son fils à des
-domestiques. Le tems appaisa néanmoins la vivacité de sa douleur, mais
-il lui en préparait de bien plus aiguës; c'était la mort du baron, qui,
-à la fleur de son âge, faisant le bonheur de sa famille et de ses
-vassaux, fut tué à la chasse par une chute de cheval. Il laissa après
-lui la baronne et une fille unique pour pleurer éternellement sa perte.
-
-Les biens patrimoniaux échurent en conséquence à son frère, le baron
-actuel, dont le caractère formait un contraste bien frappant avec celui
-du feu lord. Il avait légué à sa femme et à sa fille toutes ses
-propriétés personnelles, qui étaient considérables, ainsi que la terre
-de Suisse. Le nouveau baron avait pris possession du château aussitôt
-après la mort de son frère; mais il avait permis à sa belle-soeur et à
-une partie de sa suite d'en occuper une portion jusqu'à la fin de
-l'année. La baronne accablée sous le poids de sa douleur aimait encore à
-se rappeler, sur le théâtre de son ancienne félicité, l'image de son
-époux, et à errer dans les lieux qu'il avait coutume de fréquenter. Ce
-motif et la nécessité de faire des préparatifs pour pouvoir se rendre en
-Suisse, l'engagèrent à accepter l'offre du baron.
-
-La mémoire de son frère s'était bientôt effacée de l'esprit de Malcolm,
-qui ne parut occupé que de projets d'avarice et d'ambition. Son
-arrogance et sa soif insatiable de dominer le brouillèrent avec les
-chefs voisins et l'engagèrent dans des hostilités continuelles. Il
-visitait rarement la baronne, et quand cela arrivait, c'était avec un
-air de réserve et de hauteur. Piquée d'éprouver un pareil traitement de
-la part du frère de feu son mari, et réduite à se considérer comme mal
-vue dans un château qu'elle avait été accoutumée à regarder comme le
-sien, elle résolut de partir immédiatement pour le continent, et de
-chercher, dans la solitude des montagnes de son pays natal, un asyle
-contre les insultes de l'arrogance. Le contraste des caractères des deux
-frères lui arracha des soupirs bien amers et ajouta un nouveau poids à
-la douleur dont elle était déjà accablée.
-
-Elle donna donc ordre à ses domestiques de faire sans délai les
-préparatifs du départ; mais ils l'informèrent bientôt après que le baron
-avait défendu qu'on obéît à ses ordres; étonnée de cette circonstance,
-elle allait demander une explication lorsqu'elle reçut un message de
-Malcolm, pour lui demander un moment d'entretien. Le messager fut
-presqu'aussitôt suivi du baron lui-même, qui entra brusquement dans sa
-chambre, ayant peint sur son visage les noirs desseins de son ame. «Je
-viens vous défendre, madame, dit-il d'un ton sévère et déterminé, de
-quitter ce château. Les biens que vous regardez comme les vôtres
-m'appartiennent, et ne vous imaginez pas que je néglige de faire valoir
-mes droits. La générosité inconséquente de mon frère a diminué la valeur
-des terres qui devaient me revenir par droit d'héritage; c'est pourquoi
-il est de mon devoir de m'en dédommager sur les biens que vous lui avez
-apportés. La justice ne lui donnait pas le droit de léguer ceux qu'il
-vous a laissés, et je ne souffrirai pas qu'on me trompe en éludant les
-lois; rendez-moi donc ce testament qui n'est qu'un monument de ses
-injustes désirs, et qui ne vous donne aucun titre. Lorsque les recettes
-de vos revenus auront rempli mes demandes, vous en aurez de nouveau la
-jouissance. Je vous laisse les appartemens que vous habitez; mais vous
-ne sortirez pas des murs de ce château; car je ne veux pas, en souffrant
-que vous partiez, vous fournir une occasion de contester des droits que
-je puis faire valoir sans opposition.»
-
-Pétrifiée d'étonnement et d'horreur, la baronne fut, pendant quelque
-tems, privée de l'usage de la parole. A la fin, excitée par un esprit
-d'indignation, elle lui répliqua en ces termes: «je suis trop bien
-informée, Milord, de mes droits aux terres que vous réclamez, et je
-connais trop l'intégrité de la personne que vous accusez, pour ajouter
-foi à vos téméraires assertions; elles ne servent qu'à me faire
-connaître votre caractère cruel et rapace, dont l'insatiable avarice,
-foulant aux pieds toutes les lois de la justice et de l'humanité,
-s'empare, sans miséricorde, des droits de la veuve sans défense, et de
-l'héritage de l'orphelin incapable de résistance. Cela vous est
-possible, Milord, nous n'avons aucuns moyens de nous y opposer; mais ne
-croyez pas m'en imposer par une vaine assertion de droit, ou couvrir la
-scélératesse de votre conduite des couleurs de la justice; cela est
-au-dessus de votre pouvoir, et un pareil artifice n'est point assez
-spécieux pour tromper le discernement de la vertu. Comme je suis votre
-prisonnière, il m'est impossible de m'échapper, mais je ne remettrai
-jamais entre vos mains ce testament qui fait la base de mes droits, et
-qui est le dernier et triste gage de l'affection de mon époux.» La
-douleur l'interrompit, le baron quitta l'appartement, enflammé de rage,
-et en jurant de se venger de son opiniâtreté. La baronne eut alors le
-loisir de déplorer doublement la perte d'un époux chéri, et la réflexion
-lui peignit son malheur sous des couleurs encore plus lugubres. Elle se
-trouvait dans une terre étrangère, privée de tous ses biens par l'homme
-dont elle avait le plus de droit d'attendre la protection; prisonnière
-dans son château, sans ami pour venger sa cause, et dénuée de tous les
-moyens d'en appeler aux lois du pays, elle pleura amèrement sur la jeune
-Laure, et en la pressant tendrement contre son sein, elle se confirma
-dans la résolution de ne jamais se défaire du seul titre qui pût
-certifier les droits de sa fille.
-
-Le baron, en scélérat consommé, obtint, par le moyen d'une fausse
-procuration, le revenu des terres situées en pays étrangers, et retint
-effectivement la baronne en son pouvoir, en la privant de cette dernière
-ressource. Ainsi maître de ses biens et de sa personne, il regarda le
-testament comme un objet de peu d'importance; et comme elle ne fit
-aucune tentative pour s'échapper, ou pour le recouvrement de ses droits,
-il la laissa tranquille et ne lui en parla plus.
-
-La baronne avait depuis passé sa vie dans la tristesse, excepté les
-momens d'intervalle qu'elle dérobait à sa douleur pour les dévouer à
-l'éducation de sa fille. Les innocens efforts de Laure, pour alléger les
-chagrins de sa mère, ne les rendaient que plus sensibles, puisqu'ils
-rappellaient plus fortement à son esprit la cruauté et l'oppression
-auxquelles ses tendres années étaient condamnées. Les progrès qu'elle
-faisait dans la musique, dans le dessin et dans la littérature, en
-faisant plaisir à la baronne, qui était sa seule institutrice, étaient
-accompagnés de la douloureuse réflexion que ces talens seraient
-probablement ensevelis dans l'obscurité d'une prison; ils n'étaient
-cependant pas tout-à-fait inutiles, puisqu'ils servaient maintenant à
-divertir ses pensées d'un sujet affligeant, et que par la suite ils
-pourraient alléger l'ennui de sa triste solitude. Laure avait une
-prédilection pour le luth, dont elle jouait avec beaucoup de
-délicatesse, et dont les sons touchans étaient parfaitement à l'unisson
-de ces airs plaintifs dont elle aimait à s'accompagner. Tandis qu'elle
-chantait, la baronne était absorbée dans la réflexion, les larmes
-coulaient abondamment de ses yeux, et l'on pouvait bien dire d'elle, que
-dans ce moment elle jouissait de _tout le luxe du malheur_.
-
-Malcolm, dévoré par le sentiment de son crime, évitait la présence de sa
-captive, et cherchait à étouffer les remords de sa conscience par les
-scènes tumultueuses de la guerre.
-
-Dix-huit ans s'étaient alors écoulés depuis la mort du baron et la
-captivité de Louise; le tems avait adouci la vivacité de sa douleur,
-quoiqu'elle conservât encore toute son amertume; mais elle osait
-rarement espérer un bonheur dont elle était privée depuis dix-huit ans.
-Elle tirait toute sa consolation des progrès et de la tendre sympathie
-de sa fille, qui s'efforçait, par toutes les attentions qui étaient en
-son pouvoir, d'alléger les chagrins de sa mère.
-
-Ce fut à cette époque que la baronne communiqua au comte la relation de
-ses malheurs.
-
-Le comte avait écouté ce récit avec la plus profonde attention; son
-coeur bouillonnait d'indignation contre le baron, tandis qu'il éprouvait
-pour les belles affligées tout ce que la sympathie pouvait inspirer. Il
-fut néanmoins délivré d'une sensation bien pénible, lorsqu'il apprit que
-la beauté de Laure n'avait aucunement influencé la conduite du baron.
-L'oppression de cette fille charmante fit sur son coeur l'impression la
-plus touchante, et ses malheurs redoublèrent la force de la passion que
-sa simplicité et ses charmes lui avaient inspirée. L'assassinat de son
-père et ses propres griefs se présentant en foule à son esprit, joints
-aux souffrances des victimes qu'il avait alors devant les yeux,
-élevèrent dans son ame un tourbillon de fureur, à peu-près semblable à
-celui qu'il avait éprouvé à sa première entrevue avec le baron. Toute
-autre considération cède à l'impulsion d'une juste vengeance; son
-esprit, plein de l'affreuse image du meurtrier, méprisait le danger, et
-dans le premier mouvement de sa colère il aurait voulu se précipiter
-dans l'appartement de Malcolm, lui plonger un poignard dans le sein,
-délivrer la terre de ce monstre, et tomber lui-même victime de son
-entreprise. «Et le monstre vivra», s'écria-t-il, en se levant de son
-siége! Il marcha à pas précipités, l'indignation de la vertu était
-peinte sur son visage. La baronne fut alarmée, et le suivant à la porte
-de son appartement, qu'il avait à moitié ouverte, le conjura de
-réfléchir un moment aux dangers dont il était environné. La voix de la
-raison, dans les accens de la baronne, calma le tumulte de son ame; les
-illusions de la colère s'évanouirent, il se rappela qu'il ignorait
-l'appartement du baron, et qu'il n'avait pas d'arme pour exécuter son
-dessein: il se trouva comme un voyageur sur un terrain enchanté, lorsque
-la baguette du magicien fait disparaître le charme, et le laisse
-environné des horreurs de la solitude et des ténèbres.
-
-Le comte retourna à sa place, triste et désolé, en proie à toute
-l'amertume d'un espoir trompé; il oublia l'endroit où il était, et
-l'heure avancée de la nuit, lorsque la baronne lui rappela le danger de
-rester plus long-tems; il lui dit alors un triste bon soir, et
-s'avançant respectueusement vers Laure, il pressa tendrement sa main
-contre ses lèvres, et se retira dans sa prison.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII.
-
-_Edmund entre dans la prison d'Osbert et l'informe du projet de ses
-amis.--Consternation de la comtesse et de Marie qui ne reçoivent aucune
-nouvelle d'Alleyn.--Le comte fait ses adieux à la baronne et à Laure, et
-déclare son amour à cette dernière.--Joie qu'éprouvent ces dames en
-apprenant la probabilité de l'évasion d'Osbert.--Malcolm est instruit du
-projet d'évasion du comte, il prend des mesures pour l'empêcher et pour
-s'emparer de ceux de ses vassaux qui le seconderaient dans cette
-entreprise.--Prise d'Alleyn; sa délivrance.--Fuite du comte.--Fureur de
-Malcolm en apprenant cette évasion.--Arrivée du comte au château
-d'Athlin.--Joie que cause cette arrivée.--Alleyn reçoit les remercimens
-de la famille.--Le comte envoye secrètement un cartel au baron Malcolm._
-
-
-Osbert venait d'ouvrir le panneau et entrait dans sa chambre, quand à la
-faible lueur du feu il aperçut indistinctement la figure d'un homme, et
-entendit au même instant le bruit d'une armure. La surprise et l'horreur
-le glacèrent d'effroi; il s'arrêta et fut quelques momens indécis s'il
-devait avancer ou reculer. Un silence terrible suivit; la personne qu'il
-croyait avoir vue disparut dans l'obscurité de l'appartement; le bruit
-d'armes cessa, et il commença à croire que ce qu'il avait vu et entendu
-n'était que la vision d'une imagination malade, que l'agitation de ses
-esprits, la solemnité de l'heure et la désolation du lieu avaient
-enfantée.
-
-Les articulations d'une voix inconnue vinrent alors frapper doucement
-son oreille; elles parlaient d'auprès de lui. Il fit un saut en avant et
-saisit l'acier d'une armure, tandis que le bras qu'elle renfermait
-faisait tous ses efforts pour se dégager. «Malheureux», s'écria Osbert,
-parle, qui es-tu? le feu jetant alors un éclat de lumière lui laissa
-apercevoir un soldat du baron. Son agitation l'empêcha, pendant quelque
-tems, de remarquer que le visage de cet homme annonçait plus de peur que
-de dessein de nuire; mais ses appréhensions firent place à la surprise,
-lorsqu'il apperçut le soldat à ses pieds. C'était Edmund qui était entré
-dans la prison, sous prétexte d'y apporter du bois, mais en effet pour
-conférer avec Osbert. Quand le comte eut appris qu'il venait de la part
-d'Alleyn, il fut pénétré de la plus vive reconnaissance envers ce
-généreux jeune homme, dont le zèle et l'activité ne s'étaient jamais
-ralentis depuis le moment où il s'était engagé dans sa cause. On peut
-juger de ses transports lorsqu'il fut instruit des projets que l'on
-formait pour sa délivrance. La circonstance qui avait presque fait
-perdre toute espérance à ses amis ne l'effraya pas puisque la découverte
-de la porte secrète, avec l'assistance d'un guide à travers les avenues
-souterraines du château, lui offrait un moyen certain de s'évader.
-Edmund connaissait bien tous ces passages tortueux.
-
-Le comte l'informa de la découverte du faux panneau, lui dit d'apprendre
-cette heureuse nouvelle à Alleyn, et de se préparer, le premier jour
-qu'il serait de garde à la prison, à l'aider dans son évasion. Edmund
-connaissait les appartemens qu'Osbert venait de lui décrire, ainsi que
-le grand escalier qui conduisait à une partie du château depuis
-long-tems abandonnée, et d'où il était facile de passer, sans être
-découvert, dans les caves qui communiquaient aux passages souterrains du
-rocher.
-
-Alleyn entendit avec transport le rapport de Jacques et il eut envie de
-partir sur-le-champ pour le château d'Athlin, afin de dissiper le
-chagrin de ses habitans; mais considérant que son absence subite du camp
-pourrait donner des soupçons et faire découvrir leurs projets, il
-renonça à son premier mouvement, et céda malgré lui à la dure nécessité
-qui condamnait la comtesse et Marie aux horreurs de l'incertitude.
-
-Cependant la comtesse dont le dessein, fortifié par la ferme résolution
-de Marie, n'avait point été ébranlé par le message du comte qu'elle ne
-regardait que comme l'effet d'une impulsion momentanée, voyait avec la
-plus vive inquiétude l'approche de ce jour malheureux qui devait décider
-du sort de ses enfans. Elle ne recevait aucune nouvelle du camp, aucune
-parole de consolation de la part d'Alleyn; et la confiance qui avait
-jusqu'ici soutenu son existence était prête à faire place au plus
-affreux désespoir. Marie tâchait de donner à sa mère cette consolation
-dont elle avait elle-même un égal besoin; elle s'efforçait par le
-courage avec lequel elle se résignait d'adoucir la rigueur des
-souffrances qui menaçaient la comtesse; et elle contemplait l'approche
-de la tempête avec le sang-froid d'un esprit qui ne connaît rien
-au-dessus de la vertu; mais en vain faisait-elle tous ses efforts pour
-écarter Alleyn de sa pensée; sa conduite noble et désintéressée excitait
-en elle des émotions qui ébranlaient son courage et qui lui rendaient
-plus pénible le sacrifice qu'elle allait faire.
-
-Brûlant du désir d'informer la baronne de sa prochaine délivrance, de
-l'assurer de ses services, de dire adieu à Laure, et de saisir la
-dernière occasion qu'il aurait peut-être jamais de lui déclarer son
-admiration et son amour, le comte se hâta de se rendre de nouveau dans
-les appartemens de ces dames infortunées. La baronne éprouva un vrai
-plaisir en apprenant la probabilité de son évasion; et Laure, dans la
-joie qu'elle ressentit, oublia les chagrins de sa propre situation, elle
-oublia ce que son coeur ne tarda pas à lui rappeler, qu'Osbert allait
-quitter le lieu de sa détention, et que vraisemblablement elle ne le
-reverrait plus. Cette pensée répandit une ombre subite sur ses traits et
-leur redonna cette teinte de mélancolie qui ne les quittait presque
-jamais. Le comte remarqua ce changement momentané, et son coeur lui dit
-de saisir cette occasion.
-
-«Ma joie est mêlée d'amertume, dit-il, car au milieu de la félicité de
-ma délivrance prochaine, je ne quitte pas ma prison sans éprouver des
-regrets cuisans, regrets qu'il est peut-être inutile de faire connaître,
-mais que ma sensibilité ne me permet pas actuellement de cacher. Je
-laisse dans ces murs que je quitte avec allégresse un coeur pénétré de
-la plus tendre passion; un coeur qui, tant qu'il aura un souffle de vie,
-portera l'empreinte de l'image de Laure; si j'avais l'espoir qu'elle
-n'est point insensible à mon attachement, je m'en irais en paix et
-défierais tous les obstacles. Mais fussé-je même certain qu'elle est
-indifférente à mon amour, si elle daigne accepter mes services, je me
-fais fort de la délivrer, ou de périr dans l'entreprise».
-
-Laure était muette, elle aurait voulu témoigner sa reconnaissance et
-craignait en même tems de découvrir son amour; mais la douce timidité de
-ses yeux et la rougeur de ses joues dévoilaient le secret qui expirait
-sur ses lèvres. La baronne remarqua son désordre, et remerciant le comte
-des services qu'il voulait bien leur offrir, refusa de les accepter.
-Elle le pria de ne plus exposer sa tranquillité et celle de sa famille,
-en tentant une entreprise accompagnée de tant de dangers et qui pourrait
-lui coûter la vie. Les argumens de la baronne ne furent point capables
-de persuader Osbert; il plaida sa cause avec tant de chaleur, et insista
-avec tant de force sur la nécessité d'une prompte décision à cause de
-son prochain départ, qu'elle cessa de s'opposer à son dessein, et le
-silence de Laure témoigna son approbation. Après un tendre adieu et les
-souhaits les plus sincères pour sa sûreté, le comte quitta les
-appartemens plein des plus vives espérances.
-
-Cependant Malcolm avait été instruit du projet de son évasion, et
-s'était occupé des moyens de la prévenir. La sentinelle avait communiqué
-sa découverte à quelques-uns de ses camarades, qui, n'ayant point assez
-de vertu ou assez de courage pour quitter le service du baron, voulaient
-obtenir sa faveur, et ne manquèrent pas de saisir une si belle occasion
-d'accomplir leur dessein. Ils communiquèrent donc à leur chef les
-informations qu'ils avaient reçues.
-
-Celui-ci, voulant cacher qu'il était instruit de l'affaire, afin de
-surprendre ceux de la tribu qui devaient venir au devant du comte, avait
-souffert qu'Edmund retournât au poste de la prison, où il avait
-secrètement placé les délateurs, et avait pris toutes les autres
-précautions nécessaires pour intercepter leur fuite, en cas qu'ils
-parvinssent à éluder la vigilance de ces argus, ainsi que pour s'assurer
-de ceux qui s'approcheraient du château dans l'espoir d'y rencontrer
-leur chef. Cela fait, il se croyait dans la plus grande sécurité, et
-assuré de triompher de ses ennemis en les prenant ainsi dans leurs
-propres filets.
-
-Après bien des momens d'impatience du côté d'Alleyn et d'attente du côté
-du comte, la nuit dont dépendait l'événement de toutes leurs espérances
-arriva. Il fut convenu qu'Alleyn, avec quelques soldats choisis,
-attendrait l'arrivée du comte dans la caverne où aboutissait le passage
-souterrain. Ce jeune homme n'avait quitté Jacques que dans l'agitation
-la plus violente et revint dans sa tente pour remettre un peu ses
-esprits.
-
-La nuit était alors au milieu de sa course. Un profond silence regnait
-dans tout le château de Dunbayne, lorsqu'Edmund, tirant doucement les
-verroux de la porte de la prison, appela le comte. Celui-ci s'élança en
-avant, ouvrit aussitôt le panneau, qu'ils refermèrent après eux, afin
-d'éviter d'être découverts, et après avoir traversé à pas tremblans les
-appartemens froids et silencieux qui étaient devant eux, ils
-descendirent par le grand escalier dans la salle, dont la faible lumière
-de la torche qu'Edmund avait à la main ne servait qu'à faire voir
-l'étendue et la désolation, et dont les voûtes sonores répétaient leurs
-pas incertains. Après plusieurs détours ils descendirent dans les caves;
-en traversant leur affreuse longueur, ils s'arrêtèrent souvent pour
-prêter l'oreille au sifflement des vents qui s'engouffrant dans les
-passages semblaient annoncer le bruit et l'alarme d'une poursuite. Ils
-parvinrent enfin à l'extrémité des caves, où Edmund chercha une trappe
-ensevelie dans la terre et dans la boue; l'ayant trouvée, ils la
-levèrent avec peine; car il y avait long-tems qu'elle n'avait été
-ouverte; d'ailleurs le fer dont elle était couverte la rendait
-extrêmement pesante. Ils entrèrent et, laissant retomber la trappe après
-eux, ils descendirent un escalier étroit qui les conduisit à un passage
-tortueux que fermait une porte donnant sur la grande avenue par où
-Alleyn s'était échappé. Ayant gagné cette avenue, ils marchèrent alors
-avec confiance; car ils n'étaient pas fort éloignés de la caverne où
-Alleyn et ses compagnons attendaient leur arrivée. Le coeur de ce jeune
-homme battait alors de joie, car il aperçut une faible clarté sur les
-murs de l'avenue et il crut entendre les pas redoublés de quelqu'un qui
-s'approchait. Impatient de se jeter aux pieds du comte, il entra dans le
-souterrain. La lumière réfléchissait plus fortement sur les murs; mais
-une pointe du rocher dont la projection formait un détour, l'empêchait
-d'apercevoir les personnes qu'il cherchait avec tant d'ardeur.
-L'approche du bruit des pas était alors sensible et Alleyn en gagnant le
-rocher tourna subitement sur trois soldats du baron. Ils le firent à
-l'instant prisonnier. L'étonnement le priva pour un moment de toute
-autre sensation; pendant qu'ils le conduisaient, cet affreux revers le
-pénétra de douleur, et il fut persuadé que le comte avait été arrêté et
-reconduit dans sa prison.
-
-Comme il marchait en faisant cette réflexion, une lumière parut à
-quelque distance, venant d'une porte qui donnait sur l'avenue, et
-découvrit deux hommes qui, les ayant aperçus, se retirèrent
-précipitamment et fermèrent la porte après eux. Deux des soldats
-quittant Alleyn poursuivirent les fuyards et disparurent. Alleyn se
-trouvant seul avec un soldat, profita de l'occasion et fit un effort
-désespéré pour recouvrer son épée. Il réussit, et la vivacité de
-l'attaque lui procura aussi celle de son antagoniste, qui tomba à ses
-pieds et lui demanda la vie. Le jeune homme la lui accorda. Le soldat
-reconnaissant et craignant la vengeance du baron, désira fuir avec lui
-et s'enrôler à son service. Ils quittèrent ensemble le souterrain. En
-rentrant dans la caverne, Alleyn n'y trouva plus ses amis, qui, ayant
-entendu le cliquetis des armes et les voix menaçantes des soldats,
-s'étaient doutés de ce qui lui était arrivé, et craignant d'être
-accablés par le nombre, avaient fui pour éviter la même catastrophe.
-Alleyn retourna à sa tente confondu et désespéré. Tous les efforts qu'il
-avait faits pour la délivrance du comte avaient été sans succès; et ce
-projet, sur lequel était fondée sa dernière espérance, avait été détruit
-au moment où il croyait le voir réussir. Il se jeta par terre et, perdu
-dans ses réflexions, il ne s'aperçut qu'on ouvrait les rideaux de sa
-tente, que lorsqu'il entendit un bruit subit. Il regarda et aperçut le
-comte. La terreur le retint à sa place et il crut, pendant un moment, à
-la tradition des visions de son pays. Cependant la voix bien connue
-d'Osbert ne tarda pas à le détromper, et l'ardeur avec laquelle il
-embrassa ses genoux, le convainquit que ce n'était point un songe.
-
-Les soldats, dans l'ardeur de la poursuite, n'avaient point aperçu la
-porte par où Osbert s'était retiré, et en avaient pris une autre
-au-dessous, qui, après les avoir engagés dans des recherches inutiles
-par divers passages tortueux, les avaient conduits dans un endroit
-écarté du château d'où ils étaient enfin sortis avec beaucoup de
-difficulté et après avoir perdu un tems considérable. Le comte, qui
-avait rétrogradé à la vue des soldats, s'était efforcé de regagner la
-trappe; mais lui et Edmund avaient fait d'inutiles efforts pour la
-r'ouvrir. Forcé de faire face au danger qui les menaçait, le comte avait
-pris l'épée de son compagnon, résolu de renverser ses adversaires et
-d'effectuer sa sortie ou de périr et de mettre fin à ses maux. Dans
-cette intention il s'avança intrépidement dans le passage, et arrivé à
-la porte, il s'arrêta pour découvrir les mouvemens des soldats: tout
-était tranquille. Après être resté quelque tems dans cette attitude, il
-ouvrit la porte, examina d'un oeil tout-à-la-fois ferme et inquiet, la
-longueur de l'avenue qu'éclairait la torche et n'aperçut aucun être
-vivant. Il s'avança avec précaution vers la caverne, s'attendant à
-chaque instant à voir sortir les soldats de quelque cachette pour fondre
-sur lui. Il y parvint néanmoins sans interruption; et surpris de sa
-délivrance inattendue, il se hâta avec Edmund de rejoindre ses fidèles
-vassaux.
-
-Les soldats qui gardaient la prison, ne connaissant d'autre issue par où
-le comte pouvait s'échapper que la porte où ils étaient postés, avaient
-laissé entrer Edmund dans l'appartement sans se douter de rien. Ils
-furent long-tems à s'apercevoir de leur erreur; surpris de ce qu'il ne
-revenait point, ils ouvrirent la porte de la prison, et demeurèrent
-stupéfaits de n'y trouver personne. Ils examinèrent les portes et les
-trouvèrent comme à l'ordinaire; ils visitèrent tous les coins de
-l'appartement; mais ils ne découvrirent point le panneau mouvant, et
-après avoir terminé leurs recherches sans pouvoir s'imaginer par où le
-comte avait quitté sa prison, ils furent saisis de terreur, attribuèrent
-son évasion à un pouvoir surnaturel et alarmèrent immédiatement le
-château. Le baron éveillé par le bruit, fut informé de ce qui était
-arrivé, et, soupçonnant l'intégrité de ses gardes, monta lui-même dans
-les appartemens; les ayant examinés sans avoir découvert par où Osbert
-avait pu s'échapper, il n'hésita plus à prononcer que les sentinelles
-étaient complices de l'évasion du comte. La frayeur naturelle qu'ils
-firent paraître fut regardée comme un artifice, et ils furent déclarés
-traîtres et punis comme tels. On les jeta dans le cachot du château. On
-envoya sur le champ des soldats à la poursuite des fuyards; mais le tems
-qui s'était écoulé avant que les sentinelles fussent entrées dans la
-prison, avait procuré au comte la facilité de s'évader. Quand la
-certitude de la fuite fut communiquée au baron, toutes les passions qui
-rendent l'homme misérable, se réunirent pour le tourmenter; et sa fureur
-portée au comble n'offrit à son esprit que les images les plus terribles
-de la vengeance.
-
-La baronne et Laure que le tumulte avait éveillées, avaient été dans de
-grandes appréhensions pour le comte, jusqu'à ce qu'elles furent
-informées de la cause du désordre universel: leurs espérances et leur
-joie ne tardèrent pas à être confirmées; car elles furent peu de tems
-après instruites des recherches inutiles des soldats.
-
-Le dernier jour de l'époque fixée par la comtesse pour envoyer sa
-réponse était arrivé et elle n'avait point entendu parler d'Alleyn, car
-celui-ci occupé de projets dont l'événement avait jusqu'alors été
-indécis, n'avait encore pu rendre aucun compte. Tout espoir de la
-délivrance du comte paraissait évanoui, et dans l'amertume de son coeur,
-la comtesse se préparait à donner la réponse qui devait livrer sa
-malheureuse fille au meurtrier de son époux. Marie qui affectait un
-courage au-dessus de ses forces, tâchait d'adoucir la rigueur des
-souffrances de sa mère; mais ses efforts étaient inutiles, elles
-défiaient tous les pouvoirs de la consolation. Elle signa le fatal
-accord; mais elle attendit jusqu'au dernier moment pour le remettre
-entre les mains du messager. Il était néanmoins nécessaire que le baron
-le reçût le lendemain matin, de peur que l'impatience ne le portât à
-mettre le comte à mort à l'expiration du délai. Elle envoya donc
-chercher le messager, qui était un vétéran de la tribu, et lui remit le
-message avec une extrême agitation; la douleur la suffoqua, elle fut
-incapable de lui parler; il attendait ses ordres lorsque la porte
-s'ouvrit et le comte et Alleyn se jetèrent à ses pieds. Elle poussa un
-cri perçant et tomba sur sa chaise. Marie, en croyant à peine ses yeux,
-s'efforçait de modérer le torrent de joie qui se précipitait vers son
-coeur et menaçait de le briser.
-
-Le château d'Athlin ne fut plus qu'une scène de tumulte à la nouvelle de
-cet heureux événement; les cours se remplirent de ceux de la tribu que
-leurs infirmités avaient empêchés de suivre leurs camarades au camp, et
-que le bruit du retour du comte, qui s'était répandu avec la rapidité
-d'un éclair, y avait attirés; le vestibule retentit de toutes parts, et
-ces braves gens pouvaient à peine s'empêcher de se précipiter dans
-l'endroit où était leur chef, pour le féliciter de son évasion.
-
-Quand les premiers transports de leur réunion furent passés, le comte
-présenta Alleyn à sa famille comme son ami et son libérateur, dont il ne
-pourrait jamais oublier, ni assez récompenser l'attachement et les
-services signalés. Ce tribut d'éloges accordé à Alleyn répandit sur les
-joues de Marie une rougeur expressive du plaisir et de la
-reconnaissance; et l'approbation qui éclata dans ses yeux récompensa le
-jeune homme de sa générosité et de ses travaux. La comtesse le reçut
-comme le libérateur de ses deux enfans et raconta à Osbert l'aventure du
-bois. Le comte embrassa Alleyn, qui reçut les remercimens de la famille
-avec une modestie naturelle. Osbert n'hésita point de dire que le baron
-était l'auteur de ce complot; son coeur brûlait du désir de venger les
-injures réitérées de sa famille, et il résolut de lui envoyer un cartel.
-Il considéra le renouvellement du siége comme un projet inutile; et un
-cartel, quoique son adversaire en fut indigne, lui parut le seul moyen
-honorable qui lui restât de se venger. Il se garda bien d'en parler à la
-comtesse, sachant que sa tendresse s'opposerait à cette mesure, et
-éleverait des difficultés qui l'embarrasseraient, sans le détourner de
-son dessein. Il fit mention des malheurs de la baronne et de l'amabilité
-de sa fille, et il excita l'estime et la pitié de ses auditeurs.
-
-Les clameurs des paysans pour voir leur seigneur, parvinrent alors
-jusqu'à l'appartement de la comtesse, et il descendit dans le vestibule,
-accompagné d'Alleyn, pour satisfaire leur empressement. Un cri de joie
-universel fit retentir les murs lorsqu'il parut. A la vue de ses fidèles
-vassaux le visage du comte rayonna de plaisir; et les délices du moment
-lui donnèrent des preuves non équivoques des avantages d'un bon
-gouvernement. Impatient de témoigner sa reconnaissance, il introduisit
-Alleyn à la tribu, comme son ami et son libérateur, et offrit à son père
-une portion de terre, où il pourrait terminer ses jours dans la paix et
-dans l'abondance. Le vieil Alleyn remercia le comte de ses bontés, mais
-refusa de l'accepter. Il dit qu'il était attaché à sa chaumière, et
-qu'il jouissait déjà des aisances de la vie.
-
-Le lendemain matin, un messager fut secrètement envoyé au baron avec un
-cartel de la part du comte. Ce cartel était conçu dans les termes de la
-plus haute indignation, il y était dit qu'il n'y avait que le manque de
-succès de tout autre moyen qui pût engager le comte à condescendre de
-combattre à armes égales le meurtrier de son père.
-
-Le bonheur avait donc encore une fois reparu à Athlin. La conservation
-inattendue de ses deux enfans électrisait la comtesse. Le comte
-paraissait alors, pour quelque tems, en sûreté au sein de sa famille,
-et, quoique son impatience de venger les injures de ceux qui lui étaient
-les plus chers, et d'arracher des mains de l'oppression les belles
-prisonnières de Dunbayne, ne lui permît pas d'être tranquille, il
-affectait néanmoins une gaieté inconnue à son coeur, et tous les jours
-se passaient dans les fêtes et dans la joie.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX.
-
-_Tempête qui jette un vaisseau à la côte près du château
-d'Athlin.--Osbert et Alleyn sauvent plusieurs personnes de
-l'équipage.--Le comte reçoit au château un étranger qui se trouvait à
-bord.--Le comte découvre par hasard la passion d'Alleyn pour sa
-soeur.--Conséquences de cette découverte.--L'étranger devient amoureux
-de Marie, il découvre son rang et sa fortune et la demande en
-mariage.--Approbation de ses offres par le comte et par sa mère.--Marie
-avoue à son frère son amour pour Alleyn, et l'impossibilité où elle se
-trouve de donner sa main au comte de Sant-Morin._
-
-
-Pendant une soirée orageuse, la comtesse était, avec sa famille, dans
-une chambre dont les fenêtres donnaient sur la mer. De soudaines
-bourasques agitaient les flots, et les vagues écumantes venaient se
-briser contre les rochers avec une fureur inconcevable, malgré la
-situation élevée du château, l'écume volait avec violence contre ses
-fenêtres. Le comte descendit sur la terrasse, qui était au-dessous, pour
-contempler la tempête. La lune, perçant par intervalles à travers les
-nuages, réfléchissait une faible lumière sur les eaux, blanchissait
-l'écume qui jaillissait de toutes parts, et donnait précisément assez de
-clarté pour rendre la scène visible. Les vagues se brisaient avec de
-profonds murmures sur les rivages éloignés, et les intervalles de calme
-entre les bruyantes bourasques remplissaient l'esprit d'une douce
-horreur. Le sublime de la scène avait plongé le comte dans la plus
-profonde méditation, lorsque la lune, sortant tout-à-coup d'un nuage
-épais, lui laissa entrevoir, à quelque distance, un vaisseau que la
-fureur des flots poussait vers la côte. Bientôt il entendit des signaux
-de détresse; et peu après des cris de terreur et un mélange confus de
-voix furent apportés sur les ailes des vents.
-
-Il quitta aussitôt la terrasse pour ordonner à ses gens de prendre des
-chaloupes, et d'aller au secours de l'équipage, car il ne doutait pas
-que le vaisseau n'eût fait naufrage; mais la mer était si grosse que
-cela n'était pas praticable. Le bruit des voix cessa, et il conclut que
-les malheureux matelots étaient péris. Tout d'un coup les cris de
-détresse frappèrent de nouveau ses oreilles et furent encore perdus dans
-le tumulte de la tempête; un moment après le vaisseau toucha sur le
-rocher qui était au-dessous du château; il s'en suivit un cri universel.
