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-The Project Gutenberg EBook of Ivan le terrible, by Alexis Tolstoy
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
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-using this ebook.
-
-Title: Ivan le terrible
-
-Subtitle: ou la Russie au XIVe siècle
-
-Author: Alexis Tolstoy
-
-Translator: Augustin Galitzin
-
-Release Date: November 11, 2020 [EBook #63714]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by the Bibliothèque nationale de
- France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK IVAN LE TERRIBLE ***
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- COLLECTION SAINT-MICHEL
-
- IVAN LE TERRIBLE
- OU
- LA RUSSIE AU XVIe SIÈCLE
-
- PAR
- Le Comte ALEXIS TOLSTOY
-
- ROMAN HISTORIQUE
- TRADUIT DU RUSSE AVEC UNE INTRODUCTION
- par le Prince Augustin GALITZIN
-
-
- PARIS
- TÉQUI, LIBRAIRE-ÉDITEUR
- DE L'OEUVRE SAINT-MICHEL
- 85, RUE DE RENNES, 85
-
- 1889
-
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-
-
-ON TROUVE A LA LIBRAIRIE St-MICHEL
-
- Le dernier des Sablonin, par Camille Fillyères (auteur du
- roman d'une année), 1 vol. in-12 2
-
- Histoire de sainte Clotilde, par Roussel St-Georges,
- 1 volume in-12 1 50
-
- Moines et brigands, par E. de Margerie, 1 volume in-12 2 »»
-
- Dommartin (le général) en Italie et en Égypte, ordres de
- services et correspondances, 1766-1799, par A. de
- Besancenet, 1 vol. in-12 2 »»
-
- Cailloux rouges (les), par M. H. Langlois, ouvrage dédié à
- l'amiral de Montagnac, 1 vol. in-12 2 »»
-
- Jenny-les-Bas rouges, le Moulin de la Follette, un Notaire
- qui politique, par A. de Besancenet, in-12 2 »»
-
- Adrien Doixy, par Mme Th. Duclos et B. d'Ellimac, dédié à
- la fondatrice des Annales des Enfants de Marie, in-12 2 »»
-
-
-Paris.--Imprimerie TÉQUI, rue de Vaugirard, 92.
-
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-
-INTRODUCTION.
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-
-Jusqu'au règne actuel, la parole a été singulièrement enchaînée en
-Russie. La critique, les plus légitimes aspirations ne pouvaient y
-apparaître de loin en loin que sous la forme de la poésie et de la
-métaphore. Cette situation a donné au roman une grande importance: il
-n'est pas seulement devenu en Russie une oeuvre littéraire, mais encore
-l'enveloppe de tout un programme politique. Ce double caractère est
-remarquablement réussi dans le travail que nous présentons ici. Naguère,
-un épais rideau était abaissé sur l'époque à laquelle le comte Alexis
-Tolstoy a consacré ses recherches; il l'a déchiré et a donné une
-impulsion nouvelle aux études historiques. Expert à recueillir les
-faits, à les grouper, à les animer, à transformer le récit en drame et à
-semer à travers les scènes et les acteurs du drame les observations et
-les jugements du spectateur, il a su répandre sur nos plus tristes jours
-des flots de lumière et de couleur.
-
-Ivan IV, surnommé _Groznoi_, ce qui veut dire littéralement _le
-Menaçant_, est le prince qui a le plus longtemps et le plus
-tyranniquement gouverné la Russie. Agé de quatre ans, à la mort de son
-père, Vasili III, à peine de huit à celle de sa mère, livré pendant dix
-ans à des tuteurs qui trouvaient l'intérêt de leur oligarchie à exciter
-ses instincts cruels, le malheur de son éducation explique sa conduite
-sans, bien entendu, l'excuser. Sacré _Tzar_ le 16 janvier 1547[1], sa
-première et sa plus belle action fut la conquête de Kazan (1552), suivie
-de celle d'Astrakhan (1554), qui força les Tatars à se retirer en
-Crimée. Au lieu de leur enlever ce dernier refuge, Ivan, rêvant de
-briser la barrière qui le séparait de l'Occident, détruisit l'Ordre
-teutonique. Le grand-maître de cet Ordre célèbre, refoulé en Courlande,
-se vengea de sa défaite en ne cédant ses droits sur la Livonie qu'au
-grand prince de Lithuanie. L'Esthonie échappa aussi à Ivan en se mettant
-sous la protection du roi de Suède; l'évêché d'Oesel se livra au roi de
-Danemark et de ce partage funeste, dont le jeune tzar ne se dédommagea
-que faiblement en s'emparant de Polotsk (1563), surgit le long débat que
-l'épée de Pierre Ier parvint seule à trancher par le traité de Nystadt
-(10 septembre 1721), qui donna définitivement à la Russie la Livonie,
-l'Esthonie, l'Ingrie et une partie de la Finlande et de la Corélie.
-
- [1] Voltaire a dit, avec sa légèreté habituelle, que le titre de Tzar
- vient des Tchars du royaume de Kazan et qu'Ivan _Basilides_ se
- l'attribua quand il conquit ce royaume. La date du sacre d'Ivan
- suffit pour renverser cette assertion, que la plupart des écrivains
- étrangers ont répétée. Voyez pour l'étymologie du mot _Tzar_,
- l'érudite dissertation que M. Schnitzler a placé dans le 1er tome de
- son _Histoire intime de la Russie_, publiée avant que la guerre de
- Crimée n'ait produit une masse de libelles incorrects.
-
-Héros sur le champ de bataille, Ivan fut également, au début de son
-règne un législateur habile. Guidé par d'intègres conseillers, le prêtre
-Sylvestre et Adachef, il réforma les lois du pays et les rassembla en un
-Code intitulé Soudebnik (1550). Porté par tradition et par goût à
-s'ingérer dans les affaires de l'Église, il convoqua un concile (1551),
-dont les cent délibérations présentent un tableau curieux des moeurs de
-cette époque. Le dernier article de ce précieux document est ainsi
-conçu: «De toutes les coutumes hérétiques, il n'y en a pas de plus
-condamnable que celle de se raser la barbe. _L'effusion de tout le sang
-d'un martyr ne saurait racheter cette faute._ Raser sa barbe pour plaire
-aux hommes, c'est violer toutes les lois et se déclarer l'ennemi de
-Dieu, qui nous a créés à son image.»
-
-Comme son aïeul, Ivan attira auprès de lui un grand nombre d'artistes.
-Il est le premier souverain russe qui ait admis à sa cour des médecins
-étrangers, qui ait ouvert ses ports aux marchandises anglaises et qui,
-bien mieux que cela, ait doté son pays d'une imprimerie. Les _Actes des
-Apôtres_ sont le premier livre qui ait paru en Russie, en 1564, par les
-soins du diacre Ivan Féodorof et Pierre Mstislavtz: expulsés ensuite de
-Moscou, ces deux typographes, dont les bibliophiles doivent enregistrer
-les noms, ont publié en Pologne, en 1582, une bible splendide, connue
-sous le nom de _Bible d'Ostrog_.
-
-Mais le succès et surtout l'absolutisme transformèrent ce monarque,
-d'abord d'une conduite exemplaire, en un monstre dont le délire fit
-promptement oublier ses premières treize années d'administration féconde
-et glorieuse. Soupçonneux comme tous les despotes, s'imaginant n'être
-entouré que de traîtres, Ivan n'eut bientôt plus qu'une pensée: mettre
-la main sur des ennemis fictifs,--et n'eut plus qu'une occupation
-favorite: les supplicier lui-même, en enveloppant toutes leurs familles
-dans un châtiment raffiné, sans épargner les jeunes filles, les
-vieillards, les femmes enceintes ni les petits enfants[2]! Difficilement
-résignée à la perte de son antique liberté, Novgorod fut, en 1570, la
-première victime de ses fureurs. Il s'y transporta avec ses
-_opritchniks_, espèce de prétoriens, comme il s'en rencontre au service
-de toutes les iniquités et, durant cinq semaines, il y a égorgé, chaque
-jour, sans rémission et sans relâche, cinq à six cents de ses habitants.
-Rentré à Moscou, il en trouva les rues désertes; il les parcourut en
-criant que personne n'avait rien à redouter. La foule ajoute foi à la
-parole du Tzar, le suit sur la place Rouge et là, elle découvre trois
-cents infortunés étendus et liés par dizaines, que ce nouveau Caligula
-la force, non à décapiter, cela aurait été trop doux, mais à
-déchiqueter. Et ces exécutions, impossibles à énumérer et à détailler,
-se succédèrent sans interruption pendant un quart de siècle! Ces
-atrocités, dont le souvenir fait frissonner, eurent pour résultat de
-détacher davantage la Livonie de la Russie et de rendre celle-ci moins
-apte à repousser ses constants ennemis; les Tatars en profitèrent, en
-1571, pour incendier Moscou; les Polonais, peu agressifs sous Henry III,
-ranimés par Étienne Batory, reprirent Polotsk en 1579 et menacèrent le
-Kremlin. Alors, aussi pusillanime qu'il était entreprenant au
-commencement de son règne, Ivan semblait n'avoir plus d'autre ressource
-que d'accepter l'hospitalité que lui avait offerte la reine
-Élizabeth[3], lorsqu'il s'avisa d'implorer le médiation de Grégoire
-XIII, en lui promettant de reconnaître sa juridiction toute spirituelle.
-Fidèle aux traditions du Saint-Siége, qui ne laissait échapper aucune
-occasion de se ménager des relations avec la Russie, détournée de ses
-voies premières, le Pape s'empressa de charger Antoine Possevin
-d'arrêter Batory et de donner suite aux intentions apparentes du Tzar
-humilié. Autant le célèbre jésuite, professeur de saint François de
-Sales, réussit dans la première partie de sa mission, autant il échoua
-dans la seconde. Abattu sans être touché, Ivan eut encore à son déclin
-une fortune inattendue: un kosaque vint lui apprendre qu'il était maître
-de la Sibérie.
-
- [2] V. Erschrickliche, grewliche und nie erhörte tyranney'n Johannis
- Basilidis; 1592, in-4º, s. l.
-
- [3] Cette proposition de la sanguinaire princesse est ainsi conçue
- dans une lettre-missive conservée aux archives de l'Empire:
-
- «Au cher et très-grand, très-puissant prince, notre Frère, Empereur
- et Grand-Duc Ivan Vasili, souverain de toute la Russie.
-
- «Si à une époque il arrive que vous soyez, par quelque circonstance
- fortuite, ou par quelque conspiration secrète, ou par quelque
- hostilité étrangère, obligé de changer de pays, et que vous désiriez
- venir dans notre royaume, ainsi que la noble Impératrice, votre
- épouse, et vos enfants chéris, avec tout honneur et courtoisie nous
- recevrons et nous traiterons Votre Altesse et sa suite comme il
- convient à un si grand prince, vous laissant mener une vie libre et
- tranquille avec tous ceux que vous amènerez à votre suite, et il
- vous sera loisible de pratiquer votre religion chrétienne en la
- manière que vous aimerez le mieux, car nous n'avons pas la pensée
- d'essayer de rien faire pour offenser Votre Altesse ou quelqu'un de
- vos sujets, ni de nous mêler en aucune façon de la conscience et de
- la religion de Votre Altesse, ni de lui arracher sa foi par
- violence. Et nous désignerons un endroit dans notre royaume que vous
- habiterez à vos propres frais, aussi longtemps que vous voudrez bien
- rester chez nous. Nous promettons ceci par notre lettre et par la
- parole d'un souverain chrétien. En foi de quoi, nous, la reine
- Élizabeth, nous souscrivons cette lettre de notre propre main en
- présence de notre noblesse et conseil. A notre palais de
- Hampton-Court, le 18 mai, 12e année de notre règne en l'an de N.-S.
- 1570.»
-
-«Ce prince, dit Karamzin, grand, bien fait, avait les épaules hautes,
-les bras musculeux, la poitrine large, de beaux cheveux, de longues
-moustaches, le nez aquilin, de petits yeux gris mais brillants, pleins
-de feu, et au total une physionomie qui ne manquait pas d'agrément. Mais
-le crime le changea tellement qu'à peine pouvait-on le reconnaître. Une
-sombre férocité déforma tous ses traits. L'oeil éteint, presque chauve,
-il ne lui resta plus bientôt que quelques poils à la barbe, inexplicable
-effet de la fureur qui dévorait son âme!»
-
-Voici comment ce célèbre historien, irrécusable en cette matière, nous
-peint le genre de vie de ce prince: «A 3 heures du matin, le Tzar
-accompagné de ses enfants, allait au clocher pour sonner les matines;
-aussitôt, tous les courtisans couraient à l'église; celui qui manquait à
-ce devoir était puni par 8 jours de prison. Pendant le service, qui
-durait jusqu'à 6 ou 7 heures, le Tzar chantait, lisait, priait avec tant
-de ferveur que toujours il lui restait sur le front des marques de ses
-prosternations. A 8 heures, on se réunissait de nouveau pour entendre la
-messe, et à 10 heures tout le monde se mettait à table, excepté Ivan qui
-lisait, debout et à haute voix, de salutaires instructions.
-
-«L'abondance régnait dans le repas: on y prodiguait le vin, l'hydromel
-et chaque jour paraissait un jour de fête. Les restes du festin étaient
-portés sur la place publique pour être distribués aux pauvres. Le Tzar
-dînait après les autres; il s'entretenait avec ses favoris des choses de
-la religion, sommeillait ensuite ou bien allait dans les prisons pour
-faire appliquer quelques malheureux à la torture. Ce spectacle horrible
-semblait l'amuser; il en revenait chaque fois avec une physionomie
-rayonnante de contentement. Il plaisantait, il causait avec plus de
-gaieté que d'ordinaire. A 8 heures, on allait à vêpres; enfin à 10, Ivan
-se retirait dans sa chambre à coucher, où trois aveugles, l'un après
-l'autre, lui faisaient des contes qui l'endormaient pour quelques
-heures. A minuit il se levait et commençait sa journée par la prière.
-Quelquefois on lui faisait à l'église des rapports sur les affaires du
-gouvernement; quelquefois les ordres les plus sanguinaires étaient
-donnés au chant des matines ou pendant la messe. Pour rompre
-l'uniformité de cette vie, Ivan faisait ce qu'il appelait des tournées.
-Il visitait alors les monastères lointains, ou il allait poursuivre les
-bêtes fauves dans les forêts, préférant à tout la chasse de l'ours.»
-
-Sept fois marié, au mépris des canons de l'Église russe, qui interdisent
-les quatrièmes noces, Ivan ne se contenta pas, à l'instar de Henri VIII,
-de répudier ou d'exterminer ses femmes; il alla, dans un accès de rage,
-jusqu'à assommer son propre fils avec le bâton ferré qui ne le quittait
-pas, puis il fit semblant de le pleurer, crime dont il fut puni par la
-rapide extinction de sa race, évidente punition pour qui seulement veut
-voir. Usé par les débauches, qu'il alliait à de minutieuses pratiques de
-dévotion qui rappellent Louis XI, dévoré de remords qui furent peut-être
-pour lui un plus affreux tourment que tous ceux qu'il a fait subir à un
-si grand nombre de ses sujets, car on ne devine pas ce qu'endurent les
-criminels,--Ivan, en voyant approcher la mort, se revêtit d'une robe de
-bure, prit le nom de frère Jonas et finit ses jours, le 19 mars 1584,
-après avoir fourni, dans ses dernières vingt-quatre années, une page de
-l'histoire de Russie que l'on voudrait déchirer, qu'on ne saurait
-toutefois soustraire aux méditations des esprits sérieux que les excès
-de l'absolutisme n'entraînent jamais à justifier les excès contraires,
-mais stimulent uniquement à mieux apprécier les bienfaits d'une liberté
-que tant de sang répandu devrait avoir conquise à l'humanité haletante.
-
-En rappelant ces faits, sous une forme légère en apparence, le comte
-Alexis Tolstoy a fait une oeuvre sérieuse et patriotique; il a montré
-combien on en était éloigné aujourd'hui et combien il serait impossible
-d'y revenir. L'histoire de tous les peuples renferme des crimes;
-l'abaissement des peuples ne consiste que dans le peu d'indignation que
-ces crimes soulèvent. Avouer Ivan IV, c'est déclarer ne pas vouloir le
-recommencer. Mon patriotisme ne souffre donc pas de mettre un moment la
-torche sous la sinistre figure du _Terrible_, car cette torche éclaire
-en même temps davantage les vraies et rares qualités du Souverain
-heureusement régnant.
-
-
-
-
-A SA MAJESTÉ
-
-L'IMPÉRATRICE DE TOUTES LES RUSSIES.
-
-
-Le nom de Votre Majesté, que Vous m'avez autorisé à mettre en tête de ce
-récit du temps d'Ivan le Terrible, est la meilleure preuve qu'un abîme
-infranchissable sépare les sombres visions de notre passé de
-l'atmosphère sereine de l'époque présente.
-
-C'est avec cette consolante conviction, avec un profond sentiment de
-gratitude et de confiance que j'offre mon travail à Votre Majesté
-Impériale.
-
-Comte ALEXIS TOLSTOY.
-
-
-
-
-PRÉFACE DE L'AUTEUR.
-
-
- «At nunc patientia servilis tantumque sanguinis domi perditum
- fatigant animum et moestitia restringunt, neque aliam
- defensionem ab iis, quibus ista noscentur, exegerim, quam ne
- oderim tam segniter pereuntes.»
-
- Tac. Ann. Lib. XVI.
-
-Ce récit ne vise pas seulement à faire revivre certains événements, mais
-surtout à caractériser une époque, à se rendre compte des croyances, des
-moeurs, du degré du civilisation de la société russe dans la seconde
-moitié du seizième siècle.
-
-En restant fidèle à l'histoire dans ses traits principaux, l'auteur
-s'est permis quelques écarts dans des détails sans importance. Ainsi le
-fil du récit l'a amené à avancer de cinq ans le supplice de Viazemski et
-celui de Basmanof. Il s'est cru autorisé à commettre cet anachronisme,
-parce que, si les innombrables supplices qui ont suivi la chute de
-Silvestre et d'Adachef caractérisent parfaitement Ivan, ils sont
-cependant sans corrélation avec ses autres actes.
-
-Par rapport aux horreurs de ce temps, l'auteur est demeuré constamment
-au-dessous de l'histoire. Par respect pour le lecteur, il les a laissées
-dans l'ombre et ne les a rapprochées de lui que le moins possible.
-Malgré cela, il avoue qu'en parcourant les sources qui l'ont aidé à
-composer ce récit, le livre lui est souvent tombé des mains et sa plume
-a été souvent jetée avec dépit, moins à la pensée qu'il a pu exister un
-Ivan IV, qu'à celle qu'il s'est trouvé une société qui ait pu le
-supporter; ce sentiment pénible a fait languir son travail pendant dix
-ans.
-
-A l'égard d'événements d'une importance secondaire, l'auteur a cru
-pouvoir s'accorder quelques licences, mais il n'en a été que plus
-scrupuleux dans la description des caractères, de tout ce qui touchait
-aux coutumes populaires et à l'archéologie. S'il est parvenu à
-ressusciter un moment la physionomie de l'époque, il ne regrettera pas
-son labeur et espérera avoir atteint le but qu'il s'était proposé.
-
-
-
-
-IVAN LE TERRIBLE
-
-OU LA RUSSIE AU XVIe SIÈCLE
-
-
-
-
-CHAPITRE PREMIER
-
-LES OPRITCHNIKS.
-
-
-L'année de la création 4013 et de la rédemption 1565, par une accablante
-journée d'été, le 28 juin, le jeune prince Nikita Sérébrany arrivait au
-village de Medvedevka à trente verstes de Moscou. Il était suivi d'une
-troupe de guerriers et de vassaux.
-
-Le prince venait de passer cinq années entières en Lithuanie. Le tzar
-Ivan l'avait envoyé chez le roi Sigismond pour signer une paix durable.
-Dans cette circonstance le choix du tzar avait été malheureux. Le prince
-Nikita soutint sans doute avec énergie les intérêts de son pays et, sous
-ce rapport, aucun autre ambassadeur n'eût mieux rempli sa mission, mais
-Sérébrany n'était pas né pour les négociations. Rejetant les finesses de
-la science diplomatique, il voulut conduire l'affaire simplement et, au
-grand chagrin des secrétaires qui l'accompagnaient, il ne leur permit
-aucun détour. Les conseillers du roi, déjà prêts à faire des
-concessions, profitèrent promptement de la franchise du prince; ils
-surent lui arracher le secret de son côté faible et augmentèrent
-d'autant leurs prétentions. Alors il perdit patience: en pleine diète,
-il frappa du poing sur la table et déchira le traité qui n'attendait que
-sa signature. «Vous et votre roi, s'écria-t-il, êtes des gens à double
-face! Je vous parle selon ma conscience et vous ne pensez qu'à me
-tromper par vos ruses!» Cette violente apostrophe anéantit en un instant
-tous les résultats obtenus dans les précédentes conférences et Sérébrany
-n'eût pas échappé au courroux de son maître si, par bonheur pour lui, ne
-fût arrivé le même jour, de Moscou, l'ordre de ne pas conclure la paix
-et de poursuivre les hostilités. Ce fut avec joie que Sérébrany quitta
-Vilna et changea son habit de velours contre une brillante cotte de
-mailles. Il montra qu'il était plus brave soldat qu'habile diplomate et
-sa valeur lui acquit une grande renommée aussi bien chez les Russes que
-chez les Lithuaniens.
-
-L'extérieur du prince correspondait à son caractère. Les traits
-distinctifs de son visage, plutôt agréable que beau, étaient la
-simplicité et la franchise. Dans ses yeux d'un gris foncé, ombragés de
-cils noirs, un observateur aurait lu une décision extraordinaire et pour
-ainsi dire inconsciente, qui ne lui permettait pas de réfléchir une
-seconde au moment de l'action. Des sourcils hérissés, réunis l'un à
-l'autre, indiquaient un certain désordre et un manque de suite dans les
-idées; mais la bouche, bien dessinée et légèrement arquée, exprimait une
-inébranlable fermeté et le sourire une bonté sans prétention,
-presqu'enfantine, qui eût pu quelquefois faire douter de son
-intelligence, si la noblesse qui respirait dans chacun de ses traits
-n'eût garanti que le coeur sentait ce que l'esprit avait peut-être de la
-peine à comprendre. L'impression générale était en sa faveur et faisait
-naître la certitude qu'on pouvait hardiment se confier à lui dans toutes
-circonstances réclamant de la résolution et du dévouement.
-
-Sérébrany avait vingt-cinq ans. Il était de stature moyenne, large
-d'épaules et mince de taille. Ses épais cheveux blonds, plus clairs que
-son visage brûlé, formaient un contraste avec ses sourcils et ses cils
-noirs. Une barbe courte, un peu plus foncée que ses cheveux, ombrageait
-légèrement les lèvres et le menton.
-
-Le prince était joyeux en ce moment, il retournait dans son pays. Le
-temps était splendide, le soleil radieux; c'était un de ces jours où la
-nature semble en fête, où les fleurs paraissent plus brillantes, le ciel
-plus bleu, l'air plus transparent, où l'homme se sent léger, comme si
-son âme, ayant passé dans la nature, palpite sur chaque feuille ou se
-balance sur chaque brin d'herbe.
-
-C'était une belle journée de juin; après un séjour de cinq ans en
-Lithuanie, le prince la trouvait plus belle encore. Dans les champs,
-dans les bois, il aspirait l'air de la Russie. Sérébrany s'était rallié
-au jeune Tzar Ivan. Sans hésitation comme sans arrière-pensée, il
-gardait avec loyauté son serment et nul n'eût pu ébranler son énergique
-dévouement à son prince. Quoique son coeur et ses pensées fussent
-tournés depuis longtemps vers son pays, si, à l'instant même, il eût
-reçu l'ordre de retourner en Lithuanie sans avoir vu ni Moscou ni ses
-parents, aussitôt il eût tourné bride sans murmure et se fût lancé avec
-son ardeur accoutumée dans de nouveaux combats. D'ailleurs, il n'était
-pas le seul à penser ainsi. Sur toute la terre russe, Ivan était aimé.
-On eût dit qu'avec son règne fortuné un nouvel âge d'or approchait pour
-la Russie; les moines, en relisant les annales, n'y trouvaient aucun
-prince comparable à celui-ci.
-
-Un peu avant d'arriver au village, le boyard et ses gens entendirent de
-joyeuses chansons et, quand ils eurent atteint la palissade, ils virent
-qu'on y était en liesse. Aux deux bouts de la rue, les jeunes garçons et
-les jeunes filles formaient des rondes autour d'un bouleau orné de
-morceaux d'étoffes de différentes couleurs. Les danseurs, garçons et
-filles, portaient des guirlandes de verdure. Les rondes chantaient
-tantôt ensemble, tantôt tour à tour, simulant parfois une querelle. Le
-rire des jeunes filles retentissait bruyamment au milieu des chants, et
-les chemises bigarrées des garçons ressortaient gaiement au milieu de la
-foule. Des volées de pigeons voltigeaient d'un toit à l'autre. Tout
-était en mouvement, le bon peuple russe s'amusait.
-
-Près de la palissade, le vieil écuyer du prince s'approcha de son
-maître.
-
---Regarde! lui dit-il, regarde, prince, comme ils fêtent sainte
-Agrippine! Ne nous reposerons-nous pas ici? Les chevaux sont épuisés et
-nous-mêmes, après nous être restaurés, nous achèverons mieux notre
-route. Tu le sais bien, petit père, ventre vide n'est pas bon à
-grand'chose.
-
---Mais ne sommes-nous pas tout près de Moscou? dit le prince visiblement
-désireux de ne pas s'arrêter.
-
---Ah! petit père, tu as déjà fait aujourd'hui cinq fois la même
-question. Les bonnes gens t'ont répondu que d'ici nous avions encore
-quarante verstes. Ordonne, prince, qu'on se repose; en vérité les
-chevaux sont fatigués.
-
---C'est bien! dit le prince, reposez-vous.
-
---Holà, vous! cria Michée en se tournant vers les cavaliers. Pied à
-terre, détachez les marmites et allumez le feu!
-
-Les cavaliers et les vassaux étaient sous les ordres de Michée; ils se
-hâtèrent d'obéir et se mirent à décharger les bagages. Le prince
-lui-même descendit de cheval et se débarrassa de son armure.
-Reconnaissant un homme de haut rang les jeunes gens arrêtèrent leurs
-chants, les vieillards se découvrirent et tous s'arrêtèrent, se
-demandant s'ils devaient continuer leurs jeux.
-
---Ne vous dérangez pas, braves gens, dit avec bienveillance Sérébrany,
-le gerfaut ne peut être à charge aux faucons.
-
---Merci, Boyard, répondit un vieux paysan. Puisque ta seigneurie
-n'éprouve pas de dégoût à se trouver parmi nous, assieds-toi sur le
-fossé et nous apporterons, si tu le permets, un pot d'hydromel;
-fais-nous, Boyard, cet honneur!--Sottes! continua-t-il en s'adressant
-aux jeunes filles, de quoi vous êtes-vous effrayées? Ne voyez-vous pas
-que c'est un Boyard avec sa suite et non des Opritchniks. C'est que,
-vois-tu, Boyard, depuis que l'Opritchna a envahi la Russie, notre frère
-a peur de tout; la vie est dure pour le pauvre monde. Et, à la fête,
-bois si tu veux, mais ne t'endors pas, chante, mais aie l'oeil ouvert.
-Parfois ils tombent tout d'un coup on ne sait d'où, comme la neige du
-ciel.
-
---Quelle Opritchna? que sont ces Opritchniks? demanda le prince.
-
---Qui diantre le sait? Ils s'appellent gens du Tzar. Nous sommes gens du
-Tzar! des Opritchniks! et vous? des Serfs! A nous de vous piller et de
-vous rançonner; à vous de souffrir en silence et de vous
-incliner!--C'est la volonté du Tzar.
-
-Le prince Sérébrany ne put se contenir.
-
---Le Tzar a ordonné d'outrager son peuple! Oh! ce sont des misérables.
-Mais qui sont-ils? Pourquoi ne garottez-vous pas ces brigands?
-
---Garotter des Opritchniks! Ah! Boyard, on voit que tu viens de loin,
-puisque tu ne les connais pas. Essaie de leur résister! Je me rappelle
-qu'un jour dix d'entre eux arrivèrent dans la cour d'Étienne Mikhailof.
-Étienne était aux champs, ils s'adressèrent à sa femme: donne ceci,
-donne cela. La vieille fournit ce qu'on lui demande et salue humblement.
-Mais encore: donne de l'argent, bonne femme! la vieille gémissait, que
-faire? elle ouvre le coffre, sort d'un chiffon deux pièces d'or et les
-leur donne en pleurant: prenez, seulement laissez-moi la vie. C'est peu!
-dirent-ils, et l'un des Opritchniks la frappe si fort à la tempe qu'elle
-expire. Étienne arrive des champs, et voit sa femme avec le crâne brisé;
-il ne peut se retenir, il accable de reproches les gens du Tzar: Vous ne
-craignez donc pas Dieu, scélérats! Je vous souhaite de ne trouver en
-l'autre monde aucun refuge! Pour toute réponse ils lancent un noeud
-coulant au cou du cher homme et le pendent à sa porte.
-
-Nikita Romanovitch tremblait de colère.
-
---Comment! sur la route du Tzar, à deux pas de Moscou, des brigands
-pillent et égorgent les paysans! Mais que font donc vos sotski et vos
-starostes? Comment souffrent-ils que des aventuriers osent s'appeler
-gens du Tzar?
-
---Oui, affirma le paysan,--nous sommes gens du Tzar, tout nous est
-permis; vous, vous êtes des serfs! Et ils ont des chefs; ils portent des
-insignes: un balai de crin et une tête de chien. Ce sont donc réellement
-des gens du Tzar.
-
---Brute! s'écria le prince, n'aie pas l'audace de supposer que des
-assassins sont gens du tzar! Je n'en reviens pas, se dit-il à lui-même,
-des insignes? des opritchniks? Que signifie ce mot? Que sont ces gens?
-Quand j'arriverai à Moscou j'informerai de tout cela le Tzar. Qu'il me
-donne l'ordre de les poursuivre! Je ne les épargnerai pas, aussi vrai
-que Dieu est saint, je ne les épargnerai pas.
-
-Pendant ce temps, la ronde avait repris sa marche.
-
-Un jeune garçon représentait le futur, une jeune fille la fiancée; le
-garçon allait saluer les parents de la fiancée représentés également par
-des femmes, gens de la ronde.
-
---Monsieur mon beau-père, chantait le futur accompagné par le choeur,
-prépare-moi de la bière.
-
---Madame ma belle-mère, fais cuire des pâtés.
-
---Monsieur mon beau-frère, selle-moi un cheval. Puis se tenant par les
-mains, filles et garçons tournaient autour du futur et de sa fiancée,
-d'abord d'un côté, ensuite de l'autre. Le futur a bu la bière, mangé le
-pâté, a rendu le cheval fourbu et il chasse sa nouvelle parenté.
-
---Au diable le beau-père.
-
---Au diable la belle-mère.
-
---Au diable le beau-frère.
-
-A chaque apostrophe, il pousse en dehors de la ronde tantôt un garçon,
-tantôt une fille.
-
-Les paysans riaient aux éclats.
-
-Tout-à-coup on entendit un cri perçant. Un enfant d'une douzaine
-d'années, tout couvert de sang, se jeta dans la ronde.
-
---Sauves-moi! cachez-moi, criait-il en s'attachant aux habits des
-paysans.
-
---Qu'as-tu, Vania? qui t'a blessé? Ne sont-ce pas encore les
-opritchniks?
-
-En un instant les deux rondes se réunirent en un seul groupe qui entoura
-l'enfant, mais celui-ci, muet de terreur, pouvait à peine ouvrir la
-bouche.
-
---Là, là, disait-il d'une voix entrecoupée, derrière les potagers, je
-faisais paître mon veau... Ils ont fondu, se sont mis à tailler le veau
-avec leurs sabres; Dounka est venue: elle s'est mise à les supplier. Ils
-ont pris Dounka, l'ont entraînée avec eux et moi...
-
-De nouveaux cris interrompirent l'enfant. Des femmes accouraient de
-l'autre extrémité du village.
-
---Malheur, malheur! criaient-elles, les opritchniks! fuyez, jeunes
-filles, cachez-vous dans les seigles! ils ont enlevé Dounka et Alenka et
-ont tué Serguévna.
-
-En ce moment apparurent environ cinquante cavaliers le sabre au poing.
-En avant galopait un jeune homme à la barbe noire, revêtu d'un caftan
-rouge portant une casquette de peau de loup ornée d'un galon d'or. A la
-selle de son cheval était attachés un balai de crin et une tête de
-chien.
-
---Goida! Goida! hurlait-il, tuez le bétail, sabrez les moujiks, attrapez
-les filles, brûlez le village! suivez-moi, enfants, n'ayez compassion de
-personne!
-
-Les paysans s'enfuyaient où ils pouvaient.
-
---Petit père boyard! s'écriaient ceux qui se trouvaient près du prince,
-n'abandonne pas des orphelins, protége des infortunés.
-
-Mais le prince n'était plus là.
-
---Où est donc le boyard? demanda le vieux paysan en regardant de tous
-côtés. L'endroit où il était assis est froid! on ne voit plus ses gens!
-ils sont partis, les braves! oh malheur! nous sommes tous perdus!
-
-Le jeune homme au caftan rouge arrêta son cheval.
-
---A moi, vieux barbon! il y avait ici une ronde, où sont cachées les
-filles?
-
-Le paysan s'inclina en silence.
-
-Au bouleau! cria la barbe noire. Il n'aime pas parler, qu'il garde le
-silence sur le bouleau.
-
-Quelques cavaliers descendirent de cheval et passèrent un lacet autour
-du cou du paysan.
-
---Pères, bienfaiteurs! ne faites pas périr un vieillard, lâchez-le,
-seigneur, ne le tuez pas.
-
---Ah! ta langue s'est déliée, vieux sorcier! mais il est trop tard,
-frère, ne plaisante pas une autre fois; au bouleau!
-
-Les opritchniks entraînèrent le paysan vers l'arbre de mort. En ce
-moment on entendit derrière les izbas quelques coups de fusil. Une
-dizaine d'hommes à pied se jetèrent, le sabre nu, sur les égorgeurs et
-en même temps les cavaliers de Sérébrany, débouchant par un angle de la
-rue, s'élancèrent, en poussant des cris, sur les opritchniks. Les gens
-du prince étaient deux fois moins nombreux, mais leur attaque fut si
-brusque et si inattendue que les opritchniks furent culbutés en un
-instant. Le prince lui-même désarçonna leur chef d'un coup de plat de
-sabre. Sans lui donner le temps de se remettre, il sauta de cheval, lui
-mit le genou sur la poitrine et le saisit à la gorge.
-
---Qui es-tu, coquin? demanda le prince.
-
---Et toi-même, qui es-tu? répondit l'opritchnik d'une voix étranglée et
-les yeux étincelants.
-
-Le prince lui mit sur le front le canon de son pistolet.
-
---Réponds, misérable, ou je te tue comme un chien!
-
---Je ne suis pas à tes ordres, brigand, répondit l'homme à la barbe
-noire, sans montrer aucune crainte, tu seras pendu pour avoir osé porter
-la main sur les gens du Tzar!
-
-Le chien du pistolet s'abattit, mais la pierre ne donna pas d'étincelle
-et l'homme terrassé resta vivant.
-
-Le prince regarda autour de lui. Quelques opritchniks étaient étendus
-morts, les gens en garrottaient d'autres, le reste avait disparu.
-
---Attachez aussi celui-ci! dit le boyard et, regardant cette figure
-farouche mais intrépide, il ne put retenir un mouvement d'admiration.
-Quel beau gaillard! pensa-t-il, il est malheureux que ce soit un coquin.
-
-L'écuyer Michée s'approcha du prince.
-
---Regarde, petit père, lui dit-il, en lui montrant un paquet de cordes
-terminées par des noeuds coulants. Regarde quels outils ils portent avec
-eux! On voit bien que ce n'est pas la première fois qu'ils font le
-métier d'étrangleurs et que ce sont des neveux de sorcières.
-
-Les soldats amenèrent en ce moment au prince deux chevaux sur lesquels
-deux hommes étaient attachés. L'un d'eux était un vieillard dont la tête
-grise était couverte de cheveux crépus et le menton orné d'une longue
-barbe blanche; son camarade, jeune homme aux yeux noirs, paraissait
-avoir trente ans.
-
---Quels sont ces gens? demanda le prince. Pourquoi les avez-vous
-attachés à leurs selles?
-
---Ce n'est pas nous, boyard, mais les bandits qui les ont liés. Nous les
-avons trouvés derrière les potagers où ils étaient gardés à vue.
-
---Alors déliez-les et laissez-les aller!
-
-Délivrés de leurs liens, les prisonniers étendirent leurs membres
-engourdis, mais, ne s'empressant pas de faire usage de leur liberté, ils
-restèrent à regarder ce qu'allaient devenir les vaincus.
-
---Écoutez, brigands, dit le prince aux opritchniks qu'on avait
-garrottés, dites, comment avez-vous osé prendre le nom de gens du Tzar?
-qui êtes-vous?
-
---As-tu les yeux crevés? répondit l'un d'eux, ne vois-tu pas qui nous
-sommes? c'est assez clair! Les opritchniks ne relèvent que du Tzar.
-
---Morbleu! cria Sérébrany: si vous faites cas de votre vie, répondez la
-vérité.
-
---Mais toi, tu tombes donc du ciel, dit avec un sourire railleur le
-jeune homme à la barbe noire. Tu n'as jamais vu d'opritchniks? d'où
-viens-tu donc? en tous cas, mieux eût valu pour toi de rester sous
-terre.
-
-L'entêtement des brigands fit perdre patience à Nikita
-Romanovitch.--Écoute, jeune homme, dit-il,--ton courage m'a séduit,
-j'aurais voulu t'épargner; mais, si tu ne me dis pas à l'instant même
-qui tu es, aussi vrai que Dieu est saint, je vais donner l'ordre qu'on
-te pende.
-
-Le brigand se redressa fièrement.--Je suis Mathieu Khomiak, répondit-il,
-écuyer de Grégoire Skouratof; je sers avec fidélité mon maître et le
-Tzar dans l'opritchna. Le balai que nous portons à notre selle, signifie
-que nous balayons la trahison de la terre russe, et cette tête de chien,
-que nous dévorons ses ennemis. Tu vois qui je suis; dis-moi maintenant à
-ton tour comment il faut t'appeler? de quel nom il faudra se souvenir
-quand on t'aura tranché la tête?
-
-Le prince eût pardonné à l'opritchnik son audacieux
-langage,--l'impassibilité de cet homme en présence de la mort lui
-plaisait; mais Mathieu Khomiak calomniait le Tzar et Nikita Romanovitch
-ne pouvait souffrir cela. Il fit un signe à ses soldats. Accoutumés à
-obéir, émus eux-mêmes de l'audace des brigands, ceux-ci leur passèrent
-les noeuds coulants autour du cou et se disposèrent à exécuter sur eux
-la sentence qui peu auparavant avait menacé le pauvre paysan, lorsque le
-plus jeune des deux hommes que le prince avait fait détacher, s'approcha
-de lui.
-
---Permets-moi, boyard, de te dire un mot.
-
---Parle.
-
---Tu as fait aujourd'hui, boyard, une bonne oeuvre, tu nous as délivrés
-des mains de ces fils de chien. Nous voulons payer ton bienfait par un
-bon conseil. Il est évident que tu n'as pas vécu à Moscou depuis
-longtemps. Nous, nous savons ce qui s'y passe maintenant. Écoute. Si tu
-tiens à la vie, ne fais pas pendre ces bandits, laisse-les aller. Mets
-aussi en liberté ce démon de Khomiak. Ce n'est pas dans leur intérêt,
-mais dans le tien, boyard. Si jamais ils nous tombent dans les mains,
-j'en jure par le Christ, je les pendrai moi-même. Ils n'échapperont pas
-à la corde, seulement ce n'est pas à toi à les envoyer au diable, mais à
-nos frères.
-
-Le prince examinait l'inconnu avec étonnement. Ses yeux noirs
-exprimaient l'énergie et la pénétration, une barbe foncée couvrait toute
-la partie inférieure de son visage, qu'éclairaient des dents fortes,
-d'une blancheur éclatante. A en juger par son vêtement, ou pouvait le
-prendre pour un marchand ou un riche paysan, mais il parlait avec une
-telle assurance et paraissait si sincère en voulant mettre le boyard sur
-ses gardes, que celui-ci se mit à le considérer plus attentivement.
-Alors le prince reconnut que les traits de cet homme portaient
-l'empreinte d'une intelligence et d'une audace peu ordinaires. Son
-regard dévoilait un chef habitué à commander.
-
---Qui es-tu, jeune homme? demanda Sérébrany; et pourquoi plaides-tu la
-cause de gens qui t'avaient garrottés?
-
---Oui, boyard, si tu n'étais pas intervenu, c'est moi qui aurais été
-pendu; et cependant suis mon conseil, laisse-les aller; tu n'auras pas à
-t'en repentir quand tu arriveras à Moscou. Les temps sont bien changés,
-boyard. Si encore on avait pu les saisir tous! ceux-là de moins, il en
-restera toujours assez sur la terre russe; mais il y en a dix qui se
-sont sauvés; alors, si ce diable incarné de Khomiak ne retourne pas à
-Moscou, c'est toi qu'ils dénonceront, sois-en sûr!
-
-Ces paroles peu intelligibles de l'inconnu n'eussent point persuadé le
-prince si sa colère ne se fût apaisée. Il réfléchit qu'une exécution
-sommaire de ces malfaiteurs n'aurait pas une grande utilité, tandis
-qu'en les livrant à la justice on pourrait peut-être découvrir leur
-bande entière. Après s'être enquis avec détail de la demeure du juge
-criminel le plus voisin, il donna l'ordre au chef des cavaliers de son
-escorte d'y conduire les prisonniers et déclara qu'il continuerait sa
-route seul avec Michée.
-
---Tu peux certainement envoyer ces chiens au juge criminel, dit
-l'inconnu,--seulement, crois-moi, le juge donnera l'ordre de les
-délivrer immédiatement. Il vaudrait mieux que ce fût toi qui leur donnât
-la clef des champs. Du reste, que ta volonté soit faite!
-
-Michée avait tout écouté en silence et se grattait l'oreille. Quand
-l'inconnu eut terminé, le vieil écuyer s'approcha du prince et, après un
-profond salut, s'exprima ainsi:--Petit père,--ce jeune homme dit
-peut-être la vérité: le juge peut mettre en liberté ces brigands.
-Puisque, dans ta bonté, tu leur fais grâce de la corde, pour ne pas les
-laisser sans quelques souvenirs, permets qu'avant de les mettre en
-liberté on leur applique à chacun un demi-cent de coups de fouet afin de
-dégoûter ces neveux de sorcières du métier d'étrangleurs.
-
-Et, prenant pour une approbation le silence du prince, il fit
-immédiatement conduire les prisonniers dans un lieu écarté où la
-punition leur fut appliquée avec autant d'exactitude que de rapidité
-(malgré les menaces et la rage de Khomiak).
-
---C'est une affaire très-bien entendue, dit Michée en revenant avec un
-air satisfait vers le prince; d'une part, la punition est légère, et de
-l'autre le souvenir sera durable.
-
-L'inconnu lui-même parut approuver l'heureuse pensée de Michée. Il
-sourit en caressant sa barbe, mais bientôt son visage reprit son
-expression habituelle.
-
---Boyard, dit-il--si tu veux voyager avec ton seul écuyer, permets-nous,
-à mon camarade et à moi, de nous joindre à vous; la route est solitaire,
-il sera plus gai de voyager ensemble; d'un autre côté l'heure peut venir
-où nous aurons encore à travailler des mains et huit bras font plus de
-besogne que quatre.
-
-Le prince n'avait aucun motif pour soupçonner ses nouveaux compagnons;
-il les autorisa à se joindre à lui et, après un moment de repos, les
-quatre cavaliers se mirent en route.
-
-
-
-
-CHAPITRE II
-
-LES NOUVEAUX COMPAGNONS.
-
-
-En chemin, Michée essaya plusieurs fois de découvrir ce qu'étaient ces
-inconnus, mais ceux-ci ou répondaient par des plaisanteries ou lui
-échappaient par un détour au moment où il croyait réussir.--Peuh!
-quelles gens! se dit-il à la fin, on dirait des anguilles! on croit les
-saisir par la queue et ils vous glissent entre les doigts.
-
-Il commençait à faire sombre: Michée s'approcha du prince.--Boyard,
-dit-il, avons-nous bien fait de prendre avec nous ces gaillards? ils me
-paraissent bien rusés; on a beau causer avec eux, on ne peut rien en
-obtenir. Ils sont aussi vigoureux que Khomiak, et ne seraient-ce pas de
-mauvais drôles?
-
---Peut-être, dit le prince avec insouciance; en tout cas ils nous
-soutiendront si nous rencontrons encore ces opritchniks.
-
---C'est ce qui reste à savoir, petit père, le corbeau ne crève pas les
-yeux au corbeau, et je les ai entendus parler entre eux le diable sait
-dans quel langage, dont je ne comprenais pas un mot et qui pourtant
-paraissait du russe! tiens-toi sur tes gardes, boyard, le loup n'atteint
-pas le cheval en éveil.
-
-L'obscurité augmentait. Michée se tut, le prince gardait pareillement le
-silence. On n'entendit plus que le bruit des sabots des chevaux sur la
-route.
-
-On traversait une forêt. Un des inconnus entonna une chanson, dont le
-second disait le refrain.
-
-Cette chanson, retentissant dans la nuit, au milieu des bois, après tous
-les événements de la journée, agit étrangement sur le prince: il devint
-triste. Il songeait au passé, à son départ de Moscou qu'il avait quitté
-cinq ans auparavant, et son imagination le transportait de nouveau dans
-cette église où, avant son départ, il avait entendu la messe et où, au
-milieu des chants solennels des murmures de la foule, il fut frappé par
-une voix tendre et sonore que n'avaient fait oublier ni le choc des
-épées ni le tonnerre des arquebuses lithuaniennes. «Adieu, prince, lui
-avait dit cette voix à la dérobée, je prierai pour toi.» Cependant les
-inconnus chantaient toujours, mais leurs paroles n'étaient pas en
-rapport avec les pensées du prince. Dans leur chanson il était question
-de la vie aventureuse des grands steppes et du Volga qui les traverse.
-Les voix tantôt se réunissaient, ou se séparaient, tantôt figuraient le
-cours lent d'une rivière, ou bien encore s'élevaient et s'abaissaient
-comme les vagues en fureur et enfin, montant de plus en plus, planaient
-dans les cieux comme l'aigle aux ailes déployées.
-
-On éprouve une impression à la fois pénible et douce en entendant, au
-milieu des bois silencieux, par une calme nuit d'été, la poésie d'une
-chanson russe. On y sent une singulière tristesse, comme le sceau fatal
-du sort et de l'inflexible destin, un des principes fondamentaux de
-notre nationalité, par lequel on parvient à pénétrer beaucoup de faits
-qui paraissent incompréhensibles dans la vie russe; et que n'entend-on
-pas encore dans une longue chanson, au milieu d'une nuit d'été, dans une
-forêt silencieuse!
-
-Un coup de sifflet interrompit la rêverie du boyard. Deux hommes
-bondirent derrière les arbres et saisirent la bride de son cheval, deux
-autres lui prirent les mains; toute résistance était impossible.
-
---Ah! scélérats! cria Michée, entouré également par des gens inconnus,
-ah! les neveux de sorcières! Ils nous ont trahis, les gredins!
-
---Qui va là? demanda une voix rude.
-
---Le fuseau de la grand'mère, répondit le plus jeune des nouveaux
-compagnons du prince.
-
---Dans le soulier du grand-père? dit la voix rude.
-
---Ne secouez pas les pommiers, laissez les épis pousser, c'est nous qui
-ferons la récolte, continua le compagnon du prince.
-
-Les mains qui retenaient le boyard lâchèrent aussitôt prise et le
-cheval, rendu à la liberté, se remit à marcher au milieu des arbres.
-
---Tu vois, boyard, dit l'inconnu en s'approchant du prince, je t'avais
-bien dit qu'il était plus agréable de voyager à quatre qu'à deux.
-Maintenant nous allons seulement t'accompagner jusqu'au moulin; là nous
-te dirons adieu, tu y trouveras un gîte pour la nuit et de la nourriture
-pour les chevaux. Doloudof est à deux verstes tout au plus et de là on
-est bientôt à Moscou.
-
---Merci, camarade; si nous nous rencontrons une autre fois, je
-n'oublierai pas ce que je te dois.
-
---Ce n'est pas à toi, boyard, à te souvenir mais à nous. Il n'est pas
-probable que nous nous rencontrions jamais, mais si Dieu le permettait,
-n'oublie pas que l'homme russe se rappelle le bien qu'on lui a fait et
-que nous serons toujours tes fidèles serviteurs.
-
---Merci, enfant, mais ton nom, ne le diras-tu pas?
-
---J'ai plus d'un nom, répondit le plus jeune des inconnus. Pour le
-moment, je m'appelle Vanioukha Persten.
-
-Bientôt les voyageurs atteignirent le moulin. Malgré la nuit, la roue
-tournait. A un coup de sifflet de Persten, le meunier apparut. On ne
-pouvait apercevoir sa figure dans l'obscurité, mais, à en juger par sa
-voix, c'était un vieillard.
-
---Oh! c'est toi, mon bienfaiteur, dit-il à Persten, je ne t'attendais
-pas aujourd'hui et surtout en compagnie. Pourquoi ne pourrais-tu pas
-suivre ta route jusqu'à Moscou? chez moi il n'y a ni avoine, ni pain, ni
-souper.
-
-Persten dit quelque chose au meunier dans une sorte d'argot
-incompréhensible, le vieillard répondit dans le même langage et ajouta à
-demi-voix: Je serais enchanté, mais j'attends un hôte, et quel hôte! il
-n'y a pas à badiner avec lui.
-
---Et le magasin à farine?
-
---Il est encombré de sacs.
-
---Et la grange? écoute, frère, il faut trouver de la place, de l'avoine
-pour les chevaux et un souper pour le boyard; nous nous connaissons de
-vieille date, tu sais qu'il ne faut pas essayer de me tromper.
-
-Le meunier conduisit, en grognant, les voyageurs dans le magasin à
-farine situé à une dizaine de pas du moulin et où, malgré les sacs, il y
-avait encore de l'espace.
-
-Pendant qu'il allait prendre de la lumière, Persten et son compagnon
-prirent congé du boyard.
-
---Mais dites donc, camarades, demanda Michée, où vous trouver si pour
-l'affaire d'aujourd'hui on a besoin de votre témoignage?
-
---Demande au vent d'où il vient? répondit Persten. Demande à la vague
-qui roule quelle est sa demeure? nous sommes semblables à la flèche
-lancée par l'archer: là où elle s'enfonce, là est sa maison. Quant à
-notre témoignage, continua-t-il en souriant, il ne vaudrait rien pour
-Son Excellence. Mais si nous pouvons lui être utile pour quelqu'autre
-chose, tu viendras trouver le meunier; il te dira où l'on rencontre
-Vanioukha Persten.
-
---Vois-tu, le neveu d'une sorcière! murmura entre ses dents Michée:
-quels discours entortillés il nous fait là!
-
---Boyard, dit Persten en s'éloignant, suis mon conseil, quand tu seras à
-Moscou, ne te vante pas d'avoir voulu pendre l'écuyer de Maliouta
-Skouratof et d'avoir écorché sa peau.
-
---Voyez comme il le soutient, murmura de nouveau Michée!--laisse aller
-le coquin, ne le prends pas et maintenant ne te vante pas d'avoir voulu
-le pendre; comme on voit bien que ce sont des fruits du même arbre! sois
-tranquille, frère, ajouta-t-il à haute voix, notre prince n'a peur de
-personne; il n'a rien à craindre de ton Skouratof, il n'a à rendre
-compte de sa conduite qu'au Tzar seul.
-
-Le meunier apporta une branche de pin allumée et la ficha dans la
-muraille: ensuite il alla chercher du tchi[4], du pain et un cruchon de
-bière. Il y avait dans ses traits un mélange étrange de bonté et
-d'avarice; ses cheveux et sa barbe étaient tout blancs, ses yeux d'un
-gris clair; les rides labouraient son visage dans tous les sens.
-
- [4] Soupe nationale aux choux.
-
-Après avoir soupé et récité leur prière, le prince et Michée
-s'étendirent sur des sacs; le meunier leur souhaita une bonne nuit,
-salua jusqu'à terre, éteignit la lumière et sortit.
-
---Boyard, dit Michée, quand ils furent seuls, il me vient à l'idée que
-nous avons eu tort de rester ici, il eût mieux valu continuer jusqu'à
-Moscou.
-
---Pour alarmer tout le monde au milieu de la nuit! descendre de cheval
-pour ouvrir les barrières à chaque entrée de rue!
-
---Mieux vaut être obligé d'ouvrir les barrières que de dormir dans un
-moulin du diable. Ce sont les brigands qui nous ont amenés dans ce
-moulin; dans quel abîme sommes-nous là tombés encore, le jour de
-Saint-Jean!
-
---Tu te trouves donc bien mal ici?
-
---Non, on est même assez bien couché, le tchi était bon et les chevaux
-ont de l'avoine à volonté; mais ce qui ne vaut rien c'est que le
-propriétaire est un meunier.
-
---Et qu'est-ce que cela fait qu'il soit meunier!
-
---Comment, dit Michée avec chaleur--ne sais-tu donc pas, prince, qu'il
-n'y a pas de meunier qui ne soit voué au diable depuis sa naissance?
-Crois-tu qu'il eût pu sans l'aide du malin maintenir sa chaussée? Oui,
-le diable est son aide, et sa tante est une sorcière.
-
---J'ai entendu parler de cela, on dit tant de choses. Mais ce n'est plus
-le moment de choisir, prenons ce que Dieu nous a envoyé.
-
-Michée resta un moment silencieux, puis il bâilla, se tut encore un
-instant, puis demanda d'une voix déjà endormie:
-
---Et que penses-tu, boyard, de ce Mathieu Khomiak que tu as renversé de
-son cheval?
-
---Je pense que c'est un brigand.
-
---Et moi aussi et que penses-tu, boyard, de ce Vanioukha Persten?
-
---Je pense que c'est aussi un coquin.
-
---Oui, seulement il y a un peu de différence entre les deux. Lequel te
-paraît le moins coquin de Khomiak ou de Persten?
-
-Et, sans attendre de réponse, Michée commença à ronfler. Bientôt le
-prince s'endormit également.
-
-
-
-
-CHAPITRE III
-
-SORCELLERIE.
-
-
-La lune s'élevait dans le ciel, les étoiles scintillaient, le moulin à
-demi-ruiné et la roue en mouvement semblaient argentés. Tout-à-coup,
-retentit le galop d'un cheval et bientôt une voix impérieuse se fit
-entendre:--Holà, sorcier!
-
-Le nouvel arrivant n'était pas accoutumé, paraît-il, à attendre; car,
-n'entendant pas de réponse, il cria encore plus fort:--Holà, sorcier!
-sors ou je te coupe en morceaux!
-
-Le meunier répondit:--Plus bas, prince, plus bas, petit père, nous ne
-sommes pas seuls, des voyageurs se sont arrêtés chez moi; je descends à
-l'instant, donne-moi seulement le temps de fermer mon coffre.
-
---Je t'apprendrai à fermer ton coffre, tison d'enfer! répartit celui que
-le meunier appelait prince,--ne savais-tu pas que je devais venir
-aujourd'hui? Comment as-tu osé recevoir des voyageurs? qu'ils détalent!
-
---Petit père, ne crie pas, pour l'amour de Dieu, ne crie pas, tu gâteras
-tout! je te l'ai déjà dit, notre affaire craint le bruit et je n'ai pas
-le pouvoir de renvoyer les voyageurs. D'ailleurs ils ne nous gênent pas;
-ils dorment maintenant, ne les éveille pas!
-
---Allons, soit, vieillard, mais prends garde de me tromper, il vaudrait
-mieux pour toi n'être pas né. Jamais on n'a imaginé un châtiment pareil
-à celui que je trouverais pour toi.
-
---Petit père, calme-toi! que veux-tu que fasse un vieillard? Ce que je
-verrai, je te le dirai, ce qui arrivera ensuite est au pouvoir de Dieu
-seul. Si ton altesse se dispose à me châtier mieux vaut ne pas entamer
-l'affaire.
-
---Allons, allons, vieillard, n'aie pas peur, je plaisantais.
-
-Le cavalier attacha son cheval à un arbre. Il était de haute taille et
-paraissait jeune. La lune jouait sur les boutons de son pourpoint; des
-cordons et des glands d'or s'agitaient sur ses épaules.
-
---Eh bien! prince, dit le meunier--as-tu appris les mots?
-
---J'ai appris les mots, et je porte un coeur d'hirondelle à mon cou.
-
---Et cela n'a rien fait?
-
---Non, répondit le prince avec chagrin--rien n'y fait. Il y a quelques
-jours, je l'ai vue dans le jardin, dès qu'elle m'a reconnu, elle est
-devenue pâle, m'a tourné le dos et s'est enfuie.
-
---Ne te fâche pas, boyard, ne tranche pas inutilement des têtes
-innocentes et permets-moi de te dire une parole.
-
---Parle.
-
---Écoute donc..., mais j'ai peur...
-
---Parle, répéta le prince en frappant du pied.
-
---Eh bien! petit père, n'en aime-t-elle pas un autre?
-
---Un autre? quel autre? son mari? un vieillard?
-
---Et si... continua le meunier en hésitant--si ce n'était pas son
-mari?...
-
---Ah, sorcier! hurla le prince--comment cela t'est-il venu à l'esprit?
-Ah! si je soupçonnais quelqu'un, je leur arracherais le coeur à tous
-deux de mes propres mains.
-
-Le meunier recula avec terreur.
-
---Sorcier, continua le prince en adoucissant sa voix, aide-moi, l'amour
-m'a terrassé, le cruel serpent! que n'ai-je pas fait! J'ai passé des
-nuits entières à prier devant les saintes images, la prière ne m'a pas
-donné le repos. J'ai galopé nuit et jour par monts et par vaux, j'ai tué
-ainsi plus d'un bon cheval, mais je n'ai pas tué mon chagrin. J'ai couru
-les tavernes, j'ai bu des cruches entières du vin le plus capiteux, je
-n'ai pas trouvé la paix dans l'ivresse. J'ai bravé la honte, je suis
-entré dans les opritchniks. J'ai pris ma place aux banquets du Tzar
-parmi les bourreaux, les Griazny et les Basmanof! J'ai fait pis qu'eux,
-j'ai détruit des bourgs et des villages, enlevé des jeunes filles, mais
-le sang que j'ai versé n'a pas noyé ma peine. Les opritchniks eux-mêmes
-me craignent, le Tzar me ménage à cause de ma vaillance, le peuple me
-maudit. Le nom du prince Viazemski est aussi exécré que celui de
-Maliouta Skouratof. Voilà où m'a conduit ma passion, j'ai perdu mon âme.
-Eh! que m'importe! Au fond de l'enfer je ne serai pas pis qu'ici. Eh
-bien! vieillard, pourquoi me regardes-tu dans les yeux? Crois-tu que je
-sois fou? Viazemski n'est pas fou; sa tête est forte, son corps est
-vigoureux. Ma souffrance n'en est que plus terrible, elle ne peut
-m'accabler.
-
-Le meunier écoutait le prince avec épouvante, il avait peur, il
-craignait pour sa vie.
-
---Pourquoi restes-tu silencieux, vieillard? N'as-tu pas quelque poison,
-quelque racine qui puisse la faire changer? Parle, dis-moi quelles sont
-tes herbes magiques? eh bien! parle donc, sorcier.
-
---Petit père, prince Athanase Ivanovitch, que te dirai je? Il y a
-différentes herbes, il y a l'herbe koliouka qui se cueille le jour de la
-Saint-Pierre. Si tu frottes ton arme avec elle, tu ne manqueras jamais
-ton coup. Il y a l'herbe tirlitch qui croît sur la montagne de Lissa
-près de Kief. Le Tzar ne sera jamais mécontent de celui qui en porte sur
-sa personne. Il y a encore de la salicaire; prends une de ces racines en
-forme de croix, pends-la à ton cou, tout le monde te craindra comme le
-feu.
-
-Viazemski sourit amèrement:--On a déjà assez peur de moi, je n'ai pas
-besoin de ta salicaire, continue.
-
---Il y a la tête d'Adam qui se récolte dans les marais; elle amène les
-cadeaux. Il y a l'herbe bleue des marais; quand tu vas à la chasse,
-bois-en une décoction et aucun ours ne te touchera. Il y a la rhubarbe;
-quand on la tire de terre, elle gémit comme un enfant; en la portant à
-son cou, on ne se noie jamais.
-
---Et c'est tout?
-
---Il y a encore la fougère; celui qui a le bonheur d'en cueillir la
-fleur, deviendra le maître de tous les trésors,--la Jean et Marie; celui
-qui l'a trouvée peut monter la première rosse venue et battre le
-meilleur cheval.
-
---Et une herbe qui fasse aimer, n'en connais-tu pas?
-
-Le meunier resta un moment silencieux.
-
---Je n'en connais pas, petit père, ne te fâche pas, Dieu m'est témoin
-que je n'en connais pas.
-
---Et une herbe qui fasse cesser d'aimer, en connais-tu?
-
---Je n'en connais pas non plus, prince, mais il y a l'herbe qui brise;
-quand on la met en contact avec des murailles ou une porte de fer, elle
-fait tout éclater.
-
---Finis avec tes herbes! dit avec impatience Viazemski, et il fixa son
-regard sombre sur le meunier.
-
-Le meunier baissa la tête et se tut.
-
---Vieillard! reprit tout à coup Viazemski en le saisissant à la gorge,
-donne-la moi! tu entends? donne-la moi, donne-la moi, maudit! donne-la à
-l'instant!
-
-Et il secouait violemment le vieillard qui crut sa dernière heure venue.
-
-Tout à coup Viazemski le lâcha et tomba à ses genoux.
-
---Prends pitié de moi! dit-il en sanglotant: guéris-moi! je te donnerai
-ce que tu voudras, je te couvrirai d'or, je me lierai à toi; prends
-pitié de moi, vieillard.
-
-Le meunier s'épouvanta encore davantage.
-
---Prince, Boyard! que fais-tu donc? reviens à toi! c'est moi, David, le
-meunier! reviens à toi, prince!
-
---Je ne me relèverai pas que tu ne m'aies guéri.
-
---Prince! prince! disait d'une voix tremblante le meunier, il est
-l'heure, le temps passe, relève-toi! il fait nuit, je ne te vois plus,
-je ne sais pas où tu es; vite, vite à l'oeuvre.
-
-Le prince se leva.
-
---Commence, dit-il, je suis prêt.
-
-Tous deux restèrent un moment silencieux. Tout était calme; la roue
-seule, éclairée par la lune, continuait à tourner. Quelque part, dans un
-marais, on entendait le cri du râle, et parfois la note plaintive du
-hibou arrivait des profondeurs de la forêt.
-
-Le vieillard et le prince s'approchèrent du moulin.
-
---Regarde, prince, sous la roue et je vais prononcer le charme.
-
-Le vieillard se coucha sur la terre et, encore tremblant de frayeur, il
-se mit à murmurer certains mots. Le prince regardait l'eau. Quelques
-minutes s'écoulèrent ainsi.
-
---Que vois-tu, prince?
-
---Je vois comme des perles qui tombent et des ducats d'or qui pétillent.
-
---Tu seras riche, plus riche qu'aucun autre en Russie.
-
-Viazemski soupira.
-
---Regarde encore, prince, que vois-tu?
-
---Je vois comme des sabres se heurter et entre eux une espèce de collier
-d'or.
-
---Tu auras des succès à la guerre, boyard, tu seras heureux au service
-du Tzar; mais regarde, regarde, que vois-tu encore?
-
---L'obscurité est venue et l'eau s'est troublée. Ah! voilà que l'eau
-rougit, on dirait du sang. Qu'est-ce que cela veut dire?
-
-Le meunier se tut.
-
---Qu'est-ce que cela veut dire, vieillard?
-
---Assez, prince. Il ne faut pas regarder trop longtemps, allons-nous-en.
-
---Voilà de longs filets rouges comme des veines ensanglantées; je vois
-deux pinces qui s'ouvrent et se ferment, je vois...
-
---Allons-nous-en, prince, allons-nous-en.
-
---Arrête, dit Viazemski en interrompant le meunier, je vois une sorte de
-scie à grandes dents qui va et vient et sous cette scie on dirait du
-sang qui jaillit!
-
-Le meunier voulut entraîner le prince.
-
---Arrête, vieillard. Oh! j'ai le corps brisé...
-
-Le prince se recula. On eût dit qu'il comprenait la vision.
-
-Ils restèrent longtemps silencieux. Enfin Viazemski dit:--Je veux savoir
-si elle en aime un autre.
-
---As-tu, Boyard, quelque chose qui lui ait appartenu?
-
---Voilà ce que j'ai trouvé à sa porte. Le prince lui montra un ruban
-bleu.
-
---Jette-le sous la roue.
-
-Le prince jeta le ruban. Le meunier sortit de sa poitrine une fiole de
-terre.
-
---Bois, dit-il en la donnant au prince.
-
-Le prince but. La tête parut lui tourner un moment et ses yeux se
-troublèrent.
-
---Regarde, maintenant; que vois-tu?
-
---Elle! elle!
-
---Seule?
-
---Non, pas seule, ils sont deux: avec elle il y a un jeune homme blond,
-vêtu d'un caftan cramoisi, mais je ne vois pas son visage.
-
-Attends! ils se rapprochent... plus près... toujours plus près...
-anathème! ils se donnent la main! anathème! sois maudit, sorcier, sois
-maudit! maudit!
-
-Le prince jeta au meunier une poignée d'or, arracha de l'arbre la bride
-de son cheval, sauta en selle et s'élança à travers la forêt. Puis, peu
-à peu, le galop du cheval s'affaiblit et l'on n'entendit plus dans le
-calme de la nuit que le bruit de la roue qui continuait à tourner.
-
-
-
-
-CHAPITRE IV
-
-DROUJINA MOROZOF ET SA FEMME.
-
-
-Si le lecteur pouvait se reporter trois cents ans en arrière et
-regarder, du haut d'un clocher, la ville de Moscou de ce temps-là, il
-trouverait peu de ressemblance avec la ville actuelle. Les bords de la
-Moskva, de l'Iaouza et de la Neglinna étaient couverts d'une multitude
-de maisons en bois avec des toits en planches ou en paille, la plupart
-noircis par le temps. Au milieu de ces toits sombres, ressortaient
-vivement les murailles blanches et rouges du Kremlin, du Kitay-gorod et
-des autres forteresses bâties dans le courant des deux derniers siècles.
-Un grand nombre de clochers élevaient leurs flèches dorées vers le ciel.
-On voyait, entre les maisons, de grandes taches vertes et jaunes;
-c'étaient des bois épais et des champs ensemencés. La Moskva était
-coupée par des ponts flottants, couverts d'eau dès qu'une charrette ou
-une troupe de cavaliers les traversait. Sur l'Iaouza et la Neglinna
-tournaient des multitudes de roues de moulin se suivant sans
-interruption.
-
-Ces bois, ces champs, ces moulins au coeur de la ville même, rendaient
-la vue très-pittoresque. Les monastères surtout faisaient plaisir à
-voir: leurs murailles blanches, leurs groupes de coupoles peintes ou
-dorées leur donnaient l'aspect de villes séparées.
-
-Au dessus de ce fouillis de parcs, d'églises, de maisons et de
-monastères, s'élevaient orgueilleusement les sanctuaires du Kremlin et
-la basilique de la Vierge Protectrice qu'Ivan avait bâtie quelques
-années auparavant en mémoire de la prise de Kazan et que nous appelons
-maintenant Saint-Bazile. La joie des Moscovites fut grande quand tomba
-le rideau d'échafaudages qui masquait cette église, lorsqu'elle apparut
-dans tout son éclat, étincelante de peintures, de dorures, étonnant le
-regard par la multitude et la variété de ses ornements. Longtemps le
-peuple ne cessa d'admirer l'habileté de l'architecte, de remercier Dieu
-et d'exalter le Tzar qui avait donné au peuple orthodoxe un monument
-jusqu'alors unique. Les autres églises étaient aussi fort belles; les
-Moscovites n'épargnaient ni roubles ni travail pour rendre magnifique la
-maison de Dieu. Partout on voyait de riches couleurs, des dorures et des
-images de grandeur naturelle. Mais si les habitants de Moscou
-s'appliquaient à embellir leurs temples, ils se préoccupaient peu de
-l'intérieur de leurs maisons; presque toutes leurs demeures étaient
-construites solidement et simplement de madriers de sapin ou de chêne
-qui n'étaient pas toujours recouverts de planches, suivant en cela le
-vieux proverbe russe: ce ne sont pas les murs qui font la belle maison,
-mais la chère qu'on y fait.
-
-Seule l'habitation du boyard Droujina Morozof, sur le bord de la Moskva,
-se distinguait par son élégance. Les madriers de chêne étaient équarris,
-tous les angles étaient soigneusement ajustés, la maison avait trois
-étages, sans compter le rez-de-chaussée. Un toit spécial s'avançait sur
-un perron élevé, supporté par des colonnes torses sculptées et orné
-d'une frise élégante. Les volets étaient couverts de fleurs et d'oiseaux
-peints avec art et les fenêtres donnaient accès à la lumière de Dieu,
-non au moyen de ternes vessies de boeuf comme dans la plupart des
-maisons de Moscou, mais à travers des carreaux de mica transparent.
-Autour d'une large cour s'élevaient les logis des serviteurs, les
-magasins, la buanderie, le pigeonnier et la salle de repos d'été de la
-boyarine. Attenants à cette cour, se trouvaient, d'un côté, une chapelle
-en pierre et, de l'autre, un vaste jardin entouré d'une palissade de
-chêne au-dessus de laquelle on apercevait d'élégantes escarpolettes
-également peintes en couleurs vives et ornées de dessins. En un mot,
-c'était une splendide demeure pour l'époque, digne de ceux qui
-l'habitaient.
-
-Corpulent de sa personne, altier de caractère, le boyard Droujina
-Morozof, malgré son âge déjà avancé, s'était marié depuis peu avec la
-plus belle jeune fille de Moscou. Tout le monde fut surpris quand il
-obtint la main d'Hélène, fille de l'okolnitchi[5] Pléchéef-Oguina, tué
-sous les murs de Kazan. Ce n'était pas un pareil époux que les marieuses
-de Moscou auraient osé proposer. Mais Hélène était en âge, elle n'avait
-ni père ni mère; et la beauté d'une jeune fille, avec les moeurs
-débauchées des nouveaux favoris du Tzar, pouvait causer sa perte.
-Morozof, en épousant Hélène, devint son protecteur et tous savaient à
-Moscou qu'il n'eût pas été prudent d'offenser celle que protégeait le
-boyard Droujina.
-
- [5] Second rang des grands de l'État dans l'ancienne Russie.
-
-Avant le mariage d'Hélène, plusieurs, parmi les favoris du Tzar, avaient
-essayé de lui plaire, mais personne n'avait déployé autant de
-persévérance que le prince Viazemski. Il lui avait envoyé les cadeaux
-les plus riches; dans les églises, il était toujours près d'elle, ou,
-devant sa porte, caracolait sur un coursier fougueux. Viazemski ne
-réussit pas; les marieuses lui rapportèrent ses présents et, quand elle
-le rencontrait, Hélène détournait la tête. Était-ce parce que le prince
-ne lui plaisait pas qu'elle détournait la tête, ou bien un autre
-occupait-il déjà ses pensées? Quoiqu'il en soit, Viazemski fut refusé.
-Enflammé de dépit il alla se jeter aux pieds du Tzar et lui demander son
-appui. Le tzar promit d'envoyer ses propres marieuses à Hélène.
-
-En apprenant cette nouvelle la jeune fille fondit en larmes. Elle alla
-avec sa nourrice dans une église, se mit à genoux devant la Mère de
-Dieu, pleura et heurta son front sur les dalles humides.
-
-Dans cette église il n'y avait d'abord personne; mais quand la jeune
-fille se releva, elle aperçut derrière elle le boyard Morozof en caftan
-de velours vert et en pourpoint de brocart.
-
---Pourquoi pleures-tu, Hélène? demanda Morozof.
-
-Hélène se réjouit en reconnaissant la voix du boyard.
-
-Il avait été autrefois l'ami de ses parents et, depuis qu'elle était
-orpheline, il la voyait souvent et l'aimait comme un père. Elle avait
-pour lui un respect filial, elle lui confiait toutes ses pensées sauf
-une seule, et cette restriction causa son malheur comme la perte du
-boyard.
-
-Et en cet instant même, elle ne lui découvrit pas cette pensée secrète,
-elle lui dit seulement: je pleure parce que les envoyées du Tzar vont
-venir me contraindre à accepter la main de Viazemski.
-
---Hélène, dit le boyard, est-il bien vrai que tu ne puisses aimer
-Viazemski? Réfléchis. Je sais que jusqu'ici il n'a pas su trouver le
-chemin de ton affection; mais tu n'as encore aucune expérience de la
-vie, ton coeur de jeune fille est comme de la cire; tu finiras par avoir
-de l'affection pour lui.
-
---Jamais! répondit Hélène,--jamais! je descendrai plutôt au tombeau.
-
-Le boyard la considéra avec sympathie.--Hélène, dit-il, après une pose,
-il y a un moyen de te sauver. Écoute: je suis vieux, j'ai les cheveux
-blancs, mais je t'aime comme ma fille. Réfléchis-y, veux-tu unir ton
-sort à celui d'un vieillard?
-
---J'y consens, s'écria la jeune fille avec joie, et elle se jeta aux
-pieds de Morozof.
-
-Le boyard fut ému de cette réponse inattendue, il fut fier de l'élan
-d'Hélène. Il ne devinait pas que c'était l'exaltation du noyé se
-cramponnant à un buisson d'épine. Il releva tendrement la jeune fille et
-la baisa au front.--Enfant, dit-il, jure-moi sur la croix que tu ne
-déshonoreras pas ma tête blanche. Jure-le ici devant l'image du Sauveur.
-
---Je le jure, je le jure! murmura Hélène.
-
-Le boyard ordonna d'appeler le prêtre et la cérémonie des fiançailles
-s'accomplit aussitôt; quand les marieuses du Tzar arrivèrent, Hélène
-était déjà la fiancée de Droujina Andréevitch Morozof.
-
-Ce ne fut pas la sympathie qui la détermina à cet acte; mais elle avait
-juré sur la croix d'être fidèle à Morozof et elle était résolue à tenir
-son serment, à n'y pas manquer ni en parole ni en pensée. Et pourquoi
-n'eût-elle pas été attachée à Droujina? Sans doute le boyard n'était
-plus jeune; mais Dieu lui avait donné la santé, la gloire militaire, une
-grande énergie. Il possédait des villages et des biens considérables au
-delà de la Moskva; ses coffres étaient pleins d'or, d'habits magnifiques
-et de fourrures. Il y avait une chose, toutefois, dont Dieu ne l'avait
-pas gratifié, c'était la faveur du Tzar. Quand Ivan Vasiliévitch apprit
-que ses envoyées étaient arrivées trop tard, il s'emporta contre Morozof
-et résolut de le punir; il le fit inviter à sa table et lui assigna une
-place non-seulement au-dessous de celle de Viazemski, mais encore plus
-bas que Boris Godounof, qui n'était pas encore dans les honneurs et
-n'occupait aucune charge.
-
-Le boyard ne put supporter un tel outrage: il se leva de table. Un
-Morozof ne pouvait être assis au-dessous d'un Godounof. Le Tzar se
-fâcha: il ordonna à Morozof d'aller faire ses excuses à Boris
-Feodorovitch. Il y alla, mais pour l'insulter et le traiter de chien.
-
-En apprenant cette audace, le Tzar, au comble de la fureur, ordonna à
-Morozof de ne plus paraître en sa présence et de laisser croître ses
-cheveux tant qu'il serait en disgrâce.
-
-Le boyard quitta la cour, et depuis lors il ne sortait plus que vêtu
-d'un costume grossier, ne rasait plus sa barbe et ses cheveux blancs
-pendaient sur son front altier. Il était douloureux pour le boyard de ne
-plus voir les yeux de son prince, mais il n'avait pas déshonoré sa race.
-Il n'avait pas cédé le pas à un Godounof.
-
-La demeure de Morozof était pleine comme un oeuf. Les serviteurs
-craignaient et aimaient leur maître. Tous ceux qui venaient vers lui
-étaient reçus avec cordialité. Il n'y avait qu'une voix sur sa bonté; il
-ne refusait à personne un gracieux accueil, d'abondants secours ou de
-sages conseils. Mais il chérissait par dessus tout et ne faisait à
-personne autant de cadeaux qu'à sa jeune épouse.
-
-Hélène n'était pas ingrate; chaque matin et chaque soir, elle restait
-longtemps à genoux dans son oratoire à prier pour lui.
-
-Était-elle coupable, parce que, au milieu des discours de son époux, au
-milieu de ses plus ferventes prières, l'image d'un jeune héros lui
-apparaissait soudainement l'épée levée et poursuivant les bataillons
-lithuaniens en déroute? Était-elle coupable parce que cette image la
-suivait partout, chez elle et dans les églises, le jour et la nuit, lui
-disant avec un accent de reproche: «Hélène! tu n'as pas tenu ta
-promesse, tu n'as pas attendu mon retour, tu m'as trompé»?
-
-Le 24 juin de l'année 1565, le jour de saint Jean, toutes les cloches de
-Moscou étaient en branle depuis le matin et sonnaient sans interruption;
-les églises étaient pleines. Après l'office divin le peuple se répandit
-dans les rues. Vieux et jeunes, riches et pauvres portaient des rameaux
-verts, des fleurs et des branches de bouleau ornées de rubans. Tout
-était vie et mouvement. Cependant vers midi les rues devinrent désertes.
-Peu à peu le peuple se dispersa et bientôt dans tout Moscou on eût eu
-peine à rencontrer quelqu'un. Un silence de mort avait envahi la ville.
-Le peuple faisait sa sieste et personne n'eût voulu s'attirer la colère
-céleste en courant par les rues à cette heure; car Dieu a permis et à
-l'homme et à toutes les créatures de se reposer au milieu du jour. Or,
-c'eût été un péché d'aller contre la volonté divine, à moins d'y être
-forcé par quelque impérieuse nécessité.
-
-Donc, tous dormaient; Moscou semblait une ville inhabitée. Il n'y avait
-qu'à la Balchouga, dans une taverne nouvellement construite, qu'on
-entendait des chants, des cris et des disputes. Là, malgré l'heure du
-repos, banquetaient des gens de guerre, presque tous jeunes et vêtus de
-riches uniformes; ils remplissaient la maison et la cour. Tous étaient
-ivres; l'un, couché à terre, répandait sur son habit la coupe de vin
-qu'il voulait boire; un autre, d'une voix enrouée, s'efforçait
-d'entraîner ses camarades, mais il ne parvenait à faire sortir de son
-gosier que des sons inarticulés. Des chevaux tout sellés étaient
-attachés près de la porte. A chaque selle on voyait suspendus le balai
-de crin et la tête de chien.
-
-En ce moment deux cavaliers apparurent dans la rue. L'un d'eux, en
-caftan cramoisi à boutons d'or et chapeau blanc galonné, sous lequel
-ressortaient d'épaisses boucles blondes, s'adressa à son
-compagnon.--Michée, dit-il,--vois-tu ces gens ivres?
-
---Oui, ce sont ces damnés neveux de sorcières!
-
---Et vois-tu ce qui pend aux selles de leurs chevaux?
-
---Je le vois: un balai et une gueule de chien, comme à la selle de notre
-brigand. Ce sont donc réellement des gens du Tzar puisqu'ils s'amusent
-ainsi dans Moscou! nous avons fait une jolie besogne en nous y frottant!
-
-Sérébrany fronça le sourcil.
-
---Va, demande-leur où demeure le boyard Morozof.
-
---Eh! bonnes gens, honorables seigneurs! cria Michée en s'approchant
-d'un groupe,--où réside le boyard Droujina Morozof?
-
---Et pourquoi veux-tu savoir où niche ce chien?
-
---Mon maître, le prince Sérébrany, a une lettre à lui remettre du
-voiévode[6] Pronski, de la grande armée.
-
- [6] Gouverneur de province.
-
---Donne ta lettre.
-
---Que dis-tu, que dis-tu là, neveu d'une...? Es-tu fou? comment veux-tu
-qu'on te donne une lettre du prince?
-
---Donne ta lettre, vieux chat-huant, donne-la! Nous verrons si par
-hasard ce Morozof n'est pas un traître.
-
---Comment, coquin! s'écria Michée, oubliant la prudence avec laquelle il
-avait entamé la conversation, te figures-tu que mon maître puisse être
-en relation avec des traîtres?
-
---Ah! tu dis des injures! camarades, jetons-le à bas de cheval et
-donnons-lui le fouet.
-
-En ce moment Sérébrany s'avança vers les opritchniks.
-
---Arrière! cria-t-il d'une voix si menaçante qu'ils reculèrent
-involontairement.
-
---Si l'un de vous touche à cet homme, quand ce ne serait que du bout du
-doigt, je lui fais sauter la cervelle et les autres répondront au Tzar.
-
-Les opritchniks se troublèrent; mais, de nouveaux camarades étant
-arrivés des rues voisines, ils entourèrent le prince. Des paroles
-insolentes sortirent de la foule; quelques-uns tirèrent leurs sabres et
-Sérébrany allait se trouver dans une position difficile lorsqu'on
-entendit dans le voisinage une voix chantant un psaume. Les opritchniks
-s'arrêtèrent comme s'ils eussent été ensorcelés. Tous tournaient leurs
-regards vers le lieu d'où venait la voix. Un homme d'environ quarante
-ans, vêtu d'une robe de toile blanche, s'avançait de leur côté. Sur sa
-poitrine étaient suspendues des croix et des chaînes de fer, il tenait à
-la main un gros chapelet de bois. Son visage pâle exprimait une bonté
-ineffable, sur ses lèvres, ombragées d'une barbe rare, rayonnait un
-sourire, mais son regard était troublé et incertain.
-
-En voyant Sérébrany, il interrompit son chant, s'approcha vivement de
-lui et le regarda fixement.--C'est toi, toi! dit-il, comme s'il eût été
-surpris, pourquoi es-tu ici, parmi ces gens?
-
-Et, sans attendre de réponse, il se mit à chanter: «Homme juste n'entre
-pas dans le conseil des impurs.»
-
-Les Opritchniks s'écartèrent avec respect; sans faire attention à eux,
-il regarda de nouveau Sérébrany.
-
---Nikita, Nikita! dit-il en branlant la tête,--où vas-tu te perdre?
-
-Sérébrany n'avait jamais vu cet homme, il fut surpris de l'entendre
-prononcer son nom.
-
---Tu me connais donc? lui demanda-t-il.
-
-L'extatique sourit.--Tu es mon frère, répondit-il--je t'ai reconnu
-immédiatement. Tu es un simple comme moi, car, si tu avais plus de
-jugement que moi, tu ne serais pas venu ici. Je vois dans ton coeur, il
-est pur, pur comme l'eau de roche. Tous deux nous sommes des insensés.
-Ah! ceux-ci, continua-t-il en montrant les opritchniks, ceux-ci ne sont
-pas de notre famille.
-
---Vasia[7], dit un des opritchniks, as tu besoin de quelque chose?
-veux-tu de l'argent?
-
- [7] Diminutif de Vasili, Basile.
-
---Non, non, non! répondit l'extatique: de toi je ne veux rien. Vasia ne
-prendra rien de toi, mais donne à Nikita ce qu'il demande.
-
---Saint homme, dit Sérébrany, je demandais la demeure du boyard Morozof.
-
---De Droujina? c'est un des nôtres, c'est un juste; seulement sa tête
-est inflexible, oh! inflexible: bientôt elle se penchera, elle se
-penchera, mais pour ne plus se relever.
-
-Où demeure-t-il? répéta d'un ton suppliant Sérébrany.
-
---Je ne te le dirai pas, répondit le saint d'une voix presque irritée.
-Non! que d'autres le fassent. Je ne veux pas l'envoyer vers le mal.
-
-Et il s'éloigna à la hâte en continuant le psaume interrompu.
-
-Ne comprenant rien à ces paroles et ne voulant pas perdre de temps à en
-chercher le sens, Sérébrany s'adressa de nouveau aux Opritchniks.
-
---Eh bien! ne me direz-vous pas enfin comment trouver la demeure de
-Morozof?
-
---Va tout droit, répondit brutalement l'un d'eux, au point où la rue
-tourne à gauche. C'est là qu'est le nid du vieux corbeau.
-
-Pendant que le prince s'éloignait, les Opritchniks, apaisés par
-l'apparition du saint, recommencèrent leurs propos insolents.
-
---Eh! cria l'un, salue de notre part Morozof, et dis lui de se préparer
-à la potence: il a assez vécu.
-
---Et pour toi aussi, ajouta un autre, la corde est prête.
-
-Mais le prince ne faisait pas attention à leurs injures. Que signifient
-les paroles de l'idiot? pensait-il. Pourquoi n'a-t-il pas voulu
-m'indiquer la maison de Morozof, et a-t-il ajouté qu'il ne voulait pas
-m'envoyer vers le mal?
-
-En continuant leur route, le prince et Michée rencontrèrent encore
-beaucoup d'Opritchniks. Les uns étaient déjà ivres, d'autres ne
-faisaient qu'arriver dans les tavernes, tous avaient l'air audacieux et
-insolents et quelques-uns même firent à haute voix des remarques si
-grossières sur le compte des cavaliers qu'il était facile de voir qu'ils
-étaient habitués à l'impunité.
-
-
-
-
-CHAPITRE V
-
-LA RENCONTRE.
-
-
-En suivant à cheval le bord de la Moskva, on pouvait voir par dessus la
-palissade tout le jardin de Morozof.
-
-Des tilleuls en fleurs ombrageaient un étang limpide qui fournissait au
-boyard, pour les jours maigres, une pêche abondante. Au delà on voyait
-des pommiers, des cerisiers, des pruniers. Dans l'herbe, que la faux
-n'avait pas encore abattue, serpentaient d'étroits sentiers. La journée
-était brûlante. Au-dessus des fleurs rouges de l'églantier odoriférant
-tourbillonnaient des scarabées d'or; dans les tilleuls bourdonnaient les
-abeilles; les grillons chantaient dans l'herbe; derrière des buissons de
-groseilliers rouges, de grands tournesols élevaient leurs larges têtes
-et paraissaient savourer la chaleur du soleil de midi.
-
-Le boyard Morozof reposait depuis déjà une heure dans son appartement.
-Hélène était assise avec ses suivantes sur un banc de gazon au pied même
-de la palissade. Elle portait un vêtement d'été en velours bleu avec des
-boutons d'améthyste. De larges manches de mousseline, formant des plis
-légers, étaient attachées au-dessus du coude par des bracelets de
-diamants. Des boucles d'oreille, également en diamant, descendaient
-jusque sur ses épaules. Sa tête était ornée d'un kakochnik[8] de perles,
-et ses bottines de maroquin étaient cousues d'or.
-
- [8] Coiffure nationale des femmes mariées.
-
-Hélène paraissait gaie. Elle riait et badinait avec ses filles d'atour.
-
---Boyarine, disait l'une d'elles, essayes encore ces pendants d'oreille,
-ils sont plus éclatants.
-
---Je suis fatiguée d'essayer, mesdemoiselles, répondit d'une voix
-bienveillante Hélène; voilà plus d'une heure que vous me tenez là, cela
-suffit.
-
---Il ne reste plus que le collier à essayer! Quand tu l'auras mis, en
-vérité, tu ressembleras à une sainte image dans sa niche.
-
---Finis donc, Pacha[9], c'est un péché de parler ainsi.
-
- [9] Diminutif de Pélagie.
-
---Eh bien! puisque tu ne veux pas te parer, boyarine, jouons à la
-course. Veux-tu lancer des miettes de pain aux poissons ou te balancer
-sur une escarpolette? ou bien veux-tu que nous te chantions quelque
-chose?
-
---Oui, Pacha, cette chanson que tu chantais l'autre jour, en cueillant
-des fraises.
-
---Oh! boyarine de mon coeur, qu'y a-t-il de gai dans cette chanson? Elle
-est mélancolique.
-
---C'est égal, je désire l'entendre; chante-la moi, Pacha!
-
---J'obéis, boyarine; seulement ne me reproche pas ensuite de t'avoir
-rendue triste. Et vous, mesdemoiselles, donnez-moi le refrain.
-
-Les jeunes filles s'assirent en rond et Pacha commença d'une voix
-plaintive:
-
- Ah! sans le froid qui les menace
- Les fleurs s'épanouiraient en hiver.
- Ah! sans la douleur qui m'accable,
- Je vivrais dans l'insouciance
- Je ne serais pas, la tête dans la main,
- Regardant vaguement la campagne déserte...
- . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
- J'allais à travers les foins nouveaux,
- Je relevais ma pelisse de martre
- Pour que ma pelisse ne fît aucun bruit,
- Pour que mes boutons ne retentissent pas.
- Le boyard beau-père n'avait pas entendu.
- Il n'avait rien dit à son fils,
- A son fils, mon époux.
-
-Pacha regarda sa maîtresse. Deux grosses larmes coulaient de ses yeux.
-
---Ah! quelle sotte je suis! dit Pacha: qu'ai-je fait? Je n'ai pas su
-résister à la boyarine. Mais aussi comment pouvez-vous, boyarine, vous
-laisser impressionner de la sorte par de pareilles chansons?
-
---Et toi, pourquoi les as-tu apprises! répartit Dounia, jeune fille à
-l'oeil vif et aux sourcils noirs. Je vais chanter, moi, et tu vas voir
-si la boyarine ne reprend pas sa bonne humeur.
-
-Et, bondissant sur ses pieds, Dounia appuya une main à sa hanche, leva
-l'autre en l'air, et, s'inclinant un peu, se mit à marcher légèrement en
-chantant:
-
- Le seigneur Pantalei s'avance dans la cour,
- Kouzmich se promène au loin,
- Sa pelisse de renard tombe jusqu'à terre,
- Son chapeau est revêtu de martre jusqu'au sommet.
- La faveur du ciel le suit toujours.
- Soujena le regarde derrière les rideaux du lit,
- Les boyards le regardent de la ville,
- Les boyarines le regardent de leurs belvédères,
- Les boyards disent quel est cet homme?
- Les boyarines disent quel est ce seigneur?
- Mais Soujena dit: c'est mon meilleur ami!
-
-Dounia s'arrêta et se mit à rire. Mais Hélène était encore plus triste.
-Son coeur se serra; elle couvrit son visage de ses mains et sanglota.
-
---Voilà le résultat de ta chanson! dit Pacha. Qu'allons-nous faire
-maintenant? Droujina Andréevitch verra les yeux rougis de la boyarine et
-se mettra en colère contre nous: ne pouvez-vous la distraire, sottes
-créatures?
-
---Mes chères filles! mes petites âmes! dit tout à coup Hélène en se
-jetant au cou de Pacha, aidez-moi à sangloter, à verser des larmes.
-
---Mais qu'as-tu, boyarine? qui est-ce qui t'a si subitement frappée?
-
---Pas si subitement, mes filles! Depuis ce matin je suis triste. Quand
-les offices ont commencé à sonner et que la foule s'en est allée
-gaiement à l'église, j'ai senti mon coeur se gonfler... et maintenant
-encore il est prêt à éclater. La lumière est si vive, le soleil si
-éclatant, et toutes ces parures dont vous m'avez ornée... Enlevez-moi
-ces boucles d'oreilles, enlevez-moi le kakochnik, faites-moi une tresse
-comme les vôtres, une tresse de jeune fille.
-
---Comment, boyarine, y songes-tu? te faire une coiffure de jeune fille!
-Dieu vous en préserve! Et si Droujina Andréevitch l'apprenait?
-
---Il ne le saura pas. Je remettrai plus tard le kakochnik.
-
---Non, boyarine, ce serait un péché. Fais comme tu voudras, mais nous ne
-pouvons prendre cela sur nous.
-
-Est-ce possible, pensa Hélène, c'est péché de se souvenir même du passé?
-
---Eh bien! dit-elle, je n'enlèverai pas mon kakochnik, seulement viens
-ici, ma Pacha, je te ferai une tresse comme celle que je portais
-autrefois.
-
-Rougissante de plaisir, Pacha vint s'agenouiller devant sa maîtresse.
-Hélène lui délia les cheveux, les sépara en touffes égales et commença à
-tresser une de ces énormes tresses à la russe, composées de quatre-vingt
-dix fils. Il fallait pour cela une grande science. D'abord la tresse
-devait être très-lâche, afin qu'elle cachât toute la nuque, ensuite elle
-descendait sur le dos en se resserrant imperceptiblement. Hélène y mit
-beaucoup de talent; en entrelaçant les touffes de cheveux, elle y mêlait
-artistement des chapelets de perles.
-
-Enfin la tresse fut terminée. La boyarine attacha à son extrémité un
-noeud de rubans à trois branches et y assujettit de riches bagues.
-
---C'est fini, Pacha, dit-elle, joyeuse de son travail; lève-toi et
-marche devant moi. Regardez, mesdemoiselles, cette tresse n'est-elle pas
-plus jolie qu'un kakochnik?
-
---Chaque chose à son temps, boyarine, répondirent-elles en riant. Voilà
-Dounia, par exemple, qui ne serait pas fâchée de porter un kakochnik.
-
---Finissez, moqueuses! répondit Dounia. Je consentirai peut-être à ne
-jamais défaire ma tresse; mais le sommelier du boyard pourrait en nommer
-plus d'une qui s'y résignerait moins aisément que moi.
-
-Les jeunes filles éclatèrent de rire, quelques-unes se troublèrent et
-rougirent.
-
---Baisse-toi, Pacha, dit la boyarine, je vais encore ajouter un ruban...
-Mesdemoiselles, vous savez que c'est aujourd'hui la Saint-Jean, c'est
-aujourd'hui que les naïades font leurs tresses!
-
---Ce n'est pas aujourd'hui, boyarine, mais le jour de la Pentecôte, que
-les naïades font leurs tresses. Le jour de la Saint-Jean, elles courent
-les cheveux épars et trompent les gens qui veulent enlever la fleur de
-la fougère.
-
---Que Dieu nous en préserve! dit Pacha.
-
---Tu as donc peur des naïades, Pacha?
-
---Et comment ne pas en avoir peur! aujourd'hui il est aussi dangereux
-d'aller dans les bois que le jour de la Pentecôte ou pendant la semaine
-des naïades. On dit qu'elles torturent les jeunes filles ou font perdre
-la mémoire aux jeunes gens...
-
---Tu parles de ce que tu ne connais pas, interrompit une autre jeune
-fille. Quelles naïades y a-t-il à Moscou? Il n'y en a pas. Mais en
-Ukraine, là c'est une autre affaire; qui les voit est perdu. On raconte
-que plus d'un bon jeune homme y a laissé la raison. Il suffit de les
-avoir vues une seule fois pour mourir de chagrin; si l'homme est marié
-il abandonne sa femme et ses enfants; s'il est garçon, il oublie celle
-qu'il devait épouser.
-
-Hélène devint pensive.
-
---Mesdemoiselles, dit-elle après un moment de silence, y a-t-il des
-naïades en Lithuanie?
-
---C'est précisément leur pays; en Ukraine, en Lithuanie, c'est tout un.
-
-Hélène soupira. En cet instant, on entendit le pas d'un cheval, et le
-chapeau blanc de Sérébrany apparut au-dessus de la palissade.
-
-En voyant un homme, Hélène voulut se cacher; mais ayant jeté un regard
-sur le cavalier, elle resta aussitôt comme pétrifiée. Le prince, de son
-côté, arrêta son cheval. Il ne pouvait en croire ses yeux. Mille pensées
-contradictoires se pressaient en un instant dans sa tête. Il voyait
-devant lui Hélène, la fille de Pléchéef, celle qui lui avait donné sa
-foi cinq ans auparavant. Mais par quel hasard se trouvait-elle dans le
-jardin du boyard Morozof? Ce fut seulement alors que Sérébrany remarqua
-le kakochnik de perles d'Hélène, et il devint pâle. Elle était mariée!
-
-Est-ce que je rêve? dit-il, en ne pouvant détacher d'elle un regard
-fixe, presque insensé,--est-ce un songe?
-
---Jeunes filles! dit Hélène d'une voix suppliante:--retirez-vous un peu,
-je vous appellerai, laissez-moi seule! Mon Dieu! mon Dieu! Sainte
-Vierge, que faire? que lui dire?
-
-Sérébrany, pendant ce temps, était revenu à lui.
-
---Hélène,--dit-il résolument,--réponds-moi d'un seul mot: es-tu mariée?
-est-ce une erreur? une plaisanterie? es-tu réellement mariée?
-
-Hélène au désespoir cherchait une réponse et ne la trouvait pas.
-
---Réponds-moi, Hélène. Ne me torture pas plus longtemps.
-
---Écoutez-moi, Nikita! murmura Hélène.
-
-Le prince frissonna.
-
---Je n'ai rien à entendre, dit-il,--j'ai tout compris. Ne parle pas
-inutilement.--Adieu boyarine! et il fit tourner son cheval.
-
---Nikita! s'écria Hélène, je t'en conjure, par le nom du Christ et de sa
-Mère Immaculée, écoute-moi: tu me tueras ensuite, mais d'abord
-écoute-moi!
-
-Elle n'eut pas la force de continuer: sa voix s'éteignit, ses genoux
-fléchirent sur le banc de gazon; elle tendit ses mains suppliantes vers
-Sérébrany. Le prince frémit de tout son corps, eut compassion et resta.
-
-Hélène, d'une voix entrecoupée par ses larmes, raconta comment Viazemski
-la persécutait, comment le Tzar se mit en tête de la livrer à son
-favori, comment, le désespoir dans l'âme, elle se confia au vieux
-Morozof. Interrompant son récit par des sanglots, elle s'accusa de sa
-trahison involontaire, reconnut qu'elle aurait dû plutôt attenter
-elle-même à sa vie que d'en épouser un autre, et elle maudit sa
-faiblesse.
