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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: Ivan le terrible - -Subtitle: ou la Russie au XIVe siècle - -Author: Alexis Tolstoy - -Translator: Augustin Galitzin - -Release Date: November 11, 2020 [EBook #63714] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by the Bibliothèque nationale de - France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK IVAN LE TERRIBLE *** - - - - - COLLECTION SAINT-MICHEL - - IVAN LE TERRIBLE - OU - LA RUSSIE AU XVIe SIÈCLE - - PAR - Le Comte ALEXIS TOLSTOY - - ROMAN HISTORIQUE - TRADUIT DU RUSSE AVEC UNE INTRODUCTION - par le Prince Augustin GALITZIN - - - PARIS - TÉQUI, LIBRAIRE-ÉDITEUR - DE L'OEUVRE SAINT-MICHEL - 85, RUE DE RENNES, 85 - - 1889 - - - - -ON TROUVE A LA LIBRAIRIE St-MICHEL - - Le dernier des Sablonin, par Camille Fillyères (auteur du - roman d'une année), 1 vol. in-12 2 - - Histoire de sainte Clotilde, par Roussel St-Georges, - 1 volume in-12 1 50 - - Moines et brigands, par E. de Margerie, 1 volume in-12 2 »» - - Dommartin (le général) en Italie et en Égypte, ordres de - services et correspondances, 1766-1799, par A. de - Besancenet, 1 vol. in-12 2 »» - - Cailloux rouges (les), par M. H. Langlois, ouvrage dédié à - l'amiral de Montagnac, 1 vol. in-12 2 »» - - Jenny-les-Bas rouges, le Moulin de la Follette, un Notaire - qui politique, par A. de Besancenet, in-12 2 »» - - Adrien Doixy, par Mme Th. Duclos et B. d'Ellimac, dédié à - la fondatrice des Annales des Enfants de Marie, in-12 2 »» - - -Paris.--Imprimerie TÉQUI, rue de Vaugirard, 92. - - - - -INTRODUCTION. - - -Jusqu'au règne actuel, la parole a été singulièrement enchaînée en -Russie. La critique, les plus légitimes aspirations ne pouvaient y -apparaître de loin en loin que sous la forme de la poésie et de la -métaphore. Cette situation a donné au roman une grande importance: il -n'est pas seulement devenu en Russie une oeuvre littéraire, mais encore -l'enveloppe de tout un programme politique. Ce double caractère est -remarquablement réussi dans le travail que nous présentons ici. Naguère, -un épais rideau était abaissé sur l'époque à laquelle le comte Alexis -Tolstoy a consacré ses recherches; il l'a déchiré et a donné une -impulsion nouvelle aux études historiques. Expert à recueillir les -faits, à les grouper, à les animer, à transformer le récit en drame et à -semer à travers les scènes et les acteurs du drame les observations et -les jugements du spectateur, il a su répandre sur nos plus tristes jours -des flots de lumière et de couleur. - -Ivan IV, surnommé _Groznoi_, ce qui veut dire littéralement _le -Menaçant_, est le prince qui a le plus longtemps et le plus -tyranniquement gouverné la Russie. Agé de quatre ans, à la mort de son -père, Vasili III, à peine de huit à celle de sa mère, livré pendant dix -ans à des tuteurs qui trouvaient l'intérêt de leur oligarchie à exciter -ses instincts cruels, le malheur de son éducation explique sa conduite -sans, bien entendu, l'excuser. Sacré _Tzar_ le 16 janvier 1547[1], sa -première et sa plus belle action fut la conquête de Kazan (1552), suivie -de celle d'Astrakhan (1554), qui força les Tatars à se retirer en -Crimée. Au lieu de leur enlever ce dernier refuge, Ivan, rêvant de -briser la barrière qui le séparait de l'Occident, détruisit l'Ordre -teutonique. Le grand-maître de cet Ordre célèbre, refoulé en Courlande, -se vengea de sa défaite en ne cédant ses droits sur la Livonie qu'au -grand prince de Lithuanie. L'Esthonie échappa aussi à Ivan en se mettant -sous la protection du roi de Suède; l'évêché d'Oesel se livra au roi de -Danemark et de ce partage funeste, dont le jeune tzar ne se dédommagea -que faiblement en s'emparant de Polotsk (1563), surgit le long débat que -l'épée de Pierre Ier parvint seule à trancher par le traité de Nystadt -(10 septembre 1721), qui donna définitivement à la Russie la Livonie, -l'Esthonie, l'Ingrie et une partie de la Finlande et de la Corélie. - - [1] Voltaire a dit, avec sa légèreté habituelle, que le titre de Tzar - vient des Tchars du royaume de Kazan et qu'Ivan _Basilides_ se - l'attribua quand il conquit ce royaume. La date du sacre d'Ivan - suffit pour renverser cette assertion, que la plupart des écrivains - étrangers ont répétée. Voyez pour l'étymologie du mot _Tzar_, - l'érudite dissertation que M. Schnitzler a placé dans le 1er tome de - son _Histoire intime de la Russie_, publiée avant que la guerre de - Crimée n'ait produit une masse de libelles incorrects. - -Héros sur le champ de bataille, Ivan fut également, au début de son -règne un législateur habile. Guidé par d'intègres conseillers, le prêtre -Sylvestre et Adachef, il réforma les lois du pays et les rassembla en un -Code intitulé Soudebnik (1550). Porté par tradition et par goût à -s'ingérer dans les affaires de l'Église, il convoqua un concile (1551), -dont les cent délibérations présentent un tableau curieux des moeurs de -cette époque. Le dernier article de ce précieux document est ainsi -conçu: «De toutes les coutumes hérétiques, il n'y en a pas de plus -condamnable que celle de se raser la barbe. _L'effusion de tout le sang -d'un martyr ne saurait racheter cette faute._ Raser sa barbe pour plaire -aux hommes, c'est violer toutes les lois et se déclarer l'ennemi de -Dieu, qui nous a créés à son image.» - -Comme son aïeul, Ivan attira auprès de lui un grand nombre d'artistes. -Il est le premier souverain russe qui ait admis à sa cour des médecins -étrangers, qui ait ouvert ses ports aux marchandises anglaises et qui, -bien mieux que cela, ait doté son pays d'une imprimerie. Les _Actes des -Apôtres_ sont le premier livre qui ait paru en Russie, en 1564, par les -soins du diacre Ivan Féodorof et Pierre Mstislavtz: expulsés ensuite de -Moscou, ces deux typographes, dont les bibliophiles doivent enregistrer -les noms, ont publié en Pologne, en 1582, une bible splendide, connue -sous le nom de _Bible d'Ostrog_. - -Mais le succès et surtout l'absolutisme transformèrent ce monarque, -d'abord d'une conduite exemplaire, en un monstre dont le délire fit -promptement oublier ses premières treize années d'administration féconde -et glorieuse. Soupçonneux comme tous les despotes, s'imaginant n'être -entouré que de traîtres, Ivan n'eut bientôt plus qu'une pensée: mettre -la main sur des ennemis fictifs,--et n'eut plus qu'une occupation -favorite: les supplicier lui-même, en enveloppant toutes leurs familles -dans un châtiment raffiné, sans épargner les jeunes filles, les -vieillards, les femmes enceintes ni les petits enfants[2]! Difficilement -résignée à la perte de son antique liberté, Novgorod fut, en 1570, la -première victime de ses fureurs. Il s'y transporta avec ses -_opritchniks_, espèce de prétoriens, comme il s'en rencontre au service -de toutes les iniquités et, durant cinq semaines, il y a égorgé, chaque -jour, sans rémission et sans relâche, cinq à six cents de ses habitants. -Rentré à Moscou, il en trouva les rues désertes; il les parcourut en -criant que personne n'avait rien à redouter. La foule ajoute foi à la -parole du Tzar, le suit sur la place Rouge et là, elle découvre trois -cents infortunés étendus et liés par dizaines, que ce nouveau Caligula -la force, non à décapiter, cela aurait été trop doux, mais à -déchiqueter. Et ces exécutions, impossibles à énumérer et à détailler, -se succédèrent sans interruption pendant un quart de siècle! Ces -atrocités, dont le souvenir fait frissonner, eurent pour résultat de -détacher davantage la Livonie de la Russie et de rendre celle-ci moins -apte à repousser ses constants ennemis; les Tatars en profitèrent, en -1571, pour incendier Moscou; les Polonais, peu agressifs sous Henry III, -ranimés par Étienne Batory, reprirent Polotsk en 1579 et menacèrent le -Kremlin. Alors, aussi pusillanime qu'il était entreprenant au -commencement de son règne, Ivan semblait n'avoir plus d'autre ressource -que d'accepter l'hospitalité que lui avait offerte la reine -Élizabeth[3], lorsqu'il s'avisa d'implorer le médiation de Grégoire -XIII, en lui promettant de reconnaître sa juridiction toute spirituelle. -Fidèle aux traditions du Saint-Siége, qui ne laissait échapper aucune -occasion de se ménager des relations avec la Russie, détournée de ses -voies premières, le Pape s'empressa de charger Antoine Possevin -d'arrêter Batory et de donner suite aux intentions apparentes du Tzar -humilié. Autant le célèbre jésuite, professeur de saint François de -Sales, réussit dans la première partie de sa mission, autant il échoua -dans la seconde. Abattu sans être touché, Ivan eut encore à son déclin -une fortune inattendue: un kosaque vint lui apprendre qu'il était maître -de la Sibérie. - - [2] V. Erschrickliche, grewliche und nie erhörte tyranney'n Johannis - Basilidis; 1592, in-4º, s. l. - - [3] Cette proposition de la sanguinaire princesse est ainsi conçue - dans une lettre-missive conservée aux archives de l'Empire: - - «Au cher et très-grand, très-puissant prince, notre Frère, Empereur - et Grand-Duc Ivan Vasili, souverain de toute la Russie. - - «Si à une époque il arrive que vous soyez, par quelque circonstance - fortuite, ou par quelque conspiration secrète, ou par quelque - hostilité étrangère, obligé de changer de pays, et que vous désiriez - venir dans notre royaume, ainsi que la noble Impératrice, votre - épouse, et vos enfants chéris, avec tout honneur et courtoisie nous - recevrons et nous traiterons Votre Altesse et sa suite comme il - convient à un si grand prince, vous laissant mener une vie libre et - tranquille avec tous ceux que vous amènerez à votre suite, et il - vous sera loisible de pratiquer votre religion chrétienne en la - manière que vous aimerez le mieux, car nous n'avons pas la pensée - d'essayer de rien faire pour offenser Votre Altesse ou quelqu'un de - vos sujets, ni de nous mêler en aucune façon de la conscience et de - la religion de Votre Altesse, ni de lui arracher sa foi par - violence. Et nous désignerons un endroit dans notre royaume que vous - habiterez à vos propres frais, aussi longtemps que vous voudrez bien - rester chez nous. Nous promettons ceci par notre lettre et par la - parole d'un souverain chrétien. En foi de quoi, nous, la reine - Élizabeth, nous souscrivons cette lettre de notre propre main en - présence de notre noblesse et conseil. A notre palais de - Hampton-Court, le 18 mai, 12e année de notre règne en l'an de N.-S. - 1570.» - -«Ce prince, dit Karamzin, grand, bien fait, avait les épaules hautes, -les bras musculeux, la poitrine large, de beaux cheveux, de longues -moustaches, le nez aquilin, de petits yeux gris mais brillants, pleins -de feu, et au total une physionomie qui ne manquait pas d'agrément. Mais -le crime le changea tellement qu'à peine pouvait-on le reconnaître. Une -sombre férocité déforma tous ses traits. L'oeil éteint, presque chauve, -il ne lui resta plus bientôt que quelques poils à la barbe, inexplicable -effet de la fureur qui dévorait son âme!» - -Voici comment ce célèbre historien, irrécusable en cette matière, nous -peint le genre de vie de ce prince: «A 3 heures du matin, le Tzar -accompagné de ses enfants, allait au clocher pour sonner les matines; -aussitôt, tous les courtisans couraient à l'église; celui qui manquait à -ce devoir était puni par 8 jours de prison. Pendant le service, qui -durait jusqu'à 6 ou 7 heures, le Tzar chantait, lisait, priait avec tant -de ferveur que toujours il lui restait sur le front des marques de ses -prosternations. A 8 heures, on se réunissait de nouveau pour entendre la -messe, et à 10 heures tout le monde se mettait à table, excepté Ivan qui -lisait, debout et à haute voix, de salutaires instructions. - -«L'abondance régnait dans le repas: on y prodiguait le vin, l'hydromel -et chaque jour paraissait un jour de fête. Les restes du festin étaient -portés sur la place publique pour être distribués aux pauvres. Le Tzar -dînait après les autres; il s'entretenait avec ses favoris des choses de -la religion, sommeillait ensuite ou bien allait dans les prisons pour -faire appliquer quelques malheureux à la torture. Ce spectacle horrible -semblait l'amuser; il en revenait chaque fois avec une physionomie -rayonnante de contentement. Il plaisantait, il causait avec plus de -gaieté que d'ordinaire. A 8 heures, on allait à vêpres; enfin à 10, Ivan -se retirait dans sa chambre à coucher, où trois aveugles, l'un après -l'autre, lui faisaient des contes qui l'endormaient pour quelques -heures. A minuit il se levait et commençait sa journée par la prière. -Quelquefois on lui faisait à l'église des rapports sur les affaires du -gouvernement; quelquefois les ordres les plus sanguinaires étaient -donnés au chant des matines ou pendant la messe. Pour rompre -l'uniformité de cette vie, Ivan faisait ce qu'il appelait des tournées. -Il visitait alors les monastères lointains, ou il allait poursuivre les -bêtes fauves dans les forêts, préférant à tout la chasse de l'ours.» - -Sept fois marié, au mépris des canons de l'Église russe, qui interdisent -les quatrièmes noces, Ivan ne se contenta pas, à l'instar de Henri VIII, -de répudier ou d'exterminer ses femmes; il alla, dans un accès de rage, -jusqu'à assommer son propre fils avec le bâton ferré qui ne le quittait -pas, puis il fit semblant de le pleurer, crime dont il fut puni par la -rapide extinction de sa race, évidente punition pour qui seulement veut -voir. Usé par les débauches, qu'il alliait à de minutieuses pratiques de -dévotion qui rappellent Louis XI, dévoré de remords qui furent peut-être -pour lui un plus affreux tourment que tous ceux qu'il a fait subir à un -si grand nombre de ses sujets, car on ne devine pas ce qu'endurent les -criminels,--Ivan, en voyant approcher la mort, se revêtit d'une robe de -bure, prit le nom de frère Jonas et finit ses jours, le 19 mars 1584, -après avoir fourni, dans ses dernières vingt-quatre années, une page de -l'histoire de Russie que l'on voudrait déchirer, qu'on ne saurait -toutefois soustraire aux méditations des esprits sérieux que les excès -de l'absolutisme n'entraînent jamais à justifier les excès contraires, -mais stimulent uniquement à mieux apprécier les bienfaits d'une liberté -que tant de sang répandu devrait avoir conquise à l'humanité haletante. - -En rappelant ces faits, sous une forme légère en apparence, le comte -Alexis Tolstoy a fait une oeuvre sérieuse et patriotique; il a montré -combien on en était éloigné aujourd'hui et combien il serait impossible -d'y revenir. L'histoire de tous les peuples renferme des crimes; -l'abaissement des peuples ne consiste que dans le peu d'indignation que -ces crimes soulèvent. Avouer Ivan IV, c'est déclarer ne pas vouloir le -recommencer. Mon patriotisme ne souffre donc pas de mettre un moment la -torche sous la sinistre figure du _Terrible_, car cette torche éclaire -en même temps davantage les vraies et rares qualités du Souverain -heureusement régnant. - - - - -A SA MAJESTÉ - -L'IMPÉRATRICE DE TOUTES LES RUSSIES. - - -Le nom de Votre Majesté, que Vous m'avez autorisé à mettre en tête de ce -récit du temps d'Ivan le Terrible, est la meilleure preuve qu'un abîme -infranchissable sépare les sombres visions de notre passé de -l'atmosphère sereine de l'époque présente. - -C'est avec cette consolante conviction, avec un profond sentiment de -gratitude et de confiance que j'offre mon travail à Votre Majesté -Impériale. - -Comte ALEXIS TOLSTOY. - - - - -PRÉFACE DE L'AUTEUR. - - - «At nunc patientia servilis tantumque sanguinis domi perditum - fatigant animum et moestitia restringunt, neque aliam - defensionem ab iis, quibus ista noscentur, exegerim, quam ne - oderim tam segniter pereuntes.» - - Tac. Ann. Lib. XVI. - -Ce récit ne vise pas seulement à faire revivre certains événements, mais -surtout à caractériser une époque, à se rendre compte des croyances, des -moeurs, du degré du civilisation de la société russe dans la seconde -moitié du seizième siècle. - -En restant fidèle à l'histoire dans ses traits principaux, l'auteur -s'est permis quelques écarts dans des détails sans importance. Ainsi le -fil du récit l'a amené à avancer de cinq ans le supplice de Viazemski et -celui de Basmanof. Il s'est cru autorisé à commettre cet anachronisme, -parce que, si les innombrables supplices qui ont suivi la chute de -Silvestre et d'Adachef caractérisent parfaitement Ivan, ils sont -cependant sans corrélation avec ses autres actes. - -Par rapport aux horreurs de ce temps, l'auteur est demeuré constamment -au-dessous de l'histoire. Par respect pour le lecteur, il les a laissées -dans l'ombre et ne les a rapprochées de lui que le moins possible. -Malgré cela, il avoue qu'en parcourant les sources qui l'ont aidé à -composer ce récit, le livre lui est souvent tombé des mains et sa plume -a été souvent jetée avec dépit, moins à la pensée qu'il a pu exister un -Ivan IV, qu'à celle qu'il s'est trouvé une société qui ait pu le -supporter; ce sentiment pénible a fait languir son travail pendant dix -ans. - -A l'égard d'événements d'une importance secondaire, l'auteur a cru -pouvoir s'accorder quelques licences, mais il n'en a été que plus -scrupuleux dans la description des caractères, de tout ce qui touchait -aux coutumes populaires et à l'archéologie. S'il est parvenu à -ressusciter un moment la physionomie de l'époque, il ne regrettera pas -son labeur et espérera avoir atteint le but qu'il s'était proposé. - - - - -IVAN LE TERRIBLE - -OU LA RUSSIE AU XVIe SIÈCLE - - - - -CHAPITRE PREMIER - -LES OPRITCHNIKS. - - -L'année de la création 4013 et de la rédemption 1565, par une accablante -journée d'été, le 28 juin, le jeune prince Nikita Sérébrany arrivait au -village de Medvedevka à trente verstes de Moscou. Il était suivi d'une -troupe de guerriers et de vassaux. - -Le prince venait de passer cinq années entières en Lithuanie. Le tzar -Ivan l'avait envoyé chez le roi Sigismond pour signer une paix durable. -Dans cette circonstance le choix du tzar avait été malheureux. Le prince -Nikita soutint sans doute avec énergie les intérêts de son pays et, sous -ce rapport, aucun autre ambassadeur n'eût mieux rempli sa mission, mais -Sérébrany n'était pas né pour les négociations. Rejetant les finesses de -la science diplomatique, il voulut conduire l'affaire simplement et, au -grand chagrin des secrétaires qui l'accompagnaient, il ne leur permit -aucun détour. Les conseillers du roi, déjà prêts à faire des -concessions, profitèrent promptement de la franchise du prince; ils -surent lui arracher le secret de son côté faible et augmentèrent -d'autant leurs prétentions. Alors il perdit patience: en pleine diète, -il frappa du poing sur la table et déchira le traité qui n'attendait que -sa signature. «Vous et votre roi, s'écria-t-il, êtes des gens à double -face! Je vous parle selon ma conscience et vous ne pensez qu'à me -tromper par vos ruses!» Cette violente apostrophe anéantit en un instant -tous les résultats obtenus dans les précédentes conférences et Sérébrany -n'eût pas échappé au courroux de son maître si, par bonheur pour lui, ne -fût arrivé le même jour, de Moscou, l'ordre de ne pas conclure la paix -et de poursuivre les hostilités. Ce fut avec joie que Sérébrany quitta -Vilna et changea son habit de velours contre une brillante cotte de -mailles. Il montra qu'il était plus brave soldat qu'habile diplomate et -sa valeur lui acquit une grande renommée aussi bien chez les Russes que -chez les Lithuaniens. - -L'extérieur du prince correspondait à son caractère. Les traits -distinctifs de son visage, plutôt agréable que beau, étaient la -simplicité et la franchise. Dans ses yeux d'un gris foncé, ombragés de -cils noirs, un observateur aurait lu une décision extraordinaire et pour -ainsi dire inconsciente, qui ne lui permettait pas de réfléchir une -seconde au moment de l'action. Des sourcils hérissés, réunis l'un à -l'autre, indiquaient un certain désordre et un manque de suite dans les -idées; mais la bouche, bien dessinée et légèrement arquée, exprimait une -inébranlable fermeté et le sourire une bonté sans prétention, -presqu'enfantine, qui eût pu quelquefois faire douter de son -intelligence, si la noblesse qui respirait dans chacun de ses traits -n'eût garanti que le coeur sentait ce que l'esprit avait peut-être de la -peine à comprendre. L'impression générale était en sa faveur et faisait -naître la certitude qu'on pouvait hardiment se confier à lui dans toutes -circonstances réclamant de la résolution et du dévouement. - -Sérébrany avait vingt-cinq ans. Il était de stature moyenne, large -d'épaules et mince de taille. Ses épais cheveux blonds, plus clairs que -son visage brûlé, formaient un contraste avec ses sourcils et ses cils -noirs. Une barbe courte, un peu plus foncée que ses cheveux, ombrageait -légèrement les lèvres et le menton. - -Le prince était joyeux en ce moment, il retournait dans son pays. Le -temps était splendide, le soleil radieux; c'était un de ces jours où la -nature semble en fête, où les fleurs paraissent plus brillantes, le ciel -plus bleu, l'air plus transparent, où l'homme se sent léger, comme si -son âme, ayant passé dans la nature, palpite sur chaque feuille ou se -balance sur chaque brin d'herbe. - -C'était une belle journée de juin; après un séjour de cinq ans en -Lithuanie, le prince la trouvait plus belle encore. Dans les champs, -dans les bois, il aspirait l'air de la Russie. Sérébrany s'était rallié -au jeune Tzar Ivan. Sans hésitation comme sans arrière-pensée, il -gardait avec loyauté son serment et nul n'eût pu ébranler son énergique -dévouement à son prince. Quoique son coeur et ses pensées fussent -tournés depuis longtemps vers son pays, si, à l'instant même, il eût -reçu l'ordre de retourner en Lithuanie sans avoir vu ni Moscou ni ses -parents, aussitôt il eût tourné bride sans murmure et se fût lancé avec -son ardeur accoutumée dans de nouveaux combats. D'ailleurs, il n'était -pas le seul à penser ainsi. Sur toute la terre russe, Ivan était aimé. -On eût dit qu'avec son règne fortuné un nouvel âge d'or approchait pour -la Russie; les moines, en relisant les annales, n'y trouvaient aucun -prince comparable à celui-ci. - -Un peu avant d'arriver au village, le boyard et ses gens entendirent de -joyeuses chansons et, quand ils eurent atteint la palissade, ils virent -qu'on y était en liesse. Aux deux bouts de la rue, les jeunes garçons et -les jeunes filles formaient des rondes autour d'un bouleau orné de -morceaux d'étoffes de différentes couleurs. Les danseurs, garçons et -filles, portaient des guirlandes de verdure. Les rondes chantaient -tantôt ensemble, tantôt tour à tour, simulant parfois une querelle. Le -rire des jeunes filles retentissait bruyamment au milieu des chants, et -les chemises bigarrées des garçons ressortaient gaiement au milieu de la -foule. Des volées de pigeons voltigeaient d'un toit à l'autre. Tout -était en mouvement, le bon peuple russe s'amusait. - -Près de la palissade, le vieil écuyer du prince s'approcha de son -maître. - ---Regarde! lui dit-il, regarde, prince, comme ils fêtent sainte -Agrippine! Ne nous reposerons-nous pas ici? Les chevaux sont épuisés et -nous-mêmes, après nous être restaurés, nous achèverons mieux notre -route. Tu le sais bien, petit père, ventre vide n'est pas bon à -grand'chose. - ---Mais ne sommes-nous pas tout près de Moscou? dit le prince visiblement -désireux de ne pas s'arrêter. - ---Ah! petit père, tu as déjà fait aujourd'hui cinq fois la même -question. Les bonnes gens t'ont répondu que d'ici nous avions encore -quarante verstes. Ordonne, prince, qu'on se repose; en vérité les -chevaux sont fatigués. - ---C'est bien! dit le prince, reposez-vous. - ---Holà, vous! cria Michée en se tournant vers les cavaliers. Pied à -terre, détachez les marmites et allumez le feu! - -Les cavaliers et les vassaux étaient sous les ordres de Michée; ils se -hâtèrent d'obéir et se mirent à décharger les bagages. Le prince -lui-même descendit de cheval et se débarrassa de son armure. -Reconnaissant un homme de haut rang les jeunes gens arrêtèrent leurs -chants, les vieillards se découvrirent et tous s'arrêtèrent, se -demandant s'ils devaient continuer leurs jeux. - ---Ne vous dérangez pas, braves gens, dit avec bienveillance Sérébrany, -le gerfaut ne peut être à charge aux faucons. - ---Merci, Boyard, répondit un vieux paysan. Puisque ta seigneurie -n'éprouve pas de dégoût à se trouver parmi nous, assieds-toi sur le -fossé et nous apporterons, si tu le permets, un pot d'hydromel; -fais-nous, Boyard, cet honneur!--Sottes! continua-t-il en s'adressant -aux jeunes filles, de quoi vous êtes-vous effrayées? Ne voyez-vous pas -que c'est un Boyard avec sa suite et non des Opritchniks. C'est que, -vois-tu, Boyard, depuis que l'Opritchna a envahi la Russie, notre frère -a peur de tout; la vie est dure pour le pauvre monde. Et, à la fête, -bois si tu veux, mais ne t'endors pas, chante, mais aie l'oeil ouvert. -Parfois ils tombent tout d'un coup on ne sait d'où, comme la neige du -ciel. - ---Quelle Opritchna? que sont ces Opritchniks? demanda le prince. - ---Qui diantre le sait? Ils s'appellent gens du Tzar. Nous sommes gens du -Tzar! des Opritchniks! et vous? des Serfs! A nous de vous piller et de -vous rançonner; à vous de souffrir en silence et de vous -incliner!--C'est la volonté du Tzar. - -Le prince Sérébrany ne put se contenir. - ---Le Tzar a ordonné d'outrager son peuple! Oh! ce sont des misérables. -Mais qui sont-ils? Pourquoi ne garottez-vous pas ces brigands? - ---Garotter des Opritchniks! Ah! Boyard, on voit que tu viens de loin, -puisque tu ne les connais pas. Essaie de leur résister! Je me rappelle -qu'un jour dix d'entre eux arrivèrent dans la cour d'Étienne Mikhailof. -Étienne était aux champs, ils s'adressèrent à sa femme: donne ceci, -donne cela. La vieille fournit ce qu'on lui demande et salue humblement. -Mais encore: donne de l'argent, bonne femme! la vieille gémissait, que -faire? elle ouvre le coffre, sort d'un chiffon deux pièces d'or et les -leur donne en pleurant: prenez, seulement laissez-moi la vie. C'est peu! -dirent-ils, et l'un des Opritchniks la frappe si fort à la tempe qu'elle -expire. Étienne arrive des champs, et voit sa femme avec le crâne brisé; -il ne peut se retenir, il accable de reproches les gens du Tzar: Vous ne -craignez donc pas Dieu, scélérats! Je vous souhaite de ne trouver en -l'autre monde aucun refuge! Pour toute réponse ils lancent un noeud -coulant au cou du cher homme et le pendent à sa porte. - -Nikita Romanovitch tremblait de colère. - ---Comment! sur la route du Tzar, à deux pas de Moscou, des brigands -pillent et égorgent les paysans! Mais que font donc vos sotski et vos -starostes? Comment souffrent-ils que des aventuriers osent s'appeler -gens du Tzar? - ---Oui, affirma le paysan,--nous sommes gens du Tzar, tout nous est -permis; vous, vous êtes des serfs! Et ils ont des chefs; ils portent des -insignes: un balai de crin et une tête de chien. Ce sont donc réellement -des gens du Tzar. - ---Brute! s'écria le prince, n'aie pas l'audace de supposer que des -assassins sont gens du tzar! Je n'en reviens pas, se dit-il à lui-même, -des insignes? des opritchniks? Que signifie ce mot? Que sont ces gens? -Quand j'arriverai à Moscou j'informerai de tout cela le Tzar. Qu'il me -donne l'ordre de les poursuivre! Je ne les épargnerai pas, aussi vrai -que Dieu est saint, je ne les épargnerai pas. - -Pendant ce temps, la ronde avait repris sa marche. - -Un jeune garçon représentait le futur, une jeune fille la fiancée; le -garçon allait saluer les parents de la fiancée représentés également par -des femmes, gens de la ronde. - ---Monsieur mon beau-père, chantait le futur accompagné par le choeur, -prépare-moi de la bière. - ---Madame ma belle-mère, fais cuire des pâtés. - ---Monsieur mon beau-frère, selle-moi un cheval. Puis se tenant par les -mains, filles et garçons tournaient autour du futur et de sa fiancée, -d'abord d'un côté, ensuite de l'autre. Le futur a bu la bière, mangé le -pâté, a rendu le cheval fourbu et il chasse sa nouvelle parenté. - ---Au diable le beau-père. - ---Au diable la belle-mère. - ---Au diable le beau-frère. - -A chaque apostrophe, il pousse en dehors de la ronde tantôt un garçon, -tantôt une fille. - -Les paysans riaient aux éclats. - -Tout-à-coup on entendit un cri perçant. Un enfant d'une douzaine -d'années, tout couvert de sang, se jeta dans la ronde. - ---Sauves-moi! cachez-moi, criait-il en s'attachant aux habits des -paysans. - ---Qu'as-tu, Vania? qui t'a blessé? Ne sont-ce pas encore les -opritchniks? - -En un instant les deux rondes se réunirent en un seul groupe qui entoura -l'enfant, mais celui-ci, muet de terreur, pouvait à peine ouvrir la -bouche. - ---Là, là, disait-il d'une voix entrecoupée, derrière les potagers, je -faisais paître mon veau... Ils ont fondu, se sont mis à tailler le veau -avec leurs sabres; Dounka est venue: elle s'est mise à les supplier. Ils -ont pris Dounka, l'ont entraînée avec eux et moi... - -De nouveaux cris interrompirent l'enfant. Des femmes accouraient de -l'autre extrémité du village. - ---Malheur, malheur! criaient-elles, les opritchniks! fuyez, jeunes -filles, cachez-vous dans les seigles! ils ont enlevé Dounka et Alenka et -ont tué Serguévna. - -En ce moment apparurent environ cinquante cavaliers le sabre au poing. -En avant galopait un jeune homme à la barbe noire, revêtu d'un caftan -rouge portant une casquette de peau de loup ornée d'un galon d'or. A la -selle de son cheval était attachés un balai de crin et une tête de -chien. - ---Goida! Goida! hurlait-il, tuez le bétail, sabrez les moujiks, attrapez -les filles, brûlez le village! suivez-moi, enfants, n'ayez compassion de -personne! - -Les paysans s'enfuyaient où ils pouvaient. - ---Petit père boyard! s'écriaient ceux qui se trouvaient près du prince, -n'abandonne pas des orphelins, protége des infortunés. - -Mais le prince n'était plus là. - ---Où est donc le boyard? demanda le vieux paysan en regardant de tous -côtés. L'endroit où il était assis est froid! on ne voit plus ses gens! -ils sont partis, les braves! oh malheur! nous sommes tous perdus! - -Le jeune homme au caftan rouge arrêta son cheval. - ---A moi, vieux barbon! il y avait ici une ronde, où sont cachées les -filles? - -Le paysan s'inclina en silence. - -Au bouleau! cria la barbe noire. Il n'aime pas parler, qu'il garde le -silence sur le bouleau. - -Quelques cavaliers descendirent de cheval et passèrent un lacet autour -du cou du paysan. - ---Pères, bienfaiteurs! ne faites pas périr un vieillard, lâchez-le, -seigneur, ne le tuez pas. - ---Ah! ta langue s'est déliée, vieux sorcier! mais il est trop tard, -frère, ne plaisante pas une autre fois; au bouleau! - -Les opritchniks entraînèrent le paysan vers l'arbre de mort. En ce -moment on entendit derrière les izbas quelques coups de fusil. Une -dizaine d'hommes à pied se jetèrent, le sabre nu, sur les égorgeurs et -en même temps les cavaliers de Sérébrany, débouchant par un angle de la -rue, s'élancèrent, en poussant des cris, sur les opritchniks. Les gens -du prince étaient deux fois moins nombreux, mais leur attaque fut si -brusque et si inattendue que les opritchniks furent culbutés en un -instant. Le prince lui-même désarçonna leur chef d'un coup de plat de -sabre. Sans lui donner le temps de se remettre, il sauta de cheval, lui -mit le genou sur la poitrine et le saisit à la gorge. - ---Qui es-tu, coquin? demanda le prince. - ---Et toi-même, qui es-tu? répondit l'opritchnik d'une voix étranglée et -les yeux étincelants. - -Le prince lui mit sur le front le canon de son pistolet. - ---Réponds, misérable, ou je te tue comme un chien! - ---Je ne suis pas à tes ordres, brigand, répondit l'homme à la barbe -noire, sans montrer aucune crainte, tu seras pendu pour avoir osé porter -la main sur les gens du Tzar! - -Le chien du pistolet s'abattit, mais la pierre ne donna pas d'étincelle -et l'homme terrassé resta vivant. - -Le prince regarda autour de lui. Quelques opritchniks étaient étendus -morts, les gens en garrottaient d'autres, le reste avait disparu. - ---Attachez aussi celui-ci! dit le boyard et, regardant cette figure -farouche mais intrépide, il ne put retenir un mouvement d'admiration. -Quel beau gaillard! pensa-t-il, il est malheureux que ce soit un coquin. - -L'écuyer Michée s'approcha du prince. - ---Regarde, petit père, lui dit-il, en lui montrant un paquet de cordes -terminées par des noeuds coulants. Regarde quels outils ils portent avec -eux! On voit bien que ce n'est pas la première fois qu'ils font le -métier d'étrangleurs et que ce sont des neveux de sorcières. - -Les soldats amenèrent en ce moment au prince deux chevaux sur lesquels -deux hommes étaient attachés. L'un d'eux était un vieillard dont la tête -grise était couverte de cheveux crépus et le menton orné d'une longue -barbe blanche; son camarade, jeune homme aux yeux noirs, paraissait -avoir trente ans. - ---Quels sont ces gens? demanda le prince. Pourquoi les avez-vous -attachés à leurs selles? - ---Ce n'est pas nous, boyard, mais les bandits qui les ont liés. Nous les -avons trouvés derrière les potagers où ils étaient gardés à vue. - ---Alors déliez-les et laissez-les aller! - -Délivrés de leurs liens, les prisonniers étendirent leurs membres -engourdis, mais, ne s'empressant pas de faire usage de leur liberté, ils -restèrent à regarder ce qu'allaient devenir les vaincus. - ---Écoutez, brigands, dit le prince aux opritchniks qu'on avait -garrottés, dites, comment avez-vous osé prendre le nom de gens du Tzar? -qui êtes-vous? - ---As-tu les yeux crevés? répondit l'un d'eux, ne vois-tu pas qui nous -sommes? c'est assez clair! Les opritchniks ne relèvent que du Tzar. - ---Morbleu! cria Sérébrany: si vous faites cas de votre vie, répondez la -vérité. - ---Mais toi, tu tombes donc du ciel, dit avec un sourire railleur le -jeune homme à la barbe noire. Tu n'as jamais vu d'opritchniks? d'où -viens-tu donc? en tous cas, mieux eût valu pour toi de rester sous -terre. - -L'entêtement des brigands fit perdre patience à Nikita -Romanovitch.--Écoute, jeune homme, dit-il,--ton courage m'a séduit, -j'aurais voulu t'épargner; mais, si tu ne me dis pas à l'instant même -qui tu es, aussi vrai que Dieu est saint, je vais donner l'ordre qu'on -te pende. - -Le brigand se redressa fièrement.--Je suis Mathieu Khomiak, répondit-il, -écuyer de Grégoire Skouratof; je sers avec fidélité mon maître et le -Tzar dans l'opritchna. Le balai que nous portons à notre selle, signifie -que nous balayons la trahison de la terre russe, et cette tête de chien, -que nous dévorons ses ennemis. Tu vois qui je suis; dis-moi maintenant à -ton tour comment il faut t'appeler? de quel nom il faudra se souvenir -quand on t'aura tranché la tête? - -Le prince eût pardonné à l'opritchnik son audacieux -langage,--l'impassibilité de cet homme en présence de la mort lui -plaisait; mais Mathieu Khomiak calomniait le Tzar et Nikita Romanovitch -ne pouvait souffrir cela. Il fit un signe à ses soldats. Accoutumés à -obéir, émus eux-mêmes de l'audace des brigands, ceux-ci leur passèrent -les noeuds coulants autour du cou et se disposèrent à exécuter sur eux -la sentence qui peu auparavant avait menacé le pauvre paysan, lorsque le -plus jeune des deux hommes que le prince avait fait détacher, s'approcha -de lui. - ---Permets-moi, boyard, de te dire un mot. - ---Parle. - ---Tu as fait aujourd'hui, boyard, une bonne oeuvre, tu nous as délivrés -des mains de ces fils de chien. Nous voulons payer ton bienfait par un -bon conseil. Il est évident que tu n'as pas vécu à Moscou depuis -longtemps. Nous, nous savons ce qui s'y passe maintenant. Écoute. Si tu -tiens à la vie, ne fais pas pendre ces bandits, laisse-les aller. Mets -aussi en liberté ce démon de Khomiak. Ce n'est pas dans leur intérêt, -mais dans le tien, boyard. Si jamais ils nous tombent dans les mains, -j'en jure par le Christ, je les pendrai moi-même. Ils n'échapperont pas -à la corde, seulement ce n'est pas à toi à les envoyer au diable, mais à -nos frères. - -Le prince examinait l'inconnu avec étonnement. Ses yeux noirs -exprimaient l'énergie et la pénétration, une barbe foncée couvrait toute -la partie inférieure de son visage, qu'éclairaient des dents fortes, -d'une blancheur éclatante. A en juger par son vêtement, ou pouvait le -prendre pour un marchand ou un riche paysan, mais il parlait avec une -telle assurance et paraissait si sincère en voulant mettre le boyard sur -ses gardes, que celui-ci se mit à le considérer plus attentivement. -Alors le prince reconnut que les traits de cet homme portaient -l'empreinte d'une intelligence et d'une audace peu ordinaires. Son -regard dévoilait un chef habitué à commander. - ---Qui es-tu, jeune homme? demanda Sérébrany; et pourquoi plaides-tu la -cause de gens qui t'avaient garrottés? - ---Oui, boyard, si tu n'étais pas intervenu, c'est moi qui aurais été -pendu; et cependant suis mon conseil, laisse-les aller; tu n'auras pas à -t'en repentir quand tu arriveras à Moscou. Les temps sont bien changés, -boyard. Si encore on avait pu les saisir tous! ceux-là de moins, il en -restera toujours assez sur la terre russe; mais il y en a dix qui se -sont sauvés; alors, si ce diable incarné de Khomiak ne retourne pas à -Moscou, c'est toi qu'ils dénonceront, sois-en sûr! - -Ces paroles peu intelligibles de l'inconnu n'eussent point persuadé le -prince si sa colère ne se fût apaisée. Il réfléchit qu'une exécution -sommaire de ces malfaiteurs n'aurait pas une grande utilité, tandis -qu'en les livrant à la justice on pourrait peut-être découvrir leur -bande entière. Après s'être enquis avec détail de la demeure du juge -criminel le plus voisin, il donna l'ordre au chef des cavaliers de son -escorte d'y conduire les prisonniers et déclara qu'il continuerait sa -route seul avec Michée. - ---Tu peux certainement envoyer ces chiens au juge criminel, dit -l'inconnu,--seulement, crois-moi, le juge donnera l'ordre de les -délivrer immédiatement. Il vaudrait mieux que ce fût toi qui leur donnât -la clef des champs. Du reste, que ta volonté soit faite! - -Michée avait tout écouté en silence et se grattait l'oreille. Quand -l'inconnu eut terminé, le vieil écuyer s'approcha du prince et, après un -profond salut, s'exprima ainsi:--Petit père,--ce jeune homme dit -peut-être la vérité: le juge peut mettre en liberté ces brigands. -Puisque, dans ta bonté, tu leur fais grâce de la corde, pour ne pas les -laisser sans quelques souvenirs, permets qu'avant de les mettre en -liberté on leur applique à chacun un demi-cent de coups de fouet afin de -dégoûter ces neveux de sorcières du métier d'étrangleurs. - -Et, prenant pour une approbation le silence du prince, il fit -immédiatement conduire les prisonniers dans un lieu écarté où la -punition leur fut appliquée avec autant d'exactitude que de rapidité -(malgré les menaces et la rage de Khomiak). - ---C'est une affaire très-bien entendue, dit Michée en revenant avec un -air satisfait vers le prince; d'une part, la punition est légère, et de -l'autre le souvenir sera durable. - -L'inconnu lui-même parut approuver l'heureuse pensée de Michée. Il -sourit en caressant sa barbe, mais bientôt son visage reprit son -expression habituelle. - ---Boyard, dit-il--si tu veux voyager avec ton seul écuyer, permets-nous, -à mon camarade et à moi, de nous joindre à vous; la route est solitaire, -il sera plus gai de voyager ensemble; d'un autre côté l'heure peut venir -où nous aurons encore à travailler des mains et huit bras font plus de -besogne que quatre. - -Le prince n'avait aucun motif pour soupçonner ses nouveaux compagnons; -il les autorisa à se joindre à lui et, après un moment de repos, les -quatre cavaliers se mirent en route. - - - - -CHAPITRE II - -LES NOUVEAUX COMPAGNONS. - - -En chemin, Michée essaya plusieurs fois de découvrir ce qu'étaient ces -inconnus, mais ceux-ci ou répondaient par des plaisanteries ou lui -échappaient par un détour au moment où il croyait réussir.--Peuh! -quelles gens! se dit-il à la fin, on dirait des anguilles! on croit les -saisir par la queue et ils vous glissent entre les doigts. - -Il commençait à faire sombre: Michée s'approcha du prince.--Boyard, -dit-il, avons-nous bien fait de prendre avec nous ces gaillards? ils me -paraissent bien rusés; on a beau causer avec eux, on ne peut rien en -obtenir. Ils sont aussi vigoureux que Khomiak, et ne seraient-ce pas de -mauvais drôles? - ---Peut-être, dit le prince avec insouciance; en tout cas ils nous -soutiendront si nous rencontrons encore ces opritchniks. - ---C'est ce qui reste à savoir, petit père, le corbeau ne crève pas les -yeux au corbeau, et je les ai entendus parler entre eux le diable sait -dans quel langage, dont je ne comprenais pas un mot et qui pourtant -paraissait du russe! tiens-toi sur tes gardes, boyard, le loup n'atteint -pas le cheval en éveil. - -L'obscurité augmentait. Michée se tut, le prince gardait pareillement le -silence. On n'entendit plus que le bruit des sabots des chevaux sur la -route. - -On traversait une forêt. Un des inconnus entonna une chanson, dont le -second disait le refrain. - -Cette chanson, retentissant dans la nuit, au milieu des bois, après tous -les événements de la journée, agit étrangement sur le prince: il devint -triste. Il songeait au passé, à son départ de Moscou qu'il avait quitté -cinq ans auparavant, et son imagination le transportait de nouveau dans -cette église où, avant son départ, il avait entendu la messe et où, au -milieu des chants solennels des murmures de la foule, il fut frappé par -une voix tendre et sonore que n'avaient fait oublier ni le choc des -épées ni le tonnerre des arquebuses lithuaniennes. «Adieu, prince, lui -avait dit cette voix à la dérobée, je prierai pour toi.» Cependant les -inconnus chantaient toujours, mais leurs paroles n'étaient pas en -rapport avec les pensées du prince. Dans leur chanson il était question -de la vie aventureuse des grands steppes et du Volga qui les traverse. -Les voix tantôt se réunissaient, ou se séparaient, tantôt figuraient le -cours lent d'une rivière, ou bien encore s'élevaient et s'abaissaient -comme les vagues en fureur et enfin, montant de plus en plus, planaient -dans les cieux comme l'aigle aux ailes déployées. - -On éprouve une impression à la fois pénible et douce en entendant, au -milieu des bois silencieux, par une calme nuit d'été, la poésie d'une -chanson russe. On y sent une singulière tristesse, comme le sceau fatal -du sort et de l'inflexible destin, un des principes fondamentaux de -notre nationalité, par lequel on parvient à pénétrer beaucoup de faits -qui paraissent incompréhensibles dans la vie russe; et que n'entend-on -pas encore dans une longue chanson, au milieu d'une nuit d'été, dans une -forêt silencieuse! - -Un coup de sifflet interrompit la rêverie du boyard. Deux hommes -bondirent derrière les arbres et saisirent la bride de son cheval, deux -autres lui prirent les mains; toute résistance était impossible. - ---Ah! scélérats! cria Michée, entouré également par des gens inconnus, -ah! les neveux de sorcières! Ils nous ont trahis, les gredins! - ---Qui va là? demanda une voix rude. - ---Le fuseau de la grand'mère, répondit le plus jeune des nouveaux -compagnons du prince. - ---Dans le soulier du grand-père? dit la voix rude. - ---Ne secouez pas les pommiers, laissez les épis pousser, c'est nous qui -ferons la récolte, continua le compagnon du prince. - -Les mains qui retenaient le boyard lâchèrent aussitôt prise et le -cheval, rendu à la liberté, se remit à marcher au milieu des arbres. - ---Tu vois, boyard, dit l'inconnu en s'approchant du prince, je t'avais -bien dit qu'il était plus agréable de voyager à quatre qu'à deux. -Maintenant nous allons seulement t'accompagner jusqu'au moulin; là nous -te dirons adieu, tu y trouveras un gîte pour la nuit et de la nourriture -pour les chevaux. Doloudof est à deux verstes tout au plus et de là on -est bientôt à Moscou. - ---Merci, camarade; si nous nous rencontrons une autre fois, je -n'oublierai pas ce que je te dois. - ---Ce n'est pas à toi, boyard, à te souvenir mais à nous. Il n'est pas -probable que nous nous rencontrions jamais, mais si Dieu le permettait, -n'oublie pas que l'homme russe se rappelle le bien qu'on lui a fait et -que nous serons toujours tes fidèles serviteurs. - ---Merci, enfant, mais ton nom, ne le diras-tu pas? - ---J'ai plus d'un nom, répondit le plus jeune des inconnus. Pour le -moment, je m'appelle Vanioukha Persten. - -Bientôt les voyageurs atteignirent le moulin. Malgré la nuit, la roue -tournait. A un coup de sifflet de Persten, le meunier apparut. On ne -pouvait apercevoir sa figure dans l'obscurité, mais, à en juger par sa -voix, c'était un vieillard. - ---Oh! c'est toi, mon bienfaiteur, dit-il à Persten, je ne t'attendais -pas aujourd'hui et surtout en compagnie. Pourquoi ne pourrais-tu pas -suivre ta route jusqu'à Moscou? chez moi il n'y a ni avoine, ni pain, ni -souper. - -Persten dit quelque chose au meunier dans une sorte d'argot -incompréhensible, le vieillard répondit dans le même langage et ajouta à -demi-voix: Je serais enchanté, mais j'attends un hôte, et quel hôte! il -n'y a pas à badiner avec lui. - ---Et le magasin à farine? - ---Il est encombré de sacs. - ---Et la grange? écoute, frère, il faut trouver de la place, de l'avoine -pour les chevaux et un souper pour le boyard; nous nous connaissons de -vieille date, tu sais qu'il ne faut pas essayer de me tromper. - -Le meunier conduisit, en grognant, les voyageurs dans le magasin à -farine situé à une dizaine de pas du moulin et où, malgré les sacs, il y -avait encore de l'espace. - -Pendant qu'il allait prendre de la lumière, Persten et son compagnon -prirent congé du boyard. - ---Mais dites donc, camarades, demanda Michée, où vous trouver si pour -l'affaire d'aujourd'hui on a besoin de votre témoignage? - ---Demande au vent d'où il vient? répondit Persten. Demande à la vague -qui roule quelle est sa demeure? nous sommes semblables à la flèche -lancée par l'archer: là où elle s'enfonce, là est sa maison. Quant à -notre témoignage, continua-t-il en souriant, il ne vaudrait rien pour -Son Excellence. Mais si nous pouvons lui être utile pour quelqu'autre -chose, tu viendras trouver le meunier; il te dira où l'on rencontre -Vanioukha Persten. - ---Vois-tu, le neveu d'une sorcière! murmura entre ses dents Michée: -quels discours entortillés il nous fait là! - ---Boyard, dit Persten en s'éloignant, suis mon conseil, quand tu seras à -Moscou, ne te vante pas d'avoir voulu pendre l'écuyer de Maliouta -Skouratof et d'avoir écorché sa peau. - ---Voyez comme il le soutient, murmura de nouveau Michée!--laisse aller -le coquin, ne le prends pas et maintenant ne te vante pas d'avoir voulu -le pendre; comme on voit bien que ce sont des fruits du même arbre! sois -tranquille, frère, ajouta-t-il à haute voix, notre prince n'a peur de -personne; il n'a rien à craindre de ton Skouratof, il n'a à rendre -compte de sa conduite qu'au Tzar seul. - -Le meunier apporta une branche de pin allumée et la ficha dans la -muraille: ensuite il alla chercher du tchi[4], du pain et un cruchon de -bière. Il y avait dans ses traits un mélange étrange de bonté et -d'avarice; ses cheveux et sa barbe étaient tout blancs, ses yeux d'un -gris clair; les rides labouraient son visage dans tous les sens. - - [4] Soupe nationale aux choux. - -Après avoir soupé et récité leur prière, le prince et Michée -s'étendirent sur des sacs; le meunier leur souhaita une bonne nuit, -salua jusqu'à terre, éteignit la lumière et sortit. - ---Boyard, dit Michée, quand ils furent seuls, il me vient à l'idée que -nous avons eu tort de rester ici, il eût mieux valu continuer jusqu'à -Moscou. - ---Pour alarmer tout le monde au milieu de la nuit! descendre de cheval -pour ouvrir les barrières à chaque entrée de rue! - ---Mieux vaut être obligé d'ouvrir les barrières que de dormir dans un -moulin du diable. Ce sont les brigands qui nous ont amenés dans ce -moulin; dans quel abîme sommes-nous là tombés encore, le jour de -Saint-Jean! - ---Tu te trouves donc bien mal ici? - ---Non, on est même assez bien couché, le tchi était bon et les chevaux -ont de l'avoine à volonté; mais ce qui ne vaut rien c'est que le -propriétaire est un meunier. - ---Et qu'est-ce que cela fait qu'il soit meunier! - ---Comment, dit Michée avec chaleur--ne sais-tu donc pas, prince, qu'il -n'y a pas de meunier qui ne soit voué au diable depuis sa naissance? -Crois-tu qu'il eût pu sans l'aide du malin maintenir sa chaussée? Oui, -le diable est son aide, et sa tante est une sorcière. - ---J'ai entendu parler de cela, on dit tant de choses. Mais ce n'est plus -le moment de choisir, prenons ce que Dieu nous a envoyé. - -Michée resta un moment silencieux, puis il bâilla, se tut encore un -instant, puis demanda d'une voix déjà endormie: - ---Et que penses-tu, boyard, de ce Mathieu Khomiak que tu as renversé de -son cheval? - ---Je pense que c'est un brigand. - ---Et moi aussi et que penses-tu, boyard, de ce Vanioukha Persten? - ---Je pense que c'est aussi un coquin. - ---Oui, seulement il y a un peu de différence entre les deux. Lequel te -paraît le moins coquin de Khomiak ou de Persten? - -Et, sans attendre de réponse, Michée commença à ronfler. Bientôt le -prince s'endormit également. - - - - -CHAPITRE III - -SORCELLERIE. - - -La lune s'élevait dans le ciel, les étoiles scintillaient, le moulin à -demi-ruiné et la roue en mouvement semblaient argentés. Tout-à-coup, -retentit le galop d'un cheval et bientôt une voix impérieuse se fit -entendre:--Holà, sorcier! - -Le nouvel arrivant n'était pas accoutumé, paraît-il, à attendre; car, -n'entendant pas de réponse, il cria encore plus fort:--Holà, sorcier! -sors ou je te coupe en morceaux! - -Le meunier répondit:--Plus bas, prince, plus bas, petit père, nous ne -sommes pas seuls, des voyageurs se sont arrêtés chez moi; je descends à -l'instant, donne-moi seulement le temps de fermer mon coffre. - ---Je t'apprendrai à fermer ton coffre, tison d'enfer! répartit celui que -le meunier appelait prince,--ne savais-tu pas que je devais venir -aujourd'hui? Comment as-tu osé recevoir des voyageurs? qu'ils détalent! - ---Petit père, ne crie pas, pour l'amour de Dieu, ne crie pas, tu gâteras -tout! je te l'ai déjà dit, notre affaire craint le bruit et je n'ai pas -le pouvoir de renvoyer les voyageurs. D'ailleurs ils ne nous gênent pas; -ils dorment maintenant, ne les éveille pas! - ---Allons, soit, vieillard, mais prends garde de me tromper, il vaudrait -mieux pour toi n'être pas né. Jamais on n'a imaginé un châtiment pareil -à celui que je trouverais pour toi. - ---Petit père, calme-toi! que veux-tu que fasse un vieillard? Ce que je -verrai, je te le dirai, ce qui arrivera ensuite est au pouvoir de Dieu -seul. Si ton altesse se dispose à me châtier mieux vaut ne pas entamer -l'affaire. - ---Allons, allons, vieillard, n'aie pas peur, je plaisantais. - -Le cavalier attacha son cheval à un arbre. Il était de haute taille et -paraissait jeune. La lune jouait sur les boutons de son pourpoint; des -cordons et des glands d'or s'agitaient sur ses épaules. - ---Eh bien! prince, dit le meunier--as-tu appris les mots? - ---J'ai appris les mots, et je porte un coeur d'hirondelle à mon cou. - ---Et cela n'a rien fait? - ---Non, répondit le prince avec chagrin--rien n'y fait. Il y a quelques -jours, je l'ai vue dans le jardin, dès qu'elle m'a reconnu, elle est -devenue pâle, m'a tourné le dos et s'est enfuie. - ---Ne te fâche pas, boyard, ne tranche pas inutilement des têtes -innocentes et permets-moi de te dire une parole. - ---Parle. - ---Écoute donc..., mais j'ai peur... - ---Parle, répéta le prince en frappant du pied. - ---Eh bien! petit père, n'en aime-t-elle pas un autre? - ---Un autre? quel autre? son mari? un vieillard? - ---Et si... continua le meunier en hésitant--si ce n'était pas son -mari?... - ---Ah, sorcier! hurla le prince--comment cela t'est-il venu à l'esprit? -Ah! si je soupçonnais quelqu'un, je leur arracherais le coeur à tous -deux de mes propres mains. - -Le meunier recula avec terreur. - ---Sorcier, continua le prince en adoucissant sa voix, aide-moi, l'amour -m'a terrassé, le cruel serpent! que n'ai-je pas fait! J'ai passé des -nuits entières à prier devant les saintes images, la prière ne m'a pas -donné le repos. J'ai galopé nuit et jour par monts et par vaux, j'ai tué -ainsi plus d'un bon cheval, mais je n'ai pas tué mon chagrin. J'ai couru -les tavernes, j'ai bu des cruches entières du vin le plus capiteux, je -n'ai pas trouvé la paix dans l'ivresse. J'ai bravé la honte, je suis -entré dans les opritchniks. J'ai pris ma place aux banquets du Tzar -parmi les bourreaux, les Griazny et les Basmanof! J'ai fait pis qu'eux, -j'ai détruit des bourgs et des villages, enlevé des jeunes filles, mais -le sang que j'ai versé n'a pas noyé ma peine. Les opritchniks eux-mêmes -me craignent, le Tzar me ménage à cause de ma vaillance, le peuple me -maudit. Le nom du prince Viazemski est aussi exécré que celui de -Maliouta Skouratof. Voilà où m'a conduit ma passion, j'ai perdu mon âme. -Eh! que m'importe! Au fond de l'enfer je ne serai pas pis qu'ici. Eh -bien! vieillard, pourquoi me regardes-tu dans les yeux? Crois-tu que je -sois fou? Viazemski n'est pas fou; sa tête est forte, son corps est -vigoureux. Ma souffrance n'en est que plus terrible, elle ne peut -m'accabler. - -Le meunier écoutait le prince avec épouvante, il avait peur, il -craignait pour sa vie. - ---Pourquoi restes-tu silencieux, vieillard? N'as-tu pas quelque poison, -quelque racine qui puisse la faire changer? Parle, dis-moi quelles sont -tes herbes magiques? eh bien! parle donc, sorcier. - ---Petit père, prince Athanase Ivanovitch, que te dirai je? Il y a -différentes herbes, il y a l'herbe koliouka qui se cueille le jour de la -Saint-Pierre. Si tu frottes ton arme avec elle, tu ne manqueras jamais -ton coup. Il y a l'herbe tirlitch qui croît sur la montagne de Lissa -près de Kief. Le Tzar ne sera jamais mécontent de celui qui en porte sur -sa personne. Il y a encore de la salicaire; prends une de ces racines en -forme de croix, pends-la à ton cou, tout le monde te craindra comme le -feu. - -Viazemski sourit amèrement:--On a déjà assez peur de moi, je n'ai pas -besoin de ta salicaire, continue. - ---Il y a la tête d'Adam qui se récolte dans les marais; elle amène les -cadeaux. Il y a l'herbe bleue des marais; quand tu vas à la chasse, -bois-en une décoction et aucun ours ne te touchera. Il y a la rhubarbe; -quand on la tire de terre, elle gémit comme un enfant; en la portant à -son cou, on ne se noie jamais. - ---Et c'est tout? - ---Il y a encore la fougère; celui qui a le bonheur d'en cueillir la -fleur, deviendra le maître de tous les trésors,--la Jean et Marie; celui -qui l'a trouvée peut monter la première rosse venue et battre le -meilleur cheval. - ---Et une herbe qui fasse aimer, n'en connais-tu pas? - -Le meunier resta un moment silencieux. - ---Je n'en connais pas, petit père, ne te fâche pas, Dieu m'est témoin -que je n'en connais pas. - ---Et une herbe qui fasse cesser d'aimer, en connais-tu? - ---Je n'en connais pas non plus, prince, mais il y a l'herbe qui brise; -quand on la met en contact avec des murailles ou une porte de fer, elle -fait tout éclater. - ---Finis avec tes herbes! dit avec impatience Viazemski, et il fixa son -regard sombre sur le meunier. - -Le meunier baissa la tête et se tut. - ---Vieillard! reprit tout à coup Viazemski en le saisissant à la gorge, -donne-la moi! tu entends? donne-la moi, donne-la moi, maudit! donne-la à -l'instant! - -Et il secouait violemment le vieillard qui crut sa dernière heure venue. - -Tout à coup Viazemski le lâcha et tomba à ses genoux. - ---Prends pitié de moi! dit-il en sanglotant: guéris-moi! je te donnerai -ce que tu voudras, je te couvrirai d'or, je me lierai à toi; prends -pitié de moi, vieillard. - -Le meunier s'épouvanta encore davantage. - ---Prince, Boyard! que fais-tu donc? reviens à toi! c'est moi, David, le -meunier! reviens à toi, prince! - ---Je ne me relèverai pas que tu ne m'aies guéri. - ---Prince! prince! disait d'une voix tremblante le meunier, il est -l'heure, le temps passe, relève-toi! il fait nuit, je ne te vois plus, -je ne sais pas où tu es; vite, vite à l'oeuvre. - -Le prince se leva. - ---Commence, dit-il, je suis prêt. - -Tous deux restèrent un moment silencieux. Tout était calme; la roue -seule, éclairée par la lune, continuait à tourner. Quelque part, dans un -marais, on entendait le cri du râle, et parfois la note plaintive du -hibou arrivait des profondeurs de la forêt. - -Le vieillard et le prince s'approchèrent du moulin. - ---Regarde, prince, sous la roue et je vais prononcer le charme. - -Le vieillard se coucha sur la terre et, encore tremblant de frayeur, il -se mit à murmurer certains mots. Le prince regardait l'eau. Quelques -minutes s'écoulèrent ainsi. - ---Que vois-tu, prince? - ---Je vois comme des perles qui tombent et des ducats d'or qui pétillent. - ---Tu seras riche, plus riche qu'aucun autre en Russie. - -Viazemski soupira. - ---Regarde encore, prince, que vois-tu? - ---Je vois comme des sabres se heurter et entre eux une espèce de collier -d'or. - ---Tu auras des succès à la guerre, boyard, tu seras heureux au service -du Tzar; mais regarde, regarde, que vois-tu encore? - ---L'obscurité est venue et l'eau s'est troublée. Ah! voilà que l'eau -rougit, on dirait du sang. Qu'est-ce que cela veut dire? - -Le meunier se tut. - ---Qu'est-ce que cela veut dire, vieillard? - ---Assez, prince. Il ne faut pas regarder trop longtemps, allons-nous-en. - ---Voilà de longs filets rouges comme des veines ensanglantées; je vois -deux pinces qui s'ouvrent et se ferment, je vois... - ---Allons-nous-en, prince, allons-nous-en. - ---Arrête, dit Viazemski en interrompant le meunier, je vois une sorte de -scie à grandes dents qui va et vient et sous cette scie on dirait du -sang qui jaillit! - -Le meunier voulut entraîner le prince. - ---Arrête, vieillard. Oh! j'ai le corps brisé... - -Le prince se recula. On eût dit qu'il comprenait la vision. - -Ils restèrent longtemps silencieux. Enfin Viazemski dit:--Je veux savoir -si elle en aime un autre. - ---As-tu, Boyard, quelque chose qui lui ait appartenu? - ---Voilà ce que j'ai trouvé à sa porte. Le prince lui montra un ruban -bleu. - ---Jette-le sous la roue. - -Le prince jeta le ruban. Le meunier sortit de sa poitrine une fiole de -terre. - ---Bois, dit-il en la donnant au prince. - -Le prince but. La tête parut lui tourner un moment et ses yeux se -troublèrent. - ---Regarde, maintenant; que vois-tu? - ---Elle! elle! - ---Seule? - ---Non, pas seule, ils sont deux: avec elle il y a un jeune homme blond, -vêtu d'un caftan cramoisi, mais je ne vois pas son visage. - -Attends! ils se rapprochent... plus près... toujours plus près... -anathème! ils se donnent la main! anathème! sois maudit, sorcier, sois -maudit! maudit! - -Le prince jeta au meunier une poignée d'or, arracha de l'arbre la bride -de son cheval, sauta en selle et s'élança à travers la forêt. Puis, peu -à peu, le galop du cheval s'affaiblit et l'on n'entendit plus dans le -calme de la nuit que le bruit de la roue qui continuait à tourner. - - - - -CHAPITRE IV - -DROUJINA MOROZOF ET SA FEMME. - - -Si le lecteur pouvait se reporter trois cents ans en arrière et -regarder, du haut d'un clocher, la ville de Moscou de ce temps-là, il -trouverait peu de ressemblance avec la ville actuelle. Les bords de la -Moskva, de l'Iaouza et de la Neglinna étaient couverts d'une multitude -de maisons en bois avec des toits en planches ou en paille, la plupart -noircis par le temps. Au milieu de ces toits sombres, ressortaient -vivement les murailles blanches et rouges du Kremlin, du Kitay-gorod et -des autres forteresses bâties dans le courant des deux derniers siècles. -Un grand nombre de clochers élevaient leurs flèches dorées vers le ciel. -On voyait, entre les maisons, de grandes taches vertes et jaunes; -c'étaient des bois épais et des champs ensemencés. La Moskva était -coupée par des ponts flottants, couverts d'eau dès qu'une charrette ou -une troupe de cavaliers les traversait. Sur l'Iaouza et la Neglinna -tournaient des multitudes de roues de moulin se suivant sans -interruption. - -Ces bois, ces champs, ces moulins au coeur de la ville même, rendaient -la vue très-pittoresque. Les monastères surtout faisaient plaisir à -voir: leurs murailles blanches, leurs groupes de coupoles peintes ou -dorées leur donnaient l'aspect de villes séparées. - -Au dessus de ce fouillis de parcs, d'églises, de maisons et de -monastères, s'élevaient orgueilleusement les sanctuaires du Kremlin et -la basilique de la Vierge Protectrice qu'Ivan avait bâtie quelques -années auparavant en mémoire de la prise de Kazan et que nous appelons -maintenant Saint-Bazile. La joie des Moscovites fut grande quand tomba -le rideau d'échafaudages qui masquait cette église, lorsqu'elle apparut -dans tout son éclat, étincelante de peintures, de dorures, étonnant le -regard par la multitude et la variété de ses ornements. Longtemps le -peuple ne cessa d'admirer l'habileté de l'architecte, de remercier Dieu -et d'exalter le Tzar qui avait donné au peuple orthodoxe un monument -jusqu'alors unique. Les autres églises étaient aussi fort belles; les -Moscovites n'épargnaient ni roubles ni travail pour rendre magnifique la -maison de Dieu. Partout on voyait de riches couleurs, des dorures et des -images de grandeur naturelle. Mais si les habitants de Moscou -s'appliquaient à embellir leurs temples, ils se préoccupaient peu de -l'intérieur de leurs maisons; presque toutes leurs demeures étaient -construites solidement et simplement de madriers de sapin ou de chêne -qui n'étaient pas toujours recouverts de planches, suivant en cela le -vieux proverbe russe: ce ne sont pas les murs qui font la belle maison, -mais la chère qu'on y fait. - -Seule l'habitation du boyard Droujina Morozof, sur le bord de la Moskva, -se distinguait par son élégance. Les madriers de chêne étaient équarris, -tous les angles étaient soigneusement ajustés, la maison avait trois -étages, sans compter le rez-de-chaussée. Un toit spécial s'avançait sur -un perron élevé, supporté par des colonnes torses sculptées et orné -d'une frise élégante. Les volets étaient couverts de fleurs et d'oiseaux -peints avec art et les fenêtres donnaient accès à la lumière de Dieu, -non au moyen de ternes vessies de boeuf comme dans la plupart des -maisons de Moscou, mais à travers des carreaux de mica transparent. -Autour d'une large cour s'élevaient les logis des serviteurs, les -magasins, la buanderie, le pigeonnier et la salle de repos d'été de la -boyarine. Attenants à cette cour, se trouvaient, d'un côté, une chapelle -en pierre et, de l'autre, un vaste jardin entouré d'une palissade de -chêne au-dessus de laquelle on apercevait d'élégantes escarpolettes -également peintes en couleurs vives et ornées de dessins. En un mot, -c'était une splendide demeure pour l'époque, digne de ceux qui -l'habitaient. - -Corpulent de sa personne, altier de caractère, le boyard Droujina -Morozof, malgré son âge déjà avancé, s'était marié depuis peu avec la -plus belle jeune fille de Moscou. Tout le monde fut surpris quand il -obtint la main d'Hélène, fille de l'okolnitchi[5] Pléchéef-Oguina, tué -sous les murs de Kazan. Ce n'était pas un pareil époux que les marieuses -de Moscou auraient osé proposer. Mais Hélène était en âge, elle n'avait -ni père ni mère; et la beauté d'une jeune fille, avec les moeurs -débauchées des nouveaux favoris du Tzar, pouvait causer sa perte. -Morozof, en épousant Hélène, devint son protecteur et tous savaient à -Moscou qu'il n'eût pas été prudent d'offenser celle que protégeait le -boyard Droujina. - - [5] Second rang des grands de l'État dans l'ancienne Russie. - -Avant le mariage d'Hélène, plusieurs, parmi les favoris du Tzar, avaient -essayé de lui plaire, mais personne n'avait déployé autant de -persévérance que le prince Viazemski. Il lui avait envoyé les cadeaux -les plus riches; dans les églises, il était toujours près d'elle, ou, -devant sa porte, caracolait sur un coursier fougueux. Viazemski ne -réussit pas; les marieuses lui rapportèrent ses présents et, quand elle -le rencontrait, Hélène détournait la tête. Était-ce parce que le prince -ne lui plaisait pas qu'elle détournait la tête, ou bien un autre -occupait-il déjà ses pensées? Quoiqu'il en soit, Viazemski fut refusé. -Enflammé de dépit il alla se jeter aux pieds du Tzar et lui demander son -appui. Le tzar promit d'envoyer ses propres marieuses à Hélène. - -En apprenant cette nouvelle la jeune fille fondit en larmes. Elle alla -avec sa nourrice dans une église, se mit à genoux devant la Mère de -Dieu, pleura et heurta son front sur les dalles humides. - -Dans cette église il n'y avait d'abord personne; mais quand la jeune -fille se releva, elle aperçut derrière elle le boyard Morozof en caftan -de velours vert et en pourpoint de brocart. - ---Pourquoi pleures-tu, Hélène? demanda Morozof. - -Hélène se réjouit en reconnaissant la voix du boyard. - -Il avait été autrefois l'ami de ses parents et, depuis qu'elle était -orpheline, il la voyait souvent et l'aimait comme un père. Elle avait -pour lui un respect filial, elle lui confiait toutes ses pensées sauf -une seule, et cette restriction causa son malheur comme la perte du -boyard. - -Et en cet instant même, elle ne lui découvrit pas cette pensée secrète, -elle lui dit seulement: je pleure parce que les envoyées du Tzar vont -venir me contraindre à accepter la main de Viazemski. - ---Hélène, dit le boyard, est-il bien vrai que tu ne puisses aimer -Viazemski? Réfléchis. Je sais que jusqu'ici il n'a pas su trouver le -chemin de ton affection; mais tu n'as encore aucune expérience de la -vie, ton coeur de jeune fille est comme de la cire; tu finiras par avoir -de l'affection pour lui. - ---Jamais! répondit Hélène,--jamais! je descendrai plutôt au tombeau. - -Le boyard la considéra avec sympathie.--Hélène, dit-il, après une pose, -il y a un moyen de te sauver. Écoute: je suis vieux, j'ai les cheveux -blancs, mais je t'aime comme ma fille. Réfléchis-y, veux-tu unir ton -sort à celui d'un vieillard? - ---J'y consens, s'écria la jeune fille avec joie, et elle se jeta aux -pieds de Morozof. - -Le boyard fut ému de cette réponse inattendue, il fut fier de l'élan -d'Hélène. Il ne devinait pas que c'était l'exaltation du noyé se -cramponnant à un buisson d'épine. Il releva tendrement la jeune fille et -la baisa au front.--Enfant, dit-il, jure-moi sur la croix que tu ne -déshonoreras pas ma tête blanche. Jure-le ici devant l'image du Sauveur. - ---Je le jure, je le jure! murmura Hélène. - -Le boyard ordonna d'appeler le prêtre et la cérémonie des fiançailles -s'accomplit aussitôt; quand les marieuses du Tzar arrivèrent, Hélène -était déjà la fiancée de Droujina Andréevitch Morozof. - -Ce ne fut pas la sympathie qui la détermina à cet acte; mais elle avait -juré sur la croix d'être fidèle à Morozof et elle était résolue à tenir -son serment, à n'y pas manquer ni en parole ni en pensée. Et pourquoi -n'eût-elle pas été attachée à Droujina? Sans doute le boyard n'était -plus jeune; mais Dieu lui avait donné la santé, la gloire militaire, une -grande énergie. Il possédait des villages et des biens considérables au -delà de la Moskva; ses coffres étaient pleins d'or, d'habits magnifiques -et de fourrures. Il y avait une chose, toutefois, dont Dieu ne l'avait -pas gratifié, c'était la faveur du Tzar. Quand Ivan Vasiliévitch apprit -que ses envoyées étaient arrivées trop tard, il s'emporta contre Morozof -et résolut de le punir; il le fit inviter à sa table et lui assigna une -place non-seulement au-dessous de celle de Viazemski, mais encore plus -bas que Boris Godounof, qui n'était pas encore dans les honneurs et -n'occupait aucune charge. - -Le boyard ne put supporter un tel outrage: il se leva de table. Un -Morozof ne pouvait être assis au-dessous d'un Godounof. Le Tzar se -fâcha: il ordonna à Morozof d'aller faire ses excuses à Boris -Feodorovitch. Il y alla, mais pour l'insulter et le traiter de chien. - -En apprenant cette audace, le Tzar, au comble de la fureur, ordonna à -Morozof de ne plus paraître en sa présence et de laisser croître ses -cheveux tant qu'il serait en disgrâce. - -Le boyard quitta la cour, et depuis lors il ne sortait plus que vêtu -d'un costume grossier, ne rasait plus sa barbe et ses cheveux blancs -pendaient sur son front altier. Il était douloureux pour le boyard de ne -plus voir les yeux de son prince, mais il n'avait pas déshonoré sa race. -Il n'avait pas cédé le pas à un Godounof. - -La demeure de Morozof était pleine comme un oeuf. Les serviteurs -craignaient et aimaient leur maître. Tous ceux qui venaient vers lui -étaient reçus avec cordialité. Il n'y avait qu'une voix sur sa bonté; il -ne refusait à personne un gracieux accueil, d'abondants secours ou de -sages conseils. Mais il chérissait par dessus tout et ne faisait à -personne autant de cadeaux qu'à sa jeune épouse. - -Hélène n'était pas ingrate; chaque matin et chaque soir, elle restait -longtemps à genoux dans son oratoire à prier pour lui. - -Était-elle coupable, parce que, au milieu des discours de son époux, au -milieu de ses plus ferventes prières, l'image d'un jeune héros lui -apparaissait soudainement l'épée levée et poursuivant les bataillons -lithuaniens en déroute? Était-elle coupable parce que cette image la -suivait partout, chez elle et dans les églises, le jour et la nuit, lui -disant avec un accent de reproche: «Hélène! tu n'as pas tenu ta -promesse, tu n'as pas attendu mon retour, tu m'as trompé»? - -Le 24 juin de l'année 1565, le jour de saint Jean, toutes les cloches de -Moscou étaient en branle depuis le matin et sonnaient sans interruption; -les églises étaient pleines. Après l'office divin le peuple se répandit -dans les rues. Vieux et jeunes, riches et pauvres portaient des rameaux -verts, des fleurs et des branches de bouleau ornées de rubans. Tout -était vie et mouvement. Cependant vers midi les rues devinrent désertes. -Peu à peu le peuple se dispersa et bientôt dans tout Moscou on eût eu -peine à rencontrer quelqu'un. Un silence de mort avait envahi la ville. -Le peuple faisait sa sieste et personne n'eût voulu s'attirer la colère -céleste en courant par les rues à cette heure; car Dieu a permis et à -l'homme et à toutes les créatures de se reposer au milieu du jour. Or, -c'eût été un péché d'aller contre la volonté divine, à moins d'y être -forcé par quelque impérieuse nécessité. - -Donc, tous dormaient; Moscou semblait une ville inhabitée. Il n'y avait -qu'à la Balchouga, dans une taverne nouvellement construite, qu'on -entendait des chants, des cris et des disputes. Là, malgré l'heure du -repos, banquetaient des gens de guerre, presque tous jeunes et vêtus de -riches uniformes; ils remplissaient la maison et la cour. Tous étaient -ivres; l'un, couché à terre, répandait sur son habit la coupe de vin -qu'il voulait boire; un autre, d'une voix enrouée, s'efforçait -d'entraîner ses camarades, mais il ne parvenait à faire sortir de son -gosier que des sons inarticulés. Des chevaux tout sellés étaient -attachés près de la porte. A chaque selle on voyait suspendus le balai -de crin et la tête de chien. - -En ce moment deux cavaliers apparurent dans la rue. L'un d'eux, en -caftan cramoisi à boutons d'or et chapeau blanc galonné, sous lequel -ressortaient d'épaisses boucles blondes, s'adressa à son -compagnon.--Michée, dit-il,--vois-tu ces gens ivres? - ---Oui, ce sont ces damnés neveux de sorcières! - ---Et vois-tu ce qui pend aux selles de leurs chevaux? - ---Je le vois: un balai et une gueule de chien, comme à la selle de notre -brigand. Ce sont donc réellement des gens du Tzar puisqu'ils s'amusent -ainsi dans Moscou! nous avons fait une jolie besogne en nous y frottant! - -Sérébrany fronça le sourcil. - ---Va, demande-leur où demeure le boyard Morozof. - ---Eh! bonnes gens, honorables seigneurs! cria Michée en s'approchant -d'un groupe,--où réside le boyard Droujina Morozof? - ---Et pourquoi veux-tu savoir où niche ce chien? - ---Mon maître, le prince Sérébrany, a une lettre à lui remettre du -voiévode[6] Pronski, de la grande armée. - - [6] Gouverneur de province. - ---Donne ta lettre. - ---Que dis-tu, que dis-tu là, neveu d'une...? Es-tu fou? comment veux-tu -qu'on te donne une lettre du prince? - ---Donne ta lettre, vieux chat-huant, donne-la! Nous verrons si par -hasard ce Morozof n'est pas un traître. - ---Comment, coquin! s'écria Michée, oubliant la prudence avec laquelle il -avait entamé la conversation, te figures-tu que mon maître puisse être -en relation avec des traîtres? - ---Ah! tu dis des injures! camarades, jetons-le à bas de cheval et -donnons-lui le fouet. - -En ce moment Sérébrany s'avança vers les opritchniks. - ---Arrière! cria-t-il d'une voix si menaçante qu'ils reculèrent -involontairement. - ---Si l'un de vous touche à cet homme, quand ce ne serait que du bout du -doigt, je lui fais sauter la cervelle et les autres répondront au Tzar. - -Les opritchniks se troublèrent; mais, de nouveaux camarades étant -arrivés des rues voisines, ils entourèrent le prince. Des paroles -insolentes sortirent de la foule; quelques-uns tirèrent leurs sabres et -Sérébrany allait se trouver dans une position difficile lorsqu'on -entendit dans le voisinage une voix chantant un psaume. Les opritchniks -s'arrêtèrent comme s'ils eussent été ensorcelés. Tous tournaient leurs -regards vers le lieu d'où venait la voix. Un homme d'environ quarante -ans, vêtu d'une robe de toile blanche, s'avançait de leur côté. Sur sa -poitrine étaient suspendues des croix et des chaînes de fer, il tenait à -la main un gros chapelet de bois. Son visage pâle exprimait une bonté -ineffable, sur ses lèvres, ombragées d'une barbe rare, rayonnait un -sourire, mais son regard était troublé et incertain. - -En voyant Sérébrany, il interrompit son chant, s'approcha vivement de -lui et le regarda fixement.--C'est toi, toi! dit-il, comme s'il eût été -surpris, pourquoi es-tu ici, parmi ces gens? - -Et, sans attendre de réponse, il se mit à chanter: «Homme juste n'entre -pas dans le conseil des impurs.» - -Les Opritchniks s'écartèrent avec respect; sans faire attention à eux, -il regarda de nouveau Sérébrany. - ---Nikita, Nikita! dit-il en branlant la tête,--où vas-tu te perdre? - -Sérébrany n'avait jamais vu cet homme, il fut surpris de l'entendre -prononcer son nom. - ---Tu me connais donc? lui demanda-t-il. - -L'extatique sourit.--Tu es mon frère, répondit-il--je t'ai reconnu -immédiatement. Tu es un simple comme moi, car, si tu avais plus de -jugement que moi, tu ne serais pas venu ici. Je vois dans ton coeur, il -est pur, pur comme l'eau de roche. Tous deux nous sommes des insensés. -Ah! ceux-ci, continua-t-il en montrant les opritchniks, ceux-ci ne sont -pas de notre famille. - ---Vasia[7], dit un des opritchniks, as tu besoin de quelque chose? -veux-tu de l'argent? - - [7] Diminutif de Vasili, Basile. - ---Non, non, non! répondit l'extatique: de toi je ne veux rien. Vasia ne -prendra rien de toi, mais donne à Nikita ce qu'il demande. - ---Saint homme, dit Sérébrany, je demandais la demeure du boyard Morozof. - ---De Droujina? c'est un des nôtres, c'est un juste; seulement sa tête -est inflexible, oh! inflexible: bientôt elle se penchera, elle se -penchera, mais pour ne plus se relever. - -Où demeure-t-il? répéta d'un ton suppliant Sérébrany. - ---Je ne te le dirai pas, répondit le saint d'une voix presque irritée. -Non! que d'autres le fassent. Je ne veux pas l'envoyer vers le mal. - -Et il s'éloigna à la hâte en continuant le psaume interrompu. - -Ne comprenant rien à ces paroles et ne voulant pas perdre de temps à en -chercher le sens, Sérébrany s'adressa de nouveau aux Opritchniks. - ---Eh bien! ne me direz-vous pas enfin comment trouver la demeure de -Morozof? - ---Va tout droit, répondit brutalement l'un d'eux, au point où la rue -tourne à gauche. C'est là qu'est le nid du vieux corbeau. - -Pendant que le prince s'éloignait, les Opritchniks, apaisés par -l'apparition du saint, recommencèrent leurs propos insolents. - ---Eh! cria l'un, salue de notre part Morozof, et dis lui de se préparer -à la potence: il a assez vécu. - ---Et pour toi aussi, ajouta un autre, la corde est prête. - -Mais le prince ne faisait pas attention à leurs injures. Que signifient -les paroles de l'idiot? pensait-il. Pourquoi n'a-t-il pas voulu -m'indiquer la maison de Morozof, et a-t-il ajouté qu'il ne voulait pas -m'envoyer vers le mal? - -En continuant leur route, le prince et Michée rencontrèrent encore -beaucoup d'Opritchniks. Les uns étaient déjà ivres, d'autres ne -faisaient qu'arriver dans les tavernes, tous avaient l'air audacieux et -insolents et quelques-uns même firent à haute voix des remarques si -grossières sur le compte des cavaliers qu'il était facile de voir qu'ils -étaient habitués à l'impunité. - - - - -CHAPITRE V - -LA RENCONTRE. - - -En suivant à cheval le bord de la Moskva, on pouvait voir par dessus la -palissade tout le jardin de Morozof. - -Des tilleuls en fleurs ombrageaient un étang limpide qui fournissait au -boyard, pour les jours maigres, une pêche abondante. Au delà on voyait -des pommiers, des cerisiers, des pruniers. Dans l'herbe, que la faux -n'avait pas encore abattue, serpentaient d'étroits sentiers. La journée -était brûlante. Au-dessus des fleurs rouges de l'églantier odoriférant -tourbillonnaient des scarabées d'or; dans les tilleuls bourdonnaient les -abeilles; les grillons chantaient dans l'herbe; derrière des buissons de -groseilliers rouges, de grands tournesols élevaient leurs larges têtes -et paraissaient savourer la chaleur du soleil de midi. - -Le boyard Morozof reposait depuis déjà une heure dans son appartement. -Hélène était assise avec ses suivantes sur un banc de gazon au pied même -de la palissade. Elle portait un vêtement d'été en velours bleu avec des -boutons d'améthyste. De larges manches de mousseline, formant des plis -légers, étaient attachées au-dessus du coude par des bracelets de -diamants. Des boucles d'oreille, également en diamant, descendaient -jusque sur ses épaules. Sa tête était ornée d'un kakochnik[8] de perles, -et ses bottines de maroquin étaient cousues d'or. - - [8] Coiffure nationale des femmes mariées. - -Hélène paraissait gaie. Elle riait et badinait avec ses filles d'atour. - ---Boyarine, disait l'une d'elles, essayes encore ces pendants d'oreille, -ils sont plus éclatants. - ---Je suis fatiguée d'essayer, mesdemoiselles, répondit d'une voix -bienveillante Hélène; voilà plus d'une heure que vous me tenez là, cela -suffit. - ---Il ne reste plus que le collier à essayer! Quand tu l'auras mis, en -vérité, tu ressembleras à une sainte image dans sa niche. - ---Finis donc, Pacha[9], c'est un péché de parler ainsi. - - [9] Diminutif de Pélagie. - ---Eh bien! puisque tu ne veux pas te parer, boyarine, jouons à la -course. Veux-tu lancer des miettes de pain aux poissons ou te balancer -sur une escarpolette? ou bien veux-tu que nous te chantions quelque -chose? - ---Oui, Pacha, cette chanson que tu chantais l'autre jour, en cueillant -des fraises. - ---Oh! boyarine de mon coeur, qu'y a-t-il de gai dans cette chanson? Elle -est mélancolique. - ---C'est égal, je désire l'entendre; chante-la moi, Pacha! - ---J'obéis, boyarine; seulement ne me reproche pas ensuite de t'avoir -rendue triste. Et vous, mesdemoiselles, donnez-moi le refrain. - -Les jeunes filles s'assirent en rond et Pacha commença d'une voix -plaintive: - - Ah! sans le froid qui les menace - Les fleurs s'épanouiraient en hiver. - Ah! sans la douleur qui m'accable, - Je vivrais dans l'insouciance - Je ne serais pas, la tête dans la main, - Regardant vaguement la campagne déserte... - . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - J'allais à travers les foins nouveaux, - Je relevais ma pelisse de martre - Pour que ma pelisse ne fît aucun bruit, - Pour que mes boutons ne retentissent pas. - Le boyard beau-père n'avait pas entendu. - Il n'avait rien dit à son fils, - A son fils, mon époux. - -Pacha regarda sa maîtresse. Deux grosses larmes coulaient de ses yeux. - ---Ah! quelle sotte je suis! dit Pacha: qu'ai-je fait? Je n'ai pas su -résister à la boyarine. Mais aussi comment pouvez-vous, boyarine, vous -laisser impressionner de la sorte par de pareilles chansons? - ---Et toi, pourquoi les as-tu apprises! répartit Dounia, jeune fille à -l'oeil vif et aux sourcils noirs. Je vais chanter, moi, et tu vas voir -si la boyarine ne reprend pas sa bonne humeur. - -Et, bondissant sur ses pieds, Dounia appuya une main à sa hanche, leva -l'autre en l'air, et, s'inclinant un peu, se mit à marcher légèrement en -chantant: - - Le seigneur Pantalei s'avance dans la cour, - Kouzmich se promène au loin, - Sa pelisse de renard tombe jusqu'à terre, - Son chapeau est revêtu de martre jusqu'au sommet. - La faveur du ciel le suit toujours. - Soujena le regarde derrière les rideaux du lit, - Les boyards le regardent de la ville, - Les boyarines le regardent de leurs belvédères, - Les boyards disent quel est cet homme? - Les boyarines disent quel est ce seigneur? - Mais Soujena dit: c'est mon meilleur ami! - -Dounia s'arrêta et se mit à rire. Mais Hélène était encore plus triste. -Son coeur se serra; elle couvrit son visage de ses mains et sanglota. - ---Voilà le résultat de ta chanson! dit Pacha. Qu'allons-nous faire -maintenant? Droujina Andréevitch verra les yeux rougis de la boyarine et -se mettra en colère contre nous: ne pouvez-vous la distraire, sottes -créatures? - ---Mes chères filles! mes petites âmes! dit tout à coup Hélène en se -jetant au cou de Pacha, aidez-moi à sangloter, à verser des larmes. - ---Mais qu'as-tu, boyarine? qui est-ce qui t'a si subitement frappée? - ---Pas si subitement, mes filles! Depuis ce matin je suis triste. Quand -les offices ont commencé à sonner et que la foule s'en est allée -gaiement à l'église, j'ai senti mon coeur se gonfler... et maintenant -encore il est prêt à éclater. La lumière est si vive, le soleil si -éclatant, et toutes ces parures dont vous m'avez ornée... Enlevez-moi -ces boucles d'oreilles, enlevez-moi le kakochnik, faites-moi une tresse -comme les vôtres, une tresse de jeune fille. - ---Comment, boyarine, y songes-tu? te faire une coiffure de jeune fille! -Dieu vous en préserve! Et si Droujina Andréevitch l'apprenait? - ---Il ne le saura pas. Je remettrai plus tard le kakochnik. - ---Non, boyarine, ce serait un péché. Fais comme tu voudras, mais nous ne -pouvons prendre cela sur nous. - -Est-ce possible, pensa Hélène, c'est péché de se souvenir même du passé? - ---Eh bien! dit-elle, je n'enlèverai pas mon kakochnik, seulement viens -ici, ma Pacha, je te ferai une tresse comme celle que je portais -autrefois. - -Rougissante de plaisir, Pacha vint s'agenouiller devant sa maîtresse. -Hélène lui délia les cheveux, les sépara en touffes égales et commença à -tresser une de ces énormes tresses à la russe, composées de quatre-vingt -dix fils. Il fallait pour cela une grande science. D'abord la tresse -devait être très-lâche, afin qu'elle cachât toute la nuque, ensuite elle -descendait sur le dos en se resserrant imperceptiblement. Hélène y mit -beaucoup de talent; en entrelaçant les touffes de cheveux, elle y mêlait -artistement des chapelets de perles. - -Enfin la tresse fut terminée. La boyarine attacha à son extrémité un -noeud de rubans à trois branches et y assujettit de riches bagues. - ---C'est fini, Pacha, dit-elle, joyeuse de son travail; lève-toi et -marche devant moi. Regardez, mesdemoiselles, cette tresse n'est-elle pas -plus jolie qu'un kakochnik? - ---Chaque chose à son temps, boyarine, répondirent-elles en riant. Voilà -Dounia, par exemple, qui ne serait pas fâchée de porter un kakochnik. - ---Finissez, moqueuses! répondit Dounia. Je consentirai peut-être à ne -jamais défaire ma tresse; mais le sommelier du boyard pourrait en nommer -plus d'une qui s'y résignerait moins aisément que moi. - -Les jeunes filles éclatèrent de rire, quelques-unes se troublèrent et -rougirent. - ---Baisse-toi, Pacha, dit la boyarine, je vais encore ajouter un ruban... -Mesdemoiselles, vous savez que c'est aujourd'hui la Saint-Jean, c'est -aujourd'hui que les naïades font leurs tresses! - ---Ce n'est pas aujourd'hui, boyarine, mais le jour de la Pentecôte, que -les naïades font leurs tresses. Le jour de la Saint-Jean, elles courent -les cheveux épars et trompent les gens qui veulent enlever la fleur de -la fougère. - ---Que Dieu nous en préserve! dit Pacha. - ---Tu as donc peur des naïades, Pacha? - ---Et comment ne pas en avoir peur! aujourd'hui il est aussi dangereux -d'aller dans les bois que le jour de la Pentecôte ou pendant la semaine -des naïades. On dit qu'elles torturent les jeunes filles ou font perdre -la mémoire aux jeunes gens... - ---Tu parles de ce que tu ne connais pas, interrompit une autre jeune -fille. Quelles naïades y a-t-il à Moscou? Il n'y en a pas. Mais en -Ukraine, là c'est une autre affaire; qui les voit est perdu. On raconte -que plus d'un bon jeune homme y a laissé la raison. Il suffit de les -avoir vues une seule fois pour mourir de chagrin; si l'homme est marié -il abandonne sa femme et ses enfants; s'il est garçon, il oublie celle -qu'il devait épouser. - -Hélène devint pensive. - ---Mesdemoiselles, dit-elle après un moment de silence, y a-t-il des -naïades en Lithuanie? - ---C'est précisément leur pays; en Ukraine, en Lithuanie, c'est tout un. - -Hélène soupira. En cet instant, on entendit le pas d'un cheval, et le -chapeau blanc de Sérébrany apparut au-dessus de la palissade. - -En voyant un homme, Hélène voulut se cacher; mais ayant jeté un regard -sur le cavalier, elle resta aussitôt comme pétrifiée. Le prince, de son -côté, arrêta son cheval. Il ne pouvait en croire ses yeux. Mille pensées -contradictoires se pressaient en un instant dans sa tête. Il voyait -devant lui Hélène, la fille de Pléchéef, celle qui lui avait donné sa -foi cinq ans auparavant. Mais par quel hasard se trouvait-elle dans le -jardin du boyard Morozof? Ce fut seulement alors que Sérébrany remarqua -le kakochnik de perles d'Hélène, et il devint pâle. Elle était mariée! - -Est-ce que je rêve? dit-il, en ne pouvant détacher d'elle un regard -fixe, presque insensé,--est-ce un songe? - ---Jeunes filles! dit Hélène d'une voix suppliante:--retirez-vous un peu, -je vous appellerai, laissez-moi seule! Mon Dieu! mon Dieu! Sainte -Vierge, que faire? que lui dire? - -Sérébrany, pendant ce temps, était revenu à lui. - ---Hélène,--dit-il résolument,--réponds-moi d'un seul mot: es-tu mariée? -est-ce une erreur? une plaisanterie? es-tu réellement mariée? - -Hélène au désespoir cherchait une réponse et ne la trouvait pas. - ---Réponds-moi, Hélène. Ne me torture pas plus longtemps. - ---Écoutez-moi, Nikita! murmura Hélène. - -Le prince frissonna. - ---Je n'ai rien à entendre, dit-il,--j'ai tout compris. Ne parle pas -inutilement.