-Le comte et ses vassaux volèrent au secours de l'équipage; la fureur des
-vents était alors un peu abattue. Osbert, Alleyn et quelques autres,
-sautant dans une chaloupe, gagnèrent le navire, où ils sauvèrent une
-partie de l'équipage. Ces malheureux furent conduits au château où on
-leur donna généreusement toutes sortes de secours. Parmi ceux que le
-comte avait pris dans sa chaloupe était un étranger dont l'aspect
-majestueux et les manières annonçaient un homme de distinction; il avait
-plusieurs domestiques, mais ils étaient étrangers et ignoraient la
-langue du pays. Il remercia son libérateur avec une noble franchise qui
-le charma. La comtesse et sa fille allèrent à leur rencontre dans le
-vestibule et reçurent cet étranger avec toute la compassion que son état
-leur avait inspiré. Il fut conduit dans la salle à manger, où la
-magnificence de la table démontrait l'hospitalité ordinaire de ses
-hôtes. Cet étranger parlait bien Anglais, et découvrait dans sa
-conversation l'esprit énergique et vigoureux d'un homme, qui connaissait
-le monde et les sciences; et ses observations semblaient caractériser la
-bienveillance de son coeur. Le comte fut si content de son hôte qu'il le
-pressa de rester au château jusqu'à ce qu'il eût pu se procurer un autre
-vaisseau; et l'étranger, également content du comte, et ne connaissant
-personne dans le pays, accepta son invitation.
-
-De nouvelles craintes troublèrent encore la paix d'Athlin; il y avait
-plusieurs jours que le messager envoyé à Malcolm était parti et il ne
-revenait pas. Il était pour ainsi dire évident que le baron, furieux de
-l'évasion de son prisonnier, et brûlant de trouver une victime, avait
-saisi cet homme et voulait bassement le faire servir à sa vengeance. Le
-comte résolut néanmoins d'attendre encore quelques jours pour voir quel
-serait l'événement.
-
-Le conflit d'une tendresse cachée et d'une indifférence affectée bannit
-la tranquillité du sein de Marie, et lui fit éprouver bien des chagrins.
-L'amitié et les honneurs que le comte accordait à Alleyn, qui résidait
-alors constamment au château, flattaient la fierté de son coeur; mais
-hélas! ces distinctions ne servaient qu'à confirmer son admiration du
-mérite d'un homme qui avait déjà gagné ses affections, et fournissaient
-à celui-ci des occasions de montrer, sous des couleurs plus brillantes,
-les diverses perfections d'un coeur noble et généreux, et d'un esprit
-dont l'élégance naturelle ornait l'énergie de ses élans. Malgré les
-efforts de Marie, la langueur de la mélancolie se dérobait quelquefois
-de dessous le voile de la gaieté, et répandait sur ses beaux traits une
-expression intéressante. L'étranger n'y fut pas insensible, et cela ne
-servit qu'à changer l'admiration avec laquelle il l'avait d'abord
-regardée, en quelque chose de plus tendre et de plus puissant. La
-modeste dignité, avec laquelle elle exprimait ses sentimens, qui
-respiraient la bienveillance et la délicatesse la plus pure, toucha son
-coeur, et il sentit pour elle un intérêt qu'il n'avait jamais éprouvé.
-
-Alleyn, dont le coeur, au milieu des anxiétés et du tumulte des scènes
-passées, n'avait cessé de soupirer pour l'image de Marie; cette image
-que son esprit lui avait peinte avec tous les charmes de l'original, et
-dont les teintes délicates étaient encore adoucies et devenues plus
-intéressantes par les ombres de la mélancolie, dont l'absence et un
-amour sans espoir les avaient environnées, sentait, au milieu du loisir
-de la paix et des fréquentes occasions qu'il avait de contempler l'objet
-de son attachement, redoubler ses soupirs et le poids de sa douleur. En
-présence de Marie son front se couvrait d'une douce mélancolie; il avait
-beau vouloir affecter une gaieté qui lui était étrangère. Marie
-s'aperçut de son changement; et cette observation ne contribua pas à
-dissiper sa propre tristesse. Le comte remarqua aussi qu'Alleyn avait
-perdu beaucoup de sa gaieté accoutumée, et le plaisanta sur ce
-changement, mais il ne pensa pas à sa soeur.
-
-Alleyn aurait voulu quitter un endroit si nuisible à sa tranquillité, il
-forma plusieurs fois la résolution de se retirer de ces murs, qui
-avaient pour lui une espèce de charme, et rendaient inefficaces tous ses
-souhaits et ses faibles efforts. Quand il ne pouvait plus voir Marie, il
-allait souvent sur la terrasse, au-dessus de laquelle étaient les
-fenêtres de ses appartemens, et il passait la moitié de la nuit à
-parcourir, en silence, une promenade qui lui donnait le triste plaisir
-d'être auprès de l'objet de son amour.
-
-Maltida ayant envie d'interroger Alleyn sur quelques circonstances
-relatives aux derniers événemens, lui dit un jour de l'accompagner dans
-son cabinet; en passant dans l'antichambre de la comtesse, il aperçut
-quelque chose à terre auprès de la porte par laquelle elle venait de
-passer, et l'ayant ramassé, il vit que c'était un bracelet auquel était
-attaché le portrait de Marie. Le coeur lui battit à cette vue; la
-tentation était trop grande pour pouvoir y résister; il le cacha dans
-son sein et continua son chemin. En sortant du cabinet il chercha, avec
-la plus grande impatience, un endroit où il pourrait contempler à loisir
-ce précieux portrait que le hasard lui avait mis entre les mains; il le
-tira en tremblant de son sein, et contempla encore ce visage dont la
-douce expression avait imprimé dans son coeur les délicieuses
-palpitations de l'amour. Comme il le pressait contre ses lèvres avec une
-tendresse passionnée, des larmes de ravissement lui vinrent aux yeux, et
-son ardeur romanesque ne pouvait guère recevoir d'accroissement par la
-présence de l'objet aimé, dont les pas légers ne lui avaient pas permis
-d'entendre l'approche; car se tournant tant soit peu, il aperçut non pas
-le portrait, mais la réalité! Surpris! confus! Le portrait lui tomba des
-mains. Marie, que le hasard avait conduite dans cet endroit, voyant
-l'agitation d'Alleyn, se préparait à se retirer, lorsque ce jeune homme
-dont le coeur était alors ouvert à toutes les tendres sensations,
-perdant dans la tentation du moment la crainte d'être dédaigné, et
-oubliant la résolution qu'il avait prise, de garder un silence éternel,
-se jeta à ses pieds et porta sa main vers ses lèvres tremblantes; sa
-langue aurait bien voulu lui dire qu'il aimait, mais son émotion et le
-regard sévère de Marie l'en empêchèrent.
-
-Elle se dégagea à l'instant avec l'air de la dignité offensée, et jetant
-sur lui un regard qui exprimait à la fois la colère et l'intérêt, elle
-se retira en silence. Alleyn resta immobile sur la place, suivant des
-yeux ses pas fugitifs, insensible à toute autre sensation qu'à celles de
-l'amour et du désespoir. Il était tellement absorbé dans la scène du
-moment qu'il doutait quelquefois de sa réalité. Il s'imaginait que
-quelque apparition trompeuse avait voulu le priver de la seule
-consolation qui lui restait,--celle de mériter et de posséder l'estime
-de l'objet aimé. Il quitta l'endroit dans les angoisses de la douleur,
-et dans son trouble il oublia le portrait.
-
-Marie avait aperçu le bracelet de sa mère tomber de ses mains et n'était
-plus inquiète de son portrait; mais le désordre qu'Alleyn lui avait
-causé lui avait fait oublier de lui demander. La comtesse s'étant
-aperçue de sa perte presqu'aussitôt qu'il eut quitté son cabinet, avait
-fait faire une recherche générale; mais comme on ne l'avait pas
-retrouvé, ses soupçons étaient tombés sur lui. Le comte, qui passa peu
-après dans l'endroit qu'Alleyn venait de quitter, trouva la miniature.
-Ce dernier ne tarda pas à se souvenir du trésor qu'il avait laissé
-tomber et revint pour le chercher. Au lieu du portrait, il trouva le
-comte: une rougeur involontaire parut sur ses joues, et sa confusion
-informa Osbert d'une partie de la vérité; celui-ci voulant savoir de
-quelle manière il se l'était procuré, lui présenta le portrait et lui
-demanda s'il le connaissait.
-
-Alleyn était étranger à la dissimulation; il avoua que l'ayant trouvé,
-il l'avait caché, cédant à l'impulsion de cette passion dont l'aveu ne
-serait jamais sorti de son coeur, s'il n'en avait été arraché par la
-circonstance actuelle.
-
-Le comte l'écouta avec un mélange d'intérêt et de compassion; mais
-l'orgueil de la naissance étouffa bientôt les tendres sentimens de
-l'amitié et de la reconnaissance, et éteignit la lueur d'espérance que
-cette découverte avait allumée dans le sein d'Alleyn. «Ne craignez pas,
-milord, lui dit-il, qu'un homme qui sacrifierait sa vie pour la défense
-de votre famille, soit capable de la dégrader. Jamais la passion qui
-brûle dans mon coeur ne sortira plus de ma bouche. Je vais me retirer de
-l'endroit où j'ai perdu ma tranquillité». «Non, répliqua le comte, vous
-resterez ici; je puis m'en rapporter à votre honneur. O! pourquoi
-m'est-il impossible de vous accorder la seule récompense digne de vos
-services et de votre mérite». Sa voix faiblit, il se tourna pour cacher
-son émotion, et il se retira en éprouvant des souffrances presqu'aussi
-cruelles que celles d'Alleyn.
-
-La découverte que Marie venait de faire n'était pas de nature à rétablir
-la tranquillité de son esprit. Chaque circonstance contribuait à
-l'assurer de la violente passion qui brûlait dans le coeur de celui que,
-malgré tous ses efforts, elle ne pouvait parvenir à oublier; et cette
-conviction ne servait qu'à augmenter son amour, et conséquemment ses
-souffrances.
-
-L'intérêt que l'étranger avait fait paraître et les intentions qu'il
-avait pour Marie n'avaient point échappé à Alleyn. L'amour lui avait
-fait apercevoir la passion qui s'élevait dans son coeur, et lui faisait
-présager que les voeux de son rival seraient couronnés de succès. Les
-paroles d'Osbert le confirmaient dans cette appréhension déchirante; car
-quoique l'inégalité de rang ne lui eût jamais permis d'espérer,
-cependant il avait remarqué dans le discours du comte quelque chose de
-plus que l'orgueil de la naissance.
-
-L'étranger, depuis le moment où il avait vu l'aimable Marie, avait senti
-croître son admiration pour elle; et cette admiration s'étant convertie
-en amour, il résolut d'instruire le comte de sa naissance et de sa
-passion. Dans ce dessein, il le tira un jour sur la terrasse du château,
-où ils pouvaient converser sans être interrompus, et, montrant la mer
-qui l'avait si récemment porté, remercia le comte d'avoir ainsi adouci
-les horreurs du naufrage, et les ennuis d'une terre étrangère, par sa
-généreuse hospitalité. Il l'informa qu'il était né en Suisse, où il
-possédait des biens considérables, d'où il prenait le titre de comte de
-Sant-Morin; que des recherches importantes pour ses intérêts l'avaient
-attiré en Ecosse, où il devait débarquer dans un port du voisinage,
-lorsque le désastre auquel il venait d'échapper l'avait arrêté dans son
-dessein. Il raconta alors au comte qu'il avait entrepris ce voyage sur
-le bruit de la mort d'une parente, dont le décès le rendait héritier, en
-Suisse, de biens considérables; que les revenus de ces biens avaient
-jusqu'ici été touchés au moyen d'une procuration qui, si le bruit se
-confirmait, ne devait plus être valide.
-
-Le comte avait écouté ce récit dans le silence de l'étonnement, et il
-demanda avec émotion quel était le nom de la parente de M. Sant-Morin.
-«La baronne de Malcolm», répondit-il. Le comte leva les mains au ciel
-dans une espèce d'extase. Sant-Morin, surpris de son agitation, commença
-à craindre qu'il ne fût intéressé au bien-être de ses adversaires, et
-était fâché de lui avoir découvert l'affaire, lorsqu'il s'aperçut du
-plaisir qui brillait dans ses yeux. Osbert lui expliqua la cause de son
-émotion, en lui racontant ce qu'il savait de la baronne; dans son récit
-il peignit le caractère de Malcolm avec les couleurs qu'il méritait. Il
-l'informa de la cause de son aversion pour le baron, et de l'histoire de
-sa captivité; et lui confia aussi le cartel qu'il lui avait envoyé.
-
-Sant-Morin fut rempli d'indignation; mais Osbert lui persuada de
-suspendre pour quelque tems sa vengeance, et d'attendre les mouvemens de
-Malcolm.
-
-Cette nouvelle avait causé tant de surprise à l'étranger et lui faisait
-éprouver des sensations si nouvelles, qu'il pensa oublier le principal
-objet de l'entrevue. S'étant néanmoins un peu remis, il découvrit sa
-passion et demanda permission au comte de se jeter aux pieds de Marie.
-Le comte écouta cette déclaration avec un mélange de plaisir et
-d'inquiétude; le souvenir d'Alleyn l'attrista; mais le désir d'un
-mariage convenable lui fit accepter les offres du comte de Sant-Morin,
-et il lui dit que son alliance ferait honneur à la première noblesse de
-sa nation. Il ajouta que si sa soeur avait pour lui les sentimens qu'il
-témoignait pour elle, il le recevrait dans sa famille avec toute
-l'affection d'un frère; mais qu'il voulait connaître la situation de son
-coeur avant de lui permettre de lui déclarer sa passion.
-
-Osbert, en rentrant dans le château, demanda où était Marie, qu'il
-trouva dans l'appartement de sa mère. Il leur raconta l'histoire du
-comte, sa parenté avec la baronne de Malcolm, l'objet de son voyage, et
-termina son récit en découvrant l'attachement de son nouvel ami pour
-Marie et ses offres d'alliance avec sa famille. Cette déclaration fit
-pâlir Marie; les angoisses de son coeur ne lui permirent pas de parler;
-elle baissa les yeux et fondit en larmes. Le comte lui prit tendrement
-la main et dit: «Mon aimable soeur me connaît trop bien pour douter de
-mon affection, ou pour supposer que je veuille l'influencer dans une
-affaire si essentielle à son bonheur, et dont son coeur doit être le
-principal guide. Rendez-moi la justice de croire que c'est comme ami que
-je vous fais connaître les offres du comte, et non pas comme directeur.
-C'est un homme, que, depuis le peu de tems que je connais, j'ai jugé
-digne d'une estime particulière. Il paraît avoir l'esprit noble, le
-coeur généreux, son rang est égal au vôtre, et il vous aime sincérement.
-Mais malgré tous ces avantages, je ne voudrais pas que ma soeur se
-donnât à l'homme qui n'a pas su intéresser son coeur».
-
-Marie éprouvait, dans ce moment, pour son frère les sentimens de la plus
-vive reconnaissance; elle aurait voulu le remercier de la tendresse
-qu'il lui témoignait; mais une variété d'émotions différentes
-combattaient dans son coeur et la privaient du pouvoir de la parole; des
-larmes et un sourire, mêlés d'une douce tristesse, furent tout ce
-qu'elle put lui donner en échange. Il ne manqua pas de s'apercevoir que
-quelque cause secrète de douleur tourmentait son esprit, et il la pria
-de l'en instruire afin qu'il pût l'écarter. «Mon cher frère croira sans
-doute que sa tendresse...» Elle aurait voulu finir la phrase, mais les
-paroles expirèrent sur ses lèvres, et elle s'appuya sur le sein de sa
-mère, s'efforçant de cacher sa douleur, et pleura en silence. La
-comtesse ne connaissait que trop bien la cause du chagrin de sa fille;
-elle avait été témoin des combats secrets de son coeur, que tous ses
-efforts n'avaient pu vaincre, ce qui rendait les offres de Sant-Morin
-rebutantes, et terribles à son imagination. Maltida savait compâtir à
-ses souffrances; mais la tendresse maternelle étendait ses vues au-delà
-de ces maux momentanés, et lui faisait envisager le bien-être futur de
-sa fille, dans la perspective d'une longue suite d'années, elle la
-voyait mariée avec le comte, dont le caractère répandait le bonheur et
-la dignité de la vertu sur tout ce qui l'environnait; elle recevait les
-remercimens de Marie pour l'avoir guidée vers ce trésor qui était alors
-en sa possession; les regards innocens des enfans qui l'entouraient
-exprimaient leur reconnaissance par leurs doux sourires, et l'éclat de
-ce tableau rappelait à sa mémoire des tems qui ne reviendraient plus, et
-mêlait aux larmes du ravissement le soupir d'un tendre regret. La plus
-sûre méthode d'effacer cette impression qui menaçait de troubler
-sérieusement la tranquillité de son enfant, si elle continuait, et
-d'assurer constamment son bonheur était de l'unir au comte, dont
-l'amitié ne tarderait pas à gagner son affection, et à expulser de son
-coeur tout souvenir déplacé d'Alleyn. Elle résolut donc d'employer
-l'usage de la raison et la douce persuasion pour l'amener à ses fins.
-Elle savait que l'esprit de Marie était délicat et ingénu, facile à
-convaincre et ferme dans la poursuite de ce que son jugement approuvait;
-et elle ne désespéra pas du succès.
-
-Le comte désirait toujours connaître la cause de cette émotion qui
-l'affligeait. «Je suis indigne de votre sollicitude», dit Marie, «je ne
-puis résoudre mon coeur à se soumettre», «à se soumettre!--Pouvez-vous
-supposer que vos parens veuillent forcer votre coeur dans une affaire si
-essentielle au bonheur, à quelque chose qui répugne à ses sentimens? Si
-les offres du comte vous sont désagréables, dites-le moi, et je lui
-ferai réponse. Soyez persuadée que je n'ai point d'autre désir que celui
-de vous voir heureuse». «Généreux Osbert! Comment puis je récompenser la
-tendresse d'un pareil frère? La reconnaissance me ferait accepter la
-main du comte, si mes sentimens ne m'assuraient pas que je serais
-malheureuse. J'admire son caractère, et j'estime sa bonté; mais hélas!
-pourquoi vous le cacher? Mon coeur appartient à un autre--à un autre,
-dont les actions nobles et généreuses ont involontairement captivé sa
-sensibilité; à un homme qui ignore encore qu'il est l'objet de mes
-attentions et qui ne le saura jamais». L'idée d'Alleyn se présenta
-subitement à son esprit et il ne douta plus de celui qui avait captivé
-son coeur. «Mes propres sentimens», dit-il, «m'apprennent assez quel est
-l'objet de votre admiration, vous faites fort bien de ne pas oublier la
-dignité de votre sexe et de votre rang; quoique je ne puisse m'empêcher
-de m'affliger avec vous de ce qu'un homme aussi méritant qu'Alleyn ne
-soit pas autorisé par la fortune à marcher dans la classe de la
-noblesse». Au nom d'Alleyn, la rougeur de Marie confirma Osbert dans sa
-conjecture. «Mon enfant, dit la comtesse, ne renoncera pas à sa
-tranquillité pour un vain et ignoble attachement. Elle peut estimer le
-mérite par-tout où il se trouve; mais elle se souviendra de ce qu'elle
-doit à sa famille et à elle-même, en contractant une alliance qui
-soutienne ou diminue l'ancienne grandeur de sa maison».
-
-«Les offres d'un homme qui paraît doué de tant d'excellentes qualités,
-et dont la naissance est égale à la vôtre, offrent une perspective trop
-flatteuse pour les rejeter précipitamment. Nous converserons par la
-suite plus amplement là-dessus». «Vous n'aurez jamais sujet de rougir de
-votre fille, dit Marie, avec une fierté noble; mais pardonnez-moi,
-madame, si je vous prie de ne jamais renouveler un sujet si pénible à ma
-sensibilité, et qui ne saurait produire aucun bien; car je ne donnerai
-jamais ma main à celui qui ne possède pas mon coeur». Ce n'était pas là
-le tems d'insister davantage; la comtesse se désista pour le présent, et
-le comte quitta l'appartement en éprouvant un mélange de compassion et
-de contrariété. Il ne perdit cependant pas l'espérance que Marie ne
-consentît avec le tems, à recevoir les visites du comte, et il résolut
-de ne pas renoncer entièrement à son projet.
-
-
-
-
-CHAPITRE X.
-
-_Malcolm donne l'assaut au château d'Athlin, il est repoussé et blessé à
-mort.--Prise du château de Dunbayne.--Malcolm, avant de mourir fait à la
-baronne et au comte Sant-Morin, l'aveu de ses crimes; il déclare que
-c'est lui qui a enlevé son fils unique. Il lègue tous ses biens à la
-baronne.--Mort de ce chef.--Osbert rend à la baronne le château de son
-époux.--Recherches inutiles de celle-ci pour trouver son fils.--Amour de
-Sant-Morin pour Marie; il la demande en mariage.--Refus de
-Marie.--Osbert se prépare à épouser Laure--Accident qui donne au comte
-des soupçons sur l'honneur d'Alleyn, et qui détermine celui-ci à quitter
-secrètement le château d'Athlin._
-
-
-Le comte de Sant-Morin se promenait sur les remparts du château,
-enseveli dans ses pensées, lorsqu'Osbert s'approcha; dont les pas lents
-et l'air décontenancé annonçaient à son coeur le rejet de sa demande. Il
-dit au comte que Marie ne sentait pas encore pour lui ces sentimens
-d'affection qui pouvaient justifier l'acceptation de ses offres. Cette
-information, quoiqu'elle affaiblît l'espoir du comte ne le détruisit pas
-tout-à-fait; car il s'imagina que le tems et son assiduité pourraient
-encore réaliser ses désirs. Tandis que ces deux amis étaient appuyés sur
-les murs du château, engagés dans une conversation sérieuse, ils
-remarquèrent sur une colline voisine un nuage qui paraissait sur
-l'horizon, dont la couleur de poussière laissa apercevoir une lumière
-subite; au même instant ils découvrirent l'éclat des armes, et une
-troupe armée parut successivement sur la colline et descendit dans la
-plaine. Osbert crut reconnaître la tribu du baron. C'était le baron
-lui-même qui s'avançait à la tête de ses vassaux, pour chercher cette
-vengeance qu'il n'avait pu jusqu'alors se procurer, et qui, déterminé à
-vaincre, avait amené avec lui une armée qu'il regardait comme plus que
-suffisante pour emporter d'assaut le château de son ennemi.
-
-Malcolm avait retenu prisonnier le messager porteur du cartel, et avait
-en même-tems hâté ses préparatifs pour surprendre le château d'Athlin.
-La détention de son serviteur avait éveillé les soupçons du comte, et il
-avait pris des précautions pour prévenir les desseins de son ennemi. Il
-avait averti sa tribu de se tenir prête à repousser une attaque
-soudaine, et avait fortifié son château contre tout événement. Il envoya
-donc à la tribu les ordres nécessaires, arrangea son plan de défense, et
-se posta sur les remparts pour observer les mouvemens de l'ennemi.
-Sant-Morin, en armure, se tint à ses côtés. Alleyn, avec un parti, fut
-chargé de défendre la grande porte.
-
-Le baron s'avança rapidement avec ses gens et cerna les murs du château.
-Tout, dans l'intérieur, était tranquille, tout annonçait la plus
-profonde sécurité, et le baron, certain de la victoire, comptait déjà
-sur le succès de son entreprise, quand il aperçut un homme qu'il ne
-reconnut pas à cause de son armure; il le somma de se rendre, lui et son
-chef, aux armes de Malcolm. C'était Osbert lui-même qui lui répondit en
-lui décochant une flèche qui manqua le baron, mais qui perça un soldat
-de sa suite. Les archers, placés derrière les murailles, se montrèrent
-alors et firent pleuvoir sur lui une grêle de flèches; en même-tems
-toutes les parties du château parurent garnies des soldats du comte, qui
-lancèrent sur les assaillans des piques et d'autres armes défensives
-avec une rapidité inconcevable. Le tocsin sonna et donna le signal à
-cette partie de la tribu postée en dehors; elle fondit immédiatement sur
-l'ennemi, qui, étonné de cette attaque inattendue, eut à peine le tems
-de se défendre. Le cliquetis des armes retentit dans les airs avec les
-cris des vainqueurs, et les gémissemens des mourans.
-
-La terreur qu'inspirait le baron, et qui était le principal mobile de
-l'obéissance de ses vassaux, fut dans ce moment surmontée par la
-surprise et la crainte de la mort; ils abandonnèrent leurs rangs en
-grands nombres et s'enfuirent vers les montagnes voisines. En vain il
-s'efforça de rallier ses soldats et de les ramener à la charge, ils
-cédèrent à une impulsion plus forte que les menaces de leur chef, qui
-resta au pied des murailles avec moins de la moitié de ses gens. Le
-baron, étranger à la lâcheté, dédaignant la retraite, continua
-l'attaque. A la fin les portes du château s'ouvrirent, et un parti, à la
-tête duquel étaient Osbert et Sant-Morin, fit une sortie sur les
-assaillans. Ils se séparèrent pour chercher Malcolm; mais leurs
-recherches furent également inutiles. Enfin Osbert, craignant qu'il ne
-s'introduisît dans le château par stratagême, retournait vers les portes
-lorsqu'il reçut un coup d'épée dans l'épaule. Son armure rompit la force
-du coup et il n'eut qu'une légère blessure. Il se tourna à l'instant
-pour faire face à l'ennemi et découvrit un homme du parti de Malcolm qui
-l'attaqua en désespéré. Le combat fut long et furieux; une adresse et
-une valeur égale semblaient animer les combattans. Alleyn, ayant
-remarqué de son poste le danger du comte, vola à son assistance; mais la
-crise était passée lorsqu'il arriva; Osbert avait blessé son adversaire
-au côté et il tomba par terre. Il le désarma, et tenant son épée sur sa
-poitrine, lui dit de demander la vie. «Je n'ai point de grâce à
-demander», répondit Malcolm, dont le comte reconnut alors la faible
-voix: «Si j'en avais une, c'est la mort que je vous prierais de me
-donner. O! maudit soit...»
-
-Il aurait voulu finir la phrase, mais le sang coulait abondamment de sa
-blessure et il s'évanouit. Le comte jeta son épée, appela ses gens, leur
-confia le soin du baron et leur ordonna de prendre possession du château
-de Dunbayne. Le reste de l'armée de Malcolm, ayant appris que son chef
-était mortellement blessé, avait abandonné les murailles. Les troupes
-d'Osbert s'avancèrent sans interruption, et prirent possession du
-château, sans rencontrer la moindre opposition.
-
-On examina les blessures du baron lorsqu'il fut arrivé à Dunbayne, et
-l'opinion des chirurgiens fut incertaine. Son visage annonçait d'une
-manière sensible les tourmens de son ame; il jeta avidement les yeux
-autour de l'appartement, comme s'il cherchait quelqu'un.
-
-Après avoir plusieurs fois, inutilement, essayé de parler, il dit: «Ne
-me flattez pas des espérances de la vie; je sens qu'elle me fuit avec
-rapidité; mais pendant que j'ai encore le pouvoir de parler, faites-moi
-voir la baronne». Elle vint et, se tenant suspendue sur son lit en
-silence et remplie d'horreur, elle reçut ces paroles: «Madame, je crains
-bien qu'il ne soit pas en mon pouvoir de réparer les torts que je vous
-ai faits. Dans le peu de momens qu'il me reste à vivre, permettez-moi de
-soulager ma conscience en vous découvrant mon crime et mes remords». La
-baronne tressaillit, appréhendant la phrase qui allait suivre. «Vous
-aviez un fils». «Eh bien qu'y a-t-il au sujet de mon fils?» «Vous aviez
-un fils, que mon ambition démesurée a voulu priver de son héritage et
-dont je vous ai fait croire la mort pendant votre absence». «Où est mon
-enfant», s'écria la baronne? «Je n'en sais rien», reprit Malcolm, «je
-l'ai confié au soin d'un homme et d'une femme qui vivaient alors dans
-une partie éloignée de mes terres; mais quelques années après, ils
-disparurent et je n'ai jamais depuis entendu parler d'eux. Je le fis
-passer pour un enfant trouvé que j'avais sauvé de la mort. Il n'y eut
-qu'un de mes domestiques qui fut instruit du secret; je trompai les
-autres. Je vous dis cela, madame, afin de vous engager à faire des
-recherches et pour soulager les angoisses d'une conscience coupable.
-J'ai d'autres faits...» La baronne n'en put entendre davantage; elle fut
-portée sans sentiment hors de l'appartement. Laure, effrayée de sa
-situation, fut informée de ce qui en était la cause, et sa tendresse
-filiale veilla sur elle avec l'attention la plus assidue.
-
-Osbert, en quittant Malcolm, était retourné sur-le-champ au château; il
-apporta le premier la nouvelle d'un événement qui probablement vengerait
-la mémoire de son père, et terminerait les malheurs de sa famille. La
-vue du comte et la nouvelle qu'il communiquait rendirent la vie à la
-comtesse et à Marie, qui pendant l'assaut s'étaient, pour plus de
-sûreté, retirées dans l'intérieur du château, et qui, durant le combat,
-avaient éprouvé toutes les terreurs dont leur situation était
-susceptible. Ils furent peu après rejoints par Sant-Morin et Alleyn,
-dont la conduite avait attiré l'attention du comte. Les joues de Marie
-se colorèrent au récit de cette nouvelle preuve de son mérite; et Alleyn
-fut bien récompensé en observant son émotion. Il y avait dans le coeur
-d'Osbert un sentiment qui combattait l'orgueil de la naissance. Il
-aurait désiré récompenser les services et le noble courage de ce jeune
-homme par les vertus de Marie; mais des préjugés invétérés faisaient
-taire cette impulsion de la reconnaissance, et effaçaient de son coeur
-les impressions de la vérité.
-
-Le comte et Sant-Morin se hâtèrent alors de se rendre au château de
-Dunbayne, pour consoler la baronne et sa fille par leur présence. A
-mesure qu'ils s'en approchaient, le silence et la désolation des lieux
-annonçaient l'état de son seigneur; ses soldats étaient entièrement
-dispersés, on n'apercevait que quelques sentinelles éparses devant la
-porte de l'Est, qui, n'ayant pas fait de résistance, y avaient été
-laissées par les troupes du comte. On ne voyait qu'un très-petit nombre
-des vassaux du baron, ce petit nombre était désarmé et offrait l'image
-de la grandeur déchue. En traversant la plate-forme, le souvenir du
-passé s'empara de l'esprit d'Osbert. Les angoisses qu'il y avait
-éprouvées, l'image de la mort qu'il avait devant les yeux et les
-circonstances ignominieuses qui accompagnaient sa destinée, la présence
-de Malcolm, puissant dans l'injustice et cruel dans le pouvoir, dont le
-visage exprimait par un affreux sourire le triomphe de la vengeance,
-pénétrèrent son coeur d'un trait perçant. Chaque circonstance de torture
-se présenta à son imagination sous les couleurs frappantes de la vérité;
-il frémit en passant, et le contraste de la scène présente l'affecta
-vivement. Il vit le pouvoir inné et vigilant de la justice, qui parcourt
-toutes les circonstances de la vie comme un principe vital, et qui darde
-sur les hommes vertueux, à travers l'obscurité des actions humaines, les
-rayons de la félicité, et sur les coupables la lumière destructrice de
-l'éclair.
-
-Ayant demandé la baronne, on leur dit qu'elle était dans l'appartement
-de Malcolm, qui touchait à sa fin. On annonça le comte Sant-Morin, et le
-baron ayant entendu son nom, désira de le voir. Louise sortit pour
-recevoir son parent avec toute la joie qu'une rencontre si désirable et
-si inespérée pouvait inspirer. En voyant Osbert, les larmes coulèrent en
-abondance de ses yeux; et elle le remercia de ses soins généreux, d'une
-manière qui découvrit la profonde impression qu'avaient faite sur elle
-ses services. Le laissant, elle conduisit le comte à Malcolm, qui était
-sur un lit de repos, environné de toutes les horreurs de la mort.
-
-Il leva la tête et laissa apercevoir un visage égaré et épouvantable,
-sur lequel était répandue une pâleur mortelle. La belle Laure, attendrie
-par une pareille scène, était pendue sur son lit et versait abondance de
-larmes. «Monsieur, dit Malcolm d'une voix basse, vous voyez devant vous
-un malheureux qui cherche du soulagement aux angoisses d'un esprit
-coupable. Mes crimes ont détruit la paix de cette dame,... l'ont privée
-d'un fils,... mais elle vous instruira de toute ma scélératesse, que je
-n'ai pas maintenant le tems de vous raconter. Je reçois, depuis
-plusieurs années, comme vous le savez fort bien, les revenus de ces
-terres étrangères qui lui appartiennent; comme une légère compensation
-des torts qu'elle a éprouvés, je lui légue toutes les possessions qui me
-sont échues par droit d'héritage, et je la remets sous votre protection.
-Vous demander, madame, ainsi qu'à vous, monsieur, l'oubli du passé est
-une chose que je n'ose point me permettre; cependant ce serait une
-consolation pour moi d'obtenir votre pardon». La baronne était trop
-affectée pour répondre autrement que par un regard qui témoignait son
-assentiment; Sant-Morin l'assura de son pardon, et le pria de composer
-ses esprits pour subir le sort qui l'attendait. «La paix, monsieur,
-n'est plus en mon pouvoir; ma vie n'a été qu'un tissu de crimes et ma
-mort est accompagnée de remords inutiles. J'ai connu la vertu, mais j'ai
-préféré le vice. Je ne regrette point à présent d'être puni, parce que
-je l'ai mérité». Le baron retomba sur son lit, poussa un profond soupir
-et expira. Ainsi se termina la vie d'un homme, qui aurait pu parvenir au
-bonheur de la vertu, mais dont les actions n'offrent que le tableau du
-crime.
-
-La baronne, le comte et Laure quittèrent cette triste scène pour se
-retirer dans l'appartement de la première, où Osbert attendait leur
-retour avec la plus grande inquiétude. Quand il apprit la mort de
-Malcolm, la sévérité de sa justice se relâcha un peu, et son coeur
-aurait poussé un soupir de pitié, si le souvenir de son père n'était
-revenu à son esprit, et n'avait arrêté cette impulsion. «Je puis
-maintenant, madame», dit-il, en s'adressant à la baronne, «remettre
-entre vos mains une partie de ces possessions qui appartenaient
-autrefois à votre époux, et qui auraient dû être l'héritage de votre
-fils; ce château désormais vous appartient, je le rends au propriétaire
-légitime».
-
-La baronne fut accablée du souvenir de ses services et ne put guères lui
-témoigner sa reconnaissance que par ses larmes. On fit venir le
-domestique, dont le baron avait fait mention pour être le confident de
-ses iniquités. Interrogé touchant l'enfant dont il avait été chargé, on
-n'en tira pas beaucoup de consolation; car toutes les réponses qu'il fit
-furent qu'il avait, par ordre de son maître, porté l'enfant à une
-chaumière à l'extrémité de ses terres, où il l'avait remis entre les
-mains d'une femme qui l'habitait avec son mari. Il leur avait en même
-tems donné une somme d'argent, et fait une promesse qu'ils recevraient
-d'autres remises. Il avait pendant quelques années été ponctuel dans le
-paiement des sommes que le baron lui avait confiées; mais à la fin il
-avait cédé à la tentation et se les était appropriées; et s'étant
-quelques années après informé de ces gens-là, il avait appris qu'ils
-avaient abandonné l'endroit. La condition que la baronne mit à son
-pardon fut qu'il ferait les recherches les plus scrupuleuses pour
-découvrir les personnes auxquelles il avait confié le soin de son
-enfant. Elle se consulta ensuite avec ses amis sur les moyens les plus
-efficaces pour réussir dans cette recherche, et envoya aussitôt des
-messagers dans différentes parties du pays pour tacher d'obtenir des
-renseignemens.
