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-The Project Gutenberg EBook of Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses
-anciennes, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this ebook.
-
-Title: Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Release Date: November 26, 2020 [EBook #63881]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COULEURS. CONTES NOUVEAUX; SUIVIS
-DE CHOSES ANCIENNES ***
-
-
-
-
- REMY DE GOURMONT
-
- Couleurs
- CONTES NOUVEAUX
-
- SUIVIS DE
- Choses anciennes
-
- NEUVIÈME ÉDITION
-
-
- PARIS
- MERCVRE DE FRANCE
- XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI
-
-
-
-
-DU MÊME AUTEUR
-
-A LA MÊME LIBRAIRIE
-
-
-_Roman, Théâtre, Poèmes_
-
- SIXTINE.
- LE PÈLERIN DU SILENCE. Le Fantôme. Le Château singulier. Théâtre muet.
- Le Livre des litanies. Pages retrouvées
- LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.
- D'UN PAYS LOINTAIN.
- LE SONGE D'UNE FEMME.
- LILITH, _suivi_ de THÉODAT.
- UNE NUIT AU LUXEMBOURG.
- UN COEUR VIRGINAL. Couverture de G. d'Espagnat.
- COULEURS, _suivi_ de CHOSES ANCIENNES.
- HISTOIRES MAGIQUES.
- LE CHAT DE MISÈRE. _Idées et Paysages._ (Meissein, édit. «Collection
- des trente».)
- LETTRES D'UN SATYRE.
-
-
-_Critique_
-
- LE LATIN MYSTIQUE (Etude sur la poésie latine du moyen âge)
- (G. Crès, édit.).
- LE LIVRE DES MASQUES (Ier et IIe), gloses et documents sur les
- écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par
- F. Vallotton.
- LA CULTURE DES IDÉES.
- LE CHEMIN DE VELOURS. _Nouvelles dissociations d'idées._
- LE PROBLÈME DU STYLE. _Questions d'Art, de Littérature et de
- Grammaire._
- PHYSIQUE DE L'AMOUR: _Essai sur l'instinct sexuel._
- ÉPILOGUES. _Réflexions sur la vie._ 1895-1898; 1899-1901 (2e série);
- 1902-1904 (3e série); 1905-1912 (volume complémentaire); 4 vol.
- DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_, 4e série,
- 1905-1907.)
- NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS (_Epilogues_,
- 5e série, 1907-1910).
- ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE, édition revue, corrigée et
- augmentée.
- PROMENADES LITTÉRAIRES (1re, 2e, 3e, 4e et 5e séries); 5 vol.
- PROMENADES PHILOSOPHIQUES (1re, 2e et 3e séries); 3 vol.
- DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.
- PENDANT L'ORAGE.
- PENDANT LA GUERRE.
-
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:
-
-Trois exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 3;
-
-Douze exemplaires sur papier de Hollande, numérotés de 4 à 15.
-
-
-JUSTIFICATION DU TIRAGE:
-
-
-Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
-
-
-
-
-C'est une chose que j'ai dite obscurément, il y a déjà bien longtemps (à
-propos d'un livre de M. d'Annunzio), qu'un roman est un poème et doit
-être conçu, exécuté comme tel, pour être valable.
-
-Je disais donc:
-
-«Le roman ne relève pas d'une autre esthétique que le poème; le roman
-originel fut en vers: c'est l'Odyssée, roman d'aventures, c'est
-l'Enéide, roman de chevalerie; les premiers romans français étaient, nul
-ne l'ignore, des poèmes, et ce n'est qu'assez tard qu'on les transposa
-en prose pour les accommoder à la paresse et à l'ignorance de lecteurs
-plus nombreux. De cette origine, le roman garde la possibilité d'une
-certaine noblesse, et tout véritable écrivain, s'il s'en mêle, la lui
-rendra: à qui voudrait-on faire croire que _Don Quichotte_ n'est pas un
-poème, que _Pantagruel_ n'est pas un poème, que _Salammbô_ n'est pas un
-poème? Le roman est un poème; tout roman qui n'est pas un poème n'existe
-pas.»
-
-Flaubert ne m'avait pas encore appris, par les lettres qui racontent la
-composition douloureuse de _Madame Bovary_, qu'il faut «donner à la
-prose le rythme du vers (en la laissant prose, très prose) et écrire la
-vie ordinaire comme on écrit l'histoire ou l'épopée». En méditant cela,
-j'ai trouvé que Flaubert outrait de peu l'idée qu'il faut avoir de la
-prose littéraire, dont la beauté ne peut être faite que de mots et de
-rythme, le rythme étant primordial. La méthode qu'il voulait pour le
-roman, je la crois bonne aussi pour la comédie, le conte, même qui n'est
-qu'une anecdote, tout écrit, presque, et le simple article destiné à la
-matinée d'un journal. Il n'est point d'art inférieur. Un article peut
-être un poème, dès qu'on lui a assigné le rythme sur lequel il déroulera
-sa brève pavane. Le rythme trouvé, tout est trouvé, car l'idée
-s'incorpore à son mouvement, et le peloton de fil ou de soie se forme
-sans que la conscience d'un travail soit quasi intervenue.
-
-Le conte, il me semble, réclame une condition particulière: il faut,
-pour l'écrire, l'illusion, au moins brève, d'être heureux; une
-après-midi gaie convient. Et ceci l'apparente plus étroitement au poème
-que ne saurait faire une théorie raisonnée. Etre heureux, c'est-à-dire
-avoir joui d'une fleur, de celles que l'on voudra, ou de l'éclat de tels
-yeux: alors on considère avec intérêt les jeux des autres êtres. En
-effet, étant heureux, ou presque, on ne peut plus rester chez soi, où on
-ne vit bien que par le désir. Un conte, c'est une promenade.
-
-Presque tous ceux qu'on va lire furent écrits d'une haleine, sauf les
-retouches et les agrandissements de morceaux trop grêles, les coupures.
-Aussi, il vient, certaines fois, un moment où la respiration manque. On
-remet au lendemain, et c'est dommage, parce que les songes troublent les
-journées.
-
-Je ne dis pas tout cela pour instruire d'une méthode le public qui se
-soucie peu des méthodes. Le jet de ces notes coula un soir en quelques
-instants sur un papier de hasard.
-
-Je l'ai clarifié, pour mon plaisir d'abord, ensuite pour essayer de
-résoudre un problème. Croyez-vous que ce poète qui se répand maintenant
-en romans, en feuilletons même, en toutes les menues besognes d'un homme
-de lettres, le croyez-vous vraiment infidèle à sa muse première? Oui,
-sans doute, souvent. Pas toujours. Tant que le rythme chante en lui, il
-est fidèle. La déchéance ne commence qu'au jour où l'harmonie de la
-phrase est toute sacrifiée à la raison, à ce que les hommes sans au-delà
-dans l'esprit appellent la vérité. Le vrai poète et le vrai savant
-savent toujours, comme Goethe, concilier Poésie et Réalité, et d'autant
-plus facilement que Poésie est fille de Réalité. J'ai vu M. Quinton
-admirer que Pasteur eût écrit une tragédie. Sans doute, elle était très
-mauvaise (pas plus que celles où excelle la régence de M. Claretie),
-mais cet exercice témoigne d'un sens originaire du rythme. Ses belles
-expériences furent, dans la suite, rythmées comme les poèmes, comme les
-marbres de ses compatriotes Hugo, Rude, Clésinger. Le _Satyre_ qui
-gravit la montagne des mystères, la _Bacchante au Thyrse_, qui se jette
-à la volupté, le jeu des cornues qui prouvent que la vie ne sort que de
-la vie, ce sont des gestes de génie animés d'un même rythme. On aime que
-Descartes ait composé un ballet pour plaire à la grande Christine; on
-aime que Montesquieu ait rythmé les jeux de sa jeune imagination, que
-Pascal ait composé une symphonie sur les Passions de l'amour, que
-Nietzsche ait fait résonner dans les forêts le rire surhumain de
-Zarathoustra, que Flaubert ait rythmé comme des vers homériques les
-paroles quotidiennes de la Bêtise dont il fut l'Hercule.
-
-Le rythme donne de la beauté à la pauvre ballerine qui ne semble drapée
-que de sa chemise. Qu'il en donne un peu à ces femmes qui, en leurs
-rapides aventures, dansent trop follement peut-être, chacune dans un des
-rayons de la lumière décomposée par le prisme naïf de leur désir.
-
-R. G.
-
-30 juillet 1908.
-
-
-
-
-COULEURS
-
-
-
-
-JAUNE
-
- Que c'est beau, le jaune!
-
- VAN GOGH.
-
-
-C'était entendu.
-
-La dernière fois, il lui avait envoyé un long baiser, les yeux clos,
-comme en extase, et elle avait souri tendrement, en baissant les
-paupières.
-
-Ils ne s'étaient jamais parlé.
-
-Elle demeurait là. Il y avait des maisons, le long de la rivière et à
-mi-côte, bordant la route qui gravissait la colline: il y avait un
-moulin, une auberge, une saboterie et deux ou trois petites fermes, avec
-un hangar où dormait une charrette. On entendait un hennissement, le
-juron d'un roulier, le chant d'un coq, le bruissement de l'eau sous les
-roues du moulin et son murmure sous le pont de bois.
-
-Il demeurait là, lui aussi, mais plus haut, derrière les arbres qui
-fermaient l'horizon. Le soir, en revenant de la chasse, il s'arrêtait
-sur le pont, regardait la rivière, les saules, l'herbe, l'étroite
-vallée, où le soleil, avant de mourir, venait se reposer un instant.
-
-C'est de là qu'il l'avait vue. Elle étendait sur l'herbe fraîche des
-bandes de toile bise. Il pensa qu'elle était la fille du tisserand dont
-on entendait le métier près de l'auberge, ou une servante. D'autres
-fois, elle lavait du linge sous le grand coudrier dont les branches
-retombaient à fleur d'eau, elle l'étendait sur les buissons; puis, avant
-de s'en retourner, cueillait quelques noisettes, ou des fleurs, ou
-lançait des cailloux dans la rivière. Quand elle se sentait regardée,
-elle riait, mais sans se laisser distraire de sa besogne ou de son
-divertissement.
-
-Un jour, cependant, elle resta longtemps à le regarder, mangeant des
-noisettes qu'elle cassait entre ses dents avec la prestesse d'un
-écureuil.
-
-Alors il vint tous les jours. Elle était là, ou bien elle arrivait
-lentement, levait la tête. Ils auraient pu se parler, ils se taisaient.
-Il lui jetait des fleurs, des branchettes, elle n'y faisait pas
-attention. Il apporta un oeillet jaune: elle le cacha dans son corsage
-et, sans un geste, disparut.
-
-C'est le lendemain que fut conclu leur accord muet.
-
-Le jour suivant, après le premier regard échangé, il la vit remonter du
-côté du bois, s'engager dans le taillis. Il fit un détour, la rejoignit,
-comme elle franchissait les barres d'une clôture. Sa jupe courte se
-releva. Elle montra un genou blanc. Cela le décida. Cette petite fraîche
-paysanne était propre. Le désir le fit un peu trembler.
-
-Il la reçut dans ses bras, la serra, baisa ses lèvres, mais elle se
-dégagea doucement et, courbant les épaules, se glissa sous les branches.
-
-C'était un chemin creux abandonné qui menait à une ancienne carrière;
-elle allait vite, évitant les ronces, frôlant les genêts, les
-chèvrefeuilles, les digitales qui s'enchevêtraient follement dans ce
-trou sombre de sable et de pierres, que les branches des hêtres, des
-frênes et des chênes protégeaient de leur manteau épais et vert.
-
-Arrêtée par une ronce qui agrippait ses jambes, il la joignit,
-s'agenouilla, vainquit la ronce, enserra les jambes. Mais elle ne voulut
-pas tomber encore. Elle se raidit; elle lui tournait le dos. Il se
-redressa; ses mains montèrent aux seins qu'elles pressaient; il baisait
-la nuque; il mordit une oreille.
-
-Alors, elle tourna la tête; ses yeux étaient sérieux; elle cessa de se
-débattre. Appuyée au bras qui entourait sa taille, elle livrait sa
-bouche aux baisers, son corps aux caresses.
-
-Ils tombèrent doucement.
-
-Assis maintenant l'un près de l'autre, ils se regardaient du coin de
-l'oeil, occupés à des gestes analogues. Elle arrangeait ses cheveux, il
-refaisait le noeud de sa cravate.
-
-Elle souriait.
-
-Il songeait.
-
-Cette bonne fortune l'enchantait. Il en avait rencontré peu d'aussi
-agréables dans sa carrière de chasseur équivoque. «Mais que les femmes
-sont difficiles à émouvoir! les transports de cette amoureuse ont été
-bien faibles. Elle semblait plus honteuse que tendre, ou plus décidée
-qu'abandonnée, je ne sais.»
-
-Lui cependant avait été très heureux, et de quelle douce paix il
-jouissait! Quel charme dans ce corps jeune, dans ces contours qui ont
-leur forme première, dans ces organes naïfs! «Elle est lisse comme un
-tronc de hêtre et sa chair a cédé avec tant d'orgueil, mais tant de
-simplicité aussi! Comme c'est simple, l'amour!»
-
-Il regarda la jeune fille, cherchant des mots à lui dire, mais il
-n'avait pas l'habitude de la parole, ni surtout de la parole tendre.
-
-Elle lui paraissait encore plus jolie, maintenant, plus naturelle. Ce
-sentiment du naturel, il ne l'avait encore jamais éprouvé. C'est
-peut-être que le silence le faisait réfléchir.
-
-Il parla enfin, disant le charme du moment, la fraîcheur de cette
-grotte, son bonheur, son repos.
-
-Elle tapotait gauchement sa jupe, tournait entre ses doigts une hampe de
-digitale, souriait, mais ne manifestait aucun contentement.
-
-«Il me semble que je l'aimerais presque, si elle me câlinait.»
-
-Voulant prendre sa pipe, il se trompa de poche, heurta sa bourse.
-
-«Ah!»
-
-Il ramena secrètement une pièce d'or, prit la main de l'enfant, referma
-ses doigts sur la surprise. Elle les rouvrit aussitôt, regarda, rougit;
-son sein se gonfla, elle poussa un grand soupir, puis s'abattit dans les
-bras de son ami, toute secouée des sanglots nerveux de la joie.
-
-A genoux près de lui, elle lui baisait les yeux, les joues, la barbe, le
-coin des lèvres.
-
-Elle était heureuse.
-
-
-
-
-NOIR
-
- Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.
-
- BAUDELAIRE.
-
-
-La plus belle fleur que Duclos avait jamais vue était un dahlia noir.
-
-C'était dans le jardin public d'une petite ville de Normandie, un jardin
-de tulipes, de pâquerettes, de glycines, de charmilles et d'orangers, un
-jardin où la plante rare, surgie d'entre les plantes connues, semblait
-vraiment rare, exceptionnelle et belle.
-
-Qu'une touffe de violettes blanches ferait bien dans une serre torride,
-parmi la singularité des orchidées! Qu'une orchidée est agréable et
-comme elle saisit étrangement les yeux dans un grand jardin de province,
-où rient trois enfants, où un ecclésiastique, qui vient d'achever son
-bréviaire, échange des phrases timorées avec deux vieilles dames en
-noir!
-
-Ce jardin était beau et frais, élégant comme une jeune femme qui va
-peut-être trouver l'amour, car on trouve bien le trèfle à quatre
-feuilles. Ses plates-bandes et ses corbeilles dosaient avec goût les
-fleurs de serre qui viennent prendre l'air, et les fleurs rustiques qui
-couchent dehors, celles qui ferment à la nuit les yeux qu'elles ouvrent
-au soleil, celles qui ont toujours un nouveau sourire pour remplacer
-celui qui se meurt et celles qui se donnent toutes, tout d'un coup, d'un
-seul grand baiser.
-
-Il y avait aussi beaucoup d'arbres, et même des frênes, des saules et
-des osiers rouges, parmi les lilas, les boules de neige et les roses de
-Jéricho. Il y avait des pelouses, des bassins, des jets d'eau, des
-poissons rouges et des poissons blancs.
-
-Il y avait des fleurs noires.
-
-Tout l'été qu'il passa dans cette petite ville, Duclos vint, chaque
-matin, se promener dans l'allée des dahlias. Il avait l'air d'un
-inspecteur des fleurs. Il les examinait une à une, accueillant les
-nouvelles venues, déplorant le destin de celles qui allaient mourir.
-
-Il s'arrêtait longtemps devant la touffe des dahlias noirs. Une fleur
-noire est noire. C'est un morceau de velours noir découpé en forme de
-fleur, et rien de plus.
-
-Les dahlias noirs sont simples ou doubles, comme tous les dahlias. Les
-dahlias doubles sont des boules tuyautées, raides et qui semblent en
-métal ou en toile passée à l'empois et bien calamistrée. Les dahlias
-simples ont la forme d'un soleil ou d'un ostensoir et semblent, du haut
-de leur tige verte, répandre une bénédiction amicale. Ils ont un oeil,
-et presque toujours, dans les dahlias noirs, un oeil jaune, un louis
-d'or insolent posé au centre du soleil de velours noir. Ils font peur,
-parce qu'ils semblent vivre, et que c'est contraire à la nature des
-fleurs, qui ne doivent être que des choses, de jolies choses.
-
-Cependant les dahlias noirs qui exaltaient Duclos tous les matins, dans
-le grand jardin solitaire, n'avaient pas d'oeil: des pétales frisés
-s'entrecroisaient au-dessus du mystère des étamines et des pistils.
-
-«Cette fleur n'est qu'une idée, elle est un désir. Est-elle une fleur?»
-
-Un jour il eut une surprise. Un petit liseron rose avait glissé sa tige
-souple entre les pétales d'un grand dahlia, et il venait de s'ouvrir au
-centre de la fleur, il avait osé mettre parmi cette nuit de velours noir
-la caresse d'une nacre charnelle.
-
-«... Et moi, se disait-il, qui n'avais jamais compris le vers de
-Baudelaire... Non, c'est impossible... Adieu, fleur innocente qui
-offenses la paix de mon coeur... Qui vais-je aimer, puisque tu n'es pas
-une femme et puisque ce pays est un désert d'amour?»
-
-Il s'en alla fort mécontent, les yeux baissés, poussant du pied et du
-bout de sa canne les petits cailloux, méditant sur ces désaccords de la
-pensée et de l'acte qui rendent si difficiles et si rares les
-réalisations agréables.
-
-«Le désir ne vient presque jamais à propos. On n'a envie que de
-l'impossible, de l'eau qui fuit, de l'oiseau qui s'envole, de la femme
-qui rentre et referme brusquement sa porte. La sagesse serait de ne
-jamais désirer que le morceau de pain que l'on porte à sa bouche. Et
-encore qui sait si le gosier ne va pas se contracter au passage? Alors,
-ne désirer que ce qui est accompli, accepter le hasard et revivre les
-moments qui furent heureux...»
-
-Un cri arrêta ses divagations.
-
-Il regarda, aperçut, assise sur un banc, devant lui, une jeune femme
-qui, le bas de la robe un peu relevé, tâtait sa cheville avec
-inquiétude, au-dessus d'un soulier blanc. Le bas était noir.
-
-Duclos n'était pas timide. Pendant qu'il s'inclinait, le chapeau à la
-main, expliquant la méchanceté des petits cailloux que l'on pousse du
-pied, il observait la sévérité d'une toilette qui l'enchanta. Tout était
-noir et blanc, sauf, au cou, la lueur d'un ruban rose, tout pareil, de
-nuance, au liseron qui s'ouvrait, là-bas, sur le coeur du dahlia noir.
-
-Près de la dame, une brochure de théâtre, jaune et un peu salie. Il
-rapprocha cela d'une grande affiche qu'il avait aperçue le matin, et,
-ivre encore de sa fleur et de son désir, il murmura, regardant le cou,
-qui était frais, puis le visage mat et doré, les yeux très sombres:
-
- Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.
-
-Blanc, noir et rose, reprit-il, en souriant.
-
-Un sourire un peu forcé lui répondit.
-
-Ils parlèrent théâtre. On n'eut point l'air fâché qu'il prît place sur
-le banc.
-
-Cette stupidité! dit la dame, en roulant la brochure.
-
-Alors, il lui récita des vers:
-
- O musique, musique des arbres,
- Bercez, bercez-moi.
- Souffle tiède du vent fraîchi par la rivière
- Caresse, caresse-moi...
-
-Elle le regarda bientôt avec des yeux attendris.
-
-De longs sifflements. Le train passa en grondant.
-
---La gare est tout près, dit Duclos. On descend un petit escalier.
-
---Nous avons l'après-midi, murmura la la dame.
-
---Je vous aime! dit le jeune homme.
-
---Pourquoi pas? répondit la dame.
-
---Qui sait?
-
---Qui sait?
-
-Ils se levèrent du même accord.
-
-En passant devant le grand dahlia noir, noir et rose, maintenant, Duclos
-s'arrêta, et montrant la fleur:
-
---Je vous aime, parce que j'aime cette fleur noire et rose. Je vous
-aime, parce que vous êtes les deux soeurs.
-
---Et moi qui ai pleuré ce matin, dit-elle. La méchanceté des hommes...
-
---Tous les hommes ne sont pas méchants.
-
-Ils se regardèrent longtemps, puis se prirent les mains.
-
---Etes-vous mon destin?
-
---Peut-être, répondit-elle.
-
-Elle ajouta encore, comme la première fois:
-
---Qui sait?
-
---Vite, dit Duclos, voici l'heure.
-
-Ils descendirent rapidement le petit escalier de la gare. Ils partirent.
-
-Quelquefois Duclos appelait son amie: «Mon Dahlia.» Cela la faisait rire
-et songer aussi.
-
-Dès qu'ils se furent connus charnellement, ils s'aimèrent avec passion.
-
-Le dahlia noir au coeur rose fut pour Duclos un réconfort éternel. La
-grande fleur de velours apaisa son front, son coeur et ses lèvres. Elle
-faisait un beau mystère sur la blancheur du marbre.
-
-
-
-
-BLANC
-
- Cet unanime blanc conflit
- D'une guirlande avec la même.
-
- S. MALLARMÉ.
-
-
-Il était une fois deux enfants du même âge, un petit garçon et une
-petite fille. Ils s'aimaient beaucoup, ne se plaisaient qu'ensemble, et
-leurs jeux avaient quelque chose de tendre. A cache-cache, quand la
-petite fille était prise, elle se laissait tomber dans les bras de son
-ami, elle renversait la tête, baissait les paupières, entr'ouvrait la
-bouche; et si les baisers ne tombaient pas, elle les réclamait, ou
-allait les chercher en haussant gracieusement ses lèvres vers les lèvres
-distraites ou timides. Ils venaient d'avoir dix ans.
-
-Un jour qu'il faisait très chaud, ils ôtèrent leurs bas pour patauger
-dans le ruisseau. Ils se mouillèrent beaucoup et allèrent se sécher dans
-l'herbe chaude, au soleil. La vue de leurs petites jambes roses,
-cependant, et de leurs genoux moirés excitait leur curiosité. Ils
-comparèrent, et le petit garçon eut la sagesse d'avoir la peau moins
-lisse. «Elle est aussi moins douce», dit-il; et les mains furent
-d'accord avec les yeux.
-
-Ils recommencèrent le lendemain, et chaque jour ils lisaient davantage.
-Leurs baisers, maintenant, s'accompagnaient de douces caresses qui leur
-faisaient monter le sang à la tête. Mais l'instant d'après, ils n'y
-pensaient plus et leur innocence éclatait de rire. Ils étaient heureux.
-
-Venus les premiers froids et la pluie, ils transportèrent leurs jeux
-dans une grande chambre à moitié vide qu'on leur abandonnait. Le petit
-garçon, qui allait à l'école, venait passer toutes ses récréations chez
-son amie. La petite fille recevait ses leçons à la maison. A de certains
-jours très mauvais, le petit garçon les prenait avec elle. Leurs
-parents, qui considéraient l'avenir, voyaient avec plaisir la tendresse
-enfantine des deux écoliers.
-
-Vers le mois de décembre, un curé vint à la maison, introduit par la
-mère dans la grande chambre où jouaient les enfants. On lui apporta un
-fauteuil et un tabouret. Il s'assit, tira sa tabatière, se moucha,
-aspira une bonne prise et parla du bon Dieu. Ce sujet leur était déjà
-connu, mais la petite fille devint attentive, quand le prêtre, se
-tournant vers elle, lui dit:
-
---Mon enfant, vous ferez bientôt, je l'espère, connaissance avec votre
-créateur. Vous savez combien il vous aime, et vous l'aimez aussi. Les
-coeurs purs aiment toujours le bon Dieu. Mais le véritable amour exige
-plus d'intimité et plus d'abandon. Jésus viendra vers vous et vous vous
-livrerez à lui avec confiance. Vous sentirez les saints embrassements de
-votre créateur. En un mot, ma chère petite, nous allons vous préparer à
-votre première communion.
-
---Et moi? demanda le petit garçon.
-
---Ecoutez, dit le prêtre, et faites votre profit de mes paroles. Vous
-savez, continua-t-il, en revenant à la petite fille, toute l'importance
-d'un pareil acte. Le catéchisme vous a instruite de la grandeur de ce
-sacrement. Quel mystère que l'union du créateur et de la créature! Cette
-union s'opère par la communion eucharistique et elle apporte aux êtres
-qui savent s'y préparer et s'en rendre dignes les joies ineffables de
-l'amour divin...
-
-Il parla longtemps, et la froideur de son verbe contrastait avec
-l'exaltation des sentiments qu'il exprimait. A chaque instant, il
-déployait un grand mouchoir rouge très sale, il ouvrait sa tabatière,
-prisait, crachait, éternuait. La petite fille ne comprenait rien aux
-grandes paroles d'amour débitées par ce vieillard machinal; cependant,
-il parlait d'amour et ce mot, même dans une telle bouche, la charmait et
-la faisait un peu tressaillir.
-
-Son confesseur ne lui avait encore fait aucune question sur le sixième
-commandement, mais, à l'approche du grand jour, il se départit de sa
-réserve ou de son indifférence. Ses questions très précises, et
-d'ailleurs conformes aux manuels de dévotion, intéressèrent beaucoup la
-petite fille. A la réflexion, elle fut navrée. Ainsi tout cela, c'était
-des péchés. Ces jeux, ces baisers, ces frôlements, ces caresses, des
-péchés! Le prêtre ne lui apprit rien, d'ailleurs, sinon qu'elle avait,
-sans le savoir, cessé d'être innocente.
-
-Une après-midi, elle refusa le baiser de son ami et, sans autres
-explications, alla s'agenouiller dans un coin de la chambre. Ensuite,
-elle prit un livre et lut: «Soyons fidèles à enlever tous les obstacles
-qui pourraient s'opposer à la venue de Jésus en nous. Préparons-lui un
-sanctuaire pur, orné, embrasé d'amour; et quand il sera venu, nous
-pourrons dire, dans la ferveur de notre joie: Mon bien-aimé est à moi,
-il a reposé sur mon coeur...»
-
-Elle avait prononcé ces derniers mots à haute voix. Le petit garçon les
-entendit et demanda, tout en larmes:
-
---Ce n'est donc plus moi que tu aimes?
-
---Tu ne peux pas comprendre ces choses-là. Je t'aime comme mon frère et
-comme mon petit ami; j'ai beaucoup d'affection pour toi, mais mon amour
-appartient à Jésus.
-
---A Jésus!
-
-Il haussait les épaules, rageur dans son chagrin.
-
---Jésus m'aime, comment ne pas l'aimer? Il me fait la cour, comment lui
-résister? Tu ne sais donc pas qu'il est tout puissant, et qu'il peut
-nous pulvériser tous les deux, à l'instant même?
-
---C'est vrai?
-
-Il réfléchissait, accablé, à cet inconnu si fort et si cruel qui était
-venu prendre son amie, briser son coeur.
-
---Ah! qu'il me tue, mais qu'il ne t'emporte pas!
-
---Il ne m'emportera pas. Est-ce qu'il a emporté Angèle, Laure, Juliette
-qu'il a aimées l'année dernière et qui en sont encore tout heureuses?
-
---Alors, il ne t'aimera pas toujours?
-
---Il m'aimera toujours, mais de loin, et moi aussi, je l'aimerai. Mais
-il n'y a pas que moi sur terre et il faut qu'il entre dans le coeur de
-toutes les petites filles qui font leur première communion.
-
---Entre-t-il aussi dans le coeur des petits garçons?
-
---Je ne pense pas, dit-elle d'un ton ironique. Il ne peut offrir aux
-petits garçons qu'une bonne et solide amitié.
-
---Moi, je ne l'aimerai jamais.
-
---Tu seras forcé de l'aimer, quand tu auras le coeur pur, tu verras.
-
---Ah!
-
---Moi, j'ai le coeur pur. J'ai confessé tous mes péchés!
-
---Quels péchés?
-
---Tais-toi, et demande pardon à Dieu.
-
-Elle recommença ses prières.
-
-Son ami réfléchissait.
-
-Les petits garçons, moins avancés, font généralement leur première
-communion un an après les petites filles de leur âge. C'était un usage;
-il ne s'en sentait pas humilié. Cependant, il aurait bien voulu
-participer aux mystères que son amie allait connaître. Il ressentait à
-la fois de la jalousie et de la peur.
-
-«Pourvu, songeait-il, qu'il ne lui fasse point de mal!»
-
-Le grand jour arriva. Il vit sa petite amie pâle et jolie dans un nuage
-de mousseline. Ces deux candeurs étaient charmantes. S'approchant
-d'elle, il murmura:
-
---Comme je t'aime!
-
-Elle baissa les yeux et fit rouler entre ses mains gantées de blanc les
-grains de son chapelet de nacre. Elle passa sans lui répondre, sans le
-regarder. Il fut triste pendant toute la cérémonie. La récitation des
-actes le réveilla un peu, mais il eut le coeur brisé, quand il entendit
-la voix de son amie:
-
-«O mon unique bien, mon trésor, ma vie, mon paradis, mon amour, mon
-tout, je veux vous recevoir le coeur brûlant d'amour... O mon trésor, je
-veux vivre et mourir dans une union continuelle avec vous!... Mon
-bien-aimé s'est donné tout à moi, je me donne aussi toute à lui. O mon
-Jésus, je ne veux plus m'appartenir, je veux être à vous. Que mes sens
-soient à vous et qu'ils ne servent plus qu'à vous faire plaisir...»
-
-«Ingrate!» songeait-il. Il eut un mouvement de colère. Puis il se
-remémora les charmantes heures passées avec son amie, leurs jeux, leurs
-rires, ces lents baisers qui les mettaient hors d'haleine, ces étreintes
-dont ils sortaient rougissants, la peau brûlante, les yeux humides...
-
-«Tous ces plaisirs, c'est un autre qui va les lui donner! Et moi je suis
-seul... Elle ne m'aime plus...»
-
-La petite fille eut l'honneur de parler encore après la communion. Elle
-revint à sa place, la première de la blanche théorie, s'agenouilla la
-tête dans ses mains, resta longtemps absorbée. Un sentiment puissant
-l'écrasait. Elle se sentait dolente et heureuse:
-
-«Il est en moi, je le sens dans mon coeur... Mon coeur se gonfle...
-J'étouffe, mais c'est de bonheur... je suis aimée, je suis aimée...
-C'est toi, mon amour? Oh! reste dans mes bras, serre-moi bien fort
-encore, encore! Ah! je me trouve mal... La tête me tourne... Ah! Ah!
-quelle émotion! Je vais maintenant lui déclarer encore tout haut mon
-amour, je suis bien contente et bien fière... Tu m'aimes, dis? Il
-m'aime.»
-
-Elle se leva et parla:
-
-«O Sauveur tout aimable, je me suis donnée à vous et vous vous êtes
-donné à moi, je veux vous sacrifier tous les plaisirs de la terre, je
-vous sacrifie mon corps, mon âme, ma volonté. Je n'ai que cela à vous
-offrir, hélas! Si j'avais davantage, je vous donnerais davantage, je
-voudrais mourir pour vous... Enflammez-moi de votre amour! Mais je ne me
-contente pas d'une étincelle, je veux une flamme, j'en veux mille, je
-veux un incendie qui détruise à l'instant en moi toute attache aux
-créatures... Vaines créatures, laissez-moi, vous ne me verrez plus. Ne
-me demandez plus aucune affection. Mon coeur appartient tout entier à
-mon bien-aimé...»
-
-«Elle ne m'aime plus, songeait-il, elle ne m'aimera plus jamais.»
-
-Il pleura. Ses voisins croyaient que c'était par pieuse émotion.
-
-Cependant la messe s'accomplissait et on entendait déjà remuer les
-chaises dans le bas de l'église. La petite fille rénovée par l'amour se
-sentit également dévorée par la faim. Alors, elle pensa à sa maison, à
-ses parents, à son ami, à la belle table de cérémonie, brillante de
-fleurs, de cristaux, d'argenterie; elle pensa à la cuisine, à la
-cuisinière. Bien sûr qu'une bonne assiette de potage refroidissait déjà
-pour elle.
-
-«Après, je mangerai un petit pâté... Mon ami va être là, attentif à me
-servir... Je l'aime bien... Nous nous promènerons en attendant les
-vêpres, nous cueillerons des fleurs, rien que les blanches, blanches
-comme mon voile, comme mon coeur. Je suis contente!»
-
-Le petit garçon avait couru à la maison de son amie, où sa famille ce
-jour-là déjeunait, il était allé prévenir la cuisinière, et, à l'office,
-sur un coin de table, on avait préparé deux potages, et deux bouchées à
-la reine, et deux verres de vin.
-
-Quand la petite fille arriva, il lui prit la main et elle se laissa
-entraîner. A l'aspect de la dînette préparée, son petit coeur de femme
-fondit de tendresse. Elle se jeta au cou du petit garçon et l'embrassa
-de toutes ses forces, disant:
-
---Tu sais, Jésus est mon époux mystique, mais cela ne va pas durer
-longtemps. Pendant qu'il m'aime, dis-moi ce que tu veux, il n'a rien à
-refuser à sa petite épouse.
-
---Je veux que tu m'aimes comme avant.
-
---Tiens, dit-elle.
-
-Elle lui donnait ses lèvres.
-
---Es-tu content? Mangeons, maintenant, j'ai bien faim.
-
-
-
-
-BLEU
-
- La demoiselle bleue aux bords frais de la source.
-
- TH. GAUTIER.
-
-
-Elle était princesse. Soeur de la reine, elle vivait près d'elle et
-partageait ses honneurs. Mais sa fantaisie aussi lui conseillait des
-plaisirs moins pompeux et elle voulait bien aller parfois chez une de
-ses dames d'honneur dont le mari était simple garde du corps et
-d'ailleurs excellent gentilhomme, jeune, beau, spirituel, tendre.
-
-La princesse était mariée dans son pays à un prince qui pouvait devenir
-roi, si plusieurs générations disparaissaient dans un cataclysme. Ils ne
-s'étaient jamais aimés. La princesse, d'ailleurs, qui était parfois
-rieuse et toujours orgueilleuse, passait pour avoir un coeur de fer.
-Elle avait reçu beaucoup d'hommages, et n'en avait agréé aucun. Tantôt
-elle se moquait, tantôt elle prenait un ton glacé. Elle n'aimait que la
-toilette, le jeu et la domination. Ce qui lui plaisait chez le garde du
-corps, c'est que ses sourires y étaient des ordres; ensuite, elle
-gagnait toujours au vingt-et-un; ensuite ses robes et ses diamants
-éclipsaient toutes les autres parures et toutes les autres robes. Le
-garde du corps ne lui avait jamais témoigné d'autre sentiment qu'un
-profond respect.
-
-Comme elle était blonde, elle aimait les étoffes bleues, les fleurs
-bleues, les saphyrs, bleus comme ses yeux, si bien qu'on avait fini par
-l'appeler la Princesse Bleue. Elle s'amusait de ce nom, qui semblait
-sorti d'un conte de fées. Un jour qu'elle écoutait les propos
-mélancoliques de sa dame d'honneur, elle se sentit quelque langueur dans
-la pensée et dans les membres, et elle dit: «Mon âme est un oiseau
-bleu.» Ce mot, qu'elle répéta plusieurs fois, lui rendit toute sa
-sérénité, tant il était joli. Alors elle regarda autour d'elle:
-
---Votre mari est donc absent, ma chère? Il me semble qu'il n'est pas
-venu me saluer.
-
---Mon mari vous paraît absent aujourd'hui, mais ne l'est-il pas tous les
-jours?
-
---Que voulez-vous dire?
-
---N'est-il pas tous les jours absent de lui-même?
-
---Pauvre amie, cela signifie qu'il vous néglige.
-
---Il ne m'aime plus.
-
---Vraiment, voilà une belle conduite. Mais ce n'est pas possible.
-D'ailleurs, je ne le permettrai pas. Je ne veux pas que mon amie soit
-malheureuse. Il va recevoir mes ordres.
-
---Ah! Madame, vous croyez donc que l'on commande aux coeurs?
-
---Mais sans doute. M'a-t-on consultée pour me marier, moi, princesse? On
-m'a dit d'aimer mon mari, et je l'ai aimé.
-
---Combien de temps?
-
---Mais je l'aurais aimé toujours, s'il avait voulu. Il n'a pas voulu.
-
---Vous voyez bien.
-
---Il ne l'a pas voulu ou peut-être il ne l'a pas pu. Le mariage ne me
-causait aucun plaisir, il me reprocha ma froideur, et je pleurai. Depuis
-ce moment, nous ne nous sommes jamais revus sans témoins. D'abord, je me
-sentis très humiliée, puis j'appréciai le calme des nuits solitaires. Je
-suis jeune fille avec bonheur. Mais depuis mon expérience, je comprends
-encore un peu moins les jeux, les drames, les comédies de l'amour...
-Alors, cela vous amuse, vous, la cérémonie conjugale?
-
-La dame d'honneur regarda sa maîtresse avec une respectueuse et triste
-ironie.
-
-Puis elle dit:
-
---J'ai peur que mon mari n'ait quelque amour en tête, ou quelque
-amourette.
-
---Amourette? dit la princesse. Le mot est joli. Amourette, cela ne doit
-pas être grave, cela?
-
---Grave? Non, l'amourette passe et l'amour reste. Mais je ne sais. C'est
-peut-être un véritable amour qui l'éloigne de moi. J'en ai bien peur.
-
---Je ne comprends presque rien à tout cela, dit la princesse, mais je
-voudrais vous voir heureuse comme je le suis moi-même. A moi, pour cela,
-il ne faut rien que la vie qui passe et que je respire. A vous,
-puisqu'il vous faut l'amour, j'essaierai, je vous le répète, de vous
-secourir. La parole de sa princesse touchera son coeur... Eh! ma bonne
-amie, c'est peut-être moi qu'il adore?
-
---Peut-être, hélas!
-
---Pourquoi hélas? Si c'est moi, vous êtes sauvée.
-
-A ce moment, le garde du corps entra et vint saluer la princesse.
-
---Monsieur, lui dit-elle, je vous recevrai à six heures au palais, en
-audience particulière.
-
-Elle se leva et sortit.
-
-Tout le monde imita la princesse et les deux époux restèrent face à
-face, fort troublés tous les deux.
-
---Madame, dit le mari, vous avez donc déplu à la princesse? C'est encore
-à vous que je dois cette avanie?
-
---Avanie? Comment, la dame de vos pensées veut bien vous recevoir en
-particulier et vous vous plaignez?
-
-Il ne sut d'abord que répondre, car c'était la première fois que sa
-femme faisait allusion à des sentiments qu'il croyait tenir bien cachés
-dans son coeur.
-
---La dame de mes pensées, dit-il brutalement, c'est ma carrière, et vous
-l'avez sans doute brisée par vos bavardages.
-
---Je ne suis pas bavarde.
-
---Vous êtes sotte.
-
---Ah! laissez-moi, vous ne méritez pas d'être aimé.
-
-La dame s'enfuit, ressentant une colère triste. Mais, malgré toute
-raison, elle espérait que l'intervention de la princesse serait
-heureuse, et elle passa la fin de sa journée à pleurer doucement.
-
-Le garde du corps adorait la princesse en secret et sans espérance.
-Timide et violent, il gardait ses timidités pour sa divinité, ses
-violences pour sa femme; mais quand il avait été brutal, il ressentait
-beaucoup de honte et sa timidité le faisait beaucoup souffrir. Il était
-presque toujours malheureux. Aussi, depuis quelque temps cherchait-il
-dans l'ambition un remède à ses maux. Il venait de passer l'après-midi à
-faire les plus humiliantes commissions pour la maîtresse du roi,
-inquiétée par les allures d'un amant subalterne qu'elle avait congédié.
-Le garde du corps devait, en échange d'un billet de trois lignes,
-recevoir un brevet de capitaine. Il tenait le billet dans son
-portefeuille et c'est à six heures exactement qu'il devait le remettre à
-la favorite.
-
-L'amour, la curiosité, l'inquiétude l'emportèrent sur l'ambition. Il
-alla se parer, se parfumer et courut à l'audience, en se disant: «C'est
-peut-être un rendez-vous.»
-
-La princesse, au lieu de se faire attendre, attendait, et non sans
-impatience. Elle était plus jolie, étant plus pâle, avec des yeux
-brillants. Sa figure avait la douceur d'une hampe de lilas blanc cachés
-sous les feuilles, mais les feuilles étaient blondes: sa coiffure,
-défaite avec beaucoup d'art, laissait pendre jusqu'à ses épaules
-quelques boucles de cheveux.
-
---Approchez-vous, dit-elle d'une voix dolente, approchez. Mettez-vous
-ici, près de moi. Je suis souffrante et ne puis parler que très bas. Et
-puis, c'est l'amie, l'amie de votre femme qui vous reçoit, et non la
-princesse. Voici donc: je me suis aperçue que vous n'aimiez plus
-Elisabeth et cela me fait de la peine. Est-ce bien vrai que vous ne
-l'aimez plus?
-
---Hélas!
-
---Et le sentiment de votre devoir, de votre honneur?
-
---Mon honneur?
-
---Oui, vous lui avez juré, outre la fidélité conjugale, une tendresse
-éternelle...
-
---Elle l'a cru... je l'ai cru peut-être aussi...
-
---C'est mal de la délaisser, de la tourmenter... Elle pleure en ce
-moment, j'en suis sûre...
-
---Je ne suis pas méchant pour elle.
-
---Eh bien, promettez-moi de ne plus lui faire de chagrin.
-
---Je ne lui ferai pas de chagrin volontairement.
-
---Bien, mais promettez-moi davantage, promettez-moi...
-
-Elle sembla oppressée, et sa voix devint si basse que, pour la
-percevoir, le garde du corps dut se pencher vers la princesse, jusqu'à
-presque effleurer ses cheveux. Cet homme, quoique habitué à toutes les
-dissimulations du courtisan, souffrait affreusement. Aimer la princesse
-de loin, cela lui avait paru un doux supplice, en comparaison de la
-torture que lui faisait, en ce moment, subir le désir. Avec toute autre
-femme, ou il fût tombé à genoux, ou il eût pris la fuite; avec la
-princesse, il fallait rester, se taire et maintenir l'attitude d'un
-soldat qui reçoit des ordres.
-
---Promettez-moi, reprit la princesse, d'être bon pour elle, d'être très
-bon, de l'aimer encore...
-
-Le garde du corps resta muet.
-
---Vous le promettez?
-
-Il se taisait toujours.
-
---Cela n'est donc plus possible? Tout est donc fini entre vous? Vous
-avez une faute grave à lui reprocher?
-
---Je n'ai rien à lui reprocher, je ne l'aime plus, voilà tout.
-
---Qu'elle ne s'en aperçoive pas, au moins!
-
---J'espérais qu'elle ne s'en serait jamais aperçue.
-
---On peut donc cesser d'aimer une femme sans qu'elle s'en aperçoive?
-
---C'est difficile, je n'ai pas eu l'adresse nécessaire. Ce qui est
-facile, hélas! c'est d'aimer une femme sans qu'elle s'en aperçoive.
-
---Oh! croyez-vous?
-
---J'en suis sûr. Celle que j'aime ne s'est jamais doutée de mon amour et
-ne s'en doutera jamais.
-
---Monsieur le garde du corps, dit la princesse, monsieur le militaire,
-vous êtes un enfant. Celle que vous aimez connaît votre amour...
-
---Hélas! dit-il, incrédule.
-
---... et elle vous aime, ajouta-t-elle, en lui tendant ses deux mains.
-
-Il se jeta sur l'offrande, mais encore indécis, si troublé qu'il
-haletait.
-
---Embrasse-les, enfant, dit la princesse, embrasse-moi, toi qui m'aimes,
-toi qui m'as désirée si longtemps dans le secret de ton coeur, embrasse
-ta princesse bleue, embrasse ton amour.
-
-Le lendemain matin, la femme de chambre disait à sa maîtresse:
-
---Oh! Madame a un bleu sur la gorge.
-
---Cela ne m'étonne pas. C'est un signe. Mais si singulier! Il est ici,
-il est là. Il se montre, il disparaît. Sur la gorge, c'est vrai, sur le
-coeur...
-
---C'est peut-être pour cela qu'on appelle Madame la princesse bleue?
-continua l'innocente.
-
---Va voir si ma dame d'honneur est là.
-
-La princesse, demeurée un instant seule, considéra avec émotion son
-signe bleu.
-
-«Dieu! que je suis heureuse! songeait-elle Et comme je suis adroite! Et
-que mon amie est bête! Faire des confidences d'amour! Pauvre Ariane,
-sans toi, je n'aurais peut-être jamais rien su. Ces regards, que je
-prenais pour les marques d'un attachement ardent et respectueux, c'était
-de l'amour!... Mais la voilà...»
-
-La dame d'honneur entrait tout agitée.
-
---Ah! princesse! Il m'a fallu l'attendre jusqu'à quatre heures du matin!
-Je suis folle! Tout est perdu.
-
---Là! Vous ne pouvez donc jamais être raisonnable? Tout est arrangé, au
-contraire.
-
---Ah! Merci!
-
---Ecoutez-moi. Je l'ai confessé. Cela a été difficile, cela a été long.
-Enfin, je sais la vérité. C'est une amourette. La personne qui a fait
-tourner la tête à votre mari est une petite actrice sans conséquence. On
-les prend, on les laisse, on les reprend. Celle-là a déjà passé par bien
-des mains, et entre autres par celles de mon mari... Vous voyez, nous
-sommes en famille... Or voici. Une actrice n'est presque jamais libre
-dans la journée. Sa liberté commence à l'heure où finit celle des autres
-femmes, à minuit. J'ai donc décidé que votre mari prendrait son service
-à mon palais tous les jours de minuit à quatre heures du matin...
-Naturellement, il aura des compensations, car cela est pénible... Son
-avenir est assuré et son bonheur... Il est ambitieux? Oui. Très bien. Un
-titre lui plairait? Une décoration? D'abord je l'attache à ma personne.
-Dès qu'il aura un grade possible, dans six mois, dans trois mois, il
-sera mon aide de camp, mon secrétaire. Il ne me quittera que pour aller
-vous faire la cour, heureuse épouse. Nous le surveillerons à nous
-deux...
-
---Que vous êtes bonne!
-
---N'est-ce pas?
-
---Vous êtes la bonté même.
-
---Vous êtes belle, vous, et cela vaut mieux.
-
---Belle! Qui est plus belle que vous?
-
---Flatteuse! J'ai trente ans et vous en avez vingt-cinq... Hélas! J'ai
-renoncé à tout. Vous m'aimerez au moins?
-
---Je vous ai toujours aimée. Je vous adorerai. Ma vie vous appartient.
-Je vous serai dévouée jusqu'à la mort, et mon mari aussi, je l'espère
-bien.
-
---Je l'espère aussi. Je l'ai peut-être sauvé d'un grand péril, d'un
-amour malheureux, car quelles joies trouver dans l'aventure où il
-s'engageait?
-
---Quand il sera revenu à lui-même, il vous aura bien de la
-reconnaissance... Hier soir, c'est-à-dire ce matin, il était bien
-troublé... Quand il est rentré, je l'ai cru ivre. Il me regardait avec
-des yeux égarés. Sitôt entré dans sa chambre, il a verrouillé la porte,
-puis je l'ai entendu crier: Ah! Ah! Ah!...
-
---Il n'a pas dit autre chose?
-
---Je ne crois pas. Il n'est pas expansif.
-
---Précieuse qualité. Que diriez-vous d'un mari qui vous ferait
-d'humiliantes confidences?... Il y en a qui sont ainsi... Le mien, par
-exemple...
-
---Vous avez été bien malheureuse!
-
---Oui et non. Je ne pense plus à cela. Le présent exalte mon coeur...
-Faire le bonheur de ceux que l'on aime et qui vous aiment, est-il rien
-de pareil au monde?
-
---Vous êtes adorable!
-
---Et je suis adorée.
-
---Oh! oui.
-
---Chère amie!
-
-Elle laissa prendre sa main, que la dame d'honneur couvrit de baisers.
-
-«Ils se superposent, pensait-elle, mais les derniers n'effacent pas les
-premiers. Vos lèvres, pauvre couple, se rencontrent encore avec ferveur,
-mais sur ma peau... C'est bien curieux...»
-
---Ah! reprit-elle tout haut, maintenant que vous êtes certaine de
-retrouver votre bonheur un jour ou l'autre, j'espère que vous serez
-prudente. D'après les confidences que j'ai reçues, les joies conjugales
-ont un peu lassé votre mari. Les hommes n'aiment pas qu'on leur fasse
-des avances...
-
---Oh! entre mari et femme! N'importe, je serai prudente, généreuse
-amie...
