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If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: La Glu - -Author: Jean Richepin - -Release Date: November 08, 2020 [EBook #63674] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team at - https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GLU *** - - - - - JEAN RICHEPIN - - LA GLU - - Car la gouine signait bravement ses lettres de ce véridique nom - de guerre LA GLU, et son cachet portait en exergue cette devise - significative: _qui s'y frotte s'y colle_. - - LA GLU (page 33.) - - ÉDITION DÉFINITIVE - _illustrée d'un dessin original de J.-L. Stewart._ - - PARIS - MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR - 13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13 - - 1883 - Tous droits réservés - - - -IL A ÉTÉ TIRÉ: - - 30 Exemplaires sur beau papier de Hollande. - 10 -- sur papier Whatman. - 10 -- sur papier de Chine. - 6 -- sur papier du Japon. - - -POITIERS.--IMPRIMERIE TOLMER ET Cie. - - - - -[Illustration] - - - - -_A HENRY LAURENT_ - - -_Paris, 1er Mai 1881._ - -_Mon cher ami,_ - -_C'est au Croisic que j'ai eu la bonne fortune de faire votre -connaissance intime. Là, pendant une quinzaine de jours, ne nous -quittant jamais d'une minute, vivant d'une vie fraternelle, dans une -incessante communion de sensations, de sentiments et d'idées, en pleine -nature, nous nous sommes pris d'une grande affection l'un pour l'autre. -Plus jeunes, à l'âge où l'on se lie trop facilement, nous serions -devenus des camarades, et rien de plus. Les hasards de l'existence nous -auraient ensuite déliés. Par bonheur, nous étions déjà hommes au moment -de cette rencontre. Les noeuds ont donc été serrés plus fort, -non-seulement à fleur de peau, mais entrant au fond de l'être, et ainsi -la sympathie passagère s'est changée en une amitié durable. Voilà -pourquoi nous n'avons pas laissé mourir ces douces relations, écloses -là-bas dans la familiarité de courtes vacances; et même la grand'ville, -au lieu de nous séparer au retour, nous a rapprochés davantage. Parmi -les tracas, les peines et les joies de la lutte, bien que nous soyons -sur deux points éloignés et quasi opposés du champ de bataille parisien, -vous dans les rudes et absorbants labeurs du commerce, moi dans la mêlée -littéraire, malgré nos préoccupations si différentes, toujours nous nous -sommes senti les coudes. De plus en plus j'ai pu apprécier votre coeur -exquis, votre esprit rare, votre vaillance, et compter au nombre de mes -jours ensoleillés celui où vous avez mis pour la première fois votre -main dans la mienne. Permettez-moi donc de vous dédier ce livre, en vous -demandant pardon toutefois de n'avoir pas mieux à offrir en hommage à -une si précieuse affection. Tel quel, je suis sûr qu'il vous sera cher, -quand ce ne serait que par le souvenir du Croisic, où vivent mes -personnages, où naquit notre amitié._ - -JEAN RICHEPIN. - - - - -LA GLU - - - - -I - - -En vérité, il fallait être un original comme ce brave docteur Cézambre, -pour s'en revenir ainsi nonchalamment, au simple pas de son bidet, sans -piquer un temps de trot, par cette nuit de mars, sur la route en isthme -qui va du Croisic à Guérande à travers les salines. A coup sûr la route -était belle, avec ses bordures de marais fleuris de moisissure rose, et, -d'autre part, le ciel de trois heures du matin n'était point laid non -plus, avec son pailletis d'étoiles pâlissantes et son mince croissant de -lune qu'une antique chanson bretonne compare à une rognure d'ongle -angélique. Mais le docteur devait être blasé sur tous les détails de ce -chemin paludaire, qu'il connaissait par coeur; et, quant à ce joli ciel -clair, l'agrément en était singulièrement amoindri par une petite bise -aigre qui vous sifflotait aux oreilles en vous les pinçant. En outre, le -docteur était las et courbatu, après l'accouchement laborieux qu'il -venait de faire, et tout autre, à sa place, se fût hâté de rentrer à la -maison, où l'attendaient son vieux rhum pur Jamaïque et son large lit -chaudement garni d'une couette. En vérité, il fallait être un fieffé -original pour ne pas se rendre à toutes les bonnes raisons qui -conseillaient un prompt retour, et pour s'attarder de la sorte en -rêvasseries nocturnes et éventées. - -Ainsi pensait sans doute, quoique plus confusément, le pauvre Biju, dans -sa jugeotte de bidet breton, donc entêté. C'est pourquoi, de temps à -autre, il hennissait bruyamment vers l'écurie et le picotin, secouait la -tête, s'ébrouait pour s'envahir, et tirait sur la bride afin de rappeler -son maître à la sage réalité. Mais il n'y gagna que d'être enfin rappelé -lui-même à l'obéissance, par un impérieux coup de rêne qui le fit -s'encapuchonner, et qui lui prouva que décidément la consigne était de -marcher au pas comme si l'on baguenaudait en juin le long d'un champ de -luzerne. - -Le docteur avait battu le briquet, allumé sa pipe anglaise en bois de -violette, enfoncé ses pieds à l'étrier jusqu'à la boucle des houseaux, -et, installé sur sa profonde selle ainsi que dans un fauteuil, il -songeait. - -Non pas au paysage, d'ailleurs, ni au charme délicat du ciel. Il -songeait à son destin, à son passé triste, à son avenir monotone. C'est -encore ce diable d'accouchement qui l'avait mis en humeur de -mélancoliser. Chaque fois qu'il venait de faire un accouchement, c'était -la même chose. - -Quelle joie cela devait donner, de voir naître un de ces bouts d'homme, -en qui l'on revit, d'entendre le premier cri de ce rien du tout qui -bientôt vous appellera papa! Quel bonheur de regarder éclore, puis -s'épanouir, la chair de sa chair, la fleur de son sang! Et ce bonheur, -cette joie, il ne les avait jamais éprouvés, le pauvre docteur, il ne -les éprouverait jamais sans doute. Il était vieux maintenant, la -cinquantaine passée. D'ailleurs, quoi! même plus jeune, il ne pourrait -pas. Il y a des choses irréparables. Il y a, dans l'existence, des -cassures que rien ne raccommode. Ah! ce beau rêve, d'une famille à -aimer, il l'avait fait, lui aussi, parbleu! Et il aurait pu en jouir -comme les autres. Il aurait pu...! oui, mais voilà! La vie avait mal -tourné pour lui. Sa femme...! oh! mordieu! sa femme... - -Et il serra les genoux et crispa sa poigne, dans un mouvement de rage, -si bien que Biju, tout guilleret, crut qu'il fallait cette fois partir -au trot, et s'attira encore un bon coup de mors sur les barres. - -Et le docteur se rappela cette maudite femme, par qui son existence -entière avait été gâchée irrémédiablement. Dix ans, il y avait dix ans -qu'il s'était sauvé d'elle. Sauvé, c'était le mot. Il n'avait pas eu le -courage de la tuer alors, l'aimant toujours malgré la faute commise. La -faute, non, mais bien les fautes. Pas même un adultère simple, mais bien -un gourgandinage éhonté: tous les jeunes gens d'une ville lui avaient -troussé la cotte, à cette gueuse, à cette fille. Et il ne l'avait pas -tuée, pourtant. C'était lâche, pour sûr, il le sentait bien. Il aurait -dû lui casser la tête. Mais est-on maître de ce qu'on fait, en amour? -Même dans cette boue, il l'adorait, comme un chien. Pris par la viande, -par l'appétit, par l'habitude, est-ce qu'on sait par quoi? Et c'est -justement pour cela qu'il l'avait quittée. En cela, oui, il s'était -montré brave, et crânement. Il lui avait fallu se prendre le coeur à -deux mains et se l'arracher de la poitrine pour partir. Mais il l'avait -fait. Cela, c'était bien. Ne pouvant la tuer, il avait au moins eu le -courage de ne pas retourner à son vomissement. Il ne s'était pas non -plus fait sauter le caisson. Pourquoi? Un vague espoir, peut-être, de la -voir un jour se repentir? Non, pas même cela. Il avait survécu, -simplement par dignité. Un sentiment viril lui était revenu, une fois -loin d'elle: que diantre! une saleté pareille ne valait pas la mort d'un -homme! Il avait eu raison, en résumé. Un mot de Napoléon, lu dans le -_Mémorial_, lui sonnait souvent à l'esprit, le consolant: «La seule -victoire, en amour, c'est la fuite.» Il avait fui. Il était victorieux. -En restant, il aurait fini par tout laisser, tout, jusqu'à l'honneur, -dans cette bourbe. - -Pourtant, qui aurait cru que ça s'en irait de la sorte en eau de boudin, -en eau sale, ce joli roman où il avait voulu se rafraîchir après le -doubler du cap de la quarantaine? Était-elle assez pure, assez petite -fille, assez bandeaux à la vierge, cette mignonne Fernande qu'il avait -rencontrée à Douai, dans une patriarcale famille de professeur. Parbleu! -il s'en était épris aussitôt, avec toute l'ardeur d'un marin lassé des -aventures, avec toute la naïveté d'un célibataire, déjà vieux garçon, -grisé par le sent-bon des armoires rangées et par l'enveloppante fumée -du pot-au-feu! - -Et toute sa vie errante d'auparavant lui remontait au coeur, -aujourd'hui, comme elle avait fait alors, quand il avait songé pour la -première fois au repos possible, aux douces joies du ménage. - -Parti à dix-huit ans comme élève-médecin de marine, à la suite d'un coup -de tête qui l'avait brouillé avec ses parents, Pierre Cézambre ne les -avait jamais revus, et avait depuis lors donné de la bande dans tous les -hasards d'une existence ballotée aux quatre coins du monde. Sans ennui, -d'ailleurs! A bord, le travail, la lecture, les grasses histoires de -quart. A terre, les bordées, les orgies de _loupe à terre, en route pour -Cythère, vent arrière!_ Fringales de viande fraîche, n'importe de quelle -couleur, dans les Rydecks de partout! Ivresses cuvées parmi les chansons -de _mathurins_ en partance: - - C'est pas tant le gendarm' qué jé r'grette! - C'est pas ça! Naviguons, ma brunette! - Roul' ta bosse, tout est payé. - -Vingt-cinq ans il avait ainsi roulé sa bosse, s'instruisant aussi, -devenu docteur, et, ce qui vaut mieux, philosophe, pour avoir beaucoup -rêvé et beaucoup réfléchi, malgré les haltes de ribote, ou peut-être à -cause de cela. Somme toute, un caractère trempé, un esprit aiguisé, l'un -et l'autre d'acier fin, mais le coeur toujours _en coeur_, autrement -dire coeur de jeune homme, même d'enfant. Ce grand dur à cuire, au cuir -tanné, ce long sec-aux-os, tel qu'un pantin en bois des îles, avec son -corps sans fin et noueux d'articulations, son _facies_ glabre de don -Quichotte sans moustaches, débarbouillé comme de jus de chique, ce vieux -_bachelor_ à mine de négrier, avait gardé là-dessous une innocence de -Paul qui n'a pas encore embrassé Virginie. - -La Virginie, elle était apparue dans Fernande. Non pas une beauté, -pourtant! Et qu'importait, à lui qui connaissait toutes les splendeurs -de chair de la mappemonde? Ce n'est pas ça qui lui eût donné le tic-tac -dans la poitrine. Mais elle était d'allure candide, de charme intime, -maigriote et mièvre, confite en pudeur réservée, et gaie néanmoins, une -fleur tendre et claire aux yeux, de parfum discret et ravigotant tout de -même. Petite, mince, à corsage de fillette, le regard gris sous des -cheveux blonds cendrés, tapotant du Mozart au piano, experte en gâteaux -et en confitures, l'index grêlé de coups d'aiguille, une trouvaille, -quoi! Pas pour un autre, sans doute, à qui elle eût semblé banale et -fade! Mais oui, pour lui, pour ce coeur de collégien. C'était la petite -cousine qu'il n'avait point eue, la pensionnaire qui vous donne les -premiers rêves de famille. Dix-huit ans! Bien jeune à côté de ses -quarante passés, à lui. Non pas, puisque lui, de coeur, ne comptait pas -plus qu'elle. Il y a, comme cela, des malentendus dans la rencontre des -êtres. - -Ah! pourquoi se remémorer toutes les excuses de l'erreur commise? Eh -bien! oui, là, il s'était trompé, bêtement, en dadais. Les petits -gâteaux, les confitures, le thé du soir après le whist avec le vieux -professeur et la mère (si bons tous deux pourtant), et aussi les sonates -perlées sous les menottes à mitaines, et les rougeurs timides, et les -gaucheries mutines, mensonges, mensonges! Sous cette eau dormante, fond -de vase. Et la vase était remontée à fleur d'eau, et il en avait bu un -coup, une amère gorgée puante, à en mourir. Comment cela était-il -advenu? Était-ce sa faute? Était-il trop vieux pour cette jeunesse, ou -plutôt trop jeune pour cette âme vieille d'avance, corrompue en -stagnation, à dessous de boue fétide? Qui sait? Il l'avait aimée de -toutes ses forces, voilà tout. Résultat... - - - - -II - - -Le docteur aurait pu continuer ainsi pendant longtemps, à mâcher et -remâcher ses tristesses, au pas maintenant régulier de Biju, et -non-seulement jusqu'à Guérande, mais jusqu'à Nantes, jusqu'à Paris, -jusqu'au bout du monde. Quand il était de la sorte en humeur noire, ça -durait ferme. Heureusement il fut soudain réveillé de ses mauvaises -rêvasseries, et Biju, du même coup, redressa l'oreille et renâcla, à un -cri lointain et lugubre, qui venait du côté de la mer, et qui se -traînait comme un râle dolent au ras des salines. - ---Écoute donc, fit le docteur en pesant sur les rênes du bidet. - -Et, comme ils demeuraient immobiles sous le vent, la même plainte -sanglota, tout là-bas encore, plus proche cependant, plus furieuse -aussi; car maintenant on distinguait que ce n'était pas une plainte -seulement, mais en même temps un appel de colère, comme de quelqu'un qui -désespère et s'indigne tout ensemble. - ---Oh! là! oh! cria le docteur dans le cornet de ses deux mains. - -Et, la voix se rapprochant encore, on entendit, nettement, cette fois: - ---Eh! Marie-Pierre, c'est-y toi, mon gas? Marie-Pierre, Marie-Pierre! - ---Oh! là! oh! reprit le docteur, par ici! - ---Marie-Pierre! Mon gas! Marie-Pierre! - -Toujours criant, la voix vint du côté de la route. Le docteur poussa -lui-même au-devant d'elle, jusqu'au tournant du bourg de Batz, où Biju -fit un saut de mouton, en se trouvant nez à nez avec un grand fantôme -qui sortit tout noir du marais blanc. - -C'était une vieille femme en cotillon court, la coëffe de travers, le -front fouetté par des mèches grises échevelées, les yeux hors de la -tête, et qui gesticulait étrangement. Elle dit tout de suite, sans -reprendre haleine: - ---Vous l'avez-t'-y vu, monsieur Cézambre, vous l'avez-t'-y vu, not' gas? - ---Tiens, fit le docteur, c'est vous, la mère Marie-des-Anges! Est-ce -qu'il lui est arrivé quelque chose, à votre gas? - ---Il est perdu, quoi donc, il est perdu pour tout dire. - -Et elle se mit à crier vers les dunes: - ---Eh! Marie-Pierre! mon gas! Marie-Pierre! - ---Voyons, dit le docteur avec autorité, et en la prenant par les bras, -voyons! mère Marie-des-Anges, soyez donc raisonnable. Expliquez-moi -cela, sacrebleu! ça vaudra mieux que de vous égosiller inutilement. -Perdu? qu'est-ce que vous voulez dire? Perdu? Allons, contez-moi la -chose. Nous le chercherons ensemble, après. - -Alors la vieille, les nerfs brusquement détendus, s'appuya le front sur -l'épaule du bidet, et se prit à pleurer en répétant: - ---Mon pauv' gas! mon pauv' Marie-Pierre! Il y laissera ses os, bien sûr! -Il y laissera ses os et son salut! Ah! mon Dieu! mon Dieu! mon pauv' -gas! - -Puis d'une voix volubile et rageuse, elle narra que Marie-Pierre avait -fait, elle ignorait comment, la connaissance d'une dame, nouvellement -installée au pays, une Parisienne, un chiffon, un chien coiffé, dont il -s'était rendu amoureux, l'enfant! Une drôle de particulière, d'ailleurs, -qui ne venait jamais dans le Croisic et qui passait tout son temps à -galopiner le long des grèves ou au flanc des roches, comme une chèvre. -Et laide avec cela! Tous ceux qui l'avaient aperçue n'avaient qu'un mot -pour le dire. Elle était maigre et frétillante ainsi qu'une crevette. -Des cheveux jaunes. Toujours vêtue en espèce de garçon. On lui voyait -les jambes plus haut que le genou. Et c'est de ça que Marie-Pierre était -possédé! Car il en avait dans la peau, le caillaud! il n'en mangeait -plus et n'en dormait plus. Quant au travail, bonsoir! Les journées lui -filaient devant les yeux à ne rien faire, à galopiner lui aussi, partout -où prétentainait l'autre. Il la flairait et la suivait à la façon d'un -chien traîné par le nez à la queue d'une lice. Il en était fou, quoi! Si -ça ne donnait pas pitié, de voir une maladie pareille chez un pauv' -petit gas de dix-huit ans! Et son dernier, vous savez, son seul restant -de neuf, tous _péris à la mé_ comme le père. Elle l'avait tant soigné, -celui-là, tant sucré, pour tout dire, élevé dans du coton, par ma foi, -avec serment à l'autel qu'il n'irait jamais sur la grande gueuse où -étaient morts les autres! Elle le voulait garder auprès de sa fine -cousine Annaïk Renaud, la fille d'Aimé Renaud, l'orpheline d'Escoublac, -sa promise, qui n'avait non plus que dix-huit ans, et qui l'aimait bien -aussi, et qui se désolait, navrée maintenant par la démoniaque folie de -Marie-Pierre. Car il y avait de la diablerie dans tout cela, n'est-ce -pas, monsieur Cézambre? Un savant devait pouvoir expliquer pourquoi ce -bout de femme, ce pou de sable, avait ainsi pris l'âme de Marie-Pierre, -le plus beau petit gas de la côte, depuis le Croisic jusqu'à -Saint-Nazaire, et si vertueusement éduqué, et si pieux. Harné! cette -femme-là était une jeteuse de sorts, pour tout dire, peut-être bien une -Kourigane, hein? - -Le docteur avait laissé la vieille répandre tout à l'aise sa colère -verbeuse. Il ne l'interrompit qu'à ce dernier mot, pensant qu'une -discussion à la traverse pourrait détourner un peu ce torrent de -plaintes. - ---Une Kourigane! fit-il. Mais il n'y a plus de Kouriganes, ma bonne -Marie-des-Anges. - ---Ah! dit la vieille, vous êtes encore un mécréant, vous, sauf le -respect que je vous dois. Et si ce n'est pas une Kourigane, donc, -comment vous expliquez-vous la berlue de mon petit gas? - ---Votre petit gas, reprit le docteur, est précisément comme les chiens -dont vous parliez tantôt. Les hommes ont l'amour vers les dix-huit ans, -ni plus ni moins que les chiens ont la maladie vers les six mois. Quant -à la Parisienne, c'est une Parisienne, en effet, et pas autre chose. Un -laideron, possible! Un chien coiffé sans doute! Qu'est-ce que ça fait, -quand on a le premier poil sous le nez et que le sang vous travaille? On -les aime comme ça tout aussi bien. Mais rassurez-vous, la mère. C'est un -feu de paille qui ne durera pas. - ---Ah! pardi, je l'ai cru comme vous, dans les commencements, quand -Marie-Pierre se contentait de courasser pendant le jour après elle. -Mais, quoi! Voilà qu'il y passe la nuit à c't'heure! C'est la perdition, -bien sûr. - -Le docteur eut un gros rire bon enfant. - ---Vous n'êtes pas raisonnable, dit-il, vous ne vous rappelez pas votre -jeune temps, la mère. Sacrebleu! la nuit est faite pour ces choses-là, -voyons! - ---Eh! interrompit aigrement la vieille, si ça le presse tant, qu'il -épouse tout de suite Annaïk. Ni elle ni moi ne dirons que non. Mais -qu'il ne fasse pas l'amour comme une bête, sans la bénédiction du bon -Dieu! Oui, comme une bête! Car ce n'est pas dans la chambre qu'ils -commettent le péché, pas même à la mode des chrétiens qui fautent, mais -bien en plein air, à la mode des bêtes de nuit, et sous l'oeil des -saints anges qui les regardent de là-haut, par le trou des étoiles. - -Et la vieille déblatérait avec des gestes tragiques et ses longs bras -dressés vers le ciel. Elle ajoutait qu'elle était allée crier devant la -porte de