-
-La baronne se trouvait délivrée de l'oppression et de la captivité; elle
-était réinstallée dans ses anciennes propriétés auxquelles étaient
-ajoutés tous les biens de Malcolm, ainsi que sa fortune personnelle;
-elle se voyait environnée de ceux qu'elle aimait, et au milieu de gens
-dont elle était adorée; cependant les crimes du baron avaient laissé
-dans son coeur un mélange de fiel qui remplissait d'amertume toutes les
-sources de son bonheur, et qui rendait sa vie triste et douloureuse.
-
-Sant-Morin lui faisait alors des visites; sa présence lui causait
-beaucoup de consolation, et Laure était souvent égayée par la
-conversation d'Osbert, auquel elle était fortement attachée et dont les
-fréquentes visites au château n'étaient dévouées qu'à elle et à l'amour.
-
-La félicité de Maltida était alors aussi parfaite et aussi durable que
-cela est compatible avec la nature humaine. La mémoire de son mari était
-vengée, et son fils conservé pour faire la consolation de sa vieillesse.
-Le père de Laure avait toujours été l'ami de la maison d'Athlin, et sa
-délicatesse n'éprouvait aucune répugnance à l'alliance que proposait
-Osbert. Son bonheur était néanmoins imparfait: elle voyait la constante
-tristesse de sa fille, car l'amour minait sourdement le coeur de Marie,
-et résistait à tous ses efforts. La comtesse aurait voulu effectuer ce
-mariage avec Sant-Morin, qui, à ce qu'elle s'imaginait, rétablirait la
-paix dans le sein de sa fille, et assurerait son bonheur futur. Elle ne
-laissait échapper aucune occasion de plaider sa cause; elle s'en
-acquittait cependant avec beaucoup de ménagement pour ne point choquer
-la sensibilité de Marie, qui ne répondait jamais que quelques mots, et
-qui ne pouvait souffrir une longue conversation sur ce sujet. Son refus
-constant d'écouter Sant-Morin fit enfin perdre toute espérance à la
-comtesse et la convainquit de l'inutilité de ses efforts. Elle jugea
-qu'il ne serait pas honnête de le nourrir d'un vain espoir, et elle fut
-forcée de dire à Osbert de le détromper sur cet article.
-
-Depuis plusieurs mois la baronne faisait des recherches inutiles pour
-retrouver son fils; elle n'en apprenait aucune nouvelle, on ne pouvait
-point découvrir les gens qui en avaient été chargés. Sa détresse était
-inexprimable. Enfin désespérant de réussir, elle était réduite à
-déplorer en secret la confiance facile qui avait pu l'abandonner à des
-êtres qui l'avaient trahi. Mais quoiqu'elle fût elle-même incapable de
-goûter le bonheur, elle ne voulait point en priver ceux qui en étaient
-susceptibles, et elle céda aux sollicitations d'Osbert, en plaidant sa
-cause auprès de Laure, pour accélérer leur union.
-
-Osbert avait présenté la comtesse et Marie à la baronne et à sa fille,
-et une conformité de sentimens n'avait pas tardé à cimenter entre ces
-deux mères respectables une amitié durable. Marie et Laure n'étaient pas
-moins satisfaites l'une de l'autre. L'abattement de Sant-Morin en
-présence de la soeur du comte, témoignait la violence de sa passion, et
-aurait excité dans le sein de celle-ci quelque chose de plus que de la
-pitié si son coeur n'avait pas été préoccupé. Alleyn qui, par rapport à
-Marie, était restreint à ne point s'écarter des bornes de la pensée,
-errait solitairement dans le château d'Athlin, comme un spectre qui
-visite les lieux où est enseveli son bonheur. Sa prudence formait des
-résolutions que sa passion lui faisait à l'instant rejeter; trompé par
-l'amour, quoique poursuivi par le désespoir, il différait constamment
-son départ, et l'illusion du jour était toujours l'illusion du
-lendemain. Attaché à ses vertus et reconnaissant ses services, le comte
-lui aurait volontiers accordé tous les honneurs, excepté le seul qui
-pouvait faire le bonheur de sa vie, et que sa fierté lui permettait
-d'accepter. Ses refus étaient néanmoins accompagnés d'une modestie si
-gracieuse, qu'ils étaient plutôt capables de concilier la bienveillance
-que d'offenser la générosité.
-
-Dans une galerie qui était au nord du château, pleine de tableaux de
-famille était un portrait de Marie. Elle était peinte dans l'habit
-qu'elle portait le jour de la fête, lorsqu'elle fut amenée par le comte
-dans la salle, et présentée à Alleyn. La ressemblance était frappante et
-exprimait tous les charmes de l'original. Toutes les fois qu'Alleyn
-pouvait se dérober à l'observation, il se retirait dans cette galerie
-pour contempler le portrait de celle qui était toujours présente à son
-esprit. Là, il pouvait pousser ce soupir que réprimait sa présence, et
-répandre ces larmes auxquelles elle défendait de couler. Un jour qu'il
-était dans cet endroit, enseveli dans la tristesse, son oreille fut
-frappée des sons d'une agréable musique, qui paraissaient venir du fond
-de la galerie. L'instrument était touché avec une délicatesse extrême,
-et dans les douces ondulations de la voix qui flottait dans les airs, il
-distingua les paroles suivantes, qu'il se ressouvint être une ode
-composée par Osbert, et présentée à Marie, qui l'avait la veille mise en
-musique.
-
-
-LE MATIN.
-
- Triste nuit! à travers tes froides ombres,
- Flotte le gris crépuscule,
- Il disparaît, l'aurore arrive,
- Et les ténèbres ne sont plus.
-
- La fleur renaît à son aspect,
- Ses rayons pompent la rosée,
- Rappellent les heures rapides et gaies,
- La scène verte est dévoilée.
-
- Bientôt la brise modérée
- Ecume la montagne et l'humide vallée,
- Et dérobe à la fleur que sa fraîcheur séduit,
- Les parfums délicieux que cachent ses replis.
-
- Mère des fleurs, brillante aurore, salut!
- Le choeur des heures célèbre ton arrivée;
- Ainsi que les oiseaux dans leurs chants du matin,
- Le cor bruyant et le zéphir muet.
-
- Quand tu paraîtras sur la plaine,
- Avec tes nymphes aux doigts de rose,
- Les doux accords de cet air simple
- Frapperont toujours ton oreille.
-
-_CHOEUR._
-
- Passez, passez nymphes légères!
- C'est l'alouette au vol hardi
- Qui rend hommage à vos appas.
- Passez, passez nymphes légères!
-
-Captivé par ces doux sons, il s'était avancé de quelques pas dans la
-galerie; lorsque la musique cessa, il s'arrêta; après une courte pause,
-elle recommença, et il entendit les paroles suivantes, chantées à voix
-basse et avec l'expression de la plus tendre mélancolie.
-
- En secret je porte tes chaînes,
- Objet chéri de mon amour;
- Hélas! du terme de mes peines,
- Jamais je ne verrai le jour.
-
-La voix fut interrompue et perdue dans des soupirs; les cordes du luth
-rendirent des sons aigus, et un moment après il régna un profond
-silence. Il s'avança vers l'endroit d'où étaient partis ces sons, et à
-travers une porte qu'on avait laissée entr'ouverte, il aperçut Marie
-appuyée sur son luth et fondant en larmes. Il resta quelque tems
-immobile, plongé dans l'admiration, sans en être remarqué; mais un
-soupir qui lui échappa, la rappela à elle-même; elle leva les yeux et
-aperçut l'objet de ses chagrins secrets. Elle se leva en désordre; la
-rougeur de son visage trahit son coeur, et elle fuyait à la hâte la
-présence d'Alleyn resté à l'entrée de la chambre, le désespoir dans
-l'ame, lorsqu'elle fut rencontrée par son frère qui entrait par la porte
-par où elle voulait sortir; elle avait les yeux rouges à force de
-pleurer: il lança sur elle un regard de surprise et de mécontentement,
-et passa dans la galerie, où il fut suivi d'Alleyn alors sorti de sa
-transe. «Je m'attendais à une autre conduite de votre part,» lui dit le
-comte; «je comptais sur votre parole, et vous m'avez trompé.» «Veuillez
-m'entendre, milord, répliqua le jeune homme, je n'ai jamais abusé de
-votre confiance; ayez la complaisance de m'entendre.» «Je ne puis
-actuellement, répondit Osbert, mon tems est précieux; je vous entendrai
-dans un autre moment.» En prononçant ces mots, il sortit avec un air de
-hauteur qui pénétra Alleyn jusqu'à l'ame. Celui-ci dédaigna de le
-suivre, et d'insister davantage pour se justifier. Il fut alors
-complètement malheureux. Le même accident qui lui avait dévoilé le coeur
-de Marie, et toute l'étendue de ce bonheur que le sort lui refusait, lui
-arrachait tout espoir. Le même accident avait exposé la délicatesse de
-celle qu'il aimait à un choc cruel, fait soupçonner son honneur, et
-l'avait exposé à un reproche sensible de la part d'un homme dont il
-s'efforçait de captiver la bienveillance, et pour la sûreté duquel il
-avait souffert la captivité et affronté la mort.
-
-Marie avait quitté sa chambre dans l'affliction et la perplexité; elle
-s'était aperçue de la méprise de son frère et en était accablée; elle
-aurait bien voulu le détromper, mais il était allé au château de
-Dunbayne rendre une de ces visites préparatoires à son mariage, d'où il
-ne revint que le soir. La scène dont il avait été témoin le matin lui
-avait causé la plus violente agitation; il connaissait la passion
-mutuelle qui enflammait le coeur d'Alleyn et celui de sa soeur; il les
-avait surpris dans un appartement écarté; il avait remarqué l'air tendre
-et pensif du jeune homme, et les larmes et le désordre de Marie; et dans
-le premier moment il n'avait pas hésité de croire que l'entrevue était
-concertée. Dans la chaleur de son mécontentement, il avait rejeté
-l'explication d'Alleyn avec une hauteur que cette scène était seule
-capable d'exciter, et que rien ne pouvait excuser que l'illusion qui en
-avait été la cause. Cependant, après avoir plus mûrement réfléchi, il se
-représenta la délicatesse et la noble fierté de sa soeur, ainsi que
-l'intégrité d'Alleyn, et il s'accusa de trop de précipitation. Les
-services signalés de ce jeune homme s'offrirent à son esprit; il se
-repentit de l'avoir traité avec tant de rigueur. A son retour, il le fit
-demander pour entendre son explication et pour adoucir l'âpreté de sa
-dernière conduite.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI.
-
-_Osbert est dangereusement blessé dans les souterrains du château en
-poursuivant des étrangers suspects.--Détresse de sa famille et de
-Laure.--Une fièvre violente le met à l'article de la mort.--Ses derniers
-adieux à Laure.--Alleyn est violemment soupçonné d'être l'assassin du
-comte.--Toutes les recherches faites pour le trouver sont
-inutiles.--Guérison du comte.--Préparatifs pour son mariage.--Départ de
-Sant-Morin.--Enlèvement de Marie._
-
-
-On ne trouvait Alleyn nulle part. Le comte alla lui-même à sa recherche,
-mais il n'eut pas plus de succès. Comme il revenait de la terrasse,
-chagrin et inconsolable, il remarqua deux individus qui la traversaient
-à quelque distance devant lui, et la sombre lueur de la lune lui laissa
-apercevoir que ces gens n'étaient point du château. Il appela. Ils ne
-lui firent aucune réponse; mais au son de sa voix redoublèrent le pas,
-et se perdirent presque au même instant dans l'obscurité des remparts.
-Surpris d'une aventure si étrange, le comte s'avança à la hâte, et
-s'efforça de suivre la route qu'ils avaient prise. Il marcha en silence,
-mais il n'entendit aucun son pour diriger ses pas. Quand il arriva à
-l'extrémité du rempart, qui formait l'angle du nord du château, il
-s'arrêta pour examiner le terrain et pour écouter si quelque chose
-remuait. Rien, tout était tranquille. Après être demeuré quelque tems à
-examiner le rempart, il entendit quelqu'un dont la voix lui était
-inconnue, parlant bas et d'une manière cachée, mais il ne put distinguer
-le sujet de la conversation. Cette voix sembla s'approcher de l'endroit
-où il était. Il tira l'épée et épia en silence tous les mouvemens.
-Plusieurs individus s'avancèrent, s'arrêtèrent tout court, tournèrent
-ensuite, et firent un long examen du bâtiment. Ils conversaient à voix
-basse; mais le comte comprit par la violence de leurs gestes et la
-précaution de leurs démarches qu'ils méditaient quelque dessein
-préjudiciable à la paix du château. Après avoir terminé leur examen, ils
-tournèrent encore une fois vers l'endroit où il s'était posté; l'ombre
-d'une tourelle l'empêchait d'être vu, et ils continuèrent leurs
-approches jusqu'à ce qu'ils fussent à une très-petite distance de lui;
-ils passèrent ensuite à travers une arche en ruines, et se perdirent à
-travers les détours obscurs du bâtiment. Etonné de ce qu'il venait de
-voir, Osbert se hâta de regagner le château d'où il détacha quelques-uns
-de ses gens à la poursuite des inconnus; et il alla avec quelques
-domestiques à l'endroit où ils avaient disparu. Ils entrèrent sous
-l'arche qui conduisait à une partie ruinée de château; ils suivirent sur
-un pavé rompu les restes d'un passage, fermé par une porte basse,
-presque imperceptible à cause du lierre épais qui la couvrait. Ayant
-ouvert cette porte, ils descendirent un petit escalier qui conduisait
-sous le château, si étroit et si brisé que la descente était extrêmement
-difficile et dangereuse.
-
-L'humidité des vapeurs long-tems enfermées éteignit leur lumière, et ils
-restèrent dans les ténèbres les plus épaisses, en attendant qu'un des
-leurs allât à la partie habitée du bâtiment pour rallumer la lampe.
-Tandis qu'ils attendaient en silence le retour de la lumière, on
-entendait distinctement respirer par intervalles près de l'endroit où
-ils étaient. Les domestiques éprouvaient la plus grande frayeur; et le
-comte lui même n'était pas trop rassuré. Ils gardèrent le plus profond
-silence, prêtant une oreille attentive, lorsque le son de quelques pas
-les fit tressaillir. Le comte cria: qui va là? Personne ne lui répondit;
-l'écho profond répéta seul les sons de sa voix. Ils firent du bruit avec
-leurs épées, et s'avancèrent; mais les pas parurent s'éloigner. Le comte
-s'élança en avant et saisit la personne qui fuyait. Il s'ensuivit un
-petit combat; mais Osbert, plus fort que son antagoniste, l'avait
-presque renversé, lorsqu'il se sentit percé au côté par la pointe d'une
-épée, il lâcha prise et tomba par terre. Ses domestiques qui n'avaient
-pu les suivre, arrivèrent alors: mais les assassins avaient effectué
-leur retraite car on n'entendit leurs pas qu'à une distance fort
-éloignée. Ils s'efforcèrent de relever le comte qui était sans
-connaissance; mais ils ne savaient comment le tirer de ce lieu
-d'horreur: car ils étaient encore dans la plus profonde obscurité. Dans
-cet état cruel chaque moment paraissait un siècle. Quelques-uns
-essayèrent de retrouver le chemin de la porte, mais les ténèbres et les
-ruines du lieu détruisirent leurs efforts. A la fin la lumière parut et
-laissa voir Osbert insensible et baigné dans son sang. Il fut transporté
-au château, où l'on peut aisément se figurer l'horreur de la comtesse,
-lorsqu'elle le vit dans cette situation. A force de secours on le
-rappela à la vie; sa blessure fut examinée et trouvée dangereuse; on le
-porta dans un lit avec de bien faibles espérances de guérison. Lorsque
-Maltida fut informée de cette aventure, son étonnement ne fut pas moins
-grand que sa douleur. Toutes ses conjectures sur les desseins et
-l'identité de l'assassin se perdirent dans le vague. Elle ne savait à
-qui imputer ce forfait, ni imaginer aucun moyen qui pût conduire à la
-découverte d'un complot si mystérieux. Les individus qui avaient
-continué la poursuite, dans les souterrains, revinrent alors rendre
-compte à la comtesse. Tous les réduits les plus cachés du château et du
-rempart avaient été scrupuleusement examinés, et l'on n'avait trouvé
-personne. Ce qui augmentait encore le mystère de cet attentat, était la
-manière extraordinaire avec laquelle les inconnus s'étaient évadés.
-
-Marie veillait son frère dans les transes les plus cruelles, elle
-tâchait néanmoins de cacher ses appréhensions pour ne point faire perdre
-toute espérance à sa mère. La comtesse s'efforçait de se résigner à
-l'événement, avec une espèce de courage désespéré. Il y a un certain
-degré de malheur, au delà duquel l'esprit devient indifférent et
-acquiert une sorte de calme artificiel. Un excès de souffrances tue,
-pour ainsi dire, les pouvoirs vitaux de la sensibilité, et par une
-conséquence naturelle détruit son propre principe. Il en était ainsi de
-Maltida, une longue suite d'épreuves l'avait réduite à un état affreux
-de tranquillité, qui suivit le premier choc de l'événement actuel. Il
-n'en était pas de même de Laure; ignorant encore le malheur, et remplie
-d'espérances, elle vit la félicité qu'elle était prête à atteindre,
-s'éloigner d'elle avec toute la chaleur d'une sensibilité qui n'avait
-pas encore été émoussée par les rigueurs de la contrariété.
-
-Lorsqu'elle apprit la nouvelle de l'état du comte, elle fut plongée dans
-la douleur la plus affreuse, et éprouva dans le silence les angoisses
-les plus terribles. Sant-Morin vint aussitôt voir Osbert, mais son
-propre chagrin lui déchirait le coeur, et il était hors d'état de donner
-aux autres cette consolation dont il avait lui-même besoin.
-
-Une fièvre, occasionnée par les blessures, ajouta au danger du comte, et
-au désespoir de sa famille. Pendant tout ce tems-là Alleyn n'avait point
-paru au château; et son absence, dans une pareille circonstance, éleva
-dans le sein de Marie une variété de craintes désespérantes. Osbert le
-demanda et désira de le voir. Le domestique, envoyé à la chaumière de
-son père, apporta la nouvelle qu'il y avait quelques jours qu'on ne
-l'avait vu, et que personne ne savait où il était allé. La surprise fut
-universelle; mais les effets qu'elle produisit furent différens et
-contraires. Un étrange concours de circonstances inspirait à l'esprit de
-la comtesse un soupçon que son coeur et le souvenir de la conduite
-d'Alleyn rejetaient à l'instant. Elle avait appris ce qui s'était passé
-entre le comte et lui dans la galerie; son absence soudaine, l'événement
-qui s'en était suivi, et sa fuite subséquente formaient une chaîne de
-semi-preuves, qui la forçaient malgré elle à le croire complice de
-l'affaire qui venait de replonger sa maison dans le malheur.
-
-Marie avait trop de confiance à la probité du jeune homme pour admettre
-un soupçon de cette nature. Elle rejeta avec dédain toute suggestion qui
-pouvait offrir l'idée d'Alleyn alliée à celles du déshonneur, et elle
-crut qu'il était impossible qu'il fût coupable d'une action aussi basse
-que celle dont il s'agissait. Néanmoins elle éprouvait une étrange
-inquiétude à son sujet, et elle était continuellement tourmentée
-d'appréhensions cruelles pour sa sûreté. L'angoisse dans laquelle il
-avait quitté l'appartement, le traitement injurieux que lui avait fait
-son frère, et son absence précipitée, tout conspirait à la faire
-craindre que le désespoir ne l'eut poussé à quelque acte de suicide.
-
-Le comte, dans le délire de la fièvre, ne rêvait qu'à Laure et à Alleyn,
-c'étaient les seuls sujets de ses extravagances. Saisissant un jour la
-main de Marie, qui était assise à côté de son lit, et la fixant pendant
-quelque tems: «Ne pleurez pas, dit-il, ma chère Laure, ni Malcolm, ni
-aucun pouvoir terrestre ne sera capable de vous séparer de moi; ses
-murailles... ses gardes... qu'est-ce que cela? Je vous arracherai de ses
-mains ou je périrai. J'ai un ami dont la valeur fera beaucoup pour nous;
-un ami... ô! ne le nommez pas; nous sommes dans des tems bien étranges;
-prenez garde à qui vous vous fiez. Je lui aurais donné ma vie... mais
-non... Je ne veux pas le nommer». Se tournant ensuite subitement de
-l'autre côté du lit, et regardant fixement vers la porte avec une
-expression de chagrin qu'il est impossible de décrire:
-
- * * * * *
-
-«Tous les maux dont mon plus cruel ennemi eût pu m'accabler, toutes les
-horreurs de l'emprisonnement et de la mort n'ont jamais laissé dans mon
-ame un trait aussi perçant que ton infidélité.» Marie fut tellement
-choquée de cette scène, qu'elle quitta la chambre et se retira dans son
-appartement pour se livrer à toute la douleur qu'elle lui causait.
-
- * * * * *
-
-L'état d'Osbert devint tous les jours plus alarmant; et la fièvre qui
-n'était pas encore à sa crise, tenait ses amis suspendus entre la
-crainte et l'espérance. Dans un de ses momens de calme, s'adressant à la
-comtesse de la manière la plus pathétique, il la pria, comme il était
-probable que la mort allait le séparer de celle qu'il aimait le plus, de
-lui permettre de voir Laure encore une fois. Elle vint fondant en
-larmes, et il s'en suivit une scène de douleur au-dessus de toute
-expression. Il lui fit ses derniers adieux; elle jeta sur lui un dernier
-regard; et s'arrachant de ses bras le coeur brisé, elle fut portée à
-Dunbayne dans un état presque aussi dangereux que celui du comte.
-
-L'agitation qu'il avait éprouvée pendant cette entrevue, lui causa un
-retour de transport plus violent qu'aucun des accès dont il eût encore
-été tourmenté; à la fin, épuisé de fatigue, il tomba dans un profond
-sommeil qui dura, sans intermission, pendant vingt-quatre heures. Ce
-repos donna à la comtesse et à Marie, qui le veillaient alternativement,
-la consolation de l'espérance. Quand il s'éveilla il était sensiblement
-mieux, et dans un état bien différent de celui où on l'avait laissé
-quelques heures auparavant. La crise était alors passée, et depuis cette
-époque la maladie diminua rapidement jusqu'à ce qu'il eut recouvré la
-plénitude de sa santé.
-
-La joie de Laure, dont la santé revenait progressivement avec sa
-tranquillité et celle de sa famille, fut telle que les belles qualités
-d'Osbert le méritaient. Cette joie fut néanmoins un peu interrompue par
-le comte de Sant-Morin, qui, entrant un jour dans l'appartement de la
-baronne, des lettres à la main, lui dit qu'il venait d'apprendre la mort
-d'un parent éloigné, qui lui avait légué des biens considérables, et
-dont il était absolument nécessaire qu'il allât, sans délai, prendre
-possession; qu'en conséquence il était obligé, malgré lui, de partir
-sur-le-champ pour la Suisse. Quoique la baronne et ses amis prissent
-part à sa bonne fortune, ils étaient tous fâchés de son départ
-précipité. Il prit congé de tout le monde, et particulièrement de Marie,
-pour qui son amour était toujours le même, avec la plus grande émotion.
-Le vuide qu'il laissa dans leur société ne put aisément se remplir, et
-furent long-tems à reprendre leur gaieté ordinaire.
-
-On faisait alors des préparatifs pour le mariage d'Osbert et de Laure,
-et le jour de la célébration fut enfin déterminé; la cérémonie devait
-avoir lieu dans une chapelle du château de Dunbayne; un chapelain de la
-baronne devait officier; il n'y avait que Marie pour accompagner la
-mariée; la comtesse et la baronne se proposaient d'assister à la
-cérémonie. La présence de Sant-Morin fut universellement regrettée, car
-c'était lui qui devait présenter la future épouse. On appela à son
-défaut un _Laird_ voisin, que la famille de la baronne avait toujours
-estimé. Les sollicitations de Laure firent consentir Marie à passer la
-nuit qui précédait le mariage au château de Dunbayne. A la fin, le jour
-si long-tems désiré et attendu par le comte avec tant d'impatience,
-arriva. Il faisait extrêmement beau, et la joie qui brillait dans ses
-yeux semblait donner un nouveau lustre à tout ce qui l'environnait. Il
-partit avec la comtesse pour Dunbayne, jouissant du plaisir avec lequel
-il reviendrait, par cette même route, au château d'Athlin, accompagné de
-Laure, et uni avec elle par des liens que la mort seule pouvait briser.
-A leur arrivée, ils furent reçus par la baronne qui demanda où était
-Marie. Lorsque la comtesse et Osbert apprirent qu'on ne l'avait point
-vue, ils éprouvèrent la plus grande consternation. Le château ne fut
-plus qu'une scène de confusion; les noces furent différées. Le comte
-retourna sur-le-champ à Athlin pour envoyer ses gens à la recherche de
-Marie. Il fut instruit que les domestiques chargés d'accompagner sa
-soeur n'avaient point reparu depuis son départ. Cette nouvelle redoubla
-ses alarmes; il monta lui-même à cheval pour aller à sa poursuite, ne
-sachant cependant pas quel chemin il devait prendre. Plusieurs jours se
-passèrent en recherches inutiles; on ne put découvrir les moindres
-traces de sa fuite.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII.
-
-_Marie est enlevée par une bande d'hommes armés. Ils la conduisent à
-travers une forêt et une longue bruyère. Ils s'arrêtent sous les ruines
-d'une vieille abbaye.--Orage affreux.--Cris de Marie.--Combat des
-brigands.--Alleyn est attiré par le bruit; il est assailli par les
-brigands.--Arrivée d'Osbert et de ses gens.--Les brigands mis en fuite,
-et deux d'entr'eux arrêtés.--Découverte du complot tramé pour
-l'enlèvement de Marie.--Osbert revient au château d'Athlin avec Marie et
-Alleyn. Ce dernier est reconnu pour être le fils de la baronne de
-Malcolm.--Mariages d'Osbert et de Laure; d'Alleyn et de Marie._
-
-
-Marie était pendant ce tems-là en proie à des frayeurs accablantes. En
-allant à Dunbayne, elle avait été attaquée par une bande d'hommes armés
-qui, après avoir engagé un combat simulé avec ses domestiques, l'avaient
-enlevée sans connaissance. Lorsqu'elle revint à elle-même elle se trouva
-au milieu d'une forêt, dont l'obscurité était encore augmentée par les
-ombres de la nuit. La lune qui commençait à s'élever et à se faire
-apercevoir à travers les arbres, ne servit qu'à lui découvrir l'aspect
-effrayant de l'endroit et le nombre d'hommes qui l'environnaient; ses
-craintes la privèrent, pour ainsi dire, de sa raison. Ils voyagèrent
-toute la nuit en observant le plus profond silence. Au point du jour
-elle arriva sur les bords d'une vaste bruyère dont ses yeux ne purent
-découvrir les bornes.
-
-Avant de passer ce désert ils s'arrêtèrent à l'entrée d'une caverne
-formée dans le roc, ombragée par des pins et des sapins, où, étendant
-leur déjeûner sur l'herbe, ils offrirent des rafraîchissemens à Marie,
-dont le désordre était trop grand pour lui permettre d'y toucher. Elle
-les supplia, dans les termes les plus touchans, de lui dire qui les
-avait envoyés et où ils la menaient; mais ils demeurèrent insensibles à
-ses larmes et à ses sollicitations, et elle fut contrainte d'attendre,
-dans le silence de la terreur, le sort qu'on lui destinait. Ils
-continuèrent leur route, et, vers la fin du jour, ils s'approchèrent des
-ruines d'une abbaye, dont les arches rompues et les tours isolées
-s'élevaient avec une grandeur lugubre à travers l'obscurité de la nuit.
-C'était l'habitant solitaire de ces lieux sauvages, monument de la
-mortalité et de la superstition; la sombre majesté de son aspect
-semblait commander le silence et la vénération.
-
-La froide rosée tombait abondamment, et Marie, fatiguée de corps et
-d'esprit, était presque mourante sur son cheval, lorsqu'ils s'arrêtèrent
-sous une arche de ces ruines. Elle n'était cependant pas insensible aux
-objets qui l'environnaient; la triste solitude de l'endroit et l'aspect
-imposant du bâtiment, dont l'effet était augmenté par l'approche des
-ténèbres, la remplirent d'horreur, et quand on la descendit de cheval,
-elle fit un cri de désespoir. Ils la portèrent par un chemin rompu dans
-une partie du bâtiment qui avait été autrefois les cloîtres de l'abbaye,
-mais qui tombait alors en ruine et qui était couverte de lierre. Il y
-avait cependant à l'extrémité de ces cloîtres un pavillon qui avait plus
-fortement résisté aux ravages du tems; le toit en était entier, et les
-cadres brisés des fenêtres tenaient encore. Ce fut là qu'ils portèrent
-Marie, où ils la laissèrent, presque sans vie, sur le pavé couvert
-d'herbe, tandis que quelques-uns des brigands se hâtèrent d'allumer un
-feu de fougère et de toutes les broussailles qu'ils purent ramasser.
-
-Ils tirèrent leurs provisions et se placèrent autour du feu, où à peine
-étaient-ils assis, que le bruit éloigné du tonnerre annonça l'approche
-d'une tempête. Il y eut effectivement un orage affreux avec des coups de
-tonnerre qui ébranlèrent l'abbaye jusques dans ses fondemens. Ils
-étaient à l'abri de la pluie; mais les éclairs redoublés qui pénétraient
-avec force à travers les fenêtres les alarmèrent tous. Marie poussa des
-cris aigus, et la crainte dont les brigands étaient pénétrés ne les
-empêcha pas de prononcer d'horribles imprécations contre sa détresse;
-l'un d'entr'eux, dans la fureur de son ressentiment, jura qu'elle serait
-bâillonnée, et saisit ses mains sans défense pour exécuter ses menaces.
-Ses cris redoublèrent. Les domestiques qui l'avaient trahie n'étaient
-pas encore assez endurcis dans le crime pour voir sa détresse sans
-émotion; quoiqu'ils eussent cédé à l'appât d'une récompense ils ne
-voulaient pas que leur maîtresse éprouvât des rigueurs inutiles. Ils
-s'opposèrent aux brigands, et il s'éleva entr'eux une querelle dont la
-violence fut telle qu'ils en vinrent aux mains.
-
-Au milieu des coups de tonnerre, les sermens et les exécrations des
-combattans ajoutaient une nouvelle terreur à la scène. Les brigands
-furent plus forts que leurs adversaires, et Marie, voyant que la
-victoire se décidait contre elle, poussa un cri perçant. Le bruit de
-quelqu'un qui approchait attira l'attention de toute la bande. Presqu'au
-même instant un homme s'élança au milieu d'eux, et, tirant l'épée,
-demanda la cause du tumulte. Marie, étendue par terre, presque
-expirante, leva alors les yeux; mais quelle fut sa surprise et ses
-sensations lorsqu'elle aperçut Alleyn, qui resta pétrifié d'horreur!
-Avant qu'il pût voler à son secours, les attaques des brigands
-l'obligèrent à se défendre: il para, pendant quelque tems, les coups
-qu'ils lui portèrent, mais il aurait inévitablement succombé si le bruit
-d'une marche n'avait un moment suspendu leur fureur. Le pavillon fut en
-un instant rempli d'hommes armés. L'étonnement d'Alleyn devint encore
-plus grand, car c'était Osbert à la tête d'un parti. Dès que celui-ci
-aperçut Alleyn, il s'arrêta tout court et demeura stupéfait. Reprenant
-néanmoins sa fermeté, il lui commanda de se défendre. La voix de son
-frère rappela Marie à elle-même, et remarquant leurs attitudes
-menaçantes, elle recueillit assez de force pour se jeter au milieu
-d'eux; Alleyn laissant tomber son épée, courut à elle pour la secourir,
-mais le comte le repoussa et serra sa soeur contre son sein.
-«_Ecoutez-moi, Osbert_», fut tout ce qu'elle put prononcer.
-«Apprenez-moi qui l'a amenée ici», dit fièrement Osbert à Alleyn. «Je
-n'en sais rien, répliqua celui-ci, demandez-le à ces gens que vos
-domestiques viennent d'arrêter. Si ma vie vous est odieuse, frappez et
-épargnez-moi le chagrin de la défendre contre le frère de Marie.» Le
-comte hésita de surprise, et la générosité d'Alleyn le fit rougir. Il
-allait continuer, mais il fut interrompu par l'arrivée de ses
-domestiques qui, après un violent combat avec les brigands, en avaient
-saisi deux qu'ils amenaient à leur maître; le reste avait fui. Le comte
-reconnut dans l'un d'eux son propre valet, qui, ne pouvant soutenir sa
-présence, tomba à ses pieds et implora sa miséricorde. «Misérable»,
-s'écria le comte, en le saisissant, et tenant son épée levée sur sa
-tête, «dis-moi par quelle impulsion tu as agi, et tout ce que tu sais de
-cette affaire; souviens-toi que ta vie dépend de la vérité de tes
-aveux.»--«Je dirai la vérité, Milord, la vérité toute entière», répliqua
-ce malheureux en tremblant, «je vous le promets. Il y a environ trois
-semaines; non, je me trompe, il y a quinze jours, lorsqu'on m'envoya
-porter un message à Lady Malcolm, le valet de chambre du comte
-Sant-Morin,»--«le comte Sant-Morin!» répétèrent tous ceux qui étaient
-présens. «Mais continue, dit Osbert.--Le valet du comte de Sant-Morin me
-tira dans une chambre à l'écart, et me dit d'y attendre son maître qui
-allait s'y rendre à l'instant.»--«Sois prompt, dit le comte, au
-fait.»--«Oui, milord; le comte vint et me dit: «Robert il y a long-tems
-que je vous observe, et je crois qu'on peut se fier à vous»; voilà ce
-qu'il m'a dit, milord, Dieu me pardonne!--Bien, bien, continue!--A quoi
-pensais-je? oui, il m'a dit «je crois qu'on peut se fier à vous.»--«Ah!
-c'en est trop, coquin, tu abuses de ma patience, pour donner à tes
-complices le tems de s'échapper; sois prompt, ou tu es mort.»--«Il tira
-de sa poche une poignée de louis qu'il me donna. Pouvez-vous garder un
-secret, Robert, me demanda-t-il? Oui, monsieur le comte, lui
-répondis-je, Dieu me pardonne!»--«Eh bien! faites attention à ce que je
-vais vous dire! Vous accompagnez souvent votre jeune maîtresse quand
-elle va à Dunbayne.»--«Ce fut donc le comte de Sant-Morin qui te chargea
-de l'exécution de ce projet?»--«Pas moi seul, milord.»--«Répons-moi, le
-comte est-il auteur de ce complot?»--«Oui milord.»--«Et où est-il?»
-ajouta Osbert d'un ton furieux.--«Je ne sais pas, milord.»--«Tu ne sais
-pas, malheureux! pense à ta vie.»--«Je n'en sais réellement rien. Vous
-savez, milord, qu'il s'est embarqué près du château de Dunbayne, et nous
-allions le trouver à un endroit éloigné de la côte, où nous devions tous
-nous embarquer pour le continent.»--«Il est impossible que vous ignoriez
-le lieu de votre destination», dit le comte, en se tournant vers l'autre
-prisonnier; «où est celui qui vous emploie?»--«Je ne suis pas fait pour
-le dire», répondit celui-ci d'un ton hautain.--«Révèle-moi la vérité»,
-ajouta le comte, en tournant vers lui la pointe de son épée, «ou je te
-la ferai dire de force.»--«L'endroit où nous devions trouver le comte
-n'a point de nom.»--«Vous savez où c'est?»--«Oui.»--«Conduisez-y
-moi.»--«Jamais.»--«Jamais? il y va de votre vie», dit Osbert, en lui
-tenant l'épée sur la poitrine.--«Frappez», dit Sant-Morin, en jetant le
-manteau qui le cachait; «frappez et délivrez-moi d'une existence que
-l'amour m'a rendu odieuse; frappez, et faites que le premier moment où
-je suis entré ici soit le dernier de mon crime.» Marie poussa un faible
-cri; le reste de ses forces l'abandonna, et elle tomba évanouie sur le
-pavé. Osbert recula de quelques pas, et resta suspendu dans
-l'étonnement. Il est impossible d'exprimer les regards de tous les
-spectateurs. «Prenez une épée, dit le comte, revenant à lui, et
-défendez-vous.»--«Jamais, milord, jamais! quoique la force de ma passion
-m'ait poussé à vous enlever une soeur, je n'aggraverai pas mon crime par
-l'assassinat du frère. J'ai déjà une fois mis votre vie en danger,
-quoique ce ne fût pas mon intention; et Dieu sait les angoisses que cet
-accident m'a causées! L'impétuosité de ma passion m'a poussé avec une
-force irrésistible; elle m'a fait violer les droits de la
-reconnaissance, de l'amitié et de l'humanité. Vivre dans la honte, et
-dans le sentiment du crime est un tourment mille fois plus cruel que la
-mort. Que votre épée vous rende justice, et épargnez-moi la douleur de
-faire long-tems la comparaison de ce que je suis d'avec ce que j'ai
-été.»--«Allons: trêve de tout cela, dit le comte, défendez-vous!»
