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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes - -Author: Remy de Gourmont - -Release Date: November 26, 2020 [EBook #63881] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COULEURS. CONTES NOUVEAUX; SUIVIS -DE CHOSES ANCIENNES *** - - - - - REMY DE GOURMONT - - Couleurs - CONTES NOUVEAUX - - SUIVIS DE - Choses anciennes - - NEUVIÈME ÉDITION - - - PARIS - MERCVRE DE FRANCE - XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI - - - - -DU MÊME AUTEUR - -A LA MÊME LIBRAIRIE - - -_Roman, Théâtre, Poèmes_ - - SIXTINE. - LE PÈLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet. - Le Livre des litanies. Pages retrouvées - LES CHEVAUX DE DIOMÈDE. - D'UN PAYS LOINTAIN. - LE SONGE D'UNE FEMME. - LILITH, _suivi_ de THÉODAT. - UNE NUIT AU LUXEMBOURG. - UN COEUR VIRGINAL. Couverture de G. d'Espagnat. - COULEURS, _suivi_ de CHOSES ANCIENNES. - HISTOIRES MAGIQUES. - LE CHAT DE MISÈRE. _Idées et Paysages._ (Meissein, édit. «Collection - des trente».) - LETTRES D'UN SATYRE. - - -_Critique_ - - LE LATIN MYSTIQUE (Etude sur la poésie latine du moyen âge) - (G. Crès, édit.). - LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les - écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par - F. Vallotton. - LA CULTURE DES IDÉES. - LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d'idées._ - LE PROBLÈME DU STYLE. _Questions d'Art, de Littérature et de - Grammaire._ - PHYSIQUE DE L'AMOUR: _Essai sur l'instinct sexuel._ - ÉPILOGUES. _Réflexions sur la vie._ 1895-1898; 1899-1901 (2e série); - 1902-1904 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol. - DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 4e série, - 1905-1907.) - NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, - 5e série, 1907-1910). - ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et - augmentée. - PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol. - PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol. - DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE. - PENDANT L'ORAGE. - PENDANT LA GUERRE. - - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: - -Trois exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 3; - -Douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 4 à 15. - - -JUSTIFICATION DU TIRAGE: - - -Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays. - - - - -C'est une chose que j'ai dite obscurément, il y a déjà bien longtemps (à -propos d'un livre de M. d'Annunzio), qu'un roman est un poème et doit -être conçu, exécuté comme tel, pour être valable. - -Je disais donc: - -«Le roman ne relève pas d'une autre esthétique que le poème; le roman -originel fut en vers: c'est l'Odyssée, roman d'aventures, c'est -l'Enéide, roman de chevalerie; les premiers romans français étaient, nul -ne l'ignore, des poèmes, et ce n'est qu'assez tard qu'on les transposa -en prose pour les accommoder à la paresse et à l'ignorance de lecteurs -plus nombreux. De cette origine, le roman garde la possibilité d'une -certaine noblesse, et tout véritable écrivain, s'il s'en mêle, la lui -rendra: à qui voudrait-on faire croire que _Don Quichotte_ n'est pas un -poème, que _Pantagruel_ n'est pas un poème, que _Salammbô_ n'est pas un -poème? Le roman est un poème; tout roman qui n'est pas un poème n'existe -pas.» - -Flaubert ne m'avait pas encore appris, par les lettres qui racontent la -composition douloureuse de _Madame Bovary_, qu'il faut «donner à la -prose le rythme du vers (en la laissant prose, très prose) et écrire la -vie ordinaire comme on écrit l'histoire ou l'épopée». En méditant cela, -j'ai trouvé que Flaubert outrait de peu l'idée qu'il faut avoir de la -prose littéraire, dont la beauté ne peut être faite que de mots et de -rythme, le rythme étant primordial. La méthode qu'il voulait pour le -roman, je la crois bonne aussi pour la comédie, le conte, même qui n'est -qu'une anecdote, tout écrit, presque, et le simple article destiné à la -matinée d'un journal. Il n'est point d'art inférieur. Un article peut -être un poème, dès qu'on lui a assigné le rythme sur lequel il déroulera -sa brève pavane. Le rythme trouvé, tout est trouvé, car l'idée -s'incorpore à son mouvement, et le peloton de fil ou de soie se forme -sans que la conscience d'un travail soit quasi intervenue. - -Le conte, il me semble, réclame une condition particulière: il faut, -pour l'écrire, l'illusion, au moins brève, d'être heureux; une -après-midi gaie convient. Et ceci l'apparente plus étroitement au poème -que ne saurait faire une théorie raisonnée. Etre heureux, c'est-à-dire -avoir joui d'une fleur, de celles que l'on voudra, ou de l'éclat de tels -yeux: alors on considère avec intérêt les jeux des autres êtres. En -effet, étant heureux, ou presque, on ne peut plus rester chez soi, où on -ne vit bien que par le désir. Un conte, c'est une promenade. - -Presque tous ceux qu'on va lire furent écrits d'une haleine, sauf les -retouches et les agrandissements de morceaux trop grêles, les coupures. -Aussi, il vient, certaines fois, un moment où la respiration manque. On -remet au lendemain, et c'est dommage, parce que les songes troublent les -journées. - -Je ne dis pas tout cela pour instruire d'une méthode le public qui se -soucie peu des méthodes. Le jet de ces notes coula un soir en quelques -instants sur un papier de hasard. - -Je l'ai clarifié, pour mon plaisir d'abord, ensuite pour essayer de -résoudre un problème. Croyez-vous que ce poète qui se répand maintenant -en romans, en feuilletons même, en toutes les menues besognes d'un homme -de lettres, le croyez-vous vraiment infidèle à sa muse première? Oui, -sans doute, souvent. Pas toujours. Tant que le rythme chante en lui, il -est fidèle. La déchéance ne commence qu'au jour où l'harmonie de la -phrase est toute sacrifiée à la raison, à ce que les hommes sans au-delà -dans l'esprit appellent la vérité. Le vrai poète et le vrai savant -savent toujours, comme Goethe, concilier Poésie et Réalité, et d'autant -plus facilement que Poésie est fille de Réalité. J'ai vu M. Quinton -admirer que Pasteur eût écrit une tragédie. Sans doute, elle était très -mauvaise (pas plus que celles où excelle la régence de M. Claretie), -mais cet exercice témoigne d'un sens originaire du rythme. Ses belles -expériences furent, dans la suite, rythmées comme les poèmes, comme les -marbres de ses compatriotes Hugo, Rude, Clésinger. Le _Satyre_ qui -gravit la montagne des mystères, la _Bacchante au Thyrse_, qui se jette -à la volupté, le jeu des cornues qui prouvent que la vie ne sort que de -la vie, ce sont des gestes de génie animés d'un même rythme. On aime que -Descartes ait composé un ballet pour plaire à la grande Christine; on -aime que Montesquieu ait rythmé les jeux de sa jeune imagination, que -Pascal ait composé une symphonie sur les Passions de l'amour, que -Nietzsche ait fait résonner dans les forêts le rire surhumain de -Zarathoustra, que Flaubert ait rythmé comme des vers homériques les -paroles quotidiennes de la Bêtise dont il fut l'Hercule. - -Le rythme donne de la beauté à la pauvre ballerine qui ne semble drapée -que de sa chemise. Qu'il en donne un peu à ces femmes qui, en leurs -rapides aventures, dansent trop follement peut-être, chacune dans un des -rayons de la lumière décomposée par le prisme naïf de leur désir. - -R. G. - -30 juillet 1908. - - - - -COULEURS - - - - -JAUNE - - Que c'est beau, le jaune! - - VAN GOGH. - - -C'était entendu. - -La dernière fois, il lui avait envoyé un long baiser, les yeux clos, -comme en extase, et elle avait souri tendrement, en baissant les -paupières. - -Ils ne s'étaient jamais parlé. - -Elle demeurait là. Il y avait des maisons, le long de la rivière et à -mi-côte, bordant la route qui gravissait la colline: il y avait un -moulin, une auberge, une saboterie et deux ou trois petites fermes, avec -un hangar où dormait une charrette. On entendait un hennissement, le -juron d'un roulier, le chant d'un coq, le bruissement de l'eau sous les -roues du moulin et son murmure sous le pont de bois. - -Il demeurait là, lui aussi, mais plus haut, derrière les arbres qui -fermaient l'horizon. Le soir, en revenant de la chasse, il s'arrêtait -sur le pont, regardait la rivière, les saules, l'herbe, l'étroite -vallée, où le soleil, avant de mourir, venait se reposer un instant. - -C'est de là qu'il l'avait vue. Elle étendait sur l'herbe fraîche des -bandes de toile bise. Il pensa qu'elle était la fille du tisserand dont -on entendait le métier près de l'auberge, ou une servante. D'autres -fois, elle lavait du linge sous le grand coudrier dont les branches -retombaient à fleur d'eau, elle l'étendait sur les buissons; puis, avant -de s'en retourner, cueillait quelques noisettes, ou des fleurs, ou -lançait des cailloux dans la rivière. Quand elle se sentait regardée, -elle riait, mais sans se laisser distraire de sa besogne ou de son -divertissement. - -Un jour, cependant, elle resta longtemps à le regarder, mangeant des -noisettes qu'elle cassait entre ses dents avec la prestesse d'un -écureuil. - -Alors il vint tous les jours. Elle était là, ou bien elle arrivait -lentement, levait la tête. Ils auraient pu se parler, ils se taisaient. -Il lui jetait des fleurs, des branchettes, elle n'y faisait pas -attention. Il apporta un oeillet jaune: elle le cacha dans son corsage -et, sans un geste, disparut. - -C'est le lendemain que fut conclu leur accord muet. - -Le jour suivant, après le premier regard échangé, il la vit remonter du -côté du bois, s'engager dans le taillis. Il fit un détour, la rejoignit, -comme elle franchissait les barres d'une clôture. Sa jupe courte se -releva. Elle montra un genou blanc. Cela le décida. Cette petite fraîche -paysanne était propre. Le désir le fit un peu trembler. - -Il la reçut dans ses bras, la serra, baisa ses lèvres, mais elle se -dégagea doucement et, courbant les épaules, se glissa sous les branches. - -C'était un chemin creux abandonné qui menait à une ancienne carrière; -elle allait vite, évitant les ronces, frôlant les genêts, les -chèvrefeuilles, les digitales qui s'enchevêtraient follement dans ce -trou sombre de sable et de pierres, que les branches des hêtres, des -frênes et des chênes protégeaient de leur manteau épais et vert. - -Arrêtée par une ronce qui agrippait ses jambes, il la joignit, -s'agenouilla, vainquit la ronce, enserra les jambes. Mais elle ne voulut -pas tomber encore. Elle se raidit; elle lui tournait le dos. Il se -redressa; ses mains montèrent aux seins qu'elles pressaient; il baisait -la nuque; il mordit une oreille. - -Alors, elle tourna la tête; ses yeux étaient sérieux; elle cessa de se -débattre. Appuyée au bras qui entourait sa taille, elle livrait sa -bouche aux baisers, son corps aux caresses. - -Ils tombèrent doucement. - -Assis maintenant l'un près de l'autre, ils se regardaient du coin de -l'oeil, occupés à des gestes analogues. Elle arrangeait ses cheveux, il -refaisait le noeud de sa cravate. - -Elle souriait. - -Il songeait. - -Cette bonne fortune l'enchantait. Il en avait rencontré peu d'aussi -agréables dans sa carrière de chasseur équivoque. «Mais que les femmes -sont difficiles à émouvoir! les transports de cette amoureuse ont été -bien faibles. Elle semblait plus honteuse que tendre, ou plus décidée -qu'abandonnée, je ne sais.» - -Lui cependant avait été très heureux, et de quelle douce paix il -jouissait! Quel charme dans ce corps jeune, dans ces contours qui ont -leur forme première, dans ces organes naïfs! «Elle est lisse comme un -tronc de hêtre et sa chair a cédé avec tant d'orgueil, mais tant de -simplicité aussi! Comme c'est simple, l'amour!» - -Il regarda la jeune fille, cherchant des mots à lui dire, mais il -n'avait pas l'habitude de la parole, ni surtout de la parole tendre. - -Elle lui paraissait encore plus jolie, maintenant, plus naturelle. Ce -sentiment du naturel, il ne l'avait encore jamais éprouvé. C'est -peut-être que le silence le faisait réfléchir. - -Il parla enfin, disant le charme du moment, la fraîcheur de cette -grotte, son bonheur, son repos. - -Elle tapotait gauchement sa jupe, tournait entre ses doigts une hampe de -digitale, souriait, mais ne manifestait aucun contentement. - -«Il me semble que je l'aimerais presque, si elle me câlinait.» - -Voulant prendre sa pipe, il se trompa de poche, heurta sa bourse. - -«Ah!» - -Il ramena secrètement une pièce d'or, prit la main de l'enfant, referma -ses doigts sur la surprise. Elle les rouvrit aussitôt, regarda, rougit; -son sein se gonfla, elle poussa un grand soupir, puis s'abattit dans les -bras de son ami, toute secouée des sanglots nerveux de la joie. - -A genoux près de lui, elle lui baisait les yeux, les joues, la barbe, le -coin des lèvres. - -Elle était heureuse. - - - - -NOIR - - Le charme inattendu d'un bijou rose et noir. - - BAUDELAIRE. - - -La plus belle fleur que Duclos avait jamais vue était un dahlia noir. - -C'était dans le jardin public d'une petite ville de Normandie, un jardin -de tulipes, de pâquerettes, de glycines, de charmilles et d'orangers, un -jardin où la plante rare, surgie d'entre les plantes connues, semblait -vraiment rare, exceptionnelle et belle. - -Qu'une touffe de violettes blanches ferait bien dans une serre torride, -parmi la singularité des orchidées! Qu'une orchidée est agréable et -comme elle saisit étrangement les yeux dans un grand jardin de province, -où rient trois enfants, où un ecclésiastique, qui vient d'achever son -bréviaire, échange des phrases timorées avec deux vieilles dames en -noir! - -Ce jardin était beau et frais, élégant comme une jeune femme qui va -peut-être trouver l'amour, car on trouve bien le trèfle à quatre -feuilles. Ses plates-bandes et ses corbeilles dosaient avec goût les -fleurs de serre qui viennent prendre l'air, et les fleurs rustiques qui -couchent dehors, celles qui ferment à la nuit les yeux qu'elles ouvrent -au soleil, celles qui ont toujours un nouveau sourire pour remplacer -celui qui se meurt et celles qui se donnent toutes, tout d'un coup, d'un -seul grand baiser. - -Il y avait aussi beaucoup d'arbres, et même des frênes, des saules et -des osiers rouges, parmi les lilas, les boules de neige et les roses de -Jéricho. Il y avait des pelouses, des bassins, des jets d'eau, des -poissons rouges et des poissons blancs. - -Il y avait des fleurs noires. - -Tout l'été qu'il passa dans cette petite ville, Duclos vint, chaque -matin, se promener dans l'allée des dahlias. Il avait l'air d'un -inspecteur des fleurs. Il les examinait une à une, accueillant les -nouvelles venues, déplorant le destin de celles qui allaient mourir. - -Il s'arrêtait longtemps devant la touffe des dahlias noirs. Une fleur -noire est noire. C'est un morceau de velours noir découpé en forme de -fleur, et rien de plus. - -Les dahlias noirs sont simples ou doubles, comme tous les dahlias. Les -dahlias doubles sont des boules tuyautées, raides et qui semblent en -métal ou en toile passée à l'empois et bien calamistrée. Les dahlias -simples ont la forme d'un soleil ou d'un ostensoir et semblent, du haut -de leur tige verte, répandre une bénédiction amicale. Ils ont un oeil, -et presque toujours, dans les dahlias noirs, un oeil jaune, un louis -d'or insolent posé au centre du soleil de velours noir. Ils font peur, -parce qu'ils semblent vivre, et que c'est contraire à la nature des -fleurs, qui ne doivent être que des choses, de jolies choses. - -Cependant les dahlias noirs qui exaltaient Duclos tous les matins, dans -le grand jardin solitaire, n'avaient pas d'oeil: des pétales frisés -s'entrecroisaient au-dessus du mystère des étamines et des pistils. - -«Cette fleur n'est qu'une idée, elle est un désir. Est-elle une fleur?» - -Un jour il eut une surprise. Un petit liseron rose avait glissé sa tige -souple entre les pétales d'un grand dahlia, et il venait de s'ouvrir au -centre de la fleur, il avait osé mettre parmi cette nuit de velours noir -la caresse d'une nacre charnelle. - -«... Et moi, se disait-il, qui n'avais jamais compris le vers de -Baudelaire... Non, c'est impossible... Adieu, fleur innocente qui -offenses la paix de mon coeur... Qui vais-je aimer, puisque tu n'es pas -une femme et puisque ce pays est un désert d'amour?» - -Il s'en alla fort mécontent, les yeux baissés, poussant du pied et du -bout de sa canne les petits cailloux, méditant sur ces désaccords de la -pensée et de l'acte qui rendent si difficiles et si rares les -réalisations agréables. - -«Le désir ne vient presque jamais à propos. On n'a envie que de -l'impossible, de l'eau qui fuit, de l'oiseau qui s'envole, de la femme -qui rentre et referme brusquement sa porte. La sagesse serait de ne -jamais désirer que le morceau de pain que l'on porte à sa bouche. Et -encore qui sait si le gosier ne va pas se contracter au passage? Alors, -ne désirer que ce qui est accompli, accepter le hasard et revivre les -moments qui furent heureux...» - -Un cri arrêta ses divagations. - -Il regarda, aperçut, assise sur un banc, devant lui, une jeune femme -qui, le bas de la robe un peu relevé, tâtait sa cheville avec -inquiétude, au-dessus d'un soulier blanc. Le bas était noir. - -Duclos n'était pas timide. Pendant qu'il s'inclinait, le chapeau à la -main, expliquant la méchanceté des petits cailloux que l'on pousse du -pied, il observait la sévérité d'une toilette qui l'enchanta. Tout était -noir et blanc, sauf, au cou, la lueur d'un ruban rose, tout pareil, de -nuance, au liseron qui s'ouvrait, là-bas, sur le coeur du dahlia noir. - -Près de la dame, une brochure de théâtre, jaune et un peu salie. Il -rapprocha cela d'une grande affiche qu'il avait aperçue le matin, et, -ivre encore de sa fleur et de son désir, il murmura, regardant le cou, -qui était frais, puis le visage mat et doré, les yeux très sombres: - - Le charme inattendu d'un bijou rose et noir. - -Blanc, noir et rose, reprit-il, en souriant. - -Un sourire un peu forcé lui répondit. - -Ils parlèrent théâtre. On n'eut point l'air fâché qu'il prît place sur -le banc. - -Cette stupidité! dit la dame, en roulant la brochure. - -Alors, il lui récita des vers: - - O musique, musique des arbres, - Bercez, bercez-moi. - Souffle tiède du vent fraîchi par la rivière - Caresse, caresse-moi... - -Elle le regarda bientôt avec des yeux attendris. - -De longs sifflements. Le train passa en grondant. - ---La gare est tout près, dit Duclos. On descend un petit escalier. - ---Nous avons l'après-midi, murmura la la dame. - ---Je vous aime! dit le jeune homme. - ---Pourquoi pas? répondit la dame. - ---Qui sait? - ---Qui sait? - -Ils se levèrent du même accord. - -En passant devant le grand dahlia noir, noir et rose, maintenant, Duclos -s'arrêta, et montrant la fleur: - ---Je vous aime, parce que j'aime cette fleur noire et rose. Je vous -aime, parce que vous êtes les deux soeurs. - ---Et moi qui ai pleuré ce matin, dit-elle. La méchanceté des hommes... - ---Tous les hommes ne sont pas méchants. - -Ils se regardèrent longtemps, puis se prirent les mains. - ---Etes-vous mon destin? - ---Peut-être, répondit-elle. - -Elle ajouta encore, comme la première fois: - ---Qui sait? - ---Vite, dit Duclos, voici l'heure. - -Ils descendirent rapidement le petit escalier de la gare. Ils partirent. - -Quelquefois Duclos appelait son amie: «Mon Dahlia.» Cela la faisait rire -et songer aussi. - -Dès qu'ils se furent connus charnellement, ils s'aimèrent avec passion. - -Le dahlia noir au coeur rose fut pour Duclos un réconfort éternel. La -grande fleur de velours apaisa son front, son coeur et ses lèvres. Elle -faisait un beau mystère sur la blancheur du marbre. - - - - -BLANC - - Cet unanime blanc conflit - D'une guirlande avec la même. - - S. MALLARMÉ. - - -Il était une fois deux enfants du même âge, un petit garçon et une -petite fille. Ils s'aimaient beaucoup, ne se plaisaient qu'ensemble, et -leurs jeux avaient quelque chose de tendre. A cache-cache, quand la -petite fille était prise, elle se laissait tomber dans les bras de son -ami, elle renversait la tête, baissait les paupières, entr'ouvrait la -bouche; et si les baisers ne tombaient pas, elle les réclamait, ou -allait les chercher en haussant gracieusement ses lèvres vers les lèvres -distraites ou timides. Ils venaient d'avoir dix ans. - -Un jour qu'il faisait très chaud, ils ôtèrent leurs bas pour patauger -dans le ruisseau. Ils se mouillèrent beaucoup et allèrent se sécher dans -l'herbe chaude, au soleil. La vue de leurs petites jambes roses, -cependant, et de leurs genoux moirés excitait leur curiosité. Ils -comparèrent, et le petit garçon eut la sagesse d'avoir la peau moins -lisse. «Elle est aussi moins douce», dit-il; et les mains furent -d'accord avec les yeux. - -Ils recommencèrent le lendemain, et chaque jour ils lisaient davantage. -Leurs baisers, maintenant, s'accompagnaient de douces caresses qui leur -faisaient monter le sang à la tête. Mais l'instant d'après, ils n'y -pensaient plus et leur innocence éclatait de rire. Ils étaient heureux. - -Venus les premiers froids et la pluie, ils transportèrent leurs jeux -dans une grande chambre à moitié vide qu'on leur abandonnait. Le petit -garçon, qui allait à l'école, venait passer toutes ses récréations chez -son amie. La petite fille recevait ses leçons à la maison. A de certains -jours très mauvais, le petit garçon les prenait avec elle. Leurs -parents, qui considéraient l'avenir, voyaient avec plaisir la tendresse -enfantine des deux écoliers. - -Vers le mois de décembre, un curé vint à la maison, introduit par la -mère dans la grande chambre où jouaient les enfants. On lui apporta un -fauteuil et un tabouret. Il s'assit, tira sa tabatière, se moucha, -aspira une bonne prise et parla du bon Dieu. Ce sujet leur était déjà -connu, mais la petite fille devint attentive, quand le prêtre, se -tournant vers elle, lui dit: - ---Mon enfant, vous ferez bientôt, je l'espère, connaissance avec votre -créateur. Vous savez combien il vous aime, et vous l'aimez aussi. Les -coeurs purs aiment toujours le bon Dieu. Mais le véritable amour exige -plus d'intimité et plus d'abandon. Jésus viendra vers vous et vous vous -livrerez à lui avec confiance. Vous sentirez les saints embrassements de -votre créateur. En un mot, ma chère petite, nous allons vous préparer à -votre première communion. - ---Et moi? demanda le petit garçon. - ---Ecoutez, dit le prêtre, et faites votre profit de mes paroles. Vous -savez, continua-t-il, en revenant à la petite fille, toute l'importance -d'un pareil acte. Le catéchisme vous a instruite de la grandeur de ce -sacrement. Quel mystère que l'union du créateur et de la créature! Cette -union s'opère par la communion eucharistique et elle apporte aux êtres -qui savent s'y préparer et s'en rendre dignes les joies ineffables de -l'amour divin... - -Il parla longtemps, et la froideur de son verbe contrastait avec -l'exaltation des sentiments qu'il exprimait. A chaque instant, il -déployait un grand mouchoir rouge très sale, il ouvrait sa tabatière, -prisait, crachait, éternuait. La petite fille ne comprenait rien aux -grandes paroles d'amour débitées par ce vieillard machinal; cependant, -il parlait d'amour et ce mot, même dans une telle bouche, la charmait et -la faisait un peu tressaillir. - -Son confesseur ne lui avait encore fait aucune question sur le sixième -commandement, mais, à l'approche du grand jour, il se départit de sa -réserve ou de son indifférence. Ses questions très précises, et -d'ailleurs conformes aux manuels de dévotion, intéressèrent beaucoup la -petite fille. A la réflexion, elle fut navrée. Ainsi tout cela, c'était -des péchés. Ces jeux, ces baisers, ces frôlements, ces caresses, des -péchés! Le prêtre ne lui apprit rien, d'ailleurs, sinon qu'elle avait, -sans le savoir, cessé d'être innocente. - -Une après-midi, elle refusa le baiser de son ami et, sans autres -explications, alla s'agenouiller dans un coin de la chambre. Ensuite, -elle prit un livre et lut: «Soyons fidèles à enlever tous les obstacles -qui pourraient s'opposer à la venue de Jésus en nous. Préparons-lui un -sanctuaire pur, orné, embrasé d'amour; et quand il sera venu, nous -pourrons dire, dans la ferveur de notre joie: Mon bien-aimé est à moi, -il a reposé sur mon coeur...» - -Elle avait prononcé ces derniers mots à haute voix. Le petit garçon les -entendit et demanda, tout en larmes: - ---Ce n'est donc plus moi que tu aimes? - ---Tu ne peux pas comprendre ces choses-là. Je t'aime comme mon frère et -comme mon petit ami; j'ai beaucoup d'affection pour toi, mais mon amour -appartient à Jésus. - ---A Jésus! - -Il haussait les épaules, rageur dans son chagrin. - ---Jésus m'aime, comment ne pas l'aimer? Il me fait la cour, comment lui -résister? Tu ne sais donc pas qu'il est tout puissant, et qu'il peut -nous pulvériser tous les deux, à l'instant même? - ---C'est vrai? - -Il réfléchissait, accablé, à cet inconnu si fort et si cruel qui était -venu prendre son amie, briser son coeur. - ---Ah! qu'il me tue, mais qu'il ne t'emporte pas! - ---Il ne m'emportera pas. Est-ce qu'il a emporté Angèle, Laure, Juliette -qu'il a aimées l'année dernière et qui en sont encore tout heureuses? - ---Alors, il ne t'aimera pas toujours? - ---Il m'aimera toujours, mais de loin, et moi aussi, je l'aimerai. Mais -il n'y a pas que moi sur terre et il faut qu'il entre dans le coeur de -toutes les petites filles qui font leur première communion. - ---Entre-t-il aussi dans le coeur des petits garçons? - ---Je ne pense pas, dit-elle d'un ton ironique. Il ne peut offrir aux -petits garçons qu'une bonne et solide amitié. - ---Moi, je ne l'aimerai jamais. - ---Tu seras forcé de l'aimer, quand tu auras le coeur pur, tu verras. - ---Ah! - ---Moi, j'ai le coeur pur. J'ai confessé tous mes péchés! - ---Quels péchés? - ---Tais-toi, et demande pardon à Dieu. - -Elle recommença ses prières. - -Son ami réfléchissait. - -Les petits garçons, moins avancés, font généralement leur première -communion un an après les petites filles de leur âge. C'était un usage; -il ne s'en sentait pas humilié. Cependant, il aurait bien voulu -participer aux mystères que son amie allait connaître. Il ressentait à -la fois de la jalousie et de la peur. - -«Pourvu, songeait-il, qu'il ne lui fasse point de mal!» - -Le grand jour arriva. Il vit sa petite amie pâle et jolie dans un nuage -de mousseline. Ces deux candeurs étaient charmantes. S'approchant -d'elle, il murmura: - ---Comme je t'aime! - -Elle baissa les yeux et fit rouler entre ses mains gantées de blanc les -grains de son chapelet de nacre. Elle passa sans lui répondre, sans le -regarder. Il fut triste pendant toute la cérémonie. La récitation des -actes le réveilla un peu, mais il eut le coeur brisé, quand il entendit -la voix de son amie: - -«O mon unique bien, mon trésor, ma vie, mon paradis, mon amour, mon -tout, je veux vous recevoir le coeur brûlant d'amour... O mon trésor, je -veux vivre et mourir dans une union continuelle avec vous!... Mon -bien-aimé s'est donné tout à moi, je me donne aussi toute à lui. O mon -Jésus, je ne veux plus m'appartenir, je veux être à vous. Que mes sens -soient à vous et qu'ils ne servent plus qu'à vous faire plaisir...» - -«Ingrate!» songeait-il. Il eut un mouvement de colère. Puis il se -remémora les charmantes heures passées avec son amie, leurs jeux, leurs -rires, ces lents baisers qui les mettaient hors d'haleine, ces étreintes -dont ils sortaient rougissants, la peau brûlante, les yeux humides... - -«Tous ces plaisirs, c'est un autre qui va les lui donner! Et moi je suis -seul... Elle ne m'aime plus...» - -La petite fille eut l'honneur de parler encore après la communion. Elle -revint à sa place, la première de la blanche théorie, s'agenouilla la -tête dans ses mains, resta longtemps absorbée. Un sentiment puissant -l'écrasait. Elle se sentait dolente et heureuse: - -«Il est en moi, je le sens dans mon coeur... Mon coeur se gonfle... -J'étouffe, mais c'est de bonheur... je suis aimée, je suis aimée... -C'est toi, mon amour? Oh! reste dans mes bras, serre-moi bien fort -encore, encore! Ah! je me trouve mal... La tête me tourne... Ah! Ah! -quelle émotion! Je vais maintenant lui déclarer encore tout haut mon -amour, je suis bien contente et bien fière... Tu m'aimes, dis? Il -m'aime.» - -Elle se leva et parla: - -«O Sauveur tout aimable, je me suis donnée à vous et vous vous êtes -donné à moi, je veux vous sacrifier tous les plaisirs de la terre, je -vous sacrifie mon corps, mon âme, ma volonté. Je n'ai que cela à vous -offrir, hélas! Si j'avais davantage, je vous donnerais davantage, je -voudrais mourir pour vous... Enflammez-moi de votre amour! Mais je ne me -contente pas d'une étincelle, je veux une flamme, j'en veux mille, je -veux un incendie qui détruise à l'instant en moi toute attache aux -créatures... Vaines créatures, laissez-moi, vous ne me verrez plus. Ne -me demandez plus aucune affection. Mon coeur appartient tout entier à -mon bien-aimé...» - -«Elle ne m'aime plus, songeait-il, elle ne m'aimera plus jamais.» - -Il pleura. Ses voisins croyaient que c'était par pieuse émotion. - -Cependant la messe s'accomplissait et on entendait déjà remuer les -chaises dans le bas de l'église. La petite fille rénovée par l'amour se -sentit également dévorée par la faim. Alors, elle pensa à sa maison, à -ses parents, à son ami, à la belle table de cérémonie, brillante de -fleurs, de cristaux, d'argenterie; elle pensa à la cuisine, à la -cuisinière. Bien sûr qu'une bonne assiette de potage refroidissait déjà -pour elle. - -«Après, je mangerai un petit pâté... Mon ami va être là, attentif à me -servir... Je l'aime bien... Nous nous promènerons en attendant les -vêpres, nous cueillerons des fleurs, rien que les blanches, blanches -comme mon voile, comme mon coeur. Je suis contente!» - -Le petit garçon avait couru à la maison de son amie, où sa famille ce -jour-là déjeunait, il était allé prévenir la cuisinière, et, à l'office, -sur un coin de table, on avait préparé deux potages, et deux bouchées à -la reine, et deux verres de vin. - -Quand la petite fille arriva, il lui prit la main et elle se laissa -entraîner. A l'aspect de la dînette préparée, son petit coeur de femme -fondit de tendresse. Elle se jeta au cou du petit garçon et l'embrassa -de toutes ses forces, disant: - ---Tu sais, Jésus est mon époux mystique, mais cela ne va pas durer -longtemps. Pendant qu'il m'aime, dis-moi ce que tu veux, il n'a rien à -refuser à sa petite épouse. - ---Je veux que tu m'aimes comme avant. - ---Tiens, dit-elle. - -Elle lui donnait ses lèvres. - ---Es-tu content? Mangeons, maintenant, j'ai bien faim. - - - - -BLEU - - La demoiselle bleue aux bords frais de la source. - - TH. GAUTIER. - - -Elle était princesse. Soeur de la reine, elle vivait près d'elle et -partageait ses honneurs. Mais sa fantaisie aussi lui conseillait des -plaisirs moins pompeux et elle voulait bien aller parfois chez une de -ses dames d'honneur dont le mari était simple garde du corps et -d'ailleurs excellent gentilhomme, jeune, beau, spirituel, tendre. - -La princesse était mariée dans son pays à un prince qui pouvait devenir -roi, si plusieurs générations disparaissaient dans un cataclysme. Ils ne -s'étaient jamais aimés. La princesse, d'ailleurs, qui était parfois -rieuse et toujours orgueilleuse, passait pour avoir un coeur de fer. -Elle avait reçu beaucoup d'hommages, et n'en avait agréé aucun. Tantôt -elle se moquait, tantôt elle prenait un ton glacé. Elle n'aimait que la -toilette, le jeu et la domination. Ce qui lui plaisait chez le garde du -corps, c'est que ses sourires y étaient des ordres; ensuite, elle -gagnait toujours au vingt-et-un; ensuite ses robes et ses diamants -éclipsaient toutes les autres parures et toutes les autres robes. Le -garde du corps ne lui avait jamais témoigné d'autre sentiment qu'un -profond respect. - -Comme elle était blonde, elle aimait les étoffes bleues, les fleurs -bleues, les saphyrs, bleus comme ses yeux, si bien qu'on avait fini par -l'appeler la Princesse Bleue. Elle s'amusait de ce nom, qui semblait -sorti d'un conte de fées. Un jour qu'elle écoutait les propos -mélancoliques de sa dame d'honneur, elle se sentit quelque langueur dans -la pensée et dans les membres, et elle dit: «Mon âme est un oiseau -bleu.» Ce mot, qu'elle répéta plusieurs fois, lui rendit toute sa -sérénité, tant il était joli. Alors elle regarda autour d'elle: - ---Votre mari est donc absent, ma chère? Il me semble qu'il n'est pas -venu me saluer. - ---Mon mari vous paraît absent aujourd'hui, mais ne l'est-il pas tous les -jours? - ---Que voulez-vous dire? - ---N'est-il pas tous les jours absent de lui-même? - ---Pauvre amie, cela signifie qu'il vous néglige. - ---Il ne m'aime plus. - ---Vraiment, voilà une belle conduite. Mais ce n'est pas possible. -D'ailleurs, je ne le permettrai pas. Je ne veux pas que mon amie soit -malheureuse. Il va recevoir mes ordres. - ---Ah! Madame, vous croyez donc que l'on commande aux coeurs? - ---Mais sans doute. M'a-t-on consultée pour me marier, moi, princesse? On -m'a dit d'aimer mon mari, et je l'ai aimé. - ---Combien de temps? - ---Mais je l'aurais aimé toujours, s'il avait voulu. Il n'a pas voulu. - ---Vous voyez bien. - ---Il ne l'a pas voulu ou peut-être il ne l'a pas pu. Le mariage ne me -causait aucun plaisir, il me reprocha ma froideur, et je pleurai. Depuis -ce moment, nous ne nous sommes jamais revus sans témoins. D'abord, je me -sentis très humiliée, puis j'appréciai le calme des nuits solitaires. Je -suis jeune fille avec bonheur. Mais depuis mon expérience, je comprends -encore un peu moins les jeux, les drames, les comédies de l'amour... -Alors, cela vous amuse, vous, la cérémonie conjugale? - -La dame d'honneur regarda sa maîtresse avec une respectueuse et triste -ironie. - -Puis elle dit: - ---J'ai peur que mon mari n'ait quelque amour en tête, ou quelque -amourette. - ---Amourette? dit la princesse. Le mot est joli. Amourette, cela ne doit -pas être grave, cela? - ---Grave? Non, l'amourette passe et l'amour reste. Mais je ne sais. C'est -peut-être un véritable amour qui l'éloigne de moi. J'en ai bien peur. - ---Je ne comprends presque rien à tout cela, dit la princesse, mais je -voudrais vous voir heureuse comme je le suis moi-même. A moi, pour cela, -il ne faut rien que la vie qui passe et que je respire. A vous, -puisqu'il vous faut l'amour, j'essaierai, je vous le répète, de vous -secourir. La parole de sa princesse touchera son coeur... Eh! ma bonne -amie, c'est peut-être moi qu'il adore? - ---Peut-être, hélas! - ---Pourquoi hélas? Si c'est moi, vous êtes sauvée. - -A ce moment, le garde du corps entra et vint saluer la princesse. - ---Monsieur, lui dit-elle, je vous recevrai à six heures au palais, en -audience particulière. - -Elle se leva et sortit. - -Tout le monde imita la princesse et les deux époux restèrent face à -face, fort troublés tous les deux. - ---Madame, dit le mari, vous avez donc déplu à la princesse? C'est encore -à vous que je dois cette avanie? - ---Avanie? Comment, la dame de vos pensées veut bien vous recevoir en -particulier et vous vous plaignez? - -Il ne sut d'abord que répondre, car c'était la première fois que sa -femme faisait allusion à des sentiments qu'il croyait tenir bien cachés -dans son coeur. - ---La dame de mes pensées, dit-il brutalement, c'est ma carrière, et vous -l'avez sans doute brisée par vos bavardages. - ---Je ne suis pas bavarde. - ---Vous êtes sotte. - ---Ah! laissez-moi, vous ne méritez pas d'être aimé. - -La dame s'enfuit, ressentant une colère triste. Mais, malgré toute -raison, elle espérait que l'intervention de la princesse serait -heureuse, et elle passa la fin de sa journée à pleurer doucement. - -Le garde du corps adorait la princesse en secret et sans espérance. -Timide et violent, il gardait ses timidités pour sa divinité, ses -violences pour sa femme; mais quand il avait été brutal, il ressentait -beaucoup de honte et sa timidité le faisait beaucoup souffrir. Il était -presque toujours malheureux. Aussi, depuis quelque temps cherchait-il -dans l'ambition un remède à ses maux. Il venait de passer l'après-midi à -faire les plus humiliantes commissions pour la maîtresse du roi, -inquiétée par les allures d'un amant subalterne qu'elle avait congédié. -Le garde du corps devait, en échange d'un billet de trois lignes, -recevoir un brevet de capitaine. Il tenait le billet dans son -portefeuille et c'est à six heures exactement qu'il devait le remettre à -la favorite. - -L'amour, la curiosité, l'inquiétude l'emportèrent sur l'ambition. Il -alla se parer, se parfumer et courut à l'audience, en se disant: «C'est -peut-être un rendez-vous.» - -La princesse, au lieu de se faire attendre, attendait, et non sans -impatience. Elle était plus jolie, étant plus pâle, avec des yeux -brillants. Sa figure avait la douceur d'une hampe de lilas blanc cachés -sous les feuilles, mais les feuilles étaient blondes: sa coiffure, -défaite avec beaucoup d'art, laissait pendre jusqu'à ses épaules -quelques boucles de cheveux. - ---Approchez-vous, dit-elle d'une voix dolente, approchez. Mettez-vous -ici, près de moi. Je suis souffrante et ne puis parler que très bas. Et -puis, c'est l'amie, l'amie de votre femme qui vous reçoit, et non la -princesse. Voici donc: je me suis aperçue que vous n'aimiez plus -Elisabeth et cela me fait de la peine. Est-ce bien vrai que vous ne -l'aimez plus? - ---Hélas! - ---Et le sentiment de votre devoir, de votre honneur? - ---Mon honneur? - ---Oui, vous lui avez juré, outre la fidélité conjugale, une tendresse -éternelle... - ---Elle l'a cru... je l'ai cru peut-être aussi... - ---C'est mal de la délaisser, de la tourmenter... Elle pleure en ce -moment, j'en suis sûre... - ---Je ne suis pas méchant pour elle. - ---Eh bien, promettez-moi de ne plus lui faire de chagrin. - ---Je ne lui ferai pas de chagrin volontairement. - ---Bien, mais promettez-moi davantage, promettez-moi... - -Elle sembla oppressée, et sa voix devint si basse que, pour la -percevoir, le garde du corps dut se pencher vers la princesse, jusqu'à -presque effleurer ses cheveux. Cet homme, quoique habitué à toutes les -dissimulations du courtisan, souffrait affreusement. Aimer la princesse -de loin, cela lui avait paru un doux supplice, en comparaison de la -torture que lui faisait, en ce moment, subir le désir. Avec toute autre -femme, ou il fût tombé à genoux, ou il eût pris la fuite; avec la -princesse, il fallait rester, se taire et maintenir l'attitude d'un -soldat qui reçoit des ordres. - ---Promettez-moi, reprit la princesse, d'être bon pour elle, d'être très -bon, de l'aimer encore... - -Le garde du corps resta muet. - ---Vous le promettez? - -Il se taisait toujours. - ---Cela n'est donc plus possible? Tout est donc fini entre vous? Vous -avez une faute grave à lui reprocher? - ---Je n'ai rien à lui reprocher, je ne l'aime plus, voilà tout. - ---Qu'elle ne s'en aperçoive pas, au moins! - ---J'espérais qu'elle ne s'en serait jamais aperçue. - ---On peut donc cesser d'aimer une femme sans qu'elle s'en aperçoive? - ---C'est difficile, je n'ai pas eu l'adresse nécessaire. Ce qui est -facile, hélas! c'est d'aimer une femme sans qu'elle s'en aperçoive. - ---Oh! croyez-vous? - ---J'en suis sûr. Celle que j'aime ne s'est jamais doutée de mon amour et -ne s'en doutera jamais. - ---Monsieur le garde du corps, dit la princesse, monsieur le militaire, -vous êtes un enfant. Celle que vous aimez connaît votre amour... - ---Hélas! dit-il, incrédule. - ---... et elle vous aime, ajouta-t-elle, en lui tendant ses deux mains. - -Il se jeta sur l'offrande, mais encore indécis, si troublé qu'il -haletait. - ---Embrasse-les, enfant, dit la princesse, embrasse-moi, toi qui m'aimes, -toi qui m'as désirée si longtemps dans le secret de ton coeur, embrasse -ta princesse bleue, embrasse ton amour. - -Le lendemain matin, la femme de chambre disait à sa maîtresse: - ---Oh! Madame a un bleu sur la gorge. - ---Cela ne m'étonne pas. C'est un signe. Mais si singulier! Il est ici, -il est là. Il se montre, il disparaît. Sur la gorge, c'est vrai, sur le -coeur... - ---C'est peut-être pour cela qu'on appelle Madame la princesse bleue? -continua l'innocente. - ---Va voir si ma dame d'honneur est là. - -La princesse, demeurée un instant seule, considéra avec émotion son -signe bleu. - -«Dieu! que je suis heureuse! songeait-elle Et comme je suis adroite! Et -que mon amie est bête! Faire des confidences d'amour! Pauvre Ariane, -sans toi, je n'aurais peut-être jamais rien su. Ces regards, que je -prenais pour les marques d'un attachement ardent et respectueux, c'était -de l'amour!... Mais la voilà...» - -La dame d'honneur entrait tout agitée. - ---Ah! princesse! Il m'a fallu l'attendre jusqu'à quatre heures du matin! -Je suis folle! Tout est perdu. - ---Là! Vous ne pouvez donc jamais être raisonnable? Tout est arrangé, au -contraire. - ---Ah! Merci! - ---Ecoutez-moi. Je l'ai confessé. Cela a été difficile, cela a été long. -Enfin, je sais la vérité. C'est une amourette. La personne qui a fait -tourner la tête à votre mari est une petite actrice sans conséquence. On -les prend, on les laisse, on les reprend. Celle-là a déjà passé par bien -des mains, et entre autres par celles de mon mari... Vous voyez, nous -sommes en famille... Or voici. Une actrice n'est presque jamais libre -dans la journée. Sa liberté commence à l'heure où finit celle des autres -femmes, à minuit. J'ai donc décidé que votre mari prendrait son service -à mon palais tous les jours de minuit à quatre heures du matin... -Naturellement, il aura des compensations, car cela est pénible... Son -avenir est assuré et son bonheur... Il est ambitieux? Oui. Très bien. Un -titre lui plairait? Une décoration? D'abord je l'attache à ma personne. -Dès qu'il aura un grade possible, dans six mois, dans trois mois, il -sera mon aide de camp, mon secrétaire. Il ne me quittera que pour aller -vous faire la cour, heureuse épouse. Nous le surveillerons à nous -deux... - ---Que vous êtes bonne! - ---N'est-ce pas? - ---Vous êtes la bonté même. - ---Vous êtes belle, vous, et cela vaut mieux. - ---Belle! Qui est plus belle que vous? - ---Flatteuse! J'ai trente ans et vous en avez vingt-cinq... Hélas! J'ai -renoncé à tout. Vous m'aimerez au moins? - ---Je vous ai toujours aimée. Je vous adorerai. Ma vie vous appartient. -Je vous serai dévouée jusqu'à la mort, et mon mari aussi, je l'espère -bien. - ---Je l'espère aussi. Je l'ai peut-être sauvé d'un grand péril, d'un -amour malheureux, car quelles joies trouver dans l'aventure où il -s'engageait? - ---Quand il sera revenu à lui-même, il vous aura bien de la -reconnaissance... Hier soir, c'est-à-dire ce matin, il était bien -troublé... Quand il est rentré, je l'ai cru ivre. Il me regardait avec -des yeux égarés. Sitôt entré dans sa chambre, il a verrouillé la porte, -puis je l'ai entendu crier: Ah! Ah! Ah!... - ---Il n'a pas dit autre chose? - ---Je ne crois pas. Il n'est pas expansif. - ---Précieuse qualité. Que diriez-vous d'un mari qui vous ferait -d'humiliantes confidences?... Il y en a qui sont ainsi... Le mien, par -exemple... - ---Vous avez été bien malheureuse! - ---Oui et non. Je ne pense plus à cela. Le présent exalte mon coeur... -Faire le bonheur de ceux que l'on