--Adieu boyarine! et il fit tourner son cheval. - ---Nikita! s'écria Hélène, je t'en conjure, par le nom du Christ et de sa -Mère Immaculée, écoute-moi: tu me tueras ensuite, mais d'abord -écoute-moi! - -Elle n'eut pas la force de continuer: sa voix s'éteignit, ses genoux -fléchirent sur le banc de gazon; elle tendit ses mains suppliantes vers -Sérébrany. Le prince frémit de tout son corps, eut compassion et resta. - -Hélène, d'une voix entrecoupée par ses larmes, raconta comment Viazemski -la persécutait, comment le Tzar se mit en tête de la livrer à son -favori, comment, le désespoir dans l'âme, elle se confia au vieux -Morozof. Interrompant son récit par des sanglots, elle s'accusa de sa -trahison involontaire, reconnut qu'elle aurait dû plutôt attenter -elle-même à sa vie que d'en épouser un autre, et elle maudit sa -faiblesse. - ---Tu ne peux plus m'aimer, prince, dit-elle, le sort ne l'a pas permis! -mais promets-moi que tu ne me maudiras pas; dis-moi que tu pardonnes ma -faute énorme. - -Le prince écoutait, les sourcils froncés, mais ne répondait rien. - -Nikita Romanovitch, murmura Hélène d'une voix craintive, pour l'amour de -Dieu, dis-moi un seul mot! - -Et elle fixait sur lui des yeux pleins de terreur et d'attente; toute -son âme s'était réfugiée dans son regard suppliant. - -Une lutte terrible avait lieu dans l'âme de Sérébrany. - ---Boyarine, dit-il à la fin et sa voix tremblait, la volonté de Dieu est -visible dans tout ceci... tu n'es pas aussi coupable... non tu n'es pas -coupable... je n'ai rien à te pardonner, Hélène, je ne te maudis -pas--Dieu m'en est témoin. Non! j'ai pour toi le même sentiment -qu'autrefois. - -Ces mots échappèrent au prince, pour ainsi dire, malgré lui. - -Hélène poussa un cri, sanglota et s'élança derrière la haie. - -Au même instant le prince se dressa sur ses étriers et se cramponna au -faîte de la clôture. Hélène, de son côté, était déjà montée sur un banc. -Sans réflexion, sans s'en rendre compte, ils furent si près l'un de -l'autre, que leurs mains se touchèrent... - -Maintenant, comment Hélène paraîtra-t-elle devant Morozof? Il devinera -son trouble en voyant son regard. Et ce n'est pas un homme à lui -pardonner; ce n'est pas la vie qui est chère au boyard, c'est son -honneur. Il se tuera, le vieillard, il tuera sa femme, il tuera Nikita. - - - - -CHAPITRE VI - -LA RÉCEPTION. - - -Morozof avait connu le prince lorsqu'il était encore enfant, mais ils -s'étaient depuis longtemps perdus de vue. Quand Sérébrany partit pour la -Lithuanie, le boyard commandait dans une contrée lointaine; ils ne -s'étaient pas revus depuis au moins dix ans, cependant Droujina avait -peu changé, il était vigoureux comme par le passé, et le prince, du -premier coup d'oeil, l'eût reconnu partout, car le vieux boyard -appartenait à cette catégorie de gens dont la personnalité se grave -profondément dans la mémoire. Sa haute taille et sa corpulence -attiraient déjà l'attention. Il avait la tête entière de plus que -Sérébrany. Ses cheveux autrefois d'un blond foncé mais presque tous -blancs actuellement, tombaient en désordre sur son front sévère, -sillonné par plusieurs balafres. Une barbe touffue, entièrement blanche, -lui couvrait la moitié de la poitrine. Sous ses sourcils épais et -sombres brillait un regard perçant et autour de sa bouche se jouait un -bon sourire, qui faisait dire qu'il avait le coeur sur les lèvres. Dans -son accueil, dans sa noble démarche, il y avait quelque chose de léonin, -une sorte de gravité, de calme dignité et de confiance en soi-même. En -le regardant chacun eût dit: heureux celui qui possède l'amitié d'un tel -homme! et la réflexion eût fait ajouter: malheur à celui dont il est -l'ennemi! Effectivement, en examinant avec attention les traits de -Morozof, il était facile de deviner que ce tranquille visage pouvait, au -moment de la colère, devenir terrible. Mais le sourire ouvert et -aimable, l'expression de franche bonté effaçaient promptement cette -impression. - ---Salut, prince, salut, mon cher hôte! soyez le bienvenu! dit Morozof en -introduisant le prince dans une grande salle boisée au milieu de -laquelle on voyait un poêle recouvert de carreaux de fayence et entouré -de longs bois de chêne. Une multitude d'armes précieuses étaient -suspendues aux murs: des vases d'or et d'argent avaient été élégamment -disposés sur des étagères. - ---Bonjour, prince, bonjour! Dieu soit loué de m'avoir envoyé un pareil -hôte! je me rappelle bien de toi, Nikita, tout jeune, tu étais déjà un -vaillant garçon. Quand tu jouais avec les autres enfants dans le jardin -de la ville, la victoire était toujours de ton côté; quand ton jeune -sang s'échauffait, tu devenais mauvais comme un ourson, pardonne-moi le -mot, Nikita! tu commençais à frapper à droite, à gauche. Mais l'enfant -est devenu un homme ferme. J'ai entendu parler de tes actions dans la -terre de Lithuanie; tu les as battus, les ennemis, comme tu battais -autrefois tes camarades. - -Et Morozof souriait gaiement, son visage de lion brillait de cordialité. - ---Et te rappelles-tu, Nikita, continua-t-il en plaçant une main sur -l'épaule du prince, comme tu ne pouvais souffrir aucune tromperie dans -les jeux?--Je veux bien lutter avec qui voudra, ou me battre à coups de -poing, mais je ne permettrai ni contre moi ni contre un autre aucune -espèce de ruse. - -Le prince n'était pas à son aise en présence de Morozof. - ---Boyard, dit-il, voici une missive de la part du prince Pronski. - ---Merci, prince. Je la lirai plus tard; nous avons le temps; maintenant, -que je m'occupe de toi! Mais où est Hélène? holà! quelqu'un! dites à ma -femme qu'il nous est arrivé un hôte bien-aimé, le prince Nikita -Sérébrany, et qu'elle vienne lui faire honneur. - -Hélène entra lentement et sans bruit avec un plateau dans les mains. Sur -le plateau il y avait des verres avec différentes sortes de vins. Elle -s'inclina profondément devant Sérébrany, comme si elle le voyait pour la -première fois; elle était pâle comme la mort. - ---Prince, dit Morozof, voilà la maîtresse de maison, Hélène Dmitriévna, -donne-lui ton amitié. Nous sommes presque parents: Nikita, son père et -moi nous étions comme deux frères, ainsi ma femme ne peut être pour toi -une étrangère. A ta santé! Hélène, offre au boyard. Mange, prince, ne -méprise pas le pain et le sel d'un ami. Tout ce que nous avons est à ta -disposition. Voilà du Romanée et voici du vin de Hongrie, voilà de -l'hydromel framboisé que ma femme a préparé de ses propres mains. - -Morozof s'inclina profondément. - -Le prince répondit avec deux saluts et vida son gobelet. Hélène n'avait -pas levé les yeux sur Sérébrany, ses longs cils étaient baissés. Elle -tremblait et les verres sur le plateau se choquaient entre eux. - ---Qu'as-tu, Hélène? dit tout à coup Morozof. Serais-tu malade? ton -visage est blanc comme neige, ma chérie, ajouta-t-il tout bas, -Viarsemski aurait-il encore passé? C'est cela, le maudit est encore venu -du côté du jardin! N'aie pas de chagrin, Hélène, ce n'est pas de ta -faute, ne sors plus sans moi; et console-toi, mon enfant, tâche de -sourire, sois gaie, sinon notre hôte remarquera ton trouble. - ---Pardon, Nikita, pardon, je m'occupais de toi, je disais à ma femme -qu'elle te fît préparer un repas, le plus tôt possible; tu n'as pas -dîné, prince? - ---Je te remercie, boyard, j'ai dîné. - ---Cela ne fait rien, Nikita, tu dîneras encore une fois. Va, Hélène, -dépêche-toi, et toi, boyard, accepte ce que Dieu nous a envoyé, et -n'offense pas un vieillard en disgrâce; j'ai bien assez de chagrins sans -cela! - -Morozof lui montra ses longs cheveux. - ---Je vois, boyard, je vois et je ne puis en croire mes yeux. Toi, en -disgrâce! Pourquoi? Pardonne à ma surprise une question indiscrète. - -Morozof soupira. - ---C'est que je conserve les anciennes coutumes, j'ai soin de mon honneur -et je ne m'incline pas devant les parvenus. - -En disant ces mots, son visage s'assombrit et ses yeux prirent une -expression sévère. Il raconta sa querelle avec Godounof et se plaignit -amèrement de l'injustice du Tzar. - ---Il y a beaucoup de changement à Moscou, prince, depuis que le Tzar a -établi en Russie l'opritchna. - ---Qu'est-ce donc que cette opritchna, boyard? J'ai rencontré des -opritchniks, mais je n'y ai rien compris. - ---Il est évident que Dieu s'est courroucé contre nous, Nikita; il a -obscurci les yeux du Tzar. Depuis l'époque où des calomniateurs -réussirent à perdre dans son esprit Silvestre et Adachef, depuis que -ceux-ci furent chassés de sa présence, nos jours heureux sont passés. -Tout à coup Ivan Vasiliévitch a commencé à nous soupçonner, nous, ses -plus fidèles serviteurs. Il a commencé à parler de trahison, de -complots, de choses qui n'étaient dans la pensée de personne. Les hommes -nouveaux se réjouirent et murmurèrent des accusations contre les -boyards, les uns par haine, les autres pour gagner sa faveur; et à tous -il prêta l'oreille. Si quelqu'un avait une vengeance, il allait dénoncer -son ennemi, en l'accusant d'avoir parlé contre le Tzar, et, pour arriver -à leurs fins, les maudits! sans crainte de la colère divine, ils -juraient sur la croix et forgeaient des lettres fausses; beaucoup de -personnes innocentes furent plongées dans les cachots, Nikita, et -subirent la torture. Autrefois, quand quelqu'un dénonçait, il devait -lui-même fournir la preuve; maintenant, il n'en est plus ainsi: sur la -première dénonciation venue, quelqu'invraisemblable qu'elle soit, on -nous arrête. Les temps sont difficiles, Nikita! jamais une pareille -terreur n'a régné à aucune époque; après les arrestations sont venues -les exécutions, et quels sont ceux qui ont été mis à mort!... Mais tu as -sans doute déjà appris tout cela. - ---J'en ai entendu parler, boyard, mais vaguement. Les nouvelles -n'arrivent pas vite en Lithuanie. Cependant le Tzar a le droit de -frapper les méchants. - ---Qui dit le contraire? C'est pour cela qu'il est Tzar, pour punir et -pour récompenser. Mais ce ne sont pas les méchants qu'il frappe, ce sont -ses meilleurs et ses plus fidèles serviteurs. Le grand Okolnitchi, -Adachef (le frère d'Alexis) avec son fils encore enfant; les trois -Satine; Ivan Chichkin, sa femme et ses enfants; et beaucoup d'autres -innocents. - -L'indignation se peignit sur le visage de Sérébrany. - ---Boyard, ce n'est pas le Tzar qu'il faut accuser de tout cela, mais ses -conseillers. - ---Oh! prince, en parler est amer, y penser est terrible. Ce n'est pas -seulement sur les dénonciations de ses conseillers que le Tzar a versé -le sang innocent. Voilà, par exemple, Basmanof, le nouveau grand -échanson, un jour le prince Obolenski lui dit une parole dure. Que fit -le Tzar? après le dîner, de sa propre main, il enfonça un couteau dans -le coeur du prince. - ---Boyard! s'écria Sérébrany en se levant d'un bond, si tout autre que -toi eût dit cela, je l'aurais appelé calomniateur, j'aurais moi-même -porté la main sur lui. - ---Prince, je suis bien vieux pour calomnier, et qui encore? mon -souverain! - ---Pardon, boyard, mais comment expliquer un pareil changement? le Tzar a -été circonvenu. - ---Peut-être, prince. Cependant, assieds-toi, écoute encore. Une autre -fois, Ivan Vasiliévitch, après s'être enivré, se mit (et la pensée en -est horrible), à danser avec ses mignons, le visage recouvert d'un -masque. Le boyard prince Michel Repnin se trouvait là. Il pleurait de -honte. Le Tzar lui donna l'ordre de se masquer aussi. Non, dit Repnin, -je ne le ferai pas, je ne déshonorerai pas ma dignité de boyard; et il -foula aux pieds le masque qu'on lui avait apporté. Cinq jours après, il -était assassiné par ordre du Tzar dans la maison de Dieu. - ---Boyard! Dieu veut donc nous punir? - ---Que sa sainte volonté soit faite! prince, mais écoute encore. Les -exécutions ne discontinuaient pas; chaque jour, le sang coulait sur les -places publiques, dans les prisons, dans les monastères; chaque jour, on -arrêtait les vassaux des boyards et on les mettait à la torture. -Beaucoup succombèrent dans les souffrances, s'avouèrent coupables et -accusèrent leurs maîtres. Ceux qui, pour sauver leur âme des peines de -l'enfer, justifiaient les boyards, ceux-là étaient livrés au bourreau. -Beaucoup endurèrent la souffrance pour la vérité; beaucoup gagnèrent la -couronne du martyre. Nikita Sérébrany! parfois on eût dit que le Tzar -allait revenir à lui; alors il se repentait, il pleurait et s'appelait -lui-même un meurtrier et un buveur de sang. Il envoyait des présents aux -monastères et ordonnait des services pour ceux qu'il avait fait mourir. -Mais le repentir d'Ivan Vasiliévitch ne durait pas. Un jour, -qu'imagina-t-il? écoute, prince. En m'éveillant, je vois une grande -agitation, le peuple se répandait dans les rues, les uns couraient au -Kremlin, les autres en arrivaient. Tous criaient: «Le Tzar s'en va!» -J'eus froid au coeur. Je m'habille et monte à cheval; de tous côtés les -boyards accourent vers le Kremlin, qui à cheval, qui à pied, comme le -premier venu, oubliant, dans sa précipitation, le soin de sa dignité. -Nous arrivons à la porte; des soldats sortaient, écartant la foule; -derrière les soldats un traîneau où sont assis le Tzar, la Tzarine et le -Tzarévitch, après le traîneau impérial une multitude d'autres, chargés -de bagages, de trésors et de mobilier. Nous voulûmes nous élancer vers -Ivan, mais les soldats nous arrêtèrent: le Tzar a défendu de vous -laisser approcher. Et l'immense convoi s'étendit sur le bord de la -Moskva et disparut dans les faubourgs. - -Nous retournâmes dans nos demeures et nous attendîmes. Peut-être le Tzar -réfléchirait-il et reviendrait-il. Une semaine s'écoule, le métropolite -reçoit une lettre; le Tzar lui écrit: «Je suis profondément affligé dans -mon coeur, mais ne voulant pas supporter plus longtemps toutes vos -trahisons, j'abandonne mon royaume et je vais suivre la route que Dieu -m'enseignera!» Dès que cette nouvelle se répandit, les lamentations -remplirent Moscou. Le Tzar nous abandonne! Qui maintenant nous -gouvernera?--Pourquoi ne pas l'avouer, Ivan Vasiliévitch était terrible, -mais Dieu lui-même nous l'a envoyé et c'est par sa volonté divine qu'il -nous châtie afin de nous purifier de nos péchés. Nous nous réunîmes en -assemblée et nous résolûmes d'aller tous offrir nos têtes au souverain -et pleurer à ses pieds. Nous apprîmes que le Tzar s'était arrêté dans la -Sloboda[10] d'Alexandra et que cette Sloboda était à environ -quatre-vingts verstes de Moscou. Après avoir prié Dieu, nous partîmes. -Quand nous aperçûmes de loin la Sloboda; nous fîmes halte, et de nouveau -nous nous mîmes en prières: l'angoisse était terrible, non dans -l'incertitude du sort qui nous attendait, mais nous craignions que le -Tzar ne nous admît pas en sa présence. Cependant rien ne survint. Le -Tzar nous reçut. Quand nous entrâmes, le croirais-tu, boyard? nous ne -reconnûmes pas Ivan Vasiliévitch. Ce n'était plus son visage; ses -cheveux, sa barbe avaient disparu. Qu'était-il donc arrivé? était-ce le -Tzar ou n'était-ce pas lui? Il parla longtemps, nous énumérant les -trahisons imaginaires qu'il avait à nous reprocher et termina en disant: -je ne reprendrai le gouvernement de mon empire qu'à la demande de mes -évêques et encore à une condition. Puis il nous congédia du geste, et se -retira. - - [10] Grand bourg. - ---Et quelle fut cette condition? demanda Sérébrany. - ---Tu le verras, prince; prends patience: trois semaines plus tard, Ivan -Vasiliévitch revint. Ce fut une grande joie dans Moscou, une joie si -grande que celle du jour de la résurrection du Christ peut seule lui -être comparée. Bientôt il convoqua en assemblée nous et le clergé, et -quand nous fûmes réunis il parla ainsi: «Je ne reprendrai le pouvoir que -pour châtier mes ennemis, mettre au ban tous les traîtres, et confisquer -leurs biens. Le métropolite et les boyards ne m'adresseront aucune -remontrance importune. J'aurai une garde à laquelle je donnerai -différentes villes et domaines et à Moscou même plusieurs rues. Ces -villes et ces rues je les appellerai Opritchna; tout le reste de -l'empire sera désigné sous le nom de Zemchina. Ni les boyards, ni le -métropolite, ni aucun pouvoir de l'État n'auront droit d'intervenir dans -les affaires de ma garde. A cette condition, ajouta-t-il, je reprends -mon sceptre. Et à partir de ce jour, il choisit des hommes nouveaux, -tous de basse extraction, auxquels il faisait jurer sur la croix de -n'avoir aucun lien avec les boyards. Il leur donna tous les domaines, -toutes les maisons qu'il avait réclamés pour sa garde et en chassa les -anciens possesseurs, au nombre de plus de vingt mille, comme un vil -troupeau. Même quand on voit ces choses, on a peine à y croire, Nikita. -La sainte Russie est maintenant parcourue par ces hordes diaboliques et -sanguinaires. Ils ont leurs insignes: un balai et une tête de chien; ils -foulent aux pieds la vertu; ils balaient non la trahison, mais -l'honneur; ils mordent non les ennemis du Tzar mais ses meilleurs -serviteurs; et pour eux il n'y a ni juges ni châtiments. - ---Et pourquoi avez-vous accepté cette condition? demanda Sérébrany. - ---Comment, prince? Refuser au Tzar! Ne vient-il pas de Dieu? - ---Certainement, de Dieu. Mais puisqu'au lieu d'ordonner lui-même, il -demandait, pourquoi ne pas lui dire que vous ne vouliez pas de -l'Opritchna? - ---Et s'il était reparti, que serait-il arrivé? pouvions-nous rester sans -Tzar? et le peuple, qu'aurait-il dit? - -Sérébrany réfléchit un moment. - ---Oui, dit-il enfin, on ne pouvait rester sans souverain. Mais -maintenant, qu'attendez-vous? Pourquoi ne pas lui dire que l'Opritchna -opprime le pays? Pourquoi, voyant ce qui se passe, restez-vous -silencieux? - ---Moi, prince, je ne me tais pas, répondit avec dignité Morozof.--Jamais -je n'ai caché mes pensées; c'est pour cela qu'aujourd'hui je suis en -disgrâce. Que le Tzar m'appelle, et j'oserai lui parler, mais il ne -m'appellera pas. Maintenant personne des nôtres ne l'approche. Regarde -par qui il est entouré. Combien d'anciens noms a-t-il autour de lui? Pas -un seul. Tous, de misérables aventuriers dont les pères n'auraient pas -été acceptés comme vassaux par les nôtres. Prends n'importe lesquels: -les Basmanof père et fils! je ne connais rien de plus abject; Maliouta -Skouratof! moitié boucher, moitié bête fauve, éternellement dans le -sang; Vaska Griazny! aucune action honteuse ne l'arrête; Boris Godounof! -il a vendu son père et sa mère, il vendra ses enfants, s'il est -nécessaire, pour arriver plus haut; le sourire sur les lèvres, il -t'enfoncera le couteau dans la gorge. Un seul est de haute lignée, le -prince Athanase Viazemski; il s'est déshonoré et nous avec lui, le -misérable! Mais laissons-le. - -Morozof fit un geste et resta silencieux, d'autres pensées l'occupèrent. -Sérébrany, de son côté, s'abandonna à ses réflexions: il pensait à -l'étrange changement qui s'était accompli dans le Tzar, et oubliait -momentanément les circonstances dans lesquelles le hasard l'avait placé -à l'égard de Morozof. Pendant ce temps, les serviteurs avaient mis le -couvert. - -Droujina Morozof força son hôte, malgré toutes ses excuses, à goûter -d'une multitude de plats: des mets froids de diverses sortes, des rôtis, -des ragoûts, des pâtés de poisson et du porc au vinaigre. Quand les vins -arrivèrent, Morozof versa au prince et se versa à lui-même une coupe de -Malvoisie, se leva et rejetant en arrière sa chevelure de banni, il dit -en élevant sa coupe: A la santé de notre souverain, du Tzar Ivan -Vasiliévitch! - ---Que Dieu l'éclaire! qu'il lui ouvre les yeux! répondit Sérébrany, -après avoir vidé la sienne, et tous deux se signèrent. - -Hélène n'avait pas paru lorsqu'ils étaient à table; elle était également -absente pendant le récit du boyard. - -Morozof raconta encore beaucoup d'autres choses concernant les affaires -de la patrie, l'incursion des peuplades de Crimée dans la province de -Rézan, il interrogea Sérébrany sur la guerre de Lithuanie et jugea -sévèrement la fuite de Kourbski auprès du roi. Le prince répondait à -toutes ses questions et finit par raconter son aventure avec les -opritchniks dans le village de Medvedevka, comment il les avait -rencontrés à Moscou, et l'intervention de l'idiot, sans toutefois -pouvoir se résoudre à répéter les paroles mystérieuses de ce dernier. - -Morozof l'écoutait avec une attention profonde. - ---Tout cela est malheureux, prince, dit-il en passant la main sur son -front sévère, très-malheureux. Qu'ils fussent occupés à piller ce -village, il n'y a là rien d'extraordinaire: ce village est à moi: toutes -les propriétés d'un boyard mis au ban sont à leur discrétion, ce qu'ils -peuvent prendre ils s'en emparent, ce qu'ils ne peuvent emporter ils le -brûlent, les troupeaux ils les égorgent; c'est maintenant leur usage. -Quant à cet insensé, je le connais, c'est en effet un homme de Dieu. Tu -n'es pas le seul qu'il ait appelé par son nom en le rencontrant pour la -première fois, on dirait qu'il voit dans le coeur humain. Le Tzar même -le craint. Combien de fois ne lui a-t-il pas fait des reproches -sanglants! s'il y avait eu un plus grand nombre d'hommes comme lui, -cette opritchna n'aurait pas existé. - -Dis-moi, prince, continua Morozof, quand as-tu l'intention d'aller -saluer le Tzar? - ---Demain matin au lever de Sa Majesté. - ---Que dis-tu, prince? Il est maintenant déjà nuit et tu as près de cent -verstes à faire. - ---Comment! le Tzar n'est donc plus au Kremlin? - ---Non, prince, il n'est pas au Kremlin. Nous avons irrité le ciel, et -notre souverain nous a abandonnés. Il est retourné à la Sloboda -d'Alexandra où il réside avec ses favoris. - ---S'il en est ainsi, adieu, Boyard, je dois me hâter, je n'ai pas encore -paru dans ma demeure, je vais y jeter un coup d'oeil et demain au point -du jour je partirai. - ---N'y va pas, prince! - ---Pourquoi, boyard? - ---Pour conserver ta tête, Nikita. - ---Quant à cela, à la volonté de Dieu, arrive que pourra! - ---Écoute, Nikita. Tu m'as oublié, mais moi je t'ai suivi depuis ton -enfance. Ton père et moi nous étions frères. Il est mort, que Dieu ait -son âme! personne n'est là pour t'avertir, personne pour te donner -conseil, et ta position est critique, Dieu le sait. Si tu vas à la -Sloboda, tu périras, prince, ta tête tombera. - ---Que veux-tu, boyard, si c'est ma destinée. - ---Nikita, mon enfant, je te cacherai, personne ne viendra te chercher -ici, mes serviteurs ne te trahiront pas, tu seras chez moi comme mon -propre fils. - ---Boyard, rappelle-toi ce que tu as dit toi-même au sujet de Kourbski. -Il est déshonorant pour un boyard russe de fuir son souverain. - ---Kourbski était un traître, Nikita. Il a passé chez les ennemis de la -Russie; tandis que moi, suis-je un ennemi de mon pays? - ---Pardonne, boyard, pardonne une parole irréfléchie, mais ce ne serait -que retarder et non éviter mon sort. - ---Si tu restais chez moi, Nikita, peut-être la colère du Tzar -aurait-elle le temps de se calmer, peut-être pourrions-nous avec l'aide -du métropolite arranger ton affaire, mais maintenant tu vas tomber comme -de la poix sur un charbon. - ---Notre vie est dans les mains de Dieu, boyard. Il est impie de chercher -par la ruse à la prolonger au delà du terme marqué par lui. Merci pour -ton hospitalité, ajouta Sérébrany en se levant;--merci pour ton amitié -(en disant ces derniers mots il se troubla), mais j'irai. Adieu Droujina -Morozof. - -Morozof regardait le jeune homme avec une triste sympathie; il était -évident qu'au fond de son âme il l'approuvait, et qu'il n'eût pas agi -autrement s'il eût été à sa place.--Eh bien! que la bénédiction du ciel -soit sur toi, Nikita, dit-il en se levant de son siége et en pressant le -prince contre sa poitrine.--Que Dieu adoucisse le coeur du Tzar! reviens -intact de la Sloboda comme l'enfant de la fournaise et que je puisse -t'embrasser alors comme je le fais maintenant de tout mon coeur et de -toute mon âme. - -Il y a un proverbe qui dit: on accompagne le piéton jusqu'à la porte, le -cavalier jusqu'à son cheval. Le prince et le boyard se séparèrent à -l'entrée de la rue. Il faisait déjà obscur. En passant le long de la -palissade, Sérébrany aperçut dans le jardin un vêtement blanc. Son coeur -battit, il arrêta son cheval. Hélène s'avança vers lui. - ---Prince, dit-elle à voix basse,--j'ai entendu ta conversation avec -Droujina, tu vas à la Sloboda... Que Dieu te vienne en aide! tu vas à la -mort. - ---Hélène! si c'est la volonté de Dieu, j'y suis résigné. Ce n'est pas -pour mon bonheur que je suis revenu dans mon pays, je n'ai pu t'obtenir. -Que mon sort s'accomplisse! - ---Prince, ils te tortureront, j'en frissonne! mon Dieu, la vie -t'est-elle donc si indifférente? - ---Je n'y tiens plus, dit Sérébrany. - ---Sainte Vierge! Si tu n'as pas pitié de toi, aie pitié des autres! aie -pitié de moi, Nikita! Souviens-toi du passé. - -La lune, cachée derrière un nuage, se dégagea. Le visage d'Hélène, son -kakochnik de perles, ses colliers et ses boucles d'oreille de diamants, -ses yeux pleins de larmes brillaient d'un éclat merveilleux. Elle -pleurait, mais elle était déjà prête à sourire à travers ses larmes. Un -seul mot du prince eût changé son chagrin en une joie ineffable. Elle -oubliait sa situation, elle oubliait toute précaution, Sérébrany lut -dans ses yeux tant d'angoisses, qu'involontairement il balança. Pour -lui, le bonheur était perdu à jamais. Hélène appartenait à un autre; -mais elle lui conservait de l'intérêt. Pourquoi ne resterait-il pas, ne -retarderait-il pas son départ pour la Sloboda? Morozof lui-même ne le -lui avait-il pas demandé? - -Ainsi pensait le prince et son imagination lui peignait des tableaux -enchanteurs, mais le sentiment de l'honneur, endormi une seconde, se -réveilla soudainement. - -Non, pensa-t-il.--Ce serait une honte pour moi, si, même par la pensée, -je portais atteinte à l'honneur de l'ami de mon père; l'infâme seul peut -payer l'hospitalité par la trahison; le poltron seul fuit la mort. - ---Il faut partir, dit-il résolument;--je ne puis songer à fuir quand de -meilleurs que moi périssent. Adieu, Hélène! - -Ces mots pénétrèrent comme un poignard dans le coeur de la boyarine. -Dans son désespoir elle tomba sur le sol. - ---Ouvre-toi, terre humide, ma mère, soupira-t-elle... je suis morte à la -lumière du jour; je mettrai fin à mes jours; je ne te survivrai pas, -Nikita! - -Le coeur de Sérébrany se serra. Il voulut la consoler mais ses sanglots -redoublaient. Quelqu'un pouvait l'entendre, apercevoir le prince, et -avertir le boyard. Sérébrany le comprit et, pour sauver Hélène, il -s'arracha de ce lieu. - ---Adieu! dit-il.--Adieu! Sèche tes larmes, Dieu est miséricordieux, -peut-être nous reverrons-nous! - -Les nuages couvrirent la lune; le vent secoua les tilleuls et leurs -fleurs tombèrent en pluie odorante sur la jeune femme et sur le prince. -Les vieilles branches se balancèrent comme si elles eussent voulu dire: -pourquoi verdir? pourquoi produire des fleurs? Le beau jeune homme va -périr; celle qu'il aime périra aussi. - -En jetant un dernier regard sur Hélène, Sérébrany aperçut derrière elle -dans le fond du jardin une forme humaine. Était-ce quelque serviteur, -passant là par hasard, ou le boyard Droujina lui-même? - - - - -CHAPITRE VII - -LA SLOBODA D'ALEXANDRA. - - -La route de Moscou à Troitza et à la Sloboda d'Alexandra présentait un -tableau très-animé. Sans cesse galopaient les courriers du Tzar; des -groupes de gens de toutes conditions suivaient à pied, allant en -pèlerinage. Des détachements d'opritchniks passaient rapidement dans -deux sens différents; des fauconniers, venus de la Sloboda, parcouraient -les villages à la recherche de pigeons vivants; des marchands -accompagnaient leurs marchandises, les uns assis sur les charrettes, les -autres à cheval, surveillant les longs convois. Des troupes d'histrions -s'en allaient portant sur leur dos des gouboks, des cornemuses et des -balalaïkas[11]. Ils étaient couverts de haillons bigarrés et -conduisaient avec eux des ours apprivoisés; ils chantaient et dansaient -en demandant l'aumône aux riches voyageurs. - - [11] Instrument musical national. - ---Soyez compatissants, seigneurs, criaient-ils de toutes leurs forces. -Dieu vous a confié les biens et les richesses, et à nous il nous ordonne -de vivre de vos dons. N'abandonnez donc pas de pauvres malheureux, nos -seigneurs! - ---Nos pères, nos bienfaiteurs! criaient d'une voix traînante d'autres -mendiants assis sur le bord de la route; que Dieu vous accorde une bonne -santé! qu'il vous conduise en paix jusqu'à Troitza! - -D'autres ajoutaient à ces paroles quelque grosse plaisanterie et souvent -le voyageur, pour récompenser un propos comique, jetait une poignée de -monnaie. - -Fréquemment, les saltimbanques en venaient aux mains avec des bandes de -misérables qui, des villes et des monastères environnants, s'en allaient -à la Sloboda prendre part aux aumônes du Tsar. Des musiciens aveugles, -conduits par des diseurs de bonne aventure, suivaient aussi la foule. -C'était un tapage continuel. Les chevaux, les gens, les ours, -hennissaient, criaient, grognaient. La route traversait une épaisse -forêt; malgré la multitude de voyageurs, il n'était pas rare d'y -rencontrer des voleurs armés qui tombaient brusquement sur les marchands -et les dépouillaient complétement. Le brigandage dans les environs de -Moscou s'était beaucoup multiplié depuis que les opritchniks avaient -saccagé des villages entiers de laboureurs et détruit les fermes des -bourgeois. Privés de pain et d'habitation, ces pauvres gens s'étaient -joints à des bandes de malfaiteurs qui avaient leurs postes fortifiés -dans les bois et qui, par leur nombre, étaient devenues réellement -dangereuses. Quand les opritchniks saisissaient les brigands, ils les -pendaient sans miséricorde; mais ceux-ci le leur rendaient avec usure. -Du reste, les voleurs n'étaient pas les seuls à piller sur les routes: -les saltimbanques et les mendiants, quand ils trouvaient, vers le soir, -quelque convoi attardé, leur épargnaient cette besogne. C'étaient les -marchands qui avaient le pire lot. Ils étaient dépouillés à la fois par -les brigands, les histrions, les mendiants et les opritchniks; mais ils -se consolaient avec ce proverbe: «La perte et le gain demeurent côte à -côte» et ils continuaient leur voyage vers la Sloboda en disant: «Dieu -est miséricordieux, nous finirons par arriver.» Et on l'expliquera comme -on pourra, mais en fin de compte les marchands se retiraient toujours -avec des bénéfices. - -A Troitza, Sérébrany se confessa et reçut la communion. Ses gens en -firent autant. - -L'archimandrite, quand Sérébrany le quitta, lui donna sa bénédiction -comme à quelqu'un qui va à la mort. - -A trois verstes de la Sloboda, on rencontrait un cordon de gardiens qui -arrêtaient les voyageurs et les interrogeaient sur leurs noms et sur les -motifs qui les amenaient. Sérébrany et ses gens furent soumis à un -interrogatoire minutieux sur le but de leur voyage; puis le chef de la -troupe leur enleva leurs armes et quatre opritchniks montèrent à cheval -pour les escorter. Bientôt on aperçut les façades peintes et les -coupoles dorées du palais du Tzar. - -Voici ce que dit au sujet de ce palais notre historien national[12], -d'après le témoignage des étrangers contemporains: - - [12] Karamzin, t. IX, ch. II. - -«Dans ce château menaçant, environné de sombres forêts, le Tzar -consacrait au service divin la plus grande partie de son temps, -cherchant à calmer le trouble de son âme par de continuels exercices de -dévotion: il imagina même de transformer son palais en monastère et ses -favoris en moines. Il donna le nom de _frères_ à 300 légionnaires -choisis parmi les plus dépravés, prit le titre d'_abbé_, puis institua -le prince Athanase Viazemski _trésorier_ et Maliouta Skouratof -_sacristain_. Après leur avoir distribué des calottes et des soutanes -noires, sous lesquelles ils portaient des habits éclatants d'or, garnis -de fourrures de martre, il composa la règle du couvent et prêcha -l'exemple dans sa stricte observance. Voici la description de cette -singulière vie monastique: A trois heures du matin, le Tzar, accompagné -de ses enfants et de Skouratof, allait au clocher pour sonner matines: -aussitôt tous les frères se rendaient à l'église: celui qui manquait à -ce devoir était puni de huit jours de prison. Pendant le service, qui -durait jusqu'à six ou sept heures, le Tzar chantait, lisait, priait avec -tant de ferveur, que toujours il lui restait sur le front des marques de -ses prosternations. A huit heures, on se réunissait de nouveau pour -entendre la messe, et à dix, tout le monde se mettait à table excepté -Ivan qui, debout et à haute voix, lisait de salutaires instructions. -L'abondance régnait dans les repas: on y prodiguait le vin, l'hydromel -et chaque jour paraissait un jour de fête. Les restes du festin étaient -portés sur la place publique pour être distribués aux pauvres. L'abbé, -c'est-à-dire le Tzar, dînait après les autres[13]; il s'entretenait avec -ses favoris des choses de la religion, sommeillait ensuite, ou bien -allait dans les prisons pour faire appliquer quelques malheureux à la -torture. Ce spectacle horrible semblait l'amuser; il en revenait chaque -fois avec une physionomie rayonnante de contentement. Il plaisantait, il -causait avec plus de gaîté que d'ordinaire. A huit heures on allait à -vêpres; enfin, à dix, Ivan se retirait dans sa chambre à coucher où, -l'un après l'autre, trois aveugles lui faisaient des contes qui -l'endormaient pour quelques heures. A minuit, il se levait et commençait -sa journée par la prière. Quelquefois, on lui faisait à l'église des -rapports sur les affaires du gouvernement; quelquefois, les ordres les -plus sanguinaires étaient donnés au chant des matines ou pendant la -messe. Pour rompre l'uniformité de cette vie, Ivan faisait ce qu'il -appelait des _tournées_. Il visitait alors les monastères éloignés, -allait inspecter les forteresses sur les frontières ou poursuivre les -bêtes sauvages dans les forêts et les déserts, préférant, de toutes, la -chasse à l'ours; mais dans tous les lieux, dans tous les instants, il -s'occupait d'affaires; car, malgré leurs prétendus pouvoirs dans -l'administration de l'État, les boyards de la commune n'auraient pas osé -prendre la moindre décision sans sa volonté.» - - [13] Faube rapporte (_Geschichte des Deutschen Ordens in Livland_) - qu'il ne se mettait jamais à table qu'après avoir récité le _Pater - noster_ et béni le repas; c'est alors qu'il avait l'habitude de - parler des lois de la confession grecque et autres. Il avait une - pénétration d'esprit peu commune et un grand fonds de mémoire pour - l'Écriture Sainte. - -En entrant dans la Sloboda, Sérébrany s'aperçut que le palais ou -monastère impérial était séparé des autres édifices par un fossé profond -et un rempart. Il serait difficile de donner une idée de l'originalité -et de la magnificence de cette demeure. Pas une fenêtre ne ressemblait à -l'autre, pas une colonne n'était faite et ornée comme les suivantes; une -multitude de coupoles couronnaient l'édifice. Elles se pressaient les -unes sur les autres, s'amoncelaient et se pénétraient réciproquement. -L'or, l'argent, les faïences peintes, semblables à de brillantes -écailles, couvraient le palais du haut jusqu'au bas. Quand le soleil -l'éclairait, de loin on ne savait si c'était un palais, un bouquet de -fleurs géantes ou des oiseaux de paradis volant en troupes immenses et -étendant au soleil leur plumage de feu! - -Près du palais, s'élevaient l'imprimerie et la fonderie de caractères y -attenant, l'habitation du directeur de cet établissement et le logis des -ouvriers étrangers, appelés par Ivan d'Angleterre et d'Allemagne. Plus -loin s'étendaient à perte de vue des dépendances où logeaient les -tonneliers, les maîtres d'hôtel, les cuisiniers, les pannetiers, les -palefreniers, les piqueurs, les fauconniers et toutes sortes de -serviteurs, chacun dans un logement spécial. - -Les églises de la Sloboda brillaient également par leurs richesses. La -célèbre basilique de la Mère de Dieu était couverte à l'extérieur de -peintures éclatantes. Sur chaque tuile brillait une croix et l'église -entière semblait couverte d'un filet d'or. - -Cette vision ravissante chassa pour un moment les idées noires qui -n'avaient pas quitté Sérébrany pendant tout son voyage. Mais bientôt un -spectacle désagréable rappela au prince sa position. Ils passèrent à -côté du plusieurs potences placées les unes près des autres. Il y avait -aussi des billots surmontés de haches toutes prêtes. Billots et potences -étaient peints en noir et établis solidement non pour un jour, mais pour -de longues années. - -Quelque brave que soit un homme, il ne peut jamais rester indifférent à -la pensée qu'une mort certaine l'attend, non une mort glorieuse au -milieu du choc des épées et du tonnerre des canons, mais une mort -obscure, honteuse, de la main d'un méprisable bourreau. Sérébrany, en -passant près du lieu des exécutions, ne put réprimer une émotion qui, -malgré lui, se refléta sur son visage. Ceux qui l'accompagnaient s'en -aperçurent et se mirent à rire. - ---Ce sont nos escarpolettes, boyard, dit l'un d'eux en montrant les -potences; elles te plaisent donc beaucoup que tu ne les quittes pas des -yeux! - -Michée qui venait en arrière ne souffla mot, mais il se mit à siffler en -secouant la tête. - -Quand on eut atteint l'enceinte, le prince et ses compagnons mirent pied -à terre et attachèrent leurs chevaux à des poteaux auxquels étaient -vissés des anneaux pour cet usage. Les voyageurs entrèrent ensuite dans -une cour immense remplie de mendiants. Ces mendiants priaient à haute -voix, chantaient des psaumes et étalaient leurs plaies repoussantes. - -L'intendant du Tzar, debout sur les marches du perron d'honneur, leur -donnait au nom de son maître des aliments et de l'argent. Çà et là des -opritchniks se promenaient dans la cour; d'autres, assis sur des bancs, -jouaient aux échecs ou aux dés. Le costume des opritchniks présentait un -contraste frappant avec les haillons des mendiants: les gardes du Tzar -étaient couverts d'or. Chacun d'eux portait une calotte tatare de -velours galonné, garnie de perles et de pierres précieuses; tous -ressemblaient à des ornements vivants du palais enchanté avec lequel on -eût dit qu'ils faisaient corps. - -Un des opritchniks attira surtout l'attention de Sérébrany. C'était un -jeune homme de vingt ans, d'une beauté extraordinaire, mais dont le -visage avait une expression insolente et antipathique. Il était vêtu -encore plus richement que les autres, il portait contre l'usage les -cheveux longs; son visage était complétement imberbe et sa démarche -trahissait une certaine négligence féminine. Les manières de ses -compagnons avec lui étaient assez étranges. Ils lui parlaient comme à un -égal et ne lui montraient aucune déférence particulière. Mais quand il -s'approchait d'un groupe, ce groupe se dispersait incontinent et ceux -qui étaient assis sur les bancs s'en allaient quand il venait s'y -placer. On eût dit qu'ils voulaient l'éviter, ou que peut-être ils le -craignaient. En voyant Sérébrany et Michée, il les considéra d'un regard -hautain, appela ceux qui les avaient amenés et parut s'enquérir du nom -des arrivants. Ensuite il fit un geste en regardant le prince, sourit et -dit à voix basse quelque chose à ses camarades. Ceux-ci rirent également -et se dispersèrent de divers côtés. Pour lui, il remonta le perron et, -appuyant le coude sur la rampe, il continua à fixer sur Sérébrany un -regard moqueur. Tout à coup une grande agitation se fit parmi les -mendiants. Une masse d'entre eux se rejeta du côté du prince et faillit -le renverser. Les mendiants fuyaient en poussant des cris; la terreur se -montrait sur leurs visages. Le prince, d'abord étonné, comprit bientôt -la cause de l'épouvante générale. Un ours monstrueux accourait en -bondissant. En un instant, la cour fut déserte et Sérébrany resta seul -en présence de l'animal. La pensée de fuir ne lui vint même pas à -l'esprit. Plus d'une fois il s'était trouvé tête à tête avec pareil -ennemi. Cette chasse était son amusement favori. Il s'arrêta: l'ours, -les oreilles collées, s'élança sur lui pour le serrer entre ses pattes; -le prince fit le mouvement de saisir son sabre, mais il n'avait pas de -sabre; il ne songeait plus qu'il l'avait remis aux opritchniks avant -d'entrer dans la Sloboda. En ce moment, le jeune homme qui regardait du -perron, se mit à rire aux éclats. Oui, oui, dit-il, cherche ton sabre! - -Un coup de patte de l'ours étendit le prince sur le sol, un second coup -allait lui briser le crâne, mais à sa stupéfaction il ne reçut pas ce -second coup, il se sentit au contraire arrosé d'un flot de sang. - ---Lève-toi, boyard, dit quelqu'un en lui prenant la main. - -Le prince se leva et vit un opritchnik qu'il n'avait pas remarqué -auparavant; il paraissait avoir dix-sept ans et portait à la main un -sabre ensanglanté. L'ours, la tête fendue, était étendu sur le dos à ses -pieds. - -L'opritchnik ne paraissait pas s'enorgueillir de sa victoire. Son doux -visage portait l'empreinte d'une profonde tristesse. Après avoir -constaté que l'ours n'avait pas blessé le prince et sans attendre de -remerciements, il voulut se retirer. - ---Brave jeune homme! lui dit Sérébrany, dis-moi ton nom, que je sache -pour qui je dois prier Dieu. - ---Qu'as-tu besoin de savoir mon nom, boyard? je ne l'aime pas ce nom, -que Dieu m'en délivre! - -Une réponse si étrange surprit Sérébrany, mais son sauveur s'éloignait -déjà. - ---Allons, prince, dit Michée en essuyant avec sa manche le sang de -l'ours répandu sur le caftan de son maître, j'ai eu une belle peur! je -commençais à crier Hou! Hou! afin que l'ours te lâchât pour se jeter sur -moi, quand ce jeune homme, que Dieu le conserve! lui a ouvert le crâne. -Vois-tu, c'est cette figure de fille aux yeux huileux qui nous regarde -du perron qui a manigancé tout cela, le neveu d'une sorcière! mais où -sommes-nous, ajouta Michée plus bas? a-t-on jamais vu pareille chose, -les ours qui courent déchaînés dans la cour du Tzar! - -La remarque de Michée était fondée, mais la Sloboda avait ses usages et -rien ne s'y passait comme ailleurs. - -Le Tzar aimait les combats d'ours. Quelques-uns de ces animaux étaient -toujours gardés dans des cages pour sa distraction. De temps en temps, -Ivan ou ses opritchniks ouvraient la cage de ces animaux quand la cour -était pleine de monde, et s'amusaient de la terreur produite par cette -apparition. Si l'ours estropiait quelqu'un, le Tzar donnait une -gratification pécuniaire au blessé. Si la mort s'en suivait, l'argent -était distribué aux parents, et le nom du malheureux était inscrit dans -le nécrologe, afin qu'il fût prié pour son âme dans les monastères, -comme pour celles des autres victimes des plaisirs ou de la colère du -Tzar. - -Bientôt sortirent du palais deux serviteurs qui vinrent dire à Sérébrany -que le Tzar l'avait aperçu de sa fenêtre et qu'il voulait savoir qui il -était. Après avoir transmis le nom du prince, les deux serviteurs -revinrent et lui dirent: «le Tzar te souhaite une bonne santé et -t'ordonne de venir t'asseoir à sa table tzarienne aujourd'hui même.» - -Cette politesse ne fit aucun plaisir à Sérébrany. Ivan ne savait -peut-être rien de l'affaire de ses opritchniks dans le village de -Medvedevka. Peut-être aussi (et cela arrivait assez souvent) cachait-il -sa colère pour un temps, sous un masque de bienveillance, afin que la -punition soudaine, au milieu du banquet et de la joie, parût plus -terrible au coupable. Quoi qu'il en fût, Sérébrany se prépara à tout et -répéta mentalement une prière. - -Ce jour était exceptionnel à la Sloboda d'Alexandra. Le Tzar, se -préparant à partir pour un pèlerinage à Souzdal, avait annoncé qu'il -dînerait avec les frères et ordonné d'inviter à sa table, en outre des -trois cents opritchniks qui formaient sa société habituelle, quatre -cents autres personnes, de sorte qu'il devait y avoir en tout sept cents -convives. - - - - -CHAPITRE VIII - -LE BANQUET. - - -Dans une salle immense, éclairée par les deux côtés, entre des colonnes -ornées de dessins et de fleurs, s'élevaient sur trois rangs de longues -tables. Chaque rang comprenait dix tables; chaque table portait vingt -couverts. Pour le Tzar, le Tsarévitch et les favoris une table à part -avait été dressée au fond de la salle. On avait préparé pour les hôtes -de longues banquettes recouvertes de brocart et de velours, pour le Tzar -un grand fauteuil sculpté, orné de glands de perles et incrusté de -pierres précieuses. Deux lions figuraient les pieds du fauteuil; le -dossier doré et colorié était formé par un aigle à deux têtes, les ailes -déployées. Au milieu de la salle, on voyait une énorme table carrée -surmontée d'une étagère en chêne. Les épaisses planches qui la formaient -étaient solides, les pieds massifs qui la portaient, inébranlables; une -véritable montagne de vases d'or et d'argent s'y amoncelait. Il y avait -là des bassins que quatre hommes avaient de la peine à soulever par leur -anses ouvragées, de lourdes aiguières, des coupes incrustées de perles -et des plats de diverses grandeurs avec des dessins ciselés. Il y avait -des gobelets de cornaline, des cruchons fabriqués avec des oeufs -d'autruches, des cornes d'aurochs enchâssées dans de l'or. Entre les -plats et les aiguières on voyait des vases d'or de formes bizarres, -représentant des ours, des lions, des coqs, des paons, des grues, des -unicornes et des autruches; et tous ces énormes plats, ces cornes, ces -cruches, ces puisoirs, ces animaux et ces oiseaux étaient entassés et -formaient un édifice en forme de triangle dont le sommet atteignait -presque le plafond. - -La foule brillante des courtisans entra gravement dans la salle et se -plaça autour des banquettes. Il n'y avait en ce moment sur les tables -que les salières, les poivrières, les saucières, des plats de viande -froide accommodés à l'huile de chènevis, des concombres salés, des -prunes et du lait aigre dans des terrines de bois. - -Les opritchniks s'assirent, mais ils ne commencèrent à manger qu'après -l'arrivée du Tzar. Bientôt les stolniki entrèrent dans la salle deux à -deux et se rangèrent autour du fauteuil, derrière eux venaient le -majordome et le grand échanson. Enfin les trompettes résonnèrent, les -cloches du palais sonnèrent, le Tzar Ivan Vasiliévitch entra d'un pas -lent. - -Il était grand, bien fait, large d'épaules. Son long vêtement de brocart -bigarré de dessins était brodé de perles et de pierres précieuses le -long des coutures et sur les pans. A son collier de perles étaient -attachées des médailles émaillées, représentant le Sauveur, la Mère de -Dieu, les apôtres et les prophètes. Une grande croix ciselée suspendue à -une chaîne d'or lui descendait sur la poitrine. Les hauts talons de ses -bottes de maroquin rouge étaient garnis de fers argentés. Sérébrany fut -frappé du grand changement qui s'était opéré dans l'extérieur d'Ivan. -Son visage régulier était encore beau, mais ses traits étaient plus -accentués, son nez busqué semblait plus proéminent, ses yeux brûlaient -d'un feu sombre et sur son front on voyait des rides qui n'existaient -pas auparavant. Ce qui frappa le plus le prince fut la disparition -complète de la barbe et des cils. Ivan avait trente-cinq ans; il -paraissait beaucoup plus âgé, l'expression de son visage n'était plus la -même. C'est ainsi qu'un édifice change d'aspect après un incendie; les -murs restent mais les ornements ont disparu, les fenêtres noircies ont -un air inhospitalier, et les salles désertes servent d'asile aux esprits -malins. - -Toutefois, lorsqu'Ivan voulait plaire, son regard avait encore de -l'attrait. Son sourire charmait même ceux qui le connaissaient et -abhorraient ses cruautés. A ces dons heureux, Ivan réunissait une -facilité extraordinaire d'élocution et il arrivait que des gens -vertueux, en entendant le Tzar, étaient persuadés, pendant qu'il -parlait, de la nécessité de ses terribles mesures et croyaient à la -justice de ses châtiments. - -A l'apparition d'Ivan tous se levèrent et s'inclinèrent profondément. Le -Tzar traversa la salle lentement entre les rangées de tables, s'arrêta à -sa place et, ayant parcouru du regard l'assemblée, il la salua dans -toutes les directions. Il lut ensuite à haute voix une longue prière, se -signa, dit le _benedicite_ et s'assit dans son fauteuil: tous, sauf le -majordome et six chambellans, suivirent son exemple. - -Une multitude de serviteurs, en caftans de velours de couleur violette, -brodés d'or, se rangèrent devant le souverain, s'inclinèrent -profondément et défilèrent deux à deux pour aller chercher les mets. Ils -revinrent bientôt portant sur des plats d'or deux cents cygnes rôtis. - -Ce fut le commencement du repas. - -La place occupée par Sérébrany était voisine de la table tzarienne; il -était là avec les Boyards de province, c'est-à-dire ceux qui -n'appartenaient pas à l'opritchna, mais que leur rang élevé avait fait -appeler ce jour-là à la table du souverain. Sérébrany avait connu -quelques-uns d'entre eux avant son départ pour la Lithuanie. De sa place -il pouvait voir et le Tzar lui-même et tous ceux qui étaient à sa table. -Il s'attrista en comparant l'Ivan qu'il avait quitté cinq ans auparavant -avec celui qu'il retrouvait aujourd'hui assis au milieu de nouveaux -favoris. - -Le prince s'adressa à un de ses voisins, un boyard qu'il avait autrefois -rencontré.--Quel est ce jeune homme assis à la droite du Tsar, si pâle -et si morne? - ---C'est le Tzarévitch Ivan Ivanovitch, répondit le boyard et, après -avoir jeté un coup d'oeil autour de lui, il ajouta tout bas:--Que Dieu -ait pitié de nous! Il tient de son père et, malgré sa jeunesse, son -coeur est déjà rempli de méchanceté; son règne ne nous consolera pas de -celui-ci. - ---Et ce jeune homme aux yeux noirs, au bout de la table, qui a une -figure si affable? ses traits ne me sont pas inconnus, mais je ne me -rappelle pas où je l'ai vu. - ---Tu l'as vu, prince, il y a cinq ans, écuyer seulement; c'est Boris -Godounof, le conseiller favori du Tzar, et il ira loin. Vois-tu, -continua le boyard en baissant de plus en plus la voix, vois-tu à côté -de lui cet homme à cheveux roux, aux larges épaules, qui ne regarde -personne et qui fronce le sourcil en servant du cygne? sais-tu qui il -est? C'est Grégoire Skouratof surnommé Maliouta; il est l'ami, le bras -droit et le bourreau du Tzar. Ici, dans la confrérie c'est à lui, que -Dieu nous pardonne! que le Tzar a confié le soin des vases sacrés. Il ne -fait pas un pas sans lui: il n'y a que Boris dont l'influence rivalise -avec la sienne;--et là, cet autre beau jeune homme au visage efféminé -qui verse du vin pour le Tzar, c'est Théodore Rasmanof. - ---Celui-là? demanda Sérébrany en reconnaissant l'opritchnik dont la -démarche l'avait frappé dans la cour du palais et dont la plaisanterie -cruelle avait failli lui coûter la vie. - ---Lui-même. Le tzar l'aime beaucoup, dit-on, et ne peut s'en passer. -Mais s'il y a quelqu'affaire grave, à qui demande-t-il conseil? ce n'est -pas à lui, mais à Boris. - ---C'est bien lui, dit Sérébrany, qui regardait Godounof, maintenant je -me le rappelle, n'était-il pas chargé du carquois du Tzar? - ---C'est cela, prince. C'était en apparence une fonction insignifiante, -il a su cependant s'y mettre en évidence. Il arriva, un jour, qu'étant à -la chasse il prit envie au Tzar de tirer de l'arc. Il y avait avec lui -l'envoyé du khan Devlet-Mourza. C'était à qui planterait sa flèche dans -un chapeau tatar élevé sur une perche à cent pas de la tente souveraine. -On venait de terminer le repas, et les coupes avaient souvent fait le -tour de la table. Ivan Vasiliévitch se lève et dit:--Donnez-moi mon arc, -je ne tirerai pas plus mal que le tatar!--Celui-ci tout joyeux s'écrie: -Allons, c'est dit. Tzar, mon enjeu est un troupeau de mille chevaux, et -toi, quel est le tien?--La ville de Rézan, dit le Tzar, et il répéta: -donnez-moi mon arc! Boris s'élança vers les piquets où était attaché le -cheval qui portait le carquois; il sauta en selle, mais on vit le cheval -ruer, se mâter, puis tout-à-coup prendre le mors aux dents et enfin -tomber avec son cavalier. Au bout d'un quart d'heure, Boris revint, le -carquois était brisé, l'arc cassé en deux, les flèches dispersées, Boris -lui-même avait la tête fendue. Il descendit de cheval et se jetant aux -pieds du Tzar:--Pardonne, Majesté, je n'ai pu me rendre maître du -cheval, ton carquois est brisé!--Pendant ce temps, l'ivresse avait un -peu passé. Allons, dit le Tzar, dorénavant, maladroit, tu n'auras plus -la garde de mon carquois, mais je ne tirerai pas avec un autre arc que -le mien.--Depuis cette époque, Boris monte toujours, et tu verras, -prince, jusqu'où il ira. Quel homme! continua le boyard, en regardant -Godounof; jamais il ne s'empresse, mais il est toujours là; jamais il ne -redresse ni ne contrarie le Tzar, il suit sa route particulière, il n'a -jamais été mêlé dans aucune affaire de sang, il n'a pris part à aucune -exécution. Autour de lui le sang ruisselle et il est pur et blanc comme -l'enfant à la mamelle, il n'est pas même inscrit dans l'opritchna. -Celui-là, continua-t-il, en montrant un homme au mauvais sourire, c'est -Alexis Basmanof, le père de Théodore, et là plus loin, Vasili Griazny et -là-bas le père Levski archimandrite de Choudovo; que Dieu lui pardonne -ses péchés! ce n'est pas un pasteur de l'église, mais un complaisant des -passions mondaines. - -Sérébrany écoutait avec curiosité et tristesse tout à la fois. - ---Dis-moi, boyard, demanda-t-il, quel est ce grand blond, d'environ -trente ans, avec des yeux noirs? Voilà déjà la quatrième coupe qu'il -vide presque coup sur coup, et quelle coupe encore! Si cela lui fait du -bien, il n'y a rien à dire, mais il ne paraît pas avoir le vin gai. -Regarde comme il a les sourcils froncés, et ses yeux brillent comme -l'éclair. Est-il fou! vois comme il hache la nappe avec son couteau! - ---Celui-là, prince, tu dois le connaître, c'est un des nôtres. A la -vérité, il est bien changé depuis que, pour sa honte et celle des siens, -il est entré dans les Opritchniks, c'est le prince Athanase Viazemski. -C'est le plus brave d'entre eux, mais il n'a pas la tête à lui.--Depuis -que la passion s'est emparée de son coeur, il n'est plus reconnaissable, -il ne voit rien, il n'entend rien, se parle à lui-même comme un insensé -et tient devant le Tzar de tels discours qu'on en est épouvanté. Jusqu'à -ce moment tout a bien marché pour lui, le Tzar le plaint. On dit que -c'est l'amour qui l'a fait entrer dans les opritchniks. - -Et le boyard se pencha vers Sérébrany, voulant vraisemblablement lui -raconter plus en détail l'histoire de Viazemski, mais dans ce moment un -maître d'hôtel s'approcha d'eux et dit en plaçant devant Sérébrany un -plat de rôti: - ---Nikita, lève-toi! Sa Majesté te fait l'honneur de t'envoyer ce plat de -sa table. - -Le prince se leva et, suivant la coutume, s'inclina profondément. - -Alors tous ceux qui étaient à la même table que le prince se levèrent -pareillement et saluèrent Sérébrany, en signe de félicitation pour la -faveur que le Tzar lui avait faite. Le prince rendit à chacun un salut -particulier. - -Pendant ce temps, le maître d'hôtel retournait vers le Tzar et lui -disait après un salut profond: - ---Grand souverain! Nikita, s'étant levé, a reçu le plat et te rend -hommage. - -Quand les cygnes furent mangés, les serviteurs sortirent deux à deux de -la salle et revinrent avec trois cents paons rôtis dont les queues -déployées se balançaient au-dessus des plats en forme d'éventails. Après -les paons vinrent les pâtés de poisson, les pâtés de volailles, des -pâtés de viande, cuite et crue, des beignets de toutes sortes et -différents gâteaux. Pendant que les convives mangeaient, les serviteurs -remplissaient les coupes d'hydromel, de vin de cerises, de jus de -groseilles, ou de genièvre. D'autres versaient des vins étrangers: du -Romanée, du vin du Rhin, du Muscatelle. Des maîtres d'hôtel circulaient -entre les tables, surveillant de tous côtés le service. - -En face de Sérébrany était assis un vieux boyard contre lequel, -disait-on, le Tzar avait une rancune. Le boyard savait qu'il avait -déplu, mais il ne savait pas comment, et il attendait tranquillement son -sort. Au grand étonnement de tous, le grand échanson Théodore Basmanof -lui apporta, de ses propres mains, une coupe de vin. - ---Vasili--lève-toi! dit Basmanof.--Sa Majesté te fait l'honneur de -t'envoyer cette coupe. - -Le vieillard se leva, s'inclina vers Ivan et but. Basmanof en retournant -auprès du Tzar, lui dit:--Vasili, s'étant levé, a bu la coupe, il te -baise les mains. - -Tous se levèrent et saluèrent le vieillard; chacun s'attendait à lui -voir rendre les saluts, mais le boyard resta immobile, sa respiration -était difficile, il tremblait de tous ses membres. Tout à coup ses yeux -se remplirent de sang, son visage devint bleu et il roula à terre. - ---Le boyard est ivre, dit Ivan Vasiliévitch, qu'on l'emporte!--Un -murmure parcourut l'assemblée, les boyards des provinces -s'entre-regardèrent, puis baissèrent les yeux sur leurs assiettes sans -oser proférer une parole. - -Sérébrany frissonna. Il n'avait pu croire aux récits des cruautés -d'Ivan; maintenant il avait lui-même été témoin de ses effroyables -vengeances. - -Un sort semblable m'attend peut-être, pensait-il. Cependant on emportait -le vieillard et le repas continua comme si rien n'était arrivé. Les -psaltérions résonnaient, les cloches bourdonnaient, les courtisans -parlaient à haute voix et riaient à gorge déployée. Les serviteurs, -jusqu'ici en livrée de velours, parurent maintenant en dolmans de -brocart. Ce changement de tenue était un des luxes des festins du Tzar. -Ils placèrent d'abord sur les tables diverses gelées, puis des grues -posées sur des herbes aromatiques, des coqs en saumure avec du -gingembre, des poules désossées et des canards aux concombres. Ensuite -ils apportèrent diverses soupes au pain et trois sortes de soupes au -poisson: bouillon blanc, bouillon noir et bouillon safrané. Après les -soupes, on servit des gelinottes aux prunes, des oies au millet et des -coqs de bruyère au safran. - -Il y eut alors un temps d'arrêt dans le repas, pendant lequel on servit -aux convives du miel, des confitures, et comme vins: de l'Alicante, du -Bastre et du Malvoisie. - -Les conversations étaient bruyantes, les éclats de rire retentissaient -fréquemment, les têtes s'échauffaient. En examinant les figures des -Opritchniks, Sérébrany aperçut, à une table écartée, le jeune homme qui, -quelques heures auparavant, l'avait sauvé des étreintes de l'ours. Le -prince interrogea ses voisins à son sujet, mais aucun des boyards ne le -connaissait. Le jeune Opritchnik, le coude appuyé sur la table et la -tête dans sa main, avait un air songeur et ne partageait pas la gaieté -générale. Sérébrany allait questionner un des serviteurs qui passait, -lorsque tout à coup il entendit derrière lui: - ---Nikita, lève-toi! Sa Majesté te fait l'honneur de t'envoyer cette -coupe. - -Sérébrany frissonna; Théodore Basmanof, avec un sourire railleur, lui -offrait une coupe. - -Sans balancer une minute, le prince salua le Tzar et vida la coupe -jusqu'à la dernière goutte. Tout le monde le regardait avec curiosité, -lui-même attendait une mort inévitable et s'étonnait de ne point -ressentir les effets du poison. Au lieu de froid et de tremblement, une -chaleur bienfaisante parcourut ses veines et chassa de son visage la -pâleur involontaire. La liqueur envoyée par le Tzar était un vieux et -excellent Bastre. Le prince comprit alors clairement, ou que Ivan lui -pardonnait sa faute, ou qu'il ne savait encore rien de l'injure faite à -l'Opritchna. - -Il y avait déjà plus de quatre heures que durait le festin et pourtant -il n'était encore qu'à moitié. Ce jour-là les cuisiniers du Tzar -s'étaient distingués. Jamais leur soupe au limon, leurs rognons à la -broche, leurs goujons au mourlon, n'avaient aussi bien réussi. Ce qui -surtout provoqua l'admiration générale, ce furent d'immenses poissons -pêchés dans la mer Blanche et envoyés du monastère de Solovetz. On les -avait transportés vivants dans de grands tonneaux; le voyage avait duré -plusieurs semaines. Ces poissons pouvaient difficilement tenir sur des -plateaux d'or et d'argent, que plusieurs hommes avaient peine à porter. -L'art ingénieux des cuisiniers apparaissait ici dans tout son éclat. Les -esturgeons étaient coupés et arrangés de telle sorte qu'ils -représentaient des coqs, les ailes déployées, ou des serpents volants, -la gueule ouverte. Les lièvres au vermicelle furent trouvés excellents, -et les convives, quelque chargé déjà que fût leur estomac, ne laissaient -passer ni les cailles avec une sauce à l'ail, ni les alouettes à -l'oignon et au safran. Mais à un signe des maîtres-d'hôtel, on enleva le -sel, le poivre, les saucières et tous les mets déjà servis. Les -serviteurs sortirent deux à deux et reparurent dans une nouvelle tenue. -Ils avaient remplacé leurs dolmans de brocart par des polonaises d'été -en velours blanc, brodées d'argent et bordées de martre. Ce vêtement -était encore plus riche et plus beau que les deux précédents. Revêtus de -ce costume, ils transportèrent dans la salle un kremlin en sucre, pesant -cinq pouds, et le placèrent sur la table du Tzar. Ce kremlin était orné -avec beaucoup d'art. Les créneaux et les tours, les cavaliers et les -piétons étaient très-bien rendus. Des kremlins semblables, mais moindres -de trois pouds, furent placés sur les autres tables. Après les kremlins -vinrent une centaine d'arbres dorés et coloriés, qui portaient, au lieu -de fruits, des dragées, des pains d'épices et des petits pâtés sucrés. -En même temps on servait des lions, des aigles et toutes sortes -d'animaux en sucre fondu. Entre les kremlins et les autres pièces, -s'élevaient des pyramides de pommes, de fraises et de noix du Volga. -Mais personne ne toucha aux fruits; tous étaient rassasiés. Quelques-uns -buvaient encore du Romanée, plutôt par habitude que par goût, d'autres -sommeillaient, les coudes appuyés sur la table; beaucoup étaient couchés -par terre, tous sans exception avaient ôté leurs ceintures et déboutonné -leurs caftans. Le caractère de chacun était nettement à découvert. - -Le Tzar n'avait presque pas mangé. Pendant la durée du repas, il avait -beaucoup discuté, plaisanté avec ceux qui l'avoisinaient. Son visage -conservait une expression bienveillante. Ou pouvait en dire autant de -celui de Godounof. Boris avait goûté à tous les bons plats et ne s'était -pas épargné les gobelets de vin fort; il était gai, amusait le Tzar et -ses favoris par sa conversation spirituelle, mais on voyait qu'il se -possédait parfaitement. Ses traits avaient la même expression en ce -moment qu'au commencement du repas: un mélange de pénétration, -d'humilité feinte et de confiance en soi-même. Après avoir embrassé d'un -regard rapide la foule des courtisans ivres et endormis, Godounof sourit -imperceptiblement et son visage exprima un instant le mépris. - -Si le Tzarévitch avait peu mangé, il avait beaucoup bu; il restait -silencieux et écoutait. Tout à coup, il interrompait celui qui avait la -parole par une plaisanterie déplacée et offensante. C'était surtout -Maliouta Skouratof qu'il prenait à partie, quoique celui-ci ne parût -nullement goûter la plaisanterie. Son aspect inspirait l'effroi aux plus -fermes. Son front était bas et comprimé, ses cheveux descendaient -presque jusqu'aux sourcils. Les pommettes de ses joues et ses mâchoires, -au contraire, étaient extrêmement développées, le crâne, étroit par -devant, devenait, sans aucune gradation, énorme vers la nuque, et -derrière les oreilles il y avait de telles protubérances que celles-ci -disparaissaient. Ses yeux d'une couleur indécise, ne fixaient jamais -directement quelqu'un, mais celui qui par hasard rencontrait leur regard -terne en avait le frisson. Il semblait qu'aucun sentiment généreux, -aucune pensée sortant du cercle des instincts animaux ne pouvait -pénétrer dans cette étroite cervelle, couverte d'un crâne épais et de -ces cheveux touffus pareils à des soies de sanglier. Dans l'expression -de ce visage il y avait quelque chose d'inflexible et de désespéré. En -regardant Maliouta, on sentait que tout effort pour chercher en lui un -sentiment humain serait superflu. Et, en effet il s'était isolé -moralement de tout le monde, il vivait à part, n'avait aucun ami, -évitait toute relation affectueuse. Il avait cessé d'être un homme et -s'était fait le chien du Tzar, prêt à déchirer sans aucun examen celui -sur lequel Ivan le lançait. - -Le seul côté par lequel Maliouta se rattachait à l'humanité, était son -amour pour son jeune fils, Maxime Skouratof; et encore c'était là un -amour de bête fauve, un amour inconscient, quoiqu'il pût atteindre -jusqu'à l'abnégation. Cet amour doublait l'ambition de Maliouta. D'une -extraction basse, l'envie le dévorait. L'éclat et la grandeur qui -régnaient autour de lui, il les voulait sinon pour lui, du moins pour -son fils et sa postérité. La pensée que Maxime, qu'il chérissait -d'autant plus qu'il était son seul enfant, serait toujours aux yeux de -la foule au-dessous de ces orgueilleux boyards, que lui Maliouta mettait -à mort par douzaine, cette pensée le rendait fou. Il s'efforçait -d'obtenir par l'or des distinctions auxquelles sa naissance ne lui -permettait pas d'atteindre, et se livrait au meurtre avec une double -volupté. Il se vengeait des orgueilleux boyards, s'enrichissait de leurs -dépouilles et, s'élevant dans la faveur du Tzar, il pensait élever ainsi -son fils bien-aimé. Cependant, indépendamment de ces calculs, le sang -pour lui était un besoin et une jouissance. Beaucoup de personnes furent -étranglées de ses propres mains et les légendes racontent que souvent, -après les exécutions, il dépeçait les cadavres à coups de hache, de sa -propre main, et en jetait les morceaux aux chiens. Pour achever le -portrait de cet homme, il faut ajouter que, malgré son intelligence -bornée, de même que les animaux carnassiers, il était extrêmement rusé, -que dans les combats il se faisait remarquer par un courage -extraordinaire, qu'il était soupçonneux comme tout misérable arrivé à un -honneur immérité, enfin que personne ne savait se souvenir d'une offense -comme Maliouta Skouratof-Bielski. - -Tel était l'homme aux dépens duquel le Tzarévitch riait si imprudemment. - -Une circonstance particulière donna beau jeu aux plaisanteries du -Tzarévitch. Maliouta, tourmenté par l'envie et la vanité, avait depuis -longtemps sollicité le bonnet de boyard; mais le Tzar, respectant -quelquefois les usages, n'avait pas voulu abaisser la plus haute dignité -de l'empire dans la personne de son favori de bas étage et avait laissé -le solliciteur sans réponse. Skouratof avait rappelé sa demande au -souvenir d'Ivan. Ce jour même, au moment où le Tzar sortait de sa -chambre à coucher, il avait de nouveau exposé tous ses services et -réclamé sa récompense. Ivan, après l'avoir écouté avec patience, s'était -mis à rire et l'avait appelé chien. Le Tzarévitch faisait allusion à cet -incident. S'il eût mieux connu Skouratof, il n'eût pas agi ainsi, -l'imprudent! - -Maliouta resta silencieux, mais il pâlit. Le Tzar remarqua avec -déplaisir les rapports désagréables de son fils avec Skouratof. Afin de -détourner la conversation, il s'adressa à Viazemski.--Athanase, dit-il -d'un ton moitié plaisant, moitié sympathique, seras-tu encore longtemps -dans le chagrin? Je ne reconnais plus mon bon Opritchnik, tant la -passion l'a complétement changé. - ---Viazemski n'est pas un Opritchnik, remarqua le Tzarévitch. Il soupire -comme une jeune beauté. Tu devrais, mon seigneur et père, lui faire -revêtir un sarafan et, rasé comme Théodore Basmanof, lui ordonner de -chanter. Un luth lui conviendrait mieux qu'un sabre. - ---Tzarévitch! s'écria Viazemski, si tu avais cinq années de plus et si -tu n'étais pas le fils du Tzar, pour venger cette injure, je -t'appellerais sur la place de Troitza à Moscou et Dieu lui-même -déciderait qui des deux doit porter le sabre ou jouer du luth. - ---Athanase! dit sévèrement le Tzar, n'oublie pas devant qui tu parles. - ---Tzar Ivan Vasiliévitch, répondit audacieusement Viazemski, si je suis -coupable, fais tomber ma tête, mais je ne permettrai pas au Tsarévitch -de m'insulter. - ---Non, dit d'une voix plus douce Ivan Vasiliévitch qui, à cause de sa -jeunesse, tolérait les sorties de Viazemski, il encore trop tôt de -couper la tête d'Athanase; qu'il continue à servir son souverain. Écoute -plutôt le conte que m'a raconté la nuit passée l'aveugle Filka: «Dans -Rostof la célèbre, dans cette ville superbe, vivait un bon jeune homme, -Alexis Popovitch. Il aimait plus que la vie une jeune princesse dont je -ne me rappelle pas le nom. Mais la princesse était mariée au vieux -Tougarin Zmiévitch et, quoi que fît Alexis, il ne recevait que des -refus.--Je ne t'aime pas, bon jeune homme; je n'aime que mon mari mon -cher vieux Zmiévitch.--Bon, dit Alexis, tu m'aimeras aussi, ma -colombe!--Il prit avec lui douze bons serviteurs, s'introduisit dans la -demeure de Zmiévitch et enleva la jeune femme.--Je vois, bon jeune -homme, que tu sais aimer, dit la princesse; tu as su m'obtenir par la -force, et pour cela, je t'aime plus que la vie, plus que le jour, plus -que mon vieux mari Zmiévitch!» - ---Eh bien! Athanase, ajouta le Tzar en regardant fixement Viazemski, -comment trouves-tu le conte de l'aveugle Filka? - -Viazemski écoutait avidement les paroles du Tzar. Elles tombaient dans -son âme comme des étincelles sur des gerbes de paille sèche, la passion -brûlait dans son sein, ses yeux lançaient des flammes. - ---Athanase, continua le Tzar, je vais ces jours-ci, en pèlerinage à -Souzdal; tu iras, pendant mon absence, à Moscou trouver le boyard -Droujina Morozof; demande-lui des nouvelles de sa santé et dis-lui que -je t'ai envoyé le relever du ban dont je l'avais frappé... prends, -ajouta-t-il d'un ton significatif, prends avec toi quelques opritchniks -pour lui faire plus d'honneur! - -Sérébrany vit de sa place le visage de Viazemski s'enflammer, une joie -sauvage se répandre sur ses traits, mais il n'entendit pas les paroles -échangées entre le prince et Ivan Vasiliévitch. - -S'il eût deviné ce qui causait la joie de Viazemski, il eût oublié la -présence du Tzar et, arrachant des murs un sabre tranchant, il eût fendu -la tête du prince. Nikita eût péri à son tour. Mais il fut sauvé, cette -fois encore, par le bruit des timbales, le bourdonnement des cloches et -le murmure des conversations. Il ne sut pas ce qui rendait Viazemski si -joyeux. - -Enfin Ivan se leva. Tous les courtisans bourdonnèrent comme des abeilles -regagnant leur ruche, et ceux qui pouvaient se tenir sur leurs jambes, -s'approchèrent du Tzar pour recevoir des prunes sèches qu'il distribuait -aux frères de sa propre main. - -En ce moment, un opritchnik, dans un costume qui n'était pas celui des -convives, pénétra à travers la foule et murmura quelque chose à -l'oreille de Maliouta Skouratof. - -Maliouta bondit et la rage se peignit sur son visage. Son mouvement -n'échappa pas au regard perçant du Tzar qui demanda ce dont il -s'agissait. - ---Majesté! s'écria Maliouta, une chose incroyable! Une trahison, une -révolte ouverte contre ta personne souveraine! - -Au mot de trahison, le Tzar pâlit et ses yeux étincelèrent. - ---Majesté, continua Maliouta, il y a quelques jours, j'ai envoyé dans -les environs de Moscou un détachement pour observer comment les -Moscovites observent tes usages impériaux. Un boyard inconnu, suivi de -ses vassaux, est tout à coup tombé sur les hommes du détachement. -Beaucoup ont été tués et mon écuyer a été grièvement blessé. Il est ici, -aux portes du palais, fais-le appeler. - -Ivan jeta un regard sur les opritchniks et lut sur tous les visages la -colère et l'indignation. Alors ses traits prirent une étrange expression -de plaisir et il dit d'une voix tranquille:--Qu'on l'appelle! - -Aussitôt la foule se sépara et Mathieu Khomiak, la tête enveloppée, -entra dans la salle. - - - - -CHAPITRE IX - -LE JUGEMENT. - - -Khomiak n'avait pas lavé le sang de son visage; au contraire il en avait -ensanglanté à dessein le bandage qui recouvrait sa blessure afin que le -Tzar vît comment on avait traité son fidèle serviteur. - -En approchant d'Ivan il se jeta à ses pieds et attendit à genoux la -permission de parler. - -Tous les regards étaient fixés avec curiosité sur Khomiak. Le Tzar -rompit le premier le silence. - ---Contre qui portes-tu plainte? Comment a eu lieu l'affaire? Raconte -avec ordre. - ---Contre qui je porte plainte, je ne le sais pas moi-même, Tzar -très-orthodoxe! Il ne m'a pas dit son nom, le fils de chien. Mais je -viens demander justice à ta Majesté contre un inconnu qui traîtreusement -nous a attaqués et écrasés. - -L'attention générale redoubla. Chacun retint sa respiration. Khomiak -continua: - ---Nous arrivions au village de Medvedevka, quand tout à coup les -maudits, sortant on ne sait d'où, se sont jetés sur nous, nous ont -accablés d'une grêle de coups de sabre; dix hommes ont été tués, les -autres ont été garrottés et leur boyard, le coquin! voulait tous nous -pendre. Il a fait mettre en liberté deux brigands que nous avions -arrêtés. - -Khomiak se tut et rétablit sur sa tête son bandage ensanglanté. Un -murmure d'incrédulité s'éleva parmi les opritchniks. Le récit paraissait -invraisemblable. Le Tsar semblait douter. - ---Es-tu bien sûr de ce que tu racontes-là, mon garçon, dit-il en fixant -son regard perçant sur Khomiak?--n'as-tu pas quelque chose de dérangé -dans la tête? n'est-ce pas la cervelle que tu as malade? - ---Je suis prêt à jurer sur la croix la vérité de ce que j'avance, sire, -ma tête répond de mes paroles. - ---Mais pourquoi le boyard inconnu ne t'a-t-il pas fait pendre? - ---Il a réfléchi sans doute, personne n'a été pendu; mais il nous a tous -fait fouetter. - -Un murmure courut de nouveau dans l'assemblée. - ---Et combien étiez-vous dans ce détachement? - ---Cinquante hommes et moi cinquante et un. - ---Et eux étaient-ils nombreux? - ---A dire la vérité, ils l'étaient moins que nous, vingt ou trente -approximativement. - ---Et vous vous êtes laissé garrotter et fouetter comme des femmes! -Quelle frayeur vous a saisis? vos mains se sont-elles subitement -paralysées, ou vos coeurs sont-ils descendus dans vos talons? Vraiment, -c'est risible! et ce boyard qui, au milieu du jour, s'est jeté sur des -opritchniks! cela ne peut pas être. Oui, ils voudraient bien détruire -l'opritchna, mais cela brûle! et moi, ils voudraient bien me dévorer, -mais les dents leur manquent. Écoute, si tu veux que je te croie, nomme -ce boyard, sinon confesse ton mensonge. Si tu ne le fais pas, tu t'en -repentiras, mon garçon. - ---Seigneur! répondit l'écuyer d'une voix ferme, Dieu sait que je dis la -vérité. Si tu me condamnes, que ta volonté soit faite; je n'ai pas peur -de la mort.--Il tourna les yeux vers les opritchniks comme pour en -appeler à leur témoignage. Tout à coup son regard rencontra celui de -Sérébrany. - -Il serait difficile de décrire ce qui se passa dans l'âme de Khomiak. La -surprise, le doute et enfin une joie satanique se peignirent tour à tour -sur ses traits. - ---Seigneur, dit-il, en se redressant, si tu veux savoir celui qui nous a -attaqués, celui qui a tué mes camarades, celui qui a donné l'ordre de -nous fouetter, ordonne à ce boyard que voilà, de dire son nom. - -Tous les yeux se tournèrent vers Sérébrany. Le Tzar fronça le sourcil et -le regarda fixement mais ne dit pas une parole. Le prince Nikita ne fit -pas un mouvement, son visage était calme, mais pâle. - ---Nikita! dit enfin le Tzar, prononçant lentement chaque mot, viens ici. -Réponds! connais-tu cet homme? - ---Je le connais, sire! - ---L'as-tu attaqué lui et ses compagnons? - ---Sire, cet homme et ses camarades attaquaient eux-mêmes un village... - -Khomiak interrompit le prince. Afin de perdre son ennemi, il résolut de -ne pas s'épargner lui-même. - ---Sire, dit-il, n'écoute pas le boyard. Parce que je suis d'une -condition humble, il va déverser le mépris sur moi et tu ne sauras pas -la vérité, mais donne l'ordre d'interroger mes compagnons, ou, si tu le -veux, permets que nous nous rencontrions en champ clos et alors tu -verras qui a raison. - -Sérébrany jeta sur Khomiak un regard dédaigneux. - ---Sire, dit-il, je ne désavoue pas ce que j'ai fait. J'ai attaqué cet -homme, je l'ai fait fouetter, lui et ses compagnons, parce qu'il voulait -tuer... - ---Assez! dit sévèrement Ivan Vasiliévitch. Réponds à mes questions. -Quand tu les as attaqués, savais-tu que c'étaient mes opritchniks? - ---Je ne le savais pas. - ---Et quand tu as voulu les pendre, ne te l'ont-ils pas dit? - ---Ils l'ont dit, sire. - ---Et pourquoi as-tu changé d'avis? - ---Afin que, sire, tes juges les interrogeassent. - ---Pourquoi donc ne les as-tu pas livrés à mes juges tout d'abord? - -Sérébrany ne trouva pas de réponse à cette question. - -Le Tzar dirigea sur lui un regard scrutateur, et s'efforça de pénétrer -au plus profond de son âme. - ---Ce n'est pas, dit-il, ce n'est pas pour les livrer aux juges que tu as -voulu les faire pendre, mais parce qu'ils t'ont déclaré qu'ils étaient -gens du Tzar. Et toi, continua le Tzar avec une colère croissante, toi, -en voyant que c'étaient mes serviteurs, tu les as fait fouetter. - ---Sire... - ---Assez, cria Ivan d'une voix retentissante, l'interrogatoire est -terminé. Frères, continua-t-il en s'adressant à ses favoris, parlez, -quel châtiment a mérité le prince Nikita? Parlez suivant votre -conscience, je veux savoir l'avis de chacun. - -La voix d'Ivan était calme, mais son regard disait que déjà, dans son -coeur, le sort du prince était décidé et que la disgrâce attendait celui -dont l'arrêt serait moins sévère que le sien. - ---Parlez donc, répéta-t-il en élevant la voix, quelle peine a mérité -Nikita? - ---La mort! répondit le Tzarévitch. - ---La mort! répétèrent Skouratof, Griazny, le bon père Levski et les deux -Basmanof. - ---Alors qu'on le mette à mort! dit froidement Ivan. Il est écrit: celui -qui lève l'épée périra par l'épée. Gardes, qu'on l'emmène! - -Sérébrany, silencieux, s'inclina devant Ivan. Quelques soldats -l'entourèrent immédiatement et le conduisirent hors de la salle. - -Quand l'émotion produite par cette scène fut calmée, le Tzar s'adressa -aux opritchniks; l'expression de son visage était solennelle. - ---Frères, dit-il, mon arrêt est-il juste? - ---Juste, juste! dirent les opritchniks les plus voisins. - ---Juste, juste! répétèrent ceux qui étaient plus éloignés. - ---Injuste, dit une voix! - -Les opritchniks s'indignèrent. - ---Qui a dit cela? qui a prononcé ce mot? qui dit que le jugement du Tzar -est injuste? entendit-on de tous côtés. - -Sur tous les visages se peignait la stupéfaction, tous les yeux -étincelaient de haine. Un seul, le plus cruel, ne montrait pas de -colère. Maliouta était pâle comme la mort. - ---Qui trouve que mon jugement est injuste? demanda Ivan, en s'efforçant -de donner à ses traits une expression calme. Que celui qui a parlé se -présente devant moi! - ---Sire, murmura Maliouta avec une violente émotion, parmi tes fidèles -serviteurs il y en a maintenant beaucoup d'ivres, beaucoup qui parlent -sans savoir ce qu'ils disent! Ne cherche pas à connaître le nom de -l'ivrogne, sire! quand il sera dégrisé, il ne croira pas lui-même aux -paroles qu'il a prononcées dans l'ivresse! - -Le Tzar regarda Maliouta avec défiance. - ---Père sacristain! dit-il avec un rire ironique, depuis quand ton coeur -est-il devenu si tendre? - ---Sire! continua Maliouta, laisse-le... - -Mais il était déjà trop tard. - -Le fils de Maliouta s'avançait et s'arrêtait respectueusement devant -Ivan. Maxime Skouratof était ce même opritchnik qui avait sauvé -Sérébrany des griffes de l'ours. - ---Ainsi c'est toi, petit Maxime, qui critique ma sentence, dit Ivan, en -regardant tour à tour avec un mauvais sourire le père et le fils. Mais -dis-moi, petit Maxime, pourquoi mon arrêt ne te plaît-il pas? - ---Parce que, sire, tu n'as pas entendu Sérébrany, tu ne lui as pas -permis de se disculper devant toi, tu ne lui as même pas demandé -pourquoi il voulait pendre Khomiak! - ---Ne l'écoute pas, sire, suppliait Maliouta. Il est ivre, tu vois, il -est ivre! Ne l'écoute pas! Va-t'en ivrogne, voyez dans quel état il est! -Va-t'en, sauve ta tête. - ---Maxime n'a bu ni vin, ni hydromel, remarqua méchamment le Tzarévitch. -Je l'ai observé pendant tout le temps du repas: il n'a pas mouillé ses -moustaches. - -Maliouta jeta sur le Tzarévitch un regard dont tout autre eût frémi. -Mais celui-ci se regardait comme hors de l'atteinte de Skouratof. Le -second fils du Terrible réunissait presque tous les vices de son père, -et les mauvais exemples étouffaient de plus en plus ce qu'il avait de -bon. Il ne connaissait déjà plus la pitié. - ---Oui, ajouta-t-il en riant, Maxime n'a ni bu ni mangé au dîner. Il -n'aime pas notre genre de vie. Il a en horreur l'opritchna! - -Pendant le cours de cette conversation, Boris Godounof n'avait pas -détourné les yeux d'Ivan. Il paraissait étudier l'expression de son -visage et doucement, sans que personne en fît la remarque, il quitta la -table. - -Maliouta se jeta aux genoux du Tzar. - ---Père, Tzar, disait-il, s'attachant aux basques du vêtement impérial, -ce matin, moi, pauvre sot, rustre grossier, je t'ai demandé de me faire -boyard. Où était ma raison? Où va s'égarer la pensée de l'homme? à moi, -esclave infect, le chapeau de boyard! Oublie, sire, mes stupides -paroles, ordonne qu'on m'enlève le caftan doré, qu'on me revête d'une -natte de paille. Mais pardonne la faute de Maxime. Il est jeune, -Seigneur, il est sot, il ne sait pas ce qu'il dit. Si tu veux punir -quelqu'un, punis-moi! laisse-moi porter sur l'échafaud ma tête stupide! -Ordonne, et à l'instant je me tue devant toi. - -Les traits altérés de Maliouta, le désespoir, sur cette figure qui -n'exprimait ordinairement qu'une cruauté farouche, faisaient pitié à -voir. - -Le Tzar se mit à rire. - ---Pourquoi vous punir, toi ou ton fils? dit-il, Maxime a raison. - ---Que dis-tu, Sire? s'écria Maliouta,--comment, Maxime a raison?--et son -étonnement joyeux s'exprimait déjà par un sourire stupide qui disparut -subitement, car il pensa aussitôt que le Tzar se moquait de lui. Ces -brusques changements sur la figure de Maliouta étaient si -extraordinaires que le Tzar, en le regardant, se mit de nouveau à rire. - ---Maxime a raison, répéta-t-il enfin, reprenant son air sérieux,--je me -suis trop hâté. Il est impossible que Sérébrany, de sa propre volonté, -ait comploté quelque chose contre moi. J'ai suivi Nikita jusqu'à son -départ pour l'armée de Lithuanie. Je l'ai toujours aimé. C'était un -fidèle serviteur. C'est vous, damnés! continua le Tzar en s'adressant à -Griazny et aux Basmanof,--c'est vous qui me poussez toujours à verser le -sang; il vous fallait la perte de mon fidèle boyard. Qui vous retient, -brutes! courez, arrêtez l'exécution! Mais non, il est trop tard! sa tête -a déjà volé sous la hache du bourreau! vous tous, vous me paierez ce -sang-là! - ---Il n'est pas trop tard, sire, dit Godounof qui rentrait dans la salle. -J'ai ordonné de retarder un moment l'exécution. Je sais que tu es -miséricordieux, que tu pardonnes quelquefois au criminel que tu as -condamné. Sérébrany, la tête sur le billot, attend ta volonté -souveraine. - -Le visage d'Ivan s'éclaira. - ---Boris, dit-il,--viens ici, mon bon serviteur, toi seul connais mon -coeur. Toi seul sais que ce n'est pas à plaisir que je verse le sang, -mais pour extirper la trahison. Tu ne me regardes pas comme un être -sanguinaire. Viens ici que je t'embrasse. - -Godounof s'inclina, le Tzar le baisa au front. - ---Viens aussi, toi, Maxime, je te permets de baiser ma main. Tu dis la -vérité à celui dont tu manges le pain et le sel, sers-moi toujours -ainsi. Qu'on lui donne une pelisse de martre. - ---Quelle est ta solde? demanda Ivan. - ---Celle des simples opritchniks, sire. - ---Je te donne le rang de capitaine. Tu recevras les vivres et auras tous -les autres avantages du commandement. Mais je vois que tu as sur la -langue quelque chose que tu n'oses dire, parle sans honte, demande ce -que tu voudras! - ---Sire! je n'ai pas mérité ta faveur souveraine, je ne suis pas digne de -ce riche vêtement, je suis trop jeune. Je ne te demande qu'une seule -chose: Envoie-moi à l'armée de Lithuanie, ou bien dans la terre de Rézan -combattre les Tatars! - -Quelque chose comme du mépris apparut dans les yeux d'Ivan.--Qui t'a -donné un si vif désir d'aller combattre, jeune homme? La vie que nous -menons ici, t'est-elle donc à charge? - ---Elle m'est à charge, sire. - ---Pourquoi cela? demanda Ivan en regardant fixement Maxime. - -Maliouta ne donna pas à son fils le temps de répondre. - ---Sire, dit-il, Maxime voudrait servir son souverain. Il voudrait -obtenir le collier d'or de tes mains. Voilà pourquoi il demande à -combattre les Tatars ou les Allemands. - ---Ce n'est pas pour cela, interrompit le Tsarévitch, mais parce qu'il -veut faire à sa tête: je ne veux pas être opritchnik et je ne le serai -pas! que ma volonté soit faite et non celle du Tzar! - ---C'est cela! dit Ivan avec un rire moqueur:--ainsi toi, petit Maxime, -tu veux l'emporter sur moi? Voyez donc quel héros! allons, qu'il en soit -comme tu le désires! puisque tu ne veux pas être opritchnik, ordonne -qu'on t'inscrive dans les guides! - ---Oh, sire! s'empressa de dire Maliouta, partout où tu mettras Maxime, -il sera toujours prêt à obéir à ta volonté souveraine! Mais rentre, -Maxime, il est tard; dis à ta mère de ne pas m'attendre; j'ai de -l'occupation dans la prison: c'est aujourd'hui qu'on torture les -Kolichef. Va, Maxime, va! - -Maxime s'éloigna. Le Tzar rappela Sérébrany. - -Les opritchniks l'amenèrent, les mains liées, sans caftan, le col de sa -chemise rabattu. Derrière lui venait le premier bourreau, Terechka, les -manches relevées, une hache étincelante dans les mains. - ---Viens ici, prince! dit Ivan. Mes jeunes gens se sont un peu pressés -avec toi. Ne leur en veux pas. Ils ont l'habitude, sans regarder le -calendrier, de mettre les cloches en branle. Ils oublient qu'on peut -toujours trancher la tête d'un homme, mais qu'il est impossible de la -lui remettre sur les épaules. Rends grâces à Boris. Sans lui, tu serais -déjà dans l'autre monde et tout recours contre Khomiak serait -impossible. Allons, dis-moi, pourquoi l'as-tu attaqué? - ---Parce que lui-même il attaquait des gens paisibles au milieu de leur -village. Je ne savais pas alors que c'était ton serviteur, je n'avais -pas encore entendu parler de l'opritchna. Je revenais de Lithuanie et -j'allais à Moscou, quand je rencontrai Khomiak et ses compagnons, et que -je les vis tomber dans un village et égorger des paysans tranquilles. - ---Et si tu avais su qu'ils fussent mes serviteurs, les aurais-tu -attaqués? - -Le Tzar regarda fixement Sérébrany. Le prince resta une minute -silencieux. - ---Je les aurais attaqués, sire, dit-il avec simplicité,--je n'aurais pu -croire que par ton ordre ils étranglassent des paysans innocents. - -Ivan lança au prince un regard sombre et resta longtemps sans répondre. -A la fin il rompit le silence.--Ta réponse est juste, Nikita! dit-il en -hochant la tête d'une façon approbative.