-Sant-Morin refusa de nouveau. «Et vous misérable,» dit Osbert en se
-tournant vers l'homme qui avait avoué le complot, «vous prétendiez
-ignorer la présence du comte de Sant-Morin! votre perfidie sera punie
-comme elle le mérite.»--«Aussi sûr que j'implore votre miséricorde,
-milord, je ne savais pas qu'il fût ici.»--«Il dit la vérité, ajouta
-Sant-Morin, il ignorait l'endroit où il devait me rencontrer.
-J'approchais de ces lieux pour me découvrir au cher objet de ma passion,
-quand vos gens me surprirent et m'arrêtèrent.» Marie confirma le
-témoignage du comte Suisse, en disant qu'elle ne l'avait point encore vu
-depuis qu'elle avait quitté le château de Dunbayne. Elle demanda grâce
-pour lui, ainsi que pour les domestiques qui s'étaient opposés à la
-cruauté de leurs camarades. «Je ne suis pas un assassin, dit Osbert; que
-le comte prenne une épée, et se batte à armes égales.»--«La vertu
-sera-t-elle donc réduite à l'égalité avec le vice? reprit le comte, non
-milord, plongez-moi votre épée dans le coeur et expiez mon offense.»
-Osbert insista encore pour qu'il se défendît, et Sant-Morin refusa.
-Touché de leur ancienne amitié, et affligé qu'une ame comme celle du
-comte eût succombé sous l'empire du vice, Osbert jeta son épée par
-terre, et mû par une espèce de tendresse, il dit: «Allez, monsieur,
-votre personne est en sûreté, et si cela est nécessaire à votre
-tranquillité, en lui tendant la main, acceptez mon pardon.» Sant-Morin,
-accablé par cet acte de générosité et par le sentiment d'en être
-indigne, se recula et parla ainsi: «Que votre générosité n'excite pas en
-moi des remords encore plus aigus que ceux que j'éprouve. Je puis
-supporter vos reproches, je sollicite votre vengeance; mais vos bontés
-m'accablent. Jamais, milord, continua-t-il, les larmes aux yeux, jamais
-votre amitié ne sera souillée par un homme qui n'en est pas digne;
-puisque vous ne voulez pas vous faire justice en prenant ma vie, je vais
-la terminer dans l'obscurité des régions éloignées. Cependant, avant que
-je parte, permettez-moi de vous demander encore une grace, ainsi qu'à
-cette dame chérie que j'ai offensée, et que mes yeux contemplent pour la
-dernière fois; permettez-moi d'espérer que vous effacerez de votre
-mémoire jusqu'au souvenir de Sant-Morin.» Il termina cette phrase en
-poussant un profond soupir qui pénétra tous ceux qui étaient présens,
-et, sans attendre de réponse, il s'éloigna. La pitié avait fait
-détourner la tête à Osbert, et quand il voulut répliquer, il s'aperçut
-que le comte avait disparu; il suivit ses pas dans le cloître; il
-appela, mais inutilement.
-
-Alleyn avait observé Sant-Morin avec un mélange de pitié et
-d'admiration; et il soupira de la faiblesse de la nature humaine.
-«Comment, dit Osbert, en revenant soudain vers Alleyn, comment puis-je
-assez vous dédommager de mes soupçons et du traitement injurieux que je
-vous ait fait? Comment pourrez-vous me pardonner, et comment pourrai-je
-oublier mon injustice? Mais le mystère de cette affaire et les
-apparences plaident en ma faveur.»--«Oh! ne parlons plus de cela,
-milord, répliqua Alleyn, avec émotion; réjouissons-nous seulement de la
-sûreté de notre chère dame, et offrons-lui les secours dont elle a
-besoin.» Le feu fut rallumé, et les domestiques d'Osbert lui
-présentèrent du vin et d'autres rafraîchissemens. Marie, qui n'avait
-pris aucune nourriture depuis qu'elle avait quitté le château, but alors
-un verre de vin, ce qui ranima ses esprits et la disposa à prendre
-d'autres rafraîchissemens. Elle demanda au comte par quelle heureuse
-circonstance il était parvenu à découvrir les traces des brigands.
-«Depuis le moment où je fus instruit de votre fuite, dit-il, je suis à
-votre poursuite. Le hasard m'avait conduit dans ces déserts, lorsque
-l'orage me força de me réfugier sous ces ruines. La lumière et le bruit
-confus de voix m'attirèrent vers le cloître, où, à mon grand étonnement,
-je vous apperçus avec Alleyn: épargnez-moi le souvenir de ce qui s'est
-passé après». Marie aurait voulu savoir ce qui avait amené Alleyn dans
-cet endroit; mais sa délicatesse lui fit garder le silence. Cependant
-Osbert, qui jusqu'ici n'avait pensé qu'à sa soeur, la tira de
-l'incertitude d'un plus long suspens. «Par quel étrange accident vous
-trouvez-vous ici, dit-il à Alleyn, et quel motif vous a engagé à vous
-absenter si long-tems du château?» A la dernière question le jeune homme
-rougit, et il lui échappa un soupir involontaire. Marie comprit bien
-cette rougeur et le soupir, et attendit sa réponse dans une vive
-agitation. «Je fuyais, milord, pour ne point encourir votre disgrace et
-pour m'éloigner d'un objet, hélas! trop dangereux pour ma tranquillité.
-Je cherchais à déraciner, par l'absence, une passion sans espérance,
-mais qui, à ce que je m'aperçois, tient à mon existence; mais
-pardonnez-moi, milord, si je rappelle un sujet qui doit être pénible
-pour nous tous. Je quittai la chaumière de mon père avec un peu d'argent
-et quelques comestibles, et depuis ce tems-là, j'ai erré dans toute la
-campagne, misérable et désespéré, passant les nuits dans les cabanes que
-le hasard me faisait rencontrer, dans le dessein d'aller plus loin et de
-m'enrôler pour le service de ma patrie. Je fus surpris par la nuit au
-milieu de cette bruyère, et comme je marchais, sans savoir où j'allais,
-j'entendis au loin des cris de détresse. Je redoublai le pas; mais le
-bruit qui me dirigeait cessa, et il s'en suivit un calme silence. Comme
-je réfléchissais, incertain de la route que je devais tenir, j'aperçus
-une faible lumière à travers les ténèbres: je m'efforçai de marcher vers
-ses rayons; ils me conduisirent à ces ruines dont l'apparence
-majestueuse me fit éprouver une frayeur momentanée. Mes oreilles furent
-alors frappées d'un bruit confus de voix venant de l'intérieur; et comme
-j'étais indécis si je devais entrer, j'entendis de nouveau les mêmes
-cris de détresse qui m'avaient d'abord alarmé. Je suivis ces sons qui
-m'amenèrent à l'entrée du cloître, à l'extrémité, duquel j'aperçus un
-parti d'hommes se battant les uns contre les autres; je tirai l'épée et
-m'avançai, et les sensations que j'éprouvai en voyant lady Marie, ne
-sauraient s'exprimer!»
-
---«Le ciel vous a encore une fois rendu le libérateur de Marie», dit le
-comte, des larmes de reconnaissance tombant de ses yeux: «Ah! que ne
-puis-je écarter cet obstacle qui vous prive de votre juste récompense!»
-Un profond soupir fut toute la réponse d'Alleyn; il garda un morne
-silence. Jamais un conflit plus violent de passions opposées n'avait
-agité le coeur du comte. Le mérite d'Alleyn sortait toujours avec plus
-d'éclat des ombres dont le malheur l'avait enveloppé. Son enthousiasme
-noble et désintéressé pour la cause de la justice, l'avait d'abord
-attaché à Osbert, et l'avait engagé dans une suite d'entreprises et de
-dangers qui exigeaient de la valeur, des connaissances et de la
-constance. Il lui avait rendu des services au-dessus de toute
-récompense; il l'avait arraché à la captivité et à la mort, et avait
-deux fois délivré Marie des dangers les plus imminens. Toutes ces
-circonstances se présentaient à-la-fois à l'esprit du comte; mais les
-préjugés d'un ancien orgueil s'opposaient à leur influence et en
-affaiblissaient l'effet.
-
-La joie que ressentait Marie de voir Alleyn en sûreté et encore digne de
-l'estime qu'elle avait conçue pour lui, était détruite par l'amertume de
-la réflexion, et la réflexion lui causait une mélancolie qui ajoutait à
-la langueur de sa maladie. Au point du jour, ils quittèrent l'abbaye et
-partirent pour retourner au château, le comte ayant pressé Alleyn de les
-y accompagner.
-
-Dans le chemin, les esprits étaient différemment occupés. Osbert
-réfléchissait à la conduite d'Alleyn et au dernier événement. Marie
-pensait principalement aux vertus de son amant et aux dangers qu'elle
-avait évités; Alleyn déplorait son malheureux sort et présageait de
-nouvelles épreuves. Les pensées du comte ne l'empêchèrent cependant pas
-de questionner le domestique gagné par Sant-Morin, sur les autres
-particularités du complot. Les paroles prononcées par ce dernier, qu'il
-avait déjà mis sa vie en danger, n'avaient point échappé à Osbert,
-quoiqu'elles eussent été dites dans un moment où il régnait trop
-d'agitation pour lui permettre d'en demander l'explication. Il le fit
-alors parler sur la scène mystérieuse du souterrain. «Vous connaissez
-sans doute les individus qui m'ont blessé». «Quelque méchant que je
-sois, milord, je n'eus aucune part à cette affaire, je n'aurais jamais
-voulu attenter à vos jours». «Mais vous savez qui». «On--on--oui--oui,
-milord, on me l'a dit après; mais ils n'avaient pas dessein de vous
-faire du mal». «Ils ne voulaient pas me faire de mal. Quel était donc
-leur dessein, et qui étaient ces gens-là?»--«Cet accident arriva
-long-tems avant que le comte m'eût parlé. Je vous jure, milord, que je
-n'y eus aucune part, et Dieu sait combien j'ai été chagrin de la
-blessure de votre seigneurie; et»--«Bien, bien; dites-moi quels étaient
-les individus du souterrain, et ce qu'ils prétendaient faire.»--«Un de
-mes camarades m'a dit,... en me faisant promettre de garder le secret;
-mais il est juste que votre seigneurie sache tout; et j'espère que votre
-seigneurie me pardonnera de m'être laissé séduire. «Robert, me dit-il,
-un jour que nous parlions ensemble de ce qui était arrivé; Robert, cette
-affaire-ci est plus compliquée que vous ne pensez; mais il ne me
-convient pas de dire tout ce que je sais». Là-dessus je le pressai; mais
-il persista dans son refus. Alors je lui promis fidèlement de n'en point
-parler; et à la fin il me dit: «Eh bien! monsieur le comte est amoureux
-de notre jeune dame; et vraiment c'est la plus aimable demoiselle qu'on
-puisse voir, mais elle ne l'aime pas; et, se trouvant ainsi rejeté, il
-est résolu de l'épouser d'une manière ou d'une autre; il a dessein de
-s'introduire une nuit dans le château et de l'enlever».
-
---«C'est donc le comte qui m'a blessé? Soyez court.»--«Non, milord, ce
-ne fut pas le comte lui-même, mais deux de ses gens qu'il avait envoyés
-pour examiner le château et en particulier les fenêtres de l'appartement
-de mademoiselle, d'où il avait dessein de l'enlever, lorsque tout serait
-préparé pour cela. Ces individus avaient été introduits dans le
-souterrain par un de mes camarades, et ils s'échappèrent par le même
-chemin. Leur rencontre avec votre seigneurie ne fut qu'accidentelle, et
-ils ne se battirent que pour se défendre; car ils n'avaient point
-d'ordre d'attaquer qui que ce fût.»--«Et quel est le scélérat qui
-favorisa ce complot?»--«Ce fut mon camarade qui s'est enfui avec les
-domestiques du comte. Ce fut lui qui les introduisit dans les remparts.
-Pardonnez-moi, milord; mais je n'ai pas osé le dire; il avait menacé de
-me tuer si je violais le secret».
-
-Après un jour de fatigue et de réflexions peu agréables, ils arrivèrent
-au château d'Athlin. La comtesse, pendant l'absence de son fils, était
-restée dans des inquiétudes cruelles. La baronne s'était efforcée de la
-consoler et était constamment demeurée auprès d'elle. Tandis qu'elle
-était occupée à lui prodiguer les soins d'une tendre amitié, les
-oreilles de Maltida furent frappées d'un bruit de chevaux. «C'est mon
-fils, dit-elle, en se levant de sa chaise, c'est mon fils, il m'apporte
-la vie ou la mort!». Elle n'en dit pas davantage, mais elle se précipita
-dans le vestibule, et un moment après elle serra contre son sein sa
-fille presque expirante. Les transports de cette scène sont au-dessus de
-toute description; elle ne fut remplie que de larmes et de soupirs.
-
-La joie universelle fut néanmoins soudainement interrompue par la
-baronne, qui avait suivi Maltida dans le vestibule et qui tomba tout
-d'un coup par terre sans connaissance; la joie fit alors place à la
-surprise et aux secours qui lui furent administrés. Lorsque la baronne
-eut recouvré l'usage de ses sens, elle regarda vaguement autour d'elle:
-«Est-ce une vision: s'écria-t-elle, ou une réalité?» Toute la compagnie
-tourna les yeux de tous les côtés, et n'aperçut rien d'extraordinaire.
-«C'était lui-même; son visage, ses traits; son air gracieux que mon
-imagination s'est souvent représenté!» Ses yeux parurent encore chercher
-quelque objet chimérique; et on commençait à croire que sa tête s'était
-soudainement dérangée. «Quoi! encore! dit-elle»; et elle retomba au même
-instant. La compagnie regarda alors vers la porte, où la baronne avait
-fixé les yeux, et aperçut Alleyn qui apportait de l'eau à la comtesse:
-tout le monde porta alors ses regards sur lui. Il s'approcha, ignorant
-ce qui venait de se passer; et sa surprise fut extrême lorsque la
-baronne, revenue à elle, fixa tristement les yeux sur lui, et lui dit de
-découvrir son bras. «C'est--mon Philippe, dit-elle, avec la plus vive
-émotion; j'ai enfin retrouvé mon cher enfant; cette fraise qu'il a sur
-le bras confirme mes conjectures. Envoyez chercher l'homme qui se dit
-votre père, et mon domestique Patrick».
-
-Il est plus aisé de concevoir que de décrire les sensations de la mère
-et du fils; celles de Marie n'étaient guères inférieures aux leurs; et
-tous les spectateurs attendaient avec impatience l'arrivée des deux
-individus dont le témoignage devait décider cette importante affaire.
-Ils vinrent. «Vous appelez ce jeune homme votre fils?» dit la
-baronne.--«Oui, madame», répliqua celui-ci d'un air confus qui
-trahissait ses paroles. Quand Patrick arriva, sa surprise soudaine, en
-voyant le vieillard, découvrit la vérité.--«Connaissez-vous cet
-homme-là», dit la baronne à Patrick.--«Oui, madame, je ne le connais que
-trop bien; ce fut à lui que je donnai votre fils». Le bon homme
-tressaillit.--«Ce jeune homme est-il donc fils de votre
-seigneurie?»--«Oui.»--«Eh bien! Dieu me pardonne de vous l'avoir si
-long-tems tenu caché! mais j'ignorais sa naissance, et je l'ai reçu dans
-ma chaumière comme un enfant trouvé, à qui _lord_ Malcolm accordait des
-secours par charité». Toute la compagnie se réunit autour d'eux. Alleyn
-tomba aux pieds de sa mère, et baigna sa main de ses larmes. «Bon Dieu!
-à quel dessein m'as-tu conservé?» Il n'en put dire davantage.
-
-La baronne le releva et le pressa encore avec transport contre son sein.
-Ils furent long-tems sans pouvoir ouvrir la bouche, et la compagnie
-était trop affectée pour interrompre ce silence. A la fin la baronne
-présenta Laure à son frère. «Une pareille mère! ai-je aussi une pareille
-soeur? dit-il». Laure répandait des larmes de joie sur son sein. Osbert
-fut le premier qui recouvra assez de présence d'esprit pour féliciter
-Alleyn; et l'embrassant: «Heureux moment, dit-il, où je puis vous serrer
-dans mes bras comme un frère»! Tous les spectateurs témoignèrent alors
-leur joie et leurs félicitations, il n'y eut que Marie dont les émotions
-étaient trop vives, pour lui permettre de parler.
-
-La compagnie passa alors dans le salon, et Marie se retira pour prendre
-du repos, dont elle avait un si grand besoin. Au bout de quelques
-heures, elle fut en état de reparaître, dans la salle à manger, au
-milieu de ses amis.
-
-Après les premiers transports de cette scène, «J'ai encore beaucoup à
-espérer et beaucoup à craindre, dit Philippe Malcolm», qui n'avait
-quitté d'Alleyn que le nom. «Vous, madame, en s'adressant à la baronne,
-vous ne refuserez sans doute pas de plaider ma cause auprès de celle que
-j'ai si long-tems et si tendrement aimée. Puis-je espérer», ajouta-t-il,
-en prenant la main de Marie qui était debout auprès de lui, «que vous
-n'avez pas été insensible à mon attachement, et que vous confirmerez le
-bonheur qui m'est maintenant offert?» Un doux sourire, qu'il est
-impossible d'exprimer, perça à-travers cette mélancolie qui avait depuis
-long-tems obscurci ses traits, et que la découverte qui venait de se
-faire n'avait pas encore dissippé, et ses yeux donnèrent cet assentiment
-que sa langue refusait d'exprimer.
-
-La conversation roula le reste du jour sur cette découverte et sur
-l'enlèvement de Marie. Il fut résolu de terminer le lendemain le mariage
-du comte.
-
-Ces heureux événemens avaient engagé ce dernier à faire ouvrir les
-portes du château; les murs retentissaient de joie et de la gaieté de
-ses gens, et la soirée finit par des réjouissances universelles.
-
-Le lendemain matin la chapelle fut décorée pour célébrer le mariage
-d'Osbert; il s'y rendit, accompagné de Laure, de Philippe Malcolm, de
-Marie et de toute la famille. Quand ils s'approchèrent de l'autel, le
-comte s'adressant à sa future, lui parla ainsi: «A présent, ma chère
-Laure, il nous est permis de célébrer ces noces deux fois si péniblement
-interrompues, et qui doivent mettre le comble à mon bonheur. Ce jour va
-réunir nos familles par de doubles liens et récompenser le mérite de mon
-ami. On voit aujourd'hui que cette vertu qui l'a engagé à embrasser pour
-un autre la cause de la justice, le poussait aussi d'une manière
-mystérieuse à recouvrer ses droits. La vertu peut pendant un tems être
-accompagnée du malheur, et la justice obscurcie par le triomphe passager
-du vice; mais cette puissance, dont elles font les attributs, ne tarde
-pas à dissiper les ténèbres de l'erreur, et même dans ce monde à faire
-éclater sa justice».
-
-Osbert s'avança, et donnant à Philippe la main de Marie, «Voici, dit-il,
-un moment de félicité parfaite! je puis maintenant récompenser ces
-vertus que j'ai toujours admirées et ces services pour lesquels je
-n'avais point auparavant de récompense assez grande.»
-
-
-_Fin de la Seconde et dernière Partie._
-
-
-
-
-_Livres qui se trouvent chez les mêmes._
-
- liv. sous.
- Maison Rustique, 2 volumes in-4º, figures, reliés, 30
- Traité des Jardins par Laquintinie, 4 vol. in-8º, reliés, 24
- Agronome, ou Dict. du Cultivateur, 2 vol. in-8º, reliés, 10
- Ecole du Jardin Potager, 2 vol. in-12, reliés, 6
- Correspondance Rurale, 3 vol. in-12, reliés, 9
- Manuel des Champs, 1 vol. in-12, relié, 3
- Economie Rustique, 1 vol. in-12, relié, 3
- Economie Rurale, trad. de Vanierre, 2 vol. in-12, reliés, 6
- Jardinier Fleuriste, 1 vol. in-12, relié, 3
- Dict. Géographique de Vosgien, 1 vol. in-8º, relié, 7
- Géographie de Lacroix, 2 vol. in-12, reliés, 6
- Géographie de Crosat, 1 vol, in-12, relié, 3
- Chimie du Goût et de l'Odorat, 1 vol. in-8º, relié, 9
- Diction. de l'Académie, 2 vol, in-4º, reliés, 30
- Diction. de Santé, 2 vol. in-8º, reliés, 15
- Diction. de Prononciation Anglaise, 1 vol. in-8º, relié, 10
- Aventures de Télémaque, 2 vol. in-8º, édit. de Didot,
- brochés en carton, 24
- Les mêmes, 2 vol. in-12, fig., reliés, 6
- Les mêmes, 1 vol. in-12, relié, 2 10
- Les mêmes, Anglais, Français, 2 vol. in-12, reliés, 6
- Histoire de Don Quichotte, 6 vol. in-12, reliés, fig., 18
- Histoire de Cleveland, 6 vol. in-12, reliés, fig., 18
- Histoire de Gil Blas, 4 vol. in-12, fig., reliés, 10
- Contes des Fées, 4 vol. in-12, reliés, 10
- Camille ou Lettres de deux filles de ce siècle, 4 vol.
- in-12, fig., brochés, 7 10
- Mémoires d'un homme de qualité, 8 vol. in-12, p. p.,
- reliés, 16
- OEuvres de Molière, 8 vol., p. p., édition de Didot,
- reliés, 16
- Les mêmes, 6 vol. in-8º, fig., reliés, dorés sur tranche, 60
- OEuvres de Racine, 3 vol. in-12, fig., reliés, 9
- Les mêmes, 3 vol. in-12, p. p., reliés, édit. de Didot, 6
- OEuvres de Regnard, 6 vol. in-8º, fig., reliés, dorés sur
- tranche, 48
- Les mêmes, 6 vol, in-12, p. p., reliés, 13
- OEuvres de Crebillon, père, 3 vol. in-12, p. p., reliés, 6
- OEuvres de Gresset, 2 vol. in-12, p. p., reliés, 5
- OEuvres de Mad. Deshoulieres, 2 vol., p. p., reliés, 4 10
- OEuvres de Montesquieu, 7 vol. in-12, reliés, 17 10
- Les mêmes, 3 vol. in-4º, reliés, 36
- OEuvres de Boileau, 3 vol. p. p., reliés, 6
- Les mêmes, 1 vol. in-12, p. p., relié, 2
- Révolutions d'Angleterre 4 vol. in-12, reliés, 12
-
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-DUNBAYNE. ***
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- The Project Gutenberg eBook of Les Chateaux d'Athlin et de Dunbayne, by Anne Radcliffe.
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-<pre style='margin-bottom:6em;'>The Project Gutenberg EBook of Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne., by
-Ann Radcliffe
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-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
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-using this ebook.
-
-Title: Les châteaux d'Athlin et de Dunbayne.
- Histoire arrivée dans les Montagnes d'Ecosse.
-
-Author: Ann Radcliffe
-
-Translator: François Soulès
-
-Illustrator: Claude-Louis Desrais
-
-Release Date: November 28, 2020 [EBook #63904]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE
-DUNBAYNE. ***
-</pre><h1>LES CHATEAUX<br />
-<span class="large">D'ATHLIN</span><br />
-ET DE DUNBAYNE,</h1>
-
-<p class="c"><i><span class="sc">Histoire</span> arrivée dans les Montagnes
-d'Ecosse.</i></p>
-
-<p class="c"><span class="sc">Par</span> ANNE RADCLIFFE.</p>
-
-<p class="c"><i>Traduite de l'Anglais.</i></p>
-
-<p class="c">SECONDE PARTIE.</p>
-
-<p class="c large"><i>A PARIS</i>,</p>
-
-<table summary="">
-<tr><td rowspan="2" class="mid">Chez</td>
-<td rowspan="2" class="mid"><span class="huge">{</span></td>
-<td><span class="sc">Testu</span>, Imprimeur, rue Hautefeuille, n<sup>o</sup>. 14.</td></tr>
-<tr><td><span class="sc">Delalain</span>, jeune, Libraire,
-rue Saint-Jacques, n<sup>o</sup>. 12.</td></tr>
-</table>
-<p class="c">M. DCC. XCVII.</p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<div class="figc"><img src="images/illu.jpg" alt="" />
-<div class="legende">Mes crimes ont détruit la paix de cette Dame&hellip;
-l'ont privé d'un Fils&hellip;</div>
-</div>
-<div class="chapter"></div>
-
-<p class="c">LES CHATEAUX<br />
-<span class="large">D'ATHLIN</span><br />
-<span class="small">ET DE</span><br />
-DUNBAYNE ;</p>
-
-<p class="c large"><i><span class="sc">Histoire</span> arrivée dans les
-Montagnes d'Ecosse.</i></p>
-
-
-
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE VII.</h2>
-
-<p class="c"><i>Histoire de la baronne de Malcolm.</i></p>
-
-
-<p>Louise, baronne de Malcolm, descendait
-d'une ancienne et honnête famille
-de Suisse. Son père (le marquis
-St.-Clair) avait hérité de cette bravoure
-et de cette vertu qui avaient si
-éminemment distingué ses ancêtres. Il
-avait perdu de bonne heure une femme
-qu'il aimait tendrement, et toute sa consolation
-semblait concentrée dans l'éducation
-des enfans chéris qu'elle avait
-laissés après elle. Son fils, élevé pour
-l'état militaire dans lequel il s'était
-lui-même si honorablement conduit,
-avait péri au service de sa patrie avant
-d'être parvenu à sa dix-neuvième
-année ; sa fille aînée était morte dans
-l'enfance ; Louise avait seule survécu
-au reste de sa famille. Son château
-était situé dans une de ces vallées délicieuses
-des cantons, où l'on rencontre
-cet heureux assemblage du beau et du
-sublime ; où les traits magnifiques du
-paysage sont encore relevés par le superbe
-contraste des forêts altières et
-des douces prairies à travers lesquelles
-serpentent de clairs ruisseaux, et par
-l'aspect paisible de la chaumière. Le
-marquis était alors retiré du service ;
-ses cheveux blancs annonçaient son âge
-vénérable. Sa résidence était le rendez-vous
-de tous les étrangers de distinction,
-qui, attirés par les qualités réunies
-du soldat et du philosophe, trouvaient
-dans sa maison cette hospitalité si naturelle
-aux gens de son pays. De ce
-nombre était le feu baron de Malcolm,
-frère du chef actuel, qui voyageait
-alors en Suisse. La beauté de Louise,
-jointe à l'élégance d'un esprit supérieurement
-cultivé, toucha le c&oelig;ur
-du baron, et il la demanda en mariage.
-Le bon sens et la bonté du caractère
-de celui-ci avaient attiré l'attention
-du marquis, tandis que les graces
-de sa personne et de son esprit lui
-avaient mérité dans le c&oelig;ur de Louise
-une préférence marquée sur ses rivaux.
-Le marquis ne voyait qu'une objection,
-c'était également celle de Louise :
-ils ne pouvaient supporter la pensée
-de la distance qui devait les séparer.
-Louise était pour lui le dernier soutien
-de sa vieillesse, et le marquis était
-pour Louise le père et l'ami à qui jusqu'alors
-son c&oelig;ur avait été entièrement
-dévoué, et dont elle ne pouvait
-s'arracher qu'avec des angoisses égales
-à son attachement.</p>
-
-<p>Ce fut là un obstacle insurmontable
-jusqu'à ce que la tendresse du baron
-eût trouvé un moyen de l'écarter, en
-proposant au marquis de quitter la
-Suisse et de venir résider avec sa fille
-en Ecosse.</p>
-
-<p>L'attachement de ce dernier pour
-son pays natal, cette fierté que l'on
-éprouve en habitant le domaine de ses
-pères, eurent de la peine à céder à ces
-conditions. Mais le désir d'assurer le
-bonheur de sa fille, et de la voir établie
-avant que la mort l'eût privée de la protection
-d'un père, l'emporta enfin sur
-toute autre considération, et il accorda
-la main de Louise au baron de Malcolm.
-Le marquis, après avoir réglé ses affaires,
-et confié l'administration de ses
-biens à des agens sûrs, dit un dernier
-adieu à sa chère patrie, à cette patrie
-qui, pendant soixante ans, avait été le
-théâtre de son bonheur et de ses regrets.
-Le nombre des années n'avait point
-effacé de son c&oelig;ur les tendres affections
-de sa jeunesse : il fit ses tristes
-adieux au tombeau qui renfermait
-les restes de sa femme, et ce ne fut
-point sans de grands efforts qu'il parvint
-à s'en séparer, après avoir ordonné
-qu'après sa mort ses cendres fussent
-réunies à celles de cette épouse chérie.
-Louise, en quittant la Suisse, éprouva
-des sensations presqu'aussi pénibles
-que celles de son père ; elles furent néanmoins
-bien adoucies par la tendresse de
-son mari, dont les égards assidus méritèrent
-de plus en plus son estime, et
-augmentèrent son amour.</p>
-
-<p>Ils arrivèrent en Ecosse sans aucun
-accident ; là le baron reçut Louise
-comme la maîtresse de son domaine.
-Le marquis de Saint-Clair eut des appartemens
-dans le château où il passa
-le reste de ses jours dans une heureuse
-tranquillité. Avant sa mort, il eut le
-plaisir de voir sa famille régénérée dans
-les enfans de la baronne : elle eut un
-fils auquel on donna le nom du marquis,
-et une fille qui partageait maintenant,
-avec sa mère, les horreurs de
-sa prison. A la mort de ce père respectable,
-le baron fut obligé d'aller en
-Suisse, tant pour prendre possession de
-ses biens que pour régler quelques
-affaires qu'une longue absence avait dérangées.
-Il accompagna les restes du
-marquis jusqu'à leur dernière demeure.
-La baronne désirant de voir encore une
-fois le lieu de sa naissance, et de rendre
-les derniers devoirs à la mémoire d'un
-père, confia ses enfans aux soins d'une
-fidelle domestique qu'elle avait amenée
-avec elle du Valais, et qui l'avait élevée
-dans sa jeunesse, et accompagna le
-baron dans son voyage. Après avoir,
-selon le désir du feu marquis, déposé ses
-cendres dans le tombeau de sa femme,
-et arrangé leurs affaires, ils revinrent
-en Ecosse. La première nouvelle qu'ils
-apprirent en arrivant au château,
-fut la mort de leur fils et de la vieille
-nourrice qui en avait soin. La domestique
-était morte peu de tems après
-leur départ ; et l'enfant quinze jours
-avant leur retour.</p>
-
-<p>Cet événement désastreux affecta
-également le baron et sa femme, qui
-ne put jamais se pardonner à elle-même
-d'avoir confié son fils à des domestiques.
-Le tems appaisa néanmoins la vivacité
-de sa douleur, mais il lui en préparait
-de bien plus aiguës ; c'était la mort du
-baron, qui, à la fleur de son âge,
-faisant le bonheur de sa famille et de
-ses vassaux, fut tué à la chasse par
-une chute de cheval. Il laissa après lui
-la baronne et une fille unique pour
-pleurer éternellement sa perte.</p>
-
-<p>Les biens patrimoniaux échurent en
-conséquence à son frère, le baron actuel,
-dont le caractère formait un contraste
-bien frappant avec celui du feu
-lord. Il avait légué à sa femme et à sa
-fille toutes ses propriétés personnelles,
-qui étaient considérables, ainsi que la
-terre de Suisse. Le nouveau baron avait
-pris possession du château aussitôt
-après la mort de son frère ; mais il avait
-permis à sa belle-s&oelig;ur et à une partie
-de sa suite d'en occuper une portion
-jusqu'à la fin de l'année. La baronne
-accablée sous le poids de sa douleur
-aimait encore à se rappeler, sur le théâtre
-de son ancienne félicité, l'image de
-son époux, et à errer dans les lieux
-qu'il avait coutume de fréquenter. Ce
-motif et la nécessité de faire des préparatifs
-pour pouvoir se rendre en
-Suisse, l'engagèrent à accepter l'offre
-du baron.</p>
-
-<p>La mémoire de son frère s'était bientôt
-effacée de l'esprit de Malcolm, qui ne
-parut occupé que de projets d'avarice et
-d'ambition. Son arrogance et sa soif
-insatiable de dominer le brouillèrent
-avec les chefs voisins et l'engagèrent
-dans des hostilités continuelles. Il visitait
-rarement la baronne, et quand cela arrivait,
-c'était avec un air de réserve et
-de hauteur. Piquée d'éprouver un pareil
-traitement de la part du frère de
-feu son mari, et réduite à se considérer
-comme mal vue dans un château
-qu'elle avait été accoutumée à regarder
-comme le sien, elle résolut de partir
-immédiatement pour le continent, et de
-chercher, dans la solitude des montagnes
-de son pays natal, un asyle contre
-les insultes de l'arrogance. Le contraste
-des caractères des deux frères lui arracha
-des soupirs bien amers et ajouta
-un nouveau poids à la douleur dont elle
-était déjà accablée.</p>
-
-<p>Elle donna donc ordre à ses domestiques
-de faire sans délai les préparatifs
-du départ ; mais ils l'informèrent
-bientôt après que le baron avait défendu
-qu'on obéît à ses ordres ; étonnée
-de cette circonstance, elle allait demander
-une explication lorsqu'elle reçut un
-message de Malcolm, pour lui demander
-un moment d'entretien. Le messager
-fut presqu'aussitôt suivi du baron
-lui-même, qui entra brusquement dans
-sa chambre, ayant peint sur son visage
-les noirs desseins de son ame. «&nbsp;Je viens
-vous défendre, madame, dit-il d'un
-ton sévère et déterminé, de quitter
-ce château. Les biens que vous regardez
-comme les vôtres m'appartiennent,
-et ne vous imaginez pas
-que je néglige de faire valoir mes
-droits. La générosité inconséquente
-de mon frère a diminué la valeur
-des terres qui devaient me revenir
-par droit d'héritage ; c'est pourquoi
-il est de mon devoir de m'en dédommager
-sur les biens que vous
-lui avez apportés. La justice ne lui
-donnait pas le droit de léguer ceux
-qu'il vous a laissés, et je ne souffrirai
-pas qu'on me trompe en éludant les
-lois ; rendez-moi donc ce testament
-qui n'est qu'un monument de ses injustes
-désirs, et qui ne vous donne
-aucun titre. Lorsque les recettes de
-vos revenus auront rempli mes demandes,
-vous en aurez de nouveau
-la jouissance. Je vous laisse les appartemens
-que vous habitez ; mais
-vous ne sortirez pas des murs de ce
-château ; car je ne veux pas, en
-souffrant que vous partiez, vous fournir
-une occasion de contester des
-droits que je puis faire valoir sans
-opposition.&nbsp;»</p>
-
-<p>Pétrifiée d'étonnement et d'horreur,
-la baronne fut, pendant quelque tems,
-privée de l'usage de la parole. A la fin,
-excitée par un esprit d'indignation,
-elle lui répliqua en ces termes : «&nbsp;je suis
-trop bien informée, Milord, de mes
-droits aux terres que vous réclamez,
-et je connais trop l'intégrité de la
-personne que vous accusez, pour
-ajouter foi à vos téméraires assertions ;
-elles ne servent qu'à me faire connaître
-votre caractère cruel et rapace, dont
-l'insatiable avarice, foulant aux pieds
-toutes les lois de la justice et de l'humanité,
-s'empare, sans miséricorde,
-des droits de la veuve sans défense,
-et de l'héritage de l'orphelin incapable
-de résistance. Cela vous est possible,
-Milord, nous n'avons aucuns
-moyens de nous y opposer ; mais ne
-croyez pas m'en imposer par une
-vaine assertion de droit, ou couvrir
-la scélératesse de votre conduite des
-couleurs de la justice ; cela est au-dessus
-de votre pouvoir, et un pareil
-artifice n'est point assez spécieux pour
-tromper le discernement de la vertu.