-
---Tu ne peux plus m'aimer, prince, dit-elle, le sort ne l'a pas permis!
-mais promets-moi que tu ne me maudiras pas; dis-moi que tu pardonnes ma
-faute énorme.
-
-Le prince écoutait, les sourcils froncés, mais ne répondait rien.
-
-Nikita Romanovitch, murmura Hélène d'une voix craintive, pour l'amour de
-Dieu, dis-moi un seul mot!
-
-Et elle fixait sur lui des yeux pleins de terreur et d'attente; toute
-son âme s'était réfugiée dans son regard suppliant.
-
-Une lutte terrible avait lieu dans l'âme de Sérébrany.
-
---Boyarine, dit-il à la fin et sa voix tremblait, la volonté de Dieu est
-visible dans tout ceci... tu n'es pas aussi coupable... non tu n'es pas
-coupable... je n'ai rien à te pardonner, Hélène, je ne te maudis
-pas--Dieu m'en est témoin. Non! j'ai pour toi le même sentiment
-qu'autrefois.
-
-Ces mots échappèrent au prince, pour ainsi dire, malgré lui.
-
-Hélène poussa un cri, sanglota et s'élança derrière la haie.
-
-Au même instant le prince se dressa sur ses étriers et se cramponna au
-faîte de la clôture. Hélène, de son côté, était déjà montée sur un banc.
-Sans réflexion, sans s'en rendre compte, ils furent si près l'un de
-l'autre, que leurs mains se touchèrent...
-
-Maintenant, comment Hélène paraîtra-t-elle devant Morozof? Il devinera
-son trouble en voyant son regard. Et ce n'est pas un homme à lui
-pardonner; ce n'est pas la vie qui est chère au boyard, c'est son
-honneur. Il se tuera, le vieillard, il tuera sa femme, il tuera Nikita.
-
-
-
-
-CHAPITRE VI
-
-LA RÉCEPTION.
-
-
-Morozof avait connu le prince lorsqu'il était encore enfant, mais ils
-s'étaient depuis longtemps perdus de vue. Quand Sérébrany partit pour la
-Lithuanie, le boyard commandait dans une contrée lointaine; ils ne
-s'étaient pas revus depuis au moins dix ans, cependant Droujina avait
-peu changé, il était vigoureux comme par le passé, et le prince, du
-premier coup d'oeil, l'eût reconnu partout, car le vieux boyard
-appartenait à cette catégorie de gens dont la personnalité se grave
-profondément dans la mémoire. Sa haute taille et sa corpulence
-attiraient déjà l'attention. Il avait la tête entière de plus que
-Sérébrany. Ses cheveux autrefois d'un blond foncé mais presque tous
-blancs actuellement, tombaient en désordre sur son front sévère,
-sillonné par plusieurs balafres. Une barbe touffue, entièrement blanche,
-lui couvrait la moitié de la poitrine. Sous ses sourcils épais et
-sombres brillait un regard perçant et autour de sa bouche se jouait un
-bon sourire, qui faisait dire qu'il avait le coeur sur les lèvres. Dans
-son accueil, dans sa noble démarche, il y avait quelque chose de léonin,
-une sorte de gravité, de calme dignité et de confiance en soi-même. En
-le regardant chacun eût dit: heureux celui qui possède l'amitié d'un tel
-homme! et la réflexion eût fait ajouter: malheur à celui dont il est
-l'ennemi! Effectivement, en examinant avec attention les traits de
-Morozof, il était facile de deviner que ce tranquille visage pouvait, au
-moment de la colère, devenir terrible. Mais le sourire ouvert et
-aimable, l'expression de franche bonté effaçaient promptement cette
-impression.
-
---Salut, prince, salut, mon cher hôte! soyez le bienvenu! dit Morozof en
-introduisant le prince dans une grande salle boisée au milieu de
-laquelle on voyait un poêle recouvert de carreaux de fayence et entouré
-de longs bois de chêne. Une multitude d'armes précieuses étaient
-suspendues aux murs: des vases d'or et d'argent avaient été élégamment
-disposés sur des étagères.
-
---Bonjour, prince, bonjour! Dieu soit loué de m'avoir envoyé un pareil
-hôte! je me rappelle bien de toi, Nikita, tout jeune, tu étais déjà un
-vaillant garçon. Quand tu jouais avec les autres enfants dans le jardin
-de la ville, la victoire était toujours de ton côté; quand ton jeune
-sang s'échauffait, tu devenais mauvais comme un ourson, pardonne-moi le
-mot, Nikita! tu commençais à frapper à droite, à gauche. Mais l'enfant
-est devenu un homme ferme. J'ai entendu parler de tes actions dans la
-terre de Lithuanie; tu les as battus, les ennemis, comme tu battais
-autrefois tes camarades.
-
-Et Morozof souriait gaiement, son visage de lion brillait de cordialité.
-
---Et te rappelles-tu, Nikita, continua-t-il en plaçant une main sur
-l'épaule du prince, comme tu ne pouvais souffrir aucune tromperie dans
-les jeux?--Je veux bien lutter avec qui voudra, ou me battre à coups de
-poing, mais je ne permettrai ni contre moi ni contre un autre aucune
-espèce de ruse.
-
-Le prince n'était pas à son aise en présence de Morozof.
-
---Boyard, dit-il, voici une missive de la part du prince Pronski.
-
---Merci, prince. Je la lirai plus tard; nous avons le temps; maintenant,
-que je m'occupe de toi! Mais où est Hélène? holà! quelqu'un! dites à ma
-femme qu'il nous est arrivé un hôte bien-aimé, le prince Nikita
-Sérébrany, et qu'elle vienne lui faire honneur.
-
-Hélène entra lentement et sans bruit avec un plateau dans les mains. Sur
-le plateau il y avait des verres avec différentes sortes de vins. Elle
-s'inclina profondément devant Sérébrany, comme si elle le voyait pour la
-première fois; elle était pâle comme la mort.
-
---Prince, dit Morozof, voilà la maîtresse de maison, Hélène Dmitriévna,
-donne-lui ton amitié. Nous sommes presque parents: Nikita, son père et
-moi nous étions comme deux frères, ainsi ma femme ne peut être pour toi
-une étrangère. A ta santé! Hélène, offre au boyard. Mange, prince, ne
-méprise pas le pain et le sel d'un ami. Tout ce que nous avons est à ta
-disposition. Voilà du Romanée et voici du vin de Hongrie, voilà de
-l'hydromel framboisé que ma femme a préparé de ses propres mains.
-
-Morozof s'inclina profondément.
-
-Le prince répondit avec deux saluts et vida son gobelet. Hélène n'avait
-pas levé les yeux sur Sérébrany, ses longs cils étaient baissés. Elle
-tremblait et les verres sur le plateau se choquaient entre eux.
-
---Qu'as-tu, Hélène? dit tout à coup Morozof. Serais-tu malade? ton
-visage est blanc comme neige, ma chérie, ajouta-t-il tout bas,
-Viarsemski aurait-il encore passé? C'est cela, le maudit est encore venu
-du côté du jardin! N'aie pas de chagrin, Hélène, ce n'est pas de ta
-faute, ne sors plus sans moi; et console-toi, mon enfant, tâche de
-sourire, sois gaie, sinon notre hôte remarquera ton trouble.
-
---Pardon, Nikita, pardon, je m'occupais de toi, je disais à ma femme
-qu'elle te fît préparer un repas, le plus tôt possible; tu n'as pas
-dîné, prince?
-
---Je te remercie, boyard, j'ai dîné.
-
---Cela ne fait rien, Nikita, tu dîneras encore une fois. Va, Hélène,
-dépêche-toi, et toi, boyard, accepte ce que Dieu nous a envoyé, et
-n'offense pas un vieillard en disgrâce; j'ai bien assez de chagrins sans
-cela!
-
-Morozof lui montra ses longs cheveux.
-
---Je vois, boyard, je vois et je ne puis en croire mes yeux. Toi, en
-disgrâce! Pourquoi? Pardonne à ma surprise une question indiscrète.
-
-Morozof soupira.
-
---C'est que je conserve les anciennes coutumes, j'ai soin de mon honneur
-et je ne m'incline pas devant les parvenus.
-
-En disant ces mots, son visage s'assombrit et ses yeux prirent une
-expression sévère. Il raconta sa querelle avec Godounof et se plaignit
-amèrement de l'injustice du Tzar.
-
---Il y a beaucoup de changement à Moscou, prince, depuis que le Tzar a
-établi en Russie l'opritchna.
-
---Qu'est-ce donc que cette opritchna, boyard? J'ai rencontré des
-opritchniks, mais je n'y ai rien compris.
-
---Il est évident que Dieu s'est courroucé contre nous, Nikita; il a
-obscurci les yeux du Tzar. Depuis l'époque où des calomniateurs
-réussirent à perdre dans son esprit Silvestre et Adachef, depuis que
-ceux-ci furent chassés de sa présence, nos jours heureux sont passés.
-Tout à coup Ivan Vasiliévitch a commencé à nous soupçonner, nous, ses
-plus fidèles serviteurs. Il a commencé à parler de trahison, de
-complots, de choses qui n'étaient dans la pensée de personne. Les hommes
-nouveaux se réjouirent et murmurèrent des accusations contre les
-boyards, les uns par haine, les autres pour gagner sa faveur; et à tous
-il prêta l'oreille. Si quelqu'un avait une vengeance, il allait dénoncer
-son ennemi, en l'accusant d'avoir parlé contre le Tzar, et, pour arriver
-à leurs fins, les maudits! sans crainte de la colère divine, ils
-juraient sur la croix et forgeaient des lettres fausses; beaucoup de
-personnes innocentes furent plongées dans les cachots, Nikita, et
-subirent la torture. Autrefois, quand quelqu'un dénonçait, il devait
-lui-même fournir la preuve; maintenant, il n'en est plus ainsi: sur la
-première dénonciation venue, quelqu'invraisemblable qu'elle soit, on
-nous arrête. Les temps sont difficiles, Nikita! jamais une pareille
-terreur n'a régné à aucune époque; après les arrestations sont venues
-les exécutions, et quels sont ceux qui ont été mis à mort!... Mais tu as
-sans doute déjà appris tout cela.
-
---J'en ai entendu parler, boyard, mais vaguement. Les nouvelles
-n'arrivent pas vite en Lithuanie. Cependant le Tzar a le droit de
-frapper les méchants.
-
---Qui dit le contraire? C'est pour cela qu'il est Tzar, pour punir et
-pour récompenser. Mais ce ne sont pas les méchants qu'il frappe, ce sont
-ses meilleurs et ses plus fidèles serviteurs. Le grand Okolnitchi,
-Adachef (le frère d'Alexis) avec son fils encore enfant; les trois
-Satine; Ivan Chichkin, sa femme et ses enfants; et beaucoup d'autres
-innocents.
-
-L'indignation se peignit sur le visage de Sérébrany.
-
---Boyard, ce n'est pas le Tzar qu'il faut accuser de tout cela, mais ses
-conseillers.
-
---Oh! prince, en parler est amer, y penser est terrible. Ce n'est pas
-seulement sur les dénonciations de ses conseillers que le Tzar a versé
-le sang innocent. Voilà, par exemple, Basmanof, le nouveau grand
-échanson, un jour le prince Obolenski lui dit une parole dure. Que fit
-le Tzar? après le dîner, de sa propre main, il enfonça un couteau dans
-le coeur du prince.
-
---Boyard! s'écria Sérébrany en se levant d'un bond, si tout autre que
-toi eût dit cela, je l'aurais appelé calomniateur, j'aurais moi-même
-porté la main sur lui.
-
---Prince, je suis bien vieux pour calomnier, et qui encore? mon
-souverain!
-
---Pardon, boyard, mais comment expliquer un pareil changement? le Tzar a
-été circonvenu.
-
---Peut-être, prince. Cependant, assieds-toi, écoute encore. Une autre
-fois, Ivan Vasiliévitch, après s'être enivré, se mit (et la pensée en
-est horrible), à danser avec ses mignons, le visage recouvert d'un
-masque. Le boyard prince Michel Repnin se trouvait là. Il pleurait de
-honte. Le Tzar lui donna l'ordre de se masquer aussi. Non, dit Repnin,
-je ne le ferai pas, je ne déshonorerai pas ma dignité de boyard; et il
-foula aux pieds le masque qu'on lui avait apporté. Cinq jours après, il
-était assassiné par ordre du Tzar dans la maison de Dieu.
-
---Boyard! Dieu veut donc nous punir?
-
---Que sa sainte volonté soit faite! prince, mais écoute encore. Les
-exécutions ne discontinuaient pas; chaque jour, le sang coulait sur les
-places publiques, dans les prisons, dans les monastères; chaque jour, on
-arrêtait les vassaux des boyards et on les mettait à la torture.
-Beaucoup succombèrent dans les souffrances, s'avouèrent coupables et
-accusèrent leurs maîtres. Ceux qui, pour sauver leur âme des peines de
-l'enfer, justifiaient les boyards, ceux-là étaient livrés au bourreau.
-Beaucoup endurèrent la souffrance pour la vérité; beaucoup gagnèrent la
-couronne du martyre. Nikita Sérébrany! parfois on eût dit que le Tzar
-allait revenir à lui; alors il se repentait, il pleurait et s'appelait
-lui-même un meurtrier et un buveur de sang. Il envoyait des présents aux
-monastères et ordonnait des services pour ceux qu'il avait fait mourir.
-Mais le repentir d'Ivan Vasiliévitch ne durait pas. Un jour,
-qu'imagina-t-il? écoute, prince. En m'éveillant, je vois une grande
-agitation, le peuple se répandait dans les rues, les uns couraient au
-Kremlin, les autres en arrivaient. Tous criaient: «Le Tzar s'en va!»
-J'eus froid au coeur. Je m'habille et monte à cheval; de tous côtés les
-boyards accourent vers le Kremlin, qui à cheval, qui à pied, comme le
-premier venu, oubliant, dans sa précipitation, le soin de sa dignité.
-Nous arrivons à la porte; des soldats sortaient, écartant la foule;
-derrière les soldats un traîneau où sont assis le Tzar, la Tzarine et le
-Tzarévitch, après le traîneau impérial une multitude d'autres, chargés
-de bagages, de trésors et de mobilier. Nous voulûmes nous élancer vers
-Ivan, mais les soldats nous arrêtèrent: le Tzar a défendu de vous
-laisser approcher. Et l'immense convoi s'étendit sur le bord de la
-Moskva et disparut dans les faubourgs.
-
-Nous retournâmes dans nos demeures et nous attendîmes. Peut-être le Tzar
-réfléchirait-il et reviendrait-il. Une semaine s'écoule, le métropolite
-reçoit une lettre; le Tzar lui écrit: «Je suis profondément affligé dans
-mon coeur, mais ne voulant pas supporter plus longtemps toutes vos
-trahisons, j'abandonne mon royaume et je vais suivre la route que Dieu
-m'enseignera!» Dès que cette nouvelle se répandit, les lamentations
-remplirent Moscou. Le Tzar nous abandonne! Qui maintenant nous
-gouvernera?--Pourquoi ne pas l'avouer, Ivan Vasiliévitch était terrible,
-mais Dieu lui-même nous l'a envoyé et c'est par sa volonté divine qu'il
-nous châtie afin de nous purifier de nos péchés. Nous nous réunîmes en
-assemblée et nous résolûmes d'aller tous offrir nos têtes au souverain
-et pleurer à ses pieds. Nous apprîmes que le Tzar s'était arrêté dans la
-Sloboda[10] d'Alexandra et que cette Sloboda était à environ
-quatre-vingts verstes de Moscou. Après avoir prié Dieu, nous partîmes.
-Quand nous aperçûmes de loin la Sloboda; nous fîmes halte, et de nouveau
-nous nous mîmes en prières: l'angoisse était terrible, non dans
-l'incertitude du sort qui nous attendait, mais nous craignions que le
-Tzar ne nous admît pas en sa présence. Cependant rien ne survint. Le
-Tzar nous reçut. Quand nous entrâmes, le croirais-tu, boyard? nous ne
-reconnûmes pas Ivan Vasiliévitch. Ce n'était plus son visage; ses
-cheveux, sa barbe avaient disparu. Qu'était-il donc arrivé? était-ce le
-Tzar ou n'était-ce pas lui? Il parla longtemps, nous énumérant les
-trahisons imaginaires qu'il avait à nous reprocher et termina en disant:
-je ne reprendrai le gouvernement de mon empire qu'à la demande de mes
-évêques et encore à une condition. Puis il nous congédia du geste, et se
-retira.
-
- [10] Grand bourg.
-
---Et quelle fut cette condition? demanda Sérébrany.
-
---Tu le verras, prince; prends patience: trois semaines plus tard, Ivan
-Vasiliévitch revint. Ce fut une grande joie dans Moscou, une joie si
-grande que celle du jour de la résurrection du Christ peut seule lui
-être comparée. Bientôt il convoqua en assemblée nous et le clergé, et
-quand nous fûmes réunis il parla ainsi: «Je ne reprendrai le pouvoir que
-pour châtier mes ennemis, mettre au ban tous les traîtres, et confisquer
-leurs biens. Le métropolite et les boyards ne m'adresseront aucune
-remontrance importune. J'aurai une garde à laquelle je donnerai
-différentes villes et domaines et à Moscou même plusieurs rues. Ces
-villes et ces rues je les appellerai Opritchna; tout le reste de
-l'empire sera désigné sous le nom de Zemchina. Ni les boyards, ni le
-métropolite, ni aucun pouvoir de l'État n'auront droit d'intervenir dans
-les affaires de ma garde. A cette condition, ajouta-t-il, je reprends
-mon sceptre. Et à partir de ce jour, il choisit des hommes nouveaux,
-tous de basse extraction, auxquels il faisait jurer sur la croix de
-n'avoir aucun lien avec les boyards. Il leur donna tous les domaines,
-toutes les maisons qu'il avait réclamés pour sa garde et en chassa les
-anciens possesseurs, au nombre de plus de vingt mille, comme un vil
-troupeau. Même quand on voit ces choses, on a peine à y croire, Nikita.
-La sainte Russie est maintenant parcourue par ces hordes diaboliques et
-sanguinaires. Ils ont leurs insignes: un balai et une tête de chien; ils
-foulent aux pieds la vertu; ils balaient non la trahison, mais
-l'honneur; ils mordent non les ennemis du Tzar mais ses meilleurs
-serviteurs; et pour eux il n'y a ni juges ni châtiments.
-
---Et pourquoi avez-vous accepté cette condition? demanda Sérébrany.
-
---Comment, prince? Refuser au Tzar! Ne vient-il pas de Dieu?
-
---Certainement, de Dieu. Mais puisqu'au lieu d'ordonner lui-même, il
-demandait, pourquoi ne pas lui dire que vous ne vouliez pas de
-l'Opritchna?
-
---Et s'il était reparti, que serait-il arrivé? pouvions-nous rester sans
-Tzar? et le peuple, qu'aurait-il dit?
-
-Sérébrany réfléchit un moment.
-
---Oui, dit-il enfin, on ne pouvait rester sans souverain. Mais
-maintenant, qu'attendez-vous? Pourquoi ne pas lui dire que l'Opritchna
-opprime le pays? Pourquoi, voyant ce qui se passe, restez-vous
-silencieux?
-
---Moi, prince, je ne me tais pas, répondit avec dignité Morozof.--Jamais
-je n'ai caché mes pensées; c'est pour cela qu'aujourd'hui je suis en
-disgrâce. Que le Tzar m'appelle, et j'oserai lui parler, mais il ne
-m'appellera pas. Maintenant personne des nôtres ne l'approche. Regarde
-par qui il est entouré. Combien d'anciens noms a-t-il autour de lui? Pas
-un seul. Tous, de misérables aventuriers dont les pères n'auraient pas
-été acceptés comme vassaux par les nôtres. Prends n'importe lesquels:
-les Basmanof père et fils! je ne connais rien de plus abject; Maliouta
-Skouratof! moitié boucher, moitié bête fauve, éternellement dans le
-sang; Vaska Griazny! aucune action honteuse ne l'arrête; Boris Godounof!
-il a vendu son père et sa mère, il vendra ses enfants, s'il est
-nécessaire, pour arriver plus haut; le sourire sur les lèvres, il
-t'enfoncera le couteau dans la gorge. Un seul est de haute lignée, le
-prince Athanase Viazemski; il s'est déshonoré et nous avec lui, le
-misérable! Mais laissons-le.
-
-Morozof fit un geste et resta silencieux, d'autres pensées l'occupèrent.
-Sérébrany, de son côté, s'abandonna à ses réflexions: il pensait à
-l'étrange changement qui s'était accompli dans le Tzar, et oubliait
-momentanément les circonstances dans lesquelles le hasard l'avait placé
-à l'égard de Morozof. Pendant ce temps, les serviteurs avaient mis le
-couvert.
-
-Droujina Morozof força son hôte, malgré toutes ses excuses, à goûter
-d'une multitude de plats: des mets froids de diverses sortes, des rôtis,
-des ragoûts, des pâtés de poisson et du porc au vinaigre. Quand les vins
-arrivèrent, Morozof versa au prince et se versa à lui-même une coupe de
-Malvoisie, se leva et rejetant en arrière sa chevelure de banni, il dit
-en élevant sa coupe: A la santé de notre souverain, du Tzar Ivan
-Vasiliévitch!
-
---Que Dieu l'éclaire! qu'il lui ouvre les yeux! répondit Sérébrany,
-après avoir vidé la sienne, et tous deux se signèrent.
-
-Hélène n'avait pas paru lorsqu'ils étaient à table; elle était également
-absente pendant le récit du boyard.
-
-Morozof raconta encore beaucoup d'autres choses concernant les affaires
-de la patrie, l'incursion des peuplades de Crimée dans la province de
-Rézan, il interrogea Sérébrany sur la guerre de Lithuanie et jugea
-sévèrement la fuite de Kourbski auprès du roi. Le prince répondait à
-toutes ses questions et finit par raconter son aventure avec les
-opritchniks dans le village de Medvedevka, comment il les avait
-rencontrés à Moscou, et l'intervention de l'idiot, sans toutefois
-pouvoir se résoudre à répéter les paroles mystérieuses de ce dernier.
-
-Morozof l'écoutait avec une attention profonde.
-
---Tout cela est malheureux, prince, dit-il en passant la main sur son
-front sévère, très-malheureux. Qu'ils fussent occupés à piller ce
-village, il n'y a là rien d'extraordinaire: ce village est à moi: toutes
-les propriétés d'un boyard mis au ban sont à leur discrétion, ce qu'ils
-peuvent prendre ils s'en emparent, ce qu'ils ne peuvent emporter ils le
-brûlent, les troupeaux ils les égorgent; c'est maintenant leur usage.
-Quant à cet insensé, je le connais, c'est en effet un homme de Dieu. Tu
-n'es pas le seul qu'il ait appelé par son nom en le rencontrant pour la
-première fois, on dirait qu'il voit dans le coeur humain. Le Tzar même
-le craint. Combien de fois ne lui a-t-il pas fait des reproches
-sanglants! s'il y avait eu un plus grand nombre d'hommes comme lui,
-cette opritchna n'aurait pas existé.
-
-Dis-moi, prince, continua Morozof, quand as-tu l'intention d'aller
-saluer le Tzar?
-
---Demain matin au lever de Sa Majesté.
-
---Que dis-tu, prince? Il est maintenant déjà nuit et tu as près de cent
-verstes à faire.
-
---Comment! le Tzar n'est donc plus au Kremlin?
-
---Non, prince, il n'est pas au Kremlin. Nous avons irrité le ciel, et
-notre souverain nous a abandonnés. Il est retourné à la Sloboda
-d'Alexandra où il réside avec ses favoris.
-
---S'il en est ainsi, adieu, Boyard, je dois me hâter, je n'ai pas encore
-paru dans ma demeure, je vais y jeter un coup d'oeil et demain au point
-du jour je partirai.
-
---N'y va pas, prince!
-
---Pourquoi, boyard?
-
---Pour conserver ta tête, Nikita.
-
---Quant à cela, à la volonté de Dieu, arrive que pourra!
-
---Écoute, Nikita. Tu m'as oublié, mais moi je t'ai suivi depuis ton
-enfance. Ton père et moi nous étions frères. Il est mort, que Dieu ait
-son âme! personne n'est là pour t'avertir, personne pour te donner
-conseil, et ta position est critique, Dieu le sait. Si tu vas à la
-Sloboda, tu périras, prince, ta tête tombera.
-
---Que veux-tu, boyard, si c'est ma destinée.
-
---Nikita, mon enfant, je te cacherai, personne ne viendra te chercher
-ici, mes serviteurs ne te trahiront pas, tu seras chez moi comme mon
-propre fils.
-
---Boyard, rappelle-toi ce que tu as dit toi-même au sujet de Kourbski.
-Il est déshonorant pour un boyard russe de fuir son souverain.
-
---Kourbski était un traître, Nikita. Il a passé chez les ennemis de la
-Russie; tandis que moi, suis-je un ennemi de mon pays?
-
---Pardonne, boyard, pardonne une parole irréfléchie, mais ce ne serait
-que retarder et non éviter mon sort.
-
---Si tu restais chez moi, Nikita, peut-être la colère du Tzar
-aurait-elle le temps de se calmer, peut-être pourrions-nous avec l'aide
-du métropolite arranger ton affaire, mais maintenant tu vas tomber comme
-de la poix sur un charbon.
-
---Notre vie est dans les mains de Dieu, boyard. Il est impie de chercher
-par la ruse à la prolonger au delà du terme marqué par lui. Merci pour
-ton hospitalité, ajouta Sérébrany en se levant;--merci pour ton amitié
-(en disant ces derniers mots il se troubla), mais j'irai. Adieu Droujina
-Morozof.
-
-Morozof regardait le jeune homme avec une triste sympathie; il était
-évident qu'au fond de son âme il l'approuvait, et qu'il n'eût pas agi
-autrement s'il eût été à sa place.--Eh bien! que la bénédiction du ciel
-soit sur toi, Nikita, dit-il en se levant de son siége et en pressant le
-prince contre sa poitrine.--Que Dieu adoucisse le coeur du Tzar! reviens
-intact de la Sloboda comme l'enfant de la fournaise et que je puisse
-t'embrasser alors comme je le fais maintenant de tout mon coeur et de
-toute mon âme.
-
-Il y a un proverbe qui dit: on accompagne le piéton jusqu'à la porte, le
-cavalier jusqu'à son cheval. Le prince et le boyard se séparèrent à
-l'entrée de la rue. Il faisait déjà obscur. En passant le long de la
-palissade, Sérébrany aperçut dans le jardin un vêtement blanc. Son coeur
-battit, il arrêta son cheval. Hélène s'avança vers lui.
-
---Prince, dit-elle à voix basse,--j'ai entendu ta conversation avec
-Droujina, tu vas à la Sloboda... Que Dieu te vienne en aide! tu vas à la
-mort.
-
---Hélène! si c'est la volonté de Dieu, j'y suis résigné. Ce n'est pas
-pour mon bonheur que je suis revenu dans mon pays, je n'ai pu t'obtenir.
-Que mon sort s'accomplisse!
-
---Prince, ils te tortureront, j'en frissonne! mon Dieu, la vie
-t'est-elle donc si indifférente?
-
---Je n'y tiens plus, dit Sérébrany.
-
---Sainte Vierge! Si tu n'as pas pitié de toi, aie pitié des autres! aie
-pitié de moi, Nikita! Souviens-toi du passé.
-
-La lune, cachée derrière un nuage, se dégagea. Le visage d'Hélène, son
-kakochnik de perles, ses colliers et ses boucles d'oreille de diamants,
-ses yeux pleins de larmes brillaient d'un éclat merveilleux. Elle
-pleurait, mais elle était déjà prête à sourire à travers ses larmes. Un
-seul mot du prince eût changé son chagrin en une joie ineffable. Elle
-oubliait sa situation, elle oubliait toute précaution, Sérébrany lut
-dans ses yeux tant d'angoisses, qu'involontairement il balança. Pour
-lui, le bonheur était perdu à jamais. Hélène appartenait à un autre;
-mais elle lui conservait de l'intérêt. Pourquoi ne resterait-il pas, ne
-retarderait-il pas son départ pour la Sloboda? Morozof lui-même ne le
-lui avait-il pas demandé?
-
-Ainsi pensait le prince et son imagination lui peignait des tableaux
-enchanteurs, mais le sentiment de l'honneur, endormi une seconde, se
-réveilla soudainement.
-
-Non, pensa-t-il.--Ce serait une honte pour moi, si, même par la pensée,
-je portais atteinte à l'honneur de l'ami de mon père; l'infâme seul peut
-payer l'hospitalité par la trahison; le poltron seul fuit la mort.
-
---Il faut partir, dit-il résolument;--je ne puis songer à fuir quand de
-meilleurs que moi périssent. Adieu, Hélène!
-
-Ces mots pénétrèrent comme un poignard dans le coeur de la boyarine.
-Dans son désespoir elle tomba sur le sol.
-
---Ouvre-toi, terre humide, ma mère, soupira-t-elle... je suis morte à la
-lumière du jour; je mettrai fin à mes jours; je ne te survivrai pas,
-Nikita!
-
-Le coeur de Sérébrany se serra. Il voulut la consoler mais ses sanglots
-redoublaient. Quelqu'un pouvait l'entendre, apercevoir le prince, et
-avertir le boyard. Sérébrany le comprit et, pour sauver Hélène, il
-s'arracha de ce lieu.
-
---Adieu! dit-il.--Adieu! Sèche tes larmes, Dieu est miséricordieux,
-peut-être nous reverrons-nous!
-
-Les nuages couvrirent la lune; le vent secoua les tilleuls et leurs
-fleurs tombèrent en pluie odorante sur la jeune femme et sur le prince.
-Les vieilles branches se balancèrent comme si elles eussent voulu dire:
-pourquoi verdir? pourquoi produire des fleurs? Le beau jeune homme va
-périr; celle qu'il aime périra aussi.
-
-En jetant un dernier regard sur Hélène, Sérébrany aperçut derrière elle
-dans le fond du jardin une forme humaine. Était-ce quelque serviteur,
-passant là par hasard, ou le boyard Droujina lui-même?
-
-
-
-
-CHAPITRE VII
-
-LA SLOBODA D'ALEXANDRA.
-
-
-La route de Moscou à Troitza et à la Sloboda d'Alexandra présentait un
-tableau très-animé. Sans cesse galopaient les courriers du Tzar; des
-groupes de gens de toutes conditions suivaient à pied, allant en
-pèlerinage. Des détachements d'opritchniks passaient rapidement dans
-deux sens différents; des fauconniers, venus de la Sloboda, parcouraient
-les villages à la recherche de pigeons vivants; des marchands
-accompagnaient leurs marchandises, les uns assis sur les charrettes, les
-autres à cheval, surveillant les longs convois. Des troupes d'histrions
-s'en allaient portant sur leur dos des gouboks, des cornemuses et des
-balalaïkas[11]. Ils étaient couverts de haillons bigarrés et
-conduisaient avec eux des ours apprivoisés; ils chantaient et dansaient
-en demandant l'aumône aux riches voyageurs.
-
- [11] Instrument musical national.
-
---Soyez compatissants, seigneurs, criaient-ils de toutes leurs forces.
-Dieu vous a confié les biens et les richesses, et à nous il nous ordonne
-de vivre de vos dons. N'abandonnez donc pas de pauvres malheureux, nos
-seigneurs!
-
---Nos pères, nos bienfaiteurs! criaient d'une voix traînante d'autres
-mendiants assis sur le bord de la route; que Dieu vous accorde une bonne
-santé! qu'il vous conduise en paix jusqu'à Troitza!
-
-D'autres ajoutaient à ces paroles quelque grosse plaisanterie et souvent
-le voyageur, pour récompenser un propos comique, jetait une poignée de
-monnaie.
-
-Fréquemment, les saltimbanques en venaient aux mains avec des bandes de
-misérables qui, des villes et des monastères environnants, s'en allaient
-à la Sloboda prendre part aux aumônes du Tsar. Des musiciens aveugles,
-conduits par des diseurs de bonne aventure, suivaient aussi la foule.
-C'était un tapage continuel. Les chevaux, les gens, les ours,
-hennissaient, criaient, grognaient. La route traversait une épaisse
-forêt; malgré la multitude de voyageurs, il n'était pas rare d'y
-rencontrer des voleurs armés qui tombaient brusquement sur les marchands
-et les dépouillaient complétement. Le brigandage dans les environs de
-Moscou s'était beaucoup multiplié depuis que les opritchniks avaient
-saccagé des villages entiers de laboureurs et détruit les fermes des
-bourgeois. Privés de pain et d'habitation, ces pauvres gens s'étaient
-joints à des bandes de malfaiteurs qui avaient leurs postes fortifiés
-dans les bois et qui, par leur nombre, étaient devenues réellement
-dangereuses. Quand les opritchniks saisissaient les brigands, ils les
-pendaient sans miséricorde; mais ceux-ci le leur rendaient avec usure.
-Du reste, les voleurs n'étaient pas les seuls à piller sur les routes:
-les saltimbanques et les mendiants, quand ils trouvaient, vers le soir,
-quelque convoi attardé, leur épargnaient cette besogne. C'étaient les
-marchands qui avaient le pire lot. Ils étaient dépouillés à la fois par
-les brigands, les histrions, les mendiants et les opritchniks; mais ils
-se consolaient avec ce proverbe: «La perte et le gain demeurent côte à
-côte» et ils continuaient leur voyage vers la Sloboda en disant: «Dieu
-est miséricordieux, nous finirons par arriver.» Et on l'expliquera comme
-on pourra, mais en fin de compte les marchands se retiraient toujours
-avec des bénéfices.
-
-A Troitza, Sérébrany se confessa et reçut la communion. Ses gens en
-firent autant.
-
-L'archimandrite, quand Sérébrany le quitta, lui donna sa bénédiction
-comme à quelqu'un qui va à la mort.
-
-A trois verstes de la Sloboda, on rencontrait un cordon de gardiens qui
-arrêtaient les voyageurs et les interrogeaient sur leurs noms et sur les
-motifs qui les amenaient. Sérébrany et ses gens furent soumis à un
-interrogatoire minutieux sur le but de leur voyage; puis le chef de la
-troupe leur enleva leurs armes et quatre opritchniks montèrent à cheval
-pour les escorter. Bientôt on aperçut les façades peintes et les
-coupoles dorées du palais du Tzar.
-
-Voici ce que dit au sujet de ce palais notre historien national[12],
-d'après le témoignage des étrangers contemporains:
-
- [12] Karamzin, t. IX, ch. II.
-
-«Dans ce château menaçant, environné de sombres forêts, le Tzar
-consacrait au service divin la plus grande partie de son temps,
-cherchant à calmer le trouble de son âme par de continuels exercices de
-dévotion: il imagina même de transformer son palais en monastère et ses
-favoris en moines. Il donna le nom de _frères_ à 300 légionnaires
-choisis parmi les plus dépravés, prit le titre d'_abbé_, puis institua
-le prince Athanase Viazemski _trésorier_ et Maliouta Skouratof
-_sacristain_. Après leur avoir distribué des calottes et des soutanes
-noires, sous lesquelles ils portaient des habits éclatants d'or, garnis
-de fourrures de martre, il composa la règle du couvent et prêcha
-l'exemple dans sa stricte observance. Voici la description de cette
-singulière vie monastique: A trois heures du matin, le Tzar, accompagné
-de ses enfants et de Skouratof, allait au clocher pour sonner matines:
-aussitôt tous les frères se rendaient à l'église: celui qui manquait à
-ce devoir était puni de huit jours de prison. Pendant le service, qui
-durait jusqu'à six ou sept heures, le Tzar chantait, lisait, priait avec
-tant de ferveur, que toujours il lui restait sur le front des marques de
-ses prosternations. A huit heures, on se réunissait de nouveau pour
-entendre la messe, et à dix, tout le monde se mettait à table excepté
-Ivan qui, debout et à haute voix, lisait de salutaires instructions.
-L'abondance régnait dans les repas: on y prodiguait le vin, l'hydromel
-et chaque jour paraissait un jour de fête. Les restes du festin étaient
-portés sur la place publique pour être distribués aux pauvres. L'abbé,
-c'est-à-dire le Tzar, dînait après les autres[13]; il s'entretenait avec
-ses favoris des choses de la religion, sommeillait ensuite, ou bien
-allait dans les prisons pour faire appliquer quelques malheureux à la
-torture. Ce spectacle horrible semblait l'amuser; il en revenait chaque
-fois avec une physionomie rayonnante de contentement. Il plaisantait, il
-causait avec plus de gaîté que d'ordinaire. A huit heures on allait à
-vêpres; enfin, à dix, Ivan se retirait dans sa chambre à coucher où,
-l'un après l'autre, trois aveugles lui faisaient des contes qui
-l'endormaient pour quelques heures. A minuit, il se levait et commençait
-sa journée par la prière. Quelquefois, on lui faisait à l'église des
-rapports sur les affaires du gouvernement; quelquefois, les ordres les
-plus sanguinaires étaient donnés au chant des matines ou pendant la
-messe. Pour rompre l'uniformité de cette vie, Ivan faisait ce qu'il
-appelait des _tournées_. Il visitait alors les monastères éloignés,
-allait inspecter les forteresses sur les frontières ou poursuivre les
-bêtes sauvages dans les forêts et les déserts, préférant, de toutes, la
-chasse à l'ours; mais dans tous les lieux, dans tous les instants, il
-s'occupait d'affaires; car, malgré leurs prétendus pouvoirs dans
-l'administration de l'État, les boyards de la commune n'auraient pas osé
-prendre la moindre décision sans sa volonté.»
-
- [13] Faube rapporte (_Geschichte des Deutschen Ordens in Livland_)
- qu'il ne se mettait jamais à table qu'après avoir récité le _Pater
- noster_ et béni le repas; c'est alors qu'il avait l'habitude de
- parler des lois de la confession grecque et autres. Il avait une
- pénétration d'esprit peu commune et un grand fonds de mémoire pour
- l'Écriture Sainte.
-
-En entrant dans la Sloboda, Sérébrany s'aperçut que le palais ou
-monastère impérial était séparé des autres édifices par un fossé profond
-et un rempart. Il serait difficile de donner une idée de l'originalité
-et de la magnificence de cette demeure. Pas une fenêtre ne ressemblait à
-l'autre, pas une colonne n'était faite et ornée comme les suivantes; une
-multitude de coupoles couronnaient l'édifice. Elles se pressaient les
-unes sur les autres, s'amoncelaient et se pénétraient réciproquement.
-L'or, l'argent, les faïences peintes, semblables à de brillantes
-écailles, couvraient le palais du haut jusqu'au bas. Quand le soleil
-l'éclairait, de loin on ne savait si c'était un palais, un bouquet de
-fleurs géantes ou des oiseaux de paradis volant en troupes immenses et
-étendant au soleil leur plumage de feu!
-
-Près du palais, s'élevaient l'imprimerie et la fonderie de caractères y
-attenant, l'habitation du directeur de cet établissement et le logis des
-ouvriers étrangers, appelés par Ivan d'Angleterre et d'Allemagne. Plus
-loin s'étendaient à perte de vue des dépendances où logeaient les
-tonneliers, les maîtres d'hôtel, les cuisiniers, les pannetiers, les
-palefreniers, les piqueurs, les fauconniers et toutes sortes de
-serviteurs, chacun dans un logement spécial.
-
-Les églises de la Sloboda brillaient également par leurs richesses. La
-célèbre basilique de la Mère de Dieu était couverte à l'extérieur de
-peintures éclatantes. Sur chaque tuile brillait une croix et l'église
-entière semblait couverte d'un filet d'or.
-
-Cette vision ravissante chassa pour un moment les idées noires qui
-n'avaient pas quitté Sérébrany pendant tout son voyage. Mais bientôt un
-spectacle désagréable rappela au prince sa position. Ils passèrent à
-côté du plusieurs potences placées les unes près des autres. Il y avait
-aussi des billots surmontés de haches toutes prêtes. Billots et potences
-étaient peints en noir et établis solidement non pour un jour, mais pour
-de longues années.
-
-Quelque brave que soit un homme, il ne peut jamais rester indifférent à
-la pensée qu'une mort certaine l'attend, non une mort glorieuse au
-milieu du choc des épées et du tonnerre des canons, mais une mort
-obscure, honteuse, de la main d'un méprisable bourreau. Sérébrany, en
-passant près du lieu des exécutions, ne put réprimer une émotion qui,
-malgré lui, se refléta sur son visage. Ceux qui l'accompagnaient s'en
-aperçurent et se mirent à rire.
-
---Ce sont nos escarpolettes, boyard, dit l'un d'eux en montrant les
-potences; elles te plaisent donc beaucoup que tu ne les quittes pas des
-yeux!
-
-Michée qui venait en arrière ne souffla mot, mais il se mit à siffler en
-secouant la tête.
-
-Quand on eut atteint l'enceinte, le prince et ses compagnons mirent pied
-à terre et attachèrent leurs chevaux à des poteaux auxquels étaient
-vissés des anneaux pour cet usage. Les voyageurs entrèrent ensuite dans
-une cour immense remplie de mendiants. Ces mendiants priaient à haute
-voix, chantaient des psaumes et étalaient leurs plaies repoussantes.
-
-L'intendant du Tzar, debout sur les marches du perron d'honneur, leur
-donnait au nom de son maître des aliments et de l'argent. Çà et là des
-opritchniks se promenaient dans la cour; d'autres, assis sur des bancs,
-jouaient aux échecs ou aux dés. Le costume des opritchniks présentait un
-contraste frappant avec les haillons des mendiants: les gardes du Tzar
-étaient couverts d'or. Chacun d'eux portait une calotte tatare de
-velours galonné, garnie de perles et de pierres précieuses; tous
-ressemblaient à des ornements vivants du palais enchanté avec lequel on
-eût dit qu'ils faisaient corps.
-
-Un des opritchniks attira surtout l'attention de Sérébrany. C'était un
-jeune homme de vingt ans, d'une beauté extraordinaire, mais dont le
-visage avait une expression insolente et antipathique. Il était vêtu
-encore plus richement que les autres, il portait contre l'usage les
-cheveux longs; son visage était complétement imberbe et sa démarche
-trahissait une certaine négligence féminine. Les manières de ses
-compagnons avec lui étaient assez étranges. Ils lui parlaient comme à un
-égal et ne lui montraient aucune déférence particulière. Mais quand il
-s'approchait d'un groupe, ce groupe se dispersait incontinent et ceux
-qui étaient assis sur les bancs s'en allaient quand il venait s'y
-placer. On eût dit qu'ils voulaient l'éviter, ou que peut-être ils le
-craignaient. En voyant Sérébrany et Michée, il les considéra d'un regard
-hautain, appela ceux qui les avaient amenés et parut s'enquérir du nom
-des arrivants. Ensuite il fit un geste en regardant le prince, sourit et
-dit à voix basse quelque chose à ses camarades. Ceux-ci rirent également
-et se dispersèrent de divers côtés. Pour lui, il remonta le perron et,
-appuyant le coude sur la rampe, il continua à fixer sur Sérébrany un
-regard moqueur. Tout à coup une grande agitation se fit parmi les
-mendiants. Une masse d'entre eux se rejeta du côté du prince et faillit
-le renverser. Les mendiants fuyaient en poussant des cris; la terreur se
-montrait sur leurs visages. Le prince, d'abord étonné, comprit bientôt
-la cause de l'épouvante générale. Un ours monstrueux accourait en
-bondissant. En un instant, la cour fut déserte et Sérébrany resta seul
-en présence de l'animal. La pensée de fuir ne lui vint même pas à
-l'esprit. Plus d'une fois il s'était trouvé tête à tête avec pareil
-ennemi. Cette chasse était son amusement favori. Il s'arrêta: l'ours,
-les oreilles collées, s'élança sur lui pour le serrer entre ses pattes;
-le prince fit le mouvement de saisir son sabre, mais il n'avait pas de
-sabre; il ne songeait plus qu'il l'avait remis aux opritchniks avant
-d'entrer dans la Sloboda. En ce moment, le jeune homme qui regardait du
-perron, se mit à rire aux éclats. Oui, oui, dit-il, cherche ton sabre!
-
-Un coup de patte de l'ours étendit le prince sur le sol, un second coup
-allait lui briser le crâne, mais à sa stupéfaction il ne reçut pas ce
-second coup, il se sentit au contraire arrosé d'un flot de sang.
-
---Lève-toi, boyard, dit quelqu'un en lui prenant la main.
-
-Le prince se leva et vit un opritchnik qu'il n'avait pas remarqué
-auparavant; il paraissait avoir dix-sept ans et portait à la main un
-sabre ensanglanté. L'ours, la tête fendue, était étendu sur le dos à ses
-pieds.
-
-L'opritchnik ne paraissait pas s'enorgueillir de sa victoire. Son doux
-visage portait l'empreinte d'une profonde tristesse. Après avoir
-constaté que l'ours n'avait pas blessé le prince et sans attendre de
-remerciements, il voulut se retirer.
-
---Brave jeune homme! lui dit Sérébrany, dis-moi ton nom, que je sache
-pour qui je dois prier Dieu.
-
---Qu'as-tu besoin de savoir mon nom, boyard? je ne l'aime pas ce nom,
-que Dieu m'en délivre!
-
-Une réponse si étrange surprit Sérébrany, mais son sauveur s'éloignait
-déjà.
-
---Allons, prince, dit Michée en essuyant avec sa manche le sang de
-l'ours répandu sur le caftan de son maître, j'ai eu une belle peur! je
-commençais à crier Hou! Hou! afin que l'ours te lâchât pour se jeter sur
-moi, quand ce jeune homme, que Dieu le conserve! lui a ouvert le crâne.
-Vois-tu, c'est cette figure de fille aux yeux huileux qui nous regarde
-du perron qui a manigancé tout cela, le neveu d'une sorcière! mais où
-sommes-nous, ajouta Michée plus bas? a-t-on jamais vu pareille chose,
-les ours qui courent déchaînés dans la cour du Tzar!
-
-La remarque de Michée était fondée, mais la Sloboda avait ses usages et
-rien ne s'y passait comme ailleurs.
-
-Le Tzar aimait les combats d'ours. Quelques-uns de ces animaux étaient
-toujours gardés dans des cages pour sa distraction. De temps en temps,
-Ivan ou ses opritchniks ouvraient la cage de ces animaux quand la cour
-était pleine de monde, et s'amusaient de la terreur produite par cette
-apparition. Si l'ours estropiait quelqu'un, le Tzar donnait une
-gratification pécuniaire au blessé. Si la mort s'en suivait, l'argent
-était distribué aux parents, et le nom du malheureux était inscrit dans
-le nécrologe, afin qu'il fût prié pour son âme dans les monastères,
-comme pour celles des autres victimes des plaisirs ou de la colère du
-Tzar.
-
-Bientôt sortirent du palais deux serviteurs qui vinrent dire à Sérébrany
-que le Tzar l'avait aperçu de sa fenêtre et qu'il voulait savoir qui il
-était. Après avoir transmis le nom du prince, les deux serviteurs
-revinrent et lui dirent: «le Tzar te souhaite une bonne santé et
-t'ordonne de venir t'asseoir à sa table tzarienne aujourd'hui même.»
-
-Cette politesse ne fit aucun plaisir à Sérébrany. Ivan ne savait
-peut-être rien de l'affaire de ses opritchniks dans le village de
-Medvedevka. Peut-être aussi (et cela arrivait assez souvent) cachait-il
-sa colère pour un temps, sous un masque de bienveillance, afin que la
-punition soudaine, au milieu du banquet et de la joie, parût plus
-terrible au coupable. Quoi qu'il en fût, Sérébrany se prépara à tout et
-répéta mentalement une prière.
-
-Ce jour était exceptionnel à la Sloboda d'Alexandra. Le Tzar, se
-préparant à partir pour un pèlerinage à Souzdal, avait annoncé qu'il
-dînerait avec les frères et ordonné d'inviter à sa table, en outre des
-trois cents opritchniks qui formaient sa société habituelle, quatre
-cents autres personnes, de sorte qu'il devait y avoir en tout sept cents
-convives.
-
-
-
-
-CHAPITRE VIII
-
-LE BANQUET.
-
-
-Dans une salle immense, éclairée par les deux côtés, entre des colonnes
-ornées de dessins et de fleurs, s'élevaient sur trois rangs de longues
-tables. Chaque rang comprenait dix tables; chaque table portait vingt
-couverts. Pour le Tzar, le Tsarévitch et les favoris une table à part
-avait été dressée au fond de la salle. On avait préparé pour les hôtes
-de longues banquettes recouvertes de brocart et de velours, pour le Tzar
-un grand fauteuil sculpté, orné de glands de perles et incrusté de
-pierres précieuses. Deux lions figuraient les pieds du fauteuil; le
-dossier doré et colorié était formé par un aigle à deux têtes, les ailes
-déployées. Au milieu de la salle, on voyait une énorme table carrée
-surmontée d'une étagère en chêne. Les épaisses planches qui la formaient
-étaient solides, les pieds massifs qui la portaient, inébranlables; une
-véritable montagne de vases d'or et d'argent s'y amoncelait. Il y avait
-là des bassins que quatre hommes avaient de la peine à soulever par leur
-anses ouvragées, de lourdes aiguières, des coupes incrustées de perles
-et des plats de diverses grandeurs avec des dessins ciselés. Il y avait
-des gobelets de cornaline, des cruchons fabriqués avec des oeufs
-d'autruches, des cornes d'aurochs enchâssées dans de l'or. Entre les
-plats et les aiguières on voyait des vases d'or de formes bizarres,
-représentant des ours, des lions, des coqs, des paons, des grues, des
-unicornes et des autruches; et tous ces énormes plats, ces cornes, ces
-cruches, ces puisoirs, ces animaux et ces oiseaux étaient entassés et
-formaient un édifice en forme de triangle dont le sommet atteignait
-presque le plafond.
-
-La foule brillante des courtisans entra gravement dans la salle et se
-plaça autour des banquettes. Il n'y avait en ce moment sur les tables
-que les salières, les poivrières, les saucières, des plats de viande
-froide accommodés à l'huile de chènevis, des concombres salés, des
-prunes et du lait aigre dans des terrines de bois.
-
-Les opritchniks s'assirent, mais ils ne commencèrent à manger qu'après
-l'arrivée du Tzar. Bientôt les stolniki entrèrent dans la salle deux à
-deux et se rangèrent autour du fauteuil, derrière eux venaient le
-majordome et le grand échanson. Enfin les trompettes résonnèrent, les
-cloches du palais sonnèrent, le Tzar Ivan Vasiliévitch entra d'un pas
-lent.
-
-Il était grand, bien fait, large d'épaules. Son long vêtement de brocart
-bigarré de dessins était brodé de perles et de pierres précieuses le
-long des coutures et sur les pans. A son collier de perles étaient
-attachées des médailles émaillées, représentant le Sauveur, la Mère de
-Dieu, les apôtres et les prophètes. Une grande croix ciselée suspendue à
-une chaîne d'or lui descendait sur la poitrine. Les hauts talons de ses
-bottes de maroquin rouge étaient garnis de fers argentés. Sérébrany fut
-frappé du grand changement qui s'était opéré dans l'extérieur d'Ivan.
-Son visage régulier était encore beau, mais ses traits étaient plus
-accentués, son nez busqué semblait plus proéminent, ses yeux brûlaient
-d'un feu sombre et sur son front on voyait des rides qui n'existaient
-pas auparavant. Ce qui frappa le plus le prince fut la disparition
-complète de la barbe et des cils. Ivan avait trente-cinq ans; il
-paraissait beaucoup plus âgé, l'expression de son visage n'était plus la
-même. C'est ainsi qu'un édifice change d'aspect après un incendie; les
-murs restent mais les ornements ont disparu, les fenêtres noircies ont
-un air inhospitalier, et les salles désertes servent d'asile aux esprits
-malins.
-
-Toutefois, lorsqu'Ivan voulait plaire, son regard avait encore de
-l'attrait. Son sourire charmait même ceux qui le connaissaient et
-abhorraient ses cruautés. A ces dons heureux, Ivan réunissait une
-facilité extraordinaire d'élocution et il arrivait que des gens
-vertueux, en entendant le Tzar, étaient persuadés, pendant qu'il
-parlait, de la nécessité de ses terribles mesures et croyaient à la
-justice de ses châtiments.
-
-A l'apparition d'Ivan tous se levèrent et s'inclinèrent profondément. Le
-Tzar traversa la salle lentement entre les rangées de tables, s'arrêta à
-sa place et, ayant parcouru du regard l'assemblée, il la salua dans
-toutes les directions. Il lut ensuite à haute voix une longue prière, se
-signa, dit le _benedicite_ et s'assit dans son fauteuil: tous, sauf le
-majordome et six chambellans, suivirent son exemple.
-
-Une multitude de serviteurs, en caftans de velours de couleur violette,
-brodés d'or, se rangèrent devant le souverain, s'inclinèrent
-profondément et défilèrent deux à deux pour aller chercher les mets. Ils
-revinrent bientôt portant sur des plats d'or deux cents cygnes rôtis.
-
-Ce fut le commencement du repas.
-
-La place occupée par Sérébrany était voisine de la table tzarienne; il
-était là avec les Boyards de province, c'est-à-dire ceux qui
-n'appartenaient pas à l'opritchna, mais que leur rang élevé avait fait
-appeler ce jour-là à la table du souverain. Sérébrany avait connu
-quelques-uns d'entre eux avant son départ pour la Lithuanie. De sa place
-il pouvait voir et le Tzar lui-même et tous ceux qui étaient à sa table.
-Il s'attrista en comparant l'Ivan qu'il avait quitté cinq ans auparavant
-avec celui qu'il retrouvait aujourd'hui assis au milieu de nouveaux
-favoris.
-
-Le prince s'adressa à un de ses voisins, un boyard qu'il avait autrefois
-rencontré.--Quel est ce jeune homme assis à la droite du Tsar, si pâle
-et si morne?
-
---C'est le Tzarévitch Ivan Ivanovitch, répondit le boyard et, après
-avoir jeté un coup d'oeil autour de lui, il ajouta tout bas:--Que Dieu
-ait pitié de nous! Il tient de son père et, malgré sa jeunesse, son
-coeur est déjà rempli de méchanceté; son règne ne nous consolera pas de
-celui-ci.
-
---Et ce jeune homme aux yeux noirs, au bout de la table, qui a une
-figure si affable? ses traits ne me sont pas inconnus, mais je ne me
-rappelle pas où je l'ai vu.
-
---Tu l'as vu, prince, il y a cinq ans, écuyer seulement; c'est Boris
-Godounof, le conseiller favori du Tzar, et il ira loin. Vois-tu,
-continua le boyard en baissant de plus en plus la voix, vois-tu à côté
-de lui cet homme à cheveux roux, aux larges épaules, qui ne regarde
-personne et qui fronce le sourcil en servant du cygne? sais-tu qui il
-est? C'est Grégoire Skouratof surnommé Maliouta; il est l'ami, le bras
-droit et le bourreau du Tzar. Ici, dans la confrérie c'est à lui, que
-Dieu nous pardonne! que le Tzar a confié le soin des vases sacrés. Il ne
-fait pas un pas sans lui: il n'y a que Boris dont l'influence rivalise
-avec la sienne;--et là, cet autre beau jeune homme au visage efféminé
-qui verse du vin pour le Tzar, c'est Théodore Rasmanof.
-
---Celui-là? demanda Sérébrany en reconnaissant l'opritchnik dont la
-démarche l'avait frappé dans la cour du palais et dont la plaisanterie
-cruelle avait failli lui coûter la vie.
-
---Lui-même. Le tzar l'aime beaucoup, dit-on, et ne peut s'en passer.
-Mais s'il y a quelqu'affaire grave, à qui demande-t-il conseil? ce n'est
-pas à lui, mais à Boris.
-
---C'est bien lui, dit Sérébrany, qui regardait Godounof, maintenant je
-me le rappelle, n'était-il pas chargé du carquois du Tzar?
-
---C'est cela, prince. C'était en apparence une fonction insignifiante,
-il a su cependant s'y mettre en évidence. Il arriva, un jour, qu'étant à
-la chasse il prit envie au Tzar de tirer de l'arc. Il y avait avec lui
-l'envoyé du khan Devlet-Mourza. C'était à qui planterait sa flèche dans
-un chapeau tatar élevé sur une perche à cent pas de la tente souveraine.
-On venait de terminer le repas, et les coupes avaient souvent fait le
-tour de la table. Ivan Vasiliévitch se lève et dit:--Donnez-moi mon arc,
-je ne tirerai pas plus mal que le tatar!--Celui-ci tout joyeux s'écrie:
-Allons, c'est dit. Tzar, mon enjeu est un troupeau de mille chevaux, et
-toi, quel est le tien?--La ville de Rézan, dit le Tzar, et il répéta:
-donnez-moi mon arc! Boris s'élança vers les piquets où était attaché le
-cheval qui portait le carquois; il sauta en selle, mais on vit le cheval
-ruer, se mâter, puis tout-à-coup prendre le mors aux dents et enfin
-tomber avec son cavalier. Au bout d'un quart d'heure, Boris revint, le
-carquois était brisé, l'arc cassé en deux, les flèches dispersées, Boris
-lui-même avait la tête fendue. Il descendit de cheval et se jetant aux
-pieds du Tzar:--Pardonne, Majesté, je n'ai pu me rendre maître du
-cheval, ton carquois est brisé!--Pendant ce temps, l'ivresse avait un
-peu passé. Allons, dit le Tzar, dorénavant, maladroit, tu n'auras plus
-la garde de mon carquois, mais je ne tirerai pas avec un autre arc que
-le mien.--Depuis cette époque, Boris monte toujours, et tu verras,
-prince, jusqu'où il ira. Quel homme! continua le boyard, en regardant
-Godounof; jamais il ne s'empresse, mais il est toujours là; jamais il ne
-redresse ni ne contrarie le Tzar, il suit sa route particulière, il n'a
-jamais été mêlé dans aucune affaire de sang, il n'a pris part à aucune
-exécution. Autour de lui le sang ruisselle et il est pur et blanc comme
-l'enfant à la mamelle, il n'est pas même inscrit dans l'opritchna.
-Celui-là, continua-t-il, en montrant un homme au mauvais sourire, c'est
-Alexis Basmanof, le père de Théodore, et là plus loin, Vasili Griazny et
-là-bas le père Levski archimandrite de Choudovo; que Dieu lui pardonne
-ses péchés! ce n'est pas un pasteur de l'église, mais un complaisant des
-passions mondaines.
-
-Sérébrany écoutait avec curiosité et tristesse tout à la fois.
-
---Dis-moi, boyard, demanda-t-il, quel est ce grand blond, d'environ
-trente ans, avec des yeux noirs? Voilà déjà la quatrième coupe qu'il
-vide presque coup sur coup, et quelle coupe encore! Si cela lui fait du
-bien, il n'y a rien à dire, mais il ne paraît pas avoir le vin gai.
-Regarde comme il a les sourcils froncés, et ses yeux brillent comme
-l'éclair. Est-il fou! vois comme il hache la nappe avec son couteau!
-
---Celui-là, prince, tu dois le connaître, c'est un des nôtres. A la
-vérité, il est bien changé depuis que, pour sa honte et celle des siens,
-il est entré dans les Opritchniks, c'est le prince Athanase Viazemski.
-C'est le plus brave d'entre eux, mais il n'a pas la tête à lui.--Depuis
-que la passion s'est emparée de son coeur, il n'est plus reconnaissable,
-il ne voit rien, il n'entend rien, se parle à lui-même comme un insensé
-et tient devant le Tzar de tels discours qu'on en est épouvanté. Jusqu'à
-ce moment tout a bien marché pour lui, le Tzar le plaint. On dit que
-c'est l'amour qui l'a fait entrer dans les opritchniks.
-
-Et le boyard se pencha vers Sérébrany, voulant vraisemblablement lui
-raconter plus en détail l'histoire de Viazemski, mais dans ce moment un
-maître d'hôtel s'approcha d'eux et dit en plaçant devant Sérébrany un
-plat de rôti:
-
---Nikita, lève-toi! Sa Majesté te fait l'honneur de t'envoyer ce plat de
-sa table.
-
-Le prince se leva et, suivant la coutume, s'inclina profondément.
-
-Alors tous ceux qui étaient à la même table que le prince se levèrent
-pareillement et saluèrent Sérébrany, en signe de félicitation pour la
-faveur que le Tzar lui avait faite. Le prince rendit à chacun un salut
-particulier.
-
-Pendant ce temps, le maître d'hôtel retournait vers le Tzar et lui
-disait après un salut profond:
-
---Grand souverain! Nikita, s'étant levé, a reçu le plat et te rend
-hommage.
-
-Quand les cygnes furent mangés, les serviteurs sortirent deux à deux de
-la salle et revinrent avec trois cents paons rôtis dont les queues
-déployées se balançaient au-dessus des plats en forme d'éventails. Après
-les paons vinrent les pâtés de poisson, les pâtés de volailles, des
-pâtés de viande, cuite et crue, des beignets de toutes sortes et
-différents gâteaux. Pendant que les convives mangeaient, les serviteurs
-remplissaient les coupes d'hydromel, de vin de cerises, de jus de
-groseilles, ou de genièvre. D'autres versaient des vins étrangers: du
-Romanée, du vin du Rhin, du Muscatelle. Des maîtres d'hôtel circulaient
-entre les tables, surveillant de tous côtés le service.
-
-En face de Sérébrany était assis un vieux boyard contre lequel,
-disait-on, le Tzar avait une rancune. Le boyard savait qu'il avait
-déplu, mais il ne savait pas comment, et il attendait tranquillement son
-sort. Au grand étonnement de tous, le grand échanson Théodore Basmanof
-lui apporta, de ses propres mains, une coupe de vin.
-
---Vasili--lève-toi! dit Basmanof.--Sa Majesté te fait l'honneur de
-t'envoyer cette coupe.
-
-Le vieillard se leva, s'inclina vers Ivan et but. Basmanof en retournant
-auprès du Tzar, lui dit:--Vasili, s'étant levé, a bu la coupe, il te
-baise les mains.
-
-Tous se levèrent et saluèrent le vieillard; chacun s'attendait à lui
-voir rendre les saluts, mais le boyard resta immobile, sa respiration
-était difficile, il tremblait de tous ses membres. Tout à coup ses yeux
-se remplirent de sang, son visage devint bleu et il roula à terre.
-
---Le boyard est ivre, dit Ivan Vasiliévitch, qu'on l'emporte!--Un
-murmure parcourut l'assemblée, les boyards des provinces
-s'entre-regardèrent, puis baissèrent les yeux sur leurs assiettes sans
-oser proférer une parole.
-
-Sérébrany frissonna. Il n'avait pu croire aux récits des cruautés
-d'Ivan; maintenant il avait lui-même été témoin de ses effroyables
-vengeances.
-
-Un sort semblable m'attend peut-être, pensait-il. Cependant on emportait
-le vieillard et le repas continua comme si rien n'était arrivé. Les
-psaltérions résonnaient, les cloches bourdonnaient, les courtisans
-parlaient à haute voix et riaient à gorge déployée. Les serviteurs,
-jusqu'ici en livrée de velours, parurent maintenant en dolmans de
-brocart. Ce changement de tenue était un des luxes des festins du Tzar.
-Ils placèrent d'abord sur les tables diverses gelées, puis des grues
-posées sur des herbes aromatiques, des coqs en saumure avec du
-gingembre, des poules désossées et des canards aux concombres. Ensuite
-ils apportèrent diverses soupes au pain et trois sortes de soupes au
-poisson: bouillon blanc, bouillon noir et bouillon safrané. Après les
-soupes, on servit des gelinottes aux prunes, des oies au millet et des
-coqs de bruyère au safran.
-
-Il y eut alors un temps d'arrêt dans le repas, pendant lequel on servit
-aux convives du miel, des confitures, et comme vins: de l'Alicante, du
-Bastre et du Malvoisie.
-
-Les conversations étaient bruyantes, les éclats de rire retentissaient
-fréquemment, les têtes s'échauffaient. En examinant les figures des
-Opritchniks, Sérébrany aperçut, à une table écartée, le jeune homme qui,
-quelques heures auparavant, l'avait sauvé des étreintes de l'ours. Le
-prince interrogea ses voisins à son sujet, mais aucun des boyards ne le
-connaissait. Le jeune Opritchnik, le coude appuyé sur la table et la
-tête dans sa main, avait un air songeur et ne partageait pas la gaieté
-générale. Sérébrany allait questionner un des serviteurs qui passait,
-lorsque tout à coup il entendit derrière lui:
-
---Nikita, lève-toi! Sa Majesté te fait l'honneur de t'envoyer cette
-coupe.
-
-Sérébrany frissonna; Théodore Basmanof, avec un sourire railleur, lui
-offrait une coupe.
-
-Sans balancer une minute, le prince salua le Tzar et vida la coupe
-jusqu'à la dernière goutte. Tout le monde le regardait avec curiosité,
-lui-même attendait une mort inévitable et s'étonnait de ne point
-ressentir les effets du poison. Au lieu de froid et de tremblement, une
-chaleur bienfaisante parcourut ses veines et chassa de son visage la
-pâleur involontaire. La liqueur envoyée par le Tzar était un vieux et
-excellent Bastre. Le prince comprit alors clairement, ou que Ivan lui
-pardonnait sa faute, ou qu'il ne savait encore rien de l'injure faite à
-l'Opritchna.
-
-Il y avait déjà plus de quatre heures que durait le festin et pourtant
-il n'était encore qu'à moitié. Ce jour-là les cuisiniers du Tzar
-s'étaient distingués. Jamais leur soupe au limon, leurs rognons à la
-broche, leurs goujons au mourlon, n'avaient aussi bien réussi. Ce qui
-surtout provoqua l'admiration générale, ce furent d'immenses poissons
-pêchés dans la mer Blanche et envoyés du monastère de Solovetz. On les
-avait transportés vivants dans de grands tonneaux; le voyage avait duré
-plusieurs semaines. Ces poissons pouvaient difficilement tenir sur des
-plateaux d'or et d'argent, que plusieurs hommes avaient peine à porter.
-L'art ingénieux des cuisiniers apparaissait ici dans tout son éclat. Les
-esturgeons étaient coupés et arrangés de telle sorte qu'ils
-représentaient des coqs, les ailes déployées, ou des serpents volants,
-la gueule ouverte. Les lièvres au vermicelle furent trouvés excellents,
-et les convives, quelque chargé déjà que fût leur estomac, ne laissaient
-passer ni les cailles avec une sauce à l'ail, ni les alouettes à
-l'oignon et au safran. Mais à un signe des maîtres-d'hôtel, on enleva le
-sel, le poivre, les saucières et tous les mets déjà servis. Les
-serviteurs sortirent deux à deux et reparurent dans une nouvelle tenue.
-Ils avaient remplacé leurs dolmans de brocart par des polonaises d'été
-en velours blanc, brodées d'argent et bordées de martre. Ce vêtement
-était encore plus riche et plus beau que les deux précédents. Revêtus de
-ce costume, ils transportèrent dans la salle un kremlin en sucre, pesant
-cinq pouds, et le placèrent sur la table du Tzar. Ce kremlin était orné
-avec beaucoup d'art. Les créneaux et les tours, les cavaliers et les
-piétons étaient très-bien rendus. Des kremlins semblables, mais moindres
-de trois pouds, furent placés sur les autres tables. Après les kremlins
-vinrent une centaine d'arbres dorés et coloriés, qui portaient, au lieu
-de fruits, des dragées, des pains d'épices et des petits pâtés sucrés.
-En même temps on servait des lions, des aigles et toutes sortes
-d'animaux en sucre fondu. Entre les kremlins et les autres pièces,
-s'élevaient des pyramides de pommes, de fraises et de noix du Volga.
-Mais personne ne toucha aux fruits; tous étaient rassasiés. Quelques-uns
-buvaient encore du Romanée, plutôt par habitude que par goût, d'autres
-sommeillaient, les coudes appuyés sur la table; beaucoup étaient couchés
-par terre, tous sans exception avaient ôté leurs ceintures et déboutonné
-leurs caftans. Le caractère de chacun était nettement à découvert.
-
-Le Tzar n'avait presque pas mangé. Pendant la durée du repas, il avait
-beaucoup discuté, plaisanté avec ceux qui l'avoisinaient. Son visage
-conservait une expression bienveillante. Ou pouvait en dire autant de
-celui de Godounof. Boris avait goûté à tous les bons plats et ne s'était
-pas épargné les gobelets de vin fort; il était gai, amusait le Tzar et
-ses favoris par sa conversation spirituelle, mais on voyait qu'il se
-possédait parfaitement. Ses traits avaient la même expression en ce
-moment qu'au commencement du repas: un mélange de pénétration,
-d'humilité feinte et de confiance en soi-même. Après avoir embrassé d'un
-regard rapide la foule des courtisans ivres et endormis, Godounof sourit
-imperceptiblement et son visage exprima un instant le mépris.
-
-Si le Tzarévitch avait peu mangé, il avait beaucoup bu; il restait
-silencieux et écoutait. Tout à coup, il interrompait celui qui avait la
-parole par une plaisanterie déplacée et offensante. C'était surtout
-Maliouta Skouratof qu'il prenait à partie, quoique celui-ci ne parût
-nullement goûter la plaisanterie. Son aspect inspirait l'effroi aux plus
-fermes. Son front était bas et comprimé, ses cheveux descendaient
-presque jusqu'aux sourcils. Les pommettes de ses joues et ses mâchoires,
-au contraire, étaient extrêmement développées, le crâne, étroit par
-devant, devenait, sans aucune gradation, énorme vers la nuque, et
-derrière les oreilles il y avait de telles protubérances que celles-ci
-disparaissaient. Ses yeux d'une couleur indécise, ne fixaient jamais
-directement quelqu'un, mais celui qui par hasard rencontrait leur regard
-terne en avait le frisson. Il semblait qu'aucun sentiment généreux,
-aucune pensée sortant du cercle des instincts animaux ne pouvait
-pénétrer dans cette étroite cervelle, couverte d'un crâne épais et de
-ces cheveux touffus pareils à des soies de sanglier. Dans l'expression
-de ce visage il y avait quelque chose d'inflexible et de désespéré. En
-regardant Maliouta, on sentait que tout effort pour chercher en lui un
-sentiment humain serait superflu. Et, en effet il s'était isolé
-moralement de tout le monde, il vivait à part, n'avait aucun ami,
-évitait toute relation affectueuse. Il avait cessé d'être un homme et
-s'était fait le chien du Tzar, prêt à déchirer sans aucun examen celui
-sur lequel Ivan le lançait.
-
-Le seul côté par lequel Maliouta se rattachait à l'humanité, était son
-amour pour son jeune fils, Maxime Skouratof; et encore c'était là un
-amour de bête fauve, un amour inconscient, quoiqu'il pût atteindre
-jusqu'à l'abnégation. Cet amour doublait l'ambition de Maliouta. D'une
-extraction basse, l'envie le dévorait. L'éclat et la grandeur qui
-régnaient autour de lui, il les voulait sinon pour lui, du moins pour
-son fils et sa postérité. La pensée que Maxime, qu'il chérissait
-d'autant plus qu'il était son seul enfant, serait toujours aux yeux de
-la foule au-dessous de ces orgueilleux boyards, que lui Maliouta mettait
-à mort par douzaine, cette pensée le rendait fou. Il s'efforçait
-d'obtenir par l'or des distinctions auxquelles sa naissance ne lui
-permettait pas d'atteindre, et se livrait au meurtre avec une double
-volupté. Il se vengeait des orgueilleux boyards, s'enrichissait de leurs
-dépouilles et, s'élevant dans la faveur du Tzar, il pensait élever ainsi
-son fils bien-aimé. Cependant, indépendamment de ces calculs, le sang
-pour lui était un besoin et une jouissance. Beaucoup de personnes furent
-étranglées de ses propres mains et les légendes racontent que souvent,
-après les exécutions, il dépeçait les cadavres à coups de hache, de sa
-propre main, et en jetait les morceaux aux chiens. Pour achever le
-portrait de cet homme, il faut ajouter que, malgré son intelligence
-bornée, de même que les animaux carnassiers, il était extrêmement rusé,
-que dans les combats il se faisait remarquer par un courage
-extraordinaire, qu'il était soupçonneux comme tout misérable arrivé à un
-honneur immérité, enfin que personne ne savait se souvenir d'une offense
-comme Maliouta Skouratof-Bielski.
-
-Tel était l'homme aux dépens duquel le Tzarévitch riait si imprudemment.
-
-Une circonstance particulière donna beau jeu aux plaisanteries du
-Tzarévitch. Maliouta, tourmenté par l'envie et la vanité, avait depuis
-longtemps sollicité le bonnet de boyard; mais le Tzar, respectant
-quelquefois les usages, n'avait pas voulu abaisser la plus haute dignité
-de l'empire dans la personne de son favori de bas étage et avait laissé
-le solliciteur sans réponse. Skouratof avait rappelé sa demande au
-souvenir d'Ivan. Ce jour même, au moment où le Tzar sortait de sa
-chambre à coucher, il avait de nouveau exposé tous ses services et
-réclamé sa récompense. Ivan, après l'avoir écouté avec patience, s'était
-mis à rire et l'avait appelé chien. Le Tzarévitch faisait allusion à cet
-incident. S'il eût mieux connu Skouratof, il n'eût pas agi ainsi,
-l'imprudent!
-
-Maliouta resta silencieux, mais il pâlit. Le Tzar remarqua avec
-déplaisir les rapports désagréables de son fils avec Skouratof. Afin de
-détourner la conversation, il s'adressa à Viazemski.--Athanase, dit-il
-d'un ton moitié plaisant, moitié sympathique, seras-tu encore longtemps
-dans le chagrin? Je ne reconnais plus mon bon Opritchnik, tant la
-passion l'a complétement changé.
-
---Viazemski n'est pas un Opritchnik, remarqua le Tzarévitch. Il soupire
-comme une jeune beauté. Tu devrais, mon seigneur et père, lui faire
-revêtir un sarafan et, rasé comme Théodore Basmanof, lui ordonner de
-chanter. Un luth lui conviendrait mieux qu'un sabre.
-
---Tzarévitch! s'écria Viazemski, si tu avais cinq années de plus et si
-tu n'étais pas le fils du Tzar, pour venger cette injure, je
-t'appellerais sur la place de Troitza à Moscou et Dieu lui-même
-déciderait qui des deux doit porter le sabre ou jouer du luth.
-
---Athanase! dit sévèrement le Tzar, n'oublie pas devant qui tu parles.
-
---Tzar Ivan Vasiliévitch, répondit audacieusement Viazemski, si je suis
-coupable, fais tomber ma tête, mais je ne permettrai pas au Tsarévitch
-de m'insulter.
-
---Non, dit d'une voix plus douce Ivan Vasiliévitch qui, à cause de sa
-jeunesse, tolérait les sorties de Viazemski, il encore trop tôt de
-couper la tête d'Athanase; qu'il continue à servir son souverain. Écoute
-plutôt le conte que m'a raconté la nuit passée l'aveugle Filka: «Dans
-Rostof la célèbre, dans cette ville superbe, vivait un bon jeune homme,
-Alexis Popovitch. Il aimait plus que la vie une jeune princesse dont je
-ne me rappelle pas le nom. Mais la princesse était mariée au vieux
-Tougarin Zmiévitch et, quoi que fît Alexis, il ne recevait que des
-refus.--Je ne t'aime pas, bon jeune homme; je n'aime que mon mari mon
-cher vieux Zmiévitch.--Bon, dit Alexis, tu m'aimeras aussi, ma
-colombe!--Il prit avec lui douze bons serviteurs, s'introduisit dans la
-demeure de Zmiévitch et enleva la jeune femme.--Je vois, bon jeune
-homme, que tu sais aimer, dit la princesse; tu as su m'obtenir par la
-force, et pour cela, je t'aime plus que la vie, plus que le jour, plus
-que mon vieux mari Zmiévitch!»
-
---Eh bien! Athanase, ajouta le Tzar en regardant fixement Viazemski,
-comment trouves-tu le conte de l'aveugle Filka?
-
-Viazemski écoutait avidement les paroles du Tzar. Elles tombaient dans
-son âme comme des étincelles sur des gerbes de paille sèche, la passion
-brûlait dans son sein, ses yeux lançaient des flammes.
-
---Athanase, continua le Tzar, je vais ces jours-ci, en pèlerinage à
-Souzdal; tu iras, pendant mon absence, à Moscou trouver le boyard
-Droujina Morozof; demande-lui des nouvelles de sa santé et dis-lui que
-je t'ai envoyé le relever du ban dont je l'avais frappé... prends,
-ajouta-t-il d'un ton significatif, prends avec toi quelques opritchniks
-pour lui faire plus d'honneur!
-
-Sérébrany vit de sa place le visage de Viazemski s'enflammer, une joie
-sauvage se répandre sur ses traits, mais il n'entendit pas les paroles
-échangées entre le prince et Ivan Vasiliévitch.
-
-S'il eût deviné ce qui causait la joie de Viazemski, il eût oublié la
-présence du Tzar et, arrachant des murs un sabre tranchant, il eût fendu
-la tête du prince. Nikita eût péri à son tour. Mais il fut sauvé, cette
-fois encore, par le bruit des timbales, le bourdonnement des cloches et
-le murmure des conversations. Il ne sut pas ce qui rendait Viazemski si
-joyeux.
-
-Enfin Ivan se leva. Tous les courtisans bourdonnèrent comme des abeilles
-regagnant leur ruche, et ceux qui pouvaient se tenir sur leurs jambes,
-s'approchèrent du Tzar pour recevoir des prunes sèches qu'il distribuait
-aux frères de sa propre main.
-
-En ce moment, un opritchnik, dans un costume qui n'était pas celui des
-convives, pénétra à travers la foule et murmura quelque chose à
-l'oreille de Maliouta Skouratof.
-
-Maliouta bondit et la rage se peignit sur son visage. Son mouvement
-n'échappa pas au regard perçant du Tzar qui demanda ce dont il
-s'agissait.
-
---Majesté! s'écria Maliouta, une chose incroyable! Une trahison, une
-révolte ouverte contre ta personne souveraine!
-
-Au mot de trahison, le Tzar pâlit et ses yeux étincelèrent.
-
---Majesté, continua Maliouta, il y a quelques jours, j'ai envoyé dans
-les environs de Moscou un détachement pour observer comment les
-Moscovites observent tes usages impériaux. Un boyard inconnu, suivi de
-ses vassaux, est tout à coup tombé sur les hommes du détachement.
-Beaucoup ont été tués et mon écuyer a été grièvement blessé. Il est ici,
-aux portes du palais, fais-le appeler.
-
-Ivan jeta un regard sur les opritchniks et lut sur tous les visages la
-colère et l'indignation. Alors ses traits prirent une étrange expression
-de plaisir et il dit d'une voix tranquille:--Qu'on l'appelle!
-
-Aussitôt la foule se sépara et Mathieu Khomiak, la tête enveloppée,
-entra dans la salle.
-
-
-
-
-CHAPITRE IX
-
-LE JUGEMENT.
-
-
-Khomiak n'avait pas lavé le sang de son visage; au contraire il en avait
-ensanglanté à dessein le bandage qui recouvrait sa blessure afin que le
-Tzar vît comment on avait traité son fidèle serviteur.
-
-En approchant d'Ivan il se jeta à ses pieds et attendit à genoux la
-permission de parler.
-
-Tous les regards étaient fixés avec curiosité sur Khomiak. Le Tzar
-rompit le premier le silence.
-
---Contre qui portes-tu plainte? Comment a eu lieu l'affaire? Raconte
-avec ordre.
-
---Contre qui je porte plainte, je ne le sais pas moi-même, Tzar
-très-orthodoxe! Il ne m'a pas dit son nom, le fils de chien. Mais je
-viens demander justice à ta Majesté contre un inconnu qui traîtreusement
-nous a attaqués et écrasés.
-
-L'attention générale redoubla. Chacun retint sa respiration. Khomiak
-continua:
-
---Nous arrivions au village de Medvedevka, quand tout à coup les
-maudits, sortant on ne sait d'où, se sont jetés sur nous, nous ont
-accablés d'une grêle de coups de sabre; dix hommes ont été tués, les
-autres ont été garrottés et leur boyard, le coquin! voulait tous nous
-pendre. Il a fait mettre en liberté deux brigands que nous avions
-arrêtés.
-
-Khomiak se tut et rétablit sur sa tête son bandage ensanglanté. Un
-murmure d'incrédulité s'éleva parmi les opritchniks. Le récit paraissait
-invraisemblable. Le Tsar semblait douter.
-
---Es-tu bien sûr de ce que tu racontes-là, mon garçon, dit-il en fixant
-son regard perçant sur Khomiak?--n'as-tu pas quelque chose de dérangé
-dans la tête? n'est-ce pas la cervelle que tu as malade?
-
---Je suis prêt à jurer sur la croix la vérité de ce que j'avance, sire,
-ma tête répond de mes paroles.
-
---Mais pourquoi le boyard inconnu ne t'a-t-il pas fait pendre?
-
---Il a réfléchi sans doute, personne n'a été pendu; mais il nous a tous
-fait fouetter.
-
-Un murmure courut de nouveau dans l'assemblée.
-
---Et combien étiez-vous dans ce détachement?
-
---Cinquante hommes et moi cinquante et un.
-
---Et eux étaient-ils nombreux?
-
---A dire la vérité, ils l'étaient moins que nous, vingt ou trente
-approximativement.
-
---Et vous vous êtes laissé garrotter et fouetter comme des femmes!
-Quelle frayeur vous a saisis? vos mains se sont-elles subitement
-paralysées, ou vos coeurs sont-ils descendus dans vos talons? Vraiment,
-c'est risible! et ce boyard qui, au milieu du jour, s'est jeté sur des
-opritchniks! cela ne peut pas être. Oui, ils voudraient bien détruire
-l'opritchna, mais cela brûle! et moi, ils voudraient bien me dévorer,
-mais les dents leur manquent. Écoute, si tu veux que je te croie, nomme
-ce boyard, sinon confesse ton mensonge. Si tu ne le fais pas, tu t'en
-repentiras, mon garçon.
-
---Seigneur! répondit l'écuyer d'une voix ferme, Dieu sait que je dis la
-vérité. Si tu me condamnes, que ta volonté soit faite; je n'ai pas peur
-de la mort.--Il tourna les yeux vers les opritchniks comme pour en
-appeler à leur témoignage. Tout à coup son regard rencontra celui de
-Sérébrany.
-
-Il serait difficile de décrire ce qui se passa dans l'âme de Khomiak. La
-surprise, le doute et enfin une joie satanique se peignirent tour à tour
-sur ses traits.
-
---Seigneur, dit-il, en se redressant, si tu veux savoir celui qui nous a
-attaqués, celui qui a tué mes camarades, celui qui a donné l'ordre de
-nous fouetter, ordonne à ce boyard que voilà, de dire son nom.
-
-Tous les yeux se tournèrent vers Sérébrany. Le Tzar fronça le sourcil et
-le regarda fixement mais ne dit pas une parole. Le prince Nikita ne fit
-pas un mouvement, son visage était calme, mais pâle.
-
---Nikita! dit enfin le Tzar, prononçant lentement chaque mot, viens ici.
-Réponds! connais-tu cet homme?
-
---Je le connais, sire!
-
---L'as-tu attaqué lui et ses compagnons?
-
---Sire, cet homme et ses camarades attaquaient eux-mêmes un village...
-
-Khomiak interrompit le prince. Afin de perdre son ennemi, il résolut de
-ne pas s'épargner lui-même.
-
---Sire, dit-il, n'écoute pas le boyard. Parce que je suis d'une
-condition humble, il va déverser le mépris sur moi et tu ne sauras pas
-la vérité, mais donne l'ordre d'interroger mes compagnons, ou, si tu le
-veux, permets que nous nous rencontrions en champ clos et alors tu
-verras qui a raison.
-
-Sérébrany jeta sur Khomiak un regard dédaigneux.
-
---Sire, dit-il, je ne désavoue pas ce que j'ai fait. J'ai attaqué cet
-homme, je l'ai fait fouetter, lui et ses compagnons, parce qu'il voulait
-tuer...
-
---Assez! dit sévèrement Ivan Vasiliévitch. Réponds à mes questions.
-Quand tu les as attaqués, savais-tu que c'étaient mes opritchniks?
-
---Je ne le savais pas.
-
---Et quand tu as voulu les pendre, ne te l'ont-ils pas dit?
-
---Ils l'ont dit, sire.
-
---Et pourquoi as-tu changé d'avis?
-
---Afin que, sire, tes juges les interrogeassent.
-
---Pourquoi donc ne les as-tu pas livrés à mes juges tout d'abord?
-
-Sérébrany ne trouva pas de réponse à cette question.
-
-Le Tzar dirigea sur lui un regard scrutateur, et s'efforça de pénétrer
-au plus profond de son âme.
-
---Ce n'est pas, dit-il, ce n'est pas pour les livrer aux juges que tu as
-voulu les faire pendre, mais parce qu'ils t'ont déclaré qu'ils étaient
-gens du Tzar. Et toi, continua le Tzar avec une colère croissante, toi,
-en voyant que c'étaient mes serviteurs, tu les as fait fouetter.
-
---Sire...
-
---Assez, cria Ivan d'une voix retentissante, l'interrogatoire est
-terminé. Frères, continua-t-il en s'adressant à ses favoris, parlez,
-quel châtiment a mérité le prince Nikita? Parlez suivant votre
-conscience, je veux savoir l'avis de chacun.
-
-La voix d'Ivan était calme, mais son regard disait que déjà, dans son
-coeur, le sort du prince était décidé et que la disgrâce attendait celui
-dont l'arrêt serait moins sévère que le sien.
-
---Parlez donc, répéta-t-il en élevant la voix, quelle peine a mérité
-Nikita?
-
---La mort! répondit le Tzarévitch.
-
---La mort! répétèrent Skouratof, Griazny, le bon père Levski et les deux
-Basmanof.
-
---Alors qu'on le mette à mort! dit froidement Ivan. Il est écrit: celui
-qui lève l'épée périra par l'épée. Gardes, qu'on l'emmène!
-
-Sérébrany, silencieux, s'inclina devant Ivan. Quelques soldats
-l'entourèrent immédiatement et le conduisirent hors de la salle.
-
-Quand l'émotion produite par cette scène fut calmée, le Tzar s'adressa
-aux opritchniks; l'expression de son visage était solennelle.
-
---Frères, dit-il, mon arrêt est-il juste?
-
---Juste, juste! dirent les opritchniks les plus voisins.
-
---Juste, juste! répétèrent ceux qui étaient plus éloignés.
-
---Injuste, dit une voix!
-
-Les opritchniks s'indignèrent.
-
---Qui a dit cela? qui a prononcé ce mot? qui dit que le jugement du Tzar
-est injuste? entendit-on de tous côtés.
-
-Sur tous les visages se peignait la stupéfaction, tous les yeux
-étincelaient de haine. Un seul, le plus cruel, ne montrait pas de
-colère. Maliouta était pâle comme la mort.
-
---Qui trouve que mon jugement est injuste? demanda Ivan, en s'efforçant
-de donner à ses traits une expression calme. Que celui qui a parlé se
-présente devant moi!
-
---Sire, murmura Maliouta avec une violente émotion, parmi tes fidèles
-serviteurs il y en a maintenant beaucoup d'ivres, beaucoup qui parlent
-sans savoir ce qu'ils disent! Ne cherche pas à connaître le nom de
-l'ivrogne, sire! quand il sera dégrisé, il ne croira pas lui-même aux
-paroles qu'il a prononcées dans l'ivresse!
-
-Le Tzar regarda Maliouta avec défiance.
-
---Père sacristain! dit-il avec un rire ironique, depuis quand ton coeur
-est-il devenu si tendre?
-
---Sire! continua Maliouta, laisse-le...
-
-Mais il était déjà trop tard.
-
-Le fils de Maliouta s'avançait et s'arrêtait respectueusement devant
-Ivan. Maxime Skouratof était ce même opritchnik qui avait sauvé
-Sérébrany des griffes de l'ours.
-
---Ainsi c'est toi, petit Maxime, qui critique ma sentence, dit Ivan, en
-regardant tour à tour avec un mauvais sourire le père et le fils. Mais
-dis-moi, petit Maxime, pourquoi mon arrêt ne te plaît-il pas?
-
---Parce que, sire, tu n'as pas entendu Sérébrany, tu ne lui as pas
-permis de se disculper devant toi, tu ne lui as même pas demandé
-pourquoi il voulait pendre Khomiak!
-
---Ne l'écoute pas, sire, suppliait Maliouta. Il est ivre, tu vois, il
-est ivre! Ne l'écoute pas! Va-t'en ivrogne, voyez dans quel état il est!
-Va-t'en, sauve ta tête.
-
---Maxime n'a bu ni vin, ni hydromel, remarqua méchamment le Tzarévitch.
-Je l'ai observé pendant tout le temps du repas: il n'a pas mouillé ses
-moustaches.
-
-Maliouta jeta sur le Tzarévitch un regard dont tout autre eût frémi.
-Mais celui-ci se regardait comme hors de l'atteinte de Skouratof. Le
-second fils du Terrible réunissait presque tous les vices de son père,
-et les mauvais exemples étouffaient de plus en plus ce qu'il avait de
-bon. Il ne connaissait déjà plus la pitié.
-
---Oui, ajouta-t-il en riant, Maxime n'a ni bu ni mangé au dîner. Il
-n'aime pas notre genre de vie. Il a en horreur l'opritchna!
-
-Pendant le cours de cette conversation, Boris Godounof n'avait pas
-détourné les yeux d'Ivan. Il paraissait étudier l'expression de son
-visage et doucement, sans que personne en fît la remarque, il quitta la
-table.
-
-Maliouta se jeta aux genoux du Tzar.
-
---Père, Tzar, disait-il, s'attachant aux basques du vêtement impérial,
-ce matin, moi, pauvre sot, rustre grossier, je t'ai demandé de me faire
-boyard. Où était ma raison? Où va s'égarer la pensée de l'homme? à moi,
-esclave infect, le chapeau de boyard! Oublie, sire, mes stupides
-paroles, ordonne qu'on m'enlève le caftan doré, qu'on me revête d'une
-natte de paille. Mais pardonne la faute de Maxime. Il est jeune,
-Seigneur, il est sot, il ne sait pas ce qu'il dit. Si tu veux punir
-quelqu'un, punis-moi! laisse-moi porter sur l'échafaud ma tête stupide!
-Ordonne, et à l'instant je me tue devant toi.
-
-Les traits altérés de Maliouta, le désespoir, sur cette figure qui
-n'exprimait ordinairement qu'une cruauté farouche, faisaient pitié à
-voir.
-
-Le Tzar se mit à rire.
-
---Pourquoi vous punir, toi ou ton fils? dit-il, Maxime a raison.
-
---Que dis-tu, Sire? s'écria Maliouta,--comment, Maxime a raison?--et son
-étonnement joyeux s'exprimait déjà par un sourire stupide qui disparut
-subitement, car il pensa aussitôt que le Tzar se moquait de lui. Ces
-brusques changements sur la figure de Maliouta étaient si
-extraordinaires que le Tzar, en le regardant, se mit de nouveau à rire.
-
---Maxime a raison, répéta-t-il enfin, reprenant son air sérieux,--je me
-suis trop hâté. Il est impossible que Sérébrany, de sa propre volonté,
-ait comploté quelque chose contre moi. J'ai suivi Nikita jusqu'à son
-départ pour l'armée de Lithuanie. Je l'ai toujours aimé. C'était un
-fidèle serviteur. C'est vous, damnés! continua le Tzar en s'adressant à
-Griazny et aux Basmanof,--c'est vous qui me poussez toujours à verser le
-sang; il vous fallait la perte de mon fidèle boyard. Qui vous retient,
-brutes! courez, arrêtez l'exécution! Mais non, il est trop tard! sa tête
-a déjà volé sous la hache du bourreau! vous tous, vous me paierez ce
-sang-là!
-
---Il n'est pas trop tard, sire, dit Godounof qui rentrait dans la salle.
-J'ai ordonné de retarder un moment l'exécution. Je sais que tu es
-miséricordieux, que tu pardonnes quelquefois au criminel que tu as
-condamné. Sérébrany, la tête sur le billot, attend ta volonté
-souveraine.
-
-Le visage d'Ivan s'éclaira.
-
---Boris, dit-il,--viens ici, mon bon serviteur, toi seul connais mon
-coeur. Toi seul sais que ce n'est pas à plaisir que je verse le sang,
-mais pour extirper la trahison. Tu ne me regardes pas comme un être
-sanguinaire. Viens ici que je t'embrasse.
-
-Godounof s'inclina, le Tzar le baisa au front.
-
---Viens aussi, toi, Maxime, je te permets de baiser ma main. Tu dis la
-vérité à celui dont tu manges le pain et le sel, sers-moi toujours
-ainsi. Qu'on lui donne une pelisse de martre.
-
---Quelle est ta solde? demanda Ivan.
-
---Celle des simples opritchniks, sire.
-
---Je te donne le rang de capitaine. Tu recevras les vivres et auras tous
-les autres avantages du commandement. Mais je vois que tu as sur la
-langue quelque chose que tu n'oses dire, parle sans honte, demande ce
-que tu voudras!
-
---Sire! je n'ai pas mérité ta faveur souveraine, je ne suis pas digne de
-ce riche vêtement, je suis trop jeune. Je ne te demande qu'une seule
-chose: Envoie-moi à l'armée de Lithuanie, ou bien dans la terre de Rézan
-combattre les Tatars!
-
-Quelque chose comme du mépris apparut dans les yeux d'Ivan.--Qui t'a
-donné un si vif désir d'aller combattre, jeune homme? La vie que nous
-menons ici, t'est-elle donc à charge?
-
---Elle m'est à charge, sire.
-
---Pourquoi cela? demanda Ivan en regardant fixement Maxime.
-
-Maliouta ne donna pas à son fils le temps de répondre.
-
---Sire, dit-il, Maxime voudrait servir son souverain. Il voudrait
-obtenir le collier d'or de tes mains. Voilà pourquoi il demande à
-combattre les Tatars ou les Allemands.
-
---Ce n'est pas pour cela, interrompit le Tsarévitch, mais parce qu'il
-veut faire à sa tête: je ne veux pas être opritchnik et je ne le serai
-pas! que ma volonté soit faite et non celle du Tzar!
-
---C'est cela! dit Ivan avec un rire moqueur:--ainsi toi, petit Maxime,
-tu veux l'emporter sur moi? Voyez donc quel héros! allons, qu'il en soit
-comme tu le désires! puisque tu ne veux pas être opritchnik, ordonne
-qu'on t'inscrive dans les guides!
-
---Oh, sire! s'empressa de dire Maliouta, partout où tu mettras Maxime,
-il sera toujours prêt à obéir à ta volonté souveraine! Mais rentre,
-Maxime, il est tard; dis à ta mère de ne pas m'attendre; j'ai de
-l'occupation dans la prison: c'est aujourd'hui qu'on torture les
-Kolichef. Va, Maxime, va!
-
-Maxime s'éloigna. Le Tzar rappela Sérébrany.
-
-Les opritchniks l'amenèrent, les mains liées, sans caftan, le col de sa
-chemise rabattu. Derrière lui venait le premier bourreau, Terechka, les
-manches relevées, une hache étincelante dans les mains.
-
---Viens ici, prince! dit Ivan. Mes jeunes gens se sont un peu pressés
-avec toi. Ne leur en veux pas. Ils ont l'habitude, sans regarder le
-calendrier, de mettre les cloches en branle. Ils oublient qu'on peut
-toujours trancher la tête d'un homme, mais qu'il est impossible de la
-lui remettre sur les épaules. Rends grâces à Boris. Sans lui, tu serais
-déjà dans l'autre monde et tout recours contre Khomiak serait
-impossible. Allons, dis-moi, pourquoi l'as-tu attaqué?
-
---Parce que lui-même il attaquait des gens paisibles au milieu de leur
-village. Je ne savais pas alors que c'était ton serviteur, je n'avais
-pas encore entendu parler de l'opritchna. Je revenais de Lithuanie et
-j'allais à Moscou, quand je rencontrai Khomiak et ses compagnons, et que
-je les vis tomber dans un village et égorger des paysans tranquilles.
-
---Et si tu avais su qu'ils fussent mes serviteurs, les aurais-tu
-attaqués?
-
-Le Tzar regarda fixement Sérébrany. Le prince resta une minute
-silencieux.
-
---Je les aurais attaqués, sire, dit-il avec simplicité,--je n'aurais pu
-croire que par ton ordre ils étranglassent des paysans innocents.
-
-Ivan lança au prince un regard sombre et resta longtemps sans répondre.
-A la fin il rompit le silence.--Ta réponse est juste, Nikita! dit-il en
-hochant la tête d'une façon approbative.--Ce n'est pas pour que mes
-serviteurs mettent à mort des innocents que j'ai établi l'opritchna.
-Leur devoir est de protéger, comme de bons chiens, mes brebis contre les
-loups dévorants, afin que, selon la parole du prophète, je puisse dire
-au jugement de Dieu: Voilà, Seigneur, le troupeau que tu m'as confié. Ta
-réponse est juste. Je le dis devant tous: toi et Boris, vous seuls me
-connaissez. Les autres ne pensent pas ainsi: ils m'appellent homme
-sanguinaire, mais ils ne voient pas qu'en versant le sang, je répands
-des larmes; ils ne voient que ce sang rouge qui saute aux yeux de tous;
-mais les pleurs de mon coeur, personne ne les aperçoit; ces pleurs
-incolores tombent sur mon âme et, comme de la poix enflammée, la brûlent
-et la rongent chaque jour; et le Tzar, en prononçant ces paroles, leva
-les yeux vers le ciel avec l'apparence d'un profond chagrin. Comme jadis
-Rachel, continua-t-il, et les prunelles de ses yeux disparurent presque
-entièrement sous son front,--comme jadis Rachel pleurant sur ses
-enfants, moi pécheur, je pleure sur les traîtres et les méchants. Ta
-réponse est juste, Nikita. Je te pardonne. Déliez-lui les mains.
-Va-t'en, Terechka, nous n'avons plus besoin de toi... ou bien non,
-attends un peu!
-
-Ivan se tourna vers Khomiak.
