summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/63674-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/63674-0.txt')
-rw-r--r--old/63674-0.txt6663
1 files changed, 0 insertions, 6663 deletions
diff --git a/old/63674-0.txt b/old/63674-0.txt
deleted file mode 100644
index 1cc6445..0000000
--- a/old/63674-0.txt
+++ /dev/null
@@ -1,6663 +0,0 @@
-The Project Gutenberg EBook of La Glu, by Jean Richepin
-
-This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
-most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions
-whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms
-of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at
-www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you
-will have to check the laws of the country where you are located before
-using this ebook.
-
-Title: La Glu
-
-Author: Jean Richepin
-
-Release Date: November 08, 2020 [EBook #63674]
-
-Language: French
-
-Character set encoding: UTF-8
-
-Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at
- https://www.pgdp.net (This file was produced from images
- generously made available by The Internet Archive/Canadian
- Libraries)
-
-*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GLU ***
-
-
-
-
- JEAN RICHEPIN
-
- LA GLU
-
- Car la gouine signait bravement ses lettres de ce véridique nom
- de guerre LA GLU, et son cachet portait en exergue cette devise
- significative: _qui s'y frotte s'y colle_.
-
- LA GLU (page 33.)
-
- ÉDITION DÉFINITIVE
- _illustrée d'un dessin original de J.-L. Stewart._
-
- PARIS
- MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR
- 13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13
-
- 1883
- Tous droits réservés
-
-
-
-IL A ÉTÉ TIRÉ:
-
- 30 Exemplaires sur beau papier de Hollande.
- 10 -- sur papier Whatman.
- 10 -- sur papier de Chine.
- 6 -- sur papier du Japon.
-
-
-POITIERS.--IMPRIMERIE TOLMER ET Cie.
-
-
-
-
-[Illustration]
-
-
-
-
-_A HENRY LAURENT_
-
-
-_Paris, 1er Mai 1881._
-
-_Mon cher ami,_
-
-_C'est au Croisic que j'ai eu la bonne fortune de faire votre
-connaissance intime. Là, pendant une quinzaine de jours, ne nous
-quittant jamais d'une minute, vivant d'une vie fraternelle, dans une
-incessante communion de sensations, de sentiments et d'idées, en pleine
-nature, nous nous sommes pris d'une grande affection l'un pour l'autre.
-Plus jeunes, à l'âge où l'on se lie trop facilement, nous serions
-devenus des camarades, et rien de plus. Les hasards de l'existence nous
-auraient ensuite déliés. Par bonheur, nous étions déjà hommes au moment
-de cette rencontre. Les noeuds ont donc été serrés plus fort,
-non-seulement à fleur de peau, mais entrant au fond de l'être, et ainsi
-la sympathie passagère s'est changée en une amitié durable. Voilà
-pourquoi nous n'avons pas laissé mourir ces douces relations, écloses
-là-bas dans la familiarité de courtes vacances; et même la grand'ville,
-au lieu de nous séparer au retour, nous a rapprochés davantage. Parmi
-les tracas, les peines et les joies de la lutte, bien que nous soyons
-sur deux points éloignés et quasi opposés du champ de bataille parisien,
-vous dans les rudes et absorbants labeurs du commerce, moi dans la mêlée
-littéraire, malgré nos préoccupations si différentes, toujours nous nous
-sommes senti les coudes. De plus en plus j'ai pu apprécier votre coeur
-exquis, votre esprit rare, votre vaillance, et compter au nombre de mes
-jours ensoleillés celui où vous avez mis pour la première fois votre
-main dans la mienne. Permettez-moi donc de vous dédier ce livre, en vous
-demandant pardon toutefois de n'avoir pas mieux à offrir en hommage à
-une si précieuse affection. Tel quel, je suis sûr qu'il vous sera cher,
-quand ce ne serait que par le souvenir du Croisic, où vivent mes
-personnages, où naquit notre amitié._
-
-JEAN RICHEPIN.
-
-
-
-
-LA GLU
-
-
-
-
-I
-
-
-En vérité, il fallait être un original comme ce brave docteur Cézambre,
-pour s'en revenir ainsi nonchalamment, au simple pas de son bidet, sans
-piquer un temps de trot, par cette nuit de mars, sur la route en isthme
-qui va du Croisic à Guérande à travers les salines. A coup sûr la route
-était belle, avec ses bordures de marais fleuris de moisissure rose, et,
-d'autre part, le ciel de trois heures du matin n'était point laid non
-plus, avec son pailletis d'étoiles pâlissantes et son mince croissant de
-lune qu'une antique chanson bretonne compare à une rognure d'ongle
-angélique. Mais le docteur devait être blasé sur tous les détails de ce
-chemin paludaire, qu'il connaissait par coeur; et, quant à ce joli ciel
-clair, l'agrément en était singulièrement amoindri par une petite bise
-aigre qui vous sifflotait aux oreilles en vous les pinçant. En outre, le
-docteur était las et courbatu, après l'accouchement laborieux qu'il
-venait de faire, et tout autre, à sa place, se fût hâté de rentrer à la
-maison, où l'attendaient son vieux rhum pur Jamaïque et son large lit
-chaudement garni d'une couette. En vérité, il fallait être un fieffé
-original pour ne pas se rendre à toutes les bonnes raisons qui
-conseillaient un prompt retour, et pour s'attarder de la sorte en
-rêvasseries nocturnes et éventées.
-
-Ainsi pensait sans doute, quoique plus confusément, le pauvre Biju, dans
-sa jugeotte de bidet breton, donc entêté. C'est pourquoi, de temps à
-autre, il hennissait bruyamment vers l'écurie et le picotin, secouait la
-tête, s'ébrouait pour s'envahir, et tirait sur la bride afin de rappeler
-son maître à la sage réalité. Mais il n'y gagna que d'être enfin rappelé
-lui-même à l'obéissance, par un impérieux coup de rêne qui le fit
-s'encapuchonner, et qui lui prouva que décidément la consigne était de
-marcher au pas comme si l'on baguenaudait en juin le long d'un champ de
-luzerne.
-
-Le docteur avait battu le briquet, allumé sa pipe anglaise en bois de
-violette, enfoncé ses pieds à l'étrier jusqu'à la boucle des houseaux,
-et, installé sur sa profonde selle ainsi que dans un fauteuil, il
-songeait.
-
-Non pas au paysage, d'ailleurs, ni au charme délicat du ciel. Il
-songeait à son destin, à son passé triste, à son avenir monotone. C'est
-encore ce diable d'accouchement qui l'avait mis en humeur de
-mélancoliser. Chaque fois qu'il venait de faire un accouchement, c'était
-la même chose.
-
-Quelle joie cela devait donner, de voir naître un de ces bouts d'homme,
-en qui l'on revit, d'entendre le premier cri de ce rien du tout qui
-bientôt vous appellera papa! Quel bonheur de regarder éclore, puis
-s'épanouir, la chair de sa chair, la fleur de son sang! Et ce bonheur,
-cette joie, il ne les avait jamais éprouvés, le pauvre docteur, il ne
-les éprouverait jamais sans doute. Il était vieux maintenant, la
-cinquantaine passée. D'ailleurs, quoi! même plus jeune, il ne pourrait
-pas. Il y a des choses irréparables. Il y a, dans l'existence, des
-cassures que rien ne raccommode. Ah! ce beau rêve, d'une famille à
-aimer, il l'avait fait, lui aussi, parbleu! Et il aurait pu en jouir
-comme les autres. Il aurait pu...! oui, mais voilà! La vie avait mal
-tourné pour lui. Sa femme...! oh! mordieu! sa femme...
-
-Et il serra les genoux et crispa sa poigne, dans un mouvement de rage,
-si bien que Biju, tout guilleret, crut qu'il fallait cette fois partir
-au trot, et s'attira encore un bon coup de mors sur les barres.
-
-Et le docteur se rappela cette maudite femme, par qui son existence
-entière avait été gâchée irrémédiablement. Dix ans, il y avait dix ans
-qu'il s'était sauvé d'elle. Sauvé, c'était le mot. Il n'avait pas eu le
-courage de la tuer alors, l'aimant toujours malgré la faute commise. La
-faute, non, mais bien les fautes. Pas même un adultère simple, mais bien
-un gourgandinage éhonté: tous les jeunes gens d'une ville lui avaient
-troussé la cotte, à cette gueuse, à cette fille. Et il ne l'avait pas
-tuée, pourtant. C'était lâche, pour sûr, il le sentait bien. Il aurait
-dû lui casser la tête. Mais est-on maître de ce qu'on fait, en amour?
-Même dans cette boue, il l'adorait, comme un chien. Pris par la viande,
-par l'appétit, par l'habitude, est-ce qu'on sait par quoi? Et c'est
-justement pour cela qu'il l'avait quittée. En cela, oui, il s'était
-montré brave, et crânement. Il lui avait fallu se prendre le coeur à
-deux mains et se l'arracher de la poitrine pour partir. Mais il l'avait
-fait. Cela, c'était bien. Ne pouvant la tuer, il avait au moins eu le
-courage de ne pas retourner à son vomissement. Il ne s'était pas non
-plus fait sauter le caisson. Pourquoi? Un vague espoir, peut-être, de la
-voir un jour se repentir? Non, pas même cela. Il avait survécu,
-simplement par dignité. Un sentiment viril lui était revenu, une fois
-loin d'elle: que diantre! une saleté pareille ne valait pas la mort d'un
-homme! Il avait eu raison, en résumé. Un mot de Napoléon, lu dans le
-_Mémorial_, lui sonnait souvent à l'esprit, le consolant: «La seule
-victoire, en amour, c'est la fuite.» Il avait fui. Il était victorieux.
-En restant, il aurait fini par tout laisser, tout, jusqu'à l'honneur,
-dans cette bourbe.
-
-Pourtant, qui aurait cru que ça s'en irait de la sorte en eau de boudin,
-en eau sale, ce joli roman où il avait voulu se rafraîchir après le
-doubler du cap de la quarantaine? Était-elle assez pure, assez petite
-fille, assez bandeaux à la vierge, cette mignonne Fernande qu'il avait
-rencontrée à Douai, dans une patriarcale famille de professeur. Parbleu!
-il s'en était épris aussitôt, avec toute l'ardeur d'un marin lassé des
-aventures, avec toute la naïveté d'un célibataire, déjà vieux garçon,
-grisé par le sent-bon des armoires rangées et par l'enveloppante fumée
-du pot-au-feu!
-
-Et toute sa vie errante d'auparavant lui remontait au coeur,
-aujourd'hui, comme elle avait fait alors, quand il avait songé pour la
-première fois au repos possible, aux douces joies du ménage.
-
-Parti à dix-huit ans comme élève-médecin de marine, à la suite d'un coup
-de tête qui l'avait brouillé avec ses parents, Pierre Cézambre ne les
-avait jamais revus, et avait depuis lors donné de la bande dans tous les
-hasards d'une existence ballotée aux quatre coins du monde. Sans ennui,
-d'ailleurs! A bord, le travail, la lecture, les grasses histoires de
-quart. A terre, les bordées, les orgies de _loupe à terre, en route pour
-Cythère, vent arrière!_ Fringales de viande fraîche, n'importe de quelle
-couleur, dans les Rydecks de partout! Ivresses cuvées parmi les chansons
-de _mathurins_ en partance:
-
- C'est pas tant le gendarm' qué jé r'grette!
- C'est pas ça! Naviguons, ma brunette!
- Roul' ta bosse, tout est payé.
-
-Vingt-cinq ans il avait ainsi roulé sa bosse, s'instruisant aussi,
-devenu docteur, et, ce qui vaut mieux, philosophe, pour avoir beaucoup
-rêvé et beaucoup réfléchi, malgré les haltes de ribote, ou peut-être à
-cause de cela. Somme toute, un caractère trempé, un esprit aiguisé, l'un
-et l'autre d'acier fin, mais le coeur toujours _en coeur_, autrement
-dire coeur de jeune homme, même d'enfant. Ce grand dur à cuire, au cuir
-tanné, ce long sec-aux-os, tel qu'un pantin en bois des îles, avec son
-corps sans fin et noueux d'articulations, son _facies_ glabre de don
-Quichotte sans moustaches, débarbouillé comme de jus de chique, ce vieux
-_bachelor_ à mine de négrier, avait gardé là-dessous une innocence de
-Paul qui n'a pas encore embrassé Virginie.
-
-La Virginie, elle était apparue dans Fernande. Non pas une beauté,
-pourtant! Et qu'importait, à lui qui connaissait toutes les splendeurs
-de chair de la mappemonde? Ce n'est pas ça qui lui eût donné le tic-tac
-dans la poitrine. Mais elle était d'allure candide, de charme intime,
-maigriote et mièvre, confite en pudeur réservée, et gaie néanmoins, une
-fleur tendre et claire aux yeux, de parfum discret et ravigotant tout de
-même. Petite, mince, à corsage de fillette, le regard gris sous des
-cheveux blonds cendrés, tapotant du Mozart au piano, experte en gâteaux
-et en confitures, l'index grêlé de coups d'aiguille, une trouvaille,
-quoi! Pas pour un autre, sans doute, à qui elle eût semblé banale et
-fade! Mais oui, pour lui, pour ce coeur de collégien. C'était la petite
-cousine qu'il n'avait point eue, la pensionnaire qui vous donne les
-premiers rêves de famille. Dix-huit ans! Bien jeune à côté de ses
-quarante passés, à lui. Non pas, puisque lui, de coeur, ne comptait pas
-plus qu'elle. Il y a, comme cela, des malentendus dans la rencontre des
-êtres.
-
-Ah! pourquoi se remémorer toutes les excuses de l'erreur commise? Eh
-bien! oui, là, il s'était trompé, bêtement, en dadais. Les petits
-gâteaux, les confitures, le thé du soir après le whist avec le vieux
-professeur et la mère (si bons tous deux pourtant), et aussi les sonates
-perlées sous les menottes à mitaines, et les rougeurs timides, et les
-gaucheries mutines, mensonges, mensonges! Sous cette eau dormante, fond
-de vase. Et la vase était remontée à fleur d'eau, et il en avait bu un
-coup, une amère gorgée puante, à en mourir. Comment cela était-il
-advenu? Était-ce sa faute? Était-il trop vieux pour cette jeunesse, ou
-plutôt trop jeune pour cette âme vieille d'avance, corrompue en
-stagnation, à dessous de boue fétide? Qui sait? Il l'avait aimée de
-toutes ses forces, voilà tout. Résultat...
-
-
-
-
-II
-
-
-Le docteur aurait pu continuer ainsi pendant longtemps, à mâcher et
-remâcher ses tristesses, au pas maintenant régulier de Biju, et
-non-seulement jusqu'à Guérande, mais jusqu'à Nantes, jusqu'à Paris,
-jusqu'au bout du monde. Quand il était de la sorte en humeur noire, ça
-durait ferme. Heureusement il fut soudain réveillé de ses mauvaises
-rêvasseries, et Biju, du même coup, redressa l'oreille et renâcla, à un
-cri lointain et lugubre, qui venait du côté de la mer, et qui se
-traînait comme un râle dolent au ras des salines.
-
---Écoute donc, fit le docteur en pesant sur les rênes du bidet.
-
-Et, comme ils demeuraient immobiles sous le vent, la même plainte
-sanglota, tout là-bas encore, plus proche cependant, plus furieuse
-aussi; car maintenant on distinguait que ce n'était pas une plainte
-seulement, mais en même temps un appel de colère, comme de quelqu'un qui
-désespère et s'indigne tout ensemble.
-
---Oh! là! oh! cria le docteur dans le cornet de ses deux mains.
-
-Et, la voix se rapprochant encore, on entendit, nettement, cette fois:
-
---Eh! Marie-Pierre, c'est-y toi, mon gas? Marie-Pierre, Marie-Pierre!
-
---Oh! là! oh! reprit le docteur, par ici!
-
---Marie-Pierre! Mon gas! Marie-Pierre!
-
-Toujours criant, la voix vint du côté de la route. Le docteur poussa
-lui-même au-devant d'elle, jusqu'au tournant du bourg de Batz, où Biju
-fit un saut de mouton, en se trouvant nez à nez avec un grand fantôme
-qui sortit tout noir du marais blanc.
-
-C'était une vieille femme en cotillon court, la coëffe de travers, le
-front fouetté par des mèches grises échevelées, les yeux hors de la
-tête, et qui gesticulait étrangement. Elle dit tout de suite, sans
-reprendre haleine:
-
---Vous l'avez-t'-y vu, monsieur Cézambre, vous l'avez-t'-y vu, not' gas?
-
---Tiens, fit le docteur, c'est vous, la mère Marie-des-Anges! Est-ce
-qu'il lui est arrivé quelque chose, à votre gas?
-
---Il est perdu, quoi donc, il est perdu pour tout dire.
-
-Et elle se mit à crier vers les dunes:
-
---Eh! Marie-Pierre! mon gas! Marie-Pierre!
-
---Voyons, dit le docteur avec autorité, et en la prenant par les bras,
-voyons! mère Marie-des-Anges, soyez donc raisonnable. Expliquez-moi
-cela, sacrebleu! ça vaudra mieux que de vous égosiller inutilement.
-Perdu? qu'est-ce que vous voulez dire? Perdu? Allons, contez-moi la
-chose. Nous le chercherons ensemble, après.
-
-Alors la vieille, les nerfs brusquement détendus, s'appuya le front sur
-l'épaule du bidet, et se prit à pleurer en répétant:
-
---Mon pauv' gas! mon pauv' Marie-Pierre! Il y laissera ses os, bien sûr!
-Il y laissera ses os et son salut! Ah! mon Dieu! mon Dieu! mon pauv'
-gas!
-
-Puis d'une voix volubile et rageuse, elle narra que Marie-Pierre avait
-fait, elle ignorait comment, la connaissance d'une dame, nouvellement
-installée au pays, une Parisienne, un chiffon, un chien coiffé, dont il
-s'était rendu amoureux, l'enfant! Une drôle de particulière, d'ailleurs,
-qui ne venait jamais dans le Croisic et qui passait tout son temps à
-galopiner le long des grèves ou au flanc des roches, comme une chèvre.
-Et laide avec cela! Tous ceux qui l'avaient aperçue n'avaient qu'un mot
-pour le dire. Elle était maigre et frétillante ainsi qu'une crevette.
-Des cheveux jaunes. Toujours vêtue en espèce de garçon. On lui voyait
-les jambes plus haut que le genou. Et c'est de ça que Marie-Pierre était
-possédé! Car il en avait dans la peau, le caillaud! il n'en mangeait
-plus et n'en dormait plus. Quant au travail, bonsoir! Les journées lui
-filaient devant les yeux à ne rien faire, à galopiner lui aussi, partout
-où prétentainait l'autre. Il la flairait et la suivait à la façon d'un
-chien traîné par le nez à la queue d'une lice. Il en était fou, quoi! Si
-ça ne donnait pas pitié, de voir une maladie pareille chez un pauv'
-petit gas de dix-huit ans! Et son dernier, vous savez, son seul restant
-de neuf, tous _péris à la mé_ comme le père. Elle l'avait tant soigné,
-celui-là, tant sucré, pour tout dire, élevé dans du coton, par ma foi,
-avec serment à l'autel qu'il n'irait jamais sur la grande gueuse où
-étaient morts les autres! Elle le voulait garder auprès de sa fine
-cousine Annaïk Renaud, la fille d'Aimé Renaud, l'orpheline d'Escoublac,
-sa promise, qui n'avait non plus que dix-huit ans, et qui l'aimait bien
-aussi, et qui se désolait, navrée maintenant par la démoniaque folie de
-Marie-Pierre. Car il y avait de la diablerie dans tout cela, n'est-ce
-pas, monsieur Cézambre? Un savant devait pouvoir expliquer pourquoi ce
-bout de femme, ce pou de sable, avait ainsi pris l'âme de Marie-Pierre,
-le plus beau petit gas de la côte, depuis le Croisic jusqu'à
-Saint-Nazaire, et si vertueusement éduqué, et si pieux. Harné! cette
-femme-là était une jeteuse de sorts, pour tout dire, peut-être bien une
-Kourigane, hein?
-
-Le docteur avait laissé la vieille répandre tout à l'aise sa colère
-verbeuse. Il ne l'interrompit qu'à ce dernier mot, pensant qu'une
-discussion à la traverse pourrait détourner un peu ce torrent de
-plaintes.
-
---Une Kourigane! fit-il. Mais il n'y a plus de Kouriganes, ma bonne
-Marie-des-Anges.
-
---Ah! dit la vieille, vous êtes encore un mécréant, vous, sauf le
-respect que je vous dois. Et si ce n'est pas une Kourigane, donc,
-comment vous expliquez-vous la berlue de mon petit gas?
-
---Votre petit gas, reprit le docteur, est précisément comme les chiens
-dont vous parliez tantôt. Les hommes ont l'amour vers les dix-huit ans,
-ni plus ni moins que les chiens ont la maladie vers les six mois. Quant
-à la Parisienne, c'est une Parisienne, en effet, et pas autre chose. Un
-laideron, possible! Un chien coiffé sans doute! Qu'est-ce que ça fait,
-quand on a le premier poil sous le nez et que le sang vous travaille? On
-les aime comme ça tout aussi bien. Mais rassurez-vous, la mère. C'est un
-feu de paille qui ne durera pas.
-
---Ah! pardi, je l'ai cru comme vous, dans les commencements, quand
-Marie-Pierre se contentait de courasser pendant le jour après elle.
-Mais, quoi! Voilà qu'il y passe la nuit à c't'heure! C'est la perdition,
-bien sûr.
-
-Le docteur eut un gros rire bon enfant.
-
---Vous n'êtes pas raisonnable, dit-il, vous ne vous rappelez pas votre
-jeune temps, la mère. Sacrebleu! la nuit est faite pour ces choses-là,
-voyons!
-
---Eh! interrompit aigrement la vieille, si ça le presse tant, qu'il
-épouse tout de suite Annaïk. Ni elle ni moi ne dirons que non. Mais
-qu'il ne fasse pas l'amour comme une bête, sans la bénédiction du bon
-Dieu! Oui, comme une bête! Car ce n'est pas dans la chambre qu'ils
-commettent le péché, pas même à la mode des chrétiens qui fautent, mais
-bien en plein air, à la mode des bêtes de nuit, et sous l'oeil des
-saints anges qui les regardent de là-haut, par le trou des étoiles.
-
-Et la vieille déblatérait avec des gestes tragiques et ses longs bras
-dressés vers le ciel. Elle ajoutait qu'elle était allée crier devant la
-porte de la maison qu'habitait la Parisienne, près de la baie des
-Bonnes-Femmes, et qu'on ne lui avait pas répondu, et que c'est pour cela
-qu'elle errait au bord de la mer, cherchant dans quel trou de Kourigans
-la diablesse cachait ses salauderies avec le petit gas.
-
---Ils ne vous ont pas répondu, dit le docteur, parce que vous les
-dérangiez. Mais ne perdez pas la tête pour cela, la mère. Allez, ils ne
-sont pas à se promener dehors, je vous en réponds. Ils sont au chaud, au
-gîte. Votre gas vous reviendra demain, un peu las, et voilà tout. Encore
-quelques nuits de la sorte et la gourme sera jetée. Plus c'est fort,
-moins, ça tiendra. Si vous voulez m'en croire, retournez vous coucher.
-Vous vous rendez malade, à vous enrouer dans le vent du matin.
-
-Mais Marie-des-Anges ne l'écoutait déjà plus. Elle était repartie par
-les salines, marchant à grands pas du côté de la mer. Et, tandis que
-Biju prenait allègrement le trot vers Guérande, le docteur entendit de
-nouveau la voix lamentable et furieuse qui recommençait à crier sur la
-dune:
-
---Marie-Pierre! Marie-Pierre! Où es-tu, mon gas? Ohé! Marie-Pierre!
-
-
-
-
-III
-
-
-Le lendemain soir, qui était un jeudi, le docteur, bien reposé, rasé de
-frais, ayant oublié les mélancolies de la nuit passée et même la
-rencontre de Marie-des-Anges, dînait chez le vieux comte Audren de
-Kernan des Ribiers, avec l'encore plus vieux chevalier d'Amblezeuille,
-et l'abbé Calvaigne, curé de Guérande.
-
-Tous les jeudis, le comte réunissait ainsi à sa table son plus ancien
-ami, et comme il disait, ses deux médecins, celui du corps et celui de
-l'âme. A la vérité, ses deux médecins ne lui servaient pas à
-grand'chose; car malgré ses soixante-cinq ans, il se portait à
-merveille, et, malgré sa fidélité à l'ancien régime, il ne donnait pas
-dans la dévotion. Aussi n'avait-il guère recours au docteur et au curé
-qu'une fois par an, au premier pour se purger vers la mi-mars, et au
-second pour son unique communion pascale. Ces deux devoirs remplis, il
-avait accoutumé de dire en se frottant les mains:
-
---Me voilà encore récrépit pour douze mois.
-
-D'autre part, son amitié avec le chevalier était assez singulière,
-puisqu'ils ne pouvaient s'entendre sur rien et ne parlaient qu'en
-discutaillant sans cesse, depuis bientôt un demi-siècle qu'ils se
-connaissaient.
-
-N'empêche que ces soirées du jeudi leur semblaient à tous quatre fort
-agréables et la seule distraction possible à chacun dans ce trou de
-Guérande. Le comte était un bon vivant; le chevalier, un original; le
-docteur tenait des deux, avec une pointe de philosophie plus sérieuse;
-l'abbé donnait raison à tout le monde et _liait_ en quelque sorte la
-sauce de ces éléments divers.
-
-Quand le docteur arriva, le comte et le chevalier étaient déjà en train
-de s'aguicher à propos du jeune vicomte Adelphe, le petit-fils de la
-maison, en ce moment à Paris, où il faisait, depuis un an, danser une
-ronde un peu bien folle aux écus de son grand-père.
-
---Parfaitement, disait le comte, je lui ai coupé les vivres, et j'ai eu
-raison.
-
---Tu as eu tort, riposta le chevalier. Ce n'est pas d'un gentilhomme, ni
-une chose à faire à un gentilhomme.
-
-Gros, court de taille, la tête dans les épaules, sanguin, le comte avait
-la face pourpre et fourrageait violemment sa barbe blanche en collier.
-Petit, maigre, ratatiné, jaune, le chevalier parlait sec, crispant sa
-longue figure glabre, aux rides sans nombre, et faisant craquer les
-phalanges de ses doigts qui semblaient en buis.
-
---Voyons, docteur, s'écrièrent-ils tous deux à l'entrée de M. Cézambre,
-je vous prends pour juge.
-
---Vous avez tort tous les deux, répondit-il en riant, et je vous renvoie
-dos à dos.
-
---Eh! parbleu, non, fit le comte. Vous ne me persuaderez pas que je n'ai
-pas raison de couper les vivres à un gaillard qui m'a mangé vingt mille
-livres depuis un mois, quand je n'en ai que trente mille de rente.
-
---Sarpejeu, si, fit le chevalier, tu as tort. On ne laisse pas un des
-Ribiers sur le pavé, où il peut choir dans la crotte.
-
---C'est justement pour l'empêcher d'y choir, reprit le comte.
-
-En ce moment entrait l'abbé, qui fut assailli par la même proposition
-d'arbitrage déjà faite au docteur.
-
---Vous avez raison tous les deux, conclut l'abbé, avant d'avoir rien
-entendu. C'est une question de nuances, j'en suis sûr; il n'y a qu'à
-s'entendre.
-
---S'entendre! avec lui! pas possible! dirent à la fois le comte et le
-chevalier, chacun haussant les épaules avec une moue de dédain pour
-l'autre.
-
-A table, la discussion continua, mais pour s'arrêter net avec un froid
-jeté, quand le comte, vraiment navré, avoua enfin qu'Adelphe poussait la
-folie jusqu'à vouloir épouser une gourgandine de là-bas, celle-là même
-pour les beaux yeux de qui vingt bonnes mille livres avaient passé en
-fumée. A la nouvelle des désirs matrimoniaux du jeune homme, le comte
-avait écrit, fait prendre des renseignements: il n'y avait pas à en
-douter, la future était une cocotte, ni plus ni moins qu'une rôtisseuse
-de balai. D'ailleurs, Adelphe lui-même ne s'en cachait qu'à moitié. Sa
-lettre, avec insinuation de mariage, parlait d'un _passé douloureux_,
-d'une _âme incomprise_, de _réhabilitation_, un tas de billevesées qui
-ont cours dans la morale contemporaine. Ah! mais, pas de ça, Lisette!
-Qu'on s'amuse, qu'on ait des maîtresses, qu'on soit même un bourreau
-d'argent, rien de mieux! Il faut que jeunesse se passe...
-
---Et vieillesse aussi, interrompit le chevalier. Car tu ne t'en prives
-guère, toi, bien que tu sois barbon.
-
---D'accord, répondit le comte. J'ai mes faiblesses. J'aime encore le
-cotillon, je ne m'en défends point, n'est-ce pas, l'abbé? Donc j'excuse,
-à plus forte raison, la galanterie chez un jeune homme. Mais diantre! il
-y a galanterie et galanterie. Et je n'admets pas qu'on la cultive au
-point de donner son nom à une femme galante. Ai-je raison, cette fois,
-oui ou non? Ah! ah! d'Amblezeuille, te voilà le bec cloué, j'espère.
-
-Et le comte ajouta qu'il avait aussitôt donné l'ordre à ce polisson
-d'Adelphe de regagner Guérande, et plus vite que ça. Une fois ici, on
-pourrait le chapitrer. L'abbé, son ancien précepteur, était là pour un
-coup, fichtre! Et le cheval donc, et les promenades en mer, et la chasse
-aux mouettes! Ah! on lui ferait mouiller des chemises, on lui battrait
-le sang, on le fatiguerait au grand air. Rien de tel que l'exercice pour
-vous mater un étalon. Pas vrai, docteur? Et puis, s'il lui fallait
-sacrifier à Vénus, eh bien! qui l'empêcherait de trouver par-ci par-là
-un tendron, ainsi que disait le chevalier?
-
---Et justement j'ai son affaire, continua le comte avec un sourire et un
-clin-d'oeil égrillards. Une petite femme comme il doit les aimer, une
-Parisienne. Il ne s'apercevra pas du changement. Allons, l'abbé, ne
-m'envoyez pas une grimace.
-
---Le fait est, interrompit le chevalier, que pour un grand-père si
-sévère, tu te mêles là d'une étrange fonction. Rappeler le vicomte sous
-prétexte qu'il court le guilledou, et lui servir ici de... Frontin, tu
-m'avoueras que...
-
-Mais le comte avait sa façon de voir, et, malgré la lippe du curé et le
-haut-le-corps du chevalier, il n'en voulut pas démordre. Oui, depuis
-tantôt trois semaines, une femme charmante habitait le pays, près du
-Croisic; une petite chiffonnette, d'allures gaies, de moeurs faciles
-sans doute, d'un abord peu farouche, en tous cas, à qui l'on pouvait se
-présenter soi-même, par l'entremise de monsieur le Hasard ou de madame
-la Promenade, sans plus de cérémonie.
-
---Tu en as donc tâté? fit d'Amblezeuille en pinçant les lèvres.
-
---Mon Dieu! oui, répondit le comte. En tout bien tout honneur, du
-reste... jusqu'à présent, ajouta-t-il d'un air fat et comme s'il
-pirouettait sur un talon rouge. Un raccroc, au bord de la mer!
-
---Il me semblait bien aussi que tu chassais beaucoup la mouette depuis
-quelque temps.
-
---Pardon, monsieur le comte, dit le docteur qui avait dressé l'oreille
-pendant toutes ces confidences, est-ce que votre Parisienne ne demeure
-pas à la baie des Bonnes-Femmes?
-
---Précisément. Vous la connaissez aussi?
-
---Depuis cette nuit seulement.
-
-Il y eut un oh! général, et l'abbé demanda si l'on allait entendre des
-bêtises. A quoi le docteur répondit que non, et raconta sa rencontre
-avec Marie-des-Anges. Évidemment c'était la même Parisienne qui avait
-ensorcelé Marie-Pierre.
-
---Eh! eh! dit le chevalier au comte, il t'a coupé l'herbe sous le pied,
-le petit gas! On dirait que ça te contrarie. Est-ce pour toi ou pour le
-vicomte?
-
-Le comte, en effet, n'avait point dissimulé un froncement de sourcils en
-apprenant la nuitée de Marie-Pierre avec la Parisienne. Cela gênait ses
-plans, en somme. Au point de vue de son petit-fils surtout, il faut le
-dire. Il avait d'ores et déjà mitonné tout un roman dans sa tête, une
-guérison du vicomte par traitement homéopathique, partant de ce principe
-qu'en amour un clou chasse l'autre. A ce contre-temps s'ajoutait, à
-l'insu même du vieux bon vivant, un peu de dépit personnel. Sous couleur
-de préparer les voies à la purge amoureuse de son petit-fils, il n'était
-pas sans avoir éprouvé quelque chose pour son propre compte, dans ses
-deux entrevues avec la Parisienne, la première par hasard, la seconde
-préméditée. Cette échappée de la grand'ville, avec ses gamineries
-d'écervelée, son nez moqueur, ses cheveux d'or frisottant jusqu'aux
-yeux, ses façons garçonnières, lui avait fait passer de petits
-chatouillements le long du dos. Il y parut, au portrait qu'il en traça,
-sur la demande du chevalier.
-
---Mais elle est charmante, dit-il, un vrai bijou, comme on en fabrique
-dans ce satané Paris, qui s'y entend. Une frimousse pas plus grosse que
-le poing, mon cher, ce que tu appelles un minois fripon, quoi! Et le
-corps mignard, déluré, peut-être maigre; mais on ne s'en aperçoit pas.
-Toute en nerfs et en poivre, voilà l'effet qu'elle m'a produit, rendu de
-mon mieux. Telle quelle, exquise, je te le répète, un vrai bijou.
-
---Ce n'est pas ce que m'a dit Marie-des-Anges, fit le docteur. A l'en
-croire, c'est un laideron. Il me semble bien me rappeler qu'elle la
-comparait à une crevette, et même à un pou de sable.
-
---Une crevette! ah! très drôle, s'écria le chevalier. Une crevette! Et
-un pou de sable! Parbleu! mon vieux Kernan, tu as de singuliers goûts!
-
---Je vous jure qu'elle est parfaite, riposta le comte. La
-Marie-des-Anges est une vieille folle. Je m'y connais, que diable! La
-petite est divine, je vous dis, là, divine, êtes-vous contents?
-
---Ah! monsieur le comte, fit le curé avec un gros soupir, le cotillon
-vous perdra, toujours, toujours.
-
-Et le soir, en s'en retournant, le chevalier ricanait d'un air
-goguenard, et répétait au docteur, avec de joyeux craquements de
-phalanges:
-
---Il en tient, allez, le vieux coureur, c'est moi qui vous le dis. Il a
-du plomb dans l'aile. A son âge, si ce n'est pas honteux! Une
-crevette... ah! très drôle, très drôle! Un pou de sable! c'est
-impayable. Bien fait pour lui! Il ne m'écoute jamais. Amoureux d'une
-crevette! d'un pou de sable!
-
-
-
-
-IV
-
-
-En réalité, ni le comte ni Marie-des-Anges ne se trompaient dans leurs
-portraits, si différents pourtant, de la Parisienne. Elle était vraiment
-aussi laide que le disait la vieille, aussi attrayante que le prétendait
-l'autre.
-
-A première vue, c'est la laideur seule qui frappait. Il n'y avait point
-de doute possible, pensait-on, devant ce _facies_ blême troué de deux
-yeux ternes jusqu'à en paraître éteints, devant ce front bombé, mal
-couvert par les boucles d'une tignasse évidemment teinte en jaune,
-devant ce nez d'un camard insolent, aux ailes trop retroussées et
-criblées de tannes, devant cette bouche en coupure saignante.
-
-On n'avait même pas envie de dire, comme on a coutume envers les femmes
-à figure défectueuse:
-
---Elle n'est pas jolie, mais elle est si bien faite.
-
-Le corps, en effet, ne rachetait point par la pureté ou l'opulence des
-formes la mauvaise impression de cette tête ingrate. Malgré ses trente
-ans prochains, il était resté maigrillon, anguleux, comme celui d'une
-pensionnaire mal nourrie et minée de secrètes luxures. Le cou grêle
-s'emmanchait durement au-dessus de deux salières où s'accumulait
-l'ombre. Les bras eux-mêmes, que la maturité arrondit et capitonne chez
-les plus sèches et jusque chez les vieilles filles, demeuraient fuselés
-et sans grâce, avec le coin de l'épaule un tantinet montant et le coude
-irrémissiblement pointu. Sur les hanches étroites, le buste se dressait
-d'une venue, tout à fait plat par devant, et bossué par derrière de deux
-petits monticules à l'arête des omoplates, si bien que la poitrine
-semblait sens devant derrière. Seules, sous la croupe ravalée et le
-ventre de limande, les jambes pouvaient passer pour belles; jambes de
-garçonnet, d'ailleurs, mais dont la cuisse un peu creuse, le genou
-saillant, la cheville menue et le mollet attaché haut avaient une
-sveltesse élégante.
-
-Et cependant, malgré tous ces défauts, ou peut-être à cause d'eux, la
-créature attirait le regard et le retenait; et de cette laideur émanait
-un charme singulier, indéfinissable, irrésistible pour quelques-uns.
-
-Toute en nerfs et en poivre! Le mot du comte était juste. Avant lui déjà
-un homme d'esprit avait ainsi formulé sur elle l'opinion des
-connaisseurs:
-
---C'est un paquet de nerfs agacés et agaçants.
-
-Et comme une mauvaise langue ajoutait:
-
---Un paquet d'os, surtout.
-
---Soit! avait riposté l'autre. Elle a des salières, c'est vrai; mais il
-y a du Cayenne dedans.
-
-C'était bien autre chose encore, quand, au lieu de la voir simplement,
-on la regardait et on l'écoutait vivre. La conversation, la discussion,
-le caprice, le papotage, la linoterie voulue, l'imagination toujours en
-éveil, animaient et transfiguraient alors ce masque. Le front bombé
-s'illuminait de volonté tenace. Sous l'or faux de la chevelure, on
-remarquait les épis touffus et rebelles. Les minces lèvres rouges
-hachaient et tortillaient les phrases et vous les envoyaient souples et
-vibrantes ainsi que des morceaux de serpent qui chatoient au soleil.
-L'oeil terne prenait des teintes glauques semblables à celles de la mer
-quand il va tonner. Le nez avait des gamineries de museau de singe. Et
-le corps disgracieux trouvait lui-même sa grâce, comme l'acier raide a
-son élasticité. Grâce de singe, aussi, sans doute, avec ses mouvements
-brusques, ses détentes, ses gestes trop reployés, ses langueurs mièvres
-où l'on sent sommeiller des désirs de cabrioles. Grâce équivoque, en
-même temps, moins de femme que d'hermaphrodite, et qu'on n'osait pas
-analyser. Par cela, d'autant plus forte.
-
-On comprend l'appétit qu'un tel ragoût excitait chez beaucoup d'hommes.
-A cet espoir de piment s'alléchaient surtout les palais blasés et les
-palais novices. Et il faut croire que le régal avait ce qu'on appelle du
-revenez-y; car ceux qui en tâtaient ne s'en rassasiaient point.
-
-A vrai dire, ils étaient nombreux, et son petit hôtel de la rue de
-Prosny n'exigeait pas un bien difficile _sésame-ouvre-toi_. Comme dans
-les tripots, il suffisait, pour y entrer, de montrer non pas patte
-blanche, mais patte qui graisse. En cela, elle était fille jusqu'aux
-moelles, tant, qu'elle ignorait même les toquades, ce revers de la
-médaille pour les courtisanes. Donnant, donnant, elle n'admettait pas
-d'autre loi. Nouvelle force!
-
-On ne lui connaissait seulement pas de protecteur attitré. Elle
-professait que c'était encore là une façon de chaîne. En argot
-d'affaires, en termes _pratiques_, elle disait avec un sourire:
-
---Pas de bailleur de fonds! Des actionnaires, à la bonne heure! Les
-banques prospères sont les anonymes, avec tout le monde pour
-commanditaire! Moi, je suis de mon temps.
-
-Résultat: au lieu d'un maître ou même d'un esclave unique, elle avait
-tout un troupeau d'affamés d'amour à ses trousses. Tantôt l'un, tantôt
-l'autre attrapait un bout de pâtée. Aucun n'avait la niche. Tous
-gardaient la fringale aux dents. Une fois acoquiné à son salon, amorcé à
-son alcôve, on ne pouvait pas ne pas y retourner. Autant d'heureux,
-autant d'éternels désireux.
-
-A plus puissante raison, si l'on songe que, tout en se donnant, elle ne
-se livrait jamais. C'était encore là son meilleur secret de séduction.
-Impossible de la dessaisir d'elle-même. Toujours un je ne sais quoi vous
-échappait en la possédant. Et, ce je ne sais quoi, on l'attendait
-toujours. Elle savait l'art de vous y faire toucher presque, mais
-presque, et pas plus.
-
---Elle n'a rien, rien de rien, disait d'elle un de ses familiers, et
-l'on espère sans cesse qu'on va voir le fond de ce rien.
-
-Un autre, plus brutal d'observation, avait ainsi défini l'attirance
-qu'elle exerçait quand même:
-
---Avec elle, en amour, c'est comme au bac avec un grec: on court après
-son argent.
-
-On pense si, à ce jeu, la cagnotte s'engraissait. Ajoutez que cette
-ratisseuse de louis avait l'ordre d'une ménagère, et non les foucades
-d'une rôtisseuse de balai. Fantasque, oui, mais non fantaisiste. Pas
-même ces échappées de folie que le luxe donne aux filles ordinaires,
-parties d'en bas, grisées par l'or. Non plus ces gaspillages propres aux
-femmes tombées d'en haut, et qui se font des tapis de papier Joseph pour
-se cacher leur boue nouvelle. Celle-ci n'était à coup sûr ni partie d'en
-bas ni tombée d'en haut. Aucun roman ne se lisait dans son passé, entre
-les lignes de son présent. On eût dit une petite bourgeoise, rompue aux
-affaires, et qui se serait mise à se débiter elle-même au lieu de
-débiter des marchandises quelconques derrière un comptoir.
-
---Je suis de mon temps, répétait-elle pour toute explication aux curieux
-qui trouvaient étrange ce prodigieux banal.
-
-Et elle avait raison. Des chercheurs, des gens d'esprit, pour
-caractériser son charme, avaient imaginé les métaphores de tout à
-l'heure, les phrases en tronçons de serpent, le regard teinté comme une
-mer avant l'orage, la grâce simiesque, un tas de bourdes poétiques!
-Vrai, peut-être, tout cela! Mais plus vrai encore ceci: on l'aimait pour
-l'amour même du gris, du terne, du rangé. Celui qui le mieux de tous
-avait mis le doigt sur le grand ressort de cette puissance, c'est
-l'homme qui avait dit simplement:
-
---Débauche pot-au-feu!
-
-Mais à quoi bon tant d'analyse? Le fait était là, flagrant, indéniable:
-à savoir que cette femme représentait une force, un aimant, attirant les
-coeurs, les sens et les portefeuilles, et ne les lâchant plus quand elle
-les tenait. Force d'autant plus grande qu'elle était consciente. Car la
-gouine signait bravement ses lettres de ce véridique nom de guerre «LA
-GLU» et son cachet portait en exergue cette devise significative: _Qui
-s'y frotte s'y colle._
-
-
-
-
-V
-
-
-Le même jeudi soir où le docteur dînait chez le comte, les oreilles de
-la Glu durent diablement lui corner; car on parla d'elle aussi chez la
-mère Marie-des-Anges, et d'un bout du jour à l'autre.
-
-Toute la nuit, malgré le conseil de M. Cézambre, la vieille avait
-continué à vagabonder lamentablement, tantôt autour de la maison
-toujours sourde et silencieuse, tantôt le long des grèves, encore plus
-criardes et plus dolentes qu'elle-même. Vingt fois pour le moins elle
-avait obstinément recommencé sa course de chienne de berger, depuis la
-baie des Bonnes-Femmes jusqu'au trou des Kourigans, sans jamais cesser
-de glapir et de s'enrouer dans la brise crue et dans le fracas de la
-marée déferlante.