-Comme je suis votre prisonnière,
-il m'est impossible de m'échapper,
-mais je ne remettrai jamais entre
-vos mains ce testament qui fait la
-base de mes droits, et qui est le dernier
-et triste gage de l'affection de mon
-époux.&nbsp;» La douleur l'interrompit, le
-baron quitta l'appartement, enflammé
-de rage, et en jurant de se venger de
-son opiniâtreté. La baronne eut alors
-le loisir de déplorer doublement la
-perte d'un époux chéri, et la réflexion
-lui peignit son malheur sous des couleurs
-encore plus lugubres. Elle se trouvait
-dans une terre étrangère, privée
-de tous ses biens par l'homme dont
-elle avait le plus de droit d'attendre
-la protection ; prisonnière dans son
-château, sans ami pour venger sa cause,
-et dénuée de tous les moyens d'en appeler
-aux lois du pays, elle pleura
-amèrement sur la jeune Laure, et en
-la pressant tendrement contre son sein,
-elle se confirma dans la résolution de
-ne jamais se défaire du seul titre qui
-pût certifier les droits de sa fille.</p>
-
-<p>Le baron, en scélérat consommé,
-obtint, par le moyen d'une fausse procuration,
-le revenu des terres situées
-en pays étrangers, et retint effectivement
-la baronne en son pouvoir, en
-la privant de cette dernière ressource.
-Ainsi maître de ses biens et de sa
-personne, il regarda le testament
-comme un objet de peu d'importance ;
-et comme elle ne fit aucune tentative
-pour s'échapper, ou pour le recouvrement
-de ses droits, il la laissa tranquille
-et ne lui en parla plus.</p>
-
-<p>La baronne avait depuis passé sa
-vie dans la tristesse, excepté les momens
-d'intervalle qu'elle dérobait à
-sa douleur pour les dévouer à l'éducation
-de sa fille. Les innocens efforts
-de Laure, pour alléger les chagrins
-de sa mère, ne les rendaient que plus
-sensibles, puisqu'ils rappellaient plus
-fortement à son esprit la cruauté et
-l'oppression auxquelles ses tendres années
-étaient condamnées. Les progrès
-qu'elle faisait dans la musique, dans
-le dessin et dans la littérature, en
-faisant plaisir à la baronne, qui était
-sa seule institutrice, étaient accompagnés
-de la douloureuse réflexion que
-ces talens seraient probablement ensevelis
-dans l'obscurité d'une prison ; ils
-n'étaient cependant pas tout-à-fait
-inutiles, puisqu'ils servaient maintenant
-à divertir ses pensées d'un sujet
-affligeant, et que par la suite ils pourraient
-alléger l'ennui de sa triste solitude.
-Laure avait une prédilection pour le luth,
-dont elle jouait avec beaucoup de délicatesse,
-et dont les sons touchans étaient
-parfaitement à l'unisson de ces airs
-plaintifs dont elle aimait à s'accompagner.
-Tandis qu'elle chantait, la baronne
-était absorbée dans la réflexion,
-les larmes coulaient abondamment de
-ses yeux, et l'on pouvait bien dire d'elle,
-que dans ce moment elle jouissait de
-<i>tout le luxe du malheur</i>.</p>
-
-<p>Malcolm, dévoré par le sentiment
-de son crime, évitait la présence de
-sa captive, et cherchait à étouffer les
-remords de sa conscience par les scènes
-tumultueuses de la guerre.</p>
-
-<p>Dix-huit ans s'étaient alors écoulés
-depuis la mort du baron et la captivité
-de Louise ; le tems avait adouci la vivacité
-de sa douleur, quoiqu'elle conservât
-encore toute son amertume ; mais elle
-osait rarement espérer un bonheur dont
-elle était privée depuis dix-huit ans.
-Elle tirait toute sa consolation des progrès
-et de la tendre sympathie de sa
-fille, qui s'efforçait, par toutes les
-attentions qui étaient en son pouvoir,
-d'alléger les chagrins de sa mère.</p>
-
-<p>Ce fut à cette époque que la baronne
-communiqua au comte la relation de
-ses malheurs.</p>
-
-<p>Le comte avait écouté ce récit avec
-la plus profonde attention ; son c&oelig;ur
-bouillonnait d'indignation contre le
-baron, tandis qu'il éprouvait pour les
-belles affligées tout ce que la sympathie
-pouvait inspirer. Il fut néanmoins délivré
-d'une sensation bien pénible,
-lorsqu'il apprit que la beauté de Laure
-n'avait aucunement influencé la conduite
-du baron. L'oppression de cette
-fille charmante fit sur son c&oelig;ur l'impression
-la plus touchante, et ses malheurs
-redoublèrent la force de la passion que
-sa simplicité et ses charmes lui avaient
-inspirée. L'assassinat de son père et
-ses propres griefs se présentant en
-foule à son esprit, joints aux souffrances
-des victimes qu'il avait alors
-devant les yeux, élevèrent dans son
-ame un tourbillon de fureur, à peu-près
-semblable à celui qu'il avait éprouvé
-à sa première entrevue avec le baron.
-Toute autre considération cède à l'impulsion
-d'une juste vengeance ; son
-esprit, plein de l'affreuse image du
-meurtrier, méprisait le danger, et
-dans le premier mouvement de sa colère
-il aurait voulu se précipiter dans l'appartement
-de Malcolm, lui plonger
-un poignard dans le sein, délivrer la
-terre de ce monstre, et tomber lui-même
-victime de son entreprise. «&nbsp;Et le
-monstre vivra&nbsp;», s'écria-t-il, en se levant
-de son siége! Il marcha à pas précipités,
-l'indignation de la vertu était
-peinte sur son visage. La baronne fut
-alarmée, et le suivant à la porte de
-son appartement, qu'il avait à moitié
-ouverte, le conjura de réfléchir un
-moment aux dangers dont il était environné.
-La voix de la raison, dans
-les accens de la baronne, calma le
-tumulte de son ame ; les illusions de
-la colère s'évanouirent, il se rappela
-qu'il ignorait l'appartement du baron,
-et qu'il n'avait pas d'arme pour exécuter
-son dessein : il se trouva comme
-un voyageur sur un terrain enchanté,
-lorsque la baguette du magicien fait disparaître
-le charme, et le laisse environné
-des horreurs de la solitude et
-des ténèbres.</p>
-
-<p>Le comte retourna à sa place, triste
-et désolé, en proie à toute l'amertume
-d'un espoir trompé ; il oublia l'endroit
-où il était, et l'heure avancée de la
-nuit, lorsque la baronne lui rappela
-le danger de rester plus long-tems ; il
-lui dit alors un triste bon soir, et s'avançant
-respectueusement vers Laure,
-il pressa tendrement sa main contre
-ses lèvres, et se retira dans sa prison.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE VIII.</h2>
-
-<p class="d"><i>Edmund entre dans la prison d'Osbert
-et l'informe du projet de ses amis. &mdash; Consternation
-de la comtesse et de Marie qui
-ne reçoivent aucune nouvelle d'Alleyn. &mdash; Le
-comte fait ses adieux à la baronne et à
-Laure, et déclare son amour à cette dernière. &mdash; Joie
-qu'éprouvent ces dames en
-apprenant la probabilité de l'évasion
-d'Osbert. &mdash; Malcolm est instruit du projet
-d'évasion du comte, il prend des mesures
-pour l'empêcher et pour s'emparer de ceux
-de ses vassaux qui le seconderaient dans
-cette entreprise. &mdash; Prise d'Alleyn ; sa délivrance. &mdash; Fuite
-du comte. &mdash; Fureur de
-Malcolm en apprenant cette évasion. &mdash; Arrivée
-du comte au château d'Athlin. &mdash; Joie
-que cause cette arrivée. &mdash; Alleyn reçoit
-les remercimens de la famille. &mdash; Le
-comte envoye secrètement un cartel au
-baron Malcolm.</i></p>
-
-
-<p>Osbert venait d'ouvrir le panneau
-et entrait dans sa chambre, quand à
-la faible lueur du feu il aperçut indistinctement
-la figure d'un homme, et
-entendit au même instant le bruit d'une
-armure. La surprise et l'horreur le glacèrent
-d'effroi ; il s'arrêta et fut quelques
-momens indécis s'il devait avancer ou
-reculer. Un silence terrible suivit ; la
-personne qu'il croyait avoir vue disparut
-dans l'obscurité de l'appartement ;
-le bruit d'armes cessa, et il commença
-à croire que ce qu'il avait vu et entendu
-n'était que la vision d'une imagination
-malade, que l'agitation de ses
-esprits, la solemnité de l'heure et la
-désolation du lieu avaient enfantée.</p>
-
-<p>Les articulations d'une voix inconnue
-vinrent alors frapper doucement son
-oreille ; elles parlaient d'auprès de lui.
-Il fit un saut en avant et saisit l'acier
-d'une armure, tandis que le bras qu'elle
-renfermait faisait tous ses efforts pour se
-dégager. «&nbsp;Malheureux&nbsp;», s'écria Osbert,
-parle, qui es-tu? le feu jetant alors
-un éclat de lumière lui laissa apercevoir
-un soldat du baron. Son agitation
-l'empêcha, pendant quelque
-tems, de remarquer que le visage de
-cet homme annonçait plus de peur que
-de dessein de nuire ; mais ses appréhensions
-firent place à la surprise,
-lorsqu'il apperçut le soldat à ses pieds.
-C'était Edmund qui était entré dans
-la prison, sous prétexte d'y apporter
-du bois, mais en effet pour conférer
-avec Osbert. Quand le comte eut appris
-qu'il venait de la part d'Alleyn, il fut
-pénétré de la plus vive reconnaissance
-envers ce généreux jeune homme, dont
-le zèle et l'activité ne s'étaient jamais
-ralentis depuis le moment où il s'était
-engagé dans sa cause. On peut juger
-de ses transports lorsqu'il fut instruit
-des projets que l'on formait pour sa
-délivrance. La circonstance qui avait
-presque fait perdre toute espérance à
-ses amis ne l'effraya pas puisque la
-découverte de la porte secrète, avec
-l'assistance d'un guide à travers les
-avenues souterraines du château, lui
-offrait un moyen certain de s'évader.
-Edmund connaissait bien tous ces passages
-tortueux.</p>
-
-<p>Le comte l'informa de la découverte
-du faux panneau, lui dit d'apprendre
-cette heureuse nouvelle à Alleyn, et de
-se préparer, le premier jour qu'il serait
-de garde à la prison, à l'aider dans
-son évasion. Edmund connaissait les
-appartemens qu'Osbert venait de lui
-décrire, ainsi que le grand escalier qui
-conduisait à une partie du château
-depuis long-tems abandonnée, et d'où
-il était facile de passer, sans être découvert,
-dans les caves qui communiquaient
-aux passages souterrains du
-rocher.</p>
-
-<p>Alleyn entendit avec transport le
-rapport de Jacques et il eut envie de
-partir sur-le-champ pour le château
-d'Athlin, afin de dissiper le chagrin
-de ses habitans ; mais considérant que
-son absence subite du camp pourrait
-donner des soupçons et faire découvrir
-leurs projets, il renonça à son premier
-mouvement, et céda malgré lui à la
-dure nécessité qui condamnait la comtesse
-et Marie aux horreurs de l'incertitude.</p>
-
-<p>Cependant la comtesse dont le dessein,
-fortifié par la ferme résolution de
-Marie, n'avait point été ébranlé par
-le message du comte qu'elle ne regardait
-que comme l'effet d'une impulsion momentanée,
-voyait avec la plus vive
-inquiétude l'approche de ce jour malheureux
-qui devait décider du sort de
-ses enfans. Elle ne recevait aucune
-nouvelle du camp, aucune parole de
-consolation de la part d'Alleyn ; et
-la confiance qui avait jusqu'ici soutenu
-son existence était prête à faire place
-au plus affreux désespoir. Marie tâchait
-de donner à sa mère cette consolation
-dont elle avait elle-même un égal besoin ;
-elle s'efforçait par le courage avec lequel
-elle se résignait d'adoucir la rigueur
-des souffrances qui menaçaient la comtesse ;
-et elle contemplait l'approche
-de la tempête avec le sang-froid d'un
-esprit qui ne connaît rien au-dessus de
-la vertu ; mais en vain faisait-elle tous ses
-efforts pour écarter Alleyn de sa pensée ;
-sa conduite noble et désintéressée excitait
-en elle des émotions qui ébranlaient
-son courage et qui lui rendaient plus
-pénible le sacrifice qu'elle allait faire.</p>
-
-<p>Brûlant du désir d'informer la baronne
-de sa prochaine délivrance, de
-l'assurer de ses services, de dire
-adieu à Laure, et de saisir la dernière
-occasion qu'il aurait peut-être jamais
-de lui déclarer son admiration et son
-amour, le comte se hâta de se rendre
-de nouveau dans les appartemens de
-ces dames infortunées. La baronne
-éprouva un vrai plaisir en apprenant
-la probabilité de son évasion ; et Laure,
-dans la joie qu'elle ressentit, oublia les
-chagrins de sa propre situation, elle
-oublia ce que son c&oelig;ur ne tarda pas à lui
-rappeler, qu'Osbert allait quitter le lieu
-de sa détention, et que vraisemblablement
-elle ne le reverrait plus. Cette
-pensée répandit une ombre subite sur
-ses traits et leur redonna cette teinte de
-mélancolie qui ne les quittait presque
-jamais. Le comte remarqua ce changement
-momentané, et son c&oelig;ur lui
-dit de saisir cette occasion.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ma joie est mêlée d'amertume, dit-il,
-car au milieu de la félicité de ma
-délivrance prochaine, je ne quitte
-pas ma prison sans éprouver des regrets
-cuisans, regrets qu'il est peut-être
-inutile de faire connaître, mais
-que ma sensibilité ne me permet pas
-actuellement de cacher. Je laisse dans
-ces murs que je quitte avec allégresse
-un c&oelig;ur pénétré de la plus tendre
-passion ; un c&oelig;ur qui, tant qu'il aura
-un souffle de vie, portera l'empreinte
-de l'image de Laure ; si j'avais l'espoir
-qu'elle n'est point insensible à
-mon attachement, je m'en irais en
-paix et défierais tous les obstacles.
-Mais fussé-je même certain qu'elle
-est indifférente à mon amour, si elle
-daigne accepter mes services, je me
-fais fort de la délivrer, ou de périr
-dans l'entreprise&nbsp;».</p>
-
-<p>Laure était muette, elle aurait voulu
-témoigner sa reconnaissance et craignait
-en même tems de découvrir son amour ;
-mais la douce timidité de ses yeux et
-la rougeur de ses joues dévoilaient le
-secret qui expirait sur ses lèvres. La
-baronne remarqua son désordre, et
-remerciant le comte des services qu'il
-voulait bien leur offrir, refusa de les
-accepter. Elle le pria de ne plus exposer
-sa tranquillité et celle de sa famille,
-en tentant une entreprise accompagnée
-de tant de dangers et qui pourrait lui
-coûter la vie. Les argumens de la baronne
-ne furent point capables de persuader
-Osbert ; il plaida sa cause avec
-tant de chaleur, et insista avec tant
-de force sur la nécessité d'une prompte
-décision à cause de son prochain départ,
-qu'elle cessa de s'opposer à son
-dessein, et le silence de Laure témoigna
-son approbation. Après un tendre adieu
-et les souhaits les plus sincères pour sa
-sûreté, le comte quitta les appartemens
-plein des plus vives espérances.</p>
-
-<p>Cependant Malcolm avait été instruit
-du projet de son évasion, et s'était
-occupé des moyens de la prévenir. La
-sentinelle avait communiqué sa découverte
-à quelques-uns de ses camarades,
-qui, n'ayant point assez de vertu ou
-assez de courage pour quitter le service
-du baron, voulaient obtenir sa faveur,
-et ne manquèrent pas de saisir une si
-belle occasion d'accomplir leur dessein.
-Ils communiquèrent donc à leur chef
-les informations qu'ils avaient reçues.</p>
-
-<p>Celui-ci, voulant cacher qu'il était
-instruit de l'affaire, afin de surprendre
-ceux de la tribu qui devaient venir au
-devant du comte, avait souffert qu'Edmund
-retournât au poste de la prison,
-où il avait secrètement placé les délateurs,
-et avait pris toutes les autres précautions
-nécessaires pour intercepter
-leur fuite, en cas qu'ils parvinssent à
-éluder la vigilance de ces argus, ainsi
-que pour s'assurer de ceux qui s'approcheraient
-du château dans l'espoir d'y
-rencontrer leur chef. Cela fait, il se
-croyait dans la plus grande sécurité,
-et assuré de triompher de ses ennemis
-en les prenant ainsi dans leurs propres
-filets.</p>
-
-<p>Après bien des momens d'impatience
-du côté d'Alleyn et d'attente du côté
-du comte, la nuit dont dépendait l'événement
-de toutes leurs espérances arriva.
-Il fut convenu qu'Alleyn, avec quelques
-soldats choisis, attendrait l'arrivée
-du comte dans la caverne où aboutissait
-le passage souterrain. Ce jeune
-homme n'avait quitté Jacques que dans
-l'agitation la plus violente et revint dans
-sa tente pour remettre un peu ses
-esprits.</p>
-
-<p>La nuit était alors au milieu de sa
-course. Un profond silence regnait dans
-tout le château de Dunbayne, lorsqu'Edmund,
-tirant doucement les verroux
-de la porte de la prison, appela
-le comte. Celui-ci s'élança en avant,
-ouvrit aussitôt le panneau, qu'ils refermèrent
-après eux, afin d'éviter d'être
-découverts, et après avoir traversé à
-pas tremblans les appartemens froids
-et silencieux qui étaient devant eux,
-ils descendirent par le grand escalier
-dans la salle, dont la faible lumière de
-la torche qu'Edmund avait à la main
-ne servait qu'à faire voir l'étendue et
-la désolation, et dont les voûtes sonores
-répétaient leurs pas incertains. Après
-plusieurs détours ils descendirent dans
-les caves ; en traversant leur affreuse
-longueur, ils s'arrêtèrent souvent pour
-prêter l'oreille au sifflement des vents
-qui s'engouffrant dans les passages semblaient
-annoncer le bruit et l'alarme
-d'une poursuite. Ils parvinrent enfin à
-l'extrémité des caves, où Edmund chercha
-une trappe ensevelie dans la terre
-et dans la boue ; l'ayant trouvée, ils la
-levèrent avec peine ; car il y avait long-tems
-qu'elle n'avait été ouverte ; d'ailleurs
-le fer dont elle était couverte la
-rendait extrêmement pesante. Ils entrèrent
-et, laissant retomber la trappe
-après eux, ils descendirent un escalier
-étroit qui les conduisit à un passage tortueux
-que fermait une porte donnant
-sur la grande avenue par où Alleyn
-s'était échappé. Ayant gagné cette avenue,
-ils marchèrent alors avec confiance ;
-car ils n'étaient pas fort éloignés
-de la caverne où Alleyn et ses
-compagnons attendaient leur arrivée.
-Le c&oelig;ur de ce jeune homme battait
-alors de joie, car il aperçut une faible
-clarté sur les murs de l'avenue et
-il crut entendre les pas redoublés de
-quelqu'un qui s'approchait. Impatient
-de se jeter aux pieds du comte, il entra
-dans le souterrain. La lumière réfléchissait
-plus fortement sur les murs ;
-mais une pointe du rocher dont la projection
-formait un détour, l'empêchait
-d'apercevoir les personnes qu'il cherchait
-avec tant d'ardeur. L'approche
-du bruit des pas était alors sensible et
-Alleyn en gagnant le rocher tourna subitement
-sur trois soldats du baron. Ils
-le firent à l'instant prisonnier. L'étonnement
-le priva pour un moment de
-toute autre sensation ; pendant qu'ils
-le conduisaient, cet affreux revers le
-pénétra de douleur, et il fut persuadé
-que le comte avait été arrêté et reconduit
-dans sa prison.</p>
-
-<p>Comme il marchait en faisant cette
-réflexion, une lumière parut à quelque
-distance, venant d'une porte qui donnait
-sur l'avenue, et découvrit deux
-hommes qui, les ayant aperçus, se
-retirèrent précipitamment et fermèrent
-la porte après eux. Deux des soldats quittant
-Alleyn poursuivirent les fuyards
-et disparurent. Alleyn se trouvant seul
-avec un soldat, profita de l'occasion et
-fit un effort désespéré pour recouvrer
-son épée. Il réussit, et la vivacité de
-l'attaque lui procura aussi celle de son
-antagoniste, qui tomba à ses pieds et lui
-demanda la vie. Le jeune homme la
-lui accorda. Le soldat reconnaissant et
-craignant la vengeance du baron, désira
-fuir avec lui et s'enrôler à son
-service. Ils quittèrent ensemble le souterrain.
-En rentrant dans la caverne,
-Alleyn n'y trouva plus ses amis, qui,
-ayant entendu le cliquetis des armes et
-les voix menaçantes des soldats, s'étaient
-doutés de ce qui lui était arrivé,
-et craignant d'être accablés par le nombre,
-avaient fui pour éviter la même
-catastrophe. Alleyn retourna à sa tente
-confondu et désespéré. Tous les efforts
-qu'il avait faits pour la délivrance du
-comte avaient été sans succès ; et ce projet,
-sur lequel était fondée sa dernière
-espérance, avait été détruit au moment
-où il croyait le voir réussir. Il se jeta
-par terre et, perdu dans ses réflexions,
-il ne s'aperçut qu'on ouvrait les rideaux
-de sa tente, que lorsqu'il entendit
-un bruit subit. Il regarda et aperçut
-le comte. La terreur le retint à sa
-place et il crut, pendant un moment,
-à la tradition des visions de son pays.
-Cependant la voix bien connue d'Osbert
-ne tarda pas à le détromper, et
-l'ardeur avec laquelle il embrassa ses
-genoux, le convainquit que ce n'était
-point un songe.</p>
-
-<p>Les soldats, dans l'ardeur de la poursuite,
-n'avaient point aperçu la porte
-par où Osbert s'était retiré, et en avaient
-pris une autre au-dessous, qui, après
-les avoir engagés dans des recherches
-inutiles par divers passages tortueux,
-les avaient conduits dans un
-endroit écarté du château d'où ils
-étaient enfin sortis avec beaucoup de
-difficulté et après avoir perdu un tems
-considérable. Le comte, qui avait rétrogradé
-à la vue des soldats, s'était efforcé
-de regagner la trappe ; mais lui et
-Edmund avaient fait d'inutiles efforts
-pour la r'ouvrir. Forcé de faire face
-au danger qui les menaçait, le comte
-avait pris l'épée de son compagnon,
-résolu de renverser ses adversaires et
-d'effectuer sa sortie ou de périr et de
-mettre fin à ses maux. Dans cette intention
-il s'avança intrépidement dans le
-passage, et arrivé à la porte, il s'arrêta
-pour découvrir les mouvemens des soldats :
-tout était tranquille. Après être
-resté quelque tems dans cette attitude,
-il ouvrit la porte, examina d'un &oelig;il
-tout-à-la-fois ferme et inquiet, la longueur
-de l'avenue qu'éclairait la torche
-et n'aperçut aucun être vivant. Il
-s'avança avec précaution vers la caverne,
-s'attendant à chaque instant à
-voir sortir les soldats de quelque cachette
-pour fondre sur lui. Il y parvint
-néanmoins sans interruption ; et surpris
-de sa délivrance inattendue, il se hâta
-avec Edmund de rejoindre ses fidèles
-vassaux.</p>
-
-<p>Les soldats qui gardaient la prison,
-ne connaissant d'autre issue par où le
-comte pouvait s'échapper que la porte
-où ils étaient postés, avaient laissé
-entrer Edmund dans l'appartement sans
-se douter de rien. Ils furent long-tems
-à s'apercevoir de leur erreur ; surpris
-de ce qu'il ne revenait point, ils ouvrirent
-la porte de la prison, et demeurèrent
-stupéfaits de n'y trouver personne.
-Ils examinèrent les portes et les
-trouvèrent comme à l'ordinaire ; ils visitèrent
-tous les coins de l'appartement ;
-mais ils ne découvrirent point le panneau
-mouvant, et après avoir terminé
-leurs recherches sans pouvoir s'imaginer
-par où le comte avait quitté sa prison,
-ils furent saisis de terreur, attribuèrent
-son évasion à un pouvoir surnaturel
-et alarmèrent immédiatement
-le château. Le baron éveillé par le
-bruit, fut informé de ce qui était arrivé,
-et, soupçonnant l'intégrité de ses gardes,
-monta lui-même dans les appartemens ;
-les ayant examinés sans avoir découvert
-par où Osbert avait pu s'échapper,
-il n'hésita plus à prononcer que les sentinelles
-étaient complices de l'évasion du
-comte. La frayeur naturelle qu'ils firent
-paraître fut regardée comme un artifice,
-et ils furent déclarés traîtres et punis
-comme tels. On les jeta dans le cachot
-du château. On envoya sur le
-champ des soldats à la poursuite des
-fuyards ; mais le tems qui s'était écoulé
-avant que les sentinelles fussent entrées
-dans la prison, avait procuré au comte
-la facilité de s'évader. Quand la certitude
-de la fuite fut communiquée au
-baron, toutes les passions qui rendent
-l'homme misérable, se réunirent pour
-le tourmenter ; et sa fureur portée au
-comble n'offrit à son esprit que les images
-les plus terribles de la vengeance.</p>
-
-<p>La baronne et Laure que le tumulte
-avait éveillées, avaient été dans de
-grandes appréhensions pour le comte,
-jusqu'à ce qu'elles furent informées de
-la cause du désordre universel : leurs
-espérances et leur joie ne tardèrent
-pas à être confirmées ; car elles furent
-peu de tems après instruites des recherches
-inutiles des soldats.</p>
-
-<p>Le dernier jour de l'époque fixée par
-la comtesse pour envoyer sa réponse
-était arrivé et elle n'avait point entendu
-parler d'Alleyn, car celui-ci occupé de
-projets dont l'événement avait jusqu'alors
-été indécis, n'avait encore pu rendre
-aucun compte. Tout espoir de la
-délivrance du comte paraissait évanoui,
-et dans l'amertume de son c&oelig;ur, la
-comtesse se préparait à donner la réponse
-qui devait livrer sa malheureuse
-fille au meurtrier de son époux. Marie
-qui affectait un courage au-dessus de
-ses forces, tâchait d'adoucir la rigueur
-des souffrances de sa mère ; mais ses
-efforts étaient inutiles, elles défiaient
-tous les pouvoirs de la consolation. Elle
-signa le fatal accord ; mais elle attendit
-jusqu'au dernier moment pour le remettre
-entre les mains du messager. Il était
-néanmoins nécessaire que le baron le
-reçût le lendemain matin, de peur que
-l'impatience ne le portât à mettre le
-comte à mort à l'expiration du délai.
-Elle envoya donc chercher le messager,
-qui était un vétéran de la tribu,
-et lui remit le message avec une extrême
-agitation ; la douleur la suffoqua, elle
-fut incapable de lui parler ; il attendait
-ses ordres lorsque la porte s'ouvrit et le
-comte et Alleyn se jetèrent à ses pieds.
-Elle poussa un cri perçant et tomba sur
-sa chaise. Marie, en croyant à peine
-ses yeux, s'efforçait de modérer le torrent
-de joie qui se précipitait vers son
-c&oelig;ur et menaçait de le briser.</p>
-
-<p>Le château d'Athlin ne fut plus
-qu'une scène de tumulte à la nouvelle
-de cet heureux événement ; les cours
-se remplirent de ceux de la tribu que
-leurs infirmités avaient empêchés de
-suivre leurs camarades au camp, et que
-le bruit du retour du comte, qui s'était
-répandu avec la rapidité d'un éclair,
-y avait attirés ; le vestibule retentit de
-toutes parts, et ces braves gens pouvaient
-à peine s'empêcher de se précipiter
-dans l'endroit où était leur chef,
-pour le féliciter de son évasion.</p>
-
-<p>Quand les premiers transports de
-leur réunion furent passés, le comte
-présenta Alleyn à sa famille comme son
-ami et son libérateur, dont il ne pourrait
-jamais oublier, ni assez récompenser
-l'attachement et les services signalés.
-Ce tribut d'éloges accordé à Alleyn
-répandit sur les joues de Marie une
-rougeur expressive du plaisir et de la
-reconnaissance ; et l'approbation qui
-éclata dans ses yeux récompensa le
-jeune homme de sa générosité et de
-ses travaux. La comtesse le reçut comme
-le libérateur de ses deux enfans et raconta
-à Osbert l'aventure du bois. Le
-comte embrassa Alleyn, qui reçut les
-remercimens de la famille avec une modestie
-naturelle. Osbert n'hésita point
-de dire que le baron était l'auteur de
-ce complot ; son c&oelig;ur brûlait du désir
-de venger les injures réitérées de sa famille,
-et il résolut de lui envoyer un
-cartel. Il considéra le renouvellement
-du siége comme un projet inutile ; et
-un cartel, quoique son adversaire en
-fut indigne, lui parut le seul moyen
-honorable qui lui restât de se venger.
-Il se garda bien d'en parler à la comtesse,
-sachant que sa tendresse s'opposerait
-à cette mesure, et éleverait des
-difficultés qui l'embarrasseraient, sans
-le détourner de son dessein. Il fit mention
-des malheurs de la baronne et de
-l'amabilité de sa fille, et il excita l'estime
-et la pitié de ses auditeurs.</p>
-
-<p>Les clameurs des paysans pour voir
-leur seigneur, parvinrent alors jusqu'à
-l'appartement de la comtesse, et il descendit
-dans le vestibule, accompagné d'Alleyn,
-pour satisfaire leur empressement.
-Un cri de joie universel fit retentir les
-murs lorsqu'il parut. A la vue de ses fidèles
-vassaux le visage du comte rayonna
-de plaisir ; et les délices du moment lui
-donnèrent des preuves non équivoques
-des avantages d'un bon gouvernement.
-Impatient de témoigner sa reconnaissance,
-il introduisit Alleyn à la tribu,
-comme son ami et son libérateur, et
-offrit à son père une portion de terre,
-où il pourrait terminer ses jours dans
-la paix et dans l'abondance. Le vieil
-Alleyn remercia le comte de ses bontés,
-mais refusa de l'accepter. Il dit qu'il
-était attaché à sa chaumière, et qu'il
-jouissait déjà des aisances de la vie.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, un messager
-fut secrètement envoyé au baron avec
-un cartel de la part du comte. Ce cartel
-était conçu dans les termes de la plus
-haute indignation, il y était dit qu'il
-n'y avait que le manque de succès de
-tout autre moyen qui pût engager le
-comte à condescendre de combattre à
-armes égales le meurtrier de son père.</p>
-
-<p>Le bonheur avait donc encore une
-fois reparu à Athlin. La conservation
-inattendue de ses deux enfans électrisait
-la comtesse. Le comte paraissait
-alors, pour quelque tems, en sûreté au
-sein de sa famille, et, quoique son
-impatience de venger les injures de
-ceux qui lui étaient les plus chers, et
-d'arracher des mains de l'oppression
-les belles prisonnières de Dunbayne,
-ne lui permît pas d'être tranquille, il
-affectait néanmoins une gaieté inconnue
-à son c&oelig;ur, et tous les jours se passaient
-dans les fêtes et dans la joie.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE IX.</h2>
-
-<p class="d"><i>Tempête qui jette un vaisseau à la côte
-près du château d'Athlin. &mdash; Osbert et
-Alleyn sauvent plusieurs personnes de
-l'équipage. &mdash; Le comte reçoit au château
-un étranger qui se trouvait à bord. &mdash; Le
-comte découvre par hasard la
-passion d'Alleyn pour sa s&oelig;ur. &mdash; Conséquences
-de cette découverte. &mdash; L'étranger
-devient amoureux de Marie, il découvre
-son rang et sa fortune et la demande
-en mariage. &mdash; Approbation de ses
-offres par le comte et par sa mère. &mdash; Marie
-avoue à son frère son amour pour
-Alleyn, et l'impossibilité où elle se trouve
-de donner sa main au comte de Sant-Morin.</i></p>
-
-
-<p>Pendant une soirée orageuse, la
-comtesse était, avec sa famille, dans
-une chambre dont les fenêtres donnaient
-sur la mer. De soudaines bourasques
-agitaient les flots, et les vagues
-écumantes venaient se briser contre les
-rochers avec une fureur inconcevable,
-malgré la situation élevée du château,
-l'écume volait avec violence contre ses
-fenêtres. Le comte descendit sur la
-terrasse, qui était au-dessous, pour contempler
-la tempête. La lune, perçant
-par intervalles à travers les nuages,
-réfléchissait une faible lumière sur les
-eaux, blanchissait l'écume qui jaillissait
-de toutes parts, et donnait précisément
-assez de clarté pour rendre la scène
-visible. Les vagues se brisaient avec
-de profonds murmures sur les rivages
-éloignés, et les intervalles de calme
-entre les bruyantes bourasques remplissaient
-l'esprit d'une douce horreur.
-Le sublime de la scène avait plongé
-le comte dans la plus profonde méditation,
-lorsque la lune, sortant tout-à-coup
-d'un nuage épais, lui laissa entrevoir,
-à quelque distance, un vaisseau
-que la fureur des flots poussait vers
-la côte. Bientôt il entendit des signaux
-de détresse ; et peu après des cris de
-terreur et un mélange confus de voix
-furent apportés sur les ailes des vents.</p>
-
-<p>Il quitta aussitôt la terrasse pour ordonner
-à ses gens de prendre des chaloupes,
-et d'aller au secours de l'équipage,
-car il ne doutait pas que le vaisseau
-n'eût fait naufrage ; mais la mer était
-si grosse que cela n'était pas praticable.