aime et qui vous aiment, est-il rien -de pareil au monde? - ---Vous êtes adorable! - ---Et je suis adorée. - ---Oh! oui. - ---Chère amie! - -Elle laissa prendre sa main, que la dame d'honneur couvrit de baisers. - -«Ils se superposent, pensait-elle, mais les derniers n'effacent pas les -premiers. Vos lèvres, pauvre couple, se rencontrent encore avec ferveur, -mais sur ma peau... C'est bien curieux...» - ---Ah! reprit-elle tout haut, maintenant que vous êtes certaine de -retrouver votre bonheur un jour ou l'autre, j'espère que vous serez -prudente. D'après les confidences que j'ai reçues, les joies conjugales -ont un peu lassé votre mari. Les hommes n'aiment pas qu'on leur fasse -des avances... - ---Oh! entre mari et femme! N'importe, je serai prudente, généreuse -amie... - ---Plus généreuse encore que vous ne croyez! Car, enfin, votre mari est -séduisant. Il est jeune, plus jeune que moi, beau, ardent, passionné... - ---Il le fut. - ---Il l'est encore, soyez-en sûre, et vous ne tarderez pas à vous en -apercevoir. Si je n'avais pas renoncé à tout, si je n'étais pas -princesse... A votre place, je serais jalouse. - ---Ah! Dieu, je connais trop votre coeur. - ---Alors vous allez rentrer chez vous pleine de confiance? Encore un peu -triste? - ---Encore un peu. - ---Mais les nuages se dissipent, le ciel commence à redevenir bleu? - ---Oui. - ---Bleu comme mon âme, ma tendre amie, bleu comme mon coeur. - -Et elle enfonçait son doigt dans son sein, à l'endroit de la -meurtrissure bleue qui enchantait sa chair amoureuse. - - - - -VIOLET - - L'heure violette. - - LÉO LARGUIER. - - -On l'appelait la vieille fille, et pourtant, si elle était fille et -vieille, elle n'avait l'air ni l'un ni l'autre. Son apparence était -d'une veuve sur le déclin du bel âge. Elle était toujours vêtue de noir, -avec une profusion de broderies, de parements et de rubans violets. Un -bouquet de violettes pâles, le plus souvent, ornait son corsage et se -répétait, factice, sur son chapeau. L'odeur des violettes emplissait son -jardin, sa maison et son coeur: ses yeux doux étaient deux belles -violettes. - -La vieille fille était rieuse et dévote; et les curés ne manquaient pas -d'en tirer la preuve que la bonne humeur est l'inséparable compagne de -la vertu et de la piété: «Voyez la vieille fille. Le ciel est dans son -âme et dans ses yeux.» Ses yeux étaient en effet des plus doux et un -sourire, à la fois céleste et puéril, répandait sa grâce sur la -plénitude rose de son visage. Elle était, de tous côtés, rebondie, mais -sans excès, et l'ensemble avait cette suavité reposante des -architectures définitives. - -Un seul point indiquait son âge, la couleur de ses cheveux. Leur blond -très cendré s'était encore décoloré avec la quarantaine, tombant à la -nuance de la toile bise que les années, habiles lavandières, -blanchissaient, à chaque printemps, un peu. - -Bref, la vieille fille était une agréable chanoinesse. - -Vers le temps qu'elle eut à subir la grande crise féminine, sa fortune, -par l'établissement d'un chemin de fer qui lui prit une ferme, s'accrut. -Alors, se sentant à la tête quelques vapeurs, elle voulut remuer. Elle -fit des pèlerinages lointains, mais seule avec une amie et à loisir. -Ayant vu des provinces et des figures nouvelles, elle se sentit -différente; sa curiosité très assoupie s'éveilla. Un ecclésiastique -lettré lui prêta des livres d'histoire. Le roman ne parle que des amours -possibles, l'histoire parle des amours réelles que certifient des -lettres et des reliques. La vieille fille fut surprise; elle rêva -longuement un jour devant l'image d'un beau cardinal mondain qui -décorait un livre grave. - - _Galeotto fu 'l libro e chi lo scrisse._ - -Elle ne s'était pas mariée par dévotion, ayant, entre les mains d'un -prêtre implacable aux joies terrestres, fait voeu de se consacrer au -Seigneur. Sa mère, informée de cela, pleura, menaça de mourir; alors, -elle différa, remettant ce délaissement du monde au temps où sa mère -serait partie. Mais les années, sans amortir sa piété, avaient effacé -peu à peu dans son esprit jusqu'au souvenir de ce voeu, et quand elle -s'était trouvée libre de l'accomplir, elle n'y avait plus pensé. Le -prêtre fanatique était mort. L'heure du mariage aussi était morte. Ayant -refusé tous les partis du pays, elle était devenue, sans s'en -apercevoir, la vieille fille; et maintenant qu'elle s'en apercevait, il -était trop tard. D'ailleurs, elle était heureuse ainsi, et plus heureuse -encore depuis qu'elle rêvait. - -La vieille fille rêvait donc, par un beau soir de la fin de septembre, -en écossant des pois dans son jardin, de concert avec sa servante. On -voyait, couchée le long de la rivière, comme une paresseuse, la petite -ville; un de ses bras à demi nus montait vers la gare; l'autre allait se -perdre dans une forêt; sa tête formait l'église; son corps, la cité; et -ses jambes, les faubourgs. Tout cela sommeillait et même la gare, entre -deux cris. - -La vieille fille rêvait si bien que sa servante, lasse de n'obtenir -aucun assentiment à ses discours, s'était tue; elle rêvait si bien que, -la cloche de la porte d'entrée ayant sonné, elle sursauta et se leva à -demi, l'air égaré. - -Ce qui entrait ne correspondait pas à son rêve. Elle reconnut une de ses -amies de jeunesse, une pauvre femme qui vivait à la campagne, mariée à -un petit notaire et chargée d'enfants. Un garçon d'une douzaine -d'années, vêtu d'un triste uniforme gris, suivait cette forme, l'air -humble et la casquette à la main. - -L'accueil fut froid, mais la pauvre femme fut si aimable, elle apportait -de si jolies fleurs de village, des prunes si grosses, que la vieille -fille retrouva son sourire. On lui présenta l'enfant, qui allait, le -lendemain, entrer au collège de la ville comme pensionnaire. Or, les -parents, très occupés, et pas riches, ne pourraient venir le voir, il y -avait loin, que trois ou quatre fois par an, peut-être. Et ce que l'on -demandait, c'est que, parfois, quand cela ne la désobligerait pas trop, -elle fît sortir ce gamin qui était bien sage, bien doux, bien -respectueux, et bon élève, puisqu'il venait de conquérir une bourse. - -La vieille fille consentit. Cela lui parut tout d'abord une oeuvre de -charité. - ---Si je ne puis m'en occuper, dit-elle, Rosalie ira le chercher et le -surveillera. Elle le mènera à ma ferme des Pins, s'il fait beau. Il -boira du lait. Aime-t-il cela? - ---Oh! dit la mère, beaucoup. Remercie Mademoiselle. - ---Merci, Mademoiselle. - -Au son de cette voix douce et déjà presque mâle, la vieille fille -regarda le jeune garçon. - -Ce fut tout. Comme la nuit était venue, on rentra les pois, et la -vieille fille, qu'appelait l'angélus, s'en alla à l'église. - -Rosalie, vers la mi-octobre, se présenta au collège. On lui donna le -jeune garçon. - -Mademoiselle ne rentrerait que le soir. Seul avec une bonne, l'enfant -bientôt s'émancipa. Puis, fatigué, il devint sérieux, parla de ses -études, de ses projets d'avenir. Quand Mademoiselle arriva à -l'improviste, elle trouva un jeune homme qui disait gravement: - ---Dès que je serai sous-lieutenant, je me marierai; j'y pense déjà. - ---Et vous savez peut-être avec qui? - ---Je le sais très bien. - -La servante riait. Elle aussi savait bien avec qui elle se marierait, -dès que cela serait possible. - ---Mais, il est charmant, cet enfant! dit la vieille fille. - -Depuis ce premier jour, elle ne manqua jamais de se trouver chez elle -les jours de sortie. On causait, on se promenait, on jouait près du feu. -Elle le tutoyait, elle l'embrassait, elle tapotait ses vêtements, elle -faisait la mère, elle l'aimait. - -Cependant, l'enfant eut treize ans, puis vinrent les vacances; elle les -laissa passer, s'en alla elle-même en voyage. Mais la fin de septembre -eut la force d'un anniversaire: elle voulut aller elle-même chercher -celui qu'elle appelait son protégé. En attendant la rentrée, il passa -chez elle trois jours. Elle fut si prévenante, presque si tendre que -Rosalie eut de la jalousie. - -Les jours de sortie revinrent, tous pareils, tous heureux. C'étaient des -heures d'intimité, des heures familiales, mais avec je ne sais quoi -d'inquiet, de très doux, d'une douceur aiguë et lassante. Les jours -passèrent, et l'enfant eut quatorze ans. - -L'absence de Rosalie, une après-midi qu'elle était allée à la ferme, les -troubla, comme trouble un animal l'ouverture subite de sa cage. D'un -commun accord, ils rentrèrent. Il faisait orage et très chaud. - ---Allons, dit-elle, dans ma chambre, c'est la seule pièce fraîche. - -Et tout cela était innocent et invincible. - -Dans la chambre, ils s'approchèrent d'une table où il y avait des -albums, ils les regardèrent ensemble, mais sans rien voir. Leurs voix, -quand ils parlaient, leur semblaient changées. Leurs genoux se -touchèrent, puis leurs mains, puis leurs lèvres, et le reste advint -aussi, quoique difficilement. - -Le saisissement de la chaste vieille fille fut émouvant. Elle pleura. -Puis elle se mit à genoux et vénéra, comme un signe sacré, le corps -adorable de son petit ami. Le dieu qu'elle avait distraitement cherché, -au long de ses pieuses journées, se faisait enfin visible; et le bonheur -que lui présageaient les prêtres, elle l'avait enfin senti qui gonflait -son coeur. - -Le jeune garçon était beaucoup moins troublé, car à cet âge le plaisir -est sans rayonnement. Il eut des curiosités anatomiques. Il fit le tour -de la femme qu'il avait conquise, pareil à l'adolescent qui palpe en -tous sens sa première perdrix, et qui lui rebrousse toutes les plumes. - ---Mon petit Jésus, dit enfin la vieille fille, Rosalie va revenir. - -Les heures jusqu'au dîner furent des actions de grâces. Elle dîna, comme -on entend la messe. - -Et cela continua pendant quatre ans, de jeudi en jeudi, de vacances en -vacances. Le jeune garçon, parfois, eût désiré d'autres amours, mais les -toutes petites villes sont peu fécondes en aventures et puis des bras si -tenaces le serraient, des jambes si dévouées, des mains si généreuses! - -Rosalie, qui surprit le secret de sa maîtresse, en profita pour se faire -une dot, vu les incertitudes de l'avenir, et le fils adoptif de la -«vieille fille» devint un jeune homme fort considéré. - -Cependant la vieille fille découvrit que, parmi les enfants de son amie, -il y avait encore deux petits garçons, l'un de douze ans et l'autre de -huit ans. - ---Je me chargerai, dit-elle, de leurs années de collège. Mais je n'en -veux qu'un à la fois. - -Et ainsi fut-il fait. Ces trois petits amis la menèrent jusque vers la -soixantaine. Riche des années de jeunesse qu'elle avait économisées, et -sans cesse rafraîchie par de jeunes chairs, cette Ninon innocente -continua, jusqu'à un âge avancé, d'être la bienfaitrice des familles -honorables et pauvres qui avaient des garçons à placer au collège. Sa -piété, devenue aléatoire, donnait des inquiétudes au clergé, mais un des -pupilles, dégoûté des oeuvres d'amour, étant entré au grand séminaire, -où la vieille fille payait sa pension généreusement, l'église se -rassura. Il y a des crises de sécheresse dans les âmes les plus dévotes. - -Seul le confesseur de la vieille fille, car elle se confessait avec -ordre et avec volupté, seul, cet honnête vieux chanoine connaissait -toute la vérité. Il baissait les yeux à rencontrer ceux de sa pénitente -et fuyait à son approche. L'odeur du secret qui scellait ses lèvres -empoisonnait son coeur. Il mourut de tristesse à voir la douce lionne -dévorer son septième agneau. - -Les violettes paraient toujours et parfumaient le corsage et le chapeau, -le jardin et le coeur de la vieille fille aux yeux violets. - - - - -ROUGE - - Cum vere rubenti candida venit avis. - - VIRGILE. - - -Elle revenait déjà, les bras tendus par les seaux de lait; ses sabots -étaient mouillés de rosée, et le bas de son jupon lui faisait froid. -Quand le soleil fut visible, rouge dans la brume du matin, elle songea: - -«La journée va être belle.» - -Elle songea cela longtemps, évitant les cailloux du sentier, pour ne pas -répandre son lait, et les hautes herbes penchées et pleurantes, car ses -jambes nues avaient vraiment froid. - -«La journée va être belle.» - -Elle allait toujours, traversant maintenant un champ d'ajoncs, où la -sente, plus large, s'allongeait toute droite, faite exprès par les gens -de la ferme. La brume avait disparu, enchantée par le soleil, remontée -là-haut, sans doute, d'où elle retomberait doucement, rosée sereine, -manteau de fraîcheur que les étoiles jettent fraternellement sur les -épaules de la terre altérée. - -Elle songea encore: - -«Il va faire très chaud.» - -Puis une tige de sarrasin, perdue là par un oiseau, lui suggéra: - -«Le sarrasin sera bon à battre.» - -Cette idée lui fit plaisir, ensuite la tourmenta, car la saison avait -été mouillée, et si le sarrasin était bon à battre, sûrement on le -battrait. Alors il fallait rentrer vite, vite passer le lait, donner à -manger aux poules, et bien des choses, tant de choses qu'elle en eut un -serrement de coeur. - -Comme elle marchait trop vite, une goutte de lait sauta du seau et tomba -sur son sabot. Elle s'arrêta, posa les seaux, contente de se reposer un -peu, bien qu'elle en eût des remords, levant tout haut, pour les -défatiguer, ses beaux bras roses, dorés aussi par le feu du soleil. - -Soudain, elle sursauta, devenant presque pâle, portant la main à sa -poitrine. Elle n'avait pas eu peur. Elle avait seulement été surprise -par le premier coup de fusil de l'année. - -Au même instant, elle vit un flocon de fumée; une plume vola près -d'elle; une perdrix blessée tomba au milieu des ajoncs. - ---Allons, Tom! disait une voix. Cherche! Apporte. - -Le chien sautait le long du sentier, allait, revenait, affairé, inquiet, -mais bien décidé à ne pas pénétrer dans la forêt dangereuse. Comme la -voix, plus impérieuse, plus colère, plus rapprochée aussi, répétait le -commandement, Tom, la queue basse, vint se réfugier dans les jupes de la -jeune fille, qui se baissa pour le caresser, pour l'encourager. - ---Ne le caressez pas, battez-le! cria la voix. - -C'était celle d'un jeune homme qui se montrait maintenant, debout dans -la haie, parmi les branches. - -La servante se redressa, regarda, rougit. Elle n'avait pas reconnu, à la -voix, si c'était le père ou le fils. Elle croyait que c'était le père; -elle le désirait, parce que le mépris du grand jeune homme, qui ne lui -avait jamais adressé la parole, lui était très pénible. - -Elle rougit et se troubla, mais sans pouvoir baisser les yeux. Elle -admirait, elle se sentait prête à tomber à genoux. - -Le commandement fut répété, le chien fit le mort. - -Alors, nu-jambes et nu-bras, elle entra dans les ajoncs et elle saigna. -Elle marchait sans presque chercher son chemin, très vite, retenant ses -larmes. - -Ayant rapporté la perdrix, elle la jeta dans la gueule de Tom. - -Le jeune homme, toujours debout entre les arbres, au-dessus de la mer -des ajoncs cruels, lui fit un signe amical, puis sauta, allant au devant -de son chien. - -Elle, sans répondre, sans avoir vu, peut-être le signe amical qui -remerciait la pauvre servante, tendit encore une fois sous le bât ses -jeunes épaules, et les seaux de lait, bien en équilibre, pendaient à ses -mains rouges. - -Elle allait, sans plus songer à rien qu'à des choses si obscures et si -profondes que son esprit ne pouvait les atteindre. - -Ses jambes saignaient, sa main saignait, elle avait autour du bras droit -une large éraflure qui lui faisait comme un bracelet. - -«Cela, c'est une ronce.» - -Les ajoncs piquent, mais ne déchirent pas. - -Les seaux de lait, cependant, lui paraissaient plus légers. Elle -marchait, vite, aussi vite que le permettait son instable fardeau. - -Un homme, qu'elle croisa près de la ferme, regarda son bras sanglant. -Alors, elle rougit. Plus tard, en passant son lait, elle pensa se -trouver mal. - -Le bracelet de pourpre lui serrait le bras, mais c'est au coeur qu'elle -ressentait l'étreinte. - -Tom arrivait vers elle. Elle eut peur. - -«Est-ce que cela va recommencer?» se disait-elle, toute étourdie par -l'émotion. - -Haletant, mais joyeux, le chien se coucha à ses pieds. Alors, avisant -une écuelle, elle lui versa un peu de lait. - ---Vous le gâtez, dit le jeune homme, qui s'avançait. Je vous l'ai dit, -il mériterait plutôt d'être battu. - -Elle trouva des mots, pour dire: - ---Battre votre chien? - ---Ma foi, si j'avais été seul, la perdrix serait restée dans les ajoncs. -Vous êtes-vous fait mal? Oh! vous saignez? - -Elle était si heureuse qu'elle ne sentait plus sa joie. Un autre monde -l'entourait. Elle était une femme en face d'un homme. - ---Montrez! - -Elle tendit son bras rose et doré, le retira aussitôt, ce qui fit remuer -ses seins, sous la grosse toile plissée. Le jeune homme fut tenté, mais -il se maîtrisa: - ---Ne dites rien. Mais je ne veux pas que l'on sache que je vous ai -rencontrée près des ajoncs. - -Il s'en alla, sachant très bien ce qu'il devait faire. - -Le lendemain matin, comme la rosée se levait et que Tom quêtait après -les perdrix de la veille, un cri inattendu, un cri doux et douloureux, -monta d'entre les hautes herbes sèches, près du champ des ajoncs, là où -commence la bruyère. - -La servante revint comme la veille, les épaules sous le bât, les mains -pendantes, maintenant les seaux de lait. Elle ne s'arrêta pas en chemin, -malgré qu'elle fût très lasse et très émue. Elle passa son lait, comme -tous les jours, la pensée obscure. Mais, sa besogne finie, elle s'assit -sur un escabeau, et elle regarda son bras. - -Une morsure folle avait mis au bracelet de sang un fermoir rouge. - - - - -VERT - - Un regard vert... - - R. G. - - -Après huit jours de silence, ayant résisté avec dédain aux tortures du -secret, aux stratégies de l'interrogatoire, Catherine, accusée d'avoir -empoisonné sa maîtresse, la dame W., parla et dit: - ---Eh bien, oui, c'est moi, et pourtant je ne suis pas coupable. Je -vivais seule avec elle et elle avait si mauvais caractère que personne, -depuis six mois, n'est resté chez elle plus de deux heures de suite, et -le matin seulement. On ne peut donc accuser que moi; j'ai réfléchi et -j'ai compris cela. D'abord, j'avais pensé à me sauver en ne disant rien, -en restant devant vous et devant tous les juges, muette et comme morte; -mais j'ai compris encore que mon silence me condamnerait. C'est -seulement ce matin, à mon réveil, que les choses sont devenues claires -pour moi; jusque-là, il m'avait semblé vivre dans une nuit lourde et je -songeais que peut-être on me laisserait là, qu'on m'oublierait. Quand -vous me faisiez venir, j'entendais vos paroles sans les comprendre, mais -je souriais, je crois, parce que j'étais contente d'entendre parler. -Cette nuit sans doute tout s'est arrangé dans ma tête, à mon insu. Je -vais donc vous raconter l'histoire telle qu'elle est. Je ne suis pas -coupable. - -Catherine n'avait de vulgaire que la condition équivoque d'où elle -sortait. Son emploi tenait le milieu entre celui de dame de compagnie et -celui de servante. Elle avait été institutrice. Ses origines étaient -modestes, mais dignes. Elle était grande, pâle sous des cheveux bruns à -reflets roux, et ses yeux étaient verts. Quand elle releva la tête, avec -un mouvement de défi, le juge considéra ces yeux verts avec un certain -effroi. - -«Des yeux verts, se disait-il, des yeux de chat, des yeux de monstre!» - -Elle abaissa ses paupières, attendant une réponse; puis les releva, -l'air interrogateur. - -«Des yeux verts, mais d'un beau vert tendre et profond, songeait le -juge. Des yeux d'amoureuse... C'est évident, il y a un homme dans cette -histoire... Elle veut sauver son amant. Qu'elle aime, ses yeux le -disent; qu'elle soit aimée, sa beauté le jure. Quelle misère que la -justice et qu'importe au monde la disparition de cette vieille femme, si -cela a mis du bonheur dans ces yeux lointains! Qu'ils doivent être -beaux, quand ils sont fous!... Ah! mais, c'est moi qui deviens fou...» - -Il fronça les sourcils, dit simplement: - ---Je vous écoute. - -Mais Catherine avait très bien eu conscience de l'effet produit par son -attitude de femme, et elle se fit femme encore plus. - ---Il y a deux ans, j'entrai chez Mme W., en qualité de dame de -compagnie, mais je m'aperçus aussitôt que je serais tenue, au moins la -plupart du temps, de remplir un office plus humble. Les femmes de -chambre demeuraient rarement plus d'une semaine; une querelle, des -soupçons, la mauvaise humeur constante décourageaient ces filles. Ayant -ma part de ces traitements revêches, je songeai d'abord à quitter la -place, moi aussi, quand je m'aperçus qu'elle me craignait un peu et -qu'en somme, avec de l'adresse, je pourrais lui tenir tête. Je restai. -Dans les derniers temps, je faisais venir une voisine pauvre qui me -déchargeait du gros ouvrage et je tenais la maison seule, sans le -concours d'aucun domestique. Ainsi, j'obtins quelque paix, finissant -même par sourire des propos désobligeants qui m'étaient adressés. Jamais -elle ne m'adressait la parole que sur un ton rogue et insolent, mais je -ne répondais pas, et cela passait. J'aurais supporté cette vie, en -attendant mieux, car je sortais fréquemment... - ---Vous alliez voir votre amant? - ---Oui, Monsieur, j'allais voir mon amant tous les jours, et je -retournerai le voir tous les jours, quand vous me le permettrez... - -Les yeux verts s'étaient faits si doux à la fois et si ardents que le -juge n'osa en braver l'éclat. Il baissa la tête et dit: - ---Continuez, je vous prie. - -Il jouait avec un crayon, dessinait n'importe quoi sur une grande -feuille de papier blanc. - ---J'en étais, reprit tranquillement Catherine, au chapitre des soupçons. -La cuisine nous venait du dehors, mais c'est moi qui, naturellement, la -disposais; elle passait par mes mains, j'en étais responsable. Comme -nous n'avions pas les mêmes goûts, elle tolérait que je fisse pour moi -des choix particuliers. C'est ce qui causa mon malheur,--et le sien, -ajouta-t-elle, avec cruauté. - ---Comment cela? - ---Eh! Parce qu'elle se mit à croire, à croire... - ---A croire ce qui devait arriver, dit le juge. - ---Oui, Monsieur, à croire ce qui devait fatalement arriver, ce qu'elle -préparait elle-même, non de ses propres mains, mais de ses propres -paroles. Tout d'un coup, elle repoussait son assiette, criait: -«Catherine, vous avez voulu m'empoisonner?» Je répondais avec calme: -«Moi, Madame, je n'ai jamais pensé à cela, vous le savez bien.» Elle -reprenait: «Alors, mangez de ceci.» Et je me résignais à puiser un -morceau dans l'assiette repoussée. Satisfaite, Mme W. reprenait son -repas, en murmurant: «Allons, ce n'est pas encore pour aujourd'hui.» Ces -mots, si souvent répétés, agirent sur moi comme un commandement. Je les -entendais la nuit, dans mes rêves et parfois même sans dormir. J'aurais -dû fuir. Hélas! je restai. Il m'arriva, vers le même temps, les plus -graves chagrins. Mon amant tomba malade, dut être éloigné de Paris. Je -devins folle, si l'obsession est une folie, et un matin je me pris à -répéter, comme une litanie: «C'est pour aujourd'hui! C'est pour -aujourd'hui!» - -Le juge tira sa montre et se leva brusquement. - ---Tantôt, nous reprendrons tantôt... Calmez-vous... Ne dites plus rien. - -Deux heures plus tard, seul avec Catherine dans sa cellule, le juge lui -disait: - ---Mon enfant, il n'y a d'autres preuves contre vous que vos aveux -possibles. Aussi je ne vous interrogerai plus. Plus tard, vous me direz -tout. - ---Plus tard? dit Catherine. Savez-vous si vous me reverrez? - ---Je désire vous revoir. N'aurai-je pas été bon pour vous? Mon enfant, -je ne dis pas cela pour m'en faire un titre; mais si je ne vous sauve -pas de la mort, je vous sauve sans doute de la prison, et certainement -de l'infamie. Ne m'en aurez-vous pas de la reconnaissance? - ---Ma vie, dit Catherine, valait si peu! Et maintenant? La prison me -faisait peur, la liberté me fait peur aussi. - -Elle cacha sa figure dans ses mains et pleura. - ---Votre amant vous attend, dit le juge, d'une voix qui tremblait un peu. - ---Pleurerais-je, dit Catherine, si un amant m'attendait? - ---Je puis donc vous aimer! Voulez-vous que je vous aime? - ---Puis-je le défendre? - ---Merci, mais vous, m'aimerez-vous? - ---Moi, moi?... Je vous aurais aimé, peut-être, si vous m'aviez fait -condamner par jalousie pour me séparer d'un amant... - ---Mais je savais que vous n'aviez plus d'amant. Les juges d'instruction -savent beaucoup de choses. - ---Il est mort, et sa mort m'a appris qu'il me trompait... Laissez-moi, -laissez-moi seule... - ---J'irai vous voir, vous me raconterez la fin de l'histoire. Mais ici, -continua-t-il à voix basse, pas un mot de plus. Vous recevrez demain -l'adresse de la maison où l'on vous attend. - -Le juge posséda le sourire de ces yeux qui l'avaient envoûté, et le -corps blanc et pur de Catherine avec ses fleurs rouges et ses ombres -rousses. Elle fut une maîtresse agréable, mais si rêveuse, parfois, -qu'elle semblait devenue la statue du rêve. Réveillée, elle prenait la -main qui lui avait touché l'épaule et la baisait. - -Il ne fut plus jamais question entre eux de la fin de l'histoire. Le -juge la connaissait; il savait que le poison avait été versé: il savait -que le crime avait été commandé par le mot qu'il ne fallait pas dire. - -Un jour, il demanda à boire. - ---Jamais, dit Catherine, vous ne boirez, jamais vous ne mangerez ici. -Jamais. - ---Tu ne m'aimes pas? dit le juge. - ---Je ne t'aime peut-être pas assez pour croire à ton amour. - ---Que te faut-il donc, mon enfant? - ---L'oubli... Veux-tu boire maintenant? - -Il ne répondit pas. - ---Tu vois? dit Catherine. - - - - -ZINZOLIN - - D'une lumière zinzoline... - - SCARRON. - - -On parlait couleurs, et les jeunes femmes disaient leurs goûts, qui -n'étaient point précieux. L'une aimait le rose et l'autre le bleu; une -autre vantait le vert pâle et la quatrième préférait le rouge. - ---Et vous, Alain? demanda la Bleue. - ---Oh! moi, dit Alain, je suis, par mon état d'homme, voué aux noirs, aux -gris et aux cachous. Je ne rêve pas, comme vous, d'éclatants plumages. -Pourtant, s'il m'était permis d'avoir un tel désir, je me voudrais vêtu -de zinzolin. - -Toutes éclatèrent de rire, pour cacher leur ignorance. - ---Le mot, continua Alain, n'est-il pas joli? - -On ne répondit pas. Alors, le jeune homme reprit: - ---Je ne veux pas vous tromper. Le mot est joli, la couleur est affreuse. -Figurez-vous un violet rougeâtre, pensez à ces velours violets tout usés -et qui montrent une trame d'un rouge douteux. - ---Vous vous moquez de nous, ce n'est pas bien. - ---Je ne me moque pas. J'aime ce mot, parce qu'il est joli, peut-être -parce qu'il rime avec mon nom, peut-être surtout parce qu'il rime avec -le tien, mon Aline zinzoline? - -Et il embrassa passionnément sa soeur, qui protestait: - ---Non, je ne suis pas zinzoline, je ne veux pas être zinzoline! - ---Mais si j'aime le mot, reprit Alain, je n'aime pas la couleur qu'il -désigne, et si mon Aline se faisait vraiment zinzoline, je l'aimerais -moins. - ---Vilain! dit Aline. - ---Pendant quelques instants, dit Alain. - -Celle qu'on appelait la Bleue était une orpheline. Fille de la plus -tendre amie de la mère d'Alain et d'Aline, elle était entrée toute -petite dans la maison où elle avait grandi, et pourtant on sentait -qu'elle n'était pas tout à fait de la maison. Son caractère la séparait -de sa famille adoptive. Elle était sombre, et ils étaient riants; elle -semblait craindre la vie, et ils s'y plongeaient avec joie, jeunes et -vieux comme dans un tiède océan; ni les uns ni les autres n'avaient -beaucoup de volonté. Paule, au contraire (c'était son véritable nom), -semblait toujours en état de tension morale, et s'il lui arrivait de -rire comme tout le monde, elle s'arrêtait brusquement, dès qu'elle -reprenait conscience d'elle-même. Un philosophe eût trouvé dans cette -enfant la passion de souffrir que les prêtres ont tant exploitée dans -les femmes, où elle n'est pas rare, et que les hommes y aiment presque -toujours, parce que leur orgueil en est flatté ou bien, plus simplement, -parce qu'ils trouvent cela tout naturel. De telles créatures sont très -difficiles à apprivoiser, car elles sont très défiantes et aussi très -craintives. Souvent, on les croit méchantes, et elles ne sont que -peureuses. Les plus avancées dans l'art de se faire souffrir cherchent à -déplaire, comme d'autres cherchent à plaire, mais elles ont toujours un -motif secret et, quand on l'a deviné, on devient leur maître. - -Paule n'était ni laide ni jolie. Si les traits de sa figure un peu -ramassée s'éclairaient par hasard d'un sourire, elle devenait agréable; -ses yeux auraient parlé, si elle ne leur eût imposé le silence; elle -était petite, sans maigreur, assez légère, et ses cheveux, très -abondants, étaient châtains, de cette nuance neutre qui est peut-être la -plus séduisante, parce qu'elle est la plus mystérieuse, parce qu'elle ne -présage rien. - -Avec les deux jeunes filles, il y avait deux jeunes femmes, et c'était à -elles, naturellement, qu'Alain faisait la cour. Il ne savait trop -laquelle lui plaisait davantage, ni même si elles lui plaisaient, l'une -ou l'autre. Très brunes toutes les deux, elles lui faisaient presque -peur, mais comme elles répondaient à ses agaceries, il les agaçait, un -peu comme on tourmente des bêtes singulières, pour voir ce qui va se -passer. Il se passait que, tout en jouant, elles échangeaient des -regards obliques et que chacune, tour à tour, s'épanouissait, quand elle -avait reçu une faveur particulière. A l'une, Alain baisa le bout des -doigts, et le corsage, où les doigts se réfugièrent vite, se gonfla -comme une grosse vague. Il s'approcha de l'autre, en traître, et -effleura de ses lèvres le duvet de la nuque: la nuque et toute la femme -frissonnèrent longuement. - -Immobile, le regard vague et l'air dédaigneux, Paule semblait ne rien -voir et voyait tout. Elle semblait ne rien sentir et elle souffrait. - -«Moi, je ne suis rien. Il ne m'a pas regardée une seule fois! Il est -vrai que je suis laide, et si mal habillée avec ce bleu qui ne me va -pas! Mais cela me convient d'être ainsi. Oh! je voudrais lui déplaire -encore plus!» - -Alain, à ce moment, la remarqua. - -«C'est elle, tout de même, qui est la plus jolie.» - -Il lui lança à la tête une rose qu'il venait de voler à l'une des jeunes -femmes. - ---Merci, Zinzolin, dit Paule. Tu ne me fais pas souvent de cadeaux, je -garde celui-là. - -Elle mit la rose à son corsage et reprit son air dédaigneux. - -«Il a voulu m'humilier, songeait-elle, comment faire pour lui être bien -désagréable? Rester ou m'en aller?» - -Elle regarda les deux jeunes femmes: - -«Rester.» - -Elle sentit la rose: - -«M'en aller.» - ---Je rentre, dit Aline à ce même moment; viens-tu, Paule? - -Elle regarda encore une fois les deux jeunes femmes qu'Alain, tourné -vers elles, lui cachait à demi. - ---Non, je reste. - -Alain tourna la tête vers elle. Sa figure esquissait un sourire. - ---Oui, je m'en vais aussi, attends-moi. - -Elle avait songé: - -«Il m'a regardée d'un air ironique. Il croit que je veux le surveiller, -quelle idée! Je me moque bien de lui!» - -Aline entra au salon. Paule monta à sa chambre. Elle versa de l'eau dans -un petit vase de cristal bleu et, avant d'y mettre la rose, elle la -respira, elle la regarda longuement, soudain, d'un geste brusque, la -porta à ses lèvres. - -«Mais je suis folle! J'ai honte de moi-même! Que me fait cette fleur? -Quelle bêtise! Non, non, non.» - -Et elle froissa la rose avec une violence passionnée, la jeta brisée sur -le tapis, en piétina les pétales, toute gagnée à une colère d'enfant. -Revenue à elle, elle balaya avec soin vers la cheminée les débris de sa -joie méprisée, mais une crise de revirement la saisit dans cette humble -attitude et, le petit balai de foyer dans sa main crispée, l'autre main -appuyée au marbre, ridicule et tragique, elle pleura. - -Paule eut encore une fois la force de réagir. Elle se releva, baigna ses -yeux, s'astreignit à lire trois pages du _Trésor des humbles_ et -descendit, calme et froide. Tout le monde était rentré. Elle servit le -thé, avec Aline, comme d'habitude. - -Alain, pendant cela, avait continué ses jeux d'adolescent. Alain, qui -avait dix-huit ans, était gauche et insolent, mais en toute innocence, -car il se croyait très adroit, ayant déjà conquis deux chambrières et -une petite fleuriste de la ville voisine; il les avait vues, tour à -tour, pâmées de plaisir et de chagrin et il leur avait dit, chaque fois, -les paroles que la situation exigeait: il ne se croyait donc pas -insolent, mais au contraire bien élevé et même affable. - -Il était assez grand et svelte, sans barbe et les cheveux ras; sa tête -n'avait que deux tons superposés, le rose et le cuivre avec, dans le -rose, deux grandes fleurs bleues. Il était singulier et séduisant; les -femmes le désiraient, comme elles désirent un bijou éclatant et rare, -mais, pensant trop à lui-même, il ne s'apercevait pas de leurs désirs. -Les amies de sa mère ou de sa soeur lui semblaient, d'ailleurs, -d'imprenables citadelles. Celles-ci, cependant, avaient montré des -faiblesses et il commençait à les croire vulnérables. - -Resté seul avec les deux jeunes femmes, il leur disait gauchement les -plus grandes impertinences du monde. - ---Je vous aime toutes les deux, oui, toutes les deux. - ---Nous n'avons pas besoin d'être aimées, répliqua vivement la plus -jeune. Nous avons nos maris. - ---Ça aime donc, un mari? - ---Mais certainement, reprit-elle. - ---Si vos maris vous aimaient, ils ne seraient pas à la chasse. Ils -auraient fait comme moi. Ils auraient eu mal au pied, pour rester près -de vous. - -Et il montrait sa pantoufle. - -La jeune femme ne voulut pas être battue. Elle dit: - ---Il y a temps pour tout. - -Mais elle songeait: - -«Mon Dieu! c'est pour moi qu'il est resté! Il m'aime.» - -«Il m'aime donc? songeait l'aînée? Il m'aime!» - -Comme s'il eût perçu ces pensées secrètes, Alain s'enhardit. - ---Il n'y a que les amants qui savent aimer. - -«C'est peut-être vrai? songea l'aînée. Si j'essayais.» - -«Il a raison, songea la jeune, qui avait de l'expérience. Il m'aimerait -bien, lui!» - -Elles avaient baissé les yeux, pour mieux rêver. - ---Mesdames, dit Alain, je mets mon coeur à vos pieds. - -Cette fois, elles rirent: - ---Quel diable! - ---Quel petit démon! - ---Oh! si je pouvais vous parler à l'oreille, à toutes les deux à la -fois! - ---Le vilain! - ---Le vilain! - ---Eh bien l'une après l'autre. On va tirer à la courte paille. - -Elles rirent plus fort. - ---Je dirai un mot à chacune et je ferai une question. Il faudra me -répondre. - ---Non, je ne veux rien entendre. - ---Et encore moins répondre. - ---Mais je ne dirai pas le même mot à toutes les deux, je ne poserai pas -la même question. - ---Vous ne direz que des choses qu'on puisse entendre? - ---Vous ne ferez que des questions auxquelles on peut répondre? - ---Naturellement. - ---Allons, donnez vos pailles, mauvais sujet. - ---Je ne tiens pas à commencer. - ---C'est vous, chère Madame. Daignez approcher. Bien: «Je vous -aime. Et vous?--Monstre!» A vous maintenant: «Je vous adore. -M'aimez-vous?--Chut!» J'ai tenu parole, et vous aussi. Maintenant, -allons prendre le thé, avec la satisfaction du devoir accompli. - -Elles marchaient, songeuses. Alain les suivait, en se demandant: - -«Par laquelle commencer, et comment m'y prendre?» - - * * * * * - -Le jour naissait à peine que Paule était debout. Elle avait fort peu -dormi. Avant même de faire sa toilette, elle sortit de sa chambre et se -dirigea vers une grande pièce voisine que l'on appelait la lingerie, et -qui contenait, outre le linge de la maison, toutes sortes de débris de -robes et de chapeaux, de rubans délaissés, dépouilles de plusieurs -générations de femmes. Il y avait des soies gorge de pigeon à la mode de -l'impératrice Eugénie, il y avait des velours amarante et des satins -nacarat: - -«Ah! voici mon affaire!» - -C'était un carton de rubans dont la triste couleur semblait bien -répondre à la définition du zinzolin, un violet rougeâtre. - -«Que c'est laid!» - -Sur son corsage bleu, à son cou blanc, à ses cheveux châtains, elle -disposa des noeuds de soie zinzoline. - -«J'ai l'air d'une sauvagesse, dit-elle, en se regardant dans la glace. -Il va se moquer de moi. Peut-être va-t-il se mettre en colère? Si je ne -lui déplais pas tout à fait, cette fois, comment faire?» - -Elle descendit au jardin. Un merle sifflait éperdûment les cinq notes de -son appel monotone; le soleil faisait de longues ombres; la rosée -veloutait les feuilles et les herbes; elle vit un liseron s'ouvrir -vraiment comme un oeil doux; elle mangea une pomme fraîche comme de la -glace: Paule ne pensait plus à rien qu'à la joie d'être un chevreuil -matinal. - -Qu'aperçut-elle, tout à coup, au détour des syringas? Alain, assis sur -un banc, qui la regardait avec surprise. - -La vue de cet ennemi fraternel ranima sa rancoeur: - ---Hein? Tu ne pensais pas à moi? - ---Non, ma chère Paule, je pensais à moi-même. - ---Tu te lèves de bonne heure? - ---Oh! pas tous les jours. - ---Alors, aujourd'hui? - -Paule, en pleine lumière, flamboyait de lueurs zinzolines. - ---Où as-tu trouvé cela? - ---Quoi donc? - ---Ces affreux rubans. - ---Affreux? tu trouves? - ---Serait-ce en ma faveur, par hasard? - ---Pourquoi pas? - ---Si tu as voulu me déplaire, tu as réussi. Mais, dis-moi, je te croyais -indifférente à tout, je croyais que rien ne pouvait te remuer le coeur, -et voilà que tu t'es levée à cinq heures du matin... - ---Et toi? - ---Moi? C'est parce que je suis amoureux. - ---Pas moi. - ---... et que tu t'es travestie en bohémienne et que tu cours le jardin -pour secouer tes idées... Assieds-toi près de moi, Paule, viens... C'est -bien du zinzolin... Quelle idée! Mais tu n'as pas été aussi maladroite -que tu croyais et moi je suis moins bête que tu ne penses... - ---Alors? dit-elle, avec une froideur très mal simulée. - ---Alors, je suis comme toi, je ne sais que dire. Je voudrais blaguer, et -ça ne sort pas... Paule, Paule, sais-tu pourquoi nous nous sommes levés -tous les deux avec l'aurore? dis, le sais-tu?... Donne-moi ta main, -Paule. - -Elle laissa prendre sa main, elle laissa le bras d'Alain entourer sa -taille, elle permit qu'il la pressât contre sa poitrine. Les arbres, les -fleurs, le ciel et la terre, tout se mêlait et tournait. Elle ferma les -yeux et sa tête se pencha. - ---Dis, le sais-tu? continuait Alain. Eh bien, nous nous cherchions et -nous nous sommes trouvés. - -Elle fut la tendre maîtresse d'Alain, pendant toutes les vacances et -bien longtemps après, chaque fois qu'il revenait à la maison. - -Alain lui disait un jour: - ---Il faudrait nous marier, mais comment faire? Un homme peut-il se -marier à dix-huit ans? Attendons. - ---Ne parlons pas de cela, répondit Paule. Je t'appartiens, tu feras de -moi ce que tu voudras. - -Ainsi elle conciliait son bonheur et l'amour de la souffrance. Elle fut -très heureuse pendant plusieurs années. - - - - -ROSE - - ... et les roses trop hautes. - - H. DE RÉGNIER. - - -C'était un enfant. Il n'était plus habillé en garçonnet, mais il ne -l'était pas encore en homme. Sa figure était lisse, ses cheveux bouclés; -on le voyait grandir; il jouait aux billes, à la saison, et raillait les -filles toute l'année. - -Mais il ne raillait pas Christiane, cependant, parce que Christiane -avait dix ans de plus que lui, parce qu'elle paraissait une dame, comme -sa mère, une dame plus jeune et sans mari. Il l'aimait, au contraire, -parce qu'elle était bonne, câline et rieuse. La vie est une chose qui -doit rire, pensent les petits garçons, et quand on ne rit pas, c'est -qu'on ne vit pas. - -Toutes les amies de Christiane étaient mariées ici et là. Elle allait -les voir, espérant, ici ou là, trouver un mari, à son tour, mais elle -n'avait guère de dot, et c'était difficile. Elle venait souvent chez la -mère du petit garçon, parce que leurs maisons étaient voisines et aussi -parce que le père du petit garçon, qui collectionnait des estampes, -recevait fréquemment la visite de riches amateurs, auxquels il se -plaisait à montrer son cabinet. Qui sait? C'était son mot. Elle le -répétait à tout moment, avec confiance dans l'avenir. Christiane avait -vingt-cinq ans. - -L'été, les amies de Christiane se réunissaient sur une petite plage -bretonne et celle qui avait trouvé la maison la plus large recevait -Christiane, dont les parents, vieux et débiles, aimaient à ne pas -remuer. Cela faisait l'assemblage le plus gai d'enfances et de -jeunesses. Là, le petit garçon devenait encore plus amphibie. Il ne -savait plus auquel de ses instincts obéir. Aller dresser contre la mer -montante des forteresses de galets, c'était bien tentant; de rester à -lire près des jeunes femmes qui cousaient et de Christiane qui brodait, -c'était bien tentant aussi. Alors il se partageait et quand il croyait -avoir assez fait le jeune homme sérieux, il courait vers les tout -petits, patauger avec joie dans le sable mouillé d'écume. - -Ainsi passait le temps, depuis quelques jours, quand l'amateur -d'estampes reçut une lettre mystérieuse: «Monsieur, votre départ que -j'ai appris, en me présentant chez vous, jeudi dernier, a contrarié un -projet auquel je rêvais depuis quelque temps déjà. Une certaine -impatience ne me permet pas d'attendre votre retour. Serais-je indiscret -en me permettant d'aller vous déranger pour quelques instants au bord de -la mer, où vous fuyez précisément les indiscrets?...» La signature, -«Durand, de l'Institut», rappela à l'amateur d'estampes un visiteur -qu'il avait reçu deux ou trois fois et qui, à sa dernière visite, -paraissait distrait. Il se rappela aussi que Christiane s'était trouvée -avec lui, le premier jour, qu'il l'avait saluée avec beaucoup de -déférence, qu'il lui avait parlé, doucement, qu'il avait délaissé pour -elle le carton des pièces rares. - -Christiane avait conquis un mari. On n'en douta plus, quand on vit M. -Durand s'installer à l'hôtel de la Plage, et, déclarant qu'il finirait -là ses vacances, se mêler gravement aux entretiens frivoles des jeunes -femmes. Le petit garçon l'avait détesté du premier jour. Il pensait: - -«Celui-là, ce n'est pas un amateur d'estampes, c'est un amateur de -Christiane.» - -Cette pensée, qui lui revenait souvent, il la laissa même échapper tout -haut, devant sa mère, qui le gronda très fort, tout en ayant bien envie -de rire. Bientôt, personne ne nomma plus M. Durand que l'amateur de -Christiane, et ce nom devait lui rester toute sa vie. - -Ce fut la seule allusion à un mariage qui se décidait en silence. Vers -la fin du mois, quand tout le monde, d'un commun accord, parla des -préparatifs du retour, M. Durand attira à l'écart l'amateur d'estampes -et lui dit: - ---Je m'en vais. Ma résolution est arrêtée. Je suis bien décidément -«l'amateur de Christiane». - ---Ah! Vous avez entendu?... - ---Oui, et avec joie. Cela prouve qu'on m'a compris. - ---Mais elle? - ---Je n'ose pas. - -L'amateur d'estampes prit sur lui de mettre la main de Christiane dans -celle de M. Durand. Christiane faisait des yeux étonnés. M. Durand baisa -en rougissant la petite main obéissante et Christiane comprit que cet -homme l'aimait et désirait son bonheur. Cette pensée la rendait déjà -heureuse. - -Christiane s'arracha aux compliments, aux baisers de ses amies. Elle -monta à sa chambre et, assise près de la fenêtre, elle contemplait la -mer, qu'elle trouvait naïvement pareille à l'infini de sa vie. - -Elle rêvait depuis un instant, quand un bruit lui fit remuer la tête. -Elle écouta. On eût dit des sanglots. Elle se leva, regarda. A genoux -près du lit, et à demi caché par le rideau retombé, le petit garçon -pleurait, la tête enfoncée dans les couvertures. - -Christiane s'approcha et, prenant l'enfant par les épaules, le releva et -l'attira vers elle: - ---Qu'est-ce qu'il y a donc, mon petit? - ---Christiane! Christiane! - ---Quoi donc? - ---Oh! Christiane! - ---Voyons, assieds-toi près de moi et dis-moi ce que tu as. Elle s'était -laissé tomber sur le lit, toute émue par ce gros chagrin. Elle reprit, -quand le petit garçon fut près d'elle, la tête appuyée à son épaule: - ---On t'a grondé? - ---Non. - ---Tu souffres? - ---Oui. - ---Où cela? - ---Je ne sais pas. - ---Voyons, dit-elle un peu brusquement, sois raisonnable, parle. - ---Oh! Christiane, c'est toi qui me grondes, toi que j'aime tant! - -Alors, Christiane comprit, et l'enfant lui fit peur. Mais ses paroles -l'avaient attendrie aussi, et, pour réparer sa brusquerie, elle le serra -contre son sein. - ---Christiane, il va t'emmener, alors? - ---Mais non, je resterai avec vous tous, avec toi. - ---Ce n'est pas vrai! - ---Mais si, je t'assure. Je viendrai te voir, comme d'habitude, et je -t'aimerai toujours, mon petit. - ---Moi, je t'aime tant! - -Des mains innocentes et curieuses serraient Christiane et pressaient sa -chair. Elle regarda, troublée, les yeux alanguis qui cherchaient ses -yeux. Elle regarda aussi la jeune bouche, et la jeune bouche monta vers -la sienne et la saisit. Ils restèrent ainsi longtemps, puis se -renversèrent pâmés sur le lit. Le petit garçon ouvrit les yeux et -l'instinct le jeta sur Christiane. Il ouvrait son corsage, caressait sa -chair douce, enfonçait la main sous les épaules. Christiane sursauta, -redressa son buste, puis, tout à coup, se voyant dégrafée: - ---Oui, mon petit, embrasse mon coeur. Tiens, là! Donne-moi mon premier -baiser d'amour! - -Et le petit garçon, pressant à pleines mains le sein gonflé de -Christiane, posa ses lèvres heureuses sur la rose pâle qui pointait, -près d'éclore. - -Elle poussa un cri, comme mordue, se leva, rajusta sa toilette et dit: - ---Eh bien, je suis contente. Tendre petit ami, je t'aimerai toujours. -Garde le goût de mon coeur. Qui sait? - - - - -POURPRE - - _Qualem purpureis agitatam fluctibus Hellen._ - - PROPERCE. - - - SIDOINE - CLOTILDE - MARCELLE - - -SCÈNE PREMIÈRE - -SIDOINE.