--Ce n'est pas pour que mes -serviteurs mettent à mort des innocents que j'ai établi l'opritchna. -Leur devoir est de protéger, comme de bons chiens, mes brebis contre les -loups dévorants, afin que, selon la parole du prophète, je puisse dire -au jugement de Dieu: Voilà, Seigneur, le troupeau que tu m'as confié. Ta -réponse est juste. Je le dis devant tous: toi et Boris, vous seuls me -connaissez. Les autres ne pensent pas ainsi: ils m'appellent homme -sanguinaire, mais ils ne voient pas qu'en versant le sang, je répands -des larmes; ils ne voient que ce sang rouge qui saute aux yeux de tous; -mais les pleurs de mon coeur, personne ne les aperçoit; ces pleurs -incolores tombent sur mon âme et, comme de la poix enflammée, la brûlent -et la rongent chaque jour; et le Tzar, en prononçant ces paroles, leva -les yeux vers le ciel avec l'apparence d'un profond chagrin. Comme jadis -Rachel, continua-t-il, et les prunelles de ses yeux disparurent presque -entièrement sous son front,--comme jadis Rachel pleurant sur ses -enfants, moi pécheur, je pleure sur les traîtres et les méchants. Ta -réponse est juste, Nikita. Je te pardonne. Déliez-lui les mains. -Va-t'en, Terechka, nous n'avons plus besoin de toi... ou bien non, -attends un peu! - -Ivan se tourna vers Khomiak. - ---Réponds, dit-il d'une voix menaçante,--qu'alliez-vous faire au village -de Medvedevka? - -Khomiak jeta un regard furtif d'abord sur Terechka, ensuite sur -Sérébrany, puis il se gratta la nuque. - ---Rançonner un peu les moujiks, répondit-il d'un ton à la fois craintif -et effronté;--je ne puis le nier; nous sommes coupables, sire, d'avoir -maraudé chez ceux que tu as mis à ton ban. Ce village, Seigneur, -appartient au boyard Morozof! - -L'expression sévère du visage d'Ivan disparut. Il sourit. - ---Allons, dit-il,--tu en as eu assez avec les coups de fouet du prince. -Je te pardonne. Va-t'en, Terechka. - -Le changement bienveillant d'Ivan à l'égard de Sérébrany causa un -murmure de satisfaction parmi les boyards. L'oreille subtile du Tzar -l'entendit et son esprit soupçonneux se l'expliqua à sa manière. Quand -Khomiak et Terechka furent sortis de la salle, Ivan dirigea son regard -perçant de leur côté. - ---Vous! dit-il sévèrement,--ne pensez pas, en voyant mon arrêt, que je -change à votre égard!--Et en ce même instant, dans son âme inquiète, -entra la pensée que peut-être Sérébrany allait attribuer sa clémence à -de la faiblesse. Alors il regretta d'avoir pardonné et voulut réparer -son erreur. - ---Écoute! dit-il en regardant le prince,--je t'ai pardonné aujourd'hui à -cause de ta franchise et je ne retire pas mon pardon. Mais sache que si -tu commets quelque autre faute, l'ancienne te sera comptée. Et alors, en -voyant tes torts, ne cherche pas, comme d'autres l'ont fait, à te sauver -en Lithuanie ou auprès du Khan, mais jure-moi qu'en quelque lieu où tu -sois, tu attendras la punition qu'il m'aura plu de t'infliger. - ---Sire! répondit Sérébrany,--ma vie est dans ta main. Me cacher de toi -n'est point dans ma coutume.--Je te promets, si quelque accusation pèse -sur moi, d'attendre ton jugement et de ne pas chercher à éviter ton -arrêt. - ---Jure-le sur cette croix! dit Ivan avec emphase et, élevant la croix -qui pendait sur sa poitrine, il la donna à Sérébrany en jetant un regard -de côté aux boyards. - -Au milieu du silence général on entendit le bruissement de la chaîne -d'or, lorsque Ivan laissa tomber de ses mains l'image du Sauveur que -Sérébrany, après avoir fait le signe de la croix, venait de baiser. - ---Maintenant, va! dit Ivan, et prie la très-sainte Trinité et tous les -bienheureux de te préserver de toute nouvelle faute, quelque légère -qu'elle soit! - ---Va donc, ajouta-t-il, en regardant les boyards:--vous qui avez entendu -ceci, n'attendez pas un nouveau pardon pour Nikita et n'espérez pas -m'apitoyer sur lui, s'il encourt une autre fois ma colère. - -Après s'être ainsi assuré, par un serment sacré, d'atteindre Sérébrany -quand il le voudrait, le visage d'Ivan exprima la satisfaction.--Allez, -dit-il, que chacun retourne à ses devoirs! que les boyards surveillent -l'exécution des lois comme par le passé, que les opritchniks, mes -fidèles serviteurs d'élite se rappellent leur serment et ne s'émeuvent -pas si aujourd'hui j'ai pardonné à Nikita: il n'y a de partialité dans -mon coeur ni pour les proches ni pour les éloignés. - -Les convives se dispersèrent. Chacun retourna à son logis, emportant -avec soi, les uns l'épouvante, les autres la tristesse, qui la haine, -qui l'espoir, qui simplement un violent mal de tête. La Sloboda -s'ensevelit dans l'obscurité, puis la lune se leva lentement au dessus -des bois. Terrible était l'aspect du sombre palais, avec ses dômes et -ses tourelles. De loin on eût dit un monstre ramassé sur lui-même et -prêt à bondir. Une seule fenêtre éclairée semblait son oeil. C'était -celle de la chambre à coucher du Tzar qui y priait avec ferveur. - -Il priait pour le repos de la sainte Russie, et demandait à Dieu de -terrasser la trahison et la révolte afin qu'il pût terminer l'oeuvre de -ses sueurs, courber les forts au niveau des faibles pour qu'il n'y eût -sur la terre russe que des hommes égaux et que lui s'élevât au dessus -d'eux comme un chêne au milieu d'un champ labouré. - -Le Tzar prie, il incline son front jusqu'à terre. Les étoiles le -regardent par la fenêtre grillée; elles sont brillantes, puis pâlissent, -pâlissent comme si elles pensaient: ah! tzar Ivan Vasiliévitch, tu as -entrepris une oeuvre impossible, tu l'as entreprise sans nous -interroger; les épis ne sont pas tous de la même taille; tu n'égaleras -pas les montagnes avec les collines: sur la terre il y aura toujours des -boyards. - - - - -CHAPITRE X - -LE PÈRE ET LE FILS. - - -Il faisait déjà nuit quand Maliouta, après l'interrogatoire des -Kolichef, parents et amis du métropolite destitué, sortit de la prison. -Semblables à des montagnes noires, de gros nuages s'élevaient au dessus -de la Sloboda et menaçaient d'un orage. Tous dormaient dans la maison de -Maliouta. Maxime seul était encore debout. Il sortit à la rencontre de -son père. - ---Père, dit Maxime, je t'attendais; j'ai à te parler. - ---De quoi? demanda Maliouta. Et involontairement il détourna les yeux: -Grégoire Skouratof ne tremblait jamais devant l'ennemi, mais en présence -de Maxime il était mal à l'aise. - ---Je pars demain, continua Maxime, adieu, père. - ---Où vas-tu? demanda Maliouta, et cette fois il dirigea son regard terne -sur Maxime. - ---Je vais à l'aventure; la terre est grande, il y a de la place pour -tout le monde. - ---Comment, as-tu perdu la raison? qu'as-tu fait aujourd'hui au banquet? -comment as-tu osé contredire le Tzar? ignores-tu ce qu'il est et qui tu -es? - ---Je le sais, père; je sais qu'il m'a dit merci, mais je ne puis plus -rester ici. - ---Tu es fou! mais d'où te vient cette idée? qu'as-tu donc aujourd'hui? -Pourquoi veux-tu t'en aller quand le Tzar t'a élevé au rang de -capitaine? Pourquoi juste en ce moment? - ---Il y a longtemps que je suis malheureux au milieu de vous, tu le sais -bien, père; mais je n'avais pas confiance en moi; depuis mon enfance -j'avais entendu toujours dire que la volonté du Tzar était celle de -Dieu, qu'aucun péché ne surpassait celui de penser autrement que le -Tzar. Le père Levski et tous les popes de la Sloboda me faisaient un -grand crime de ne pas avoir les mêmes idées que vous. Malgré moi, le -doute était entré dans mon esprit: avais-je seul raison contre vous -tous? et cependant je ne pensais toujours qu'à partir. Mais aujourd'hui, -continua Maxime, et son visage s'anima tout à coup, aujourd'hui j'ai -compris que j'avais raison. Lorsque j'ai entendu le prince Sérébrany, -quand j'ai appris qu'il avait attaqué et battu ton détachement -d'étrangleurs et quand j'ai vu qu'il ne se cachait pas de sa juste -action devant le Tzar, mais qu'au contraire, il allait comme un martyr à -la mort sans murmure, mon coeur a battu pour lui comme il n'avait jamais -battu pour personne jusqu'ici; le doute a quitté ma pensée et j'ai vu -clair comme le jour que la justice n'est pas de votre côté. - ---Ainsi c'est lui qui t'a tourné la tête! s'écria Maliouta, déjà furieux -contre Sérébrany; qu'il ne me tombe jamais dans les mains! je le ferai -mourir à petit feu, le chien! - ---Dieu le préservera de tes mains, dit Maxime en faisant le signe de la -croix; il ne permettra pas qu'elles fassent périr tout ce qu'il y a de -bon en Russie. Oui, poursuivit en s'animant le fils de Maliouta, à peine -ai-je vu Nikita Sérébrany, que j'ai senti le désir de le suivre et de le -servir, et je voulais lui en faire la demande, mais j'ai eu honte: mes -yeux n'oseront jamais se lever vers les siens tant que je porterai cet -habit. - -Maliouta écoutait et deux sentiments contraires se combattaient en lui: -il aurait voulu battre Maxime, le fouler aux pieds et par ses menaces -l'obliger à obéir, mais un respect involontaire enchaînait sa -méchanceté. Il comprenait d'instinct que désormais la menace n'aurait -plus d'action et il commençait, dans son âme basse, à chercher d'autres -moyens pour arrêter son fils. - ---Mon enfant! dit-il en essayant de donner à son visage de bête fauve -une expression caressante, ce n'est pas le moment de penser à partir; -tes paroles ont plu au Tzar. Et quoique tu m'aies grandement fait peur, -il est visible que nos saints anges gardiens ont tourné vers nous le -coeur de Sa Majesté. Au lieu de te punir, il t'a félicité; il augmente -ta solde et te fait présent d'une pelisse de martre. Vois, maintenant, -jusqu'où tu pourras monter! et en attendant, n'es-tu pas bien ici? - -Maxime se jeta aux pieds de Maliouta. - ---Je ne puis rester, père, je ne le puis pas, c'est au dessus de mes -forces. Je n'ai pas la force de n'entendre tous les jours que pleurs et -lamentations, de voir en mon père... - -Maxime s'arrêta. - ---Continue, dit Maliouta. - ---De voir en mon père un bourreau!--Et Maxime baissa les yeux comme -épouvanté d'avoir pu prononcer un pareil mot. - -Mais Maliouta ne s'émut pas. - ---Il y a bourreau et bourreau! dit-il, en jetant un regard de côté dans -la salle: l'un est un manoeuvre, l'autre, un homme puissant; l'un -tranche la tête au pauvre diable, l'autre torture les boyards, ceux qui -sapent le trône du Tzar et veulent bouleverser l'État. Je n'ai rien à -faire avec les voleurs; ma hache ne touche que les grands criminels! - ---Tais-toi, père! dit Maxime en se levant, ne me brise pas le coeur en -me parlant ainsi! lequel de ceux que tu as fait périr, trahissait le -Tzar? lequel songeait à bouleverser l'Empire? Ce n'est pas leurs fautes, -mais ta méchanceté qui fait tomber la tête des boyards. Si tu n'étais -pas là, le Tzar serait plus miséricordieux, mais vous inventez la -trahison; au moyen des tortures, vous arrachez de faux aveux; vous aurez -à répondre de tout ce sang versé. Non! père, n'outrage pas le ciel, ne -calomnie pas les boyards, dis plutôt qu'homme de rien, tu espères ainsi -faire toi-même souche de boyards. - ---Mais toi, d'où vient que tu les soutiens? dit Maliouta, avec un -méchant sourire. Es-tu satisfait de voir que plus beau et plus vaillant -qu'eux, tu marches cependant toujours derrière eux? Et quel est celui -qui peut être comparé à toi? D'où vient leur orgueil insensé? Dieu les -a-t-il pétris d'une autre argile? Est-ce leur richesse qui les rend si -fiers? attendez un peu, messeigneurs! Le Tzar n'oubliera pas ses fidèles -serviteurs, et quand les Kolichef seront mis à mort, c'est à nous que -reviendront leurs dépouilles et pas à d'autres. J'ai assez de mal avec -eux dans la salle des tortures; ils sont vigoureux, les chiens! on ne -peut pas le nier. - -La haine débordait dans le coeur de Maliouta, pourtant il espérait -encore persuader Maxime et il força sa bouche à feindre un sourire. Ce -sourire sur cette figure était si effrayant que son fils en fut -épouvanté. - -Mais Maliouta ne s'en aperçut pas. - ---Mon enfant, continua-t-il, pour qui amassé-je cet argent, pour qui -est-ce que je m'épuise? Ne t'en va pas, reste avec moi. Tu es jeune, tu -entres à peine dans la vie, ne me quitte pas; souviens-toi que je suis -ton père! Quand je te vois, je suis heureux, comme lorsque le Tzar -m'adresse des louanges ou me donne sa main à baiser; si quelqu'un -t'offensait, je crois que je le dévorerais vivant. - -Maxime restait silencieux. Maliouta s'efforça de donner à son visage -l'expression la plus tendre. - ---Ne m'aimes-tu pas un peu, mon petit Maxime? Rien dans ton coeur ne -parle-t-il pour moi? - ---Rien, père. - -Maliouta refoula sa fureur. - ---Et le Tzar, que dira-t-il, quand il apprendra ton départ, quand il -croira que tu le fuis? - ---Je le fuis aussi, père. L'épouvante s'empare de moi, je sais que Dieu -ordonne de l'aimer et pourtant, quand j'examine parfois quelques-uns de -ses actes, tout en moi se révolte. Je voudrais l'aimer, mais je ne le -puis. Lorsque j'aurai quitté la Sloboda, je n'aurai plus devant les yeux -le sang innocent; alors, si Dieu le permet, je pourrai de nouveau -l'aimer et, si je ne puis l'aimer, je saurai du moins le servir, mais -les opritchniks, jamais! - ---Et que deviendra ta mère? dit Maliouta, ayant recours à ce dernier -moyen,--elle ne supportera pas un pareil chagrin; tu la tueras. Pense à -l'état maladif où elle se trouve, la pauvre colombe! - ---Dieu miséricordieux n'abandonnera pas ma mère, répondit Maxime en -soupirant. Elle me pardonnera. - -Maliouta se mit à arpenter la salle à grands pas. - -Quand il s'arrêta devant Maxime, l'expression caressante qu'il avait -forcé ses traits à exprimer, avait complétement disparu. Sur son visage -n'apparaissait plus qu'une volonté inflexible. - ---Écoute, blanc-bec, dit-il, en changeant sa voix comme ses manières, -jusqu'ici je t'ai prié, maintenant je te dis ceci: tu n'auras pas mon -consentement. Je ne te laisserai pas partir. Et je ne m'en tiens pas là, -demain je te forcerai, de tes propres mains, à frapper les ennemis du -Tzar. Nous verrons après, quand tu auras versé le sang, quand tu auras -partagé la besogne, si tu cesseras de haïr ton père. - -Maxime devint pâle en entendant ces paroles, mais il ne répondit rien. -Il savait combien était inébranlable la volonté de Grégoire Skouratof et -qu'il ne parviendrait pas à la changer. - ---Allons, continua Maliouta, j'ai trop causé avec toi, il est tard, je -dois aller remettre au Tzar les clefs de la prison. Voilà la pluie, -donne-moi mon manteau et dépêche-toi! Partir! je veux partir! je veux -partir! je ne puis pas vivre ici! Laissez-le faire et c'est moi qui lui -obéirai. Non, mon garçon, tu as ouvert tes ailes un peu tôt. Ce ne sont -pas tes pareils qui m'arrêteront; je t'apprendrai à obéir. Mais il est -temps, il est temps! donne-moi mon chapeau. Quels éclairs! on dirait que -le ciel va s'ouvrir: toute la Sloboda est en feu; ferme les fenêtres et -va te coucher; demain matin nous verrons si ta folie persiste. Quant à -ton Sérébrany, je finirai bien par mettre la main dessus et je me -rappellerai ceci. - -Maliouta sortit. Resté seul, Maxime se mit à réfléchir. Tout était -tranquille dans la maison. Au dehors la tempête était déchaînée: le -vent, en s'engouffrant dans la fenêtre, ébranlait les chaînes qui -formaient le grillage et causait un bruit sinistre. Maxime s'avança au -pied de l'escalier qui donnait accès à l'étage supérieur où demeurait sa -mère. Il se pencha et prêta l'oreille. Tout y était silencieux. Maxime -monta doucement les degrés et s'arrêta devant la porte derrière laquelle -sa mère reposait. - ---Mon Dieu! dit-il mentalement, tu vois mon coeur, tu lis dans ma -pensée; tu sais, Seigneur, que ce n'est pas par orgueil ni par esprit de -rébellion que je désobéis à mon père. Pardonne-moi, mon Dieu, si je ne -suis pas ton commandement! et toi, ma mère, pardonne aussi! Je m'éloigne -sans t'avoir vue, sans avoir reçu ta bénédiction; je sais que je vais te -déchirer le coeur, mais tu ne me laisserais pas partir. Pardonne-moi, -mère chérie, tu ne me verras plus! - -Maxime se courba sur le seuil de la porte, le toucha de son front. Puis -il fit plusieurs fois le signe de la croix, descendit l'escalier et -sortit dans la cour. La pluie tombait à torrents comme si Dieu eût voulu -punir les humains. Il n'y avait personne dans la cour. Maxime entra dans -l'écurie: les palefreniers dormaient. Il sortit lui-même de sa stalle -son cheval favori et le sella. Un grand chien enchaîné sortit de sa -niche et se mit à hurler comme s'il eût deviné une séparation. C'était -un chien de berger. Ses longs poils de couleur sombre tombaient en -désordre sur son museau noir et cachaient ses yeux intelligents. Maxime -le caressa. Le chien posa les pattes sur ses épaules et lui lécha le -visage. - ---Adieu, Bouian, garde notre maison, sers fidèlement ma mère! puis il -sauta en selle, traversa le portail et s'éloigna du toit paternel. - -Il n'était pas rendu au fossé quand il entendit un aboiement et vit -Bouian qui bondissait autour de son cheval, joyeux d'avoir brisé sa -chaîne et de pouvoir accompagner son maître. - - - - -CHAPITRE XI - -PROCESSION NOCTURNE. - - -Pendant l'entretien que Maliouta avait avec son fils, le Tzar continuait -à prier. La sueur coulait sur son visage, les marques rouges, imprimées -sur son front par les prosternations anciennes, apparaissaient plus -rouges après les prosternations nouvelles; tout à coup un frôlement dans -la chambre le fit se retourner. Il aperçut sa nourrice Onoufrevna. - -Elle était vieille, sa nourrice. Le grand prince Vasili, de bienheureuse -mémoire, l'avait amenée de Verkh; elle avait servi Hélène Glinski. Ivan -était venu au monde dans ses mains; dans ses mains, son père mourant lui -avait donné sa bénédiction. On disait qu'Onoufrevna savait beaucoup de -choses que personne ne soupçonnait. Pendant la jeunesse du Tzar les -Glinski la craignaient: les Chouiski et les Bielski s'efforçaient de lui -plaire. Elle connaissait beaucoup de secrets et fit plusieurs -prédictions qui toutes se vérifièrent. Au faîte de son élévation, elle -prédit au prince Telepnef qu'il mourrait de faim. Ivan avait alors -quatre ans. La prophétie se réalisa. Beaucoup d'années s'étaient -écoulées depuis ce temps et les vieillards avaient encore ses paroles -dans la mémoire. Maintenant Onoufrevna devait avoir près de cent ans. -Elle était courbée en deux; la peau de son visage était si ridée qu'elle -ressemblait à une écorce d'arbre et, de même que la mousse envahit les -vieilles écorces, le menton d'Onoufrevna était couvert de touffes de -poils gris. Il y avait longtemps qu'elle n'avait plus de dents, ses yeux -paraissaient sans vie, sa tête remuait convulsivement. - -Onoufrevna appuyait sa main osseuse sur une béquille. Longtemps elle -regarda Ivan, en remuant ses lèvres jaunies comme si elle mâchait -quelque chose. - ---Quoi? dit-elle enfin d'une voix sourde et entrecoupée, tu pries? prie, -prie, Ivan Vasiliévitch! tu dois beaucoup prier. Si encore tu n'avais -que de vieux péchés sur la conscience, Dieu est miséricordieux, il -pourrait te pardonner; mais il ne se passe pas de jour que tu n'en -commettes un nouveau et quelquefois deux ou trois. - ---Allons, Onoufrevna, dit le Tsar en se levant, tu ne sais pas ce que tu -dis. - ---Je ne sais pas ce que je dis! penses-tu que je sois folle? - -Et les yeux ternes de la vieille brillèrent soudainement. - ---Qu'as-tu fait aujourd'hui à table? Pourquoi as-tu empoisonné ce -boyard? Tu croyais que je ne le savais pas? Pourquoi fronces-tu le -sourcil? Mais attends que ta dernière heure vienne, attends! tes péchés, -liés à ton corps, pèseront comme des milliers de mille pouds et -t'entraîneront jusqu'au fond de l'enfer; alors les diables bondiront à -ta rencontre et te saisiront avec leurs fourches. - -La vieille recommença de nouveau à mâchonner avec colère. - -Une fervente prière avait préparé le Tzar aux pensées religieuses. Son -imagination irritable lui avait déjà présenté plus d'une fois le tableau -de la rémunération future, mais la force de sa volonté surmontait la -terreur des tourments de l'autre vie. Ivan se persuadait que cette -terreur et les remords de sa conscience étaient excités en lui par -l'ennemi du genre humain, afin de détourner l'oint du Seigneur de ses -hautes destinées. Le Tzar opposait la prière aux ruses du diable; mais -il succombait souvent. Alors le désespoir l'étreignait dans ses griffes -de fer. L'injustice de ses actes lui apparaissait dans toute sa nudité -et les abîmes infernaux s'ouvraient devant lui. Cela ne durait pas -longtemps. Bientôt Ivan reniait sa faiblesse. Furieux contre lui-même et -contre l'esprit des ténèbres, il reprenait, pour braver l'enfer et pour -dompter sa conscience, son oeuvre de sang et jamais sa cruauté n'était -si grande qu'après ces faiblesses involontaires. - -En ce moment la pensée de l'enfer, excitée par la tempête et la voix -prophétique d'Onoufrevna, s'empara de lui et le fit frissonner. Il -s'assit sur son lit; ses dents claquaient. - ---Allons, Ivan, dit Onoufrevna d'une voix plus douce, qu'as-tu? es-tu -malade? oui, tu es malade, je t'ai fait peur. Reviens à toi, -console-toi, mon enfant, quelque grands que soient tes péchés, la -miséricorde de Dieu est plus grande encore; mais fais pénitence et ne -pèche plus à l'avenir. Je prie pour toi jour et nuit, je vais prier avec -encore plus de ferveur. Que te dire de plus? je donnerais ma place dans -le paradis pour te voir sauvé. - -Ivan regarda sa nourrice, elle semblait sourire, mais le sourire n'était -pas attrayant sur ce visage rébarbatif. - ---Merci, Onoufrevna, merci; je suis mieux, va-t'en! - ---Oui, oui, mieux! tu te rassures aussi vite que tu t'épouvantais tout à -l'heure! et aussitôt tu penses à me chasser: va-t'en! Ne compte pas trop -sur la longanimité du ciel. Dieu commence à se lasser. Il te repousse -déjà, Satan se réjouit et va s'emparer de toi. Mais, tu trembles encore; -une gorgée de sbitten[14] te ferait du bien, bois-en! ton père, que Dieu -le reçoive dans son paradis! buvait du sbitten la nuit, et ta mère, que -le Seigneur donne la paix à son âme! ta mère aimait le sbitten. Ce -furent les maudits Chouiski qui lui en versèrent la dernière fois. - - [14] Boisson composée d'eau chaude, de miel et d'autres ingrédients. - -La vieille s'arrêta et parut oublier où elle était. Ses yeux -s'éteignirent; elle recommença à mâcher ses lèvres, branlant la tête -sans interruption. - -Tout à coup on frappa à la fenêtre. Ivan Vasiliévitch frissonna. - -La vieille se signa d'une main tremblante. - ---Vois, dit-elle, la pluie tombe à torrents et les éclairs commencent à -briller; voilà le tonnerre! Que Dieu ait pitié de nous. - -L'orage augmentait de violence et bientôt les roulements de la foudre et -les éclairs se succédèrent sans interruption dans le ciel embrasé. - -A chaque coup de tonnerre Ivan frissonnait. - ---Comme tu trembles, mon enfant! attends un moment, je vais aller te -chercher du sbitten. - ---C'est inutile, Onoufrevna, je suis bien. - ---Bien! mais ton visage est pâle. Tu devrais te coucher et bien te -couvrir. Mais quel lit as-tu là! des planches nues. Quelle idée! c'est -bon pour un moine et tu ne l'es d'aucune façon. - -Ivan ne répondit pas. Il paraissait écouter quelque chose. - ---Onoufrevna, dit-il tout à coup avec épouvante, qui marche dans le -corridor? j'entends des pas! - ---Que Jésus te garde! qui peut marcher ici maintenant? tu te trompes. - ---On marche, on marche! on vient ici! regarde, Onoufrevna! - -La vieille ouvrit la porte. Un vent froid traversa la chambre. Derrière -la porte apparut Maliouta. - ---Qui est là? demanda le Tzar en bondissant. - ---Ton chien roux, Ivan, répondit la nourrice en regardant avec colère -Maliouta, Grégoire Skouratof. Comme il t'a fait peur, le maudit! - ---Grégoire! dit le Tzar, rassuré par l'arrivée de son favori, sois le -bienvenu, d'où viens-tu? - ---De la prison, sire, nous avons continué les interrogatoires; j'apporte -les clefs. Maliouta salua profondément le Tzar et regarda de travers la -vieille nourrice. - ---Les clefs! dit la vieille en grommelant: puisses-tu être torturé en ce -monde avec des clefs brûlantes, Satan que tu es! oui, Satan! visage -diabolique! certes, toi, tu n'éviteras pas le feu éternel. Grégoire, tu -lècheras le fer rouge pour toutes tes calomnies; maudit, tu seras plongé -dans la poix bouillante, souviens-toi de mes paroles. - -Un éclair illumina la vieille en ce moment: elle était terrible avec sa -béquille levée et ses yeux étincelants. - -Maliouta lui-même se troubla un peu; mais l'arrivée du favori avait -ranimé Ivan. - ---Ne l'écoute pas, Grégoire, dit-il, tu la connais, ne fais pas -attention à des contes de vieille femme. Et toi, va-t'en, vieille folle, -laisse-nous. - -Les yeux d'Onoufrevna étincelèrent de nouveau. - ---Vieille folle, répéta-t-elle; je suis une vieille folle? vous vous -souviendrez de moi en l'autre monde, vous vous en souviendrez tous deux! -Tous tes favoris, Ivan, tous recevront leur récompense en ce monde, et -Griazny et Basmanof et Viazemski; à chacun suivant ses mérites, mais -celui-ci, continua-t-elle en montrant Maliouta avec sa béquille, -celui-ci n'aura pas sa récompense ici-bas: ses actions ne seront pas -punies sur la terre; c'est au fond de l'enfer que l'attend sa punition; -là une place lui est réservée; les démons le guettent et se réjouissent -de sa venue; il y a aussi une place pour toi, Ivan, une grande place -bien brûlante! - -La vieille sortit en traînant ses pieds et frappant le plancher de sa -béquille. - -Ivan était pâle. Maliouta ne dit pas un mot, le silence dura assez -longtemps. - ---Eh bien! Grégoire, dit enfin le Tzar, les Kolichef ont-ils avoué? - ---Pas encore, sire, mais cela ne tardera plus, je finirai bien par les -faire parler. - -Ivan entra dans des détails sur l'interrogatoire; la conversation sur -les Kolichef donna une autre direction à ses pensées; il lui sembla -qu'il pourrait dormir. Après avoir renvoyé Maliouta, il s'étendit sur le -lit et s'endormit. Soudain il fut réveillé par un choc. - -La chambre était éclairée faiblement par la lampe qui brûlait devant les -images. Un rayon de la lune, pénétrant par la fenêtre basse, jouait sur -les carreaux de faïence du poêle. Derrière le poêle chantait un grillon. -Une souris rongeait quelque part. Au milieu de ce silence, Ivan -Vasiliévitch fut pris d'une terreur nouvelle. - -Tout à coup, il lui sembla que le plancher s'entrouvrait et donnait -passage au boyard qu'il avait empoisonné. De semblables apparitions le -hantaient assez souvent; il les attribuait à des artifices de l'enfer. -Pour chasser le fantôme, il fit le signe de la croix. Mais le fantôme ne -s'éloigna pas: le boyard mort persévéra à le regarder de travers. Les -yeux du vieillard lui sortaient de la tête; son visage était bleu comme -au dîner, quand il eut vidé la coupe qu'Ivan lui avait envoyée. - -Encore une tentation! pensa le Tzar; mais je ne céderai pas aux -séductions de Satan, je briserai le charme diabolique. Dieu est -ressuscité; que ses ennemis se dispersent! - -Le mort sortit lentement de dessous le plancher et s'avança vers Ivan. - -Le Tzar voulut crier, mais ce fut en vain. Ses oreilles tintaient -affreusement. - -Le mort s'inclina devant lui. - ---Salut, Ivan! prononça une voix sourde et surhumaine,--je m'incline -devant toi qui m'as tué injustement. - -Ces mots retentirent au fond de l'âme d'Ivan. Il ne savait pas si -c'était le fantôme qui les avait prononcés ou sa propre pensée qui -devenait perceptible pour les oreilles. - -Cependant le plancher s'entrouvrit de nouveau; une autre ombre en -sortit; elle avait le visage du grand échanson, Daniel Adachef, auquel -Ivan avait fait trancher la tête quatre ans auparavant. Adachef s'avança -de la même façon, s'inclina et dit:--Salut, Tzar, je me courbe devant -toi qui m'as fait trancher la tête injustement! - -Après Adachef, apparut la boyarine Marie exécutée avec ses enfants; elle -sortit de dessous le plancher avec ses cinq fils. Tous saluèrent le Tzar -et chacun dit:--Salut, Ivan! Je m'incline devant toi! - -Ensuite apparurent le prince Kourliatef, le prince Obolenski, Nikita -Chérémétef et d'autres, assassinés par Ivan lui-même ou par ses ordres. - -La chambre se remplit de morts. Tous saluaient profondément le Tzar et -tous disaient:--Salut, salut, Ivan, nous nous inclinons devant toi! - -Puis vint le tour des moines, des ermites et des nonnes, tous en robes -noires, pâles et ensanglantés. - -Puis apparurent les guerriers qui étaient avec le Tzar au siége de -Kazan. On leur voyait des blessures béantes; ce n'était pas dans la -bataille qu'ils les avaient reçues, c'était le bourreau qui les avait -faites. - -Puis apparurent des vierges, les vêtements déchirés, et de jeunes femmes -portant des enfants à la mamelle; les enfants tendaient vers Ivan leurs -petits bras sanglants et bégayaient:--Salut, salut, Ivan, qui nous as -fait périr innocents! - -La chambre se remplissait toujours de fantômes. Impossible au Tzar de -distinguer l'illusion de la réalité. Les paroles des ombres étaient -répétées par des centaines de voix. Les prières des agonisants et le -chant des morts retentissaient aux oreilles d'Ivan; ses cheveux étaient -dressés sur sa tête. - ---Au nom du Dieu vivant, s'écria-t-il, si vous êtes des démons envoyés -par l'ennemi du genre humain, dispersez-vous! Si vous êtes réellement -les âmes de ceux que j'ai punis, attendez le jugement de Dieu; le -Seigneur nous jugera vous et moi! - -Les ombres éclatèrent en sanglots et tournoyèrent autour d'Ivan comme -les feuilles d'automne soulevées par le vent. Le chant des morts -retentit plus aigu, la pluie recommença à fouetter les carreaux et, au -milieu du bruit du vent, le Tzar crut entendre le son des trompettes et -une voix qui criait:--Ivan, Ivan! au jugement! au jugement! - -Le Tzar poussa un cri. Les chambellans accoururent des chambres -voisines.--Levez-vous, disait le Tzar d'une voix retentissante. Qui dort -maintenant! le dernier jour est arrivé! Tous à l'Église! Suivez-moi -tous! - -Les courtisans s'empressèrent, la cloche retentit. Les Opritchniks à -peine endormis entendirent le tintement familier, sautèrent de leurs -lits et se hâtèrent de s'habiller. Beaucoup d'entre eux soupaient chez -Viazemski. Ils étaient assis en face des flacons et chantaient des -chansons profanes. En entendant la cloche, ils tressaillirent, cachèrent -leurs riches caftans sous des soutanes noires et couvrirent leurs têtes -de hautes mitres. - -Toute la Sloboda se mit en mouvement. L'église de la Mère de Dieu -s'éclaira d'une lumière éclatante. Les habitants alarmés se jetèrent aux -portes et virent une multitude de feux errants d'une fenêtre à l'autre -dans le palais. Ensuite ces feux formèrent une longue chaîne et la -procession s'étendit en serpentant dans des passages intérieurs qui -réunissaient le palais au temple du Seigneur. - -Uniformément vêtus de soutanes noires, coiffés de mitres, tous les -opritchniks portaient des torches de résine, dont la lueur jouait d'une -manière bizarre sur les colonnes sculptées et les murailles peintes. Le -vent soulevait les soutanes et la lune ainsi que le feu des torches se -reflétait sur l'or, les perles et les pierres précieuses. - -En avant marchait le Tzar portant le costume de moine; il se frappait la -poitrine et priait en sanglotant. - ---Seigneur, aie pitié de moi, pécheur! Aie pitié de moi, chien immonde! -Aie pitié de ma tête impure! Apaise, Seigneur, les âmes des innocents -que j'ai fait mourir! - -A l'entrée de l'église, Ivan tomba en faiblesse. - -Les torches éclairèrent une vieille assise sur les degrés; elle étendit -vers le Tzar sa main tremblante. - ---Lève-toi, Ivan! dit Onoufrevna; je t'aiderai, il y a longtemps que je -t'attends ici. Entrons, Ivan, nous prierons ensemble! - -Deux opritchniks soulevèrent le Tzar. Il entra dans l'église. - -De nouvelles processions, également composées de soutanes noires et de -grandes mitres, couraient dans les rues avec leurs torches enflammées. -Les portes du temple engloutissaient toujours de nouveaux opritchniks -que les grandes images des saints regardaient d'un air indigné du haut -des murailles et des corniches. - -Au milieu de la nuit, jusque-là silencieuse, retentirent plusieurs -centaines de voix et on entendit au loin le son des cloches et le chant -des psaumes. - -Les prisonniers dans leurs cachots tressaillirent et se mirent à -écouter. - ---C'est le Tzar qui va à matines! dirent-ils, mon Dieu! adoucissez son -coeur, faites pénétrer la miséricorde dans son âme! - -Les petits enfants dans les maisons de la Sloboda dormant près de leurs -mères s'éveillèrent effrayés et se mirent à pleurer. Une de ces mères ne -pouvait pas apaiser son nourrisson.--Tais-toi, dit-elle enfin, tais-toi, -Maliouta va passer. - -Au nom de Maliouta, l'enfant cessa de pleurer; il se pressa avec effroi -contre sa mère et au milieu du silence de la nuit on entendit de nouveau -les psaumes des opritchniks et le tintement de la cloche. - - - - -CHAPITRE XII - -CALOMNIE. - - -Le soleil se leva, mais il n'éclaira pas une matinée heureuse pour -Maliouta. En rentrant chez lui, il ne retrouva pas son fils et il savait -maintenant que c'était pour toujours que Maxime avait quitté la Sloboda. -La fureur de Grégoire Skouratof était grande. Il avait envoyé des -cavaliers de tous côtés à la poursuite du fugitif. Il avait fait mettre -en prison les palefreniers dont le sommeil avait favorisé le départ de -Maxime. Les sourcils froncés, les dents serrées, il suivait la rue, -méditant s'il rendrait compte au Tzar de la fuite de Maxime ou s'il la -lui cacherait. - -Le trot des chevaux et une rumeur joyeuse se firent entendre derrière -lui. Maliouta se retourna. Le Tzarévitch, avec les Basmanof et une -troupe de jeunes cavaliers, revenait d'une promenade matinale. La terre -friable avait été ramollie par la pluie, les chevaux enfonçaient dans la -boue jusqu'au paturon. En voyant Maliouta, le Tzarévitch mit son cheval -au petit galop et couvrit de boue Grégoire Skouratof. - ---Je te salue jusqu'à terre, boyard Maliouta! dit le Tzarévitch en -arrêtant son coursier.--Nous avons rencontré tout-à-l'heure tes -cavaliers. Il paraît que Maxime est devenu rétif puisqu'il te montre les -talons; ou peut-être l'as-tu envoyé à Moscou pour acheter un bonnet de -boyard? - -Et le Tzarévitch rit aux éclats. - -Suivant l'étiquette, Maliouta avait mis pied à terre. Debout, la tête -nue, il essuyait avec sa main la boue de son visage. On eût dit que ses -yeux voulaient poignarder le Tzarévitch. - ---Pourquoi s'essuie-t-il? fit observer Basmanof cherchant à plaire au -Tzarévitch,--sur tout autre la boue paraîtrait, mais sur lui on ne la -remarquera pas. - -Basmanof parlait à demi-voix, mais Skouratof l'entendit parfaitement. -Lorsque toute la troupe, riant et causant, galopa après le Tzarévitch, -il remit son chapeau, monta à cheval et s'avança au pas vers le palais. - -Bon! pensa-t-il... attendez un peu, messeigneurs, attendez! Ses lèvres, -devenues pâles, grimacèrent un sourire et son coeur, déjà exaspéré par -la fuite de son fils, mûrit lentement la vengeance qui devait écraser -ses imprudents agresseurs. - -Quand Maliouta entra dans le palais, Ivan était assis dans sa chambre; -son visage était blême, ses yeux ardents. Il avait remplacé sa soutane -noire par un caftan jaune brodé sur les coutures, doublé d'étoffe bleue, -serré à la taille par huit cordons de soie avec de longs glands. Une -crosse et un kolpak, ornés d'un grand nombre de pierreries, étaient -placés sur une table à côté du Tzar. Les visions nocturnes, le long -office, l'absence de sommeil n'avaient pas épuisé les forces d'Ivan, -mais l'avaient amené au plus haut degré d'irritabilité. Tout ce qu'il -avait éprouvé dans la nuit se présentait de nouveau à lui comme une -tentation diabolique. Le Tzar avait honte de sa frayeur. - ---L'ennemi du nom du Christ, pensa-t-il, me contrecarre avec obstination -et vient en aide à mes ennemis. Mais je ne lui donnerai pas sujet de se -réjouir; je n'ai pas peur de ses incitations; je lui montrerai qu'il a -trouvé un athlète plus fort que lui. - -Et le Tzar résolut de sévir contre les traîtres comme par le passé et de -livrer ses ennemis au bourreau, fussent-ils une légion. Il chercha des -coupables parmi ceux qui l'entouraient. Chaque regard, chaque mouvement -lui paraissait maintenant suspect. Il se rappela diverses paroles de -ceux qui l'approchaient: dans ces paroles il crut découvrir la clef -d'une conjuration. Ses plus proches parents n'étaient pas à l'abri de -ses soupçons. - -Maliouta le trouva en proie à ce délire. - ---Sire, dit-il après un moment de silence, tu as daigné m'ordonner de -donner la question aux Kolichef au sujet de nouvelles trahisons. Compte -sur moi. Je saurai les faire parler. Il y a un seul nom que je n'oserai -pas, que je ne pourrai pas leur faire dire, celui du plus grand de tes -ennemis. - -Le Tzar regarda son favori avec étonnement. - -Il y avait dans les yeux de Maliouta quelque chose d'extraordinaire. - ---Il est tel, continua Skouratof et sa voix changea, que l'oeil le voit, -l'oreille l'entend, mais que la langue n'ose le formuler. - -Le Tzar le considéra d'un oeil interrogateur. - ---Vois-tu, sire, tu as puni beaucoup de brigands, et pourtant tu n'as -pas purgé la Russie de la trahison. Tu en puniras encore davantage et tu -ne seras pas plus avancé. - -Le Tzar écoutait mais ne devinait pas. - ---Parce que tu coupes les branches sèches, mais le tronc et la racine -restent parfaitement sains. - -Le Tzar ne comprenait encore rien, mais il écoutait avec une curiosité -croissante. - -Ainsi, par exemple, rappelle-toi quand tu fus sur le point de -mourir,--que Dieu te donne de longs jours! Les boyards ourdirent une -grande conspiration contre toi. Ils avaient alors avec eux ton frère -aîné Vladimir Andréevitch. - -Ah! pensa le Tzar, voilà la signification de mes visions nocturnes! -l'ennemi voulait obscurcir ma raison pour favoriser les machinations de -mon frère. Mais il n'en sera pas ainsi. Je n'épargnerai pas mon frère. - ---Parle, dit-il, en s'adressant d'une voix terrible à Maliouta--parle, -que sais-tu sur Vladimir Andréevitch? - ---Rien, sire, ce que je dis n'a pas de rapport avec Vladimir -Andréevitch. A son sujet, je ne sais même rien qui puisse faire -soupçonner qu'il trame quelque chose contre toi. Les boyards ne pensent -pas à lui maintenant. Il y a longtemps qu'il a renoncé à te disputer le -trône. Mes paroles n'ont pas trait à lui. - ---A qui donc? demanda le Tzar avec étonnement et ses traits se -contractèrent convulsivement. - ---Vois-tu, sire, Vladimir a abandonné l'idée de troubler l'État, mais -les boyards, eux, ne l'ont pas abandonnée. Ils se sont dit: il n'ose pas -monter sur le trône, nous y mettrons... - -Maliouta s'arrêta. - ---Qui? demanda le Tzar, et ses yeux lançaient des flammes. - -Maliouta se troubla. - ---Sire! tout n'est pas bon à dire. Le proverbe dit: réfléchis, devine, -mais garde ta langue derrière tes dents. - ---Qui? répéta le Tzar en se levant. - -Maliouta resta silencieux. - -Le Tzar le saisit à la gorge des deux mains, amena son visage près du -sien et plongea son regard dans le sien. - -Les jambes de Maliouta fléchissaient. - ---Seigneur, dit-il à demi-voix, ne te courrouce pas contre lui, il n'a -pas réfléchi. - ---Parle! dit le Tzar d'une voix étranglée, en serrant plus fort le cou -de Maliouta. - ---Il n'aurait pas eu cette pensée si on ne l'avait poussé. C'est celui -qui l'approche le plus près, qui l'y a poussé. Et lui, le criminel! il -s'est dit: un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est ainsi que cela doit -finir. - -Le Tzar commençait à comprendre. Il devint encore plus pâle, si c'est -possible. Ses doigts se détendirent et lâchèrent la gorge de Maliouta. - -Maliouta se remit. Il comprenait que le moment était arrivé de frapper -le coup décisif. - ---Sire! dit-il tout-à-coup rapidement, ne cherche pas la trahison au -loin. Ton compétiteur est assis devant toi, il boit à la même coupe que -toi, mange avec toi du même plat et porte les mêmes vêtements! - -Skouratof se tut et, plein d'anxiété, il osait à peine lever sur le Tzar -ses yeux sanglants. - -Le Tzar ne répondit rien. Ses mains s'abaissèrent. Il comprenait enfin. - -En cet instant on entendit dans la cour des cris joyeux. - -Au moment même où commençait cette conversation entre le Tzar et -Skouratof, le Tzarévitch rentrait avec ses favoris. Des marchands, venus -de Moscou pour implorer sa protection, l'attendaient dans la cour. En -l'apercevant, ils tombèrent à genoux. - ---Que voulez-vous, marchands, demanda négligemment le Tzarévitch? - ---Seigneur! répondirent les anciens, nous sommes venus implorer ton -appui! Sois notre soutien! Aie pitié de nous! Les opritchniks nous -ruinent; ils enlèvent nos femmes et nos enfants! - ---Voyez-vous les imbéciles! dit le Tzarévitch en s'adressant à Basmanof. -Ils voudraient garder leurs femmes et leurs marchandises pour eux seuls! -Il y a bien là de quoi pleurnicher! Retournez chez vous, je parlerai à -mon père en votre faveur, coquins. - ---Tu es notre père, que Dieu te donne de longues années! s'écrièrent les -marchands. - -Le Tzarévitch était à cheval. A côté de lui se trouvait Basmanof. Les -solliciteurs étaient à genoux devant lui; le plus ancien d'entre eux -offrait le pain et le sel sur un plat d'or. Maliouta voyait cette scène -de la fenêtre. - ---Seigneur, murmura-t-il au Tzar, regarde, voilà déjà le peuple qui le -salue en souverain! - -Et comme le magicien s'épouvante en voyant l'esprit du mal qu'il a -évoqué, de même Maliouta fut effrayé de l'expression que prirent les -traits du Tzar en entendant ses paroles. La figure d'Ivan n'avait plus -rien d'humain. Jamais Maliouta lui-même ne l'avait vu aussi terrible. - -Quelques moments s'écoulèrent. Soudain Ivan eut un sourire.--Grégoire, -dit-il en posant les deux mains sur l'épaule de Skouratof, comment -disais-tu tout à l'heure? Je coupe les branches mortes et le tronc reste -toujours intact. - ---Grégoire, continua le Tzar, articulant lentement chaque mot et -regardant Maliouta avec une effrayante expression, te chargeras-tu avec -la racine d'extirper la trahison? - -Une joie méchante crispa la bouche de Maliouta. - ---Je m'en chargerai, murmura-t-il en tremblant de tout son corps. - -L'expression du visage d'Ivan changea instantanément, le sourire -disparut, ses traits prirent une immobilité froide et implacable: son -visage semblait taillé dans le marbre.--Il faut agir immédiatement, -dit-il d'une voix saccadée et impérative.--Que personne ne sache ceci. -Il ira aujourd'hui à la chasse. Qu'aujourd'hui on trouve son corps dans -la forêt. On dira qu'il s'est tué en tombant de cheval. Connais-tu la -Mare du Diable? - ---Je la connais, sire. - ---C'est là qu'on le trouvera!--Le Tzar montra la porte. - -Maliouta sortit et respira plus librement dans le corridor. - -Le Tzar resta longtemps immobile, puis il s'avança lentement vers les -images et tomba à genoux. - -De tous les serviteurs de Maliouta, le plus brave et le plus actif était -son écuyer Mathieu Khomiak. Jamais il ne reculait devant le danger; il -aimait la lutte et la violence, et le cédait à peine en férocité à son -maître. Fallait-il brûler un village ou jeter dans la maison d'un boyard -une lettre qui le faisait mettre à mort? fallait-il enlever la femme de -n'importe qui? toujours on envoyait Khomiak, et Khomiak brûlait le -village, lançait la lettre et, au lieu d'une femme, il en enlevait une -douzaine. - -C'est encore à Khomiak que s'adressa cette fois Grégoire Skouratof. Ce -dont il fut question dans leur conversation, personne ne le sut. Mais ce -matin même, quand les chiens du Tzarévitch se répandaient joyeux dans -les environs de Moscou et que l'attention des chasseurs, placés sur la -piste, était dirigée sur le gibier; quand chacun avait l'oeil au guet et -ne s'occupait nullement de ce que faisaient ses camarades, en ce -moment-là, dans un sentier obscur, Maliouta et Khomiak galopaient dans -une direction opposée à la chasse. Entre eux deux se trouvait un -troisième cavalier, les mains liées et attachées à sa selle, le visage -recouvert d'un voile noir baissé jusqu'au-dessous du menton. A un des -détours du sentier, vingt opritchniks armés se réunirent à eux et tous -ensemble continuèrent à galoper sans souffler mot. - -Pendant ce temps la chasse suivait son cours; personne n'avait remarqué -l'absence du Tzarévitch, sauf deux écuyers qui, percés de coups de -poignards, expiraient dans un ravin. - -A trente verstes de la Sloboda, au milieu d'une forêt épaisse, il y -avait un marais fangeux, impossible à traverser, que le peuple appelait -la Mare du Diable. On racontait beaucoup de choses effrayantes sur cet -endroit. Les bûcherons avaient peur d'en approcher après la chute du -jour. Ils assuraient que dans les nuits d'été de petites flammes -couraient et sautillaient sur l'eau: c'étaient les âmes des personnes -tuées par les voleurs et jetées par eux dans la mare bourbeuse. Même au -beau milieu du jour, le marais avait un air de sombre mystère. De grands -arbres, privés de branches par le bas, s'élevaient au-dessus de l'eau -noirâtre. En s'y reflétant comme dans un miroir trouble, ils prenaient -l'aspect de géants difformes et d'animaux fantastiques. On n'entendait -jamais la voix humaine dans les environs du marais. Des volées de -canards en rasaient quelquefois la surface. On entendait dans les -roseaux le cri plaintif de la poule d'eau. Un corbeau planait seul -au-dessus des grands arbres et son croassement lugubre était répété par -les échos. Quelquefois, on entendait dans le lointain le bruit de la -cognée, le craquement d'un arbre coupé et sa chute sourde. Mais quand le -soleil disparaissait derrière les hauteurs, quand s'élevait au-dessus du -marais une vapeur transparente, le bruit de la cognée cessait et les -sons précédents étaient remplacés par d'autres sons. Le cri monotone des -grenouilles commençait d'abord timide et interrompu, ensuite -retentissant et formant un choeur. Plus l'obscurité devenait épaisse, -plus fort criaient les grenouilles. Leurs voix formaient une sorte de -sourd mugissement qui permettait à l'oreille, habituée à l'entendre, de -distinguer au travers le hurlement du loup et le gémissement de la -chouette. Les ténèbres devenaient plus profondes; les objets perdaient -leur premier aspect et revêtaient des formes nouvelles. L'eau, les -branches des arbres et les zones brumeuses se fondaient en un tout. Les -images et les sons se confondaient et échappaient à la conception -humaine. Alors la mare bourbeuse devenait le domaine de l'esprit impur. - -C'était vers ce lieu maudit, non par une sombre nuit, mais par une belle -matinée, que Maliouta et ses opritchniks dirigeaient leur course. - -Mais en même temps qu'ils s'avançaient de toute la vitesse de leurs -chevaux, d'autres jeunes gens à la mine suspecte se réunissaient dans -l'épaisse forêt voisine, non loin de la mare bourbeuse. - - - - -CHAPITRE XIII - -VANIOUKHA PERSTEN ET SES COMPAGNONS. - - -Dans une vaste clairière, entourée de vieux chênes et d'un taillis -impénétrable, s'élevaient quelques huttes en terre, entre lesquelles, -sur des troncs d'arbres abattus, sur des souches renversées, sur des tas -de foin et de feuilles sèches, étaient assises ou étendues un grand -nombre de personnes d'âges et de costumes différents. Des jeunes gens -armés sortaient continuellement des profondeurs de la forêt et se -réunissaient à leurs compagnons. Il y avait entre eux une grande -diversité. Les uns portaient des haillons, les autres des vêtements -éclatants d'or. Quelques-uns de ces jeunes gens portaient à la ceinture -des sabres, d'autres brandissaient dans leurs mains des boules de fer -attachées à une lanière de cuir, ou s'appuyaient sur de grandes -hallebardes. On ne voyait que balafres, cicatrices, têtes ébouriffées et -barbes incultes. - -La bande d'aventuriers se divisait en différents groupes. Au centre même -de la clairière, cuisait la soupe et rôtissaient sur des baguettes des -quartiers de boeuf. Au dessus du feu pétillant étaient suspendues des -marmites; la fumée se détachait en un nuage gris de la masse de verdure -qui entourait la clairière comme une muraille compacte. Les cuisiniers -toussaient, s'essuyaient les yeux et cherchaient à se défendre de la -fumée. - -Un peu plus loin un vieillard à tête grise et à longue barbe racontait à -la jeunesse quelques récits des temps passés. Il parlait debout, appuyé -sur une hache emmanchée à un long bâton. Dans cette position, le -vieillard était plus à son aise pour faire son récit. Il pouvait se -redresser, se tourner de tous côtés et dans les endroits dramatiques -agiter sa hache ou simuler un défi. Ses auditeurs l'écoutaient avec -avidité. Ils ouvraient des oreilles attentives et restaient la bouche -ouverte. Qui était assis par terre, qui avait grimpé sur une souche, qui -restait simplement sur ses jambes et écarquillait les yeux, mais le plus -grand nombre étaient couchés sur le ventre, les coudes appuyés sur la -terre et le menton dans les mains. On est ainsi plus commodément pour -entendre raconter. - -Plus loin, deux jeunes garçons s'échangeaient des coups de poing sur la -tête. Le jeu consistait en ceci: qui des deux demandera le premier -quartier; et ni l'un ni l'autre ne voulaient céder. Déjà les deux -adversaires étaient rouges comme deux betteraves, mais les poings -vigoureux ne cessaient de pleuvoir sur les têtes comme des marteaux sur -une enclume. - ---Eh! n'en as-tu pas bientôt assez, Khlopko? demanda celui qui -paraissait le plus faible. - ---Pas du tout, frère Andriouchka! je te le dirai. Mais toi, tu ne me -parais pas à ton aise. - -Et les poings continuaient à cogner. - ---Regardez, frères, voilà Andriouchka qui va se rendre, dirent les -spectateurs. - ---Non, il ne se rendra pas! répondirent les autres, pourquoi? il n'a -encore pas de mal. - ---Tu vas voir, il se rendra. - -Mais Andriouchka ne voulait pas se rendre. Il usa de ruse et, au lieu de -frapper son adversaire sur le sommet de la tête, il lui asséna un coup -de poing sur la tempe. - -Khlopko tomba. - -Quelques spectateurs rirent aux éclats, mais la plupart firent paraître -de l'indignation. - ---Ce n'est pas loyal! ce n'est pas loyal! crièrent-ils, Andriouchka a -triché. Le fouet à Andriouchka! - -Et Andriouchka fut immédiatement fouetté. - ---D'où venez-vous, enfants? demanda le conteur à quelques jeunes hommes -qui s'approchaient du feu et jetaient des regards timides autour d'eux. - -Ils étaient conduits par un robuste gaillard, ayant à sa ceinture un -large coutelas. Les nouveaux venus n'étaient pas armés, ils paraissaient -novices. - ---Écoutez, vous, jeunes faucons! dit en s'adressant à eux l'homme armé -du coutelas, le grand-père Korchoun vous demande d'où vous venez; -répondez au grand-père! - ---Je viens d'au delà de Moscou, répondit l'un d'eux en hésitant un peu. - ---Et pourquoi t'es-tu envolé du nid? demanda Korchoun: le froid t'en -a-t-il chassé, ou la chaleur était-elle trop grande? - ---Il y faisait trop chaud, répondit le jeune homme. Les opritchniks sont -venus, ont mis le feu à l'izba, puis quand elle a été brûlée, il y -faisait trop froid. - ---C'est cela. Tu n'es pas bête, mon garçon, et toi que viens-tu faire -ici? - ---Chercher une famille. - -Les brigands se mirent à rire. - ---Pense à ce que tu dis! comment, une famille? - ---Oui, comme les opritchniks ont tué mon père, ma mère, ma soeur et mes -frères, je m'ennuie tout seul au monde. Je me suis dit: j'irai trouver -les bonnes gens; ils me donneront à boire et à manger et seront pour moi -des pères et des frères. J'ai rencontré dans les environs ce jeune -homme, j'ai deviné que c'était l'un de vous et je lui ai demandé de -m'emmener avec lui. - ---Tu es un brave garçon! dirent les brigands, assieds-toi avec nous et -partage le pain et le sel, nous serons pour toi des frères. - ---Et celui-là, qui baisse le nez comme s'il avait trop bu? hé! pleureur, -pourquoi fais-tu la grimace et d'où viens-tu? - ---Des environs de Kolomna, répondit lentement un vigoureux garçon qui se -trouvait derrière les autres avec un air triste. - ---Eh bien! les opritchniks t'ont-ils fait quelque chose aussi à toi? - ---Ils m'ont enlevé ma fiancée! répondit le jeune homme à contre-coeur et -d'une voix traînante. - ---Allons, raconte-nous cela. - ---Que vous raconter? Ils l'ont trouvée et ils l'ont emmenée. - ---Et ensuite? - ---Comment, ensuite? ensuite, rien. - ---Pourquoi ne l'as-tu pas reprise? - ---Où donc la reprendre? dès qu'ils l'ont trouvée, ils l'ont emmenée. - ---Et tu les regardais faire, la bouche ouverte? - ---Non, au contraire, à la fin je me mis dans une telle colère... que -Dieu me pardonne! mais ils étaient partis. - -Les brigands rirent aux éclats. - ---Allons, frère, on voit que tu n'es pas aisé à mettre en mouvement. - -Le jeune homme baissa son visage stupide et resta silencieux. - ---Allons! mon garçon, dit un des brigands, ils t'ont pris ta fiancée; -n'aie pas peur, tu en trouveras une autre. - ---Le jeune homme leva la tête, ouvrit la bouche et ne dit pas un -mot.--Sa figure parut plaisante aux brigands. - ---Écoute donc, on te parle! dit l'un d'eux en lui donnant un coup de -poing sur le ventre. - -Le jeune homme ne répondit pas. Le brigand frappa plus fort. Le jeune -homme le regarda d'un air si stupide que tous recommencèrent à rire. -Plusieurs s'approchèrent et lui donnèrent successivement chacun un coup. -Le pauvre diable ne savait s'il devait se fâcher ou rire. Mais un coup -plus fort que les autres le fit sortir de son sang-froid apathique. - ---Faites attention! Si vous me faites mal, je vais me fâcher. - -Les brigands rirent de plus belle. Le jeune homme paraissait vouloir se -fâcher, mais la paresse et l'apathie naturelle étaient plus fortes que -la colère. Il ne voulait pas se mettre en mouvement pour des bagatelles -et jusqu'ici rien ne lui paraissait grave. - ---Fâche-toi donc, animal! disaient les brigands. Pourquoi ne te -fâches-tu pas? - ---Pas encore; allez! - ---Voyez quel gourmand! attrape. - ---Allez, plus fort! - ---Voilà. - ---Maintenant, attention! dit le jeune homme, se fâchant à la fin pour -tout de bon. - -Il releva ses manches, cracha dans ses mains et commença à frapper à -droite et à gauche les assaillants comme les spectateurs. Les brigands -ne s'attendaient pas à une pareille charge. Les plus voisins furent en -un instant renversés et roulèrent aux pieds de leurs compagnons. Toute -la compagnie recula vers le feu; la marmite fut renversée et la soupe se -répandit sur les charbons. - ---Plus doucement, plus doucement, Satan! tu renverses tout! On te dit: -plus doucement, criaient les brigands! - -Mais le jeune homme n'entendait plus rien. Il continuait à frapper -autour de lui et à chaque coup il renversait un brigand et quelquefois -deux. - ---Voyez quel ours! disaient ceux qui étaient parvenus à se mettre à -l'écart. - -Enfin, il revint à lui et cessa de frapper. Il s'arrêta au milieu des -marmites renversées et des pots cassés en se grattant l'oreille comme -s'il eût voulu dire:--Allons, que diable ai-je fait là? - ---Frère, dirent les brigands en se remettant sur leurs jambes et se -frottant les côtes, si tu t'étais fâché à temps, ils ne t'auraient pas -certainement enlevé ta fiancée. Quel hercule! - ---Mais quel est ton nom, demanda le vieux brigand? - ---Mitka. - ---Allons, Mitka! bravo, Mitka! - ---En voilà un Mitka! - ---Enfants, accourut dire un brigand, l'ataman recommence à conter des -histoires du temps qu'il était sur le Volga. Tous se rassemblent autour -de lui: allons vite ou nous n'aurons pas de place. - ---Allons, allons écouter l'ataman, s'écrièrent les brigands. - -Sur un tronc d'arbre, au pied d'un énorme chêne, était assis un homme -aux larges épaules, de taille moyenne, vêtu d'un riche sarrau brodé -d'or. Sa tête était couverte d'un casque rond, ayant la forme d'une -calotte. A ce casque était reliée la barniza ou pèlerine en mailles -d'acier qui abritait des coups de sabre la nuque, le cou et les -oreilles. L'homme aux larges épaules tenait dans sa main une chegone, -sorte de marteau aiguisé d'un côté et emmanché comme une hache. Dans cet -attirail, il eût été difficile de reconnaître notre ancienne -connaissance Vanioukha Persten. Ses yeux regardaient de tous côtés. Sous -ses courtes moustaches noires, ses dents étincelaient d'une blancheur si -éblouissante qu'elles paraissaient éclairer son visage. Les brigands -écoutaient en silence. - ---Car, voyez-vous, frères, disait Persten,--ce n'est pas une chose bien -merveilleuse d'arrêter un convoi, ou de dévaliser un boyard quand on est -dix contre un. Mais ce qui n'est pas commun, c'est, étant seul, de -piller plus de cinquante personnes. - ---En effet, c'est un peu fort, interrompirent les brigands, est-ce toi -qui l'as fait? - ---Je ne parle pas de moi, mais je connais un brave qui, à lui seul, -arrêterait un convoi. - ---Ce doit être encore ton héros du Volga? - ---Lui-même, en voilà un exemple. Un bateau remontait le Volga depuis -Astrakhan, traîné au moyen d'une cordelle tirée par des haleurs sur la -rive. Il y avait beaucoup de monde sur ce bateau, de jeunes marchands -avec des arquebuses et des sabres, le caftan déboutonné, le chapeau sur -l'oreille, comme s'ils eussent été des nôtres. Pour cargaison: de l'or, -des pierres précieuses, des perles, des articles d'Astrakhan et toute -espèce de choses. La rive était élevée, le chemin de halage étroit et, -au milieu du Volga, une île: un rocher nu, au milieu du courant, formait -une pointe tranchante comme un couteau. - -Voilà donc que mon brave s'informe de l'approche du bateau. Il ne dit -rien à personne, part le matin, se couche entre les broussailles et ne -bouge pas. Une heure s'écoule, une autre heure passe, arrivent les -haleurs au nombre de vingt, les uns après les autres, penchés en avant -sur leur courroie de cuir, gémissant et tirant la langue dans leurs -efforts. Évidemment le bateau était lourd et la rivière rapide, -difficile à remonter. - -Mon brave attend qu'ils aient remonté cinquante sagènes en dessus de la -pointe de la roche. Puis il bondit d'entre les buissons, coupe la -cordelle d'un coup de sabre et comme les haleurs tirent de toutes leurs -forces, ils tombent sur le nez. Lui avec sa massue, avec le poing frappe -sur l'un et sur l'autre, tous prennent leurs jambes à leur cou! Le -bateau est emporté par le courant droit sur la pointe de roches. Les -marchands prennent l'alarme, personne ne pense à faire feu, ils ne -songent qu'à éviter la pointe pour que le bateau ne se brise pas. Mais -mon brave saisit la cordelle d'une main, de l'autre un arbre et arrête -ainsi le bateau. - ---Hé! vous, aûneurs de draps, marchands, jeunes braves! jetez vos sabres -et vos arquebuses à l'eau, sinon je laisse aller la cordelle, et vous et -votre cargaison vous allez vous briser sur la pointe. - -Les marchands pensèrent bien à faire feu sur le héros, mais ils -rejetèrent cette idée:--à quoi bon le tuer, il lâche la cordelle et nous -sommes perdus! - -Pas de remède, ils jettent leurs armes dans l'eau, mais pas toutes; ils -se disent, quand tu viendras sur le pont, jeune homme, pour piller le -bateau, nous te canarderons. Mais mon héros n'est pas un sot. - ---Bien, dit-il, marchands, mes amours, vos armes sont au fond, -allez-vous-en aussi là où vous voudrez! Ou en d'autres termes, jetez -vous à l'eau! - -Ils auraient voulu se révolter, mais lui, mes enfants, attacha la -cordelle à l'arbre, saisit son arquebuse et commença à tirer sur eux. -Alors tous, tant qu'ils étaient, sautèrent à l'eau comme des -grenouilles. - -Et lui, leur crie-t-il: ne nagez pas ici, mais allez de l'autre côté, -sinon je vous tire comme des canards! - ---Eh bien! enfants, comment trouvez-vous mon héros? - ---Un brave! dirent les brigands,--un vrai brave! et qu'est-ce qu'il fit -du bateau? - ---Du bateau? Il enroula la cordelle autour de son bras et hala le bateau -sur le sable. - ---Il est donc aussi grand que Polkan? - ---Non. Il n'est pas beaucoup plus grand que moi, mais il est plus large -d'épaules. - ---Plus large d'épaules que toi! Mais à quoi ressemble-t-il alors? - ---Il ressemble à un brave: tête ébouriffée, barbe noire, un peu courbé, -visage plat, et après cela, des yeux qui vous épouvantent. - ---Pardonne, Ataman, tu parles de lui comme d'une merveille et nous avons -peine à te croire. Jamais nous n'avons vu plus brave que toi. - ---Vous n'avez pas vu mieux que moi! et qu'avez-vous vu, coquins? Sachez, -continua Persten avec chaleur, qu'en face de lui je ne suis rien, un -pauvre diable. - ---Et comment s'appelle ton héros? - ---On l'appelle Iermak, frères. - ---Quel drôle de nom! Mais comment, est-ce qu'il est seul? N'a-t-il pas -une bande avec lui? - ---Non, il n'est pas seul. Il a une bonne bande avec lui et de fidèles -lieutenants. Mais le Tzar très-orthodoxe les a pris en haine. Il a -envoyé ses troupes sur le Volga pour les détruire, les pauvres enfants! -et il a ordonné d'amener à Moscou l'un des lieutenants, Ivan Koletz, -pour lui trancher la tête. - ---Eh bien! l'ont-ils pris? - ---Ils l'avaient pris, mais il leur a glissé entre les doigts et s'est -enfui. Où est-il maintenant? Dieu le sait, mais je crois qu'il ne -tardera pas à regagner les bords du Volga. Celui qui vient une fois sur -le grand fleuve ne peut plus rester ailleurs. - -L'Ataman se tut et se mit à rêver. Les brigands réfléchissaient aussi. -Leurs têtes audacieuses se penchèrent sur leurs larges poitrines; ils -caressèrent en silence leurs longues moustaches et leurs barbes -touffues. A quoi pensaient les braves aventuriers, assis dans la -clairière, au milieu de l'épaisse forêt? A leur jeunesse perdue, quand -ils auraient pu être des guerriers honorables ou de paisibles colons? au -Volga argenté? ou bien à ce prodigieux héros dont Persten venait de -raconter les hauts faits? ou songeaient-ils à ces deux piliers -supportant une solive, appareil sinistre auquel pensait, à cette époque, -toute tête proscrite? - -Ataman! s'écria un brigand en courant à toute jambe vers Persten, à cinq -verstes d'ici, sur la route de Rézan, il y a vingt cavaliers portant de -riches armes et des caftans galonnés d'or. Leurs chevaux valent plus de -cent roubles chacun. - ---Où vont-ils? demanda Persten en se levant. - ---Ils viennent de tourner dans la direction de la mare bourbeuse. Dès -que je les ai vus j'ai couru tout droit ici à travers bois et marais. - ---Allons, enfants, s'écria Persten, vingt hommes avec moi! - ---Toi, Korchoun, continua-t-il en s'adressant au vieux brigand, -prends-en vingt autres et allez vous mettre en embuscade près du chêne -creux, vous leur couperez la route, si par hasard nous les manquions. -Allons, vivement les sabres! - -Persten brandit sa masse d'armes et prit un regard impérieux. Il -ressemblait à un chef de guerre au milieu d'une troupe disciplinée. -L'attitude des brigands changea tout à coup: de libre elle devint -déférente et obéissante. - -En un clin d'oeil quarante hommes sortirent de la foule et se formèrent -en deux bandes. - ---Eh! Mitka! dit Korchoun au jeune homme des environs de Kolomna,--voilà -une trique, viens avec nous, tu nous aideras, mais tâche de te fâcher! - -Mitka se gratta l'oreille, prit avec indifférence, des mains du -vieillard, une énorme massue, la mit sur son épaule et partit se -dirigeant, à la suite de sa bande, vers le chêne creux. - -L'autre bande, commandée par Persten, courut vers la mare du diable à la -poursuite des cavaliers inconnus. - - - - -CHAPITRE XIV - -LE SOUFFLET. - - -Tandis que Maliouta et Khomiak, suivis d'un détachement d'opritchniks, -entraînaient l'inconnu vers la mare du diable, Sérébrany était assis à -une table couverte de flacons et de verres et causait amicalement avec -Godounof. - ---Dis-moi donc, Boris, disait Sérébrany, qu'est-il arrivé au Tzar cette -nuit? Pourquoi toute la Sloboda s'est-elle levée pour assister à un -office de nuit? Est-ce que cela vous arrive souvent? - -Godounof leva les épaules. - ---Notre souverain, dit-il, gémit, pleure sans cesse sur ses ennemis et -prie souvent pour le repos de leurs âmes. Il n'y a rien d'étonnant qu'il -nous ait appelés à la prière cette nuit. Bazile le Grand, lui-même, dans -sa deuxième épître à Grégoire de Naziance, dit que tous les deux jours -il faut assister à l'office de nuit. Au milieu du silence, quand ni les -yeux ni les oreilles n'agissent pernicieusement sur le coeur, il sied à -l'âme humaine de se présenter devant Dieu. - ---Boris! il m'est arrivé autrefois de voir le Tzar prier. Ce n'était pas -comme aujourd'hui. Tout est différent maintenant. Et cette opritchna, je -n'y comprends rien. Ce ne sont pas des moines, mais de vrais brigands. -Dans le peu d'instants que j'ai passés à Moscou, j'ai entendu raconter -et vu des choses si déplorables que c'est à ne pas y croire. Ils ont -circonvenu le Tzar. Toi, Boris, tu l'approches, il t'aime, tu devrais -lui parler de l'Opritchna. - -Godounof sourit de la simplicité de Sérébrany. - ---Le Tzar est bon pour tous, dit-il avec une humilité feinte, et ce ne -sont pas mes services qui m'ont valu sa bienveillance. Ce n'est pas à -moi de juger les actes de mon souverain, de donner des conseils au Tzar. -L'opritchna est facile à comprendre: toute la terre appartient au Tzar, -nous sommes tous sous sa main puissante; ce que le Tzar prend est à lui, -ce qu'il nous laisse est à nous; celui auquel il ordonne de vivre près -de lui, celui-là a sa confiance; celui auquel il ne dit rien, ne l'a -pas; voilà toute l'opritchna. - ---C'est cela, Boris, ce que tu dis est clair, mais en pratique, c'est -autre chose. Les opritchniks écrasent et persécutent la nation plus que -des Tatars. Ils ne relèvent d'aucun juge. Tout le pays souffre par eux, -tu devrais en parler au Tzar. Il te croirait. - ---Prince Nikita, il y a beaucoup de mal dans le monde. Ce n'est pas -parce que des hommes en oppriment d'autres que les uns sont des -opritchniks et les autres de la Zemchina, mais parce que les uns et les -autres sont des hommes. Supposons que je parle au Tzar; qu'en -arriverait-il? Tous s'élèveraient contre moi et le Tzar lui-même se -courroucerait. - ---Eh bien! qu'il se courrouce, tu aurais fait ton devoir en lui disant -la vérité. - ---Nikita! Il ne faut pas souvent la dire et, quand on la dit, il faut -choisir son moment. Si j'avais contredit le Tzar, il y a longtemps que -je ne serais plus ici et, si je n'avais pas été ici, qui t'aurait tiré, -hier soir, des mains du bourreau? - ---C'est une autre affaire, Boris, que Dieu te donne la santé, sans toi -j'étais perdu! - -Godounof se figura qu'il avait persuadé le prince. - ---Vois-tu, Nikita, continua-t-il, c'est bien de se faire le champion de -la vérité, mais seul contre une armée! Que ferais-tu, par exemple, si -quarante voleurs égorgeaient devant toi un innocent? - ---Ce que je ferais? Je dégainerais mon sabre, j'attaquerais tes quarante -voleurs et je les sabrerais tant que j'en aurais la force. - -Godounof regarda le prince avec étonnement. - ---Et tu serais tué au cinquième, au plus tard au dixième voleur; et tu -n'aurais pas empêché les autres d'égorger l'innocent. Non; il vaut mieux -n'y pas toucher, prince, et quand ils seront en train de dévaliser le -mort, ils crieront que Stepka a plus pris que Mitka, et ils s'égorgeront -entre eux. - -Cette réponse ne plut pas à Sérébrany. Godounof s'en aperçut et changea -la conversation. - ---Vois, dit-il en regardant par la fenêtre, qui nous arrive à fond de -train, prince, n'est-ce pas ton écuyer? - ---C'est impossible! répondit Sérébrany; il m'a demandé ce matin la -permission d'aller en pèlerinage à vingt verstes d'ici... - -Mais en regardant plus attentivement le cavalier, le prince reconnut en -effet Michée. Le vieillard était pâle comme la mort, il était monté à -poil; on voyait qu'il s'était élancé sur le premier cheval tombé sous sa -main, on voyait surtout qu'il n'avait plus la tête à lui, car, malgré -les convenances, il galopait dans la cour jusque sous les fenêtres du -palais. - ---Prince Nikita! cria-t-il avant de pouvoir être entendu--tu bois, tu -manges, tu te reposes et tu ne vois pas la trahison. Tout à l'heure, -j'ai rencontré, derrière l'église, Maliouta Skouratof et Khomiak, tous -deux à cheval, et entre eux, les mains liées, le croirais-tu? le -Tzarévitch lui-même! le Tzarévitch, prince! Ils lui avaient couvert la -tête d'un voile noir, les maudits! mais le vent l'a soulevé et j'ai -reconnu le Tzarévitch. Il m'a regardé comme pour me demander secours. -Alors Maliouta, ce neveu de sorcière, s'est approché de lui et a rabattu -aussitôt le voile. - -Sérébrany bondit de sa place. - ---Tu entends, tu entends, Boris, cria-t-il les yeux étincelants, faut-il -attendre que les voleurs se dévorent entre eux?--et il s'élança sur le -perron. - ---Donne-moi ton cheval, cria-t-il, en arrachant la bride des mains de -Michée. - ---Ce cheval ne te convient pas, prince, c'est une rosse. Comment -pourras-tu aller chez le Tzar sur cette monture? Cependant le prince -l'avait déjà enfourché et volait non chez le Tzar mais à la poursuite de -Maliouta... - -Il existe sur cet événement une vieille chanson, probablement -contemporaine d'Ivan. - -En voici le sens: - -«Après avoir conquis et Kazan et Astrakhan, le Tzar Ivan extirpa la -trahison et de Pakof et de Novgorod; puis il dit: n'extirperai-je pas -aussi toute trahison de Moscou aux blanches murailles? Le brigand -Maliouta Skouratof lui glisse aussitôt à l'oreille: Tu passeras un -siècle, Tzar Ivan Vasiliévitch, à extirper la trahison; ton adversaire -est devant toi, il mange du même plat que toi, il boit de la même coupe -que toi, les vêtements qu'il porte sont de la même étoffe que les -tiens.» Le Tzar comprit et s'irrita fort contre le Tzarévitch. «Liez-lui -les mains, dit-il aux boyards, revêtez-le de noirs vêtements, traînez-le -dans un marais fangeux, livrez-le à une prompte mort!» Tous les boyards -se dispersèrent, seul Maliouta, le bourreau, resta: il lui lia les -mains, il le revêtit d'un vêtement noir, il le traîna à la mare du -diable. Un serviteur de Nikita le vit, il sauta sur un cheval qui -portait de l'eau et courut prévenir son maître. «Tu bois, tu manges, tu -te reposes, lui dit-il, tu ne te doutes pas du malheur qui nous menace. -Une étoile du ciel va tomber, un pur flambeau de cire va s'éteindre, le -jeune Tsarévitch va ne plus exister.» Nikita Romanovitch s'effraie; il -saute sur le cheval qui portait de l'eau et s'élance vers le marais -fangeux, à la mare maudite. Il frappe Maliouta sur la joue. «Cette fois -Maliouta, lui dit-il, le morceau que tu as pris est trop gros; il va -t'étrangler.» - -Cette chanson ne rend peut-être pas exactement l'événement, mais elle -concorde certainement avec l'esprit du siècle. Ce n'est que d'une -manière incomplète et confuse que le peuple apprenait ce qui se passait -dans le palais du Tzar et dans le cercle de ses intimes, mais, comme à -cette époque les classes n'étaient pas encore séparées et ne vivaient -pas étrangères l'une à l'autre, ces nouvelles, même défigurées, ne -dépassaient pas la vraisemblance et portaient le cachet d'une croyance -commune et de l'opinion générale. - -Es-tu réellement tel, prince Nikita, que je te représente? il n'y a que -les murs du Kremlin et les vieux chênes de Moscou qui peuvent le dire. -C'est du moins ainsi que tu m'apparus à l'heure des paisibles rêveries, -le soir, lorsque l'obscurité s'étendait sur les champs, lorsqu'au loin -se mouraient les bruits du jour et qu'alentour tout devenait silencieux, -tandis que le vent remuait doucement les feuilles et qu'il n'y avait -plus que le hanneton qui volât. L'amour de la patrie se réveillait en -moi avec tristesse et angoisse; notre vieux temps, à la fois lugubre et -éclatant, se déroulait devant moi, comme si, à la place des yeux que -voilaient les ténèbres, j'eusse senti ouvrir en moi un regard intérieur -auquel les siècles ne présentaient pas d'obstacle. Tel tu m'apparus, -Nikita; je te voyais, là, devant moi, volant à la poursuite de Maliouta, -et je me transportais par la pensée à cette effrayante époque où rien -n'était impossible. - -Sérébrany avait oublié qu'il était sans sabre ni pistolet et que le -cheval qu'il avait pris était vieux. Dans son temps, c'était un vaillant -coursier; il avait servi vingt ans sur les champs de bataille et, au -lieu d'obtenir la retraite due à sa vaillance, on l'avait mis encore à -charger de l'eau ou du fumier et on ne lui ménageait pas les coups de -fouet. Maintenant il a senti sur lui un cavalier puissant et il s'est -rappelé son passé, quand il portait des héros dans les combats -terribles, quand il était nourri d'orge choisie et abreuvé d'hydromel. -Il a gonflé ses naseaux, il a tendu le cou et il vole à la poursuite de -Maliouta Skouratof. - -Maliouta galope avec ses opritchniks dans la forêt épaisse. Il se hâte -d'arriver à la mare maudite et pour que ses compagnons ne sachent pas -quel est celui qu'ils conduisent à la mort, il abaisse sans cesse sur la -figure du Tzarévitch le voile que le vent soulève. S'ils le savaient, -ils abandonneraient Maliouta et prendraient parti pour sa victime. Mais -les opritchniks croient que c'est un homme ordinaire qui galope entre -Khomiak et Maliouta, et ils s'étonnent seulement qu'on aille si loin -pour le mettre à mort. - -Maliouta presse les opritchniks, se fâche contre les chevaux et frappe -de son fouet leurs hanches nerveuses. - ---Oh! les rosses, les sacs à foin! le Tzar pourrait réfléchir, envoyer à -notre poursuite! - -Le hideux Maliouta galope dans la sombre forêt, les oiseaux le -regardent, le cou allongé, les noirs corbeaux volent au-dessus de -lui--la mare du diable n'est déjà plus loin. - ---Eh! dit Maliouta à Khomiak, n'entends-tu pas derrière nous le galop -d'autres cavaliers? - -Non, répondit Khomiak, c'est le bruit des fers de nos chevaux qui -retentit dans la forêt. - -Et Maliouta presse encore les opritchniks et frappe plus fort les -coursiers. - ---Eh! dit-il à Khomiak, quelqu'un ne crie-t-il pas après nous? - ---Non, répond Khomiak, c'est l'écho qui répète nos paroles. - -Et Maliouta continue à frapper les coursiers. - ---Ah! rosses, sacs à foin! Ah! quelqu'un nous poursuit! - -Tout-à-coup Maliouta entend derrière lui:--Arrête, Grégoire Skouratof! - -Sérébrany était sur les talons de Maliouta. Le vieux porteur d'eau ne -l'avait pas trahi. - ---Arrête, Maliouta! répéta Sérébrany et, ayant atteint Skouratof, il le -frappa au visage de sa main vigoureuse. - -Le coup asséné par Nikita fut violent: il résonna comme une arquebusade, -la forêt en retentit, des feuilles mortes en tombèrent; les bêtes fauves -rentrèrent précipitamment dans le fourré, les hibous aux grands yeux -s'envolèrent dans leurs trous; les paysans, occupés loin de là à diriger -leurs charrues, se regardèrent et dirent, étonnés:--As-tu entendu le -craquement? n'est-ce pas le vieux chêne de la mare du diable qui s'est -brisé? - -Maliouta fut désarçonné. Le pauvre vieux cheval du Prince Nikita -broncha, fit quelques pas et tomba pour ne plus se relever. - ---Maliouta! cria le prince en bondissant, tu vas recevoir le prix de ta -trahison. - -Et arrachant du fourreau le sabre de Skouratof, il s'apprêta à lui -fendre le crâne. - -Soudain, un autre sabre siffla au-dessus de la tête du prince. Mathieu -Khomiak s'était élancé au secours de son maître. Le combat s'engagea -entre Khomiak et Sérébrany. Les opritchniks, les sabres levés, tombèrent -sur le prince, mais les arbres et les branchages les empêchèrent de -l'entourer immédiatement. - -Allons, pensa le prince en repoussant les assaillants, perdrai-je la vie -sans sauver le Tsarévitch! Si Dieu me donnait seulement la force de -résister une demi-heure, peut-être, d'un côté ou de l'autre, -viendra-t-il quelque secours! - -En cet instant même, un coup de sifflet retentit dans la forêt; des cris -nombreux lui répondirent, un opritchnik dont le sabre allait frapper le -prince, tomba la tête fendue et sur son corps apparut Vanioukha Persten, -brandissant sa massue ensanglantée. Au même instant, les brigands, comme -une bande de loups, se jetèrent sur l'escorte de Maliouta et la mêlée -devint générale. Les cavaliers auraient bien voulu charger leurs -adversaires, mais nulle part ils ne pouvaient prendre du champ; les -arbres et les buissons les environnaient. Beaucoup tombèrent -immédiatement, d'autres se remirent et poussant leur cri de ralliement: -Goida! foulèrent aux pieds les audacieux aventuriers. Persten lui-même, -blessé à la main, ne frappait plus avec la même énergie, quand un -nouveau coup de sifflet retentit dans la forêt. - ---Soutenez ferme, enfants! cria Persten; voilà grand-père Korchoun qui -arrive. - -Et il n'avait pas fini sa phrase que Korchoun, avec son détachement, -tombait déjà sur les opritchniks et entamait avec eux une lutte ardente -et sanglante. Il était difficile à des cavaliers, au milieu des bois, de -lutter contre des piétons. Les chevaux se cabrant tombaient à la -renverse et écrasaient leurs maîtres; les opritchniks combattaient avec -le courage du désespoir. Le sabre de Khomiak sifflait comme un -tourbillon et brillait au-dessus de sa tête comme la lueur d'un éclair. - -Tout-à-coup au milieu de la mêlée générale il y eut un moment -d'hésitation. Mitka traversa la foule et s'élança droit sur Khomiak, -renversant sur son passage amis et ennemis. Mitka avait reconnu le -ravisseur de sa fiancée. Levant à deux mains son énorme bûche, il en -frappa son ennemi. Khomiak se rejeta en arrière; le coup frappa sur la -tête du cheval; le cheval tomba mort et la bûche se rompit. - ---Attends! s'écria Mitka en se ruant sur Khomiak, maintenant tu ne t'en -iras plus. - -Le combat finit, personne ne résistait plus. Tous les opritchniks -étaient morts, Maliouta seul s'était sauvé sur son coursier rapide. - -Les brigands comptèrent les leurs: beaucoup manquèrent à l'appel; de -leur côté, ils avaient fait aussi des pertes nombreuses. - ---C'est donc ici, dit Persten, en s'approchant du prince et essuyant la -sueur de son front, c'est donc ici, boyard, que nous devions nous -revoir. - -Dès la première apparition des brigands, Sérébrany s'était élancé vers -le Tsarévitch et avait mis son cheval à l'écart. Le Tzarévitch était lié -à sa selle. Sérébrany coupa les liens avec son sabre, aida le Tsarévitch -à s'en débarrasser et enleva le mouchoir qui lui fermait la bouche. -Pendant toute la durée du combat, le prince ne s'éloigna pas de lui et -le couvrit de son corps. - ---Tzarévitch, dit-il, en voyant que les brigands commençaient à -dépouiller les morts ou s'occupaient de saisir leurs chevaux, le combat -est terminé, tous tes ennemis ont succombé, Maliouta seul s'est enfui et -je ne pense pas qu'il soit difficile de s'en emparer, quand le Tzar en -aura donné l'ordre. - -Au nom de Tzarévitch, Persten recula. - ---Comment? dit-il, c'est le Tzarévitch? le fils du Souverain? c'est lui -que nous avons délivré, c'est lui que ces chiens emmenaient garrotté? - -Et l'ataman se jeta aux genoux du fils d'Ivan. - -La nouvelle se répandit rapidement parmi les brigands. Tous cessèrent de -visiter les poches des morts et vinrent se prosterner devant le -Tzarévitch. - ---Grand merci, braves gens! dit-il gracieusement et sans l'air -impertinent qui lui était habituel, qui que vous soyez, grand merci! - ---Il n'y a pas de quoi, seigneur, répondit Persten:--si j'avais su que -c'était toi qu'ils emmenaient, j'aurais amené deux cents hommes au lieu -de quarante, et alors ce Skouratof ne nous aurait pas échappé; nous -l'aurions pris vivant et lui aurions fait son affaire sous tes yeux. -Mais il paraît que nous avons ici son écuyer; c'est une de mes vieilles -connaissances et à défaut du brochet nous nous contenterons du goujon. -Eh bien! jeune homme, le tiens-tu? - ---Je le tiens! répondit Mitka, couché sur le ventre et empêchant sa -victime de faire un mouvement. - ---Laisse-le se relever, il ne s'en ira pas! et vous, enfants, -faites-nous un peu de feu pour l'interrogatoire et préparez une corde. - -Mitka se leva. De dessous lui se dressa un vigoureux gaillard; mais à -peine celui-ci eut-il tourné son visage vers les brigands que tous -s'écrièrent avec étonnement: - ---Khlopko! c'est Khlopko! Il a pris Khlopko pour un opritchnik. - -Mitka regardait, la bouche béante. - -Khlopko s'efforçait de respirer. - ---Oh! dit enfin Mitka, comment! c'est toi que je tenais-là? Pourquoi ne -disais-tu rien? - ---Et comment parler quand tu me serrais la gorge et que tu m'écrasais, -veau marin! - ---Mais comment t'es-tu trouvé là? - ---Comment! comment! quand, animal, tu as frappé le cheval à la tête, le -cavalier est tombé sur moi, et toi, ours, au lieu de le saisir, tu m'as -pris à la gorge et tu m'as presque étouffé, il en a profité comme tu -vois. - -Oh! dit Mitka, et il se gratta la nuque. - -Les brigands éclatèrent de rire. Le Tsarévitch lui-même sourit. Il fut -impossible de retrouver Khomiak. - ---Allons, il n'y a pas de remède, dit Persten, son heure n'est pas -encore venue! Mais, Dieu m'en est témoin, il n'échappera pas la -prochaine fois! Maintenant, seigneur, si tu le permets je -t'accompagnerai avec mes hommes jusqu'à la route, je suis honteux, -seigneur! Un misérable comme moi ne devrait pas t'adresser la parole, -mais qu'y faire? Sans moi, tu ne t'en serais pas tiré. - ---Allons, enfants, continua Persten--réunissez-vous pour escorter sa -Seigneurie. Toi, boyard, dit-il en s'adressant à Sérébrany, tu devrais -prendre ce cheval, moi je vais monter celui-ci. Toi, grand-père -Korchoun, je suppose que tu aimeras mieux aller à pied et toi aussi, -Mitka. - ---Pas du tout! dit Mitka en saisissant par la crinière un cheval auquel -ce mouvement fit faire un saut de côté--moi aussi je suis cavalier! - -Il voulut mettre son pied dans l'étrier, mais, n'y parvenant pas, il -prit le cheval par le ventre, galopa quelque temps dans cette position -et finit par se mettre en selle. - ---Hurrah! s'écria-t-il en balançant les jambes et serrant les coudes. - -Toute la troupe, entourant le Tsarévitch, sortit de la forêt. - -En arrivant dans la plaine, lorsqu'on aperçut les dômes bigarrés de la -Sloboda, Persten s'arrêta. - ---Seigneur, dit-il, après être descendu de cheval, voilà ta route, on -voit d'ici la Sloboda. Il ne nous est pas permis d'accompagner plus loin -ton auguste personne. D'ailleurs la poussière qui se lève là-bas, -annonce une troupe de cavaliers du Tzar. Pardonne, Seigneur, et que Dieu -te conduise! - ---Attends, jeune homme, dit le Tzarévitch qui, le danger passé, -commençait à revenir à ses allures ironiques.--Attends, jeune homme, -dis-moi auparavant à quelle famille de boyards tu appartiens pour porter -un habit ainsi galonné? - ---Seigneur, répondit modestement Persten, nous sommes ici beaucoup de -boyards sans terre, beaucoup de princes sans principautés. Nous portons -les costumes que Dieu nous envoie. - ---Et sais-tu, continua sévèrement le Tzarévitch, que pour des princes -tels que toi on élève sur la place de hautes plates-formes d'où tu -pourrais bien montrer ton habit? Si tu ne m'avais rendu service, -j'ordonnerais à ces cavaliers de s'emparer de vous tous et de vous -conduire à la Sloboda. Mais en souvenir de ce que tu as fait -aujourd'hui, je veux fermer les yeux sur ta vie passée et je te promets -d'intercéder pour toi auprès du Tzar, si tu veux venir demander ton -pardon. - ---Merci pour ta bonté, Seigneur, je te suis très-reconnaissant; mais le -temps n'est pas encore venu pour moi de demander pardon au Tzar. Mes -péchés sont nombreux devant Dieu, mes offenses grandes devant mon -souverain; le Tzar ne pourrait peut-être pas me pardonner et, si même -j'étais sûr de mon pardon, je n'abandonnerais pas mes compagnons. - ---Comment! dit le Tzarévitch avec étonnement, tu ne veux pas briser ta -vie de brigand quand moi-même je te promets ma protection? le pillage -sur les grandes routes te paraît préférable à une vie honnête? - -Persten caressa sa barbe noire et un malin sourire laissa voir deux -rangées de dents blanches qui firent paraître son visage brûlé encore -plus foncé. - ---Seigneur! dit-il, le poisson vit dans l'eau, l'oiseau dans les airs, -je ne pourrais me faire ni à la discipline du soldat ni au métier de -marchand. Adieu, Seigneur, le nuage de poussière s'avance; il est temps -de nous en aller, l'anguille cherche l'endroit le plus profond, nous, le -lieu le plus inaccessible. - -Et Persten disparut dans les buissons emmenant le cheval qu'il montait. -Les brigands se glissèrent les uns après les autres entre les arbres, le -Tzarévitch et Sérébrany continuèrent leur route vers la Sloboda et ne -tardèrent pas à rencontrer un détachement de cavaliers conduits par -Boris Godounof. - -Que faisait le Tzar pendant tout ce temps-là? Écoutons encore ce que dit -la chanson: - - Que dit le Tzar terrible? - «Ah! malheur à vous, mes princes et mes boyards! - «Couvrez-vous d'un vêtement noir, - «Réunissez-vous à matines, - «Entendre une messe de mort pour le Tzarévitch. - «Je ferai cuire tous les boyards dans une chaudière.» - Tous les boyards furent épouvantés, - Ils se revêtirent de vêtements noirs, - Ils se réunirent à matines - Pour entendre la messe des morts. - Nikita Sérébrany arriva, - Il revêtit un vêtement de couleur, - Il amenait avec lui le jeune Tzarévitch - Qu'il avait laissé derrière la porte du Nord. - Que dit le Tzar terrible? - «Ah! malheur à toi, Nikita Sérébrany! - «Oses-tu te montrer devant mes yeux? - «Quand l'étoile terrestre est tombée, - «Quand le cierge de cire s'est éteint, - «Quand le jeune Tzarévitch n'est plus.» - Que dit Nikita Sérébrany? - «Ah! gloire et espérance pour toi, Tzar orthodoxe, - «Nous ne chanterons pas la messe des morts pour le Tzarévitch, - «Nous chanterons des actions de grâces pour sa bienvenue.» - Il prit le Tzarévitch par sa main blanche - Et le fit sortir de derrière la porte du Nord. - Que dit le Tzar terrible? - «Toi, Nikita, Nikita Sérébrany, - «Que veux-tu encore que je te donne? - «Veux-tu la moitié de mon royaume - «Ou l'or de mes coffres autant que tu en désireras.» - --Ah! malheur, Tzar Ivan Vasiliévitch! - «Je ne veux ni la moitié de ton royaume ni l'or de tes coffres - «Donne-moi seulement le méchant Skouratof; - «Je le conduirai dans un marais liquide - «Que l'on appelle la mare maudite.» - Que dit le Tzar Ivan Vasiliévitch? - «Prends sans doute le méchant Maliouta - «Et fais de lui ce que tu voudras.» - -Ainsi s'exprime la chanson; mais les faits ne se passèrent pas ainsi. -L'histoire nous montre Maliouta en faveur auprès d'Ivan Vasiliévitch -longtemps encore après 1565. Beaucoup de favoris, à diverses époques, -tombèrent victimes des soupçons du Tzar. Les Basmanof, Griazny, -Viazemski succombèrent, mais Maliouta ne perdit pas un instant la -confiance du Tzar. Suivant la prédiction de la vieille Onoufrevna, il ne -reçut pas son châtiment en ce monde et il mourut d'une mort honorable. -Une inscription du monastère Saint-Joseph Volotski, où son corps fut -enterré, constate qu'il fut tué sous Païda en servant son souverain. - -Comment Maliouta parvint-il à se disculper de la calomnie qu'il avait -forgée?