-Le bruit des voix cessa, et il
-conclut que les malheureux matelots
-étaient péris. Tout d'un coup les cris
-de détresse frappèrent de nouveau ses
-oreilles et furent encore perdus dans
-le tumulte de la tempête ; un moment
-après le vaisseau toucha sur le rocher
-qui était au-dessous du château ; il s'en
-suivit un cri universel. Le comte et
-ses vassaux volèrent au secours de
-l'équipage ; la fureur des vents était
-alors un peu abattue. Osbert, Alleyn
-et quelques autres, sautant dans une
-chaloupe, gagnèrent le navire, où ils
-sauvèrent une partie de l'équipage. Ces
-malheureux furent conduits au château
-où on leur donna généreusement toutes
-sortes de secours. Parmi ceux que le
-comte avait pris dans sa chaloupe était
-un étranger dont l'aspect majestueux et
-les manières annonçaient un homme de
-distinction ; il avait plusieurs domestiques,
-mais ils étaient étrangers et
-ignoraient la langue du pays. Il remercia
-son libérateur avec une noble
-franchise qui le charma. La comtesse et
-sa fille allèrent à leur rencontre dans
-le vestibule et reçurent cet étranger avec
-toute la compassion que son état leur
-avait inspiré. Il fut conduit dans la
-salle à manger, où la magnificence
-de la table démontrait l'hospitalité ordinaire
-de ses hôtes. Cet étranger parlait
-bien Anglais, et découvrait dans sa
-conversation l'esprit énergique et vigoureux
-d'un homme, qui connaissait
-le monde et les sciences ; et ses observations
-semblaient caractériser la bienveillance
-de son c&oelig;ur. Le comte fut si
-content de son hôte qu'il le pressa de
-rester au château jusqu'à ce qu'il eût pu
-se procurer un autre vaisseau ; et
-l'étranger, également content du comte,
-et ne connaissant personne dans le
-pays, accepta son invitation.</p>
-
-<p>De nouvelles craintes troublèrent
-encore la paix d'Athlin ; il y avait
-plusieurs jours que le messager envoyé
-à Malcolm était parti et il ne revenait
-pas. Il était pour ainsi dire évident que
-le baron, furieux de l'évasion de son
-prisonnier, et brûlant de trouver une
-victime, avait saisi cet homme et
-voulait bassement le faire servir à sa
-vengeance. Le comte résolut néanmoins
-d'attendre encore quelques jours pour
-voir quel serait l'événement.</p>
-
-<p>Le conflit d'une tendresse cachée et
-d'une indifférence affectée bannit la
-tranquillité du sein de Marie, et
-lui fit éprouver bien des chagrins. L'amitié
-et les honneurs que le comte
-accordait à Alleyn, qui résidait alors
-constamment au château, flattaient la
-fierté de son c&oelig;ur ; mais hélas! ces
-distinctions ne servaient qu'à confirmer
-son admiration du mérite d'un homme
-qui avait déjà gagné ses affections, et
-fournissaient à celui-ci des occasions de
-montrer, sous des couleurs plus brillantes,
-les diverses perfections d'un
-c&oelig;ur noble et généreux, et d'un esprit
-dont l'élégance naturelle ornait l'énergie
-de ses élans. Malgré les efforts de Marie,
-la langueur de la mélancolie se dérobait
-quelquefois de dessous le voile
-de la gaieté, et répandait sur ses beaux
-traits une expression intéressante. L'étranger
-n'y fut pas insensible, et cela
-ne servit qu'à changer l'admiration avec
-laquelle il l'avait d'abord regardée, en
-quelque chose de plus tendre et de plus
-puissant. La modeste dignité, avec
-laquelle elle exprimait ses sentimens,
-qui respiraient la bienveillance et la délicatesse
-la plus pure, toucha son c&oelig;ur,
-et il sentit pour elle un intérêt qu'il
-n'avait jamais éprouvé.</p>
-
-<p>Alleyn, dont le c&oelig;ur, au milieu des
-anxiétés et du tumulte des scènes passées,
-n'avait cessé de soupirer pour
-l'image de Marie ; cette image que son
-esprit lui avait peinte avec tous les
-charmes de l'original, et dont les teintes
-délicates étaient encore adoucies et
-devenues plus intéressantes par les
-ombres de la mélancolie, dont l'absence
-et un amour sans espoir les avaient
-environnées, sentait, au milieu du loisir
-de la paix et des fréquentes occasions
-qu'il avait de contempler l'objet de son
-attachement, redoubler ses soupirs et
-le poids de sa douleur. En présence de
-Marie son front se couvrait d'une douce
-mélancolie ; il avait beau vouloir affecter
-une gaieté qui lui était étrangère. Marie
-s'aperçut de son changement ; et cette
-observation ne contribua pas à dissiper sa
-propre tristesse. Le comte remarqua
-aussi qu'Alleyn avait perdu beaucoup
-de sa gaieté accoutumée, et le plaisanta
-sur ce changement, mais il ne
-pensa pas à sa s&oelig;ur.</p>
-
-<p>Alleyn aurait voulu quitter un endroit
-si nuisible à sa tranquillité, il
-forma plusieurs fois la résolution de se
-retirer de ces murs, qui avaient pour
-lui une espèce de charme, et rendaient
-inefficaces tous ses souhaits et ses faibles
-efforts. Quand il ne pouvait plus voir
-Marie, il allait souvent sur la terrasse,
-au-dessus de laquelle étaient les fenêtres
-de ses appartemens, et il passait la
-moitié de la nuit à parcourir, en silence,
-une promenade qui lui donnait le triste
-plaisir d'être auprès de l'objet de son
-amour.</p>
-
-<p>Maltida ayant envie d'interroger
-Alleyn sur quelques circonstances relatives
-aux derniers événemens, lui
-dit un jour de l'accompagner dans son
-cabinet ; en passant dans l'antichambre
-de la comtesse, il aperçut quelque
-chose à terre auprès de la porte par
-laquelle elle venait de passer, et l'ayant
-ramassé, il vit que c'était un bracelet
-auquel était attaché le portrait de Marie.
-Le c&oelig;ur lui battit à cette vue ; la tentation
-était trop grande pour pouvoir
-y résister ; il le cacha dans son sein
-et continua son chemin. En sortant du
-cabinet il chercha, avec la plus grande
-impatience, un endroit où il pourrait
-contempler à loisir ce précieux portrait
-que le hasard lui avait mis entre
-les mains ; il le tira en tremblant de
-son sein, et contempla encore ce visage
-dont la douce expression avait imprimé
-dans son c&oelig;ur les délicieuses palpitations
-de l'amour. Comme il le pressait contre
-ses lèvres avec une tendresse passionnée,
-des larmes de ravissement lui vinrent
-aux yeux, et son ardeur romanesque
-ne pouvait guère recevoir d'accroissement
-par la présence de l'objet aimé,
-dont les pas légers ne lui avaient
-pas permis d'entendre l'approche ; car
-se tournant tant soit peu, il aperçut
-non pas le portrait, mais la réalité!
-Surpris! confus! Le portrait lui tomba
-des mains. Marie, que le hasard avait
-conduite dans cet endroit, voyant l'agitation
-d'Alleyn, se préparait à se retirer,
-lorsque ce jeune homme dont
-le c&oelig;ur était alors ouvert à toutes les
-tendres sensations, perdant dans la tentation
-du moment la crainte d'être dédaigné,
-et oubliant la résolution qu'il
-avait prise, de garder un silence éternel,
-se jeta à ses pieds et porta sa main vers
-ses lèvres tremblantes ; sa langue aurait
-bien voulu lui dire qu'il aimait, mais
-son émotion et le regard sévère de Marie
-l'en empêchèrent.</p>
-
-<p>Elle se dégagea à l'instant avec l'air
-de la dignité offensée, et jetant sur lui
-un regard qui exprimait à la fois la
-colère et l'intérêt, elle se retira en
-silence. Alleyn resta immobile sur la
-place, suivant des yeux ses pas fugitifs,
-insensible à toute autre sensation qu'à
-celles de l'amour et du désespoir. Il
-était tellement absorbé dans la scène
-du moment qu'il doutait quelquefois
-de sa réalité. Il s'imaginait que quelque
-apparition trompeuse avait voulu le
-priver de la seule consolation qui lui
-restait, &mdash; celle de mériter et de posséder
-l'estime de l'objet aimé. Il quitta
-l'endroit dans les angoisses de la douleur,
-et dans son trouble il oublia le portrait.</p>
-
-<p>Marie avait aperçu le bracelet de sa
-mère tomber de ses mains et n'était plus
-inquiète de son portrait ; mais le désordre
-qu'Alleyn lui avait causé lui
-avait fait oublier de lui demander. La
-comtesse s'étant aperçue de sa perte
-presqu'aussitôt qu'il eut quitté son cabinet,
-avait fait faire une recherche
-générale ; mais comme on ne l'avait pas
-retrouvé, ses soupçons étaient tombés
-sur lui. Le comte, qui passa peu après
-dans l'endroit qu'Alleyn venait de quitter,
-trouva la miniature. Ce dernier ne
-tarda pas à se souvenir du trésor qu'il
-avait laissé tomber et revint pour le
-chercher. Au lieu du portrait, il trouva
-le comte : une rougeur involontaire
-parut sur ses joues, et sa confusion
-informa Osbert d'une partie de la vérité ;
-celui-ci voulant savoir de quelle manière
-il se l'était procuré, lui présenta
-le portrait et lui demanda s'il le connaissait.</p>
-
-<p>Alleyn était étranger à la dissimulation ;
-il avoua que l'ayant trouvé, il
-l'avait caché, cédant à l'impulsion de
-cette passion dont l'aveu ne serait jamais
-sorti de son c&oelig;ur, s'il n'en avait
-été arraché par la circonstance actuelle.</p>
-
-<p>Le comte l'écouta avec un mélange
-d'intérêt et de compassion ; mais l'orgueil
-de la naissance étouffa bientôt les
-tendres sentimens de l'amitié et de la
-reconnaissance, et éteignit la lueur d'espérance
-que cette découverte avait allumée
-dans le sein d'Alleyn. «&nbsp;Ne craignez
-pas, milord, lui dit-il, qu'un homme
-qui sacrifierait sa vie pour la défense
-de votre famille, soit capable de la
-dégrader. Jamais la passion qui brûle
-dans mon c&oelig;ur ne sortira plus de ma
-bouche. Je vais me retirer de l'endroit
-où j'ai perdu ma tranquillité&nbsp;».
-«&nbsp;Non, répliqua le comte, vous resterez
-ici ; je puis m'en rapporter à votre
-honneur. O! pourquoi m'est-il impossible
-de vous accorder la seule récompense
-digne de vos services et de votre
-mérite&nbsp;». Sa voix faiblit, il se tourna
-pour cacher son émotion, et il se retira
-en éprouvant des souffrances presqu'aussi
-cruelles que celles d'Alleyn.</p>
-
-<p>La découverte que Marie venait de
-faire n'était pas de nature à rétablir la
-tranquillité de son esprit. Chaque circonstance
-contribuait à l'assurer de la
-violente passion qui brûlait dans le c&oelig;ur
-de celui que, malgré tous ses efforts,
-elle ne pouvait parvenir à oublier ; et
-cette conviction ne servait qu'à augmenter
-son amour, et conséquemment ses
-souffrances.</p>
-
-<p>L'intérêt que l'étranger avait fait paraître
-et les intentions qu'il avait pour
-Marie n'avaient point échappé à Alleyn.
-L'amour lui avait fait apercevoir la
-passion qui s'élevait dans son c&oelig;ur,
-et lui faisait présager que les v&oelig;ux de
-son rival seraient couronnés de succès.
-Les paroles d'Osbert le confirmaient
-dans cette appréhension déchirante ; car
-quoique l'inégalité de rang ne lui eût
-jamais permis d'espérer, cependant il
-avait remarqué dans le discours du
-comte quelque chose de plus que l'orgueil
-de la naissance.</p>
-
-<p>L'étranger, depuis le moment où il
-avait vu l'aimable Marie, avait senti
-croître son admiration pour elle ; et
-cette admiration s'étant convertie en
-amour, il résolut d'instruire le comte de
-sa naissance et de sa passion. Dans ce
-dessein, il le tira un jour sur la terrasse
-du château, où ils pouvaient converser
-sans être interrompus, et, montrant la
-mer qui l'avait si récemment porté,
-remercia le comte d'avoir ainsi adouci
-les horreurs du naufrage, et les ennuis
-d'une terre étrangère, par sa généreuse
-hospitalité. Il l'informa qu'il était né
-en Suisse, où il possédait des biens considérables,
-d'où il prenait le titre de
-comte de Sant-Morin ; que des recherches
-importantes pour ses intérêts l'avaient
-attiré en Ecosse, où il devait
-débarquer dans un port du voisinage,
-lorsque le désastre auquel il venait
-d'échapper l'avait arrêté dans son dessein.
-Il raconta alors au comte qu'il
-avait entrepris ce voyage sur le bruit
-de la mort d'une parente, dont le décès
-le rendait héritier, en Suisse, de biens
-considérables ; que les revenus de ces
-biens avaient jusqu'ici été touchés au
-moyen d'une procuration qui, si le bruit
-se confirmait, ne devait plus être valide.</p>
-
-<p>Le comte avait écouté ce récit dans
-le silence de l'étonnement, et il demanda
-avec émotion quel était le nom
-de la parente de M. Sant-Morin. «&nbsp;La
-baronne de Malcolm&nbsp;», répondit-il.
-Le comte leva les mains au ciel dans
-une espèce d'extase. Sant-Morin, surpris
-de son agitation, commença à craindre
-qu'il ne fût intéressé au bien-être
-de ses adversaires, et était fâché de lui
-avoir découvert l'affaire, lorsqu'il s'aperçut
-du plaisir qui brillait dans ses
-yeux. Osbert lui expliqua la cause de
-son émotion, en lui racontant ce qu'il
-savait de la baronne ; dans son récit
-il peignit le caractère de Malcolm avec
-les couleurs qu'il méritait. Il l'informa
-de la cause de son aversion pour le baron,
-et de l'histoire de sa captivité ;
-et lui confia aussi le cartel qu'il lui avait
-envoyé.</p>
-
-<p>Sant-Morin fut rempli d'indignation ;
-mais Osbert lui persuada de suspendre
-pour quelque tems sa vengeance, et
-d'attendre les mouvemens de Malcolm.</p>
-
-<p>Cette nouvelle avait causé tant de
-surprise à l'étranger et lui faisait éprouver
-des sensations si nouvelles, qu'il
-pensa oublier le principal objet de l'entrevue.
-S'étant néanmoins un peu remis,
-il découvrit sa passion et demanda permission
-au comte de se jeter aux pieds
-de Marie. Le comte écouta cette déclaration
-avec un mélange de plaisir et
-d'inquiétude ; le souvenir d'Alleyn l'attrista ;
-mais le désir d'un mariage convenable
-lui fit accepter les offres du
-comte de Sant-Morin, et il lui dit
-que son alliance ferait honneur à la première
-noblesse de sa nation. Il ajouta
-que si sa s&oelig;ur avait pour lui les sentimens
-qu'il témoignait pour elle, il le
-recevrait dans sa famille avec toute
-l'affection d'un frère ; mais qu'il voulait
-connaître la situation de son c&oelig;ur avant
-de lui permettre de lui déclarer sa
-passion.</p>
-
-<p>Osbert, en rentrant dans le château,
-demanda où était Marie, qu'il trouva
-dans l'appartement de sa mère. Il leur
-raconta l'histoire du comte, sa parenté
-avec la baronne de Malcolm, l'objet de
-son voyage, et termina son récit en
-découvrant l'attachement de son nouvel
-ami pour Marie et ses offres d'alliance
-avec sa famille. Cette déclaration
-fit pâlir Marie ; les angoisses de son
-c&oelig;ur ne lui permirent pas de parler ;
-elle baissa les yeux et fondit en larmes.
-Le comte lui prit tendrement la main
-et dit : «&nbsp;Mon aimable s&oelig;ur me connaît
-trop bien pour douter de mon affection,
-ou pour supposer que je veuille
-l'influencer dans une affaire si essentielle
-à son bonheur, et dont son c&oelig;ur
-doit être le principal guide. Rendez-moi
-la justice de croire que c'est
-comme ami que je vous fais connaître
-les offres du comte, et non pas comme
-directeur. C'est un homme, que, depuis
-le peu de tems que je connais,
-j'ai jugé digne d'une estime particulière.
-Il paraît avoir l'esprit noble,
-le c&oelig;ur généreux, son rang est égal
-au vôtre, et il vous aime sincérement.
-Mais malgré tous ces avantages, je ne
-voudrais pas que ma s&oelig;ur se donnât
-à l'homme qui n'a pas su intéresser
-son c&oelig;ur&nbsp;».</p>
-
-<p>Marie éprouvait, dans ce moment,
-pour son frère les sentimens de la plus
-vive reconnaissance ; elle aurait voulu
-le remercier de la tendresse qu'il lui
-témoignait ; mais une variété d'émotions
-différentes combattaient dans son c&oelig;ur
-et la privaient du pouvoir de la parole ;
-des larmes et un sourire, mêlés
-d'une douce tristesse, furent tout ce
-qu'elle put lui donner en échange. Il
-ne manqua pas de s'apercevoir que
-quelque cause secrète de douleur tourmentait
-son esprit, et il la pria de l'en
-instruire afin qu'il pût l'écarter. «&nbsp;Mon
-cher frère croira sans doute que sa
-tendresse&hellip;&nbsp;» Elle aurait voulu finir
-la phrase, mais les paroles expirèrent
-sur ses lèvres, et elle s'appuya sur le
-sein de sa mère, s'efforçant de cacher
-sa douleur, et pleura en silence. La
-comtesse ne connaissait que trop bien
-la cause du chagrin de sa fille ; elle
-avait été témoin des combats secrets de
-son c&oelig;ur, que tous ses efforts n'avaient
-pu vaincre, ce qui rendait les offres de
-Sant-Morin rebutantes, et terribles à
-son imagination. Maltida savait compâtir
-à ses souffrances ; mais la tendresse
-maternelle étendait ses vues au-delà de
-ces maux momentanés, et lui faisait
-envisager le bien-être futur de sa fille,
-dans la perspective d'une longue suite
-d'années, elle la voyait mariée avec le
-comte, dont le caractère répandait le
-bonheur et la dignité de la vertu sur
-tout ce qui l'environnait ; elle recevait
-les remercimens de Marie pour l'avoir
-guidée vers ce trésor qui était alors en
-sa possession ; les regards innocens des
-enfans qui l'entouraient exprimaient
-leur reconnaissance par leurs doux sourires,
-et l'éclat de ce tableau rappelait
-à sa mémoire des tems qui ne reviendraient
-plus, et mêlait aux larmes du
-ravissement le soupir d'un tendre regret.
-La plus sûre méthode d'effacer
-cette impression qui menaçait de troubler
-sérieusement la tranquillité de son
-enfant, si elle continuait, et d'assurer
-constamment son bonheur était de l'unir
-au comte, dont l'amitié ne tarderait
-pas à gagner son affection, et à expulser
-de son c&oelig;ur tout souvenir déplacé
-d'Alleyn. Elle résolut donc d'employer
-l'usage de la raison et la douce persuasion
-pour l'amener à ses fins. Elle savait
-que l'esprit de Marie était délicat et
-ingénu, facile à convaincre et ferme
-dans la poursuite de ce que son jugement
-approuvait ; et elle ne désespéra
-pas du succès.</p>
-
-<p>Le comte désirait toujours connaître
-la cause de cette émotion qui l'affligeait.
-«&nbsp;Je suis indigne de votre sollicitude&nbsp;»,
-dit Marie, «&nbsp;je ne puis résoudre mon
-c&oelig;ur à se soumettre&nbsp;», «&nbsp;à se soumettre! &mdash; Pouvez-vous
-supposer que vos
-parens veuillent forcer votre c&oelig;ur
-dans une affaire si essentielle au bonheur,
-à quelque chose qui répugne à
-ses sentimens? Si les offres du comte
-vous sont désagréables, dites-le moi,
-et je lui ferai réponse. Soyez persuadée
-que je n'ai point d'autre désir que celui
-de vous voir heureuse&nbsp;». «&nbsp;Généreux
-Osbert! Comment puis je récompenser
-la tendresse d'un pareil frère? La
-reconnaissance me ferait accepter la
-main du comte, si mes sentimens ne
-m'assuraient pas que je serais malheureuse.
-J'admire son caractère, et
-j'estime sa bonté ; mais hélas! pourquoi
-vous le cacher? Mon c&oelig;ur appartient
-à un autre &mdash; à un autre, dont
-les actions nobles et généreuses ont
-involontairement captivé sa sensibilité ;
-à un homme qui ignore encore
-qu'il est l'objet de mes attentions et
-qui ne le saura jamais&nbsp;». L'idée d'Alleyn
-se présenta subitement à son esprit
-et il ne douta plus de celui qui avait
-captivé son c&oelig;ur. «&nbsp;Mes propres sentimens&nbsp;»,
-dit-il, «&nbsp;m'apprennent assez
-quel est l'objet de votre admiration,
-vous faites fort bien de ne pas oublier
-la dignité de votre sexe et de votre
-rang ; quoique je ne puisse m'empêcher
-de m'affliger avec vous de ce
-qu'un homme aussi méritant qu'Alleyn
-ne soit pas autorisé par la fortune
-à marcher dans la classe de la noblesse&nbsp;».
-Au nom d'Alleyn, la rougeur
-de Marie confirma Osbert dans sa conjecture.
-«&nbsp;Mon enfant, dit la comtesse,
-ne renoncera pas à sa tranquillité pour
-un vain et ignoble attachement. Elle
-peut estimer le mérite par-tout où il
-se trouve ; mais elle se souviendra de
-ce qu'elle doit à sa famille et à elle-même,
-en contractant une alliance
-qui soutienne ou diminue l'ancienne
-grandeur de sa maison&nbsp;».</p>
-
-<p>«&nbsp;Les offres d'un homme qui paraît doué
-de tant d'excellentes qualités, et dont la
-naissance est égale à la vôtre, offrent
-une perspective trop flatteuse pour les
-rejeter précipitamment. Nous converserons
-par la suite plus amplement là-dessus&nbsp;».
-«&nbsp;Vous n'aurez jamais sujet
-de rougir de votre fille, dit Marie,
-avec une fierté noble ; mais pardonnez-moi,
-madame, si je vous prie de
-ne jamais renouveler un sujet si pénible
-à ma sensibilité, et qui ne saurait
-produire aucun bien ; car je ne
-donnerai jamais ma main à celui qui
-ne possède pas mon c&oelig;ur&nbsp;». Ce n'était
-pas là le tems d'insister davantage ;
-la comtesse se désista pour le présent,
-et le comte quitta l'appartement en
-éprouvant un mélange de compassion
-et de contrariété. Il ne perdit cependant
-pas l'espérance que Marie ne consentît
-avec le tems, à recevoir les visites
-du comte, et il résolut de ne pas renoncer
-entièrement à son projet.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE X.</h2>
-
-<p class="d"><i>Malcolm donne l'assaut au château d'Athlin,
-il est repoussé et blessé à mort. &mdash; Prise
-du château de Dunbayne. &mdash; Malcolm,
-avant de mourir fait à la baronne et
-au comte Sant-Morin, l'aveu de ses
-crimes ; il déclare que c'est lui qui a enlevé
-son fils unique. Il lègue tous ses biens à
-la baronne. &mdash; Mort de ce chef. &mdash; Osbert
-rend à la baronne le château de son
-époux. &mdash; Recherches inutiles de celle-ci
-pour trouver son fils. &mdash; Amour de Sant-Morin
-pour Marie ; il la demande en
-mariage. &mdash; Refus de Marie. &mdash; Osbert se
-prépare à épouser Laure &mdash; Accident qui
-donne au comte des soupçons sur l'honneur
-d'Alleyn, et qui détermine celui-ci à
-quitter secrètement le château d'Athlin.</i></p>
-
-
-<p>Le comte de Sant-Morin se promenait
-sur les remparts du château, enseveli dans
-ses pensées, lorsqu'Osbert s'approcha ;
-dont les pas lents et l'air décontenancé
-annonçaient à son c&oelig;ur le rejet
-de sa demande. Il dit au comte que Marie
-ne sentait pas encore pour lui ces sentimens
-d'affection qui pouvaient justifier
-l'acceptation de ses offres. Cette
-information, quoiqu'elle affaiblît l'espoir
-du comte ne le détruisit pas tout-à-fait ;
-car il s'imagina que le tems et
-son assiduité pourraient encore réaliser
-ses désirs. Tandis que ces deux amis
-étaient appuyés sur les murs du château,
-engagés dans une conversation
-sérieuse, ils remarquèrent sur une colline
-voisine un nuage qui paraissait sur
-l'horizon, dont la couleur de poussière
-laissa apercevoir une lumière subite ;
-au même instant ils découvrirent l'éclat
-des armes, et une troupe armée parut
-successivement sur la colline et descendit
-dans la plaine. Osbert crut reconnaître
-la tribu du baron. C'était le baron
-lui-même qui s'avançait à la tête de ses
-vassaux, pour chercher cette vengeance
-qu'il n'avait pu jusqu'alors se procurer,
-et qui, déterminé à vaincre, avait
-amené avec lui une armée qu'il regardait
-comme plus que suffisante pour
-emporter d'assaut le château de son
-ennemi.</p>
-
-<p>Malcolm avait retenu prisonnier le
-messager porteur du cartel, et avait
-en même-tems hâté ses préparatifs pour
-surprendre le château d'Athlin. La détention
-de son serviteur avait éveillé
-les soupçons du comte, et il avait pris
-des précautions pour prévenir les desseins
-de son ennemi. Il avait averti sa
-tribu de se tenir prête à repousser une
-attaque soudaine, et avait fortifié son
-château contre tout événement. Il envoya
-donc à la tribu les ordres nécessaires,
-arrangea son plan de défense,
-et se posta sur les remparts pour observer
-les mouvemens de l'ennemi. Sant-Morin,
-en armure, se tint à ses côtés.
-Alleyn, avec un parti, fut chargé de
-défendre la grande porte.</p>
-
-<p>Le baron s'avança rapidement avec
-ses gens et cerna les murs du château.
-Tout, dans l'intérieur, était tranquille,
-tout annonçait la plus profonde sécurité,
-et le baron, certain de la victoire,
-comptait déjà sur le succès de son entreprise,
-quand il aperçut un homme
-qu'il ne reconnut pas à cause de son
-armure ; il le somma de se rendre, lui
-et son chef, aux armes de Malcolm.
-C'était Osbert lui-même qui lui répondit
-en lui décochant une flèche qui manqua
-le baron, mais qui perça un soldat de
-sa suite. Les archers, placés derrière
-les murailles, se montrèrent alors et
-firent pleuvoir sur lui une grêle de
-flèches ; en même-tems toutes les parties
-du château parurent garnies des soldats
-du comte, qui lancèrent sur les
-assaillans des piques et d'autres armes
-défensives avec une rapidité inconcevable.
-Le tocsin sonna et donna le signal
-à cette partie de la tribu postée en
-dehors ; elle fondit immédiatement sur
-l'ennemi, qui, étonné de cette attaque
-inattendue, eut à peine le tems de se
-défendre. Le cliquetis des armes retentit
-dans les airs avec les cris des vainqueurs,
-et les gémissemens des mourans.</p>
-
-<p>La terreur qu'inspirait le baron, et
-qui était le principal mobile de l'obéissance
-de ses vassaux, fut dans ce moment
-surmontée par la surprise et la
-crainte de la mort ; ils abandonnèrent
-leurs rangs en grands nombres et s'enfuirent
-vers les montagnes voisines.
-En vain il s'efforça de rallier ses soldats
-et de les ramener à la charge, ils cédèrent
-à une impulsion plus forte que les
-menaces de leur chef, qui resta au pied
-des murailles avec moins de la moitié
-de ses gens. Le baron, étranger à la
-lâcheté, dédaignant la retraite, continua
-l'attaque. A la fin les portes du
-château s'ouvrirent, et un parti, à la
-tête duquel étaient Osbert et Sant-Morin,
-fit une sortie sur les assaillans.
-Ils se séparèrent pour chercher Malcolm ;
-mais leurs recherches furent également
-inutiles. Enfin Osbert, craignant
-qu'il ne s'introduisît dans le château par
-stratagême, retournait vers les portes
-lorsqu'il reçut un coup d'épée dans
-l'épaule. Son armure rompit la force du
-coup et il n'eut qu'une légère blessure.
-Il se tourna à l'instant pour faire face
-à l'ennemi et découvrit un homme du
-parti de Malcolm qui l'attaqua en désespéré.
-Le combat fut long et furieux ;
-une adresse et une valeur égale semblaient
-animer les combattans. Alleyn,
-ayant remarqué de son poste le danger
-du comte, vola à son assistance ;
-mais la crise était passée lorsqu'il arriva ;
-Osbert avait blessé son adversaire au
-côté et il tomba par terre. Il le désarma,
-et tenant son épée sur sa poitrine, lui
-dit de demander la vie. «&nbsp;Je n'ai point
-de grâce à demander&nbsp;», répondit Malcolm,
-dont le comte reconnut alors la
-faible voix : «&nbsp;Si j'en avais une, c'est
-la mort que je vous prierais de me
-donner. O! maudit soit&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Il aurait voulu finir la phrase, mais
-le sang coulait abondamment de sa blessure
-et il s'évanouit. Le comte jeta son
-épée, appela ses gens, leur confia le
-soin du baron et leur ordonna de prendre
-possession du château de Dunbayne.
-Le reste de l'armée de Malcolm,
-ayant appris que son chef était mortellement
-blessé, avait abandonné les murailles.
-Les troupes d'Osbert s'avancèrent
-sans interruption, et prirent possession
-du château, sans rencontrer la
-moindre opposition.</p>
-
-<p>On examina les blessures du baron
-lorsqu'il fut arrivé à Dunbayne, et l'opinion
-des chirurgiens fut incertaine. Son
-visage annonçait d'une manière sensible
-les tourmens de son ame ; il jeta avidement
-les yeux autour de l'appartement,
-comme s'il cherchait quelqu'un.</p>
-
-<p>Après avoir plusieurs fois, inutilement,
-essayé de parler, il dit : «&nbsp;Ne me flattez
-pas des espérances de la vie ; je sens
-qu'elle me fuit avec rapidité ; mais
-pendant que j'ai encore le pouvoir de
-parler, faites-moi voir la baronne&nbsp;».
-Elle vint et, se tenant suspendue sur
-son lit en silence et remplie d'horreur,
-elle reçut ces paroles : «&nbsp;Madame,
-je crains bien qu'il ne soit pas en
-mon pouvoir de réparer les torts que
-je vous ai faits. Dans le peu de momens
-qu'il me reste à vivre, permettez-moi
-de soulager ma conscience en
-vous découvrant mon crime et mes
-remords&nbsp;». La baronne tressaillit,
-appréhendant la phrase qui allait suivre.
-«&nbsp;Vous aviez un fils&nbsp;». «&nbsp;Eh bien qu'y a-t-il
-au sujet de mon fils?&nbsp;» «&nbsp;Vous aviez
-un fils, que mon ambition démesurée
-a voulu priver de son héritage et dont
-je vous ai fait croire la mort pendant
-votre absence&nbsp;». «&nbsp;Où est mon enfant&nbsp;»,
-s'écria la baronne? «&nbsp;Je n'en sais rien&nbsp;»,
-reprit Malcolm, «&nbsp;je l'ai confié au soin
-d'un homme et d'une femme qui vivaient
-alors dans une partie éloignée
-de mes terres ; mais quelques années
-après, ils disparurent et je n'ai jamais
-depuis entendu parler d'eux. Je le fis
-passer pour un enfant trouvé que
-j'avais sauvé de la mort. Il n'y eut
-qu'un de mes domestiques qui fut
-instruit du secret ; je trompai les autres.
-Je vous dis cela, madame, afin de
-vous engager à faire des recherches
-et pour soulager les angoisses d'une
-conscience coupable. J'ai d'autres
-faits&hellip;&nbsp;» La baronne n'en put
-entendre davantage ; elle fut portée
-sans sentiment hors de l'appartement.
-Laure, effrayée de sa situation, fut
-informée de ce qui en était la cause,
-et sa tendresse filiale veilla sur elle avec
-l'attention la plus assidue.</p>
-
-<p>Osbert, en quittant Malcolm, était
-retourné sur-le-champ au château ; il
-apporta le premier la nouvelle d'un événement
-qui probablement vengerait la
-mémoire de son père, et terminerait
-les malheurs de sa famille. La vue du
-comte et la nouvelle qu'il communiquait
-rendirent la vie à la comtesse et
-à Marie, qui pendant l'assaut s'étaient,
-pour plus de sûreté, retirées dans
-l'intérieur du château, et qui, durant
-le combat, avaient éprouvé toutes les
-terreurs dont leur situation était susceptible.
-Ils furent peu après rejoints
-par Sant-Morin et Alleyn, dont la conduite
-avait attiré l'attention du comte.
-Les joues de Marie se colorèrent au
-récit de cette nouvelle preuve de son
-mérite ; et Alleyn fut bien récompensé
-en observant son émotion. Il y avait
-dans le c&oelig;ur d'Osbert un sentiment qui
-combattait l'orgueil de la naissance. Il
-aurait désiré récompenser les services et
-le noble courage de ce jeune homme par
-les vertus de Marie ; mais des préjugés
-invétérés faisaient taire cette impulsion
-de la reconnaissance, et effaçaient de
-son c&oelig;ur les impressions de la vérité.</p>
-
-<p>Le comte et Sant-Morin se hâtèrent
-alors de se rendre au château de Dunbayne,
-pour consoler la baronne et sa
-fille par leur présence. A mesure qu'ils
-s'en approchaient, le silence et la désolation
-des lieux annonçaient l'état de
-son seigneur ; ses soldats étaient entièrement
-dispersés, on n'apercevait que
-quelques sentinelles éparses devant la
-porte de l'Est, qui, n'ayant pas fait
-de résistance, y avaient été laissées par
-les troupes du comte. On ne voyait
-qu'un très-petit nombre des vassaux du
-baron, ce petit nombre était désarmé
-et offrait l'image de la grandeur déchue.
-En traversant la plate-forme, le
-souvenir du passé s'empara de l'esprit
-d'Osbert. Les angoisses qu'il y avait
-éprouvées, l'image de la mort qu'il
-avait devant les yeux et les circonstances
-ignominieuses qui accompagnaient sa
-destinée, la présence de Malcolm,
-puissant dans l'injustice et cruel dans le
-pouvoir, dont le visage exprimait par
-un affreux sourire le triomphe de la vengeance,
-pénétrèrent son c&oelig;ur d'un trait
-perçant. Chaque circonstance de torture
-se présenta à son imagination
-sous les couleurs frappantes de la vérité ;
-il frémit en passant, et le contraste
-de la scène présente l'affecta vivement.
-Il vit le pouvoir inné et vigilant
-de la justice, qui parcourt toutes
-les circonstances de la vie comme un
-principe vital, et qui darde sur les
-hommes vertueux, à travers l'obscurité
-des actions humaines, les rayons de la
-félicité, et sur les coupables la lumière
-destructrice de l'éclair.</p>
-
-<p>Ayant demandé la baronne, on leur
-dit qu'elle était dans l'appartement de
-Malcolm, qui touchait à sa fin. On
-annonça le comte Sant-Morin, et le
-baron ayant entendu son nom, désira
-de le voir. Louise sortit pour recevoir
-son parent avec toute la joie qu'une
-rencontre si désirable et si inespérée
-pouvait inspirer. En voyant Osbert,
-les larmes coulèrent en abondance de
-ses yeux ; et elle le remercia de ses
-soins généreux, d'une manière qui découvrit
-la profonde impression qu'avaient
-faite sur elle ses services. Le laissant,
-elle conduisit le comte à Malcolm, qui
-était sur un lit de repos, environné de
-toutes les horreurs de la mort.</p>
-
-<p>Il leva la tête et laissa apercevoir un
-visage égaré et épouvantable, sur lequel
-était répandue une pâleur mortelle. La
-belle Laure, attendrie par une pareille
-scène, était pendue sur son lit et
-versait abondance de larmes. «&nbsp;Monsieur,
-dit Malcolm d'une voix basse,
-vous voyez devant vous un malheureux
-qui cherche du soulagement aux
-angoisses d'un esprit coupable. Mes
-crimes ont détruit la paix de cette
-dame,&hellip; l'ont privée d'un fils,&hellip;
-mais elle vous instruira de toute ma
-scélératesse, que je n'ai pas maintenant
-le tems de vous raconter. Je
-reçois, depuis plusieurs années,
-comme vous le savez fort bien, les
-revenus de ces terres étrangères qui
-lui appartiennent ; comme une légère
-compensation des torts qu'elle a
-éprouvés, je lui légue toutes les possessions
-qui me sont échues par droit
-d'héritage, et je la remets sous votre
-protection. Vous demander, madame,
-ainsi qu'à vous, monsieur, l'oubli du
-passé est une chose que je n'ose point
-me permettre ; cependant ce serait
-une consolation pour moi d'obtenir
-votre pardon&nbsp;». La baronne était trop
-affectée pour répondre autrement que
-par un regard qui témoignait son assentiment ;
-Sant-Morin l'assura de son
-pardon, et le pria de composer ses
-esprits pour subir le sort qui l'attendait.
-«&nbsp;La paix, monsieur, n'est plus
-en mon pouvoir ; ma vie n'a été qu'un
-tissu de crimes et ma mort est accompagnée
-de remords inutiles. J'ai connu
-la vertu, mais j'ai préféré le vice. Je
-ne regrette point à présent d'être
-puni, parce que je l'ai mérité&nbsp;». Le
-baron retomba sur son lit, poussa un
-profond soupir et expira. Ainsi se termina
-la vie d'un homme, qui aurait
-pu parvenir au bonheur de la vertu,
-mais dont les actions n'offrent que le
-tableau du crime.</p>
-
-<p>La baronne, le comte et Laure quittèrent
-cette triste scène pour se retirer
-dans l'appartement de la première, où
-Osbert attendait leur retour avec la
-plus grande inquiétude. Quand il apprit
-la mort de Malcolm, la sévérité de sa
-justice se relâcha un peu, et son c&oelig;ur
-aurait poussé un soupir de pitié, si le
-souvenir de son père n'était revenu à
-son esprit, et n'avait arrêté cette impulsion.