--CLOTILDE - -CLOTILDE.--Un amant? Non, j'aime trop ma liberté. Un amant? Des -soupçons, la jalousie, des tourments. Un amant? Non, je veux pouvoir -aller et venir dans la vie, selon mon gré. Un amant? Que faisais-tu -hier, chérie, au coin de la rue de la Paix? J'attendais. Quoi? Une -voiture. Ah! Et il ne croit pas. Toute sa figure dit: C'est bien -singulier. Un amant! Non. J'ai bien assez d'un mari. Mon mari est un -gardien débonnaire et qui ne craint que le scandale. Me sachant bien -élevée, il ne me surveille que de très loin, et puis l'infatuation -propre aux maris fait que, même s'il me voyait en conversation suspecte, -il n'en croirait pas ses yeux. Mais un amant? - -SIDOINE.--Votre mari a raison. Soupçonner sa femme, c'est l'injurier, et -un galant homme ne saurait injurier sa femme. - -CLOTILDE.--Si sa femme est honnête, cela va bien. Si elle ne l'est pas, -les soupçons deviennent donc légitimes, avant même le commencement de -preuve? - -SIDOINE.--Les soupçons ne sont jamais légitimes. - -CLOTILDE.--Ne dites pas de bêtises. Les soupçons sont toujours -légitimes. Mais on en a ou on n'en a pas, cela dépend des caractères. Je -ne sais pas si mon mari m'a jamais soupçonnée; il ne l'a jamais fait -paraître. Vous savez pourtant aussi bien que moi, non, pas tout à fait -aussi bien, mais enfin vous savez que j'ai eu un amant, puisque vous -étiez non seulement son ami, mais notre confident. Alors, avouez que vos -belles phrases ne sont que de belles phrases. - -SIDOINE.--Du tout. Quand on aime, quand on se croit aimé, les soupçons -sont infâmes. Je dirais plus, ils sont bêtes. La vie est un acte de -confiance. Tromper, c'est se dégrader. Or, peut-on jamais supposer que -celle qu'on aime est un être dégradé? - -CLOTILDE.--Enfin, moi, je sais que les amants sont soupçonneux, et rien -ne m'énerve davantage. Votre ami m'a torturée pendant trois ans. J'en ai -assez. Les chagrins qu'il m'a causés ne valaient pas les plaisirs qu'il -m'a pourtant fort libéralement donnés. Une autre femme aurait été -heureuse avec lui, peut-être. Je ne le fus pas. Assez d'une expérience. -Je ne dis pas que je ne céderai jamais à un caprice. Oh! Dieu, non! Des -caprices, mais j'en cherche et je bénirais le ciel, je ferais une -neuvaine à N.-D.-des-Victoires, si cette plante germait dans ma tête. -Hélas! voilà des années que je ne sens rien, ma chair ne se lève pour -rien ni pour personne. Je suis désolée. Quant à mon coeur, n'en parlons -pas. Je l'ai mis à la raison. - -SIDOINE.--Vous êtes une délicieuse petite égoïste. Ce n'est pas pour -cela que je vous aime, mais je vous aime. - -CLOTILDE.--Vous me l'avez assez dit. Aimez-moi, qui vous en empêche? - -SIDOINE.--Mais pour aimer il faut être deux. - -CLOTILDE.--Le beau mérite, alors! Moi, j'ai aimé votre ami pendant six -mois, avant qu'il eût seulement daigné jeter les yeux sur moi. - -SIDOINE.--Mon mérite, si c'en est un, est bien plus grand, puisqu'il y a -un an jour pour jour que je vous fais la cour. - -CLOTILDE.--Il serait double, en effet, si vous m'aimiez vraiment. - -SIDOINE.--Comment, vous ne croyez même pas à ma sincérité? - -CLOTILDE.--On ne croit à la sincérité que de ceux qu'on aime, et je ne -vous aime pas. - -SIDOINE.--Me voilà bien! - -CLOTILDE.--Qu'avez-vous? Vous pâlissez? - -SIDOINE.--Le coup a été un peu direct. Adieu. - -CLOTILDE.--Sidoine, ne partez pas sur cette mauvaise impression. - -SIDOINE.--Ah! vos yeux ne sont plus méchants, merci! je puis donc rester -encore un peu? - -CLOTILDE.--Oui, mais pas assis. - -SIDOINE.--Je resterai donc debout. - -CLOTILDE.--Pas debout, à genoux. - -SIDOINE.--Oui, je vous demande pardon de vous aimer trop. - -CLOTILDE.--Eh bien, je vous pardonne, et même, voici ma main à baiser. -C'est complet, hein? - -SIDOINE.--On est bien, à vos genoux. - -CLOTILDE.--Que c'est bête, un homme amoureux. C'en est attendrissant. - -SIDOINE.--Elle pleure vraiment. Ah! tu m'aimes, Clotilde! - -CLOTILDE.--Oui. - - -SCÈNE II - -CLOTILDE.--MARCELLE - -MARCELLE.--Cela va être très amusant. A quelle heure exactement? - -CLOTILDE.--Dix heures. - -MARCELLE.--Nous avons encore dix minutes. Tout est bien prêt? - -CLOTILDE.--Oui. Sais-tu que tu es charmante ainsi? Tu me ferais perdre -la tête, si c'était sérieux. - -MARCELLE.--Ma chère, j'avais envie de t'en dire autant. Depuis que je -suis habillée en homme, je te trouve je ne sais quel charme qui me fait -battre le coeur. - -CLOTILDE.--Tant mieux, tu joueras bien ton rôle. - -MARCELLE.--A merveille. - -CLOTILDE.--Non, non, sois sage! Attends le coup de timbre. - -MARCELLE.--Je suis impatiente. - -CLOTILDE.--Ah! mais! tu deviens dangereuse! - -MARCELLE.--Hélas! si peu! - -CLOTILDE.--Voyons, sois sage, te dis-je. Ah! n'as-tu pas entendu? - -MARCELLE.--Oui, et voilà un second coup. - -CLOTILDE.--J'ai donné des ordres. Il entrera au troisième. J'ai peur, -maintenant, j'ai peur. - -MARCELLE.--Moi, je m'amuse énormément. - -CLOTILDE.--Marcelle! Mais c'est qu'elle... - - -SCÈNE III - -CLOTILDE.--MARCELLE.--SIDOINE - -MARCELLE.--Je t'aime, je t'aime! - -CLOTILDE.--Chéri! Ah!--Ah!--Ah! Marcel! Marcel! Ah! Ah! Ah! Ah!... - -MARCELLE.--Je t'aime, je... aim... ah-â-â-h! - -SIDOINE.--Est-ce possible? - -CLOTILDE.--Marcelle, cache-toi bien la figure, surtout! Ah! Sidoine! -Quel bonheur! Je ne vous avais pas entendu entrer. Je sommeillais, je -rêvais, peut-être. Il m'arrive de rêver tout haut, quand je m'endors -après dîner. - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Non, par ici. Il y a trop de désordre, sur le divan. - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Qu'avez-vous? - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Que cherchez-vous? - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Vous? Sidoine, je vous en prie! - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Des soupçons, alors! - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Comme les autres! - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Alors, vous croyez? - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Qu'est-ce que cela prouve? - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Ah! tu ne m'aimes pas! - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Bien, je sais ce que j'ai à faire. - -SIDOINE.--?... - -CLOTILDE.--Non, tu m'aimes encore, dis, tu ne crois pas? Sidoine? - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Parlez, à la fin! Vous me détestez? - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Vous me méprisez? - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Les soupçons sont infâmes. - -SIDOINE.--... - -CLOTILDE.--Je vous présente mon complice. - -SIDOINE.--Quoi! Marcelle! - -MARCELLE.--La tragédie est finie. Cela fut bien émouvant. - -CLOTILDE.--C'est vous qui aviez raison, Sidoine, il ne faut jamais... - -SIDOINE.--Ah! que tu m'as fait souffrir. Que tu es donc méchante! - -CLOTILDE.--J'ai voulu te mettre à l'épreuve. - -SIDOINE.--Cette fois encore, cela fut un peu direct. - -CLOTILDE.--Ce sont les meilleurs coups. - -MARCELLE.--Adieu. Je vous laisse ma conquête, mais je la regrette. - -SIDOINE.--Mais qu'elle est jolie ainsi! - -CLOTILDE.--Il était temps que tu arrives. - -SIDOINE.--Eh bien, qu'elle fasse la femme, maintenant, ce sera ma -vengeance. - -MARCELLE.--Non, non! Clotilde, arrête-le! - -CLOTILDE.--Sidoine! Sidoine! - -SIDOINE.--Je t'aime! Je t'aime! - -CLOTILDE.--Quelle horreur! J'en tremble! Je meurs! Marcelle, je t'en -conjure! - -MARCELLE.--Je t'aime, je t'aime! Je... aim... ... Ah!--â--â--h! - -SIDOINE.--Aâââh! - - -SCÈNE IV - -CLOTILDE.--SIDOINE - -SIDOINE.--Je me suis bien vengé. - -CLOTILDE.--Méchant! Méchant! - -SIDOINE.--Oui, je suis peut-être allé un peu loin! Mais vous m'aviez -donné un si bon exemple. - -CLOTILDE.--Tu fus plus cruel que moi. - -SIDOINE.--Non pas. La réalité, c'est ce que nous sentons comme réel. - -CLOTILDE.--Un simulacre innocent! - -SIDOINE.--Moi aussi. - -CLOTILDE.--C'est vrai? Dis? C'est vrai? - -SIDOINE.--Un simulacre. - -CLOTILDE.--Est-ce vrai, méchant? Elle criait aussi... - -SIDOINE.--Eh bien, crie à ton tour. - -CLOTILDE.--Ah! tu m'aimes, tu m'aimes, toi. - - - - -MAUVE - - Quelques mauves, sous les rosiers, - Avec des airs humiliés... - - R. G. - - -Pauline passa au confessionnal une demi-heure fort agréable. A mesure -qu'elle détachait les fruits lourds du péché, l'arbre allégé redressait -ses branches, reprenait son attitude printanière. - -«C'est aussi un peu, songeait-elle, comme quand Amélie me lave la tête. -A mesure que les ondes fraîches m'inondent, je me sens devenir plus -légère, débarrassée d'un voile lourd, du crêpe des soucis.» - -En songeant cela, elle avait honte, car elle aurait dû être tout entière -à la contrition et participer par des élans de repentir aux indulgentes -paroles du prêtre. - -«Mais c'est bien cela! poursuivait-elle en elle-même. Et puis, cette -sensation de bien-être que j'éprouve, n'est-ce point la preuve même de -l'action du sacrement sur la pécheresse?» - -Elle avait conté doucement, sans forfanterie, mais sans réticences, -toute sa vie depuis deux ans. - ---J'ai péché contre la chasteté. - ---Bien. Toute seule? - ---Non. - ---Avec votre mari? - ---Oh! non. - ---Bien. Continuez. - ---J'ai péché en pensées, en paroles et en actions. - ---Un amant d'habitude? Un seul? Plusieurs? - ---Un seul. - ---Bien. Vous désiriez ardemment voir votre complice, l'embrasser, vous -donner à lui? - ---Oui. - ---Souvent? - ---Toujours. - ---Bien. Quand vous étiez ensemble, vous échangiez des propos -déshonnêtes? - ---Oh! non. - ---Des propos déshonnêtes, c'est-à-dire des paroles tendres? - ---Oui. - ---Bien. Ensuite, des caresses. Normales? - ---... - ---Il vous embrassait sur tout le corps? - ---Oui. - ---Longtemps? - ---Oui. - ---Et vous? - ---Moi aussi. - ---Et c'est ainsi que vous arriviez à la volupté? - ---Quelquefois. - ---Bien. C'est très grave. Etait-ce de votre plein gré ou par contrainte? - ---Oh! - ---De votre plein gré, alors? - ---Oui. - ---C'est affreux. Vous méritez les feux de l'enfer. - ---Mon père, je me repens beaucoup, beaucoup. - ---Bien. Continuez. Pas d'autres tentatives habituelles pour éviter la -procréation? - ---... - ---Vous satisfaisiez votre passion sans songer à autre chose, comme les -bêtes, selon la parole de l'apôtre saint Paul? - ---... - ---Vous mêliez vos chairs au hasard, sans autre but que le plaisir -bestial? - ---Oh! - ---Sans jamais un retour sur vous-même, un regret, une pensée pour les -enseignements de la Sainte Eglise? - ---Hélas! - ---Sans honte? - ---J'en ai maintenant. - ---Bien. Continuez. Vous vous mettiez nue, toute nue? - ---Oui. - ---Sans rougir? - ---Hélas! - ---Vous étiez pareille à un démon. - ---Oh! - ---Il n'y a que les démons qui ne rougissent pas de leur nudité. - ---J'en rougis maintenant. - ---Avez-vous cédé à l'entraînement d'un tempérament trop ardent? - ---... - ---A la passion, alors? - ---Oui, j'aimais. - ---Il fallait recourir aux sacrements, aux exercices de piété. - ---Je le fais, maintenant. - ---Comment vous avait-il prise? - ---Je ne sais plus. Par des regards, des sourires, des paroles... - ---Avez-vous lutté? - ---Je l'aimais. - ---C'est fini? - ---Oui. - ---Vous ne le verrez plus? - ---Jamais. - ---Bien. Continuez. - -Et on avait passé en revue les autres péchés, la gourmandise, la -paresse, le mensonge, et Pauline se souvenait des goûters délicats, -après les furieux repas d'amour, des siestes dans les bras de son ami, -des histoires compliquées qu'elle inventait pour dépister la curiosité -maritale. Ce songe! Car ce n'était plus qu'un songe! Ce songe! Elle -pleura. - ---Puisque votre repentir est véritable, je vais vous donner -l'absolution, qu'il aurait été préférable de différer, peut-être, mais -les larmes effacent bien des choses. Demandez pardon du fond du coeur à -Dieu, que vous avez offensé si gravement. - -Son attendrissement avait redoublé, pendant que les paroles latines -tombaient une à une sur ses cheveux blonds, à travers un délicieux -chapeau mauve assorti à la robe, qui était du même ton, mais plus pâle. - -La cérémonie finie, elle salua, sans aucun embarras, le prêtre qu'elle -connaissait. Ils parlèrent un instant de la dernière vente de charité -dont les résultats avaient été merveilleux, et le pauvre homme ne -pouvait s'empêcher de considérer, sans convoitise, certes, mais avec une -certaine complaisance étonnée, cette élégante jeune femme, jolie et -fine, qui connaissait sans doute mieux que le plus retors casuiste tous -les secrets de la luxure. - -«La femme! La femme! Celle-ci a deux petits enfants jolis comme des -anges, qu'elle conduit elle-même à la messe et au catéchisme. Son mari -prêche la guerre sainte et son amant l'a quittée pour Mme de Ruel, qui -dit tout haut: «Moi je suis fanatique de Dieu!» La femme! La femme!» - -Pauline, remontant en voiture, pensa à de délicieuses orchidées qu'une -main qu'elle croyait bien deviner avait fait envoyer chez elle, le matin -même. - -«Me voilà pure, sans tache, quel bonheur! Il y en a une, avec sa petite -queue rose tirebouchonnée, qui est un amour! C'est lui, assurément, -c'est lui. Déjà six heures! Pourvu que je ne le manque pas! Mon Dieu! -que la religion est belle! Je suis heureuse.» - - - - -LILAS - - Et que l'on touche et que l'on sente les lilas. - - FRANCIS JAMMES - - -Béatrice, étant princesse, se croyait tenue à beaucoup de sévérité -envers ses adorateurs. Princesse, n'est-ce pas un fruit rare et dont la -cueillaison mérite quelques tourments? Elle leur imposait des épreuves. -L'un, grand fumeur, dut, pendant une partie de campagne, rester tout un -jour sans fumer. Un autre, qui aimait la danse, dut se priver des plus -agréables bals de la saison. Trois élégantes premières, de suite, furent -défendues à un des maîtres de la mode. Celui-là prit la princesse en -haine. Lionel, au contraire, accepta tout, même le ridicule. Quand il -fut bien humilié, on lui permit quelques baise-main un peu appuyés; il -fut favorisé de discrets sourires; on accepta quelques fleurs; on le -choisit pour faire un tour aux Salons ou pour aller entendre les -conférences de M. Jules Lemaître. Enfin, on daigna l'écouter tête-à-tête -dans le petit salon lilas, qui était l'antichambre connue des bonheurs -définitifs. Longtemps, assis, debout, à genoux, Lionel prononça sur sa -passion des discours galants, spirituels, ou pathétiques. Un jour, après -un tendre mouvement d'abandon, Béatrice reprit soudain sa dignité: - ---Soyons raisonnables, mon ami. Moi, je ne dois pas défaillir, et vous -ne devez pas m'induire en tentation. - -La chair, même celle des princesses, et elle appuyait un peu sur ce mot, -est faible. Mais une femme comme moi sait souffrir. Née pour la vertu, -je lui reste fidèle. Hélas! je ne vous appartiendrai jamais. Soyez mon -ami, Lionel, soyez le complice de mon renoncement et le confident de mes -douleurs. - -Lionel avait ses desseins. Il savait qu'à cette phrase de la comédie on -devait se révolter, entrer en désespoir et se briser légèrement la tête -contre les panneaux de la petite bibliothèque en vieux chêne; ils -étaient fort solides. Alors, pour éviter un plus grand malheur, la -princesse, en pleurant, cédait. Elle allait elle-même mettre le verrou, -comme dans les estampes galantes de jadis et, telle une grisette, elle -se laissait déshabiller très adroitement. - -Lionel avait ses desseins. Il feignit d'entrer dans les arrangements de -la princesse étonnée: - ---Nous pleurerons ensemble. Je vous aime trop pour oser contrarier une -volonté qui m'est si chère. Soyons amis, hélas! - -Béatrice aimait Lionel. Au moment où il parlait ainsi, elle le désirait -de tous les désirs secrets de son âme et de sa chair. Comme il prenait -congé, mélancoliquement, elle fut sur le point de serrer très fort et -d'attirer vers son coeur la main qui touchait la sienne, mais une pudeur -qu'elle n'avait jamais connue contraria son désir. Elle laissa partir -Lionel sans trouver autre chose que: - ---Déjà! - -La porte refermée, elle se sentit enveloppée de chagrin. C'était lourd, -c'était épais, cela lui cachait tous les objets, toute la vie. Enfin la -souffrance céda un peu devant cette idée: - -«Il reviendra demain.» - -Lionel ne revint pas le lendemain, ni de deux jours, ni de trois jours. -Le quatrième, un mot, de Londres: - -«Chère amie, une affaire inattendue... J'espère demain, à l'heure -habituelle, vous présenter les devoirs respectueux de votre ami, -Lionel.» - -A l'heure habituelle, un bleu: «Souffrant...» - -Réponse de Béatrice: - -«Je savais bien, cher ami, que l'inattendu seul pouvait vous éloigner de -moi. Mais pourquoi m'avoir privée de vos nouvelles pendant si longtemps, -trois ou quatre siècles? Enfin, je les ai, ces nouvelles, et voici -qu'elles sont mauvaises! Dites, je ne dois pas être inquiète? Béatrice.» - -Lionel, en lisant cela, dit: - -«Elle est vaincue. C'est pour demain.» - -Pendant cette semaine, l'imagination de Béatrice avait fait mille tours, -de branche en branche, comme un écureuil. Elle avait passé par la -déception, l'espérance, la crainte, l'ennui, le désespoir, la joie, -l'inquiétude, et elle en était là, quand Lionel fut introduit. - -A sa vue, elle s'élança, puis s'arrêta, rougissante. Lionel ouvrit les -bras; elle y tomba, fermant les yeux, heureuse, ne pensant plus à rien. -Il y eut de longs baisers muets, de tendres caresses, puis ce fut Lionel -lui-même qui poussa le verrou. Ainsi, il affirmait, en même temps que -son amour, son autorité. - -Lionel aimait Béatrice, mais il avait contre la princesse une souriante -rancune. Tout en satisfaisant son amour, il avançait sa vengeance. Après -la grande privauté, ce furent les petites, qui sont indécentes, et les -singulières, qui sont excessives. Il osa tout et il exigea tout. Chaque -jour ajoutait une strophe au poème luxurieux. Béatrice, cependant, avec -l'air de se laisser vaincre par amour, s'exaltait à mesure que passaient -entre ses doigts les grains du chapelet, et un jour que Lionel, à bout -d'imagination, avait joui naïvement d'un mutuel et simple bonheur, -Béatrice, reposée et riante, inventa un enlacement fou. - -Alors, il s'agenouilla et baisa ses pieds, non comme un amant, mais -comme un dévot et il songeait: - -«O Béatrice, trois fois femme, Béatrice de beauté, Béatrice d'amour, -Béatrice de volupté, je te demande tout bas pardon de ma sottise. J'ai -voulu t'humilier, à ton exemple, j'ai cru te traiter un peu en odalisque -et c'est moi qui ai fait ta volonté; c'est moi l'esclave.» - - - - -ORANGE - - Des bouquets de jasmin, de grenade et d'orange. - - CORNEILLE. - - -Quand le capitaine entra dans la petite salle où elle travaillait avec -sa mère, Berthe se sentit comme assommée. Elle ne put se lever qu'en -comprimant son coeur. Vite retombée sur sa chaise, elle baissa la tête. -Ayant l'air de plier son ouvrage, elle frissonnait, heureuse. - -La mère se répandait en grâces et en paroles inutiles et vulgaires: - -«On ne l'attendait pas de si bonne heure. On aurait voulu s'habiller et -le recevoir dans le salon. On aurait mis, puisque c'est la mode à Paris, -quelques fleurs dans les vases de la cheminée. Et surtout, on eût prié -M. Bernard d'être là, car rien n'est plus intimidant pour des pauvres -femmes qu'un brillant officier.» - -Elle avait très peur. L'ordonnance, qui était venue dans l'après-midi, -en courrier, visiter la chambre, déballer un porte-manteau de campagne, -n'avait pas donné à la vieille domestique une idée très avantageuse du -capitaine. - ---C'est un rude homme, allez, avait-il dit, grand deux fois comme moi et -qui mange comme un diable. - ---Seigneur Jésus, est-ce possible! On va lui faire un bon dîner et un -bon lit, à ce bon monsieur. - ---Ce n'est pas un bon monsieur, c'est un dur à cuire. Il sera là à six -heures. Maintenant, salut à la compagnie. Rompez. - ---Vous allez bien boire un coup tout de même, monsieur le militaire. - ---Tout de même. - -Et en buvant, le militaire avait précisé l'idée qu'il se faisait de son -capitaine: une belle brute. - -Aux propos répétés, toute la maison avait tremblé, mais non pas Berthe. -M. Bernard était allé inviter à dîner le percepteur, homme avisé, pour -n'être pas seul face à face avec un être aussi redoutable. - ---Nous le griserons, avait-il décidé. Ce sera le moyen d'en venir à -bout! - -Mme Bernard se disait, de son côté: - -«Je le gâterai. Les sucreries, il n'y a que ça pour amadouer un homme.» - -Berthe avait songé aussi. Elle avait songé: - -«Voilà donc un homme! Je verrai enfin un homme. Ah! qu'il y a -longtemps!... Peut-être qu'il me fera du mal? Peut-être! Peut-être!» - -Et elle avait voulu absolument travailler comme tous les jours à sa -broderie, pour n'avoir pas l'air de s'émouvoir: - -«Allons-nous avoir l'air de gens qui ne reçoivent jamais personne?» - -Et tout en tirant l'aiguille, elle répétait en elle-même: - -«Est-ce que mon heure est venue, enfin, l'heure définitive?» - -On parlait des grandes manoeuvres, du pays, de sa fraîcheur, de l'herbe, -des arbres. L'officier esquissait des tableaux champêtres, vantait le -charme de la petite rivière sous les saules, déplorait d'avoir été -obligé de laisser piétiner un coin de pré vert tout fleuri de boutons -d'or. - -Berthe, étonnée, le regardait, déçue de tant de douceur, lorsqu'il -accentua son admiration en claquant son genou et en proférant: - ---N. d. D.! le joli coin de terre! Il y avait une grande fille qui -continuait de battre son linge et de temps en temps se levait pour en -étaler une pièce sur un têtard. Boufre! si j'avais été seul! - -Berthe, redevenue heureuse, songea: - -«S'il avait été seul avec elle, il serait arrivé des choses terribles, -c'est évident. Oh! si je pouvais être seule avec lui?» - -Comme l'officier louait le jardin, qu'il avait entrevu en entrant, -Berthe parla pour la première fois: - ---Il est très simple, mais si vous voulez le voir? - ---C'est cela, dit la mère, et tu couperas quelques fleurs. Je vous -rejoins dans un instant. - -Au premier rosier, le capitaine voulut prendre le sécateur: - ---Je couperai celles que vous me direz. Je ne veux pas que vous vous -blessiez les doigts devant moi. - ---Non, non. Me croyez-vous si maladroite? - -Elle fit semblant de lutter, tout en se laissant prendre l'instrument. -Il lui ouvrit les doigts doucement. - ---Bon augure, dit-il. Avoir touché une si jolie main donne envie de -toucher le coeur. - -Elle ne répondit pas, songeant: - ---Tout va encore se passer en fadeurs! - -Alors, elle se fit agressive. Comme le capitaine tendait une rose d'une -main toute balafrée: - ---Du sang? N'en mettez pas sur mes fleurs, au moins. - ---Mais, c'est beau, le sang. - ---Non, c'est sale. - ---Je ne croyais pas que l'on dît jamais cela à un officier qui a eu la -tête à moitié fendue d'un coup de sabre. - -Elle le regarda. - -«C'est qu'il a vraiment l'air fort en colère. S'il osait, il me -battrait. Que lui dire pour l'exciter davantage?» - -Elle ne trouva rien, et il y eut un long silence. - -«Encore un, songeait-elle, qui est maître de ses émotions. Je m'étais -trompée. Il ne m'attaquera pas. Ah! que je suis lasse!» - -«En somme, se disait le capitaine, elle m'a insulté. Ce n'est qu'une -femme, soit. Elle m'a tout de même insulté. Il me faut une réparation.» - -Le capitaine regarda autour de lui. Ils étaient dans un endroit écarté, -clos par des massifs de verdure. - ---Le panier est plein, je crois, dit-il, voici le sécateur. - -Et, comme elle tendait les doigts, un peu inquiète, malgré sa -résolution, du changement d'attitude dans l'homme qu'elle observait, -elle sentit deux mains s'abattre sur ses épaules et, aussitôt, une -bouche s'écraser sur la sienne. - -Son geste de vengeance achevé, de vengeance ironique, le capitaine -lâchait les épaules, et se reculait, quand il éprouva qu'on lui rendait -avec passion son rude baiser. De l'épaule, une de ses mains descendit -sur le sein gonflé; l'autre bras soutenait la taille qui se ployait. -Pose éminemment classique et dont les suites, non loin d'un lit de -verdure, sont les maladresses à relever une jupe prise sous le corps -affaissé. Il faut le plus souvent que la tendre victime, qui n'a point -perdu le sens des plis, vienne délicatement en aide au brutal. - ---Oui, oui..., murmurait Berthe. - -Mais, du côté de la maison, une voix appelait: - ---Berthe, Berthe. - -En se redressant, elle dit: - ---Nous avons la nuit. Je viendrai. En attendant, silence, froideur ou -galanterie fade. - -L'officier, au grand étonnement de ses hôtes, mangea et but fort -modérément. Il ne fuma que deux cigarettes, mais accepta beaucoup de -café. Son attention, toute la soirée, se concentra à deviner les motifs -de conversation qui pouvaient déchaîner l'éloquence de ses partenaires. -Il fut assez heureux pour les trouver. Pendant qu'ils parlaient, il -réfléchissait: - -«Vierge? Un amant? Des amants? Innocence? Perversité? Curiosité? Bêtise? -En tous les cas, c'est grave. D'abord ma conscience? Ensuite, le -mariage? Je mettrai le verrou.» - -L'instant d'après, le mâle songeait à la belle fille qui se livrait: - -«Pourquoi des scrupules? Quoi, ne pas cueillir la fleur le long du -chemin?» - -Enfin: - -«Si je ne prends pas, j'aurai des remords pendant deux ans, peut-être -toute ma vie.» - -Il la regarda sans affectation, cependant qu'elle lui versait une tasse -de thé, et il osa dire: - ---Oh! pas tant, il est très fort, vous allez m'empêcher de dormir. - -Pour toute réponse, elle leva la tête, le regarda et baissa les -paupières. - -Il sentit que sa tête tournait. Certes, ce n'était pas sa première bonne -fortune, mais il n'en avait pas encore eu d'une telle qualité. Cette -jeune bourgeoise de campagne décidément l'exaltait au plus haut point. -Quel était ce sphinx à cheveux roux? Il en humait d'avance la nudité -avec un tremblement. Il la voyait toute blanche, pareille aux statues de -marbre qu'il avait désirées jadis plutôt qu'admirées. - ---Vous allez coucher dans la chambre orange, dit Mme Bernard, qui -commençait à somnoler. Un caprice de ma fille, qui l'a voulue toute de -cette couleur. Mais vous l'avez vue, déjà. J'espère que vous y dormirez -bien. - -Ce dernier mot fut atroce pour l'officier. Cette intervention maternelle -le rejetait dans son indécision. - -Berthe devina peut-être l'impression mauvaise, car elle ajouta: - ---Orange, c'est ma couleur. Il me semble que je suis moins laide au -milieu de cette flamme, où je me fonds. Personne n'y couche jamais, dans -cette chambre, mais moi je m'y retire souvent. C'est mon domaine. - ---Et qu'y fait-elle, je vous le demande? reprit Mme Bernard. Elle lit, -elle rêve, car nous sommes un peu rêveuse. Que voulez-vous? Les jeunes -filles! J'étais toute pareille à son âge. Mais moi, j'aimais le bleu. - ---L'orange aussi est une belle couleur. - ---Dites que c'est la plus belle, affirma Berthe. - ---C'est la plus belle, dit l'officier. - -Maintenant, il attendait. Après avoir fait sa toilette, il s'était -rhabillé à demi, et il fumait une cigarette en dessinant des arabesques -sur les marges d'un journal. Il ne pensait plus à rien. Seulement, son -coeur s'arrêtait de battre, à chaque bruit, à celui d'une mouche -réveillée. - -Toutes les dix secondes, il regardait la porte. Il se leva pour aller y -coller son oreille. - -A ce moment, un panneau de tapisserie, près de la cheminée, sembla se -décoller. - -«Suis-je halluciné?» - -Il alla vers le mystère et il y arriva comme il fallait pour recevoir -Berthe dans ses bras. - ---Ma chambre est là, expliqua-t-elle, après avoir accepté et rendu le -baiser d'accueil. Tout simplement un double placard, dont j'ai pu rendre -mobile la cloison intérieure. Que de fois, depuis trois ans, je suis -venue voir si tu étais là! Personne, toujours personne! Mais enfin te -voilà. M'aimeras-tu au moins? - -Voyant que ces paroles étonnaient son amant, elle reprit: - ---Celui qui vient est celui qu'on attendait. Tu es venu et je suis à -toi. - -Marchant tout bas, parlant tout bas, ils arrivèrent au bord du lit et -s'y assirent. En la serrant contre lui, le capitaine sentait, sous la -légère robe la beauté corporelle de la jeune fille. Il fut très ému, -mais il eut le courage de dire: - ---Non, tu es une folle enfant et je n'abuserai pas de toi. Si tu veux -m'aimer, nous avons la vie. Vous disiez, imprudente et innocente: «Nous -avons la nuit.» Moi je dis: «Nous avons la vie.» - -Elle laissa tomber sa tête sur la poitrine de l'officier, en serrant -très fort le bras qu'elle lui avait passé autour du cou. Puis elle la -redressa, sa tête rousse, aux yeux d'or ardents et fous, trouva les -lèvres qu'elle mordit, et se renversa, entraînant sur elle l'homme, qui -entra. - -«Aurions-nous, dit-elle plus tard, en se pelotonnant dans le giron de -son amant, aurions-nous jamais retrouvé un instant pareil?» - -Deux mois plus tard, la chambre orange fut la chambre de noce. - -Ils furent très heureux et parlèrent bien souvent de leur aventure, mais -Berthe, je pense, n'avoua jamais à son mari qu'il était le troisième -capitaine pour qui elle avait percé les murailles. - - - - -CHOSES ANCIENNES - - - - -DISTRACTION MATINALE - - -Afin d'exercer la plus amère méchanceté, Primary, vêtu ainsi qu'un riche -cosmopolite, entra. - -«_Amabilités, la pluie, le beau temps, comme si la faillite ne la -menaçait pas! Cette femme serait-elle dissimulatrice? Oh! je verrai dans -le clair de ses yeux bleus la joie de la résurrection, et tout de suite -après, au coin des paupières, deux larmes que j'aurai su évoquer, sans -en avoir l'air. Robe noire de veuve, trois petits enfants. Sont-ils -gentils, petits anges! On m'a dit cinquante ou seulement trente mille -francs? Trente, mais le plus gros chiffre, qui ne me coûte rien, est une -garantie que je dois prendre, dans mon propre intérêt, pour la réussite -absolue de l'opération._» - ---Il me faut, Madame, quelques anneaux, boucles, parures, brimborions, -mais je suis assez difficile, n'étant pas amoureux, et disposé, opinant -pour autrui, sans nulle commission, entendez-le! à de sérieux -marchandages. Je ne dépasserai pas, quelle que soit la qualité des -tentations... (_Elle est suspendue à mes lèvres, c'est le mot..._), -cinquante... Ce sont vos enfants, trois petites filles!... Je ne -dépasserai pas, dis-je, cinquante... Charmantes créatures... mille -francs. (_Elle a pâli, elle porte la main à son coeur... Un grand, grand -soupir... Nerveusement, elle saisit une des petites filles et la serre -contre sa poitrine, l'embrasse, affolée... Elle ouvre la vitrine à -double glace, sa main tremble..._) Je n'ai que cette somme sur moi et je -paie toujours comptant. - ---Oh! monsieur, vous êtes de ceux auxquels... la confiance... - ---Voyons, un dernier calcul... oui, c'est bien cela, cinquante francs et -rien de plus. - ---J'avais cru entendre... Allez-vous-en, mes pauvres petites, allez -jouer dans la cour. - -«_Elle a senti le coup, elle tombe sur sa chaise, elle souffre... oh! -cela va trop vite..._»--Ai-je dit autre chose que cinquante mille -francs? - ---Oui, oui, oh! pardon, Monsieur, que je suis sotte... Vous allez -choisir... oh! Monsieur, nous nous entendrons facilement... Voici: -bagues, boucles d'oreilles, broches, médaillons, parures complètes... -oh! que je laisse à bien bon compte... petites breloques... qui seront, -si vous le permettez, Monsieur, par-dessus le marché... Ah! mon Dieu... -où es-tu?... Petites... Mariette... Ah!... C'est un peu -d'étourdissement... - -«_Elle se remet, bon... très bon... Pourvu qu'elle soit de force à -supporter l'expérience... C'est capital... Cela va... Elle sourit, elle -est radieuse, empressée... je suis sûr qu'elle me baiserait les mains de -bon coeur... Chère petite femme... On peut dire qu'elle nage dans la -joie... Elle prononce MONSIEUR, comme une amante le nom de son -bien-aimé... Bravo!... Là, je vais faire un petit tas... Je m'y -connais... Il y en a pour cinquante mille, juste._» - ---Je crois, Madame, que cela ne dépassera pas mon prix... - ---Voyons... Oh! non, Monsieur, au contraire... trente... trente-trois... -quarante-huit... Si vous désirez aller jusqu'au chiffre rond... je -mettrai encore ce diamant, il est beau et on l'avait marqué jadis, -hélas! cinq mille francs... et vous prendrez dans ces menues fantaisies -les objets qui vous plairont... - ---Bien, très bien... nous allons, comme vous dites, nous entendre... -Oui, tout cela me plaît... oui... oui... (_Maintenant, tout en jetant un -dernier coup d'oeil, tirer son portefeuille et le remettre, cela -plusieurs fois de suite... Ah! ah! elle a un frisson... Bon... Un geste -qui signifie: Décidément, non... puis se lever brusquement et dire de -bonnes paroles..._) Tout réfléchi, je ne suis pas encore bien décidé... -Ayez la bonté... je verrai... je repasserai tantôt... oui... tantôt... -mettez-les à part, naturellement... car il est probable, plus que -probable... (_Elle connaît cela: est-ce qu'on revient jamais? Allons, -encore une petite secousse_)... Bah! autant les emporter moi-même!... - ---Comme vous voudrez, Monsieur... - -(_Le timbre de la voix a changé, elle va pleurer... Nous y sommes... Ah! -vous voilà, larmes! Il y en a deux... joyaux, vrais joyaux, plus -précieux que tous les diamants... oh! comme je voudrais vous boire dans -un baiser! Ne sont-elles pas à moi? N'est-ce pas à mon commandement -qu'elles ont jailli du fond de ton coeur, pauvre petite femme, pauvre -petite mère?..._) - ---Au fait, non, j'ai une course à faire... tantôt... A tantôt, Madame, -comptez sur moi... Et en tous cas, mille pardons. (_Elle est brisée... -Elle est vraiment brisée!..._) - -«Ah! me voilà dehors, je respire... Cela finissait par devenir trop -émouvant... Il ne faudrait pas abuser de ces distractions matinales.» - - - - -LA CLOISON - - - Un mois à la campagne. - Ce n'est pas dans la montagne,-- - Ni au bord de la mer,-- - Où l'air est amer. - -Un mois à la campagne dans un château tout neuf (des vieilles verdures, -très bien rapiécées, y font tapisserie). - -Par la fenêtre, la petite dame Doucin vagabonde: là-bas les boeufs -dormants attroupés sous la lune. Pas un ne beugle à la lune, mais -quelques-uns ruminent. - -«Vraiment très satisfaite d'une telle villégiature: son Primary en est, -son cher amour de Primary que depuis trois mois elle adore, oh! un vrai -Amour! - -«... Primary, quel amant! Ce qu'elle aime au-dessus de tout, c'est des -mots passionnés, spirituels et indécents, susurrés dans l'oreille: cela -caresse en même temps l'âme, le coeur et l'autre. Eh bien, pour déverser -une pareille jouissance en son petit corps nerveux comme un jet d'épine -et ployable comme une branche de saule, Primary est unique: Primary -trouve. Ainsi, tenez, hier soir, pendant que minuit sonnait au beffroi -blanc et propret de l'église voisine (genre XIIe siècle, au moins), -Primary disait: «_Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller? -Sur ses cheveux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont -dorés, mais ne dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur ta -toison, car ta toison dort._» - -«Ça, ce n'est pas des choses qui s'oublient. - -«Cette nuit, la toison d'or, la toison dormira seulette, et tout le -monde dort, même la petite madame Crocoeur, une autre blondinette qui -s'ennuie et donne des coups de tête dans la cloison pour se distraire. - -«Aucun bruit: adieu les boeufs qui ruminent sous la lune. Je ferme la -fenêtre, me couche, souffle... Hé! on parle chez la petite madame -Crocoeur... Ah! cette voix... non... lui!... lui! Primary, mon amour? il -me trahit et j'entends, et il faut que j'entende... Ah! Don Juan, je -sais bien que tu me trompes mais fais-le plus loin... C'est bien lui, -c'est sa voix... Il dit... que dit-il? Il dit: - -«_Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller? Sur ses cheveux? -Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont dorés, mais ne -dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur ta toison, car ta -toison dort._» - -La petite madame Doucin crut qu'elle allait pleurer, elle n'en fit que -la grimace: les nerfs de sa face révolutionnée se contractaient, elle -voulait pleurer, elle n'en faisait que la grimace... - - * * * * * - -Premier déjeuner. On descend en toute petite toilette, un à un: des -bonjours ensommeillés. Primary est là, qui guette: - -«Pourvu qu'elle ait entendu! Petite pâlotte, petite langoureuse, petite -fondante, tu avais besoin d'un coup de fouet... Hé! elle aura été -cinglée... Quelques zébrures, oh! qu'un seul baiser effacera! Je ne suis -pas si méchant qu'on le dit, oh! non, puisque je me contente de les -faire saigner par métaphore, pauvres anges!» - -Tout le monde est descendu: on attend la petite madame Doucin. - -«Elle est si paresseuse, la chère mignonne!» dit la petite madame -Crocoeur. - -Elle vient, la petite madame Doucin, elle vient, en songeant: «Je -voudrais pleurer et je n'en fais que la grimace... Et toute la nuit, -cette grimace! En dormant, je la sentais qui revenait toujours, -toujours... Pourvu que cela se passe! Il va me trouver si laide! Oh! -monstre, c'est toi! Et je t'adore...» - -Elle vient, elle entre, Primary s'avance et la salue. - -Elle va pleurer? Non, elle n'en fait que la grimace... («Mais, elle a un -tic!»)... une si vilaine grimace que tout le monde éclate de rire. - - - - -LE RÊVE - - -Primary touchait à la cinquantaine, lorsque sa maîtresse lui dit, un -matin, avec cet air spécial que prennent les femmes pour annoncer à leur -bien-aimé des choses d'un embêtement rare et décisif, mais des choses -qui crucifient leur chair, à elles, et qui la flattent, des choses comme -seules elles peuvent en dire, des choses représentatives--absolument--de -leur sexe: - ---Tu sais, je suis enceinte. - ---C'est une fille, Monsieur, dit la sage-femme, des épingles entre les -lèvres. Primary, les yeux vagues, regardait, sans le voir, l'être à la -peau de crevette cuite, le foetus macéré par les alcools amniotiques: il -rêvait: une fille: il la voyait montrant sous sa robe de huit ans, de -fluettes jambes de jeune autruche, courant et s'arrêtant de courir à la -caresse d'un désir mâle, grimpeuse volontiers vers des genoux agités et -chatouilleurs; il la voyait chuchoteuse et sourieuse, les yeux larges et -la bouche gourmande, innocente et tentatrice, angélique et sournoise... - ---Ce sera pour ma vieillesse. - ---Allez-vous-en, dit la sage-femme, des épingles entre les lèvres. - -Et quand il fut sorti, elle se pencha vers la mère plus abolie sous les -draps que sous la neige une ellébore,--et familièrement, de femme à -femme: - ---Soyez tranquille, pauvre chérie, il l'aimera bien. - - - - -LE RACHAT DES LAIDES - - -Les capricantes aiguilles de Popp, les Popp, disaient minuit: minuit, -les trottoirs et les yeux aigus des femmes blêmes. - -«Minuit, c'est fait, je puis rentrer.» - -Tel qu'un peu ivre, il marchait, les jambes lourdes, et des battements -de coeur si drus que le sang vers ses tempes rebondissait et -bouillonnait. - -«C'est fait, j'en suis sûr. Je les ai séparément prévenus: «Dîner de -fondation et refus inadmissible.» J'ai prévenu ma femme: «Ma toute -bien-aimée, à minuit je serai rentré,--sans faute.» - -Il remontait le boulevard Malesherbes. - ---«C'est fait. Ah! il le fallait. Elle était si laide! Dix-huit mois de -mariage ne m'ont pas habitué à ce nez court, à ces yeux ternes, à ces -cheveux durs, à ce teint de métisse, et la taille pas fine, et la gorge, -heu! et le reste, vulgaire! - -«Il le fallait. J'en avais honte. Ah! mon cher Paul, tu l'as rédimée et -tu m'as sauvé, mon cher, si cher ami! Quel autre que toi eût agi avec un -désintéressement aussi rare,--quoique inconscient? Ah! demain, comme je -t'écraserai les mains dans mes mains réjouies! Oui, je t'embrasserai. - -«Il le fallait. Alors, j'ai commencé de les laisser seuls, après avoir -excité Paul par de petites tendresses pour ma femme adorée: Je baisais -Juliette dans le cou, un peu longuement, puis ceci, puis ça, et je sais. -Une brève course: «Faites donc un peu de musique.» - -«Il le fallait. Je sortais, je rentrais en faisant du bruit, et dans le -silence du petit salon, un subit accord... «Eh bien, on ne s'est pas -trop ennuyé?» Elle, presque câline et moins laide déjà: «Non, Paul est -si gentil, mais tu abuses de lui!» - -«C'est fait. Juliette a un amant. Donc, elle n'est pas si affreuse -qu'elle en a l'air. C'est fait. Ah! je n'en suis pas fâché! Tout le -temps je me disais, ce soir: «Il la dévêt, elle sourit, sérieuse un peu, -tout de même, il pose ses lèvres, ici et là, il la prend en ses bras, il -la couche, il vient, etc.» Ça fut une pénible soirée. C'est fait.» - -Les capricantes aiguilles de Popp, les Popp disaient minuit,--et plus: -minuit passé, les yeux suraigus des femmes blêmes. - -Sonner. Monter. Entrer. - -Elle dormichonnait, agitée. La lampe, pas baissée, illuminait sa gorge -et ses bras nus. - ---Tu dors, chère? Tiens, cette petite tache rose, au sein, là... Tu te -serres toujours trop dans ton corset... Ah! mais, tu sais, je te trouve -charmante, ce soir! Oh! ce regard m'excite! Attends, petite coquine! - -Il chantonnait: «C'est fait, c'est fait, c'est fait!» - -Après un silence, il redit, se rapprochant du lit: - -«Est-elle jolie, ce soir, la méchante! jolie, jolie, jolie!» - -Et Juliette souriait, si perversement heureuse, qu'elle était presque -jolie,--oui, presque. - - - - -LA CHÈVRE BLONDE - - -Elle pleurait, la tête sur les genoux de son mari, sa fine peau protégée -par un mouchoir de soie, guettant du coin de l'oeil une lettre que M. -Pariétal relisait accablé. La main de la petite femme se soulevait, -comme à pigeon-vole, prête à un geste vif. - ---Mais non, ma chérie, elle n'est pas anonyme. Elle est signée, signée -illisible, mais signée. - ---Montre! - -M. Pariétal inséra la dénonciation dans la poche de son gilet, -reboutonna son coin-de-feu, et dit: - ---Pauvre femme! - -Mme Pariétal prit le parti de sangloter. - ---Pauvre femme! répétait M. Pariétal, et la blonde adultère finissait -par sangloter sérieusement, n'ayant plus pour se distraire le jeu de -pigeon-vole, si captivant! - ---Ah! c'est indigne! cria tout à coup M. Pariétal en surgissant d'un -bond par-dessus sa femme stupéfaite, couchée par le choc, telle qu'une -victime. Ainsi, tu as fait ça, toi? Tu m'as trompé? Réponds! - -Mme Pariétal se relevait. Elle vint vers son mari et lui posant une main -sur l'épaule, une main tamponnée de son mouchoir de soie: - ---Ecoute et comprends! Ce que j'ai fait? Comprends et compare!... -C'était si beau, si bien écrit! Ah! je puis le dire, je fus -empoignée!... Voyons, tu devines et tu me pardonnes?... Mon ami, j'ai lu -_la Chèvre blonde_, voilà tout. - ---Ah! disait M. Pariétal. - ---Oui, hélas! je l'ai réalisée, ta chèvre blonde, ta chère petite -chèvre... - ---Ah! Ah! disait M. Pariétal. - ---J'ai fait ça, oui, mais tu dictais, toi!... (_Spasmes et sanglots._) -C'est bien malheureux d'avoir un mari qui écrit des choses si -passionnantes!... N'est-ce pas à en perdre la tête? - -M. PARIÉTAL (_la baisant au front généreusement_).