la maison qu'habitait la Parisienne, près de la baie des -Bonnes-Femmes, et qu'on ne lui avait pas répondu, et que c'est pour cela -qu'elle errait au bord de la mer, cherchant dans quel trou de Kourigans -la diablesse cachait ses salauderies avec le petit gas. - ---Ils ne vous ont pas répondu, dit le docteur, parce que vous les -dérangiez. Mais ne perdez pas la tête pour cela, la mère. Allez, ils ne -sont pas à se promener dehors, je vous en réponds. Ils sont au chaud, au -gîte. Votre gas vous reviendra demain, un peu las, et voilà tout. Encore -quelques nuits de la sorte et la gourme sera jetée. Plus c'est fort, -moins, ça tiendra. Si vous voulez m'en croire, retournez vous coucher. -Vous vous rendez malade, à vous enrouer dans le vent du matin. - -Mais Marie-des-Anges ne l'écoutait déjà plus. Elle était repartie par -les salines, marchant à grands pas du côté de la mer. Et, tandis que -Biju prenait allègrement le trot vers Guérande, le docteur entendit de -nouveau la voix lamentable et furieuse qui recommençait à crier sur la -dune: - ---Marie-Pierre! Marie-Pierre! Où es-tu, mon gas? Ohé! Marie-Pierre! - - - - -III - - -Le lendemain soir, qui était un jeudi, le docteur, bien reposé, rasé de -frais, ayant oublié les mélancolies de la nuit passée et même la -rencontre de Marie-des-Anges, dînait chez le vieux comte Audren de -Kernan des Ribiers, avec l'encore plus vieux chevalier d'Amblezeuille, -et l'abbé Calvaigne, curé de Guérande. - -Tous les jeudis, le comte réunissait ainsi à sa table son plus ancien -ami, et comme il disait, ses deux médecins, celui du corps et celui de -l'âme. A la vérité, ses deux médecins ne lui servaient pas à -grand'chose; car malgré ses soixante-cinq ans, il se portait à -merveille, et, malgré sa fidélité à l'ancien régime, il ne donnait pas -dans la dévotion. Aussi n'avait-il guère recours au docteur et au curé -qu'une fois par an, au premier pour se purger vers la mi-mars, et au -second pour son unique communion pascale. Ces deux devoirs remplis, il -avait accoutumé de dire en se frottant les mains: - ---Me voilà encore récrépit pour douze mois. - -D'autre part, son amitié avec le chevalier était assez singulière, -puisqu'ils ne pouvaient s'entendre sur rien et ne parlaient qu'en -discutaillant sans cesse, depuis bientôt un demi-siècle qu'ils se -connaissaient. - -N'empêche que ces soirées du jeudi leur semblaient à tous quatre fort -agréables et la seule distraction possible à chacun dans ce trou de -Guérande. Le comte était un bon vivant; le chevalier, un original; le -docteur tenait des deux, avec une pointe de philosophie plus sérieuse; -l'abbé donnait raison à tout le monde et _liait_ en quelque sorte la -sauce de ces éléments divers. - -Quand le docteur arriva, le comte et le chevalier étaient déjà en train -de s'aguicher à propos du jeune vicomte Adelphe, le petit-fils de la -maison, en ce moment à Paris, où il faisait, depuis un an, danser une -ronde un peu bien folle aux écus de son grand-père. - ---Parfaitement, disait le comte, je lui ai coupé les vivres, et j'ai eu -raison. - ---Tu as eu tort, riposta le chevalier. Ce n'est pas d'un gentilhomme, ni -une chose à faire à un gentilhomme. - -Gros, court de taille, la tête dans les épaules, sanguin, le comte avait -la face pourpre et fourrageait violemment sa barbe blanche en collier. -Petit, maigre, ratatiné, jaune, le chevalier parlait sec, crispant sa -longue figure glabre, aux rides sans nombre, et faisant craquer les -phalanges de ses doigts qui semblaient en buis. - ---Voyons, docteur, s'écrièrent-ils tous deux à l'entrée de M. Cézambre, -je vous prends pour juge. - ---Vous avez tort tous les deux, répondit-il en riant, et je vous renvoie -dos à dos. - ---Eh! parbleu, non, fit le comte. Vous ne me persuaderez pas que je n'ai -pas raison de couper les vivres à un gaillard qui m'a mangé vingt mille -livres depuis un mois, quand je n'en ai que trente mille de rente. - ---Sarpejeu, si, fit le chevalier, tu as tort. On ne laisse pas un des -Ribiers sur le pavé, où il peut choir dans la crotte. - ---C'est justement pour l'empêcher d'y choir, reprit le comte. - -En ce moment entrait l'abbé, qui fut assailli par la même proposition -d'arbitrage déjà faite au docteur. - ---Vous avez raison tous les deux, conclut l'abbé, avant d'avoir rien -entendu. C'est une question de nuances, j'en suis sûr; il n'y a qu'à -s'entendre. - ---S'entendre! avec lui! pas possible! dirent à la fois le comte et le -chevalier, chacun haussant les épaules avec une moue de dédain pour -l'autre. - -A table, la discussion continua, mais pour s'arrêter net avec un froid -jeté, quand le comte, vraiment navré, avoua enfin qu'Adelphe poussait la -folie jusqu'à vouloir épouser une gourgandine de là-bas, celle-là même -pour les beaux yeux de qui vingt bonnes mille livres avaient passé en -fumée. A la nouvelle des désirs matrimoniaux du jeune homme, le comte -avait écrit, fait prendre des renseignements: il n'y avait pas à en -douter, la future était une cocotte, ni plus ni moins qu'une rôtisseuse -de balai. D'ailleurs, Adelphe lui-même ne s'en cachait qu'à moitié. Sa -lettre, avec insinuation de mariage, parlait d'un _passé douloureux_, -d'une _âme incomprise_, de _réhabilitation_, un tas de billevesées qui -ont cours dans la morale contemporaine. Ah! mais, pas de ça, Lisette! -Qu'on s'amuse, qu'on ait des maîtresses, qu'on soit même un bourreau -d'argent, rien de mieux! Il faut que jeunesse se passe... - ---Et vieillesse aussi, interrompit le chevalier. Car tu ne t'en prives -guère, toi, bien que tu sois barbon. - ---D'accord, répondit le comte. J'ai mes faiblesses. J'aime encore le -cotillon, je ne m'en défends point, n'est-ce pas, l'abbé? Donc j'excuse, -à plus forte raison, la galanterie chez un jeune homme. Mais diantre! il -y a galanterie et galanterie. Et je n'admets pas qu'on la cultive au -point de donner son nom à une femme galante. Ai-je raison, cette fois, -oui ou non? Ah! ah! d'Amblezeuille, te voilà le bec cloué, j'espère. - -Et le comte ajouta qu'il avait aussitôt donné l'ordre à ce polisson -d'Adelphe de regagner Guérande, et plus vite que ça. Une fois ici, on -pourrait le chapitrer. L'abbé, son ancien précepteur, était là pour un -coup, fichtre! Et le cheval donc, et les promenades en mer, et la chasse -aux mouettes! Ah! on lui ferait mouiller des chemises, on lui battrait -le sang, on le fatiguerait au grand air. Rien de tel que l'exercice pour -vous mater un étalon. Pas vrai, docteur? Et puis, s'il lui fallait -sacrifier à Vénus, eh bien! qui l'empêcherait de trouver par-ci par-là -un tendron, ainsi que disait le chevalier? - ---Et justement j'ai son affaire, continua le comte avec un sourire et un -clin-d'oeil égrillards. Une petite femme comme il doit les aimer, une -Parisienne. Il ne s'apercevra pas du changement. Allons, l'abbé, ne -m'envoyez pas une grimace. - ---Le fait est, interrompit le chevalier, que pour un grand-père si -sévère, tu te mêles là d'une étrange fonction. Rappeler le vicomte sous -prétexte qu'il court le guilledou, et lui servir ici de... Frontin, tu -m'avoueras que... - -Mais le comte avait sa façon de voir, et, malgré la lippe du curé et le -haut-le-corps du chevalier, il n'en voulut pas démordre. Oui, depuis -tantôt trois semaines, une femme charmante habitait le pays, près du -Croisic; une petite chiffonnette, d'allures gaies, de moeurs faciles -sans doute, d'un abord peu farouche, en tous cas, à qui l'on pouvait se -présenter soi-même, par l'entremise de monsieur le Hasard ou de madame -la Promenade, sans plus de cérémonie. - ---Tu en as donc tâté? fit d'Amblezeuille en pinçant les lèvres. - ---Mon Dieu! oui, répondit le comte. En tout bien tout honneur, du -reste... jusqu'à présent, ajouta-t-il d'un air fat et comme s'il -pirouettait sur un talon rouge. Un raccroc, au bord de la mer! - ---Il me semblait bien aussi que tu chassais beaucoup la mouette depuis -quelque temps. - ---Pardon, monsieur le comte, dit le docteur qui avait dressé l'oreille -pendant toutes ces confidences, est-ce que votre Parisienne ne demeure -pas à la baie des Bonnes-Femmes? - ---Précisément. Vous la connaissez aussi? - ---Depuis cette nuit seulement. - -Il y eut un oh! général, et l'abbé demanda si l'on allait entendre des -bêtises. A quoi le docteur répondit que non, et raconta sa rencontre -avec Marie-des-Anges. Évidemment c'était la même Parisienne qui avait -ensorcelé Marie-Pierre. - ---Eh! eh! dit le chevalier au comte, il t'a coupé l'herbe sous le pied, -le petit gas! On dirait que ça te contrarie. Est-ce pour toi ou pour le -vicomte? - -Le comte, en effet, n'avait point dissimulé un froncement de sourcils en -apprenant la nuitée de Marie-Pierre avec la Parisienne. Cela gênait ses -plans, en somme. Au point de vue de son petit-fils surtout, il faut le -dire. Il avait d'ores et déjà mitonné tout un roman dans sa tête, une -guérison du vicomte par traitement homéopathique, partant de ce principe -qu'en amour un clou chasse l'autre. A ce contre-temps s'ajoutait, à -l'insu même du vieux bon vivant, un peu de dépit personnel. Sous couleur -de préparer les voies à la purge amoureuse de son petit-fils, il n'était -pas sans avoir éprouvé quelque chose pour son propre compte, dans ses -deux entrevues avec la Parisienne, la première par hasard, la seconde -préméditée. Cette échappée de la grand'ville, avec ses gamineries -d'écervelée, son nez moqueur, ses cheveux d'or frisottant jusqu'aux -yeux, ses façons garçonnières, lui avait fait passer de petits -chatouillements le long du dos. Il y parut, au portrait qu'il en traça, -sur la demande du chevalier. - ---Mais elle est charmante, dit-il, un vrai bijou, comme on en fabrique -dans ce satané Paris, qui s'y entend. Une frimousse pas plus grosse que -le poing, mon cher, ce que tu appelles un minois fripon, quoi! Et le -corps mignard, déluré, peut-être maigre; mais on ne s'en aperçoit pas. -Toute en nerfs et en poivre, voilà l'effet qu'elle m'a produit, rendu de -mon mieux. Telle quelle, exquise, je te le répète, un vrai bijou. - ---Ce n'est pas ce que m'a dit Marie-des-Anges, fit le docteur. A l'en -croire, c'est un laideron. Il me semble bien me rappeler qu'elle la -comparait à une crevette, et même à un pou de sable. - ---Une crevette! ah! très drôle, s'écria le chevalier. Une crevette! Et -un pou de sable! Parbleu! mon vieux Kernan, tu as de singuliers goûts! - ---Je vous jure qu'elle est parfaite, riposta le comte. La -Marie-des-Anges est une vieille folle. Je m'y connais, que diable! La -petite est divine, je vous dis, là, divine, êtes-vous contents? - ---Ah! monsieur le comte, fit le curé avec un gros soupir, le cotillon -vous perdra, toujours, toujours. - -Et le soir, en s'en retournant, le chevalier ricanait d'un air -goguenard, et répétait au docteur, avec de joyeux craquements de -phalanges: - ---Il en tient, allez, le vieux coureur, c'est moi qui vous le dis. Il a -du plomb dans l'aile. A son âge, si ce n'est pas honteux! Une -crevette... ah! très drôle, très drôle! Un pou de sable! c'est -impayable. Bien fait pour lui! Il ne m'écoute jamais. Amoureux d'une -crevette! d'un pou de sable! - - - - -IV - - -En réalité, ni le comte ni Marie-des-Anges ne se trompaient dans leurs -portraits, si différents pourtant, de la Parisienne. Elle était vraiment -aussi laide que le disait la vieille, aussi attrayante que le prétendait -l'autre. - -A première vue, c'est la laideur seule qui frappait. Il n'y avait point -de doute possible, pensait-on, devant ce _facies_ blême troué de deux -yeux ternes jusqu'à en paraître éteints, devant ce front bombé, mal -couvert par les boucles d'une tignasse évidemment teinte en jaune, -devant ce nez d'un camard insolent, aux ailes trop retroussées et -criblées de tannes, devant cette bouche en coupure saignante. - -On n'avait même pas envie de dire, comme on a coutume envers les femmes -à figure défectueuse: - ---Elle n'est pas jolie, mais elle est si bien faite. - -Le corps, en effet, ne rachetait point par la pureté ou l'opulence des -formes la mauvaise impression de cette tête ingrate. Malgré ses trente -ans prochains, il était resté maigrillon, anguleux, comme celui d'une -pensionnaire mal nourrie et minée de secrètes luxures. Le cou grêle -s'emmanchait durement au-dessus de deux salières où s'accumulait -l'ombre. Les bras eux-mêmes, que la maturité arrondit et capitonne chez -les plus sèches et jusque chez les vieilles filles, demeuraient fuselés -et sans grâce, avec le coin de l'épaule un tantinet montant et le coude -irrémissiblement pointu. Sur les hanches étroites, le buste se dressait -d'une venue, tout à fait plat par devant, et bossué par derrière de deux -petits monticules à l'arête des omoplates, si bien que la poitrine -semblait sens devant derrière. Seules, sous la croupe ravalée et le -ventre de limande, les jambes pouvaient passer pour belles; jambes de -garçonnet, d'ailleurs, mais dont la cuisse un peu creuse, le genou -saillant, la cheville menue et le mollet attaché haut avaient une -sveltesse élégante. - -Et cependant, malgré tous ces défauts, ou peut-être à cause d'eux, la -créature attirait le regard et le retenait; et de cette laideur émanait -un charme singulier, indéfinissable, irrésistible pour quelques-uns. - -Toute en nerfs et en poivre! Le mot du comte était juste. Avant lui déjà -un homme d'esprit avait ainsi formulé sur elle l'opinion des -connaisseurs: - ---C'est un paquet de nerfs agacés et agaçants. - -Et comme une mauvaise langue ajoutait: - ---Un paquet d'os, surtout. - ---Soit! avait riposté l'autre. Elle a des salières, c'est vrai; mais il -y a du Cayenne dedans. - -C'était bien autre chose encore, quand, au lieu de la voir simplement, -on la regardait et on l'écoutait vivre. La conversation, la discussion, -le caprice, le papotage, la linoterie voulue, l'imagination toujours en -éveil, animaient et transfiguraient alors ce masque. Le front bombé -s'illuminait de volonté tenace. Sous l'or faux de la chevelure, on -remarquait les épis touffus et rebelles. Les minces lèvres rouges -hachaient et tortillaient les phrases et vous les envoyaient souples et -vibrantes ainsi que des morceaux de serpent qui chatoient au soleil. -L'oeil terne prenait des teintes glauques semblables à celles de la mer -quand il va tonner. Le nez avait des gamineries de museau de singe. Et -le corps disgracieux trouvait lui-même sa grâce, comme l'acier raide a -son élasticité. Grâce de singe, aussi, sans doute, avec ses mouvements -brusques, ses détentes, ses gestes trop reployés, ses langueurs mièvres -où l'on sent sommeiller des désirs de cabrioles. Grâce équivoque, en -même temps, moins de femme que d'hermaphrodite, et qu'on n'osait pas -analyser. Par cela, d'autant plus forte. - -On comprend l'appétit qu'un tel ragoût excitait chez beaucoup d'hommes. -A cet espoir de piment s'alléchaient surtout les palais blasés et les -palais novices. Et il faut croire que le régal avait ce qu'on appelle du -revenez-y; car ceux qui en tâtaient ne s'en rassasiaient point. - -A vrai dire, ils étaient nombreux, et son petit hôtel de la rue de -Prosny n'exigeait pas un bien difficile _sésame-ouvre-toi_. Comme dans -les tripots, il suffisait, pour y entrer, de montrer non pas patte -blanche, mais patte qui graisse. En cela, elle était fille jusqu'aux -moelles, tant, qu'elle ignorait même les toquades, ce revers de la -médaille pour les courtisanes. Donnant, donnant, elle n'admettait pas -d'autre loi. Nouvelle force! - -On ne lui connaissait seulement pas de protecteur attitré. Elle -professait que c'était encore là une façon de chaîne. En argot -d'affaires, en termes _pratiques_, elle disait avec un sourire: - ---Pas de bailleur de fonds! Des actionnaires, à la bonne heure! Les -banques prospères sont les anonymes, avec tout le monde pour -commanditaire! Moi, je suis de mon temps. - -Résultat: au lieu d'un maître ou même d'un esclave unique, elle avait -tout un troupeau d'affamés d'amour à ses trousses. Tantôt l'un, tantôt -l'autre attrapait un bout de pâtée. Aucun n'avait la niche. Tous -gardaient la fringale aux dents. Une fois acoquiné à son salon, amorcé à -son alcôve, on ne pouvait pas ne pas y retourner. Autant d'heureux, -autant d'éternels désireux. - -A plus puissante raison, si l'on songe que, tout en se donnant, elle ne -se livrait jamais. C'était encore là son meilleur secret de séduction. -Impossible de la dessaisir d'elle-même. Toujours un je ne sais quoi vous -échappait en la possédant. Et, ce je ne sais quoi, on l'attendait -toujours. Elle savait l'art de vous y faire toucher presque, mais -presque, et pas plus. - ---Elle n'a rien, rien de rien, disait d'elle un de ses familiers, et -l'on espère sans cesse qu'on va voir le fond de ce rien. - -Un autre, plus brutal d'observation, avait ainsi défini l'attirance -qu'elle exerçait quand même: - ---Avec elle, en amour, c'est comme au bac avec un grec: on court après -son argent. - -On pense si, à ce jeu, la cagnotte s'engraissait. Ajoutez que cette -ratisseuse de louis avait l'ordre d'une ménagère, et non les foucades -d'une rôtisseuse de balai. Fantasque, oui, mais non fantaisiste. Pas -même ces échappées de folie que le luxe donne aux filles ordinaires, -parties d'en bas, grisées par l'or. Non plus ces gaspillages propres aux -femmes tombées d'en haut, et qui se font des tapis de papier Joseph pour -se cacher leur boue nouvelle. Celle-ci n'était à coup sûr ni partie d'en -bas ni tombée d'en haut. Aucun roman ne se lisait dans son passé, entre -les lignes de son présent. On eût dit une petite bourgeoise, rompue aux -affaires, et qui se serait mise à se débiter elle-même au lieu de -débiter des marchandises quelconques derrière un comptoir. - ---Je suis de mon temps, répétait-elle pour toute explication aux curieux -qui trouvaient étrange ce prodigieux banal. - -Et elle avait raison. Des chercheurs, des gens d'esprit, pour -caractériser son charme, avaient imaginé les métaphores de tout à -l'heure, les phrases en tronçons de serpent, le regard teinté comme une -mer avant l'orage, la grâce simiesque, un tas de bourdes poétiques! -Vrai, peut-être, tout cela! Mais plus vrai encore ceci: on l'aimait pour -l'amour même du gris, du terne, du rangé. Celui qui le mieux de tous -avait mis le doigt sur le grand ressort de cette puissance, c'est -l'homme qui avait dit simplement: - ---Débauche pot-au-feu! - -Mais à quoi bon tant d'analyse? Le fait était là, flagrant, indéniable: -à savoir que cette femme représentait une force, un aimant, attirant les -coeurs, les sens et les portefeuilles, et ne les lâchant plus quand elle -les tenait. Force d'autant plus grande qu'elle était consciente. Car la -gouine signait bravement ses lettres de ce véridique nom de guerre «LA -GLU» et son cachet portait en exergue cette devise significative: _Qui -s'y frotte s'y colle._ - - - - -V - - -Le même jeudi soir où le docteur dînait chez le comte, les oreilles de -la Glu durent diablement lui corner; car on parla d'elle aussi chez la -mère Marie-des-Anges, et d'un bout du jour à l'autre. - -Toute la nuit, malgré le conseil de M. Cézambre, la vieille avait -continué à vagabonder lamentablement, tantôt autour de la maison -toujours sourde et silencieuse, tantôt le long des grèves, encore plus -criardes et plus dolentes