-
---Plus généreuse encore que vous ne croyez! Car, enfin, votre mari est
-séduisant. Il est jeune, plus jeune que moi, beau, ardent, passionné...
-
---Il le fut.
-
---Il l'est encore, soyez-en sûre, et vous ne tarderez pas à vous en
-apercevoir. Si je n'avais pas renoncé à tout, si je n'étais pas
-princesse... A votre place, je serais jalouse.
-
---Ah! Dieu, je connais trop votre coeur.
-
---Alors vous allez rentrer chez vous pleine de confiance? Encore un peu
-triste?
-
---Encore un peu.
-
---Mais les nuages se dissipent, le ciel commence à redevenir bleu?
-
---Oui.
-
---Bleu comme mon âme, ma tendre amie, bleu comme mon coeur.
-
-Et elle enfonçait son doigt dans son sein, à l'endroit de la
-meurtrissure bleue qui enchantait sa chair amoureuse.
-
-
-
-
-VIOLET
-
- L'heure violette.
-
- LÉO LARGUIER.
-
-
-On l'appelait la vieille fille, et pourtant, si elle était fille et
-vieille, elle n'avait l'air ni l'un ni l'autre. Son apparence était
-d'une veuve sur le déclin du bel âge. Elle était toujours vêtue de noir,
-avec une profusion de broderies, de parements et de rubans violets. Un
-bouquet de violettes pâles, le plus souvent, ornait son corsage et se
-répétait, factice, sur son chapeau. L'odeur des violettes emplissait son
-jardin, sa maison et son coeur: ses yeux doux étaient deux belles
-violettes.
-
-La vieille fille était rieuse et dévote; et les curés ne manquaient pas
-d'en tirer la preuve que la bonne humeur est l'inséparable compagne de
-la vertu et de la piété: «Voyez la vieille fille. Le ciel est dans son
-âme et dans ses yeux.» Ses yeux étaient en effet des plus doux et un
-sourire, à la fois céleste et puéril, répandait sa grâce sur la
-plénitude rose de son visage. Elle était, de tous côtés, rebondie, mais
-sans excès, et l'ensemble avait cette suavité reposante des
-architectures définitives.
-
-Un seul point indiquait son âge, la couleur de ses cheveux. Leur blond
-très cendré s'était encore décoloré avec la quarantaine, tombant à la
-nuance de la toile bise que les années, habiles lavandières,
-blanchissaient, à chaque printemps, un peu.
-
-Bref, la vieille fille était une agréable chanoinesse.
-
-Vers le temps qu'elle eut à subir la grande crise féminine, sa fortune,
-par l'établissement d'un chemin de fer qui lui prit une ferme, s'accrut.
-Alors, se sentant à la tête quelques vapeurs, elle voulut remuer. Elle
-fit des pèlerinages lointains, mais seule avec une amie et à loisir.
-Ayant vu des provinces et des figures nouvelles, elle se sentit
-différente; sa curiosité très assoupie s'éveilla. Un ecclésiastique
-lettré lui prêta des livres d'histoire. Le roman ne parle que des amours
-possibles, l'histoire parle des amours réelles que certifient des
-lettres et des reliques. La vieille fille fut surprise; elle rêva
-longuement un jour devant l'image d'un beau cardinal mondain qui
-décorait un livre grave.
-
- _Galeotto fu 'l libro e chi lo scrisse._
-
-Elle ne s'était pas mariée par dévotion, ayant, entre les mains d'un
-prêtre implacable aux joies terrestres, fait voeu de se consacrer au
-Seigneur. Sa mère, informée de cela, pleura, menaça de mourir; alors,
-elle différa, remettant ce délaissement du monde au temps où sa mère
-serait partie. Mais les années, sans amortir sa piété, avaient effacé
-peu à peu dans son esprit jusqu'au souvenir de ce voeu, et quand elle
-s'était trouvée libre de l'accomplir, elle n'y avait plus pensé. Le
-prêtre fanatique était mort. L'heure du mariage aussi était morte. Ayant
-refusé tous les partis du pays, elle était devenue, sans s'en
-apercevoir, la vieille fille; et maintenant qu'elle s'en apercevait, il
-était trop tard. D'ailleurs, elle était heureuse ainsi, et plus heureuse
-encore depuis qu'elle rêvait.
-
-La vieille fille rêvait donc, par un beau soir de la fin de septembre,
-en écossant des pois dans son jardin, de concert avec sa servante. On
-voyait, couchée le long de la rivière, comme une paresseuse, la petite
-ville; un de ses bras à demi nus montait vers la gare; l'autre allait se
-perdre dans une forêt; sa tête formait l'église; son corps, la cité; et
-ses jambes, les faubourgs. Tout cela sommeillait et même la gare, entre
-deux cris.
-
-La vieille fille rêvait si bien que sa servante, lasse de n'obtenir
-aucun assentiment à ses discours, s'était tue; elle rêvait si bien que,
-la cloche de la porte d'entrée ayant sonné, elle sursauta et se leva à
-demi, l'air égaré.
-
-Ce qui entrait ne correspondait pas à son rêve. Elle reconnut une de ses
-amies de jeunesse, une pauvre femme qui vivait à la campagne, mariée à
-un petit notaire et chargée d'enfants. Un garçon d'une douzaine
-d'années, vêtu d'un triste uniforme gris, suivait cette forme, l'air
-humble et la casquette à la main.
-
-L'accueil fut froid, mais la pauvre femme fut si aimable, elle apportait
-de si jolies fleurs de village, des prunes si grosses, que la vieille
-fille retrouva son sourire. On lui présenta l'enfant, qui allait, le
-lendemain, entrer au collège de la ville comme pensionnaire. Or, les
-parents, très occupés, et pas riches, ne pourraient venir le voir, il y
-avait loin, que trois ou quatre fois par an, peut-être. Et ce que l'on
-demandait, c'est que, parfois, quand cela ne la désobligerait pas trop,
-elle fît sortir ce gamin qui était bien sage, bien doux, bien
-respectueux, et bon élève, puisqu'il venait de conquérir une bourse.
-
-La vieille fille consentit. Cela lui parut tout d'abord une oeuvre de
-charité.
-
---Si je ne puis m'en occuper, dit-elle, Rosalie ira le chercher et le
-surveillera. Elle le mènera à ma ferme des Pins, s'il fait beau. Il
-boira du lait. Aime-t-il cela?
-
---Oh! dit la mère, beaucoup. Remercie Mademoiselle.
-
---Merci, Mademoiselle.
-
-Au son de cette voix douce et déjà presque mâle, la vieille fille
-regarda le jeune garçon.
-
-Ce fut tout. Comme la nuit était venue, on rentra les pois, et la
-vieille fille, qu'appelait l'angélus, s'en alla à l'église.
-
-Rosalie, vers la mi-octobre, se présenta au collège. On lui donna le
-jeune garçon.
-
-Mademoiselle ne rentrerait que le soir. Seul avec une bonne, l'enfant
-bientôt s'émancipa. Puis, fatigué, il devint sérieux, parla de ses
-études, de ses projets d'avenir. Quand Mademoiselle arriva à
-l'improviste, elle trouva un jeune homme qui disait gravement:
-
---Dès que je serai sous-lieutenant, je me marierai; j'y pense déjà.
-
---Et vous savez peut-être avec qui?
-
---Je le sais très bien.
-
-La servante riait. Elle aussi savait bien avec qui elle se marierait,
-dès que cela serait possible.
-
---Mais, il est charmant, cet enfant! dit la vieille fille.
-
-Depuis ce premier jour, elle ne manqua jamais de se trouver chez elle
-les jours de sortie. On causait, on se promenait, on jouait près du feu.
-Elle le tutoyait, elle l'embrassait, elle tapotait ses vêtements, elle
-faisait la mère, elle l'aimait.
-
-Cependant, l'enfant eut treize ans, puis vinrent les vacances; elle les
-laissa passer, s'en alla elle-même en voyage. Mais la fin de septembre
-eut la force d'un anniversaire: elle voulut aller elle-même chercher
-celui qu'elle appelait son protégé. En attendant la rentrée, il passa
-chez elle trois jours. Elle fut si prévenante, presque si tendre que
-Rosalie eut de la jalousie.
-
-Les jours de sortie revinrent, tous pareils, tous heureux. C'étaient des
-heures d'intimité, des heures familiales, mais avec je ne sais quoi
-d'inquiet, de très doux, d'une douceur aiguë et lassante. Les jours
-passèrent, et l'enfant eut quatorze ans.
-
-L'absence de Rosalie, une après-midi qu'elle était allée à la ferme, les
-troubla, comme trouble un animal l'ouverture subite de sa cage. D'un
-commun accord, ils rentrèrent. Il faisait orage et très chaud.
-
---Allons, dit-elle, dans ma chambre, c'est la seule pièce fraîche.
-
-Et tout cela était innocent et invincible.
-
-Dans la chambre, ils s'approchèrent d'une table où il y avait des
-albums, ils les regardèrent ensemble, mais sans rien voir. Leurs voix,
-quand ils parlaient, leur semblaient changées. Leurs genoux se
-touchèrent, puis leurs mains, puis leurs lèvres, et le reste advint
-aussi, quoique difficilement.
-
-Le saisissement de la chaste vieille fille fut émouvant. Elle pleura.
-Puis elle se mit à genoux et vénéra, comme un signe sacré, le corps
-adorable de son petit ami. Le dieu qu'elle avait distraitement cherché,
-au long de ses pieuses journées, se faisait enfin visible; et le bonheur
-que lui présageaient les prêtres, elle l'avait enfin senti qui gonflait
-son coeur.
-
-Le jeune garçon était beaucoup moins troublé, car à cet âge le plaisir
-est sans rayonnement. Il eut des curiosités anatomiques. Il fit le tour
-de la femme qu'il avait conquise, pareil à l'adolescent qui palpe en
-tous sens sa première perdrix, et qui lui rebrousse toutes les plumes.
-
---Mon petit Jésus, dit enfin la vieille fille, Rosalie va revenir.
-
-Les heures jusqu'au dîner furent des actions de grâces. Elle dîna, comme
-on entend la messe.
-
-Et cela continua pendant quatre ans, de jeudi en jeudi, de vacances en
-vacances. Le jeune garçon, parfois, eût désiré d'autres amours, mais les
-toutes petites villes sont peu fécondes en aventures et puis des bras si
-tenaces le serraient, des jambes si dévouées, des mains si généreuses!
-
-Rosalie, qui surprit le secret de sa maîtresse, en profita pour se faire
-une dot, vu les incertitudes de l'avenir, et le fils adoptif de la
-«vieille fille» devint un jeune homme fort considéré.
-
-Cependant la vieille fille découvrit que, parmi les enfants de son amie,
-il y avait encore deux petits garçons, l'un de douze ans et l'autre de
-huit ans.
-
---Je me chargerai, dit-elle, de leurs années de collège. Mais je n'en
-veux qu'un à la fois.
-
-Et ainsi fut-il fait. Ces trois petits amis la menèrent jusque vers la
-soixantaine. Riche des années de jeunesse qu'elle avait économisées, et
-sans cesse rafraîchie par de jeunes chairs, cette Ninon innocente
-continua, jusqu'à un âge avancé, d'être la bienfaitrice des familles
-honorables et pauvres qui avaient des garçons à placer au collège. Sa
-piété, devenue aléatoire, donnait des inquiétudes au clergé, mais un des
-pupilles, dégoûté des oeuvres d'amour, étant entré au grand séminaire,
-où la vieille fille payait sa pension généreusement, l'église se
-rassura. Il y a des crises de sécheresse dans les âmes les plus dévotes.
-
-Seul le confesseur de la vieille fille, car elle se confessait avec
-ordre et avec volupté, seul, cet honnête vieux chanoine connaissait
-toute la vérité. Il baissait les yeux à rencontrer ceux de sa pénitente
-et fuyait à son approche. L'odeur du secret qui scellait ses lèvres
-empoisonnait son coeur. Il mourut de tristesse à voir la douce lionne
-dévorer son septième agneau.
-
-Les violettes paraient toujours et parfumaient le corsage et le chapeau,
-le jardin et le coeur de la vieille fille aux yeux violets.
-
-
-
-
-ROUGE
-
- Cum vere rubenti candida venit avis.
-
- VIRGILE.
-
-
-Elle revenait déjà, les bras tendus par les seaux de lait; ses sabots
-étaient mouillés de rosée, et le bas de son jupon lui faisait froid.
-Quand le soleil fut visible, rouge dans la brume du matin, elle songea:
-
-«La journée va être belle.»
-
-Elle songea cela longtemps, évitant les cailloux du sentier, pour ne pas
-répandre son lait, et les hautes herbes penchées et pleurantes, car ses
-jambes nues avaient vraiment froid.
-
-«La journée va être belle.»
-
-Elle allait toujours, traversant maintenant un champ d'ajoncs, où la
-sente, plus large, s'allongeait toute droite, faite exprès par les gens
-de la ferme. La brume avait disparu, enchantée par le soleil, remontée
-là-haut, sans doute, d'où elle retomberait doucement, rosée sereine,
-manteau de fraîcheur que les étoiles jettent fraternellement sur les
-épaules de la terre altérée.
-
-Elle songea encore:
-
-«Il va faire très chaud.»
-
-Puis une tige de sarrasin, perdue là par un oiseau, lui suggéra:
-
-«Le sarrasin sera bon à battre.»
-
-Cette idée lui fit plaisir, ensuite la tourmenta, car la saison avait
-été mouillée, et si le sarrasin était bon à battre, sûrement on le
-battrait. Alors il fallait rentrer vite, vite passer le lait, donner à
-manger aux poules, et bien des choses, tant de choses qu'elle en eut un
-serrement de coeur.
-
-Comme elle marchait trop vite, une goutte de lait sauta du seau et tomba
-sur son sabot. Elle s'arrêta, posa les seaux, contente de se reposer un
-peu, bien qu'elle en eût des remords, levant tout haut, pour les
-défatiguer, ses beaux bras roses, dorés aussi par le feu du soleil.
-
-Soudain, elle sursauta, devenant presque pâle, portant la main à sa
-poitrine. Elle n'avait pas eu peur. Elle avait seulement été surprise
-par le premier coup de fusil de l'année.
-
-Au même instant, elle vit un flocon de fumée; une plume vola près
-d'elle; une perdrix blessée tomba au milieu des ajoncs.
-
---Allons, Tom! disait une voix. Cherche! Apporte.
-
-Le chien sautait le long du sentier, allait, revenait, affairé, inquiet,
-mais bien décidé à ne pas pénétrer dans la forêt dangereuse. Comme la
-voix, plus impérieuse, plus colère, plus rapprochée aussi, répétait le
-commandement, Tom, la queue basse, vint se réfugier dans les jupes de la
-jeune fille, qui se baissa pour le caresser, pour l'encourager.
-
---Ne le caressez pas, battez-le! cria la voix.
-
-C'était celle d'un jeune homme qui se montrait maintenant, debout dans
-la haie, parmi les branches.
-
-La servante se redressa, regarda, rougit. Elle n'avait pas reconnu, à la
-voix, si c'était le père ou le fils. Elle croyait que c'était le père;
-elle le désirait, parce que le mépris du grand jeune homme, qui ne lui
-avait jamais adressé la parole, lui était très pénible.
-
-Elle rougit et se troubla, mais sans pouvoir baisser les yeux. Elle
-admirait, elle se sentait prête à tomber à genoux.
-
-Le commandement fut répété, le chien fit le mort.
-
-Alors, nu-jambes et nu-bras, elle entra dans les ajoncs et elle saigna.
-Elle marchait sans presque chercher son chemin, très vite, retenant ses
-larmes.
-
-Ayant rapporté la perdrix, elle la jeta dans la gueule de Tom.
-
-Le jeune homme, toujours debout entre les arbres, au-dessus de la mer
-des ajoncs cruels, lui fit un signe amical, puis sauta, allant au devant
-de son chien.
-
-Elle, sans répondre, sans avoir vu, peut-être le signe amical qui
-remerciait la pauvre servante, tendit encore une fois sous le bât ses
-jeunes épaules, et les seaux de lait, bien en équilibre, pendaient à ses
-mains rouges.
-
-Elle allait, sans plus songer à rien qu'à des choses si obscures et si
-profondes que son esprit ne pouvait les atteindre.
-
-Ses jambes saignaient, sa main saignait, elle avait autour du bras droit
-une large éraflure qui lui faisait comme un bracelet.
-
-«Cela, c'est une ronce.»
-
-Les ajoncs piquent, mais ne déchirent pas.
-
-Les seaux de lait, cependant, lui paraissaient plus légers. Elle
-marchait, vite, aussi vite que le permettait son instable fardeau.
-
-Un homme, qu'elle croisa près de la ferme, regarda son bras sanglant.
-Alors, elle rougit. Plus tard, en passant son lait, elle pensa se
-trouver mal.
-
-Le bracelet de pourpre lui serrait le bras, mais c'est au coeur qu'elle
-ressentait l'étreinte.
-
-Tom arrivait vers elle. Elle eut peur.
-
-«Est-ce que cela va recommencer?» se disait-elle, toute étourdie par
-l'émotion.
-
-Haletant, mais joyeux, le chien se coucha à ses pieds. Alors, avisant
-une écuelle, elle lui versa un peu de lait.
-
---Vous le gâtez, dit le jeune homme, qui s'avançait. Je vous l'ai dit,
-il mériterait plutôt d'être battu.
-
-Elle trouva des mots, pour dire:
-
---Battre votre chien?
-
---Ma foi, si j'avais été seul, la perdrix serait restée dans les ajoncs.
-Vous êtes-vous fait mal? Oh! vous saignez?
-
-Elle était si heureuse qu'elle ne sentait plus sa joie. Un autre monde
-l'entourait. Elle était une femme en face d'un homme.
-
---Montrez!
-
-Elle tendit son bras rose et doré, le retira aussitôt, ce qui fit remuer
-ses seins, sous la grosse toile plissée. Le jeune homme fut tenté, mais
-il se maîtrisa:
-
---Ne dites rien. Mais je ne veux pas que l'on sache que je vous ai
-rencontrée près des ajoncs.
-
-Il s'en alla, sachant très bien ce qu'il devait faire.
-
-Le lendemain matin, comme la rosée se levait et que Tom quêtait après
-les perdrix de la veille, un cri inattendu, un cri doux et douloureux,
-monta d'entre les hautes herbes sèches, près du champ des ajoncs, là où
-commence la bruyère.
-
-La servante revint comme la veille, les épaules sous le bât, les mains
-pendantes, maintenant les seaux de lait. Elle ne s'arrêta pas en chemin,
-malgré qu'elle fût très lasse et très émue. Elle passa son lait, comme
-tous les jours, la pensée obscure. Mais, sa besogne finie, elle s'assit
-sur un escabeau, et elle regarda son bras.
-
-Une morsure folle avait mis au bracelet de sang un fermoir rouge.
-
-
-
-
-VERT
-
- Un regard vert...
-
- R. G.
-
-
-Après huit jours de silence, ayant résisté avec dédain aux tortures du
-secret, aux stratégies de l'interrogatoire, Catherine, accusée d'avoir
-empoisonné sa maîtresse, la dame W., parla et dit:
-
---Eh bien, oui, c'est moi, et pourtant je ne suis pas coupable. Je
-vivais seule avec elle et elle avait si mauvais caractère que personne,
-depuis six mois, n'est resté chez elle plus de deux heures de suite, et
-le matin seulement. On ne peut donc accuser que moi; j'ai réfléchi et
-j'ai compris cela. D'abord, j'avais pensé à me sauver en ne disant rien,
-en restant devant vous et devant tous les juges, muette et comme morte;
-mais j'ai compris encore que mon silence me condamnerait. C'est
-seulement ce matin, à mon réveil, que les choses sont devenues claires
-pour moi; jusque-là, il m'avait semblé vivre dans une nuit lourde et je
-songeais que peut-être on me laisserait là, qu'on m'oublierait. Quand
-vous me faisiez venir, j'entendais vos paroles sans les comprendre, mais
-je souriais, je crois, parce que j'étais contente d'entendre parler.
-Cette nuit sans doute tout s'est arrangé dans ma tête, à mon insu. Je
-vais donc vous raconter l'histoire telle qu'elle est. Je ne suis pas
-coupable.
-
-Catherine n'avait de vulgaire que la condition équivoque d'où elle
-sortait. Son emploi tenait le milieu entre celui de dame de compagnie et
-celui de servante. Elle avait été institutrice. Ses origines étaient
-modestes, mais dignes. Elle était grande, pâle sous des cheveux bruns à
-reflets roux, et ses yeux étaient verts. Quand elle releva la tête, avec
-un mouvement de défi, le juge considéra ces yeux verts avec un certain
-effroi.
-
-«Des yeux verts, se disait-il, des yeux de chat, des yeux de monstre!»
-
-Elle abaissa ses paupières, attendant une réponse; puis les releva,
-l'air interrogateur.
-
-«Des yeux verts, mais d'un beau vert tendre et profond, songeait le
-juge. Des yeux d'amoureuse... C'est évident, il y a un homme dans cette
-histoire... Elle veut sauver son amant. Qu'elle aime, ses yeux le
-disent; qu'elle soit aimée, sa beauté le jure. Quelle misère que la
-justice et qu'importe au monde la disparition de cette vieille femme, si
-cela a mis du bonheur dans ces yeux lointains! Qu'ils doivent être
-beaux, quand ils sont fous!... Ah! mais, c'est moi qui deviens fou...»
-
-Il fronça les sourcils, dit simplement:
-
---Je vous écoute.
-
-Mais Catherine avait très bien eu conscience de l'effet produit par son
-attitude de femme, et elle se fit femme encore plus.
-
---Il y a deux ans, j'entrai chez Mme W., en qualité de dame de
-compagnie, mais je m'aperçus aussitôt que je serais tenue, au moins la
-plupart du temps, de remplir un office plus humble. Les femmes de
-chambre demeuraient rarement plus d'une semaine; une querelle, des
-soupçons, la mauvaise humeur constante décourageaient ces filles. Ayant
-ma part de ces traitements revêches, je songeai d'abord à quitter la
-place, moi aussi, quand je m'aperçus qu'elle me craignait un peu et
-qu'en somme, avec de l'adresse, je pourrais lui tenir tête. Je restai.
-Dans les derniers temps, je faisais venir une voisine pauvre qui me
-déchargeait du gros ouvrage et je tenais la maison seule, sans le
-concours d'aucun domestique. Ainsi, j'obtins quelque paix, finissant
-même par sourire des propos désobligeants qui m'étaient adressés. Jamais
-elle ne m'adressait la parole que sur un ton rogue et insolent, mais je
-ne répondais pas, et cela passait. J'aurais supporté cette vie, en
-attendant mieux, car je sortais fréquemment...
-
---Vous alliez voir votre amant?
-
---Oui, Monsieur, j'allais voir mon amant tous les jours, et je
-retournerai le voir tous les jours, quand vous me le permettrez...
-
-Les yeux verts s'étaient faits si doux à la fois et si ardents que le
-juge n'osa en braver l'éclat. Il baissa la tête et dit:
-
---Continuez, je vous prie.
-
-Il jouait avec un crayon, dessinait n'importe quoi sur une grande
-feuille de papier blanc.
-
---J'en étais, reprit tranquillement Catherine, au chapitre des soupçons.
-La cuisine nous venait du dehors, mais c'est moi qui, naturellement, la
-disposais; elle passait par mes mains, j'en étais responsable. Comme
-nous n'avions pas les mêmes goûts, elle tolérait que je fisse pour moi
-des choix particuliers. C'est ce qui causa mon malheur,--et le sien,
-ajouta-t-elle, avec cruauté.
-
---Comment cela?
-
---Eh! Parce qu'elle se mit à croire, à croire...
-
---A croire ce qui devait arriver, dit le juge.
-
---Oui, Monsieur, à croire ce qui devait fatalement arriver, ce qu'elle
-préparait elle-même, non de ses propres mains, mais de ses propres
-paroles. Tout d'un coup, elle repoussait son assiette, criait:
-«Catherine, vous avez voulu m'empoisonner?» Je répondais avec calme:
-«Moi, Madame, je n'ai jamais pensé à cela, vous le savez bien.» Elle
-reprenait: «Alors, mangez de ceci.» Et je me résignais à puiser un
-morceau dans l'assiette repoussée. Satisfaite, Mme W. reprenait son
-repas, en murmurant: «Allons, ce n'est pas encore pour aujourd'hui.» Ces
-mots, si souvent répétés, agirent sur moi comme un commandement. Je les
-entendais la nuit, dans mes rêves et parfois même sans dormir. J'aurais
-dû fuir. Hélas! je restai. Il m'arriva, vers le même temps, les plus
-graves chagrins. Mon amant tomba malade, dut être éloigné de Paris. Je
-devins folle, si l'obsession est une folie, et un matin je me pris à
-répéter, comme une litanie: «C'est pour aujourd'hui! C'est pour
-aujourd'hui!»
-
-Le juge tira sa montre et se leva brusquement.
-
---Tantôt, nous reprendrons tantôt... Calmez-vous... Ne dites plus rien.
-
-Deux heures plus tard, seul avec Catherine dans sa cellule, le juge lui
-disait:
-
---Mon enfant, il n'y a d'autres preuves contre vous que vos aveux
-possibles. Aussi je ne vous interrogerai plus. Plus tard, vous me direz
-tout.
-
---Plus tard? dit Catherine. Savez-vous si vous me reverrez?
-
---Je désire vous revoir. N'aurai-je pas été bon pour vous? Mon enfant,
-je ne dis pas cela pour m'en faire un titre; mais si je ne vous sauve
-pas de la mort, je vous sauve sans doute de la prison, et certainement
-de l'infamie. Ne m'en aurez-vous pas de la reconnaissance?
-
---Ma vie, dit Catherine, valait si peu! Et maintenant? La prison me
-faisait peur, la liberté me fait peur aussi.
-
-Elle cacha sa figure dans ses mains et pleura.
-
---Votre amant vous attend, dit le juge, d'une voix qui tremblait un peu.
-
---Pleurerais-je, dit Catherine, si un amant m'attendait?
-
---Je puis donc vous aimer! Voulez-vous que je vous aime?
-
---Puis-je le défendre?
-
---Merci, mais vous, m'aimerez-vous?
-
---Moi, moi?... Je vous aurais aimé, peut-être, si vous m'aviez fait
-condamner par jalousie pour me séparer d'un amant...
-
---Mais je savais que vous n'aviez plus d'amant. Les juges d'instruction
-savent beaucoup de choses.
-
---Il est mort, et sa mort m'a appris qu'il me trompait... Laissez-moi,
-laissez-moi seule...
-
---J'irai vous voir, vous me raconterez la fin de l'histoire. Mais ici,
-continua-t-il à voix basse, pas un mot de plus. Vous recevrez demain
-l'adresse de la maison où l'on vous attend.
-
-Le juge posséda le sourire de ces yeux qui l'avaient envoûté, et le
-corps blanc et pur de Catherine avec ses fleurs rouges et ses ombres
-rousses. Elle fut une maîtresse agréable, mais si rêveuse, parfois,
-qu'elle semblait devenue la statue du rêve. Réveillée, elle prenait la
-main qui lui avait touché l'épaule et la baisait.
-
-Il ne fut plus jamais question entre eux de la fin de l'histoire. Le
-juge la connaissait; il savait que le poison avait été versé: il savait
-que le crime avait été commandé par le mot qu'il ne fallait pas dire.
-
-Un jour, il demanda à boire.
-
---Jamais, dit Catherine, vous ne boirez, jamais vous ne mangerez ici.
-Jamais.
-
---Tu ne m'aimes pas? dit le juge.
-
---Je ne t'aime peut-être pas assez pour croire à ton amour.
-
---Que te faut-il donc, mon enfant?
-
---L'oubli... Veux-tu boire maintenant?
-
-Il ne répondit pas.
-
---Tu vois? dit Catherine.
-
-
-
-
-ZINZOLIN
-
- D'une lumière zinzoline...
-
- SCARRON.
-
-
-On parlait couleurs, et les jeunes femmes disaient leurs goûts, qui
-n'étaient point précieux. L'une aimait le rose et l'autre le bleu; une
-autre vantait le vert pâle et la quatrième préférait le rouge.
-
---Et vous, Alain? demanda la Bleue.
-
---Oh! moi, dit Alain, je suis, par mon état d'homme, voué aux noirs, aux
-gris et aux cachous. Je ne rêve pas, comme vous, d'éclatants plumages.
-Pourtant, s'il m'était permis d'avoir un tel désir, je me voudrais vêtu
-de zinzolin.
-
-Toutes éclatèrent de rire, pour cacher leur ignorance.
-
---Le mot, continua Alain, n'est-il pas joli?
-
-On ne répondit pas. Alors, le jeune homme reprit:
-
---Je ne veux pas vous tromper. Le mot est joli, la couleur est affreuse.
-Figurez-vous un violet rougeâtre, pensez à ces velours violets tout usés
-et qui montrent une trame d'un rouge douteux.
-
---Vous vous moquez de nous, ce n'est pas bien.
-
---Je ne me moque pas. J'aime ce mot, parce qu'il est joli, peut-être
-parce qu'il rime avec mon nom, peut-être surtout parce qu'il rime avec
-le tien, mon Aline zinzoline?
-
-Et il embrassa passionnément sa soeur, qui protestait:
-
---Non, je ne suis pas zinzoline, je ne veux pas être zinzoline!
-
---Mais si j'aime le mot, reprit Alain, je n'aime pas la couleur qu'il
-désigne, et si mon Aline se faisait vraiment zinzoline, je l'aimerais
-moins.
-
---Vilain! dit Aline.
-
---Pendant quelques instants, dit Alain.
-
-Celle qu'on appelait la Bleue était une orpheline. Fille de la plus
-tendre amie de la mère d'Alain et d'Aline, elle était entrée toute
-petite dans la maison où elle avait grandi, et pourtant on sentait
-qu'elle n'était pas tout à fait de la maison. Son caractère la séparait
-de sa famille adoptive. Elle était sombre, et ils étaient riants; elle
-semblait craindre la vie, et ils s'y plongeaient avec joie, jeunes et
-vieux comme dans un tiède océan; ni les uns ni les autres n'avaient
-beaucoup de volonté. Paule, au contraire (c'était son véritable nom),
-semblait toujours en état de tension morale, et s'il lui arrivait de
-rire comme tout le monde, elle s'arrêtait brusquement, dès qu'elle
-reprenait conscience d'elle-même. Un philosophe eût trouvé dans cette
-enfant la passion de souffrir que les prêtres ont tant exploitée dans
-les femmes, où elle n'est pas rare, et que les hommes y aiment presque
-toujours, parce que leur orgueil en est flatté ou bien, plus simplement,
-parce qu'ils trouvent cela tout naturel. De telles créatures sont très
-difficiles à apprivoiser, car elles sont très défiantes et aussi très
-craintives. Souvent, on les croit méchantes, et elles ne sont que
-peureuses. Les plus avancées dans l'art de se faire souffrir cherchent à
-déplaire, comme d'autres cherchent à plaire, mais elles ont toujours un
-motif secret et, quand on l'a deviné, on devient leur maître.
-
-Paule n'était ni laide ni jolie. Si les traits de sa figure un peu
-ramassée s'éclairaient par hasard d'un sourire, elle devenait agréable;
-ses yeux auraient parlé, si elle ne leur eût imposé le silence; elle
-était petite, sans maigreur, assez légère, et ses cheveux, très
-abondants, étaient châtains, de cette nuance neutre qui est peut-être la
-plus séduisante, parce qu'elle est la plus mystérieuse, parce qu'elle ne
-présage rien.
-
-Avec les deux jeunes filles, il y avait deux jeunes femmes, et c'était à
-elles, naturellement, qu'Alain faisait la cour. Il ne savait trop
-laquelle lui plaisait davantage, ni même si elles lui plaisaient, l'une
-ou l'autre. Très brunes toutes les deux, elles lui faisaient presque
-peur, mais comme elles répondaient à ses agaceries, il les agaçait, un
-peu comme on tourmente des bêtes singulières, pour voir ce qui va se
-passer. Il se passait que, tout en jouant, elles échangeaient des
-regards obliques et que chacune, tour à tour, s'épanouissait, quand elle
-avait reçu une faveur particulière. A l'une, Alain baisa le bout des
-doigts, et le corsage, où les doigts se réfugièrent vite, se gonfla
-comme une grosse vague. Il s'approcha de l'autre, en traître, et
-effleura de ses lèvres le duvet de la nuque: la nuque et toute la femme
-frissonnèrent longuement.
-
-Immobile, le regard vague et l'air dédaigneux, Paule semblait ne rien
-voir et voyait tout. Elle semblait ne rien sentir et elle souffrait.
-
-«Moi, je ne suis rien. Il ne m'a pas regardée une seule fois! Il est
-vrai que je suis laide, et si mal habillée avec ce bleu qui ne me va
-pas! Mais cela me convient d'être ainsi. Oh! je voudrais lui déplaire
-encore plus!»
-
-Alain, à ce moment, la remarqua.
-
-«C'est elle, tout de même, qui est la plus jolie.»
-
-Il lui lança à la tête une rose qu'il venait de voler à l'une des jeunes
-femmes.
-
---Merci, Zinzolin, dit Paule. Tu ne me fais pas souvent de cadeaux, je
-garde celui-là.
-
-Elle mit la rose à son corsage et reprit son air dédaigneux.
-
-«Il a voulu m'humilier, songeait-elle, comment faire pour lui être bien
-désagréable? Rester ou m'en aller?»
-
-Elle regarda les deux jeunes femmes:
-
-«Rester.»
-
-Elle sentit la rose:
-
-«M'en aller.»
-
---Je rentre, dit Aline à ce même moment; viens-tu, Paule?
-
-Elle regarda encore une fois les deux jeunes femmes qu'Alain, tourné
-vers elles, lui cachait à demi.
-
---Non, je reste.
-
-Alain tourna la tête vers elle. Sa figure esquissait un sourire.
-
---Oui, je m'en vais aussi, attends-moi.
-
-Elle avait songé:
-
-«Il m'a regardée d'un air ironique. Il croit que je veux le surveiller,
-quelle idée! Je me moque bien de lui!»
-
-Aline entra au salon. Paule monta à sa chambre. Elle versa de l'eau dans
-un petit vase de cristal bleu et, avant d'y mettre la rose, elle la
-respira, elle la regarda longuement, soudain, d'un geste brusque, la
-porta à ses lèvres.
-
-«Mais je suis folle! J'ai honte de moi-même! Que me fait cette fleur?
-Quelle bêtise! Non, non, non.»
-
-Et elle froissa la rose avec une violence passionnée, la jeta brisée sur
-le tapis, en piétina les pétales, toute gagnée à une colère d'enfant.
-Revenue à elle, elle balaya avec soin vers la cheminée les débris de sa
-joie méprisée, mais une crise de revirement la saisit dans cette humble
-attitude et, le petit balai de foyer dans sa main crispée, l'autre main
-appuyée au marbre, ridicule et tragique, elle pleura.
-
-Paule eut encore une fois la force de réagir. Elle se releva, baigna ses
-yeux, s'astreignit à lire trois pages du _Trésor des humbles_ et
-descendit, calme et froide. Tout le monde était rentré. Elle servit le
-thé, avec Aline, comme d'habitude.
-
-Alain, pendant cela, avait continué ses jeux d'adolescent. Alain, qui
-avait dix-huit ans, était gauche et insolent, mais en toute innocence,
-car il se croyait très adroit, ayant déjà conquis deux chambrières et
-une petite fleuriste de la ville voisine; il les avait vues, tour à
-tour, pâmées de plaisir et de chagrin et il leur avait dit, chaque fois,
-les paroles que la situation exigeait: il ne se croyait donc pas
-insolent, mais au contraire bien élevé et même affable.
-
-Il était assez grand et svelte, sans barbe et les cheveux ras; sa tête
-n'avait que deux tons superposés, le rose et le cuivre avec, dans le
-rose, deux grandes fleurs bleues. Il était singulier et séduisant; les
-femmes le désiraient, comme elles désirent un bijou éclatant et rare,
-mais, pensant trop à lui-même, il ne s'apercevait pas de leurs désirs.
-Les amies de sa mère ou de sa soeur lui semblaient, d'ailleurs,
-d'imprenables citadelles. Celles-ci, cependant, avaient montré des
-faiblesses et il commençait à les croire vulnérables.
-
-Resté seul avec les deux jeunes femmes, il leur disait gauchement les
-plus grandes impertinences du monde.
-
---Je vous aime toutes les deux, oui, toutes les deux.
-
---Nous n'avons pas besoin d'être aimées, répliqua vivement la plus
-jeune. Nous avons nos maris.
-
---Ça aime donc, un mari?
-
---Mais certainement, reprit-elle.
-
---Si vos maris vous aimaient, ils ne seraient pas à la chasse. Ils
-auraient fait comme moi. Ils auraient eu mal au pied, pour rester près
-de vous.
-
-Et il montrait sa pantoufle.
-
-La jeune femme ne voulut pas être battue. Elle dit:
-
---Il y a temps pour tout.
-
-Mais elle songeait:
-
-«Mon Dieu! c'est pour moi qu'il est resté! Il m'aime.»
-
-«Il m'aime donc? songeait l'aînée? Il m'aime!»
-
-Comme s'il eût perçu ces pensées secrètes, Alain s'enhardit.
-
---Il n'y a que les amants qui savent aimer.
-
-«C'est peut-être vrai? songea l'aînée. Si j'essayais.»
-
-«Il a raison, songea la jeune, qui avait de l'expérience. Il m'aimerait
-bien, lui!»
-
-Elles avaient baissé les yeux, pour mieux rêver.
-
---Mesdames, dit Alain, je mets mon coeur à vos pieds.
-
-Cette fois, elles rirent:
-
---Quel diable!
-
---Quel petit démon!
-
---Oh! si je pouvais vous parler à l'oreille, à toutes les deux à la
-fois!
-
---Le vilain!
-
---Le vilain!
-
---Eh bien l'une après l'autre. On va tirer à la courte paille.
-
-Elles rirent plus fort.
-
---Je dirai un mot à chacune et je ferai une question. Il faudra me
-répondre.
-
---Non, je ne veux rien entendre.
-
---Et encore moins répondre.
-
---Mais je ne dirai pas le même mot à toutes les deux, je ne poserai pas
-la même question.
-
---Vous ne direz que des choses qu'on puisse entendre?
-
---Vous ne ferez que des questions auxquelles on peut répondre?
-
---Naturellement.
-
---Allons, donnez vos pailles, mauvais sujet.
-
---Je ne tiens pas à commencer.
-
---C'est vous, chère Madame. Daignez approcher. Bien: «Je vous
-aime. Et vous?--Monstre!» A vous maintenant: «Je vous adore.
-M'aimez-vous?--Chut!» J'ai tenu parole, et vous aussi. Maintenant,
-allons prendre le thé, avec la satisfaction du devoir accompli.
-
-Elles marchaient, songeuses. Alain les suivait, en se demandant:
-
-«Par laquelle commencer, et comment m'y prendre?»
-
- * * * * *
-
-Le jour naissait à peine que Paule était debout. Elle avait fort peu
-dormi. Avant même de faire sa toilette, elle sortit de sa chambre et se
-dirigea vers une grande pièce voisine que l'on appelait la lingerie, et
-qui contenait, outre le linge de la maison, toutes sortes de débris de
-robes et de chapeaux, de rubans délaissés, dépouilles de plusieurs
-générations de femmes. Il y avait des soies gorge de pigeon à la mode de
-l'impératrice Eugénie, il y avait des velours amarante et des satins
-nacarat:
-
-«Ah! voici mon affaire!»
-
-C'était un carton de rubans dont la triste couleur semblait bien
-répondre à la définition du zinzolin, un violet rougeâtre.
-
-«Que c'est laid!»
-
-Sur son corsage bleu, à son cou blanc, à ses cheveux châtains, elle
-disposa des noeuds de soie zinzoline.
-
-«J'ai l'air d'une sauvagesse, dit-elle, en se regardant dans la glace.
-Il va se moquer de moi. Peut-être va-t-il se mettre en colère? Si je ne
-lui déplais pas tout à fait, cette fois, comment faire?»
-
-Elle descendit au jardin. Un merle sifflait éperdûment les cinq notes de
-son appel monotone; le soleil faisait de longues ombres; la rosée
-veloutait les feuilles et les herbes; elle vit un liseron s'ouvrir
-vraiment comme un oeil doux; elle mangea une pomme fraîche comme de la
-glace: Paule ne pensait plus à rien qu'à la joie d'être un chevreuil
-matinal.
-
-Qu'aperçut-elle, tout à coup, au détour des syringas? Alain, assis sur
-un banc, qui la regardait avec surprise.
-
-La vue de cet ennemi fraternel ranima sa rancoeur:
-
---Hein? Tu ne pensais pas à moi?
-
---Non, ma chère Paule, je pensais à moi-même.
-
---Tu te lèves de bonne heure?
-
---Oh! pas tous les jours.
-
---Alors, aujourd'hui?
-
-Paule, en pleine lumière, flamboyait de lueurs zinzolines.
-
---Où as-tu trouvé cela?
-
---Quoi donc?
-
---Ces affreux rubans.
-
---Affreux? tu trouves?
-
---Serait-ce en ma faveur, par hasard?
-
---Pourquoi pas?
-
---Si tu as voulu me déplaire, tu as réussi. Mais, dis-moi, je te croyais
-indifférente à tout, je croyais que rien ne pouvait te remuer le coeur,
-et voilà que tu t'es levée à cinq heures du matin...
-
---Et toi?
-
---Moi? C'est parce que je suis amoureux.
-
---Pas moi.
-
---... et que tu t'es travestie en bohémienne et que tu cours le jardin
-pour secouer tes idées... Assieds-toi près de moi, Paule, viens... C'est
-bien du zinzolin... Quelle idée! Mais tu n'as pas été aussi maladroite
-que tu croyais et moi je suis moins bête que tu ne penses...
-
---Alors? dit-elle, avec une froideur très mal simulée.
-
---Alors, je suis comme toi, je ne sais que dire. Je voudrais blaguer, et
-ça ne sort pas... Paule, Paule, sais-tu pourquoi nous nous sommes levés
-tous les deux avec l'aurore? dis, le sais-tu?... Donne-moi ta main,
-Paule.
-
-Elle laissa prendre sa main, elle laissa le bras d'Alain entourer sa
-taille, elle permit qu'il la pressât contre sa poitrine. Les arbres, les
-fleurs, le ciel et la terre, tout se mêlait et tournait. Elle ferma les
-yeux et sa tête se pencha.
-
---Dis, le sais-tu? continuait Alain. Eh bien, nous nous cherchions et
-nous nous sommes trouvés.
-
-Elle fut la tendre maîtresse d'Alain, pendant toutes les vacances et
-bien longtemps après, chaque fois qu'il revenait à la maison.
-
-Alain lui disait un jour:
-
---Il faudrait nous marier, mais comment faire? Un homme peut-il se
-marier à dix-huit ans? Attendons.
-
---Ne parlons pas de cela, répondit Paule. Je t'appartiens, tu feras de
-moi ce que tu voudras.
-
-Ainsi elle conciliait son bonheur et l'amour de la souffrance. Elle fut
-très heureuse pendant plusieurs années.
-
-
-
-
-ROSE
-
- ... et les roses trop hautes.
-
- H. DE RÉGNIER.
-
-
-C'était un enfant. Il n'était plus habillé en garçonnet, mais il ne
-l'était pas encore en homme. Sa figure était lisse, ses cheveux bouclés;
-on le voyait grandir; il jouait aux billes, à la saison, et raillait les
-filles toute l'année.
-
-Mais il ne raillait pas Christiane, cependant, parce que Christiane
-avait dix ans de plus que lui, parce qu'elle paraissait une dame, comme
-sa mère, une dame plus jeune et sans mari. Il l'aimait, au contraire,
-parce qu'elle était bonne, câline et rieuse. La vie est une chose qui
-doit rire, pensent les petits garçons, et quand on ne rit pas, c'est
-qu'on ne vit pas.
-
-Toutes les amies de Christiane étaient mariées ici et là. Elle allait
-les voir, espérant, ici ou là, trouver un mari, à son tour, mais elle
-n'avait guère de dot, et c'était difficile. Elle venait souvent chez la
-mère du petit garçon, parce que leurs maisons étaient voisines et aussi
-parce que le père du petit garçon, qui collectionnait des estampes,
-recevait fréquemment la visite de riches amateurs, auxquels il se
-plaisait à montrer son cabinet. Qui sait? C'était son mot. Elle le
-répétait à tout moment, avec confiance dans l'avenir. Christiane avait
-vingt-cinq ans.
-
-L'été, les amies de Christiane se réunissaient sur une petite plage
-bretonne et celle qui avait trouvé la maison la plus large recevait
-Christiane, dont les parents, vieux et débiles, aimaient à ne pas
-remuer. Cela faisait l'assemblage le plus gai d'enfances et de
-jeunesses. Là, le petit garçon devenait encore plus amphibie. Il ne
-savait plus auquel de ses instincts obéir. Aller dresser contre la mer
-montante des forteresses de galets, c'était bien tentant; de rester à
-lire près des jeunes femmes qui cousaient et de Christiane qui brodait,
-c'était bien tentant aussi. Alors il se partageait et quand il croyait
-avoir assez fait le jeune homme sérieux, il courait vers les tout
-petits, patauger avec joie dans le sable mouillé d'écume.
-
-Ainsi passait le temps, depuis quelques jours, quand l'amateur
-d'estampes reçut une lettre mystérieuse: «Monsieur, votre départ que
-j'ai appris, en me présentant chez vous, jeudi dernier, a contrarié un
-projet auquel je rêvais depuis quelque temps déjà. Une certaine
-impatience ne me permet pas d'attendre votre retour. Serais-je indiscret
-en me permettant d'aller vous déranger pour quelques instants au bord de
-la mer, où vous fuyez précisément les indiscrets?...» La signature,
-«Durand, de l'Institut», rappela à l'amateur d'estampes un visiteur
-qu'il avait reçu deux ou trois fois et qui, à sa dernière visite,
-paraissait distrait. Il se rappela aussi que Christiane s'était trouvée
-avec lui, le premier jour, qu'il l'avait saluée avec beaucoup de
-déférence, qu'il lui avait parlé, doucement, qu'il avait délaissé pour
-elle le carton des pièces rares.
-
-Christiane avait conquis un mari. On n'en douta plus, quand on vit M.
-Durand s'installer à l'hôtel de la Plage, et, déclarant qu'il finirait
-là ses vacances, se mêler gravement aux entretiens frivoles des jeunes
-femmes. Le petit garçon l'avait détesté du premier jour. Il pensait:
-
-«Celui-là, ce n'est pas un amateur d'estampes, c'est un amateur de
-Christiane.»
-
-Cette pensée, qui lui revenait souvent, il la laissa même échapper tout
-haut, devant sa mère, qui le gronda très fort, tout en ayant bien envie
-de rire. Bientôt, personne ne nomma plus M. Durand que l'amateur de
-Christiane, et ce nom devait lui rester toute sa vie.
-
-Ce fut la seule allusion à un mariage qui se décidait en silence. Vers
-la fin du mois, quand tout le monde, d'un commun accord, parla des
-préparatifs du retour, M. Durand attira à l'écart l'amateur d'estampes
-et lui dit:
-
---Je m'en vais. Ma résolution est arrêtée. Je suis bien décidément
-«l'amateur de Christiane».
-
---Ah! Vous avez entendu?...
-
---Oui, et avec joie. Cela prouve qu'on m'a compris.
-
---Mais elle?
-
---Je n'ose pas.
-
-L'amateur d'estampes prit sur lui de mettre la main de Christiane dans
-celle de M. Durand. Christiane faisait des yeux étonnés. M. Durand baisa
-en rougissant la petite main obéissante et Christiane comprit que cet
-homme l'aimait et désirait son bonheur. Cette pensée la rendait déjà
-heureuse.
-
-Christiane s'arracha aux compliments, aux baisers de ses amies. Elle
-monta à sa chambre et, assise près de la fenêtre, elle contemplait la
-mer, qu'elle trouvait naïvement pareille à l'infini de sa vie.
-
-Elle rêvait depuis un instant, quand un bruit lui fit remuer la tête.
-Elle écouta. On eût dit des sanglots. Elle se leva, regarda. A genoux
-près du lit, et à demi caché par le rideau retombé, le petit garçon
-pleurait, la tête enfoncée dans les couvertures.
-
-Christiane s'approcha et, prenant l'enfant par les épaules, le releva et
-l'attira vers elle:
-
---Qu'est-ce qu'il y a donc, mon petit?
-
---Christiane! Christiane!
-
---Quoi donc?
-
---Oh! Christiane!
-
---Voyons, assieds-toi près de moi et dis-moi ce que tu as. Elle s'était
-laissé tomber sur le lit, toute émue par ce gros chagrin. Elle reprit,
-quand le petit garçon fut près d'elle, la tête appuyée à son épaule:
-
---On t'a grondé?
-
---Non.
-
---Tu souffres?
-
---Oui.
-
---Où cela?
-
---Je ne sais pas.
-
---Voyons, dit-elle un peu brusquement, sois raisonnable, parle.
-
---Oh! Christiane, c'est toi qui me grondes, toi que j'aime tant!
-
-Alors, Christiane comprit, et l'enfant lui fit peur. Mais ses paroles
-l'avaient attendrie aussi, et, pour réparer sa brusquerie, elle le serra
-contre son sein.
-
---Christiane, il va t'emmener, alors?
-
---Mais non, je resterai avec vous tous, avec toi.
-
---Ce n'est pas vrai!
-
---Mais si, je t'assure. Je viendrai te voir, comme d'habitude, et je
-t'aimerai toujours, mon petit.