--Nous ne le savons pas. - -Peut-être Ivan, quand son âme inquiète se fut apaisée, attribua-t-il la -démarche de son favori à un zèle qui l'avait induit en erreur; peut-être -ses soupçons contre le Tzarévitch ne cessèrent-ils pas complétement. -Quoi qu'il en soit, Skouratof non-seulement ne perdit pas la confiance -du Tzar, mais à partir de cette époque il lui fut encore plus cher. -Jusque-là, la Russie seule haïssait Maliouta, maintenant le Tzarévitch -lui-même partageait l'horreur générale. Ivan resta désormais son seul -appui; l'exécration universelle répondait au Tzar de sa fidélité. - -L'allusion à Basmanof ne passa pas non plus inaperçue. Le germe du -soupçon resta dans le coeur d'Ivan et quoiqu'il ne poussât pas -immédiatement de racines, il refroidit considérablement l'amitié du Tzar -pour son grand échanson. Ivan ne pardonnait jamais à celui dont il avait -eu peur un moment, alors même qu'il reconnaissait que ses craintes -étaient vaines. - - - - -CHAPITRE XV - -LA CÉRÉMONIE DU BAISER. - - -Il est temps de retourner à Morozof. L'émotion d'Hélène en présence de -Sérébrany n'avait pas échappé à la pénétration du boyard. D'abord, il -l'avait attribuée à une rencontre avec Viazemski, mais plus tard un -nouveau soupçon s'éleva dans son âme. - -Après avoir dit adieu au prince et l'avoir reconduit jusqu'à la porte, -Morozof rentra chez lui. Ses épais sourcils étaient contractés; des -rides profondes sillonnaient son front; son visage était en feu, il -avait peine à respirer. - -En ce moment Hélène dort, pensa-t-il, elle ne m'entendra pas; je vais -faire un tour de jardin, la fraîcheur me fera du bien. - -Morozof sortit; le jardin était dans l'obscurité: en approchant de la -palissade, il vit un vêtement blanc. Surpris, il chercha à distinguer. -Soudain quelques paroles arrivèrent à son oreille. Le vieillard -s'arrêta, il avait reconnu la voix de sa femme. Derrière la palissade se -dessinait, sur le ciel étoilé, la forme vague d'un cavalier. L'inconnu -se courba vers Hélène et lui dit quelque chose. Morozof retint sa -respiration, mais une rafale du vent, en secouant les sommets des -arbres, emporta la voix et les paroles du cavalier. Quel était cet -inconnu? Viazemski avait-il réussi par sa persévérance à plaire à -Hélène? Le coeur de la femme est une énigme indéchiffrable: Aujourd'hui -elle accepte ce qui lui répugnait la veille. Ou n'était-ce pas plutôt -Sérébrany qui avait donné rendez-vous à sa femme? Qui sait? Peut-être le -prince, qu'il avait reçu comme un fils, venait-il au même instant de -faire un affront sanglant au meilleur ami de son père, à celui qui était -prêt à mettre sa propre vie en danger pour sauver Sérébrany de la colère -du Tzar! - -Mais non, pensait Morozof, ce n'est pas Sérébrany; c'est quelque -opritchnik, favori nouveau du Tzar. C'est une bonne fortune pour eux de -déshonorer un boyard en disgrâce. Et cette femme, serpent réchauffé dans -mon sein! ne l'ai-je pas aimée tendrement? ne la traitai-je pas comme -une fille chérie? n'est-ce pas volontairement qu'elle a accepté ma main? -ne me témoignait-elle pas sa reconnaissance hypocrite? ne m'a-t-elle pas -juré fidélité? Non jamais, Droujina, il ne faut compter sur la loyauté -féminine! la fidélité des femmes, c'est un donjon élevé qu'il leur faut, -des portes de chêne et de gros verrous! Tu t'es trop hâté, Droujina, de -confier ton honneur à une jeune fille. Ton coeur ardent t'a fait perdre -l'esprit, vieillard. Les gens de Moscou rient de ton malheur. - -Ainsi pensait Morozof et ses conjectures le torturaient. Il aurait voulu -avancer, mais le cavalier pouvait s'enfuir et le boyard n'aurait pas -reconnu son ennemi. Il résolut d'attendre. - -Comme à dessein, pendant cette soirée, le vent ne cessa pas de souffler -et la lune fut toujours masquée par les nuages. Morozof ne reconnut ni -la voix ni le visage du cavalier. Il entendit seulement la boyarine -prendre congé de lui en versant des larmes. - -Hélène passa près de Morozof sans l'apercevoir. Droujina la suivit -lentement. - -Le lendemain, il ne laissa paraître aucune émotion. Il fut avec Hélène, -comme toujours, attentif et bienveillant. Parfois seulement, quand elle -ne le regardait pas, le boyard s'oubliait, ses sourcils se contractaient -et son regard devenait menaçant. Une pensée terrible oppressait alors -l'esprit du boyard. Il se demandait comment il pourrait trouver son -ennemi. - -Quatre jours s'écoulèrent. Morozof était assis devant une table de -chêne, sur laquelle se trouvait un livre ouvert. La reliure de ce livre -était de velours pourpre avec des encoignures et des fermoirs d'argent. -Mais le boyard ne pensait pas à lire: ses yeux glissaient sur les -ornements bigarrés et les dessins bizarres des pages, et son imagination -allait de l'appartement de sa femme à la palissade du jardin. - -La veille, Sérébrany était revenu de la Sloboda et, acquittant sa -promesse, il avait fait une visite à Morozof. - -Ce jour-là, Hélène avait prétexté une indisposition et n'était pas -sortie de sa chambre. L'accueil de Morozof ne se ressentit aucunement -des soupçons qui agitaient son âme. Mais en le félicitant de son heureux -retour et en accomplissant envers lui les devoirs de l'hospitalité la -plus affectueuse, il ne cessa pas d'observer l'expression de son visage -et d'y chercher quelque indice de son crime. Sérébrany fut rêveur, mais -franc et ouvert comme par le passé. Morozof ne découvrit rien. - -Et voilà à quoi il pensait maintenant, assis à la table devant un livre -ouvert. - -Ses réflexions furent interrompues par l'apparition d'un serviteur. -Celui-ci, en voyant le front contracté de son maître, s'arrêta -respectueusement. Morozof l'interrogea du regard. - ---Seigneur, des gens du Tzar s'avancent de ce côté. A leur tête se -trouve le prince Viazemski; faut-il les recevoir? - -Au même moment, on entendit le bruit d'un tambour que le premier homme -d'arme de l'escorte frappait avec un fouet pour écarter la foule et -ouvrir un chemin à son maître. - ---Viazemski vient chez moi! dit Morozof, qu'est-ce que cela veut dire? -Peut-être ne fait-il que passer. Retourne à la porte et attends! S'il -s'arrête ici, dis-lui que ma maison n'est pas un cabaret, que je ne -connais aucun opritchnik et que je n'en reçois pas! Va. - -Le serviteur parut indécis. - ---Quoi encore? demanda Morozof. - ---Boyard, je suis à tes ordres, mais je ne dirai pas cela à Viazemski. - ---Va! s'écria Morozof en frappant du pied. - ---Boyard! vint dire en courant le portier, le prince Viazemski avec des -opritchniks s'arrête à notre porte! Il dit qu'il est envoyé vers toi par -le Tzar. - ---Par le Tzar? il t'a dit par le Tzar? Qu'on ouvre les portes à deux -battants! Apportez sur un plat d'or le pain et le sel! Que tous les -serviteurs aillent au devant de l'envoyé du Tzar! - -Pendant ce temps, le bruit du tambour se rapprochait de plus en plus; -vingt-cinq cavaliers, ayant à leur tête Viazemski, monté sur un -magnifique cheval de bataille, entraient au pas dans la cour de Morozof. -Le prince portait un caftan de satin blanc brodé de perles. Des -bracelets également de perles arrêtaient autour du poignet les larges -manches du caftan, négligemment serré autour de la taille par une -ceinture de soie cramoisie, terminée aux extrémités par deux glands -d'or. Des culottes de velours rouge descendaient dans des bottes de -maroquin jaune armées aux talons d'éperons d'argent, dont les tiges -étaient brodées de perles presque jusqu'à la cheville. Par dessus le -caftan, un léger manteau de soie, de couleur dorée et sans manches, -était arrêté sur la poitrine par une agrafe formée de deux diamants. La -tête du prince était couverte d'une toque blanche galonnée, surmontée -d'une aigrette de diamant qui se balançait à chaque mouvement reflétant -les rayons du soleil. Les cheveux noirs de Viazemski, en s'échappant de -sa coiffure, se mêlaient avec sa barbe courte et frisée. Une moustache -légère produisait au-dessus de la lèvre supérieure plutôt une ombre -foncée qu'un trait accusé. La taille du prince était élevée et -vigoureuse, son air martial et gai. - -Conformément à la coutume luxueuse de l'époque, des palefreniers à pied -conduisaient derrière lui, par la bride, six chevaux de selle -complétement harnachés; l'un était noir, l'autre isabelle, le troisième -gris de fer et les autres d'une blancheur sans tache. Sur leurs têtes -s'agitaient des panaches, leur dos était couvert de peaux bigarrées ou -de selles galonnées ornées de pierreries; tous ces six chevaux faisaient -résonner, en marchant, une multitude de tambourins et de grelots -argentés et dorés, chacun d'un timbre différent et suspendus en longues -grappes des deux côtés du frontal. - -Au moment où Droujina apparut, Viazemski et tous les opritchniks mirent -pied à terre. - -Morozof, un plat d'or à la main, s'avança lentement vers eux et derrière -lui, avec la même lenteur, ses amis et ses serviteurs. - ---Prince, dit Morozof, tu m'es envoyé par le Tzar, je m'empresse de -venir à ta rencontre avec le pain et le sel. Et le salut du boyard fut -si profond que ses cheveux gris lui tombèrent sur les yeux. - ---Boyard, répondit Viazemski, le Tzar m'a ordonné de t'apporter ses -ordres: boyard Droujina, la colère du grand prince Ivan Vasiliévitch, -souverain de toutes les Russies, est apaisée: il retire le ban impérial -dont il avait frappé ta tête, il te pardonne toutes tes fautes; tu es, -comme par le passé, dans la faveur tzarienne; tu peux reprendre du -service et tous tes honneurs te sont rendus. - -Ayant terminé son discours, Viazemski mit une main dans sa ceinture, de -l'autre caressa sa barbe et, se redressant avec dignité, fixa sur -Morozof son oeil d'aigle en attendant une réponse. - -Morozof s'était mis à genoux dès le commencement de la harangue. Ses -serviteurs l'aidèrent à se relever. Il était pâle. - ---Que grâce en soit rendue à la sainte Trinité ainsi qu'aux saints -patrons de notre grand souverain! dit-il d'une voix tremblante: que le -Dieu tout-puissant et miséricordieux prolonge indéfiniment les jours du -Tzar! Je ne t'attendais pas, prince; mais tu m'es envoyé par le Tzar, -entre dans ma maison. Entrez, seigneurs opritchniks, faites-moi cet -honneur! Moi j'irai un moment dans la chapelle pour remercier Dieu, puis -je viendrai m'asseoir avec vous au banquet de bienvenue. - -Les opritchniks entrèrent. - -Morozof appela un serviteur. - ---Monte à cheval, cours chez le prince Sérébrany, porte-lui mes -compliments et dis-lui que je l'invite aujourd'hui à un banquet; le Tzar -m'a fait une grande faveur: il a retiré le ban dont il m'avait frappé. - -Après avoir donné cet ordre et conduit ses hôtes dans la salle -d'honneur, Morozof traversa la cour et se rendit dans la chapelle. -Devant lui marchaient ses commensaux et les officiers de sa maison, -derrière, les autres serviteurs. Le maître d'hôtel et les gens -nécessaires pour servir les opritchniks restèrent seuls dans la maison. -On servit des vins et divers fruits en attendant le dîner. - -Bientôt Sérébrany parut, pareillement accompagné de ses commensaux et de -ses serviteurs; car à cette époque, dans des circonstances importantes, -un boyard ne pouvait sortir seul ou avec une suite peu nombreuse sans -compromettre sa dignité. - -La table était dressée dans une vaste salle; les serviteurs étaient à -leur poste, tous attendaient le maître. - -Droujina, après avoir entendu une prière d'action de grâces, entra vêtu -d'un riche caftan brodé, portant à la main une toque de martre. Ses -cheveux gris venaient d'être coupés, sa barbe était rasée avec soin. Il -salua ses hôtes; ceux-ci lui rendirent son salut et tout le monde se mit -à table. - -Le banquet commença, les gobelets et les amphores se choquèrent, un -autre bruit peu ordinaire en pareil cas se mêla à ceux du joyeux -banquet: des cottes-de-mailles résonnèrent cachées sous les caftans des -opritchniks. - -Mais Morozof n'entendit pas ce bruit sinistre, d'autres pensées -l'occupaient. Un sentiment intérieur lui disait que son ennemi était à -sa table, et le boyard avait trouvé un moyen de le découvrir. Ce moyen -lui paraissait sûr. - -Déjà ses hôtes avaient vidé de nombreux gobelets; ils avaient bu au -Tzar, à la Tzarine et à toute la maison souveraine; ils avaient bu au -métropolite et à tout le clergé russe; ils avaient bu à Viazemski, à -Sérébrany et à la charmante maîtresse de maison. Ils avaient bu à chacun -des hôtes en particulier. Quand toutes les santés eurent été portées, -Viazemski se leva et porta de nouveau la santé de la jeune boyarine. - -C'était cela que Morozof attendait. - ---Chers hôtes, dit-il, il ne convient pas de boire à la boyarine en son -absence. Allez, dit-il, en s'adressant aux serviteurs, allez dire à la -boyarine qu'elle vienne répondre elle-même à nos chers hôtes! - -Vivat, vivat! crièrent les hôtes: sans la maîtresse de maison le miel -lui-même perd sa douceur! - -Après quelques moments, Hélène, accompagnée de deux suivantes, apparut -vêtue d'un riche sarafane; elle tenait à la main un plateau doré où se -trouvait une seule coupe. Les convives se levèrent. L'échanson remplit -la coupe. Hélène la porta à ses lèvres, puis elle alla la présenter -successivement à chacun des convives auquel elle adressait en même temps -un salut. A mesure que les hôtes vidaient la coupe, l'échanson la -remplissait de nouveau. - -Quand Hélène eut fait le tour de la table, Morozof qui la suivait du -regard s'adressa aux convives. - ---Chers hôtes, dit-il, maintenant, suivant la vieille coutume russe, si -vous avez du respect pour ma maison, si mon hospitalité vous a -satisfaits, je vous en prie, chers hôtes, que chacun de vous donne un -baiser à ma femme! Hélène, mets-toi à la place d'honneur et que nos -hôtes t'embrassent tour à tour! - -Les convives remercièrent Morozof. Hélène, très-agitée, se tint debout à -côté du poêle, les yeux baissés. - ---Prince, à toi! dit Morozof à Viazemski. - ---Non, non, suivons la coutume! s'écrièrent les convives, que le mari -embrasse d'abord sa femme! faisons comme faisaient nos ancêtres! - ---Suivons donc la coutume, dit Morozof, et, s'approchant de sa femme, il -lui fit d'abord un profond salut. Quand ils s'embrassèrent, les lèvres -d'Hélène brûlaient comme du feu; celles de Droujina étaient froides -comme de la glace. - -Après Morozof vint Viazemski. - -Morozof se mit à observer. - -Les yeux du prince brillaient comme des charbons, mais le visage -d'Hélène resta impassible; en présence de son mari, en présence de -Sérébrany, Viazemski ne l'effrayait pas. - ---Ce n'est pas lui, pensa Morozof. - -Viazemski, après avoir mis un genou à terre, donna un baiser à Hélène; -mais, comme son baiser dura plus longtemps qu'il ne fallait, elle se -retourna avec un visible dégoût. - ---Non, ce n'est pas lui, répéta Morozof. - -Après Viazemski vinrent tour à tour quelques autres opritchniks. Tous -firent un salut profond et embrassèrent Hélène; mais Droujina ne put -lire sur le visage de sa femme autre chose que l'ennui. Plusieurs fois, -les longs cils d'Hélène se levèrent et son regard sembla chercher avec -épouvante parmi les convives: - ---Il est ici! se dit en lui-même Morozof. - -Tout-à-coup la frayeur s'empara d'Hélène. Ses yeux se rencontrèrent avec -ceux de son mari et, avec l'instinct particulier au coeur de la femme, -elle devina ses pensées. Sous ce regard immobile et pénétrant, il lui -parut impossible d'embrasser Sérébrany sans se trahir. Toutes les -circonstances de sa rencontre à la palissade du jardin lors de l'arrivée -de Nikita, se représentèrent vivement à sa mémoire. Sa position actuelle -et le baiser qu'elle allait recevoir lui parurent une punition du ciel; -un froid mortel parcourut tout son corps. - ---Je ne suis pas bien, laisse-moi rentrer, Droujina, murmura-t-elle. - ---Reste, Hélène, dit tranquillement Morozof; attends, tu ne peux t'en -aller maintenant, c'est impossible, il faut terminer la cérémonie. - -Et il lança à sa femme un regard qui la glaça. - ---Mais je ne peux plus me soutenir, insista Hélène. - ---Comment! dit Morozof, comme s'il n'eût pas entendu, des vapeurs! c'est -extraordinaire! - ---Je vous en prie, seigneurs, approchez, n'écoutez pas ma femme; c'est -encore un enfant que la nouveauté de cette cérémonie effarouche. Allez, -chers hôtes, je vous en prie. - ---Mais où est Sérébrany? pensa Droujina en parcourant la salle des yeux. - -Le prince Nikita se tenait à l'écart. L'attention extraordinaire avec -laquelle Morozof regardait sa femme et chacun de ceux qui s'avançaient -vers elle ne lui avait pas échappé. Il lisait dans le visage d'Hélène la -terreur et l'inquiétude. Sérébrany, toujours résolu quand sa conscience -ne lui reprochait rien, ne savait maintenant que faire. Il redoutait, en -s'approchant d'Hélène, d'augmenter son trouble; il craignait, en restant -en arrière, d'éveiller des soupçons. S'il eût pu, sans être remarqué, -lui adresser quelques mots, il eût sans doute relevé son courage -défaillant, mais elle était entourée par les convives et son mari ne la -quittait pas des yeux; il fallait prendre un parti. - -Sérébrany s'avança, s'inclina profondément, mais il ne savait s'il -devait regarder Hélène ou détourner les yeux de son visage. Cette -incertitude le perdit. De son côté, Hélène ne put supporter l'épreuve à -laquelle la soumettait Morozof. Elle avait trompé son mari, non par -légèreté ni en obéissant aux suggestions d'un coeur corrompu, elle -l'avait trompé parce qu'elle-même s'était fait illusion en croyant -qu'elle pouvait aimer Droujina. Ce qu'elle avait dit près de la -palissade du jardin lui était involontairement échappé; elle ne songeait -pas à ses expressions et si, en ce moment-là, elle eût vu son mari -derrière elle, elle lui eût tout avoué dans la simplicité de son coeur. -Mais l'imagination d'Hélène était ardente et son caractère timide. Après -son entrevue avec Sérébrany, les reproches de sa conscience ne cessèrent -de la faire souffrir. A cela s'ajoutait encore une anxiété mortelle sur -le sort de Nikita. Son coeur était torturé par des sentiments -contraires; elle eût voulu tomber aux pieds de son mari et lui demander -pardon et conseil, mais elle craignait sa colère; elle avait peur pour -Nikita. - -Cette lutte, ces souffrances, la terreur que lui inspirait son mari -affable et bon, mais inflexible dans tout ce qui touchait à son honneur, -tout contribuait à ébranler ses forces physiques. Quand les lèvres de -Sérébrany touchèrent les siennes, elle frissonna comme dans la fièvre, -ses genoux s'entrechoquèrent, et sa bouche laissa échapper ces -paroles:--Sainte Vierge! ayez pitié de moi! - -Morozof saisit Hélène. - ---Ah! dit-il, voilà bien la santé des femmes! Voyez, un peu d'odeur du -poêle et elles se trouvent mal. Mais ce n'est rien, c'est passé. Venez, -chers hôtes! - -La voix et les manières de Morozof ne trahirent aucune émotion. Il -paraissait tranquille; il continua à être toujours aussi poli et aussi -bienveillant. Sérébrany resta dans l'incertitude. Avait-il pénétré son -secret? - -Quand la cérémonie fut terminée et qu'Hélène soutenue par ses femmes fut -retournée dans son appartement, les convives, sur l'invitation de -Morozof, se remirent à table. - -Droujina s'empressa auprès de tous avec la même urbanité qu'auparavant -et n'oublia aucun des devoirs minutieux que devait remplir à cette -époque, un maître de maison soucieux de son renom d'hospitalité. - -Il était déjà tard. Le vin avait échauffé les esprits; d'étranges -paroles se mêlaient par moment aux propos des opritchniks. - ---Prince, dit l'un d'eux en saluant Viazemski, il est temps de commencer -la besogne. - ---Tais-toi! répondit à voix basse Viazemski: le vieux écoute. - ---S'il écoute, il ne comprendra pas, continua à haute voix l'opritchnik -avec l'obstination de l'ivrogne. - ---Tais-toi! répéta Viazemski. - ---Je te dis, prince, qu'il est temps. Oui, il est temps, je vais donner -le signal. - -Et l'opritchnik tenta de se lever. - -Viazemski, d'une main vigoureuse, le cloua sur son siége. - ---Tiens-toi tranquille, lui dit-il à l'oreille, sinon je t'enfonce ce -couteau dans la gorge! - ---Ah! et tu menaces encore! cria l'opritchnik en se levant; en voilà -d'une autre! je disais bien qu'il fallait se défier de toi! tu n'es pas -notre frère; tu es un prince, un de ces boyards qui nous dévorent! -Attends, nous allons voir, laisse-moi me débarrasser de ce caftan et -prendre mon sabre, nous allons voir! - -Ces paroles étaient prononcées d'une voix mal assurée, au milieu du -bruit et des conversations; mais quelques-unes d'entre elles arrivèrent -jusqu'à Sérébrany et éveillèrent son attention. Morozof ne les entendit -pas. Il vit seulement qu'une querelle avait lieu entre ses convives. - ---Chers hôtes! dit-il en se levant, il est déjà tard. N'est-il pas temps -de se reposer? il y a pour vous tous des lits de plumes et des coussins -d'édredon préparés. - -Les opritchniks quittèrent la table, remercièrent leur hôte et, après -l'avoir salué tour à tour, se retirèrent dans les pièces où leurs lits -avaient été disposés. - -Sérébrany allait aussi se retirer. - -Morozof l'arrêta par la main. - ---Prince, lui dit-il à voix basse, attends-moi ici. - -Et laissant Sérébrany, Droujina se dirigea vers l'appartement de sa -femme. - - - - -CHAPITRE XVI - -L'ENLÈVEMENT. - - -Pendant le repas quelque chose d'inaccoutumé avait lieu autour de la -maison. - -Dès que le jour baissa, de nouveaux opritchniks apparurent un à un, près -de la palissade du jardin, au pied du mur d'enceinte de la cour, et -pénétrèrent même jusque dans la cour. Les gens de Morozof n'y firent pas -attention. - -Quand la nuit fut complète, la maison de Morozof était entourée de tous -côtés d'opritchniks. - -L'écuyer de Viazemski sortit de table comme pour faire donner l'avoine -aux chevaux; mais, sans aller jusqu'aux écuries, il s'arrêta, regarda de -tous côtés, s'approcha de la porte et siffla d'une façon particulière. -Un individu s'approcha furtivement. - ---Êtes-vous tous là? demanda l'écuyer. - ---Tous, lui fut-il répondu. - ---Combien êtes-vous? - ---Cinquante. - ---Bien, attendez le signal. - ---Sera-ce bientôt? Nous sommes las d'attendre. - ---Je n'en sais rien. Mais écoute, Khomiak, le prince ne veut pas qu'on -brûle ni qu'on pille la maison. - ---Ne veut pas! Est-il donc mon maître? - ---Grégoire Skouratof ne t'a-t-il pas mis à ses ordres? - ---Je lui obéirai, mais je n'obéirai qu'à lui et non à Morozof. J'aiderai -le prince à enlever la boyarine, mais ensuite qu'il ne m'en demande pas -davantage! - ---Fais attention, Khomiak, le prince ne plaisante pas! - ---As-tu perdu la tête? dit Khomiak en souriant méchamment. Le prince -fait son affaire et moi la mienne. Si je veux m'amuser, qu'est-ce que -cela lui fait? - -Au moment où cette conversation avait lieu à la porte, Morozof, ayant -quitté Sérébrany, entrait dans l'appartement de sa femme. - -La boyarine n'était pas encore couchée. Elle avait quitté son kakochnik -de perles. Ses tresses épaisses, à demi défaites, tombaient sur ses -épaules. Hélène allait se déshabiller, mais, la tête penchée sur son -épaule, elle avait oublié ce qu'elle faisait. Ses pensées erraient dans -le passé. Elle se rappelait ses premières relations avec Sérébrany, ses -espérances, son désespoir, l'offre de Morozof, le serment qu'elle avait -fait. Sa mémoire lui représentait vivement comment avant ses fiançailles -elle était allée, suivant la coutume des orphelins, sur la tombe de sa -mère, comment elle avait placé au pied de la croix une coupe avec des -oeufs rouges et comment, l'évoquant par la pensée, elle lui avait donné -le baiser de Pâques et demandé de bénir son union avec Morozof. Elle -croyait alors qu'elle surmonterait son premier sentiment; elle croyait -qu'elle serait heureuse avec Morozof; et maintenant... Hélène se -rappelait la cérémonie du baiser et son coeur se glaçait. - -Le boyard entra inaperçu et s'arrêta sur le seuil. Son visage était -austère et triste. Pendant quelque temps il regarda Hélène en silence. -Elle était encore si jeune, si inexpérimentée, si inhabile à tromper, -que Morozof ressentit une pitié involontaire. - ---Hélène! dit-il, pourquoi t'es-tu donc troublée pendant la cérémonie? - -Hélène frémit et dirigea vers son mari un regard plein de terreur. Elle -aurait voulu tomber à ses pieds et lui dire toute la vérité, mais elle -pensait que peut-être il ne soupçonnait pas encore Sérébrany et elle -craignait d'attirer sur lui le courroux de son mari. - ---Pourquoi t'es-tu troublée? répéta Morozof. - ---J'étais indisposée... répondit Hélène d'une voix tremblante. - ---C'est vrai, tu étais malade, non pas ton corps, mais ton âme. C'est -ton âme qui est malade. Hélène, tu la perds! - -La boyarine frissonna. - ---Quand, ce matin, continua Morozof, Viazemski et ses opritchniks sont -venus chez nous, je lisais le livre saint. Sais-tu ce que dit l'Écriture -au sujet des femmes infidèles? - ---Mon Dieu! murmura Hélène. - ---Je lisais, continua Morozof, le châtiment réservé à... - ---Seigneur, supplia la boyarine, sois miséricordieux! Droujina, aie -pitié de moi, je ne suis pas aussi coupable que tu le penses... Je ne -t'ai pas trahi... - -Morozof fronça les sourcils d'un air menaçant. - ---Ne mens pas, Hélène. N'ajoute pas à tes fautes des paroles de ruse. Tu -ne m'as pas trahi, parce que pour trahir il faut avoir été fidèle au -moins un moment et tu ne l'as jamais été... - ---Droujina, aie pitié de moi! - ---Tu ne m'as jamais été fidèle! Quand nous fûmes unis, quand tu baisas -la croix... tu songeais à un autre... - ---Mon Dieu! mon Dieu! murmurait Hélène en couvrant son visage de ses -mains. - ---Hélène! Hélène! pourquoi ne m'as-tu pas dit la vérité? - -Hélène pleurait et ne répondit pas. - ---Quand je te vis dans l'église, orpheline sans appui, ce jour où ils -voulaient te donner par force à Viazemski, je résolus de te sauver d'un -mariage qui te faisait horreur, mais j'espérai que tu ne déshonorerais -pas mes cheveux gris. Pourquoi as-tu juré? Pourquoi ne m'as-tu pas tout -avoué? En paroles tu étais avec moi, le coeur et la pensée étaient avec -un autre! Si j'avais connu ton sentiment, t'aurais-je épousée? Je -t'aurais cachée quelque part dans un domaine loin de Moscou, ou je -t'aurais conduite dans un monastère; mais je ne t'aurais pas épousée, -Dieu le sait, je ne t'aurais pas épousée. Il valait mieux quitter le -monde que de te marier en n'oubliant pas l'autre. Pourquoi n'as-tu pas -quitté le monde? Pourquoi avoir cherché la protection de mon nom pour -plus tard en abuser? Vous avez pensé: Morozof est faible, il nous sera -facile de le tromper! - ---Non, mon seigneur! dit Hélène en sanglotant et tombant à genoux. Je -n'ai jamais pensé cela. Ni dans le coeur ni dans l'esprit cela ne fut -jamais. Il était alors en Lithuanie... - -Au mot _il_, les yeux de Morozof lancèrent des éclairs, mais il parvint -à se contenir et sourit amèrement. - ---C'est vrai. Vous n'étiez pas liés alors, c'est plus tard quand il est -revenu, la nuit, dans le jardin, près de la palissade... Quand je venais -de le recevoir et de l'embrasser comme un fils. Dis, Hélène, avez-vous -donc pensé que je ne découvrirais pas vos projets, que je me laisserais -mystifier, que je ne saurais pas vous punir? Ce jouvenceau a-t-il donc -cru que son abominable action resterait impunie? Il n'a donc jamais lu -la sainte Écriture? - -Hélène regardait son mari avec effroi. Les regards de celui-ci -indiquaient une froide détermination. - ---Droujina, dit-elle avec épouvante, que veux-tu faire? - -Le boyard sortit de dessous son manteau un long pistolet. - ---Que vas-tu faire? s'écria la boyarine, et elle recula -involontairement. - -Morozof sourit. - ---Ne crains pas pour toi! dit-il froidement, je ne te tuerai pas. Prends -la lumière et marche devant moi! - -Il examina le pistolet et s'avança vers la porte. - -Hélène ne fit pas un mouvement. Morozof se retourna, et d'une voix -impérieuse: - ---Éclaire-moi, répéta-t-il. - -En ce moment on entendit du bruit dans la cour. Plusieurs voix parlaient -à la fois. Les serviteurs de Morozof s'entre-appelaient. Le boyard se -mit à écouter. - -Le bruit augmentait. On eût dit qu'une foule pénétrait dans le -rez-de-chaussée. On entendit la décharge d'une arme à feu. - -Hélène crut que Sérébrany venait d'être mis à mort par ordre de Morozof. -La douleur lui rendit des forces. - ---Boyard! s'écria-t-elle et son regard étincelait, tue-moi! tue-moi! moi -seule suis coupable. - -Mais Morozof ne faisait aucune attention à ses paroles. Il écoutait, la -tête penchée, et son visage exprimait l'étonnement. - ---Tue-moi! disait d'une voix désespérée Hélène. Je ne veux pas, je ne -pourrai pas lui survivre! Tue-moi! je t'ai trahi! je me suis raillée de -toi! tue-moi! - -Morozof regarda Hélène, et si quelqu'un l'eût vu en cet instant, il eût -eu peine à reconnaître dans son regard ce qui l'emportait en lui de -l'indignation ou de la pitié. - ---Droujina! cria d'en bas une voix. Trahison! perfidie! Les opritchniks -veulent enlever ta femme! Veille, Droujina! - -C'était la voix de Sérébrany. En l'entendant, Hélène s'élança dans un -transport de joie vers la porte. Morozof repoussa sa femme, il tourna la -clef et poussa les verrous. - -Des pas rapides retentirent sur l'escalier, ensuite le bruit des sabres, -puis des malédictions, une lutte, un grand cri et la chute d'un corps. - -La porte craqua sous les coups. - ---Boyard! cria Viazemski, ouvre sinon je mets ta maison en morceaux. - ---Je ne te crois pas, prince! répondit avec dignité Morozof. Jamais on -n'a vu en Russie l'hôte déshonorer celui qui l'a reçu, violer sa chambre -nuptiale pour lui enlever sa femme. Mon hydromel est capiteux, il t'aura -tourné la tête; prince, va dormir, demain tout sera oublié. Moi seul -n'oublierai pas que tu es mon hôte. - ---Ouvre! répéta le prince en poussant vivement la porte. - ---Viazemski! rappelle-toi qui tu es! souviens-toi! tu n'es pas un -brigand, mais un prince et un boyard. - ---Je suis un opritchnik! entends-tu, boyard-opritchnik! Je n'ai plus -d'honneur! je ne crains pas la honte; je mettrai Moscou en feu, mais -j'aurai Hélène! - -Soudain la chambre s'éclaira vivement. Morozof vit par la fenêtre que le -toit de l'habitation de ses gens était en feu. Au même moment la porte, -assaillie de nouveaux coups, vola en éclats. Viazemski apparut sur le -seuil éclairé par l'incendie, un tronçon de sabre à la main. Son -vêtement de satin blanc était déchiré et couvert de sang. On voyait que -ce n'était pas sans un rude combat qu'il était arrivé jusqu'à -l'appartement de la boyarine. - -Morozof tira sur Viazemski presque à bout portant, mais sa main le -trahit: la balle alla s'enfoncer dans le chambranle de la porte; le -prince s'élança sur Morozof. - -La lutte ne fut pas de longue durée. Un violent coup de la poignée du -sabre fit tomber Morozof à la renverse. Viazemski s'élança vers la -boyarine mais ses mains sanglantes ne l'avaient pas encore touchée -qu'elle poussa un grand cri et perdit connaissance. Le prince la saisit -par la main et la traîna vers l'escalier dont ses longs cheveux -balayèrent les marches. - -Des chevaux attendaient à la porte. Sautant en selle, le prince partit -au galop avec la boyarine demi-morte. Ses serviteurs volèrent à sa -suite. - -L'épouvante était dans la maison de Morozof. Tous les communs étaient en -feu. Les serviteurs écrasés par les assaillants, poussaient des cris de -désespoir. Les femmes de la boyarine couraient çà et là en gémissant. -Les camarades de Khomiak dévalisaient la maison, accouraient à la porte -et amassaient en tas de riches ornements, de l'argent et des habits -précieux. Dans la cour, présidant au pillage et dominant de sa voix les -cris et le bruit de l'incendie, se tenait Khomiak en caftan rouge. - ---Vivat! disait-il en se frottant les mains, en voilà un banquet, quelle -fête! - ---Khomiak! lui cria un opritchnik, les domestiques ont emporté Morozof -par la rivière. Faut-il courir après eux? - ---Que le diable l'emporte! il n'est plus temps! Holà! vous autres, -descendez tous dans la cour, sinon nous allons bientôt étouffer. - ---Khomiak! dit un autre, que faut-il faire de Sérébrany? - ---Ne pas toucher à un cheveu de sa tête, ne pas le perdre de vue une -minute. Nous allons conduire Son Excellence à la Sloboda et faire notre -rapport. Vous l'avez vu tous attaquer le prince Viazemski, puis tomber -sur nous? - ---Oui, oui. - ---Voua êtes prêts à le jurer et à baiser la croix devant le Tzar? - ---Nous sommes tous prêts à baiser la croix. - ---Alors que personne ne lui dise mot et, quand nous arriverons, Grégoire -Skouratof saura lui faire payer son soufflet et moi, les coups de fouet -qu'il m'a fait donner. - -Les opritchniks continuèrent encore longtemps à piller, et quand ils -s'en allèrent avec leurs chevaux chargés de butin, longtemps encore -après leur départ on voyait une lueur au-dessus du lieu où s'élevait -auparavant la maison de Droujina; et la Moskva, qui coulait à côté, -jusqu'au matin roula des flots dorés. - - - - -CHAPITRE XVII - -LA PLAIE CHARMÉE. - - -Les voisins, en apprenant l'attaque des opritchniks et voyant la lueur -de l'incendie, s'empressèrent d'aller éteindre le feu et de fermer les -portes de la cour de Morozof. - ---Seigneur, disaient en se signant ceux près desquels passaient comme un -tourbillon Viazemski et ses serviteurs, Seigneur, aie pitié de nous! -préserve-nous du malheur! - -Et dès que le galop des chevaux s'éloigna et que l'on n'entendit plus le -bruit des cottes de mailles dans les rues désertes, les habitants -répétaient:--Dieu soit béni, le malheur a passé! et ils se signaient de -nouveau. - -Pendant ce temps, le prince avait continué sa course effrénée et sa -suite était déjà loin derrière lui. Il avait résolu d'atteindre, avant -le jour, un village où l'attendaient des chevaux frais; de là il devait -conduire Hélène dans son domaine de Rézan. Mais il n'avait pas fait cinq -verstes quand il reconnut qu'il s'était trompé de chemin. - -En même temps il s'aperçut que sa blessure à laquelle, dans la chaleur -du combat, il n'avait fait aucune attention, lui causait maintenant une -douleur insupportable. - ---Boyarine! dit-il, mes serviteurs sont en arrière. Il faut attendre! - -Hélène était un peu revenue à elle. En ouvrant les yeux, elle avait -aperçu d'abord une lueur lointaine, puis elle distingua la forêt, puis -la route, ensuite elle sentit qu'elle était sur le dos d'un cheval et -qu'une main vigoureuse la soutenait. Peu à peu elle se rappela les -événements de la journée; tout à coup elle reconnut Viazemski et poussa -un cri d'épouvante. - ---Boyarine, dit le prince avec un sourire amer, je te fais peur? tu me -maudis? Ce n'est pas moi qu'il faut maudire, Hélène, c'est le sort. En -vain tu as voulu m'échapper. On ne peut fuir sa destinée. Il était écrit -depuis ta naissance qu'un jour tu m'appartiendrais! - ---Prince, murmura Hélène tremblante de terreur, si tu n'as plus de -conscience, souviens-toi de l'honneur du boyard, pense à la honte... - ---Je n'ai pas d'honneur, je n'ai pas de honte! J'ai tout sacrifié pour -toi, Hélène. - ---Prince, souviens-toi du jugement de Dieu, ne perds pas ton âme. - ---Il est trop tard, boyarine, répondit Viazemski en souriant, elle est -déjà perdue! Crois-tu que celui qui paie l'hospitalité comme je l'ai -fait puisse sauver son âme! Non, boyarine, cette nuit je l'ai perdue à -jamais! Hier, il était encore temps; aujourd'hui pour moi plus -d'espérance, plus de pardon, je suis maudit! et je te préfère à la -bénédiction du ciel, Hélène! - -Viazemski s'affaiblissait de plus en plus. Il sentait son épuisement et -se raidissait en vain. Le délire égarait sa raison. - ---Hélène, dit-il, mon sang coule, mes serviteurs sont loin... Il n'y a -pas de secours à attendre, peut-être dans une heure irai-je dans les -flammes éternelles... Aime-moi, aime-moi seulement une minute... afin -que Satan n'ait pas mon âme pour rien! Hélène,--continua-t-il en -rassemblant ses dernières forces--aime-moi, toi qui fus l'espoir de ma -vie et seras la cause de ma damnation... - -Le prince voulut la presser dans ses bras sanglants, mais ses forces le -trahirent, les rênes s'échappèrent de ses mains, il chancela et roula à -terre. Hélène se retint à la crinière du cheval. Le cheval, ne sentant -plus son cavalier, partit au galop. Hélène voulut l'arrêter, mais il se -jeta de côté, prit à travers la forêt et emporta la boyarine avec lui. - -Ils coururent longtemps dans une profonde obscurité. D'abord Hélène -voulut retenir les rênes, espérant arrêter sa monture, mais bientôt ses -mains faiblirent et, se cramponnant à la crinière, elle s'abandonna à la -volonté de Dieu. Le cheval galopait sans relâche. Les branches sèches -s'accrochaient aux vêtements d'Hélène, les feuilles fouettaient son -visage. Quand elle traversait des clairières éclairées par la lune, il -lui semblait voir dans la brume blanchâtre des ombres qui marchaient et -l'appelaient à elles. Elle entendit un bruit lointain et uniforme répété -par les échos. Était-ce les éclats de rire d'un loup-garou ou -quelqu'autre bruit? mais le son devenait de plus en plus fort, le coeur -d'Hélène se serrait d'épouvante, elle s'attachait plus fort à la -crinière du cheval. Comme à dessein, le cheval galopait directement vers -le bruit. Une lumière apparut, une espèce de fantôme blanc sembla agiter -ses ailes... Tout à coup le cheval s'arrêta et Hélène perdit -connaissance. Quand elle reprit ses sens, elle était couchée sur une -herbe épaisse. Autour d'elle se répandait une agréable fraîcheur, l'air -était imprégné de l'odeur du bois; le bruit continuait toujours, mais il -n'avait rien de terrible: comme une vieille chanson, il berçait et -calmait Hélène. - -Elle ouvrit les yeux avec peine. Une grande roue, mise en mouvement par -l'eau, tournait bruyamment en lançant autour d'elle une pluie d'écume. -En réfléchissant les rayons de la lune, elle lui rappela les diamants -dont ses suivantes la paraient le jour où Sérébrany arriva. - ---Serais-je chez moi dans le jardin? pensa Hélène; serais-je encore dans -le jardin? Mes filles, Pacha, Dounia, où êtes-vous? - -Mais au lieu du visage frais de ses jeunes filles, une tête grise et -ridée se pencha vers Hélène; une barbe blanche comme la neige toucha -presque son visage. - ---Admire comme le Seigneur t'a préservée, boyarine, dit le vieillard -inconnu en regardant curieusement le visage d'Hélène; si le cheval avait -pris un peu plus à gauche, tu serais tombée dans la rivière; mais, -continua-t-il en se parlant à lui-même, ce cheval-là connaît le pays; -grâce à Dieu! ce n'est pas la première fois qu'il vient au moulin. - -L'apparition du vieillard avait effrayé Hélène; elle lui avait rappelé -les récits des loups-garous; les rides et la barbe blanche de l'inconnu -lui avaient causé une impression étrange; mais dans sa voix il y avait -quelque chose de bienveillant. Hélène, changeant soudain de pensée, se -jeta à ses genoux. - ---Grand-père, grand-père! s'écria-t-elle, protége-moi, cache-moi! - -Le meunier comprit tout de suite de quoi il était question: le cheval -qui avait amené Hélène appartenait à Viazemski. Selon toute probabilité, -c'était la boyarine Morozof elle-même. Il ne l'avait jamais vue, mais -Viazemski lui en avait beaucoup parlé. Elle n'aimait pas le prince, -demandait protection; il était probable qu'elle lui avait échappé sur -son propre cheval. En une seconde, toutes ces circonstances se -présentèrent à l'imagination du vieillard. - ---Que Dieu t'ait en sa sainte garde, boyarine, dit-il! Comment veux-tu -que je te protége? Le prince Viazemski est fort, son bras est long. Il -écrasera un vieillard comme moi. - -Hélène regarda le meunier avec terreur. - ---Tu sais..., dit-elle, tu sais qui je suis? - ---J'en sais long, boyarine Hélène Morozof! Pendant ma vie, l'eau m'en a -beaucoup raconté et le chuchotement des arbres m'en a beaucoup appris! -J'en sais assez; mais il faut savoir se taire. - ---Grand-père, puisque tu sais tout, tu dois savoir que Viazemski ne te -fera pas de mal, qu'il est maintenant étendu mourant sur le bord de la -route. Ce n'est pas de lui que j'ai peur, grand-père, j'ai peur des -opritchniks et des serviteurs du prince... Pour l'amour de Dieu, -grand-père, cache-moi! - ---Ah! ah! dit le vieillard en respirant longuement, le prince est étendu -mourant sur la route! Mais ce n'est pas par l'épée qu'il doit mourir. Le -prince se relèvera, il galopera jusqu'au moulin et dira: Où est la -boyarine, ma bien-aimée, la flamme ardente de mon coeur? Et quelle -réponse lui ferai-je? Ce n'est pas un homme à qui l'on puisse en faire -accroire. Il me coupera en morceaux. - ---Grand-père, voilà mon collier, prends-le! Je te donnerai encore -davantage si tu me sauves. - -Les yeux du meunier étincelèrent. Il prit le collier de perles des mains -de la boyarine et se mit à l'admirer au clair de la lune. - ---Boyarine, ma colombe, dit-il d'un air joyeux, que le Seigneur -très-miséricordieux et les saints patrons de Moscou te bénissent! Il ne -me sera pas facile de te cacher aux gens du prince si par malheur ils -viennent ici! Seulement, je ferai tout mon possible! et que Dieu nous -vienne en aide. - -Le vieillard n'avait pas fini de parler qu'on entendit le galop d'un -cheval dans la forêt. - ---Ils viennent, ils viennent! s'écria Hélène, ne me livre pas, -grand-père! - ---Suis-moi par ici, boyarine. - -Le meunier conduisit à la hâte Hélène dans le moulin. - ---Cache-toi derrière ces sacs, dit-il. Il ferma la porte sur elle et -courut au cheval. - ---Ah! mon Dieu! où mettre ce cheval pour qu'ils ne le voient pas. - -Il le prit par la bride, l'emmena de l'autre côté du moulin où il y -avait des ruches d'abeilles et l'attacha à des buissons derrière les -ruches. - -Pendant ce temps, le galop des chevaux et la voix des gens s'étaient -rapprochés. Le meunier s'enferma dans sa grange et souffla sa torche. - -Bientôt les gens de Viazemski apparurent dans la clairière. Deux des -serviteurs allaient à pied et portaient sur des branches entrelacées le -prince évanoui. Ils s'arrêtèrent près du moulin. - ---Nous sommes arrivés? demanda le chef des cavaliers. - ---C'est ici que le cheval est venu. J'ai suivi ses traces, et le -magicien habite ce moulin, ajouta un des serviteurs. Il faut l'appeler -pour qu'il examine la blessure du prince. - ---Déposez Son Excellence à terre et faites attention! Le sang ne -s'arrête pas? - ---Non, répondirent les serviteurs; trois fois, pendant la route, le -prince a ouvert les yeux et aussitôt il a reperdu connaissance. Si le -meunier ne parvient pas à arrêter le sang, le prince ne s'en relèvera -pas, il mourra d'épuisement. - ---Où est-il, ce sorcier maudit? Amenez-le vite. - -Des opritchniks se mirent à frapper à la porte du moulin et de la -grange. Pendant longtemps leurs coups et leurs cris restèrent sans -réponse. Enfin, on entendit dans la grange une toux violente et la tête -du meunier apparut par un trou pratiqué dans la porte. - ---Qui le Seigneur peut-il nous envoyer à une pareille heure? dit le -vieillard en toussant avec une telle force qu'il paraissait vouloir -rendre l'âme. - ---Ouvre, sorcier, ouvre vite, viens arrêter le sang! Le boyard prince -Viazemski est blessé d'un coup de sabre. - ---Quel boyard? demanda le vieillard en feignant la surdité. - ---Ah! coquin, tu interroges? Enfoncez la porte, enfants! - ---Arrêtez! mes amis, arrêtez! je sors. Pourquoi briser la porte? je -sors! - ---Ah! à la fin, tu as compris, vieux coq! - ---Ne t'offense pas, seigneur cavalier, dit le meunier en sortant; j'ai -l'oreille un peu dure et ensuite, pour dire la vérité, quand je vous ai -entendus essayant d'enfoncer la porte et d'abattre le mur, j'ai eu peur. -Mon Dieu, ai-je pensé, ce sont les brigands! C'est que, voyez-vous, mes -seigneurs, leur repaire n'est pas loin d'ici. Je vis dans des transes -perpétuelles: que Dieu me protége! - ---Allons, assez jasé! Viens ici, regarde: vois-tu comme le sang coule? -Peux-tu l'arrêter? - ---Je vais examiner, mes seigneurs. Oh! qui lui a fait une pareille -coupure? Un demi-pouce plus bas l'artère était coupée! Allons, Dieu l'a -protégé! Et ici? l'épaule est coupée presque jusqu'à l'os, la clavicule -est peut-être entamée. Qui a donné un pareil coup à Son Excellence? - ---Peux-tu arrêter le sang, vieillard? - ---C'est difficile, mes seigneurs, difficile. Le sabre était charmé. - ---Charmé, entendez-vous, enfants, je l'avais dit, charmé; autrement, -comment à lui seul en aurait-il abattu six? - ---C'est vrai, c'est vrai! répétèrent les opritchniks: certainement il -était charmé. Sans cela, comment Sérébrany en aurait-il tué six? - -Le meunier écoutait et remarquait tout. - ---Voyez comme le sang coule, continua-t-il! comment l'arrêter? si le -sabre n'eût pas été charmé! Mais maintenant... maintenant je crois qu'on -le peut encore, mais j'ai peur et, quand je ferai la conjuration, ma -langue s'engourdira. - ---Cela ne fait rien, va toujours. - ---Oui, cela ne fait rien; mais que me donnerez-vous? - ---Istoma! dit un opritchnik à l'un des serviteurs, donne un des sacs de -roubles de Morozof. Voilà pour toi, vieillard, une poignée d'or. Si tu -arrêtes le sang, tu en auras une autre; si tu ne l'arrêtes pas, je -t'étrangle. - ---Merci, seigneur, merci, que Dieu et tous les saints te récompensent. -Je vais essayer, quand je devrais amasser le malheur sur ma tête. -Écartez-vous, l'opération craint les regards. - -Les opritchniks s'éloignèrent. Le meunier se pencha sur Viazemski, banda -ses blessures, récita l'oraison dominicale, plaça la main sur la tête du -prince et se mit à chuchoter: - - Un vieillard chevauchait sur un cheval bai, il courait par chemins, - par sentiers, dans les lieux les plus reculés. Toi, sang des veines, - sang du corps, arrête et remonte encore! C'est le vieillard qui l'a - dit, repose-toi, que sa volonté s'accomplisse! - -A mesure que le vieillard marmottait le sang coulait plus lentement. Au -dernier mot, il s'arrêta tout à fait. Viazemski soupira, mais n'ouvrit -pas les yeux. - ---Approchez, mes seigneurs, dit le meunier, approchez sans crainte; le -sang est arrêté, le prince vivra; mais il m'en a coûté, je sens déjà ma -langue qui s'engourdit. - -Les opritchniks entourèrent le prince. La lune éclairait son visage pâle -comme la mort, mais le sang ne sortait déjà plus de sa blessure. - ---Le sang est véritablement arrêté. Voyez ce vieux coquin! il n'a pas -manqué son coup. - ---Voilà tes pièces d'or, dit le plus âgé des opritchniks. Seulement ce -n'est pas tout. Écoute, vieillard. Nous savons par les traces que le -cheval du prince a passé par ici et peut-être la boyarine était-elle -encore dessus. Les as-tu vus, parle? - -Le meunier écarquilla les yeux comme s'il ne comprenait pas. - ---As-tu vu un cheval monté par une boyarine? - -Le vieillard était indécis s'il devait parler ou non; mais il fit -aussitôt le calcul suivant. - -Si Viazemski était bien portant, chercher à lui cacher la boyarine -serait très-dangereux et la lui livrer, très-profitable. Viazemski en -reviendra-t-il? Dieu le sait. Mais Morozof ne laissera pas un service -sans récompense, non plus que ce Sérébrany qui paraît aimer la boyarine -pour tout de bon, puisque pour elle il a presque tué le prince. Le -meunier fit ce calcul: Viazemski ne me chagrinera pas pour le moment; -or, Morozof et Sérébrany me diront, chacun de leur côté, merci quand je -leur rendrai la boyarine. Ce calcul mit fin à ses doutes. - ---Je n'ai rien vu ni entendu, mes seigneurs, dit-il: et je ne sais ni de -quel cheval ni de quelle boyarine vous voulez parler. - ---Dis-tu la vérité, vieillard? - ---Que je sois maudit! que je sois damné! que le tonnerre m'écrase si je -sais quelque chose au sujet de ce cheval et de cette boyarine! - ---Donne une torche, nous allons voir s'il n'y a pas de trace sur le -sable. - ---Il est inutile de regarder, dit l'un des opritchniks, s'il y a eu des -traces, nos chevaux les ont effacées. Maintenant nous ne verrons plus -rien. - ---Alors ouvre-nous ta grange, que nous y déposions le prince. - ---A l'instant, mes seigneurs, à l'instant. Si je n'étais pas si vieux, -j'irais à la maison de poste vous chercher de la bière et de -l'eau-de-vie. - ---N'as-tu donc rien, ici? - ---Rien, mes seigneurs. Que peut avoir un pauvre homme comme moi? Je n'ai -ni eau-de-vie, ni provisions, ni avoine pour vos chevaux. A la maison de -poste il y a de tout cela en abondance. Il y a une eau-de-vie comme on -n'en boit qu'à la table du Tzar. Vous ne serez pas à votre aise chez -moi, respectables seigneurs, rien à se mettre sous la dent, et vous -serez obligés de vous passer de souper. Vos chevaux broutent l'herbe; -or, faites-y attention, l'herbe d'ici est mauvaise, un cheval qui en -mange, ne tarde pas à enfler! Il enfle, il enfle, puis il crève. - ---Le diable t'emporte, vieille corneille! allons-nous laisser crever nos -chevaux? - ---Dieu préserve, seigneurs! on peut attacher les chevaux de manière à ce -qu'ils ne puissent pas brouter l'herbe; une nuit est bientôt passée. Et -vous, seigneurs, entrez dans mon logis; vous n'y trouverez ni foin ni -paille, la terre toute nue. Ce n'est pas comme dans la maison de poste. -Mais seulement avant de vous endormir, n'oubliez pas de dire la prière -qui chasse les apparitions nocturnes; cette maison est hantée. - ---C'est donc la baraque du diable que cette grange! Que l'enfer vous -engloutisse tous les deux! En voilà un gîte pour la nuit! Enfants, -allons à la poste! Y a-t-il loin, vieillard? - ---C'est ici tout près, mes seigneurs, tout près. Vous prendrez ce -sentier; quand vous arriverez sur la grande route, tournez à gauche, -vous n'aurez pas plus d'une verste à faire et vous trouverez la maison -de poste. - ---Allons! dirent les opritchniks. - -Viazemski était encore évanoui. Les serviteurs le soulevèrent avec -précaution et l'emportèrent sur le brancard. Les opritchniks montèrent à -cheval et suivirent. - -Dès que la troupe se fut éloignée et qu'il n'entendit plus le bruit des -voix dans la forêt, le vieillard ouvrit le moulin. - ---Boyarine! ils sont partis! dit-il, entre dans la grange. Ah! ma pauvre -abeille effarouchée! comme tu t'étais cachée! Viens dans la grange, ma -colombe, tu y seras mieux. - -Il étendit de la mousse fraîche dans un coin de la grange, alluma une -torche et plaça devant Hélène une écuelle de bois où il y avait du miel -et un morceau de pain. - ---Mange pour te maintenir en santé, boyarine! dit-il en la saluant -très-bas; je vais tout à l'heure t'apporter du vin. - -Il courut une seconde fois au moulin et en rapporta une bouteille à -ventre plat et un gobelet en terre. - ---A ta santé, boyarine! - -Le vieillard, en sa qualité de maître de maison, vida le premier le -gobelet. Le vin le mit en gaîté. - ---Bois, boyarine! dit-il, maintenant tu n'as plus rien à craindre. Ils -cherchent la maison de poste; hé! hé! la trouveront-ils? ne la -trouveront-ils pas? Dans tous les cas, ils ne reviendront pas ici; je -leur ai fait prendre une bonne route, hé! hé! Mais boyarine, est-ce que -le vin ne te plaît pas? Laisse-le, s'il est mauvais; crache dessus, je -vais t'en apporter d'autre. - -Le meunier courut de nouveau au moulin et en revint avec un flacon sous -le bras et un gobelet d'argent à la main. - ---En voilà du vin, du bon vin! dit-il en inclinant le flacon sur le -gobelet. A ta santé, boyarine! Ce vin et ce gobelet m'ont été donnés par -un brave homme... on l'appelle Persten. Hé! hé! Il y a par ici beaucoup -de braves gens qui vivent dans la forêt: je suis leur ami à tous. Mange, -boyarine! Pourquoi ne goûtes-tu pas ces rayons de miel? Ce n'est pas du -miel ordinaire, tu n'en trouverais pas de pareil à cent verstes à la -ronde, et pourquoi? parce que je me connais en abeilles mieux que qui -que ce soit. Je ne suis pas comme tout le monde. Chaque année je jette -dans le marais au père des eaux mes meilleures ruches: voilà pour toi, -père, mange! Hé! hé! Et lui, boyarine, que Dieu le garde en santé! lui, -prend soin de mes autres ruches. C'est lui qui a amené les abeilles sur -la terre. Un jour que son cheval était fatigué, il le jeta dans un -marais: ce fut de ce cheval que naquirent les abeilles; et les pêcheurs -jetèrent leurs filets et ramenèrent des abeilles au lieu de poissons... -Eh! boyarine, tu manges peu, tu ne bois pas! Voyons si je ne vais pas te -forcer à goûter de ce petit vin. A la santé... hé! hé! à la santé du -prince... du prince, c'est-à-dire, pas de celui-ci, mais de Sérébrany! -Que Dieu lui donne la santé, as-tu vu comme il a arrangé l'autre, -c'est-à-dire Viazemski! Et ce boyard Droujina, hé! hé! A sa santé, -boyarine! Tu resteras ici cachée pendant deux jours, puis nous irons où -tu voudras, soit chez Droujina, soit chez Sérébrany, cela m'est égal, à -ta santé! - -Les paroles du meunier ivre retentissaient étrangement et bizarrement -dans le coeur d'Hélène. Ses pensées les plus cachées lui semblaient -connues; on eût dit qu'il lisait dans son coeur: la torche accrochée à -la muraille éclairait d'une vive lumière son visage ridé; ses yeux gris -étaient obscurcis par l'ivresse, cependant ils semblaient pénétrer -Hélène de part en part. Sa peur la reprit, elle se mit à prier à haute -voix. - ---Hé! hé! disait le meunier, prie, prie, cela ne me fait pas peur... la -prière ne m'effraie pas, je ne m'en irai pas en fumée, je ne suis pas le -premier venu... le père des eaux me connaît et le père des forêts aussi; -les naïades, les fées, les lutins me connaissent, tous me connaissent... -moi... moi... Tiens, veux-tu, je vais les appeler? Chikal! Likal! - ---Mon Dieu! murmurait Hélène. - ---Chical! Likal! eh bien? Elles viendront. Attends, je vais les -chercher. Bdou, bdou! - -Le vieillard se leva et, moitié trébuchant, moitié dansant, il sortit de -la grange. Hélène épouvantée ferma la porte sur lui. Pendant longtemps -elle entendit le meunier se parlant à lui-même. - ---Tous me connaissent, répétait-il d'une voix de moins en moins assurée, -et le père des forêts et le père des eaux... et les naïades... et les -lutins. Je ne suis pas le premier venu... tous me connaissent; bdou, -bdou! - -On entendit le vieillard danser et sauter en cadence, puis sa voix -faiblit, il se coucha sur le sol et bientôt retentit son ronflement -sonore qui pendant toute la nuit se joignit au bruit que faisait, en -tournant, la roue du moulin. - - - - -CHAPITRE XVIII - -UNE VIEILLE CONNAISSANCE. - - -Le lendemain du sac de la maison de Morozof, un cavalier déjà âgé et -monté sur un cheval noir, traversait la forêt silencieuse. A chaque -instant, il levait son chapeau et semblait écouter quelque chose. - ---Doucement, Galka, tiens-toi tranquille, disait-il en passant la main -sur le cou de son cheval. Voyez, quelle bête indocile! elle m'empêche de -rien entendre. Allons, je me serai trompé, je ne reconnais rien! -Toujours des tilleuls et des noyers, il est vrai que quand nous sommes -passés par ici, il faisait nuit comme dans un four. - -Et le cavalier continua son chemin. - ---Attends, Galka! dit-il tout à coup en retenant les rênes, il me semble -que j'entends quelque chose. Tiens-toi tranquille, ou je vais te -corriger. C'est vrai, j'entends un bruit! Ce n'est pas le bruit des -feuilles, c'est la roue d'un moulin; mais où diable est-il ce moulin? -mais attends! maintenant je ne le perdrai pas, ce neveu d'une sorcière. - -Et Michée, comme s'il eût craint de perdre de nouveau son chemin, partit -au galop dans la direction du bruit. - ---Dieu soit béni, dit-il, quand entre les arbres il aperçut les murs -couverts de mousse et la roue qui tournait,--m'y voilà enfin; j'aurais -fini par en perdre la tête: tantôt le bruit en avant, tantôt en arrière -et puis rien; le voilà le moulin! C'est de ce côté que nous sommes venus -avec le boyard quand les brigands nous ont conduits ici. Mais comment -cela se fait-il? La roue était alors à droite, maintenant elle est à -gauche; la grange avait sa croisée tournée vers le moulin et sa porte -vers la forêt; à présent la porte est du côté du moulin et la fenêtre -sur la forêt. Voyons, est-ce bien mon moulin? Mais oui, il n'y en a pas -d'autres par ici; j'ai tourné autour depuis ce matin; c'est égal, s'il -ne s'agissait pas de sauver le boyard, pour rien au monde je ne -viendrais de ce côté. - -Michée descendit de cheval, attacha Galka à un arbre, approcha avec une -certaine frayeur du moulin et frappa à la porte. - ---Meunier, hé meunier! - -Personne ne répondit. - ---Meunier, hé meunier! - -L'intérieur du moulin resta silencieux: on entendait seulement le bruit -que faisaient les meules et les pignons en tournant. - -Michée essaya de pousser la porte, elle était fermée. - -Où est-il donc le vieux diable? dort-il ou s'est-il caché? pensait -Michée en frappant de toutes ses forces avec ses pieds et ses mains. Pas -de réponse. Michée commença à se mettre en colère. - ---Eh, vieux coquin! cria-t-il: réponds ou je mets le feu à la baraque! - -On entendit tousser et, par un petit guichet au-dessus de la porte, -apparurent une barbe blanche et un visage ridé au milieu duquel -brillaient deux yeux gris. - -Michée se sentit mal à son aise en présence du meunier. - ---Bonjour, mon maître! dit-il d'une voix caressante. - ---Que le Seigneur te garde! répondit le meunier: que veux-tu, brave -homme? - ---Tu ne me reconnais pas, mon maître? j'ai pourtant passé la nuit chez -toi avec un boyard il y a peu de temps. - ---Avec ce prince? Comment! si je m'en souviens? Je te reconnais -maintenant. Que veux-tu, mon ami, qu'est-ce qui t'amène? - ---Mais comment, maître, te caches-tu donc comme un hibou dans son trou? -ouvre-moi, ou sors; converser ainsi n'est pas commode! - ---Attends, mon ami, laisse-moi seulement verser un peu de grain, et -j'irai aussitôt te rejoindre. - -«Oui, pensait Michée; je voudrais bien voir le blé que tu verses, -compère du diable! je suis sûr que ce sont des os de juifs que tu mouds -pour les sorciers? Qui peut apporter du blé ici? voyez quel recoin! il -n'y a seulement pas de route pour y arriver! - ---Me voilà, brave homme, dit le meunier, en fermant avec soin derrière -lui la porte du moulin. - ---Enfin! tu t'es assez fait prier. - ---Que veux-tu, compère, je ne demeure pas dans un bazar mais en pleine -forêt et il ne convient pas d'ouvrir à tout le monde; un malheur est -bien vite arrivé: on voit bien un homme, mais il faut savoir si c'est du -blé béni qu'il a à sa ceinture, ou s'il y cache des pierres. - -Voyez le vieux serpent! pensait Michée, il fait semblant de craindre les -voleurs et je suis sûr qu'il court la nuit avec les loups-garous. - ---Allons, compère, que me veux-tu? conte-moi cela, je t'écoute. - ---Voilà de quoi il s'agit, maître: Il est arrivé un grand malheur; ces -opritchniks maudits se sont emparés de mon maître, ils l'ont enchaîné et -ils l'ont conduit à la Sloboda où il est maintenant sans doute en -prison; et pourquoi? Dieu le sait; il n'a offensé ni le Tzar, ni l'État; -il s'est mis seulement du côté du bon droit en défendant le boyard -Morozof et sa femme quand, au milieu d'un festin, ils les ont attaqués -et réduit leur demeure en cendres. - -Les yeux du meunier prirent une expression étrange. - ---Oh, oh, oh! dit-il;--c'est fâcheux, fâcheux, compère; fâcheux pour le -poisson de se jeter dans la nasse, fâcheux pour ton prince d'être -enfoncé dans un cachot, plus fâcheux pour Morozof d'avoir perdu sa jeune -femme, encore plus fâcheux pour Viazemski d'avoir pris la femme d'un -autre. - -Michée ouvrit de grands yeux. - ---Comment sais-tu que Viazemski a enlevé la femme de Morozof? Je ne t'en -ai pas parlé. - ---Eh, compère! je ne sais pas seulement ce qu'on me dit; parfois on -frappe loin dans la forêt et le bruit retentit près d'ici; quand l'eau -baisse sous la roue du moulin, c'est qu'il y a une sécheresse à cent -verstes en amont et que la récolte sera mauvaise; le vieillard, qui vit -silencieux dans la solitude, écoute pousser l'herbe et apprend ainsi le -secret des choses. - ---Eh bien! maître, ne sais-tu pas un moyen de venir au secours du -boyard? J'ai tout pesé, tout ressassé dans ma pauvre tête et je ne -trouve rien. Alors, je me suis dit: j'irai trouver le bon meunier, je -lui demanderai conseil. Et je me suis rappelé aussi ce brave jeune homme -qui nous a conduits chez toi. En nous quittant, il me dit: si le prince -a besoin de moi, viens au moulin, demande au grand-père où est Vanioukha -Persten? je serai toujours prêt à servir le boyard, même quand il -faudrait y risquer ma vie. Je suis donc venu te trouver, maître, dis-moi -ce qu'il faut faire; si nous réussissons, le prince Nikita ne t'oubliera -pas et moi, pauvre malheureux, je te serai dévoué le reste de mes jours. - -Que la terre t'engloutisse, neveu d'une sorcière! ajouta mentalement -Michée,--être réduit à implorer ça! - ---Il faut toujours essayer d'éviter un malheur. Le cas est mauvais, je -l'avoue, mais avec une tenaille on retire un creuset des flammes et il -arrive quelquefois que le grain sort de la meule sans avoir été écrasé; -chacun a sa chance. - ---C'est vrai, maître, avec de la chance un oeuf donne naissance à un -coq; sans chance, il n'en sort pas même un puceron, mais je t'en -supplie, dis-moi nettement ce qu'il faut que je fasse maintenant. - -Le meunier baissa la tête et parut écouter le bruit de la roue. - -Quelques minutes s'écoulèrent. Le vieillard balança lentement la tête et -se mit à parler sans faire attention à Michée. - - La roue tourne, tourne, ce qui était en haut est en bas, ce qui était - en bas est en haut; j'entends la cloche qui retentit au loin, sont-ce - des funérailles ou un mariage? et qui marie-t-on, qui enterre-t-on? je - ne puis l'entendre, l'eau bruit, une grande fumée m'empêche de le - voir. Les corbeaux arrivent de tous côtés, ils s'entre-appellent pour - un riche festin, mais qui vont-ils déchirer? A qui vont-ils crever les - yeux? Eux-mêmes n'en savent rien, ils volent et ils croassent. La - hache est aiguisée, le bourreau est prêt; sur les planches de chêne - coulent des ruisseaux d'un sang chaud, les têtes sont tranchées d'un - seul coup, mais je ne vois pas quelles têtes. - -Michée frissonnait. - ---Que dis-tu donc, grand-père, tu marmottes comme à un office des morts. - -Le meunier ne parut pas entendre Michée. Il ne dit plus rien, mais ses -lèvres continuèrent à s'agiter comme s'il se fût parlé à lui-même, ses -yeux gris étaient si ternes qu'ils paraissaient ne rien voir. - ---Grand-père, eh! grand-père! et Michée le tira par la manche. - ---Quoi? répartit le meunier se tournant vers Michée, comme s'il -l'apercevait pour la première fois. - ---Qu'est-ce que tu marmottes, grand-père? - ---Eh compère! on entend beaucoup, on dit peu; prends maintenant le -sentier qui passe à côté du sapin. Va toujours devant toi, tu -rencontreras beaucoup de tournants à droite et à gauche, va toujours -tout droit; quand tu auras fait cinq verstes, tu verras sur le côté une -izba, dans cette izba pas une âme. Reste-là jusqu'à la nuit; de braves -gens viendront qui t'en diront davantage. Quand tu reviendras, passe par -ici, tu trouveras de l'ouvrage; l'oiseau du Paradis a échappé au -ravisseur, tu le ramèneras au roi de Dalmatie et nous partagerons la -récompense. - -Et, sans attendre de réponse, le vieillard rentra dans le moulin et -ferma la porte sur lui. - ---Grand-père! lui cria Michée, explique-toi intelligiblement, de quels -gens veux-tu parler? de quel oiseau? - -Mais le meunier ne répondit pas et, quoique Michée écoutât de toutes ses -oreilles, il n'entendit que le bruit de l'eau et le grincement de la -roue. - -Allons, le neveu d'une sorcière! dit l'écuyer, où m'envoie-t-il? à cinq -verstes je trouverai une izba, j'y attendrai jusqu'à la nuit, et là le -diable sait ce qui arrivera. Je voudrais t'y voir à ma place, vieux -gredin! S'il ne s'agissait pas du prince, je prendrais joliment le -large! peuh! Allons, Galka! il faut en prendre son parti, cherchons donc -cette izba du diable. - -Et, enfourchant son cheval, Michée se mit à galoper dans la direction -indiquée par le meunier. - - - - -CHAPITRE XIX - -LE RUSSE N'OUBLIE JAMAIS UN BIENFAIT. - - -Il était déjà tard lorsque Michée aperçut, un peu à l'écart du sentier, -une izba, noire et enfumée, plus semblable à un champignon monstrueux -qu'à une habitation humaine. Le soleil venait de se coucher. Des bandes -de brouillard s'élevaient sur les hautes herbes d'une clairière voisine. -Il faisait frais et humide. Les oiseaux avaient cessé leur ramage, -quelques-uns encore entamaient leur chant du soir et s'endormaient sur -les branches avant de l'avoir terminé. Peu à peu ceux-ci se turent aussi -et, au milieu du silence général on n'entendit plus que le murmure d'un -ruisseau invisible et de temps à autre le bourdonnement des scarabées de -nuit. - ---Nous voilà arrivés, dit Michée en regardant autour de lui--et, comme -il l'a dit, pas âme qui vive! J'attendrai, j'examinerai, nous verrons le -conseil qu'on me donnera. Mais, que Dieu me protége! s'il allait venir -quelque... peuh! Je ferai le signe de la croix. Comme j'aurais tordu le -cou à ce meunier s'il n'avait pas fallu sauver le prince. - -Michée mit pied à terre, posa des entraves à Galka, le débrida et le -laissa aller à la grâce de Dieu. - ---Va brouter l'herbe, dit-il, moi je vais entrer dans l'izba, si elle -n'est pas fermée, je verrai de mon côté à trouver quelque chose; la faim -est une triste compagne. - -Il donna un coup de pied dans la porte basse; le bruit sec qu'elle fit -en s'ouvrant retentit étrangement dans ce lieu inhabité. On eût dit un -gémissement humain. Quand elle eut fini de tourner sur ses gonds et -qu'elle frappa la paroi du mur, Michée se baissa et entra dans l'izba. -Elle était dans une obscurité profonde. Ayant cherché à tâtons, il -rencontra sur la table une croûte de pain qu'il se mit à manger à belles -dents. Puis il s'approcha du foyer, fouilla dans la cendre, y trouva -quelques charbons encore brûlants qu'il réussit à enflammer non sans -peine et alluma une torche placée sur le banc. Entre le poêle et la -muraille il y avait des porte-manteaux. Plusieurs vêtements y étaient -suspendus, entre autres un caban galonné et taillé comme celui des -boyards; un casque richement damasquiné d'or pendait à un clou. Mais ce -qui, plus que tout le reste, attira l'attention de Michée et le -réconcilia un peu avec ses hôtes inconnus, fut une image, noire de -fumée, placée près de la porte. - -Michée se signa plusieurs fois devant l'image, puis il éteignit la -torche, s'étendit sur le banc, bâilla et s'endormit du sommeil du juste. -Il ronflait paisiblement, quand un coup de poing le jeta brusquement -hors du banc. - ---Qui va là? cria Michée en se réveillant--qui m'a frappé? fais -attention, neveu d'une... - -Devant lui se tenait un homme robuste à la barbe mêlée, un large -coutelas à la ceinture, et se disposant à lui appliquer un autre coup de -poing. - ---Ne frappe pas! lui dit un vigoureux garçon dont la barbe commençait à -peine à paraître,--que t'a-t-il fait, hein? En disant cela il repoussa -son compagnon et, prenant sa place, se mit à contempler Michée avec des -yeux étonnés. - ---Il a les cheveux gris! remarqua-t-il avec une sorte de respect. - ---Toi, veau marin, de quoi te mêles-tu? s'écria le premier: est-ce ton -père ou ton parent? - ---Cela me fait qu'il est vieux. Regarde ses cheveux gris, je te dis, ne -le touche pas ou je me fâche. - -Un immense éclat de rire retentit parmi les gens qui entraient en masse -dans l'izba. - ---Attention, Khlopko! dit l'un d'eux, prends garde à toi! si Mitka se -fâche, il t'en cuira; il ne fait pas bon avec lui dans ces moments-là. - ---Que le diable t'enlève! répondit Khlopko en se rangeant de côté; en -vivant dans les bois nous y avons ramassé un ours. - -D'autres hommes, tous armés, entourèrent Michée et l'examinèrent d'un -air assez peu aimable. - ---D'où cette chauve-souris nous est-elle tombée, dit l'un d'eux en le -regardant droit dans les yeux. - -Pendant ce temps Michée parvenait à se remettre. - -Eh! pensa-t-il, les voilà, ce sont les brigands!--Bonsoir, bonnes gens! -Quel est celui d'entre vous qui s'appelle Vanioukha Persten? - ---C'est l'ataman que tu demandes? Pourquoi n'as-tu pas parlé tout de -suite? Si tu avais ouvert la bouche plus tôt, tu n'aurais pas eu de -torgnoles. - ---Voilà l'ataman! ajouta un autre en indiquant Persten qui entrait en -compagnie du vieux Korchoun. - ---Ataman! crièrent les brigands,--voilà un homme qui te demande. - -Persten jeta un coup d'oeil rapide sur Michée et le reconnut -immédiatement. - ---Ah! c'est toi camarade, dit-il:--Sois le bienvenu! et comment va Son -Excellence le prince? Comment s'est-il porté depuis le jour où nous -avons si bien frotté les opritchniks de Maliouta? Ils ont eu leur compte -à la mare du diable. Le malheur c'est que Maliouta ait réussi à se -sauver et que ce boeuf de Mitka ait lâché Khomiak. Ils feront bien de ne -pas me retomber dans les mains. Comme le Tzar a dû être content de -revoir le Tzarévitch! Je suis sûr qu'il n'a su comment récompenser le -prince Nikita. - ---Oui! répondit avec un soupir Michée.--Le tzar Ivan Vasiliévitch, que -Dieu le garde en santé! a été si content de retrouver son fils qu'il n'a -plus pensé à mon maître. Seulement les opritchniks sont plus furieux -contre lui que jamais. Il est vrai qu'ils n'ont pas sujet de nous aimer. -Une première fois, nous les avons rossés et fouettés d'importance à -Medvedevka; plus tard, à la mare du diable, Maliouta a reçu un fameux -soufflet et hier, à Moscou, le boyard est encore venu troubler leurs -affaires. Mais cette fois-ci, ils sont tombés dessus en masse, ils l'ont -terrassé, puis garrotté et transporté à la Sloboda. Ce ne serait -peut-être pas grand'chose, mais ce Maliouta, fils de chien, va faire son -possible pour venger son soufflet. - ---Hem! dit Persten en s'asseyant sur un banc--ainsi le Tzar n'a pas fait -pendre Maliouta? Est-ce possible! Allons, c'est lui le maître. Que -comptes-tu faire? - ---Mais quel nom te donner en implorant ton secours, frère Ivan? - ---Appelle-moi Vanioukha et qu'il n'en soit plus question. - ---Eh bien! frère Vanioukha, je ne sais moi-même que faire. Ne -pourrais-tu pas me venir en aide? Deux conseils valent mieux qu'un. -C'est à toi seul que le meunier m'envoie: Va, a-t-il dit, va trouver -l'ataman, il t'aidera, j'ai déjà reconnu par ma voix que tout lui -réussira et qu'il retirera de grands avantages de cette affaire; va -trouver l'ataman! - ---Moi? Il a dit moi? - ---Toi, frère, toi. Va, a-t-il dit, vers l'ataman, salue-le de ma part, -dis-lui de faire tout son possible pour sauver le prince. Je vois déjà -qu'il réussira et obtiendra une riche récompense. Qu'il délivre le -prince! Je n'oublierai pas, a-t-il dit, ce service. Si l'ataman ne sauve -pas le prince, rien ne lui réussira désormais; il sèchera comme une -plante sans eau et ne se relèvera plus. - ---Il a dit cela! répéta Persten en baissant les yeux et paraissant -réfléchir,--je sècherai...! - ---Oui, frère, tes bras et tes jambes, a-t-il dit, sècheront; et il aura -sur la tête de telles horreurs que la pensée seule en est affreuse. - -Persten releva la tête et regarda Michée fixement. - ---Il n'a pas ajouté autre chose? - ---Si, frère, continua Michée, en jetant un coup d'oeil de côté sur une -énorme écuelle pleine de soupe que les brigands venaient de placer sur -la table,--le meunier a ajouté ceci: Dis à l'ataman qu'il te reçoive et -nourrisse comme si c'était moi-même. Mais surtout qu'il délivre le -prince! Voilà, frère, tout ce que le meunier a dit. - -Et Michée releva les yeux sur l'ataman pour découvrir quelle impression -ses paroles avaient produite. - -Mais Persten, après l'avoir regardé encore plus fixement, partit tout à -coup d'un éclat de rire aussi joyeux que formidable.--Eh! mon vieux! -Ainsi le meunier t'a dit que, si je ne sauvais pas le prince, j'étais -perdu? - ---Oui, frère, répondit l'écuyer un peu ahuri--et les bras et les -jambes... - ---Tu es rusé, mon bonhomme, interrompit Persten, en lui frappant sur -l'épaule et continuant à rire, seulement tu m'as pris pour un autre en -essayant de m'en faire accroire. Assieds-toi avec nous, ajouta-t-il, en -s'approchant de la table.--Sois le bienvenu! voilà une cuillère, -soupons, si je puis aider le prince, je n'ai pas besoin de tes contes -pour le faire. Mais comment lui venir en aide? N'est-il pas en prison? - ---En prison, frère. - ---Dans la prison qui donne sur la place à côté de la maison de Maliouta? - ---Dans celle-là même, c'est la plus solide. - ---Et les clefs, où sont-elles? chez Maliouta? - ---Quand nous étions à la Sloboda j'ai vu plusieurs fois Grégoire -Skouratof aller interroger des prisonniers; il avait toujours les clefs -avec lui. La nuit, il les remet au Tzar qui les cache sous son oreiller. - ---Eh! comment veux-tu, dit Persten en jetant sa cuillère sur la -table--comment veux-tu sauver ton prince? Avoue-le toi-même, quelle -chance y a-t-il? - -Michée se gratta la nuque. - ---Tu vois bien qu'il n'y a pas moyen. - ---C'est vrai, répondit Michée en rejetant sa cuillère; mais je ne lui -survivrai pas; j'irai placer ma vieille tête à côté de la sienne et je -le servirai dans l'autre monde s'il est condamné. - ---Allons, ne te désole pas, peut-être que ton prince n'est pas encore en -prison. Alors il est inutile de pleurer; et s'il est en prison -laisse-moi y penser... je connais bien la Sloboda; j'y ai conduit un -ours le mois passé, je connais le palais; aussi j'ai tout examiné; je -pensais:... cela peut servir un jour... attends, laisse-moi réfléchir. - -Persten s'enfonça dans ses réflexions. - ---Trouvé, s'écria-t-il tout à coup et il se leva brusquement--oncle -Korchoun! le prince Sérébrany nous a sauvés tous les deux de la -mort--nous le sauverons, à notre tour. Veux-tu m'accompagner dans une -entreprise difficile? - -Le vieux brigand fronça le sourcil et secoua sa tête blanchie. - ---Eh bien! Korchoun, tu ne veux pas? - ---As-tu perdu la tête, Ataman? ne sais-tu pas où le prince est enfermé? -N'as-tu pas entendu que les clefs sont, le jour, avec Maliouta et, la -nuit, sous le chevet du Tzar? Que faire? on n'enfonce pas un coin avec -un fouet. Il est perdu, perdu! je ne vois pas l'utilité de nous perdre -avec lui; en sera-t-il mieux quand on nous aura enlevé la peau? - ---C'est vrai, Korchoun, mais vois-tu? ce n'est pas pour rien que le -proverbe dit: qui paie sa dette s'enrichit. Si le prince ne nous avait -pas sauvés autrefois où serions-nous maintenant? Nous serions pendus à -quelque arbre de la forêt où le vent balancerait nos os! Et lui, que -pense-t-il? je suis sûr qu'il se dit: allons, j'ai autrefois tiré -d'affaire ces braves gens, à présent ils vont venir à mon aide. Et si -nous l'abandonnons, quand on le mènera au supplice--Peuh! dira-t-il, -qu'est-ce que ces gens-là?--ils savent voler et piller, voilà tout--ils -oublient le service rendu; ils versent le sang innocent, mais sauver un -chrétien n'est pas leur affaire. Certes, je n'adresserai pas au -Seigneur-Dieu une seule prière à leur intention; qu'ils périssent dans -ce monde et dans l'autre! Voilà ce que dira le prince. - -Le front de Korchoun devint encore plus sombre. Une lutte intérieure se -réfléchissait sur son visage sévère. Il était évident que Persten avait -touché une corde sensible dans ce coeur endurci. Mais la lutte ne fut -pas de longue durée, le vieillard releva la tête. - ---Non, frère, dit-il, c'est une entreprise insensée; je tiens encore à -ma peau; je n'irai pas! - ---Allons, c'est non, non, soit! dit Persten. Attendons à demain, -peut-être trouverons-nous autre chose, la pensée du matin est plus sage -que celle du soir. Maintenant, enfants, il est temps de dormir. Que ceux -qui veulent prier Dieu fassent leur prière, voilà l'image; que les -autres se couchent. - -L'Ataman regardait Korchoun à la dérobée. Il était facile de voir qu'il -connaissait quelque secret du vieillard, car celui-ci frissonna sous ce -regard et, pour que personne ne remarquât son trouble, il se mit à -bâiller bruyamment, puis à chantonner tout bas. - -Les brigands se levèrent de table, les uns s'allongèrent sur les bancs; -d'autres s'agenouillèrent devant l'image et se mirent à prier. Mitka -était un de ces derniers. Il faisait de ferventes génuflexions et, si -ses vêtements et son attirail n'eussent pas dénoncé son métier, personne -dans cette bonne figure n'eût soupçonné un brigand. - -Il n'en était pas de même du vieux Korchoun. Quand tous furent couchés, -Michée, à la faible lueur des charbons du foyer, vit le vieillard -quitter sa place et s'approcher de l'image. Il fit plusieurs fois le -signe de la croix, murmura quelques mots et finit par dire avec -colère:--Non, je ne peux pas! j'avais cru pourtant que ce serait plus -facile aujourd'hui. - -Longtemps Michée entendit Korchoun se tourner d'un côté sur l'autre, se -parler à lui-même, mais il ne put dormir. L'aurore n'avait pas encore -paru quand il réveilla l'Ataman.