--Ah! c'est _la Chèvre -blonde_!... Hein, mes amis, je ne suis pas tout à fait sans influence -sur mes contemporains, moi!... Nous sortons, dis, petite?... Ah! c'est -ma _Chèvre blonde_!... Dis, petite, vois-tu d'ici le ravage, la désunion -des oreillers bourgeois? (_La baisant au front, tendrement._) Ah! c'est -_la Chèvre blonde_!... Dis, petite, mets ta robe de dentelle, nous -prendrons une voiture. - - - - -LA TOUR SAINT-JACQUES - - -La Tour Saint-Jacques, solitaire et honteuse de sa beauté démodée, la -vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve... - -Ils s'adonnaient rapidement, ce jour-là, à une brève et instructive -promenade: un Américain de marque (c'est-à-dire semblable à tous les -Américains, la distinction étant désormais dans la parité) et notre ami -M. Virgile-Austère Méliorat. - ---Voilà bien, murmurait le voyageur attristé, ces vieux Européens... -Garder et entourer de grilles quelques pierres déformées et périmées... -Pourquoi? Parce que c'est ancien!... - -Élevant la voix, il ajouta, l'air négligent, la main dressée vers la -vieille tour solitaire et honteuse: - ---Naturellement, ça ne sert à rien! - ---Comment, répondit notre ami, d'un ton où se mêlaient les reproches, la -colère, la stupeur, à rien? Y songez-vous? Nous prenez-vous pour des -enfants? L'heure des jouets n'est plus, Monsieur... Nous avons appris à -tirer parti des choses. Cette tour est utile: elle sert, Monsieur, elle -sert à la Science. Elle abrite, sous les ridicules symboles de ses -moellons déchiquetés: 1º un laboratoire de physique expérimentale; 2º un -baromètre à eau (30 mètres de haut), à stylo-traceur électrique... Hein? -Vous voyez?... Oh! ce vieux bute, cette antique coquille, ça ne doit pas -être un fameux laboratoire, mais c'était tout fait, ça épargne de la -maçonnerie... - ---Avouez-le, répliqua, glacial et goguenard, l'Américain,--vous en êtes -encore à respecter ça, ça... - ---Mais non, cria presque en colère M. Virgile-Austère Méliorat, mais -non, je vous jure que non!... - -Ils passaient vite, hâtant leur instructive promenade, tournant le -dos,--enfin!--à la vieille tour solitaire et honteuse de sa beauté -démodée, à la vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et -de rêve... - - - - -LES CYGNES - - -Des cygnes nageaient le long du Louvre; deux cygnes plus las que nos -coeurs,--et le courant les emportait; deux cygnes plus sauvages que nos -désirs,--et des femmes guettaient les naufragés. - -L'âme de Bonhomet planait sur la Seine. - -Des femmes élevaient leurs manchons, très haut, très haut, comme un -signal de capture; des enfants jetaient des pierres à la drôle de bête; -deux mariniers partirent: ils ramaient avec ferveur, et la foule -songeait: «En cage, en cage, qu'on les mette en cage, avec une grande -baignoire pour se distraire, en cage!» - -L'âme de Bonhomet planait sur la Seine. - -Alors, celle qui s'appuyait à mon bras, le serrant très fort, me dit à -l'oreille (si joliment!): «Oh! du bouillon de cygne!» Et dans ses yeux -de poitrinaire, un peu sinistres!--étincelait le désir fou d'une cuisine -blasphématoire. - -L'âme de Bonhomet planait sur la Seine. - - - - -PARAPHRASES - -(_D'après l'anglais._) - - -Brodée d'aurore et de plaisances, comme elle verdoyait jolie, la petite -fille aux si blonds cheveux. - -La vie autour d'elle, pour elle, était gaie et rafraîchissante comme les -heures matinales de Mai. - -Ni bobos, ni chagrins, ni vilains croquemitaines: mais des anges, et des -fées, et des joies, des bonbons. - -«--Maman, maman! Ils m'ont brisé ma poupée!... Sa tête! Sa jolie -tête!...» - -Les heures matinales pleuraient toutes les larmes de leurs yeux. - -«--Maman! que je suis malheureuse!» - -«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros coeur, apaise-toi. Voyons, ce -n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras -heureuse,--demain!» - - * * * * * - -Brodée de soleil pâle, comme elle fuselait et s'adornait de gemmes, -fleurs futures, la jolie fillette aux si blonds cheveux. - -La vie, tout autour d'elle, pour elle, était douce et tiédissante comme -les secondes heures des jours de Mai. - -Ni fiévrettes, ni langueurs, ni vilaines jalousies, mais des jeux et des -rires, et des cris, des mamours. - -«--Maman, maman! Ils m'ont brisé mon ombrelle!... Sa pomme! Sa jolie -pomme!...» - -Les secondes heures pleuraient toute la pluie de leurs nuées. - -«--Maman! que je suis malheureuse!» - -«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros coeur, apaise-toi. Voyons, ce -n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras -heureuse,--demain!» - - * * * * * - -Brodée d'or et de lumière, comme elle fleurissait, comme elle -s'épanouissait en odeurs de délectation, la jolie fille aux si blonds -cheveux. - -La vie, tout autour d'elle, pour elle, était folle et violente comme les -orages adorables et royaux des tierces heures de Mai. - -Ni migraines, ni ennuis, ni vilaines envies, mais des roses et des -perles, des jacinthes, des parfums. - -«--Maman, maman! Ils m'ont brisé mon coeur!... Mon coeur! Mon joli -coeur!...» - -Les tierces heures pleuraient toute la grêle de leurs nuages. - -«--Maman! que je suis malheureuse!» - -«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros coeur apaise-toi. Voyons, ce -n'est rien? Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras -heureuse,--demain!» - - - - -LA FILLE DE LOTH - - -Le plaisir sortait furieux, tel qu'un jet de fonte ardente et rouge: -Loth s'affaissa sur la chair de l'opprimée. L'idée du sang le -tourmentait: «Quelle bouche, ou quelle blessure de virginité a revomi -sur ma face?» Le flot du vomissement cloîtrait ses yeux, scellait ses -lèvres, aveuglait, comme un masque, le torrent de son haleine. - -«L'Autre: elle avait nom la Mère... Quelle confusion dans les -générations!... Avec l'autre, ils allaient au plaisir en des -tremblements de saints qui tomberaient à l'impureté,--mais l'Exultation, -fantôme exquis né de leurs souffles, planait, le front haut et -rayonnant, tout paré de fleurs fraîches. - -«Celle-ci: quand la mère fut morte, Loth aima sa fille, la fille de -Loth; il l'aimait d'une sensualité de prêtre chaste, il se mortifiait... - -«Vainement! - -«Elle dormait... C'était tantôt, non, c'était il y a un instant, un seul -instant... Elle dormait. Elle ne cria point. Sa mère non plus n'avait -pas crié. Ah! c'est ma fille, ma vraie fille,--mais quelle confusion -dans les générations futures! - -«Elle dormait, elle ne dort plus. Évidemment,--et c'est surtout -désagréable parce que de quels yeux irrespectueux ne doit-elle pas, en -ce moment même, fixer son père, de quels yeux sournois et, qui sait? -goguenards, des yeux à cracher dedans... Si elle pleurait, au moins, je -la consolerais. J'ai envie de la battre! - -«Ah! voilà que le masque se recollait sur sa figure, et ses membres -ligotés ardaient en un enfer de cohabitation un peu excessif. Sa tête, -sous l'imaginaire étau de sang glacé, se brisait comme un os dans une -gueule de chien,--et l'Ironie l'épouvantait, comme s'épouvante un -assassin qui veut, et ne peut, paralysé, redoubler le coup de grâce...» - -Il articulait, sans parole extérieure, des chapelets de «pardon, pardon, -pardon»: à Dieu, à Elle, à toute la vie, à toutes les choses, au lit -creusé tel qu'un tas de sable fuyant vers un abîme, aux cheveux blonds -mouillés par la sueur de l'angoisse, aux seins violentés... au Christ de -l'alcôve, au Christ de cuivre, qui souriait aux lumières, si -amèrement... à tout, à la porte brisée, au gynécée troublé dans son -silence, à la bouche écrasée par les morsures... - -... A la bouche surtout,--mais la bouche de vierge et maintenant de -femme, la bouche d'enfant et maintenant d'amoureuse, la bouche adorable -de la fille de Loth s'ouvrit et murmura dans un baiser: - -«Je t'aime!» - - - - -PETIT SUPPLÉMENT - - ---Tu m'aimeras? - ---Je te montrerai de l'amour. - ---Tu seras fidèle? - ---Comme une femme qui connaît le prix de la fidélité. - ---Tu seras tendre? - ---Une atmosphère de tendresse te circonviendra. - ---Complaisante? - ---Serve. - ---Ah! jolie? Tu t'y engages? - ---J'ai, selon les saisons, des crèmes assorties, et, pour les intimités, -la brise-vespérale, la rosée-lunaire, le petit-lait-du-regard-matinal, -la pâte-illusion-des-nuits-blanches. - ---Auras-tu, chère, des pleurs de jalousie, quand il le faudra! - ---Je sais pleurer. - ---Et les rires? Par exemple, le rire-il-m'aime!-décidément!-j'étais-une- -sotte-de-me-tourmenter? - ---Mon rire-il-m'aime!-décidément-j'étais-une-sotte-de-me-tourmenter est -une perle. Tu verras. - ---Et les sourires? Il me faut les sourires. - ---Je les ai tous, ami: le sourire-plein-de-promesses, le -sourire-adorable-de-mutinerie, le sourire-troublant-du-Sphynx, le -sourire-voilé-de-larmes... j'ai le sourire-sarcastique, le -sourire-sardonique, le sourire-malicieux, le sourire-vainqueur, j'ai le -poétique-sourire et le sourire-nuancé-de-mélancolie... je les ai tous, -te dis-je. Sans vanité, mon écrin de sourires est très complet. J'ai -même le sourire-après, si rare! le sourire-je-t'aimais-bien-avant-mais- -comme-je-t'aime-maintenant-il-n'y-a-pas-de-comparaison! Tu vois... - ---Dis-moi, et les amoureuses pâmoisons? - ---Oh! je crois bien! A quoi penses-tu? - ---Nous monterons au ciel, au septième, n'est-ce pas? - ---Au septième, j'ai des ailes. - ---Redis-moi encore que tu m'aimeras, ma Bien-Aimée! - ---Mon amour t'appartient. - ---Tu m'aimeras passionnément? - ---Ah! pour cela, mon cher, permettez. Avec un petit supplément, oui. Je -sais le rôle. Volontiers, mais que cela soit bien entendu, _la PASSION -se paie à part_. - - - - -LE CRIME DE LA RUE DU CIEL - - -Dire que cela évoluait dans sa rue! Dans sa rue! - -Le fantomatique feuilleton se créait là. - -Un sou! Et on avait de quoi rêvasser toute la journée, au bruit de -l'aiguille, de quoi enfiévrer les heures mornes! La couture s'en allait -brodée d'or et soutachée de sang, et les fièvres du jour émanaient dans -la nuit des transes frissonnantes de morgue et d'échafaud. - -C'était terrible et c'était bon. - -L'amour sanglotait, le crime riait, les poignards crevaient les bourses -et les ventres, ça pantelait, ça ruisselait. Ah! on se sentait vivre! Et -le coeur? Etre aimé aussi! Ah! Ah! Ah! L'heure du déjeuner s'évaporait. - -Un matin les draps sont lourds comme des suaires. - -Rien de rare: une de ces faiblesses où défaille la chair des filles -anémiées aux pâles nourritures; l'aveuglement dès que le pied droit -s'avance devant le pied gauche; les menottes qui tremblotent comme la -feuille menue. - -L'hôpital? Ah! bien non, par exemple! Plutôt aller voir tout de suite si -le pavé est loin de la fenêtre! - -Les camarades du quartier défilèrent: - ---Cette pauvre Adèle, elle a mangé plus de pain qu'elle n'en mangera. - ---Allez-vous-en vous tuer le corps pour en arriver là! - ---Elle a des nerfs, elle s'en relèvera. - ---Il y en a d'autres qu'elle qui passeront par là. - -Huit jours. Vers la nuit, elle dit à Jeanne qui entrait, à la muette, -avec deux sous de lait et le sucre de son café dans un coin de journal: - ---Je ne dors pas, va! et je ne dormirai plus qu'une fois. Ça galope, -pa-ta-tan, pa-ta-tan... Il y en a deux, ma chère, de chevaux! Tiens, ils -s'arrêtent... Ah!... - -Plus personne. - -Victorine ouvrait la porte. - ---Retourne! La voilà évanouie! Tâche de ramener un curé. Elle est finie. - -Une voix lointaine soufflait: - ---«_Et Paolo, montrant le cadavre, leur dit: Un homme en blouse, entré -et sorti par cette fenêtre, a poignardé le comte, emmené l'ouvrière._ LA -FIN A DEMAIN.» Ah! je ne veux pas mourir. LA FIN, LA FIN! Mon Dieu! que -je vive seulement jusqu'à demain, jusqu'au jour! Dis, Jeanne, tu me -feras vivre jusqu'à demain? Jeanne, Jeanne, ma petite chérie, écoute -bien! quand ça serait ma dernière heure, ma dernière minute, tu me le -lirais, n'est-ce-pas? le feuilleton de LA FIN, comme tu m'as lu tous les -autres? Dis, tu me le jures? Dis, dis? LA FIN, LA FIN! - ---Pensez à votre âme, récita le prêtre, dès la porte, demandez pardon à -Dieu de vos fautes, mourez chrétienne. Sa miséricorde infinie n'attend -qu'un mot, un signe, une pensée de regret, un acte de foi et de -soumission à sa divine volonté pour vous ouvrir ses bras cléments! - ---LA FIN, LA FIN! Je veux savoir. Non, non, pas mourir encore! - ---Résignez-vous, mon enfant! Dites seulement: Seigneur pardonnez-moi, -parce que j'ai péché! Si vous saviez comme il est bon, comme il aime ses -créatures même pécheresses! Bientôt vous le saurez, si le repentir... -Vous saurez... - ---Je saurai, je saurai! Là haut je saurai LA FIN? - -Elle s'était dressée, les yeux brûlés aux flammes du désir. Le vent -d'outre-vie la coucha disant: - -«Alors, je puis mourir.» - - - - -PRESCIENCE - - -Elle ouvrit sa fenêtre: - -C'était un paysage de printemps, jeune, pas fini, un paysage d'aube -attardée et de lueurs attendues,--des cieux pâlement fleuris, l'envers -d'une soie brochée, une broderie de feuillages en enfance sur du tulle -mauve... - -Il y eut un arrêt, avant l'exaltation certaine des lueurs attendues. -Quelque chose de clarifiant allait surgir dans une bénédiction -prochaine. L'Étoile mystique accouchait du Soleil d'Amour... - -Elle referma sa fenêtre, disant: - -«Et moi, j'attends Celui qui ne viendra jamais.» - - - - -LES JOIES PRIMITIVES - - -Que me veux-tu, ombre des Joies primitives, et pourquoi reviens-tu -m'obséder tous les ans, à la même heure, à la dernière? - -... Parfums des résédas épars et des tilleuls, charme des ancolies en -deuil, franges des végélias! Fraîcheur des ruisseaux clairs sous les -aunes jaloux, menthes où s'est tapie l'angélique grenouille aux yeux -doux!... - ---Tout cela, dit l'Ombre, c'est pour te rappeler aussi l'odeur des -ciguës, des suprêmes ciguës coupées dans la verdeur matinale, c'est pour -te rappeler la ciguë et son odeur exceptionnelle, et criminelle. - - - - -CHAMBRE DE PRESBYTÈRE - - -C'était, sous les pommiers amaigris, la languide rousseur d'un gazon -mort, enfin décoloré par les gelées: la neige avait fondu qui, la veille -encore, jetait sur cette désolation la fadeur naïve de son suaire -sentimental. L'hiver grelottait tout nu, et parmi la noire dentelle des -arbres en coupelle, un ciel bourbeux dormait, tel que l'eau des mares -aux carrefours des chemins creux. - -Il venait de se lever, de se vêtir vite, car, hors du lit riche en -plumes et en laines, cette vaste cellule sans tapis, ni tentures, sans -feu, refusait l'offrande du plus humble réconfort. Un hexagonal pavé de -briques roses avec des trous qui faisaient hancher les lyres des chaises -rempaillées et déniaient tout aplomb à la table de bois blanc, vêtue de -toile écrue, où s'érigeait, dans sa cuvette exiguë et carrée, la fleur -urcéolée d'un pot de faïence de Rouen; des murs plâtrés peints couleur -d'ocre avec l'unique attirance, sur une planchette, de la Vierge au -rosaire, porcelaine blanche et souriante, vers qui se penchaient, -innocents acolytes, deux tiges de lis, en boutons vierges, fuseaux -pareils au pénis immaculé d'un enfant; le lit à colonnettes, à ciel, à -rideaux pers écartés des pieds et du chevet par des tringles à soroses -d'or: ainsi la chambre où l'hôte, en cette matinée de décembre, -songeait. - -Il laissa sur les vitres verdies retomber la mince cotonnade jaune, de -celles qui obstruent les fenêtres des séminaires, et lâchement enfonça -sous les draps encore tièdes ses mains glacées. - -Ce lit, d'une grossière et lourde volupté, lui apparaissait, dans cette -salle morne, comme un péché, seul, dans la vie d'un cénobite. - - - - -L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES - - -Il regagna les premières maisons du petit bourg féodal, s'engagea dans -les étroites rues, passa sous un antique porche où pointaient encore les -dents rouillées d'une herse. Franchie cette menaçante voûte, on -apercevait de monumentales arcades, des ogives fleuries d'écussons. Dans -ces solides ruines, une auberge s'abritait, dominée par le puissant -donjon, dont les créneaux émergeaient d'un fouillis de lierres. La cour -était vaste, enclose de vieilles murailles, déserte, animée seulement -par les cris effarés des corneilles nichées dans les meurtrières. - -Le donjon, le lierre, les corneilles, les murs anciens, les ogives, -toute cette vétusté pleine d'une si noble paix! Il se posa sur un banc, -éprouvant une réelle joie, le contentement de vivre, quelques instants, -au milieu de pierres qui avaient vu d'autres faces, d'autres gestes, -d'autres fêtes que les faces avides, les gestes pressés, les fêtes -grossières d'un siècle mercantile. - -Il déjeuna en plein air, servi par une alerte fille aux yeux bruns, dont -la coiffe en mitre arrondie, inclinée vers la nuque, s'accommodait à -l'ensemble de la vision. - -Une pareille péronnelle jadis avait dû capter par ses sourires la -maussaderie des soudards anglais, ou arrêter, par un sérieux regard des -mêmes yeux bruns et doux, la lourde effervescence des reîtres -bourguignons: peut-être que des sabots de cheval allaient retentir sous -le porche, des lances cliqueter sur les cuissards d'acier... Il entendit -la sonnaille des cottes de mailles, le grincement des solerets; des voix -sourdement juraient sous la visière grillée des salades empanachées... - - - - -NOUVELLES DES ILES INFORTUNÉES - - -C'était un pays doux, triste et vert, comme recueilli dans une infortune -ancienne, une vaste plaine affligée et résignée. Je pris un sentier -serré entre deux haies d'épines sans fleurs, de lamentables épines qui -semblaient pleurer sur la cruauté de leur destination, et, après avoir -marché pendant des heures en la prison des lamentables épines, je fus -arrêté par une barrière érigée telle qu'une absurde estacade entre moi -et l'infini. - -Les madriers brutalement équarris s'entrecroisaient, délimitant -d'étroits losanges de lumière, je regardai et je vis: - -Un jardin doux, triste et vert, où, fraîches et pommées, tristes, -tendres et vertes, des salades poussaient, rien que des salades, rien -que des laitues, et parmi ce tendre pâturage, un troupeau de femmes -nues. Je ne m'y trompai pas un instant; les descriptions des voyageurs -étaient précises; je n'avais jamais vu de femmes: j'en voyais. - -Elles m'apparurent telles qu'un animal assez gracieux. Comme le cheval, -les femmes ont une crinière, noire, baie, alezane, qui leur retombe sur -les yeux et traîne jusqu'à terre; leur poil est rare, dru à certaines -places, plus clair ou plus foncé que la crinière; elles n'ont pas de -queue; pour se gratter, elles relèvent la patte de devant, contrairement -à la plupart des autres animaux qui relèvent la patte de derrière; leurs -mamelles sont pectorales, tandis que, chez la plupart des mammifères, -elles sont inguinales. - -Elles allaient çà et là, broutant de la tendre et verte laitue, ici une -feuille, là une autre feuille, l'air inquiet, l'air quêteur, flairant -pendant des minutes une salade qui, moi, m'aurait fort bien satisfait, -mais qu'elles dédaignaient pour une autre toute pareille ou même moins -appétissante. - -Malgré leur apparence d'inquiétude, il me sembla qu'elles se courbaient -avec plaisir vers la terre, contentes de justifier leurs appétits -matériels, car, pendant plus d'une heure que je les examinai, pas une, -une fois, ne releva la tête: la salade, la bonne laitue faisait toute -leur passion. - -Jamais en vérité des animaux ne m'avaient intéressé à ce point; j'aurais -voulu les voir de près, les toucher: je sifflai, j'appelai, j'imaginai -les modulations les plus douces; comme au jardin des plantes, je passai -ma main à travers la barrière, faisant des signes d'appel, feignant de -détenir en mes doigts de bonnes choses: le troupeau ne fut pas ému. - -J'étais impatient, je devins colère, je lançai des pierres sur les -belles bêtes, mais je visais mal, je n'atteignis aucune croupe et le -troupeau ne fut pas ému. - -Pourtant, je voulais une de ces bêtes! - -La haie d'épines, la lamentable haie, triste de sa destination, -encerclait le jardin d'une inéluctable défense, mais la barrière était -franchissable. Je montai à l'assaut de mon désir, je réussis, et la ruse -de tomber à quatre pattes me fit approcher inaperçu d'une petite alezane -écartée du gros de la troupe. Elle fut saisie, jetée sur mes épaules; je -me retrouvai, après une fiévreuse escalade, de l'autre côté de la -barrière, sans que la conscience bien nette de ce rapt étrange -s'affirmât en mon esprit, et, troublé, affolé, n'ayant repris haleine, -ni regardé derrière moi, je m'enfuis, heureux de mon fardeau, de la -bonne bête volée,--qui gémissait un peu, mais se laissait faire avec une -inertie singulièrement douce. - -Que se passa-t-il chez moi, dans la petite maison que je m'étais -organisée près de la côte, en attendant le navire aux ailes blanches qui -devait m'enlever aux Iles Infortunées? - -Hélas! je ne saurais le dire. - -Mais, dès que j'eus déposé la femme dans mon enclos, dès que je l'eus -flattée, dès que j'eus, par jeu, baisé son agréable crinière, dès que, -prenant sa tête entre mes mains, j'eus fixé mes yeux sur ses yeux verts, -ses yeux en vérité couleur de fraîche, de tendre, de verte laitue,--oui, -à ce moment-là, dès que les yeux verts de la belle bête, ses yeux noyés -dans une brume si animalement ingénue, ses yeux profonds comme l'idée du -printemps éternel, ses yeux résignés et pleins d'une impérieuse charité, -dès que ses yeux, des yeux comme je n'en avais jamais vu, m'eurent -imprégné de leurs fluides,--je devins ivre, et peut-être fou. - -Que se passa-t-il? - -Rien que je puisse dire, puisque j'étais ivre et peut-être fou. - -Mais depuis ce moment-là, la bête dressée sur deux pattes, la bête -devenue toute pareille à ce que j'étais, me domine et me dompte. - -Et c'est moi qui broute la salade, la fraîche, la tendre, la verte -laitue. - -Et, je le sais maintenant, nul navire aux ailes blanches ne viendra -m'enlever à la prison que je me suis faite, aux Iles Infortunées. - - - - -LA MAUVAISE FLEUR - - -Comme je passais devant les fleurs, devant la maison où les fleurs se -pavanent et se pâment, je sentis une odeur émouvante et cruelle, une si -mystérieuse odeur que j'en eus mal au coeur. Alors j'entrai dans la -maison des fleurs et je dis: - -«Madame, je vous en prie, donnez-moi cette fleur unique et triple qui -sent les trois odeurs de la rose, de l'héliotrope et du jasmin, cette -fleur essentielle et cruelle dont l'odeur absurde et lointaine me fait -si mal au coeur. - -«Monsieur, nous n'avons plus de jasmins, ni de roses, ni d'héliotropes, -et si vous parlez d'une fleur nouvelle, dites-moi son nom. Je sais le -nom de toutes les fleurs qui veulent mourir sur le sein des femmes ou -sur le lit des amants. - -«Madame, cette fleur, unique et triple, n'est pas une fleur nouvelle; -elle était presque aussi vieille que moi, mais je crains qu'elle ne soit -morte, un soir d'orage. - -«Monsieur, nous ne vendons pas de fleurs mortes. Toutes nos fleurs sont -fraîches, jeunes et pleines d'amour; elles vivent dans l'eau, parmi la -menthe et les roseaux. - -«Madame, je ne sais si elle est morte ou vivante, mais je sens son -odeur, sa douloureuse odeur qui me fait mal au coeur. Oh! dites-moi d'où -vient cette odeur de rancoeur? - -«Monsieur, elle vient peut-être de votre coeur, de votre pauvre coeur -malade. Il y a des odeurs de fleurs qu'on sent toute la vie pour les -avoir senties un soir d'orage. N'avez-vous pas parlé d'un soir d'orage? - -«Madame, la fleur est là, donnez-la-moi. J'ai senti son odeur en passant -et je suis entré dans la maison des fleurs, appelé par son odeur -émouvante et cruelle. Donnez-moi la fleur que je veux, la fleur d'amour -et de rancoeur. - -«Monsieur, cherchez vous-même la fleur entre les fleurs, pendant que je -mettrai dans l'eau ces grands iris princiers. - -«Madame, la voici, je l'ai trouvée. Elle était toute seule, toute -écrasée sous une brassée de chèvrefeuilles. Toute seule, car il n'y en a -qu'une au monde. Sentez-vous cette odeur d'orage, de larmes et de -bonheur? - -«Monsieur, je ne sens rien qu'une odeur de lande ou de grève. C'est une -fleurette de genêt, apportée par le vent dans les vrilles des -chèvrefeuilles. Elle est fanée, jaunette et laide. - -«Madame, elle est vivante, elle est dorée, elle est jolie. Elle a la -forme d'un petit coeur innocent ou d'une larme de cierge. Sentez-vous -cette odeur de cierge, d'amour et de mort? - -«Monsieur, je ne sens aucune odeur, mais ne m'avez-vous pas dit rose, -héliotrope et jasmin? Une belle couronne discrète et parfumée. Nous -mettrons des roses-thé, et, comme feuillage, de la pervenche? - -«Madame, voici la seule fleur qu'il me faut, cette petite larme, ce -petit coeur jaune, mais je vous la paierai, s'il vous plaît, le prix des -plus belles couronnes funéraires. - -«Monsieur, je vous le donne, ce petit coeur jaune, je vous le donne de -tout mon coeur. - -«Madame, je vous remercie de tout mon coeur.» - -Sur le seuil de la maison des fleurs, et déjà hors de la porte, je me -retournai et je dis: - -«Madame, j'ai eu bien du malheur de passer un tel jour devant la maison -des fleurs, un jour où il y avait chez vous de telles odeurs de rancoeur -que j'en eus mal au coeur. C'est une bien mauvaise fleur, Madame, que -celle que vous m'avez donnée, petit coeur de larmes, d'amour et de mort. -Elle m'a dit des choses qu'elle n'aurait pas dû me dire, Madame, cette -fleur que j'emporte pour la tuer. Je lui percerai le coeur, Madame, -parce que je n'aime pas les souvenirs d'amour, ni les babioles -sentimentales, ni les fleurs qu'on trouve dans des vieux livres à images -ni celles que le vent cache dans les vrilles des chèvrefeuilles. J'ai -des raisons pour cela, Madame, des raisons très justes que je ne vous -dirai pas et que je vous prie de ne pas deviner. A l'avenir, surveillez -vos chèvrefeuilles, et que je ne sente plus, en passant devant la maison -des fleurs, cette insupportable odeur d'amour.» - -Mais, par prudence, j'évite la maison des fleurs, la maison où les -fleurs ironiques d'amour, de jeunesse et de mort se pavanent et se -pâment. - - - - -ITER AD LUXURIAM - - -Grain de raisin choisi à la vigne de la femme, tu vas vivre et tu seras -un homme. Né de la luxure, tu aimeras la luxure, et, au jour de ta mort, -tu pleureras d'entrer dans le royaume où elle n'entre pas, mais tu -laisseras un fils qui répétera tes actes, miroir ressuscité où l'image -que tu fus pâlira du même désir éternel. - -D'abord, tu auras chaud dans les eaux maternelles, et le sang de ta mère -te gonflera d'amour: comme tu es bien en cet habitacle aveugle qui te -fait participer à une vie charmante! Ta mère est jolie. Tant qu'elle te -méconnaîtra, tu seras bercé dans l'orage des valses et des chevauchées; -les jeunes filles presseront ingénues, contre toi, leur ventre pur, et -le plaisir d'un homme, quand les nuits seront à moitié, viendra jusqu'au -seuil de ta grotte choquer ton obscur sommeil de larve. - -Puis, un mouvement dira ta vie et tu deviendras le centre d'un monde. -Des yeux tendres, à travers la terre et l'eau, te toucheront comme des -antennes. On te couchera sur des chaises longues. - -Un jour, un tremblement prendra tes membres et ton coeur. Le lac vidé te -laissera à sec, et tu auras si peur que, d'un tour de reins tu sauteras -dans la vie. L'air est dur, tu crieras. Puis tu boiras, tu dormiras. Le -jour où ta petite bouche rendra à ta mère un de ses dix mille baisers, -elle aura des larmes dans les yeux, des larmes toutes pareilles aux -larmes que tu arracheras aux yeux des autres femmes, car il n'y a qu'une -qualité d'eau pour la diversité des yeux et des coeurs. Sorti de la -femme, ton rêve adolescent sera d'y rentrer. Le ciel et la terre ne -contiennent pas autre chose pour un jeune mâle. Tu féconderas la vigne -dont tu es chu. Le grain enflé crèvera et tu verras l'image de ce que tu -fus quand tu n'étais pas. - -Les vignes se fanent et les hoyaux s'ébrèchent, mais en voici d'autres -et d'autres. De luxure en luxure se perpétue la vie. Les yeux devinent -sous les robes les beaux triangles. Les ventres s'attirent, aimants, -amants. Aimer, c'est ventre à ventre. Le flambeau de la vie, c'est celui -que tu levais et qui tombe. Laisse à ceux qui sont sortis de toi le soin -de la luxure éternelle. Songe au pauvre chaînon que tu es devenu. Songe -aux socs et aux chocs, si tu veux. La charrue, la terre, songe à la -terre. C'est là que vient mourir le chemin de la luxure. _Iter ad -luxuriam._ - - - - -TABLE - - - NOTE 5 - -COULEURS - - JAUNE 15 - NOIR 23 - BLANC 33 - BLEU 48 - VIOLET 68 - ROUGE 81 - VERT 90 - ZINZOLIN 101 - ROSE 120 - POURPRE 130 - MAUVE 143 - LILAS 152 - ORANGE 159 - -CHOSES ANCIENNES - - DISTRACTION MATINALE 177 - LA CLOISON 184 - LE RÊVE 189 - LE RACHAT DES LAIDES 191 - LA CHÈVRE BLONDE 195 - LA TOUR SAINT-JACQUES 198 - LES CYGNES 201 - PARAPHRASES 203 - LA FILLE DE LOTH 207 - PETIT SUPPLÉMENT 211 - LE CRIME DE LA RUE DU CIEL 214 - PRESCIENCE 219 - LES JOIES PRIMITIVES 220 - CHAMBRE DE PRESBYTÈRE 221 - L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES 224 - NOUVELLES DES ILES INFORTUNÉES 227 - LA MAUVAISE FLEUR 233 - ITER AD LUXURIAM 239 - - -Poitiers.--Société française d'Imprimerie. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COULEURS. CONTES NOUVEAUX; SUIVIS DE -CHOSES ANCIENNES *** - -***** This file should be named 63881-0.txt or 63881-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/8/8/63881/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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Contes nouveaux; suivis de Choses -anciennes, by Remy de Gourmont - -This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and -most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions -whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes - -Author: Remy de Gourmont - -Release Date: November 26, 2020 [EBook #63881] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COULEURS. CONTES NOUVEAUX; SUIVIS -DE CHOSES ANCIENNES *** -</pre><p class="c large"><b>REMY DE GOURMONT</b></p> - -<h1>Couleurs</h1> - -<p class="c">CONTES NOUVEAUX<br /> -SUIVIS DE</p> - -<p class="c xlarge">Choses anciennes</p> - -<p class="c xsmall">NEUVIÈME ÉDITION</p> - - -<p class="c gap">PARIS<br /> -<span class="large">MERCVRE DE FRANCE</span><br /> -<span class="small">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p> - -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em i large">DU MÊME AUTEUR</p> - -<p class="c small">A LA MÊME LIBRAIRIE</p> - - -<p class="c large i">Roman, Théâtre, Poèmes</p> - -<ul> -<li><span class="small">SIXTINE.</span></li> -<li><span class="small">LE PÈLERIN DU SILENCE.</span> Le Fantôme. Le Château singulier. -Théâtre muet. Le Livre des litanies. Pages retrouvées</li> -<li><span class="small">LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.</span></li> -<li><span class="small">D'UN PAYS LOINTAIN.</span></li> -<li><span class="small">LE SONGE D'UNE FEMME.</span></li> -<li><span class="small">LILITH</span>, <i>suivi</i> de <span class="small">THÉODAT</span>.</li> -<li><span class="small">UNE NUIT AU LUXEMBOURG.</span></li> -<li><span class="small">UN CŒUR VIRGINAL.</span> Couverture de G. d'Espagnat.</li> -<li><span class="small">COULEURS</span>, <i>suivi</i> de <span class="small">CHOSES ANCIENNES</span>.</li> -<li><span class="small">HISTOIRES MAGIQUES.</span></li> -<li><span class="small">LE CHAT DE MISÈRE.</span> <i>Idées et Paysages.</i> (Meissein, édit. « Collection -des trente ».)</li> -<li><span class="small">LETTRES D'UN SATYRE.</span></li> -</ul> - -<p class="c large i">Critique</p> - -<ul> -<li><span class="small">LE LATIN MYSTIQUE</span> (Etude sur la poésie latine du moyen âge) -(G. Crès, édit.).</li> -<li><span class="small">LE LIVRE DES MASQUES</span> (I<sup>er</sup> et II<sup>e</sup>), gloses et documents sur les -écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par -F. Vallotton.</li> -<li><span class="small">LA CULTURE DES IDÉES.</span></li> -<li><span class="small">LE CHEMIN DE VELOURS.</span> <i>Nouvelles dissociations d'idées.</i></li> -<li><span class="small">LE PROBLÈME DU STYLE.</span> <i>Questions d'Art, de Littérature et de Grammaire.</i></li> -<li><span class="small">PHYSIQUE DE L'AMOUR</span> : <i>Essai sur l'instinct sexuel.</i></li> -<li><span class="small">ÉPILOGUES.</span> <i>Réflexions sur la vie.</i> 1895-1898 ; 1899-1901 (2<sup>e</sup> série) ; -1902-1904 (3<sup>e</sup> série) ; 1905-1912 (volume complémentaire) ; 4 vol.</li> -<li><span class="small">DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS</span> (<i>Epilogues</i>, -4<sup>e</sup> série, 1905-1907.)</li> -<li><span class="small">NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS</span> -(<i>Epilogues</i>, 5<sup>e</sup> série, 1907-1910).</li> -<li><span class="small">ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE</span>, édition revue, corrigée et -augmentée.</li> -<li><span class="small">PROMENADES LITTÉRAIRES</span> (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup>, 3<sup>e</sup>, 4<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> séries) ; 5 vol.</li> -<li><span class="small">PROMENADES PHILOSOPHIQUES</span> (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> séries) ; 3 vol.</li> -<li><span class="small">DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.</span></li> -<li><span class="small">PENDANT L'ORAGE.</span></li> -<li><span class="small">PENDANT LA GUERRE.</span></li> -</ul> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p> - -<p class="c i">Trois exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 3 ;<br /> -Douze exemplaires sur papier de Hollande, -numérotés de 4 à 15.</p> - - -<p class="c gap small"><span class="small">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p> - - -<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</p> - -<div class="chapter"></div> -<h2 class="nobreak" title="Note" id="ch0"></h2> - -<p>C'est une chose que j'ai dite obscurément, -il y a déjà bien longtemps (à propos d'un -livre de M. d'Annunzio), qu'un roman est -un poème et doit être conçu, exécuté comme -tel, pour être valable.</p> - -<p>Je disais donc :</p> - -<p>« Le roman ne relève pas d'une autre esthétique -que le poème ; le roman originel fut -en vers : c'est l'Odyssée, roman d'aventures, -c'est l'Enéide, roman de chevalerie ; les premiers -romans français étaient, nul ne l'ignore, -des poèmes, et ce n'est qu'assez tard qu'on -les transposa en prose pour les accommoder -à la paresse et à l'ignorance de lecteurs plus -nombreux. De cette origine, le roman garde -la possibilité d'une certaine noblesse, et tout -véritable écrivain, s'il s'en mêle, la lui rendra : -à qui voudrait-on faire croire que <i>Don Quichotte</i> -n'est pas un poème, que <i>Pantagruel</i> -n'est pas un poème, que <i>Salammbô</i> n'est pas -un poème? Le roman est un poème ; tout -roman qui n'est pas un poème n'existe pas. »</p> - -<p>Flaubert ne m'avait pas encore appris, par -les lettres qui racontent la composition douloureuse -de <i>Madame Bovary</i>, qu'il faut « donner -à la prose le rythme du vers (en la laissant -prose, très prose) et écrire la vie ordinaire -comme on écrit l'histoire ou l'épopée ». En -méditant cela, j'ai trouvé que Flaubert outrait -de peu l'idée qu'il faut avoir de la prose littéraire, -dont la beauté ne peut être faite que de -mots et de rythme, le rythme étant primordial. -La méthode qu'il voulait pour le roman, -je la crois bonne aussi pour la comédie, le -conte, même qui n'est qu'une anecdote, tout -écrit, presque, et le simple article destiné à la -matinée d'un journal. Il n'est point d'art inférieur. -Un article peut être un poème, dès -qu'on lui a assigné le rythme sur lequel il -déroulera sa brève pavane. Le rythme trouvé, -tout est trouvé, car l'idée s'incorpore à son -mouvement, et le peloton de fil ou de soie -se forme sans que la conscience d'un travail -soit quasi intervenue.</p> - -<p>Le conte, il me semble, réclame une condition -particulière : il faut, pour l'écrire, l'illusion, -au moins brève, d'être heureux ; une -après-midi gaie convient. Et ceci l'apparente -plus étroitement au poème que ne saurait -faire une théorie raisonnée. Etre heureux, -c'est-à-dire avoir joui d'une fleur, de celles -que l'on voudra, ou de l'éclat de tels yeux : -alors on considère avec intérêt les jeux -des autres êtres. En effet, étant heureux, ou -presque, on ne peut plus rester chez soi, où -on ne vit bien que par le désir. Un conte, -c'est une promenade.</p> - -<p>Presque tous ceux qu'on va lire furent écrits -d'une haleine, sauf les retouches et les agrandissements -de morceaux trop grêles, les coupures. -Aussi, il vient, certaines fois, un moment -où la respiration manque. On remet au -lendemain, et c'est dommage, parce que les -songes troublent les journées.</p> - -<p>Je ne dis pas tout cela pour instruire d'une -méthode le public qui se soucie peu des méthodes. -Le jet de ces notes coula un soir en -quelques instants sur un papier de hasard.</p> - -<p>Je l'ai clarifié, pour mon plaisir d'abord, -ensuite pour essayer de résoudre un problème. -Croyez-vous que ce poète qui se répand maintenant -en romans, en feuilletons même, en -toutes les menues besognes d'un homme de -lettres, le croyez-vous vraiment infidèle à sa -muse première? Oui, sans doute, souvent. -Pas toujours. Tant que le rythme chante en -lui, il est fidèle. La déchéance ne commence -qu'au jour où l'harmonie de la phrase est -toute sacrifiée à la raison, à ce que les hommes -sans au-delà dans l'esprit appellent la vérité. -Le vrai poète et le vrai savant savent toujours, -comme Gœthe, concilier Poésie et Réalité, et -d'autant plus facilement que Poésie est fille -de Réalité. J'ai vu M. Quinton admirer que -Pasteur eût écrit une tragédie. Sans doute, -elle était très mauvaise (pas plus que celles -où excelle la régence de M. Claretie), mais -cet exercice témoigne d'un sens originaire -du rythme. Ses belles expériences furent, -dans la suite, rythmées comme les poèmes, -comme les marbres de ses compatriotes Hugo, -Rude, Clésinger. Le <i>Satyre</i> qui gravit la -montagne des mystères, la <i>Bacchante au -Thyrse</i>, qui se jette à la volupté, le jeu des -cornues qui prouvent que la vie ne sort que -de la vie, ce sont des gestes de génie animés -d'un même rythme. On aime que Descartes -ait composé un ballet pour plaire à la -grande Christine ; on aime que Montesquieu -ait rythmé les jeux de sa jeune imagination, -que Pascal ait composé une symphonie sur les -Passions de l'amour, que Nietzsche ait fait -résonner dans les forêts le rire surhumain -de Zarathoustra, que Flaubert ait rythmé -comme des vers homériques les paroles quotidiennes -de la Bêtise dont il fut l'Hercule.</p> - -<p>Le rythme donne de la beauté à la pauvre -ballerine qui ne semble drapée que de sa -chemise. Qu'il en donne un peu à ces femmes -qui, en leurs rapides aventures, dansent trop -follement peut-être, chacune dans un des -rayons de la lumière décomposée par le -prisme naïf de leur désir.</p> - -<p class="sign">R. G.</p> - -<p class="ind small">30 juillet 1908.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">COULEURS</h2> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch1">JAUNE</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Que c'est beau, le jaune!</div> -</div> - -<p class="attr">VAN GOGH.</p> - -</blockquote> - -<p>C'était entendu.</p> - -<p>La dernière fois, il lui avait envoyé un long baiser, -les yeux clos, comme en extase, et elle -avait souri tendrement, en baissant les paupières.</p> - -<p>Ils ne s'étaient jamais parlé.</p> - -<p>Elle demeurait là. Il y avait des maisons, -le long de la rivière et à mi-côte, bordant la -route qui gravissait la colline : il y avait un -moulin, une auberge, une saboterie et deux -ou trois petites fermes, avec un hangar où -dormait une charrette. On entendait un hennissement, -le juron d'un roulier, le chant d'un -coq, le bruissement de l'eau sous les roues -du moulin et son murmure sous le pont de -bois.</p> - -<p>Il demeurait là, lui aussi, mais plus haut, -derrière les arbres qui fermaient l'horizon. -Le soir, en revenant de la chasse, il s'arrêtait -sur le pont, regardait la rivière, les saules, -l'herbe, l'étroite vallée, où le soleil, avant de -mourir, venait se reposer un instant.</p> - -<p>C'est de là qu'il l'avait vue. Elle étendait sur -l'herbe fraîche des bandes de toile bise. Il -pensa qu'elle était la fille du tisserand dont -on entendait le métier près de l'auberge, ou -une servante. D'autres fois, elle lavait du linge -sous le grand coudrier dont les branches -retombaient à fleur d'eau, elle l'étendait sur -les buissons ; puis, avant de s'en retourner, -cueillait quelques noisettes, ou des fleurs, ou -lançait des cailloux dans la rivière. Quand -elle se sentait regardée, elle riait, mais sans -se laisser distraire de sa besogne ou de son -divertissement.