-
---Réponds, dit-il d'une voix menaçante,--qu'alliez-vous faire au village
-de Medvedevka?
-
-Khomiak jeta un regard furtif d'abord sur Terechka, ensuite sur
-Sérébrany, puis il se gratta la nuque.
-
---Rançonner un peu les moujiks, répondit-il d'un ton à la fois craintif
-et effronté;--je ne puis le nier; nous sommes coupables, sire, d'avoir
-maraudé chez ceux que tu as mis à ton ban. Ce village, Seigneur,
-appartient au boyard Morozof!
-
-L'expression sévère du visage d'Ivan disparut. Il sourit.
-
---Allons, dit-il,--tu en as eu assez avec les coups de fouet du prince.
-Je te pardonne. Va-t'en, Terechka.
-
-Le changement bienveillant d'Ivan à l'égard de Sérébrany causa un
-murmure de satisfaction parmi les boyards. L'oreille subtile du Tzar
-l'entendit et son esprit soupçonneux se l'expliqua à sa manière. Quand
-Khomiak et Terechka furent sortis de la salle, Ivan dirigea son regard
-perçant de leur côté.
-
---Vous! dit-il sévèrement,--ne pensez pas, en voyant mon arrêt, que je
-change à votre égard!--Et en ce même instant, dans son âme inquiète,
-entra la pensée que peut-être Sérébrany allait attribuer sa clémence à
-de la faiblesse. Alors il regretta d'avoir pardonné et voulut réparer
-son erreur.
-
---Écoute! dit-il en regardant le prince,--je t'ai pardonné aujourd'hui à
-cause de ta franchise et je ne retire pas mon pardon. Mais sache que si
-tu commets quelque autre faute, l'ancienne te sera comptée. Et alors, en
-voyant tes torts, ne cherche pas, comme d'autres l'ont fait, à te sauver
-en Lithuanie ou auprès du Khan, mais jure-moi qu'en quelque lieu où tu
-sois, tu attendras la punition qu'il m'aura plu de t'infliger.
-
---Sire! répondit Sérébrany,--ma vie est dans ta main. Me cacher de toi
-n'est point dans ma coutume.--Je te promets, si quelque accusation pèse
-sur moi, d'attendre ton jugement et de ne pas chercher à éviter ton
-arrêt.
-
---Jure-le sur cette croix! dit Ivan avec emphase et, élevant la croix
-qui pendait sur sa poitrine, il la donna à Sérébrany en jetant un regard
-de côté aux boyards.
-
-Au milieu du silence général on entendit le bruissement de la chaîne
-d'or, lorsque Ivan laissa tomber de ses mains l'image du Sauveur que
-Sérébrany, après avoir fait le signe de la croix, venait de baiser.
-
---Maintenant, va! dit Ivan, et prie la très-sainte Trinité et tous les
-bienheureux de te préserver de toute nouvelle faute, quelque légère
-qu'elle soit!
-
---Va donc, ajouta-t-il, en regardant les boyards:--vous qui avez entendu
-ceci, n'attendez pas un nouveau pardon pour Nikita et n'espérez pas
-m'apitoyer sur lui, s'il encourt une autre fois ma colère.
-
-Après s'être ainsi assuré, par un serment sacré, d'atteindre Sérébrany
-quand il le voudrait, le visage d'Ivan exprima la satisfaction.--Allez,
-dit-il, que chacun retourne à ses devoirs! que les boyards surveillent
-l'exécution des lois comme par le passé, que les opritchniks, mes
-fidèles serviteurs d'élite se rappellent leur serment et ne s'émeuvent
-pas si aujourd'hui j'ai pardonné à Nikita: il n'y a de partialité dans
-mon coeur ni pour les proches ni pour les éloignés.
-
-Les convives se dispersèrent. Chacun retourna à son logis, emportant
-avec soi, les uns l'épouvante, les autres la tristesse, qui la haine,
-qui l'espoir, qui simplement un violent mal de tête. La Sloboda
-s'ensevelit dans l'obscurité, puis la lune se leva lentement au dessus
-des bois. Terrible était l'aspect du sombre palais, avec ses dômes et
-ses tourelles. De loin on eût dit un monstre ramassé sur lui-même et
-prêt à bondir. Une seule fenêtre éclairée semblait son oeil. C'était
-celle de la chambre à coucher du Tzar qui y priait avec ferveur.
-
-Il priait pour le repos de la sainte Russie, et demandait à Dieu de
-terrasser la trahison et la révolte afin qu'il pût terminer l'oeuvre de
-ses sueurs, courber les forts au niveau des faibles pour qu'il n'y eût
-sur la terre russe que des hommes égaux et que lui s'élevât au dessus
-d'eux comme un chêne au milieu d'un champ labouré.
-
-Le Tzar prie, il incline son front jusqu'à terre. Les étoiles le
-regardent par la fenêtre grillée; elles sont brillantes, puis pâlissent,
-pâlissent comme si elles pensaient: ah! tzar Ivan Vasiliévitch, tu as
-entrepris une oeuvre impossible, tu l'as entreprise sans nous
-interroger; les épis ne sont pas tous de la même taille; tu n'égaleras
-pas les montagnes avec les collines: sur la terre il y aura toujours des
-boyards.
-
-
-
-
-CHAPITRE X
-
-LE PÈRE ET LE FILS.
-
-
-Il faisait déjà nuit quand Maliouta, après l'interrogatoire des
-Kolichef, parents et amis du métropolite destitué, sortit de la prison.
-Semblables à des montagnes noires, de gros nuages s'élevaient au dessus
-de la Sloboda et menaçaient d'un orage. Tous dormaient dans la maison de
-Maliouta. Maxime seul était encore debout. Il sortit à la rencontre de
-son père.
-
---Père, dit Maxime, je t'attendais; j'ai à te parler.
-
---De quoi? demanda Maliouta. Et involontairement il détourna les yeux:
-Grégoire Skouratof ne tremblait jamais devant l'ennemi, mais en présence
-de Maxime il était mal à l'aise.
-
---Je pars demain, continua Maxime, adieu, père.
-
---Où vas-tu? demanda Maliouta, et cette fois il dirigea son regard terne
-sur Maxime.
-
---Je vais à l'aventure; la terre est grande, il y a de la place pour
-tout le monde.
-
---Comment, as-tu perdu la raison? qu'as-tu fait aujourd'hui au banquet?
-comment as-tu osé contredire le Tzar? ignores-tu ce qu'il est et qui tu
-es?
-
---Je le sais, père; je sais qu'il m'a dit merci, mais je ne puis plus
-rester ici.
-
---Tu es fou! mais d'où te vient cette idée? qu'as-tu donc aujourd'hui?
-Pourquoi veux-tu t'en aller quand le Tzar t'a élevé au rang de
-capitaine? Pourquoi juste en ce moment?
-
---Il y a longtemps que je suis malheureux au milieu de vous, tu le sais
-bien, père; mais je n'avais pas confiance en moi; depuis mon enfance
-j'avais entendu toujours dire que la volonté du Tzar était celle de
-Dieu, qu'aucun péché ne surpassait celui de penser autrement que le
-Tzar. Le père Levski et tous les popes de la Sloboda me faisaient un
-grand crime de ne pas avoir les mêmes idées que vous. Malgré moi, le
-doute était entré dans mon esprit: avais-je seul raison contre vous
-tous? et cependant je ne pensais toujours qu'à partir. Mais aujourd'hui,
-continua Maxime, et son visage s'anima tout à coup, aujourd'hui j'ai
-compris que j'avais raison. Lorsque j'ai entendu le prince Sérébrany,
-quand j'ai appris qu'il avait attaqué et battu ton détachement
-d'étrangleurs et quand j'ai vu qu'il ne se cachait pas de sa juste
-action devant le Tzar, mais qu'au contraire, il allait comme un martyr à
-la mort sans murmure, mon coeur a battu pour lui comme il n'avait jamais
-battu pour personne jusqu'ici; le doute a quitté ma pensée et j'ai vu
-clair comme le jour que la justice n'est pas de votre côté.
-
---Ainsi c'est lui qui t'a tourné la tête! s'écria Maliouta, déjà furieux
-contre Sérébrany; qu'il ne me tombe jamais dans les mains! je le ferai
-mourir à petit feu, le chien!
-
---Dieu le préservera de tes mains, dit Maxime en faisant le signe de la
-croix; il ne permettra pas qu'elles fassent périr tout ce qu'il y a de
-bon en Russie. Oui, poursuivit en s'animant le fils de Maliouta, à peine
-ai-je vu Nikita Sérébrany, que j'ai senti le désir de le suivre et de le
-servir, et je voulais lui en faire la demande, mais j'ai eu honte: mes
-yeux n'oseront jamais se lever vers les siens tant que je porterai cet
-habit.
-
-Maliouta écoutait et deux sentiments contraires se combattaient en lui:
-il aurait voulu battre Maxime, le fouler aux pieds et par ses menaces
-l'obliger à obéir, mais un respect involontaire enchaînait sa
-méchanceté. Il comprenait d'instinct que désormais la menace n'aurait
-plus d'action et il commençait, dans son âme basse, à chercher d'autres
-moyens pour arrêter son fils.
-
---Mon enfant! dit-il en essayant de donner à son visage de bête fauve
-une expression caressante, ce n'est pas le moment de penser à partir;
-tes paroles ont plu au Tzar. Et quoique tu m'aies grandement fait peur,
-il est visible que nos saints anges gardiens ont tourné vers nous le
-coeur de Sa Majesté. Au lieu de te punir, il t'a félicité; il augmente
-ta solde et te fait présent d'une pelisse de martre. Vois, maintenant,
-jusqu'où tu pourras monter! et en attendant, n'es-tu pas bien ici?
-
-Maxime se jeta aux pieds de Maliouta.
-
---Je ne puis rester, père, je ne le puis pas, c'est au dessus de mes
-forces. Je n'ai pas la force de n'entendre tous les jours que pleurs et
-lamentations, de voir en mon père...
-
-Maxime s'arrêta.
-
---Continue, dit Maliouta.
-
---De voir en mon père un bourreau!--Et Maxime baissa les yeux comme
-épouvanté d'avoir pu prononcer un pareil mot.
-
-Mais Maliouta ne s'émut pas.
-
---Il y a bourreau et bourreau! dit-il, en jetant un regard de côté dans
-la salle: l'un est un manoeuvre, l'autre, un homme puissant; l'un
-tranche la tête au pauvre diable, l'autre torture les boyards, ceux qui
-sapent le trône du Tzar et veulent bouleverser l'État. Je n'ai rien à
-faire avec les voleurs; ma hache ne touche que les grands criminels!
-
---Tais-toi, père! dit Maxime en se levant, ne me brise pas le coeur en
-me parlant ainsi! lequel de ceux que tu as fait périr, trahissait le
-Tzar? lequel songeait à bouleverser l'Empire? Ce n'est pas leurs fautes,
-mais ta méchanceté qui fait tomber la tête des boyards. Si tu n'étais
-pas là, le Tzar serait plus miséricordieux, mais vous inventez la
-trahison; au moyen des tortures, vous arrachez de faux aveux; vous aurez
-à répondre de tout ce sang versé. Non! père, n'outrage pas le ciel, ne
-calomnie pas les boyards, dis plutôt qu'homme de rien, tu espères ainsi
-faire toi-même souche de boyards.
-
---Mais toi, d'où vient que tu les soutiens? dit Maliouta, avec un
-méchant sourire. Es-tu satisfait de voir que plus beau et plus vaillant
-qu'eux, tu marches cependant toujours derrière eux? Et quel est celui
-qui peut être comparé à toi? D'où vient leur orgueil insensé? Dieu les
-a-t-il pétris d'une autre argile? Est-ce leur richesse qui les rend si
-fiers? attendez un peu, messeigneurs! Le Tzar n'oubliera pas ses fidèles
-serviteurs, et quand les Kolichef seront mis à mort, c'est à nous que
-reviendront leurs dépouilles et pas à d'autres. J'ai assez de mal avec
-eux dans la salle des tortures; ils sont vigoureux, les chiens! on ne
-peut pas le nier.
-
-La haine débordait dans le coeur de Maliouta, pourtant il espérait
-encore persuader Maxime et il força sa bouche à feindre un sourire. Ce
-sourire sur cette figure était si effrayant que son fils en fut
-épouvanté.
-
-Mais Maliouta ne s'en aperçut pas.
-
---Mon enfant, continua-t-il, pour qui amassé-je cet argent, pour qui
-est-ce que je m'épuise? Ne t'en va pas, reste avec moi. Tu es jeune, tu
-entres à peine dans la vie, ne me quitte pas; souviens-toi que je suis
-ton père! Quand je te vois, je suis heureux, comme lorsque le Tzar
-m'adresse des louanges ou me donne sa main à baiser; si quelqu'un
-t'offensait, je crois que je le dévorerais vivant.
-
-Maxime restait silencieux. Maliouta s'efforça de donner à son visage
-l'expression la plus tendre.
-
---Ne m'aimes-tu pas un peu, mon petit Maxime? Rien dans ton coeur ne
-parle-t-il pour moi?
-
---Rien, père.
-
-Maliouta refoula sa fureur.
-
---Et le Tzar, que dira-t-il, quand il apprendra ton départ, quand il
-croira que tu le fuis?
-
---Je le fuis aussi, père. L'épouvante s'empare de moi, je sais que Dieu
-ordonne de l'aimer et pourtant, quand j'examine parfois quelques-uns de
-ses actes, tout en moi se révolte. Je voudrais l'aimer, mais je ne le
-puis. Lorsque j'aurai quitté la Sloboda, je n'aurai plus devant les yeux
-le sang innocent; alors, si Dieu le permet, je pourrai de nouveau
-l'aimer et, si je ne puis l'aimer, je saurai du moins le servir, mais
-les opritchniks, jamais!
-
---Et que deviendra ta mère? dit Maliouta, ayant recours à ce dernier
-moyen,--elle ne supportera pas un pareil chagrin; tu la tueras. Pense à
-l'état maladif où elle se trouve, la pauvre colombe!
-
---Dieu miséricordieux n'abandonnera pas ma mère, répondit Maxime en
-soupirant. Elle me pardonnera.
-
-Maliouta se mit à arpenter la salle à grands pas.
-
-Quand il s'arrêta devant Maxime, l'expression caressante qu'il avait
-forcé ses traits à exprimer, avait complétement disparu. Sur son visage
-n'apparaissait plus qu'une volonté inflexible.
-
---Écoute, blanc-bec, dit-il, en changeant sa voix comme ses manières,
-jusqu'ici je t'ai prié, maintenant je te dis ceci: tu n'auras pas mon
-consentement. Je ne te laisserai pas partir. Et je ne m'en tiens pas là,
-demain je te forcerai, de tes propres mains, à frapper les ennemis du
-Tzar. Nous verrons après, quand tu auras versé le sang, quand tu auras
-partagé la besogne, si tu cesseras de haïr ton père.
-
-Maxime devint pâle en entendant ces paroles, mais il ne répondit rien.
-Il savait combien était inébranlable la volonté de Grégoire Skouratof et
-qu'il ne parviendrait pas à la changer.
-
---Allons, continua Maliouta, j'ai trop causé avec toi, il est tard, je
-dois aller remettre au Tzar les clefs de la prison. Voilà la pluie,
-donne-moi mon manteau et dépêche-toi! Partir! je veux partir! je veux
-partir! je ne puis pas vivre ici! Laissez-le faire et c'est moi qui lui
-obéirai. Non, mon garçon, tu as ouvert tes ailes un peu tôt. Ce ne sont
-pas tes pareils qui m'arrêteront; je t'apprendrai à obéir. Mais il est
-temps, il est temps! donne-moi mon chapeau. Quels éclairs! on dirait que
-le ciel va s'ouvrir: toute la Sloboda est en feu; ferme les fenêtres et
-va te coucher; demain matin nous verrons si ta folie persiste. Quant à
-ton Sérébrany, je finirai bien par mettre la main dessus et je me
-rappellerai ceci.
-
-Maliouta sortit. Resté seul, Maxime se mit à réfléchir. Tout était
-tranquille dans la maison. Au dehors la tempête était déchaînée: le
-vent, en s'engouffrant dans la fenêtre, ébranlait les chaînes qui
-formaient le grillage et causait un bruit sinistre. Maxime s'avança au
-pied de l'escalier qui donnait accès à l'étage supérieur où demeurait sa
-mère. Il se pencha et prêta l'oreille. Tout y était silencieux. Maxime
-monta doucement les degrés et s'arrêta devant la porte derrière laquelle
-sa mère reposait.
-
---Mon Dieu! dit-il mentalement, tu vois mon coeur, tu lis dans ma
-pensée; tu sais, Seigneur, que ce n'est pas par orgueil ni par esprit de
-rébellion que je désobéis à mon père. Pardonne-moi, mon Dieu, si je ne
-suis pas ton commandement! et toi, ma mère, pardonne aussi! Je m'éloigne
-sans t'avoir vue, sans avoir reçu ta bénédiction; je sais que je vais te
-déchirer le coeur, mais tu ne me laisserais pas partir. Pardonne-moi,
-mère chérie, tu ne me verras plus!
-
-Maxime se courba sur le seuil de la porte, le toucha de son front. Puis
-il fit plusieurs fois le signe de la croix, descendit l'escalier et
-sortit dans la cour. La pluie tombait à torrents comme si Dieu eût voulu
-punir les humains. Il n'y avait personne dans la cour. Maxime entra dans
-l'écurie: les palefreniers dormaient. Il sortit lui-même de sa stalle
-son cheval favori et le sella. Un grand chien enchaîné sortit de sa
-niche et se mit à hurler comme s'il eût deviné une séparation. C'était
-un chien de berger. Ses longs poils de couleur sombre tombaient en
-désordre sur son museau noir et cachaient ses yeux intelligents. Maxime
-le caressa. Le chien posa les pattes sur ses épaules et lui lécha le
-visage.
-
---Adieu, Bouian, garde notre maison, sers fidèlement ma mère! puis il
-sauta en selle, traversa le portail et s'éloigna du toit paternel.
-
-Il n'était pas rendu au fossé quand il entendit un aboiement et vit
-Bouian qui bondissait autour de son cheval, joyeux d'avoir brisé sa
-chaîne et de pouvoir accompagner son maître.
-
-
-
-
-CHAPITRE XI
-
-PROCESSION NOCTURNE.
-
-
-Pendant l'entretien que Maliouta avait avec son fils, le Tzar continuait
-à prier. La sueur coulait sur son visage, les marques rouges, imprimées
-sur son front par les prosternations anciennes, apparaissaient plus
-rouges après les prosternations nouvelles; tout à coup un frôlement dans
-la chambre le fit se retourner. Il aperçut sa nourrice Onoufrevna.
-
-Elle était vieille, sa nourrice. Le grand prince Vasili, de bienheureuse
-mémoire, l'avait amenée de Verkh; elle avait servi Hélène Glinski. Ivan
-était venu au monde dans ses mains; dans ses mains, son père mourant lui
-avait donné sa bénédiction. On disait qu'Onoufrevna savait beaucoup de
-choses que personne ne soupçonnait. Pendant la jeunesse du Tzar les
-Glinski la craignaient: les Chouiski et les Bielski s'efforçaient de lui
-plaire. Elle connaissait beaucoup de secrets et fit plusieurs
-prédictions qui toutes se vérifièrent. Au faîte de son élévation, elle
-prédit au prince Telepnef qu'il mourrait de faim. Ivan avait alors
-quatre ans. La prophétie se réalisa. Beaucoup d'années s'étaient
-écoulées depuis ce temps et les vieillards avaient encore ses paroles
-dans la mémoire. Maintenant Onoufrevna devait avoir près de cent ans.
-Elle était courbée en deux; la peau de son visage était si ridée qu'elle
-ressemblait à une écorce d'arbre et, de même que la mousse envahit les
-vieilles écorces, le menton d'Onoufrevna était couvert de touffes de
-poils gris. Il y avait longtemps qu'elle n'avait plus de dents, ses yeux
-paraissaient sans vie, sa tête remuait convulsivement.
-
-Onoufrevna appuyait sa main osseuse sur une béquille. Longtemps elle
-regarda Ivan, en remuant ses lèvres jaunies comme si elle mâchait
-quelque chose.
-
---Quoi? dit-elle enfin d'une voix sourde et entrecoupée, tu pries? prie,
-prie, Ivan Vasiliévitch! tu dois beaucoup prier. Si encore tu n'avais
-que de vieux péchés sur la conscience, Dieu est miséricordieux, il
-pourrait te pardonner; mais il ne se passe pas de jour que tu n'en
-commettes un nouveau et quelquefois deux ou trois.
-
---Allons, Onoufrevna, dit le Tsar en se levant, tu ne sais pas ce que tu
-dis.
-
---Je ne sais pas ce que je dis! penses-tu que je sois folle?
-
-Et les yeux ternes de la vieille brillèrent soudainement.
-
---Qu'as-tu fait aujourd'hui à table? Pourquoi as-tu empoisonné ce
-boyard? Tu croyais que je ne le savais pas? Pourquoi fronces-tu le
-sourcil? Mais attends que ta dernière heure vienne, attends! tes péchés,
-liés à ton corps, pèseront comme des milliers de mille pouds et
-t'entraîneront jusqu'au fond de l'enfer; alors les diables bondiront à
-ta rencontre et te saisiront avec leurs fourches.
-
-La vieille recommença de nouveau à mâchonner avec colère.
-
-Une fervente prière avait préparé le Tzar aux pensées religieuses. Son
-imagination irritable lui avait déjà présenté plus d'une fois le tableau
-de la rémunération future, mais la force de sa volonté surmontait la
-terreur des tourments de l'autre vie. Ivan se persuadait que cette
-terreur et les remords de sa conscience étaient excités en lui par
-l'ennemi du genre humain, afin de détourner l'oint du Seigneur de ses
-hautes destinées. Le Tzar opposait la prière aux ruses du diable; mais
-il succombait souvent. Alors le désespoir l'étreignait dans ses griffes
-de fer. L'injustice de ses actes lui apparaissait dans toute sa nudité
-et les abîmes infernaux s'ouvraient devant lui. Cela ne durait pas
-longtemps. Bientôt Ivan reniait sa faiblesse. Furieux contre lui-même et
-contre l'esprit des ténèbres, il reprenait, pour braver l'enfer et pour
-dompter sa conscience, son oeuvre de sang et jamais sa cruauté n'était
-si grande qu'après ces faiblesses involontaires.
-
-En ce moment la pensée de l'enfer, excitée par la tempête et la voix
-prophétique d'Onoufrevna, s'empara de lui et le fit frissonner. Il
-s'assit sur son lit; ses dents claquaient.
-
---Allons, Ivan, dit Onoufrevna d'une voix plus douce, qu'as-tu? es-tu
-malade? oui, tu es malade, je t'ai fait peur. Reviens à toi,
-console-toi, mon enfant, quelque grands que soient tes péchés, la
-miséricorde de Dieu est plus grande encore; mais fais pénitence et ne
-pèche plus à l'avenir. Je prie pour toi jour et nuit, je vais prier avec
-encore plus de ferveur. Que te dire de plus? je donnerais ma place dans
-le paradis pour te voir sauvé.
-
-Ivan regarda sa nourrice, elle semblait sourire, mais le sourire n'était
-pas attrayant sur ce visage rébarbatif.
-
---Merci, Onoufrevna, merci; je suis mieux, va-t'en!
-
---Oui, oui, mieux! tu te rassures aussi vite que tu t'épouvantais tout à
-l'heure! et aussitôt tu penses à me chasser: va-t'en! Ne compte pas trop
-sur la longanimité du ciel. Dieu commence à se lasser. Il te repousse
-déjà, Satan se réjouit et va s'emparer de toi. Mais, tu trembles encore;
-une gorgée de sbitten[14] te ferait du bien, bois-en! ton père, que Dieu
-le reçoive dans son paradis! buvait du sbitten la nuit, et ta mère, que
-le Seigneur donne la paix à son âme! ta mère aimait le sbitten. Ce
-furent les maudits Chouiski qui lui en versèrent la dernière fois.
-
- [14] Boisson composée d'eau chaude, de miel et d'autres ingrédients.
-
-La vieille s'arrêta et parut oublier où elle était. Ses yeux
-s'éteignirent; elle recommença à mâcher ses lèvres, branlant la tête
-sans interruption.
-
-Tout à coup on frappa à la fenêtre. Ivan Vasiliévitch frissonna.
-
-La vieille se signa d'une main tremblante.
-
---Vois, dit-elle, la pluie tombe à torrents et les éclairs commencent à
-briller; voilà le tonnerre! Que Dieu ait pitié de nous.
-
-L'orage augmentait de violence et bientôt les roulements de la foudre et
-les éclairs se succédèrent sans interruption dans le ciel embrasé.
-
-A chaque coup de tonnerre Ivan frissonnait.
-
---Comme tu trembles, mon enfant! attends un moment, je vais aller te
-chercher du sbitten.
-
---C'est inutile, Onoufrevna, je suis bien.
-
---Bien! mais ton visage est pâle. Tu devrais te coucher et bien te
-couvrir. Mais quel lit as-tu là! des planches nues. Quelle idée! c'est
-bon pour un moine et tu ne l'es d'aucune façon.
-
-Ivan ne répondit pas. Il paraissait écouter quelque chose.
-
---Onoufrevna, dit-il tout à coup avec épouvante, qui marche dans le
-corridor? j'entends des pas!
-
---Que Jésus te garde! qui peut marcher ici maintenant? tu te trompes.
-
---On marche, on marche! on vient ici! regarde, Onoufrevna!
-
-La vieille ouvrit la porte. Un vent froid traversa la chambre. Derrière
-la porte apparut Maliouta.
-
---Qui est là? demanda le Tzar en bondissant.
-
---Ton chien roux, Ivan, répondit la nourrice en regardant avec colère
-Maliouta, Grégoire Skouratof. Comme il t'a fait peur, le maudit!
-
---Grégoire! dit le Tzar, rassuré par l'arrivée de son favori, sois le
-bienvenu, d'où viens-tu?
-
---De la prison, sire, nous avons continué les interrogatoires; j'apporte
-les clefs. Maliouta salua profondément le Tzar et regarda de travers la
-vieille nourrice.
-
---Les clefs! dit la vieille en grommelant: puisses-tu être torturé en ce
-monde avec des clefs brûlantes, Satan que tu es! oui, Satan! visage
-diabolique! certes, toi, tu n'éviteras pas le feu éternel. Grégoire, tu
-lècheras le fer rouge pour toutes tes calomnies; maudit, tu seras plongé
-dans la poix bouillante, souviens-toi de mes paroles.
-
-Un éclair illumina la vieille en ce moment: elle était terrible avec sa
-béquille levée et ses yeux étincelants.
-
-Maliouta lui-même se troubla un peu; mais l'arrivée du favori avait
-ranimé Ivan.
-
---Ne l'écoute pas, Grégoire, dit-il, tu la connais, ne fais pas
-attention à des contes de vieille femme. Et toi, va-t'en, vieille folle,
-laisse-nous.
-
-Les yeux d'Onoufrevna étincelèrent de nouveau.
-
---Vieille folle, répéta-t-elle; je suis une vieille folle? vous vous
-souviendrez de moi en l'autre monde, vous vous en souviendrez tous deux!
-Tous tes favoris, Ivan, tous recevront leur récompense en ce monde, et
-Griazny et Basmanof et Viazemski; à chacun suivant ses mérites, mais
-celui-ci, continua-t-elle en montrant Maliouta avec sa béquille,
-celui-ci n'aura pas sa récompense ici-bas: ses actions ne seront pas
-punies sur la terre; c'est au fond de l'enfer que l'attend sa punition;
-là une place lui est réservée; les démons le guettent et se réjouissent
-de sa venue; il y a aussi une place pour toi, Ivan, une grande place
-bien brûlante!
-
-La vieille sortit en traînant ses pieds et frappant le plancher de sa
-béquille.
-
-Ivan était pâle. Maliouta ne dit pas un mot, le silence dura assez
-longtemps.
-
---Eh bien! Grégoire, dit enfin le Tzar, les Kolichef ont-ils avoué?
-
---Pas encore, sire, mais cela ne tardera plus, je finirai bien par les
-faire parler.
-
-Ivan entra dans des détails sur l'interrogatoire; la conversation sur
-les Kolichef donna une autre direction à ses pensées; il lui sembla
-qu'il pourrait dormir. Après avoir renvoyé Maliouta, il s'étendit sur le
-lit et s'endormit. Soudain il fut réveillé par un choc.
-
-La chambre était éclairée faiblement par la lampe qui brûlait devant les
-images. Un rayon de la lune, pénétrant par la fenêtre basse, jouait sur
-les carreaux de faïence du poêle. Derrière le poêle chantait un grillon.
-Une souris rongeait quelque part. Au milieu de ce silence, Ivan
-Vasiliévitch fut pris d'une terreur nouvelle.
-
-Tout à coup, il lui sembla que le plancher s'entrouvrait et donnait
-passage au boyard qu'il avait empoisonné. De semblables apparitions le
-hantaient assez souvent; il les attribuait à des artifices de l'enfer.
-Pour chasser le fantôme, il fit le signe de la croix. Mais le fantôme ne
-s'éloigna pas: le boyard mort persévéra à le regarder de travers. Les
-yeux du vieillard lui sortaient de la tête; son visage était bleu comme
-au dîner, quand il eut vidé la coupe qu'Ivan lui avait envoyée.
-
-Encore une tentation! pensa le Tzar; mais je ne céderai pas aux
-séductions de Satan, je briserai le charme diabolique. Dieu est
-ressuscité; que ses ennemis se dispersent!
-
-Le mort sortit lentement de dessous le plancher et s'avança vers Ivan.
-
-Le Tzar voulut crier, mais ce fut en vain. Ses oreilles tintaient
-affreusement.
-
-Le mort s'inclina devant lui.
-
---Salut, Ivan! prononça une voix sourde et surhumaine,--je m'incline
-devant toi qui m'as tué injustement.
-
-Ces mots retentirent au fond de l'âme d'Ivan. Il ne savait pas si
-c'était le fantôme qui les avait prononcés ou sa propre pensée qui
-devenait perceptible pour les oreilles.
-
-Cependant le plancher s'entrouvrit de nouveau; une autre ombre en
-sortit; elle avait le visage du grand échanson, Daniel Adachef, auquel
-Ivan avait fait trancher la tête quatre ans auparavant. Adachef s'avança
-de la même façon, s'inclina et dit:--Salut, Tzar, je me courbe devant
-toi qui m'as fait trancher la tête injustement!
-
-Après Adachef, apparut la boyarine Marie exécutée avec ses enfants; elle
-sortit de dessous le plancher avec ses cinq fils. Tous saluèrent le Tzar
-et chacun dit:--Salut, Ivan! Je m'incline devant toi!
-
-Ensuite apparurent le prince Kourliatef, le prince Obolenski, Nikita
-Chérémétef et d'autres, assassinés par Ivan lui-même ou par ses ordres.
-
-La chambre se remplit de morts. Tous saluaient profondément le Tzar et
-tous disaient:--Salut, salut, Ivan, nous nous inclinons devant toi!
-
-Puis vint le tour des moines, des ermites et des nonnes, tous en robes
-noires, pâles et ensanglantés.
-
-Puis apparurent les guerriers qui étaient avec le Tzar au siége de
-Kazan. On leur voyait des blessures béantes; ce n'était pas dans la
-bataille qu'ils les avaient reçues, c'était le bourreau qui les avait
-faites.
-
-Puis apparurent des vierges, les vêtements déchirés, et de jeunes femmes
-portant des enfants à la mamelle; les enfants tendaient vers Ivan leurs
-petits bras sanglants et bégayaient:--Salut, salut, Ivan, qui nous as
-fait périr innocents!
-
-La chambre se remplissait toujours de fantômes. Impossible au Tzar de
-distinguer l'illusion de la réalité. Les paroles des ombres étaient
-répétées par des centaines de voix. Les prières des agonisants et le
-chant des morts retentissaient aux oreilles d'Ivan; ses cheveux étaient
-dressés sur sa tête.
-
---Au nom du Dieu vivant, s'écria-t-il, si vous êtes des démons envoyés
-par l'ennemi du genre humain, dispersez-vous! Si vous êtes réellement
-les âmes de ceux que j'ai punis, attendez le jugement de Dieu; le
-Seigneur nous jugera vous et moi!
-
-Les ombres éclatèrent en sanglots et tournoyèrent autour d'Ivan comme
-les feuilles d'automne soulevées par le vent. Le chant des morts
-retentit plus aigu, la pluie recommença à fouetter les carreaux et, au
-milieu du bruit du vent, le Tzar crut entendre le son des trompettes et
-une voix qui criait:--Ivan, Ivan! au jugement! au jugement!
-
-Le Tzar poussa un cri. Les chambellans accoururent des chambres
-voisines.--Levez-vous, disait le Tzar d'une voix retentissante. Qui dort
-maintenant! le dernier jour est arrivé! Tous à l'Église! Suivez-moi
-tous!
-
-Les courtisans s'empressèrent, la cloche retentit. Les Opritchniks à
-peine endormis entendirent le tintement familier, sautèrent de leurs
-lits et se hâtèrent de s'habiller. Beaucoup d'entre eux soupaient chez
-Viazemski. Ils étaient assis en face des flacons et chantaient des
-chansons profanes. En entendant la cloche, ils tressaillirent, cachèrent
-leurs riches caftans sous des soutanes noires et couvrirent leurs têtes
-de hautes mitres.
-
-Toute la Sloboda se mit en mouvement. L'église de la Mère de Dieu
-s'éclaira d'une lumière éclatante. Les habitants alarmés se jetèrent aux
-portes et virent une multitude de feux errants d'une fenêtre à l'autre
-dans le palais. Ensuite ces feux formèrent une longue chaîne et la
-procession s'étendit en serpentant dans des passages intérieurs qui
-réunissaient le palais au temple du Seigneur.
-
-Uniformément vêtus de soutanes noires, coiffés de mitres, tous les
-opritchniks portaient des torches de résine, dont la lueur jouait d'une
-manière bizarre sur les colonnes sculptées et les murailles peintes. Le
-vent soulevait les soutanes et la lune ainsi que le feu des torches se
-reflétait sur l'or, les perles et les pierres précieuses.
-
-En avant marchait le Tzar portant le costume de moine; il se frappait la
-poitrine et priait en sanglotant.
-
---Seigneur, aie pitié de moi, pécheur! Aie pitié de moi, chien immonde!
-Aie pitié de ma tête impure! Apaise, Seigneur, les âmes des innocents
-que j'ai fait mourir!
-
-A l'entrée de l'église, Ivan tomba en faiblesse.
-
-Les torches éclairèrent une vieille assise sur les degrés; elle étendit
-vers le Tzar sa main tremblante.
-
---Lève-toi, Ivan! dit Onoufrevna; je t'aiderai, il y a longtemps que je
-t'attends ici. Entrons, Ivan, nous prierons ensemble!
-
-Deux opritchniks soulevèrent le Tzar. Il entra dans l'église.
-
-De nouvelles processions, également composées de soutanes noires et de
-grandes mitres, couraient dans les rues avec leurs torches enflammées.
-Les portes du temple engloutissaient toujours de nouveaux opritchniks
-que les grandes images des saints regardaient d'un air indigné du haut
-des murailles et des corniches.
-
-Au milieu de la nuit, jusque-là silencieuse, retentirent plusieurs
-centaines de voix et on entendit au loin le son des cloches et le chant
-des psaumes.
-
-Les prisonniers dans leurs cachots tressaillirent et se mirent à
-écouter.
-
---C'est le Tzar qui va à matines! dirent-ils, mon Dieu! adoucissez son
-coeur, faites pénétrer la miséricorde dans son âme!
-
-Les petits enfants dans les maisons de la Sloboda dormant près de leurs
-mères s'éveillèrent effrayés et se mirent à pleurer. Une de ces mères ne
-pouvait pas apaiser son nourrisson.--Tais-toi, dit-elle enfin, tais-toi,
-Maliouta va passer.
-
-Au nom de Maliouta, l'enfant cessa de pleurer; il se pressa avec effroi
-contre sa mère et au milieu du silence de la nuit on entendit de nouveau
-les psaumes des opritchniks et le tintement de la cloche.
-
-
-
-
-CHAPITRE XII
-
-CALOMNIE.
-
-
-Le soleil se leva, mais il n'éclaira pas une matinée heureuse pour
-Maliouta. En rentrant chez lui, il ne retrouva pas son fils et il savait
-maintenant que c'était pour toujours que Maxime avait quitté la Sloboda.
-La fureur de Grégoire Skouratof était grande. Il avait envoyé des
-cavaliers de tous côtés à la poursuite du fugitif. Il avait fait mettre
-en prison les palefreniers dont le sommeil avait favorisé le départ de
-Maxime. Les sourcils froncés, les dents serrées, il suivait la rue,
-méditant s'il rendrait compte au Tzar de la fuite de Maxime ou s'il la
-lui cacherait.
-
-Le trot des chevaux et une rumeur joyeuse se firent entendre derrière
-lui. Maliouta se retourna. Le Tzarévitch, avec les Basmanof et une
-troupe de jeunes cavaliers, revenait d'une promenade matinale. La terre
-friable avait été ramollie par la pluie, les chevaux enfonçaient dans la
-boue jusqu'au paturon. En voyant Maliouta, le Tzarévitch mit son cheval
-au petit galop et couvrit de boue Grégoire Skouratof.
-
---Je te salue jusqu'à terre, boyard Maliouta! dit le Tzarévitch en
-arrêtant son coursier.--Nous avons rencontré tout-à-l'heure tes
-cavaliers. Il paraît que Maxime est devenu rétif puisqu'il te montre les
-talons; ou peut-être l'as-tu envoyé à Moscou pour acheter un bonnet de
-boyard?
-
-Et le Tzarévitch rit aux éclats.
-
-Suivant l'étiquette, Maliouta avait mis pied à terre. Debout, la tête
-nue, il essuyait avec sa main la boue de son visage. On eût dit que ses
-yeux voulaient poignarder le Tzarévitch.
-
---Pourquoi s'essuie-t-il? fit observer Basmanof cherchant à plaire au
-Tzarévitch,--sur tout autre la boue paraîtrait, mais sur lui on ne la
-remarquera pas.
-
-Basmanof parlait à demi-voix, mais Skouratof l'entendit parfaitement.
-Lorsque toute la troupe, riant et causant, galopa après le Tzarévitch,
-il remit son chapeau, monta à cheval et s'avança au pas vers le palais.
-
-Bon! pensa-t-il... attendez un peu, messeigneurs, attendez! Ses lèvres,
-devenues pâles, grimacèrent un sourire et son coeur, déjà exaspéré par
-la fuite de son fils, mûrit lentement la vengeance qui devait écraser
-ses imprudents agresseurs.
-
-Quand Maliouta entra dans le palais, Ivan était assis dans sa chambre;
-son visage était blême, ses yeux ardents. Il avait remplacé sa soutane
-noire par un caftan jaune brodé sur les coutures, doublé d'étoffe bleue,
-serré à la taille par huit cordons de soie avec de longs glands. Une
-crosse et un kolpak, ornés d'un grand nombre de pierreries, étaient
-placés sur une table à côté du Tzar. Les visions nocturnes, le long
-office, l'absence de sommeil n'avaient pas épuisé les forces d'Ivan,
-mais l'avaient amené au plus haut degré d'irritabilité. Tout ce qu'il
-avait éprouvé dans la nuit se présentait de nouveau à lui comme une
-tentation diabolique. Le Tzar avait honte de sa frayeur.
-
---L'ennemi du nom du Christ, pensa-t-il, me contrecarre avec obstination
-et vient en aide à mes ennemis. Mais je ne lui donnerai pas sujet de se
-réjouir; je n'ai pas peur de ses incitations; je lui montrerai qu'il a
-trouvé un athlète plus fort que lui.
-
-Et le Tzar résolut de sévir contre les traîtres comme par le passé et de
-livrer ses ennemis au bourreau, fussent-ils une légion. Il chercha des
-coupables parmi ceux qui l'entouraient. Chaque regard, chaque mouvement
-lui paraissait maintenant suspect. Il se rappela diverses paroles de
-ceux qui l'approchaient: dans ces paroles il crut découvrir la clef
-d'une conjuration. Ses plus proches parents n'étaient pas à l'abri de
-ses soupçons.
-
-Maliouta le trouva en proie à ce délire.
-
---Sire, dit-il après un moment de silence, tu as daigné m'ordonner de
-donner la question aux Kolichef au sujet de nouvelles trahisons. Compte
-sur moi. Je saurai les faire parler. Il y a un seul nom que je n'oserai
-pas, que je ne pourrai pas leur faire dire, celui du plus grand de tes
-ennemis.
-
-Le Tzar regarda son favori avec étonnement.
-
-Il y avait dans les yeux de Maliouta quelque chose d'extraordinaire.
-
---Il est tel, continua Skouratof et sa voix changea, que l'oeil le voit,
-l'oreille l'entend, mais que la langue n'ose le formuler.
-
-Le Tzar le considéra d'un oeil interrogateur.
-
---Vois-tu, sire, tu as puni beaucoup de brigands, et pourtant tu n'as
-pas purgé la Russie de la trahison. Tu en puniras encore davantage et tu
-ne seras pas plus avancé.
-
-Le Tzar écoutait mais ne devinait pas.
-
---Parce que tu coupes les branches sèches, mais le tronc et la racine
-restent parfaitement sains.
-
-Le Tzar ne comprenait encore rien, mais il écoutait avec une curiosité
-croissante.
-
-Ainsi, par exemple, rappelle-toi quand tu fus sur le point de
-mourir,--que Dieu te donne de longs jours! Les boyards ourdirent une
-grande conspiration contre toi. Ils avaient alors avec eux ton frère
-aîné Vladimir Andréevitch.
-
-Ah! pensa le Tzar, voilà la signification de mes visions nocturnes!
-l'ennemi voulait obscurcir ma raison pour favoriser les machinations de
-mon frère. Mais il n'en sera pas ainsi. Je n'épargnerai pas mon frère.
-
---Parle, dit-il, en s'adressant d'une voix terrible à Maliouta--parle,
-que sais-tu sur Vladimir Andréevitch?
-
---Rien, sire, ce que je dis n'a pas de rapport avec Vladimir
-Andréevitch. A son sujet, je ne sais même rien qui puisse faire
-soupçonner qu'il trame quelque chose contre toi. Les boyards ne pensent
-pas à lui maintenant. Il y a longtemps qu'il a renoncé à te disputer le
-trône. Mes paroles n'ont pas trait à lui.
-
---A qui donc? demanda le Tzar avec étonnement et ses traits se
-contractèrent convulsivement.
-
---Vois-tu, sire, Vladimir a abandonné l'idée de troubler l'État, mais
-les boyards, eux, ne l'ont pas abandonnée. Ils se sont dit: il n'ose pas
-monter sur le trône, nous y mettrons...
-
-Maliouta s'arrêta.
-
---Qui? demanda le Tzar, et ses yeux lançaient des flammes.
-
-Maliouta se troubla.
-
---Sire! tout n'est pas bon à dire. Le proverbe dit: réfléchis, devine,
-mais garde ta langue derrière tes dents.
-
---Qui? répéta le Tzar en se levant.
-
-Maliouta resta silencieux.
-
-Le Tzar le saisit à la gorge des deux mains, amena son visage près du
-sien et plongea son regard dans le sien.
-
-Les jambes de Maliouta fléchissaient.
-
---Seigneur, dit-il à demi-voix, ne te courrouce pas contre lui, il n'a
-pas réfléchi.
-
---Parle! dit le Tzar d'une voix étranglée, en serrant plus fort le cou
-de Maliouta.
-
---Il n'aurait pas eu cette pensée si on ne l'avait poussé. C'est celui
-qui l'approche le plus près, qui l'y a poussé. Et lui, le criminel! il
-s'est dit: un peu plus tôt, un peu plus tard, c'est ainsi que cela doit
-finir.
-
-Le Tzar commençait à comprendre. Il devint encore plus pâle, si c'est
-possible. Ses doigts se détendirent et lâchèrent la gorge de Maliouta.
-
-Maliouta se remit. Il comprenait que le moment était arrivé de frapper
-le coup décisif.
-
---Sire! dit-il tout-à-coup rapidement, ne cherche pas la trahison au
-loin. Ton compétiteur est assis devant toi, il boit à la même coupe que
-toi, mange avec toi du même plat et porte les mêmes vêtements!
-
-Skouratof se tut et, plein d'anxiété, il osait à peine lever sur le Tzar
-ses yeux sanglants.
-
-Le Tzar ne répondit rien. Ses mains s'abaissèrent. Il comprenait enfin.
-
-En cet instant on entendit dans la cour des cris joyeux.
-
-Au moment même où commençait cette conversation entre le Tzar et
-Skouratof, le Tzarévitch rentrait avec ses favoris. Des marchands, venus
-de Moscou pour implorer sa protection, l'attendaient dans la cour. En
-l'apercevant, ils tombèrent à genoux.
-
---Que voulez-vous, marchands, demanda négligemment le Tzarévitch?
-
---Seigneur! répondirent les anciens, nous sommes venus implorer ton
-appui! Sois notre soutien! Aie pitié de nous! Les opritchniks nous
-ruinent; ils enlèvent nos femmes et nos enfants!
-
---Voyez-vous les imbéciles! dit le Tzarévitch en s'adressant à Basmanof.
-Ils voudraient garder leurs femmes et leurs marchandises pour eux seuls!
-Il y a bien là de quoi pleurnicher! Retournez chez vous, je parlerai à
-mon père en votre faveur, coquins.
-
---Tu es notre père, que Dieu te donne de longues années! s'écrièrent les
-marchands.
-
-Le Tzarévitch était à cheval. A côté de lui se trouvait Basmanof. Les
-solliciteurs étaient à genoux devant lui; le plus ancien d'entre eux
-offrait le pain et le sel sur un plat d'or. Maliouta voyait cette scène
-de la fenêtre.
-
---Seigneur, murmura-t-il au Tzar, regarde, voilà déjà le peuple qui le
-salue en souverain!
-
-Et comme le magicien s'épouvante en voyant l'esprit du mal qu'il a
-évoqué, de même Maliouta fut effrayé de l'expression que prirent les
-traits du Tzar en entendant ses paroles. La figure d'Ivan n'avait plus
-rien d'humain. Jamais Maliouta lui-même ne l'avait vu aussi terrible.
-
-Quelques moments s'écoulèrent. Soudain Ivan eut un sourire.--Grégoire,
-dit-il en posant les deux mains sur l'épaule de Skouratof, comment
-disais-tu tout à l'heure? Je coupe les branches mortes et le tronc reste
-toujours intact.
-
---Grégoire, continua le Tzar, articulant lentement chaque mot et
-regardant Maliouta avec une effrayante expression, te chargeras-tu avec
-la racine d'extirper la trahison?
-
-Une joie méchante crispa la bouche de Maliouta.
-
---Je m'en chargerai, murmura-t-il en tremblant de tout son corps.
-
-L'expression du visage d'Ivan changea instantanément, le sourire
-disparut, ses traits prirent une immobilité froide et implacable: son
-visage semblait taillé dans le marbre.--Il faut agir immédiatement,
-dit-il d'une voix saccadée et impérative.--Que personne ne sache ceci.
-Il ira aujourd'hui à la chasse. Qu'aujourd'hui on trouve son corps dans
-la forêt. On dira qu'il s'est tué en tombant de cheval. Connais-tu la
-Mare du Diable?
-
---Je la connais, sire.
-
---C'est là qu'on le trouvera!--Le Tzar montra la porte.
-
-Maliouta sortit et respira plus librement dans le corridor.
-
-Le Tzar resta longtemps immobile, puis il s'avança lentement vers les
-images et tomba à genoux.
-
-De tous les serviteurs de Maliouta, le plus brave et le plus actif était
-son écuyer Mathieu Khomiak. Jamais il ne reculait devant le danger; il
-aimait la lutte et la violence, et le cédait à peine en férocité à son
-maître. Fallait-il brûler un village ou jeter dans la maison d'un boyard
-une lettre qui le faisait mettre à mort? fallait-il enlever la femme de
-n'importe qui? toujours on envoyait Khomiak, et Khomiak brûlait le
-village, lançait la lettre et, au lieu d'une femme, il en enlevait une
-douzaine.
-
-C'est encore à Khomiak que s'adressa cette fois Grégoire Skouratof. Ce
-dont il fut question dans leur conversation, personne ne le sut. Mais ce
-matin même, quand les chiens du Tzarévitch se répandaient joyeux dans
-les environs de Moscou et que l'attention des chasseurs, placés sur la
-piste, était dirigée sur le gibier; quand chacun avait l'oeil au guet et
-ne s'occupait nullement de ce que faisaient ses camarades, en ce
-moment-là, dans un sentier obscur, Maliouta et Khomiak galopaient dans
-une direction opposée à la chasse. Entre eux deux se trouvait un
-troisième cavalier, les mains liées et attachées à sa selle, le visage
-recouvert d'un voile noir baissé jusqu'au-dessous du menton. A un des
-détours du sentier, vingt opritchniks armés se réunirent à eux et tous
-ensemble continuèrent à galoper sans souffler mot.
-
-Pendant ce temps la chasse suivait son cours; personne n'avait remarqué
-l'absence du Tzarévitch, sauf deux écuyers qui, percés de coups de
-poignards, expiraient dans un ravin.
-
-A trente verstes de la Sloboda, au milieu d'une forêt épaisse, il y
-avait un marais fangeux, impossible à traverser, que le peuple appelait
-la Mare du Diable. On racontait beaucoup de choses effrayantes sur cet
-endroit. Les bûcherons avaient peur d'en approcher après la chute du
-jour. Ils assuraient que dans les nuits d'été de petites flammes
-couraient et sautillaient sur l'eau: c'étaient les âmes des personnes
-tuées par les voleurs et jetées par eux dans la mare bourbeuse. Même au
-beau milieu du jour, le marais avait un air de sombre mystère. De grands
-arbres, privés de branches par le bas, s'élevaient au-dessus de l'eau
-noirâtre. En s'y reflétant comme dans un miroir trouble, ils prenaient
-l'aspect de géants difformes et d'animaux fantastiques. On n'entendait
-jamais la voix humaine dans les environs du marais. Des volées de
-canards en rasaient quelquefois la surface. On entendait dans les
-roseaux le cri plaintif de la poule d'eau. Un corbeau planait seul
-au-dessus des grands arbres et son croassement lugubre était répété par
-les échos. Quelquefois, on entendait dans le lointain le bruit de la
-cognée, le craquement d'un arbre coupé et sa chute sourde. Mais quand le
-soleil disparaissait derrière les hauteurs, quand s'élevait au-dessus du
-marais une vapeur transparente, le bruit de la cognée cessait et les
-sons précédents étaient remplacés par d'autres sons. Le cri monotone des
-grenouilles commençait d'abord timide et interrompu, ensuite
-retentissant et formant un choeur. Plus l'obscurité devenait épaisse,
-plus fort criaient les grenouilles. Leurs voix formaient une sorte de
-sourd mugissement qui permettait à l'oreille, habituée à l'entendre, de
-distinguer au travers le hurlement du loup et le gémissement de la
-chouette. Les ténèbres devenaient plus profondes; les objets perdaient
-leur premier aspect et revêtaient des formes nouvelles. L'eau, les
-branches des arbres et les zones brumeuses se fondaient en un tout. Les
-images et les sons se confondaient et échappaient à la conception
-humaine. Alors la mare bourbeuse devenait le domaine de l'esprit impur.
-
-C'était vers ce lieu maudit, non par une sombre nuit, mais par une belle
-matinée, que Maliouta et ses opritchniks dirigeaient leur course.
-
-Mais en même temps qu'ils s'avançaient de toute la vitesse de leurs
-chevaux, d'autres jeunes gens à la mine suspecte se réunissaient dans
-l'épaisse forêt voisine, non loin de la mare bourbeuse.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIII
-
-VANIOUKHA PERSTEN ET SES COMPAGNONS.
-
-
-Dans une vaste clairière, entourée de vieux chênes et d'un taillis
-impénétrable, s'élevaient quelques huttes en terre, entre lesquelles,
-sur des troncs d'arbres abattus, sur des souches renversées, sur des tas
-de foin et de feuilles sèches, étaient assises ou étendues un grand
-nombre de personnes d'âges et de costumes différents. Des jeunes gens
-armés sortaient continuellement des profondeurs de la forêt et se
-réunissaient à leurs compagnons. Il y avait entre eux une grande
-diversité. Les uns portaient des haillons, les autres des vêtements
-éclatants d'or. Quelques-uns de ces jeunes gens portaient à la ceinture
-des sabres, d'autres brandissaient dans leurs mains des boules de fer
-attachées à une lanière de cuir, ou s'appuyaient sur de grandes
-hallebardes. On ne voyait que balafres, cicatrices, têtes ébouriffées et
-barbes incultes.
-
-La bande d'aventuriers se divisait en différents groupes. Au centre même
-de la clairière, cuisait la soupe et rôtissaient sur des baguettes des
-quartiers de boeuf. Au dessus du feu pétillant étaient suspendues des
-marmites; la fumée se détachait en un nuage gris de la masse de verdure
-qui entourait la clairière comme une muraille compacte. Les cuisiniers
-toussaient, s'essuyaient les yeux et cherchaient à se défendre de la
-fumée.
-
-Un peu plus loin un vieillard à tête grise et à longue barbe racontait à
-la jeunesse quelques récits des temps passés. Il parlait debout, appuyé
-sur une hache emmanchée à un long bâton. Dans cette position, le
-vieillard était plus à son aise pour faire son récit. Il pouvait se
-redresser, se tourner de tous côtés et dans les endroits dramatiques
-agiter sa hache ou simuler un défi. Ses auditeurs l'écoutaient avec
-avidité. Ils ouvraient des oreilles attentives et restaient la bouche
-ouverte. Qui était assis par terre, qui avait grimpé sur une souche, qui
-restait simplement sur ses jambes et écarquillait les yeux, mais le plus
-grand nombre étaient couchés sur le ventre, les coudes appuyés sur la
-terre et le menton dans les mains. On est ainsi plus commodément pour
-entendre raconter.
-
-Plus loin, deux jeunes garçons s'échangeaient des coups de poing sur la
-tête. Le jeu consistait en ceci: qui des deux demandera le premier
-quartier; et ni l'un ni l'autre ne voulaient céder. Déjà les deux
-adversaires étaient rouges comme deux betteraves, mais les poings
-vigoureux ne cessaient de pleuvoir sur les têtes comme des marteaux sur
-une enclume.
-
---Eh! n'en as-tu pas bientôt assez, Khlopko? demanda celui qui
-paraissait le plus faible.
-
---Pas du tout, frère Andriouchka! je te le dirai. Mais toi, tu ne me
-parais pas à ton aise.
-
-Et les poings continuaient à cogner.
-
---Regardez, frères, voilà Andriouchka qui va se rendre, dirent les
-spectateurs.
-
---Non, il ne se rendra pas! répondirent les autres, pourquoi? il n'a
-encore pas de mal.
-
---Tu vas voir, il se rendra.
-
-Mais Andriouchka ne voulait pas se rendre. Il usa de ruse et, au lieu de
-frapper son adversaire sur le sommet de la tête, il lui asséna un coup
-de poing sur la tempe.
-
-Khlopko tomba.
-
-Quelques spectateurs rirent aux éclats, mais la plupart firent paraître
-de l'indignation.
-
---Ce n'est pas loyal! ce n'est pas loyal! crièrent-ils, Andriouchka a
-triché. Le fouet à Andriouchka!
-
-Et Andriouchka fut immédiatement fouetté.
-
---D'où venez-vous, enfants? demanda le conteur à quelques jeunes hommes
-qui s'approchaient du feu et jetaient des regards timides autour d'eux.
-
-Ils étaient conduits par un robuste gaillard, ayant à sa ceinture un
-large coutelas. Les nouveaux venus n'étaient pas armés, ils paraissaient
-novices.
-
---Écoutez, vous, jeunes faucons! dit en s'adressant à eux l'homme armé
-du coutelas, le grand-père Korchoun vous demande d'où vous venez;
-répondez au grand-père!
-
---Je viens d'au delà de Moscou, répondit l'un d'eux en hésitant un peu.
-
---Et pourquoi t'es-tu envolé du nid? demanda Korchoun: le froid t'en
-a-t-il chassé, ou la chaleur était-elle trop grande?
-
---Il y faisait trop chaud, répondit le jeune homme. Les opritchniks sont
-venus, ont mis le feu à l'izba, puis quand elle a été brûlée, il y
-faisait trop froid.
-
---C'est cela. Tu n'es pas bête, mon garçon, et toi que viens-tu faire
-ici?
-
---Chercher une famille.
-
-Les brigands se mirent à rire.
-
---Pense à ce que tu dis! comment, une famille?
-
---Oui, comme les opritchniks ont tué mon père, ma mère, ma soeur et mes
-frères, je m'ennuie tout seul au monde. Je me suis dit: j'irai trouver
-les bonnes gens; ils me donneront à boire et à manger et seront pour moi
-des pères et des frères. J'ai rencontré dans les environs ce jeune
-homme, j'ai deviné que c'était l'un de vous et je lui ai demandé de
-m'emmener avec lui.
-
---Tu es un brave garçon! dirent les brigands, assieds-toi avec nous et
-partage le pain et le sel, nous serons pour toi des frères.
-
---Et celui-là, qui baisse le nez comme s'il avait trop bu? hé! pleureur,
-pourquoi fais-tu la grimace et d'où viens-tu?
-
---Des environs de Kolomna, répondit lentement un vigoureux garçon qui se
-trouvait derrière les autres avec un air triste.
-
---Eh bien! les opritchniks t'ont-ils fait quelque chose aussi à toi?
-
---Ils m'ont enlevé ma fiancée! répondit le jeune homme à contre-coeur et
-d'une voix traînante.
-
---Allons, raconte-nous cela.
-
---Que vous raconter? Ils l'ont trouvée et ils l'ont emmenée.
-
---Et ensuite?
-
---Comment, ensuite? ensuite, rien.
-
---Pourquoi ne l'as-tu pas reprise?
-
---Où donc la reprendre? dès qu'ils l'ont trouvée, ils l'ont emmenée.
-
---Et tu les regardais faire, la bouche ouverte?
-
---Non, au contraire, à la fin je me mis dans une telle colère... que
-Dieu me pardonne! mais ils étaient partis.
-
-Les brigands rirent aux éclats.
-
---Allons, frère, on voit que tu n'es pas aisé à mettre en mouvement.
-
-Le jeune homme baissa son visage stupide et resta silencieux.
-
---Allons! mon garçon, dit un des brigands, ils t'ont pris ta fiancée;
-n'aie pas peur, tu en trouveras une autre.
-
---Le jeune homme leva la tête, ouvrit la bouche et ne dit pas un
-mot.--Sa figure parut plaisante aux brigands.
-
---Écoute donc, on te parle! dit l'un d'eux en lui donnant un coup de
-poing sur le ventre.
-
-Le jeune homme ne répondit pas. Le brigand frappa plus fort. Le jeune
-homme le regarda d'un air si stupide que tous recommencèrent à rire.
-Plusieurs s'approchèrent et lui donnèrent successivement chacun un coup.
-Le pauvre diable ne savait s'il devait se fâcher ou rire. Mais un coup
-plus fort que les autres le fit sortir de son sang-froid apathique.
-
---Faites attention! Si vous me faites mal, je vais me fâcher.
-
-Les brigands rirent de plus belle. Le jeune homme paraissait vouloir se
-fâcher, mais la paresse et l'apathie naturelle étaient plus fortes que
-la colère. Il ne voulait pas se mettre en mouvement pour des bagatelles
-et jusqu'ici rien ne lui paraissait grave.
-
---Fâche-toi donc, animal! disaient les brigands. Pourquoi ne te
-fâches-tu pas?
-
---Pas encore; allez!
-
---Voyez quel gourmand! attrape.
-
---Allez, plus fort!
-
---Voilà.
-
---Maintenant, attention! dit le jeune homme, se fâchant à la fin pour
-tout de bon.
-
-Il releva ses manches, cracha dans ses mains et commença à frapper à
-droite et à gauche les assaillants comme les spectateurs. Les brigands
-ne s'attendaient pas à une pareille charge. Les plus voisins furent en
-un instant renversés et roulèrent aux pieds de leurs compagnons. Toute
-la compagnie recula vers le feu; la marmite fut renversée et la soupe se
-répandit sur les charbons.
-
---Plus doucement, plus doucement, Satan! tu renverses tout! On te dit:
-plus doucement, criaient les brigands!
-
-Mais le jeune homme n'entendait plus rien. Il continuait à frapper
-autour de lui et à chaque coup il renversait un brigand et quelquefois
-deux.
-
---Voyez quel ours! disaient ceux qui étaient parvenus à se mettre à
-l'écart.
-
-Enfin, il revint à lui et cessa de frapper. Il s'arrêta au milieu des
-marmites renversées et des pots cassés en se grattant l'oreille comme
-s'il eût voulu dire:--Allons, que diable ai-je fait là?
-
---Frère, dirent les brigands en se remettant sur leurs jambes et se
-frottant les côtes, si tu t'étais fâché à temps, ils ne t'auraient pas
-certainement enlevé ta fiancée. Quel hercule!
-
---Mais quel est ton nom, demanda le vieux brigand?
-
---Mitka.
-
---Allons, Mitka! bravo, Mitka!
-
---En voilà un Mitka!
-
---Enfants, accourut dire un brigand, l'ataman recommence à conter des
-histoires du temps qu'il était sur le Volga. Tous se rassemblent autour
-de lui: allons vite ou nous n'aurons pas de place.
-
---Allons, allons écouter l'ataman, s'écrièrent les brigands.
-
-Sur un tronc d'arbre, au pied d'un énorme chêne, était assis un homme
-aux larges épaules, de taille moyenne, vêtu d'un riche sarrau brodé
-d'or. Sa tête était couverte d'un casque rond, ayant la forme d'une
-calotte. A ce casque était reliée la barniza ou pèlerine en mailles
-d'acier qui abritait des coups de sabre la nuque, le cou et les
-oreilles. L'homme aux larges épaules tenait dans sa main une chegone,
-sorte de marteau aiguisé d'un côté et emmanché comme une hache. Dans cet
-attirail, il eût été difficile de reconnaître notre ancienne
-connaissance Vanioukha Persten. Ses yeux regardaient de tous côtés. Sous
-ses courtes moustaches noires, ses dents étincelaient d'une blancheur si
-éblouissante qu'elles paraissaient éclairer son visage. Les brigands
-écoutaient en silence.
-
---Car, voyez-vous, frères, disait Persten,--ce n'est pas une chose bien
-merveilleuse d'arrêter un convoi, ou de dévaliser un boyard quand on est
-dix contre un. Mais ce qui n'est pas commun, c'est, étant seul, de
-piller plus de cinquante personnes.
-
---En effet, c'est un peu fort, interrompirent les brigands, est-ce toi
-qui l'as fait?
-
---Je ne parle pas de moi, mais je connais un brave qui, à lui seul,
-arrêterait un convoi.
-
---Ce doit être encore ton héros du Volga?
-
---Lui-même, en voilà un exemple. Un bateau remontait le Volga depuis
-Astrakhan, traîné au moyen d'une cordelle tirée par des haleurs sur la
-rive. Il y avait beaucoup de monde sur ce bateau, de jeunes marchands
-avec des arquebuses et des sabres, le caftan déboutonné, le chapeau sur
-l'oreille, comme s'ils eussent été des nôtres. Pour cargaison: de l'or,
-des pierres précieuses, des perles, des articles d'Astrakhan et toute
-espèce de choses. La rive était élevée, le chemin de halage étroit et,
-au milieu du Volga, une île: un rocher nu, au milieu du courant, formait
-une pointe tranchante comme un couteau.
-
-Voilà donc que mon brave s'informe de l'approche du bateau. Il ne dit
-rien à personne, part le matin, se couche entre les broussailles et ne
-bouge pas. Une heure s'écoule, une autre heure passe, arrivent les
-haleurs au nombre de vingt, les uns après les autres, penchés en avant
-sur leur courroie de cuir, gémissant et tirant la langue dans leurs
-efforts. Évidemment le bateau était lourd et la rivière rapide,
-difficile à remonter.
-
-Mon brave attend qu'ils aient remonté cinquante sagènes en dessus de la
-pointe de la roche. Puis il bondit d'entre les buissons, coupe la
-cordelle d'un coup de sabre et comme les haleurs tirent de toutes leurs
-forces, ils tombent sur le nez. Lui avec sa massue, avec le poing frappe
-sur l'un et sur l'autre, tous prennent leurs jambes à leur cou! Le
-bateau est emporté par le courant droit sur la pointe de roches. Les
-marchands prennent l'alarme, personne ne pense à faire feu, ils ne
-songent qu'à éviter la pointe pour que le bateau ne se brise pas. Mais
-mon brave saisit la cordelle d'une main, de l'autre un arbre et arrête
-ainsi le bateau.
-
---Hé! vous, aûneurs de draps, marchands, jeunes braves! jetez vos sabres
-et vos arquebuses à l'eau, sinon je laisse aller la cordelle, et vous et
-votre cargaison vous allez vous briser sur la pointe.
-
-Les marchands pensèrent bien à faire feu sur le héros, mais ils
-rejetèrent cette idée:--à quoi bon le tuer, il lâche la cordelle et nous
-sommes perdus!
-
-Pas de remède, ils jettent leurs armes dans l'eau, mais pas toutes; ils
-se disent, quand tu viendras sur le pont, jeune homme, pour piller le
-bateau, nous te canarderons. Mais mon héros n'est pas un sot.
-
---Bien, dit-il, marchands, mes amours, vos armes sont au fond,
-allez-vous-en aussi là où vous voudrez! Ou en d'autres termes, jetez
-vous à l'eau!
-
-Ils auraient voulu se révolter, mais lui, mes enfants, attacha la
-cordelle à l'arbre, saisit son arquebuse et commença à tirer sur eux.
-Alors tous, tant qu'ils étaient, sautèrent à l'eau comme des
-grenouilles.
-
-Et lui, leur crie-t-il: ne nagez pas ici, mais allez de l'autre côté,
-sinon je vous tire comme des canards!
-
---Eh bien! enfants, comment trouvez-vous mon héros?
-
---Un brave! dirent les brigands,--un vrai brave! et qu'est-ce qu'il fit
-du bateau?
-
---Du bateau? Il enroula la cordelle autour de son bras et hala le bateau
-sur le sable.
-
---Il est donc aussi grand que Polkan?
-
---Non. Il n'est pas beaucoup plus grand que moi, mais il est plus large
-d'épaules.
-
---Plus large d'épaules que toi! Mais à quoi ressemble-t-il alors?
-
---Il ressemble à un brave: tête ébouriffée, barbe noire, un peu courbé,
-visage plat, et après cela, des yeux qui vous épouvantent.
-
---Pardonne, Ataman, tu parles de lui comme d'une merveille et nous avons
-peine à te croire. Jamais nous n'avons vu plus brave que toi.
-
---Vous n'avez pas vu mieux que moi! et qu'avez-vous vu, coquins? Sachez,
-continua Persten avec chaleur, qu'en face de lui je ne suis rien, un
-pauvre diable.
-
---Et comment s'appelle ton héros?
-
---On l'appelle Iermak, frères.
-
---Quel drôle de nom! Mais comment, est-ce qu'il est seul? N'a-t-il pas
-une bande avec lui?
-
---Non, il n'est pas seul. Il a une bonne bande avec lui et de fidèles
-lieutenants. Mais le Tzar très-orthodoxe les a pris en haine. Il a
-envoyé ses troupes sur le Volga pour les détruire, les pauvres enfants!
-et il a ordonné d'amener à Moscou l'un des lieutenants, Ivan Koletz,
-pour lui trancher la tête.
-
---Eh bien! l'ont-ils pris?
-
---Ils l'avaient pris, mais il leur a glissé entre les doigts et s'est
-enfui. Où est-il maintenant? Dieu le sait, mais je crois qu'il ne
-tardera pas à regagner les bords du Volga. Celui qui vient une fois sur
-le grand fleuve ne peut plus rester ailleurs.
-
-L'Ataman se tut et se mit à rêver. Les brigands réfléchissaient aussi.
-Leurs têtes audacieuses se penchèrent sur leurs larges poitrines; ils
-caressèrent en silence leurs longues moustaches et leurs barbes
-touffues. A quoi pensaient les braves aventuriers, assis dans la
-clairière, au milieu de l'épaisse forêt? A leur jeunesse perdue, quand
-ils auraient pu être des guerriers honorables ou de paisibles colons? au
-Volga argenté? ou bien à ce prodigieux héros dont Persten venait de
-raconter les hauts faits? ou songeaient-ils à ces deux piliers
-supportant une solive, appareil sinistre auquel pensait, à cette époque,
-toute tête proscrite?
-
-Ataman! s'écria un brigand en courant à toute jambe vers Persten, à cinq
-verstes d'ici, sur la route de Rézan, il y a vingt cavaliers portant de
-riches armes et des caftans galonnés d'or. Leurs chevaux valent plus de
-cent roubles chacun.
-
---Où vont-ils? demanda Persten en se levant.
-
---Ils viennent de tourner dans la direction de la mare bourbeuse. Dès
-que je les ai vus j'ai couru tout droit ici à travers bois et marais.
-
---Allons, enfants, s'écria Persten, vingt hommes avec moi!
-
---Toi, Korchoun, continua-t-il en s'adressant au vieux brigand,
-prends-en vingt autres et allez vous mettre en embuscade près du chêne
-creux, vous leur couperez la route, si par hasard nous les manquions.
-Allons, vivement les sabres!
-
-Persten brandit sa masse d'armes et prit un regard impérieux. Il
-ressemblait à un chef de guerre au milieu d'une troupe disciplinée.
-L'attitude des brigands changea tout à coup: de libre elle devint
-déférente et obéissante.
-
-En un clin d'oeil quarante hommes sortirent de la foule et se formèrent
-en deux bandes.
-
---Eh! Mitka! dit Korchoun au jeune homme des environs de Kolomna,--voilà
-une trique, viens avec nous, tu nous aideras, mais tâche de te fâcher!
-
-Mitka se gratta l'oreille, prit avec indifférence, des mains du
-vieillard, une énorme massue, la mit sur son épaule et partit se
-dirigeant, à la suite de sa bande, vers le chêne creux.
-
-L'autre bande, commandée par Persten, courut vers la mare du diable à la
-poursuite des cavaliers inconnus.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIV
-
-LE SOUFFLET.
-
-
-Tandis que Maliouta et Khomiak, suivis d'un détachement d'opritchniks,
-entraînaient l'inconnu vers la mare du diable, Sérébrany était assis à
-une table couverte de flacons et de verres et causait amicalement avec
-Godounof.
-
---Dis-moi donc, Boris, disait Sérébrany, qu'est-il arrivé au Tzar cette
-nuit? Pourquoi toute la Sloboda s'est-elle levée pour assister à un
-office de nuit? Est-ce que cela vous arrive souvent?
-
-Godounof leva les épaules.
-
---Notre souverain, dit-il, gémit, pleure sans cesse sur ses ennemis et
-prie souvent pour le repos de leurs âmes. Il n'y a rien d'étonnant qu'il
-nous ait appelés à la prière cette nuit. Bazile le Grand, lui-même, dans
-sa deuxième épître à Grégoire de Naziance, dit que tous les deux jours
-il faut assister à l'office de nuit. Au milieu du silence, quand ni les
-yeux ni les oreilles n'agissent pernicieusement sur le coeur, il sied à
-l'âme humaine de se présenter devant Dieu.
-
---Boris! il m'est arrivé autrefois de voir le Tzar prier. Ce n'était pas
-comme aujourd'hui. Tout est différent maintenant. Et cette opritchna, je
-n'y comprends rien. Ce ne sont pas des moines, mais de vrais brigands.
-Dans le peu d'instants que j'ai passés à Moscou, j'ai entendu raconter
-et vu des choses si déplorables que c'est à ne pas y croire. Ils ont
-circonvenu le Tzar. Toi, Boris, tu l'approches, il t'aime, tu devrais
-lui parler de l'Opritchna.
-
-Godounof sourit de la simplicité de Sérébrany.
-
---Le Tzar est bon pour tous, dit-il avec une humilité feinte, et ce ne
-sont pas mes services qui m'ont valu sa bienveillance. Ce n'est pas à
-moi de juger les actes de mon souverain, de donner des conseils au Tzar.
-L'opritchna est facile à comprendre: toute la terre appartient au Tzar,
-nous sommes tous sous sa main puissante; ce que le Tzar prend est à lui,
-ce qu'il nous laisse est à nous; celui auquel il ordonne de vivre près
-de lui, celui-là a sa confiance; celui auquel il ne dit rien, ne l'a
-pas; voilà toute l'opritchna.
-
---C'est cela, Boris, ce que tu dis est clair, mais en pratique, c'est
-autre chose. Les opritchniks écrasent et persécutent la nation plus que
-des Tatars. Ils ne relèvent d'aucun juge. Tout le pays souffre par eux,
-tu devrais en parler au Tzar. Il te croirait.
-
---Prince Nikita, il y a beaucoup de mal dans le monde. Ce n'est pas
-parce que des hommes en oppriment d'autres que les uns sont des
-opritchniks et les autres de la Zemchina, mais parce que les uns et les
-autres sont des hommes. Supposons que je parle au Tzar; qu'en
-arriverait-il? Tous s'élèveraient contre moi et le Tzar lui-même se
-courroucerait.
-
---Eh bien! qu'il se courrouce, tu aurais fait ton devoir en lui disant
-la vérité.
-
---Nikita! Il ne faut pas souvent la dire et, quand on la dit, il faut
-choisir son moment. Si j'avais contredit le Tzar, il y a longtemps que
-je ne serais plus ici et, si je n'avais pas été ici, qui t'aurait tiré,
-hier soir, des mains du bourreau?
-
---C'est une autre affaire, Boris, que Dieu te donne la santé, sans toi
-j'étais perdu!
-
-Godounof se figura qu'il avait persuadé le prince.
-
---Vois-tu, Nikita, continua-t-il, c'est bien de se faire le champion de
-la vérité, mais seul contre une armée! Que ferais-tu, par exemple, si
-quarante voleurs égorgeaient devant toi un innocent?
-
---Ce que je ferais? Je dégainerais mon sabre, j'attaquerais tes quarante
-voleurs et je les sabrerais tant que j'en aurais la force.
-
-Godounof regarda le prince avec étonnement.
-
---Et tu serais tué au cinquième, au plus tard au dixième voleur; et tu
-n'aurais pas empêché les autres d'égorger l'innocent. Non; il vaut mieux
-n'y pas toucher, prince, et quand ils seront en train de dévaliser le
-mort, ils crieront que Stepka a plus pris que Mitka, et ils s'égorgeront
-entre eux.
-
-Cette réponse ne plut pas à Sérébrany. Godounof s'en aperçut et changea
-la conversation.
-
---Vois, dit-il en regardant par la fenêtre, qui nous arrive à fond de
-train, prince, n'est-ce pas ton écuyer?
-
---C'est impossible! répondit Sérébrany; il m'a demandé ce matin la
-permission d'aller en pèlerinage à vingt verstes d'ici...
-
-Mais en regardant plus attentivement le cavalier, le prince reconnut en
-effet Michée. Le vieillard était pâle comme la mort, il était monté à
-poil; on voyait qu'il s'était élancé sur le premier cheval tombé sous sa
-main, on voyait surtout qu'il n'avait plus la tête à lui, car, malgré
-les convenances, il galopait dans la cour jusque sous les fenêtres du
-palais.
-
---Prince Nikita! cria-t-il avant de pouvoir être entendu--tu bois, tu
-manges, tu te reposes et tu ne vois pas la trahison. Tout à l'heure,
-j'ai rencontré, derrière l'église, Maliouta Skouratof et Khomiak, tous
-deux à cheval, et entre eux, les mains liées, le croirais-tu? le
-Tzarévitch lui-même! le Tzarévitch, prince! Ils lui avaient couvert la
-tête d'un voile noir, les maudits! mais le vent l'a soulevé et j'ai
-reconnu le Tzarévitch. Il m'a regardé comme pour me demander secours.
-Alors Maliouta, ce neveu de sorcière, s'est approché de lui et a rabattu
-aussitôt le voile.
-
-Sérébrany bondit de sa place.
-
---Tu entends, tu entends, Boris, cria-t-il les yeux étincelants, faut-il
-attendre que les voleurs se dévorent entre eux?--et il s'élança sur le
-perron.
-
---Donne-moi ton cheval, cria-t-il, en arrachant la bride des mains de
-Michée.
-
---Ce cheval ne te convient pas, prince, c'est une rosse. Comment
-pourras-tu aller chez le Tzar sur cette monture? Cependant le prince
-l'avait déjà enfourché et volait non chez le Tzar mais à la poursuite de
-Maliouta...
-
-Il existe sur cet événement une vieille chanson, probablement
-contemporaine d'Ivan.
-
-En voici le sens:
-
-«Après avoir conquis et Kazan et Astrakhan, le Tzar Ivan extirpa la
-trahison et de Pakof et de Novgorod; puis il dit: n'extirperai-je pas
-aussi toute trahison de Moscou aux blanches murailles? Le brigand
-Maliouta Skouratof lui glisse aussitôt à l'oreille: Tu passeras un
-siècle, Tzar Ivan Vasiliévitch, à extirper la trahison; ton adversaire
-est devant toi, il mange du même plat que toi, il boit de la même coupe
-que toi, les vêtements qu'il porte sont de la même étoffe que les
-tiens.» Le Tzar comprit et s'irrita fort contre le Tzarévitch. «Liez-lui
-les mains, dit-il aux boyards, revêtez-le de noirs vêtements, traînez-le
-dans un marais fangeux, livrez-le à une prompte mort!» Tous les boyards
-se dispersèrent, seul Maliouta, le bourreau, resta: il lui lia les
-mains, il le revêtit d'un vêtement noir, il le traîna à la mare du
-diable. Un serviteur de Nikita le vit, il sauta sur un cheval qui
-portait de l'eau et courut prévenir son maître. «Tu bois, tu manges, tu
-te reposes, lui dit-il, tu ne te doutes pas du malheur qui nous menace.
-Une étoile du ciel va tomber, un pur flambeau de cire va s'éteindre, le
-jeune Tsarévitch va ne plus exister.» Nikita Romanovitch s'effraie; il
-saute sur le cheval qui portait de l'eau et s'élance vers le marais
-fangeux, à la mare maudite. Il frappe Maliouta sur la joue. «Cette fois
-Maliouta, lui dit-il, le morceau que tu as pris est trop gros; il va
-t'étrangler.»
-
-Cette chanson ne rend peut-être pas exactement l'événement, mais elle
-concorde certainement avec l'esprit du siècle. Ce n'est que d'une
-manière incomplète et confuse que le peuple apprenait ce qui se passait
-dans le palais du Tzar et dans le cercle de ses intimes, mais, comme à
-cette époque les classes n'étaient pas encore séparées et ne vivaient
-pas étrangères l'une à l'autre, ces nouvelles, même défigurées, ne
-dépassaient pas la vraisemblance et portaient le cachet d'une croyance
-commune et de l'opinion générale.
-
-Es-tu réellement tel, prince Nikita, que je te représente? il n'y a que
-les murs du Kremlin et les vieux chênes de Moscou qui peuvent le dire.
-C'est du moins ainsi que tu m'apparus à l'heure des paisibles rêveries,
-le soir, lorsque l'obscurité s'étendait sur les champs, lorsqu'au loin
-se mouraient les bruits du jour et qu'alentour tout devenait silencieux,
-tandis que le vent remuait doucement les feuilles et qu'il n'y avait
-plus que le hanneton qui volât. L'amour de la patrie se réveillait en
-moi avec tristesse et angoisse; notre vieux temps, à la fois lugubre et
-éclatant, se déroulait devant moi, comme si, à la place des yeux que
-voilaient les ténèbres, j'eusse senti ouvrir en moi un regard intérieur
-auquel les siècles ne présentaient pas d'obstacle. Tel tu m'apparus,
-Nikita; je te voyais, là, devant moi, volant à la poursuite de Maliouta,
-et je me transportais par la pensée à cette effrayante époque où rien
-n'était impossible.
-
-Sérébrany avait oublié qu'il était sans sabre ni pistolet et que le
-cheval qu'il avait pris était vieux. Dans son temps, c'était un vaillant
-coursier; il avait servi vingt ans sur les champs de bataille et, au
-lieu d'obtenir la retraite due à sa vaillance, on l'avait mis encore à
-charger de l'eau ou du fumier et on ne lui ménageait pas les coups de
-fouet. Maintenant il a senti sur lui un cavalier puissant et il s'est
-rappelé son passé, quand il portait des héros dans les combats
-terribles, quand il était nourri d'orge choisie et abreuvé d'hydromel.
-Il a gonflé ses naseaux, il a tendu le cou et il vole à la poursuite de
-Maliouta Skouratof.
-
-Maliouta galope avec ses opritchniks dans la forêt épaisse. Il se hâte
-d'arriver à la mare maudite et pour que ses compagnons ne sachent pas
-quel est celui qu'ils conduisent à la mort, il abaisse sans cesse sur la
-figure du Tzarévitch le voile que le vent soulève. S'ils le savaient,
-ils abandonneraient Maliouta et prendraient parti pour sa victime. Mais
-les opritchniks croient que c'est un homme ordinaire qui galope entre
-Khomiak et Maliouta, et ils s'étonnent seulement qu'on aille si loin
-pour le mettre à mort.
-
-Maliouta presse les opritchniks, se fâche contre les chevaux et frappe
-de son fouet leurs hanches nerveuses.
-
---Oh! les rosses, les sacs à foin! le Tzar pourrait réfléchir, envoyer à
-notre poursuite!
-
-Le hideux Maliouta galope dans la sombre forêt, les oiseaux le
-regardent, le cou allongé, les noirs corbeaux volent au-dessus de
-lui--la mare du diable n'est déjà plus loin.
-
---Eh! dit Maliouta à Khomiak, n'entends-tu pas derrière nous le galop
-d'autres cavaliers?
-
-Non, répondit Khomiak, c'est le bruit des fers de nos chevaux qui
-retentit dans la forêt.
-
-Et Maliouta presse encore les opritchniks et frappe plus fort les
-coursiers.
-
---Eh! dit-il à Khomiak, quelqu'un ne crie-t-il pas après nous?
-
---Non, répond Khomiak, c'est l'écho qui répète nos paroles.
-
-Et Maliouta continue à frapper les coursiers.
-
---Ah! rosses, sacs à foin! Ah! quelqu'un nous poursuit!
-
-Tout-à-coup Maliouta entend derrière lui:--Arrête, Grégoire Skouratof!
-
-Sérébrany était sur les talons de Maliouta. Le vieux porteur d'eau ne
-l'avait pas trahi.
-
---Arrête, Maliouta! répéta Sérébrany et, ayant atteint Skouratof, il le
-frappa au visage de sa main vigoureuse.
-
-Le coup asséné par Nikita fut violent: il résonna comme une arquebusade,
-la forêt en retentit, des feuilles mortes en tombèrent; les bêtes fauves
-rentrèrent précipitamment dans le fourré, les hibous aux grands yeux
-s'envolèrent dans leurs trous; les paysans, occupés loin de là à diriger
-leurs charrues, se regardèrent et dirent, étonnés:--As-tu entendu le
-craquement? n'est-ce pas le vieux chêne de la mare du diable qui s'est
-brisé?
-
-Maliouta fut désarçonné. Le pauvre vieux cheval du Prince Nikita
-broncha, fit quelques pas et tomba pour ne plus se relever.
-
---Maliouta! cria le prince en bondissant, tu vas recevoir le prix de ta
-trahison.
-
-Et arrachant du fourreau le sabre de Skouratof, il s'apprêta à lui
-fendre le crâne.
-
-Soudain, un autre sabre siffla au-dessus de la tête du prince. Mathieu
-Khomiak s'était élancé au secours de son maître. Le combat s'engagea
-entre Khomiak et Sérébrany. Les opritchniks, les sabres levés, tombèrent
-sur le prince, mais les arbres et les branchages les empêchèrent de
-l'entourer immédiatement.
-
-Allons, pensa le prince en repoussant les assaillants, perdrai-je la vie
-sans sauver le Tsarévitch! Si Dieu me donnait seulement la force de
-résister une demi-heure, peut-être, d'un côté ou de l'autre,
-viendra-t-il quelque secours!
-
-En cet instant même, un coup de sifflet retentit dans la forêt; des cris
-nombreux lui répondirent, un opritchnik dont le sabre allait frapper le
-prince, tomba la tête fendue et sur son corps apparut Vanioukha Persten,
-brandissant sa massue ensanglantée. Au même instant, les brigands, comme
-une bande de loups, se jetèrent sur l'escorte de Maliouta et la mêlée
-devint générale. Les cavaliers auraient bien voulu charger leurs
-adversaires, mais nulle part ils ne pouvaient prendre du champ; les
-arbres et les buissons les environnaient. Beaucoup tombèrent
-immédiatement, d'autres se remirent et poussant leur cri de ralliement:
-Goida! foulèrent aux pieds les audacieux aventuriers. Persten lui-même,
-blessé à la main, ne frappait plus avec la même énergie, quand un
-nouveau coup de sifflet retentit dans la forêt.
-
---Soutenez ferme, enfants! cria Persten; voilà grand-père Korchoun qui
-arrive.
-
-Et il n'avait pas fini sa phrase que Korchoun, avec son détachement,
-tombait déjà sur les opritchniks et entamait avec eux une lutte ardente
-et sanglante. Il était difficile à des cavaliers, au milieu des bois, de
-lutter contre des piétons. Les chevaux se cabrant tombaient à la
-renverse et écrasaient leurs maîtres; les opritchniks combattaient avec
-le courage du désespoir. Le sabre de Khomiak sifflait comme un
-tourbillon et brillait au-dessus de sa tête comme la lueur d'un éclair.
-
-Tout-à-coup au milieu de la mêlée générale il y eut un moment
-d'hésitation. Mitka traversa la foule et s'élança droit sur Khomiak,
-renversant sur son passage amis et ennemis. Mitka avait reconnu le
-ravisseur de sa fiancée. Levant à deux mains son énorme bûche, il en
-frappa son ennemi. Khomiak se rejeta en arrière; le coup frappa sur la
-tête du cheval; le cheval tomba mort et la bûche se rompit.
-
---Attends! s'écria Mitka en se ruant sur Khomiak, maintenant tu ne t'en
-iras plus.
-
-Le combat finit, personne ne résistait plus. Tous les opritchniks
-étaient morts, Maliouta seul s'était sauvé sur son coursier rapide.
-
-Les brigands comptèrent les leurs: beaucoup manquèrent à l'appel; de
-leur côté, ils avaient fait aussi des pertes nombreuses.
-
---C'est donc ici, dit Persten, en s'approchant du prince et essuyant la
-sueur de son front, c'est donc ici, boyard, que nous devions nous
-revoir.
-
-Dès la première apparition des brigands, Sérébrany s'était élancé vers
-le Tsarévitch et avait mis son cheval à l'écart. Le Tzarévitch était lié
-à sa selle. Sérébrany coupa les liens avec son sabre, aida le Tsarévitch
-à s'en débarrasser et enleva le mouchoir qui lui fermait la bouche.
-Pendant toute la durée du combat, le prince ne s'éloigna pas de lui et
-le couvrit de son corps.
-
---Tzarévitch, dit-il, en voyant que les brigands commençaient à
-dépouiller les morts ou s'occupaient de saisir leurs chevaux, le combat
-est terminé, tous tes ennemis ont succombé, Maliouta seul s'est enfui et
-je ne pense pas qu'il soit difficile de s'en emparer, quand le Tzar en
-aura donné l'ordre.
-
-Au nom de Tzarévitch, Persten recula.
-
---Comment? dit-il, c'est le Tzarévitch? le fils du Souverain? c'est lui
-que nous avons délivré, c'est lui que ces chiens emmenaient garrotté?
-
-Et l'ataman se jeta aux genoux du fils d'Ivan.
-
-La nouvelle se répandit rapidement parmi les brigands. Tous cessèrent de
-visiter les poches des morts et vinrent se prosterner devant le
-Tzarévitch.
-
---Grand merci, braves gens! dit-il gracieusement et sans l'air
-impertinent qui lui était habituel, qui que vous soyez, grand merci!
-
---Il n'y a pas de quoi, seigneur, répondit Persten:--si j'avais su que
-c'était toi qu'ils emmenaient, j'aurais amené deux cents hommes au lieu
-de quarante, et alors ce Skouratof ne nous aurait pas échappé; nous
-l'aurions pris vivant et lui aurions fait son affaire sous tes yeux.
-Mais il paraît que nous avons ici son écuyer; c'est une de mes vieilles
-connaissances et à défaut du brochet nous nous contenterons du goujon.
-Eh bien! jeune homme, le tiens-tu?
-
---Je le tiens! répondit Mitka, couché sur le ventre et empêchant sa
-victime de faire un mouvement.
-
---Laisse-le se relever, il ne s'en ira pas! et vous, enfants,
-faites-nous un peu de feu pour l'interrogatoire et préparez une corde.
-
-Mitka se leva. De dessous lui se dressa un vigoureux gaillard; mais à
-peine celui-ci eut-il tourné son visage vers les brigands que tous
-s'écrièrent avec étonnement:
-
---Khlopko! c'est Khlopko! Il a pris Khlopko pour un opritchnik.
-
-Mitka regardait, la bouche béante.
-
-Khlopko s'efforçait de respirer.
-
---Oh! dit enfin Mitka, comment! c'est toi que je tenais-là? Pourquoi ne
-disais-tu rien?
-
---Et comment parler quand tu me serrais la gorge et que tu m'écrasais,
-veau marin!
-
---Mais comment t'es-tu trouvé là?
-
---Comment! comment! quand, animal, tu as frappé le cheval à la tête, le
-cavalier est tombé sur moi, et toi, ours, au lieu de le saisir, tu m'as
-pris à la gorge et tu m'as presque étouffé, il en a profité comme tu
-vois.
-
-Oh! dit Mitka, et il se gratta la nuque.
-
-Les brigands éclatèrent de rire. Le Tsarévitch lui-même sourit. Il fut
-impossible de retrouver Khomiak.
-
---Allons, il n'y a pas de remède, dit Persten, son heure n'est pas
-encore venue! Mais, Dieu m'en est témoin, il n'échappera pas la
-prochaine fois! Maintenant, seigneur, si tu le permets je
-t'accompagnerai avec mes hommes jusqu'à la route, je suis honteux,
-seigneur! Un misérable comme moi ne devrait pas t'adresser la parole,
-mais qu'y faire? Sans moi, tu ne t'en serais pas tiré.
-
---Allons, enfants, continua Persten--réunissez-vous pour escorter sa
-Seigneurie. Toi, boyard, dit-il en s'adressant à Sérébrany, tu devrais
-prendre ce cheval, moi je vais monter celui-ci. Toi, grand-père
-Korchoun, je suppose que tu aimeras mieux aller à pied et toi aussi,
-Mitka.
-
---Pas du tout! dit Mitka en saisissant par la crinière un cheval auquel
-ce mouvement fit faire un saut de côté--moi aussi je suis cavalier!
-
-Il voulut mettre son pied dans l'étrier, mais, n'y parvenant pas, il
-prit le cheval par le ventre, galopa quelque temps dans cette position
-et finit par se mettre en selle.
-
---Hurrah! s'écria-t-il en balançant les jambes et serrant les coudes.
-
-Toute la troupe, entourant le Tsarévitch, sortit de la forêt.
-
-En arrivant dans la plaine, lorsqu'on aperçut les dômes bigarrés de la
-Sloboda, Persten s'arrêta.
-
---Seigneur, dit-il, après être descendu de cheval, voilà ta route, on
-voit d'ici la Sloboda. Il ne nous est pas permis d'accompagner plus loin
-ton auguste personne. D'ailleurs la poussière qui se lève là-bas,
-annonce une troupe de cavaliers du Tzar. Pardonne, Seigneur, et que Dieu
-te conduise!
-
---Attends, jeune homme, dit le Tzarévitch qui, le danger passé,
-commençait à revenir à ses allures ironiques.--Attends, jeune homme,
-dis-moi auparavant à quelle famille de boyards tu appartiens pour porter
-un habit ainsi galonné?
-
---Seigneur, répondit modestement Persten, nous sommes ici beaucoup de
-boyards sans terre, beaucoup de princes sans principautés. Nous portons
-les costumes que Dieu nous envoie.
-
---Et sais-tu, continua sévèrement le Tzarévitch, que pour des princes
-tels que toi on élève sur la place de hautes plates-formes d'où tu
-pourrais bien montrer ton habit? Si tu ne m'avais rendu service,
-j'ordonnerais à ces cavaliers de s'emparer de vous tous et de vous
-conduire à la Sloboda. Mais en souvenir de ce que tu as fait
-aujourd'hui, je veux fermer les yeux sur ta vie passée et je te promets
-d'intercéder pour toi auprès du Tzar, si tu veux venir demander ton
-pardon.
-
---Merci pour ta bonté, Seigneur, je te suis très-reconnaissant; mais le
-temps n'est pas encore venu pour moi de demander pardon au Tzar. Mes
-péchés sont nombreux devant Dieu, mes offenses grandes devant mon
-souverain; le Tzar ne pourrait peut-être pas me pardonner et, si même
-j'étais sûr de mon pardon, je n'abandonnerais pas mes compagnons.
-
---Comment! dit le Tzarévitch avec étonnement, tu ne veux pas briser ta
-vie de brigand quand moi-même je te promets ma protection? le pillage
-sur les grandes routes te paraît préférable à une vie honnête?
-
-Persten caressa sa barbe noire et un malin sourire laissa voir deux
-rangées de dents blanches qui firent paraître son visage brûlé encore
-plus foncé.
-
---Seigneur! dit-il, le poisson vit dans l'eau, l'oiseau dans les airs,
-je ne pourrais me faire ni à la discipline du soldat ni au métier de
-marchand. Adieu, Seigneur, le nuage de poussière s'avance; il est temps
-de nous en aller, l'anguille cherche l'endroit le plus profond, nous, le
-lieu le plus inaccessible.
-
-Et Persten disparut dans les buissons emmenant le cheval qu'il montait.
-Les brigands se glissèrent les uns après les autres entre les arbres, le
-Tzarévitch et Sérébrany continuèrent leur route vers la Sloboda et ne
-tardèrent pas à rencontrer un détachement de cavaliers conduits par
-Boris Godounof.
-
-Que faisait le Tzar pendant tout ce temps-là? Écoutons encore ce que dit
-la chanson:
-
- Que dit le Tzar terrible?
- «Ah! malheur à vous, mes princes et mes boyards!
- «Couvrez-vous d'un vêtement noir,
- «Réunissez-vous à matines,
- «Entendre une messe de mort pour le Tzarévitch.
- «Je ferai cuire tous les boyards dans une chaudière.»
- Tous les boyards furent épouvantés,
- Ils se revêtirent de vêtements noirs,
- Ils se réunirent à matines
- Pour entendre la messe des morts.
- Nikita Sérébrany arriva,
- Il revêtit un vêtement de couleur,
- Il amenait avec lui le jeune Tzarévitch
- Qu'il avait laissé derrière la porte du Nord.
- Que dit le Tzar terrible?
- «Ah! malheur à toi, Nikita Sérébrany!
- «Oses-tu te montrer devant mes yeux?
- «Quand l'étoile terrestre est tombée,
- «Quand le cierge de cire s'est éteint,
- «Quand le jeune Tzarévitch n'est plus.»
- Que dit Nikita Sérébrany?
- «Ah! gloire et espérance pour toi, Tzar orthodoxe,
- «Nous ne chanterons pas la messe des morts pour le Tzarévitch,
- «Nous chanterons des actions de grâces pour sa bienvenue.»
- Il prit le Tzarévitch par sa main blanche
- Et le fit sortir de derrière la porte du Nord.
- Que dit le Tzar terrible?
- «Toi, Nikita, Nikita Sérébrany,
- «Que veux-tu encore que je te donne?
- «Veux-tu la moitié de mon royaume
- «Ou l'or de mes coffres autant que tu en désireras.»
- --Ah! malheur, Tzar Ivan Vasiliévitch!
- «Je ne veux ni la moitié de ton royaume ni l'or de tes coffres
- «Donne-moi seulement le méchant Skouratof;
- «Je le conduirai dans un marais liquide
- «Que l'on appelle la mare maudite.»
- Que dit le Tzar Ivan Vasiliévitch?
- «Prends sans doute le méchant Maliouta
- «Et fais de lui ce que tu voudras.»
-
-Ainsi s'exprime la chanson; mais les faits ne se passèrent pas ainsi.
-L'histoire nous montre Maliouta en faveur auprès d'Ivan Vasiliévitch
-longtemps encore après 1565. Beaucoup de favoris, à diverses époques,
-tombèrent victimes des soupçons du Tzar. Les Basmanof, Griazny,
-Viazemski succombèrent, mais Maliouta ne perdit pas un instant la
-confiance du Tzar. Suivant la prédiction de la vieille Onoufrevna, il ne
-reçut pas son châtiment en ce monde et il mourut d'une mort honorable.
-Une inscription du monastère Saint-Joseph Volotski, où son corps fut
-enterré, constate qu'il fut tué sous Païda en servant son souverain.
-
-Comment Maliouta parvint-il à se disculper de la calomnie qu'il avait
-forgée?--Nous ne le savons pas.
-
-Peut-être Ivan, quand son âme inquiète se fut apaisée, attribua-t-il la
-démarche de son favori à un zèle qui l'avait induit en erreur; peut-être
-ses soupçons contre le Tzarévitch ne cessèrent-ils pas complétement.
-Quoi qu'il en soit, Skouratof non-seulement ne perdit pas la confiance
-du Tzar, mais à partir de cette époque il lui fut encore plus cher.
-Jusque-là, la Russie seule haïssait Maliouta, maintenant le Tzarévitch
-lui-même partageait l'horreur générale. Ivan resta désormais son seul
-appui; l'exécration universelle répondait au Tzar de sa fidélité.
-
-L'allusion à Basmanof ne passa pas non plus inaperçue. Le germe du
-soupçon resta dans le coeur d'Ivan et quoiqu'il ne poussât pas
-immédiatement de racines, il refroidit considérablement l'amitié du Tzar
-pour son grand échanson. Ivan ne pardonnait jamais à celui dont il avait
-eu peur un moment, alors même qu'il reconnaissait que ses craintes
-étaient vaines.