qu'elle-même. Vingt fois pour le moins elle -avait obstinément recommencé sa course de chienne de berger, depuis la -baie des Bonnes-Femmes jusqu'au trou des Kourigans, sans jamais cesser -de glapir et de s'enrouer dans la brise crue et dans le fracas de la -marée déferlante. - -Enfin, au matin, comme l'Angelus tintait, elle était rentrée bredouille -de sa chasse nocturne, les jambes rompues, les yeux brouillés de larmes, -son corsage mouillé de sueur, ses cottes fripées par l'embrun de la mer -et l'eau des flaques. - -Au logis, Annaïk faisait tristement le ménage, d'une main lente au geste -machinal, les paupières rougies, l'estomac serré, sans même se laisser -distraire au sublet joyeux de maître Nicolas, le merle familier qui -sautillait si allégrement dans sa cage de bois, en sifflant le vieil air -de matelot: - - Jusqu'au revoir, la belle, - Bientôt nous reviendrons. - ---J'ai l'âme _désâmée_, Naïk, dit la vieille en entrant. - -Puis elle embrassa la fillette, et toutes deux sanglotantes allèrent -s'asseoir sous le manteau de l'âtre. Du coup maître Nicolas interrompit -sa chanson, surpris de n'entendre pas le bonjour matinal de la vieille, -qui d'ordinaire venait l'agacer de quelques paroles caressantes, à quoi -il répondait en faisant le beau, roulant son petit oeil noir, ouvrant -toute large sa queue et frissant des ailes pour gagner sa _miotée_ de -pain au lait et sa _pierre_ de sucre. Ce matin-là, il n'ouït qu'un -lugubre silence déchiré de sanglots, et son turlututu lui en resta -brusquement à mi-gorge. - -Au bout d'un temps assez long, il se remit enfin à susurrer, mais tout -bas, comme s'il n'osait point, et le gai refrain prit de la sorte un air -lointain et mélancolique. On eût dit que d'une barque déjà disparue à -l'horizon venait cet adieu sifflé, presque moqueur: - - Jusqu'au revoir, la belle, - Bientôt nous reviendrons. - ---Tais-toi, Nicolas, tais-toi, fit la vieille. Il ne reviendra plus, -not' gas, mon Nicolas, il ne reviendra plus, puisqu'il n'est pas revenu -d'hier. Il est à sa perdition, pour tout dire. - -Et elle raconta, navrée, à la pauvre Annaïk, comment elle avait erré en -vain toute la nuit, et qu'elle n'avait trouvé rien, et que le docteur -Cézambre avait beau en savoir et en savoir, elle aussi en savait, et que -Marie-Pierre était pris par un _sort_, bien sûr, pour courauder ainsi -aux heures noires comme un chat en mal d'amour, et pour en oublier sa -petite Naïk, sa vieille mère, son Nicolas et son salut. - ---Harné! dit Annaïk, avez-vous bien regardé dans le trou des Kourigans, -la mère? Avez-vous bien écouté au pertuis de la Goule? - ---Oui-dà, Naïk. Mais je n'y ai vraiment rien vu que les ténèbres d'enfer -qu'on y voit, même en temps de lune, et je n'y ai rien entendu que les -paquets de mer cognant contre la roche et les jurements du vent au long -des couloirs. Tu sais bien que les Kourigans se taisent de rire quand -ils sentent venir un chrétien. - ---C'est vrai, répondit Annaïk. Et dans la maison là-bas, alors, il n'y -avait pas tant seulement une clarté? - ---Ni clarté ni bruit, Naïk. On se serait cru au champ d'avoines, parmi -les croix des nôtres _péris à la mé_. Oh! il n'était pas là, malgré ce -qu'en pense monsieur Cézambre. Il n'était pas à la maison, j'en réponds. -Elle l'avait emmené à la course de nuit, à la folie des fées, va, pour -tout dire. On ne m'ôtera pas cela de l'idée. - ---A moi non plus, fit Annaïk. Vous avez raison, la mère, ce n'est pas -une femme, c'est une Kourigane. - -Et la petite se signa dévotement, après avoir resserré un peu sa guimpe, -et ramené sur son front sa coëffe, comme pour être recueillie en son -costume sévère au moment qu'elle ferait le geste sacré. - -Les pauvres gens ont heureusement contre la douleur un recours forcé qui -est le travail. Aussi la matinée ne se passa-t-elle pas toute à gémir, à -cause du poisson qu'il fallut vendre et des boîtes à homards qu'on alla -vider ou remplir au port vieux. Le chagrin ne reprit ses droits qu'au -dîner, quand les deux femmes se retrouvèrent seules devant l'âtre, sans -le gas attablé, bien que la mère eût fait à son intention expresse une -bonne soupe de congre aux six herbes. Elles durent la manger en face de -son assiette vide, le coeur gros, tandis que le merle accompagnait le -bruit des cuillères de sa cantilène ironique. - -Au tournant du soleil d'après-midi, la vieille n'y put tenir et s'en -alla encore une fois à la baie des Bonnes-Femmes, puis au trou des -Kourigans. Mais, pas plus à la lumière du soleil qu'à celle de la lune, -elle ne vit rien. La maison restait toujours silencieuse, semblable à -une maison morte, avec ses contrevents fermés comme des paupières -closes. Et sur les roches et le long des grèves, l'obstinée ne rencontra -que les deux douaniers de la côte et les corbeaux de mer au noir -présage. - -Quand elle revint, Annaïk lui rendit pourtant un peu d'espoir, en lui -rappelant que c'était aujourd'hui jeudi, et que sans doute Marie-Pierre -ne voudrait pas manquer sa veillée de musique. - -Ce jour-là, en effet, ainsi que le dimanche, c'était fête d'ordinaire -pour le gas. Le vieux père Gillioury, dit _Bout-dehors_, venait souper -chez eux, avec son _banjo_; Marie-Pierre tirait de l'armoire son -crin-crin; et tous deux, l'un pinçant, l'autre râclant les cordes, ils -jouaient et chantaient les airs du pays, les polkas rapportées de -Saint-Nazaire, et surtout les vieilles complaintes de _mathurin_, que le -père Gillioury avait apprises pendant cinquante ans de navigation. - -Dimanche dernier encore, quoique le gas fût déjà en humeur sombre, et -malade de sa folie, il n'avait pas résisté au plaisir coutumier de faire -sa partie de violon pendant que _Bout-dehors_ grattait, tapait et -secouait sa longue guitare de nègre, au manche grêle, au ventre de -calebasse. - -Un si brave compagnon, en outre, ce père Gillioury, toujours content de -tout, même de son sort, avec les cent quatre-vingts francs de rente que -lui faisait le gouvernement pour un demi-siècle de service! Personne -comme lui ne savait chanter les interminables chansons de quart. -Personne non plus ne lui en remontrait pour le gabarit des petits -bateaux taillés dans une bûche, armés de tous leurs agrès. Et, à dix -lieues à la ronde, on se disputait ses pipes sculptées dans une pince de -homard. Quant au violon et au _banjo_, passé maître, tout bonnement, au -point qu'on lui disait souventefois: - ---Allez donc un jour à Nantes, dans les cafés, vous gagnerez de l'or -_gros comme vous_. - -Mais il aimait son Croisic, le vieux, et, quand on lui parlait de finir -ses jours ailleurs et d'être enterré autre part qu'au champ d'avoines, -deux grosses larmes roulaient dans les plis de sa face en pomme cuite. - ---C'est drôle, faisait-il alors, je suis borgne d'un oeil et je pleure -des deux. - -Car il était borgne, le père Gillioury, et aussi un peu bancal, mais -vigoureux tout de même et solide au poste, en dépit de ses soixante et -onze ans. Et de bon conseil, surtout! Non qu'il fût très bavard, à moins -qu'il n'eût bu un coup de trop et ne se sentît le vent en poupe. Le -reste du temps, autant il chantait long, autant il parlait court. Un peu -bien marin, parfois, et pas clair pour les _terriens_ en son langage de -bord. Mais de bon conseil, oui. Il prenait d'ailleurs son temps pour -réfléchir, et ne donnait son avis qu'après avoir remonté sa lippe -jusqu'au bout de son nez en faisant danser sa prunelle unique, jaune -comme un centime neuf. - ---Je lui dirai de causer avec le gas, vois-tu, Naïk, je lui dirai ça, -répéta la vieille, et il saura lui trouver des raisons. C'est vrai, ce -que tu penses, que Marie-Pierre se souviendra de la veillée de musique. -Il va venir, bien sûr, il ne peut pas manquer maintenant. - -Quand Gillioury arriva, on lui apprit donc la chose, et Marie-des-Anges -lui versa d'abord un bon verre de tafia, histoire de faire un trou à -l'appétit, tout en l'endoctrinant sur ce qu'il fallait dire au gas: que -c'était une cruauté, de donner ainsi de la peine à sa promise, de ne pas -songer à sa mère et d'oublier la brave honnêteté du bon Dieu pour une -mauvaise femme, sorcière et folle, harné! ni plus ni moins qu'une -Kourigane, avec laquelle il n'y avait au bout des choses que la -perdition certaine du corps et de l'âme, pour tout dire. - -Le père Gillioury opinait de la tête, tout en sirotant son tafia. A tout -moment il poussait sa lèvre contre son nez avec des airs entendus, et -jamais sa prunelle n'avait dansé plus vite. - ---Compris, la mère, compris, faisait-il. Bien sûr que je lui dirai tout -ça, et puis encore tout ça. Ah! not' gas! il en avalera, vous savez, de -la morale. Foi de _Bout-dehors_, il aura de la garcette, allez! Saille -de l'avant! Attrape à regarder clair! Attends!... C'est comme dans la -chanson, pas moins. Vous la connaissez bien, la chanson des coureurs, la -_dérobée_ de Loudéac. - -Et, frôlant du dos de sa main poilue les cordes de son _banjo_, il -fredonna en sourdine: - - Voulez-vous savoir l'histoire - D'un p'tit couturier? - Voulez-vous savoir l'histoire - D'un petit couturier, - Qui s'en va voir les filles bien tard après souper? - Ritinton, tinton lalirette, - Ritinton, tinton laliré. - -Mais il ne continua pas, comprenant qu'une chanson, même à mi-voix, -sonnait faux avec la parole dolente de Marie-des-Anges, avec les soupirs -étouffés d'Annaïk. - -Cependant, l'on attendit encore longtemps le gas, et, comme il ne venait -toujours point, on finit par se mettre à table, l'espérant au moins pour -la veillée. Et la veillée aussi se consuma peu à peu, sans rien amener -de nouveau, tandis que la vieille, délayant lentement sa douleur en -bavardage, se dégorgeait à l'aise de ses colères contre la Parisienne, -que le père Gillioury écrasait imaginairement de temps à autre en -cognant ferme sur la table. Mais quand l'horloge haute tinta onze -heures, comme le gas ne revenait pas plus qu'hier, un accès de rage -remonta au coeur de la pauvre femme. - ---Ah! je veux le voir, s'écria-t-elle, je le veux voir, mon gas. Il -faudra bien que je le trouve, enfin, si le bon Dieu est juste. - ---Il le faudra, dit le vieux matelot en clignant de l'oeil. Il le -faudra; car toute chanson a son air et tout vent mène sous le vent. - -Alors Marie-des-Anges entraîna dehors le père Gillioury pour qu'il vînt -avec elle faire de nouveau les cinq cents pas désolés, de la baie des -Bonnes-Femmes au trou des Kourigans. Il remonta plus furieusement que -jamais sa lippe, quand la porte, toute large ouverte, lui envoya au -visage une bouffée de noroît et comme un paquet de ténèbres. - ---Bon sang! dit-il, le ciel est comme un prélart goudronné. Et quel -vent! si la _mé_ ce soir était du lait, ça en ferait du beurre. - -Mais il se lança tout de même à travers la nuit épaisse, claudicant avec -son _banjo_ en bandoulière, à la suite de la vieille qui secouait dans -l'ombre la lumière de sa lanterne de corne. Et, comme elle marchait à -grands pas, il se donna de l'âme aux jarrets, ainsi qu'il disait, en -marmonnant du coin des lèvres la complainte des _Démâtés_: - - Un' brise à fair' plier l'pouce, - Rigi, rigo, riguingo, - Avec le coeur en gargousse, - Rigi, rigo, riguingo. - Ah! riguinguette! - -Mais en vain ils crièrent tous deux et devant la maison toujours muette -et sur la côte toujours déserte; et en vain il poussa lui-même, d'une -voix de tête suraiguë, le vieux refrain de manoeuvre qui s'entend de si -loin: - - Harné! les gas! ohisse! holla! - -Rien ne répondit à leurs appels que le vent allait briser dans le fracas -des vagues et l'ironique écho des roches. - ---S'est-il donc noyé, lui aussi, comme mon homme et mes autres gas? -disait la vieille. Est-il donc perdu à la _mé_? - -Et elle s'avançait au bout des caps, appelant son fils dans l'immensité -noire, élevant sa lanterne dont le reflet furtif dansait et tremblotait -à la pointe des lames couleur d'encre. - -Elle ne rentra qu'à minuit passé, exténuée de fatigue et de -désespérance, n'ayant plus même la force de pleurer. - ---J'ai pourtant ouvert l'oeil et le bon, fit le père Gillioury en -plissant sa paupière sur sa prunelle de chat, pour répondre à la -silencieuse interrogation des sanglots d'Annaïk. - ---Et toujours rien? soupira la fillette. - -Il hocha la tête, haussa son _banjo_ qui lui tapait dans les jambes. -Puis, ne se sentant rien à dire devant tant de douleur, il se sauva de -guingois comme un crabe. - -Pendant ce temps Marie-des-Anges, hébétée, rendue, s'était jetée toute -vêtue sur son lit en poussant un dernier ahan de rage, si bien que -maître Nicolas, réveillé en sursaut, ébouriffa ses plumes, claqua du -bec, et, à moitié endormi encore, se mit à siffloter machinalement: - - Jusqu'au revoir, la belle, - Bientôt nous reviendrons. - - - - -VI - - -Le docteur avait bien eu raison, l'autre nuit, en disant à -Marie-des-Anges que le gas était au gîte, au lit, et que, si la maison -de la baie des Bonnes-Femmes était restée sourde aux cris de la vieille, -c'est que la vieille dérangeait les amoureux. La pauvre femme cherchait -vraiment midi à quatorze heures, de s'aller imaginer des histoires de -l'autre monde et des sorcelleries de Kourigane pour expliquer la folie -de Marie-Pierre. La réalité était beaucoup plus simple, mais plus -terrible aussi, et l'infortunée mère eût souffert davantage encore de la -connaître. Quel coup de couteau en plein coeur, si elle avait su que son -gas avait entendu les navrants appels lamentés devant la porte, et même -avait regardé au travers des persiennes, avait vu le fantôme dolent aux -gestes tragiques, fouetté par le vent de mer, secoué par les sanglots, -et qu'il avait pu contempler la malheureuse affolée et hurlante comme -une louve en quête de son petit volé, et que malgré tout il était -demeuré insensible et n'avait pas répondu! - -Et pourtant, il aimait fort son _ancienne_, le petit gas, et ce n'était -point un méchant garçon. Il n'ignorait pas combien elle l'avait toujours -adoré, soigné, choyé, _tant sucré, pour tout dire_, comme elle s'en -vantait si doucement. Et lui-même passait pour le modèle des bons fils, -aussi bien qu'elle pour le modèle des bonnes mères. Malgré la liberté -grande qu'elle lui laissait ainsi qu'à un homme quasi maître de la -maison déjà, malgré le poil qui commençait à lui duvetir sous le nez, il -ne lui avait jamais fait la moindre peine, à la façon des autres gas qui -se sentent venir le sang aux oreilles, et qui en abusent pour courir -dorénavant le cabaret et déserter les saints offices. Lui, comme au plus -jeune âge, on le voyait encore suivre la cotte maternelle, les dimanches -et fêtes, jusqu'à l'église. Et tous ses _dérangements_ se bornaient à -boire, de loin en loin, une bolée de cidre avec _Bout-dehors_, quand le -soleil d'été tapait trop dur sur le quai du port vieux, quand le travail -vous salait la gorge. - -Annaïk aussi, sa _fine_ cousine, sa promise, il l'aimait bien. Quoiqu'il -fût beau gas et reluqué des filles, il n'était pas fillaudier. Il -n'allait pas le soir, comme les autres farauds, chercher des mots doux -et de furtives embrassades dans les allées obscures du mont Esprit. Non -plus on ne le rencontrait embusqué aux portes de la raffinerie, -s'allumant aux chansons, aux verts propos, aux bras nus, aux fichus -dénoués des sardinières. A aucune, même des plus belles, il ne trouvait -la joliesse timide, caressante et familière de la petite Naïk. - -Jamais il ne se sentait si heureux qu'au logis, entre la douce jeunette -et la bonne vieille, faisant assaut d'affections et de prévenances; et -il n'aurait pas _changé de sort avec l'Empereur des sept îles et autres -lieux_, quand, le souper fini, après avoir donné une pierre de sucre à -maître Nicolas, il se dandinait sur sa chaise basse, devant le feu, la -poitrine chaude d'un petit verre de tafia, et le ventre bien lesté d'une -soupe de congre ou d'un homard avec des oignons au vinaigre. Si, par -surcroît, c'était le jeudi ou le dimanche, et que le père Gillioury fût -là, grattant son _banjo_ tandis que Naïk tirait le violon de l'armoire, -alors Marie-Pierre méprisait absolument l'_Empereur des sept îles et -autres lieux_, et il avait coutume de dire: - ---Harné! on n'est pas plus _ben aise_ que nous en paradis. - -Et donc c'était pour de vrai un bon petit gas. Mais quoi! lorsque -l'amour vous est entré sous les sourcils, et que la folie de la chair -vous travaille la cervelle, il n'y a plus rien qui tienne là-contre. -C'est comme si l'on était pris de vin, disait la chanson, et il faut -s'attendre à tout avec un mâle en ribote. - -Tout de même, Marie-Pierre avait senti un grand froid lui venir au -coeur, en entendant, au milieu de la première nuit, la voix de -l'ancienne qui glapissait à la porte. Un bon mouvement d'instinct -l'avait fait se dresser sur son séant, et rejeter la couverture pour -courir d'abord à la fenêtre, afin de rassurer d'un mot la pauvre âme en -peine. Mais la Glu n'avait eu qu'à lui toucher le bras, du bout des -doigts, et il était resté collé au lit, comme un fer à l'aimant. - -Les cris alors avaient redoublé, plus proches et plus distincts, et, -dans le silence de la chambre, la poitrine de Marie-Pierre avait battu -clair et dru, haletante en soufflet de forge, tandis qu'un tremblement -lui secouait tous les membres. - ---Qu'est-ce que tu as, mon ange? avait dit la femme, d'un ton très bas, -mais impérieux tout ensemble. - -Marie-Pierre avait répondu, plus bas encore, et sans oser continuer le -tutoiement: - ---N'entendez-vous pas que ma mère me cherche et m'appelle? - ---Eh bien! avait répliqué l'autre, et puis après? - ---C'est mon _ancienne_, et qui m'aime tant! - ---Est-ce que je ne t'aime pas aussi, moi? - -Et la femme avait attiré contre elle la main inerte du jeune homme, dont -la paume tressaillit soudain au contact enfièvrant de la peau tâtée dans -l'ombre. Du coup, il s'était replongé dans le lit, la tête sous -l'oreiller, pour ne plus entendre les lamentations maternelles, et toute -sa piété filiale s'était vaporisée parmi les chauds arômes de la femelle -et la sueur capiteuse de son propre désir. - -Plusieurs fois dans la nuit la scène s'était renouvelée, et chaque fois -sa volonté plus faible avait fait moins de résistance; mais chaque fois -aussi le brusque coup du remords avait été plus poignant. Il fallait -toute la soûlerie sensuelle où il se noyait, pour qu'il se rendît à tant -de lâcheté. - -Vers le matin seulement, la force des caresses n'ayant plus la même -prise, son corps aveuli avait pu ne pas céder à l'attirance de l'aimant -où il était retenu, et il s'était levé enfin. C'est alors que sa lâcheté -but le dernier fond de la lie amoureuse. Car il avait fui le lit jusqu'à -la fenêtre, et là, par un rais de lumière du contrevent, il avait vu sa -mère, telle qu'une nuit de désespoir l'avait faite, la face grippée de -larmes amères, les bras tremblants, ses pauvres vieilles jambes si -lasses la soutenant à peine, et il avait reçu comme en pleine figure les -cris déchirants qu'elle poussait contre la maison sourde. Il n'avait -qu'à hausser sa main jusqu'à l'espagnolette, et il allait lui rendre la -joie, la vie, en répondant: - ---Ne pleure pas, la mère, ton gas n'est pas perdu, le voici! - -Mais sa main n'avait pas bougé; la bonne réponse s'était arrêtée