-«&nbsp;Je puis maintenant, madame&nbsp;»,
-dit-il, en s'adressant à la baronne,
-«&nbsp;remettre entre vos mains une partie
-de ces possessions qui appartenaient
-autrefois à votre époux, et qui auraient
-dû être l'héritage de votre fils ;
-ce château désormais vous appartient,
-je le rends au propriétaire légitime&nbsp;».</p>
-
-<p>La baronne fut accablée du souvenir
-de ses services et ne put guères lui témoigner
-sa reconnaissance que par ses larmes.
-On fit venir le domestique, dont le
-baron avait fait mention pour être le
-confident de ses iniquités. Interrogé
-touchant l'enfant dont il avait été
-chargé, on n'en tira pas beaucoup de
-consolation ; car toutes les réponses qu'il
-fit furent qu'il avait, par ordre de son
-maître, porté l'enfant à une chaumière à
-l'extrémité de ses terres, où il l'avait
-remis entre les mains d'une femme qui
-l'habitait avec son mari. Il leur avait
-en même tems donné une somme d'argent,
-et fait une promesse qu'ils recevraient
-d'autres remises. Il avait pendant
-quelques années été ponctuel dans
-le paiement des sommes que le baron lui
-avait confiées ; mais à la fin il avait cédé
-à la tentation et se les était appropriées ;
-et s'étant quelques années après informé
-de ces gens-là, il avait appris qu'ils
-avaient abandonné l'endroit. La condition
-que la baronne mit à son pardon
-fut qu'il ferait les recherches les plus
-scrupuleuses pour découvrir les personnes
-auxquelles il avait confié le soin
-de son enfant. Elle se consulta ensuite
-avec ses amis sur les moyens les plus
-efficaces pour réussir dans cette recherche,
-et envoya aussitôt des messagers
-dans différentes parties du
-pays pour tacher d'obtenir des renseignemens.</p>
-
-<p>La baronne se trouvait délivrée de
-l'oppression et de la captivité ; elle était
-réinstallée dans ses anciennes propriétés
-auxquelles étaient ajoutés tous les biens
-de Malcolm, ainsi que sa fortune personnelle ;
-elle se voyait environnée de
-ceux qu'elle aimait, et au milieu de gens
-dont elle était adorée ; cependant les
-crimes du baron avaient laissé dans son
-c&oelig;ur un mélange de fiel qui remplissait
-d'amertume toutes les sources de
-son bonheur, et qui rendait sa vie
-triste et douloureuse.</p>
-
-<p>Sant-Morin lui faisait alors des visites ;
-sa présence lui causait beaucoup
-de consolation, et Laure était souvent
-égayée par la conversation d'Osbert,
-auquel elle était fortement attachée et
-dont les fréquentes visites au château
-n'étaient dévouées qu'à elle et à l'amour.</p>
-
-<p>La félicité de Maltida était alors aussi
-parfaite et aussi durable que cela est
-compatible avec la nature humaine.
-La mémoire de son mari était vengée,
-et son fils conservé pour faire la consolation
-de sa vieillesse. Le père de
-Laure avait toujours été l'ami de la
-maison d'Athlin, et sa délicatesse n'éprouvait
-aucune répugnance à l'alliance
-que proposait Osbert. Son bonheur était
-néanmoins imparfait : elle voyait la
-constante tristesse de sa fille, car l'amour
-minait sourdement le c&oelig;ur de Marie,
-et résistait à tous ses efforts. La comtesse
-aurait voulu effectuer ce mariage
-avec Sant-Morin, qui, à ce qu'elle
-s'imaginait, rétablirait la paix dans
-le sein de sa fille, et assurerait son
-bonheur futur. Elle ne laissait échapper
-aucune occasion de plaider sa cause ;
-elle s'en acquittait cependant avec beaucoup
-de ménagement pour ne point choquer
-la sensibilité de Marie, qui ne
-répondait jamais que quelques mots,
-et qui ne pouvait souffrir une longue
-conversation sur ce sujet. Son refus
-constant d'écouter Sant-Morin fit enfin
-perdre toute espérance à la comtesse
-et la convainquit de l'inutilité de ses
-efforts. Elle jugea qu'il ne serait pas
-honnête de le nourrir d'un vain espoir,
-et elle fut forcée de dire à Osbert de
-le détromper sur cet article.</p>
-
-<p>Depuis plusieurs mois la baronne
-faisait des recherches inutiles pour retrouver
-son fils ; elle n'en apprenait
-aucune nouvelle, on ne pouvait point
-découvrir les gens qui en avaient été
-chargés. Sa détresse était inexprimable.
-Enfin désespérant de réussir, elle était
-réduite à déplorer en secret la confiance
-facile qui avait pu l'abandonner à des
-êtres qui l'avaient trahi. Mais quoiqu'elle
-fût elle-même incapable de
-goûter le bonheur, elle ne voulait point
-en priver ceux qui en étaient susceptibles,
-et elle céda aux sollicitations
-d'Osbert, en plaidant sa cause auprès
-de Laure, pour accélérer leur union.</p>
-
-<p>Osbert avait présenté la comtesse et
-Marie à la baronne et à sa fille, et
-une conformité de sentimens n'avait pas
-tardé à cimenter entre ces deux mères
-respectables une amitié durable. Marie
-et Laure n'étaient pas moins satisfaites
-l'une de l'autre. L'abattement de Sant-Morin
-en présence de la s&oelig;ur du comte,
-témoignait la violence de sa passion,
-et aurait excité dans le sein de celle-ci
-quelque chose de plus que de la pitié
-si son c&oelig;ur n'avait pas été préoccupé.
-Alleyn qui, par rapport à Marie, était
-restreint à ne point s'écarter des bornes
-de la pensée, errait solitairement dans
-le château d'Athlin, comme un spectre
-qui visite les lieux où est enseveli son
-bonheur. Sa prudence formait des résolutions
-que sa passion lui faisait à
-l'instant rejeter ; trompé par l'amour,
-quoique poursuivi par le désespoir, il
-différait constamment son départ, et
-l'illusion du jour était toujours l'illusion
-du lendemain. Attaché à ses vertus et
-reconnaissant ses services, le comte lui
-aurait volontiers accordé tous les honneurs,
-excepté le seul qui pouvait faire
-le bonheur de sa vie, et que sa fierté
-lui permettait d'accepter. Ses refus
-étaient néanmoins accompagnés d'une
-modestie si gracieuse, qu'ils étaient
-plutôt capables de concilier la bienveillance
-que d'offenser la générosité.</p>
-
-<p>Dans une galerie qui était au nord
-du château, pleine de tableaux de famille
-était un portrait de Marie. Elle
-était peinte dans l'habit qu'elle portait
-le jour de la fête, lorsqu'elle fut amenée
-par le comte dans la salle, et présentée
-à Alleyn. La ressemblance était frappante
-et exprimait tous les charmes
-de l'original. Toutes les fois qu'Alleyn
-pouvait se dérober à l'observation, il
-se retirait dans cette galerie pour contempler
-le portrait de celle qui était
-toujours présente à son esprit. Là, il
-pouvait pousser ce soupir que réprimait
-sa présence, et répandre ces larmes
-auxquelles elle défendait de couler.
-Un jour qu'il était dans cet endroit,
-enseveli dans la tristesse, son oreille
-fut frappée des sons d'une agréable
-musique, qui paraissaient venir du
-fond de la galerie. L'instrument était
-touché avec une délicatesse extrême,
-et dans les douces ondulations de la
-voix qui flottait dans les airs, il distingua
-les paroles suivantes, qu'il se
-ressouvint être une ode composée par
-Osbert, et présentée à Marie, qui
-l'avait la veille mise en musique.</p>
-
-
-<p class="c large">LE MATIN.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Triste nuit! à travers tes froides ombres,</div>
-<div class="verse i2">Flotte le gris crépuscule,</div>
-<div class="verse">Il disparaît, l'aurore arrive,</div>
-<div class="verse i2">Et les ténèbres ne sont plus.</div>
-
-<div class="verse stanza">La fleur renaît à son aspect,</div>
-<div class="verse i2">Ses rayons pompent la rosée,</div>
-<div class="verse">Rappellent les heures rapides et gaies,</div>
-<div class="verse i2">La scène verte est dévoilée.</div>
-
-<div class="verse stanza">Bientôt la brise modérée</div>
-<div class="verse i2">Ecume la montagne et l'humide vallée,</div>
-<div class="verse">Et dérobe à la fleur que sa fraîcheur séduit,</div>
-<div class="verse">Les parfums délicieux que cachent ses replis.</div>
-
-<div class="verse stanza">Mère des fleurs, brillante aurore, salut!</div>
-<div class="verse">Le ch&oelig;ur des heures célèbre ton arrivée ;</div>
-<div class="verse">Ainsi que les oiseaux dans leurs chants du matin,</div>
-<div class="verse">Le cor bruyant et le zéphir muet.</div>
-
-<div class="verse stanza">Quand tu paraîtras sur la plaine,</div>
-<div class="verse">Avec tes nymphes aux doigts de rose,</div>
-<div class="verse">Les doux accords de cet air simple</div>
-<div class="verse">Frapperont toujours ton oreille.</div>
-</div>
-
-<p class="c"><i>CH&OElig;UR.</i></p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Passez, passez nymphes légères!</div>
-<div class="verse">C'est l'alouette au vol hardi</div>
-<div class="verse">Qui rend hommage à vos appas.</div>
-<div class="verse">Passez, passez nymphes légères!</div>
-</div>
-
-<p>Captivé par ces doux sons, il s'était
-avancé de quelques pas dans la galerie ;
-lorsque la musique cessa, il s'arrêta ;
-après une courte pause, elle recommença,
-et il entendit les paroles suivantes,
-chantées à voix basse et avec l'expression
-de la plus tendre mélancolie.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">En secret je porte tes chaînes,</div>
-<div class="verse">Objet chéri de mon amour ;</div>
-<div class="verse">Hélas! du terme de mes peines,</div>
-<div class="verse">Jamais je ne verrai le jour.</div>
-</div>
-
-<p>La voix fut interrompue et perdue
-dans des soupirs ; les cordes du luth
-rendirent des sons aigus, et un moment
-après il régna un profond silence. Il
-s'avança vers l'endroit d'où étaient partis
-ces sons, et à travers une porte qu'on
-avait laissée entr'ouverte, il aperçut
-Marie appuyée sur son luth et fondant en
-larmes. Il resta quelque tems immobile,
-plongé dans l'admiration, sans en être
-remarqué ; mais un soupir qui lui
-échappa, la rappela à elle-même ;
-elle leva les yeux et aperçut l'objet
-de ses chagrins secrets. Elle se leva en
-désordre ; la rougeur de son visage trahit
-son c&oelig;ur, et elle fuyait à la hâte la
-présence d'Alleyn resté à l'entrée de la
-chambre, le désespoir dans l'ame,
-lorsqu'elle fut rencontrée par son frère
-qui entrait par la porte par où elle
-voulait sortir ; elle avait les yeux
-rouges à force de pleurer : il lança
-sur elle un regard de surprise et de mécontentement,
-et passa dans la galerie,
-où il fut suivi d'Alleyn alors sorti de
-sa transe. «&nbsp;Je m'attendais à une autre
-conduite de votre part,&nbsp;» lui dit le
-comte ; «&nbsp;je comptais sur votre parole,
-et vous m'avez trompé.&nbsp;» «&nbsp;Veuillez
-m'entendre, milord, répliqua le jeune
-homme, je n'ai jamais abusé de votre
-confiance ; ayez la complaisance de
-m'entendre.&nbsp;» «&nbsp;Je ne puis actuellement,
-répondit Osbert, mon tems
-est précieux ; je vous entendrai dans
-un autre moment.&nbsp;» En prononçant
-ces mots, il sortit avec un air de
-hauteur qui pénétra Alleyn jusqu'à
-l'ame. Celui-ci dédaigna de le suivre,
-et d'insister davantage pour se justifier.
-Il fut alors complètement malheureux.
-Le même accident qui lui avait dévoilé
-le c&oelig;ur de Marie, et toute l'étendue
-de ce bonheur que le sort lui refusait,
-lui arrachait tout espoir. Le même
-accident avait exposé la délicatesse de
-celle qu'il aimait à un choc cruel, fait
-soupçonner son honneur, et l'avait exposé
-à un reproche sensible de la part
-d'un homme dont il s'efforçait de captiver
-la bienveillance, et pour la sûreté
-duquel il avait souffert la captivité et
-affronté la mort.</p>
-
-<p>Marie avait quitté sa chambre dans
-l'affliction et la perplexité ; elle s'était
-aperçue de la méprise de son frère et
-en était accablée ; elle aurait bien
-voulu le détromper, mais il était allé
-au château de Dunbayne rendre une
-de ces visites préparatoires à son
-mariage, d'où il ne revint que le
-soir. La scène dont il avait été témoin
-le matin lui avait causé la plus violente
-agitation ; il connaissait la passion mutuelle
-qui enflammait le c&oelig;ur d'Alleyn
-et celui de sa s&oelig;ur ; il les avait surpris
-dans un appartement écarté ; il avait
-remarqué l'air tendre et pensif du jeune
-homme, et les larmes et le désordre
-de Marie ; et dans le premier moment
-il n'avait pas hésité de croire que l'entrevue
-était concertée. Dans la chaleur
-de son mécontentement, il avait rejeté
-l'explication d'Alleyn avec une hauteur
-que cette scène était seule capable d'exciter,
-et que rien ne pouvait excuser
-que l'illusion qui en avait été la cause.
-Cependant, après avoir plus mûrement
-réfléchi, il se représenta la délicatesse
-et la noble fierté de sa s&oelig;ur, ainsi que
-l'intégrité d'Alleyn, et il s'accusa de
-trop de précipitation. Les services signalés
-de ce jeune homme s'offrirent
-à son esprit ; il se repentit de l'avoir
-traité avec tant de rigueur. A son retour,
-il le fit demander pour entendre son
-explication et pour adoucir l'âpreté
-de sa dernière conduite.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XI.</h2>
-
-<p class="d"><i>Osbert est dangereusement blessé dans les
-souterrains du château en poursuivant
-des étrangers suspects. &mdash; Détresse de sa
-famille et de Laure. &mdash; Une fièvre violente
-le met à l'article de la mort. &mdash; Ses
-derniers adieux à Laure. &mdash; Alleyn est
-violemment soupçonné d'être l'assassin
-du comte. &mdash; Toutes les recherches faites
-pour le trouver sont inutiles. &mdash; Guérison
-du comte. &mdash; Préparatifs pour son
-mariage. &mdash; Départ de Sant-Morin. &mdash; Enlèvement
-de Marie.</i></p>
-
-
-<p>On ne trouvait Alleyn nulle part. Le
-comte alla lui-même à sa recherche,
-mais il n'eut pas plus de succès. Comme
-il revenait de la terrasse, chagrin et
-inconsolable, il remarqua deux individus
-qui la traversaient à quelque distance
-devant lui, et la sombre lueur de
-la lune lui laissa apercevoir que ces
-gens n'étaient point du château. Il appela.
-Ils ne lui firent aucune réponse ;
-mais au son de sa voix redoublèrent le
-pas, et se perdirent presque au même
-instant dans l'obscurité des remparts.
-Surpris d'une aventure si étrange, le
-comte s'avança à la hâte, et s'efforça
-de suivre la route qu'ils avaient prise.
-Il marcha en silence, mais il n'entendit
-aucun son pour diriger ses pas.
-Quand il arriva à l'extrémité du rempart,
-qui formait l'angle du nord du
-château, il s'arrêta pour examiner le
-terrain et pour écouter si quelque
-chose remuait. Rien, tout était tranquille.
-Après être demeuré quelque
-tems à examiner le rempart, il entendit
-quelqu'un dont la voix lui était
-inconnue, parlant bas et d'une manière
-cachée, mais il ne put distinguer
-le sujet de la conversation. Cette voix
-sembla s'approcher de l'endroit où il
-était. Il tira l'épée et épia en silence
-tous les mouvemens. Plusieurs individus
-s'avancèrent, s'arrêtèrent tout court,
-tournèrent ensuite, et firent un long
-examen du bâtiment. Ils conversaient à
-voix basse ; mais le comte comprit par
-la violence de leurs gestes et la précaution
-de leurs démarches qu'ils méditaient
-quelque dessein préjudiciable
-à la paix du château. Après avoir terminé
-leur examen, ils tournèrent encore
-une fois vers l'endroit où il s'était posté ;
-l'ombre d'une tourelle l'empêchait
-d'être vu, et ils continuèrent leurs approches
-jusqu'à ce qu'ils fussent à une
-très-petite distance de lui ; ils passèrent
-ensuite à travers une arche en
-ruines, et se perdirent à travers les détours
-obscurs du bâtiment. Etonné de
-ce qu'il venait de voir, Osbert se hâta
-de regagner le château d'où il détacha
-quelques-uns de ses gens à la poursuite
-des inconnus ; et il alla avec quelques
-domestiques à l'endroit où ils avaient
-disparu. Ils entrèrent sous l'arche qui
-conduisait à une partie ruinée de château ;
-ils suivirent sur un pavé rompu
-les restes d'un passage, fermé par une
-porte basse, presque imperceptible à
-cause du lierre épais qui la couvrait.
-Ayant ouvert cette porte, ils descendirent
-un petit escalier qui conduisait
-sous le château, si étroit et si brisé que
-la descente était extrêmement difficile
-et dangereuse.</p>
-
-<p>L'humidité des vapeurs long-tems
-enfermées éteignit leur lumière, et
-ils restèrent dans les ténèbres les plus
-épaisses, en attendant qu'un des leurs
-allât à la partie habitée du bâtiment
-pour rallumer la lampe. Tandis qu'ils
-attendaient en silence le retour de
-la lumière, on entendait distinctement
-respirer par intervalles près de
-l'endroit où ils étaient. Les domestiques
-éprouvaient la plus grande frayeur ; et
-le comte lui même n'était pas trop
-rassuré. Ils gardèrent le plus profond
-silence, prêtant une oreille attentive,
-lorsque le son de quelques pas les fit
-tressaillir. Le comte cria : qui va là?
-Personne ne lui répondit ; l'écho
-profond répéta seul les sons de sa voix.
-Ils firent du bruit avec leurs épées, et
-s'avancèrent ; mais les pas parurent
-s'éloigner. Le comte s'élança en avant
-et saisit la personne qui fuyait. Il
-s'ensuivit un petit combat ; mais Osbert,
-plus fort que son antagoniste, l'avait
-presque renversé, lorsqu'il se sentit
-percé au côté par la pointe d'une
-épée, il lâcha prise et tomba par terre.
-Ses domestiques qui n'avaient pu les
-suivre, arrivèrent alors : mais les assassins
-avaient effectué leur retraite
-car on n'entendit leurs pas qu'à une
-distance fort éloignée. Ils s'efforcèrent
-de relever le comte qui était
-sans connaissance ; mais ils ne savaient
-comment le tirer de ce lieu d'horreur :
-car ils étaient encore dans la plus profonde
-obscurité. Dans cet état cruel
-chaque moment paraissait un siècle.
-Quelques-uns essayèrent de retrouver
-le chemin de la porte, mais les ténèbres
-et les ruines du lieu détruisirent
-leurs efforts. A la fin la lumière parut
-et laissa voir Osbert insensible et baigné
-dans son sang. Il fut transporté au château,
-où l'on peut aisément se figurer
-l'horreur de la comtesse, lorsqu'elle le vit
-dans cette situation. A force de secours
-on le rappela à la vie ; sa blessure fut
-examinée et trouvée dangereuse ; on le
-porta dans un lit avec de bien faibles
-espérances de guérison. Lorsque Maltida
-fut informée de cette aventure, son
-étonnement ne fut pas moins grand que
-sa douleur. Toutes ses conjectures sur
-les desseins et l'identité de l'assassin se
-perdirent dans le vague. Elle ne savait
-à qui imputer ce forfait, ni imaginer
-aucun moyen qui pût conduire à la découverte
-d'un complot si mystérieux. Les
-individus qui avaient continué la poursuite,
-dans les souterrains, revinrent
-alors rendre compte à la comtesse. Tous
-les réduits les plus cachés du château et
-du rempart avaient été scrupuleusement
-examinés, et l'on n'avait trouvé
-personne. Ce qui augmentait encore le
-mystère de cet attentat, était la manière
-extraordinaire avec laquelle les inconnus
-s'étaient évadés.</p>
-
-<p>Marie veillait son frère dans les transes
-les plus cruelles, elle tâchait néanmoins
-de cacher ses appréhensions pour ne
-point faire perdre toute espérance à sa
-mère. La comtesse s'efforçait de se résigner
-à l'événement, avec une espèce
-de courage désespéré. Il y a un certain
-degré de malheur, au delà duquel
-l'esprit devient indifférent et acquiert
-une sorte de calme artificiel. Un excès
-de souffrances tue, pour ainsi dire, les
-pouvoirs vitaux de la sensibilité, et par
-une conséquence naturelle détruit son
-propre principe. Il en était ainsi de
-Maltida, une longue suite d'épreuves
-l'avait réduite à un état affreux de tranquillité,
-qui suivit le premier choc de
-l'événement actuel. Il n'en était pas de
-même de Laure ; ignorant encore le
-malheur, et remplie d'espérances, elle
-vit la félicité qu'elle était prête à atteindre,
-s'éloigner d'elle avec toute la
-chaleur d'une sensibilité qui n'avait pas
-encore été émoussée par les rigueurs de
-la contrariété.</p>
-
-<p>Lorsqu'elle apprit la nouvelle de
-l'état du comte, elle fut plongée dans la
-douleur la plus affreuse, et éprouva
-dans le silence les angoisses les plus terribles.
-Sant-Morin vint aussitôt voir
-Osbert, mais son propre chagrin lui
-déchirait le c&oelig;ur, et il était hors d'état
-de donner aux autres cette consolation
-dont il avait lui-même besoin.</p>
-
-<p>Une fièvre, occasionnée par les blessures,
-ajouta au danger du comte, et
-au désespoir de sa famille. Pendant tout
-ce tems-là Alleyn n'avait point paru
-au château ; et son absence, dans une
-pareille circonstance, éleva dans le
-sein de Marie une variété de craintes
-désespérantes. Osbert le demanda et
-désira de le voir. Le domestique, envoyé
-à la chaumière de son père, apporta
-la nouvelle qu'il y avait quelques
-jours qu'on ne l'avait vu, et que personne
-ne savait où il était allé. La
-surprise fut universelle ; mais les effets
-qu'elle produisit furent différens et contraires.
-Un étrange concours de circonstances
-inspirait à l'esprit de la
-comtesse un soupçon que son c&oelig;ur et le
-souvenir de la conduite d'Alleyn rejetaient
-à l'instant. Elle avait appris ce
-qui s'était passé entre le comte et lui
-dans la galerie ; son absence soudaine,
-l'événement qui s'en était suivi, et sa
-fuite subséquente formaient une chaîne
-de semi-preuves, qui la forçaient malgré
-elle à le croire complice de l'affaire qui
-venait de replonger sa maison dans le
-malheur.</p>
-
-<p>Marie avait trop de confiance à la
-probité du jeune homme pour admettre
-un soupçon de cette nature. Elle rejeta
-avec dédain toute suggestion qui pouvait
-offrir l'idée d'Alleyn alliée à celles
-du déshonneur, et elle crut qu'il était
-impossible qu'il fût coupable d'une
-action aussi basse que celle dont il
-s'agissait. Néanmoins elle éprouvait
-une étrange inquiétude à son sujet, et
-elle était continuellement tourmentée
-d'appréhensions cruelles pour sa sûreté.
-L'angoisse dans laquelle il avait quitté
-l'appartement, le traitement injurieux
-que lui avait fait son frère, et son
-absence précipitée, tout conspirait à
-la faire craindre que le désespoir ne
-l'eut poussé à quelque acte de suicide.</p>
-
-<p>Le comte, dans le délire de la fièvre,
-ne rêvait qu'à Laure et à Alleyn,
-c'étaient les seuls sujets de ses extravagances.
-Saisissant un jour la main de
-Marie, qui était assise à côté de son
-lit, et la fixant pendant quelque tems :
-«&nbsp;Ne pleurez pas, dit-il, ma chère
-Laure, ni Malcolm, ni aucun pouvoir
-terrestre ne sera capable de vous
-séparer de moi ; ses murailles&hellip; ses
-gardes&hellip; qu'est-ce que cela? Je vous
-arracherai de ses mains ou je périrai.
-J'ai un ami dont la valeur fera beaucoup
-pour nous ; un ami&hellip; ô! ne le
-nommez pas ; nous sommes dans des
-tems bien étranges ; prenez garde à
-qui vous vous fiez. Je lui aurais donné
-ma vie&hellip; mais non&hellip; Je ne veux pas
-le nommer&nbsp;». Se tournant ensuite
-subitement de l'autre côté du lit, et
-regardant fixement vers la porte avec
-une expression de chagrin qu'il est impossible
-de décrire :</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>«&nbsp;Tous les maux dont mon plus cruel
-ennemi eût pu m'accabler, toutes les
-horreurs de l'emprisonnement et de la
-mort n'ont jamais laissé dans mon
-ame un trait aussi perçant que ton
-infidélité.&nbsp;» Marie fut tellement choquée
-de cette scène, qu'elle quitta la
-chambre et se retira dans son appartement
-pour se livrer à toute la douleur
-qu'elle lui causait.</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>L'état d'Osbert devint tous les jours
-plus alarmant ; et la fièvre qui n'était
-pas encore à sa crise, tenait ses amis
-suspendus entre la crainte et l'espérance.
-Dans un de ses momens de calme, s'adressant
-à la comtesse de la manière la
-plus pathétique, il la pria, comme
-il était probable que la mort allait le
-séparer de celle qu'il aimait le plus,
-de lui permettre de voir Laure encore
-une fois. Elle vint fondant en larmes,
-et il s'en suivit une scène de douleur
-au-dessus de toute expression. Il lui
-fit ses derniers adieux ; elle jeta sur
-lui un dernier regard ; et s'arrachant
-de ses bras le c&oelig;ur brisé, elle fut
-portée à Dunbayne dans un état
-presque aussi dangereux que celui du
-comte.</p>
-
-<p>L'agitation qu'il avait éprouvée pendant
-cette entrevue, lui causa un retour
-de transport plus violent qu'aucun des
-accès dont il eût encore été tourmenté ;
-à la fin, épuisé de fatigue, il tomba
-dans un profond sommeil qui dura,
-sans intermission, pendant vingt-quatre
-heures. Ce repos donna à la comtesse
-et à Marie, qui le veillaient alternativement,
-la consolation de l'espérance.
-Quand il s'éveilla il était sensiblement
-mieux, et dans un état bien différent
-de celui où on l'avait laissé quelques
-heures auparavant. La crise était alors
-passée, et depuis cette époque la maladie
-diminua rapidement jusqu'à ce
-qu'il eut recouvré la plénitude de sa
-santé.</p>
-
-<p>La joie de Laure, dont la santé revenait
-progressivement avec sa tranquillité
-et celle de sa famille, fut telle
-que les belles qualités d'Osbert le méritaient.
-Cette joie fut néanmoins un
-peu interrompue par le comte de Sant-Morin,
-qui, entrant un jour dans l'appartement
-de la baronne, des lettres
-à la main, lui dit qu'il venait d'apprendre
-la mort d'un parent éloigné,
-qui lui avait légué des biens considérables,
-et dont il était absolument
-nécessaire qu'il allât, sans délai,
-prendre possession ; qu'en conséquence
-il était obligé, malgré lui, de partir
-sur-le-champ pour la Suisse. Quoique
-la baronne et ses amis prissent part à
-sa bonne fortune, ils étaient tous fâchés
-de son départ précipité. Il prit congé
-de tout le monde, et particulièrement
-de Marie, pour qui son amour était
-toujours le même, avec la plus grande
-émotion. Le vuide qu'il laissa dans leur
-société ne put aisément se remplir, et
-furent long-tems à reprendre leur
-gaieté ordinaire.</p>
-
-<p>On faisait alors des préparatifs pour
-le mariage d'Osbert et de Laure, et
-le jour de la célébration fut enfin déterminé ;
-la cérémonie devait avoir lieu
-dans une chapelle du château de Dunbayne ;
-un chapelain de la baronne
-devait officier ; il n'y avait que Marie
-pour accompagner la mariée ; la comtesse
-et la baronne se proposaient d'assister
-à la cérémonie. La présence de
-Sant-Morin fut universellement regrettée,
-car c'était lui qui devait présenter
-la future épouse. On appela à
-son défaut un <i>Laird</i> voisin, que la famille
-de la baronne avait toujours estimé.
-Les sollicitations de Laure firent
-consentir Marie à passer la nuit qui
-précédait le mariage au château de
-Dunbayne. A la fin, le jour si long-tems
-désiré et attendu par le comte
-avec tant d'impatience, arriva. Il faisait
-extrêmement beau, et la joie qui brillait
-dans ses yeux semblait donner un nouveau
-lustre à tout ce qui l'environnait.
-Il partit avec la comtesse pour
-Dunbayne, jouissant du plaisir avec lequel
-il reviendrait, par cette même route,
-au château d'Athlin, accompagné de
-Laure, et uni avec elle par des liens
-que la mort seule pouvait briser. A
-leur arrivée, ils furent reçus par la
-baronne qui demanda où était Marie.
-Lorsque la comtesse et Osbert apprirent
-qu'on ne l'avait point vue, ils éprouvèrent
-la plus grande consternation. Le
-château ne fut plus qu'une scène de
-confusion ; les noces furent différées.
-Le comte retourna sur-le-champ à
-Athlin pour envoyer ses gens à la recherche
-de Marie. Il fut instruit que
-les domestiques chargés d'accompagner
-sa s&oelig;ur n'avaient point reparu depuis
-son départ. Cette nouvelle redoubla
-ses alarmes ; il monta lui-même à cheval
-pour aller à sa poursuite, ne sachant
-cependant pas quel chemin il devait
-prendre. Plusieurs jours se passèrent
-en recherches inutiles ; on ne put découvrir
-les moindres traces de sa fuite.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHAPITRE XII.</h2>
-
-<p class="d"><i>Marie est enlevée par une bande d'hommes
-armés. Ils la conduisent à travers une
-forêt et une longue bruyère. Ils s'arrêtent
-sous les ruines d'une vieille abbaye. &mdash; Orage
-affreux. &mdash; Cris de Marie. &mdash; Combat
-des brigands. &mdash; Alleyn est attiré par le
-bruit ; il est assailli par les brigands. &mdash; Arrivée
-d'Osbert et de ses gens. &mdash; Les
-brigands mis en fuite, et deux d'entr'eux
-arrêtés. &mdash; Découverte du complot tramé
-pour l'enlèvement de Marie. &mdash; Osbert
-revient au château d'Athlin avec Marie
-et Alleyn. Ce dernier est reconnu pour
-être le fils de la baronne de Malcolm. &mdash; Mariages
-d'Osbert et de Laure ; d'Alleyn
-et de Marie.</i></p>
-
-
-<p>Marie était pendant ce tems-là en
-proie à des frayeurs accablantes. En
-allant à Dunbayne, elle avait été attaquée
-par une bande d'hommes armés
-qui, après avoir engagé un combat
-simulé avec ses domestiques, l'avaient
-enlevée sans connaissance. Lorsqu'elle
-revint à elle-même elle se trouva au
-milieu d'une forêt, dont l'obscurité
-était encore augmentée par les ombres
-de la nuit. La lune qui commençait
-à s'élever et à se faire apercevoir à
-travers les arbres, ne servit qu'à lui
-découvrir l'aspect effrayant de l'endroit
-et le nombre d'hommes qui l'environnaient ;
-ses craintes la privèrent,
-pour ainsi dire, de sa raison. Ils voyagèrent
-toute la nuit en observant le plus
-profond silence. Au point du jour elle
-arriva sur les bords d'une vaste bruyère
-dont ses yeux ne purent découvrir
-les bornes.</p>
-
-<p>Avant de passer ce désert ils s'arrêtèrent
-à l'entrée d'une caverne formée
-dans le roc, ombragée par des pins et
-des sapins, où, étendant leur déjeûner
-sur l'herbe, ils offrirent des rafraîchissemens
-à Marie, dont le désordre
-était trop grand pour lui permettre d'y
-toucher. Elle les supplia, dans les termes
-les plus touchans, de lui dire qui les
-avait envoyés et où ils la menaient ;
-mais ils demeurèrent insensibles à ses
-larmes et à ses sollicitations, et elle
-fut contrainte d'attendre, dans le silence
-de la terreur, le sort qu'on lui destinait.
-Ils continuèrent leur route, et, vers la
-fin du jour, ils s'approchèrent des ruines
-d'une abbaye, dont les arches rompues
-et les tours isolées s'élevaient avec une
-grandeur lugubre à travers l'obscurité
-de la nuit. C'était l'habitant solitaire
-de ces lieux sauvages, monument de
-la mortalité et de la superstition ;
-la sombre majesté de son aspect semblait
-commander le silence et la vénération.</p>
-
-<p>La froide rosée tombait abondamment,
-et Marie, fatiguée de corps et
-d'esprit, était presque mourante sur
-son cheval, lorsqu'ils s'arrêtèrent sous
-une arche de ces ruines. Elle n'était
-cependant pas insensible aux objets qui
-l'environnaient ; la triste solitude de
-l'endroit et l'aspect imposant du bâtiment,
-dont l'effet était augmenté par
-l'approche des ténèbres, la remplirent
-d'horreur, et quand on la descendit
-de cheval, elle fit un cri de désespoir.
-Ils la portèrent par un chemin rompu
-dans une partie du bâtiment qui avait été
-autrefois les cloîtres de l'abbaye, mais
-qui tombait alors en ruine et qui était
-couverte de lierre. Il y avait cependant
-à l'extrémité de ces cloîtres un pavillon
-qui avait plus fortement résisté aux
-ravages du tems ; le toit en était entier,
-et les cadres brisés des fenêtres tenaient
-encore. Ce fut là qu'ils portèrent Marie,
-où ils la laissèrent, presque sans vie,
-sur le pavé couvert d'herbe, tandis
-que quelques-uns des brigands se hâtèrent
-d'allumer un feu de fougère et
-de toutes les broussailles qu'ils purent
-ramasser.</p>
-
-<p>Ils tirèrent leurs provisions et se placèrent
-autour du feu, où à peine étaient-ils
-assis, que le bruit éloigné du tonnerre
-annonça l'approche d'une tempête. Il
-y eut effectivement un orage affreux
-avec des coups de tonnerre qui ébranlèrent
-l'abbaye jusques dans ses fondemens.
-Ils étaient à l'abri de la pluie ;
-mais les éclairs redoublés qui pénétraient
-avec force à travers les fenêtres
-les alarmèrent tous. Marie poussa des
-cris aigus, et la crainte dont les brigands
-étaient pénétrés ne les empêcha pas
-de prononcer d'horribles imprécations
-contre sa détresse ; l'un d'entr'eux,
-dans la fureur de son ressentiment,
-jura qu'elle serait bâillonnée, et saisit
-ses mains sans défense pour exécuter
-ses menaces. Ses cris redoublèrent. Les
-domestiques qui l'avaient trahie n'étaient
-pas encore assez endurcis dans
-le crime pour voir sa détresse sans émotion ;
-quoiqu'ils eussent cédé à l'appât
-d'une récompense ils ne voulaient
-pas que leur maîtresse éprouvât des
-rigueurs inutiles. Ils s'opposèrent aux
-brigands, et il s'éleva entr'eux une
-querelle dont la violence fut telle qu'ils
-en vinrent aux mains.</p>
-
-<p>Au milieu des coups de tonnerre,
-les sermens et les exécrations des combattans
-ajoutaient une nouvelle terreur
-à la scène. Les brigands furent plus forts
-que leurs adversaires, et Marie, voyant
-que la victoire se décidait contre
-elle, poussa un cri perçant. Le bruit
-de quelqu'un qui approchait attira l'attention
-de toute la bande. Presqu'au
-même instant un homme s'élança au
-milieu d'eux, et, tirant l'épée, demanda
-la cause du tumulte. Marie, étendue
-par terre, presque expirante, leva alors
-les yeux ; mais quelle fut sa surprise et
-ses sensations lorsqu'elle aperçut Alleyn,
-qui resta pétrifié d'horreur! Avant
-qu'il pût voler à son secours, les attaques
-des brigands l'obligèrent à se défendre :
-il para, pendant quelque tems, les coups
-qu'ils lui portèrent, mais il aurait inévitablement
-succombé si le bruit d'une
-marche n'avait un moment suspendu
-leur fureur. Le pavillon fut en un instant
-rempli d'hommes armés. L'étonnement
-d'Alleyn devint encore plus grand,
-car c'était Osbert à la tête d'un parti.