-
-Enfin, au matin, comme l'Angelus tintait, elle était rentrée bredouille
-de sa chasse nocturne, les jambes rompues, les yeux brouillés de larmes,
-son corsage mouillé de sueur, ses cottes fripées par l'embrun de la mer
-et l'eau des flaques.
-
-Au logis, Annaïk faisait tristement le ménage, d'une main lente au geste
-machinal, les paupières rougies, l'estomac serré, sans même se laisser
-distraire au sublet joyeux de maître Nicolas, le merle familier qui
-sautillait si allégrement dans sa cage de bois, en sifflant le vieil air
-de matelot:
-
- Jusqu'au revoir, la belle,
- Bientôt nous reviendrons.
-
---J'ai l'âme _désâmée_, Naïk, dit la vieille en entrant.
-
-Puis elle embrassa la fillette, et toutes deux sanglotantes allèrent
-s'asseoir sous le manteau de l'âtre. Du coup maître Nicolas interrompit
-sa chanson, surpris de n'entendre pas le bonjour matinal de la vieille,
-qui d'ordinaire venait l'agacer de quelques paroles caressantes, à quoi
-il répondait en faisant le beau, roulant son petit oeil noir, ouvrant
-toute large sa queue et frissant des ailes pour gagner sa _miotée_ de
-pain au lait et sa _pierre_ de sucre. Ce matin-là, il n'ouït qu'un
-lugubre silence déchiré de sanglots, et son turlututu lui en resta
-brusquement à mi-gorge.
-
-Au bout d'un temps assez long, il se remit enfin à susurrer, mais tout
-bas, comme s'il n'osait point, et le gai refrain prit de la sorte un air
-lointain et mélancolique. On eût dit que d'une barque déjà disparue à
-l'horizon venait cet adieu sifflé, presque moqueur:
-
- Jusqu'au revoir, la belle,
- Bientôt nous reviendrons.
-
---Tais-toi, Nicolas, tais-toi, fit la vieille. Il ne reviendra plus,
-not' gas, mon Nicolas, il ne reviendra plus, puisqu'il n'est pas revenu
-d'hier. Il est à sa perdition, pour tout dire.
-
-Et elle raconta, navrée, à la pauvre Annaïk, comment elle avait erré en
-vain toute la nuit, et qu'elle n'avait trouvé rien, et que le docteur
-Cézambre avait beau en savoir et en savoir, elle aussi en savait, et que
-Marie-Pierre était pris par un _sort_, bien sûr, pour courauder ainsi
-aux heures noires comme un chat en mal d'amour, et pour en oublier sa
-petite Naïk, sa vieille mère, son Nicolas et son salut.
-
---Harné! dit Annaïk, avez-vous bien regardé dans le trou des Kourigans,
-la mère? Avez-vous bien écouté au pertuis de la Goule?
-
---Oui-dà, Naïk. Mais je n'y ai vraiment rien vu que les ténèbres d'enfer
-qu'on y voit, même en temps de lune, et je n'y ai rien entendu que les
-paquets de mer cognant contre la roche et les jurements du vent au long
-des couloirs. Tu sais bien que les Kourigans se taisent de rire quand
-ils sentent venir un chrétien.
-
---C'est vrai, répondit Annaïk. Et dans la maison là-bas, alors, il n'y
-avait pas tant seulement une clarté?
-
---Ni clarté ni bruit, Naïk. On se serait cru au champ d'avoines, parmi
-les croix des nôtres _péris à la mé_. Oh! il n'était pas là, malgré ce
-qu'en pense monsieur Cézambre. Il n'était pas à la maison, j'en réponds.
-Elle l'avait emmené à la course de nuit, à la folie des fées, va, pour
-tout dire. On ne m'ôtera pas cela de l'idée.
-
---A moi non plus, fit Annaïk. Vous avez raison, la mère, ce n'est pas
-une femme, c'est une Kourigane.
-
-Et la petite se signa dévotement, après avoir resserré un peu sa guimpe,
-et ramené sur son front sa coëffe, comme pour être recueillie en son
-costume sévère au moment qu'elle ferait le geste sacré.
-
-Les pauvres gens ont heureusement contre la douleur un recours forcé qui
-est le travail. Aussi la matinée ne se passa-t-elle pas toute à gémir, à
-cause du poisson qu'il fallut vendre et des boîtes à homards qu'on alla
-vider ou remplir au port vieux. Le chagrin ne reprit ses droits qu'au
-dîner, quand les deux femmes se retrouvèrent seules devant l'âtre, sans
-le gas attablé, bien que la mère eût fait à son intention expresse une
-bonne soupe de congre aux six herbes. Elles durent la manger en face de
-son assiette vide, le coeur gros, tandis que le merle accompagnait le
-bruit des cuillères de sa cantilène ironique.
-
-Au tournant du soleil d'après-midi, la vieille n'y put tenir et s'en
-alla encore une fois à la baie des Bonnes-Femmes, puis au trou des
-Kourigans. Mais, pas plus à la lumière du soleil qu'à celle de la lune,
-elle ne vit rien. La maison restait toujours silencieuse, semblable à
-une maison morte, avec ses contrevents fermés comme des paupières
-closes. Et sur les roches et le long des grèves, l'obstinée ne rencontra
-que les deux douaniers de la côte et les corbeaux de mer au noir
-présage.
-
-Quand elle revint, Annaïk lui rendit pourtant un peu d'espoir, en lui
-rappelant que c'était aujourd'hui jeudi, et que sans doute Marie-Pierre
-ne voudrait pas manquer sa veillée de musique.
-
-Ce jour-là, en effet, ainsi que le dimanche, c'était fête d'ordinaire
-pour le gas. Le vieux père Gillioury, dit _Bout-dehors_, venait souper
-chez eux, avec son _banjo_; Marie-Pierre tirait de l'armoire son
-crin-crin; et tous deux, l'un pinçant, l'autre râclant les cordes, ils
-jouaient et chantaient les airs du pays, les polkas rapportées de
-Saint-Nazaire, et surtout les vieilles complaintes de _mathurin_, que le
-père Gillioury avait apprises pendant cinquante ans de navigation.
-
-Dimanche dernier encore, quoique le gas fût déjà en humeur sombre, et
-malade de sa folie, il n'avait pas résisté au plaisir coutumier de faire
-sa partie de violon pendant que _Bout-dehors_ grattait, tapait et
-secouait sa longue guitare de nègre, au manche grêle, au ventre de
-calebasse.
-
-Un si brave compagnon, en outre, ce père Gillioury, toujours content de
-tout, même de son sort, avec les cent quatre-vingts francs de rente que
-lui faisait le gouvernement pour un demi-siècle de service! Personne
-comme lui ne savait chanter les interminables chansons de quart.
-Personne non plus ne lui en remontrait pour le gabarit des petits
-bateaux taillés dans une bûche, armés de tous leurs agrès. Et, à dix
-lieues à la ronde, on se disputait ses pipes sculptées dans une pince de
-homard. Quant au violon et au _banjo_, passé maître, tout bonnement, au
-point qu'on lui disait souventefois:
-
---Allez donc un jour à Nantes, dans les cafés, vous gagnerez de l'or
-_gros comme vous_.
-
-Mais il aimait son Croisic, le vieux, et, quand on lui parlait de finir
-ses jours ailleurs et d'être enterré autre part qu'au champ d'avoines,
-deux grosses larmes roulaient dans les plis de sa face en pomme cuite.
-
---C'est drôle, faisait-il alors, je suis borgne d'un oeil et je pleure
-des deux.
-
-Car il était borgne, le père Gillioury, et aussi un peu bancal, mais
-vigoureux tout de même et solide au poste, en dépit de ses soixante et
-onze ans. Et de bon conseil, surtout! Non qu'il fût très bavard, à moins
-qu'il n'eût bu un coup de trop et ne se sentît le vent en poupe. Le
-reste du temps, autant il chantait long, autant il parlait court. Un peu
-bien marin, parfois, et pas clair pour les _terriens_ en son langage de
-bord. Mais de bon conseil, oui. Il prenait d'ailleurs son temps pour
-réfléchir, et ne donnait son avis qu'après avoir remonté sa lippe
-jusqu'au bout de son nez en faisant danser sa prunelle unique, jaune
-comme un centime neuf.
-
---Je lui dirai de causer avec le gas, vois-tu, Naïk, je lui dirai ça,
-répéta la vieille, et il saura lui trouver des raisons. C'est vrai, ce
-que tu penses, que Marie-Pierre se souviendra de la veillée de musique.
-Il va venir, bien sûr, il ne peut pas manquer maintenant.
-
-Quand Gillioury arriva, on lui apprit donc la chose, et Marie-des-Anges
-lui versa d'abord un bon verre de tafia, histoire de faire un trou à
-l'appétit, tout en l'endoctrinant sur ce qu'il fallait dire au gas: que
-c'était une cruauté, de donner ainsi de la peine à sa promise, de ne pas
-songer à sa mère et d'oublier la brave honnêteté du bon Dieu pour une
-mauvaise femme, sorcière et folle, harné! ni plus ni moins qu'une
-Kourigane, avec laquelle il n'y avait au bout des choses que la
-perdition certaine du corps et de l'âme, pour tout dire.
-
-Le père Gillioury opinait de la tête, tout en sirotant son tafia. A tout
-moment il poussait sa lèvre contre son nez avec des airs entendus, et
-jamais sa prunelle n'avait dansé plus vite.
-
---Compris, la mère, compris, faisait-il. Bien sûr que je lui dirai tout
-ça, et puis encore tout ça. Ah! not' gas! il en avalera, vous savez, de
-la morale. Foi de _Bout-dehors_, il aura de la garcette, allez! Saille
-de l'avant! Attrape à regarder clair! Attends!... C'est comme dans la
-chanson, pas moins. Vous la connaissez bien, la chanson des coureurs, la
-_dérobée_ de Loudéac.
-
-Et, frôlant du dos de sa main poilue les cordes de son _banjo_, il
-fredonna en sourdine:
-
- Voulez-vous savoir l'histoire
- D'un p'tit couturier?
- Voulez-vous savoir l'histoire
- D'un petit couturier,
- Qui s'en va voir les filles bien tard après souper?
- Ritinton, tinton lalirette,
- Ritinton, tinton laliré.
-
-Mais il ne continua pas, comprenant qu'une chanson, même à mi-voix,
-sonnait faux avec la parole dolente de Marie-des-Anges, avec les soupirs
-étouffés d'Annaïk.
-
-Cependant, l'on attendit encore longtemps le gas, et, comme il ne venait
-toujours point, on finit par se mettre à table, l'espérant au moins pour
-la veillée. Et la veillée aussi se consuma peu à peu, sans rien amener
-de nouveau, tandis que la vieille, délayant lentement sa douleur en
-bavardage, se dégorgeait à l'aise de ses colères contre la Parisienne,
-que le père Gillioury écrasait imaginairement de temps à autre en
-cognant ferme sur la table. Mais quand l'horloge haute tinta onze
-heures, comme le gas ne revenait pas plus qu'hier, un accès de rage
-remonta au coeur de la pauvre femme.
-
---Ah! je veux le voir, s'écria-t-elle, je le veux voir, mon gas. Il
-faudra bien que je le trouve, enfin, si le bon Dieu est juste.
-
---Il le faudra, dit le vieux matelot en clignant de l'oeil. Il le
-faudra; car toute chanson a son air et tout vent mène sous le vent.
-
-Alors Marie-des-Anges entraîna dehors le père Gillioury pour qu'il vînt
-avec elle faire de nouveau les cinq cents pas désolés, de la baie des
-Bonnes-Femmes au trou des Kourigans. Il remonta plus furieusement que
-jamais sa lippe, quand la porte, toute large ouverte, lui envoya au
-visage une bouffée de noroît et comme un paquet de ténèbres.
-
---Bon sang! dit-il, le ciel est comme un prélart goudronné. Et quel
-vent! si la _mé_ ce soir était du lait, ça en ferait du beurre.
-
-Mais il se lança tout de même à travers la nuit épaisse, claudicant avec
-son _banjo_ en bandoulière, à la suite de la vieille qui secouait dans
-l'ombre la lumière de sa lanterne de corne. Et, comme elle marchait à
-grands pas, il se donna de l'âme aux jarrets, ainsi qu'il disait, en
-marmonnant du coin des lèvres la complainte des _Démâtés_:
-
- Un' brise à fair' plier l'pouce,
- Rigi, rigo, riguingo,
- Avec le coeur en gargousse,
- Rigi, rigo, riguingo.
- Ah! riguinguette!
-
-Mais en vain ils crièrent tous deux et devant la maison toujours muette
-et sur la côte toujours déserte; et en vain il poussa lui-même, d'une
-voix de tête suraiguë, le vieux refrain de manoeuvre qui s'entend de si
-loin:
-
- Harné! les gas! ohisse! holla!
-
-Rien ne répondit à leurs appels que le vent allait briser dans le fracas
-des vagues et l'ironique écho des roches.
-
---S'est-il donc noyé, lui aussi, comme mon homme et mes autres gas?
-disait la vieille. Est-il donc perdu à la _mé_?
-
-Et elle s'avançait au bout des caps, appelant son fils dans l'immensité
-noire, élevant sa lanterne dont le reflet furtif dansait et tremblotait
-à la pointe des lames couleur d'encre.
-
-Elle ne rentra qu'à minuit passé, exténuée de fatigue et de
-désespérance, n'ayant plus même la force de pleurer.
-
---J'ai pourtant ouvert l'oeil et le bon, fit le père Gillioury en
-plissant sa paupière sur sa prunelle de chat, pour répondre à la
-silencieuse interrogation des sanglots d'Annaïk.
-
---Et toujours rien? soupira la fillette.
-
-Il hocha la tête, haussa son _banjo_ qui lui tapait dans les jambes.
-Puis, ne se sentant rien à dire devant tant de douleur, il se sauva de
-guingois comme un crabe.
-
-Pendant ce temps Marie-des-Anges, hébétée, rendue, s'était jetée toute
-vêtue sur son lit en poussant un dernier ahan de rage, si bien que
-maître Nicolas, réveillé en sursaut, ébouriffa ses plumes, claqua du
-bec, et, à moitié endormi encore, se mit à siffloter machinalement:
-
- Jusqu'au revoir, la belle,
- Bientôt nous reviendrons.
-
-
-
-
-VI
-
-
-Le docteur avait bien eu raison, l'autre nuit, en disant à
-Marie-des-Anges que le gas était au gîte, au lit, et que, si la maison
-de la baie des Bonnes-Femmes était restée sourde aux cris de la vieille,
-c'est que la vieille dérangeait les amoureux. La pauvre femme cherchait
-vraiment midi à quatorze heures, de s'aller imaginer des histoires de
-l'autre monde et des sorcelleries de Kourigane pour expliquer la folie
-de Marie-Pierre. La réalité était beaucoup plus simple, mais plus
-terrible aussi, et l'infortunée mère eût souffert davantage encore de la
-connaître. Quel coup de couteau en plein coeur, si elle avait su que son
-gas avait entendu les navrants appels lamentés devant la porte, et même
-avait regardé au travers des persiennes, avait vu le fantôme dolent aux
-gestes tragiques, fouetté par le vent de mer, secoué par les sanglots,
-et qu'il avait pu contempler la malheureuse affolée et hurlante comme
-une louve en quête de son petit volé, et que malgré tout il était
-demeuré insensible et n'avait pas répondu!
-
-Et pourtant, il aimait fort son _ancienne_, le petit gas, et ce n'était
-point un méchant garçon. Il n'ignorait pas combien elle l'avait toujours
-adoré, soigné, choyé, _tant sucré, pour tout dire_, comme elle s'en
-vantait si doucement. Et lui-même passait pour le modèle des bons fils,
-aussi bien qu'elle pour le modèle des bonnes mères. Malgré la liberté
-grande qu'elle lui laissait ainsi qu'à un homme quasi maître de la
-maison déjà, malgré le poil qui commençait à lui duvetir sous le nez, il
-ne lui avait jamais fait la moindre peine, à la façon des autres gas qui
-se sentent venir le sang aux oreilles, et qui en abusent pour courir
-dorénavant le cabaret et déserter les saints offices. Lui, comme au plus
-jeune âge, on le voyait encore suivre la cotte maternelle, les dimanches
-et fêtes, jusqu'à l'église. Et tous ses _dérangements_ se bornaient à
-boire, de loin en loin, une bolée de cidre avec _Bout-dehors_, quand le
-soleil d'été tapait trop dur sur le quai du port vieux, quand le travail
-vous salait la gorge.
-
-Annaïk aussi, sa _fine_ cousine, sa promise, il l'aimait bien. Quoiqu'il
-fût beau gas et reluqué des filles, il n'était pas fillaudier. Il
-n'allait pas le soir, comme les autres farauds, chercher des mots doux
-et de furtives embrassades dans les allées obscures du mont Esprit. Non
-plus on ne le rencontrait embusqué aux portes de la raffinerie,
-s'allumant aux chansons, aux verts propos, aux bras nus, aux fichus
-dénoués des sardinières. A aucune, même des plus belles, il ne trouvait
-la joliesse timide, caressante et familière de la petite Naïk.
-
-Jamais il ne se sentait si heureux qu'au logis, entre la douce jeunette
-et la bonne vieille, faisant assaut d'affections et de prévenances; et
-il n'aurait pas _changé de sort avec l'Empereur des sept îles et autres
-lieux_, quand, le souper fini, après avoir donné une pierre de sucre à
-maître Nicolas, il se dandinait sur sa chaise basse, devant le feu, la
-poitrine chaude d'un petit verre de tafia, et le ventre bien lesté d'une
-soupe de congre ou d'un homard avec des oignons au vinaigre. Si, par
-surcroît, c'était le jeudi ou le dimanche, et que le père Gillioury fût
-là, grattant son _banjo_ tandis que Naïk tirait le violon de l'armoire,
-alors Marie-Pierre méprisait absolument l'_Empereur des sept îles et
-autres lieux_, et il avait coutume de dire:
-
---Harné! on n'est pas plus _ben aise_ que nous en paradis.
-
-Et donc c'était pour de vrai un bon petit gas. Mais quoi! lorsque
-l'amour vous est entré sous les sourcils, et que la folie de la chair
-vous travaille la cervelle, il n'y a plus rien qui tienne là-contre.
-C'est comme si l'on était pris de vin, disait la chanson, et il faut
-s'attendre à tout avec un mâle en ribote.
-
-Tout de même, Marie-Pierre avait senti un grand froid lui venir au
-coeur, en entendant, au milieu de la première nuit, la voix de
-l'ancienne qui glapissait à la porte. Un bon mouvement d'instinct
-l'avait fait se dresser sur son séant, et rejeter la couverture pour
-courir d'abord à la fenêtre, afin de rassurer d'un mot la pauvre âme en
-peine. Mais la Glu n'avait eu qu'à lui toucher le bras, du bout des
-doigts, et il était resté collé au lit, comme un fer à l'aimant.
-
-Les cris alors avaient redoublé, plus proches et plus distincts, et,
-dans le silence de la chambre, la poitrine de Marie-Pierre avait battu
-clair et dru, haletante en soufflet de forge, tandis qu'un tremblement
-lui secouait tous les membres.
-
---Qu'est-ce que tu as, mon ange? avait dit la femme, d'un ton très bas,
-mais impérieux tout ensemble.
-
-Marie-Pierre avait répondu, plus bas encore, et sans oser continuer le
-tutoiement:
-
---N'entendez-vous pas que ma mère me cherche et m'appelle?
-
---Eh bien! avait répliqué l'autre, et puis après?
-
---C'est mon _ancienne_, et qui m'aime tant!
-
---Est-ce que je ne t'aime pas aussi, moi?
-
-Et la femme avait attiré contre elle la main inerte du jeune homme, dont
-la paume tressaillit soudain au contact enfièvrant de la peau tâtée dans
-l'ombre. Du coup, il s'était replongé dans le lit, la tête sous
-l'oreiller, pour ne plus entendre les lamentations maternelles, et toute
-sa piété filiale s'était vaporisée parmi les chauds arômes de la femelle
-et la sueur capiteuse de son propre désir.
-
-Plusieurs fois dans la nuit la scène s'était renouvelée, et chaque fois
-sa volonté plus faible avait fait moins de résistance; mais chaque fois
-aussi le brusque coup du remords avait été plus poignant. Il fallait
-toute la soûlerie sensuelle où il se noyait, pour qu'il se rendît à tant
-de lâcheté.
-
-Vers le matin seulement, la force des caresses n'ayant plus la même
-prise, son corps aveuli avait pu ne pas céder à l'attirance de l'aimant
-où il était retenu, et il s'était levé enfin. C'est alors que sa lâcheté
-but le dernier fond de la lie amoureuse. Car il avait fui le lit jusqu'à
-la fenêtre, et là, par un rais de lumière du contrevent, il avait vu sa
-mère, telle qu'une nuit de désespoir l'avait faite, la face grippée de
-larmes amères, les bras tremblants, ses pauvres vieilles jambes si
-lasses la soutenant à peine, et il avait reçu comme en pleine figure les
-cris déchirants qu'elle poussait contre la maison sourde. Il n'avait
-qu'à hausser sa main jusqu'à l'espagnolette, et il allait lui rendre la
-joie, la vie, en répondant:
-
---Ne pleure pas, la mère, ton gas n'est pas perdu, le voici!
-
-Mais sa main n'avait pas bougé; la bonne réponse s'était arrêtée dans sa
-gorge; il avait continué à regarder stupidement. Et pourtant, cette
-fois, la femme n'avait rien dit pour le retenir, et ne l'engluait même
-plus de son toucher. Il avait seulement perçu, du côté de l'alcôve
-abandonnée, un vague petit rire étouffé sous les draps; et à l'instant
-le cruel spectacle de sa mère errante et désolée, et aussi le remords de
-la laisser là, et la vision du logis désert, avec Naïk en pleurs et
-maître Nicolas oublié, et les chères veillées de musique, et le destin
-plus doux que celui du _grand Empereur des sept îles et autres lieux_,
-et l'enfance choyée, _tant sucrée_, et le renom de bon fils, et le salut
-et tout, tout s'était évanoui subitement au bruit de ce vague petit
-rire, si bien que le gas était revenu à sa geôle charnelle comme un
-chien battu rentre à la niche.
-
-L'après-midi, quand Marie-des-Anges avait recommencé sa chasse, les deux
-repus d'amour dormaient, las de la nuit blanche, dans la maison toujours
-close. A peine si on l'entendit, au milieu des rumeurs du jour; et
-d'ailleurs l'âme hébétée du jeune homme avait définitivement bu toute
-honte, et cuvait trop lourdement cette ivresse pour y pouvoir reprendre
-conscience. Même, le seul sentiment qu'il eut alors, fut un sentiment de
-colère égoïste contre la malencontreuse qui venait le réveiller, quand
-il avait le corps si recru d'épaisse fatigue, si affamé de plein repos.
-
-Ah! la pauvre Annaïk s'était bien trompée, en pensant ce soir-là que le
-gas se rappellerait au moins la veillée de musique, et entendrait au
-fond de lui les accords du _banjo_ et l'écho des chansons coutumières.
-Il n'en avait pas eu la plus vague souvenance. Était-ce jeudi ou un
-autre jour, que lui importait? Et savait-il seulement si _Bout-dehors_
-chantait ou non? Et maître Nicolas était-il un merle ou un oiseau de
-rêve? Son esprit engourdi n'y songea pas une minute.
-
-La réalité, c'était ce repas d'amour, dont la table à peine desservie
-s'offrait derechef, dressée encore, et comme toute fraîche, avec des
-mets inépuisés, devant sa fringale renaissante après le somme réparateur
-de la journée! Que lui faisait le reste, auprès de ce paradis nouveau?
-Il lui avait semblé vivre au milieu d'un monde féerique, où tout le
-passé mort n'avait plus de place, quand il s'était réveillé au
-crépuscule, dans cette chambre habitée depuis trente heures déjà, parmi
-les relents d'un déjeuner mangé au lit, les effluves flottantes d'une
-nuitée de chair, et les légers parfums des eaux de toilette qui
-s'évaporaient lentement.
-
---As-tu bien dormi, ma petite cocotte? lui avait dit la femme, en lui
-coulant ses mains froides dans la poitrine, qu'il avait tiède et moite.
-
-Et cette caresse glacée lui avait redonné des frissons de désir, et
-cette voix, un peu éraillée encore par les hoquets d'amour, lui avait
-semblé celle d'un ange, avec ces mots de tendresse banale qui, pour lui,
-parlaient une merveilleuse langue inconnue.
-
-Aussi, quand après la minuit passée, au plus fort de sa ribote en
-récidive, il avait entendu de nouveau les cris désespérés de
-Marie-des-Anges, il avait eu cette fois une révolte furieuse contre
-cette trouble-fête, et avait sourdement grogné un juron. Contre
-_Bout-dehors_ aussi, ce vieux borgne qui se mêlait de ce qui ne le
-regardait pas! En voilà des aboyeurs, qui ne pouvaient pas laisser les
-gens tranquilles! Et cette Annaïk, qui sans doute les envoyait, quelle
-sotte, quelle _bédigasse_! Harné! on était un homme, que diable! Et,
-comme la femme s'impatientait un brin de ces _scènes agaçantes_, le gas
-avait montré le poing à la fenêtre en disant:
-
---Credieu! c'est vrai tout de même, ils nous embêtent, à la fin.
-
-
-
-
-VII
-
-
-Pour en arriver à ce paroxysme d'amour qui lui faisait traiter ainsi son
-_ancienne_, il n'avait pas fallu à Marie-Pierre plus de quinze jours. Et
-cela, selon le juste dire du docteur, lui était venu tout à fait comme
-aux chiens la maladie, lui mettant soudain le sang, et les sens, et le
-coeur même, à l'envers.
-
-Et pourtant, la première fois qu'il avait rencontré la Parisienne, du
-diable s'il avait songé tout d'abord à autre chose qu'à s'en esclaffer.
-Quoique habitué aux laideurs baroques et aux toilettes de carnaval que
-les bains de mer amenaient chaque année à _l'Établissement_, jamais plus
-ridicule apparition, pensait-il, ne lui avait crevé les yeux. D'autant
-plus grotesque d'ailleurs, qu'à cette époque de la fin de mars la plage
-était encore déserte. Dans la nature rendue à sa sauvagerie et à sa
-simplicité, cette figure artificielle et solitaire détonnait
-étrangement, en note fausse et criarde. A coup sûr Marie-Pierre était
-incapable d'analyser ce défaut d'harmonie; mais de le sentir, non pas.
-Cela le choqua d'instinct, et de ce choc jaillit irrésistiblement le
-rire.
-
-C'est sur le grand Autel qu'il avait rencontré pour la première fois la
-Parisienne. Or, aucun décor n'était aussi peu approprié à une semblable
-rencontre.
-
-Rien de plus tragique que ce coin de la côte croisicaise! La terre a
-jeté là au milieu des vagues, comme pour essayer follement de les
-écraser, un éboulis de rocs en chaos, roulés pêle-mêle, les uns taillés
-ainsi que de gigantesques cristaux, les autres tout ronds en manière de
-galets monstrueux, quelques-uns longs, dardant, plantés droit, pareils à
-des poignards de granit dont la pointe giclerait du dos de l'Océan. Tout
-à l'avant-garde, incrusté dans l'eau, frangé d'écumes, tel qu'un diamant
-noir dans des ciselures d'or vert et d'argent, le grand Autel étale sa
-plate-forme auguste d'où l'on ne voit plus que le ciel et la mer.
-
-On y parvient par un sentier ardu, qui rampe au flanc des roches rondes,
-s'accroche aux facettes de la pierre, grimpe le long des aiguilles,
-redescend parfois presque à fleur de lame, escalade les crêtes et saute
-par dessus des tranchées étroites au fond desquelles bouillonnent les
-remous. Il faut un pied de chèvre, des poignets de matelot et le mépris
-du vertige, pour faire ce court et rude trajet, et les hardies _misses_
-elles-mêmes n'osent point s'y risquer, malgré leur amour des ascensions
-et l'espérance d'ajouter à leur album _a very romantical scenery_.
-
-Marie-Pierre avait bien juré à l'_ancienne_ de ne jamais aller sur la
-_mé_, où avaient péri tous les siens. Mais il ne l'en adorait que
-davantage, cette farouche qui lui était interdite, et il venait souvent
-la voir de haut au grand Autel, tout en pêchant avec son haveneau les
-énormes crevettes qui s'ébattent là dans les flâches, ou bien en jetant
-sa ligne de fond dans le gouffre de quarante pieds qui descend à pic
-sous la falaise, et que fréquentent les grasses lubines. Il s'y trouvait
-presque toujours seul. Il avait même fini par penser vaguement que le
-lieu lui appartenait.
-
-Aussi eut-il comme un mouvement de colère, le jour où il aperçut de loin
-une forme humaine sur _son_ grand Autel. Quel était donc le garçonnet
-assez fier pour vouloir le lui disputer, à c't'heure? Car c'était bien
-un garçonnet, pour sûr, harné! Et greluchard, encore, calamiteux
-d'encolure et quillot de l'arrière train, autant qu'on pouvait en juger
-à vue de nez et dans la distance. Il pressa le pas, et même, dès que le
-tournant de la côte et les roches lui eurent caché l'individu, se mit à
-courir pour connaître plus vite et regarder de tout près l'insolent.
-
-Mais, quand il arriva essoufflé, suant d'ahan et de dépit, à la pointe
-d'où l'on se laisse couler sur la plate-forme, il écarquilla les yeux en
-poussant d'abord un juron de surprise.
-
-L'audacieux personnage qui lui avait volé sa place, n'était pas un
-garçonnet, malgré le costume et malgré l'allure. C'était une femme. Il
-le comprit tout de suite, grâce aux longs cheveux qui flottaient jusque
-sur l'échine. Mais quelle drôle de femme, bon Dieu! Étriquée de hanches
-et d'épaules, serrée à la taille par un ceinturon de cuir qui la
-sanglait à la casser en deux, elle remplissait à peine sa blouse de
-laine noire, que la brise plaquait sur les angles de son buste. Sa
-culotte de goussepain, boutonnée au dessus des genoux, flottait comme
-vide, et les jambes qui en sortaient, si minces, toutes nues,
-ressemblaient à deux manches à balai en bois blanc, d'autant qu'on ne
-distinguait pas ses pieds, perdus dans des espadrilles de même couleur
-que la roche. Elle paraissait posée là ainsi qu'un insecte debout sur
-ses pattes grêles, une longue et fragile demoiselle de marais, que la
-première bouffée de vent un peu forte allait emporter, aplatir contre la
-falaise.
-
-Au juron de Marie-Pierre, elle tourna la tête, ce qui fit saillir les
-tendons en corde de son maigre col.
-
-Alors, quand il vit, sous le cône du chapeau en paille grossière, cette
-frimousse au nez camard, aux petits yeux éteints, aux cheveux jaunes
-ébouriffés, aux pommettes sèches, au teint blafard, et cela sur ce corps
-de sauterelle, et le tout en face de cette grande mer si belle, alors il
-n'y put tenir, devant tant de laideur, et il éclata de rire.
-
-La femme, elle aussi, avait eu tout d'abord, à l'aspect d'une figure
-inattendue, un mouvement de dépit et de surprise. Elle avait froncé le
-sourcil, se sentant dérangée par ce malotru. Du même temps, elle avait
-saisi l'aspect de Marie-Pierre, le dévisageant, comme on dit, d'un coup
-de visière.
-
-Il était beau, le fils de la veuve, mais beau selon le goût de là-bas,
-et non selon le goût d'une Parisienne. Les filles, depuis le Croisic
-jusqu'au Pouliguen, ne pouvaient le regarder sans rougir sous leur
-coëffe; et même, au marché de Saint-Nazaire, quand il allait y porter
-ses plus riches poissons, les demoiselles en chapeau le suivaient
-parfois d'une oeillade. Mais il eût sans doute paru laid ailleurs qu'au
-pays, et l'étrangère le jugea tel.
-
-Il était petit et trapu, en vrai Breton, les épaules trop larges et
-lourdes, le poitrail épais, les jambes un peu arquées, les articulations
-presque noueuses, les bras pendant quasi jusqu'aux genoux. Ses longs
-cheveux bruns, aux reflets roux, lui tombaient sur la nuque et sur le
-front, tout roides, comme s'il sortait toujours de l'eau. Son teint
-hâlé, cuivré, luisait. On eût dit qu'il suait l'huile et la graisse des
-chiens de mer, maquereaux, lubines, crabes et homards dont il était
-surnourri. Ses yeux seuls pouvaient plaider pour lui auprès de toute
-femme. Ils étaient réellement superbes. Dans cette face sombre, sous les
-rudes sourcils qui se rejoignaient en épi, à travers les cils mordorés,
-leurs grandes prunelles glauques flambaient étrangement comme celles
-d'une bête de proie. Mais l'idée de bête de proie disparaissait, et
-pouvait ne laisser place qu'à l'idée de bête tout court, quand on
-considérait le nez en museau et le menton fuyant. C'était cette
-physionomie de poisson, si caractéristique, particulière aux vieilles
-races marines.
-
-La Parisienne ne vit que cela, et ce corps pataud; et elle aussi, comme
-le gas, frappée par la laideur, éclata de rire. Puis sans pouvoir s'en
-empêcher, tous deux exprimèrent à haute voix, comme y force le plein
-air, leur sentiment réciproque, qui était identique:
-
---Pouih! qu'elle est laide!
-
---Oh! le vilain singe!
-
-Et, tandis que Marie-Pierre sautait sur la plate-forme, la femme se
-sauvait par un autre côté, grimpant à même le roc comme une chatte qui
-se fait les griffes.
-
-Cette première impression, si mauvaise, fut d'ailleurs tout de suite
-dissipée chez Marie-Pierre. A peine seul, en effet, une pensée lui
-envahit l'esprit, devant laquelle s'enfuit le reste:
-
---Comment cette femme avait-elle osé venir sur le grand Autel? Elle
-était donc bien hardie!
-
-Il en demeura un long moment immobile, à réfléchir, ne comprenant pas
-qu'une pareille gringalette eût pu franchir les casse-cou du sentier
-sans se tordre les chevilles, se disloquer les bras, prendre la berlue.
-
-Mais ce fut bien autre chose, quand il se posa soudain cette nouvelle
-question, à quoi il ne trouva point de réponse:
-
---Par où s'était-elle ensauvée?
-
-Car il n'y avait qu'un chemin pour gagner ou quitter le grand Autel, et
-ce chemin, lui-même le barrait tout à l'heure, en sorte que la femme
-avait escaladé la muraille de granit, là, de ce côté abrupt, le long de
-ces saillies surplombantes où jamais pied humain n'avait accroché ses
-orteils. S'était-elle donc envolée, ou bien avait-elle des ongles
-d'écureuil, pour avoir si vite et si prestement disparu à la crête de ce
-bloc quasi à pic? Il le regardait d'en bas, effaré, se disant que le
-mousse le plus agile y laisserait la peau de ses pattes et s'y mettrait
-à nu l'os des jambes. Et pourtant, c'est sûrement par là qu'elle avait
-passé, elle!
-
-Il se cramponna des doigts aux aspérités, et tâcha de se hisser comme
-elle, au même endroit, en quelques bonds rapides. Mais, malgré la force
-de ses poignets crispés et de ses jarrets tendus, il retomba,
-lourdement, les mains meurtries, les genoux éraflés, arrachant de son
-poids les esquilles de la roche qui s'effritait sous ses efforts.
-Obstiné, il recommença toujours en vain, jusqu'à se faire péter le sang
-dans les paumes. Alors, certain de son impuissance, rouge de honte et de
-colère, haletant, il se cogna la poitrine à poings fermés, et s'assit
-d'un bloc, en criant:
-
---Elle est plus forte que moi, plus forte que moi!
-
-Deux grosses larmes lui jaillirent des yeux, mêlées aux gouttes de sueur
-qui ruisselaient de son front, et il resta vaincu, anéanti, stupide, en
-face de la mer qui avait vu sa défaite et dont les vagues clapotantes
-semblaient continuer l'éclat de rire de l'insolente femelle.
-
-
-
-
-VIII
-
-
-Le lendemain de cette première rencontre, Marie-Pierre était à la baie
-des Bonnes-Femmes avant l'aube. Il avait appris au pays, en causant, que
-l'étrangère habitait là, et il venait là, sans savoir ni même se
-demander pourquoi. Machinalement, à la guise de son corps qui poussait
-ses jambes de ce côté. Tout au fond de sa volonté morte, un confus et
-puissant désir de revoir, contempler à nouveau, examiner en détail, de
-près, à plein, cette créature plus forte que lui. Aucune idée amoureuse,
-d'ailleurs, si vague qu'elle pût être! Plutôt une pointe de haine.
-Jalousie de gas fier de sa poigne, et qui a trouvé mateur, et mateuse,
-ce qui est plus humiliant. Rester sur cette défaite, non, n'est-ce pas?
-Il fallait s'y prendre mieux, recommencer l'épreuve. On aurait une
-revanche, harné! On rirait le dernier rire.
-
-Ainsi ruminait sournoisement Marie-Pierre, dans sa caboche étroite et
-obstinée. Et cependant il montait la garde et faisait le pied de grue,
-se sentant les membres alanguis à mesure qu'il regardait plus souvent la
-maison. Sa colère peu à peu s'affadissait, et sa trouble rancune lui
-envoyait au visage des bouffées de sang de plus en plus faibles. Une
-molle et lâche lassitude lui mettait du coton dans les jambes et lui
-creusait un trou dans la poitrine. Il finit par se laisser choir, non
-plus ainsi qu'hier au grand Autel, lourdement et rageusement, mais comme
-une chose qui se fond et qui coule. Et il se prit encore à pleurer, mais
-des larmes lentes, quasi sans amertume, et même douces.
-
-C'est dans cette posture que l'aperçut la Parisienne quand elle ouvrit
-la fenêtre de son balcon pour humer la fraîcheur de la mer. Il n'eut pas
-seulement le courage de se dresser et de cacher sa honte, qu'il sentait
-bien pourtant. Il demeura par terre, prosterné, la face au ras du sol,
-les yeux humides, levés et suppliants. Ses pieds, qui fouillaient le
-sable à petits coups, lui donnaient l'air d'une bête battue et
-repentante qui rampe sur place.
-
-La femme le reconnut tout de suite. Mais elle ne rit pas, cette fois. Sa
-figure exprima même une sorte d'attendrissement étonné, dont
-Marie-Pierre éprouva soudain une langueur plus pénétrante, comme au
-toucher d'une caresse endormeuse.
-
-Elle n'était pas vêtue en garçon, aujourd'hui, mais bien en femme.
-Drapée dans un long peignoir blanc dont les dentelles frissonnaient à la
-brise, elle n'avait plus cette apparence anguleuse, étriquée, maigriote,
-que lui faisait le costume collant de la veille. Sous les plis
-enveloppants de l'étoffe ample, au milieu des falbalas flottants qui
-l'entouraient ainsi que d'une fumée, on devinait seulement un corps
-souple, onduleux. Sa tête s'encadrait fine et mignonne, entre ses
-cheveux mollement retroussés sur la nuque et les tuyautés neigeux d'une
-haute collerette. Enfin, vue d'en bas et toute droite dans cette jupe à
-traîne, elle semblait grande.
-
-Marie-Pierre comprit obscurément ces différences, les sentit au moins,
-et avec d'autant plus d'énergie qu'il ne pouvait les analyser. Il fut
-brusquement envahi par l'instinct animal du sexe.
-
-Du coup, il se campa sur les poignets, le buste cambré, rejeta en
-arrière, d'une violente secousse, les raides mèches qui lui couvraient
-le front, et se mit à regarder hardiment, fixement. Un frisson courait
-sur ses joues brunes, où luisait encore la trace des larmes. Son col
-tendu était gonflé par les veines. Ses prunelles glauques dardaient. On
-eût dit qu'il voulait s'emplir les yeux de cette vision.
-
-La Glu ne le trouva plus laid en ce moment. Un je ne sais quoi la fit
-frémir, elle aussi. Elle savourait cette admiration extatique d'un être
-absorbé en elle. Les lèvres entr'ouvertes, les narines palpitantes, elle
-jouissait étrangement de se sentir ainsi contemplée par des regards qui
-lui chatouillaient la peau en quelque sorte et qu'elle ne pouvait
-soutenir sans un petit battement des paupières.
-
-Elle voulut parler au jeune homme et commença un sourire avant de lui
-envoyer un bonjour, pour le faire le plus doux possible; mais le mot lui
-resta dans la gorge. Pendant l'interminable minute que durait l'immobile
-et tenace adoration de ce magnétisé silencieux, elle-même avait cédé au
-magnétisme et elle se sentait maintenant comme rivée au bout de ce
-regard qui la traversait.
-
-Un vague effroi lui vint et une révolte d'orgueil. Il fallait rompre ce
-charme étrange.
-
-Elle fit un effort, tourna la tête et rentra dans la chambre, toujours
-suivie par le regard fixe dont il lui semblait traîner le poids après
-elle. Jamais elle n'avait éprouvé une pareille attirance. Cela la
-ramenait à la fenêtre; elle avait besoin de toutes ses forces pour y
-résister; elle comprenait qu'elle n'y pourrait pas résister longtemps.
-
-Elle marcha deux ou trois tours, allant du cabinet de toilette à
-l'alcôve, avec des envies de se plonger vivement la face dans l'eau ou
-de se jeter tout de son long sur son lit, mais sans se résoudre à rien.
-Elle prit sur la cheminée un bouquet de violettes qui se fanait, le
-mordit, mâchonna les fleurs.
-
-Puis brusquement, sans plus réfléchir, sans hésiter, elle revint au
-balcon, craignant et désirant à la fois que le jeune homme fût parti.
-
-Il était toujours là, dans la même posture, les yeux plus dilatés
-seulement, le buste plus tordu en arrière, les dents serrées, les tempes
-grosses, tous les muscles et les tendons de son cou bandés comme des
-cordes, les jambes engaînées dans le sable, et on l'eût pris pour un
-sphinx, sans sa chevelure que le vent embrouillait sur ses larges
-épaules, sans les soubresauts lourds et irréguliers de son torse que
-soulevait une haleine haletante.
-
-Elle ne dit rien et lui lança son bouquet.
-
-Il sauta dessus d'un bond, avec une sauvagerie telle qu'elle poussa un
-cri. Ce bond et ce cri avaient enfin brisé le charme. Et il se sauva
-follement, sans se retourner, emportant le bouquet ainsi qu'une proie,
-tandis qu'elle fermait très vite la croisée, d'une main tremblante, et
-se remettait ensuite à rire en murmurant:
-
---La brute, va, il m'a fait peur!
-
-
-
-
-IX
-
-
-A partir de ce jour, elle n'était plus allée nulle part sans apercevoir
-à quelque bout de l'horizon la silhouette du jeune homme qui la suivait.
-
-Il le faisait de loin, toutefois, avec des allures furtives, craintives,
-si bien qu'elle n'en eut plus peur elle-même. Il semblait, en effet, la
-chercher tout ensemble et la fuir. Il voulait apparemment la contempler
-le plus possible, mais ne point l'approcher. Ainsi, jamais plus elle ne
-le retrouva devant la maison, dont il redoutait sans doute l'étrange et
-toute puissante attirance. C'est quand elle était en pleine promenade
-qu'elle le voyait tout à coup poindre à la crête d'un roc ou surgir à
-l'extrémité d'une plage. De là, il la regardait longuement, obstinément,
-attentif comme une vigie, immobile comme une statue. Si elle faisait
-mine de marcher vers lui, il disparaissait en dégrimpant le roc ou en
-s'enfonçant derrière un pli de la dune. On eût dit qu'il jouait à
-cache-cache.
-
-Elle s'amusa de ce jeu. Deux ou trois fois, tandis qu'il ne pouvait la
-guetter, elle se dissimula elle-même et se coula jusqu'à lui par des
-ravines et des détours. Brusquement, elle débouchait à trente pas de
-l'endroit où il se tenait en embuscade, tendu à plat ventre, fouillant
-l'espace d'un oeil inquiet, la croyant très loin. D'un saut il était
-debout et il se sauvait, effaré.