</p> - -<p>Un jour, cependant, elle resta longtemps -à le regarder, mangeant des noisettes qu'elle -cassait entre ses dents avec la prestesse d'un -écureuil.</p> - -<p>Alors il vint tous les jours. Elle était là, -ou bien elle arrivait lentement, levait la tête. -Ils auraient pu se parler, ils se taisaient. Il -lui jetait des fleurs, des branchettes, elle n'y -faisait pas attention. Il apporta un œillet -jaune : elle le cacha dans son corsage et, sans -un geste, disparut.</p> - -<p>C'est le lendemain que fut conclu leur -accord muet.</p> - -<p>Le jour suivant, après le premier regard -échangé, il la vit remonter du côté du bois, -s'engager dans le taillis. Il fit un détour, la -rejoignit, comme elle franchissait les barres -d'une clôture. Sa jupe courte se releva. Elle -montra un genou blanc. Cela le décida. Cette -petite fraîche paysanne était propre. Le désir -le fit un peu trembler.</p> - -<p>Il la reçut dans ses bras, la serra, baisa -ses lèvres, mais elle se dégagea doucement et, -courbant les épaules, se glissa sous les branches.</p> - -<p>C'était un chemin creux abandonné qui -menait à une ancienne carrière ; elle allait vite, -évitant les ronces, frôlant les genêts, les chèvrefeuilles, -les digitales qui s'enchevêtraient -follement dans ce trou sombre de sable et de -pierres, que les branches des hêtres, des frênes -et des chênes protégeaient de leur manteau -épais et vert.</p> - -<p>Arrêtée par une ronce qui agrippait ses -jambes, il la joignit, s'agenouilla, vainquit la -ronce, enserra les jambes. Mais elle ne voulut -pas tomber encore. Elle se raidit ; elle lui -tournait le dos. Il se redressa ; ses mains montèrent -aux seins qu'elles pressaient ; il baisait -la nuque ; il mordit une oreille.</p> - -<p>Alors, elle tourna la tête ; ses yeux étaient -sérieux ; elle cessa de se débattre. Appuyée -au bras qui entourait sa taille, elle livrait sa -bouche aux baisers, son corps aux caresses.</p> - -<p>Ils tombèrent doucement.</p> - -<p>Assis maintenant l'un près de l'autre, ils -se regardaient du coin de l'œil, occupés à des -gestes analogues. Elle arrangeait ses cheveux, -il refaisait le nœud de sa cravate.</p> - -<p>Elle souriait.</p> - -<p>Il songeait.</p> - -<p>Cette bonne fortune l'enchantait. Il en avait -rencontré peu d'aussi agréables dans sa carrière -de chasseur équivoque. « Mais que les -femmes sont difficiles à émouvoir! les transports -de cette amoureuse ont été bien faibles. -Elle semblait plus honteuse que tendre, ou -plus décidée qu'abandonnée, je ne sais. »</p> - -<p>Lui cependant avait été très heureux, et de -quelle douce paix il jouissait! Quel charme -dans ce corps jeune, dans ces contours qui -ont leur forme première, dans ces organes -naïfs! « Elle est lisse comme un tronc de -hêtre et sa chair a cédé avec tant d'orgueil, -mais tant de simplicité aussi! Comme c'est -simple, l'amour! »</p> - -<p>Il regarda la jeune fille, cherchant des mots -à lui dire, mais il n'avait pas l'habitude de la -parole, ni surtout de la parole tendre.</p> - -<p>Elle lui paraissait encore plus jolie, maintenant, -plus naturelle. Ce sentiment du naturel, -il ne l'avait encore jamais éprouvé. C'est -peut-être que le silence le faisait réfléchir.</p> - -<p>Il parla enfin, disant le charme du moment, -la fraîcheur de cette grotte, son bonheur, son -repos.</p> - -<p>Elle tapotait gauchement sa jupe, tournait -entre ses doigts une hampe de digitale, souriait, -mais ne manifestait aucun contentement.</p> - -<p>« Il me semble que je l'aimerais presque, -si elle me câlinait. »</p> - -<p>Voulant prendre sa pipe, il se trompa de -poche, heurta sa bourse.</p> - -<p>« Ah! »</p> - -<p>Il ramena secrètement une pièce d'or, prit -la main de l'enfant, referma ses doigts sur la -surprise. Elle les rouvrit aussitôt, regarda, -rougit ; son sein se gonfla, elle poussa un -grand soupir, puis s'abattit dans les bras de -son ami, toute secouée des sanglots nerveux -de la joie.</p> - -<p>A genoux près de lui, elle lui baisait les -yeux, les joues, la barbe, le coin des lèvres.</p> - -<p>Elle était heureuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch2">NOIR</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.</div> -</div> - -<p class="attr">BAUDELAIRE.</p> - -</blockquote> - -<p>La plus belle fleur que Duclos avait jamais -vue était un dahlia noir.</p> - -<p>C'était dans le jardin public d'une petite -ville de Normandie, un jardin de tulipes, de -pâquerettes, de glycines, de charmilles et d'orangers, -un jardin où la plante rare, surgie -d'entre les plantes connues, semblait vraiment -rare, exceptionnelle et belle.</p> - -<p>Qu'une touffe de violettes blanches ferait -bien dans une serre torride, parmi la singularité des -orchidées! Qu'une orchidée est agréable -et comme elle saisit étrangement les yeux -dans un grand jardin de province, où rient -trois enfants, où un ecclésiastique, qui vient -d'achever son bréviaire, échange des phrases -timorées avec deux vieilles dames en noir!</p> - -<p>Ce jardin était beau et frais, élégant comme -une jeune femme qui va peut-être trouver -l'amour, car on trouve bien le trèfle à quatre -feuilles. Ses plates-bandes et ses corbeilles -dosaient avec goût les fleurs de serre qui viennent -prendre l'air, et les fleurs rustiques qui -couchent dehors, celles qui ferment à la nuit -les yeux qu'elles ouvrent au soleil, celles qui -ont toujours un nouveau sourire pour remplacer -celui qui se meurt et celles qui se donnent -toutes, tout d'un coup, d'un seul grand -baiser.</p> - -<p>Il y avait aussi beaucoup d'arbres, et même -des frênes, des saules et des osiers rouges, -parmi les lilas, les boules de neige et les roses -de Jéricho. Il y avait des pelouses, des bassins, -des jets d'eau, des poissons rouges et -des poissons blancs.</p> - -<p>Il y avait des fleurs noires.</p> - -<p>Tout l'été qu'il passa dans cette petite ville, -Duclos vint, chaque matin, se promener dans -l'allée des dahlias. Il avait l'air d'un inspecteur -des fleurs. Il les examinait une à une, accueillant -les nouvelles venues, déplorant le destin -de celles qui allaient mourir.</p> - -<p>Il s'arrêtait longtemps devant la touffe des -dahlias noirs. Une fleur noire est noire. C'est -un morceau de velours noir découpé en forme -de fleur, et rien de plus.</p> - -<p>Les dahlias noirs sont simples ou doubles, -comme tous les dahlias. Les dahlias doubles -sont des boules tuyautées, raides et qui semblent -en métal ou en toile passée à l'empois -et bien calamistrée. Les dahlias simples ont -la forme d'un soleil ou d'un ostensoir et semblent, -du haut de leur tige verte, répandre une -bénédiction amicale. Ils ont un œil, et presque -toujours, dans les dahlias noirs, un œil -jaune, un louis d'or insolent posé au centre -du soleil de velours noir. Ils font peur, parce -qu'ils semblent vivre, et que c'est contraire à -la nature des fleurs, qui ne doivent être que -des choses, de jolies choses.</p> - -<p>Cependant les dahlias noirs qui exaltaient -Duclos tous les matins, dans le grand jardin -solitaire, n'avaient pas d'œil : des pétales frisés -s'entrecroisaient au-dessus du mystère des -étamines et des pistils.</p> - -<p>« Cette fleur n'est qu'une idée, elle est un -désir. Est-elle une fleur? »</p> - -<p>Un jour il eut une surprise. Un petit liseron -rose avait glissé sa tige souple entre les -pétales d'un grand dahlia, et il venait de s'ouvrir -au centre de la fleur, il avait osé mettre -parmi cette nuit de velours noir la caresse -d'une nacre charnelle.</p> - -<p>« … Et moi, se disait-il, qui n'avais jamais -compris le vers de Baudelaire… Non, c'est -impossible… Adieu, fleur innocente qui offenses -la paix de mon cœur… Qui vais-je aimer, -puisque tu n'es pas une femme et puisque ce -pays est un désert d'amour? »</p> - -<p>Il s'en alla fort mécontent, les yeux baissés, -poussant du pied et du bout de sa canne les -petits cailloux, méditant sur ces désaccords de -la pensée et de l'acte qui rendent si difficiles -et si rares les réalisations agréables.</p> - -<p>« Le désir ne vient presque jamais à propos. -On n'a envie que de l'impossible, de l'eau -qui fuit, de l'oiseau qui s'envole, de la femme -qui rentre et referme brusquement sa porte. -La sagesse serait de ne jamais désirer que le -morceau de pain que l'on porte à sa bouche. -Et encore qui sait si le gosier ne va pas se -contracter au passage? Alors, ne désirer que -ce qui est accompli, accepter le hasard et revivre -les moments qui furent heureux… »</p> - -<p>Un cri arrêta ses divagations.</p> - -<p>Il regarda, aperçut, assise sur un banc, -devant lui, une jeune femme qui, le bas de -la robe un peu relevé, tâtait sa cheville avec -inquiétude, au-dessus d'un soulier blanc. Le -bas était noir.</p> - -<p>Duclos n'était pas timide. Pendant qu'il -s'inclinait, le chapeau à la main, expliquant la -méchanceté des petits cailloux que l'on pousse -du pied, il observait la sévérité d'une toilette -qui l'enchanta. Tout était noir et blanc, sauf, -au cou, la lueur d'un ruban rose, tout pareil, -de nuance, au liseron qui s'ouvrait, là-bas, -sur le cœur du dahlia noir.</p> - -<p>Près de la dame, une brochure de théâtre, -jaune et un peu salie. Il rapprocha cela d'une -grande affiche qu'il avait aperçue le matin, -et, ivre encore de sa fleur et de son désir, il -murmura, regardant le cou, qui était frais, -puis le visage mat et doré, les yeux très -sombres :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.</div> -</div> - -<p>Blanc, noir et rose, reprit-il, en souriant.</p> - -<p>Un sourire un peu forcé lui répondit.</p> - -<p>Ils parlèrent théâtre. On n'eut point l'air -fâché qu'il prît place sur le banc.</p> - -<p>Cette stupidité! dit la dame, en roulant la -brochure.</p> - -<p>Alors, il lui récita des vers :</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i1">O musique, musique des arbres,</div> -<div class="verse i3">Bercez, bercez-moi.</div> -<div class="verse">Souffle tiède du vent fraîchi par la rivière</div> -<div class="verse i2">Caresse, caresse-moi…</div> -</div> - -<p>Elle le regarda bientôt avec des yeux attendris.</p> - -<p>De longs sifflements. Le train passa en -grondant.</p> - -<p>— La gare est tout près, dit Duclos. On -descend un petit escalier.</p> - -<p>— Nous avons l'après-midi, murmura la -la dame.</p> - -<p>— Je vous aime! dit le jeune homme.</p> - -<p>— Pourquoi pas? répondit la dame.</p> - -<p>— Qui sait?</p> - -<p>— Qui sait?</p> - -<p>Ils se levèrent du même accord.</p> - -<p>En passant devant le grand dahlia noir, -noir et rose, maintenant, Duclos s'arrêta, et -montrant la fleur :</p> - -<p>— Je vous aime, parce que j'aime cette fleur -noire et rose. Je vous aime, parce que vous -êtes les deux sœurs.</p> - -<p>— Et moi qui ai pleuré ce matin, dit-elle. -La méchanceté des hommes…</p> - -<p>— Tous les hommes ne sont pas méchants.</p> - -<p>Ils se regardèrent longtemps, puis se prirent -les mains.</p> - -<p>— Etes-vous mon destin?</p> - -<p>— Peut-être, répondit-elle.</p> - -<p>Elle ajouta encore, comme la première fois :</p> - -<p>— Qui sait?</p> - -<p>— Vite, dit Duclos, voici l'heure.</p> - -<p>Ils descendirent rapidement le petit escalier -de la gare. Ils partirent.</p> - -<p>Quelquefois Duclos appelait son amie : -« Mon Dahlia. » Cela la faisait rire et songer -aussi.</p> - -<p>Dès qu'ils se furent connus charnellement, -ils s'aimèrent avec passion.</p> - -<p>Le dahlia noir au cœur rose fut pour Duclos -un réconfort éternel. La grande fleur de -velours apaisa son front, son cœur et ses lèvres. -Elle faisait un beau mystère sur la blancheur -du marbre.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch3">BLANC</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Cet unanime blanc conflit</div> -<div class="verse">D'une guirlande avec la même.</div> -</div> - -<p class="attr">S. MALLARMÉ.</p> - -</blockquote> - -<p>Il était une fois deux enfants du même âge, -un petit garçon et une petite fille. Ils s'aimaient -beaucoup, ne se plaisaient qu'ensemble, et -leurs jeux avaient quelque chose de tendre. A -cache-cache, quand la petite fille était prise, -elle se laissait tomber dans les bras de son -ami, elle renversait la tête, baissait les paupières, -entr'ouvrait la bouche ; et si les baisers -ne tombaient pas, elle les réclamait, ou -allait les chercher en haussant gracieusement -ses lèvres vers les lèvres distraites ou timides. -Ils venaient d'avoir dix ans.</p> - -<p>Un jour qu'il faisait très chaud, ils ôtèrent -leurs bas pour patauger dans le ruisseau. Ils -se mouillèrent beaucoup et allèrent se sécher -dans l'herbe chaude, au soleil. La vue de leurs -petites jambes roses, cependant, et de leurs -genoux moirés excitait leur curiosité. Ils -comparèrent, et le petit garçon eut la sagesse -d'avoir la peau moins lisse. « Elle est aussi -moins douce », dit-il ; et les mains furent -d'accord avec les yeux.</p> - -<p>Ils recommencèrent le lendemain, et chaque -jour ils lisaient davantage. Leurs baisers, -maintenant, s'accompagnaient de douces caresses -qui leur faisaient monter le sang à la -tête. Mais l'instant d'après, ils n'y pensaient -plus et leur innocence éclatait de rire. Ils étaient -heureux.</p> - -<p>Venus les premiers froids et la pluie, ils -transportèrent leurs jeux dans une grande -chambre à moitié vide qu'on leur abandonnait. -Le petit garçon, qui allait à l'école, venait passer -toutes ses récréations chez son amie. La -petite fille recevait ses leçons à la maison. A -de certains jours très mauvais, le petit garçon -les prenait avec elle. Leurs parents, qui considéraient -l'avenir, voyaient avec plaisir la -tendresse enfantine des deux écoliers.</p> - -<p>Vers le mois de décembre, un curé vint à -la maison, introduit par la mère dans la -grande chambre où jouaient les enfants. On -lui apporta un fauteuil et un tabouret. Il -s'assit, tira sa tabatière, se moucha, aspira -une bonne prise et parla du bon Dieu. Ce -sujet leur était déjà connu, mais la petite fille -devint attentive, quand le prêtre, se tournant -vers elle, lui dit :</p> - -<p>— Mon enfant, vous ferez bientôt, je l'espère, -connaissance avec votre créateur. Vous -savez combien il vous aime, et vous l'aimez -aussi. Les cœurs purs aiment toujours le bon -Dieu. Mais le véritable amour exige plus d'intimité -et plus d'abandon. Jésus viendra vers -vous et vous vous livrerez à lui avec confiance. -Vous sentirez les saints embrassements -de votre créateur. En un mot, ma chère -petite, nous allons vous préparer à votre -première communion.</p> - -<p>— Et moi? demanda le petit garçon.</p> - -<p>— Ecoutez, dit le prêtre, et faites votre profit -de mes paroles. Vous savez, continua-t-il, -en revenant à la petite fille, toute l'importance -d'un pareil acte. Le catéchisme vous a instruite -de la grandeur de ce sacrement. Quel -mystère que l'union du créateur et de la créature! -Cette union s'opère par la communion -eucharistique et elle apporte aux êtres qui -savent s'y préparer et s'en rendre dignes les -joies ineffables de l'amour divin…</p> - -<p>Il parla longtemps, et la froideur de son -verbe contrastait avec l'exaltation des sentiments -qu'il exprimait. A chaque instant, il -déployait un grand mouchoir rouge très sale, -il ouvrait sa tabatière, prisait, crachait, éternuait. -La petite fille ne comprenait rien aux -grandes paroles d'amour débitées par ce vieillard -machinal ; cependant, il parlait d'amour -et ce mot, même dans une telle bouche, la -charmait et la faisait un peu tressaillir.</p> - -<p>Son confesseur ne lui avait encore fait aucune -question sur le sixième commandement, -mais, à l'approche du grand jour, il se départit -de sa réserve ou de son indifférence. Ses -questions très précises, et d'ailleurs conformes -aux manuels de dévotion, intéressèrent -beaucoup la petite fille. A la réflexion, elle -fut navrée. Ainsi tout cela, c'était des péchés. -Ces jeux, ces baisers, ces frôlements, ces -caresses, des péchés! Le prêtre ne lui apprit -rien, d'ailleurs, sinon qu'elle avait, sans le -savoir, cessé d'être innocente.</p> - -<p>Une après-midi, elle refusa le baiser de -son ami et, sans autres explications, alla s'agenouiller -dans un coin de la chambre. Ensuite, -elle prit un livre et lut : « Soyons fidèles à -enlever tous les obstacles qui pourraient s'opposer -à la venue de Jésus en nous. Préparons-lui -un sanctuaire pur, orné, embrasé -d'amour ; et quand il sera venu, nous pourrons -dire, dans la ferveur de notre joie : Mon -bien-aimé est à moi, il a reposé sur mon -cœur… »</p> - -<p>Elle avait prononcé ces derniers mots à -haute voix. Le petit garçon les entendit et -demanda, tout en larmes :</p> - -<p>— Ce n'est donc plus moi que tu aimes?</p> - -<p>— Tu ne peux pas comprendre ces choses-là. -Je t'aime comme mon frère et comme mon -petit ami ; j'ai beaucoup d'affection pour toi, -mais mon amour appartient à Jésus.</p> - -<p>— A Jésus!</p> - -<p>Il haussait les épaules, rageur dans son -chagrin.</p> - -<p>— Jésus m'aime, comment ne pas l'aimer? -Il me fait la cour, comment lui résister? Tu -ne sais donc pas qu'il est tout puissant, et -qu'il peut nous pulvériser tous les deux, à -l'instant même?</p> - -<p>— C'est vrai?</p> - -<p>Il réfléchissait, accablé, à cet inconnu si -fort et si cruel qui était venu prendre son -amie, briser son cœur.</p> - -<p>— Ah! qu'il me tue, mais qu'il ne t'emporte -pas!</p> - -<p>— Il ne m'emportera pas. Est-ce qu'il a -emporté Angèle, Laure, Juliette qu'il a aimées -l'année dernière et qui en sont encore tout -heureuses?</p> - -<p>— Alors, il ne t'aimera pas toujours?</p> - -<p>— Il m'aimera toujours, mais de loin, et -moi aussi, je l'aimerai. Mais il n'y a pas que -moi sur terre et il faut qu'il entre dans le -cœur de toutes les petites filles qui font leur -première communion.</p> - -<p>— Entre-t-il aussi dans le cœur des petits -garçons?</p> - -<p>— Je ne pense pas, dit-elle d'un ton ironique. -Il ne peut offrir aux petits garçons -qu'une bonne et solide amitié.</p> - -<p>— Moi, je ne l'aimerai jamais.</p> - -<p>— Tu seras forcé de l'aimer, quand tu -auras le cœur pur, tu verras.</p> - -<p>— Ah!</p> - -<p>— Moi, j'ai le cœur pur. J'ai confessé -tous mes péchés!</p> - -<p>— Quels péchés?</p> - -<p>— Tais-toi, et demande pardon à Dieu.</p> - -<p>Elle recommença ses prières.</p> - -<p>Son ami réfléchissait.</p> - -<p>Les petits garçons, moins avancés, font -généralement leur première communion un -an après les petites filles de leur âge. C'était -un usage ; il ne s'en sentait pas humilié. -Cependant, il aurait bien voulu participer aux -mystères que son amie allait connaître. Il ressentait -à la fois de la jalousie et de la peur.</p> - -<p>« Pourvu, songeait-il, qu'il ne lui fasse -point de mal! »</p> - -<p>Le grand jour arriva. Il vit sa petite amie -pâle et jolie dans un nuage de mousseline. -Ces deux candeurs étaient charmantes. S'approchant -d'elle, il murmura :</p> - -<p>— Comme je t'aime!</p> - -<p>Elle baissa les yeux et fit rouler entre ses -mains gantées de blanc les grains de son -chapelet de nacre. Elle passa sans lui répondre, -sans le regarder. Il fut triste pendant -toute la cérémonie. La récitation des actes le -réveilla un peu, mais il eut le cœur brisé, -quand il entendit la voix de son amie :</p> - -<p>« O mon unique bien, mon trésor, ma vie, -mon paradis, mon amour, mon tout, je veux -vous recevoir le cœur brûlant d'amour… O -mon trésor, je veux vivre et mourir dans une -union continuelle avec vous!… Mon bien-aimé -s'est donné tout à moi, je me donne aussi -toute à lui. O mon Jésus, je ne veux plus -m'appartenir, je veux être à vous. Que mes -sens soient à vous et qu'ils ne servent plus -qu'à vous faire plaisir… »</p> - -<p>« Ingrate! » songeait-il. Il eut un mouvement -de colère. Puis il se remémora les charmantes -heures passées avec son amie, leurs -jeux, leurs rires, ces lents baisers qui les mettaient -hors d'haleine, ces étreintes dont ils -sortaient rougissants, la peau brûlante, les -yeux humides…</p> - -<p>« Tous ces plaisirs, c'est un autre qui va -les lui donner! Et moi je suis seul… Elle -ne m'aime plus… »</p> - -<p>La petite fille eut l'honneur de parler encore -après la communion. Elle revint à sa place, -la première de la blanche théorie, s'agenouilla -la tête dans ses mains, resta longtemps absorbée. -Un sentiment puissant l'écrasait. -Elle se sentait dolente et heureuse :</p> - -<p>« Il est en moi, je le sens dans mon cœur… -Mon cœur se gonfle… J'étouffe, mais c'est de -bonheur… je suis aimée, je suis aimée… C'est -toi, mon amour? Oh! reste dans mes bras, -serre-moi bien fort encore, encore! Ah! je -me trouve mal… La tête me tourne… Ah! -Ah! quelle émotion! Je vais maintenant lui -déclarer encore tout haut mon amour, je suis -bien contente et bien fière… Tu m'aimes, dis? -Il m'aime. »</p> - -<p>Elle se leva et parla :</p> - -<p>« O Sauveur tout aimable, je me suis donnée -à vous et vous vous êtes donné à moi, je -veux vous sacrifier tous les plaisirs de la terre, -je vous sacrifie mon corps, mon âme, ma -volonté. Je n'ai que cela à vous offrir, hélas! -Si j'avais davantage, je vous donnerais davantage, -je voudrais mourir pour vous… Enflammez-moi -de votre amour! Mais je ne me contente -pas d'une étincelle, je veux une flamme, -j'en veux mille, je veux un incendie qui détruise -à l'instant en moi toute attache aux -créatures… Vaines créatures, laissez-moi, -vous ne me verrez plus. Ne me demandez plus -aucune affection. Mon cœur appartient tout -entier à mon bien-aimé… »</p> - -<p>« Elle ne m'aime plus, songeait-il, elle ne -m'aimera plus jamais. »</p> - -<p>Il pleura. Ses voisins croyaient que c'était -par pieuse émotion.</p> - -<p>Cependant la messe s'accomplissait et on -entendait déjà remuer les chaises dans le bas -de l'église. La petite fille rénovée par l'amour -se sentit également dévorée par la faim. Alors, -elle pensa à sa maison, à ses parents, à son -ami, à la belle table de cérémonie, brillante -de fleurs, de cristaux, d'argenterie ; elle pensa -à la cuisine, à la cuisinière. Bien sûr qu'une -bonne assiette de potage refroidissait déjà -pour elle.</p> - -<p>« Après, je mangerai un petit pâté… Mon -ami va être là, attentif à me servir… Je -l'aime bien… Nous nous promènerons en -attendant les vêpres, nous cueillerons des -fleurs, rien que les blanches, blanches comme -mon voile, comme mon cœur. Je suis contente! »</p> - -<p>Le petit garçon avait couru à la maison de -son amie, où sa famille ce jour-là déjeunait, -il était allé prévenir la cuisinière, et, à l'office, -sur un coin de table, on avait préparé -deux potages, et deux bouchées à la reine, et -deux verres de vin.</p> - -<p>Quand la petite fille arriva, il lui prit la -main et elle se laissa entraîner. A l'aspect de -la dînette préparée, son petit cœur de femme -fondit de tendresse. Elle se jeta au cou du -petit garçon et l'embrassa de toutes ses forces, -disant :</p> - -<p>— Tu sais, Jésus est mon époux mystique, -mais cela ne va pas durer longtemps. Pendant -qu'il m'aime, dis-moi ce que tu veux, il -n'a rien à refuser à sa petite épouse.</p> - -<p>— Je veux que tu m'aimes comme avant.</p> - -<p>— Tiens, dit-elle.</p> - -<p>Elle lui donnait ses lèvres.</p> - -<p>— Es-tu content? Mangeons, maintenant, -j'ai bien faim.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch4">BLEU</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">La demoiselle bleue aux bords frais de la source.</div> -</div> - -<p class="attr">TH. GAUTIER.</p> - -</blockquote> - -<p>Elle était princesse. Sœur de la reine, elle -vivait près d'elle et partageait ses honneurs. -Mais sa fantaisie aussi lui conseillait des plaisirs -moins pompeux et elle voulait bien aller -parfois chez une de ses dames d'honneur dont -le mari était simple garde du corps et d'ailleurs -excellent gentilhomme, jeune, beau, spirituel, -tendre.</p> - -<p>La princesse était mariée dans son pays à -un prince qui pouvait devenir roi, si plusieurs -générations disparaissaient dans un cataclysme. -Ils ne s'étaient jamais aimés. La princesse, -d'ailleurs, qui était parfois rieuse et toujours -orgueilleuse, passait pour avoir un cœur -de fer. Elle avait reçu beaucoup d'hommages, -et n'en avait agréé aucun. Tantôt elle se moquait, -tantôt elle prenait un ton glacé. Elle -n'aimait que la toilette, le jeu et la domination. -Ce qui lui plaisait chez le garde du corps, -c'est que ses sourires y étaient des ordres ; -ensuite, elle gagnait toujours au vingt-et-un ; -ensuite ses robes et ses diamants éclipsaient -toutes les autres parures et toutes les autres -robes. Le garde du corps ne lui avait jamais -témoigné d'autre sentiment qu'un profond -respect.</p> - -<p>Comme elle était blonde, elle aimait les -étoffes bleues, les fleurs bleues, les saphyrs, -bleus comme ses yeux, si bien qu'on avait fini -par l'appeler la Princesse Bleue. Elle s'amusait -de ce nom, qui semblait sorti d'un conte -de fées. Un jour qu'elle écoutait les propos -mélancoliques de sa dame d'honneur, elle se -sentit quelque langueur dans la pensée et dans -les membres, et elle dit : « Mon âme est un -oiseau bleu. » Ce mot, qu'elle répéta plusieurs -fois, lui rendit toute sa sérénité, tant il était -joli. Alors elle regarda autour d'elle :</p> - -<p>— Votre mari est donc absent, ma chère? -Il me semble qu'il n'est pas venu me saluer.</p> - -<p>— Mon mari vous paraît absent aujourd'hui, -mais ne l'est-il pas tous les jours?</p> - -<p>— Que voulez-vous dire?</p> - -<p>— N'est-il pas tous les jours absent de lui-même?</p> - -<p>— Pauvre amie, cela signifie qu'il vous -néglige.</p> - -<p>— Il ne m'aime plus.</p> - -<p>— Vraiment, voilà une belle conduite. Mais -ce n'est pas possible. D'ailleurs, je ne le permettrai -pas. Je ne veux pas que mon amie soit -malheureuse. Il va recevoir mes ordres.</p> - -<p>— Ah! Madame, vous croyez donc que l'on -commande aux cœurs?</p> - -<p>— Mais sans doute. M'a-t-on consultée pour -me marier, moi, princesse? On m'a dit d'aimer -mon mari, et je l'ai aimé.</p> - -<p>— Combien de temps?</p> - -<p>— Mais je l'aurais aimé toujours, s'il avait -voulu. Il n'a pas voulu.</p> - -<p>— Vous voyez bien.</p> - -<p>— Il ne l'a pas voulu ou peut-être il ne l'a -pas pu. Le mariage ne me causait aucun plaisir, -il me reprocha ma froideur, et je pleurai. -Depuis ce moment, nous ne nous sommes jamais -revus sans témoins. D'abord, je me sentis -très humiliée, puis j'appréciai le calme des -nuits solitaires. Je suis jeune fille avec bonheur. -Mais depuis mon expérience, je comprends -encore un peu moins les jeux, les drames, -les comédies de l'amour… Alors, cela -vous amuse, vous, la cérémonie conjugale?</p> - -<p>La dame d'honneur regarda sa maîtresse -avec une respectueuse et triste ironie.</p> - -<p>Puis elle dit :</p> - -<p>— J'ai peur que mon mari n'ait quelque -amour en tête, ou quelque amourette.</p> - -<p>— Amourette? dit la princesse. Le mot est -joli. Amourette, cela ne doit pas être grave, -cela?</p> - -<p>— Grave? Non, l'amourette passe et l'amour -reste. Mais je ne sais. C'est peut-être un véritable -amour qui l'éloigne de moi. J'en ai bien -peur.</p> - -<p>— Je ne comprends presque rien à tout cela, -dit la princesse, mais je voudrais vous voir -heureuse comme je le suis moi-même. A moi, -pour cela, il ne faut rien que la vie qui passe -et que je respire. A vous, puisqu'il vous faut -l'amour, j'essaierai, je vous le répète, de vous -secourir. La parole de sa princesse touchera -son cœur… Eh! ma bonne amie, c'est peut-être -moi qu'il adore?</p> - -<p>— Peut-être, hélas!</p> - -<p>— Pourquoi hélas? Si c'est moi, vous êtes -sauvée.</p> - -<p>A ce moment, le garde du corps entra et vint -saluer la princesse.</p> - -<p>— Monsieur, lui dit-elle, je vous recevrai à -six heures au palais, en audience particulière.</p> - -<p>Elle se leva et sortit.</p> - -<p>Tout le monde imita la princesse et les deux -époux restèrent face à face, fort troublés tous -les deux.</p> - -<p>— Madame, dit le mari, vous avez donc -déplu à la princesse? C'est encore à vous que -je dois cette avanie?</p> - -<p>— Avanie? Comment, la dame de vos pensées -veut bien vous recevoir en particulier et -vous vous plaignez?</p> - -<p>Il ne sut d'abord que répondre, car c'était -la première fois que sa femme faisait allusion -à des sentiments qu'il croyait tenir bien -cachés dans son cœur.</p> - -<p>— La dame de mes pensées, dit-il brutalement, -c'est ma carrière, et vous l'avez sans -doute brisée par vos bavardages.</p> - -<p>— Je ne suis pas bavarde.</p> - -<p>— Vous êtes sotte.</p> - -<p>— Ah! laissez-moi, vous ne méritez pas -d'être aimé.</p> - -<p>La dame s'enfuit, ressentant une colère -triste. Mais, malgré toute raison, elle espérait -que l'intervention de la princesse serait heureuse, -et elle passa la fin de sa journée à pleurer -doucement.</p> - -<p>Le garde du corps adorait la princesse en -secret et sans espérance. Timide et violent, il -gardait ses timidités pour sa divinité, ses violences -pour sa femme ; mais quand il avait été -brutal, il ressentait beaucoup de honte et sa -timidité le faisait beaucoup souffrir. Il était -presque toujours malheureux. Aussi, depuis -quelque temps cherchait-il dans l'ambition -un remède à ses maux. Il venait de passer -l'après-midi à faire les plus humiliantes commissions -pour la maîtresse du roi, inquiétée -par les allures d'un amant subalterne qu'elle -avait congédié. Le garde du corps devait, en -échange d'un billet de trois lignes, recevoir -un brevet de capitaine. Il tenait le billet dans -son portefeuille et c'est à six heures exactement -qu'il devait le remettre à la favorite.</p> - -<p>L'amour, la curiosité, l'inquiétude l'emportèrent -sur l'ambition. Il alla se parer, se -parfumer et courut à l'audience, en se disant : -« C'est peut-être un rendez-vous. »</p> - -<p>La princesse, au lieu de se faire attendre, -attendait, et non sans impatience. Elle était -plus jolie, étant plus pâle, avec des yeux brillants. -Sa figure avait la douceur d'une hampe -de lilas blanc cachés sous les feuilles, mais les -feuilles étaient blondes : sa coiffure, défaite -avec beaucoup d'art, laissait pendre jusqu'à -ses épaules quelques boucles de cheveux.</p> - -<p>— Approchez-vous, dit-elle d'une voix -dolente, approchez. Mettez-vous ici, près de -moi. Je suis souffrante et ne puis parler que -très bas. Et puis, c'est l'amie, l'amie de votre -femme qui vous reçoit, et non la princesse. -Voici donc : je me suis aperçue que vous -n'aimiez plus Elisabeth et cela me fait de la -peine. Est-ce bien vrai que vous ne l'aimez -plus?</p> - -<p>— Hélas!</p> - -<p>— Et le sentiment de votre devoir, de votre -honneur?</p> - -<p>— Mon honneur?</p> - -<p>— Oui, vous lui avez juré, outre la fidélité -conjugale, une tendresse éternelle…</p> - -<p>— Elle l'a cru… je l'ai cru peut-être aussi…</p> - -<p>— C'est mal de la délaisser, de la tourmenter… -Elle pleure en ce moment, j'en suis -sûre…</p> - -<p>— Je ne suis pas méchant pour elle.</p> - -<p>— Eh bien, promettez-moi de ne plus lui -faire de chagrin.</p> - -<p>— Je ne lui ferai pas de chagrin volontairement.</p> - -<p>— Bien, mais promettez-moi davantage, -promettez-moi…</p> - -<p>Elle sembla oppressée, et sa voix devint si -basse que, pour la percevoir, le garde du corps -dut se pencher vers la princesse, jusqu'à presque -effleurer ses cheveux. Cet homme, quoique -habitué à toutes les dissimulations du -courtisan, souffrait affreusement. Aimer la -princesse de loin, cela lui avait paru un doux -supplice, en comparaison de la torture que lui -faisait, en ce moment, subir le désir. Avec -toute autre femme, ou il fût tombé à genoux, -ou il eût pris la fuite ; avec la princesse, il -fallait rester, se taire et maintenir l'attitude -d'un soldat qui reçoit des ordres.</p> - -<p>— Promettez-moi, reprit la princesse, d'être -bon pour elle, d'être très bon, de l'aimer -encore…</p> - -<p>Le garde du corps resta muet.</p> - -<p>— Vous le promettez?</p> - -<p>Il se taisait toujours.</p> - -<p>— Cela n'est donc plus possible? Tout est -donc fini entre vous? Vous avez une faute -grave à lui reprocher?</p> - -<p>— Je n'ai rien à lui reprocher, je ne l'aime -plus, voilà tout.</p> - -<p>— Qu'elle ne s'en aperçoive pas, au moins!</p> - -<p>— J'espérais qu'elle ne s'en serait jamais -aperçue.</p> - -<p>— On peut donc cesser d'aimer une femme -sans qu'elle s'en aperçoive?</p> - -<p>— C'est difficile, je n'ai pas eu l'adresse -nécessaire. Ce qui est facile, hélas! c'est d'aimer -une femme sans qu'elle s'en aperçoive.</p> - -<p>— Oh! croyez-vous?</p> - -<p>— J'en suis sûr. Celle que j'aime ne s'est -jamais doutée de mon amour et ne s'en doutera -jamais.</p> - -<p>— Monsieur le garde du corps, dit la princesse, -monsieur le militaire, vous êtes un -enfant. Celle que vous aimez connaît votre -amour…</p> - -<p>— Hélas! dit-il, incrédule.</p> - -<p>— … et elle vous aime, ajouta-t-elle, en lui -tendant ses deux mains.</p> - -<p>Il se jeta sur l'offrande, mais encore indécis, -si troublé qu'il haletait.</p> - -<p>— Embrasse-les, enfant, dit la princesse, -embrasse-moi, toi qui m'aimes, toi qui m'as -désirée si longtemps dans le secret de ton -cœur, embrasse ta princesse bleue, embrasse -ton amour.</p> - -<p>Le lendemain matin, la femme de chambre -disait à sa maîtresse :</p> - -<p>— Oh! Madame a un bleu sur la gorge.</p> - -<p>— Cela ne m'étonne pas. C'est un signe. -Mais si singulier! Il est ici, il est là. Il se -montre, il disparaît. Sur la gorge, c'est vrai, -sur le cœur…</p> - -<p>— C'est peut-être pour cela qu'on appelle -Madame la princesse bleue? continua l'innocente.</p> - -<p>— Va voir si ma dame d'honneur est là.</p> - -<p>La princesse, demeurée un instant seule, -considéra avec émotion son signe bleu.</p> - -<p>« Dieu! que je suis heureuse! songeait-elle -Et comme je suis adroite! Et que mon amie -est bête! Faire des confidences d'amour! -Pauvre Ariane, sans toi, je n'aurais peut-être -jamais rien su. Ces regards, que je prenais -pour les marques d'un attachement ardent et -respectueux, c'était de l'amour!… Mais la -voilà… »</p> - -<p>La dame d'honneur entrait tout agitée.</p> - -<p>— Ah! princesse! Il m'a fallu l'attendre -jusqu'à quatre heures du matin! Je suis folle! -Tout est perdu.</p> - -<p>— Là! Vous ne pouvez donc jamais être -raisonnable? Tout est arrangé, au contraire.</p> - -<p>— Ah! Merci!</p> - -<p>— Ecoutez-moi. Je l'ai confessé. Cela a été -difficile, cela a été long. Enfin, je sais la vérité. -C'est une amourette. La personne qui a fait -tourner la tête à votre mari est une petite -actrice sans conséquence. On les prend, on les -laisse, on les reprend. Celle-là a déjà passé -par bien des mains, et entre autres par celles -de mon mari… Vous voyez, nous sommes en -famille… Or voici. Une actrice n'est presque -jamais libre dans la journée. Sa liberté commence -à l'heure où finit celle des autres femmes, -à minuit. J'ai donc décidé que votre mari -prendrait son service à mon palais tous les -jours de minuit à quatre heures du matin… -Naturellement, il aura des compensations, car -cela est pénible… Son avenir est assuré et son -bonheur… Il est ambitieux? Oui. Très bien. -Un titre lui plairait? Une décoration? D'abord -je l'attache à ma personne. Dès qu'il aura un -grade possible, dans six mois, dans trois mois, -il sera mon aide de camp, mon secrétaire. Il -ne me quittera que pour aller vous faire la -cour, heureuse épouse. Nous le surveillerons -à nous deux…</p> - -<p>— Que vous êtes bonne!</p> - -<p>— N'est-ce pas?</p> - -<p>— Vous êtes la bonté même.</p> - -<p>— Vous êtes belle, vous, et cela vaut mieux.</p> - -<p>— Belle! Qui est plus belle que vous?</p> - -<p>— Flatteuse! J'ai trente ans et vous en -avez vingt-cinq… Hélas! J'ai renoncé à tout. -Vous m'aimerez au moins?</p> - -<p>— Je vous ai toujours aimée. Je vous adorerai. -Ma vie vous appartient. Je vous serai -dévouée jusqu'à la mort, et mon mari aussi, -je l'espère bien.</p> - -<p>— Je l'espère aussi. Je l'ai peut-être sauvé -d'un grand péril, d'un amour malheureux, -car quelles joies trouver dans l'aventure où -il s'engageait?</p> - -<p>— Quand il sera revenu à lui-même, il vous -aura bien de la reconnaissance… Hier soir, -c'est-à-dire ce matin, il était bien troublé… -Quand il est rentré, je l'ai cru ivre. Il me -regardait avec des yeux égarés. Sitôt entré -dans sa chambre, il a verrouillé la porte, puis -je l'ai entendu crier : Ah! Ah! Ah!…</p> - -<p>— Il n'a pas dit autre chose?</p> - -<p>— Je ne crois pas. Il n'est pas expansif.</p> - -<p>— Précieuse qualité. Que diriez-vous d'un -mari qui vous ferait d'humiliantes confidences?… -Il y en a qui sont ainsi… Le mien, par -exemple…</p> - -<p>— Vous avez été bien malheureuse!</p> - -<p>— Oui et non. Je ne pense plus à cela. Le -présent exalte mon cœur… Faire le bonheur -de ceux que l'on aime et qui vous aiment, est-il -rien de pareil au monde?</p> - -<p>— Vous êtes adorable!</p> - -<p>— Et je suis adorée.</p> - -<p>— Oh! oui.</p> - -<p>— Chère amie!</p> - -<p>Elle laissa prendre sa main, que la dame -d'honneur couvrit de baisers.</p> - -<p>« Ils se superposent, pensait-elle, mais les -derniers n'effacent pas les premiers. Vos lèvres, -pauvre couple, se rencontrent encore avec -ferveur, mais sur ma peau… C'est bien curieux… »</p> - -<p>— Ah! reprit-elle tout haut, maintenant -que vous êtes certaine de retrouver votre bonheur -un jour ou l'autre, j'espère que vous -serez prudente. D'après les confidences que -j'ai reçues, les joies conjugales ont un peu lassé -votre mari. Les hommes n'aiment pas qu'on -leur fasse des avances…</p> - -<p>— Oh! entre mari et femme! N'importe, je -serai prudente, généreuse amie…</p> - -<p>— Plus généreuse encore que vous ne -croyez! Car, enfin, votre mari est séduisant. -Il est jeune, plus jeune que moi, beau, ardent, -passionné…</p> - -<p>— Il le fut.</p> - -<p>— Il l'est encore, soyez-en sûre, et vous -ne tarderez pas à vous en apercevoir. Si je -n'avais pas renoncé à tout, si je n'étais pas -princesse… A votre place, je serais jalouse.</p> - -<p>— Ah! Dieu, je connais trop votre cœur.</p> - -<p>— Alors vous allez rentrer chez vous pleine -de confiance? Encore un peu triste?</p> - -<p>— Encore un peu.</p> - -<p>— Mais les nuages se dissipent, le ciel commence -à redevenir bleu?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Bleu comme mon âme, ma tendre amie, -bleu comme mon cœur.</p> - -<p>Et elle enfonçait son doigt dans son sein, -à l'endroit de la meurtrissure bleue qui enchantait -sa chair amoureuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch5">VIOLET</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">L'heure violette.</div> -</div> - -<p class="attr">LÉO LARGUIER.</p> - -</blockquote> - -<p>On l'appelait la vieille fille, et pourtant, si -elle était fille et vieille, elle n'avait l'air ni l'un -ni l'autre. Son apparence était d'une veuve -sur le déclin du bel âge. Elle était toujours -vêtue de noir, avec une profusion de broderies, -de parements et de rubans violets. Un -bouquet de violettes pâles, le plus souvent, -ornait son corsage et se répétait, factice, sur -son chapeau. L'odeur des violettes emplissait -son jardin, sa maison et son cœur : ses yeux -doux étaient deux belles violettes.</p> - -<p>La vieille fille était rieuse et dévote ; et les -curés ne manquaient pas d'en tirer la preuve -que la bonne humeur est l'inséparable compagne -de la vertu et de la piété : « Voyez la -vieille fille. Le ciel est dans son âme et dans -ses yeux. » Ses yeux étaient en effet des plus -doux et un sourire, à la fois céleste et puéril, -répandait sa grâce sur la plénitude rose de son -visage. Elle était, de tous côtés, rebondie, mais -sans excès, et l'ensemble avait cette suavité -reposante des architectures définitives.</p> - -<p>Un seul point indiquait son âge, la couleur -de ses cheveux. Leur blond très cendré s'était -encore décoloré avec la quarantaine, tombant -à la nuance de la toile bise que les années, -habiles lavandières, blanchissaient, à chaque -printemps, un peu.</p> - -<p>Bref, la vieille fille était une agréable chanoinesse.</p> - -<p>Vers le temps qu'elle eut à subir la grande -crise féminine, sa fortune, par l'établissement -d'un chemin de fer qui lui prit une ferme, -s'accrut. Alors, se sentant à la tête quelques -vapeurs, elle voulut remuer. Elle fit des pèlerinages -lointains, mais seule avec une amie et -à loisir. Ayant vu des provinces et des figures -nouvelles, elle se sentit différente ; sa -curiosité très assoupie s'éveilla. Un ecclésiastique -lettré lui prêta des livres d'histoire. Le -roman ne parle que des amours possibles, -l'histoire parle des amours réelles que certifient -des lettres et des reliques. La vieille fille -fut surprise ; elle rêva longuement un jour -devant l'image d'un beau cardinal mondain -qui décorait un livre grave.</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Galeotto fu 'l libro e chi lo scrisse.</i></div> -</div> - -<p>Elle ne s'était pas mariée par dévotion, ayant, -entre les mains d'un prêtre implacable aux -joies terrestres, fait vœu de se consacrer au -Seigneur. Sa mère, informée de cela, pleura, -menaça de mourir ; alors, elle différa, remettant -ce délaissement du monde au temps où -sa mère serait partie. Mais les années, sans -amortir sa piété, avaient effacé peu à peu dans -son esprit jusqu'au souvenir de ce vœu, et -quand elle s'était trouvée libre de l'accomplir, -elle n'y avait plus pensé. Le prêtre fanatique -était mort. L'heure du mariage aussi -était morte. Ayant refusé tous les partis du -pays, elle était devenue, sans s'en apercevoir, -la vieille fille ; et maintenant qu'elle s'en apercevait, -il était trop tard. D'ailleurs, elle était -heureuse ainsi, et plus heureuse encore depuis -qu'elle rêvait.</p> - -<p>La vieille fille rêvait donc, par un beau -soir de la fin de septembre, en écossant des -pois dans son jardin, de concert avec sa servante. -On voyait, couchée le long de la rivière, -comme une paresseuse, la petite ville ; un de -ses bras à demi nus montait vers la gare ; -l'autre allait se perdre dans une forêt ; sa tête -formait l'église ; son corps, la cité ; et ses -jambes, les faubourgs. Tout cela sommeillait -et même la gare, entre deux cris.</p> - -<p>La vieille fille rêvait si bien que sa servante, -lasse de n'obtenir aucun assentiment à ses -discours, s'était tue ; elle rêvait si bien que, -la cloche de la porte d'entrée ayant sonné, -elle sursauta et se leva à demi, l'air égaré.</p> - -<p>Ce qui entrait ne correspondait pas à son -rêve. Elle reconnut une de ses amies de jeunesse, -une pauvre femme qui vivait à la campagne, -mariée à un petit notaire et chargée -d'enfants. Un garçon d'une douzaine d'années, -vêtu d'un triste uniforme gris, suivait cette -forme, l'air humble et la casquette à la main.</p> - -<p>L'accueil fut froid, mais la pauvre femme -fut si aimable, elle apportait de si jolies fleurs -de village, des prunes si grosses, que la vieille -fille retrouva son sourire. On lui présenta l'enfant, -qui allait, le lendemain, entrer au collège -de la ville comme pensionnaire. Or, les -parents, très occupés, et pas riches, ne pourraient -venir le voir, il y avait loin, que trois -ou quatre fois par an, peut-être. Et ce que -l'on demandait, c'est que, parfois, quand cela -ne la désobligerait pas trop, elle fît sortir ce -gamin qui était bien sage, bien doux, bien -respectueux, et bon élève, puisqu'il venait de -conquérir une bourse.