--Ataman, dit-il, hé! Ataman! - ---Que veux-tu, oncle? - ---J'irai avec toi; conduis-moi où tu voudras, - ---Tu t'es décidé? - ---Oui, je ne puis pas dormir; voilà je ne sais combien de nuits que je -passe sans fermer l'oeil. - ---Tu ne changeras pas d'avis? - ---J'ai dit que j'irai, ainsi j'irai. - ---C'est bien, oncle Korchoun, merci! Maintenant il ne nous faut plus -qu'un autre camarade et c'est tout. La nuit est-elle avancée? - ---Les oiseaux commencent à chanter. - ---Alors il est temps de se lever. Mitka! dit Persten en donnant une tape -à celui qu'il appelait. - ---Hein? répondit le jeune garçon en ouvrant les yeux. - ---Veux-tu venir avec nous? - ---Quoi faire? répondit Mitka en bâillant. - ---Cela ne te regarde pas. On te demande si tu veux venir avec l'oncle -Korchoun et avec moi. - ---Oui, répondit Mitka qui s'assit sur son banc et se mit à lacer ses -sandales. - ---Allons, j'aime cette réponse: Va où l'on te conduit sans faire de -réflexions. On te fendra la tête, ce n'est pas ton affaire, c'est à nous -d'y songer. Mais si une fois engagé tu recules, je t'appellerai une -écrevisse. - ---Tu m'appelleras une écrevisse. - -Les brigands commencèrent à s'habiller. - - - - -CHAPITRE XX - -LES JOYEUX COMPÈRES. - - -Dans un cachot profond et sombre, aux parois humides et couvertes de -moisissures, le prince Nikita Romanovitch, les pieds et les mains -enchaînés, attendait la mort. Il ne savait plus au juste combien de -temps s'était écoulé depuis son arrestation, car le jour ne pénétrait -pas dans son cachot; mais de temps en temps le son lointain des cloches, -arrivant à son oreille, lui faisait supposer qu'il était en prison -depuis trois jours. Le pain qu'on lui avait jeté était mangé depuis -longtemps, sa cruche d'eau était vide, la faim et la soif commençaient à -le tourmenter, lorsqu'un bruit inaccoutumé attira son attention. On -tirait des verrous au-dessus de sa tête. La première porte de la prison, -celle de l'extérieur, roula sur ses gonds. Le bruit s'approcha; un autre -verrou fut tiré et la seconde porte grinça. Enfin on ouvrit la troisième -porte et des pas retentirent dans l'escalier qui descendait au cachot; à -travers les fentes de la dernière porte apparut une lueur, une clef -tourna en gémissant, on enleva une barre de fer, les gonds rouillés -résonnèrent et une lumière éblouissante aveugla soudain Sérébrany. - -Lorsqu'il retira ses mains dont il s'était involontairement couvert les -yeux, Maliouta Skouratof et Boris Godounof étaient devant lui et le -bourreau qui les accompagnait élevait une torche de résine au-dessus de -leurs têtes. - -Maliouta, les bras croisés, regardait en souriant le visage de -Sérébrany; les pupilles de ses yeux semblaient se contracter puis -s'agrandir. - ---Salut, prince! fit-il d'un son de voix tel que Sérébrany n'en avait -jamais entendu de pareil, d'une voix hideusement sensuelle et -affreusement douce rappelant le miaulement sanguinaire du chat, -lorsqu'il s'approche de la souricière où est emprisonnée sa victime. - -Involontairement, Sérébrany frissonna, mais la vue de Godounof le -rassura. - ---Boris, dit-il en se détournant de Maliouta, merci d'être venu me voir. -Maintenant, il me sera plus facile de mourir. - -Et il lui tendit sa main enchaînée. Mais Godounof fit un pas en arrière -et son visage glacé n'exprima aucune sympathie pour le prince. - -La main de Sérébrany retomba sur ses genoux en faisant résonner la -chaîne qui la retenait. - ---Je ne pensais pas, Boris Godounof, dit-il d'un ton de reproche, que tu -m'avais renié. Es-tu venu seulement pour assister à mon supplice? - ---Je suis venu avec Skouratof, répondit froidement Godounof, pour -assister à ton interrogatoire, je ne sais ce que tu veux dire par -renier; je n'ai jamais eu rien de commun avec toi; seulement, en -devinant la clémence du Tzar, j'ai retardé un moment le supplice que tu -avais encouru. - -Le coeur de Sérébrany se serra et ce changement de Boris lui parut plus -lourd à supporter que la mort même. - ---Le temps de la clémence est passé, continua Godounof d'un ton glacial, -te souviens-tu du serment que tu avais fait au Tzar? Soumets-toi -maintenant à sa sainte volonté et, si tu nous avoues tout sans détours, -tu éviteras les tortures et recevras une mort prompte: commençons -l'interrogatoire, Grégoire Skouratof. - ---Attends, attends un peu! répondit Maliouta en souriant. J'ai des -comptes particuliers à régler avec Son Excellence. Raccourcis ses -chaînes, Thomas, dit-il au bourreau. - -Le bourreau, après avoir placé la torche dans un anneau de fer, ramena -les mains de Sérébrany jusqu'au mur, afin qu'il ne pût pas les mouvoir. - -Alors Maliouta se rapprocha de lui et le regarda longtemps toujours avec -le même sourire. - ---Seigneur, prince Nikita! dit-il à la fin, accorde-moi une grande -faveur. - -Il était à genoux et saluait profondément Sérébrany. - ---Nous, seigneur prince, continua-t-il avec une humilité dérisoire, -nous, vis-à-vis de ton excellence, nous sommes de petites gens; nous -n'avons jamais, de nos propres mains, tranché la tête, jamais torturé -d'aussi grands boyards que toi; au moment de le faire, il nous vient une -crainte. On dit que ce n'est pas le même sang qui coule dans nos -veines... - -Maliouta s'arrêta et son sourire devint encore plus infernal, ses yeux -grandirent encore, ses pupilles se contractèrent plus souvent. - ---Permets, seigneur prince, fit-il en donnant à sa voix une expression -suppliante,--permets-moi, avant de te torturer, d'examiner ton sang de -boyard. - -Il sortit un couteau de sa ceinture et s'avança sur les genoux vers -Sérébrany. - -Le prince fit un soubresaut en arrière et jeta un regard sur Godounof. - -Le visage de Boris était impassible. - ---Ensuite, continua-t-il en élevant la voix, ensuite tu me permettras à -moi, misérable vilain, de découper une lanière dans ton dos princier, de -faire avec ta peau de boyard une selle à mon cheval, puis ton humble -esclave donnera ta chair sacrée à manger à ses chiens. - -La voix de Maliouta, ordinairement grossière, ressemblait maintenant au -hurlement du chacal, à quelque chose d'indéfinissable entre le rire et -le gémissement. - -Les cheveux de Sérébrany se hérissèrent. Lorsque Ivan l'avait condamné -la première fois, il avait monté d'un pas ferme l'échafaud; mais ici, -dans un cachot, enchaîné, affaibli par la faim, il n'eut pas la force de -supporter cette voix et ce regard. - -Pendant quelques moments, Maliouta se rassasia de l'épouvante qu'il -avait causée. - ---Seigneur prince, hurla-t-il tout à coup en rejetant son couteau et en -se relevant, avant tout permets-moi de te payer ma dette! - -Et, les dents serrées, il leva la main sur Sérébrany. - -Le sang du prince reflua vers son coeur; à son indignation se mêla ce -sentiment de dégoût que produit le voisinage d'une bête venimeuse qui -nous menace de son contact. Il jeta un regard désespéré sur Godounof. - -La main levée de Maliouta s'arrêta en l'air sous l'étreinte de Boris. - ---Grégoire Skouratof, dit Godounof sans perdre son flegme, si tu le -frappes, il se brisera la tête contre la muraille et nous n'en pourrons -rien obtenir. Je connais ce Sérébrany. - ---Lâche-moi! hurla Maliouta; ne m'empêche pas de me venger! ne m'empêche -pas de prendre ma revanche de la mare maudite. - ---Penses-y, Skouratof! nous répondons de lui devant le Tzar. - -Et Godounof s'empara de l'autre main de Maliouta. - -Mais comme une bête fauve qui a humé le sang, Maliouta avait perdu toute -prudence. Criant et blasphémant, il luttait avec Godounof et essayait de -le renverser pour se jeter ensuite sur sa proie. Une lutte s'établit -entre eux; la torche heurtée par l'un deux tomba par terre et s'éteignit -sous leurs pieds. - -Maliouta revint à lui. - ---J'avertirai le Tzar, dit-il d'une voix saccadée, que tu soutiens ceux -qui le trahissent! - ---Et moi, répondit Godounof, je dirai au Tzar que tu as voulu tuer un -traître avant de l'interroger, parce que tu crains sa déposition. - -Quelque chose dans le genre d'un rugissement sortit de la poitrine de -Maliouta; il s'élança hors du cachot, en ordonnant au bourreau de le -suivre. - -Pendant qu'ils montaient à tâtons les marches de l'escalier, Sérébrany -sentit qu'on détachait ses chaînes et qu'il était libre de ses -mouvements. - ---Ne te désespère pas, prince! murmura à son oreille Godounof en lui -serrant fortement la main: l'important est de gagner du temps. - -Et il courut à la suite de Maliouta, ayant soin de fermer les portes -derrière lui et de pousser soigneusement les verrous. - ---Grégoire Skouratof, dit-il à Maliouta en le rejoignant et en lui -donnant les clefs en présence des gardiens, tu n'as pas fermé le cachot. -Prends garde, on pensera que tu veux faire évader Sérébrany! - -Au moment où se passait la scène que nous venons de décrire, Ivan, -sombre et mécontent, était assis dans sa chambre à coucher. Un sentiment -jusqu'alors inconnu l'envahissait. Ce sentiment était un respect -involontaire pour Sérébrany, dont les actes audacieux, tout en révoltant -son coeur de despote, ne lui paraissaient avoir aucun des caractères de -la trahison. Jusqu'ici Ivan avait rencontré ou une révolte ouverte comme -celle dont les boyards avaient assombri les premiers temps de son règne, -ou une désobéissance hautaine comme celle de Kourbski, ou une basse -servilité comme celle qui l'entourait aujourd'hui. Mais Sérébrany ne -pouvait être rangé dans aucune de ces catégories. Il partageait les -idées de son temps sur l'inviolabilité divine du pouvoir d'Ivan, il -conformait sa conduite à cette croyance et, plus habitué à agir qu'à -penser, il ne s'écartait jamais de propos délibéré de l'obéissance au -Tzar, qu'il regardait comme le représentant de Dieu sur la terre. Mais, -malgré cela, chaque fois qu'il se heurtait à une injustice flagrante, -son âme bouillonnait d'indignation et sa droiture native prenait le pas -sur ses croyances. Alors, à sa propre stupéfaction et presque sans en -avoir conscience, il accomplissait des actes en complet désaccord avec -ce que ses principes lui prescrivaient. Cette noble inconséquence -bouleversait toutes les idées d'Ivan sur les hommes et mettait en défaut -ses connaissances du coeur humain. La franchise de Sérébrany, sa -droiture incorruptible, son désintéressement étaient évidents pour Ivan -lui-même. Il comprenait que Sérébrany ne le tromperait pas, qu'il -pouvait compter sur lui plus que sur aucun de ses opritchniks -assermentés; le désir lui était venu de l'attacher ou d'en faire son -instrument; mais en même temps il sentait que cet instrument, à un -moment donné, pourrait lui échapper et à cette seule pensée son -attraction vers Sérébrany se changeait en haine. Si la mobilité -d'impressions d'Ivan le poussait quelquefois à interrompre ses actes -sanguinaires et à s'abandonner au désespoir, ce n'était que par -exception: habituellement il était pénétré de son infaillibilité, il -croyait fermement au principe divin de son pouvoir et le défendait sans -pitié contre toute attaque. Or, il considérait comme une attaque même -l'improbation silencieuse. La pensée de faire grâce à Sérébrany eut un -moment accès dans son âme, mais elle fit aussitôt place à l'idée que le -prince Nikita était au nombre des gens dont il ne pouvait tolérer -l'existence dans son empire. - -Lorsque, disait-il, le troupeau entier allant à droite, une seule brebis -va à gauche, le pasteur sépare cette brebis du troupeau et la livre au -couteau. Ainsi pensait Ivan et le sort de Sérébrany fut résolu dans son -coeur. Son supplice était fixé pour le jour suivant; toutefois il -ordonna qu'on lui enlevât ses chaînes et qu'on lui envoyât des mets et -du vin de sa table. Et, afin de chasser les impressions soulevées en lui -par cette lutte intérieure, impressions inaccoutumées et qui le -tourmentaient, il pensa que l'air des champs le calmerait et il ordonna -une grande chasse au faucon. - -La matinée était magnifique. Tous les veneurs, les fauconniers et leurs -gens à cheval, vêtus des plus brillants uniformes, portant sur le poing -des faucons, des gerfauts et des tiercelets, se mirent en route et -allèrent attendre leur maître dans la campagne. - -Ce n'est pas à tort que de tout temps les plaisirs des champs ont passé -pour un remède contre la tristesse; la chasse au faucon plus qu'aucune -autre remplissait jadis d'allégresse jeunes et vieux. Quelque sombre que -fût le Tzar, quand il quitta la Sloboda avec tous ses opritchniks, son -visage s'éclaira tout à fait à la vue du groupe éblouissant de ses -fauconniers. Le lieu du rendez-vous était dans des prairies bordées de -jeunes bois, à deux verstes de la Sloboda, sur la route de Vladimir. - -Le grand fauconnier, en caftan de velours rouge, galonné d'or, ceinture -dorée, chapeau de drap d'or, bottes jaunes, gants brodés, descendit de -cheval et, suivi d'un fauconnier qui portait sur son poing un gerfaut -blanc, encapuchonné et portant des grelots, il s'avança vers Ivan. -S'étant incliné jusqu'à terre, le grand fauconnier demanda: - ---Est-il temps de commencer la chasse, sire? - ---Il est temps, répondit Ivan. Commencez. - -Le grand fauconnier présenta alors au Tzar une riche mitaine semée -d'oiseaux dorés et, ayant pris le gerfaut que portait son compagnon, il -le plaça sur la main de son maître. - ---Honnêtes et louables chasseurs! dit-il ensuite en se tournant vers la -foule des opritchniks: armez-vous et réjouissez-vous en vous livrant à -la chasse, passe-temps célèbre, beau et sage; que vos chagrins -s'effacent et que vos coeurs s'épanouissent! - -Ensuite se tournant vers les fauconniers:--Bons et diligents -fauconniers, commencez la chasse! - -A ces mots la foule bigarrée des chasseurs se dispersa dans la plaine. -Les uns se jetèrent en criant dans le taillis, les autres galopèrent -vers de petits étangs semés çà et là au milieu des halliers. Bientôt des -volées de canards sortirent des roseaux et se répandirent dans l'air. -Les chasseurs lancèrent leurs faucons. Les canards voulurent reprendre -le chemin des étangs, mais, rencontrant d'autres ennemis de ce côté, ils -se dispersèrent dans toutes les directions. Les faucons, les gerfauts et -les tiercelets, encouragés par les cris de leurs gardiens, s'élancèrent -sur les canards et, tombant comme une pierre sur leur dos, en tuèrent un -grand nombre d'un seul coup. - -Parmi les plus vaillants on distingua, ce jour-là, Bodry et Smély, -gerfauts sibériens, Arbas et Anpras, faucons du gibier d'eau; Khoriak, -Khoudiak, Maletz et Paletz. Les vols de tous ces faucons de races -diverses étaient un spectacle merveilleux. Les coqs de bruyère tombaient -sans cesse en tourbillonnant dans l'air. Quelquefois les canards au -désespoir se jetaient entre les jambes des chevaux et étaient attrapés -vivants par les chasseurs. La journée ne se passa pas sans accident. Le -brave Gamaïon, en s'élançant sur un vieux coq qui volait très-bas, donna -si violemment sur le sol qu'il mourut sur le coup. Astrez et Sorodoum, -deux tiercelets de Kazan, volèrent hors de vue malgré le sifflet de -leurs gardiens et les ailes des colombes que ceux-ci agitaient pour les -attirer. - -Mais le plus extraordinaire, le plus merveilleux entre tous fut le -gerfaut tzarien, le célèbre Adragan. Deux fois le Tzar le lança; deux -fois, après avoir plané dans l'espace, il frappa d'un coup assuré tous -les oiseaux à sa portée et revint se poser sur le gant doré du Tzar. La -troisième fois, Adragan entra dans une telle fureur qu'il attaqua, -non-seulement le gibier, mais les autres faucons qui passaient -imprudemment dans son voisinage. Smichlay et le tiercelet Kroujok -tombèrent sur le sol avec les ailes cassées. Ce fut en vain que le Tzar -et ceux qui l'environnaient cherchèrent à rappeler Adragan, en agitant -un chiffon écarlate et des ailes d'oiseau. Le gerfaut traçait sur le -ciel de larges courbes, s'élevait si haut qu'on avait peine à le -distinguer, puis tombait comme la foudre sur le gibier éperdu; mais, au -lieu de le suivre dans sa chute vers la terre, après chaque nouvelle -victoire, Adragan s'élevait de nouveau et volait au loin. - -Le grand fauconnier, désespérant de rattraper le fugitif, se hâta de -donner au Tzar un autre faucon. Mais le Tzar aimait Adragan et la perte -de son meilleur gerfaut le chagrinait. Il demanda au grand fauconnier -quel était celui de ses subordonnés qui avait la charge d'Adragan? -celui-ci répondit que le gardien s'appelait Trichka. - -Ivan fit appeler Trichka qui, pressentant quelque malheur, arriva tout -pâle. - ---C'est là l'éducation que tu as donnée à mon faucon? A quoi es-tu bon, -si tu ne sais pas rappeler l'oiseau que tu nourris? te moques-tu de moi? -écoute, Trichka, je mets ton sort dans tes mains: si tu rattrapes -Adragan, tu recevras un présent tel qu'aucun de vous n'en a jamais reçu; -s'il est perdu, j'ordonne, avec ta permission, qu'on te coupe la -tête,--et ce sera un exemple pour tous; car je remarque depuis longtemps -une grande négligence parmi mes fauconniers. - -En disant ces derniers mots, Ivan jeta un regard oblique sur le grand -fauconnier qui pâlit à son tour, car il savait que le Tzar n'oubliait -pas ceux qu'il avait regardés ainsi. - -Trichka, sans perdre de temps, sauta sur un cheval et galopa à la -recherche d'Adragan, suppliant son patron, le bienheureux saint Trifon, -de le guider vers l'indiscipliné gerfaut. - -Pendant ce temps la chasse continuait. Elle était à peine commencée -depuis une heure que déjà des masses de gibier de toute sorte pendaient -aux courroies des selles, lorsqu'un autre spectacle attira l'attention -du Tzar. - -Par la route de Vladimir s'avançaient lentement deux aveugles, l'un -encore jeune, l'autre vieillard, à longue barbe et à cheveux blancs. Ils -étaient vêtus de blouses blanches trouées et portaient, attachés à des -lanières placées en croix sur les épaules, d'un côté un sac pour y -déposer les aumônes, de l'autre un vieux caftan, que la chaleur du jour -leur avait fait ôter. Le reste de leur mobilier, des gousli, une -balalaïka[15], et le panier aux provisions étaient portés par un -vigoureux garçon qui, en même temps, leur servait de guide. Le plus -jeune des deux aveugles se tenait à l'épaule du guide et traînait à sa -suite le plus âgé, mais bientôt le guide, émerveillé du spectacle de la -chasse, oublia ses compagnons. Abandonnés à eux-mêmes, les aveugles -exploraient le terrain avec leurs longs bâtons et trébuchaient à chaque -instant. En les apercevant, Ivan Vasiliévitch ne put s'empêcher de rire. -Il s'avança vers eux. En cet instant, le premier aveugle fit un faux -pas, roula dans une mare et entraîna après lui son compagnon. Tous deux -se relevèrent couverts de boue, crachant, criant après leur guide qui, -la bouche béante, regardait les brillants costumes des opritchniks. Le -Tzar rit aux éclats. - - [15] Instruments à corde de cette époque. - ---Qui êtes-vous, mes braves? demanda-t-il, d'où venez-vous et où -allez-vous? - ---Passe ton chemin! répondit le plus jeune des aveugles:--tu aimes trop -à apprendre, tu mourras jeune. - ---Coquin! cria l'un des opritchniks: ne vois-tu pas à qui tu parles? - ---Coquin toi-même, répondit l'aveugle en tournant vers l'opritchnik ses -yeux sans prunelles. Comment veux-tu que j'y voie sans yeux. Toi, c'est -différent, au lieu de deux, tu en as quatre, ce qui te permet de voir en -long et en large; dis-moi à qui je parle, alors je le saurai. - -Le Tzar fit signe à l'opritchnik de se taire et répéta sa question d'un -ton plus doux. - ---Nous sommes de joyeux compères, répondit l'aveugle, nous allons de -Mourom à la Sloboda pour faire des farces, consoler les bonnes gens, -remonter celui-ci en selle et en faire descendre celui-là. - ---Ah, ah! dit le tzar, auquel plaisaient les réponses de l'aveugle, vous -êtes de Mourom, la contrée des galettes et qu'y a-t-il de nouveau par -là? Est-ce toujours le pays des héros? - ---Comment donc, répondit l'aveugle sans hésiter, cette marchandise ne -diminue pas. Nous avons le père Michel: il s'enlève lui-même par les -cheveux à un pouce au-dessus du sol; nous avons la tante Ouliana qui -chevauche sur un tarakan[16]. - - [16] Cancrelat, insecte. - -Tous les opritchniks éclatèrent de rire. Il y avait longtemps que le -Tzar ne s'était autant amusé. - ---Voilà vraiment des gens joyeux, pensa-t-il, on voit bien qu'ils ne -sont pas d'ici. Il y a déjà longtemps que mes conteurs m'ennuient, c'est -toujours les mêmes histoires. Depuis que je me suis un peu oublié avec -l'un d'eux, ils ont tous une peur terrible de moi; impossible d'en tirer -un mot amusant: comme si c'était ma faute que l'âme de ce coquin ne fût -pas plus solidement attachée à son corps! écoute, mon brave; sais-tu des -contes? - ---Des contes! répondit l'aveugle; il y a quelques jours nous racontions -au voiévode de Staritza l'histoire de la chèvre enchantée: cette chèvre -devint elle-même voiévode ce qui fit qu'il nous mit à la porte après -nous avoir fait rouer de coups. Nous ne conterons jamais plus rien. - -Il serait difficile de rendre le rire homérique qui retentit parmi les -opritchniks. Le voiévode de Staritza n'était pas en faveur auprès du -Tzar. La raillerie de l'aveugle tombait donc à propos. - ---Écoutez, enfants, dit le Tzar, allez à la Sloboda, vous attendrez mon -retour au palais; vous êtes envoyés par le Tzar lui-même, on vous -donnera tout ce que vous demanderez. En rentrant j'écouterai vos récits. - -Au mot: Tzar, les aveugles se troublèrent. - ---Seigneur! père! dirent-ils en se précipitant à genoux, pardonne nos -paroles grossières, ne nous fais pas trancher la tête, nous avons péché -par ignorance. - -Le Tzar sourit de l'effroi des aveugles et galopa de nouveau dans la -plaine pour y continuer la chasse; tandis que les aveugles, sous la -conduite de leur guide, prirent le chemin de la Sloboda. - -Tant que la foule des opritchniks put les voir, ils se soutinrent l'un -l'autre et trébuchèrent continuellement; aussitôt qu'un détour du chemin -les eut mis à l'abri des regards, le plus jeune des aveugles s'arrêta, -jeta un coup d'oeil rapide de tous côtés et dit à son compagnon: - ---Eh bien! père Korchoun, n'es-tu pas las de trébucher? Allons, cela va -bien jusqu'ici; pourquoi fronces-tu les sourcils, père? regrettes-tu de -m'avoir accompagné? - ---Ce n'est pas cela, répondit le vieux brigand; j'ai promis de te -suivre, je ne broncherai pas; mais je ne sais pas ce qui m'arrive, -jamais de la vie je n'ai eu le coeur si oppressé; toujours ce souvenir -terrible me revient à l'esprit. - ---Et quel est donc ce souvenir? - ---Écoute, ataman, voilà plus de vingt ans que le chagrin s'est emparé de -moi, mais ni à Moscou, ni au Volga personne ne le sait; je n'en ai parlé -à personne, j'ai enseveli mon secret dans mon âme et je le porte depuis -vingt ans comme une chaîne à mon cou. Une fois, j'essayai d'approcher de -la table sainte pendant le grand carême, je voulus raconter au pope tout -ce que j'avais sur la conscience, mais je ne pus parvenir à prier et -j'abandonnai mon dessein. Mais voilà qu'il me pèse et m'étouffe plus que -jamais; il me semble que si je pouvais me confesser à quelqu'un j'en -serais soulagé. Avec toi je suis moins effrayé qu'avec le pope; tous -deux nous sommes gens de la même espèce. - -Une angoisse profonde se peignit sur le visage de Korchoun. Persten -écoutait en silence. Les deux brigands étaient assis sur le bord de la -route. - ---Mitka! dit Persten au guide, va t'asseoir un peu plus loin et veille; -si tu vois quelqu'un, tu nous feras signe; regarde bien; ne l'oublie -pas: tu es sourd et muet, pas un mot! - ---Bon! dit Mitka, n'aie pas peur, je ne dirai rien. - ---Ta langue a la pépie, coquin! tais-toi, et ne nous réponds pas. Prends -l'habitude du silence; si ta langue te trahit devant quelqu'un, nous -sommes perdus tous les trois. - -Mitka s'éloigna de cent pas et s'étendit sur le ventre, les coudes sur -le sol et le menton dans ses mains. - ---Bon enfant, dit Persten en le suivant des yeux, mais bête comme s'il -avait le crâne fêlé! Pourvu qu'il ne se vende pas! qu'y faire, il n'y -avait pas à choisir; nous sommes sûrs au moins qu'il ne nous trahira pas -volontairement. Mais allons, vieux père, maintenant personne ne peut -nous entendre, raconte-moi tes peines, quoique le moment ne soit guère -bien choisi. - -Le vieux brigand baissa sa tête blanche et passa la main sur son front. -Il voulait parler, mais commencer paraissait dur. - ---Ataman, dit-il, j'ai tué assez de gens pendant ma vie. Tout jeune, -j'avais aimé la chemise rouge: un marchand faisait-il résistance, une -femme venait-elle à crier, un coup de poignard dans le côté et c'était -fini. Même maintenant, quand il y a quelque chose à faire, ma main ne -tremble jamais. Je ne t'apprends rien de nouveau, nous en avons tous les -deux assez expédié dans l'autre monde, n'est-ce pas? - ---Mais où veux-tu en venir? l'interrompit Persten avec une visible -répugnance. - ---A ceci, que ni toi ni moi ne sommes des femmes timides; nous avons -beaucoup de sang sur la conscience et tu vas me répondre, ataman: -t'est-il arrivé, quand tu te rappelles quelques-unes de tes actions, de -sentir comme des tenailles te serrer le coeur et d'être saisi -alternativement de la tête aux pieds par le frisson et la fièvre? - ---Vraiment, grand-père, quelles singulières idées as-tu là? ce n'est pas -le moment pourtant. - ---J'ai oublié la plupart des événements de ma vie, continua Korchoun, un -seul m'est toujours présent à la mémoire. Il y a de cela vingt ans. Nous -vivions sur le Volga dans neuf barques; notre ataman s'appelait Danilo -Kot. Il n'était pas encore question de toi, mais toute la bande -connaissait Korchoun et en faisait déjà grand cas. Nous enlevions de -riches navires, nous pillions des magasins; tout se partageait également -et jamais Danilo ne souffrait une querelle. Que pouvions-nous désirer? -Vie indépendante, bonne nourriture, chaud vêtement. Parfois parés de -caftans fleuris, le chapeau fièrement relevé, faisant résonner nos -rames, nous allions à l'aventure; le peuple des villes et des villages -accourait sur les bords du fleuve pour voir les vaillants, les faucons -terribles; et nous ramions, et nous chantions à gorge déployée, -déchargeant en l'air nos arquebuses et lançant des oeillades aux jeunes -filles. D'autres fois nous attaquions avec des piques, avec des épieux; -nos barques tombaient brusquement comme des loups sortant des bois. Ah! -la vie était belle, mais le diable me tenta. Je me dis un jour: je -travaille plus que les autres et je n'ai pas pour cela de part plus -grande. Je pris la résolution d'aller seul à l'aventure, de faire du -bien et, au lieu de le partager, de le conserver pour moi tout seul. Je -m'habillai en mendiant, comme aujourd'hui, je suspendis une corbeille à -mon cou, je glissai un couteau dans mes bottes et j'allai vers un bourg -voir s'il ne passerait personne. J'attendis, j'attendis; aucun convoi, -aucun marchand ne se montrait; je commençais à m'ennuyer. C'est bon, me -dis-je, Dieu ne m'envoie pas de gibier; maintenant le premier qui passe, -fût-ce mon propre père, je le dépouillerai à fond. A peine avais-je juré -cela que passa une pauvre femme, portant quelque chose dans une -corbeille couverte de toile. Dès qu'elle fut près de moi, je sautai hors -du buisson. Arrête, lui dis-je, bonne femme, donne ton panier. Elle -tomba à mes pieds: prends ce que tu veux, dit-elle, mais ne touche pas à -mon panier. Eh! lui répartis-je, il paraît qu'il y a là un trésor et je -fis main basse sur le panier. La vieille cria, m'injuria, me mordit. -J'étais déjà de très-mauvaise humeur d'avoir perdu toute une journée, sa -résistance acheva de m'exaspérer. Le diable me poussa, je tirai mon -couteau de ma botte et le lui plongeai dans la gorge. Dès qu'elle fut -tombée, la terreur me saisit. Je pris la fuite, mais me ravisant je -revins prendre le panier. Je pensais: puisque je l'ai tuée, que ce ne -soit pas au moins pour rien! Je pris le panier sans l'ouvrir et -m'enfonçai dans le bois. Je n'atteignis pas le carrefour des chiens que -mes jambes commencèrent à chanceler; je me dis: asseyons-nous, je me -reposerai et je verrai ce que j'ai attrapé. J'ouvre le panier, je -regarde: il y avait dedans un petit enfant, demi-vivant, respirant à -peine. Ah! petit démon, pensais-je, voilà donc pourquoi la vieille femme -défendait son panier. C'est donc pour toi, maudit, que j'ai mis un péché -sur mon âme. - -Korchoun voulut continuer, mais il se tut et se mit à rêver. - ---Qu'as-tu donc fait de l'enfant? demanda Persten. - ---Pouvais-je lui servir de nourrice? Ce que j'en ai fait? cela se -devine. - -Le vieillard se tut de rechef. - ---Ataman, reprit-il tout à coup, quand je songe à cela, mon coeur se -fend. Vois, surtout aujourd'hui que je me suis travesti en mendiant, je -me souviens de tout cela aussi vivement que si cela s'était passé hier. -Et ce n'est pas seulement ce crime, mais, je ne sais pourquoi, bien -d'autres auxquels je ne pensais plus se dressent devant moi. On dit que -cela n'est pas bon, lorsque, sans rime ni raison, on se souvient ainsi -des choses qui étaient depuis longtemps sorties de la mémoire... - -Et le vieillard soupira péniblement. - -Les deux brigands demeurèrent silencieux. Soudain un bruit d'ailes se -fit entendre sur leurs têtes et un vautour fauve vint tomber aux pieds -du vieillard. Au même moment, Adragan fendit l'air et poursuivit son -vol, sans daigner descendre sur sa nouvelle victime. - -Mitka fit un signe; des fauconniers se montraient au loin. - ---Grand-père, dit précipitamment Persten, oubliez le passé; nous ne -sommes plus des brigands, mais des conteurs aveugles. Voici les gens du -Tzar qui galopent et nous auront tout de suite atteints. Reprends -vivement ton rôle et conte leur quelques fariboles. - -Le vieux brigand hocha la tête. - ---Il n'y a pas à lutter, dit-il, en montrant le vautour expirant. C'est -moi que le blanc gerfaut a égorgé. Regarde, on ne le voit déjà plus; il -a donné son coup de bec et a disparu. - -Persten le regarda fixement et se gratta la nuque avec humeur. - ---Écoute, grand-père, lui dit-il, Dieu sait ce qui te passe aujourd'hui -par la tête. Je ne veux pas te contraindre. On dit que le coeur est un -devin. Peut-être ton coeur ne pressent-il pas en vain un malheur. Reste, -j'irai seul à la Sloboda. - ---Non, répondit Korchoun, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Si c'est -ma destinée de porter ma tête à la Sloboda, il n'y a pas à y résister. -Sans doute, c'est écrit. Mais voici dans quel but je me suis ouvert à -toi. Connais-tu, Ataman, sur le Volga, le village de Bogoriditzkoe? - ---Comment ne pas le connaître? - ---Et dans ses environs, à cinq verstes, l'endroit que l'on appelle le -rond-point du pope? - ---Je connais bien aussi le rond-point du pope. - ---Et au rond-point du pope te souviens-tu d'un vieux chêne? - ---Je me souviens du chêne, seulement il n'y est plus, on l'a coupé. - ---On a coupé le chêne mais on a laissé la souche. - ---A quoi tout cela mène-t-il? - ---Eh bien! voilà à quoi. Je ne reverrai plus jamais le Volga, mais pour -toi, il peut se faire que tu retournes au pays. Lorsque tu reverras le -Volga, va au rond-point du pope; cherche la souche du vieux chêne; de -cette souche compte la moitié de quatre-vingt-dix pas, vers le couchant, -creuse la terre. Là, continua Korchoun en baissant la voix, j'ai naguère -enfoui un riche trésor. Il y a là pas mal de ducats d'or et de roubles -en argent. Tout ce que tu découvriras sera à toi. Je ne puis emporter de -trésor avec moi dans l'autre monde. Lorsque je songe, la nuit, à ce que -je devrai y répondre pour ce que j'ai fait dans celui-ci, le frisson -m'écorche la peau. Quand je n'y serai plus, Ataman, fais chanter une -panikhide[17] pour moi. Paie largement le pope; qu'il officie comme il -convient, sans rien omettre. Tu sais qu'on me nomme Émilien. Ce sont les -hommes qui m'ont appelé Korchoun, mais j'ai été baptisé sous le nom -d'Émilien. Que le pope prie donc pour le défunt Émilien, et toi, paie-le -bien, n'épargne pas l'argent, Ataman; je te lègue un riche trésor, tu en -auras assez pour toute ta vie. - - [17] Prière pour les défunts. - -Des fauconniers, débouchant au galop, interrompirent Korchoun. - ---Eh! hommes de Dieu, cria l'un d'eux, dites, où a volé le gerfaut? - ---Je voudrais bien vous le dire, mes chéris, répondit Persten, mais -voilà quarante ans que mes yeux sont voilés. - ---Comment cela? - ---J'allai un jour dans la montagne arracher des tilles sur les rochers; -j'aperçois un chêne, et dans le tronc de ce chêne des poulets rôtis qui -chantent. J'entre dans le tronc, je mange les poulets, j'engraisse, je -ne peux plus en sortir. Comment faire? Je cours à la maison chercher une -hache, je fends le chêne et j'en sors; seulement, il faut croire qu'en -fendant le chêne, un copeau m'a sauté dans l'oeil; depuis ce temps, je -ne vois rien. Parfois, lorsque je mange du chtchi, je porte la cuillère -à mon oreille; lorsque le nez me démange, je me gratte le dos. - ---Vous êtes donc ces aveugles, dit en riant le fauconnier, qui avez -parlé au Tzar. Les boyards sont encore à en rire. Eh bien! mes amis, -nous avons cherché à égayer notre maître durant le jour, à vous de le -divertir la nuit. On dit que le Tzar veut entendre vos contes. - ---Que Dieu lui donne la santé, reprit Korchoun, subitement métamorphosé. -Pourquoi ne nous écouterait-il pas? Si jusqu'à la nuit nous ne nous -démanchons pas la langue, nous pourrons lui en conter jusqu'à l'aurore. - ---Bon, dirent les fauconniers, nous jaserons une autre fois avec vous. -Maintenant nous allons chercher le gerfaut, et sauver notre camarade. Si -Trifon ne trouve pas Adragan, on lui enlèvera la tête; notre père le -Tzar ne badine pas! - -Et les fauconniers reprirent le galop. - -Persten et Korchoun s'accrochèrent de nouveau à Mitka et reprirent le -chemin de la Sloboda. - -Ils n'en avaient pas atteint la première maison, lorsqu'ils -rencontrèrent deux chanteurs qui touchaient de la balalaïka, et -chantaient à gorge déployée: - - Comme chez notre voisin - Était joyeux le festin! - -Lorsque les brigands s'en approchèrent, l'un d'eux, tout rougeaud, -coiffé d'un chapeau orné de plumes de paon, se penche à l'oreille de -Persten, et lui glisse tout bas, sans discontinuer ses accords:--Voilà -cinq jours que ton frère est en prison. J'ai été aux informations; c'est -demain qu'est l'exécution. Il est enfermé dans la grande prison, -vis-à-vis la maison de Maliouta. De quel côté lâcher le coq[18]? - - [18] C'est-à-dire allumer l'incendie, expression populaire encore en - usage. - ---De ce côté, répondit Persten, en désignant, d'un clignement d'yeux, le -côté opposé à la prison. - -Le chanteur roux pinça, avec un redoublement d'énergie, les cordes de sa -balalaïka et, se détournant de Persten comme s'il ne lui avait pas -parlé, il continua aigrement: - - Comme chez notre voisin - Était joyeux le festin! - - - - -CHAPITRE XXI - -LE CONTE. - - -Fatigué de la chasse, Ivan se retira plus tôt que d'habitude dans sa -chambre à coucher. Maliouta ne tarda pas à l'y suivre avec les clefs de -la prison. - -Aux questions du Tzar, il répondit qu'il n'y avait rien de nouveau, que -Sérébrany avait avoué qu'il s'était mis du côté de Morozof, avait tué -sept opritchniks et fendu la tête de Viazemski. - ---Mais, ajouta Maliouta, il ne convient pas d'avoir comploté contre toi -et de s'obstiner également à justifier Morozof. Après les matines, nous -lui ferons subir la plus effroyable question; si la torture ni le feu ne -lui arrachent rien sur le compte de Morozof, il n'y a plus à attendre et -on pourra en finir avec lui. - -Ivan ne répondit pas. Maliouta voulait continuer, mais la vieille -nourrice Onoufrevna entra dans la chambre à coucher.--Petit père, -dit-elle, tu as envoyé, ici ce matin, deux aveugles; ne sont-ce pas des -conteurs? ils attendent dans l'antichambre. - -Le Tzar se souvint de sa rencontre et ordonna de faire entrer les -aveugles. - ---Mais les connais-tu? demanda Onoufrevna. - ---Et quoi? - ---A savoir s'ils sont bien aveugles? - ---Comment? dit Ivan, et le soupçon s'empara aussitôt de son esprit. - ---Écoute-moi, seigneur, continua la nourrice; prends garde à ces -conteurs; quelque chose me dit qu'ils ont de mauvais projets; -surveille-les, petit père, écoute-moi. - ---Qu'en sais-tu? parle! dit Ivan. - ---Ne me questionne pas, petit père. Ma science ne s'exprime pas en -paroles; je sens que ce sont de méchantes gens, mais pourquoi est-ce que -je le sens, je ne le saurais dire. Je n'ai encore averti personne en -vain. Si ta défunte mère m'avait écoutée, elle serait peut-être encore -en vie. - -Maliouta regardait avec terreur la nourrice. - ---Qu'as-tu à me regarder ainsi? dit Onoufrevna. Tu ne sais que faire -périr des innocents, mais découvrir les méchants n'est pas ton affaire. -Tu n'as pas assez de flair pour cela, vieux chien roux! - ---Sire, s'écria Maliouta, permets-moi d'éprouver ces gens. Je saurai -tout de suite ce qu'ils sont et par qui ils sont envoyés. - ---C'est inutile, dit Ivan, je les interrogerai moi-même. Où sont-ils? - ---Ils attendent dans l'antichambre, répondit Onoufrevna. - ---Donne-moi, Maliouta, ma cotte de mailles suspendue au mur; puis fais -semblant de rentrer chez toi et, lorsqu'ils seront entrés, reviens dans -l'antichambre et cache-toi avec des gardes derrière cette porte. Dès que -j'appellerai, entrez et saisissez-les. Onoufrevna, donne-moi mon bâton. - -Le Tzar passa sa cotte de mailles, la recouvrit d'une dalmatique noire, -s'étendit sur son lit et mit à sa portée ce même bâton ferré avec lequel -il avait, peu de temps auparavant, percé le pied de l'émissaire du -prince Kourbski. - -Maintenant, qu'ils entrent, dit-il. Maliouta mit les clefs sous -l'oreiller du Tzar, et sortit avec la nourrice. Les lampes qui étaient -devant les images éclairaient seules et faiblement la chambre. Le Tzar -était étendu sur sa couche avec un air fatigué. - ---Entrez, mendiants, dit la nourrice, le Tzar l'a ordonné. - -Persten et Korchoun entrèrent en posant avec précaution les pieds et en -tâtonnant. - -En un clin d'oeil, Persten se rendit compte de la chambre et des objets -qu'elle renfermait. - -A gauche de la porte d'entrée était un poêle bas, à l'angle, le lit du -Tzar; entre le lit et le poêle se trouvait une fenêtre dont les volets -ne se fermaient jamais, parce que le Tzar aimait que les premiers rayons -du soleil pénétrassent dans sa chambre à coucher. Maintenant c'était la -lune qui était encadrée dans cette fenêtre; sa lueur argentée jouait sur -la faïence bigarrée du poêle. - ---Bonjour, aveugles, katachniki de Mourom, vagabonds! dit le Tzar, en -examinant attentivement mais à la dérobée les traits des brigands. - ---Longues années à ta Majesté! répondirent Persten et Korchoun en -s'inclinant jusqu'à terre. Que la Mère de Dieu te protége, te sauve, te -comble de faveurs et t'inspire d'avoir pitié de nous, pauvres mendiants, -errants sur la terre et sur l'onde sans voir la lumière de Dieu! Que -saint Pierre et saint Paul, saint Jean Chrysostome, saint Côme et saint -Damien, les Thaumaturges de Khoutin et tous les saints veillent sur toi! -Que le Seigneur exauce tes prières! Qu'il te soit donné de marcher sur -l'or, de manger avec appétit, de te reposer doucement! Que tes ennemis, -au contraire, meurent de faim et de soif! Que leurs reins se tordent -comme un roseau et que tout leur corps devienne semblable à une feuille -de parchemin! - ---Merci, merci, mendiants, dit Ivan, continuant à considérer les -brigands. Y a-t-il longtemps que vous êtes devenus aveugles? - ---Dès l'enfance, mon petit père, répondit Persten en fléchissant le -genou; tous deux nous sommes aveugles depuis l'enfance et nous ne nous -souvenons pas d'avoir vu le soleil du bon Dieu. - ---Et qui est-ce qui vous a appris à chanter des chansons et à conter des -contes? - ---Dieu lui-même, seigneur, et il y a bien longtemps. - ---Comment cela? demanda Ivan. - ---Nos anciens racontent, répondit Persten, et nos trouvères le chantent, -jadis lorsque le Christ s'éleva dans les cieux, les pauvres, les -aveugles, les boiteux, en un mot, notre gent affamée, se mirent à -pleurer et à dire: Où t'envoles-tu, Seigneur? A qui nous abandonnes-tu? -Qui est-ce qui va désormais nous nourrir? Et le Christ, roi du ciel, -leur répliqua: Je vous donnerai une montagne d'or, une rivière de miel, -des jardins pleins de vigne et des pommiers touffus; vous serez -rassasiés et désaltérés, vous serez chaussés et vêtus.--Saint Jean -Damascène prit alors la parole en ces termes: Ah! miséricordieux -Sauveur! ne leur donne ni montagnes d'or, ni rivières de miel, ni -jardins pleins de vignes, ni pommiers touffus. Ils ne sauront pas s'en -servir; les puissants viendront et leur raviront tous ces biens. -Donne-leur plutôt, Seigneur Jésus, ton nom divin; donne-leur le don de -chanter de doux chants, de raconter les merveilles du passé et des -hommes de Dieu. Ils iront mendiant et célébrant ces grandes choses; -chacun leur ouvrira la porte et le pain ne leur manquera pas.--Qu'il -soit fait, Jean, comme tu le désires, dit le Roi des cieux; qu'ils aient -pour partage les doux chants, le tympanon sonore et les récits -merveilleux! Et celui qui les abreuvera ou les nourrira, sera à l'abri -des ténèbres: je lui donnerai une place au paradis; les portes du ciel -ne seront pas fermées à celui-là. - ---Amen, dit le Tzar. Et quels contes savez-vous donc? - ---Nous en connaissons de toutes sortes, seigneur Tzar. Je puis te conter -celui d'Ercha Erchovitch, des sept Siméons, du serpent de Gorinitz, des -tympanons qui jouent tout seuls, de Dobrinia Nikitich, d'Akoundin... - ---Mais, interrompit Ivan, es-tu seul à conter des contes? et le vieux, -pourquoi est-il venu avec toi? - -Persten s'aperçut que Korchoun n'avait pas en effet desserré les dents; -pour faire cesser ce mutisme, peu d'accord avec le rôle de conteur, il -changea de ton et se mit à dire, sur celui de la plaisanterie, en -marchant à la dérobée sur son pied: - ---Le vieux, mon camarade, Émilien Giadok, a bien la barbe longue, mais -l'esprit court. Quand je raconte une histoire gaillarde, il me donne -bien la réplique mais sans que cela paraisse. N'est-ce pas, barbe -blanche, plumes de canard et pieds de poule? ne faisons pas fausse -route. - ---C'est connu, répliqua Korchoun, reprenant ses sens; notre coupe est -pleine jusqu'au bord, il y a de quoi boire jusqu'au lendemain. Gosier de -coq, oeil de taupe; une fois en route, nous irons loin. - ---Aï Scouli Tararath! les chèvres dansent sur les montagnes, entonna -Persten en se dandinant, les chèvres dansent, les mouches volent et -l'oreille gauche de la grand-mère Euphrosine bourdonne... - ---Aï Sioulichenki Scouli! reprit Korchoun en piétinant également, -l'écrevisse est à sec sur le sable, mais elle ne s'en inquiète pas; -quand l'eau remontera, le malheur cessera. - ---Ah! seigneur Tzar, conclut Persten en saluant bien bas, ne nous -regardez pas de travers; ce n'est pas notre conte, mais seulement son -prélude. - ---C'est bien, dit Ivan en bâillant, j'aime les joyeux propos; commencez -votre conte sur Dobrinia; peut-être m'endormirai-je en vous écoutant. - -Persten salua encore, toussa et commença: - -«Il y avait une fois, dans le château de Vladimir, prince de Kief, un -splendide festin, où il n'y avait que princes, boyards et preux -chevaliers. C'était le soir et on n'était qu'à la moitié du repas, -lorsque retentit la trompette guerrière. Vladimir, prince de Kief, -l'astre des Sviatoslaf, tint alors ce langage: Princes, boyards, -puissants et valeureux seigneurs! Chargez deux des meilleurs d'entre -vous de vous informer qui est-ce qui ose se présenter devant Kief et -défier à sa table le prince Vladimir? Aussitôt, tout est en mouvement -dans le château: les glaives étincellent, les chevaux sont déliés des -épieux auxquels ils étaient attachés, les chapeaux volent en l'air. Les -puissants chevaliers revêtent leur cuirasse de combat, montent leurs -vaillants chevaux et sortent en rase campagne... - ---Arrête, dit Ivan, dans l'intention de donner plus de vraisemblance à -son désir d'entendre le conteur; je connais ce conte. Raconte-moi plutôt -celui d'Akoundin. - ---Celui d'Akoundin, dit Persten avec trouble, se souvenant que dans ce -conte on célébrait la disgrâce de Novgorod; celui d'Akoundin, c'est un -vilain conte, un conte de paysans; ce sont ces stupides paysans qui -l'ont inventé, puis il me semble, père Tzar, l'avoir oublié... - ---Raconte, aveugle, dit Ivan d'un ton menaçant, raconte-le tout entier -et garde-toi bien d'en omettre un seul mot! - -Et le Tzar sourit intérieurement de la situation difficile dans laquelle -il plaçait le conteur. - -Désolé d'avoir proposé lui-même ce conte, ne sachant pas jusqu'à quel -point Ivan le connaissait, Persten se décida, tête baissée, à commencer -son récit, sans en rien retrancher. - -«Dans l'antique ville de Novgorod, du côté de la Posada, vivait un -vaillant jeune homme appelé Akoundin. Il ne fabriquait ni bière, ni -eau-de-vie, ne se livrait à aucun trafic; il mettait son plaisir à errer -sur le Volkhof. Un jour, il monte dans sa barque bien gréée, place son -aviron d'érable dans ses taquets de chêne et s'assied à la poupe. La -barque suivit le cours du Volkhof et s'arrêta près de la berge escarpée. -A ce moment passa sur la rive un estropié. L'estropié prit la blanche -main d'Akoundin, le conduisit sur une haute colline et lui dit: -«Regarde, jeune homme, la ville de Rostislaf, située sur l'Oka, et vois -ce qui s'y passe.» Akoundin regarda la ville de Rostislaf et y vit un -lamentable spectacle. Les fidèles serviteurs du jeune prince de Rézan, -Gleb Olégovitch, se réunissent sur la place du marché, ils veulent -défendre la ville, mais ils n'en ont pas la force. Sur l'Oka nage un -monstre incroyable, le serpent Tougarin. Ce serpent Tougarin avait trois -cents sagènes de long; de sa queue il balaie les guerriers de Rézan, son -dos bouleverse les rives du fleuve; il réclame le vieux tribut. Alors -l'estropié prit la main blanche d'Akoundin et lui dit: Dis-moi ton nom, -bon jeune homme? A cette question, Akoundin répondit: Novgorod est ma -patrie, on m'appelle Akoundin Akoundinitch.--Eh bien! Akoundin -Akoundinitch, voilà juste trente-trois ans que je t'attends; reconnais -en moi ton oncle, le propre frère de ton père. Et voici le glaive de ton -père, Akoundin Coutiatich! Ayant dit ces mots, l'estropié sentit ses -forces le trahir, sa fin approcher et, avant de mourir, il dit encore au -jeune homme:--Écoute-moi, mon aimable enfant, Akoundin Akoundinitch! -lorsque tu rentreras dans la grande Novgorod, salue-la et dis-lui: Que -le Seigneur t'accorde de vivre des siècles et permette à tes enfants de -se couvrir de gloire! Croîs en puissance, Novgorod, et que tes enfants -croissent en richesse!... - ---Cesse! interrompit avec colère le Tzar, oubliant à ce moment que son -but était seulement d'éprouver le conteur. Commence un autre conte. - -Persten, simulant la terreur, se jeta à genoux et s'inclina presque -jusqu'à terre. - ---Quel conte daigneras-tu entendre, seigneur, dit Persten, avec une -frayeur feinte et peut-être quelque peu réelle. Dois-je te raconter -l'histoire de la sorcière Iaga ou celle du lac de saint Jean? Ou ta -grâce n'ordonnerait-elle pas de raconter quelque chose de pieux? - -Ivan se ressouvint qu'il ne devait pas effrayer les aveugles, c'est -pourquoi il bâilla encore une fois et demanda d'une voix déjà endormie: - ---Et que sais-tu de pieux? - ---Je sais la légende d'Alexis, homme de Dieu, celle du brave saint -Georges, celle de saint Joseph, le _livre des Pigeons_... - ---Va pour le _livre des Pigeons_, dit Ivan dont les yeux semblaient se -fermer. Il nous convient mieux à nous autres, pécheurs, de nous endormir -sur un récit religieux. - -Pour la seconde fois, Persten toussa, se redressa et commença d'une voix -traînante: - ---Un terrible nuage s'élève, le ciel se déchire et le livre des pigeons -tombe sur la terre. Autour du livre se réunissent quarante Tzars et fils -de Tzars, quarante rois et fils de rois, quarante princes et fils de -princes, quarante prêtres et fils de prêtres, beaucoup de boyards, de -gens de guerre et du peuple. Parmi eux il y avait cinq Tzars au dessus -de tous les autres; le tzar Isaü, le tzar Vasili, le tzar Constantin, le -tzar Vladimir et le sage roi David. Le Tzar Vladimir s'exprima ainsi: -Qui de nous, frères, est expert dans la lecture? Qu'il lise ce livre des -pigeons. Il nous apprendra ce que c'est que ce monde, d'où vient le -soleil rayonnant, d'où vient la lune et d'où viennent les étoiles -innombrables, et les claires aurores et les vents tumultueux, et les -nuées terribles, et les sombres nuits; d'où nous viennent les Tzars et -les boyards et le peuple. A cela tous les Tzars gardèrent le silence; il -n'y eut que le sage roi David qui fit une réponse en ces termes:--Je -vous expliquerai, frères, le livre des pigeons. Ce n'est pas un petit -livre; il a 40 sagènes de long sur 20 de large; nul bras humain ne peut -le soulever, nul oeil humain ne saurait parcourir toutes les lignes -qu'il contient, nulle main humaine ne saurait en feuilleter toutes les -pages. C'est saint Jean qui l'a écrit et Isaü qui l'a lu; il l'a lu -durant trois ans et, durant ces trois ans, il n'a pu en lire que trois -pages. Ce n'est donc pas moi qui puis lire le livre divin. Il s'est -ouvert de lui-même, les pages se sont tournées d'elles-mêmes, les mots -se sont lus d'eux-mêmes. Je vous parlerai, seigneurs, sans le regarder, -non par la lecture, mais par la mémoire et la tradition. Le soleil -rayonnant nous est venu de la face resplendissante de Dieu; la lune aux -doux reflets est sortie de son sein, les innombrables étoiles de ses -yeux; les claires aurores sont les reflets de sa robe, les vents -tumultueux sont son souffle, les nuées terribles sa pensée et les nuits -sombres son manteau. La foule vient d'Adam; les Tzars sont sortis de sa -tête, les princes avec les boyards de ses reins, les paysans de ses -genoux, et c'est de là aussi que vient le sexe féminin.--Tous les Tzars -le saluèrent, disant: Merci, sage et prudent tzar David, mais dis-nous -encore qui est le Tzar des Tzars? quelle est la première des terres, la -première des mers, la première des rivières, la première des montagnes, -la première des villes? - -Ici Persten regarda furtivement Ivan, qui semblait s'assoupir de plus en -plus. De temps en temps, il soulevait péniblement ses paupières et les -refermait aussitôt; mais à chaque fois il jetait imperceptiblement sur -le narrateur un regard scrutateur et défiant. Persten cligna de l'oeil à -Korchoun et continua: - -Le sage Tzar David leur fit cette réponse: Je vous dirai, mes frères, ce -qui est écrit dans le livre des pigeons; c'est le Tzar blanc qui sera le -Tzar des Tzars, parce qu'il professe la foi chrétienne, croit en la -Trinité et vénère la Mère de Dieu. Toutes les hordes lui rendent -hommage, tous les peuples se sont soumis à lui; sa puissance s'étend sur -l'univers, sa main est au dessus de toutes les têtes et tous s'inclinent -devant le Tzar blanc, parce que le Tzar blanc est le Tzar des Tzars. La -sainte Russie est la première de toutes les terres, c'est là que se -construisent les églises apostoliques, oecuméniques. L'Océan est la mer -des mers; sur ses rives s'élève une cathédrale et dans cette cathédrale -repose le corps du pape de Rome, du pape Clément; cette mer circonvient -la terre, tous les fleuves viennent se jeter dans son sein, tous -viennent saluer l'Océan. Le Jourdain est le fleuve des fleuves, parce -que Jésus-Christ, le roi des cieux, y a été baptisé. Le Thabor est la -montagne des montagnes parce que Jésus-Christ s'y est transfiguré et y a -révélé sa gloire à ses disciples. Jérusalem est la mère des villes, -parce qu'elle est au centre de la terre, parce que c'est là que se -conservent le tombeau du Seigneur, sa tunique, autour desquels fume de -l'encens, brûlent des cierges qui ne s'éteignent jamais... - -Persten regarda de nouveau Ivan. Ses yeux étaient fermés, sa respiration -régulière; le Terrible paraissait dormir. L'ataman toucha Korchoun de -son coude. Le vieillard fit deux pas en avant. Persten poursuivit en -nasillant: - ---Tous les Tzars le saluèrent et lui dirent: Merci, sage David, mais -dis-nous encore quel est le premier des poissons, le premier des -oiseaux, le premier des animaux, la première des pierres, le premier -arbre, la première plante?--Le sage David leur fit cette réponse: La -baleine est le premier poisson, l'oiseau Estrophyle est le roi des -oiseaux, il demeure sur les rives de la mer Bleue; lorsqu'il bat des -ailes, toute la mer tremble, les vaisseaux se brisent et -s'engloutissent; lorsqu'il se réveille, à deux heures après minuit, tous -les coqs de l'univers se mettent à chanter et toute la terre alors -s'illumine... - -Persten jeta un regard sur Ivan. Le Tzar était étendu les yeux fermés; -sa bouche était ouverte comme celle d'un homme endormi. En ce moment, -d'accord avec sa dernière phrase, Persten vit par la fenêtre que -l'église du château et les édifices voisins étaient éclairés par un -commencement d'incendie. Il poussa doucement Korchoun qui fit un nouveau -pas: - ---Le quadrupède Indra, reprit Persten, est le roi des animaux; il marche -sous la terre comme le soleil sous la voûte du ciel; il fouille la terre -avec ses cornes et il en fait jaillir les sources, les ruisseaux et les -fleuves. La pierre à bâtir est la reine des pierres; c'est sur elle que -Jésus-Christ s'est reposé, que le roi des cieux a conversé avec ses -douze apôtres, a fondé la foi chrétienne et a distribué des livres par -toute la terre. Le cyprès est le roi des arbres, c'est avec du cyprès -qu'a été taillée la croix sur laquelle Jésus-Christ a été crucifié entre -deux larrons. La salicaire est la mère des plantes. Lorsque Jésus fut -crucifié, sa sainte mère se rendit auprès de son fils attaché sur la -croix. En marchant, elle pleurait et ses larmes, en tombant, ont fait -pousser la salicaire; de la racine de cette plante on fait chez nous, en -Russie, de merveilleuses petites croix que les vieux moines et les gens -pieux portent sur la poitrine. - -Ivan Vasiliévitch soupira profondément à cet endroit du récit, sans -ouvrir les yeux. Le reflet de l'incendie devenait plus brillant. Persten -ne voulait pas que l'alarme fût donnée avant qu'il n'ait réussi à -prendre les clefs. Ne se décidant pas à bouger, pour que le Tzar ne -s'aperçût pas par sa voix de son mouvement, il montra du doigt à -Korchoun l'incendie, le Tzar endormi et continua: - ---Tous les Tzars le saluèrent en disant: Merci, sage David, tu es habile -à parler de mémoire, tu es disert comme un livre, et le Tzar Vladimir -lui dit: Explique-moi encore une chose. Cette nuit, je dormais peu et -rêvais beaucoup. Je vis deux animaux qui se rencontraient, l'un était -blanc, l'autre gris; ils se battirent ensemble et c'est au blanc que -demeura la victoire. Le sage David lui répondit: O Tzar Vladimir, ce -n'étaient pas deux animaux qui se rencontraient et se battaient. Ce que -tu as rêvé est la réalité, cela s'est vu sur cette terre: l'animal -blanc, c'est la vérité; l'animal gris, c'est le mensonge; la vérité a -vaincu le mensonge et elle est remontée vers Dieu. Le mensonge terrassé -est resté ici-bas. Qui vivra de la vérité, celui-là héritera du royaume -du ciel; celui qui vivra du mensonge, sera condamné à des tourments -éternels... - -Ici on entendit Ivan ronfler légèrement. Korchoun étendit la main vers -l'oreiller du Tzar; Persten s'approcha insensiblement de la fenêtre; -mais, afin de ne pas réveiller Ivan par un silence subit, il poursuivit -son récit sur le même ton monotone: - ---Tous se levèrent et le saluèrent. Merci, lui dirent-ils, mais ne nous -laissez pas ignorer quels sont les péchés qui seront pardonnés et ceux -qui ne le seront jamais.--A quoi le sage David répondit: S'il y a -rémission pour tous les péchés, il y en a trois qui exigent une extrême -contrition; celui qui a eu des relations avec sa commère, celui qui a -insulté son père et sa mère, celui... - -En ce moment, le Tzar ouvrit soudain les yeux. Korchoun retira la main, -mais il était trop tard; son regard avait rencontré celui d'Ivan. -Pendant quelques secondes, ils se regardèrent fixement, comme s'ils -étaient tous deux fascinés par une force magique. - ---Aveugle, s'écria tout à coup le Tzar en se relevant vivement, et le -troisième péché? c'est celui de se déguiser en mendiant pour pénétrer -ainsi dans la chambre à coucher du Tzar. - -Et de son bâton ferré, il frappa Korchoun dans la poitrine. Le brigand -s'accrocha au bâton, chancela et roula par terre. - ---A moi! s'écria le Tzar en arrachant le fer de la poitrine de Korchoun. - -Les opritchniks se précipitèrent dans la chambre, le sabre nu. - ---Saisissez-les tous deux! ordonna Ivan. - -Maliouta se précipita comme un chien enragé sur Persten, mais l'ataman -lui appliqua, avec une agilité extraordinaire, un coup de poing dans -l'estomac, d'un coup de pied défonça la petite fenêtre et sauta dans le -jardin. - ---Cernez le jardin! attrapez le brigand! hurla Maliouta, courbé en deux, -et se tenant l'estomac des mains. - -Les opritchniks avaient, en attendant, relevé Korchoun. - -Vêtu de sa dalmatique noire, sous laquelle brillait une cotte de -mailles, Ivan était debout, tenant d'une main frémissante son bâton -ferré, fixant son regard menaçant sur le brigand blessé. Des serviteurs -effarés apportaient des torches. A travers la fenêtre brisée, on voyait -l'incendie. La cloche se mettait en mouvement; on entendait au loin le -tocsin. - -Les sourcils froncés, les yeux baissés, soutenu par les opritchniks, -Korchoun était aussi debout, tout ensanglanté. - ---Aveugle, dit le Tzar, ne me cache pas qui tu es et ce que tu -complotais contre moi? - ---Je n'ai rien à cacher, répondit Korchoun. Je voulais m'emparer des -clefs du trésor, mais je n'ai rien comploté contre toi. - ---Qui t'a envoyé ici? qui sont tes complices? - -Korchoun regarda Ivan sans frayeur. - ---Tzar Orthodoxe! j'ai été jeune, je chantais une chanson dans laquelle -le Tzar demandait à un aventurier avec qui il dévalisait. Et -l'aventurier lui répondit: mon premier compagnon est la nuit noire, mon -second... - ---Assez! interrompit Maliouta. Nous verrons ce que tu chanteras quand on -commencera à t'écarteler et à te hisser sur la chèvre. Mais, ajouta-t-il -en examinant Korchoun, j'ai déjà vu quelque part cette tête de taureau! - -Korchoun sourit et gratifia Maliouta d'un salut. - ---Nous nous sommes déjà vus en effet, Maliouta Skouratof, et c'était, si -tu t'en souviens, à la mare du diable... - -Maliouta ne le laissa pas achever. - ---Khomiak, dit-il en se tournant vers son écuyer, emmène ce vieillard, -cause avec lui, engage-le à te raconter pourquoi il s'est introduit -auprès de Sa Majesté. Je viendrai tout de suite moi-même dans la chambre -du supplice. - ---Allons, vieux, dit Khomiak, saisissant Korchoun par le collet, à nous -deux! nous causerons gentiment. - ---Arrête, dit Ivan! Soigne, Maliouta, ce vieillard; il ne faut pas qu'il -succombe dans la question. Je lui ménagerai un supplice exemplaire, -nouveau, inimaginable, un supplice tel que tu en seras toi-même surpris, -père sacristain. - ---Remercie donc le Tzar, chien! dit Maliouta à Korchoun en le poussant, -de ce qu'il te laisse encore vivre un peu. Cette nuit, nous te -disloquerons seulement les os. - -Et accompagné par Khomiak, il emmena le brigand. - -Pendant ce temps, Persten, profitant du trouble général, avait franchi -la palissade des jardins et accourait sur la place où se trouvait la -prison. La place était vide, le peuple s'était porté à l'incendie. En -longeant avec précaution le mur de la prison, Persten butta contre -quelque chose de mou; il tâta, c'était un corps ensanglanté. - ---Ataman! lui dit à voix basse le même chanteur roux qui l'avait accosté -le matin, j'ai égorgé la sentinelle. Donne vite les clefs, nous -ouvrirons la prison et bonjour! j'irai à l'incendie moissonner avec les -camarades! Où est Korchoun? - ---Entre les mains du Tzar, répondit brièvement Persten, tout est perdu! -Réunis notre monde et décampons. Plus bas, qui va là? - ---C'est moi, répondit Mitka en se détachant du mur. - ---Va-t'en, imbécile! Prends tes jambes à ton cou. Quittez tous la -Sloboda; ralliez-vous au chêne tordu! - ---Et le prince? demanda Mitka de sa voix traînante. - ---Imbécile! on te dit que tout est perdu. On a coffré le grand-père, -nous n'avons pas mis la main sur les clefs. - ---Comme si la prison était fermée! - ---Comment, elle n'est pas fermée? Qui est-ce qui l'a ouverte? - ---Mais, moi. - ---Qu'est-ce que tu radotes, polisson. Veux-tu bien parler raison! - ---Que veux-tu que je dise? J'arrive, il n'y a personne, la sentinelle -est à terre, les jambes écartées. Je me dis: essayons un peu si la porte -est solide. Je l'ai tâtée avec l'épaule et, sans l'endommager, je l'ai -fait sortir des gonds. - ---Ah! triple sot, s'écria joyeusement Persten. Le proverbe a raison, ce -n'est que grâce aux imbéciles que le monde subsiste. Et le prenant par -les tempes, l'ataman l'embrassa sur les deux joues, tendresse à laquelle -Mitka répondit par un baiser bruyant, et puis essuya froidement ses -grosses lèvres avec le revers de sa manche. - ---Suis-moi donc, et toi, Balalaïka, attends ici. S'il vient quelqu'un, -siffle. - -Persten entra dans la prison suivi de Mitka. Après la première porte, il -y en avait encore deux autres moins résistantes; Mitka n'eut besoin que -de quelques secondes pour les abattre. - ---Prince, dit Persten, en pénétrant dans le souterrain, lève-toi! - -Sérébrany pensa qu'on venait le chercher pour l'exécution. - ---Fait-il déjà jour, demanda-t-il, ou bien, Maliouta, n'as-tu pas assez -de patience pour l'attendre? - ---Je ne suis pas Maliouta, répondit Persten. Je suis celui que tu as -sauvé de la mort. Lève-toi, prince, le temps est précieux; lève-toi, je -te délivrerai. - ---Qui es-tu? dit Sérébrany, je ne connais pas ta voix. - ---Il n'y a là rien de surprenant, boyard; tu as autre chose à faire que -de te souvenir de moi. Mais lève-toi, nous ne pouvons pas lambiner. - -Sérébrany ne répondit pas. Il crut que Persten était un des bourreaux de -Maliouta et il prit ces mots pour un sarcasme. - ---Tu n'ajoutes donc pas foi en moi, prince, poursuivit l'ataman avec -impatience. Il faut donc que je te rappelle Medvedevka et la mare au -diable; je suis Vanioukha Persten! - -La joie dégonfla la poitrine de Sérébrany. Son coeur battit à l'idée de -la liberté et de la vie. Les forêts, les bois, de nouveaux champs de -victoire, la douce image d'Hélène apparurent à son imagination. Il -s'était relevé vivement, il était déjà prêt à suivre Persten, lorsque -tout-à-coup il se souvint du serment donné au Tzar et son sang remonta -au coeur. - ---Je ne puis pas, dit-il, je ne puis te suivre. J'ai promis au Tzar de -ne pas me soustraire à sa volonté et de me soumettre en tout lieu à son -arrêt. - ---Prince, dit Persten surpris, je n'ai pas le temps de discuter avec -toi. Mes gens attendent, chaque seconde peut nous coûter la vie. Demain, -tu dois mourir, il est encore temps, lève-toi et suis-nous! - ---Je ne puis pas, répondit tristement Sérébrany, j'ai confirmé ma parole -en baisant la croix. - ---Boyard, s'écria Persten avec une voix changée par la colère, te -moques-tu donc de moi? Pour toi, j'ai mis le feu à la Sloboda; pour toi, -j'ai sacrifié mon meilleur homme; pour toi, nous allons peut-être tous -perdre nos têtes et tu veux rester? Serions-nous venus ici en vain? Nous -regardes-tu donc comme des saltimbanques? Je voudrais bien voir qui que -ce soit se moquer de moi! Pour la dernière fois: viens-tu ou non? - ---Non! répondit résolument Nikita Romanovitch, et il se recoucha sur la -terre humide. - ---Non, répéta Persten en grinçant des dents, non! Eh bien! il ne sera -pas fait à ta tête. Mitka, enlève-moi cet homme.--Et se jetant sur le -prince, l'ataman le bâillonna avec sa ceinture. - ---Maintenant tu ne te disputeras plus, dit-il avec colère. - -Mitka le prit dans ses bras comme si c'était un enfant au maillot. - -Vite, allons! dit Persten. - -Dans une rue, ils tombèrent sur des opritchniks. - -Qui portez-vous? leur demandèrent-ils. - ---Un voisin qu'une porte a blessé à l'incendie, répondit Persten. Nous -le portons à l'hôpital. - -A la sortie de la Sloboda, une sentinelle les arrêta. Ils voulurent -passer outre; la sentinelle ouvrit la bouche pour donner l'alarme, -Persten la serra avec son poignet; le soldat tomba sans pousser un cri. - -Les brigands sortirent le prince de la Sloboda sans autre obstacle. - - - - -CHAPITRE XXII - -LE MONASTÈRE. - - -Nous avons laissé Maxime abandonnant, par une nuit pluvieuse, la -Sloboda. Le crépu Bouian japait, sautait autour de lui, se réjouissait -d'avoir réussi à briser sa chaîne. - -En quittant la maison paternelle, Maxime n'avait pas de projet; il ne -songeait qu'à rompre avec l'odieuse existence des favoris du Tzar, avec -leurs infâmes débauches et fuir le spectacle de supplices journaliers. -En laissant derrière lui la terrible Sloboda, Maxime se fiait à sa -destinée. Il pressa d'abord son cheval afin de n'être pas rejoint par -les valets de son père, dans le cas où Maliouta aurait envoyé à sa -poursuite; mais bientôt il s'engagea dans un chemin de traverse et mit -son coursier au pas. - -Vers le matin, l'orage cessa. L'aube naissait à l'orient. Maxime -distingua plus clairement les objets. Des chênes touffus bordaient la -route; dans leur intervalle paraissaient des buissons de noisetiers. Il -faisait frais; des gouttes de pluie tombaient des arbres et claquaient -paresseusement sur les larges feuilles. De petits oiseaux se -réveillèrent bientôt et gazouillèrent dans la verdure; on entendit le -pic résonner dans l'arbre creux, et le soleil levant dora le sommet des -chênes. La nature se ranimait, le cheval s'avançait plus résolûment. Il -semblait que la Russie tout entière se révélait à Maxime; il aurait pu -respirer gaiement dans sa libre atmosphère, mais un chagrin, un grand -chagrin russe saisit son coeur. Il pensa à sa mère abandonnée, à son -isolement, à bien des choses dont il ne se rendait pas lui-même compte; -il se mit à rêver et entonna involontairement une mélancolique chanson. - -Merveilleuses et pleines d'âme sont les chansons russes! Les paroles -sont insignifiantes, elles ne sont qu'un prétexte; ce n'est pas par des -mots, mais par des mélodies que s'expriment les sentiments profonds et -indéfinis. - -En regardant la verdure, le ciel, le monde entier du bon Dieu, Maxime -chantait son misérable sort, la liberté dorée, celle des champs et des -bois. S'adressant à son cheval, il lui ordonnait de le transporter dans -une contrée bien éloignée, où il fait sec sans vent et frais sans gelée. -Il chargeait le vent de saluer sa mère. Il s'emparait du premier objet -qui lui tombait sous les yeux et disait tout ce qui lui traversait -l'imagination; mais la voix exprimait bien plus de choses que les -paroles, et si quelqu'un eût entendu cette chanson, elle lui serait -tombée sur l'âme et souvent, à l'heure de la tristesse, elle lui serait -revenue en mémoire... - -Enfin, lorsque l'angoisse se fut rendue maîtresse de Maxime, il -rassembla ses guides, raffermit son bonnet sur sa tête, siffla, poussa -un cri et s'élança de tout le galop de son cheval. - -Bientôt il se trouva en face des blanches murailles d'un monastère. - -Le saint refuge était situé sur le versant d'une montagne couverte de -chênes. Les coupoles dorées, les croix ciselées se détachaient sur la -verdure des chênes et l'azur du ciel. Maxime tomba sur une troupe de -frères lais à cheval et couverts d'armures. Ils allaient au pas et -chantaient le psaume: «Je t'aimerai, Seigneur, car tu es ma force.»--En -entendant les paroles sacrées, Maxime arrêta son cheval, ôta son bonnet -et se signa. - -Une petite rivière coulait au bas de la montagne. Quelques moulins y -faisaient tourner leurs roues. Sur ses rives, paissaient des vaches en -groupes bigarrés. - -Tout autour du monastère respirait un si grand calme qu'une ronde armée -semblait inutile. Les oiseaux eux-mêmes ne gazouillaient sur les chênes -qu'à demi-voix, le vent ne remuait pas les feuilles; il n'y avait que -les grillons, cachés dans l'herbe, qui se faisaient entendre sans -interruption. Il n'était pas à supposer que de méchantes gens pussent -troubler cette quiétude. - ---Voilà où je me reposerai, pensa Maxime. Je passerai quelques jours -derrière ces murailles, jusqu'à ce que mon père cesse de me chercher. -J'ouvrirai mon âme en confession à l'abbé; sans doute il m'accordera -asile pour un moment. - -Maxime ne se trompait pas. Le vieil igoumène, à longue barbe grise, au -regard doux, dénotant une complète ignorance des affaires profanes, -l'accueillit affablement. Deux frères lais emmenèrent le cheval fatigué, -un troisième apporta à Bouian du pain et du lait; tous entourèrent de -prévenances Maxime. L'igoumène l'invita à dîner; mais Maxime voulut -avant tout se confesser. - -Le vieillard le regarda d'un oeil aussi scrutateur que le lui permettait -sa bonté et, sans lui adresser une parole, le conduisit, à travers une -grande cour, dans une chapelle basse. Ils passèrent devant des tombes, -le long des cellules entourées de fleurs. Les moines qu'ils -rencontrèrent les saluaient en silence. Les pierres tumulaires -résonnaient sous les pas de Maxime; de hautes herbes croissaient entre -ces pierres et cachaient à demi leurs pieuses inscriptions: tout -rappelait là la brièveté de la vie, tout y invitait à la prière et à la -contemplation. Le sanctuaire vers lequel l'igoumène conduisait Maxime, -s'élevait au milieu de vieux chênes, dont les branches séculaires -cachaient presqu'entièrement des fenêtres étroites retenues dans des -châssis de plomb. Quand ils y entrèrent, ils furent saisis par le froid -et l'obscurité. Une fenêtre, moins obstruée que les autres, donnait -passage à un rayon qui tombait obliquement sur une fresque représentant -le jugement dernier. Les autres parties de l'église n'en paraissaient -que plus sombres; mais çà et là brillaient des lampes d'argent, des -images couvertes de pierreries, des croix d'or sur le velours noir qui -recouvrait les tombes des princes Vorotinski, fondateurs du monastère. -La grille de l'iconostase, étincelante par places, semblait semer des -charbons mal éteints, prêts à se rallumer. Cela sentait l'humide et -l'encens. Petit à petit, les yeux de Maxime s'accoutumèrent à ce -demi-jour et purent distinguer les autres détails du temple: au-dessus -de la porte principale de l'autel, on voyait l'image du Christ dans -toute sa gloire, entouré de Chérubins et de Séraphins; une grande image -de saint Jean-Baptiste le représentait ailé, tenant sur un plateau sa -tête décapitée. Sur les portes latérales étaient grossièrement peints la -parabole de l'enfant prodigue, la lutte entre la vie et la mort, les -derniers moments du juste et ceux du pécheur. Ces images lugubres -émurent profondément Maxime; les préceptes d'humilité, de soumission -absolue à l'autorité paternelle, toutes les idées dans lesquelles il -avait été élevé se réveillèrent en lui. Il se demanda s'il avait eu le -droit de quitter son père contre sa volonté. Sa conscience lui répondait -qu'il était dans son droit, et cependant il n'était pas tranquille. La -fresque du jugement dernier frappa son imagination. Lorsque l'ombre des -feuilles de chêne, balancées par le vent, se projetait sur la fresque, -il lui paraissait que les démons et les damnés, représentés en grandeur -naturelle, soupiraient et remuaient... Son coeur battit d'une pieuse -terreur; il tomba aux pieds de l'igoumène. - ---Mon père, dit-il, je dois être un grand pécheur! - ---Priez, répondit doucement le vieillard, la miséricorde de Dieu est -infinie et le repentir a une grande efficacité, mon fils. - -Maxime rassembla ses forces. - ---Mon méfait est lourd, commença-t-il d'une voix tremblante. Mon père, -écoutez! J'ai peur de parler: mon amour pour le Tzar s'est affaibli, mon -coeur s'est détourné de lui. - -L'igoumène regarda Maxime avec surprise. - ---Ne me repousse pas, mon père, poursuivit Maxime, écoute-moi jusqu'au -bout! Longtemps, j'ai combattu ce sentiment; longtemps j'ai prié devant -les saintes images. J'ai cherché dans mon coeur une étincelle d'amour -pour le Tzar et je n'ai pas pu la trouver. - ---Mon fils, dit l'igoumène en considérant avec intérêt Maxime, Satan a -obscurci sans doute ton intelligence; tu te calomnies. Il est impossible -que tu haïsses le Tzar. J'ai confessé de grands criminels dans ce -temple; j'ai entendu des sacriléges et des meurtriers, mais je n'en ai -pas entendu un seul qui se soit accusé de haïr le souverain. - -Maxime pâlit. - ---Je suis donc plus criminel qu'un sacrilége et qu'un assassin, -s'écria-t-il! Mon père, que faire? Enseigne-moi, convaincs-moi, mon âme -se sépare en deux. - -Le vieillard regardait le pénitent et s'étonnait de plus en plus. Le -visage régulier de Maxime ne dénotait aucun trait vicieux ou coupable. -C'était un de ces doux visages, pleins de franchise et de générosité, un -de ces visages russes comme on en rencontre encore maintenant entre -Moscou et le Volga, dans ces contrées éloignées des grandes routes où -l'influence des villes n'a pas encore pénétré. - ---Mon fils, reprit l'igoumène, je ne te crois pas, tu te calomnies. Je -ne crois pas que ton coeur se soit détourné du Tzar. Cela ne peut pas -être. Songes-y: le Tzar est plus que notre père, et le cinquième -commandement nous ordonne d'honorer notre père. Dis-moi, mon fils, tu -observes les commandements? - -Maxime se taisait. - ---Mon fils, tu honores ton père? - ---Non, dit Maxime d'une voix sourde. - ---Non! répéta l'igoumène, et, faisant un mouvement en arrière, il se -signa. Tu n'aimes pas le Tzar! tu n'honores pas ton père! Mais qui es-tu -donc? - ---Je suis, répondit le jeune opritchnik, je suis Maxime Skouratof, le -fils de Skouratof-Bielski. - ---Le fils de Maliouta! - ---Oui, dit Maxime, et il éclata en sanglots. - -L'igoumène ne répondit pas. Il se tenait tristement devant Maxime. Les -figures des saints les regardaient immobiles. Les damnés du jugement -dernier élevaient plaintivement leurs mains vers le ciel, mais tout -faisait silence. Ce silence n'était rompu que par les sanglots étouffés -de Maxime, le gazouillement des hirondelles sous les voûtes et les -invocations que faisait à demi-voix l'igoumène. - ---Mon fils, dit-il enfin, raconte-moi tout par ordre, ne me cèle rien: -Comment en es-tu arrivé à haïr ton souverain? - -Maxime lui raconta son existence dans la Sloboda, son dernier entretien -avec son père et sa fuite nocturne. Il parla lentement, s'arrêta souvent -pour mieux réunir ses souvenirs, pour ne rien oublier ni rien cacher à -son père spirituel. Après avoir terminé son récit, il baissa les yeux et -n'osa pas longtemps les lever sur l'igoumène; il attendait son arrêt. - ---M'as-tu tout révélé? dit ce dernier, n'y a-t-il pas encore quelque -chose qui pèse sur ton âme? n'as-tu pas comploté contre le Tzar? n'as-tu -pas conspiré contre la sainte Russie? - -Les yeux de Maxime étincelèrent. - ---Mon père, je me ferai plutôt trancher la tête que de lui laisser -nourrir quoi que ce soit contre ma patrie! Je suis coupable de ne pas -aimer le Tzar, mais je ne suis coupable d'aucune trahison! - -L'igoumène le couvrit de son étole. - ---Que le serviteur de Dieu, Maxime, soit purifié! dit-il. Que ses péchés -volontaires et involontaires lui soient remis! - -Une douce joie inonda l'âme de Maxime. - ---Mon fils, dit l'igoumène, tes aveux t'ont purifié. La sainte Église ne -te fait pas un crime d'avoir abandonné la Sloboda. Chacun doit fuir la -tentation, mais ne te laisse pas séduire par l'ennemi du genre humain. -Ne suis pas l'exemple de Kourbski qui, de puissant boyard russe, est -devenu le jouet du diable. Dieu très-miséricordieux, continua le -vieillard en soupirant, a permis, à cause de nos grandes fautes, que ce -temps soit difficile. Ce n'est pas à nous, hommes bornés, à juger ses -desseins impénétrables. Lorsque Dieu nous envoie la famine et des peines -corporelles, nous n'avons qu'à prier et à nous soumettre à sa sainte -volonté. Aujourd'hui nous sommes sous le joug d'un souverain non clément -mais terrible. Nous ignorons pourquoi il nous supplicie et nous -extermine, mais nous savons qu'il est envoyé de Dieu, nous devons par -conséquent courber la tête non devant Ivan Vasiliévitch, mais devant -Celui qui l'a envoyé.--Reste avec nous, mon fils, vis avec nous. Quand -le moment de ton départ sera venu, je prierai Dieu avec mes frères de te -protéger partout où tu iras. Et maintenant, conclut avec bonhomie -l'igoumène en ôtant son étole, allons au réfectoire. Après la nourriture -de l'âme, ne dédaigne pas celle du corps. Nous avons de bons poissons; -tu goûteras notre lait caillé et nous viderons une coupe d'hydromel de -prunelle à la santé du souverain et du révérendissime métropolite. - -Et, en causant amicalement, le vieillard introduisit Maxime au -réfectoire. - - - - -CHAPITRE XXIII - -LA ROUTE. - - -La vie monastique s'écoulait calme et uniforme. Dans leurs moments -libres, les moines recueillaient des herbes et en fabriquaient des -médicaments, d'autres s'occupaient de peinture, sculptaient des croix ou -des images en cyprès, peignaient et doraient des coupes en bois. Maxime -s'attacha à ces bons moines. Il ne remarquait pas comme le temps -marchait. Cependant, après une semaine, il résolut de partir. Il avait -entendu parler, à la Sloboda, de nouvelles incursions des Tatars du côté -de Rézan; il avait depuis longtemps envie de se mesurer avec eux. -Lorsqu'il en informa l'igoumène, le vieillard s'attrista. - ---Quelle nécessité as-tu de partir, mon fils? lui dit-il. Nous t'aimons -tous, nous nous sommes accoutumés à toi. Qui sait, peut-être la grâce de -Dieu te visitera et tu resteras toujours avec nous! Écoute, Maxime, ne -nous quitte pas! - ---Je ne puis pas, mon père. Depuis longtemps ma destinée m'appelle dans -une contrée éloignée; depuis longtemps j'entends le bruit de l'arc tatar -et parfois sa flèche semble me siffler aux oreilles. Il y a quelque -chose qui m'attire vers ce bruit et ce sifflement. - -L'igoumène n'insista plus; il récita les prières des voyageurs, le bénit -et tous les frères prirent congé de lui. - -Et de nouveau Maxime se retrouva à cheval au milieu d'une verte forêt. -Comme auparavant, Bouian sautait autour du cheval et regardait -joyeusement son maître. Tout à coup, il se mit à aboyer et à courir en -avant. Maxime avait déjà mis la main à son sabre dans l'attente d'une -fâcheuse rencontre, lorsqu'il vit apparaître, au tournant de la route, -un cavalier en caftan jaune avec un aigle noir à deux têtes brodé sur la -poitrine. Le cavalier trottait, sifflait gaiement et tenait sur son gant -bariolé un faucon blanc encapuchonné et enchaîné. Maxime reconnut un des -fauconniers du Tzar. - ---Trifon, s'écria-t-il! - ---Maxime Gregoritch, exclama joyeusement le fauconnier, bonne santé! -comment se porte ta Seigneurie? Tu es donc ici? A la Sloboda, nous te -croyions perdu. Il fallait voir la colère de ton père! c'était terrible. -Bien des bruits ont couru sur ton père, sur le Tzarévitch et sur le -prince Sérébrany. On ne sait plus à qui croire. Dieu merci, te voilà -retrouvé! C'est ta mère qui sera heureuse! - -Cette rencontre contraria Maxime. Mais Trifon était un bon garçon et -savait se taire au besoin. Maxime lui demanda s'il y avait longtemps -qu'il avait quitté la Sloboda. - ---Il y a déjà une semaine qu'Adragan s'est échappé, répondit-il, en -montrant le faucon. Mais tu ne sais peut-être pas cette histoire? J'ai -eu une jolie peur en voyant le Tzar si furieux! Mais Dieu et le -bienheureux martyr Trifon ont eu pitié de moi. - -Le fauconnier ôta son chapeau et fit le signe de la croix. - ---Voilà comment cela s'est passé: il y a une semaine, le Tzar alla à la -chasse. J'avais déjà lancé Adragan deux fois lorsqu'à la troisième il -devint fou; il se mit à battre les autres faucons, mit hors de combat -Smichlay et Kroujka et se perdit dans les airs. On n'avait pas le temps -de compter jusqu'à dix qu'il était déjà hors de vue. Je me mis à galoper -après lui, mais c'était vouloir attraper la lune. Le grand veneur -informa le Tzar qu'Adragan était perdu. Le Tzar me fit appeler et il me -dit: «Trichka, tu me réponds de ta tête; si tu le rattrapes, je te -donnerai une gratification; si tu ne l'attrapes pas, à bas ta tête!» Que -faire? le Tzar ne plaisantait pas. Je me mis à la recherche d'Adragan; -je me fatiguai six jours, je commençai à sentir quelque chose de -singulier autour du cou; il faudra, pensai-je, dire adieu à ma tête. Je -me mis à pleurer et à force de pleurer, je m'endormis dans le bois. A -peine endormi, j'eus un songe: une lueur se répandit parmi les arbres et -des sons résonnaient dans la forêt. En écoutant ces sons, je me dis, -tout en dormant: ce sont les clochettes d'Adragan. Je regarde, je vois -devant moi un jeune guerrier sur un cheval blanc, éclatant de lumière, -tenant sur la main Adragan. Trifon, dit le guerrier, ne cherche pas ici -Adragan; lève-toi, va vers Moscou au petit bois de Lazaref. Il y a là un -sapin, sur ce sapin est perché Adragan.--Je me réveillai et je ne sais -pourquoi je fus convaincu que ce guerrier n'était autre que le -bienheureux martyr Trifon. Je sautai sur mon cheval et galopai vers -Moscou. Eh bien! Maxime Gregoritch, me croiras-tu? quand j'arrive au -bouquet de bois, que vois-je? un sapin et sur ce sapin Adragan, -absolument comme l'avait dit le saint. - -La voix du fauconnier tremblait et de grosses larmes s'échappaient de -ses yeux. - -Maxime Gregoritch, ajouta-t-il, s'essuyant les yeux, maintenant je -vendrai, s'il le faut, tout ce que j'ai, je m'engagerai pour toute ma -vie, mais j'élèverai une chapelle à mon saint patron. Je la construirai -à la même place où j'ai retrouvé Adragan. Et je ferai peindre le saint -sur la muraille exactement comme il m'est apparu: sur un cheval blanc, -le bras en l'air et tenant un faucon blanc. Je recommanderai à mes -enfants et petits-enfants de l'honorer, de l'invoquer, de lui mettre des -cierges, parce qu'il n'a pas voulu ma ruine et a sauvé son serviteur du -billot. Regarde, continua le fauconnier en montrant le faucon! le voilà, -Adragan, sain et sauf! Je vais t'ôter ton capuchon. Qu'as-tu à crier? tu -veux encore voler? non, mon ami, assez comme cela, je ne te lâcherai -plus. - -Et Trifon taquinait du doigt le faucon. - ---Tiens, qu'il est méchant! le voilà encore qui vous pince et crie qu'on -l'entend d'une verste. - -Le récit du fauconnier émut Maxime.--Prends mon offrande, lui dit-il, en -jetant une poignée d'or dans la casquette de Trifon. C'est tout ce que -j'ai, je n'en ai pas besoin et il t'en faut encore recueillir beaucoup -pour ta chapelle. - ---Que Dieu te rémunère, Maxime Gregoritch! avec ton argent ce n'est plus -une chapelle mais une véritable église que j'élèverai! Lorsque je -rentrerai à la Sloboda, je ferai dire des prières pour ton bonheur; je -demeurerai tien à jamais, Maxime Gregoritch; ordonne ce que tu voudras! - ---Écoute, Trifon, rends-moi un léger service. Lorsque tu seras rentré à -la Sloboda, ne confie à personne que tu m'as rencontré; mais, après -avoir laissé passer trois jours, va chez ma mère et dis-lui à elle -seule, de sorte que personne ne l'entende: «ton fils, grâce à Dieu, se -porte bien et te salue.» - ---Pas davantage, Maxime Gregoritch? - ---Ce n'est pas tout, écoute-moi bien, Trifon! J'entreprends une longue -route; peut-être ne reviendrai-je pas d'ici à longtemps. Si cela t'est -possible, va de temps en temps chez ma mère et chaque fois dis-lui: -«j'ai entendu dire à des gens que ton fils, avec le secours de Dieu, se -porte bien; ne t'en tourmente donc pas.» Et si ma mère te demande quels -sont les gens qui t'en ont parlé, dis-lui: «je l'ai entendu des gens de -Moscou auxquels d'autres gens l'avaient dit» et sur ces derniers ne -t'explique pas afin qu'on n'envoie pas des émissaires à ma découverte et -que ma mère sache seulement que je me porte bien. - ---Il est donc vrai, Maxime Gregoritch, que tu ne rentreras pas à la -Sloboda? - ---Dieu seul le sait; quant à toi, ne dis à âme qui vive que tu m'as -rencontré. - ---Compte sur moi, Maxime Gregoritch, je ne le dirai à personne. -Seulement, comme tu entreprends une longue route, je ne prendrai pas ton -argent. Dieu m'en châtierait. - ---Qu'ai-je besoin d'argent? nous ne sommes pas en pays tatar. - ---C'est possible, Maxime Gregoritch, mais je ne puis le prendre. Il n'y -aurait pas d'inconvénient si tu rentrais à la maison; mais comme tu es -en route, j'aurais l'air de t'avoir dévalisé. Tu as beau dire, quand -même tu m'égorgerais, je ne prendrai rien. - -Maxime haussa les épaules et retira quelques pièces d'or de la casquette -de Trifon. - ---Si tu ne les prends pas, dit-il, un autre sera moins scrupuleux; pour -moi, je n'en ai pas besoin. - -Il prit congé du fauconnier et continua son chemin. - -Le soleil baissait, l'ombre des arbres s'allongeait et obscurcissait les -vallées; à côté de Maxime se projetait sa propre ombre et faisait -l'effet d'un sombre géant: tantôt elle courait sur l'herbe, tantôt, -lorsque la route longeait un bois, elle grimpait sur les bruyères et les -arbres; Bouian semblait à ses côtés un monstre indescriptible. Peu à -peu, et Bouian et le cheval et Maxime disparurent de l'herbe et des -arbres, on ne put plus rien distinguer, un épais brouillard envahit les -bas-fonds, les hannetons se levèrent et se mirent, en bourdonnant, à -faire des évolutions dans l'air. La lune se montra au dessus du bois; çà -et là des étoiles commencèrent à scintiller dans le firmament; au loin -argentait une plaine sans limites. - -Chère patrie! il m'est arrivé aussi dans des heures tardives de -traverser tes grands steppes. Mon cheval marchait d'un pas égal, se -reposant de l'incommodité et de la chaleur du jour; un vent chaud -apportait le parfum des fleurs et des herbes fauchées; j'étais gai et -triste, je songeais en même temps au passé et à l'avenir. Qu'il est doux -de parcourir, la nuit, des lieux inhabités, de traverser tantôt des -forêts, tantôt des jachères, de lâcher la bride à son cheval et à son -imagination en regardant les étoiles! - -Il y avait déjà une bonne heure que Maxime chevauchait, lorsque tout à -coup Bouian leva le nez et remua la queue. Maxime sentit de la fumée; il -se souvint qu'il était temps de prendre gîte et pressa son cheval. -Bientôt il vit une izba dont l'inclinaison attestait l'âge respectable. -Elle n'avait pas de cheminée; la fumée s'échappait du toit et une lueur -d'une fenêtre étroite. De l'intérieur sortait le son d'un chant -monotone. Maxime s'approcha de l'ouverture. Un coup d'oeil lui suffit -pour apprécier la misère du ménage. Il était éclairé par une torche de -résine; tout y était vieux et sale. Au bout d'une perche était suspendu -un berceau. Une femme de trente ans, pâle, maladive, balançait le -berceau et chantait doucement. A côté d'elle était assis, à demi courbé, -un paysan, avec une barbe rare, tressant des lapti[19]. Deux enfants se -vautraient à ses pieds. - - [19] Chaussures de paysan en écorce de bouleau. - -Il sembla à Maxime que le nom de son père revenait souvent dans la -chanson de la femme. Il crut d'abord s'être trompé, mais bientôt il -distingua parfaitement le nom de Maliouta Skouratof. Fort étonné, il se -mit à écouter. - -«Dors, dors, mon enfant, chantait la femme, jusqu'à ce que passe -l'orage, jusqu'à ce que le malheur s'éloigne. Bientôt passera ce malheur -insupportable, bientôt le Tzar ordonnera de trancher la tête à cette -féroce bête de Maliouta Skouratof.» - -Tout le sang de Maxime lui monta au visage. Il descendit de cheval et -l'attacha à la haie. - -La voix continuait: «N'est-ce pas ce monstre de Maliouta qui a étouffé -le saint vieillard Philippe? dors, dors mon enfant, jusqu'à ce que le -Tzar ordonne de lui trancher la tête.» - -Maxime ne se contint plus et poussa la porte du pied. - -A la vue du riche costume et du sabre d'or de l'opritchnik, les hôtes -furent saisis de terreur. - ---Qui êtes-vous? demanda Maxime. - ---Petit père, répondit le paysan en s'inclinant et en bégayant de -frayeur,--sois miséricordieux; moi, on m'appelle Fédote, et ma femme, -sois miséricordieux, petit père, ma femme, on l'appelle Marie. - ---Comment vivez-vous, braves gens? - ---Nous arrachons les écorces d'arbre, cher père, nous tressons des lapti -et nous faisons des grillages. Des marchands passent et les achètent. - ---Et sans doute il n'en passe que peu? - ---Peu, petit père, très-peu! Il arrive souvent qu'il n'y a pas de quoi -manger. Nous risquons de mourir de faim et de misère, car nous n'avons -pas de cheval pour conduire la marchandise en ville; voilà la seconde -année que les loups l'ont dévoré. - -Maxime regarda avec sympathie le paysan et sa femme, et jeta ses ducats -sur la table. - -Que Dieu soit avec vous, mes pauvres gens! dit-il en s'approchant de la -porte pour sortir. - -Les hôtes tombèrent à ses genoux.--Petit père, qui es-tu? ne nous cache -pas qui tu es afin que nous sachions pour qui prier Dieu. - ---Ne priez pas pour moi, mais pour Maliouta Skouratof. Et dites-moi, -suis-je loin de la route de Rézan? - ---Mais tu y es, mon faucon. Nous sommes à un embranchement: tout droit -c'est la route de Mourom, à gauche celle de Vladimir et à droite celle -de Rézan. Mais ne la prends pas maintenant, cher père; le moment n'est -pas propice; il s'y commet beaucoup de crimes. Hier on a pillé tout un -convoi d'eau-de-vie. Et on dit que les Tatars ont de nouveau apparu. -Passez la nuit chez nous, un malheur arrive bien vite. - -Mais il répugnait à Maxime de rester sous un toit où l'on venait de -maudire son père. Il se remit à la recherche d'un autre abri. - ---Petit père, lui criaient les hôtes, reviens, crois à nos paroles, ne -t'aventure pas la nuit par un tel chemin! - -Maxime ne se rendit pas à ces instances et alla plus loin. A peine -avait-il fait quelques verstes que Bouian se précipita tout à coup sur -un épais buisson et se mit à aboyer avec fureur et obstination, comme -s'il y sentait un ennemi caché. Vainement Maxime le siffla; Bouian se -jetait sur le buisson, en revenait le poil hérissé et se précipitait de -nouveau vers le même endroit. Las d'appeler son chien, Maxime tira son -sabre et se dirigea droit sur le buisson. Plusieurs hommes, des bâtons -en main, s'élancèrent à sa rencontre, et une voix brutale cria:--A bas -de cheval! - ---Voilà pour toi! répondit Maxime en appliquant un coup à celui qui -était plus près de lui. - -Le brigand chancela. - ---Ce n'est qu'un à-compte, continua Maxime, et il voulait lui asséner un -second coup, mais le sabre rencontra le bâton d'un autre brigand et vola -en éclats. - ---Eh! quel harnachement! c'est un opritchnik, prenons-le vivant, cria la -voix rauque. - ---En vérité! c'est un opritchnik, grommela le second, nous allons nous -en divertir avec les camarades. - ---Hé! Khlopko! tu es toujours prêt à t'amuser. - -Et au même instant tous se ruèrent sur Maxime et l'enlevèrent de cheval. - - - - -CHAPITRE XXIV - -RÉVOLTE DES BRIGANDS. - - -A une demie verste du lieu où Maxime fut attaqué, une troupe d'hommes -armés était assise autour de tonneaux défoncés. Des verres, des écuelles -en bois passaient de main en main. Des bûchers éclairaient des figures -résolues, des barbes hérissées et des costumes bariolés. Il y avait là -des individus qui nous sont déjà connus: Andriouchka, Vaska, le -chansonnier roux, mais le vieux Korchoun y manquait; les brigands le -nommaient souvent en vidant et en remplissant sans cesse leurs verres. - ---Eh! dit l'un, qu'arrive-t-il maintenant à notre grand-papa? - ---Ce qui lui arrive, répondit son voisin, ce n'est pas difficile à -deviner: on l'écartèle ou peut-être le hisse-t-on en l'air. - ---Mais le vieux diable ne nous vendra pas; je gage qu'on ne lui -arrachera pas une syllabe. - ---C'est certain qu'on ne lui en arrachera pas une demie; on peut le -mettre en lambeaux, il ne dira rien. - ---C'est désolant pour la barbe blanche! L'ataman est bon! il est sain et -sauf et il a livré le vieux! - ---Qu'est-ce que c'est que cet ataman? Est-ce qu'un ataman sacrifie un -des vieux pour je ne sais quel prince? - ---C'est qu'ils sont grands amis, vois comme ils sont encore maintenant à -causer ensemble! Ne parle pas mal du prince, et fasse Dieu que l'ataman -ne t'entende! - ---Quand il l'entendrait! Je lui dirais en face qu'il n'est pas un -ataman. C'était Korchoun qui était un vrai ataman. Il faisait à Persten -l'effet d'une taie sur l'oeil et c'est pour cela qu'il a profité de la -première circonstance pour s'en débarrasser. - ---Eh quoi! mes enfants, il serait réellement possible qu'il eût livré -exprès Korchoun? - -Un sourd murmure courut parmi les brigands. - ---Il l'a livré avec intention, dirent le plus grand nombre. - ---Et qu'est-ce que c'est que ce prince? dit l'un d'eux. Pourquoi le -retient-on? L'ataman compte-t-il sur sa rançon? - ---Il ne s'agit pas de rançon, répondit le chantre aux cheveux rouges. Le -prince a mécontenté le Tzar, le Tzar voulait le faire mourir; le prince -est venu se réfugier chez nous; il propose de nous conduire à la -Sloboda, il sait où y est caché le trésor. Nous égorgerons, dit-il, tous -les opritchniks et nous partagerons le trésor. - ---Ah! c'est comme cela! mais alors pourquoi ne nous y conduit-il pas? -Voilà trois jours que nous restons ici à ne rien faire. - ---Il ne nous conduit pas parce que l'ataman est une vieille femme. - ---Non, ne dis pas cela, Persten n'est pas une vieille femme. - ---Il est donc pis que cela, il se moque alors de nous! - ---Alors, dit quelqu'un, c'est qu'il veut prendre à lui tout seul le -trésor du Tzar et que nous n'en ayons pas une miette. - ---Oui, oui, Persten veut nous trahir comme il a trahi Korchoun. - ---Oui, mais il a trouvé à qui parler. - ---Il ne veut pas délivrer le vieux. - ---Nous pouvons nous passer de lui, nous sauverons sans lui le -grand-père. - ---Et sans lui nous découvrirons le trésor; que le prince se mette à -notre tête! - ---C'est bien le bon moment; le Tsar est, dit-on, en pèlerinage; il n'est -pas resté à la Sloboda la moitié des opritchniks. - ---Nous incendierons de nouveau la Sloboda! - ---Nous égorgerons ses habitants! - ---A bas Persten! que le prince nous conduise! - ---Que le prince nous conduise! que le prince nous conduise! s'écria-t-on -de toutes parts. - -Ces paroles roulèrent comme le tonnerre, de groupe en groupe; tous se -levèrent, s'agitèrent et vinrent cerner la hutte où Sérébrany avait un -entretien animé avec Persten. - ---Tu as beau te fâcher, prince, lui disait l'ataman, je ne te lâcherai -pas; je ne t'ai pas tiré de prison pour que tu ailles remettre ta tête -sur le billot. - ---Je suis maître de ma tête, lui répliquait le prince avec dépit. Il -m'importait peu d'être tiré de prison pour être ici prisonnier. - ---Prince, le temps est un grand maître. Le Tzar peut revenir sur ses -décisions et s'en aller dans l'autre monde; on ne sait ce qui peut -arriver; une fois le danger passé, tu iras où bon te semblera.--Que -faire? ajouta-t-il, en voyant le mécontentement croissant de Sérébrany; -il paraît qu'il est écrit que tu dois encore vivre. Tu es obstiné, -prince, mais je le suis également: la faux a cette fois rencontré une -pierre. - -En ce moment les vociférations des brigands se firent entendre dans la -cabane. - ---A la Sloboda! à la Sloboda! hurlaient les gaillards de plus en plus -animés. - ---Lançons une oie rouge dans la Sloboda! - ---Lançons-y tout un troupeau d'oies! - ---Sauvons Korchoun! sauvons le grand-père! - ---Nous tirerons les tonneaux des caves! - ---Nous déterrerons l'or! nous égorgerons les opritchniks! nous mettrons -à feu et à sang la Sloboda entière! - ---Où est le prince? qu'il nous mène! S'il refuse, à la potence! - ---A la potence! la potence également pour Persten! - -Persten bondit de son siége. - ---C'est donc cela qu'ils complotent, dit-il, je m'en doutais. Une fois -lancés, le diable ne les retiendra plus. Eh bien! prince, il n'y a rien -à faire, il sera fait selon tes désirs, je ne te retiens plus; va leur -dire que tu les conduiras à la Sloboda. - -Sérébrany se leva indigné. - ---Que je les conduise à la Sloboda? Vous me mettrez plutôt en pièces! - ---Mais non, prince, fais seulement semblant de partager leurs idées. Tu -vois bien qu'ils sont ivres, demain ils n'y songeront plus. - ---Prince, criait la foule, on t'appelle, montre-toi! - ---Sors, prince, répétait Persten, ils envahiront la cabane et ce sera -pis. - ---Soit, dit le prince en sortant, nous allons voir comment ils vont me -forcer de les conduire à la Sloboda. - ---Ah! s'écrièrent les brigands, le voilà sorti. - ---Conduis-nous à la Sloboda! Sois notre ataman, sinon nous mettrons la -corde à ton cou. - ---Oui, oui, hurla la foule entière. - ---Nous te rendons hommage, dirent les plus proches, sois notre ataman, -sinon nous te pendrons. - ---Nous le jurons, nous te pendrons. - -Connaissant le caractère bouillant de Sérébrany, Persten s'empressa -aussi de sortir.--Qu'est-ce qui vous arrête, frères? leur dit-il, -pourquoi vous écorchez-vous ainsi le gosier? Dès l'aube, le prince vous -conduira où vous voudrez, mais à présent, laissez-le se reposer et allez -vous-mêmes vous coucher, vous vous êtes assez amusés comme cela -aujourd'hui. - ---De quoi te mêles-tu? grogna une voix; tu n'es plus notre ataman. - ---Voyez, frères, s'écrièrent d'autres, il ne veut pas rendre l'atamanat. - ---Alors, à la potence! - ---A la potence! à la potence! - -Persten fit une revue de la foule; il n'y rencontra partout que des -visages hostiles. - ---Tas d'imbéciles, leur dit-il, vous imaginez-vous que je tienne à vous -commander? Nommez qui vous voulez, je ne veux pas être votre ataman et -je crache sur vous. - ---C'est parfait, dit un brigand.