-
-D'autres fois, elle demeurait elle-même sans bouger, tapie en un coin
-presque inaccessible, et dont la vue même était barrée par quelque coude
-de la falaise. Elle le savait dans les environs, rôdant, pareil à un
-chien qui quête. Elle voyait même rouler les pierres qu'il arrachait en
-se hissant. Il la flairait en quelque sorte et s'approchait peu à peu,
-avançant malgré lui. Puis, soudain, avant même d'avoir été aperçue, elle
-l'entendait dégringoler précipitamment. Il s'était senti trop près
-d'elle, sans doute, et il se sauvait encore.
-
-Décidément c'est lui qui avait peur.
-
-Alors, c'est elle qui fut prise du désir de le rejoindre. Tout d'abord,
-cela aussi l'amusa. Elle inventa des ruses et se rappela les romans de
-Fenimore Cooper qu'elle avait lus étant jeune fille. Elle marchait
-doucement sur le sable fin et avait envie d'effacer la trace de ses pas
-derrière elle. Ou bien elle allait d'un rocher à l'autre, par la plage,
-à reculons, et se blottissait dans le trou qu'elle semblait ainsi avoir
-quitté. Elle pensait bien qu'il viendrait là, comme il avait coutume,
-pour s'asseoir où elle s'était assise, respirer l'air qu'elle avait
-respiré. Du coup, elle le tiendrait. A cette idée, elle souriait en
-songeant au _sourire silencieux_ du vieux trappeur. Ces enfantillages la
-ravissaient.
-
-Mais l'autre était un vrai sauvage, un sauvage _pour de bon_, et non par
-souvenir de lecture, comme elle. Il avait les roueries d'instinct de la
-pleine nature. Il avait aussi ses yeux de pêcheur, ses yeux de gas
-habitué à sonder les lointains de l'horizon et les profondeurs de la
-mer. En outre, il aurait entendu parler les poissons, comme on dit.
-Donc, les regards en arrêt, les oreilles à l'affût, le nez humant la
-brise, il déjouait ces ruses de pensionnaire, ces ruses en imitation de
-peau-rouge. Il avait compris le désir de la femme et le trompait, buté
-en breton contre cette volonté qui s'entêtait ainsi à finasser avec la
-sienne.
-
-Après six jours usés de la sorte, elle s'exaspéra enfin au lieu de
-s'amuser encore. Maintenant, il lui fallait ce fuyard soumis, et elle se
-demandait comment renouer le charme dont elle l'avait vu enchaîné
-l'autre jour, quand il rampait dans le sable. Mais ces instants-là ne se
-font pas sur commande. Elle s'en irritait, ne trouvant pas d'où en tirer
-un semblable, impuissante magicienne à qui le courant magnétique
-n'obéissait plus. En vain elle dardait ses effluves, inconsciemment par
-son désir, savamment par ses efforts. Les efforts se sentaient et
-paralysaient l'attraction, toujours tenace cependant, mais de loin, et
-non de façon à aimanter le rebelle jusqu'au contact. En vain elle
-bondissait et faisait la chèvre sur les rampes ou à la cime des roches,
-toute blanche parmi leurs masses couleur de pain grillé. En vain elle se
-couchait et faisait la couleuvre, souple, onduleuse, roulée et déroulée,
-en costume bleu maillotant, dans la cassonade dorée des plages. En vain!
-Le contemplateur restait toujours là-bas, en extase, mais là-bas.
-
-Enfin, un jour, elle trouva. Sans chercher, d'ailleurs. Un hasard, un
-caprice, lui remit en main la baguette de fée, l'aimant perdu qui allait
-ramener le fuyard et le faire joindre au plus près. Elle n'y comptait
-même plus en cet instant et s'était promis, le matin, de ne plus
-s'occuper à ce jeu stérile.
-
---Que je suis bête! avait-elle dit. Moi, du roman, alors, quoi? Pourquoi
-pas amoureuse tout de suite? Ah! non, c'est trop farce.
-
-Il était midi. Le soleil de mars, encore blanc ardait. Blanc comme de la
-fonte chauffée à blanc. Soleil de printemps en rut, roide, brutal, qui
-brûle les bourgeons afin de les gercer. Soleil de fièvre pour les nerfs
-qui se tendent. Soleil de folie pour les tempes nues où le sang rajeuni
-vient battre la charge.
-
-Le sable dormait en cendres roussies. La mer était d'huile, lourde,
-grasse, comme écrasée sous les étreintes accablantes du ciel. Le pli
-lent des vagues, à peine frangé d'écume, semblait la ride voluptueuse
-d'une peau caressée, d'une peau de bête qu'argente la mousse d'une sueur
-d'amour.
-
-Pas un fil de vent dans l'air immobile, où s'évaporait et planait, à ras
-de terre, la sensuelle odeur des algues, adoucie par une délicate
-haleine montant des salines qui fleurent la violette fanée. Cela sentait
-la marée fumante et le bouquet qui agonise, un parfum compliqué,
-troublant, à la fois âcre et fade, de sève pâmée, d'eau battue et de
-sexe assouvi.
-
-Caché au fond d'une creute, le gas hébété humait à pleins poumons cet
-air capiteux et regardait à pleins yeux la femme allongée sur la plage.
-Elle avait son costume de garçonnet, et ses jambes s'allumaient de
-teintes roses sous les piqûres du soleil. Rose aussi paraissait sa
-chevelure, qui flambait à l'ombre d'une ombrelle écarlate. Ses pieds
-déchaussés, la pointe dans le sable, ne montraient que les talons,
-semblables à deux gros boutons de rose. Et tout ce rose éblouissait
-Marie-Pierre, lui dansait dans les prunelles, lui brouillait le cerveau,
-lui incendiait les moelles.
-
-Elle, nonchalante, un peu lasse d'avoir couru toute la matinée, l'esprit
-vague, les membres alanguis, se laissait comme endormir à cette
-délicieuse et forte chaleur, et savourait mollement une jouissance
-confuse. Le fondant de l'arêne en poudre, le monotone bercement des
-lames prochaines, le silence des choses, l'enveloppaient et la
-pénétraient. Elle ne pensait à rien, pas même à Marie-Pierre, qu'elle
-avait à peine entrevu aujourd'hui, tant il s'était tenu loin et tant
-elle s'en était peu occupée. Elle ne pensait vraiment à rien, sinon, de
-temps en temps, au léger picotement du soleil sur ses jambes, et elle
-fermait alors les yeux en cognant ses talons l'un contre l'autre ou en
-les ramenant d'un coup vif jusqu'au bord retroussé de sa blouse, et elle
-frissonnait de tout son corps ainsi qu'un enfant qu'on chatouille.
-
-Doucement elle se leva et alla tremper le bout de son pied dans l'eau
-qui déferlait en nappe mourante. Surprise d'abord, puis tentée par cette
-fraîcheur, elle avança d'un pas vif. Une vague qui arrivait lui fit
-soudain le tour des deux chevilles. Elle avança encore, et la sensation
-devint délicieuse sur ses mollets avivés par la cuisson fourmillante du
-soleil.
-
-Tout à coup, sans réfléchir, sans se dire que la maison était assez
-loin, qu'un bain en mars est froid malgré l'air tiède, qu'elle n'aurait
-pas de peignoir pour se sécher au sortir du bain, sans songer à autre
-chose qu'à satisfaire son caprice, tout à coup elle jeta son ombrelle
-derrière elle par dessus sa tête, prit sa course vers la mer et se jeta
-bravement à même une lame un peu plus grosse qui l'envahissait jusqu'à
-mi-corps.
-
-Le froissement des flots piétinés, puis brusquement éclaboussés sous son
-élan, et le broubrou de sa respiration saisie, l'empêchèrent d'entendre
-le cri d'effroi poussé par Marie-Pierre.
-
-Il avait sauté hors de sa cachette et il bondissait en haletant jusqu'à
-la place que venait de quitter la baigneuse. Quand il arriva, elle était
-déjà loin, nageant sans se retourner, tranquillement, si bien qu'il
-cessa de craindre pour elle, ne songea plus à rien, se remit à la
-contempler.
-
-Au bout d'une vingtaine de brasses seulement, sentant ses membres se
-raidir, elle vira pour regagner la terre, et elle vit alors le gas. Il
-ne pensait plus à s'enfuir maintenant. Au contraire, il marchait au
-devant d'elle, les pieds barbottant, écrasant les vagues sous ses lourds
-souliers, les bras étendus pour la recevoir, les regards fixes, la
-bouche grande ouverte, la lèvre inférieure pendante et tremblotante et
-la langue presque tirée, comme s'il avait soif de cette eau où elle
-venait de rouler son corps.
-
---J'ai froid, dit-elle en s'accrochant aux mains du jeune homme.
-
-Elle claquait des dents, se serrait contre lui, se faisait toute petite.
-Lui, demeurait stupide, pâle, et son haleine bruyante sifflait. Une
-sueur glacée lui perla aux tempes. Il lui sembla que la mer et le ciel
-tourbillonnaient dans un bourdonnement.
-
---Courons, fit-elle. J'ai froid.
-
-Et elle s'élança sur le sable, au soleil, éparpillant des gerbes de
-goutelettes étincelantes, comme si elle s'envolait dans une pluie de
-diamants. Il la suivit, la tenant par la main, affolé, s'imaginant qu'il
-partait pour une ronde féerique.
-
-Puis, dans un éclair de réflexion, il se rappela que tout près, en haut
-de la falaise, à droite, il y avait un poste de douaniers, une petite
-hutte à l'abri, bien chaude, obscure, avec un lit de varech séché. En
-même temps, il pensa que le roc était dur, que la femme avait les pieds
-nus. Il croyait aussi que peut-être elle ne voudrait pas grimper
-jusque-là. Tout cela très vite, instantanément, lui passa dans la tête,
-toujours courant.
-
-Et, comme elle ralentissait sa course pour respirer un peu, il
-l'empoigna sans rien dire, l'enleva par la taille, la prit dans ses bras
-et gravit le sentier en l'emportant. Elle non plus ne disait rien. Même,
-quoiqu'il fût en ce moment très rouge, les yeux hagards, les dents
-serrées, quoiqu'elle sentît battre rudement ce coeur éperdu, elle
-n'était pas effrayée. Elle se laissait faire, lui entourait le cou de
-ses mains jointes, et, câline, se collait contre lui en lui soufflant
-son souffle menu dans l'oreille.
-
-Les douaniers étaient aux environs, sans doute; car la hutte sentait
-encore la pipe, et une vaste houppelande pendait au loquet de la porte.
-Le gas déposa doucement la femme sur le seuil, l'enveloppa dans la
-houppelande et la porta sur le lit de varech. Puis, balbutiant, tout
-honteux, il dit:
-
---Je vais les prévenir. Ils ne sont pas loin.
-
---Qui ça? fit-elle. Reste donc. J'ai toujours froid.
-
-Alors, voyant qu'il fermait les yeux et se mettait à trembler, elle lui
-saisit les poignets et l'attira vers elle d'une secousse violente qui le
-fit choir à genoux.
-
-
-
-
-X
-
-
-Après cela, tout avait été dit. Le charme enchaînant, même, avait été
-rivé. Le gas avait fauté, selon la parole de la vieille Marie-des-Anges.
-
-Pas de remords, d'ailleurs. Il n'en éprouva aucun. Le paradis goûté
-l'avait soûlé à fond, du premier coup, et ne lui laissa pas de déboire.
-Mais une vague terreur, oui. C'est ainsi qu'après le verre vidé il
-n'avait encore pensé qu'à s'enfuir, comme auparavant. Et il l'avait
-fait, abandonnant la femme sans se demander comment elle s'en irait,
-pieds déchaux dans les roches, à demi-nue sous cette houppelande. Il
-s'était sauvé, lui, la tête brûlante, le coeur défaillant, comme
-poursuivi, sautant dehors et dégringolant au flanc de la falaise, poussé
-à tous les diables, ahuri.
-
-La femme l'avait attendu tout le reste du jour, là d'abord, étonnée elle
-aussi et ne comprenant pas, puis chez elle, où elle était rentrée
-furieuse, énervée.
-
-Le lendemain seulement elle le revit. Sur la plage il la guettait. Il
-courut à elle. Il cédait à l'aimant, sans résistance.
-
---Pourquoi t'es-tu sauvé, hier?
-
---Sais pas.
-
---Pourquoi reviens-tu, aujourd'hui?
-
---Sais pas.
-
---Va-t'en.
-
---Non.
-
-Elle avait tourné le dos. Il l'avait empoignée par l'épaule, la serrant
-du bout des doigts ainsi que dans une pince, et l'avait ramenée sous un
-baiser fou.
-
---Tu me fais mal.
-
---Pardon.
-
-Et il s'était jeté à genoux en pleurant.
-
---Eh bien! qu'est-ce que tu veux?
-
---Toi je veux, toi, que tu restes avec moi.
-
---Pourquoi faire?
-
---Sais pas.
-
-Elle avait eu un rire malicieux et lui un rire niais. Mais ses yeux
-avaient parlé pour lui, allumés de désir, impérieux malgré son allure
-suppliante. Il respirait, suait, dardait l'amour.
-
---Viens chez moi, avait-elle dit.
-
---Non.
-
---Pourquoi?
-
---Sais pas.
-
---Je veux que tu me dises pourquoi.
-
---J'ai peur de ta maison.
-
-Et elle n'avait pu vaincre cette crainte. Puis elle avait eu plaisir à
-cette idée d'une idylle en pleine nature. Après tout, c'était drôle,
-c'était neuf. Il ne ressemblait pas à tout le monde, ce sauvage. Être
-aimée d'une bête, quel amusement! D'ailleurs, il portait beau ainsi,
-sous le soleil, en face de la mer, avec son corps trapu, sa face
-sournoise, sa force.
-
---Viens à la cabane, avait-il dit d'une voix sourde.
-
---Non, pas là. Allons ailleurs.
-
---Où donc?
-
---N'importe où, où je voudrai. Tiens, au grand Autel!
-
-Ils y allèrent, fous, tout gaminant le long de la côte. Elle jouait en
-chemin, ramassait des coquillages, traînait des paquets d'algues, lui en
-jetait à la figure. Il la suivait radieux, un peu apaisé par la
-promenade et trompé par ces façons garçonnières. Il en redevenait
-enfant.
-
---Veux-tu être mon chien? disait-elle.
-
---Oui.
-
---Mais tout à fait, tu sais, pour de bon, en aboyant.
-
---Oui, si ça te plaît.
-
---Alors, apporte!
-
-Et elle lançait un bâton dans l'eau et il courait le chercher en faisant
-ouah! ouah!
-
-Au grand Autel, le désir l'avait repris, irrésistible, de la porter
-encore dans ses bras comme hier. Comme hier, il l'avait fait, pourpre,
-essoufflé, les muscles tendus; et elle, lui chatouillant le cou de son
-haleine.
-
-Et les jours suivants de même, tantôt dans le poste des douaniers,
-tantôt au grand Autel, partout où il y avait des creux de rocher, des
-replis de dune, des repaires cachés, ils en avaient fait des nids
-d'amour. Même, en dépit de ses superstitions, le gas avait consenti une
-fois à descendre au trou des Kourigans, qu'il redoutait tant lorsqu'il
-était petit. Elle n'avait eu qu'à se laisser couler la première le long
-de la falaise à pic, sous laquelle mugit le remous des vagues, et il
-l'avait suivie, jusqu'au fond du corridor ténébreux, où l'on entend des
-voix, où l'écho répéta le bruit de leurs baisers.
-
-La vieille Marie-des-Anges, le voyant filer tous les matins, lâcher
-l'ouvrage, s'était informée, et des gens qui avaient aperçu le gas avec
-la Parisienne lui avaient appris où il allait ainsi perdre son temps et
-son salut. Elle ne lui avait rien dit d'abord. Puis, sur des mots
-lancés, il avait répondu sans répondre: qu'il ne se sentait plus le
-coeur à la besogne, qu'il se reposait. Mais elle savait bien à quoi s'en
-tenir, l'ancienne, et ce n'est pas à tort qu'elle devait parler au
-docteur de ces abominations:
-
---Pas même à la mode des chrétiens qui fautent, mais bien en plein air,
-à la mode des bêtes.
-
-Et c'est justement cette croissante inquiétude de la vieille, qui avait
-enfin poussé le gas à surmonter sa terreur de la maison, où toujours il
-refusait d'entrer. La femme aussi était revenue à l'idée d'une nuitée
-pleine, se trouvant lasse de ce vagabondage, d'abord amusant, parce que
-nouveau, maintenant connu et devenu banal. Et voilà pourquoi ces
-rendez-vous au soleil et même à la belle étoile avaient fini par aboutir
-à la reprise de la proposition première, acceptée cette fois.
-
---Viens à la maison, va; nous serons mieux, et chez nous, et sans
-embarras de rien. Tu verras. Tu n'as plus peur de moi, je pense.
-
---Non, pour sûr.
-
---Alors?
-
---Alors comme alors.
-
-Et ce jour-là, le gas n'était pas rentré du tout au logis de famille, et
-il avait oublié définitivement l'ancienne, et Naïk, et maître Nicolas,
-et le père Gillioury, et les chansons, et le salut, et tout, et la Glu
-avait englué sa proie de la tête aux pieds et mis la bête en cage.
-
-Elle-même, à ces goûters de raccroc, avait pris un appétit d'enfer,
-qu'elle ne se connaissait pas. Cette pot-au-feu, pervertie mais rangée,
-se dérangeait pour une fois. Cette compteuse, cette liardeuse en amour,
-toujours en garde contre les entraînements, se moquant des toquades,
-s'était laissé entraîner à en satisfaire une. Sans conséquence, se
-disait-elle. Pas de suite fâcheuse possible. Un citron trouvé, tout
-frais, juste au moment d'une soif bizarre, savoureux à presser, jusqu'au
-vide. La soif calmée, on le jetterait, écorce flétrie. Rien à craindre,
-donc! Puis, vrai, cela ne ressemblait à quoi que ce fût. Amusant, pas
-plus, farce, se répétait-elle. Pas pour de bon. Une petite fête de
-chair, loin de Paris, loin des amants, loin de tout. Un rêve, passé
-demain, terminé quand elle voudrait, oublié ensuite. Du nouveau, à tout
-le moins, et c'est à quoi se pipent les plus malins. Elle, aussi bien
-que les autres.
-
-Et voilà comment ils étaient arrivés à ce festin de deux nuits pleines,
-avec repas au lit, anéantissement du monde extérieur aboli dans une
-crevaille sensuelle, quatre tours du cadran à l'horloge des voluptés
-courant la galopade. Et tous deux pris, quoiqu'elle en pût penser. Lui,
-naissant à des délices inouïes, inimaginées, roulant d'extases en
-étonnements, épuisant la bouteille des joies diaboliques, bouteille
-inépuisable. Elle, naissant aussi, bien que blasée et croyant tout
-connaître, naissant à ce rut si souvent donné, jamais éprouvé
-jusqu'alors. Non moins étonnée que lui, mais à sa façon. Se désaisissant
-d'elle-même, sensation neuve. Brûlée à sa flamme, qui, lasse de couver
-toujours, sortait enfin, et d'autant plus ardente. S'irritant les
-papilles à ce Cayenne dont elle avait tant exaspéré les autres. Ravie,
-et quasi orgueilleuse dans son espèce de défaite, et surtout bouleversée
-d'avoir trouvé un mâle, le mâle, et quel mâle! Une brute, fauve, effarée
-de désirs, folle de jeunesse; un corps durci par le travail, flambant de
-soleil emmagasiné, tonifié par le sel des embruns, tendu par les brises
-amères, et riche de sang, et gavé de santé, suant le grand air, la
-nature, la force, le phosphore des poissons mangés depuis dix-huit ans.
-
-
-
-
-XI
-
-
-Le père Gillioury avait son idée. En quittant la maison de
-Marie-des-Anges, après avoir laissé la vieille et Naïk si désolées, il
-s'était dit que ça ne pouvait pas durer comme ça. Foi de _Bout Dehors_,
-il s'en mêlerait, à sa façon, quoi! Et l'on _verrait voir_. Bon sang!
-harné! le gas lui passerait par devant, et tambour battant, d'une
-manière ou d'une autre! Et le brave homme, une fois couché, avait ruminé
-trente-six plans dans sa caboche, en frottant son nez pointu de sa lippe
-remontée, et en faisant danser sa prunelle écarquillée dans l'ombre.
-Puis il s'était endormi sans avoir trouvé rien, mais avec l'espoir que
-la nuit lui porterait conseil.
-
-Et la nuit avait fait son devoir. Si bien qu'au matin le père Gillioury
-se leva tout guilleret, ayant son projet devant l'oeil, et se mit à
-chanter à tue-tête, en pans volants, au saut du lit:
-
- Voulez-vous l'entendre,
- Voulez-vous l'entendre,
- Comment ça finit,
- Mon ami,
- Comment ça finit?
- Comment faut s'y prendre,
- Mon ami,
- Voulez-vous l'entendre?
- C'est la pie au nid,
- Qu'il faut prendre,
- C'est la pie au nid.
-
-Vite, il s'habilla, se tailla un chanteau de pain qu'il fourra dans sa
-poche, et partit en claudicant vers la baie des Bonnes-Femmes, avec son
-_banjo_ sur l'épaule comme un fusil la crosse en l'air.
-
-La petite maison dormait encore, fenêtres closes. Mais, dans la cour,
-une femme trotillait, portant de menus fagots à la cuisine. Gillioury la
-remarqua de son bon oeil, conclut sagement que ce devait être la
-servante, et pensa non moins sagement que, si la servante était déjà
-debout en train d'allumer son feu, c'est que la maîtresse n'allait pas
-tarder à déjeuner. Très content de sa perspicacité, il se dit qu'il
-n'aurait pas trop longtemps à attendre pour exécuter son plan. Il rôda
-un peu aux environs, jusqu'à ce qu'il eût rencontré une cachette à sa
-convenance, derrière une roche d'où il pouvait voir sans être vu. Il s'y
-installa, son _banjo_ entre les jambes, mangea son quignon, fuma une
-pipe _pour se rendre la voix claire_, et se frotta joyeusement les mains
-en se chantant à l'intérieur:
-
- C'est la pie au nid
- Qu'il faut prendre,
- C'est la pie au nid.
-
-Il ne se trompait pas dans ses conclusions, le vieux mathurin. Ce
-matin-là, en effet, contre l'ordinaire, la Parisienne s'était senti de
-bonne heure l'estomac creux. Il y avait de quoi, d'ailleurs, après la
-course échevelée de ces deux nuits d'amour. Aussi, tandis que le gas
-dormait à poing fermés, elle avait appelé Mariette et lui avait demandé
-le chocolat.
-
---Pour monsieur aussi? avait dit Mariette.
-
---Non. Laisse-le dormir.
-
-Mariette n'avait pas souri en prononçant le mot _monsieur_. C'était la
-femme de chambre intime de la Glu, une dévouée, seule amenée de Paris.
-Non pas, au reste, une de ces soubrettes de femme galante, qui tutoient
-leur maîtresse; mais une domestique sérieuse, de fond, comme qui dirait
-de famille. Ne s'étonnant de rien, prête à n'importe quoi. Elle suivait
-toujours madame en voyage, lui servant alors de bonne à tout faire.
-Précieuse, indispensable, presque aimée.
-
---Non. Laisse-le dormir.
-
-En répondant ainsi, la Glu avait regardé le gas avec une sorte de
-dégoût. Il était vautré en travers du lit, les bras en croix, les mains
-en boule, la bouche ouverte, bouffi, ronflant. Un rais de soleil, qui
-filtrait par un trou de la persienne, luisait, sans le chatouiller, sur
-sa joue huileuse.
-
-Elle le regarda, tout en grignotant une rôtie et en sirotant son
-chocolat. Il était vanné, décidément! Il lui fallait un congé, au pauvre
-petit. Mais il ne voudrait pas y consentir, quand il se réveillerait.
-Elle connaissait ça: il refuserait de s'avouer las. Pourtant, vrai, il
-n'en pouvait plus. Il avait besoin de se refaire. Aujourd'hui, bonsoir!
-Plus personne! Le forcer au repos, oui, c'était la seule chose; mais
-voilà! Comment?
-
-Elle passa dans le cabinet de toilette, commença de se recoiffer
-lentement. Puis, soudain, décidée, elle rappela Mariette, et lui dit:
-
---Cours vite au Croisic, et commande-moi une voiture pour tout de suite.
-En revenant, tu me prépareras un costume de ville, mon gris par exemple,
-et tu feras la valise pour deux ou trois jours. Et tu t'habilleras
-aussi. Tu pars avec moi. Nous allons faire un tour à Saint-Nazaire, et
-là nous prendrons le train de Nantes.
-
---Avec monsieur? dit Mariette, qui, cette fois, eut un petit sourire au
-fond des yeux, car elle avait deviné la réponse de madame.
-
---Non. Laisse-le dormir.
-
-Le père Gillioury vit la servante sortir et se diriger à grands pas vers
-le Croisic.
-
---Elle va aux provisions, pensa-t-il. Ça va être le bon moment.
-
-Il cligna de l'oeil du côté de la maison, avala une large bouffée pour
-se dérouiller tout à fait la gorge, et commença à pincer doucement les
-cordes de son _banjo_, à hauteur de son oreille, pour le mettre
-d'accord. Au bout de cinq minutes, ayant aperçu au loin la servante qui
-disparaissait dans le tournant du chemin, il se leva, sans se montrer
-encore, toujours caché derrière la roche, et entonna d'une voix pleine,
-en grattant ferme l'instrument, la chanson de maître Nicolas:
-
- Jusqu'au revoir, la belle,
- Bientôt nous reviendrons.
- Tâchez d'être fidèle!
- Nous serons bons garçons.
-
-Une fenêtre s'ouvrit, et la Parisienne y parut. Elle avait entendu la
-cantilène et elle venait voir, pensant que c'était quelque mendiant.
-Elle était en peignoir rose, avec ses cheveux à demi coiffés, retroussés
-d'un côté seulement, et pendant de l'autre jusque sur sa poitrine où il
-mettaient un fouillis d'or.
-
---Drôle de particulière, tout de même, se dit le père Gillioury, qui du
-coup s'arrêta de chanter, tout en continuant à gratter machinalement son
-_banjo_.
-
-Elle regarda partout, surprise de ne trouver personne aux environs.
-
---N'empêche, rognonna le vieux, qu'elle a l'oeil diablement éveillatif.
-Quels écubiers, harné! Mais la guibre en l'air. J'aime pas bien ça! Et
-pas plus de bossoirs que sur ma main. Pauvre gabarit!
-
-Comme il se penchait pour la mieux considérer, elle l'aperçut, et sourit
-de cette figure bizarre, ratatinée, couleur de brique, dont le nez et le
-menton se touchaient, et dans laquelle la prunelle unique battait
-éperdument le digdig.
-
---Approchez donc, dit-elle, approchez, mon brave homme. Qu'est-ce que
-vous faites là-bas? Je ne peux pas vous jeter des sous si loin que ça.
-
---Je n'en quéris pas non plus, allez-dà, p'tite finaude, répondit-il en
-sortant de sa cachette et en venant, au pied du mur, la reluquer sous le
-menton.
-
-Elle pensa que le mendiant faisait l'âne pour avoir du son; et s'étant
-retournée, elle prit sur une table sa bourse qui traînait, et lui lança
-un écu de cent sous en lui tirant la langue.
-
---Ah! tu n'en quéris pas! En voilà tout de même, vieux singe.
-
---Harné! non, répondit-il, je n'en quéris pas. Vous le reconnaissez
-bien, pour sûr. Je ne suis pas un tend-la-main, moi donc.
-
---Et qui es-tu alors?
-
---Je suis le père Gillioury, du Croisic, dit Bout-dehors, cinquante ans
-de navigation, et la patte raccourcie à l'ouvrage. Borgne aussi, et
-pensionné de l'État. Et ça, c'est mon _banjo_, retour de Madagascar,
-pour vous servir. Et je viens pour ça et ça, que vous savez bien.
-Attrape à comprendre, madame.
-
-Elle se mit à rire, le croyant fou.
-
---Ramasse ta pièce, va, fit-elle.
-
---Mais puisque je vous dis la chose qu'est la chose. Ne larguez donc pas
-comme ça la garcette à ris. Harné! je parle français pourtant. Je viens
-pour ça et ça, je vous le répète, ça et ça, que vous savez bien.
-
-Elle se pencha sur l'appui de la fenêtre, riant de plus en plus, au
-milieu de tous ses cheveux dénoués maintenant, et lui cria presque:
-
---Qu'est-ce que tu veux enfin?
-
---Je viens chercher le gas, pardi!
-
---Chut! fit-elle en se redressant. Il dort. Ne l'éveille pas. Attends!
-je vais descendre, et je te le rendrai, ton gas. Tu es son père, sans
-doute?
-
---Non, je suis son ami Gillioury, le père Gillioury, dit Bout-dehors.
-
---Ça ne fait rien, je te le rendrai tout de même.
-
-Elle quitta la fenêtre, et un instant après, elle était en bas et
-ouvrait la porte à Gillioury, qui tout gêné, entra, cognant son _banjo_
-au chambranle.
-
-Quelle chance, l'arrivée de ce bonhomme! C'est par lui qu'elle ferait
-dire son départ au gas réveillé. Elle avait d'abord songé à écrire un
-mot. Mais la brute savait-elle lire? Puis que ferait-il, sous la
-première poussée de rage, en se trouvant lâché? Maintenant tout allait
-pour le mieux. Rien de plus simple. Le vieux serait là pour expliquer
-les choses et pour calmer la colère.
-
-Elle les lui expliqua donc à lui d'abord, en le mettant tout de suite à
-l'aise par un grand verre de vin qu'elle lui versa et qu'elle le força
-de boire. Voici: le gas était fatigué, malade un peu; il fallait le
-ramener chez lui, lui faire entendre raison, qu'il se reposât, qu'il
-reprît ses forces; mais il n'y consentirait pas, si elle restait; il
-n'avait qu'une lubie en tête: ne pas la quitter; alors, comme elle était
-sage et gentille, et qu'elle lui voulait seulement du bien, elle s'en
-allait, elle; il ne devait pas lui désobéir, ni s'en fâcher; elle ne
-partait pas pour toujours; juste le temps de se rafraîchir le sang tous
-les deux; pas même un long voyage; à preuve la maison pleine, dont elle
-lui laissait les clefs; une petite absence, donc, pas plus;
-quarante-huit heures! Comprenait-il, le père Gillioury? Saurait-il
-répéter tout cela? C'était dans l'intérêt de son ami.
-
-Le vieux comprit fort bien. Oui, elle avait raison, et elle était
-gentille. Dame, elle pensait bien que lui, il ne voyait pas tant de mal
-à ce coup de roulis, quoi, qui les avait culbutés tous les deux. On est
-jeune, harné! Il l'avait été aussi dans son temps. Ça le connaissait,
-ces bordées-là. Il était un mathurin salé. Il admettait tout. Mais
-c'était pour la pauvre vieille Marie-des-Anges, la veuve qui n'avait
-plus que son gas, et de dix-huit ans, le guernaud, et fiancé à sa fine
-cousine Naïk, pleurant à c't'heure! Et puis la maison abandonnée,
-l'ouvrage pas _faite_, maître Nicolas lui-même comme désâmé. Des
-histoires, enfin, du grabuge de coeur. Elle devait comprendre, elle
-aussi! Bien aimable, tout de même, pour sûr, de s'en aller. Le pauvre
-petit gas, tout faiblot, alors, rendu d'amour, la gargousse nettoyée.
-Ah! c'était bien de le laisser se refaire. Et le père Gillioury lui
-parlerait comme il faut, lui dirait ça, et encore ça, et lui remettrait
-l'ancre à fond de raison. On pouvait y compter. Il ouvrirait l'oeil, et
-le bon, l'oeil au bossoir, ma petite mère, et je n'en dis pas davantage,
-vous m'entendez. C'est comme dans la chanson, après tout, ne plus ne
-moins.
-
-Et il toucha du bout des doigts son _banjo_, en fredonnant du bout des
-lèvres:
-
- Not'gas a fait la chose,
- Fleur de lilas, bouton de rose.
- Not'gas n'en mourra pas,
- Bouton de rose, fleur de lilas.
- Bouton de ro-o-se.
-
-Ainsi bavardant, le temps se passa, et bientôt Mariette revint. La
-voiture suivait et allait être là dans un quart d'heure. Madame pouvait
-s'habiller. La valise fut vite faite. Gillioury but encore un verre de
-vin, alluma une nouvelle pipe, _pour se faire du velours sur l'estomac_.
-Et clic, clac! Guillaume Hervé arrivait au grand trot. Madame et
-Mariette montèrent dans la calèche. Le vieux, resté seul, dit:
-
---Je ne suis pas le plus bête, harné!
-
-
-
-
-XII
-
-
-Cependant Marie-Pierre dormait toujours, et, d'en bas, le vieux
-l'entendait ronfler comme une brise du noroît.
-
---Il cuve, il cuve, pensa Gillioury. Faut le laisser cuver. Tant plus il
-pioncera, tant plus l'autre sera loin.
-
-Vers neuf heures, une gamine du pays passa, la petite Thérèse, la fille
-aux Grévion, portant des crevettes dans un panier. Une bonne idée vint
-alors au mathurin. Il sortit, chercha dans le sable l'écu de cent sous,
-qu'il n'avait pas ramassé tout à l'heure, et le donna, tout chaud de
-soleil, à la fillette.
-
---Tiens, fit-il, en voilà pour joliment du pain, et des pierres de sucre
-avec, si tu veux. Mais, pour la peine, écoute bien, la mousse! Tu vas
-retourner au Croisic, chez Marie-des-Anges, et tu lui diras qu'elle ne
-grouille pas de la maison à c'matin, mais qu'elle prépare une bonne
-soupe de congre aux six herbes, harné! et un bel homard, de fleur
-d'homard, emmi des oignons les plus oignons, tu m'entends, pour voir.
-Attrape à te rappeler!
-
---Oui-dà, père Gillioury, je lui dirai sûrement tout ça.
-
---Et surtout tu lui diras que c'est moi qui t'ai envoyée, et que c'est
-pour la bonne nouvelle, sais-tu, pour le retour du gas, que je vas lui
-ramener à quai avant midi. Tu ne perds pas ça, hein? Tu le mets bien là,
-dans le coin de la tête?
-
---Je le mets, n'ayez de crainte.
-
---Et aussi qu'elle ne lui parle de rien quand elle le reverra, non plus
-que Naïk, tu saisis? Motus dans l'entrepont! Comme si de rien n'était,
-quoi! Il revient; on ne se doute pas qu'il était parti; voilà tout. Il a
-tiré une bordée; on en ignore. Ni vu ni connu je t'embrouille. Il a été
-censé à l'ouvrage au matin, et il rentre à la soupe. Y es-tu, ma petite
-pouliote, y es-tu? As-tu bien ouvert tes écoutilles? Te rappelles-tu
-tout ça, et encore ça?
-
---Je me le répéterai en route pour ne pas l'oublier, n'ayez de crainte;
-j'y vais.
-
---Pas encore! Attends! Brasse à culer! Dis un peu la chose, pour voir.
-
-Elle se gratta la tête et récita d'une haleine, sans reprises, toutes
-les recommandations de Gillioury, comme si c'était du catéchisme.
-
---Parfait, te voilà d'aplomb! Quelle mémoire! dit le vieux. Tu aurais
-fait un bon mousse à la leçon du gaillard d'avant, petite pévouine. Et
-maintenant attrappe à filer, vent arrière, culot de gargousse. T'es
-gentille comme tout.
-
-Une demi-heure plus tard, le ronflement cessa dans la chambre d'en haut,
-et Gillioury entendit le ha! prolongé du gas qui se réveillait et
-bâillait en s'étirant.
-
---Attention, dit-il, le branle-bas va commencer.
-
-Et, son _banjo_ à la main, la lippe au nez, ne sachant s'il devait
-prendre l'air sérieux ou jovial, il monta.
-
---Bonjour, Marie-Pierre, fit-il en entrant.
-
-Le gas se dressa d'un sursaut, écarquilla les yeux, se passa les deux
-paumes sur la figure, crut rêver.
-
---Je vas te dire la chose qu'est la chose, reprit Gillioury. Mais
-regarde-moi bien d'abord. Prends ton point. C'est moi, harné! C'est moi.
-Nous allons causer en douceur, mon gas. Promets à ton vieux Bout-dehors
-de ne pas tout de suite virer lof pour lof. Naviguons de conserve,
-veux-tu, pour nous entendre. Et à la papa, avec du largue dans l'écoute.
-
-A cette abondance de termes maritimes, Marie-Pierre, quoique abruti
-encore, reconnut aussitôt que la situation était solennelle. Il fallait
-une chose grave, pour que Gillioury parlât marin tant que ça. Le gas eut
-un premier mouvement tout du coeur.
-
---Il est arrivé mal à maman! s'écria-t-il en se jetant à bas du lit.
-
---Non, rassure-toi, répondit le vieux. Rien qu'un grain dans l'air, pas
-plus. Et l'ancienne n'est pas dessous. Toi seul vas recevoir un
-pare-à-virer.
-
-Puis, prenant son courage à deux mains, sans s'arrêter, Gillioury
-raconta au gas tous les dits de la Parisienne, ses raisons, pourquoi
-elle voulait le laisser au repos pendant deux jours, et qu'elle était
-partie.
-
-Marie-Pierre avait écouté, bouche béante, l'air idiot, n'ayant pas même
-la force d'interrompre.
-
---Partie! partie! dit-il enfin d'une voix sourde, avec un tremblement de
-rage. Où ça, partie? où ça? Faut que je la joigne.
-
---Attrape à ne pas grouiller, fit le vieux. Tu ne peux pas la rejoindre.
-Je ne sais pas où elle est. Foi de Bout-dehors, je ne le connais point.
-Je ne mens jamais, harné, n'est-ce pas? Eh bien! je te jure que je ne le
-sais pas. Elle est partie depuis plus de deux heures, et en voiture. Tu
-perdrais ton souffle à lui courir après.
-
-Marie-Pierre se mit à pleurer.
-
---Bon cela! dit Gillioury. Pompe à la pompe; ça fait du bien. Mais
-parlons raison. Je suis ton vieux _frère-la-côte_, moi, et je t'aime,
-voyons, bon sang!
-
---Fallait me réveiller quand elle est partie, si tu m'aimes.
-
---Mais non, du gas, mais non! Elle était sage, pour tout dire. Elle sait
-la chose. On ne peut pas naviguer sans mouiller, vois-tu. On ne peut pas
-toujours sailler de l'avant. Tu vas rester à l'ancre un tantinet.
-
---Je la veux, je la veux.
-
-Et Marie-Pierre sanglotait, la face roulée dans l'oreiller, où il
-flairait éperdument l'odeur énervante des parfums imprégnés et des
-sueurs encore moites.
-
---Tu en es donc fou, dit Gillioury, de ta gamelle aux amours.
-
---Oui, oui, je la veux.
-
-Des désirs lui revenaient, malgré sa lassitude. Des chaleurs lui
-montaient à la peau. Son sang battait ses tempes. Il mordait les draps,
-les baisait.
-
---Mais puisqu'elle reviendra, je te dis.
-
-Au fond, le père Gillioury comptait bien qu'elle reviendrait _pour des
-preunes_. En deux jours, pensait-il, avec de bonnes paroles, et la
-musique, et les gâteries de l'ancienne, et les yeux doux de Naïk, et la
-soupe de congre aux six herbes, en deux jours la maladie du gas aurait
-appareillé pour le pays de l'oubli. Il connaissait ça, lui, les
-embêtements des bordées finies et des adieux en partance: une fois au
-large, on n'y songeait plus! Et il en serait ainsi pour la folie de
-Marie-Pierre. Mais, en attendant, pour le consoler, il ne croyait pas
-mal faire de lui laisser quelque espoir.
-
-Donc, elle reviendrait! A preuve, la valise toute petite, la maison
-pleine, les clefs abandonnées au demeurant. Ces clefs, le gas pouvait
-les prendre.
-
---Non, je resterai ici, jusqu'à ce qu'elle revienne.
-
---Et la mère, tu ne veux pas aller l'embrasser?
-
-Marie-Pierre n'osa pas dire non. Mais têtu, silencieux, il se refourra
-dans les draps, et se tourna du côté du mur, comme enterré dans la
-ruelle.
-
-Alors Gillioury prit sa _langue des dimanches_, et dit ça et ça, que le
-gas savait bien: comme l'ancienne était bonne, et qu'elle l'aimait plus
-que la Sainte Vierge n'aimait son fils; comme elle avait eu du chagrin
-et des maux, et le coeur en panne, croyant son fin Béjamin perdu, péri à
-la _mé_; qu'elle ne lui refilerait pas tant seulement un noeud de
-reproche, heureuse de le revoir, toute à le câliner au retour; et que
-c'était entendu, pour tout dire; et qu'elle l'attendait; et que lui,
-Gillioury, son vieux Bout-dehors, son ami sans autre, avait envoyé la
-petite Thérèse prévenir à la maison; que la soupe de congre aux six
-herbes fumait à c't'heure dans l'âtre; que Naïk parait les écuelles et
-les boujarons; que maître Nicolas sublait en l'honneur du pavillon en
-vue; et que tout le monde aurait double ration de joie quand le gas
-serait là; et qu'on chanterait, en choeur au refrain, la chanson du
-_briq qui a vu le diable et lui a passé entre les quilles_; et qu'il
-allait se lever, et sauter dans sa culotte, harné, et revenir avec son
-Gillioury pavoisé, aux sons du _banjo_ qui ferait danser les vaches en
-route.
-
-Et, moitié sentimental, moitié rigolo, toujours parlant, tantôt
-fredonnant un couplet, le vieux ramena peu à peu Marie-Pierre au bord du
-lit, le força de s'habiller, le consola, lui redit que la fuyarde
-reviendrait, lui mit les clefs dans la poche, l'entraîna enfin dehors,
-bras dessus, bras dessous.
-
-L'air était radieux, mollement éventé par la brise de terre qui chassait
-les odeurs marines et sentait bon les champs. L'herbe, quand la brise
-passait au ras du sol, paraissait danser des rondes. Les bourgeons
-violets et quelques fleurs en étoiles blanches pointaient aux branches
-noires des pommiers en fête. Les buissons bruissaient, pleins d'oiseaux
-qui s'envolaient en grappes, pépiant, se querellant, s'accrochant les
-uns aux autres ainsi que des goussepains au sortir de l'école. Au bout
-du chemin, les maisons du Croisic fumaient. Quand le gas aperçut la
-cheminée de la sienne, un attendrissement très doux lui vint au coeur,
-et deux larmes sans amertume lui montèrent aux yeux. Il lui semblait
-rentrer au pays après un long voyage.
-
---Mon gas! mon pau' p'tit gas!
-
-C'est tout ce que lui dit l'ancienne en le voyant. Et, bien qu'il eût la
-mine encore à l'envers, les yeux cernés, la peau rêche, elle fit celle
-qui ne se doutait de rien. Elle retint le gros sanglot qu'elle avait
-dans la gorge. Elle embrassa seulement Marie-Pierre, plus fort et plus
-longtemps que de coutume.
-
-Moins longtemps, au contraire, et moins fort, l'embrassa Naïk, sans
-arrière pensée toutefois, mais comprenant que la promise devait en ce
-moment ne paraître que la fine cousine.
-
-Pour aider à cacher l'embarras de tous, Gillioury plaqua de furieux
-accords sur son _banjo_ et chanta n'importe quoi du haut de sa tête,
-pendant que le merle enflait ses notes pour dominer le vacarme.
-
-Puis on s'assit à table, et, le coeur un peu serré d'abord, on se laissa
-bientôt aller à la joie ravivée sans cesse au bagout du vieux, qui
-n'avait jamais été aussi bavard. Le gas, notamment mis en appétit par le
-bouillon de congre aux six herbes, dévorait. Et Gillioury de s'exclamer!