</p> - -<p>La vieille fille consentit. Cela lui parut tout -d'abord une œuvre de charité.</p> - -<p>— Si je ne puis m'en occuper, dit-elle, -Rosalie ira le chercher et le surveillera. Elle -le mènera à ma ferme des Pins, s'il fait beau. -Il boira du lait. Aime-t-il cela?</p> - -<p>— Oh! dit la mère, beaucoup. Remercie -Mademoiselle.</p> - -<p>— Merci, Mademoiselle.</p> - -<p>Au son de cette voix douce et déjà presque -mâle, la vieille fille regarda le jeune -garçon.</p> - -<p>Ce fut tout. Comme la nuit était venue, on -rentra les pois, et la vieille fille, qu'appelait -l'angélus, s'en alla à l'église.</p> - -<p>Rosalie, vers la mi-octobre, se présenta au -collège. On lui donna le jeune garçon.</p> - -<p>Mademoiselle ne rentrerait que le soir. -Seul avec une bonne, l'enfant bientôt s'émancipa. -Puis, fatigué, il devint sérieux, -parla de ses études, de ses projets d'avenir. -Quand Mademoiselle arriva à l'improviste, -elle trouva un jeune homme qui disait gravement :</p> - -<p>— Dès que je serai sous-lieutenant, je me -marierai ; j'y pense déjà.</p> - -<p>— Et vous savez peut-être avec qui?</p> - -<p>— Je le sais très bien.</p> - -<p>La servante riait. Elle aussi savait bien avec -qui elle se marierait, dès que cela serait possible.</p> - -<p>— Mais, il est charmant, cet enfant! dit la -vieille fille.</p> - -<p>Depuis ce premier jour, elle ne manqua -jamais de se trouver chez elle les jours de -sortie. On causait, on se promenait, on jouait -près du feu. Elle le tutoyait, elle l'embrassait, -elle tapotait ses vêtements, elle faisait la -mère, elle l'aimait.</p> - -<p>Cependant, l'enfant eut treize ans, puis -vinrent les vacances ; elle les laissa passer, -s'en alla elle-même en voyage. Mais la fin de -septembre eut la force d'un anniversaire : -elle voulut aller elle-même chercher celui -qu'elle appelait son protégé. En attendant la -rentrée, il passa chez elle trois jours. Elle fut -si prévenante, presque si tendre que Rosalie -eut de la jalousie.</p> - -<p>Les jours de sortie revinrent, tous pareils, -tous heureux. C'étaient des heures d'intimité, -des heures familiales, mais avec je ne sais -quoi d'inquiet, de très doux, d'une douceur -aiguë et lassante. Les jours passèrent, et l'enfant -eut quatorze ans.</p> - -<p>L'absence de Rosalie, une après-midi qu'elle -était allée à la ferme, les troubla, comme trouble -un animal l'ouverture subite de sa cage. -D'un commun accord, ils rentrèrent. Il faisait -orage et très chaud.</p> - -<p>— Allons, dit-elle, dans ma chambre, c'est -la seule pièce fraîche.</p> - -<p>Et tout cela était innocent et invincible.</p> - -<p>Dans la chambre, ils s'approchèrent d'une -table où il y avait des albums, ils les regardèrent -ensemble, mais sans rien voir. Leurs -voix, quand ils parlaient, leur semblaient -changées. Leurs genoux se touchèrent, puis -leurs mains, puis leurs lèvres, et le reste advint -aussi, quoique difficilement.</p> - -<p>Le saisissement de la chaste vieille fille -fut émouvant. Elle pleura. Puis elle se mit à -genoux et vénéra, comme un signe sacré, le -corps adorable de son petit ami. Le dieu -qu'elle avait distraitement cherché, au long -de ses pieuses journées, se faisait enfin visible ; -et le bonheur que lui présageaient les -prêtres, elle l'avait enfin senti qui gonflait -son cœur.</p> - -<p>Le jeune garçon était beaucoup moins troublé, -car à cet âge le plaisir est sans rayonnement. -Il eut des curiosités anatomiques. Il fit -le tour de la femme qu'il avait conquise, -pareil à l'adolescent qui palpe en tous sens sa -première perdrix, et qui lui rebrousse toutes -les plumes.</p> - -<p>— Mon petit Jésus, dit enfin la vieille fille, -Rosalie va revenir.</p> - -<p>Les heures jusqu'au dîner furent des actions -de grâces. Elle dîna, comme on entend la -messe.</p> - -<p>Et cela continua pendant quatre ans, de -jeudi en jeudi, de vacances en vacances. Le -jeune garçon, parfois, eût désiré d'autres -amours, mais les toutes petites villes sont -peu fécondes en aventures et puis des bras si -tenaces le serraient, des jambes si dévouées, -des mains si généreuses!</p> - -<p>Rosalie, qui surprit le secret de sa maîtresse, -en profita pour se faire une dot, vu les incertitudes -de l'avenir, et le fils adoptif de la -« vieille fille » devint un jeune homme fort -considéré.</p> - -<p>Cependant la vieille fille découvrit que, parmi -les enfants de son amie, il y avait encore -deux petits garçons, l'un de douze ans et -l'autre de huit ans.</p> - -<p>— Je me chargerai, dit-elle, de leurs années -de collège. Mais je n'en veux qu'un à la fois.</p> - -<p>Et ainsi fut-il fait. Ces trois petits amis la -menèrent jusque vers la soixantaine. Riche -des années de jeunesse qu'elle avait économisées, -et sans cesse rafraîchie par de jeunes -chairs, cette Ninon innocente continua, jusqu'à -un âge avancé, d'être la bienfaitrice des -familles honorables et pauvres qui avaient des -garçons à placer au collège. Sa piété, devenue -aléatoire, donnait des inquiétudes au clergé, -mais un des pupilles, dégoûté des œuvres d'amour, -étant entré au grand séminaire, où la -vieille fille payait sa pension généreusement, -l'église se rassura. Il y a des crises de sécheresse -dans les âmes les plus dévotes.</p> - -<p>Seul le confesseur de la vieille fille, car elle -se confessait avec ordre et avec volupté, seul, -cet honnête vieux chanoine connaissait toute -la vérité. Il baissait les yeux à rencontrer ceux -de sa pénitente et fuyait à son approche. L'odeur -du secret qui scellait ses lèvres empoisonnait -son cœur. Il mourut de tristesse à -voir la douce lionne dévorer son septième -agneau.</p> - -<p>Les violettes paraient toujours et parfumaient -le corsage et le chapeau, le jardin et -le cœur de la vieille fille aux yeux violets.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch6">ROUGE</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Cum vere rubenti candida venit avis.</div> -</div> - -<p class="attr">VIRGILE.</p> - -</blockquote> - -<p>Elle revenait déjà, les bras tendus par les -seaux de lait ; ses sabots étaient mouillés de -rosée, et le bas de son jupon lui faisait froid. -Quand le soleil fut visible, rouge dans la brume -du matin, elle songea :</p> - -<p>« La journée va être belle. »</p> - -<p>Elle songea cela longtemps, évitant les cailloux -du sentier, pour ne pas répandre son lait, -et les hautes herbes penchées et pleurantes, -car ses jambes nues avaient vraiment froid.</p> - -<p>« La journée va être belle. »</p> - -<p>Elle allait toujours, traversant maintenant -un champ d'ajoncs, où la sente, plus large, -s'allongeait toute droite, faite exprès par les -gens de la ferme. La brume avait disparu, -enchantée par le soleil, remontée là-haut, sans -doute, d'où elle retomberait doucement, rosée -sereine, manteau de fraîcheur que les étoiles -jettent fraternellement sur les épaules de la -terre altérée.</p> - -<p>Elle songea encore :</p> - -<p>« Il va faire très chaud. »</p> - -<p>Puis une tige de sarrasin, perdue là par un -oiseau, lui suggéra :</p> - -<p>« Le sarrasin sera bon à battre. »</p> - -<p>Cette idée lui fit plaisir, ensuite la tourmenta, -car la saison avait été mouillée, et si le sarrasin -était bon à battre, sûrement on le battrait. -Alors il fallait rentrer vite, vite passer le lait, -donner à manger aux poules, et bien des -choses, tant de choses qu'elle en eut un serrement -de cœur.</p> - -<p>Comme elle marchait trop vite, une goutte -de lait sauta du seau et tomba sur son sabot. -Elle s'arrêta, posa les seaux, contente de se -reposer un peu, bien qu'elle en eût des -remords, levant tout haut, pour les défatiguer, -ses beaux bras roses, dorés aussi par le feu -du soleil.</p> - -<p>Soudain, elle sursauta, devenant presque -pâle, portant la main à sa poitrine. Elle n'avait -pas eu peur. Elle avait seulement été surprise -par le premier coup de fusil de l'année.</p> - -<p>Au même instant, elle vit un flocon de fumée ; -une plume vola près d'elle ; une perdrix -blessée tomba au milieu des ajoncs.</p> - -<p>— Allons, Tom! disait une voix. Cherche! -Apporte.</p> - -<p>Le chien sautait le long du sentier, allait, -revenait, affairé, inquiet, mais bien décidé à -ne pas pénétrer dans la forêt dangereuse. -Comme la voix, plus impérieuse, plus colère, -plus rapprochée aussi, répétait le commandement, -Tom, la queue basse, vint se réfugier -dans les jupes de la jeune fille, qui se baissa -pour le caresser, pour l'encourager.</p> - -<p>— Ne le caressez pas, battez-le! cria la -voix.</p> - -<p>C'était celle d'un jeune homme qui se montrait -maintenant, debout dans la haie, parmi -les branches.</p> - -<p>La servante se redressa, regarda, rougit. -Elle n'avait pas reconnu, à la voix, si c'était -le père ou le fils. Elle croyait que c'était le -père ; elle le désirait, parce que le mépris du -grand jeune homme, qui ne lui avait jamais -adressé la parole, lui était très pénible.</p> - -<p>Elle rougit et se troubla, mais sans pouvoir -baisser les yeux. Elle admirait, elle se sentait -prête à tomber à genoux.</p> - -<p>Le commandement fut répété, le chien fit -le mort.</p> - -<p>Alors, nu-jambes et nu-bras, elle entra dans -les ajoncs et elle saigna. Elle marchait sans -presque chercher son chemin, très vite, retenant -ses larmes.</p> - -<p>Ayant rapporté la perdrix, elle la jeta dans -la gueule de Tom.</p> - -<p>Le jeune homme, toujours debout entre les -arbres, au-dessus de la mer des ajoncs cruels, -lui fit un signe amical, puis sauta, allant au -devant de son chien.</p> - -<p>Elle, sans répondre, sans avoir vu, peut-être -le signe amical qui remerciait la pauvre -servante, tendit encore une fois sous le bât -ses jeunes épaules, et les seaux de lait, bien -en équilibre, pendaient à ses mains rouges.</p> - -<p>Elle allait, sans plus songer à rien qu'à des -choses si obscures et si profondes que son -esprit ne pouvait les atteindre.</p> - -<p>Ses jambes saignaient, sa main saignait, -elle avait autour du bras droit une large éraflure -qui lui faisait comme un bracelet.</p> - -<p>« Cela, c'est une ronce. »</p> - -<p>Les ajoncs piquent, mais ne déchirent pas.</p> - -<p>Les seaux de lait, cependant, lui paraissaient -plus légers. Elle marchait, vite, aussi -vite que le permettait son instable fardeau.</p> - -<p>Un homme, qu'elle croisa près de la ferme, -regarda son bras sanglant. Alors, elle rougit. -Plus tard, en passant son lait, elle pensa se -trouver mal.</p> - -<p>Le bracelet de pourpre lui serrait le bras, -mais c'est au cœur qu'elle ressentait l'étreinte.</p> - -<p>Tom arrivait vers elle. Elle eut peur.</p> - -<p>« Est-ce que cela va recommencer? » se -disait-elle, toute étourdie par l'émotion.</p> - -<p>Haletant, mais joyeux, le chien se coucha -à ses pieds. Alors, avisant une écuelle, elle -lui versa un peu de lait.</p> - -<p>— Vous le gâtez, dit le jeune homme, qui -s'avançait. Je vous l'ai dit, il mériterait plutôt -d'être battu.</p> - -<p>Elle trouva des mots, pour dire :</p> - -<p>— Battre votre chien?</p> - -<p>— Ma foi, si j'avais été seul, la perdrix -serait restée dans les ajoncs. Vous êtes-vous -fait mal? Oh! vous saignez?</p> - -<p>Elle était si heureuse qu'elle ne sentait plus -sa joie. Un autre monde l'entourait. Elle était -une femme en face d'un homme.</p> - -<p>— Montrez!</p> - -<p>Elle tendit son bras rose et doré, le retira -aussitôt, ce qui fit remuer ses seins, sous la -grosse toile plissée. Le jeune homme fut tenté, -mais il se maîtrisa :</p> - -<p>— Ne dites rien. Mais je ne veux pas que -l'on sache que je vous ai rencontrée près des -ajoncs.</p> - -<p>Il s'en alla, sachant très bien ce qu'il devait -faire.</p> - -<p>Le lendemain matin, comme la rosée se -levait et que Tom quêtait après les perdrix -de la veille, un cri inattendu, un cri doux et -douloureux, monta d'entre les hautes herbes -sèches, près du champ des ajoncs, là où commence -la bruyère.</p> - -<p>La servante revint comme la veille, les -épaules sous le bât, les mains pendantes, -maintenant les seaux de lait. Elle ne s'arrêta -pas en chemin, malgré qu'elle fût très lasse -et très émue. Elle passa son lait, comme tous -les jours, la pensée obscure. Mais, sa besogne -finie, elle s'assit sur un escabeau, et elle -regarda son bras.</p> - -<p>Une morsure folle avait mis au bracelet de -sang un fermoir rouge.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch7">VERT</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un regard vert…</div> -</div> - -<p class="attr">R. G.</p> - -</blockquote> - -<p>Après huit jours de silence, ayant résisté -avec dédain aux tortures du secret, aux stratégies -de l'interrogatoire, Catherine, accusée -d'avoir empoisonné sa maîtresse, la dame W., -parla et dit :</p> - -<p>— Eh bien, oui, c'est moi, et pourtant je -ne suis pas coupable. Je vivais seule avec elle et -elle avait si mauvais caractère que personne, -depuis six mois, n'est resté chez elle plus de -deux heures de suite, et le matin seulement. -On ne peut donc accuser que moi ; j'ai réfléchi -et j'ai compris cela. D'abord, j'avais pensé -à me sauver en ne disant rien, en restant -devant vous et devant tous les juges, muette -et comme morte ; mais j'ai compris encore -que mon silence me condamnerait. C'est seulement -ce matin, à mon réveil, que les choses -sont devenues claires pour moi ; jusque-là, -il m'avait semblé vivre dans une nuit lourde -et je songeais que peut-être on me laisserait -là, qu'on m'oublierait. Quand vous me faisiez -venir, j'entendais vos paroles sans les comprendre, -mais je souriais, je crois, parce que -j'étais contente d'entendre parler. Cette nuit -sans doute tout s'est arrangé dans ma tête, à -mon insu. Je vais donc vous raconter l'histoire -telle qu'elle est. Je ne suis pas coupable.</p> - -<p>Catherine n'avait de vulgaire que la condition -équivoque d'où elle sortait. Son emploi -tenait le milieu entre celui de dame de compagnie -et celui de servante. Elle avait été institutrice. -Ses origines étaient modestes, mais -dignes. Elle était grande, pâle sous des cheveux -bruns à reflets roux, et ses yeux étaient -verts. Quand elle releva la tête, avec un mouvement -de défi, le juge considéra ces yeux -verts avec un certain effroi.</p> - -<p>« Des yeux verts, se disait-il, des yeux de -chat, des yeux de monstre! »</p> - -<p>Elle abaissa ses paupières, attendant une -réponse ; puis les releva, l'air interrogateur.</p> - -<p>« Des yeux verts, mais d'un beau vert -tendre et profond, songeait le juge. Des yeux -d'amoureuse… C'est évident, il y a un homme -dans cette histoire… Elle veut sauver son -amant. Qu'elle aime, ses yeux le disent ; qu'elle -soit aimée, sa beauté le jure. Quelle misère -que la justice et qu'importe au monde la disparition -de cette vieille femme, si cela a mis -du bonheur dans ces yeux lointains! Qu'ils -doivent être beaux, quand ils sont fous!… -Ah! mais, c'est moi qui deviens fou… »</p> - -<p>Il fronça les sourcils, dit simplement :</p> - -<p>— Je vous écoute.</p> - -<p>Mais Catherine avait très bien eu conscience -de l'effet produit par son attitude de femme, -et elle se fit femme encore plus.</p> - -<p>— Il y a deux ans, j'entrai chez M<sup>me</sup> W., -en qualité de dame de compagnie, mais je -m'aperçus aussitôt que je serais tenue, au -moins la plupart du temps, de remplir un -office plus humble. Les femmes de chambre -demeuraient rarement plus d'une semaine ; -une querelle, des soupçons, la mauvaise humeur -constante décourageaient ces filles. Ayant -ma part de ces traitements revêches, je songeai -d'abord à quitter la place, moi aussi, -quand je m'aperçus qu'elle me craignait un -peu et qu'en somme, avec de l'adresse, je -pourrais lui tenir tête. Je restai. Dans les derniers -temps, je faisais venir une voisine pauvre -qui me déchargeait du gros ouvrage et je -tenais la maison seule, sans le concours d'aucun -domestique. Ainsi, j'obtins quelque paix, -finissant même par sourire des propos désobligeants -qui m'étaient adressés. Jamais elle -ne m'adressait la parole que sur un ton rogue -et insolent, mais je ne répondais pas, et cela -passait. J'aurais supporté cette vie, en attendant -mieux, car je sortais fréquemment…</p> - -<p>— Vous alliez voir votre amant?</p> - -<p>— Oui, Monsieur, j'allais voir mon amant -tous les jours, et je retournerai le voir tous -les jours, quand vous me le permettrez…</p> - -<p>Les yeux verts s'étaient faits si doux à la -fois et si ardents que le juge n'osa en braver -l'éclat. Il baissa la tête et dit :</p> - -<p>— Continuez, je vous prie.</p> - -<p>Il jouait avec un crayon, dessinait n'importe -quoi sur une grande feuille de papier -blanc.</p> - -<p>— J'en étais, reprit tranquillement Catherine, -au chapitre des soupçons. La cuisine -nous venait du dehors, mais c'est moi qui, -naturellement, la disposais ; elle passait par -mes mains, j'en étais responsable. Comme -nous n'avions pas les mêmes goûts, elle tolérait -que je fisse pour moi des choix particuliers. -C'est ce qui causa mon malheur, — et -le sien, ajouta-t-elle, avec cruauté.</p> - -<p>— Comment cela?</p> - -<p>— Eh! Parce qu'elle se mit à croire, à -croire…</p> - -<p>— A croire ce qui devait arriver, dit le -juge.</p> - -<p>— Oui, Monsieur, à croire ce qui devait -fatalement arriver, ce qu'elle préparait elle-même, -non de ses propres mains, mais de ses -propres paroles. Tout d'un coup, elle repoussait -son assiette, criait : « Catherine, vous -avez voulu m'empoisonner? » Je répondais -avec calme : « Moi, Madame, je n'ai jamais -pensé à cela, vous le savez bien. » Elle reprenait : -« Alors, mangez de ceci. » Et je me -résignais à puiser un morceau dans l'assiette -repoussée. Satisfaite, M<sup>me</sup> W. reprenait son -repas, en murmurant : « Allons, ce n'est pas -encore pour aujourd'hui. » Ces mots, si souvent -répétés, agirent sur moi comme un commandement. -Je les entendais la nuit, dans -mes rêves et parfois même sans dormir. J'aurais -dû fuir. Hélas! je restai. Il m'arriva, vers -le même temps, les plus graves chagrins. Mon -amant tomba malade, dut être éloigné de -Paris. Je devins folle, si l'obsession est une -folie, et un matin je me pris à répéter, comme -une litanie : « C'est pour aujourd'hui! C'est -pour aujourd'hui! »</p> - -<p>Le juge tira sa montre et se leva brusquement.</p> - -<p>— Tantôt, nous reprendrons tantôt… Calmez-vous… -Ne dites plus rien.</p> - -<p>Deux heures plus tard, seul avec Catherine -dans sa cellule, le juge lui disait :</p> - -<p>— Mon enfant, il n'y a d'autres preuves -contre vous que vos aveux possibles. Aussi -je ne vous interrogerai plus. Plus tard, vous -me direz tout.</p> - -<p>— Plus tard? dit Catherine. Savez-vous -si vous me reverrez?</p> - -<p>— Je désire vous revoir. N'aurai-je pas été -bon pour vous? Mon enfant, je ne dis pas -cela pour m'en faire un titre ; mais si je ne -vous sauve pas de la mort, je vous sauve -sans doute de la prison, et certainement de -l'infamie. Ne m'en aurez-vous pas de la reconnaissance?</p> - -<p>— Ma vie, dit Catherine, valait si peu! Et -maintenant? La prison me faisait peur, la -liberté me fait peur aussi.</p> - -<p>Elle cacha sa figure dans ses mains et -pleura.</p> - -<p>— Votre amant vous attend, dit le juge, -d'une voix qui tremblait un peu.</p> - -<p>— Pleurerais-je, dit Catherine, si un amant -m'attendait?</p> - -<p>— Je puis donc vous aimer! Voulez-vous -que je vous aime?</p> - -<p>— Puis-je le défendre?</p> - -<p>— Merci, mais vous, m'aimerez-vous?</p> - -<p>— Moi, moi?… Je vous aurais aimé, peut-être, -si vous m'aviez fait condamner par -jalousie pour me séparer d'un amant…</p> - -<p>— Mais je savais que vous n'aviez plus -d'amant. Les juges d'instruction savent beaucoup -de choses.</p> - -<p>— Il est mort, et sa mort m'a appris qu'il -me trompait… Laissez-moi, laissez-moi -seule…</p> - -<p>— J'irai vous voir, vous me raconterez la -fin de l'histoire. Mais ici, continua-t-il à voix -basse, pas un mot de plus. Vous recevrez -demain l'adresse de la maison où l'on vous -attend.</p> - -<p>Le juge posséda le sourire de ces yeux -qui l'avaient envoûté, et le corps blanc et pur -de Catherine avec ses fleurs rouges et ses -ombres rousses. Elle fut une maîtresse agréable, -mais si rêveuse, parfois, qu'elle semblait -devenue la statue du rêve. Réveillée, elle prenait -la main qui lui avait touché l'épaule et -la baisait.</p> - -<p>Il ne fut plus jamais question entre eux de -la fin de l'histoire. Le juge la connaissait ; -il savait que le poison avait été versé : il -savait que le crime avait été commandé par -le mot qu'il ne fallait pas dire.</p> - -<p>Un jour, il demanda à boire.</p> - -<p>— Jamais, dit Catherine, vous ne boirez, -jamais vous ne mangerez ici. Jamais.</p> - -<p>— Tu ne m'aimes pas? dit le juge.</p> - -<p>— Je ne t'aime peut-être pas assez pour -croire à ton amour.</p> - -<p>— Que te faut-il donc, mon enfant?</p> - -<p>— L'oubli… Veux-tu boire maintenant?</p> - -<p>Il ne répondit pas.</p> - -<p>— Tu vois? dit Catherine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch8">ZINZOLIN</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">D'une lumière zinzoline…</div> -</div> - -<p class="attr">SCARRON.</p> - -</blockquote> - -<p>On parlait couleurs, et les jeunes femmes -disaient leurs goûts, qui n'étaient point précieux. -L'une aimait le rose et l'autre le bleu ; -une autre vantait le vert pâle et la quatrième -préférait le rouge.</p> - -<p>— Et vous, Alain? demanda la Bleue.</p> - -<p>— Oh! moi, dit Alain, je suis, par mon état -d'homme, voué aux noirs, aux gris et aux -cachous. Je ne rêve pas, comme vous, d'éclatants -plumages. Pourtant, s'il m'était permis -d'avoir un tel désir, je me voudrais vêtu de -zinzolin.</p> - -<p>Toutes éclatèrent de rire, pour cacher leur -ignorance.</p> - -<p>— Le mot, continua Alain, n'est-il pas -joli?</p> - -<p>On ne répondit pas. Alors, le jeune homme -reprit :</p> - -<p>— Je ne veux pas vous tromper. Le mot -est joli, la couleur est affreuse. Figurez-vous -un violet rougeâtre, pensez à ces velours -violets tout usés et qui montrent une trame -d'un rouge douteux.</p> - -<p>— Vous vous moquez de nous, ce n'est pas -bien.</p> - -<p>— Je ne me moque pas. J'aime ce mot, -parce qu'il est joli, peut-être parce qu'il rime -avec mon nom, peut-être surtout parce qu'il -rime avec le tien, mon Aline zinzoline?</p> - -<p>Et il embrassa passionnément sa sœur, qui -protestait :</p> - -<p>— Non, je ne suis pas zinzoline, je ne -veux pas être zinzoline!</p> - -<p>— Mais si j'aime le mot, reprit Alain, je -n'aime pas la couleur qu'il désigne, et si mon -Aline se faisait vraiment zinzoline, je l'aimerais -moins.</p> - -<p>— Vilain! dit Aline.</p> - -<p>— Pendant quelques instants, dit Alain.</p> - -<p>Celle qu'on appelait la Bleue était une -orpheline. Fille de la plus tendre amie de la -mère d'Alain et d'Aline, elle était entrée toute -petite dans la maison où elle avait grandi, et -pourtant on sentait qu'elle n'était pas tout -à fait de la maison. Son caractère la séparait -de sa famille adoptive. Elle était sombre, et -ils étaient riants ; elle semblait craindre la -vie, et ils s'y plongeaient avec joie, jeunes -et vieux comme dans un tiède océan ; ni les uns -ni les autres n'avaient beaucoup de volonté. -Paule, au contraire (c'était son véritable nom), -semblait toujours en état de tension morale, -et s'il lui arrivait de rire comme tout le monde, -elle s'arrêtait brusquement, dès qu'elle reprenait -conscience d'elle-même. Un philosophe -eût trouvé dans cette enfant la passion de souffrir -que les prêtres ont tant exploitée dans -les femmes, où elle n'est pas rare, et que les -hommes y aiment presque toujours, parce que -leur orgueil en est flatté ou bien, plus simplement, -parce qu'ils trouvent cela tout naturel. -De telles créatures sont très difficiles à apprivoiser, -car elles sont très défiantes et aussi -très craintives. Souvent, on les croit méchantes, -et elles ne sont que peureuses. Les plus -avancées dans l'art de se faire souffrir cherchent -à déplaire, comme d'autres cherchent à -plaire, mais elles ont toujours un motif secret -et, quand on l'a deviné, on devient leur maître.</p> - -<p>Paule n'était ni laide ni jolie. Si les traits -de sa figure un peu ramassée s'éclairaient par -hasard d'un sourire, elle devenait agréable ; -ses yeux auraient parlé, si elle ne leur eût -imposé le silence ; elle était petite, sans maigreur, -assez légère, et ses cheveux, très abondants, -étaient châtains, de cette nuance neutre -qui est peut-être la plus séduisante, parce -qu'elle est la plus mystérieuse, parce qu'elle -ne présage rien.</p> - -<p>Avec les deux jeunes filles, il y avait deux -jeunes femmes, et c'était à elles, naturellement, -qu'Alain faisait la cour. Il ne savait trop laquelle -lui plaisait davantage, ni même si elles -lui plaisaient, l'une ou l'autre. Très brunes -toutes les deux, elles lui faisaient presque -peur, mais comme elles répondaient à ses agaceries, -il les agaçait, un peu comme on tourmente -des bêtes singulières, pour voir ce qui -va se passer. Il se passait que, tout en jouant, -elles échangeaient des regards obliques et que -chacune, tour à tour, s'épanouissait, quand -elle avait reçu une faveur particulière. A l'une, -Alain baisa le bout des doigts, et le corsage, -où les doigts se réfugièrent vite, se gonfla -comme une grosse vague. Il s'approcha de -l'autre, en traître, et effleura de ses lèvres le -duvet de la nuque : la nuque et toute la -femme frissonnèrent longuement.</p> - -<p>Immobile, le regard vague et l'air dédaigneux, -Paule semblait ne rien voir et voyait -tout. Elle semblait ne rien sentir et elle souffrait.</p> - -<p>« Moi, je ne suis rien. Il ne m'a pas regardée -une seule fois! Il est vrai que je suis -laide, et si mal habillée avec ce bleu qui ne me -va pas! Mais cela me convient d'être ainsi. -Oh! je voudrais lui déplaire encore plus! »</p> - -<p>Alain, à ce moment, la remarqua.</p> - -<p>« C'est elle, tout de même, qui est la plus -jolie. »</p> - -<p>Il lui lança à la tête une rose qu'il venait -de voler à l'une des jeunes femmes.</p> - -<p>— Merci, Zinzolin, dit Paule. Tu ne me -fais pas souvent de cadeaux, je garde celui-là.</p> - -<p>Elle mit la rose à son corsage et reprit son -air dédaigneux.</p> - -<p>« Il a voulu m'humilier, songeait-elle, -comment faire pour lui être bien désagréable? -Rester ou m'en aller? »</p> - -<p>Elle regarda les deux jeunes femmes :</p> - -<p>« Rester. »</p> - -<p>Elle sentit la rose :</p> - -<p>« M'en aller. »</p> - -<p>— Je rentre, dit Aline à ce même moment ; -viens-tu, Paule?</p> - -<p>Elle regarda encore une fois les deux jeunes -femmes qu'Alain, tourné vers elles, lui -cachait à demi.</p> - -<p>— Non, je reste.</p> - -<p>Alain tourna la tête vers elle. Sa figure -esquissait un sourire.</p> - -<p>— Oui, je m'en vais aussi, attends-moi.</p> - -<p>Elle avait songé :</p> - -<p>« Il m'a regardée d'un air ironique. Il croit -que je veux le surveiller, quelle idée! Je me -moque bien de lui! »</p> - -<p>Aline entra au salon. Paule monta à sa -chambre. Elle versa de l'eau dans un petit -vase de cristal bleu et, avant d'y mettre la -rose, elle la respira, elle la regarda longuement, -soudain, d'un geste brusque, la porta -à ses lèvres.</p> - -<p>« Mais je suis folle! J'ai honte de moi-même! -Que me fait cette fleur? Quelle bêtise! Non, -non, non. »</p> - -<p>Et elle froissa la rose avec une violence passionnée, -la jeta brisée sur le tapis, en piétina -les pétales, toute gagnée à une colère d'enfant. -Revenue à elle, elle balaya avec soin vers la -cheminée les débris de sa joie méprisée, mais -une crise de revirement la saisit dans cette -humble attitude et, le petit balai de foyer dans -sa main crispée, l'autre main appuyée au marbre, -ridicule et tragique, elle pleura.</p> - -<p>Paule eut encore une fois la force de réagir. -Elle se releva, baigna ses yeux, s'astreignit à -lire trois pages du <i>Trésor des humbles</i> et -descendit, calme et froide. Tout le monde était -rentré. Elle servit le thé, avec Aline, comme -d'habitude.</p> - -<p>Alain, pendant cela, avait continué ses jeux -d'adolescent. Alain, qui avait dix-huit ans, -était gauche et insolent, mais en toute innocence, -car il se croyait très adroit, ayant déjà -conquis deux chambrières et une petite fleuriste -de la ville voisine ; il les avait vues, tour -à tour, pâmées de plaisir et de chagrin et il -leur avait dit, chaque fois, les paroles que la -situation exigeait : il ne se croyait donc pas -insolent, mais au contraire bien élevé et même -affable.</p> - -<p>Il était assez grand et svelte, sans barbe et -les cheveux ras ; sa tête n'avait que deux tons -superposés, le rose et le cuivre avec, dans le -rose, deux grandes fleurs bleues. Il était singulier -et séduisant ; les femmes le désiraient, -comme elles désirent un bijou éclatant et rare, -mais, pensant trop à lui-même, il ne s'apercevait -pas de leurs désirs. Les amies de sa -mère ou de sa sœur lui semblaient, d'ailleurs, -d'imprenables citadelles. Celles-ci, cependant, -avaient montré des faiblesses et il commençait -à les croire vulnérables.</p> - -<p>Resté seul avec les deux jeunes femmes, -il leur disait gauchement les plus grandes -impertinences du monde.</p> - -<p>— Je vous aime toutes les deux, oui, toutes -les deux.</p> - -<p>— Nous n'avons pas besoin d'être aimées, -répliqua vivement la plus jeune. Nous avons -nos maris.</p> - -<p>— Ça aime donc, un mari?</p> - -<p>— Mais certainement, reprit-elle.</p> - -<p>— Si vos maris vous aimaient, ils ne seraient -pas à la chasse. Ils auraient fait comme moi. -Ils auraient eu mal au pied, pour rester près -de vous.</p> - -<p>Et il montrait sa pantoufle.</p> - -<p>La jeune femme ne voulut pas être battue. -Elle dit :</p> - -<p>— Il y a temps pour tout.</p> - -<p>Mais elle songeait :</p> - -<p>« Mon Dieu! c'est pour moi qu'il est resté! -Il m'aime. »</p> - -<p>« Il m'aime donc? songeait l'aînée? Il -m'aime! »</p> - -<p>Comme s'il eût perçu ces pensées secrètes, -Alain s'enhardit.</p> - -<p>— Il n'y a que les amants qui savent aimer.</p> - -<p>« C'est peut-être vrai? songea l'aînée. Si -j'essayais. »</p> - -<p>« Il a raison, songea la jeune, qui avait de -l'expérience. Il m'aimerait bien, lui! »</p> - -<p>Elles avaient baissé les yeux, pour mieux -rêver.</p> - -<p>— Mesdames, dit Alain, je mets mon cœur -à vos pieds.</p> - -<p>Cette fois, elles rirent :</p> - -<p>— Quel diable!</p> - -<p>— Quel petit démon!</p> - -<p>— Oh! si je pouvais vous parler à l'oreille, -à toutes les deux à la fois!</p> - -<p>— Le vilain!</p> - -<p>— Le vilain!</p> - -<p>— Eh bien l'une après l'autre. On va tirer -à la courte paille.</p> - -<p>Elles rirent plus fort.</p> - -<p>— Je dirai un mot à chacune et je ferai une -question. Il faudra me répondre.</p> - -<p>— Non, je ne veux rien entendre.</p> - -<p>— Et encore moins répondre.</p> - -<p>— Mais je ne dirai pas le même mot à toutes -les deux, je ne poserai pas la même question.</p> - -<p>— Vous ne direz que des choses qu'on -puisse entendre?</p> - -<p>— Vous ne ferez que des questions auxquelles -on peut répondre?</p> - -<p>— Naturellement.</p> - -<p>— Allons, donnez vos pailles, mauvais -sujet.</p> - -<p>— Je ne tiens pas à commencer.</p> - -<p>— C'est vous, chère Madame. Daignez approcher. -Bien : « Je vous aime. Et vous? — Monstre! » -A vous maintenant : « Je vous -adore. M'aimez-vous? — Chut! » J'ai tenu -parole, et vous aussi. Maintenant, allons prendre -le thé, avec la satisfaction du devoir -accompli.</p> - -<p>Elles marchaient, songeuses. Alain les suivait, -en se demandant :</p> - -<p>« Par laquelle commencer, et comment m'y -prendre? »</p> - -<hr /> - - -<p>Le jour naissait à peine que Paule était -debout. Elle avait fort peu dormi. Avant -même de faire sa toilette, elle sortit de sa -chambre et se dirigea vers une grande pièce -voisine que l'on appelait la lingerie, et qui -contenait, outre le linge de la maison, toutes -sortes de débris de robes et de chapeaux, de -rubans délaissés, dépouilles de plusieurs générations -de femmes. Il y avait des soies gorge -de pigeon à la mode de l'impératrice Eugénie, -il y avait des velours amarante et des satins -nacarat :</p> - -<p>« Ah! voici mon affaire! »</p> - -<p>C'était un carton de rubans dont la triste -couleur semblait bien répondre à la définition -du zinzolin, un violet rougeâtre.</p> - -<p>« Que c'est laid! »</p> - -<p>Sur son corsage bleu, à son cou blanc, à -ses cheveux châtains, elle disposa des nœuds -de soie zinzoline.</p> - -<p>« J'ai l'air d'une sauvagesse, dit-elle, en se -regardant dans la glace. Il va se moquer de -moi. Peut-être va-t-il se mettre en colère? Si -je ne lui déplais pas tout à fait, cette fois, -comment faire? »</p> - -<p>Elle descendit au jardin. Un merle sifflait -éperdûment les cinq notes de son appel monotone ; -le soleil faisait de longues ombres ; la -rosée veloutait les feuilles et les herbes ; elle -vit un liseron s'ouvrir vraiment comme un œil -doux ; elle mangea une pomme fraîche comme -de la glace : Paule ne pensait plus à rien qu'à -la joie d'être un chevreuil matinal.</p> - -<p>Qu'aperçut-elle, tout à coup, au détour des -syringas? Alain, assis sur un banc, qui la -regardait avec surprise.</p> - -<p>La vue de cet ennemi fraternel ranima sa -rancœur :</p> - -<p>— Hein? Tu ne pensais pas à moi?</p> - -<p>— Non, ma chère Paule, je pensais à moi-même.</p> - -<p>— Tu te lèves de bonne heure?</p> - -<p>— Oh! pas tous les jours.</p> - -<p>— Alors, aujourd'hui?</p> - -<p>Paule, en pleine lumière, flamboyait de -lueurs zinzolines.</p> - -<p>— Où as-tu trouvé cela?</p> - -<p>— Quoi donc?</p> - -<p>— Ces affreux rubans.</p> - -<p>— Affreux? tu trouves?</p> - -<p>— Serait-ce en ma faveur, par hasard?</p> - -<p>— Pourquoi pas?</p> - -<p>— Si tu as voulu me déplaire, tu as réussi. -Mais, dis-moi, je te croyais indifférente à tout, -je croyais que rien ne pouvait te remuer le -cœur, et voilà que tu t'es levée à cinq heures -du matin…</p> - -<p>— Et toi?</p> - -<p>— Moi? C'est parce que je suis amoureux.</p> - -<p>— Pas moi.</p> - -<p>— … et que tu t'es travestie en bohémienne -et que tu cours le jardin pour secouer tes -idées… Assieds-toi près de moi, Paule, -viens… C'est bien du zinzolin… Quelle idée! -Mais tu n'as pas été aussi maladroite que tu -croyais et moi je suis moins bête que tu ne -penses…</p> - -<p>— Alors? dit-elle, avec une froideur très -mal simulée.</p> - -<p>— Alors, je suis comme toi, je ne sais que -dire. Je voudrais blaguer, et ça ne sort pas… -Paule, Paule, sais-tu pourquoi nous nous -sommes levés tous les deux avec l'aurore? -dis, le sais-tu?… Donne-moi ta main, Paule.</p> - -<p>Elle laissa prendre sa main, elle laissa le -bras d'Alain entourer sa taille, elle permit -qu'il la pressât contre sa poitrine. Les arbres, -les fleurs, le ciel et la terre, tout se mêlait et -tournait. Elle ferma les yeux et sa tête se -pencha.</p> - -<p>— Dis, le sais-tu? continuait Alain. Eh -bien, nous nous cherchions et nous nous -sommes trouvés.</p> - -<p>Elle fut la tendre maîtresse d'Alain, pendant -toutes les vacances et bien longtemps -après, chaque fois qu'il revenait à la maison.</p> - -<p>Alain lui disait un jour :</p> - -<p>— Il faudrait nous marier, mais comment -faire? Un homme peut-il se marier à dix-huit -ans? Attendons.</p> - -<p>— Ne parlons pas de cela, répondit Paule. -Je t'appartiens, tu feras de moi ce que tu voudras.</p> - -<p>Ainsi elle conciliait son bonheur et l'amour -de la souffrance. Elle fut très heureuse pendant -plusieurs années.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch9">ROSE</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">… et les roses trop hautes.</div> -</div> - -<p class="attr">H. DE RÉGNIER.</p> - -</blockquote> - -<p>C'était un enfant. Il n'était plus habillé en -garçonnet, mais il ne l'était pas encore en -homme. Sa figure était lisse, ses cheveux bouclés ; -on le voyait grandir ; il jouait aux billes, -à la saison, et raillait les filles toute l'année.</p> - -<p>Mais il ne raillait pas Christiane, cependant, -parce que Christiane avait dix ans de plus que -lui, parce qu'elle paraissait une dame, comme -sa mère, une dame plus jeune et sans mari. -Il l'aimait, au contraire, parce qu'elle était -bonne, câline et rieuse. La vie est une chose -qui doit rire, pensent les petits garçons, et -quand on ne rit pas, c'est qu'on ne vit pas.</p> - -<p>Toutes les amies de Christiane étaient -mariées ici et là. Elle allait les voir, espérant, -ici ou là, trouver un mari, à son tour, mais -elle n'avait guère de dot, et c'était difficile. -Elle venait souvent chez la mère du petit garçon, -parce que leurs maisons étaient voisines -et aussi parce que le père du petit garçon, qui -collectionnait des estampes, recevait fréquemment -la visite de riches amateurs, auxquels -il se plaisait à montrer son cabinet. Qui sait? -C'était son mot. Elle le répétait à tout moment, -avec confiance dans l'avenir. Christiane -avait vingt-cinq ans.</p> - -<p>L'été, les amies de Christiane se réunissaient -sur une petite plage bretonne et celle -qui avait trouvé la maison la plus large recevait -Christiane, dont les parents, vieux et -débiles, aimaient à ne pas remuer. Cela faisait -l'assemblage le plus gai d'enfances et de -jeunesses. Là, le petit garçon devenait encore -plus amphibie. Il ne savait plus auquel de ses -instincts obéir. Aller dresser contre la mer -montante des forteresses de galets, c'était bien -tentant ; de rester à lire près des jeunes femmes -qui cousaient et de Christiane qui brodait, -c'était bien tentant aussi. Alors il se -partageait et quand il croyait avoir assez fait -le jeune homme sérieux, il courait vers les -tout petits, patauger avec joie dans le sable -mouillé d'écume.</p> - -<p>Ainsi passait le temps, depuis quelques -jours, quand l'amateur d'estampes reçut une -lettre mystérieuse : « Monsieur, votre départ -que j'ai appris, en me présentant chez vous, -jeudi dernier, a contrarié un projet auquel -je rêvais depuis quelque temps déjà. Une certaine -impatience ne me permet pas d'attendre -votre retour. Serais-je indiscret en me permettant -d'aller vous déranger pour quelques -instants au bord de la mer, où vous fuyez -précisément les indiscrets?… » La signature, -« Durand, de l'Institut », rappela à l'amateur -d'estampes un visiteur qu'il avait reçu deux -ou trois fois et qui, à sa dernière visite, paraissait -distrait. Il se rappela aussi que Christiane -s'était trouvée avec lui, le premier jour, -qu'il l'avait saluée avec beaucoup de déférence, -qu'il lui avait parlé, doucement, qu'il -avait délaissé pour elle le carton des pièces -rares.</p> - -<p>Christiane avait conquis un mari. On n'en -douta plus, quand on vit M. Durand s'installer -à l'hôtel de la Plage, et, déclarant qu'il -finirait là ses vacances, se mêler gravement -aux entretiens frivoles des jeunes femmes. -Le petit garçon l'avait détesté du premier jour. -Il pensait :</p> - -<p>« Celui-là, ce n'est pas un amateur d'estampes, -c'est un amateur de Christiane. »</p> - -<p>Cette pensée, qui lui revenait souvent, il -la laissa même échapper tout haut, devant sa -mère, qui le gronda très fort, tout en ayant -bien envie de rire. Bientôt, personne ne nomma -plus M. Durand que l'amateur de Christiane, -et ce nom devait lui rester toute sa -vie.</p> - -<p>Ce fut la seule allusion à un mariage qui se -décidait en silence. Vers la fin du mois, quand -tout le monde, d'un commun accord, parla -des préparatifs du retour, M. Durand attira -à l'écart l'amateur d'estampes et lui dit :</p> - -<p>— Je m'en vais. Ma résolution est arrêtée. -Je suis bien décidément « l'amateur de Christiane ».</p> - -<p>— Ah! Vous avez entendu?…</p> - -<p>— Oui, et avec joie. Cela prouve qu'on -m'a compris.</p> - -<p>— Mais elle?</p> - -<p>— Je n'ose pas.</p> - -<p>L'amateur d'estampes prit sur lui de mettre -la main de Christiane dans celle de M. Durand. -Christiane faisait des yeux étonnés. -M. Durand baisa en rougissant la petite main -obéissante et Christiane comprit que cet -homme l'aimait et désirait son bonheur. -Cette pensée la rendait déjà heureuse.</p> - -<p>Christiane s'arracha aux compliments, aux -baisers de ses amies. Elle monta à sa chambre -et, assise près de la fenêtre, elle contemplait -la mer, qu'elle trouvait naïvement pareille à -l'infini de sa vie.</p> - -<p>Elle rêvait depuis un instant, quand un -bruit lui fit remuer la tête. Elle écouta. On -eût dit des sanglots. Elle se leva, regarda. A -genoux près du lit, et à demi caché par le -rideau retombé, le petit garçon pleurait, la -tête enfoncée dans les couvertures.</p> - -<p>Christiane s'approcha et, prenant l'enfant -par les épaules, le releva et l'attira vers -elle :</p> - -<p>— Qu'est-ce qu'il y a donc, mon petit?</p> - -<p>— Christiane! Christiane!</p> - -<p>— Quoi donc?</p> - -<p>— Oh! Christiane!</p> - -<p>— Voyons, assieds-toi près de moi et dis-moi -ce que tu as. Elle s'était laissé tomber sur -le lit, toute émue par ce gros chagrin. Elle -reprit, quand le petit garçon fut près d'elle, -la tête appuyée à son épaule :</p> - -<p>— On t'a grondé?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Tu souffres?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Où cela?</p> - -<p>— Je ne sais pas.</p> - -<p>— Voyons, dit-elle un peu brusquement, -sois raisonnable, parle.</p> - -<p>— Oh! Christiane, c'est toi qui me grondes, -toi que j'aime tant!</p> - -<p>Alors, Christiane comprit, et l'enfant lui -fit peur. Mais ses paroles l'avaient attendrie -aussi, et, pour réparer sa brusquerie, elle le -serra contre son sein.</p> - -<p>— Christiane, il va t'emmener, alors?</p> - -<p>— Mais non, je resterai avec vous tous, -avec toi.</p> - -<p>— Ce n'est pas vrai!</p> - -<p>— Mais si, je t'assure. Je viendrai te voir, -comme d'habitude, et je t'aimerai toujours, -mon petit.</p> - -<p>— Moi, je t'aime tant!</p> - -<p>Des mains innocentes et curieuses serraient -Christiane et pressaient sa chair. Elle regarda, -troublée, les yeux alanguis qui cherchaient -ses yeux. Elle regarda aussi la jeune bouche, -et la jeune bouche monta vers la sienne et la -saisit. Ils restèrent ainsi longtemps, puis se -renversèrent pâmés sur le lit. Le petit garçon -ouvrit les yeux et l'instinct le jeta sur Christiane. -Il ouvrait son corsage, caressait sa -chair douce, enfonçait la main sous les épaules. -Christiane sursauta, redressa son buste, puis, -tout à coup, se voyant dégrafée :</p> - -<p>— Oui, mon petit, embrasse mon cœur. -Tiens, là! Donne-moi mon premier baiser -d'amour!</p> - -<p>Et le petit garçon, pressant à pleines mains -le sein gonflé de Christiane, posa ses lèvres -heureuses sur la rose pâle qui pointait, près -d'éclore.</p> - -<p>Elle poussa un cri, comme mordue, se leva, -rajusta sa toilette et dit :</p> - -<p>— Eh bien, je suis contente. Tendre petit -ami, je t'aimerai toujours. Garde le goût de -mon cœur. Qui sait?</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch10">POURPRE</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Qualem purpureis agitatam fluctibus Hellen.</i></div> -</div> - -<p class="attr">PROPERCE.</p> - -</blockquote> - -<p class="c small">SIDOINE<br /> -CLOTILDE<br /> -MARCELLE</p> - - -<h4 class="i">SCÈNE PREMIÈRE</h4> - -<p class="c"><span class="small">SIDOINE.