-
-
-
-
-CHAPITRE XV
-
-LA CÉRÉMONIE DU BAISER.
-
-
-Il est temps de retourner à Morozof. L'émotion d'Hélène en présence de
-Sérébrany n'avait pas échappé à la pénétration du boyard. D'abord, il
-l'avait attribuée à une rencontre avec Viazemski, mais plus tard un
-nouveau soupçon s'éleva dans son âme.
-
-Après avoir dit adieu au prince et l'avoir reconduit jusqu'à la porte,
-Morozof rentra chez lui. Ses épais sourcils étaient contractés; des
-rides profondes sillonnaient son front; son visage était en feu, il
-avait peine à respirer.
-
-En ce moment Hélène dort, pensa-t-il, elle ne m'entendra pas; je vais
-faire un tour de jardin, la fraîcheur me fera du bien.
-
-Morozof sortit; le jardin était dans l'obscurité: en approchant de la
-palissade, il vit un vêtement blanc. Surpris, il chercha à distinguer.
-Soudain quelques paroles arrivèrent à son oreille. Le vieillard
-s'arrêta, il avait reconnu la voix de sa femme. Derrière la palissade se
-dessinait, sur le ciel étoilé, la forme vague d'un cavalier. L'inconnu
-se courba vers Hélène et lui dit quelque chose. Morozof retint sa
-respiration, mais une rafale du vent, en secouant les sommets des
-arbres, emporta la voix et les paroles du cavalier. Quel était cet
-inconnu? Viazemski avait-il réussi par sa persévérance à plaire à
-Hélène? Le coeur de la femme est une énigme indéchiffrable: Aujourd'hui
-elle accepte ce qui lui répugnait la veille. Ou n'était-ce pas plutôt
-Sérébrany qui avait donné rendez-vous à sa femme? Qui sait? Peut-être le
-prince, qu'il avait reçu comme un fils, venait-il au même instant de
-faire un affront sanglant au meilleur ami de son père, à celui qui était
-prêt à mettre sa propre vie en danger pour sauver Sérébrany de la colère
-du Tzar!
-
-Mais non, pensait Morozof, ce n'est pas Sérébrany; c'est quelque
-opritchnik, favori nouveau du Tzar. C'est une bonne fortune pour eux de
-déshonorer un boyard en disgrâce. Et cette femme, serpent réchauffé dans
-mon sein! ne l'ai-je pas aimée tendrement? ne la traitai-je pas comme
-une fille chérie? n'est-ce pas volontairement qu'elle a accepté ma main?
-ne me témoignait-elle pas sa reconnaissance hypocrite? ne m'a-t-elle pas
-juré fidélité? Non jamais, Droujina, il ne faut compter sur la loyauté
-féminine! la fidélité des femmes, c'est un donjon élevé qu'il leur faut,
-des portes de chêne et de gros verrous! Tu t'es trop hâté, Droujina, de
-confier ton honneur à une jeune fille. Ton coeur ardent t'a fait perdre
-l'esprit, vieillard. Les gens de Moscou rient de ton malheur.
-
-Ainsi pensait Morozof et ses conjectures le torturaient. Il aurait voulu
-avancer, mais le cavalier pouvait s'enfuir et le boyard n'aurait pas
-reconnu son ennemi. Il résolut d'attendre.
-
-Comme à dessein, pendant cette soirée, le vent ne cessa pas de souffler
-et la lune fut toujours masquée par les nuages. Morozof ne reconnut ni
-la voix ni le visage du cavalier. Il entendit seulement la boyarine
-prendre congé de lui en versant des larmes.
-
-Hélène passa près de Morozof sans l'apercevoir. Droujina la suivit
-lentement.
-
-Le lendemain, il ne laissa paraître aucune émotion. Il fut avec Hélène,
-comme toujours, attentif et bienveillant. Parfois seulement, quand elle
-ne le regardait pas, le boyard s'oubliait, ses sourcils se contractaient
-et son regard devenait menaçant. Une pensée terrible oppressait alors
-l'esprit du boyard. Il se demandait comment il pourrait trouver son
-ennemi.
-
-Quatre jours s'écoulèrent. Morozof était assis devant une table de
-chêne, sur laquelle se trouvait un livre ouvert. La reliure de ce livre
-était de velours pourpre avec des encoignures et des fermoirs d'argent.
-Mais le boyard ne pensait pas à lire: ses yeux glissaient sur les
-ornements bigarrés et les dessins bizarres des pages, et son imagination
-allait de l'appartement de sa femme à la palissade du jardin.
-
-La veille, Sérébrany était revenu de la Sloboda et, acquittant sa
-promesse, il avait fait une visite à Morozof.
-
-Ce jour-là, Hélène avait prétexté une indisposition et n'était pas
-sortie de sa chambre. L'accueil de Morozof ne se ressentit aucunement
-des soupçons qui agitaient son âme. Mais en le félicitant de son heureux
-retour et en accomplissant envers lui les devoirs de l'hospitalité la
-plus affectueuse, il ne cessa pas d'observer l'expression de son visage
-et d'y chercher quelque indice de son crime. Sérébrany fut rêveur, mais
-franc et ouvert comme par le passé. Morozof ne découvrit rien.
-
-Et voilà à quoi il pensait maintenant, assis à la table devant un livre
-ouvert.
-
-Ses réflexions furent interrompues par l'apparition d'un serviteur.
-Celui-ci, en voyant le front contracté de son maître, s'arrêta
-respectueusement. Morozof l'interrogea du regard.
-
---Seigneur, des gens du Tzar s'avancent de ce côté. A leur tête se
-trouve le prince Viazemski; faut-il les recevoir?
-
-Au même moment, on entendit le bruit d'un tambour que le premier homme
-d'arme de l'escorte frappait avec un fouet pour écarter la foule et
-ouvrir un chemin à son maître.
-
---Viazemski vient chez moi! dit Morozof, qu'est-ce que cela veut dire?
-Peut-être ne fait-il que passer. Retourne à la porte et attends! S'il
-s'arrête ici, dis-lui que ma maison n'est pas un cabaret, que je ne
-connais aucun opritchnik et que je n'en reçois pas! Va.
-
-Le serviteur parut indécis.
-
---Quoi encore? demanda Morozof.
-
---Boyard, je suis à tes ordres, mais je ne dirai pas cela à Viazemski.
-
---Va! s'écria Morozof en frappant du pied.
-
---Boyard! vint dire en courant le portier, le prince Viazemski avec des
-opritchniks s'arrête à notre porte! Il dit qu'il est envoyé vers toi par
-le Tzar.
-
---Par le Tzar? il t'a dit par le Tzar? Qu'on ouvre les portes à deux
-battants! Apportez sur un plat d'or le pain et le sel! Que tous les
-serviteurs aillent au devant de l'envoyé du Tzar!
-
-Pendant ce temps, le bruit du tambour se rapprochait de plus en plus;
-vingt-cinq cavaliers, ayant à leur tête Viazemski, monté sur un
-magnifique cheval de bataille, entraient au pas dans la cour de Morozof.
-Le prince portait un caftan de satin blanc brodé de perles. Des
-bracelets également de perles arrêtaient autour du poignet les larges
-manches du caftan, négligemment serré autour de la taille par une
-ceinture de soie cramoisie, terminée aux extrémités par deux glands
-d'or. Des culottes de velours rouge descendaient dans des bottes de
-maroquin jaune armées aux talons d'éperons d'argent, dont les tiges
-étaient brodées de perles presque jusqu'à la cheville. Par dessus le
-caftan, un léger manteau de soie, de couleur dorée et sans manches,
-était arrêté sur la poitrine par une agrafe formée de deux diamants. La
-tête du prince était couverte d'une toque blanche galonnée, surmontée
-d'une aigrette de diamant qui se balançait à chaque mouvement reflétant
-les rayons du soleil. Les cheveux noirs de Viazemski, en s'échappant de
-sa coiffure, se mêlaient avec sa barbe courte et frisée. Une moustache
-légère produisait au-dessus de la lèvre supérieure plutôt une ombre
-foncée qu'un trait accusé. La taille du prince était élevée et
-vigoureuse, son air martial et gai.
-
-Conformément à la coutume luxueuse de l'époque, des palefreniers à pied
-conduisaient derrière lui, par la bride, six chevaux de selle
-complétement harnachés; l'un était noir, l'autre isabelle, le troisième
-gris de fer et les autres d'une blancheur sans tache. Sur leurs têtes
-s'agitaient des panaches, leur dos était couvert de peaux bigarrées ou
-de selles galonnées ornées de pierreries; tous ces six chevaux faisaient
-résonner, en marchant, une multitude de tambourins et de grelots
-argentés et dorés, chacun d'un timbre différent et suspendus en longues
-grappes des deux côtés du frontal.
-
-Au moment où Droujina apparut, Viazemski et tous les opritchniks mirent
-pied à terre.
-
-Morozof, un plat d'or à la main, s'avança lentement vers eux et derrière
-lui, avec la même lenteur, ses amis et ses serviteurs.
-
---Prince, dit Morozof, tu m'es envoyé par le Tzar, je m'empresse de
-venir à ta rencontre avec le pain et le sel. Et le salut du boyard fut
-si profond que ses cheveux gris lui tombèrent sur les yeux.
-
---Boyard, répondit Viazemski, le Tzar m'a ordonné de t'apporter ses
-ordres: boyard Droujina, la colère du grand prince Ivan Vasiliévitch,
-souverain de toutes les Russies, est apaisée: il retire le ban impérial
-dont il avait frappé ta tête, il te pardonne toutes tes fautes; tu es,
-comme par le passé, dans la faveur tzarienne; tu peux reprendre du
-service et tous tes honneurs te sont rendus.
-
-Ayant terminé son discours, Viazemski mit une main dans sa ceinture, de
-l'autre caressa sa barbe et, se redressant avec dignité, fixa sur
-Morozof son oeil d'aigle en attendant une réponse.
-
-Morozof s'était mis à genoux dès le commencement de la harangue. Ses
-serviteurs l'aidèrent à se relever. Il était pâle.
-
---Que grâce en soit rendue à la sainte Trinité ainsi qu'aux saints
-patrons de notre grand souverain! dit-il d'une voix tremblante: que le
-Dieu tout-puissant et miséricordieux prolonge indéfiniment les jours du
-Tzar! Je ne t'attendais pas, prince; mais tu m'es envoyé par le Tzar,
-entre dans ma maison. Entrez, seigneurs opritchniks, faites-moi cet
-honneur! Moi j'irai un moment dans la chapelle pour remercier Dieu, puis
-je viendrai m'asseoir avec vous au banquet de bienvenue.
-
-Les opritchniks entrèrent.
-
-Morozof appela un serviteur.
-
---Monte à cheval, cours chez le prince Sérébrany, porte-lui mes
-compliments et dis-lui que je l'invite aujourd'hui à un banquet; le Tzar
-m'a fait une grande faveur: il a retiré le ban dont il m'avait frappé.
-
-Après avoir donné cet ordre et conduit ses hôtes dans la salle
-d'honneur, Morozof traversa la cour et se rendit dans la chapelle.
-Devant lui marchaient ses commensaux et les officiers de sa maison,
-derrière, les autres serviteurs. Le maître d'hôtel et les gens
-nécessaires pour servir les opritchniks restèrent seuls dans la maison.
-On servit des vins et divers fruits en attendant le dîner.
-
-Bientôt Sérébrany parut, pareillement accompagné de ses commensaux et de
-ses serviteurs; car à cette époque, dans des circonstances importantes,
-un boyard ne pouvait sortir seul ou avec une suite peu nombreuse sans
-compromettre sa dignité.
-
-La table était dressée dans une vaste salle; les serviteurs étaient à
-leur poste, tous attendaient le maître.
-
-Droujina, après avoir entendu une prière d'action de grâces, entra vêtu
-d'un riche caftan brodé, portant à la main une toque de martre. Ses
-cheveux gris venaient d'être coupés, sa barbe était rasée avec soin. Il
-salua ses hôtes; ceux-ci lui rendirent son salut et tout le monde se mit
-à table.
-
-Le banquet commença, les gobelets et les amphores se choquèrent, un
-autre bruit peu ordinaire en pareil cas se mêla à ceux du joyeux
-banquet: des cottes-de-mailles résonnèrent cachées sous les caftans des
-opritchniks.
-
-Mais Morozof n'entendit pas ce bruit sinistre, d'autres pensées
-l'occupaient. Un sentiment intérieur lui disait que son ennemi était à
-sa table, et le boyard avait trouvé un moyen de le découvrir. Ce moyen
-lui paraissait sûr.
-
-Déjà ses hôtes avaient vidé de nombreux gobelets; ils avaient bu au
-Tzar, à la Tzarine et à toute la maison souveraine; ils avaient bu au
-métropolite et à tout le clergé russe; ils avaient bu à Viazemski, à
-Sérébrany et à la charmante maîtresse de maison. Ils avaient bu à chacun
-des hôtes en particulier. Quand toutes les santés eurent été portées,
-Viazemski se leva et porta de nouveau la santé de la jeune boyarine.
-
-C'était cela que Morozof attendait.
-
---Chers hôtes, dit-il, il ne convient pas de boire à la boyarine en son
-absence. Allez, dit-il, en s'adressant aux serviteurs, allez dire à la
-boyarine qu'elle vienne répondre elle-même à nos chers hôtes!
-
-Vivat, vivat! crièrent les hôtes: sans la maîtresse de maison le miel
-lui-même perd sa douceur!
-
-Après quelques moments, Hélène, accompagnée de deux suivantes, apparut
-vêtue d'un riche sarafane; elle tenait à la main un plateau doré où se
-trouvait une seule coupe. Les convives se levèrent. L'échanson remplit
-la coupe. Hélène la porta à ses lèvres, puis elle alla la présenter
-successivement à chacun des convives auquel elle adressait en même temps
-un salut. A mesure que les hôtes vidaient la coupe, l'échanson la
-remplissait de nouveau.
-
-Quand Hélène eut fait le tour de la table, Morozof qui la suivait du
-regard s'adressa aux convives.
-
---Chers hôtes, dit-il, maintenant, suivant la vieille coutume russe, si
-vous avez du respect pour ma maison, si mon hospitalité vous a
-satisfaits, je vous en prie, chers hôtes, que chacun de vous donne un
-baiser à ma femme! Hélène, mets-toi à la place d'honneur et que nos
-hôtes t'embrassent tour à tour!
-
-Les convives remercièrent Morozof. Hélène, très-agitée, se tint debout à
-côté du poêle, les yeux baissés.
-
---Prince, à toi! dit Morozof à Viazemski.
-
---Non, non, suivons la coutume! s'écrièrent les convives, que le mari
-embrasse d'abord sa femme! faisons comme faisaient nos ancêtres!
-
---Suivons donc la coutume, dit Morozof, et, s'approchant de sa femme, il
-lui fit d'abord un profond salut. Quand ils s'embrassèrent, les lèvres
-d'Hélène brûlaient comme du feu; celles de Droujina étaient froides
-comme de la glace.
-
-Après Morozof vint Viazemski.
-
-Morozof se mit à observer.
-
-Les yeux du prince brillaient comme des charbons, mais le visage
-d'Hélène resta impassible; en présence de son mari, en présence de
-Sérébrany, Viazemski ne l'effrayait pas.
-
---Ce n'est pas lui, pensa Morozof.
-
-Viazemski, après avoir mis un genou à terre, donna un baiser à Hélène;
-mais, comme son baiser dura plus longtemps qu'il ne fallait, elle se
-retourna avec un visible dégoût.
-
---Non, ce n'est pas lui, répéta Morozof.
-
-Après Viazemski vinrent tour à tour quelques autres opritchniks. Tous
-firent un salut profond et embrassèrent Hélène; mais Droujina ne put
-lire sur le visage de sa femme autre chose que l'ennui. Plusieurs fois,
-les longs cils d'Hélène se levèrent et son regard sembla chercher avec
-épouvante parmi les convives:
-
---Il est ici! se dit en lui-même Morozof.
-
-Tout-à-coup la frayeur s'empara d'Hélène. Ses yeux se rencontrèrent avec
-ceux de son mari et, avec l'instinct particulier au coeur de la femme,
-elle devina ses pensées. Sous ce regard immobile et pénétrant, il lui
-parut impossible d'embrasser Sérébrany sans se trahir. Toutes les
-circonstances de sa rencontre à la palissade du jardin lors de l'arrivée
-de Nikita, se représentèrent vivement à sa mémoire. Sa position actuelle
-et le baiser qu'elle allait recevoir lui parurent une punition du ciel;
-un froid mortel parcourut tout son corps.
-
---Je ne suis pas bien, laisse-moi rentrer, Droujina, murmura-t-elle.
-
---Reste, Hélène, dit tranquillement Morozof; attends, tu ne peux t'en
-aller maintenant, c'est impossible, il faut terminer la cérémonie.
-
-Et il lança à sa femme un regard qui la glaça.
-
---Mais je ne peux plus me soutenir, insista Hélène.
-
---Comment! dit Morozof, comme s'il n'eût pas entendu, des vapeurs! c'est
-extraordinaire!
-
---Je vous en prie, seigneurs, approchez, n'écoutez pas ma femme; c'est
-encore un enfant que la nouveauté de cette cérémonie effarouche. Allez,
-chers hôtes, je vous en prie.
-
---Mais où est Sérébrany? pensa Droujina en parcourant la salle des yeux.
-
-Le prince Nikita se tenait à l'écart. L'attention extraordinaire avec
-laquelle Morozof regardait sa femme et chacun de ceux qui s'avançaient
-vers elle ne lui avait pas échappé. Il lisait dans le visage d'Hélène la
-terreur et l'inquiétude. Sérébrany, toujours résolu quand sa conscience
-ne lui reprochait rien, ne savait maintenant que faire. Il redoutait, en
-s'approchant d'Hélène, d'augmenter son trouble; il craignait, en restant
-en arrière, d'éveiller des soupçons. S'il eût pu, sans être remarqué,
-lui adresser quelques mots, il eût sans doute relevé son courage
-défaillant, mais elle était entourée par les convives et son mari ne la
-quittait pas des yeux; il fallait prendre un parti.
-
-Sérébrany s'avança, s'inclina profondément, mais il ne savait s'il
-devait regarder Hélène ou détourner les yeux de son visage. Cette
-incertitude le perdit. De son côté, Hélène ne put supporter l'épreuve à
-laquelle la soumettait Morozof. Elle avait trompé son mari, non par
-légèreté ni en obéissant aux suggestions d'un coeur corrompu, elle
-l'avait trompé parce qu'elle-même s'était fait illusion en croyant
-qu'elle pouvait aimer Droujina. Ce qu'elle avait dit près de la
-palissade du jardin lui était involontairement échappé; elle ne songeait
-pas à ses expressions et si, en ce moment-là, elle eût vu son mari
-derrière elle, elle lui eût tout avoué dans la simplicité de son coeur.
-Mais l'imagination d'Hélène était ardente et son caractère timide. Après
-son entrevue avec Sérébrany, les reproches de sa conscience ne cessèrent
-de la faire souffrir. A cela s'ajoutait encore une anxiété mortelle sur
-le sort de Nikita. Son coeur était torturé par des sentiments
-contraires; elle eût voulu tomber aux pieds de son mari et lui demander
-pardon et conseil, mais elle craignait sa colère; elle avait peur pour
-Nikita.
-
-Cette lutte, ces souffrances, la terreur que lui inspirait son mari
-affable et bon, mais inflexible dans tout ce qui touchait à son honneur,
-tout contribuait à ébranler ses forces physiques. Quand les lèvres de
-Sérébrany touchèrent les siennes, elle frissonna comme dans la fièvre,
-ses genoux s'entrechoquèrent, et sa bouche laissa échapper ces
-paroles:--Sainte Vierge! ayez pitié de moi!
-
-Morozof saisit Hélène.
-
---Ah! dit-il, voilà bien la santé des femmes! Voyez, un peu d'odeur du
-poêle et elles se trouvent mal. Mais ce n'est rien, c'est passé. Venez,
-chers hôtes!
-
-La voix et les manières de Morozof ne trahirent aucune émotion. Il
-paraissait tranquille; il continua à être toujours aussi poli et aussi
-bienveillant. Sérébrany resta dans l'incertitude. Avait-il pénétré son
-secret?
-
-Quand la cérémonie fut terminée et qu'Hélène soutenue par ses femmes fut
-retournée dans son appartement, les convives, sur l'invitation de
-Morozof, se remirent à table.
-
-Droujina s'empressa auprès de tous avec la même urbanité qu'auparavant
-et n'oublia aucun des devoirs minutieux que devait remplir à cette
-époque, un maître de maison soucieux de son renom d'hospitalité.
-
-Il était déjà tard. Le vin avait échauffé les esprits; d'étranges
-paroles se mêlaient par moment aux propos des opritchniks.
-
---Prince, dit l'un d'eux en saluant Viazemski, il est temps de commencer
-la besogne.
-
---Tais-toi! répondit à voix basse Viazemski: le vieux écoute.
-
---S'il écoute, il ne comprendra pas, continua à haute voix l'opritchnik
-avec l'obstination de l'ivrogne.
-
---Tais-toi! répéta Viazemski.
-
---Je te dis, prince, qu'il est temps. Oui, il est temps, je vais donner
-le signal.
-
-Et l'opritchnik tenta de se lever.
-
-Viazemski, d'une main vigoureuse, le cloua sur son siége.
-
---Tiens-toi tranquille, lui dit-il à l'oreille, sinon je t'enfonce ce
-couteau dans la gorge!
-
---Ah! et tu menaces encore! cria l'opritchnik en se levant; en voilà
-d'une autre! je disais bien qu'il fallait se défier de toi! tu n'es pas
-notre frère; tu es un prince, un de ces boyards qui nous dévorent!
-Attends, nous allons voir, laisse-moi me débarrasser de ce caftan et
-prendre mon sabre, nous allons voir!
-
-Ces paroles étaient prononcées d'une voix mal assurée, au milieu du
-bruit et des conversations; mais quelques-unes d'entre elles arrivèrent
-jusqu'à Sérébrany et éveillèrent son attention. Morozof ne les entendit
-pas. Il vit seulement qu'une querelle avait lieu entre ses convives.
-
---Chers hôtes! dit-il en se levant, il est déjà tard. N'est-il pas temps
-de se reposer? il y a pour vous tous des lits de plumes et des coussins
-d'édredon préparés.
-
-Les opritchniks quittèrent la table, remercièrent leur hôte et, après
-l'avoir salué tour à tour, se retirèrent dans les pièces où leurs lits
-avaient été disposés.
-
-Sérébrany allait aussi se retirer.
-
-Morozof l'arrêta par la main.
-
---Prince, lui dit-il à voix basse, attends-moi ici.
-
-Et laissant Sérébrany, Droujina se dirigea vers l'appartement de sa
-femme.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVI
-
-L'ENLÈVEMENT.
-
-
-Pendant le repas quelque chose d'inaccoutumé avait lieu autour de la
-maison.
-
-Dès que le jour baissa, de nouveaux opritchniks apparurent un à un, près
-de la palissade du jardin, au pied du mur d'enceinte de la cour, et
-pénétrèrent même jusque dans la cour. Les gens de Morozof n'y firent pas
-attention.
-
-Quand la nuit fut complète, la maison de Morozof était entourée de tous
-côtés d'opritchniks.
-
-L'écuyer de Viazemski sortit de table comme pour faire donner l'avoine
-aux chevaux; mais, sans aller jusqu'aux écuries, il s'arrêta, regarda de
-tous côtés, s'approcha de la porte et siffla d'une façon particulière.
-Un individu s'approcha furtivement.
-
---Êtes-vous tous là? demanda l'écuyer.
-
---Tous, lui fut-il répondu.
-
---Combien êtes-vous?
-
---Cinquante.
-
---Bien, attendez le signal.
-
---Sera-ce bientôt? Nous sommes las d'attendre.
-
---Je n'en sais rien. Mais écoute, Khomiak, le prince ne veut pas qu'on
-brûle ni qu'on pille la maison.
-
---Ne veut pas! Est-il donc mon maître?
-
---Grégoire Skouratof ne t'a-t-il pas mis à ses ordres?
-
---Je lui obéirai, mais je n'obéirai qu'à lui et non à Morozof. J'aiderai
-le prince à enlever la boyarine, mais ensuite qu'il ne m'en demande pas
-davantage!
-
---Fais attention, Khomiak, le prince ne plaisante pas!
-
---As-tu perdu la tête? dit Khomiak en souriant méchamment. Le prince
-fait son affaire et moi la mienne. Si je veux m'amuser, qu'est-ce que
-cela lui fait?
-
-Au moment où cette conversation avait lieu à la porte, Morozof, ayant
-quitté Sérébrany, entrait dans l'appartement de sa femme.
-
-La boyarine n'était pas encore couchée. Elle avait quitté son kakochnik
-de perles. Ses tresses épaisses, à demi défaites, tombaient sur ses
-épaules. Hélène allait se déshabiller, mais, la tête penchée sur son
-épaule, elle avait oublié ce qu'elle faisait. Ses pensées erraient dans
-le passé. Elle se rappelait ses premières relations avec Sérébrany, ses
-espérances, son désespoir, l'offre de Morozof, le serment qu'elle avait
-fait. Sa mémoire lui représentait vivement comment avant ses fiançailles
-elle était allée, suivant la coutume des orphelins, sur la tombe de sa
-mère, comment elle avait placé au pied de la croix une coupe avec des
-oeufs rouges et comment, l'évoquant par la pensée, elle lui avait donné
-le baiser de Pâques et demandé de bénir son union avec Morozof. Elle
-croyait alors qu'elle surmonterait son premier sentiment; elle croyait
-qu'elle serait heureuse avec Morozof; et maintenant... Hélène se
-rappelait la cérémonie du baiser et son coeur se glaçait.
-
-Le boyard entra inaperçu et s'arrêta sur le seuil. Son visage était
-austère et triste. Pendant quelque temps il regarda Hélène en silence.
-Elle était encore si jeune, si inexpérimentée, si inhabile à tromper,
-que Morozof ressentit une pitié involontaire.
-
---Hélène! dit-il, pourquoi t'es-tu donc troublée pendant la cérémonie?
-
-Hélène frémit et dirigea vers son mari un regard plein de terreur. Elle
-aurait voulu tomber à ses pieds et lui dire toute la vérité, mais elle
-pensait que peut-être il ne soupçonnait pas encore Sérébrany et elle
-craignait d'attirer sur lui le courroux de son mari.
-
---Pourquoi t'es-tu troublée? répéta Morozof.
-
---J'étais indisposée... répondit Hélène d'une voix tremblante.
-
---C'est vrai, tu étais malade, non pas ton corps, mais ton âme. C'est
-ton âme qui est malade. Hélène, tu la perds!
-
-La boyarine frissonna.
-
---Quand, ce matin, continua Morozof, Viazemski et ses opritchniks sont
-venus chez nous, je lisais le livre saint. Sais-tu ce que dit l'Écriture
-au sujet des femmes infidèles?
-
---Mon Dieu! murmura Hélène.
-
---Je lisais, continua Morozof, le châtiment réservé à...
-
---Seigneur, supplia la boyarine, sois miséricordieux! Droujina, aie
-pitié de moi, je ne suis pas aussi coupable que tu le penses... Je ne
-t'ai pas trahi...
-
-Morozof fronça les sourcils d'un air menaçant.
-
---Ne mens pas, Hélène. N'ajoute pas à tes fautes des paroles de ruse. Tu
-ne m'as pas trahi, parce que pour trahir il faut avoir été fidèle au
-moins un moment et tu ne l'as jamais été...
-
---Droujina, aie pitié de moi!
-
---Tu ne m'as jamais été fidèle! Quand nous fûmes unis, quand tu baisas
-la croix... tu songeais à un autre...
-
---Mon Dieu! mon Dieu! murmurait Hélène en couvrant son visage de ses
-mains.
-
---Hélène! Hélène! pourquoi ne m'as-tu pas dit la vérité?
-
-Hélène pleurait et ne répondit pas.
-
---Quand je te vis dans l'église, orpheline sans appui, ce jour où ils
-voulaient te donner par force à Viazemski, je résolus de te sauver d'un
-mariage qui te faisait horreur, mais j'espérai que tu ne déshonorerais
-pas mes cheveux gris. Pourquoi as-tu juré? Pourquoi ne m'as-tu pas tout
-avoué? En paroles tu étais avec moi, le coeur et la pensée étaient avec
-un autre! Si j'avais connu ton sentiment, t'aurais-je épousée? Je
-t'aurais cachée quelque part dans un domaine loin de Moscou, ou je
-t'aurais conduite dans un monastère; mais je ne t'aurais pas épousée,
-Dieu le sait, je ne t'aurais pas épousée. Il valait mieux quitter le
-monde que de te marier en n'oubliant pas l'autre. Pourquoi n'as-tu pas
-quitté le monde? Pourquoi avoir cherché la protection de mon nom pour
-plus tard en abuser? Vous avez pensé: Morozof est faible, il nous sera
-facile de le tromper!
-
---Non, mon seigneur! dit Hélène en sanglotant et tombant à genoux. Je
-n'ai jamais pensé cela. Ni dans le coeur ni dans l'esprit cela ne fut
-jamais. Il était alors en Lithuanie...
-
-Au mot _il_, les yeux de Morozof lancèrent des éclairs, mais il parvint
-à se contenir et sourit amèrement.
-
---C'est vrai. Vous n'étiez pas liés alors, c'est plus tard quand il est
-revenu, la nuit, dans le jardin, près de la palissade... Quand je venais
-de le recevoir et de l'embrasser comme un fils. Dis, Hélène, avez-vous
-donc pensé que je ne découvrirais pas vos projets, que je me laisserais
-mystifier, que je ne saurais pas vous punir? Ce jouvenceau a-t-il donc
-cru que son abominable action resterait impunie? Il n'a donc jamais lu
-la sainte Écriture?
-
-Hélène regardait son mari avec effroi. Les regards de celui-ci
-indiquaient une froide détermination.
-
---Droujina, dit-elle avec épouvante, que veux-tu faire?
-
-Le boyard sortit de dessous son manteau un long pistolet.
-
---Que vas-tu faire? s'écria la boyarine, et elle recula
-involontairement.
-
-Morozof sourit.
-
---Ne crains pas pour toi! dit-il froidement, je ne te tuerai pas. Prends
-la lumière et marche devant moi!
-
-Il examina le pistolet et s'avança vers la porte.
-
-Hélène ne fit pas un mouvement. Morozof se retourna, et d'une voix
-impérieuse:
-
---Éclaire-moi, répéta-t-il.
-
-En ce moment on entendit du bruit dans la cour. Plusieurs voix parlaient
-à la fois. Les serviteurs de Morozof s'entre-appelaient. Le boyard se
-mit à écouter.
-
-Le bruit augmentait. On eût dit qu'une foule pénétrait dans le
-rez-de-chaussée. On entendit la décharge d'une arme à feu.
-
-Hélène crut que Sérébrany venait d'être mis à mort par ordre de Morozof.
-La douleur lui rendit des forces.
-
---Boyard! s'écria-t-elle et son regard étincelait, tue-moi! tue-moi! moi
-seule suis coupable.
-
-Mais Morozof ne faisait aucune attention à ses paroles. Il écoutait, la
-tête penchée, et son visage exprimait l'étonnement.
-
---Tue-moi! disait d'une voix désespérée Hélène. Je ne veux pas, je ne
-pourrai pas lui survivre! Tue-moi! je t'ai trahi! je me suis raillée de
-toi! tue-moi!
-
-Morozof regarda Hélène, et si quelqu'un l'eût vu en cet instant, il eût
-eu peine à reconnaître dans son regard ce qui l'emportait en lui de
-l'indignation ou de la pitié.
-
---Droujina! cria d'en bas une voix. Trahison! perfidie! Les opritchniks
-veulent enlever ta femme! Veille, Droujina!
-
-C'était la voix de Sérébrany. En l'entendant, Hélène s'élança dans un
-transport de joie vers la porte. Morozof repoussa sa femme, il tourna la
-clef et poussa les verrous.
-
-Des pas rapides retentirent sur l'escalier, ensuite le bruit des sabres,
-puis des malédictions, une lutte, un grand cri et la chute d'un corps.
-
-La porte craqua sous les coups.
-
---Boyard! cria Viazemski, ouvre sinon je mets ta maison en morceaux.
-
---Je ne te crois pas, prince! répondit avec dignité Morozof. Jamais on
-n'a vu en Russie l'hôte déshonorer celui qui l'a reçu, violer sa chambre
-nuptiale pour lui enlever sa femme. Mon hydromel est capiteux, il t'aura
-tourné la tête; prince, va dormir, demain tout sera oublié. Moi seul
-n'oublierai pas que tu es mon hôte.
-
---Ouvre! répéta le prince en poussant vivement la porte.
-
---Viazemski! rappelle-toi qui tu es! souviens-toi! tu n'es pas un
-brigand, mais un prince et un boyard.
-
---Je suis un opritchnik! entends-tu, boyard-opritchnik! Je n'ai plus
-d'honneur! je ne crains pas la honte; je mettrai Moscou en feu, mais
-j'aurai Hélène!
-
-Soudain la chambre s'éclaira vivement. Morozof vit par la fenêtre que le
-toit de l'habitation de ses gens était en feu. Au même moment la porte,
-assaillie de nouveaux coups, vola en éclats. Viazemski apparut sur le
-seuil éclairé par l'incendie, un tronçon de sabre à la main. Son
-vêtement de satin blanc était déchiré et couvert de sang. On voyait que
-ce n'était pas sans un rude combat qu'il était arrivé jusqu'à
-l'appartement de la boyarine.
-
-Morozof tira sur Viazemski presque à bout portant, mais sa main le
-trahit: la balle alla s'enfoncer dans le chambranle de la porte; le
-prince s'élança sur Morozof.
-
-La lutte ne fut pas de longue durée. Un violent coup de la poignée du
-sabre fit tomber Morozof à la renverse. Viazemski s'élança vers la
-boyarine mais ses mains sanglantes ne l'avaient pas encore touchée
-qu'elle poussa un grand cri et perdit connaissance. Le prince la saisit
-par la main et la traîna vers l'escalier dont ses longs cheveux
-balayèrent les marches.
-
-Des chevaux attendaient à la porte. Sautant en selle, le prince partit
-au galop avec la boyarine demi-morte. Ses serviteurs volèrent à sa
-suite.
-
-L'épouvante était dans la maison de Morozof. Tous les communs étaient en
-feu. Les serviteurs écrasés par les assaillants, poussaient des cris de
-désespoir. Les femmes de la boyarine couraient çà et là en gémissant.
-Les camarades de Khomiak dévalisaient la maison, accouraient à la porte
-et amassaient en tas de riches ornements, de l'argent et des habits
-précieux. Dans la cour, présidant au pillage et dominant de sa voix les
-cris et le bruit de l'incendie, se tenait Khomiak en caftan rouge.
-
---Vivat! disait-il en se frottant les mains, en voilà un banquet, quelle
-fête!
-
---Khomiak! lui cria un opritchnik, les domestiques ont emporté Morozof
-par la rivière. Faut-il courir après eux?
-
---Que le diable l'emporte! il n'est plus temps! Holà! vous autres,
-descendez tous dans la cour, sinon nous allons bientôt étouffer.
-
---Khomiak! dit un autre, que faut-il faire de Sérébrany?
-
---Ne pas toucher à un cheveu de sa tête, ne pas le perdre de vue une
-minute. Nous allons conduire Son Excellence à la Sloboda et faire notre
-rapport. Vous l'avez vu tous attaquer le prince Viazemski, puis tomber
-sur nous?
-
---Oui, oui.
-
---Voua êtes prêts à le jurer et à baiser la croix devant le Tzar?
-
---Nous sommes tous prêts à baiser la croix.
-
---Alors que personne ne lui dise mot et, quand nous arriverons, Grégoire
-Skouratof saura lui faire payer son soufflet et moi, les coups de fouet
-qu'il m'a fait donner.
-
-Les opritchniks continuèrent encore longtemps à piller, et quand ils
-s'en allèrent avec leurs chevaux chargés de butin, longtemps encore
-après leur départ on voyait une lueur au-dessus du lieu où s'élevait
-auparavant la maison de Droujina; et la Moskva, qui coulait à côté,
-jusqu'au matin roula des flots dorés.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVII
-
-LA PLAIE CHARMÉE.
-
-
-Les voisins, en apprenant l'attaque des opritchniks et voyant la lueur
-de l'incendie, s'empressèrent d'aller éteindre le feu et de fermer les
-portes de la cour de Morozof.
-
---Seigneur, disaient en se signant ceux près desquels passaient comme un
-tourbillon Viazemski et ses serviteurs, Seigneur, aie pitié de nous!
-préserve-nous du malheur!
-
-Et dès que le galop des chevaux s'éloigna et que l'on n'entendit plus le
-bruit des cottes de mailles dans les rues désertes, les habitants
-répétaient:--Dieu soit béni, le malheur a passé! et ils se signaient de
-nouveau.
-
-Pendant ce temps, le prince avait continué sa course effrénée et sa
-suite était déjà loin derrière lui. Il avait résolu d'atteindre, avant
-le jour, un village où l'attendaient des chevaux frais; de là il devait
-conduire Hélène dans son domaine de Rézan. Mais il n'avait pas fait cinq
-verstes quand il reconnut qu'il s'était trompé de chemin.
-
-En même temps il s'aperçut que sa blessure à laquelle, dans la chaleur
-du combat, il n'avait fait aucune attention, lui causait maintenant une
-douleur insupportable.
-
---Boyarine! dit-il, mes serviteurs sont en arrière. Il faut attendre!
-
-Hélène était un peu revenue à elle. En ouvrant les yeux, elle avait
-aperçu d'abord une lueur lointaine, puis elle distingua la forêt, puis
-la route, ensuite elle sentit qu'elle était sur le dos d'un cheval et
-qu'une main vigoureuse la soutenait. Peu à peu elle se rappela les
-événements de la journée; tout à coup elle reconnut Viazemski et poussa
-un cri d'épouvante.
-
---Boyarine, dit le prince avec un sourire amer, je te fais peur? tu me
-maudis? Ce n'est pas moi qu'il faut maudire, Hélène, c'est le sort. En
-vain tu as voulu m'échapper. On ne peut fuir sa destinée. Il était écrit
-depuis ta naissance qu'un jour tu m'appartiendrais!
-
---Prince, murmura Hélène tremblante de terreur, si tu n'as plus de
-conscience, souviens-toi de l'honneur du boyard, pense à la honte...
-
---Je n'ai pas d'honneur, je n'ai pas de honte! J'ai tout sacrifié pour
-toi, Hélène.
-
---Prince, souviens-toi du jugement de Dieu, ne perds pas ton âme.
-
---Il est trop tard, boyarine, répondit Viazemski en souriant, elle est
-déjà perdue! Crois-tu que celui qui paie l'hospitalité comme je l'ai
-fait puisse sauver son âme! Non, boyarine, cette nuit je l'ai perdue à
-jamais! Hier, il était encore temps; aujourd'hui pour moi plus
-d'espérance, plus de pardon, je suis maudit! et je te préfère à la
-bénédiction du ciel, Hélène!
-
-Viazemski s'affaiblissait de plus en plus. Il sentait son épuisement et
-se raidissait en vain. Le délire égarait sa raison.
-
---Hélène, dit-il, mon sang coule, mes serviteurs sont loin... Il n'y a
-pas de secours à attendre, peut-être dans une heure irai-je dans les
-flammes éternelles... Aime-moi, aime-moi seulement une minute... afin
-que Satan n'ait pas mon âme pour rien! Hélène,--continua-t-il en
-rassemblant ses dernières forces--aime-moi, toi qui fus l'espoir de ma
-vie et seras la cause de ma damnation...
-
-Le prince voulut la presser dans ses bras sanglants, mais ses forces le
-trahirent, les rênes s'échappèrent de ses mains, il chancela et roula à
-terre. Hélène se retint à la crinière du cheval. Le cheval, ne sentant
-plus son cavalier, partit au galop. Hélène voulut l'arrêter, mais il se
-jeta de côté, prit à travers la forêt et emporta la boyarine avec lui.
-
-Ils coururent longtemps dans une profonde obscurité. D'abord Hélène
-voulut retenir les rênes, espérant arrêter sa monture, mais bientôt ses
-mains faiblirent et, se cramponnant à la crinière, elle s'abandonna à la
-volonté de Dieu. Le cheval galopait sans relâche. Les branches sèches
-s'accrochaient aux vêtements d'Hélène, les feuilles fouettaient son
-visage. Quand elle traversait des clairières éclairées par la lune, il
-lui semblait voir dans la brume blanchâtre des ombres qui marchaient et
-l'appelaient à elles. Elle entendit un bruit lointain et uniforme répété
-par les échos. Était-ce les éclats de rire d'un loup-garou ou
-quelqu'autre bruit? mais le son devenait de plus en plus fort, le coeur
-d'Hélène se serrait d'épouvante, elle s'attachait plus fort à la
-crinière du cheval. Comme à dessein, le cheval galopait directement vers
-le bruit. Une lumière apparut, une espèce de fantôme blanc sembla agiter
-ses ailes... Tout à coup le cheval s'arrêta et Hélène perdit
-connaissance. Quand elle reprit ses sens, elle était couchée sur une
-herbe épaisse. Autour d'elle se répandait une agréable fraîcheur, l'air
-était imprégné de l'odeur du bois; le bruit continuait toujours, mais il
-n'avait rien de terrible: comme une vieille chanson, il berçait et
-calmait Hélène.
-
-Elle ouvrit les yeux avec peine. Une grande roue, mise en mouvement par
-l'eau, tournait bruyamment en lançant autour d'elle une pluie d'écume.
-En réfléchissant les rayons de la lune, elle lui rappela les diamants
-dont ses suivantes la paraient le jour où Sérébrany arriva.
-
---Serais-je chez moi dans le jardin? pensa Hélène; serais-je encore dans
-le jardin? Mes filles, Pacha, Dounia, où êtes-vous?
-
-Mais au lieu du visage frais de ses jeunes filles, une tête grise et
-ridée se pencha vers Hélène; une barbe blanche comme la neige toucha
-presque son visage.
-
---Admire comme le Seigneur t'a préservée, boyarine, dit le vieillard
-inconnu en regardant curieusement le visage d'Hélène; si le cheval avait
-pris un peu plus à gauche, tu serais tombée dans la rivière; mais,
-continua-t-il en se parlant à lui-même, ce cheval-là connaît le pays;
-grâce à Dieu! ce n'est pas la première fois qu'il vient au moulin.
-
-L'apparition du vieillard avait effrayé Hélène; elle lui avait rappelé
-les récits des loups-garous; les rides et la barbe blanche de l'inconnu
-lui avaient causé une impression étrange; mais dans sa voix il y avait
-quelque chose de bienveillant. Hélène, changeant soudain de pensée, se
-jeta à ses genoux.
-
---Grand-père, grand-père! s'écria-t-elle, protége-moi, cache-moi!
-
-Le meunier comprit tout de suite de quoi il était question: le cheval
-qui avait amené Hélène appartenait à Viazemski. Selon toute probabilité,
-c'était la boyarine Morozof elle-même. Il ne l'avait jamais vue, mais
-Viazemski lui en avait beaucoup parlé. Elle n'aimait pas le prince,
-demandait protection; il était probable qu'elle lui avait échappé sur
-son propre cheval. En une seconde, toutes ces circonstances se
-présentèrent à l'imagination du vieillard.
-
---Que Dieu t'ait en sa sainte garde, boyarine, dit-il! Comment veux-tu
-que je te protége? Le prince Viazemski est fort, son bras est long. Il
-écrasera un vieillard comme moi.
-
-Hélène regarda le meunier avec terreur.
-
---Tu sais..., dit-elle, tu sais qui je suis?
-
---J'en sais long, boyarine Hélène Morozof! Pendant ma vie, l'eau m'en a
-beaucoup raconté et le chuchotement des arbres m'en a beaucoup appris!
-J'en sais assez; mais il faut savoir se taire.
-
---Grand-père, puisque tu sais tout, tu dois savoir que Viazemski ne te
-fera pas de mal, qu'il est maintenant étendu mourant sur le bord de la
-route. Ce n'est pas de lui que j'ai peur, grand-père, j'ai peur des
-opritchniks et des serviteurs du prince... Pour l'amour de Dieu,
-grand-père, cache-moi!
-
---Ah! ah! dit le vieillard en respirant longuement, le prince est étendu
-mourant sur la route! Mais ce n'est pas par l'épée qu'il doit mourir. Le
-prince se relèvera, il galopera jusqu'au moulin et dira: Où est la
-boyarine, ma bien-aimée, la flamme ardente de mon coeur? Et quelle
-réponse lui ferai-je? Ce n'est pas un homme à qui l'on puisse en faire
-accroire. Il me coupera en morceaux.
-
---Grand-père, voilà mon collier, prends-le! Je te donnerai encore
-davantage si tu me sauves.
-
-Les yeux du meunier étincelèrent. Il prit le collier de perles des mains
-de la boyarine et se mit à l'admirer au clair de la lune.
-
---Boyarine, ma colombe, dit-il d'un air joyeux, que le Seigneur
-très-miséricordieux et les saints patrons de Moscou te bénissent! Il ne
-me sera pas facile de te cacher aux gens du prince si par malheur ils
-viennent ici! Seulement, je ferai tout mon possible! et que Dieu nous
-vienne en aide.
-
-Le vieillard n'avait pas fini de parler qu'on entendit le galop d'un
-cheval dans la forêt.
-
---Ils viennent, ils viennent! s'écria Hélène, ne me livre pas,
-grand-père!
-
---Suis-moi par ici, boyarine.
-
-Le meunier conduisit à la hâte Hélène dans le moulin.
-
---Cache-toi derrière ces sacs, dit-il. Il ferma la porte sur elle et
-courut au cheval.
-
---Ah! mon Dieu! où mettre ce cheval pour qu'ils ne le voient pas.
-
-Il le prit par la bride, l'emmena de l'autre côté du moulin où il y
-avait des ruches d'abeilles et l'attacha à des buissons derrière les
-ruches.
-
-Pendant ce temps, le galop des chevaux et la voix des gens s'étaient
-rapprochés. Le meunier s'enferma dans sa grange et souffla sa torche.
-
-Bientôt les gens de Viazemski apparurent dans la clairière. Deux des
-serviteurs allaient à pied et portaient sur des branches entrelacées le
-prince évanoui. Ils s'arrêtèrent près du moulin.
-
---Nous sommes arrivés? demanda le chef des cavaliers.
-
---C'est ici que le cheval est venu. J'ai suivi ses traces, et le
-magicien habite ce moulin, ajouta un des serviteurs. Il faut l'appeler
-pour qu'il examine la blessure du prince.
-
---Déposez Son Excellence à terre et faites attention! Le sang ne
-s'arrête pas?
-
---Non, répondirent les serviteurs; trois fois, pendant la route, le
-prince a ouvert les yeux et aussitôt il a reperdu connaissance. Si le
-meunier ne parvient pas à arrêter le sang, le prince ne s'en relèvera
-pas, il mourra d'épuisement.
-
---Où est-il, ce sorcier maudit? Amenez-le vite.
-
-Des opritchniks se mirent à frapper à la porte du moulin et de la
-grange. Pendant longtemps leurs coups et leurs cris restèrent sans
-réponse. Enfin, on entendit dans la grange une toux violente et la tête
-du meunier apparut par un trou pratiqué dans la porte.
-
---Qui le Seigneur peut-il nous envoyer à une pareille heure? dit le
-vieillard en toussant avec une telle force qu'il paraissait vouloir
-rendre l'âme.
-
---Ouvre, sorcier, ouvre vite, viens arrêter le sang! Le boyard prince
-Viazemski est blessé d'un coup de sabre.
-
---Quel boyard? demanda le vieillard en feignant la surdité.
-
---Ah! coquin, tu interroges? Enfoncez la porte, enfants!
-
---Arrêtez! mes amis, arrêtez! je sors. Pourquoi briser la porte? je
-sors!
-
---Ah! à la fin, tu as compris, vieux coq!
-
---Ne t'offense pas, seigneur cavalier, dit le meunier en sortant; j'ai
-l'oreille un peu dure et ensuite, pour dire la vérité, quand je vous ai
-entendus essayant d'enfoncer la porte et d'abattre le mur, j'ai eu peur.
-Mon Dieu, ai-je pensé, ce sont les brigands! C'est que, voyez-vous, mes
-seigneurs, leur repaire n'est pas loin d'ici. Je vis dans des transes
-perpétuelles: que Dieu me protége!
-
---Allons, assez jasé! Viens ici, regarde: vois-tu comme le sang coule?
-Peux-tu l'arrêter?
-
---Je vais examiner, mes seigneurs. Oh! qui lui a fait une pareille
-coupure? Un demi-pouce plus bas l'artère était coupée! Allons, Dieu l'a
-protégé! Et ici? l'épaule est coupée presque jusqu'à l'os, la clavicule
-est peut-être entamée. Qui a donné un pareil coup à Son Excellence?
-
---Peux-tu arrêter le sang, vieillard?
-
---C'est difficile, mes seigneurs, difficile. Le sabre était charmé.
-
---Charmé, entendez-vous, enfants, je l'avais dit, charmé; autrement,
-comment à lui seul en aurait-il abattu six?
-
---C'est vrai, c'est vrai! répétèrent les opritchniks: certainement il
-était charmé. Sans cela, comment Sérébrany en aurait-il tué six?
-
-Le meunier écoutait et remarquait tout.
-
---Voyez comme le sang coule, continua-t-il! comment l'arrêter? si le
-sabre n'eût pas été charmé! Mais maintenant... maintenant je crois qu'on
-le peut encore, mais j'ai peur et, quand je ferai la conjuration, ma
-langue s'engourdira.
-
---Cela ne fait rien, va toujours.
-
---Oui, cela ne fait rien; mais que me donnerez-vous?
-
---Istoma! dit un opritchnik à l'un des serviteurs, donne un des sacs de
-roubles de Morozof. Voilà pour toi, vieillard, une poignée d'or. Si tu
-arrêtes le sang, tu en auras une autre; si tu ne l'arrêtes pas, je
-t'étrangle.
-
---Merci, seigneur, merci, que Dieu et tous les saints te récompensent.
-Je vais essayer, quand je devrais amasser le malheur sur ma tête.
-Écartez-vous, l'opération craint les regards.
-
-Les opritchniks s'éloignèrent. Le meunier se pencha sur Viazemski, banda
-ses blessures, récita l'oraison dominicale, plaça la main sur la tête du
-prince et se mit à chuchoter:
-
- Un vieillard chevauchait sur un cheval bai, il courait par chemins,
- par sentiers, dans les lieux les plus reculés. Toi, sang des veines,
- sang du corps, arrête et remonte encore! C'est le vieillard qui l'a
- dit, repose-toi, que sa volonté s'accomplisse!
-
-A mesure que le vieillard marmottait le sang coulait plus lentement. Au
-dernier mot, il s'arrêta tout à fait. Viazemski soupira, mais n'ouvrit
-pas les yeux.
-
---Approchez, mes seigneurs, dit le meunier, approchez sans crainte; le
-sang est arrêté, le prince vivra; mais il m'en a coûté, je sens déjà ma
-langue qui s'engourdit.
-
-Les opritchniks entourèrent le prince. La lune éclairait son visage pâle
-comme la mort, mais le sang ne sortait déjà plus de sa blessure.
-
---Le sang est véritablement arrêté. Voyez ce vieux coquin! il n'a pas
-manqué son coup.
-
---Voilà tes pièces d'or, dit le plus âgé des opritchniks. Seulement ce
-n'est pas tout. Écoute, vieillard. Nous savons par les traces que le
-cheval du prince a passé par ici et peut-être la boyarine était-elle
-encore dessus. Les as-tu vus, parle?
-
-Le meunier écarquilla les yeux comme s'il ne comprenait pas.
-
---As-tu vu un cheval monté par une boyarine?
-
-Le vieillard était indécis s'il devait parler ou non; mais il fit
-aussitôt le calcul suivant.
-
-Si Viazemski était bien portant, chercher à lui cacher la boyarine
-serait très-dangereux et la lui livrer, très-profitable. Viazemski en
-reviendra-t-il? Dieu le sait. Mais Morozof ne laissera pas un service
-sans récompense, non plus que ce Sérébrany qui paraît aimer la boyarine
-pour tout de bon, puisque pour elle il a presque tué le prince. Le
-meunier fit ce calcul: Viazemski ne me chagrinera pas pour le moment;
-or, Morozof et Sérébrany me diront, chacun de leur côté, merci quand je
-leur rendrai la boyarine. Ce calcul mit fin à ses doutes.
-
---Je n'ai rien vu ni entendu, mes seigneurs, dit-il: et je ne sais ni de
-quel cheval ni de quelle boyarine vous voulez parler.
-
---Dis-tu la vérité, vieillard?
-
---Que je sois maudit! que je sois damné! que le tonnerre m'écrase si je
-sais quelque chose au sujet de ce cheval et de cette boyarine!
-
---Donne une torche, nous allons voir s'il n'y a pas de trace sur le
-sable.
-
---Il est inutile de regarder, dit l'un des opritchniks, s'il y a eu des
-traces, nos chevaux les ont effacées. Maintenant nous ne verrons plus
-rien.
-
---Alors ouvre-nous ta grange, que nous y déposions le prince.
-
---A l'instant, mes seigneurs, à l'instant. Si je n'étais pas si vieux,
-j'irais à la maison de poste vous chercher de la bière et de
-l'eau-de-vie.
-
---N'as-tu donc rien, ici?
-
---Rien, mes seigneurs. Que peut avoir un pauvre homme comme moi? Je n'ai
-ni eau-de-vie, ni provisions, ni avoine pour vos chevaux. A la maison de
-poste il y a de tout cela en abondance. Il y a une eau-de-vie comme on
-n'en boit qu'à la table du Tzar. Vous ne serez pas à votre aise chez
-moi, respectables seigneurs, rien à se mettre sous la dent, et vous
-serez obligés de vous passer de souper. Vos chevaux broutent l'herbe;
-or, faites-y attention, l'herbe d'ici est mauvaise, un cheval qui en
-mange, ne tarde pas à enfler! Il enfle, il enfle, puis il crève.
-
---Le diable t'emporte, vieille corneille! allons-nous laisser crever nos
-chevaux?
-
---Dieu préserve, seigneurs! on peut attacher les chevaux de manière à ce
-qu'ils ne puissent pas brouter l'herbe; une nuit est bientôt passée. Et
-vous, seigneurs, entrez dans mon logis; vous n'y trouverez ni foin ni
-paille, la terre toute nue. Ce n'est pas comme dans la maison de poste.
-Mais seulement avant de vous endormir, n'oubliez pas de dire la prière
-qui chasse les apparitions nocturnes; cette maison est hantée.
-
---C'est donc la baraque du diable que cette grange! Que l'enfer vous
-engloutisse tous les deux! En voilà un gîte pour la nuit! Enfants,
-allons à la poste! Y a-t-il loin, vieillard?
-
---C'est ici tout près, mes seigneurs, tout près. Vous prendrez ce
-sentier; quand vous arriverez sur la grande route, tournez à gauche,
-vous n'aurez pas plus d'une verste à faire et vous trouverez la maison
-de poste.
-
---Allons! dirent les opritchniks.
-
-Viazemski était encore évanoui. Les serviteurs le soulevèrent avec
-précaution et l'emportèrent sur le brancard. Les opritchniks montèrent à
-cheval et suivirent.
-
-Dès que la troupe se fut éloignée et qu'il n'entendit plus le bruit des
-voix dans la forêt, le vieillard ouvrit le moulin.
-
---Boyarine! ils sont partis! dit-il, entre dans la grange. Ah! ma pauvre
-abeille effarouchée! comme tu t'étais cachée! Viens dans la grange, ma
-colombe, tu y seras mieux.
-
-Il étendit de la mousse fraîche dans un coin de la grange, alluma une
-torche et plaça devant Hélène une écuelle de bois où il y avait du miel
-et un morceau de pain.
-
---Mange pour te maintenir en santé, boyarine! dit-il en la saluant
-très-bas; je vais tout à l'heure t'apporter du vin.
-
-Il courut une seconde fois au moulin et en rapporta une bouteille à
-ventre plat et un gobelet en terre.
-
---A ta santé, boyarine!
-
-Le vieillard, en sa qualité de maître de maison, vida le premier le
-gobelet. Le vin le mit en gaîté.
-
---Bois, boyarine! dit-il, maintenant tu n'as plus rien à craindre. Ils
-cherchent la maison de poste; hé! hé! la trouveront-ils? ne la
-trouveront-ils pas? Dans tous les cas, ils ne reviendront pas ici; je
-leur ai fait prendre une bonne route, hé! hé! Mais boyarine, est-ce que
-le vin ne te plaît pas? Laisse-le, s'il est mauvais; crache dessus, je
-vais t'en apporter d'autre.
-
-Le meunier courut de nouveau au moulin et en revint avec un flacon sous
-le bras et un gobelet d'argent à la main.
-
---En voilà du vin, du bon vin! dit-il en inclinant le flacon sur le
-gobelet. A ta santé, boyarine! Ce vin et ce gobelet m'ont été donnés par
-un brave homme... on l'appelle Persten. Hé! hé! Il y a par ici beaucoup
-de braves gens qui vivent dans la forêt: je suis leur ami à tous. Mange,
-boyarine! Pourquoi ne goûtes-tu pas ces rayons de miel? Ce n'est pas du
-miel ordinaire, tu n'en trouverais pas de pareil à cent verstes à la
-ronde, et pourquoi? parce que je me connais en abeilles mieux que qui
-que ce soit. Je ne suis pas comme tout le monde. Chaque année je jette
-dans le marais au père des eaux mes meilleures ruches: voilà pour toi,
-père, mange! Hé! hé! Et lui, boyarine, que Dieu le garde en santé! lui,
-prend soin de mes autres ruches. C'est lui qui a amené les abeilles sur
-la terre. Un jour que son cheval était fatigué, il le jeta dans un
-marais: ce fut de ce cheval que naquirent les abeilles; et les pêcheurs
-jetèrent leurs filets et ramenèrent des abeilles au lieu de poissons...
-Eh! boyarine, tu manges peu, tu ne bois pas! Voyons si je ne vais pas te
-forcer à goûter de ce petit vin. A la santé... hé! hé! à la santé du
-prince... du prince, c'est-à-dire, pas de celui-ci, mais de Sérébrany!
-Que Dieu lui donne la santé, as-tu vu comme il a arrangé l'autre,
-c'est-à-dire Viazemski! Et ce boyard Droujina, hé! hé! A sa santé,
-boyarine! Tu resteras ici cachée pendant deux jours, puis nous irons où
-tu voudras, soit chez Droujina, soit chez Sérébrany, cela m'est égal, à
-ta santé!
-
-Les paroles du meunier ivre retentissaient étrangement et bizarrement
-dans le coeur d'Hélène. Ses pensées les plus cachées lui semblaient
-connues; on eût dit qu'il lisait dans son coeur: la torche accrochée à
-la muraille éclairait d'une vive lumière son visage ridé; ses yeux gris
-étaient obscurcis par l'ivresse, cependant ils semblaient pénétrer
-Hélène de part en part. Sa peur la reprit, elle se mit à prier à haute
-voix.
-
---Hé! hé! disait le meunier, prie, prie, cela ne me fait pas peur... la
-prière ne m'effraie pas, je ne m'en irai pas en fumée, je ne suis pas le
-premier venu... le père des eaux me connaît et le père des forêts aussi;
-les naïades, les fées, les lutins me connaissent, tous me connaissent...
-moi... moi... Tiens, veux-tu, je vais les appeler? Chikal! Likal!
-
---Mon Dieu! murmurait Hélène.
-
---Chical! Likal! eh bien? Elles viendront. Attends, je vais les
-chercher. Bdou, bdou!
-
-Le vieillard se leva et, moitié trébuchant, moitié dansant, il sortit de
-la grange. Hélène épouvantée ferma la porte sur lui. Pendant longtemps
-elle entendit le meunier se parlant à lui-même.
-
---Tous me connaissent, répétait-il d'une voix de moins en moins assurée,
-et le père des forêts et le père des eaux... et les naïades... et les
-lutins. Je ne suis pas le premier venu... tous me connaissent; bdou,
-bdou!
-
-On entendit le vieillard danser et sauter en cadence, puis sa voix
-faiblit, il se coucha sur le sol et bientôt retentit son ronflement
-sonore qui pendant toute la nuit se joignit au bruit que faisait, en
-tournant, la roue du moulin.
-
-
-
-
-CHAPITRE XVIII
-
-UNE VIEILLE CONNAISSANCE.
-
-
-Le lendemain du sac de la maison de Morozof, un cavalier déjà âgé et
-monté sur un cheval noir, traversait la forêt silencieuse. A chaque
-instant, il levait son chapeau et semblait écouter quelque chose.
-
---Doucement, Galka, tiens-toi tranquille, disait-il en passant la main
-sur le cou de son cheval. Voyez, quelle bête indocile! elle m'empêche de
-rien entendre. Allons, je me serai trompé, je ne reconnais rien!
-Toujours des tilleuls et des noyers, il est vrai que quand nous sommes
-passés par ici, il faisait nuit comme dans un four.
-
-Et le cavalier continua son chemin.
-
---Attends, Galka! dit-il tout à coup en retenant les rênes, il me semble
-que j'entends quelque chose. Tiens-toi tranquille, ou je vais te
-corriger. C'est vrai, j'entends un bruit! Ce n'est pas le bruit des
-feuilles, c'est la roue d'un moulin; mais où diable est-il ce moulin?
-mais attends! maintenant je ne le perdrai pas, ce neveu d'une sorcière.
-
-Et Michée, comme s'il eût craint de perdre de nouveau son chemin, partit
-au galop dans la direction du bruit.
-
---Dieu soit béni, dit-il, quand entre les arbres il aperçut les murs
-couverts de mousse et la roue qui tournait,--m'y voilà enfin; j'aurais
-fini par en perdre la tête: tantôt le bruit en avant, tantôt en arrière
-et puis rien; le voilà le moulin! C'est de ce côté que nous sommes venus
-avec le boyard quand les brigands nous ont conduits ici. Mais comment
-cela se fait-il? La roue était alors à droite, maintenant elle est à
-gauche; la grange avait sa croisée tournée vers le moulin et sa porte
-vers la forêt; à présent la porte est du côté du moulin et la fenêtre
-sur la forêt. Voyons, est-ce bien mon moulin? Mais oui, il n'y en a pas
-d'autres par ici; j'ai tourné autour depuis ce matin; c'est égal, s'il
-ne s'agissait pas de sauver le boyard, pour rien au monde je ne
-viendrais de ce côté.
-
-Michée descendit de cheval, attacha Galka à un arbre, approcha avec une
-certaine frayeur du moulin et frappa à la porte.
-
---Meunier, hé meunier!
-
-Personne ne répondit.
-
---Meunier, hé meunier!
-
-L'intérieur du moulin resta silencieux: on entendait seulement le bruit
-que faisaient les meules et les pignons en tournant.
-
-Michée essaya de pousser la porte, elle était fermée.
-
-Où est-il donc le vieux diable? dort-il ou s'est-il caché? pensait
-Michée en frappant de toutes ses forces avec ses pieds et ses mains. Pas
-de réponse. Michée commença à se mettre en colère.
-
---Eh, vieux coquin! cria-t-il: réponds ou je mets le feu à la baraque!
-
-On entendit tousser et, par un petit guichet au-dessus de la porte,
-apparurent une barbe blanche et un visage ridé au milieu duquel
-brillaient deux yeux gris.
-
-Michée se sentit mal à son aise en présence du meunier.
-
---Bonjour, mon maître! dit-il d'une voix caressante.
-
---Que le Seigneur te garde! répondit le meunier: que veux-tu, brave
-homme?
-
---Tu ne me reconnais pas, mon maître? j'ai pourtant passé la nuit chez
-toi avec un boyard il y a peu de temps.
-
---Avec ce prince? Comment! si je m'en souviens? Je te reconnais
-maintenant. Que veux-tu, mon ami, qu'est-ce qui t'amène?
-
---Mais comment, maître, te caches-tu donc comme un hibou dans son trou?
-ouvre-moi, ou sors; converser ainsi n'est pas commode!
-
---Attends, mon ami, laisse-moi seulement verser un peu de grain, et
-j'irai aussitôt te rejoindre.
-
-«Oui, pensait Michée; je voudrais bien voir le blé que tu verses,
-compère du diable! je suis sûr que ce sont des os de juifs que tu mouds
-pour les sorciers? Qui peut apporter du blé ici? voyez quel recoin! il
-n'y a seulement pas de route pour y arriver!
-
---Me voilà, brave homme, dit le meunier, en fermant avec soin derrière
-lui la porte du moulin.
-
---Enfin! tu t'es assez fait prier.
-
---Que veux-tu, compère, je ne demeure pas dans un bazar mais en pleine
-forêt et il ne convient pas d'ouvrir à tout le monde; un malheur est
-bien vite arrivé: on voit bien un homme, mais il faut savoir si c'est du
-blé béni qu'il a à sa ceinture, ou s'il y cache des pierres.
-
-Voyez le vieux serpent! pensait Michée, il fait semblant de craindre les
-voleurs et je suis sûr qu'il court la nuit avec les loups-garous.
-
---Allons, compère, que me veux-tu? conte-moi cela, je t'écoute.
-
---Voilà de quoi il s'agit, maître: Il est arrivé un grand malheur; ces
-opritchniks maudits se sont emparés de mon maître, ils l'ont enchaîné et
-ils l'ont conduit à la Sloboda où il est maintenant sans doute en
-prison; et pourquoi? Dieu le sait; il n'a offensé ni le Tzar, ni l'État;
-il s'est mis seulement du côté du bon droit en défendant le boyard
-Morozof et sa femme quand, au milieu d'un festin, ils les ont attaqués
-et réduit leur demeure en cendres.
-
-Les yeux du meunier prirent une expression étrange.
-
---Oh, oh, oh! dit-il;--c'est fâcheux, fâcheux, compère; fâcheux pour le
-poisson de se jeter dans la nasse, fâcheux pour ton prince d'être
-enfoncé dans un cachot, plus fâcheux pour Morozof d'avoir perdu sa jeune
-femme, encore plus fâcheux pour Viazemski d'avoir pris la femme d'un
-autre.
-
-Michée ouvrit de grands yeux.
-
---Comment sais-tu que Viazemski a enlevé la femme de Morozof? Je ne t'en
-ai pas parlé.
-
---Eh, compère! je ne sais pas seulement ce qu'on me dit; parfois on
-frappe loin dans la forêt et le bruit retentit près d'ici; quand l'eau
-baisse sous la roue du moulin, c'est qu'il y a une sécheresse à cent
-verstes en amont et que la récolte sera mauvaise; le vieillard, qui vit
-silencieux dans la solitude, écoute pousser l'herbe et apprend ainsi le
-secret des choses.
-
---Eh bien! maître, ne sais-tu pas un moyen de venir au secours du
-boyard? J'ai tout pesé, tout ressassé dans ma pauvre tête et je ne
-trouve rien. Alors, je me suis dit: j'irai trouver le bon meunier, je
-lui demanderai conseil. Et je me suis rappelé aussi ce brave jeune homme
-qui nous a conduits chez toi. En nous quittant, il me dit: si le prince
-a besoin de moi, viens au moulin, demande au grand-père où est Vanioukha
-Persten? je serai toujours prêt à servir le boyard, même quand il
-faudrait y risquer ma vie. Je suis donc venu te trouver, maître, dis-moi
-ce qu'il faut faire; si nous réussissons, le prince Nikita ne t'oubliera
-pas et moi, pauvre malheureux, je te serai dévoué le reste de mes jours.
-
-Que la terre t'engloutisse, neveu d'une sorcière! ajouta mentalement
-Michée,--être réduit à implorer ça!
-
---Il faut toujours essayer d'éviter un malheur. Le cas est mauvais, je
-l'avoue, mais avec une tenaille on retire un creuset des flammes et il
-arrive quelquefois que le grain sort de la meule sans avoir été écrasé;
-chacun a sa chance.
-
---C'est vrai, maître, avec de la chance un oeuf donne naissance à un
-coq; sans chance, il n'en sort pas même un puceron, mais je t'en
-supplie, dis-moi nettement ce qu'il faut que je fasse maintenant.
-
-Le meunier baissa la tête et parut écouter le bruit de la roue.
-
-Quelques minutes s'écoulèrent. Le vieillard balança lentement la tête et
-se mit à parler sans faire attention à Michée.
-
- La roue tourne, tourne, ce qui était en haut est en bas, ce qui était
- en bas est en haut; j'entends la cloche qui retentit au loin, sont-ce
- des funérailles ou un mariage? et qui marie-t-on, qui enterre-t-on? je
- ne puis l'entendre, l'eau bruit, une grande fumée m'empêche de le
- voir. Les corbeaux arrivent de tous côtés, ils s'entre-appellent pour
- un riche festin, mais qui vont-ils déchirer? A qui vont-ils crever les
- yeux? Eux-mêmes n'en savent rien, ils volent et ils croassent. La
- hache est aiguisée, le bourreau est prêt; sur les planches de chêne
- coulent des ruisseaux d'un sang chaud, les têtes sont tranchées d'un
- seul coup, mais je ne vois pas quelles têtes.
-
-Michée frissonnait.
-
---Que dis-tu donc, grand-père, tu marmottes comme à un office des morts.
-
-Le meunier ne parut pas entendre Michée. Il ne dit plus rien, mais ses
-lèvres continuèrent à s'agiter comme s'il se fût parlé à lui-même, ses
-yeux gris étaient si ternes qu'ils paraissaient ne rien voir.
-
---Grand-père, eh! grand-père! et Michée le tira par la manche.
-
---Quoi? répartit le meunier se tournant vers Michée, comme s'il
-l'apercevait pour la première fois.
-
---Qu'est-ce que tu marmottes, grand-père?
-
---Eh compère! on entend beaucoup, on dit peu; prends maintenant le
-sentier qui passe à côté du sapin. Va toujours devant toi, tu
-rencontreras beaucoup de tournants à droite et à gauche, va toujours
-tout droit; quand tu auras fait cinq verstes, tu verras sur le côté une
-izba, dans cette izba pas une âme. Reste-là jusqu'à la nuit; de braves
-gens viendront qui t'en diront davantage. Quand tu reviendras, passe par
-ici, tu trouveras de l'ouvrage; l'oiseau du Paradis a échappé au
-ravisseur, tu le ramèneras au roi de Dalmatie et nous partagerons la
-récompense.
-
-Et, sans attendre de réponse, le vieillard rentra dans le moulin et
-ferma la porte sur lui.
-
---Grand-père! lui cria Michée, explique-toi intelligiblement, de quels
-gens veux-tu parler? de quel oiseau?
-
-Mais le meunier ne répondit pas et, quoique Michée écoutât de toutes ses
-oreilles, il n'entendit que le bruit de l'eau et le grincement de la
-roue.
-
-Allons, le neveu d'une sorcière! dit l'écuyer, où m'envoie-t-il? à cinq
-verstes je trouverai une izba, j'y attendrai jusqu'à la nuit, et là le
-diable sait ce qui arrivera. Je voudrais t'y voir à ma place, vieux
-gredin! S'il ne s'agissait pas du prince, je prendrais joliment le
-large! peuh! Allons, Galka! il faut en prendre son parti, cherchons donc
-cette izba du diable.
-
-Et, enfourchant son cheval, Michée se mit à galoper dans la direction
-indiquée par le meunier.
-
-
-
-
-CHAPITRE XIX
-
-LE RUSSE N'OUBLIE JAMAIS UN BIENFAIT.
-
-
-Il était déjà tard lorsque Michée aperçut, un peu à l'écart du sentier,
-une izba, noire et enfumée, plus semblable à un champignon monstrueux
-qu'à une habitation humaine. Le soleil venait de se coucher. Des bandes
-de brouillard s'élevaient sur les hautes herbes d'une clairière voisine.
-Il faisait frais et humide. Les oiseaux avaient cessé leur ramage,
-quelques-uns encore entamaient leur chant du soir et s'endormaient sur
-les branches avant de l'avoir terminé. Peu à peu ceux-ci se turent aussi
-et, au milieu du silence général on n'entendit plus que le murmure d'un
-ruisseau invisible et de temps à autre le bourdonnement des scarabées de
-nuit.
-
---Nous voilà arrivés, dit Michée en regardant autour de lui--et, comme
-il l'a dit, pas âme qui vive! J'attendrai, j'examinerai, nous verrons le
-conseil qu'on me donnera. Mais, que Dieu me protége! s'il allait venir
-quelque... peuh! Je ferai le signe de la croix. Comme j'aurais tordu le
-cou à ce meunier s'il n'avait pas fallu sauver le prince.
-
-Michée mit pied à terre, posa des entraves à Galka, le débrida et le
-laissa aller à la grâce de Dieu.
-
---Va brouter l'herbe, dit-il, moi je vais entrer dans l'izba, si elle
-n'est pas fermée, je verrai de mon côté à trouver quelque chose; la faim
-est une triste compagne.
-
-Il donna un coup de pied dans la porte basse; le bruit sec qu'elle fit
-en s'ouvrant retentit étrangement dans ce lieu inhabité. On eût dit un
-gémissement humain. Quand elle eut fini de tourner sur ses gonds et
-qu'elle frappa la paroi du mur, Michée se baissa et entra dans l'izba.
-Elle était dans une obscurité profonde. Ayant cherché à tâtons, il
-rencontra sur la table une croûte de pain qu'il se mit à manger à belles
-dents. Puis il s'approcha du foyer, fouilla dans la cendre, y trouva
-quelques charbons encore brûlants qu'il réussit à enflammer non sans
-peine et alluma une torche placée sur le banc. Entre le poêle et la
-muraille il y avait des porte-manteaux. Plusieurs vêtements y étaient
-suspendus, entre autres un caban galonné et taillé comme celui des
-boyards; un casque richement damasquiné d'or pendait à un clou. Mais ce
-qui, plus que tout le reste, attira l'attention de Michée et le
-réconcilia un peu avec ses hôtes inconnus, fut une image, noire de
-fumée, placée près de la porte.
-
-Michée se signa plusieurs fois devant l'image, puis il éteignit la
-torche, s'étendit sur le banc, bâilla et s'endormit du sommeil du juste.
-Il ronflait paisiblement, quand un coup de poing le jeta brusquement
-hors du banc.
-
---Qui va là? cria Michée en se réveillant--qui m'a frappé? fais
-attention, neveu d'une...
-
-Devant lui se tenait un homme robuste à la barbe mêlée, un large
-coutelas à la ceinture, et se disposant à lui appliquer un autre coup de
-poing.
-
---Ne frappe pas! lui dit un vigoureux garçon dont la barbe commençait à
-peine à paraître,--que t'a-t-il fait, hein? En disant cela il repoussa
-son compagnon et, prenant sa place, se mit à contempler Michée avec des
-yeux étonnés.
-
---Il a les cheveux gris! remarqua-t-il avec une sorte de respect.
-
---Toi, veau marin, de quoi te mêles-tu? s'écria le premier: est-ce ton
-père ou ton parent?
-
---Cela me fait qu'il est vieux. Regarde ses cheveux gris, je te dis, ne
-le touche pas ou je me fâche.
-
-Un immense éclat de rire retentit parmi les gens qui entraient en masse
-dans l'izba.
-
---Attention, Khlopko! dit l'un d'eux, prends garde à toi! si Mitka se
-fâche, il t'en cuira; il ne fait pas bon avec lui dans ces moments-là.
-
---Que le diable t'enlève! répondit Khlopko en se rangeant de côté; en
-vivant dans les bois nous y avons ramassé un ours.
-
-D'autres hommes, tous armés, entourèrent Michée et l'examinèrent d'un
-air assez peu aimable.
-
---D'où cette chauve-souris nous est-elle tombée, dit l'un d'eux en le
-regardant droit dans les yeux.
-
-Pendant ce temps Michée parvenait à se remettre.
-
-Eh! pensa-t-il, les voilà, ce sont les brigands!--Bonsoir, bonnes gens!
-Quel est celui d'entre vous qui s'appelle Vanioukha Persten?
-
---C'est l'ataman que tu demandes? Pourquoi n'as-tu pas parlé tout de
-suite? Si tu avais ouvert la bouche plus tôt, tu n'aurais pas eu de
-torgnoles.
-
---Voilà l'ataman! ajouta un autre en indiquant Persten qui entrait en
-compagnie du vieux Korchoun.
-
---Ataman! crièrent les brigands,--voilà un homme qui te demande.
-
-Persten jeta un coup d'oeil rapide sur Michée et le reconnut
-immédiatement.
-
---Ah! c'est toi camarade, dit-il:--Sois le bienvenu! et comment va Son
-Excellence le prince? Comment s'est-il porté depuis le jour où nous
-avons si bien frotté les opritchniks de Maliouta? Ils ont eu leur compte
-à la mare du diable. Le malheur c'est que Maliouta ait réussi à se
-sauver et que ce boeuf de Mitka ait lâché Khomiak. Ils feront bien de ne
-pas me retomber dans les mains. Comme le Tzar a dû être content de
-revoir le Tzarévitch! Je suis sûr qu'il n'a su comment récompenser le
-prince Nikita.
-
---Oui! répondit avec un soupir Michée.--Le tzar Ivan Vasiliévitch, que
-Dieu le garde en santé! a été si content de retrouver son fils qu'il n'a
-plus pensé à mon maître. Seulement les opritchniks sont plus furieux
-contre lui que jamais. Il est vrai qu'ils n'ont pas sujet de nous aimer.
-Une première fois, nous les avons rossés et fouettés d'importance à
-Medvedevka; plus tard, à la mare du diable, Maliouta a reçu un fameux
-soufflet et hier, à Moscou, le boyard est encore venu troubler leurs
-affaires. Mais cette fois-ci, ils sont tombés dessus en masse, ils l'ont
-terrassé, puis garrotté et transporté à la Sloboda. Ce ne serait
-peut-être pas grand'chose, mais ce Maliouta, fils de chien, va faire son
-possible pour venger son soufflet.
-
---Hem! dit Persten en s'asseyant sur un banc--ainsi le Tzar n'a pas fait
-pendre Maliouta? Est-ce possible! Allons, c'est lui le maître. Que
-comptes-tu faire?
-
---Mais quel nom te donner en implorant ton secours, frère Ivan?
-
---Appelle-moi Vanioukha et qu'il n'en soit plus question.
-
---Eh bien! frère Vanioukha, je ne sais moi-même que faire. Ne
-pourrais-tu pas me venir en aide? Deux conseils valent mieux qu'un.
-C'est à toi seul que le meunier m'envoie: Va, a-t-il dit, va trouver
-l'ataman, il t'aidera, j'ai déjà reconnu par ma voix que tout lui
-réussira et qu'il retirera de grands avantages de cette affaire; va
-trouver l'ataman!
-
---Moi? Il a dit moi?
-
---Toi, frère, toi. Va, a-t-il dit, vers l'ataman, salue-le de ma part,
-dis-lui de faire tout son possible pour sauver le prince. Je vois déjà
-qu'il réussira et obtiendra une riche récompense. Qu'il délivre le
-prince! Je n'oublierai pas, a-t-il dit, ce service. Si l'ataman ne sauve
-pas le prince, rien ne lui réussira désormais; il sèchera comme une
-plante sans eau et ne se relèvera plus.
-
---Il a dit cela! répéta Persten en baissant les yeux et paraissant
-réfléchir,--je sècherai...!
-
---Oui, frère, tes bras et tes jambes, a-t-il dit, sècheront; et il aura
-sur la tête de telles horreurs que la pensée seule en est affreuse.
-
-Persten releva la tête et regarda Michée fixement.
-
---Il n'a pas ajouté autre chose?
-
---Si, frère, continua Michée, en jetant un coup d'oeil de côté sur une
-énorme écuelle pleine de soupe que les brigands venaient de placer sur
-la table,--le meunier a ajouté ceci: Dis à l'ataman qu'il te reçoive et
-nourrisse comme si c'était moi-même. Mais surtout qu'il délivre le
-prince! Voilà, frère, tout ce que le meunier a dit.
-
-Et Michée releva les yeux sur l'ataman pour découvrir quelle impression
-ses paroles avaient produite.
-
-Mais Persten, après l'avoir regardé encore plus fixement, partit tout à
-coup d'un éclat de rire aussi joyeux que formidable.--Eh! mon vieux!
-Ainsi le meunier t'a dit que, si je ne sauvais pas le prince, j'étais
-perdu?
-
---Oui, frère, répondit l'écuyer un peu ahuri--et les bras et les
-jambes...
-
---Tu es rusé, mon bonhomme, interrompit Persten, en lui frappant sur
-l'épaule et continuant à rire, seulement tu m'as pris pour un autre en
-essayant de m'en faire accroire. Assieds-toi avec nous, ajouta-t-il, en
-s'approchant de la table.--Sois le bienvenu! voilà une cuillère,
-soupons, si je puis aider le prince, je n'ai pas besoin de tes contes
-pour le faire. Mais comment lui venir en aide? N'est-il pas en prison?
-
---En prison, frère.
-
---Dans la prison qui donne sur la place à côté de la maison de Maliouta?
-
---Dans celle-là même, c'est la plus solide.
-
---Et les clefs, où sont-elles? chez Maliouta?
-
---Quand nous étions à la Sloboda j'ai vu plusieurs fois Grégoire
-Skouratof aller interroger des prisonniers; il avait toujours les clefs
-avec lui. La nuit, il les remet au Tzar qui les cache sous son oreiller.
-
---Eh! comment veux-tu, dit Persten en jetant sa cuillère sur la
-table--comment veux-tu sauver ton prince? Avoue-le toi-même, quelle
-chance y a-t-il?
-
-Michée se gratta la nuque.
-
---Tu vois bien qu'il n'y a pas moyen.
-
---C'est vrai, répondit Michée en rejetant sa cuillère; mais je ne lui
-survivrai pas; j'irai placer ma vieille tête à côté de la sienne et je
-le servirai dans l'autre monde s'il est condamné.
-
---Allons, ne te désole pas, peut-être que ton prince n'est pas encore en
-prison. Alors il est inutile de pleurer; et s'il est en prison
-laisse-moi y penser... je connais bien la Sloboda; j'y ai conduit un
-ours le mois passé, je connais le palais; aussi j'ai tout examiné; je
-pensais:... cela peut servir un jour... attends, laisse-moi réfléchir.
-
-Persten s'enfonça dans ses réflexions.
-
---Trouvé, s'écria-t-il tout à coup et il se leva brusquement--oncle
-Korchoun! le prince Sérébrany nous a sauvés tous les deux de la
-mort--nous le sauverons, à notre tour. Veux-tu m'accompagner dans une
-entreprise difficile?
-
-Le vieux brigand fronça le sourcil et secoua sa tête blanchie.
-
---Eh bien! Korchoun, tu ne veux pas?
-
---As-tu perdu la tête, Ataman? ne sais-tu pas où le prince est enfermé?
-N'as-tu pas entendu que les clefs sont, le jour, avec Maliouta et, la
-nuit, sous le chevet du Tzar? Que faire? on n'enfonce pas un coin avec
-un fouet. Il est perdu, perdu! je ne vois pas l'utilité de nous perdre
-avec lui; en sera-t-il mieux quand on nous aura enlevé la peau?
-
---C'est vrai, Korchoun, mais vois-tu? ce n'est pas pour rien que le
-proverbe dit: qui paie sa dette s'enrichit. Si le prince ne nous avait
-pas sauvés autrefois où serions-nous maintenant? Nous serions pendus à
-quelque arbre de la forêt où le vent balancerait nos os! Et lui, que
-pense-t-il? je suis sûr qu'il se dit: allons, j'ai autrefois tiré
-d'affaire ces braves gens, à présent ils vont venir à mon aide. Et si
-nous l'abandonnons, quand on le mènera au supplice--Peuh! dira-t-il,
-qu'est-ce que ces gens-là?--ils savent voler et piller, voilà tout--ils
-oublient le service rendu; ils versent le sang innocent, mais sauver un
-chrétien n'est pas leur affaire. Certes, je n'adresserai pas au
-Seigneur-Dieu une seule prière à leur intention; qu'ils périssent dans
-ce monde et dans l'autre! Voilà ce que dira le prince.
-
-Le front de Korchoun devint encore plus sombre. Une lutte intérieure se
-réfléchissait sur son visage sévère. Il était évident que Persten avait
-touché une corde sensible dans ce coeur endurci. Mais la lutte ne fut
-pas de longue durée, le vieillard releva la tête.
-
---Non, frère, dit-il, c'est une entreprise insensée; je tiens encore à
-ma peau; je n'irai pas!
-
---Allons, c'est non, non, soit! dit Persten. Attendons à demain,
-peut-être trouverons-nous autre chose, la pensée du matin est plus sage
-que celle du soir. Maintenant, enfants, il est temps de dormir. Que ceux
-qui veulent prier Dieu fassent leur prière, voilà l'image; que les
-autres se couchent.
-
-L'Ataman regardait Korchoun à la dérobée. Il était facile de voir qu'il
-connaissait quelque secret du vieillard, car celui-ci frissonna sous ce
-regard et, pour que personne ne remarquât son trouble, il se mit à
-bâiller bruyamment, puis à chantonner tout bas.
-
-Les brigands se levèrent de table, les uns s'allongèrent sur les bancs;
-d'autres s'agenouillèrent devant l'image et se mirent à prier. Mitka
-était un de ces derniers. Il faisait de ferventes génuflexions et, si
-ses vêtements et son attirail n'eussent pas dénoncé son métier, personne
-dans cette bonne figure n'eût soupçonné un brigand.
-
-Il n'en était pas de même du vieux Korchoun. Quand tous furent couchés,
-Michée, à la faible lueur des charbons du foyer, vit le vieillard
-quitter sa place et s'approcher de l'image. Il fit plusieurs fois le
-signe de la croix, murmura quelques mots et finit par dire avec
-colère:--Non, je ne peux pas! j'avais cru pourtant que ce serait plus
-facile aujourd'hui.
-
-Longtemps Michée entendit Korchoun se tourner d'un côté sur l'autre, se
-parler à lui-même, mais il ne put dormir. L'aurore n'avait pas encore
-paru quand il réveilla l'Ataman.--Ataman, dit-il, hé! Ataman!
-
---Que veux-tu, oncle?
-
---J'irai avec toi; conduis-moi où tu voudras,
-
---Tu t'es décidé?
-
---Oui, je ne puis pas dormir; voilà je ne sais combien de nuits que je
-passe sans fermer l'oeil.
-
---Tu ne changeras pas d'avis?
-
---J'ai dit que j'irai, ainsi j'irai.
-
---C'est bien, oncle Korchoun, merci! Maintenant il ne nous faut plus
-qu'un autre camarade et c'est tout. La nuit est-elle avancée?
-
---Les oiseaux commencent à chanter.
-
---Alors il est temps de se lever. Mitka! dit Persten en donnant une tape
-à celui qu'il appelait.
-
---Hein? répondit le jeune garçon en ouvrant les yeux.
-
---Veux-tu venir avec nous?
-
---Quoi faire? répondit Mitka en bâillant.
-
---Cela ne te regarde pas. On te demande si tu veux venir avec l'oncle
-Korchoun et avec moi.
-
---Oui, répondit Mitka qui s'assit sur son banc et se mit à lacer ses
-sandales.
-
---Allons, j'aime cette réponse: Va où l'on te conduit sans faire de
-réflexions. On te fendra la tête, ce n'est pas ton affaire, c'est à nous
-d'y songer. Mais si une fois engagé tu recules, je t'appellerai une
-écrevisse.
-
---Tu m'appelleras une écrevisse.
-
-Les brigands commencèrent à s'habiller.
-
-
-
-
-CHAPITRE XX
-
-LES JOYEUX COMPÈRES.
-
-
-Dans un cachot profond et sombre, aux parois humides et couvertes de
-moisissures, le prince Nikita Romanovitch, les pieds et les mains
-enchaînés, attendait la mort. Il ne savait plus au juste combien de
-temps s'était écoulé depuis son arrestation, car le jour ne pénétrait
-pas dans son cachot; mais de temps en temps le son lointain des cloches,
-arrivant à son oreille, lui faisait supposer qu'il était en prison
-depuis trois jours. Le pain qu'on lui avait jeté était mangé depuis
-longtemps, sa cruche d'eau était vide, la faim et la soif commençaient à
-le tourmenter, lorsqu'un bruit inaccoutumé attira son attention. On
-tirait des verrous au-dessus de sa tête. La première porte de la prison,
-celle de l'extérieur, roula sur ses gonds. Le bruit s'approcha; un autre
-verrou fut tiré et la seconde porte grinça. Enfin on ouvrit la troisième
-porte et des pas retentirent dans l'escalier qui descendait au cachot; à
-travers les fentes de la dernière porte apparut une lueur, une clef
-tourna en gémissant, on enleva une barre de fer, les gonds rouillés
-résonnèrent et une lumière éblouissante aveugla soudain Sérébrany.
-
-Lorsqu'il retira ses mains dont il s'était involontairement couvert les
-yeux, Maliouta Skouratof et Boris Godounof étaient devant lui et le
-bourreau qui les accompagnait élevait une torche de résine au-dessus de
-leurs têtes.
-
-Maliouta, les bras croisés, regardait en souriant le visage de
-Sérébrany; les pupilles de ses yeux semblaient se contracter puis
-s'agrandir.
-
---Salut, prince! fit-il d'un son de voix tel que Sérébrany n'en avait
-jamais entendu de pareil, d'une voix hideusement sensuelle et
-affreusement douce rappelant le miaulement sanguinaire du chat,
-lorsqu'il s'approche de la souricière où est emprisonnée sa victime.
-
-Involontairement, Sérébrany frissonna, mais la vue de Godounof le
-rassura.
-
---Boris, dit-il en se détournant de Maliouta, merci d'être venu me voir.
-Maintenant, il me sera plus facile de mourir.
-
-Et il lui tendit sa main enchaînée. Mais Godounof fit un pas en arrière
-et son visage glacé n'exprima aucune sympathie pour le prince.
-
-La main de Sérébrany retomba sur ses genoux en faisant résonner la
-chaîne qui la retenait.
-
---Je ne pensais pas, Boris Godounof, dit-il d'un ton de reproche, que tu
-m'avais renié. Es-tu venu seulement pour assister à mon supplice?
-
---Je suis venu avec Skouratof, répondit froidement Godounof, pour
-assister à ton interrogatoire, je ne sais ce que tu veux dire par
-renier; je n'ai jamais eu rien de commun avec toi; seulement, en
-devinant la clémence du Tzar, j'ai retardé un moment le supplice que tu
-avais encouru.
-
-Le coeur de Sérébrany se serra et ce changement de Boris lui parut plus
-lourd à supporter que la mort même.
-
---Le temps de la clémence est passé, continua Godounof d'un ton glacial,
-te souviens-tu du serment que tu avais fait au Tzar? Soumets-toi
-maintenant à sa sainte volonté et, si tu nous avoues tout sans détours,
-tu éviteras les tortures et recevras une mort prompte: commençons
-l'interrogatoire, Grégoire Skouratof.
-
---Attends, attends un peu! répondit Maliouta en souriant. J'ai des
-comptes particuliers à régler avec Son Excellence. Raccourcis ses
-chaînes, Thomas, dit-il au bourreau.
-
-Le bourreau, après avoir placé la torche dans un anneau de fer, ramena
-les mains de Sérébrany jusqu'au mur, afin qu'il ne pût pas les mouvoir.
-
-Alors Maliouta se rapprocha de lui et le regarda longtemps toujours avec
-le même sourire.
-
---Seigneur, prince Nikita! dit-il à la fin, accorde-moi une grande
-faveur.
-
-Il était à genoux et saluait profondément Sérébrany.
-
---Nous, seigneur prince, continua-t-il avec une humilité dérisoire,
-nous, vis-à-vis de ton excellence, nous sommes de petites gens; nous
-n'avons jamais, de nos propres mains, tranché la tête, jamais torturé
-d'aussi grands boyards que toi; au moment de le faire, il nous vient une
-crainte. On dit que ce n'est pas le même sang qui coule dans nos
-veines...
-
-Maliouta s'arrêta et son sourire devint encore plus infernal, ses yeux
-grandirent encore, ses pupilles se contractèrent plus souvent.
-
---Permets, seigneur prince, fit-il en donnant à sa voix une expression
-suppliante,--permets-moi, avant de te torturer, d'examiner ton sang de
-boyard.
-
-Il sortit un couteau de sa ceinture et s'avança sur les genoux vers
-Sérébrany.
-
-Le prince fit un soubresaut en arrière et jeta un regard sur Godounof.
-
-Le visage de Boris était impassible.
-
---Ensuite, continua-t-il en élevant la voix, ensuite tu me permettras à
-moi, misérable vilain, de découper une lanière dans ton dos princier, de
-faire avec ta peau de boyard une selle à mon cheval, puis ton humble
-esclave donnera ta chair sacrée à manger à ses chiens.
-
-La voix de Maliouta, ordinairement grossière, ressemblait maintenant au
-hurlement du chacal, à quelque chose d'indéfinissable entre le rire et
-le gémissement.
-
-Les cheveux de Sérébrany se hérissèrent. Lorsque Ivan l'avait condamné
-la première fois, il avait monté d'un pas ferme l'échafaud; mais ici,
-dans un cachot, enchaîné, affaibli par la faim, il n'eut pas la force de
-supporter cette voix et ce regard.
-
-Pendant quelques moments, Maliouta se rassasia de l'épouvante qu'il
-avait causée.
-
---Seigneur prince, hurla-t-il tout à coup en rejetant son couteau et en
-se relevant, avant tout permets-moi de te payer ma dette!
-
-Et, les dents serrées, il leva la main sur Sérébrany.
-
-Le sang du prince reflua vers son coeur; à son indignation se mêla ce
-sentiment de dégoût que produit le voisinage d'une bête venimeuse qui
-nous menace de son contact. Il jeta un regard désespéré sur Godounof.
-
-La main levée de Maliouta s'arrêta en l'air sous l'étreinte de Boris.
-
---Grégoire Skouratof, dit Godounof sans perdre son flegme, si tu le
-frappes, il se brisera la tête contre la muraille et nous n'en pourrons
-rien obtenir. Je connais ce Sérébrany.
-
---Lâche-moi! hurla Maliouta; ne m'empêche pas de me venger! ne m'empêche
-pas de prendre ma revanche de la mare maudite.
-
---Penses-y, Skouratof! nous répondons de lui devant le Tzar.
-
-Et Godounof s'empara de l'autre main de Maliouta.
-
-Mais comme une bête fauve qui a humé le sang, Maliouta avait perdu toute
-prudence. Criant et blasphémant, il luttait avec Godounof et essayait de
-le renverser pour se jeter ensuite sur sa proie. Une lutte s'établit
-entre eux; la torche heurtée par l'un deux tomba par terre et s'éteignit
-sous leurs pieds.
-
-Maliouta revint à lui.
-
---J'avertirai le Tzar, dit-il d'une voix saccadée, que tu soutiens ceux
-qui le trahissent!
-
---Et moi, répondit Godounof, je dirai au Tzar que tu as voulu tuer un
-traître avant de l'interroger, parce que tu crains sa déposition.
-
-Quelque chose dans le genre d'un rugissement sortit de la poitrine de
-Maliouta; il s'élança hors du cachot, en ordonnant au bourreau de le
-suivre.
-
-Pendant qu'ils montaient à tâtons les marches de l'escalier, Sérébrany
-sentit qu'on détachait ses chaînes et qu'il était libre de ses
-mouvements.
-
---Ne te désespère pas, prince! murmura à son oreille Godounof en lui
-serrant fortement la main: l'important est de gagner du temps.
-
-Et il courut à la suite de Maliouta, ayant soin de fermer les portes
-derrière lui et de pousser soigneusement les verrous.
-
---Grégoire Skouratof, dit-il à Maliouta en le rejoignant et en lui
-donnant les clefs en présence des gardiens, tu n'as pas fermé le cachot.
-Prends garde, on pensera que tu veux faire évader Sérébrany!
-
-Au moment où se passait la scène que nous venons de décrire, Ivan,
-sombre et mécontent, était assis dans sa chambre à coucher. Un sentiment
-jusqu'alors inconnu l'envahissait. Ce sentiment était un respect
-involontaire pour Sérébrany, dont les actes audacieux, tout en révoltant
-son coeur de despote, ne lui paraissaient avoir aucun des caractères de
-la trahison. Jusqu'ici Ivan avait rencontré ou une révolte ouverte comme
-celle dont les boyards avaient assombri les premiers temps de son règne,
-ou une désobéissance hautaine comme celle de Kourbski, ou une basse
-servilité comme celle qui l'entourait aujourd'hui. Mais Sérébrany ne
-pouvait être rangé dans aucune de ces catégories. Il partageait les
-idées de son temps sur l'inviolabilité divine du pouvoir d'Ivan, il
-conformait sa conduite à cette croyance et, plus habitué à agir qu'à
-penser, il ne s'écartait jamais de propos délibéré de l'obéissance au
-Tzar, qu'il regardait comme le représentant de Dieu sur la terre. Mais,
-malgré cela, chaque fois qu'il se heurtait à une injustice flagrante,
-son âme bouillonnait d'indignation et sa droiture native prenait le pas
-sur ses croyances. Alors, à sa propre stupéfaction et presque sans en
-avoir conscience, il accomplissait des actes en complet désaccord avec
-ce que ses principes lui prescrivaient. Cette noble inconséquence
-bouleversait toutes les idées d'Ivan sur les hommes et mettait en défaut
-ses connaissances du coeur humain. La franchise de Sérébrany, sa
-droiture incorruptible, son désintéressement étaient évidents pour Ivan
-lui-même. Il comprenait que Sérébrany ne le tromperait pas, qu'il
-pouvait compter sur lui plus que sur aucun de ses opritchniks
-assermentés; le désir lui était venu de l'attacher ou d'en faire son
-instrument; mais en même temps il sentait que cet instrument, à un
-moment donné, pourrait lui échapper et à cette seule pensée son
-attraction vers Sérébrany se changeait en haine. Si la mobilité
-d'impressions d'Ivan le poussait quelquefois à interrompre ses actes
-sanguinaires et à s'abandonner au désespoir, ce n'était que par
-exception: habituellement il était pénétré de son infaillibilité, il
-croyait fermement au principe divin de son pouvoir et le défendait sans
-pitié contre toute attaque. Or, il considérait comme une attaque même
-l'improbation silencieuse. La pensée de faire grâce à Sérébrany eut un
-moment accès dans son âme, mais elle fit aussitôt place à l'idée que le
-prince Nikita était au nombre des gens dont il ne pouvait tolérer
-l'existence dans son empire.