-Quelle crâne soupe! Et quel homard, de fleur d'homard! Et ces oignons,
-les plus oignons! Le cidre vous piquait la langue, après, que c'était
-une bénédiction de ravigotage! Et le tafia du coup de la fin, du jus de
-bottes, ne plus ne moins, de la savate premier brin! Comme c'était bon,
-ohé! les frères, de se suiver ainsi l'estomac! Harné! l'_Empereur des
-sept îles et autres lieux_ pourrait dire et dire; il n'était pas plus
-miellé du sort, il n'avait pas la vie plus en belle, foi de Bout-dehors!
-Ah! pardi! C'était comme dans la chanson des trois cancrelats! vous
-savez bien, la chanson de bordée:
-
- C'est les trois cancrelats
- Qu'ont mis la patte au plat,
- Au plat du capitaine
- Don daine,
- Au plat du capitaine.
-
---Laisse arriver! voiles largues et remplis les boujarons, vous autres!
-Tout à la noce! Bitte et bosse!
-
-Et le père Gillioury cognait son _banjo_ à coups de poing maintenant, et
-clignait de l'oeil en poussant en fausset la complainte des _Trois
-Cancrelats_, et devenait rouge comme une veste d'engliche. Naïk souriait
-doucement et se levait de temps à autre pour porter au merle une miette
-de pain ou un fragment de sucre. La vieille Marie-des-Anges, aponichée
-sur une chaise basse, regardait à la dérobée le gas. Lui, les coudes sur
-la table, lourd, gavé, veule, mais sans tristesse, écoutait la cantilène
-burlesque en dodelinant de la tête aux bons endroits. Il donnait même sa
-note au refrain quand Bout-dehors criait:
-
---Attention! attrape à reprendre en choeur, ceux qu'a du coeur!
-
-Mais tout de même, quoique suivant la chanson, le gas y allait en
-mollesse, n'y mettait pas d'entrain.
-
---Si tu prenais ton violon, veux-tu, fit Naïk, qui avait déjà ouvert
-l'armoire et tirait l'instrument de sa boîte.
-
---Non, non, répondit Marie-Pierre. Je n'ai pas d'âme aux doigts.
-
-Puis il se posa les joues dans le creux des deux mains, et, comme il
-continuait à écouter vaguement, ses yeux papillotèrent, un de ses coudes
-glissa; il donna du front sur la table.
-
---T'es las, va, couche-toi, dit l'ancienne. Couche-toi, mon pau' p'tit
-gas.
-
-Il obéit d'une allure machinale, se sentant en effet plein de sommeil,
-la cervelle pesante, les regards ensablés, les membres détendus. Il se
-jeta sur le lit comme une masse. Sa mère n'avait pas fini de lui
-arranger une couette sur les jambes que déjà il ronflait, tandis que
-Gillioury terminait sa romance en sourdine, marmonnant avec une voix de
-rouet, frôlant à peine du pouce les cordes de son _banjo_.
-Marie-des-Anges lui fit même chut en se retournant, et la bonne petite
-Naïk alla couvrir d'un tablier la cage où maître Nicolas sifflait, de
-son plus doux flûtage cependant:
-
- Jusqu'au revoir, la belle,
- Bientôt nous reviendrons.
-
---C'est vrai tout de même, fit la vieille en laissant maintenant couler
-ses larmes, c'est vrai tout de même qu'il est revenu, mon pau' p'tit
-gas! Porte Nicolas dehors, va, Naïk, et découvre-le, le fillot. Il ne
-faut pas l'empêcher de chanter un jour pareil.
-
-
-
-
-XIII
-
-
---Voyons, l'abbé, est-ce dit? Vous venez avec nous?
-
---Pourquoi nous? fît d'Amblezeuille. Je ne sais pas si j'y vais, moi.
-
---Comment, tu ne sais pas? reprit le comte. Mais c'est toi-même, il n'y
-a pas encore une heure, qui as déclaré qu'il fallait pousser au devant
-d'Adelphe jusqu'à Nantes!
-
---Toi, oui. C'est ton devoir parbleu! Et puis, cela te fait plaisir,
-n'est-ce pas? Adelphe n'arrive à Nantes que demain matin. Nous serons à
-Saint-Nazaire au train de midi, à Nantes sur le tantôt, et tu auras ta
-soirée libre pour gourgandiner un brin là-bas, voilà tout. En te
-soumettant cette idée-là, j'étais bien sûr que tu prendrais la balle au
-bond. Tu es assez content d'aller faire la débauche...
-
---Mais puisque je t'emmène, nous serons sages.
-
---Voyez-vous ça! Dis tout de suite que je te sers de chaperon.
-
---Mon Dieu! messieurs, interrompit doucement le curé Calvaigne, vous
-discutez là sur des nuances, permettez-moi de vous le dire.
-
---Enfin, venez-vous, l'abbé? C'est toute la question.
-
---Ma foi, oui. J'ai des achats à faire à Nantes. Je profiterai ainsi de
-votre landau jusqu'à Saint-Nazaire, et de votre aimable compagnie...
-
---Oh! aimable, avec lui! firent les deux gentilshommes en se toisant
-l'un l'autre.
-
-Ils n'en partirent pas moins tous les trois, très ravis, au fond, de
-faire route ensemble, un peu émus aussi à la pensée de revoir Adelphe,
-l'enfant gâté de la maison, l'enfant prodigue enfin de retour, après une
-grosse année d'absence.
-
---Ah! tu peux dire, répétait le chevalier, tu peux dire qu'il a un
-heureux caractère, ce garçon-là. Revenir ainsi sans barguiner, et pour
-s'enterrer avec un vieux grigou tel que toi. Sarpejeu! Quelle bonne
-nature. Il ne tient pas de son grand-père, au moins. J'entends comme
-gentillesse!... Parce que, d'ailleurs, comme polisson, c'est autre
-chose. Et encore, je suis bien certain qu'à ton âge, il ne courra plus
-la gueuse. Tandis que toi...
-
---Eh! moi, moi! Qu'est-ce que je fais donc de si mal, moi?
-
---Tiens! tu te défends? Et cette petite femme, alors, néant, fumée? Je
-l'ai inventée, n'est-ce pas?
-
---Quelle petite femme?
-
---Cette Parisienne, voyons! Ce bijou dont tu parlais tant l'autre jour,
-avec les yeux hors de la tête!
-
---Peuh! est-ce que je sais? Je ne l'ai plus revue au bord de la mer.
-
---Tu l'as donc cherchée?
-
---Oui et non. Tenez, l'abbé, je vous fais juge. C'est par hasard...
-
---Par hasard la première fois, peut-être, interrompit d'Amblezeuille.
-Mais la seconde, la seconde? Car tu l'as rencontrée deux fois, si je ne
-m'abuse. Eh bien! la seconde, tu l'as bien voulu, sarpejeu! Ce bijou!
-Joli bijou, ma foi! Un pou de sable! L'abbé qu'en dites-vous?
-
---Mon Dieu! messieurs, vous avez raison chacun de votre côté. Il est
-évident que, d'une part... Et cependant, si l'on se place à certain
-point de vue...
-
---Mais non, l'abbé, vous n'y êtes pas, s'écriaient les deux amis.
-
-Comme on approchait de Saint-Nazaire, le chevalier qui occupait la
-banquette de devant du landau, se souleva soudain des poignets pour
-regarder par-dessus la capote, et s'écria:
-
---Tiens! une voiture qui nous suit. Elle vient du Croisic par la
-traverse. Eh, eh! il y a deux femmes dedans.
-
-Le comte, d'un mouvement machinal, se haussa en se retournant.
-
---J'aurais parié que tu ferais volte face! ricana le chevalier avec un
-joyeux craquement de phalanges. Des femmes, il faut que tu voies ça!
-
-Le comte s'était rassis, tout rouge.
-
---Diantre! je devine, ajouta d'Amblezeuille, en poussant du bout des
-doigts un facétieux dégagé dans les côtes du comte. Je devine. Voilà le
-sang qui te danse aux oreilles. C'est ta Dulcinée, hein?
-
-Du coup, l'abbé aussi se retourna, curieux.
-
---Ne regardez donc pas ainsi, voyons, fit le comte. C'est indécent!
-
-Puis, bousculant du genou le curé Calvaigne, tirant le chevalier par le
-revers de la redingote, il se renfourgna refrogné au fond de la voiture,
-et jeta d'une voix brève cet ordre à son cocher:
-
---Fouette! ne nous laisse pas rejoindre.
-
-Pourquoi cet ordre? Lui-même n'en savait rien. Il l'avait lâché sans
-plus réfléchir, gêné, comme honteux de cette rencontre possible, tandis
-que l'abbé baissait le nez, fourrait ses mains dans les manches de sa
-douillette, faisait celui qui n'a rien vu, et que le chevalier se
-martyrisait les doigts, secouait la tête, clignait de l'oeil, souriait
-silencieusement.
-
-C'était, en effet, la Glu, accompagnée de Mariette, dans la calèche de
-louage de Guillaume Hervé. Elle avait remarqué le brusque mouvement de
-curiosité des trois hommes, avec un haussement de sourcils à l'aspect
-imprévu du feutre romain. Si rapide qu'eût pu être l'apparition du comte
-au ras de la capote, elle avait tout de suite reconnu cette figure. Elle
-s'aperçut aussi de l'allure plus vive que prit soudain le landau.
-
---Tiens, pensa-t-elle tout haut, ils veulent donc m'éviter?
-
---Pourquoi cela, madame? fit Mariette.
-
---Je ne sais pas, va! Une idée qu'ils ont. Si je les taquinais? Ma foi,
-oui, ça nous amusera.
-
-Elle piqua le dos de Guillaume avec la pointe de son ombrelle, et lui
-dit:
-
---Brûle-moi cette voiture-là, mon garçon.
-
---Harné! C'est pas commode, madame, répondit Guillaume. Les chevaux de
-m'sieu le comte sont des chevaux de ville. Ils ont les jambes longues.
-Nous allons tout de même tâcher moyen.
-
-Puis, d'une petite voix flûtée, en fausset, il cria, enveloppant ses
-deux bêtes dans le _huit_ d'un large coup de fouet:
-
---_Hue! malhurus! sauvons-nus!_
-
-Les rosses bretonnes, aux oreilles ballantes, au poil de vache, prirent
-le grand trotton, battant le traquenard du derrière, et gagnèrent
-bientôt du terrain sur les anglo-normands, dont le trot régulier
-s'allongeait, mais sans jamais s'enlever en galopade.
-
---_Hue! sauvons-nus!_
-
-Et la carriole de louage passa auprès du landau, le frôlant presque ric
-à rac, emportée dans un bruit de ferraille et une giboulée de coups de
-fouet.
-
-Pendant la demi-minute où les voitures étaient moyeu contre moyeu, la
-femme regarda fixement les trois hommes, qui la saluèrent, après que le
-comte eut donné le signal en soulevant son chapeau. Elle leur répondit
-par une légère inclinaison de tête, avec une moue hautaine. Elle était à
-la fois blême et comme couperosée, le teint battu par la rapidité de la
-course. Ses cheveux retroussés au vent laissaient à découvert son front
-bombé. Deux pochons couleur lie de vin se bouffissaient sous ses yeux
-morts. A l'un des coins de ses lèvres minces, une goutte de salive
-moussait.
-
---Sarpejeu! fit le chevalier quand elle fut passée, c'est ça que tu
-appelles un bijou, dis donc, Kernan?
-
---Bah! répondit le comte en roulant les épaules, on peut se tromper.
-Aujourd'hui, en effet, je la trouve assez laide. Elle est peut-être
-souffrante.
-
---Ma foi! conclut l'abbé, souffrante ou non, elle n'est pas belle,
-monsieur le comte. Il serait à souhaiter que le péché fût toujours aussi
-laid que cela. Il tenterait moins.
-
-En ce moment, par bravade sans doute, et comme une gamine mal élevée, la
-Glu se retourna et se haussa à son tour, pour regarder les trois hommes.
-Le vent lui rabattait maintenant ses frisettes d'or sur les yeux. Dans
-un rire insolent étincelaient ses crocs de louvatte. Son teint, estompé
-par l'éloignement, se fondait tout rose.
-
-Le comte donna une grande claque sur la cuisse du chevalier stupéfait,
-et lui cria, presque rageusement, en pleine figure:
-
---Eh bien! oui, morbleu, oui, chevalier, c'est un bijou. Je ne m'en
-dédis pas.
-
-Ses regards flambaient dans sa face pourpre. La grosse veine du milieu
-de son front, comprimée par le chapeau anglais trop petit, s'enflait,
-bleuissait, avec des noeuds violets prêts à éclater; des fibrilles
-rouges lui marbraient la peau des joues d'un rouge vif comme des
-égratignures fraîches; ses narines s'ouvraient, épanouies, humant dans
-l'air la traînée de parfum que la femme avait laissée derrière elle,
-parfum trouble et troublant, que seul un amoureux pouvait percevoir et
-nettement savourer parmi la poussière en tourbillon, l'odeur du cuir des
-harnais, la sueur fumante des chevaux.
-
-
-
-
-XIV
-
-
---Et pourquoi veux-tu qu'elle se soit moquée de nous? disait le comte.
-Nous n'avons rien de ridicule, je pense.
-
---Ah! tu penses! faisait le chevalier d'un air goguenard.
-
---Mais, dame! en tous cas, ce n'est ni l'abbé ni moi...
-
---Ni toi? Ah! çà, tu ne t'es pas vu tout à l'heure, mon vieux Kernan. Eh
-bien! précisément, c'est de toi qu'elle s'est moquée, n'en doute pas.
-
---De moi?
-
---Tu avais l'air, à ce moment, d'un coq prêt à pondre. N'est-ce pas,
-l'abbé?
-
---Et toi tu as toujours l'air d'un grand dindon qui fait _blou blou
-blou_. N'est-ce pas, l'abbé?
-
---Mon Dieu! messieurs, dit le curé Calvaigne, à quoi bon ces
-dissensions? Il est certain que si l'on veut s'amuser à chercher des
-ressemblances animales pour défigurer les physionomies, même les plus
-nobles, la malignité ne manquera jamais d'y trouver son compte, au lieu
-que...
-
---Vous ne me répondez pas, l'abbé, interrompirent les deux
-gentilshommes.
-
-Et de fait, il fut impossible à l'abbé, comme toujours, d'ailleurs, de
-donner tort à l'un des deux. Même sur la question de savoir si la femme
-avait voulu se moquer de quelqu'un, tout à l'heure, par sa moue hautaine
-et son rire insolent.
-
---Au fait, dit le comte, j'en aurai le coeur net avant qu'il soit peu.
-Elle va sûrement à Nantes. Nous ferons route ensemble. Et je lui
-demanderai la chose à elle-même.
-
---Tu vas lui parler, étant avec nous!
-
---Et pourquoi pas?
-
---Étant avec l'abbé! Voyons, cette fois, l'abbé, vous ne le trouvez pas
-fou?
-
---Je ne dis pas, répondit le curé, je ne dis pas.
-
-Mais comme le comte lui lançait un terrible coup d'oeil, il ajouta
-aussitôt:
-
---Néanmoins, cela dépend. Cette dame, après tout, est comme il faut,
-sans doute, puisque monsieur le comte juge à propos de lui adresser la
-parole en public.
-
---Vous n'êtes qu'un flatteur, bougonna le chevalier. Quant à Kernan,
-c'est un vieux courasson, voilà tout. Au fond, il n'a élevé cette
-discussion que pour se donner un prétexte à lui parler. Eh bien! qu'il
-lui parle! C'est bon! Je saurai protester par ma mine et mon silence.
-J'ai de la tenue, moi, oui, monsieur.
-
-Voilà pourquoi, une demi-heure plus tard, à la gare de Saint-Nazaire, la
-Glu ne put s'empêcher de sourire, quand elle vit la singulière allure du
-trio. En avant marchait le comte, qui venait à elle le chapeau bas, le
-regard en coulisse, les lèvres en fraise. A sa suite s'inclinait l'abbé,
-moitié figue moitié raisin, gardant un air grave malgré sa bouche en cul
-de poule. Derrière, le chevalier esquissait un vague salut du bout des
-doigts, la figure grippée, le menton sur la cravate, les membres roides,
-ankylosés dans une dignité en bois.
-
-L'attitude des trois hommes disait si bien leurs sentiments, que
-Mariette elle-même fit semblant d'éternuer pour pouvoir à l'aise pouffer
-dans son mouchoir. Quant à la Glu, elle se promit incontinent de se
-divertir ferme avec ces grotesques, et commença tout de suite. A peine
-les premières politesses échangées, elle fit son nez en l'air, considéra
-le chevalier entre les pointes de ses cils, et le désigna au comte en
-disant du ton le plus naturel:
-
---C'est monsieur votre père, n'est-ce pas?
-
-Le chevalier n'y put tenir, et, avec un haut-le-corps, rompit son
-silence revêche:
-
---Comment, son père! s'écria-t-il. Mais, sarpejeu! nous sommes quasi du
-même âge, madame, à quelques années près.
-
---Oh! pardon, monsieur, pardon, fit la Glu se confondant en gestes
-d'excuses, tandis que sa mine étonnée semblait dire qu'elle ne pouvait
-en croire ses yeux.
-
-Puis, toujours d'un air innocent, comme si elle ne savait pas la portée
-de ses paroles, elle ajouta en parlant au comte:
-
---Mes compliments, monsieur! vous êtes bien conservé, vous.
-
-Il se rengorgea, arrondissant ses bras, enflant sa poitrine. Il
-rayonnait. Évidemment, si la femme s'était moquée tout à l'heure, ce
-n'était pas de lui, et bien de ce pauvre d'Amblezeuille! Inutile de la
-questionner là-dessus, maintenant. Mais comme elle était charmante! Ah!
-il ne se trompait pas! Un bijou, certes, un fin bijou! Et quelle chance
-de l'avoir rencontrée aujourd'hui! On ferait donc route ensemble jusqu'à
-Nantes.
-
-Tous montèrent dans le même wagon, où le comte s'installa au fond, en
-face de la femme, remuant, empressé, aux petits soins, tout gaillard, en
-cavalier servant. Mariette s'était assise à côté de madame.
-D'Amblezeuille et le curé occupaient les deux coins de la portière
-d'entrée, l'un plus rogue que jamais, méditant une revanche, l'autre le
-nez dans son bréviaire, mais souriant à tout le monde dès qu'il levait
-la tête.
-
-On parlait banalement de la température, du _fond de l'air_.
-
---Oui, disait la Glu avec nonchalance, un mauvais mois, ce mois de mars,
-pour les rhumatismes!
-
-Et le chevalier faisait craquer ses phalanges en pétarade, afin de bien
-montrer que la remarque ne le touchait en rien, ses articulations se
-disloquant à merveille. Puis il lançait au comte, sèchement:
-
---Mauvais, pour les apoplectiques surtout!
-
-Mais la Glu reprenait, les yeux en l'air, la tête penchée, comme si elle
-écoutait des bruits dans l'acajou du plafond:
-
---C'est curieux, vous n'entendez pas?
-
---Quoi donc?
-
---Le printemps qui fait jouer le vieux bois.
-
-Mariette, immobile, riait du regard. Le comte, lui, s'en donnait à coeur
-joie, ayant saisi l'allusion aux phalanges du chevalier et voulant
-prouver que rien ne lui échappait. L'abbé Calvaigne inclinait la tête
-complaisamment, et envoyait du même coup une grimace de commisération
-vers d'Amblezeuille, qui feignait de ne point comprendre, pinçait les
-lèvres, jaunissait.
-
-On parla aussi du pays, de ses beautés.
-
---Il en possède une de plus depuis que vous êtes au Croisic, dit
-galamment le comte en oeilladant vers la Glu.
-
---Ce qu'il y a de plus beau dans le Croisic, interrompit d'Amblezeuille,
-ce sont les gas. Il y en a particulièrement un que je vous recommande,
-madame, si vous aimez le type breton pur.
-
-De rage, le chevalier mettait les pieds dans le plat. Il voulait se
-venger. Le comte avait rougi jusqu'à la peau de son crâne, qui rutilait
-entre ses rares cheveux blancs. L'abbé, devenu soudain très myope,
-plongeait dans son bréviaire. La Glu, sans le moindre tressaillement,
-répondit d'une voix claire:
-
---Oui, je sais, je le connais, monsieur. C'est Marie-Pierre, n'est-ce
-pas? Un petit pêcheur? J'ai souvent causé avec lui au bord de la mer. Je
-l'ai même fait venir chez moi. Il m'intéresse beaucoup. Un sauvage! Je
-le trouve très beau, en effet. Et puis, il a une chose pour lui, une
-chose qui plaît toujours aux femmes.
-
-Le chevalier, qui avait d'abord été décontenancé par l'assurance de la
-Glu, jubilait maintenant. Sans doute elle allait lâcher quelques paroles
-désagréables au comte, qui bouillait de dépit. Aussi prit-il soudain son
-air le plus gracieux, pour demander quelle était donc cette chose que le
-gas avait, et qui plaît tant aux femmes.
-
-La Glu, d'un ton très doux, répliqua:
-
---Oh! monsieur, allez! une chose bien simple: la jeunesse.
-
-Cette fois, le chevalier se le tint pour dit, se recroquevilla dans sa
-mauvaise humeur, et n'ouvrit plus le bec jusqu'à Nantes. On continua
-sans lui à bavarder. Seul l'abbé Calvaigne, toujours fourré dans son
-bréviaire, semblait partager sa bouderie. Il était un peu gêné, en
-effet, par l'allure de plus en plus entreprenante du comte, qui
-papillonnait, madrigalisait, risquait même des plaisanteries de vieux
-chasseur, habitué à courtiser des filles d'auberge. La femme, elle,
-s'amusait beaucoup à ces galanteries de roquentin provincial, à ce
-don-Juanisme de hobereau, qu'elle excitait d'ailleurs par d'agaçantes
-demi-avances. Plus le prêtre paraissait embarrassé, plus le chevalier
-rechignait, et plus elle coquetait. Même elle avait lancé cette phrase,
-après une série d'invites non dissimulées du comte:
-
---Eh bien! voilà qui est convenu. Vous me piloterez ce soir dans Nantes,
-que je ne connais pas; et si c'est réellement joli comme vous dites, les
-bords de l'Erdre, il faut m'y mener. Rien de plus simple!
-
-L'abbé s'abîma aussitôt dans une profonde méditation, afin de faire
-croire qu'il n'avait rien entendu, et le chevalier souffla fortement, en
-battant des paupières, comme un homme suffoqué qui n'est pas maître de
-cacher son effarement.
-
-Ayant produit le scandale qu'elle désirait, elle ajouta, très
-sérieusement:
-
---J'espère bien, d'ailleurs, que ces messieurs seront de la partie. Pas
-vrai, messieurs?
-
---Mon dieu! madame, balbutia l'abbé tout pâle, vous sentez bien que mon
-ministère ne me permet point... Monsieur le chevalier, je ne dis pas!
-
---Oh! moi, fit d'Amblezeuille, impossible aussi.
-
-Et, avec son sourire le plus jaune, il accentua:
-
---A mon âge!!
-
-La Glu prit une petite mine confite en pudeur, et gloussa tristement,
-avec un soupir de regret qui navra le comte:
-
---Alors, monsieur, n'y pensons plus. Vous comprenez qu'à nous deux,
-seuls, cela ne serait pas convenable.
-
-Le comte était furieux, outré. Une si belle occasion! Une femme si
-appétissante! Animal de chevalier, va! Ce grognon-là semblait ravi
-maintenant, d'avoir fait rater la chose. Car la chose allait toute
-seule, sans lui, n'est-ce pas? On se promenait en bateau; on dînait
-là-bas dans une guinguette; on soupait aux Galeries, en cabinet
-particulier; d'Amblezeuille s'éclipsait complaisamment au dessert; et
-alors... Le vieux gourgandin ne songeait plus le moins du monde, pour le
-moment, à son plan de guérison en faveur d'Adelphe. Tout ravigoté de
-désirs, le sang rajeuni, les nerfs fouettés par ces deux heures de
-galanterie, les sens attisés par ces papotages coquets, ces avances
-coquines, ce frôlement continu des jupes tièdes, ce voisinage d'une
-chair endiablée et endiablotinée, il avait soif de cette femme.
-
-La Glu le vit à plein, et, pour s'en amuser davantage, lui dit alors, de
-plus en plus froide et réservée, pincée comme une grande dame, presque
-pimbêche:
-
---D'ailleurs, monsieur, il faut avouer que j'étais bien légère. Je
-m'engageais de la sorte, sans plus de cérémonie, dans votre société,
-sans même savoir avec qui j'ai l'honneur d'être.
-
-Comme le comte hésitait, c'est le chevalier qui prit la parole,
-hautainement:
-
---Madame, dit-il, vous êtes avec l'abbé Calvaigne, curé de Guérande, et
-avec le chevalier d'Amblezeuille. Quant à ce barbon qui fait le jeune,
-et qui a tort, mais dont vous n'avez pas raison de vous moquer, c'est le
-meilleur gentilhomme du pays, madame; c'est le comte Audren de Kernan
-des Ribiers.
-
---Tiens! des Ribiers! s'exclama la Glu, tandis que l'immobile Mariette
-elle-même n'avait pu s'empêcher de sourciller.
-
-Il y eut un silence. On arrivait.
-
---Mais vous vous trompez, monsieur le chevalier, reprit la Glu très
-calme. Je n'ai pas du tout l'intention de me moquer de votre ami. Et la
-preuve, c'est que, s'il veut, ma proposition tient. Vous plaît-il,
-comte, d'être mon cavalier ce soir?
-
---Oh! madame, avec joie, fit le comte en prenant la main tendue de la
-femme et en y déposant un baiser que d'Amblezeuille lui-même fut forcé
-de trouver du dernier Régence.
-
-On descendit. La Glu était restée la dernière avec Mariette.
-
---Crois-tu, lui dit-elle tout bas, des Ribiers! Hein! non, c'est trop
-drôle. Des Ribiers! Le comte des Ribiers! Ce que nous allons rire!
-
-
-
-
-XV
-
-
-Le lendemain matin, une demi-heure avant l'arrivée du train de Paris,
-d'Amblezeuille était à la gare, se promenant de long en large, dans la
-salle des Pas-Perdus, avec une allure de vieux loup en cage. Il n'avait
-pas décoléré depuis la veille, depuis le moment où sa fureur était
-montée au comble sur cet au-revoir du comte:
-
---Alors, mon cher, en tout cas, à demain! Rendez-vous là-bas pour
-recevoir Adelphe!
-
-Là-dessus, le comte avait pirouetté d'un air vainqueur, s'était assis
-dans une voiture à côté de la femme et en face de la soubrette, et
-fouette cocher! Parti, sans plus d'explications! Parti, sans dire s'il
-coucherait, comme d'ordinaire, à l'hôtel des Colonies! Parti sans même
-renouveler, auprès de son ami, la proposition de faire la fête ensemble!
-
-Ce dernier oubli, surtout, le chevalier ne pouvait le digérer. Malgré
-son formel refus de servir de comparse à la débauche du comte, il aurait
-accepté certainement sur une plus pressante invitation. Tout en
-maugréant sans cesse contre ce qu'il appelait les _orgies de ce vieux
-courasson_, il avait accoutumé de les partager toujours. Et voilà
-qu'aujourd'hui on le laissait en plan, obligé d'aller piètrement dîner
-avec l'abbé, chez quelque curé des faubourgs de Nantes, ou de vaguer
-tout seul, mélancolique, comme un chien perdu!
-
-Et puis, quelle fatuité dans ce: _en tout cas!_ Sarpejeu! le comte
-affichait diantrement la certitude de sa conquête? _En tous cas!_ Cela
-voulait dire:
-
---Soyez tranquilles! ne vous inquiétez pas de moi, je sais où passer ma
-nuit, et je la passerai bonne.
-
-Morbleu! sarpejeu! on n'était pas plus indécent, plus cynique! Et le
-chevalier, marchant à courtes enjambées rageuses, cognait ses talons sur
-le parquet et faisait des moulinets extravagants avec sa canne. Ah! il
-allait lui en flanquer un, de savon, à ce polichinelle! Il allait lui
-lâcher toute sa bile et lui cracher une bonne fois tout ce qu'il avait
-sur le coeur! Je vous demande un peu, si ce n'était pas à vous faire
-sauter! Cela tranchait du grand-père sévère; cela se donnait des façons
-de mentor; cela s'ingérait de rappeler ce pauvre petit Adelphe, sous
-prétexte de morale! Il était propre, ce mentor! Elle était jolie, sa
-morale! Ainsi, c'est au sortir d'une alcôve, encore tout chaud de sa
-luxure sénile, que ce monsieur viendrait, tout à l'heure, chanter
-pouilles à son petit-fils, un jeune homme, après tout, bien excusable,
-ayant la folie de son âge, tandis que lui, ce vieux farceur...!
-
---Vieux farceur, oui, monsieur, s'écria tout haut le chevalier, en
-fendant l'air d'un sifflant coup de canne qui faillit éborgner l'abbé
-Calvaigne arrivant.
-
---Vous êtes bien en colère, chevalier? dit humblement l'abbé.
-
---Sarpejeu! oui, monsieur. Ah! c'est vous, l'abbé? Pardon! Oui, je suis
-exaspéré. Croyez-vous que le comte n'est pas encore là? Et il est
-l'heure moins dix! Vous verrez qu'il manquera au rendez-vous. Manquer au
-retour d'Adelphe, quelle conduite, hein! Et savez-vous où il est,
-seulement?
-
---Mon Dieu! non.
-
---Eh! si, vous le savez. Il est avec cette particulière, parbleu!
-
---Vous pensez?
-
---Tiens, mais j'en suis sûr. Je ne l'ai pas revu depuis hier, depuis
-qu'il s'est sauvé en compagnie de cette guenon. Où est-il? Je suis passé
-aux Colonies. Il n'y a pas mis le pied. Il est dans quelque hôtel
-interlope, couché avec elle.
-
---Oh! chevalier, oh! vous allez trop loin.
-
---Quand je vous dis que si! quand je vous dis que si! J'en donnerais ma
-tête à couper. Je le connais bien, moi, ce vieux farceur. Oui, monsieur,
-vieux farceur!
-
-L'abbé baissait le nez, enfonçait jusqu'aux coudes ses mains dans ses
-manches, rognonnait des hum! hum! Le chevalier, arrêté, courbé en avant
-sur ses jarrets tendus, lui secouait violemment d'une main un bouton de
-la soutane et de l'autre exécutait par terre un roulement continu du
-bout de son rotin frénétique.
-
---Et tenez, regardez-le plutôt, s'écria-t-il soudain en se redressant.
-Regardez-le! dans quel état!
-
-C'était le comte, en effet, qui arrivait, essoufflé pour avoir monté en
-trois sauts les six marches du perron; car l'heure sonnait, et l'on
-entendait déjà le sifflet prochain de la locomotive entrant en gare. Il
-avait l'haleine courte, les tempes grosses, le coeur battant. Puis, sous
-l'excitation passagère de ces quelques pas trop précipités, on voyait en
-plein la lassitude de tout son corps moulu par une nuit folle. Ses mains
-tremblaient. Sa figure, débarbouillée à la hâte, était mâchurée, et les
-fibrilles rouges de ses joues avaient comme déteint en une marbrure
-livide. Ses yeux étaient tout petits, entre ses paupières boursoufflées
-et le tour des cils en jambon. Sa barbe, mal démêlée, s'ébouriffait,
-hirsute. Son linge déraidi, fripé, était encrassé aux gondolures de
-l'empois détrempé par la sueur.
-
---Dans quel état, bon Dieu! dans quel état! répétait le chevalier, les
-bras au ciel et les sourcils en haut du front.
-
---Allons, allons, c'est bien, fit le comte. Assez de jérémiades!
-Dirait-on pas que j'ai l'air d'un cadavre ambulant, comme toi?
-Laisse-moi tranquille. Tu feras monsieur la Grogne plus tard. Voici le
-train. Vite, passons sur le quai.
-
-Et ils arrivèrent juste à temps pour voir descendre de wagon un grand
-efflanqué, perdu dans son ulster comme un parapluie dans un fourreau
-trop large, mal d'aplomb sur ses quilles molles, étroit de poitrine,
-blême, blondasse, à maigres moustaches sans couleur, pareilles à deux
-mèches de fouet extrêmement usées. C'était le vicomte, éreinté par une
-nuit de chemin de fer et plus encore par un an de noce parisienne,
-gommeux, fourbu, vidé.
-
---Mon cher enfant! s'exclama l'abbé avec des larmes dans la voix et un
-geste arrondi de prédicateur.
-
---Ah! pendard! fit le chevalier en menaçant Adelphe de sa canne
-amicalement brandie.
-
-Quant au comte, il avait bravement embrassé son petit-fils, avec
-d'autant plus d'émotion qu'il se sentait des torts envers lui, à cause
-de ce qu'il venait de faire. Adelphe avait reçu un peu froidement cette
-accolade. Au moment où ils se désenlaçaient, le comte lui mit les deux
-mains sur les épaules, le regarda en hochant la tête et dit:
-
---Mâtin, tu n'as pas bonne mine tout de même, mon garçon!
-
-Le jeune homme, froissé, se rebiffa d'un air impertinent:
-
---Ma foi! répondit-il, toi non plus, grand-père.
-
-Le chevalier ricana, fit craquer ses phalanges. Puis, montrant les deux
-éreintés à l'abbé qui marmonnait des paroles onctueuses, il dit très
-haut et d'un ton sec:
-
---Voilà ce que c'est que de courir la gueuse!
-
-Ses regards, d'ailleurs, appuyaient particulièrement sur le comte, qui
-roulait de gros yeux désespérés, pleins de chut. Car Adelphe avait
-dressé l'oreille et levé les sourcils, flairant quelque racontar
-ennuyeux pour son grand-père. L'abbé continuait à jaboter, essayait
-d'apaiser tout le monde sous ses gestes bénisseurs. Mais le chevalier
-insistait, tarabustant, taquin, avec des airs mystérieux, par des
-phrases inachevées, où se lisaient entre les mots de mauvais
-sous-entendus.
-
---C'est bon, c'est bon, faisait-il. Je me tais. Suffit! Je me comprends.
-Oui, monsieur, je me comprends. Et l'on me comprend.
-
-
-
-
-XVI
-
-
-Le voyage de retour ne fut pas gai, entre les trois amis et Adelphe.
-
-Le comte avait proposé d'aller se refaire par un bon déjeuner aux
-Galeries. Cela les remettrait d'aplomb!
-
---Ceux qui en ont besoin, avait interrompu le chevalier, toujours avec
-les mêmes sous-entendus.
-
-La discussion, au reste, avait tout de suite avorté, Adelphe manifestant
-le désir de ne pas s'arrêter à Nantes, de filer droit sur Saint-Nazaire,
-et d'arriver à Guérande le matin même. On pensait bien qu'au sortir de
-Paris, Nantes l'embêtait joliment, n'est-ce pas? Il n'avait pas le coeur
-à se contenter de quelque _Maison Dorée_ du cru, _à l'instar_...! Donner
-dans la _gomme de province_, ah! non, par exemple, jamais de la vie!
-C'est ça qui manquait de chic!
-
---Et puis, avait-il ajouté, à tant faire que de s'enterrer, allons-y
-_presto subito_, comme on chante dans _les Brigands_. Quand on est chez
-le dentiste et que la dent est condamnée, à quoi bon s'y reprendre à
-plusieurs fois?
-
-Après quelques autres phrases de cet acabit, menus coups de boutoir à
-toutes les avances et prévenances possibles, ils étaient donc remontés
-en wagon tous ensemble, en route pour Saint-Nazaire, dans une mauvaise
-humeur générale, que ne pouvait adoucir même le verbiage émollient de
-l'abbé Calvaigne. En vain s'épuisait-il à tourner des phrases aimables à
-la fois pour tout le monde! Il ne parvenait pas à détendre les
-physionomies refrognées, moroses, de ses trois compagnons. Chacun,
-blotti dans son coin, cuvait et brassait des pensées amères.
-
-Adelphe songeait à Paris, aux folies passées, aux vingt mille livres
-gaspillées si joyeusement, et surtout à la femme qui lui avait fait
-battre si fort le peu de coeur qu'il avait. Était-ce bien le coeur
-qu'elle lui tenait? Non. Plutôt les sens. Il avait goûté avec elle des
-plaisirs exquis, raffinés, inconnus à tous les _paours_ de Guérande et
-même de Nantes. Étaient-ce bien les sens seulement? Non. Plutôt tout
-l'être. Cette femme, qu'il avait eue pour maîtresse et voulue pour
-épouse, c'était Paris tout entier incarné dans une enchanteresse. Oui,
-Paris léger, coquet, spirituel, luxueux, capricieux, délicieux! Et voilà
-pourquoi le mariage même ne lui faisait pas peur à lui, si jeune
-pourtant. Cette femme, il la lui fallait, toute, et sienne.
-Qu'importaient son existence d'auparavant, ses amants sans nombre? A
-tout prendre, tant mieux qu'elle eût vécu! Elle en était plus savante.
-Et puis, quoi! la mésalliance, le déshonneur! des blagues! Bon en
-Bretagne, ces fariboles-là! Bon pour des caboches étroites, des
-cervelles encroûtées! Autant de préjugés rococos, de mots, de routines!
-A Paris, on avait l'esprit autrement large. Il en connaissait des et
-des, qui avaient rencontré le bonheur, et sans perdre la considération,
-en se mariant à des cocottes. Qu'est-ce que c'est qu'une cocotte? Une
-honnête femme un peu dévoyée, rien de plus. Et même, si, encore mieux!
-il pouvait citer tel et tel, des noms, des gentilshommes de sang plus
-bleu que le sien, aujourd'hui collés légitimement et très satisfaits, et
-pas reniés du tout, avec de vraies roulures, avec des _vieilles-gardes_!
-
-Aussi, le grand-père aurait eu beau faire, ce n'est pas par ses lettres
-grotesques, ses télégrammes insensés, qu'il aurait obtenu ce qu'il
-appelait le retour de l'enfant prodigue. L'enfant prodigue s'en fichait
-un peu des sermons, et de Guérande, et des vieux amis, un tas de
-badernes! Même, les vivres coupés, en voilà une bêtise! Est-ce qu'il n'y
-a pas des usuriers à Paris? Est-ce qu'un vicomte authentique,
-propriétaire futur de bonnes fermes au soleil, ne trouverait pas des
-cent et des mille, rien qu'en remuant le petit doigt? Parbleu! ils
-étaient comiques ces _auteurs_, de s'imaginer qu'ils peuvent comme ça
-vous mettre à sec du jour au lendemain! Pauvre birbe, va! Alors, il
-croyait qu'on revenait pour lui obéir, pour ses beaux yeux!
-
-Non! Si Adelphe avait pris le train, c'est que Paris lui était devenu
-odieux depuis le départ de l'adorée. S'ennuyer là-bas ou ici, qu'est-ce
-que cela lui faisait, puisqu'aussi bien elle le forçait à vivre
-désormais sans elle? Un beau jour, sans prévenir, elle était partie,
-laissant seulement un mot où elle disait que ce mariage était
-impossible, absolument, et qu'il ne fallait plus y penser. Drôle de
-petite femme, tout de même! Il lui offrait le repos, un nom honorable,
-un titre, et elle avait refusé. Oh! avec obstination! Peut-être avait-il
-trop insisté. Oui, c'est pour cela sans doute qu'elle s'était enfuie. Il
-l'avait assommée de ses propositions, lassée, _rasée_. En somme, toute
-réflexion faite, il avait eu tort, et c'est elle, toujours elle, qui
-avait raison. Eh bien! quoi? le repos, un nom, un titre, la belle jambe!
-Et pour cela elle devait renoncer à sa royauté galante, s'enchaîner à
-lui. Vrai, si l'on voulait être juste, dans tout cela, c'est à elle
-qu'on demandait le plus grand sacrifice! Dame! logiquement! Pauvre
-mignonne! Il n'avait pas compris cela, lui, animal. Et pft! elle avait
-pris la clef des champs. C'était bien fait.
-
-Où était-elle! Il n'en savait rien. Mais cet exil volontaire ne pouvait
-durer. Un jour ou l'autre elle reviendrait à Paris. Ce jour-là, bonsoir
-Guérande et les vieux! Il la rattraperait, et, cette fois, il s'y
-prendrait mieux pour la convaincre. En attendant, il allait se reposer,
-se mettre au vert. Par la même occasion, il tirerait quelque bonne
-carotte à la maison. Puis, il dirait deux mots au notaire. Après tout on
-lui devait des comptes, hein? L'argent de sa mère ne pouvait pas
-toujours lui passer sous le nez. Il n'y a pas de respect qui tienne! M.
-Audren de Kernan des Ribiers était son grand-père, soit! mais son tuteur
-aussi, que diable! Eh bien! s'il fallait plaider, on plaiderait. Les
-affaires sont les affaires!
-
-Ainsi réfléchissait Adelphe, les yeux mi-clos, le nez dans son col
-relevé, les doigts tambourinant le manche de béquille de son stick. Et
-de petits bâillements qui n'aboutissaient pas, bâillements énervés,
-coupés court, allongeaient par moment sa blême figure, au poil blêchard,
-au sourire aigre, tiraillé de tics.
-
-En face de lui, le comte, congestionné, lourd, avec des regards ternes
-et papillottants, somnolait. D'un mauvais somme, plein de regrets, de
-remords. Il se sentait la bouche et la conscience pâteuses. Un grand
-vide dans l'estomac, tout à coup, brusque, l'étouffait. Une honte lui
-poussait le sang aux oreilles. Quelle folie, quelle faiblesse, d'avoir
-passé la nuit avec cette aventurière! Et quand Adelphe devait arriver le
-matin même! Une propre veillée d'armes, en vérité, pour se préparer à
-faire de la morale! A son âge!! Franchement, le chevalier avait raison
-de sans cesse le tarabuster là-dessus. Et l'abbé ne se trompait pas en
-disant que le cotillon le perdrait, toujours, toujours. C'était indigne,
-tout compte fait; c'était d'un ridicule! Morbleu! On avait des devoirs à
-remplir! Mais cette femme, aussi, eh! eh! La tentation avait été si
-forte! Et le fruit défendu (oh! pas trop défendu!) si savoureux! Cristi!
-comme cela enfonçait les bonnes fortunes de Guérande ou du Croisic,
-paisandes, saunières et sardinières, maladroites en jupons crottés! Et
-les plus huppées vendeuses d'amour de Nantes, les raccoleuses des
-passages, habituées du théâtre et des Galeries, dont il faisait naguère
-ses choux gras aux soirs des plus rares débauches, pouah! Quelle
-ratatouille, auprès de cette cuisine parisienne, raffinée, raffineuse,
-épicée, savante! Bah! laissons-les dire! Une occasion pareille ne se
-trouve pas tous les jours. Trop bête qui n'en aurait pas profité! Mais
-n'était-ce pas dangereux? N'avait-il pas encore l'eau à la bouche, rien
-que d'y penser? Qui sait! S'il allait vouloir en tâter de nouveau!
-Diantre! Ce désir, encore obscur, il lui semblait l'éprouver déjà. Des
-frissons lui couraient à fleur de peau, piquaient la chair, entraient
-aux moelles. La somnolence alors s'aggravait, berçant les remords,
-enténébrant les réflexions. Une douce lassitude amollissait les membres
-et l'esprit du vieillard, qui dodelinait du chef et souriait vaguement à
-des rêves lubriques.
-
-Le chevalier, lui, ne dormait point. Il avait, au contraire, l'oeil
-clair comme un basilic. Mais il regardait s'assoupir le comte, ruminer
-Adelphe, et il n'augurait rien de bon pour l'avenir. Au fond, il aimait
-son vieil ami. Porté à tout voir en sombre, il le considérait comme
-dégradé, avili, en ce moment. Sa colère s'en exaspérait. Il eût voulu le
-secouer, l'injurier. D'autre part, la froideur impertinente du jeune
-homme lui avait fait peine. A lui aussi, il eût voulu parler durement.