</span>—<span class="small">CLOTILDE</span></p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Un amant? Non, j'aime trop -ma liberté. Un amant? Des soupçons, la -jalousie, des tourments. Un amant? Non, je -veux pouvoir aller et venir dans la vie, selon -mon gré. Un amant? Que faisais-tu hier, -chérie, au coin de la rue de la Paix? J'attendais. -Quoi? Une voiture. Ah! Et il ne croit -pas. Toute sa figure dit : C'est bien singulier. -Un amant! Non. J'ai bien assez d'un mari. -Mon mari est un gardien débonnaire et qui -ne craint que le scandale. Me sachant bien -élevée, il ne me surveille que de très loin, et -puis l'infatuation propre aux maris fait que, -même s'il me voyait en conversation suspecte, -il n'en croirait pas ses yeux. Mais un -amant?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Votre mari a raison. Soupçonner -sa femme, c'est l'injurier, et un galant -homme ne saurait injurier sa femme.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Si sa femme est honnête, cela -va bien. Si elle ne l'est pas, les soupçons -deviennent donc légitimes, avant même le -commencement de preuve?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Les soupçons ne sont jamais -légitimes.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Ne dites pas de bêtises. Les -soupçons sont toujours légitimes. Mais on en -a ou on n'en a pas, cela dépend des caractères. -Je ne sais pas si mon mari m'a jamais -soupçonnée ; il ne l'a jamais fait paraître. -Vous savez pourtant aussi bien que moi, non, -pas tout à fait aussi bien, mais enfin vous -savez que j'ai eu un amant, puisque vous étiez -non seulement son ami, mais notre confident. -Alors, avouez que vos belles phrases ne sont -que de belles phrases.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Du tout. Quand on aime, quand -on se croit aimé, les soupçons sont infâmes. -Je dirais plus, ils sont bêtes. La vie est un -acte de confiance. Tromper, c'est se dégrader. -Or, peut-on jamais supposer que celle -qu'on aime est un être dégradé?</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Enfin, moi, je sais que les -amants sont soupçonneux, et rien ne m'énerve -davantage. Votre ami m'a torturée -pendant trois ans. J'en ai assez. Les chagrins -qu'il m'a causés ne valaient pas les plaisirs -qu'il m'a pourtant fort libéralement donnés. -Une autre femme aurait été heureuse avec -lui, peut-être. Je ne le fus pas. Assez d'une -expérience. Je ne dis pas que je ne céderai -jamais à un caprice. Oh! Dieu, non! Des -caprices, mais j'en cherche et je bénirais le -ciel, je ferais une neuvaine à N.-D.-des-Victoires, -si cette plante germait dans ma -tête. Hélas! voilà des années que je ne sens -rien, ma chair ne se lève pour rien ni pour -personne. Je suis désolée. Quant à mon -cœur, n'en parlons pas. Je l'ai mis à la raison.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Vous êtes une délicieuse petite -égoïste. Ce n'est pas pour cela que je vous -aime, mais je vous aime.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Vous me l'avez assez dit. -Aimez-moi, qui vous en empêche?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Mais pour aimer il faut être -deux.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Le beau mérite, alors! Moi, -j'ai aimé votre ami pendant six mois, avant -qu'il eût seulement daigné jeter les yeux -sur moi.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Mon mérite, si c'en est un, est -bien plus grand, puisqu'il y a un an jour -pour jour que je vous fais la cour.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Il serait double, en effet, si -vous m'aimiez vraiment.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Comment, vous ne croyez même -pas à ma sincérité?</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— On ne croit à la sincérité que -de ceux qu'on aime, et je ne vous aime pas.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Me voilà bien!</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Qu'avez-vous? Vous pâlissez?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Le coup a été un peu direct. -Adieu.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Sidoine, ne partez pas sur -cette mauvaise impression.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Ah! vos yeux ne sont plus -méchants, merci! je puis donc rester encore -un peu?</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Oui, mais pas assis.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Je resterai donc debout.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Pas debout, à genoux.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Oui, je vous demande pardon -de vous aimer trop.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Eh bien, je vous pardonne, et -même, voici ma main à baiser. C'est complet, -hein?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— On est bien, à vos genoux.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Que c'est bête, un homme -amoureux. C'en est attendrissant.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Elle pleure vraiment. Ah! tu -m'aimes, Clotilde!</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Oui.</p> - - -<h4 class="i">SCÈNE II</h4> - -<p class="c"><span class="small">CLOTILDE.</span>—<span class="small">MARCELLE</span></p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Cela va être très amusant. A -quelle heure exactement?</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Dix heures.</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Nous avons encore dix minutes. -Tout est bien prêt?</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Oui. Sais-tu que tu es charmante -ainsi? Tu me ferais perdre la tête, si -c'était sérieux.</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Ma chère, j'avais envie de -t'en dire autant. Depuis que je suis habillée -en homme, je te trouve je ne sais quel charme -qui me fait battre le cœur.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Tant mieux, tu joueras bien -ton rôle.</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— A merveille.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Non, non, sois sage! Attends -le coup de timbre.</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Je suis impatiente.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Ah! mais! tu deviens dangereuse!</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Hélas! si peu!</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Voyons, sois sage, te dis-je. -Ah! n'as-tu pas entendu?</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Oui, et voilà un second coup.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— J'ai donné des ordres. Il -entrera au troisième. J'ai peur, maintenant, -j'ai peur.</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Moi, je m'amuse énormément.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Marcelle! Mais c'est qu'elle…</p> - - -<h4 class="i">SCÈNE III</h4> - -<p class="c"><span class="small">CLOTILDE.</span>—<span class="small">MARCELLE.</span>—<span class="small">SIDOINE</span></p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Je t'aime, je t'aime!</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Chéri! Ah! — Ah! — Ah! -Marcel! Marcel! Ah! Ah! Ah! Ah!…</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Je t'aime, je… aim… ah-â-â-h!</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Est-ce possible?</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Marcelle, cache-toi bien la -figure, surtout! Ah! Sidoine! Quel bonheur! -Je ne vous avais pas entendu entrer. Je sommeillais, -je rêvais, peut-être. Il m'arrive de -rêver tout haut, quand je m'endors après -dîner.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Non, par ici. Il y a trop de -désordre, sur le divan.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Qu'avez-vous?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Que cherchez-vous?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Vous? Sidoine, je vous en -prie!</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Des soupçons, alors!</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Comme les autres!</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Alors, vous croyez?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Qu'est-ce que cela prouve?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Ah! tu ne m'aimes pas!</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Bien, je sais ce que j'ai à faire.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— ?…</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Non, tu m'aimes encore, dis, -tu ne crois pas? Sidoine?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Parlez, à la fin! Vous me -détestez?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Vous me méprisez?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Les soupçons sont infâmes.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— …</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Je vous présente mon complice.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Quoi! Marcelle!</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— La tragédie est finie. Cela fut -bien émouvant.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— C'est vous qui aviez raison, -Sidoine, il ne faut jamais…</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Ah! que tu m'as fait souffrir. -Que tu es donc méchante!</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— J'ai voulu te mettre à l'épreuve.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Cette fois encore, cela fut un -peu direct.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Ce sont les meilleurs coups.</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Adieu. Je vous laisse ma -conquête, mais je la regrette.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Mais qu'elle est jolie ainsi!</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Il était temps que tu arrives.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Eh bien, qu'elle fasse la femme, -maintenant, ce sera ma vengeance.</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Non, non! Clotilde, arrête-le!</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Sidoine! Sidoine!</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Je t'aime! Je t'aime!</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Quelle horreur! J'en tremble! -Je meurs! Marcelle, je t'en conjure!</p> - -<p><span class="small">MARCELLE.</span>— Je t'aime, je t'aime! Je… aim… -… Ah! — â — â — h!</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Aâââh!</p> - - -<h4 class="i">SCÈNE IV</h4> - -<p class="c"><span class="small">CLOTILDE.</span>—<span class="small">SIDOINE</span></p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Je me suis bien vengé.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Méchant! Méchant!</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Oui, je suis peut-être allé un -peu loin! Mais vous m'aviez donné un si bon -exemple.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Tu fus plus cruel que moi.</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Non pas. La réalité, c'est ce -que nous sentons comme réel.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Un simulacre innocent!</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Moi aussi.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— C'est vrai? Dis? C'est vrai?</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Un simulacre.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Est-ce vrai, méchant? Elle -criait aussi…</p> - -<p><span class="small">SIDOINE.</span>— Eh bien, crie à ton tour.</p> - -<p><span class="small">CLOTILDE.</span>— Ah! tu m'aimes, tu m'aimes, -toi.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch11">MAUVE</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Quelques mauves, sous les rosiers,</div> -<div class="verse">Avec des airs humiliés…</div> -</div> - -<p class="attr">R. G.</p> - -</blockquote> - -<p>Pauline passa au confessionnal une demi-heure -fort agréable. A mesure qu'elle détachait -les fruits lourds du péché, l'arbre allégé -redressait ses branches, reprenait son attitude -printanière.</p> - -<p>« C'est aussi un peu, songeait-elle, comme -quand Amélie me lave la tête. A mesure que -les ondes fraîches m'inondent, je me sens -devenir plus légère, débarrassée d'un voile -lourd, du crêpe des soucis. »</p> - -<p>En songeant cela, elle avait honte, car elle -aurait dû être tout entière à la contrition et -participer par des élans de repentir aux indulgentes -paroles du prêtre.</p> - -<p>« Mais c'est bien cela! poursuivait-elle en -elle-même. Et puis, cette sensation de bien-être -que j'éprouve, n'est-ce point la preuve -même de l'action du sacrement sur la pécheresse? »</p> - -<p>Elle avait conté doucement, sans forfanterie, -mais sans réticences, toute sa vie depuis -deux ans.</p> - -<p>— J'ai péché contre la chasteté.</p> - -<p>— Bien. Toute seule?</p> - -<p>— Non.</p> - -<p>— Avec votre mari?</p> - -<p>— Oh! non.</p> - -<p>— Bien. Continuez.</p> - -<p>— J'ai péché en pensées, en paroles et en -actions.</p> - -<p>— Un amant d'habitude? Un seul? Plusieurs?</p> - -<p>— Un seul.</p> - -<p>— Bien. Vous désiriez ardemment voir -votre complice, l'embrasser, vous donner à -lui?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Souvent?</p> - -<p>— Toujours.</p> - -<p>— Bien. Quand vous étiez ensemble, vous -échangiez des propos déshonnêtes?</p> - -<p>— Oh! non.</p> - -<p>— Des propos déshonnêtes, c'est-à-dire des -paroles tendres?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Bien. Ensuite, des caresses. Normales?</p> - -<p>— …</p> - -<p>— Il vous embrassait sur tout le corps?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Longtemps?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Et vous?</p> - -<p>— Moi aussi.</p> - -<p>— Et c'est ainsi que vous arriviez à la -volupté?</p> - -<p>— Quelquefois.</p> - -<p>— Bien. C'est très grave. Etait-ce de votre -plein gré ou par contrainte?</p> - -<p>— Oh!</p> - -<p>— De votre plein gré, alors?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— C'est affreux. Vous méritez les feux de -l'enfer.</p> - -<p>— Mon père, je me repens beaucoup, beaucoup.</p> - -<p>— Bien. Continuez. Pas d'autres tentatives -habituelles pour éviter la procréation?</p> - -<p>— …</p> - -<p>— Vous satisfaisiez votre passion sans songer -à autre chose, comme les bêtes, selon la -parole de l'apôtre saint Paul?</p> - -<p>— …</p> - -<p>— Vous mêliez vos chairs au hasard, sans -autre but que le plaisir bestial?</p> - -<p>— Oh!</p> - -<p>— Sans jamais un retour sur vous-même, -un regret, une pensée pour les enseignements -de la Sainte Eglise?</p> - -<p>— Hélas!</p> - -<p>— Sans honte?</p> - -<p>— J'en ai maintenant.</p> - -<p>— Bien. Continuez. Vous vous mettiez nue, -toute nue?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Sans rougir?</p> - -<p>— Hélas!</p> - -<p>— Vous étiez pareille à un démon.</p> - -<p>— Oh!</p> - -<p>— Il n'y a que les démons qui ne rougissent -pas de leur nudité.</p> - -<p>— J'en rougis maintenant.</p> - -<p>— Avez-vous cédé à l'entraînement d'un -tempérament trop ardent?</p> - -<p>— …</p> - -<p>— A la passion, alors?</p> - -<p>— Oui, j'aimais.</p> - -<p>— Il fallait recourir aux sacrements, aux -exercices de piété.</p> - -<p>— Je le fais, maintenant.</p> - -<p>— Comment vous avait-il prise?</p> - -<p>— Je ne sais plus. Par des regards, des -sourires, des paroles…</p> - -<p>— Avez-vous lutté?</p> - -<p>— Je l'aimais.</p> - -<p>— C'est fini?</p> - -<p>— Oui.</p> - -<p>— Vous ne le verrez plus?</p> - -<p>— Jamais.</p> - -<p>— Bien. Continuez.</p> - -<p>Et on avait passé en revue les autres péchés, -la gourmandise, la paresse, le mensonge, et -Pauline se souvenait des goûters délicats, après -les furieux repas d'amour, des siestes dans -les bras de son ami, des histoires compliquées -qu'elle inventait pour dépister la curiosité -maritale. Ce songe! Car ce n'était plus qu'un -songe! Ce songe! Elle pleura.</p> - -<p>— Puisque votre repentir est véritable, je -vais vous donner l'absolution, qu'il aurait été -préférable de différer, peut-être, mais les larmes -effacent bien des choses. Demandez pardon -du fond du cœur à Dieu, que vous avez -offensé si gravement.</p> - -<p>Son attendrissement avait redoublé, pendant -que les paroles latines tombaient une à -une sur ses cheveux blonds, à travers un délicieux -chapeau mauve assorti à la robe, qui -était du même ton, mais plus pâle.</p> - -<p>La cérémonie finie, elle salua, sans aucun -embarras, le prêtre qu'elle connaissait. Ils -parlèrent un instant de la dernière vente de -charité dont les résultats avaient été merveilleux, -et le pauvre homme ne pouvait s'empêcher -de considérer, sans convoitise, certes, -mais avec une certaine complaisance étonnée, -cette élégante jeune femme, jolie et fine, qui -connaissait sans doute mieux que le plus -retors casuiste tous les secrets de la luxure.</p> - -<p>« La femme! La femme! Celle-ci a deux -petits enfants jolis comme des anges, qu'elle -conduit elle-même à la messe et au catéchisme. -Son mari prêche la guerre sainte et son -amant l'a quittée pour M<sup>me</sup> de Ruel, qui dit -tout haut : « Moi je suis fanatique de Dieu! » -La femme! La femme! »</p> - -<p>Pauline, remontant en voiture, pensa à de -délicieuses orchidées qu'une main qu'elle -croyait bien deviner avait fait envoyer chez -elle, le matin même.</p> - -<p>« Me voilà pure, sans tache, quel bonheur! -Il y en a une, avec sa petite queue rose tirebouchonnée, -qui est un amour! C'est lui, -assurément, c'est lui. Déjà six heures! Pourvu -que je ne le manque pas! Mon Dieu! que la -religion est belle! Je suis heureuse. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch12">LILAS</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Et que l'on touche et que l'on sente les lilas.</div> -</div> - -<p class="attr">FRANCIS JAMMES</p> - -</blockquote> - -<p>Béatrice, étant princesse, se croyait tenue -à beaucoup de sévérité envers ses adorateurs. -Princesse, n'est-ce pas un fruit rare et dont -la cueillaison mérite quelques tourments? Elle -leur imposait des épreuves. L'un, grand fumeur, -dut, pendant une partie de campagne, -rester tout un jour sans fumer. Un autre, qui -aimait la danse, dut se priver des plus agréables -bals de la saison. Trois élégantes premières, -de suite, furent défendues à un des -maîtres de la mode. Celui-là prit la princesse -en haine. Lionel, au contraire, accepta tout, -même le ridicule. Quand il fut bien humilié, -on lui permit quelques baise-main un peu -appuyés ; il fut favorisé de discrets sourires ; -on accepta quelques fleurs ; on le choisit pour -faire un tour aux Salons ou pour aller entendre -les conférences de M. Jules Lemaître. -Enfin, on daigna l'écouter tête-à-tête dans le -petit salon lilas, qui était l'antichambre connue -des bonheurs définitifs. Longtemps, assis, -debout, à genoux, Lionel prononça sur sa -passion des discours galants, spirituels, ou -pathétiques. Un jour, après un tendre mouvement -d'abandon, Béatrice reprit soudain sa -dignité :</p> - -<p>— Soyons raisonnables, mon ami. Moi, je -ne dois pas défaillir, et vous ne devez pas -m'induire en tentation.</p> - -<p>La chair, même celle des princesses, et elle -appuyait un peu sur ce mot, est faible. Mais -une femme comme moi sait souffrir. Née pour -la vertu, je lui reste fidèle. Hélas! je ne vous -appartiendrai jamais. Soyez mon ami, Lionel, -soyez le complice de mon renoncement et le -confident de mes douleurs.</p> - -<p>Lionel avait ses desseins. Il savait qu'à cette -phrase de la comédie on devait se révolter, -entrer en désespoir et se briser légèrement la -tête contre les panneaux de la petite bibliothèque -en vieux chêne ; ils étaient fort solides. -Alors, pour éviter un plus grand malheur, -la princesse, en pleurant, cédait. Elle allait -elle-même mettre le verrou, comme dans les -estampes galantes de jadis et, telle une grisette, -elle se laissait déshabiller très adroitement.</p> - -<p>Lionel avait ses desseins. Il feignit d'entrer -dans les arrangements de la princesse étonnée :</p> - -<p>— Nous pleurerons ensemble. Je vous aime -trop pour oser contrarier une volonté qui -m'est si chère. Soyons amis, hélas!</p> - -<p>Béatrice aimait Lionel. Au moment où il -parlait ainsi, elle le désirait de tous les désirs -secrets de son âme et de sa chair. Comme -il prenait congé, mélancoliquement, elle fut -sur le point de serrer très fort et d'attirer -vers son cœur la main qui touchait la sienne, -mais une pudeur qu'elle n'avait jamais connue -contraria son désir. Elle laissa partir Lionel -sans trouver autre chose que :</p> - -<p>— Déjà!</p> - -<p>La porte refermée, elle se sentit enveloppée -de chagrin. C'était lourd, c'était épais, cela -lui cachait tous les objets, toute la vie. Enfin -la souffrance céda un peu devant cette idée :</p> - -<p>« Il reviendra demain. »</p> - -<p>Lionel ne revint pas le lendemain, ni de -deux jours, ni de trois jours. Le quatrième, -un mot, de Londres :</p> - -<p>« Chère amie, une affaire inattendue… J'espère -demain, à l'heure habituelle, vous présenter -les devoirs respectueux de votre ami, -Lionel. »</p> - -<p>A l'heure habituelle, un bleu : « Souffrant… »</p> - -<p>Réponse de Béatrice :</p> - -<p>« Je savais bien, cher ami, que l'inattendu -seul pouvait vous éloigner de moi. Mais pourquoi -m'avoir privée de vos nouvelles pendant -si longtemps, trois ou quatre siècles? Enfin, -je les ai, ces nouvelles, et voici qu'elles sont -mauvaises! Dites, je ne dois pas être inquiète? -Béatrice. »</p> - -<p>Lionel, en lisant cela, dit :</p> - -<p>« Elle est vaincue. C'est pour demain. »</p> - -<p>Pendant cette semaine, l'imagination de -Béatrice avait fait mille tours, de branche en -branche, comme un écureuil. Elle avait passé -par la déception, l'espérance, la crainte, l'ennui, -le désespoir, la joie, l'inquiétude, et elle -en était là, quand Lionel fut introduit.</p> - -<p>A sa vue, elle s'élança, puis s'arrêta, rougissante. -Lionel ouvrit les bras ; elle y tomba, -fermant les yeux, heureuse, ne pensant plus -à rien. Il y eut de longs baisers muets, de -tendres caresses, puis ce fut Lionel lui-même -qui poussa le verrou. Ainsi, il affirmait, en -même temps que son amour, son autorité.</p> - -<p>Lionel aimait Béatrice, mais il avait contre -la princesse une souriante rancune. Tout en -satisfaisant son amour, il avançait sa vengeance. -Après la grande privauté, ce furent les -petites, qui sont indécentes, et les singulières, -qui sont excessives. Il osa tout et il exigea -tout. Chaque jour ajoutait une strophe au -poème luxurieux. Béatrice, cependant, avec -l'air de se laisser vaincre par amour, s'exaltait -à mesure que passaient entre ses doigts les -grains du chapelet, et un jour que Lionel, à -bout d'imagination, avait joui naïvement d'un -mutuel et simple bonheur, Béatrice, reposée -et riante, inventa un enlacement fou.</p> - -<p>Alors, il s'agenouilla et baisa ses pieds, -non comme un amant, mais comme un dévot -et il songeait :</p> - -<p>« O Béatrice, trois fois femme, Béatrice de -beauté, Béatrice d'amour, Béatrice de volupté, -je te demande tout bas pardon de ma sottise. -J'ai voulu t'humilier, à ton exemple, j'ai cru -te traiter un peu en odalisque et c'est moi qui -ai fait ta volonté ; c'est moi l'esclave. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch13">ORANGE</h3> - -<blockquote class="epi"> -<div class="poetry"> -<div class="verse">Des bouquets de jasmin, de grenade et d'orange.</div> -</div> - -<p class="attr">CORNEILLE.</p> - -</blockquote> - -<p>Quand le capitaine entra dans la petite salle -où elle travaillait avec sa mère, Berthe se sentit -comme assommée. Elle ne put se lever qu'en -comprimant son cœur. Vite retombée sur sa -chaise, elle baissa la tête. Ayant l'air de plier -son ouvrage, elle frissonnait, heureuse.</p> - -<p>La mère se répandait en grâces et en -paroles inutiles et vulgaires :</p> - -<p>« On ne l'attendait pas de si bonne heure. -On aurait voulu s'habiller et le recevoir dans -le salon. On aurait mis, puisque c'est la mode -à Paris, quelques fleurs dans les vases de la -cheminée. Et surtout, on eût prié M. Bernard -d'être là, car rien n'est plus intimidant pour -des pauvres femmes qu'un brillant officier. »</p> - -<p>Elle avait très peur. L'ordonnance, qui était -venue dans l'après-midi, en courrier, visiter -la chambre, déballer un porte-manteau de -campagne, n'avait pas donné à la vieille -domestique une idée très avantageuse du capitaine.</p> - -<p>— C'est un rude homme, allez, avait-il dit, -grand deux fois comme moi et qui mange -comme un diable.</p> - -<p>— Seigneur Jésus, est-ce possible! On va -lui faire un bon dîner et un bon lit, à ce bon -monsieur.</p> - -<p>— Ce n'est pas un bon monsieur, c'est un -dur à cuire. Il sera là à six heures. Maintenant, -salut à la compagnie. Rompez.</p> - -<p>— Vous allez bien boire un coup tout de -même, monsieur le militaire.</p> - -<p>— Tout de même.</p> - -<p>Et en buvant, le militaire avait précisé -l'idée qu'il se faisait de son capitaine : une -belle brute.</p> - -<p>Aux propos répétés, toute la maison avait -tremblé, mais non pas Berthe. M. Bernard -était allé inviter à dîner le percepteur, homme -avisé, pour n'être pas seul face à face avec -un être aussi redoutable.</p> - -<p>— Nous le griserons, avait-il décidé. Ce -sera le moyen d'en venir à bout!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Bernard se disait, de son côté :</p> - -<p>« Je le gâterai. Les sucreries, il n'y a que -ça pour amadouer un homme. »</p> - -<p>Berthe avait songé aussi. Elle avait songé :</p> - -<p>« Voilà donc un homme! Je verrai enfin un -homme. Ah! qu'il y a longtemps!… Peut-être -qu'il me fera du mal? Peut-être! Peut-être! »</p> - -<p>Et elle avait voulu absolument travailler -comme tous les jours à sa broderie, pour -n'avoir pas l'air de s'émouvoir :</p> - -<p>« Allons-nous avoir l'air de gens qui ne -reçoivent jamais personne? »</p> - -<p>Et tout en tirant l'aiguille, elle répétait en -elle-même :</p> - -<p>« Est-ce que mon heure est venue, enfin, -l'heure définitive? »</p> - -<p>On parlait des grandes manœuvres, du -pays, de sa fraîcheur, de l'herbe, des arbres. -L'officier esquissait des tableaux champêtres, -vantait le charme de la petite rivière sous les -saules, déplorait d'avoir été obligé de laisser -piétiner un coin de pré vert tout fleuri de -boutons d'or.</p> - -<p>Berthe, étonnée, le regardait, déçue de tant -de douceur, lorsqu'il accentua son admiration -en claquant son genou et en proférant :</p> - -<p>— N. d. D.! le joli coin de terre! Il y avait -une grande fille qui continuait de battre son -linge et de temps en temps se levait pour en -étaler une pièce sur un têtard. Boufre! si -j'avais été seul!</p> - -<p>Berthe, redevenue heureuse, songea :</p> - -<p>« S'il avait été seul avec elle, il serait -arrivé des choses terribles, c'est évident. Oh! -si je pouvais être seule avec lui? »</p> - -<p>Comme l'officier louait le jardin, qu'il avait -entrevu en entrant, Berthe parla pour la première -fois :</p> - -<p>— Il est très simple, mais si vous voulez le -voir?</p> - -<p>— C'est cela, dit la mère, et tu couperas -quelques fleurs. Je vous rejoins dans un instant.</p> - -<p>Au premier rosier, le capitaine voulut prendre -le sécateur :</p> - -<p>— Je couperai celles que vous me direz. Je -ne veux pas que vous vous blessiez les doigts -devant moi.</p> - -<p>— Non, non. Me croyez-vous si maladroite?</p> - -<p>Elle fit semblant de lutter, tout en se laissant -prendre l'instrument. Il lui ouvrit les -doigts doucement.</p> - -<p>— Bon augure, dit-il. Avoir touché une si -jolie main donne envie de toucher le cœur.</p> - -<p>Elle ne répondit pas, songeant :</p> - -<p>— Tout va encore se passer en fadeurs!</p> - -<p>Alors, elle se fit agressive. Comme le capitaine -tendait une rose d'une main toute balafrée :</p> - -<p>— Du sang? N'en mettez pas sur mes -fleurs, au moins.</p> - -<p>— Mais, c'est beau, le sang.</p> - -<p>— Non, c'est sale.</p> - -<p>— Je ne croyais pas que l'on dît jamais -cela à un officier qui a eu la tête à moitié -fendue d'un coup de sabre.</p> - -<p>Elle le regarda.</p> - -<p>« C'est qu'il a vraiment l'air fort en colère. -S'il osait, il me battrait. Que lui dire pour -l'exciter davantage? »</p> - -<p>Elle ne trouva rien, et il y eut un long -silence.</p> - -<p>« Encore un, songeait-elle, qui est maître -de ses émotions. Je m'étais trompée. Il ne -m'attaquera pas. Ah! que je suis lasse! »</p> - -<p>« En somme, se disait le capitaine, elle m'a -insulté. Ce n'est qu'une femme, soit. Elle m'a -tout de même insulté. Il me faut une réparation. »</p> - -<p>Le capitaine regarda autour de lui. Ils -étaient dans un endroit écarté, clos par des -massifs de verdure.</p> - -<p>— Le panier est plein, je crois, dit-il, -voici le sécateur.</p> - -<p>Et, comme elle tendait les doigts, un peu -inquiète, malgré sa résolution, du changement -d'attitude dans l'homme qu'elle observait, -elle sentit deux mains s'abattre sur -ses épaules et, aussitôt, une bouche s'écraser -sur la sienne.</p> - -<p>Son geste de vengeance achevé, de vengeance -ironique, le capitaine lâchait les épaules, -et se reculait, quand il éprouva qu'on lui -rendait avec passion son rude baiser. De -l'épaule, une de ses mains descendit sur le -sein gonflé ; l'autre bras soutenait la taille -qui se ployait. Pose éminemment classique et -dont les suites, non loin d'un lit de verdure, -sont les maladresses à relever une jupe prise -sous le corps affaissé. Il faut le plus souvent -que la tendre victime, qui n'a point perdu le -sens des plis, vienne délicatement en aide au -brutal.</p> - -<p>— Oui, oui…, murmurait Berthe.</p> - -<p>Mais, du côté de la maison, une voix -appelait :</p> - -<p>— Berthe, Berthe.</p> - -<p>En se redressant, elle dit :</p> - -<p>— Nous avons la nuit. Je viendrai. En -attendant, silence, froideur ou galanterie -fade.</p> - -<p>L'officier, au grand étonnement de ses -hôtes, mangea et but fort modérément. Il ne -fuma que deux cigarettes, mais accepta beaucoup -de café. Son attention, toute la soirée, -se concentra à deviner les motifs de conversation -qui pouvaient déchaîner l'éloquence de -ses partenaires. Il fut assez heureux pour les -trouver. Pendant qu'ils parlaient, il réfléchissait :</p> - -<p>« Vierge? Un amant? Des amants? Innocence? -Perversité? Curiosité? Bêtise? En -tous les cas, c'est grave. D'abord ma conscience? -Ensuite, le mariage? Je mettrai le -verrou. »</p> - -<p>L'instant d'après, le mâle songeait à la belle -fille qui se livrait :</p> - -<p>« Pourquoi des scrupules? Quoi, ne pas -cueillir la fleur le long du chemin? »</p> - -<p>Enfin :</p> - -<p>« Si je ne prends pas, j'aurai des remords -pendant deux ans, peut-être toute ma vie. »</p> - -<p>Il la regarda sans affectation, cependant -qu'elle lui versait une tasse de thé, et il osa -dire :</p> - -<p>— Oh! pas tant, il est très fort, vous allez -m'empêcher de dormir.</p> - -<p>Pour toute réponse, elle leva la tête, le -regarda et baissa les paupières.</p> - -<p>Il sentit que sa tête tournait. Certes, ce -n'était pas sa première bonne fortune, mais -il n'en avait pas encore eu d'une telle qualité. -Cette jeune bourgeoise de campagne décidément -l'exaltait au plus haut point. Quel était ce -sphinx à cheveux roux? Il en humait d'avance -la nudité avec un tremblement. Il la voyait -toute blanche, pareille aux statues de marbre -qu'il avait désirées jadis plutôt qu'admirées.</p> - -<p>— Vous allez coucher dans la chambre -orange, dit M<sup>me</sup> Bernard, qui commençait à -somnoler. Un caprice de ma fille, qui l'a voulue -toute de cette couleur. Mais vous l'avez -vue, déjà. J'espère que vous y dormirez bien.</p> - -<p>Ce dernier mot fut atroce pour l'officier. -Cette intervention maternelle le rejetait dans -son indécision.</p> - -<p>Berthe devina peut-être l'impression mauvaise, -car elle ajouta :</p> - -<p>— Orange, c'est ma couleur. Il me semble -que je suis moins laide au milieu de cette -flamme, où je me fonds. Personne n'y couche -jamais, dans cette chambre, mais moi je m'y -retire souvent. C'est mon domaine.</p> - -<p>— Et qu'y fait-elle, je vous le demande? -reprit M<sup>me</sup> Bernard. Elle lit, elle rêve, car -nous sommes un peu rêveuse. Que voulez-vous? -Les jeunes filles! J'étais toute pareille -à son âge. Mais moi, j'aimais le bleu.</p> - -<p>— L'orange aussi est une belle couleur.</p> - -<p>— Dites que c'est la plus belle, affirma -Berthe.</p> - -<p>— C'est la plus belle, dit l'officier.</p> - -<p>Maintenant, il attendait. Après avoir fait sa -toilette, il s'était rhabillé à demi, et il fumait -une cigarette en dessinant des arabesques sur -les marges d'un journal. Il ne pensait plus à -rien. Seulement, son cœur s'arrêtait de battre, -à chaque bruit, à celui d'une mouche réveillée.</p> - -<p>Toutes les dix secondes, il regardait la -porte. Il se leva pour aller y coller son oreille.</p> - -<p>A ce moment, un panneau de tapisserie, -près de la cheminée, sembla se décoller.</p> - -<p>« Suis-je halluciné? »</p> - -<p>Il alla vers le mystère et il y arriva comme -il fallait pour recevoir Berthe dans ses bras.</p> - -<p>— Ma chambre est là, expliqua-t-elle, après -avoir accepté et rendu le baiser d'accueil. Tout -simplement un double placard, dont j'ai pu -rendre mobile la cloison intérieure. Que de -fois, depuis trois ans, je suis venue voir si tu -étais là! Personne, toujours personne! Mais -enfin te voilà. M'aimeras-tu au moins?</p> - -<p>Voyant que ces paroles étonnaient son -amant, elle reprit :</p> - -<p>— Celui qui vient est celui qu'on attendait. -Tu es venu et je suis à toi.</p> - -<p>Marchant tout bas, parlant tout bas, ils -arrivèrent au bord du lit et s'y assirent. En la -serrant contre lui, le capitaine sentait, sous -la légère robe la beauté corporelle de la jeune -fille. Il fut très ému, mais il eut le courage de -dire :</p> - -<p>— Non, tu es une folle enfant et je n'abuserai -pas de toi. Si tu veux m'aimer, nous -avons la vie. Vous disiez, imprudente et innocente : -« Nous avons la nuit. » Moi je dis : -« Nous avons la vie. »</p> - -<p>Elle laissa tomber sa tête sur la poitrine de -l'officier, en serrant très fort le bras qu'elle -lui avait passé autour du cou. Puis elle la -redressa, sa tête rousse, aux yeux d'or ardents -et fous, trouva les lèvres qu'elle mordit, et se -renversa, entraînant sur elle l'homme, qui -entra.</p> - -<p>« Aurions-nous, dit-elle plus tard, en se -pelotonnant dans le giron de son amant, -aurions-nous jamais retrouvé un instant -pareil? »</p> - -<p>Deux mois plus tard, la chambre orange -fut la chambre de noce.</p> - -<p>Ils furent très heureux et parlèrent bien -souvent de leur aventure, mais Berthe, je -pense, n'avoua jamais à son mari qu'il était le -troisième capitaine pour qui elle avait percé -les murailles.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">CHOSES ANCIENNES</h2> - -<div class="break"></div> - -<h3 class="top4em" id="ch14">DISTRACTION MATINALE</h3> - - -<p>Afin d'exercer la plus amère méchanceté, -Primary, vêtu ainsi qu'un riche cosmopolite, -entra.</p> - -<p>« <i>Amabilités, la pluie, le beau temps, -comme si la faillite ne la menaçait pas! Cette -femme serait-elle dissimulatrice? Oh! je -verrai dans le clair de ses yeux bleus la joie -de la résurrection, et tout de suite après, au -coin des paupières, deux larmes que j'aurai -su évoquer, sans en avoir l'air. Robe noire -de veuve, trois petits enfants. Sont-ils gentils, -petits anges! On m'a dit cinquante ou seulement -trente mille francs? Trente, mais le -plus gros chiffre, qui ne me coûte rien, est une -garantie que je dois prendre, dans mon -propre intérêt, pour la réussite absolue de -l'opération.</i>»</p> - -<p>— Il me faut, Madame, quelques anneaux, -boucles, parures, brimborions, mais je suis -assez difficile, n'étant pas amoureux, et disposé, -opinant pour autrui, sans nulle commission, -entendez-le! à de sérieux marchandages. -Je ne dépasserai pas, quelle que -soit la qualité des tentations… (<i>Elle est suspendue -à mes lèvres, c'est le mot…</i>), cinquante… -Ce sont vos enfants, trois petites -filles!… Je ne dépasserai pas, dis-je, cinquante… -Charmantes créatures… mille francs. -(<i>Elle a pâli, elle porte la main à son cœur… -Un grand, grand soupir… Nerveusement, -elle saisit une des petites filles et la serre -contre sa poitrine, l'embrasse, affolée… Elle -ouvre la vitrine à double glace, sa main -tremble…</i>) Je n'ai que cette somme sur moi -et je paie toujours comptant.</p> - -<p>— Oh! monsieur, vous êtes de ceux auxquels… -la confiance…</p> - -<p>— Voyons, un dernier calcul… oui, c'est -bien cela, cinquante francs et rien de plus.</p> - -<p>— J'avais cru entendre… Allez-vous-en, -mes pauvres petites, allez jouer dans la cour.</p> - -<p>« <i>Elle a senti le coup, elle tombe sur sa -chaise, elle souffre… oh! cela va trop vite…</i>» — Ai-je -dit autre chose que cinquante mille -francs?</p> - -<p>— Oui, oui, oh! pardon, Monsieur, que je -suis sotte… Vous allez choisir… oh! Monsieur, -nous nous entendrons facilement… -Voici : bagues, boucles d'oreilles, broches, -médaillons, parures complètes… oh! que je -laisse à bien bon compte… petites breloques… -qui seront, si vous le permettez, Monsieur, -par-dessus le marché… Ah! mon Dieu… où -es-tu?… Petites… Mariette… Ah!… C'est -un peu d'étourdissement…</p> - -<p>« <i>Elle se remet, bon… très bon… Pourvu -qu'elle soit de force à supporter l'expérience… -C'est capital… Cela va… Elle sourit, -elle est radieuse, empressée… je suis -sûr qu'elle me baiserait les mains de bon -cœur… Chère petite femme… On peut dire -qu'elle nage dans la joie… Elle prononce -<span class="small">MONSIEUR</span>, comme une amante le nom de son -bien-aimé… Bravo!… Là, je vais faire un -petit tas… Je m'y connais… Il y en a pour -cinquante mille, juste.</i>»</p> - -<p>— Je crois, Madame, que cela ne dépassera -pas mon prix…</p> - -<p>— Voyons… Oh! non, Monsieur, au contraire… -trente… trente-trois… quarante-huit… -Si vous désirez aller jusqu'au chiffre -rond… je mettrai encore ce diamant, il est -beau et on l'avait marqué jadis, hélas! cinq -mille francs… et vous prendrez dans ces -menues fantaisies les objets qui vous plairont…</p> - -<p>— Bien, très bien… nous allons, comme -vous dites, nous entendre… Oui, tout cela -me plaît… oui… oui… (<i>Maintenant, tout en -jetant un dernier coup d'œil, tirer son portefeuille -et le remettre, cela plusieurs fois de -suite… Ah! ah! elle a un frisson… Bon… -Un geste qui signifie : Décidément, non… -puis se lever brusquement et dire de bonnes -paroles…</i>) Tout réfléchi, je ne suis pas encore -bien décidé… Ayez la bonté… je verrai… je -repasserai tantôt… oui… tantôt… mettez-les -à part, naturellement… car il est probable, -plus que probable… (<i>Elle connaît cela : est-ce -qu'on revient jamais? Allons, encore une -petite secousse</i>)… Bah! autant les emporter -moi-même!…</p> - -<p>— Comme vous voudrez, Monsieur…</p> - -<p>(<i>Le timbre de la voix a changé, elle va -pleurer… Nous y sommes… Ah! vous voilà, -larmes! Il y en a deux… joyaux, vrais -joyaux, plus précieux que tous les diamants… -oh! comme je voudrais vous boire -dans un baiser! Ne sont-elles pas à moi? -N'est-ce pas à mon commandement qu'elles -ont jailli du fond de ton cœur, pauvre petite -femme, pauvre petite mère?…</i>)</p> - -<p>— Au fait, non, j'ai une course à faire… tantôt… -A tantôt, Madame, comptez sur moi… -Et en tous cas, mille pardons. (<i>Elle est brisée… -Elle est vraiment brisée!…</i>)</p> - -<p>« Ah! me voilà dehors, je respire… Cela -finissait par devenir trop émouvant… Il ne -faudrait pas abuser de ces distractions matinales. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch15">LA CLOISON</h3> - - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Un mois à la campagne.</div> -<div class="verse">Ce n'est pas dans la montagne, —</div> -<div class="verse">Ni au bord de la mer, —</div> -<div class="verse">Où l'air est amer.</div> -</div> - -<p>Un mois à la campagne dans un château -tout neuf (des vieilles verdures, très bien -rapiécées, y font tapisserie).</p> - -<p>Par la fenêtre, la petite dame Doucin -vagabonde : là-bas les bœufs dormants attroupés -sous la lune. Pas un ne beugle à la lune, -mais quelques-uns ruminent.</p> - -<p>« Vraiment très satisfaite d'une telle villégiature : -son Primary en est, son cher amour -de Primary que depuis trois mois elle adore, -oh! un vrai Amour!</p> - -<p>« … Primary, quel amant! Ce qu'elle aime -au-dessus de tout, c'est des mots passionnés, -spirituels et indécents, susurrés dans l'oreille : -cela caresse en même temps l'âme, le cœur et -l'autre. Eh bien, pour déverser une pareille -jouissance en son petit corps nerveux comme -un jet d'épine et ployable comme une branche -de saule, Primary est unique : Primary trouve. -Ainsi, tenez, hier soir, pendant que minuit -sonnait au beffroi blanc et propret de l'église -voisine (genre <small>XII</small><sup>e</sup> siècle, au moins), Primary -disait : « <i>Où vais-je baiser ma petite amie -pour la réveiller? Sur ses cheveux? Sont -dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? -Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur sa -toison? Oui, petite amie, sur ta toison, car ta -toison dort.</i>»</p> - -<p>« Ça, ce n'est pas des choses qui s'oublient.</p> - -<p>« Cette nuit, la toison d'or, la toison dormira -seulette, et tout le monde dort, même la -petite madame Crocœur, une autre blondinette -qui s'ennuie et donne des coups de tête -dans la cloison pour se distraire.</p> - -<p>« Aucun bruit : adieu les bœufs qui ruminent -sous la lune. Je ferme la fenêtre, me -couche, souffle… Hé! on parle chez la petite -madame Crocœur… Ah! cette voix… non… -lui!… lui! Primary, mon amour? il me trahit -et j'entends, et il faut que j'entende… Ah! -Don Juan, je sais bien que tu me trompes -mais fais-le plus loin… C'est bien lui, c'est sa -voix… Il dit… que dit-il? Il dit :</p> - -<p>« <i>Où vais-je baiser ma petite amie pour -la réveiller? Sur ses cheveux? Sont dorés, -mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont -dorés, mais ne dorment pas. Sur sa toison? -Oui, petite amie, sur ta toison, car ta toison -dort.</i>»</p> - -<p>La petite madame Doucin crut qu'elle allait -pleurer, elle n'en fit que la grimace : les nerfs -de sa face révolutionnée se contractaient, elle -voulait pleurer, elle n'en faisait que la grimace…</p> - -<hr /> - - -<p>Premier déjeuner. On descend en toute -petite toilette, un à un : des bonjours ensommeillés. -Primary est là, qui guette :</p> - -<p>« Pourvu qu'elle ait entendu! Petite pâlotte, -petite langoureuse, petite fondante, tu avais -besoin d'un coup de fouet… Hé! elle aura été -cinglée… Quelques zébrures, oh! qu'un seul -baiser effacera! Je ne suis pas si méchant -qu'on le dit, oh! non, puisque je me contente -de les faire saigner par métaphore, pauvres -anges! »</p> - -<p>Tout le monde est descendu : on attend la -petite madame Doucin.</p> - -<p>« Elle est si paresseuse, la chère mignonne! » -dit la petite madame Crocœur.</p> - -<p>Elle vient, la petite madame Doucin, elle -vient, en songeant : « Je voudrais pleurer et -je n'en fais que la grimace… Et toute la nuit, -cette grimace! En dormant, je la sentais qui -revenait toujours, toujours… Pourvu que cela -se passe! Il va me trouver si laide! Oh! -monstre, c'est toi! Et je t'adore… »</p> - -<p>Elle vient, elle entre, Primary s'avance et -la salue.