-
---Moi, je t'aime tant!
-
-Des mains innocentes et curieuses serraient Christiane et pressaient sa
-chair. Elle regarda, troublée, les yeux alanguis qui cherchaient ses
-yeux. Elle regarda aussi la jeune bouche, et la jeune bouche monta vers
-la sienne et la saisit. Ils restèrent ainsi longtemps, puis se
-renversèrent pâmés sur le lit. Le petit garçon ouvrit les yeux et
-l'instinct le jeta sur Christiane. Il ouvrait son corsage, caressait sa
-chair douce, enfonçait la main sous les épaules. Christiane sursauta,
-redressa son buste, puis, tout à coup, se voyant dégrafée:
-
---Oui, mon petit, embrasse mon coeur. Tiens, là! Donne-moi mon premier
-baiser d'amour!
-
-Et le petit garçon, pressant à pleines mains le sein gonflé de
-Christiane, posa ses lèvres heureuses sur la rose pâle qui pointait,
-près d'éclore.
-
-Elle poussa un cri, comme mordue, se leva, rajusta sa toilette et dit:
-
---Eh bien, je suis contente. Tendre petit ami, je t'aimerai toujours.
-Garde le goût de mon coeur. Qui sait?
-
-
-
-
-POURPRE
-
- _Qualem purpureis agitatam fluctibus Hellen._
-
- PROPERCE.
-
-
- SIDOINE
- CLOTILDE
- MARCELLE
-
-
-SCÈNE PREMIÈRE
-
-SIDOINE.--CLOTILDE
-
-CLOTILDE.--Un amant? Non, j'aime trop ma liberté. Un amant? Des
-soupçons, la jalousie, des tourments. Un amant? Non, je veux pouvoir
-aller et venir dans la vie, selon mon gré. Un amant? Que faisais-tu
-hier, chérie, au coin de la rue de la Paix? J'attendais. Quoi? Une
-voiture. Ah! Et il ne croit pas. Toute sa figure dit: C'est bien
-singulier. Un amant! Non. J'ai bien assez d'un mari. Mon mari est un
-gardien débonnaire et qui ne craint que le scandale. Me sachant bien
-élevée, il ne me surveille que de très loin, et puis l'infatuation
-propre aux maris fait que, même s'il me voyait en conversation suspecte,
-il n'en croirait pas ses yeux. Mais un amant?
-
-SIDOINE.--Votre mari a raison. Soupçonner sa femme, c'est l'injurier, et
-un galant homme ne saurait injurier sa femme.
-
-CLOTILDE.--Si sa femme est honnête, cela va bien. Si elle ne l'est pas,
-les soupçons deviennent donc légitimes, avant même le commencement de
-preuve?
-
-SIDOINE.--Les soupçons ne sont jamais légitimes.
-
-CLOTILDE.--Ne dites pas de bêtises. Les soupçons sont toujours
-légitimes. Mais on en a ou on n'en a pas, cela dépend des caractères. Je
-ne sais pas si mon mari m'a jamais soupçonnée; il ne l'a jamais fait
-paraître. Vous savez pourtant aussi bien que moi, non, pas tout à fait
-aussi bien, mais enfin vous savez que j'ai eu un amant, puisque vous
-étiez non seulement son ami, mais notre confident. Alors, avouez que vos
-belles phrases ne sont que de belles phrases.
-
-SIDOINE.--Du tout. Quand on aime, quand on se croit aimé, les soupçons
-sont infâmes. Je dirais plus, ils sont bêtes. La vie est un acte de
-confiance. Tromper, c'est se dégrader. Or, peut-on jamais supposer que
-celle qu'on aime est un être dégradé?
-
-CLOTILDE.--Enfin, moi, je sais que les amants sont soupçonneux, et rien
-ne m'énerve davantage. Votre ami m'a torturée pendant trois ans. J'en ai
-assez. Les chagrins qu'il m'a causés ne valaient pas les plaisirs qu'il
-m'a pourtant fort libéralement donnés. Une autre femme aurait été
-heureuse avec lui, peut-être. Je ne le fus pas. Assez d'une expérience.
-Je ne dis pas que je ne céderai jamais à un caprice. Oh! Dieu, non! Des
-caprices, mais j'en cherche et je bénirais le ciel, je ferais une
-neuvaine à N.-D.-des-Victoires, si cette plante germait dans ma tête.
-Hélas! voilà des années que je ne sens rien, ma chair ne se lève pour
-rien ni pour personne. Je suis désolée. Quant à mon coeur, n'en parlons
-pas. Je l'ai mis à la raison.
-
-SIDOINE.--Vous êtes une délicieuse petite égoïste. Ce n'est pas pour
-cela que je vous aime, mais je vous aime.
-
-CLOTILDE.--Vous me l'avez assez dit. Aimez-moi, qui vous en empêche?
-
-SIDOINE.--Mais pour aimer il faut être deux.
-
-CLOTILDE.--Le beau mérite, alors! Moi, j'ai aimé votre ami pendant six
-mois, avant qu'il eût seulement daigné jeter les yeux sur moi.
-
-SIDOINE.--Mon mérite, si c'en est un, est bien plus grand, puisqu'il y a
-un an jour pour jour que je vous fais la cour.
-
-CLOTILDE.--Il serait double, en effet, si vous m'aimiez vraiment.
-
-SIDOINE.--Comment, vous ne croyez même pas à ma sincérité?
-
-CLOTILDE.--On ne croit à la sincérité que de ceux qu'on aime, et je ne
-vous aime pas.
-
-SIDOINE.--Me voilà bien!
-
-CLOTILDE.--Qu'avez-vous? Vous pâlissez?
-
-SIDOINE.--Le coup a été un peu direct. Adieu.
-
-CLOTILDE.--Sidoine, ne partez pas sur cette mauvaise impression.
-
-SIDOINE.--Ah! vos yeux ne sont plus méchants, merci! je puis donc rester
-encore un peu?
-
-CLOTILDE.--Oui, mais pas assis.
-
-SIDOINE.--Je resterai donc debout.
-
-CLOTILDE.--Pas debout, à genoux.
-
-SIDOINE.--Oui, je vous demande pardon de vous aimer trop.
-
-CLOTILDE.--Eh bien, je vous pardonne, et même, voici ma main à baiser.
-C'est complet, hein?
-
-SIDOINE.--On est bien, à vos genoux.
-
-CLOTILDE.--Que c'est bête, un homme amoureux. C'en est attendrissant.
-
-SIDOINE.--Elle pleure vraiment. Ah! tu m'aimes, Clotilde!
-
-CLOTILDE.--Oui.
-
-
-SCÈNE II
-
-CLOTILDE.--MARCELLE
-
-MARCELLE.--Cela va être très amusant. A quelle heure exactement?
-
-CLOTILDE.--Dix heures.
-
-MARCELLE.--Nous avons encore dix minutes. Tout est bien prêt?
-
-CLOTILDE.--Oui. Sais-tu que tu es charmante ainsi? Tu me ferais perdre
-la tête, si c'était sérieux.
-
-MARCELLE.--Ma chère, j'avais envie de t'en dire autant. Depuis que je
-suis habillée en homme, je te trouve je ne sais quel charme qui me fait
-battre le coeur.
-
-CLOTILDE.--Tant mieux, tu joueras bien ton rôle.
-
-MARCELLE.--A merveille.
-
-CLOTILDE.--Non, non, sois sage! Attends le coup de timbre.
-
-MARCELLE.--Je suis impatiente.
-
-CLOTILDE.--Ah! mais! tu deviens dangereuse!
-
-MARCELLE.--Hélas! si peu!
-
-CLOTILDE.--Voyons, sois sage, te dis-je. Ah! n'as-tu pas entendu?
-
-MARCELLE.--Oui, et voilà un second coup.
-
-CLOTILDE.--J'ai donné des ordres. Il entrera au troisième. J'ai peur,
-maintenant, j'ai peur.
-
-MARCELLE.--Moi, je m'amuse énormément.
-
-CLOTILDE.--Marcelle! Mais c'est qu'elle...
-
-
-SCÈNE III
-
-CLOTILDE.--MARCELLE.--SIDOINE
-
-MARCELLE.--Je t'aime, je t'aime!
-
-CLOTILDE.--Chéri! Ah!--Ah!--Ah! Marcel! Marcel! Ah! Ah! Ah! Ah!...
-
-MARCELLE.--Je t'aime, je... aim... ah-â-â-h!
-
-SIDOINE.--Est-ce possible?
-
-CLOTILDE.--Marcelle, cache-toi bien la figure, surtout! Ah! Sidoine!
-Quel bonheur! Je ne vous avais pas entendu entrer. Je sommeillais, je
-rêvais, peut-être. Il m'arrive de rêver tout haut, quand je m'endors
-après dîner.
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Non, par ici. Il y a trop de désordre, sur le divan.
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Qu'avez-vous?
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Que cherchez-vous?
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Vous? Sidoine, je vous en prie!
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Des soupçons, alors!
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Comme les autres!
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Alors, vous croyez?
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Qu'est-ce que cela prouve?
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Ah! tu ne m'aimes pas!
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Bien, je sais ce que j'ai à faire.
-
-SIDOINE.--?...
-
-CLOTILDE.--Non, tu m'aimes encore, dis, tu ne crois pas? Sidoine?
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Parlez, à la fin! Vous me détestez?
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Vous me méprisez?
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Les soupçons sont infâmes.
-
-SIDOINE.--...
-
-CLOTILDE.--Je vous présente mon complice.
-
-SIDOINE.--Quoi! Marcelle!
-
-MARCELLE.--La tragédie est finie. Cela fut bien émouvant.
-
-CLOTILDE.--C'est vous qui aviez raison, Sidoine, il ne faut jamais...
-
-SIDOINE.--Ah! que tu m'as fait souffrir. Que tu es donc méchante!
-
-CLOTILDE.--J'ai voulu te mettre à l'épreuve.
-
-SIDOINE.--Cette fois encore, cela fut un peu direct.
-
-CLOTILDE.--Ce sont les meilleurs coups.
-
-MARCELLE.--Adieu. Je vous laisse ma conquête, mais je la regrette.
-
-SIDOINE.--Mais qu'elle est jolie ainsi!
-
-CLOTILDE.--Il était temps que tu arrives.
-
-SIDOINE.--Eh bien, qu'elle fasse la femme, maintenant, ce sera ma
-vengeance.
-
-MARCELLE.--Non, non! Clotilde, arrête-le!
-
-CLOTILDE.--Sidoine! Sidoine!
-
-SIDOINE.--Je t'aime! Je t'aime!
-
-CLOTILDE.--Quelle horreur! J'en tremble! Je meurs! Marcelle, je t'en
-conjure!
-
-MARCELLE.--Je t'aime, je t'aime! Je... aim... ... Ah!--â--â--h!
-
-SIDOINE.--Aâââh!
-
-
-SCÈNE IV
-
-CLOTILDE.--SIDOINE
-
-SIDOINE.--Je me suis bien vengé.
-
-CLOTILDE.--Méchant! Méchant!
-
-SIDOINE.--Oui, je suis peut-être allé un peu loin! Mais vous m'aviez
-donné un si bon exemple.
-
-CLOTILDE.--Tu fus plus cruel que moi.
-
-SIDOINE.--Non pas. La réalité, c'est ce que nous sentons comme réel.
-
-CLOTILDE.--Un simulacre innocent!
-
-SIDOINE.--Moi aussi.
-
-CLOTILDE.--C'est vrai? Dis? C'est vrai?
-
-SIDOINE.--Un simulacre.
-
-CLOTILDE.--Est-ce vrai, méchant? Elle criait aussi...
-
-SIDOINE.--Eh bien, crie à ton tour.
-
-CLOTILDE.--Ah! tu m'aimes, tu m'aimes, toi.
-
-
-
-
-MAUVE
-
- Quelques mauves, sous les rosiers,
- Avec des airs humiliés...
-
- R. G.
-
-
-Pauline passa au confessionnal une demi-heure fort agréable. A mesure
-qu'elle détachait les fruits lourds du péché, l'arbre allégé redressait
-ses branches, reprenait son attitude printanière.
-
-«C'est aussi un peu, songeait-elle, comme quand Amélie me lave la tête.
-A mesure que les ondes fraîches m'inondent, je me sens devenir plus
-légère, débarrassée d'un voile lourd, du crêpe des soucis.»
-
-En songeant cela, elle avait honte, car elle aurait dû être tout entière
-à la contrition et participer par des élans de repentir aux indulgentes
-paroles du prêtre.
-
-«Mais c'est bien cela! poursuivait-elle en elle-même. Et puis, cette
-sensation de bien-être que j'éprouve, n'est-ce point la preuve même de
-l'action du sacrement sur la pécheresse?»
-
-Elle avait conté doucement, sans forfanterie, mais sans réticences,
-toute sa vie depuis deux ans.
-
---J'ai péché contre la chasteté.
-
---Bien. Toute seule?
-
---Non.
-
---Avec votre mari?
-
---Oh! non.
-
---Bien. Continuez.
-
---J'ai péché en pensées, en paroles et en actions.
-
---Un amant d'habitude? Un seul? Plusieurs?
-
---Un seul.
-
---Bien. Vous désiriez ardemment voir votre complice, l'embrasser, vous
-donner à lui?
-
---Oui.
-
---Souvent?
-
---Toujours.
-
---Bien. Quand vous étiez ensemble, vous échangiez des propos
-déshonnêtes?
-
---Oh! non.
-
---Des propos déshonnêtes, c'est-à-dire des paroles tendres?
-
---Oui.
-
---Bien. Ensuite, des caresses. Normales?
-
---...
-
---Il vous embrassait sur tout le corps?
-
---Oui.
-
---Longtemps?
-
---Oui.
-
---Et vous?
-
---Moi aussi.
-
---Et c'est ainsi que vous arriviez à la volupté?
-
---Quelquefois.
-
---Bien. C'est très grave. Etait-ce de votre plein gré ou par contrainte?
-
---Oh!
-
---De votre plein gré, alors?
-
---Oui.
-
---C'est affreux. Vous méritez les feux de l'enfer.
-
---Mon père, je me repens beaucoup, beaucoup.
-
---Bien. Continuez. Pas d'autres tentatives habituelles pour éviter la
-procréation?
-
---...
-
---Vous satisfaisiez votre passion sans songer à autre chose, comme les
-bêtes, selon la parole de l'apôtre saint Paul?
-
---...
-
---Vous mêliez vos chairs au hasard, sans autre but que le plaisir
-bestial?
-
---Oh!
-
---Sans jamais un retour sur vous-même, un regret, une pensée pour les
-enseignements de la Sainte Eglise?
-
---Hélas!
-
---Sans honte?
-
---J'en ai maintenant.
-
---Bien. Continuez. Vous vous mettiez nue, toute nue?
-
---Oui.
-
---Sans rougir?
-
---Hélas!
-
---Vous étiez pareille à un démon.
-
---Oh!
-
---Il n'y a que les démons qui ne rougissent pas de leur nudité.
-
---J'en rougis maintenant.
-
---Avez-vous cédé à l'entraînement d'un tempérament trop ardent?
-
---...
-
---A la passion, alors?
-
---Oui, j'aimais.
-
---Il fallait recourir aux sacrements, aux exercices de piété.
-
---Je le fais, maintenant.
-
---Comment vous avait-il prise?
-
---Je ne sais plus. Par des regards, des sourires, des paroles...
-
---Avez-vous lutté?
-
---Je l'aimais.
-
---C'est fini?
-
---Oui.
-
---Vous ne le verrez plus?
-
---Jamais.
-
---Bien. Continuez.
-
-Et on avait passé en revue les autres péchés, la gourmandise, la
-paresse, le mensonge, et Pauline se souvenait des goûters délicats,
-après les furieux repas d'amour, des siestes dans les bras de son ami,
-des histoires compliquées qu'elle inventait pour dépister la curiosité
-maritale. Ce songe! Car ce n'était plus qu'un songe! Ce songe! Elle
-pleura.
-
---Puisque votre repentir est véritable, je vais vous donner
-l'absolution, qu'il aurait été préférable de différer, peut-être, mais
-les larmes effacent bien des choses. Demandez pardon du fond du coeur à
-Dieu, que vous avez offensé si gravement.
-
-Son attendrissement avait redoublé, pendant que les paroles latines
-tombaient une à une sur ses cheveux blonds, à travers un délicieux
-chapeau mauve assorti à la robe, qui était du même ton, mais plus pâle.
-
-La cérémonie finie, elle salua, sans aucun embarras, le prêtre qu'elle
-connaissait. Ils parlèrent un instant de la dernière vente de charité
-dont les résultats avaient été merveilleux, et le pauvre homme ne
-pouvait s'empêcher de considérer, sans convoitise, certes, mais avec une
-certaine complaisance étonnée, cette élégante jeune femme, jolie et
-fine, qui connaissait sans doute mieux que le plus retors casuiste tous
-les secrets de la luxure.
-
-«La femme! La femme! Celle-ci a deux petits enfants jolis comme des
-anges, qu'elle conduit elle-même à la messe et au catéchisme. Son mari
-prêche la guerre sainte et son amant l'a quittée pour Mme de Ruel, qui
-dit tout haut: «Moi je suis fanatique de Dieu!» La femme! La femme!»
-
-Pauline, remontant en voiture, pensa à de délicieuses orchidées qu'une
-main qu'elle croyait bien deviner avait fait envoyer chez elle, le matin
-même.
-
-«Me voilà pure, sans tache, quel bonheur! Il y en a une, avec sa petite
-queue rose tirebouchonnée, qui est un amour! C'est lui, assurément,
-c'est lui. Déjà six heures! Pourvu que je ne le manque pas! Mon Dieu!
-que la religion est belle! Je suis heureuse.»
-
-
-
-
-LILAS
-
- Et que l'on touche et que l'on sente les lilas.
-
- FRANCIS JAMMES
-
-
-Béatrice, étant princesse, se croyait tenue à beaucoup de sévérité
-envers ses adorateurs. Princesse, n'est-ce pas un fruit rare et dont la
-cueillaison mérite quelques tourments? Elle leur imposait des épreuves.
-L'un, grand fumeur, dut, pendant une partie de campagne, rester tout un
-jour sans fumer. Un autre, qui aimait la danse, dut se priver des plus
-agréables bals de la saison. Trois élégantes premières, de suite, furent
-défendues à un des maîtres de la mode. Celui-là prit la princesse en
-haine. Lionel, au contraire, accepta tout, même le ridicule. Quand il
-fut bien humilié, on lui permit quelques baise-main un peu appuyés; il
-fut favorisé de discrets sourires; on accepta quelques fleurs; on le
-choisit pour faire un tour aux Salons ou pour aller entendre les
-conférences de M. Jules Lemaître. Enfin, on daigna l'écouter tête-à-tête
-dans le petit salon lilas, qui était l'antichambre connue des bonheurs
-définitifs. Longtemps, assis, debout, à genoux, Lionel prononça sur sa
-passion des discours galants, spirituels, ou pathétiques. Un jour, après
-un tendre mouvement d'abandon, Béatrice reprit soudain sa dignité:
-
---Soyons raisonnables, mon ami. Moi, je ne dois pas défaillir, et vous
-ne devez pas m'induire en tentation.
-
-La chair, même celle des princesses, et elle appuyait un peu sur ce mot,
-est faible. Mais une femme comme moi sait souffrir. Née pour la vertu,
-je lui reste fidèle. Hélas! je ne vous appartiendrai jamais. Soyez mon
-ami, Lionel, soyez le complice de mon renoncement et le confident de mes
-douleurs.
-
-Lionel avait ses desseins. Il savait qu'à cette phrase de la comédie on
-devait se révolter, entrer en désespoir et se briser légèrement la tête
-contre les panneaux de la petite bibliothèque en vieux chêne; ils
-étaient fort solides. Alors, pour éviter un plus grand malheur, la
-princesse, en pleurant, cédait. Elle allait elle-même mettre le verrou,
-comme dans les estampes galantes de jadis et, telle une grisette, elle
-se laissait déshabiller très adroitement.
-
-Lionel avait ses desseins. Il feignit d'entrer dans les arrangements de
-la princesse étonnée:
-
---Nous pleurerons ensemble. Je vous aime trop pour oser contrarier une
-volonté qui m'est si chère. Soyons amis, hélas!
-
-Béatrice aimait Lionel. Au moment où il parlait ainsi, elle le désirait
-de tous les désirs secrets de son âme et de sa chair. Comme il prenait
-congé, mélancoliquement, elle fut sur le point de serrer très fort et
-d'attirer vers son coeur la main qui touchait la sienne, mais une pudeur
-qu'elle n'avait jamais connue contraria son désir. Elle laissa partir
-Lionel sans trouver autre chose que:
-
---Déjà!
-
-La porte refermée, elle se sentit enveloppée de chagrin. C'était lourd,
-c'était épais, cela lui cachait tous les objets, toute la vie. Enfin la
-souffrance céda un peu devant cette idée:
-
-«Il reviendra demain.»
-
-Lionel ne revint pas le lendemain, ni de deux jours, ni de trois jours.
-Le quatrième, un mot, de Londres:
-
-«Chère amie, une affaire inattendue... J'espère demain, à l'heure
-habituelle, vous présenter les devoirs respectueux de votre ami,
-Lionel.»
-
-A l'heure habituelle, un bleu: «Souffrant...»
-
-Réponse de Béatrice:
-
-«Je savais bien, cher ami, que l'inattendu seul pouvait vous éloigner de
-moi. Mais pourquoi m'avoir privée de vos nouvelles pendant si longtemps,
-trois ou quatre siècles? Enfin, je les ai, ces nouvelles, et voici
-qu'elles sont mauvaises! Dites, je ne dois pas être inquiète? Béatrice.»
-
-Lionel, en lisant cela, dit:
-
-«Elle est vaincue. C'est pour demain.»
-
-Pendant cette semaine, l'imagination de Béatrice avait fait mille tours,
-de branche en branche, comme un écureuil. Elle avait passé par la
-déception, l'espérance, la crainte, l'ennui, le désespoir, la joie,
-l'inquiétude, et elle en était là, quand Lionel fut introduit.
-
-A sa vue, elle s'élança, puis s'arrêta, rougissante. Lionel ouvrit les
-bras; elle y tomba, fermant les yeux, heureuse, ne pensant plus à rien.
-Il y eut de longs baisers muets, de tendres caresses, puis ce fut Lionel
-lui-même qui poussa le verrou. Ainsi, il affirmait, en même temps que
-son amour, son autorité.
-
-Lionel aimait Béatrice, mais il avait contre la princesse une souriante
-rancune. Tout en satisfaisant son amour, il avançait sa vengeance. Après
-la grande privauté, ce furent les petites, qui sont indécentes, et les
-singulières, qui sont excessives. Il osa tout et il exigea tout. Chaque
-jour ajoutait une strophe au poème luxurieux. Béatrice, cependant, avec
-l'air de se laisser vaincre par amour, s'exaltait à mesure que passaient
-entre ses doigts les grains du chapelet, et un jour que Lionel, à bout
-d'imagination, avait joui naïvement d'un mutuel et simple bonheur,
-Béatrice, reposée et riante, inventa un enlacement fou.
-
-Alors, il s'agenouilla et baisa ses pieds, non comme un amant, mais
-comme un dévot et il songeait:
-
-«O Béatrice, trois fois femme, Béatrice de beauté, Béatrice d'amour,
-Béatrice de volupté, je te demande tout bas pardon de ma sottise. J'ai
-voulu t'humilier, à ton exemple, j'ai cru te traiter un peu en odalisque
-et c'est moi qui ai fait ta volonté; c'est moi l'esclave.»
-
-
-
-
-ORANGE
-
- Des bouquets de jasmin, de grenade et d'orange.
-
- CORNEILLE.
-
-
-Quand le capitaine entra dans la petite salle où elle travaillait avec
-sa mère, Berthe se sentit comme assommée. Elle ne put se lever qu'en
-comprimant son coeur. Vite retombée sur sa chaise, elle baissa la tête.
-Ayant l'air de plier son ouvrage, elle frissonnait, heureuse.
-
-La mère se répandait en grâces et en paroles inutiles et vulgaires:
-
-«On ne l'attendait pas de si bonne heure. On aurait voulu s'habiller et
-le recevoir dans le salon. On aurait mis, puisque c'est la mode à Paris,
-quelques fleurs dans les vases de la cheminée. Et surtout, on eût prié
-M. Bernard d'être là, car rien n'est plus intimidant pour des pauvres
-femmes qu'un brillant officier.»
-
-Elle avait très peur. L'ordonnance, qui était venue dans l'après-midi,
-en courrier, visiter la chambre, déballer un porte-manteau de campagne,
-n'avait pas donné à la vieille domestique une idée très avantageuse du
-capitaine.
-
---C'est un rude homme, allez, avait-il dit, grand deux fois comme moi et
-qui mange comme un diable.
-
---Seigneur Jésus, est-ce possible! On va lui faire un bon dîner et un
-bon lit, à ce bon monsieur.
-
---Ce n'est pas un bon monsieur, c'est un dur à cuire. Il sera là à six
-heures. Maintenant, salut à la compagnie. Rompez.
-
---Vous allez bien boire un coup tout de même, monsieur le militaire.
-
---Tout de même.
-
-Et en buvant, le militaire avait précisé l'idée qu'il se faisait de son
-capitaine: une belle brute.
-
-Aux propos répétés, toute la maison avait tremblé, mais non pas Berthe.
-M. Bernard était allé inviter à dîner le percepteur, homme avisé, pour
-n'être pas seul face à face avec un être aussi redoutable.
-
---Nous le griserons, avait-il décidé. Ce sera le moyen d'en venir à
-bout!
-
-Mme Bernard se disait, de son côté:
-
-«Je le gâterai. Les sucreries, il n'y a que ça pour amadouer un homme.»
-
-Berthe avait songé aussi. Elle avait songé:
-
-«Voilà donc un homme! Je verrai enfin un homme. Ah! qu'il y a
-longtemps!... Peut-être qu'il me fera du mal? Peut-être! Peut-être!»
-
-Et elle avait voulu absolument travailler comme tous les jours à sa
-broderie, pour n'avoir pas l'air de s'émouvoir:
-
-«Allons-nous avoir l'air de gens qui ne reçoivent jamais personne?»
-
-Et tout en tirant l'aiguille, elle répétait en elle-même:
-
-«Est-ce que mon heure est venue, enfin, l'heure définitive?»
-
-On parlait des grandes manoeuvres, du pays, de sa fraîcheur, de l'herbe,
-des arbres. L'officier esquissait des tableaux champêtres, vantait le
-charme de la petite rivière sous les saules, déplorait d'avoir été
-obligé de laisser piétiner un coin de pré vert tout fleuri de boutons
-d'or.
-
-Berthe, étonnée, le regardait, déçue de tant de douceur, lorsqu'il
-accentua son admiration en claquant son genou et en proférant:
-
---N. d. D.! le joli coin de terre! Il y avait une grande fille qui
-continuait de battre son linge et de temps en temps se levait pour en
-étaler une pièce sur un têtard. Boufre! si j'avais été seul!
-
-Berthe, redevenue heureuse, songea:
-
-«S'il avait été seul avec elle, il serait arrivé des choses terribles,
-c'est évident. Oh! si je pouvais être seule avec lui?»
-
-Comme l'officier louait le jardin, qu'il avait entrevu en entrant,
-Berthe parla pour la première fois:
-
---Il est très simple, mais si vous voulez le voir?
-
---C'est cela, dit la mère, et tu couperas quelques fleurs. Je vous
-rejoins dans un instant.
-
-Au premier rosier, le capitaine voulut prendre le sécateur:
-
---Je couperai celles que vous me direz. Je ne veux pas que vous vous
-blessiez les doigts devant moi.
-
---Non, non. Me croyez-vous si maladroite?
-
-Elle fit semblant de lutter, tout en se laissant prendre l'instrument.
-Il lui ouvrit les doigts doucement.
-
---Bon augure, dit-il. Avoir touché une si jolie main donne envie de
-toucher le coeur.
-
-Elle ne répondit pas, songeant:
-
---Tout va encore se passer en fadeurs!
-
-Alors, elle se fit agressive. Comme le capitaine tendait une rose d'une
-main toute balafrée:
-
---Du sang? N'en mettez pas sur mes fleurs, au moins.
-
---Mais, c'est beau, le sang.
-
---Non, c'est sale.
-
---Je ne croyais pas que l'on dît jamais cela à un officier qui a eu la
-tête à moitié fendue d'un coup de sabre.
-
-Elle le regarda.
-
-«C'est qu'il a vraiment l'air fort en colère. S'il osait, il me
-battrait. Que lui dire pour l'exciter davantage?»
-
-Elle ne trouva rien, et il y eut un long silence.
-
-«Encore un, songeait-elle, qui est maître de ses émotions. Je m'étais
-trompée. Il ne m'attaquera pas. Ah! que je suis lasse!»
-
-«En somme, se disait le capitaine, elle m'a insulté. Ce n'est qu'une
-femme, soit. Elle m'a tout de même insulté. Il me faut une réparation.»
-
-Le capitaine regarda autour de lui. Ils étaient dans un endroit écarté,
-clos par des massifs de verdure.
-
---Le panier est plein, je crois, dit-il, voici le sécateur.
-
-Et, comme elle tendait les doigts, un peu inquiète, malgré sa
-résolution, du changement d'attitude dans l'homme qu'elle observait,
-elle sentit deux mains s'abattre sur ses épaules et, aussitôt, une
-bouche s'écraser sur la sienne.
-
-Son geste de vengeance achevé, de vengeance ironique, le capitaine
-lâchait les épaules, et se reculait, quand il éprouva qu'on lui rendait
-avec passion son rude baiser. De l'épaule, une de ses mains descendit
-sur le sein gonflé; l'autre bras soutenait la taille qui se ployait.
-Pose éminemment classique et dont les suites, non loin d'un lit de
-verdure, sont les maladresses à relever une jupe prise sous le corps
-affaissé. Il faut le plus souvent que la tendre victime, qui n'a point
-perdu le sens des plis, vienne délicatement en aide au brutal.
-
---Oui, oui..., murmurait Berthe.
-
-Mais, du côté de la maison, une voix appelait:
-
---Berthe, Berthe.
-
-En se redressant, elle dit:
-
---Nous avons la nuit. Je viendrai. En attendant, silence, froideur ou
-galanterie fade.
-
-L'officier, au grand étonnement de ses hôtes, mangea et but fort
-modérément. Il ne fuma que deux cigarettes, mais accepta beaucoup de
-café. Son attention, toute la soirée, se concentra à deviner les motifs
-de conversation qui pouvaient déchaîner l'éloquence de ses partenaires.
-Il fut assez heureux pour les trouver. Pendant qu'ils parlaient, il
-réfléchissait:
-
-«Vierge? Un amant? Des amants? Innocence? Perversité? Curiosité? Bêtise?
-En tous les cas, c'est grave. D'abord ma conscience? Ensuite, le
-mariage? Je mettrai le verrou.»
-
-L'instant d'après, le mâle songeait à la belle fille qui se livrait:
-
-«Pourquoi des scrupules? Quoi, ne pas cueillir la fleur le long du
-chemin?»
-
-Enfin:
-
-«Si je ne prends pas, j'aurai des remords pendant deux ans, peut-être
-toute ma vie.»
-
-Il la regarda sans affectation, cependant qu'elle lui versait une tasse
-de thé, et il osa dire:
-
---Oh! pas tant, il est très fort, vous allez m'empêcher de dormir.
-
-Pour toute réponse, elle leva la tête, le regarda et baissa les
-paupières.
-
-Il sentit que sa tête tournait. Certes, ce n'était pas sa première bonne
-fortune, mais il n'en avait pas encore eu d'une telle qualité. Cette
-jeune bourgeoise de campagne décidément l'exaltait au plus haut point.
-Quel était ce sphinx à cheveux roux? Il en humait d'avance la nudité
-avec un tremblement. Il la voyait toute blanche, pareille aux statues de
-marbre qu'il avait désirées jadis plutôt qu'admirées.
-
---Vous allez coucher dans la chambre orange, dit Mme Bernard, qui
-commençait à somnoler. Un caprice de ma fille, qui l'a voulue toute de
-cette couleur. Mais vous l'avez vue, déjà. J'espère que vous y dormirez
-bien.
-
-Ce dernier mot fut atroce pour l'officier. Cette intervention maternelle
-le rejetait dans son indécision.
-
-Berthe devina peut-être l'impression mauvaise, car elle ajouta:
-
---Orange, c'est ma couleur. Il me semble que je suis moins laide au
-milieu de cette flamme, où je me fonds. Personne n'y couche jamais, dans
-cette chambre, mais moi je m'y retire souvent. C'est mon domaine.
-
---Et qu'y fait-elle, je vous le demande? reprit Mme Bernard. Elle lit,
-elle rêve, car nous sommes un peu rêveuse. Que voulez-vous? Les jeunes
-filles! J'étais toute pareille à son âge. Mais moi, j'aimais le bleu.
-
---L'orange aussi est une belle couleur.
-
---Dites que c'est la plus belle, affirma Berthe.
-
---C'est la plus belle, dit l'officier.
-
-Maintenant, il attendait. Après avoir fait sa toilette, il s'était
-rhabillé à demi, et il fumait une cigarette en dessinant des arabesques
-sur les marges d'un journal. Il ne pensait plus à rien. Seulement, son
-coeur s'arrêtait de battre, à chaque bruit, à celui d'une mouche
-réveillée.
-
-Toutes les dix secondes, il regardait la porte. Il se leva pour aller y
-coller son oreille.
-
-A ce moment, un panneau de tapisserie, près de la cheminée, sembla se
-décoller.
-
-«Suis-je halluciné?»
-
-Il alla vers le mystère et il y arriva comme il fallait pour recevoir
-Berthe dans ses bras.
-
---Ma chambre est là, expliqua-t-elle, après avoir accepté et rendu le
-baiser d'accueil. Tout simplement un double placard, dont j'ai pu rendre
-mobile la cloison intérieure. Que de fois, depuis trois ans, je suis
-venue voir si tu étais là! Personne, toujours personne! Mais enfin te
-voilà. M'aimeras-tu au moins?
-
-Voyant que ces paroles étonnaient son amant, elle reprit:
-
---Celui qui vient est celui qu'on attendait. Tu es venu et je suis à
-toi.
-
-Marchant tout bas, parlant tout bas, ils arrivèrent au bord du lit et
-s'y assirent. En la serrant contre lui, le capitaine sentait, sous la
-légère robe la beauté corporelle de la jeune fille. Il fut très ému,
-mais il eut le courage de dire:
-
---Non, tu es une folle enfant et je n'abuserai pas de toi. Si tu veux
-m'aimer, nous avons la vie. Vous disiez, imprudente et innocente: «Nous
-avons la nuit.» Moi je dis: «Nous avons la vie.»
-
-Elle laissa tomber sa tête sur la poitrine de l'officier, en serrant
-très fort le bras qu'elle lui avait passé autour du cou. Puis elle la
-redressa, sa tête rousse, aux yeux d'or ardents et fous, trouva les
-lèvres qu'elle mordit, et se renversa, entraînant sur elle l'homme, qui
-entra.
-
-«Aurions-nous, dit-elle plus tard, en se pelotonnant dans le giron de
-son amant, aurions-nous jamais retrouvé un instant pareil?»
-
-Deux mois plus tard, la chambre orange fut la chambre de noce.
-
-Ils furent très heureux et parlèrent bien souvent de leur aventure, mais
-Berthe, je pense, n'avoua jamais à son mari qu'il était le troisième
-capitaine pour qui elle avait percé les murailles.
-
-
-
-
-CHOSES ANCIENNES
-
-
-
-
-DISTRACTION MATINALE
-
-
-Afin d'exercer la plus amère méchanceté, Primary, vêtu ainsi qu'un riche
-cosmopolite, entra.
-
-«_Amabilités, la pluie, le beau temps, comme si la faillite ne la
-menaçait pas! Cette femme serait-elle dissimulatrice? Oh! je verrai dans
-le clair de ses yeux bleus la joie de la résurrection, et tout de suite
-après, au coin des paupières, deux larmes que j'aurai su évoquer, sans
-en avoir l'air. Robe noire de veuve, trois petits enfants. Sont-ils
-gentils, petits anges! On m'a dit cinquante ou seulement trente mille
-francs? Trente, mais le plus gros chiffre, qui ne me coûte rien, est une
-garantie que je dois prendre, dans mon propre intérêt, pour la réussite
-absolue de l'opération._»
-
---Il me faut, Madame, quelques anneaux, boucles, parures, brimborions,
-mais je suis assez difficile, n'étant pas amoureux, et disposé, opinant
-pour autrui, sans nulle commission, entendez-le! à de sérieux
-marchandages. Je ne dépasserai pas, quelle que soit la qualité des
-tentations... (_Elle est suspendue à mes lèvres, c'est le mot..._),
-cinquante... Ce sont vos enfants, trois petites filles!... Je ne
-dépasserai pas, dis-je, cinquante... Charmantes créatures... mille
-francs. (_Elle a pâli, elle porte la main à son coeur... Un grand, grand
-soupir... Nerveusement, elle saisit une des petites filles et la serre
-contre sa poitrine, l'embrasse, affolée... Elle ouvre la vitrine à
-double glace, sa main tremble..._) Je n'ai que cette somme sur moi et je
-paie toujours comptant.
-
---Oh! monsieur, vous êtes de ceux auxquels... la confiance...
-
---Voyons, un dernier calcul... oui, c'est bien cela, cinquante francs et
-rien de plus.
-
---J'avais cru entendre... Allez-vous-en, mes pauvres petites, allez
-jouer dans la cour.
-
-«_Elle a senti le coup, elle tombe sur sa chaise, elle souffre... oh!
-cela va trop vite..._»--Ai-je dit autre chose que cinquante mille
-francs?
-
---Oui, oui, oh! pardon, Monsieur, que je suis sotte... Vous allez
-choisir... oh! Monsieur, nous nous entendrons facilement... Voici:
-bagues, boucles d'oreilles, broches, médaillons, parures complètes...
-oh! que je laisse à bien bon compte... petites breloques... qui seront,
-si vous le permettez, Monsieur, par-dessus le marché... Ah! mon Dieu...
-où es-tu?... Petites... Mariette... Ah!... C'est un peu
-d'étourdissement...
-
-«_Elle se remet, bon... très bon... Pourvu qu'elle soit de force à
-supporter l'expérience... C'est capital... Cela va... Elle sourit, elle
-est radieuse, empressée... je suis sûr qu'elle me baiserait les mains de
-bon coeur... Chère petite femme... On peut dire qu'elle nage dans la
-joie... Elle prononce MONSIEUR, comme une amante le nom de son
-bien-aimé... Bravo!... Là, je vais faire un petit tas... Je m'y
-connais... Il y en a pour cinquante mille, juste._»
-
---Je crois, Madame, que cela ne dépassera pas mon prix...
-
---Voyons... Oh! non, Monsieur, au contraire... trente... trente-trois...
-quarante-huit... Si vous désirez aller jusqu'au chiffre rond... je
-mettrai encore ce diamant, il est beau et on l'avait marqué jadis,
-hélas! cinq mille francs... et vous prendrez dans ces menues fantaisies
-les objets qui vous plairont...
-
---Bien, très bien... nous allons, comme vous dites, nous entendre...
-Oui, tout cela me plaît... oui... oui... (_Maintenant, tout en jetant un
-dernier coup d'oeil, tirer son portefeuille et le remettre, cela
-plusieurs fois de suite... Ah! ah! elle a un frisson... Bon... Un geste
-qui signifie: Décidément, non... puis se lever brusquement et dire de
-bonnes paroles..._) Tout réfléchi, je ne suis pas encore bien décidé...
-Ayez la bonté... je verrai... je repasserai tantôt... oui... tantôt...
-mettez-les à part, naturellement... car il est probable, plus que
-probable... (_Elle connaît cela: est-ce qu'on revient jamais? Allons,
-encore une petite secousse_)... Bah! autant les emporter moi-même!...
-
---Comme vous voudrez, Monsieur...
-
-(_Le timbre de la voix a changé, elle va pleurer... Nous y sommes... Ah!
-vous voilà, larmes! Il y en a deux... joyaux, vrais joyaux, plus
-précieux que tous les diamants... oh! comme je voudrais vous boire dans
-un baiser! Ne sont-elles pas à moi? N'est-ce pas à mon commandement
-qu'elles ont jailli du fond de ton coeur, pauvre petite femme, pauvre
-petite mère?..._)
-
---Au fait, non, j'ai une course à faire... tantôt... A tantôt, Madame,
-comptez sur moi... Et en tous cas, mille pardons. (_Elle est brisée...
-Elle est vraiment brisée!..._)
-
-«Ah! me voilà dehors, je respire... Cela finissait par devenir trop
-émouvant... Il ne faudrait pas abuser de ces distractions matinales.»
-
-
-
-
-LA CLOISON
-
-
- Un mois à la campagne.
- Ce n'est pas dans la montagne,--
- Ni au bord de la mer,--
- Où l'air est amer.
-
-Un mois à la campagne dans un château tout neuf (des vieilles verdures,
-très bien rapiécées, y font tapisserie).
-
-Par la fenêtre, la petite dame Doucin vagabonde: là-bas les boeufs
-dormants attroupés sous la lune. Pas un ne beugle à la lune, mais
-quelques-uns ruminent.
-
-«Vraiment très satisfaite d'une telle villégiature: son Primary en est,
-son cher amour de Primary que depuis trois mois elle adore, oh! un vrai
-Amour!
-
-«... Primary, quel amant! Ce qu'elle aime au-dessus de tout, c'est des
-mots passionnés, spirituels et indécents, susurrés dans l'oreille: cela
-caresse en même temps l'âme, le coeur et l'autre. Eh bien, pour déverser
-une pareille jouissance en son petit corps nerveux comme un jet d'épine
-et ployable comme une branche de saule, Primary est unique: Primary
-trouve. Ainsi, tenez, hier soir, pendant que minuit sonnait au beffroi
-blanc et propret de l'église voisine (genre XIIe siècle, au moins),
-Primary disait: «_Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller?
-Sur ses cheveux? Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont
-dorés, mais ne dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur ta
-toison, car ta toison dort._»
-
-«Ça, ce n'est pas des choses qui s'oublient.
-
-«Cette nuit, la toison d'or, la toison dormira seulette, et tout le
-monde dort, même la petite madame Crocoeur, une autre blondinette qui
-s'ennuie et donne des coups de tête dans la cloison pour se distraire.
-
-«Aucun bruit: adieu les boeufs qui ruminent sous la lune. Je ferme la
-fenêtre, me couche, souffle... Hé! on parle chez la petite madame
-Crocoeur... Ah! cette voix... non... lui!... lui! Primary, mon amour? il
-me trahit et j'entends, et il faut que j'entende... Ah! Don Juan, je
-sais bien que tu me trompes mais fais-le plus loin... C'est bien lui,
-c'est sa voix... Il dit... que dit-il? Il dit:
-
-«_Où vais-je baiser ma petite amie pour la réveiller? Sur ses cheveux?
-Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont dorés, mais ne
-dorment pas. Sur sa toison? Oui, petite amie, sur ta toison, car ta
-toison dort._»
-
-La petite madame Doucin crut qu'elle allait pleurer, elle n'en fit que
-la grimace: les nerfs de sa face révolutionnée se contractaient, elle
-voulait pleurer, elle n'en faisait que la grimace...
-
- * * * * *
-
-Premier déjeuner. On descend en toute petite toilette, un à un: des
-bonjours ensommeillés. Primary est là, qui guette:
-
-«Pourvu qu'elle ait entendu! Petite pâlotte, petite langoureuse, petite
-fondante, tu avais besoin d'un coup de fouet... Hé! elle aura été
-cinglée... Quelques zébrures, oh! qu'un seul baiser effacera! Je ne suis
-pas si méchant qu'on le dit, oh! non, puisque je me contente de les
-faire saigner par métaphore, pauvres anges!»
-
-Tout le monde est descendu: on attend la petite madame Doucin.
-
-«Elle est si paresseuse, la chère mignonne!» dit la petite madame
-Crocoeur.
-
-Elle vient, la petite madame Doucin, elle vient, en songeant: «Je
-voudrais pleurer et je n'en fais que la grimace... Et toute la nuit,
-cette grimace! En dormant, je la sentais qui revenait toujours,
-toujours... Pourvu que cela se passe! Il va me trouver si laide! Oh!
-monstre, c'est toi! Et je t'adore...»
-
-Elle vient, elle entre, Primary s'avance et la salue.
-
-Elle va pleurer? Non, elle n'en fait que la grimace... («Mais, elle a un
-tic!»)... une si vilaine grimace que tout le monde éclate de rire.
-
-
-
-
-LE RÊVE
-
-
-Primary touchait à la cinquantaine, lorsque sa maîtresse lui dit, un
-matin, avec cet air spécial que prennent les femmes pour annoncer à leur
-bien-aimé des choses d'un embêtement rare et décisif, mais des choses
-qui crucifient leur chair, à elles, et qui la flattent, des choses comme
-seules elles peuvent en dire, des choses représentatives--absolument--de
-leur sexe:
-
---Tu sais, je suis enceinte.
-
---C'est une fille, Monsieur, dit la sage-femme, des épingles entre les
-lèvres. Primary, les yeux vagues, regardait, sans le voir, l'être à la
-peau de crevette cuite, le foetus macéré par les alcools amniotiques: il
-rêvait: une fille: il la voyait montrant sous sa robe de huit ans, de
-fluettes jambes de jeune autruche, courant et s'arrêtant de courir à la
-caresse d'un désir mâle, grimpeuse volontiers vers des genoux agités et
-chatouilleurs; il la voyait chuchoteuse et sourieuse, les yeux larges et
-la bouche gourmande, innocente et tentatrice, angélique et sournoise...
-
---Ce sera pour ma vieillesse.
-
---Allez-vous-en, dit la sage-femme, des épingles entre les lèvres.
-
-Et quand il fut sorti, elle se pencha vers la mère plus abolie sous les
-draps que sous la neige une ellébore,--et familièrement, de femme à
-femme:
-
---Soyez tranquille, pauvre chérie, il l'aimera bien.
-
-
-
-
-LE RACHAT DES LAIDES
-
-
-Les capricantes aiguilles de Popp, les Popp, disaient minuit: minuit,
-les trottoirs et les yeux aigus des femmes blêmes.
-
-«Minuit, c'est fait, je puis rentrer.»
-
-Tel qu'un peu ivre, il marchait, les jambes lourdes, et des battements
-de coeur si drus que le sang vers ses tempes rebondissait et
-bouillonnait.
-
-«C'est fait, j'en suis sûr. Je les ai séparément prévenus: «Dîner de
-fondation et refus inadmissible.» J'ai prévenu ma femme: «Ma toute
-bien-aimée, à minuit je serai rentré,--sans faute.»
-
-Il remontait le boulevard Malesherbes.
-
---«C'est fait. Ah! il le fallait. Elle était si laide! Dix-huit mois de
-mariage ne m'ont pas habitué à ce nez court, à ces yeux ternes, à ces
-cheveux durs, à ce teint de métisse, et la taille pas fine, et la gorge,
-heu! et le reste, vulgaire!
-
-«Il le fallait. J'en avais honte. Ah! mon cher Paul, tu l'as rédimée et
-tu m'as sauvé, mon cher, si cher ami! Quel autre que toi eût agi avec un
-désintéressement aussi rare,--quoique inconscient? Ah! demain, comme je
-t'écraserai les mains dans mes mains réjouies! Oui, je t'embrasserai.
-
-«Il le fallait. Alors, j'ai commencé de les laisser seuls, après avoir
-excité Paul par de petites tendresses pour ma femme adorée: Je baisais
-Juliette dans le cou, un peu longuement, puis ceci, puis ça, et je sais.
-Une brève course: «Faites donc un peu de musique.»
-
-«Il le fallait. Je sortais, je rentrais en faisant du bruit, et dans le
-silence du petit salon, un subit accord... «Eh bien, on ne s'est pas
-trop ennuyé?» Elle, presque câline et moins laide déjà: «Non, Paul est
-si gentil, mais tu abuses de lui!»
-
-«C'est fait. Juliette a un amant. Donc, elle n'est pas si affreuse
-qu'elle en a l'air. C'est fait. Ah! je n'en suis pas fâché! Tout le
-temps je me disais, ce soir: «Il la dévêt, elle sourit, sérieuse un peu,
-tout de même, il pose ses lèvres, ici et là, il la prend en ses bras, il
-la couche, il vient, etc.» Ça fut une pénible soirée. C'est fait.»
-
-Les capricantes aiguilles de Popp, les Popp disaient minuit,--et plus:
-minuit passé, les yeux suraigus des femmes blêmes.
-
-Sonner. Monter. Entrer.
-
-Elle dormichonnait, agitée. La lampe, pas baissée, illuminait sa gorge
-et ses bras nus.
-
---Tu dors, chère? Tiens, cette petite tache rose, au sein, là... Tu te
-serres toujours trop dans ton corset... Ah! mais, tu sais, je te trouve
-charmante, ce soir! Oh! ce regard m'excite! Attends, petite coquine!
-
-Il chantonnait: «C'est fait, c'est fait, c'est fait!»
-
-Après un silence, il redit, se rapprochant du lit:
-
-«Est-elle jolie, ce soir, la méchante! jolie, jolie, jolie!»
-
-Et Juliette souriait, si perversement heureuse, qu'elle était presque
-jolie,--oui, presque.
-
-
-
-
-LA CHÈVRE BLONDE
-
-
-Elle pleurait, la tête sur les genoux de son mari, sa fine peau protégée
-par un mouchoir de soie, guettant du coin de l'oeil une lettre que M.