-Des paroles furieuses lui montaient aux lèvres. Forcé, intérieurement,
-grâce à leur attitude, de se tenir coi, la bile le travaillait, le
-suffoquait. Il finit même, impatienté, par imposer silence à l'abbé
-Calvaigne, qui continuait son ronron de phrases melliflues. Il lui
-siffla un chut impérieux, en lui montrant les deux autres, qui
-n'écoutaient point. Puis, tout à sa rage rentrée, se ratatinant dans son
-encoignure, il croisa et décroisa ses jambes, fit craquer ses phalanges
-plusieurs fois de suite, hocha la tête, roula entre ses gencives sa
-langue qui le démangeait.
-
-Quand on arriva en gare de Saint-Nazaire, on n'entendait plus dans le
-wagon, parmi les rampanpans du train sur les plaques tournantes, que le
-bruit d'osselets fait par les mains du chevalier, le souffle du nez de
-l'abbé Calvaigne plongé dans son bréviaire, les tambourinades d'Adelphe
-le long de sa canne, et le ronflement du comte qui, les joues bouffies,
-la lèvre pendante, l'oeil tourné d'extase, béait, avec un mince filet de
-bave au contour du menton.
-
-
-
-
-XVII
-
-
-Au Croisic, le gas était resté couché tout le tantôt du vendredi, sans
-se réveiller, sans grouiller seulement dans son somme, même en rêve. A
-plat dos, gisant, lourd comme un plomb, il dormait du corps et du
-cerveau, pleinement. Dans le plus chaud de l'après-midi, à l'heure où
-maître Nicolas se taisait dehors, acouvillonné en petite poule, le bec
-entr'ouvert, à l'heure où la chambre ne bruissait plus qu'au bourdon
-furtif de quelque mouche, le silence avait paru si profond à
-Marie-des-Anges qu'elle s'était approchée du lit plusieurs fois pour
-soulever le rideau de serge rouge et regarder son gas, le craignant
-évanoui. Il lui semblait comme mort, tant sa respiration, en ces moments
-d'accalmie, soufflait doux et menu, perceptible de près seulement,
-semblable à celle d'un enfant dans les primes langes. Elle appelait
-alors Naïk et Gillioury, qui arrivaient avec d'infinies précautions, la
-fillette sur la pointe des pieds, le vieux en glissant ses gros souliers
-au ras du carrelage; et tous trois le contemplaient en souriant d'aise,
-se disaient leur joie par signe, à la muette, étaient radieux. L'une
-arrangeait un pli du garde-jour; l'autre tapotait légèrement la couette
-débordée; le père Gillioury faisait pouh! pouh! en écartant des deux
-mains les bestioles vrombissantes.
-
-Quand le gas s'était enfin réveillé, au soir, il avait cru sortir d'un
-songe, se retrouvant chez lui, loin de la maison de là-bas, si suavement
-parfumée. Ici, cela sentait l'antique odeur de chanci, de linge humide,
-mêlée au remugle des paniers à poissons. Mais cette forte odeur
-coutumière, il l'aimait. Il en eut, tout de suite, le coeur ragaillardi.
-Et de même ses yeux s'épanouirent de rencontrer, en place de la pâle
-frimousse aux mines ambiguës, les saines et bonnes figures des siens, la
-face de bénédiction de sa mère, la binette cocasse et amicale de
-_Bout-dehors_, le tant gracieux minois de Naïk. Il n'y avait pas à dire
-non, elle était jolie sous sa coëffe, la fine cousine, avec ses rondes
-joues en pommes, sa bouchette mignonne en fraise, ses longs regards
-pleins de mièvres tendresses! Harné! Où avait-il donc la boule, d'avoir
-pu mettre tout cela en oubliance?
-
-Il se dressa, s'étira vivement, alla se fourrer la tête dans une seille.
-
---Pas là-dedans, s'écria Naïk. On y a lavé des toiles de goudron au
-matin.
-
---Tant mieux! répondit-il en barbottant dans l'eau et se frottant le
-nez. Oh! comme ça fleure bon! Je voudrais avoir de la barbe, pour garder
-le sent-fort.
-
-Il se secouait comme un chien mouillé, écrasait les gouttes huileuses
-sur sa peau grasse, dilatait ses narines, passait sa langue aux
-commissures de ses lèvres, soufflait en pluie, riait. Tout le monde de
-rire avec lui, jusqu'à maître Nicolas qui, renonçant pour une fois à ses
-airs appris, poussait son naturel et crécellant _cracracracra_ de merle
-en liberté.
-
---J'ai comme besoin de travailler, fit soudain Marie-Pierre. Dis donc,
-Bout-dehors, si nous allions jusqu'au port vieux, en attendant le
-souper. Je voudrais visiter un peu les boîtes à homards. Est-ce qu'il y
-en a de beaux, aujourd'hui, la mère?
-
---Oui-dà, mon gas, il y en a deux surtout, des vrais coffres. Et si
-demain les Grévion pouvaient nous ramener du large quelques lubines
-numéro un, la vaudrait ensemble la course à Saint-Nazaire.
-
---Quel jour c'est-il donc, demain? interrompit Marie-Pierre en se
-prenant le front pour se rappeler.
-
---Samedi, dà, jour de marché.
-
-Il fit ah! très longuement, demeura pensif, fouilla au fond de sa poche
-où des clefs tintinnabulèrent. Puis il sortit, muet. En route, avec
-Gillioury, il continua de rêver. Sa grosse gaieté était tombée à plat.
-Au port vieux il visita les boîtes d'un air distrait. Il ne partagea
-même pas les bruyantes exclamations du _mathurin_ à l'aspect des deux
-fameux homards réellement extraordinaires. Il hala sur les amarres des
-casiers sans entrain, n'éprouvant plus ce besoin de travailler qui
-l'excitait tout à l'heure. Au quatrième, il lâcha l'ouvrage en disant:
-
---Viens boire une bolée de cidre, va, ça vaudra mieux. Je ne sais pas ce
-que j'ai. Je suis tout chose. J'ai les bras mous comme une moche de
-beurre.
-
-Il but deux bolées coup sur coup, puis un gobelet de raide, qui lui
-empourpra les joues. Avant de se retirer, il s'arrêta chez les Grévion
-et recommanda bien à la femme de dire au père et aux gas, quand ils
-rapporteraient leur pêche, qu'on attendait leurs plus beaux poissons
-chez Marie-des-Anges, parce que lui, Marie-Pierre, allait demain à
-Saint-Nazaire pour le marché.
-
-Comme la petite Thérèse le regardait fixement, sur le pas de la porte,
-il lui demanda s'il avait quelque chose de changé, qu'elle le reluquait
-si fort.
-
---Je vois bien que non, répondit-elle. Mais je croyais que oui.
-
---Pourquoi ça?
-
---Dame! t'étais en perdition, à c'matin, pas vrai? A preuve que c'est
-Gillioury qui t'a ramené à quai. Alors, je tâchais de voir ce qu'il
-avait voulu dire comme ça, quoi! Des choses, pardine, je sais pas, moi.
-
-Il lui allongea une giffle, qu'elle évita d'un saut, en l'appelant grand
-serin.
-
---Allons encore boire un peu de raide, fit-il à Gillioury.
-
---Mais non, du gas. En v'là assez. Tu serais saoul. Il est temps de
-souper, d'ailleurs. On nous attend à la maison. Vent arrière et plus de
-bordées! Qu'est-ce que t'as donc à la fin?
-
---J'ai envie de l'être, saoul.
-
---Eh bien! tu te suiveras la gargousse chez toi.
-
-A table, en effet, il tapa sur le cidre, et tout de suite après la
-première bouchée, mangeant peu, vidant le pot par grandes rasades. Non
-plus silencieux et rêveur, toutefois. Au contraire, bavard et bruyant,
-la langue déliée, les gestes drus, surtout quand il eut humé un
-rouge-bord de vin charentais. C'était du vieux picton, conservé
-précieusement au cellier pour les jours de fête, et que la mère avait
-été quérir sur sa demande. Il en avait soif, de ce fin jus de vigne! Ça
-lui ferait du bien! Harné! On pouvait bien y aller de cette dépense! Il
-rattraperait ça le lendemain, au marché, avec les deux homards et les
-lubines des Grévion!
-
---Tu y vas donc, décidément, demain, à Saint-Nazaire?
-
---Pour sûr.
-
-La mère avait fait cette question d'une voix inquiète. Il y répondit
-avec une énergie violente, entêtée d'avance contre les objections. C'est
-cette idée-là qui lui avait brusquement coupé sa gaieté, tantôt. A
-Saint-Nazaire! Aller à Saint-Nazaire! Cela lui avait trotté par la
-cervelle depuis le mot malencontreux de la veille. A Saint-Nazaire
-devait être la femme. Du moins elle y avait passé. Par où se serait-elle
-enfuie, si non par là, le seul chemin pour quitter le pays? Il la
-retrouverait certainement de ce côté. Il avait suffi d'une phrase, jetée
-au hasard, sans plus, pour évoquer les souvenirs, les rallumer, encore
-tout chauds, enflamber derechef les regrets et les désirs irrésistibles.
-Et, le mot à peine lâché, la mère avait compris. Elle aurait voulu
-s'être mordu la langue avant ce mot, l'avoir coupée même. Maintenant, il
-était trop tard. Le mal fait suivait son cours. La mauvaise pensée
-s'était épandue dans l'âme du gas en tache d'huile. Elle le voyait bien!
-Son silence tout d'abord, son air songeur, puis sa rentrée à demi en
-ribote, la mine déconfite de Gillioury, les rires jaunes, les paroles
-inutiles, la fausse joie tapageuse, les bolées de cidre, la soif de vin,
-autant de tristes signes! Il était repris, le malheureux! Elle l'eût
-encore préféré veule, comme cet après-midi, rendu de fatigue, anéanti,
-dormant, inerte, mais ne songeant plus à rien. En ce moment, malgré son
-bagout de buveur, où il cherchait à s'étourdir, il était tout à son
-péché. On lisait dans ses yeux vagues son idée fixe. La vieille ne s'y
-trompait point, et une amère désespérance lui serrait le coeur.
-
-Elle essaya, quoique à peu près sûre que ce serait en vain, de discuter
-le projet. Après tout, les homards se vendraient fort bien au Croisic.
-Le notaire en achèterait un, certainement. Quant à l'autre, si l'on en
-faisait cadeau au curé! Puis, les Grévion n'auraient pas bonne pêche. Le
-temps n'était pas aux lubines. N'est-ce pas, père Gillioury? Alors, à
-quoi bon se déranger pour deux homards? Pas si beaux, d'ailleurs! On en
-avait vu souvent de plus guernauds. Il valait mieux attendre une
-meilleure occasion.
-
-Le gas n'écoutait pas, ne répondait pas; mais, buté, tenace, répétait:
-
---J'irai au marché demain; j'irai.
-
-Naïk, innocente, ignorant du reste les détails du matin, racontés à la
-mère seulement, Naïk toute gentille répétait avec lui:
-
---Eh bien! oui, tu iras. C'est entendu, qui t'en empêche? La mère dit ça
-pour dire.
-
-Marie-des-Anges lui tirait alors son tablier sous la table et lui
-faisait, derrière la main levée, les gros yeux.
-
-Quant à Gillioury, il avait son plan, qu'il communiqua tout bas à la
-vieille.
-
---Faut le saouler. Toutes voiles dehors! Il perdra le nord. Une fois à
-fond de cale, il ne se rappellera plus. Ça se noie, les idées! Quand on
-a la soute qui déborde, le temps file vingt noeuds à l'heure. On se
-réveille à peine, que demain est déjà passé! C'est comme pour le mal de
-dents! Rien de tel qu'une petée de vitriol dans la gargarousse. Attrape
-à le saouler, la mère!
-
-Lui-même, pour exciter le gas, faisait les quatre cents coups sur son
-_banjo_, à fendre le bois, à casser les cordes, en démoniaque, en
-ivrogne fin-perdu, hurlant à tue-tête les refrains les plus bistoques,
-les plus de bamboche:
-
- La quille en l'air et bord sur bord,
- Ouvre ta gueul' comme un sabord!
- Ça coule,
- Ça roule,
- Ça vous fout l'branl'-bas dans la boule!
- Et bon, bon, bon,
- A plein bidon,
- Vide ton boujaron,
- Les frères,
- Vide ton boujaron,
- A fond,
- Vide ton boujaron.
-
-Et Naïk s'étonnait de voir la mère verser elle-même de grands coups de
-tafia dans le gobelet de Marie-Pierre.
-
-Lui, les yeux hors de la tête, avec le tour cerné en blanc dans sa
-figure violacée, les gestes déjà vagues, la voie en bouillie, il raclait
-follement son crincrin et faisait chorus au vieux.
-
---Non, non, pas cette chanson-là, disait-il. C'est trop long, trop
-difficile. On s'embrouille. Une plus... plus... plus chose, quoi! Du qui
-se chante tout seul, harné! tout seul. Tu sais bien, eh! Bout-dehors,
-eh! hareng saur, eh! du bord! tu sais bien, voyons, ça, quoi! La chanson
-des... de la chanson, quoi!
-
-Il flanquait alors un rude coup de poing sur la table, se tapait le
-crâne du fond de son violon, riait bestialement, et entonnait avec un
-large hoquet lui secouant la poitrine entière:
-
- N'en faut du vin,
- Du vin tout plein.
- Du vin n'en faut,
- Tout jusqu'en haut.
- N'en faut du vin.
- Du vin n'en faut.
- N'en faut du vin.
- Du vin n'en faut.
-
-Sa langue s'épaississait de plus en plus. Les paroles monotones, lentes,
-hachées, semblaient lui tomber des lèvres par hoquets. Les notes
-râlaient dans sa gorge en modulations rauques, grasses, qui
-gargouillaient ainsi que de sourds vomissements. Sa tête pesante
-ballottait sur ses épaules. Ses gestes détendus, inachevés, battaient
-l'air mollement. Ses paupières n'avaient plus la force de se relever,
-et, dessous, on voyait rouler ses yeux, dont les prunelles remontaient,
-ne laissant paraître que le blanc, comme en des yeux d'aveugle.
-
-Marie-des-Anges versait toujours. Gillioury trinquait toujours. Le gas
-buvait toujours. Maître Nicolas, que le vacarme empêchait de dormir,
-retirait par moments sa tête effarée de dessous son aile et commençait
-son couplet qu'il ne terminait point. Naïk, effrayée, désolée sans
-savoir pourquoi, pleurait.
-
-Enfin le gas, assommé de boisson, s'affala d'un bloc sous la table.
-Marie-des-Anges et Gillioury le déshabillèrent et le portèrent dans son
-lit. Mais, pendant que sa mère, sanglotante, le bordait, il rouvrit un
-oeil, la regarda stupidement, essaya de sourire, se donna une claque sur
-le nez, de sa main morte, et répéta plusieurs fois, concentrant tout son
-être dans cette affirmation obstinée et vivace:
-
---J'irai! Harné! Oui, j'irai!... J'irai!
-
-
-
-
-XVIII
-
-
-Le lendemain, à l'aube, quand Marie-des-Anges se leva, après un court et
-lourd sommeil du matin, encore moulue de la nuit blanche qu'elle avait
-passée jusque vers les trois heures à gémir et ruminer, la première
-figure qu'elle rencontra sur le pas de la porte fut celle du gas, en
-train de faire reluire ses gros souliers.
-
-Il avait la mine fraîche et l'oeil clair. Cette fameuse _petée_, comme
-disait Gillioury, avait sans doute servi seulement à lui purger la bile.
-Grâce à la longue sieste dormie la veille après-midi, son corps reposé
-d'avance, au lieu de s'anéantir dans le cuvage de la boisson, s'y était
-retrempé plutôt. Il s'était réveillé les membres dispos, malgré la tête
-un peu lourde et la bouche un peu sale. Une bonne lampée d'eau fraîche
-et quelques larges gorgées d'air, et les dernières fumées d'ivresse
-s'étaient évaporées. Il ne lui en restait plus qu'une confuse hébétude,
-au milieu de laquelle se fixait d'autant plus énergique l'unique pensée
-résistante, la pensée qui avait surnagé dans le naufrage de conscience
-de la saoulerie, la pensée à quoi il s'était si tenacement raccroché au
-moment de perdre pied en plein somme. Toutes ses réflexions, toutes ses
-volontés, étaient tendues vers le départ pour Saint-Nazaire.
-
---Alors, dit simplement Marie-des-Anges en l'embrassant, alors, c'est
-bien décidé, je vois ça. Tu y vas?
-
---Pour sûr.
-
---Malgré mes raisons?
-
---N'y a pas de raisons. J'y vais.
-
-Elle le savait, quoique bon et soumis, têtu. Mais jamais elle ne l'avait
-trouvé si assuré de ton, si bref, si résolu en paroles. D'ordinaire,
-quand il voulait quelque chose qu'elle ne voulait point, il discutait au
-moins et biaisait pour la persuader. Souvent aussi, l'air fâché, il
-boudait. Toujours respectueux, d'ailleurs. Il n'avait pas coutume de
-contrecarrer violemment son _ancienne_. Aujourd'hui, ni si, ni comment,
-ni même de bouderie! Tranquille, sans essayer un rétipolage de mots,
-sans s'égarer en chicanes, froidement, n'admettant pas la possibilité
-d'un obstacle quelconque, il imposait son affirmation. Il s'était
-contenté de froncer les sourcils, et continuait à cirer sa chaussure
-d'un mouvement monotone.
-
---Pourtant, reprit Marie-des-Anges, mes raisons sont bonnes, voyons.
-Deux homards, deux pauvres homards, ce n'est pas la peine d'aller
-là-bas. Les Grévion seraient déjà venus, s'ils avaient des lubines de
-choix. Je te le disais bien, hier: le temps n'est pas aux lubines à
-c'matin. Ce n'est pas vraiment pour deux homards qu'on va perdre toute
-une journée. Hein! mon gas, réfléchis un brin, allons. Ne fait pas le
-cabot, comme ça. Écoute mes raisons.
-
-Il répondit de nouveau, sur le même ton calme, toujours les sourcils au
-nez, toujours brossant:
-
---N'y a pas de raisons. J'y vais.
-
-Alors la vieille, irritée de cette désobéissance orgueilleuse, devint
-blême, s'emporta, lui arracha son soulier des mains, le jeta par terre
-en criant:
-
---Harné! non, tu n'iras pas. C'est moi qui te le dis, à la fin, moi, ton
-ancienne. Tu n'iras pas entends-tu, non, tu n'iras pas.
-
-Toute la colère, qu'elle accumulait depuis si longtemps, lui déborda
-soudain du coeur en reproches amers, en dures vérités. Il n'avait pas
-tant besoin de faire le sournois! Elle savait bien pourquoi il voulait
-aller là-bas, obstiné comme un âne rouge! Il s'en moquait un peu du
-marché! Il n'avait que sa folie en tête, sa sale folie, encore, encore!
-Il en oubliait tout, même le respect qu'on doit à sa mère! Une bête ne
-serait pas plus malfaisante, plus bouchée, plus déraisonnable, plus
-bête, quoi! Un chien en chaleur obéirait mieux! Ah! elle en avait assez,
-de ces courauderies-là, de ces hurlubiades, de ces abominations! Voilà
-trop de jours qu'elle se mangeait les sangs, qu'elle pâtissait, bonne,
-faible, la laine broutée sur le dos, à doucer avec un morveux qui
-faraudait comme un homme! Un propre, d'homme, je vous demande un peu,
-qui n'avait pas tant seulement trois poils au bec, et qui moucherait du
-lait si on lui étreignait le nez! Et ça se rebiffait! Ça ne répondait
-pas même aux raisons! Ça disait qu'il n'y a pas de raisons! Ça se
-campait, là, droit sur l'ergot, insolent comme un cheval de soldat, à
-faire ses quatre volontés! Harné! non! elle n'en pouvait plus de se
-tenir ainsi, sans parler, devant des choses pareilles, que les anges en
-perdraient patience! Et elle lui dirait tout ce qu'elle avait sur l'âme
-et qui la désâmait: qu'il était un ingrat, un sans coeur, de peiner et
-torturer et navrer les siens aussi méchamment, de faire pleurer sa
-petite Naïk et sa pauvre ancienne, de fuir la maison comme s'il avait le
-feu au derrière, de se saouler à la façon des suce-pots, de cracher sur
-la brave honnêteté de Dieu, et sur le nom de son père, et sur le salut,
-et sur tout, et pourquoi, harné! pourquoi? Pour qui? Pour une gueuse de
-française, une étrangère, une mécréante, une rien qui vaille, une
-marchande de sa viande, une sorcière damnée, une kourigane de malheur,
-pas même jolie, pour tout dire, mais chiffe et vioque, en culotte de
-mousse, avec rien dedans, foutue à la six-quatre-deux, et foutant les
-gens à leur perdition, paillasse à matelots, sans doute, et les restes
-de tout le monde!
-
-Aux accents furieux de ce verbe haut, qui claquait comme des coups de
-fouet dans la rue encore déserte, des figures de voisines et de voisins
-s'étaient montrées aux fenêtres, et, curieuses, regardaient.
-Marie-Pierre, honteux sous tous ces regards et penaud sous les
-déclamations de son ancienne, avait reculé pas à pas vers la maison,
-puis, franchissant le seuil, était rentré. Toujours déblatérant, la
-vieille avait fermé rudement la porte derrière elle, et continuait ses
-cris dans la cuisine maintenant, d'une voix plus rauque, assourdie par
-le plafond bas. Elle avait en quelque sorte acculé le gas, quoique sans
-le toucher, le poussant avec ses paroles vers le fond de la pièce, à
-l'endroit d'où partait l'escalier de bois. Elle cessa soudain de
-vitupérer, en apercevant Naïk sur le palier du haut.
-
-La petite, ayant entendu le vacarme des reproches et des insultes dans
-la rue, s'était levée en chemise pour aller voir par le coin d'une
-vitre. Terrifiée alors, se vêtant à la hâte, sans prendre même le temps
-d'arranger ses cheveux sous une coëffe, elle avait voulu descendre. Mais
-elle s'était arrêtée court à la première marche, comme le gas rentrait
-en courbant les épaules, poursuivi par les imprécations de
-Marie-des-Anges. Elle écoutait là, et contemplait, toute pâle, joignant
-ses mains tremblantes, n'osant souffler. De grosses larmes coulaient
-silencieusement sur ses joues.
-
---Tiens, reprit tristement la vieille, le doigt vers Naïk, regarde,
-mauvais gas, regarde la douce pauvrette, dans quel état tu la mets! Et
-si ce n'est pas une honte et une pitié, de me forcer à parler comme ça
-de toi, le fils de mon homme! Et si ce n'est pas un péché de plus sur ta
-conscience, que j'en sois réduite à laisser entendre par cette jeunesse
-un tas de saloperies pareilles! Ah! vois-tu, garnement, tu mériterais...
-
-Elle leva la main sur Marie-Pierre, qui, par un geste instinctif de tout
-petit garçon, se gara derrière son coude en l'air. Mais c'était bien
-inutile. Car, avant même que la main menaçante fût retombée, Naïk avait
-poussé un grand cri en accourant, et la vieille s'était jetée sur une
-chaise, crevant de sanglots, la figure dans ses deux poings, toute sa
-colère détendue, noyée en un flot de pleurs. La petite vint l'embrasser,
-et, avec des yeux de suppliante, douloureusement, elle dit:
-
---Oh! c'est mal, ça, Marie-Pierre; c'est mal, va.
-
-Il ne bougea point. Il avait la tête toujours basse, le regard sec et en
-dessous, l'air humilié, mais furieux. Ses lèvres, blanches,
-frémissaient. Il roulait entre ses doigts, lentement, le bout de sa
-ceinture de cuir. Il semblait ne faire attention à rien, se parler en
-dedans, rêver.
-
-Gillioury arriva sur ces entrefaites. Il s'était levé pour être à la
-rescousse de grand matin, à tout hasard, craignant que l'affaire, malgré
-toutes les précautions prises, ne marchât pas comme il fallait. Quoique
-préoccupé d'un grabuge possible, il ne s'attendait pas à un tel
-spectacle. Il comprit qu'une scène grave venait de se passer, et
-pourquoi. Il alla droit à Marie-Pierre, lui mit la main sur l'épaule.
-
---Eh bien! dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc, du gas? Tu fais pleurer ton
-ancienne, maintenant, et tu la laisses comme ça sans lui demander
-pardon?
-
-Marie-Pierre fourra ses poings fermés dans ses poches, redressa un peu
-le front, et riposta aigrement:
-
---V'là qu'elle veut me battre, à c't'heure.
-
---Et puis? reprit le vieux marin, c'est donc une raison, ça? Moi, mon
-ancienne m'a encore fiché une calotte quand j'avais quarante ans passés
-et des poils gris au menton. Elle avait tort, rapport à ce que nous
-discutions. Mais n'importe! J'avais eu tort, moi, de ne pas amener mon
-pavillon devant le sien. Aussi, j'ai reçu son pare-à-virer d'aplomb, et
-je l'ai mis dans ma poche sans pouffeter. Une mère, vois-tu, mon gas,
-c'est une mère, et puis v'là tout. Faut toujours lui céder, je ne
-connais que ça.
-
-Marie-Pierre ne bougea pas plus que tout à l'heure. Il ne répondit rien.
-Un peu de rouge lui monta seulement aux pommettes. Dans le grand silence
-de la chambre, on n'entendait que les sanglots, maintenant étouffés, de
-Marie-des-Anges, et la sonnerie des clefs que le gas faisait
-machinalement danser au fond de sa poche.
-
---Alors, quoi? t'es donc muet? reprit Gillioury. T'es donc en bois?
-
-Par la porte, que le vieux n'avait pas refermée, le gas regardait
-fixement la chaussure et la brosse restées à terre dans la rue. Il fit
-enfin un pas, sans les quitter des yeux, lentement, tranquillement, alla
-les ramasser, et, toujours silencieux, rentra en frottant son soulier
-d'un mouvement monotone.
-
-Marie-des-Anges, qui avait relevé la tête en l'entendant marcher, le vit
-faire et comprit. D'un revers de main elle essuya sa figure. Puis,
-froide, elle aussi, décidée, elle dit simplement:
-
---Tu veux y aller? C'est bien, bien sûr?
-
-Il fit signe que oui, par un hochement bref.
-
---Eh bien! reprit-elle, nous irons ensemble.
-
-
-
-
-XIX
-
-
-Dans la route qui monte aux sapinières d'Escoublac, le docteur Cézambre
-cheminait, doucement bercé par le pas tranquille de Biju. On avait reçu
-à Guérande un télégramme du comte demandant le landau pour l'arrivée du
-train à Saint-Nazaire. Cézambre l'avait su et venait au devant de ses
-amis. Il était radieux.
-
-Quelle belle journée! Le ciel, ainsi que dit la chanson bretonne, était
-joli comme un ange. Des nuages planaient, tout roses, pareils à de
-grands pétales envolés de quelque rose énorme. Les champs herbus, les
-haies bourgeonnantes, les arbres mi-partie feuille et fleur, les murs
-bas des clôtures flambant de giroflées, tous ces verts veloutés et ce
-frais bariolage, étalés à perte de vue, rappelaient au vieux médecin de
-marine les fêtes de couleur des châles indiens, aux tons si crus et si
-fondus en même temps. Tout là-bas, dans le damier des salines, les
-marais, roses comme les nuages, semblaient des vitraux couchés à terre.
-Les plus _mûrs_ étaient marbrés de moisissures huileuses, où l'eau-mère
-s'évaporait en larges taches d'or. De place en place, les cônes de sel
-se dressaient, en forme de tentes lointaines, mais de tentes en cristaux
-qui miroitaient et s'allumaient de diamants au soleil. La brise, qui
-avait léché en voletant ces blocs parfumés, et bu ces senteurs
-dormantes, se chargeait encore d'effluves odorants à travers les sapins,
-où elle chantait avec une haleine de violette.
-
-Quelle belle journée, et quel bon pays! Sur les bords du chemin, des gas
-joyeux, des commères allègres, des gamines court-vêtues, piétonnaient,
-en linge blanc, en coëffes éblouissantes, le refrain aux lèvres, le
-panier au bras, en route pour le marché de Saint-Nazaire. Il y avait des
-paisandes portant des cabas remplis d'oeufs, ou des volailles, les
-pattes liées. Il y avait des pêcheurs, la hotte garnie d'algues, entre
-lesquelles luisaient les paillettes d'argent des écailles. Ils
-laissaient derrière eux une traînée d'air épais, fleurant l'embrun. Plus
-âcre encore fleuraient les gamines, apprenties sardinières, qui
-balançaient à deux, au bout des poignets, un corbillon de crevettes
-cuites, et qui avaient conservé dans leurs jupes, leurs cheveux, leur
-chair, les relents de la raffinerie, essence de marée. Des paludiers se
-moquaient d'elles, faisaient mine de vouloir manger leur marchandise,
-puis, complaisants, les débarrassaient du lourd corbillon, et leur
-servaient de portefaix. Elles riaient, admiraient la force des _gas de
-marais_, superbes sous leurs braies bouffantes, leur gilet triple, leur
-grand chapeau de feutre à l'aile crânement retroussée. Et tous,
-pêcheurs, paisandes, fillettes, paludiers, tous, en passant, lançaient
-au docteur un respectueux et gracieux:
-
---Bonjour, monsieur Cézambre! Bonjour, Biju!
-
-Les anciens matelots faisaient le salut militaire, fourraient leur
-chique entre les dents et la joue, et disaient:
-
---Bonjour, m'sieu le major!
-
-Oh! oui, le bon pays et les braves gens! En vérité, on ne pouvait mieux
-choisir pour finir tranquillement ses jours. Quelle douce destinée que
-celle de Cézambre, et comme il se trouvait heureux! Il avait une gaie
-maisonnette, là-bas, près du mail de Guérande, toute embaumée de
-glycines et de clématites, soigneusement tenue par la vieille
-Marie-Anne, avec du fin linge dans ses armoires, du vieux Bordeaux et du
-pur Jamaïque dans sa cave, un puits frais pour l'été, un grand lit bien
-couetté et une large cheminée à auvent pour l'hiver. Ce n'était pas une
-fatigue, sa clientèle, mais une distraction plutôt. Il allait, il
-venait, humant les saines brises de mer, fumant d'excellentes petites
-pipes en bois des îles, trottinant ou se dandinant sur sa profonde selle
-en fauteuil. Et ce Biju, la crême des bidets! Marchait-il assez plan
-plan pour le quart-d'heure! Lesté d'un picotin, ayant brouté quelques
-brins de dessert le long des haies, il raccourcissait le pas comme pour
-mieux berçotter son maître. Il se sentait fortuné, lui aussi, et, quand
-le docteur répondait au bonjour amical des passants, il répondait de
-même, à sa façon, par un hennissement bref, pareil à un éclat de rire.
-
-Et les amis, les chers amis de Guérande, les soirées aimables chez des
-Ribiers! Il était bien un peu entiché d'idées rococo, le vieux comte, un
-peu beaucoup féru de son fameux ancien régime; mais si jovial compagnon
-tout de même, si bon vivant! Et l'ancien régime d'ailleurs n'était pas
-déjà tant mauvais, au point de vue gastronomique pour le moins! La
-cuisine française, à la mode d'autrefois, vous avait des recettes
-merveilleuses: un certain hochepot de poisson, particulièrement, et des
-pâtés de lapins, aussi, et toute une ribambelle de soupes plus
-savoureuses les unes que les autres, un vrai musée de gueule,
-religieusement entretenu par d'antiques traditions provinciales.
-Parbleu! la gourmandise est un péché mignon de l'âge mûr, et, sans faire
-un dieu de son ventre, on pouvait se lécher les lèvres à ces fêtes de
-Monseigneur l'Estomac. Surtout quand cela était assaisonné de vive
-causerie, de gais propos! L'abbé Calvaigne rechignait parfois, il est
-vrai, au mot pour rire; mais comme il était doux, en somme, facile à
-vivre, amusant par son inaltérable condescendance! Quant au chevalier,
-une source de joie perpétuelle, avec ses chicanes, ses bougonnades! Au
-demeurant, le moins ennuyeux des vieillards. Dans ses jours de
-bavardage, alors qu'il avait une pointe de vin d'Anjou, nul ne le valait
-pour raconter des anecdotes, et spirituellement! Ah! les délicieuses
-parties de boston qu'on faisait là, et les plus délicieuses encore
-parties de langue!
-
-Puis, il y avait la chasse, la pêche, les promenades en mer, les
-relations improvisées au moment des bains, quand on venait presque
-chaque après-midi griller un cigare à l'établissement du Croisic! Et
-puis, il y aurait aussi ce grand flandrin d'Adelphe qui revenait
-aujourd'hui même et qui mettrait un peu de jeunesse dans la maison,
-parlant de Paris, apportant des idées neuves sans doute! Dans quelque
-temps, on le marierait pour sûr, ce blanc-bec, et le vieil hôtel du
-comte serait fleuri d'une famille, de poupons frais et bouclés, qu'on
-ferait sauter sur les genoux, qu'on se disputerait. Chacun en jouirait,
-serait un peu grand-papa! Quelle belle fin d'existence pour tout le
-monde!
-
-Égoïstement le docteur se délectait à ces espérances, à ces riantes
-images. Il se voyait vieux garçon, débarrassé de tous les soucis du
-ménage, câliné par les petits des Ribiers comme une espèce
-d'oncle-gâteau, aimé de ses bons amis, aimé des paysans, aimé de sa
-brave Marie-Anne, aimé de Biju, aimé de tous, et les aimant tous et
-terminant, doucement ses jours dans une béatitude qui l'attendrissait
-d'avance sur son propre bonheur.
-
-En vérité, il avait une chance extraordinaire, après une vie si
-ballottée, si sombre par instants, de pouvoir goûter un repos si calme,
-de pouvoir envisager un avenir si bleu, si rose. Bleu et rose, et
-parfumé aussi de suaves tendresses, parfumé comme cette brise qui avait
-respiré l'exquise odeur des salines et qui s'embaumait encore à travers
-les sapins où elle chantait avec une haleine de violette!
-
---Bonjour, monsieur Cézambre! Bonjour, Biju!
-
-C'était le salut des pêcheurs, des paisandes, des sardinières, des
-paludiers. Et le docteur, les yeux voilés de larmes furtives, leur
-renvoyait le bonjour d'une voix émue, tandis que Biju, guilleret,
-poussait son petit hennissement bref, semblable à un éclat de rire,
-qu'il accompagnait par moment d'une facétieuse pétarade.
-
-
-
-
-XX
-
-
---Bonjour, m'sieu le major! Bonjour, mon p'tit Biju!
-
-C'était dans la descente d'Escoublac, à la croisure du sentier de
-traverse qui coupe au court par les sapinières. Immobile, les jambes
-écartées comme pour parer au roulis, la main gauche sur la couture de la
-culotte, la main droite en éventail au béret, le père Gillioury faisait
-le salut du matelot, en écarquillant son oeil unique fixé à quinze pas.
-
---Bonjour, Bout-dehors, répondit le docteur. J'espère que te voilà en
-grande tenue! Tu vas donc tirer une bordée à Saint-Nazaire, vieux
-lascar?
-
---Non-dà, m'sieu le major. Vous voyez bien que je n'ai pas tant
-seulement mon _banjo_ pour faire danser les puces des punaises. Et puis,
-quoi! à mon âge, savez, on n'est plus porté sur la chose. Non, je vas
-là-bas rapport à ce que m'a dit Naïk, que j'arriverais à Escoublac avant
-les deux autres par la traverse, et que là je les joindrais, pour être
-là, pour ça et ça, veiller au grain, masque partout! A cause que la mère
-est démâtée, partie le vent debout, et que le gas tire à babord, elle à
-tribord, et ce qui s'en suit, dont il faut que je sois avec pour suiver
-le cabestan, au cas que...
-
---Qu'est-ce que tu baragouines donc là, mon vieux? Il faudrait un peigne
-pour démêler ton histoire. Je n'y saisis rien. Je comprends bien le
-_marin_, parbleu! Mais de qui parles-tu?
-
---Je vas vous dire donc ça, reprit Gillioury, avec les points sur les
-_i_, et les noms des gens, qui mettront des feux au bout des vergues,
-que vous y verrez clair comme en plein jour.
-
-Puis, tous deux cheminant de conserve, Biju ayant raccourci encore son
-allure pour s'accorder au boitillement du mathurin, le vieux raconta au
-docteur, par le menu, la scène du matin et ce qui l'avait précédée, les
-affres de Marie-des-Anges en querre de son gas, le retour de
-Marie-Pierre, sa saoulerie, son entêtement à repartir dans le sillage de
-sa donzelle, et comment la mère ne l'avait point voulu lâcher d'un cran
-et lui avait emboîté le pas. Gillioury était resté à la maison, chargé
-d'aider Naïk dans la besogne du port, vu que cette fine jeunesse n'avait
-pas les poignets pour haler sur les boîtes à homards. Mais la pauvre
-petite, eux disparus, avait prié et supplié son brave Bout-dehors de les
-rattraper, disant qu'elle ne serait pas tranquille sans cela. Le gas
-était si monté! La mère si démontée! Pour sûr il arriverait quelque
-chose! Lui seul pouvait tenir la barre entre les deux, soufflés en
-tempête! Alors, dame, il s'était vite habillé sur son trente et un. Avec
-dix sous qui lui demeuraient en poche, il avait payé la goutte à
-Guillaume Hervé qui voiturinait des gens jusqu'au Pouliguen, et qui
-l'avait pris en lapin sur le siège, ce qui lui avait gagné du temps et
-les trois quarts de la route; et par ainsi il allait se trouver à
-Escoublac avant les autres, qu'il attendrait là et qu'il ne quitterait
-plus, et voilà!
-
---Naïk, et la Marie-des-Anges sont des femmes, répondit le docteur.
-Elles s'épouvantent de rien. Comment ne leur as-tu pas dit, toi,
-mathurin salé, que la maladie du gas est une folie de printemps, pas
-plus? J'ai déjà endoctriné la vieille sur ce chapitre. Il faudrait lui
-faire comprendre qu'elle aguiche la soif du petit, en l'empêchant de
-boire. Laissez-le donc à son feu de paille, au lieu de verser de l'huile
-dessus.
-
---Mais pardon, excuse, m'sieu le major, ce n'est point un feu de paille,
-je vous le promets. J'ai vu ce que j'ai vu, moi, et je sais la chose
-qu'est la chose. Harné! vous pouvez m'en croire. Je suis un dur à cuire,
-pas vrai, et je n'ai pas le cul dans une jupe. Eh bien! jamais,
-entendez-vous, m'sieu le major, jamais je n'en ai rencontré un pincé
-comme ça. Je pensais de la même façon que vous, encore hier, quand je
-l'ai ramené à quai. Mais ce matin, je l'ai trouvé joliment la quille en
-l'air, plus sournois qu'un négrier, pavoisé en noir. Et ce qu'il
-caronadait en dedans contre son ancienne, c'était effrayant! Il
-renierait Dieu pour un bécot de son Allemande, que je vous dis.
-
---Elle est donc réellement enjôlante, cette femme? Hein, toi qui l'as
-vue?
-
---Couci couça, dire pour dire!
-
---Mais cependant?
-
---Ben, dame, oui, quand on la reluque d'aplomb. Sûr que j'en ai tâté de
-plus cossues dans mon temps! J'aime pas bien son gabarit sans bossoirs.
-Elle a plutôt l'air d'un moussaillon que d'autre chose. Et un
-moussaillon crevé, un moussaillon d'hôpital, qui maigrit de fièvre et se
-travaille de la courte. Seulement, elle vous a des écubiers damnatifs,
-quoi! Surtout pour un novice, qui sue d'amour. Elle vous regarde comme
-ça et comme ça, à travers son gréement de cheveux en or. Diables
-d'z-yeux, allez, tout de même! C'est gris, c'est vert, c'est couleur de
-temps qui change, c'est tout ce qu'on veut; mais ça vous déboutonne,
-enfin! En avez-vous déjà vu, m'sieu le major, beaucoup d'z-yeux de ce
-tonnage-là? Moi, c'est la première fois.
-
---Oui, répondit le docteur distrait, j'en ai déjà vu.
-
---Alors vous comprenez?
-
---Je comprends.
-
-Gillioury continuait à bavarder. Mais le docteur ne l'écoutait plus.
-Rêveur, laissant s'éteindre sa pipe au coin de sa bouche, la main
-pendante, le corps ballant, il pensait aux yeux pareils qu'il
-connaissait, aux yeux de Fernande, de sa femme. Elle aussi, elle avait
-ce regard de nuance indéfinissable, _couleur de temps qui change_, à la
-fois clair et obscur, terne surtout, mais d'un gris si grisant, si
-vert-de-grisé. Comme le mot de Gillioury était juste! Oui, ces
-regards-là, on eût cru qu'ils avaient des tentacules qui vous prenaient,
-des doigts mystérieux et lascifs!
-
---Et tu dis qu'elle a des cheveux en or?
-
---Oui, jaunes comme des jaunets du Mexique.
-
-Le docteur se rappela les cheveux de Fernande, d'un blond cendré si
-doux. C'est ce blond cendré et cette douceur qui lui faisaient le regard
-encore plus étrange, à elle, plus chatouillant, plus enveloppant. Elle
-avait l'air tout ensemble d'une sainte Vierge et d'une Messaline. Elle
-vous donnait l'impression d'une religieuse qu'on trouverait au gros
-numéro.
-
---Mais, vous savez, reprit Gillioury, ils sont trop jaunes, pour sûr,
-trop en or. Ça ne paraît pas naturel qu'il y ait des cheveux comme ça.
-
-Un violent coup de rêne tira en arrière Biju étonné, qui se demanda
-pourquoi son maître lui faisait ainsi faire halte brusquement, au beau
-milieu du chemin. A la dernière phrase de Gillioury, le docteur avait
-ressauté sur sa selle, avec un haut le corps, et avait presque crié au
-mathurin stupéfait:
-
---Qu'est-ce que tu dis là? Pas naturel? Comment?
-
-Gillioury crut avoir lâché une bêtise, se gratta le nez, remonta sa
-lippe, ne comprit pas en quoi il avait fauté, et répéta:
-
---Je dis la chose qu'est la chose, m'sieu le major. Ça ne paraît pas
-naturel, vrai de vrai. C'est comme qui dirait un chapeau en fils d'or.
-
---Tu veux peut-être parler d'une perruque?
-
---Non-dà. Je l'ai vue de tout près, la particulière; elle a bien ses
-cheveux plantés à même la peau, à la façon de vous et de moi. Seulement,
-c'est la couleur qui ne paraît pas venue au monde comme ça. Dame! il n'y
-a rien de drôle, après tout, n'est-ce pas? Vous avez été dans les mers
-du Sud, m'sieu le major, et vous savez que les femmes s'y font les dents
-noires. Pourquoi que celle-là ne se ferait pas les cheveux jaunes?
-
-Le docteur avait rendu la main à Biju, qui reprenait son pas tranquille.
-Un nouveau coup de rêne l'arrêta encore. Décidément, son maître avait la
-berlue! Et Biju pensait juste. Car c'est précisément ce que murmura
-soudain Cézambre:
-
---Non, non, ce n'est pas possible! J'ai la berlue! Je suis fou!
-Qu'est-ce que je vais m'imaginer là?... Ah! cette gueuse! J'y songerai
-donc toujours? A propos de tout? Cré nom!
-
-Un moment cette idée absurde lui avait traversé la cervelle, que la
-femme aux cheveux teints, au regard morne et lubrique, la femme, après
-qui courait le gas Marie-Pierre, pouvait être Fernande. Quelles chimères
-insensées il se forgeait! En voilà des stupidités! Y avait-il une
-apparence de raison, à se tourmenter de la sorte par des suppositions
-biscornues!
-
-Et pourtant, qui sait? Le hasard est si bizarre! Puis, cette misérable
-était si perverse! Mais alors, elle serait venue ici exprès, pour le
-troubler, le déshonorer! Allons donc! c'était idiot de ruminer des
-inventions pareilles! A quoi bon ce retour offensif? Dans quel but? Dans
-quel intérêt? Après dix ans! Oh! non, certes, il n'y avait pas de bon
-sens, de s'arrêter, même une seconde, à ces bêtises!