-
-Lorsque, disait-il, le troupeau entier allant à droite, une seule brebis
-va à gauche, le pasteur sépare cette brebis du troupeau et la livre au
-couteau. Ainsi pensait Ivan et le sort de Sérébrany fut résolu dans son
-coeur. Son supplice était fixé pour le jour suivant; toutefois il
-ordonna qu'on lui enlevât ses chaînes et qu'on lui envoyât des mets et
-du vin de sa table. Et, afin de chasser les impressions soulevées en lui
-par cette lutte intérieure, impressions inaccoutumées et qui le
-tourmentaient, il pensa que l'air des champs le calmerait et il ordonna
-une grande chasse au faucon.
-
-La matinée était magnifique. Tous les veneurs, les fauconniers et leurs
-gens à cheval, vêtus des plus brillants uniformes, portant sur le poing
-des faucons, des gerfauts et des tiercelets, se mirent en route et
-allèrent attendre leur maître dans la campagne.
-
-Ce n'est pas à tort que de tout temps les plaisirs des champs ont passé
-pour un remède contre la tristesse; la chasse au faucon plus qu'aucune
-autre remplissait jadis d'allégresse jeunes et vieux. Quelque sombre que
-fût le Tzar, quand il quitta la Sloboda avec tous ses opritchniks, son
-visage s'éclaira tout à fait à la vue du groupe éblouissant de ses
-fauconniers. Le lieu du rendez-vous était dans des prairies bordées de
-jeunes bois, à deux verstes de la Sloboda, sur la route de Vladimir.
-
-Le grand fauconnier, en caftan de velours rouge, galonné d'or, ceinture
-dorée, chapeau de drap d'or, bottes jaunes, gants brodés, descendit de
-cheval et, suivi d'un fauconnier qui portait sur son poing un gerfaut
-blanc, encapuchonné et portant des grelots, il s'avança vers Ivan.
-S'étant incliné jusqu'à terre, le grand fauconnier demanda:
-
---Est-il temps de commencer la chasse, sire?
-
---Il est temps, répondit Ivan. Commencez.
-
-Le grand fauconnier présenta alors au Tzar une riche mitaine semée
-d'oiseaux dorés et, ayant pris le gerfaut que portait son compagnon, il
-le plaça sur la main de son maître.
-
---Honnêtes et louables chasseurs! dit-il ensuite en se tournant vers la
-foule des opritchniks: armez-vous et réjouissez-vous en vous livrant à
-la chasse, passe-temps célèbre, beau et sage; que vos chagrins
-s'effacent et que vos coeurs s'épanouissent!
-
-Ensuite se tournant vers les fauconniers:--Bons et diligents
-fauconniers, commencez la chasse!
-
-A ces mots la foule bigarrée des chasseurs se dispersa dans la plaine.
-Les uns se jetèrent en criant dans le taillis, les autres galopèrent
-vers de petits étangs semés çà et là au milieu des halliers. Bientôt des
-volées de canards sortirent des roseaux et se répandirent dans l'air.
-Les chasseurs lancèrent leurs faucons. Les canards voulurent reprendre
-le chemin des étangs, mais, rencontrant d'autres ennemis de ce côté, ils
-se dispersèrent dans toutes les directions. Les faucons, les gerfauts et
-les tiercelets, encouragés par les cris de leurs gardiens, s'élancèrent
-sur les canards et, tombant comme une pierre sur leur dos, en tuèrent un
-grand nombre d'un seul coup.
-
-Parmi les plus vaillants on distingua, ce jour-là, Bodry et Smély,
-gerfauts sibériens, Arbas et Anpras, faucons du gibier d'eau; Khoriak,
-Khoudiak, Maletz et Paletz. Les vols de tous ces faucons de races
-diverses étaient un spectacle merveilleux. Les coqs de bruyère tombaient
-sans cesse en tourbillonnant dans l'air. Quelquefois les canards au
-désespoir se jetaient entre les jambes des chevaux et étaient attrapés
-vivants par les chasseurs. La journée ne se passa pas sans accident. Le
-brave Gamaïon, en s'élançant sur un vieux coq qui volait très-bas, donna
-si violemment sur le sol qu'il mourut sur le coup. Astrez et Sorodoum,
-deux tiercelets de Kazan, volèrent hors de vue malgré le sifflet de
-leurs gardiens et les ailes des colombes que ceux-ci agitaient pour les
-attirer.
-
-Mais le plus extraordinaire, le plus merveilleux entre tous fut le
-gerfaut tzarien, le célèbre Adragan. Deux fois le Tzar le lança; deux
-fois, après avoir plané dans l'espace, il frappa d'un coup assuré tous
-les oiseaux à sa portée et revint se poser sur le gant doré du Tzar. La
-troisième fois, Adragan entra dans une telle fureur qu'il attaqua,
-non-seulement le gibier, mais les autres faucons qui passaient
-imprudemment dans son voisinage. Smichlay et le tiercelet Kroujok
-tombèrent sur le sol avec les ailes cassées. Ce fut en vain que le Tzar
-et ceux qui l'environnaient cherchèrent à rappeler Adragan, en agitant
-un chiffon écarlate et des ailes d'oiseau. Le gerfaut traçait sur le
-ciel de larges courbes, s'élevait si haut qu'on avait peine à le
-distinguer, puis tombait comme la foudre sur le gibier éperdu; mais, au
-lieu de le suivre dans sa chute vers la terre, après chaque nouvelle
-victoire, Adragan s'élevait de nouveau et volait au loin.
-
-Le grand fauconnier, désespérant de rattraper le fugitif, se hâta de
-donner au Tzar un autre faucon. Mais le Tzar aimait Adragan et la perte
-de son meilleur gerfaut le chagrinait. Il demanda au grand fauconnier
-quel était celui de ses subordonnés qui avait la charge d'Adragan?
-celui-ci répondit que le gardien s'appelait Trichka.
-
-Ivan fit appeler Trichka qui, pressentant quelque malheur, arriva tout
-pâle.
-
---C'est là l'éducation que tu as donnée à mon faucon? A quoi es-tu bon,
-si tu ne sais pas rappeler l'oiseau que tu nourris? te moques-tu de moi?
-écoute, Trichka, je mets ton sort dans tes mains: si tu rattrapes
-Adragan, tu recevras un présent tel qu'aucun de vous n'en a jamais reçu;
-s'il est perdu, j'ordonne, avec ta permission, qu'on te coupe la
-tête,--et ce sera un exemple pour tous; car je remarque depuis longtemps
-une grande négligence parmi mes fauconniers.
-
-En disant ces derniers mots, Ivan jeta un regard oblique sur le grand
-fauconnier qui pâlit à son tour, car il savait que le Tzar n'oubliait
-pas ceux qu'il avait regardés ainsi.
-
-Trichka, sans perdre de temps, sauta sur un cheval et galopa à la
-recherche d'Adragan, suppliant son patron, le bienheureux saint Trifon,
-de le guider vers l'indiscipliné gerfaut.
-
-Pendant ce temps la chasse continuait. Elle était à peine commencée
-depuis une heure que déjà des masses de gibier de toute sorte pendaient
-aux courroies des selles, lorsqu'un autre spectacle attira l'attention
-du Tzar.
-
-Par la route de Vladimir s'avançaient lentement deux aveugles, l'un
-encore jeune, l'autre vieillard, à longue barbe et à cheveux blancs. Ils
-étaient vêtus de blouses blanches trouées et portaient, attachés à des
-lanières placées en croix sur les épaules, d'un côté un sac pour y
-déposer les aumônes, de l'autre un vieux caftan, que la chaleur du jour
-leur avait fait ôter. Le reste de leur mobilier, des gousli, une
-balalaïka[15], et le panier aux provisions étaient portés par un
-vigoureux garçon qui, en même temps, leur servait de guide. Le plus
-jeune des deux aveugles se tenait à l'épaule du guide et traînait à sa
-suite le plus âgé, mais bientôt le guide, émerveillé du spectacle de la
-chasse, oublia ses compagnons. Abandonnés à eux-mêmes, les aveugles
-exploraient le terrain avec leurs longs bâtons et trébuchaient à chaque
-instant. En les apercevant, Ivan Vasiliévitch ne put s'empêcher de rire.
-Il s'avança vers eux. En cet instant, le premier aveugle fit un faux
-pas, roula dans une mare et entraîna après lui son compagnon. Tous deux
-se relevèrent couverts de boue, crachant, criant après leur guide qui,
-la bouche béante, regardait les brillants costumes des opritchniks. Le
-Tzar rit aux éclats.
-
- [15] Instruments à corde de cette époque.
-
---Qui êtes-vous, mes braves? demanda-t-il, d'où venez-vous et où
-allez-vous?
-
---Passe ton chemin! répondit le plus jeune des aveugles:--tu aimes trop
-à apprendre, tu mourras jeune.
-
---Coquin! cria l'un des opritchniks: ne vois-tu pas à qui tu parles?
-
---Coquin toi-même, répondit l'aveugle en tournant vers l'opritchnik ses
-yeux sans prunelles. Comment veux-tu que j'y voie sans yeux. Toi, c'est
-différent, au lieu de deux, tu en as quatre, ce qui te permet de voir en
-long et en large; dis-moi à qui je parle, alors je le saurai.
-
-Le Tzar fit signe à l'opritchnik de se taire et répéta sa question d'un
-ton plus doux.
-
---Nous sommes de joyeux compères, répondit l'aveugle, nous allons de
-Mourom à la Sloboda pour faire des farces, consoler les bonnes gens,
-remonter celui-ci en selle et en faire descendre celui-là.
-
---Ah, ah! dit le tzar, auquel plaisaient les réponses de l'aveugle, vous
-êtes de Mourom, la contrée des galettes et qu'y a-t-il de nouveau par
-là? Est-ce toujours le pays des héros?
-
---Comment donc, répondit l'aveugle sans hésiter, cette marchandise ne
-diminue pas. Nous avons le père Michel: il s'enlève lui-même par les
-cheveux à un pouce au-dessus du sol; nous avons la tante Ouliana qui
-chevauche sur un tarakan[16].
-
- [16] Cancrelat, insecte.
-
-Tous les opritchniks éclatèrent de rire. Il y avait longtemps que le
-Tzar ne s'était autant amusé.
-
---Voilà vraiment des gens joyeux, pensa-t-il, on voit bien qu'ils ne
-sont pas d'ici. Il y a déjà longtemps que mes conteurs m'ennuient, c'est
-toujours les mêmes histoires. Depuis que je me suis un peu oublié avec
-l'un d'eux, ils ont tous une peur terrible de moi; impossible d'en tirer
-un mot amusant: comme si c'était ma faute que l'âme de ce coquin ne fût
-pas plus solidement attachée à son corps! écoute, mon brave; sais-tu des
-contes?
-
---Des contes! répondit l'aveugle; il y a quelques jours nous racontions
-au voiévode de Staritza l'histoire de la chèvre enchantée: cette chèvre
-devint elle-même voiévode ce qui fit qu'il nous mit à la porte après
-nous avoir fait rouer de coups. Nous ne conterons jamais plus rien.
-
-Il serait difficile de rendre le rire homérique qui retentit parmi les
-opritchniks. Le voiévode de Staritza n'était pas en faveur auprès du
-Tzar. La raillerie de l'aveugle tombait donc à propos.
-
---Écoutez, enfants, dit le Tzar, allez à la Sloboda, vous attendrez mon
-retour au palais; vous êtes envoyés par le Tzar lui-même, on vous
-donnera tout ce que vous demanderez. En rentrant j'écouterai vos récits.
-
-Au mot: Tzar, les aveugles se troublèrent.
-
---Seigneur! père! dirent-ils en se précipitant à genoux, pardonne nos
-paroles grossières, ne nous fais pas trancher la tête, nous avons péché
-par ignorance.
-
-Le Tzar sourit de l'effroi des aveugles et galopa de nouveau dans la
-plaine pour y continuer la chasse; tandis que les aveugles, sous la
-conduite de leur guide, prirent le chemin de la Sloboda.
-
-Tant que la foule des opritchniks put les voir, ils se soutinrent l'un
-l'autre et trébuchèrent continuellement; aussitôt qu'un détour du chemin
-les eut mis à l'abri des regards, le plus jeune des aveugles s'arrêta,
-jeta un coup d'oeil rapide de tous côtés et dit à son compagnon:
-
---Eh bien! père Korchoun, n'es-tu pas las de trébucher? Allons, cela va
-bien jusqu'ici; pourquoi fronces-tu les sourcils, père? regrettes-tu de
-m'avoir accompagné?
-
---Ce n'est pas cela, répondit le vieux brigand; j'ai promis de te
-suivre, je ne broncherai pas; mais je ne sais pas ce qui m'arrive,
-jamais de la vie je n'ai eu le coeur si oppressé; toujours ce souvenir
-terrible me revient à l'esprit.
-
---Et quel est donc ce souvenir?
-
---Écoute, ataman, voilà plus de vingt ans que le chagrin s'est emparé de
-moi, mais ni à Moscou, ni au Volga personne ne le sait; je n'en ai parlé
-à personne, j'ai enseveli mon secret dans mon âme et je le porte depuis
-vingt ans comme une chaîne à mon cou. Une fois, j'essayai d'approcher de
-la table sainte pendant le grand carême, je voulus raconter au pope tout
-ce que j'avais sur la conscience, mais je ne pus parvenir à prier et
-j'abandonnai mon dessein. Mais voilà qu'il me pèse et m'étouffe plus que
-jamais; il me semble que si je pouvais me confesser à quelqu'un j'en
-serais soulagé. Avec toi je suis moins effrayé qu'avec le pope; tous
-deux nous sommes gens de la même espèce.
-
-Une angoisse profonde se peignit sur le visage de Korchoun. Persten
-écoutait en silence. Les deux brigands étaient assis sur le bord de la
-route.
-
---Mitka! dit Persten au guide, va t'asseoir un peu plus loin et veille;
-si tu vois quelqu'un, tu nous feras signe; regarde bien; ne l'oublie
-pas: tu es sourd et muet, pas un mot!
-
---Bon! dit Mitka, n'aie pas peur, je ne dirai rien.
-
---Ta langue a la pépie, coquin! tais-toi, et ne nous réponds pas. Prends
-l'habitude du silence; si ta langue te trahit devant quelqu'un, nous
-sommes perdus tous les trois.
-
-Mitka s'éloigna de cent pas et s'étendit sur le ventre, les coudes sur
-le sol et le menton dans ses mains.
-
---Bon enfant, dit Persten en le suivant des yeux, mais bête comme s'il
-avait le crâne fêlé! Pourvu qu'il ne se vende pas! qu'y faire, il n'y
-avait pas à choisir; nous sommes sûrs au moins qu'il ne nous trahira pas
-volontairement. Mais allons, vieux père, maintenant personne ne peut
-nous entendre, raconte-moi tes peines, quoique le moment ne soit guère
-bien choisi.
-
-Le vieux brigand baissa sa tête blanche et passa la main sur son front.
-Il voulait parler, mais commencer paraissait dur.
-
---Ataman, dit-il, j'ai tué assez de gens pendant ma vie. Tout jeune,
-j'avais aimé la chemise rouge: un marchand faisait-il résistance, une
-femme venait-elle à crier, un coup de poignard dans le côté et c'était
-fini. Même maintenant, quand il y a quelque chose à faire, ma main ne
-tremble jamais. Je ne t'apprends rien de nouveau, nous en avons tous les
-deux assez expédié dans l'autre monde, n'est-ce pas?
-
---Mais où veux-tu en venir? l'interrompit Persten avec une visible
-répugnance.
-
---A ceci, que ni toi ni moi ne sommes des femmes timides; nous avons
-beaucoup de sang sur la conscience et tu vas me répondre, ataman:
-t'est-il arrivé, quand tu te rappelles quelques-unes de tes actions, de
-sentir comme des tenailles te serrer le coeur et d'être saisi
-alternativement de la tête aux pieds par le frisson et la fièvre?
-
---Vraiment, grand-père, quelles singulières idées as-tu là? ce n'est pas
-le moment pourtant.
-
---J'ai oublié la plupart des événements de ma vie, continua Korchoun, un
-seul m'est toujours présent à la mémoire. Il y a de cela vingt ans. Nous
-vivions sur le Volga dans neuf barques; notre ataman s'appelait Danilo
-Kot. Il n'était pas encore question de toi, mais toute la bande
-connaissait Korchoun et en faisait déjà grand cas. Nous enlevions de
-riches navires, nous pillions des magasins; tout se partageait également
-et jamais Danilo ne souffrait une querelle. Que pouvions-nous désirer?
-Vie indépendante, bonne nourriture, chaud vêtement. Parfois parés de
-caftans fleuris, le chapeau fièrement relevé, faisant résonner nos
-rames, nous allions à l'aventure; le peuple des villes et des villages
-accourait sur les bords du fleuve pour voir les vaillants, les faucons
-terribles; et nous ramions, et nous chantions à gorge déployée,
-déchargeant en l'air nos arquebuses et lançant des oeillades aux jeunes
-filles. D'autres fois nous attaquions avec des piques, avec des épieux;
-nos barques tombaient brusquement comme des loups sortant des bois. Ah!
-la vie était belle, mais le diable me tenta. Je me dis un jour: je
-travaille plus que les autres et je n'ai pas pour cela de part plus
-grande. Je pris la résolution d'aller seul à l'aventure, de faire du
-bien et, au lieu de le partager, de le conserver pour moi tout seul. Je
-m'habillai en mendiant, comme aujourd'hui, je suspendis une corbeille à
-mon cou, je glissai un couteau dans mes bottes et j'allai vers un bourg
-voir s'il ne passerait personne. J'attendis, j'attendis; aucun convoi,
-aucun marchand ne se montrait; je commençais à m'ennuyer. C'est bon, me
-dis-je, Dieu ne m'envoie pas de gibier; maintenant le premier qui passe,
-fût-ce mon propre père, je le dépouillerai à fond. A peine avais-je juré
-cela que passa une pauvre femme, portant quelque chose dans une
-corbeille couverte de toile. Dès qu'elle fut près de moi, je sautai hors
-du buisson. Arrête, lui dis-je, bonne femme, donne ton panier. Elle
-tomba à mes pieds: prends ce que tu veux, dit-elle, mais ne touche pas à
-mon panier. Eh! lui répartis-je, il paraît qu'il y a là un trésor et je
-fis main basse sur le panier. La vieille cria, m'injuria, me mordit.
-J'étais déjà de très-mauvaise humeur d'avoir perdu toute une journée, sa
-résistance acheva de m'exaspérer. Le diable me poussa, je tirai mon
-couteau de ma botte et le lui plongeai dans la gorge. Dès qu'elle fut
-tombée, la terreur me saisit. Je pris la fuite, mais me ravisant je
-revins prendre le panier. Je pensais: puisque je l'ai tuée, que ce ne
-soit pas au moins pour rien! Je pris le panier sans l'ouvrir et
-m'enfonçai dans le bois. Je n'atteignis pas le carrefour des chiens que
-mes jambes commencèrent à chanceler; je me dis: asseyons-nous, je me
-reposerai et je verrai ce que j'ai attrapé. J'ouvre le panier, je
-regarde: il y avait dedans un petit enfant, demi-vivant, respirant à
-peine. Ah! petit démon, pensais-je, voilà donc pourquoi la vieille femme
-défendait son panier. C'est donc pour toi, maudit, que j'ai mis un péché
-sur mon âme.
-
-Korchoun voulut continuer, mais il se tut et se mit à rêver.
-
---Qu'as-tu donc fait de l'enfant? demanda Persten.
-
---Pouvais-je lui servir de nourrice? Ce que j'en ai fait? cela se
-devine.
-
-Le vieillard se tut de rechef.
-
---Ataman, reprit-il tout à coup, quand je songe à cela, mon coeur se
-fend. Vois, surtout aujourd'hui que je me suis travesti en mendiant, je
-me souviens de tout cela aussi vivement que si cela s'était passé hier.
-Et ce n'est pas seulement ce crime, mais, je ne sais pourquoi, bien
-d'autres auxquels je ne pensais plus se dressent devant moi. On dit que
-cela n'est pas bon, lorsque, sans rime ni raison, on se souvient ainsi
-des choses qui étaient depuis longtemps sorties de la mémoire...
-
-Et le vieillard soupira péniblement.
-
-Les deux brigands demeurèrent silencieux. Soudain un bruit d'ailes se
-fit entendre sur leurs têtes et un vautour fauve vint tomber aux pieds
-du vieillard. Au même moment, Adragan fendit l'air et poursuivit son
-vol, sans daigner descendre sur sa nouvelle victime.
-
-Mitka fit un signe; des fauconniers se montraient au loin.
-
---Grand-père, dit précipitamment Persten, oubliez le passé; nous ne
-sommes plus des brigands, mais des conteurs aveugles. Voici les gens du
-Tzar qui galopent et nous auront tout de suite atteints. Reprends
-vivement ton rôle et conte leur quelques fariboles.
-
-Le vieux brigand hocha la tête.
-
---Il n'y a pas à lutter, dit-il, en montrant le vautour expirant. C'est
-moi que le blanc gerfaut a égorgé. Regarde, on ne le voit déjà plus; il
-a donné son coup de bec et a disparu.
-
-Persten le regarda fixement et se gratta la nuque avec humeur.
-
---Écoute, grand-père, lui dit-il, Dieu sait ce qui te passe aujourd'hui
-par la tête. Je ne veux pas te contraindre. On dit que le coeur est un
-devin. Peut-être ton coeur ne pressent-il pas en vain un malheur. Reste,
-j'irai seul à la Sloboda.
-
---Non, répondit Korchoun, ce n'est pas ce que j'ai voulu dire. Si c'est
-ma destinée de porter ma tête à la Sloboda, il n'y a pas à y résister.
-Sans doute, c'est écrit. Mais voici dans quel but je me suis ouvert à
-toi. Connais-tu, Ataman, sur le Volga, le village de Bogoriditzkoe?
-
---Comment ne pas le connaître?
-
---Et dans ses environs, à cinq verstes, l'endroit que l'on appelle le
-rond-point du pope?
-
---Je connais bien aussi le rond-point du pope.
-
---Et au rond-point du pope te souviens-tu d'un vieux chêne?
-
---Je me souviens du chêne, seulement il n'y est plus, on l'a coupé.
-
---On a coupé le chêne mais on a laissé la souche.
-
---A quoi tout cela mène-t-il?
-
---Eh bien! voilà à quoi. Je ne reverrai plus jamais le Volga, mais pour
-toi, il peut se faire que tu retournes au pays. Lorsque tu reverras le
-Volga, va au rond-point du pope; cherche la souche du vieux chêne; de
-cette souche compte la moitié de quatre-vingt-dix pas, vers le couchant,
-creuse la terre. Là, continua Korchoun en baissant la voix, j'ai naguère
-enfoui un riche trésor. Il y a là pas mal de ducats d'or et de roubles
-en argent. Tout ce que tu découvriras sera à toi. Je ne puis emporter de
-trésor avec moi dans l'autre monde. Lorsque je songe, la nuit, à ce que
-je devrai y répondre pour ce que j'ai fait dans celui-ci, le frisson
-m'écorche la peau. Quand je n'y serai plus, Ataman, fais chanter une
-panikhide[17] pour moi. Paie largement le pope; qu'il officie comme il
-convient, sans rien omettre. Tu sais qu'on me nomme Émilien. Ce sont les
-hommes qui m'ont appelé Korchoun, mais j'ai été baptisé sous le nom
-d'Émilien. Que le pope prie donc pour le défunt Émilien, et toi, paie-le
-bien, n'épargne pas l'argent, Ataman; je te lègue un riche trésor, tu en
-auras assez pour toute ta vie.
-
- [17] Prière pour les défunts.
-
-Des fauconniers, débouchant au galop, interrompirent Korchoun.
-
---Eh! hommes de Dieu, cria l'un d'eux, dites, où a volé le gerfaut?
-
---Je voudrais bien vous le dire, mes chéris, répondit Persten, mais
-voilà quarante ans que mes yeux sont voilés.
-
---Comment cela?
-
---J'allai un jour dans la montagne arracher des tilles sur les rochers;
-j'aperçois un chêne, et dans le tronc de ce chêne des poulets rôtis qui
-chantent. J'entre dans le tronc, je mange les poulets, j'engraisse, je
-ne peux plus en sortir. Comment faire? Je cours à la maison chercher une
-hache, je fends le chêne et j'en sors; seulement, il faut croire qu'en
-fendant le chêne, un copeau m'a sauté dans l'oeil; depuis ce temps, je
-ne vois rien. Parfois, lorsque je mange du chtchi, je porte la cuillère
-à mon oreille; lorsque le nez me démange, je me gratte le dos.
-
---Vous êtes donc ces aveugles, dit en riant le fauconnier, qui avez
-parlé au Tzar. Les boyards sont encore à en rire. Eh bien! mes amis,
-nous avons cherché à égayer notre maître durant le jour, à vous de le
-divertir la nuit. On dit que le Tzar veut entendre vos contes.
-
---Que Dieu lui donne la santé, reprit Korchoun, subitement métamorphosé.
-Pourquoi ne nous écouterait-il pas? Si jusqu'à la nuit nous ne nous
-démanchons pas la langue, nous pourrons lui en conter jusqu'à l'aurore.
-
---Bon, dirent les fauconniers, nous jaserons une autre fois avec vous.
-Maintenant nous allons chercher le gerfaut, et sauver notre camarade. Si
-Trifon ne trouve pas Adragan, on lui enlèvera la tête; notre père le
-Tzar ne badine pas!
-
-Et les fauconniers reprirent le galop.
-
-Persten et Korchoun s'accrochèrent de nouveau à Mitka et reprirent le
-chemin de la Sloboda.
-
-Ils n'en avaient pas atteint la première maison, lorsqu'ils
-rencontrèrent deux chanteurs qui touchaient de la balalaïka, et
-chantaient à gorge déployée:
-
- Comme chez notre voisin
- Était joyeux le festin!
-
-Lorsque les brigands s'en approchèrent, l'un d'eux, tout rougeaud,
-coiffé d'un chapeau orné de plumes de paon, se penche à l'oreille de
-Persten, et lui glisse tout bas, sans discontinuer ses accords:--Voilà
-cinq jours que ton frère est en prison. J'ai été aux informations; c'est
-demain qu'est l'exécution. Il est enfermé dans la grande prison,
-vis-à-vis la maison de Maliouta. De quel côté lâcher le coq[18]?
-
- [18] C'est-à-dire allumer l'incendie, expression populaire encore en
- usage.
-
---De ce côté, répondit Persten, en désignant, d'un clignement d'yeux, le
-côté opposé à la prison.
-
-Le chanteur roux pinça, avec un redoublement d'énergie, les cordes de sa
-balalaïka et, se détournant de Persten comme s'il ne lui avait pas
-parlé, il continua aigrement:
-
- Comme chez notre voisin
- Était joyeux le festin!
-
-
-
-
-CHAPITRE XXI
-
-LE CONTE.
-
-
-Fatigué de la chasse, Ivan se retira plus tôt que d'habitude dans sa
-chambre à coucher. Maliouta ne tarda pas à l'y suivre avec les clefs de
-la prison.
-
-Aux questions du Tzar, il répondit qu'il n'y avait rien de nouveau, que
-Sérébrany avait avoué qu'il s'était mis du côté de Morozof, avait tué
-sept opritchniks et fendu la tête de Viazemski.
-
---Mais, ajouta Maliouta, il ne convient pas d'avoir comploté contre toi
-et de s'obstiner également à justifier Morozof. Après les matines, nous
-lui ferons subir la plus effroyable question; si la torture ni le feu ne
-lui arrachent rien sur le compte de Morozof, il n'y a plus à attendre et
-on pourra en finir avec lui.
-
-Ivan ne répondit pas. Maliouta voulait continuer, mais la vieille
-nourrice Onoufrevna entra dans la chambre à coucher.--Petit père,
-dit-elle, tu as envoyé, ici ce matin, deux aveugles; ne sont-ce pas des
-conteurs? ils attendent dans l'antichambre.
-
-Le Tzar se souvint de sa rencontre et ordonna de faire entrer les
-aveugles.
-
---Mais les connais-tu? demanda Onoufrevna.
-
---Et quoi?
-
---A savoir s'ils sont bien aveugles?
-
---Comment? dit Ivan, et le soupçon s'empara aussitôt de son esprit.
-
---Écoute-moi, seigneur, continua la nourrice; prends garde à ces
-conteurs; quelque chose me dit qu'ils ont de mauvais projets;
-surveille-les, petit père, écoute-moi.
-
---Qu'en sais-tu? parle! dit Ivan.
-
---Ne me questionne pas, petit père. Ma science ne s'exprime pas en
-paroles; je sens que ce sont de méchantes gens, mais pourquoi est-ce que
-je le sens, je ne le saurais dire. Je n'ai encore averti personne en
-vain. Si ta défunte mère m'avait écoutée, elle serait peut-être encore
-en vie.
-
-Maliouta regardait avec terreur la nourrice.
-
---Qu'as-tu à me regarder ainsi? dit Onoufrevna. Tu ne sais que faire
-périr des innocents, mais découvrir les méchants n'est pas ton affaire.
-Tu n'as pas assez de flair pour cela, vieux chien roux!
-
---Sire, s'écria Maliouta, permets-moi d'éprouver ces gens. Je saurai
-tout de suite ce qu'ils sont et par qui ils sont envoyés.
-
---C'est inutile, dit Ivan, je les interrogerai moi-même. Où sont-ils?
-
---Ils attendent dans l'antichambre, répondit Onoufrevna.
-
---Donne-moi, Maliouta, ma cotte de mailles suspendue au mur; puis fais
-semblant de rentrer chez toi et, lorsqu'ils seront entrés, reviens dans
-l'antichambre et cache-toi avec des gardes derrière cette porte. Dès que
-j'appellerai, entrez et saisissez-les. Onoufrevna, donne-moi mon bâton.
-
-Le Tzar passa sa cotte de mailles, la recouvrit d'une dalmatique noire,
-s'étendit sur son lit et mit à sa portée ce même bâton ferré avec lequel
-il avait, peu de temps auparavant, percé le pied de l'émissaire du
-prince Kourbski.
-
-Maintenant, qu'ils entrent, dit-il. Maliouta mit les clefs sous
-l'oreiller du Tzar, et sortit avec la nourrice. Les lampes qui étaient
-devant les images éclairaient seules et faiblement la chambre. Le Tzar
-était étendu sur sa couche avec un air fatigué.
-
---Entrez, mendiants, dit la nourrice, le Tzar l'a ordonné.
-
-Persten et Korchoun entrèrent en posant avec précaution les pieds et en
-tâtonnant.
-
-En un clin d'oeil, Persten se rendit compte de la chambre et des objets
-qu'elle renfermait.
-
-A gauche de la porte d'entrée était un poêle bas, à l'angle, le lit du
-Tzar; entre le lit et le poêle se trouvait une fenêtre dont les volets
-ne se fermaient jamais, parce que le Tzar aimait que les premiers rayons
-du soleil pénétrassent dans sa chambre à coucher. Maintenant c'était la
-lune qui était encadrée dans cette fenêtre; sa lueur argentée jouait sur
-la faïence bigarrée du poêle.
-
---Bonjour, aveugles, katachniki de Mourom, vagabonds! dit le Tzar, en
-examinant attentivement mais à la dérobée les traits des brigands.
-
---Longues années à ta Majesté! répondirent Persten et Korchoun en
-s'inclinant jusqu'à terre. Que la Mère de Dieu te protége, te sauve, te
-comble de faveurs et t'inspire d'avoir pitié de nous, pauvres mendiants,
-errants sur la terre et sur l'onde sans voir la lumière de Dieu! Que
-saint Pierre et saint Paul, saint Jean Chrysostome, saint Côme et saint
-Damien, les Thaumaturges de Khoutin et tous les saints veillent sur toi!
-Que le Seigneur exauce tes prières! Qu'il te soit donné de marcher sur
-l'or, de manger avec appétit, de te reposer doucement! Que tes ennemis,
-au contraire, meurent de faim et de soif! Que leurs reins se tordent
-comme un roseau et que tout leur corps devienne semblable à une feuille
-de parchemin!
-
---Merci, merci, mendiants, dit Ivan, continuant à considérer les
-brigands. Y a-t-il longtemps que vous êtes devenus aveugles?
-
---Dès l'enfance, mon petit père, répondit Persten en fléchissant le
-genou; tous deux nous sommes aveugles depuis l'enfance et nous ne nous
-souvenons pas d'avoir vu le soleil du bon Dieu.
-
---Et qui est-ce qui vous a appris à chanter des chansons et à conter des
-contes?
-
---Dieu lui-même, seigneur, et il y a bien longtemps.
-
---Comment cela? demanda Ivan.
-
---Nos anciens racontent, répondit Persten, et nos trouvères le chantent,
-jadis lorsque le Christ s'éleva dans les cieux, les pauvres, les
-aveugles, les boiteux, en un mot, notre gent affamée, se mirent à
-pleurer et à dire: Où t'envoles-tu, Seigneur? A qui nous abandonnes-tu?
-Qui est-ce qui va désormais nous nourrir? Et le Christ, roi du ciel,
-leur répliqua: Je vous donnerai une montagne d'or, une rivière de miel,
-des jardins pleins de vigne et des pommiers touffus; vous serez
-rassasiés et désaltérés, vous serez chaussés et vêtus.--Saint Jean
-Damascène prit alors la parole en ces termes: Ah! miséricordieux
-Sauveur! ne leur donne ni montagnes d'or, ni rivières de miel, ni
-jardins pleins de vignes, ni pommiers touffus. Ils ne sauront pas s'en
-servir; les puissants viendront et leur raviront tous ces biens.
-Donne-leur plutôt, Seigneur Jésus, ton nom divin; donne-leur le don de
-chanter de doux chants, de raconter les merveilles du passé et des
-hommes de Dieu. Ils iront mendiant et célébrant ces grandes choses;
-chacun leur ouvrira la porte et le pain ne leur manquera pas.--Qu'il
-soit fait, Jean, comme tu le désires, dit le Roi des cieux; qu'ils aient
-pour partage les doux chants, le tympanon sonore et les récits
-merveilleux! Et celui qui les abreuvera ou les nourrira, sera à l'abri
-des ténèbres: je lui donnerai une place au paradis; les portes du ciel
-ne seront pas fermées à celui-là.
-
---Amen, dit le Tzar. Et quels contes savez-vous donc?
-
---Nous en connaissons de toutes sortes, seigneur Tzar. Je puis te conter
-celui d'Ercha Erchovitch, des sept Siméons, du serpent de Gorinitz, des
-tympanons qui jouent tout seuls, de Dobrinia Nikitich, d'Akoundin...
-
---Mais, interrompit Ivan, es-tu seul à conter des contes? et le vieux,
-pourquoi est-il venu avec toi?
-
-Persten s'aperçut que Korchoun n'avait pas en effet desserré les dents;
-pour faire cesser ce mutisme, peu d'accord avec le rôle de conteur, il
-changea de ton et se mit à dire, sur celui de la plaisanterie, en
-marchant à la dérobée sur son pied:
-
---Le vieux, mon camarade, Émilien Giadok, a bien la barbe longue, mais
-l'esprit court. Quand je raconte une histoire gaillarde, il me donne
-bien la réplique mais sans que cela paraisse. N'est-ce pas, barbe
-blanche, plumes de canard et pieds de poule? ne faisons pas fausse
-route.
-
---C'est connu, répliqua Korchoun, reprenant ses sens; notre coupe est
-pleine jusqu'au bord, il y a de quoi boire jusqu'au lendemain. Gosier de
-coq, oeil de taupe; une fois en route, nous irons loin.
-
---Aï Scouli Tararath! les chèvres dansent sur les montagnes, entonna
-Persten en se dandinant, les chèvres dansent, les mouches volent et
-l'oreille gauche de la grand-mère Euphrosine bourdonne...
-
---Aï Sioulichenki Scouli! reprit Korchoun en piétinant également,
-l'écrevisse est à sec sur le sable, mais elle ne s'en inquiète pas;
-quand l'eau remontera, le malheur cessera.
-
---Ah! seigneur Tzar, conclut Persten en saluant bien bas, ne nous
-regardez pas de travers; ce n'est pas notre conte, mais seulement son
-prélude.
-
---C'est bien, dit Ivan en bâillant, j'aime les joyeux propos; commencez
-votre conte sur Dobrinia; peut-être m'endormirai-je en vous écoutant.
-
-Persten salua encore, toussa et commença:
-
-«Il y avait une fois, dans le château de Vladimir, prince de Kief, un
-splendide festin, où il n'y avait que princes, boyards et preux
-chevaliers. C'était le soir et on n'était qu'à la moitié du repas,
-lorsque retentit la trompette guerrière. Vladimir, prince de Kief,
-l'astre des Sviatoslaf, tint alors ce langage: Princes, boyards,
-puissants et valeureux seigneurs! Chargez deux des meilleurs d'entre
-vous de vous informer qui est-ce qui ose se présenter devant Kief et
-défier à sa table le prince Vladimir? Aussitôt, tout est en mouvement
-dans le château: les glaives étincellent, les chevaux sont déliés des
-épieux auxquels ils étaient attachés, les chapeaux volent en l'air. Les
-puissants chevaliers revêtent leur cuirasse de combat, montent leurs
-vaillants chevaux et sortent en rase campagne...
-
---Arrête, dit Ivan, dans l'intention de donner plus de vraisemblance à
-son désir d'entendre le conteur; je connais ce conte. Raconte-moi plutôt
-celui d'Akoundin.
-
---Celui d'Akoundin, dit Persten avec trouble, se souvenant que dans ce
-conte on célébrait la disgrâce de Novgorod; celui d'Akoundin, c'est un
-vilain conte, un conte de paysans; ce sont ces stupides paysans qui
-l'ont inventé, puis il me semble, père Tzar, l'avoir oublié...
-
---Raconte, aveugle, dit Ivan d'un ton menaçant, raconte-le tout entier
-et garde-toi bien d'en omettre un seul mot!
-
-Et le Tzar sourit intérieurement de la situation difficile dans laquelle
-il plaçait le conteur.
-
-Désolé d'avoir proposé lui-même ce conte, ne sachant pas jusqu'à quel
-point Ivan le connaissait, Persten se décida, tête baissée, à commencer
-son récit, sans en rien retrancher.
-
-«Dans l'antique ville de Novgorod, du côté de la Posada, vivait un
-vaillant jeune homme appelé Akoundin. Il ne fabriquait ni bière, ni
-eau-de-vie, ne se livrait à aucun trafic; il mettait son plaisir à errer
-sur le Volkhof. Un jour, il monte dans sa barque bien gréée, place son
-aviron d'érable dans ses taquets de chêne et s'assied à la poupe. La
-barque suivit le cours du Volkhof et s'arrêta près de la berge escarpée.
-A ce moment passa sur la rive un estropié. L'estropié prit la blanche
-main d'Akoundin, le conduisit sur une haute colline et lui dit:
-«Regarde, jeune homme, la ville de Rostislaf, située sur l'Oka, et vois
-ce qui s'y passe.» Akoundin regarda la ville de Rostislaf et y vit un
-lamentable spectacle. Les fidèles serviteurs du jeune prince de Rézan,
-Gleb Olégovitch, se réunissent sur la place du marché, ils veulent
-défendre la ville, mais ils n'en ont pas la force. Sur l'Oka nage un
-monstre incroyable, le serpent Tougarin. Ce serpent Tougarin avait trois
-cents sagènes de long; de sa queue il balaie les guerriers de Rézan, son
-dos bouleverse les rives du fleuve; il réclame le vieux tribut. Alors
-l'estropié prit la main blanche d'Akoundin et lui dit: Dis-moi ton nom,
-bon jeune homme? A cette question, Akoundin répondit: Novgorod est ma
-patrie, on m'appelle Akoundin Akoundinitch.--Eh bien! Akoundin
-Akoundinitch, voilà juste trente-trois ans que je t'attends; reconnais
-en moi ton oncle, le propre frère de ton père. Et voici le glaive de ton
-père, Akoundin Coutiatich! Ayant dit ces mots, l'estropié sentit ses
-forces le trahir, sa fin approcher et, avant de mourir, il dit encore au
-jeune homme:--Écoute-moi, mon aimable enfant, Akoundin Akoundinitch!
-lorsque tu rentreras dans la grande Novgorod, salue-la et dis-lui: Que
-le Seigneur t'accorde de vivre des siècles et permette à tes enfants de
-se couvrir de gloire! Croîs en puissance, Novgorod, et que tes enfants
-croissent en richesse!...
-
---Cesse! interrompit avec colère le Tzar, oubliant à ce moment que son
-but était seulement d'éprouver le conteur. Commence un autre conte.
-
-Persten, simulant la terreur, se jeta à genoux et s'inclina presque
-jusqu'à terre.
-
---Quel conte daigneras-tu entendre, seigneur, dit Persten, avec une
-frayeur feinte et peut-être quelque peu réelle. Dois-je te raconter
-l'histoire de la sorcière Iaga ou celle du lac de saint Jean? Ou ta
-grâce n'ordonnerait-elle pas de raconter quelque chose de pieux?
-
-Ivan se ressouvint qu'il ne devait pas effrayer les aveugles, c'est
-pourquoi il bâilla encore une fois et demanda d'une voix déjà endormie:
-
---Et que sais-tu de pieux?
-
---Je sais la légende d'Alexis, homme de Dieu, celle du brave saint
-Georges, celle de saint Joseph, le _livre des Pigeons_...
-
---Va pour le _livre des Pigeons_, dit Ivan dont les yeux semblaient se
-fermer. Il nous convient mieux à nous autres, pécheurs, de nous endormir
-sur un récit religieux.
-
-Pour la seconde fois, Persten toussa, se redressa et commença d'une voix
-traînante:
-
---Un terrible nuage s'élève, le ciel se déchire et le livre des pigeons
-tombe sur la terre. Autour du livre se réunissent quarante Tzars et fils
-de Tzars, quarante rois et fils de rois, quarante princes et fils de
-princes, quarante prêtres et fils de prêtres, beaucoup de boyards, de
-gens de guerre et du peuple. Parmi eux il y avait cinq Tzars au dessus
-de tous les autres; le tzar Isaü, le tzar Vasili, le tzar Constantin, le
-tzar Vladimir et le sage roi David. Le Tzar Vladimir s'exprima ainsi:
-Qui de nous, frères, est expert dans la lecture? Qu'il lise ce livre des
-pigeons. Il nous apprendra ce que c'est que ce monde, d'où vient le
-soleil rayonnant, d'où vient la lune et d'où viennent les étoiles
-innombrables, et les claires aurores et les vents tumultueux, et les
-nuées terribles, et les sombres nuits; d'où nous viennent les Tzars et
-les boyards et le peuple. A cela tous les Tzars gardèrent le silence; il
-n'y eut que le sage roi David qui fit une réponse en ces termes:--Je
-vous expliquerai, frères, le livre des pigeons. Ce n'est pas un petit
-livre; il a 40 sagènes de long sur 20 de large; nul bras humain ne peut
-le soulever, nul oeil humain ne saurait parcourir toutes les lignes
-qu'il contient, nulle main humaine ne saurait en feuilleter toutes les
-pages. C'est saint Jean qui l'a écrit et Isaü qui l'a lu; il l'a lu
-durant trois ans et, durant ces trois ans, il n'a pu en lire que trois
-pages. Ce n'est donc pas moi qui puis lire le livre divin. Il s'est
-ouvert de lui-même, les pages se sont tournées d'elles-mêmes, les mots
-se sont lus d'eux-mêmes. Je vous parlerai, seigneurs, sans le regarder,
-non par la lecture, mais par la mémoire et la tradition. Le soleil
-rayonnant nous est venu de la face resplendissante de Dieu; la lune aux
-doux reflets est sortie de son sein, les innombrables étoiles de ses
-yeux; les claires aurores sont les reflets de sa robe, les vents
-tumultueux sont son souffle, les nuées terribles sa pensée et les nuits
-sombres son manteau. La foule vient d'Adam; les Tzars sont sortis de sa
-tête, les princes avec les boyards de ses reins, les paysans de ses
-genoux, et c'est de là aussi que vient le sexe féminin.--Tous les Tzars
-le saluèrent, disant: Merci, sage et prudent tzar David, mais dis-nous
-encore qui est le Tzar des Tzars? quelle est la première des terres, la
-première des mers, la première des rivières, la première des montagnes,
-la première des villes?
-
-Ici Persten regarda furtivement Ivan, qui semblait s'assoupir de plus en
-plus. De temps en temps, il soulevait péniblement ses paupières et les
-refermait aussitôt; mais à chaque fois il jetait imperceptiblement sur
-le narrateur un regard scrutateur et défiant. Persten cligna de l'oeil à
-Korchoun et continua:
-
-Le sage Tzar David leur fit cette réponse: Je vous dirai, mes frères, ce
-qui est écrit dans le livre des pigeons; c'est le Tzar blanc qui sera le
-Tzar des Tzars, parce qu'il professe la foi chrétienne, croit en la
-Trinité et vénère la Mère de Dieu. Toutes les hordes lui rendent
-hommage, tous les peuples se sont soumis à lui; sa puissance s'étend sur
-l'univers, sa main est au dessus de toutes les têtes et tous s'inclinent
-devant le Tzar blanc, parce que le Tzar blanc est le Tzar des Tzars. La
-sainte Russie est la première de toutes les terres, c'est là que se
-construisent les églises apostoliques, oecuméniques. L'Océan est la mer
-des mers; sur ses rives s'élève une cathédrale et dans cette cathédrale
-repose le corps du pape de Rome, du pape Clément; cette mer circonvient
-la terre, tous les fleuves viennent se jeter dans son sein, tous
-viennent saluer l'Océan. Le Jourdain est le fleuve des fleuves, parce
-que Jésus-Christ, le roi des cieux, y a été baptisé. Le Thabor est la
-montagne des montagnes parce que Jésus-Christ s'y est transfiguré et y a
-révélé sa gloire à ses disciples. Jérusalem est la mère des villes,
-parce qu'elle est au centre de la terre, parce que c'est là que se
-conservent le tombeau du Seigneur, sa tunique, autour desquels fume de
-l'encens, brûlent des cierges qui ne s'éteignent jamais...
-
-Persten regarda de nouveau Ivan. Ses yeux étaient fermés, sa respiration
-régulière; le Terrible paraissait dormir. L'ataman toucha Korchoun de
-son coude. Le vieillard fit deux pas en avant. Persten poursuivit en
-nasillant:
-
---Tous les Tzars le saluèrent et lui dirent: Merci, sage David, mais
-dis-nous encore quel est le premier des poissons, le premier des
-oiseaux, le premier des animaux, la première des pierres, le premier
-arbre, la première plante?--Le sage David leur fit cette réponse: La
-baleine est le premier poisson, l'oiseau Estrophyle est le roi des
-oiseaux, il demeure sur les rives de la mer Bleue; lorsqu'il bat des
-ailes, toute la mer tremble, les vaisseaux se brisent et
-s'engloutissent; lorsqu'il se réveille, à deux heures après minuit, tous
-les coqs de l'univers se mettent à chanter et toute la terre alors
-s'illumine...
-
-Persten jeta un regard sur Ivan. Le Tzar était étendu les yeux fermés;
-sa bouche était ouverte comme celle d'un homme endormi. En ce moment,
-d'accord avec sa dernière phrase, Persten vit par la fenêtre que
-l'église du château et les édifices voisins étaient éclairés par un
-commencement d'incendie. Il poussa doucement Korchoun qui fit un nouveau
-pas:
-
---Le quadrupède Indra, reprit Persten, est le roi des animaux; il marche
-sous la terre comme le soleil sous la voûte du ciel; il fouille la terre
-avec ses cornes et il en fait jaillir les sources, les ruisseaux et les
-fleuves. La pierre à bâtir est la reine des pierres; c'est sur elle que
-Jésus-Christ s'est reposé, que le roi des cieux a conversé avec ses
-douze apôtres, a fondé la foi chrétienne et a distribué des livres par
-toute la terre. Le cyprès est le roi des arbres, c'est avec du cyprès
-qu'a été taillée la croix sur laquelle Jésus-Christ a été crucifié entre
-deux larrons. La salicaire est la mère des plantes. Lorsque Jésus fut
-crucifié, sa sainte mère se rendit auprès de son fils attaché sur la
-croix. En marchant, elle pleurait et ses larmes, en tombant, ont fait
-pousser la salicaire; de la racine de cette plante on fait chez nous, en
-Russie, de merveilleuses petites croix que les vieux moines et les gens
-pieux portent sur la poitrine.
-
-Ivan Vasiliévitch soupira profondément à cet endroit du récit, sans
-ouvrir les yeux. Le reflet de l'incendie devenait plus brillant. Persten
-ne voulait pas que l'alarme fût donnée avant qu'il n'ait réussi à
-prendre les clefs. Ne se décidant pas à bouger, pour que le Tzar ne
-s'aperçût pas par sa voix de son mouvement, il montra du doigt à
-Korchoun l'incendie, le Tzar endormi et continua:
-
---Tous les Tzars le saluèrent en disant: Merci, sage David, tu es habile
-à parler de mémoire, tu es disert comme un livre, et le Tzar Vladimir
-lui dit: Explique-moi encore une chose. Cette nuit, je dormais peu et
-rêvais beaucoup. Je vis deux animaux qui se rencontraient, l'un était
-blanc, l'autre gris; ils se battirent ensemble et c'est au blanc que
-demeura la victoire. Le sage David lui répondit: O Tzar Vladimir, ce
-n'étaient pas deux animaux qui se rencontraient et se battaient. Ce que
-tu as rêvé est la réalité, cela s'est vu sur cette terre: l'animal
-blanc, c'est la vérité; l'animal gris, c'est le mensonge; la vérité a
-vaincu le mensonge et elle est remontée vers Dieu. Le mensonge terrassé
-est resté ici-bas. Qui vivra de la vérité, celui-là héritera du royaume
-du ciel; celui qui vivra du mensonge, sera condamné à des tourments
-éternels...
-
-Ici on entendit Ivan ronfler légèrement. Korchoun étendit la main vers
-l'oreiller du Tzar; Persten s'approcha insensiblement de la fenêtre;
-mais, afin de ne pas réveiller Ivan par un silence subit, il poursuivit
-son récit sur le même ton monotone:
-
---Tous se levèrent et le saluèrent. Merci, lui dirent-ils, mais ne nous
-laissez pas ignorer quels sont les péchés qui seront pardonnés et ceux
-qui ne le seront jamais.--A quoi le sage David répondit: S'il y a
-rémission pour tous les péchés, il y en a trois qui exigent une extrême
-contrition; celui qui a eu des relations avec sa commère, celui qui a
-insulté son père et sa mère, celui...
-
-En ce moment, le Tzar ouvrit soudain les yeux. Korchoun retira la main,
-mais il était trop tard; son regard avait rencontré celui d'Ivan.
-Pendant quelques secondes, ils se regardèrent fixement, comme s'ils
-étaient tous deux fascinés par une force magique.
-
---Aveugle, s'écria tout à coup le Tzar en se relevant vivement, et le
-troisième péché? c'est celui de se déguiser en mendiant pour pénétrer
-ainsi dans la chambre à coucher du Tzar.
-
-Et de son bâton ferré, il frappa Korchoun dans la poitrine. Le brigand
-s'accrocha au bâton, chancela et roula par terre.
-
---A moi! s'écria le Tzar en arrachant le fer de la poitrine de Korchoun.
-
-Les opritchniks se précipitèrent dans la chambre, le sabre nu.
-
---Saisissez-les tous deux! ordonna Ivan.
-
-Maliouta se précipita comme un chien enragé sur Persten, mais l'ataman
-lui appliqua, avec une agilité extraordinaire, un coup de poing dans
-l'estomac, d'un coup de pied défonça la petite fenêtre et sauta dans le
-jardin.
-
---Cernez le jardin! attrapez le brigand! hurla Maliouta, courbé en deux,
-et se tenant l'estomac des mains.
-
-Les opritchniks avaient, en attendant, relevé Korchoun.
-
-Vêtu de sa dalmatique noire, sous laquelle brillait une cotte de
-mailles, Ivan était debout, tenant d'une main frémissante son bâton
-ferré, fixant son regard menaçant sur le brigand blessé. Des serviteurs
-effarés apportaient des torches. A travers la fenêtre brisée, on voyait
-l'incendie. La cloche se mettait en mouvement; on entendait au loin le
-tocsin.
-
-Les sourcils froncés, les yeux baissés, soutenu par les opritchniks,
-Korchoun était aussi debout, tout ensanglanté.
-
---Aveugle, dit le Tzar, ne me cache pas qui tu es et ce que tu
-complotais contre moi?
-
---Je n'ai rien à cacher, répondit Korchoun. Je voulais m'emparer des
-clefs du trésor, mais je n'ai rien comploté contre toi.
-
---Qui t'a envoyé ici? qui sont tes complices?
-
-Korchoun regarda Ivan sans frayeur.
-
---Tzar Orthodoxe! j'ai été jeune, je chantais une chanson dans laquelle
-le Tzar demandait à un aventurier avec qui il dévalisait. Et
-l'aventurier lui répondit: mon premier compagnon est la nuit noire, mon
-second...
-
---Assez! interrompit Maliouta. Nous verrons ce que tu chanteras quand on
-commencera à t'écarteler et à te hisser sur la chèvre. Mais, ajouta-t-il
-en examinant Korchoun, j'ai déjà vu quelque part cette tête de taureau!
-
-Korchoun sourit et gratifia Maliouta d'un salut.
-
---Nous nous sommes déjà vus en effet, Maliouta Skouratof, et c'était, si
-tu t'en souviens, à la mare du diable...
-
-Maliouta ne le laissa pas achever.
-
---Khomiak, dit-il en se tournant vers son écuyer, emmène ce vieillard,
-cause avec lui, engage-le à te raconter pourquoi il s'est introduit
-auprès de Sa Majesté. Je viendrai tout de suite moi-même dans la chambre
-du supplice.
-
---Allons, vieux, dit Khomiak, saisissant Korchoun par le collet, à nous
-deux! nous causerons gentiment.
-
---Arrête, dit Ivan! Soigne, Maliouta, ce vieillard; il ne faut pas qu'il
-succombe dans la question. Je lui ménagerai un supplice exemplaire,
-nouveau, inimaginable, un supplice tel que tu en seras toi-même surpris,
-père sacristain.
-
---Remercie donc le Tzar, chien! dit Maliouta à Korchoun en le poussant,
-de ce qu'il te laisse encore vivre un peu. Cette nuit, nous te
-disloquerons seulement les os.
-
-Et accompagné par Khomiak, il emmena le brigand.
-
-Pendant ce temps, Persten, profitant du trouble général, avait franchi
-la palissade des jardins et accourait sur la place où se trouvait la
-prison. La place était vide, le peuple s'était porté à l'incendie. En
-longeant avec précaution le mur de la prison, Persten butta contre
-quelque chose de mou; il tâta, c'était un corps ensanglanté.
-
---Ataman! lui dit à voix basse le même chanteur roux qui l'avait accosté
-le matin, j'ai égorgé la sentinelle. Donne vite les clefs, nous
-ouvrirons la prison et bonjour! j'irai à l'incendie moissonner avec les
-camarades! Où est Korchoun?
-
---Entre les mains du Tzar, répondit brièvement Persten, tout est perdu!
-Réunis notre monde et décampons. Plus bas, qui va là?
-
---C'est moi, répondit Mitka en se détachant du mur.
-
---Va-t'en, imbécile! Prends tes jambes à ton cou. Quittez tous la
-Sloboda; ralliez-vous au chêne tordu!
-
---Et le prince? demanda Mitka de sa voix traînante.
-
---Imbécile! on te dit que tout est perdu. On a coffré le grand-père,
-nous n'avons pas mis la main sur les clefs.
-
---Comme si la prison était fermée!
-
---Comment, elle n'est pas fermée? Qui est-ce qui l'a ouverte?
-
---Mais, moi.
-
---Qu'est-ce que tu radotes, polisson. Veux-tu bien parler raison!
-
---Que veux-tu que je dise? J'arrive, il n'y a personne, la sentinelle
-est à terre, les jambes écartées. Je me dis: essayons un peu si la porte
-est solide. Je l'ai tâtée avec l'épaule et, sans l'endommager, je l'ai
-fait sortir des gonds.
-
---Ah! triple sot, s'écria joyeusement Persten. Le proverbe a raison, ce
-n'est que grâce aux imbéciles que le monde subsiste. Et le prenant par
-les tempes, l'ataman l'embrassa sur les deux joues, tendresse à laquelle
-Mitka répondit par un baiser bruyant, et puis essuya froidement ses
-grosses lèvres avec le revers de sa manche.
-
---Suis-moi donc, et toi, Balalaïka, attends ici. S'il vient quelqu'un,
-siffle.
-
-Persten entra dans la prison suivi de Mitka. Après la première porte, il
-y en avait encore deux autres moins résistantes; Mitka n'eut besoin que
-de quelques secondes pour les abattre.
-
---Prince, dit Persten, en pénétrant dans le souterrain, lève-toi!
-
-Sérébrany pensa qu'on venait le chercher pour l'exécution.
-
---Fait-il déjà jour, demanda-t-il, ou bien, Maliouta, n'as-tu pas assez
-de patience pour l'attendre?
-
---Je ne suis pas Maliouta, répondit Persten. Je suis celui que tu as
-sauvé de la mort. Lève-toi, prince, le temps est précieux; lève-toi, je
-te délivrerai.
-
---Qui es-tu? dit Sérébrany, je ne connais pas ta voix.
-
---Il n'y a là rien de surprenant, boyard; tu as autre chose à faire que
-de te souvenir de moi. Mais lève-toi, nous ne pouvons pas lambiner.
-
-Sérébrany ne répondit pas. Il crut que Persten était un des bourreaux de
-Maliouta et il prit ces mots pour un sarcasme.
-
---Tu n'ajoutes donc pas foi en moi, prince, poursuivit l'ataman avec
-impatience. Il faut donc que je te rappelle Medvedevka et la mare au
-diable; je suis Vanioukha Persten!
-
-La joie dégonfla la poitrine de Sérébrany. Son coeur battit à l'idée de
-la liberté et de la vie. Les forêts, les bois, de nouveaux champs de
-victoire, la douce image d'Hélène apparurent à son imagination. Il
-s'était relevé vivement, il était déjà prêt à suivre Persten, lorsque
-tout-à-coup il se souvint du serment donné au Tzar et son sang remonta
-au coeur.
-
---Je ne puis pas, dit-il, je ne puis te suivre. J'ai promis au Tzar de
-ne pas me soustraire à sa volonté et de me soumettre en tout lieu à son
-arrêt.
-
---Prince, dit Persten surpris, je n'ai pas le temps de discuter avec
-toi. Mes gens attendent, chaque seconde peut nous coûter la vie. Demain,
-tu dois mourir, il est encore temps, lève-toi et suis-nous!
-
---Je ne puis pas, répondit tristement Sérébrany, j'ai confirmé ma parole
-en baisant la croix.
-
---Boyard, s'écria Persten avec une voix changée par la colère, te
-moques-tu donc de moi? Pour toi, j'ai mis le feu à la Sloboda; pour toi,
-j'ai sacrifié mon meilleur homme; pour toi, nous allons peut-être tous
-perdre nos têtes et tu veux rester? Serions-nous venus ici en vain? Nous
-regardes-tu donc comme des saltimbanques? Je voudrais bien voir qui que
-ce soit se moquer de moi! Pour la dernière fois: viens-tu ou non?
-
---Non! répondit résolument Nikita Romanovitch, et il se recoucha sur la
-terre humide.
-
---Non, répéta Persten en grinçant des dents, non! Eh bien! il ne sera
-pas fait à ta tête. Mitka, enlève-moi cet homme.--Et se jetant sur le
-prince, l'ataman le bâillonna avec sa ceinture.
-
---Maintenant tu ne te disputeras plus, dit-il avec colère.
-
-Mitka le prit dans ses bras comme si c'était un enfant au maillot.
-
-Vite, allons! dit Persten.
-
-Dans une rue, ils tombèrent sur des opritchniks.
-
-Qui portez-vous? leur demandèrent-ils.
-
---Un voisin qu'une porte a blessé à l'incendie, répondit Persten. Nous
-le portons à l'hôpital.
-
-A la sortie de la Sloboda, une sentinelle les arrêta. Ils voulurent
-passer outre; la sentinelle ouvrit la bouche pour donner l'alarme,
-Persten la serra avec son poignet; le soldat tomba sans pousser un cri.
-
-Les brigands sortirent le prince de la Sloboda sans autre obstacle.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXII
-
-LE MONASTÈRE.
-
-
-Nous avons laissé Maxime abandonnant, par une nuit pluvieuse, la
-Sloboda. Le crépu Bouian japait, sautait autour de lui, se réjouissait
-d'avoir réussi à briser sa chaîne.
-
-En quittant la maison paternelle, Maxime n'avait pas de projet; il ne
-songeait qu'à rompre avec l'odieuse existence des favoris du Tzar, avec
-leurs infâmes débauches et fuir le spectacle de supplices journaliers.
-En laissant derrière lui la terrible Sloboda, Maxime se fiait à sa
-destinée. Il pressa d'abord son cheval afin de n'être pas rejoint par
-les valets de son père, dans le cas où Maliouta aurait envoyé à sa
-poursuite; mais bientôt il s'engagea dans un chemin de traverse et mit
-son coursier au pas.
-
-Vers le matin, l'orage cessa. L'aube naissait à l'orient. Maxime
-distingua plus clairement les objets. Des chênes touffus bordaient la
-route; dans leur intervalle paraissaient des buissons de noisetiers. Il
-faisait frais; des gouttes de pluie tombaient des arbres et claquaient
-paresseusement sur les larges feuilles. De petits oiseaux se
-réveillèrent bientôt et gazouillèrent dans la verdure; on entendit le
-pic résonner dans l'arbre creux, et le soleil levant dora le sommet des
-chênes. La nature se ranimait, le cheval s'avançait plus résolûment. Il
-semblait que la Russie tout entière se révélait à Maxime; il aurait pu
-respirer gaiement dans sa libre atmosphère, mais un chagrin, un grand
-chagrin russe saisit son coeur. Il pensa à sa mère abandonnée, à son
-isolement, à bien des choses dont il ne se rendait pas lui-même compte;
-il se mit à rêver et entonna involontairement une mélancolique chanson.
-
-Merveilleuses et pleines d'âme sont les chansons russes! Les paroles
-sont insignifiantes, elles ne sont qu'un prétexte; ce n'est pas par des
-mots, mais par des mélodies que s'expriment les sentiments profonds et
-indéfinis.
-
-En regardant la verdure, le ciel, le monde entier du bon Dieu, Maxime
-chantait son misérable sort, la liberté dorée, celle des champs et des
-bois. S'adressant à son cheval, il lui ordonnait de le transporter dans
-une contrée bien éloignée, où il fait sec sans vent et frais sans gelée.
-Il chargeait le vent de saluer sa mère. Il s'emparait du premier objet
-qui lui tombait sous les yeux et disait tout ce qui lui traversait
-l'imagination; mais la voix exprimait bien plus de choses que les
-paroles, et si quelqu'un eût entendu cette chanson, elle lui serait
-tombée sur l'âme et souvent, à l'heure de la tristesse, elle lui serait
-revenue en mémoire...
-
-Enfin, lorsque l'angoisse se fut rendue maîtresse de Maxime, il
-rassembla ses guides, raffermit son bonnet sur sa tête, siffla, poussa
-un cri et s'élança de tout le galop de son cheval.
-
-Bientôt il se trouva en face des blanches murailles d'un monastère.
-
-Le saint refuge était situé sur le versant d'une montagne couverte de
-chênes. Les coupoles dorées, les croix ciselées se détachaient sur la
-verdure des chênes et l'azur du ciel. Maxime tomba sur une troupe de
-frères lais à cheval et couverts d'armures. Ils allaient au pas et
-chantaient le psaume: «Je t'aimerai, Seigneur, car tu es ma force.»--En
-entendant les paroles sacrées, Maxime arrêta son cheval, ôta son bonnet
-et se signa.
-
-Une petite rivière coulait au bas de la montagne. Quelques moulins y
-faisaient tourner leurs roues. Sur ses rives, paissaient des vaches en
-groupes bigarrés.
-
-Tout autour du monastère respirait un si grand calme qu'une ronde armée
-semblait inutile. Les oiseaux eux-mêmes ne gazouillaient sur les chênes
-qu'à demi-voix, le vent ne remuait pas les feuilles; il n'y avait que
-les grillons, cachés dans l'herbe, qui se faisaient entendre sans
-interruption. Il n'était pas à supposer que de méchantes gens pussent
-troubler cette quiétude.
-
---Voilà où je me reposerai, pensa Maxime. Je passerai quelques jours
-derrière ces murailles, jusqu'à ce que mon père cesse de me chercher.
-J'ouvrirai mon âme en confession à l'abbé; sans doute il m'accordera
-asile pour un moment.
-
-Maxime ne se trompait pas. Le vieil igoumène, à longue barbe grise, au
-regard doux, dénotant une complète ignorance des affaires profanes,
-l'accueillit affablement. Deux frères lais emmenèrent le cheval fatigué,
-un troisième apporta à Bouian du pain et du lait; tous entourèrent de
-prévenances Maxime. L'igoumène l'invita à dîner; mais Maxime voulut
-avant tout se confesser.
-
-Le vieillard le regarda d'un oeil aussi scrutateur que le lui permettait
-sa bonté et, sans lui adresser une parole, le conduisit, à travers une
-grande cour, dans une chapelle basse. Ils passèrent devant des tombes,
-le long des cellules entourées de fleurs. Les moines qu'ils
-rencontrèrent les saluaient en silence. Les pierres tumulaires
-résonnaient sous les pas de Maxime; de hautes herbes croissaient entre
-ces pierres et cachaient à demi leurs pieuses inscriptions: tout
-rappelait là la brièveté de la vie, tout y invitait à la prière et à la
-contemplation. Le sanctuaire vers lequel l'igoumène conduisait Maxime,
-s'élevait au milieu de vieux chênes, dont les branches séculaires
-cachaient presqu'entièrement des fenêtres étroites retenues dans des
-châssis de plomb. Quand ils y entrèrent, ils furent saisis par le froid
-et l'obscurité. Une fenêtre, moins obstruée que les autres, donnait
-passage à un rayon qui tombait obliquement sur une fresque représentant
-le jugement dernier. Les autres parties de l'église n'en paraissaient
-que plus sombres; mais çà et là brillaient des lampes d'argent, des
-images couvertes de pierreries, des croix d'or sur le velours noir qui
-recouvrait les tombes des princes Vorotinski, fondateurs du monastère.
-La grille de l'iconostase, étincelante par places, semblait semer des
-charbons mal éteints, prêts à se rallumer. Cela sentait l'humide et
-l'encens. Petit à petit, les yeux de Maxime s'accoutumèrent à ce
-demi-jour et purent distinguer les autres détails du temple: au-dessus
-de la porte principale de l'autel, on voyait l'image du Christ dans
-toute sa gloire, entouré de Chérubins et de Séraphins; une grande image
-de saint Jean-Baptiste le représentait ailé, tenant sur un plateau sa
-tête décapitée. Sur les portes latérales étaient grossièrement peints la
-parabole de l'enfant prodigue, la lutte entre la vie et la mort, les
-derniers moments du juste et ceux du pécheur. Ces images lugubres
-émurent profondément Maxime; les préceptes d'humilité, de soumission
-absolue à l'autorité paternelle, toutes les idées dans lesquelles il
-avait été élevé se réveillèrent en lui. Il se demanda s'il avait eu le
-droit de quitter son père contre sa volonté. Sa conscience lui répondait
-qu'il était dans son droit, et cependant il n'était pas tranquille. La
-fresque du jugement dernier frappa son imagination. Lorsque l'ombre des
-feuilles de chêne, balancées par le vent, se projetait sur la fresque,
-il lui paraissait que les démons et les damnés, représentés en grandeur
-naturelle, soupiraient et remuaient... Son coeur battit d'une pieuse
-terreur; il tomba aux pieds de l'igoumène.
-
---Mon père, dit-il, je dois être un grand pécheur!
-
---Priez, répondit doucement le vieillard, la miséricorde de Dieu est
-infinie et le repentir a une grande efficacité, mon fils.
-
-Maxime rassembla ses forces.
-
---Mon méfait est lourd, commença-t-il d'une voix tremblante. Mon père,
-écoutez! J'ai peur de parler: mon amour pour le Tzar s'est affaibli, mon
-coeur s'est détourné de lui.
-
-L'igoumène regarda Maxime avec surprise.
-
---Ne me repousse pas, mon père, poursuivit Maxime, écoute-moi jusqu'au
-bout! Longtemps, j'ai combattu ce sentiment; longtemps j'ai prié devant
-les saintes images. J'ai cherché dans mon coeur une étincelle d'amour
-pour le Tzar et je n'ai pas pu la trouver.
-
---Mon fils, dit l'igoumène en considérant avec intérêt Maxime, Satan a
-obscurci sans doute ton intelligence; tu te calomnies. Il est impossible
-que tu haïsses le Tzar. J'ai confessé de grands criminels dans ce
-temple; j'ai entendu des sacriléges et des meurtriers, mais je n'en ai
-pas entendu un seul qui se soit accusé de haïr le souverain.
-
-Maxime pâlit.
-
---Je suis donc plus criminel qu'un sacrilége et qu'un assassin,
-s'écria-t-il! Mon père, que faire? Enseigne-moi, convaincs-moi, mon âme
-se sépare en deux.
-
-Le vieillard regardait le pénitent et s'étonnait de plus en plus. Le
-visage régulier de Maxime ne dénotait aucun trait vicieux ou coupable.
-C'était un de ces doux visages, pleins de franchise et de générosité, un
-de ces visages russes comme on en rencontre encore maintenant entre
-Moscou et le Volga, dans ces contrées éloignées des grandes routes où
-l'influence des villes n'a pas encore pénétré.
-
---Mon fils, reprit l'igoumène, je ne te crois pas, tu te calomnies. Je
-ne crois pas que ton coeur se soit détourné du Tzar. Cela ne peut pas
-être. Songes-y: le Tzar est plus que notre père, et le cinquième
-commandement nous ordonne d'honorer notre père. Dis-moi, mon fils, tu
-observes les commandements?
-
-Maxime se taisait.
-
---Mon fils, tu honores ton père?
-
---Non, dit Maxime d'une voix sourde.
-
---Non! répéta l'igoumène, et, faisant un mouvement en arrière, il se
-signa. Tu n'aimes pas le Tzar! tu n'honores pas ton père! Mais qui es-tu
-donc?
-
---Je suis, répondit le jeune opritchnik, je suis Maxime Skouratof, le
-fils de Skouratof-Bielski.
-
---Le fils de Maliouta!
-
---Oui, dit Maxime, et il éclata en sanglots.
-
-L'igoumène ne répondit pas. Il se tenait tristement devant Maxime. Les
-figures des saints les regardaient immobiles. Les damnés du jugement
-dernier élevaient plaintivement leurs mains vers le ciel, mais tout
-faisait silence. Ce silence n'était rompu que par les sanglots étouffés
-de Maxime, le gazouillement des hirondelles sous les voûtes et les
-invocations que faisait à demi-voix l'igoumène.
-
---Mon fils, dit-il enfin, raconte-moi tout par ordre, ne me cèle rien:
-Comment en es-tu arrivé à haïr ton souverain?
-
-Maxime lui raconta son existence dans la Sloboda, son dernier entretien
-avec son père et sa fuite nocturne. Il parla lentement, s'arrêta souvent
-pour mieux réunir ses souvenirs, pour ne rien oublier ni rien cacher à
-son père spirituel. Après avoir terminé son récit, il baissa les yeux et
-n'osa pas longtemps les lever sur l'igoumène; il attendait son arrêt.
-
---M'as-tu tout révélé? dit ce dernier, n'y a-t-il pas encore quelque
-chose qui pèse sur ton âme? n'as-tu pas comploté contre le Tzar? n'as-tu
-pas conspiré contre la sainte Russie?
-
-Les yeux de Maxime étincelèrent.
-
---Mon père, je me ferai plutôt trancher la tête que de lui laisser
-nourrir quoi que ce soit contre ma patrie! Je suis coupable de ne pas
-aimer le Tzar, mais je ne suis coupable d'aucune trahison!
-
-L'igoumène le couvrit de son étole.
-
---Que le serviteur de Dieu, Maxime, soit purifié! dit-il. Que ses péchés
-volontaires et involontaires lui soient remis!
-
-Une douce joie inonda l'âme de Maxime.
-
---Mon fils, dit l'igoumène, tes aveux t'ont purifié. La sainte Église ne
-te fait pas un crime d'avoir abandonné la Sloboda. Chacun doit fuir la
-tentation, mais ne te laisse pas séduire par l'ennemi du genre humain.
-Ne suis pas l'exemple de Kourbski qui, de puissant boyard russe, est
-devenu le jouet du diable. Dieu très-miséricordieux, continua le
-vieillard en soupirant, a permis, à cause de nos grandes fautes, que ce
-temps soit difficile. Ce n'est pas à nous, hommes bornés, à juger ses
-desseins impénétrables. Lorsque Dieu nous envoie la famine et des peines
-corporelles, nous n'avons qu'à prier et à nous soumettre à sa sainte
-volonté. Aujourd'hui nous sommes sous le joug d'un souverain non clément
-mais terrible. Nous ignorons pourquoi il nous supplicie et nous
-extermine, mais nous savons qu'il est envoyé de Dieu, nous devons par
-conséquent courber la tête non devant Ivan Vasiliévitch, mais devant
-Celui qui l'a envoyé.--Reste avec nous, mon fils, vis avec nous. Quand
-le moment de ton départ sera venu, je prierai Dieu avec mes frères de te
-protéger partout où tu iras. Et maintenant, conclut avec bonhomie
-l'igoumène en ôtant son étole, allons au réfectoire. Après la nourriture
-de l'âme, ne dédaigne pas celle du corps. Nous avons de bons poissons;
-tu goûteras notre lait caillé et nous viderons une coupe d'hydromel de
-prunelle à la santé du souverain et du révérendissime métropolite.
-
-Et, en causant amicalement, le vieillard introduisit Maxime au
-réfectoire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIII
-
-LA ROUTE.
-
-
-La vie monastique s'écoulait calme et uniforme. Dans leurs moments
-libres, les moines recueillaient des herbes et en fabriquaient des
-médicaments, d'autres s'occupaient de peinture, sculptaient des croix ou
-des images en cyprès, peignaient et doraient des coupes en bois. Maxime
-s'attacha à ces bons moines. Il ne remarquait pas comme le temps
-marchait. Cependant, après une semaine, il résolut de partir. Il avait
-entendu parler, à la Sloboda, de nouvelles incursions des Tatars du côté
-de Rézan; il avait depuis longtemps envie de se mesurer avec eux.
-Lorsqu'il en informa l'igoumène, le vieillard s'attrista.
-
---Quelle nécessité as-tu de partir, mon fils? lui dit-il. Nous t'aimons
-tous, nous nous sommes accoutumés à toi. Qui sait, peut-être la grâce de
-Dieu te visitera et tu resteras toujours avec nous! Écoute, Maxime, ne
-nous quitte pas!
-
---Je ne puis pas, mon père. Depuis longtemps ma destinée m'appelle dans
-une contrée éloignée; depuis longtemps j'entends le bruit de l'arc tatar
-et parfois sa flèche semble me siffler aux oreilles. Il y a quelque
-chose qui m'attire vers ce bruit et ce sifflement.
-
-L'igoumène n'insista plus; il récita les prières des voyageurs, le bénit
-et tous les frères prirent congé de lui.
-
-Et de nouveau Maxime se retrouva à cheval au milieu d'une verte forêt.
-Comme auparavant, Bouian sautait autour du cheval et regardait
-joyeusement son maître. Tout à coup, il se mit à aboyer et à courir en
-avant. Maxime avait déjà mis la main à son sabre dans l'attente d'une
-fâcheuse rencontre, lorsqu'il vit apparaître, au tournant de la route,
-un cavalier en caftan jaune avec un aigle noir à deux têtes brodé sur la
-poitrine. Le cavalier trottait, sifflait gaiement et tenait sur son gant
-bariolé un faucon blanc encapuchonné et enchaîné. Maxime reconnut un des
-fauconniers du Tzar.
-
---Trifon, s'écria-t-il!
-
---Maxime Gregoritch, exclama joyeusement le fauconnier, bonne santé!
-comment se porte ta Seigneurie? Tu es donc ici? A la Sloboda, nous te
-croyions perdu. Il fallait voir la colère de ton père! c'était terrible.
-Bien des bruits ont couru sur ton père, sur le Tzarévitch et sur le
-prince Sérébrany. On ne sait plus à qui croire. Dieu merci, te voilà
-retrouvé! C'est ta mère qui sera heureuse!
-
-Cette rencontre contraria Maxime. Mais Trifon était un bon garçon et
-savait se taire au besoin. Maxime lui demanda s'il y avait longtemps
-qu'il avait quitté la Sloboda.
-
---Il y a déjà une semaine qu'Adragan s'est échappé, répondit-il, en
-montrant le faucon. Mais tu ne sais peut-être pas cette histoire? J'ai
-eu une jolie peur en voyant le Tzar si furieux! Mais Dieu et le
-bienheureux martyr Trifon ont eu pitié de moi.
-
-Le fauconnier ôta son chapeau et fit le signe de la croix.
-
---Voilà comment cela s'est passé: il y a une semaine, le Tzar alla à la
-chasse. J'avais déjà lancé Adragan deux fois lorsqu'à la troisième il
-devint fou; il se mit à battre les autres faucons, mit hors de combat
-Smichlay et Kroujka et se perdit dans les airs. On n'avait pas le temps
-de compter jusqu'à dix qu'il était déjà hors de vue. Je me mis à galoper
-après lui, mais c'était vouloir attraper la lune. Le grand veneur
-informa le Tzar qu'Adragan était perdu. Le Tzar me fit appeler et il me
-dit: «Trichka, tu me réponds de ta tête; si tu le rattrapes, je te
-donnerai une gratification; si tu ne l'attrapes pas, à bas ta tête!» Que
-faire? le Tzar ne plaisantait pas. Je me mis à la recherche d'Adragan;
-je me fatiguai six jours, je commençai à sentir quelque chose de
-singulier autour du cou; il faudra, pensai-je, dire adieu à ma tête. Je
-me mis à pleurer et à force de pleurer, je m'endormis dans le bois. A
-peine endormi, j'eus un songe: une lueur se répandit parmi les arbres et
-des sons résonnaient dans la forêt. En écoutant ces sons, je me dis,
-tout en dormant: ce sont les clochettes d'Adragan. Je regarde, je vois
-devant moi un jeune guerrier sur un cheval blanc, éclatant de lumière,
-tenant sur la main Adragan. Trifon, dit le guerrier, ne cherche pas ici
-Adragan; lève-toi, va vers Moscou au petit bois de Lazaref. Il y a là un
-sapin, sur ce sapin est perché Adragan.--Je me réveillai et je ne sais
-pourquoi je fus convaincu que ce guerrier n'était autre que le
-bienheureux martyr Trifon. Je sautai sur mon cheval et galopai vers
-Moscou. Eh bien! Maxime Gregoritch, me croiras-tu? quand j'arrive au
-bouquet de bois, que vois-je? un sapin et sur ce sapin Adragan,
-absolument comme l'avait dit le saint.
-
-La voix du fauconnier tremblait et de grosses larmes s'échappaient de
-ses yeux.
-
-Maxime Gregoritch, ajouta-t-il, s'essuyant les yeux, maintenant je
-vendrai, s'il le faut, tout ce que j'ai, je m'engagerai pour toute ma
-vie, mais j'élèverai une chapelle à mon saint patron. Je la construirai
-à la même place où j'ai retrouvé Adragan. Et je ferai peindre le saint
-sur la muraille exactement comme il m'est apparu: sur un cheval blanc,
-le bras en l'air et tenant un faucon blanc. Je recommanderai à mes
-enfants et petits-enfants de l'honorer, de l'invoquer, de lui mettre des
-cierges, parce qu'il n'a pas voulu ma ruine et a sauvé son serviteur du
-billot. Regarde, continua le fauconnier en montrant le faucon! le voilà,
-Adragan, sain et sauf! Je vais t'ôter ton capuchon. Qu'as-tu à crier? tu
-veux encore voler? non, mon ami, assez comme cela, je ne te lâcherai
-plus.
-
-Et Trifon taquinait du doigt le faucon.
-
---Tiens, qu'il est méchant! le voilà encore qui vous pince et crie qu'on
-l'entend d'une verste.
-
-Le récit du fauconnier émut Maxime.--Prends mon offrande, lui dit-il, en
-jetant une poignée d'or dans la casquette de Trifon. C'est tout ce que
-j'ai, je n'en ai pas besoin et il t'en faut encore recueillir beaucoup
-pour ta chapelle.
-
---Que Dieu te rémunère, Maxime Gregoritch! avec ton argent ce n'est plus
-une chapelle mais une véritable église que j'élèverai! Lorsque je
-rentrerai à la Sloboda, je ferai dire des prières pour ton bonheur; je
-demeurerai tien à jamais, Maxime Gregoritch; ordonne ce que tu voudras!
-
---Écoute, Trifon, rends-moi un léger service. Lorsque tu seras rentré à
-la Sloboda, ne confie à personne que tu m'as rencontré; mais, après
-avoir laissé passer trois jours, va chez ma mère et dis-lui à elle
-seule, de sorte que personne ne l'entende: «ton fils, grâce à Dieu, se
-porte bien et te salue.»
-
---Pas davantage, Maxime Gregoritch?
-
---Ce n'est pas tout, écoute-moi bien, Trifon! J'entreprends une longue
-route; peut-être ne reviendrai-je pas d'ici à longtemps. Si cela t'est
-possible, va de temps en temps chez ma mère et chaque fois dis-lui:
-«j'ai entendu dire à des gens que ton fils, avec le secours de Dieu, se
-porte bien; ne t'en tourmente donc pas.» Et si ma mère te demande quels
-sont les gens qui t'en ont parlé, dis-lui: «je l'ai entendu des gens de
-Moscou auxquels d'autres gens l'avaient dit» et sur ces derniers ne
-t'explique pas afin qu'on n'envoie pas des émissaires à ma découverte et
-que ma mère sache seulement que je me porte bien.
-
---Il est donc vrai, Maxime Gregoritch, que tu ne rentreras pas à la
-Sloboda?
-
---Dieu seul le sait; quant à toi, ne dis à âme qui vive que tu m'as
-rencontré.
-
---Compte sur moi, Maxime Gregoritch, je ne le dirai à personne.
-Seulement, comme tu entreprends une longue route, je ne prendrai pas ton
-argent. Dieu m'en châtierait.
-
---Qu'ai-je besoin d'argent? nous ne sommes pas en pays tatar.
-
---C'est possible, Maxime Gregoritch, mais je ne puis le prendre. Il n'y
-aurait pas d'inconvénient si tu rentrais à la maison; mais comme tu es
-en route, j'aurais l'air de t'avoir dévalisé. Tu as beau dire, quand
-même tu m'égorgerais, je ne prendrai rien.
-
-Maxime haussa les épaules et retira quelques pièces d'or de la casquette
-de Trifon.
-
---Si tu ne les prends pas, dit-il, un autre sera moins scrupuleux; pour
-moi, je n'en ai pas besoin.
-
-Il prit congé du fauconnier et continua son chemin.
-
-Le soleil baissait, l'ombre des arbres s'allongeait et obscurcissait les
-vallées; à côté de Maxime se projetait sa propre ombre et faisait
-l'effet d'un sombre géant: tantôt elle courait sur l'herbe, tantôt,
-lorsque la route longeait un bois, elle grimpait sur les bruyères et les
-arbres; Bouian semblait à ses côtés un monstre indescriptible. Peu à
-peu, et Bouian et le cheval et Maxime disparurent de l'herbe et des
-arbres, on ne put plus rien distinguer, un épais brouillard envahit les
-bas-fonds, les hannetons se levèrent et se mirent, en bourdonnant, à
-faire des évolutions dans l'air. La lune se montra au dessus du bois; çà
-et là des étoiles commencèrent à scintiller dans le firmament; au loin
-argentait une plaine sans limites.
-
-Chère patrie! il m'est arrivé aussi dans des heures tardives de
-traverser tes grands steppes. Mon cheval marchait d'un pas égal, se
-reposant de l'incommodité et de la chaleur du jour; un vent chaud
-apportait le parfum des fleurs et des herbes fauchées; j'étais gai et
-triste, je songeais en même temps au passé et à l'avenir. Qu'il est doux
-de parcourir, la nuit, des lieux inhabités, de traverser tantôt des
-forêts, tantôt des jachères, de lâcher la bride à son cheval et à son
-imagination en regardant les étoiles!
-
-Il y avait déjà une bonne heure que Maxime chevauchait, lorsque tout à
-coup Bouian leva le nez et remua la queue. Maxime sentit de la fumée; il
-se souvint qu'il était temps de prendre gîte et pressa son cheval.
-Bientôt il vit une izba dont l'inclinaison attestait l'âge respectable.
-Elle n'avait pas de cheminée; la fumée s'échappait du toit et une lueur
-d'une fenêtre étroite. De l'intérieur sortait le son d'un chant
-monotone. Maxime s'approcha de l'ouverture. Un coup d'oeil lui suffit
-pour apprécier la misère du ménage. Il était éclairé par une torche de
-résine; tout y était vieux et sale. Au bout d'une perche était suspendu
-un berceau. Une femme de trente ans, pâle, maladive, balançait le
-berceau et chantait doucement. A côté d'elle était assis, à demi courbé,
-un paysan, avec une barbe rare, tressant des lapti[19]. Deux enfants se
-vautraient à ses pieds.
-
- [19] Chaussures de paysan en écorce de bouleau.
-
-Il sembla à Maxime que le nom de son père revenait souvent dans la
-chanson de la femme. Il crut d'abord s'être trompé, mais bientôt il
-distingua parfaitement le nom de Maliouta Skouratof. Fort étonné, il se
-mit à écouter.
-
-«Dors, dors, mon enfant, chantait la femme, jusqu'à ce que passe
-l'orage, jusqu'à ce que le malheur s'éloigne. Bientôt passera ce malheur
-insupportable, bientôt le Tzar ordonnera de trancher la tête à cette
-féroce bête de Maliouta Skouratof.»
-
-Tout le sang de Maxime lui monta au visage. Il descendit de cheval et
-l'attacha à la haie.
-
-La voix continuait: «N'est-ce pas ce monstre de Maliouta qui a étouffé
-le saint vieillard Philippe? dors, dors mon enfant, jusqu'à ce que le
-Tzar ordonne de lui trancher la tête.»
-
-Maxime ne se contint plus et poussa la porte du pied.
-
-A la vue du riche costume et du sabre d'or de l'opritchnik, les hôtes
-furent saisis de terreur.
-
---Qui êtes-vous? demanda Maxime.
-
---Petit père, répondit le paysan en s'inclinant et en bégayant de
-frayeur,--sois miséricordieux; moi, on m'appelle Fédote, et ma femme,
-sois miséricordieux, petit père, ma femme, on l'appelle Marie.
-
---Comment vivez-vous, braves gens?
-
---Nous arrachons les écorces d'arbre, cher père, nous tressons des lapti
-et nous faisons des grillages. Des marchands passent et les achètent.
-
---Et sans doute il n'en passe que peu?
-
---Peu, petit père, très-peu! Il arrive souvent qu'il n'y a pas de quoi
-manger. Nous risquons de mourir de faim et de misère, car nous n'avons
-pas de cheval pour conduire la marchandise en ville; voilà la seconde
-année que les loups l'ont dévoré.
-
-Maxime regarda avec sympathie le paysan et sa femme, et jeta ses ducats
-sur la table.
-
-Que Dieu soit avec vous, mes pauvres gens! dit-il en s'approchant de la
-porte pour sortir.
-
-Les hôtes tombèrent à ses genoux.--Petit père, qui es-tu? ne nous cache
-pas qui tu es afin que nous sachions pour qui prier Dieu.
-
---Ne priez pas pour moi, mais pour Maliouta Skouratof. Et dites-moi,
-suis-je loin de la route de Rézan?
-
---Mais tu y es, mon faucon. Nous sommes à un embranchement: tout droit
-c'est la route de Mourom, à gauche celle de Vladimir et à droite celle
-de Rézan. Mais ne la prends pas maintenant, cher père; le moment n'est
-pas propice; il s'y commet beaucoup de crimes. Hier on a pillé tout un
-convoi d'eau-de-vie. Et on dit que les Tatars ont de nouveau apparu.
-Passez la nuit chez nous, un malheur arrive bien vite.
-
-Mais il répugnait à Maxime de rester sous un toit où l'on venait de
-maudire son père. Il se remit à la recherche d'un autre abri.
-
---Petit père, lui criaient les hôtes, reviens, crois à nos paroles, ne
-t'aventure pas la nuit par un tel chemin!
-
-Maxime ne se rendit pas à ces instances et alla plus loin. A peine
-avait-il fait quelques verstes que Bouian se précipita tout à coup sur
-un épais buisson et se mit à aboyer avec fureur et obstination, comme
-s'il y sentait un ennemi caché. Vainement Maxime le siffla; Bouian se
-jetait sur le buisson, en revenait le poil hérissé et se précipitait de
-nouveau vers le même endroit. Las d'appeler son chien, Maxime tira son
-sabre et se dirigea droit sur le buisson. Plusieurs hommes, des bâtons
-en main, s'élancèrent à sa rencontre, et une voix brutale cria:--A bas
-de cheval!
-
---Voilà pour toi! répondit Maxime en appliquant un coup à celui qui
-était plus près de lui.
-
-Le brigand chancela.
-
---Ce n'est qu'un à-compte, continua Maxime, et il voulait lui asséner un
-second coup, mais le sabre rencontra le bâton d'un autre brigand et vola
-en éclats.
-
---Eh! quel harnachement! c'est un opritchnik, prenons-le vivant, cria la
-voix rauque.
-
---En vérité! c'est un opritchnik, grommela le second, nous allons nous
-en divertir avec les camarades.
-
---Hé! Khlopko! tu es toujours prêt à t'amuser.
-
-Et au même instant tous se ruèrent sur Maxime et l'enlevèrent de cheval.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIV
-
-RÉVOLTE DES BRIGANDS.
-
-
-A une demie verste du lieu où Maxime fut attaqué, une troupe d'hommes
-armés était assise autour de tonneaux défoncés. Des verres, des écuelles
-en bois passaient de main en main. Des bûchers éclairaient des figures
-résolues, des barbes hérissées et des costumes bariolés. Il y avait là
-des individus qui nous sont déjà connus: Andriouchka, Vaska, le
-chansonnier roux, mais le vieux Korchoun y manquait; les brigands le
-nommaient souvent en vidant et en remplissant sans cesse leurs verres.
-
---Eh! dit l'un, qu'arrive-t-il maintenant à notre grand-papa?
-
---Ce qui lui arrive, répondit son voisin, ce n'est pas difficile à
-deviner: on l'écartèle ou peut-être le hisse-t-on en l'air.
-
---Mais le vieux diable ne nous vendra pas; je gage qu'on ne lui
-arrachera pas une syllabe.
-
---C'est certain qu'on ne lui en arrachera pas une demie; on peut le
-mettre en lambeaux, il ne dira rien.
-
---C'est désolant pour la barbe blanche! L'ataman est bon! il est sain et
-sauf et il a livré le vieux!
-
---Qu'est-ce que c'est que cet ataman? Est-ce qu'un ataman sacrifie un
-des vieux pour je ne sais quel prince?
-
---C'est qu'ils sont grands amis, vois comme ils sont encore maintenant à
-causer ensemble! Ne parle pas mal du prince, et fasse Dieu que l'ataman
-ne t'entende!
-
---Quand il l'entendrait! Je lui dirais en face qu'il n'est pas un
-ataman. C'était Korchoun qui était un vrai ataman. Il faisait à Persten
-l'effet d'une taie sur l'oeil et c'est pour cela qu'il a profité de la
-première circonstance pour s'en débarrasser.
-
---Eh quoi! mes enfants, il serait réellement possible qu'il eût livré
-exprès Korchoun?
-
-Un sourd murmure courut parmi les brigands.
-
---Il l'a livré avec intention, dirent le plus grand nombre.
-
---Et qu'est-ce que c'est que ce prince? dit l'un d'eux. Pourquoi le
-retient-on? L'ataman compte-t-il sur sa rançon?
-
---Il ne s'agit pas de rançon, répondit le chantre aux cheveux rouges. Le
-prince a mécontenté le Tzar, le Tzar voulait le faire mourir; le prince
-est venu se réfugier chez nous; il propose de nous conduire à la
-Sloboda, il sait où y est caché le trésor. Nous égorgerons, dit-il, tous
-les opritchniks et nous partagerons le trésor.
-
---Ah! c'est comme cela! mais alors pourquoi ne nous y conduit-il pas?
-Voilà trois jours que nous restons ici à ne rien faire.
-
---Il ne nous conduit pas parce que l'ataman est une vieille femme.
-
---Non, ne dis pas cela, Persten n'est pas une vieille femme.
-
---Il est donc pis que cela, il se moque alors de nous!
-
---Alors, dit quelqu'un, c'est qu'il veut prendre à lui tout seul le
-trésor du Tzar et que nous n'en ayons pas une miette.
-
---Oui, oui, Persten veut nous trahir comme il a trahi Korchoun.
-
---Oui, mais il a trouvé à qui parler.
-
---Il ne veut pas délivrer le vieux.
-
---Nous pouvons nous passer de lui, nous sauverons sans lui le
-grand-père.
-
---Et sans lui nous découvrirons le trésor; que le prince se mette à
-notre tête!
-
---C'est bien le bon moment; le Tsar est, dit-on, en pèlerinage; il n'est
-pas resté à la Sloboda la moitié des opritchniks.
-
---Nous incendierons de nouveau la Sloboda!
-
---Nous égorgerons ses habitants!
-
---A bas Persten! que le prince nous conduise!
-
---Que le prince nous conduise! que le prince nous conduise! s'écria-t-on
-de toutes parts.
-
-Ces paroles roulèrent comme le tonnerre, de groupe en groupe; tous se
-levèrent, s'agitèrent et vinrent cerner la hutte où Sérébrany avait un
-entretien animé avec Persten.
-
---Tu as beau te fâcher, prince, lui disait l'ataman, je ne te lâcherai
-pas; je ne t'ai pas tiré de prison pour que tu ailles remettre ta tête
-sur le billot.
-
---Je suis maître de ma tête, lui répliquait le prince avec dépit. Il
-m'importait peu d'être tiré de prison pour être ici prisonnier.
-
---Prince, le temps est un grand maître. Le Tzar peut revenir sur ses
-décisions et s'en aller dans l'autre monde; on ne sait ce qui peut
-arriver; une fois le danger passé, tu iras où bon te semblera.--Que
-faire? ajouta-t-il, en voyant le mécontentement croissant de Sérébrany;
-il paraît qu'il est écrit que tu dois encore vivre. Tu es obstiné,
-prince, mais je le suis également: la faux a cette fois rencontré une
-pierre.
-
-En ce moment les vociférations des brigands se firent entendre dans la
-cabane.
-
---A la Sloboda! à la Sloboda! hurlaient les gaillards de plus en plus
-animés.
-
---Lançons une oie rouge dans la Sloboda!
-
---Lançons-y tout un troupeau d'oies!
-
---Sauvons Korchoun! sauvons le grand-père!
-
---Nous tirerons les tonneaux des caves!
-
---Nous déterrerons l'or! nous égorgerons les opritchniks! nous mettrons
-à feu et à sang la Sloboda entière!
-
---Où est le prince? qu'il nous mène! S'il refuse, à la potence!
-
---A la potence! la potence également pour Persten!
-
-Persten bondit de son siége.
-
---C'est donc cela qu'ils complotent, dit-il, je m'en doutais. Une fois
-lancés, le diable ne les retiendra plus. Eh bien! prince, il n'y a rien
-à faire, il sera fait selon tes désirs, je ne te retiens plus; va leur
-dire que tu les conduiras à la Sloboda.
-
-Sérébrany se leva indigné.
-
---Que je les conduise à la Sloboda? Vous me mettrez plutôt en pièces!
-
---Mais non, prince, fais seulement semblant de partager leurs idées. Tu
-vois bien qu'ils sont ivres, demain ils n'y songeront plus.
-
---Prince, criait la foule, on t'appelle, montre-toi!
-
---Sors, prince, répétait Persten, ils envahiront la cabane et ce sera
-pis.
-
---Soit, dit le prince en sortant, nous allons voir comment ils vont me
-forcer de les conduire à la Sloboda.
-
---Ah! s'écrièrent les brigands, le voilà sorti.
-
---Conduis-nous à la Sloboda! Sois notre ataman, sinon nous mettrons la
-corde à ton cou.
-
---Oui, oui, hurla la foule entière.
-
---Nous te rendons hommage, dirent les plus proches, sois notre ataman,
-sinon nous te pendrons.
-
---Nous le jurons, nous te pendrons.
-
-Connaissant le caractère bouillant de Sérébrany, Persten s'empressa
-aussi de sortir.--Qu'est-ce qui vous arrête, frères? leur dit-il,
-pourquoi vous écorchez-vous ainsi le gosier? Dès l'aube, le prince vous
-conduira où vous voudrez, mais à présent, laissez-le se reposer et allez
-vous-mêmes vous coucher, vous vous êtes assez amusés comme cela
-aujourd'hui.
-
---De quoi te mêles-tu? grogna une voix; tu n'es plus notre ataman.
-
---Voyez, frères, s'écrièrent d'autres, il ne veut pas rendre l'atamanat.
-
---Alors, à la potence!
-
---A la potence! à la potence!
-
-Persten fit une revue de la foule; il n'y rencontra partout que des
-visages hostiles.
-
---Tas d'imbéciles, leur dit-il, vous imaginez-vous que je tienne à vous
-commander? Nommez qui vous voulez, je ne veux pas être votre ataman et
-je crache sur vous.