-Pariétal relisait accablé. La main de la petite femme se soulevait,
-comme à pigeon-vole, prête à un geste vif.
-
---Mais non, ma chérie, elle n'est pas anonyme. Elle est signée, signée
-illisible, mais signée.
-
---Montre!
-
-M. Pariétal inséra la dénonciation dans la poche de son gilet,
-reboutonna son coin-de-feu, et dit:
-
---Pauvre femme!
-
-Mme Pariétal prit le parti de sangloter.
-
---Pauvre femme! répétait M. Pariétal, et la blonde adultère finissait
-par sangloter sérieusement, n'ayant plus pour se distraire le jeu de
-pigeon-vole, si captivant!
-
---Ah! c'est indigne! cria tout à coup M. Pariétal en surgissant d'un
-bond par-dessus sa femme stupéfaite, couchée par le choc, telle qu'une
-victime. Ainsi, tu as fait ça, toi? Tu m'as trompé? Réponds!
-
-Mme Pariétal se relevait. Elle vint vers son mari et lui posant une main
-sur l'épaule, une main tamponnée de son mouchoir de soie:
-
---Ecoute et comprends! Ce que j'ai fait? Comprends et compare!...
-C'était si beau, si bien écrit! Ah! je puis le dire, je fus
-empoignée!... Voyons, tu devines et tu me pardonnes?... Mon ami, j'ai lu
-_la Chèvre blonde_, voilà tout.
-
---Ah! disait M. Pariétal.
-
---Oui, hélas! je l'ai réalisée, ta chèvre blonde, ta chère petite
-chèvre...
-
---Ah! Ah! disait M. Pariétal.
-
---J'ai fait ça, oui, mais tu dictais, toi!... (_Spasmes et sanglots._)
-C'est bien malheureux d'avoir un mari qui écrit des choses si
-passionnantes!... N'est-ce pas à en perdre la tête?
-
-M. PARIÉTAL (_la baisant au front généreusement_).--Ah! c'est _la Chèvre
-blonde_!... Hein, mes amis, je ne suis pas tout à fait sans influence
-sur mes contemporains, moi!... Nous sortons, dis, petite?... Ah! c'est
-ma _Chèvre blonde_!... Dis, petite, vois-tu d'ici le ravage, la désunion
-des oreillers bourgeois? (_La baisant au front, tendrement._) Ah! c'est
-_la Chèvre blonde_!... Dis, petite, mets ta robe de dentelle, nous
-prendrons une voiture.
-
-
-
-
-LA TOUR SAINT-JACQUES
-
-
-La Tour Saint-Jacques, solitaire et honteuse de sa beauté démodée, la
-vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve...
-
-Ils s'adonnaient rapidement, ce jour-là, à une brève et instructive
-promenade: un Américain de marque (c'est-à-dire semblable à tous les
-Américains, la distinction étant désormais dans la parité) et notre ami
-M. Virgile-Austère Méliorat.
-
---Voilà bien, murmurait le voyageur attristé, ces vieux Européens...
-Garder et entourer de grilles quelques pierres déformées et périmées...
-Pourquoi? Parce que c'est ancien!...
-
-Élevant la voix, il ajouta, l'air négligent, la main dressée vers la
-vieille tour solitaire et honteuse:
-
---Naturellement, ça ne sert à rien!
-
---Comment, répondit notre ami, d'un ton où se mêlaient les reproches, la
-colère, la stupeur, à rien? Y songez-vous? Nous prenez-vous pour des
-enfants? L'heure des jouets n'est plus, Monsieur... Nous avons appris à
-tirer parti des choses. Cette tour est utile: elle sert, Monsieur, elle
-sert à la Science. Elle abrite, sous les ridicules symboles de ses
-moellons déchiquetés: 1º un laboratoire de physique expérimentale; 2º un
-baromètre à eau (30 mètres de haut), à stylo-traceur électrique... Hein?
-Vous voyez?... Oh! ce vieux bute, cette antique coquille, ça ne doit pas
-être un fameux laboratoire, mais c'était tout fait, ça épargne de la
-maçonnerie...
-
---Avouez-le, répliqua, glacial et goguenard, l'Américain,--vous en êtes
-encore à respecter ça, ça...
-
---Mais non, cria presque en colère M. Virgile-Austère Méliorat, mais
-non, je vous jure que non!...
-
-Ils passaient vite, hâtant leur instructive promenade, tournant le
-dos,--enfin!--à la vieille tour solitaire et honteuse de sa beauté
-démodée, à la vieille tour aux bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et
-de rêve...
-
-
-
-
-LES CYGNES
-
-
-Des cygnes nageaient le long du Louvre; deux cygnes plus las que nos
-coeurs,--et le courant les emportait; deux cygnes plus sauvages que nos
-désirs,--et des femmes guettaient les naufragés.
-
-L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
-
-Des femmes élevaient leurs manchons, très haut, très haut, comme un
-signal de capture; des enfants jetaient des pierres à la drôle de bête;
-deux mariniers partirent: ils ramaient avec ferveur, et la foule
-songeait: «En cage, en cage, qu'on les mette en cage, avec une grande
-baignoire pour se distraire, en cage!»
-
-L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
-
-Alors, celle qui s'appuyait à mon bras, le serrant très fort, me dit à
-l'oreille (si joliment!): «Oh! du bouillon de cygne!» Et dans ses yeux
-de poitrinaire, un peu sinistres!--étincelait le désir fou d'une cuisine
-blasphématoire.
-
-L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.
-
-
-
-
-PARAPHRASES
-
-(_D'après l'anglais._)
-
-
-Brodée d'aurore et de plaisances, comme elle verdoyait jolie, la petite
-fille aux si blonds cheveux.
-
-La vie autour d'elle, pour elle, était gaie et rafraîchissante comme les
-heures matinales de Mai.
-
-Ni bobos, ni chagrins, ni vilains croquemitaines: mais des anges, et des
-fées, et des joies, des bonbons.
-
-«--Maman, maman! Ils m'ont brisé ma poupée!... Sa tête! Sa jolie
-tête!...»
-
-Les heures matinales pleuraient toutes les larmes de leurs yeux.
-
-«--Maman! que je suis malheureuse!»
-
-«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros coeur, apaise-toi. Voyons, ce
-n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras
-heureuse,--demain!»
-
- * * * * *
-
-Brodée de soleil pâle, comme elle fuselait et s'adornait de gemmes,
-fleurs futures, la jolie fillette aux si blonds cheveux.
-
-La vie, tout autour d'elle, pour elle, était douce et tiédissante comme
-les secondes heures des jours de Mai.
-
-Ni fiévrettes, ni langueurs, ni vilaines jalousies, mais des jeux et des
-rires, et des cris, des mamours.
-
-«--Maman, maman! Ils m'ont brisé mon ombrelle!... Sa pomme! Sa jolie
-pomme!...»
-
-Les secondes heures pleuraient toute la pluie de leurs nuées.
-
-«--Maman! que je suis malheureuse!»
-
-«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros coeur, apaise-toi. Voyons, ce
-n'est rien. Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras
-heureuse,--demain!»
-
- * * * * *
-
-Brodée d'or et de lumière, comme elle fleurissait, comme elle
-s'épanouissait en odeurs de délectation, la jolie fille aux si blonds
-cheveux.
-
-La vie, tout autour d'elle, pour elle, était folle et violente comme les
-orages adorables et royaux des tierces heures de Mai.
-
-Ni migraines, ni ennuis, ni vilaines envies, mais des roses et des
-perles, des jacinthes, des parfums.
-
-«--Maman, maman! Ils m'ont brisé mon coeur!... Mon coeur! Mon joli
-coeur!...»
-
-Les tierces heures pleuraient toute la grêle de leurs nuages.
-
-«--Maman! que je suis malheureuse!»
-
-«--Pleure pas, mignonne! oh! petit gros coeur apaise-toi. Voyons, ce
-n'est rien? Malheureuse? Ah! si tu savais? Pleure pas, tu seras
-heureuse,--demain!»
-
-
-
-
-LA FILLE DE LOTH
-
-
-Le plaisir sortait furieux, tel qu'un jet de fonte ardente et rouge:
-Loth s'affaissa sur la chair de l'opprimée. L'idée du sang le
-tourmentait: «Quelle bouche, ou quelle blessure de virginité a revomi
-sur ma face?» Le flot du vomissement cloîtrait ses yeux, scellait ses
-lèvres, aveuglait, comme un masque, le torrent de son haleine.
-
-«L'Autre: elle avait nom la Mère... Quelle confusion dans les
-générations!... Avec l'autre, ils allaient au plaisir en des
-tremblements de saints qui tomberaient à l'impureté,--mais l'Exultation,
-fantôme exquis né de leurs souffles, planait, le front haut et
-rayonnant, tout paré de fleurs fraîches.
-
-«Celle-ci: quand la mère fut morte, Loth aima sa fille, la fille de
-Loth; il l'aimait d'une sensualité de prêtre chaste, il se mortifiait...
-
-«Vainement!
-
-«Elle dormait... C'était tantôt, non, c'était il y a un instant, un seul
-instant... Elle dormait. Elle ne cria point. Sa mère non plus n'avait
-pas crié. Ah! c'est ma fille, ma vraie fille,--mais quelle confusion
-dans les générations futures!
-
-«Elle dormait, elle ne dort plus. Évidemment,--et c'est surtout
-désagréable parce que de quels yeux irrespectueux ne doit-elle pas, en
-ce moment même, fixer son père, de quels yeux sournois et, qui sait?
-goguenards, des yeux à cracher dedans... Si elle pleurait, au moins, je
-la consolerais. J'ai envie de la battre!
-
-«Ah! voilà que le masque se recollait sur sa figure, et ses membres
-ligotés ardaient en un enfer de cohabitation un peu excessif. Sa tête,
-sous l'imaginaire étau de sang glacé, se brisait comme un os dans une
-gueule de chien,--et l'Ironie l'épouvantait, comme s'épouvante un
-assassin qui veut, et ne peut, paralysé, redoubler le coup de grâce...»
-
-Il articulait, sans parole extérieure, des chapelets de «pardon, pardon,
-pardon»: à Dieu, à Elle, à toute la vie, à toutes les choses, au lit
-creusé tel qu'un tas de sable fuyant vers un abîme, aux cheveux blonds
-mouillés par la sueur de l'angoisse, aux seins violentés... au Christ de
-l'alcôve, au Christ de cuivre, qui souriait aux lumières, si
-amèrement... à tout, à la porte brisée, au gynécée troublé dans son
-silence, à la bouche écrasée par les morsures...
-
-... A la bouche surtout,--mais la bouche de vierge et maintenant de
-femme, la bouche d'enfant et maintenant d'amoureuse, la bouche adorable
-de la fille de Loth s'ouvrit et murmura dans un baiser:
-
-«Je t'aime!»
-
-
-
-
-PETIT SUPPLÉMENT
-
-
---Tu m'aimeras?
-
---Je te montrerai de l'amour.
-
---Tu seras fidèle?
-
---Comme une femme qui connaît le prix de la fidélité.
-
---Tu seras tendre?
-
---Une atmosphère de tendresse te circonviendra.
-
---Complaisante?
-
---Serve.
-
---Ah! jolie? Tu t'y engages?
-
---J'ai, selon les saisons, des crèmes assorties, et, pour les intimités,
-la brise-vespérale, la rosée-lunaire, le petit-lait-du-regard-matinal,
-la pâte-illusion-des-nuits-blanches.
-
---Auras-tu, chère, des pleurs de jalousie, quand il le faudra!
-
---Je sais pleurer.
-
---Et les rires? Par exemple, le rire-il-m'aime!-décidément!-j'étais-une-
-sotte-de-me-tourmenter?
-
---Mon rire-il-m'aime!-décidément-j'étais-une-sotte-de-me-tourmenter est
-une perle. Tu verras.
-
---Et les sourires? Il me faut les sourires.
-
---Je les ai tous, ami: le sourire-plein-de-promesses, le
-sourire-adorable-de-mutinerie, le sourire-troublant-du-Sphynx, le
-sourire-voilé-de-larmes... j'ai le sourire-sarcastique, le
-sourire-sardonique, le sourire-malicieux, le sourire-vainqueur, j'ai le
-poétique-sourire et le sourire-nuancé-de-mélancolie... je les ai tous,
-te dis-je. Sans vanité, mon écrin de sourires est très complet. J'ai
-même le sourire-après, si rare! le sourire-je-t'aimais-bien-avant-mais-
-comme-je-t'aime-maintenant-il-n'y-a-pas-de-comparaison! Tu vois...
-
---Dis-moi, et les amoureuses pâmoisons?
-
---Oh! je crois bien! A quoi penses-tu?
-
---Nous monterons au ciel, au septième, n'est-ce pas?
-
---Au septième, j'ai des ailes.
-
---Redis-moi encore que tu m'aimeras, ma Bien-Aimée!
-
---Mon amour t'appartient.
-
---Tu m'aimeras passionnément?
-
---Ah! pour cela, mon cher, permettez. Avec un petit supplément, oui. Je
-sais le rôle. Volontiers, mais que cela soit bien entendu, _la PASSION
-se paie à part_.
-
-
-
-
-LE CRIME DE LA RUE DU CIEL
-
-
-Dire que cela évoluait dans sa rue! Dans sa rue!
-
-Le fantomatique feuilleton se créait là.
-
-Un sou! Et on avait de quoi rêvasser toute la journée, au bruit de
-l'aiguille, de quoi enfiévrer les heures mornes! La couture s'en allait
-brodée d'or et soutachée de sang, et les fièvres du jour émanaient dans
-la nuit des transes frissonnantes de morgue et d'échafaud.
-
-C'était terrible et c'était bon.
-
-L'amour sanglotait, le crime riait, les poignards crevaient les bourses
-et les ventres, ça pantelait, ça ruisselait. Ah! on se sentait vivre! Et
-le coeur? Etre aimé aussi! Ah! Ah! Ah! L'heure du déjeuner s'évaporait.
-
-Un matin les draps sont lourds comme des suaires.
-
-Rien de rare: une de ces faiblesses où défaille la chair des filles
-anémiées aux pâles nourritures; l'aveuglement dès que le pied droit
-s'avance devant le pied gauche; les menottes qui tremblotent comme la
-feuille menue.
-
-L'hôpital? Ah! bien non, par exemple! Plutôt aller voir tout de suite si
-le pavé est loin de la fenêtre!
-
-Les camarades du quartier défilèrent:
-
---Cette pauvre Adèle, elle a mangé plus de pain qu'elle n'en mangera.
-
---Allez-vous-en vous tuer le corps pour en arriver là!
-
---Elle a des nerfs, elle s'en relèvera.
-
---Il y en a d'autres qu'elle qui passeront par là.
-
-Huit jours. Vers la nuit, elle dit à Jeanne qui entrait, à la muette,
-avec deux sous de lait et le sucre de son café dans un coin de journal:
-
---Je ne dors pas, va! et je ne dormirai plus qu'une fois. Ça galope,
-pa-ta-tan, pa-ta-tan... Il y en a deux, ma chère, de chevaux! Tiens, ils
-s'arrêtent... Ah!...
-
-Plus personne.
-
-Victorine ouvrait la porte.
-
---Retourne! La voilà évanouie! Tâche de ramener un curé. Elle est finie.
-
-Une voix lointaine soufflait:
-
---«_Et Paolo, montrant le cadavre, leur dit: Un homme en blouse, entré
-et sorti par cette fenêtre, a poignardé le comte, emmené l'ouvrière._ LA
-FIN A DEMAIN.» Ah! je ne veux pas mourir. LA FIN, LA FIN! Mon Dieu! que
-je vive seulement jusqu'à demain, jusqu'au jour! Dis, Jeanne, tu me
-feras vivre jusqu'à demain? Jeanne, Jeanne, ma petite chérie, écoute
-bien! quand ça serait ma dernière heure, ma dernière minute, tu me le
-lirais, n'est-ce-pas? le feuilleton de LA FIN, comme tu m'as lu tous les
-autres? Dis, tu me le jures? Dis, dis? LA FIN, LA FIN!
-
---Pensez à votre âme, récita le prêtre, dès la porte, demandez pardon à
-Dieu de vos fautes, mourez chrétienne. Sa miséricorde infinie n'attend
-qu'un mot, un signe, une pensée de regret, un acte de foi et de
-soumission à sa divine volonté pour vous ouvrir ses bras cléments!
-
---LA FIN, LA FIN! Je veux savoir. Non, non, pas mourir encore!
-
---Résignez-vous, mon enfant! Dites seulement: Seigneur pardonnez-moi,
-parce que j'ai péché! Si vous saviez comme il est bon, comme il aime ses
-créatures même pécheresses! Bientôt vous le saurez, si le repentir...
-Vous saurez...
-
---Je saurai, je saurai! Là haut je saurai LA FIN?
-
-Elle s'était dressée, les yeux brûlés aux flammes du désir. Le vent
-d'outre-vie la coucha disant:
-
-«Alors, je puis mourir.»
-
-
-
-
-PRESCIENCE
-
-
-Elle ouvrit sa fenêtre:
-
-C'était un paysage de printemps, jeune, pas fini, un paysage d'aube
-attardée et de lueurs attendues,--des cieux pâlement fleuris, l'envers
-d'une soie brochée, une broderie de feuillages en enfance sur du tulle
-mauve...
-
-Il y eut un arrêt, avant l'exaltation certaine des lueurs attendues.
-Quelque chose de clarifiant allait surgir dans une bénédiction
-prochaine. L'Étoile mystique accouchait du Soleil d'Amour...
-
-Elle referma sa fenêtre, disant:
-
-«Et moi, j'attends Celui qui ne viendra jamais.»
-
-
-
-
-LES JOIES PRIMITIVES
-
-
-Que me veux-tu, ombre des Joies primitives, et pourquoi reviens-tu
-m'obséder tous les ans, à la même heure, à la dernière?
-
-... Parfums des résédas épars et des tilleuls, charme des ancolies en
-deuil, franges des végélias! Fraîcheur des ruisseaux clairs sous les
-aunes jaloux, menthes où s'est tapie l'angélique grenouille aux yeux
-doux!...
-
---Tout cela, dit l'Ombre, c'est pour te rappeler aussi l'odeur des
-ciguës, des suprêmes ciguës coupées dans la verdeur matinale, c'est pour
-te rappeler la ciguë et son odeur exceptionnelle, et criminelle.
-
-
-
-
-CHAMBRE DE PRESBYTÈRE
-
-
-C'était, sous les pommiers amaigris, la languide rousseur d'un gazon
-mort, enfin décoloré par les gelées: la neige avait fondu qui, la veille
-encore, jetait sur cette désolation la fadeur naïve de son suaire
-sentimental. L'hiver grelottait tout nu, et parmi la noire dentelle des
-arbres en coupelle, un ciel bourbeux dormait, tel que l'eau des mares
-aux carrefours des chemins creux.
-
-Il venait de se lever, de se vêtir vite, car, hors du lit riche en
-plumes et en laines, cette vaste cellule sans tapis, ni tentures, sans
-feu, refusait l'offrande du plus humble réconfort. Un hexagonal pavé de
-briques roses avec des trous qui faisaient hancher les lyres des chaises
-rempaillées et déniaient tout aplomb à la table de bois blanc, vêtue de
-toile écrue, où s'érigeait, dans sa cuvette exiguë et carrée, la fleur
-urcéolée d'un pot de faïence de Rouen; des murs plâtrés peints couleur
-d'ocre avec l'unique attirance, sur une planchette, de la Vierge au
-rosaire, porcelaine blanche et souriante, vers qui se penchaient,
-innocents acolytes, deux tiges de lis, en boutons vierges, fuseaux
-pareils au pénis immaculé d'un enfant; le lit à colonnettes, à ciel, à
-rideaux pers écartés des pieds et du chevet par des tringles à soroses
-d'or: ainsi la chambre où l'hôte, en cette matinée de décembre,
-songeait.
-
-Il laissa sur les vitres verdies retomber la mince cotonnade jaune, de
-celles qui obstruent les fenêtres des séminaires, et lâchement enfonça
-sous les draps encore tièdes ses mains glacées.
-
-Ce lit, d'une grossière et lourde volupté, lui apparaissait, dans cette
-salle morne, comme un péché, seul, dans la vie d'un cénobite.
-
-
-
-
-L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES
-
-
-Il regagna les premières maisons du petit bourg féodal, s'engagea dans
-les étroites rues, passa sous un antique porche où pointaient encore les
-dents rouillées d'une herse. Franchie cette menaçante voûte, on
-apercevait de monumentales arcades, des ogives fleuries d'écussons. Dans
-ces solides ruines, une auberge s'abritait, dominée par le puissant
-donjon, dont les créneaux émergeaient d'un fouillis de lierres. La cour
-était vaste, enclose de vieilles murailles, déserte, animée seulement
-par les cris effarés des corneilles nichées dans les meurtrières.
-
-Le donjon, le lierre, les corneilles, les murs anciens, les ogives,
-toute cette vétusté pleine d'une si noble paix! Il se posa sur un banc,
-éprouvant une réelle joie, le contentement de vivre, quelques instants,
-au milieu de pierres qui avaient vu d'autres faces, d'autres gestes,
-d'autres fêtes que les faces avides, les gestes pressés, les fêtes
-grossières d'un siècle mercantile.
-
-Il déjeuna en plein air, servi par une alerte fille aux yeux bruns, dont
-la coiffe en mitre arrondie, inclinée vers la nuque, s'accommodait à
-l'ensemble de la vision.
-
-Une pareille péronnelle jadis avait dû capter par ses sourires la
-maussaderie des soudards anglais, ou arrêter, par un sérieux regard des
-mêmes yeux bruns et doux, la lourde effervescence des reîtres
-bourguignons: peut-être que des sabots de cheval allaient retentir sous
-le porche, des lances cliqueter sur les cuissards d'acier... Il entendit
-la sonnaille des cottes de mailles, le grincement des solerets; des voix
-sourdement juraient sous la visière grillée des salades empanachées...
-
-
-
-
-NOUVELLES DES ILES INFORTUNÉES
-
-
-C'était un pays doux, triste et vert, comme recueilli dans une infortune
-ancienne, une vaste plaine affligée et résignée. Je pris un sentier
-serré entre deux haies d'épines sans fleurs, de lamentables épines qui
-semblaient pleurer sur la cruauté de leur destination, et, après avoir
-marché pendant des heures en la prison des lamentables épines, je fus
-arrêté par une barrière érigée telle qu'une absurde estacade entre moi
-et l'infini.
-
-Les madriers brutalement équarris s'entrecroisaient, délimitant
-d'étroits losanges de lumière, je regardai et je vis:
-
-Un jardin doux, triste et vert, où, fraîches et pommées, tristes,
-tendres et vertes, des salades poussaient, rien que des salades, rien
-que des laitues, et parmi ce tendre pâturage, un troupeau de femmes
-nues. Je ne m'y trompai pas un instant; les descriptions des voyageurs
-étaient précises; je n'avais jamais vu de femmes: j'en voyais.
-
-Elles m'apparurent telles qu'un animal assez gracieux. Comme le cheval,
-les femmes ont une crinière, noire, baie, alezane, qui leur retombe sur
-les yeux et traîne jusqu'à terre; leur poil est rare, dru à certaines
-places, plus clair ou plus foncé que la crinière; elles n'ont pas de
-queue; pour se gratter, elles relèvent la patte de devant, contrairement
-à la plupart des autres animaux qui relèvent la patte de derrière; leurs
-mamelles sont pectorales, tandis que, chez la plupart des mammifères,
-elles sont inguinales.
-
-Elles allaient çà et là, broutant de la tendre et verte laitue, ici une
-feuille, là une autre feuille, l'air inquiet, l'air quêteur, flairant
-pendant des minutes une salade qui, moi, m'aurait fort bien satisfait,
-mais qu'elles dédaignaient pour une autre toute pareille ou même moins
-appétissante.
-
-Malgré leur apparence d'inquiétude, il me sembla qu'elles se courbaient
-avec plaisir vers la terre, contentes de justifier leurs appétits
-matériels, car, pendant plus d'une heure que je les examinai, pas une,
-une fois, ne releva la tête: la salade, la bonne laitue faisait toute
-leur passion.
-
-Jamais en vérité des animaux ne m'avaient intéressé à ce point; j'aurais
-voulu les voir de près, les toucher: je sifflai, j'appelai, j'imaginai
-les modulations les plus douces; comme au jardin des plantes, je passai
-ma main à travers la barrière, faisant des signes d'appel, feignant de
-détenir en mes doigts de bonnes choses: le troupeau ne fut pas ému.
-
-J'étais impatient, je devins colère, je lançai des pierres sur les
-belles bêtes, mais je visais mal, je n'atteignis aucune croupe et le
-troupeau ne fut pas ému.
-
-Pourtant, je voulais une de ces bêtes!
-
-La haie d'épines, la lamentable haie, triste de sa destination,
-encerclait le jardin d'une inéluctable défense, mais la barrière était
-franchissable. Je montai à l'assaut de mon désir, je réussis, et la ruse
-de tomber à quatre pattes me fit approcher inaperçu d'une petite alezane
-écartée du gros de la troupe. Elle fut saisie, jetée sur mes épaules; je
-me retrouvai, après une fiévreuse escalade, de l'autre côté de la
-barrière, sans que la conscience bien nette de ce rapt étrange
-s'affirmât en mon esprit, et, troublé, affolé, n'ayant repris haleine,
-ni regardé derrière moi, je m'enfuis, heureux de mon fardeau, de la
-bonne bête volée,--qui gémissait un peu, mais se laissait faire avec une
-inertie singulièrement douce.
-
-Que se passa-t-il chez moi, dans la petite maison que je m'étais
-organisée près de la côte, en attendant le navire aux ailes blanches qui
-devait m'enlever aux Iles Infortunées?
-
-Hélas! je ne saurais le dire.
-
-Mais, dès que j'eus déposé la femme dans mon enclos, dès que je l'eus
-flattée, dès que j'eus, par jeu, baisé son agréable crinière, dès que,
-prenant sa tête entre mes mains, j'eus fixé mes yeux sur ses yeux verts,
-ses yeux en vérité couleur de fraîche, de tendre, de verte laitue,--oui,
-à ce moment-là, dès que les yeux verts de la belle bête, ses yeux noyés
-dans une brume si animalement ingénue, ses yeux profonds comme l'idée du
-printemps éternel, ses yeux résignés et pleins d'une impérieuse charité,
-dès que ses yeux, des yeux comme je n'en avais jamais vu, m'eurent
-imprégné de leurs fluides,--je devins ivre, et peut-être fou.
-
-Que se passa-t-il?
-
-Rien que je puisse dire, puisque j'étais ivre et peut-être fou.
-
-Mais depuis ce moment-là, la bête dressée sur deux pattes, la bête
-devenue toute pareille à ce que j'étais, me domine et me dompte.
-
-Et c'est moi qui broute la salade, la fraîche, la tendre, la verte
-laitue.
-
-Et, je le sais maintenant, nul navire aux ailes blanches ne viendra
-m'enlever à la prison que je me suis faite, aux Iles Infortunées.
-
-
-
-
-LA MAUVAISE FLEUR
-
-
-Comme je passais devant les fleurs, devant la maison où les fleurs se
-pavanent et se pâment, je sentis une odeur émouvante et cruelle, une si
-mystérieuse odeur que j'en eus mal au coeur. Alors j'entrai dans la
-maison des fleurs et je dis:
-
-«Madame, je vous en prie, donnez-moi cette fleur unique et triple qui
-sent les trois odeurs de la rose, de l'héliotrope et du jasmin, cette
-fleur essentielle et cruelle dont l'odeur absurde et lointaine me fait
-si mal au coeur.
-
-«Monsieur, nous n'avons plus de jasmins, ni de roses, ni d'héliotropes,
-et si vous parlez d'une fleur nouvelle, dites-moi son nom. Je sais le
-nom de toutes les fleurs qui veulent mourir sur le sein des femmes ou
-sur le lit des amants.
-
-«Madame, cette fleur, unique et triple, n'est pas une fleur nouvelle;
-elle était presque aussi vieille que moi, mais je crains qu'elle ne soit
-morte, un soir d'orage.
-
-«Monsieur, nous ne vendons pas de fleurs mortes. Toutes nos fleurs sont
-fraîches, jeunes et pleines d'amour; elles vivent dans l'eau, parmi la
-menthe et les roseaux.
-
-«Madame, je ne sais si elle est morte ou vivante, mais je sens son
-odeur, sa douloureuse odeur qui me fait mal au coeur. Oh! dites-moi d'où
-vient cette odeur de rancoeur?
-
-«Monsieur, elle vient peut-être de votre coeur, de votre pauvre coeur
-malade. Il y a des odeurs de fleurs qu'on sent toute la vie pour les
-avoir senties un soir d'orage. N'avez-vous pas parlé d'un soir d'orage?
-
-«Madame, la fleur est là, donnez-la-moi. J'ai senti son odeur en passant
-et je suis entré dans la maison des fleurs, appelé par son odeur
-émouvante et cruelle. Donnez-moi la fleur que je veux, la fleur d'amour
-et de rancoeur.
-
-«Monsieur, cherchez vous-même la fleur entre les fleurs, pendant que je
-mettrai dans l'eau ces grands iris princiers.
-
-«Madame, la voici, je l'ai trouvée. Elle était toute seule, toute
-écrasée sous une brassée de chèvrefeuilles. Toute seule, car il n'y en a
-qu'une au monde. Sentez-vous cette odeur d'orage, de larmes et de
-bonheur?
-
-«Monsieur, je ne sens rien qu'une odeur de lande ou de grève. C'est une
-fleurette de genêt, apportée par le vent dans les vrilles des
-chèvrefeuilles. Elle est fanée, jaunette et laide.
-
-«Madame, elle est vivante, elle est dorée, elle est jolie. Elle a la
-forme d'un petit coeur innocent ou d'une larme de cierge. Sentez-vous
-cette odeur de cierge, d'amour et de mort?
-
-«Monsieur, je ne sens aucune odeur, mais ne m'avez-vous pas dit rose,
-héliotrope et jasmin? Une belle couronne discrète et parfumée. Nous
-mettrons des roses-thé, et, comme feuillage, de la pervenche?
-
-«Madame, voici la seule fleur qu'il me faut, cette petite larme, ce
-petit coeur jaune, mais je vous la paierai, s'il vous plaît, le prix des
-plus belles couronnes funéraires.
-
-«Monsieur, je vous le donne, ce petit coeur jaune, je vous le donne de
-tout mon coeur.
-
-«Madame, je vous remercie de tout mon coeur.»
-
-Sur le seuil de la maison des fleurs, et déjà hors de la porte, je me
-retournai et je dis:
-
-«Madame, j'ai eu bien du malheur de passer un tel jour devant la maison
-des fleurs, un jour où il y avait chez vous de telles odeurs de rancoeur
-que j'en eus mal au coeur. C'est une bien mauvaise fleur, Madame, que
-celle que vous m'avez donnée, petit coeur de larmes, d'amour et de mort.
-Elle m'a dit des choses qu'elle n'aurait pas dû me dire, Madame, cette
-fleur que j'emporte pour la tuer. Je lui percerai le coeur, Madame,
-parce que je n'aime pas les souvenirs d'amour, ni les babioles
-sentimentales, ni les fleurs qu'on trouve dans des vieux livres à images
-ni celles que le vent cache dans les vrilles des chèvrefeuilles. J'ai
-des raisons pour cela, Madame, des raisons très justes que je ne vous
-dirai pas et que je vous prie de ne pas deviner. A l'avenir, surveillez
-vos chèvrefeuilles, et que je ne sente plus, en passant devant la maison
-des fleurs, cette insupportable odeur d'amour.»
-
-Mais, par prudence, j'évite la maison des fleurs, la maison où les
-fleurs ironiques d'amour, de jeunesse et de mort se pavanent et se
-pâment.
-
-
-
-
-ITER AD LUXURIAM
-
-
-Grain de raisin choisi à la vigne de la femme, tu vas vivre et tu seras
-un homme. Né de la luxure, tu aimeras la luxure, et, au jour de ta mort,
-tu pleureras d'entrer dans le royaume où elle n'entre pas, mais tu
-laisseras un fils qui répétera tes actes, miroir ressuscité où l'image
-que tu fus pâlira du même désir éternel.
-
-D'abord, tu auras chaud dans les eaux maternelles, et le sang de ta mère
-te gonflera d'amour: comme tu es bien en cet habitacle aveugle qui te
-fait participer à une vie charmante! Ta mère est jolie. Tant qu'elle te
-méconnaîtra, tu seras bercé dans l'orage des valses et des chevauchées;
-les jeunes filles presseront ingénues, contre toi, leur ventre pur, et
-le plaisir d'un homme, quand les nuits seront à moitié, viendra jusqu'au
-seuil de ta grotte choquer ton obscur sommeil de larve.
-
-Puis, un mouvement dira ta vie et tu deviendras le centre d'un monde.
-Des yeux tendres, à travers la terre et l'eau, te toucheront comme des
-antennes. On te couchera sur des chaises longues.
-
-Un jour, un tremblement prendra tes membres et ton coeur. Le lac vidé te
-laissera à sec, et tu auras si peur que, d'un tour de reins tu sauteras
-dans la vie. L'air est dur, tu crieras. Puis tu boiras, tu dormiras. Le
-jour où ta petite bouche rendra à ta mère un de ses dix mille baisers,
-elle aura des larmes dans les yeux, des larmes toutes pareilles aux
-larmes que tu arracheras aux yeux des autres femmes, car il n'y a qu'une
-qualité d'eau pour la diversité des yeux et des coeurs. Sorti de la
-femme, ton rêve adolescent sera d'y rentrer. Le ciel et la terre ne
-contiennent pas autre chose pour un jeune mâle. Tu féconderas la vigne
-dont tu es chu. Le grain enflé crèvera et tu verras l'image de ce que tu
-fus quand tu n'étais pas.
-
-Les vignes se fanent et les hoyaux s'ébrèchent, mais en voici d'autres
-et d'autres. De luxure en luxure se perpétue la vie. Les yeux devinent
-sous les robes les beaux triangles. Les ventres s'attirent, aimants,
-amants. Aimer, c'est ventre à ventre. Le flambeau de la vie, c'est celui
-que tu levais et qui tombe. Laisse à ceux qui sont sortis de toi le soin
-de la luxure éternelle. Songe au pauvre chaînon que tu es devenu. Songe
-aux socs et aux chocs, si tu veux. La charrue, la terre, songe à la
-terre. C'est là que vient mourir le chemin de la luxure. _Iter ad
-luxuriam._
-
-
-
-
-TABLE
-
-
- NOTE 5
-
-COULEURS
-
- JAUNE 15
- NOIR 23
- BLANC 33
- BLEU 48
- VIOLET 68
- ROUGE 81
- VERT 90
- ZINZOLIN 101
- ROSE 120
- POURPRE 130
- MAUVE 143
- LILAS 152
- ORANGE 159
-
-CHOSES ANCIENNES
-
- DISTRACTION MATINALE 177
- LA CLOISON 184
- LE RÊVE 189
- LE RACHAT DES LAIDES 191
- LA CHÈVRE BLONDE 195
- LA TOUR SAINT-JACQUES 198
- LES CYGNES 201
- PARAPHRASES 203
- LA FILLE DE LOTH 207
- PETIT SUPPLÉMENT 211
- LE CRIME DE LA RUE DU CIEL 214
- PRESCIENCE 219
- LES JOIES PRIMITIVES 220
- CHAMBRE DE PRESBYTÈRE 221
- L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES 224
- NOUVELLES DES ILES INFORTUNÉES 227
- LA MAUVAISE FLEUR 233
- ITER AD LUXURIAM 239
-
-
-Poitiers.--Société française d'Imprimerie.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COULEURS. CONTES NOUVEAUX; SUIVIS DE
-CHOSES ANCIENNES ***
-
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-
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- The Project Gutenberg eBook of Couleurs, suivi de Choses anciennes, by Remy de Gourmont.
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-<pre style='margin-bottom:6em;'>The Project Gutenberg EBook of Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses
-anciennes, by Remy de Gourmont
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-
-Title: Couleurs. Contes nouveaux; suivis de Choses anciennes
-
-Author: Remy de Gourmont
-
-Release Date: November 26, 2020 [EBook #63881]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team
- at https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK COULEURS. CONTES NOUVEAUX; SUIVIS
-DE CHOSES ANCIENNES ***
-</pre><p class="c large"><b>REMY DE GOURMONT</b></p>
-
-<h1>Couleurs</h1>
-
-<p class="c">CONTES NOUVEAUX<br />
-SUIVIS DE</p>
-
-<p class="c xlarge">Choses anciennes</p>
-
-<p class="c xsmall">NEUVIÈME ÉDITION</p>
-
-
-<p class="c gap">PARIS<br />
-<span class="large">MERCVRE DE FRANCE</span><br />
-<span class="small">XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI</span></p>
-
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em i large">DU MÊME AUTEUR</p>
-
-<p class="c small">A LA MÊME LIBRAIRIE</p>
-
-
-<p class="c large i">Roman, Théâtre, Poèmes</p>
-
-<ul>
-<li><span class="small">SIXTINE.</span></li>
-<li><span class="small">LE PÈLERIN DU SILENCE.</span> Le Fantôme. Le Château singulier.
-Théâtre muet. Le Livre des litanies. Pages retrouvées</li>
-<li><span class="small">LES CHEVAUX DE DIOMÈDE.</span></li>
-<li><span class="small">D'UN PAYS LOINTAIN.</span></li>
-<li><span class="small">LE SONGE D'UNE FEMME.</span></li>
-<li><span class="small">LILITH</span>, <i>suivi</i> de <span class="small">THÉODAT</span>.</li>
-<li><span class="small">UNE NUIT AU LUXEMBOURG.</span></li>
-<li><span class="small">UN C&OElig;UR VIRGINAL.</span> Couverture de G. d'Espagnat.</li>
-<li><span class="small">COULEURS</span>, <i>suivi</i> de <span class="small">CHOSES ANCIENNES</span>.</li>
-<li><span class="small">HISTOIRES MAGIQUES.</span></li>
-<li><span class="small">LE CHAT DE MISÈRE.</span> <i>Idées et Paysages.</i> (Meissein, édit. «&nbsp;Collection
-des trente&nbsp;».)</li>
-<li><span class="small">LETTRES D'UN SATYRE.</span></li>
-</ul>
-
-<p class="c large i">Critique</p>
-
-<ul>
-<li><span class="small">LE LATIN MYSTIQUE</span> (Etude sur la poésie latine du moyen âge)
-(G. Crès, édit.).</li>
-<li><span class="small">LE LIVRE DES MASQUES</span> (I<sup>er</sup> et II<sup>e</sup>), gloses et documents sur les
-écrivains d'hier et d'aujourd'hui, avec 53 portraits par
-F. Vallotton.</li>
-<li><span class="small">LA CULTURE DES IDÉES.</span></li>
-<li><span class="small">LE CHEMIN DE VELOURS.</span> <i>Nouvelles dissociations d'idées.</i></li>
-<li><span class="small">LE PROBLÈME DU STYLE.</span> <i>Questions d'Art, de Littérature et de Grammaire.</i></li>
-<li><span class="small">PHYSIQUE DE L'AMOUR</span> : <i>Essai sur l'instinct sexuel.</i></li>
-<li><span class="small">ÉPILOGUES.</span> <i>Réflexions sur la vie.</i> 1895-1898 ; 1899-1901 (2<sup>e</sup> série) ;
-1902-1904 (3<sup>e</sup> série) ; 1905-1912 (volume complémentaire) ; 4 vol.</li>
-<li><span class="small">DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS</span> (<i>Epilogues</i>,
-4<sup>e</sup> série, 1905-1907.)</li>
-<li><span class="small">NOUVEAUX DIALOGUES DES AMATEURS SUR LES CHOSES DU TEMPS</span>
-(<i>Epilogues</i>, 5<sup>e</sup> série, 1907-1910).</li>
-<li><span class="small">ESTHÉTIQUE DE LA LANGUE FRANÇAISE</span>, édition revue, corrigée et
-augmentée.</li>
-<li><span class="small">PROMENADES LITTÉRAIRES</span> (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup>, 3<sup>e</sup>, 4<sup>e</sup> et 5<sup>e</sup> séries) ; 5 vol.</li>
-<li><span class="small">PROMENADES PHILOSOPHIQUES</span> (1<sup>re</sup>, 2<sup>e</sup> et 3<sup>e</sup> séries) ; 3 vol.</li>
-<li><span class="small">DANTE, BÉATRICE ET LA POÉSIE AMOUREUSE.</span></li>
-<li><span class="small">PENDANT L'ORAGE.</span></li>
-<li><span class="small">PENDANT LA GUERRE.</span></li>
-</ul>
-<div class="break"></div>
-
-<p class="c top4em"><span class="small">IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE</span> :</p>
-
-<p class="c i">Trois exemplaires sur Japon impérial, numérotés de 1 à 3 ;<br />
-Douze exemplaires sur papier de Hollande,
-numérotés de 4 à 15.</p>
-
-
-<p class="c gap small"><span class="small">JUSTIFICATION DU TIRAGE</span> :</p>
-
-
-<p class="c gap small">Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-<h2 class="nobreak" title="Note" id="ch0"></h2>
-
-<p>C'est une chose que j'ai dite obscurément,
-il y a déjà bien longtemps (à propos d'un
-livre de M. d'Annunzio), qu'un roman est
-un poème et doit être conçu, exécuté comme
-tel, pour être valable.</p>
-
-<p>Je disais donc :</p>
-
-<p>«&nbsp;Le roman ne relève pas d'une autre esthétique
-que le poème ; le roman originel fut
-en vers : c'est l'Odyssée, roman d'aventures,
-c'est l'Enéide, roman de chevalerie ; les premiers
-romans français étaient, nul ne l'ignore,
-des poèmes, et ce n'est qu'assez tard qu'on
-les transposa en prose pour les accommoder
-à la paresse et à l'ignorance de lecteurs plus
-nombreux. De cette origine, le roman garde
-la possibilité d'une certaine noblesse, et tout
-véritable écrivain, s'il s'en mêle, la lui rendra :
-à qui voudrait-on faire croire que <i>Don Quichotte</i>
-n'est pas un poème, que <i>Pantagruel</i>
-n'est pas un poème, que <i>Salammbô</i> n'est pas
-un poème? Le roman est un poème ; tout
-roman qui n'est pas un poème n'existe pas.&nbsp;»</p>
-
-<p>Flaubert ne m'avait pas encore appris, par
-les lettres qui racontent la composition douloureuse
-de <i>Madame Bovary</i>, qu'il faut «&nbsp;donner
-à la prose le rythme du vers (en la laissant
-prose, très prose) et écrire la vie ordinaire
-comme on écrit l'histoire ou l'épopée&nbsp;». En
-méditant cela, j'ai trouvé que Flaubert outrait
-de peu l'idée qu'il faut avoir de la prose littéraire,
-dont la beauté ne peut être faite que de
-mots et de rythme, le rythme étant primordial.
-La méthode qu'il voulait pour le roman,
-je la crois bonne aussi pour la comédie, le
-conte, même qui n'est qu'une anecdote, tout
-écrit, presque, et le simple article destiné à la
-matinée d'un journal. Il n'est point d'art inférieur.
-Un article peut être un poème, dès
-qu'on lui a assigné le rythme sur lequel il
-déroulera sa brève pavane. Le rythme trouvé,
-tout est trouvé, car l'idée s'incorpore à son
-mouvement, et le peloton de fil ou de soie
-se forme sans que la conscience d'un travail
-soit quasi intervenue.</p>
-
-<p>Le conte, il me semble, réclame une condition
-particulière : il faut, pour l'écrire, l'illusion,
-au moins brève, d'être heureux ; une
-après-midi gaie convient. Et ceci l'apparente
-plus étroitement au poème que ne saurait
-faire une théorie raisonnée. Etre heureux,
-c'est-à-dire avoir joui d'une fleur, de celles
-que l'on voudra, ou de l'éclat de tels yeux :
-alors on considère avec intérêt les jeux
-des autres êtres. En effet, étant heureux, ou
-presque, on ne peut plus rester chez soi, où
-on ne vit bien que par le désir. Un conte,
-c'est une promenade.</p>
-
-<p>Presque tous ceux qu'on va lire furent écrits
-d'une haleine, sauf les retouches et les agrandissements
-de morceaux trop grêles, les coupures.
-Aussi, il vient, certaines fois, un moment
-où la respiration manque. On remet au
-lendemain, et c'est dommage, parce que les
-songes troublent les journées.</p>
-
-<p>Je ne dis pas tout cela pour instruire d'une
-méthode le public qui se soucie peu des méthodes.
-Le jet de ces notes coula un soir en
-quelques instants sur un papier de hasard.</p>
-
-<p>Je l'ai clarifié, pour mon plaisir d'abord,
-ensuite pour essayer de résoudre un problème.
-Croyez-vous que ce poète qui se répand maintenant
-en romans, en feuilletons même, en
-toutes les menues besognes d'un homme de
-lettres, le croyez-vous vraiment infidèle à sa
-muse première? Oui, sans doute, souvent.
-Pas toujours. Tant que le rythme chante en
-lui, il est fidèle. La déchéance ne commence
-qu'au jour où l'harmonie de la phrase est
-toute sacrifiée à la raison, à ce que les hommes
-sans au-delà dans l'esprit appellent la vérité.
-Le vrai poète et le vrai savant savent toujours,
-comme G&oelig;the, concilier Poésie et Réalité, et
-d'autant plus facilement que Poésie est fille
-de Réalité. J'ai vu M. Quinton admirer que
-Pasteur eût écrit une tragédie. Sans doute,
-elle était très mauvaise (pas plus que celles
-où excelle la régence de M. Claretie), mais
-cet exercice témoigne d'un sens originaire
-du rythme. Ses belles expériences furent,
-dans la suite, rythmées comme les poèmes,
-comme les marbres de ses compatriotes Hugo,
-Rude, Clésinger. Le <i>Satyre</i> qui gravit la
-montagne des mystères, la <i>Bacchante au
-Thyrse</i>, qui se jette à la volupté, le jeu des
-cornues qui prouvent que la vie ne sort que
-de la vie, ce sont des gestes de génie animés
-d'un même rythme. On aime que Descartes
-ait composé un ballet pour plaire à la
-grande Christine ; on aime que Montesquieu
-ait rythmé les jeux de sa jeune imagination,
-que Pascal ait composé une symphonie sur les
-Passions de l'amour, que Nietzsche ait fait
-résonner dans les forêts le rire surhumain
-de Zarathoustra, que Flaubert ait rythmé
-comme des vers homériques les paroles quotidiennes
-de la Bêtise dont il fut l'Hercule.</p>
-
-<p>Le rythme donne de la beauté à la pauvre
-ballerine qui ne semble drapée que de sa
-chemise. Qu'il en donne un peu à ces femmes
-qui, en leurs rapides aventures, dansent trop
-follement peut-être, chacune dans un des
-rayons de la lumière décomposée par le
-prisme naïf de leur désir.</p>
-
-<p class="sign">R. G.</p>
-
-<p class="ind small">30 juillet 1908.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">COULEURS</h2>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch1">JAUNE</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Que c'est beau, le jaune!</div>
-</div>
-
-<p class="attr">VAN GOGH.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>C'était entendu.</p>
-
-<p>La dernière fois, il lui avait envoyé un long baiser,
-les yeux clos, comme en extase, et elle
-avait souri tendrement, en baissant les paupières.</p>
-
-<p>Ils ne s'étaient jamais parlé.</p>
-
-<p>Elle demeurait là. Il y avait des maisons,
-le long de la rivière et à mi-côte, bordant la
-route qui gravissait la colline : il y avait un
-moulin, une auberge, une saboterie et deux
-ou trois petites fermes, avec un hangar où
-dormait une charrette. On entendait un hennissement,
-le juron d'un roulier, le chant d'un
-coq, le bruissement de l'eau sous les roues
-du moulin et son murmure sous le pont de
-bois.</p>
-
-<p>Il demeurait là, lui aussi, mais plus haut,
-derrière les arbres qui fermaient l'horizon.
-Le soir, en revenant de la chasse, il s'arrêtait
-sur le pont, regardait la rivière, les saules,
-l'herbe, l'étroite vallée, où le soleil, avant de
-mourir, venait se reposer un instant.</p>
-
-<p>C'est de là qu'il l'avait vue. Elle étendait sur
-l'herbe fraîche des bandes de toile bise. Il
-pensa qu'elle était la fille du tisserand dont
-on entendait le métier près de l'auberge, ou
-une servante. D'autres fois, elle lavait du linge
-sous le grand coudrier dont les branches
-retombaient à fleur d'eau, elle l'étendait sur
-les buissons ; puis, avant de s'en retourner,
-cueillait quelques noisettes, ou des fleurs, ou
-lançait des cailloux dans la rivière. Quand
-elle se sentait regardée, elle riait, mais sans
-se laisser distraire de sa besogne ou de son
-divertissement.</p>
-
-<p>Un jour, cependant, elle resta longtemps
-à le regarder, mangeant des noisettes qu'elle
-cassait entre ses dents avec la prestesse d'un
-écureuil.</p>
-
-<p>Alors il vint tous les jours. Elle était là,
-ou bien elle arrivait lentement, levait la tête.