-
-Ainsi réfléchissant, le docteur ronchonnait à mi-voix, et agaçait de ses
-gestes les rênes du pauvre Biju, qui s'impatientait, reniflait,
-fouillait le sol du pied. Gillioury comprenait de moins en moins,
-cherchait quels rapports pouvaient exister entre les cheveux jaunes
-d'une inconnue et l'évidente tristesse du docteur. A part lui, il
-n'était pas éloigné de croire que m'sieu le major avait la boule un brin
-détraquée. Ces médecins, ces savants, des bonshommes pas comme les
-autres!
-
---Mais quel âge a-t-elle, cette femme, voyons? dit le docteur après un
-très long silence.
-
-Gillioury leva les sourcils, s'allongea le nez en l'étirant ainsi qu'une
-pâte de guimauve, fit ploc ploc ploc plusieurs fois avec sa lippe.
-Cézambre le considérait anxieusement. On eût dit que tout son être était
-absorbé dans la réponse attendue, que sa vie allait en dépendre.
-
---Ma foi! prononça enfin Gillioury, pas commode à savoir, ça! M'est avis
-que les rides de la donzelle ne sont peut-être pas une preuve d'âge. Des
-peaux de cette peau-là, ça doit se dessaler vite. Faudrait voir!
-Faudrait tâcher moyen de prendre le point, de calculer.
-
---Mais, à ton idée? A première vue? Quel âge lui as-tu donné d'abord?
-
---D'abord? Harné! d'abord, je l'ai crue une petite pévouine, pas
-davantage. Seulement, de près, en ouvrant l'oeil, et le bon, j'ai saisi
-la chose qu'est la chose, son signalement, quoi! Mais, si j'étais
-grippe-jésus chargé d'écrire son livret, je tournerais joliment ma plume
-avant de chiffrer son âge.
-
---Enfin, enfin, ton dernier mot?
-
---Dame! au moins dans les quarante ans, pour tout dire.
-
-Un grand soupir de soulagement détendit la poitrine gonflée du docteur,
-qui ne put s'empêcher de s'exclamer:
-
---Ah! je savais bien que j'étais fou, archifou! Parbleu! ce n'est pas
-elle.
-
-Tout en cherchant son arrêt définitif, Gillioury avait bourré sa pipe.
-Le docteur ralluma la sienne, tendit son briquet au mathurin, et tous
-deux continuèrent à descendre vers Escoublac, devisant de choses et
-d'autres maintenant, du temps passé, surtout du temps de mer, des pays
-vus jadis, des bateaux qu'ils avaient connus.
-
---Hé! vous avez navigué sur la _Jeanne Goberge_, m'sieu le major? Pas
-possible? Et quand donc ça?
-
---Alors tu as eu Riboulet, de Marseille, pour capitaine? C'est
-singulier!
-
-Gillioury grattait de la main les cordes imaginaires de son _banjo_
-absent, et rappelait des commencements de chansons matelottes. Le
-docteur fredonnait au souvenir. Biju voulait allonger le pas ou danser
-en trottinant, pour marcher au rhythme des airs. Les gens se disaient en
-les voyant passer, si souriants:
-
---Il n'y a encore que les vieux marins pour avoir toujours le coeur gai.
-
-
-
-
-XXI
-
-
-A Escoublac, on faisait halte chez le père Lanthoine, à la renommée des
-oeufs frais. Les fillettes restaient à jaboter devant la porte, tandis
-que les hommes et quelques commères à coëffe noire lampaient des bolées
-de cidre ou un petit godet de raide. Les plus huppés, les gas à trois
-gilets, se donnaient le genre d'imiter les voyageurs, gobaient des oeufs
-en clappant de la langue. On s'écarta respectueusement pour faire place
-au docteur, qui laissa Biju débridé, les naseaux dans une auge pleine de
-barbottage, et poussa devant lui Gillioury, embarrassé de tant
-d'honneur.
-
---Allons, mon vieux, avait dit M. Cézambre, un verre d'angevin, ça te
-va-t-il? A la santé de nos tours du monde, que nous ne ferons plus!
-
-Gillioury, rouge de joie, se tenait assis loin de la table et buvait
-lentement, le coude à la hauteur de l'oeil. Et chacun de penser comme
-lui-même:
-
---Quel brave homme que ce docteur! Pas fier, hein! Et franc d'encolure
-avec les honnêtes gens.
-
-Et quand les buveurs se furent de nouveau éparpillés sur le chemin, le
-mathurin encore ému, ne put s'empêcher de lui dire:
-
---On voit bien que vous n'êtes pas un terrien, vous, m'sieu le major.
-Vous aimez comme ça les vieux goudronnés. Aussi, voyez-vous, je reviens
-à la chose qui me tracasse, que j'en ai là un cancrelat dans la boule. A
-l'histoire du gas, quoi! Son père était un fin marin, vous savez,
-l'homme à Marie-des-Anges. Et il m'est cher pour ça, le gamin, comme si
-qu'il serait mon petit. Alors, pour lors, harné! il faut que vous nous
-aidiez à le démarrer de son banc de sable, vous qui êtes si bon et si
-savant. N'y a que vous, foi de Bout-dehors! N'y a que vous qui le ferez
-marcher droit, qui le ferez venir au lof. Pardon excuse, si je vous
-embête avec ça; mais, vrai de vrai, ça me travaille.
-
---Et que diable veux-tu que j'y fasse?
-
---Lui parler, le raisonner, lui dire ça et ça, je sais pas, moi; mais
-vous saurez bien, vous. Quand je pense qu'il saille de l'avant contre
-son ancienne, à c't'heure! Qu'est-ce que j'y peux, moi, avec ma patte
-éclopée, mon oeil en voyage, mon bagout de gabier et mes chansons de
-dessous le nez? N'y a que vous, m'sieu le major, n'y a que vous pour lui
-donner de la garcette.
-
---J'essaierai, mon vieux, puisque tu y tiens. Attendons alors. Ils vont
-arriver bientôt, sa mère et lui. Nous ferons route ensemble. Je lui
-dirai deux mots.
-
-Une demi-heure plus tard, comme ils bavardaient encore, Gillioury cligna
-soudain de l'oeil, et, par la fenêtre ouverte, montra au docteur
-Marie-des-Anges et le gas qui cheminaient silencieusement. Le gas
-faraudait, en ses habits les plus fins, les cuisses gênées par sa
-culotte que remontaient des bretelles, le buste boudiné dans sa jaquette
-des dimanches, devenue trop étroite. Sous un chapeau melon à la mode de
-la ville, ses cheveux raides luisaient, gras de pommade. On voyait qu'il
-s'était fait beau. Marie-des-Anges était tout en noir, droite dans son
-long corset breton, encapuchonnée sévèrement dans sa coëffe de veuve.
-Tous deux avaient la figure aigre, serrée, les sourcils coupés d'une
-grosse ride. A leurs bouches closes, à leurs lèvres froncées
-obstinément, comme cousues, on comprenait qu'ils n'avaient pas dû
-échanger une seule parole depuis leur départ du Croisic. C'était bien la
-guerre déclarée entre eux. Même, le voyage était sans prétexte. Les
-fameux homards étaient restés dans leur casier. La vieille, pourtant
-âpre au gain, ne les avait pas emportés. Elle allait afin de suivre son
-gas, sans plus. Et lui, il allait afin de suivre sa folie. Une sourde et
-furieuse colère bouillait dans leur coeur, flambait dans leurs yeux. Au
-lieu d'une mère avec son fils, on eût dit deux ennemis enchaînés
-ensemble, muets, obscurs, frénétiques et têtus.
-
---Hein! m'sieu le major, vous les voyez. Deux boulets ramés, quoi! dont
-l'un serait français et l'autre engliche. C'est pas pour de rire, harné!
-Ça vous tire plutôt les larmes, pas vrai?
-
-Le docteur sortit, suivi du vieux matelot, et les héla. Marie-des-Anges
-s'approcha avec un éclair d'espérance dans le regard. Elle avait compris
-tout de suite la manoeuvre de Gillioury et l'intervention possible de M.
-Cézambre. Le gas, lui, tourna seulement la tête, ramena plus dru ses
-sourcils l'un contre l'autre, et continua son chemin après un sec:
-
---Bonjour, monsieur le docteur.
-
-Alors Cézambre rajusta d'un tour de main la gourmette de Biju, passa les
-rênes dans son bras; puis, menant le bidet par la figure, rejoignit le
-gas et se mit à marcher à côté de lui. Marie-des-Anges et Gillioury les
-suivaient de loin, essayant de saisir le sens des paroles qu'il disait,
-cherchant à deviner par l'allure de Marie-Pierre comment le morigéné
-prenait la semonce.
-
-Semonce bien douce à n'en pas douter. Car le docteur parlait sans éclats
-de voix, sans grands gestes, amicalement. Il frappait de temps à autre
-sur le dos du gas, de petites tapes conciliantes. Deux ou trois fois, il
-lui fit faire halte, le campant devant lui face à face, l'empoignant
-comme au collet, mais avec un sourire. Il lui démontrait quelque chose
-par une rapide secousse de l'index. Biju, en ces moments, s'arrêtait
-aussi, appuyait sa grosse tête sur l'épaule de son maître, soufflait au
-nez du gas. Celui-ci, la mine moins aigre, les sourcils détendus,
-écoutait. Toujours sans répondre néanmoins. Les raisons semblaient
-glisser sur lui plutôt que le pénétrer. Il ne rétrigotait pas, il est
-vrai, même par des hochements de caboche, et toute autre que sa mère eût
-pu le croire soumis. Mais, elle, le connaissant, comprenait bien qu'il
-ne se rendait pas, rien qu'à sa contenance sournoise, rien qu'à ses yeux
-vagues, qui regardaient au loin entre les paupières croisant leurs cils.
-
-Le docteur, lui, s'y trompa, et au bout de dix minutes, voyant le gas
-comme radouci, sans objection aux arguments, sans résistance, humble,
-passif, presque penaud, il s'imagina l'avoir enfin persuadé.
-
---Eh bien! lui fit-il, c'est entendu! A la bonne heure, te voilà
-raisonnable. Tu vas être bien sage, et retourner au Croisic avec ton
-ancienne.
-
-Il dit cela d'une telle assurance, à voix haute si convaincue, que
-Gillioury et Marie-des-Anges eurent une seconde de joie, et
-s'approchèrent ravis.
-
---C'est-il Dieu possible? C'est-il vrai, Jésus-Marie? soupira la bonne
-femme.
-
-Le gas fit un mauvais sourire, à peine dessiné cependant, mais qui
-suffit à dissiper l'illusion de la vieille.
-
---Eh non! s'écria-t-elle en lui montrant le poing. Non, ce n'est pas
-vrai, méchant vaurien. Je le vois bien à ta mine de bouc entêté. Tu t'es
-foutu de môssieu Cézambre comme de moi!
-
-Il n'ouvrit toujours pas la bouche, mais continua de marcher, plantant
-là, sans plus de cérémonie, le docteur, qui n'en revenait pas, d'une
-pareille ténacité, et grognait entre ses dents:
-
---Breton, va, fils de Breton!
-
-Gillioury était piteux, déconfit, débouté de son suprême espoir. Il se
-demandait s'il ne fallait point sauter sur le gas, lui travailler les
-côtes à coups de savates, le ramener de force à la maison, sous une
-dégelée de tire-t'arrière. Mais, comment? Lui si démoli, si mal gréé à
-c't'heure, avec sa guibole boiteuse, et ses bras rouillés, et toutes les
-avaries de sa coque en retraite, comment pourrait-il saborder ce
-gaillard-là, d'aplomb et trapu, qui faisait la loi à tous les gas du
-pays? Et cependant, bien sûr, une bonne roulée le remettrait au nord.
-Ah! c'est la vieille qui devrait se charger de ça, lui tricoter les
-joues, lui flanquer une double ration de sucre de giroflée! Il n'oserait
-pas lui rendre la monnaie de sa pièce, à elle, à son ancienne! Eh! nom
-de bleu! qui sait? Il était si buté, la petite brute! C'est infernal,
-ces fous-là, quand ça vous a pris la gueulée pleine au boujaron d'amour!
-Mais quoi faire, harné! quoi faire, alors?
-
-Toutes ces idées avaient passé rapidement par la tête de Gillioury, en
-voyant la vieille qui suivait le gas, poing tendu, déblatérant, la
-mâchoire en avant, ainsi qu'une bouledogue. Elle cessa brusquement, se
-remit à marcher d'un pas calme, parla soudain sec et froid.
-
---Et puis, non, dit-elle. Je n'en suis plus à me colérer comme à
-c'matin. Tu serais trop content, sans coeur. Non! j'ai mon plan. Nous
-verrons voir qui est-ce qui rira pour finir. Harné! Caboche à caboche,
-mon gas. Têtu, si tu veux! Mais je t'en revendrai, du têtu. T'es le fils
-de ta mère, va. Je ne céderai point.
-
-Et l'on recommença à cheminer silencieusement. Le gas et la vieille
-allaient chacun sur un des bords de la route, se jetaient des regards
-furieux, de côté. Au milieu, Gillioury traînait la jambe, ruminait des
-projets impossibles. Le docteur philosophait tout seul derrière,
-absorbé, réfléchissant à cette folie du rut qui bestialise les hommes,
-se rappelant que lui aussi, jadis, avait connu ces fièvres du désir, ces
-exaspérations de la volonté, ces soifs de saoulerie sensuelle. Attristé,
-non pas indigné, il plaignait le gas, le trouvant moins coupable que
-malade. Il se disait:
-
---Ah! les femmes! Comme on serait heureux sans ces garces-là!
-
-
-
-
-XXII
-
-
-Comme on approchait de Saint-Nazaire, à l'avant-dernier tournant de la
-route, Biju, toujours mené par la figure derrière le docteur pensif,
-l'arracha soudain à ses réflexions en poussant un hennissement joyeux.
-Il avait flairé à l'horizon ses camarades du landau, qui bientôt
-stoppèrent, pendant que Cézambre escaladait le marche-pied.
-
---Eh! bonjour, Adelphe, comment allez-vous?
-
---Et vous-même, docteur?
-
---Diable! mais vous avez tous une figure d'enterrement.
-
---Oh! pour moi, c'est bien de circonstance, n'est-ce pas?
-
---Vous voyez, docteur, interrompit le comte, voilà comme il est aimable
-depuis Nantes.
-
---Ma foi! dit le chevalier, il joue dans tes cartes. A vous deux vous
-avez tous les piques.
-
---Ce qui ne les empêche pas d'avoir du coeur, fit gracieusement l'abbé
-Calvaigne, qui continua et accentua l'allusion avec un sourire distribué
-à la ronde, et sur un ton flûté.
-
---Charmant, charmant! glapit ironiquement Adelphe. Mon Dieu! comme on
-est donc spirituel à Guérande! C'est étonnant qu'avec tant d'esprit on
-s'y fasse aussi vieux!
-
-Sur le bord du chemin, le gas s'était arrêté. Il contemplait
-attentivement ces gens qui revenaient de Nantes, et qui peut-être
-avaient vu la fugitive. Il fixait en particulier ses yeux sur le comte,
-qu'il avait naguère aperçu, à plusieurs reprises, rôdant par les dunes,
-surtout aux environs de la baie des Bonnes-Femmes, curieux, quasi
-furtif, comme ramené dans ses promenades vers la petite maison. Il
-n'avait pas alors remarqué autrement ces allées et venues. Il se les
-rappelait maintenant. A coup sûr, celui-là n'avait pas vagabondé par là
-uniquement pour tuer des mouettes, si loin de Guérande! Est-ce que ce
-serait un amoureux, un adversaire? A cette idée, la face du gas se
-contracta davantage, avec un regard en dessous, noir, torve.
-
-Marie-des-Anges et Gillioury s'étaient arrêtés pareillement, après un
-respectueux bonjour, et, de l'autre bord du chemin, tous deux avaient
-observé l'assombrissement de physionomie du gas, mais sans le
-comprendre.
-
-Cela n'avait pas échappé non plus à d'Amblezeuille, qui en même temps
-constata une certaine inquiétude sur le visage du comte, gêné par la
-muette, interrogative et ténébreuse contemplation du jeune homme. Sans
-plus ample renseignement, le chevalier devina que ce devait être là ce
-Marie-Pierre, qui avait, comme il disait l'autre jour, coupé l'herbe
-sous le pied au vieux Kernan. Il voulut en avoir le coeur net, et ne pas
-manquer l'occasion qui se présentait de taquiner un brin son ami, en lui
-faisant honte d'une rivalité semblable.
-
---Dis donc, petit gas, fit-il à brûle-pourpoint, est-ce que tu n'es pas
-Marie-Pierre?
-
---Oui, m'sieu.
-
---Ah! ah! Et où vas-tu comme ça?
-
---Je vais à mes affaires, dà!
-
-Quelque peu interloqué par cette brève et mal accommodante réponse, le
-chevalier s'en consola en voyant blêmir le comte, qui dit brusquement:
-
---Laisse donc les gens tranquilles, d'Amblezeuille. Et, filons! Voilà le
-docteur en selle. Le déjeuner nous attend.
-
-Le cocher avait déjà rendu la main et cliclaquait du fouet et de la
-langue pour lancer ses chevaux, quand Marie-Pierre, au risque de se
-faire rouer, s'accrocha vivement à la portière, des deux poignets, et
-allongea sa tête à l'intérieur de la voiture, comme pour examiner le
-comte de plus près, dans le blanc des yeux.
-
---Il est fou! s'écria Marie-des-Anges, qui fit aussitôt le tour du
-landau pour le rejoindre.
-
-Le docteur avait vite poussé Biju devant l'attelage, en travers,
-craignant que le gas ne fût écrasé. Plus prompt encore, tout en
-claudicant, Gillioury s'était jeté à la bouche des chevaux et les
-maintenait.
-
---Eh bien! quoi! qu'est-ce qu'il y a? fit le comte, qui s'était
-instinctivement renfoncé contre la capote, reculant du buste sous le
-regard fixe du gas.
-
-D'une voix sourde, presque basse, sifflante entre ses mâchoires serrées,
-Marie-Pierre lui dit, à deux pouces du visage:
-
---Vous l'avez vue, n'est-ce pas?
-
-Adelphe, que cette figure soudainement apparue avait effrayé d'abord,
-trouva très drôle en ce moment l'air décontenancé de son grand-père, se
-colla son monocle sous l'arcade sourcilière, s'esclaffa.
-
---Ah! ne riez pas, vous, le sardinot! grogna Marie-Pierre. N'y a pas de
-quoi rire.
-
-Le chevalier avait levé sa canne à demi.
-
---Touchez point! lui cria le gas, en grinçant des dents.
-
---Voyons, mon ami, interrompit doucement l'abbé Calvaigne, qu'est-ce que
-vous demandez? Expliquez-vous, soyez calme. Il faut s'entendre. Vous
-comprenez qu'on ne parle pas ainsi à monsieur le comte, comme un
-furieux, un énergumène. Voyons, mon ami, mon enfant.
-
---Eh! répliqua Marie-Pierre d'un ton plus doux, je ne lui veux pas de
-mal non plus, m'sieu le curé. C'est pour savoir seulement. Pour savoir.
-Parce que je suis bien sûr qu'il l'a vue. Il la connaît, lui. Il l'a
-vue, j'en réponds.
-
-Il se pencha de nouveau vers le comte, le tenant sous ses yeux braqués,
-et, d'un ton moins âpre, presque suppliant, il répéta:
-
---Pas vrai? Vous l'avez vue, hein?
-
---Qui ça? qui? balbutia le vieillard, qui essayait en vain d'éviter ce
-regard farouche et qui se sentait tout piteux sous les curiosités
-d'Adelphe.
-
-Marie-des-Anges tirait le gas par la basque de sa veste. Il lui résista
-d'un violent mouvement d'épaules. Puis, s'approchant encore du comte,
-comme s'il n'osait lui dire cela qu'à l'oreille, il murmura:
-
---Elle! Elle!
-
-En s'inclinant si fort vers la banquette du fond, il avait détendu la
-serrade de ses poignes sur le rebord de la portière, s'était haussé à la
-pointe des pieds, ne tenait plus en équilibre que par sa poitrine
-appuyée. Juste à ce moment, Marie-des-Anges revenait à la rescousse sur
-les pans de sa jaquette, aidée de Gillioury qui avait quitté la tête des
-chevaux immobiles et saisi le bras du gas, comprenant le désir de la
-vieille. D'une forte secousse, en même temps, ils le tirèrent tous deux
-en arrière. Il lâcha prise, recula en chancelant, faillit tomber,
-s'empêtra dans un faux pas.
-
---Fouette! avait crié le comte.
-
-Le cocher qui regardait la scène, tourné sur son siège, ayant saisi le
-joint, enleva ses bêtes, au nez de Biju cabré qui suivit le mouvement.
-La voiture et le docteur partirent au galop, dans un nuage de poussière.
-
---Nom de Dieu! hurla le gas en se remettant d'aplomb.
-
-Et, se débarrassant de Gillioury qui s'étala par terre, de sa mère à qui
-une basque resta aux poings, il bondit après le landau avec des ahans de
-rage.
-
-Mais le docteur avait vu le coup de temps, tout en maîtrisant Biju qui
-faisait des sauts de mouton, des voltes, des pointes, absolument
-inaccoutumés. Pour couper court à cette poursuite folle, il rebroussait
-chemin, barrant le passage. Le pauvre Biju dut poitrailler contre le gas
-lancé, reçut une claque en pleins naseaux, s'ébroua, tandis que le
-docteur parlementait, toujours poussant Marie-Pierre vers le bord de la
-route:
-
---Allons, allons! reste là, petit gas! A quoi bon? Reste là! Chut! chut!
-Assez!
-
-Le gas furieux, impuissant, acculé contre la haie par le houseau de
-Cézambre, se débattait, écumait, clamait:
-
---Je veux le joindre! Je veux le joindre! Il l'a vue. Il l'a touchée. Il
-la sent, que je vous dis, il la sent. Faut qu'il me dise où elle est.
-Laissez-moi! Grand lâche, va! cré cochon de cheval!
-
---Ah! le vilain pou crochard! grommelait Gillioury, en se relevant avec
-peine.
-
-Marie-des-Anges, qui accourait, criait de loin:
-
---Prends garde, mon gas, prends garde! Tu vas te faire mal.
-
-Cependant, là bas, la voiture filait, et disparut après la montée
-prochaine, avec une avance et d'un train qui interdisaient désormais
-tout espoir de la rattraper.
-
---Eh bien! voyons, dit le docteur. Est-ce fini? Là, là du calme! Que
-diable! tu ne les joindras plus maintenant, va! Sacrebleu! quel
-avale-tout-cru!
-
-Il fit hancher Biju, qui laissa le champ libre à Marie-Pierre. La main
-au-dessus des yeux, le gas, interrogeant l'horizon, aperçut le landau
-comme un point dans le haut de la troisième montée, après quoi il n'y
-avait plus que descente jusqu'à Guérande. Il demeura planté sur ses
-jambes, encore tremblantes des efforts derniers, les sourcils en paquet,
-les poings crispés, le regard féroce. Il rognonnait tout bas, hochait la
-tête, mâchait sa bave.
-
---Dis moi, Gillioury, fit le docteur, tu sais, si ça ne tourne pas bien,
-quoiqu'il arrive, compte sur moi, et viens me chercher, il faut
-s'attendre à tout avec un enragé pareil.
-
---Oh! oui-dà, pour sûr, à tout! répéta Marie-Pierre. A tout! Parce que
-je le connaîtrai bien, si la chose est vraie. Et alors!
-
---Quelle chose?
-
---Suffit! suffit! Je comprends. Allez à vos affaires, m'sieu le docteur,
-et moi aux miennes. Oh! je la trouverai, harné! Et nous verrons voir. Et
-alors!
-
-Il tourna le dos, et, tandis que le docteur piquait des deux vers
-Guérande, il reprit sa marche du côté de Saint-Nazaire, en se tapant les
-cuisses comme un qui discute tout seul. La vieille le suivait, redevenue
-silencieuse, tournant et retournant le pan de sa veste quelle n'avait
-point lâché. Gillioury pressa le pas pour entendre ce qu'il rauquait à
-part lui et il perçut ces paroles entrecoupées, jetées furieusement:
-
---Malheur! si c'était vrai! Malheur! Le sale vieux! Il la sentait. Il
-l'a touchée. Il sentait sa peau.
-
-
-
-
-XXIII
-
-
---Vois-tu, Mariette, disait la Glu en s'habillant, les femmes ont beau
-être rusées, il y a encore quelqu'un de plus roublard que nous: c'est le
-hasard. Quand on l'a contre soi, bonsoir les combinaisons! Mais quand on
-l'a pour, les sottises mêmes vous réussissent.
-
-Ce qui la mettait ainsi en humeur de philosopher, c'était le résultat
-imprévu de sa fugue à Nantes, la nuit qu'elle venait de passer avec le
-comte, les confidences qu'elle avait reçues entre le drap et l'oreiller,
-et le plan qu'elle en avait aussitôt tiré au profit de son amusement et
-de ses affaires.
-
---Tu comprends, reprit-elle, il faut que j'aie décidément la veine; une
-vraie main! Les choses ne s'expliquent pas différemment. Car, entre
-nous, ce n'était pas un chef-d'oeuvre de malice que mon voyage au
-Croisic. J'ai trop d'intérêts en souffrance à Paris. Autre gaffe: mon
-béguin pour ce petit sauvage. Et tout ça tourne bien! Est-ce drôle!
-
---Pardon, madame; mais je ne vois pas trop en quoi ça tourne bien!
-
---Bête, va. Pourquoi ai-je quitté Paris? Pour me décramponner tout à
-fait de cet imbécile qui, panné, décavé, commençait à me porter la
-guigne. Eh bien! au retour, je pouvais le retrouver planté là, n'est-ce
-pas? Maintenant, plus de danger! Tu dois voir d'ici la mine qu'il fera
-quand je lui dirai: «Mon petit, j'étais partie du côté de chez toi,
-pensant bien que ce n'est pas par là que tu viendrais me chercher; et
-sais-tu ce que j'y ai fait, chez toi?--Non.--J'ai couché avec ton
-grand-père!» Ah! ah! ah! crois-tu que ce sera farce, hein, Mariette! Et,
-ce qu'il y a de plus fort, c'est que la scène aura lieu demain, si je le
-veux. Allons-nous rire.
-
---Comment cela, demain?
-
---Peut-être tantôt. En ce moment, le comte est en train de moraliser
-vertueusement son gredin de petit-fils, qu'il a été recevoir ce matin à
-la gare. Il ne se doute guère que c'est de moi qu'Adelphe voulait faire
-une vicomtesse de Kernan des Ribiers. Quand ils vont se rencontrer tous
-les deux en face de moi, tableau!
-
---Et le sauvage, dans tout cela, madame, qu'en faites-vous?
-
---Tu vois bien qu'il m'a déjà servi à quelque chose. Sans la toquade que
-j'avais pour lui et dont j'étais lasse, je ne serais pas venue ici. Le
-hasard, je te dis, le hasard! Quant à la suite, dame, nous verrons.
-Maintenant que j'en ai assez, de ma brute, j'en jouerai. Je rendrai le
-vieux très jaloux. Je l'allumerai. Sais-tu qu'il a trente mille livres
-de rente, ce grand papa-là! Eh bien! je n'aurai pas perdu le temps de
-mes vacances.
-
-Joyeuse, rieuse, la Glu se tirait la langue dans son miroir et battait
-des mains en sautillant comme une petite fille. Ce premier accès
-d'allégresse passé, elle réfléchit, se dit qu'il ne fallait rien
-brusquer, que tout s'arrangerait en douceur là-bas, dans sa maison de la
-baie des Bonnes-Femmes, si tranquille, isolée. Elle déjeuna donc à
-l'hôtel, ne sortit pas afin de ne point rencontrer les des Ribiers, et
-prit seulement le train du soir après avoir griffonné et jeté à la poste
-le billet suivant:
-
- «Monsieur le comte des Ribiers, à Guérande.
-
- «Je serai chez moi demain, mon cher. Venez donc m'y dire un bonjour en
- passant. Je vous dirai mon petit nom, qui vous a tant intrigué, et que
- vous ne savez toujours pas. Je signe comme vous m'appeliez si
- gentiment:
-
- »GAMIN.»
-
-En wagon, elle continua d'être gaie, bavarde, étourdissant Mariette de
-ses projets, répétant sans cesse:
-
---Oui, oui, décidément j'ai la veine; une vraie main, vois-tu!
-
-Elle venait encore de le dire, en se frottant les paumes, quand, au
-sortir du quai d'arrivée, pendant qu'elle donnait à l'employé son
-billet, elle aperçut, parmi les gens qui attendaient les voyageurs, le
-gas immobile au premier rang.
-
-A tous les trains qui s'étaient dégorgés là depuis le matin, il avait
-fait ainsi le guet, sans se décourager, espérant toujours la voir.
-Guillaume Hervé, rencontré dans Saint-Nazaire, lui avait appris que la
-femme conduite par lui était à Nantes. Aller la chercher là-bas, au
-milieu du fourmillement de la grande ville, il n'y fallait guère songer.
-Si impatient qu'il fût, Marie-Pierre avait raisonné. Elle reviendrait
-sûrement par ici. En se postant là, pas moyen de la manquer. Eh bien! il
-monterait la garde tout le jour, et puis toute la nuit, et encore le
-jour d'après, et indéfiniment, jusqu'à son retour. Il avait dit à sa
-mère et à Gillioury qu'ils pouvaient retourner au Croisic ou coucher à
-l'auberge, c'était leur affaire, mais que lui, il ne bougeait pas de la
-gare; et il s'était installé sur un banc de bois, avec une miche de pain
-de quatre livres, un morceau de fromage, un litre de cidre.
-Marie-des-Anges, sans rien répondre, s'était assise sur un banc voisin.
-Gillioury et elle avaient déjeuné là aussi, puis dîné, d'un peu de
-pitance que le matelot avait été quérir au prochain débit. A tous les
-trains, quand le gas se levait et allait se planter en sentinelle devant
-la porte où l'on rend les tickets, la vieille et Gillioury le suivaient.
-Tous deux étaient rompus, et de la route faite au matin, et de cette
-interminable faction, et des angoisses renaissantes à chaque nouvelle
-fournée de voyageurs. Lui, les membres alourdis, les yeux et la cervelle
-brouillés, il se raidissait dans son entêtement, prenait rang le
-premier, examinant fiévreusement toutes les figures, demeurait encore
-béant quand le dernier arrivant était passé, s'imaginait que la porte
-refermée allait se rouvrir pour elle, avait des envies de de crier à
-l'employé:
-
---Mais où est-elle donc? où est-elle?
-
-Cette fois, de guerre lasse, épuisée, croyant d'ailleurs qu'il n'y avait
-plus grand'chose à craindre maintenant qu'il était nuit close,
-Marie-des-Anges s'était assoupie dans le coin le plus sombre de la salle
-des Pas-Perdus, loin du bec du gaz central, dont la lueur dansante lui
-picotait les paupières. Près d'elle Gillioury pareillement somnolait, en
-fumant, par bouffées irrégulières, sa vingtième pipe pour le moins. Le
-train apportait peu de monde, des gens à moitié endormis aussi, qui
-s'écoulaient sans tapage, si bien que la vieille et le mathurin n'en
-furent pas réveillés tout d'abord.
-
-Le gas s'aperçut de cette chance, et, d'une voix basse, dit à la Glu,
-que sa présence avait interloquée:
-
---Chut! mon ancienne et Gillioury sont là-bas. S'ils nous voient, c'est
-du pétard. Elle est sens dessus dessous. Faut tout de même que je te
-parle. Sors, sans faire semblant de rien. Je te joins dehors.
-
-La Glu, sans se troubler maintenant, répondit:
-
---Donne-moi les clefs.
-
-En même temps, elle rabaissait vivement sa voilette jusqu'à son menton,
-relevait le grand col rabattu de son ulster, disait à Mariette:
-
---Cours vite choisir une bonne voiture. Fort pourboire! Nous allons tout
-droit à la maison.
-
-Puis, tapant nerveusement du pied, elle répéta au gas:
-
---Donne-moi les clefs.
-
---Non-dà, répliqua-t-il. Je pars avec toi.
-
-Il entendit alors le pas boiteux de Gillioury, levé enfin, mais non
-accompagné par la vieille. Il se retourna, alla au devant du matelot,
-lui masqua la Glu qui filait au bras de Mariette, au milieu d'un groupe
-de sortants.
-
---Eh bien! mon vieux Bout-dehors, lui dit-il d'un ton amical, toujours
-rien! J'y renonce, va. Nous coucherons à l'auberge.
-
-Quoique surpris de ce changement, Gillioury s'y laissa prendre. Il était
-si las, lui! Il comprenait bien que le gas en eût assez. Joyeux, il
-ouvrait déjà la bouche pour appeler Marie-des-Anges.
-
---Non, non, fit le gas en lui mettant la main sur les lèvres.
-
-Puis, avec une hypocrite pitié, il ajouta:
-
---Ne la réveille pas encore, puisqu'elle se repose, la pauvre ancienne!
-Je vais voir à trouver par là une bonne chambre pour qu'elle y continue
-son somme. Espère-moi un peu. Je reviens tout de suite. Laisse-la dormir
-en attendant.
-
-Il sortit, mais si vite que, cette fois, le mathurin eut un soupçon. Au
-lieu de retourner vers Marie-des-Anges, il fit un crochet vers la porte
-et arriva juste à temps pour voir le gas qui voulait escalader de force
-une voiture où se trouvaient déjà deux femmes.
-
---Je ne veux pas que tu viennes maintenant, disait la Glu. Je ne veux
-pas. Je ne veux pas. Tu viendras demain. Donne-moi les clefs.
-
---Non, non, ripostait Marie-Pierre. Tout de suite. Je veux te parler.
-Rapport au vieux, tu sais. Faut m'entendre. Filons! Mon ancienne va se
-réveiller.
-
---Ah! le salop! cria Gillioury, comprenant tout.
-
-A ce cri, Marie-des-Anges accourut, effarée. Mais, avant qu'elle eût pu
-se rendre compte de ce qui se passait, avant que Gillioury eût
-dégringolé les six marches du perron, le gas avait sauté sur le siège de
-la voiture, à côté du cocher stupéfait (un qu'il connaissait
-d'ailleurs), lui avait arraché des mains les guides et le fouet, et
-avait enlevé les deux bidets ventre à terre, en disant:
-
---Bouge point, Joseph Larmuse, ou je te fous en bas.
-
-La vieille essaya de prendre son élan pour les suivre, et Gillioury de
-même, malgré sa quille en retard. Mais, au bout de vingt pas, ils
-s'arrêtèrent, sentant bien que c'était inutile. La voiture détalait par
-la rue déserte, à se casser les roues au heurt des pavés, poussée à fond
-de train par le gas qui tapait à tour de bras sur les bêtes. A peine
-entendait-on encore, au loin, le fracas de la caisse secouée, les cris
-peureux des deux femmes, les hue! hue! frénétiques de Marie-Pierre.
-
---Harné! fit Gillioury essoufflé, le vilain petit bougre! Qu'est-ce que
-vous en dites, la mère?
-
---Je dis qu'il ne perdra pas pour attendre, répondit la vieille d'une
-voix tranquille.
-
-Et, sombre, farouche, domptant sa fatigue, ruminant sa colère, les yeux
-secs, le buste redressé, elle se remit en marche d'un pas résolu, en
-ajoutant:
-
---Allons, Gillioury, du coeur aux jambes, mon vieux! Faut maintenant le
-relancer au gîte. C'est encore quatre lieues à refaire.
-
-Gillioury débourra sa pipe, se fit une chique avec le culot, et répliqua
-simplement:
-
---Allons-y.
-
-
-
-
-XXIV
-
-
-D'abord la Glu avait été furieuse de trouver Marie-Pierre si peu docile,
-si obstiné à partir avec elle malgré elle. En le voyant ensuite
-escalader le siège, brûler le pavé, effarer les chevaux de coups de
-fouet, elle avait pris peur.
-
-Il emballait les bêtes, s'emballait lui-même. La voiture penchait,
-sursautait, flongeait, comme une barque sur une mer houleuse. C'était un
-ahurissement d'ouïr le tintamarre que sonnaient les ferrailles de la
-guimbarde disloquée, les vieilles roues aux jantes disjointes, au moyeu
-mal graissé de cambouis rance, le coffre au couvercle débouclé, les
-ressorts grinçants, les courroies envolées et claquant sur le cuir
-ballonné de la capote, et tout cela parmi les glapissements aigus,
-enragés du gas, et le houhou du vent engouffré dans le cabriolet, et le
-tonnerre quadrupédant de la galopade.
-
-Serrée contre Mariette, le coeur manquant à chaque foulée des chevaux
-qui emportait la voiture ainsi que dans une descente de balançoire, les
-yeux clos de terreur, la Glu poussait des cris. Mariette, épouvantée
-aussi, et plus encore en sentant sa maîtresse perdre la tête, faisait
-chorus. A tout moment, les deux femmes se croyaient près d'être
-écrabouillées, au milieu d'un grand vacarme final, contre ce mur de
-ténèbres où les chevaux donnaient éperdument du front, bondissant,
-fantastiques, avec leurs maigres crinières qui flamméchaient dans la
-lueur tremblotante de la lanterne.
-
-Mais, le premier effroi passé, la Glu se délecta de cette course
-diabolique. En même temps, elle admirait le gas, saoul de vitesse, fou
-de colère, incliné sur l'attelage, soufflant sa volonté aux bêtes,
-fouaillant, jurant, ululant, ses longs cheveux en ligne horizontale
-derrière lui, le corps tout entier soulevé par l'élan intérieur,
-superbe, féroce, la veste enflée, flottante, boutons sautés, et le fouet
-brandi au bout du poing, pareil à un hussard qui charge et qui sabre.
-
---Regarde-le donc! s'écria la Glu à l'oreille de Mariette. Crois-tu
-qu'il est beau comme ça, l'animal!
-
---Oui, madame, mais il va nous faire casser la tête.
-
---Ah! poltronne! Moi je m'amuse tout plein, maintenant. Non, regarde-le!
-regarde-le! A-t-il du sang, hein!
-
-Et, se dressant, elle faisait hop! hop! Puis une secousse la rasseyait
-violemment, et elle riait alors des peurs de Mariette, et répétait:
-
---Est-ce drôle, tout de même, d'être enlevée, comme dans les romans!
-
-Cependant les chevaux commençaient à ronfler, l'haleine courte. Leur
-poil, écumant sous les harnais, fumait en brume si épaisse que la
-lanterne en était obscurcie. Leur train ralenti, en vain ranimé par les
-coups de fouet, ne tirait plus la voiture qu'en saccades avec des cahots
-de côté. Plusieurs fois déjà, Joseph Larmuse, un peu rassuré à présent
-sur son propre sort, avait dit:
-
---Laisse-les souffler, eh! Marie-Pierre! tu vas me les crever. Ils nous
-planteront là. Ils n'en peuvent mais. Voyons, voyons, faut être
-raisonnable, après tout.
-
---Le gas répondait toujours, en redoublant la dégelée:
-
---Harné! La mère aux chevaux n'est pas morte. Hue! hue!
-
-Enfin, l'une des bêtes manqua du pied, faillit s'abattre, prit le trot
-en bahutant sur ses jambes raides. L'autre suivit, battit le traquenard.
-La flèche de l'attelage zigzaguait. Il fallait décidément modérer
-l'allure. On était, d'ailleurs, diablement loin de Saint-Nazaire, plus
-d'à moitié chemin, tranquille contre toute poursuite. Alors Marie-Pierre
-rendit les guides à Joseph Larmuse, se retourna, enjamba le siège, sauta
-dans la voiture.
-
---Petit fou, va! fit la Glu en l'embrassant.
-
-Il était accroupi devant elle, n'osant s'asseoir sur la banquette
-unique, étroite, où il n'y avait pas de place entre les deux femmes. Il
-ne savait non plus que dire, encore étourdi de sa course, puis
-soudainement grisé par ce baiser inattendu. Il s'attendait, en effet, à
-des reproches, après sa désobéissance et son acte d'autorité qui avaient
-si fort coléré l'autre tout à l'heure. En outre, même sous le baume de
-ce baiser, il sentait toujours la cuisson de sa jalousie à l'idée du
-vieux. Il voulait parler de cela, d'abord. Les paroles ne lui venaient
-pas pour s'exprimer. Il demeurait là, stupide, sournois, à la fois
-abasourdi, ravi, rageur.
-
---Eh bien! reprit la Glu, c'est tout ce que tu as à me dire?
-
-Elle se pencha de nouveau vers lui, câline, lui prit la tête à deux
-mains, lui appuya longuement ses lèvres sur le front, à la racine des
-cheveux, près de l'oreille. Il fleurait bon le grand air, la pommade
-évaporée, la sueur, le mâle. Il frissonna sous la caresse, ferma les
-yeux, pâma.
-
---Alors, tu ne veux pas me parler? reprit-elle en se redressant, le
-geste sec, le verbe fâché.
-
---Si, si, répondit-il. Je le veux! Je voulais te dire tantôt quelque
-chose. Mais je ne peux pas, à c't'heure, je ne peux pas.
-
-Il respira bruyamment, la contempla, murmura d'une voix haletante:
-
---Embrasse-moi encore, dis!
-
---Non! fit-elle, tu avais quelque chose sur le coeur. Il faut que tu
-t'expliques avant tout. Qu'est-ce que tu bougonnais là-bas, à
-Saint-Nazaire? Rapport au vieux, rapport au vieux! Qu'est-ce que ça
-signifie, ça?
-
-Il baissait le nez, penaud. Il soupira de rechef, plus suppliant:
-
---Embrasse-moi encore, dis!
-
---Tu vois, je suis gentille! répondit-elle en lui reprenant la tête et
-le baisant doucement sur les yeux.
-
---Oh! oui, oui, fit-il. Oh! j'avais la berlue, pour sûr. J'étais fou,
-que je te dis. Ce n'est pas vrai, il ne te sentait pas. J'étais fou, va.
-Pardon, pardon!
-
-Il dilatait ses narines, humait l'odeur légère qui s'exhalait des
-dentelles, du corsage entrebâillé, de la peau tiède, du linge secret.
-
---Tiens, assieds-toi là, à ma place, dit-elle. Je me mettrai sur tes
-genoux.
-
-Il la serra fortement contre sa poitrine, lui mouilla la joue de ses
-grosses lèvres humides, ouvrit la bouche comme pour mordre à même la
-chair.
-
---Tu me fais mal, s'écria-t-elle en se dégageant un peu. Non, il faut
-être sage. Je suis ton petit enfant, et tu me berces, voilà tout.
-
-Et, comme il bégayait des «je t'aime, je t'aime», elle ajouta
-mutinement:
-
---Je ne veux pas même que tu parles. Tais-toi. Tu es venu à pied, ce
-matin, du Croisic?
-
---Oui.
-
---Eh bien! tu dois être fatigué. Repose-toi.
-
---Harné! non, fit-il en raidissant les muscles de ses bras, harné! non,
-je ne suis pas fatigué.
-
---Chut! Faisons dodo.
-
-Elle s'alanguit, roula sa tête sur l'épaule du gas, feignit de
-s'assoupir. Elle le sentait détendre peu à peu son étreinte, se ramoyer
-pour l'envelopper plus mollement. En même temps, elle percevait, parmi
-les secousses maintenant régulières de la voiture, les tressaillements
-involontaires de son corps enfiévré, les souffles gonflés de sa poitrine
-où il retenait sa chaude haleine, les soubresauts de ses nerfs en
-révolte, les brèves vibrations de désir qui lui poussaient soudain le
-sang à fleur d'épiderme, quand elle s'appuyait nonchalamment, se
-rassemblait toute contre lui, s'y pelotonnait en chatte. Elle eût voulu
-rester ainsi longtemps, longtemps, à se couler en lui sans qu'il pût la
-prendre, à s'abandonner sans se donner. Elle eût aimé le fondre fibre à
-fibre, à petit feu, à flammes couvantes, l'anéantir jusqu'à
-l'évanouissement dans cette inutile et fallacieuse dépense de tout son
-être, le faire mourir une lente mort de volupté mystérieuse, incomplète,
-chimérique, inassouvie. Elle avait comme conscience d'être un vivant
-instrument de torture, savourant les affres du supplicié en extase.