dans sa -gorge; il avait continué à regarder stupidement. Et pourtant, cette -fois, la femme n'avait rien dit pour le retenir, et ne l'engluait même -plus de son toucher. Il avait seulement perçu, du côté de l'alcôve -abandonnée, un vague petit rire étouffé sous les draps; et à l'instant -le cruel spectacle de sa mère errante et désolée, et aussi le remords de -la laisser là, et la vision du logis désert, avec Naïk en pleurs et -maître Nicolas oublié, et les chères veillées de musique, et le destin -plus doux que celui du _grand Empereur des sept îles et autres lieux_, -et l'enfance choyée, _tant sucrée_, et le renom de bon fils, et le salut -et tout, tout s'était évanoui subitement au bruit de ce vague petit -rire, si bien que le gas était revenu à sa geôle charnelle comme un -chien battu rentre à la niche. - -L'après-midi, quand Marie-des-Anges avait recommencé sa chasse, les deux -repus d'amour dormaient, las de la nuit blanche, dans la maison toujours -close. A peine si on l'entendit, au milieu des rumeurs du jour; et -d'ailleurs l'âme hébétée du jeune homme avait définitivement bu toute -honte, et cuvait trop lourdement cette ivresse pour y pouvoir reprendre -conscience. Même, le seul sentiment qu'il eut alors, fut un sentiment de -colère égoïste contre la malencontreuse qui venait le réveiller, quand -il avait le corps si recru d'épaisse fatigue, si affamé de plein repos. - -Ah! la pauvre Annaïk s'était bien trompée, en pensant ce soir-là que le -gas se rappellerait au moins la veillée de musique, et entendrait au -fond de lui les accords du _banjo_ et l'écho des chansons coutumières. -Il n'en avait pas eu la plus vague souvenance. Était-ce jeudi ou un -autre jour, que lui importait? Et savait-il seulement si _Bout-dehors_ -chantait ou non? Et maître Nicolas était-il un merle ou un oiseau de -rêve? Son esprit engourdi n'y songea pas une minute. - -La réalité, c'était ce repas d'amour, dont la table à peine desservie -s'offrait derechef, dressée encore, et comme toute fraîche, avec des -mets inépuisés, devant sa fringale renaissante après le somme réparateur -de la journée! Que lui faisait le reste, auprès de ce paradis nouveau? -Il lui avait semblé vivre au milieu d'un monde féerique, où tout le -passé mort n'avait plus de place, quand il s'était réveillé au -crépuscule, dans cette chambre habitée depuis trente heures déjà, parmi -les relents d'un déjeuner mangé au lit, les effluves flottantes d'une -nuitée de chair, et les légers parfums des eaux de toilette qui -s'évaporaient lentement. - ---As-tu bien dormi, ma petite cocotte? lui avait dit la femme, en lui -coulant ses mains froides dans la poitrine, qu'il avait tiède et moite. - -Et cette caresse glacée lui avait redonné des frissons de désir, et -cette voix, un peu éraillée encore par les hoquets d'amour, lui avait -semblé celle d'un ange, avec ces mots de tendresse banale qui, pour lui, -parlaient une merveilleuse langue inconnue. - -Aussi, quand après la minuit passée, au plus fort de sa ribote en -récidive, il avait entendu de nouveau les cris désespérés de -Marie-des-Anges, il avait eu cette fois une révolte furieuse contre -cette trouble-fête, et avait sourdement grogné un juron. Contre -_Bout-dehors_ aussi, ce vieux borgne qui se mêlait de ce qui ne le -regardait pas! En voilà des aboyeurs, qui ne pouvaient pas laisser les -gens tranquilles! Et cette Annaïk, qui sans doute les envoyait, quelle -sotte, quelle _bédigasse_! Harné! on était un homme, que diable! Et, -comme la femme s'impatientait un brin de ces _scènes agaçantes_, le gas -avait montré le poing à la fenêtre en disant: - ---Credieu! c'est vrai tout de même, ils nous embêtent, à la fin. - - - - -VII - - -Pour en arriver à ce paroxysme d'amour qui lui faisait traiter ainsi son -_ancienne_, il n'avait pas fallu à Marie-Pierre plus de quinze jours. Et -cela, selon le juste dire du docteur, lui était venu tout à fait comme -aux chiens la maladie, lui mettant soudain le sang, et les sens, et le -coeur même, à l'envers. - -Et pourtant, la première fois qu'il avait rencontré la Parisienne, du -diable s'il avait songé tout d'abord à autre chose qu'à s'en esclaffer. -Quoique habitué aux laideurs baroques et aux toilettes de carnaval que -les bains de mer amenaient chaque année à _l'Établissement_, jamais plus -ridicule apparition, pensait-il, ne lui avait crevé les yeux. D'autant -plus grotesque d'ailleurs, qu'à cette époque de la fin de mars la plage -était encore déserte. Dans la nature rendue à sa sauvagerie et à sa -simplicité, cette figure artificielle et solitaire détonnait -étrangement, en note fausse et criarde. A coup sûr Marie-Pierre était -incapable d'analyser ce défaut d'harmonie; mais de le sentir, non pas. -Cela le choqua d'instinct, et de ce choc jaillit irrésistiblement le -rire. - -C'est sur le grand Autel qu'il avait rencontré pour la première fois la -Parisienne. Or, aucun décor n'était aussi peu approprié à une semblable -rencontre. - -Rien de plus tragique que ce coin de la côte croisicaise! La terre a -jeté là au milieu des vagues, comme pour essayer follement de les -écraser, un éboulis de rocs en chaos, roulés pêle-mêle, les uns taillés -ainsi que de gigantesques cristaux, les autres tout ronds en manière de -galets monstrueux, quelques-uns longs, dardant, plantés droit, pareils à -des poignards de granit dont la pointe giclerait du dos de l'Océan. Tout -à l'avant-garde, incrusté dans l'eau, frangé d'écumes, tel qu'un diamant -noir dans des ciselures d'or vert et d'argent, le grand Autel étale sa -plate-forme auguste d'où l'on ne voit plus que le ciel et la mer. - -On y parvient par un sentier ardu, qui rampe au flanc des roches rondes, -s'accroche aux facettes de la pierre, grimpe le long des aiguilles, -redescend parfois presque à fleur de lame, escalade les crêtes et saute -par dessus des tranchées étroites au fond desquelles bouillonnent les -remous. Il faut un pied de chèvre, des poignets de matelot et le mépris -du vertige, pour faire ce court et rude trajet, et les hardies _misses_ -elles-mêmes n'osent point s'y risquer, malgré leur amour des ascensions -et l'espérance d'ajouter à leur album _a very romantical scenery_. - -Marie-Pierre avait bien juré à l'_ancienne_ de ne jamais aller sur la -_mé_, où avaient péri tous les siens. Mais il ne l'en adorait que -davantage, cette farouche qui lui était interdite, et il venait souvent -la voir de haut au grand Autel, tout en pêchant avec son haveneau les -énormes crevettes qui s'ébattent là dans les flâches, ou bien en jetant -sa ligne de fond dans le gouffre de quarante pieds qui descend à pic -sous la falaise, et que fréquentent les grasses lubines. Il s'y trouvait -presque toujours seul. Il avait même fini par penser vaguement que le -lieu lui appartenait. - -Aussi eut-il comme un mouvement de colère, le jour où il aperçut de loin -une forme humaine sur _son_ grand Autel. Quel était donc le garçonnet -assez fier pour vouloir le lui disputer, à c't'heure? Car c'était bien -un garçonnet, pour sûr, harné! Et greluchard, encore, calamiteux -d'encolure et quillot de l'arrière train, autant qu'on pouvait en juger -à vue de nez et dans la distance. Il pressa le pas, et même, dès que le -tournant de la côte et les roches lui eurent caché l'individu, se mit à -courir pour connaître plus vite et regarder de tout près l'insolent. - -Mais, quand il arriva essoufflé, suant d'ahan et de dépit, à la pointe -d'où l'on se laisse couler sur la plate-forme, il écarquilla les yeux en -poussant d'abord un juron de surprise. - -L'audacieux personnage qui lui avait volé sa place, n'était pas un -garçonnet, malgré le costume et malgré l'allure. C'était une femme. Il -le comprit tout de suite, grâce aux longs cheveux qui flottaient jusque -sur l'échine. Mais quelle drôle de femme, bon Dieu! Étriquée de hanches -et d'épaules, serrée à la taille par un ceinturon de cuir qui la -sanglait à la casser en deux, elle remplissait à peine sa blouse de -laine noire, que la brise plaquait sur les angles de son buste. Sa -culotte de goussepain, boutonnée au dessus des genoux, flottait comme -vide, et les jambes qui en sortaient, si minces, toutes nues, -ressemblaient à deux manches à balai en bois blanc, d'autant qu'on ne -distinguait pas ses pieds, perdus dans des espadrilles de même couleur -que la roche. Elle paraissait posée là ainsi qu'un insecte debout sur -ses pattes grêles, une longue et fragile demoiselle de marais, que la -première bouffée de vent un peu forte allait emporter, aplatir contre la -falaise. - -Au juron de Marie-Pierre, elle tourna la tête, ce qui fit saillir les -tendons en corde de son maigre col. - -Alors, quand il vit, sous le cône du chapeau en paille grossière, cette -frimousse au nez camard, aux petits yeux éteints, aux cheveux jaunes -ébouriffés, aux pommettes sèches, au teint blafard, et cela sur ce corps -de sauterelle, et le tout en face de cette grande mer si belle, alors il -n'y put tenir, devant tant de laideur, et il éclata de rire. - -La femme, elle aussi, avait eu tout d'abord, à l'aspect d'une figure -inattendue, un mouvement de dépit et de surprise. Elle avait froncé le -sourcil, se sentant dérangée par ce malotru. Du même temps, elle avait -saisi l'aspect de Marie-Pierre, le dévisageant, comme on dit, d'un coup -de visière. - -Il était beau, le fils de la veuve, mais beau selon le goût de là-bas, -et non selon le goût d'une Parisienne. Les filles, depuis le Croisic -jusqu'au Pouliguen, ne pouvaient le regarder sans rougir sous leur -coëffe; et même, au marché de Saint-Nazaire, quand il allait y porter -ses plus riches poissons, les demoiselles en chapeau le suivaient -parfois d'une oeillade. Mais il eût sans doute paru laid ailleurs qu'au -pays, et l'étrangère le jugea tel. - -Il était petit et trapu, en vrai Breton, les épaules trop larges et -lourdes, le poitrail épais, les jambes un peu arquées, les articulations -presque noueuses, les bras pendant quasi jusqu'aux genoux. Ses longs -cheveux bruns, aux reflets roux, lui tombaient sur la nuque et sur le -front, tout roides, comme s'il sortait toujours de l'eau. Son teint -hâlé, cuivré, luisait. On eût dit qu'il suait l'huile et la graisse des -chiens de mer, maquereaux, lubines, crabes et homards dont il était -surnourri. Ses yeux seuls pouvaient plaider pour lui auprès de toute -femme. Ils étaient réellement superbes. Dans cette face sombre, sous les -rudes sourcils qui se rejoignaient en épi, à travers les cils mordorés, -leurs grandes prunelles glauques flambaient étrangement comme celles -d'une bête de proie. Mais l'idée de bête de proie disparaissait, et -pouvait ne laisser place qu'à l'idée de bête tout court, quand on -considérait le nez en museau et le menton fuyant. C'était cette -physionomie de poisson, si caractéristique, particulière aux vieilles -races marines. - -La Parisienne ne vit que cela, et ce corps pataud; et elle aussi, comme -le gas, frappée par la laideur, éclata de rire. Puis sans pouvoir s'en -empêcher, tous deux exprimèrent à haute voix, comme y force le plein -air, leur sentiment réciproque, qui était identique: - ---Pouih! qu'elle est laide! - ---Oh! le vilain singe! - -Et, tandis que Marie-Pierre sautait sur la plate-forme, la femme se -sauvait par un autre côté, grimpant à même le roc comme une chatte qui -se fait les griffes. - -Cette première impression, si mauvaise, fut d'ailleurs tout de suite -dissipée chez Marie-Pierre. A peine seul, en effet, une pensée lui -envahit l'esprit, devant laquelle s'enfuit le reste: - ---Comment cette femme avait-elle osé venir sur le grand Autel? Elle -était donc bien hardie! - -Il en demeura un long moment immobile, à réfléchir, ne comprenant pas -qu'une pareille gringalette eût pu franchir les casse-cou du sentier -sans se tordre les chevilles, se disloquer les bras, prendre la berlue. - -Mais ce fut bien autre chose, quand il se posa soudain cette nouvelle -question, à quoi il ne trouva point de réponse: - ---Par où s'était-elle ensauvée? - -Car il n'y avait qu'un chemin pour gagner ou quitter le grand Autel, et -ce chemin, lui-même le barrait tout à l'heure, en sorte que la femme -avait escaladé la muraille de granit, là, de ce côté abrupt, le long de -ces saillies surplombantes où jamais pied humain n'avait accroché ses -orteils. S'était-elle donc envolée, ou bien avait-elle des ongles -d'écureuil, pour avoir si vite et si prestement disparu à la crête de ce -bloc quasi à pic? Il le regardait d'en bas, effaré, se disant que le -mousse le plus agile y laisserait la peau de ses pattes et s'y mettrait -à nu l'os des jambes. Et pourtant, c'est sûrement par là qu'elle avait -passé, elle! - -Il se cramponna des doigts aux aspérités, et tâcha de se hisser comme -elle, au même endroit, en quelques bonds rapides. Mais, malgré la force -de ses poignets crispés et de ses jarrets tendus, il retomba, -lourdement, les mains meurtries, les genoux éraflés, arrachant de son -poids les esquilles de la roche qui s'effritait sous ses efforts. -Obstiné, il recommença toujours en vain, jusqu'à se faire péter le sang -dans les paumes. Alors, certain de son impuissance, rouge de honte et de -colère, haletant, il se cogna la poitrine à poings fermés, et s'assit -d'un bloc, en criant: - ---Elle est plus forte que moi, plus forte que moi! - -Deux grosses larmes lui jaillirent des yeux, mêlées aux gouttes de sueur -qui ruisselaient de son front, et il resta vaincu, anéanti, stupide, en -face de la mer qui avait vu sa défaite et dont les vagues clapotantes -semblaient continuer l'éclat de rire de l'insolente femelle. - - - - -VIII - - -Le lendemain de cette première rencontre, Marie-Pierre était à la baie -des Bonnes-Femmes avant l'aube. Il avait appris au pays, en causant, que -l'étrangère habitait là, et il venait là, sans savoir ni même se -demander pourquoi. Machinalement, à la guise de son corps qui poussait -ses jambes de ce côté. Tout au fond de sa volonté morte, un confus et -puissant désir de revoir, contempler à nouveau, examiner en détail, de -près, à plein, cette créature plus forte que lui. Aucune idée amoureuse, -d'ailleurs, si vague qu'elle pût être! Plutôt une pointe de haine. -Jalousie de gas fier de sa poigne, et qui a trouvé mateur, et mateuse, -ce qui est plus humiliant. Rester sur cette défaite, non, n'est-ce pas? -Il fallait s'y prendre mieux, recommencer l'épreuve. On aurait une -revanche, harné! On rirait le dernier rire. - -Ainsi ruminait sournoisement Marie-Pierre, dans sa caboche étroite et -obstinée. Et cependant il montait la garde et faisait le pied de grue, -se sentant les membres alanguis à mesure qu'il regardait plus souvent la -maison. Sa colère peu à peu s'affadissait, et sa trouble rancune lui -envoyait au visage des bouffées de sang de plus en plus faibles. Une -molle et lâche lassitude lui mettait du coton dans les jambes et lui -creusait un trou dans la poitrine. Il finit par se laisser choir, non -plus ainsi qu'hier au grand Autel, lourdement et rageusement, mais comme -une chose qui se fond et qui coule. Et il se prit encore à pleurer, mais -des larmes lentes, quasi sans amertume, et même douces. - -C'est dans cette posture que l'aperçut la Parisienne quand elle ouvrit -la fenêtre de son balcon pour humer la fraîcheur de la mer. Il n'eut pas -seulement le courage de se dresser et de cacher sa honte, qu'il sentait -bien pourtant. Il demeura par terre, prosterné, la face au ras du sol, -les yeux humides, levés et suppliants. Ses pieds, qui fouillaient le -sable à petits coups, lui donnaient l'air d'une bête battue et -repentante qui rampe sur place. - -La femme le reconnut tout de suite. Mais elle ne rit pas, cette fois. Sa -figure exprima même une sorte d'attendrissement étonné, dont -Marie-Pierre éprouva soudain une langueur plus pénétrante, comme au -toucher d'une caresse endormeuse. - -Elle n'était pas vêtue en garçon, aujourd'hui, mais bien en femme. -Drapée dans un long peignoir blanc dont les dentelles frissonnaient à la -brise, elle n'avait plus cette apparence anguleuse, étriquée, maigriote, -que lui faisait le costume collant de la veille. Sous les plis -enveloppants de l'étoffe ample, au milieu des falbalas flottants qui -l'entouraient ainsi que d'une fumée, on devinait seulement un corps -souple, onduleux. Sa tête s'encadrait fine et mignonne, entre ses -cheveux mollement retroussés sur la nuque et les tuyautés neigeux d'une -haute collerette. Enfin, vue d'en bas et toute droite dans cette jupe à -traîne, elle semblait grande. - -Marie-Pierre comprit obscurément ces différences, les sentit au moins, -et avec d'autant plus d'énergie qu'il ne pouvait les analyser. Il fut -brusquement envahi par l'instinct animal du sexe. - -Du coup, il se campa sur les poignets, le buste cambré, rejeta en -arrière, d'une violente secousse, les raides mèches qui lui couvraient -le front, et se mit à regarder hardiment, fixement. Un frisson courait -sur ses joues brunes, où luisait encore la trace des larmes. Son col -tendu était gonflé par les veines. Ses prunelles glauques dardaient. On -eût dit qu'il voulait s'emplir les yeux de cette vision. - -La Glu ne le trouva plus laid en ce moment. Un je ne sais quoi la fit -frémir, elle aussi. Elle savourait cette admiration extatique d'un être -absorbé en elle. Les lèvres entr'ouvertes, les narines palpitantes, elle -jouissait étrangement de se sentir ainsi contemplée par des regards qui -lui chatouillaient la peau en quelque sorte et qu'elle ne pouvait -soutenir sans un petit battement des paupières. - -Elle voulut parler au jeune homme et commença un sourire avant de lui -envoyer un bonjour, pour le faire le plus doux possible; mais le mot lui -resta dans la gorge. Pendant l'interminable minute que durait l'immobile -et tenace adoration de ce magnétisé silencieux, elle-même avait cédé au -magnétisme et elle se sentait maintenant comme rivée au bout de ce -regard qui la traversait. - -Un vague effroi lui vint et une révolte d'orgueil. Il fallait rompre ce -charme étrange. - -Elle fit un effort, tourna la tête et rentra dans la chambre, toujours -suivie par le regard fixe dont il lui semblait traîner le poids après -elle. Jamais elle n'avait éprouvé une pareille attirance. Cela la -ramenait à la fenêtre; elle avait besoin de toutes ses forces pour y -résister; elle comprenait qu'elle n'y pourrait pas résister longtemps. - -Elle marcha deux ou trois tours, allant du cabinet de toilette à -l'alcôve, avec des envies de se plonger vivement la face dans l'eau ou -de se jeter tout de son long sur son lit, mais sans se résoudre à rien. -Elle prit sur la cheminée un bouquet de violettes qui se fanait, le -mordit, mâchonna les fleurs. - -Puis brusquement, sans plus réfléchir, sans hésiter, elle revint au -balcon, craignant et désirant à la fois que le jeune homme fût parti. - -Il était toujours là, dans la même posture, les yeux plus dilatés -seulement, le buste plus tordu en arrière, les dents serrées, les tempes -grosses, tous les muscles et les tendons de son cou bandés comme des -cordes, les jambes engaînées dans le sable, et on l'eût pris pour un -sphinx, sans sa chevelure que le vent embrouillait sur ses larges -épaules, sans les soubresauts lourds et irréguliers de son torse que -soulevait une haleine haletante. - -Elle ne dit rien