-
---C'est parfait, dit un brigand.--Il parle d'or, ajoute un autre.
-
---Je crache sur vous, continua Persten. Croyez-vous qu'il n'y ait que
-vous au monde? Quel honneur de vous commander! J'irai sur le Volga, j'en
-réunirai de meilleurs que vous.
-
---Non, frère, nous ne serons pas tes dupes; nous ne te lâcherons pas; tu
-nous vendrais comme tu as vendu Korchoun.
-
---Nous ne te lâcherons pas, reste avec nous, soumets-toi au nouvel
-ataman.
-
-Des cris sauvages étouffèrent la voix de Persten.
-
-Un bandit colossal s'approcha de Sérébrany, une coupe à la main.
-
---Petit père, lui dit-il, en appliquant sur l'épaule sa large main, tu
-as hasardé ta tête, tu es devenu un des nôtres; ainsi, buvons ensemble
-et embrassons-nous!
-
-Dieu sait ce qu'allait faire Sérébrany. Peut-être allait-il faire sauter
-la coupe des mains de l'insolent et aurait-il été ensuite mis en
-lambeaux par cette troupe d'ivrognes, lorsque heureusement de nouveaux
-cris attirèrent son attention.
-
-Voyez, voyez, criait-on, on a attrapé un opritchnik, on amène un
-opritchnik!
-
-Quelques hommes en habits déchirés et armés de bâtons débouchaient du
-bois. Ils conduisaient Maxime les mains liées. Le brigand que Maxime
-avait sabré était monté sur son cheval. En avant marchait Khlopko
-sifflant et sautillant; Bouian fermait tristement le cortége.
-
-Khlopko se dandinait, battait des mains, tournait comme une toupie. A
-cette vue, le rougeot n'y put tenir; il saisit sa balalaïka et se
-joignit à son camarade. Tous deux se mirent à lancer des enjambées et à
-se tordre autour de Maxime.
-
---Vois-tu les démons, dit Persten à Sérébrany, ils ne tueront pas
-simplement l'opritchnik, ils le feront mourir à petit feu; je les
-connais tous deux; une fois lancés, c'est mauvais signe, on ne pourra
-plus retirer le prisonnier de leurs griffes.
-
-En effet, la capture de l'opritchnik était un vrai régal pour la bande
-entière des brigands. Ils s'apprêtèrent à se venger sur lui de tout ce
-qu'ils avaient eu à endurer de ses camarades. Quelques hommes à figures
-féroces firent immédiatement les apprêts du supplice. Ils fichèrent
-quatre pieux dans le sol, y attachèrent des traverses et firent rougir
-des clous au feu.
-
-Maxime envisageait tout cela d'un oeil calme. Il ne lui paraissait pas
-effrayant de mourir dans des tortures, mais il lui paraissait triste de
-mourir désarmé, les mains liées, d'entendre à sa dernière heure, au lieu
-du cri de guerre et du hennissement du cheval, le cri sauvage et le rire
-aviné de ses bourreaux. «Le destin m'a trompé, pensait-il, ce n'est pas
-là la fin que j'espérais! Que la volonté de Dieu s'accomplisse sur moi!»
-
-Il remarqua alors Sérébrany, il le reconnut et voulut s'approcher de
-lui, mais le chanteur aux cheveux rouges le saisit au collet.--Le lit
-est fait, dit-il, ôte ton caftan et couche-toi.
-
---Déliez-moi les mains, répondit Maxime, je ne puis pas faire le signe
-de la croix!
-
-D'un coup de couteau Khlopko coupa les cordes qui entouraient les mains
-de Maxime.
-
---Signe-toi, mais pas longtemps, dit-il, et lorsque Maxime eut achevé sa
-prière, Khlopko et le roux lui arrachèrent son habit et se mirent à lier
-ses pieds et ses mains aux pieux.
-
-Ici Sérébrany s'avança.--Mes enfants, dit-il d'une voix habituée à
-commander, écoutez!--Ces paroles vibrantes retentirent dans la foule et,
-malgré le tumulte et les cris, elles parvinrent jusqu'aux brigands les
-plus éloignés.--Mes enfants, continua le prince, voulez-vous tous que je
-sois votre chef? Peut-être y en a-t-il parmi vous qui ne veulent pas de
-moi?
-
---Eh! s'écria l'un, tu te crois devant un tribunal d'enquête?--Écoute,
-ne plaisante pas avec nous.--On t'a donné le commandement, ainsi,
-prends-le.--Accepte l'honneur tant que tu es entier!
-
---Apportez-moi donc la hache d'ataman! dit Sérébrany.
-
---C'est cela, s'écrièrent les brigands, il est plus sûr de faire les
-choses gaiement.
-
-On présenta au prince la hache de Persten.
-
-Nikita Romanovitch marcha droit au chanteur rouge.
-
---Délie l'opritchnik, dit-il.
-
-Le roux le considéra avec surprise.
-
---Délie-le tout de suite, répéta Sérébrany d'un ton menaçant.
-
---Est-ce que tu tiendrais par hasard pour lui? dit le roux. Fais-y
-attention, ta tête à toi-même est-elle si solide?
-
---Fils de Satan, s'écria le prince, ne raisonne pas quand j'ordonne. Et,
-brandissant sa hache, il lui ouvrit le crâne.
-
-Le roux tomba sans pousser un cri.
-
-Cet acte d'autorité troubla les brigands; le prince ne leur donna pas le
-temps de se reconnaître.
-
---Délie-le, dit-il à Khlopko, en levant la hache sur sa tête.
-
-Khlopko jeta un coup d'oeil sur le prince et se dépêcha de délier
-Maxime.
-
---Enfants, reprit Nikita Romanovitch, ce jeune homme n'est pas de ceux
-qui vous ont fait tort; je le connais, il est aussi ennemi que vous des
-opritchniks. Que Dieu vous préserve de le toucher du bout du doigt! Et
-maintenant il ne s'agit plus de lambiner; prenez vos armes, rangez-vous
-par centaines, je vais vous conduire.
-
-La voix ferme de Sérébrany, son attitude, sa résolution inattendue
-impressionnèrent fortement les brigands.
-
---Eh! dirent quelques-uns à demi-voix, celui-ci ne badine pas.
-
---C'est un vrai ataman, dirent d'autres, il n'a peur de personne.
-
---Il ne fait pas bon de discuter avec lui: voyez comme il a expédié le
-chanteur!
-
-Telles furent les observations des brigands et il ne vint plus à la
-pensée d'aucun d'eux de frapper sur l'épaule de Sérébrany ou de
-l'embrasser.
-
---Que Dieu te prête longue vie, prince, chuchota Persten en regardant
-respectueusement Nikita Romanovitch; seulement ne leur donne pas le
-temps de la réflexion, conduis-les sur le chemin de la Sloboda et là, à
-la grâce de Dieu!
-
-La position de Sérébrany n'était pas commode. En se mettant à la tête
-des bandits, il avait sauvé Maxime et gagné du temps, mais tout était de
-nouveau perdu s'il refusait de mener la bande turbulente. Le prince se
-tourna vers Dieu et s'abandonna à sa volonté.
-
-Déjà les bandits s'apprêtaient à entrer en campagne; ils n'étaient
-arrêtés que par un incident: un certain Fedka était parti, dès le matin,
-avec sa compagnie et n'était pas encore revenu.
-
---Et voilà Fedka, dit l'un d'eux, et il rentre avec tous les siens.
-
-Fedka était un gaillard grand et sec, borgne, prodigieusement balafré.
-Son sarrau était en lambeaux. Il marchait lourdement en pliant les
-genoux, comme un homme à bout de forces.
-
---Eh bien? demanda un brigand.
-
---Tu en as donc attrapé? ajouta un second.
-
---Il y en a un qui est attrapé, mais ce n'est pas nous, répondit Fedka,
-en s'asseyant auprès du feu. Oui, mes petits enfants, j'avais sur la
-conscience beaucoup de péchés, mais aujourd'hui, il me semble qu'elle
-est allégée de moitié.
-
---Comment cela?
-
-Fedka se tourna vers ses hommes:--Amenez, dit-il, le prisonnier.
-
-On amena près du bûcher un homme lié, en caftan bariolé. Son énorme tête
-était couverte d'un bonnet pointu à bords relevés. Un nez aplati, des
-pommettes saillantes, des yeux étroits témoignaient de son origine
-étrangère. Un camarade de Fedka apporta la lance, le carquois et l'arc
-saisis sur le prisonnier.
-
---Mais c'est un Tatar, s'écria la foule.
-
---Un Tatar, confirma Fedka, et des meilleurs. C'est à grand peine que
-nous en vînmes à bout. Quel gaillard! sans Mitka, il nous échappait.
-
---Raconte-nous cela, hurlèrent les brigands.
-
---Voici, frère: dès l'aube nous battions la route de Rézan, nous
-arrêtâmes un marchand, nous étions en train de le tâter lorsqu'il nous
-dit comme cela: «Vous n'avez pas de besogne avec moi; je viens de Rézan,
-les Tatars sont maîtres de la route; ils m'ont dépouillé au point que je
-ne sais plus avec quoi atteindre Moscou.»
-
---Vois-tu, les scélérats! fit une voix de la foule.
-
---Que fîtes-vous donc du marchand? demanda un autre.
-
---Nous lui avons donné une grivna pour la route et nous l'avons relâché,
-répondit Fedka. Un paysan nous tomba alors dans les mains; il raconta
-que, la veille, les Tatars avaient brûlé son village. Bientôt nous vîmes
-un de leurs troupeaux de chevaux; il y en avait un millier au moins. A
-chaque moment, nous rencontrions des paysans avec femmes et enfants; ils
-déclaraient en pleurant que les Tatars avaient incendié leur village,
-avaient pillé l'église, brisé les saintes images, avaient fait des
-chabraques avec les ornements sacrés...
-
---Ah! les damnés, s'écrièrent les brigands. Comment la terre les
-supporte-t-elle?
-
---Ils ont attaché un pope à la queue d'un cheval...
-
---Un pope? et la foudre n'est pas tombée sur ces fils de chiens!
-
---C'est l'affaire de Dieu.
-
---Il n'y a donc plus de bras en Russie pour en finir avec ces Tatars?
-
---C'est précisément là ce qui manque: les régiments sont licenciés, il
-ne reste plus que des vieillards et des femmes; ces païens peuvent
-piller à l'aise n'ayant personne avec qui compter.
-
---Ah! s'il m'en tombait sous la main!
-
---Et moi donc!
-
---Mais comment avez-vous fait ce prisonnier?
-
---Voilà comment. Nous entendîmes tout à coup le pas d'un cheval. Je dis
-à mes hommes: «Enterrons-nous dans les broussailles, voyons qui vient.»
-Nous nous y blottissons, nous regardons: nous voyons galoper une
-trentaine d'individus avec des bonnets comme celui-ci, armés de lances
-et de flèches. «Frères, dis-je, ce sont eux, les petits coeurs. Quel
-dommage que nous soyons si peu nombreux, sans cela on aurait bien pu les
-égorger.» Tout à coup l'un d'eux laisse tomber un sac; il descend pour
-le ramasser et pendant ce temps ses camarades prennent le devant. Je dis
-aux enfants: «Pourquoi ne tombons-nous pas sur lui? Allons, tous
-ensemble!» Nous nous précipitâmes sur le Tatar; mais le gredin, d'un
-coup d'épaule, nous flanque tous à terre. Nous nous rejetons de nouveau
-sur lui et de nouveau il nous rejette à dix pas. Mitka dit alors:
-«Mettez-vous de côté et ne me gênez pas.» Nous lui fîmes de la place; il
-arracha au Tatar sa lance, le saisit au collet et lui fit mordre la
-terre. Nous lui fourrâmes alors un gant dans la gueule et le ficelâmes
-comme un mouton.
-
---Bravo! Mitka, dirent les brigands.
-
---Oui, il est capable d'abattre un taureau, fit observer Fedka.
-
---Dis-moi, Mitka, peux-tu abattre un taureau?
-
---Et pourquoi? répondit Mitka, et il se mit à l'écart, ne désirant pas
-poursuivre la conversation.
-
---Qu'est-ce que le Tatar avait dans son sac? demanda Khlopko.
-
---Voilà, voyez vous-même.
-
-Fedka dénoua le sac: il en tira un lambeau de soutane, un riche ciboire,
-trois images et une croix en or.
-
---Ah! le chien! s'écria la foule, il a pillé une église!
-
-Sérébrany profita de l'indignation de sa troupe.
-
---Enfants, dit-il, vous voyez comment ces maudits Tatars outragent la
-foi chrétienne! Vous voyez comme ces païens veulent anéantir la sainte
-Russie! qu'est-ce à dire? Sommes-nous aussi déjà des païens? Leur
-permettrons-nous de souiller les saintes images, de brûler nos villages
-et d'égorger nos frères?
-
-Un sourd murmure parcourut la foule.
-
---Enfants, continua Nikita Romanovitch, qui de nous n'a pas offensé
-Dieu? Rachetons maintenant nos fautes, gagnons notre pardon, frappons
-tous tant que nous sommes les ennemis de l'Église et de la Russie!
-
-Ces paroles émurent profondément la foule; elles rallumèrent dans tous
-les coeurs l'amour de la patrie. Les vieux firent un signe de tête
-approbatif, les jeunes se regardèrent l'un l'autre; des exclamations
-dominèrent la discussion générale.
-
---En effet, dit l'un, il est impossible que nous laissions souiller
-davantage les maisons de Dieu.
-
---Cela ne convient pas, répéta un second.
-
---On ne meurt pas deux fois, ajouta un troisième, mais il faut bien
-mourir une fois; il vaut mieux tomber sur le champ de bataille que
-d'être suspendu à une potence.
-
---C'est vrai, fit un vieux bandit, dans la bataille la mort même est
-belle.
-
---Eh bien! dit un jeune écervelé en s'avançant, je ne sais ce que feront
-les autres, mais quant à moi je marche contre les Tatars.
-
---Et moi, et moi, s'écrièrent un grand nombre.
-
---On dit de vous, reprit Sérébrany, que vous avez oublié Dieu, que vous
-n'avez ni âme ni conscience. Prouvez maintenant qu'on en a menti.
-Prouvez que, lorsqu'il s'agit de défendre la Russie et la foi, vous ne
-le cédez ni aux streltzi ni aux opritchniks!
-
---Nous les défendrons, répondirent les brigands d'une seule voix.
-
---Nous ne permettrons pas aux païens d'outrager la sainte Russie.
-
---Nous refoulerons les ennemis du Christ.
-
---Conduis-nous contre les Tatars, nous vengerons notre sainte foi.
-
---Enfants, dit le prince, lorsque nous aurons vaincu ces païens, le Tzar
-verra que nous valons ses opritchniks, il nous remettra nos fautes, il
-dira: «Je n'ai plus besoin d'opritchniks, j'ai sans eux de bons
-serviteurs.»
-
---Qu'il le dise, s'écrièrent les brigands, nous ne ménagerons pas nos
-têtes.
-
---Ce n'est pas de bon gré que je me suis fait pillard, aventura l'un
-d'eux.
-
---Ni moi non plus, dit son voisin.
-
---Ainsi, mourons, s'il le faut, pour la Russie, dit le prince.
-
---Mourons! mourons! répétèrent les brigands.
-
---Eh bien! enfants, continua Sérébrany, puisque nous allons exterminer
-les ennemis de la Russie, il faut boire pour le Tzar russe.
-
---Buvons, buvons!
-
---Prenez donc les coupes et apportez-m'en une.
-
-On apporta un gobelet au prince; tous les brigands remplirent les leurs.
-
---Vive notre gracieux souverain, le tzar Ivan Vasiliévitch, dit
-Sérébrany!
-
---Vive le Tzar! répétèrent les brigands.
-
---Vive la Russie! dit Sérébrany.
-
---Vive la Russie! répétèrent les brigands.
-
---Périssent tous les ennemis de la sainte Russie et de la foi orthodoxe!
-continua le prince.
-
---Périssent les Tatars! périssent les ennemis de la religion russe!
-crièrent les brigands. Mène-nous contre les Tatars! Où sont-ils ces
-mécréants qui brûlent nos églises? conduis-nous, conduis-nous!
-s'écriait-on de toutes parts.
-
---Au feu le Tatar! fit quelqu'un.
-
---Au feu! au bûcher! répétèrent tout de suite un grand nombre.
-
---Attendez, enfants, reprit le prince; interrogeons-le d'abord
-régulièrement. Réponds, dit-il, en se tournant vers le prisonnier,
-combien êtes-vous et où campez-vous?
-
-Le Tatar fit signe qu'il ne comprenait pas.
-
---Permets, prince, dit Fedka, nous allons lui délier la langue.
-Passe-moi un charbon, Khlopko. C'est cela; veux-tu parler maintenant?
-
---Je parlerai, s'écria le Tatar à l'approche du feu.
-
---Êtes-vous nombreux?
-
---Très-nombreux.
-
---Combien?
-
---Dix mille aujourd'hui et demain nous devons être cent mille.
-
---Vous n'êtes donc que l'avant-garde? Qui est-ce qui vous commande?
-
---Le Khan.
-
---Le Khan lui-même?
-
---Pas lui-même, il ne viendra que demain; aujourd'hui c'est le prince
-Chirinsky.
-
---Où est son camp?
-
-Le Tatar fit encore semblant de ne pas comprendre.
-
---Eh! Khlopko, du feu! dit Fedka.
-
---Le camp est tout près, s'empressa de répondre le Tatar, il n'est pas à
-plus de dix verstes d'ici.
-
---Montre-nous le chemin, dit Sérébrany.
-
---On ne peut maintenant, il fait trop sombre; on le pourra demain.
-
-Fedka approcha une torche des mains liées du Tatar.
-
---Trouveras-tu la route?
-
---Je la trouverai, je la trouverai...
-
---C'est bien, dit Sérébrany. Maintenant, frères, mangez un morceau,
-nourrissez le Tatar, puis en marche! nous montrerons à nos ennemis ce
-que valent les Russes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXV
-
-LES PRÉPARATIFS DU COMBAT.
-
-
-Il se fit un tel tumulte dans la bande, que Maxime ne parvint pas à
-remercier Sérébrany. Lorsqu'enfin les brigands se formèrent en bataillon
-et furent sortis du bois, Maxime, auquel on avait restitué son cheval et
-ses armes, s'aligna avec le prince.
-
---Nikita Romanovitch, lui dit-il, tu as acquitté aujourd'hui ta dette de
-l'affaire de l'ours.
-
---Ne sommes-nous pas dans ce monde, Maxime Grégorovitch, pour nous
-entr'aider?
-
---Prince, dit Persten, qui chevauchait également à côté de Sérébrany, je
-te regardai et pensai: Quel dommage que l'ami que j'ai laissé sur le
-Volga ne soit pas ici! Quoique ce soit un triste individu comme moi, tu
-l'aurais aimé et il se serait attaché à toi. Soit dit sans t'offenser,
-vous êtes de la même trempe. Lorsque tu as parlé de la sainte Russie, et
-que tes yeux brillaient, je me suis souvenu d'Iermak. Il aime son pays,
-il l'aime vigoureusement, quelqu'aventurier qu'il soit. Plus d'une fois
-il m'a dit qu'il avait conscience de vivre inutilement, qu'il voudrait
-rendre quelque service à son pays. Ah! si nous l'avions ici contre les
-Tatars! A lui seul il en vaut cent. Lorsqu'il crie: à moi, mes enfants!
-il semble qu'on est plus grand, plus fort, que rien ne peut plus vous
-arrêter et que tout doit disparaître devant vous.
-
-Tu lui ressembles, Nikita Romanovitch, et ce n'est pas une insulte de te
-le dire.
-
-Persten s'enfonça dans ses réflexions. Sérébrany s'avançait avec
-précaution, cherchant à percer l'obscurité; Maxime se taisait. Les pas
-des brigands retentissaient sourdement sur la route; une nuit étoilée
-couvrait silencieusement la terre endormie. La troupe marcha longtemps
-dans la direction indiquée par le Tatar, traîné entre les sabres de
-Khlopko et de Fedka.
-
-Tout à coup on entendit des sons étranges, mais réguliers. Ce n'était ni
-des voix humaines, ni le cor ou le tympanon, mais quelque chose comme le
-bruit du vent à travers les roseaux, si les roseaux pouvaient vibrer
-comme une lame de verre ou des cordes d'une harpe.
-
---Qu'est-ce? demanda Sérébrany, en arrêtant son cheval.
-
-Persten ôta son bonnet et inclina la tête jusqu'au pommeau de sa selle.
-Attends, prince, laisse écouter.
-
-Les sons arrivaient en cadence, ressemblant tantôt à des vagues
-argentines, tantôt aux bruits des feuilles d'une forêt et tout à coup
-ils cessèrent.
-
---C'est fini, dit Persten en riant. Quelle poitrine! Voilà une
-demi-heure que cela dure.
-
---C'est la tchébouzga, répondit Persten. C'est ce qui leur tient lieu de
-cors. Ce doivent être des Bachkirs. Le Khan traîne avec lui des
-habitants de Kazan, d'Astrakhan et de partout. Écoutez, les voilà qui
-recommencent.
-
-En effet, on entendit dans le lointain comme un nouveau coup de vent qui
-se transforma en une traînante mélodie et se termina au bout de quelque
-temps en un hennissement de cheval.
-
---Ah! dit Persten, cette fois cela a été plus court, il paraît que
-l'haleine commence à manquer à ce fils de chien.
-
-De nouveaux sons, beaucoup plus retentissants, se firent entendre;
-c'était comme une multitude de clochettes agitées sans relâche.
-
---Les voilà, dit Persten, qui jouent du gosier. De loin cela ne se
-distingue pas, mais c'est bien le gosier de ces enragés qui fait tout ce
-vacarme, sans aucun instrument.
-
-Des chants tristes et mélancoliques remplaçaient des airs gais, mais ce
-n'était ni la tristesse russe ni la gaieté russe. Ces chants peignaient
-la grandeur sauvage d'une race nomade, le galop effréné des chevaux en
-liberté, l'émigration des tribus à travers les steppes, la nostalgie
-d'une patrie primitive et inconnue.
-
---Prince, dit Persten, le camp doit être près d'ici; je présume qu'on
-peut en voir les feux du haut de ce tertre. Si tu le permets, je vais
-faire une reconnaissance; j'en ai l'habitude, je les ai rencontrés plus
-d'une fois sur le Volga; fais reposer les hommes pendant que je vais
-aller à la découverte.
-
---Va avec l'aide de Dieu, dit le prince.
-
-Persten sauta de cheval et disparut dans l'obscurité.
-
-Les brigands se débandèrent, visitèrent leurs armes et s'assirent par
-terre, sans changer les dispositions du combat. Un profond silence
-régnait dans la troupe. Tous comprenaient la gravité de l'entreprise, la
-nécessité d'une soumission absolue. Les sons de la tchébouzga
-continuaient à retentir, la lune et les étoiles éclairaient la plaine,
-tout était calme et solennel; une légère brise remuait seulement l'herbe
-et lui donnait des teintes argentées.
-
-Environ une heure s'écoula ainsi; Persten ne revenait pas. Sérébrany
-commençait déjà à perdre patience lorsque soudain, à trois pas de lui,
-un homme se leva de l'herbe. Nikita Romanovitch saisit son sabre.
-
---Doucement, prince, c'est moi, dit Persten en riant. C'est ainsi que
-j'ai glissé auprès des Tatars; j'ai tout examiné, je connais maintenant
-leur camp comme ma propre hutte. Avec ta permission, prince, je prendrai
-une dizaine de nos gaillards, je lâcherai leurs chevaux et leur donnerai
-une panique à la faveur de laquelle, si tu le juges à propos, tu
-tomberas sur eux de deux côtés à la fois, en ne ménageant pas plus les
-cris que les coups. Que je devienne Tatar, si nous n'en exterminons pas
-la moitié! Ceci c'est pour commencer; les affaires de nuit sont notre
-métier, mais lorsque le soleil se lèvera, ce sera à toi, prince,
-d'ordonner et à nous uniquement d'obéir.
-
-Sérébrany connaissait l'habileté et l'audace de Persten; il le laissa
-agir comme il l'entendait.
-
---Mes petits enfants, dit Persten aux brigands, nous nous sommes un peu
-querellés, mais il faut crever l'oeil à celui qui se souvient du passé.
-Y a-t-il parmi vous dix amateurs pour me suivre au camp?
-
---Choisis qui tu sais, répondirent-ils, nous sommes tous prêts.
-
---Merci, mes enfants, puisque vous vous en remettez à moi, voici ceux
-que je désigne: Fedka, Khlopko, Pic, le Forestier, Crible, Stepka,
-Michka, Chestoper, l'Enclume et la Sauterelle. Où te fourres-tu, Mitka?
-Je ne t'ai pas appelé; reste auprès du prince, tu ne conviens pas à
-notre besogne. Otez vos sabres, ils gênent pour ramper; nous aurons
-assez de nos couteaux. Seulement faites attention à chacune de mes
-paroles; sans mon ordre, pas un pas. Vous venez de votre gré, par
-conséquent ce que j'indiquerai, il faut le faire. Si quelqu'un bronche,
-je l'exécute à l'instant même.
-
---C'est bien, c'est bien, répondirent les élus, comme tu diras nous
-agirons. Une fois enrôlés dans une sainte oeuvre, sois tranquille, nous
-ne nous disputerons pas.
-
---Vois-tu, prince, ce tertre, continua l'ataman, quand vous l'aurez
-atteint, vous verrez leurs feux. Mon avis est que vous attendiez là mon
-coup de sifflet. Lorsque j'aurai mis le désordre dans le taboun et que
-tu entendras des cris, ce sera le moment de vous lancer contre ces
-païens: n'ayant plus de chevaux, ils ne sauront que devenir; il faudra
-les pousser dans la petite rivière et les marais.
-
-Le prince promit de faire tout ce que Persten lui indiquait.
-
-Suivi de ses dix hommes, l'ataman se dirigea d'après les sons de la
-tchebouzga et se perdit aussitôt dans les herbes. On eût pu croire
-qu'ils s'y étaient blottis, mais un oeil exercé pouvait cependant y
-remarquer une légère ondulation contraire à la direction du vent. Au
-bout d'une demi-heure, Persten et ses camarades touchaient aux kibitkas
-tatares.
-
-Caché à plat ventre dans l'herbe, Persten souleva la tête. A cinquante
-pas de lui, un feu éclairait quelques Bachkirs assis les jambes en
-croix. Les uns portaient des robes bariolées, d'autres des touloupes de
-moutons, des caftans déchirés en poils de chameaux. Des lances fichées
-en terre, à côté d'eux, projetaient leurs ombres jusqu'à Persten. Plus
-loin paissait un taboun, composé de quelques milliers de chevaux et
-confié à leur garde. Cent pas plus loin, d'autres feux révélaient un
-chiffre innombrable de kibitkas recouvertes en feutre. Les Bachkirs ne
-surveillaient pas leur taboun bien strictement. Du Volga à Rézan, ils
-n'avaient rencontré aucun obstacle; ils savaient que nos troupes étaient
-licenciées et qu'ils n'avaient d'autre ennemi à redouter que les loups,
-que le bruit de la tchébouzga suffisait pour éloigner. Quatre bachkirs
-soufflaient de toute la force de leurs poumons dans cet instrument,
-d'autres les accompagnaient de la voix. Durant quelques minutes, Persten
-s'amusa devant ce tableau, en se demandant s'il fallait les surprendre
-et les égorger, ou s'il valait mieux d'abord effaroucher les chevaux et
-commencer ensuite la tuerie. Ces deux combinaisons le séduisaient à la
-fois. Oh! le beau taboun! pensait-il en arrêtant sa respiration; en le
-mettant en branle il est capable de mettre en pièces tous leurs chariots
-et de causer un tel tumulte qu'ils ne pourront plus s'y reconnaître.
-D'autre part, qu'ils sont donc là tranquillement assis, ces gredins! on
-peut s'en approcher à deux pas. Et il en coûtait à l'ataman de renoncer
-à ce sanglant plaisir.
-
---Crible, chuchota-t-il au camarade blotti à ses côtés, tu n'es pas
-enroué? Sauras-tu siffler?
-
---Et toi donc?
-
---J'ai quelque chose dans la gorge.
-
---Volontiers je sifflerai. Est-il temps?
-
---Attends, c'est trop tôt. Approche-toi aussi près que possible du
-taboun, rampe jusqu'à ce que les chevaux s'aperçoivent de ta présence;
-dès qu'ils commenceront à dresser les oreilles, crie de toutes tes
-forces et chasse-les sur les kibitkas.
-
-Crible fit un signe de la tête et disparut dans l'herbe.
-
---Maintenant, frères, murmura Persten, glissez derrière moi jusqu'à ces
-païens aussi imperceptiblement que possible. Ils sont vingt, nous sommes
-neuf; vous en expédierez chacun deux et je me charge de quatre. Lorsque
-Crible jettera son cri, nous nous ruerons tous ensemble sur eux.
-Êtes-vous prêts?
-
---Nous sommes prêts, répondirent sur le même ton les brigands.
-
-L'ataman retint son haleine, s'allongea et tira doucement de sa ceinture
-son long coutelas.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVI
-
-FRATERNISATION.
-
-
-Pendant ce temps, Sérébrany attendait avec anxiété, à une demi verste,
-le signal convenu.
-
-Prince, lui dit Maxime qui ne l'avait pas quitté, nous n'avons pas
-longtemps à attendre, le combat va commencer; lorsque le soleil sera
-levé, déjà un grand nombre d'entre nous ne compteront plus parmi les
-vivants, je voulais te demander...
-
---Quoi, Maxime Grégorovitch?
-
---Une chose qui n'est pas difficile, mais que je ne sais comment
-t'exprimer.
-
---Quand même elle serait difficile, dis toujours.
-
---Eh bien! je te dirai, prince, toute la vérité. J'ai quitté la Sloboda
-secrètement, contre la volonté de mon père, sans en avertir ma mère. Je
-ne pouvais plus servir avec les opritchniks; j'en avais un tel dégoût
-que je préférais me jeter à l'eau. Fils unique, je n'ai jamais eu de
-frère. Depuis Notre-Dame de septembre, j'ai dix-neuf ans et, le
-croirais-tu? je n'ai pu jusqu'à présent échanger avec personne une
-parole d'amitié. Je vis isolé dans la foule, je n'ai pas un seul
-camarade, tous ne sont pour moi que des étrangers. Chacun ne songe qu'à
-desservir son voisin pour monter en faveur. Il ne se passe pas de jour
-qui n'éclaire des tortures et des supplices. On va à l'église et on se
-conduit pis qu'un brigand. Périsse la Russie, pourvu qu'ils aient de
-l'or et des places! Quelque terrible que soit le Tzar, il écoute parfois
-la vérité; mais pour ceux-ci leur langue se retournerait plutôt que d'en
-exprimer une pareille. Ils ne savent que tout approuver pour monter
-toujours en grade. Le croirais-tu, prince, lorsque je te vis, un rayon
-tomba sur mon coeur, comme si j'avais enfin rencontré un frère. Je ne
-savais pas encore qui tu étais et je t'aimais déjà; tes yeux ne
-regardent pas comme les leurs et ta voix a un tout autre son. Vois
-Godounof, il vaut mieux que les autres, mais ce n'est pas encore toi. Je
-t'ai vu lorsque tu étais désarmé en face de l'ours, lorsque Basmanof t'a
-offert une coupe de vin après avoir empoisonné le vieux boyard,
-lorsqu'on te conduisait à l'échafaud, lorsque tu parlais aujourd'hui à
-ces vauriens; je me sentais attiré vers toi, avide de me jeter à ton
-cou. Ne t'étonne pas, prince, de mon sot discours, ajouta Maxime en
-baissant les yeux, je ne puis me flatter de devenir ton ami, je sais qui
-tu es et qui je suis, mais je ne puis retenir mes paroles; elles
-s'échappent de mes lèvres malgré moi et mon coeur est irrésistiblement
-attiré vers toi.
-
---Maxime Grégorovitch, dit Sérébrany en lui serrant vivement la main, et
-moi aussi je t'aime comme si tu étais mon propre frère.
-
---Merci, prince, merci! Si c'est ainsi, laisse-moi dire tout ce que j'ai
-sur le coeur. Je vois que tu ne me méprises pas; permets-moi donc,
-prince, avant le combat, suivant l'antique coutume chrétienne, de
-fraterniser avec toi. Voilà la chose si difficile que je demandais; ne
-t'en offense pas, prince. Si j'étais sûr que nous dussions encore vivre
-longtemps ensemble, je ne te la demanderais pas; je n'aurais pas perdu
-de vue que j'en suis indigne, mais dans ce moment...
-
---Cesse d'irriter Dieu, interrompit Sérébrany, pourquoi ne serais-tu pas
-mon frère? Je sais que ma race est plus honorable que la tienne, mais
-c'est là une affaire d'hiérarchie; ici en face du Tatar, en rase
-campagne, nous sommes égaux; nous le sommes toujours devant Dieu, sinon
-devant les hommes, fraternisons donc, Maxime Grégorovitch.
-
-Et le prince ôta la croix qu'il portait sur lui attachée à une chaîne
-d'or et la tendit à Maxime. Celui-ci tira aussi la sienne qui était
-simplement en cuivre, attachée par un cordon de soie, et se signa avec
-elle.
-
---Prends-la, Nikita Romanovitch, c'est avec elle que m'a béni ma mère
-lorsque nous n'étions que de pauvres gens sur lesquels Ivan Vasiliévitch
-n'avait pas encore jeté les yeux; aies-en soin, c'est tout ce que j'ai
-de plus cher au monde.
-
-Tous deux répétèrent le signe de croix, échangèrent leurs croix et
-s'embrassèrent. Maxime rayonnait de joie.
-
---Maintenant, dit-il gaiement, tu es mon frère, Nikita Romanovitch.
-Quoiqu'il advienne, je ne te quitte plus; ton ami sera mon ami, ton
-ennemi sera mon ennemi; j'aimerai de ton amour, je haïrai de ta haine,
-je penserai de ta pensée. Il m'est plus doux à présent de mourir, moins
-dur de vivre: je puis vivre avec quelqu'un et mourir pour quelqu'un.
-
---Maxime, dit Sérébrany profondément ému, Dieu le voit, c'est du fond de
-l'âme que je te prends pour mon frère, je ne veux plus me séparer de toi
-jusqu'à la fin de mes jours.
-
---Merci, merci, Nikita Romanovitch, il ne nous convient plus de nous
-séparer. Si Dieu nous permet de rester vivants, nous réfléchirons, nous
-chercherons ensemble ce que nous pourrons faire pour la Russie. Il est
-impossible que tout soit perdu en Russie, qu'on ne puisse autrement
-servir le Tzar qu'avec les opritchniks.
-
-Maxime parlait avec une chaleur extraordinaire; soudain il s'arrêta et
-prit Sérébrany par la main.
-
-Un cri perçant retentit au loin. L'air en frissonna, la terre en
-trembla; des cris confus, un hurlement indéfinissable arrivèrent du camp
-tatar; quelques chevaux, la crinière hérissée, vinrent effleurer
-Sérébrany et Maxime.
-
---Il est temps, dit Sérébrany en montant en selle et en tirant son
-sabre; enfants, obéissez-moi strictement, ne vous groupez pas et ne vous
-divisez pas, que chacun garde sa place. Suivez-moi à la grâce de Dieu!
-
-Les brigands surgirent du sol. Il est temps, entendait-on de tous les
-rangs, obéissons au prince.
-
-Et toute la troupe se mit en mouvement vers le tertre qui cachait les
-feux ennemis.
-
-Alors un nouveau et inattendu spectacle éblouit leurs yeux. A droite du
-camp l'incendie qui s'étendait déjà comme un long serpent, s'approchait
-de plus en plus.
-
---Bravo! Persten, s'écrièrent les brigands, vivent nos amis! ils ont mis
-le feu au steppe dans la direction du vent, droit sur les païens.
-
-L'incendie progressait avec une rapidité incroyable. Le steppe entier se
-transforma en une mer de feu dont les vagues envahirent bientôt les
-kibitkas des Tatars et illuminèrent le camp, pareil à une fourmilière en
-désarroi. En se sauvant, les Tatars accouraient en désordre à la
-rencontre des brigands.
-
---En avant! enfants, commanda Sérébrany, noyez-les dans la rivière,
-faites-les rentrer dans la fournaise.
-
-Un cri unanime répondit au prince; les brigands se précipitèrent sur les
-Tatars et le massacre commença...
-
-Lorsque le soleil se leva, la lutte continuait encore, mais le sol était
-déjà jonché de cadavres tatars. Pressés d'un côté par l'incendie, de
-l'autre par la troupe de Sérébrany, les Tatars perdirent la tête, se
-jetèrent dans les abords marécageux de la rivière et s'y noyèrent en
-grand nombre. D'autres périrent dans le feu ou furent étouffés par la
-fumée. Les chevaux, effrayés dès le début de l'attaque, s'étaient
-élancés dans le camp, avaient brisé les chariots et produit une telle
-panique que les Tatars s'entr'égorgeaient croyant repousser l'ennemi. Un
-groupe parvint à franchir les flammes et se dispersa dans le steppe; un
-autre, rallié à grand peine par le murza Chikhmat, traversa la rivière
-et campa sur l'autre rive. De là un millier de flèches furent dirigées
-sur les Russes victorieux. Ceux-ci, n'ayant que des armes blanches,
-furent obligés de reculer. En vain Sérébrany usa de prières et de
-menaces pour les retenir. Quelques détachements de Tatars, protégés par
-les flèches des leurs, commençaient à repasser la rivière et menaçaient
-les flancs de Sérébrany, lorsque Persten apparut à côté de lui. Son
-sombre visage était en feu, sa chemise en lambeaux, son couteau
-ensanglanté.
-
---Tenez ferme, amis, criait-il aux brigands, êtes-vous devenus aveugles
-par hasard? Ne voyez vous pas qu'on accourt à votre aide?
-
-En effet, de l'autre côté de la rivière s'avançait une troupe armée; des
-lances et des hallebardes brillaient au soleil levant.
-
---Ce sont encore des Tatars, dit une voix.
-
---Tatar toi-même, grommela Persten! Est-ce qu'une horde marche ainsi?
-Les Tatars sont-ils jamais à pied? Et ne vois-tu pas celui qui est à
-leur tête sur un cheval gris? A-t-il un costume tatar?
-
---Ce sont des orthodoxes, s'écria-t-on de toutes parts, tenons ferme,
-frères, les orthodoxes viennent à notre aide!
-
---Vois-tu, fit remarquer Persten au prince, ces chiens ne tirent plus
-autant, cela signifie qu'ils se sont aperçus de la tournure que prenait
-l'affaire. Lorsque cette troupe les aura atteints, je t'indiquerai un
-point par lequel nous pourrons les surprendre par le flanc.
-
-La nouvelle troupe s'avançait; déjà on pouvait distinguer ses armes et
-son costume, presqu'aussi bigarré que celui des brigands. Elle était
-armée de faux et de pieux. Elle semblait se composer de paysans armés à
-la hâte; les premiers rangs seulement avaient une apparence militaire et
-uniforme. On n'y comptait que cent cavaliers. Leur chef était un beau
-jeune homme. De longues boucles blondes s'échappaient de son casque. Il
-maniait adroitement son coursier d'un gris argenté, qui se dressait,
-caracolait et hennissait à l'approche de l'ennemi.
-
-Une nuée de flèches accueillit le chef et sa troupe.
-
-Nikita avait traversé le gué, il avait entamé le flanc des Tatars tandis
-que les nouveaux assaillants les abordaient du côté opposé.
-
-Il y avait déjà une heure que cela chauffait. Sérébrany alla pour un
-moment faire boire son cheval à la rivière et resserra les sangles de sa
-selle. Maxime l'aperçut et le rejoignit.
-
---Nikita Romanovitch, lui dit-il gaiement, il paraît que Dieu protége la
-sainte Russie. Tu verras que nous aurons le dessus!
-
---Oui, répondit Sérébrany, grâce au boyard qui est venu à notre aide.
-Vois, comme il sabre à droite et à gauche! Qui peut-il être? il me
-semble l'avoir rencontré quelque part.
-
---Comment, Nikita Romanovitch, tu ne l'as pas reconnu?
-
---Et toi tu le connais donc?
-
---Comment veux-tu que je ne le connaisse pas? Bien des péchés lui seront
-remis pour ce qu'il fait aujourd'hui. Mais tu le connais bien aussi,
-Nikita Romanovitch, c'est Fedka Basmanof.
-
---Basmanof! Est-ce possible!
-
---C'est lui-même. Il a bien changé. Je l'ai vu dansant comme une femme;
-c'était vraiment honteux à voir. Aujourd'hui, il a armé ses paysans et
-ses valets et il est tombé sur les Tatars; le sang russe s'est réveillé
-en lui. Quelle vigueur! d'où a-t-il pris cela? Comment du reste n'être
-pas transformé en un pareil jour, ajouta Maxime avec animation et les
-yeux brillants de joie? Le croirais-tu, Nikita Romanovitch, je ne me
-reconnais pas moi-même. Lorsque je quittai la Sloboda, je pensais que je
-n'avais plus longtemps à traîner sur cette terre. J'étais avide de me
-rencontrer avec ces païens, non pour les battre, je ne m'en sentais pas
-la force, mais pour en finir. Maintenant je veux vivre. Tu sais, lorsque
-le vent apporte un bruit sourd, comme les alouettes gazouillent dans les
-cieux; mon coeur gazouille à présent de même. Je me sens de la force
-pour un siècle. A quoi n'ai-je pas rêvé depuis ce matin? Tout me paraît
-clair, compréhensible; que de bien on peut encore faire en Russie! Le
-Tzar te graciera; il ne peut pas ne pas te gracier, il t'aimera quand
-même. Tu me prendras avec toi; nous agirons comme agissait Adachef avec
-Sylvestre. Je te raconterai tout ce que j'ai dans la tête; mais
-maintenant au revoir, Nikita Romanovitch, il faut retourner là-bas,
-Basmanof a l'air d'être entouré; quoiqu'il soit un méchant homme, il
-faut le délivrer.
-
-Sérébrany regarda Maxime avec un regard presque paternel. Ménage-toi,
-lui dit-il, ne te lance pas inutilement dans la mêlée; tu es déjà tout
-en sang.
-
---Ce ne doit être que du sang ennemi, dit Maxime, car pour moi, je n'ai
-pas une égratignure; ta croix m'a préservé!
-
-A ce moment même un Tatar, glissant dans les roseaux, monta sur la
-berge, tendit son arc, visa sa flèche sur Maxime et l'atteignit droit au
-coeur. Maxime chancela sur sa selle, saisit la crinière de son cheval;
-le jeune homme résista, mais son heure était sonnée, il s'affaissa sur
-la terre humide, le pied retenu dans l'étrier. Le cheval l'emporta; ses
-cheveux balayèrent la terre, sa course était marquée par une longue
-traînée de sang.
-
-La mauvaise nouvelle arrivera à la Sloboda, la mère de Maxime éclatera
-en sanglots; personne ne se souviendra de son âme, personne ne fermera
-ses vieux yeux. Mais elle aura beau pleurer, ses pleurs ne lui rendront
-pas son enfant.
-
-Sérébrany oublia le combat et les Tatars, il ne vit pas comment Basmanof
-eut sur eux le dessus, comment Persten acheva de les mettre en déroute;
-il ne vit qu'une chose, c'est que le cheval entraînait celui qui
-s'appelait son frère. Sérébrany sauta en selle, se mit à la poursuite du
-cheval, le saisit par la bride, se jeta à terre et dégagea Maxime de
-l'étrier.
-
---Maxime, Maxime! dit-il, en se mettant à genoux et en lui soulevant la
-tête, es-tu encore en vie, mon frère? Ouvre les yeux, réponds-moi.
-
-Maxime entr'ouvrit des yeux déjà voilés et lui tendit la main.--Adieu,
-mon frère, il était écrit que nous ne vivrions pas ensemble. Fais seul
-ce que nous voulions faire ensemble.
-
---Maxime, dit Sérébrany en approchant ses lèvres du front brûlant du
-mourant, ne me charges-tu pas de quelque chose?
-
---Porte à ma mère mes dernières tendresses, dis-lui que j'expire en
-pensant à elle...
-
---Je le lui dirai, répondit Sérébrany, en ayant de la peine à retenir
-ses larmes.
-
---Et la croix, continua Maxime, celle qui est sur moi, donne-la-lui, et
-la mienne porte-la en souvenir de ton frère...
-
---Mon frère, dit Sérébrany, n'as-tu pas encore quelque chose sur le
-coeur. Ne crains rien; regrettes-tu quelqu'un outre ta mère?
-
---Je regrette ma patrie, je regrette la sainte Russie! je l'aimais
-autant que j'aimais ma mère, je n'avais pas d'autre amour...
-
-Maxime ferma les yeux. Son visage brûlait, sa respiration devenait plus
-pénible. Au bout de quelques instants il regarda de nouveau Sérébrany.
-
---Frère, si je buvais de l'eau un peu fraîche.
-
-La rivière était proche, Sérébrany en apporta de l'eau dans son casque.
-
---Maintenant, je suis un peu soulagé; soulève-moi, aide-moi à faire le
-signe de la croix.
-
-Le prince souleva Maxime. Il jeta autour de lui un regard éteint, vit
-les Tatars en fuite et sourit.
-
---Je t'ai dit, Nikita Romanovitch, que Dieu était pour nous, vois comme
-ils s'éparpillent, mais ma vue s'obscurcit. Ah! je n'aurais pas voulu
-encore mourir...
-
-Le sang jaillit de sa bouche.
-
---Mon Dieu, reçois mon âme! murmura Maxime et il tomba inanimé.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVII
-
-BASMANOF.
-
-
-Les gens de Basmanof et les brigands entourèrent Sérébrany.
-
-Les Tatars étaient battus à plate couture; un grand nombre se constitua
-prisonnier, d'autres s'enfuirent. On creusa une tombe pour Maxime et on
-l'y descendit avec honneur. Pendant ce temps, Basmanof avait ordonné de
-dresser sur le bord de la rivière sa tente persane, et son échanson, qui
-cumulait cette charge avec celle d'officier dans la petite armée,
-prévint Sérébrany que le boyard le saluait et le priait de ne pas
-mépriser un dîner de campagne.
-
-Étendu sur des coussins de soie, déjà peigné et parfumé, Basmanof se
-mirait dans un miroir que tenait devant lui un écuyer agenouillé.
-Basmanof présentait un étrange mélange de ruse, de dépravation, de
-mollesse, d'insouciante témérité et, à travers cela, on distinguait la
-malveillance que tout opritchnik professait pour le monde entier.
-Présumant que Sérébrany devait le mépriser, il méditait, tout en
-exerçant les devoirs de l'hospitalité, le moyen de répondre à ce mépris.
-Ainsi, lorsque Sérébrany entra, Basmanof l'accueillit avec une inflexion
-de tête mais sans bouger.
-
---Tu es blessé, Féodor Alexiévitch? lui demanda ingénuement Sérébrany.
-
---Non, je ne suis pas blessé, répondit Basmanof qui prit ces paroles
-pour une ironie et résolut aussitôt d'y répliquer par une impertinence,
-je suis seulement un peu las et on dirait que j'ai attrapé un coup de
-soleil. Qu'en penses-tu, prince, ajouta-t-il en se mirant et en
-rattachant ses boucles d'oreilles en perles, ce hâle passera-t-il
-bientôt?
-
-Sérébrany ne savait que répondre.
-
---C'est dommage, continua Basmanof, je n'aurai pas le temps de prendre
-aujourd'hui un bain; car il y a encore trente verstes jusque chez moi,
-mais demain je te recevrai mieux qu'en ce moment, tu verras comme je
-suis bien établi.
-
-Basmanof débita cela en grasseyant prodigieusement.
-
---Merci, boyard, je suis pressé de rentrer à la Sloboda, répondit
-sèchement Sérébrany.
-
---A la Sloboda? mais ne t'es-tu pas échappé de prison?
-
---Je ne me suis pas échappé, Féodor Alexiévitch, on m'en a tiré contre
-mon gré. Ayant donné ma parole au Tzar, je ne serais jamais sorti et
-maintenant je me remets à sa disposition.
-
---Tu veux donc te faire pendre? si c'est ton idée, je ne saurais t'en
-empêcher, mais, quant à moi, je ne sais trop s'il faut y retourner.
-
---Et pourquoi?
-
---Parce que, s'écria Basmanof avec un mécontentement qui ne tendait
-peut-être qu'à gagner la confiance de Sérébrany, on a beau servir le
-Tzar de toutes ses forces, se donner à lui corps et âme, on est
-supplanté par je ne sais quel Godounof.
-
---Mais toi, tu es en faveur auprès du Tzar?
-
---En faveur! Jusqu'à présent il ne veut même pas me faire okolnitchi, ce
-n'est cependant pas faute de ramper à ses pieds! Il n'y a pas de danger
-que Godounof se donne autant de mal. Il sait bien ménager tous les
-partis. Hé! Boris, va dans la chambre de la question interroger un
-boyard.--J'y vais, sire, je suis seulement peu expert dans ces sortes de
-choses, s'il te plaisait d'ordonner à Maliouta de m'accompagner?--Hé!
-Boris, tu vois ce boyard qui boit peu, porte-lui du vin, tu me
-comprends?--Je comprends, sire, mais il m'a en défiance, tu ferais mieux
-de charger de ce soin Basmanof.--Et Basmanof ne refuse jamais, il va
-partout où on l'envoie. Sur un signe du Tzar, j'empoisonnerais mon
-propre frère sans en demander le motif. Te rappelles-tu la coupe que je
-t'apportais de la part d'Ivan Vasiliévitch? Je te jure que j'étais
-convaincu qu'elle était empoisonnée.
-
-Sérébrany sourit.
-
---Trouvera-t-il jamais, continua Basmanof avec un accent cynique, un
-serviteur plus beau que moi? Dis, as-tu vu de plus beaux sourcils que
-les miens? n'est-ce pas du castor? Et mes cheveux! palpe-les, prince,
-c'est de la vraie soie.
-
-Le dégoût se peignit sur le visage de Sérébrany. Basmanof continua comme
-s'il tenait à agacer son hôte.
-
---Et mes mains! vois, en quoi sont-elles moins délicates que celles
-d'une jeune fille? je les ai un peu gâtées aujourd'hui, mais telle est
-mon habitude, je ne sais me modérer en rien.
-
---En effet, tu ne sais guère te modérer, dit Sérébrany ne pouvant plus
-contenir son indignation, si tout ce que l'on dit sur toi est vrai...
-
---Et que dit-on? interrompit Basmanof en clignant de l'oeil.
-
---Ce que tu en dis toi-même est déjà suffisant; on dit, par exemple, que
-tu danses devant le Tzar en habits de femme.
-
-Le rouge monta à la figure de Basmanof, mais il recourut à son cynisme
-habituel.
-
---Et si, en effet, c'était vrai? dit-il en prenant un air insouciant.
-
---Dans ce cas, adieu, dit Sérébrany, j'aurais honte non-seulement de
-dîner avec toi, mais de te regarder.
-
---Ah! s'écria Basmanof, et sa feinte insouciance disparut, et ses yeux
-étincelèrent et il oublia de grasseyer, ah! tu l'as dit enfin! Je sais
-ce que vous pensez tous de moi, mais je me moque de vous tous tant que
-vous êtes.
-
-Sérébrany fronça les sourcils, sa main se porta instinctivement à la
-poignée de son sabre, mais il se souvint avec qui il avait affaire et se
-borna à lever les épaules.
-
---Qu'as-tu à saisir ton sabre? continua Basmanof. Tu ne m'effraieras pas
-avec cela. Si je prends aussi mon sabre, il n'est pas dit qui aura le
-dessus.
-
---Adieu, dit Sérébrany, et il leva le rideau de la tente pour sortir.
-
---Écoute, s'écria Basmanof, en le retenant par son caftan, si un autre
-que toi m'avait ainsi regardé, je te jure que je ne le lui aurais pas
-permis, mais avec toi je ne veux pas me disputer; tu sabres trop bien
-les Tatars.
-
---Mais toi aussi, dit Sérébrany avec bonté en s'arrêtant et en se
-souvenant comme Basmanof venait de se battre, tu ne les sabres pas mal
-également. Pourquoi fais-tu des grimaces comme si tu étais une femme?
-
-La figure de Basmanof reprit son insouciance.
-
---Ne te fâche pas, prince. Je n'ai pas toujours été ainsi; à la Sloboda,
-tu le sais, on apprend bon gré mal gré bien des choses.
-
---C'est un péché, Féodor Alexiévitch. Lorsque tu es à cheval, le sabre
-au poing, le coeur en est tout réjoui. Il y avait plaisir à voir ta
-bravoure de ce matin. Renonce à tes coutumes efféminées, coupe tes
-cheveux comme Dieu le veut. Va faire pénitence à Kief ou à Solovetz et
-rentre en chrétien à Moscou.
-
---Eh bien! ne te fâche pas, Nikita Romanovitch. Asseois-toi là et dînons
-ensemble; je ne suis pas un chien, il y en a de pires que moi, tout ce
-qu'on raconte sur moi n'est pas vrai: il ne faut pas croire à tout
-bruit. Moi-même je me fais par dépit plus mauvais que je ne le suis.
-
-Sérébrany se réjouit de pouvoir interpréter d'une manière plus favorable
-la conduite de Basmanof.
-
---Ainsi ce n'est pas vrai, s'empressa-t-il de demander, que tu as dansé
-en jupons?
-
---Ces jupons te scandalisent donc bien? Est-ce que je m'en affuble pour
-mon plaisir? Tu ne connais donc pas le Tzar? Je ne suis pas un saint et
-cependant je suis obligé de jeûner, de ne pas manquer un office, de
-toucher mon front aux dalles jusqu'à en avoir des bosses. Si tu avais
-été obligé de te promener des semaines entières en surplis, rien que
-pour changer tu t'accoutrerais volontiers en femme.
-
---J'aurais plutôt mis ma tête sur le billot, s'écria Sérébrany.
-
---Vraiment! dit ironiquement Basmanof et, après avoir jeté un méchant
-regard sur le prince, il reprit sa conversation sur le ton de la
-confiance. Penses-tu que cela m'amuse de m'entendre appeler, grâce au
-Tzar, Féodora au lieu de Féodor? Quel profit est-ce que j'en retire?
-L'autre jour je traversai Dorogomilof, des paysans me montrèrent au
-doigt en disant: voilà la Féodora du Tzar qui passe! Je me précipitai
-sur eux; ils s'enfuirent. Je vais m'en plaindre au Tzar:--Qui est-ce qui
-t'a insulté, me dit-il?--Mais si je le savais, lui répondis-je, je ne
-serais pas venu vous importuner; je l'aurais égorgé de mes propres
-mains.--Prends alors quarante zibelines dans mon vestiaire et fais-toi
-une douillette.--Qu'en ai-je besoin? il n'y a pas de danger que tu
-offres une douillette à Godounof et en quoi suis-je moins que lui?--Mais
-que veux-tu, Féodora, que je t'octroie?--Nomme-moi okolnitchi pour qu'on
-ne m'insulte plus.--Non, me répondit-il, tu ne peux pas être okolnitchi;
-tu ne sers qu'à me distraire et Godounof à me conseiller; à toi
-l'argent, à lui les honneurs. Pour ce qui est des paysans de
-Dorogomilof, je vais les faire tous inscrire dans mes apanages.--Voilà
-comment les choses se passent. Nous ne nous amusons guère depuis que
-nous avons quitté Moscou pour nous enfermer dans la Sloboda. On ne fait
-qu'y jeûner et chanter des litanies. Cela m'a tellement ennuyé que j'ai
-demandé à aller chez moi, mais là aussi je m'ennuie. On ne peut pas
-toujours courir le lièvre, aussi ai-je été bien heureux quand j'ai
-appris l'approche des Tatars. Il faut avouer que nous les avons bien
-rossés; nous allons aussi avoir bien des prisonniers à amener à Moscou.
-Tiens, je n'y pensais plus à ces prisonniers. Tires-tu de l'arc, prince?
-
---Eh bien?
-
---Eh bien! parce qu'après dîner nous ferons attacher un Tatar à cent pas
-et nous verrons qui l'atteindra le premier au coeur; les autres coups ne
-compteront pas. Lorsqu'il sera crevé, nous en ferons lier un autre.
-
-La physionomie ouverte de Sérébrany s'assombrit.
-
---Non, dit-il, je ne tire pas sur des gens liés.
-
---Eh bien! nous le ferons courir et nous verrons qui l'attrapera le
-premier.
-
---Je ne le ferai pas et saurai t'en empêcher, nous ne sommes plus ici,
-grâce à Dieu, à la Sloboda d'Alexandrof.
-
---Tu m'en empêcheras! s'écria Basmanof, et ses yeux s'enflammèrent de
-nouveau; mais il n'entrait sans doute pas dans son plan de se brouiller
-avec le prince et, changeant subitement de ton, il reprit gaiement: Eh!
-prince, ne vois-tu pas que je veux badiner. C'est comme l'histoire des
-jupons; voilà une demi-heure que je plaisante et tu prends tout au
-sérieux. La vie de la Sloboda m'est plus insupportable qu'à toi-même.
-Penses-tu que je puisse m'entendre avec des monstres comme Griazny,
-comme Viazemski ou comme Maliouta? Par le Christ, ils me font l'effet
-d'une taie sur l'oeil. Écoute, prince, continua-t-il d'un ton insinuant,
-laisse-moi revenir le premier à la Sloboda, j'obtiendrai ta grâce du
-Tzar et, lorsque tu seras rentré en faveur auprès de lui, tu ne
-m'oublieras pas à ton tour. Il suffit de lui chuchoter quelque chose
-contre Viazemski, puis contre Maliouta et tous les autres; tu verras que
-nous parviendrons à avoir seuls son oreille. Je sais ce qu'il faut lui
-dire sur chacun d'eux, seulement il vaut mieux que cela lui revienne par
-une voie détournée. Je t'apprendrai comment il faut s'y prendre et tu
-m'en remercieras.
-
-Sérébrany se sentit mal à l'aise. La bravoure dont Basmanof avait fait
-preuve, les regrets qu'il avait semblé témoigner de sa honteuse position
-avaient disposé Sérébrany à l'indulgence. Il était sur le point de
-croire que réellement il n'avait fait que plaisanter, qu'il s'était fait
-plus noir qu'il n'était; mais la dernière proposition, évidemment
-sérieuse, réveilla dans Sérébrany ses premiers dégoûts.
-
---Eh bien! dit Basmanof en le dévisageant impudemment, cela va-t-il, la
-faveur du Tzar à moitié? Pourquoi te tais-tu, prince? Est-ce que tu
-douterais de moi?
-
---Féodor Alexiévitch, dit Sérébrany essayant de contenir son indignation
-et de ne pas manquer d'égards à son hôte, ce que tu imagines-là, comment
-te dirai-je? c'est...
-
---C'est? demanda Basmanof.
-
---C'est une infamie! dit Sérébrany en tâchant d'adoucir sa voix pour
-atténuer la force de l'expression.
-
---Une infamie, répéta Basmanof en couvrant sa rage sous le masque de la
-surprise. Mais tu oublies donc de qui je t'ai parlé... Serais-tu du
-parti de Viazemski ou de Maliouta?
-
---Que la foudre du ciel les écrase eux et tous les opritchniks! Que le
-Tzar me permette de lui parler ouvertement, en leur présence, je dirai
-tout ce que je pense et tout ce que je sais, mais jamais je ne ferai de
-délations dans le genre de celles que tu m'indiques, Féodor Alexiévitch.
-
-Un regard venimeux éclaira les paupières de Basmanof.
-
---Ainsi tu ne veux pas partager ensemble la faveur du Tzar?
-
---Non, répondit Sérébrany.
-
---Oh! pauvre orphelin que je suis, se mit à geindre Basmanof, comme s'il
-allait fondre en larmes. Depuis que le Tzar ne m'aime plus, c'est à qui
-m'insultera. Personne ne me caresse, tout le monde me méprise. O! la
-triste existence! un chien est moins malheureux. J'attacherai ma
-ceinture à une traverse, je passerai ma tête dans le noeud coulant.
-
-Sérébrany considérait avec étonnement Basmanof qui continuait à gémir et
-à se tordre comme une vieille femme à un enterrement, mais par moment il
-regardait à la dérobée le prince pour surprendre ses impressions.
-
---Ouf! dit enfin Sérébrany, et il voulut sortir, mais Basmanof l'arrêta
-encore par le pan de son habit.
-
---Hé, cria-t-il, les chanteurs!
-
-Plusieurs hommes entrèrent qui n'attendaient apparemment qu'un signe et
-barrèrent le passage à Sérébrany.
-
---Frères, leur dit Basmanof avec sa voix dolente, chantez-nous une
-chanson, mais une chanson si mélancolique que l'âme en soit brisée et se
-sépare du corps.
-
-Les chanteurs entonnèrent une complainte lugubre, semblable à celles
-avec lesquelles on accompagne les morts. Basmanof ne cessait pas de se
-tordre et disait: chantez d'une manière encore plus traînante, comme si
-vous mettiez en terre votre maître. C'est cela.--Mais pourquoi mon âme
-ne veut-elle pas quitter son enveloppe? Mon heure ne serait-elle pas
-encore venue? Est-il écrit que je doive encore me traîner ici-bas? S'il
-faut vivre, eh bien, vivons! s'écria-t-il tout-à-coup et les chanteurs,
-accoutumés sans doute à ces transitions, attaquèrent un chant de danse.
-
---Vivement, criait Basmanof et, prenant deux coupes d'argent, il se mit
-à battre avec elles la mesure. Plus vite, mes faucons, plus vite,
-enfants du diable, je vous apprendrai, brigands!...
-
-Ce n'était plus le même homme. Rien de féminin ne restait plus sur son
-visage. Sérébrany reconnut le vaillant gaillard qui se jetait, le matin,
-dans le plus fort de la mêlée et chassait devant lui une foule de
-Tatars.
-
---Je te préfère ainsi, dit-il en faisant un signe de tête approbatif.
-
-Basmanof le regarda avec un air joyeux. Tu recommences à me croire; tu
-auras pris mes gémissements au sérieux. Il n'est pas difficile, Nikita
-Romanovitch, de te mettre dedans. Buvons donc maintenant à notre
-rencontre. Si nous vivons ensemble, tu verras que je ne suis pas tel que
-tu le pensais.
-
-Cette folle et insouciante gaieté gagna le prince; il prit la coupe des
-mains de Basmanof.
-
---Qui peut te deviner, Féodor Alexiévitch? je n'en ai jamais vu de
-pareil. Il se peut, en effet, que tu sois meilleur que tu n'en as l'air.
-Je ne sais que penser de toi, mais, Dieu nous ayant réunis sur le même
-champ de bataille, je bois à ta santé.
-
-Et il vida la coupe jusqu'à la dernière goutte.
-
---C'est cela, prince. Dieu voit que je te suis attaché. Encore une coupe
-à la destruction de tous les Tatars qui sont restés en Russie.
-
-Sérébrany avait une tête solide, mais après cette seconde coupe, ses
-pensées commencèrent à se troubler. Le vin était-il plus enivrant qu'à
-l'ordinaire, Basmanof y avait-il jeté quelque chose? Toujours est-il que
-Sérébrany sentit sa tête tourner et qu'il n'eut plus qu'une idée vague
-de ce qui se passait autour de lui. Lorsqu'il revint à lui, la chanson
-continuait toujours; mais, au lieu de se trouver debout, il était étendu
-sur des coussins et Basmanof, aidé de son écuyer, s'efforçait de lui
-passer une robe de femme.
-
---Mets ton manteau, boyard, disait-il, il commence à faire frais.
-
-Les chanteurs reprenaient haleine un moment.
-
-Les yeux de Sérébrany étaient encore voilés et ses idées confuses; il
-allait se vêtir de la robe, la prenant pour son manteau, lorsqu'au
-milieu de ce silence momentané retentit un lugubre hurlement.
-
---Qu'est-ce? demanda Basmanof avec colère.
-
---C'est un chien qui hurle sur la tombe de Skouratof, répondit l'écuyer
-après avoir regardé au dehors.
-
---Donne-moi mon arc et une flèche, je lui apprendrai à hurler lorsque
-nous nous amusons avec un hôte.
-
-Mais, au nom de Skouratof, Sérébrany se dégrisa complétement.--Attends,
-Féodor Alexiévitch, dit-il en se redressant, c'est le Bouian de Maxime,
-ne le touche pas. Il m'appelle sur la tombe de mon frère d'adoption; je
-me suis oublié ici, adieu, il est temps que je parte.
-
---Mets auparavant ton manteau, prince.
-
---Il n'est pas fait pour moi, dit Sérébrany en reconnaissant le costume
-que lui tendait Basmanof, porte-le toi-même comme tu l'as porté
-jusqu'ici.
-
-Et, sans attendre de réponse, il cracha et sortit de la tente.
-
-Des malédictions, des imprécations l'accompagnèrent. Sans y faire la
-moindre attention, il s'approcha de la tombe de Maxime, s'y prosterna
-et, suivi de Bouian, rejoignit les brigands qui avaient organisé, sous
-le commandement de Persten, leur bivouac autour de feux pétillants.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXVIII
-
-LA SÉPARATION.
-
-
-Dès l'aube, Persten réveilla sa troupe. Mes enfants, leur dit-il,
-lorsqu'ils furent réunis autour de Sérébrany, le moment est venu de nous
-séparer. Adieu, je retourne au Volga; ne m'oubliez pas et ne me
-conservez pas rancune en ce que j'ai pu manquer.--Et Persten s'inclina
-jusqu'à la ceinture devant l'assistance.
-
---Ataman, dit d'une voix la bande, ne nous abandonne pas, où irons-nous
-sans toi?
-
---Suivez le prince, mes enfants. Par votre action d'hier vous avez
-effacé vos fautes; vous pouvez redevenir ce que vous étiez et le prince
-ne vous abandonnera pas.
-
---Mes braves, dit Sérébrany, j'ai donné parole au Tzar que je n'éviterai
-pas son jugement. Vous savez que ce n'est pas de mon gré que j'ai quitté
-la prison. Je dois maintenant tenir ma parole, présenter ma tête au
-Tzar. Voulez-vous venir avec moi?
-
---Nous pardonnera-t-il? demandèrent les brigands.
-
---Cela dépend de la volonté divine; je ne veux pas vous tromper.
-Peut-être pardonnera-t-il et peut-être non. Réfléchissez, causez-en
-ensemble et dites-moi quel est celui qui reste et quel est celui qui
-vient.
-
-Les brigands s'entre-regardèrent, s'écartèrent et se mirent à délibérer
-à demi-voix. Au bout de quelque temps, ils revinrent auprès du prince.
-
---Nous te suivrons, si l'ataman vient avec nous.
-
---Non, mes enfants, dit Persten, ne l'exigez pas de moi. Quand même vous
-ne suivriez pas le prince, notre route est différente. Je me suis assez
-amusé ici, il est temps de rentrer chez soi. Puis nous nous sommes un
-peu querellés et, lorsqu'une corde est cassée, on a beau en joindre les
-bouts, il reste toujours un noeud. Suivez le prince, mes enfants, ou
-élisez un nouvel ataman, mais écoutez-moi plutôt et allez avec le
-prince: je ne puis croire, après notre exploit d'hier, que le Tzar ne
-pardonne pas et lui et vous.
-
-Les brigands se concertèrent de nouveau et, après une courte
-délibération, se partagèrent en deux groupes. Le plus considérable
-aborda Sérébrany:
-
---Mène-nous, dirent-ils, ton sort sera le nôtre.
-
---Et les autres? demanda Sérébrany.
-
---Les autres ont élu Khlopko pour ataman, nous n'en voulons pas.
-
---Ce sont les plus mauvais, glissa Persten à l'oreille du prince; ils ne
-se sont pas battus hier comme ceux-ci.
-
---Et toi, dit Sérébrany, tu es donc résolu à ne pas me suivre?
-
---Prince, mon cas est exceptionnel. Le Tzar ne me pardonnera pas, mes
-fautes ne sont pas de celles qu'il puisse pardonner. Puis, je l'avoue,
-je m'ennuie loin d'Iermak; voilà plus d'une année que je ne l'ai vu.
-Adieu, prince, ne m'en veux pas.
-
-Sérébrany serra la main de Persten et l'embrassa cordialement.--Adieu,
-ataman, dit-il, je te regrette, je regrette que tu ailles au Volga; tu
-serais capable de faire une meilleure besogne.
-
---Qui sait, prince, répliqua Persten, dont le regard prit une étrange
-expression. Dieu est miséricordieux, peut-être ne serai-je pas toujours
-ce que je suis maintenant.
-
-Les brigands s'apprêtèrent à se mettre en marche.
-
-Lorsque le soleil se leva, la tente et les gens de Basmanof avait
-disparu du bord de la rivière. Féodor Alexiévitch avait levé son camp
-avant l'aube pour être le premier à annoncer au Tzar la victoire
-remportée.
-
-En prenant congé de ses camarades, Persten vit Mitka à ses côtés.
-
---Adieu, mon ami, lui dit-il, tu as travaillé hier comme quatre pour le
-Tzar; il ne manquera pas de t'en récompenser.
-
-Mais Mitka indécis se grattait la nuque.
-
---Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Persten.
-
---Rien, répondit indolemment Mitka, en se grattant d'une main la nuque
-et de l'autre les reins.
-
---Eh bien, si ce n'est rien, c'est rien. Et Persten allait s'éloigner
-lorsque Mitka, prenant son courage à deux mains, lui dit d'une voix
-traînante: Ataman, hé, ataman!
-
---Quoi!
-
---Je ne veux pas aller à la Sloboda.
-
---Où veux-tu donc aller?
-
---Mais avec toi.
-
---C'est impossible; je vais au Volga.
-
---J'irai aussi au Volga.
-
---Et pourquoi pas avec le prince?
-
-Mitka avança un pied et s'arrêta comme s'il admirait sa chaussure
-d'écorce.
-
---Crains-tu donc les opritchniks? lui demanda Persten d'un air railleur.
-
-Mitka se grattait tantôt la nuque, tantôt les reins, tantôt la hanche,
-et ne répondait rien.
-
---Tu en as cependant vu plus d'un, continua Persten, t'ont-ils mangé?
-
---Ils m'ont pris ma fiancée, répondit à contre-coeur Mitka.
-
-Persten se mit à rire.
-
---Comme tu es rancunier! tu ne peux pas leur pardonner cela. Eh bien! va
-avec Khlopko.
-
---Je ne veux pas, dit résolument Mitka, je veux aller avec toi au Volga.
-
---Mais je ne vais pas directement au Volga.
-
---Ni moi non plus.
-
---Où vas-tu donc?
-
---J'irai là où tu iras.
-
---Ah! tu te colles donc à moi comme une feuille au bain. Sache donc que
-j'ai besoin d'abord d'aller à la Sloboda.
-
---Pourquoi? demanda Mitka en écarquillant ses yeux.
-
---Pourquoi? répéta Persten en commençant à perdre patience, parce que
-l'année dernière j'y ai mangé des noisettes et que j'en ai oublié les
-coquilles.
-
-Mitka le regarda avec étonnement, puis sourit et ouvrit la bouche
-jusqu'aux oreilles; ses yeux se cerclèrent jusqu'aux tempes, sa
-physionomie prit un air fin et semblait dire: «Il n'est pas si facile de
-m'attraper; je sais bien que, si tu vas à la Sloboda, ce n'est pas pour
-des noisettes, mais pour bien autre chose.» Mais il ne dit pas cela haut
-et se borna à répondre en riant:--Eh bien! j'y vais avec toi.
-
---Que faire avec cet animal? dit Persten en haussant les épaules, je
-vois qu'il est impossible de s'en débarrasser. Viens avec moi, imbécile,
-seulement ne t'en prends pas à moi si tu es pendu.
-
---Eh bien, on me pendra! répondit tranquillement Mitka.
-
---A la bonne heure, mon garçon; j'aime cela. Prends vite congé des
-camarades et en route!
-
-La figure endormie de Mitka ne s'anima pas, mais il s'approcha aussitôt,
-d'un air gauche, de ses camarades et, de gré ou de force, il leur donna
-à chacun une triple accolade, saisissant l'un par les épaules, l'autre
-par la tête.
-
---Ataman, dit Sérébrany, il paraît que nous allons suivre le même
-chemin?
-
---Non, boyard, là où je passerai, tu ne pourrais le faire. Je serai à la
-Sloboda avant toi, et, si nous nous y rencontrons, ne fais pas semblant
-de me reconnaître; du reste, nous ne nous y rencontrerons pas; j'en
-repartirai avant ton arrivée, je n'ai que peu de chose à y terminer.
-
-Sérébrany devina que Persten avait caché quelque chose dans les environs
-de la Sloboda et n'insista pas.
-
-Bientôt, les deux détachements prirent deux directions opposées. Le plus
-considérable s'avançait derrière Sérébrany le long de la petite rivière,
-par une verte prairie qui gardait encore les traces du combat de la
-veille; Bouian le suivait, tête et queue baissées: souvent il
-s'approchait du prince, faisait entendre un gémissement lugubre, se
-retournait à chaque instant vers la tombe encore fraîche de son maître,
-jusqu'à ce que des joncs élevés achevèrent de la cacher à ses yeux.
-
-L'autre moins nombreux suivait Khlopko. Persten prit une troisième
-direction, suivi par Mitka, marchant sans se presser et en balançant son
-corps.
-
-Le steppe redevint désert et silencieux, comme si le bruit du combat ne
-l'avait pas soulevé la veille. Çà et là paissait un cheval tatar et
-quelques débris d'armures reluisaient dans l'herbe calcinée. Mais les
-alouettes chantaient comme auparavant sur les rives fleuries de la
-petite rivière en s'élançant vers l'azur, les oiseaux gazouillaient en
-voltigeant dans les roseaux ou perchés sur les flèches enfoncées dans la
-terre qui se dressaient dans la plaine verdoyante et au milieu des
-fleuves du marécage, comme si elles eussent été elles-mêmes des produits
-indigènes.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXIX
-
-LA CONFRONTATION.
-
-
-Huit jours après la défaite des Tatars, le Tzar recevait dans sa chambre
-à coucher Basmanof, revenant de Rézan. Le Tzar connaissait déjà les
-détails de cette affaire, mais Basmanof croyait être le premier à l'en
-informer. Il espérait s'attribuer tout l'honneur de la victoire,
-profiter de l'impression que son récit ferait sur le Tzar, pour rentrer
-dans sa faveur. Ivan Vasiliévitch l'écoutait attentivement, égrenant son
-chapelet, s'amusant avec la bague de diamant qui ne quittait pas son
-doigt, mais lorsque Basmanof, ayant terminé son rapport, secoua ses
-boucles et dit d'un air suffisant: «Eh bien, sire, nous avons, ce
-semble, bien travaillé pour toi!»
-
-Ivan leva les yeux et sourit.--Rien ne nous a coûté, continua Basmanof,
-ne te refuse donc plus, sire, à récompenser ton serviteur.
-
---Et que voudrais-tu, Fédia? demanda Ivan, en prenant un air de
-bonhomie.
-
---Fais-moi du moins okolnitchi, afin que le monde ne m'insulte plus.
-
-Ivan le regarda fixement.
-
---Et comment récompenserai-je Sérébrany? demanda-t-il subitement.
-
---Le rebelle? répondit Basmanof en masquant son trouble par son
-impudence habituelle, mais par la potence! Ne s'est-il pas échappé de
-prison et n'a-t-il pas failli tout compromettre avec ses bandits? S'il
-n'avait pas donné l'éveil aux Tatars, nous les aurions tous enveloppés
-comme des alouettes dans un filet.
-
---Est-ce bien vrai? je crois, au contraire, que sans lui les Tatars
-t'auraient parfaitement pris et garrotté, comme tu dois y être habitué.
-
---Je ne suis habitué qu'à souffrir pour toi, répondit insolemment
-Basmanof, et ne le suis pas à m'en entendre remercier. Godounof,
-Maliouta, Viazemski ne te servent pas comme moi, et cependant tu ne leur
-refuses aucune grâce.
-
---Assurément ils ne me servent pas comme toi. Comment pourraient-ils
-lutter avec toi dans la danse?
-
---Sire, répondit Basmanof perdant patience, si je te suis désagréable,
-congédie-moi tout-à-fait.
-
-Basmanof s'imaginait qu'Ivan allait le retenir, mais les absences qu'il
-avait faites, avaient nui à son influence: Ivan avait eu le temps de se
-déshabituer de lui, et les autres favoris, surtout Maliouta, froissés
-par l'arrogance de Basmanof, en avaient profité pour le perdre dans
-l'esprit du Tzar. Basmanof avait calculé à faux; son dépit ne faisait
-qu'amuser le Tzar.
-
---Qu'il en soit ainsi, dit-il avec une feinte tristesse, je m'ennuierai
-bien sans toi, les affaires de l'État en souffriront sans doute, mais
-enfin je ne saurais te retenir et tâcherai de m'en tirer comme je
-pourrai. Pars, Fédia, pour les quatre coins du monde. Je ne veux pas te
-violenter.
-
-Basmanof ne put dissimuler davantage. Gâté par ses précédentes relations
-avec Ivan, il laissa éclater sa fureur.
-
---Merci, sire, dit-il, merci de ton hospitalité, merci de chasser ton
-serviteur comme un vieux chien. Je raconterai tes gracieusetés,
-ajouta-t-il imprudemment, dans toute la Russie. Que d'autres te servent
-comme t'a servi Fédia! J'ai commis bien des péchés à ton service, hormis
-un seul, celui de la sorcellerie.
-
-Ivan Vasiliévitch continuait à sourire, mais à ce dernier mot son visage
-changea.
-
---La sorcellerie, demanda-t-il avec une surprise prête à se changer en
-colère, mais qui est-ce qui ici a recours à la sorcellerie?
-
---Mais ton Viazemski, répondit Basmanof, en soutenant le regard du Tzar.
-Oui, continua-t-il sans se troubler par l'expression menaçante d'Ivan,
-tu es seul, paraît-il, à ignorer que lorsqu'il va à Moscou, il va, la
-nuit, dans la forêt faire des sortiléges au moulin et, s'il en fait, ce
-n'est évidemment qu'au détriment de ta majesté.
-
---Mais comment le sais-tu? demanda le Tzar en plongeant sur Basmanof un
-regard scrutateur.
-
-Cette fois Basmanof eut peur.
-
---Je ne l'ai appris qu'hier de ses valets, dit-il précipitamment; si je
-l'avais su plus tôt, j'en aurais aussitôt informé ta majesté.
-
-Le Tzar se mit à réfléchir.
-
---Va, dit-il, après un court silence, j'examinerai cette affaire, mais
-ne quitte pas la Sloboda sans mon ordre.
-
-Basmanof sortit, content d'avoir semé dans l'esprit d'Ivan un germe de
-soupçon sur l'un de ses rivaux, mais très-préoccupé de la froideur du
-souverain.
-
-Peu après, le Tzar passa de sa chambre à coucher dans celle des
-réceptions et, entouré d'opritchniks, se mit à écouter les boyards
-arrivés de Moscou et d'autres villes. Après leur avoir donné ses ordres,
-causé avec quelques-uns d'entre eux des affaires de l'État, des
-relations avec les puissances étrangères, des mesures à prendre pour
-arrêter l'invasion tatare, Ivan demanda s'il n'y en avait pas encore qui
-sollicitassent une audience.
-
---Le boyard Droujina Morozof, répondit un stolnik, se prosterne à tes
-yeux et te supplie de lui permettre de se présenter devant toi.
-
---Morozof! dit Ivan, il n'est donc pas brûlé dans l'incendie? Le vieux
-chien a la vie dure. J'ai mis un terme à sa disgrâce; il n'a qu'à
-entrer.
-
-Le stolnik sortit, puis la foule des courtisans s'écarta et Droujina
-Andréevitch, soutenu par deux amis, s'approcha du Tzar et tomba à ses
-genoux.
-
-Tous n'avaient d'yeux que pour le vieux boyard. Son visage était pâle,
-amaigri; son front portait la balafre faite par le sabre de Viazemski,
-mais ses yeux enfoncés avaient conservé leur expression ordinaire de
-fermeté et ses sourcils froncés dénotaient la même obstination.
-Contrairement à l'étiquette de la Cour, son costume était _modeste_.
-Ivan regardait Morozof sans prononcer une parole. Celui qui savait lire
-dans le regard du Tzar y découvrait sans peine une haine cachée et la
-joie de voir son ennemi terrassé, mais celui qui ne le connaissait pas
-pouvait le croire bienveillant.--Droujina Andréevitch, dit-il avec
-solennité mais douceur, je t'ai remis dans mes bonnes grâces, pourquoi
-ces vêtements sombres?
-
---Sire, répondit Morozof toujours à genoux, il ne convient pas que celui
-auquel les opritchniks ont brûlé la maison et enlevé la femme se couvre
-de brocart. Sire, continua-t-il, d'une voix ferme, je viens te demander
-justice contre ton opritchnik Athanase Viazemski.
-
---Lève-toi, dit le Tzar, et expose-moi tes griefs. Si un des miens t'a
-fait tort, je l'en punirai quand même il serait de mes plus proches.
-
---Sire, continua Morozof sans se lever, fais venir Viazemski; qu'il te
-réponde devant moi.
-
---Ta demande est juste, dit le Tzar après un moment de réflexion. Le
-prévenu doit savoir ce que dit le plaignant. Qu'on amène Viazemski. Et
-vous, dit-il en s'adressant aux commensaux de Morozof qui s'étaient
-reculés, soulevez votre boyard, faites-le asseoir sur un banc; qu'il
-attende l'accusé.
-
-Plus de deux mois s'étaient écoulés depuis la destruction de la maison
-de Morozof. Viazemski avait eu le temps de guérir ses plaies. Il
-résidait comme auparavant à la Sloboda, mais ignorant le sort d'Hélène
-qu'aucun de ses émissaires n'était parvenu à découvrir, il était encore
-plus sombre que naguère, n'apparaissait que rarement au palais sous
-prétexte de faiblesse, n'assistait plus aux festins et plusieurs avaient
-cru remarquer en lui des signes de folie. Son abstention des prières et
-des joies communes déplaisait à Ivan; mais, sachant l'insuccès de
-l'enlèvement de la boyarine, il attribuait la conduite de Viazemski aux
-tourments de la passion et était indulgent pour lui. Cependant, depuis
-sa conversation avec Basmanof, Viazemski lui parut suspect. La plainte
-de Morozof lui offrait une bonne occasion pour éclaircir ses soupçons;
-c'est pourquoi il l'accueillit avec plus de bienveillance que les
-courtisans ne s'y attendaient.
-
-Viazemski ne tarda pas à paraître. Son extérieur était aussi bien
-changé. Il semblait avoir vieilli de plusieurs années, ses traits
-étaient tirés, sa vie semblait s'être concentrée dans ses yeux brillants
-et anxieux.
-
---Approche, Athanase, dit le Tzar, et toi aussi, Droujina; expose ta
-plainte, parle sans crainte, raconte comment les choses se sont passées.
-
-Droujina Andréevitch s'approcha du Tzar au même instant que Viazemski;
-mais ne daignant pas le regarder, il exposa en détail toutes les
-circonstances de l'attaque.
-
---Est-ce ainsi que cela a eu lieu? demanda le Tzar en se tournant du
-côté de Viazemski.
-
---Oui, dit Viazemski, étonné de l'interrogation du Tzar qui n'ignorait
-rien de cela depuis longtemps.
-
-Le visage d'Ivan Vasiliévitch se rembrunit.
-
---Comment as-tu pu commettre cela? dit-il en jetant sur Viazemski un
-regard sévère; est-ce que je permets à mes opritchniks de piller?
-
---Tu sais, sire, répondit Viazemski, encore plus étonné, que ce n'est
-pas par mon ordre que la maison a été saccagée et que si j'ai enlevé la
-boyarine ce n'est qu'avec ton autorisation.
-
---C'est moi qui t'ai autorisé? dit le Tzar en appuyant sur chaque mot.
-Quand t'ai-je autorisé?
-
-Ici Viazemski comprit que c'était en vain qu'il voulait s'appuyer sur
-l'allusion que le Tzar lui avait faite pendant le festin, allusion par
-laquelle il s'était cru en droit d'enlever Hélène violemment. Ne
-devinant pas encore le but que pouvait avoir le Tzar de se rétracter, il
-sentit qu'il devait changer de système de défense. Il ne s'y décida pas
-par pusillanimité et pour conserver une vie qui courait toujours des
-périls avec le caractère mobile du Tzar, mais parce qu'il n'avait pas
-encore abandonné tout espoir de retrouver Hélène et que pour arriver à
-ce résultat aucun effort ne lui coûtait.
-
---Soit, dit-il, je suis coupable devant toi, tu ne m'as pas autorisé à
-enlever la boyarine. Voici comment cela s'est passé. Tu m'as envoyé à
-Moscou pour annoncer à Morozof qu'il rentrait en grâce. Tu sais qu'il
-m'en voulait depuis longtemps, car j'avais recherché sa femme. Lorsque
-j'arrivai chez lui, il résolut avec Nikita Sérébrany de m'assassiner.
-Après dîner, ils tombèrent sur moi à l'improviste avec leurs valets,
-nous nous défendîmes; la boyarine, connaissant le caractère de son mari,
-eut peur de rester avec lui et me pria de l'emmener. Elle est partie de
-son plein gré; dans la forêt, mes blessures me firent perdre
-connaissance; pendant mon évanouissement, elle disparut je ne sais
-comment. Sans doute, Morozof l'a retrouvée, l'a cachée ou peut-être l'a
-fait périr. Ce n'est pas à lui de se plaindre de moi, c'est moi, au
-contraire, qui me plains, père, de ce qu'il a porté la main sur moi sous
-son propre toit avec Sérébrany.
-
-Le Tzar ne s'attendait pas à cette volte-face. La calomnie était
-évidente, mais il ne convenait pas à Ivan de la démasquer. Pour la
-première fois, Morozof leva les yeux sur son ennemi.
-
---Tu mens, chien maudit! dit-il en le toisant des pieds à la tête,
-chacune de tes paroles est un absurde mensonge; je suis prêt à certifier
-mon innocence en baisant la croix. Sire, ordonne à ce damné de me rendre
-mon épouse Hélène Dmitriévna à laquelle je suis légitimement uni selon
-les canons de la sainte Église.
-
-Ivan regarda Viazemski.--Qu'as-tu à répondre à cela? lui demanda-t-il en
-conservant l'extérieur impartial du juge.
-
---Je l'ai déjà déclaré, sire, j'ai emmené Hélène sur sa propre prière.
-Le sang que je perdais me fit perdre connaissance, mes gens me
-trouvèrent évanoui: je n'avais plus auprès de moi ni mon cheval ni la
-boyarine; on me transporta au moulin, chez le sorcier; il arrêta mon
-sang. Je ne sais rien de plus.
-
-Viazemski ne se doutait pas qu'en parlant du moulin il fortifiait les
-soupçons que Basmanof avait semés dans son esprit; Ivan ne fit pas
-semblant d'attacher une grande importance à ce détail, mais il en prit
-bonne note pour en user au besoin et continua à garder son sang-froid.
-
---Tu as entendu, dit-il à Viazemski, Morozof est prêt à témoigner sur la
-croix de la vérité de ses paroles. Comment te justifieras-tu auprès de
-lui?
-
---Le boyard est libre de me calomnier, répondit Viazemski, déterminé à
-se défendre jusqu'au bout, de mon coté je baiserai la croix.
-
-Un murmure parcourut l'assistance. Tous les opritchniks savaient comment
-avait eu lieu l'attaque et, quelqu'endurcis qu'ils fussent au crime, peu
-d'entre eux se seraient décidés à un faux serment. Ivan lui-même fut
-surpris du cynisme de Viazemski, mais il comprit à l'instant même qu'il
-pouvait en profiter pour perdre Morozof qu'il abhorrait, en conservant
-en même temps l'apparence d'un jugement équitable.
-
---Frères, dit-il, en s'adressant à l'assistance, vous êtes témoins que
-je n'ai cherché qu'à découvrir la vérité. Je n'ai pas l'habitude de
-condamner sans justification. Mais dans une même cause, les deux parties
-ne peuvent pas baiser la croix; l'un des deux commettrait un parjure. Je
-suis un bon pasteur, je dois empêcher mes brebis de s'égarer, je ne puis
-laisser personne perdre son âme. Que le jugement de Dieu décide entre
-Morozof et Viazemski! Je les somme de se rencontrer ici dans dix jours
-sur la place Rouge. Qu'ils y viennent chacun accompagné de leurs avocats
-et de leurs répondants. Celui auquel Dieu aura donné la victoire sera
-justifié devant moi; celui qui n'aura pas supporté le combat, quand même
-il en sortirait vivant, sera immédiatement mis à mort par la main du
-bourreau.
-
-Cette décision produisit sur l'assistance une profonde impression. Aux
-yeux de la plupart, elle équivalait pour Morozof à une condamnation à
-mort. Il était impossible de supposer que le vieux boyard pourrait avoir
-le dessus sur le jeune et vigoureux Viazemski. Tous s'attendaient qu'il
-allait décliner le duel, demander au moins à y être remplacé. Mais
-Morozof salua le Tzar et dit d'une voix tranquille:--Sire, qu'il soit
-fait selon ta volonté. Je suis vieux et malade, il y a longtemps que je
-n'ai porté d'armure, mais dans le jugement de Dieu c'est le bon droit
-qui l'emporte. J'ai confiance en Dieu, il ne m'abandonnera pas, il
-manifestera à tes yeux et à ceux de tout le monde l'iniquité de mon
-adversaire.
-
-Lorsque Viazemski entendit la sentence du Tzar, il se sentit tout joyeux
-et ses yeux éclataient d'espoir, mais l'assurance de Morozof le troubla
-un peu. Il se souvint que, selon l'opinion générale, dans ces sortes de
-combats Dieu accorde toujours la victoire du bon côté et il douta de son
-succès. Cependant, refoulant son trouble momentané, il salua également
-le Tzar et dit:--qu'il soit fait selon ta volonté, sire!
-
-Allez, dit Ivan, chercher des répondants, dans dix jours, au lever du
-soleil, soyez tous deux sur la place Rouge et malheur à celui qui ne
-soutiendra pas le combat!
-
-Jetant sur tous deux un profond et indéfinissable regard, le Tzar se
-leva, rentra dans ses appartements intimes, et Morozof sortit du palais
-avec une grande dignité, accompagné de ses amis, sans regarder les
-opritchniks qui l'entouraient.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXX
-
-L'ENSORCELLEMENT DU FER.
-
-
-Le lendemain Viazemski alla à Moscou.
-
-En toute autre occurrence, à la veille d'un duel, il n'aurait compté que
-sur sa force et son adresse, mais ici il s'agissait d'Hélène! Ce duel
-n'était pas un duel ordinaire, c'était un jugement de Dieu, le prince
-avait conscience de sa forfaiture; quelque méprisable que lui parût
-Morozof dans une simple rencontre, il redoutait dans celle-ci la colère
-divine, il craignait qu'au moment fatal ses mains ne fussent paralysées.
-Cette crainte était d'autant plus forte qu'il souffrait encore de ses
-récentes blessures et qu'il ressentait par moment une extrême lassitude.
-Le prince ne voulut rien négliger pour s'assurer la victoire; il résolut
-de recourir au célèbre meunier, de lui demander une herbe quelconque, de
-rendre par quelque sortilége ses coups immanquables.
-
-Pensif et anxieux, il traversait la forêt au pas, se courbant de temps
-en temps jusqu'au pommeau de sa selle pour reconnaître les sentiers
-envahis par l'herbe. Après bien des détours, il se trouva sur un chemin
-mieux battu, reconnut des signes aux arbres et lança son cheval au trot.
-Bientôt il entendit le bruit de la roue. En s'approchant du moulin il
-distingua des voix humaines. Il s'arrêta, descendit de cheval et,
-l'ayant attaché à un noisetier, il se dirigea à pied vers le moulin. A
-la cage était attaché un cheval richement harnaché. Le meunier
-discourait avec un homme de haute taille, dont Viazemski ne put voir les
-traits parce qu'il lui tournait le dos en s'apprêtant à monter en selle.
-
---Tu seras satisfait, boyard, lui disait le meunier en inclinant
-affirmativement la tête. Tu rentreras de nouveau dans les faveurs du
-Tzar et que le tonnerre m'écrase immédiatement si Viazemski et tous tes
-concurrents ne sont pas réduits en poussière! Sois tranquille, il n'y en
-a pas qui puisse résister à l'herbe tirlitch.
-
---C'est bien, répondit le visiteur en se mettant en selle, souviens-toi
-de notre pacte, vieux diable, si je ne réussis pas, je te pends comme un
-chien.
-
-Il parut à Viazemski que cette voix ne lui était pas inconnue, mais la
-roue faisait un tel bruit qu'il ne put la reconnaître.
-
---Comment ne réussirais-tu pas? continua le meunier en saluant
-profondément; seulement ne te sépare pas du tirlitch et, lorsque tu
-parleras au Tzar, regarde-le bien gaiement dans le blanc des yeux,
-hardiment, sans crainte, fais-lui des plaisanteries comme auparavant et
-que je sois anathème si tu ne rentres pas de nouveau en faveur!
-
-Le cavalier tourna son cheval et effleura Viazemski sans le remarquer.
-
-Le prince reconnut Basmanof et frémit de jalousie. Uniquement préoccupé
-d'Hélène, il ne prêta aucune attention aux paroles du meunier mais,
-lorsqu'il entendit prononcer son nom, il crut voir dans Basmanof un
-nouveau et imprévu rival. Le meunier suivit des yeux Basmanof, s'assit
-sur un banc et se mit à compter ses pièces d'or. Il souriait en les
-passant d'une main dans une autre, lorsque soudain une lourde main
-s'appesantit sur son épaule. Le vieillard frissonna, se redressa et
-faillit mourir de peur lorsque ses yeux se rencontrèrent avec les yeux
-noirs de Viazemski.
-
---Sur quoi, sorcier, discourais-tu avec Basmanof?
-
---Ba... ba... batiouchka, balbutia le meunier qui sentait ses jambes
-fléchir, prince Athanase Ivanovitch, comment te portes-tu?
-
---Parle! s'écria Viazemski, en saisissant le meunier par la gorge et en
-le traînant vers la roue, parle, que disiez-vous de moi?
-
-Et il poussait le vieillard jusque sous la roue.
-
---Mon bienfaiteur, lui dit le meunier, je te dirai tout, laisse-moi
-seulement le temps de faire pénitence.
-
---Pourquoi Basmanof est-il venu te trouver?
-
---Pour avoir des herbes. Je savais que tu étais là, je savais que tu
-pouvais tout entendre; c'est pour cela que j'ai parlé plus haut afin que
-tu ne pusses pas ignorer que Basmanof cherchait ta perte.
-
-Viazemski repoussa le meunier du gouffre. Le vieillard comprit qu'il
-avait essuyé son premier feu.
-
---Comme tu es donc colère! dit-il en se relevant; je te répète que je
-savais que tu étais près; je t'attends depuis ce matin.
-
---Mais que désire donc Basmanof? demanda le prince d'un ton radouci.
-
-Le meunier avait réussi à reprendre complétement ses sens.
-
---Vois, dit-il, en donnant à sa figure une expression de franchise,
-Basmanof se plaint de ce que le Tzar ne l'aime plus et que c'est toi,
-Godounof, et Maliouta, qui êtes seuls en faveur. Il a insisté pour que
-je lui donne du tirlitch afin que vous tombiez en disgrâce et qu'il
-rentre en faveur. Que pouvais-je faire? Il me mettait le couteau à la
-gorge, je ne pouvais lutter avec lui. Je lui ai donné une racine, mais
-une racine qui ne vaut rien, pour en être quitte. Il n'y a pas danger
-que je lui donne du tirlitch pour qu'il te remplace dans la faveur du
-Tzar.
-
---Que le diable l'emporte! dit avec indifférence Viazemski. Il m'importe
-peu que le Tzar l'aime ou non. Ce n'est pas pour cela que je suis venu
-ici. As-tu appris quelque chose sur la boyarine?
-
---Absolument rien, mon bienfaiteur. J'ai dit à tes courriers qu'il n'y a
-pas moyen de rien savoir. Je me suis donné bien de la peine. J'ai passé
-sept nuits de suite à regarder sous la roue. J'ai vu la boyarine dans la
-forêt, seule avec un vieillard; elle était bien triste, le vieillard
-cherchait à la consoler; puis l'eau s'est troublée et je n'ai plus rien
-aperçu.
-
---Avec un vieillard? C'était donc Morozof? son mari?
-
---Non, cela ne devait pas être son mari: Morozof est plus fort et ce
-n'était pas son costume. Celui-ci portait un caftan ordinaire et non de
-boyard; ce devait être un homme du commun.
-
-Viazemski se mit à réfléchir. Vieillard! dit-il soudain, sais-tu
-ensorceler les sabres?
-
---Comment ne pas le savoir? mais qu'as-tu besoin, batiouchka, que le
-sabre tranche ou s'émousse au premier coup?
-
---Qu'il tranche, bien entendu!
-
---C'est qu'on peut aussi jeter un sort sur le sabre de l'adversaire afin
-qu'il s'émousse ou se brise...
-
---Je n'ai pas besoin de m'occuper du sabre de mon adversaire, mais du
-mien. Je dois me battre en champ clos et il faut absolument que je tue
-mon adversaire, tu entends.
-
---Je comprends, batiouchka, comment ne pas comprendre?
-
-Et le vieillard commença à réfléchir: Contre qui doit-il se battre? qui
-sont ses ennemis? Serait-ce contre Basmanof? je ne le pense pas, car il
-vient d'en parler avec un profond mépris et le prince n'est pas un homme
-qui sache dissimuler ses pensées. Contre Sérébrany? mais le meunier
-savait que Sérébrany avait été jeté en prison et que les brigands l'en
-avaient fait sortir. Ce n'était donc pas Sérébrany. Restait Morozof. Il
-avait pu provoquer Viazemski à cause de l'enlèvement de sa femme. Il est
-vrai que Morozof était bien vieux et que, dans un combat pareil, il
-pourrait se faire remplacer. Donc, conclut le meunier, c'est contre
-Morozof ou son remplaçant que Viazemski doit se battre.
-
---Permets-moi, dit-il, de battre l'eau pour reconnaître ton ennemi.