-Ils auraient pu se parler, ils se taisaient. Il
-lui jetait des fleurs, des branchettes, elle n'y
-faisait pas attention. Il apporta un &oelig;illet
-jaune : elle le cacha dans son corsage et, sans
-un geste, disparut.</p>
-
-<p>C'est le lendemain que fut conclu leur
-accord muet.</p>
-
-<p>Le jour suivant, après le premier regard
-échangé, il la vit remonter du côté du bois,
-s'engager dans le taillis. Il fit un détour, la
-rejoignit, comme elle franchissait les barres
-d'une clôture. Sa jupe courte se releva. Elle
-montra un genou blanc. Cela le décida. Cette
-petite fraîche paysanne était propre. Le désir
-le fit un peu trembler.</p>
-
-<p>Il la reçut dans ses bras, la serra, baisa
-ses lèvres, mais elle se dégagea doucement et,
-courbant les épaules, se glissa sous les branches.</p>
-
-<p>C'était un chemin creux abandonné qui
-menait à une ancienne carrière ; elle allait vite,
-évitant les ronces, frôlant les genêts, les chèvrefeuilles,
-les digitales qui s'enchevêtraient
-follement dans ce trou sombre de sable et de
-pierres, que les branches des hêtres, des frênes
-et des chênes protégeaient de leur manteau
-épais et vert.</p>
-
-<p>Arrêtée par une ronce qui agrippait ses
-jambes, il la joignit, s'agenouilla, vainquit la
-ronce, enserra les jambes. Mais elle ne voulut
-pas tomber encore. Elle se raidit ; elle lui
-tournait le dos. Il se redressa ; ses mains montèrent
-aux seins qu'elles pressaient ; il baisait
-la nuque ; il mordit une oreille.</p>
-
-<p>Alors, elle tourna la tête ; ses yeux étaient
-sérieux ; elle cessa de se débattre. Appuyée
-au bras qui entourait sa taille, elle livrait sa
-bouche aux baisers, son corps aux caresses.</p>
-
-<p>Ils tombèrent doucement.</p>
-
-<p>Assis maintenant l'un près de l'autre, ils
-se regardaient du coin de l'&oelig;il, occupés à des
-gestes analogues. Elle arrangeait ses cheveux,
-il refaisait le n&oelig;ud de sa cravate.</p>
-
-<p>Elle souriait.</p>
-
-<p>Il songeait.</p>
-
-<p>Cette bonne fortune l'enchantait. Il en avait
-rencontré peu d'aussi agréables dans sa carrière
-de chasseur équivoque. «&nbsp;Mais que les
-femmes sont difficiles à émouvoir! les transports
-de cette amoureuse ont été bien faibles.
-Elle semblait plus honteuse que tendre, ou
-plus décidée qu'abandonnée, je ne sais.&nbsp;»</p>
-
-<p>Lui cependant avait été très heureux, et de
-quelle douce paix il jouissait! Quel charme
-dans ce corps jeune, dans ces contours qui
-ont leur forme première, dans ces organes
-naïfs! «&nbsp;Elle est lisse comme un tronc de
-hêtre et sa chair a cédé avec tant d'orgueil,
-mais tant de simplicité aussi! Comme c'est
-simple, l'amour!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il regarda la jeune fille, cherchant des mots
-à lui dire, mais il n'avait pas l'habitude de la
-parole, ni surtout de la parole tendre.</p>
-
-<p>Elle lui paraissait encore plus jolie, maintenant,
-plus naturelle. Ce sentiment du naturel,
-il ne l'avait encore jamais éprouvé. C'est
-peut-être que le silence le faisait réfléchir.</p>
-
-<p>Il parla enfin, disant le charme du moment,
-la fraîcheur de cette grotte, son bonheur, son
-repos.</p>
-
-<p>Elle tapotait gauchement sa jupe, tournait
-entre ses doigts une hampe de digitale, souriait,
-mais ne manifestait aucun contentement.</p>
-
-<p>«&nbsp;Il me semble que je l'aimerais presque,
-si elle me câlinait.&nbsp;»</p>
-
-<p>Voulant prendre sa pipe, il se trompa de
-poche, heurta sa bourse.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah!&nbsp;»</p>
-
-<p>Il ramena secrètement une pièce d'or, prit
-la main de l'enfant, referma ses doigts sur la
-surprise. Elle les rouvrit aussitôt, regarda,
-rougit ; son sein se gonfla, elle poussa un
-grand soupir, puis s'abattit dans les bras de
-son ami, toute secouée des sanglots nerveux
-de la joie.</p>
-
-<p>A genoux près de lui, elle lui baisait les
-yeux, les joues, la barbe, le coin des lèvres.</p>
-
-<p>Elle était heureuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch2">NOIR</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">BAUDELAIRE.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>La plus belle fleur que Duclos avait jamais
-vue était un dahlia noir.</p>
-
-<p>C'était dans le jardin public d'une petite
-ville de Normandie, un jardin de tulipes, de
-pâquerettes, de glycines, de charmilles et d'orangers,
-un jardin où la plante rare, surgie
-d'entre les plantes connues, semblait vraiment
-rare, exceptionnelle et belle.</p>
-
-<p>Qu'une touffe de violettes blanches ferait
-bien dans une serre torride, parmi la singularité des
-orchidées! Qu'une orchidée est agréable
-et comme elle saisit étrangement les yeux
-dans un grand jardin de province, où rient
-trois enfants, où un ecclésiastique, qui vient
-d'achever son bréviaire, échange des phrases
-timorées avec deux vieilles dames en noir!</p>
-
-<p>Ce jardin était beau et frais, élégant comme
-une jeune femme qui va peut-être trouver
-l'amour, car on trouve bien le trèfle à quatre
-feuilles. Ses plates-bandes et ses corbeilles
-dosaient avec goût les fleurs de serre qui viennent
-prendre l'air, et les fleurs rustiques qui
-couchent dehors, celles qui ferment à la nuit
-les yeux qu'elles ouvrent au soleil, celles qui
-ont toujours un nouveau sourire pour remplacer
-celui qui se meurt et celles qui se donnent
-toutes, tout d'un coup, d'un seul grand
-baiser.</p>
-
-<p>Il y avait aussi beaucoup d'arbres, et même
-des frênes, des saules et des osiers rouges,
-parmi les lilas, les boules de neige et les roses
-de Jéricho. Il y avait des pelouses, des bassins,
-des jets d'eau, des poissons rouges et
-des poissons blancs.</p>
-
-<p>Il y avait des fleurs noires.</p>
-
-<p>Tout l'été qu'il passa dans cette petite ville,
-Duclos vint, chaque matin, se promener dans
-l'allée des dahlias. Il avait l'air d'un inspecteur
-des fleurs. Il les examinait une à une, accueillant
-les nouvelles venues, déplorant le destin
-de celles qui allaient mourir.</p>
-
-<p>Il s'arrêtait longtemps devant la touffe des
-dahlias noirs. Une fleur noire est noire. C'est
-un morceau de velours noir découpé en forme
-de fleur, et rien de plus.</p>
-
-<p>Les dahlias noirs sont simples ou doubles,
-comme tous les dahlias. Les dahlias doubles
-sont des boules tuyautées, raides et qui semblent
-en métal ou en toile passée à l'empois
-et bien calamistrée. Les dahlias simples ont
-la forme d'un soleil ou d'un ostensoir et semblent,
-du haut de leur tige verte, répandre une
-bénédiction amicale. Ils ont un &oelig;il, et presque
-toujours, dans les dahlias noirs, un &oelig;il
-jaune, un louis d'or insolent posé au centre
-du soleil de velours noir. Ils font peur, parce
-qu'ils semblent vivre, et que c'est contraire à
-la nature des fleurs, qui ne doivent être que
-des choses, de jolies choses.</p>
-
-<p>Cependant les dahlias noirs qui exaltaient
-Duclos tous les matins, dans le grand jardin
-solitaire, n'avaient pas d'&oelig;il : des pétales frisés
-s'entrecroisaient au-dessus du mystère des
-étamines et des pistils.</p>
-
-<p>«&nbsp;Cette fleur n'est qu'une idée, elle est un
-désir. Est-elle une fleur?&nbsp;»</p>
-
-<p>Un jour il eut une surprise. Un petit liseron
-rose avait glissé sa tige souple entre les
-pétales d'un grand dahlia, et il venait de s'ouvrir
-au centre de la fleur, il avait osé mettre
-parmi cette nuit de velours noir la caresse
-d'une nacre charnelle.</p>
-
-<p>«&nbsp;&hellip; Et moi, se disait-il, qui n'avais jamais
-compris le vers de Baudelaire&hellip; Non, c'est
-impossible&hellip; Adieu, fleur innocente qui offenses
-la paix de mon c&oelig;ur&hellip; Qui vais-je aimer,
-puisque tu n'es pas une femme et puisque ce
-pays est un désert d'amour?&nbsp;»</p>
-
-<p>Il s'en alla fort mécontent, les yeux baissés,
-poussant du pied et du bout de sa canne les
-petits cailloux, méditant sur ces désaccords de
-la pensée et de l'acte qui rendent si difficiles
-et si rares les réalisations agréables.</p>
-
-<p>«&nbsp;Le désir ne vient presque jamais à propos.
-On n'a envie que de l'impossible, de l'eau
-qui fuit, de l'oiseau qui s'envole, de la femme
-qui rentre et referme brusquement sa porte.
-La sagesse serait de ne jamais désirer que le
-morceau de pain que l'on porte à sa bouche.
-Et encore qui sait si le gosier ne va pas se
-contracter au passage? Alors, ne désirer que
-ce qui est accompli, accepter le hasard et revivre
-les moments qui furent heureux&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Un cri arrêta ses divagations.</p>
-
-<p>Il regarda, aperçut, assise sur un banc,
-devant lui, une jeune femme qui, le bas de
-la robe un peu relevé, tâtait sa cheville avec
-inquiétude, au-dessus d'un soulier blanc. Le
-bas était noir.</p>
-
-<p>Duclos n'était pas timide. Pendant qu'il
-s'inclinait, le chapeau à la main, expliquant la
-méchanceté des petits cailloux que l'on pousse
-du pied, il observait la sévérité d'une toilette
-qui l'enchanta. Tout était noir et blanc, sauf,
-au cou, la lueur d'un ruban rose, tout pareil,
-de nuance, au liseron qui s'ouvrait, là-bas,
-sur le c&oelig;ur du dahlia noir.</p>
-
-<p>Près de la dame, une brochure de théâtre,
-jaune et un peu salie. Il rapprocha cela d'une
-grande affiche qu'il avait aperçue le matin,
-et, ivre encore de sa fleur et de son désir, il
-murmura, regardant le cou, qui était frais,
-puis le visage mat et doré, les yeux très
-sombres :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Le charme inattendu d'un bijou rose et noir.</div>
-</div>
-
-<p>Blanc, noir et rose, reprit-il, en souriant.</p>
-
-<p>Un sourire un peu forcé lui répondit.</p>
-
-<p>Ils parlèrent théâtre. On n'eut point l'air
-fâché qu'il prît place sur le banc.</p>
-
-<p>Cette stupidité! dit la dame, en roulant la
-brochure.</p>
-
-<p>Alors, il lui récita des vers :</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse i1">O musique, musique des arbres,</div>
-<div class="verse i3">Bercez, bercez-moi.</div>
-<div class="verse">Souffle tiède du vent fraîchi par la rivière</div>
-<div class="verse i2">Caresse, caresse-moi&hellip;</div>
-</div>
-
-<p>Elle le regarda bientôt avec des yeux attendris.</p>
-
-<p>De longs sifflements. Le train passa en
-grondant.</p>
-
-<p>&mdash; La gare est tout près, dit Duclos. On
-descend un petit escalier.</p>
-
-<p>&mdash; Nous avons l'après-midi, murmura la
-la dame.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous aime! dit le jeune homme.</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi pas? répondit la dame.</p>
-
-<p>&mdash; Qui sait?</p>
-
-<p>&mdash; Qui sait?</p>
-
-<p>Ils se levèrent du même accord.</p>
-
-<p>En passant devant le grand dahlia noir,
-noir et rose, maintenant, Duclos s'arrêta, et
-montrant la fleur :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous aime, parce que j'aime cette fleur
-noire et rose. Je vous aime, parce que vous
-êtes les deux s&oelig;urs.</p>
-
-<p>&mdash; Et moi qui ai pleuré ce matin, dit-elle.
-La méchanceté des hommes&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tous les hommes ne sont pas méchants.</p>
-
-<p>Ils se regardèrent longtemps, puis se prirent
-les mains.</p>
-
-<p>&mdash; Etes-vous mon destin?</p>
-
-<p>&mdash; Peut-être, répondit-elle.</p>
-
-<p>Elle ajouta encore, comme la première fois :</p>
-
-<p>&mdash; Qui sait?</p>
-
-<p>&mdash; Vite, dit Duclos, voici l'heure.</p>
-
-<p>Ils descendirent rapidement le petit escalier
-de la gare. Ils partirent.</p>
-
-<p>Quelquefois Duclos appelait son amie :
-«&nbsp;Mon Dahlia.&nbsp;» Cela la faisait rire et songer
-aussi.</p>
-
-<p>Dès qu'ils se furent connus charnellement,
-ils s'aimèrent avec passion.</p>
-
-<p>Le dahlia noir au c&oelig;ur rose fut pour Duclos
-un réconfort éternel. La grande fleur de
-velours apaisa son front, son c&oelig;ur et ses lèvres.
-Elle faisait un beau mystère sur la blancheur
-du marbre.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch3">BLANC</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Cet unanime blanc conflit</div>
-<div class="verse">D'une guirlande avec la même.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">S. MALLARMÉ.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Il était une fois deux enfants du même âge,
-un petit garçon et une petite fille. Ils s'aimaient
-beaucoup, ne se plaisaient qu'ensemble, et
-leurs jeux avaient quelque chose de tendre. A
-cache-cache, quand la petite fille était prise,
-elle se laissait tomber dans les bras de son
-ami, elle renversait la tête, baissait les paupières,
-entr'ouvrait la bouche ; et si les baisers
-ne tombaient pas, elle les réclamait, ou
-allait les chercher en haussant gracieusement
-ses lèvres vers les lèvres distraites ou timides.
-Ils venaient d'avoir dix ans.</p>
-
-<p>Un jour qu'il faisait très chaud, ils ôtèrent
-leurs bas pour patauger dans le ruisseau. Ils
-se mouillèrent beaucoup et allèrent se sécher
-dans l'herbe chaude, au soleil. La vue de leurs
-petites jambes roses, cependant, et de leurs
-genoux moirés excitait leur curiosité. Ils
-comparèrent, et le petit garçon eut la sagesse
-d'avoir la peau moins lisse. «&nbsp;Elle est aussi
-moins douce&nbsp;», dit-il ; et les mains furent
-d'accord avec les yeux.</p>
-
-<p>Ils recommencèrent le lendemain, et chaque
-jour ils lisaient davantage. Leurs baisers,
-maintenant, s'accompagnaient de douces caresses
-qui leur faisaient monter le sang à la
-tête. Mais l'instant d'après, ils n'y pensaient
-plus et leur innocence éclatait de rire. Ils étaient
-heureux.</p>
-
-<p>Venus les premiers froids et la pluie, ils
-transportèrent leurs jeux dans une grande
-chambre à moitié vide qu'on leur abandonnait.
-Le petit garçon, qui allait à l'école, venait passer
-toutes ses récréations chez son amie. La
-petite fille recevait ses leçons à la maison. A
-de certains jours très mauvais, le petit garçon
-les prenait avec elle. Leurs parents, qui considéraient
-l'avenir, voyaient avec plaisir la
-tendresse enfantine des deux écoliers.</p>
-
-<p>Vers le mois de décembre, un curé vint à
-la maison, introduit par la mère dans la
-grande chambre où jouaient les enfants. On
-lui apporta un fauteuil et un tabouret. Il
-s'assit, tira sa tabatière, se moucha, aspira
-une bonne prise et parla du bon Dieu. Ce
-sujet leur était déjà connu, mais la petite fille
-devint attentive, quand le prêtre, se tournant
-vers elle, lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Mon enfant, vous ferez bientôt, je l'espère,
-connaissance avec votre créateur. Vous
-savez combien il vous aime, et vous l'aimez
-aussi. Les c&oelig;urs purs aiment toujours le bon
-Dieu. Mais le véritable amour exige plus d'intimité
-et plus d'abandon. Jésus viendra vers
-vous et vous vous livrerez à lui avec confiance.
-Vous sentirez les saints embrassements
-de votre créateur. En un mot, ma chère
-petite, nous allons vous préparer à votre
-première communion.</p>
-
-<p>&mdash; Et moi? demanda le petit garçon.</p>
-
-<p>&mdash; Ecoutez, dit le prêtre, et faites votre profit
-de mes paroles. Vous savez, continua-t-il,
-en revenant à la petite fille, toute l'importance
-d'un pareil acte. Le catéchisme vous a instruite
-de la grandeur de ce sacrement. Quel
-mystère que l'union du créateur et de la créature!
-Cette union s'opère par la communion
-eucharistique et elle apporte aux êtres qui
-savent s'y préparer et s'en rendre dignes les
-joies ineffables de l'amour divin&hellip;</p>
-
-<p>Il parla longtemps, et la froideur de son
-verbe contrastait avec l'exaltation des sentiments
-qu'il exprimait. A chaque instant, il
-déployait un grand mouchoir rouge très sale,
-il ouvrait sa tabatière, prisait, crachait, éternuait.
-La petite fille ne comprenait rien aux
-grandes paroles d'amour débitées par ce vieillard
-machinal ; cependant, il parlait d'amour
-et ce mot, même dans une telle bouche, la
-charmait et la faisait un peu tressaillir.</p>
-
-<p>Son confesseur ne lui avait encore fait aucune
-question sur le sixième commandement,
-mais, à l'approche du grand jour, il se départit
-de sa réserve ou de son indifférence. Ses
-questions très précises, et d'ailleurs conformes
-aux manuels de dévotion, intéressèrent
-beaucoup la petite fille. A la réflexion, elle
-fut navrée. Ainsi tout cela, c'était des péchés.
-Ces jeux, ces baisers, ces frôlements, ces
-caresses, des péchés! Le prêtre ne lui apprit
-rien, d'ailleurs, sinon qu'elle avait, sans le
-savoir, cessé d'être innocente.</p>
-
-<p>Une après-midi, elle refusa le baiser de
-son ami et, sans autres explications, alla s'agenouiller
-dans un coin de la chambre. Ensuite,
-elle prit un livre et lut : «&nbsp;Soyons fidèles à
-enlever tous les obstacles qui pourraient s'opposer
-à la venue de Jésus en nous. Préparons-lui
-un sanctuaire pur, orné, embrasé
-d'amour ; et quand il sera venu, nous pourrons
-dire, dans la ferveur de notre joie : Mon
-bien-aimé est à moi, il a reposé sur mon
-c&oelig;ur&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle avait prononcé ces derniers mots à
-haute voix. Le petit garçon les entendit et
-demanda, tout en larmes :</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est donc plus moi que tu aimes?</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne peux pas comprendre ces choses-là.
-Je t'aime comme mon frère et comme mon
-petit ami ; j'ai beaucoup d'affection pour toi,
-mais mon amour appartient à Jésus.</p>
-
-<p>&mdash; A Jésus!</p>
-
-<p>Il haussait les épaules, rageur dans son
-chagrin.</p>
-
-<p>&mdash; Jésus m'aime, comment ne pas l'aimer?
-Il me fait la cour, comment lui résister? Tu
-ne sais donc pas qu'il est tout puissant, et
-qu'il peut nous pulvériser tous les deux, à
-l'instant même?</p>
-
-<p>&mdash; C'est vrai?</p>
-
-<p>Il réfléchissait, accablé, à cet inconnu si
-fort et si cruel qui était venu prendre son
-amie, briser son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! qu'il me tue, mais qu'il ne t'emporte
-pas!</p>
-
-<p>&mdash; Il ne m'emportera pas. Est-ce qu'il a
-emporté Angèle, Laure, Juliette qu'il a aimées
-l'année dernière et qui en sont encore tout
-heureuses?</p>
-
-<p>&mdash; Alors, il ne t'aimera pas toujours?</p>
-
-<p>&mdash; Il m'aimera toujours, mais de loin, et
-moi aussi, je l'aimerai. Mais il n'y a pas que
-moi sur terre et il faut qu'il entre dans le
-c&oelig;ur de toutes les petites filles qui font leur
-première communion.</p>
-
-<p>&mdash; Entre-t-il aussi dans le c&oelig;ur des petits
-garçons?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne pense pas, dit-elle d'un ton ironique.
-Il ne peut offrir aux petits garçons
-qu'une bonne et solide amitié.</p>
-
-<p>&mdash; Moi, je ne l'aimerai jamais.</p>
-
-<p>&mdash; Tu seras forcé de l'aimer, quand tu
-auras le c&oelig;ur pur, tu verras.</p>
-
-<p>&mdash; Ah!</p>
-
-<p>&mdash; Moi, j'ai le c&oelig;ur pur. J'ai confessé
-tous mes péchés!</p>
-
-<p>&mdash; Quels péchés?</p>
-
-<p>&mdash; Tais-toi, et demande pardon à Dieu.</p>
-
-<p>Elle recommença ses prières.</p>
-
-<p>Son ami réfléchissait.</p>
-
-<p>Les petits garçons, moins avancés, font
-généralement leur première communion un
-an après les petites filles de leur âge. C'était
-un usage ; il ne s'en sentait pas humilié.
-Cependant, il aurait bien voulu participer aux
-mystères que son amie allait connaître. Il ressentait
-à la fois de la jalousie et de la peur.</p>
-
-<p>«&nbsp;Pourvu, songeait-il, qu'il ne lui fasse
-point de mal!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le grand jour arriva. Il vit sa petite amie
-pâle et jolie dans un nuage de mousseline.
-Ces deux candeurs étaient charmantes. S'approchant
-d'elle, il murmura :</p>
-
-<p>&mdash; Comme je t'aime!</p>
-
-<p>Elle baissa les yeux et fit rouler entre ses
-mains gantées de blanc les grains de son
-chapelet de nacre. Elle passa sans lui répondre,
-sans le regarder. Il fut triste pendant
-toute la cérémonie. La récitation des actes le
-réveilla un peu, mais il eut le c&oelig;ur brisé,
-quand il entendit la voix de son amie :</p>
-
-<p>«&nbsp;O mon unique bien, mon trésor, ma vie,
-mon paradis, mon amour, mon tout, je veux
-vous recevoir le c&oelig;ur brûlant d'amour&hellip; O
-mon trésor, je veux vivre et mourir dans une
-union continuelle avec vous!&hellip; Mon bien-aimé
-s'est donné tout à moi, je me donne aussi
-toute à lui. O mon Jésus, je ne veux plus
-m'appartenir, je veux être à vous. Que mes
-sens soient à vous et qu'ils ne servent plus
-qu'à vous faire plaisir&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Ingrate!&nbsp;» songeait-il. Il eut un mouvement
-de colère. Puis il se remémora les charmantes
-heures passées avec son amie, leurs
-jeux, leurs rires, ces lents baisers qui les mettaient
-hors d'haleine, ces étreintes dont ils
-sortaient rougissants, la peau brûlante, les
-yeux humides&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Tous ces plaisirs, c'est un autre qui va
-les lui donner! Et moi je suis seul&hellip; Elle
-ne m'aime plus&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>La petite fille eut l'honneur de parler encore
-après la communion. Elle revint à sa place,
-la première de la blanche théorie, s'agenouilla
-la tête dans ses mains, resta longtemps absorbée.
-Un sentiment puissant l'écrasait.
-Elle se sentait dolente et heureuse :</p>
-
-<p>«&nbsp;Il est en moi, je le sens dans mon c&oelig;ur&hellip;
-Mon c&oelig;ur se gonfle&hellip; J'étouffe, mais c'est de
-bonheur&hellip; je suis aimée, je suis aimée&hellip; C'est
-toi, mon amour? Oh! reste dans mes bras,
-serre-moi bien fort encore, encore! Ah! je
-me trouve mal&hellip; La tête me tourne&hellip; Ah!
-Ah! quelle émotion! Je vais maintenant lui
-déclarer encore tout haut mon amour, je suis
-bien contente et bien fière&hellip; Tu m'aimes, dis?
-Il m'aime.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle se leva et parla :</p>
-
-<p>«&nbsp;O Sauveur tout aimable, je me suis donnée
-à vous et vous vous êtes donné à moi, je
-veux vous sacrifier tous les plaisirs de la terre,
-je vous sacrifie mon corps, mon âme, ma
-volonté. Je n'ai que cela à vous offrir, hélas!
-Si j'avais davantage, je vous donnerais davantage,
-je voudrais mourir pour vous&hellip; Enflammez-moi
-de votre amour! Mais je ne me contente
-pas d'une étincelle, je veux une flamme,
-j'en veux mille, je veux un incendie qui détruise
-à l'instant en moi toute attache aux
-créatures&hellip; Vaines créatures, laissez-moi,
-vous ne me verrez plus. Ne me demandez plus
-aucune affection. Mon c&oelig;ur appartient tout
-entier à mon bien-aimé&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Elle ne m'aime plus, songeait-il, elle ne
-m'aimera plus jamais.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il pleura. Ses voisins croyaient que c'était
-par pieuse émotion.</p>
-
-<p>Cependant la messe s'accomplissait et on
-entendait déjà remuer les chaises dans le bas
-de l'église. La petite fille rénovée par l'amour
-se sentit également dévorée par la faim. Alors,
-elle pensa à sa maison, à ses parents, à son
-ami, à la belle table de cérémonie, brillante
-de fleurs, de cristaux, d'argenterie ; elle pensa
-à la cuisine, à la cuisinière. Bien sûr qu'une
-bonne assiette de potage refroidissait déjà
-pour elle.</p>
-
-<p>«&nbsp;Après, je mangerai un petit pâté&hellip; Mon
-ami va être là, attentif à me servir&hellip; Je
-l'aime bien&hellip; Nous nous promènerons en
-attendant les vêpres, nous cueillerons des
-fleurs, rien que les blanches, blanches comme
-mon voile, comme mon c&oelig;ur. Je suis contente!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le petit garçon avait couru à la maison de
-son amie, où sa famille ce jour-là déjeunait,
-il était allé prévenir la cuisinière, et, à l'office,
-sur un coin de table, on avait préparé
-deux potages, et deux bouchées à la reine, et
-deux verres de vin.</p>
-
-<p>Quand la petite fille arriva, il lui prit la
-main et elle se laissa entraîner. A l'aspect de
-la dînette préparée, son petit c&oelig;ur de femme
-fondit de tendresse. Elle se jeta au cou du
-petit garçon et l'embrassa de toutes ses forces,
-disant :</p>
-
-<p>&mdash; Tu sais, Jésus est mon époux mystique,
-mais cela ne va pas durer longtemps. Pendant
-qu'il m'aime, dis-moi ce que tu veux, il
-n'a rien à refuser à sa petite épouse.</p>
-
-<p>&mdash; Je veux que tu m'aimes comme avant.</p>
-
-<p>&mdash; Tiens, dit-elle.</p>
-
-<p>Elle lui donnait ses lèvres.</p>
-
-<p>&mdash; Es-tu content? Mangeons, maintenant,
-j'ai bien faim.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch4">BLEU</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">La demoiselle bleue aux bords frais de la source.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">TH. GAUTIER.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Elle était princesse. S&oelig;ur de la reine, elle
-vivait près d'elle et partageait ses honneurs.
-Mais sa fantaisie aussi lui conseillait des plaisirs
-moins pompeux et elle voulait bien aller
-parfois chez une de ses dames d'honneur dont
-le mari était simple garde du corps et d'ailleurs
-excellent gentilhomme, jeune, beau, spirituel,
-tendre.</p>
-
-<p>La princesse était mariée dans son pays à
-un prince qui pouvait devenir roi, si plusieurs
-générations disparaissaient dans un cataclysme.
-Ils ne s'étaient jamais aimés. La princesse,
-d'ailleurs, qui était parfois rieuse et toujours
-orgueilleuse, passait pour avoir un c&oelig;ur
-de fer. Elle avait reçu beaucoup d'hommages,
-et n'en avait agréé aucun. Tantôt elle se moquait,
-tantôt elle prenait un ton glacé. Elle
-n'aimait que la toilette, le jeu et la domination.
-Ce qui lui plaisait chez le garde du corps,
-c'est que ses sourires y étaient des ordres ;
-ensuite, elle gagnait toujours au vingt-et-un ;
-ensuite ses robes et ses diamants éclipsaient
-toutes les autres parures et toutes les autres
-robes. Le garde du corps ne lui avait jamais
-témoigné d'autre sentiment qu'un profond
-respect.</p>
-
-<p>Comme elle était blonde, elle aimait les
-étoffes bleues, les fleurs bleues, les saphyrs,
-bleus comme ses yeux, si bien qu'on avait fini
-par l'appeler la Princesse Bleue. Elle s'amusait
-de ce nom, qui semblait sorti d'un conte
-de fées. Un jour qu'elle écoutait les propos
-mélancoliques de sa dame d'honneur, elle se
-sentit quelque langueur dans la pensée et dans
-les membres, et elle dit : «&nbsp;Mon âme est un
-oiseau bleu.&nbsp;» Ce mot, qu'elle répéta plusieurs
-fois, lui rendit toute sa sérénité, tant il était
-joli. Alors elle regarda autour d'elle :</p>
-
-<p>&mdash; Votre mari est donc absent, ma chère?
-Il me semble qu'il n'est pas venu me saluer.</p>
-
-<p>&mdash; Mon mari vous paraît absent aujourd'hui,
-mais ne l'est-il pas tous les jours?</p>
-
-<p>&mdash; Que voulez-vous dire?</p>
-
-<p>&mdash; N'est-il pas tous les jours absent de lui-même?</p>
-
-<p>&mdash; Pauvre amie, cela signifie qu'il vous
-néglige.</p>
-
-<p>&mdash; Il ne m'aime plus.</p>
-
-<p>&mdash; Vraiment, voilà une belle conduite. Mais
-ce n'est pas possible. D'ailleurs, je ne le permettrai
-pas. Je ne veux pas que mon amie soit
-malheureuse. Il va recevoir mes ordres.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! Madame, vous croyez donc que l'on
-commande aux c&oelig;urs?</p>
-
-<p>&mdash; Mais sans doute. M'a-t-on consultée pour
-me marier, moi, princesse? On m'a dit d'aimer
-mon mari, et je l'ai aimé.</p>
-
-<p>&mdash; Combien de temps?</p>
-
-<p>&mdash; Mais je l'aurais aimé toujours, s'il avait
-voulu. Il n'a pas voulu.</p>
-
-<p>&mdash; Vous voyez bien.</p>
-
-<p>&mdash; Il ne l'a pas voulu ou peut-être il ne l'a
-pas pu. Le mariage ne me causait aucun plaisir,
-il me reprocha ma froideur, et je pleurai.
-Depuis ce moment, nous ne nous sommes jamais
-revus sans témoins. D'abord, je me sentis
-très humiliée, puis j'appréciai le calme des
-nuits solitaires. Je suis jeune fille avec bonheur.
-Mais depuis mon expérience, je comprends
-encore un peu moins les jeux, les drames,
-les comédies de l'amour&hellip; Alors, cela
-vous amuse, vous, la cérémonie conjugale?</p>
-
-<p>La dame d'honneur regarda sa maîtresse
-avec une respectueuse et triste ironie.</p>
-
-<p>Puis elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; J'ai peur que mon mari n'ait quelque
-amour en tête, ou quelque amourette.</p>
-
-<p>&mdash; Amourette? dit la princesse. Le mot est
-joli. Amourette, cela ne doit pas être grave,
-cela?</p>
-
-<p>&mdash; Grave? Non, l'amourette passe et l'amour
-reste. Mais je ne sais. C'est peut-être un véritable
-amour qui l'éloigne de moi. J'en ai bien
-peur.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne comprends presque rien à tout cela,
-dit la princesse, mais je voudrais vous voir
-heureuse comme je le suis moi-même. A moi,
-pour cela, il ne faut rien que la vie qui passe
-et que je respire. A vous, puisqu'il vous faut
-l'amour, j'essaierai, je vous le répète, de vous
-secourir. La parole de sa princesse touchera
-son c&oelig;ur&hellip; Eh! ma bonne amie, c'est peut-être
-moi qu'il adore?</p>
-
-<p>&mdash; Peut-être, hélas!</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi hélas? Si c'est moi, vous êtes
-sauvée.</p>
-
-<p>A ce moment, le garde du corps entra et vint
-saluer la princesse.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur, lui dit-elle, je vous recevrai à
-six heures au palais, en audience particulière.</p>
-
-<p>Elle se leva et sortit.</p>
-
-<p>Tout le monde imita la princesse et les deux
-époux restèrent face à face, fort troublés tous
-les deux.</p>
-
-<p>&mdash; Madame, dit le mari, vous avez donc
-déplu à la princesse? C'est encore à vous que
-je dois cette avanie?</p>
-
-<p>&mdash; Avanie? Comment, la dame de vos pensées
-veut bien vous recevoir en particulier et
-vous vous plaignez?</p>
-
-<p>Il ne sut d'abord que répondre, car c'était
-la première fois que sa femme faisait allusion
-à des sentiments qu'il croyait tenir bien
-cachés dans son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; La dame de mes pensées, dit-il brutalement,
-c'est ma carrière, et vous l'avez sans
-doute brisée par vos bavardages.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne suis pas bavarde.</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes sotte.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! laissez-moi, vous ne méritez pas
-d'être aimé.</p>
-
-<p>La dame s'enfuit, ressentant une colère
-triste. Mais, malgré toute raison, elle espérait
-que l'intervention de la princesse serait heureuse,
-et elle passa la fin de sa journée à pleurer
-doucement.</p>
-
-<p>Le garde du corps adorait la princesse en
-secret et sans espérance. Timide et violent, il
-gardait ses timidités pour sa divinité, ses violences
-pour sa femme ; mais quand il avait été
-brutal, il ressentait beaucoup de honte et sa
-timidité le faisait beaucoup souffrir. Il était
-presque toujours malheureux. Aussi, depuis
-quelque temps cherchait-il dans l'ambition
-un remède à ses maux. Il venait de passer
-l'après-midi à faire les plus humiliantes commissions
-pour la maîtresse du roi, inquiétée
-par les allures d'un amant subalterne qu'elle
-avait congédié. Le garde du corps devait, en
-échange d'un billet de trois lignes, recevoir
-un brevet de capitaine. Il tenait le billet dans
-son portefeuille et c'est à six heures exactement
-qu'il devait le remettre à la favorite.</p>
-
-<p>L'amour, la curiosité, l'inquiétude l'emportèrent
-sur l'ambition. Il alla se parer, se
-parfumer et courut à l'audience, en se disant :
-«&nbsp;C'est peut-être un rendez-vous.&nbsp;»</p>
-
-<p>La princesse, au lieu de se faire attendre,
-attendait, et non sans impatience. Elle était
-plus jolie, étant plus pâle, avec des yeux brillants.
-Sa figure avait la douceur d'une hampe
-de lilas blanc cachés sous les feuilles, mais les
-feuilles étaient blondes : sa coiffure, défaite
-avec beaucoup d'art, laissait pendre jusqu'à
-ses épaules quelques boucles de cheveux.</p>
-
-<p>&mdash; Approchez-vous, dit-elle d'une voix
-dolente, approchez. Mettez-vous ici, près de
-moi. Je suis souffrante et ne puis parler que
-très bas. Et puis, c'est l'amie, l'amie de votre
-femme qui vous reçoit, et non la princesse.
-Voici donc : je me suis aperçue que vous
-n'aimiez plus Elisabeth et cela me fait de la
-peine. Est-ce bien vrai que vous ne l'aimez
-plus?</p>
-
-<p>&mdash; Hélas!</p>
-
-<p>&mdash; Et le sentiment de votre devoir, de votre
-honneur?</p>
-
-<p>&mdash; Mon honneur?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, vous lui avez juré, outre la fidélité
-conjugale, une tendresse éternelle&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Elle l'a cru&hellip; je l'ai cru peut-être aussi&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est mal de la délaisser, de la tourmenter&hellip;
-Elle pleure en ce moment, j'en suis
-sûre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je ne suis pas méchant pour elle.</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, promettez-moi de ne plus lui
-faire de chagrin.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne lui ferai pas de chagrin volontairement.</p>
-
-<p>&mdash; Bien, mais promettez-moi davantage,
-promettez-moi&hellip;</p>
-
-<p>Elle sembla oppressée, et sa voix devint si
-basse que, pour la percevoir, le garde du corps
-dut se pencher vers la princesse, jusqu'à presque
-effleurer ses cheveux. Cet homme, quoique
-habitué à toutes les dissimulations du
-courtisan, souffrait affreusement. Aimer la
-princesse de loin, cela lui avait paru un doux
-supplice, en comparaison de la torture que lui
-faisait, en ce moment, subir le désir. Avec
-toute autre femme, ou il fût tombé à genoux,
-ou il eût pris la fuite ; avec la princesse, il
-fallait rester, se taire et maintenir l'attitude
-d'un soldat qui reçoit des ordres.</p>
-
-<p>&mdash; Promettez-moi, reprit la princesse, d'être
-bon pour elle, d'être très bon, de l'aimer
-encore&hellip;</p>
-
-<p>Le garde du corps resta muet.</p>
-
-<p>&mdash; Vous le promettez?</p>
-
-<p>Il se taisait toujours.</p>
-
-<p>&mdash; Cela n'est donc plus possible? Tout est
-donc fini entre vous? Vous avez une faute
-grave à lui reprocher?</p>
-
-<p>&mdash; Je n'ai rien à lui reprocher, je ne l'aime
-plus, voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash; Qu'elle ne s'en aperçoive pas, au moins!</p>
-
-<p>&mdash; J'espérais qu'elle ne s'en serait jamais
-aperçue.</p>
-
-<p>&mdash; On peut donc cesser d'aimer une femme
-sans qu'elle s'en aperçoive?</p>
-
-<p>&mdash; C'est difficile, je n'ai pas eu l'adresse
-nécessaire. Ce qui est facile, hélas! c'est d'aimer
-une femme sans qu'elle s'en aperçoive.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! croyez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; J'en suis sûr. Celle que j'aime ne s'est
-jamais doutée de mon amour et ne s'en doutera
-jamais.</p>
-
-<p>&mdash; Monsieur le garde du corps, dit la princesse,
-monsieur le militaire, vous êtes un
-enfant. Celle que vous aimez connaît votre
-amour&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Hélas! dit-il, incrédule.</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; et elle vous aime, ajouta-t-elle, en lui
-tendant ses deux mains.</p>
-
-<p>Il se jeta sur l'offrande, mais encore indécis,
-si troublé qu'il haletait.</p>
-
-<p>&mdash; Embrasse-les, enfant, dit la princesse,
-embrasse-moi, toi qui m'aimes, toi qui m'as
-désirée si longtemps dans le secret de ton
-c&oelig;ur, embrasse ta princesse bleue, embrasse
-ton amour.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, la femme de chambre
-disait à sa maîtresse :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! Madame a un bleu sur la gorge.</p>
-
-<p>&mdash; Cela ne m'étonne pas. C'est un signe.
-Mais si singulier! Il est ici, il est là. Il se
-montre, il disparaît. Sur la gorge, c'est vrai,
-sur le c&oelig;ur&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; C'est peut-être pour cela qu'on appelle
-Madame la princesse bleue? continua l'innocente.</p>
-
-<p>&mdash; Va voir si ma dame d'honneur est là.</p>
-
-<p>La princesse, demeurée un instant seule,
-considéra avec émotion son signe bleu.</p>
-
-<p>«&nbsp;Dieu! que je suis heureuse! songeait-elle
-Et comme je suis adroite! Et que mon amie
-est bête! Faire des confidences d'amour!
-Pauvre Ariane, sans toi, je n'aurais peut-être
-jamais rien su. Ces regards, que je prenais
-pour les marques d'un attachement ardent et
-respectueux, c'était de l'amour!&hellip; Mais la
-voilà&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>La dame d'honneur entrait tout agitée.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! princesse! Il m'a fallu l'attendre
-jusqu'à quatre heures du matin! Je suis folle!
-Tout est perdu.</p>
-
-<p>&mdash; Là! Vous ne pouvez donc jamais être
-raisonnable? Tout est arrangé, au contraire.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! Merci!</p>
-
-<p>&mdash; Ecoutez-moi. Je l'ai confessé. Cela a été
-difficile, cela a été long. Enfin, je sais la vérité.
-C'est une amourette. La personne qui a fait
-tourner la tête à votre mari est une petite
-actrice sans conséquence. On les prend, on les
-laisse, on les reprend. Celle-là a déjà passé
-par bien des mains, et entre autres par celles
-de mon mari&hellip; Vous voyez, nous sommes en
-famille&hellip; Or voici. Une actrice n'est presque
-jamais libre dans la journée. Sa liberté commence
-à l'heure où finit celle des autres femmes,
-à minuit. J'ai donc décidé que votre mari
-prendrait son service à mon palais tous les
-jours de minuit à quatre heures du matin&hellip;
-Naturellement, il aura des compensations, car
-cela est pénible&hellip; Son avenir est assuré et son
-bonheur&hellip; Il est ambitieux? Oui. Très bien.
-Un titre lui plairait? Une décoration? D'abord
-je l'attache à ma personne. Dès qu'il aura un
-grade possible, dans six mois, dans trois mois,
-il sera mon aide de camp, mon secrétaire. Il
-ne me quittera que pour aller vous faire la
-cour, heureuse épouse. Nous le surveillerons
-à nous deux&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Que vous êtes bonne!</p>
-
-<p>&mdash; N'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes la bonté même.</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes belle, vous, et cela vaut mieux.</p>
-
-<p>&mdash; Belle! Qui est plus belle que vous?</p>
-
-<p>&mdash; Flatteuse! J'ai trente ans et vous en
-avez vingt-cinq&hellip; Hélas! J'ai renoncé à tout.
-Vous m'aimerez au moins?</p>
-
-<p>&mdash; Je vous ai toujours aimée. Je vous adorerai.
-Ma vie vous appartient. Je vous serai
-dévouée jusqu'à la mort, et mon mari aussi,
-je l'espère bien.</p>
-
-<p>&mdash; Je l'espère aussi. Je l'ai peut-être sauvé
-d'un grand péril, d'un amour malheureux,
-car quelles joies trouver dans l'aventure où
-il s'engageait?</p>
-
-<p>&mdash; Quand il sera revenu à lui-même, il vous
-aura bien de la reconnaissance&hellip; Hier soir,
-c'est-à-dire ce matin, il était bien troublé&hellip;
-Quand il est rentré, je l'ai cru ivre. Il me
-regardait avec des yeux égarés. Sitôt entré
-dans sa chambre, il a verrouillé la porte, puis
-je l'ai entendu crier : Ah! Ah! Ah!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il n'a pas dit autre chose?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne crois pas. Il n'est pas expansif.</p>
-
-<p>&mdash; Précieuse qualité. Que diriez-vous d'un
-mari qui vous ferait d'humiliantes confidences?&hellip;
-Il y en a qui sont ainsi&hellip; Le mien, par
-exemple&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous avez été bien malheureuse!</p>
-
-<p>&mdash; Oui et non. Je ne pense plus à cela. Le
-présent exalte mon c&oelig;ur&hellip; Faire le bonheur
-de ceux que l'on aime et qui vous aiment, est-il
-rien de pareil au monde?</p>
-
-<p>&mdash; Vous êtes adorable!</p>
-
-<p>&mdash; Et je suis adorée.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! oui.</p>
-
-<p>&mdash; Chère amie!</p>
-
-<p>Elle laissa prendre sa main, que la dame
-d'honneur couvrit de baisers.</p>
-
-<p>«&nbsp;Ils se superposent, pensait-elle, mais les
-derniers n'effacent pas les premiers. Vos lèvres,
-pauvre couple, se rencontrent encore avec
-ferveur, mais sur ma peau&hellip; C'est bien curieux&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Ah! reprit-elle tout haut, maintenant
-que vous êtes certaine de retrouver votre bonheur
-un jour ou l'autre, j'espère que vous
-serez prudente. D'après les confidences que
-j'ai reçues, les joies conjugales ont un peu lassé
-votre mari. Les hommes n'aiment pas qu'on
-leur fasse des avances&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oh! entre mari et femme! N'importe, je
-serai prudente, généreuse amie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Plus généreuse encore que vous ne
-croyez! Car, enfin, votre mari est séduisant.
-Il est jeune, plus jeune que moi, beau, ardent,
-passionné&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il le fut.</p>
-
-<p>&mdash; Il l'est encore, soyez-en sûre, et vous
-ne tarderez pas à vous en apercevoir. Si je
-n'avais pas renoncé à tout, si je n'étais pas
-princesse&hellip; A votre place, je serais jalouse.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! Dieu, je connais trop votre c&oelig;ur.</p>
-
-<p>&mdash; Alors vous allez rentrer chez vous pleine
-de confiance? Encore un peu triste?</p>
-
-<p>&mdash; Encore un peu.</p>
-
-<p>&mdash; Mais les nuages se dissipent, le ciel commence
-à redevenir bleu?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Bleu comme mon âme, ma tendre amie,
-bleu comme mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Et elle enfonçait son doigt dans son sein,
-à l'endroit de la meurtrissure bleue qui enchantait
-sa chair amoureuse.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch5">VIOLET</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">L'heure violette.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">LÉO LARGUIER.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>On l'appelait la vieille fille, et pourtant, si
-elle était fille et vieille, elle n'avait l'air ni l'un
-ni l'autre. Son apparence était d'une veuve
-sur le déclin du bel âge. Elle était toujours
-vêtue de noir, avec une profusion de broderies,
-de parements et de rubans violets. Un
-bouquet de violettes pâles, le plus souvent,
-ornait son corsage et se répétait, factice, sur
-son chapeau. L'odeur des violettes emplissait
-son jardin, sa maison et son c&oelig;ur : ses yeux
-doux étaient deux belles violettes.</p>
-
-<p>La vieille fille était rieuse et dévote ; et les
-curés ne manquaient pas d'en tirer la preuve
-que la bonne humeur est l'inséparable compagne
-de la vertu et de la piété : «&nbsp;Voyez la
-vieille fille. Le ciel est dans son âme et dans
-ses yeux.&nbsp;» Ses yeux étaient en effet des plus
-doux et un sourire, à la fois céleste et puéril,
-répandait sa grâce sur la plénitude rose de son
-visage. Elle était, de tous côtés, rebondie, mais
-sans excès, et l'ensemble avait cette suavité
-reposante des architectures définitives.</p>
-
-<p>Un seul point indiquait son âge, la couleur
-de ses cheveux. Leur blond très cendré s'était
-encore décoloré avec la quarantaine, tombant
-à la nuance de la toile bise que les années,
-habiles lavandières, blanchissaient, à chaque
-printemps, un peu.</p>
-
-<p>Bref, la vieille fille était une agréable chanoinesse.</p>
-
-<p>Vers le temps qu'elle eut à subir la grande
-crise féminine, sa fortune, par l'établissement
-d'un chemin de fer qui lui prit une ferme,
-s'accrut. Alors, se sentant à la tête quelques
-vapeurs, elle voulut remuer. Elle fit des pèlerinages
-lointains, mais seule avec une amie et
-à loisir. Ayant vu des provinces et des figures
-nouvelles, elle se sentit différente ; sa
-curiosité très assoupie s'éveilla. Un ecclésiastique
-lettré lui prêta des livres d'histoire. Le
-roman ne parle que des amours possibles,
-l'histoire parle des amours réelles que certifient
-des lettres et des reliques. La vieille fille
-fut surprise ; elle rêva longuement un jour
-devant l'image d'un beau cardinal mondain
-qui décorait un livre grave.</p>
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="it" xml:lang="it">Galeotto fu 'l libro e chi lo scrisse.</i></div>
-</div>
-
-<p>Elle ne s'était pas mariée par dévotion, ayant,
-entre les mains d'un prêtre implacable aux
-joies terrestres, fait v&oelig;u de se consacrer au
-Seigneur. Sa mère, informée de cela, pleura,
-menaça de mourir ; alors, elle différa, remettant
-ce délaissement du monde au temps où
-sa mère serait partie. Mais les années, sans
-amortir sa piété, avaient effacé peu à peu dans
-son esprit jusqu'au souvenir de ce v&oelig;u, et
-quand elle s'était trouvée libre de l'accomplir,
-elle n'y avait plus pensé. Le prêtre fanatique
-était mort. L'heure du mariage aussi
-était morte. Ayant refusé tous les partis du
-pays, elle était devenue, sans s'en apercevoir,
-la vieille fille ; et maintenant qu'elle s'en apercevait,
-il était trop tard. D'ailleurs, elle était
-heureuse ainsi, et plus heureuse encore depuis
-qu'elle rêvait.</p>
-
-<p>La vieille fille rêvait donc, par un beau
-soir de la fin de septembre, en écossant des
-pois dans son jardin, de concert avec sa servante.