-
-Quand on descendit de voiture, à la maison de la baie des Bonnes-Femmes,
-Marie-Pierre avait les mains tremblantes, la bouche sèche, et claquait
-des dents. Ses jambes, ankylosées, se déployèrent avec peine, plus
-lourdes que du plomb, et cependant molles, comme mortes. Un
-fourmillement confus et douloureux lui chauffait les reins. Il monta
-l'escalier d'un pas traînant, d'un allure à la fois raide et indécise.
-Il regardait fixement, hébété, en somnambule.
-
---Ah! Madame, ne put s'empêcher de dire Mariette, avec un clignement
-d'oeil équivoque, ah! ce n'est pas bien.
-
---Quoi donc!
-
---Non vrai, c'est de la besogne inutile.
-
---Mais quoi?
-
---Dame! Vous détraquez ce pauvre garçon-là comme s'il avait cent mille
-francs de rente. A quoi bon, franchement?
-
-La Glu sourit silencieusement, se passa la langue à la commissure des
-lèvres, fit ses petits yeux, et répondit:
-
---Peuh! histoire de ne pas en perdre l'habitude. Et puis ça m'amuse.
-
-
-
-
-XXV
-
-
-Dans la campagne déserte, on n'entendait que le ronronnant ressac de la
-mer prochaine et le crépitement du sel, mouillé de rosée, qui dévalait à
-la pente des cônes, grain par grain. La route s'allongeait, solitaire,
-paraissant plus longue et plus solitaire encore dans la blafarde
-perspective que la lune oblique donnait aux choses. Marie-des-Anges et
-Gillioury tiraient le pied, harassés, muets, regrettant la nuit noire où
-ils avaient cheminé jusqu'à présent, et qui s'accordait mieux à leurs
-pensées sombres. Sous la blanche lumière, maintenant étalée, il leur
-semblait qu'on n'en finissait plus d'arriver, et que, de là-haut,
-quelqu'un les regardait, curieux. Trois coups tintèrent mélancoliquement
-au clocher du bourg de Batz. Un coq chanta.
-
---Ah! dit la vieille, qu'est-ce qu'il fait à c't'heure, mon triste gas?
-Il fait comme son saint patron saint Pierre: il renie son salut. Mais il
-n'entendra pas le chant du coq et ne se repentira pas, le possédé!
-Pourquoi donc que le bon Dieu ne lui dit rien, à mon pau' p'tit gas?
-
-Dévotement, elle se signa, et murmura sur un ton de litanie dolente:
-
---Saint Pierre, patron des pêcheurs, priez pour lui! Sainte Vierge, dont
-il porte le nom, priez pour lui! Saints Anges, mes fins parrains, priez
-pour lui!
-
---Amen! répondit le matelot. Mais sans vouloir vous fâcher, la mère,
-m'est avis que les saints, les anges et le bon Dieu nous laissent
-joliment en panne depuis quelque temps. Harné! Si j'avais trente ans de
-moins, et mes deux pattes égales, ce n'est pas avec des chapelets
-d'oremus que je ramènerais votre gas au mouillage; c'est avec un
-chapelet de corde à noeuds. Et je crois que ça lui vaudrait mieux que
-des prières! Voulez-vous que je vous dise? Eh bien! Je vous ai suivie,
-je vous suivrai toujours, parce que je ne suis pas de ceux qui vont à la
-soute quand les amis vont à l'abordage; mais, entre nous, vous savez,
-j'ai idée que nous ne lui ferons pas encore déraper l'ancre c'te
-fois-ci. Nous sommes trop vieux pour haler sur ce câble-là. J'ai pas
-confiance.
-
---C'est bien pour ça qu'il faut la demander au bon Dieu, répondit-elle.
-
-Et, se signant à nouveau, puis joignant les mains, les yeux pleins de
-larmes et levés au ciel, avec une conviction profonde qui força
-Gillioury de marmonner à l'unisson, en sourdine, elle répéta:
-
---Saint Pierre, patron des pêcheurs, priez pour lui! Sainte Vierge, dont
-il porte le nom, priez pour lui! Saints Anges, mes fins parrains, priez
-pour lui!
-
-Le clapotis des lames grandissait. On arrivait à la baie des
-Bonnes-Femmes. Encore une petite montée au tournant de la dernière dune,
-et la maison maudite apparut.
-
-Comme chaque fois que Marie-des-Anges l'avait vue depuis qu'elle y
-venait en vain chercher son gas, la maison maudite dormait, fenêtre
-closes, entourée de son petit jardinet sans fleurs, tout en gazon
-malingre. On eût dit un tombeau échoué près des vagues, qui lui
-chantaient un éternel _De Profundis_. Cette impression, plus que jamais,
-serra le coeur de la misérable mère. Elle s'imaginait que ce tombeau
-était celui du pauvre enfant, enseveli dans son crime, cousu dans les
-draps de la mauvaise femme ainsi que dans un linceul. C'est là qu'il
-gisait, aussi perdu pour son ancienne que les autres qui gisaient là-bas
-au champ d'avoine, ou roulaient avec les flux et les reflux des marées.
-C'est là qu'il était enterré plus profond qu'eux encore, sous sa
-damnation plus pesante que le tuf, plus amère que les flots. C'est là
-qu'il pourrissait au fond de son péché mortel, plus à plaindre, plus
-irrémissiblement à plaindre, que les malheureux péris à la mé. Car eux,
-du moins, couchés en terre sainte, ou précipités à l'océan, ils étaient
-partis, avec la conscience en repos, viatiqués d'une bénédiction finale,
-ayant demandé le pardon de leurs fautes, et l'âme ouverte aux célestes
-espoirs. Heureux ceux-là, et vraiment enviables! Tandis que lui,
-l'infortuné, il fermerait la bouche en remâchant ses hontes, à savourer
-son vomissement, l'esprit tout à son immonde rêve d'enfer,
-diaboliquement entêté à sa malice, sans bonne pensée, sans recours à la
-miséricorde divine, sans prières, sans rien, comme un chien, dans ce
-tombeau d'ignominie où l'éternel _De Profundis_ des vagues
-n'accompagnerait que ses derniers râles de luxure.
-
---V'là la cambuse aux saletés, dit Gillioury. Qu'est-ce que nous
-faisons, la mère? Faut-il héler le gas?
-
---Non, répondit-elle. Il nous laisserait encore nous époumonner pour les
-beaux yeux de la lune. Il rirait de nous, avec sa gueuse.
-
---Alors, quoi? Nous montons la garde seulement?
-
---Oui, jusqu'à ce qu'on sorte.
-
---Ça sera peut-être long.
-
---Tant pis!
-
-Elle s'assit sur le sable, demeura immobile, comme si elle voulait y
-prendre racine. Les mains aux chevilles, le menton aux genoux, elle
-regardait fixement la porte, par dessus le petit mur de l'enclos,
-attendait, cherchait une trace de vie sur la morne façade noyée de
-ténèbres, écoutait dans le fracas monotone des vagues le silence de la
-maison.
-
-Gillioury alluma une pipe, et fit le tour du jardin pour aller inspecter
-les aîtres du côté de la mer, là où il avait vu la femme au balcon,
-l'autre matin. Ici la lune plaquait de biais sa blême clarté, ajoutait à
-l'aspect morne et silencieux. Instinctivement, le vieux matelot se mit à
-marcher sur la pointe des pieds, traînant avec précaution sa jambe en
-retard, et il assourdit le _pouh_ sonore dans lequel il lançait ses
-bouffées de fumée. Lui aussi, d'ailleurs, comme Marie-des-Anges, il
-regardait, mais non fixement. Il reluquait, furetait de l'oeil, de son
-petit oeil jaune à la prunelle dansante. Tout en s'approchant pas à pas
-de la muraille, sur laquelle l'ombre du balcon pendait en une grande
-tache noire, il insinuait son regard entre les lames des persiennes,
-s'inclinait pour être juste dessous en droite ligne. Il avait son idée,
-le mathurin! Et bonne idée; car, soudain, il fit le geste de quelqu'un
-qui a trouvé ce qu'il cherchait, retint un cri de satisfaction, et
-revint de son plus vite vers Marie-des-Anges, qu'il releva en lui
-murmurant tout bas:
-
---Venez avec moi, la mère! vous allez voir la chose. Ils sont là. Nous
-les tenons. Je mitonne un plan, je ne vous dis que ça.
-
---Comment? Qu'est-ce que tu veux faire?
-
---Chut! Motus dans l'entrepont. Affalez votre palan d'amures. Venez, que
-je vous dis.
-
-Il l'emmena par la main, en continuant à lui faire signe de se taire, et
-la forçant à marcher sans qu'on entendît presque crier le sable. Quand
-ils furent sous le balcon, il lui montra du doigt les fentes des
-persiennes, et ajouta de plus en en plus bas:
-
---Vous ne voyez pas? Penchez-vous donc! Mettez-vous au point. Là, là,
-comme un petit fil d'or au fond du noir. C'est de la lumière, harné! ça
-se distingue bien, à côté du blanc de la lune. Voyez-vous, à c't'heure?
-
---Oui. Et puis?
-
---Et puis? Ils sont réveillés, parbleu! Et je vais les obliger à nous
-entendre, foi de Bout-dehors. Comment? Chut! Motus dans l'entrepont.
-Rasez-vous là, contre le mur, dans l'ombre. Attendez-moi. Grouillez
-point.
-
-Il s'éloigna, descendit vers la plage en rapporta une double poignée de
-gravier et trois ou quatre gros galets qu'il posa doucement par terre.
-
---Acoquillez-vous un peu, la mère, reprit-il, que je puisse me
-rencoigner auprès de vous. Et maintenant, attention!
-
-Il prit un de ses galets, recula de quelques enjambées, lança la pierre
-en plein milieu de la persienne, et revint preste s'accroupir contre
-Marie-des-Anges. Ils ouïrent distinctement qu'on remuait dans la maison.
-
---C'est pas fini, va, grommela-t-il.
-
-Et il recommença, jetant un galet plus gros cette fois, un troisième
-plus gros encore, tous deux coup sur coup, si bien qu'on eût dit une
-paire de solides poings qui heurtaient au contrevent.
-
-A peine avait-il eu le temps de se refourrer dans sa cachette d'ombre,
-que l'espagnolette de la fenêtre grinça, puis celle de la persienne, qui
-s'ouvrit toute grande.
-
---Qui est là? cria la voix du gas, rude et colère.
-
---Grouillez toujours point, dit le matelot à l'oreille de
-Marie-des-Anges.
-
-Puis il répondit tout haut, sur un ton plaintif:
-
---C'est moi, du gas, c'est moi, ton vieux Gillioury.
-
---Où es-tu donc? Je ne te vois pas.
-
---Je suis sous le balcon, mon fin Marie-Pierre, tout las, tout rendu,
-lové comme un bitors au rancart. Je suis revenu à pied. J'ai fait
-chappe-chute dans les salines. Ah! Dieu de Dieu! j'ai-t'y du mal! Je
-dois avoir ma bonne quille cassée. Faut que tu m'aides, mon p'tit gas!
-Faut descendre me porter secours.
-
---Et pourquoi que t'as pas été au Croisic, donc?
-
---C'était plus près de venir ici. Je m'étais comme perdu dans les
-salines. J'avais bu un coup de trop, vois-tu, pour tout dire.
-
---Et la mère n'est pas avec toi, au moins?
-
---Elle est retournée en voiture, elle. Moi j'étais resté derrière à
-boler avec des amis. Ah! Dieu de Dieu de bon Dieu, j'ai-t'y du mal!
-Descends un peu, dis, mon doux Marie-Pierre! Descends! Tu ne vas pas
-m'abandonner là crever comme une bête, hein? Ton vieux Gillioury, ton
-vieux frère-la-côte! Descends un peu, dis!
-
---Ah! ça, il nous assomme, à la fin cet ivrogne! interrompit l'aigre
-voix de la Glu. Viens donc te coucher, ma cocotte.
-
-Gillioury se traîna hors de sa cachette, à quatre pattes, et regarda le
-gas en continuant ses lamentations. Marie-Pierre, qui allait refermer
-les volets, s'arrêta, ému, se retourna vers le fond de la chambre:
-
---Si tu le voyais, dit-il doucement. Le pauvre vieux! Il fait de la
-peine, va.
-
-Impatientée, la Glu sauta du lit et accourut en chemise au balcon.
-Marie-des-Anges, toujours à croppetons dans l'ombre, entendit les pieds
-nus de la femme trottiner sur le parquet, presque au-dessus de sa tête,
-et une envie folle la prit, de bondir à même la muraille, de grimper
-là-haut, n'importe comment, par un miracle que ferait Dieu, et
-d'étrangler la sorcière.
-
---Eh bien! quoi? dit la Glu. Qu'est-ce qu'il y a? Tu vois bien qu'il est
-saoul comme un âne, et puis voilà tout.
-
-Gillioury gémissait plus fort, la suppliait, elle maintenant, lui
-baragouinait des mots aimables pour l'attendrir.
-
---Tais-toi, vieux pochard, cria-t-elle. Crève si tu veux! Et toi, mon
-petit, va te coucher, et plus vite que ça. Ferme la fenêtre.
-
-Le gas répondit rien, et tira docilement la persienne.
-
-Alors, comprenant que la ruse de Gillioury n'aboutirait point, exaspérée
-d'ailleurs de son long silence, outrée du mauvais coeur de cette païenne
-qui ne faisait faire que le mal à son enfant, Marie-des-Anges sortit à
-son tour de la cachette, et apparut en pleine lumière, muette de rage,
-mais les deux poings tendus vers le couple.
-
---Allons bon! voilà l'autre maintenant, fit la Glu. Il ne manquait plus
-que ça. Nous aurons la comédie complète. Tu nous embêtes, la vieille!
-Es-tu contente?
-
-Elle était revenue sur le balcon, se pencha en avant, et fit un pied de
-nez à Marie-des-Anges.
-
---Ah! vilain bougre, cria Gillioury relevé, tu la laisses insulter ton
-ancienne? Mateluche, va! Crabe de marais! Coeur de morgate!
-
---T'es donc pas mon fils, Marie-Pierre! Elle t'a donc mangé l'âme?
-clamait la vieille.
-
-Le gas, immobile, se taisait. La Glu se retourna vers lui, et, pour
-narguer la mère, le prit par le cou et le baisa longuement sur les
-lèvres. Puis elle lui dit:
-
---N'est-ce pas, ma petite cocotte, qu'elle t'embête, la vieille?
-
-Elle lui chatouillait doucement la nuque, le regardait en même temps
-dans le blanc des yeux, caressante, impérieuse. Il respira violemment,
-se passa la main sur la figure, et dit d'une voix sombre:
-
---Ah! allez-vous en, ma mère, allez-vous en! Vous voyez bien que je
-prends du bon temps et que je suis ben aise.
-
-Marie-des-Anges se baissa, ramassa la poignée de gravier, la lança
-furieusement vers le couple, enlacé encore. La Glu n'eut pas le temps de
-se garer contre la poitrine du gas, et, avec un cri d'effroi et de
-douleur, reçut le paquet cinglant en pleine face.
-
-La tête perdue, voyant rouge, Marie-Pierre saisit un pot de fleurs sur
-le balcon, le brandit en hurlant vers sa mère:
-
---Ah! va-t'en, va-t'en, à la fin! Tu lui as fait mal! Va-t'en, que je te
-dis. Va-t'en donc! Va-t'en, ou je cogne.
-
---Ne fais pas ça, Marie-Pierre! sanglotait la vieille. Ça te porterait
-malheur, mon gas. Ne fais pas ça. J'aime mieux céder.
-
---Aïe donc! jette-lui, disait la Glu. Jette-lui, je le veux.
-
-Il ferma les yeux et jeta.
-
-La vieille ne fut point touchée, mais tomba néanmoins par terre, de
-saisissement, en poussant un grand cri.
-
-La Glu éclata de rire.
-
---Ris donc, disait-elle au gas, ris donc! Tu vois bien qu'elle est
-saoule aussi.
-
-Et le gas se mit à rire, stupidement, tandis que sa mère, relevée et
-suivie par Gillioury, se sauvait effarée, au hasard, droit devant elle,
-sans oser retourner la tête, épouvantée d'avoir vu son enfant lever la
-main sur elle et commettre un sacrilège.
-
-
-
-
-XXVI
-
-
-Il en fallait prendre, du bon temps, pour étouffer le remords d'avoir
-fait une chose pareille! Il fallait s'y ruer, à la joie, pour se trouver
-encore ben aise avec un tel poids sur la conscience! Et le gas n'y
-faillit point, oubliant tout dans les bras de la mauvaise conseillère,
-qui lui paya le prix de son crime en caresses nouvelles, et sans
-marchander, à la bonne mesure, enfiévrée elle-même et débordante de
-baisers, comme si elle l'aimait davantage depuis l'abominable action.
-Davantage et plus précipitamment. On eût dit qu'elle ne voulait pas lui
-laisser le loisir de reprendre haleine ni conscience. Mais, pareille à
-ces vagues de fond qui vous roulent et vous étourdissent quand le paquet
-de mer vous a déjà culbuté, elle l'essoufflait et l'échinait sans trêve.
-Tant et si bien, qu'au matin, il se trouva rendu, plus encore que
-l'autre jour, brisé de corps et d'âme, les nerfs tordus, les moelles
-brûlées, et qu'il tomba soudain de male fatigue, assommé dans un somme
-épais.
-
-La Glu se leva, alla se tremper et surtout se retremper au froid
-regaillardissant de son _tub_, et commença une toilette savante. Elle
-coiffait ses cheveux dépeignés, s'avivait la bouche de pâte au raisin,
-les sourcils et les cils de crayon noir, les joues d'un soupçon de
-rouge, velouté ensuite sous un duvet de poudre de riz. Elle se parait,
-se pomponnait, faisant bouffer les noeuds et les agréments de sa longue
-robe de chambre en satin lilas clair coupé d'entre-deux en dentelle.
-C'était celle qui lui adoucissait le mieux les traits, lorsqu'une nuit
-blanche les lui avait par trop tirés et durcis. Or, aujourd'hui,
-quoiqu'elle eût pris soin de se ménager, comme d'habitude, et de faire
-rouler son convive sous la table sans boire elle-même que du bout des
-lèvres, elle s'était vue un peu blême, blette, blêche, avec des frissons
-de rides sur sa peau séchée, des marbrures malsaines au teint, et les
-yeux au fond de la tête.
-
---Diable! avait-elle pensé, Mariette a raison. J'ai fait là de la
-besogne inutile et même dangereuse. Cela ne rapporte rien et coûte, au
-contraire. Tu te dépenses, ma biche! Arrêtons les frais. En voilà assez,
-du petit gas.
-
-Et aussitôt, pour réparer cette sottise qu'elle se reprochait
-décidément, elle s'était mise sous les armes, en toilette de combat,
-bichonnée, maquillée, prête à entreprendre le vieux comte qui allait
-sans doute venir.
-
-Il avait, en effet, reçu la petite lettre provocante le matin même, au
-moment du premier déjeuner, comme il proposait à Adelphe une partie de
-chasse aux mouettes. Il était, lui, déjà équipé, campé dans ses hautes
-guêtres de toile à voiles, à l'épreuve des ajoncs, son fusil entre ses
-jambes, la mine joyeuse sous sa casquette ronde, à côtes de velours. Il
-gourmandait le jeune homme, qui mangeait au lit, refusait de partir,
-voulait paresser comme à Paris.
-
---Allons, viens donc, grand dormeur! Ça te réveillera. Ça te fera du
-bien.
-
---Mais non, ça ne m'amuse pas du tout, je t'assure.
-
---Eh! tu n'es pas ici pour t'amuser!
-
---Je le sais fichtre bien.
-
---Eh bien! alors?
-
-Tout cela gaiement de la part du comte, qui prenait en riant la mauvaise
-humeur d'Adelphe. Brusquement, à la lecture de la lettre, il devint
-soucieux lui-même, cessa de presser l'autre, sembla discuter quelque
-chose dans son for intérieur, se tut, se troubla sous le regard curieux
-de son petit-fils, finit par conclure:
-
---Ma foi! tant pis pour toi, fainéant. Tu ne respireras pas le bon air.
-Je te laisse. J'y vais tout seul.
-
-Et de sortir vivement, comme s'il ne tenait plus à être accompagné.
-
-Adelphe, que les sous-entendus malicieux du chevalier, puis la rencontre
-et les questions bizarres du gas, avaient déjà excité la veille, flaira
-un imbroglio là-dessous. Cette lettre, ce départ, c'était louche! Quelle
-diablesse de vie menait donc son grand-père? Eh! eh! S'il pouvait le
-pincer au demi-cercle d'une escapade amoureuse, ce serait vraiment
-drôle! Et quelle force pour l'envoyer plus tard promener avec sa morale,
-pour le tenir, pour, au besoin, le faire chanter! Eh! Eh! cela valait la
-peine de renoncer à la chère flème du matin.
-
-Il courut chez d'Amblezeuille, lui conta la chose, sans aigreur, en
-plaisantant, et lui tira les vers du nez. Si le chevalier l'avait vu
-revêche, méchant, comme hier, nul doute qu'il se fût tenu sur son quant
-à soi. Mais l'affaire était présentée en forme de bourde, sur un air bon
-garçon, histoire de rire un brin! Il s'agissait de taquiner le comte,
-pas plus! De cela, d'Amblezeuille en était, sarpejeu!
-
---Et même, ajouta-t-il, si tu veux m'en croire, nous aurons la comédie
-complète, tout le monde en scène! C'est ça qui le turlupinera, ce
-coureur de guilledou!
-
---Que voulez-vous dire? Tout le monde en scène?
-
---Le docteur, parbleu! et l'abbé. Nous irons le débucher tous ensemble.
-
---Mais l'abbé ne consentira pas?
-
---Nous ne lui expliquerons pas ce qui en est. Nous l'emmènerons censé
-déjeuner quelque part, où le comte nous aurait donné rendez-vous. Ah! je
-suis curieux de voir comment il s'en tirera, l'abbé, pour lui donner
-encore raison, comme il fait toujours. Et la mine penaude de Kernan!
-Sarpejeu! quelle bonne farce!
-
-On alla chez le docteur. Il était absent, appelé chez un malade, assez
-loin dans la campagne. Il ne rentrerait pas avant midi.
-
---Tant pis! il ne sera pas de la petite fête. On la lui racontera au
-retour.
-
-Quant à l'abbé, il fallut attendre qu'il eût dit sa messe.
-
---Tant mieux! cela nous fera partir plus tard. Nous ne risquerons pas de
-rattraper le comte en route. Parce que, tu comprends, nous allons en
-voiture, nous. C'est encore loin, la baie des Bonnes-Femmes.
-
---Est-ce que vous connaissez la maison où il va?
-
---Il n'y a que celle-là sur la plage. Nous arrivons, nous frappons, nous
-faisons le charivari à cette donzelle qui m'a si joliment daubé l'autre
-jour. Ah! quelle bonne farce! quelle bonne farce!
-
-Environ une heure après le départ du comte, Adelphe, d'Amblezeuille et
-le curé montaient dans le landau, ravis tous les trois: Adelphe, de la
-leçon qu'il allait infliger à son grand-père; d'Amblezeuille, du tour
-_si régence_ qu'il avait machiné; et l'abbé Calvaigne, du bon déjeuner
-de chasse auquel il se préparait déjà en humant l'air frais, frottant
-son estomac creux, pourléchant ses grasses badigoinces.
-
-Le comte, lui, une fois hors de Guérande, avait eu d'abord un moment
-d'hésitation. Non, c'était de la folie, de retourner auprès de cette
-femme! De la vraie folie! Il fallait s'en tenir à cette nuit unique, si
-dangereuse à recommencer. Des échappées de débauche, oui, très bien!
-Mais une habitude, diantre! Une liaison peut-être! Qui sait? Mais les
-souvenirs de cette nuit, combien capiteux, combien tentants! Bah! est-ce
-qu'on s'acoquine définitivement, pour une rechute, une simple rechute!
-Sapristi! Il n'était pas encore si débile, si lâche de volonté! Pas au
-point de s'amouracher sérieusement, après une heure, une pauvre petite
-heure de revenez-y! Allons donc! Alors, il aurait peur de cette
-créature? Eh! non! Eh! non! Et puis, la politesse, en somme, a ses
-devoirs aussi. La lettre était aimable. N'y pas répondre par le bonjour
-qu'elle demandait, ce serait d'un rustre, d'un butor. Il ne pouvait pas
-ne pas rendre cette visite. Il le devait au moins à son renom de bon
-gentilhomme.
-
-Ainsi paralogisant contre lui-même, en faveur de sa faiblesse, le comte
-allongeait le pas par les sentiers, coupait au court, et de temps en
-temps relisait la lettre, qu'il savait par coeur. Une carriole de paysan
-passa, au débouché d'un sentier dans un carrefour.
-
---Tu vas au Croisic?
-
---Oui, m'sieu le comte.
-
---Attends un peu.
-
-Et, donnant vingt sous à l'homme, il monta dans la carriole, pour faire
-la moitié du chemin plus rapidement.
-
-Quand il arriva devant la maison de la baie des Bonnes-Femmes, son pouls
-battait la charge. Il retira sa casquette de velours pour s'éponger le
-front, qu'il avait ruisselant.
-
---C'est d'avoir marché trop vite depuis le Croisic, pensa-t-il.
-
-C'était d'émotion aussi, de fièvre. Il s'en aperçut bien quand il se
-trouva dans le parloir d'en bas, balbutiant, rouge, le regard trouble,
-en face de la Glu qui lui tendait la main d'une façon câline et qui lui
-parut plus attrayante, plus désirable que jamais, avec son élégante
-maigreur drapée de falbalas onduleux, son sourire énigmatique, ses yeux
-un peu battus, sa voix aux inflexions doucement rauques comme celles des
-tourterelles sauvages, et son odeur à la fois chaude et fraîche, sentant
-les cosmétiques et les ablutions, l'oreiller quitté à peine, le linge
-renouvelé, la chair soudain fouettée d'eau claire après avoir mijoté au
-creux du lit.
-
-Malgré cet appareil de coquetterie voulue, et sous la caresse
-prometteuse de son abord, la Glu était cependant réservée. Rien d'une
-fille! On eût dit une vraie femme du monde. Le comte en fut encore plus
-embarrassé et baisa cérémonieusement la main tendue. Elle jabotait de
-choses banales. Elle linotait. Il la considéra, surpris, la
-reconnaissant à peine. Il lui semblait la voir pour la première fois.
-Elle n'avait pas l'air de se rappeler, si peu que ce fût, la nuit de
-Nantes. Il n'osa point la tutoyer.
-
-Elle s'assit néanmoins tout près de lui, sur le même canapé bas, étroit,
-où elle lui couvrit les genoux sous les flots de sa jupe, rejetée de
-côté, comme par mégarde. A travers l'étoffe mince, il percevait la
-tiédeur de la peau, et un long chatouillement lui grimpait au long du
-corps. A son tour, il subissait la délicieuse torture des désirs
-avortés, et des voluptés tantalisantes.
-
---Mais aujourd'hui, pensait la Glu, Mariette ne me dirait pas que c'est
-de la besogne inutile. Le vieux bonhomme est au sac. Le jeu en vaut la
-chandelle. Assez de bêtises comme ça! Je me rattrape.
-
-Et, tandis qu'elle continuait à l'attiser en le tenant moralement à
-distance, elle songeait à sa devise et se disait:
-
---Tant pis pour lui! Il s'y est frotté; il faut qu'il s'y colle!
-
-
-
-
-XXVII
-
-
-En sursaut, le gas fut réveillé par un grand bruit, comme d'un orage qui
-éclate. D'en bas montaient des voix colères, qui se heurtaient.
-
-Il se jeta hors du lit, courut à l'escalier, sans même se vêtir.
-Probablement sa mère et Gillioury étaient revenus. Il bondit au secours
-de son adorée en péril. Sur le palier, brusquement, il s'arrêta.
-C'étaient des voix inconnues qui se disputaient, des voix d'hommes. Il
-ne put en croire ses oreilles. Il rêvait sans doute! Où était-il? Au
-milieu du cliquetis des paroles, le rire de la Glu retentit soudain,
-vibrant, assuré, moqueur, insolent, en coup de trompette victorieuse.
-Elle n'était donc pas menacée? Mais alors, quoi? Qu'est-ce que cela
-voulait dire? Ces voix d'hommes! Ces voix d'hommes! On ne distinguait
-pas le sens des mots, d'ici. S'il allait écouter à la porte? Oui, pour
-sûr. Doucement! Qu'on ne s'aperçût de rien! Il s'agissait de ne pas
-interrompre les gens, de tout entendre.
-
-Retenant son souffle, évitant de faire gémir le sapin des marches sous
-ses pieds nus, il descendit, furieux et furtif, et vint se poster la
-joue à la serrure, ayant déjà saisi quelques paroles à mesure qu'il
-s'approchait, et maintenant ne perdant plus un mot, mais sans comprendre
-encore. Toutefois, il avait reconnu la voix du comte, qui parlait le
-plus haut, qui criait presque.
-
---C'est un guet-apens, faisait-il. C'est odieux. Tu es fou, n'est-ce
-pas, d'Amblezeuille? Tu n'as donc pas réfléchi? Et vous, l'abbé, et
-vous?
-
---Je ne savais pas, monsieur le comte, bégayait l'abbé. Je vous jure que
-je ne savais pas. Ces messieurs...
-
---Mais c'était une farce, une simple farce! répétait le chevalier.
-
---Une farce! Dis donc une infamie! interrompait le comte.
-
---Oui, oui, une infamie! reprenait Adelphe d'un ton suraigu. Et c'est
-toi qui la commets, l'infamie! Oui, toi! Tout cela était arrangé entre
-vous tous. Vous vouliez déshonorer cette femme, ma femme. Oui, ma femme!
-Plus que jamais, je le veux. Ah! Je conçois votre plan. Vous êtes des
-jésuites. Mais je l'aime, je l'aime. Elle est noble et pure.
-
-A cette phrase de mélodrame, la Glu riait de plus belle. Mariette, qui
-toujours imitait sa maîtresse, riait aussi. Et ces deux rires jetaient
-un grand silence au milieu des vociférations du jeune homme.
-
-Immobile, frissonnant, tous les muscles tendus, et l'intelligence
-pareillement, le gas comprenait de moins en moins et se croyait endormi,
-rêvant, dans un cauchemar. Quel guet-apens? Quelle infamie? De qui
-parlait-on? Qui était cette femme, la femme du vicomte? Que faisait là
-monsieur le curé de Guérande? Autant de problèmes qui dansaient
-éperdument dans sa cervelle brouillée.
-
---Je vous demande pardon, madame, reprit le comte, si je me trouve
-obligé de prononcer des choses que je préférerais ne pas vous laisser
-entendre. Mais il le faut, je le vois. Ce garçon a perdu la tête.
-Excusez-moi de ce que je vais dire.
-
---Oh! faites, faites, monsieur, répondit la Glu. Ne vous gênez pas. Au
-point où nous en sommes, tout peut se dire entre nous. C'est une
-discussion de famille.
-
---Non, madame, répliqua le comte hautainement. C'est précisément le
-contraire que je désire faire comprendre à Adelphe. Je tiens à lui
-persuader qu'il n'y a ici qu'une affaire de galanterie, rien de plus.
-Mettons une affaire de débauche, s'il faut confesser mes torts. Mais...
-
---Vous êtes dur, monsieur le comte, fit la Glu avec une inflexion
-ironique.
-
---Dur pour moi, oui, madame. J'ai fait une faute. Je m'en accuse. J'en
-ai honte devant mon petit-fils. Mais cela dit, Adelphe, tends-moi la
-main et n'en parlons plus. Je t'ai pris ta maîtresse sans le savoir, et
-voilà tout.
-
---Tu me l'as prise! Tu...! Non, ce n'est pas vrai! s'écria le jeune
-homme.
-
---Le comte des Ribiers ne ment pas, monsieur mon petit-fils,
-entendez-vous!
-
---Tu me l'as prise! Non, non! Je ne te crois pas. Mais toi, toi, dis-le
-moi, ce n'est pas vrai, cette histoire-là, n'est-ce pas?
-
---C'est vrai, riposta tranquillement la Glu.
-
-Il y eut un nouveau silence, plus long et plus formidable encore que le
-premier. Le gas ne comprenait toujours point. Pourtant, cette fois, il
-avait noté un détail qui le suffoquait: le vicomte avait tutoyé la
-femme. Nouveau mystère! Mais de qui donc s'agissait-il? Pas d'elle, pour
-sûr! Cette idée absurde ne fit qu'effleurer la pensée de Marie-Pierre.
-Absurde, en effet. Car, si elle-même eût été en jeu, comment expliquer
-le calme de ses réponses, son rire impertinent et victorieux de tout à
-l'heure, la profonde sérénité de sa voix?
-
-Soudain le vicomte reprit, d'un ton railleur:
-
---Eh bien! vous avez beau faire, ça m'est égal.
-
---Que dis-tu? s'écria le vieux gentilhomme.
-
---Je dis que ça m'est égal.
-
---Tu es un mauvais plaisant! fit le chevalier. Allons, assez, finissons.
-La farce devient bête.
-
---Ah! mon cher enfant, mon cher enfant! soupira l'abbé Calvaigne.
-
---Je dis que ça m'est égal, répéta violemment Adelphe, parce que je vois
-clair dans vos ruses. Ah! parbleu! je connais mes auteurs. C'est la
-scène de la dame aux camélias. Elle se sacrifie. Elle est sublime. Mais
-je n'y coupe pas. Ou plutôt si. Je ne l'en aime que mieux.
-
---Adelphe, dit le comte solennellement, je te donne ma parole d'honneur
-que tout est vrai. Cette femme a été ma maîtresse.
-
---Monsieur le comte ne ment pas, je te le jure, Adelphe, fit la Glu.
-
-Quoi! Elle aussi disait tu! Le gas en demeurait anéanti, haletant,
-pantois. Qu'allait-il apprendre, enfin? Mais de qui donc, de qui
-parlait-on? Il tremblait de tous ses membres, entrevoyant l'épouvantable
-vérité sans oser y croire encore, la trouvant trop noire pour s'y
-arrêter, convaincu de plus en plus qu'il roulait dans un cauchemar. Et
-cependant il écoutait toujours, se saoulant de soupçons atroces, les
-poings crispés, les yeux hors de la tête, la joue imprimée contre la
-serrure, dont les arêtes aiguës lui entraient dans la chair, la bouche
-close et sèche, le souffle rauque, le poil hérissé sur le corps.
-
---Eh bien! tant pis encore! reprit Adelphe, dont la voix grêle
-s'assombrit soudain avec une dureté résolue. Oui, tant pis! Après tout,
-ça aussi, même ça, ça m'est égal.
-
-Les trois hommes poussèrent un oh! de stupéfaction à cette phrase
-monstrueuse. La Glu s'esclaffa en un rire strident.
-
---Parbleu! continuait Adelphe, vous m'embêtez avec toutes vos
-objections. Mon parti était pris, malgré ce que je savais. Ce que
-j'apprends aujourd'hui n'y change rien. Un de plus, un de moins,
-qu'est-ce que ça me fait? Oh! oui, je sais bien: ça vous étonne! Mais on
-s'étonne de tout à Guérande. C'est là un amour que vous ne pouvez
-comprendre. A Paris, on a l'esprit plus large.
-
---L'esprit? interrompit le comte. Tu veux dire la conscience!
-
---Eh! conscience ou esprit, qu'importe! Ne chicanons pas sur les mots,
-je vous prie. Soyons positifs, pratiques. Des faits! des faits! je ne
-connais que ça. Et voici ma conclusion nette comme un chiffre: elle a
-été ta maîtresse, soit! elle n'en sera pas moins ma femme.
-
---Misérable! s'écria le comte.
-
---Bravo, bravo! faisait la Glu en battant des mains ainsi qu'au théâtre.
-Bravo! Vrai, je ne te croyais pas si fort que ça. Tu es superbe, mon
-petit Adelphe! Je t'ai déjà dit que ce mariage-là était impossible, que
-je n'en voulais pas, que tu étais un crampon. Je te le répète. Mais cela
-ne fait rien. Je te trouve superbe. Tu me défends crânement. Viens que
-je t'embrasse pour la peine.
-
-Tout à coup la porte s'ouvrit sous une poussée furieuse et claqua contre
-le mur, presque arrachée de ses gonds. Et le gas apparut.
-
-Il avait les deux mains en avant, toutes larges, avec les doigts
-écarquillés, à cause de la pesée faite sur la porte et aussi à cause de
-l'horreur qu'il éprouvait. C'est cela surtout qui contractait sa figure
-en une sorte de rictus idiot, cela plus encore que la rage. On sentait
-qu'il était quasi en catalepsie devant l'abomination enfin révélée. Ses
-jambes, aux muscles durs comme des noeuds de fer, flageolaient en
-tressaillements convulsifs. Ses orteils serrés s'incrustaient dans le
-plancher. Sous sa chemise de rude toile, aux pagneaux raides, son
-ventre, secoué de brusques palpitations, sursautait. Une haleine courte,
-saccadée, hoquetée, râlait au fond de sa poitrine. Un sourd sanglot lui
-gonflait soudain le cou et venait crever en cri avorté dans sa gorge. De
-grosses larmes avaient jailli de ses yeux injectés de sang, coulaient
-sur sa face, blême malgré le hâle, agitée de tics douloureux, et
-roulaient jusqu'à sa bouche béante, dont la lèvre inférieure pendait et
-tremblotait.
-
-A l'aspect de cette farouche vision, tout le monde avait reculé
-d'effroi. La Glu et Mariette s'étaient jetées, avec un cri perçant, dans
-le coin le plus éloigné de la chambre. Le chevalier brandissait sa
-canne. Le comte avait empoigné d'instinct son fusil et le braquait, prêt
-à mettre en joue. L'abbé levait les bras au ciel en bégayant tout bas de
-vagues oraisons qui lui venaient machinalement à la mémoire. Adelphe
-n'avait pas eu la force de bouger et demeurait acculé contre un meuble,
-pétrifié, face à face avec le gas, qui d'un élan, pouvait être sur lui.
-
-Brusquement, un énorme sanglot ébranla tout le corps de Marie-Pierre,
-lui débanda tous les muscles, le détendit. Il ramena ses deux mains vers
-sa figure, qu'il écrasa lentement sous ses paumes étalées, comme pour en
-arracher l'hébétude qui le comprimait. Puis, s'avançant de deux pas
-brefs, il regarda fixement Adelphe et lui dit, penché en avant, se
-préparant à bondir:
-
---C'est donc toi qui la veux pour femme?
-
---Non, non! balbutia très vite Adelphe, vert de terreur. Non, je n'ai
-rien dit. Laissez-moi tranquille. L'abbé, parlez-lui, parlez-lui donc!
-
-L'abbé se rapprocha, joignant les doigts, murmurant:
-
---Voyons, Marie-Pierre, mon enfant! Je suis le curé de Guérande. Pas de
-violence!
-
---N'y a pas de violence, répondit le gas en grinçant des dents. Je
-demande, voilà tout, je demande. Faut qu'on me dise. C'est-il lui,
-allons, c'est-il lui ou le vieux qui la veut? Parce que c'est quelqu'un.
-Parce que faut que je sache. Parce que, celui qui la veut, je le crève.
-N'y a pas de violence; mais je le crève.
-
-Il était ramassé sur ses jarrets, les poings au menton, le cou dans le
-torse, la mâchoire en arrêt, les yeux flamboyants, formidable comme un
-fauve.
-
-Le comte fit un pas, arma les chiens de son fusil et dit tranquillement:
-
---Personne ici ne te dispute cette femme. Elle est à toi. Mais laisse-la
-sortir. Et pas de violence! Si tu bouges contre qui que ce soit, je fais
-feu.
-
-Il épaula, les canons du fusil droit à la poitrine de Marie-Pierre.
-
---Lâche! grogna le gas, se sentant réduit à l'impuissance.
-
-Adelphe, sur qui le lourd regard ne pesait plus, s'était esquivé
-derrière son grand-père, et lui disait tout bas:
-
---Tire donc! c'est une bête furieuse. Tire!
-
---Tas de lâches! fit le gas.
-
---Tirez, s'écria la Glu, vers qui il avait tourné un moment ses yeux
-pleins de rage.
-
---Carne, hurla-t-il. Tu veux me faire tuer à c't'heure? C'est donc vrai
-que t'as couché avec eux? Carne! Sale carne!
-
---Assez! reprit le comte. Ne bouge pas. Ne dis rien. Va-t'en. Je fais
-feu.
-
-Pas à pas, mais de front, rugissant sous la menace, les menaçant tous,
-le gas battit en retraite.
-
-Il était déjà dans le corridor, et les autres commençaient à respirer,
-quand on entendit de grands coups frappés à la porte d'entrée de la
-maison. En même temps la voix de Gillioury clamait:
-
---Ah! tu m'ouvriras, c'te fois. Eh! Marie-Pierre, ta mère n'y est pas,
-foi de Bout-dehors. C'est le docteur que j'ai été chercher. Faut qu'il
-te parle. J'enfoncerai plutôt la porte. Faut qu'il te parle.
-
-Le gas traversa le jardinet à la course, ouvrit et dit précipitamment:
-
---Arrivez, arrivez vite, entrez! Vous saurez peut-être le fin mot, vous,
-m'sieu le docteur. Elle a couché avec tout le monde. Ils veulent
-m'assassiner là-dedans. La carne! Les lâches! Entrez!
-
-Et il l'entraînait par la main, toujours courant, jusqu'au seuil du
-parloir.
-
---Fernande! s'écria le docteur en apercevant la Glu.
-
---Pierre! avait fait la femme. Ah!
-
-Mais c'était un ah! de surprise et non d'épouvante. Dans le cri du
-docteur, au contraire, avait passé un douloureux frisson d'effroi. Il
-était devenu très pâle et avait dû se retenir des deux mains aux
-chambranles de la porte pour ne point défaillir.
-
-Derrière lui le gas effaré murmurait:
-
---Vous la connaissez donc aussi, vous?
-
---Oui, firent les quatre hommes étonnés, vous la connaissez donc?
-
---C'est ma femme, répondit le docteur d'une voix sifflante.
-
-La Glu s'avança au milieu de la chambre, et impertinente, prononça, en
-accentuant tous les mots:
-
---Oui, messieurs, je m'appelle madame Fernande Cézambre, femme
-lé-gi-time du docteur Pierre Cézambre. Et puis après?
-
-Elle n'avait pas fini de parler que des chocs violents, durs, drus,
-sourds, retentirent dans le corridor, comme d'un bélier qui battrait les
-cloisons. C'était le gas affolé qui se jetait et se heurtait contre les
-murs, s'y cognait le crâne, s'y meurtrissait les joues, s'y écrasait la
-face, en s'arrachant les cheveux à poignées. Il se ruait avec des élans
-furibonds, vainement retenu par Gillioury, qui lui-même gémissait sous
-les contre-coups. Il finit par lui échapper tout à fait, et, d'un
-suprême bond enragé, lancé comme un boeuf, alla s'aplatir la tête la
-première dans un angle, où il tomba enfin, étourdi, assommé, sans
-connaissance, le front fendu et la figure en sang.
-
---Vite, de l'eau! cria le docteur, ne s'occupant plus de sa femme.
-
-Et il épongea la blessure, chercha la fracture d'os sous les ecchymoses
-déjà gonflées, tâta le pouls du jeune homme. Tous étaient accourus,
-excepté la Glu qui regardait de loin, sans bouger.
-
---Ce n'est rien, fit-il. Il est évanoui. Les plaies du crâne n'ont pas
-intéressé le cerveau, je pense. Gillioury, donne-moi ta ceinture, que je
-lui attache les mains derrière le dos. Il pourrait avoir un nouvel accès
-de fureur. Là, bien. A présent, il faut l'emporter. Tu le rouleras dans
-mon manteau. Ah! des compresses à la tête! Bon. Prenez votre voiture,
-monsieur le comte, et emmenez-le au Croisic, chez sa mère. Je vous suis.