-
---Fais comme tu sais, répondit Viazemski en s'asseyant sur un vieux
-tronc.
-
-Le meunier apporta un grand baquet, le remplit d'eau et le plaça à côté
-du prince.
-
---Eh! eh! dit-il en se courbant sur le baquet et en y fixant ses yeux,
-je vois ton ennemi, seulement je n'y comprends rien, car il me semble
-fort décrépit. Tiens, à présent je te vois aussi, vous vous approchez
-l'un de l'autre...
-
---Eh bien? demanda Viazemski cherchant en vain à voir quelque chose.
-
---Les anges sont pour le vieillard, continua le meunier mystérieusement,
-comme tout étonné de ce qu'il voyait; le ciel est pour lui, il ne sera
-pas aisé d'ensorceler ton sabre.
-
---Et personne n'est pour moi? demanda le prince avec un frisson
-involontaire.
-
-Le meunier fixait l'eau de plus en plus attentivement; il paraissait
-réellement voir quelque chose et quelque chose qui le glaçait
-d'effroi.--Toi aussi, dit-il à voix basse, tu as des défenseurs... voilà
-l'eau qui se trouble, je ne vois plus rien.
-
-Il leva la tête; de grosses gouttes de sueur perlaient son front.--Toi
-aussi tu as des défenseurs, murmura-t-il timidement; on pourra
-ensorceler tes armes.
-
---Voici, dit le prince, en tirant un lourd sabre du fourreau,
-ensorcelle-moi cela!
-
-Le meunier rassembla ses forces, puis creusa avec ses mains une fosse et
-y enfonça la poignée du sabre. Après avoir réuni de la terre à l'entour,
-de sorte que le sabre fut placé verticalement, il se mit à marcher en
-rond, en récitant à demi-voix: Le soleil s'est levé sur la mer de
-Khvaline, la lune éclaire la grande ville en pierres, c'est dans cette
-grande ville en pierres que ma mère m'a donné le jour et, en me mettant
-au jour, elle m'a dit: sois invulnérable, mon enfant, aux flèches et aux
-glaives, aux lutteurs et aux guerriers. Ma mère m'a ceint d'un glaive
-enchanté. Tourne et siffle, mon glaive enchanté; tourne et siffle comme
-tourne la meule du moulin; brise et coupe cuivre, fer, acier, hache,
-chair et os. Que les coups rebondissent sur toi comme le caillou
-rebondit sur l'eau et que tu n'en reçoives pas la moindre écorchure!
-J'ensorcelle le serviteur Athanase, je le ceins du glaive enchanté. Je
-n'ai plus rien à ajouter, mon oeuvre est achevée.
-
-Il retira le sabre, le présenta au prince, en secouant la terre qui
-couvrait la poignée et en l'essuyant soigneusement avec le pan de son
-habit:
-
---Prends-le, dit-il, prince Athanase Ivanovitch, il te servira, pourvu
-que ton adversaire n'ait pas plongé le sien dans l'eau sainte.
-
---Et s'il l'a plongé?
-
---Il n'y a rien à faire. Il n'y a pas de fer enchanté qui tienne contre
-l'eau sainte. Cependant, on peut atténuer son effet. Je te donnerai de
-l'herbe bleue du marais, porte-la dans un petit sac à ton cou, cela
-détournera de toi les yeux de ton ennemi.
-
---Donne l'herbe bleue, dit Viazemski.
-
---Volontiers, je n'ai rien à refuser à ta grâce.
-
-Le vieillard entra dans sa hutte et en rapporta quelque chose de cousu
-dans un chiffon.
-
---Elle me coûte cher cette herbe, dit-il en faisant mine de n'abandonner
-qu'à regret ce chiffon; si tu savais comme il est difficile d'en
-cueillir! En allant la chercher au marais, aux heures sombres, on est
-accablé d'inexprimables terreurs.
-
-Le prince prit l'objet cousu et jeta au meunier une bourse pleine de
-pièces d'or.
-
---Que Dieu te récompense! dit le vieillard en s'inclinant profondément.
-Permets-moi de te dire encore un mot; d'ici au combat, n'entre pas dans
-l'église, n'entends pas la messe, car sans cela tout mon enchantement
-peut disparaître.
-
-Viazemski ne répondit rien et se dirigea vers l'endroit où il avait
-attaché son cheval, mais soudain il s'arrêta:
-
---Peux-tu savoir sûrement, dit-il, lequel de nous restera vivant?
-
-Le meunier se troubla.
-
---Ce doit être toi. Comment ne serait-ce pas toi? Je te l'ai déjà dit,
-ce n'est pas par le glaive que tu es destiné à périr.
-
---Regarde encore une fois dans le baquet.
-
---Qu'y a-t-il à voir? ce n'est plus possible, l'eau est toute trouble.
-
---Puise de l'eau fraîche, dit impérativement Viazemski.
-
-Le meunier se soumit à contre-coeur.
-
---Eh bien! que vois-tu? demanda le prince avec impatience.
-
-Le vieillard se pencha sur le baquet avec une visible répugnance.--Je ne
-vois ni toi ni ton ennemi, dit-il en pâlissant, je vois une place
-remplie de monde, plusieurs têtes sont plantées sur des perches; plus
-loin un bûcher s'éteint et des ossements humains sont enchaînés à des
-pieux.
-
---Quelles sont ces têtes plantées sur des perches? demanda Viazemski en
-cherchant à dominer une terreur involontaire.
-
---Je ne distingue pas, tout s'est de nouveau troublé, il n'y a que le
-bûcher qui étincelle et je ne sais quels os qui flottent au poteau...
-
-Le vieillard releva la tête avec effort, il paraissait ne détacher
-qu'avec difficulté ses regards du baquet. Il avait des mouvements
-convulsifs, la sueur coulait de son front; il se traîna en gémissant
-jusqu'à un banc et s'y affaissa. Viazemski rejoignit son cheval, sauta
-en selle et se dirigea, tout pensif, vers Moscou.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXI
-
-LE JUGEMENT DE DIEU.
-
-
-En l'absence de Viazemski, Maliouta avait été chargé d'une affaire
-importante. Le Tzar lui avait ordonné de saisir les domestiques les plus
-intimes du prince Athanase Ivanovitch et de les torturer habilement pour
-savoir si leur maître allait pratiquer des sortiléges au moulin, combien
-de fois il s'y était rendu et ce qu'il complotait contre le Tzar.
-
-La majeure partie des domestiques n'avoua rien, mais plusieurs ne purent
-endurer la question et déclarèrent tout ce qu'il plut à Maliouta de
-mettre dans leur bouche. Ils déclarèrent que le prince allait au moulin
-pour perdre le Tzar, qu'il avait pris des empreintes de ses pas et les
-avait brûlées; quelques-uns même assurèrent que Viazemski travaillait à
-mettre le prince Vladimir Andréevitch sur le trône. Quelque absurdes que
-fussent ces déclarations, elles étaient soigneusement notées par les
-greffiers et communiquées au Tzar. Celui-ci y ajoutait-il foi? Dieu le
-sait! Toujours est-il qu'il recommanda sévèrement à Maliouta de cacher à
-Viazemski la véritable cause de l'emprisonnement de ses domestiques et
-de se borner à lui dire qu'on les avait soupçonnés d'être compromis dans
-un vol fait au trésor.
-
-Leurs déclarations étaient pleines de contradictions. Ivan fit appeler
-Basmanof pour que celui-ci lui répétât tout ce qu'il prétendait tenir
-des gens de Viazemski. On ne trouva pas Basmanof dans la Sloboda. Il
-était parti la veille pour Moscou; le Tzar se mit fort en colère de ce
-qu'il avait osé s'absenter malgré sa défense. Maliouta en profita pour
-faire naître dans l'esprit du Tzar des soupçons sur Basmanof lui
-même.--Qui sait, fit observer Skouratof, dans quel but il t'a désobéi?
-Peut-être s'entend-il avec Viazemski et ne l'a-t-il dénoncé que pour
-masquer plus sûrement son jeu?
-
-Le Tzar ordonna à Maliouta de garder là-dessus un profond silence et de
-ne pas laisser voir à Basmanof, à son retour, que son absence avait été
-remarquée.
-
-Sur ces entrefaites vint le jour désigné pour le combat singulier. Avant
-l'aube, la populace accourut sur la place Rouge; les fenêtres étaient
-remplies de spectateurs, les toits en étaient couverts. La nouvelle de
-ce combat s'était répandue dans les environs. Les noms illustres des
-combattants avaient attiré une foule nombreuse; bien du monde était venu
-même de Moscou pour voir auquel des deux combattants Dieu allait donner
-la victoire.
-
---Poussez en avant,--disait un joueur de tympanon, élégamment vêtu, à
-son camarade, jeune gars fortement constitué, ayant un bon, mais niais
-visage,--poussez toujours, peut-être arriverons-nous jusqu'à la chaîne.
-Quelle foule! laissez-nous passer, orthodoxes; permettez aussi aux
-Vladimiriens de voir le jugement de Dieu.
-
-Mais ses tentatives demeurèrent vaines. La foule était si compacte
-qu'avec la meilleure volonté du monde il n'y avait pas moyen de la
-percer.
-
---Mais va donc, marsouin! reprit le joueur de tympanon en poussant son
-camarade dans les reins, est-ce que tu ne sais donc pas te faire jour?
-
---Et pourquoi? répondit le gars d'une voix traînante. Toutefois il donna
-dans la foule un coup de ses larges épaules. Il s'éleva des cris, des
-vociférations, mais les deux camarades s'avancèrent sans y prêter la
-moindre attention.
-
---Plus à droite, disait le plus âgé; pourquoi penches-tu à gauche,
-imbécile? Pousse là-bas où tu vois briller les lances.
-
-La place qu'il indiquait était celle qui était préparée pour le Tzar
-lui-même. C'était une estrade en bois, recouverte de drap pourpre; on y
-avait placé le fauteuil du Tzar et les lances qui y brillaient étaient
-celles des opritchniks qui entouraient constamment Sa Majesté. D'autres
-opritchniks veillaient à la chaîne, qui limitait le champ clos; ils
-retenaient la foule avec leurs hallebardes et l'empêchaient de s'en trop
-approcher.
-
-A force de pousser, le joueur de tympanon et son vigoureux camarade
-arrivèrent jusque-là.
-
---Où grimpez-vous? s'écria un opritchnik en levant sur eux sa
-hallebarde.
-
-Le jeune gars ouvrit la bouche et, ne sachant que répondre, se tourna
-vers son compagnon. Celui-ci ôta son petit feutre, orné d'un galon d'or
-et d'une plume de paon, et, saluant deux fois de suite jusqu'à la
-ceinture l'opritchnik, il lui dit:--Permettez, honorables seigneurs, à
-des joueurs de Vladimir de voir le jugement de Dieu. Nous arrivons de
-Vladimir exprès pour cela. Permettez-nous de rester, honorables
-seigneurs.
-
-Et souriant finement il faisait briller des dents blanches à travers une
-barbe noire.
-
---Soit! dit l'opritchnik, il ne vous serait pas d'ailleurs facile de
-reculer; restez-là, mais ne vous avancez pas, car je vous fends la
-cervelle.
-
-Dans l'enceinte réservée on voyait se promener les avocats et les
-répondants des deux parties. On y remarquait aussi un boyard et un
-okolnitchi, assistés de deux secrétaires, chargés du cérémonial. L'un
-des secrétaires tenait le Soudebnik de Vladimir Gousef, publié par le
-grand-prince Ivan III et discutait les différents cas que pouvait
-présenter le combat, lorsque leur discussion fut interrompue par des
-cris: le Tzar arrive! le Tzar arrive! et toutes les têtes se
-découvrirent.
-
-Entouré d'une multitude d'opritchniks, Ivan Vasiliévitch ne descendit de
-cheval qu'au pied de l'estrade; il la gravit lentement, salua le peuple
-et s'affaissa sur le fauteuil avec l'air d'un homme qui se prépare à un
-spectacle intéressant. Derrière et à côté de lui se tenaient debout les
-courtisans.
-
-En ce moment les cloches de toutes les églises de la Sloboda se mirent
-en branle et, par deux chemins opposés, Viazemski et Morozof entrèrent
-dans le champ clos, tous deux armés en guerre. Morozof portait une
-armure composée de plaques d'acier avec des incrustations d'argent; ses
-brassards, ses gants et ses cuissards étaient à l'avenant. Son casque
-était noir et argent. Une fine cotte de mailles descendait de ce casque
-sur les épaules et était agrafée sur la poitrine par des plaques
-d'argent. A sa ceinture de couleurs variées était pendu un glaive dans
-un fourreau monté en argent. Au pommeau de la selle était suspendue une
-hache d'armes, signe du commandement, autrefois inséparable compagne du
-boyard dans ses glorieux combats, aujourd'hui trop lourde pour sa main.
-Il montait un cheval gris de fer à large poitrail, couvert d'une
-chabraque de velours cerise ornée de plaques d'argent. A l'armure
-d'acier qui protégeait le front du coursier pendaient des glands en soie
-cerise entremêlés de fils d'argent; un gland semblable mais plus grand
-pendait sur le poitrail. Une chaîne en argent, à mailles plates de
-différentes grandeurs, servait de brides et de rênes. Le cheval avançait
-en levant très-haut ses jambes protégées par des genouillères d'argent
-et en dressant fièrement sa tête; lorsque Morozof l'arrêta à environ
-cinq sagènes de son adversaire, il se mit à remuer son épaisse crinière
-qui tombait jusqu'au sol, à ronger son mors et à fouiller le sable du
-pied avec impatience en montrant chaque fois les clous brillants de ses
-larges fers. Ce coursier puissant semblait être fait exprès pour son
-majestueux cavalier, sa crinière blanche s'harmonisait avec la barbe
-blanche du boyard.
-
-L'armure de Viazemski était infiniment plus légère. Souffrant encore de
-ses récentes blessures, il n'avait pas voulu mettre de cuirasse et avait
-préféré une souple cotte de mailles en forme de tunique. Son col et ses
-manches étincelaient de pierres précieuses. Au lieu d'un casque élevé,
-le prince avait un petit casque en fer d'une courbe gracieuse, à bordure
-d'or, surmonté d'une gerbe d'épis d'or ornés de saphirs. Ce casque était
-muni d'une flèche, destinée à garantir le visage; mais, toujours
-téméraire, Viazemski, au lieu d'abaisser cette flèche, l'avait relevée
-jusqu'à la gerbe d'or qui lui servait de cimier, de manière à laisser à
-découvert sa pâle figure et sa barbe foncée. La flèche apparaissait
-comme une plume d'or élégamment plantée sur la coiffure d'acier.
-
-Le cheval d'Athanase Ivanovitch était un argamak alezan doré, couvert,
-de la tête à la queue, de grelots d'argent. Au lieu de chabraque, une
-peau de léopard recouvrait ses reins; son front était protégé par une
-plaque d'argent sur laquelle brillaient d'énormes saphirs montés en or;
-ses jambes étaient fines et nerveuses, il n'était pas ferré, un grelot
-d'argent était attaché à chacun de ses pieds. Il y avait déjà quelque
-temps qu'on entendait sur la place le hennissement sonore de l'argamak.
-Maintenant, la tête haute, les narines ouvertes, la queue relevée, il
-avançait d'un pas léger, effleurant à peine le sol, à la rencontre du
-cheval de Morozof; mais, lorsque le prince rassembla les rênes pour
-éviter celui-ci, son cheval fit un écart et eût franchi la chaîne si
-Viazemski ne l'eût adroitement ramené à sa place. Le cheval se cabra
-alors et, tournant sur ses pieds de derrière, il allait se renverser
-lorsque le prince, portant son corps en avant et rendant la bride,
-enfonça dans les flancs de sa monture ses éperons acérés. Le cheval fit
-un saut et devint immobile. Pas un poil de sa crinière ne bougeait; ses
-yeux, injectés de sang, jetaient des regards obliques et sur sa peau
-transparente on voyait trembler le réseau de ses veines gonflées.
-
-Lorsque Viazemski parut, bruyant et brillant, comme dans une auréole de
-diamants et d'or, le joueur de tympanon ne put contenir son admiration,
-mais son admiration se rapportait plus au cheval qu'au cavalier.
-
---Quel cheval! s'écriait-il en prenant sa tête des deux mains dans un
-accès d'enthousiasme, quel cheval! jamais je n'en ai vu de pareil; il
-m'en a cependant bien passé devant les yeux. Quel dommage, ajouta-t-il
-mentalement, qu'il ne se soit pas égaré vers la mare maudite!
-
---Dis-donc, continua-t-il gaiement en donnant un coup de coude à son
-compagnon, dis-donc, imbécile, lequel des deux chevaux te va-t-il plus
-au coeur?
-
---Celui-là, répondit le gars en désignant du doigt le cheval de Morozof.
-
---Celui-là, et pourquoi celui-là?
-
---Pourquoi? parce qu'il est plus solide, répondit le gars nonchalamment.
-
-Le joueur de tympanon partit d'un éclat de rire, mais en ce moment
-retentit la voix des hérauts d'armes.
-
---Orthodoxes, proclamaient-ils aux quatre coins du champ-clos, le
-jugement de Dieu va commencer entre le prince Athanase Viazemski et le
-boyard Droujina Morozof, par suite de plaintes portées pour coups et
-blessures, déshonneur et rapt. Orthodoxes, priez la très-sainte Trinité
-qu'elle accorde la victoire au bon droit!
-
-La place devint muette, tous les spectateurs faisaient le signe de la
-croix; le boyard préposé à l'observation des règles du combat s'approcha
-du Tzar et lui dit:
-
---Ordonnes-tu, sire, de commencer le combat?
-
---Commencez! dit Ivan.
-
-Le boyard, l'okolnitchi, les répondants, les avocats, les secrétaires se
-placèrent de côté. Le boyard fit un signe, les adversaires tirèrent
-leurs armes. Au second signe, ils devaient fondre l'un sur l'autre,
-mais, à l'extrême surprise de tous les spectateurs, Viazemski chancela
-sur sa selle et lâcha ses rênes. Il fût infailliblement tombé à terre si
-ses répondants et son conseiller ne fussent accourus et ne l'eussent pas
-aidé à descendre de cheval. Les hommes d'écurie s'empressèrent de
-retenir le cheval.
-
---Emmenez-le! dit Viazemski, en regardant autour de lui avec des yeux
-éteints, je me battrai à pied.
-
-Voyant le prince descendu de cheval, Morozof en fit autant et donna sa
-monture aux écuyers; son conseiller lui présenta un grand bouclier en
-cuir garni de cuivre, préparé pour le cas où le combat aurait lieu à
-pied. Le conseiller de Viazemski lui apporta également un bouclier en
-fer oxydé avec des ornements en or. Mais le prince n'eut pas la force de
-passer son bras dans le bouclier; ses jambes se dérobaient sous lui et
-il serait tombé, si on ne l'eût pas soutenu.
-
---Qu'as-tu, prince? demandèrent d'une seule voix son répondant et son
-conseiller en le regardant attentivement, remets-toi; quitter l'arène
-équivaudrait à être battu!
-
---Otez-moi cette armure! dit Viazemski d'une voix étranglée. L'herbe
-m'étouffe!
-
-Il jeta son casque, retira sa cotte de mailles et arracha de son sein le
-sachet qui contenait l'herbe bleue du marais.
-
---Sois maudit, sorcier! s'écria-t-il en jetant au loin ce sachet, sois
-maudit pour m'avoir trompé!
-
-Droujina s'approcha de Viazemski avec son épée nue.
-
---Rends-toi, chien, dit-il en levant son épée, avoue ta félonie.
-
-Les répondants et les conseillers s'interposèrent entre le prince et
-Morozof.
-
---Non! répondit Viazemski, et ses yeux reprirent leur première
-expression de méchanceté, il est encore trop tôt de me rendre. Tu m'as
-jeté un sort, vieux corbeau. Tu as plongé ton sabre dans l'eau sainte.
-Mais je me ferai remplacer et nous verrons alors qui aura le dessus.
-
-Une dispute s'éleva entre les conseillers des deux parties; l'un
-affirmait que le jugement était prononcé en faveur de Morozof; l'autre
-soutenait qu'il ne pouvait y avoir de jugement puisqu'il n'y avait pas
-eu de combat.
-
-Le Tzar avait remarqué le mouvement de Viazemski et s'était fait
-apporter le sachet qu'il avait jeté. Après l'avoir examiné avec
-curiosité et défiance, il appela Maliouta:
-
---Conserve cela, lui dit-il à voix basse. Et maintenant, dit-il à haute
-voix, qu'on m'amène Viazemski!
-
---Eh bien! Athanase, lui dit-il lorsqu'il se fut approché de lui, il
-paraît que tu n'es pas de taille à lutter avec Morozof?
-
---Sire, répondit le prince dont le visage était couvert d'une pâleur
-mortelle, mon adversaire m'a jeté un sort. En outre, depuis que j'ai été
-blessé, je n'ai pu endosser d'armure. Mes plaies se sont rouvertes; vois
-comme mon sang a percé ma cotte de mailles. Permets-moi, sire, d'appeler
-un amateur à ma place.
-
-La demande de Viazemski était irrégulière. Celui qui ne voulait pas
-combattre en personne, devait le déclarer d'avance. Une fois dans
-l'arène, on ne pouvait plus se faire remplacer. Mais le Tzar avait en
-vue la perte de Morozof et y consentit.
-
---Appelle un amateur, dit-il, il se trouvera peut-être quelqu'un de plus
-vaillant que toi, mais, si personne ne se présente, Morozof aura eu
-raison et tu seras livré au bourreau.
-
-On aida Viazemski à s'éloigner et, selon son désir, des crieurs
-parcoururent le long de la chaîne en criant:
-
---Qui veut, parmi les habitants de la Sloboda, de Moscou ou d'autres
-lieux, se mesurer arec Morozof? Qui veut se battre pour le prince
-Viazemski? Sortez, combattants volontaires, sortez pour Viazemski!
-
-Mais tout faisait silence et personne ne se présenta.
-
---Venez, braves combattants, reprirent les crieurs. Le prince promet
-tout son patrimoine à celui qui tuera Morozof et, si c'est un homme du
-peuple, il lui donnera tout son or!
-
-Personne ne répondait; tous savaient que la cause de Morozof était
-juste. Malgré toute sa haine pour Droujina, le Tzar allait prononcer le
-jugement en sa faveur, lorsqu'on entendit tout à coup des cris.
-
---Il vient un amateur!
-
-Et Mathieu Khomiak apparut dans l'enceinte.
-
---Hoida! dit-il en faisant pirouetter son sabre en l'air. Approche,
-boyard, je représente Viazemski.
-
-A la vue de Khomiak, Morozof, tenant toujours son glaive nu, s'adressa
-avec dépit aux régulateurs du combat:
-
---Je ne me bats pas, dit-il fièrement, avec un mercenaire. Il ne
-convient pas au boyard Morozof de se mesurer avec un valet d'écurie de
-Grichka Skouratof.
-
-Et, remettant son glaive dans son fourreau, il s'approcha de l'estrade
-du Tzar.
-
---Sire, dit-il, tu as permis à mon adversaire de se faire remplacer;
-permets-moi donc aussi d'opposer un mercenaire à un mercenaire, ou fais
-remettre l'épreuve à un autre jour.
-
-Quelque avide que fût Ivan Vasiliévitch de la perte de Morozof, sa
-demande était trop juste pour n'y pas faire droit. Le Tzar ne voulait
-pas montrer de la partialité dans un jugement de Dieu.
-
---Appelle un amateur, dit-il avec colère; si tu n'en trouves pas,
-bats-toi ou reconnais tes torts et marche au supplice.
-
-Pendant ce temps, Khomiak se promenait le long de la chaîne en faisant
-tourner son sabre et en se moquant des spectateurs.--Voilà bien des
-corbeaux qui se sont réunis, disait-il, et il n'y a pas parmi vous un
-seul faucon! Personne de vous n'entrera donc en lice afin que je puisse
-essayer mon sabre et divertir le Tzar! Il paraît qu'à force de battre le
-blé, vous vous êtes démanché les bras! A force d'être étendus sur la
-paille, vous vous êtes enfoncé les côtes.
-
---Ah! démon, dit à demi-voix le joueur de tympanon, je te rosserais
-joliment si j'avais mon sabre! Regarde, dit-il à son camarade en le
-poussant, le reconnais-tu?
-
-Mais celui-ci n'entendait pas; il avait la bouche ouverte et il semblait
-dévorer Khomiak des yeux.
-
---Eh bien! continua Khomiak, il paraît qu'il n'y a pas d'amateurs! Vous
-n'êtes que des mesureurs d'archines, des vendeurs de kalatches et de
-chiffons! qui veut se mesurer avec moi?
-
---Moi, dit subitement le gars et, saisissant à deux mains la chaîne, il
-la fit passer si vivement sur sa tête que les pieux qui la soutenaient
-faillirent tomber. Il se trouva ainsi dans l'arène, et semblait lui-même
-étonné de sa témérité.
-
---Qui es-tu? lui demanda le boyard préposé au champ-clos.
-
---Qui je suis? dit-il et, réfléchissant un peu, il sourit.
-
-Le boyard répéta sa question.
-
---Mais Mitka, répondit-il candidement et comme s'il ne comprenait rien à
-cette question.
-
---Merci, mon gaillard, lui dit Morozof, merci de venir défendre le bon
-droit. Si tu as le dessus sur mon adversaire, je ne marchanderai pas ta
-récompense. On ne m'a pas complétement dévalisé; grâce à la bonté
-divine, il me reste encore assez pour te récompenser.
-
-Khomiak avait déjà rencontré Mitka à la mare maudite; il l'y avait vu
-assommer un cheval d'un coup de bâton; mais dans cette mêlée, il n'avait
-pas distingué son visage qui n'avait d'ailleurs rien de remarquable; il
-ne savait donc pas à qui il allait avoir affaire.
-
---Avec quoi veux-tu te battre? demanda le même boyard, regardant avec
-curiosité le nouveau champion complétement désarmé.
-
---Avec quoi? répéta Mitka et il se retourna, cherchant des yeux le
-joueur de tympanon comme pour lui demander conseil. Mais celui-ci avait
-changé de place; Mitka avait beau regarder, il ne pouvait le découvrir.
-
---Eh bien! lui dit le boyard, prends un sabre, revêts une armure et
-mets-toi en place.
-
-Mitka, troublé, regardait toujours de tous côtés. Cela amusait
-infiniment le Tzar.
-
---Qu'on lui donne des armes, ordonna-t-il, nous allons voir comment il
-va s'en tirer.
-
-On apporta une armure à Mitka, mais il eut beau faire tous ses efforts,
-il ne put passer son bras dans le brassard et le casque était si petit
-pour sa tête qu'il ne couvrait que son sommet. Accoutré de cette façon,
-Mitka, de plus en plus embarrassé, se retournait à droite et à gauche,
-espérant toujours retrouver son compagnon et lui demander avis.
-
-Le Tzar se mit à éclater de rire. Son exemple fut suivi d'abord, par les
-opritchniks, puis par tous les spectateurs.
-
---Qu'avez-vous à vous écorcher la gorge? dit Mitka avec humeur, je n'ai
-pas besoin de votre bonnet et de cette chemise de fer pour rosser ce
-drôle. Et il montra du doigt Khomiak, tout en retirant sa cotte de
-mailles.
-
-Les éclats de rire redoublèrent.
-
---Mais avec quoi vas-tu donc te battre? demanda le boyard.
-
-Mitka se gratta la nuque.
-
---N'auriez-vous pas un gourdin? demanda-t-il d'un ton traînard aux
-opritchniks.
-
---Quel est cet imbécile! lui répartirent-ils. D'où sort-il? Crois-tu que
-nous nous battons comme des paysans, avec des bûches?
-
-Mais la figure de Mitka récréait le Tsar; il défendit qu'on le renvoyât.
-
---Qu'on lui donne un gourdin, dit-il, qu'il se batte à sa manière.
-
-Khomiak se fâcha.
-
---Sire, s'écria-t-il, ne permets pas à un paysan d'insulter ton
-serviteur. J'ai toujours servi avec honneur ta Majesté comme opritchnik
-et je ne me suis jamais battu à coups de bâton.
-
-Mais le Tzar était en veine de gaîté.
-
---Tu te battras avec ton sabre, dit-il, et que le gars se batte à sa
-manière. Qu'on lui donne un gourdin. Nous allons voir comment un paysan
-va défendre Morozof.
-
-On apporta plusieurs gourdins. Mitka les examina lentement, les pesa les
-uns après les autres, puis s'adressant directement au Tzar:--N'y en
-a-t-il pas de plus solides? dit-il de sa voix traînante en regardant le
-Tzar dans le blanc des yeux.
-
---Apportez-lui un timon, dit le Tzar tout joyeux de l'effet qu'allait
-produire ce timon.
-
-Quelques instants après, Mitka tournait réellement dans ses mains un
-énorme timon que les opritchniks avaient détaché d'un chariot qui se
-trouvait sur la place.
-
---Eh bien! celui-là va-t-il? demanda le Tzar.
-
---Cela peut aller, répondit Mitka. Et, saisissant le timon par un bout,
-il le fit pirouetter au-dessus de sa tête avec une telle force qu'il
-souleva un tourbillon de poussière.
-
---Quel démon! murmurèrent les opritchniks.
-
-Le Tzar se tourna vers Khomiak:
-
---Avance, toi, dit-il impérieusement. Nous allons voir, ajouta-t-il avec
-ironie, comment tu t'en tireras avec ce paysan.
-
-Pendant ce temps, Mitka retroussait ses manches, crachait dans ses deux
-mains et, saisissant le timon, il le secouait en regardant Khomiak. Sa
-timidité avait disparu.
-
---Eh bien! te mets-tu en garde, oui ou non? lui cria-t-il résolument. Je
-vais t'apprendre à voler les fiancées!
-
-La situation de Khomiak, en face de l'instrument bizarre et de la force
-herculéenne de Mitka, était des plus critiques. Le peuple sympathisait
-évidemment avec ce dernier et commençait à railler Khomiak. La
-perplexité de l'écuyer récréait le Tzar; il jouissait de ce spectacle
-comme d'une chasse à l'ours et ordonna de commencer le combat.
-
-Mitka leva son timon et se mit à le faire tournoyer au-dessus de sa
-tête, en s'approchant de Khomiak par une série de sauts obliques. C'est
-en vain que Khomiak s'efforçait de saisir une seconde favorable pour
-appliquer à Mitka un coup de sabre; il avait assez à faire pour éviter
-le terrible timon qui, décrivant de grands cercles autour de Mitka, le
-rendait invulnérable.
-
-A l'extrême joie des assistants et au grand divertissement du Tzar,
-Khomiak ne tarda pas à reculer et à ne plus songer qu'à son salut; mais
-Mitka, pareil à un ours, le poursuivait de ses sauts obliques et ne
-cessait pas de faire siffler comme un ouragan le timon au-dessus de sa
-tête.
-
---Je t'apprendrai à voler les fiancées! répétait-il, de plus en plus
-animé, cherchant à atteindre Khomiak tantôt à la tête, tantôt aux
-jambes.
-
-La sympathie des spectateurs pour Mitka commença à se manifester par des
-exclamations et ne tarda pas à se changer en enthousiasme.
-
---Oui, oui! criait le peuple, oubliant la présence du Tzar, arrange-le!
-courage, mon gaillard, venge Morozof et le bon droit!
-
-Mais Mitka ne songeait nullement à Morozof.
-
---Je t'apprendrai à voler les fiancées! hurlait-il en continuant à faire
-tournoyer le timon et en poursuivant Khomiak, qui faisait des gambades
-désespérées pour esquiver l'effrayante massue. Les opritchniks qui
-gardaient la chaîne étaient souvent obligés, pour l'éviter, de se
-courber jusqu'à terre.
-
-Soudain un coup sourd retentit et Khomiak, atteint au flanc, fut lancé à
-quelques sagènes et tomba lourdement à terre, les bras en croix.
-
-Des cris de joie s'élevèrent de toutes parts.
-
-Mitka s'élança sur Khomiak et se mit en devoir de l'étrangler.
-
---Assez! assez! s'écrièrent les opritchniks.
-
-Maliouta se baissa vivement à l'oreille du Tzar.
-
---Sire, dit-il d'une voix haletante, arrête ce diable; Khomiak est le
-meilleur des opritchniks.
-
---Tirez cet imbécile par les jambes, cria le Tzar, jetez-lui des seaux
-d'eau sur la tête, mais ne lui faites pas de mal!
-
-C'est à grande peine que les opritchniks réussirent à faire lâcher prise
-à Mitka.
-
-Lorsqu'ils relevèrent Khomiak, il n'était déjà plus en vie. Pendant
-qu'ils étaient occupés à l'examiner, le joueur de tympanon se glissa à
-côté de Mitka et le tira par le pan de son habit.
-
---Suis-moi, brute, lui dit-il dans l'oreille, si tu ne veux pas laisser
-ici ta tête.
-
-Et tous deux disparurent dans la foule affolée.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXII
-
-LE TALISMAN DE VIAZEMSKI.
-
-
-Le Tzar fit appeler Morozof.
-
-La place redevint muette; tous regardaient le Tzar en retenant leur
-haleine.
-
---Droujina, dit majestueusement Ivan en se levant, le jugement de Dieu
-t'a justifié à mes yeux. Dieu a permis qu'en terrassant ton adversaire
-tu prouves à tous la justice de ta cause; aussi ma bienveillance ne te
-fera-t-elle plus défaut. Ne quitte pas la Sloboda sans mon autorisation.
-Mais ce n'est que la moitié de l'affaire, ajouta-t-il d'une voix
-lugubre. Qu'on m'amène Viazemski.
-
-Lorsque celui-ci s'avança, le Tzar le dévisagea avec une indéfinissable
-expression.
-
---Athanase, lui dit-il enfin, tu sais que je tiens ma parole. J'avais
-décidé que celui de vous deux qui dans sa personne ou dans celle de son
-remplaçant serait vaincu en champ-clos, recevrait la mort. Ton
-remplaçant a été vaincu, Athanase!
-
---Eh bien! Sire, répondit résolument le prince, ordonne qu'on me tranche
-la tête.
-
-Un sourire étrange se dessina sur les lèvres d'Ivan.
-
---Trancher la tête, dit-il d'une voix où la colère dominait l'ironie, tu
-t'imagines donc qu'on ne fera que te trancher la tête? Cela pourrait
-être si tu n'étais uniquement coupable qu'envers Morozof, mais tu as à
-me répondre d'autres crimes. Maliouta, donne-moi son sachet.
-
-Et, prenant des mains de Maliouta le sachet que Viazemski avait jeté à
-terre, Ivan le leva en l'air.--Et ceci, dit-il en jetant un regard
-terrible sur Viazemski, qu'est-ce que c'est?--Le prince voulut
-s'excuser, le Tzar ne lui en laissa pas le temps.--Sujet traître et
-félon, s'écria-t-il d'une voix qui fit courir le frisson dans les veines
-de tous les assistants, félon infâme! je t'ai approché de mon trône, je
-t'ai élevé, comblé de faveurs. Comment as-tu reconnu tout cela? Dans la
-fange de ton coeur, tu as nourri, comme des serpents, des pensées
-traîtresses contre moi, le Tzar! Tu as eu recours à des sortiléges et ce
-n'est que pour atteindre plus sûrement ton but que tu m'as demandé de
-t'inscrire dans les opritchniks. Car, qu'est-ce que les opritchniks?
-continua Ivan en regardant autour de lui et en élevant la voix pour être
-entendu de tous. Je suis placé par Dieu à la tête du peuple orthodoxe
-pour le cultiver comme le maître de la vigne. Mes boyards, ma douma, mes
-okolnitchis ont refusé de m'aider dans cette oeuvre, ils ont médité ma
-perte; j'ai repris alors ma vigne de leurs mains, je l'ai confiée à
-d'autres et ces autres sont les opritchniks. J'en fais maintenant juge
-tout le monde: que mérite un invité qui arrive au festin sans être
-revêtu d'habits de fête? Comment s'expriment à son sujet les Saintes
-Écritures? «Après lui avoir lié les mains et les pieds, prenez-le et
-jetez-le dans les ténèbres où on n'entend que des pleurs et des
-grincements de dents!»
-
-Ivan parla ainsi et le peuple écoutait en silence ce nouveau commentaire
-de la parabole de l'Évangile; il n'aimait pas Viazemski, mais il était
-cependant ému de cette chute subite du puissant favori. Pas un
-opritchnik n'osa aventurer une syllabe pour la défense de Viazemski; la
-terreur était peinte sur tous les visages. Seul Maliouta paraissait
-n'éprouver aucune émotion; ses yeux sanguinaires laissaient voir qu'il
-était disposé à exécuter sans délai les ordres du Tzar. Il n'y avait que
-la physionomie de Basmanof qui exprimât une joie féroce, qu'il
-s'efforçait vainement de masquer par de l'indifférence.
-
-Viazemski jugea inutile de s'excuser. Il connaissait Ivan. Il se prépara
-à supporter courageusement les tortures qui l'attendaient; il tint à se
-montrer ferme et digne.
-
---Emmenez-le, dit le Tzar; je lui ferai infliger le même supplice qu'au
-brigand qui a osé s'introduire dans ma chambre à coucher et qui attend
-ma vengeance. Quant au sorcier qu'il fréquentait, qu'on le trouve et
-qu'on l'amène à la Sloboda. La question lui fera faire des aveux. La
-fureur du prince de ce monde est grande,--continua Ivan en levant les
-yeux au ciel,--pareil au lion rugissant, il rôde autour de moi cherchant
-à me dévorer et il trouve des complices même parmi mes proches. Mais
-j'ai confiance en Dieu et, avec son aide, je ne permettrai pas à la
-trahison de s'implanter en Russie.
-
-Ivan descendit de l'estrade, monta à cheval et rentra au palais escorté
-par une troupe silencieuse d'opritchniks.
-
-Maliouta s'approcha de Viazemski une corde à la main.
-
---Pardonne-moi, prince, lui dit-il avec un méchant sourire en lui liant
-les mains, nous autres valets, nous ne faisons qu'exécuter les
-ordres!--Et, assisté de sa garde, il emmena le prince en prison.
-
-Le peuple se dispersa en silence en ne parlant qu'à demi-voix de ce
-qu'il venait de voir et d'entendre, et la place, naguère si pleine de
-monde, redevint déserte.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIII
-
-LE TALISMAN DE BASMANOF.
-
-
-On appliqua la question à Viazemski, on ne parvint par aucune souffrance
-à lui arracher une seule parole. Il supporta avec une force de volonté
-inouïe les atroces tortures au moyen desquelles Maliouta voulait lui
-faire reconnaître le crime de lèse-majesté. Soit orgueil, soit mépris,
-soit que la vie lui fût devenue odieuse, il ne chercha même pas à
-atténuer l'effet de la délation de Basmanof en disant qu'il l'avait
-rencontré lui-même au moulin.
-
-Par ordre du Tzar, le meunier fut arrêté et secrètement conduit à la
-Sloboda; on ne le mit pas immédiatement à la question.
-
-Basmanof attribua le résultat de sa dénonciation à la vertu du
-_tirlitch_, qu'il ne quittait pas, et il doutait d'autant moins de la
-puissance de cette herbe qu'Ivan ne paraissait avoir sur lui aucun
-soupçon, le taquinait comme par le passé et continuait à lui témoigner
-de la bienveillance. Débarrassé de son principal rival, se voyant
-grandir dans la faveur du Tzar, ignorant l'emprisonnement du meunier,
-Basmanof devint plus arrogant que jamais. Suivant la recommandation du
-sorcier, il regardait hardiment le Tzar dans le blanc des yeux,
-plaisantait librement avec lui et répondait impudemment à ses
-plaisanteries. Ivan souffrait tout cela patiemment.
-
-Un jour qu'il faisait avec ses favoris (et Basmanof avec son père
-étaient du nombre) une de ses promenades habituelles dans les
-monastères, le Tzar, après avoir assisté à la messe, entra chez
-l'igoumène et daigna s'asseoir à sa table. Il était assis au réfectoire
-à la place d'honneur, sous les saintes images; tous ses favoris, sauf
-Maliouta qui ne faisait pas cette fois partie de la pieuse expédition,
-étaient adossés le long des murs; l'igoumène apportait, sur la table,
-avec force inflexions, du miel, diverses confitures, des jattes de lait
-fumant et des oeufs frais. Le Tzar était en bonne veine; il goûtait de
-chaque plat, plaisantait avec affabilité, discourait sur les choses
-sacrées. Il était plus familier que jamais avec Basmanof, ce qui ne
-faisait qu'augmenter la confiance de celui-ci dans la vertu infaillible
-du _tirlitch_.
-
-Tout à coup on entendit le pas d'un cheval.
-
---Féodor, dit le Tzar, vois un peu qui nous arrive là?
-
-Basmanof n'avait pas eu le temps d'atteindre la porte lorsqu'elle
-s'ouvrit et Maliouta apparut. L'expression de sa figure était
-mystérieuse; une joie féroce brillait dans ses yeux.
-
---Entre, Maliouta, dit amicalement le Tzar, quelle nouvelle nous
-apportes-tu?
-
-Maliouta franchit le seuil et, après avoir échangé un coup d'oeil avec
-le Tzar, il se mit à honorer les saintes images.
-
---D'où viens-tu? demanda le Tzar, comme s'il ne se fût nullement attendu
-à le voir.
-
-Mais Maliouta ne se pressait pas de répondre. Il salua le Tzar et
-s'approcha de l'igoumène.--Ta sainte bénédiction, mon père! lui dit-il
-en s'inclinant et en jetant en même temps un regard oblique sur
-Basmanof, qui fut subitement saisi d'un mauvais pressentiment.
-
---D'où viens-tu? répéta le Tzar en clignant de l'oeil à Maliouta.
-
---De la prison, Sire, où j'ai fait subir la torture au sorcier.
-
---Eh bien? demanda le Tzar, en jetant sur Basmanof un regard à la
-dérobée.
-
---Il bredouille toujours, il est difficile de le comprendre. Cependant,
-lorsque nous nous sommes mis à lui briser les articulations, nous avons
-fini par comprendre ceci: «Viazemski n'était pas le seul qui me
-visitait; Féodor Basmanof est venu aussi, il m'a pris une herbe qu'il
-porte au cou.»
-
-Maliouta lança de nouveau un regard oblique sur Basmanof.
-
-Celui-ci n'avait plus figure humaine. Son arrogance avait complétement
-disparu.
-
---Père, dit-il en faisant un suprême effort pour paraître calme, le
-sorcier me calomnie pour se venger de ce que je l'ai dénoncé à ta
-Majesté.
-
---Et lorsque nous avons commencé à lui brûler la plante des pieds,
-continua Maliouta, il nous a déclaré que cette racine était nécessaire à
-Basmanof pour jeter un sort sur ta santé.
-
-Ivan fixa sur Basmanof un regard qui le fit chanceler.
-
---Batiouchka Tzar, lui dit-il, comment peux-tu te fier aux radotages de
-ce meunier? Si je m'étais concerté avec lui, je ne te l'aurais pas
-dénoncé.
-
---Nous allons voir. Déboutonne ton caftan, nous allons voir ce que tu as
-au cou.
-
---Que voulez-vous que j'aie, sinon la croix et des médailles? dit
-Basmanof d'une voix qui avait perdu son assurance.
-
---Déboutonne ton caftan! répéta Ivan Vasiliévitch.
-
-Basmanof défit convulsivement le haut de son vêtement. Voici, dit-il au
-Tzar en lui présentant une chaîne avec des images. Mais le Tzar eut le
-temps de remarquer un cordon de soie passé au cou de Basmanof.--Et
-qu'est-ce que ceci? dit-il en défaisant lui-même l'agrafe de saphir qui
-retenait la chemise de Basmanof et en retirant le cordon avec un sachet.
-
---Ceci, balbutia Basmanof, en faisant un effort désespéré, c'est,
-Sire..., la bénédiction maternelle...
-
---Voyons la bénédiction maternelle.--Ivan passa le sachet à
-Griazny.--Découds-moi cela, dit-il.
-
-Griazny donna au sachet un coup de couteau et répandit quelque chose sur
-la table.
-
---Eh bien, qu'est-ce que cela? demanda le Tzar.
-
-Tous se baissèrent avec curiosité sur la table et constatèrent des
-racines mêlées à des os de grenouilles. L'igoumène fit un immense signe
-de croix.
-
---C'est avec cela que ta mère t'a béni? demanda Ivan en ricanant.
-
-Basmanof tomba à ses pieds.--Pardonne, sire, à ton esclave, s'écria-t-il
-saisi de frayeur. Ton indifférence me déchirait le coeur; pour rentrer
-en faveur auprès de toi, j'ai demandé au meunier cette racine. C'est le
-_tirlitch_, Sire! Le meunier me l'a donné pour que tu me rendes tes
-bonnes grâces, mais, Dieu le sait, je n'ai jamais conspiré contre toi.
-
-Et les os de crapaud? demanda Ivan, jouissant du désespoir de Basmanof,
-dont l'impudence l'ennuyait depuis longtemps.
-
---Je n'en savais rien, Sire, Dieu m'en est témoin!
-
-Ivan Vasiliévitch se tourna vers Maliouta.--Tu dis que le sorcier a
-avoué que Basmanof venait chez lui pour me jeter un sort?
-
---Oui, Sire.--Et Maliouta se tordit la bouche tout rayonnant du malheur
-de son ancien ennemi.
-
---Que veux-tu, Fedioucha, continua le Tzar en plaisantant, il faut te
-confronter avec le sorcier. On lui a déjà appliqué la question; il faut
-en goûter à ton tour, car sans cela on dira que le Tzar la fait subir
-aux paysans et ménage ses opritchniks.
-
-Basmanof se traîna aux pieds d'Ivan.--Mon radieux soleil, s'écria-t-il,
-en saisissant le bas de la robe du Tzar, ne me perds pas. Souviens-toi
-comme je t'ai servi, comme je ne me suis refusé à aucun de tes caprices.
-
-Ivan se détourna.
-
-Basmanof au désespoir se précipita vers son père.--Mon père, dit-il à
-travers ses sanglots, suppliez le Tzar de m'accorder la vie! Qu'on me
-donne, non plus une robe de femme, mais un vêtement de fou! Je serai
-heureux de servir de bouffon à Sa Majesté!
-
-Mais le vieux Basmanof était inaccessible même au sentiment de la
-paternité. Il craignait, en venant au secours de son fils, de tomber
-lui-même en disgrâce.--Arrière, dit-il en repoussant son fils, arrière,
-impur! Celui qui conspire contre le souverain n'est plus mon fils! va où
-t'envoie Sa Majesté!
-
---Saint igoumène, hurla Basmanof en se traînant des genoux de son père
-vers le moine, saint igoumène, intercédez pour moi!
-
-Mais l'igoumène était lui-même plus mort que vif; il tenait ses yeux
-attachés à la terre et tremblait de tous ses membres.
-
---N'importune pas le père igoumène, dit froidement Ivan. S'il le faut,
-il chantera pour toi un _De profundis_.
-
-Basmanof jeta autour de lui un regard suppliant, mais il ne rencontra
-que des visages hostiles ou terrifiés.
-
-Alors une métamorphose s'opéra dans son coeur. Il comprit qu'il ne
-pouvait éviter la torture, que celle-ci équivalait à la mort; il comprit
-qu'il n'avait plus rien à ménager et cette conviction lui rendit
-courage. Il se leva, se redressa et, passant sa main dans sa ceinture,
-il regarda Ivan avec un sourire insolent: Sire, lui dit-il, en secouant
-ses longs cheveux et en faisant sonner ses boucles d'oreilles, je vais
-par ton ordre à la torture et à la mort. Laisse-moi te remercier une
-dernière fois pour toutes tes caresses. Je n'ai rien comploté contre
-toi, mais tous mes péchés sont les tiens. Lorsqu'on me conduira au
-supplice, je les raconterai tous au peuple. Et toi, père igoumène,
-écoute maintenant ma confession...
-
-Les opritchniks, son père lui-même ne le laissèrent pas continuer; ils
-l'entraînèrent dans la cour, où Maliouta le garrotta sur un cheval et
-l'emmena à la Sloboda.
-
---Tu vois, père, dit Ivan à l'igoumène, combien je suis entouré
-d'ennemis connus et cachés! Priez Dieu pour moi, indigne, afin qu'il me
-permette d'achever ce que j'ai commencé, afin que, nonobstant mes
-nombreux péchés, je puisse extirper la trahison.
-
-Le Tzar se leva et, après avoir fait le signe de la croix devant les
-images, il demanda à l'igoumène sa bénédiction. L'igoumène et toute la
-communauté accompagnèrent en tremblant le Tzar jusqu'à la clôture, où
-ses écuyers tenaient en bride des chevaux richement harnachés; et,
-longtemps après que le Tzar et sa suite eurent disparu dans un nuage de
-poussière et qu'on n'entendait plus le sabot des chevaux, les moines
-étaient encore à la même place, les yeux baissés, n'osant lever la tête.
-
-
-
-
-XXXIV
-
-LE CAFTAN DU FOU.
-
-
-Dans le courant de la même matinée, deux stolniks se présentèrent devant
-Morozof, toujours retenu à la Sloboda, pour l'inviter à la table du
-Tzar.
-
-Lorsque Droujina Andréevitch arriva au palais, les salles étaient
-remplies d'opritchniks, les tables étaient garnies et des serviteurs,
-richement vêtus, préparaient la châle. Le boyard vit qu'il était seul
-invité et en augura que le Tzar voulait l'honorer particulièrement. Les
-cloches du palais se mirent en branle, les clairons retentirent, le Tzar
-entra avec un visage bienveillant et affable, suivi de l'archimandrite
-de Tchoudovo, de Basile Griazny, d'Alexis Basmanof, de Boris Godounof et
-de Maliouta Skouratof. Après avoir reçu et rendu des saluts, le Tzar
-prit sa place et chacun prit la sienne selon son grade; il n'en restait
-plus qu'une vacante, au-dessous de Godounof.
-
---Assieds-toi, boyard Droujina, lui dit aimablement le Tzar en désignant
-la place vide.
-
-La figure de Morozof devint pourpre.
-
---Sire, répondit-il, comme Morozof s'est conduit jusqu'ici, ainsi il se
-conduira jusqu'à sa mort. Je suis trop vieux pour changer d'habitudes.
-Disgracie-moi de nouveau, éloigne-moi de toi, mais je ne m'asseoirai pas
-au-dessous de Godounof.
-
-Tout le monde se regarda étonné, mais le Tzar s'attendait à cette
-réponse. L'expression de sa figure resta calme.
-
---Boris, dit-il à Godounof, il y aura bientôt deux ans, je t'ai livré
-Droujina pour une pareille réponse. Il paraît que c'est à moi de changer
-mes habitudes. Je ne dois plus apparemment gouverner les boyards, mais
-me laisser gouverner par eux. Je ne suis plus maître dans mon humble
-demeure. Il faudra que je la quitte piteusement et que je me retire bien
-loin avec mes gens. Tu verras, Boris, qu'ils me chasseront, moi, pauvre
-malheureux, de mon logis, comme ils m'ont chassé de Moscou!
-
---Sire, dit humblement Godounof, désireux de tirer Morozof de ce mauvais
-pas,--ce n'est pas à nous mais à toi de décider tout ce qui a rapport
-aux places que chacun doit occuper. Les vieillards tiennent à leurs
-habitudes; n'en veux pas à Morozof de ce qu'il tient aux anciennes
-coutumes; permets-moi de m'asseoir au-dessous de lui: à ta table, toutes
-les places sont bonnes.
-
-Et Godounof se levait déjà pour changer de place, lorsqu'un regard
-d'Ivan le fit se rasseoir.--Le boyard Droujina est en effet très-vieux,
-dit-il tranquillement.
-
-Cette modération, en face d'une désobéissance flagrante, remplit l'âme
-des assistants d'une attente inquiète. Tout le monde sentait qu'il se
-préparait quelque chose d'extraordinaire, personne ne devinait comment
-éclaterait la colère du Tzar, dont on voyait les signes précurseurs dans
-un tremblement nerveux qui traversait son visage comme le reflet d'un
-lointain éclair. Toutes les poitrines étaient oppressées comme à
-l'approche d'un orage.
-
---Oui, reprit Ivan, le boyard Droujina est très-vieux mais son esprit
-est demeuré jeune. Il aime à plaisanter. Moi aussi j'aime à rire et ne
-suis pas ennemi de la gaieté dans les loisirs que nous laissent les
-affaires et la prière. Or, depuis que mon fou Notgef est trépassé,
-personne ne me divertit plus. Ce métier semble plaire à Morozof; comme
-je lui ai promis ma faveur, je l'élève à la dignité de mon premier fou.
-Apportez ici le caftan du fou et mettez-le à Morozof.
-
-Le tremblement nerveux se dessina davantage sur la face d'Ivan, mais sa
-voix resta calme.
-
-Morozof était resté immobile à sa place, comme frappé de la foudre. De
-pourpre il devint livide, tout son sang afflua au coeur, ses yeux
-lançaient des éclairs et ses épais sourcils se froncèrent d'une façon si
-menaçante que la figure du vieux boyard parut encore plus terrible que
-celle du Tzar. Il n'en croyait pas ses oreilles; il ne pouvait imaginer
-que le Tzar voulût le déshonorer publiquement, lui, Morozof, le fier
-guerrier dont les anciens services et la vaillance étaient connus de
-tout le monde. Il demeurait silencieux, immobile, comme s'il attendait
-que le Tzar retirât ses paroles. Mais celui-ci avait mûri cette idée
-depuis le moment où Basmanof, pour éviter la torture, lui avait proposé
-de devenir son fou: cette scène était préméditée. A un signe d'Ivan,
-Basile Griazny se leva et s'approcha de Droujina en tenant un vêtement
-bigarré, mi-partie de brocart et de drap grossier, fait de morceaux
-rajustés, couvert de grelots et de clochettes.
-
---Revêts ceci, dit Griazny, le grand Tzar t'honore du caftan de son
-défunt fou Notgef.
-
---Arrière, s'écria Morozof en repoussant Griazny, n'ose pas toucher le
-boyard Morozof, toi dont les ancêtres ont servi les miens en qualité de
-valets de chenil!
-
-Et se tournant vers Ivan:--Sire, dit-il, d'une voix tremblante
-d'indignation, retire tes paroles et fais-moi donner la mort: ma tête
-t'appartient mais non pas mon honneur!
-
-Ivan regarda les opritchniks.--Vous voyez bien que j'avais raison, il
-aime à plaisanter. Ne voilà-t-il pas que je ne suis plus libre
-d'investir quelqu'un d'une dignité!
-
---Sire, reprit Morozof, je te supplie, au nom du Dieu tout-puissant, de
-retirer tes paroles. Tu n'étais pas encore au monde lorsque ton défunt
-père m'honorait déjà. C'était lorsque, avec Khabar Simski, je battis les
-Tchouvaches et les Tchérémisses sur la Sviaga; lorsque, avec les princes
-Odoéfski et Mstislaviski, je chassai de l'Oka le khan de Crimée et
-préservai Moscou d'une invasion tatare. J'ai versé mon sang au service
-de ton père et au tien; je suis criblé de blessures. Je n'ai ménagé ma
-tête ni sur les champs de bataille, ni dans les conseils; c'est moi qui
-t'ai soutenu, toi et ta mère, contre les Chouiski et les Bielski. Je
-n'ai jamais ménagé que mon honneur et je n'ai jamais permis à qui que ce
-fût au monde d'y porter atteinte. Est-ce bien toi qui viendrais
-aujourd'hui déshonorer mes cheveux blancs? Est-ce toi qui voudrais
-insulter l'ancien et fidèle serviteur de ton père? Ordonne qu'on me
-tranche la tête; j'irai avec joie à l'échafaud comme autrefois j'allais
-avec joie aux combats!
-
-Tout le monde se taisait, ému par les nobles paroles de Morozof. Au
-milieu de ce silence général, la voix d'Ivan se fit de nouveau entendre.
-
---Assez parlé, dit-il sévèrement et sa figure respirait la rage, ton
-stupide bavardage m'a prouvé que tu seras un excellent fou. Endosse le
-justaucorps et plus de raisonnements! Aidez-le, continua-t-il, en
-s'adressant aux opritchniks, il a l'habitude d'être servi.
-
-Si Morozof eût cédé ici, s'il se fût jeté humblement aux pieds du Tzar
-en le priant de lui faire grâce, il se peut qu'Ivan n'eût pas donné
-suite à sa terrible plaisanterie. Mais l'attitude de Droujina était
-fière, sa voix était ferme, son caractère indomptable perçait même dans
-la prière qu'il venait d'adresser à Ivan et c'est ce que ce dernier ne
-pouvait supporter. Le Tzar ressentait une haine invincible pour tous les
-caractères forts; une des causes qui avaient déterminé la disgrâce de
-Viazemski était précisément son énergie.
-
-En un clin d'oeil les opritchniks enlevèrent l'habit de Morozof et le
-vêtirent de la veste aux grelots. Après les dernières paroles du Tzar,
-Morozof n'opposa plus aucune résistance. Il se laissa costumer et
-regarda, sans ouvrir la bouche, les opritchniks qui ajustaient en riant
-les plis de son vêtement de fou. Il se concentra en lui-même et se
-recueillit.
-
---Et le bonnet que vous avez oublié! s'écria Griazny en mettant sur la
-tête de Morozof une coiffure bariolée. Puis, il fit un pas en arrière
-et, le saluant profondément, il lui dit:--Droujina Morozof, nous te
-saluons et te complimentons sur ta nouvelle dignité. Divertis-nous comme
-nous divertissait ton prédécesseur.
-
-Morozof souleva la tête et parcourut du regard toute l'assemblée.--C'est
-bien, dit-il, d'une voix haute et ferme, j'accepte la nouvelle grâce du
-Tzar. Le boyard Morozof ne pouvait s'asseoir au-dessous de Godounof,
-mais la place du fou du Tzar est entre les Griazny et les Basmanof.
-Place au fou de sa majesté! laissez passer le fou et écoutez comment il
-va divertir le Tzar Ivan Vasiliévitch.
-
-Et d'un geste Morozof écarta les opritchniks. Il s'approcha alors de la
-table du Tzar, s'assit sur un banc en face d'Ivan avec un air de dignité
-aussi grand que si, au lieu de la veste d'un fou, il eût été revêtu d'un
-manteau royal.
-
---Comment donc te divertir, sire? demanda-t-il en appuyant ses coudes
-sur la table et en regardant le Tzar en face. Ce n'est pas facile, rien
-ne peut plus t'étonner. Quelles plaisanteries n'ont pas été faites en
-Russie depuis que tu y règnes! Tu te divertissais, lorsque encore
-adolescent, tu écrasais le peuple dans les rues sous les pieds de ton
-cheval; tu te divertissais lorsqu'à une chasse tu ordonnais à tes valets
-de chien d'égorger le prince Chouiski; tu te divertissais, lorsque les
-députés de Pskof, étant venus se plaindre de leur namiestnik, tu fis
-couler sur leurs barbes de la poix bouillante.
-
-Les opritchniks voulurent s'élancer sur Morozof: le Tzar les retint par
-un signe.
-
---Tout cela, continua Morozof, n'était que des amusements d'enfants qui
-t'ennuyèrent bientôt. Tu contraignis les hommes les plus marquants à se
-faire moines et tu outrageais leurs femmes et leurs filles. Cela ne
-tarda pas aussi à t'ennuyer. Alors tu choisis tes meilleurs serviteurs
-et tu les livras aux tortures. Cela fut plus amusant mais ne dura pas
-non plus longtemps. On ne peut pas toujours insulter le peuple et les
-boyards. Il fallait insulter l'église du Christ! tu as appelé à toi la
-canaille, tu l'as costumée en moines, tu t'es affublé toi-même d'un froc
-et alors aux assassinats de la journée succédait pendant la nuit le
-chant des psaumes. Couvert de sang, tu chantais, tu sonnais, tu as
-presque célébré la messe. Ce divertissement est le plus plaisant de tous
-ceux que tu as inventé jusqu'ici. Que te dire encore, sire? Comment
-encore te divertir? Je te dirai ceci: tandis que tu danses masqué avec
-les opritchniks, tandis que tu sonnes les matines et que tu t'abreuves
-de sang, Sigismond se prépare à t'attaquer à l'occident, les Allemands
-et les Tchoudes vont t'écraser au nord et les Tatars apparaissent à
-l'orient et au midi. La horde fondra sur Moscou et tu n'auras pas un
-seul voiévode pour sauver les choses saintes. Les églises brûleront avec
-les saintes reliques. Les temps de Baty reviendront, et toi, Tzar de
-toutes les Russies, tu te traîneras aux pieds du Khan et, à genoux, tu
-baiseras ses étriers...
-
-Morozof se tut.
-
-Personne n'avait interrompu son discours: il avait ôté à tous la
-respiration. Le Tsar écoutait le corps penché en avant, blême, les yeux
-flamboyants, l'écume aux lèvres. Il serrait convulsivement les bras de
-son fauteuil, il semblait craindre de perdre le moindre mot de Morozof;
-il les notait dans sa mémoire pour punir chacun par une torture
-particulière. Tous les opritchniks étaient pâles; personne ne se
-décidait à regarder le Tzar. Les yeux baissés, Godounof n'osait respirer
-pour ne pas attirer l'attention sur lui. Maliouta lui-même était mal à
-l'aise.
-
-Soudain Griazny saisit un couteau, se précipita vers Ivan et dit, en
-montrant Morozof:
-
---Permets-moi, sire, de lui fermer la gueule.
-
---N'ose pas, dit le Tzar, à peine intelligiblement et étouffant
-d'émotion, laisse le aller jusqu'au bout.
-
-Morozof promena fièrement son regard.
-
---Tu veux encore des facéties, sire? Soit! De tous tes fidèles
-serviteurs il n'en restait plus qu'un d'antique race; tu ajournais son
-supplice, soit que tu craignisses la colère divine, soit que tu n'eusses
-pas trouvé de torture digne de lui. Il vivait loin de toi dans la
-disgrâce; il semblait que tu pouvais l'oublier, mais tu n'oublies
-personne. Tu lui envoyas ton maudit Viazemski, pour qu'il brûlât sa
-maison et lui enlevât sa femme. Lorsqu'il vint te demander de juger
-Viazemski, tu l'obligeas à se battre espérant bien qu'il serait battu.
-Mais Dieu ne l'a pas permis, il a montré le bon droit. Qu'as-tu fait
-alors, sire? Alors, continua Morozof, et sa voix trembla et toutes tes
-sonnettes du caftan se mirent en branle, le vieux boyard ne te parut pas
-suffisamment insulté et tu résolus de le déshonorer d'une manière qui
-n'avait pas eu jusqu'ici d'exemple. Alors, s'écria Morozof en se levant
-et en repoussant la table, tu l'as revêtu de la veste d'un fou et lui as
-ordonné, à lui, qui a sauvé Toula et Moscou, de te divertir toi et toute
-cette canaille qui t'entoure!
-
-L'aspect du vieux voiévode était menaçant; il était debout, les bras
-étendus, au milieu des opritchniks frappés de stupeur. Le caractère
-grotesque de ses vêtements avait disparu. La foudre étincelait sous ses
-sourcils froncés. Sa barbe blanche tombait majestueusement sur sa
-poitrine qui avait reçu naguère bien des coups de l'ennemi et qui
-n'était maintenant recouverte que d'une étoffe bigarrée, et dans son
-regard irrité il y avait tant de dignité, tant de noblesse, qu'à côté de
-lui Ivan Vasiliévitch paraissait petit.
-
---Sire, reprit-il en élevant encore la voix, Morozof, ton nouveau fou
-est devant toi, écoute sa dernière plaisanterie! Tant que tu vivras, les
-lèvres du peuple russe demeureront scellées par la terreur; mais ton
-règne sauvage aura un terme, il ne restera plus sur la terre que le
-souvenir de tes actions, et ton nom sera maudit et exécré, de génération
-en génération, jusqu'au jour du jugement dernier! Alors des centaines,
-des milliers de spectres, hommes, femmes, enfants, vieillards, torturés,
-égorgés par toi, se présenteront devant Dieu et se lèveront contre toi,
-leur bourreau! En ce jour terrible, moi aussi je serai là, vêtu comme à
-présent, et je te demanderai l'honneur que tu as ravi à mes cheveux
-blancs. Alors, tu n'auras plus à côté de toi tous ces gens pour fermer
-la bouche des malheureux. Le Juge suprême les écoutera et tu seras jeté
-dans les flammes éternelles!
-
-Morozof se tut et lançant un méprisant regard sur les favoris du Tzar,
-il leur tourna le dos et s'éloigna lentement. Personne ne songea à
-l'arrêter. Il traversa majestueusement les rangées de tables et ce ne
-fut que lorsqu'on n'entendit plus le son de ses clochettes que les
-opritchniks revinrent à eux. Maliouta se leva le premier et murmura à
-Ivan Vasiliévitch:--Ordonnes-tu d'en finir tout de suite avec lui ou de
-l'enfermer, en attendant, en prison?
-
---En prison, décida Ivan, respirant à peine. Mais ne t'avise pas de le
-torturer afin qu'il crève trop tôt; tu m'en réponds sur ta tête.
-
-Le soir le Tzar eut une conférence particulière avec Maliouta.
-
-Les Kolichef, parents du métropolite destitué Philippe, depuis longtemps
-sous la main de Maliouta, avaient en partie avoué le crime dont on les
-accusait; ils étaient suffisamment convaincus, dans la pensée d'Ivan, de
-haute trahison par les dépositions de leurs amis et de leurs valets, qui
-ne purent tous endurer les terribles tortures qu'on leur faisait subir.
-Bien des personnes furent compromises dans cette affaire, furent
-arrêtées et torturées soit à Moscou, soit à la Sloboda. Celles-ci en
-désignaient d'autres; le chiffre des torturés augmentait chaque jour et
-s'était déjà élevé à trois cents. Soucieux de l'opinion des puissances
-étrangères, Ivan résolut d'ajourner, jusqu'au départ des ambassadeurs
-lithuaniens qui se trouvaient alors à Moscou, l'exécution générale de
-tous les condamnés et, afin que l'effet de cette exécution fût plus
-terrible, épouvantât davantage tous les criminels futurs, il voulut
-qu'elle eût lieu à Moscou en présence de tout le peuple. Le Tzar décida
-aussi que Viazemski et Basmanof seraient exécutés le même jour. En
-qualité de sorcier, le meunier devait être brûlé vif; pour Korchoun, qui
-avait osé pénétrer dans la chambre à coucher du Tzar et qui, depuis
-lors, était réservé pour un supplice solennel, Ivan avait imaginé des
-tortures exceptionnelles comme on n'en avait encore jamais vu et qui
-seraient également appliquées à Morozof.
-
-Le Tzar discuta les détails de cette exécution générale jusqu'à une
-heure fort avancée de la nuit; les coqs avaient déjà chanté deux fois
-lorsqu'il daigna congédier Maliouta et se retira pieusement dans son
-oratoire.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXV
-
-LE SUPPLICE.
-
-
-Le lendemain du départ des ambassadeurs lithuaniens, les habitants de
-Moscou virent des préparatifs effrayants.
-
-Une quantité de potences furent élevées sur la grande place du marché au
-milieu de Kitay-gorod. Çà et là se dressaient quelques billots. Un peu
-plus loin, une immense chaudière en fer était suspendue à une charpente
-construite à cet effet. D'un autre côté, on voyait un poteau isolé avec
-des chaînes rivées; à son pied, des ouvriers apprêtaient un bûcher.
-Entre les gibets étaient éparpillés des engins de tortures inconnues qui
-éveillaient dans le peuple des hypothèses pleines d'épouvante et
-serraient d'avance le coeur.
-
-Peu à peu, tous ceux qui étaient venus au bazar pour vendre ou acheter,
-se dispersèrent terrifiés. Non-seulement la place, mais encore toutes
-les rues adjacentes devinrent désertes. Les habitants s'enfermèrent dans
-leurs logis en parlant à demi-voix de l'événement qui se préparait. Le
-bruit des terribles préparatifs se répandit dans tout Moscou et un
-silence de mort régna partout. Les boutiques se fermaient, personne ne
-se montrait dans les rues, on n'y entendait que galoper de temps en
-temps les courriers du Tzar qui venait de descendre dans son habitation
-favorite à l'Arbat. Dans le Kitay-gorod, on n'entendait d'autre bruit
-que celui de la hache des charpentiers et la voix des opritchniks qui
-dirigeaient leurs travaux. Lorsque vint la nuit, ces bruits cessèrent et
-la lune, s'élevant au-dessus des murs crénelés du Kitay-gorod, éclaira
-la place déserte, hérissée de pals et de potences. Pas une fenêtre
-n'était éclairée, tous les volets étaient hermétiquement clos; c'est à
-peine si on distinguait parfois la faible lumière des petites lampes,
-brûlant devant les images extérieures des églises. Cependant, personne
-ne ferma l'oeil cette nuit: tous priaient en attendant l'aube.
-
-Cette matinée fatale arriva enfin; elle fut inaugurée par le croassement
-d'une nuée de corbeaux, qui, pressentant la curée, arrivaient de toutes
-parts dans le Kitay-gorod, tournoyaient au-dessus de la place,
-couvraient en bandes noires les croix des églises, les crêtes des toits
-et les traverses des gibets. Puis, on entendit de loin et se rapprochant
-de plus en plus des tambourins et des tymbales et on vit les opritchniks
-à cheval, s'avançant cinq de front. Les musiciens les précédaient pour
-faire écarter le peuple et faire place au Tzar; mais cette fois ils
-avaient beau agiter leurs instruments, on ne voyait nulle part âme qui
-vive. Derrière les opritchniks venait le Tzar en personne, à cheval, en
-grand costume, le carquois à la selle, l'arc doré derrière le dos. Son
-casque était surmonté d'une image représentant le Sauveur, la Mère de
-Dieu, saint Jean-Baptiste et plusieurs autres saints. La chabraque de sa
-selle étincelait de pierres précieuses; au cou de son cheval était
-pendue, sous forme de talisman, une tête de chien. A ses côtés marchait
-le Tzarévitch, derrière lui la foule des courtisans, trois par trois,
-puis 300 individus condamnés à mort: enchaînés, épuisés par les
-tortures, ils pouvaient à peine se traîner, malgré les bourrades des
-opritchniks. Un nombreux détachement de cavaliers fermait la marche.
-
-Lorsque le cortége fut entré dans le Kitay-gorod et que toutes les
-troupes eurent mis pied à terre autour des gibets, Ivan, sans descendre
-de cheval, parcourut la place du regard et remarqua qu'elle était
-entièrement vide de spectateurs.
-
---Qu'on rassemble du monde, dit-il aux opritchniks, que personne ne
-craigne rien! Annoncez aux habitants de Moscou que le Tzar supplicie les
-traîtres, mais qu'il promet sa faveur aux innocents.
-
-Bientôt la place se remplit, les volets s'ouvrirent et aux fenêtres se
-montrèrent des visages pâles et craintifs.
-
-Entre temps, le bûcher placé près de la chaudière fut allumé et les
-bourreaux montèrent sur les échafauds.
-
-Ivan ordonna de faire sortir de la foule des condamnés ceux qu'il
-considérait comme moins coupables.--Votre amitié et vos rapports avec
-les traîtres, dit-il d'une voix claire et retentissante pour être
-entendu par tout le peuple, vous ont mérité leur sort, mais, dans la
-bonté de mon coeur et par pitié pour vos âmes, je vous fais grâce de la
-vie, afin que vous puissiez par la pénitence racheter vos fautes et
-prier pour moi, indigne!
-
-Sur un signe du Tzar, ces graciés furent écartés.
-
---Peuple de Moscou, dit alors Ivan, vous allez assister à des supplices
-et des tortures, mais je ne frappe que ceux qui voulaient trahir l'État.
-C'est en pleurant que je livre leurs corps aux épreuves, mais je suis le
-juge que Dieu a désigné pour vous juger. Il n'y a pas de partialité dans
-mes sentences; comme Abraham qui a levé le couteau sur son propre fils,
-je sacrifie jusqu'à mes plus proches. Que leur sang retombe sur la tête
-de mes ennemis!
-
-Alors on fit avancer en premier lieu le boyard Droujina Andréevitch
-Morozof.
-
-Dans son premier accès de rage, Ivan avait résolu de le faire expirer
-dans les plus affreuses tortures, mais par suite de la mobilité de son
-caractère ou parce qu'il savait que Morozof était généralement aimé et
-estimé à Moscou, il changea de résolution et, la veille de l'exécution,
-il ordonna que le vieux boyard fût simplement mis à mort.
-
-Un conseiller de la Douma, debout près de l'échafaud, déploya un long
-parchemin et lut à haute voix:
-
---Ci-devant boyard Droujina! tu t'es vanté de vouloir troubler l'État,
-d'appeler en Russie le Khan de Crimée, le roi de Lithuanie Sigismond et
-toutes sortes de calamités. Tu as insulté, par des paroles méchantes et
-mordantes, le Tzar lui-même, grand prince de toutes les Russies et
-excité ses bons sujets à la révolte. Tu as mérité un supplice pire que
-la mort, mais notre souverain, par souvenir de tes actions d'éclat et
-par commisération, daigne faire une exception en ta faveur, t'exempter
-des tortures et t'accorder une prompte mort. Tu auras la tête tranchée
-et tes biens n'entreront pas dans les apanages de l'État.
-
-Morozof, déjà monté sur l'échafaud, fit le signe de la croix.
-
---Je me sais innocent devant Dieu et devant le Tzar, répondit-il
-tranquillement. Je livre mon âme à Notre-Seigneur Jésus-Christ, je ne
-demande au Tzar qu'une seule grâce: que tout ce que je laisse soit
-divisé en trois parts, j'en destine la première à l'Église et aux
-services pour le repos de mon âme, la seconde aux pauvres, la troisième
-à mes fidèles serviteurs. Je donne la liberté à mes serfs. Je pardonne à
-ma veuve et la laisse libre de se remarier à son gré.
-
-Après ces paroles, Morozof fit encore le signe de la croix et plaça
-lui-même sa tête sur le billot. Un coup sec retentit, la tête de
-Droujina Andréevitch roula et son noble sang couvrit les planches de
-l'échafaud.
-
-Après cette exécution, les opritchniks amenèrent, à la grande surprise
-du peuple, le favori du Tzar, le prince Viazemski, Féodor Basmanof et
-son père Alexis que Féodor avait dénoncé à la question.
-
---Peuple de Moscou, dit Ivan en les montrant du doigt, vous voyez mes
-ennemis et les vôtres! Ils avaient oublié leurs serments et vous
-pressuraient, sans souci du jugement dernier; ils pillaient,
-massacraient le peuple que j'avais confié à leur garde. Ils vont subir
-aujourd'hui la peine qu'ils ont méritée.
-
-Viazemski et les deux Basmanof, comme ayant abusé de la confiance du
-Tzar, devaient être livrés aux plus atroces tortures. Le conseiller leur
-fit lecture de l'arrêt qui les frappait pour avoir voulu, au moyen de
-sortiléges, ruiner la santé du Tzar, pour s'être mis en relations avec
-des ennemis de l'État et avoir pressuré le pauvre peuple au nom d'Ivan.
-Lorsque les bourreaux saisirent Féodor et le firent monter sur
-l'échafaud, ils se tourna vers la foule et dit d'une voix éclatante:
-Peuple orthodoxe! je veux avant de mourir, confesser mes péchés. Je veux
-que ma confession soit connue de tous. Écoutez, orthodoxes...
-
-Mais Maliouta, qui était derrière lui, ne lui laissa pas le temps de
-continuer: d'un coup de sabre il lui trancha la tête au moment où il
-commençait sa confession.
-
-Son corps ensanglanté tomba sur l'échafaud; sa tête roula en faisant
-sonner ses boucles d'oreilles, jusque sous les pieds du cheval d'Ivan
-qui se cabra en hennissant et en la regardant d'un air effaré. La
-dernière impudence de Basmanof le délivra des tortures qui
-l'attendaient.
-
-Son père et Viazemski n'eurent pas cette chance. On les fit monter avec
-le vieux Korchoun sur un échafaud où étaient préparés d'épouvantables
-instruments. On attacha en même temps le meunier au bûcher.
-
-Épuisé par les tortures, n'ayant plus la force de se tenir sur ses
-jambes, soutenu par les valets du bourreau, Viazemski jetait de tous
-côtés des regards effarés. On ne pouvait lire dans ses yeux ni la peur
-ni le repentir. En apercevant le meunier enchaîné au poteau et la fumée
-qui s'élevait du bûcher, le prince se rappela les dernières paroles du
-vieillard, lorsque celui-ci, après avoir ensorcelé son sabre, était
-courbé sur le baquet d'eau; il se souvint aussi de la vision qui lui
-apparut, une nuit par un beau clair de lune, lorsqu'il cherchait à
-deviner son avenir sous les roues du moulin, qu'il y vit l'eau devenir
-couleur de sang, des scies aller et venir, des tenailles s'ouvrir et se
-fermer...
-
-Le meunier ne remarqua pas Viazemski. Dans sa terreur, il se parlait à
-lui-même et bondissait d'une manière insensée sur le bûcher en faisant
-résonner ses chaînes.
-
---Chikaliou! Chikaliou! marmottait-il, les corbeaux sont arrivés pour un
-grand festin. La roue tourne, tourne sans cesse! Ce qui était en bas est
-en haut, ce qui était en haut est descendu. Chagadam, vent du moulin,
-lève-toi! tourbillonne sur mes ennemis! Koula! Koula! disperse le
-bûcher! éteins le feu!
-
-En effet, comme obéissant aux exorcismes du meunier, une brise s'éleva
-sur la place; mais, au lieu d'éteindre le bûcher, elle enflamma les
-broussailles sèches et les flammes, s'échappant à travers le bois sec,
-enveloppèrent le meunier et le cachèrent aux yeux de la foule.
-
---Chagadam! Koula! Koula! entendait-on à travers un nuage de fumée, et
-la voix s'éteignit dans le pétillement du bûcher embrasé.
-
-Malgré un long emprisonnement et de cruelles tortures, le vieux Korchoun
-n'avait pas changé. Sa vigoureuse nature avait résisté aux horreurs de
-la question, mais l'expression de sa figure n'était plus la même: elle
-était douce; ses yeux ne peignaient aucune anxiété. Depuis la nuit où il
-avait été surpris dans la chambre à coucher du Tzar et jeté au cachot,
-sa conscience avait cessé de le tourmenter. Il accepta le supplice qui
-l'attendait comme une expiation de ses crimes; étendu sur de la paille
-pourrie, il dormait d'un sommeil paisible.
-
-Le conseiller lut au peuple le crime dont Korchoun était convaincu et la
-peine qui l'attendait.
-
-Monté sur l'échafaud, Korchoun fit autant de signes de croix qu'il
-apercevait de clochers d'églises et fit à l'assistance quatre profonds
-saluts, aux quatre coins de la plate-forme.
-
---Pardonne-moi, peuple orthodoxe, dit-il, mes péchés, mes brigandages,
-mes vols et mes assassinats! Pardonne-moi tout ce dont je me suis rendu
-coupable devant toi. J'ai mérité la peine de mort; qu'elle rachète mes
-fautes!--Et, se tournant vers les bourreaux, il leur tendit ses mains,
-et leur dit presque gaiement, en secouant sa vieille tête
-chevelue:--Allons, à l'ouvrage! et une syllabe ne sortit plus de ses
-lèvres.
-
-Alors, sur un signe d'Ivan, le conseiller se tourna vers les condamnés
-restants et lut l'arrêt qui les accusait d'avoir comploté contre le
-Tzar, d'avoir voulu livrer Novgorod et Pskof au roi de Lithuanie,
-d'avoir entretenu des relations criminelles avec le Sultan. On s'apprêta
-à conduire les uns sur les échafauds, d'autres à la chaudière bouillante
-et vers les instruments de tortures aussi nombreux que variés, dont la
-place était garnie.
-
-Le peuple se mit à prier à haute voix.--Seigneur, entendait-on de toutes
-parts, aie pitié d'eux! Prends vite leurs âmes!--Quelques-uns
-ajoutaient: Hommes justes, souvenez-vous de nous lorsque vous serez
-entrés dans le royaume de Dieu!
-
-Pour étouffer cette manifestation, les opritchniks se mirent à hurler:
-Goyda! Goyda! périssent les ennemis du Tzar!
-
-En cet instant, la foule s'agita, toutes les têtes se tournèrent vers un
-point et l'on entendit s'écrier: Voilà le _Bienheureux_ qui vient!
-
-A l'extrémité de la place apparut un homme d'une quarantaine d'années;
-il avait une barbe rare; il était pâle, pieds nus et n'avait pour tout
-vêtement qu'une chemise de toile. Son visage était singulièrement
-affable; sur ses lèvres se dessinait un sourire étrange, un franc
-sourire d'enfant.
-
-L'aspect de cet homme, au milieu de tant de visages portant la terreur
-ou la férocité, produisit une émotion générale et profonde. La place
-devint muette, les supplices s'arrêtèrent. Tout le monde connaissait le
-_Bienheureux_, personne ne lui avait vu l'expression qu'il avait ce
-jour-là. Contrairement à son habitude, ses lèvres étaient convulsivement
-contractées, comme s'il luttait contre un sentiment pénible. Le corps en
-avant, faisant résonner les chaînes et les croix de fer dont sa poitrine
-était couverte, le _Bienheureux_ perça la foule en se dirigeant droit
-vers le Tzar:
-
---Ivachko! Ivachko! lui criait-il de loin en égrenant son chapelet de
-bois, tu m'as donc oublié!
-
-A sa vue, le Tzar voulut pousser son cheval, mais l'innocent était déjà
-à ses côtés.
-
---Regarde-moi donc, dit-il, en arrêtant le cheval par la bride, pourquoi
-ne me fais-tu pas supplicier aussi? En quoi Vasia est-il pire que les
-autres?
-
---Que Dieu soit avec toi, dit le Tzar en tirant une poignée d'or d'une
-riche aumônière suspendue à sa ceinture par une chaînette, prends ceci,
-va-t'en, prie pour moi.
-
-Le bienheureux présenta ses deux mains, mais il les écarta subitement et
-les pièces d'or roulèrent par terre.--Aie, aie! cela brûle,
-s'écria-t-il, en soufflant sur ses doigts et en les secouant en l'air,
-pourquoi as-tu chauffé ton argent au feu? pourquoi l'as-tu chauffé au
-feu de l'enfer?
-
---Va-t'en, répéta impatiemment Ivan, laisse-nous, ta place n'est pas
-ici.
-
---Si, ma place est ici avec les martyrs. Donne-moi aussi la couronne des
-martyrs! Pourquoi me mets-tu ainsi de côté et me fais-tu tort? Donne-moi
-la même couronne que tu distribues aux autres!
-
---Va-t'en, dit Ivan avec une colère croissante.
-
---Je ne m'en irai pas, dit obstinément l'innocent, en se cramponnant à
-la bride du cheval, mais tout à coup il éclata de rire en montrant Ivan
-du doigt: Voyez, dit-il, qu'a-t-il au front? Qu'as-tu là, Ivachko? tu as
-des cornes au front, de vraies cornes de bouc et ta tête est devenue
-semblable à celle d'un chien!
-
-Les yeux d'Ivan lancèrent des éclairs.--Va-t'en, insensé, s'écria-t-il,
-et, arrachant une lance à un opritchnik, il la leva sur l'innocent. Un
-cri d'indignation partit de la foule.
-
---Ne le touche pas, s'écria la foule, ne touche pas au bienheureux! tu
-es maître de nos têtes, mais non de celle du bienheureux!
-
-Ce dernier continuait à sourire d'un sourire moitié enfantin, moitié
-idiot.--Transperce-moi, roi Saül, dit-il en écartant les croix de sa
-poitrine, pique ici, droit au coeur! En quoi est-ce que je vaux moins
-que ces hommes justes? Envoie moi aussi au Ciel! Serais-tu jaloux parce
-que nous y serons et que tu n'y entreras pas, roi Hérode, roitelet!
-
-La lance frémit dans la main d'Ivan. Encore une seconde et elle
-s'enfonçait dans la poitrine de l'innocent, mais un nouveau cri du
-peuple l'arrêta en l'air. Le Tzar fit un violent effort sur lui-même,
-mais la tempête devait éclater. L'écume à la bouche, les yeux en feu, la
-lance au poing, il donna de l'éperon à son cheval, fondit sur la
-phalange des condamnés et transperça le premier qui lui tomba sous la
-main.
-
-Lorsqu'il revint au pas à sa place, en abaissant la lance ensanglantée,
-les opritchniks avaient enlevé le bienheureux.
-
-Ivan fit un signe de la main et les bourreaux se mirent à l'ouvrage.
-
-Les couleurs reparurent sur la pâle figure d'Ivan; ses yeux
-s'agrandirent, les veines de son front se gonflèrent, ses narines se
-dilatèrent...
-
-. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
-
-Enfin, rassasié de meurtres, il retourna son cheval et après avoir fait
-le tour de la place, il s'éloigna, tout éclaboussé de sang, avec sa
-suite dont les vêtements présentaient le même aspect. Les corbeaux, qui
-guettaient sur les croix des églises et les crêtes des toits, battirent
-alors des ailes l'un après l'autre et commencèrent à s'abattre sur les
-morceaux de membres déchirés. Sur les cadavres qui se balançaient aux
-potences...
-
-En ce jour, Boris Godounof ne fit pas partie du cortége du Tzar; il
-s'était offert pour reconduire les ambassadeurs lithuaniens.
-
-Le lendemain du supplice, la place du marché fut nettoyée; les cadavres
-furent enlevés et inhumés dans les fossés du Kremlin. C'est à cet
-endroit, que les habitants de Moscou élevèrent plus tard quelques
-églises en bois, _sur les os et sur le sang_, selon l'expression des
-vieilles chroniques. Bien des années se sont écoulées, le souvenir de
-cet épouvantable supplice s'est effacé de la mémoire du peuple;
-cependant ces modestes églises ont été assez longtemps debout et ceux
-qui y venaient prier pouvaient entendre des panikhides pour le repos de
-l'âme de ceux qui ont été torturés et suppliciés par ordre du Tzar et
-grand prince Ivan Vasiliévitch quatrième du nom.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVI
-
-LE RETOUR A LA SLOBODA.
-
-
-Après avoir terrifié Moscou, Ivan voulut paraître bienveillant et
-magnanime. Sur son ordre, les prisons furent ouvertes et ceux qui y
-étaient enfermés sans espoir furent relâchés. Ivan envoya même des
-cadeaux à quelques-uns. Il semblait que la colère qui s'amassait depuis
-longtemps dans son coeur et qui était arrivée à son paroxysme, eût
-trouvé une issue dans le dernier supplice et fût sortie de son âme comme
-un jet de lave d'un volcan. Sa raison se calma pour quelque temps; il
-cessa de voir partout des trahisons. Ce n'était pas toujours qu'Ivan,
-après avoir versé le sang innocent, sentait ainsi des remords de
-conscience. Ils ne dépendaient que de certaines circonstances. Des
-phénomènes astrologiques, un coup de foudre imprévu, des calamités
-publiques effrayaient son imagination sensible et l'excitaient parfois à
-des expiations ostensibles, mais lorsqu'il n'y avait ni météores, ni
-famines, ni incendies, sa voix intérieure ne lui disait rien et sa
-conscience sommeillait. Cette fois l'âme d'Ivan n'était donc pas
-troublée. Il éprouvait après ces massacres une satisfaction semblable à
-celle qu'éprouve un affamé après avoir satisfait sa faim. Aussi ce fut
-plutôt par habitude que par un besoin de son âme qu'avant de rentrer à
-la Sloboda, il fit une halte de quelques jours au monastère de
-Saint-Serge.
-
-Les courriers, qui précédaient toujours le Tzar, jetaient des poignées
-de monnaie aux pauvres tout le long de la route, et, au moment de
-quitter Saint-Serge, Ivan laissa à l'archimandrite une forte somme
-destinée à des prières pour sa santé.
-
-En attendant, il se préparait à la Sloboda un événement fort inattendu.
-
-Délégué pour préparer au Tzar une réception solennelle, Godounof, après
-avoir pris des dispositions à cet effet, était retiré dans sa chambre.
-Les coudes appuyés sur une table de chêne, il songeait à ce qui venait
-de se passer, aux supplices auxquels il avait été assez heureux pour ne
-pas assister, au caractère énigmatique du terrible Tsar, aux moyens de
-conserver sa faveur sans participer aux brigandages des opritchniks,
-lorsqu'un valet lui annonça que le prince Nikita Sérébrany l'attendait
-sur le perron.
-
-A ce nom, Godounof, fort surpris, se leva.
-
-Sérébrany était en disgrâce, condamné à mort. Il s'était sauvé: toute
-relation avec lui pouvait coûter la tête à Boris Féodorovitch. D'autre
-part, refuser au prince l'hospitalité ou le livrer au Tzar, était un
-acte indigne qui aurait enlevé à Godounof la popularité à laquelle il
-visait par-dessus tout. En ce moment, il se souvint que le Tzar était
-dans une disposition d'esprit bienveillante, et, en un clin d'oeil, il
-fit son plan.
-
-Il n'alla pas à la rencontre de Sérébrany, il se borna à le faire entrer
-immédiatement. N'ayant pas de témoins et ayant résolu de ne pas lui
-fermer sa porte, il tint à lui faire un grand accueil.
-
---Bonjour, prince, dit-il, en embrassant Nikita Romanovitch, prends
-place. Comment t'es-tu décidé à revenir à la Sloboda? Mais d'abord
-permets-moi de t'offrir un rafraîchissement; tu dois être fatigué de la
-route.
-
-Sur l'ordre de Godounof on apporta la châle et quelques cruchons de vin.
-
---Dis-moi, prince, reprit avec inquiétude Godounof, quelqu'un t'a-t-il
-vu lorsque tu as monté le perron?
-
---J'ignore, répondit tranquillement Sérébrany, il se peut qu'on m'ait
-vu, je ne me cachais pas, je me suis dirigé droit vers ta demeure, car
-je sais que tu ne penches pas vers les opritchniks.
-
-Le front de Godounof se rida.
-
---Boris Féodorovitch, ajouta Sérébrany avec confiance, je ne suis pas
-d'ailleurs seul: j'ai avec moi deux cents aventuriers de Rézan.
-
---Qu'as-tu fait, prince? exclama Godounof.
-
---Ils sont restés à la barrière, continua Sérébrany. Nous apportons tous
-nos têtes au Tzar; qu'il nous supplicie ou nous gracie selon son bon
-plaisir!
-
---J'ai appris, prince, comment tu as battu avec eux les Tatars, mais
-sais-tu ce qui depuis lors s'est passé à Moscou?
-
---Je le sais, répondit amèrement Sérébrany. En venant ici, j'espérais
-que c'en était fini avec les opritchniks et je vois que les affaires
-sont encore plus tristes qu'auparavant. Que Dieu pardonne au Tzar! mais
-n'as-tu pas conscience, Boris, de voir tout cela sans rien dire?
-
---Ah! je vois que tu es toujours resté le même! Que puis-je lui dire?
-crois-tu qu'il m'écouterait?
-
---Quand même il ne t'écouterait pas, ton devoir est toujours de lui dire
-la vérité. Qui veux-tu qui la lui dise, si ce n'est toi?
-
---Tu t'imagines qu'il ne la connaît donc pas? tu crois donc qu'il ajoute
-réellement foi à toutes les dénonciations qui font rouler tant de têtes?
-
-A peine Godounof eut-il laissé échapper ces paroles qu'il se mordit la
-langue, mais il se souvint qu'il parlait à Sérébrany dont le visage
-ouvert excluait tout soupçon de perfidie.
-
---Non, continua-t-il à demi-voix, tu as tort de m'accuser, prince. Le
-Tzar supplicie ceux contre lesquels il a de la rancune et personne n'a
-d'influence sur son coeur. Le coeur des rois est entre les mains de
-Dieu, disent les Écritures. Morozof a essayé de le contredire, qu'en
-est-il résulté? Morozof a été mis à mort et personne n'en a profité. Il
-paraît que tu ne tiens pas à ta tête puis que tu es revenu ici, sachant
-ce qui s'est passé à Moscou?
-
-Au nom de Morozof, Sérébrany soupira; il aimait Droujina Andréevitch,
-quoiqu'il lui eût ravi son bonheur.
-
---Que veux-tu, Boris Féodorovitch, répliqua-t-il, on ne peut éviter ce
-qui doit arriver! A parler franchement, la vie m'est à charge; elle n'a
-rien de bien enviable maintenant en Russie.
-
---Écoute-moi, prince, s'il entre dans ton caractère de ne pas te
-ménager, Dieu te protége. Tu as eu beau jusqu'à présent friser la
-potence, tu es resté en vie. Il est écrit apparemment que tu ne dois pas
-la perdre inutilement. Si tu étais revenu il y a une semaine, je ne sais
-ce que tu serais devenu, mais actuellement il y a quelque espoir.
-Seulement, ne te presse pas de te montrer à Ivan Vasiliévitch;
-laisse-moi le voir auparavant.
-
---Merci, mais ne t'inquiète pas de moi, tâche seulement de tirer
-d'affaire mes pauvres aventuriers. Ce sont de tristes gens, mais ils ont
-bravement racheté leurs fautes.
-
-Godounof le regarda avec surprise. Il ne pouvait s'habituer à la
-simplicité du prince et cette indifférence pour sa propre existence ne
-lui parut pas naturelle.
-
---Tu es donc dégoûté de la vie? lui demanda-t-il.
-
---C'est possible, lui répondit Sérébrany. A quoi bon encore vivre! Le
-croirais-tu, Boris, le souvenir de Kourbski me revient involontairement
-à l'esprit; le vertige me prend lorsque j'y songe; si les Polonais
-n'étaient pas nos ennemis, je serais tenté d'aller les trouver et
-d'abandonner ma patrie.
-
---C'est cela, prince, nous n'avons plus aujourd'hui que deux routes:
-s'exiler comme Kourbski, ou bien, comme je le fais, rester auprès du
-Tzar et tâcher de gagner sa faveur. Toi, tu ne fais ni l'un ni l'autre,
-tu ne quittes pas le Tzar et tu n'es pas avec lui; c'est une situation
-impossible, il faut choisir l'un ou l'autre. Si tu veux rester en
-Russie, il faut que tu exécutes la volonté du Tzar. S'il finit par te
-prendre à gré, il est capable de se dégoûter des opritchniks. Si nous
-étions, par exemple, tous les deux auprès de lui, l'un soutenant
-l'autre, je lui parlerais aujourd'hui, toi demain; quelque chose lui en
-resterait dans l'esprit. On dit bien qu'une goutte d'eau, à force de
-tomber sur le même endroit d'une pierre, finit par la percer. Par la
-vive force, prince, tu ne parviendras à rien.
-
---S'il n'était pas le Tzar, dit Sérébrany d'un air sombre, j'aurais vu
-ce que j'avais à faire. Dieu défend d'entreprendre quoi que ce soit
-contre lui, et il m'est impossible, quand je devrais être taillé en
-pièces, d'agir de concert avec lui, jamais je ne pourrais vivre avec les
-opritchniks!
-
---Attends, prince, ne te décourage pas, souviens-toi de ce que je t'ai
-dit: ne contrarions pas le Tzar, mettons les opritchniks de côté, ils
-s'entr'égorgeront eux-mêmes. Voilà déjà trois des principaux disparus,
-les deux Basmanof et Viazemski. Accorde-moi un délai et tu les verras
-tous disparaître.
-
---Mais d'ici-là, qu'arrivera-t-il? demanda Sérébrany.
-
---Il arrivera, répondit Godounof, renonçant à inculquer du coup l'idée
-qu'il voulait laisser germer dans l'esprit de Sérébrany, que le Tzar te
-graciera, que tu pourras aller de nouveau battre les Tatars et que la
-besogne ne te manquera pas.
-
-Deux impressions ne se combinaient pas facilement dans la tête de
-Sérébrany; l'espoir de combattre les Tatars chassa les pénibles pensées
-qu'il avait un moment auparavant.
-
---C'est vrai, dit-il, il ne nous reste qu'à battre les Tatars; mais, si
-au lieu de les attendre, on allait leur faire une visite en Crimée et la
-leur enlever?
-
-Il sourit à cette pensée.
-
-Godounof se mit à s'entretenir avec lui sur sa délivrance forcée et ce
-qui l'avait suivie. Il commençait déjà à faire sombre et ils causaient
-encore la coupe à la main.
-
-Enfin, Sérébrany se leva.--Adieu, boyard, dit-il, il va faire nuit.
-
---Où vas-tu, Nikita Romanovitch? passe la nuit chez moi, le Tzar revient
-demain, je lui parlerai de toi.
-
---Impossible, Boris Féodorovitch, il est temps que je retrouve mes gens.
-Je crains qu'ils ne cherchent noise à quelqu'un. Si le Tzar avait été à
-la Sloboda, nous serions allés droit à lui et il serait arrivé ce que
-Dieu aurait voulu, mais avec les manants du lieu on ne sait comment s'y
-prendre. Quoique nous nous soyons arrêtés à l'écart et dans la forêt,
-nous pouvons toujours être surpris par une ronde quelconque.
-
---Eh bien! au revoir, ne tombe pas sous le regard du Tzar, attends que
-je t'envoie chercher.
-
---Mais, où vas-tu donc, tu te trompes de porte, ajouta Godounof, en
-voyant Sérébrany se diriger vers la principale entrée et, le prenant par
-la main, il le conduisit par la porte de derrière.
-
---Adieu, Nikita Romanovitch, répéta-t-il en l'embrassant, Dieu est
-miséricordieux, ton affaire s'arrangera peut-être.
-
-Et, après avoir attendu que Sérébrany fût monté à cheval et fût sorti
-sans bruit, Godounof rentra chez lui, fort satisfait que son hôte eût
-décliné sa proposition de passer la nuit sous son toit.
-
-Le lendemain, le Tzar fit son entrée triomphante dans la Sloboda, comme
-s'il avait remporté une éclatante victoire. De la barrière au palais,
-les opritchniks ne cessèrent de l'acclamer. Il n'y eut que la seule
-vieille nourrice Onoufrevna qui le reçut en grommelant.--Bête féroce,
-lui dit-elle, en venant à sa rencontre au perron, comment la terre te
-supporte-t-elle encore? Tu pues le sang, assassin! Comment as-tu osé
-approcher des reliques de Saint-Serge après ce que tu as fait à Moscou?