-On voyait, couchée le long de la rivière,
-comme une paresseuse, la petite ville ; un de
-ses bras à demi nus montait vers la gare ;
-l'autre allait se perdre dans une forêt ; sa tête
-formait l'église ; son corps, la cité ; et ses
-jambes, les faubourgs. Tout cela sommeillait
-et même la gare, entre deux cris.</p>
-
-<p>La vieille fille rêvait si bien que sa servante,
-lasse de n'obtenir aucun assentiment à ses
-discours, s'était tue ; elle rêvait si bien que,
-la cloche de la porte d'entrée ayant sonné,
-elle sursauta et se leva à demi, l'air égaré.</p>
-
-<p>Ce qui entrait ne correspondait pas à son
-rêve. Elle reconnut une de ses amies de jeunesse,
-une pauvre femme qui vivait à la campagne,
-mariée à un petit notaire et chargée
-d'enfants. Un garçon d'une douzaine d'années,
-vêtu d'un triste uniforme gris, suivait cette
-forme, l'air humble et la casquette à la main.</p>
-
-<p>L'accueil fut froid, mais la pauvre femme
-fut si aimable, elle apportait de si jolies fleurs
-de village, des prunes si grosses, que la vieille
-fille retrouva son sourire. On lui présenta l'enfant,
-qui allait, le lendemain, entrer au collège
-de la ville comme pensionnaire. Or, les
-parents, très occupés, et pas riches, ne pourraient
-venir le voir, il y avait loin, que trois
-ou quatre fois par an, peut-être. Et ce que
-l'on demandait, c'est que, parfois, quand cela
-ne la désobligerait pas trop, elle fît sortir ce
-gamin qui était bien sage, bien doux, bien
-respectueux, et bon élève, puisqu'il venait de
-conquérir une bourse.</p>
-
-<p>La vieille fille consentit. Cela lui parut tout
-d'abord une &oelig;uvre de charité.</p>
-
-<p>&mdash; Si je ne puis m'en occuper, dit-elle,
-Rosalie ira le chercher et le surveillera. Elle
-le mènera à ma ferme des Pins, s'il fait beau.
-Il boira du lait. Aime-t-il cela?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! dit la mère, beaucoup. Remercie
-Mademoiselle.</p>
-
-<p>&mdash; Merci, Mademoiselle.</p>
-
-<p>Au son de cette voix douce et déjà presque
-mâle, la vieille fille regarda le jeune
-garçon.</p>
-
-<p>Ce fut tout. Comme la nuit était venue, on
-rentra les pois, et la vieille fille, qu'appelait
-l'angélus, s'en alla à l'église.</p>
-
-<p>Rosalie, vers la mi-octobre, se présenta au
-collège. On lui donna le jeune garçon.</p>
-
-<p>Mademoiselle ne rentrerait que le soir.
-Seul avec une bonne, l'enfant bientôt s'émancipa.
-Puis, fatigué, il devint sérieux,
-parla de ses études, de ses projets d'avenir.
-Quand Mademoiselle arriva à l'improviste,
-elle trouva un jeune homme qui disait gravement :</p>
-
-<p>&mdash; Dès que je serai sous-lieutenant, je me
-marierai ; j'y pense déjà.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous savez peut-être avec qui?</p>
-
-<p>&mdash; Je le sais très bien.</p>
-
-<p>La servante riait. Elle aussi savait bien avec
-qui elle se marierait, dès que cela serait possible.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, il est charmant, cet enfant! dit la
-vieille fille.</p>
-
-<p>Depuis ce premier jour, elle ne manqua
-jamais de se trouver chez elle les jours de
-sortie. On causait, on se promenait, on jouait
-près du feu. Elle le tutoyait, elle l'embrassait,
-elle tapotait ses vêtements, elle faisait la
-mère, elle l'aimait.</p>
-
-<p>Cependant, l'enfant eut treize ans, puis
-vinrent les vacances ; elle les laissa passer,
-s'en alla elle-même en voyage. Mais la fin de
-septembre eut la force d'un anniversaire :
-elle voulut aller elle-même chercher celui
-qu'elle appelait son protégé. En attendant la
-rentrée, il passa chez elle trois jours. Elle fut
-si prévenante, presque si tendre que Rosalie
-eut de la jalousie.</p>
-
-<p>Les jours de sortie revinrent, tous pareils,
-tous heureux. C'étaient des heures d'intimité,
-des heures familiales, mais avec je ne sais
-quoi d'inquiet, de très doux, d'une douceur
-aiguë et lassante. Les jours passèrent, et l'enfant
-eut quatorze ans.</p>
-
-<p>L'absence de Rosalie, une après-midi qu'elle
-était allée à la ferme, les troubla, comme trouble
-un animal l'ouverture subite de sa cage.
-D'un commun accord, ils rentrèrent. Il faisait
-orage et très chaud.</p>
-
-<p>&mdash; Allons, dit-elle, dans ma chambre, c'est
-la seule pièce fraîche.</p>
-
-<p>Et tout cela était innocent et invincible.</p>
-
-<p>Dans la chambre, ils s'approchèrent d'une
-table où il y avait des albums, ils les regardèrent
-ensemble, mais sans rien voir. Leurs
-voix, quand ils parlaient, leur semblaient
-changées. Leurs genoux se touchèrent, puis
-leurs mains, puis leurs lèvres, et le reste advint
-aussi, quoique difficilement.</p>
-
-<p>Le saisissement de la chaste vieille fille
-fut émouvant. Elle pleura. Puis elle se mit à
-genoux et vénéra, comme un signe sacré, le
-corps adorable de son petit ami. Le dieu
-qu'elle avait distraitement cherché, au long
-de ses pieuses journées, se faisait enfin visible ;
-et le bonheur que lui présageaient les
-prêtres, elle l'avait enfin senti qui gonflait
-son c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Le jeune garçon était beaucoup moins troublé,
-car à cet âge le plaisir est sans rayonnement.
-Il eut des curiosités anatomiques. Il fit
-le tour de la femme qu'il avait conquise,
-pareil à l'adolescent qui palpe en tous sens sa
-première perdrix, et qui lui rebrousse toutes
-les plumes.</p>
-
-<p>&mdash; Mon petit Jésus, dit enfin la vieille fille,
-Rosalie va revenir.</p>
-
-<p>Les heures jusqu'au dîner furent des actions
-de grâces. Elle dîna, comme on entend la
-messe.</p>
-
-<p>Et cela continua pendant quatre ans, de
-jeudi en jeudi, de vacances en vacances. Le
-jeune garçon, parfois, eût désiré d'autres
-amours, mais les toutes petites villes sont
-peu fécondes en aventures et puis des bras si
-tenaces le serraient, des jambes si dévouées,
-des mains si généreuses!</p>
-
-<p>Rosalie, qui surprit le secret de sa maîtresse,
-en profita pour se faire une dot, vu les incertitudes
-de l'avenir, et le fils adoptif de la
-«&nbsp;vieille fille&nbsp;» devint un jeune homme fort
-considéré.</p>
-
-<p>Cependant la vieille fille découvrit que, parmi
-les enfants de son amie, il y avait encore
-deux petits garçons, l'un de douze ans et
-l'autre de huit ans.</p>
-
-<p>&mdash; Je me chargerai, dit-elle, de leurs années
-de collège. Mais je n'en veux qu'un à la fois.</p>
-
-<p>Et ainsi fut-il fait. Ces trois petits amis la
-menèrent jusque vers la soixantaine. Riche
-des années de jeunesse qu'elle avait économisées,
-et sans cesse rafraîchie par de jeunes
-chairs, cette Ninon innocente continua, jusqu'à
-un âge avancé, d'être la bienfaitrice des
-familles honorables et pauvres qui avaient des
-garçons à placer au collège. Sa piété, devenue
-aléatoire, donnait des inquiétudes au clergé,
-mais un des pupilles, dégoûté des &oelig;uvres d'amour,
-étant entré au grand séminaire, où la
-vieille fille payait sa pension généreusement,
-l'église se rassura. Il y a des crises de sécheresse
-dans les âmes les plus dévotes.</p>
-
-<p>Seul le confesseur de la vieille fille, car elle
-se confessait avec ordre et avec volupté, seul,
-cet honnête vieux chanoine connaissait toute
-la vérité. Il baissait les yeux à rencontrer ceux
-de sa pénitente et fuyait à son approche. L'odeur
-du secret qui scellait ses lèvres empoisonnait
-son c&oelig;ur. Il mourut de tristesse à
-voir la douce lionne dévorer son septième
-agneau.</p>
-
-<p>Les violettes paraient toujours et parfumaient
-le corsage et le chapeau, le jardin et
-le c&oelig;ur de la vieille fille aux yeux violets.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch6">ROUGE</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse" lang="la" xml:lang="la">Cum vere rubenti candida venit avis.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">VIRGILE.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Elle revenait déjà, les bras tendus par les
-seaux de lait ; ses sabots étaient mouillés de
-rosée, et le bas de son jupon lui faisait froid.
-Quand le soleil fut visible, rouge dans la brume
-du matin, elle songea :</p>
-
-<p>«&nbsp;La journée va être belle.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle songea cela longtemps, évitant les cailloux
-du sentier, pour ne pas répandre son lait,
-et les hautes herbes penchées et pleurantes,
-car ses jambes nues avaient vraiment froid.</p>
-
-<p>«&nbsp;La journée va être belle.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle allait toujours, traversant maintenant
-un champ d'ajoncs, où la sente, plus large,
-s'allongeait toute droite, faite exprès par les
-gens de la ferme. La brume avait disparu,
-enchantée par le soleil, remontée là-haut, sans
-doute, d'où elle retomberait doucement, rosée
-sereine, manteau de fraîcheur que les étoiles
-jettent fraternellement sur les épaules de la
-terre altérée.</p>
-
-<p>Elle songea encore :</p>
-
-<p>«&nbsp;Il va faire très chaud.&nbsp;»</p>
-
-<p>Puis une tige de sarrasin, perdue là par un
-oiseau, lui suggéra :</p>
-
-<p>«&nbsp;Le sarrasin sera bon à battre.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cette idée lui fit plaisir, ensuite la tourmenta,
-car la saison avait été mouillée, et si le sarrasin
-était bon à battre, sûrement on le battrait.
-Alors il fallait rentrer vite, vite passer le lait,
-donner à manger aux poules, et bien des
-choses, tant de choses qu'elle en eut un serrement
-de c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Comme elle marchait trop vite, une goutte
-de lait sauta du seau et tomba sur son sabot.
-Elle s'arrêta, posa les seaux, contente de se
-reposer un peu, bien qu'elle en eût des
-remords, levant tout haut, pour les défatiguer,
-ses beaux bras roses, dorés aussi par le feu
-du soleil.</p>
-
-<p>Soudain, elle sursauta, devenant presque
-pâle, portant la main à sa poitrine. Elle n'avait
-pas eu peur. Elle avait seulement été surprise
-par le premier coup de fusil de l'année.</p>
-
-<p>Au même instant, elle vit un flocon de fumée ;
-une plume vola près d'elle ; une perdrix
-blessée tomba au milieu des ajoncs.</p>
-
-<p>&mdash; Allons, Tom! disait une voix. Cherche!
-Apporte.</p>
-
-<p>Le chien sautait le long du sentier, allait,
-revenait, affairé, inquiet, mais bien décidé à
-ne pas pénétrer dans la forêt dangereuse.
-Comme la voix, plus impérieuse, plus colère,
-plus rapprochée aussi, répétait le commandement,
-Tom, la queue basse, vint se réfugier
-dans les jupes de la jeune fille, qui se baissa
-pour le caresser, pour l'encourager.</p>
-
-<p>&mdash; Ne le caressez pas, battez-le! cria la
-voix.</p>
-
-<p>C'était celle d'un jeune homme qui se montrait
-maintenant, debout dans la haie, parmi
-les branches.</p>
-
-<p>La servante se redressa, regarda, rougit.
-Elle n'avait pas reconnu, à la voix, si c'était
-le père ou le fils. Elle croyait que c'était le
-père ; elle le désirait, parce que le mépris du
-grand jeune homme, qui ne lui avait jamais
-adressé la parole, lui était très pénible.</p>
-
-<p>Elle rougit et se troubla, mais sans pouvoir
-baisser les yeux. Elle admirait, elle se sentait
-prête à tomber à genoux.</p>
-
-<p>Le commandement fut répété, le chien fit
-le mort.</p>
-
-<p>Alors, nu-jambes et nu-bras, elle entra dans
-les ajoncs et elle saigna. Elle marchait sans
-presque chercher son chemin, très vite, retenant
-ses larmes.</p>
-
-<p>Ayant rapporté la perdrix, elle la jeta dans
-la gueule de Tom.</p>
-
-<p>Le jeune homme, toujours debout entre les
-arbres, au-dessus de la mer des ajoncs cruels,
-lui fit un signe amical, puis sauta, allant au
-devant de son chien.</p>
-
-<p>Elle, sans répondre, sans avoir vu, peut-être
-le signe amical qui remerciait la pauvre
-servante, tendit encore une fois sous le bât
-ses jeunes épaules, et les seaux de lait, bien
-en équilibre, pendaient à ses mains rouges.</p>
-
-<p>Elle allait, sans plus songer à rien qu'à des
-choses si obscures et si profondes que son
-esprit ne pouvait les atteindre.</p>
-
-<p>Ses jambes saignaient, sa main saignait,
-elle avait autour du bras droit une large éraflure
-qui lui faisait comme un bracelet.</p>
-
-<p>«&nbsp;Cela, c'est une ronce.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les ajoncs piquent, mais ne déchirent pas.</p>
-
-<p>Les seaux de lait, cependant, lui paraissaient
-plus légers. Elle marchait, vite, aussi
-vite que le permettait son instable fardeau.</p>
-
-<p>Un homme, qu'elle croisa près de la ferme,
-regarda son bras sanglant. Alors, elle rougit.
-Plus tard, en passant son lait, elle pensa se
-trouver mal.</p>
-
-<p>Le bracelet de pourpre lui serrait le bras,
-mais c'est au c&oelig;ur qu'elle ressentait l'étreinte.</p>
-
-<p>Tom arrivait vers elle. Elle eut peur.</p>
-
-<p>«&nbsp;Est-ce que cela va recommencer?&nbsp;» se
-disait-elle, toute étourdie par l'émotion.</p>
-
-<p>Haletant, mais joyeux, le chien se coucha
-à ses pieds. Alors, avisant une écuelle, elle
-lui versa un peu de lait.</p>
-
-<p>&mdash; Vous le gâtez, dit le jeune homme, qui
-s'avançait. Je vous l'ai dit, il mériterait plutôt
-d'être battu.</p>
-
-<p>Elle trouva des mots, pour dire :</p>
-
-<p>&mdash; Battre votre chien?</p>
-
-<p>&mdash; Ma foi, si j'avais été seul, la perdrix
-serait restée dans les ajoncs. Vous êtes-vous
-fait mal? Oh! vous saignez?</p>
-
-<p>Elle était si heureuse qu'elle ne sentait plus
-sa joie. Un autre monde l'entourait. Elle était
-une femme en face d'un homme.</p>
-
-<p>&mdash; Montrez!</p>
-
-<p>Elle tendit son bras rose et doré, le retira
-aussitôt, ce qui fit remuer ses seins, sous la
-grosse toile plissée. Le jeune homme fut tenté,
-mais il se maîtrisa :</p>
-
-<p>&mdash; Ne dites rien. Mais je ne veux pas que
-l'on sache que je vous ai rencontrée près des
-ajoncs.</p>
-
-<p>Il s'en alla, sachant très bien ce qu'il devait
-faire.</p>
-
-<p>Le lendemain matin, comme la rosée se
-levait et que Tom quêtait après les perdrix
-de la veille, un cri inattendu, un cri doux et
-douloureux, monta d'entre les hautes herbes
-sèches, près du champ des ajoncs, là où commence
-la bruyère.</p>
-
-<p>La servante revint comme la veille, les
-épaules sous le bât, les mains pendantes,
-maintenant les seaux de lait. Elle ne s'arrêta
-pas en chemin, malgré qu'elle fût très lasse
-et très émue. Elle passa son lait, comme tous
-les jours, la pensée obscure. Mais, sa besogne
-finie, elle s'assit sur un escabeau, et elle
-regarda son bras.</p>
-
-<p>Une morsure folle avait mis au bracelet de
-sang un fermoir rouge.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch7">VERT</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un regard vert&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="attr">R. G.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Après huit jours de silence, ayant résisté
-avec dédain aux tortures du secret, aux stratégies
-de l'interrogatoire, Catherine, accusée
-d'avoir empoisonné sa maîtresse, la dame W.,
-parla et dit :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, oui, c'est moi, et pourtant je
-ne suis pas coupable. Je vivais seule avec elle et
-elle avait si mauvais caractère que personne,
-depuis six mois, n'est resté chez elle plus de
-deux heures de suite, et le matin seulement.
-On ne peut donc accuser que moi ; j'ai réfléchi
-et j'ai compris cela. D'abord, j'avais pensé
-à me sauver en ne disant rien, en restant
-devant vous et devant tous les juges, muette
-et comme morte ; mais j'ai compris encore
-que mon silence me condamnerait. C'est seulement
-ce matin, à mon réveil, que les choses
-sont devenues claires pour moi ; jusque-là,
-il m'avait semblé vivre dans une nuit lourde
-et je songeais que peut-être on me laisserait
-là, qu'on m'oublierait. Quand vous me faisiez
-venir, j'entendais vos paroles sans les comprendre,
-mais je souriais, je crois, parce que
-j'étais contente d'entendre parler. Cette nuit
-sans doute tout s'est arrangé dans ma tête, à
-mon insu. Je vais donc vous raconter l'histoire
-telle qu'elle est. Je ne suis pas coupable.</p>
-
-<p>Catherine n'avait de vulgaire que la condition
-équivoque d'où elle sortait. Son emploi
-tenait le milieu entre celui de dame de compagnie
-et celui de servante. Elle avait été institutrice.
-Ses origines étaient modestes, mais
-dignes. Elle était grande, pâle sous des cheveux
-bruns à reflets roux, et ses yeux étaient
-verts. Quand elle releva la tête, avec un mouvement
-de défi, le juge considéra ces yeux
-verts avec un certain effroi.</p>
-
-<p>«&nbsp;Des yeux verts, se disait-il, des yeux de
-chat, des yeux de monstre!&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle abaissa ses paupières, attendant une
-réponse ; puis les releva, l'air interrogateur.</p>
-
-<p>«&nbsp;Des yeux verts, mais d'un beau vert
-tendre et profond, songeait le juge. Des yeux
-d'amoureuse&hellip; C'est évident, il y a un homme
-dans cette histoire&hellip; Elle veut sauver son
-amant. Qu'elle aime, ses yeux le disent ; qu'elle
-soit aimée, sa beauté le jure. Quelle misère
-que la justice et qu'importe au monde la disparition
-de cette vieille femme, si cela a mis
-du bonheur dans ces yeux lointains! Qu'ils
-doivent être beaux, quand ils sont fous!&hellip;
-Ah! mais, c'est moi qui deviens fou&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Il fronça les sourcils, dit simplement :</p>
-
-<p>&mdash; Je vous écoute.</p>
-
-<p>Mais Catherine avait très bien eu conscience
-de l'effet produit par son attitude de femme,
-et elle se fit femme encore plus.</p>
-
-<p>&mdash; Il y a deux ans, j'entrai chez M<sup>me</sup> W.,
-en qualité de dame de compagnie, mais je
-m'aperçus aussitôt que je serais tenue, au
-moins la plupart du temps, de remplir un
-office plus humble. Les femmes de chambre
-demeuraient rarement plus d'une semaine ;
-une querelle, des soupçons, la mauvaise humeur
-constante décourageaient ces filles. Ayant
-ma part de ces traitements revêches, je songeai
-d'abord à quitter la place, moi aussi,
-quand je m'aperçus qu'elle me craignait un
-peu et qu'en somme, avec de l'adresse, je
-pourrais lui tenir tête. Je restai. Dans les derniers
-temps, je faisais venir une voisine pauvre
-qui me déchargeait du gros ouvrage et je
-tenais la maison seule, sans le concours d'aucun
-domestique. Ainsi, j'obtins quelque paix,
-finissant même par sourire des propos désobligeants
-qui m'étaient adressés. Jamais elle
-ne m'adressait la parole que sur un ton rogue
-et insolent, mais je ne répondais pas, et cela
-passait. J'aurais supporté cette vie, en attendant
-mieux, car je sortais fréquemment&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous alliez voir votre amant?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, Monsieur, j'allais voir mon amant
-tous les jours, et je retournerai le voir tous
-les jours, quand vous me le permettrez&hellip;</p>
-
-<p>Les yeux verts s'étaient faits si doux à la
-fois et si ardents que le juge n'osa en braver
-l'éclat. Il baissa la tête et dit :</p>
-
-<p>&mdash; Continuez, je vous prie.</p>
-
-<p>Il jouait avec un crayon, dessinait n'importe
-quoi sur une grande feuille de papier
-blanc.</p>
-
-<p>&mdash; J'en étais, reprit tranquillement Catherine,
-au chapitre des soupçons. La cuisine
-nous venait du dehors, mais c'est moi qui,
-naturellement, la disposais ; elle passait par
-mes mains, j'en étais responsable. Comme
-nous n'avions pas les mêmes goûts, elle tolérait
-que je fisse pour moi des choix particuliers.
-C'est ce qui causa mon malheur, &mdash; et
-le sien, ajouta-t-elle, avec cruauté.</p>
-
-<p>&mdash; Comment cela?</p>
-
-<p>&mdash; Eh! Parce qu'elle se mit à croire, à
-croire&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A croire ce qui devait arriver, dit le
-juge.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, Monsieur, à croire ce qui devait
-fatalement arriver, ce qu'elle préparait elle-même,
-non de ses propres mains, mais de ses
-propres paroles. Tout d'un coup, elle repoussait
-son assiette, criait : «&nbsp;Catherine, vous
-avez voulu m'empoisonner?&nbsp;» Je répondais
-avec calme : «&nbsp;Moi, Madame, je n'ai jamais
-pensé à cela, vous le savez bien.&nbsp;» Elle reprenait :
-«&nbsp;Alors, mangez de ceci.&nbsp;» Et je me
-résignais à puiser un morceau dans l'assiette
-repoussée. Satisfaite, M<sup>me</sup> W. reprenait son
-repas, en murmurant : «&nbsp;Allons, ce n'est pas
-encore pour aujourd'hui.&nbsp;» Ces mots, si souvent
-répétés, agirent sur moi comme un commandement.
-Je les entendais la nuit, dans
-mes rêves et parfois même sans dormir. J'aurais
-dû fuir. Hélas! je restai. Il m'arriva, vers
-le même temps, les plus graves chagrins. Mon
-amant tomba malade, dut être éloigné de
-Paris. Je devins folle, si l'obsession est une
-folie, et un matin je me pris à répéter, comme
-une litanie : «&nbsp;C'est pour aujourd'hui! C'est
-pour aujourd'hui!&nbsp;»</p>
-
-<p>Le juge tira sa montre et se leva brusquement.</p>
-
-<p>&mdash; Tantôt, nous reprendrons tantôt&hellip; Calmez-vous&hellip;
-Ne dites plus rien.</p>
-
-<p>Deux heures plus tard, seul avec Catherine
-dans sa cellule, le juge lui disait :</p>
-
-<p>&mdash; Mon enfant, il n'y a d'autres preuves
-contre vous que vos aveux possibles. Aussi
-je ne vous interrogerai plus. Plus tard, vous
-me direz tout.</p>
-
-<p>&mdash; Plus tard? dit Catherine. Savez-vous
-si vous me reverrez?</p>
-
-<p>&mdash; Je désire vous revoir. N'aurai-je pas été
-bon pour vous? Mon enfant, je ne dis pas
-cela pour m'en faire un titre ; mais si je ne
-vous sauve pas de la mort, je vous sauve
-sans doute de la prison, et certainement de
-l'infamie. Ne m'en aurez-vous pas de la reconnaissance?</p>
-
-<p>&mdash; Ma vie, dit Catherine, valait si peu! Et
-maintenant? La prison me faisait peur, la
-liberté me fait peur aussi.</p>
-
-<p>Elle cacha sa figure dans ses mains et
-pleura.</p>
-
-<p>&mdash; Votre amant vous attend, dit le juge,
-d'une voix qui tremblait un peu.</p>
-
-<p>&mdash; Pleurerais-je, dit Catherine, si un amant
-m'attendait?</p>
-
-<p>&mdash; Je puis donc vous aimer! Voulez-vous
-que je vous aime?</p>
-
-<p>&mdash; Puis-je le défendre?</p>
-
-<p>&mdash; Merci, mais vous, m'aimerez-vous?</p>
-
-<p>&mdash; Moi, moi?&hellip; Je vous aurais aimé, peut-être,
-si vous m'aviez fait condamner par
-jalousie pour me séparer d'un amant&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais je savais que vous n'aviez plus
-d'amant. Les juges d'instruction savent beaucoup
-de choses.</p>
-
-<p>&mdash; Il est mort, et sa mort m'a appris qu'il
-me trompait&hellip; Laissez-moi, laissez-moi
-seule&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; J'irai vous voir, vous me raconterez la
-fin de l'histoire. Mais ici, continua-t-il à voix
-basse, pas un mot de plus. Vous recevrez
-demain l'adresse de la maison où l'on vous
-attend.</p>
-
-<p>Le juge posséda le sourire de ces yeux
-qui l'avaient envoûté, et le corps blanc et pur
-de Catherine avec ses fleurs rouges et ses
-ombres rousses. Elle fut une maîtresse agréable,
-mais si rêveuse, parfois, qu'elle semblait
-devenue la statue du rêve. Réveillée, elle prenait
-la main qui lui avait touché l'épaule et
-la baisait.</p>
-
-<p>Il ne fut plus jamais question entre eux de
-la fin de l'histoire. Le juge la connaissait ;
-il savait que le poison avait été versé : il
-savait que le crime avait été commandé par
-le mot qu'il ne fallait pas dire.</p>
-
-<p>Un jour, il demanda à boire.</p>
-
-<p>&mdash; Jamais, dit Catherine, vous ne boirez,
-jamais vous ne mangerez ici. Jamais.</p>
-
-<p>&mdash; Tu ne m'aimes pas? dit le juge.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne t'aime peut-être pas assez pour
-croire à ton amour.</p>
-
-<p>&mdash; Que te faut-il donc, mon enfant?</p>
-
-<p>&mdash; L'oubli&hellip; Veux-tu boire maintenant?</p>
-
-<p>Il ne répondit pas.</p>
-
-<p>&mdash; Tu vois? dit Catherine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch8">ZINZOLIN</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">D'une lumière zinzoline&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="attr">SCARRON.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>On parlait couleurs, et les jeunes femmes
-disaient leurs goûts, qui n'étaient point précieux.
-L'une aimait le rose et l'autre le bleu ;
-une autre vantait le vert pâle et la quatrième
-préférait le rouge.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous, Alain? demanda la Bleue.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! moi, dit Alain, je suis, par mon état
-d'homme, voué aux noirs, aux gris et aux
-cachous. Je ne rêve pas, comme vous, d'éclatants
-plumages. Pourtant, s'il m'était permis
-d'avoir un tel désir, je me voudrais vêtu de
-zinzolin.</p>
-
-<p>Toutes éclatèrent de rire, pour cacher leur
-ignorance.</p>
-
-<p>&mdash; Le mot, continua Alain, n'est-il pas
-joli?</p>
-
-<p>On ne répondit pas. Alors, le jeune homme
-reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne veux pas vous tromper. Le mot
-est joli, la couleur est affreuse. Figurez-vous
-un violet rougeâtre, pensez à ces velours
-violets tout usés et qui montrent une trame
-d'un rouge douteux.</p>
-
-<p>&mdash; Vous vous moquez de nous, ce n'est pas
-bien.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne me moque pas. J'aime ce mot,
-parce qu'il est joli, peut-être parce qu'il rime
-avec mon nom, peut-être surtout parce qu'il
-rime avec le tien, mon Aline zinzoline?</p>
-
-<p>Et il embrassa passionnément sa s&oelig;ur, qui
-protestait :</p>
-
-<p>&mdash; Non, je ne suis pas zinzoline, je ne
-veux pas être zinzoline!</p>
-
-<p>&mdash; Mais si j'aime le mot, reprit Alain, je
-n'aime pas la couleur qu'il désigne, et si mon
-Aline se faisait vraiment zinzoline, je l'aimerais
-moins.</p>
-
-<p>&mdash; Vilain! dit Aline.</p>
-
-<p>&mdash; Pendant quelques instants, dit Alain.</p>
-
-<p>Celle qu'on appelait la Bleue était une
-orpheline. Fille de la plus tendre amie de la
-mère d'Alain et d'Aline, elle était entrée toute
-petite dans la maison où elle avait grandi, et
-pourtant on sentait qu'elle n'était pas tout
-à fait de la maison. Son caractère la séparait
-de sa famille adoptive. Elle était sombre, et
-ils étaient riants ; elle semblait craindre la
-vie, et ils s'y plongeaient avec joie, jeunes
-et vieux comme dans un tiède océan ; ni les uns
-ni les autres n'avaient beaucoup de volonté.
-Paule, au contraire (c'était son véritable nom),
-semblait toujours en état de tension morale,
-et s'il lui arrivait de rire comme tout le monde,
-elle s'arrêtait brusquement, dès qu'elle reprenait
-conscience d'elle-même. Un philosophe
-eût trouvé dans cette enfant la passion de souffrir
-que les prêtres ont tant exploitée dans
-les femmes, où elle n'est pas rare, et que les
-hommes y aiment presque toujours, parce que
-leur orgueil en est flatté ou bien, plus simplement,
-parce qu'ils trouvent cela tout naturel.
-De telles créatures sont très difficiles à apprivoiser,
-car elles sont très défiantes et aussi
-très craintives. Souvent, on les croit méchantes,
-et elles ne sont que peureuses. Les plus
-avancées dans l'art de se faire souffrir cherchent
-à déplaire, comme d'autres cherchent à
-plaire, mais elles ont toujours un motif secret
-et, quand on l'a deviné, on devient leur maître.</p>
-
-<p>Paule n'était ni laide ni jolie. Si les traits
-de sa figure un peu ramassée s'éclairaient par
-hasard d'un sourire, elle devenait agréable ;
-ses yeux auraient parlé, si elle ne leur eût
-imposé le silence ; elle était petite, sans maigreur,
-assez légère, et ses cheveux, très abondants,
-étaient châtains, de cette nuance neutre
-qui est peut-être la plus séduisante, parce
-qu'elle est la plus mystérieuse, parce qu'elle
-ne présage rien.</p>
-
-<p>Avec les deux jeunes filles, il y avait deux
-jeunes femmes, et c'était à elles, naturellement,
-qu'Alain faisait la cour. Il ne savait trop laquelle
-lui plaisait davantage, ni même si elles
-lui plaisaient, l'une ou l'autre. Très brunes
-toutes les deux, elles lui faisaient presque
-peur, mais comme elles répondaient à ses agaceries,
-il les agaçait, un peu comme on tourmente
-des bêtes singulières, pour voir ce qui
-va se passer. Il se passait que, tout en jouant,
-elles échangeaient des regards obliques et que
-chacune, tour à tour, s'épanouissait, quand
-elle avait reçu une faveur particulière. A l'une,
-Alain baisa le bout des doigts, et le corsage,
-où les doigts se réfugièrent vite, se gonfla
-comme une grosse vague. Il s'approcha de
-l'autre, en traître, et effleura de ses lèvres le
-duvet de la nuque : la nuque et toute la
-femme frissonnèrent longuement.</p>
-
-<p>Immobile, le regard vague et l'air dédaigneux,
-Paule semblait ne rien voir et voyait
-tout. Elle semblait ne rien sentir et elle souffrait.</p>
-
-<p>«&nbsp;Moi, je ne suis rien. Il ne m'a pas regardée
-une seule fois! Il est vrai que je suis
-laide, et si mal habillée avec ce bleu qui ne me
-va pas! Mais cela me convient d'être ainsi.
-Oh! je voudrais lui déplaire encore plus!&nbsp;»</p>
-
-<p>Alain, à ce moment, la remarqua.</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est elle, tout de même, qui est la plus
-jolie.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il lui lança à la tête une rose qu'il venait
-de voler à l'une des jeunes femmes.</p>
-
-<p>&mdash; Merci, Zinzolin, dit Paule. Tu ne me
-fais pas souvent de cadeaux, je garde celui-là.</p>
-
-<p>Elle mit la rose à son corsage et reprit son
-air dédaigneux.</p>
-
-<p>«&nbsp;Il a voulu m'humilier, songeait-elle,
-comment faire pour lui être bien désagréable?
-Rester ou m'en aller?&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle regarda les deux jeunes femmes :</p>
-
-<p>«&nbsp;Rester.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle sentit la rose :</p>
-
-<p>«&nbsp;M'en aller.&nbsp;»</p>
-
-<p>&mdash; Je rentre, dit Aline à ce même moment ;
-viens-tu, Paule?</p>
-
-<p>Elle regarda encore une fois les deux jeunes
-femmes qu'Alain, tourné vers elles, lui
-cachait à demi.</p>
-
-<p>&mdash; Non, je reste.</p>
-
-<p>Alain tourna la tête vers elle. Sa figure
-esquissait un sourire.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, je m'en vais aussi, attends-moi.</p>
-
-<p>Elle avait songé :</p>
-
-<p>«&nbsp;Il m'a regardée d'un air ironique. Il croit
-que je veux le surveiller, quelle idée! Je me
-moque bien de lui!&nbsp;»</p>
-
-<p>Aline entra au salon. Paule monta à sa
-chambre. Elle versa de l'eau dans un petit
-vase de cristal bleu et, avant d'y mettre la
-rose, elle la respira, elle la regarda longuement,
-soudain, d'un geste brusque, la porta
-à ses lèvres.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais je suis folle! J'ai honte de moi-même!
-Que me fait cette fleur? Quelle bêtise! Non,
-non, non.&nbsp;»</p>
-
-<p>Et elle froissa la rose avec une violence passionnée,
-la jeta brisée sur le tapis, en piétina
-les pétales, toute gagnée à une colère d'enfant.
-Revenue à elle, elle balaya avec soin vers la
-cheminée les débris de sa joie méprisée, mais
-une crise de revirement la saisit dans cette
-humble attitude et, le petit balai de foyer dans
-sa main crispée, l'autre main appuyée au marbre,
-ridicule et tragique, elle pleura.</p>
-
-<p>Paule eut encore une fois la force de réagir.
-Elle se releva, baigna ses yeux, s'astreignit à
-lire trois pages du <i>Trésor des humbles</i> et
-descendit, calme et froide. Tout le monde était
-rentré. Elle servit le thé, avec Aline, comme
-d'habitude.</p>
-
-<p>Alain, pendant cela, avait continué ses jeux
-d'adolescent. Alain, qui avait dix-huit ans,
-était gauche et insolent, mais en toute innocence,
-car il se croyait très adroit, ayant déjà
-conquis deux chambrières et une petite fleuriste
-de la ville voisine ; il les avait vues, tour
-à tour, pâmées de plaisir et de chagrin et il
-leur avait dit, chaque fois, les paroles que la
-situation exigeait : il ne se croyait donc pas
-insolent, mais au contraire bien élevé et même
-affable.</p>
-
-<p>Il était assez grand et svelte, sans barbe et
-les cheveux ras ; sa tête n'avait que deux tons
-superposés, le rose et le cuivre avec, dans le
-rose, deux grandes fleurs bleues. Il était singulier
-et séduisant ; les femmes le désiraient,
-comme elles désirent un bijou éclatant et rare,
-mais, pensant trop à lui-même, il ne s'apercevait
-pas de leurs désirs. Les amies de sa
-mère ou de sa s&oelig;ur lui semblaient, d'ailleurs,
-d'imprenables citadelles. Celles-ci, cependant,
-avaient montré des faiblesses et il commençait
-à les croire vulnérables.</p>
-
-<p>Resté seul avec les deux jeunes femmes,
-il leur disait gauchement les plus grandes
-impertinences du monde.</p>
-
-<p>&mdash; Je vous aime toutes les deux, oui, toutes
-les deux.</p>
-
-<p>&mdash; Nous n'avons pas besoin d'être aimées,
-répliqua vivement la plus jeune. Nous avons
-nos maris.</p>
-
-<p>&mdash; Ça aime donc, un mari?</p>
-
-<p>&mdash; Mais certainement, reprit-elle.</p>
-
-<p>&mdash; Si vos maris vous aimaient, ils ne seraient
-pas à la chasse. Ils auraient fait comme moi.
-Ils auraient eu mal au pied, pour rester près
-de vous.</p>
-
-<p>Et il montrait sa pantoufle.</p>
-
-<p>La jeune femme ne voulut pas être battue.
-Elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Il y a temps pour tout.</p>
-
-<p>Mais elle songeait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Mon Dieu! c'est pour moi qu'il est resté!
-Il m'aime.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Il m'aime donc? songeait l'aînée? Il
-m'aime!&nbsp;»</p>
-
-<p>Comme s'il eût perçu ces pensées secrètes,
-Alain s'enhardit.</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a que les amants qui savent aimer.</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est peut-être vrai? songea l'aînée. Si
-j'essayais.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Il a raison, songea la jeune, qui avait de
-l'expérience. Il m'aimerait bien, lui!&nbsp;»</p>
-
-<p>Elles avaient baissé les yeux, pour mieux
-rêver.</p>
-
-<p>&mdash; Mesdames, dit Alain, je mets mon c&oelig;ur
-à vos pieds.</p>
-
-<p>Cette fois, elles rirent :</p>
-
-<p>&mdash; Quel diable!</p>
-
-<p>&mdash; Quel petit démon!</p>
-
-<p>&mdash; Oh! si je pouvais vous parler à l'oreille,
-à toutes les deux à la fois!</p>
-
-<p>&mdash; Le vilain!</p>
-
-<p>&mdash; Le vilain!</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien l'une après l'autre. On va tirer
-à la courte paille.</p>
-
-<p>Elles rirent plus fort.</p>
-
-<p>&mdash; Je dirai un mot à chacune et je ferai une
-question. Il faudra me répondre.</p>
-
-<p>&mdash; Non, je ne veux rien entendre.</p>
-
-<p>&mdash; Et encore moins répondre.</p>
-
-<p>&mdash; Mais je ne dirai pas le même mot à toutes
-les deux, je ne poserai pas la même question.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne direz que des choses qu'on
-puisse entendre?</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne ferez que des questions auxquelles
-on peut répondre?</p>
-
-<p>&mdash; Naturellement.</p>
-
-<p>&mdash; Allons, donnez vos pailles, mauvais
-sujet.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne tiens pas à commencer.</p>
-
-<p>&mdash; C'est vous, chère Madame. Daignez approcher.
-Bien : «&nbsp;Je vous aime. Et vous? &mdash; Monstre!&nbsp;»
-A vous maintenant : «&nbsp;Je vous
-adore. M'aimez-vous? &mdash; Chut!&nbsp;» J'ai tenu
-parole, et vous aussi. Maintenant, allons prendre
-le thé, avec la satisfaction du devoir
-accompli.</p>
-
-<p>Elles marchaient, songeuses. Alain les suivait,
-en se demandant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Par laquelle commencer, et comment m'y
-prendre?&nbsp;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Le jour naissait à peine que Paule était
-debout. Elle avait fort peu dormi. Avant
-même de faire sa toilette, elle sortit de sa
-chambre et se dirigea vers une grande pièce
-voisine que l'on appelait la lingerie, et qui
-contenait, outre le linge de la maison, toutes
-sortes de débris de robes et de chapeaux, de
-rubans délaissés, dépouilles de plusieurs générations
-de femmes. Il y avait des soies gorge
-de pigeon à la mode de l'impératrice Eugénie,
-il y avait des velours amarante et des satins
-nacarat :</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! voici mon affaire!&nbsp;»</p>
-
-<p>C'était un carton de rubans dont la triste
-couleur semblait bien répondre à la définition
-du zinzolin, un violet rougeâtre.</p>
-
-<p>«&nbsp;Que c'est laid!&nbsp;»</p>
-
-<p>Sur son corsage bleu, à son cou blanc, à
-ses cheveux châtains, elle disposa des n&oelig;uds
-de soie zinzoline.</p>
-
-<p>«&nbsp;J'ai l'air d'une sauvagesse, dit-elle, en se
-regardant dans la glace. Il va se moquer de
-moi. Peut-être va-t-il se mettre en colère? Si
-je ne lui déplais pas tout à fait, cette fois,
-comment faire?&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle descendit au jardin. Un merle sifflait
-éperdûment les cinq notes de son appel monotone ;
-le soleil faisait de longues ombres ; la
-rosée veloutait les feuilles et les herbes ; elle
-vit un liseron s'ouvrir vraiment comme un &oelig;il
-doux ; elle mangea une pomme fraîche comme
-de la glace : Paule ne pensait plus à rien qu'à
-la joie d'être un chevreuil matinal.</p>
-
-<p>Qu'aperçut-elle, tout à coup, au détour des
-syringas? Alain, assis sur un banc, qui la
-regardait avec surprise.</p>
-
-<p>La vue de cet ennemi fraternel ranima sa
-ranc&oelig;ur :</p>
-
-<p>&mdash; Hein? Tu ne pensais pas à moi?</p>
-
-<p>&mdash; Non, ma chère Paule, je pensais à moi-même.</p>
-
-<p>&mdash; Tu te lèves de bonne heure?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! pas tous les jours.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, aujourd'hui?</p>
-
-<p>Paule, en pleine lumière, flamboyait de
-lueurs zinzolines.</p>
-
-<p>&mdash; Où as-tu trouvé cela?</p>
-
-<p>&mdash; Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash; Ces affreux rubans.</p>
-
-<p>&mdash; Affreux? tu trouves?</p>
-
-<p>&mdash; Serait-ce en ma faveur, par hasard?</p>
-
-<p>&mdash; Pourquoi pas?</p>
-
-<p>&mdash; Si tu as voulu me déplaire, tu as réussi.
-Mais, dis-moi, je te croyais indifférente à tout,
-je croyais que rien ne pouvait te remuer le
-c&oelig;ur, et voilà que tu t'es levée à cinq heures
-du matin&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Et toi?</p>
-
-<p>&mdash; Moi? C'est parce que je suis amoureux.</p>
-
-<p>&mdash; Pas moi.</p>
-
-<p>&mdash; &hellip; et que tu t'es travestie en bohémienne
-et que tu cours le jardin pour secouer tes
-idées&hellip; Assieds-toi près de moi, Paule,
-viens&hellip; C'est bien du zinzolin&hellip; Quelle idée!
-Mais tu n'as pas été aussi maladroite que tu
-croyais et moi je suis moins bête que tu ne
-penses&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Alors? dit-elle, avec une froideur très
-mal simulée.</p>
-
-<p>&mdash; Alors, je suis comme toi, je ne sais que
-dire. Je voudrais blaguer, et ça ne sort pas&hellip;
-Paule, Paule, sais-tu pourquoi nous nous
-sommes levés tous les deux avec l'aurore?
-dis, le sais-tu?&hellip; Donne-moi ta main, Paule.</p>
-
-<p>Elle laissa prendre sa main, elle laissa le
-bras d'Alain entourer sa taille, elle permit
-qu'il la pressât contre sa poitrine. Les arbres,
-les fleurs, le ciel et la terre, tout se mêlait et
-tournait. Elle ferma les yeux et sa tête se
-pencha.</p>
-
-<p>&mdash; Dis, le sais-tu? continuait Alain. Eh
-bien, nous nous cherchions et nous nous
-sommes trouvés.</p>
-
-<p>Elle fut la tendre maîtresse d'Alain, pendant
-toutes les vacances et bien longtemps
-après, chaque fois qu'il revenait à la maison.</p>
-
-<p>Alain lui disait un jour :</p>
-
-<p>&mdash; Il faudrait nous marier, mais comment
-faire? Un homme peut-il se marier à dix-huit
-ans? Attendons.</p>
-
-<p>&mdash; Ne parlons pas de cela, répondit Paule.
-Je t'appartiens, tu feras de moi ce que tu voudras.</p>
-
-<p>Ainsi elle conciliait son bonheur et l'amour
-de la souffrance. Elle fut très heureuse pendant
-plusieurs années.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch9">ROSE</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">&hellip; et les roses trop hautes.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">H. DE RÉGNIER.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>C'était un enfant. Il n'était plus habillé en
-garçonnet, mais il ne l'était pas encore en
-homme. Sa figure était lisse, ses cheveux bouclés ;
-on le voyait grandir ; il jouait aux billes,
-à la saison, et raillait les filles toute l'année.</p>
-
-<p>Mais il ne raillait pas Christiane, cependant,
-parce que Christiane avait dix ans de plus que
-lui, parce qu'elle paraissait une dame, comme
-sa mère, une dame plus jeune et sans mari.
-Il l'aimait, au contraire, parce qu'elle était
-bonne, câline et rieuse. La vie est une chose
-qui doit rire, pensent les petits garçons, et
-quand on ne rit pas, c'est qu'on ne vit pas.</p>
-
-<p>Toutes les amies de Christiane étaient
-mariées ici et là. Elle allait les voir, espérant,
-ici ou là, trouver un mari, à son tour, mais
-elle n'avait guère de dot, et c'était difficile.
-Elle venait souvent chez la mère du petit garçon,
-parce que leurs maisons étaient voisines
-et aussi parce que le père du petit garçon, qui
-collectionnait des estampes, recevait fréquemment
-la visite de riches amateurs, auxquels
-il se plaisait à montrer son cabinet. Qui sait?
-C'était son mot. Elle le répétait à tout moment,
-avec confiance dans l'avenir. Christiane
-avait vingt-cinq ans.</p>
-
-<p>L'été, les amies de Christiane se réunissaient
-sur une petite plage bretonne et celle
-qui avait trouvé la maison la plus large recevait
-Christiane, dont les parents, vieux et
-débiles, aimaient à ne pas remuer. Cela faisait
-l'assemblage le plus gai d'enfances et de
-jeunesses. Là, le petit garçon devenait encore
-plus amphibie. Il ne savait plus auquel de ses
-instincts obéir. Aller dresser contre la mer
-montante des forteresses de galets, c'était bien
-tentant ; de rester à lire près des jeunes femmes
-qui cousaient et de Christiane qui brodait,
-c'était bien tentant aussi. Alors il se
-partageait et quand il croyait avoir assez fait
-le jeune homme sérieux, il courait vers les
-tout petits, patauger avec joie dans le sable
-mouillé d'écume.</p>
-
-<p>Ainsi passait le temps, depuis quelques
-jours, quand l'amateur d'estampes reçut une
-lettre mystérieuse : «&nbsp;Monsieur, votre départ
-que j'ai appris, en me présentant chez vous,
-jeudi dernier, a contrarié un projet auquel
-je rêvais depuis quelque temps déjà. Une certaine
-impatience ne me permet pas d'attendre
-votre retour. Serais-je indiscret en me permettant
-d'aller vous déranger pour quelques
-instants au bord de la mer, où vous fuyez
-précisément les indiscrets?&hellip;&nbsp;» La signature,
-«&nbsp;Durand, de l'Institut&nbsp;», rappela à l'amateur
-d'estampes un visiteur qu'il avait reçu deux
-ou trois fois et qui, à sa dernière visite, paraissait
-distrait. Il se rappela aussi que Christiane
-s'était trouvée avec lui, le premier jour,
-qu'il l'avait saluée avec beaucoup de déférence,
-qu'il lui avait parlé, doucement, qu'il
-avait délaissé pour elle le carton des pièces
-rares.</p>
-
-<p>Christiane avait conquis un mari. On n'en
-douta plus, quand on vit M. Durand s'installer
-à l'hôtel de la Plage, et, déclarant qu'il
-finirait là ses vacances, se mêler gravement
-aux entretiens frivoles des jeunes femmes.
-Le petit garçon l'avait détesté du premier jour.
-Il pensait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Celui-là, ce n'est pas un amateur d'estampes,
-c'est un amateur de Christiane.&nbsp;»</p>
-
-<p>Cette pensée, qui lui revenait souvent, il
-la laissa même échapper tout haut, devant sa
-mère, qui le gronda très fort, tout en ayant
-bien envie de rire. Bientôt, personne ne nomma
-plus M. Durand que l'amateur de Christiane,
-et ce nom devait lui rester toute sa
-vie.</p>
-
-<p>Ce fut la seule allusion à un mariage qui se
-décidait en silence. Vers la fin du mois, quand
-tout le monde, d'un commun accord, parla
-des préparatifs du retour, M. Durand attira
-à l'écart l'amateur d'estampes et lui dit :</p>
-
-<p>&mdash; Je m'en vais. Ma résolution est arrêtée.
-Je suis bien décidément «&nbsp;l'amateur de Christiane&nbsp;».</p>
-
-<p>&mdash; Ah! Vous avez entendu?&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Oui, et avec joie. Cela prouve qu'on
-m'a compris.</p>
-
-<p>&mdash; Mais elle?</p>
-
-<p>&mdash; Je n'ose pas.</p>
-
-<p>L'amateur d'estampes prit sur lui de mettre
-la main de Christiane dans celle de M. Durand.
-Christiane faisait des yeux étonnés.
-M. Durand baisa en rougissant la petite main
-obéissante et Christiane comprit que cet
-homme l'aimait et désirait son bonheur.