</p> - -<p>Elle va pleurer? Non, elle n'en fait que la -grimace… (« Mais, elle a un tic! »)… une si -vilaine grimace que tout le monde éclate de -rire.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch16">LE RÊVE</h3> - - -<p>Primary touchait à la cinquantaine, lorsque -sa maîtresse lui dit, un matin, avec cet air -spécial que prennent les femmes pour annoncer -à leur bien-aimé des choses d'un embêtement -rare et décisif, mais des choses qui crucifient -leur chair, à elles, et qui la flattent, -des choses comme seules elles peuvent en -dire, des choses représentatives — absolument — de -leur sexe :</p> - -<p>— Tu sais, je suis enceinte.</p> - -<p>— C'est une fille, Monsieur, dit la sage-femme, -des épingles entre les lèvres. Primary, -les yeux vagues, regardait, sans le voir, l'être -à la peau de crevette cuite, le fœtus macéré -par les alcools amniotiques : il rêvait : une -fille : il la voyait montrant sous sa robe de -huit ans, de fluettes jambes de jeune autruche, -courant et s'arrêtant de courir à la caresse -d'un désir mâle, grimpeuse volontiers vers -des genoux agités et chatouilleurs ; il la voyait -chuchoteuse et sourieuse, les yeux larges et -la bouche gourmande, innocente et tentatrice, -angélique et sournoise…</p> - -<p>— Ce sera pour ma vieillesse.</p> - -<p>— Allez-vous-en, dit la sage-femme, des -épingles entre les lèvres.</p> - -<p>Et quand il fut sorti, elle se pencha vers la -mère plus abolie sous les draps que sous la -neige une ellébore, — et familièrement, de -femme à femme :</p> - -<p>— Soyez tranquille, pauvre chérie, il l'aimera -bien.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch17">LE RACHAT DES LAIDES</h3> - - -<p>Les capricantes aiguilles de Popp, les -Popp, disaient minuit : minuit, les trottoirs et -les yeux aigus des femmes blêmes.</p> - -<p>« Minuit, c'est fait, je puis rentrer. »</p> - -<p>Tel qu'un peu ivre, il marchait, les jambes -lourdes, et des battements de cœur si drus -que le sang vers ses tempes rebondissait et -bouillonnait.</p> - -<p>« C'est fait, j'en suis sûr. Je les ai séparément -prévenus : « Dîner de fondation et refus -inadmissible. » J'ai prévenu ma femme : « Ma -toute bien-aimée, à minuit je serai rentré, — sans -faute. »</p> - -<p>Il remontait le boulevard Malesherbes.</p> - -<p>— « C'est fait. Ah! il le fallait. Elle était -si laide! Dix-huit mois de mariage ne m'ont -pas habitué à ce nez court, à ces yeux ternes, -à ces cheveux durs, à ce teint de métisse, et -la taille pas fine, et la gorge, heu! et le reste, -vulgaire!</p> - -<p>« Il le fallait. J'en avais honte. Ah! mon -cher Paul, tu l'as rédimée et tu m'as sauvé, -mon cher, si cher ami! Quel autre que toi -eût agi avec un désintéressement aussi rare, — quoique -inconscient? Ah! demain, comme -je t'écraserai les mains dans mes mains -réjouies! Oui, je t'embrasserai.</p> - -<p>« Il le fallait. Alors, j'ai commencé de les -laisser seuls, après avoir excité Paul par de -petites tendresses pour ma femme adorée : Je -baisais Juliette dans le cou, un peu longuement, -puis ceci, puis ça, et je sais. Une brève -course : « Faites donc un peu de musique. »</p> - -<p>« Il le fallait. Je sortais, je rentrais en faisant -du bruit, et dans le silence du petit salon, -un subit accord… « Eh bien, on ne s'est pas -trop ennuyé? » Elle, presque câline et moins -laide déjà : « Non, Paul est si gentil, mais tu -abuses de lui! »</p> - -<p>« C'est fait. Juliette a un amant. Donc, elle -n'est pas si affreuse qu'elle en a l'air. C'est -fait. Ah! je n'en suis pas fâché! Tout le temps -je me disais, ce soir : « Il la dévêt, elle sourit, -sérieuse un peu, tout de même, il pose ses -lèvres, ici et là, il la prend en ses bras, il la -couche, il vient, etc. » Ça fut une pénible soirée. -C'est fait. »</p> - -<p>Les capricantes aiguilles de Popp, les -Popp disaient minuit, — et plus : minuit passé, -les yeux suraigus des femmes blêmes.</p> - -<p>Sonner. Monter. Entrer.</p> - -<p>Elle dormichonnait, agitée. La lampe, pas -baissée, illuminait sa gorge et ses bras nus.</p> - -<p>— Tu dors, chère? Tiens, cette petite -tache rose, au sein, là… Tu te serres toujours -trop dans ton corset… Ah! mais, tu sais, je -te trouve charmante, ce soir! Oh! ce regard -m'excite! Attends, petite coquine!</p> - -<p>Il chantonnait : « C'est fait, c'est fait, c'est -fait! »</p> - -<p>Après un silence, il redit, se rapprochant -du lit :</p> - -<p>« Est-elle jolie, ce soir, la méchante! jolie, -jolie, jolie! »</p> - -<p>Et Juliette souriait, si perversement heureuse, -qu'elle était presque jolie, — oui, -presque.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch18">LA CHÈVRE BLONDE</h3> - - -<p>Elle pleurait, la tête sur les genoux de son -mari, sa fine peau protégée par un mouchoir -de soie, guettant du coin de l'œil une lettre -que M. Pariétal relisait accablé. La main de -la petite femme se soulevait, comme à pigeon-vole, -prête à un geste vif.</p> - -<p>— Mais non, ma chérie, elle n'est pas anonyme. -Elle est signée, signée illisible, mais -signée.</p> - -<p>— Montre!</p> - -<p>M. Pariétal inséra la dénonciation dans la -poche de son gilet, reboutonna son coin-de-feu, -et dit :</p> - -<p>— Pauvre femme!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Pariétal prit le parti de sangloter.</p> - -<p>— Pauvre femme! répétait M. Pariétal, -et la blonde adultère finissait par sangloter -sérieusement, n'ayant plus pour se distraire -le jeu de pigeon-vole, si captivant!</p> - -<p>— Ah! c'est indigne! cria tout à coup -M. Pariétal en surgissant d'un bond par-dessus -sa femme stupéfaite, couchée par le choc, -telle qu'une victime. Ainsi, tu as fait ça, -toi? Tu m'as trompé? Réponds!</p> - -<p>M<sup>me</sup> Pariétal se relevait. Elle vint vers son -mari et lui posant une main sur l'épaule, une -main tamponnée de son mouchoir de soie :</p> - -<p>— Ecoute et comprends! Ce que j'ai fait? -Comprends et compare!… C'était si beau, si -bien écrit! Ah! je puis le dire, je fus empoignée!… -Voyons, tu devines et tu me pardonnes?… -Mon ami, j'ai lu <i>la Chèvre blonde</i>, -voilà tout.</p> - -<p>— Ah! disait M. Pariétal.</p> - -<p>— Oui, hélas! je l'ai réalisée, ta chèvre -blonde, ta chère petite chèvre…</p> - -<p>— Ah! Ah! disait M. Pariétal.</p> - -<p>— J'ai fait ça, oui, mais tu dictais, toi!… -(<i>Spasmes et sanglots.</i>) C'est bien malheureux -d'avoir un mari qui écrit des choses si passionnantes!… -N'est-ce pas à en perdre la -tête?</p> - -<p><span class="sc">M. Pariétal</span> (<i>la baisant au front généreusement</i>). — Ah! -c'est <i>la Chèvre blonde</i>!… -Hein, mes amis, je ne suis pas tout à fait -sans influence sur mes contemporains, moi!… -Nous sortons, dis, petite?… Ah! c'est ma -<i>Chèvre blonde</i>!… Dis, petite, vois-tu d'ici le -ravage, la désunion des oreillers bourgeois? -(<i>La baisant au front, tendrement.</i>) Ah! c'est -<i>la Chèvre blonde</i>!… Dis, petite, mets ta robe -de dentelle, nous prendrons une voiture.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch19">LA TOUR SAINT-JACQUES</h3> - - -<p>La Tour Saint-Jacques, solitaire et honteuse -de sa beauté démodée, la vieille tour aux -bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de -rêve…</p> - -<p>Ils s'adonnaient rapidement, ce jour-là, à -une brève et instructive promenade : un Américain -de marque (c'est-à-dire semblable à -tous les Américains, la distinction étant désormais -dans la parité) et notre ami M. Virgile-Austère -Méliorat.</p> - -<p>— Voilà bien, murmurait le voyageur -attristé, ces vieux Européens… Garder et -entourer de grilles quelques pierres déformées -et périmées… Pourquoi? Parce que c'est -ancien!…</p> - -<p>Élevant la voix, il ajouta, l'air négligent, -la main dressée vers la vieille tour solitaire -et honteuse :</p> - -<p>— Naturellement, ça ne sert à rien!</p> - -<p>— Comment, répondit notre ami, d'un -ton où se mêlaient les reproches, la colère, -la stupeur, à rien? Y songez-vous? Nous -prenez-vous pour des enfants? L'heure des -jouets n'est plus, Monsieur… Nous avons -appris à tirer parti des choses. Cette tour est -utile : elle sert, Monsieur, elle sert à la Science. -Elle abrite, sous les ridicules symboles de ses -moellons déchiquetés : 1<sup>o</sup> un laboratoire de -physique expérimentale ; 2<sup>o</sup> un baromètre à -eau (30 mètres de haut), à stylo-traceur électrique… -Hein? Vous voyez?… Oh! ce vieux -bute, cette antique coquille, ça ne doit pas -être un fameux laboratoire, mais c'était tout -fait, ça épargne de la maçonnerie…</p> - -<p>— Avouez-le, répliqua, glacial et goguenard, -l'Américain, — vous en êtes encore à -respecter ça, ça…</p> - -<p>— Mais non, cria presque en colère M. Virgile-Austère -Méliorat, mais non, je vous jure -que non!…</p> - -<p>Ils passaient vite, hâtant leur instructive -promenade, tournant le dos, — enfin! — à -la vieille tour solitaire et honteuse de sa -beauté démodée, à la vieille tour aux bêtes -parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch20">LES CYGNES</h3> - - -<p>Des cygnes nageaient le long du Louvre ; -deux cygnes plus las que nos cœurs, — et le -courant les emportait ; deux cygnes plus sauvages -que nos désirs, — et des femmes guettaient -les naufragés.</p> - -<p>L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.</p> - -<p>Des femmes élevaient leurs manchons, très -haut, très haut, comme un signal de capture ; -des enfants jetaient des pierres à la drôle de -bête ; deux mariniers partirent : ils ramaient -avec ferveur, et la foule songeait : « En cage, -en cage, qu'on les mette en cage, avec une -grande baignoire pour se distraire, en cage! »</p> - -<p>L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.</p> - -<p>Alors, celle qui s'appuyait à mon bras, le -serrant très fort, me dit à l'oreille (si joliment!) : -« Oh! du bouillon de cygne! » Et -dans ses yeux de poitrinaire, un peu sinistres! — étincelait -le désir fou d'une cuisine -blasphématoire.</p> - -<p>L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch21">PARAPHRASES</h3> - -<p class="c">(<i>D'après l'anglais.</i>)</p> - - -<p>Brodée d'aurore et de plaisances, comme -elle verdoyait jolie, la petite fille aux si blonds -cheveux.</p> - -<p>La vie autour d'elle, pour elle, était gaie et -rafraîchissante comme les heures matinales -de Mai.</p> - -<p>Ni bobos, ni chagrins, ni vilains croquemitaines : -mais des anges, et des fées, et des -joies, des bonbons.</p> - -<p>« — Maman, maman! Ils m'ont brisé ma -poupée!… Sa tête! Sa jolie tête!… »</p> - -<p>Les heures matinales pleuraient toutes les -larmes de leurs yeux.</p> - -<p>« — Maman! que je suis malheureuse! »</p> - -<p>« — Pleure pas, mignonne! oh! petit gros -cœur, apaise-toi. Voyons, ce n'est rien. Malheureuse? -Ah! si tu savais? Pleure pas, tu -seras heureuse, — demain! »</p> - -<hr /> - - -<p>Brodée de soleil pâle, comme elle fuselait -et s'adornait de gemmes, fleurs futures, la -jolie fillette aux si blonds cheveux.</p> - -<p>La vie, tout autour d'elle, pour elle, était -douce et tiédissante comme les secondes heures -des jours de Mai.</p> - -<p>Ni fiévrettes, ni langueurs, ni vilaines jalousies, -mais des jeux et des rires, et des cris, -des mamours.</p> - -<p>« — Maman, maman! Ils m'ont brisé mon -ombrelle!… Sa pomme! Sa jolie pomme!… »</p> - -<p>Les secondes heures pleuraient toute la -pluie de leurs nuées.</p> - -<p>« — Maman! que je suis malheureuse! »</p> - -<p>« — Pleure pas, mignonne! oh! petit gros -cœur, apaise-toi. Voyons, ce n'est rien. Malheureuse? -Ah! si tu savais? Pleure pas, tu -seras heureuse, — demain! »</p> - -<hr /> - - -<p>Brodée d'or et de lumière, comme elle -fleurissait, comme elle s'épanouissait en -odeurs de délectation, la jolie fille aux si -blonds cheveux.</p> - -<p>La vie, tout autour d'elle, pour elle, était -folle et violente comme les orages adorables et -royaux des tierces heures de Mai.</p> - -<p>Ni migraines, ni ennuis, ni vilaines envies, -mais des roses et des perles, des jacinthes, -des parfums.</p> - -<p>« — Maman, maman! Ils m'ont brisé mon -cœur!… Mon cœur! Mon joli cœur!… »</p> - -<p>Les tierces heures pleuraient toute la grêle -de leurs nuages.</p> - -<p>« — Maman! que je suis malheureuse! »</p> - -<p>« — Pleure pas, mignonne! oh! petit gros -cœur apaise-toi. Voyons, ce n'est rien? Malheureuse? -Ah! si tu savais? Pleure pas, tu -seras heureuse, — demain! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch22">LA FILLE DE LOTH</h3> - - -<p>Le plaisir sortait furieux, tel qu'un jet de -fonte ardente et rouge : Loth s'affaissa sur la -chair de l'opprimée. L'idée du sang le tourmentait : -« Quelle bouche, ou quelle blessure -de virginité a revomi sur ma face? » Le -flot du vomissement cloîtrait ses yeux, scellait -ses lèvres, aveuglait, comme un masque, -le torrent de son haleine.</p> - -<p>« L'Autre : elle avait nom la Mère… Quelle -confusion dans les générations!… Avec l'autre, -ils allaient au plaisir en des tremblements -de saints qui tomberaient à l'impureté, — mais -l'Exultation, fantôme exquis -né de leurs souffles, planait, le front haut et -rayonnant, tout paré de fleurs fraîches.</p> - -<p>« Celle-ci : quand la mère fut morte, Loth -aima sa fille, la fille de Loth ; il l'aimait d'une -sensualité de prêtre chaste, il se mortifiait…</p> - -<p>« Vainement!</p> - -<p>« Elle dormait… C'était tantôt, non, c'était -il y a un instant, un seul instant… Elle dormait. -Elle ne cria point. Sa mère non plus -n'avait pas crié. Ah! c'est ma fille, ma vraie -fille, — mais quelle confusion dans les générations -futures!</p> - -<p>« Elle dormait, elle ne dort plus. Évidemment, — et -c'est surtout désagréable parce -que de quels yeux irrespectueux ne doit-elle -pas, en ce moment même, fixer son père, de -quels yeux sournois et, qui sait? goguenards, -des yeux à cracher dedans… Si elle pleurait, -au moins, je la consolerais. J'ai envie de la -battre!</p> - -<p>« Ah! voilà que le masque se recollait sur -sa figure, et ses membres ligotés ardaient en -un enfer de cohabitation un peu excessif. Sa -tête, sous l'imaginaire étau de sang glacé, se -brisait comme un os dans une gueule de -chien, — et l'Ironie l'épouvantait, comme -s'épouvante un assassin qui veut, et ne peut, -paralysé, redoubler le coup de grâce… »</p> - -<p>Il articulait, sans parole extérieure, des -chapelets de « pardon, pardon, pardon » : à -Dieu, à Elle, à toute la vie, à toutes les choses, -au lit creusé tel qu'un tas de sable fuyant -vers un abîme, aux cheveux blonds mouillés -par la sueur de l'angoisse, aux seins violentés… -au Christ de l'alcôve, au Christ de cuivre, -qui souriait aux lumières, si amèrement… -à tout, à la porte brisée, au gynécée -troublé dans son silence, à la bouche écrasée -par les morsures…</p> - -<p>… A la bouche surtout, — mais la bouche -de vierge et maintenant de femme, la bouche -d'enfant et maintenant d'amoureuse, la -bouche adorable de la fille de Loth s'ouvrit -et murmura dans un baiser :</p> - -<p>« Je t'aime! »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch23">PETIT SUPPLÉMENT</h3> - - -<p>— Tu m'aimeras?</p> - -<p>— Je te montrerai de l'amour.</p> - -<p>— Tu seras fidèle?</p> - -<p>— Comme une femme qui connaît le prix -de la fidélité.</p> - -<p>— Tu seras tendre?</p> - -<p>— Une atmosphère de tendresse te circonviendra.</p> - -<p>— Complaisante?</p> - -<p>— Serve.</p> - -<p>— Ah! jolie? Tu t'y engages?</p> - -<p>— J'ai, selon les saisons, des crèmes assorties, -et, pour les intimités, la brise-vespérale, -la rosée-lunaire, le petit-lait-du-regard-matinal, -la pâte-illusion-des-nuits-blanches.</p> - -<p>— Auras-tu, chère, des pleurs de jalousie, -quand il le faudra!</p> - -<p>— Je sais pleurer.</p> - -<p>— Et les rires? Par exemple, le rire-il-m'aime!-décidément!-j'étais-une-sotte-de-me-tourmenter?</p> - -<p>— Mon rire-il-m'aime!-décidément-j'étais-une-sotte-de-me-tourmenter -est une perle. Tu -verras.</p> - -<p>— Et les sourires? Il me faut les sourires.</p> - -<p>— Je les ai tous, ami : le sourire-plein-de-promesses, -le sourire-adorable-de-mutinerie, -le sourire-troublant-du-Sphynx, le sourire-voilé-de-larmes… -j'ai le sourire-sarcastique, le -sourire-sardonique, le sourire-malicieux, le -sourire-vainqueur, j'ai le poétique-sourire et le -sourire-nuancé-de-mélancolie… je les ai tous, -te dis-je. Sans vanité, mon écrin de sourires -est très complet. J'ai même le sourire-après, -si rare! le -sourire-je-t'aimais-bien-avant-mais-comme-je-t'aime-maintenant-il-n'y-a-pas-de-comparaison! -Tu vois…</p> - -<p>— Dis-moi, et les amoureuses pâmoisons?</p> - -<p>— Oh! je crois bien! A quoi penses-tu?</p> - -<p>— Nous monterons au ciel, au septième, -n'est-ce pas?</p> - -<p>— Au septième, j'ai des ailes.</p> - -<p>— Redis-moi encore que tu m'aimeras, ma -Bien-Aimée!</p> - -<p>— Mon amour t'appartient.</p> - -<p>— Tu m'aimeras passionnément?</p> - -<p>— Ah! pour cela, mon cher, permettez. -Avec un petit supplément, oui. Je sais le -rôle. Volontiers, mais que cela soit bien -entendu, <i>la P<span class="small">ASSION</span> se paie à part</i>.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch24">LE CRIME DE LA RUE DU CIEL</h3> - - -<p>Dire que cela évoluait dans sa rue! Dans -sa rue!</p> - -<p>Le fantomatique feuilleton se créait là.</p> - -<p>Un sou! Et on avait de quoi rêvasser toute -la journée, au bruit de l'aiguille, de quoi enfiévrer -les heures mornes! La couture s'en -allait brodée d'or et soutachée de sang, et les -fièvres du jour émanaient dans la nuit des -transes frissonnantes de morgue et d'échafaud.</p> - -<p>C'était terrible et c'était bon.</p> - -<p>L'amour sanglotait, le crime riait, les poignards -crevaient les bourses et les ventres, ça -pantelait, ça ruisselait. Ah! on se sentait -vivre! Et le cœur? Etre aimé aussi! Ah! -Ah! Ah! L'heure du déjeuner s'évaporait.</p> - -<p>Un matin les draps sont lourds comme des -suaires.</p> - -<p>Rien de rare : une de ces faiblesses où -défaille la chair des filles anémiées aux pâles -nourritures ; l'aveuglement dès que le pied -droit s'avance devant le pied gauche ; les -menottes qui tremblotent comme la feuille -menue.</p> - -<p>L'hôpital? Ah! bien non, par exemple! -Plutôt aller voir tout de suite si le pavé est -loin de la fenêtre!</p> - -<p>Les camarades du quartier défilèrent :</p> - -<p>— Cette pauvre Adèle, elle a mangé plus -de pain qu'elle n'en mangera.</p> - -<p>— Allez-vous-en vous tuer le corps pour en -arriver là!</p> - -<p>— Elle a des nerfs, elle s'en relèvera.</p> - -<p>— Il y en a d'autres qu'elle qui passeront -par là.</p> - -<p>Huit jours. Vers la nuit, elle dit à Jeanne -qui entrait, à la muette, avec deux sous de -lait et le sucre de son café dans un coin de -journal :</p> - -<p>— Je ne dors pas, va! et je ne dormirai plus -qu'une fois. Ça galope, pa-ta-tan, pa-ta-tan… -Il y en a deux, ma chère, de chevaux! Tiens, -ils s'arrêtent… Ah!…</p> - -<p>Plus personne.</p> - -<p>Victorine ouvrait la porte.</p> - -<p>— Retourne! La voilà évanouie! Tâche de -ramener un curé. Elle est finie.</p> - -<p>Une voix lointaine soufflait :</p> - -<p>— « <i>Et Paolo, montrant le cadavre, leur -dit : Un homme en blouse, entré et sorti par -cette fenêtre, a poignardé le comte, emmené -l'ouvrière.</i> L<span class="small">A FIN A DEMAIN</span>. » Ah! je -ne veux pas mourir. L<span class="small">A FIN, LA FIN</span>! Mon Dieu! -que je vive seulement jusqu'à demain, jusqu'au -jour! Dis, Jeanne, tu me feras vivre -jusqu'à demain? Jeanne, Jeanne, ma petite -chérie, écoute bien! quand ça serait ma dernière -heure, ma dernière minute, tu me le lirais, -n'est-ce-pas? le feuilleton de <span class="small">LA FIN</span>, comme -tu m'as lu tous les autres? Dis, tu me le jures? -Dis, dis? L<span class="small">A FIN, LA FIN</span>!</p> - -<p>— Pensez à votre âme, récita le prêtre, dès -la porte, demandez pardon à Dieu de vos -fautes, mourez chrétienne. Sa miséricorde -infinie n'attend qu'un mot, un signe, une pensée -de regret, un acte de foi et de soumission -à sa divine volonté pour vous ouvrir ses bras -cléments!</p> - -<p>— L<span class="small">A FIN, LA FIN</span>! Je veux savoir. Non, -non, pas mourir encore!</p> - -<p>— Résignez-vous, mon enfant! Dites seulement : -Seigneur pardonnez-moi, parce que -j'ai péché! Si vous saviez comme il est bon, -comme il aime ses créatures même pécheresses! -Bientôt vous le saurez, si le repentir… Vous -saurez…</p> - -<p>— Je saurai, je saurai! Là haut je saurai -<span class="small">LA FIN</span>?</p> - -<p>Elle s'était dressée, les yeux brûlés aux -flammes du désir. Le vent d'outre-vie la coucha -disant :</p> - -<p>« Alors, je puis mourir. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch25">PRESCIENCE</h3> - - -<p>Elle ouvrit sa fenêtre :</p> - -<p>C'était un paysage de printemps, jeune, pas -fini, un paysage d'aube attardée et de lueurs -attendues, — des cieux pâlement fleuris, l'envers -d'une soie brochée, une broderie de -feuillages en enfance sur du tulle mauve…</p> - -<p>Il y eut un arrêt, avant l'exaltation certaine -des lueurs attendues. Quelque chose de -clarifiant allait surgir dans une bénédiction -prochaine. L'Étoile mystique accouchait du -Soleil d'Amour…</p> - -<p>Elle referma sa fenêtre, disant :</p> - -<p>« Et moi, j'attends Celui qui ne viendra -jamais. »</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch26">LES JOIES PRIMITIVES</h3> - - -<p>Que me veux-tu, ombre des Joies primitives, -et pourquoi reviens-tu m'obséder tous -les ans, à la même heure, à la dernière?</p> - -<p>… Parfums des résédas épars et des tilleuls, -charme des ancolies en deuil, franges des -végélias! Fraîcheur des ruisseaux clairs sous -les aunes jaloux, menthes où s'est tapie l'angélique -grenouille aux yeux doux!…</p> - -<p>— Tout cela, dit l'Ombre, c'est pour te rappeler -aussi l'odeur des ciguës, des suprêmes -ciguës coupées dans la verdeur matinale, c'est -pour te rappeler la ciguë et son odeur exceptionnelle, -et criminelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch27">CHAMBRE DE PRESBYTÈRE</h3> - - -<p>C'était, sous les pommiers amaigris, la -languide rousseur d'un gazon mort, enfin -décoloré par les gelées : la neige avait fondu -qui, la veille encore, jetait sur cette désolation -la fadeur naïve de son suaire sentimental. -L'hiver grelottait tout nu, et parmi la -noire dentelle des arbres en coupelle, un ciel -bourbeux dormait, tel que l'eau des mares -aux carrefours des chemins creux.</p> - -<p>Il venait de se lever, de se vêtir vite, car, -hors du lit riche en plumes et en laines, cette -vaste cellule sans tapis, ni tentures, sans feu, -refusait l'offrande du plus humble réconfort. -Un hexagonal pavé de briques roses avec des -trous qui faisaient hancher les lyres des chaises -rempaillées et déniaient tout aplomb à la -table de bois blanc, vêtue de toile écrue, où -s'érigeait, dans sa cuvette exiguë et carrée, la -fleur urcéolée d'un pot de faïence de Rouen ; -des murs plâtrés peints couleur d'ocre avec -l'unique attirance, sur une planchette, de la -Vierge au rosaire, porcelaine blanche et souriante, -vers qui se penchaient, innocents acolytes, -deux tiges de lis, en boutons vierges, -fuseaux pareils au pénis immaculé d'un enfant ; -le lit à colonnettes, à ciel, à rideaux pers -écartés des pieds et du chevet par des tringles -à soroses d'or : ainsi la chambre où -l'hôte, en cette matinée de décembre, songeait.</p> - -<p>Il laissa sur les vitres verdies retomber la -mince cotonnade jaune, de celles qui obstruent -les fenêtres des séminaires, et lâchement -enfonça sous les draps encore tièdes ses -mains glacées.</p> - -<p>Ce lit, d'une grossière et lourde volupté, lui -apparaissait, dans cette salle morne, comme -un péché, seul, dans la vie d'un cénobite.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch28">L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES</h3> - - -<p>Il regagna les premières maisons du petit -bourg féodal, s'engagea dans les étroites rues, -passa sous un antique porche où pointaient -encore les dents rouillées d'une herse. Franchie -cette menaçante voûte, on apercevait de -monumentales arcades, des ogives fleuries -d'écussons. Dans ces solides ruines, une auberge -s'abritait, dominée par le puissant donjon, -dont les créneaux émergeaient d'un fouillis -de lierres. La cour était vaste, enclose de -vieilles murailles, déserte, animée seulement -par les cris effarés des corneilles nichées dans -les meurtrières.</p> - -<p>Le donjon, le lierre, les corneilles, les -murs anciens, les ogives, toute cette vétusté -pleine d'une si noble paix! Il se posa sur un -banc, éprouvant une réelle joie, le contentement -de vivre, quelques instants, au milieu -de pierres qui avaient vu d'autres faces, d'autres -gestes, d'autres fêtes que les faces avides, -les gestes pressés, les fêtes grossières d'un -siècle mercantile.</p> - -<p>Il déjeuna en plein air, servi par une alerte -fille aux yeux bruns, dont la coiffe en mitre -arrondie, inclinée vers la nuque, s'accommodait -à l'ensemble de la vision.</p> - -<p>Une pareille péronnelle jadis avait dû capter -par ses sourires la maussaderie des soudards -anglais, ou arrêter, par un sérieux -regard des mêmes yeux bruns et doux, la -lourde effervescence des reîtres bourguignons : -peut-être que des sabots de cheval allaient -retentir sous le porche, des lances cliqueter -sur les cuissards d'acier… Il entendit la sonnaille -des cottes de mailles, le grincement des -solerets ; des voix sourdement juraient sous -la visière grillée des salades empanachées…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch29">NOUVELLES DES ILES INFORTUNÉES</h3> - - -<p>C'était un pays doux, triste et vert, comme -recueilli dans une infortune ancienne, une vaste -plaine affligée et résignée. Je pris un sentier -serré entre deux haies d'épines sans fleurs, -de lamentables épines qui semblaient pleurer -sur la cruauté de leur destination, et, après -avoir marché pendant des heures en la prison -des lamentables épines, je fus arrêté par une -barrière érigée telle qu'une absurde estacade -entre moi et l'infini.</p> - -<p>Les madriers brutalement équarris s'entrecroisaient, -délimitant d'étroits losanges de -lumière, je regardai et je vis :</p> - -<p>Un jardin doux, triste et vert, où, fraîches -et pommées, tristes, tendres et vertes, des -salades poussaient, rien que des salades, rien -que des laitues, et parmi ce tendre pâturage, -un troupeau de femmes nues. Je ne m'y trompai -pas un instant ; les descriptions des voyageurs -étaient précises ; je n'avais jamais vu -de femmes : j'en voyais.</p> - -<p>Elles m'apparurent telles qu'un animal assez -gracieux. Comme le cheval, les femmes ont -une crinière, noire, baie, alezane, qui leur -retombe sur les yeux et traîne jusqu'à terre ; -leur poil est rare, dru à certaines places, plus -clair ou plus foncé que la crinière ; elles n'ont -pas de queue ; pour se gratter, elles relèvent -la patte de devant, contrairement à la plupart -des autres animaux qui relèvent la patte de -derrière ; leurs mamelles sont pectorales, tandis -que, chez la plupart des mammifères, elles -sont inguinales.</p> - -<p>Elles allaient çà et là, broutant de la tendre -et verte laitue, ici une feuille, là une autre -feuille, l'air inquiet, l'air quêteur, flairant -pendant des minutes une salade qui, moi, -m'aurait fort bien satisfait, mais qu'elles dédaignaient -pour une autre toute pareille ou même -moins appétissante.</p> - -<p>Malgré leur apparence d'inquiétude, il me -sembla qu'elles se courbaient avec plaisir vers -la terre, contentes de justifier leurs appétits -matériels, car, pendant plus d'une heure que -je les examinai, pas une, une fois, ne releva -la tête : la salade, la bonne laitue faisait toute -leur passion.</p> - -<p>Jamais en vérité des animaux ne m'avaient -intéressé à ce point ; j'aurais voulu les voir de -près, les toucher : je sifflai, j'appelai, j'imaginai -les modulations les plus douces ; comme -au jardin des plantes, je passai ma main à -travers la barrière, faisant des signes d'appel, -feignant de détenir en mes doigts de bonnes -choses : le troupeau ne fut pas ému.</p> - -<p>J'étais impatient, je devins colère, je lançai -des pierres sur les belles bêtes, mais je -visais mal, je n'atteignis aucune croupe et le -troupeau ne fut pas ému.</p> - -<p>Pourtant, je voulais une de ces bêtes!</p> - -<p>La haie d'épines, la lamentable haie, triste -de sa destination, encerclait le jardin d'une -inéluctable défense, mais la barrière était franchissable. -Je montai à l'assaut de mon désir, -je réussis, et la ruse de tomber à quatre pattes -me fit approcher inaperçu d'une petite -alezane écartée du gros de la troupe. Elle fut -saisie, jetée sur mes épaules ; je me retrouvai, -après une fiévreuse escalade, de l'autre côté -de la barrière, sans que la conscience bien nette -de ce rapt étrange s'affirmât en mon esprit, -et, troublé, affolé, n'ayant repris haleine, ni -regardé derrière moi, je m'enfuis, heureux de -mon fardeau, de la bonne bête volée, — qui -gémissait un peu, mais se laissait faire avec -une inertie singulièrement douce.</p> - -<p>Que se passa-t-il chez moi, dans la petite -maison que je m'étais organisée près de la -côte, en attendant le navire aux ailes blanches -qui devait m'enlever aux Iles Infortunées?</p> - -<p>Hélas! je ne saurais le dire.</p> - -<p>Mais, dès que j'eus déposé la femme dans -mon enclos, dès que je l'eus flattée, dès que j'eus, -par jeu, baisé son agréable crinière, dès que, -prenant sa tête entre mes mains, j'eus fixé mes -yeux sur ses yeux verts, ses yeux en vérité couleur -de fraîche, de tendre, de verte laitue, — oui, -à ce moment-là, dès que les yeux verts de -la belle bête, ses yeux noyés dans une brume -si animalement ingénue, ses yeux profonds -comme l'idée du printemps éternel, ses yeux -résignés et pleins d'une impérieuse charité, -dès que ses yeux, des yeux comme je n'en -avais jamais vu, m'eurent imprégné de leurs -fluides, — je devins ivre, et peut-être fou.</p> - -<p>Que se passa-t-il?</p> - -<p>Rien que je puisse dire, puisque j'étais ivre -et peut-être fou.</p> - -<p>Mais depuis ce moment-là, la bête dressée -sur deux pattes, la bête devenue toute pareille -à ce que j'étais, me domine et me dompte.</p> - -<p>Et c'est moi qui broute la salade, la fraîche, -la tendre, la verte laitue.</p> - -<p>Et, je le sais maintenant, nul navire aux -ailes blanches ne viendra m'enlever à la prison -que je me suis faite, aux Iles Infortunées.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch30">LA MAUVAISE FLEUR</h3> - - -<p>Comme je passais devant les fleurs, devant -la maison où les fleurs se pavanent et se -pâment, je sentis une odeur émouvante et -cruelle, une si mystérieuse odeur que j'en eus -mal au cœur. Alors j'entrai dans la maison -des fleurs et je dis :</p> - -<p>« Madame, je vous en prie, donnez-moi cette -fleur unique et triple qui sent les trois odeurs -de la rose, de l'héliotrope et du jasmin, cette -fleur essentielle et cruelle dont l'odeur absurde -et lointaine me fait si mal au cœur.</p> - -<p>« Monsieur, nous n'avons plus de jasmins, -ni de roses, ni d'héliotropes, et si vous parlez -d'une fleur nouvelle, dites-moi son nom. Je -sais le nom de toutes les fleurs qui veulent -mourir sur le sein des femmes ou sur le lit -des amants.</p> - -<p>« Madame, cette fleur, unique et triple, -n'est pas une fleur nouvelle ; elle était presque -aussi vieille que moi, mais je crains -qu'elle ne soit morte, un soir d'orage.</p> - -<p>« Monsieur, nous ne vendons pas de fleurs -mortes. Toutes nos fleurs sont fraîches, jeunes -et pleines d'amour ; elles vivent dans l'eau, -parmi la menthe et les roseaux.</p> - -<p>« Madame, je ne sais si elle est morte ou -vivante, mais je sens son odeur, sa douloureuse -odeur qui me fait mal au cœur. Oh! -dites-moi d'où vient cette odeur de rancœur?</p> - -<p>« Monsieur, elle vient peut-être de votre -cœur, de votre pauvre cœur malade. Il y a -des odeurs de fleurs qu'on sent toute la vie -pour les avoir senties un soir d'orage. N'avez-vous -pas parlé d'un soir d'orage?</p> - -<p>« Madame, la fleur est là, donnez-la-moi. -J'ai senti son odeur en passant et je suis entré -dans la maison des fleurs, appelé par son -odeur émouvante et cruelle. Donnez-moi la -fleur que je veux, la fleur d'amour et de rancœur.</p> - -<p>« Monsieur, cherchez vous-même la fleur -entre les fleurs, pendant que je mettrai dans -l'eau ces grands iris princiers.</p> - -<p>« Madame, la voici, je l'ai trouvée. Elle était -toute seule, toute écrasée sous une brassée -de chèvrefeuilles. Toute seule, car il n'y en a -qu'une au monde. Sentez-vous cette odeur -d'orage, de larmes et de bonheur?</p> - -<p>« Monsieur, je ne sens rien qu'une odeur -de lande ou de grève. C'est une fleurette de -genêt, apportée par le vent dans les vrilles -des chèvrefeuilles. Elle est fanée, jaunette et -laide.</p> - -<p>« Madame, elle est vivante, elle est dorée, -elle est jolie. Elle a la forme d'un petit cœur -innocent ou d'une larme de cierge. Sentez-vous -cette odeur de cierge, d'amour et de mort?</p> - -<p>« Monsieur, je ne sens aucune odeur, mais -ne m'avez-vous pas dit rose, héliotrope et jasmin? -Une belle couronne discrète et parfumée. -Nous mettrons des roses-thé, et, comme feuillage, -de la pervenche?</p> - -<p>« Madame, voici la seule fleur qu'il me faut, -cette petite larme, ce petit cœur jaune, mais -je vous la paierai, s'il vous plaît, le prix des -plus belles couronnes funéraires.</p> - -<p>« Monsieur, je vous le donne, ce petit cœur -jaune, je vous le donne de tout mon cœur.</p> - -<p>« Madame, je vous remercie de tout mon -cœur. »</p> - -<p>Sur le seuil de la maison des fleurs, et déjà -hors de la porte, je me retournai et je dis :</p> - -<p>« Madame, j'ai eu bien du malheur de -passer un tel jour devant la maison des fleurs, -un jour où il y avait chez vous de telles -odeurs de rancœur que j'en eus mal au cœur. -C'est une bien mauvaise fleur, Madame, que -celle que vous m'avez donnée, petit cœur de -larmes, d'amour et de mort. Elle m'a dit des -choses qu'elle n'aurait pas dû me dire, -Madame, cette fleur que j'emporte pour la -tuer. Je lui percerai le cœur, Madame, parce -que je n'aime pas les souvenirs d'amour, ni -les babioles sentimentales, ni les fleurs qu'on -trouve dans des vieux livres à images ni celles -que le vent cache dans les vrilles des chèvrefeuilles. -J'ai des raisons pour cela, Madame, -des raisons très justes que je ne vous dirai -pas et que je vous prie de ne pas deviner. A -l'avenir, surveillez vos chèvrefeuilles, et que -je ne sente plus, en passant devant la maison -des fleurs, cette insupportable odeur d'amour. »</p> - -<p>Mais, par prudence, j'évite la maison des -fleurs, la maison où les fleurs ironiques -d'amour, de jeunesse et de mort se pavanent -et se pâment.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h3 id="ch31" lang="la" xml:lang="la">ITER AD LUXURIAM</h3> - - -<p>Grain de raisin choisi à la vigne de la -femme, tu vas vivre et tu seras un homme. -Né de la luxure, tu aimeras la luxure, et, au -jour de ta mort, tu pleureras d'entrer dans le -royaume où elle n'entre pas, mais tu laisseras -un fils qui répétera tes actes, miroir ressuscité -où l'image que tu fus pâlira du même -désir éternel.</p> - -<p>D'abord, tu auras chaud dans les eaux maternelles, -et le sang de ta mère te gonflera -d'amour : comme tu es bien en cet habitacle -aveugle qui te fait participer à une vie charmante! -Ta mère est jolie. Tant qu'elle te -méconnaîtra, tu seras bercé dans l'orage des -valses et des chevauchées ; les jeunes filles -presseront ingénues, contre toi, leur ventre -pur, et le plaisir d'un homme, quand les -nuits seront à moitié, viendra jusqu'au -seuil de ta grotte choquer ton obscur sommeil -de larve.</p> - -<p>Puis, un mouvement dira ta vie et tu -deviendras le centre d'un monde. Des yeux -tendres, à travers la terre et l'eau, te toucheront -comme des antennes. On te couchera sur -des chaises longues.</p> - -<p>Un jour, un tremblement prendra tes -membres et ton cœur. Le lac vidé te laissera -à sec, et tu auras si peur que, d'un tour de -reins tu sauteras dans la vie. L'air est dur, tu -crieras. Puis tu boiras, tu dormiras. Le jour -où ta petite bouche rendra à ta mère un de -ses dix mille baisers, elle aura des larmes -dans les yeux, des larmes toutes pareilles aux -larmes que tu arracheras aux yeux des autres -femmes, car il n'y a qu'une qualité d'eau pour -la diversité des yeux et des cœurs. Sorti de -la femme, ton rêve adolescent sera d'y rentrer. -Le ciel et la terre ne contiennent pas -autre chose pour un jeune mâle. Tu féconderas -la vigne dont tu es chu. Le grain -enflé crèvera et tu verras l'image de ce que tu -fus quand tu n'étais pas.</p> - -<p>Les vignes se fanent et les hoyaux s'ébrèchent, -mais en voici d'autres et d'autres. De -luxure en luxure se perpétue la vie. Les yeux -devinent sous les robes les beaux triangles. -Les ventres s'attirent, aimants, amants. -Aimer, c'est ventre à ventre. Le flambeau de -la vie, c'est celui que tu levais et qui tombe. -Laisse à ceux qui sont sortis de toi le soin -de la luxure éternelle. Songe au pauvre chaînon -que tu es devenu. Songe aux socs et -aux chocs, si tu veux. La charrue, la terre, -songe à la terre. C'est là que vient mourir le -chemin de la luxure. <i lang="la" xml:lang="la">Iter ad luxuriam.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">TABLE</h2> - - -<table summary=""> -<tr><td class="small">NOTE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch0">5</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c pad">COULEURS</td></tr> -<tr><td class="small">JAUNE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">15</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">NOIR</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">23</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">BLANC</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">33</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">BLEU</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">48</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">VIOLET</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">68</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">ROUGE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">81</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">VERT</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">90</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">ZINZOLIN</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">101</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">ROSE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">120</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">POURPRE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">130</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">MAUVE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">143</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LILAS</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">152</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">ORANGE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">159</a></div></td></tr> -<tr><td colspan="2" class="c pad">CHOSES ANCIENNES</td></tr> -<tr><td class="small">DISTRACTION MATINALE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">177</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LA CLOISON</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch15">184</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE RÊVE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch16">189</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE RACHAT DES LAIDES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch17">191</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LA CHÈVRE BLONDE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch18">195</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LA TOUR SAINT-JACQUES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch19">198</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LES CYGNES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch20">201</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">PARAPHRASES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch21">203</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LA FILLE DE LOTH</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch22">207</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">PETIT SUPPLÉMENT</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch23">211</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LE CRIME DE LA RUE DU CIEL</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch24">214</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">PRESCIENCE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch25">219</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LES JOIES PRIMITIVES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch26">220</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">CHAMBRE DE PRESBYTÈRE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch27">221</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch28">224</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">NOUVELLES DES ILES INFORTUNÉES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch29">227</a></div></td></tr> -<tr><td class="small">LA MAUVAISE FLEUR</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch30">233</a></div></td></tr> -<tr><td class="small" lang="la" xml:lang="la">ITER AD LUXURIAM</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch31">239</a></div></td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">Poitiers. — Société française d'Imprimerie.</p> - - -<pre style='margin-top:6em'> -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COULEURS. CONTES NOUVEAUX; SUIVIS DE -CHOSES ANCIENNES *** - -This file should be named 63881-h.htm or 63881-h.zip - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/6/3/8/8/63881/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part -of this license, apply to copying and distributing Project -Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm -concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark, -and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive -specific permission. If you do not charge anything for copies of this -eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook -for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports, -performances and research. They may be modified and printed and given -away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks -not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all -the terms of this agreement, you must cease using and return or -destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your -possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a -Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound -by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the -person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph -1.E.8. - -1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be -used on or associated in any way with an electronic work by people who -agree to be bound by the terms of this agreement. 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