-La foudre du Seigneur t'écrasera comme un damné avec toute ta troupe
-diabolique.
-
-Cette fois, les menaces de la nourrice demeurèrent sans effet. Il n'y
-avait dans l'air ni foudre ni tempête. Le ciel resplendissait de tout
-son éclat dans un ciel pur de tout nuage; il faisait briller les vives
-couleurs et les dorures du palais et reluire ses coupoles fantastiques.
-Ivan ne répondit pas un mot à la vieille et entra dans ses appartements
-intimes.
-
---Attends! attends! continua-t-elle en le suivant du regard et en
-frappant le sol de son bâton, l'orage éclatera sur ton palais et la
-foudre du Seigneur réduira en cendres toute ton impure Sloboda.
-
-Et la vieille rentra dans sa cellule en marchant péniblement, et en
-jetant des regards irrités sur les courtisans, qui s'écartaient sur son
-passage avec une crainte superstitieuse.
-
-Le même jour, après dîner, voyant le Tzar gai et disposé à se reposer
-contre son habitude, Godounof le suivit dans sa chambre à coucher. La
-faveur dont il jouissait lui donnait ce droit, surtout lorsqu'il avait à
-faire au Tzar quelque communication secrète.
-
-Il y avait deux lits dans cette chambre; un en planches sur lequel Ivan
-Vasiliévitch s'étendait par mortification dans ses moments de trouble et
-de repentir; un second, plus large, était garni de souples peaux de
-mouton, d'édredons et de coussins de soie. Le Tzar se couchait sur ce
-dernier lorsque rien ne le tourmentait. Cela arrivait rarement, la
-plupart du temps ce second lit restait vide.
-
-Il fallait bien connaître Ivan pour ne pas se tromper sur sa disposition
-réelle d'esprit. Il n'était pas toujours enclin à la bonté lorsqu'il
-était en proie aux remords de sa conscience. Il les attribuait souvent à
-Satan, cherchant à la distraire de la poursuite des traîtres et alors,
-au lieu d'y trouver un motif d'adoucir son coeur, il se livrait, tout en
-faisant des signes de croix, aux plus atroces cruautés, prétendant par
-là jouer un mauvais tour à Satan. Le calme qui se peignait sur son
-visage n'était pas toujours une garantie de sa tranquillité intérieure;
-il ne servait souvent qu'à dissimuler un sentiment tout opposé: doué
-d'une rare perspicacité, d'une étonnante capacité à deviner les pensées
-d'autrui, le Tzar s'amusait parfois à déjouer les calculs de son
-interlocuteur et à le terrasser par une terrible explosion de sa colère
-au moment même où il semblait pouvoir compter sur sa bienveillance. Mais
-Godounof avait étudié les plus petites nuances du caractère du Tzar: il
-devinait avec une sagacité incroyable, il se rendait compte des moindres
-et des plus imperceptibles changements de sa figure.
-
-Après avoir attendu qu'Ivan se fût étendu sur son lit de plumes, ne
-voyant sur sa figure que l'expression de la fatigue, Boris lui dit sans
-préambule:--Est-il parvenu à ta connaissance, sire, que ton disgracié
-est retrouvé?
-
---Lequel? demanda Ivan en bâillant.
-
---Nikita Sérébrany, qui a sabré ton traître Viazemski et a été jeté en
-prison.
-
---Ah! fit Ivan, le moineau a été pris. Et qui est-ce qui l'a arrêté?
-
---Personne, sire, il est venu de lui-même et a amené avec lui tous les
-aventuriers avec lesquels il a battu les Tatars près de Rézan. Ils sont
-venus avec Sérébrany t'apporter leurs têtes.
-
---Ils sont donc convertis, dit Ivan. Et l'as-tu vu?
-
---Je l'ai vu, sire, il est venu directement chez moi, croyant que ta
-Majesté était à la Sloboda et il m'a prié de te parler de lui. J'ai
-voulu le mettre sous bonne garde mais j'ai pensé que Maliouta
-m'accuserait de vouloir le supplanter et Sérébrany ne s'en ira pas,
-puisqu'il est venu lui-même t'apporter sa tête.
-
-Godounof parlait franchement, avec un visage ouvert, sans apparence de
-trouble, comme s'il n'avait pas l'ombre d'une arrière-pensée et ne
-prenait aucun intérêt à Sérébrany. Lorsque la veille il l'avait fait
-passer par une porte de derrière, ce n'était pas pour cacher son arrivée
-au Tzar,--cela aurait été trop dangereux,--mais uniquement pour que
-personne ne prît les devants auprès d'Ivan et ne l'indisposât contre
-lui. Ce n'est sûrement pas sans intention, qu'il avait rappelé au Tzar
-l'inimitié de Sérébrany contre Viazemski.
-
-Le Tzar bâilla encore une fois, mais ne répondit rien; Godounof, qui
-suivait attentivement les moindres expressions de sa figure, n'y aperçut
-aucun symptôme d'irritation manifeste ou cachée. Il lui sembla, au
-contraire, que cette démarche de Sérébrany lui avait plu. Tout en
-faisant trembler ses sujets et en versant leur sang, Ivan voulait
-néanmoins qu'on le crût juste, voire même clément; ses massacres étaient
-toujours revêtus d'un simulacre de rigoureuse justice; la confiance en
-sa clémence lui plaisait d'autant plus qu'elle se manifestait
-très-rarement.
-
-Après avoir un peu attendu, Godounof se décida à arracher une réponse.
-
---Qu'ordonnes-tu? sire, faut-il faire venir Maliouta?
-
-Les récentes exécutions avaient rassasié Ivan; quelques têtes de plus ne
-pouvaient rien ajouter à cette satiété ni réveiller la soif du sang un
-moment apaisée.
-
-Il regarda attentivement Godounof.
-
---Crois-tu donc, lui dit-il sévèrement, que je ne puisse vivre sans
-verser du sang? Autre chose sont les traîtres qui minent l'État et
-Nikita qui n'a fait que sabrer Viazemski. Quant aux bandits, je verrai
-qui punir et qui gracier. Qu'ils viennent tous avec Nikita sur la place
-du palais! Lorsque je sortirai de ma chambre à coucher, je verrai ce que
-j'en ferai.
-
-Godounof souhaita un bon repos au Tzar et s'éloigna en s'inclinant
-profondément. Tout dépendait maintenant de la disposition d'esprit dans
-laquelle Ivan allait se réveiller.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVII
-
-LE PARDON.
-
-
-Prévenu par Godounof, Nikita Romanovitch arriva à la cour du palais avec
-ses aventuriers.
-
-Blessés, meurtris, déguenillés, les uns en caftan, les autres en
-pelisse, les uns en lapti, les autres pieds nus, plusieurs la tête
-bandée, tous sans bonnets et sans armes, ils se tenaient silencieux,
-collés les uns aux autres, attendant le réveil du Tzar.
-
-Ce n'était pas la première fois que ces hardis gaillards voyaient la
-Sloboda; ils y avaient pénétré plus d'une fois déguisés tantôt en
-musiciens, tantôt en mendiants et en conducteurs d'ours. Plusieurs
-avaient participé au dernier incendie, lorsque Persten et Korchoun
-étaient venus délivrer Sérébrany. Il y avait là bien des figures de
-notre connaissance, mais plusieurs manquaient à l'appel: un grand nombre
-d'entre eux étaient tombés sur les champs de Rézan, quelques-uns avaient
-préféré continuer leur vie aventureuse. Il n'y avait là ni Persten, ni
-Mitka, ni le chanteur aux cheveux roux, ni le vieux Korchoun. Après son
-apparition à la Sloboda, le jour du jugement de Dieu entre Viazemski et
-Morozof, Persten avait disparu avec Mitka; le chanteur aux cheveux roux
-avait été assommé par Sérébrany; quant au vieux Korchoun, les chiens et
-les corbeaux se disputaient en ce moment son cadavre sur les murs du
-Kremlin...
-
-Il y avait déjà deux heures que ces malheureux stationnaient là les yeux
-baissés, sans se douter que le Tzar les examinait par une lucarne percée
-au-dessus du perron et cachée par des ornements d'architecture. Personne
-n'ouvrait la bouche; les aventuriers ne causaient ni entre eux ni avec
-Sérébrany qui se tenait un peu à l'écart, absorbé par ses pensées, ne
-faisant aucune attention à la foule qui devenait de plus en plus
-compacte. Parmi les curieux se trouvait aussi la nourrice du Tzar.
-Appuyée sur son bâton, elle se tenait au perron, et regardait autour
-d'elle d'un regard éteint, attendant l'arrivée d'Ivan avec l'intention
-sans doute de l'empêcher par sa présence de commettre de nouvelles
-cruautés.
-
-Après avoir contemplé à satiété de sa cachette les aventuriers et avoir
-souri à l'idée que leurs vies étaient entre ses mains et qu'ils devaient
-éprouver une affreuse angoisse, il apparut brusquement sur le perron
-entouré de quelques stolniks. A la vue du Tzar, vêtu de brocart doré,
-appuyé sur une espèce de crosse, les aventuriers se glissèrent sur leurs
-genoux et baissèrent leurs têtes.
-
-Ivan garda quelque temps le silence.--Bonjour, vauriens, dit-il enfin,
-et regardant Sérébrany: et toi, l'apostropha-t-il, qu'es-tu venu faire à
-la Sloboda? tu t'es ennuyé d'être hors de prison!
-
---Sire, répondit modestement Sérébrany, je ne me suis pas évadé, ce sont
-ces gens qui m'ont emmené de force. Ce sont eux aussi qui ont écrasé le
-mourza Chikhmat, comme ta Majesté ne l'ignore sans doute pas. C'est
-ensemble que nous avons battu les Tatars, c'est ensemble que nous nous
-livrons à ton bon plaisir; fais-nous donner la mort ou gracie-nous,
-comme tu le jugeras dans ta sagesse.
-
---C'est donc pour le chercher que vous êtes venus naguère à la Sloboda,
-demanda Ivan aux brigands. D'où le connaissiez-vous?
-
---Sire, répondirent-ils à demi-voix, il avait sauvé notre ataman
-lorsqu'il faillit être pendu à Medvedevka. C'est l'ataman qui l'a tiré
-de prison.
-
---A Medvedevka! fit Ivan en souriant. Cela devait être lorsque tu as si
-bien fustigé Khomiak. Je me souviens de cette affaire. Je t'ai pardonné
-cette fois, mais tu as été en prison pour une récidive lorsque tu as de
-nouveau attaqué mes gens chez Morozof. Que réponds-tu à cela?
-
-Sérébrany voulut s'excuser, mais la nourrice le prévint.
-
---Cesse d'énumérer ses fautes, dit-elle avec colère à Ivan. Au lieu de
-le récompenser de ce qu'il a refoulé les mécréants, de ce qu'il a
-défendu l'Église du Christ, tu t'ingénies à le trouver en défaut. Loup
-insatiable, tu n'as donc pas assez fait couler le sang à Moscou!
-
---Tais-toi, vieille, dit sévèrement Ivan, il ne t'appartient pas de me
-sermonner.
-
-Tout en s'impatientant contre Onoufrevna, il tenait à ne pas
-l'exaspérer; il se détourna de Sérébrany et dit aux brigands, toujours
-agenouillés:
-
---Où est votre ataman? gibier de potence, qu'il avance!
-
-Sérébrany se chargea de répondre pour eux.--Leur ataman n'est pas ici,
-sire; il est parti immédiatement après la bataille de Rézan. Je lui ai
-proposé de venir, mais il s'y est refusé.
-
---Il s'y est refusé! répéta Ivan. Ne serait-ce pas ce même aveugle qui a
-pénétré dans ma chambre à coucher avec un vieillard? Écoutez, vauriens!
-je ferai chercher votre ataman et le ferai empaler.
-
---C'est toi, grommela la nourrice, que les diables empaleront dans
-l'autre monde!
-
-Le Tzar fit semblant de ne pas entendre et continua en s'adressant aux
-brigands:--Quant à vous, puisque vous vous êtes livrés à ma volonté, je
-vous fais grâce. Qu'on leur distribue cinq tonneaux d'hydromel. Eh bien!
-vieille bête, es-tu satisfaite?
-
-La nourrice se mit à remuer les lèvres.
-
---Vive le Tzar! crièrent les brigands. Nous te servirons fidèlement,
-notre sang rachètera nos fautes.
-
---Qu'on leur donne à chacun, reprit Ivan, un bon caftan et une grivna.
-Je les enrôlerai comme opritchniks. Voulez-vous, gibier de potence, me
-servir comme opritchniks?
-
-Quelques-uns hésitèrent, la majorité s'écria: Nous serons heureux de
-servir ta Majesté comme elle l'entendra!
-
---Qu'en penses-tu? dit Ivan d'un air satisfait à Sérébrany, feront-ils
-de bons soldats?
-
---Ils feront de bons soldats, Sire, seulement ne les enrôle pas dans les
-opritchniks.
-
-Le Tzar crut que Sérébrany ne les jugeait pas dignes d'un tel
-honneur.--Lorsque je gracie, dit-il solennellement, je ne le fais pas à
-demi.
-
---Mais ce n'est pas gracier cela! repartit Nikita malgré lui.
-
-Ivan le regarda avec étonnement.
-
---Sire, continua-t-il non sans quelque embarras, ils ont fait une bonne
-action; sans eux, les Tatars allaient peut-être s'emparer de Rézan.
-
---Mais alors pourquoi ne pas en faire des opritchniks? demanda le Tzar
-en fixant sur le prince son regard perçant.
-
---Parce que, balbutia Sérébrany, cherchant vainement quelques
-expressions qui pussent atténuer sa pensée, parce que, quelque tristes
-gens qu'ils soient, ils valent cependant mieux que tes mercenaires.
-
-Cette hardiesse spontanée confondit Ivan. Il se souvint que ce n'était
-pas la première fois que Sérébrany lui parlait avec cette grande et
-surprenante franchise. Cependant, le prince, condamné à mort, était
-revenu de son plein gré à la Sloboda se livrer complétement à la merci
-du Tzar. On ne pouvait l'accuser d'insubordination; le Tzar ne savait
-plus comment interpréter cette insolente sortie lorsqu'un nouveau
-personnage attira son attention.
-
-Un homme d'une soixantaine d'années, vêtu très-proprement, venait de se
-glisser dans les rangs des aventuriers et s'efforçait d'attirer
-l'attention de Sérébrany sans se faire remarquer du Tzar. Plusieurs
-fois, il avait furtivement allongé sa main pour saisir le pan de l'habit
-du prince, mais il n'y était pas parvenu.
-
---Quel est ce rat? demanda le Tzar en désignant l'inconnu.
-
-Mais il avait déjà réussi à se perdre dans la foule.
-
---Écartez-vous, dit Ivan, attrapez-moi ce gaillard qui se cache derrière
-vous.
-
-Quelques opritchniks se jetèrent dans la foule et tirèrent le coupable.
-
---Qui es-tu? demanda Ivan avec un regard soupçonneux.
-
---C'est mon écuyer, s'empressa de dire Sérébrany en reconnaissant son
-vieux Michée, il ne m'a pas vu depuis...
-
---Oui, oui, Sire, affirma Michée en bredouillant de crainte et de joie,
-sa Seigneurie dit la pure vérité... Je ne l'ai pas vu depuis le jour où
-il a été pris. Laissez-moi, Sire, contempler mon boyard. Bonté divine,
-Nikita Romanovitch, je désespérais de te revoir.
-
---Qu'avais-tu donc à lui dire? demanda le Tzar en continuant à regarder
-Michée avec défiance, pourquoi te cachais-tu?
-
---Je craignais tes opritchniks, tu sais toi-même ce que c'est que ces
-gens...
-
-Michée se mordit la langue.
-
---Quels gens sont-ce donc? demanda Ivan en cherchant à donner à ses
-traits une expression bienveillante, parle sans crainte, vieillard,
-quels gens sont mes opritchniks?
-
-Michée regarda le Tzar et se rassura.
-
---Mais des gens comme nous n'en avons jamais vus avant la campagne de
-Lithuanie. Sire, dit-il tout-à-coup entièrement rassuré par l'expression
-bienveillante du Tzar, soit dit sans les offenser, ce sont des gens peu
-sûrs.
-
-Le Tzar regarda attentivement Michée, n'en revenant pas de rencontrer
-autant de franchise chez l'écuyer que chez le maître.
-
---Qu'as-tu donc à le regarder avec des yeux qui sortent de leur orbite?
-dit la nourrice. Voudrais-tu, par hasard, le dévorer? Ne dit-il pas la
-vérité? A-t-on jamais vu auparavant en Russie de pareils bandits?
-
-Michée se réjouit de cet auxiliaire.--Oui, ma bonne femme, dit-il, c'est
-d'eux que provient tout le mal. Ce sont eux qui ont calomnié mon maître.
-Ne les crois pas, Sire, ne les crois pas. Ils ont des têtes de chiens
-sur leur armure et ils aboyent comme des chiens. Mon maître t'a
-fidèlement servi; Viazemski et Khomiak l'ont calomnié. Cette brave femme
-dit la pure vérité: jamais on n'a vu de pareils vauriens en Russie!
-
-Et, jetant un coup d'oeil sur les opritchniks qui l'entouraient, il se
-rapprocha de Sérébrany en murmurant: Vous avez beau être des loups, vous
-ne m'avalerez pas maintenant.
-
-En apparaissant sur le perron, le Tzar s'était déjà décidé à gracier les
-brigands; il voulait seulement les laisser un moment dans l'incertitude.
-Les observations de la nourrice étaient venues mal à propos et avaient
-failli l'agacer, mais par bonheur il était en humeur libérale; il eut
-l'idée de se moquer d'Onouvriéfna, de l'abaisser vis-à-vis des
-courtisans tout en jouant un mauvais tour à l'écuyer de Sérébrany.--Tu
-n'aimes donc pas les opritchniks? lui dit-il d'un air bienveillant.
-
---Qui est-ce qui peut les aimer? Depuis le jour de notre retour de
-Lithuanie ils n'ont causé qu'une série d'infortunes à mon maître. Si ces
-maudits vauriens n'existaient pas, mon maître aurait continué à jouir de
-ta faveur.
-
-Ici Michée jeta de nouveau un regard furtif sur la garde particulière du
-Tzar, tout en se disant: c'est égal, j'y perdrai peut-être ma tête, mais
-je justifierai mon maître aux yeux du Tzar.
-
---Tu as de braves écuyers, dit celui-ci à Sérébrany. Je voudrais avoir
-de tels serviteurs! Y a-t-il longtemps qu'il est auprès de toi?
-
---Depuis son enfance, s'empressa de répondre Michée, de plus en plus
-rassuré. J'ai servi son père, mon père a servi son grand-père et, si
-j'avais des enfants, ils serviraient ses enfants.
-
---Tu n'as donc pas d'enfants, mon bon vieux, demanda Ivan avec une
-affabilité croissante.
-
---J'avais deux fils, Sire, mais Dieu me les a pris. Tous deux ont été
-tués à la bataille de Polotsk, lorsque mon maître dégagea cette ville
-avec le prince Pronski. Mon aîné a eu la tête fendue d'un coup de sabre
-polonais; le cadet a reçu une balle en pleine poitrine, là un peu
-au-dessus du sein gauche.
-
-Et Michée indiqua du doigt sur sa poitrine la place où son fils avait
-été frappé.
-
-Ivan fit semblant de prendre un vif intérêt à Michée.--Que veux-tu, mon
-vieux, lui dit-il, Dieu t'a pris ceux-là, il faut en avoir d'autres.
-
---Et où veux-tu que j'en prenne? Ma femme est morte depuis longtemps.
-
---Eh bien! dit le Tzar, comme en cherchant à consoler le vieil écuyer,
-avec l'aide de Dieu, tu peux en trouver une autre.
-
-Michée éprouvait un vif plaisir à causer avec le Tzar.--Je sais bien,
-lui répondit-il en souriant, que cette marchandise ne manque pas, mais
-je deviens vieux et ce n'est plus mon affaire.
-
---Il y a femme et femme, fit observer Ivan.
-
-Et saisissant Onoufrevna par sa houppelande:--Voici une ménagère pour
-toi, dit-il en la poussant en avant; épouse-la, vivez en bonne
-intelligence et ayez une nombreuse postérité.
-
-Comprenant la plaisanterie du Tzar, les opritchniks éclatèrent de rire
-tandis que Michée épouvanté regardait le Tzar pour savoir s'il parlait
-sérieusement. Or, Ivan ne riait plus.
-
-Les yeux éteints de la nourrice s'enflammèrent d'indignation.--Impudent,
-impie! s'écria-t-elle en menaçant le Tzar. Je t'apprendrai à te moquer
-de moi, homme sans coeur, maudit hérétique!
-
-Dans sa fureur, la vieille frappait de son bâton les dalles du perron;
-ses lèvres tremblaient plus encore que de coutume, son nez devint bleu.
-
---Ne fais donc pas tant de façons, ma bonne, dit le Tzar; je te donne là
-un excellent mari; il te fera des cadeaux, te rendra sage et
-raisonnable. Nous allons vous marier, ce soir, après vêpres.
-
---Eh bien! mon vieux, que dis-tu de ta nouvelle ménagère?
-
---Aie pitié de moi, seigneur! s'écria Michée hors de lui.
-
---Comment? elle ne serait pas de ton goût?
-
---Oh non! s'écria le pauvre écuyer en reculant.
-
---A force de vivre ensemble, vous finirez par vous aimer: je lui
-constituerai une belle dot.
-
-Michée considéra avec terreur la vieille nourrice que le Tzar retenait
-toujours par sa houppelande.
-
---Seigneur Tzar, s'écria-t-il tout-à-coup en tombant à genoux, fais-moi
-supplicier, mais ne m'impose pas une pareille honte! Plutôt le billot
-que ce mariage!
-
-Pendant quelque temps, Ivan se tut, puis il partit d'un éclat de rire
-prolongé. Il lâcha la nourrice, qui s'empressa de fuir en débitant des
-injures et en crachant de tous les côtés.
-
---Que voulez-vous, dit enfin le Tzar, j'ai pensé faire votre bonheur à
-tous deux, mais je ne prétends pas vous marier malgré vous. Continue,
-comme par le passé, à servir ton maître. Et toi, Nikita, approche ici.
-Je te pardonne ta seconde faute comme je t'ai remis la première. Quant à
-ces déguenillés, je n'en ferai pas des opritchniks; ceux-ci pourraient
-s'en formaliser. Qu'ils aillent à Jizdra s'incorporer dans les troupes
-de frontières. Puisqu'ils sont amateurs de Tatars, ils en trouveront là.
-Pour toi, continua le Tzar, d'un ton singulièrement bienveillant, sans
-aucune teinte d'ironie et en posant sa main sur l'épaule de Sérébrany,
-reste auprès de moi; je te réconcilierai avec les opritchniks. Lorsque
-tu nous connaîtras mieux, tu cesseras de nous fuir. C'est une bonne
-chose que de battre les Tatars, mais j'ai des ennemis pires qu'eux.
-C'est ceux-ci qu'il faut que tu t'habitues à mordre et à balayer.
-
-Et le Tzar frappa familièrement sur l'épaule de Sérébrany.
-
---Nikita, ajouta-t-il avec bienveillance et en tenant toujours sa main
-sur l'épaule du prince, ton coeur est droit, ton langage est franc: j'ai
-besoin de serviteurs comme toi. Inscris-toi dans les opritchniks, je te
-donnerai le poste qu'occupait Viazemski. J'ai foi en toi, tu ne me
-trahiras pas.
-
-Tous les opritchniks regardèrent Sérébrany avec jalousie; ils voyaient
-en lui un nouvel astre levant; ceux qui se tenaient un peu loin du Tzar
-commençaient déjà à chuchoter, à témoigner leur mécontentement de ce que
-le Tzar, sans faire attention à leurs services, mettait au-dessus d'eux
-un disgracié, un boyard de vieille roche, un descendant d'une antique
-race princière.
-
-Mais le coeur de Sérébrany était serré par les paroles d'Ivan. Faisant
-un violent effort sur lui, il lui dit: Sire, je te remercie de ta
-faveur, mais permets-moi aussi de rejoindre les troupes des frontières.
-Je n'ai rien à faire ici, je ne suis pas fait aux moeurs de la Sloboda,
-tandis que là je puis te servir avec fruit.
-
---Ah! dit Ivan en retirant sa main de l'épaule de Sérébrany, cela
-signifie que nous ne convenons pas à son Excellence. Il est apparemment
-plus honorable de rester avec des voleurs que d'être le capitaine de mes
-gardes! Eh bien! continua-t-il ironiquement, je ne force l'amitié de
-personne et ne veux retenir personne malgré lui. Puisque vous vous êtes
-habitués les uns aux autres, servez ensemble. Bon voyage, ataman de
-Brigands!
-
-Et, jetant un méprisant regard sur Sérébrany, le Tzar lui tourna le dos
-et rentra dans le palais.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXVIII
-
-LE DÉPART DE LA SLOBODA.
-
-
-Godounof proposa à Sérébrany de demeurer chez lui jusqu'à son entrée en
-campagne. Cette fois l'invitation était sincère, car Boris, auquel
-aucune parole ni aucun mouvement du Tzar n'échappait, s'était convaincu
-qu'il n'y avait aucun orage dans l'horizon et qu'Ivan se bornerait à de
-la froideur vis-à-vis de Sérébrany.
-
-Fidèle à la promesse qu'il avait faite à Maxime, Sérébrany se rendit, en
-quittant le palais, chez la mère de son frère d'adoption et lui remit sa
-croix. Maliouta était absent, la bonne vieille avait déjà appris la mort
-de son fils; elle accueillit Sérébrany comme un parent; elle n'osa
-pourtant pas le retenir, redoutant le retour de son mari; elle le
-reconduisit jusqu'au perron et lui donna sa bénédiction comme s'il eût
-été son propre fils.
-
-Le soir, lorsque Godounof eut conduit son hôte dans sa chambre et lui
-eut souhaité une bonne nuit, Michée s'abandonna à la joie d'avoir
-retrouvé son maître.
-
---Enfin, boyard, dit-il, le soleil a lui pour moi après bien des jours
-de ténèbres! Depuis que tu as été arrêté, il me semble n'avoir pas vu la
-lumière du bon Dieu. Je n'ai fait qu'aller et venir entre Moscou et la
-Sloboda dans l'espoir d'avoir de tes nouvelles. Lorsque j'appris ce
-matin que tu étais de retour avec ces aventuriers, je me suis mis à
-courir vers la place du palais aussi vite que mes vieilles jambes me le
-permettaient, mais le Tzar était déjà sur le perron. Je suis parvenu à
-fendre la foule, j'allais toucher le pan de ton habit lorsque le Tzar
-m'a aperçu. Ai-je eu peur, mon Dieu! De ma vie je ne l'oublierai jamais!
-Je ferai dire demain deux _Te Deum_, l'un pour la conservation de ta
-santé, l'autre pour remercier Dieu de m'avoir préservé de cette vieille
-sorcière, de n'avoir pas permis qu'une telle infamie s'accomplît.
-
-Et Michée se mit à raconter longuement tout ce qui lui était arrivé
-depuis le pillage de la maison de Morozof; comment il avait été trouver
-Persten; comment, de retour au moulin, il y avait rencontré Hélène
-Dmitriévna et s'était chargé de la conduire dans la propriété de son
-époux.
-
-Les nombreuses digressions de Michée agaçaient Sérébrany.
-
---Je ne suis pas aveugle, Nikita Romanovitch, disait le vieillard, je me
-tais, mais je sais tout. J'avoue que tes visites chez Droujina
-Andréevitch me déplaisaient souverainement. «Il n'en résultera rien de
-bon,» me disais-je à moi-même. J'avais honte pour toi de te voir assis à
-la même table que lui, en vous voyant boire à la même coupe. Tu me
-comprends, n'est-ce pas? Je n'ignore pas que ce n'est pas ta faute; on
-ne sait pas comment ces sortes de choses vous empoignent, mais c'était
-un péché vis-à-vis de Morozof. Maintenant, c'est autre chose; elle n'a
-plus à répondre de ses actions devant son mari, dont le bon Dieu a
-l'âme. Puis, elle est trop jeune, la colombe, pour rester veuve.
-
---Cesse tes reproches, Michée, dit Sérébrany avec humeur, dis-moi vite
-où elle est et ce qui lui est arrivé.
-
---Attends, Batiouchka, laisse-moi t'informer de tout cela avec ordre.
-Vois-tu, lorsque revenant de chez le brigand, je retournai au moulin, le
-meunier me dit: «L'oiseau féerique est tombé dans ma cage, porte-le au
-Tzar de Dalmatie!» Je ne compris pas d'abord de quel oiseau et de quelle
-Dalmatie il voulait parler, mais lorsqu'il me montra la boyarine, je
-devinai que c'était d'elle qu'il s'agissait. Nous voilà en route avec
-elle pour le domaine de Droujina Andréevitch. Tout d'abord, elle n'avait
-ni bouche ni yeux; elle se décida pourtant à me demander des nouvelles
-de son mari, puis des tiennes, comme si cela avait été par hasard.
-Rêveries de femmes, que tout cela! Je lui dis tout ce que je savais;
-cela la rendit toute triste, la pauvre chère dame; elle ne dit plus un
-seul mot durant le reste du trajet. Je remarquai qu'en approchant de la
-terre de Morozof, elle s'inquiétait. «Qu'as-tu donc?» lui demandai-je.
-Cette question la fit fondre en larmes. J'essayai de la consoler. «Ne te
-chagrine pas, lui dis-je, Morozof se porte bien.» Au nom de Morozof,
-elle se mit à pleurer encore davantage. Je la regardai et ne sus plus
-que lui dire. «Le prince Nikita est, il est vrai, en prison,
-continuai-je, mais probablement il se porte aussi très-bien.» Je sentais
-que je parlais à tort et à travers, mais il fallait bien dire quelque
-chose. Lorsque j'eus prononcé ton nom, elle arrêta brusquement son
-cheval. «Non, dit-elle, je ne puis aller dans la propriété de mon
-mari.--Mais où veux-tu donc aller? lui demandai-je.--Vois-tu ces croix
-dorées briller au-dessus de la forêt?--Oui, je les vois.--C'est un
-monastère de femmes, dit-elle, je le connais, menez-y moi.» Je fis tout
-mon possible pour la détourner de son projet, mais elle ne voulut pas en
-démordre. «J'y resterai une huitaine de jours, j'y prierai Dieu, j'en
-informerai Droujina Andréevitch, il m'enverra chercher.» Toute
-résistance était inutile; je la conduisis au monastère et je l'y ai
-laissée entre les mains de l'abbesse.
-
---Combien y a-t-il d'ici à ce monastère? demanda Sérébrany.
-
---Il est à une quarantaine de verstes du moulin; de Moscou, cela doit
-être un peu plus loin. Du reste, c'est presque sur notre chemin en
-allant à Jizdra.
-
---Michée, dit Sérébrany, rends-moi un service. Je ne puis quitter la
-Sloboda avant demain matin; mes hommes doivent prêter serment au Tzar,
-mais toi, tu peux partir cette nuit; va trouver la boyarine, raconte-lui
-tout, demande-lui de me recevoir, insiste surtout pour qu'elle ne se
-décide à rien avant de m'avoir vu.
-
---J'entends, Batiouchka, mais de quoi as-tu peur? qu'elle prenne le
-voile? cela n'arrivera pas. Un an s'écoulera, elle pleurera, c'est
-naturel, c'est indispensable, comment ne pas pleurer Droujina
-Andréevitch, que Dieu ait son âme! puis au bout d'un an, nous fêterons
-votre mariage: on ne peut pas pleurer un siècle.
-
-Cette même nuit, Michée partit pour le monastère et dès l'aube Sérébrany
-alla prendre congé de Godounof. Boris était déjà rentré des matines,
-auxquelles il assistait régulièrement avec le Tzar.
-
---Comment, te voilà déjà debout? prince, lui dit-il. C'est bon pour nous
-autres ermites, mais après la journée d'hier tu aurais pu te reposer.
-Aurais-tu été mal chez moi?
-
-Et le fin regard de Godounof laissait comprendre qu'il devinait la cause
-de l'insomnie du prince.
-
-L'aménité de Boris, le sincère intérêt qu'il lui avait montré, les
-services qu'il lui avait rendus, surtout sa dissemblance avec les autres
-courtisans attiraient vers lui Nikita Romanovitch. Il s'ouvrit avec lui
-touchant Hélène.
-
---Je sais tout cela depuis longtemps, dit en souriant Boris; j'ai deviné
-tout cela à ta façon de regarder Viazemski. Et lorsque je faisais tomber
-la conversation sur Morozof, tu n'en parlais qu'à contre-coeur, quoique
-vous fussiez fort liés. Tu ne sais pas dissimuler, prince; tout ce que
-tu penses se reflète immédiatement sur ton visage. Ta parole est aussi
-par trop franche; permets-moi de te le faire observer. J'ai tremblé pour
-toi lorsque hier tu as si formellement refusé au Tzar d'entrer dans les
-opritchniks.
-
---Et que pouvais-je lui répondre?
-
---Il fallait le remercier et accepter cette faveur.
-
---Tu plaisantes, Boris Féodorovitch! Comment le remercier pour une
-pareille proposition? toi-même fais-tu partie des opritchniks?
-
---Pour moi, c'est autre chose, prince; je sais ce que je fais; je ne
-m'oppose jamais à la volonté du Tzar, mais je me suis posé sur un tel
-pied, qu'il ne me proposera jamais de m'enrôler dans les opritchniks. En
-acceptant le poste de Viazemski, en devenant le capitaine des gardes du
-Tzar et en même temps son favori, tu aurais rendu un immense service au
-pays tout entier. Nous aurions réuni nos efforts, nous aurions fini par
-faire licencier les opritchniks.
-
---Jamais je n'y serais parvenu, Boris; tu dis toi-même que toutes mes
-pensées se lisent sur ma figure.
-
---C'est parce que tu ne veux pas te contraindre, prince. Si tu avais pu
-faire violence à ta franchise et entrer dans les opritchniks, ne fût-ce
-que pour la forme, que n'aurions-nous pas accompli tous deux! Au lieu de
-cela qu'arrive-t-il? je demeure seul à me heurter contre les obstacles,
-comme un brochet contre la glace; je suis obligé d'épier tout le monde,
-de peser chacune de mes paroles. Il y a des moments où j'en perds la
-tête, tandis que si nous étions deux auprès du Tzar, notre force serait
-doublée. Des hommes comme toi ne se rencontrent pas souvent, prince. Je
-te l'avoue franchement, j'avais jeté mes vues sur toi dès notre première
-entrevue.
-
---Je ne vaux rien pour une pareille entreprise, Boris; toutes les fois
-que j'ai essayé de me conformer aux habitudes d'autrui, il n'en est rien
-résulté de bon. Pour toi, c'est autre chose, tu es fort dans cette
-partie. J'avoue que cela me déplaisait au commencement de t'entendre
-dire tout le contraire de ce que tu pensais; mais maintenant je conçois
-ta tactique et je l'excuse. Mais, si je voulais en faire autant, je ne
-le pourrais pas; Dieu ne m'a pas donné cette faculté, il n'y a plus du
-reste à parler de tout cela; tu sais que je vais à la frontière.
-
---Cela ne fait rien, prince, tu battras de nouveau les Tatars, le Tzar
-t'appellera de nouveau auprès de lui. Tu ne peux plus être son capitaine
-des gardes, mais tu pourrais toujours te laisser inscrire dans les
-opritchniks. Quand même tu n'aurais pas l'occasion de battre les Tatars,
-il faut bien que tu retournes à Moscou, lorsque le temps du veuvage
-d'Hélène sera passé. Ne crains pas qu'elle prenne le voile, laisse-lui
-le temps de sécher ses larmes et, si tu le veux, je serai ton garçon
-d'honneur.
-
---Merci, Boris, merci. J'ai vraiment honte de tout ce que tu as fait
-pour moi sans que je puisse le reconnaître. Je n'hésiterais pas un
-moment à te sacrifier ma vie, s'il le fallait, mais ne me propose pas de
-devenir opritchnik ou favori du Tzar. Il faut pour cela ou n'avoir pas
-de conscience, ou avoir ton habileté, et moi je n'aurais qu'inutilement
-tordu mon âme. A chacun Dieu a tracé sa voie: le vol du faucon n'est pas
-le même que celui du cygne, mais cela importe peu, pourvu que chacun
-serve la vérité et la justice.
-
---Alors, tu ne me reproches plus, prince, d'avoir préféré le chemin de
-traverse à la grande route?
-
---C'eût été de ma part un grand péché que de t'adresser un pareil
-reproche. Sans me compter, que de bien tu as fait à d'autres! Sans toi,
-il en aurait cuit à mes pauvres gens! Aussi le peuple t'aime; tous
-mettent en toi leur confiance, tout le pays commence à fixer les yeux
-sur toi.
-
-Un léger incarnat colora le teint basané de Godounof et un éclair de
-joie brilla dans ses yeux. Ce n'était pas pour lui un mince triomphe que
-d'avoir l'approbation d'un homme comme Sérébrany; les éloges qu'il
-venait de recevoir lui donnaient la mesure de l'influence qu'il avait
-acquise.
-
---A mon tour, prince, je te remercie. Je ne te demande plus qu'une
-chose: puisque tu es décidé à ne pas m'aider, du moins, lorsque tu
-entendras mal parler de moi, n'y ajoute pas foi et relève les
-calomniateurs.
-
---Sois tranquille, Boris, je ne permettrai à personne de parler mal de
-toi. Mes aventuriers prient déjà Dieu pour la conservation de ta santé
-et, lorsqu'ils rentreront chez eux, ils enjoindront à tous les leurs de
-prier pour toi. Mais Dieu veuille que tu ne perdes pas la tête au milieu
-de ce chaos!
-
---Dieu protége ceux qui n'ont pas de méchants desseins, dit Godounof en
-baissant modestement les yeux. Tout est d'ailleurs entre ses mains. Au
-revoir, prince, à bientôt; n'oublie pas que tu m'as promis de m'inviter
-à tes noces.
-
-Ils s'embrassèrent cordialement et Sérébrany sortit tout joyeux. Il
-avait une haute idée de la perspicacité de Godounof; ses craintes au
-sujet d'Hélène se dissipèrent. Bientôt après il quittait la Sloboda à la
-tête de sa bande; mais, dès qu'il eut franchi les barrières survint un
-incident qui, d'après les idées du temps, devait être considéré comme un
-mauvais augure.
-
-La bande fut arrêtée près d'une église par une foule compacte de
-mendiants qui, se pressant devant le porche, attendaient sans doute
-quelques abondantes aumônes de hauts personnages qui allaient sortir de
-l'église. En avançant lentement, Sérébrany entendit les chants de la
-messe des morts et voulut savoir qui l'avait ordonnée. On lui répondit
-que c'était Maliouta qui faisait célébrer un service pour le repos de
-l'âme de son fils Maxime, tué par les Tatars. Au même instant retentit
-un grand cri et l'on vit quelques personnes emportant une vieille dame
-évanouie; sa figure pâle était inondée de larmes, ses cheveux gris
-s'échappaient en désordre d'un petit bonnet de velours. C'était la mère
-de Maxime. Derrière elle sortit Maliouta, vêtu d'habits de deuil; son
-regard se croisa avec celui de Sérébrany, mais les yeux de Maliouta
-n'avaient plus leur expression habituelle de férocité: ils étaient fixes
-et mornes. Après avoir fait déposer sa femme sur le portique, il rentra
-dans l'église pour assister à la fin de la messe, pendant que Sérébrany
-et ses gens passaient, nu-tête et faisant le signe de la croix, devant
-la grande porte de l'église à travers laquelle arrivèrent jusqu'à eux
-les notes lugubres du _De profundis_.
-
-Ces tristes chants, le souvenir de Maxime impressionnèrent vivement
-Sérébrany; mais il se rappela les paroles consolantes de Godounof et
-l'émotion produite par la messe des morts s'effaça bientôt de son
-esprit. Arrivé à l'angle que décrivait la route en s'enfonçant dans la
-forêt, il se retourna du côté de la Sloboda et, lorsque les coupoles
-dorées du palais d'Ivan disparurent derrière les arbres, il se sentit
-soulagé d'un poids énorme. La matinée était fraîche, le soleil éclatant.
-Bien vêtus, bien armés, les ci-devant brigands marchaient d'un pas
-résolu derrière Sérébrany, escorté par quelques cavaliers. Une obscurité
-verdâtre les enveloppait de tous côtés. Plein d'une impatiente ardeur,
-le cheval de Sérébrany arrachait en passant les feuilles des arbres à sa
-portée et Bouian, qui ne quittait plus le prince depuis la mort de
-Maxime, ouvrait la marche, levant de temps à autre son museau pour
-aspirer l'air et dressant ses oreilles chaque fois qu'un son lointain
-retentissait dans la forêt.
-
-
-
-
-CHAPITRE XXXIX
-
-UNE DERNIÈRE ENTREVUE.
-
-
-La bande de Sérébrany avait déjà fait plusieurs journées. Un soir, elle
-s'arrêta pour passer la nuit, au carrefour d'où partait la route
-conduisant au monastère; le prince quitta ses gens et s'achemina seul à
-la rencontre de Michée, qui lui avait promis de lui apporter des
-nouvelles d'Hélène. Il marcha toute la nuit sans s'arrêter; au point du
-jour, il se trouva à un nouveau carrefour où il vit un brasier à moitié
-éteint et Michée assis à côté. Deux chevaux tout sellés paissaient tout
-auprès.
-
-En entendant le pas d'un cheval, Michée se redressa vivement.--C'est
-toi, mon seigneur, s'écria-t-il en reconnaissant son maître, ne va pas
-plus loin, retourne sur tes pas; il n'y a plus rien à faire!
-
---Qu'est-il arrivé? demanda Sérébrany plein d'angoisse.
-
---Tout est fini, seigneur, Dieu n'a pas voulu nous donner le bonheur.
-
-Sérébrany sauta à bas de son cheval.--Parle, dit-il, qu'est-il arrivé à
-Hélène?
-
-Le vieillard se taisait.--Mais qu'est-il donc arrivé? reprit Sérébrany,
-pâle de terreur.
-
---Il n'y a plus d'Hélène, dit tristement Michée, il y a la soeur
-Eudoxie.
-
-Sérébrany chancela et s'appuya sur un arbre pour ne pas tomber. Michée
-le regardait d'un air sombre et désespéré.
-
---Il n'y a plus rien à faire, la volonté de Dieu s'est accomplie! Il
-paraît que nous ne sommes pas nés sous une heureuse étoile.
-
---Raconte-moi tout, dit Sérébrany, en se raidissant contre son malheur,
-ne me ménage pas. Quand a-t-elle pris le voile?
-
---Lorsqu'elle a reçu la nouvelle du supplice de Morozof, lorsqu'on a
-reçu au couvent la liste des suppliciés pour lesquels le Tzar exigeait
-des prières, la veille enfin du jour où je suis arrivé auprès d'elle.
-
---L'as-tu vue?
-
---Oui.
-
-Sérébrany voulut parler, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres.
-
---Je ne l'ai vue qu'une seconde, ajouta Michée; elle avait d'abord
-refusé de me voir.
-
---Que t'a-t-elle chargé de me dire? fit Sérébrany avec effort.
-
---De prier pour elle.
-
---Et puis?
-
---Et puis, rien.
-
---Michée, dit le prince, après un court silence, mène-moi au couvent; je
-veux lui dire adieu.
-
-Le vieillard secoua la tête.--Pourquoi la voir, Batiouchka, ne la
-trouble plus davantage; elle est maintenant une chose sacrée. Retournons
-plutôt et marchons droit sur Jizdra.
-
---Je ne puis, dit Sérébrany.
-
-Michée secoua de nouveau la tête et lui amena un de ses chevaux.
-
---Prends celui-ci, dit-il, le tien est tout couvert d'écume.
-
-Et ils prirent en silence le chemin du monastère. La route suivait la
-forêt. Les cavaliers entendirent bientôt le bruit de l'eau et aperçurent
-un ruisseau qui se frayait un chemin à travers les roseaux.
-
---Reconnais-tu cet endroit? demanda tristement Michée. Sérébrany leva la
-tête et vit les traces d'un récent incendie. Çà et là, la terre venait
-d'être profondément remuée: des restes de maison, une roue brisée
-indiquaient qu'un moulin avait dû exister à cette place.
-
---Lorsqu'ils ont arrêté le sorcier, dit Michée, ils ont détruit sa
-tanière. Ils espéraient y découvrir un trésor.
-
-Sérébrany jeta un regard indifférent sur ces ruines et tout deux
-poursuivirent leur route en silence. Au bout de quelques heures de
-marche, la forêt devint plus claire. Une enceinte blanche se montra à
-travers les arbres et le monastère apparut au milieu d'une prairie. A
-l'encontre des bâtiments de ce genre, il n'était pas bâti sur une
-éminence. De ses fenêtres étroites et grillées, on n'apercevait pas de
-vastes dépendances: le regard ne rencontrait partout que des troncs de
-sapins et leur sombre verdure enlaçait les murs de la maison; les
-environs étaient tristes et déserts, la communauté semblait pauvre.
-
-Les deux cavaliers descendirent de cheval et frappèrent à la porte. Au
-bout de quelques minutes, on entendit le bruit d'un trousseau de clefs.
-
---Gloire à Notre-Seigneur Jésus-Christ! dit Michée à voix basse.
-
---Dans tous les siècles des siècles, répondit la soeur portière en
-ouvrant un judas. Que demandez-vous?
-
---La soeur Eudoxie, dit à demi-voix Michée qui craignait de raviver les
-douleurs de son maître en prononçant trop distinctement ce nom. Tu me
-connais, car j'ai été ici il n'y a pas longtemps.
-
---Je ne puis te connaître, répondit la soeur, car je ne suis chargée que
-de ce matin de la porte où était auparavant soeur Agnès... Et la nonne
-considérait avec crainte les arrivants.
-
---Cela ne fait rien, continua Michée, laisse-nous entrer. Informe
-l'abbesse que le prince Nikita Romanovitch Sérébrany est arrivé.
-
-La portière jeta un regard craintif sur Sérébrany, fit un pas en arrière
-et ferma brusquement le judas. On l'entendit s'éloigner précipitamment
-en murmurant: Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de nous!
-
---Que signifie cela? pensa l'écuyer. Pourquoi a-t-elle peur de mon
-maître?
-
-Il regarda le prince et comprit que son armure couverte de poussière,
-son habit déchiré par les ronces, ses yeux inquiets et hagards avaient
-pu effrayer la religieuse. L'expression de la figure de Nikita avait
-tellement changé que Michée lui-même n'aurait pas reconnu son maître
-s'il n'était arrivé avec lui.
-
-Au bout de quelque temps, on entendit de nouveau le pas de la portière.
-
---Veuillez ne pas nous en vouloir, dit-elle en tremblant à travers la
-porte, notre abbesse ne peut pas vous recevoir maintenant; venez plutôt
-demain après matines.
-
---Je ne puis attendre! s'écria Sérébrany, et d'un coup de pied, il
-enfonça la clôture et entra dans la cour. Il se trouva en face de
-l'abbesse presqu'aussi pâle que lui-même.
-
---Au nom du Christ notre Sauveur, dit-elle d'une voix tremblante,
-arrête-toi... je sais pourquoi tu es venu... mais Dieu punit ceux qui
-perdent les âmes et le sang innocent retombera sur ta tête!
-
---Révérende mère, répondit Sérébrany, ne comprenant rien à cette
-terreur, mais trop ému pour être surpris de quelque chose, laisse-moi
-voir la soeur Eudoxie. Quand ce ne serait que pour un instant, pour lui
-faire mes adieux.
-
---Lui faire tes adieux! répéta l'abbesse. Tu ne veux réellement que lui
-faire tes adieux?
-
---Laisse-moi lui faire mes adieux, révérende mère, et je donnerai toute
-ma fortune à ton monastère.
-
-L'abbesse le regarda avec défiance.
-
---Tu as pénétré ici de force, dit-elle, tu t'intitules prince et Dieu
-sait qui tu es, dans quel but tu es venu... Je sais que les opritchniks
-parcourent maintenant les monastères et exterminent les épouses et les
-soeurs des hommes justes qu'on a récemment suppliciés à Moscou... La
-soeur Eudoxie est veuve d'un boyard supplicié...
-
---Je ne suis pas un opritchnik, s'écria Sérébrany, j'aurais donné tout
-mon sang pour Morozof. Laisse-moi voir la boyarine!
-
-Les traits de Sérébrany reflétaient la loyauté et la franchise.
-L'abbesse se rassura et le regarda avec sympathie.
-
---Je suis coupable à ton égard, dit-elle. Grâce à Jésus-Christ et à sa
-Mère Immaculée, je vois maintenant que je me suis trompée; tu n'es pas
-un opritchnik. La portière m'a effrayée, je ne songeais qu'à gagner du
-temps et à cacher soeur Eudoxie. Les temps sont difficiles; ceux qui
-sont tombés en disgrâce auprès du Tzar ne peuvent même pas trouver un
-refuge dans les monastères. Mais, grâce à Dieu, je me suis trompée. Si
-tu es un ami ou un parent de Morozof, je te conduirai auprès de sa
-veuve. Suis-moi, sa cellule est là derrière.
-
-L'abbesse conduisit Sérébrany à travers le jardin vers une cellule
-isolée, cachée derrière une touffe d'églantiers et de chèvre-feuilles.
-Vêtue de noir, couverte d'un voile, Hélène était assise sur un banc
-devant la porte. Les rayons du soleil couchant l'éclairaient à travers
-d'épais érables et doraient au-dessus de sa tête les feuilles
-jaunissantes. L'été tirait à sa fin; les dernières fleurs des églantiers
-s'effeuillaient; la robe noire de la recluse était couverte de leurs
-pétales vermeils. Hélène contemplait mélancoliquement la chute lente et
-monotone des feuilles d'érable jaunies; c'est à peine si elle entendit
-le bruit des pas qui approchaient.
-
-Levant la tête, elle vit l'abbesse et fit un pas à sa rencontre; mais,
-en reconnaissant tout à coup Sérébrany, elle poussa un cri, appuya les
-mains sur son coeur et retomba épuisée sur le banc.
-
---N'aie pas peur, mon enfant, dit l'abbesse d'un ton caressant; c'est
-quelqu'un que tu connais, un ami de ton défunt époux qui est venu exprès
-pour prendre congé de toi.
-
-Hélène ne put répondre. Elle tremblait et regardait avec frayeur le
-prince. Tous deux demeurèrent longtemps silencieux.
-
---C'est ainsi, dit enfin Sérébrany, que nous étions destinés à nous
-revoir!
-
---Nous ne pouvions nous revoir autrement, dit à peine intelligiblement
-Hélène.
-
---Pourquoi ne m'as-tu pas attendu, Hélène Dmitriévna?
-
---Si je t'avais attendu, murmura-t-elle, je n'aurais pas eu assez de
-force... tu ne m'aurais pas laissée... j'en ai bien assez comme cela à
-me reprocher...
-
-Nouveau silence. Le coeur de Sérébrany battait violemment.--Hélène
-Dmitriévna, dit-il d'une voix entrecoupée par l'émotion, je viens te
-faire un éternel adieu. Laisse-moi voir une dernière fois tes yeux, lève
-ton voile.
-
-Hélène souleva de sa main amaigrie le voile noir qui couvrait le haut de
-son visage et le prince revit ses yeux calmes mais rougis par les
-larmes, voilés par l'insomnie et la souffrance.
-
---Adieu, Hélène, s'écria-t-il, adieu pour toujours! Dieu veuille me
-faire oublier que nous aurions pu être heureux!
-
---Non, Nikita Romanovitch, dit tristement Hélène, le bonheur n'a pas été
-fait pour nous. Le sang de Droujina Andréevitch nous en sépare. Je suis
-cause qu'il est tombé en disgrâce, qu'il est mort. Jamais nous n'aurions
-pu être heureux. Et qui est-ce qui peut l'être maintenant?
-
---Oui, répéta Sérébrany, qui est-ce qui peut être heureux maintenant?
-Dieu n'est pas clément aujourd'hui pour la sainte Russie. Cependant,
-jamais je n'aurais pensé que, vivants, nous pussions ainsi nous séparer
-pour toujours!
-
---Pas pour toujours, reprit Hélène avec un triste sourire, mais
-seulement ici-bas, pour cette vie. Cela devait être ainsi. Il ne nous
-convenait pas d'avoir une seule joie lorsque le pays tout entier est
-aussi malheureux.
-
---Pourquoi, dit Sérébrany d'un air sombre, n'ai-je pas été tué par les
-Tatars? pourquoi le Tzar ne m'a-t-il pas fait trancher la tête lorsque
-je la lui ai apportée? Que me reste-t-il donc à faire dans ce monde?
-
---A porter ta croix, Nikita, comme je porte la mienne. Ton lot est plus
-léger que le mien. Tu peux défendre la patrie, je ne puis que prier pour
-toi et pleurer mes fautes.
-
---La patrie, s'écria Sérébrany, où est-elle cette patrie et contre qui
-la défendre? Ce ne sont pas les Tatars, mais le Tzar qui la perd. Mes
-idées se brouillent, Hélène Dmitriévna; toi seule tu soutenais encore ma
-raison; maintenant tout est ténèbres autour de moi, je ne distingue plus
-la vérité du mensonge. Tout ce qui est bon périt, tout ce qui est
-méchant triomphe. Bien des fois Kourbski me vient à l'esprit. Tant que
-j'avais un but dans la vie, je chassais loin de moi ces coupables
-pensées; maintenant, je n'ai plus de but, je n'ai plus de forces, ma
-raison s'obscurcit...
-
---Dieu t'éclairera, Nikita Romanovitch; si ton bonheur est perdu, ce
-n'est pas une raison pour trahir ou abandonner ton pays. Dieu nous
-envoie cette épreuve afin que nous puissions nous retrouver dans un
-monde meilleur. Ne te démens pas.
-
-Sérébrany baissa la tête. Son indignation fit place au sentiment du
-devoir dans lequel il avait été élevé et qu'il maintenait pur dans son
-coeur, lors même que la force lui manquait pour s'y soumettre.
-
---Porte ta croix, reprit Hélène, va où le Tzar t'envoie. Tu as refusé
-d'entrer dans les opritchniks, ta conscience doit donc être tranquille.
-Va combattre les ennemis de la Russie; je ne cesserai de prier pour toi
-jusqu'à ma dernière heure.
-
---Adieu donc, Hélène, adieu ma soeur!
-
-Le regard d'Hélène resta calme en face des terribles émotions de
-Nikita.--Adieu, répéta-t-elle, et, baissant son voile, elle se retira
-précipitamment dans sa cellule.
-
-Les vêpres sonnèrent. Sérébrany resta longtemps les yeux fixés sur
-l'endroit où avait disparu Hélène. Il n'entendit pas ce que lui disait
-l'abbesse, il ne sentit pas qu'elle le prit par le bras et l'emmena
-jusqu'à la porte d'entrée. Il monta silencieusement à cheval et reprit,
-en compagnie de Michée, la route de la forêt. La cloche du monastère le
-fit enfin sortir de cet engourdissement moral. Il comprit toute la
-profondeur de son malheur. Ce tintement déchirait son coeur, mais il
-l'écoutait avec bonheur comme s'il lui apportait les adieux d'Hélène; et
-lorsque ces sons cadencés, ne formant plus à distance qu'un bruit vague,
-expirèrent dans l'air du soir, il lui sembla qu'on venait de lui
-arracher l'âme et il fut saisi par le sentiment de son irrémédiable
-isolement...
-
-Le lendemain, le détachement de Sérébrany s'enfonçait de plus en plus
-dans la forêt de Briansk; le prince marchait à sa tête; Michée le
-suivait de loin, n'osant pas interrompre son silence.
-
-Sérébrany avait la tête baissée; cependant, au milieu de ses sombres
-pensées, un sentiment consolant lui apparaissait à l'horizon. C'était la
-conviction qu'il avait toujours rempli son devoir dans la mesure de ses
-forces, qu'il avait toujours suivi le droit chemin sans en avoir jamais
-intentionnellement dévié. C'est là un sentiment précieux qui, au milieu
-des peines et des tristesses de cette vie, se cache comme un trésor
-inviolable dans le coeur de l'honnête homme et en comparaison duquel
-tous les biens de ce monde, tout ce qui constitue le but des ambitions
-humaines n'est que poussière et néant.
-
-Cette profonde conviction d'avoir accompli son devoir soutenait
-Sérébrany. En repassant les moindres détails de ses adieux avec Hélène,
-en se rappelant chacune de ses paroles, il trouvait une triste
-consolation dans cette pensée qu'il eût été honteux pour lui d'être seul
-heureux à l'époque épouvantable qu'on traversait, qu'il valait mieux
-qu'il portât avec tous ses frères sa part dans l'infortune générale. Les
-paroles de Godounof lui revinrent à l'esprit, il sourit avec amertume au
-souvenir de l'assurance avec laquelle son ami lui avait parlé de sa
-connaissance du coeur humain. «Il paraît, pensa-t-il, que Boris ne peut
-pas tout deviner. Les affaires de l'État, le coeur du Tzar lui sont
-connus; il sait d'avance ce que dira Maliouta, ce que fera tel ou tel
-opritchnik, mais le coeur, le sentiment de ceux qui sont désintéressés
-ne sont pour lui que ténèbres.» Et involontairement il se souvint aussi
-de Maxime et songea que son frère adoptif lui aurait autrement parlé. Il
-ne lui aurait pas dit: «Elle t'attendra»; mais «presse-toi, tue ton
-cheval, arrête-la pendant qu'il en est encore temps.» Au souvenir de
-Maxime, son isolement lui parut encore plus cruel, car il savait que
-personne ne pouvait, comme Maxime, sympathiser avec lui, combler par une
-tendre amitié le vide de son âme, lui expliquer bien des choses qu'il ne
-comprenait que vaguement et que, dans les préoccupations de la vie, il
-ne savait pas envisager d'une manière nette et résolue...
-
-Sérébrany marchait la tête baissée, les rênes sur le cou de son cheval,
-à travers la forêt aussi sombre que ses pensées. Le silence n'était
-troublé que par le pas cadencé des brigands. Les sauvages habitants du
-lieu, peu habitués à redouter l'homme dans ces endroits inhabités, ne se
-cachaient point à la vue de la troupe; ils grimpaient lestement sur les
-hautes branches et la regardaient passer avec curiosité; des oiseaux aux
-couleurs variées se cramponnaient à l'écorce rugueuse des arbres,
-tournaient leurs têtes rouges du côté des brigands et recommençaient à
-frapper de leurs becs contre le bois sec.
-
-Frappé de la majesté de cette solitude, un bandit entonna à demi-voix
-une chanson traînante; ses camarades l'accompagnèrent; bientôt toutes
-les voix s'unirent en un choeur dont les sonores mélodies se
-répercutaient au loin sous la sombre voûte des arbres.
-
-On pourrait terminer ici ce lamentable récit, mais il reste à dire ce
-qui est advenu des autres personnages qui ont peut-être partagé avec
-Sérébrany l'intérêt du lecteur. Nous entendrons encore parler de Nikita
-à la fin de ce drame; mais pour cela il faut sauter par dessus dix-sept
-lourdes années et nous transporter, d'un bond, à Moscou à l'époque
-glorieuse de la conquête de la Sibérie.
-
-
-
-
-CHAPITRE XL
-
-L'AMBASSADE D'IERMAK.
-
-
-Il était déjà loin le jour où Sérébrany sortait de la Sloboda avec ses
-aventuriers graciés. Depuis cette époque, bien des changements étaient
-survenus en Russie; il n'y avait qu'Ivan qui n'avait pas changé: tantôt
-entraîné par ses soupçons, il faisait supplicier les meilleurs et les
-plus illustres citoyens, tantôt il semblait s'amender, avouer
-publiquement ses fautes, envoyait aux monastères de riches dons avec la
-liste des suppliciés en ordonnant des prières pour le repos de leurs
-âmes. Il n'existait plus un seul de ses anciens familiers: le dernier,
-Maliouta, qui n'était jamais tombé en disgrâce, avait été tué au siége
-de Weissenstein en Livonie et, en son honneur, Ivan fit brûler sur un
-seul immense bûcher tous les prisonniers allemands et suédois. Exaspérés
-par ce terrible régime, n'ayant plus aucun espoir en des temps
-meilleurs, des milliers de Russes émigraient par bandes en Lithuanie et
-en Pologne.
-
-Un seul événement heureux se produisit dans ce long espace de temps:
-Ivan comprit toute l'inutilité de diviser la nation russe en deux
-catégories dont la plus petite pressurait et torturait la plus
-nombreuse; sur les instances de Godounof il abolit les odieux
-opritchniks, revint résider à Moscou et le terrible palais de la Sloboda
-d'Alexandrof devint pour toujours désert.
-
-Entre temps, bien des misères fondirent sur le pays. La famine et la
-peste dépeuplaient les villes et les villages. Les Tatars firent
-plusieurs incursions en Russie et, dans l'une de ces campagnes, ils
-brûlèrent même les faubourgs de Moscou et une grande partie de la
-capitale elle-même. Les Suédois firent une attaque du côté du Nord;
-Étienne Batory, élu par la diète après la mort de Sigismond, renouvela
-la guerre de Lithuanie et, malgré le courage des troupes russes, il les
-vainquit par son habileté et enleva à la Russie toutes les provinces
-occidentales. Le tzarévitch Jean qui prenait part aux atrocités que
-commettait son père, comprit néanmoins, cette fois, l'abaissement de
-l'État, et demanda au Tzar la permission de conduire des troupes contre
-Batory. Ivan crut voir dans cette demande l'intention de le détrôner et
-le Tzarévitch, sauvé autrefois par Sérébrany à la mare maudite, ne put
-échapper, cette fois, à une mort terrible. Dans un accès de rage, son
-père le tua d'un coup de son bâton ferré. On raconte que Godounof, qui
-s'était jeté entre eux, fut cruellement blessé par le Tzar et ne dut la
-vie qu'aux soins et à l'habileté médicale de Strogonof, négociant de
-Perm.
-
-Après ce meurtre, Ivan, saisi d'un sombre désespoir, convoqua la
-_Douma_, déclara qu'il voulait entrer dans un monastère et ordonna
-d'élire un nouveau Tzar. Il céda néanmoins aux supplications des boyards
-et consentit à rester sur le trône, en se contentant de se confesser et
-d'envoyer de riches présents aux monastères. Mais peu de temps après,
-les supplices recommencèrent. Odesborn affirme dans ses écrits que Ivan
-condamna à mort, d'un seul coup, 2,300 personnes pour les punir d'avoir,
-soi-disant, livré plusieurs forteresses à l'ennemi, quoique Batory
-lui-même eût admiré leur courage.
-
-Perdant ses provinces l'une après l'autre, serré de tous côtés par
-l'ennemi, voyant la désorganisation intérieure de l'État, Ivan fut
-cruellement frappé dans son orgueil; son extérieur s'en ressentit. Il se
-négligea dans sa tenue, sa haute taille s'affaissa, ses yeux devinrent
-ternes; sa mâchoire intérieure pendait comme chez un octogénaire et ce
-n'était qu'en présence d'étrangers qu'il faisait des efforts pour
-paraître tel qu'il était auparavant: il se redressait alors fièrement et
-jetait un regard soupçonneux sur son entourage pour savoir si l'on
-s'apercevait de sa décadence. Il était dans ces instants plus effrayant
-encore que dans sa pleine vigueur. Jamais Moscou n'avait éprouvé une
-pression aussi inexorable, une terreur aussi grande.
-
-Au milieu de cette affliction générale, il arriva de l'extrême Orient
-une nouvelle inattendue qui ranima le courage des coeurs chancelants et
-changea en joie la douleur de la nation.
-
-Des rives lointaines de la Kama arrivèrent à Moscou les notables
-commerçants Strogonof, parents de ce même marchand qui avait guéri
-Godounof. Ils avaient reçu en don du Tzar les terres inhabitées de la
-province de Perm et y demeuraient en seigneurs indépendants des
-lieutenants du lieu, ayant leur administration et leurs propres troupes,
-à l'unique condition de défendre la frontière contre les incursions des
-peuplades sauvages de la Sibérie, tributaires nouveaux et peu sûrs de la
-Russie. Inquiétés dans leurs redoutes en bois par le Khan Koutchoum, les
-Strogonof résolurent de franchir les monts Oural et d'attaquer l'ennemi
-chez lui. Pour donner à cette entreprise les meilleures garanties de
-succès, ils eurent recours à quelques chefs d'aventuriers qui
-ravageaient les rives du Volga et du Don. Ces principaux chefs étaient
-pour lors Iermak Timoiéef et Ivan Koltzo; ce dernier avait été jadis
-condamné à mort et s'était évadé des prisons du Tzar.
-
-Ayant reçu une invitation, accompagnée de présents, des Strogonof,
-Iermak et Koltzo firent de nombreuses recrues sur les bords du Volga et
-se présentèrent devant les Strogonof. Quarante barques furent chargées
-de munitions en tout genre.
-
-Ce petit détachement, après avoir fait dire des prières, s'embarqua sur
-la _Tchousovaia_ et remonta avec de joyeuses chansons jusqu'aux sauvages
-montagnes de l'Oural. Battant partout les peuplades ennemies,
-transportant leurs barques d'une rivière à l'autre, les aventuriers
-parvinrent jusqu'à l'Irtich, où ils battirent et firent prisonnier le
-principal chef sibérien Mametkoul, et s'emparèrent de la ville de
-Sibérie, située sur les rives escarpées de l'Irtich. Ne se contentant
-pas de ce triomphe, Iermak poussa en avant, conquit tout le pays jusqu'à
-l'Oby et fit jurer, sur son sabre ensanglanté, aux peuplades conquises,
-fidélité au Tzar de toutes les Russies, Ivan Vasiliévitch. Ce fut alors
-seulement qu'il fit part de ses exploits aux Strogonof et qu'il envoya
-en même temps à Moscou Koltzo pour saluer en son nom le Tzar et lui
-offrir un nouveau royaume. Les Strogonof s'empressèrent d'aller porter
-cette bonne nouvelle au Tzar, et quelque temps après arriva l'ambassade
-d'Iermak.
-
-Grande fut la joie à Moscou. Des _Te Deum_ furent chantés dans toutes
-les églises, les cloches sonnèrent à toutes volées comme la nuit de
-Pâques.
-
-Après avoir manifesté toute sa satisfaction aux Strogonof, le Tzar fixa
-le jour de la réception solennelle de l'envoyé d'Iermak.
-
-Dans la grande salle du Kremlin, entouré de tout l'éclat de la majesté
-royale, Ivan Vasiliévitch était assis sur le trône, coiffé du bonnet de
-Monomaque, couvert de vêtements d'or, ornés de saintes images et de
-pierres précieuses. A sa droite se tenait le Tzarévitch Théodore, à sa
-gauche Boris Godounof. Autour du trône se tenaient les écuyers vêtus de
-caftans en satins blancs, bordés d'argent, avec des haches sur l'épaule.
-La salle était pleine de princes et de boyards.
-
-Remonté par les bonnes nouvelles des Strogonof, Ivan avait un air moins
-sombre; on pouvait même surprendre un sourire sur ses lèvres lorsqu'il
-faisait quelques observations à Godounof, mais il avait bien vieilli;
-ses rides s'étaient accentuées davantage, son crâne était presque
-dénudé, son menton complétement dégarni.
-
-En ces dernières années, Boris Godounof était rapidement monté au faîte
-des honneurs. Il avait marié sa soeur Irène au Tzarévitch Théodore et
-portait actuellement le rang de grand écuyer. On racontait que le Tzar,
-voulant montrer combien il affectionnait sa bru et Godounof, leva un
-jour trois de ses doigts et dit en les désignant l'un après l'autre:
-«Voici Théodore, voici Irène et voici Boris; je souffrirais autant si
-l'on me coupait un de ces trois doigts que si je perdais un de mes trois
-enfants chéris.»
-
-Une si extraordinaire faveur ne provoqua dans Boris ni orgueil, ni
-arrogance. Il était modeste comme par le passé, affable envers tous,
-sobre de discours; son port devint seulement un peu plus grave et prit
-une dignité conforme à sa situation élevée. Ce ne fut cependant pas sans
-quelques atteintes à la morale que Godounof acquit l'influence qu'il
-exerçait et les honneurs dont il était comblé. Son caractère simple
-l'entraîna plus d'une fois à des actes que sa conscience réprouvait.
-Ainsi, voyant dans Maliouta un rival trop puissant, ayant perdu tout
-espoir de le supplanter, il se lia avec lui et alla jusqu'à épouser sa
-fille. Vingt années passées près du trône d'un Tzar comme _le Terrible_
-devaient fatalement avoir exercé une influence funeste sur Boris; il
-subissait déjà les atteintes de la triste révolution qui s'était opérée
-en lui et qui, au dire des contemporains, avait transformé en criminel
-un homme doué des plus hautes qualités.
-
-Lorsqu'on regardait le Tzarévitch Théodore, on était frappé de la
-nullité de celui qui devait tenir les rênes de l'État après la mort
-d'Ivan. Aucun symptôme de force morale n'apparaissait sur sa figure,
-dépourvue d'expression. Marié depuis deux ans, il avait conservé un
-visage enfantin. Il était petit, rachitique, pâle et en même temps
-boursouflé. Il souriait constamment et jetait autour de lui des regards
-effarés. On assurait que le Tzar regrettait vivement son fils aîné et
-répétait à celui-ci: «Tu aurais dû, Fédia, naître sacristain et non
-Tzarévitch.»
-
-«Dieu est miséricordieux, disait le peuple, peu importe que le
-Tzarévitch soit chétif, pourvu qu'il ne marche pas sur les traces de son
-père et de son frère; puis Godounof est là pour l'aider; celui-là saura
-bien gouverner l'État!»
-
-Les chuchotements des courtisans furent soudain interrompus par le son
-des trompettes et des cloches. Précédés de six officiers du palais, les
-ambassadeurs d'Iermak entrèrent dans la salle, suivis de Maxime, de
-Nikita et de Simon Strogonof. Derrière eux, on portait de riches
-pelleteries, des vases de forme étrange et des armes complétement
-inconnues. Ivan Koltzo, qui marchait à la tête de l'ambassade, était un
-homme d'une cinquantaine d'années, de taille moyenne, à larges épaules,
-avec des yeux vifs et perçants, une barbe noire et courte, légèrement
-grisonnante.
-
---Grand monarque, dit-il, en s'approchant des marches du trône, ton
-ataman Iermak Timoiéef, à la tête des Kosaques du Volga, auxquels tu as
-fait naguère grâce de la vie, a tâché de se faire pardonner ses
-anciennes fautes: il te salue aujourd'hui en t'apportant un nouveau
-royaume. Aux royaumes de Kazan et d'Astrakhan que tu as conquis, ajoute
-celui de Sibérie pour tout le temps que Dieu fera durer ce monde.
-
-Après avoir prononcé ces paroles, Koltzo et ses compagnons se
-prosternèrent devant le Tzar et touchèrent la terre avec leurs fronts.
-
---Relevez-vous, mes bons serviteurs, dit Ivan. Celui qui garde un
-mauvais souvenir de ce qui est passé doit perdre la vue, dit le
-proverbe; mon ancienne disgrâce se change en faveur. Approche, Ivan
-Koltzo.--Et le Tzar lui tendit la main.
-
-Pour ne pas maculer le tapis écarlate du trône, Koltzo y jeta son bonnet
-de poil de mouton, mit son pied dessus et, s'inclinant profondément, il
-approcha ses lèvres de la main d'Ivan qui le baisa au front.
-
---Je remercie la très-sainte et très-haute Trinité, dit Ivan en levant
-les yeux au Ciel. Il est évident que la miséricorde divine s'étend sur
-moi, car c'est au moment où je suis le plus entouré d'ennemis et que
-j'ai à lutter même contre mes proches, que Dieu me donne le dessus sur
-les païens et me permet d'agrandir glorieusement mes États.--Et, jetant
-un regard triomphant sur les boyards, il ajouta d'un air menaçant:
-Lorsque Dieu est avec nous, personne ne peut rien contre nous. Que ceux
-qui ont des oreilles entendent!
-
-Mais, songeant aussitôt qu'il était inutile de troubler la joie
-universelle, il revint à Koltzo d'un air bienveillant:--Comment te plaît
-Moscou? as-tu vu quelque part d'aussi beaux palais, d'aussi splendides
-églises? mais peut-être n'est-ce pas la première fois que tu es ici?
-
-Un sourire malicieux erra sur les lèvres de Koltzo et ses dents blanches
-éclairèrent sa figure basanée.
-
---Où veux-tu que nous autres, petites gens, nous ayons vu de pareilles
-merveilles? répondit-il en haussant les épaules, même en rêve nous
-n'avons rien entrevu de semblable. Nous vivons comme des paysans au
-Volga, nous ne connaissons Moscou que par ouï-dire et nous n'y sommes
-jamais venus.
-
---Reste alors quelque temps avec nous, dit Ivan avec bienveillance,
-j'ordonnerai qu'on ait soin de toi. Quant à la missive d'Iermak, nous en
-avons pris lecture et nous avons déjà prescrit au prince Bolkhovski et à
-Ivan Gloukhof d'aller à votre aide avec 500 Streltzi...
-
---Nous te sommes bien reconnaissants, dit Koltzo en saluant
-profondément, seulement ce chiffre sera-t-il suffisant?
-
-Ivan s'étonna de la hardiesse de Koltzo.--Tu es bien vif, lui
-répondit-il sévèrement. Ne voudrais-tu pas que je coure en personne à
-votre secours? Tu t'imagines donc que je n'ai pas d'autre occupation que
-votre Sibérie? J'ai besoin de mes hommes pour combattre les Tatars et
-les Lithuaniens. Contente-toi de ce que je te donne et arrête ce que tu
-pourras trouver sur ton chemin. Il y a passablement de gens sans aveu en
-Russie. Au lieu de passer leur temps à ne rien faire, ne vaut-il pas
-mieux qu'ils aillent occuper les nouvelles terres? J'ai aussi écrit à
-l'archevêque de Vologda de vous envoyer dix popes pour dire la messe et
-remplir tous les devoirs religieux.
-
---Nous en sommes bien reconnaissants à ta Majesté, répondit Koltzo en
-s'inclinant de nouveau, mais tu nous obligerais en nous donnant, outre
-des popes, des armes et surtout de la poudre.
-
---Vous n'en manquerez pas, sois tranquille. Bolkhovski a déjà un oukase
-de moi à ce sujet.
-
---Nous avons aussi pas mal usé nos vêtements, continua Koltzo avec un
-sourire insinuant et en remuant les épaules.
-
---C'est que vous n'avez trouvé personne à dévaliser sur la route de
-Sibérie, dit Ivan mécontent de l'insistance de l'ataman. Je vois que tu
-n'oublies rien de ce dont vous avez besoin, mais notre faible esprit y a
-également pourvu. Les vêtements vous seront fournis par les Strogonof,
-et moi j'ai fixé des traitements pour les chefs et les soldats. Et afin
-que toi, qui conseilles si bien, tu ne manques de rien, je te gratifie
-d'une pelisse de ma propre garde-robe.
-
-A un signe du Tzar, deux stolniks apportèrent une riche pelisse,
-couverte d'un brocart d'or et en revêtirent l'ataman.
-
---Je vois que ta langue est bien aiguisée, mais as-tu, dit Ivan, un
-sabre qui le soit aussi?
-
---J'en avais un, Sire, qui n'était pas mauvais, mais je l'ai quelque peu
-ébréché sur les crânes des Sibériens.
-
---Prends dans ma salle d'armes le plus beau sabre que tu pourras
-trouver, ne te gêne pas, choisis-en un à ton gré; je crois, du reste,
-que je n'ai pas besoin de te recommander de ne pas te gêner.
-
-Les yeux de l'ataman brillèrent de joie.--Père, s'écria-t-il, de toutes
-les faveurs celle-ci est la plus grande! Ce serait un péché de se faire
-prier lorsqu'il s'agit d'un pareil don. Je te promets de prendre le plus
-beau de tes sabres.--Mais, Sire, ajouta Koltzo après un moment de
-réflexion, du moment que tu fais le sacrifice du meilleur sabre,
-permets-moi de le porter de ta part à Iermak.
-
---Ne t'inquiète pas de lui, je ne l'oublierai pas. Mais si tu crains que
-je ne sache pas le contenter, choisis deux sabres, l'un pour toi,
-l'autre pour Iermak.
-
---Que Dieu te prête longue vie! s'écria Koltzo enthousiasmé. Sois sûr
-que ces deux sabres travailleront pour toi.
-
---Mais les sabres ne suffisent pas, reprit Ivan, il faut encore de
-bonnes armures. Je saurai bien en trouver de ta taille; mais, n'ayant
-pas vu Iermak, je pourrais me tromper. De quelle taille est-il?
-
---Mais à peu près de la mienne, seulement il a les épaules plus larges.
-Tiens, il est à peu près de la taille de ce gars, dit Koltzo, en
-désignant un de ses compagnons, solide gaillard qui, après avoir apporté
-une masse d'armes et l'avoir jetée par terre, se tenait derrière cet
-amas de ferrailles, bouche béante, en extase devant le costume du Tzar
-et celui des courtisans qui environnaient le trône. Il avait même essayé
-d'entrer en conversation avec l'un d'eux pour savoir s'ils n'étaient pas
-tous des Tzarévitchs, mais le courtisan le regarda d'un air tellement
-rébarbatif qu'il n'osa pas lui renouveler sa question.
-
---Qu'on m'apporte la grande armure, ordonna le Tzar, celle qui est
-surmontée d'un aigle et se trouve à la place d'honneur; nous allons
-l'essayer sur ce lourdaud.
-
-On apporta une lourde cotte de mailles avec une garniture de cuivre
-autour du cou, des manches et des pans, ornée d'une aigle dorée à
-deux têtes, sur la poitrine et sur le dos. La cotte était
-forgée en perfection et provoqua un murmure d'admiration dans
-l'assemblée.--Essaie-la, marsouin, dit le Tzar.
-
-Le gars obéit, mais, malgré tous ses efforts, il ne put y entrer: ses
-bras ne parvinrent qu'à la moitié des manches.
-
-A cette vue, un vague souvenir se réveille dans la mémoire d'Ivan.
-
---Assez, dit Koltzo qui suivait d'un oeil attentif les efforts de son
-compagnon, tu vas, satané ours, faire crever la cotte de mailles du
-Tzar.
-
-Et se tournant vers celui-ci, il lui dit: Sire, l'armure est excellente
-et ira comme un gant à Iermak; si ce gaillard ne peut y entrer, c'est
-qu'il a les poings trop forts; il n'y a que lui pour avoir des poings
-pareils.
-
---Montre-moi tes poings, dit Ivan, en l'examinant avec curiosité.
-
-Le gaillard regarda le Tzar d'un air indécis, comme s'il ne comprenait
-pas ce qu'on lui demandait.
-
---Entends-tu, imbécile, répéta Koltzo, montre ton poing au Tzar.
-
---Et s'il me fait couper la tête pour cela? répondit le gars d'une voix
-traînante, avec un visage exprimant une terreur idiote.
-
-Le Tzar se mit à rire et tous les assistants eurent de la peine à n'en
-pas faire autant.
-
---Imbécile! dit Koltzo avec dépit, tu es né sot et tu mourras sot.
-
---Et, l'ayant débarrassé de la cotte de mailles, il le traîna jusqu'au
-pied du trône et montra au Tzar sa grosse main qui ressemblait plus à la
-patte d'un ours qu'à un membre humain.
-
---Ne lui en veux pas, Sire, il est bête en paroles et bon à l'action.
-C'est lui qui a fait prisonnier le Tzarévitch Mametkoul.
-
---Comment t'appelles-tu, demanda Ivan en regardant avec une attention
-redoublée le compagnon de Koltzo.
-
---Je m'appelle Mitka, répondit-il naïvement.
-
---C'est bien cela, s'écria Ivan, en reconnaissant enfin le gros
-gaillard; c'est toi qui t'es battu à la Sloboda pour Morozof et qui as
-tué Khomiak d'un coup de timon.
-
-Mitka sourit bêtement.
-
---Je ne te remettais pas au premier moment, mais maintenant je te
-reconnais parfaitement.
-
---Eh bien! moi je t'ai reconnu tout de suite, répondit Mitka d'un air
-enchanté; tu étais alors assis sur une estrade qui touchait au
-champ-clos.
-
-A cette naïveté tous les assistants partirent d'un éclat de rire.
-
---Je suis fort sensible à ce souvenir, repartit Ivan, mais dis-moi
-comment t'es-tu pris pour faire prisonnier Mametkoul?
-
---Je me suis étalé sur lui, répondit Mitka, ne concevant pas pourquoi
-tout le monde se remettait à rire.
-
---Oui, dit Ivan en regardant Mitka, lorsqu'un pareil ours se couche sur
-quelqu'un, il ne doit pas être aisé de s'en dégager. Je me souviens
-comment il a écrasé Khomiak. Mais, dis-moi, comment as-tu quitté alors
-si brusquement la Sloboda et es-tu parvenu en Sibérie?
-
-L'ataman poussa Mitka du coude pour l'engager à la prudence, mais
-celui-ci interpréta ce signe dans un sens tout opposé.
-
---C'est lui qui m'a emmené, dit-il, en montrant l'ataman du doigt.
-
---Ah! c'est lui qui t'a emmené! répéta Ivan en se tournant avec
-étonnement du côté de Koltzo. Comment cela se fait-il donc? tu viens de
-m'assurer que tu n'as jamais été dans ces parages! mais, Dieu me
-pardonne; il me semble aussi que nous sommes d'anciennes connaissances.
-N'est-ce pas toi qui m'as raconté la _Légende des pigeons_! c'est bien
-cela, je te remets parfaitement. C'est aussi toi qui as enlevé Sérébrany
-de la prison. Dis-moi donc, homme de Dieu, comment as tu vécu depuis?
-quels pèlerinages as-tu fait? devant quelles reliques t'es-tu
-agenouillé?
-
-Jouissant de l'embarras de Koltzo, le Tzar dardait sur lui son regard
-investigateur et perçant.
-
-Koltzo avait les jeux attachés à terre.
-
---Ce qui est fait est fait, dit enfin le Tzar, ce qui est passé est
-couvert par l'herbe qui a poussé dessus. Dis-moi seulement pourquoi
-n'es-tu pas venu à la Sloboda avec les autres brigands après la bataille
-de Rézan?
-
---Sire, répondit Koltzo en appelant tout son courage à son secours, à ce
-moment je n'avais pas encore mérité ta clémence. J'avais honte de me
-présenter devant toi. Lorsque le prince Nikita t'amena mes compagnons,
-je retournai retrouver Iermak au Volga dans l'espoir de t'être un jour
-utile.
-
---Et en attendant tu t'es amusé à piller les barques qui transportaient
-mon trésor et à arrêter les ambassadeurs de Kizilbek qui venaient à
-Moscou.
-
-L'expression de la figure d'Ivan était plutôt moqueuse que sévère.
-Depuis l'insolente tentative de Persten ou de Koltzo, dix-sept années
-s'étaient écoulées; la rancune du Tzar ne durait pas si longtemps
-lorsqu'elle n'était pas tenue en éveil par son amour-propre. Koltzo lut
-sur sa figure le désir de se récréer de son embarras; il baissa la tête,
-se gratta la nuque, retenant sur ses lèvres un sourire involontaire et
-répondit à demi-voix:--Il y a du vrai dans tout cela, Sire, je suis bien
-coupable devant toi.
-
---C'est bien, dit Ivan. Iermak et toi vous avez racheté vos fautes et je
-veux les oublier; mais, si je t'avais tenu alors, tu aurais passé un
-mauvais quart d'heure...
-
-Koltzo ne répondit rien; il se contenta de dire en lui-même: «c'est
-précisément pour cela que je me suis dispensé de me présenter devant
-toi, grand monarque.»
-
---Mais voyons, dit Ivan, ton ancien ami doit être ici? Dites-donc,
-continua-t-il en s'adressant aux courtisans, est-il ici ce chef
-d'aventuriers? j'ai déjà oublié son nom... ah! oui, Nikita Sérébrany.
-
-Un murmure parcourut la foule, il se fit un mouvement mais personne ne
-sortit des rangs.
-
---Vous entendez, répéta Ivan en haussant la voix, je demande s'il est
-ici ce Nikita Sérébrany qui m'avait demandé d'aller à Jizdra avec les
-voleurs?
-
-A cette seconde question du Tzar s'avança un vieux boyard qui avait été
-autrefois voiévode de Kalouga.
-
---Sire, dit-il avec un profond salut, celui que tu demandes n'est pas
-ici. Il a été tué par les Tatars avec tout son détachement l'année même
-qu'il est allé à Jizdra.
-
---Vraiment? fit Ivan, je l'ignorais. Et moi qui voulais vous présenter
-l'un à l'autre, continua-t-il en s'adressant à Koltzo, pour voir comment
-vous vous seriez embrassés!
-
-Une profonde tristesse se peignit sur la figure expressive de l'ataman.
-
---Tu regrettes ton confrère, dit Ivan en ricanant.
-
---Oui, sire, je le regrette vivement, répondit Koltzo, sans se soucier
-de l'impression que cette réponse pouvait produire sur le Tzar.
-
---C'est juste, dit Ivan avec dédain, cela ne pouvait être autrement: qui
-se ressemble, s'assemble.
-
-Il eût été difficile de dire si Ivan ignorait réellement la mort de
-Sérébrany ou s'il en faisait semblant, afin de prouver à quel point il
-se préoccupait peu de ceux qui ne recherchaient pas ses faveurs;
-toujours est-il qu'il ne manifesta aucun signe de regret en apprenant
-cette nouvelle: son visage resta impassible et indifférent.
-
---Reste quelque temps avec nous, dit-il à Koltzo; lorsque le prince
-Bolkhovski sera prêt, vous partirez ensemble pour la Sibérie. Mais
-j'oublie que Bolkhovski prétend descendre de Rurik. Il n'est pas facile
-d'en venir à bout avec tous ces princes; ils finiront par prétendre se
-mesurer avec moi en généalogie! Tout le monde ne ressemble pas à Nikita
-qui a sollicité le titre d'aventurier. Aussi, afin que Bolkhovski ne se
-sente pas humilié de servir sous les ordres d'un ataman de Kosaques,
-j'élève dès aujourd'hui Iermak à la dignité de prince de Sibérie.
-Chichelkalof, dit le Tzar en s'adressant à un conseiller qui se tenait
-près du trône, prépare le rescrit qui investit Iermak du commandement
-suprême de toute la Sibérie, et quant à Mametkoul, qu'on l'amène à
-Moscou sous bonne escorte. Tu prépareras aussi les rescrits par lesquels
-j'octroie aux Strogonof pour leurs bons et utiles services: à Simon, les
-grandes et petites salines du Volga, à Nikita et à Maxime, le monopole
-et la franchise du commerce dans toutes les frontières et dans toutes
-les villes du royaume nouvellement conquis.
-
-Les Strogonof saluèrent profondément le Tzar.
-
---Qui de vous, leur demanda-t-il, a guéri Boris du coup de bâton ferré
-que j'ai daigné lui appliquer?
-
---C'était mon frère aîné, Grégoire Anikine, répondit Simon; Dieu l'a
-appelé à lui l'an dernier.
-
---Pas Anikine, mais Anikiévitch, dit Ivan en appuyant sur la dernière
-syllabe; j'avais ordonné alors qu'il fut élevé d'un rang au dessus du
-commerçant et qu'il portât la syllabe patrimoniale complète. Je vous
-octroie à tous le droit d'ajouter le _vitch_ à votre nom patrimonial et
-vous enjoins de ne plus vous regarder comme des marchands, mais comme
-des gens de bonne maison.
-
-Le Tzar passa l'inspection des pelleteries et autres présents envoyés
-par Iermak, puis il congédia Koltzo, après l'avoir encore plaisanté
-d'une manière très-bienveillante. Et peu à peu l'assemblée se dispersa.
-
-Le même jour Koltzo dînait avec tous les Strogonof en brillante et
-nombreuse compagnie. Après avoir vidé des coupes à la santé du Tzar, du
-Tzarévitch, de toute la famille régnante et du métropolite, Godounof
-leva sa coupe d'or et proposa un toast à Iermak et à ses vaillants
-compagnons.
-
---Qu'ils vivent longtemps pour la gloire de la Russie! s'écrièrent tous
-les convives en se levant et en saluant Ivan Koltzo.
-
---Nous te saluons au nom du monde chrétien, dit Godounof avec un profond
-salut, et en ta personne nous saluons Iermak au nom de tous les princes
-et boyards, au nom de tous les commerçants, au nom de la Russie tout
-entière! Recevez l'expression de la reconnaissance de toute la nation
-russe pour l'éminent service que vous lui avez rendu.
-
---Que vos noms traversent les siècles! s'écrièrent les assistants,
-qu'ils vivent glorieux et admirés dans la mémoire de nos fils et de
-toute notre descendance, comme un exemple de l'amour de la patrie!
-
-L'ataman se leva pour remercier de l'honneur qu'on lui faisait, mais sa
-physionomie expressive éprouva un changement subit. Son émotion était
-telle que ses lèvres tremblaient et, pour la première fois peut-être de
-sa vie, ses yeux hardis et brillants se voilèrent de larmes.
-
---Vive la nation russe! dit-il à demi-voix.
-
-Et, après avoir salué toute l'assistance, il se rassit silencieux à sa
-place.
-
-Godounof pria l'ataman de faire le récit de ses aventures en Sibérie.
-Koltzo, omettant de parler de lui-même, se mit à raconter avec une
-grande animation les traits de bravoure inouïs d'Iermak, en faisant
-valoir sa grande justice et sa bonté toute chrétienne envers ses ennemis
-vaincus.
-
---C'est avec sa bonté, conclut Koltzo, plus qu'avec son sabre qu'Iermak
-a triomphé. Lorsqu'une forteresse ou une ville tombait en notre pouvoir,
-il traitait ses habitants avec une grande bienveillance et leur faisait
-des cadeaux. Lorsque nous fîmes prisonnier Mametkoul, il ne savait
-comment honorer le jeune prince; il ôta sa pelisse et l'en revêtit.
-Aussi le bruit courut dans tout le pays qu'il était doux de se livrer à
-Iermak. Plusieurs princes sibériens vinrent spontanément se remettre
-entre nos mains en nous apportant leurs tributs. Nous vivions
-joyeusement, une seule chose me chagrinait: c'est que le prince Nikita
-Sérébrany n'était pas avec nous. Cela lui aurait convenu et sa présence
-nous aurait bien encouragés. Si je ne me trompe, tu étais son ami, Boris
-Féodorovitch, permets-moi de boire à sa mémoire!
-
---Que Dieu ait son âme! dit en soupirant Godounof, je pense souvent à
-lui.
-
---A sa mémoire! au repos de son âme! dit Koltzo en vidant sa coupe et,
-baissant la tête, il s'absorba dans ses souvenirs.
-
-La conversation dura longtemps encore; lorsque le repas fut terminé,
-Godounof ne voulut pas laisser partir ses hôtes, il insista pour qu'ils
-se reposassent et achevassent chez lui la journée. Le festin recommença,
-les conversations devinrent de plus en plus animées; ce ne fut que fort
-tard dans la soirée, lorsque le guet eut déjà passé plus d'une fois en
-invitant à éteindre les feux, que les convives se séparèrent, fascinés
-par la cordialité de Boris Godounof.
-
- * * * * *
-
-Plus de trois siècles se sont écoulés depuis l'époque que nous venons de
-rappeler, et la Russie n'en garde qu'un vague souvenir. Quelques
-légendes subsistent encore qui peignent la gloire, le luxe, la cruauté
-du _Terrible_; on fredonne encore çà et là des chansons sur la
-condamnation du Tzarévitch, sur l'invasion tatare, sur la conquête de la
-Sibérie par Iermak, dont on peut voir le portrait, sans doute peu
-ressemblant, dans toutes les izbas sibériennes; mais dans toutes ces
-légendes et ces chansons la vérité est mêlée à l'invention, ce qui
-contribue à n'imprimer aux événements qu'une forme indécise: on ne les
-aperçoit plus qu'à travers un brouillard qui permet à l'imagination de
-les reconstituer à sa guise.
-
-Ce qui rappelle d'une manière plus précise le caractère réel de ce
-règne, ce sont les édifices qui datent de cette époque, comme par
-exemple, l'église de Vasili Blajénoy dont les coupoles multicolores et
-les saillies ciselées donnent une idée de l'architecture capricieuse du
-palais d'Ivan dans la Sloboda d'Alexandrof, ou bien l'église de saint
-Trifon, construite par le fauconnier Trifon, en exécution de son voeu,
-où l'on voit encore une image de ce Saint représenté sur un cheval
-blanc, un faucon au poing.
-
-Après le départ du Tzar de la Sloboda d'Alexandrof, cette résidence
-resta abandonnée comme un sombre souvenir de sa piété féroce. Elle ne se
-ranima qu'une seule fois, et pour un très-court espace de temps,
-lorsque, à l'époque troublée des faux Dmitri, Skopine-Chouisky, assisté
-du général suédois de la Gardie, y concentra son armée pour forcer le
-voiévode polonais Sapieha de lever le siége du monastère de saint Serge.
-La légende raconte que quelque temps après, durant un rude hiver, en
-plein janvier, un nuage noir s'abaissa, à l'extrême frayeur des
-habitants, sur le palais, éclata en foudre et réduisit toute la Sloboda
-en cendres. Et depuis lors, il ne reste aucun vestige du luxe et de la
-dépravation, des meurtres et des sacriléges dont ce lieu fut si
-longtemps le théâtre...
-
-Que Dieu nous aide à effacer aussi de nos coeurs les dernières traces de
-cette effroyable époque, dont l'influence, comme une maladie
-héréditaire, a trop longtemps persisté dans nos moeurs à travers
-plusieurs générations! Pardonnons à l'ombre pécheresse du tzar Ivan, car
-la responsabilité de son règne ne doit pas peser sur lui seul: ce ne fut
-pas lui seul qui engendra l'arbitraire, les tortures, les supplices et
-la délation, devenus obligatoires et passés en habitude. Ces phénomènes
-révoltants avaient été préparés par les époques antérieures; ce fut la
-nation, tombée assez bas pour les supporter sans indignation, qui créa
-et perfectionna elle-même Ivan, de même que les Romains serviles, au
-temps de la décadence, avaient créé les Tibère, les Néron et les
-Caligula.
-
-Parfois des figures comme celles de Morozof, de Sérébrany apparaissent
-comme des étoiles brillantes dans le ciel sombre de notre nuit russe;
-mais tout comme les plus éclatantes étoiles, elles étaient impuissantes
-à dissiper ses ténèbres, car elles brillaient isolées, ne recevant
-aucune impulsion d'un centre. Pardonnons donc à l'ombre pécheresse
-d'Ivan IV, soyons en même temps reconnaissants envers ceux qui,
-dépendants de lui, se maintinrent dans le droit chemin, car il est
-difficile de ne pas tomber à une époque où toutes les idées sont
-viciées, où la bassesse s'intitule vertu, où la délation est prescrite
-par la loi, où l'honneur et la dignité de l'homme sont considérés comme
-des infractions au devoir! Que vos âmes reposent en paix, hommes droits
-et intègres! Payant votre tribut aux opinions du siècle, vous voyiez
-dans Ivan l'expression de la colère divine, vous le supportiez avec
-résignation; mais vous ne déviiez pas de la droite route, ne redoutant
-ni la disgrâce ni la mort; aussi votre existence n'a-t-elle pas passé en
-vain, car rien ne se perd dans ce monde: chaque action, chaque parole,
-chaque pensée pousse et grandit comme un arbre et bien des choses,
-bonnes et mauvaises, qui comme autant d'énigmes subsistent dans les
-moeurs russes, cachent leurs racines dans les profonds et sombres abîmes
-du passé.
-
-
-FIN
-
-
-
-
-TABLE DES MATIÈRES
-
-
- Pages.
- Introduction V
- Dédicace 17
- Préface de l'auteur 19
- Chapitres.
- I.--Les Opritchniks 21
- II.--Les nouveaux compagnons 34
- III.--Sorcellerie 39
- IV.--Droujina Morozof et sa femme 45
- V.--La rencontre 55
- VI.--La réception 63
- VII.--La Sloboda d'Alexandrof 77
- VIII.--Le banquet 86
- IX.--Le jugement 101
- X.--Le père et le fils 113
- XI.--Procession nocturne 119
- XII.--Calomnie 129
- XIII.--Vaniouka Persten et ses compagnons 137
- XIV.--Le soufflet 147
- XV.--La cérémonie du baiser 161
- XVI.--L'enlèvement 173
- XVII.--La plaie charmée 180
- XVIII.--Une vieille connaissance 192
- XIX.--Le russe n'oublie jamais un bienfait 198
- XX.--Les joyeux compères 206
- XXI.--Le conte 225
- XXII.--Le monastère 212
- XXIII.--La route 249
- XXIV.--Révolte des brigands 257
- XXV.--Les préparatifs du combat 271
- XXVI.--Fraternisation 276
- XXVII.--Basmanof 285
- XXVIII.--La séparation 295
- XXIX.--La confrontation 299
- XXX.--L'ensorcellement du fer 308
- XXXI.--Le jugement de Dieu 315
- XXXII.--Le talisman de Viazemski 329
- XXXIII.--Le talisman de Basmanof 331
- XXXIV.--Le caftan du fou 337
- XXXV.--Le supplice 346
- XXXVI.--Le retour à la Sloboda 355
- XXXVII.--Le pardon 365
- XXXVIII.--Le départ de la Sloboda 372
- XXXIX.--Une dernière entrevue 382
- XL.--L'ambassade d'Iermak 391
-
-
-
-
-NOTE DU TRANSCRIPTEUR
-
-
-On a respecté l'orthographe de l'original, en corrigeant toutefois
-plusieurs centaines d'erreurs manifestement dues aux typographes.
-
-On a conservé les variantes orthographiques en français (par exemple:
-gaîté, gaieté), mais on a tenté de résoudre les nombreuses divergences
-présentes dans les mots russes (par exemple: Grazny, Griazni, Griaznoy,
-Griazny).
-
-Le texte en italique dans l'original est indiqué _comme ceci_.
-
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK IVAN LE TERRIBLE ***
-
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