-Cette pensée la rendait déjà heureuse.</p>
-
-<p>Christiane s'arracha aux compliments, aux
-baisers de ses amies. Elle monta à sa chambre
-et, assise près de la fenêtre, elle contemplait
-la mer, qu'elle trouvait naïvement pareille à
-l'infini de sa vie.</p>
-
-<p>Elle rêvait depuis un instant, quand un
-bruit lui fit remuer la tête. Elle écouta. On
-eût dit des sanglots. Elle se leva, regarda. A
-genoux près du lit, et à demi caché par le
-rideau retombé, le petit garçon pleurait, la
-tête enfoncée dans les couvertures.</p>
-
-<p>Christiane s'approcha et, prenant l'enfant
-par les épaules, le releva et l'attira vers
-elle :</p>
-
-<p>&mdash; Qu'est-ce qu'il y a donc, mon petit?</p>
-
-<p>&mdash; Christiane! Christiane!</p>
-
-<p>&mdash; Quoi donc?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! Christiane!</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, assieds-toi près de moi et dis-moi
-ce que tu as. Elle s'était laissé tomber sur
-le lit, toute émue par ce gros chagrin. Elle
-reprit, quand le petit garçon fut près d'elle,
-la tête appuyée à son épaule :</p>
-
-<p>&mdash; On t'a grondé?</p>
-
-<p>&mdash; Non.</p>
-
-<p>&mdash; Tu souffres?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Où cela?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais pas.</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, dit-elle un peu brusquement,
-sois raisonnable, parle.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! Christiane, c'est toi qui me grondes,
-toi que j'aime tant!</p>
-
-<p>Alors, Christiane comprit, et l'enfant lui
-fit peur. Mais ses paroles l'avaient attendrie
-aussi, et, pour réparer sa brusquerie, elle le
-serra contre son sein.</p>
-
-<p>&mdash; Christiane, il va t'emmener, alors?</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, je resterai avec vous tous,
-avec toi.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas vrai!</p>
-
-<p>&mdash; Mais si, je t'assure. Je viendrai te voir,
-comme d'habitude, et je t'aimerai toujours,
-mon petit.</p>
-
-<p>&mdash; Moi, je t'aime tant!</p>
-
-<p>Des mains innocentes et curieuses serraient
-Christiane et pressaient sa chair. Elle regarda,
-troublée, les yeux alanguis qui cherchaient
-ses yeux. Elle regarda aussi la jeune bouche,
-et la jeune bouche monta vers la sienne et la
-saisit. Ils restèrent ainsi longtemps, puis se
-renversèrent pâmés sur le lit. Le petit garçon
-ouvrit les yeux et l'instinct le jeta sur Christiane.
-Il ouvrait son corsage, caressait sa
-chair douce, enfonçait la main sous les épaules.
-Christiane sursauta, redressa son buste, puis,
-tout à coup, se voyant dégrafée :</p>
-
-<p>&mdash; Oui, mon petit, embrasse mon c&oelig;ur.
-Tiens, là! Donne-moi mon premier baiser
-d'amour!</p>
-
-<p>Et le petit garçon, pressant à pleines mains
-le sein gonflé de Christiane, posa ses lèvres
-heureuses sur la rose pâle qui pointait, près
-d'éclore.</p>
-
-<p>Elle poussa un cri, comme mordue, se leva,
-rajusta sa toilette et dit :</p>
-
-<p>&mdash; Eh bien, je suis contente. Tendre petit
-ami, je t'aimerai toujours. Garde le goût de
-mon c&oelig;ur. Qui sait?</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch10">POURPRE</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse"><i lang="la" xml:lang="la">Qualem purpureis agitatam fluctibus Hellen.</i></div>
-</div>
-
-<p class="attr">PROPERCE.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p class="c small">SIDOINE<br />
-CLOTILDE<br />
-MARCELLE</p>
-
-
-<h4 class="i">SCÈNE PREMIÈRE</h4>
-
-<p class="c"><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash;<span class="small">CLOTILDE</span></p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Un amant? Non, j'aime trop
-ma liberté. Un amant? Des soupçons, la
-jalousie, des tourments. Un amant? Non, je
-veux pouvoir aller et venir dans la vie, selon
-mon gré. Un amant? Que faisais-tu hier,
-chérie, au coin de la rue de la Paix? J'attendais.
-Quoi? Une voiture. Ah! Et il ne croit
-pas. Toute sa figure dit : C'est bien singulier.
-Un amant! Non. J'ai bien assez d'un mari.
-Mon mari est un gardien débonnaire et qui
-ne craint que le scandale. Me sachant bien
-élevée, il ne me surveille que de très loin, et
-puis l'infatuation propre aux maris fait que,
-même s'il me voyait en conversation suspecte,
-il n'en croirait pas ses yeux. Mais un
-amant?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Votre mari a raison. Soupçonner
-sa femme, c'est l'injurier, et un galant
-homme ne saurait injurier sa femme.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Si sa femme est honnête, cela
-va bien. Si elle ne l'est pas, les soupçons
-deviennent donc légitimes, avant même le
-commencement de preuve?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Les soupçons ne sont jamais
-légitimes.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Ne dites pas de bêtises. Les
-soupçons sont toujours légitimes. Mais on en
-a ou on n'en a pas, cela dépend des caractères.
-Je ne sais pas si mon mari m'a jamais
-soupçonnée ; il ne l'a jamais fait paraître.
-Vous savez pourtant aussi bien que moi, non,
-pas tout à fait aussi bien, mais enfin vous
-savez que j'ai eu un amant, puisque vous étiez
-non seulement son ami, mais notre confident.
-Alors, avouez que vos belles phrases ne sont
-que de belles phrases.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Du tout. Quand on aime, quand
-on se croit aimé, les soupçons sont infâmes.
-Je dirais plus, ils sont bêtes. La vie est un
-acte de confiance. Tromper, c'est se dégrader.
-Or, peut-on jamais supposer que celle
-qu'on aime est un être dégradé?</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Enfin, moi, je sais que les
-amants sont soupçonneux, et rien ne m'énerve
-davantage. Votre ami m'a torturée
-pendant trois ans. J'en ai assez. Les chagrins
-qu'il m'a causés ne valaient pas les plaisirs
-qu'il m'a pourtant fort libéralement donnés.
-Une autre femme aurait été heureuse avec
-lui, peut-être. Je ne le fus pas. Assez d'une
-expérience. Je ne dis pas que je ne céderai
-jamais à un caprice. Oh! Dieu, non! Des
-caprices, mais j'en cherche et je bénirais le
-ciel, je ferais une neuvaine à N.-D.-des-Victoires,
-si cette plante germait dans ma
-tête. Hélas! voilà des années que je ne sens
-rien, ma chair ne se lève pour rien ni pour
-personne. Je suis désolée. Quant à mon
-c&oelig;ur, n'en parlons pas. Je l'ai mis à la raison.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Vous êtes une délicieuse petite
-égoïste. Ce n'est pas pour cela que je vous
-aime, mais je vous aime.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Vous me l'avez assez dit.
-Aimez-moi, qui vous en empêche?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Mais pour aimer il faut être
-deux.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Le beau mérite, alors! Moi,
-j'ai aimé votre ami pendant six mois, avant
-qu'il eût seulement daigné jeter les yeux
-sur moi.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Mon mérite, si c'en est un, est
-bien plus grand, puisqu'il y a un an jour
-pour jour que je vous fais la cour.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Il serait double, en effet, si
-vous m'aimiez vraiment.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Comment, vous ne croyez même
-pas à ma sincérité?</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; On ne croit à la sincérité que
-de ceux qu'on aime, et je ne vous aime pas.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Me voilà bien!</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Qu'avez-vous? Vous pâlissez?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Le coup a été un peu direct.
-Adieu.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Sidoine, ne partez pas sur
-cette mauvaise impression.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Ah! vos yeux ne sont plus
-méchants, merci! je puis donc rester encore
-un peu?</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Oui, mais pas assis.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Je resterai donc debout.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Pas debout, à genoux.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Oui, je vous demande pardon
-de vous aimer trop.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Eh bien, je vous pardonne, et
-même, voici ma main à baiser. C'est complet,
-hein?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; On est bien, à vos genoux.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Que c'est bête, un homme
-amoureux. C'en est attendrissant.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Elle pleure vraiment. Ah! tu
-m'aimes, Clotilde!</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Oui.</p>
-
-
-<h4 class="i">SCÈNE II</h4>
-
-<p class="c"><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash;<span class="small">MARCELLE</span></p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Cela va être très amusant. A
-quelle heure exactement?</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Dix heures.</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Nous avons encore dix minutes.
-Tout est bien prêt?</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Oui. Sais-tu que tu es charmante
-ainsi? Tu me ferais perdre la tête, si
-c'était sérieux.</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Ma chère, j'avais envie de
-t'en dire autant. Depuis que je suis habillée
-en homme, je te trouve je ne sais quel charme
-qui me fait battre le c&oelig;ur.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Tant mieux, tu joueras bien
-ton rôle.</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; A merveille.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Non, non, sois sage! Attends
-le coup de timbre.</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Je suis impatiente.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Ah! mais! tu deviens dangereuse!</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Hélas! si peu!</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Voyons, sois sage, te dis-je.
-Ah! n'as-tu pas entendu?</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Oui, et voilà un second coup.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; J'ai donné des ordres. Il
-entrera au troisième. J'ai peur, maintenant,
-j'ai peur.</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Moi, je m'amuse énormément.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Marcelle! Mais c'est qu'elle&hellip;</p>
-
-
-<h4 class="i">SCÈNE III</h4>
-
-<p class="c"><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash;<span class="small">MARCELLE.</span>&mdash;<span class="small">SIDOINE</span></p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Je t'aime, je t'aime!</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Chéri! Ah! &mdash; Ah! &mdash; Ah!
-Marcel! Marcel! Ah! Ah! Ah! Ah!&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Je t'aime, je&hellip; aim&hellip; ah-â-â-h!</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Est-ce possible?</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Marcelle, cache-toi bien la
-figure, surtout! Ah! Sidoine! Quel bonheur!
-Je ne vous avais pas entendu entrer. Je sommeillais,
-je rêvais, peut-être. Il m'arrive de
-rêver tout haut, quand je m'endors après
-dîner.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Non, par ici. Il y a trop de
-désordre, sur le divan.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Qu'avez-vous?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Que cherchez-vous?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Vous? Sidoine, je vous en
-prie!</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Des soupçons, alors!</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Comme les autres!</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Alors, vous croyez?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Qu'est-ce que cela prouve?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Ah! tu ne m'aimes pas!</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Bien, je sais ce que j'ai à faire.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; ?&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Non, tu m'aimes encore, dis,
-tu ne crois pas? Sidoine?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Parlez, à la fin! Vous me
-détestez?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Vous me méprisez?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Les soupçons sont infâmes.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Je vous présente mon complice.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Quoi! Marcelle!</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; La tragédie est finie. Cela fut
-bien émouvant.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; C'est vous qui aviez raison,
-Sidoine, il ne faut jamais&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Ah! que tu m'as fait souffrir.
-Que tu es donc méchante!</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; J'ai voulu te mettre à l'épreuve.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Cette fois encore, cela fut un
-peu direct.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Ce sont les meilleurs coups.</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Adieu. Je vous laisse ma
-conquête, mais je la regrette.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Mais qu'elle est jolie ainsi!</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Il était temps que tu arrives.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Eh bien, qu'elle fasse la femme,
-maintenant, ce sera ma vengeance.</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Non, non! Clotilde, arrête-le!</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Sidoine! Sidoine!</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Je t'aime! Je t'aime!</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Quelle horreur! J'en tremble!
-Je meurs! Marcelle, je t'en conjure!</p>
-
-<p><span class="small">MARCELLE.</span>&mdash; Je t'aime, je t'aime! Je&hellip; aim&hellip;
-&hellip; Ah! &mdash; â &mdash; â &mdash; h!</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Aâââh!</p>
-
-
-<h4 class="i">SCÈNE IV</h4>
-
-<p class="c"><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash;<span class="small">SIDOINE</span></p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Je me suis bien vengé.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Méchant! Méchant!</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Oui, je suis peut-être allé un
-peu loin! Mais vous m'aviez donné un si bon
-exemple.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Tu fus plus cruel que moi.</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Non pas. La réalité, c'est ce
-que nous sentons comme réel.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Un simulacre innocent!</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Moi aussi.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; C'est vrai? Dis? C'est vrai?</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Un simulacre.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Est-ce vrai, méchant? Elle
-criait aussi&hellip;</p>
-
-<p><span class="small">SIDOINE.</span>&mdash; Eh bien, crie à ton tour.</p>
-
-<p><span class="small">CLOTILDE.</span>&mdash; Ah! tu m'aimes, tu m'aimes,
-toi.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch11">MAUVE</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Quelques mauves, sous les rosiers,</div>
-<div class="verse">Avec des airs humiliés&hellip;</div>
-</div>
-
-<p class="attr">R. G.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Pauline passa au confessionnal une demi-heure
-fort agréable. A mesure qu'elle détachait
-les fruits lourds du péché, l'arbre allégé
-redressait ses branches, reprenait son attitude
-printanière.</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est aussi un peu, songeait-elle, comme
-quand Amélie me lave la tête. A mesure que
-les ondes fraîches m'inondent, je me sens
-devenir plus légère, débarrassée d'un voile
-lourd, du crêpe des soucis.&nbsp;»</p>
-
-<p>En songeant cela, elle avait honte, car elle
-aurait dû être tout entière à la contrition et
-participer par des élans de repentir aux indulgentes
-paroles du prêtre.</p>
-
-<p>«&nbsp;Mais c'est bien cela! poursuivait-elle en
-elle-même. Et puis, cette sensation de bien-être
-que j'éprouve, n'est-ce point la preuve
-même de l'action du sacrement sur la pécheresse?&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle avait conté doucement, sans forfanterie,
-mais sans réticences, toute sa vie depuis
-deux ans.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai péché contre la chasteté.</p>
-
-<p>&mdash; Bien. Toute seule?</p>
-
-<p>&mdash; Non.</p>
-
-<p>&mdash; Avec votre mari?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non.</p>
-
-<p>&mdash; Bien. Continuez.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai péché en pensées, en paroles et en
-actions.</p>
-
-<p>&mdash; Un amant d'habitude? Un seul? Plusieurs?</p>
-
-<p>&mdash; Un seul.</p>
-
-<p>&mdash; Bien. Vous désiriez ardemment voir
-votre complice, l'embrasser, vous donner à
-lui?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Souvent?</p>
-
-<p>&mdash; Toujours.</p>
-
-<p>&mdash; Bien. Quand vous étiez ensemble, vous
-échangiez des propos déshonnêtes?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! non.</p>
-
-<p>&mdash; Des propos déshonnêtes, c'est-à-dire des
-paroles tendres?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Bien. Ensuite, des caresses. Normales?</p>
-
-<p>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Il vous embrassait sur tout le corps?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Longtemps?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Et vous?</p>
-
-<p>&mdash; Moi aussi.</p>
-
-<p>&mdash; Et c'est ainsi que vous arriviez à la
-volupté?</p>
-
-<p>&mdash; Quelquefois.</p>
-
-<p>&mdash; Bien. C'est très grave. Etait-ce de votre
-plein gré ou par contrainte?</p>
-
-<p>&mdash; Oh!</p>
-
-<p>&mdash; De votre plein gré, alors?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; C'est affreux. Vous méritez les feux de
-l'enfer.</p>
-
-<p>&mdash; Mon père, je me repens beaucoup, beaucoup.</p>
-
-<p>&mdash; Bien. Continuez. Pas d'autres tentatives
-habituelles pour éviter la procréation?</p>
-
-<p>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous satisfaisiez votre passion sans songer
-à autre chose, comme les bêtes, selon la
-parole de l'apôtre saint Paul?</p>
-
-<p>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Vous mêliez vos chairs au hasard, sans
-autre but que le plaisir bestial?</p>
-
-<p>&mdash; Oh!</p>
-
-<p>&mdash; Sans jamais un retour sur vous-même,
-un regret, une pensée pour les enseignements
-de la Sainte Eglise?</p>
-
-<p>&mdash; Hélas!</p>
-
-<p>&mdash; Sans honte?</p>
-
-<p>&mdash; J'en ai maintenant.</p>
-
-<p>&mdash; Bien. Continuez. Vous vous mettiez nue,
-toute nue?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Sans rougir?</p>
-
-<p>&mdash; Hélas!</p>
-
-<p>&mdash; Vous étiez pareille à un démon.</p>
-
-<p>&mdash; Oh!</p>
-
-<p>&mdash; Il n'y a que les démons qui ne rougissent
-pas de leur nudité.</p>
-
-<p>&mdash; J'en rougis maintenant.</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vous cédé à l'entraînement d'un
-tempérament trop ardent?</p>
-
-<p>&mdash; &hellip;</p>
-
-<p>&mdash; A la passion, alors?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, j'aimais.</p>
-
-<p>&mdash; Il fallait recourir aux sacrements, aux
-exercices de piété.</p>
-
-<p>&mdash; Je le fais, maintenant.</p>
-
-<p>&mdash; Comment vous avait-il prise?</p>
-
-<p>&mdash; Je ne sais plus. Par des regards, des
-sourires, des paroles&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Avez-vous lutté?</p>
-
-<p>&mdash; Je l'aimais.</p>
-
-<p>&mdash; C'est fini?</p>
-
-<p>&mdash; Oui.</p>
-
-<p>&mdash; Vous ne le verrez plus?</p>
-
-<p>&mdash; Jamais.</p>
-
-<p>&mdash; Bien. Continuez.</p>
-
-<p>Et on avait passé en revue les autres péchés,
-la gourmandise, la paresse, le mensonge, et
-Pauline se souvenait des goûters délicats, après
-les furieux repas d'amour, des siestes dans
-les bras de son ami, des histoires compliquées
-qu'elle inventait pour dépister la curiosité
-maritale. Ce songe! Car ce n'était plus qu'un
-songe! Ce songe! Elle pleura.</p>
-
-<p>&mdash; Puisque votre repentir est véritable, je
-vais vous donner l'absolution, qu'il aurait été
-préférable de différer, peut-être, mais les larmes
-effacent bien des choses. Demandez pardon
-du fond du c&oelig;ur à Dieu, que vous avez
-offensé si gravement.</p>
-
-<p>Son attendrissement avait redoublé, pendant
-que les paroles latines tombaient une à
-une sur ses cheveux blonds, à travers un délicieux
-chapeau mauve assorti à la robe, qui
-était du même ton, mais plus pâle.</p>
-
-<p>La cérémonie finie, elle salua, sans aucun
-embarras, le prêtre qu'elle connaissait. Ils
-parlèrent un instant de la dernière vente de
-charité dont les résultats avaient été merveilleux,
-et le pauvre homme ne pouvait s'empêcher
-de considérer, sans convoitise, certes,
-mais avec une certaine complaisance étonnée,
-cette élégante jeune femme, jolie et fine, qui
-connaissait sans doute mieux que le plus
-retors casuiste tous les secrets de la luxure.</p>
-
-<p>«&nbsp;La femme! La femme! Celle-ci a deux
-petits enfants jolis comme des anges, qu'elle
-conduit elle-même à la messe et au catéchisme.
-Son mari prêche la guerre sainte et son
-amant l'a quittée pour M<sup>me</sup> de Ruel, qui dit
-tout haut : «&nbsp;Moi je suis fanatique de Dieu!&nbsp;»
-La femme! La femme!&nbsp;»</p>
-
-<p>Pauline, remontant en voiture, pensa à de
-délicieuses orchidées qu'une main qu'elle
-croyait bien deviner avait fait envoyer chez
-elle, le matin même.</p>
-
-<p>«&nbsp;Me voilà pure, sans tache, quel bonheur!
-Il y en a une, avec sa petite queue rose tirebouchonnée,
-qui est un amour! C'est lui,
-assurément, c'est lui. Déjà six heures! Pourvu
-que je ne le manque pas! Mon Dieu! que la
-religion est belle! Je suis heureuse.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch12">LILAS</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Et que l'on touche et que l'on sente les lilas.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">FRANCIS JAMMES</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Béatrice, étant princesse, se croyait tenue
-à beaucoup de sévérité envers ses adorateurs.
-Princesse, n'est-ce pas un fruit rare et dont
-la cueillaison mérite quelques tourments? Elle
-leur imposait des épreuves. L'un, grand fumeur,
-dut, pendant une partie de campagne,
-rester tout un jour sans fumer. Un autre, qui
-aimait la danse, dut se priver des plus agréables
-bals de la saison. Trois élégantes premières,
-de suite, furent défendues à un des
-maîtres de la mode. Celui-là prit la princesse
-en haine. Lionel, au contraire, accepta tout,
-même le ridicule. Quand il fut bien humilié,
-on lui permit quelques baise-main un peu
-appuyés ; il fut favorisé de discrets sourires ;
-on accepta quelques fleurs ; on le choisit pour
-faire un tour aux Salons ou pour aller entendre
-les conférences de M. Jules Lemaître.
-Enfin, on daigna l'écouter tête-à-tête dans le
-petit salon lilas, qui était l'antichambre connue
-des bonheurs définitifs. Longtemps, assis,
-debout, à genoux, Lionel prononça sur sa
-passion des discours galants, spirituels, ou
-pathétiques. Un jour, après un tendre mouvement
-d'abandon, Béatrice reprit soudain sa
-dignité :</p>
-
-<p>&mdash; Soyons raisonnables, mon ami. Moi, je
-ne dois pas défaillir, et vous ne devez pas
-m'induire en tentation.</p>
-
-<p>La chair, même celle des princesses, et elle
-appuyait un peu sur ce mot, est faible. Mais
-une femme comme moi sait souffrir. Née pour
-la vertu, je lui reste fidèle. Hélas! je ne vous
-appartiendrai jamais. Soyez mon ami, Lionel,
-soyez le complice de mon renoncement et le
-confident de mes douleurs.</p>
-
-<p>Lionel avait ses desseins. Il savait qu'à cette
-phrase de la comédie on devait se révolter,
-entrer en désespoir et se briser légèrement la
-tête contre les panneaux de la petite bibliothèque
-en vieux chêne ; ils étaient fort solides.
-Alors, pour éviter un plus grand malheur,
-la princesse, en pleurant, cédait. Elle allait
-elle-même mettre le verrou, comme dans les
-estampes galantes de jadis et, telle une grisette,
-elle se laissait déshabiller très adroitement.</p>
-
-<p>Lionel avait ses desseins. Il feignit d'entrer
-dans les arrangements de la princesse étonnée :</p>
-
-<p>&mdash; Nous pleurerons ensemble. Je vous aime
-trop pour oser contrarier une volonté qui
-m'est si chère. Soyons amis, hélas!</p>
-
-<p>Béatrice aimait Lionel. Au moment où il
-parlait ainsi, elle le désirait de tous les désirs
-secrets de son âme et de sa chair. Comme
-il prenait congé, mélancoliquement, elle fut
-sur le point de serrer très fort et d'attirer
-vers son c&oelig;ur la main qui touchait la sienne,
-mais une pudeur qu'elle n'avait jamais connue
-contraria son désir. Elle laissa partir Lionel
-sans trouver autre chose que :</p>
-
-<p>&mdash; Déjà!</p>
-
-<p>La porte refermée, elle se sentit enveloppée
-de chagrin. C'était lourd, c'était épais, cela
-lui cachait tous les objets, toute la vie. Enfin
-la souffrance céda un peu devant cette idée :</p>
-
-<p>«&nbsp;Il reviendra demain.&nbsp;»</p>
-
-<p>Lionel ne revint pas le lendemain, ni de
-deux jours, ni de trois jours. Le quatrième,
-un mot, de Londres :</p>
-
-<p>«&nbsp;Chère amie, une affaire inattendue&hellip; J'espère
-demain, à l'heure habituelle, vous présenter
-les devoirs respectueux de votre ami,
-Lionel.&nbsp;»</p>
-
-<p>A l'heure habituelle, un bleu : «&nbsp;Souffrant&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Réponse de Béatrice :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je savais bien, cher ami, que l'inattendu
-seul pouvait vous éloigner de moi. Mais pourquoi
-m'avoir privée de vos nouvelles pendant
-si longtemps, trois ou quatre siècles? Enfin,
-je les ai, ces nouvelles, et voici qu'elles sont
-mauvaises! Dites, je ne dois pas être inquiète?
-Béatrice.&nbsp;»</p>
-
-<p>Lionel, en lisant cela, dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Elle est vaincue. C'est pour demain.&nbsp;»</p>
-
-<p>Pendant cette semaine, l'imagination de
-Béatrice avait fait mille tours, de branche en
-branche, comme un écureuil. Elle avait passé
-par la déception, l'espérance, la crainte, l'ennui,
-le désespoir, la joie, l'inquiétude, et elle
-en était là, quand Lionel fut introduit.</p>
-
-<p>A sa vue, elle s'élança, puis s'arrêta, rougissante.
-Lionel ouvrit les bras ; elle y tomba,
-fermant les yeux, heureuse, ne pensant plus
-à rien. Il y eut de longs baisers muets, de
-tendres caresses, puis ce fut Lionel lui-même
-qui poussa le verrou. Ainsi, il affirmait, en
-même temps que son amour, son autorité.</p>
-
-<p>Lionel aimait Béatrice, mais il avait contre
-la princesse une souriante rancune. Tout en
-satisfaisant son amour, il avançait sa vengeance.
-Après la grande privauté, ce furent les
-petites, qui sont indécentes, et les singulières,
-qui sont excessives. Il osa tout et il exigea
-tout. Chaque jour ajoutait une strophe au
-poème luxurieux. Béatrice, cependant, avec
-l'air de se laisser vaincre par amour, s'exaltait
-à mesure que passaient entre ses doigts les
-grains du chapelet, et un jour que Lionel, à
-bout d'imagination, avait joui naïvement d'un
-mutuel et simple bonheur, Béatrice, reposée
-et riante, inventa un enlacement fou.</p>
-
-<p>Alors, il s'agenouilla et baisa ses pieds,
-non comme un amant, mais comme un dévot
-et il songeait :</p>
-
-<p>«&nbsp;O Béatrice, trois fois femme, Béatrice de
-beauté, Béatrice d'amour, Béatrice de volupté,
-je te demande tout bas pardon de ma sottise.
-J'ai voulu t'humilier, à ton exemple, j'ai cru
-te traiter un peu en odalisque et c'est moi qui
-ai fait ta volonté ; c'est moi l'esclave.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch13">ORANGE</h3>
-
-<blockquote class="epi">
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Des bouquets de jasmin, de grenade et d'orange.</div>
-</div>
-
-<p class="attr">CORNEILLE.</p>
-
-</blockquote>
-
-<p>Quand le capitaine entra dans la petite salle
-où elle travaillait avec sa mère, Berthe se sentit
-comme assommée. Elle ne put se lever qu'en
-comprimant son c&oelig;ur. Vite retombée sur sa
-chaise, elle baissa la tête. Ayant l'air de plier
-son ouvrage, elle frissonnait, heureuse.</p>
-
-<p>La mère se répandait en grâces et en
-paroles inutiles et vulgaires :</p>
-
-<p>«&nbsp;On ne l'attendait pas de si bonne heure.
-On aurait voulu s'habiller et le recevoir dans
-le salon. On aurait mis, puisque c'est la mode
-à Paris, quelques fleurs dans les vases de la
-cheminée. Et surtout, on eût prié M. Bernard
-d'être là, car rien n'est plus intimidant pour
-des pauvres femmes qu'un brillant officier.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle avait très peur. L'ordonnance, qui était
-venue dans l'après-midi, en courrier, visiter
-la chambre, déballer un porte-manteau de
-campagne, n'avait pas donné à la vieille
-domestique une idée très avantageuse du capitaine.</p>
-
-<p>&mdash; C'est un rude homme, allez, avait-il dit,
-grand deux fois comme moi et qui mange
-comme un diable.</p>
-
-<p>&mdash; Seigneur Jésus, est-ce possible! On va
-lui faire un bon dîner et un bon lit, à ce bon
-monsieur.</p>
-
-<p>&mdash; Ce n'est pas un bon monsieur, c'est un
-dur à cuire. Il sera là à six heures. Maintenant,
-salut à la compagnie. Rompez.</p>
-
-<p>&mdash; Vous allez bien boire un coup tout de
-même, monsieur le militaire.</p>
-
-<p>&mdash; Tout de même.</p>
-
-<p>Et en buvant, le militaire avait précisé
-l'idée qu'il se faisait de son capitaine : une
-belle brute.</p>
-
-<p>Aux propos répétés, toute la maison avait
-tremblé, mais non pas Berthe. M. Bernard
-était allé inviter à dîner le percepteur, homme
-avisé, pour n'être pas seul face à face avec
-un être aussi redoutable.</p>
-
-<p>&mdash; Nous le griserons, avait-il décidé. Ce
-sera le moyen d'en venir à bout!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Bernard se disait, de son côté :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je le gâterai. Les sucreries, il n'y a que
-ça pour amadouer un homme.&nbsp;»</p>
-
-<p>Berthe avait songé aussi. Elle avait songé :</p>
-
-<p>«&nbsp;Voilà donc un homme! Je verrai enfin un
-homme. Ah! qu'il y a longtemps!&hellip; Peut-être
-qu'il me fera du mal? Peut-être! Peut-être!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et elle avait voulu absolument travailler
-comme tous les jours à sa broderie, pour
-n'avoir pas l'air de s'émouvoir :</p>
-
-<p>«&nbsp;Allons-nous avoir l'air de gens qui ne
-reçoivent jamais personne?&nbsp;»</p>
-
-<p>Et tout en tirant l'aiguille, elle répétait en
-elle-même :</p>
-
-<p>«&nbsp;Est-ce que mon heure est venue, enfin,
-l'heure définitive?&nbsp;»</p>
-
-<p>On parlait des grandes man&oelig;uvres, du
-pays, de sa fraîcheur, de l'herbe, des arbres.
-L'officier esquissait des tableaux champêtres,
-vantait le charme de la petite rivière sous les
-saules, déplorait d'avoir été obligé de laisser
-piétiner un coin de pré vert tout fleuri de
-boutons d'or.</p>
-
-<p>Berthe, étonnée, le regardait, déçue de tant
-de douceur, lorsqu'il accentua son admiration
-en claquant son genou et en proférant :</p>
-
-<p>&mdash; N. d. D.! le joli coin de terre! Il y avait
-une grande fille qui continuait de battre son
-linge et de temps en temps se levait pour en
-étaler une pièce sur un têtard. Boufre! si
-j'avais été seul!</p>
-
-<p>Berthe, redevenue heureuse, songea :</p>
-
-<p>«&nbsp;S'il avait été seul avec elle, il serait
-arrivé des choses terribles, c'est évident. Oh!
-si je pouvais être seule avec lui?&nbsp;»</p>
-
-<p>Comme l'officier louait le jardin, qu'il avait
-entrevu en entrant, Berthe parla pour la première
-fois :</p>
-
-<p>&mdash; Il est très simple, mais si vous voulez le
-voir?</p>
-
-<p>&mdash; C'est cela, dit la mère, et tu couperas
-quelques fleurs. Je vous rejoins dans un instant.</p>
-
-<p>Au premier rosier, le capitaine voulut prendre
-le sécateur :</p>
-
-<p>&mdash; Je couperai celles que vous me direz. Je
-ne veux pas que vous vous blessiez les doigts
-devant moi.</p>
-
-<p>&mdash; Non, non. Me croyez-vous si maladroite?</p>
-
-<p>Elle fit semblant de lutter, tout en se laissant
-prendre l'instrument. Il lui ouvrit les
-doigts doucement.</p>
-
-<p>&mdash; Bon augure, dit-il. Avoir touché une si
-jolie main donne envie de toucher le c&oelig;ur.</p>
-
-<p>Elle ne répondit pas, songeant :</p>
-
-<p>&mdash; Tout va encore se passer en fadeurs!</p>
-
-<p>Alors, elle se fit agressive. Comme le capitaine
-tendait une rose d'une main toute balafrée :</p>
-
-<p>&mdash; Du sang? N'en mettez pas sur mes
-fleurs, au moins.</p>
-
-<p>&mdash; Mais, c'est beau, le sang.</p>
-
-<p>&mdash; Non, c'est sale.</p>
-
-<p>&mdash; Je ne croyais pas que l'on dît jamais
-cela à un officier qui a eu la tête à moitié
-fendue d'un coup de sabre.</p>
-
-<p>Elle le regarda.</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est qu'il a vraiment l'air fort en colère.
-S'il osait, il me battrait. Que lui dire pour
-l'exciter davantage?&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle ne trouva rien, et il y eut un long
-silence.</p>
-
-<p>«&nbsp;Encore un, songeait-elle, qui est maître
-de ses émotions. Je m'étais trompée. Il ne
-m'attaquera pas. Ah! que je suis lasse!&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;En somme, se disait le capitaine, elle m'a
-insulté. Ce n'est qu'une femme, soit. Elle m'a
-tout de même insulté. Il me faut une réparation.&nbsp;»</p>
-
-<p>Le capitaine regarda autour de lui. Ils
-étaient dans un endroit écarté, clos par des
-massifs de verdure.</p>
-
-<p>&mdash; Le panier est plein, je crois, dit-il,
-voici le sécateur.</p>
-
-<p>Et, comme elle tendait les doigts, un peu
-inquiète, malgré sa résolution, du changement
-d'attitude dans l'homme qu'elle observait,
-elle sentit deux mains s'abattre sur
-ses épaules et, aussitôt, une bouche s'écraser
-sur la sienne.</p>
-
-<p>Son geste de vengeance achevé, de vengeance
-ironique, le capitaine lâchait les épaules,
-et se reculait, quand il éprouva qu'on lui
-rendait avec passion son rude baiser. De
-l'épaule, une de ses mains descendit sur le
-sein gonflé ; l'autre bras soutenait la taille
-qui se ployait. Pose éminemment classique et
-dont les suites, non loin d'un lit de verdure,
-sont les maladresses à relever une jupe prise
-sous le corps affaissé. Il faut le plus souvent
-que la tendre victime, qui n'a point perdu le
-sens des plis, vienne délicatement en aide au
-brutal.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, oui&hellip;, murmurait Berthe.</p>
-
-<p>Mais, du côté de la maison, une voix
-appelait :</p>
-
-<p>&mdash; Berthe, Berthe.</p>
-
-<p>En se redressant, elle dit :</p>
-
-<p>&mdash; Nous avons la nuit. Je viendrai. En
-attendant, silence, froideur ou galanterie
-fade.</p>
-
-<p>L'officier, au grand étonnement de ses
-hôtes, mangea et but fort modérément. Il ne
-fuma que deux cigarettes, mais accepta beaucoup
-de café. Son attention, toute la soirée,
-se concentra à deviner les motifs de conversation
-qui pouvaient déchaîner l'éloquence de
-ses partenaires. Il fut assez heureux pour les
-trouver. Pendant qu'ils parlaient, il réfléchissait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Vierge? Un amant? Des amants? Innocence?
-Perversité? Curiosité? Bêtise? En
-tous les cas, c'est grave. D'abord ma conscience?
-Ensuite, le mariage? Je mettrai le
-verrou.&nbsp;»</p>
-
-<p>L'instant d'après, le mâle songeait à la belle
-fille qui se livrait :</p>
-
-<p>«&nbsp;Pourquoi des scrupules? Quoi, ne pas
-cueillir la fleur le long du chemin?&nbsp;»</p>
-
-<p>Enfin :</p>
-
-<p>«&nbsp;Si je ne prends pas, j'aurai des remords
-pendant deux ans, peut-être toute ma vie.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il la regarda sans affectation, cependant
-qu'elle lui versait une tasse de thé, et il osa
-dire :</p>
-
-<p>&mdash; Oh! pas tant, il est très fort, vous allez
-m'empêcher de dormir.</p>
-
-<p>Pour toute réponse, elle leva la tête, le
-regarda et baissa les paupières.</p>
-
-<p>Il sentit que sa tête tournait. Certes, ce
-n'était pas sa première bonne fortune, mais
-il n'en avait pas encore eu d'une telle qualité.
-Cette jeune bourgeoise de campagne décidément
-l'exaltait au plus haut point. Quel était ce
-sphinx à cheveux roux? Il en humait d'avance
-la nudité avec un tremblement. Il la voyait
-toute blanche, pareille aux statues de marbre
-qu'il avait désirées jadis plutôt qu'admirées.</p>
-
-<p>&mdash; Vous allez coucher dans la chambre
-orange, dit M<sup>me</sup> Bernard, qui commençait à
-somnoler. Un caprice de ma fille, qui l'a voulue
-toute de cette couleur. Mais vous l'avez
-vue, déjà. J'espère que vous y dormirez bien.</p>
-
-<p>Ce dernier mot fut atroce pour l'officier.
-Cette intervention maternelle le rejetait dans
-son indécision.</p>
-
-<p>Berthe devina peut-être l'impression mauvaise,
-car elle ajouta :</p>
-
-<p>&mdash; Orange, c'est ma couleur. Il me semble
-que je suis moins laide au milieu de cette
-flamme, où je me fonds. Personne n'y couche
-jamais, dans cette chambre, mais moi je m'y
-retire souvent. C'est mon domaine.</p>
-
-<p>&mdash; Et qu'y fait-elle, je vous le demande?
-reprit M<sup>me</sup> Bernard. Elle lit, elle rêve, car
-nous sommes un peu rêveuse. Que voulez-vous?
-Les jeunes filles! J'étais toute pareille
-à son âge. Mais moi, j'aimais le bleu.</p>
-
-<p>&mdash; L'orange aussi est une belle couleur.</p>
-
-<p>&mdash; Dites que c'est la plus belle, affirma
-Berthe.</p>
-
-<p>&mdash; C'est la plus belle, dit l'officier.</p>
-
-<p>Maintenant, il attendait. Après avoir fait sa
-toilette, il s'était rhabillé à demi, et il fumait
-une cigarette en dessinant des arabesques sur
-les marges d'un journal. Il ne pensait plus à
-rien. Seulement, son c&oelig;ur s'arrêtait de battre,
-à chaque bruit, à celui d'une mouche réveillée.</p>
-
-<p>Toutes les dix secondes, il regardait la
-porte. Il se leva pour aller y coller son oreille.</p>
-
-<p>A ce moment, un panneau de tapisserie,
-près de la cheminée, sembla se décoller.</p>
-
-<p>«&nbsp;Suis-je halluciné?&nbsp;»</p>
-
-<p>Il alla vers le mystère et il y arriva comme
-il fallait pour recevoir Berthe dans ses bras.</p>
-
-<p>&mdash; Ma chambre est là, expliqua-t-elle, après
-avoir accepté et rendu le baiser d'accueil. Tout
-simplement un double placard, dont j'ai pu
-rendre mobile la cloison intérieure. Que de
-fois, depuis trois ans, je suis venue voir si tu
-étais là! Personne, toujours personne! Mais
-enfin te voilà. M'aimeras-tu au moins?</p>
-
-<p>Voyant que ces paroles étonnaient son
-amant, elle reprit :</p>
-
-<p>&mdash; Celui qui vient est celui qu'on attendait.
-Tu es venu et je suis à toi.</p>
-
-<p>Marchant tout bas, parlant tout bas, ils
-arrivèrent au bord du lit et s'y assirent. En la
-serrant contre lui, le capitaine sentait, sous
-la légère robe la beauté corporelle de la jeune
-fille. Il fut très ému, mais il eut le courage de
-dire :</p>
-
-<p>&mdash; Non, tu es une folle enfant et je n'abuserai
-pas de toi. Si tu veux m'aimer, nous
-avons la vie. Vous disiez, imprudente et innocente :
-«&nbsp;Nous avons la nuit.&nbsp;» Moi je dis :
-«&nbsp;Nous avons la vie.&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle laissa tomber sa tête sur la poitrine de
-l'officier, en serrant très fort le bras qu'elle
-lui avait passé autour du cou. Puis elle la
-redressa, sa tête rousse, aux yeux d'or ardents
-et fous, trouva les lèvres qu'elle mordit, et se
-renversa, entraînant sur elle l'homme, qui
-entra.</p>
-
-<p>«&nbsp;Aurions-nous, dit-elle plus tard, en se
-pelotonnant dans le giron de son amant,
-aurions-nous jamais retrouvé un instant
-pareil?&nbsp;»</p>
-
-<p>Deux mois plus tard, la chambre orange
-fut la chambre de noce.</p>
-
-<p>Ils furent très heureux et parlèrent bien
-souvent de leur aventure, mais Berthe, je
-pense, n'avoua jamais à son mari qu'il était le
-troisième capitaine pour qui elle avait percé
-les murailles.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">CHOSES ANCIENNES</h2>
-
-<div class="break"></div>
-
-<h3 class="top4em" id="ch14">DISTRACTION MATINALE</h3>
-
-
-<p>Afin d'exercer la plus amère méchanceté,
-Primary, vêtu ainsi qu'un riche cosmopolite,
-entra.</p>
-
-<p>«&nbsp;<i>Amabilités, la pluie, le beau temps,
-comme si la faillite ne la menaçait pas! Cette
-femme serait-elle dissimulatrice? Oh! je
-verrai dans le clair de ses yeux bleus la joie
-de la résurrection, et tout de suite après, au
-coin des paupières, deux larmes que j'aurai
-su évoquer, sans en avoir l'air. Robe noire
-de veuve, trois petits enfants. Sont-ils gentils,
-petits anges! On m'a dit cinquante ou seulement
-trente mille francs? Trente, mais le
-plus gros chiffre, qui ne me coûte rien, est une
-garantie que je dois prendre, dans mon
-propre intérêt, pour la réussite absolue de
-l'opération.</i>»</p>
-
-<p>&mdash; Il me faut, Madame, quelques anneaux,
-boucles, parures, brimborions, mais je suis
-assez difficile, n'étant pas amoureux, et disposé,
-opinant pour autrui, sans nulle commission,
-entendez-le! à de sérieux marchandages.
-Je ne dépasserai pas, quelle que
-soit la qualité des tentations&hellip; (<i>Elle est suspendue
-à mes lèvres, c'est le mot&hellip;</i>), cinquante&hellip;
-Ce sont vos enfants, trois petites
-filles!&hellip; Je ne dépasserai pas, dis-je, cinquante&hellip;
-Charmantes créatures&hellip; mille francs.
-(<i>Elle a pâli, elle porte la main à son c&oelig;ur&hellip;
-Un grand, grand soupir&hellip; Nerveusement,
-elle saisit une des petites filles et la serre
-contre sa poitrine, l'embrasse, affolée&hellip; Elle
-ouvre la vitrine à double glace, sa main
-tremble&hellip;</i>) Je n'ai que cette somme sur moi
-et je paie toujours comptant.</p>
-
-<p>&mdash; Oh! monsieur, vous êtes de ceux auxquels&hellip;
-la confiance&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voyons, un dernier calcul&hellip; oui, c'est
-bien cela, cinquante francs et rien de plus.</p>
-
-<p>&mdash; J'avais cru entendre&hellip; Allez-vous-en,
-mes pauvres petites, allez jouer dans la cour.</p>
-
-<p>«&nbsp;<i>Elle a senti le coup, elle tombe sur sa
-chaise, elle souffre&hellip; oh! cela va trop vite&hellip;</i>» &mdash; Ai-je
-dit autre chose que cinquante mille
-francs?</p>
-
-<p>&mdash; Oui, oui, oh! pardon, Monsieur, que je
-suis sotte&hellip; Vous allez choisir&hellip; oh! Monsieur,
-nous nous entendrons facilement&hellip;
-Voici : bagues, boucles d'oreilles, broches,
-médaillons, parures complètes&hellip; oh! que je
-laisse à bien bon compte&hellip; petites breloques&hellip;
-qui seront, si vous le permettez, Monsieur,
-par-dessus le marché&hellip; Ah! mon Dieu&hellip; où
-es-tu?&hellip; Petites&hellip; Mariette&hellip; Ah!&hellip; C'est
-un peu d'étourdissement&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;<i>Elle se remet, bon&hellip; très bon&hellip; Pourvu
-qu'elle soit de force à supporter l'expérience&hellip;
-C'est capital&hellip; Cela va&hellip; Elle sourit,
-elle est radieuse, empressée&hellip; je suis
-sûr qu'elle me baiserait les mains de bon
-c&oelig;ur&hellip; Chère petite femme&hellip; On peut dire
-qu'elle nage dans la joie&hellip; Elle prononce
-<span class="small">MONSIEUR</span>, comme une amante le nom de son
-bien-aimé&hellip; Bravo!&hellip; Là, je vais faire un
-petit tas&hellip; Je m'y connais&hellip; Il y en a pour
-cinquante mille, juste.</i>»</p>
-
-<p>&mdash; Je crois, Madame, que cela ne dépassera
-pas mon prix&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Voyons&hellip; Oh! non, Monsieur, au contraire&hellip;
-trente&hellip; trente-trois&hellip; quarante-huit&hellip;
-Si vous désirez aller jusqu'au chiffre
-rond&hellip; je mettrai encore ce diamant, il est
-beau et on l'avait marqué jadis, hélas! cinq
-mille francs&hellip; et vous prendrez dans ces
-menues fantaisies les objets qui vous plairont&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Bien, très bien&hellip; nous allons, comme
-vous dites, nous entendre&hellip; Oui, tout cela
-me plaît&hellip; oui&hellip; oui&hellip; (<i>Maintenant, tout en
-jetant un dernier coup d'&oelig;il, tirer son portefeuille
-et le remettre, cela plusieurs fois de
-suite&hellip; Ah! ah! elle a un frisson&hellip; Bon&hellip;
-Un geste qui signifie : Décidément, non&hellip;
-puis se lever brusquement et dire de bonnes
-paroles&hellip;</i>) Tout réfléchi, je ne suis pas encore
-bien décidé&hellip; Ayez la bonté&hellip; je verrai&hellip; je
-repasserai tantôt&hellip; oui&hellip; tantôt&hellip; mettez-les
-à part, naturellement&hellip; car il est probable,
-plus que probable&hellip; (<i>Elle connaît cela : est-ce
-qu'on revient jamais? Allons, encore une
-petite secousse</i>)&hellip; Bah! autant les emporter
-moi-même!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Comme vous voudrez, Monsieur&hellip;</p>
-
-<p>(<i>Le timbre de la voix a changé, elle va
-pleurer&hellip; Nous y sommes&hellip; Ah! vous voilà,
-larmes! Il y en a deux&hellip; joyaux, vrais
-joyaux, plus précieux que tous les diamants&hellip;
-oh! comme je voudrais vous boire
-dans un baiser! Ne sont-elles pas à moi?
-N'est-ce pas à mon commandement qu'elles
-ont jailli du fond de ton c&oelig;ur, pauvre petite
-femme, pauvre petite mère?&hellip;</i>)</p>
-
-<p>&mdash; Au fait, non, j'ai une course à faire&hellip; tantôt&hellip;
-A tantôt, Madame, comptez sur moi&hellip;
-Et en tous cas, mille pardons. (<i>Elle est brisée&hellip;
-Elle est vraiment brisée!&hellip;</i>)</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! me voilà dehors, je respire&hellip; Cela
-finissait par devenir trop émouvant&hellip; Il ne
-faudrait pas abuser de ces distractions matinales.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch15">LA CLOISON</h3>
-
-
-<div class="poetry">
-<div class="verse">Un mois à la campagne.</div>
-<div class="verse">Ce n'est pas dans la montagne, &mdash;</div>
-<div class="verse">Ni au bord de la mer, &mdash;</div>
-<div class="verse">Où l'air est amer.</div>
-</div>
-
-<p>Un mois à la campagne dans un château
-tout neuf (des vieilles verdures, très bien
-rapiécées, y font tapisserie).</p>
-
-<p>Par la fenêtre, la petite dame Doucin
-vagabonde : là-bas les b&oelig;ufs dormants attroupés
-sous la lune. Pas un ne beugle à la lune,
-mais quelques-uns ruminent.</p>
-
-<p>«&nbsp;Vraiment très satisfaite d'une telle villégiature :
-son Primary en est, son cher amour
-de Primary que depuis trois mois elle adore,
-oh! un vrai Amour!</p>
-
-<p>«&nbsp;&hellip; Primary, quel amant! Ce qu'elle aime
-au-dessus de tout, c'est des mots passionnés,
-spirituels et indécents, susurrés dans l'oreille :
-cela caresse en même temps l'âme, le c&oelig;ur et
-l'autre. Eh bien, pour déverser une pareille
-jouissance en son petit corps nerveux comme
-un jet d'épine et ployable comme une branche
-de saule, Primary est unique : Primary trouve.
-Ainsi, tenez, hier soir, pendant que minuit
-sonnait au beffroi blanc et propret de l'église
-voisine (genre <small>XII</small><sup>e</sup> siècle, au moins), Primary
-disait : «&nbsp;<i>Où vais-je baiser ma petite amie
-pour la réveiller? Sur ses cheveux? Sont
-dorés, mais ne dorment pas. Sur ses yeux?
-Sont dorés, mais ne dorment pas. Sur sa
-toison? Oui, petite amie, sur ta toison, car ta
-toison dort.</i>»</p>
-
-<p>«&nbsp;Ça, ce n'est pas des choses qui s'oublient.</p>
-
-<p>«&nbsp;Cette nuit, la toison d'or, la toison dormira
-seulette, et tout le monde dort, même la
-petite madame Croc&oelig;ur, une autre blondinette
-qui s'ennuie et donne des coups de tête
-dans la cloison pour se distraire.</p>
-
-<p>«&nbsp;Aucun bruit : adieu les b&oelig;ufs qui ruminent
-sous la lune. Je ferme la fenêtre, me
-couche, souffle&hellip; Hé! on parle chez la petite
-madame Croc&oelig;ur&hellip; Ah! cette voix&hellip; non&hellip;
-lui!&hellip; lui! Primary, mon amour? il me trahit
-et j'entends, et il faut que j'entende&hellip; Ah!
-Don Juan, je sais bien que tu me trompes
-mais fais-le plus loin&hellip; C'est bien lui, c'est sa
-voix&hellip; Il dit&hellip; que dit-il? Il dit :</p>
-
-<p>«&nbsp;<i>Où vais-je baiser ma petite amie pour
-la réveiller? Sur ses cheveux? Sont dorés,
-mais ne dorment pas. Sur ses yeux? Sont
-dorés, mais ne dorment pas. Sur sa toison?
-Oui, petite amie, sur ta toison, car ta toison
-dort.</i>»</p>
-
-<p>La petite madame Doucin crut qu'elle allait
-pleurer, elle n'en fit que la grimace : les nerfs
-de sa face révolutionnée se contractaient, elle
-voulait pleurer, elle n'en faisait que la grimace&hellip;</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Premier déjeuner. On descend en toute
-petite toilette, un à un : des bonjours ensommeillés.