-Rassurez-la. Parfait! voilà qu'il revient à lui. Le grand air le
-remettra. Prenez bien garde qu'il ne recommence pas en route. Gillioury,
-entrave-lui les pieds. Tiens, voilà mon mouchoir.
-
-Il les accompagna jusqu'au seuil du corridor, et répéta:
-
---Je vous suis, messieurs, dans un instant.
-
-Puis, laissant Mariette dehors, il revint dans le parloir, ferma la
-porte et dit à la Glu:
-
---A nous deux, maintenant, Fernande! Nous avons à causer.
-
-
-
-
-XXVIII
-
-
-La Glu s'était assise, tranquille, faisant bouffer sa jupe sur le canapé
-bas. Elle avait pris un écran à la glace de la cheminée et s'éventait.
-Pas un pli ne remuait dans sa maigre et impassible frimousse. Pas une
-pensée ne se lisait dans son regard morne, éteint. Seul, un vague
-sourire retroussait les coins de sa bouche, mais un sourire machinal,
-insignifiant, comme figé. Elle avait l'air d'une personne qui s'ennuie
-et qui ne veut pas trop le laisser voir, une personne polie,
-indifférente, qui va entendre et répondre des riens, qui va suivre
-distraitement une conversation futile et inutile, qui va dévider
-nonchalamment le monotone écheveau des banalités courantes, sur la pluie
-et le beau temps, par exemple, à savoir qu'il fait assez chaud, mais que
-le fond de l'air est froid, et autres choses de cette importance.
-
-Le docteur marchait à grands pas, les mains derrière le dos, indécis sur
-la façon dont il allait entamer l'entretien. Il contenait des bouffées
-de colère qui lui montaient au coeur, toutes ses vieilles rancunes qui
-voulaient s'exhaler. Il avait résolu d'être calme, bref, et de ne
-prononcer que des mots définitifs. Ce n'est pas une discussion qu'il
-cherchait. C'est un arrêt qu'il allait rendre, des ordres qu'il allait
-donner. Il fallait que cette femme partît, le laissât tranquille,
-disparût de sa vie sans retour possible, qu'elle le considérât comme
-mort, puisque lui-même la considérait ainsi, puisqu'ils avaient vécu de
-la sorte depuis dix ans. Qu'on gardât ce _statu quo_, il n'exigeait pas
-davantage. Mais qu'on le gardât strictement, voilà ce qu'il devait
-imposer, et à jamais.
-
---Eh bien? fit enfin la Glu, voyant qu'il ne parlait pas. Je croyais que
-nous avions à causer! Moi je n'ai rien à te dire. Si tu n'en as pas
-plus, tu peux t'en aller.
-
---Voilà précisément ce que j'avais à te dire, répondit le docteur: c'est
-de t'en aller. Tu me comprends, n'est-ce pas? Je dis: t'en aller du
-pays, retourner d'où tu viens. Où? Ça m'est égal. Mais loin d'ici, loin
-de moi. Je veux, entends-tu bien, je veux n'avoir pas à te rencontrer
-dans mon chemin.
-
---Ah! tu veux? Et si je ne veux pas, moi?
-
---Pourquoi ne voudrais-tu pas?
-
---Pour rien, pour m'amuser. Je n'ai pas l'habitude d'obéir.
-
---Mais enfin, quel intérêt as-tu à rester ici? Quel intérêt?
-
---Aucun.
-
---Alors?
-
---Je fais ce qui me plaît. Je n'ai pas d'explications à te donner ni de
-comptes à rendre.
-
---Eh! qui te demande des comptes et des explications? s'écria-t-il, se
-laissant emporter, exaspéré de tant de hauteur. Je ne t'en demande pas.
-Tu en aurais trop à rendre. Il ne s'agit pas de ça.
-
---Il s'agit de ça, si j'en ai envie. Cela peut me faire plaisir de te
-raconter ma vie depuis dix ans. Elle est drôle, va. Tu ne te doutes pas
-la jolie créature qu'est devenue la pauvre madame Cézambre. Un vrai
-roman! Te rappelles-tu comme j'étais gnan-gnan à Douai? Te
-rappelles-tu...
-
---Je n'ai pas besoin de me rappeler. Je te répète que je tiens à ne rien
-savoir. Tu as fait ce que tu as voulu. Cela ne m'intéresse pas. Garde
-tes confidences.
-
---Au moins faut-il que tu saches comment je m'appelle maintenant.
-
-Elle minaudait, souriait, jouait à la femme du monde qui prend des temps
-afin de coqueter en caquetant.
-
---Pour moi, répondit le docteur, tu n'as plus de nom.
-
---Eh bien! j'en ai un pour les autres. C'est une consolation, mon cher.
-
-Et, se levant, changeant de ton tout à coup, l'air insolent, le poing
-sur la hanche, une flamme lubrique dans les yeux, cynique, presque
-canaille, elle ajouta:
-
---Je m'appelle la Glu et je vaux vingt-cinq louis. Veux-tu te payer ça?
-
-Cézambre leva les deux poings dans un élan de sauvage menace.
-
---Tiens! tu es donc devenu un homme? fit-elle, sans s'émouvoir. Tu n'as
-pas osé me faire ça, jadis, quand tu t'es sauvé de moi, comme un
-pleutre.
-
-Cézambre laissa tomber ses bras inertes, poussa un pouah de dégoût, et
-se ressaisissant, calme, riposta:
-
---Et j'ai eu raison alors, et j'ai tort aujourd'hui. Tu ne mérites même
-pas une gifle d'honnête homme. Allons, assez! finissons-en. Je ne suis
-pas resté pour avoir une scène, quelle qu'elle soit. Oui, je suis un
-homme, n'en doute pas. Et la preuve, c'est que tu ne me mettras point en
-colère. Je ne te méprise seulement pas. Je t'ignore. Et je suis décidé à
-t'ignorer toujours. Encore une fois, finissons-en. Je t'ordonne de
-partir. Je te l'ordonne, tu comprends? Pas de cris, pas d'insolences,
-pas d'histoires!... Je veux.
-
-Il avait le verbe dur, assuré, la figure résolue, le geste dominateur.
-Elle ne l'avait jamais vu ainsi. Elle fut étonnée de cette fierté
-morale, de cette vigueur froide. Elle sentait que l'impertinence et
-l'audace n'avaient plus rien à tenter en face de ce parti-pris
-tranquille. Elle s'était rassise, humiliée, obligée de baisser les yeux,
-tandis que le docteur recommençait sa promenade à grands pas, énervé par
-l'effort qu'il venait de faire pour affirmer aussi puissamment sa
-volonté. Il avait donné là tout ce qu'il pouvait, de toutes ses forces.
-C'était le coup de collier de son énergie.
-
-Subitement, Fernande se plongea la figure dans ses deux mains, éclata en
-sanglots, s'écria:
-
---Ah! mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse!
-
-Il s'arrêta, stupéfait, ne comprenant plus et croyant comprendre trop.
-Quelle comédie allait-elle jouer maintenant? Où voulait-elle en venir,
-avec ces grimaces de douleur? Car, à coup sûr, cette soudaine désolation
-mentait.
-
-Elle releva la tête. Ses joues étaient mouillées de larmes, de vraies
-larmes. Sa navrure paraissait profonde, poignante, sincère. Il fut
-troublé.
-
---Ah! mon Dieu! mon Dieu! reprit-elle. C'est affreux! C'est horrible! Il
-n'a pas vu que c'était du dépit, de la rage, que je suis folle, que je
-l'aime.
-
-Les sanglots redoublèrent. Elle continua, parlant dans ses mains, comme
-à elle-même, faible, suppliante:
-
---Pardon! pardon! je n'ai pas le droit de dire cela. Oh! que je souffre!
-Oh! s'il me tuait, quelle délivrance! quelle joie! Pierre, Pierre, par
-pitié!
-
-Il ne savait plus que penser. C'était la seule fois qu'il l'eût
-contemplée ainsi, implorant grâce, matée, consciente de sa honte,
-ployant devant lui. Il se la rappelait, après la faute première,
-redressant la tête, comme une vipère écrasée, tout de suite en révolte,
-cherchant des mensonges disculpeurs, se défendant, se rebiffant, mais
-non repentante du crime confessé. Il se la rappelait, après l'habitude
-prise de l'adultère, toujours hautaine, se pavanant dans son cynisme,
-crânant dans l'aveu, s'en faisant gloire, comme là tout à l'heure. Il se
-la rappelait surtout quand elle le rempoignait, lui, vaincu par
-l'accoutumance, enchaîné par la chair, acoquiné, aveuli, abruti, morne.
-Combien orgueilleuse, alors! Et combien sûre d'elle-même! Mais
-aujourd'hui, elle se prosternait dans son remords! Elle connaissait donc
-le remords! Elle se sentait méprisable, misérable! Elle en souffrait!
-Elle avait donc un coeur, enfin! Elle n'était donc pas un monstre!
-
-Il s'approcha d'elle, lui toucha le front, lui dit doucement:
-
---Fernande, te promettre l'oubli de tout, non, je ne le puis, n'est-ce
-pas? Mais je ne suis pas un justicier impitoyable. Ce que j'exige, c'est
-la séparation absolue. Sans haine de ma part, je te le jure! Sans espoir
-de retour non plus. Tu te repens, c'est bien. Mais le mal demeure
-irréparable, conviens-en. Il faut, il faut que tu partes, que nous
-n'existions plus l'un pour l'autre. Cela, il le faut.
-
---Oh! fit-elle, dis-moi que tu me pardonneras peut-être, un jour, si
-j'expie longtemps, longtemps.
-
-Il n'eut pas le courage de répondre non, et s'en tira par cette phrase
-évasive:
-
---Tout peut arriver, Fernande.
-
---Merci, merci. Je n'en demande pas plus, s'écria-t-elle en lui
-saisissant la main, qu'elle couvrait de larmes et de baisers.
-
-Il lui sembla que sa main était brûlée sous ces âcres larmes, sous ces
-baisers fiévreux. Un engourdissement s'enroula autour de son bras, lui
-entra dans la peau, lui alanguit tout le corps. Machinalement, dans son
-esprit qui flottait à la dérive, pensant tout seul, une comparaison
-scientifique surgit, entre cette sensation étrange et le fourmillement
-d'une décharge électrique. Puis il songea aux anesthésiques, à
-l'éthérisation, à la suavité endormeuse de certains poisons lents.
-Cependant, sans résistance, il s'abandonnait à ce voluptueux
-anéantissement, à cette sorte de coma, cherchant à le définir au lieu de
-tâcher à s'y soustraire. Il se penchait, comme sollicité en bas par le
-poids lourd de sa main, paralysée maintenant. Il avançait, comme pris
-dans un engrenage qui le tirait peu à peu, d'un mouvement invincible. Il
-se trouva bientôt presque en contact avec Fernande. Leurs genoux se
-frôlaient. Les frisons de la chevelure lui chatouillaient la face. La
-tiédeur du col incliné lui chauffait les joues. Il se pencha encore,
-rapidement cette fois, et colla éperdument ses lèvres à la nuque qui les
-appelait.
-
-Du coup, il était tombé sur le canapé, à côté de Fernande, palpitant,
-honteux, ébloui. Elle se cacha la figure contre lui, pâmée entre ses
-bras qu'il avait ouverts.
-
---Tu m'aimes donc encore un peu? murmura-t-elle de sa voix la plus
-câline. Viens, viens! Embrasse-moi! Regarde-moi! Pierre, je suis ta
-petite femme.
-
-Mais, malgré elle, dans sa phrase caressante, une rauque intonation
-avait vibré: dans ses yeux ternes, un éclair avait lui; dans son
-étreinte passionnée, il y avait moins d'amour que de lutte, moins
-d'abandon que de triomphe. Cézambre n'eut pas le temps d'analyser tout
-cela. Il le perçut toutefois confusément, prit peur, se cabra, sauta
-debout, s'écria:
-
---Non, non, c'est abominable. Je ne veux pas. Qu'est-ce que j'allais
-faire?
-
-Alors la Glu éclata de rire en lui jetant au nez:
-
---Imbécile, va!
-
-Puis, s'emportant, elle reprit en paroles brèves, amères:
-
---Faut-il que tu sois bête, tout de même! Dire que tu as cru à mon
-repentir! cru que je t'aimais encore! Comme si je t'avais jamais aimé!
-Ah! vous êtes bien tous les mêmes, les hommes! Tas d'idiots! Mais, ce
-que tu allais faire, tu le feras demain, ce soir, quand je voudrai. Car
-je le veux maintenant, et je n'en aurai pas le démenti. Je resterai ici
-pour cela. Je n'avais pas de raison pour rester. J'en ai une. Je veux
-que tu me demandes pardon, à genoux, à me baiser les pieds, et que tu me
-supplies pour avoir les restes des autres. Ah! ce n'est pas pour rien
-qu'on m'appelle la Glu!
-
-Cézambre avait reculé devant elle, résolu à ne plus rien répondre,
-indigné contre lui-même, s'avouant vaguement qu'elle avait peut-être
-raison, puisqu'un peu plus il aurait pu céder tout à l'heure. Il n'avait
-plus qu'une pensée: fuir. C'était là l'unique remède, décidément, le
-plus sûr; car il ne se sentait pas l'audace, aujourd'hui pas plus que
-jadis, de la tuer. Aujourd'hui moins que jadis. En avait-il seulement le
-droit, encore, après sa faiblesse épouvantable? Ah! le droit! Si ce
-n'était que le droit qui lui manquait! Mais c'était le courage.
-
---Tiens, va-t'en, lui dit-elle avec un crachement de mépris. Je vois que
-tu en as envie. Tu me fais pitié.
-
-Elle ouvrit la porte, et il se sauva, poursuivi de rires insolents, au
-milieu desquels elle lui criait:
-
---Pleutre! poltron! Ah! ah! Sois tranquille, je te repincerai. Avant ce
-soir!
-
-
-
-
-XXIX
-
-
-Le docteur, après avoir pansé Marie-Pierre, le laissa dans la chambre de
-Naïk, aux bons soins de la fillette et de Gillioury, et descendit avec
-Marie-des-Anges à la salle basse.
-
---Alors, monsieur Cézambre, vous croyez, bien vrai, que ça ne sera rien?
-
---Non, la mère, autant qu'on peut être sûr, je suis sûr que ça ne sera
-rien. Tranquillisez-vous. Il y a eu un fort ébranlement du cerveau. Il y
-a de la fièvre, un peu de délire. Mais nous en viendrons à bout, avec du
-repos, du calme.
-
---Ah! c'est justement ça qui est le plus difficile. Sa pauv'tête est
-encore plus malade dedans que dehors. Pourvu que ça ne le reprenne pas,
-sa sale folie, s'il en réchappe! Depuis ce matin que vous êtes déjà
-venu, il parle toujours d'elle, toujours, sans arrêter.
-
---Il en réchappera certainement. Quant à sa folie, c'est autre chose. A
-cela, je n'y peux rien, la mère. Il faut qu'il se guérisse lui-même. Il
-faut qu'il l'oublie.
-
---C'est qu'il l'a dans la peau, voyez-vous. Ah! C'est une femme
-terrible, allez, pour l'avoir mis dans un état pareil. Une sorcière,
-harné! pour tout dire. Mais vous le savez bien, mon pauv'monsieur
-Cézambre. Vous le savez mieux que personne, à ce qu'il paraît, puisque
-c'est votre légitime, que m'a dit Gillioury. Comme ça, elle est donc
-capable de tout, c'te gueuse-là?
-
-Le docteur leva les yeux au ciel d'un air désespéré.
-
---Mon Dieu! oui, fit-il, capable de tout. Même de venir vous reprendre
-votre gas, si ça l'amuse. Elle aime le mal pour le mal.
-
---Me reprendre mon gas! s'écria la vieille. Harné! qu'elle ne s'y frotte
-point!
-
---Et que feriez-vous donc?
-
---Je la tuerais, dà!
-
---On ne tue pas les gens ainsi, la mère.
-
---On tue bien les mauvaises bêtes. Savez-vous qu'une fois, quand mon gas
-était petit, il y a un chien enragé qui courait dessus. Tout le monde
-s'ensauvait, même les hommes. Je n'ai fait ni une ni deux, moi, vous
-entendez. J'ai pris mon balai pas le gros bout, et je lui ai enfoncé la
-pointe dans la gueule, qu'il en avait jusqu'aux boyaux. Eh bien! c'est
-pire qu'un chien enragé, votre femme, et si elle vient jamais pour me
-reprendre mon gas, je ne vous dis que ça, monsieur Cézambre, elle y
-laissera sa carcasse.
-
---Vous ne raisonnez pas, la mère.
-
---Eh! non, dans un cas pareil, n'y a pas de raisonnement. Si j'avais
-raisonné avec le chien, mon gas y passait. On ne raisonne pas. On tue.
-
---Avec les bêtes, oui, répondit le docteur. Mais avec les gens, il y a
-la loi.
-
-Et il lui expliqua, la voyant si exaltée, qu'elle n'avait pas le droit
-de se faire justice à elle-même; que sa douleur et sa colère, et le
-malheur de son gas, ne lui serviraient pas d'excuses; que le meurtre
-était un crime; qu'elle en serait punie si elle le commettait. Et
-regardez les conséquences! Elle serait envoyée en prison jusqu'à la fin
-de ses jours; elle ne verrait plus son gas; il serait le fils d'une
-condamnée! Qui sait! Il lui en voudrait sans doute d'avoir osé cet
-attentat, même pour lui. Il la maudirait à cause de ce dévouement. Il y
-aurait du sang entre eux. Non, non, cela n'était pas possible. Elle
-devait réfléchir. Ce n'était pas une issue. Il n'en sortirait que du mal
-pour tout le monde.
-
---Il en sortirait ça de bien, répliqua-t-elle, que la femme ne ferait
-plus de mal. Plus à personne! Vous en profiteriez aussi, tenez, vous.
-N'y a pas à dire, le vieux proverbe a raison: Morte la bête, mort le
-venin.
-
-Le docteur ne répondit pas. Rêveur, absorbé, il ruminait en lui-même.
-C'est à mi-voix qu'il dit, croyant se parler intérieurement:
-
---Oui, oui, cela vaudrait mieux, en somme, pour tout le monde. Pour ce
-malheureux enfant, pour le comte, pour Adelphe, pour moi-même. Oui,
-certes. Mais quoi? ce n'est pas faisable. Nous n'aurons pas de chance.
-Il faudrait un hasard.
-
-Il ajouta tout haut:
-
---Décidément, la mère, il n'est pas bon de penser à ces choses-là. C'est
-trop sinistre. C'est impossible pour vous, surtout. Je vous le répète,
-vous seriez condamnée.
-
-La vieille le considéra fixement, s'approcha de lui, lui dit en pleine
-figure, distillant ses mots goutte à goutte:
-
---Si c'est impossible pour moi surtout, monsieur Cézambre, c'est donc
-possible pour d'autres, hein?
-
---Je n'ai pas dit cela! répliqua vivement le docteur.
-
---Vous l'avez dit sans le dire, mais en le disant tout de même, harné!
-J'ai compris la chose. Il y a quelqu'un, n'est-ce pas, il y a quelqu'un
-de qui elle dépend, cette femme, et qui répond d'elle, et qui a le
-devoir de la châtier si elle le mérite. Avouez-le, monsieur Cézambre, il
-y a quelqu'un, et ce quelqu'un-là n'est pas loin de moi, hein!
-
-Elle le pressait, le tenait sous ses regards de vieille têtue et
-finaude, l'acculait à une réponse catégorique.
-
---Et bien! oui, fit-il enfin. Oui, il y a quelqu'un qui a le droit,
-peut-être pas le droit strict, absolu, mais cependant, dans certains
-cas, le droit de...
-
---En un mot comme en cent, monsieur Cézambre, si vous la tuiez, vous,
-cette femme, votre femme, on ne vous ferait rien, pas vrai?
-
---Prise en flagrant délit, non, on ne me ferait rien.
-
---Pourquoi donc que vous ne la tuez pas, alors?
-
---Parce que... je ne peux pas. Il y a dix ans que je l'ai quittée, vous
-comprenez. Il y a dix ans. On ne peut pas, après dix ans...
-
---Et pourquoi que vous ne l'avez pas tuée, il y a dix ans? Savez-vous
-que vous êtes coupable, en un sens, de tout ce qu'elle a fait depuis.
-Pourquoi que vous ne l'avez pas tuée?
-
---Parce que... parce que je n'ai pas pu, je n'ai pas eu le coeur assez
-dur, j'ai horreur de ça, quoi! Je ne peux pas, je ne peux pas.
-
---Ah! tenez, voulez-vous que je vous dise, monsieur Cézambre? Eh bien!
-Elle vous est encore de quelque chose, elle vous a mangé l'âme à vous
-aussi, je vois ça. Harné! n'y a donc plus d'hommes, à c't'heure!
-
-En ce moment, le loquet de la rue se souleva, la porte s'ouvrit, et,
-dans l'ombre du dehors, la Glu parut, éclairée par la lampe de la salle
-basse. Elle était en toilette rose. Elle souriait. Elle fit un signe du
-doigt au docteur, avec un geste d'impertinente autorité, et lui dit:
-
---Sors. Viens ici. J'ai à te parler.
-
---N'y allez pas, monsieur Cézambre, grommela Marie-des-Anges, et filez,
-vous, la femme. N'entrez point chez moi.
-
-La Glu entra et referma la porte derrière elle comme pour narguer la
-vieille, la défiant, outrecuidante.
-
---Veux-tu sortir avec moi, répéta-t-elle au docteur? Veux-tu m'obéir
-tout de suite? Je suis venue te relancer ici exprès pour t'humilier
-devant les gens auprès de qui tu fais le malin, sans doute. Et je suis
-ravie que tu ne sois pas sorti tout d'abord, parce qu'ici j'ai des
-moyens sûrs de te forcer à obéir.
-
-Marie-des-Anges était stupéfaite de tant d'audace. Elle en demeurait
-immobile, muette. Le docteur se taisait aussi, épouvanté véritablement.
-
---Oui, reprit la Glu, j'ai des moyens. Tu vas te mettre à genoux et me
-demander pardon, là, devant cette femme.
-
---Tu es folle! fit le docteur.
-
---Je ne suis pas folle. Tu vas faire ce que je te dis ou bien j'appelle
-Marie-Pierre, je le cherche. Il est ici, je le sais. Pour qu'il ne lui
-arrive pas de mal, tu vas m'obéir.
-
---Mon gas! tu en veux encore à mon gas! s'écria la vieille. Qu'est-ce
-que tu as dit là? Je n'ai pas bien entendu, pour sûr! Tu vas monter près
-de mon gas?
-
---J'y monterai si ça me plaît, la vieille.
-
-La Glu haussa les épaules, et, d'un pas tranquille, marcha vers le
-docteur, qui se tenait précisément près de la porte close de l'escalier.
-
-Marie-des-Anges crut qu'elle exécutait sa menace et voulait monter.
-
-Elle se baissa, ramassa dans un coin un lourd merlin, le brandit à deux
-mains en le faisant tournoyer en l'air, et cria:
-
---Harné! non, tu ne monteras pas, putain!
-
-La Glu se retourna. Mais elle n'eut pas seulement le temps de porter ses
-mains à sa face. Le docteur n'eut pas non plus le temps de faire les
-trois pas qui le séparaient d'elle.
-
-Rapide, sifflant, le coup tomba en plein front, avec un bruit sourd
-comme celui d'une bûche qu'on fend sur le billot.
-
-Vloc!
-
---Han! geignit la veille.
-
-Et la Glu tomba morte, la tête ouverte en deux jusqu'au menton.
-
-Au bruit, on entendit le pas boiteux de Gillioury qui dégringolait
-l'escalier.
-
-Le docteur courut à Marie-des-Anges, lui arracha le merlin, l'empoigna
-et dit:
-
---Pas un mot! Personne ne vous a vue. Il est entendu que c'est moi qui
-l'ai tuée.
-
-
-
-
-XXX
-
-
-Dans la chambre de Naïk, par la croisée ouverte, un gai soleil entrait,
-étalant sur le plancher de sapin clair, lavé à grande eau, sa nappe
-éblouissante. Une poussière légère, menue, lumineuse, ambrée, flottait,
-incessamment remuée en tourbillons dansants par la valse des moucherons
-imperceptibles. Au rebord de la fenêtre, un pot de basilic exhalait sa
-suave senteur musquée, et des giroflées précoces, fleurant le miel,
-balançaient aux brises errantes leurs falbalas jaunes, visités de temps
-en temps par une abeille, qui voletait un moment d'un bout de la pièce à
-l'autre, bourdonnait et rebondissait contre les vitres comme une balle
-d'or. Dehors, contre le mur, était accrochée la cage d'osier où maître
-Nicolas sublait allègrement:
-
- Jusqu'au revoir, la belle,
- Bientôt nous reviendrons.
-
-On avait eu soin de le mettre sous le vent, en sorte que son refrain
-s'en allait dans la rue, emporté loin, ne pénétrait pas trop aigu dans
-la chambre, et ne faisait que bercer le sommeil du gas.
-
-Dans le lit de Naïk, le gas était mollement couché, les jambes sous une
-chaude couette, les membres dorlotés au fin tissu du plus beau linge,
-entre les draps du trousseau de fiancée ourdi par la savante fillette. A
-travers les rideaux de serge, un peu entrebâillés seulement, l'air frais
-arrivait tamisé, ensoleillé, embaumé, bon. Marie-Pierre le humait tout
-en dormant, la tête enfouie au creux d'un vaste oreiller de pur duvet,
-sa pauvre tête enflée, bleuie par endroits, violette, marbrée de bosses
-sanguines, emmaillotée de bandelettes.
-
-Au chevet du lit, la vieille faisait fondre une pierre de sucre dans un
-gobelet pour lui donner à boire quand il se réveillerait. Au pied,
-Gillioury grattait doucement, doucement, son _banjo_, fredonnait en
-sourdine dans le trou de l'instrument, agitait parfois les bras en
-soufflant des pouh! pouh! inquiets pour chasser les mouches. Naïk allait
-et venait, sur la pointe de ses chaussons, sans plus de bruit qu'une
-ombre, trempait des linges dans une bassine, courait à la porte quand on
-appelait en bas, et demandait à voix retenue, dans l'escalier:
-
---Qui est là?
-
-Mais elle n'osait descendre toute seule, encore épouvantée au souvenir
-du spectacle qu'elle avait vu là hier: cette femme morte, ratatinée sur
-elle-même, comme aplatie, avec sa robe rose étoilée de larges taches
-rouges et sa face hideuse séparée par le mitan.
-
---Ah! la malheureuse! pensait-elle. Elle a trépassé sans confession, en
-état de péché mortel. C'était une mauvaise personne, et qui nous a fait
-bien des maux. Mais je voudrais tout de même qu'elle eût fini autrement.
-
-Et la petite se signait, disait un _Ave_, ajoutant:
-
---Sainte Anne, ma bonne patronne, mère de notre sainte Vierge Marie,
-sainte Anne d'Auray, priez pour elle!
-
-Gillioury, tout en marmonnant, songeait aussi à la scène d'hier et
-pensait:
-
---N'empêche que c'est un gabier d'aplomb, m'sieu le major. Je savais
-bien qu'il n'y avait que lui pour ramener tout ça au nord. Fier coup de
-poigne, tout de même! Un sabre d'abattis n'aurait pas fait mieux. Il lui
-a fendu la margoulette droit au lof, une joue à bâbord, l'autre à
-tribord. Pas un terrien qu'aurait travaillé comme ça. Les mathurins,
-c'est des lapins.
-
-Marie-des-Anges se demandait avec angoisse ce qui arriverait de toute
-cette histoire. S'en tirerait-il, ce brave monsieur Cézambre, qui avait
-pris le meurtre à son compte et qui s'était constitué prisonnier? Un
-coeur d'homme, après tout, qui n'avait pas la force de faire la chose,
-mais qui avait eu celle, plus fière, de s'en déclarer responsable! Ah!
-le vaillant! Comme c'était beau! Quant à elle, ni regrets ni remords. Le
-coup serait à recommencer qu'elle le recommencerait, harné! sans un
-tremblement dans la main, sans un pli à la conscience. Elle avait bien
-agi. Ça servirait-il au moins? Oh! pour cela, sûrement. Le gas serait
-bien forcé d'oublier. Les défunts sont les défunts. Et elle se répétait,
-farouche:
-
---Morte la bête, mort le venin!
-
-Le gas avait dormi un bon somme depuis l'aube, un somme tranquille, à
-souffle régulier, sans délire, presque sans fièvre. Il n'avait plus
-prononcé de ces phrases entrecoupées, de ces mots tantôt colères, tantôt
-caressants, où galopaient, cette nuit encore, en rêves malsains, les
-souvenirs de son mauvais péché, de sa noire et sale folie. Il reposait
-maintenant comme un honnête petit gas malade, faiblot, innocent. Ah!
-pourvu que le réveil ne vînt pas démentir cette tant espérée guérison!
-Pourvu qu'il n'eût pas l'âme mangée jusqu'à l'os!
-
-Il soupira, bâilla, s'étira, et se mit à geindre douloureusement, ayant
-trop fort grouillé sa tête. Aussitôt sa mère lui tendit le gobelet en
-disant:
-
---As-tu soif, mon pau'p'tit gas?
-
-Et Naïk, en même temps, accourait avec une compresse fraîche, tandis que
-Gillioury continuait plus haut sa chanson commencée, dont les notes,
-moins sourdes à présent, excitaient le merle à redoubler son refrain.
-
---Ah! ma mère, ma mère, ma bonne ancienne! fit le gas. C'est donc vous
-qu'êtes là, et qui me choyez tant et tant? Et c'est toi aussi, ma petite
-Naïk, ma fine cousine? Et toi, mon vieux Bout-dehors? Ah! comme vous
-m'aimez pour de vrai, vous autres!
-
-Il avait de grosses et douces larmes dans les yeux. Aucun reproche,
-aucune rancoeur ne se lisait sur les chères figures des siens. Il
-semblait que rien ne se fût passé, qu'il sortît de maladie simplement,
-d'un long et horrible cauchemar, et que ceux-là l'avaient veillé tout le
-temps, et s'épanouissaient de le voir rendu à eux et à lui-même.
-
---Ma mère, ma bonne ancienne! répétait-il en sanglotant.
-
-Et, n'osant la regarder, il ajoutait tout bas:
-
---Après ce que je vous ai fait! Vous ne m'en voulez pas? C'est-il Dieu
-possible? Vous me choyez encore et toujours. Après ce que je vous ai
-fait!
-
---Tais-toi, mon pau'p'tit gas, répondait la vieille. Tais-toi. Tu ne
-sais pas ce que tu dis. Tu ne m'as rien fait, harné! Rien de rien. T'as
-rêvé, vois-tu. Et puis, et puis, est-ce que je ne suis pas ton ancienne,
-dà?
-
---Et Naïk non plus ne m'en veut pas?
-
---Moi non plus, Marie-Pierre, mon fin Marie-Pierre.
-
---Et t'es ma promise, comme devant?
-
---Pour sûr.
-
---Mais, dis-moi, Gillioury, c'est-il Dieu possible qu'on soit aimé comme
-ça? Allons, tu le sais bien, toi, que je n'ai pas rêvé. J'ai fait le
-mal. J'ai failli du corps et de l'âme, pour tout dire. Je suis un gueux,
-un malandrin. J'ai peiné les miens les plus chers, et mis mon salut en
-oubliance, et le reste, et tout. Comment qu'on peut m'aimer encore? Et
-surtout maman, ma pauvre bonne ancienne?
-
---Je vas te dire la chose qu'est la chose, répondit le vieux mathurin.
-C'est comme dans la chanson, pas moins. Tu ne la connais pas, tiens,
-celle-là. Je me la suis rappelée à c'matin, pendant que tu dormais, et
-que la mère te soignait en Jésus de crèche. C'est une chanson du temps
-jadis. Ah! bon sang! Elle n'est pas gaie. Mais elle dit joliment la
-chose qu'est la chose. Attrape à écouter, pour voir.
-
-Il accorda son _banjo_ en mineur, pinça du pouce une ritournelle
-dolente, toussa, remonta sa lippe, cligna sa prunelle mélancoliquement
-et chanta:
-
- Y avait un' fois un pauv' gas,
- Et lon lan laire,
- Et lon lan la,
- Y avait un' fois un pauv' gas
- Qu'aimait cell' qui n'l'aimait pas.
-
- Ell' lui dit: Apport' moi d'main,
- Et lon lan laire,
- Et lon lan la,
- Ell' lui dit: Apport' moi d'main
- L'coeur de ta mèr' pour mon chien.
-
- Va chez sa mère et la tue,
- Et lon lan laire,
- Et lon lan la,
- Va chez sa mère et la tue,
- Lui prit l'coeur et s'en courut.
-
- Comme il courait, il tomba,
- Et lon lan laire,
- Et lon lan la,
- Comme il courait, il tomba,
- Et par terre l'coeur roula.
-
- Et pendant que l'coeur roulait,
- Et lon lan laire,
- Et lon lan la,
- Et pendant que l'coeur roulait,
- Entendit l'coeur qui parlait.
-
- Et l'coeur disait en pleurant,
- Et lon lan laire,
- Et lon lan la,
- Et l'coeur disait en pleurant:
- T'es-tu fait mal, mon enfant?
-
-
-Poitiers.--Imprimerie Tolmer et Cie.
-
-*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GLU ***
-
-***** This file should be named 63674-0.txt or 63674-0.zip *****
-This and all associated files of various formats will be found in:
- http://www.gutenberg.org/6/3/6/7/63674/
-
-Updated editions will replace the previous one--the old editions will
-be renamed.
-
-Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright
-law means that no one owns a United States copyright in these works,
-so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United
-States without permission and without paying copyright
-royalties. Special rules, set forth in the General Terms of Use part
-of this license, apply to copying and distributing Project
-Gutenberg-tm electronic works to protect the PROJECT GUTENBERG-tm
-concept and trademark. Project Gutenberg is a registered trademark,
-and may not be used if you charge for the eBooks, unless you receive
-specific permission. If you do not charge anything for copies of this
-eBook, complying with the rules is very easy. You may use this eBook
-for nearly any purpose such as creation of derivative works, reports,
-performances and research. They may be modified and printed and given
-away--you may do practically ANYTHING in the United States with eBooks
-not protected by U.S. copyright law. Redistribution is subject to the
-trademark license, especially commercial redistribution.
-
-START: FULL LICENSE
-
-THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
-PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
-
-To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
-distribution of electronic works, by using or distributing this work
-(or any other work associated in any way with the phrase "Project
-Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full
-Project Gutenberg-tm License available with this file or online at
-www.gutenberg.org/license.
-
-Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project
-Gutenberg-tm electronic works
-
-1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
-electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
-and accept all the terms of this license and intellectual property
-(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
-the terms of this agreement, you must cease using and return or
-destroy all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your
-possession. If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a
-Project Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound
-by the terms of this agreement, you may obtain a refund from the
-person or entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph
-1.E.8.
-
-1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
-used on or associated in any way with an electronic work by people who
-agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
-things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
-even without complying with the full terms of this agreement. See
-paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
-Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this
-agreement and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm
-electronic works. See paragraph 1.E below.
-
-1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the
-Foundation" or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection
-of Project Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual
-works in the collection are in the public domain in the United
-States. If an individual work is unprotected by copyright law in the
-United States and you are located in the United States, we do not
-claim a right to prevent you from copying, distributing, performing,
-displaying or creating derivative works based on the work as long as
-all references to Project Gutenberg are removed. Of course, we hope
-that you will support the Project Gutenberg-tm mission of promoting
-free access to electronic works by freely sharing Project Gutenberg-tm
-works in compliance with the terms of this agreement for keeping the
-Project Gutenberg-tm name associated with the work. You can easily
-comply with the terms of this agreement by keeping this work in the
-same format with its attached full Project Gutenberg-tm License when
-you share it without charge with others.
-
-1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
-what you can do with this work. Copyright laws in most countries are
-in a constant state of change. If you are outside the United States,
-check the laws of your country in addition to the terms of this
-agreement before downloading, copying, displaying, performing,
-distributing or creating derivative works based on this work or any
-other Project Gutenberg-tm work. The Foundation makes no
-representations concerning the copyright status of any work in any
-country outside the United States.
-
-1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
-
-1.E.1. The following sentence, with active links to, or other
-immediate access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear
-prominently whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work
-on which the phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the
-phrase "Project Gutenberg" is associated) is accessed, displayed,
-performed, viewed, copied or distributed:
-
- This eBook is for the use of anyone anywhere in the United States and
- most other parts of the world at no cost and with almost no
- restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it
- under the terms of the Project Gutenberg License included with this
- eBook or online at www.gutenberg.org. If you are not located in the
- United States, you will have to check the laws of the country where
- you are located before using this ebook.
-
-1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is
-derived from texts not protected by U.S. copyright law (does not
-contain a notice indicating that it is posted with permission of the
-copyright holder), the work can be copied and distributed to anyone in
-the United States without paying any fees or charges. If you are
-redistributing or providing access to a work with the phrase "Project
-Gutenberg" associated with or appearing on the work, you must comply
-either with the requirements of paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 or
-obtain permission for the use of the work and the Project Gutenberg-tm
-trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
-with the permission of the copyright holder, your use and distribution
-must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any
-additional terms imposed by the copyright holder. Additional terms
-will be linked to the Project Gutenberg-tm License for all works
-posted with the permission of the copyright holder found at the
-beginning of this work.
-
-1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
-License terms from this work, or any files containing a part of this
-work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
-
-1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
-electronic work, or any part of this electronic work, without
-prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
-active links or immediate access to the full terms of the Project
-Gutenberg-tm License.
-
-1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
-compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including
-any word processing or hypertext form. However, if you provide access
-to or distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format
-other than "Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official
-version posted on the official Project Gutenberg-tm web site
-(www.gutenberg.org), you must, at no additional cost, fee or expense
-to the user, provide a copy, a means of exporting a copy, or a means
-of obtaining a copy upon request, of the work in its original "Plain
-Vanilla ASCII" or other form. Any alternate format must include the
-full Project Gutenberg-tm License as specified in paragraph 1.E.1.
-
-1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
-performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
-unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
-
-1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
-access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works
-provided that
-
-* You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
- the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
- you already use to calculate your applicable taxes. The fee is owed
- to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he has
- agreed to donate royalties under this paragraph to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments must be paid
- within 60 days following each date on which you prepare (or are
- legally required to prepare) your periodic tax returns. Royalty
- payments should be clearly marked as such and sent to the Project
- Gutenberg Literary Archive Foundation at the address specified in
- Section 4, "Information about donations to the Project Gutenberg
- Literary Archive Foundation."
-
-* You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
- you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
- does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
- License. You must require such a user to return or destroy all
- copies of the works possessed in a physical medium and discontinue
- all use of and all access to other copies of Project Gutenberg-tm
- works.
-
-* You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of
- any money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
- electronic work is discovered and reported to you within 90 days of
- receipt of the work.
-
-* You comply with all other terms of this agreement for free
- distribution of Project Gutenberg-tm works.
-
-1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project
-Gutenberg-tm electronic work or group of works on different terms than
-are set forth in this agreement, you must obtain permission in writing
-from both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and The
-Project Gutenberg Trademark LLC, the owner of the Project Gutenberg-tm
-trademark. Contact the Foundation as set forth in Section 3 below.
-
-1.F.
-
-1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
-effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
-works not protected by U.S. copyright law in creating the Project
-Gutenberg-tm collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm
-electronic works, and the medium on which they may be stored, may
-contain "Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate
-or corrupt data, transcription errors, a copyright or other
-intellectual property infringement, a defective or damaged disk or
-other medium, a computer virus, or computer codes that damage or
-cannot be read by your equipment.
-
-1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
-of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
-Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
-Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
-liability to you for damages, costs and expenses, including legal
-fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
-LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
-PROVIDED IN PARAGRAPH 1.F.3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
-TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
-LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
-INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
-DAMAGE.
-
-1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
-defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
-receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
-written explanation to the person you received the work from. If you
-received the work on a physical medium, you must return the medium
-with your written explanation. The person or entity that provided you
-with the defective work may elect to provide a replacement copy in
-lieu of a refund. If you received the work electronically, the person
-or entity providing it to you may choose to give you a second
-opportunity to receive the work electronically in lieu of a refund. If
-the second copy is also defective, you may demand a refund in writing
-without further opportunities to fix the problem.
-
-1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
-in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS', WITH NO
-OTHER WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT
-LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
-
-1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
-warranties or the exclusion or limitation of certain types of
-damages. If any disclaimer or limitation set forth in this agreement
-violates the law of the state applicable to this agreement, the
-agreement shall be interpreted to make the maximum disclaimer or
-limitation permitted by the applicable state law. The invalidity or
-unenforceability of any provision of this agreement shall not void the
-remaining provisions.
-
-1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
-trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
-providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in
-accordance with this agreement, and any volunteers associated with the
-production, promotion and distribution of Project Gutenberg-tm
-electronic works, harmless from all liability, costs and expenses,
-including legal fees, that arise directly or indirectly from any of
-the following which you do or cause to occur: (a) distribution of this
-or any Project Gutenberg-tm work, (b) alteration, modification, or
-additions or deletions to any Project Gutenberg-tm work, and (c) any
-Defect you cause.
-
-Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
-
-Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
-electronic works in formats readable by the widest variety of
-computers including obsolete, old, middle-aged and new computers. It
-exists because of the efforts of hundreds of volunteers and donations
-from people in all walks of life.
-
-Volunteers and financial support to provide volunteers with the
-assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
-goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
-remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
-Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
-and permanent future for Project Gutenberg-tm and future
-generations. To learn more about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation and how your efforts and donations can help, see
-Sections 3 and 4 and the Foundation information page at
-www.gutenberg.org
-
-Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation
-
-The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
-501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
-state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
-Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
-number is 64-6221541. Contributions to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation are tax deductible to the full extent permitted by
-U.S. federal laws and your state's laws.
-
-The Foundation's principal office is in Fairbanks, Alaska, with the
-mailing address: PO Box 750175, Fairbanks, AK 99775, but its
-volunteers and employees are scattered throughout numerous
-locations. Its business office is located at 809 North 1500 West, Salt
-Lake City, UT 84116, (801) 596-1887. Email contact links and up to
-date contact information can be found at the Foundation's web site and
-official page at www.gutenberg.org/contact
-
-For additional contact information:
-
- Dr. Gregory B. Newby
- Chief Executive and Director
- gbnewby@pglaf.org
-
-Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
-Literary Archive Foundation
-
-Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
-spread public support and donations to carry out its mission of
-increasing the number of public domain and licensed works that can be
-freely distributed in machine readable form accessible by the widest
-array of equipment including outdated equipment. Many small donations
-($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
-status with the IRS.
-
-The Foundation is committed to complying with the laws regulating
-charities and charitable donations in all 50 states of the United
-States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
-considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
-with these requirements. We do not solicit donations in locations
-where we have not received written confirmation of compliance. To SEND
-DONATIONS or determine the status of compliance for any particular
-state visit www.gutenberg.org/donate
-
-While we cannot and do not solicit contributions from states where we
-have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
-against accepting unsolicited donations from donors in such states who
-approach us with offers to donate.
-
-International donations are gratefully accepted, but we cannot make
-any statements concerning tax treatment of donations received from
-outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
-
-Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
-methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
-ways including checks, online payments and credit card donations. To
-donate, please visit: www.gutenberg.org/donate
-
-Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic works.
-
-Professor Michael S. Hart was the originator of the Project
-Gutenberg-tm concept of a library of electronic works that could be
-freely shared with anyone. For forty years, he produced and
-distributed Project Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of
-volunteer support.
-
-Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
-editions, all of which are confirmed as not protected by copyright in
-the U.S. unless a copyright notice is included. Thus, we do not
-necessarily keep eBooks in compliance with any particular paper
-edition.
-
-Most people start at our Web site which has the main PG search
-facility: www.gutenberg.org
-
-This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
-including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
-Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
-subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
-