et lui lança son bouquet. - -Il sauta dessus d'un bond, avec une sauvagerie telle qu'elle poussa un -cri. Ce bond et ce cri avaient enfin brisé le charme. Et il se sauva -follement, sans se retourner, emportant le bouquet ainsi qu'une proie, -tandis qu'elle fermait très vite la croisée, d'une main tremblante, et -se remettait ensuite à rire en murmurant: - ---La brute, va, il m'a fait peur! - - - - -IX - - -A partir de ce jour, elle n'était plus allée nulle part sans apercevoir -à quelque bout de l'horizon la silhouette du jeune homme qui la suivait. - -Il le faisait de loin, toutefois, avec des allures furtives, craintives, -si bien qu'elle n'en eut plus peur elle-même. Il semblait, en effet, la -chercher tout ensemble et la fuir. Il voulait apparemment la contempler -le plus possible, mais ne point l'approcher. Ainsi, jamais plus elle ne -le retrouva devant la maison, dont il redoutait sans doute l'étrange et -toute puissante attirance. C'est quand elle était en pleine promenade -qu'elle le voyait tout à coup poindre à la crête d'un roc ou surgir à -l'extrémité d'une plage. De là, il la regardait longuement, obstinément, -attentif comme une vigie, immobile comme une statue. Si elle faisait -mine de marcher vers lui, il disparaissait en dégrimpant le roc ou en -s'enfonçant derrière un pli de la dune. On eût dit qu'il jouait à -cache-cache. - -Elle s'amusa de ce jeu. Deux ou trois fois, tandis qu'il ne pouvait la -guetter, elle se dissimula elle-même et se coula jusqu'à lui par des -ravines et des détours. Brusquement, elle débouchait à trente pas de -l'endroit où il se tenait en embuscade, tendu à plat ventre, fouillant -l'espace d'un oeil inquiet, la croyant très loin. D'un saut il était -debout et il se sauvait, effaré. - -D'autres fois, elle demeurait elle-même sans bouger, tapie en un coin -presque inaccessible, et dont la vue même était barrée par quelque coude -de la falaise. Elle le savait dans les environs, rôdant, pareil à un -chien qui quête. Elle voyait même rouler les pierres qu'il arrachait en -se hissant. Il la flairait en quelque sorte et s'approchait peu à peu, -avançant malgré lui. Puis, soudain, avant même d'avoir été aperçue, elle -l'entendait dégringoler précipitamment. Il s'était senti trop près -d'elle, sans doute, et il se sauvait encore. - -Décidément c'est lui qui avait peur. - -Alors, c'est elle qui fut prise du désir de le rejoindre. Tout d'abord, -cela aussi l'amusa. Elle inventa des ruses et se rappela les romans de -Fenimore Cooper qu'elle avait lus étant jeune fille. Elle marchait -doucement sur le sable fin et avait envie d'effacer la trace de ses pas -derrière elle. Ou bien elle allait d'un rocher à l'autre, par la plage, -à reculons, et se blottissait dans le trou qu'elle semblait ainsi avoir -quitté. Elle pensait bien qu'il viendrait là, comme il avait coutume, -pour s'asseoir où elle s'était assise, respirer l'air qu'elle avait -respiré. Du coup, elle le tiendrait. A cette idée, elle souriait en -songeant au _sourire silencieux_ du vieux trappeur. Ces enfantillages la -ravissaient. - -Mais l'autre était un vrai sauvage, un sauvage _pour de bon_, et non par -souvenir de lecture, comme elle. Il avait les roueries d'instinct de la -pleine nature. Il avait aussi ses yeux de pêcheur, ses yeux de gas -habitué à sonder les lointains de l'horizon et les profondeurs de la -mer. En outre, il aurait entendu parler les poissons, comme on dit. -Donc, les regards en arrêt, les oreilles à l'affût, le nez humant la -brise, il déjouait ces ruses de pensionnaire, ces ruses en imitation de -peau-rouge. Il avait compris le désir de la femme et le trompait, buté -en breton contre cette volonté qui s'entêtait ainsi à finasser avec la -sienne. - -Après six jours usés de la sorte, elle s'exaspéra enfin au lieu de -s'amuser encore. Maintenant, il lui fallait ce fuyard soumis, et elle se -demandait comment renouer le charme dont elle l'avait vu enchaîné -l'autre jour, quand il rampait dans le sable. Mais ces instants-là ne se -font pas sur commande. Elle s'en irritait, ne trouvant pas d'où en tirer -un semblable, impuissante magicienne à qui le courant magnétique -n'obéissait plus. En vain elle dardait ses effluves, inconsciemment par -son désir, savamment par ses efforts. Les efforts se sentaient et -paralysaient l'attraction, toujours tenace cependant, mais de loin, et -non de façon à aimanter le rebelle jusqu'au contact. En vain elle -bondissait et faisait la chèvre sur les rampes ou à la cime des roches, -toute blanche parmi leurs masses couleur de pain grillé. En vain elle se -couchait et faisait la couleuvre, souple, onduleuse, roulée et déroulée, -en costume bleu maillotant, dans la cassonade dorée des plages. En vain! -Le contemplateur restait toujours là-bas, en extase, mais là-bas. - -Enfin, un jour, elle trouva. Sans chercher, d'ailleurs. Un hasard, un -caprice, lui remit en main la baguette de fée, l'aimant perdu qui allait -ramener le fuyard et le faire joindre au plus près. Elle n'y comptait -même plus en cet instant et s'était promis, le matin, de ne plus -s'occuper à ce jeu stérile. - ---Que je suis bête! avait-elle dit. Moi, du roman, alors, quoi? Pourquoi -pas amoureuse tout de suite? Ah! non, c'est trop farce. - -Il était midi. Le soleil de mars, encore blanc ardait. Blanc comme de la -fonte chauffée à blanc. Soleil de printemps en rut, roide, brutal, qui -brûle les bourgeons afin de les gercer. Soleil de fièvre pour les nerfs -qui se tendent. Soleil de folie pour les tempes nues où le sang rajeuni -vient battre la charge. - -Le sable dormait en cendres roussies. La mer était d'huile, lourde, -grasse, comme écrasée sous les étreintes accablantes du ciel. Le pli -lent des vagues, à peine frangé d'écume, semblait la ride voluptueuse -d'une peau caressée, d'une peau de bête qu'argente la mousse d'une sueur -d'amour. - -Pas un fil de vent dans l'air immobile, où s'évaporait et planait, à ras -de terre, la sensuelle odeur des algues, adoucie par une délicate -haleine montant des salines qui fleurent la violette fanée. Cela sentait -la marée fumante et le bouquet qui agonise, un parfum compliqué, -troublant, à la fois âcre et fade, de sève pâmée, d'eau battue et de -sexe assouvi. - -Caché au fond d'une creute, le gas hébété humait à pleins poumons cet -air capiteux et regardait à pleins yeux la femme allongée sur la plage. -Elle avait son costume de garçonnet, et ses jambes s'allumaient de -teintes roses sous les piqûres du soleil. Rose aussi paraissait sa -chevelure, qui flambait à l'ombre d'une ombrelle écarlate. Ses pieds -déchaussés, la pointe dans le sable, ne montraient que les talons, -semblables à deux gros boutons de rose. Et tout ce rose éblouissait -Marie-Pierre, lui dansait dans les prunelles, lui brouillait le cerveau, -lui incendiait les moelles. - -Elle, nonchalante, un peu lasse d'avoir couru toute la matinée, l'esprit -vague, les membres alanguis, se laissait comme endormir à cette -délicieuse et forte chaleur, et savourait mollement une jouissance -confuse. Le fondant de l'arêne en poudre, le monotone bercement des -lames prochaines, le silence des choses, l'enveloppaient et la -pénétraient. Elle ne pensait à rien, pas même à Marie-Pierre, qu'elle -avait à peine entrevu aujourd'hui, tant il s'était tenu loin et tant -elle s'en était peu occupée. Elle ne pensait vraiment à rien, sinon, de -temps en temps, au léger picotement du soleil sur ses jambes, et elle -fermait alors les yeux en cognant ses talons l'un contre l'autre ou en -les ramenant d'un coup vif jusqu'au bord retroussé de sa blouse, et elle -frissonnait de tout son corps ainsi qu'un enfant qu'on chatouille. - -Doucement elle se leva et alla tremper le bout de son pied dans l'eau -qui déferlait en nappe mourante. Surprise d'abord, puis tentée par cette -fraîcheur, elle avança d'un pas vif. Une vague qui arrivait lui fit -soudain le tour des deux chevilles. Elle avança encore, et la sensation -devint délicieuse sur ses mollets avivés par la cuisson fourmillante du -soleil. - -Tout à coup, sans réfléchir, sans se dire que la maison était assez -loin, qu'un bain en mars est froid malgré l'air tiède, qu'elle n'aurait -pas de peignoir pour se sécher au sortir du bain, sans songer à autre -chose qu'à satisfaire son caprice, tout à coup elle jeta son ombrelle -derrière elle par dessus sa tête, prit sa course vers la mer et se jeta -bravement à même une lame un peu plus grosse qui l'envahissait jusqu'à -mi-corps. - -Le froissement des flots piétinés, puis brusquement éclaboussés sous son -élan, et le broubrou de sa respiration saisie, l'empêchèrent d'entendre -le cri d'effroi poussé par Marie-Pierre. - -Il avait sauté hors de sa cachette et il bondissait en haletant jusqu'à -la place que venait de quitter la baigneuse. Quand il arriva, elle était -déjà loin, nageant sans se retourner, tranquillement, si bien qu'il -cessa de craindre pour elle, ne songea plus à rien, se remit à la -contempler. - -Au bout d'une vingtaine de brasses seulement, sentant ses membres se -raidir, elle vira pour regagner la terre, et elle vit alors le gas. Il -ne pensait plus à s'enfuir maintenant. Au contraire, il marchait au -devant d'elle, les pieds barbottant, écrasant les vagues sous ses lourds -souliers, les bras étendus pour la recevoir, les regards fixes, la -bouche grande ouverte, la lèvre inférieure pendante et tremblotante et -la langue presque tirée, comme s'il avait soif de cette eau où elle -venait de rouler son corps. - ---J'ai froid, dit-elle en s'accrochant aux mains du jeune homme. - -Elle claquait des dents, se serrait contre lui, se faisait toute petite. -Lui, demeurait stupide, pâle, et son haleine bruyante sifflait. Une -sueur glacée lui perla aux tempes. Il lui sembla que la mer et le ciel -tourbillonnaient dans un bourdonnement. - ---Courons, fit-elle. J'ai froid. - -Et elle s'élança sur le sable, au soleil, éparpillant des gerbes de -goutelettes étincelantes, comme si elle s'envolait dans une pluie de -diamants. Il la suivit, la tenant par la main, affolé, s'imaginant qu'il -partait pour une ronde féerique. - -Puis, dans un éclair de réflexion, il se rappela que tout près, en haut -de la falaise, à droite, il y avait un poste de douaniers, une petite -hutte à l'abri, bien chaude, obscure, avec un lit de varech séché. En -même temps, il pensa que le roc était dur, que la femme avait les pieds -nus. Il croyait aussi que peut-être elle ne voudrait pas grimper -jusque-là. Tout cela très vite, instantanément, lui passa dans la tête, -toujours courant. - -Et, comme elle ralentissait sa course pour respirer un peu, il -l'empoigna sans rien dire, l'enleva par la taille, la prit dans ses bras -et gravit le sentier en l'emportant. Elle non plus ne disait rien. Même, -quoiqu'il fût en ce moment très rouge, les yeux hagards, les dents -serrées, quoiqu'elle sentît battre rudement ce coeur éperdu, elle -n'était pas effrayée. Elle se laissait faire, lui entourait le cou de -ses mains jointes, et, câline, se collait contre lui en lui soufflant -son souffle menu dans l'oreille. - -Les douaniers étaient aux environs, sans doute; car la hutte sentait -encore la pipe, et une vaste houppelande pendait au loquet de la porte. -Le gas déposa doucement la femme sur le seuil, l'enveloppa dans la -houppelande et la porta sur le lit de varech. Puis, balbutiant, tout -honteux, il dit: - ---Je vais les prévenir. Ils ne sont pas loin. - ---Qui ça? fit-elle. Reste donc. J'ai toujours froid. - -Alors, voyant qu'il fermait les yeux et se mettait à trembler, elle lui -saisit les poignets et l'attira vers elle d'une secousse violente qui le -fit choir à genoux. - - - - -X - - -Après cela, tout avait été dit. Le charme enchaînant, même, avait été -rivé. Le gas avait fauté, selon la parole de la vieille Marie-des-Anges. - -Pas de remords, d'ailleurs. Il n'en éprouva aucun. Le paradis goûté -l'avait soûlé à fond, du premier coup, et ne lui laissa pas de déboire. -Mais une vague terreur, oui. C'est ainsi qu'après le verre vidé il -n'avait encore pensé qu'à s'enfuir, comme auparavant. Et il l'avait -fait, abandonnant la femme sans se demander comment elle s'en irait, -pieds déchaux dans les roches, à demi-nue sous cette houppelande. Il -s'était sauvé, lui, la tête brûlante, le coeur défaillant, comme -poursuivi, sautant dehors et dégringolant au flanc de la falaise, poussé -à tous les diables, ahuri. - -La femme l'avait attendu tout le reste du jour, là d'abord, étonnée elle -aussi et ne comprenant pas, puis chez elle, où elle était rentrée -furieuse, énervée. - -Le lendemain seulement elle le revit. Sur la plage il la guettait. Il -courut à elle. Il cédait à l'aimant, sans résistance. - ---Pourquoi t'es-tu sauvé, hier? - ---Sais pas. - ---Pourquoi reviens-tu, aujourd'hui? - ---Sais pas. - ---Va-t'en. - ---Non. - -Elle avait tourné le dos. Il l'avait empoignée par l'épaule, la serrant -du bout des doigts ainsi que dans une pince, et l'avait ramenée sous un -baiser fou. - ---Tu me fais mal. - ---Pardon. - -Et il s'était jeté à genoux en pleurant. - ---Eh bien! qu'est-ce que tu veux? - ---Toi je veux, toi, que tu restes avec moi. - ---Pourquoi faire? - ---Sais pas. - -Elle avait eu un rire malicieux et lui un rire niais. Mais ses yeux -avaient parlé pour lui, allumés de désir, impérieux malgré son allure -suppliante. Il respirait, suait, dardait l'amour. - ---Viens chez moi, avait-elle dit. - ---Non. - ---Pourquoi? - ---Sais pas. - ---Je veux que tu me dises pourquoi. - ---J'ai peur de ta maison. - -Et elle n'avait pu vaincre cette crainte. Puis elle avait eu plaisir à -cette idée d'une idylle en pleine nature. Après tout, c'était drôle, -c'était neuf. Il ne ressemblait pas à tout le monde, ce sauvage. Être -aimée d'une bête, quel amusement! D'ailleurs, il portait beau ainsi, -sous le soleil, en face de la mer, avec son corps trapu, sa face -sournoise, sa force. - ---Viens à la cabane, avait-il dit d'une voix sourde. - ---Non, pas là. Allons ailleurs. - ---Où donc? - ---N'importe où, où je voudrai. Tiens, au grand Autel! - -Ils y allèrent, fous, tout gaminant le long de la côte. Elle jouait en -chemin, ramassait des coquillages, traînait des paquets d'algues, lui en -jetait à la figure. Il la suivait radieux, un peu apaisé par la -promenade et trompé par ces façons garçonnières. Il en redevenait -enfant. - ---Veux-tu être mon chien? disait-elle. - ---Oui. - ---Mais tout à fait, tu sais, pour de bon, en aboyant. - ---Oui, si ça te plaît. - ---Alors, apporte! - -Et elle lançait un bâton dans l'eau et il courait le chercher en faisant -ouah! ouah! - -Au grand Autel, le désir l'avait repris, irrésistible, de la porter -encore dans ses bras comme hier. Comme hier, il l'avait fait, pourpre, -essoufflé, les muscles tendus; et elle, lui chatouillant le cou de son -haleine. - -Et les jours suivants de même, tantôt dans le poste des douaniers, -tantôt au grand Autel, partout où il y avait des creux de rocher, des -replis de dune, des repaires cachés, ils en avaient fait des nids -d'amour. Même, en dépit de ses superstitions, le gas avait consenti une -fois à descendre au trou des Kourigans, qu'il redoutait tant lorsqu'il -était petit. Elle n'avait eu qu'à se laisser couler la première le long -de la falaise à pic, sous laquelle mugit le remous des vagues, et il -l'avait suivie, jusqu'au fond du corridor ténébreux, où l'on entend des -voix, où l'écho répéta le bruit de leurs baisers. - -La vieille Marie-des-Anges, le voyant filer tous les matins, lâcher -l'ouvrage, s'était informée, et des gens qui avaient aperçu le gas avec -la Parisienne lui avaient appris où il allait ainsi perdre son temps et -son salut. Elle ne lui avait rien dit d'abord. Puis, sur des mots -lancés, il avait répondu sans répondre: qu'il ne se sentait plus le -coeur à la besogne, qu'il se reposait. Mais elle savait bien à quoi s'en -tenir, l'ancienne, et ce n'est pas à tort qu'elle devait parler au -docteur de ces abominations: - ---Pas même à la mode des chrétiens qui fautent, mais bien en plein air, -à la mode des bêtes. - -Et c'est justement cette croissante inquiétude de la vieille, qui avait -enfin poussé le gas à surmonter sa terreur de la maison, où toujours il -refusait d'entrer. La femme aussi était revenue à l'idée d'une nuitée -pleine, se trouvant lasse de ce vagabondage, d'abord amusant, parce que -nouveau, maintenant connu et devenu banal. Et voilà pourquoi ces -rendez-vous au soleil et même à la belle étoile avaient fini par aboutir -à la reprise de la proposition première, acceptée cette fois. - ---Viens à la maison, va; nous serons mieux, et chez nous, et sans -embarras de rien. Tu verras. Tu n'as plus peur de moi, je pense. - ---Non, pour sûr. - ---Alors? - ---Alors comme alors. - -Et ce jour-là, le gas n'était pas rentré du tout au logis de famille, et -il avait oublié définitivement l'ancienne, et Naïk, et maître Nicolas, -et le père Gillioury, et les chansons, et le salut, et tout, et la Glu -avait englué sa proie de la tête aux pieds et mis la bête en cage. - -Elle-même, à ces goûters de raccroc, avait pris un appétit d'enfer, -qu'elle ne se connaissait pas. Cette pot-au-feu, pervertie mais rangée, -se dérangeait pour une fois. Cette compteuse, cette liardeuse en amour, -toujours en garde contre les entraînements, se moquant des toquades, -s'était laissé entraîner à en satisfaire une. Sans conséquence, se -disait-elle. Pas de suite fâcheuse possible. Un citron trouvé, tout -frais, juste au moment d'une soif bizarre, savoureux à presser, jusqu'au -vide. La soif calmée, on le jetterait, écorce flétrie. Rien à craindre, -donc! Puis, vrai, cela ne ressemblait à quoi que ce fût. Amusant, pas -plus, farce, se répétait-elle. Pas pour de bon. Une petite fête de -chair, loin de Paris, loin des amants, loin de tout. Un rêve, passé -demain, terminé quand elle voudrait, oublié ensuite. Du nouveau, à tout -le moins, et c'est à quoi se pipent les plus malins. Elle, aussi bien -que les autres. - -Et voilà comment ils étaient arrivés à ce festin de deux nuits pleines, -avec repas au lit, anéantissement du monde extérieur aboli dans une -crevaille sensuelle, quatre tours du cadran à l'horloge des voluptés -courant la galopade. Et tous deux pris, quoiqu'elle en pût penser. Lui, -naissant à des délices inouïes, inimaginées, roulant d'extases en -étonnements, épuisant la bouteille des joies diaboliques, bouteille -inépuisable. Elle, naissant aussi, bien que blasée et croyant tout -connaître, naissant à ce rut si souvent donné, jamais éprouvé -jusqu'alors. Non moins étonnée que lui, mais à sa façon. Se désaisissant -d'elle-même, sensation neuve. Brûlée à sa flamme, qui, lasse de couver -toujours, sortait enfin, et d'autant plus ardente. S'irritant les -papilles à ce Cayenne dont elle avait tant exaspéré les autres. Ravie, -et quasi orgueilleuse dans son espèce de défaite, et surtout bouleversée -d'avoir trouvé un mâle, le mâle, et quel mâle! Une brute, fauve, effarée -de désirs, folle de jeunesse; un corps durci par le travail, flambant de -soleil emmagasiné, tonifié par le sel des embruns, tendu par les brises -amères, et riche de sang, et gavé de santé, suant le grand air, la -nature, la force, le phosphore des poissons mangés depuis dix-huit ans. - - - - -XI - - -Le père Gillioury avait