-Dès que celui-ci aperçut Alleyn, il
-s'arrêta tout court et demeura stupéfait.
-Reprenant néanmoins sa fermeté, il
-lui commanda de se défendre. La voix
-de son frère rappela Marie à elle-même,
-et remarquant leurs attitudes menaçantes,
-elle recueillit assez de force
-pour se jeter au milieu d'eux ; Alleyn
-laissant tomber son épée, courut à elle
-pour la secourir, mais le comte le repoussa
-et serra sa s&oelig;ur contre son sein.
-«&nbsp;<i>Ecoutez-moi, Osbert</i>&nbsp;», fut tout ce qu'elle
-put prononcer. «&nbsp;Apprenez-moi qui l'a
-amenée ici&nbsp;», dit fièrement Osbert à
-Alleyn. «&nbsp;Je n'en sais rien, répliqua
-celui-ci, demandez-le à ces gens que
-vos domestiques viennent d'arrêter.
-Si ma vie vous est odieuse, frappez
-et épargnez-moi le chagrin de la défendre
-contre le frère de Marie.&nbsp;» Le
-comte hésita de surprise, et la générosité
-d'Alleyn le fit rougir. Il allait
-continuer, mais il fut interrompu par
-l'arrivée de ses domestiques qui, après
-un violent combat avec les brigands,
-en avaient saisi deux qu'ils amenaient
-à leur maître ; le reste avait fui. Le
-comte reconnut dans l'un d'eux son
-propre valet, qui, ne pouvant soutenir
-sa présence, tomba à ses pieds
-et implora sa miséricorde. «&nbsp;Misérable&nbsp;»,
-s'écria le comte, en le saisissant, et
-tenant son épée levée sur sa tête, «&nbsp;dis-moi
-par quelle impulsion tu as agi, et
-tout ce que tu sais de cette affaire ;
-souviens-toi que ta vie dépend de la
-vérité de tes aveux.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Je dirai
-la vérité, Milord, la vérité toute
-entière&nbsp;», répliqua ce malheureux en
-tremblant, «&nbsp;je vous le promets. Il y
-a environ trois semaines ; non, je me
-trompe, il y a quinze jours, lorsqu'on
-m'envoya porter un message à Lady
-Malcolm, le valet de chambre du
-comte Sant-Morin,&nbsp;» &mdash; «&nbsp;le comte Sant-Morin!&nbsp;»
-répétèrent tous ceux qui étaient
-présens. «&nbsp;Mais continue, dit Osbert. &mdash; Le
-valet du comte de Sant-Morin
-me tira dans une chambre à l'écart,
-et me dit d'y attendre son maître qui
-allait s'y rendre à l'instant.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Sois
-prompt, dit le comte, au fait.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Oui,
-milord ; le comte vint et me dit :
-«&nbsp;Robert il y a long-tems que je vous
-observe, et je crois qu'on peut se fier à
-vous&nbsp;» ; voilà ce qu'il m'a dit, milord,
-Dieu me pardonne! &mdash; Bien, bien, continue! &mdash; A
-quoi pensais-je? oui, il m'a
-dit «&nbsp;je crois qu'on peut se fier à vous.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Ah!
-c'en est trop, coquin, tu abuses
-de ma patience, pour donner à tes
-complices le tems de s'échapper ; sois
-prompt, ou tu es mort.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Il tira de
-sa poche une poignée de louis qu'il
-me donna. Pouvez-vous garder un
-secret, Robert, me demanda-t-il?
-Oui, monsieur le comte, lui répondis-je,
-Dieu me pardonne!&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Eh bien!
-faites attention à ce que je vais
-vous dire! Vous accompagnez souvent
-votre jeune maîtresse quand elle
-va à Dunbayne.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Ce fut donc le
-comte de Sant-Morin qui te chargea
-de l'exécution de ce projet?&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Pas
-moi seul, milord.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Répons-moi,
-le comte est-il auteur de ce complot?&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Oui
-milord.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Et où est-il?&nbsp;» ajouta
-Osbert d'un ton furieux. &mdash; «&nbsp;Je ne sais
-pas, milord.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Tu ne sais pas, malheureux!
-pense à ta vie.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Je n'en
-sais réellement rien. Vous savez,
-milord, qu'il s'est embarqué près du
-château de Dunbayne, et nous allions
-le trouver à un endroit éloigné de la
-côte, où nous devions tous nous embarquer
-pour le continent.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Il est
-impossible que vous ignoriez le
-lieu de votre destination&nbsp;», dit le
-comte, en se tournant vers l'autre
-prisonnier ; «&nbsp;où est celui qui vous emploie?&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Je
-ne suis pas fait pour
-le dire&nbsp;», répondit celui-ci d'un ton
-hautain. &mdash; «&nbsp;Révèle-moi la vérité&nbsp;»,
-ajouta le comte, en tournant vers lui
-la pointe de son épée, «&nbsp;ou je te la
-ferai dire de force.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;L'endroit où
-nous devions trouver le comte n'a
-point de nom.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Vous savez où c'est?&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Oui.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Conduisez-y
-moi.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Jamais.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Jamais?
-il y va de votre vie&nbsp;», dit
-Osbert, en lui tenant l'épée sur la
-poitrine. &mdash; «&nbsp;Frappez&nbsp;», dit Sant-Morin, en
-jetant le manteau qui le cachait ; «&nbsp;frappez
-et délivrez-moi d'une existence
-que l'amour m'a rendu odieuse ;
-frappez, et faites que le premier moment
-où je suis entré ici soit le
-dernier de mon crime.&nbsp;» Marie poussa
-un faible cri ; le reste de ses forces
-l'abandonna, et elle tomba évanouie
-sur le pavé. Osbert recula de quelques
-pas, et resta suspendu dans l'étonnement.
-Il est impossible d'exprimer les regards
-de tous les spectateurs. «&nbsp;Prenez une
-épée, dit le comte, revenant à lui,
-et défendez-vous.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Jamais, milord,
-jamais! quoique la force de ma
-passion m'ait poussé à vous enlever
-une s&oelig;ur, je n'aggraverai pas mon
-crime par l'assassinat du frère. J'ai
-déjà une fois mis votre vie en danger,
-quoique ce ne fût pas mon intention ;
-et Dieu sait les angoisses que cet accident
-m'a causées! L'impétuosité de
-ma passion m'a poussé avec une force
-irrésistible ; elle m'a fait violer les
-droits de la reconnaissance, de l'amitié
-et de l'humanité. Vivre dans la honte,
-et dans le sentiment du crime est
-un tourment mille fois plus cruel que
-la mort. Que votre épée vous rende
-justice, et épargnez-moi la douleur
-de faire long-tems la comparaison
-de ce que je suis d'avec ce que j'ai
-été.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Allons : trêve de tout cela,
-dit le comte, défendez-vous!&nbsp;» Sant-Morin
-refusa de nouveau. «&nbsp;Et vous
-misérable,&nbsp;» dit Osbert en se tournant
-vers l'homme qui avait avoué le complot,
-«&nbsp;vous prétendiez ignorer la présence
-du comte de Sant-Morin! votre
-perfidie sera punie comme elle
-le mérite.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Aussi sûr que j'implore
-votre miséricorde, milord, je
-ne savais pas qu'il fût ici.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Il
-dit la vérité, ajouta Sant-Morin, il
-ignorait l'endroit où il devait me rencontrer.
-J'approchais de ces lieux
-pour me découvrir au cher objet de
-ma passion, quand vos gens me
-surprirent et m'arrêtèrent.&nbsp;» Marie
-confirma le témoignage du comte Suisse,
-en disant qu'elle ne l'avait point encore
-vu depuis qu'elle avait quitté le château
-de Dunbayne. Elle demanda grâce pour
-lui, ainsi que pour les domestiques
-qui s'étaient opposés à la cruauté de
-leurs camarades. «&nbsp;Je ne suis pas un
-assassin, dit Osbert ; que le comte
-prenne une épée, et se batte à armes
-égales.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;La vertu sera-t-elle donc
-réduite à l'égalité avec le vice?
-reprit le comte, non milord, plongez-moi
-votre épée dans le c&oelig;ur et expiez
-mon offense.&nbsp;» Osbert insista encore
-pour qu'il se défendît, et Sant-Morin
-refusa. Touché de leur ancienne amitié,
-et affligé qu'une ame comme celle du
-comte eût succombé sous l'empire du
-vice, Osbert jeta son épée par terre, et
-mû par une espèce de tendresse, il dit :
-«&nbsp;Allez, monsieur, votre personne
-est en sûreté, et si cela est nécessaire
-à votre tranquillité, en lui tendant la
-main, acceptez mon pardon.&nbsp;» Sant-Morin,
-accablé par cet acte de générosité
-et par le sentiment d'en être
-indigne, se recula et parla ainsi : «&nbsp;Que
-votre générosité n'excite pas en moi
-des remords encore plus aigus que
-ceux que j'éprouve. Je puis supporter
-vos reproches, je sollicite votre vengeance ;
-mais vos bontés m'accablent.
-Jamais, milord, continua-t-il, les
-larmes aux yeux, jamais votre amitié
-ne sera souillée par un homme qui
-n'en est pas digne ; puisque vous ne
-voulez pas vous faire justice en
-prenant ma vie, je vais la terminer
-dans l'obscurité des régions éloignées.
-Cependant, avant que je parte, permettez-moi
-de vous demander encore
-une grace, ainsi qu'à cette dame
-chérie que j'ai offensée, et que mes
-yeux contemplent pour la dernière
-fois ; permettez-moi d'espérer que
-vous effacerez de votre mémoire
-jusqu'au souvenir de Sant-Morin.&nbsp;»
-Il termina cette phrase en poussant un
-profond soupir qui pénétra tous ceux
-qui étaient présens, et, sans attendre
-de réponse, il s'éloigna. La pitié avait
-fait détourner la tête à Osbert, et
-quand il voulut répliquer, il s'aperçut
-que le comte avait disparu ; il suivit ses
-pas dans le cloître ; il appela, mais
-inutilement.</p>
-
-<p>Alleyn avait observé Sant-Morin avec
-un mélange de pitié et d'admiration ; et
-il soupira de la faiblesse de la nature
-humaine. «&nbsp;Comment, dit Osbert, en
-revenant soudain vers Alleyn, comment
-puis-je assez vous dédommager
-de mes soupçons et du traitement injurieux
-que je vous ait fait? Comment
-pourrez-vous me pardonner, et
-comment pourrai-je oublier mon injustice?
-Mais le mystère de cette
-affaire et les apparences plaident en
-ma faveur.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Oh! ne parlons plus
-de cela, milord, répliqua Alleyn,
-avec émotion ; réjouissons-nous seulement
-de la sûreté de notre chère
-dame, et offrons-lui les secours dont
-elle a besoin.&nbsp;» Le feu fut rallumé, et
-les domestiques d'Osbert lui présentèrent
-du vin et d'autres rafraîchissemens.
-Marie, qui n'avait pris aucune
-nourriture depuis qu'elle avait quitté le
-château, but alors un verre de vin, ce
-qui ranima ses esprits et la disposa à
-prendre d'autres rafraîchissemens. Elle
-demanda au comte par quelle heureuse
-circonstance il était parvenu à découvrir
-les traces des brigands. «&nbsp;Depuis le moment
-où je fus instruit de votre fuite,
-dit-il, je suis à votre poursuite. Le
-hasard m'avait conduit dans ces déserts,
-lorsque l'orage me força de me
-réfugier sous ces ruines. La lumière
-et le bruit confus de voix m'attirèrent
-vers le cloître, où, à mon grand
-étonnement, je vous apperçus avec
-Alleyn : épargnez-moi le souvenir de
-ce qui s'est passé après&nbsp;». Marie aurait
-voulu savoir ce qui avait amené Alleyn
-dans cet endroit ; mais sa délicatesse
-lui fit garder le silence. Cependant
-Osbert, qui jusqu'ici n'avait pensé
-qu'à sa s&oelig;ur, la tira de l'incertitude
-d'un plus long suspens. «&nbsp;Par quel
-étrange accident vous trouvez-vous
-ici, dit-il à Alleyn, et quel motif vous
-a engagé à vous absenter si long-tems
-du château?&nbsp;» A la dernière question
-le jeune homme rougit, et il lui échappa
-un soupir involontaire. Marie comprit
-bien cette rougeur et le soupir, et attendit
-sa réponse dans une vive agitation.
-«&nbsp;Je fuyais, milord, pour ne
-point encourir votre disgrace et pour
-m'éloigner d'un objet, hélas! trop
-dangereux pour ma tranquillité. Je
-cherchais à déraciner, par l'absence,
-une passion sans espérance, mais
-qui, à ce que je m'aperçois, tient
-à mon existence ; mais pardonnez-moi,
-milord, si je rappelle un sujet
-qui doit être pénible pour nous tous.
-Je quittai la chaumière de mon père
-avec un peu d'argent et quelques comestibles,
-et depuis ce tems-là, j'ai
-erré dans toute la campagne, misérable
-et désespéré, passant les nuits dans
-les cabanes que le hasard me faisait
-rencontrer, dans le dessein d'aller plus
-loin et de m'enrôler pour le service de
-ma patrie. Je fus surpris par la nuit
-au milieu de cette bruyère, et comme
-je marchais, sans savoir où j'allais,
-j'entendis au loin des cris de détresse.
-Je redoublai le pas ; mais le
-bruit qui me dirigeait cessa, et il s'en
-suivit un calme silence. Comme je
-réfléchissais, incertain de la route
-que je devais tenir, j'aperçus une
-faible lumière à travers les ténèbres :
-je m'efforçai de marcher vers ses
-rayons ; ils me conduisirent à ces
-ruines dont l'apparence majestueuse
-me fit éprouver une frayeur momentanée.
-Mes oreilles furent alors
-frappées d'un bruit confus de voix
-venant de l'intérieur ; et comme
-j'étais indécis si je devais entrer, j'entendis
-de nouveau les mêmes cris de
-détresse qui m'avaient d'abord alarmé.
-Je suivis ces sons qui m'amenèrent
-à l'entrée du cloître, à l'extrémité,
-duquel j'aperçus un parti d'hommes
-se battant les uns contre les autres ; je
-tirai l'épée et m'avançai, et les sensations
-que j'éprouvai en voyant
-lady Marie, ne sauraient s'exprimer!&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;Le ciel vous a encore une fois
-rendu le libérateur de Marie&nbsp;», dit le
-comte, des larmes de reconnaissance
-tombant de ses yeux : «&nbsp;Ah! que ne
-puis-je écarter cet obstacle qui vous
-prive de votre juste récompense!&nbsp;»
-Un profond soupir fut toute la réponse
-d'Alleyn ; il garda un morne silence.
-Jamais un conflit plus violent de passions
-opposées n'avait agité le c&oelig;ur
-du comte. Le mérite d'Alleyn sortait
-toujours avec plus d'éclat des ombres
-dont le malheur l'avait enveloppé. Son
-enthousiasme noble et désintéressé pour
-la cause de la justice, l'avait d'abord
-attaché à Osbert, et l'avait engagé dans
-une suite d'entreprises et de dangers
-qui exigeaient de la valeur, des connaissances
-et de la constance. Il lui
-avait rendu des services au-dessus de
-toute récompense ; il l'avait arraché à
-la captivité et à la mort, et avait deux
-fois délivré Marie des dangers les plus
-imminens. Toutes ces circonstances se
-présentaient à-la-fois à l'esprit du
-comte ; mais les préjugés d'un ancien
-orgueil s'opposaient à leur influence et
-en affaiblissaient l'effet.</p>
-
-<p>La joie que ressentait Marie de voir
-Alleyn en sûreté et encore digne de
-l'estime qu'elle avait conçue pour lui,
-était détruite par l'amertume de la
-réflexion, et la réflexion lui causait
-une mélancolie qui ajoutait à la langueur
-de sa maladie. Au point du jour,
-ils quittèrent l'abbaye et partirent pour
-retourner au château, le comte ayant
-pressé Alleyn de les y accompagner.</p>
-
-<p>Dans le chemin, les esprits étaient
-différemment occupés. Osbert réfléchissait
-à la conduite d'Alleyn et au
-dernier événement. Marie pensait principalement
-aux vertus de son amant
-et aux dangers qu'elle avait évités ;
-Alleyn déplorait son malheureux sort
-et présageait de nouvelles épreuves. Les
-pensées du comte ne l'empêchèrent cependant
-pas de questionner le domestique
-gagné par Sant-Morin, sur les
-autres particularités du complot. Les
-paroles prononcées par ce dernier,
-qu'il avait déjà mis sa vie en danger,
-n'avaient point échappé à Osbert, quoiqu'elles
-eussent été dites dans un moment
-où il régnait trop d'agitation pour
-lui permettre d'en demander l'explication.
-Il le fit alors parler sur la scène
-mystérieuse du souterrain. «&nbsp;Vous connaissez
-sans doute les individus qui
-m'ont blessé&nbsp;». «&nbsp;Quelque méchant
-que je sois, milord, je n'eus aucune
-part à cette affaire, je n'aurais jamais
-voulu attenter à vos jours&nbsp;». «&nbsp;Mais
-vous savez qui&nbsp;». «&nbsp;On &mdash; on &mdash; oui &mdash; oui,
-milord, on me l'a dit
-après ; mais ils n'avaient pas dessein
-de vous faire du mal&nbsp;». «&nbsp;Ils ne voulaient
-pas me faire de mal. Quel
-était donc leur dessein, et qui étaient
-ces gens-là?&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Cet accident arriva long-tems
-avant que le comte m'eût parlé.
-Je vous jure, milord, que je n'y
-eus aucune part, et Dieu sait combien
-j'ai été chagrin de la blessure
-de votre seigneurie ; et&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Bien,
-bien ; dites-moi quels étaient les individus
-du souterrain, et ce qu'ils
-prétendaient faire.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Un de mes
-camarades m'a dit,&hellip; en me faisant
-promettre de garder le secret ; mais
-il est juste que votre seigneurie sache
-tout ; et j'espère que votre seigneurie
-me pardonnera de m'être laissé séduire.
-«&nbsp;Robert, me dit-il, un jour
-que nous parlions ensemble de ce qui
-était arrivé ; Robert, cette affaire-ci
-est plus compliquée que vous ne
-pensez ; mais il ne me convient pas
-de dire tout ce que je sais&nbsp;». Là-dessus
-je le pressai ; mais il persista dans son
-refus. Alors je lui promis fidèlement
-de n'en point parler ; et à la fin il me
-dit : «&nbsp;Eh bien! monsieur le comte
-est amoureux de notre jeune dame ; et
-vraiment c'est la plus aimable demoiselle
-qu'on puisse voir, mais elle ne
-l'aime pas ; et, se trouvant ainsi rejeté,
-il est résolu de l'épouser d'une manière
-ou d'une autre ; il a dessein de
-s'introduire une nuit dans le château
-et de l'enlever&nbsp;».</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est donc le comte qui m'a blessé?
-Soyez court.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Non, milord, ce ne
-fut pas le comte lui-même, mais
-deux de ses gens qu'il avait envoyés
-pour examiner le château et en particulier
-les fenêtres de l'appartement
-de mademoiselle, d'où il avait dessein
-de l'enlever, lorsque tout serait
-préparé pour cela. Ces individus
-avaient été introduits dans le souterrain
-par un de mes camarades, et
-ils s'échappèrent par le même chemin.
-Leur rencontre avec votre seigneurie
-ne fut qu'accidentelle, et ils
-ne se battirent que pour se défendre ;
-car ils n'avaient point d'ordre d'attaquer
-qui que ce fût.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Et quel est
-le scélérat qui favorisa ce complot?&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Ce
-fut mon camarade qui s'est enfui
-avec les domestiques du comte. Ce fut
-lui qui les introduisit dans les remparts.
-Pardonnez-moi, milord ; mais
-je n'ai pas osé le dire ; il avait menacé
-de me tuer si je violais le
-secret&nbsp;».</p>
-
-<p>Après un jour de fatigue et de réflexions
-peu agréables, ils arrivèrent au
-château d'Athlin. La comtesse, pendant
-l'absence de son fils, était restée dans
-des inquiétudes cruelles. La baronne
-s'était efforcée de la consoler et était
-constamment demeurée auprès d'elle.
-Tandis qu'elle était occupée à lui prodiguer
-les soins d'une tendre amitié, les
-oreilles de Maltida furent frappées d'un
-bruit de chevaux. «&nbsp;C'est mon fils,
-dit-elle, en se levant de sa chaise,
-c'est mon fils, il m'apporte la vie
-ou la mort!&nbsp;». Elle n'en dit pas
-davantage, mais elle se précipita
-dans le vestibule, et un moment après
-elle serra contre son sein sa fille presque
-expirante. Les transports de cette
-scène sont au-dessus de toute description ;
-elle ne fut remplie que de larmes
-et de soupirs.</p>
-
-<p>La joie universelle fut néanmoins
-soudainement interrompue par la baronne,
-qui avait suivi Maltida dans
-le vestibule et qui tomba tout d'un
-coup par terre sans connaissance ; la joie
-fit alors place à la surprise et aux
-secours qui lui furent administrés.
-Lorsque la baronne eut recouvré l'usage
-de ses sens, elle regarda vaguement
-autour d'elle : «&nbsp;Est-ce une vision :
-s'écria-t-elle, ou une réalité?&nbsp;» Toute
-la compagnie tourna les yeux de tous
-les côtés, et n'aperçut rien d'extraordinaire.
-«&nbsp;C'était lui-même ; son visage,
-ses traits ; son air gracieux que mon
-imagination s'est souvent représenté!&nbsp;»
-Ses yeux parurent encore chercher quelque
-objet chimérique ; et on commençait
-à croire que sa tête s'était soudainement
-dérangée. «&nbsp;Quoi! encore! dit-elle&nbsp;» ;
-et elle retomba au même instant.
-La compagnie regarda alors vers
-la porte, où la baronne avait fixé les
-yeux, et aperçut Alleyn qui apportait
-de l'eau à la comtesse : tout le monde
-porta alors ses regards sur lui. Il s'approcha,
-ignorant ce qui venait de se
-passer ; et sa surprise fut extrême lorsque
-la baronne, revenue à elle, fixa
-tristement les yeux sur lui, et lui dit
-de découvrir son bras. «&nbsp;C'est &mdash; mon
-Philippe, dit-elle, avec la plus
-vive émotion ; j'ai enfin retrouvé mon
-cher enfant ; cette fraise qu'il a sur
-le bras confirme mes conjectures.
-Envoyez chercher l'homme qui se
-dit votre père, et mon domestique
-Patrick&nbsp;».</p>
-
-<p>Il est plus aisé de concevoir que de
-décrire les sensations de la mère et du
-fils ; celles de Marie n'étaient guères
-inférieures aux leurs ; et tous les spectateurs
-attendaient avec impatience l'arrivée
-des deux individus dont le témoignage
-devait décider cette importante
-affaire. Ils vinrent. «&nbsp;Vous appelez ce
-jeune homme votre fils?&nbsp;» dit la baronne. &mdash; «&nbsp;Oui,
-madame&nbsp;», répliqua
-celui-ci d'un air confus qui trahissait
-ses paroles. Quand Patrick arriva,
-sa surprise soudaine, en voyant le vieillard,
-découvrit la vérité. &mdash; «&nbsp;Connaissez-vous
-cet homme-là&nbsp;», dit la baronne à
-Patrick. &mdash; «&nbsp;Oui, madame, je ne le
-connais que trop bien ; ce fut à lui
-que je donnai votre fils&nbsp;». Le bon
-homme tressaillit. &mdash; «&nbsp;Ce jeune homme
-est-il donc fils de votre seigneurie?&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Oui.&nbsp;» &mdash; «&nbsp;Eh
-bien! Dieu me pardonne de
-vous l'avoir si long-tems tenu caché!
-mais j'ignorais sa naissance, et je l'ai
-reçu dans ma chaumière comme un
-enfant trouvé, à qui <i>lord</i> Malcolm
-accordait des secours par charité&nbsp;».
-Toute la compagnie se réunit autour
-d'eux. Alleyn tomba aux pieds de sa
-mère, et baigna sa main de ses larmes.
-«&nbsp;Bon Dieu! à quel dessein m'as-tu
-conservé?&nbsp;» Il n'en put dire davantage.</p>
-
-<p>La baronne le releva et le pressa
-encore avec transport contre son sein.
-Ils furent long-tems sans pouvoir ouvrir
-la bouche, et la compagnie était trop
-affectée pour interrompre ce silence. A
-la fin la baronne présenta Laure à son
-frère. «&nbsp;Une pareille mère! ai-je aussi
-une pareille s&oelig;ur? dit-il&nbsp;». Laure
-répandait des larmes de joie sur son
-sein. Osbert fut le premier qui recouvra
-assez de présence d'esprit pour féliciter
-Alleyn ; et l'embrassant : «&nbsp;Heureux
-moment, dit-il, où je puis vous
-serrer dans mes bras comme un frère&nbsp;»!
-Tous les spectateurs témoignèrent alors
-leur joie et leurs félicitations, il n'y eut
-que Marie dont les émotions étaient
-trop vives, pour lui permettre de
-parler.</p>
-
-<p>La compagnie passa alors dans le
-salon, et Marie se retira pour prendre
-du repos, dont elle avait un si grand
-besoin. Au bout de quelques heures,
-elle fut en état de reparaître, dans la
-salle à manger, au milieu de ses amis.</p>
-
-<p>Après les premiers transports de
-cette scène, «&nbsp;J'ai encore beaucoup à
-espérer et beaucoup à craindre, dit
-Philippe Malcolm&nbsp;», qui n'avait
-quitté d'Alleyn que le nom. «&nbsp;Vous,
-madame, en s'adressant à la baronne,
-vous ne refuserez sans doute pas de
-plaider ma cause auprès de celle que
-j'ai si long-tems et si tendrement
-aimée. Puis-je espérer&nbsp;», ajouta-t-il,
-en prenant la main de Marie qui était
-debout auprès de lui, «&nbsp;que vous n'avez
-pas été insensible à mon attachement,
-et que vous confirmerez le
-bonheur qui m'est maintenant offert?&nbsp;»
-Un doux sourire, qu'il est impossible
-d'exprimer, perça à-travers cette mélancolie
-qui avait depuis long-tems
-obscurci ses traits, et que la découverte
-qui venait de se faire n'avait pas encore
-dissippé, et ses yeux donnèrent cet
-assentiment que sa langue refusait
-d'exprimer.</p>
-
-<p>La conversation roula le reste du
-jour sur cette découverte et sur l'enlèvement
-de Marie. Il fut résolu de terminer
-le lendemain le mariage du comte.</p>
-
-<p>Ces heureux événemens avaient engagé
-ce dernier à faire ouvrir les portes
-du château ; les murs retentissaient de
-joie et de la gaieté de ses gens, et
-la soirée finit par des réjouissances universelles.</p>
-
-<p>Le lendemain matin la chapelle fut
-décorée pour célébrer le mariage d'Osbert ;
-il s'y rendit, accompagné de
-Laure, de Philippe Malcolm, de Marie
-et de toute la famille. Quand ils s'approchèrent
-de l'autel, le comte s'adressant
-à sa future, lui parla ainsi : «&nbsp;A
-présent, ma chère Laure, il nous est
-permis de célébrer ces noces deux fois
-si péniblement interrompues, et qui
-doivent mettre le comble à mon bonheur.
-Ce jour va réunir nos familles
-par de doubles liens et récompenser
-le mérite de mon ami. On voit aujourd'hui
-que cette vertu qui l'a engagé
-à embrasser pour un autre la
-cause de la justice, le poussait aussi
-d'une manière mystérieuse à recouvrer
-ses droits. La vertu peut pendant
-un tems être accompagnée du malheur,
-et la justice obscurcie par le
-triomphe passager du vice ; mais
-cette puissance, dont elles font les
-attributs, ne tarde pas à dissiper
-les ténèbres de l'erreur, et même
-dans ce monde à faire éclater sa
-justice&nbsp;».</p>
-
-<p>Osbert s'avança, et donnant à Philippe
-la main de Marie, «&nbsp;Voici, dit-il,
-un moment de félicité parfaite! je
-puis maintenant récompenser ces
-vertus que j'ai toujours admirées et
-ces services pour lesquels je n'avais
-point auparavant de récompense
-assez grande.&nbsp;»</p>
-
-
-<p class="c gap"><i>Fin de la Seconde et dernière Partie.</i></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><i>Livres qui se trouvent chez les mêmes.</i></p>
-
-<table summary="">
-<tr><td>&nbsp;</td><td class="small">liv.</td> <td class="small">sous.</td></tr>
-<tr><td class="drap">Maison Rustique, 2 volumes <i>in</i>-4<sup>o</sup>,
-figures, reliés,</td>
-<td class="num">30</td> <td rowspan="18">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="drap">Traité des Jardins par Laquintinie,
-4 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, reliés,</td>
-<td class="num">24</td></tr>
-<tr><td class="drap">Agronome, ou Dict. du Cultivateur,
-2 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, reliés,</td>
-<td class="num">10</td></tr>
-<tr><td class="drap">Ecole du Jardin Potager, 2 vol. <i>in</i>-12,
-reliés,</td>
-<td class="num">6</td></tr>
-<tr><td class="drap">Correspondance Rurale, 3 vol. <i>in</i>-12,
-reliés,</td>
-<td class="num">9</td></tr>
-<tr><td class="drap">Manuel des Champs, 1 vol. <i>in</i>-12,
-relié,</td>
-<td class="num">3</td></tr>
-<tr><td class="drap">Economie Rustique, 1 vol. <i>in</i>-12, relié, </td>
-<td class="num">3</td></tr>
-<tr><td class="drap">Economie Rurale, trad. de Vanierre,
-2 vol. <i>in</i>-12, reliés, </td>
-<td class="num">6</td></tr>
-<tr><td class="drap">Jardinier Fleuriste, 1 vol. <i>in</i>-12, relié, </td>
-<td class="num">3</td></tr>
-<tr><td class="drap">Dict. Géographique de Vosgien, 1 vol.
-<i>in</i>-8<sup>o</sup>, relié, </td>
-<td class="num">7</td></tr>
-<tr><td class="drap">Géographie de Lacroix, 2 vol. <i>in</i>-12,
-reliés, </td>
-<td class="num">6</td></tr>
-<tr><td class="drap">Géographie de Crosat, 1 vol, <i>in</i>-12,
-relié, </td>
-<td class="num">3</td></tr>
-<tr><td class="drap">Chimie du Goût et de l'Odorat, 1 vol.
-<i>in</i>-8<sup>o</sup>, relié, </td>
-<td class="num">9</td></tr>
-<tr><td class="drap">Diction. de l'Académie, 2 vol, <i>in</i>-4<sup>o</sup>,
-reliés, </td>
-<td class="num">30</td></tr>
-<tr><td class="drap">Diction. de Santé, 2 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, reliés, </td>
-<td class="num">15</td></tr>
-<tr><td class="drap">Diction. de Prononciation Anglaise,
-1 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, relié, </td>
-<td class="num">10</td></tr>
-<tr><td class="drap">Aventures de Télémaque, 2 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>,
-édit. de Didot, brochés en carton, </td>
-<td class="num">24</td></tr>
-<tr><td class="drap">Les mêmes, 2 vol. <i>in</i>-12, fig., reliés, </td>
-<td class="num">6</td></tr>
-<tr><td class="drap">Les mêmes, 1 vol. <i>in</i>-12, relié, </td>
-<td class="num">2</td> <td class="num">10</td></tr>
-<tr><td class="drap">Les mêmes, Anglais, Français, 2 vol.
-<i>in</i>-12, reliés, </td>
-<td class="num">6</td> <td rowspan="5">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="drap">Histoire de Don Quichotte, 6 vol.
-<i>in</i>-12, reliés, fig., </td>
-<td class="num">18</td></tr>
-<tr><td class="drap">Histoire de Cleveland, 6 vol. <i>in</i>-12,
-reliés, fig., </td>
-<td class="num">18</td></tr>
-<tr><td class="drap">Histoire de Gil Blas, 4 vol. <i>in</i>-12, fig.,
-reliés, </td>
-<td class="num">10</td></tr>
-<tr><td class="drap">Contes des Fées, 4 vol. <i>in</i>-12, reliés, </td>
-<td class="num">10</td></tr>
-<tr><td class="drap">Camille ou Lettres de deux filles de ce
-siècle, 4 vol. <i>in</i>-12, fig., brochés, </td>
-<td class="num">7</td> <td class="num">10</td></tr>
-<tr><td class="drap">Mémoires d'un homme de qualité,
-8 vol. <i>in</i>-12, p. p., reliés, </td>
-<td class="num">16</td> <td rowspan="9">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="drap">&OElig;uvres de Molière, 8 vol., p. p.,
-édition de Didot, reliés, </td>
-<td class="num">16</td></tr>
-<tr><td class="drap">Les mêmes, 6 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, fig., reliés,
-dorés sur tranche, </td>
-<td class="num">60</td></tr>
-<tr><td class="drap">&OElig;uvres de Racine, 3 vol. <i>in</i>-12, fig.,
-reliés, </td>
-<td class="num">9</td></tr>
-<tr><td class="drap">Les mêmes, 3 vol. <i>in</i>-12, p. p., reliés,
-édit. de Didot, </td>
-<td class="num">6</td></tr>
-<tr><td class="drap">&OElig;uvres de Regnard, 6 vol. <i>in</i>-8<sup>o</sup>, fig.,
-reliés, dorés sur tranche, </td>
-<td class="num">48</td></tr>
-<tr><td class="drap">Les mêmes, 6 vol, <i>in</i>-12, p. p., reliés, </td>
-<td class="num">13</td></tr>
-<tr><td class="drap">&OElig;uvres de Crebillon, père, 3 vol.
-<i>in</i>-12, p. p., reliés, </td>
-<td class="num">6</td></tr>
-<tr><td class="drap">&OElig;uvres de Gresset, 2 vol. <i>in</i>-12,
-p. p., reliés, </td>
-<td class="num">5</td></tr>
-<tr><td class="drap">&OElig;uvres de Mad.<sup>e</sup> Deshoulieres, 2 vol.,
-p. p., reliés, </td>
-<td class="num">4</td> <td class="num">10</td></tr>
-<tr><td class="drap">&OElig;uvres de Montesquieu, 7 vol. <i>in</i>-12,
-reliés, </td>
-<td class="num">17</td> <td class="num">10</td></tr>
-<tr><td class="drap">Les mêmes, 3 vol. <i>in</i>-4<sup>o</sup>, reliés, </td>
-<td class="num">36</td> <td rowspan="4">&nbsp;</td></tr>
-<tr><td class="drap">&OElig;uvres de Boileau, 3 vol. p. p., reliés, </td>
-<td class="num">6</td></tr>
-<tr><td class="drap">Les mêmes, 1 vol. <i>in</i>-12, p. p., relié, </td>
-<td class="num">2</td></tr>
-<tr><td class="drap">Révolutions d'Angleterre 4 vol. <i>in</i>-12,
-reliés, </td>
-<td class="num">12</td></tr>
-</table>
-
-<pre style='margin-top:6em'>
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CHÂTEAUX D'ATHLIN ET DE
-DUNBAYNE. ***
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-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
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-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
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-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
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-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
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-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-
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