-Primary est là, qui guette :</p>
-
-<p>«&nbsp;Pourvu qu'elle ait entendu! Petite pâlotte,
-petite langoureuse, petite fondante, tu avais
-besoin d'un coup de fouet&hellip; Hé! elle aura été
-cinglée&hellip; Quelques zébrures, oh! qu'un seul
-baiser effacera! Je ne suis pas si méchant
-qu'on le dit, oh! non, puisque je me contente
-de les faire saigner par métaphore, pauvres
-anges!&nbsp;»</p>
-
-<p>Tout le monde est descendu : on attend la
-petite madame Doucin.</p>
-
-<p>«&nbsp;Elle est si paresseuse, la chère mignonne!&nbsp;»
-dit la petite madame Croc&oelig;ur.</p>
-
-<p>Elle vient, la petite madame Doucin, elle
-vient, en songeant : «&nbsp;Je voudrais pleurer et
-je n'en fais que la grimace&hellip; Et toute la nuit,
-cette grimace! En dormant, je la sentais qui
-revenait toujours, toujours&hellip; Pourvu que cela
-se passe! Il va me trouver si laide! Oh!
-monstre, c'est toi! Et je t'adore&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Elle vient, elle entre, Primary s'avance et
-la salue.</p>
-
-<p>Elle va pleurer? Non, elle n'en fait que la
-grimace&hellip; («&nbsp;Mais, elle a un tic!&nbsp;»)&hellip; une si
-vilaine grimace que tout le monde éclate de
-rire.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch16">LE RÊVE</h3>
-
-
-<p>Primary touchait à la cinquantaine, lorsque
-sa maîtresse lui dit, un matin, avec cet air
-spécial que prennent les femmes pour annoncer
-à leur bien-aimé des choses d'un embêtement
-rare et décisif, mais des choses qui crucifient
-leur chair, à elles, et qui la flattent,
-des choses comme seules elles peuvent en
-dire, des choses représentatives &mdash; absolument &mdash; de
-leur sexe :</p>
-
-<p>&mdash; Tu sais, je suis enceinte.</p>
-
-<p>&mdash; C'est une fille, Monsieur, dit la sage-femme,
-des épingles entre les lèvres. Primary,
-les yeux vagues, regardait, sans le voir, l'être
-à la peau de crevette cuite, le f&oelig;tus macéré
-par les alcools amniotiques : il rêvait : une
-fille : il la voyait montrant sous sa robe de
-huit ans, de fluettes jambes de jeune autruche,
-courant et s'arrêtant de courir à la caresse
-d'un désir mâle, grimpeuse volontiers vers
-des genoux agités et chatouilleurs ; il la voyait
-chuchoteuse et sourieuse, les yeux larges et
-la bouche gourmande, innocente et tentatrice,
-angélique et sournoise&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ce sera pour ma vieillesse.</p>
-
-<p>&mdash; Allez-vous-en, dit la sage-femme, des
-épingles entre les lèvres.</p>
-
-<p>Et quand il fut sorti, elle se pencha vers la
-mère plus abolie sous les draps que sous la
-neige une ellébore, &mdash; et familièrement, de
-femme à femme :</p>
-
-<p>&mdash; Soyez tranquille, pauvre chérie, il l'aimera
-bien.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch17">LE RACHAT DES LAIDES</h3>
-
-
-<p>Les capricantes aiguilles de Popp, les
-Popp, disaient minuit : minuit, les trottoirs et
-les yeux aigus des femmes blêmes.</p>
-
-<p>«&nbsp;Minuit, c'est fait, je puis rentrer.&nbsp;»</p>
-
-<p>Tel qu'un peu ivre, il marchait, les jambes
-lourdes, et des battements de c&oelig;ur si drus
-que le sang vers ses tempes rebondissait et
-bouillonnait.</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est fait, j'en suis sûr. Je les ai séparément
-prévenus : «&nbsp;Dîner de fondation et refus
-inadmissible.&nbsp;» J'ai prévenu ma femme : «&nbsp;Ma
-toute bien-aimée, à minuit je serai rentré, &mdash; sans
-faute.&nbsp;»</p>
-
-<p>Il remontait le boulevard Malesherbes.</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;C'est fait. Ah! il le fallait. Elle était
-si laide! Dix-huit mois de mariage ne m'ont
-pas habitué à ce nez court, à ces yeux ternes,
-à ces cheveux durs, à ce teint de métisse, et
-la taille pas fine, et la gorge, heu! et le reste,
-vulgaire!</p>
-
-<p>«&nbsp;Il le fallait. J'en avais honte. Ah! mon
-cher Paul, tu l'as rédimée et tu m'as sauvé,
-mon cher, si cher ami! Quel autre que toi
-eût agi avec un désintéressement aussi rare, &mdash; quoique
-inconscient? Ah! demain, comme
-je t'écraserai les mains dans mes mains
-réjouies! Oui, je t'embrasserai.</p>
-
-<p>«&nbsp;Il le fallait. Alors, j'ai commencé de les
-laisser seuls, après avoir excité Paul par de
-petites tendresses pour ma femme adorée : Je
-baisais Juliette dans le cou, un peu longuement,
-puis ceci, puis ça, et je sais. Une brève
-course : «&nbsp;Faites donc un peu de musique.&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;Il le fallait. Je sortais, je rentrais en faisant
-du bruit, et dans le silence du petit salon,
-un subit accord&hellip; «&nbsp;Eh bien, on ne s'est pas
-trop ennuyé?&nbsp;» Elle, presque câline et moins
-laide déjà : «&nbsp;Non, Paul est si gentil, mais tu
-abuses de lui!&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp;C'est fait. Juliette a un amant. Donc, elle
-n'est pas si affreuse qu'elle en a l'air. C'est
-fait. Ah! je n'en suis pas fâché! Tout le temps
-je me disais, ce soir : «&nbsp;Il la dévêt, elle sourit,
-sérieuse un peu, tout de même, il pose ses
-lèvres, ici et là, il la prend en ses bras, il la
-couche, il vient, etc.&nbsp;» Ça fut une pénible soirée.
-C'est fait.&nbsp;»</p>
-
-<p>Les capricantes aiguilles de Popp, les
-Popp disaient minuit, &mdash; et plus : minuit passé,
-les yeux suraigus des femmes blêmes.</p>
-
-<p>Sonner. Monter. Entrer.</p>
-
-<p>Elle dormichonnait, agitée. La lampe, pas
-baissée, illuminait sa gorge et ses bras nus.</p>
-
-<p>&mdash; Tu dors, chère? Tiens, cette petite
-tache rose, au sein, là&hellip; Tu te serres toujours
-trop dans ton corset&hellip; Ah! mais, tu sais, je
-te trouve charmante, ce soir! Oh! ce regard
-m'excite! Attends, petite coquine!</p>
-
-<p>Il chantonnait : «&nbsp;C'est fait, c'est fait, c'est
-fait!&nbsp;»</p>
-
-<p>Après un silence, il redit, se rapprochant
-du lit :</p>
-
-<p>«&nbsp;Est-elle jolie, ce soir, la méchante! jolie,
-jolie, jolie!&nbsp;»</p>
-
-<p>Et Juliette souriait, si perversement heureuse,
-qu'elle était presque jolie, &mdash; oui,
-presque.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch18">LA CHÈVRE BLONDE</h3>
-
-
-<p>Elle pleurait, la tête sur les genoux de son
-mari, sa fine peau protégée par un mouchoir
-de soie, guettant du coin de l'&oelig;il une lettre
-que M. Pariétal relisait accablé. La main de
-la petite femme se soulevait, comme à pigeon-vole,
-prête à un geste vif.</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, ma chérie, elle n'est pas anonyme.
-Elle est signée, signée illisible, mais
-signée.</p>
-
-<p>&mdash; Montre!</p>
-
-<p>M. Pariétal inséra la dénonciation dans la
-poche de son gilet, reboutonna son coin-de-feu,
-et dit :</p>
-
-<p>&mdash; Pauvre femme!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Pariétal prit le parti de sangloter.</p>
-
-<p>&mdash; Pauvre femme! répétait M. Pariétal,
-et la blonde adultère finissait par sangloter
-sérieusement, n'ayant plus pour se distraire
-le jeu de pigeon-vole, si captivant!</p>
-
-<p>&mdash; Ah! c'est indigne! cria tout à coup
-M. Pariétal en surgissant d'un bond par-dessus
-sa femme stupéfaite, couchée par le choc,
-telle qu'une victime. Ainsi, tu as fait ça,
-toi? Tu m'as trompé? Réponds!</p>
-
-<p>M<sup>me</sup> Pariétal se relevait. Elle vint vers son
-mari et lui posant une main sur l'épaule, une
-main tamponnée de son mouchoir de soie :</p>
-
-<p>&mdash; Ecoute et comprends! Ce que j'ai fait?
-Comprends et compare!&hellip; C'était si beau, si
-bien écrit! Ah! je puis le dire, je fus empoignée!&hellip;
-Voyons, tu devines et tu me pardonnes?&hellip;
-Mon ami, j'ai lu <i>la Chèvre blonde</i>,
-voilà tout.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! disait M. Pariétal.</p>
-
-<p>&mdash; Oui, hélas! je l'ai réalisée, ta chèvre
-blonde, ta chère petite chèvre&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Ah! Ah! disait M. Pariétal.</p>
-
-<p>&mdash; J'ai fait ça, oui, mais tu dictais, toi!&hellip;
-(<i>Spasmes et sanglots.</i>) C'est bien malheureux
-d'avoir un mari qui écrit des choses si passionnantes!&hellip;
-N'est-ce pas à en perdre la
-tête?</p>
-
-<p><span class="sc">M. Pariétal</span> (<i>la baisant au front généreusement</i>). &mdash; Ah!
-c'est <i>la Chèvre blonde</i>!&hellip;
-Hein, mes amis, je ne suis pas tout à fait
-sans influence sur mes contemporains, moi!&hellip;
-Nous sortons, dis, petite?&hellip; Ah! c'est ma
-<i>Chèvre blonde</i>!&hellip; Dis, petite, vois-tu d'ici le
-ravage, la désunion des oreillers bourgeois?
-(<i>La baisant au front, tendrement.</i>) Ah! c'est
-<i>la Chèvre blonde</i>!&hellip; Dis, petite, mets ta robe
-de dentelle, nous prendrons une voiture.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch19">LA TOUR SAINT-JACQUES</h3>
-
-
-<p>La Tour Saint-Jacques, solitaire et honteuse
-de sa beauté démodée, la vieille tour aux
-bêtes parlantes, aux bêtes de pierre et de
-rêve&hellip;</p>
-
-<p>Ils s'adonnaient rapidement, ce jour-là, à
-une brève et instructive promenade : un Américain
-de marque (c'est-à-dire semblable à
-tous les Américains, la distinction étant désormais
-dans la parité) et notre ami M. Virgile-Austère
-Méliorat.</p>
-
-<p>&mdash; Voilà bien, murmurait le voyageur
-attristé, ces vieux Européens&hellip; Garder et
-entourer de grilles quelques pierres déformées
-et périmées&hellip; Pourquoi? Parce que c'est
-ancien!&hellip;</p>
-
-<p>Élevant la voix, il ajouta, l'air négligent,
-la main dressée vers la vieille tour solitaire
-et honteuse :</p>
-
-<p>&mdash; Naturellement, ça ne sert à rien!</p>
-
-<p>&mdash; Comment, répondit notre ami, d'un
-ton où se mêlaient les reproches, la colère,
-la stupeur, à rien? Y songez-vous? Nous
-prenez-vous pour des enfants? L'heure des
-jouets n'est plus, Monsieur&hellip; Nous avons
-appris à tirer parti des choses. Cette tour est
-utile : elle sert, Monsieur, elle sert à la Science.
-Elle abrite, sous les ridicules symboles de ses
-moellons déchiquetés : 1<sup>o</sup> un laboratoire de
-physique expérimentale ; 2<sup>o</sup> un baromètre à
-eau (30 mètres de haut), à stylo-traceur électrique&hellip;
-Hein? Vous voyez?&hellip; Oh! ce vieux
-bute, cette antique coquille, ça ne doit pas
-être un fameux laboratoire, mais c'était tout
-fait, ça épargne de la maçonnerie&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Avouez-le, répliqua, glacial et goguenard,
-l'Américain, &mdash; vous en êtes encore à
-respecter ça, ça&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Mais non, cria presque en colère M. Virgile-Austère
-Méliorat, mais non, je vous jure
-que non!&hellip;</p>
-
-<p>Ils passaient vite, hâtant leur instructive
-promenade, tournant le dos, &mdash; enfin! &mdash; à
-la vieille tour solitaire et honteuse de sa
-beauté démodée, à la vieille tour aux bêtes
-parlantes, aux bêtes de pierre et de rêve&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch20">LES CYGNES</h3>
-
-
-<p>Des cygnes nageaient le long du Louvre ;
-deux cygnes plus las que nos c&oelig;urs, &mdash; et le
-courant les emportait ; deux cygnes plus sauvages
-que nos désirs, &mdash; et des femmes guettaient
-les naufragés.</p>
-
-<p>L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.</p>
-
-<p>Des femmes élevaient leurs manchons, très
-haut, très haut, comme un signal de capture ;
-des enfants jetaient des pierres à la drôle de
-bête ; deux mariniers partirent : ils ramaient
-avec ferveur, et la foule songeait : «&nbsp;En cage,
-en cage, qu'on les mette en cage, avec une
-grande baignoire pour se distraire, en cage!&nbsp;»</p>
-
-<p>L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.</p>
-
-<p>Alors, celle qui s'appuyait à mon bras, le
-serrant très fort, me dit à l'oreille (si joliment!) :
-«&nbsp;Oh! du bouillon de cygne!&nbsp;» Et
-dans ses yeux de poitrinaire, un peu sinistres! &mdash; étincelait
-le désir fou d'une cuisine
-blasphématoire.</p>
-
-<p>L'âme de Bonhomet planait sur la Seine.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch21">PARAPHRASES</h3>
-
-<p class="c">(<i>D'après l'anglais.</i>)</p>
-
-
-<p>Brodée d'aurore et de plaisances, comme
-elle verdoyait jolie, la petite fille aux si blonds
-cheveux.</p>
-
-<p>La vie autour d'elle, pour elle, était gaie et
-rafraîchissante comme les heures matinales
-de Mai.</p>
-
-<p>Ni bobos, ni chagrins, ni vilains croquemitaines :
-mais des anges, et des fées, et des
-joies, des bonbons.</p>
-
-<p>«&nbsp; &mdash; Maman, maman! Ils m'ont brisé ma
-poupée!&hellip; Sa tête! Sa jolie tête!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Les heures matinales pleuraient toutes les
-larmes de leurs yeux.</p>
-
-<p>«&nbsp; &mdash; Maman! que je suis malheureuse!&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp; &mdash; Pleure pas, mignonne! oh! petit gros
-c&oelig;ur, apaise-toi. Voyons, ce n'est rien. Malheureuse?
-Ah! si tu savais? Pleure pas, tu
-seras heureuse, &mdash; demain!&nbsp;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Brodée de soleil pâle, comme elle fuselait
-et s'adornait de gemmes, fleurs futures, la
-jolie fillette aux si blonds cheveux.</p>
-
-<p>La vie, tout autour d'elle, pour elle, était
-douce et tiédissante comme les secondes heures
-des jours de Mai.</p>
-
-<p>Ni fiévrettes, ni langueurs, ni vilaines jalousies,
-mais des jeux et des rires, et des cris,
-des mamours.</p>
-
-<p>«&nbsp; &mdash; Maman, maman! Ils m'ont brisé mon
-ombrelle!&hellip; Sa pomme! Sa jolie pomme!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Les secondes heures pleuraient toute la
-pluie de leurs nuées.</p>
-
-<p>«&nbsp; &mdash; Maman! que je suis malheureuse!&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp; &mdash; Pleure pas, mignonne! oh! petit gros
-c&oelig;ur, apaise-toi. Voyons, ce n'est rien. Malheureuse?
-Ah! si tu savais? Pleure pas, tu
-seras heureuse, &mdash; demain!&nbsp;»</p>
-
-<hr />
-
-
-<p>Brodée d'or et de lumière, comme elle
-fleurissait, comme elle s'épanouissait en
-odeurs de délectation, la jolie fille aux si
-blonds cheveux.</p>
-
-<p>La vie, tout autour d'elle, pour elle, était
-folle et violente comme les orages adorables et
-royaux des tierces heures de Mai.</p>
-
-<p>Ni migraines, ni ennuis, ni vilaines envies,
-mais des roses et des perles, des jacinthes,
-des parfums.</p>
-
-<p>«&nbsp; &mdash; Maman, maman! Ils m'ont brisé mon
-c&oelig;ur!&hellip; Mon c&oelig;ur! Mon joli c&oelig;ur!&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Les tierces heures pleuraient toute la grêle
-de leurs nuages.</p>
-
-<p>«&nbsp; &mdash; Maman! que je suis malheureuse!&nbsp;»</p>
-
-<p>«&nbsp; &mdash; Pleure pas, mignonne! oh! petit gros
-c&oelig;ur apaise-toi. Voyons, ce n'est rien? Malheureuse?
-Ah! si tu savais? Pleure pas, tu
-seras heureuse, &mdash; demain!&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch22">LA FILLE DE LOTH</h3>
-
-
-<p>Le plaisir sortait furieux, tel qu'un jet de
-fonte ardente et rouge : Loth s'affaissa sur la
-chair de l'opprimée. L'idée du sang le tourmentait :
-«&nbsp;Quelle bouche, ou quelle blessure
-de virginité a revomi sur ma face?&nbsp;» Le
-flot du vomissement cloîtrait ses yeux, scellait
-ses lèvres, aveuglait, comme un masque,
-le torrent de son haleine.</p>
-
-<p>«&nbsp;L'Autre : elle avait nom la Mère&hellip; Quelle
-confusion dans les générations!&hellip; Avec l'autre,
-ils allaient au plaisir en des tremblements
-de saints qui tomberaient à l'impureté, &mdash; mais
-l'Exultation, fantôme exquis
-né de leurs souffles, planait, le front haut et
-rayonnant, tout paré de fleurs fraîches.</p>
-
-<p>«&nbsp;Celle-ci : quand la mère fut morte, Loth
-aima sa fille, la fille de Loth ; il l'aimait d'une
-sensualité de prêtre chaste, il se mortifiait&hellip;</p>
-
-<p>«&nbsp;Vainement!</p>
-
-<p>«&nbsp;Elle dormait&hellip; C'était tantôt, non, c'était
-il y a un instant, un seul instant&hellip; Elle dormait.
-Elle ne cria point. Sa mère non plus
-n'avait pas crié. Ah! c'est ma fille, ma vraie
-fille, &mdash; mais quelle confusion dans les générations
-futures!</p>
-
-<p>«&nbsp;Elle dormait, elle ne dort plus. Évidemment, &mdash; et
-c'est surtout désagréable parce
-que de quels yeux irrespectueux ne doit-elle
-pas, en ce moment même, fixer son père, de
-quels yeux sournois et, qui sait? goguenards,
-des yeux à cracher dedans&hellip; Si elle pleurait,
-au moins, je la consolerais. J'ai envie de la
-battre!</p>
-
-<p>«&nbsp;Ah! voilà que le masque se recollait sur
-sa figure, et ses membres ligotés ardaient en
-un enfer de cohabitation un peu excessif. Sa
-tête, sous l'imaginaire étau de sang glacé, se
-brisait comme un os dans une gueule de
-chien, &mdash; et l'Ironie l'épouvantait, comme
-s'épouvante un assassin qui veut, et ne peut,
-paralysé, redoubler le coup de grâce&hellip;&nbsp;»</p>
-
-<p>Il articulait, sans parole extérieure, des
-chapelets de «&nbsp;pardon, pardon, pardon&nbsp;» : à
-Dieu, à Elle, à toute la vie, à toutes les choses,
-au lit creusé tel qu'un tas de sable fuyant
-vers un abîme, aux cheveux blonds mouillés
-par la sueur de l'angoisse, aux seins violentés&hellip;
-au Christ de l'alcôve, au Christ de cuivre,
-qui souriait aux lumières, si amèrement&hellip;
-à tout, à la porte brisée, au gynécée
-troublé dans son silence, à la bouche écrasée
-par les morsures&hellip;</p>
-
-<p>&hellip; A la bouche surtout, &mdash; mais la bouche
-de vierge et maintenant de femme, la bouche
-d'enfant et maintenant d'amoureuse, la
-bouche adorable de la fille de Loth s'ouvrit
-et murmura dans un baiser :</p>
-
-<p>«&nbsp;Je t'aime!&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch23">PETIT SUPPLÉMENT</h3>
-
-
-<p>&mdash; Tu m'aimeras?</p>
-
-<p>&mdash; Je te montrerai de l'amour.</p>
-
-<p>&mdash; Tu seras fidèle?</p>
-
-<p>&mdash; Comme une femme qui connaît le prix
-de la fidélité.</p>
-
-<p>&mdash; Tu seras tendre?</p>
-
-<p>&mdash; Une atmosphère de tendresse te circonviendra.</p>
-
-<p>&mdash; Complaisante?</p>
-
-<p>&mdash; Serve.</p>
-
-<p>&mdash; Ah! jolie? Tu t'y engages?</p>
-
-<p>&mdash; J'ai, selon les saisons, des crèmes assorties,
-et, pour les intimités, la brise-vespérale,
-la rosée-lunaire, le petit-lait-du-regard-matinal,
-la pâte-illusion-des-nuits-blanches.</p>
-
-<p>&mdash; Auras-tu, chère, des pleurs de jalousie,
-quand il le faudra!</p>
-
-<p>&mdash; Je sais pleurer.</p>
-
-<p>&mdash; Et les rires? Par exemple, le rire-il-m'aime!-décidément!-j'étais-une-sotte-de-me-tourmenter?</p>
-
-<p>&mdash; Mon rire-il-m'aime!-décidément-j'étais-une-sotte-de-me-tourmenter
-est une perle. Tu
-verras.</p>
-
-<p>&mdash; Et les sourires? Il me faut les sourires.</p>
-
-<p>&mdash; Je les ai tous, ami : le sourire-plein-de-promesses,
-le sourire-adorable-de-mutinerie,
-le sourire-troublant-du-Sphynx, le sourire-voilé-de-larmes&hellip;
-j'ai le sourire-sarcastique, le
-sourire-sardonique, le sourire-malicieux, le
-sourire-vainqueur, j'ai le poétique-sourire et le
-sourire-nuancé-de-mélancolie&hellip; je les ai tous,
-te dis-je. Sans vanité, mon écrin de sourires
-est très complet. J'ai même le sourire-après,
-si rare! le
-sourire-je-t'aimais-bien-avant-mais-comme-je-t'aime-maintenant-il-n'y-a-pas-de-comparaison!
-Tu vois&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Dis-moi, et les amoureuses pâmoisons?</p>
-
-<p>&mdash; Oh! je crois bien! A quoi penses-tu?</p>
-
-<p>&mdash; Nous monterons au ciel, au septième,
-n'est-ce pas?</p>
-
-<p>&mdash; Au septième, j'ai des ailes.</p>
-
-<p>&mdash; Redis-moi encore que tu m'aimeras, ma
-Bien-Aimée!</p>
-
-<p>&mdash; Mon amour t'appartient.</p>
-
-<p>&mdash; Tu m'aimeras passionnément?</p>
-
-<p>&mdash; Ah! pour cela, mon cher, permettez.
-Avec un petit supplément, oui. Je sais le
-rôle. Volontiers, mais que cela soit bien
-entendu, <i>la P<span class="small">ASSION</span> se paie à part</i>.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch24">LE CRIME DE LA RUE DU CIEL</h3>
-
-
-<p>Dire que cela évoluait dans sa rue! Dans
-sa rue!</p>
-
-<p>Le fantomatique feuilleton se créait là.</p>
-
-<p>Un sou! Et on avait de quoi rêvasser toute
-la journée, au bruit de l'aiguille, de quoi enfiévrer
-les heures mornes! La couture s'en
-allait brodée d'or et soutachée de sang, et les
-fièvres du jour émanaient dans la nuit des
-transes frissonnantes de morgue et d'échafaud.</p>
-
-<p>C'était terrible et c'était bon.</p>
-
-<p>L'amour sanglotait, le crime riait, les poignards
-crevaient les bourses et les ventres, ça
-pantelait, ça ruisselait. Ah! on se sentait
-vivre! Et le c&oelig;ur? Etre aimé aussi! Ah!
-Ah! Ah! L'heure du déjeuner s'évaporait.</p>
-
-<p>Un matin les draps sont lourds comme des
-suaires.</p>
-
-<p>Rien de rare : une de ces faiblesses où
-défaille la chair des filles anémiées aux pâles
-nourritures ; l'aveuglement dès que le pied
-droit s'avance devant le pied gauche ; les
-menottes qui tremblotent comme la feuille
-menue.</p>
-
-<p>L'hôpital? Ah! bien non, par exemple!
-Plutôt aller voir tout de suite si le pavé est
-loin de la fenêtre!</p>
-
-<p>Les camarades du quartier défilèrent :</p>
-
-<p>&mdash; Cette pauvre Adèle, elle a mangé plus
-de pain qu'elle n'en mangera.</p>
-
-<p>&mdash; Allez-vous-en vous tuer le corps pour en
-arriver là!</p>
-
-<p>&mdash; Elle a des nerfs, elle s'en relèvera.</p>
-
-<p>&mdash; Il y en a d'autres qu'elle qui passeront
-par là.</p>
-
-<p>Huit jours. Vers la nuit, elle dit à Jeanne
-qui entrait, à la muette, avec deux sous de
-lait et le sucre de son café dans un coin de
-journal :</p>
-
-<p>&mdash; Je ne dors pas, va! et je ne dormirai plus
-qu'une fois. Ça galope, pa-ta-tan, pa-ta-tan&hellip;
-Il y en a deux, ma chère, de chevaux! Tiens,
-ils s'arrêtent&hellip; Ah!&hellip;</p>
-
-<p>Plus personne.</p>
-
-<p>Victorine ouvrait la porte.</p>
-
-<p>&mdash; Retourne! La voilà évanouie! Tâche de
-ramener un curé. Elle est finie.</p>
-
-<p>Une voix lointaine soufflait :</p>
-
-<p>&mdash; «&nbsp;<i>Et Paolo, montrant le cadavre, leur
-dit : Un homme en blouse, entré et sorti par
-cette fenêtre, a poignardé le comte, emmené
-l'ouvrière.</i> L<span class="small">A FIN A DEMAIN</span>.&nbsp;» Ah! je
-ne veux pas mourir. L<span class="small">A FIN, LA FIN</span>! Mon Dieu!
-que je vive seulement jusqu'à demain, jusqu'au
-jour! Dis, Jeanne, tu me feras vivre
-jusqu'à demain? Jeanne, Jeanne, ma petite
-chérie, écoute bien! quand ça serait ma dernière
-heure, ma dernière minute, tu me le lirais,
-n'est-ce-pas? le feuilleton de <span class="small">LA FIN</span>, comme
-tu m'as lu tous les autres? Dis, tu me le jures?
-Dis, dis? L<span class="small">A FIN, LA FIN</span>!</p>
-
-<p>&mdash; Pensez à votre âme, récita le prêtre, dès
-la porte, demandez pardon à Dieu de vos
-fautes, mourez chrétienne. Sa miséricorde
-infinie n'attend qu'un mot, un signe, une pensée
-de regret, un acte de foi et de soumission
-à sa divine volonté pour vous ouvrir ses bras
-cléments!</p>
-
-<p>&mdash; L<span class="small">A FIN, LA FIN</span>! Je veux savoir. Non,
-non, pas mourir encore!</p>
-
-<p>&mdash; Résignez-vous, mon enfant! Dites seulement :
-Seigneur pardonnez-moi, parce que
-j'ai péché! Si vous saviez comme il est bon,
-comme il aime ses créatures même pécheresses!
-Bientôt vous le saurez, si le repentir&hellip; Vous
-saurez&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Je saurai, je saurai! Là haut je saurai
-<span class="small">LA FIN</span>?</p>
-
-<p>Elle s'était dressée, les yeux brûlés aux
-flammes du désir. Le vent d'outre-vie la coucha
-disant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Alors, je puis mourir.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch25">PRESCIENCE</h3>
-
-
-<p>Elle ouvrit sa fenêtre :</p>
-
-<p>C'était un paysage de printemps, jeune, pas
-fini, un paysage d'aube attardée et de lueurs
-attendues, &mdash; des cieux pâlement fleuris, l'envers
-d'une soie brochée, une broderie de
-feuillages en enfance sur du tulle mauve&hellip;</p>
-
-<p>Il y eut un arrêt, avant l'exaltation certaine
-des lueurs attendues. Quelque chose de
-clarifiant allait surgir dans une bénédiction
-prochaine. L'Étoile mystique accouchait du
-Soleil d'Amour&hellip;</p>
-
-<p>Elle referma sa fenêtre, disant :</p>
-
-<p>«&nbsp;Et moi, j'attends Celui qui ne viendra
-jamais.&nbsp;»</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch26">LES JOIES PRIMITIVES</h3>
-
-
-<p>Que me veux-tu, ombre des Joies primitives,
-et pourquoi reviens-tu m'obséder tous
-les ans, à la même heure, à la dernière?</p>
-
-<p>&hellip; Parfums des résédas épars et des tilleuls,
-charme des ancolies en deuil, franges des
-végélias! Fraîcheur des ruisseaux clairs sous
-les aunes jaloux, menthes où s'est tapie l'angélique
-grenouille aux yeux doux!&hellip;</p>
-
-<p>&mdash; Tout cela, dit l'Ombre, c'est pour te rappeler
-aussi l'odeur des ciguës, des suprêmes
-ciguës coupées dans la verdeur matinale, c'est
-pour te rappeler la ciguë et son odeur exceptionnelle,
-et criminelle.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch27">CHAMBRE DE PRESBYTÈRE</h3>
-
-
-<p>C'était, sous les pommiers amaigris, la
-languide rousseur d'un gazon mort, enfin
-décoloré par les gelées : la neige avait fondu
-qui, la veille encore, jetait sur cette désolation
-la fadeur naïve de son suaire sentimental.
-L'hiver grelottait tout nu, et parmi la
-noire dentelle des arbres en coupelle, un ciel
-bourbeux dormait, tel que l'eau des mares
-aux carrefours des chemins creux.</p>
-
-<p>Il venait de se lever, de se vêtir vite, car,
-hors du lit riche en plumes et en laines, cette
-vaste cellule sans tapis, ni tentures, sans feu,
-refusait l'offrande du plus humble réconfort.
-Un hexagonal pavé de briques roses avec des
-trous qui faisaient hancher les lyres des chaises
-rempaillées et déniaient tout aplomb à la
-table de bois blanc, vêtue de toile écrue, où
-s'érigeait, dans sa cuvette exiguë et carrée, la
-fleur urcéolée d'un pot de faïence de Rouen ;
-des murs plâtrés peints couleur d'ocre avec
-l'unique attirance, sur une planchette, de la
-Vierge au rosaire, porcelaine blanche et souriante,
-vers qui se penchaient, innocents acolytes,
-deux tiges de lis, en boutons vierges,
-fuseaux pareils au pénis immaculé d'un enfant ;
-le lit à colonnettes, à ciel, à rideaux pers
-écartés des pieds et du chevet par des tringles
-à soroses d'or : ainsi la chambre où
-l'hôte, en cette matinée de décembre, songeait.</p>
-
-<p>Il laissa sur les vitres verdies retomber la
-mince cotonnade jaune, de celles qui obstruent
-les fenêtres des séminaires, et lâchement
-enfonça sous les draps encore tièdes ses
-mains glacées.</p>
-
-<p>Ce lit, d'une grossière et lourde volupté, lui
-apparaissait, dans cette salle morne, comme
-un péché, seul, dans la vie d'un cénobite.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch28">L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES</h3>
-
-
-<p>Il regagna les premières maisons du petit
-bourg féodal, s'engagea dans les étroites rues,
-passa sous un antique porche où pointaient
-encore les dents rouillées d'une herse. Franchie
-cette menaçante voûte, on apercevait de
-monumentales arcades, des ogives fleuries
-d'écussons. Dans ces solides ruines, une auberge
-s'abritait, dominée par le puissant donjon,
-dont les créneaux émergeaient d'un fouillis
-de lierres. La cour était vaste, enclose de
-vieilles murailles, déserte, animée seulement
-par les cris effarés des corneilles nichées dans
-les meurtrières.</p>
-
-<p>Le donjon, le lierre, les corneilles, les
-murs anciens, les ogives, toute cette vétusté
-pleine d'une si noble paix! Il se posa sur un
-banc, éprouvant une réelle joie, le contentement
-de vivre, quelques instants, au milieu
-de pierres qui avaient vu d'autres faces, d'autres
-gestes, d'autres fêtes que les faces avides,
-les gestes pressés, les fêtes grossières d'un
-siècle mercantile.</p>
-
-<p>Il déjeuna en plein air, servi par une alerte
-fille aux yeux bruns, dont la coiffe en mitre
-arrondie, inclinée vers la nuque, s'accommodait
-à l'ensemble de la vision.</p>
-
-<p>Une pareille péronnelle jadis avait dû capter
-par ses sourires la maussaderie des soudards
-anglais, ou arrêter, par un sérieux
-regard des mêmes yeux bruns et doux, la
-lourde effervescence des reîtres bourguignons :
-peut-être que des sabots de cheval allaient
-retentir sous le porche, des lances cliqueter
-sur les cuissards d'acier&hellip; Il entendit la sonnaille
-des cottes de mailles, le grincement des
-solerets ; des voix sourdement juraient sous
-la visière grillée des salades empanachées&hellip;</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch29">NOUVELLES DES ILES INFORTUNÉES</h3>
-
-
-<p>C'était un pays doux, triste et vert, comme
-recueilli dans une infortune ancienne, une vaste
-plaine affligée et résignée. Je pris un sentier
-serré entre deux haies d'épines sans fleurs,
-de lamentables épines qui semblaient pleurer
-sur la cruauté de leur destination, et, après
-avoir marché pendant des heures en la prison
-des lamentables épines, je fus arrêté par une
-barrière érigée telle qu'une absurde estacade
-entre moi et l'infini.</p>
-
-<p>Les madriers brutalement équarris s'entrecroisaient,
-délimitant d'étroits losanges de
-lumière, je regardai et je vis :</p>
-
-<p>Un jardin doux, triste et vert, où, fraîches
-et pommées, tristes, tendres et vertes, des
-salades poussaient, rien que des salades, rien
-que des laitues, et parmi ce tendre pâturage,
-un troupeau de femmes nues. Je ne m'y trompai
-pas un instant ; les descriptions des voyageurs
-étaient précises ; je n'avais jamais vu
-de femmes : j'en voyais.</p>
-
-<p>Elles m'apparurent telles qu'un animal assez
-gracieux. Comme le cheval, les femmes ont
-une crinière, noire, baie, alezane, qui leur
-retombe sur les yeux et traîne jusqu'à terre ;
-leur poil est rare, dru à certaines places, plus
-clair ou plus foncé que la crinière ; elles n'ont
-pas de queue ; pour se gratter, elles relèvent
-la patte de devant, contrairement à la plupart
-des autres animaux qui relèvent la patte de
-derrière ; leurs mamelles sont pectorales, tandis
-que, chez la plupart des mammifères, elles
-sont inguinales.</p>
-
-<p>Elles allaient çà et là, broutant de la tendre
-et verte laitue, ici une feuille, là une autre
-feuille, l'air inquiet, l'air quêteur, flairant
-pendant des minutes une salade qui, moi,
-m'aurait fort bien satisfait, mais qu'elles dédaignaient
-pour une autre toute pareille ou même
-moins appétissante.</p>
-
-<p>Malgré leur apparence d'inquiétude, il me
-sembla qu'elles se courbaient avec plaisir vers
-la terre, contentes de justifier leurs appétits
-matériels, car, pendant plus d'une heure que
-je les examinai, pas une, une fois, ne releva
-la tête : la salade, la bonne laitue faisait toute
-leur passion.</p>
-
-<p>Jamais en vérité des animaux ne m'avaient
-intéressé à ce point ; j'aurais voulu les voir de
-près, les toucher : je sifflai, j'appelai, j'imaginai
-les modulations les plus douces ; comme
-au jardin des plantes, je passai ma main à
-travers la barrière, faisant des signes d'appel,
-feignant de détenir en mes doigts de bonnes
-choses : le troupeau ne fut pas ému.</p>
-
-<p>J'étais impatient, je devins colère, je lançai
-des pierres sur les belles bêtes, mais je
-visais mal, je n'atteignis aucune croupe et le
-troupeau ne fut pas ému.</p>
-
-<p>Pourtant, je voulais une de ces bêtes!</p>
-
-<p>La haie d'épines, la lamentable haie, triste
-de sa destination, encerclait le jardin d'une
-inéluctable défense, mais la barrière était franchissable.
-Je montai à l'assaut de mon désir,
-je réussis, et la ruse de tomber à quatre pattes
-me fit approcher inaperçu d'une petite
-alezane écartée du gros de la troupe. Elle fut
-saisie, jetée sur mes épaules ; je me retrouvai,
-après une fiévreuse escalade, de l'autre côté
-de la barrière, sans que la conscience bien nette
-de ce rapt étrange s'affirmât en mon esprit,
-et, troublé, affolé, n'ayant repris haleine, ni
-regardé derrière moi, je m'enfuis, heureux de
-mon fardeau, de la bonne bête volée, &mdash; qui
-gémissait un peu, mais se laissait faire avec
-une inertie singulièrement douce.</p>
-
-<p>Que se passa-t-il chez moi, dans la petite
-maison que je m'étais organisée près de la
-côte, en attendant le navire aux ailes blanches
-qui devait m'enlever aux Iles Infortunées?</p>
-
-<p>Hélas! je ne saurais le dire.</p>
-
-<p>Mais, dès que j'eus déposé la femme dans
-mon enclos, dès que je l'eus flattée, dès que j'eus,
-par jeu, baisé son agréable crinière, dès que,
-prenant sa tête entre mes mains, j'eus fixé mes
-yeux sur ses yeux verts, ses yeux en vérité couleur
-de fraîche, de tendre, de verte laitue, &mdash; oui,
-à ce moment-là, dès que les yeux verts de
-la belle bête, ses yeux noyés dans une brume
-si animalement ingénue, ses yeux profonds
-comme l'idée du printemps éternel, ses yeux
-résignés et pleins d'une impérieuse charité,
-dès que ses yeux, des yeux comme je n'en
-avais jamais vu, m'eurent imprégné de leurs
-fluides, &mdash; je devins ivre, et peut-être fou.</p>
-
-<p>Que se passa-t-il?</p>
-
-<p>Rien que je puisse dire, puisque j'étais ivre
-et peut-être fou.</p>
-
-<p>Mais depuis ce moment-là, la bête dressée
-sur deux pattes, la bête devenue toute pareille
-à ce que j'étais, me domine et me dompte.</p>
-
-<p>Et c'est moi qui broute la salade, la fraîche,
-la tendre, la verte laitue.</p>
-
-<p>Et, je le sais maintenant, nul navire aux
-ailes blanches ne viendra m'enlever à la prison
-que je me suis faite, aux Iles Infortunées.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch30">LA MAUVAISE FLEUR</h3>
-
-
-<p>Comme je passais devant les fleurs, devant
-la maison où les fleurs se pavanent et se
-pâment, je sentis une odeur émouvante et
-cruelle, une si mystérieuse odeur que j'en eus
-mal au c&oelig;ur. Alors j'entrai dans la maison
-des fleurs et je dis :</p>
-
-<p>«&nbsp;Madame, je vous en prie, donnez-moi cette
-fleur unique et triple qui sent les trois odeurs
-de la rose, de l'héliotrope et du jasmin, cette
-fleur essentielle et cruelle dont l'odeur absurde
-et lointaine me fait si mal au c&oelig;ur.</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, nous n'avons plus de jasmins,
-ni de roses, ni d'héliotropes, et si vous parlez
-d'une fleur nouvelle, dites-moi son nom. Je
-sais le nom de toutes les fleurs qui veulent
-mourir sur le sein des femmes ou sur le lit
-des amants.</p>
-
-<p>«&nbsp;Madame, cette fleur, unique et triple,
-n'est pas une fleur nouvelle ; elle était presque
-aussi vieille que moi, mais je crains
-qu'elle ne soit morte, un soir d'orage.</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, nous ne vendons pas de fleurs
-mortes. Toutes nos fleurs sont fraîches, jeunes
-et pleines d'amour ; elles vivent dans l'eau,
-parmi la menthe et les roseaux.</p>
-
-<p>«&nbsp;Madame, je ne sais si elle est morte ou
-vivante, mais je sens son odeur, sa douloureuse
-odeur qui me fait mal au c&oelig;ur. Oh!
-dites-moi d'où vient cette odeur de ranc&oelig;ur?</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, elle vient peut-être de votre
-c&oelig;ur, de votre pauvre c&oelig;ur malade. Il y a
-des odeurs de fleurs qu'on sent toute la vie
-pour les avoir senties un soir d'orage. N'avez-vous
-pas parlé d'un soir d'orage?</p>
-
-<p>«&nbsp;Madame, la fleur est là, donnez-la-moi.
-J'ai senti son odeur en passant et je suis entré
-dans la maison des fleurs, appelé par son
-odeur émouvante et cruelle. Donnez-moi la
-fleur que je veux, la fleur d'amour et de ranc&oelig;ur.</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, cherchez vous-même la fleur
-entre les fleurs, pendant que je mettrai dans
-l'eau ces grands iris princiers.</p>
-
-<p>«&nbsp;Madame, la voici, je l'ai trouvée. Elle était
-toute seule, toute écrasée sous une brassée
-de chèvrefeuilles. Toute seule, car il n'y en a
-qu'une au monde. Sentez-vous cette odeur
-d'orage, de larmes et de bonheur?</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, je ne sens rien qu'une odeur
-de lande ou de grève. C'est une fleurette de
-genêt, apportée par le vent dans les vrilles
-des chèvrefeuilles. Elle est fanée, jaunette et
-laide.</p>
-
-<p>«&nbsp;Madame, elle est vivante, elle est dorée,
-elle est jolie. Elle a la forme d'un petit c&oelig;ur
-innocent ou d'une larme de cierge. Sentez-vous
-cette odeur de cierge, d'amour et de mort?</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, je ne sens aucune odeur, mais
-ne m'avez-vous pas dit rose, héliotrope et jasmin?
-Une belle couronne discrète et parfumée.
-Nous mettrons des roses-thé, et, comme feuillage,
-de la pervenche?</p>
-
-<p>«&nbsp;Madame, voici la seule fleur qu'il me faut,
-cette petite larme, ce petit c&oelig;ur jaune, mais
-je vous la paierai, s'il vous plaît, le prix des
-plus belles couronnes funéraires.</p>
-
-<p>«&nbsp;Monsieur, je vous le donne, ce petit c&oelig;ur
-jaune, je vous le donne de tout mon c&oelig;ur.</p>
-
-<p>«&nbsp;Madame, je vous remercie de tout mon
-c&oelig;ur.&nbsp;»</p>
-
-<p>Sur le seuil de la maison des fleurs, et déjà
-hors de la porte, je me retournai et je dis :</p>
-
-<p>«&nbsp;Madame, j'ai eu bien du malheur de
-passer un tel jour devant la maison des fleurs,
-un jour où il y avait chez vous de telles
-odeurs de ranc&oelig;ur que j'en eus mal au c&oelig;ur.
-C'est une bien mauvaise fleur, Madame, que
-celle que vous m'avez donnée, petit c&oelig;ur de
-larmes, d'amour et de mort. Elle m'a dit des
-choses qu'elle n'aurait pas dû me dire,
-Madame, cette fleur que j'emporte pour la
-tuer. Je lui percerai le c&oelig;ur, Madame, parce
-que je n'aime pas les souvenirs d'amour, ni
-les babioles sentimentales, ni les fleurs qu'on
-trouve dans des vieux livres à images ni celles
-que le vent cache dans les vrilles des chèvrefeuilles.
-J'ai des raisons pour cela, Madame,
-des raisons très justes que je ne vous dirai
-pas et que je vous prie de ne pas deviner. A
-l'avenir, surveillez vos chèvrefeuilles, et que
-je ne sente plus, en passant devant la maison
-des fleurs, cette insupportable odeur d'amour.&nbsp;»</p>
-
-<p>Mais, par prudence, j'évite la maison des
-fleurs, la maison où les fleurs ironiques
-d'amour, de jeunesse et de mort se pavanent
-et se pâment.</p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h3 id="ch31" lang="la" xml:lang="la">ITER AD LUXURIAM</h3>
-
-
-<p>Grain de raisin choisi à la vigne de la
-femme, tu vas vivre et tu seras un homme.
-Né de la luxure, tu aimeras la luxure, et, au
-jour de ta mort, tu pleureras d'entrer dans le
-royaume où elle n'entre pas, mais tu laisseras
-un fils qui répétera tes actes, miroir ressuscité
-où l'image que tu fus pâlira du même
-désir éternel.</p>
-
-<p>D'abord, tu auras chaud dans les eaux maternelles,
-et le sang de ta mère te gonflera
-d'amour : comme tu es bien en cet habitacle
-aveugle qui te fait participer à une vie charmante!
-Ta mère est jolie. Tant qu'elle te
-méconnaîtra, tu seras bercé dans l'orage des
-valses et des chevauchées ; les jeunes filles
-presseront ingénues, contre toi, leur ventre
-pur, et le plaisir d'un homme, quand les
-nuits seront à moitié, viendra jusqu'au
-seuil de ta grotte choquer ton obscur sommeil
-de larve.</p>
-
-<p>Puis, un mouvement dira ta vie et tu
-deviendras le centre d'un monde. Des yeux
-tendres, à travers la terre et l'eau, te toucheront
-comme des antennes. On te couchera sur
-des chaises longues.</p>
-
-<p>Un jour, un tremblement prendra tes
-membres et ton c&oelig;ur. Le lac vidé te laissera
-à sec, et tu auras si peur que, d'un tour de
-reins tu sauteras dans la vie. L'air est dur, tu
-crieras. Puis tu boiras, tu dormiras. Le jour
-où ta petite bouche rendra à ta mère un de
-ses dix mille baisers, elle aura des larmes
-dans les yeux, des larmes toutes pareilles aux
-larmes que tu arracheras aux yeux des autres
-femmes, car il n'y a qu'une qualité d'eau pour
-la diversité des yeux et des c&oelig;urs. Sorti de
-la femme, ton rêve adolescent sera d'y rentrer.
-Le ciel et la terre ne contiennent pas
-autre chose pour un jeune mâle. Tu féconderas
-la vigne dont tu es chu. Le grain
-enflé crèvera et tu verras l'image de ce que tu
-fus quand tu n'étais pas.</p>
-
-<p>Les vignes se fanent et les hoyaux s'ébrèchent,
-mais en voici d'autres et d'autres. De
-luxure en luxure se perpétue la vie. Les yeux
-devinent sous les robes les beaux triangles.
-Les ventres s'attirent, aimants, amants.
-Aimer, c'est ventre à ventre. Le flambeau de
-la vie, c'est celui que tu levais et qui tombe.
-Laisse à ceux qui sont sortis de toi le soin
-de la luxure éternelle. Songe au pauvre chaînon
-que tu es devenu. Songe aux socs et
-aux chocs, si tu veux. La charrue, la terre,
-songe à la terre. C'est là que vient mourir le
-chemin de la luxure. <i lang="la" xml:lang="la">Iter ad luxuriam.</i></p>
-
-<div class="chapter"></div>
-
-<h2 class="nobreak">TABLE</h2>
-
-
-<table summary="">
-<tr><td class="small">NOTE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch0">5</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c pad">COULEURS</td></tr>
-<tr><td class="small">JAUNE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch1">15</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">NOIR</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch2">23</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">BLANC</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch3">33</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">BLEU</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch4">48</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">VIOLET</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch5">68</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">ROUGE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch6">81</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">VERT</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch7">90</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">ZINZOLIN</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch8">101</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">ROSE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch9">120</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">POURPRE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch10">130</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">MAUVE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch11">143</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LILAS</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch12">152</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">ORANGE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch13">159</a></div></td></tr>
-<tr><td colspan="2" class="c pad">CHOSES ANCIENNES</td></tr>
-<tr><td class="small">DISTRACTION MATINALE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch14">177</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LA CLOISON</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch15">184</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE RÊVE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch16">189</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE RACHAT DES LAIDES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch17">191</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LA CHÈVRE BLONDE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch18">195</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LA TOUR SAINT-JACQUES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch19">198</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LES CYGNES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch20">201</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">PARAPHRASES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch21">203</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LA FILLE DE LOTH</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch22">207</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">PETIT SUPPLÉMENT</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch23">211</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LE CRIME DE LA RUE DU CIEL</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch24">214</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">PRESCIENCE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch25">219</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LES JOIES PRIMITIVES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch26">220</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">CHAMBRE DE PRESBYTÈRE</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch27">221</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">L'ENTRÉE DES HOMMES D'ARMES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch28">224</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">NOUVELLES DES ILES INFORTUNÉES</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch29">227</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small">LA MAUVAISE FLEUR</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch30">233</a></div></td></tr>
-<tr><td class="small" lang="la" xml:lang="la">ITER AD LUXURIAM</td> <td class="bot"><div class="r"><a href="#ch31">239</a></div></td></tr>
-</table>
-
-<p class="c gap small">Poitiers. &mdash; Société française d'Imprimerie.</p>
-
-
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-CHOSES ANCIENNES ***
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-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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-</pre>
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-</html>
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