--Il parle d'or, ajoute un autre. - ---Je crache sur vous, continua Persten. Croyez-vous qu'il n'y ait que -vous au monde? Quel honneur de vous commander! J'irai sur le Volga, j'en -réunirai de meilleurs que vous. - ---Non, frère, nous ne serons pas tes dupes; nous ne te lâcherons pas; tu -nous vendrais comme tu as vendu Korchoun. - ---Nous ne te lâcherons pas, reste avec nous, soumets-toi au nouvel -ataman. - -Des cris sauvages étouffèrent la voix de Persten. - -Un bandit colossal s'approcha de Sérébrany, une coupe à la main. - ---Petit père, lui dit-il, en appliquant sur l'épaule sa large main, tu -as hasardé ta tête, tu es devenu un des nôtres; ainsi, buvons ensemble -et embrassons-nous! - -Dieu sait ce qu'allait faire Sérébrany. Peut-être allait-il faire sauter -la coupe des mains de l'insolent et aurait-il été ensuite mis en -lambeaux par cette troupe d'ivrognes, lorsque heureusement de nouveaux -cris attirèrent son attention. - -Voyez, voyez, criait-on, on a attrapé un opritchnik, on amène un -opritchnik! - -Quelques hommes en habits déchirés et armés de bâtons débouchaient du -bois. Ils conduisaient Maxime les mains liées. Le brigand que Maxime -avait sabré était monté sur son cheval. En avant marchait Khlopko -sifflant et sautillant; Bouian fermait tristement le cortége. - -Khlopko se dandinait, battait des mains, tournait comme une toupie. A -cette vue, le rougeot n'y put tenir; il saisit sa balalaïka et se -joignit à son camarade. Tous deux se mirent à lancer des enjambées et à -se tordre autour de Maxime. - ---Vois-tu les démons, dit Persten à Sérébrany, ils ne tueront pas -simplement l'opritchnik, ils le feront mourir à petit feu; je les -connais tous deux; une fois lancés, c'est mauvais signe, on ne pourra -plus retirer le prisonnier de leurs griffes. - -En effet, la capture de l'opritchnik était un vrai régal pour la bande -entière des brigands. Ils s'apprêtèrent à se venger sur lui de tout ce -qu'ils avaient eu à endurer de ses camarades. Quelques hommes à figures -féroces firent immédiatement les apprêts du supplice. Ils fichèrent -quatre pieux dans le sol, y attachèrent des traverses et firent rougir -des clous au feu. - -Maxime envisageait tout cela d'un oeil calme. Il ne lui paraissait pas -effrayant de mourir dans des tortures, mais il lui paraissait triste de -mourir désarmé, les mains liées, d'entendre à sa dernière heure, au lieu -du cri de guerre et du hennissement du cheval, le cri sauvage et le rire -aviné de ses bourreaux. «Le destin m'a trompé, pensait-il, ce n'est pas -là la fin que j'espérais! Que la volonté de Dieu s'accomplisse sur moi!» - -Il remarqua alors Sérébrany, il le reconnut et voulut s'approcher de -lui, mais le chanteur aux cheveux rouges le saisit au collet.--Le lit -est fait, dit-il, ôte ton caftan et couche-toi. - ---Déliez-moi les mains, répondit Maxime, je ne puis pas faire le signe -de la croix! - -D'un coup de couteau Khlopko coupa les cordes qui entouraient les mains -de Maxime. - ---Signe-toi, mais pas longtemps, dit-il, et lorsque Maxime eut achevé sa -prière, Khlopko et le roux lui arrachèrent son habit et se mirent à lier -ses pieds et ses mains aux pieux. - -Ici Sérébrany s'avança.--Mes enfants, dit-il d'une voix habituée à -commander, écoutez!--Ces paroles vibrantes retentirent dans la foule et, -malgré le tumulte et les cris, elles parvinrent jusqu'aux brigands les -plus éloignés.--Mes enfants, continua le prince, voulez-vous tous que je -sois votre chef? Peut-être y en a-t-il parmi vous qui ne veulent pas de -moi? - ---Eh! s'écria l'un, tu te crois devant un tribunal d'enquête?--Écoute, -ne plaisante pas avec nous.--On t'a donné le commandement, ainsi, -prends-le.--Accepte l'honneur tant que tu es entier! - ---Apportez-moi donc la hache d'ataman! dit Sérébrany. - ---C'est cela, s'écrièrent les brigands, il est plus sûr de faire les -choses gaiement. - -On présenta au prince la hache de Persten. - -Nikita Romanovitch marcha droit au chanteur rouge. - ---Délie l'opritchnik, dit-il. - -Le roux le considéra avec surprise. - ---Délie-le tout de suite, répéta Sérébrany d'un ton menaçant. - ---Est-ce que tu tiendrais par hasard pour lui? dit le roux. Fais-y -attention, ta tête à toi-même est-elle si solide? - ---Fils de Satan, s'écria le prince, ne raisonne pas quand j'ordonne. Et, -brandissant sa hache, il lui ouvrit le crâne. - -Le roux tomba sans pousser un cri. - -Cet acte d'autorité troubla les brigands; le prince ne leur donna pas le -temps de se reconnaître. - ---Délie-le, dit-il à Khlopko, en levant la hache sur sa tête. - -Khlopko jeta un coup d'oeil sur le prince et se dépêcha de délier -Maxime. - ---Enfants, reprit Nikita Romanovitch, ce jeune homme n'est pas de ceux -qui vous ont fait tort; je le connais, il est aussi ennemi que vous des -opritchniks. Que Dieu vous préserve de le toucher du bout du doigt! Et -maintenant il ne s'agit plus de lambiner; prenez vos armes, rangez-vous -par centaines, je vais vous conduire. - -La voix ferme de Sérébrany, son attitude, sa résolution inattendue -impressionnèrent fortement les brigands. - ---Eh! dirent quelques-uns à demi-voix, celui-ci ne badine pas. - ---C'est un vrai ataman, dirent d'autres, il n'a peur de personne. - ---Il ne fait pas bon de discuter avec lui: voyez comme il a expédié le -chanteur! - -Telles furent les observations des brigands et il ne vint plus à la -pensée d'aucun d'eux de frapper sur l'épaule de Sérébrany ou de -l'embrasser. - ---Que Dieu te prête longue vie, prince, chuchota Persten en regardant -respectueusement Nikita Romanovitch; seulement ne leur donne pas le -temps de la réflexion, conduis-les sur le chemin de la Sloboda et là, à -la grâce de Dieu! - -La position de Sérébrany n'était pas commode. En se mettant à la tête -des bandits, il avait sauvé Maxime et gagné du temps, mais tout était de -nouveau perdu s'il refusait de mener la bande turbulente. Le prince se -tourna vers Dieu et s'abandonna à sa volonté. - -Déjà les bandits s'apprêtaient à entrer en campagne; ils n'étaient -arrêtés que par un incident: un certain Fedka était parti, dès le matin, -avec sa compagnie et n'était pas encore revenu. - ---Et voilà Fedka, dit l'un d'eux, et il rentre avec tous les siens. - -Fedka était un gaillard grand et sec, borgne, prodigieusement balafré. -Son sarrau était en lambeaux. Il marchait lourdement en pliant les -genoux, comme un homme à bout de forces. - ---Eh bien? demanda un brigand. - ---Tu en as donc attrapé? ajouta un second. - ---Il y en a un qui est attrapé, mais ce n'est pas nous, répondit Fedka, -en s'asseyant auprès du feu. Oui, mes petits enfants, j'avais sur la -conscience beaucoup de péchés, mais aujourd'hui, il me semble qu'elle -est allégée de moitié. - ---Comment cela? - -Fedka se tourna vers ses hommes:--Amenez, dit-il, le prisonnier. - -On amena près du bûcher un homme lié, en caftan bariolé. Son énorme tête -était couverte d'un bonnet pointu à bords relevés. Un nez aplati, des -pommettes saillantes, des yeux étroits témoignaient de son origine -étrangère. Un camarade de Fedka apporta la lance, le carquois et l'arc -saisis sur le prisonnier. - ---Mais c'est un Tatar, s'écria la foule. - ---Un Tatar, confirma Fedka, et des meilleurs. C'est à grand peine que -nous en vînmes à bout. Quel gaillard! sans Mitka, il nous échappait. - ---Raconte-nous cela, hurlèrent les brigands. - ---Voici, frère: dès l'aube nous battions la route de Rézan, nous -arrêtâmes un marchand, nous étions en train de le tâter lorsqu'il nous -dit comme cela: «Vous n'avez pas de besogne avec moi; je viens de Rézan, -les Tatars sont maîtres de la route; ils m'ont dépouillé au point que je -ne sais plus avec quoi atteindre Moscou.» - ---Vois-tu, les scélérats! fit une voix de la foule. - ---Que fîtes-vous donc du marchand? demanda un autre. - ---Nous lui avons donné une grivna pour la route et nous l'avons relâché, -répondit Fedka. Un paysan nous tomba alors dans les mains; il raconta -que, la veille, les Tatars avaient brûlé son village. Bientôt nous vîmes -un de leurs troupeaux de chevaux; il y en avait un millier au moins. A -chaque moment, nous rencontrions des paysans avec femmes et enfants; ils -déclaraient en pleurant que les Tatars avaient incendié leur village, -avaient pillé l'église, brisé les saintes images, avaient fait des -chabraques avec les ornements sacrés... - ---Ah! les damnés, s'écrièrent les brigands. Comment la terre les -supporte-t-elle? - ---Ils ont attaché un pope à la queue d'un cheval... - ---Un pope? et la foudre n'est pas tombée sur ces fils de chiens! - ---C'est l'affaire de Dieu. - ---Il n'y a donc plus de bras en Russie pour en finir avec ces Tatars? - ---C'est précisément là ce qui manque: les régiments sont licenciés, il -ne reste plus que des vieillards et des femmes; ces païens peuvent -piller à l'aise n'ayant personne avec qui compter. - ---Ah! s'il m'en tombait sous la main! - ---Et moi donc! - ---Mais comment avez-vous fait ce prisonnier? - ---Voilà comment. Nous entendîmes tout à coup le pas d'un cheval. Je dis -à mes hommes: «Enterrons-nous dans les broussailles, voyons qui vient.» -Nous nous y blottissons, nous regardons: nous voyons galoper une -trentaine d'individus avec des bonnets comme celui-ci, armés de lances -et de flèches. «Frères, dis-je, ce sont eux, les petits coeurs. Quel -dommage que nous soyons si peu nombreux, sans cela on aurait bien pu les -égorger.» Tout à coup l'un d'eux laisse tomber un sac; il descend pour -le ramasser et pendant ce temps ses camarades prennent le devant. Je dis -aux enfants: «Pourquoi ne tombons-nous pas sur lui? Allons, tous -ensemble!» Nous nous précipitâmes sur le Tatar; mais le gredin, d'un -coup d'épaule, nous flanque tous à terre. Nous nous rejetons de nouveau -sur lui et de nouveau il nous rejette à dix pas. Mitka dit alors: -«Mettez-vous de côté et ne me gênez pas.» Nous lui fîmes de la place; il -arracha au Tatar sa lance, le saisit au collet et lui fit mordre la -terre. Nous lui fourrâmes alors un gant dans la gueule et le ficelâmes -comme un mouton. - ---Bravo! Mitka, dirent les brigands. - ---Oui, il est capable d'abattre un taureau, fit observer Fedka. - ---Dis-moi, Mitka, peux-tu abattre un taureau? - ---Et pourquoi? répondit Mitka, et il se mit à l'écart, ne désirant pas -poursuivre la conversation. - ---Qu'est-ce que le Tatar avait dans son sac? demanda Khlopko. - ---Voilà, voyez vous-même. - -Fedka dénoua le sac: il en tira un lambeau de soutane, un riche ciboire, -trois images et une croix en or. - ---Ah! le chien! s'écria la foule, il a pillé une église! - -Sérébrany profita de l'indignation de sa troupe. - ---Enfants, dit-il, vous voyez comment ces maudits Tatars outragent la -foi chrétienne! Vous voyez comme ces païens veulent anéantir la sainte -Russie! qu'est-ce à dire? Sommes-nous aussi déjà des païens? Leur -permettrons-nous de souiller les saintes images, de brûler nos villages -et d'égorger nos frères? - -Un sourd murmure parcourut la foule. - ---Enfants, continua Nikita Romanovitch, qui de nous n'a pas offensé -Dieu? Rachetons maintenant nos fautes, gagnons notre pardon, frappons -tous tant que nous sommes les ennemis de l'Église et de la Russie! - -Ces paroles émurent profondément la foule; elles rallumèrent dans tous -les coeurs l'amour de la patrie. Les vieux firent un signe de tête -approbatif, les jeunes se regardèrent l'un l'autre; des exclamations -dominèrent la discussion générale. - ---En effet, dit l'un, il est impossible que nous laissions souiller -davantage les maisons de Dieu. - ---Cela ne convient pas, répéta un second. - ---On ne meurt pas deux fois, ajouta un troisième, mais il faut bien -mourir une fois; il vaut mieux tomber sur le champ de bataille que -d'être suspendu à une potence. - ---C'est vrai, fit un vieux bandit, dans la bataille la mort même est -belle. - ---Eh bien! dit un jeune écervelé en s'avançant, je ne sais ce que feront -les autres, mais quant à moi je marche contre les Tatars. - ---Et moi, et moi, s'écrièrent un grand nombre. - ---On dit de vous, reprit Sérébrany, que vous avez oublié Dieu, que vous -n'avez ni âme ni conscience. Prouvez maintenant qu'on en a menti. -Prouvez que, lorsqu'il s'agit de défendre la Russie et la foi, vous ne -le cédez ni aux streltzi ni aux opritchniks! - ---Nous les défendrons, répondirent les brigands d'une seule voix. - ---Nous ne permettrons pas aux païens d'outrager la sainte Russie. - ---Nous refoulerons les ennemis du Christ. - ---Conduis-nous contre les Tatars, nous vengerons notre sainte foi. - ---Enfants, dit le prince, lorsque nous aurons vaincu ces païens, le Tzar -verra que nous valons ses opritchniks, il nous remettra nos fautes, il -dira: «Je n'ai plus besoin d'opritchniks, j'ai sans eux de bons -serviteurs.» - ---Qu'il le dise, s'écrièrent les brigands, nous ne ménagerons pas nos -têtes. - ---Ce n'est pas de bon gré que je me suis fait pillard, aventura l'un -d'eux. - ---Ni moi non plus, dit son voisin. - ---Ainsi, mourons, s'il le faut, pour la Russie, dit le prince. - ---Mourons! mourons! répétèrent les brigands. - ---Eh bien! enfants, continua Sérébrany, puisque nous allons exterminer -les ennemis de la Russie, il faut boire pour le Tzar russe. - ---Buvons, buvons! - ---Prenez donc les coupes et apportez-m'en une. - -On apporta un gobelet au prince; tous les brigands remplirent les leurs. - ---Vive notre gracieux souverain, le tzar Ivan Vasiliévitch, dit -Sérébrany! - ---Vive le Tzar! répétèrent les brigands. - ---Vive la Russie! dit Sérébrany. - ---Vive la Russie! répétèrent les brigands. - ---Périssent tous les ennemis de la sainte Russie et de la foi orthodoxe! -continua le prince. - ---Périssent les Tatars! périssent les ennemis de la religion russe! -crièrent les brigands. Mène-nous contre les Tatars! Où sont-ils ces -mécréants qui brûlent nos églises? conduis-nous, conduis-nous! -s'écriait-on de toutes parts. - ---Au feu le Tatar! fit quelqu'un. - ---Au feu! au bûcher! répétèrent tout de suite un grand nombre. - ---Attendez, enfants, reprit le prince; interrogeons-le d'abord -régulièrement. Réponds, dit-il, en se tournant vers le prisonnier, -combien êtes-vous et où campez-vous? - -Le Tatar fit signe qu'il ne comprenait pas. - ---Permets, prince, dit Fedka, nous allons lui délier la langue. -Passe-moi un charbon, Khlopko. C'est cela; veux-tu parler maintenant? - ---Je parlerai, s'écria le Tatar à l'approche du feu. - ---Êtes-vous nombreux? - ---Très-nombreux. - ---Combien? - ---Dix mille aujourd'hui et demain nous devons être cent mille. - ---Vous n'êtes donc que l'avant-garde? Qui est-ce qui vous commande? - ---Le Khan. - ---Le Khan lui-même? - ---Pas lui-même, il ne viendra que demain; aujourd'hui c'est le prince -Chirinsky. - ---Où est son camp? - -Le Tatar fit encore semblant de ne pas comprendre. - ---Eh! Khlopko, du feu! dit Fedka. - ---Le camp est tout près, s'empressa de répondre le Tatar, il n'est pas à -plus de dix verstes d'ici. - ---Montre-nous le chemin, dit Sérébrany. - ---On ne peut maintenant, il fait trop sombre; on le pourra demain. - -Fedka approcha une torche des mains liées du Tatar. - ---Trouveras-tu la route? - ---Je la trouverai, je la trouverai... - ---C'est bien, dit Sérébrany. Maintenant, frères, mangez un morceau, -nourrissez le Tatar, puis en marche! nous montrerons à nos ennemis ce -que valent les Russes. - - - - -CHAPITRE XXV - -LES PRÉPARATIFS DU COMBAT. - - -Il se fit un tel tumulte dans la bande, que Maxime ne parvint pas à -remercier Sérébrany. Lorsqu'enfin les brigands se formèrent en bataillon -et furent sortis du bois, Maxime, auquel on avait restitué son cheval et -ses armes, s'aligna avec le prince. - ---Nikita Romanovitch, lui dit-il, tu as acquitté aujourd'hui ta dette de -l'affaire de l'ours. - ---Ne sommes-nous pas dans ce monde, Maxime Grégorovitch, pour nous -entr'aider? - ---Prince, dit Persten, qui chevauchait également à côté de Sérébrany, je -te regardai et pensai: Quel dommage que l'ami que j'ai laissé sur le -Volga ne soit pas ici! Quoique ce soit un triste individu comme moi, tu -l'aurais aimé et il se serait attaché à toi. Soit dit sans t'offenser, -vous êtes de la même trempe. Lorsque tu as parlé de la sainte Russie, et -que tes yeux brillaient, je me suis souvenu d'Iermak. Il aime son pays, -il l'aime vigoureusement, quelqu'aventurier qu'il soit. Plus d'une fois -il m'a dit qu'il avait conscience de vivre inutilement, qu'il voudrait -rendre quelque service à son pays. Ah! si nous l'avions ici contre les -Tatars! A lui seul il en vaut cent. Lorsqu'il crie: à moi, mes enfants! -il semble qu'on est plus grand, plus fort, que rien ne peut plus vous -arrêter et que tout doit disparaître devant vous. - -Tu lui ressembles, Nikita Romanovitch, et ce n'est pas une insulte de te -le dire. - -Persten s'enfonça dans ses réflexions. Sérébrany s'avançait avec -précaution, cherchant à percer l'obscurité; Maxime se taisait. Les pas -des brigands retentissaient sourdement sur la route; une nuit étoilée -couvrait silencieusement la terre endormie. La troupe marcha longtemps -dans la direction indiquée par le Tatar, traîné entre les sabres de -Khlopko et de Fedka. - -Tout à coup on entendit des sons étranges, mais réguliers. Ce n'était ni -des voix humaines, ni le cor ou le tympanon, mais quelque chose comme le -bruit du vent à travers les roseaux, si les roseaux pouvaient vibrer -comme une lame de verre ou des cordes d'une harpe. - ---Qu'est-ce? demanda Sérébrany, en arrêtant son cheval. - -Persten ôta son bonnet et inclina la tête jusqu'au pommeau de sa selle. -Attends, prince, laisse écouter. - -Les sons arrivaient en cadence, ressemblant tantôt à des vagues -argentines, tantôt aux bruits des feuilles d'une forêt et tout à coup -ils cessèrent. - ---C'est fini, dit Persten en riant. Quelle poitrine! Voilà une -demi-heure que cela dure. - ---C'est la tchébouzga, répondit Persten. C'est ce qui leur tient lieu de -cors. Ce doivent être des Bachkirs. Le Khan traîne avec lui des -habitants de Kazan, d'Astrakhan et de partout. Écoutez, les voilà qui -recommencent. - -En effet, on entendit dans le lointain comme un nouveau coup de vent qui -se transforma en une traînante mélodie et se termina au bout de quelque -temps en un hennissement de cheval. - ---Ah! dit Persten, cette fois cela a été plus court, il paraît que -l'haleine commence à manquer à ce fils de chien. - -De nouveaux sons, beaucoup plus retentissants, se firent entendre; -c'était comme une multitude de clochettes agitées sans relâche. - ---Les voilà, dit Persten, qui jouent du gosier. De loin cela ne se -distingue pas, mais c'est bien le gosier de ces enragés qui fait tout ce -vacarme, sans aucun instrument. - -Des chants tristes et mélancoliques remplaçaient des airs gais, mais ce -n'était ni la tristesse russe ni la gaieté russe. Ces chants peignaient -la grandeur sauvage d'une race nomade, le galop effréné des chevaux en -liberté, l'émigration des tribus à travers les steppes, la nostalgie -d'une patrie primitive et inconnue. - ---Prince, dit Persten, le camp doit être près d'ici; je présume qu'on -peut en voir les feux du haut de ce tertre. Si tu le permets, je vais -faire une reconnaissance; j'en ai l'habitude, je les ai rencontrés plus -d'une fois sur le Volga; fais reposer les hommes pendant que je vais -aller à la découverte. - ---Va avec l'aide de Dieu, dit le prince. - -Persten sauta de cheval et disparut dans l'obscurité. - -Les brigands se débandèrent, visitèrent leurs armes et s'assirent par -terre, sans changer les dispositions du combat. Un profond silence -régnait dans la troupe. Tous comprenaient la gravité de l'entreprise, la -nécessité d'une soumission absolue. Les sons de la tchébouzga -continuaient à retentir, la lune et les étoiles éclairaient la plaine, -tout était calme et solennel; une légère brise remuait seulement l'herbe -et lui donnait des teintes argentées. - -Environ une heure s'écoula ainsi; Persten ne revenait pas. Sérébrany -commençait déjà à perdre patience lorsque soudain, à trois pas de lui, -un homme se leva de l'herbe. Nikita Romanovitch saisit son sabre. - ---Doucement, prince, c'est moi, dit Persten en riant. C'est ainsi que -j'ai glissé auprès des Tatars; j'ai tout examiné, je connais maintenant -leur camp comme ma propre hutte. Avec ta permission, prince, je prendrai -une dizaine de nos gaillards, je lâcherai leurs chevaux et leur donnerai -une panique à la faveur de laquelle, si tu le juges à propos, tu -tomberas sur eux de deux côtés à la fois, en ne ménageant pas plus les -cris que les coups. Que je devienne Tatar, si nous n'en exterminons pas -la moitié! Ceci c'est pour commencer; les affaires de nuit sont notre -métier, mais lorsque le soleil se lèvera, ce sera à toi, prince, -d'ordonner et à nous uniquement d'obéir. - -Sérébrany connaissait l'habileté et l'audace de Persten; il le laissa -agir comme il l'entendait. - ---Mes petits enfants, dit Persten aux brigands, nous nous sommes un peu -querellés, mais il faut crever l'oeil à celui qui se souvient du passé. -Y a-t-il parmi vous dix amateurs pour me suivre au camp? - ---Choisis qui tu sais, répondirent-ils, nous sommes tous prêts. - ---Merci, mes enfants, puisque vous vous en remettez à moi, voici ceux -que je désigne: Fedka, Khlopko, Pic, le Forestier, Crible, Stepka, -Michka, Chestoper, l'Enclume et la Sauterelle. Où te fourres-tu, Mitka? -Je ne t'ai pas appelé; reste auprès du prince, tu ne conviens pas à -notre besogne. Otez vos sabres, ils gênent pour ramper; nous aurons -assez de nos couteaux. Seulement faites attention à chacune de mes -paroles; sans mon ordre, pas un pas. Vous venez de votre gré, par -conséquent ce que j'indiquerai, il faut le faire. Si quelqu'un bronche, -je l'exécute à l'instant même. - ---C'est bien, c'est bien, répondirent les élus, comme tu diras nous -agirons. Une fois enrôlés dans une sainte oeuvre, sois tranquille, nous -ne nous disputerons pas. - ---Vois-tu, prince, ce tertre, continua l'ataman, quand vous l'aurez -atteint, vous verrez leurs feux. Mon avis est que vous attendiez là mon -coup de sifflet. Lorsque j'aurai mis le désordre dans le taboun et que -tu entendras des cris, ce sera le moment de vous lancer contre ces -païens: n'ayant plus de chevaux, ils ne sauront que devenir; il faudra -les pousser dans la petite rivière et les marais. - -Le prince promit de faire tout ce que Persten lui indiquait. - -Suivi de ses dix hommes, l'ataman se dirigea d'après les sons de la -tchebouzga et se perdit aussitôt dans les herbes. On eût pu croire -qu'ils s'y étaient blottis, mais un oeil exercé pouvait cependant y -remarquer une légère ondulation contraire à la direction du vent. Au -bout d'une demi-heure, Persten et ses camarades touchaient aux kibitkas -tatares. - -Caché à plat ventre dans l'herbe, Persten souleva la tête. A cinquante -pas de lui, un feu éclairait quelques Bachkirs assis les jambes en -croix. Les uns portaient des robes bariolées, d'autres des touloupes de -moutons, des caftans déchirés en poils de chameaux. Des lances fichées -en terre, à côté d'eux, projetaient leurs ombres jusqu'à Persten. Plus -loin paissait un taboun, composé de quelques milliers de chevaux et -confié à leur garde. Cent pas plus loin, d'autres feux révélaient un -chiffre innombrable de kibitkas recouvertes en feutre. Les Bachkirs ne -surveillaient pas leur taboun bien strictement. Du Volga à Rézan, ils -n'avaient rencontré aucun obstacle; ils savaient que nos troupes étaient -licenciées et qu'ils n'avaient d'autre ennemi à redouter que les loups, -que le bruit de la tchébouzga suffisait pour éloigner. Quatre bachkirs -soufflaient de toute la force de leurs poumons dans cet instrument, -d'autres les accompagnaient de la voix. Durant quelques minutes, Persten -s'amusa devant ce tableau, en se demandant s'il fallait les surprendre -et les égorger, ou s'il valait mieux d'abord effaroucher les chevaux et -commencer ensuite la tuerie. Ces deux combinaisons le séduisaient à la -fois. Oh! le beau taboun! pensait-il en arrêtant sa respiration; en le -mettant en branle il est capable de mettre en pièces tous leurs chariots -et de causer un tel tumulte qu'ils ne pourront plus s'y reconnaître. -D'autre part, qu'ils sont donc là tranquillement assis, ces gredins! on -peut s'en approcher à deux pas. Et il en coûtait à l'ataman de renoncer -à ce sanglant plaisir. - ---Crible, chuchota-t-il au camarade blotti à ses côtés, tu n'es pas -enroué? Sauras-tu siffler? - ---Et toi donc? - ---J'ai quelque chose dans la gorge. - ---Volontiers je sifflerai. Est-il temps? - ---Attends, c'est trop tôt. Approche-toi aussi près que possible du -taboun, rampe jusqu'à ce que les chevaux s'aperçoivent de ta présence; -dès qu'ils commenceront à dresser les oreilles, crie de toutes tes -forces et chasse-les sur les kibitkas. - -Crible fit un signe de la tête et disparut dans l'herbe. - ---Maintenant, frères, murmura Persten, glissez derrière moi jusqu'à ces -païens aussi imperceptiblement que possible. Ils sont vingt, nous sommes -neuf; vous en expédierez chacun deux et je me charge de quatre. Lorsque -Crible jettera son cri, nous nous ruerons tous ensemble sur eux. -Êtes-vous prêts? - ---Nous sommes prêts, répondirent sur le même ton les brigands. - -L'ataman retint son haleine, s'allongea et tira doucement de sa ceinture -son long coutelas. - - - - -CHAPITRE XXVI - -FRATERNISATION. - - -Pendant ce temps, Sérébrany attendait avec anxiété, à une demi verste, -le signal convenu. - -Prince, lui dit Maxime qui ne l'avait pas quitté, nous n'avons pas -longtemps à attendre, le combat va commencer; lorsque le soleil sera -levé, déjà un grand nombre d'entre nous ne compteront plus parmi les -vivants, je voulais te demander... - ---Quoi, Maxime Grégorovitch? - ---Une chose qui n'est pas difficile, mais que je ne sais comment -t'exprimer. - ---Quand même elle serait difficile, dis toujours. - ---Eh bien! je te dirai, prince, toute la vérité. J'ai quitté la Sloboda -secrètement, contre la volonté de mon père, sans en avertir ma mère. Je -ne pouvais plus servir avec les opritchniks; j'en avais un tel dégoût -que je préférais me jeter à l'eau. Fils unique, je n'ai jamais eu de -frère. Depuis Notre-Dame de septembre, j'ai dix-neuf ans et, le -croirais-tu? je n'ai pu jusqu'à présent échanger avec personne une -parole d'amitié. Je vis isolé dans la foule, je n'ai pas un seul -camarade, tous ne sont pour moi que des étrangers. Chacun ne songe qu'à -desservir son voisin pour monter en faveur. Il ne se passe pas de jour -qui n'éclaire des tortures et des supplices. On va à l'église et on se -conduit pis qu'un brigand. Périsse la Russie, pourvu qu'ils aient de -l'or et des places! Quelque terrible que soit le Tzar, il écoute parfois -la vérité; mais pour ceux-ci leur langue se retournerait plutôt que d'en -exprimer une pareille. Ils ne savent que tout approuver pour monter -toujours en grade. Le croirais-tu, prince, lorsque je te vis, un rayon -tomba sur mon coeur, comme si j'avais enfin rencontré un frère. Je ne -savais pas encore qui tu étais et je t'aimais déjà; tes yeux ne -regardent pas comme les leurs et ta voix a un tout autre son. Vois -Godounof, il vaut mieux que les autres, mais ce n'est pas encore toi. Je -t'ai vu lorsque tu étais désarmé en face de l'ours, lorsque Basmanof t'a -offert une coupe de vin après avoir empoisonné le vieux boyard, -lorsqu'on te conduisait à l'échafaud, lorsque tu parlais aujourd'hui à -ces vauriens; je me sentais attiré vers toi, avide de me jeter à ton -cou. Ne t'étonne pas, prince, de mon sot discours, ajouta Maxime en -baissant les yeux, je ne puis me flatter de devenir ton ami, je sais qui -tu es et qui je suis, mais je ne puis retenir mes paroles; elles -s'échappent de mes lèvres malgré moi et mon coeur est irrésistiblement -attiré vers toi. - ---Maxime Grégorovitch, dit Sérébrany en lui serrant vivement la main, et -moi aussi je t'aime comme si tu étais mon propre frère. - ---Merci, prince, merci! Si c'est ainsi, laisse-moi dire tout ce que j'ai -sur le coeur. Je vois que tu ne me méprises pas; permets-moi donc, -prince, avant le combat, suivant l'antique coutume chrétienne, de -fraterniser avec toi. Voilà la chose si difficile que je demandais; ne -t'en offense pas, prince. Si j'étais sûr que nous dussions encore vivre -longtemps ensemble, je ne te la demanderais pas; je n'aurais pas perdu -de vue que j'en suis indigne, mais dans ce moment... - ---Cesse d'irriter Dieu, interrompit Sérébrany, pourquoi ne serais-tu pas -mon frère? Je sais que ma race est plus honorable que la tienne, mais -c'est là une affaire d'hiérarchie; ici en face du Tatar, en rase -campagne, nous sommes égaux; nous le sommes toujours devant Dieu, sinon -devant les hommes, fraternisons donc, Maxime Grégorovitch. - -Et le prince ôta la croix qu'il portait sur lui attachée à une chaîne -d'or et la tendit à Maxime. Celui-ci tira aussi la sienne qui était -simplement en cuivre, attachée par un cordon de soie, et se signa avec -elle. - ---Prends-la, Nikita Romanovitch, c'est avec elle que m'a béni ma mère -lorsque nous n'étions que de pauvres gens sur lesquels Ivan Vasiliévitch -n'avait pas encore jeté les yeux; aies-en soin, c'est tout ce que j'ai -de plus cher au monde. - -Tous deux répétèrent le signe de croix, échangèrent leurs croix et -s'embrassèrent. Maxime rayonnait de joie. - ---Maintenant, dit-il gaiement, tu es mon frère, Nikita Romanovitch. -Quoiqu'il advienne, je ne te quitte plus; ton ami sera mon ami, ton -ennemi sera mon ennemi; j'aimerai de ton amour, je haïrai de ta haine, -je penserai de ta pensée. Il m'est plus doux à présent de mourir, moins -dur de vivre: je puis vivre avec quelqu'un et mourir pour quelqu'un. - ---Maxime, dit Sérébrany profondément ému, Dieu le voit, c'est du fond de -l'âme que je te prends pour mon frère, je ne veux plus me séparer de toi -jusqu'à la fin de mes jours. - ---Merci, merci, Nikita Romanovitch, il ne nous convient plus de nous -séparer. Si Dieu nous permet de rester vivants, nous réfléchirons, nous -chercherons ensemble ce que nous pourrons faire pour la Russie. Il est -impossible que tout soit perdu en Russie, qu'on ne puisse autrement -servir le Tzar qu'avec les opritchniks. - -Maxime parlait avec une chaleur extraordinaire; soudain il s'arrêta et -prit Sérébrany par la main. - -Un cri perçant retentit au loin. L'air en frissonna, la terre en -trembla; des cris confus, un hurlement indéfinissable arrivèrent du camp -tatar; quelques chevaux, la crinière hérissée, vinrent effleurer -Sérébrany et Maxime. - ---Il est temps, dit Sérébrany en montant en selle et en tirant son -sabre; enfants, obéissez-moi strictement, ne vous groupez pas et ne vous -divisez pas, que chacun garde sa place. Suivez-moi à la grâce de Dieu! - -Les brigands surgirent du sol. Il est temps, entendait-on de tous les -rangs, obéissons au prince. - -Et toute la troupe se mit en mouvement vers le tertre qui cachait les -feux ennemis. - -Alors un nouveau et inattendu spectacle éblouit leurs yeux. A droite du -camp l'incendie qui s'étendait déjà comme un long serpent, s'approchait -de plus en plus. - ---Bravo! Persten, s'écrièrent les brigands, vivent nos amis! ils ont mis -le feu au steppe dans la direction du vent, droit sur les païens. - -L'incendie progressait avec une rapidité incroyable. Le steppe entier se -transforma en une mer de feu dont les vagues envahirent bientôt les -kibitkas des Tatars et illuminèrent le camp, pareil à une fourmilière en -désarroi. En se sauvant, les Tatars accouraient en désordre à la -rencontre des brigands. - ---En avant! enfants, commanda Sérébrany, noyez-les dans la rivière, -faites-les rentrer dans la fournaise. - -Un cri unanime répondit au prince; les brigands se précipitèrent sur les -Tatars et le massacre commença... - -Lorsque le soleil se leva, la lutte continuait encore, mais le sol était -déjà jonché de cadavres tatars. Pressés d'un côté par l'incendie, de -l'autre par la troupe de Sérébrany, les Tatars perdirent la tête, se -jetèrent dans les abords marécageux de la rivière et s'y noyèrent en -grand nombre. D'autres périrent dans le feu ou furent étouffés par la -fumée. Les chevaux, effrayés dès le début de l'attaque, s'étaient -élancés dans le camp, avaient brisé les chariots et produit une telle -panique que les Tatars s'entr'égorgeaient croyant repousser l'ennemi. Un -groupe parvint à franchir les flammes et se dispersa dans le steppe; un -autre, rallié à grand peine par le murza Chikhmat, traversa la rivière -et campa sur l'autre rive. De là un millier de flèches furent dirigées -sur les Russes victorieux. Ceux-ci, n'ayant que des armes blanches, -furent obligés de reculer. En vain Sérébrany usa de prières et de -menaces pour les retenir. Quelques détachements de Tatars, protégés par -les flèches des leurs, commençaient à repasser la rivière et menaçaient -les flancs de Sérébrany, lorsque Persten apparut à côté de lui. Son -sombre visage était en feu, sa chemise en lambeaux, son couteau -ensanglanté. - ---Tenez ferme, amis, criait-il aux brigands, êtes-vous devenus aveugles -par hasard? Ne voyez vous pas qu'on accourt à votre aide? - -En effet, de l'autre côté de la rivière s'avançait une troupe armée; des -lances et des hallebardes brillaient au soleil levant. - ---Ce sont encore des Tatars, dit une voix. - ---Tatar toi-même, grommela Persten! Est-ce qu'une horde marche ainsi? -Les Tatars sont-ils jamais à pied? Et ne vois-tu pas celui qui est à -leur tête sur un cheval gris? A-t-il un costume tatar? - ---Ce sont des orthodoxes, s'écria-t-on de toutes parts, tenons ferme, -frères, les orthodoxes viennent à notre aide! - ---Vois-tu, fit remarquer Persten au prince, ces chiens ne tirent plus -autant, cela signifie qu'ils se sont aperçus de la tournure que prenait -l'affaire. Lorsque cette troupe les aura atteints, je t'indiquerai un -point par lequel nous pourrons les surprendre par le flanc. - -La nouvelle troupe s'avançait; déjà on pouvait distinguer ses armes et -son costume, presqu'aussi bigarré que celui des brigands. Elle était -armée de faux et de pieux. Elle semblait se composer de paysans armés à -la hâte; les premiers rangs seulement avaient une apparence militaire et -uniforme. On n'y comptait que cent cavaliers. Leur chef était un beau -jeune homme. De longues boucles blondes s'échappaient de son casque. Il -maniait adroitement son coursier d'un gris argenté, qui se dressait, -caracolait et hennissait à l'approche de l'ennemi. - -Une nuée de flèches accueillit le chef et sa troupe. - -Nikita avait traversé le gué, il avait entamé le flanc des Tatars tandis -que les nouveaux assaillants les abordaient du côté opposé. - -Il y avait déjà une heure que cela chauffait. Sérébrany alla pour un -moment faire boire son cheval à la rivière et resserra les sangles de sa -selle. Maxime l'aperçut et le rejoignit. - ---Nikita Romanovitch, lui dit-il gaiement, il paraît que Dieu protége la -sainte Russie. Tu verras que nous aurons le dessus! - ---Oui, répondit Sérébrany, grâce au boyard qui est venu à notre aide. -Vois, comme il sabre à droite et à gauche! Qui peut-il être? il me -semble l'avoir rencontré quelque part. - ---Comment, Nikita Romanovitch, tu ne l'as pas reconnu? - ---Et toi tu le connais donc? - ---Comment veux-tu que je ne le connaisse pas? Bien des péchés lui seront -remis pour ce qu'il fait aujourd'hui. Mais tu le connais bien aussi, -Nikita Romanovitch, c'est Fedka Basmanof. - ---Basmanof! Est-ce possible! - ---C'est lui-même. Il a bien changé. Je l'ai vu dansant comme une femme; -c'était vraiment honteux à voir. Aujourd'hui, il a armé ses paysans et -ses valets et il est tombé sur les Tatars; le sang russe s'est réveillé -en lui. Quelle vigueur! d'où a-t-il pris cela? Comment du reste n'être -pas transformé en un pareil jour, ajouta Maxime avec animation et les -yeux brillants de joie? Le croirais-tu, Nikita Romanovitch, je ne me -reconnais pas moi-même. Lorsque je quittai la Sloboda, je pensais que je -n'avais plus longtemps à traîner sur cette terre. J'étais avide de me -rencontrer avec ces païens, non pour les battre, je ne m'en sentais pas -la force, mais pour en finir. Maintenant je veux vivre. Tu sais, lorsque -le vent apporte un bruit sourd, comme les alouettes gazouillent dans les -cieux; mon coeur gazouille à présent de même. Je me sens de la force -pour un siècle. A quoi n'ai-je pas rêvé depuis ce matin? Tout me paraît -clair, compréhensible; que de bien on peut encore faire en Russie! Le -Tzar te graciera; il ne peut pas ne pas te gracier, il t'aimera quand -même. Tu me prendras avec toi; nous agirons comme agissait Adachef avec -Sylvestre. Je te raconterai tout ce que j'ai dans la tête; mais -maintenant au revoir, Nikita Romanovitch, il faut retourner là-bas, -Basmanof a l'air d'être entouré; quoiqu'il soit un méchant homme, il -faut le délivrer. - -Sérébrany regarda Maxime avec un regard presque paternel. Ménage-toi, -lui dit-il, ne te lance pas inutilement dans la mêlée; tu es déjà tout -en sang. - ---Ce ne doit être que du sang ennemi, dit Maxime, car pour moi, je n'ai -pas une égratignure; ta croix m'a préservé! - -A ce moment même un Tatar, glissant dans les roseaux, monta sur la -berge, tendit son arc, visa sa flèche sur Maxime et l'atteignit droit au -coeur. Maxime chancela sur sa selle, saisit la crinière de son cheval; -le jeune homme résista, mais son heure était sonnée, il s'affaissa sur -la terre humide, le pied retenu dans l'étrier. Le cheval l'emporta; ses -cheveux balayèrent la terre, sa course était marquée par une longue -traînée de sang. - -La mauvaise nouvelle arrivera à la Sloboda, la mère de Maxime éclatera -en sanglots; personne ne se souviendra de son âme, personne ne fermera -ses vieux yeux. Mais elle aura beau pleurer, ses pleurs ne lui rendront -pas son enfant. - -Sérébrany oublia le combat et les Tatars, il ne vit pas comment Basmanof -eut sur eux le dessus, comment Persten acheva de les mettre en déroute; -il ne vit qu'une chose, c'est que le cheval entraînait celui qui -s'appelait son frère. Sérébrany sauta en selle, se mit à la poursuite du -cheval, le saisit par la bride, se jeta à terre et dégagea Maxime de -l'étrier. - ---Maxime, Maxime! dit-il, en se mettant à genoux et en lui soulevant la -tête, es-tu encore en vie, mon frère? Ouvre les yeux, réponds-moi. - -Maxime entr'ouvrit des yeux déjà voilés et lui tendit la main.--Adieu, -mon frère, il était écrit que nous ne vivrions pas ensemble. Fais seul -ce que nous voulions faire ensemble. - ---Maxime, dit Sérébrany en approchant ses lèvres du front brûlant du -mourant, ne me charges-tu pas de quelque chose? - ---Porte à ma mère mes dernières tendresses, dis-lui que j'expire en -pensant à elle... - ---Je le lui dirai, répondit Sérébrany, en ayant de la peine à retenir -ses larmes. - ---Et la croix, continua Maxime, celle qui est sur moi, donne-la-lui, et -la mienne porte-la en souvenir de ton frère... - ---Mon frère, dit Sérébrany, n'as-tu pas encore quelque chose sur le -coeur. Ne crains rien; regrettes-tu quelqu'un outre ta mère? - ---Je regrette ma patrie, je regrette la sainte Russie! je l'aimais -autant que j'aimais ma mère, je n'avais pas d'autre amour... - -Maxime ferma les yeux. Son visage brûlait, sa respiration devenait plus -pénible. Au bout de quelques instants il regarda de nouveau Sérébrany. - ---Frère, si je buvais de l'eau un peu fraîche. - -La rivière était proche, Sérébrany en apporta de l'eau dans son casque. - ---Maintenant, je suis un peu soulagé; soulève-moi, aide-moi à faire le -signe de la croix. - -Le prince souleva Maxime. Il jeta autour de lui un regard éteint, vit -les Tatars en fuite et sourit. - ---Je t'ai dit, Nikita Romanovitch, que Dieu était pour nous, vois comme -ils s'éparpillent, mais ma vue s'obscurcit. Ah! je n'aurais pas voulu -encore mourir... - -Le sang jaillit de sa bouche. - ---Mon Dieu, reçois mon âme! murmura Maxime et il tomba inanimé. - - - - -CHAPITRE XXVII - -BASMANOF. - - -Les gens de Basmanof et les brigands entourèrent Sérébrany. - -Les Tatars étaient battus à plate couture; un grand nombre se constitua -prisonnier, d'autres s'enfuirent. On creusa une tombe pour Maxime et on -l'y descendit avec honneur. Pendant ce temps, Basmanof avait ordonné de -dresser sur le bord de la rivière sa tente persane, et son échanson, qui -cumulait cette charge avec celle d'officier dans la petite armée, -prévint Sérébrany que le boyard le saluait et le priait de ne pas -mépriser un dîner de campagne. - -Étendu sur des coussins de soie, déjà peigné et parfumé, Basmanof se -mirait dans un miroir que tenait devant lui un écuyer agenouillé. -Basmanof présentait un étrange mélange de ruse, de dépravation, de -mollesse, d'insouciante témérité et, à travers cela, on distinguait la -malveillance que tout opritchnik professait pour le monde entier. -Présumant que Sérébrany devait le mépriser, il méditait, tout en -exerçant les devoirs de l'hospitalité, le moyen de répondre à ce mépris. -Ainsi, lorsque Sérébrany entra, Basmanof l'accueillit avec une inflexion -de tête mais sans bouger. - ---Tu es blessé, Féodor Alexiévitch? lui demanda ingénuement Sérébrany. - ---Non, je ne suis pas blessé, répondit Basmanof qui prit ces paroles -pour une ironie et résolut aussitôt d'y répliquer par une impertinence, -je suis seulement un peu las et on dirait que j'ai attrapé un coup de -soleil. Qu'en penses-tu, prince, ajouta-t-il en se mirant et en -rattachant ses boucles d'oreilles en perles, ce hâle passera-t-il -bientôt? - -Sérébrany ne savait que répondre. - ---C'est dommage, continua Basmanof, je n'aurai pas le temps de prendre -aujourd'hui un bain; car il y a encore trente verstes jusque chez moi, -mais demain je te recevrai mieux qu'en ce moment, tu verras comme je -suis bien établi. - -Basmanof débita cela en grasseyant prodigieusement. - ---Merci, boyard, je suis pressé de rentrer à la Sloboda, répondit -sèchement Sérébrany. - ---A la Sloboda? mais ne t'es-tu pas échappé de prison? - ---Je ne me suis pas échappé, Féodor Alexiévitch, on m'en a tiré contre -mon gré. Ayant donné ma parole au Tzar, je ne serais jamais sorti et -maintenant je me remets à sa disposition. - ---Tu veux donc te faire pendre? si c'est ton idée, je ne saurais t'en -empêcher, mais, quant à moi, je ne sais trop s'il faut y retourner. - ---Et pourquoi? - ---Parce que, s'écria Basmanof avec un mécontentement qui ne tendait -peut-être qu'à gagner la confiance de Sérébrany, on a beau servir le -Tzar de toutes ses forces, se donner à lui corps et âme, on est -supplanté par je ne sais quel Godounof. - ---Mais toi, tu es en faveur auprès du Tzar? - ---En faveur! Jusqu'à présent il ne veut même pas me faire okolnitchi, ce -n'est cependant pas faute de ramper à ses pieds! Il n'y a pas de danger -que Godounof se donne autant de mal. Il sait bien ménager tous les -partis. Hé! Boris, va dans la chambre de la question interroger un -boyard.--J'y vais, sire, je suis seulement peu expert dans ces sortes de -choses, s'il te plaisait d'ordonner à Maliouta de m'accompagner?--Hé! -Boris, tu vois ce boyard qui boit peu, porte-lui du vin, tu me -comprends?--Je comprends, sire, mais il m'a en défiance, tu ferais mieux -de charger de ce soin Basmanof.--Et Basmanof ne refuse jamais, il va -partout où on l'envoie. Sur un signe du Tzar, j'empoisonnerais mon -propre frère sans en demander le motif. Te rappelles-tu la coupe que je -t'apportais de la part d'Ivan Vasiliévitch? Je te jure que j'étais -convaincu qu'elle était empoisonnée. - -Sérébrany sourit. - ---Trouvera-t-il jamais, continua Basmanof avec un accent cynique, un -serviteur plus beau que moi? Dis, as-tu vu de plus beaux sourcils que -les miens? n'est-ce pas du castor? Et mes cheveux! palpe-les, prince, -c'est de la vraie soie. - -Le dégoût se peignit sur le visage de Sérébrany. Basmanof continua comme -s'il tenait à agacer son hôte. - ---Et mes mains! vois, en quoi sont-elles moins délicates que celles -d'une jeune fille? je les ai un peu gâtées aujourd'hui, mais telle est -mon habitude, je ne sais me modérer en rien. - ---En effet, tu ne sais guère te modérer, dit Sérébrany ne pouvant plus -contenir son indignation, si tout ce que l'on dit sur toi est vrai... - ---Et que dit-on? interrompit Basmanof en clignant de l'oeil. - ---Ce que tu en dis toi-même est déjà suffisant; on dit, par exemple, que -tu danses devant le Tzar en habits de femme. - -Le rouge monta à la figure de Basmanof, mais il recourut à son cynisme -habituel. - ---Et si, en effet, c'était vrai? dit-il en prenant un air insouciant. - ---Dans ce cas, adieu, dit Sérébrany, j'aurais honte non-seulement de -dîner avec toi, mais de te regarder. - ---Ah! s'écria Basmanof, et sa feinte insouciance disparut, et ses yeux -étincelèrent et il oublia de grasseyer, ah! tu l'as dit enfin! Je sais -ce que vous pensez tous de moi, mais je me moque de vous tous tant que -vous êtes. - -Sérébrany fronça les sourcils, sa main se porta instinctivement à la -poignée de son sabre, mais il se souvint avec qui il avait affaire et se -borna à lever les épaules. - ---Qu'as-tu à saisir ton sabre? continua Basmanof. Tu ne m'effraieras pas -avec cela. Si je prends aussi mon sabre, il n'est pas dit qui aura le -dessus. - ---Adieu, dit Sérébrany, et il leva le rideau de la tente pour sortir. - ---Écoute, s'écria Basmanof, en le retenant par son caftan, si un autre -que toi m'avait ainsi regardé, je te jure que je ne le lui aurais pas -permis, mais avec toi je ne veux pas me disputer; tu sabres trop bien -les Tatars. - ---Mais toi aussi, dit Sérébrany avec bonté en s'arrêtant et en se -souvenant comme Basmanof venait de se battre, tu ne les sabres pas mal -également. Pourquoi fais-tu des grimaces comme si tu étais une femme? - -La figure de Basmanof reprit son insouciance. - ---Ne te fâche pas, prince. Je n'ai pas toujours été ainsi; à la Sloboda, -tu le sais, on apprend bon gré mal gré bien des choses. - ---C'est un péché, Féodor Alexiévitch. Lorsque tu es à cheval, le sabre -au poing, le coeur en est tout réjoui. Il y avait plaisir à voir ta -bravoure de ce matin. Renonce à tes coutumes efféminées, coupe tes -cheveux comme Dieu le veut. Va faire pénitence à Kief ou à Solovetz et -rentre en chrétien à Moscou. - ---Eh bien! ne te fâche pas, Nikita Romanovitch. Asseois-toi là et dînons -ensemble; je ne suis pas un chien, il y en a de pires que moi, tout ce -qu'on raconte sur moi n'est pas vrai: il ne faut pas croire à tout -bruit. Moi-même je me fais par dépit plus mauvais que je ne le suis. - -Sérébrany se réjouit de pouvoir interpréter d'une manière plus favorable -la conduite de Basmanof. - ---Ainsi ce n'est pas vrai, s'empressa-t-il de demander, que tu as dansé -en jupons? - ---Ces jupons te scandalisent donc bien? Est-ce que je m'en affuble pour -mon plaisir? Tu ne connais donc pas le Tzar? Je ne suis pas un saint et -cependant je suis obligé de jeûner, de ne pas manquer un office, de -toucher mon front aux dalles jusqu'à en avoir des bosses. Si tu avais -été obligé de te promener des semaines entières en surplis, rien que -pour changer tu t'accoutrerais volontiers en femme. - ---J'aurais plutôt mis ma tête sur le billot, s'écria Sérébrany. - ---Vraiment! dit ironiquement Basmanof et, après avoir jeté un méchant -regard sur le prince, il reprit sa conversation sur le ton de la -confiance. Penses-tu que cela m'amuse de m'entendre appeler, grâce au -Tzar, Féodora au lieu de Féodor? Quel profit est-ce que j'en retire? -L'autre jour je traversai Dorogomilof, des paysans me montrèrent au -doigt en disant: voilà la Féodora du Tzar qui passe! Je me précipitai -sur eux; ils s'enfuirent. Je vais m'en plaindre au Tzar:--Qui est-ce qui -t'a insulté, me dit-il?--Mais si je le savais, lui répondis-je, je ne -serais pas venu vous importuner; je l'aurais égorgé de mes propres -mains.--Prends alors quarante zibelines dans mon vestiaire et fais-toi -une douillette.--Qu'en ai-je besoin? il n'y a pas de danger que tu -offres une douillette à Godounof et en quoi suis-je moins que lui?--Mais -que veux-tu, Féodora, que je t'octroie?--Nomme-moi okolnitchi pour qu'on -ne m'insulte plus.--Non, me répondit-il, tu ne peux pas être okolnitchi; -tu ne sers qu'à me distraire et Godounof à me conseiller; à toi -l'argent, à lui les honneurs. Pour ce qui est des paysans de -Dorogomilof, je vais les faire tous inscrire dans mes apanages.--Voilà -comment les choses se passent. Nous ne nous amusons guère depuis que -nous avons quitté Moscou pour nous enfermer dans la Sloboda. On ne fait -qu'y jeûner et chanter des litanies. Cela m'a tellement ennuyé que j'ai -demandé à aller chez moi, mais là aussi je m'ennuie. On ne peut pas -toujours courir le lièvre, aussi ai-je été bien heureux quand j'ai -appris l'approche des Tatars. Il faut avouer que nous les avons bien -rossés; nous allons aussi avoir bien des prisonniers à amener à Moscou. -Tiens, je n'y pensais plus à ces prisonniers. Tires-tu de l'arc, prince? - ---Eh bien? - ---Eh bien! parce qu'après dîner nous ferons attacher un Tatar à cent pas -et nous verrons qui l'atteindra le premier au coeur; les autres coups ne -compteront pas. Lorsqu'il sera crevé, nous en ferons lier un autre. - -La physionomie ouverte de Sérébrany s'assombrit. - ---Non, dit-il, je ne tire pas sur des gens liés. - ---Eh bien! nous le ferons courir et nous verrons qui l'attrapera le -premier. - ---Je ne le ferai pas et saurai t'en empêcher, nous ne sommes plus ici, -grâce à Dieu, à la Sloboda d'Alexandrof. - ---Tu m'en empêcheras! s'écria Basmanof, et ses yeux s'enflammèrent de -nouveau; mais il n'entrait sans doute pas dans son plan de se brouiller -avec le prince et, changeant subitement de ton, il reprit gaiement: Eh! -prince, ne vois-tu pas que je veux badiner. C'est comme l'histoire des -jupons; voilà une demi-heure que je plaisante et tu prends tout au -sérieux. La vie de la Sloboda m'est plus insupportable qu'à toi-même. -Penses-tu que je puisse m'entendre avec des monstres comme Griazny, -comme Viazemski ou comme Maliouta? Par le Christ, ils me font l'effet -d'une taie sur l'oeil. Écoute, prince, continua-t-il d'un ton insinuant, -laisse-moi revenir le premier à la Sloboda, j'obtiendrai ta grâce du -Tzar et, lorsque tu seras rentré en faveur auprès de lui, tu ne -m'oublieras pas à ton tour. Il suffit de lui chuchoter quelque chose -contre Viazemski, puis contre Maliouta et tous les autres; tu verras que -nous parviendrons à avoir seuls son oreille. Je sais ce qu'il faut lui -dire sur chacun d'eux, seulement il vaut mieux que cela lui revienne par -une voie détournée. Je t'apprendrai comment il faut s'y prendre et tu -m'en remercieras. - -Sérébrany se sentit mal à l'aise. La bravoure dont Basmanof avait fait -preuve, les regrets qu'il avait semblé témoigner de sa honteuse position -avaient disposé Sérébrany à l'indulgence. Il était sur le point de -croire que réellement il n'avait fait que plaisanter, qu'il s'était fait -plus noir qu'il n'était; mais la dernière proposition, évidemment -sérieuse, réveilla dans Sérébrany ses premiers dégoûts. - ---Eh bien! dit Basmanof en le dévisageant impudemment, cela va-t-il, la -faveur du Tzar à moitié? Pourquoi te tais-tu, prince? Est-ce que tu -douterais de moi? - ---Féodor Alexiévitch, dit Sérébrany essayant de contenir son indignation -et de ne pas manquer d'égards à son hôte, ce que tu imagines-là, comment -te dirai-je? c'est... - ---C'est? demanda Basmanof. - ---C'est une infamie! dit Sérébrany en tâchant d'adoucir sa voix pour -atténuer la force de l'expression. - ---Une infamie, répéta Basmanof en couvrant sa rage sous le masque de la -surprise. Mais tu oublies donc de qui je t'ai parlé... Serais-tu du -parti de Viazemski ou de Maliouta? - ---Que la foudre du ciel les écrase eux et tous les opritchniks! Que le -Tzar me permette de lui parler ouvertement, en leur présence, je dirai -tout ce que je pense et tout ce que je sais, mais jamais je ne ferai de -délations dans le genre de celles que tu m'indiques, Féodor Alexiévitch. - -Un regard venimeux éclaira les paupières de Basmanof. - ---Ainsi tu ne veux pas partager ensemble la faveur du Tzar? - ---Non, répondit Sérébrany. - ---Oh! pauvre orphelin que je suis, se mit à geindre Basmanof, comme s'il -allait fondre en larmes. Depuis que le Tzar ne m'aime plus, c'est à qui -m'insultera. Personne ne me caresse, tout le monde me méprise. O! la -triste existence! un chien est moins malheureux. J'attacherai ma -ceinture à une traverse, je passerai ma tête dans le noeud coulant. - -Sérébrany considérait avec étonnement Basmanof qui continuait à gémir et -à se tordre comme une vieille femme à un enterrement, mais par moment il -regardait à la dérobée le prince pour surprendre ses impressions. - ---Ouf! dit enfin Sérébrany, et il voulut sortir, mais Basmanof l'arrêta -encore par le pan de son habit. - ---Hé, cria-t-il, les chanteurs! - -Plusieurs hommes entrèrent qui n'attendaient apparemment qu'un signe et -barrèrent le passage à Sérébrany. - ---Frères, leur dit Basmanof avec sa voix dolente, chantez-nous une -chanson, mais une chanson si mélancolique que l'âme en soit brisée et se -sépare du corps. - -Les chanteurs entonnèrent une complainte lugubre, semblable à celles -avec lesquelles on accompagne les morts. Basmanof ne cessait pas de se -tordre et disait: chantez d'une manière encore plus traînante, comme si -vous mettiez en terre votre maître. C'est cela.--Mais pourquoi mon âme -ne veut-elle pas quitter son enveloppe? Mon heure ne serait-elle pas -encore venue? Est-il écrit que je doive encore me traîner ici-bas? S'il -faut vivre, eh bien, vivons! s'écria-t-il tout-à-coup et les chanteurs, -accoutumés sans doute à ces transitions, attaquèrent un chant de danse. - ---Vivement, criait Basmanof et, prenant deux coupes d'argent, il se mit -à battre avec elles la mesure. Plus vite, mes faucons, plus vite, -enfants du diable, je vous apprendrai, brigands!... - -Ce n'était plus le même homme. Rien de féminin ne restait plus sur son -visage. Sérébrany reconnut le vaillant gaillard qui se jetait, le matin, -dans le plus fort de la mêlée et chassait devant lui une foule de -Tatars. - ---Je te préfère ainsi, dit-il en faisant un signe de tête approbatif. - -Basmanof le regarda avec un air joyeux. Tu recommences à me croire; tu -auras pris mes gémissements au sérieux. Il n'est pas difficile, Nikita -Romanovitch, de te mettre dedans. Buvons donc maintenant à notre -rencontre. Si nous vivons ensemble, tu verras que je ne suis pas tel que -tu le pensais. - -Cette folle et insouciante gaieté gagna le prince; il prit la coupe des -mains de Basmanof. - ---Qui peut te deviner, Féodor Alexiévitch? je n'en ai jamais vu de -pareil. Il se peut, en effet, que tu sois meilleur que tu n'en as l'air. -Je ne sais que penser de toi, mais, Dieu nous ayant réunis sur le même -champ de bataille, je bois à ta santé. - -Et il vida la coupe jusqu'à la dernière goutte. - ---C'est cela, prince. Dieu voit que je te suis attaché. Encore une coupe -à la destruction de tous les Tatars qui sont restés en Russie. - -Sérébrany avait une tête solide, mais après cette seconde coupe, ses -pensées commencèrent à se troubler. Le vin était-il plus enivrant qu'à -l'ordinaire, Basmanof y avait-il jeté quelque chose? Toujours est-il que -Sérébrany sentit sa tête tourner et qu'il n'eut plus qu'une idée vague -de ce qui se passait autour de lui. Lorsqu'il revint à lui, la chanson -continuait toujours; mais, au lieu de se trouver debout, il était étendu -sur des coussins et Basmanof, aidé de son écuyer, s'efforçait de lui -passer une robe de femme. - ---Mets ton manteau, boyard, disait-il, il commence à faire frais. - -Les chanteurs reprenaient haleine un moment. - -Les yeux de Sérébrany étaient encore voilés et ses idées confuses; il -allait se vêtir de la robe, la prenant pour son manteau, lorsqu'au -milieu de ce silence momentané retentit un lugubre hurlement. - ---Qu'est-ce? demanda Basmanof avec colère. - ---C'est un chien qui hurle sur la tombe de Skouratof, répondit l'écuyer -après avoir regardé au dehors. - ---Donne-moi mon arc et une flèche, je lui apprendrai à hurler lorsque -nous nous amusons avec un hôte. - -Mais, au nom de Skouratof, Sérébrany se dégrisa complétement.--Attends, -Féodor Alexiévitch, dit-il en se redressant, c'est le Bouian de Maxime, -ne le touche pas. Il m'appelle sur la tombe de mon frère d'adoption; je -me suis oublié ici, adieu, il est temps que je parte. - ---Mets auparavant ton manteau, prince. - ---Il n'est pas fait pour moi, dit Sérébrany en reconnaissant le costume -que lui tendait Basmanof, porte-le toi-même comme tu l'as porté -jusqu'ici. - -Et, sans attendre de réponse, il cracha et sortit de la tente. - -Des malédictions, des imprécations l'accompagnèrent. Sans y faire la -moindre attention, il s'approcha de la tombe de Maxime, s'y prosterna -et, suivi de Bouian, rejoignit les brigands qui avaient organisé, sous -le commandement de Persten, leur bivouac autour de feux pétillants. - - - - -CHAPITRE XXVIII - -LA SÉPARATION. - - -Dès l'aube, Persten réveilla sa troupe. Mes enfants, leur dit-il, -lorsqu'ils furent réunis autour de Sérébrany, le moment est venu de nous -séparer. Adieu, je retourne au Volga; ne m'oubliez pas et ne me -conservez pas rancune en ce que j'ai pu manquer.--Et Persten s'inclina -jusqu'à la ceinture devant l'assistance. - ---Ataman, dit d'une voix la bande, ne nous abandonne pas, où irons-nous -sans toi? - ---Suivez le prince, mes enfants. Par votre action d'hier vous avez -effacé vos fautes; vous pouvez redevenir ce que vous étiez et le prince -ne vous abandonnera pas. - ---Mes braves, dit Sérébrany, j'ai donné parole au Tzar que je n'éviterai -pas son jugement. Vous savez que ce n'est pas de mon gré que j'ai quitté -la prison. Je dois maintenant tenir ma parole, présenter ma tête au -Tzar. Voulez-vous venir avec moi? - ---Nous pardonnera-t-il? demandèrent les brigands. - ---Cela dépend de la volonté divine; je ne veux pas vous tromper. -Peut-être pardonnera-t-il et peut-être non. Réfléchissez, causez-en -ensemble et dites-moi quel est celui qui reste et quel est celui qui -vient. - -Les brigands s'entre-regardèrent, s'écartèrent et se mirent à délibérer -à demi-voix. Au bout de quelque temps, ils revinrent auprès du prince. - ---Nous te suivrons, si l'ataman vient avec nous. - ---Non, mes enfants, dit Persten, ne l'exigez pas de moi. Quand même vous -ne suivriez pas le prince, notre route est différente. Je me suis assez -amusé ici, il est temps de rentrer chez soi. Puis nous nous sommes un -peu querellés et, lorsqu'une corde est cassée, on a beau en joindre les -bouts, il reste toujours un noeud. Suivez le prince, mes enfants, ou -élisez un nouvel ataman, mais écoutez-moi plutôt et allez avec le -prince: je ne puis croire, après notre exploit d'hier, que le Tzar ne -pardonne pas et lui et vous. - -Les brigands se concertèrent de nouveau et, après une courte -délibération, se partagèrent en deux groupes. Le plus considérable -aborda Sérébrany: - ---Mène-nous, dirent-ils, ton sort sera le nôtre. - ---Et les autres? demanda Sérébrany. - ---Les autres ont élu Khlopko pour ataman, nous n'en voulons pas. - ---Ce sont les plus mauvais, glissa Persten à l'oreille du prince; ils ne -se sont pas battus hier comme ceux-ci. - ---Et toi, dit Sérébrany, tu es donc résolu à ne pas me suivre? - ---Prince, mon cas est exceptionnel. Le Tzar ne me pardonnera pas, mes -fautes ne sont pas de celles qu'il puisse pardonner. Puis, je l'avoue, -je m'ennuie loin d'Iermak; voilà plus d'une année que je ne l'ai vu. -Adieu, prince, ne m'en veux pas. - -Sérébrany serra la main de Persten et l'embrassa cordialement.--Adieu, -ataman, dit-il, je te regrette, je regrette que tu ailles au Volga; tu -serais capable de faire une meilleure besogne. - ---Qui sait, prince, répliqua Persten, dont le regard prit une étrange -expression. Dieu est miséricordieux, peut-être ne serai-je pas toujours -ce que je suis maintenant. - -Les brigands s'apprêtèrent à se mettre en marche. - -Lorsque le soleil se leva, la tente et les gens de Basmanof avait -disparu du bord de la rivière. Féodor Alexiévitch avait levé son camp -avant l'aube pour être le premier à annoncer au Tzar la victoire -remportée. - -En prenant congé de ses camarades, Persten vit Mitka à ses côtés. - ---Adieu, mon ami, lui dit-il, tu as travaillé hier comme quatre pour le -Tzar; il ne manquera pas de t'en récompenser. - -Mais Mitka indécis se grattait la nuque. - ---Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Persten. - ---Rien, répondit indolemment Mitka, en se grattant d'une main la nuque -et de l'autre les reins. - ---Eh bien, si ce n'est rien, c'est rien. Et Persten allait s'éloigner -lorsque Mitka, prenant son courage à deux mains, lui dit d'une voix -traînante: Ataman, hé, ataman! - ---Quoi! - ---Je ne veux pas aller à la Sloboda. - ---Où veux-tu donc aller? - ---Mais avec toi. - ---C'est impossible; je vais au Volga. - ---J'irai aussi au Volga. - ---Et pourquoi pas avec le prince? - -Mitka avança un pied et s'arrêta comme s'il admirait sa chaussure -d'écorce. - ---Crains-tu donc les opritchniks? lui demanda Persten d'un air railleur. - -Mitka se grattait tantôt la nuque, tantôt les reins, tantôt la hanche, -et ne répondait rien. - ---Tu en as cependant vu plus d'un, continua Persten, t'ont-ils mangé? - ---Ils m'ont pris ma fiancée, répondit à contre-coeur Mitka. - -Persten se mit à rire. - ---Comme tu es rancunier! tu ne peux pas leur pardonner cela. Eh bien! va -avec Khlopko. - ---Je ne veux pas, dit résolument Mitka, je veux aller avec toi au Volga. - ---Mais je ne vais pas directement au Volga. - ---Ni moi non plus. - ---Où vas-tu donc? - ---J'irai là où tu iras. - ---Ah! tu te colles donc à moi comme une feuille au bain. Sache donc que -j'ai besoin d'abord d'aller à la Sloboda. - ---Pourquoi? demanda Mitka en écarquillant ses yeux. - ---Pourquoi? répéta Persten en commençant à perdre patience, parce que -l'année dernière j'y ai mangé des noisettes et que j'en ai oublié les -coquilles. - -Mitka le regarda avec étonnement, puis sourit et ouvrit la bouche -jusqu'aux oreilles; ses yeux se cerclèrent jusqu'aux tempes, sa -physionomie prit un air fin et semblait dire: «Il n'est pas si facile de -m'attraper; je sais bien que, si tu vas à la Sloboda, ce n'est pas pour -des noisettes, mais pour bien autre chose.» Mais il ne dit pas cela haut -et se borna à répondre en riant:--Eh bien! j'y vais avec toi. - ---Que faire avec cet animal? dit Persten en haussant les épaules, je -vois qu'il est impossible de s'en débarrasser. Viens avec moi, imbécile, -seulement ne t'en prends pas à moi si tu es pendu. - ---Eh bien, on me pendra! répondit tranquillement Mitka. - ---A la bonne heure, mon garçon; j'aime cela. Prends vite congé des -camarades et en route! - -La figure endormie de Mitka ne s'anima pas, mais il s'approcha aussitôt, -d'un air gauche, de ses camarades et, de gré ou de force, il leur donna -à chacun une triple accolade, saisissant l'un par les épaules, l'autre -par la tête. - ---Ataman, dit Sérébrany, il paraît que nous allons suivre le même -chemin? - ---Non, boyard, là où je passerai, tu ne pourrais le faire. Je serai à la -Sloboda avant toi, et, si nous nous y rencontrons, ne fais pas semblant -de me reconnaître; du reste, nous ne nous y rencontrerons pas; j'en -repartirai avant ton arrivée, je n'ai que peu de chose à y terminer. - -Sérébrany devina que Persten avait caché quelque chose dans les environs -de la Sloboda et n'insista pas. - -Bientôt, les deux détachements prirent deux directions opposées. Le plus -considérable s'avançait derrière Sérébrany le long de la petite rivière, -par une verte prairie qui gardait encore les traces du combat de la -veille; Bouian le suivait, tête et queue baissées: souvent il -s'approchait du prince, faisait entendre un gémissement lugubre, se -retournait à chaque instant vers la tombe encore fraîche de son maître, -jusqu'à ce que des joncs élevés achevèrent de la cacher à ses yeux. - -L'autre moins nombreux suivait Khlopko. Persten prit une troisième -direction, suivi par Mitka, marchant sans se presser et en balançant son -corps. - -Le steppe redevint désert et silencieux, comme si le bruit du combat ne -l'avait pas soulevé la veille. Çà et là paissait un cheval tatar et -quelques débris d'armures reluisaient dans l'herbe calcinée. Mais les -alouettes chantaient comme auparavant sur les rives fleuries de la -petite rivière en s'élançant vers l'azur, les oiseaux gazouillaient en -voltigeant dans les roseaux ou perchés sur les flèches enfoncées dans la -terre qui se dressaient dans la plaine verdoyante et au milieu des -fleuves du marécage, comme si elles eussent été elles-mêmes des produits -indigènes. - - - - -CHAPITRE XXIX - -LA CONFRONTATION. - - -Huit jours après la défaite des Tatars, le Tzar recevait dans sa chambre -à coucher Basmanof, revenant de Rézan. Le Tzar connaissait déjà les -détails de cette affaire, mais Basmanof croyait être le premier à l'en -informer. Il espérait s'attribuer tout l'honneur de la victoire, -profiter de l'impression que son récit ferait sur le Tzar, pour rentrer -dans sa faveur. Ivan Vasiliévitch l'écoutait attentivement, égrenant son -chapelet, s'amusant avec la bague de diamant qui ne quittait pas son -doigt, mais lorsque Basmanof, ayant terminé son rapport, secoua ses -boucles et dit d'un air suffisant: «Eh bien, sire, nous avons, ce -semble, bien travaillé pour toi!» - -Ivan leva les yeux et sourit.--Rien ne nous a coûté, continua Basmanof, -ne te refuse donc plus, sire, à récompenser ton serviteur. - ---Et que voudrais-tu, Fédia? demanda Ivan, en prenant un air de -bonhomie. - ---Fais-moi du moins okolnitchi, afin que le monde ne m'insulte plus. - -Ivan le regarda fixement. - ---Et comment récompenserai-je Sérébrany? demanda-t-il subitement. - ---Le rebelle? répondit Basmanof en masquant son trouble par son -impudence habituelle, mais par la potence! Ne s'est-il pas échappé de -prison et n'a-t-il pas failli tout compromettre avec ses bandits? S'il -n'avait pas donné l'éveil aux Tatars, nous les aurions tous enveloppés -comme des alouettes dans un filet. - ---Est-ce bien vrai? je crois, au contraire, que sans lui les Tatars -t'auraient parfaitement pris et garrotté, comme tu dois y être habitué. - ---Je ne suis habitué qu'à souffrir pour toi, répondit insolemment -Basmanof, et ne le suis pas à m'en entendre remercier. Godounof, -Maliouta, Viazemski ne te servent pas comme moi, et cependant tu ne leur -refuses aucune grâce. - ---Assurément ils ne me servent pas comme toi. Comment pourraient-ils -lutter avec toi dans la danse? - ---Sire, répondit Basmanof perdant patience, si je te suis désagréable, -congédie-moi tout-à-fait. - -Basmanof s'imaginait qu'Ivan allait le retenir, mais les absences qu'il -avait faites, avaient nui à son influence: Ivan avait eu le temps de se -déshabituer de lui, et les autres favoris, surtout Maliouta, froissés -par l'arrogance de Basmanof, en avaient profité pour le perdre dans -l'esprit du Tzar. Basmanof avait calculé à faux; son dépit ne faisait -qu'amuser le Tzar. - ---Qu'il en soit ainsi, dit-il avec une feinte tristesse, je m'ennuierai -bien sans toi, les affaires de l'État en souffriront sans doute, mais -enfin je ne saurais te retenir et tâcherai de m'en tirer comme je -pourrai. Pars, Fédia, pour les quatre coins du monde. Je ne veux pas te -violenter. - -Basmanof ne put dissimuler davantage. Gâté par ses précédentes relations -avec Ivan, il laissa éclater sa fureur. - ---Merci, sire, dit-il, merci de ton hospitalité, merci de chasser ton -serviteur comme un vieux chien. Je raconterai tes gracieusetés, -ajouta-t-il imprudemment, dans toute la Russie. Que d'autres te servent -comme t'a servi Fédia! J'ai commis bien des péchés à ton service, hormis -un seul, celui de la sorcellerie. - -Ivan Vasiliévitch continuait à sourire, mais à ce dernier mot son visage -changea. - ---La sorcellerie, demanda-t-il avec une surprise prête à se changer en -colère, mais qui est-ce qui ici a recours à la sorcellerie? - ---Mais ton Viazemski, répondit Basmanof, en soutenant le regard du Tzar. -Oui, continua-t-il sans se troubler par l'expression menaçante d'Ivan, -tu es seul, paraît-il, à ignorer que lorsqu'il va à Moscou, il va, la -nuit, dans la forêt faire des sortiléges au moulin et, s'il en fait, ce -n'est évidemment qu'au détriment de ta majesté. - ---Mais comment le sais-tu? demanda le Tzar en plongeant sur Basmanof un -regard scrutateur. - -Cette fois Basmanof eut peur. - ---Je ne l'ai appris qu'hier de ses valets, dit-il précipitamment; si je -l'avais su plus tôt, j'en aurais aussitôt informé ta majesté. - -Le Tzar se mit à réfléchir. - ---Va, dit-il, après un court silence, j'examinerai cette affaire, mais -ne quitte pas la Sloboda sans mon ordre. - -Basmanof sortit, content d'avoir semé dans l'esprit d'Ivan un germe de -soupçon sur l'un de ses rivaux, mais très-préoccupé de la froideur du -souverain. - -Peu après, le Tzar passa de sa chambre à coucher dans celle des -réceptions et, entouré d'opritchniks, se mit à écouter les boyards -arrivés de Moscou et d'autres villes. Après leur avoir donné ses ordres, -causé avec quelques-uns d'entre eux des affaires de l'État, des -relations avec les puissances étrangères, des mesures à prendre pour -arrêter l'invasion tatare, Ivan demanda s'il n'y en avait pas encore qui -sollicitassent une audience. - ---Le boyard Droujina Morozof, répondit un stolnik, se prosterne à tes -yeux et te supplie de lui permettre de se présenter devant toi. - ---Morozof! dit Ivan, il n'est donc pas brûlé dans l'incendie? Le vieux -chien a la vie dure. J'ai mis un terme à sa disgrâce; il n'a qu'à -entrer. - -Le stolnik sortit, puis la foule des courtisans s'écarta et Droujina -Andréevitch, soutenu par deux amis, s'approcha du Tzar et tomba à ses -genoux. - -Tous n'avaient d'yeux que pour le vieux boyard. Son visage était pâle, -amaigri; son front portait la balafre faite par le sabre de Viazemski, -mais ses yeux enfoncés avaient conservé leur expression ordinaire de -fermeté et ses sourcils froncés dénotaient la même obstination. -Contrairement à l'étiquette de la Cour, son costume était _modeste_. -Ivan regardait Morozof sans prononcer une parole. Celui qui savait lire -dans le regard du Tzar y découvrait sans peine une haine cachée et la -joie de voir son ennemi terrassé, mais celui qui ne le connaissait pas -pouvait le croire bienveillant.--Droujina Andréevitch, dit-il avec -solennité mais douceur, je t'ai remis dans mes bonnes grâces, pourquoi -ces vêtements sombres? - ---Sire, répondit Morozof toujours à genoux, il ne convient pas que celui -auquel les opritchniks ont brûlé la maison et enlevé la femme se couvre -de brocart. Sire, continua-t-il, d'une voix ferme, je viens te demander -justice contre ton opritchnik Athanase Viazemski. - ---Lève-toi, dit le Tzar, et expose-moi tes griefs. Si un des miens t'a -fait tort, je l'en punirai quand même il serait de mes plus proches. - ---Sire, continua Morozof sans se lever, fais venir Viazemski; qu'il te -réponde devant moi. - ---Ta demande est juste, dit le Tzar après un moment de réflexion. Le -prévenu doit savoir ce que dit le plaignant. Qu'on amène Viazemski. Et -vous, dit-il en s'adressant aux commensaux de Morozof qui s'étaient -reculés, soulevez votre boyard, faites-le asseoir sur un banc; qu'il -attende l'accusé. - -Plus de deux mois s'étaient écoulés depuis la destruction de la maison -de Morozof. Viazemski avait eu le temps de guérir ses plaies. Il -résidait comme auparavant à la Sloboda, mais ignorant le sort d'Hélène -qu'aucun de ses émissaires n'était parvenu à découvrir, il était encore -plus sombre que naguère, n'apparaissait que rarement au palais sous -prétexte de faiblesse, n'assistait plus aux festins et plusieurs avaient -cru remarquer en lui des signes de folie. Son abstention des prières et -des joies communes déplaisait à Ivan; mais, sachant l'insuccès de -l'enlèvement de la boyarine, il attribuait la conduite de Viazemski aux -tourments de la passion et était indulgent pour lui. Cependant, depuis -sa conversation avec Basmanof, Viazemski lui parut suspect. La plainte -de Morozof lui offrait une bonne occasion pour éclaircir ses soupçons; -c'est pourquoi il l'accueillit avec plus de bienveillance que les -courtisans ne s'y attendaient. - -Viazemski ne tarda pas à paraître. Son extérieur était aussi bien -changé. Il semblait avoir vieilli de plusieurs années, ses traits -étaient tirés, sa vie semblait s'être concentrée dans ses yeux brillants -et anxieux. - ---Approche, Athanase, dit le Tzar, et toi aussi, Droujina; expose ta -plainte, parle sans crainte, raconte comment les choses se sont passées. - -Droujina Andréevitch s'approcha du Tzar au même instant que Viazemski; -mais ne daignant pas le regarder, il exposa en détail toutes les -circonstances de l'attaque. - ---Est-ce ainsi que cela a eu lieu? demanda le Tzar en se tournant du -côté de Viazemski. - ---Oui, dit Viazemski, étonné de l'interrogation du Tzar qui n'ignorait -rien de cela depuis longtemps. - -Le visage d'Ivan Vasiliévitch se rembrunit. - ---Comment as-tu pu commettre cela? dit-il en jetant sur Viazemski un -regard sévère; est-ce que je permets à mes opritchniks de piller? - ---Tu sais, sire, répondit Viazemski, encore plus étonné, que ce n'est -pas par mon ordre que la maison a été saccagée et que si j'ai enlevé la -boyarine ce n'est qu'avec ton autorisation. - ---C'est moi qui t'ai autorisé? dit le Tzar en appuyant sur chaque mot. -Quand t'ai-je autorisé? - -Ici Viazemski comprit que c'était en vain qu'il voulait s'appuyer sur -l'allusion que le Tzar lui avait faite pendant le festin, allusion par -laquelle il s'était cru en droit d'enlever Hélène violemment. Ne -devinant pas encore le but que pouvait avoir le Tzar de se rétracter, il -sentit qu'il devait changer de système de défense. Il ne s'y décida pas -par pusillanimité et pour conserver une vie qui courait toujours des -périls avec le caractère mobile du Tzar, mais parce qu'il n'avait pas -encore abandonné tout espoir de retrouver Hélène et que pour arriver à -ce résultat aucun effort ne lui coûtait. - ---Soit, dit-il, je suis coupable devant toi, tu ne m'as pas autorisé à -enlever la boyarine. Voici comment cela s'est passé. Tu m'as envoyé à -Moscou pour annoncer à Morozof qu'il rentrait en grâce. Tu sais qu'il -m'en voulait depuis longtemps, car j'avais recherché sa femme. Lorsque -j'arrivai chez lui, il résolut avec Nikita Sérébrany de m'assassiner. -Après dîner, ils tombèrent sur moi à l'improviste avec leurs valets, -nous nous défendîmes; la boyarine, connaissant le caractère de son mari, -eut peur de rester avec lui et me pria de l'emmener. Elle est partie de -son plein gré; dans la forêt, mes blessures me firent perdre -connaissance; pendant mon évanouissement, elle disparut je ne sais -comment. Sans doute, Morozof l'a retrouvée, l'a cachée ou peut-être l'a -fait périr. Ce n'est pas à lui de se plaindre de moi, c'est moi, au -contraire, qui me plains, père, de ce qu'il a porté la main sur moi sous -son propre toit avec Sérébrany. - -Le Tzar ne s'attendait pas à cette volte-face. La calomnie était -évidente, mais il ne convenait pas à Ivan de la démasquer. Pour la -première fois, Morozof leva les yeux sur son ennemi. - ---Tu mens, chien maudit! dit-il en le toisant des pieds à la tête, -chacune de tes paroles est un absurde mensonge; je suis prêt à certifier -mon innocence en baisant la croix. Sire, ordonne à ce damné de me rendre -mon épouse Hélène Dmitriévna à laquelle je suis légitimement uni selon -les canons de la sainte Église. - -Ivan regarda Viazemski.--Qu'as-tu à répondre à cela? lui demanda-t-il en -conservant l'extérieur impartial du juge. - ---Je l'ai déjà déclaré, sire, j'ai emmené Hélène sur sa propre prière. -Le sang que je perdais me fit perdre connaissance, mes gens me -trouvèrent évanoui: je n'avais plus auprès de moi ni mon cheval ni la -boyarine; on me transporta au moulin, chez le sorcier; il arrêta mon -sang. Je ne sais rien de plus. - -Viazemski ne se doutait pas qu'en parlant du moulin il fortifiait les -soupçons que Basmanof avait semés dans son esprit; Ivan ne fit pas -semblant d'attacher une grande importance à ce détail, mais il en prit -bonne note pour en user au besoin et continua à garder son sang-froid. - ---Tu as entendu, dit-il à Viazemski, Morozof est prêt à témoigner sur la -croix de la vérité de ses paroles. Comment te justifieras-tu auprès de -lui? - ---Le boyard est libre de me calomnier, répondit Viazemski, déterminé à -se défendre jusqu'au bout, de mon coté je baiserai la croix. - -Un murmure parcourut l'assistance. Tous les opritchniks savaient comment -avait eu lieu l'attaque et, quelqu'endurcis qu'ils fussent au crime, peu -d'entre eux se seraient décidés à un faux serment. Ivan lui-même fut -surpris du cynisme de Viazemski, mais il comprit à l'instant même qu'il -pouvait en profiter pour perdre Morozof qu'il abhorrait, en conservant -en même temps l'apparence d'un jugement équitable. - ---Frères, dit-il, en s'adressant à l'assistance, vous êtes témoins que -je n'ai cherché qu'à découvrir la vérité. Je n'ai pas l'habitude de -condamner sans justification. Mais dans une même cause, les deux parties -ne peuvent pas baiser la croix; l'un des deux commettrait un parjure. Je -suis un bon pasteur, je dois empêcher mes brebis de s'égarer, je ne puis -laisser personne perdre son âme. Que le jugement de Dieu décide entre -Morozof et Viazemski! Je les somme de se rencontrer ici dans dix jours -sur la place Rouge. Qu'ils y viennent chacun accompagné de leurs avocats -et de leurs répondants. Celui auquel Dieu aura donné la victoire sera -justifié devant moi; celui qui n'aura pas supporté le combat, quand même -il en sortirait vivant, sera immédiatement mis à mort par la main du -bourreau. - -Cette décision produisit sur l'assistance une profonde impression. Aux -yeux de la plupart, elle équivalait pour Morozof à une condamnation à -mort. Il était impossible de supposer que le vieux boyard pourrait avoir -le dessus sur le jeune et vigoureux Viazemski. Tous s'attendaient qu'il -allait décliner le duel, demander au moins à y être remplacé. Mais -Morozof salua le Tzar et dit d'une voix tranquille:--Sire, qu'il soit -fait selon ta volonté. Je suis vieux et malade, il y a longtemps que je -n'ai porté d'armure, mais dans le jugement de Dieu c'est le bon droit -qui l'emporte. J'ai confiance en Dieu, il ne m'abandonnera pas, il -manifestera à tes yeux et à ceux de tout le monde l'iniquité de mon -adversaire. - -Lorsque Viazemski entendit la sentence du Tzar, il se sentit tout joyeux -et ses yeux éclataient d'espoir, mais l'assurance de Morozof le troubla -un peu. Il se souvint que, selon l'opinion générale, dans ces sortes de -combats Dieu accorde toujours la victoire du bon côté et il douta de son -succès. Cependant, refoulant son trouble momentané, il salua également -le Tzar et dit:--qu'il soit fait selon ta volonté, sire! - -Allez, dit Ivan, chercher des répondants, dans dix jours, au lever du -soleil, soyez tous deux sur la place Rouge et malheur à celui qui ne -soutiendra pas le combat! - -Jetant sur tous deux un profond et indéfinissable regard, le Tzar se -leva, rentra dans ses appartements intimes, et Morozof sortit du palais -avec une grande dignité, accompagné de ses amis, sans regarder les -opritchniks qui l'entouraient. - - - - -CHAPITRE XXX - -L'ENSORCELLEMENT DU FER. - - -Le lendemain Viazemski alla à Moscou. - -En toute autre occurrence, à la veille d'un duel, il n'aurait compté que -sur sa force et son adresse, mais ici il s'agissait d'Hélène! Ce duel -n'était pas un duel ordinaire, c'était un jugement de Dieu, le prince -avait conscience de sa forfaiture; quelque méprisable que lui parût -Morozof dans une simple rencontre, il redoutait dans celle-ci la colère -divine, il craignait qu'au moment fatal ses mains ne fussent paralysées. -Cette crainte était d'autant plus forte qu'il souffrait encore de ses -récentes blessures et qu'il ressentait par moment une extrême lassitude. -Le prince ne voulut rien négliger pour s'assurer la victoire; il résolut -de recourir au célèbre meunier, de lui demander une herbe quelconque, de -rendre par quelque sortilége ses coups immanquables. - -Pensif et anxieux, il traversait la forêt au pas, se courbant de temps -en temps jusqu'au pommeau de sa selle pour reconnaître les sentiers -envahis par l'herbe. Après bien des détours, il se trouva sur un chemin -mieux battu, reconnut des signes aux arbres et lança son cheval au trot. -Bientôt il entendit le bruit de la roue. En s'approchant du moulin il -distingua des voix humaines. Il s'arrêta, descendit de cheval et, -l'ayant attaché à un noisetier, il se dirigea à pied vers le moulin. A -la cage était attaché un cheval richement harnaché. Le meunier -discourait avec un homme de haute taille, dont Viazemski ne put voir les -traits parce qu'il lui tournait le dos en s'apprêtant à monter en selle. - ---Tu seras satisfait, boyard, lui disait le meunier en inclinant -affirmativement la tête. Tu rentreras de nouveau dans les faveurs du -Tzar et que le tonnerre m'écrase immédiatement si Viazemski et tous tes -concurrents ne sont pas réduits en poussière! Sois tranquille, il n'y en -a pas qui puisse résister à l'herbe tirlitch. - ---C'est bien, répondit le visiteur en se mettant en selle, souviens-toi -de notre pacte, vieux diable, si je ne réussis pas, je te pends comme un -chien. - -Il parut à Viazemski que cette voix ne lui était pas inconnue, mais la -roue faisait un tel bruit qu'il ne put la reconnaître. - ---Comment ne réussirais-tu pas? continua le meunier en saluant -profondément; seulement ne te sépare pas du tirlitch et, lorsque tu -parleras au Tzar, regarde-le bien gaiement dans le blanc des yeux, -hardiment, sans crainte, fais-lui des plaisanteries comme auparavant et -que je sois anathème si tu ne rentres pas de nouveau en faveur! - -Le cavalier tourna son cheval et effleura Viazemski sans le remarquer. - -Le prince reconnut Basmanof et frémit de jalousie. Uniquement préoccupé -d'Hélène, il ne prêta aucune attention aux paroles du meunier mais, -lorsqu'il entendit prononcer son nom, il crut voir dans Basmanof un -nouveau et imprévu rival. Le meunier suivit des yeux Basmanof, s'assit -sur un banc et se mit à compter ses pièces d'or. Il souriait en les -passant d'une main dans une autre, lorsque soudain une lourde main -s'appesantit sur son épaule. Le vieillard frissonna, se redressa et -faillit mourir de peur lorsque ses yeux se rencontrèrent avec les yeux -noirs de Viazemski. - ---Sur quoi, sorcier, discourais-tu avec Basmanof? - ---Ba... ba... batiouchka, balbutia le meunier qui sentait ses jambes -fléchir, prince Athanase Ivanovitch, comment te portes-tu? - ---Parle! s'écria Viazemski, en saisissant le meunier par la gorge et en -le traînant vers la roue, parle, que disiez-vous de moi? - -Et il poussait le vieillard jusque sous la roue. - ---Mon bienfaiteur, lui dit le meunier, je te dirai tout, laisse-moi -seulement le temps de faire pénitence. - ---Pourquoi Basmanof est-il venu te trouver? - ---Pour avoir des herbes. Je savais que tu étais là, je savais que tu -pouvais tout entendre; c'est pour cela que j'ai parlé plus haut afin que -tu ne pusses pas ignorer que Basmanof cherchait ta perte. - -Viazemski repoussa le meunier du gouffre. Le vieillard comprit qu'il -avait essuyé son premier feu. - ---Comme tu es donc colère! dit-il en se relevant; je te répète que je -savais que tu étais près; je t'attends depuis ce matin. - ---Mais que désire donc Basmanof? demanda le prince d'un ton radouci. - -Le meunier avait réussi à reprendre complétement ses sens. - ---Vois, dit-il, en donnant à sa figure une expression de franchise, -Basmanof se plaint de ce que le Tzar ne l'aime plus et que c'est toi, -Godounof, et Maliouta, qui êtes seuls en faveur. Il a insisté pour que -je lui donne du tirlitch afin que vous tombiez en disgrâce et qu'il -rentre en faveur. Que pouvais-je faire? Il me mettait le couteau à la -gorge, je ne pouvais lutter avec lui. Je lui ai donné une racine, mais -une racine qui ne vaut rien, pour en être quitte. Il n'y a pas danger -que je lui donne du tirlitch pour qu'il te remplace dans la faveur du -Tzar. - ---Que le diable l'emporte! dit avec indifférence Viazemski. Il m'importe -peu que le Tzar l'aime ou non. Ce n'est pas pour cela que je suis venu -ici. As-tu appris quelque chose sur la boyarine? - ---Absolument rien, mon bienfaiteur. J'ai dit à tes courriers qu'il n'y a -pas moyen de rien savoir. Je me suis donné bien de la peine. J'ai passé -sept nuits de suite à regarder sous la roue. J'ai vu la boyarine dans la -forêt, seule avec un vieillard; elle était bien triste, le vieillard -cherchait à la consoler; puis l'eau s'est troublée et je n'ai plus rien -aperçu. - ---Avec un vieillard? C'était donc Morozof? son mari? - ---Non, cela ne devait pas être son mari: Morozof est plus fort et ce -n'était pas son costume. Celui-ci portait un caftan ordinaire et non de -boyard; ce devait être un homme du commun. - -Viazemski se mit à réfléchir. Vieillard! dit-il soudain, sais-tu -ensorceler les sabres? - ---Comment ne pas le savoir? mais qu'as-tu besoin, batiouchka, que le -sabre tranche ou s'émousse au premier coup? - ---Qu'il tranche, bien entendu! - ---C'est qu'on peut aussi jeter un sort sur le sabre de l'adversaire afin -qu'il s'émousse ou se brise... - ---Je n'ai pas besoin de m'occuper du sabre de mon adversaire, mais du -mien. Je dois me battre en champ clos et il faut absolument que je tue -mon adversaire, tu entends. - ---Je comprends, batiouchka, comment ne pas comprendre? - -Et le vieillard commença à réfléchir: Contre qui doit-il se battre? qui -sont ses ennemis? Serait-ce contre Basmanof? je ne le pense pas, car il -vient d'en parler avec un profond mépris et le prince n'est pas un homme -qui sache dissimuler ses pensées. Contre Sérébrany? mais le meunier -savait que Sérébrany avait été jeté en prison et que les brigands l'en -avaient fait sortir. Ce n'était donc pas Sérébrany. Restait Morozof. Il -avait pu provoquer Viazemski à cause de l'enlèvement de sa femme. Il est -vrai que Morozof était bien vieux et que, dans un combat pareil, il -pourrait se faire remplacer. Donc, conclut le meunier, c'est contre -Morozof ou son remplaçant que Viazemski doit se battre. - ---Permets-moi, dit-il, de battre l'eau pour reconnaître ton ennemi. - ---Fais comme tu sais, répondit Viazemski en s'asseyant sur un vieux -tronc. - -Le meunier apporta un grand baquet, le remplit d'eau et le plaça à côté -du prince. - ---Eh! eh! dit-il en se courbant sur le baquet et en y fixant ses yeux, -je vois ton ennemi, seulement je n'y comprends rien, car il me semble -fort décrépit. Tiens, à présent je te vois aussi, vous vous approchez -l'un de l'autre... - ---Eh bien? demanda Viazemski cherchant en vain à voir quelque chose. - ---Les anges sont pour le vieillard, continua le meunier mystérieusement, -comme tout étonné de ce qu'il voyait; le ciel est pour lui, il ne sera -pas aisé d'ensorceler ton sabre. - ---Et personne n'est pour moi? demanda le prince avec un frisson -involontaire. - -Le meunier fixait l'eau de plus en plus attentivement; il paraissait -réellement voir quelque chose et quelque chose qui le glaçait -d'effroi.--Toi aussi, dit-il à voix basse, tu as des défenseurs... voilà -l'eau qui se trouble, je ne vois plus rien. - -Il leva la tête; de grosses gouttes de sueur perlaient son front.