son idée. En quittant la maison de -Marie-des-Anges, après avoir laissé la vieille et Naïk si désolées, il -s'était dit que ça ne pouvait pas durer comme ça. Foi de _Bout Dehors_, -il s'en mêlerait, à sa façon, quoi! Et l'on _verrait voir_. Bon sang! -harné! le gas lui passerait par devant, et tambour battant, d'une -manière ou d'une autre! Et le brave homme, une fois couché, avait ruminé -trente-six plans dans sa caboche, en frottant son nez pointu de sa lippe -remontée, et en faisant danser sa prunelle écarquillée dans l'ombre. -Puis il s'était endormi sans avoir trouvé rien, mais avec l'espoir que -la nuit lui porterait conseil. - -Et la nuit avait fait son devoir. Si bien qu'au matin le père Gillioury -se leva tout guilleret, ayant son projet devant l'oeil, et se mit à -chanter à tue-tête, en pans volants, au saut du lit: - - Voulez-vous l'entendre, - Voulez-vous l'entendre, - Comment ça finit, - Mon ami, - Comment ça finit? - Comment faut s'y prendre, - Mon ami, - Voulez-vous l'entendre? - C'est la pie au nid, - Qu'il faut prendre, - C'est la pie au nid. - -Vite, il s'habilla, se tailla un chanteau de pain qu'il fourra dans sa -poche, et partit en claudicant vers la baie des Bonnes-Femmes, avec son -_banjo_ sur l'épaule comme un fusil la crosse en l'air. - -La petite maison dormait encore, fenêtres closes. Mais, dans la cour, -une femme trotillait, portant de menus fagots à la cuisine. Gillioury la -remarqua de son bon oeil, conclut sagement que ce devait être la -servante, et pensa non moins sagement que, si la servante était déjà -debout en train d'allumer son feu, c'est que la maîtresse n'allait pas -tarder à déjeuner. Très content de sa perspicacité, il se dit qu'il -n'aurait pas trop longtemps à attendre pour exécuter son plan. Il rôda -un peu aux environs, jusqu'à ce qu'il eût rencontré une cachette à sa -convenance, derrière une roche d'où il pouvait voir sans être vu. Il s'y -installa, son _banjo_ entre les jambes, mangea son quignon, fuma une -pipe _pour se rendre la voix claire_, et se frotta joyeusement les mains -en se chantant à l'intérieur: - - C'est la pie au nid - Qu'il faut prendre, - C'est la pie au nid. - -Il ne se trompait pas dans ses conclusions, le vieux mathurin. Ce -matin-là, en effet, contre l'ordinaire, la Parisienne s'était senti de -bonne heure l'estomac creux. Il y avait de quoi, d'ailleurs, après la -course échevelée de ces deux nuits d'amour. Aussi, tandis que le gas -dormait à poing fermés, elle avait appelé Mariette et lui avait demandé -le chocolat. - ---Pour monsieur aussi? avait dit Mariette. - ---Non. Laisse-le dormir. - -Mariette n'avait pas souri en prononçant le mot _monsieur_. C'était la -femme de chambre intime de la Glu, une dévouée, seule amenée de Paris. -Non pas, au reste, une de ces soubrettes de femme galante, qui tutoient -leur maîtresse; mais une domestique sérieuse, de fond, comme qui dirait -de famille. Ne s'étonnant de rien, prête à n'importe quoi. Elle suivait -toujours madame en voyage, lui servant alors de bonne à tout faire. -Précieuse, indispensable, presque aimée. - ---Non. Laisse-le dormir. - -En répondant ainsi, la Glu avait regardé le gas avec une sorte de -dégoût. Il était vautré en travers du lit, les bras en croix, les mains -en boule, la bouche ouverte, bouffi, ronflant. Un rais de soleil, qui -filtrait par un trou de la persienne, luisait, sans le chatouiller, sur -sa joue huileuse. - -Elle le regarda, tout en grignotant une rôtie et en sirotant son -chocolat. Il était vanné, décidément! Il lui fallait un congé, au pauvre -petit. Mais il ne voudrait pas y consentir, quand il se réveillerait. -Elle connaissait ça: il refuserait de s'avouer las. Pourtant, vrai, il -n'en pouvait plus. Il avait besoin de se refaire. Aujourd'hui, bonsoir! -Plus personne! Le forcer au repos, oui, c'était la seule chose; mais -voilà! Comment? - -Elle passa dans le cabinet de toilette, commença de se recoiffer -lentement. Puis, soudain, décidée, elle rappela Mariette, et lui dit: - ---Cours vite au Croisic, et commande-moi une voiture pour tout de suite. -En revenant, tu me prépareras un costume de ville, mon gris par exemple, -et tu feras la valise pour deux ou trois jours. Et tu t'habilleras -aussi. Tu pars avec moi. Nous allons faire un tour à Saint-Nazaire, et -là nous prendrons le train de Nantes. - ---Avec monsieur? dit Mariette, qui, cette fois, eut un petit sourire au -fond des yeux, car elle avait deviné la réponse de madame. - ---Non. Laisse-le dormir. - -Le père Gillioury vit la servante sortir et se diriger à grands pas vers -le Croisic. - ---Elle va aux provisions, pensa-t-il. Ça va être le bon moment. - -Il cligna de l'oeil du côté de la maison, avala une large bouffée pour -se dérouiller tout à fait la gorge, et commença à pincer doucement les -cordes de son _banjo_, à hauteur de son oreille, pour le mettre -d'accord. Au bout de cinq minutes, ayant aperçu au loin la servante qui -disparaissait dans le tournant du chemin, il se leva, sans se montrer -encore, toujours caché derrière la roche, et entonna d'une voix pleine, -en grattant ferme l'instrument, la chanson de maître Nicolas: - - Jusqu'au revoir, la belle, - Bientôt nous reviendrons. - Tâchez d'être fidèle! - Nous serons bons garçons. - -Une fenêtre s'ouvrit, et la Parisienne y parut. Elle avait entendu la -cantilène et elle venait voir, pensant que c'était quelque mendiant. -Elle était en peignoir rose, avec ses cheveux à demi coiffés, retroussés -d'un côté seulement, et pendant de l'autre jusque sur sa poitrine où il -mettaient un fouillis d'or. - ---Drôle de particulière, tout de même, se dit le père Gillioury, qui du -coup s'arrêta de chanter, tout en continuant à gratter machinalement son -_banjo_. - -Elle regarda partout, surprise de ne trouver personne aux environs. - ---N'empêche, rognonna le vieux, qu'elle a l'oeil diablement éveillatif. -Quels écubiers, harné! Mais la guibre en l'air. J'aime pas bien ça! Et -pas plus de bossoirs que sur ma main. Pauvre gabarit! - -Comme il se penchait pour la mieux considérer, elle l'aperçut, et sourit -de cette figure bizarre, ratatinée, couleur de brique, dont le nez et le -menton se touchaient, et dans laquelle la prunelle unique battait -éperdument le digdig. - ---Approchez donc, dit-elle, approchez, mon brave homme. Qu'est-ce que -vous faites là-bas? Je ne peux pas vous jeter des sous si loin que ça. - ---Je n'en quéris pas non plus, allez-dà, p'tite finaude, répondit-il en -sortant de sa cachette et en venant, au pied du mur, la reluquer sous le -menton. - -Elle pensa que le mendiant faisait l'âne pour avoir du son; et s'étant -retournée, elle prit sur une table sa bourse qui traînait, et lui lança -un écu de cent sous en lui tirant la langue. - ---Ah! tu n'en quéris pas! En voilà tout de même, vieux singe. - ---Harné! non, répondit-il, je n'en quéris pas. Vous le reconnaissez -bien, pour sûr. Je ne suis pas un tend-la-main, moi donc. - ---Et qui es-tu alors? - ---Je suis le père Gillioury, du Croisic, dit Bout-dehors, cinquante ans -de navigation, et la patte raccourcie à l'ouvrage. Borgne aussi, et -pensionné de l'État. Et ça, c'est mon _banjo_, retour de Madagascar, -pour vous servir. Et je viens pour ça et ça, que vous savez bien. -Attrape à comprendre, madame. - -Elle se mit à rire, le croyant fou. - ---Ramasse ta pièce, va, fit-elle. - ---Mais puisque je vous dis la chose qu'est la chose. Ne larguez donc pas -comme ça la garcette à ris. Harné! je parle français pourtant. Je viens -pour ça et ça, je vous le répète, ça et ça, que vous savez bien. - -Elle se pencha sur l'appui de la fenêtre, riant de plus en plus, au -milieu de tous ses cheveux dénoués maintenant, et lui cria presque: - ---Qu'est-ce que tu veux enfin? - ---Je viens chercher le gas, pardi! - ---Chut! fit-elle en se redressant. Il dort. Ne l'éveille pas. Attends! -je vais descendre, et je te le rendrai, ton gas. Tu es son père, sans -doute? - ---Non, je suis son ami Gillioury, le père Gillioury, dit Bout-dehors. - ---Ça ne fait rien, je te le rendrai tout de même. - -Elle quitta la fenêtre, et un instant après, elle était en bas et -ouvrait la porte à Gillioury, qui tout gêné, entra, cognant son _banjo_ -au chambranle. - -Quelle chance, l'arrivée de ce bonhomme! C'est par lui qu'elle ferait -dire son départ au gas réveillé. Elle avait d'abord songé à écrire un -mot. Mais la brute savait-elle lire? Puis que ferait-il, sous la -première poussée de rage, en se trouvant lâché? Maintenant tout allait -pour le mieux. Rien de plus simple. Le vieux serait là pour expliquer -les choses et pour calmer la colère. - -Elle les lui expliqua donc à lui d'abord, en le mettant tout de suite à -l'aise par un grand verre de vin qu'elle lui versa et qu'elle le força -de boire. Voici: le gas était fatigué, malade un peu; il fallait le -ramener chez lui, lui faire entendre raison, qu'il se reposât, qu'il -reprît ses forces; mais il n'y consentirait pas, si elle restait; il -n'avait qu'une lubie en tête: ne pas la quitter; alors, comme elle était -sage et gentille, et qu'elle lui voulait seulement du bien, elle s'en -allait, elle; il ne devait pas lui désobéir, ni s'en fâcher; elle ne -partait pas pour toujours; juste le temps de se rafraîchir le sang tous -les deux; pas même un long voyage; à preuve la maison pleine, dont elle -lui laissait les clefs; une petite absence, donc, pas plus; -quarante-huit heures! Comprenait-il, le père Gillioury? Saurait-il -répéter tout cela? C'était dans l'intérêt de son ami. - -Le vieux comprit fort bien. Oui, elle avait raison, et elle était -gentille. Dame, elle pensait bien que lui, il ne voyait pas tant de mal -à ce coup de roulis, quoi, qui les avait culbutés tous les deux. On est -jeune, harné! Il l'avait été aussi dans son temps. Ça le connaissait, -ces bordées-là. Il était un mathurin salé. Il admettait tout. Mais -c'était pour la pauvre vieille Marie-des-Anges, la veuve qui n'avait -plus que son gas, et de dix-huit ans, le guernaud, et fiancé à sa fine -cousine Naïk, pleurant à c't'heure! Et puis la maison abandonnée, -l'ouvrage pas _faite_, maître Nicolas lui-même comme désâmé. Des -histoires, enfin, du grabuge de coeur. Elle devait comprendre, elle -aussi! Bien aimable, tout de même, pour sûr, de s'en aller. Le pauvre -petit gas, tout faiblot, alors, rendu d'amour, la gargousse nettoyée. -Ah! c'était bien de le laisser se refaire. Et le père Gillioury lui -parlerait comme il faut, lui dirait ça, et encore ça, et lui remettrait -l'ancre à fond de raison. On pouvait y compter. Il ouvrirait l'oeil, et -le bon, l'oeil au bossoir, ma petite mère, et je n'en dis pas davantage, -vous m'entendez. C'est comme dans la chanson, après tout, ne plus ne -moins. - -Et il toucha du bout des doigts son _banjo_, en fredonnant du bout des -lèvres: - - Not'gas a fait la chose, - Fleur de lilas, bouton de rose. - Not'gas n'en mourra pas, - Bouton de rose, fleur de lilas. - Bouton de ro-o-se. - -Ainsi bavardant, le temps se passa, et bientôt Mariette revint. La -voiture suivait et allait être là dans un quart d'heure. Madame pouvait -s'habiller. La valise fut vite faite. Gillioury but encore un verre de -vin, alluma une nouvelle pipe, _pour se faire du velours sur l'estomac_. -Et clic, clac! Guillaume Hervé arrivait au grand trot. Madame et -Mariette montèrent dans la calèche. Le vieux, resté seul, dit: - ---Je ne suis pas le plus bête, harné! - - - - -XII - - -Cependant Marie-Pierre dormait toujours, et, d'en bas, le vieux -l'entendait ronfler comme une brise du noroît. - ---Il cuve, il cuve, pensa Gillioury. Faut le laisser cuver. Tant plus il -pioncera, tant plus l'autre sera loin. - -Vers neuf heures, une gamine du pays passa, la petite Thérèse, la fille -aux Grévion, portant des crevettes dans un panier. Une bonne idée vint -alors au mathurin. Il sortit, chercha dans le sable l'écu de cent sous, -qu'il n'avait pas ramassé tout à l'heure, et le donna, tout chaud de -soleil, à la fillette. - ---Tiens, fit-il, en voilà pour joliment du pain, et des pierres de sucre -avec, si tu veux. Mais, pour la peine, écoute bien, la mousse! Tu vas -retourner au Croisic, chez Marie-des-Anges, et tu lui diras qu'elle ne -grouille pas de la maison à c'matin, mais qu'elle prépare une bonne -soupe de congre aux six herbes, harné! et un bel homard, de fleur -d'homard, emmi des oignons les plus oignons, tu m'entends, pour voir. -Attrape à te rappeler! - ---Oui-dà, père Gillioury, je lui dirai sûrement tout ça. - ---Et surtout tu lui diras que c'est moi qui t'ai envoyée, et que c'est -pour la bonne nouvelle, sais-tu, pour le retour du gas, que je vas lui -ramener à quai avant midi. Tu ne perds pas ça, hein? Tu le mets bien là, -dans le coin de la tête? - ---Je le mets, n'ayez de crainte. - ---Et aussi qu'elle ne lui parle de rien quand elle le reverra, non plus -que Naïk, tu saisis? Motus dans l'entrepont! Comme si de rien n'était, -quoi! Il revient; on ne se doute pas qu'il était parti; voilà tout. Il a -tiré une bordée; on en ignore. Ni vu ni connu je t'embrouille. Il a été -censé à l'ouvrage au matin, et il rentre à la soupe. Y es-tu, ma petite -pouliote, y es-tu? As-tu bien ouvert tes écoutilles? Te rappelles-tu -tout ça, et encore ça? - ---Je me le répéterai en route pour ne pas l'oublier, n'ayez de crainte; -j'y vais. - ---Pas encore! Attends! Brasse à culer! Dis un peu la chose, pour voir. - -Elle se gratta la tête et récita d'une haleine, sans reprises, toutes -les recommandations de Gillioury, comme si c'était du catéchisme. - ---Parfait, te voilà d'aplomb! Quelle mémoire! dit le vieux. Tu aurais -fait un bon mousse à la leçon du gaillard d'avant, petite pévouine. Et -maintenant attrappe à filer, vent arrière, culot de gargousse. T'es -gentille comme tout. - -Une demi-heure plus tard, le ronflement cessa dans la chambre d'en haut, -et Gillioury entendit le ha! prolongé du gas qui se réveillait et -bâillait en s'étirant. - ---Attention, dit-il, le branle-bas va commencer. - -Et, son _banjo_ à la main, la lippe au nez, ne sachant s'il devait -prendre l'air sérieux ou jovial, il monta. - ---Bonjour, Marie-Pierre, fit-il en entrant. - -Le gas se dressa d'un sursaut, écarquilla les yeux, se passa les deux -paumes sur la figure, crut rêver. - ---Je vas te dire la chose qu'est la chose, reprit Gillioury. Mais -regarde-moi bien d'abord. Prends ton point. C'est moi, harné! C'est moi. -Nous allons causer en douceur, mon gas. Promets à ton vieux Bout-dehors -de ne pas tout de suite virer lof pour lof. Naviguons de conserve, -veux-tu, pour nous entendre. Et à la papa, avec du largue dans l'écoute. - -A cette abondance de termes maritimes, Marie-Pierre, quoique abruti -encore, reconnut aussitôt que la situation était solennelle. Il fallait -une chose grave, pour que Gillioury parlât marin tant que ça. Le gas eut -un premier mouvement tout du coeur. - ---Il est arrivé mal à maman! s'écria-t-il en se jetant à bas du lit. - ---Non, rassure-toi, répondit le vieux. Rien qu'un grain dans l'air, pas -plus. Et l'ancienne n'est pas dessous. Toi seul vas recevoir un -pare-à-virer. - -Puis, prenant son courage à deux mains, sans s'arrêter, Gillioury -raconta au gas tous les dits de la Parisienne, ses raisons, pourquoi -elle voulait le laisser au repos pendant deux jours, et qu'elle était -partie. - -Marie-Pierre avait écouté, bouche béante, l'air idiot, n'ayant pas même -la force d'interrompre. - ---Partie! partie! dit-il enfin d'une voix sourde, avec un tremblement de -rage. Où ça, partie? où ça? Faut que je la joigne. - ---Attrape à ne pas grouiller, fit le vieux. Tu ne peux pas la rejoindre. -Je ne sais pas où elle est. Foi de Bout-dehors, je ne le connais point. -Je ne mens jamais, harné, n'est-ce pas? Eh bien! je te jure que je ne le -sais pas. Elle est partie depuis plus de deux heures, et en voiture. Tu -perdrais ton souffle à lui courir après. - -Marie-Pierre se mit à pleurer. - ---Bon cela! dit Gillioury. Pompe à la pompe; ça fait du bien. Mais -parlons raison. Je suis ton vieux _frère-la-côte_, moi, et je t'aime, -voyons, bon sang! - ---Fallait me réveiller quand elle est partie, si tu m'aimes. - ---Mais non, du gas, mais non! Elle était sage, pour tout dire. Elle sait -la chose. On ne peut pas naviguer sans mouiller, vois-tu. On ne peut pas -toujours sailler de l'avant. Tu vas rester à l'ancre un tantinet. - ---Je la veux, je la veux. - -Et Marie-Pierre sanglotait, la face roulée dans l'oreiller, où il -flairait éperdument l'odeur énervante des parfums imprégnés et des -sueurs encore moites. - ---Tu en es donc fou, dit Gillioury, de ta gamelle aux amours. - ---Oui, oui, je la veux. - -Des désirs lui revenaient, malgré sa lassitude. Des chaleurs lui -montaient à la peau. Son sang battait ses tempes. Il mordait les draps, -les baisait. - ---Mais puisqu'elle reviendra, je te dis. - -Au fond, le père Gillioury comptait bien qu'elle reviendrait _pour des -preunes_. En deux jours, pensait-il, avec de bonnes paroles, et la -musique, et les gâteries de l'ancienne, et les yeux doux de Naïk, et la -soupe de congre aux six herbes, en deux jours la maladie du gas aurait -appareillé pour le pays de l'oubli. Il connaissait ça, lui, les -embêtements des bordées finies et des adieux en partance: une fois au -large, on n'y songeait plus! Et il en serait ainsi pour la folie de -Marie-Pierre. Mais, en attendant, pour le consoler, il ne croyait pas -mal faire de lui laisser quelque espoir. - -Donc, elle reviendrait! A preuve, la valise toute petite, la maison -pleine, les clefs abandonnées au demeurant. Ces clefs, le gas pouvait -les prendre. - ---Non, je resterai ici, jusqu'à ce qu'elle revienne. - ---Et la mère, tu ne veux pas aller l'embrasser? - -Marie-Pierre n'osa pas dire non. Mais têtu, silencieux, il se refourra -dans les draps, et se tourna du côté du mur, comme enterré dans la -ruelle. - -Alors Gillioury prit sa _langue des dimanches_, et dit ça et ça, que le -gas savait bien: comme l'ancienne était bonne, et qu'elle l'aimait plus -que la Sainte Vierge n'aimait son fils; comme elle avait eu du chagrin -et des maux, et le coeur en panne, croyant son fin Béjamin perdu, péri à -la _mé_; qu'elle ne lui refilerait pas tant seulement un noeud de -reproche, heureuse de le revoir, toute à le câliner au retour; et que -c'était entendu, pour tout dire; et qu'elle l'attendait; et que lui, -Gillioury, son vieux Bout-dehors, son ami sans autre, avait envoyé la -petite Thérèse prévenir à la maison; que la soupe de congre aux six -herbes fumait à c't'heure dans l'âtre; que Naïk parait les écuelles et -les boujarons; que maître Nicolas sublait en l'honneur du pavillon en -vue; et que tout le monde aurait double ration de joie quand le gas -serait là; et qu'on chanterait, en choeur au refrain, la chanson du -_briq qui a vu le diable et lui a passé entre les quilles_; et qu'il -allait se lever, et sauter dans sa culotte, harné, et revenir avec son -Gillioury pavoisé, aux sons du _banjo_ qui ferait danser les vaches en -route. - -Et, moitié sentimental, moitié rigolo, toujours parlant, tantôt -fredonnant un couplet, le vieux ramena peu à peu Marie-Pierre au bord du -lit, le força de s'habiller, le consola, lui redit que la fuyarde -reviendrait, lui mit les clefs dans la poche, l'entraîna enfin dehors, -bras dessus, bras