--Toi -aussi tu as des défenseurs, murmura-t-il timidement; on pourra -ensorceler tes armes. - ---Voici, dit le prince, en tirant un lourd sabre du fourreau, -ensorcelle-moi cela! - -Le meunier rassembla ses forces, puis creusa avec ses mains une fosse et -y enfonça la poignée du sabre. Après avoir réuni de la terre à l'entour, -de sorte que le sabre fut placé verticalement, il se mit à marcher en -rond, en récitant à demi-voix: Le soleil s'est levé sur la mer de -Khvaline, la lune éclaire la grande ville en pierres, c'est dans cette -grande ville en pierres que ma mère m'a donné le jour et, en me mettant -au jour, elle m'a dit: sois invulnérable, mon enfant, aux flèches et aux -glaives, aux lutteurs et aux guerriers. Ma mère m'a ceint d'un glaive -enchanté. Tourne et siffle, mon glaive enchanté; tourne et siffle comme -tourne la meule du moulin; brise et coupe cuivre, fer, acier, hache, -chair et os. Que les coups rebondissent sur toi comme le caillou -rebondit sur l'eau et que tu n'en reçoives pas la moindre écorchure! -J'ensorcelle le serviteur Athanase, je le ceins du glaive enchanté. Je -n'ai plus rien à ajouter, mon oeuvre est achevée. - -Il retira le sabre, le présenta au prince, en secouant la terre qui -couvrait la poignée et en l'essuyant soigneusement avec le pan de son -habit: - ---Prends-le, dit-il, prince Athanase Ivanovitch, il te servira, pourvu -que ton adversaire n'ait pas plongé le sien dans l'eau sainte. - ---Et s'il l'a plongé? - ---Il n'y a rien à faire. Il n'y a pas de fer enchanté qui tienne contre -l'eau sainte. Cependant, on peut atténuer son effet. Je te donnerai de -l'herbe bleue du marais, porte-la dans un petit sac à ton cou, cela -détournera de toi les yeux de ton ennemi. - ---Donne l'herbe bleue, dit Viazemski. - ---Volontiers, je n'ai rien à refuser à ta grâce. - -Le vieillard entra dans sa hutte et en rapporta quelque chose de cousu -dans un chiffon. - ---Elle me coûte cher cette herbe, dit-il en faisant mine de n'abandonner -qu'à regret ce chiffon; si tu savais comme il est difficile d'en -cueillir! En allant la chercher au marais, aux heures sombres, on est -accablé d'inexprimables terreurs. - -Le prince prit l'objet cousu et jeta au meunier une bourse pleine de -pièces d'or. - ---Que Dieu te récompense! dit le vieillard en s'inclinant profondément. -Permets-moi de te dire encore un mot; d'ici au combat, n'entre pas dans -l'église, n'entends pas la messe, car sans cela tout mon enchantement -peut disparaître. - -Viazemski ne répondit rien et se dirigea vers l'endroit où il avait -attaché son cheval, mais soudain il s'arrêta: - ---Peux-tu savoir sûrement, dit-il, lequel de nous restera vivant? - -Le meunier se troubla. - ---Ce doit être toi. Comment ne serait-ce pas toi? Je te l'ai déjà dit, -ce n'est pas par le glaive que tu es destiné à périr. - ---Regarde encore une fois dans le baquet. - ---Qu'y a-t-il à voir? ce n'est plus possible, l'eau est toute trouble. - ---Puise de l'eau fraîche, dit impérativement Viazemski. - -Le meunier se soumit à contre-coeur. - ---Eh bien! que vois-tu? demanda le prince avec impatience. - -Le vieillard se pencha sur le baquet avec une visible répugnance.--Je ne -vois ni toi ni ton ennemi, dit-il en pâlissant, je vois une place -remplie de monde, plusieurs têtes sont plantées sur des perches; plus -loin un bûcher s'éteint et des ossements humains sont enchaînés à des -pieux. - ---Quelles sont ces têtes plantées sur des perches? demanda Viazemski en -cherchant à dominer une terreur involontaire. - ---Je ne distingue pas, tout s'est de nouveau troublé, il n'y a que le -bûcher qui étincelle et je ne sais quels os qui flottent au poteau... - -Le vieillard releva la tête avec effort, il paraissait ne détacher -qu'avec difficulté ses regards du baquet. Il avait des mouvements -convulsifs, la sueur coulait de son front; il se traîna en gémissant -jusqu'à un banc et s'y affaissa. Viazemski rejoignit son cheval, sauta -en selle et se dirigea, tout pensif, vers Moscou. - - - - -CHAPITRE XXXI - -LE JUGEMENT DE DIEU. - - -En l'absence de Viazemski, Maliouta avait été chargé d'une affaire -importante. Le Tzar lui avait ordonné de saisir les domestiques les plus -intimes du prince Athanase Ivanovitch et de les torturer habilement pour -savoir si leur maître allait pratiquer des sortiléges au moulin, combien -de fois il s'y était rendu et ce qu'il complotait contre le Tzar. - -La majeure partie des domestiques n'avoua rien, mais plusieurs ne purent -endurer la question et déclarèrent tout ce qu'il plut à Maliouta de -mettre dans leur bouche. Ils déclarèrent que le prince allait au moulin -pour perdre le Tzar, qu'il avait pris des empreintes de ses pas et les -avait brûlées; quelques-uns même assurèrent que Viazemski travaillait à -mettre le prince Vladimir Andréevitch sur le trône. Quelque absurdes que -fussent ces déclarations, elles étaient soigneusement notées par les -greffiers et communiquées au Tzar. Celui-ci y ajoutait-il foi? Dieu le -sait! Toujours est-il qu'il recommanda sévèrement à Maliouta de cacher à -Viazemski la véritable cause de l'emprisonnement de ses domestiques et -de se borner à lui dire qu'on les avait soupçonnés d'être compromis dans -un vol fait au trésor. - -Leurs déclarations étaient pleines de contradictions. Ivan fit appeler -Basmanof pour que celui-ci lui répétât tout ce qu'il prétendait tenir -des gens de Viazemski. On ne trouva pas Basmanof dans la Sloboda. Il -était parti la veille pour Moscou; le Tzar se mit fort en colère de ce -qu'il avait osé s'absenter malgré sa défense. Maliouta en profita pour -faire naître dans l'esprit du Tzar des soupçons sur Basmanof lui -même.--Qui sait, fit observer Skouratof, dans quel but il t'a désobéi? -Peut-être s'entend-il avec Viazemski et ne l'a-t-il dénoncé que pour -masquer plus sûrement son jeu? - -Le Tzar ordonna à Maliouta de garder là-dessus un profond silence et de -ne pas laisser voir à Basmanof, à son retour, que son absence avait été -remarquée. - -Sur ces entrefaites vint le jour désigné pour le combat singulier. Avant -l'aube, la populace accourut sur la place Rouge; les fenêtres étaient -remplies de spectateurs, les toits en étaient couverts. La nouvelle de -ce combat s'était répandue dans les environs. Les noms illustres des -combattants avaient attiré une foule nombreuse; bien du monde était venu -même de Moscou pour voir auquel des deux combattants Dieu allait donner -la victoire. - ---Poussez en avant,--disait un joueur de tympanon, élégamment vêtu, à -son camarade, jeune gars fortement constitué, ayant un bon, mais niais -visage,--poussez toujours, peut-être arriverons-nous jusqu'à la chaîne. -Quelle foule! laissez-nous passer, orthodoxes; permettez aussi aux -Vladimiriens de voir le jugement de Dieu. - -Mais ses tentatives demeurèrent vaines. La foule était si compacte -qu'avec la meilleure volonté du monde il n'y avait pas moyen de la -percer. - ---Mais va donc, marsouin! reprit le joueur de tympanon en poussant son -camarade dans les reins, est-ce que tu ne sais donc pas te faire jour? - ---Et pourquoi? répondit le gars d'une voix traînante. Toutefois il donna -dans la foule un coup de ses larges épaules. Il s'éleva des cris, des -vociférations, mais les deux camarades s'avancèrent sans y prêter la -moindre attention. - ---Plus à droite, disait le plus âgé; pourquoi penches-tu à gauche, -imbécile? Pousse là-bas où tu vois briller les lances. - -La place qu'il indiquait était celle qui était préparée pour le Tzar -lui-même. C'était une estrade en bois, recouverte de drap pourpre; on y -avait placé le fauteuil du Tzar et les lances qui y brillaient étaient -celles des opritchniks qui entouraient constamment Sa Majesté. D'autres -opritchniks veillaient à la chaîne, qui limitait le champ clos; ils -retenaient la foule avec leurs hallebardes et l'empêchaient de s'en trop -approcher. - -A force de pousser, le joueur de tympanon et son vigoureux camarade -arrivèrent jusque-là. - ---Où grimpez-vous? s'écria un opritchnik en levant sur eux sa -hallebarde. - -Le jeune gars ouvrit la bouche et, ne sachant que répondre, se tourna -vers son compagnon. Celui-ci ôta son petit feutre, orné d'un galon d'or -et d'une plume de paon, et, saluant deux fois de suite jusqu'à la -ceinture l'opritchnik, il lui dit:--Permettez, honorables seigneurs, à -des joueurs de Vladimir de voir le jugement de Dieu. Nous arrivons de -Vladimir exprès pour cela. Permettez-nous de rester, honorables -seigneurs. - -Et souriant finement il faisait briller des dents blanches à travers une -barbe noire. - ---Soit! dit l'opritchnik, il ne vous serait pas d'ailleurs facile de -reculer; restez-là, mais ne vous avancez pas, car je vous fends la -cervelle. - -Dans l'enceinte réservée on voyait se promener les avocats et les -répondants des deux parties. On y remarquait aussi un boyard et un -okolnitchi, assistés de deux secrétaires, chargés du cérémonial. L'un -des secrétaires tenait le Soudebnik de Vladimir Gousef, publié par le -grand-prince Ivan III et discutait les différents cas que pouvait -présenter le combat, lorsque leur discussion fut interrompue par des -cris: le Tzar arrive! le Tzar arrive! et toutes les têtes se -découvrirent. - -Entouré d'une multitude d'opritchniks, Ivan Vasiliévitch ne descendit de -cheval qu'au pied de l'estrade; il la gravit lentement, salua le peuple -et s'affaissa sur le fauteuil avec l'air d'un homme qui se prépare à un -spectacle intéressant. Derrière et à côté de lui se tenaient debout les -courtisans. - -En ce moment les cloches de toutes les églises de la Sloboda se mirent -en branle et, par deux chemins opposés, Viazemski et Morozof entrèrent -dans le champ clos, tous deux armés en guerre. Morozof portait une -armure composée de plaques d'acier avec des incrustations d'argent; ses -brassards, ses gants et ses cuissards étaient à l'avenant. Son casque -était noir et argent. Une fine cotte de mailles descendait de ce casque -sur les épaules et était agrafée sur la poitrine par des plaques -d'argent. A sa ceinture de couleurs variées était pendu un glaive dans -un fourreau monté en argent. Au pommeau de la selle était suspendue une -hache d'armes, signe du commandement, autrefois inséparable compagne du -boyard dans ses glorieux combats, aujourd'hui trop lourde pour sa main. -Il montait un cheval gris de fer à large poitrail, couvert d'une -chabraque de velours cerise ornée de plaques d'argent. A l'armure -d'acier qui protégeait le front du coursier pendaient des glands en soie -cerise entremêlés de fils d'argent; un gland semblable mais plus grand -pendait sur le poitrail. Une chaîne en argent, à mailles plates de -différentes grandeurs, servait de brides et de rênes. Le cheval avançait -en levant très-haut ses jambes protégées par des genouillères d'argent -et en dressant fièrement sa tête; lorsque Morozof l'arrêta à environ -cinq sagènes de son adversaire, il se mit à remuer son épaisse crinière -qui tombait jusqu'au sol, à ronger son mors et à fouiller le sable du -pied avec impatience en montrant chaque fois les clous brillants de ses -larges fers. Ce coursier puissant semblait être fait exprès pour son -majestueux cavalier, sa crinière blanche s'harmonisait avec la barbe -blanche du boyard. - -L'armure de Viazemski était infiniment plus légère. Souffrant encore de -ses récentes blessures, il n'avait pas voulu mettre de cuirasse et avait -préféré une souple cotte de mailles en forme de tunique. Son col et ses -manches étincelaient de pierres précieuses. Au lieu d'un casque élevé, -le prince avait un petit casque en fer d'une courbe gracieuse, à bordure -d'or, surmonté d'une gerbe d'épis d'or ornés de saphirs. Ce casque était -muni d'une flèche, destinée à garantir le visage; mais, toujours -téméraire, Viazemski, au lieu d'abaisser cette flèche, l'avait relevée -jusqu'à la gerbe d'or qui lui servait de cimier, de manière à laisser à -découvert sa pâle figure et sa barbe foncée. La flèche apparaissait -comme une plume d'or élégamment plantée sur la coiffure d'acier. - -Le cheval d'Athanase Ivanovitch était un argamak alezan doré, couvert, -de la tête à la queue, de grelots d'argent. Au lieu de chabraque, une -peau de léopard recouvrait ses reins; son front était protégé par une -plaque d'argent sur laquelle brillaient d'énormes saphirs montés en or; -ses jambes étaient fines et nerveuses, il n'était pas ferré, un grelot -d'argent était attaché à chacun de ses pieds. Il y avait déjà quelque -temps qu'on entendait sur la place le hennissement sonore de l'argamak. -Maintenant, la tête haute, les narines ouvertes, la queue relevée, il -avançait d'un pas léger, effleurant à peine le sol, à la rencontre du -cheval de Morozof; mais, lorsque le prince rassembla les rênes pour -éviter celui-ci, son cheval fit un écart et eût franchi la chaîne si -Viazemski ne l'eût adroitement ramené à sa place. Le cheval se cabra -alors et, tournant sur ses pieds de derrière, il allait se renverser -lorsque le prince, portant son corps en avant et rendant la bride, -enfonça dans les flancs de sa monture ses éperons acérés. Le cheval fit -un saut et devint immobile. Pas un poil de sa crinière ne bougeait; ses -yeux, injectés de sang, jetaient des regards obliques et sur sa peau -transparente on voyait trembler le réseau de ses veines gonflées. - -Lorsque Viazemski parut, bruyant et brillant, comme dans une auréole de -diamants et d'or, le joueur de tympanon ne put contenir son admiration, -mais son admiration se rapportait plus au cheval qu'au cavalier. - ---Quel cheval! s'écriait-il en prenant sa tête des deux mains dans un -accès d'enthousiasme, quel cheval! jamais je n'en ai vu de pareil; il -m'en a cependant bien passé devant les yeux. Quel dommage, ajouta-t-il -mentalement, qu'il ne se soit pas égaré vers la mare maudite! - ---Dis-donc, continua-t-il gaiement en donnant un coup de coude à son -compagnon, dis-donc, imbécile, lequel des deux chevaux te va-t-il plus -au coeur? - ---Celui-là, répondit le gars en désignant du doigt le cheval de Morozof. - ---Celui-là, et pourquoi celui-là? - ---Pourquoi? parce qu'il est plus solide, répondit le gars nonchalamment. - -Le joueur de tympanon partit d'un éclat de rire, mais en ce moment -retentit la voix des hérauts d'armes. - ---Orthodoxes, proclamaient-ils aux quatre coins du champ-clos, le -jugement de Dieu va commencer entre le prince Athanase Viazemski et le -boyard Droujina Morozof, par suite de plaintes portées pour coups et -blessures, déshonneur et rapt. Orthodoxes, priez la très-sainte Trinité -qu'elle accorde la victoire au bon droit! - -La place devint muette, tous les spectateurs faisaient le signe de la -croix; le boyard préposé à l'observation des règles du combat s'approcha -du Tzar et lui dit: - ---Ordonnes-tu, sire, de commencer le combat? - ---Commencez! dit Ivan. - -Le boyard, l'okolnitchi, les répondants, les avocats, les secrétaires se -placèrent de côté. Le boyard fit un signe, les adversaires tirèrent -leurs armes. Au second signe, ils devaient fondre l'un sur l'autre, -mais, à l'extrême surprise de tous les spectateurs, Viazemski chancela -sur sa selle et lâcha ses rênes. Il fût infailliblement tombé à terre si -ses répondants et son conseiller ne fussent accourus et ne l'eussent pas -aidé à descendre de cheval. Les hommes d'écurie s'empressèrent de -retenir le cheval. - ---Emmenez-le! dit Viazemski, en regardant autour de lui avec des yeux -éteints, je me battrai à pied. - -Voyant le prince descendu de cheval, Morozof en fit autant et donna sa -monture aux écuyers; son conseiller lui présenta un grand bouclier en -cuir garni de cuivre, préparé pour le cas où le combat aurait lieu à -pied. Le conseiller de Viazemski lui apporta également un bouclier en -fer oxydé avec des ornements en or. Mais le prince n'eut pas la force de -passer son bras dans le bouclier; ses jambes se dérobaient sous lui et -il serait tombé, si on ne l'eût pas soutenu. - ---Qu'as-tu, prince? demandèrent d'une seule voix son répondant et son -conseiller en le regardant attentivement, remets-toi; quitter l'arène -équivaudrait à être battu! - ---Otez-moi cette armure! dit Viazemski d'une voix étranglée. L'herbe -m'étouffe! - -Il jeta son casque, retira sa cotte de mailles et arracha de son sein le -sachet qui contenait l'herbe bleue du marais. - ---Sois maudit, sorcier! s'écria-t-il en jetant au loin ce sachet, sois -maudit pour m'avoir trompé! - -Droujina s'approcha de Viazemski avec son épée nue. - ---Rends-toi, chien, dit-il en levant son épée, avoue ta félonie. - -Les répondants et les conseillers s'interposèrent entre le prince et -Morozof. - ---Non! répondit Viazemski, et ses yeux reprirent leur première -expression de méchanceté, il est encore trop tôt de me rendre. Tu m'as -jeté un sort, vieux corbeau. Tu as plongé ton sabre dans l'eau sainte. -Mais je me ferai remplacer et nous verrons alors qui aura le dessus. - -Une dispute s'éleva entre les conseillers des deux parties; l'un -affirmait que le jugement était prononcé en faveur de Morozof; l'autre -soutenait qu'il ne pouvait y avoir de jugement puisqu'il n'y avait pas -eu de combat. - -Le Tzar avait remarqué le mouvement de Viazemski et s'était fait -apporter le sachet qu'il avait jeté. Après l'avoir examiné avec -curiosité et défiance, il appela Maliouta: - ---Conserve cela, lui dit-il à voix basse. Et maintenant, dit-il à haute -voix, qu'on m'amène Viazemski! - ---Eh bien! Athanase, lui dit-il lorsqu'il se fut approché de lui, il -paraît que tu n'es pas de taille à lutter avec Morozof? - ---Sire, répondit le prince dont le visage était couvert d'une pâleur -mortelle, mon adversaire m'a jeté un sort. En outre, depuis que j'ai été -blessé, je n'ai pu endosser d'armure. Mes plaies se sont rouvertes; vois -comme mon sang a percé ma cotte de mailles. Permets-moi, sire, d'appeler -un amateur à ma place. - -La demande de Viazemski était irrégulière. Celui qui ne voulait pas -combattre en personne, devait le déclarer d'avance. Une fois dans -l'arène, on ne pouvait plus se faire remplacer. Mais le Tzar avait en -vue la perte de Morozof et y consentit. - ---Appelle un amateur, dit-il, il se trouvera peut-être quelqu'un de plus -vaillant que toi, mais, si personne ne se présente, Morozof aura eu -raison et tu seras livré au bourreau. - -On aida Viazemski à s'éloigner et, selon son désir, des crieurs -parcoururent le long de la chaîne en criant: - ---Qui veut, parmi les habitants de la Sloboda, de Moscou ou d'autres -lieux, se mesurer arec Morozof? Qui veut se battre pour le prince -Viazemski? Sortez, combattants volontaires, sortez pour Viazemski! - -Mais tout faisait silence et personne ne se présenta. - ---Venez, braves combattants, reprirent les crieurs. Le prince promet -tout son patrimoine à celui qui tuera Morozof et, si c'est un homme du -peuple, il lui donnera tout son or! - -Personne ne répondait; tous savaient que la cause de Morozof était -juste. Malgré toute sa haine pour Droujina, le Tzar allait prononcer le -jugement en sa faveur, lorsqu'on entendit tout à coup des cris. - ---Il vient un amateur! - -Et Mathieu Khomiak apparut dans l'enceinte. - ---Hoida! dit-il en faisant pirouetter son sabre en l'air. Approche, -boyard, je représente Viazemski. - -A la vue de Khomiak, Morozof, tenant toujours son glaive nu, s'adressa -avec dépit aux régulateurs du combat: - ---Je ne me bats pas, dit-il fièrement, avec un mercenaire. Il ne -convient pas au boyard Morozof de se mesurer avec un valet d'écurie de -Grichka Skouratof. - -Et, remettant son glaive dans son fourreau, il s'approcha de l'estrade -du Tzar. - ---Sire, dit-il, tu as permis à mon adversaire de se faire remplacer; -permets-moi donc aussi d'opposer un mercenaire à un mercenaire, ou fais -remettre l'épreuve à un autre jour. - -Quelque avide que fût Ivan Vasiliévitch de la perte de Morozof, sa -demande était trop juste pour n'y pas faire droit. Le Tzar ne voulait -pas montrer de la partialité dans un jugement de Dieu. - ---Appelle un amateur, dit-il avec colère; si tu n'en trouves pas, -bats-toi ou reconnais tes torts et marche au supplice. - -Pendant ce temps, Khomiak se promenait le long de la chaîne en faisant -tourner son sabre et en se moquant des spectateurs.--Voilà bien des -corbeaux qui se sont réunis, disait-il, et il n'y a pas parmi vous un -seul faucon! Personne de vous n'entrera donc en lice afin que je puisse -essayer mon sabre et divertir le Tzar! Il paraît qu'à force de battre le -blé, vous vous êtes démanché les bras! A force d'être étendus sur la -paille, vous vous êtes enfoncé les côtes. - ---Ah! démon, dit à demi-voix le joueur de tympanon, je te rosserais -joliment si j'avais mon sabre! Regarde, dit-il à son camarade en le -poussant, le reconnais-tu? - -Mais celui-ci n'entendait pas; il avait la bouche ouverte et il semblait -dévorer Khomiak des yeux. - ---Eh bien! continua Khomiak, il paraît qu'il n'y a pas d'amateurs! Vous -n'êtes que des mesureurs d'archines, des vendeurs de kalatches et de -chiffons! qui veut se mesurer avec moi? - ---Moi, dit subitement le gars et, saisissant à deux mains la chaîne, il -la fit passer si vivement sur sa tête que les pieux qui la soutenaient -faillirent tomber. Il se trouva ainsi dans l'arène, et semblait lui-même -étonné de sa témérité. - ---Qui es-tu? lui demanda le boyard préposé au champ-clos. - ---Qui je suis? dit-il et, réfléchissant un peu, il sourit. - -Le boyard répéta sa question. - ---Mais Mitka, répondit-il candidement et comme s'il ne comprenait rien à -cette question. - ---Merci, mon gaillard, lui dit Morozof, merci de venir défendre le bon -droit. Si tu as le dessus sur mon adversaire, je ne marchanderai pas ta -récompense. On ne m'a pas complétement dévalisé; grâce à la bonté -divine, il me reste encore assez pour te récompenser. - -Khomiak avait déjà rencontré Mitka à la mare maudite; il l'y avait vu -assommer un cheval d'un coup de bâton; mais dans cette mêlée, il n'avait -pas distingué son visage qui n'avait d'ailleurs rien de remarquable; il -ne savait donc pas à qui il allait avoir affaire. - ---Avec quoi veux-tu te battre? demanda le même boyard, regardant avec -curiosité le nouveau champion complétement désarmé. - ---Avec quoi? répéta Mitka et il se retourna, cherchant des yeux le -joueur de tympanon comme pour lui demander conseil. Mais celui-ci avait -changé de place; Mitka avait beau regarder, il ne pouvait le découvrir. - ---Eh bien! lui dit le boyard, prends un sabre, revêts une armure et -mets-toi en place. - -Mitka, troublé, regardait toujours de tous côtés. Cela amusait -infiniment le Tzar. - ---Qu'on lui donne des armes, ordonna-t-il, nous allons voir comment il -va s'en tirer. - -On apporta une armure à Mitka, mais il eut beau faire tous ses efforts, -il ne put passer son bras dans le brassard et le casque était si petit -pour sa tête qu'il ne couvrait que son sommet. Accoutré de cette façon, -Mitka, de plus en plus embarrassé, se retournait à droite et à gauche, -espérant toujours retrouver son compagnon et lui demander avis. - -Le Tzar se mit à éclater de rire. Son exemple fut suivi d'abord, par les -opritchniks, puis par tous les spectateurs. - ---Qu'avez-vous à vous écorcher la gorge? dit Mitka avec humeur, je n'ai -pas besoin de votre bonnet et de cette chemise de fer pour rosser ce -drôle. Et il montra du doigt Khomiak, tout en retirant sa cotte de -mailles. - -Les éclats de rire redoublèrent. - ---Mais avec quoi vas-tu donc te battre? demanda le boyard. - -Mitka se gratta la nuque. - ---N'auriez-vous pas un gourdin? demanda-t-il d'un ton traînard aux -opritchniks. - ---Quel est cet imbécile! lui répartirent-ils. D'où sort-il? Crois-tu que -nous nous battons comme des paysans, avec des bûches? - -Mais la figure de Mitka récréait le Tsar; il défendit qu'on le renvoyât. - ---Qu'on lui donne un gourdin, dit-il, qu'il se batte à sa manière. - -Khomiak se fâcha. - ---Sire, s'écria-t-il, ne permets pas à un paysan d'insulter ton -serviteur. J'ai toujours servi avec honneur ta Majesté comme opritchnik -et je ne me suis jamais battu à coups de bâton. - -Mais le Tzar était en veine de gaîté. - ---Tu te battras avec ton sabre, dit-il, et que le gars se batte à sa -manière. Qu'on lui donne un gourdin. Nous allons voir comment un paysan -va défendre Morozof. - -On apporta plusieurs gourdins. Mitka les examina lentement, les pesa les -uns après les autres, puis s'adressant directement au Tzar:--N'y en -a-t-il pas de plus solides? dit-il de sa voix traînante en regardant le -Tzar dans le blanc des yeux. - ---Apportez-lui un timon, dit le Tzar tout joyeux de l'effet qu'allait -produire ce timon. - -Quelques instants après, Mitka tournait réellement dans ses mains un -énorme timon que les opritchniks avaient détaché d'un chariot qui se -trouvait sur la place. - ---Eh bien! celui-là va-t-il? demanda le Tzar. - ---Cela peut aller, répondit Mitka. Et, saisissant le timon par un bout, -il le fit pirouetter au-dessus de sa tête avec une telle force qu'il -souleva un tourbillon de poussière. - ---Quel démon! murmurèrent les opritchniks. - -Le Tzar se tourna vers Khomiak: - ---Avance, toi, dit-il impérieusement. Nous allons voir, ajouta-t-il avec -ironie, comment tu t'en tireras avec ce paysan. - -Pendant ce temps, Mitka retroussait ses manches, crachait dans ses deux -mains et, saisissant le timon, il le secouait en regardant Khomiak. Sa -timidité avait disparu. - ---Eh bien! te mets-tu en garde, oui ou non? lui cria-t-il résolument. Je -vais t'apprendre à voler les fiancées! - -La situation de Khomiak, en face de l'instrument bizarre et de la force -herculéenne de Mitka, était des plus critiques. Le peuple sympathisait -évidemment avec ce dernier et commençait à railler Khomiak. La -perplexité de l'écuyer récréait le Tzar; il jouissait de ce spectacle -comme d'une chasse à l'ours et ordonna de commencer le combat. - -Mitka leva son timon et se mit à le faire tournoyer au-dessus de sa -tête, en s'approchant de Khomiak par une série de sauts obliques. C'est -en vain que Khomiak s'efforçait de saisir une seconde favorable pour -appliquer à Mitka un coup de sabre; il avait assez à faire pour éviter -le terrible timon qui, décrivant de grands cercles autour de Mitka, le -rendait invulnérable. - -A l'extrême joie des assistants et au grand divertissement du Tzar, -Khomiak ne tarda pas à reculer et à ne plus songer qu'à son salut; mais -Mitka, pareil à un ours, le poursuivait de ses sauts obliques et ne -cessait pas de faire siffler comme un ouragan le timon au-dessus de sa -tête. - ---Je t'apprendrai à voler les fiancées! répétait-il, de plus en plus -animé, cherchant à atteindre Khomiak tantôt à la tête, tantôt aux -jambes. - -La sympathie des spectateurs pour Mitka commença à se manifester par des -exclamations et ne tarda pas à se changer en enthousiasme. - ---Oui, oui! criait le peuple, oubliant la présence du Tzar, arrange-le! -courage, mon gaillard, venge Morozof et le bon droit! - -Mais Mitka ne songeait nullement à Morozof. - ---Je t'apprendrai à voler les fiancées! hurlait-il en continuant à faire -tournoyer le timon et en poursuivant Khomiak, qui faisait des gambades -désespérées pour esquiver l'effrayante massue. Les opritchniks qui -gardaient la chaîne étaient souvent obligés, pour l'éviter, de se -courber jusqu'à terre. - -Soudain un coup sourd retentit et Khomiak, atteint au flanc, fut lancé à -quelques sagènes et tomba lourdement à terre, les bras en croix. - -Des cris de joie s'élevèrent de toutes parts. - -Mitka s'élança sur Khomiak et se mit en devoir de l'étrangler. - ---Assez! assez! s'écrièrent les opritchniks. - -Maliouta se baissa vivement à l'oreille du Tzar. - ---Sire, dit-il d'une voix haletante, arrête ce diable; Khomiak est le -meilleur des opritchniks. - ---Tirez cet imbécile par les jambes, cria le Tzar, jetez-lui des seaux -d'eau sur la tête, mais ne lui faites pas de mal! - -C'est à grande peine que les opritchniks réussirent à faire lâcher prise -à Mitka. - -Lorsqu'ils relevèrent Khomiak, il n'était déjà plus en vie. Pendant -qu'ils étaient occupés à l'examiner, le joueur de tympanon se glissa à -côté de Mitka et le tira par le pan de son habit. - ---Suis-moi, brute, lui dit-il dans l'oreille, si tu ne veux pas laisser -ici ta tête. - -Et tous deux disparurent dans la foule affolée. - - - - -CHAPITRE XXXII - -LE TALISMAN DE VIAZEMSKI. - - -Le Tzar fit appeler Morozof. - -La place redevint muette; tous regardaient le Tzar en retenant leur -haleine. - ---Droujina, dit majestueusement Ivan en se levant, le jugement de Dieu -t'a justifié à mes yeux. Dieu a permis qu'en terrassant ton adversaire -tu prouves à tous la justice de ta cause; aussi ma bienveillance ne te -fera-t-elle plus défaut. Ne quitte pas la Sloboda sans mon autorisation. -Mais ce n'est que la moitié de l'affaire, ajouta-t-il d'une voix -lugubre. Qu'on m'amène Viazemski. - -Lorsque celui-ci s'avança, le Tzar le dévisagea avec une indéfinissable -expression. - ---Athanase, lui dit-il enfin, tu sais que je tiens ma parole. J'avais -décidé que celui de vous deux qui dans sa personne ou dans celle de son -remplaçant serait vaincu en champ-clos, recevrait la mort. Ton -remplaçant a été vaincu, Athanase! - ---Eh bien! Sire, répondit résolument le prince, ordonne qu'on me tranche -la tête. - -Un sourire étrange se dessina sur les lèvres d'Ivan. - ---Trancher la tête, dit-il d'une voix où la colère dominait l'ironie, tu -t'imagines donc qu'on ne fera que te trancher la tête? Cela pourrait -être si tu n'étais uniquement coupable qu'envers Morozof, mais tu as à -me répondre d'autres crimes. Maliouta, donne-moi son sachet. - -Et, prenant des mains de Maliouta le sachet que Viazemski avait jeté à -terre, Ivan le leva en l'air.--Et ceci, dit-il en jetant un regard -terrible sur Viazemski, qu'est-ce que c'est?--Le prince voulut -s'excuser, le Tzar ne lui en laissa pas le temps.--Sujet traître et -félon, s'écria-t-il d'une voix qui fit courir le frisson dans les veines -de tous les assistants, félon infâme! je t'ai approché de mon trône, je -t'ai élevé, comblé de faveurs. Comment as-tu reconnu tout cela? Dans la -fange de ton coeur, tu as nourri, comme des serpents, des pensées -traîtresses contre moi, le Tzar! Tu as eu recours à des sortiléges et ce -n'est que pour atteindre plus sûrement ton but que tu m'as demandé de -t'inscrire dans les opritchniks. Car, qu'est-ce que les opritchniks? -continua Ivan en regardant autour de lui et en élevant la voix pour être -entendu de tous. Je suis placé par Dieu à la tête du peuple orthodoxe -pour le cultiver comme le maître de la vigne. Mes boyards, ma douma, mes -okolnitchis ont refusé de m'aider dans cette oeuvre, ils ont médité ma -perte; j'ai repris alors ma vigne de leurs mains, je l'ai confiée à -d'autres et ces autres sont les opritchniks. J'en fais maintenant juge -tout le monde: que mérite un invité qui arrive au festin sans être -revêtu d'habits de fête? Comment s'expriment à son sujet les Saintes -Écritures? «Après lui avoir lié les mains et les pieds, prenez-le et -jetez-le dans les ténèbres où on n'entend que des pleurs et des -grincements de dents!» - -Ivan parla ainsi et le peuple écoutait en silence ce nouveau commentaire -de la parabole de l'Évangile; il n'aimait pas Viazemski, mais il était -cependant ému de cette chute subite du puissant favori. Pas un -opritchnik n'osa aventurer une syllabe pour la défense de Viazemski; la -terreur était peinte sur tous les visages. Seul Maliouta paraissait -n'éprouver aucune émotion; ses yeux sanguinaires laissaient voir qu'il -était disposé à exécuter sans délai les ordres du Tzar. Il n'y avait que -la physionomie de Basmanof qui exprimât une joie féroce, qu'il -s'efforçait vainement de masquer par de l'indifférence. - -Viazemski jugea inutile de s'excuser. Il connaissait Ivan. Il se prépara -à supporter courageusement les tortures qui l'attendaient; il tint à se -montrer ferme et digne. - ---Emmenez-le, dit le Tzar; je lui ferai infliger le même supplice qu'au -brigand qui a osé s'introduire dans ma chambre à coucher et qui attend -ma vengeance. Quant au sorcier qu'il fréquentait, qu'on le trouve et -qu'on l'amène à la Sloboda. La question lui fera faire des aveux. La -fureur du prince de ce monde est grande,--continua Ivan en levant les -yeux au ciel,--pareil au lion rugissant, il rôde autour de moi cherchant -à me dévorer et il trouve des complices même parmi mes proches. Mais -j'ai confiance en Dieu et, avec son aide, je ne permettrai pas à la -trahison de s'implanter en Russie. - -Ivan descendit de l'estrade, monta à cheval et rentra au palais escorté -par une troupe silencieuse d'opritchniks. - -Maliouta s'approcha de Viazemski une corde à la main. - ---Pardonne-moi, prince, lui dit-il avec un méchant sourire en lui liant -les mains, nous autres valets, nous ne faisons qu'exécuter les -ordres!--Et, assisté de sa garde, il emmena le prince en prison. - -Le peuple se dispersa en silence en ne parlant qu'à demi-voix de ce -qu'il venait de voir et d'entendre, et la place, naguère si pleine de -monde, redevint déserte. - - - - -CHAPITRE XXXIII - -LE TALISMAN DE BASMANOF. - - -On appliqua la question à Viazemski, on ne parvint par aucune souffrance -à lui arracher une seule parole. Il supporta avec une force de volonté -inouïe les atroces tortures au moyen desquelles Maliouta voulait lui -faire reconnaître le crime de lèse-majesté. Soit orgueil, soit mépris, -soit que la vie lui fût devenue odieuse, il ne chercha même pas à -atténuer l'effet de la délation de Basmanof en disant qu'il l'avait -rencontré lui-même au moulin. - -Par ordre du Tzar, le meunier fut arrêté et secrètement conduit à la -Sloboda; on ne le mit pas immédiatement à la question. - -Basmanof attribua le résultat de sa dénonciation à la vertu du -_tirlitch_, qu'il ne quittait pas, et il doutait d'autant moins de la -puissance de cette herbe qu'Ivan ne paraissait avoir sur lui aucun -soupçon, le taquinait comme par le passé et continuait à lui témoigner -de la bienveillance. Débarrassé de son principal rival, se voyant -grandir dans la faveur du Tzar, ignorant l'emprisonnement du meunier, -Basmanof devint plus arrogant que jamais. Suivant la recommandation du -sorcier, il regardait hardiment le Tzar dans le blanc des yeux, -plaisantait librement avec lui et répondait impudemment à ses -plaisanteries. Ivan souffrait tout cela patiemment. - -Un jour qu'il faisait avec ses favoris (et Basmanof avec son père -étaient du nombre) une de ses promenades habituelles dans les -monastères, le Tzar, après avoir assisté à la messe, entra chez -l'igoumène et daigna s'asseoir à sa table. Il était assis au réfectoire -à la place d'honneur, sous les saintes images; tous ses favoris, sauf -Maliouta qui ne faisait pas cette fois partie de la pieuse expédition, -étaient adossés le long des murs; l'igoumène apportait, sur la table, -avec force inflexions, du miel, diverses confitures, des jattes de lait -fumant et des oeufs frais. Le Tzar était en bonne veine; il goûtait de -chaque plat, plaisantait avec affabilité, discourait sur les choses -sacrées. Il était plus familier que jamais avec Basmanof, ce qui ne -faisait qu'augmenter la confiance de celui-ci dans la vertu infaillible -du _tirlitch_. - -Tout à coup on entendit le pas d'un cheval. - ---Féodor, dit le Tzar, vois un peu qui nous arrive là? - -Basmanof n'avait pas eu le temps d'atteindre la porte lorsqu'elle -s'ouvrit et Maliouta apparut. L'expression de sa figure était -mystérieuse; une joie féroce brillait dans ses yeux. - ---Entre, Maliouta, dit amicalement le Tzar, quelle nouvelle nous -apportes-tu? - -Maliouta franchit le seuil et, après avoir échangé un coup d'oeil avec -le Tzar, il se mit à honorer les saintes images. - ---D'où viens-tu? demanda le Tzar, comme s'il ne se fût nullement attendu -à le voir. - -Mais Maliouta ne se pressait pas de répondre. Il salua le Tzar et -s'approcha de l'igoumène.--Ta sainte bénédiction, mon père! lui dit-il -en s'inclinant et en jetant en même temps un regard oblique sur -Basmanof, qui fut subitement saisi d'un mauvais pressentiment. - ---D'où viens-tu? répéta le Tzar en clignant de l'oeil à Maliouta. - ---De la prison, Sire, où j'ai fait subir la torture au sorcier. - ---Eh bien? demanda le Tzar, en jetant sur Basmanof un regard à la -dérobée. - ---Il bredouille toujours, il est difficile de le comprendre. Cependant, -lorsque nous nous sommes mis à lui briser les articulations, nous avons -fini par comprendre ceci: «Viazemski n'était pas le seul qui me -visitait; Féodor Basmanof est venu aussi, il m'a pris une herbe qu'il -porte au cou.» - -Maliouta lança de nouveau un regard oblique sur Basmanof. - -Celui-ci n'avait plus figure humaine. Son arrogance avait complétement -disparu. - ---Père, dit-il en faisant un suprême effort pour paraître calme, le -sorcier me calomnie pour se venger de ce que je l'ai dénoncé à ta -Majesté. - ---Et lorsque nous avons commencé à lui brûler la plante des pieds, -continua Maliouta, il nous a déclaré que cette racine était nécessaire à -Basmanof pour jeter un sort sur ta santé. - -Ivan fixa sur Basmanof un regard qui le fit chanceler. - ---Batiouchka Tzar, lui dit-il, comment peux-tu te fier aux radotages de -ce meunier? Si je m'étais concerté avec lui, je ne te l'aurais pas -dénoncé. - ---Nous allons voir. Déboutonne ton caftan, nous allons voir ce que tu as -au cou. - ---Que voulez-vous que j'aie, sinon la croix et des médailles? dit -Basmanof d'une voix qui avait perdu son assurance. - ---Déboutonne ton caftan! répéta Ivan Vasiliévitch. - -Basmanof défit convulsivement le haut de son vêtement. Voici, dit-il au -Tzar en lui présentant une chaîne avec des images. Mais le Tzar eut le -temps de remarquer un cordon de soie passé au cou de Basmanof.--Et -qu'est-ce que ceci? dit-il en défaisant lui-même l'agrafe de saphir qui -retenait la chemise de Basmanof et en retirant le cordon avec un sachet. - ---Ceci, balbutia Basmanof, en faisant un effort désespéré, c'est, -Sire..., la bénédiction maternelle... - ---Voyons la bénédiction maternelle.--Ivan passa le sachet à -Griazny.--Découds-moi cela, dit-il. - -Griazny donna au sachet un coup de couteau et répandit quelque chose sur -la table. - ---Eh bien, qu'est-ce que cela? demanda le Tzar. - -Tous se baissèrent avec curiosité sur la table et constatèrent des -racines mêlées à des os de grenouilles. L'igoumène fit un immense signe -de croix. - ---C'est avec cela que ta mère t'a béni? demanda Ivan en ricanant. - -Basmanof tomba à ses pieds.--Pardonne, sire, à ton esclave, s'écria-t-il -saisi de frayeur. Ton indifférence me déchirait le coeur; pour rentrer -en faveur auprès de toi, j'ai demandé au meunier cette racine. C'est le -_tirlitch_, Sire! Le meunier me l'a donné pour que tu me rendes tes -bonnes grâces, mais, Dieu le sait, je n'ai jamais conspiré contre toi. - -Et les os de crapaud? demanda Ivan, jouissant du désespoir de Basmanof, -dont l'impudence l'ennuyait depuis longtemps. - ---Je n'en savais rien, Sire, Dieu m'en est témoin! - -Ivan Vasiliévitch se tourna vers Maliouta.--Tu dis que le sorcier a -avoué que Basmanof venait chez lui pour me jeter un sort? - ---Oui, Sire.--Et Maliouta se tordit la bouche tout rayonnant du malheur -de son ancien ennemi. - ---Que veux-tu, Fedioucha, continua le Tzar en plaisantant, il faut te -confronter avec le sorcier. On lui a déjà appliqué la question; il faut -en goûter à ton tour, car sans cela on dira que le Tzar la fait subir -aux paysans et ménage ses opritchniks. - -Basmanof se traîna aux pieds d'Ivan.--Mon radieux soleil, s'écria-t-il, -en saisissant le bas de la robe du Tzar, ne me perds pas. Souviens-toi -comme je t'ai servi, comme je ne me suis refusé à aucun de tes caprices. - -Ivan se détourna. - -Basmanof au désespoir se précipita vers son père.--Mon père, dit-il à -travers ses sanglots, suppliez le Tzar de m'accorder la vie! Qu'on me -donne, non plus une robe de femme, mais un vêtement de fou! Je serai -heureux de servir de bouffon à Sa Majesté! - -Mais le vieux Basmanof était inaccessible même au sentiment de la -paternité. Il craignait, en venant au secours de son fils, de tomber -lui-même en disgrâce.--Arrière, dit-il en repoussant son fils, arrière, -impur! Celui qui conspire contre le souverain n'est plus mon fils! va où -t'envoie Sa Majesté! - ---Saint igoumène, hurla Basmanof en se traînant des genoux de son père -vers le moine, saint igoumène, intercédez pour moi! - -Mais l'igoumène était lui-même plus mort que vif; il tenait ses yeux -attachés à la terre et tremblait de tous ses membres. - ---N'importune pas le père igoumène, dit froidement Ivan. S'il le faut, -il chantera pour toi un _De profundis_. - -Basmanof jeta autour de lui un regard suppliant, mais il ne rencontra -que des visages hostiles ou terrifiés. - -Alors une métamorphose s'opéra dans son coeur. Il comprit qu'il ne -pouvait éviter la torture, que celle-ci équivalait à la mort; il comprit -qu'il n'avait plus rien à ménager et cette conviction lui rendit -courage. Il se leva, se redressa et, passant sa main dans sa ceinture, -il regarda Ivan avec un sourire insolent: Sire, lui dit-il, en secouant -ses longs cheveux et en faisant sonner ses boucles d'oreilles, je vais -par ton ordre à la torture et à la mort. Laisse-moi te remercier une -dernière fois pour toutes tes caresses. Je n'ai rien comploté contre -toi, mais tous mes péchés sont les tiens. Lorsqu'on me conduira au -supplice, je les raconterai tous au peuple. Et toi, père igoumène, -écoute maintenant ma confession... - -Les opritchniks, son père lui-même ne le laissèrent pas continuer; ils -l'entraînèrent dans la cour, où Maliouta le garrotta sur un cheval et -l'emmena à la Sloboda. - ---Tu vois, père, dit Ivan à l'igoumène, combien je suis entouré -d'ennemis connus et cachés! Priez Dieu pour moi, indigne, afin qu'il me -permette d'achever ce que j'ai commencé, afin que, nonobstant mes -nombreux péchés, je puisse extirper la trahison. - -Le Tzar se leva et, après avoir fait le signe de la croix devant les -images, il demanda à l'igoumène sa bénédiction. L'igoumène et toute la -communauté accompagnèrent en tremblant le Tzar jusqu'à la clôture, où -ses écuyers tenaient en bride des chevaux richement harnachés; et, -longtemps après que le Tzar et sa suite eurent disparu dans un nuage de -poussière et qu'on n'entendait plus le sabot des chevaux, les moines -étaient encore à la même place, les yeux baissés, n'osant lever la tête. - - - - -XXXIV - -LE CAFTAN DU FOU. - - -Dans le courant de la même matinée, deux stolniks se présentèrent devant -Morozof, toujours retenu à la Sloboda, pour l'inviter à la table du -Tzar. - -Lorsque Droujina Andréevitch arriva au palais, les salles étaient -remplies d'opritchniks, les tables étaient garnies et des serviteurs, -richement vêtus, préparaient la châle. Le boyard vit qu'il était seul -invité et en augura que le Tzar voulait l'honorer particulièrement. Les -cloches du palais se mirent en branle, les clairons retentirent, le Tzar -entra avec un visage bienveillant et affable, suivi de l'archimandrite -de Tchoudovo, de Basile Griazny, d'Alexis Basmanof, de Boris Godounof et -de Maliouta Skouratof. Après avoir reçu et rendu des saluts, le Tzar -prit sa place et chacun prit la sienne selon son grade; il n'en restait -plus qu'une vacante, au-dessous de Godounof. - ---Assieds-toi, boyard Droujina, lui dit aimablement le Tzar en désignant -la place vide. - -La figure de Morozof devint pourpre. - ---Sire, répondit-il, comme Morozof s'est conduit jusqu'ici, ainsi il se -conduira jusqu'à sa mort. Je suis trop vieux pour changer d'habitudes. -Disgracie-moi de nouveau, éloigne-moi de toi, mais je ne m'asseoirai pas -au-dessous de Godounof. - -Tout le monde se regarda étonné, mais le Tzar s'attendait à cette -réponse. L'expression de sa figure resta calme. - ---Boris, dit-il à Godounof, il y aura bientôt deux ans, je t'ai livré -Droujina pour une pareille réponse. Il paraît que c'est à moi de changer -mes habitudes. Je ne dois plus apparemment gouverner les boyards, mais -me laisser gouverner par eux. Je ne suis plus maître dans mon humble -demeure. Il faudra que je la quitte piteusement et que je me retire bien -loin avec mes gens. Tu verras, Boris, qu'ils me chasseront, moi, pauvre -malheureux, de mon logis, comme ils m'ont chassé de Moscou! - ---Sire, dit humblement Godounof, désireux de tirer Morozof de ce mauvais -pas,--ce n'est pas à nous mais à toi de décider tout ce qui a rapport -aux places que chacun doit occuper. Les vieillards tiennent à leurs -habitudes; n'en veux pas à Morozof de ce qu'il tient aux anciennes -coutumes; permets-moi de m'asseoir au-dessous de lui: à ta table, toutes -les places sont bonnes. - -Et Godounof se levait déjà pour changer de place, lorsqu'un regard -d'Ivan le fit se rasseoir.--Le boyard Droujina est en effet très-vieux, -dit-il tranquillement. - -Cette modération, en face d'une désobéissance flagrante, remplit l'âme -des assistants d'une attente inquiète. Tout le monde sentait qu'il se -préparait quelque chose d'extraordinaire, personne ne devinait comment -éclaterait la colère du Tzar, dont on voyait les signes précurseurs dans -un tremblement nerveux qui traversait son visage comme le reflet d'un -lointain éclair. Toutes les poitrines étaient oppressées comme à -l'approche d'un orage. - ---Oui, reprit Ivan, le boyard Droujina est très-vieux mais son esprit -est demeuré jeune. Il aime à plaisanter. Moi aussi j'aime à rire et ne -suis pas ennemi de la gaieté dans les loisirs que nous laissent les -affaires et la prière. Or, depuis que mon fou Notgef est trépassé, -personne ne me divertit plus. Ce métier semble plaire à Morozof; comme -je lui ai promis ma faveur, je l'élève à la dignité de mon premier fou. -Apportez ici le caftan du fou et mettez-le à Morozof. - -Le tremblement nerveux se dessina davantage sur la face d'Ivan, mais sa -voix resta calme. - -Morozof était resté immobile à sa place, comme frappé de la foudre. De -pourpre il devint livide, tout son sang afflua au coeur, ses yeux -lançaient des éclairs et ses épais sourcils se froncèrent d'une façon si -menaçante que la figure du vieux boyard parut encore plus terrible que -celle du Tzar. Il n'en croyait pas ses oreilles; il ne pouvait imaginer -que le Tzar voulût le déshonorer publiquement, lui, Morozof, le fier -guerrier dont les anciens services et la vaillance étaient connus de -tout le monde. Il demeurait silencieux, immobile, comme s'il attendait -que le Tzar retirât ses paroles. Mais celui-ci avait mûri cette idée -depuis le moment où Basmanof, pour éviter la torture, lui avait proposé -de devenir son fou: cette scène était préméditée. A un signe d'Ivan, -Basile Griazny se leva et s'approcha de Droujina en tenant un vêtement -bigarré, mi-partie de brocart et de drap grossier, fait de morceaux -rajustés, couvert de grelots et de clochettes. - ---Revêts ceci, dit Griazny, le grand Tzar t'honore du caftan de son -défunt fou Notgef. - ---Arrière, s'écria Morozof en repoussant Griazny, n'ose pas toucher le -boyard Morozof, toi dont les ancêtres ont servi les miens en qualité de -valets de chenil! - -Et se tournant vers Ivan:--Sire, dit-il, d'une voix tremblante -d'indignation, retire tes paroles et fais-moi donner la mort: ma tête -t'appartient mais non pas mon honneur! - -Ivan regarda les opritchniks.--Vous voyez bien que j'avais raison, il -aime à plaisanter. Ne voilà-t-il pas que je ne suis plus libre -d'investir quelqu'un d'une dignité! - ---Sire, reprit Morozof, je te supplie, au nom du Dieu tout-puissant, de -retirer tes paroles. Tu n'étais pas encore au monde lorsque ton défunt -père m'honorait déjà. C'était lorsque, avec Khabar Simski, je battis les -Tchouvaches et les Tchérémisses sur la Sviaga; lorsque, avec les princes -Odoéfski et Mstislaviski, je chassai de l'Oka le khan de Crimée et -préservai Moscou d'une invasion tatare. J'ai versé mon sang au service -de ton père et au tien; je suis criblé de blessures. Je n'ai ménagé ma -tête ni sur les champs de bataille, ni dans les conseils; c'est moi qui -t'ai soutenu, toi et ta mère, contre les Chouiski et les Bielski. Je -n'ai jamais ménagé que mon honneur et je n'ai jamais permis à qui que ce -fût au monde d'y porter atteinte. Est-ce bien toi qui viendrais -aujourd'hui déshonorer mes cheveux blancs? Est-ce toi qui voudrais -insulter l'ancien et fidèle serviteur de ton père? Ordonne qu'on me -tranche la tête; j'irai avec joie à l'échafaud comme autrefois j'allais -avec joie aux combats! - -Tout le monde se taisait, ému par les nobles paroles de Morozof. Au -milieu de ce silence général, la voix d'Ivan se fit de nouveau entendre. - ---Assez parlé, dit-il sévèrement et sa figure respirait la rage, ton -stupide bavardage m'a prouvé que tu seras un excellent fou. Endosse le -justaucorps et plus de raisonnements! Aidez-le, continua-t-il, en -s'adressant aux opritchniks, il a l'habitude d'être servi. - -Si Morozof eût cédé ici, s'il se fût jeté humblement aux pieds du Tzar -en le priant de lui faire grâce, il se peut qu'Ivan n'eût pas donné -suite à sa terrible plaisanterie. Mais l'attitude de Droujina était -fière, sa voix était ferme, son caractère indomptable perçait même dans -la prière qu'il venait d'adresser à Ivan et c'est ce que ce dernier ne -pouvait supporter. Le Tzar ressentait une haine invincible pour tous les -caractères forts; une des causes qui avaient déterminé la disgrâce de -Viazemski était précisément son énergie. - -En un clin d'oeil les opritchniks enlevèrent l'habit de Morozof et le -vêtirent de la veste aux grelots. Après les dernières paroles du Tzar, -Morozof n'opposa plus aucune résistance. Il se laissa costumer et -regarda, sans ouvrir la bouche, les opritchniks qui ajustaient en riant -les plis de son vêtement de fou. Il se concentra en lui-même et se -recueillit. - ---Et le bonnet que vous avez oublié! s'écria Griazny en mettant sur la -tête de Morozof une coiffure bariolée. Puis, il fit un pas en arrière -et, le saluant profondément, il lui dit:--Droujina Morozof, nous te -saluons et te complimentons sur ta nouvelle dignité. Divertis-nous comme -nous divertissait ton prédécesseur. - -Morozof souleva la tête et parcourut du regard toute l'assemblée.--C'est -bien, dit-il, d'une voix haute et ferme, j'accepte la nouvelle grâce du -Tzar. Le boyard Morozof ne pouvait s'asseoir au-dessous de Godounof, -mais la place du fou du Tzar est entre les Griazny et les Basmanof. -Place au fou de sa majesté! laissez passer le fou et écoutez comment il -va divertir le Tzar Ivan Vasiliévitch. - -Et d'un geste Morozof écarta les opritchniks. Il s'approcha alors de la -table du Tzar, s'assit sur un banc en face d'Ivan avec un air de dignité -aussi grand que si, au lieu de la veste d'un fou, il eût été revêtu d'un -manteau royal. - ---Comment donc te divertir, sire? demanda-t-il en appuyant ses coudes -sur la table et en regardant le Tzar en face. Ce n'est pas facile, rien -ne peut plus t'étonner. Quelles plaisanteries n'ont pas été faites en -Russie depuis que tu y règnes! Tu te divertissais, lorsque encore -adolescent, tu écrasais le peuple dans les rues sous les pieds de ton -cheval; tu te divertissais lorsqu'à une chasse tu ordonnais à tes valets -de chien d'égorger le prince Chouiski; tu te divertissais, lorsque les -députés de Pskof, étant venus se plaindre de leur namiestnik, tu fis -couler sur leurs barbes de la poix bouillante. - -Les opritchniks voulurent s'élancer sur Morozof: le Tzar les retint par -un signe. - ---Tout cela, continua Morozof, n'était que des amusements d'enfants qui -t'ennuyèrent bientôt. Tu contraignis les hommes les plus marquants à se -faire moines et tu outrageais leurs femmes et leurs filles. Cela ne -tarda pas aussi à t'ennuyer. Alors tu choisis tes meilleurs serviteurs -et tu les livras aux tortures. Cela fut plus amusant mais ne dura pas -non plus longtemps. On ne peut pas toujours insulter le peuple et les -boyards. Il fallait insulter l'église du Christ! tu as appelé à toi la -canaille, tu l'as costumée en moines, tu t'es affublé toi-même d'un froc -et alors aux assassinats de la journée succédait pendant la nuit le -chant des psaumes. Couvert de sang, tu chantais, tu sonnais, tu as -presque célébré la messe. Ce divertissement est le plus plaisant de tous -ceux que tu as inventé jusqu'ici. Que te dire encore, sire? Comment -encore te divertir? Je te dirai ceci: tandis que tu danses masqué avec -les opritchniks, tandis que tu sonnes les matines et que tu t'abreuves -de sang, Sigismond se prépare à t'attaquer à l'occident, les Allemands -et les Tchoudes vont t'écraser au nord et les Tatars apparaissent à -l'orient et au midi. La horde fondra sur Moscou et tu n'auras pas un -seul voiévode pour sauver les choses saintes. Les églises brûleront avec -les saintes reliques. Les temps de Baty reviendront, et toi, Tzar de -toutes les Russies, tu te traîneras aux pieds du Khan et, à genoux, tu -baiseras ses étriers... - -Morozof se tut. - -Personne n'avait interrompu son discours: il avait ôté à tous la -respiration. Le Tsar écoutait le corps penché en avant, blême, les yeux -flamboyants, l'écume aux lèvres. Il serrait convulsivement les bras de -son fauteuil, il semblait craindre de perdre le moindre mot de Morozof; -il les notait dans sa mémoire pour punir chacun par une torture -particulière. Tous les opritchniks étaient pâles; personne ne se -décidait à regarder le Tzar. Les yeux baissés, Godounof n'osait respirer -pour ne pas attirer l'attention sur lui. Maliouta lui-même était mal à -l'aise. - -Soudain Griazny saisit un couteau, se précipita vers Ivan et dit, en -montrant Morozof: - ---Permets-moi, sire, de lui fermer la gueule. - ---N'ose pas, dit le Tzar, à peine intelligiblement et étouffant -d'émotion, laisse le aller jusqu'au bout. - -Morozof promena fièrement son regard. - ---Tu veux encore des facéties, sire? Soit! De tous tes fidèles -serviteurs il n'en restait plus qu'un d'antique race; tu ajournais son -supplice, soit que tu craignisses la colère divine, soit que tu n'eusses -pas trouvé de torture digne de lui. Il vivait loin de toi dans la -disgrâce; il semblait que tu pouvais l'oublier, mais tu n'oublies -personne. Tu lui envoyas ton maudit Viazemski, pour qu'il brûlât sa -maison et lui enlevât sa femme. Lorsqu'il vint te demander de juger -Viazemski, tu l'obligeas à se battre espérant bien qu'il serait battu. -Mais Dieu ne l'a pas permis, il a montré le bon droit. Qu'as-tu fait -alors, sire? Alors, continua Morozof, et sa voix trembla et toutes tes -sonnettes du caftan se mirent en branle, le vieux boyard ne te parut pas -suffisamment insulté et tu résolus de le déshonorer d'une manière qui -n'avait pas eu jusqu'ici d'exemple. Alors, s'écria Morozof en se levant -et en repoussant la table, tu l'as revêtu de la veste d'un fou et lui as -ordonné, à lui, qui a sauvé Toula et Moscou, de te divertir toi et toute -cette canaille qui t'entoure! - -L'aspect du vieux voiévode était menaçant; il était debout, les bras -étendus, au milieu des opritchniks frappés de stupeur. Le caractère -grotesque de ses vêtements avait disparu. La foudre étincelait sous ses -sourcils froncés. Sa barbe blanche tombait majestueusement sur sa -poitrine qui avait reçu naguère bien des coups de l'ennemi et qui -n'était maintenant recouverte que d'une étoffe bigarrée, et dans son -regard irrité il y avait tant de dignité, tant de noblesse, qu'à côté de -lui Ivan Vasiliévitch paraissait petit. - ---Sire, reprit-il en élevant encore la voix, Morozof, ton nouveau fou -est devant toi, écoute sa dernière plaisanterie! Tant que tu vivras, les -lèvres du peuple russe demeureront scellées par la terreur; mais ton -règne sauvage aura un terme, il ne restera plus sur la terre que le -souvenir de tes actions, et ton nom sera maudit et exécré, de génération -en génération, jusqu'au jour du jugement dernier! Alors des centaines, -des milliers de spectres, hommes, femmes, enfants, vieillards, torturés, -égorgés par toi, se présenteront devant Dieu et se lèveront contre toi, -leur bourreau! En ce jour terrible, moi aussi je serai là, vêtu comme à -présent, et je te demanderai l'honneur que tu as ravi à mes cheveux -blancs. Alors, tu n'auras plus à côté de toi tous ces gens pour fermer -la bouche des malheureux. Le Juge suprême les écoutera et tu seras jeté -dans les flammes éternelles! - -Morozof se tut et lançant un méprisant regard sur les favoris du Tzar, -il leur tourna le dos et s'éloigna lentement. Personne ne songea à -l'arrêter. Il traversa majestueusement les rangées de tables et ce ne -fut que lorsqu'on n'entendit plus le son de ses clochettes que les -opritchniks revinrent à eux. Maliouta se leva le premier et murmura à -Ivan Vasiliévitch:--Ordonnes-tu d'en finir tout de suite avec lui ou de -l'enfermer, en attendant, en prison? - ---En prison, décida Ivan, respirant à peine. Mais ne t'avise pas de le -torturer afin qu'il crève trop tôt; tu m'en réponds sur ta tête. - -Le soir le Tzar eut une conférence particulière avec Maliouta. - -Les Kolichef, parents du métropolite destitué Philippe, depuis longtemps -sous la main de Maliouta, avaient en partie avoué le crime dont on les -accusait; ils étaient suffisamment convaincus, dans la pensée d'Ivan, de -haute trahison par les dépositions de leurs amis et de leurs valets, qui -ne purent tous endurer les terribles tortures qu'on leur faisait subir. -Bien des personnes furent compromises dans cette affaire, furent -arrêtées et torturées soit à Moscou, soit à la Sloboda. Celles-ci en -désignaient d'autres; le chiffre des torturés augmentait chaque jour et -s'était déjà élevé à trois cents. Soucieux de l'opinion des puissances -étrangères, Ivan résolut d'ajourner, jusqu'au départ des ambassadeurs -lithuaniens qui se trouvaient alors à Moscou, l'exécution générale de -tous les condamnés et, afin que l'effet de cette exécution fût plus -terrible, épouvantât davantage tous les criminels futurs, il voulut -qu'elle eût lieu à Moscou en présence de tout le peuple. Le Tzar décida -aussi que Viazemski et Basmanof seraient exécutés le même jour. En -qualité de sorcier, le meunier devait être brûlé vif; pour Korchoun, qui -avait osé pénétrer dans la chambre à coucher du Tzar et qui, depuis -lors, était réservé pour un supplice solennel, Ivan avait imaginé des -tortures exceptionnelles comme on n'en avait encore jamais vu et qui -seraient également appliquées à Morozof. - -Le Tzar discuta les détails de cette exécution générale jusqu'à une -heure fort avancée de la nuit; les coqs avaient déjà chanté deux fois -lorsqu'il daigna congédier Maliouta et se retira pieusement dans son -oratoire. - - - - -CHAPITRE XXXV - -LE SUPPLICE. - - -Le lendemain du départ des ambassadeurs lithuaniens, les habitants de -Moscou virent des préparatifs effrayants. - -Une quantité de potences furent élevées sur la grande place du marché au -milieu de Kitay-gorod. Çà et là se dressaient quelques billots. Un peu -plus loin, une immense chaudière en fer était suspendue à une charpente -construite à cet effet. D'un autre côté, on voyait un poteau isolé avec -des chaînes rivées; à son pied, des ouvriers apprêtaient un bûcher. -Entre les gibets étaient éparpillés des engins de tortures inconnues qui -éveillaient dans le peuple des hypothèses pleines d'épouvante et -serraient d'avance le coeur. - -Peu à peu, tous ceux qui étaient venus au bazar pour vendre ou acheter, -se dispersèrent terrifiés. Non-seulement la place, mais encore toutes -les rues adjacentes devinrent désertes. Les habitants s'enfermèrent dans -leurs logis en parlant à demi-voix de l'événement qui se préparait. Le -bruit des terribles préparatifs se répandit dans tout Moscou et un -silence de mort régna partout. Les boutiques se fermaient, personne ne -se montrait dans les rues, on n'y entendait que galoper de temps en -temps les courriers du Tzar qui venait de descendre dans son habitation -favorite à l'Arbat. Dans le Kitay-gorod, on n'entendait d'autre bruit -que celui de la hache des charpentiers et la voix des opritchniks qui -dirigeaient leurs travaux. Lorsque vint la nuit, ces bruits cessèrent et -la lune, s'élevant au-dessus des murs crénelés du Kitay-gorod, éclaira -la place déserte, hérissée de pals et de potences. Pas une fenêtre -n'était éclairée, tous les volets étaient hermétiquement clos; c'est à -peine si on distinguait parfois la faible lumière des petites lampes, -brûlant devant les images extérieures des églises. Cependant, personne -ne ferma l'oeil cette nuit: tous priaient en attendant l'aube. - -Cette matinée fatale arriva enfin; elle fut inaugurée par le croassement -d'une nuée de corbeaux, qui, pressentant la curée, arrivaient de toutes -parts dans le Kitay-gorod, tournoyaient au-dessus de la place, -couvraient en bandes noires les croix des églises, les crêtes des toits -et les traverses des gibets. Puis, on entendit de loin et se rapprochant -de plus en plus des tambourins et des tymbales et on vit les opritchniks -à cheval, s'avançant cinq de front. Les musiciens les précédaient pour -faire écarter le peuple et faire place au Tzar; mais cette fois ils -avaient beau agiter leurs instruments, on ne voyait nulle part âme qui -vive. Derrière les opritchniks venait le Tzar en personne, à cheval, en -grand costume, le carquois à la selle, l'arc doré derrière le dos. Son -casque était surmonté d'une image représentant le Sauveur, la Mère de -Dieu, saint Jean-Baptiste et plusieurs autres saints. La chabraque de sa -selle étincelait de pierres précieuses; au cou de son cheval était -pendue, sous forme de talisman, une tête de chien. A ses côtés marchait -le Tzarévitch, derrière lui la foule des courtisans, trois par trois, -puis 300 individus condamnés à mort: enchaînés, épuisés par les -tortures, ils pouvaient à peine se traîner, malgré les bourrades des -opritchniks. Un nombreux détachement de cavaliers fermait la marche. - -Lorsque le cortége fut entré dans le Kitay-gorod et que toutes les -troupes eurent mis pied à terre autour des gibets, Ivan, sans descendre -de cheval, parcourut la place du regard et remarqua qu'elle était -entièrement vide de spectateurs. - ---Qu'on rassemble du monde, dit-il aux opritchniks, que personne ne -craigne rien! Annoncez aux habitants de Moscou que le Tzar supplicie les -traîtres, mais qu'il promet sa faveur aux innocents. - -Bientôt la place se remplit, les volets s'ouvrirent et aux fenêtres se -montrèrent des visages pâles et craintifs. - -Entre temps, le bûcher placé près de la chaudière fut allumé et les -bourreaux montèrent sur les échafauds. - -Ivan ordonna de faire sortir de la foule des condamnés ceux qu'il -considérait comme moins coupables.--Votre amitié et vos rapports avec -les traîtres, dit-il d'une voix claire et retentissante pour être -entendu par tout le peuple, vous ont mérité leur sort, mais, dans la -bonté de mon coeur et par pitié pour vos âmes, je vous fais grâce de la -vie, afin que vous puissiez par la pénitence racheter vos fautes et -prier pour moi, indigne! - -Sur un signe du Tzar, ces graciés furent écartés. - ---Peuple de Moscou, dit alors Ivan, vous allez assister à des supplices -et des tortures, mais je ne frappe que ceux qui voulaient trahir l'État. -C'est en pleurant que je livre leurs corps aux épreuves, mais je suis le -juge que Dieu a désigné pour vous juger. Il n'y a pas de partialité dans -mes sentences; comme Abraham qui a levé le couteau sur son propre fils, -je sacrifie jusqu'à mes plus proches. Que leur sang retombe sur la tête -de mes ennemis! - -Alors on fit avancer en premier lieu le boyard Droujina Andréevitch -Morozof. - -Dans son premier accès de rage, Ivan avait résolu de le faire expirer -dans les plus affreuses tortures, mais par suite de la mobilité de son -caractère ou parce qu'il savait que Morozof était généralement aimé et -estimé à Moscou, il changea de résolution et, la veille de l'exécution, -il ordonna que le vieux boyard fût simplement mis à mort. - -Un conseiller de la Douma, debout près de l'échafaud, déploya un long -parchemin et lut à haute voix: - ---Ci-devant boyard Droujina! tu t'es vanté de vouloir troubler l'État, -d'appeler en Russie le Khan de Crimée, le roi de Lithuanie Sigismond et -toutes sortes de calamités. Tu as insulté, par des paroles méchantes et -mordantes, le Tzar lui-même, grand prince de toutes les Russies et -excité ses bons sujets à la révolte. Tu as mérité un supplice pire que -la mort, mais notre souverain, par souvenir de tes actions d'éclat et -par commisération, daigne faire une exception en ta faveur, t'exempter -des tortures et t'accorder une prompte mort. Tu auras la tête tranchée -et tes biens n'entreront pas dans les apanages de l'État. - -Morozof, déjà monté sur l'échafaud, fit le signe de la croix. - ---Je me sais innocent devant Dieu et devant le Tzar, répondit-il -tranquillement. Je livre mon âme à Notre-Seigneur Jésus-Christ, je ne -demande au Tzar qu'une seule grâce: que tout ce que je laisse soit -divisé en trois parts, j'en destine la première à l'Église et aux -services pour le repos de mon âme, la seconde aux pauvres, la troisième -à mes fidèles serviteurs. Je donne la liberté à mes serfs. Je pardonne à -ma veuve et la laisse libre de se remarier à son gré. - -Après ces paroles, Morozof fit encore le signe de la croix et plaça -lui-même sa tête sur le billot. Un coup sec retentit, la tête de -Droujina Andréevitch roula et son noble sang couvrit les planches de -l'échafaud. - -Après cette exécution, les opritchniks amenèrent, à la grande surprise -du peuple, le favori du Tzar, le prince Viazemski, Féodor Basmanof et -son père Alexis que Féodor avait dénoncé à la question. - ---Peuple de Moscou, dit Ivan en les montrant du doigt, vous voyez mes -ennemis et les vôtres! Ils avaient oublié leurs serments et vous -pressuraient, sans souci du jugement dernier; ils pillaient, -massacraient le peuple que j'avais confié à leur garde. Ils vont subir -aujourd'hui la peine qu'ils ont méritée. - -Viazemski et les deux Basmanof, comme ayant abusé de la confiance du -Tzar, devaient être livrés aux plus atroces tortures. Le conseiller leur -fit lecture de l'arrêt qui les frappait pour avoir voulu, au moyen de -sortiléges, ruiner la santé du Tzar, pour s'être mis en relations avec -des ennemis de l'État et avoir pressuré le pauvre peuple au nom d'Ivan. -Lorsque les bourreaux saisirent Féodor et le firent monter sur -l'échafaud, ils se tourna vers la foule et dit d'une voix éclatante: -Peuple orthodoxe! je veux avant de mourir, confesser mes péchés. Je veux -que ma confession soit connue de tous. Écoutez, orthodoxes... - -Mais Maliouta, qui était derrière lui, ne lui laissa pas le temps de -continuer: d'un coup de sabre il lui trancha la tête au moment où il -commençait sa confession. - -Son corps ensanglanté tomba sur l'échafaud; sa tête roula en faisant -sonner ses boucles d'oreilles, jusque sous les pieds du cheval d'Ivan -qui se cabra en hennissant et en la regardant d'un air effaré. La -dernière impudence de Basmanof le délivra des tortures qui -l'attendaient. - -Son père et Viazemski n'eurent pas cette chance. On les fit monter avec -le vieux Korchoun sur un échafaud où étaient préparés d'épouvantables -instruments. On attacha en même temps le meunier au bûcher. - -Épuisé par les tortures, n'ayant plus la force de se tenir sur ses -jambes, soutenu par les valets du bourreau, Viazemski jetait de tous -côtés des regards effarés. On ne pouvait lire dans ses yeux ni la peur -ni le repentir. En apercevant le meunier enchaîné au poteau et la fumée -qui s'élevait du bûcher, le prince se rappela les dernières paroles du -vieillard, lorsque celui-ci, après avoir ensorcelé son sabre, était -courbé sur le baquet d'eau; il se souvint aussi de la vision qui lui -apparut, une nuit par un beau clair de lune, lorsqu'il cherchait à -deviner son avenir sous les roues du moulin, qu'il y vit l'eau devenir -couleur de sang, des scies aller et venir, des tenailles s'ouvrir et se -fermer... - -Le meunier ne remarqua pas Viazemski. Dans sa terreur, il se parlait à -lui-même et bondissait d'une manière insensée sur le bûcher en faisant -résonner ses chaînes. - ---Chikaliou! Chikaliou! marmottait-il, les corbeaux sont arrivés pour un -grand festin. La roue tourne, tourne sans cesse! Ce qui était en bas est -en haut, ce qui était en haut est descendu. Chagadam, vent du moulin, -lève-toi! tourbillonne sur mes ennemis! Koula! Koula! disperse le -bûcher! éteins le feu! - -En effet, comme obéissant aux exorcismes du meunier, une brise s'éleva -sur la place; mais, au lieu d'éteindre le bûcher, elle enflamma les -broussailles sèches et les flammes, s'échappant à travers le bois sec, -enveloppèrent le meunier et le cachèrent aux yeux de la foule. - ---Chagadam! Koula! Koula! entendait-on à travers un nuage de fumée, et -la voix s'éteignit dans le pétillement du bûcher embrasé. - -Malgré un long emprisonnement et de cruelles tortures, le vieux Korchoun -n'avait pas changé. Sa vigoureuse nature avait résisté aux horreurs de -la question, mais l'expression de sa figure n'était plus la même: elle -était douce; ses yeux ne peignaient aucune anxiété. Depuis la nuit où il -avait été surpris dans la chambre à coucher du Tzar et jeté au cachot, -sa conscience avait cessé de le tourmenter. Il accepta le supplice qui -l'attendait comme une expiation de ses crimes; étendu sur de la paille -pourrie, il dormait d'un sommeil paisible. - -Le conseiller lut au peuple le crime dont Korchoun était convaincu et la -peine qui l'attendait. - -Monté sur l'échafaud, Korchoun fit autant de signes de croix qu'il -apercevait de clochers d'églises et fit à l'assistance quatre profonds -saluts, aux quatre coins de la plate-forme. - ---Pardonne-moi, peuple orthodoxe, dit-il, mes péchés, mes brigandages, -mes vols et mes assassinats! Pardonne-moi tout ce dont je me suis rendu -coupable devant toi. J'ai mérité la peine de mort; qu'elle rachète mes -fautes!--Et, se tournant vers les bourreaux, il leur tendit ses mains, -et leur dit presque gaiement, en secouant sa vieille tête -chevelue:--Allons, à l'ouvrage! et une syllabe ne sortit plus de ses -lèvres. - -Alors, sur un signe d'Ivan, le conseiller se tourna vers les condamnés -restants et lut l'arrêt qui les accusait d'avoir comploté contre le -Tzar, d'avoir voulu livrer Novgorod et Pskof au roi de Lithuanie, -d'avoir entretenu des relations criminelles avec le Sultan. On s'apprêta -à conduire les uns sur les échafauds, d'autres à la chaudière bouillante -et vers les instruments de tortures aussi nombreux que variés, dont la -place était garnie. - -Le peuple se mit à prier à haute voix.--Seigneur, entendait-on de toutes -parts, aie pitié d'eux! Prends vite leurs âmes!--Quelques-uns -ajoutaient: Hommes justes, souvenez-vous de nous lorsque vous serez -entrés dans le royaume de Dieu! - -Pour étouffer cette manifestation, les opritchniks se mirent à hurler: -Goyda! Goyda! périssent les ennemis du Tzar! - -En cet instant, la foule s'agita, toutes les têtes se tournèrent vers un -point et l'on entendit s'écrier: Voilà le _Bienheureux_ qui vient! - -A l'extrémité de la place apparut un homme d'une quarantaine d'années; -il avait une barbe rare; il était pâle, pieds nus et n'avait pour tout -vêtement qu'une chemise de toile. Son visage était singulièrement -affable; sur ses lèvres se dessinait un sourire étrange, un franc -sourire d'enfant. - -L'aspect de cet homme, au milieu de tant de visages portant la terreur -ou la férocité, produisit une émotion générale et profonde. La place -devint muette, les supplices s'arrêtèrent. Tout le monde connaissait le -_Bienheureux_, personne ne lui avait vu l'expression qu'il avait ce -jour-là. Contrairement à son habitude, ses lèvres étaient convulsivement -contractées, comme s'il luttait contre un sentiment pénible. Le corps en -avant, faisant résonner les chaînes et les croix de fer dont sa poitrine -était couverte, le _Bienheureux_ perça la foule en se dirigeant droit -vers le Tzar: - ---Ivachko! Ivachko! lui criait-il de loin en égrenant son chapelet de -bois, tu m'as donc oublié! - -A sa vue, le Tzar voulut pousser son cheval, mais l'innocent était déjà -à ses côtés. - ---Regarde-moi donc, dit-il, en arrêtant le cheval par la bride, pourquoi -ne me fais-tu pas supplicier aussi? En quoi Vasia est-il pire que les -autres? - ---Que Dieu soit avec toi, dit le Tzar en tirant une poignée d'or d'une -riche aumônière suspendue à sa ceinture par une chaînette, prends ceci, -va-t'en, prie pour moi. - -Le bienheureux présenta ses deux mains, mais il les écarta subitement et -les pièces d'or roulèrent par terre.--Aie, aie! cela brûle, -s'écria-t-il, en soufflant sur ses doigts et en les secouant en l'air, -pourquoi as-tu chauffé ton argent au feu? pourquoi l'as-tu chauffé au -feu de l'enfer? - ---Va-t'en, répéta impatiemment Ivan, laisse-nous, ta place n'est pas -ici. - ---Si, ma place est ici avec les martyrs. Donne-moi aussi la couronne des -martyrs! Pourquoi me mets-tu ainsi de côté et me fais-tu tort? Donne-moi -la même couronne que tu distribues aux autres! - ---Va-t'en, dit Ivan avec une colère croissante. - ---Je ne m'en irai pas, dit obstinément l'innocent, en se cramponnant à -la bride du cheval, mais tout à coup il éclata de rire en montrant Ivan -du doigt: Voyez, dit-il, qu'a-t-il au front? Qu'as-tu là, Ivachko? tu as -des cornes au front, de vraies cornes de bouc et ta tête est devenue -semblable à celle d'un chien! - -Les yeux d'Ivan lancèrent des éclairs.--Va-t'en, insensé, s'écria-t-il, -et, arrachant une lance à un opritchnik, il la leva sur l'innocent. Un -cri d'indignation partit de la foule. - ---Ne le touche pas, s'écria la foule, ne touche pas au bienheureux! tu -es maître de nos têtes, mais non de celle du bienheureux! - -Ce dernier continuait à sourire d'un sourire moitié enfantin, moitié -idiot.--Transperce-moi, roi Saül, dit-il en écartant les croix de sa -poitrine, pique ici, droit au coeur! En quoi est-ce que je vaux moins -que ces hommes justes? Envoie moi aussi au Ciel! Serais-tu jaloux parce -que nous y serons et que tu n'y entreras pas, roi Hérode, roitelet! - -La lance frémit dans la main d'Ivan. Encore une seconde et elle -s'enfonçait dans la poitrine de l'innocent, mais un nouveau cri du -peuple l'arrêta en l'air. Le Tzar fit un violent effort sur lui-même, -mais la tempête devait éclater. L'écume à la bouche, les yeux en feu, la -lance au poing, il donna de l'éperon à son cheval, fondit sur la -phalange des condamnés et transperça le premier qui lui tomba sous la -main. - -Lorsqu'il revint au pas à sa place, en abaissant la lance ensanglantée, -les opritchniks avaient enlevé le bienheureux. - -Ivan fit un signe de la main et les bourreaux se mirent à l'ouvrage. - -Les couleurs reparurent sur la pâle figure d'Ivan; ses yeux -s'agrandirent, les veines de son front se gonflèrent, ses narines se -dilatèrent... - -. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . - -Enfin, rassasié de meurtres, il retourna son cheval et après avoir fait -le tour de la place, il s'éloigna, tout éclaboussé de sang, avec sa -suite dont les vêtements présentaient le même aspect. Les corbeaux, qui -guettaient sur les croix des églises et les crêtes des toits, battirent -alors des ailes l'un après l'autre et commencèrent à s'abattre sur les -morceaux de membres déchirés. Sur les cadavres qui se balançaient aux -potences... - -En ce jour, Boris Godounof ne fit pas partie du cortége du Tzar; il -s'était offert pour reconduire les ambassadeurs lithuaniens. - -Le lendemain du supplice, la place du marché fut nettoyée; les cadavres -furent enlevés et inhumés dans les fossés du Kremlin. C'est à cet -endroit, que les habitants de Moscou élevèrent plus tard quelques -églises en bois, _sur les os et sur le sang_, selon l'expression des -vieilles chroniques. Bien des années se sont écoulées, le souvenir de -cet épouvantable supplice s'est effacé de la mémoire du peuple; -cependant ces modestes églises ont été assez longtemps debout et ceux -qui y venaient prier pouvaient entendre des panikhides pour le repos de -l'âme de ceux qui ont été torturés et suppliciés par ordre du Tzar et -grand prince Ivan Vasiliévitch quatrième du nom. - - - - -CHAPITRE XXXVI - -LE RETOUR A LA SLOBODA. - - -Après avoir terrifié Moscou, Ivan voulut paraître bienveillant et -magnanime. Sur son ordre, les prisons furent ouvertes et ceux qui y -étaient enfermés sans espoir furent relâchés. Ivan envoya même des -cadeaux à quelques-uns. Il semblait que la colère qui s'amassait depuis -longtemps dans son coeur et qui était arrivée à son paroxysme, eût -trouvé une issue dans le dernier supplice et fût sortie de son âme comme -un jet de lave d'un volcan. Sa raison se calma pour quelque temps; il -cessa de voir partout des trahisons. Ce n'était pas toujours qu'Ivan, -après avoir versé le sang innocent, sentait ainsi des remords de -conscience. Ils ne dépendaient que de certaines circonstances. Des -phénomènes astrologiques, un coup de foudre imprévu, des calamités -publiques effrayaient son imagination sensible et l'excitaient parfois à -des expiations ostensibles, mais lorsqu'il n'y avait ni météores, ni -famines, ni incendies, sa voix intérieure ne lui disait rien et sa -conscience sommeillait. Cette fois l'âme d'Ivan n'était donc pas -troublée. Il éprouvait après ces massacres une satisfaction semblable à -celle qu'éprouve un affamé après avoir satisfait sa faim. Aussi ce fut -plutôt par habitude que par un besoin de son âme qu'avant de rentrer à -la Sloboda, il fit une halte de quelques jours au monastère de -Saint-Serge. - -Les courriers, qui précédaient toujours le Tzar, jetaient des poignées -de monnaie aux pauvres tout le long de la route, et, au moment de -quitter Saint-Serge, Ivan laissa à l'archimandrite une forte somme -destinée à des prières pour sa santé. - -En attendant, il se préparait à la Sloboda un événement fort inattendu. - -Délégué pour préparer au Tzar une réception solennelle, Godounof, après -avoir pris des dispositions à cet effet, était retiré dans sa chambre. -Les coudes appuyés sur une table de chêne, il songeait à ce qui venait -de se passer, aux supplices auxquels il avait été assez heureux pour ne -pas assister, au caractère énigmatique du terrible Tsar, aux moyens de -conserver sa faveur sans participer aux brigandages des opritchniks, -lorsqu'un valet lui annonça que le prince Nikita Sérébrany l'attendait -sur le perron. - -A ce nom, Godounof, fort surpris, se leva. - -Sérébrany était en disgrâce, condamné à mort. Il s'était sauvé: toute -relation avec lui pouvait coûter la tête à Boris Féodorovitch. D'autre -part, refuser au prince l'hospitalité ou le livrer au Tzar, était un -acte indigne qui aurait enlevé à Godounof la popularité à laquelle il -visait par-dessus tout. En ce moment, il se souvint que le Tzar était -dans une disposition d'esprit bienveillante, et, en un clin d'oeil, il -fit son plan. - -Il n'alla pas à la rencontre de Sérébrany, il se borna à le faire entrer -immédiatement. N'ayant pas de témoins et ayant résolu de ne pas lui -fermer sa porte, il tint à lui faire un grand accueil. - ---Bonjour, prince, dit-il, en embrassant Nikita Romanovitch, prends -place. Comment t'es-tu décidé à revenir à la Sloboda? Mais d'abord -permets-moi de t'offrir un rafraîchissement; tu dois être fatigué de la -route. - -Sur l'ordre de Godounof on apporta la châle et quelques cruchons de vin. - ---Dis-moi, prince, reprit avec inquiétude Godounof, quelqu'un t'a-t-il -vu lorsque tu as monté le perron? - ---J'ignore, répondit tranquillement Sérébrany, il se peut qu'on m'ait -vu, je ne me cachais pas, je me suis dirigé droit vers ta demeure, car -je sais que tu ne penches pas vers les opritchniks. - -Le front de Godounof se rida. - ---Boris Féodorovitch, ajouta Sérébrany avec confiance, je ne suis pas -d'ailleurs seul: j'ai avec moi deux cents aventuriers de Rézan. - ---Qu'as-tu fait, prince? exclama Godounof. - ---Ils sont restés à la barrière, continua Sérébrany. Nous apportons tous -nos têtes au Tzar; qu'il nous supplicie ou nous gracie selon son bon -plaisir! - ---J'ai appris, prince, comment tu as battu avec eux les Tatars, mais -sais-tu ce qui depuis lors s'est passé à Moscou? - ---Je le sais, répondit amèrement Sérébrany. En venant ici, j'espérais -que c'en était fini avec les opritchniks et je vois que les affaires -sont encore plus tristes qu'auparavant. Que Dieu pardonne au Tzar! mais -n'as-tu pas conscience, Boris, de voir tout cela sans rien dire? - ---Ah! je vois que tu es toujours resté le même! Que puis-je lui dire? -crois-tu qu'il m'écouterait? - ---Quand même il ne t'écouterait pas, ton devoir est toujours de lui dire -la vérité. Qui veux-tu qui la lui dise, si ce n'est toi? - ---Tu t'imagines qu'il ne la connaît donc pas? tu crois donc qu'il ajoute -réellement foi à toutes les dénonciations qui font rouler tant de têtes? - -A peine Godounof eut-il laissé échapper ces paroles qu'il se mordit la -langue, mais il se souvint qu'il parlait à Sérébrany dont le visage -ouvert excluait tout soupçon de perfidie. - ---Non, continua-t-il à demi-voix, tu as tort de m'accuser, prince. Le -Tzar supplicie ceux contre lesquels il a de la rancune et personne n'a -d'influence sur son coeur. Le coeur des rois est entre les mains de -Dieu, disent les Écritures. Morozof a essayé de le contredire, qu'en -est-il résulté? Morozof a été mis à mort et personne n'en a profité. Il -paraît que tu ne tiens pas à ta tête puis que tu es revenu ici, sachant -ce qui s'est passé à Moscou? - -Au nom de Morozof, Sérébrany soupira; il aimait Droujina Andréevitch, -quoiqu'il lui eût ravi son bonheur. - ---Que veux-tu, Boris Féodorovitch, répliqua-t-il, on ne peut éviter ce -qui doit arriver! A parler franchement, la vie m'est à charge; elle n'a -rien de bien enviable maintenant en Russie. - ---Écoute-moi, prince, s'il entre dans ton caractère de ne pas te -ménager, Dieu te protége. Tu as eu beau jusqu'à présent friser la -potence, tu es resté en vie. Il est écrit apparemment que tu ne dois pas -la perdre inutilement. Si tu étais revenu il y a une semaine, je ne sais -ce que tu serais devenu, mais actuellement il y a quelque espoir. -Seulement, ne te presse pas de te montrer à Ivan Vasiliévitch; -laisse-moi le voir auparavant. - ---Merci, mais ne t'inquiète pas de moi, tâche seulement de tirer -d'affaire mes pauvres aventuriers. Ce sont de tristes gens, mais ils ont -bravement racheté leurs fautes. - -Godounof le regarda avec surprise. Il ne pouvait s'habituer à la -simplicité du prince et cette indifférence pour sa propre existence ne -lui parut pas naturelle. - ---Tu es donc dégoûté de la vie? lui demanda-t-il. - ---C'est possible, lui répondit Sérébrany. A quoi bon encore vivre! Le -croirais-tu, Boris, le souvenir de Kourbski me revient involontairement -à l'esprit; le vertige me prend lorsque j'y songe; si les Polonais -n'étaient pas nos ennemis, je serais tenté d'aller les trouver et -d'abandonner ma patrie. - ---C'est cela, prince, nous n'avons plus aujourd'hui que deux routes: -s'exiler comme Kourbski, ou bien, comme je le fais, rester auprès du -Tzar et tâcher de gagner sa faveur. Toi, tu ne fais ni l'un ni l'autre, -tu ne quittes pas le Tzar et tu n'es pas avec lui; c'est une situation -impossible, il faut choisir l'un ou l'autre. Si tu veux rester en -Russie, il faut que tu exécutes la volonté du Tzar. S'il finit par te -prendre à gré, il est capable de se dégoûter des opritchniks. Si nous -étions, par exemple, tous les deux auprès de lui, l'un soutenant -l'autre, je lui parlerais aujourd'hui, toi demain; quelque chose lui en -resterait dans l'esprit. On dit bien qu'une goutte d'eau, à force de -tomber sur le même endroit d'une pierre, finit par la percer. Par la -vive force, prince, tu ne parviendras à rien. - ---S'il n'était pas le Tzar, dit Sérébrany d'un air sombre, j'aurais vu -ce que j'avais à faire. Dieu défend d'entreprendre quoi que ce soit -contre lui, et il m'est impossible, quand je devrais être taillé en -pièces, d'agir de concert avec lui, jamais je ne pourrais vivre avec les -opritchniks! - ---Attends, prince, ne te décourage pas, souviens-toi de ce que je t'ai -dit: ne contrarions pas le Tzar, mettons les opritchniks de côté, ils -s'entr'égorgeront eux-mêmes. Voilà déjà trois des principaux disparus, -les deux Basmanof et Viazemski. Accorde-moi un délai et tu les verras -tous disparaître. - ---Mais d'ici-là, qu'arrivera-t-il? demanda Sérébrany. - ---Il arrivera, répondit Godounof, renonçant à inculquer du coup l'idée -qu'il voulait laisser germer dans l'esprit de Sérébrany, que le Tzar te -graciera, que tu pourras aller de nouveau battre les Tatars et que la -besogne ne te manquera pas. - -Deux impressions ne se combinaient pas facilement dans la tête de -Sérébrany; l'espoir de combattre les Tatars chassa les pénibles pensées -qu'il avait un moment auparavant. - ---C'est vrai, dit-il, il ne nous reste qu'à battre les Tatars; mais, si -au lieu de les attendre, on allait leur faire une visite en Crimée et la -leur enlever? - -Il sourit à cette pensée. - -Godounof se mit à s'entretenir avec lui sur sa délivrance forcée et ce -qui l'avait suivie. Il commençait déjà à faire sombre et ils causaient -encore la coupe à la main. - -Enfin, Sérébrany se leva.--Adieu, boyard, dit-il, il va faire nuit. - ---Où vas-tu, Nikita Romanovitch? passe la nuit chez moi, le Tzar revient -demain, je lui parlerai de toi. - ---Impossible, Boris Féodorovitch, il est temps que je retrouve mes gens. -Je crains qu'ils ne cherchent noise à quelqu'un. Si le Tzar avait été à -la Sloboda, nous serions allés droit à lui et il serait arrivé ce que -Dieu aurait voulu, mais avec les manants du lieu on ne sait comment s'y -prendre. Quoique nous nous soyons arrêtés à l'écart et dans la forêt, -nous pouvons toujours être surpris par une ronde quelconque. - ---Eh bien! au revoir, ne tombe pas sous le regard du Tzar, attends que -je t'envoie chercher. - ---Mais, où vas-tu donc, tu te trompes de porte, ajouta Godounof, en -voyant Sérébrany se diriger vers la principale entrée et, le prenant par -la main, il le conduisit par la porte de derrière. - ---Adieu, Nikita Romanovitch, répéta-t-il en l'embrassant, Dieu est -miséricordieux, ton affaire s'arrangera peut-être. - -Et, après avoir attendu que Sérébrany fût monté à cheval et fût sorti -sans bruit, Godounof rentra chez lui, fort satisfait que son hôte eût -décliné sa proposition de passer la nuit sous son toit. - -Le lendemain, le Tzar fit son entrée triomphante dans la Sloboda, comme -s'il avait remporté une éclatante victoire. De la barrière au palais, -les opritchniks ne cessèrent de l'acclamer. Il n'y eut que la seule -vieille nourrice Onoufrevna qui le reçut en grommelant.--Bête féroce, -lui dit-elle, en venant à sa rencontre au perron, comment la terre te -supporte-t-elle encore? Tu pues le sang, assassin! Comment as-tu osé -approcher des reliques de Saint-Serge après ce que tu as fait à Moscou? -La foudre du Seigneur t'écrasera comme un damné avec toute ta troupe -diabolique. - -Cette fois, les menaces de la nourrice demeurèrent sans effet. Il n'y -avait dans l'air ni foudre ni tempête. Le ciel resplendissait de tout -son éclat dans un ciel pur de tout nuage; il faisait briller les vives -couleurs et les dorures du palais et reluire ses coupoles fantastiques. -Ivan ne répondit pas un mot à la vieille et entra dans ses appartements -intimes. - ---Attends! attends! continua-t-elle en le suivant du regard et en -frappant le sol de son bâton, l'orage éclatera sur ton palais et la -foudre du Seigneur réduira en cendres toute ton impure Sloboda. - -Et la vieille rentra dans sa cellule en marchant péniblement, et en -jetant des regards irrités sur les courtisans, qui s'écartaient sur son -passage avec une crainte superstitieuse. - -Le même jour, après dîner, voyant le Tzar gai et disposé à se reposer -contre son habitude, Godounof le suivit dans sa chambre à coucher. La -faveur dont il jouissait lui donnait ce droit, surtout lorsqu'il avait à -faire au Tzar quelque communication secrète. - -Il y avait deux lits dans cette chambre; un en planches sur lequel Ivan -Vasiliévitch s'étendait par mortification dans ses moments de trouble et -de repentir; un second, plus large, était garni de souples peaux de -mouton, d'édredons et de coussins de soie. Le Tzar se couchait sur ce -dernier lorsque rien ne le tourmentait. Cela arrivait rarement, la -plupart du temps ce second lit restait vide. - -Il fallait bien connaître Ivan pour ne pas se tromper sur sa disposition -réelle d'esprit. Il n'était pas toujours enclin à la bonté lorsqu'il -était en proie aux remords de sa conscience. Il les attribuait souvent à -Satan, cherchant à la distraire de la poursuite des traîtres et alors, -au lieu d'y trouver un motif d'adoucir son coeur, il se livrait, tout en -faisant des signes de croix, aux plus atroces cruautés, prétendant par -là jouer un mauvais tour à Satan. Le calme qui se peignait sur son -visage n'était pas toujours une garantie de sa tranquillité intérieure; -il ne servait souvent qu'à dissimuler un sentiment tout opposé: doué -d'une rare perspicacité, d'une étonnante capacité à deviner les pensées -d'autrui, le Tzar s'amusait parfois à déjouer les calculs de son -interlocuteur et à le terrasser par une terrible explosion de sa colère -au moment même où il semblait pouvoir compter sur sa bienveillance. Mais -Godounof avait étudié les plus petites nuances du caractère du Tzar: il -devinait avec une sagacité incroyable, il se rendait compte des moindres -et des plus imperceptibles changements de sa figure. - -Après avoir attendu qu'Ivan se fût étendu sur son lit de plumes, ne -voyant sur sa figure que l'expression de la fatigue, Boris lui dit sans -préambule:--Est-il parvenu à ta connaissance, sire, que ton disgracié -est retrouvé? - ---Lequel? demanda Ivan en bâillant. - ---Nikita Sérébrany, qui a sabré ton traître Viazemski et a été jeté en -prison. - ---Ah! fit Ivan, le moineau a été pris. Et qui est-ce qui l'a arrêté? - ---Personne, sire, il est venu de lui-même et a amené avec lui tous les -aventuriers avec lesquels il a battu les Tatars près de Rézan. Ils sont -venus avec Sérébrany t'apporter leurs têtes. - ---Ils sont donc convertis, dit Ivan. Et l'as-tu vu? - ---Je l'ai vu, sire, il est venu directement chez moi, croyant que ta -Majesté était à la Sloboda et il m'a prié de te parler de lui. J'ai -voulu le mettre sous bonne garde mais j'ai pensé que Maliouta -m'accuserait de vouloir le supplanter et Sérébrany ne s'en ira pas, -puisqu'il est venu lui-même t'apporter sa tête. - -Godounof parlait franchement, avec un visage ouvert, sans apparence de -trouble, comme s'il n'avait pas l'ombre d'une arrière-pensée et ne -prenait aucun intérêt à Sérébrany. Lorsque la veille il l'avait fait -passer par une porte de derrière, ce n'était pas pour cacher son arrivée -au Tzar,--cela aurait été trop dangereux,--mais uniquement pour que -personne ne prît les devants auprès d'Ivan et ne l'indisposât contre -lui. Ce n'est sûrement pas sans intention, qu'il avait rappelé au Tzar -l'inimitié de Sérébrany contre Viazemski. - -Le Tzar bâilla encore une fois, mais ne répondit rien; Godounof, qui -suivait attentivement les moindres expressions de sa figure, n'y aperçut -aucun symptôme d'irritation manifeste ou cachée. Il lui sembla, au -contraire, que cette démarche de Sérébrany lui avait plu. Tout en -faisant trembler ses sujets et en versant leur sang, Ivan voulait -néanmoins qu'on le crût juste, voire même clément; ses massacres étaient -toujours revêtus d'un simulacre de rigoureuse justice; la confiance en -sa clémence lui plaisait d'autant plus qu'elle se manifestait -très-rarement. - -Après avoir un peu attendu, Godounof se décida à arracher une réponse. - ---Qu'ordonnes-tu? sire, faut-il faire venir Maliouta? - -Les récentes exécutions avaient rassasié Ivan; quelques têtes de plus ne -pouvaient rien ajouter à cette satiété ni réveiller la soif du sang un -moment apaisée. - -Il regarda attentivement Godounof. - ---Crois-tu donc, lui dit-il sévèrement, que je ne puisse vivre sans -verser du sang? Autre chose sont les traîtres qui minent l'État et -Nikita qui n'a fait que sabrer Viazemski. Quant aux bandits, je verrai -qui punir et qui gracier. Qu'ils viennent tous avec Nikita sur la place -du palais! Lorsque je sortirai de ma chambre à coucher, je verrai ce que -j'en ferai. - -Godounof souhaita un bon repos au Tzar et s'éloigna en s'inclinant -profondément. Tout dépendait maintenant de la disposition d'esprit dans -laquelle Ivan allait se réveiller. - - - - -CHAPITRE XXXVII - -LE PARDON. - - -Prévenu par Godounof, Nikita Romanovitch arriva à la cour du palais avec -ses aventuriers. - -Blessés, meurtris, déguenillés, les uns en caftan, les autres en -pelisse, les uns en lapti, les autres pieds nus, plusieurs la tête -bandée, tous sans bonnets et sans armes, ils se tenaient silencieux, -collés les uns aux autres, attendant le réveil du Tzar. - -Ce n'était pas la première fois que ces hardis gaillards voyaient la -Sloboda; ils y avaient pénétré plus d'une fois déguisés tantôt en -musiciens, tantôt en mendiants et en conducteurs d'ours. Plusieurs -avaient participé au dernier incendie, lorsque Persten et Korchoun -étaient venus délivrer Sérébrany. Il y avait là bien des figures de -notre connaissance, mais plusieurs manquaient à l'appel: un grand nombre -d'entre eux étaient tombés sur les champs de Rézan, quelques-uns avaient -préféré continuer leur vie aventureuse. Il n'y avait là ni Persten, ni -Mitka, ni le chanteur aux cheveux roux, ni le vieux Korchoun. Après son -apparition à la Sloboda, le jour du jugement de Dieu entre Viazemski et -Morozof, Persten avait disparu avec Mitka; le chanteur aux cheveux roux -avait été assommé par Sérébrany; quant au vieux Korchoun, les chiens et -les corbeaux se disputaient en ce moment son cadavre sur les murs du -Kremlin... - -Il y avait déjà deux heures que ces malheureux stationnaient là les yeux -baissés, sans se douter que le Tzar les examinait par une lucarne percée -au-dessus du perron et cachée par des ornements d'architecture. Personne -n'ouvrait la bouche; les aventuriers ne causaient ni entre eux ni avec -Sérébrany qui se tenait un peu à l'écart, absorbé par ses pensées, ne -faisant aucune attention à la foule qui devenait de plus en plus -compacte. Parmi les curieux se trouvait aussi la nourrice du Tzar. -Appuyée sur son bâton, elle se tenait au perron, et regardait autour -d'elle d'un regard éteint, attendant l'arrivée d'Ivan avec l'intention -sans doute de l'empêcher par sa présence de commettre de nouvelles -cruautés. - -Après avoir contemplé à satiété de sa cachette les aventuriers et avoir -souri à l'idée que leurs vies étaient entre ses mains et qu'ils devaient -éprouver une affreuse angoisse, il apparut brusquement sur le perron -entouré de quelques stolniks. A la vue du Tzar, vêtu de brocart doré, -appuyé sur une espèce de crosse, les aventuriers se glissèrent sur leurs -genoux et baissèrent leurs têtes. - -Ivan garda quelque temps le silence.--Bonjour, vauriens, dit-il enfin, -et regardant Sérébrany: et toi, l'apostropha-t-il, qu'es-tu venu faire à -la Sloboda? tu t'es ennuyé d'être hors de prison! - ---Sire, répondit modestement Sérébrany, je ne me suis pas évadé, ce sont -ces gens qui m'ont emmené de force. Ce sont eux aussi qui ont écrasé le -mourza Chikhmat, comme ta Majesté ne l'ignore sans doute pas. C'est -ensemble que nous avons battu les Tatars, c'est ensemble que nous nous -livrons à ton bon plaisir; fais-nous donner la mort ou gracie-nous, -comme tu le jugeras dans ta sagesse. - ---C'est donc pour le chercher que vous êtes venus naguère à la Sloboda, -demanda Ivan aux brigands. D'où le connaissiez-vous? - ---Sire, répondirent-ils à demi-voix, il avait sauvé notre ataman -lorsqu'il faillit être pendu à Medvedevka. C'est l'ataman qui l'a tiré -de prison. - ---A Medvedevka! fit Ivan en souriant. Cela devait être lorsque tu as si -bien fustigé Khomiak. Je me souviens de cette affaire. Je t'ai pardonné -cette fois, mais tu as été en prison pour une récidive lorsque tu as de -nouveau attaqué mes gens chez Morozof. Que réponds-tu à cela? - -Sérébrany voulut s'excuser, mais la nourrice le prévint. - ---Cesse d'énumérer ses fautes, dit-elle avec colère à Ivan. Au lieu de -le récompenser de ce qu'il a refoulé les mécréants, de ce qu'il a -défendu l'Église du Christ, tu t'ingénies à le trouver en défaut. Loup -insatiable, tu n'as donc pas assez fait couler le sang à Moscou! - ---Tais-toi, vieille, dit sévèrement Ivan, il ne t'appartient pas de me -sermonner. - -Tout en s'impatientant contre Onoufrevna, il tenait à ne pas -l'exaspérer; il se détourna de Sérébrany et dit aux brigands, toujours -agenouillés: - ---Où est votre ataman? gibier de potence, qu'il avance! - -Sérébrany se chargea de répondre pour eux.--Leur ataman n'est pas ici, -sire; il est parti immédiatement après la bataille de Rézan. Je lui ai -proposé de venir, mais il s'y est refusé. - ---Il s'y est refusé! répéta Ivan. Ne serait-ce pas ce même aveugle qui a -pénétré dans ma chambre à coucher avec un vieillard? Écoutez, vauriens! -je ferai chercher votre ataman et le ferai empaler. - ---C'est toi, grommela la nourrice, que les diables empaleront dans -l'autre monde! - -Le Tzar fit semblant de ne pas entendre et continua en s'adressant aux -brigands:--Quant à vous, puisque vous vous êtes livrés à ma volonté, je -vous fais grâce. Qu'on leur distribue cinq tonneaux d'hydromel. Eh bien! -vieille bête, es-tu satisfaite? - -La nourrice se mit à remuer les lèvres. - ---Vive le Tzar! crièrent les brigands. Nous te servirons fidèlement, -notre sang rachètera nos fautes. - ---Qu'on leur donne à chacun, reprit Ivan, un bon caftan et une grivna. -Je les enrôlerai comme opritchniks. Voulez-vous, gibier de potence, me -servir comme opritchniks? - -Quelques-uns hésitèrent, la majorité s'écria: Nous serons heureux de -servir ta Majesté comme elle l'entendra! - ---Qu'en penses-tu? dit Ivan d'un air satisfait à Sérébrany, feront-ils -de bons soldats? - ---Ils feront de bons soldats, Sire, seulement ne les enrôle pas dans les -opritchniks. - -Le Tzar crut que Sérébrany ne les jugeait pas dignes d'un tel -honneur.--Lorsque je gracie, dit-il solennellement, je ne le fais pas à -demi. - ---Mais ce n'est pas gracier cela! repartit Nikita malgré lui. - -Ivan le regarda avec étonnement. - ---Sire, continua-t-il non sans quelque embarras, ils ont fait une bonne -action; sans eux, les Tatars allaient peut-être s'emparer de Rézan. - ---Mais alors pourquoi ne pas en faire des opritchniks? demanda le Tzar -en fixant sur le prince son regard perçant. - ---Parce que, balbutia Sérébrany, cherchant vainement quelques -expressions qui pussent atténuer sa pensée, parce que, quelque tristes -gens qu'ils soient, ils valent cependant mieux que tes mercenaires. - -Cette hardiesse spontanée confondit Ivan. Il se souvint que ce n'était -pas la première fois que Sérébrany lui parlait avec cette grande et -surprenante franchise. Cependant, le prince, condamné à mort, était -revenu de son plein gré à la Sloboda se livrer complétement à la merci -du Tzar. On ne pouvait l'accuser d'insubordination; le Tzar ne savait -plus comment interpréter cette insolente sortie lorsqu'un nouveau -personnage attira son attention. - -Un homme d'une soixantaine d'années, vêtu très-proprement, venait de se -glisser dans les rangs des aventuriers et s'efforçait d'attirer -l'attention de Sérébrany sans se faire remarquer du Tzar. Plusieurs -fois, il avait furtivement allongé sa main pour saisir le pan de l'habit -du prince, mais il n'y était pas parvenu. - ---Quel est ce rat? demanda le Tzar en désignant l'inconnu. - -Mais il avait déjà réussi à se perdre dans la foule. - ---Écartez-vous, dit Ivan, attrapez-moi ce gaillard qui se cache derrière -vous. - -Quelques opritchniks se jetèrent dans la foule et tirèrent le coupable. - ---Qui es-tu? demanda Ivan avec un regard soupçonneux. - ---C'est mon écuyer, s'empressa de dire Sérébrany en reconnaissant son -vieux Michée, il ne m'a pas vu depuis... - ---Oui, oui, Sire, affirma Michée en bredouillant de crainte et de joie, -sa Seigneurie dit la pure vérité... Je ne l'ai pas vu depuis le jour où -il a été pris. Laissez-moi, Sire, contempler mon boyard. Bonté divine, -Nikita Romanovitch, je désespérais de te revoir. - ---Qu'avais-tu donc à lui dire? demanda le Tzar en continuant à regarder -Michée avec défiance, pourquoi te cachais-tu? - ---Je craignais tes opritchniks, tu sais toi-même ce que c'est que ces -gens... - -Michée se mordit la langue. - ---Quels gens sont-ce donc? demanda Ivan en cherchant à donner à ses -traits une expression bienveillante, parle sans crainte, vieillard, -quels gens sont mes opritchniks? - -Michée regarda le Tzar et se rassura. - ---Mais des gens comme nous n'en avons jamais vus avant la campagne de -Lithuanie. Sire, dit-il tout-à-coup entièrement rassuré par l'expression -bienveillante du Tzar, soit dit sans les offenser, ce sont des gens peu -sûrs. - -Le Tzar regarda attentivement Michée, n'en revenant pas de rencontrer -autant de franchise chez l'écuyer que chez le maître. - ---Qu'as-tu donc à le regarder avec des yeux qui sortent de leur orbite? -dit la nourrice. Voudrais-tu, par hasard, le dévorer? Ne dit-il pas la -vérité? A-t-on jamais vu auparavant en Russie de pareils bandits? - -Michée se réjouit de cet auxiliaire.--Oui, ma bonne femme, dit-il, c'est -d'eux que provient tout le mal. Ce sont eux qui ont calomnié mon maître. -Ne les crois pas, Sire, ne les crois pas. Ils ont des têtes de chiens -sur leur armure et ils aboyent comme des chiens. Mon maître t'a -fidèlement servi; Viazemski et Khomiak l'ont calomnié. Cette brave femme -dit la pure vérité: jamais on n'a vu de pareils vauriens en Russie! - -Et, jetant un coup d'oeil sur les opritchniks qui l'entouraient, il se -rapprocha de Sérébrany en murmurant: Vous avez beau être des loups, vous -ne m'avalerez pas maintenant. - -En apparaissant sur le perron, le Tzar s'était déjà décidé à gracier les -brigands; il voulait seulement les laisser un moment dans l'incertitude. -Les observations de la nourrice étaient venues mal à propos et avaient -failli l'agacer, mais par bonheur il était en humeur libérale; il eut -l'idée de se moquer d'Onouvriéfna, de l'abaisser vis-à-vis des -courtisans tout en jouant un mauvais tour à l'écuyer de Sérébrany.--Tu -n'aimes donc pas les opritchniks? lui dit-il d'un air bienveillant. - ---Qui est-ce qui peut les aimer? Depuis le jour de notre retour de -Lithuanie ils n'ont causé qu'une série d'infortunes à mon maître. Si ces -maudits vauriens n'existaient pas, mon maître aurait continué à jouir de -ta faveur. - -Ici Michée jeta de nouveau un regard furtif sur la garde particulière du -Tzar, tout en se disant: c'est égal, j'y perdrai peut-être ma tête, mais -je justifierai mon maître aux yeux du Tzar. - ---Tu as de braves écuyers, dit celui-ci à Sérébrany. Je voudrais avoir -de tels serviteurs! Y a-t-il longtemps qu'il est auprès de toi? - ---Depuis son enfance, s'empressa de répondre Michée, de plus en plus -rassuré. J'ai servi son père, mon père a servi son grand-père et, si -j'avais des enfants, ils serviraient ses enfants. - ---Tu n'as donc pas d'enfants, mon bon vieux, demanda Ivan avec une -affabilité croissante. - ---J'avais deux fils, Sire, mais Dieu me les a pris. Tous deux ont été -tués à la bataille de Polotsk, lorsque mon maître dégagea cette ville -avec le prince Pronski. Mon aîné a eu la tête fendue d'un coup de sabre -polonais; le cadet a reçu une balle en pleine poitrine, là un peu -au-dessus du sein gauche. - -Et Michée indiqua du doigt sur sa poitrine la place où son fils avait -été frappé. - -Ivan fit semblant de prendre un vif intérêt à Michée.--Que veux-tu, mon -vieux, lui dit-il, Dieu t'a pris ceux-là, il faut en avoir d'autres. - ---Et où veux-tu que j'en prenne? Ma femme est morte depuis longtemps. - ---Eh bien! dit le Tzar, comme en cherchant à consoler le vieil écuyer, -avec l'aide de Dieu, tu peux en trouver une autre. - -Michée éprouvait un vif plaisir à causer avec le Tzar.--Je sais bien, -lui répondit-il en souriant, que cette marchandise ne manque pas, mais -je deviens vieux et ce n'est plus mon affaire. - ---Il y a femme et femme, fit observer Ivan. - -Et saisissant Onoufrevna par sa houppelande:--Voici une ménagère pour -toi, dit-il en la poussant en avant; épouse-la, vivez en bonne -intelligence et ayez une nombreuse postérité. - -Comprenant la plaisanterie du Tzar, les opritchniks éclatèrent de rire -tandis que Michée épouvanté regardait le Tzar pour savoir s'il parlait -sérieusement. Or, Ivan ne riait plus. - -Les yeux éteints de la nourrice s'enflammèrent d'indignation.--Impudent, -impie! s'écria-t-elle en menaçant le Tzar. Je t'apprendrai à te moquer -de moi, homme sans coeur, maudit hérétique! - -Dans sa fureur, la vieille frappait de son bâton les dalles du perron; -ses lèvres tremblaient plus encore que de coutume, son nez devint bleu. - ---Ne fais donc pas tant de façons, ma bonne, dit le Tzar; je te donne là -un excellent mari; il te fera des cadeaux, te rendra sage et -raisonnable. Nous allons vous marier, ce soir, après vêpres. - ---Eh bien! mon vieux, que dis-tu de ta nouvelle ménagère? - ---Aie pitié de moi, seigneur! s'écria Michée hors de lui. - ---Comment? elle ne serait pas de ton goût? - ---Oh non! s'écria le pauvre écuyer en reculant. - ---A force de vivre ensemble, vous finirez par vous aimer: je lui -constituerai une belle dot. - -Michée considéra avec terreur la vieille nourrice que le Tzar retenait -toujours par sa houppelande. - ---Seigneur Tzar, s'écria-t-il tout-à-coup en tombant à genoux, fais-moi -supplicier, mais ne m'impose pas une pareille honte! Plutôt le billot -que ce mariage! - -Pendant quelque temps, Ivan se tut, puis il partit d'un éclat de rire -prolongé. Il lâcha la nourrice, qui s'empressa de fuir en débitant des -injures et en crachant de tous les côtés. - ---Que voulez-vous, dit enfin le Tzar, j'ai pensé faire votre bonheur à -tous deux, mais je ne prétends pas vous marier malgré vous. Continue, -comme par le passé, à servir ton maître. Et toi, Nikita, approche ici. -Je te pardonne ta seconde faute comme je t'ai remis la première. Quant à -ces déguenillés, je n'en ferai pas des opritchniks; ceux-ci pourraient -s'en formaliser. Qu'ils aillent à Jizdra s'incorporer dans les troupes -de frontières. Puisqu'ils sont amateurs de Tatars, ils en trouveront là. -Pour toi, continua le Tzar, d'un ton singulièrement bienveillant, sans -aucune teinte d'ironie et en posant sa main sur l'épaule de Sérébrany, -reste auprès de moi; je te réconcilierai avec les opritchniks. Lorsque -tu nous connaîtras mieux, tu cesseras de nous fuir. C'est une bonne -chose que de battre les Tatars, mais j'ai des ennemis pires qu'eux. -C'est ceux-ci qu'il faut que tu t'habitues à mordre et à balayer. - -Et le Tzar frappa familièrement sur l'épaule de Sérébrany. - ---Nikita, ajouta-t-il avec bienveillance et en tenant toujours sa main -sur l'épaule du prince, ton coeur est droit, ton langage est franc: j'ai -besoin de serviteurs comme toi. Inscris-toi dans les opritchniks, je te -donnerai le poste qu'occupait Viazemski. J'ai foi en toi, tu ne me -trahiras pas. - -Tous les opritchniks regardèrent Sérébrany avec jalousie; ils voyaient -en lui un nouvel astre levant; ceux qui se tenaient un peu loin du Tzar -commençaient déjà à chuchoter, à témoigner leur mécontentement de ce que -le Tzar, sans faire attention à leurs services, mettait au-dessus d'eux -un disgracié, un boyard de vieille roche, un descendant d'une antique -race princière. - -Mais le coeur de Sérébrany était serré par les paroles d'Ivan. Faisant -un violent effort sur lui, il lui dit: Sire, je te remercie de ta -faveur, mais permets-moi aussi de rejoindre les troupes des frontières. -Je n'ai rien à faire ici, je ne suis pas fait aux moeurs de la Sloboda, -tandis que là je puis te servir avec fruit. - ---Ah! dit Ivan en retirant sa main de l'épaule de Sérébrany, cela -signifie que nous ne convenons pas à son Excellence. Il est apparemment -plus honorable de rester avec des voleurs que d'être le capitaine de mes -gardes! Eh bien! continua-t-il ironiquement, je ne force l'amitié de -personne et ne veux retenir personne malgré lui. Puisque vous vous êtes -habitués les uns aux autres, servez ensemble. Bon voyage, ataman de -Brigands! - -Et, jetant un méprisant regard sur Sérébrany, le Tzar lui tourna le dos -et rentra dans le palais. - - - - -CHAPITRE XXXVIII - -LE DÉPART DE LA SLOBODA. - - -Godounof proposa à Sérébrany de demeurer chez lui jusqu'à son entrée en -campagne. Cette fois l'invitation était sincère, car Boris, auquel -aucune parole ni aucun mouvement du Tzar n'échappait, s'était convaincu -qu'il n'y avait aucun orage dans l'horizon et qu'Ivan se bornerait à de -la froideur vis-à-vis de Sérébrany. - -Fidèle à la promesse qu'il avait faite à Maxime, Sérébrany se rendit, en -quittant le palais, chez la mère de son frère d'adoption et lui remit sa -croix. Maliouta était absent, la bonne vieille avait déjà appris la mort -de son fils; elle accueillit Sérébrany comme un parent; elle n'osa -pourtant pas le retenir, redoutant le retour de son mari; elle le -reconduisit jusqu'au perron et lui donna sa bénédiction comme s'il eût -été son propre fils. - -Le soir, lorsque Godounof eut conduit son hôte dans sa chambre et lui -eut souhaité une bonne nuit, Michée s'abandonna à la joie d'avoir -retrouvé son maître. - ---Enfin, boyard, dit-il, le soleil a lui pour moi après bien des jours -de ténèbres! Depuis que tu as été arrêté, il me semble n'avoir pas vu la -lumière du bon Dieu. Je n'ai fait qu'aller et venir entre Moscou et la -Sloboda dans l'espoir d'avoir de tes nouvelles. Lorsque j'appris ce -matin que tu étais de retour avec ces aventuriers, je me suis mis à -courir vers la place du palais aussi vite que mes vieilles jambes me le -permettaient, mais le Tzar était déjà sur le perron. Je suis parvenu à -fendre la foule, j'allais toucher le pan de ton habit lorsque le Tzar -m'a aperçu. Ai-je eu peur, mon Dieu! De ma vie je ne l'oublierai jamais! -Je ferai dire demain deux _Te Deum_, l'un pour la conservation de ta -santé, l'autre pour remercier Dieu de m'avoir préservé de cette vieille -sorcière, de n'avoir pas permis qu'une telle infamie s'accomplît. - -Et Michée se mit à raconter longuement tout ce qui lui était arrivé -depuis le pillage de la maison de Morozof; comment il avait été trouver -Persten; comment, de retour au moulin, il y avait rencontré Hélène -Dmitriévna et s'était chargé de la conduire dans la propriété de son -époux. - -Les nombreuses digressions de Michée agaçaient Sérébrany. - ---Je ne suis pas aveugle, Nikita Romanovitch, disait le vieillard, je me -tais, mais je sais tout. J'avoue que tes visites chez Droujina -Andréevitch me déplaisaient souverainement. «Il n'en résultera rien de -bon,» me disais-je à moi-même. J'avais honte pour toi de te voir assis à -la même table que lui, en vous voyant boire à la même coupe. Tu me -comprends, n'est-ce pas? Je n'ignore pas que ce n'est pas ta faute; on -ne sait pas comment ces sortes de choses vous empoignent, mais c'était -un péché vis-à-vis de Morozof. Maintenant, c'est autre chose; elle n'a -plus à répondre de ses actions devant son mari, dont le bon Dieu a -l'âme. Puis, elle est trop jeune, la colombe, pour rester veuve. - ---Cesse tes reproches, Michée, dit Sérébrany avec humeur, dis-moi vite -où elle est et ce qui lui est arrivé. - ---Attends, Batiouchka, laisse-moi t'informer de tout cela avec ordre. -Vois-tu, lorsque revenant de chez le brigand, je retournai au moulin, le -meunier me dit: «L'oiseau féerique est tombé dans ma cage, porte-le au -Tzar de Dalmatie!» Je ne compris pas d'abord de quel oiseau et de quelle -Dalmatie il voulait parler, mais lorsqu'il me montra la boyarine, je -devinai que c'était d'elle qu'il s'agissait. Nous voilà en route avec -elle pour le domaine de Droujina Andréevitch. Tout d'abord, elle n'avait -ni bouche ni yeux; elle se décida pourtant à me demander des nouvelles -de son mari, puis des tiennes, comme si cela avait été par hasard. -Rêveries de femmes, que tout cela! Je lui dis tout ce que je savais; -cela la rendit toute triste, la pauvre chère dame; elle ne dit plus un -seul mot durant le reste du trajet. Je remarquai qu'en approchant de la -terre de Morozof, elle s'inquiétait. «Qu'as-tu donc?» lui demandai-je. -Cette question la fit fondre en larmes. J'essayai de la consoler. «Ne te -chagrine pas, lui dis-je, Morozof se porte bien.» Au nom de Morozof, -elle se mit à pleurer encore davantage. Je la regardai et ne sus plus -que lui dire. «Le prince Nikita est, il est vrai, en prison, -continuai-je, mais probablement il se porte aussi très-bien.» Je sentais -que je parlais à tort et à travers, mais il fallait bien dire quelque -chose. Lorsque j'eus prononcé ton nom, elle arrêta brusquement son -cheval. «Non, dit-elle, je ne puis aller dans la propriété de mon -mari.--Mais où veux-tu donc aller? lui demandai-je.--Vois-tu ces croix -dorées briller au-dessus de la forêt?--Oui, je les vois.--C'est un -monastère de femmes, dit-elle, je le connais, menez-y moi.» Je fis tout -mon possible pour la détourner de son projet, mais elle ne voulut pas en -démordre. «J'y resterai une huitaine de jours, j'y prierai Dieu, j'en -informerai Droujina Andréevitch, il m'enverra chercher.» Toute -résistance était inutile; je la conduisis au monastère et je l'y ai -laissée entre les mains de l'abbesse. - ---Combien y a-t-il d'ici à ce monastère? demanda Sérébrany. - ---Il est à une quarantaine de verstes du moulin; de Moscou, cela doit -être un peu plus loin. Du reste, c'est presque sur notre chemin en -allant à Jizdra. - ---Michée, dit Sérébrany, rends-moi un service. Je ne puis quitter la -Sloboda avant demain matin; mes hommes doivent prêter serment au Tzar, -mais toi, tu peux partir cette nuit; va trouver la boyarine, raconte-lui -tout, demande-lui de me recevoir, insiste surtout pour qu'elle ne se -décide à rien avant de m'avoir vu. - ---J'entends, Batiouchka, mais de quoi as-tu peur? qu'elle prenne le -voile? cela n'arrivera pas. Un an s'écoulera, elle pleurera, c'est -naturel, c'est indispensable, comment ne pas pleurer Droujina -Andréevitch, que Dieu ait son âme! puis au bout d'un an, nous fêterons -votre mariage: on ne peut pas pleurer un siècle. - -Cette même nuit, Michée partit pour le monastère et dès l'aube Sérébrany -alla prendre congé de Godounof. Boris était déjà rentré des matines, -auxquelles il assistait régulièrement avec le Tzar. - ---Comment, te voilà déjà debout? prince, lui dit-il. C'est bon pour nous -autres ermites, mais après la journée d'hier tu aurais pu te reposer. -Aurais-tu été mal chez moi? - -Et le fin regard de Godounof laissait comprendre qu'il devinait la cause -de l'insomnie du prince. - -L'aménité de Boris, le sincère intérêt qu'il lui avait montré, les -services qu'il lui avait rendus, surtout sa dissemblance avec les autres -courtisans attiraient vers lui Nikita Romanovitch. Il s'ouvrit avec lui -touchant Hélène. - ---Je sais tout cela depuis longtemps, dit en souriant Boris; j'ai deviné -tout cela à ta façon de regarder Viazemski. Et lorsque je faisais tomber -la conversation sur Morozof, tu n'en parlais qu'à contre-coeur, quoique -vous fussiez fort liés. Tu ne sais pas dissimuler, prince; tout ce que -tu penses se reflète immédiatement sur ton visage. Ta parole est aussi -par trop franche; permets-moi de te le faire observer. J'ai tremblé pour -toi lorsque hier tu as si formellement refusé au Tzar d'entrer dans les -opritchniks. - ---Et que pouvais-je lui répondre? - ---Il fallait le remercier et accepter cette faveur. - ---Tu plaisantes, Boris Féodorovitch! Comment le remercier pour une -pareille proposition? toi-même fais-tu partie des opritchniks? - ---Pour moi, c'est autre chose, prince; je sais ce que je fais; je ne -m'oppose jamais à la volonté du Tzar, mais je me suis posé sur un tel -pied, qu'il ne me proposera jamais de m'enrôler dans les opritchniks. En -acceptant le poste de Viazemski, en devenant le capitaine des gardes du -Tzar et en même temps son favori, tu aurais rendu un immense service au -pays tout entier. Nous aurions réuni nos efforts, nous aurions fini par -faire licencier les opritchniks. - ---Jamais je n'y serais parvenu, Boris; tu dis toi-même que toutes mes -pensées se lisent sur ma figure. - ---C'est parce que tu ne veux pas te contraindre, prince. Si tu avais pu -faire violence à ta franchise et entrer dans les opritchniks, ne fût-ce -que pour la forme, que n'aurions-nous pas accompli tous deux! Au lieu de -cela qu'arrive-t-il? je demeure seul à me heurter contre les obstacles, -comme un brochet contre la glace; je suis obligé d'épier tout le monde, -de peser chacune de mes paroles. Il y a des moments où j'en perds la -tête, tandis que si nous étions deux auprès du Tzar, notre force serait -doublée. Des hommes comme toi ne se rencontrent pas souvent, prince. Je -te l'avoue franchement, j'avais jeté mes vues sur toi dès notre première -entrevue. - ---Je ne vaux rien pour une pareille entreprise, Boris; toutes les fois -que j'ai essayé de me conformer aux habitudes d'autrui, il n'en est rien -résulté de bon. Pour toi, c'est autre chose, tu es fort dans cette -partie. J'avoue que cela me déplaisait au commencement de t'entendre -dire tout le contraire de ce que tu pensais; mais maintenant je conçois -ta tactique et je l'excuse. Mais, si je voulais en faire autant, je ne -le pourrais pas; Dieu ne m'a pas donné cette faculté, il n'y a plus du -reste à parler de tout cela; tu sais que je vais à la frontière. - ---Cela ne fait rien, prince, tu battras de nouveau les Tatars, le Tzar -t'appellera de nouveau auprès de lui. Tu ne peux plus être son capitaine -des gardes, mais tu pourrais toujours te laisser inscrire dans les -opritchniks. Quand même tu n'aurais pas l'occasion de battre les Tatars, -il faut bien que tu retournes à Moscou, lorsque le temps du veuvage -d'Hélène sera passé. Ne crains pas qu'elle prenne le voile, laisse-lui -le temps de sécher ses larmes et, si tu le veux, je serai ton garçon -d'honneur. - ---Merci, Boris, merci. J'ai vraiment honte de tout ce que tu as fait -pour moi sans que je puisse le reconnaître. Je n'hésiterais pas un -moment à te sacrifier ma vie, s'il le fallait, mais ne me propose pas de -devenir opritchnik ou favori du Tzar. Il faut pour cela ou n'avoir pas -de conscience, ou avoir ton habileté, et moi je n'aurais qu'inutilement -tordu mon âme. A chacun Dieu a tracé sa voie: le vol du faucon n'est pas -le même que celui du cygne, mais cela importe peu, pourvu que chacun -serve la vérité et la justice. - ---Alors, tu ne me reproches plus, prince, d'avoir préféré le chemin de -traverse à la grande route? - ---C'eût été de ma part un grand péché que de t'adresser un pareil -reproche. Sans me compter, que de bien tu as fait à d'autres! Sans toi, -il en aurait cuit à mes pauvres gens! Aussi le peuple t'aime; tous -mettent en toi leur confiance, tout le pays commence à fixer les yeux -sur toi. - -Un léger incarnat colora le teint basané de Godounof et un éclair de -joie brilla dans ses yeux. Ce n'était pas pour lui un mince triomphe que -d'avoir l'approbation d'un homme comme Sérébrany; les éloges qu'il -venait de recevoir lui donnaient la mesure de l'influence qu'il avait -acquise. - ---A mon tour, prince, je te remercie. Je ne te demande plus qu'une -chose: puisque tu es décidé à ne pas m'aider, du moins, lorsque tu -entendras mal parler de moi, n'y ajoute pas foi et relève les -calomniateurs. - ---Sois tranquille, Boris, je ne permettrai à personne de parler mal de -toi. Mes aventuriers prient déjà Dieu pour la conservation de ta santé -et, lorsqu'ils rentreront chez eux, ils enjoindront à tous les leurs de -prier pour toi. Mais Dieu veuille que tu ne perdes pas la tête au milieu -de ce chaos! - ---Dieu protége ceux qui n'ont pas de méchants desseins, dit Godounof en -baissant modestement les yeux. Tout est d'ailleurs entre ses mains. Au -revoir, prince, à bientôt; n'oublie pas que tu m'as promis de m'inviter -à tes noces. - -Ils s'embrassèrent cordialement et Sérébrany sortit tout joyeux. Il -avait une haute idée de la perspicacité de Godounof; ses craintes au -sujet d'Hélène se dissipèrent. Bientôt après il quittait la Sloboda à la -tête de sa bande; mais, dès qu'il eut franchi les barrières survint un -incident qui, d'après les idées du temps, devait être considéré comme un -mauvais augure. - -La bande fut arrêtée près d'une église par une foule compacte de -mendiants qui, se pressant devant le porche, attendaient sans doute -quelques abondantes aumônes de hauts personnages qui allaient sortir de -l'église. En avançant lentement, Sérébrany entendit les chants de la -messe des morts et voulut savoir qui l'avait ordonnée. On lui répondit -que c'était Maliouta qui faisait célébrer un service pour le repos de -l'âme de son fils Maxime, tué par les Tatars. Au même instant retentit -un grand cri et l'on vit quelques personnes emportant une vieille dame -évanouie; sa figure pâle était inondée de larmes, ses cheveux gris -s'échappaient en désordre d'un petit bonnet de velours. C'était la mère -de Maxime. Derrière elle sortit Maliouta, vêtu d'habits de deuil; son -regard se croisa avec celui de Sérébrany, mais les yeux de Maliouta -n'avaient plus leur expression habituelle de férocité: ils étaient fixes -et mornes. Après avoir fait déposer sa femme sur le portique, il rentra -dans l'église pour assister à la fin de la messe, pendant que Sérébrany -et ses gens passaient, nu-tête et faisant le signe de la croix, devant -la grande porte de l'église à travers laquelle arrivèrent jusqu'à eux -les notes lugubres du _De profundis_. - -Ces tristes chants, le souvenir de Maxime impressionnèrent vivement -Sérébrany; mais il se rappela les paroles consolantes de Godounof et -l'émotion produite par la messe des morts s'effaça bientôt de son -esprit. Arrivé à l'angle que décrivait la route en s'enfonçant dans la -forêt, il se retourna du côté de la Sloboda et, lorsque les coupoles -dorées du palais d'Ivan disparurent derrière les arbres, il se sentit -soulagé d'un poids énorme. La matinée était fraîche, le soleil éclatant. -Bien vêtus, bien armés, les ci-devant brigands marchaient d'un pas -résolu derrière Sérébrany, escorté par quelques cavaliers. Une obscurité -verdâtre les enveloppait de tous côtés. Plein d'une impatiente ardeur, -le cheval de Sérébrany arrachait en passant les feuilles des arbres à sa -portée et Bouian, qui ne quittait plus le prince depuis la mort de -Maxime, ouvrait la marche, levant de temps à autre son museau pour -aspirer l'air et dressant ses oreilles chaque fois qu'un son lointain -retentissait dans la forêt. - - - - -CHAPITRE XXXIX - -UNE DERNIÈRE ENTREVUE. - - -La bande de Sérébrany avait déjà fait plusieurs journées. Un soir, elle -s'arrêta pour passer la nuit, au carrefour d'où partait la route -conduisant au monastère; le prince quitta ses gens et s'achemina seul à -la rencontre de Michée, qui lui avait promis de lui apporter des -nouvelles d'Hélène. Il marcha toute la nuit sans s'arrêter; au point du -jour, il se trouva à un nouveau carrefour où il vit un brasier à moitié -éteint et Michée assis à côté. Deux chevaux tout sellés paissaient tout -auprès. - -En entendant le pas d'un cheval, Michée se redressa vivement.--C'est -toi, mon seigneur, s'écria-t-il en reconnaissant son maître, ne va pas -plus loin, retourne sur tes pas; il n'y a plus rien à faire! - ---Qu'est-il arrivé? demanda Sérébrany plein d'angoisse. - ---Tout est fini, seigneur, Dieu n'a pas voulu nous donner le bonheur. - -Sérébrany sauta à bas de son cheval.--Parle, dit-il, qu'est-il arrivé à -Hélène? - -Le vieillard se taisait.--Mais qu'est-il donc arrivé? reprit Sérébrany, -pâle de terreur. - ---Il n'y a plus d'Hélène, dit tristement Michée, il y a la soeur -Eudoxie. - -Sérébrany chancela et s'appuya sur un arbre pour ne pas tomber. Michée -le regardait d'un air sombre et désespéré. - ---Il n'y a plus rien à faire, la volonté de Dieu s'est accomplie! Il -paraît que nous ne sommes pas nés sous une heureuse étoile. - ---Raconte-moi tout, dit Sérébrany, en se raidissant contre son malheur, -ne me ménage pas. Quand a-t-elle pris le voile? - ---Lorsqu'elle a reçu la nouvelle du supplice de Morozof, lorsqu'on a -reçu au couvent la liste des suppliciés pour lesquels le Tzar exigeait -des prières, la veille enfin du jour où je suis arrivé auprès d'elle. - ---L'as-tu vue? - ---Oui. - -Sérébrany voulut parler, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres. - ---Je ne l'ai vue qu'une seconde, ajouta Michée; elle avait d'abord -refusé de me voir. - ---Que t'a-t-elle chargé de me dire? fit Sérébrany avec effort. - ---De prier pour elle. - ---Et puis? - ---Et puis, rien. - ---Michée, dit le prince, après un court silence, mène-moi au couvent; je -veux lui dire adieu. - -Le vieillard secoua la tête.--Pourquoi la voir, Batiouchka, ne la -trouble plus davantage; elle est maintenant une chose sacrée. Retournons -plutôt et marchons droit sur Jizdra. - ---Je ne puis, dit Sérébrany. - -Michée secoua de nouveau la tête et lui amena un de ses chevaux. - ---Prends celui-ci, dit-il, le tien est tout couvert d'écume. - -Et ils prirent en silence le chemin du monastère. La route suivait la -forêt. Les cavaliers entendirent bientôt le bruit de l'eau et aperçurent -un ruisseau qui se frayait un chemin à travers les roseaux. - ---Reconnais-tu cet endroit? demanda tristement Michée. Sérébrany leva la -tête et vit les traces d'un récent incendie. Çà et là, la terre venait -d'être profondément remuée: des restes de maison, une roue brisée -indiquaient qu'un moulin avait dû exister à cette place. - ---Lorsqu'ils ont arrêté le sorcier, dit Michée, ils ont détruit sa -tanière. Ils espéraient y découvrir un trésor. - -Sérébrany jeta un regard indifférent sur ces ruines et tout deux -poursuivirent leur route en silence. Au bout de quelques heures de -marche, la forêt devint plus claire. Une enceinte blanche se montra à -travers les arbres et le monastère apparut au milieu d'une prairie. A -l'encontre des bâtiments de ce genre, il n'était pas bâti sur une -éminence. De ses fenêtres étroites et grillées, on n'apercevait pas de -vastes dépendances: le regard ne rencontrait partout que des troncs de -sapins et leur sombre verdure enlaçait les murs de la maison; les -environs étaient tristes et déserts, la communauté semblait pauvre. - -Les deux cavaliers descendirent de cheval et frappèrent à la porte. Au -bout de quelques minutes, on entendit le bruit d'un trousseau de clefs. - ---Gloire à Notre-Seigneur Jésus-Christ! dit Michée à voix basse. - ---Dans tous les siècles des siècles, répondit la soeur portière en -ouvrant un judas. Que demandez-vous? - ---La soeur Eudoxie, dit à demi-voix Michée qui craignait de raviver les -douleurs de son maître en prononçant trop distinctement ce nom. Tu me -connais, car j'ai été ici il n'y a pas longtemps. - ---Je ne puis te connaître, répondit la soeur, car je ne suis chargée que -de ce matin de la porte où était auparavant soeur Agnès... Et la nonne -considérait avec crainte les arrivants. - ---Cela ne fait rien, continua Michée, laisse-nous entrer. Informe -l'abbesse que le prince Nikita Romanovitch Sérébrany est arrivé. - -La portière jeta un regard craintif sur Sérébrany, fit un pas en arrière -et ferma brusquement le judas. On l'entendit s'éloigner précipitamment -en murmurant: Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de nous! - ---Que signifie cela? pensa l'écuyer. Pourquoi a-t-elle peur de mon -maître? - -Il regarda le prince et comprit que son armure couverte de poussière, -son habit déchiré par les ronces, ses yeux inquiets et hagards avaient -pu effrayer la religieuse. L'expression de la figure de Nikita avait -tellement changé que Michée lui-même n'aurait pas reconnu son maître -s'il n'était arrivé avec lui. - -Au bout de quelque temps, on entendit de nouveau le pas de la portière. - ---Veuillez ne pas nous en vouloir, dit-elle en tremblant à travers la -porte, notre abbesse ne peut pas vous recevoir maintenant; venez plutôt -demain après matines. - ---Je ne puis attendre! s'écria Sérébrany, et d'un coup de pied, il -enfonça la clôture et entra dans la cour. Il se trouva en face de -l'abbesse presqu'aussi pâle que lui-même. - ---Au nom du Christ notre Sauveur, dit-elle d'une voix tremblante, -arrête-toi... je sais pourquoi tu es venu... mais Dieu punit ceux qui -perdent les âmes et le sang innocent retombera sur ta tête! - ---Révérende mère, répondit Sérébrany, ne comprenant rien à cette -terreur, mais trop ému pour être surpris de quelque chose, laisse-moi -voir la soeur Eudoxie. Quand ce ne serait que pour un instant, pour lui -faire mes adieux. - ---Lui faire tes adieux! répéta l'abbesse. Tu ne veux réellement que lui -faire tes adieux? - ---Laisse-moi lui faire mes adieux, révérende mère, et je donnerai toute -ma fortune à ton monastère. - -L'abbesse le regarda avec défiance. - ---Tu as pénétré ici de force, dit-elle, tu t'intitules prince et Dieu -sait qui tu es, dans quel but tu es venu... Je sais que les opritchniks -parcourent maintenant les monastères et exterminent les épouses et les -soeurs des hommes justes qu'on a récemment suppliciés à Moscou... La -soeur Eudoxie est veuve d'un boyard supplicié... - ---Je ne suis pas un opritchnik, s'écria Sérébrany, j'aurais donné tout -mon sang pour Morozof. Laisse-moi voir la boyarine! - -Les traits de Sérébrany reflétaient la loyauté et la franchise. -L'abbesse se rassura et le regarda avec sympathie. - ---Je suis coupable à ton égard, dit-elle. Grâce à Jésus-Christ et à sa -Mère Immaculée, je vois maintenant que je me suis trompée; tu n'es pas -un opritchnik. La portière m'a effrayée, je ne songeais qu'à gagner du -temps et à cacher soeur Eudoxie. Les temps sont difficiles; ceux qui -sont tombés en disgrâce auprès du Tzar ne peuvent même pas trouver un -refuge dans les monastères. Mais, grâce à Dieu, je me suis trompée. Si -tu es un ami ou un parent de Morozof, je te conduirai auprès de sa -veuve. Suis-moi, sa cellule est là derrière. - -L'abbesse conduisit Sérébrany à travers le jardin vers une cellule -isolée, cachée derrière une touffe d'églantiers et de chèvre-feuilles. -Vêtue de noir, couverte d'un voile, Hélène était assise sur un banc -devant la porte. Les rayons du soleil couchant l'éclairaient à travers -d'épais érables et doraient au-dessus de sa tête les feuilles -jaunissantes. L'été tirait à sa fin; les dernières fleurs des églantiers -s'effeuillaient; la robe noire de la recluse était couverte de leurs -pétales vermeils. Hélène contemplait mélancoliquement la chute lente et -monotone des feuilles d'érable jaunies; c'est à peine si elle entendit -le bruit des pas qui approchaient. - -Levant la tête, elle vit l'abbesse et fit un pas à sa rencontre; mais, -en reconnaissant tout à coup Sérébrany, elle poussa un cri, appuya les -mains sur son coeur et retomba épuisée sur le banc. - ---N'aie pas peur, mon enfant, dit l'abbesse d'un ton caressant; c'est -quelqu'un que tu connais, un ami de ton défunt époux qui est venu exprès -pour prendre congé de toi. - -Hélène ne put répondre. Elle tremblait et regardait avec frayeur le -prince. Tous deux demeurèrent longtemps silencieux. - ---C'est ainsi, dit enfin Sérébrany, que nous étions destinés à nous -revoir! - ---Nous ne pouvions nous revoir autrement, dit à peine intelligiblement -Hélène. - ---Pourquoi ne m'as-tu pas attendu, Hélène Dmitriévna? - ---Si je t'avais attendu, murmura-t-elle, je n'aurais pas eu assez de -force... tu ne m'aurais pas laissée... j'en ai bien assez comme cela à -me reprocher... - -Nouveau silence. Le coeur de Sérébrany battait violemment.--Hélène -Dmitriévna, dit-il d'une voix entrecoupée par l'émotion, je viens te -faire un éternel adieu. Laisse-moi voir une dernière fois tes yeux, lève -ton voile. - -Hélène souleva de sa main amaigrie le voile noir qui couvrait le haut de -son visage et le prince revit ses yeux calmes mais rougis par les -larmes, voilés par l'insomnie et la souffrance. - ---Adieu, Hélène, s'écria-t-il, adieu pour toujours! Dieu veuille me -faire oublier que nous aurions pu être heureux! - ---Non, Nikita Romanovitch, dit tristement Hélène, le bonheur n'a pas été -fait pour nous. Le sang de Droujina Andréevitch nous en sépare. Je suis -cause qu'il est tombé en disgrâce, qu'il est mort. Jamais nous n'aurions -pu être heureux. Et qui est-ce qui peut l'être maintenant? - ---Oui, répéta Sérébrany, qui est-ce qui peut être heureux maintenant? -Dieu n'est pas clément aujourd'hui pour la sainte Russie. Cependant, -jamais je n'aurais pensé que, vivants, nous pussions ainsi nous séparer -pour toujours! - ---Pas pour toujours, reprit Hélène avec un triste sourire, mais -seulement ici-bas, pour cette vie. Cela devait être ainsi. Il ne nous -convenait pas d'avoir une seule joie lorsque le pays tout entier est -aussi malheureux. - ---Pourquoi, dit Sérébrany d'un air sombre, n'ai-je pas été tué par les -Tatars? pourquoi le Tzar ne m'a-t-il pas fait trancher la tête lorsque -je la lui ai apportée? Que me reste-t-il donc à faire dans ce monde? - ---A porter ta croix, Nikita, comme je porte la mienne. Ton lot est plus -léger que le mien. Tu peux défendre la patrie, je ne puis que prier pour -toi et pleurer mes fautes. - ---La patrie, s'écria Sérébrany, où est-elle cette patrie et contre qui -la défendre? Ce ne sont pas les Tatars, mais le Tzar qui la perd. Mes -idées se brouillent, Hélène Dmitriévna; toi seule tu soutenais encore ma -raison; maintenant tout est ténèbres autour de moi, je ne distingue plus -la vérité du mensonge. Tout ce qui est bon périt, tout ce qui est -méchant triomphe. Bien des fois Kourbski me vient à l'esprit. Tant que -j'avais un but dans la vie, je chassais loin de moi ces coupables -pensées; maintenant, je n'ai plus de but, je n'ai plus de forces, ma -raison s'obscurcit... - ---Dieu t'éclairera, Nikita Romanovitch; si ton bonheur est perdu, ce -n'est pas une raison pour trahir ou abandonner ton pays. Dieu nous -envoie cette épreuve afin que nous puissions nous retrouver dans un -monde meilleur. Ne te démens pas. - -Sérébrany baissa la tête. Son indignation fit place au sentiment du -devoir dans lequel il avait été élevé et qu'il maintenait pur dans son -coeur, lors même que la force lui manquait pour s'y soumettre. - ---Porte ta croix, reprit Hélène, va où le Tzar t'envoie. Tu as refusé -d'entrer dans les opritchniks, ta conscience doit donc être tranquille. -Va combattre les ennemis de la Russie; je ne cesserai de prier pour toi -jusqu'à ma dernière heure. - ---Adieu donc, Hélène, adieu ma soeur! - -Le regard d'Hélène resta calme en face des terribles émotions de -Nikita.--Adieu, répéta-t-elle, et, baissant son voile, elle se retira -précipitamment dans sa cellule. - -Les vêpres sonnèrent. Sérébrany resta longtemps les yeux fixés sur -l'endroit où avait disparu Hélène. Il n'entendit pas ce que lui disait -l'abbesse, il ne sentit pas qu'elle le prit par le bras et l'emmena -jusqu'à la porte d'entrée. Il monta silencieusement à cheval et reprit, -en compagnie de Michée, la route de la forêt. La cloche du monastère le -fit enfin sortir de cet engourdissement moral. Il comprit toute la -profondeur de son malheur. Ce tintement déchirait son coeur, mais il -l'écoutait avec bonheur comme s'il lui apportait les adieux d'Hélène; et -lorsque ces sons cadencés, ne formant plus à distance qu'un bruit vague, -expirèrent dans l'air du soir, il lui sembla qu'on venait de lui -arracher l'âme et il fut saisi par le sentiment de son irrémédiable -isolement... - -Le lendemain, le détachement de Sérébrany s'enfonçait de plus en plus -dans la forêt de Briansk; le prince marchait à sa tête; Michée le -suivait de loin, n'osant pas interrompre son silence. - -Sérébrany avait la tête baissée; cependant, au milieu de ses sombres -pensées, un sentiment consolant lui apparaissait à l'horizon. C'était la -conviction qu'il avait toujours rempli son devoir dans la mesure de ses -forces, qu'il avait toujours suivi le droit chemin sans en avoir jamais -intentionnellement dévié. C'est là un sentiment précieux qui, au milieu -des peines et des tristesses de cette vie, se cache comme un trésor -inviolable dans le coeur de l'honnête homme et en comparaison duquel -tous les biens de ce monde, tout ce qui constitue le but des ambitions -humaines n'est que poussière et néant. - -Cette profonde conviction d'avoir accompli son devoir soutenait -Sérébrany. En repassant les moindres détails de ses adieux avec Hélène, -en se rappelant chacune de ses paroles, il trouvait une triste -consolation dans cette pensée qu'il eût été honteux pour lui d'être seul -heureux à l'époque épouvantable qu'on traversait, qu'il valait mieux -qu'il portât avec tous ses frères sa part dans l'infortune générale. Les -paroles de Godounof lui revinrent à l'esprit, il sourit avec amertume au -souvenir de l'assurance avec laquelle son ami lui avait parlé de sa -connaissance du coeur humain. «Il paraît, pensa-t-il, que Boris ne peut -pas tout deviner. Les affaires de l'État, le coeur du Tzar lui sont -connus; il sait d'avance ce que dira Maliouta, ce que fera tel ou tel -opritchnik, mais le coeur, le sentiment de ceux qui sont désintéressés -ne sont pour lui que ténèbres.» Et involontairement il se souvint aussi -de Maxime et songea que son frère adoptif lui aurait autrement parlé. Il -ne lui aurait pas dit: «Elle t'attendra»; mais «presse-toi, tue ton -cheval, arrête-la pendant qu'il en est encore temps.» Au souvenir de -Maxime, son isolement lui parut encore plus cruel, car il savait que -personne ne pouvait, comme Maxime, sympathiser avec lui, combler par une -tendre amitié le vide de son âme, lui expliquer bien des choses qu'il ne -comprenait que vaguement et que, dans les préoccupations de la vie, il -ne savait pas envisager d'une manière nette et résolue... - -Sérébrany marchait la tête baissée, les rênes sur le cou de son cheval, -à travers la forêt aussi sombre que ses pensées. Le silence n'était -troublé que par le pas cadencé des brigands. Les sauvages habitants du -lieu, peu habitués à redouter l'homme dans ces endroits inhabités, ne se -cachaient point à la vue de la troupe; ils grimpaient lestement sur les -hautes branches et la regardaient passer avec curiosité; des oiseaux aux -couleurs variées se cramponnaient à l'écorce rugueuse des arbres, -tournaient leurs têtes rouges du côté des brigands et recommençaient à -frapper de leurs becs contre le bois sec. - -Frappé de la majesté de cette solitude, un bandit entonna à demi-voix -une chanson traînante; ses camarades l'accompagnèrent; bientôt toutes -les voix s'unirent en un choeur dont les sonores mélodies se -répercutaient au loin sous la sombre voûte des arbres. - -On pourrait terminer ici ce lamentable récit, mais il reste à dire ce -qui est advenu des autres personnages qui ont peut-être partagé avec -Sérébrany l'intérêt du lecteur. Nous entendrons encore parler de Nikita -à la fin de ce drame; mais pour cela il faut sauter par dessus dix-sept -lourdes années et nous transporter, d'un bond, à Moscou à l'époque -glorieuse de la conquête de la Sibérie. - - - - -CHAPITRE XL - -L'AMBASSADE D'IERMAK. - - -Il était déjà loin le jour où Sérébrany sortait de la Sloboda avec ses -aventuriers graciés. Depuis cette époque, bien des changements étaient -survenus en Russie; il n'y avait qu'Ivan qui n'avait pas changé: tantôt -entraîné par ses soupçons, il faisait supplicier les meilleurs et les -plus illustres citoyens, tantôt il semblait s'amender, avouer -publiquement ses fautes, envoyait aux monastères de riches dons avec la -liste des suppliciés en ordonnant des prières pour le repos de leurs -âmes. Il n'existait plus un seul de ses anciens familiers: le dernier, -Maliouta, qui n'était jamais tombé en disgrâce, avait été tué au siége -de Weissenstein en Livonie et, en son honneur, Ivan fit brûler sur un -seul immense bûcher tous les prisonniers allemands et suédois. Exaspérés -par ce terrible régime, n'ayant plus aucun espoir en des temps -meilleurs, des milliers de Russes émigraient par bandes en Lithuanie et -en Pologne. - -Un seul événement heureux se produisit dans ce long espace de temps: -Ivan comprit toute l'inutilité de diviser la nation russe en deux -catégories dont la plus petite pressurait et torturait la plus -nombreuse; sur les instances de Godounof il abolit les odieux -opritchniks, revint résider à Moscou et le terrible palais de la Sloboda -d'Alexandrof devint pour toujours désert. - -Entre temps, bien des misères fondirent sur le pays. La famine et la -peste dépeuplaient les villes et les villages. Les Tatars firent -plusieurs incursions en Russie et, dans l'une de ces campagnes, ils -brûlèrent même les faubourgs de Moscou et une grande partie de la -capitale elle-même. Les Suédois firent une attaque du côté du Nord; -Étienne Batory, élu par la diète après la mort de Sigismond, renouvela -la guerre de Lithuanie et, malgré le courage des troupes russes, il les -vainquit par son habileté et enleva à la Russie toutes les provinces -occidentales. Le tzarévitch Jean qui prenait part aux atrocités que -commettait son père, comprit néanmoins, cette fois, l'abaissement de -l'État, et demanda au Tzar la permission de conduire des troupes contre -Batory. Ivan crut voir dans cette demande l'intention de le détrôner et -le Tzarévitch, sauvé autrefois par Sérébrany à la mare maudite, ne put -échapper, cette fois, à une mort terrible. Dans un accès de rage, son -père le tua d'un coup de son bâton ferré. On raconte que Godounof, qui -s'était jeté entre eux, fut cruellement blessé par le Tzar et ne dut la -vie qu'aux soins et à l'habileté médicale de Strogonof, négociant de -Perm. - -Après ce meurtre, Ivan, saisi d'un sombre désespoir, convoqua la -_Douma_, déclara qu'il voulait entrer dans un monastère et ordonna -d'élire un nouveau Tzar. Il céda néanmoins aux supplications des boyards -et consentit à rester sur le trône, en se contentant de se confesser et -d'envoyer de riches présents aux monastères. Mais peu de temps après, -les supplices recommencèrent. Odesborn affirme dans ses écrits que Ivan -condamna à mort, d'un seul coup, 2,300 personnes pour les punir d'avoir, -soi-disant, livré plusieurs forteresses à l'ennemi, quoique Batory -lui-même eût admiré leur courage. - -Perdant ses provinces l'une après l'autre, serré de tous côtés par -l'ennemi, voyant la désorganisation intérieure de l'État, Ivan fut -cruellement frappé dans son orgueil; son extérieur s'en ressentit. Il se -négligea dans sa tenue, sa haute taille s'affaissa, ses yeux devinrent -ternes; sa mâchoire intérieure pendait comme chez un octogénaire et ce -n'était qu'en présence d'étrangers qu'il faisait des efforts pour -paraître tel qu'il était auparavant: il se redressait alors fièrement et -jetait un regard soupçonneux sur son entourage pour savoir si l'on -s'apercevait de sa décadence. Il était dans ces instants plus effrayant -encore que dans sa pleine vigueur. Jamais Moscou n'avait éprouvé une -pression aussi inexorable, une terreur aussi grande. - -Au milieu de cette affliction générale, il arriva de l'extrême Orient -une nouvelle inattendue qui ranima le courage des coeurs chancelants et -changea en joie la douleur de la nation. - -Des rives lointaines de la Kama arrivèrent à Moscou les notables -commerçants Strogonof, parents de ce même marchand qui avait guéri -Godounof. Ils avaient reçu en don du Tzar les terres inhabitées de la -province de Perm et y demeuraient en seigneurs indépendants des -lieutenants du lieu, ayant leur administration et leurs propres troupes, -à l'unique condition de défendre la frontière contre les incursions des -peuplades sauvages de la Sibérie, tributaires nouveaux et peu sûrs de la -Russie. Inquiétés dans leurs redoutes en bois par le Khan Koutchoum, les -Strogonof résolurent de franchir les monts Oural et d'attaquer l'ennemi -chez lui. Pour donner à cette entreprise les meilleures garanties de -succès, ils eurent recours à quelques chefs d'aventuriers qui -ravageaient les rives du Volga et du Don. Ces principaux chefs étaient -pour lors Iermak Timoiéef et Ivan Koltzo; ce dernier avait été jadis -condamné à mort et s'était évadé des prisons du Tzar. - -Ayant reçu une invitation, accompagnée de présents, des Strogonof, -Iermak et Koltzo firent de nombreuses recrues sur les bords du Volga et -se présentèrent devant les Strogonof. Quarante barques furent chargées -de munitions en tout genre. - -Ce petit détachement, après avoir fait dire des prières, s'embarqua sur -la _Tchousovaia_ et remonta avec de joyeuses chansons jusqu'aux sauvages -montagnes de l'Oural. Battant partout les peuplades ennemies, -transportant leurs barques d'une rivière à l'autre, les aventuriers -parvinrent jusqu'à l'Irtich, où ils battirent et firent prisonnier le -principal chef sibérien Mametkoul, et s'emparèrent de la ville de -Sibérie, située sur les rives escarpées de l'Irtich. Ne se contentant -pas de ce triomphe, Iermak poussa en avant, conquit tout le pays jusqu'à -l'Oby et fit jurer, sur son sabre ensanglanté, aux peuplades conquises, -fidélité au Tzar de toutes les Russies, Ivan Vasiliévitch. Ce fut alors -seulement qu'il fit part de ses exploits aux Strogonof et qu'il envoya -en même temps à Moscou Koltzo pour saluer en son nom le Tzar et lui -offrir un nouveau royaume. Les Strogonof s'empressèrent d'aller porter -cette bonne nouvelle au Tzar, et quelque temps après arriva l'ambassade -d'Iermak. - -Grande fut la joie à Moscou. Des _Te Deum_ furent chantés dans toutes -les églises, les cloches sonnèrent à toutes volées comme la nuit de -Pâques. - -Après avoir manifesté toute sa satisfaction aux Strogonof, le Tzar fixa -le jour de la réception solennelle de l'envoyé d'Iermak. - -Dans la grande salle du Kremlin, entouré de tout l'éclat de la majesté -royale, Ivan Vasiliévitch était assis sur le trône, coiffé du bonnet de -Monomaque, couvert de vêtements d'or, ornés de saintes images et de -pierres précieuses. A sa droite se tenait le Tzarévitch Théodore, à sa -gauche Boris Godounof. Autour du trône se tenaient les écuyers vêtus de -caftans en satins blancs, bordés d'argent, avec des haches sur l'épaule. -La salle était pleine de princes et de boyards. - -Remonté par les bonnes nouvelles des Strogonof, Ivan avait un air moins -sombre; on pouvait même surprendre un sourire sur ses lèvres lorsqu'il -faisait quelques observations à Godounof, mais il avait bien vieilli; -ses rides s'étaient accentuées davantage, son crâne était presque -dénudé, son menton complétement dégarni. - -En ces dernières années, Boris Godounof était rapidement monté au faîte -des honneurs. Il avait marié sa soeur Irène au Tzarévitch Théodore et -portait actuellement le rang de grand écuyer. On racontait que le Tzar, -voulant montrer combien il affectionnait sa bru et Godounof, leva un -jour trois de ses doigts et dit en les désignant l'un après l'autre: -«Voici Théodore, voici Irène et voici Boris; je souffrirais autant si -l'on me coupait un de ces trois doigts que si je perdais un de mes trois -enfants chéris.» - -Une si extraordinaire faveur ne provoqua dans Boris ni orgueil, ni -arrogance. Il était modeste comme par le passé, affable envers tous, -sobre de discours; son port devint seulement un peu plus grave et prit -une dignité conforme à sa situation élevée. Ce ne fut cependant pas sans -quelques atteintes à la morale que Godounof acquit l'influence qu'il -exerçait et les honneurs dont il était comblé. Son caractère simple -l'entraîna plus d'une fois à des actes que sa conscience réprouvait. -Ainsi, voyant dans Maliouta un rival trop puissant, ayant perdu tout -espoir de le supplanter, il se lia avec lui et alla jusqu'à épouser sa -fille. Vingt années passées près du trône d'un Tzar comme _le Terrible_ -devaient fatalement avoir exercé une influence funeste sur Boris; il -subissait déjà les atteintes de la triste révolution qui s'était opérée -en lui et qui, au dire des contemporains, avait transformé en criminel -un homme doué des plus hautes qualités. - -Lorsqu'on regardait le Tzarévitch Théodore, on était frappé de la -nullité de celui qui devait tenir les rênes de l'État après la mort -d'Ivan. Aucun symptôme de force morale n'apparaissait sur sa figure, -dépourvue d'expression. Marié depuis deux ans, il avait conservé un -visage enfantin. Il était petit, rachitique, pâle et en même temps -boursouflé. Il souriait constamment et jetait autour de lui des regards -effarés. On assurait que le Tzar regrettait vivement son fils aîné et -répétait à celui-ci: «Tu aurais dû, Fédia, naître sacristain et non -Tzarévitch.» - -«Dieu est miséricordieux, disait le peuple, peu importe que le -Tzarévitch soit chétif, pourvu qu'il ne marche pas sur les traces de son -père et de son frère; puis Godounof est là pour l'aider; celui-là saura -bien gouverner l'État!» - -Les chuchotements des courtisans furent soudain interrompus par le son -des trompettes et des cloches. Précédés de six officiers du palais, les -ambassadeurs d'Iermak entrèrent dans la salle, suivis de Maxime, de -Nikita et de Simon Strogonof. Derrière eux, on portait de riches -pelleteries, des vases de forme étrange et des armes complétement -inconnues. Ivan Koltzo, qui marchait à la tête de l'ambassade, était un -homme d'une cinquantaine d'années, de taille moyenne, à larges épaules, -avec des yeux vifs et perçants, une barbe noire et courte, légèrement -grisonnante. - ---Grand monarque, dit-il, en s'approchant des marches du trône, ton -ataman Iermak Timoiéef, à la tête des Kosaques du Volga, auxquels tu as -fait naguère grâce de la vie, a tâché de se faire pardonner ses -anciennes fautes: il te salue aujourd'hui en t'apportant un nouveau -royaume. Aux royaumes de Kazan et d'Astrakhan que tu as conquis, ajoute -celui de Sibérie pour tout le temps que Dieu fera durer ce monde. - -Après avoir prononcé ces paroles, Koltzo et ses compagnons se -prosternèrent devant le Tzar et touchèrent la terre avec leurs fronts. - ---Relevez-vous, mes bons serviteurs, dit Ivan. Celui qui garde un -mauvais souvenir de ce qui est passé doit perdre la vue, dit le -proverbe; mon ancienne disgrâce se change en faveur. Approche, Ivan -Koltzo.--Et le Tzar lui tendit la main. - -Pour ne pas maculer le tapis écarlate du trône, Koltzo y jeta son bonnet -de poil de mouton, mit son pied dessus et, s'inclinant profondément, il -approcha ses lèvres de la main d'Ivan qui le baisa au front. - ---Je remercie la très-sainte et très-haute Trinité, dit Ivan en levant -les yeux au Ciel. Il est évident que la miséricorde divine s'étend sur -moi, car c'est au moment où je suis le plus entouré d'ennemis et que -j'ai à lutter même contre mes proches, que Dieu me donne le dessus sur -les païens et me permet d'agrandir glorieusement mes États.--Et, jetant -un regard triomphant sur les boyards, il ajouta d'un air menaçant: -Lorsque Dieu est avec nous, personne ne peut rien contre nous. Que ceux -qui ont des oreilles entendent! - -Mais, songeant aussitôt qu'il était inutile de troubler la joie -universelle, il revint à Koltzo d'un air bienveillant:--Comment te plaît -Moscou? as-tu vu quelque part d'aussi beaux palais, d'aussi splendides -églises? mais peut-être n'est-ce pas la première fois que tu es ici? - -Un sourire malicieux erra sur les lèvres de Koltzo et ses dents blanches -éclairèrent sa figure basanée. - ---Où veux-tu que nous autres, petites gens, nous ayons vu de pareilles -merveilles? répondit-il en haussant les épaules, même en rêve nous -n'avons rien entrevu de semblable. Nous vivons comme des paysans au -Volga, nous ne connaissons Moscou que par ouï-dire et nous n'y sommes -jamais venus. - ---Reste alors quelque temps avec nous, dit Ivan avec bienveillance, -j'ordonnerai qu'on ait soin de toi. Quant à la missive d'Iermak, nous en -avons pris lecture et nous avons déjà prescrit au prince Bolkhovski et à -Ivan Gloukhof d'aller à votre aide avec 500 Streltzi... - ---Nous te sommes bien reconnaissants, dit Koltzo en saluant -profondément, seulement ce chiffre sera-t-il suffisant? - -Ivan s'étonna de la hardiesse de Koltzo.--Tu es bien vif, lui -répondit-il sévèrement. Ne voudrais-tu pas que je coure en personne à -votre secours? Tu t'imagines donc que je n'ai pas d'autre occupation que -votre Sibérie? J'ai besoin de mes hommes pour combattre les Tatars et -les Lithuaniens. Contente-toi de ce que je te donne et arrête ce que tu -pourras trouver sur ton chemin. Il y a passablement de gens sans aveu en -Russie. Au lieu de passer leur temps à ne rien faire, ne vaut-il pas -mieux qu'ils aillent occuper les nouvelles terres? J'ai aussi écrit à -l'archevêque de Vologda de vous envoyer dix popes pour dire la messe et -remplir tous les devoirs religieux. - ---Nous en sommes bien reconnaissants à ta Majesté, répondit Koltzo en -s'inclinant de nouveau, mais tu nous obligerais en nous donnant, outre -des popes, des armes et surtout de la poudre. - ---Vous n'en manquerez pas, sois tranquille. Bolkhovski a déjà un oukase -de moi à ce sujet. - ---Nous avons aussi pas mal usé nos vêtements, continua Koltzo avec un -sourire insinuant et en remuant les épaules. - ---C'est que vous n'avez trouvé personne à dévaliser sur la route de -Sibérie, dit Ivan mécontent de l'insistance de l'ataman. Je vois que tu -n'oublies rien de ce dont vous avez besoin, mais notre faible esprit y a -également pourvu. Les vêtements vous seront fournis par les Strogonof, -et moi j'ai fixé des traitements pour les chefs et les soldats. Et afin -que toi, qui conseilles si bien, tu ne manques de rien, je te gratifie -d'une pelisse de ma propre garde-robe. - -A un signe du Tzar, deux stolniks apportèrent une riche pelisse, -couverte d'un brocart d'or et en revêtirent l'ataman. - ---Je vois que ta langue est bien aiguisée, mais as-tu, dit Ivan, un -sabre qui le soit aussi? - ---J'en avais un, Sire, qui n'était pas mauvais, mais je l'ai quelque peu -ébréché sur les crânes des Sibériens. - ---Prends dans ma salle d'armes le plus beau sabre que tu pourras -trouver, ne te gêne pas, choisis-en un à ton gré; je crois, du reste, -que je n'ai pas besoin de te recommander de ne pas te gêner. - -Les yeux de l'ataman brillèrent de joie.--Père, s'écria-t-il, de toutes -les faveurs celle-ci est la plus grande! Ce serait un péché de se faire -prier lorsqu'il s'agit d'un pareil don. Je te promets de prendre le plus -beau de tes sabres.--Mais, Sire, ajouta Koltzo après un moment de -réflexion, du moment que tu fais le sacrifice du meilleur sabre, -permets-moi de le porter de ta part à Iermak. - ---Ne t'inquiète pas de lui, je ne l'oublierai pas. Mais si tu crains que -je ne sache pas le contenter, choisis deux sabres, l'un pour toi, -l'autre pour Iermak. - ---Que Dieu te prête longue vie! s'écria Koltzo enthousiasmé. Sois sûr -que ces deux sabres travailleront pour toi. - ---Mais les sabres ne suffisent pas, reprit Ivan, il faut encore de -bonnes armures. Je saurai bien en trouver de ta taille; mais, n'ayant -pas vu Iermak, je pourrais me tromper. De quelle taille est-il? - ---Mais à peu près de la mienne, seulement il a les épaules plus larges. -Tiens, il est à peu près de la taille de ce gars, dit Koltzo, en -désignant un de ses compagnons, solide gaillard qui, après avoir apporté -une masse d'armes et l'avoir jetée par terre, se tenait derrière cet -amas de ferrailles, bouche béante, en extase devant le costume du Tzar -et celui des courtisans qui environnaient le trône. Il avait même essayé -d'entrer en conversation avec l'un d'eux pour savoir s'ils n'étaient pas -tous des Tzarévitchs, mais le courtisan le regarda d'un air tellement -rébarbatif qu'il n'osa pas lui renouveler sa question. - ---Qu'on m'apporte la grande armure, ordonna le Tzar, celle qui est -surmontée d'un aigle et se trouve à la place d'honneur; nous allons -l'essayer sur ce lourdaud. - -On apporta une lourde cotte de mailles avec une garniture de cuivre -autour du cou, des manches et des pans, ornée d'une aigle dorée à -deux têtes, sur la poitrine et sur le dos. La cotte était -forgée en perfection et provoqua un murmure d'admiration dans -l'assemblée.--Essaie-la, marsouin, dit le Tzar. - -Le gars obéit, mais, malgré tous ses efforts, il ne put y entrer: ses -bras ne parvinrent qu'à la moitié des manches. - -A cette vue, un vague souvenir se réveille dans la mémoire d'Ivan. - ---Assez, dit Koltzo qui suivait d'un oeil attentif les efforts de son -compagnon, tu vas, satané ours, faire crever la cotte de mailles du -Tzar. - -Et se tournant vers celui-ci, il lui dit: Sire, l'armure est excellente -et ira comme un gant à Iermak; si ce gaillard ne peut y entrer, c'est -qu'il a les poings trop forts; il n'y a que lui pour avoir des poings -pareils. - ---Montre-moi tes poings, dit Ivan, en l'examinant avec curiosité. - -Le gaillard regarda le Tzar d'un air indécis, comme s'il ne comprenait -pas ce qu'on lui demandait. - ---Entends-tu, imbécile, répéta Koltzo, montre ton poing au Tzar. - ---Et s'il me fait couper la tête pour cela? répondit le gars d'une voix -traînante, avec un visage exprimant une terreur idiote. - -Le Tzar se mit à rire et tous les assistants eurent de la peine à n'en -pas faire autant. - ---Imbécile! dit Koltzo avec dépit, tu es né sot et tu mourras sot. - ---Et, l'ayant débarrassé de la cotte de mailles, il le traîna jusqu'au -pied du trône et montra au Tzar sa grosse main qui ressemblait plus à la -patte d'un ours qu'à un membre humain. - ---Ne lui en veux pas, Sire, il est bête en paroles et bon à l'action. -C'est lui qui a fait prisonnier le Tzarévitch Mametkoul. - ---Comment t'appelles-tu, demanda Ivan en regardant avec une attention -redoublée le compagnon de Koltzo. - ---Je m'appelle Mitka, répondit-il naïvement. - ---C'est bien cela, s'écria Ivan, en reconnaissant enfin le gros -gaillard; c'est toi qui t'es battu à la Sloboda pour Morozof et qui as -tué Khomiak d'un coup de timon. - -Mitka sourit bêtement. - ---Je ne te remettais pas au premier moment, mais maintenant je te -reconnais parfaitement. - ---Eh bien! moi je t'ai reconnu tout de suite, répondit Mitka d'un air -enchanté; tu étais alors assis sur une estrade qui touchait au -champ-clos. - -A cette naïveté tous les assistants partirent d'un éclat de rire. - ---Je suis fort sensible à ce souvenir, repartit Ivan, mais dis-moi -comment t'es-tu pris pour faire prisonnier Mametkoul? - ---Je me suis étalé sur lui, répondit Mitka, ne concevant pas pourquoi -tout le monde se remettait à rire. - ---Oui, dit Ivan en regardant Mitka, lorsqu'un pareil ours se couche sur -quelqu'un, il ne doit pas être aisé de s'en dégager. Je me souviens -comment il a écrasé Khomiak. Mais, dis-moi, comment as-tu quitté alors -si brusquement la Sloboda et es-tu parvenu en Sibérie? - -L'ataman poussa Mitka du coude pour l'engager à la prudence, mais -celui-ci interpréta ce signe dans un sens tout opposé. - ---C'est lui qui m'a emmené, dit-il, en montrant l'ataman du doigt. - ---Ah! c'est lui qui t'a emmené! répéta Ivan en se tournant avec -étonnement du côté de Koltzo. Comment cela se fait-il donc? tu viens de -m'assurer que tu n'as jamais été dans ces parages! mais, Dieu me -pardonne; il me semble aussi que nous sommes d'anciennes connaissances. -N'est-ce pas toi qui m'as raconté la _Légende des pigeons_! c'est bien -cela, je te remets parfaitement. C'est aussi toi qui as enlevé Sérébrany -de la prison. Dis-moi donc, homme de Dieu, comment as tu vécu depuis? -quels pèlerinages as-tu fait? devant quelles reliques t'es-tu -agenouillé? - -Jouissant de l'embarras de Koltzo, le Tzar dardait sur lui son regard -investigateur et perçant. - -Koltzo avait les jeux attachés à terre. - ---Ce qui est fait est fait, dit enfin le Tzar, ce qui est passé est -couvert par l'herbe qui a poussé dessus. Dis-moi seulement pourquoi -n'es-tu pas venu à la Sloboda avec les autres brigands après la bataille -de Rézan? - ---Sire, répondit Koltzo en appelant tout son courage à son secours, à ce -moment je n'avais pas encore mérité ta clémence. J'avais honte de me -présenter devant toi. Lorsque le prince Nikita t'amena mes compagnons, -je retournai retrouver Iermak au Volga dans l'espoir de t'être un jour -utile. - ---Et en attendant tu t'es amusé à piller les barques qui transportaient -mon trésor et à arrêter les ambassadeurs de Kizilbek qui venaient à -Moscou. - -L'expression de la figure d'Ivan était plutôt moqueuse que sévère. -Depuis l'insolente tentative de Persten ou de Koltzo, dix-sept années -s'étaient écoulées; la rancune du Tzar ne durait pas si longtemps -lorsqu'elle n'était pas tenue en éveil par son amour-propre. Koltzo lut -sur sa figure le désir de se récréer de son embarras; il baissa la tête, -se gratta la nuque, retenant sur ses lèvres un sourire involontaire et -répondit à demi-voix:--Il y a du vrai dans tout cela, Sire, je suis bien -coupable devant toi. - ---C'est bien, dit Ivan. Iermak et toi vous avez racheté vos fautes et je -veux les oublier; mais, si je t'avais tenu alors, tu aurais passé un -mauvais quart d'heure... - -Koltzo ne répondit rien; il se contenta de dire en lui-même: «c'est -précisément pour cela que je me suis dispensé de me présenter devant -toi, grand monarque.» - ---Mais voyons, dit Ivan, ton ancien ami doit être ici? Dites-donc, -continua-t-il en s'adressant aux courtisans, est-il ici ce chef -d'aventuriers? j'ai déjà oublié son nom... ah! oui, Nikita Sérébrany. - -Un murmure parcourut la foule, il se fit un mouvement mais personne ne -sortit des rangs. - ---Vous entendez, répéta Ivan en haussant la voix, je demande s'il est -ici ce Nikita Sérébrany qui m'avait demandé d'aller à Jizdra avec les -voleurs? - -A cette seconde question du Tzar s'avança un vieux boyard qui avait été -autrefois voiévode de Kalouga. - ---Sire, dit-il avec un profond salut, celui que tu demandes n'est pas -ici. Il a été tué par les Tatars avec tout son détachement l'année même -qu'il est allé à Jizdra. - ---Vraiment? fit Ivan, je l'ignorais. Et moi qui voulais vous présenter -l'un à l'autre, continua-t-il en s'adressant à Koltzo, pour voir comment -vous vous seriez embrassés! - -Une profonde tristesse se peignit sur la figure expressive de l'ataman. - ---Tu regrettes ton confrère, dit Ivan en ricanant. - ---Oui, sire, je le regrette vivement, répondit Koltzo, sans se soucier -de l'impression que cette réponse pouvait produire sur le Tzar. - ---C'est juste, dit Ivan avec dédain, cela ne pouvait être autrement: qui -se ressemble, s'assemble. - -Il eût été difficile de dire si Ivan ignorait réellement la mort de -Sérébrany ou s'il en faisait semblant, afin de prouver à quel point il -se préoccupait peu de ceux qui ne recherchaient pas ses faveurs; -toujours est-il qu'il ne manifesta aucun signe de regret en apprenant -cette nouvelle: son visage resta impassible et indifférent. - ---Reste quelque temps avec nous, dit-il à Koltzo; lorsque le prince -Bolkhovski sera prêt, vous partirez ensemble pour la Sibérie. Mais -j'oublie que Bolkhovski prétend descendre de Rurik. Il n'est pas facile -d'en venir à bout avec tous ces princes; ils finiront par prétendre se -mesurer avec moi en généalogie! Tout le monde ne ressemble pas à Nikita -qui a sollicité le titre d'aventurier. Aussi, afin que Bolkhovski ne se -sente pas humilié de servir sous les ordres d'un ataman de Kosaques, -j'élève dès aujourd'hui Iermak à la dignité de prince de Sibérie. -Chichelkalof, dit le Tzar en s'adressant à un conseiller qui se tenait -près du trône, prépare le rescrit qui investit Iermak du commandement -suprême de toute la Sibérie, et quant à Mametkoul, qu'on l'amène à -Moscou sous bonne escorte. Tu prépareras aussi les rescrits par lesquels -j'octroie aux Strogonof pour leurs bons et utiles services: à Simon, les -grandes et petites salines du Volga, à Nikita et à Maxime, le monopole -et la franchise du commerce dans toutes les frontières et dans toutes -les villes du royaume nouvellement conquis. - -Les Strogonof saluèrent profondément le Tzar. - ---Qui de vous, leur demanda-t-il, a guéri Boris du coup de bâton ferré -que j'ai daigné lui appliquer? - ---C'était mon frère aîné, Grégoire Anikine, répondit Simon; Dieu l'a -appelé à lui l'an dernier. - ---Pas Anikine, mais Anikiévitch, dit Ivan en appuyant sur la dernière -syllabe; j'avais ordonné alors qu'il fut élevé d'un rang au dessus du -commerçant et qu'il portât la syllabe patrimoniale complète. Je vous -octroie à tous le droit d'ajouter le _vitch_ à votre nom patrimonial et -vous enjoins de ne plus vous regarder comme des marchands, mais comme -des gens de bonne maison. - -Le Tzar passa l'inspection des pelleteries et autres présents envoyés -par Iermak, puis il congédia Koltzo, après l'avoir encore plaisanté -d'une manière très-bienveillante. Et peu à peu l'assemblée se dispersa. - -Le même jour Koltzo dînait avec tous les Strogonof en brillante et -nombreuse compagnie. Après avoir vidé des coupes à la santé du Tzar, du -Tzarévitch, de toute la famille régnante et du métropolite, Godounof -leva sa coupe d'or et proposa un toast à Iermak et à ses vaillants -compagnons. - ---Qu'ils vivent longtemps pour la gloire de la Russie! s'écrièrent tous -les convives en se levant et en saluant Ivan Koltzo. - ---Nous te saluons au nom du monde chrétien, dit Godounof avec un profond -salut, et en ta personne nous saluons Iermak au nom de tous les princes -et boyards, au nom de tous les commerçants, au nom de la Russie tout -entière! Recevez l'expression de la reconnaissance de toute la nation -russe pour l'éminent service que vous lui avez rendu. - ---Que vos noms traversent les siècles! s'écrièrent les assistants, -qu'ils vivent glorieux et admirés dans la mémoire de nos fils et de -toute notre descendance, comme un exemple de l'amour de la patrie! - -L'ataman se leva pour remercier de l'honneur qu'on lui faisait, mais sa -physionomie expressive éprouva un changement subit. Son émotion était -telle que ses lèvres tremblaient et, pour la première fois peut-être de -sa vie, ses yeux hardis et brillants se voilèrent de larmes. - ---Vive la nation russe! dit-il à demi-voix. - -Et, après avoir salué toute l'assistance, il se rassit silencieux à sa -place. - -Godounof pria l'ataman de faire le récit de ses aventures en Sibérie. -Koltzo, omettant de parler de lui-même, se mit à raconter avec une -grande animation les traits de bravoure inouïs d'Iermak, en faisant -valoir sa grande justice et sa bonté toute chrétienne envers ses ennemis -vaincus. - ---C'est avec sa bonté, conclut Koltzo, plus qu'avec son sabre qu'Iermak -a triomphé. Lorsqu'une forteresse ou une ville tombait en notre pouvoir, -il traitait ses habitants avec une grande bienveillance et leur faisait -des cadeaux. Lorsque nous fîmes prisonnier Mametkoul, il ne savait -comment honorer le jeune prince; il ôta sa pelisse et l'en revêtit. -Aussi le bruit courut dans tout le pays qu'il était doux de se livrer à -Iermak. Plusieurs princes sibériens vinrent spontanément se remettre -entre nos mains en nous apportant leurs tributs. Nous vivions -joyeusement, une seule chose me chagrinait: c'est que le prince Nikita -Sérébrany n'était pas avec nous. Cela lui aurait convenu et sa présence -nous aurait bien encouragés. Si je ne me trompe, tu étais son ami, Boris -Féodorovitch, permets-moi de boire à sa mémoire! - ---Que Dieu ait son âme! dit en soupirant Godounof, je pense souvent à -lui. - ---A sa mémoire! au repos de son âme! dit Koltzo en vidant sa coupe et, -baissant la tête, il s'absorba dans ses souvenirs. - -La conversation dura longtemps encore; lorsque le repas fut terminé, -Godounof ne voulut pas laisser partir ses hôtes, il insista pour qu'ils -se reposassent et achevassent chez lui la journée. Le festin recommença, -les conversations devinrent de plus en plus animées; ce ne fut que fort -tard dans la soirée, lorsque le guet eut déjà passé plus d'une fois en -invitant à éteindre les feux, que les convives se séparèrent, fascinés -par la cordialité de Boris Godounof. - - * * * * * - -Plus de trois siècles se sont écoulés depuis l'époque que nous venons de -rappeler, et la Russie n'en garde qu'un vague souvenir. Quelques -légendes subsistent encore qui peignent la gloire, le luxe, la cruauté -du _Terrible_; on fredonne encore çà et là des chansons sur la -condamnation du Tzarévitch, sur l'invasion tatare, sur la conquête de la -Sibérie par Iermak, dont on peut voir le portrait, sans doute peu -ressemblant, dans toutes les izbas sibériennes; mais dans toutes ces -légendes et ces chansons la vérité est mêlée à l'invention, ce qui -contribue à n'imprimer aux événements qu'une forme indécise: on ne les -aperçoit plus qu'à travers un brouillard qui permet à l'imagination de -les reconstituer à sa guise. - -Ce qui rappelle d'une manière plus précise le caractère réel de ce -règne, ce sont les édifices qui datent de cette époque, comme par -exemple, l'église de Vasili Blajénoy dont les coupoles multicolores et -les saillies ciselées donnent une idée de l'architecture capricieuse du -palais d'Ivan dans la Sloboda d'Alexandrof, ou bien l'église de saint -Trifon, construite par le fauconnier Trifon, en exécution de son voeu, -où l'on voit encore une image de ce Saint représenté sur un cheval -blanc, un faucon au poing. - -Après le départ du Tzar de la Sloboda d'Alexandrof, cette résidence -resta abandonnée comme un sombre souvenir de sa piété féroce. Elle ne se -ranima qu'une seule fois, et pour un très-court espace de temps, -lorsque, à l'époque troublée des faux Dmitri, Skopine-Chouisky, assisté -du général suédois de la Gardie, y concentra son armée pour forcer le -voiévode polonais Sapieha de lever le siége du monastère de saint Serge. -La légende raconte que quelque temps après, durant un rude hiver, en -plein janvier, un nuage noir s'abaissa, à l'extrême frayeur des -habitants, sur le palais, éclata en foudre et réduisit toute la Sloboda -en cendres. Et depuis lors, il ne reste aucun vestige du luxe et de la -dépravation, des meurtres et des sacriléges dont ce lieu fut si -longtemps le théâtre... - -Que Dieu nous aide à effacer aussi de nos coeurs les dernières traces de -cette effroyable époque, dont l'influence, comme une maladie -héréditaire, a trop longtemps persisté dans nos moeurs à travers -plusieurs générations! Pardonnons à l'ombre pécheresse du tzar Ivan, car -la responsabilité de son règne ne doit pas peser sur lui seul: ce ne fut -pas lui seul qui engendra l'arbitraire, les tortures, les supplices et -la délation, devenus obligatoires et passés en habitude. Ces phénomènes -révoltants avaient été préparés par les époques antérieures; ce fut la -nation, tombée assez bas pour les supporter sans indignation, qui créa -et perfectionna elle-même Ivan, de même que les Romains serviles, au -temps de la décadence, avaient créé les Tibère, les Néron et les -Caligula. - -Parfois des figures comme celles de Morozof, de Sérébrany apparaissent -comme des étoiles brillantes dans le ciel sombre de notre nuit russe; -mais tout comme les plus éclatantes étoiles, elles étaient impuissantes -à dissiper ses ténèbres, car elles brillaient isolées, ne recevant -aucune impulsion d'un centre. Pardonnons donc à l'ombre pécheresse -d'Ivan IV, soyons en même temps reconnaissants envers ceux qui, -dépendants de lui, se maintinrent dans le droit chemin, car il est -difficile de ne pas tomber à une époque où toutes les idées sont -viciées, où la bassesse s'intitule vertu, où la délation est prescrite -par la loi, où l'honneur et la dignité de l'homme sont considérés comme -des infractions au devoir! Que vos âmes reposent en paix, hommes droits -et intègres! Payant votre tribut aux opinions du siècle, vous voyiez -dans Ivan l'expression de la colère divine, vous le supportiez avec -résignation; mais vous ne déviiez pas de la droite route, ne redoutant -ni la disgrâce ni la mort; aussi votre existence n'a-t-elle pas passé en -vain, car rien ne se perd dans ce monde: chaque action, chaque parole, -chaque pensée pousse et grandit comme un arbre et bien des choses, -bonnes et mauvaises, qui comme autant d'énigmes subsistent dans les -moeurs russes, cachent leurs racines dans les profonds et sombres abîmes -du passé. - - -FIN - - - - -TABLE DES MATIÈRES - - - Pages. - Introduction V - Dédicace 17 - Préface de l'auteur 19 - Chapitres. - I.--Les Opritchniks 21 - II.--Les nouveaux compagnons 34 - III.--Sorcellerie 39 - IV.--Droujina Morozof et sa femme 45 - V.--La rencontre 55 - VI.--La réception 63 - VII.--La Sloboda d'Alexandrof 77 - VIII.--Le banquet 86 - IX.--Le jugement 101 - X.--Le père et le fils 113 - XI.--Procession nocturne 119 - XII.--Calomnie 129 - XIII.--Vaniouka Persten et ses compagnons 137 - XIV.--Le soufflet 147 - XV.--La cérémonie du baiser 161 - XVI.--L'enlèvement 173 - XVII.--La plaie charmée 180 - XVIII.--Une vieille connaissance 192 - XIX.--Le russe n'oublie jamais un bienfait 198 - XX.--Les joyeux compères 206 - XXI.--Le conte 225 - XXII.--Le monastère 212 - XXIII.--La route 249 - XXIV.--Révolte des brigands 257 - XXV.--Les préparatifs du combat 271 - XXVI.--Fraternisation 276 - XXVII.--Basmanof 285 - XXVIII.--La séparation 295 - XXIX.--La confrontation 299 - XXX.--L'ensorcellement du fer 308 - XXXI.--Le jugement de Dieu 315 - XXXII.--Le talisman de Viazemski 329 - XXXIII.--Le talisman de Basmanof 331 - XXXIV.--Le caftan du fou 337 - XXXV.--Le supplice 346 - XXXVI.--Le retour à la Sloboda 355 - XXXVII.--Le pardon 365 - XXXVIII.--Le départ de la Sloboda 372 - XXXIX.--Une dernière entrevue 382 - XL.--L'ambassade d'Iermak 391 - - - - -NOTE DU TRANSCRIPTEUR - - -On a respecté l'orthographe de l'original, en corrigeant toutefois -plusieurs centaines d'erreurs manifestement dues aux typographes. - -On a conservé les variantes orthographiques en français (par exemple: -gaîté, gaieté), mais on a tenté de résoudre les nombreuses divergences -présentes dans les mots russes (par exemple: Grazny, Griazni, Griaznoy, -Griazny). - -Le texte en italique dans l'original est indiqué _comme ceci_. - - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK IVAN LE TERRIBLE *** - -***** This file should be named 63714-0.txt or 63714-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/7/1/63714/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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Redistribution is subject to the -trademark license, especially commercial redistribution. - -START: FULL LICENSE - -THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE -PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK - -To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free -distribution of electronic works, by using or distributing this work -(or any other work associated in any way with the phrase "Project -Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full -Project Gutenberg-tm License available with this file or online at -www.gutenberg.org/license. - -Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project -Gutenberg-tm electronic works - -1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm -electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to -and accept all the terms of this license and intellectual property -(trademark/copyright) agreement. 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