dessous. - -L'air était radieux, mollement éventé par la brise de terre qui chassait -les odeurs marines et sentait bon les champs. L'herbe, quand la brise -passait au ras du sol, paraissait danser des rondes. Les bourgeons -violets et quelques fleurs en étoiles blanches pointaient aux branches -noires des pommiers en fête. Les buissons bruissaient, pleins d'oiseaux -qui s'envolaient en grappes, pépiant, se querellant, s'accrochant les -uns aux autres ainsi que des goussepains au sortir de l'école. Au bout -du chemin, les maisons du Croisic fumaient. Quand le gas aperçut la -cheminée de la sienne, un attendrissement très doux lui vint au coeur, -et deux larmes sans amertume lui montèrent aux yeux. Il lui semblait -rentrer au pays après un long voyage. - ---Mon gas! mon pau' p'tit gas! - -C'est tout ce que lui dit l'ancienne en le voyant. Et, bien qu'il eût la -mine encore à l'envers, les yeux cernés, la peau rêche, elle fit celle -qui ne se doutait de rien. Elle retint le gros sanglot qu'elle avait -dans la gorge. Elle embrassa seulement Marie-Pierre, plus fort et plus -longtemps que de coutume. - -Moins longtemps, au contraire, et moins fort, l'embrassa Naïk, sans -arrière pensée toutefois, mais comprenant que la promise devait en ce -moment ne paraître que la fine cousine. - -Pour aider à cacher l'embarras de tous, Gillioury plaqua de furieux -accords sur son _banjo_ et chanta n'importe quoi du haut de sa tête, -pendant que le merle enflait ses notes pour dominer le vacarme. - -Puis on s'assit à table, et, le coeur un peu serré d'abord, on se laissa -bientôt aller à la joie ravivée sans cesse au bagout du vieux, qui -n'avait jamais été aussi bavard. Le gas, notamment mis en appétit par le -bouillon de congre aux six herbes, dévorait. Et Gillioury de s'exclamer! -Quelle crâne soupe! Et quel homard, de fleur d'homard! Et ces oignons, -les plus oignons! Le cidre vous piquait la langue, après, que c'était -une bénédiction de ravigotage! Et le tafia du coup de la fin, du jus de -bottes, ne plus ne moins, de la savate premier brin! Comme c'était bon, -ohé! les frères, de se suiver ainsi l'estomac! Harné! l'_Empereur des -sept îles et autres lieux_ pourrait dire et dire; il n'était pas plus -miellé du sort, il n'avait pas la vie plus en belle, foi de Bout-dehors! -Ah! pardi! C'était comme dans la chanson des trois cancrelats! vous -savez bien, la chanson de bordée: - - C'est les trois cancrelats - Qu'ont mis la patte au plat, - Au plat du capitaine - Don daine, - Au plat du capitaine. - ---Laisse arriver! voiles largues et remplis les boujarons, vous autres! -Tout à la noce! Bitte et bosse! - -Et le père Gillioury cognait son _banjo_ à coups de poing maintenant, et -clignait de l'oeil en poussant en fausset la complainte des _Trois -Cancrelats_, et devenait rouge comme une veste d'engliche. Naïk souriait -doucement et se levait de temps à autre pour porter au merle une miette -de pain ou un fragment de sucre. La vieille Marie-des-Anges, aponichée -sur une chaise basse, regardait à la dérobée le gas. Lui, les coudes sur -la table, lourd, gavé, veule, mais sans tristesse, écoutait la cantilène -burlesque en dodelinant de la tête aux bons endroits. Il donnait même sa -note au refrain quand Bout-dehors criait: - ---Attention! attrape à reprendre en choeur, ceux qu'a du coeur! - -Mais tout de même, quoique suivant la chanson, le gas y allait en -mollesse, n'y mettait pas d'entrain. - ---Si tu prenais ton violon, veux-tu, fit Naïk, qui avait déjà ouvert -l'armoire et tirait l'instrument de sa boîte. - ---Non, non, répondit Marie-Pierre. Je n'ai pas d'âme aux doigts. - -Puis il se posa les joues dans le creux des deux mains, et, comme il -continuait à écouter vaguement, ses yeux papillotèrent, un de ses coudes -glissa; il donna du front sur la table. - ---T'es las, va, couche-toi, dit l'ancienne. Couche-toi, mon pau' p'tit -gas. - -Il obéit d'une allure machinale, se sentant en effet plein de sommeil, -la cervelle pesante, les regards ensablés, les membres détendus. Il se -jeta sur le lit comme une masse. Sa mère n'avait pas fini de lui -arranger une couette sur les jambes que déjà il ronflait, tandis que -Gillioury terminait sa romance en sourdine, marmonnant avec une voix de -rouet, frôlant à peine du pouce les cordes de son _banjo_. -Marie-des-Anges lui fit même chut en se retournant, et la bonne petite -Naïk alla couvrir d'un tablier la cage où maître Nicolas sifflait, de -son plus doux flûtage cependant: - - Jusqu'au revoir, la belle, - Bientôt nous reviendrons. - ---C'est vrai tout de même, fit la vieille en laissant maintenant couler -ses larmes, c'est vrai tout de même qu'il est revenu, mon pau' p'tit -gas! Porte Nicolas dehors, va, Naïk, et découvre-le, le fillot. Il ne -faut pas l'empêcher de chanter un jour pareil. - - - - -XIII - - ---Voyons, l'abbé, est-ce dit? Vous venez avec nous? - ---Pourquoi nous? fît d'Amblezeuille. Je ne sais pas si j'y vais, moi. - ---Comment, tu ne sais pas? reprit le comte. Mais c'est toi-même, il n'y -a pas encore une heure, qui as déclaré qu'il fallait pousser au devant -d'Adelphe jusqu'à Nantes! - ---Toi, oui. C'est ton devoir parbleu! Et puis, cela te fait plaisir, -n'est-ce pas? Adelphe n'arrive à Nantes que demain matin. Nous serons à -Saint-Nazaire au train de midi, à Nantes sur le tantôt, et tu auras ta -soirée libre pour gourgandiner un brin là-bas, voilà tout. En te -soumettant cette idée-là, j'étais bien sûr que tu prendrais la balle au -bond. Tu es assez content d'aller faire la débauche... - ---Mais puisque je t'emmène, nous serons sages. - ---Voyez-vous ça! Dis tout de suite que je te sers de chaperon. - ---Mon Dieu! messieurs, interrompit doucement le curé Calvaigne, vous -discutez là sur des nuances, permettez-moi de vous le dire. - ---Enfin, venez-vous, l'abbé? C'est toute la question. - ---Ma foi, oui. J'ai des achats à faire à Nantes. Je profiterai ainsi de -votre landau jusqu'à Saint-Nazaire, et de votre aimable compagnie... - ---Oh! aimable, avec lui! firent les deux gentilshommes en se toisant -l'un l'autre. - -Ils n'en partirent pas moins tous les trois, très ravis, au fond, de -faire route ensemble, un peu émus aussi à la pensée de revoir Adelphe, -l'enfant gâté de la maison, l'enfant prodigue enfin de retour, après une -grosse année d'absence. - ---Ah! tu peux dire, répétait le chevalier, tu peux dire qu'il a un -heureux caractère, ce garçon-là. Revenir ainsi sans barguiner, et pour -s'enterrer avec un vieux grigou tel que toi. Sarpejeu! Quelle bonne -nature. Il ne tient pas de son grand-père, au moins. J'entends comme -gentillesse!... Parce que, d'ailleurs, comme polisson, c'est autre -chose. Et encore, je suis bien certain qu'à ton âge, il ne courra plus -la gueuse. Tandis que toi... - ---Eh! moi, moi! Qu'est-ce que je fais donc de si mal, moi? - ---Tiens! tu te défends? Et cette petite femme, alors, néant, fumée? Je -l'ai inventée, n'est-ce pas? - ---Quelle petite femme? - ---Cette Parisienne, voyons! Ce bijou dont tu parlais tant l'autre jour, -avec les yeux hors de la tête! - ---Peuh! est-ce que je sais? Je ne l'ai plus revue au bord de la mer. - ---Tu l'as donc cherchée? - ---Oui et non. Tenez, l'abbé, je vous fais juge. C'est par hasard... - ---Par hasard la première fois, peut-être, interrompit d'Amblezeuille. -Mais la seconde, la seconde? Car tu l'as rencontrée deux fois, si je ne -m'abuse. Eh bien! la seconde, tu l'as bien voulu, sarpejeu! Ce bijou! -Joli bijou, ma foi! Un pou de sable! L'abbé qu'en dites-vous? - ---Mon Dieu! messieurs, vous avez raison chacun de votre côté. Il est -évident que, d'une part... Et cependant, si l'on se place à certain -point de vue... - ---Mais non, l'abbé, vous n'y êtes pas, s'écriaient les deux amis. - -Comme on approchait de Saint-Nazaire, le chevalier qui occupait la -banquette de devant du landau, se souleva soudain des poignets pour -regarder par-dessus la capote, et s'écria: - ---Tiens! une voiture qui nous suit. Elle vient du Croisic par la -traverse. Eh, eh! il y a deux femmes dedans. - -Le comte, d'un mouvement machinal, se haussa en se retournant. - ---J'aurais parié que tu ferais volte face! ricana le chevalier avec un -joyeux craquement de phalanges. Des femmes, il faut que tu voies ça! - -Le comte s'était rassis, tout rouge. - ---Diantre! je devine, ajouta d'Amblezeuille, en poussant du bout des -doigts un facétieux dégagé dans les côtes du comte. Je devine. Voilà le -sang qui te danse aux oreilles. C'est ta Dulcinée, hein? - -Du coup, l'abbé aussi se retourna, curieux. - ---Ne regardez donc pas ainsi, voyons, fit le comte. C'est indécent! - -Puis, bousculant du genou le curé Calvaigne, tirant le chevalier par le -revers de la redingote, il se renfourgna refrogné au fond de la voiture, -et jeta d'une voix brève cet ordre à son cocher: - ---Fouette! ne nous laisse pas rejoindre. - -Pourquoi cet ordre? Lui-même n'en savait rien. Il l'avait lâché sans -plus réfléchir, gêné, comme honteux de cette rencontre possible, tandis -que l'abbé baissait le nez, fourrait ses mains dans les manches de sa -douillette, faisait celui qui n'a rien vu, et que le chevalier se -martyrisait les doigts, secouait la tête, clignait de l'oeil, souriait -silencieusement. - -C'était, en effet, la Glu, accompagnée de Mariette, dans la calèche de -louage de Guillaume Hervé. Elle avait remarqué le brusque mouvement de -curiosité des trois hommes, avec un haussement de sourcils à l'aspect -imprévu du feutre romain. Si rapide qu'eût pu être l'apparition du comte -au ras de la capote, elle avait tout de suite reconnu cette figure. Elle -s'aperçut aussi de l'allure plus vive que prit soudain le landau. - ---Tiens, pensa-t-elle tout haut, ils veulent donc m'éviter? - ---Pourquoi cela, madame? fit Mariette. - ---Je ne sais pas, va! Une idée qu'ils ont. Si je les taquinais? Ma foi, -oui, ça nous amusera. - -Elle piqua le dos de Guillaume avec la pointe de son ombrelle, et lui -dit: - ---Brûle-moi cette voiture-là, mon garçon. - ---Harné! C'est pas commode, madame, répondit Guillaume. Les chevaux de -m'sieu le comte sont des chevaux de ville. Ils ont les jambes longues. -Nous allons tout de même tâcher moyen. - -Puis, d'une petite voix flûtée, en fausset, il cria, enveloppant ses -deux bêtes dans le _huit_ d'un large coup de fouet: - ---_Hue! malhurus! sauvons-nus!_ - -Les rosses bretonnes, aux oreilles ballantes, au poil de vache, prirent -le grand trotton, battant le traquenard du derrière, et gagnèrent -bientôt du terrain sur les anglo-normands, dont le trot régulier -s'allongeait, mais sans jamais s'enlever en galopade. - ---_Hue! sauvons-nus!_ - -Et la carriole de louage passa auprès du landau, le frôlant presque ric -à rac, emportée dans un bruit de ferraille et une giboulée de coups de -fouet. - -Pendant la demi-minute où les voitures étaient moyeu contre moyeu, la -femme regarda fixement les trois hommes, qui la saluèrent, après que le -comte eut donné le signal en soulevant son chapeau. Elle leur répondit -par une légère inclinaison de tête, avec une moue hautaine. Elle était à -la fois blême et comme couperosée, le teint battu par la rapidité de la -course. Ses cheveux retroussés au vent laissaient à découvert son front -bombé. Deux pochons couleur lie de vin se bouffissaient sous ses yeux -morts. A l'un des coins de ses lèvres minces, une goutte de salive -moussait. - ---Sarpejeu! fit le chevalier quand elle fut passée, c'est ça que tu -appelles un bijou, dis donc, Kernan? - ---Bah! répondit le comte en roulant les épaules, on peut se tromper. -Aujourd'hui, en effet, je la trouve assez laide. Elle est peut-être -souffrante. - ---Ma foi! conclut l'abbé, souffrante ou non, elle n'est pas belle, -monsieur le comte. Il serait à souhaiter que le péché fût toujours aussi -laid que cela. Il tenterait moins. - -En ce moment, par bravade sans doute, et comme une gamine mal élevée, la -Glu se retourna et se haussa à son tour, pour regarder les trois hommes. -Le vent lui rabattait maintenant ses frisettes d'or sur les yeux. Dans -un rire insolent étincelaient ses crocs de louvatte. Son teint, estompé -par l'éloignement, se fondait tout rose. - -Le comte donna une grande claque sur la cuisse du chevalier stupéfait, -et lui cria, presque rageusement, en pleine figure: - ---Eh bien! oui, morbleu, oui, chevalier, c'est un bijou. Je ne m'en -dédis pas. - -Ses regards flambaient dans sa face pourpre. La grosse veine du milieu -de son front, comprimée par le chapeau anglais trop petit, s'enflait, -bleuissait, avec des noeuds violets prêts à éclater; des fibrilles -rouges lui marbraient la peau des joues d'un rouge vif comme des -égratignures fraîches; ses narines s'ouvraient, épanouies, humant dans -l'air la traînée de parfum que la femme avait laissée derrière elle, -parfum trouble et troublant, que seul un amoureux pouvait percevoir et -nettement savourer parmi la poussière en tourbillon, l'odeur du cuir des -harnais, la sueur fumante des chevaux. - - - - -XIV - - ---Et pourquoi veux-tu qu'elle se soit moquée de nous? disait le comte. -Nous n'avons rien de ridicule, je pense. - ---Ah! tu penses! faisait le chevalier d'un air goguenard. - ---Mais, dame! en tous cas, ce n'est ni l'abbé ni moi... - ---Ni toi? Ah! çà, tu ne t'es pas vu tout à l'heure, mon vieux Kernan. Eh -bien! précisément, c'est de toi qu'elle s'est moquée, n'en doute pas. - ---De moi? - ---Tu avais l'air, à ce moment, d'un coq prêt à pondre. N'est-ce pas, -l'abbé? - ---Et toi tu as toujours l'air d'un grand dindon qui fait _blou blou -blou_. N'est-ce pas, l'abbé? - ---Mon Dieu! messieurs, dit le curé Calvaigne, à quoi bon ces -dissensions? Il est certain que si l'on veut s'amuser à chercher des -ressemblances animales pour défigurer les physionomies, même les plus -nobles, la malignité ne manquera jamais d'y trouver son compte, au lieu -que... - ---Vous ne me répondez pas, l'abbé, interrompirent les deux -gentilshommes. - -Et de fait, il fut impossible à l'abbé, comme toujours, d'ailleurs, de -donner tort à l'un des deux. Même sur la question de savoir si la femme -avait voulu se moquer de quelqu'un, tout à l'heure, par sa moue hautaine -et son rire insolent. - ---Au fait, dit le comte, j'en aurai le coeur net avant qu'il soit peu. -Elle va sûrement à Nantes. Nous ferons route ensemble. Et je lui -demanderai la chose à elle-même. - ---Tu vas lui parler, étant avec nous! - ---Et pourquoi pas? - ---Étant avec l'abbé! Voyons, cette fois, l'abbé, vous ne le trouvez pas -fou? - ---Je ne dis pas, répondit le curé, je ne dis pas. - -Mais comme le comte lui lançait un terrible coup d'oeil, il ajouta -aussitôt: - ---Néanmoins, cela dépend. Cette dame, après tout, est comme il faut, -sans doute, puisque monsieur le comte juge à propos de lui adresser la -parole en public. - ---Vous n'êtes qu'un flatteur, bougonna le chevalier. Quant à Kernan, -c'est un vieux courasson, voilà tout. Au fond, il n'a élevé cette -discussion que pour se donner un prétexte à lui parler. Eh bien! qu'il -lui parle! C'est bon! Je saurai protester par ma mine et mon silence. -J'ai de la tenue, moi, oui, monsieur. - -Voilà pourquoi, une demi-heure plus tard, à la gare de Saint-Nazaire, la -Glu ne put s'empêcher de sourire, quand elle vit la singulière allure du -trio. En avant marchait le comte, qui venait à elle le chapeau bas, le -regard en coulisse, les lèvres en fraise. A sa suite s'inclinait l'abbé, -moitié figue moitié raisin, gardant un air grave malgré sa bouche en cul -de poule. Derrière, le chevalier esquissait un vague salut du bout des -doigts, la figure grippée, le menton sur la cravate, les membres roides, -ankylosés dans une dignité en bois. - -L'attitude des trois hommes disait si bien leurs sentiments, que -Mariette elle-même fit semblant d'éternuer pour pouvoir à l'aise pouffer -dans son mouchoir. Quant à la Glu, elle se promit incontinent de se -divertir ferme avec ces grotesques, et commença tout de suite. A peine -les premières politesses échangées, elle fit son nez en l'air, considéra -le chevalier entre les pointes de ses cils, et le désigna au comte en -disant du ton le plus naturel: - ---C'est monsieur votre père, n'est-ce pas? - -Le chevalier n'y put tenir, et, avec un haut-le-corps, rompit son -silence revêche: - ---Comment, son père! s'écria-t-il. Mais, sarpejeu! nous sommes quasi du -même âge, madame, à quelques années près. - ---Oh! pardon, monsieur, pardon, fit la Glu se confondant en gestes -d'excuses, tandis que sa mine étonnée semblait dire qu'elle ne pouvait -en croire ses yeux. - -Puis, toujours d'un air innocent, comme si elle ne savait pas la portée -de ses paroles, elle ajouta en parlant au comte: - ---Mes compliments, monsieur! vous êtes bien conservé, vous. - -Il se rengorgea, arrondissant ses bras, enflant sa poitrine. Il -rayonnait. Évidemment, si la femme s'était moquée tout à l'heure, ce -n'était pas de lui, et bien de ce pauvre d'Amblezeuille! Inutile de la -questionner là-dessus, maintenant. Mais comme elle était charmante! Ah! -il ne se trompait pas! Un bijou, certes, un fin bijou! Et quelle chance -de l'avoir rencontrée aujourd'hui! On ferait donc route ensemble jusqu'à -Nantes. - -Tous montèrent dans le même wagon, où le comte s'installa au fond, en -face de la femme, remuant, empressé, aux petits soins, tout gaillard, en -cavalier servant. Mariette s'était assise à côté de madame. -D'Amblezeuille et le curé occupaient les deux coins de la portière -d'entrée, l'un plus rogue que jamais, méditant une revanche, l'autre le -nez dans son bréviaire, mais souriant à tout le monde dès qu'il levait -la tête. - -On parlait banalement de la température, du _fond de l'air_. - ---Oui, disait la Glu avec nonchalance, un mauvais mois, ce mois de mars, -pour les rhumatismes! - -Et le chevalier faisait craquer ses phalanges en pétarade, afin de bien -montrer que la remarque ne le touchait en rien, ses articulations se -disloquant à merveille. Puis il lançait au comte, sèchement: - ---Mauvais, pour les apoplectiques surtout! - -Mais la Glu reprenait, les yeux en l'air, la tête penchée, comme si elle -écoutait des bruits dans l'acajou du plafond: - ---C'est curieux, vous n'entendez pas? - ---Quoi donc? - ---Le printemps qui fait jouer le vieux bois. - -Mariette, immobile, riait du regard. Le comte, lui, s'en donnait à coeur -joie, ayant saisi l'allusion aux phalanges du chevalier et voulant -prouver que rien ne lui échappait. L'abbé Calvaigne inclinait la tête -complaisamment, et envoyait du même coup une grimace de commisération -vers d'Amblezeuille, qui feignait de ne point comprendre, pinçait les -lèvres, jaunissait. - -On parla aussi du pays, de ses beautés. - ---Il en possède une de plus depuis que vous êtes au Croisic, dit -galamment le comte en oeilladant vers la Glu. - ---Ce qu'il y a de plus beau dans le Croisic, interrompit d'Amblezeuille, -ce sont les gas. Il y en a particulièrement un que je vous recommande, -madame, si vous aimez le type breton pur. - -De rage, le chevalier mettait les pieds dans le plat. Il voulait se -venger. Le comte avait rougi jusqu'à la peau de son crâne, qui rutilait -entre ses rares cheveux blancs. L'abbé, devenu soudain très myope, -plongeait dans son bréviaire. La Glu, sans le moindre tressaillement, -répondit d'une voix claire: - ---Oui, je sais, je le connais, monsieur. C'est Marie-Pierre, n'est-ce -pas? Un petit pêcheur? J'ai souvent causé avec lui au bord de la mer. Je -l'ai même fait venir chez moi. Il m'intéresse beaucoup. Un sauvage! Je -le trouve très beau, en effet. Et puis, il a une chose pour lui, une -chose qui plaît toujours aux femmes. - -Le chevalier, qui avait d'abord été décontenancé par l'assurance de la -Glu, jubilait maintenant. Sans doute elle allait lâcher quelques paroles -désagréables au comte, qui bouillait de dépit. Aussi prit-il soudain son -air le plus gracieux, pour demander quelle était donc cette chose que le -gas avait, et qui plaît tant aux femmes. - -La Glu, d'un ton très doux, répliqua: - ---Oh! monsieur, allez! une chose bien simple: la jeunesse. - -Cette fois, le chevalier se le tint pour dit, se recroquevilla dans sa -mauvaise humeur, et n'ouvrit plus le bec jusqu'à Nantes. On continua -sans lui à bavarder. Seul l'abbé Calvaigne, toujours fourré dans son -bréviaire, semblait partager sa bouderie. Il était un peu gêné, en -effet, par l'allure de plus en plus entreprenante du comte, qui -papillonnait, madrigalisait, risquait même des plaisanteries de vieux -chasseur, habitué à courtiser des filles d'auberge. La femme, elle, -s'amusait beaucoup à ces galanteries de roquentin provincial, à ce -don-Juanisme de hobereau, qu'elle excitait d'ailleurs par d'agaçantes -demi-avances. Plus le prêtre paraissait embarrassé, plus le chevalier -rechignait, et plus elle coquetait. Même elle avait lancé cette phrase, -après une série d'invites non dissimulées du comte: - ---Eh bien! voilà qui est convenu. Vous me piloterez ce soir dans Nantes, -que je ne connais pas; et si c'est réellement joli comme vous dites, les -bords de l'Erdre, il faut m'y mener. Rien de plus simple! - -L'abbé s'abîma aussitôt dans une profonde méditation, afin de faire -croire qu'il n'avait rien entendu, et le chevalier souffla fortement, en -battant des paupières, comme un homme suffoqué qui n'est pas maître de -cacher son effarement. - -Ayant produit le scandale qu'elle désirait, elle ajouta, très -sérieusement: - ---J'espère bien, d'ailleurs, que ces messieurs seront de la partie. Pas -vrai, messieurs? - ---Mon dieu! madame, balbutia l'abbé tout pâle, vous sentez bien que mon -ministère ne me permet point... Monsieur le chevalier, je ne dis pas! - ---Oh! moi, fit d'Amblezeuille, impossible aussi. - -Et, avec son sourire le plus jaune, il accentua: - ---A mon âge!! - -La Glu prit une petite mine confite en pudeur, et gloussa tristement, -avec un soupir de regret qui navra le comte: - ---Alors, monsieur, n'y pensons plus. Vous comprenez qu'à nous deux, -seuls, cela ne serait pas convenable. - -Le comte était furieux, outré. Une si belle occasion! Une femme si -appétissante! Animal de chevalier, va! Ce grognon-là semblait ravi -maintenant, d'avoir fait rater la chose. Car la chose allait toute -seule, sans lui, n'est-ce pas? On se promenait en bateau; on dînait -là-bas dans une guinguette; on soupait aux Galeries, en cabinet -particulier; d'Amblezeuille s'éclipsait complaisamment au dessert; et -alors... Le vieux gourgandin ne songeait plus le moins du monde, pour le -moment, à son plan de guérison en faveur d'Adelphe. Tout ravigoté de -désirs, le sang rajeuni, les nerfs fouettés par ces deux heures de -galanterie, les sens attisés par ces papotages coquets, ces avances -coquines, ce frôlement continu des jupes tièdes, ce voisinage d'une -chair endiablée et endiablotinée, il avait soif de cette femme. - -La Glu le vit à plein, et, pour s'en amuser davantage, lui dit alors, de -plus en plus froide et réservée, pincée comme une grande dame, presque -pimbêche: - ---D'ailleurs, monsieur, il faut avouer que j'étais bien légère. Je -m'engageais de la sorte, sans plus de cérémonie, dans votre société, -sans même savoir avec qui j'ai l'honneur d'être. - -Comme le comte hésitait, c'est le chevalier qui prit la parole, -hautainement: - ---Madame, dit-il, vous êtes avec l'abbé Calvaigne, curé de Guérande, et -avec le chevalier d'Amblezeuille. Quant à ce barbon qui fait le jeune, -et qui a tort, mais dont vous n'avez pas raison de vous moquer, c'est le -meilleur gentilhomme du pays, madame; c'est le comte Audren de Kernan -des Ribiers. - ---Tiens! des Ribiers! s'exclama la Glu, tandis que l'immobile Mariette -elle-même n'avait pu s'empêcher de sourciller. - -Il y eut un silence. On arrivait. - ---Mais vous vous trompez, monsieur le chevalier, reprit la Glu très -calme. Je n'ai pas du tout l'intention de me moquer de votre ami. Et la -preuve, c'est que, s'il veut, ma proposition tient. Vous plaît-il, -comte, d'être mon cavalier ce soir? - ---Oh! madame, avec joie, fit le comte en prenant la main tendue de la -femme et en y déposant un baiser que d'Amblezeuille lui-même fut forcé -de trouver du dernier Régence. - -On descendit. La Glu était restée la dernière avec Mariette. - ---Crois-tu, lui dit-elle tout bas, des Ribiers! Hein! non, c'est trop -drôle. Des Ribiers! Le comte des Ribiers! Ce que nous allons rire! - - - - -XV - - -Le lendemain matin, une demi-heure avant l'arrivée du train de Paris, -d'Amblezeuille était à la gare, se promenant de long en large, dans la -salle des Pas-Perdus, avec une allure de vieux loup en cage. Il n'avait -pas décoléré depuis la veille, depuis le moment où sa fureur était -montée au comble sur cet au-revoir du comte: - ---Alors, mon cher, en tout cas, à demain! Rendez-vous là-bas pour -recevoir Adelphe! - -Là-dessus, le comte avait pirouetté d'un air vainqueur, s'était assis -dans une voiture à côté de la femme et en face de la soubrette, et -fouette cocher! Parti, sans plus d'explications! Parti, sans dire s'il -coucherait, comme d'ordinaire, à l'hôtel des Colonies! Parti sans même -renouveler, auprès de son ami, la proposition de faire la fête ensemble! - -Ce dernier oubli, surtout, le chevalier ne pouvait le digérer. Malgré -son formel refus de servir de comparse à la débauche du comte, il aurait -accepté certainement sur une plus pressante invitation. Tout en -maugréant sans cesse contre ce qu'il appelait les _orgies de ce vieux -courasson_, il avait accoutumé de les partager toujours. Et voilà -qu'aujourd'hui on le laissait en plan, obligé d'aller piètrement dîner -avec l'abbé, chez quelque curé des faubourgs de Nantes, ou de vaguer -tout seul, mélancolique, comme un chien perdu! - -Et puis, quelle fatuité dans ce: _en tout cas!_ Sarpejeu! le comte -affichait diantrement la certitude de sa conquête? _En tous cas!_ Cela -voulait dire: - ---Soyez tranquilles! ne vous inquiétez pas de moi, je sais où passer ma -nuit, et je la passerai bonne. - -Morbleu! sarpejeu! on n'était pas plus indécent, plus cynique! Et le -chevalier, marchant à courtes enjambées rageuses, cognait ses talons sur -le parquet et faisait des moulinets extravagants avec sa canne. Ah! il -allait lui en flanquer un, de savon, à ce polichinelle! Il allait lui -lâcher toute sa bile et lui cracher une bonne fois tout ce qu'il avait -sur le coeur! Je vous demande un peu, si ce n'était pas à vous faire -sauter! Cela tranchait du grand-père sévère; cela se donnait des façons -de mentor; cela s'ingérait de rappeler ce pauvre petit Adelphe, sous -prétexte de morale! Il était propre, ce mentor! Elle était jolie, sa -morale! Ainsi, c'est au sortir d'une alcôve, encore tout chaud de sa -luxure sénile, que ce monsieur viendrait, tout à l'heure, chanter -pouilles à son petit-fils, un jeune homme, après tout, bien excusable, -ayant la folie de son âge, tandis que lui, ce vieux farceur...! - ---Vieux farceur, oui, monsieur, s'écria tout haut le chevalier, en -fendant l'air d'un sifflant coup de canne qui faillit éborgner l'abbé -Calvaigne arrivant. - ---Vous êtes bien en colère, chevalier? dit humblement l'abbé. - ---Sarpejeu! oui, monsieur. Ah! c'est vous, l'abbé? Pardon! Oui, je suis -exaspéré. Croyez-vous que le comte n'est pas encore là? Et il est -l'heure moins dix! Vous verrez qu'il manquera au rendez-vous. Manquer au -retour d'Adelphe, quelle conduite, hein! Et savez-vous où il est, -seulement? - ---Mon Dieu! non. - ---Eh! si, vous le savez. Il est avec cette particulière, parbleu! - ---Vous pensez? - ---Tiens, mais j'en suis sûr. Je ne l'ai pas revu depuis hier, depuis -qu'il s'est sauvé en compagnie de cette guenon. Où est-il? Je suis passé -aux Colonies. Il n'y a pas mis le pied. Il est dans quelque hôtel -interlope, couché avec elle. - ---Oh! chevalier, oh! vous allez trop loin. - ---Quand je vous dis que si! quand je vous dis que si! J'en donnerais ma -tête à couper. Je le connais bien, moi, ce vieux farceur. Oui, monsieur, -vieux farceur! - -L'abbé baissait le nez, enfonçait jusqu'aux coudes ses mains dans ses -manches, rognonnait des hum! hum! Le chevalier, arrêté, courbé en avant -sur ses jarrets tendus, lui secouait violemment d'une main un bouton de -la soutane et de l'autre exécutait par terre un roulement continu du -bout de son rotin frénétique. - ---Et tenez, regardez-le plutôt, s'écria-t-il soudain en se redressant. -Regardez-le! dans quel état! - -C'était le comte, en effet, qui arrivait, essoufflé pour avoir monté en -trois sauts les six marches du perron; car l'heure sonnait, et l'on -entendait déjà le sifflet prochain de la locomotive entrant en gare. Il -avait l'haleine courte, les tempes grosses, le coeur battant. Puis, sous -l'excitation passagère de ces quelques pas trop précipités, on voyait en -plein la lassitude de tout son corps moulu par une nuit folle. Ses mains -tremblaient. Sa figure, débarbouillée à la hâte, était mâchurée, et les -fibrilles rouges de ses joues avaient comme déteint en une marbrure -livide. Ses yeux étaient tout petits, entre ses paupières boursoufflées -et le tour des cils en jambon. Sa barbe, mal démêlée, s'ébouriffait, -hirsute. Son linge déraidi, fripé, était encrassé aux gondolures de -l'empois détrempé par la sueur. - ---Dans quel état, bon Dieu! dans quel état! répétait le chevalier, les -bras au ciel et les sourcils en haut du front. - ---Allons, allons, c'est bien, fit le comte. Assez de jérémiades! -Dirait-on pas que j'ai l'air d'un cadavre ambulant, comme toi? -Laisse-moi tranquille. Tu feras monsieur la Grogne plus tard. Voici le -train. Vite, passons sur le quai. - -Et ils arrivèrent juste à temps pour voir descendre de wagon un grand -efflanqué, perdu dans son ulster comme un parapluie dans un fourreau -trop large, mal d'aplomb sur ses quilles molles, étroit de poitrine, -blême, blondasse, à maigres moustaches sans couleur, pareilles à deux -mèches de fouet extrêmement usées. C'était le vicomte, éreinté par une -nuit de chemin de fer et plus encore par un an de noce parisienne, -gommeux, fourbu, vidé. - ---Mon cher enfant! s'exclama l'abbé avec des larmes dans la voix et un -geste arrondi de prédicateur. - ---Ah! pendard! fit le chevalier en menaçant Adelphe de sa canne -amicalement brandie. - -Quant au comte, il avait bravement embrassé son petit-fils, avec -d'autant plus d'émotion qu'il se sentait des torts envers lui, à cause -de ce qu'il venait de faire. Adelphe avait reçu un peu froidement cette -accolade. Au moment où ils se désenlaçaient, le comte lui mit les deux -mains sur les épaules, le regarda en hochant la tête et dit: - ---Mâtin, tu n'as pas bonne mine tout de même, mon garçon! - -Le jeune homme, froissé, se rebiffa d'un air impertinent: - ---Ma foi! répondit-il, toi non plus, grand-père. - -Le chevalier ricana, fit craquer ses phalanges. Puis, montrant les deux -éreintés à l'abbé qui marmonnait des paroles onctueuses, il dit très -haut et d'un ton sec: - ---Voilà ce que c'est que de courir la gueuse! - -Ses regards, d'ailleurs, appuyaient particulièrement sur le comte, qui -roulait de gros yeux désespérés, pleins de chut. Car Adelphe avait -dressé l'oreille et levé les sourcils, flairant quelque racontar -ennuyeux pour son grand-père. L'abbé continuait à jaboter, essayait -d'apaiser tout le monde sous ses gestes bénisseurs. Mais le chevalier -insistait, tarabustant, taquin, avec des airs mystérieux, par des -phrases inachevées, où se lisaient entre les mots de mauvais -sous-entendus. - ---C'est bon, c'est bon, faisait-il. Je me tais. Suffit! Je me comprends. -Oui, monsieur, je me comprends. Et l'on me comprend. - - - - -XVI - - -Le voyage de retour ne fut pas gai, entre les trois amis et Adelphe. - -Le comte avait proposé d'aller se refaire par un bon déjeuner aux -Galeries. Cela les remettrait d'aplomb! - ---Ceux qui en ont besoin, avait interrompu le chevalier, toujours avec -les mêmes sous-entendus. - -La discussion, au reste, avait tout de suite avorté, Adelphe manifestant -le désir de ne pas s'arrêter à Nantes, de filer droit sur Saint-Nazaire, -et d'arriver à Guérande le matin même. On pensait bien qu'au sortir de -Paris, Nantes l'embêtait joliment, n'est-ce pas? Il n'avait pas le coeur -à se contenter de quelque _Maison Dorée_ du cru, _à l'instar_...! Donner -dans la _gomme de province_, ah! non, par exemple, jamais de la vie! -C'est ça qui manquait de chic! - ---Et puis, avait-il ajouté, à tant faire que de s'enterrer, allons-y -_presto subito_, comme on chante dans _les Brigands_. Quand on est chez -le dentiste et que la dent est condamnée, à quoi bon s'y reprendre à -plusieurs fois? - -Après quelques autres phrases de cet acabit, menus coups de boutoir à -toutes les avances et prévenances possibles, ils étaient donc remontés -en wagon tous ensemble, en route pour Saint-Nazaire, dans une mauvaise -humeur générale, que ne pouvait adoucir même le verbiage émollient de -l'abbé Calvaigne. En vain s'épuisait-il à tourner des phrases aimables à -la fois pour tout le monde! Il ne parvenait pas à détendre les -physionomies refrognées, moroses, de ses trois compagnons. Chacun, -blotti dans son coin, cuvait et brassait des pensées amères. - -Adelphe songeait à Paris, aux folies passées, aux vingt mille livres -gaspillées si joyeusement, et surtout à la femme qui lui avait fait -battre si fort le peu de coeur qu'il avait. Était-ce bien le coeur -qu'elle lui tenait? Non. Plutôt les sens. Il avait goûté avec elle des -plaisirs exquis, raffinés, inconnus à tous les _paours_ de Guérande et -même de Nantes. Étaient-ce bien les sens seulement? Non. Plutôt tout -l'être. Cette femme, qu'il avait eue pour maîtresse et voulue pour -épouse, c'était Paris tout entier incarné dans une enchanteresse. Oui, -Paris léger, coquet, spirituel, luxueux, capricieux, délicieux! Et voilà -pourquoi le mariage même ne lui faisait pas peur à lui, si jeune -pourtant. Cette femme, il la lui fallait, toute, et sienne. -Qu'importaient son existence d'auparavant, ses amants sans nombre? A -tout prendre, tant mieux qu'elle eût vécu! Elle en était plus savante. -Et puis, quoi! la mésalliance, le déshonneur! des blagues! Bon en -Bretagne, ces fariboles-là! Bon pour des caboches étroites, des -cervelles encroûtées! Autant de préjugés rococos, de mots, de routines! -A Paris, on avait l'esprit autrement large. Il en connaissait des et -des, qui avaient rencontré le bonheur, et sans perdre la considération, -en se mariant à des cocottes. Qu'est-ce que c'est qu'une cocotte? Une -honnête femme un peu dévoyée, rien de plus. Et même, si, encore mieux! -il pouvait citer tel et tel, des noms, des gentilshommes de sang plus -bleu que le sien, aujourd'hui collés légitimement et très satisfaits, et -pas reniés du tout, avec de vraies roulures, avec des _vieilles-gardes_! - -Aussi, le grand-père aurait eu beau faire, ce n'est pas par ses lettres -grotesques, ses télégrammes insensés, qu'il aurait obtenu ce qu'il -appelait le retour de l'enfant prodigue. L'enfant prodigue s'en fichait -un peu des sermons, et de Guérande, et des vieux amis, un tas de -badernes! Même, les vivres coupés, en voilà une bêtise! Est-ce qu'il n'y -a pas des usuriers à Paris? Est-ce qu'un vicomte authentique, -propriétaire futur de bonnes fermes au soleil, ne trouverait pas des -cent et des mille, rien qu'en remuant le petit doigt? Parbleu! ils -étaient comiques ces _auteurs_, de s'imaginer qu'ils peuvent comme ça -vous mettre à sec du jour au lendemain! Pauvre birbe, va! Alors, il -croyait qu'on revenait pour lui obéir, pour ses beaux yeux! - -Non! Si Adelphe avait pris le train, c'est que Paris lui était devenu -odieux depuis le départ de l'adorée. S'ennuyer là-bas ou ici, qu'est-ce -que cela lui faisait, puisqu'aussi bien elle le forçait à vivre -désormais sans elle? Un beau jour, sans prévenir, elle était partie, -laissant seulement un mot où elle disait que ce mariage était -impossible, absolument, et qu'il ne fallait plus y penser. Drôle de -petite femme, tout de même! Il lui offrait le repos, un nom honorable, -un titre, et elle avait refusé. Oh! avec obstination! Peut-être avait-il -trop insisté. Oui, c'est pour cela sans doute qu'elle s'était enfuie. Il -l'avait assommée de ses propositions, lassée, _rasée_. En somme, toute -réflexion faite, il avait eu tort, et c'est elle, toujours elle, qui -avait raison. Eh bien! quoi? le repos, un nom, un titre, la belle jambe! -Et pour cela elle devait renoncer à sa royauté galante, s'enchaîner à -lui. Vrai, si l'on voulait être juste, dans tout cela, c'est à elle -qu'on demandait le plus grand sacrifice! Dame! logiquement! Pauvre -mignonne! Il n'avait pas compris cela, lui, animal. Et pft! elle avait -pris la clef des champs. C'était bien fait. - -Où était-elle! Il n'en savait rien. Mais cet exil volontaire ne pouvait -durer. Un jour ou l'autre elle reviendrait à Paris. Ce jour-là, bonsoir -Guérande et les vieux! Il la rattraperait, et, cette fois, il s'y -prendrait mieux pour la convaincre. En attendant, il allait se reposer, -se mettre au vert. Par la même occasion, il tirerait quelque bonne -carotte à la maison. Puis, il dirait deux mots au notaire. Après tout on -lui devait des comptes, hein? L'argent de sa mère ne pouvait pas -toujours lui passer sous le nez. Il n'y a pas de respect qui tienne! M. -Audren de Kernan des Ribiers était son grand-père, soit! mais son tuteur -aussi, que diable! Eh bien! s'il fallait plaider, on plaiderait. Les -affaires sont les affaires! - -Ainsi réfléchissait Adelphe, les yeux mi-clos, le nez dans son col -relevé, les doigts tambourinant le manche de béquille de son stick. Et -de petits bâillements qui n'aboutissaient pas, bâillements énervés, -coupés court, allongeaient par moment sa blême figure, au poil blêchard, -au sourire aigre, tiraillé de tics. - -En face de lui, le comte, congestionné, lourd, avec des regards ternes -et papillottants, somnolait. D'un mauvais somme, plein de regrets, de -remords. Il se sentait la bouche et la conscience pâteuses. Un grand -vide dans l'estomac, tout à coup, brusque, l'étouffait. Une honte lui -poussait le sang aux oreilles. Quelle folie, quelle faiblesse, d'avoir -passé la nuit avec cette aventurière! Et quand Adelphe devait arriver le -matin même! Une propre veillée d'armes, en vérité, pour se préparer à -faire de la morale! A son âge!! Franchement, le chevalier avait raison -de sans cesse le tarabuster là-dessus. Et l'abbé ne se trompait pas en -disant que le cotillon le perdrait, toujours, toujours. C'était indigne, -tout compte fait; c'était d'un ridicule! Morbleu! On avait des devoirs à -remplir! Mais cette femme, aussi, eh! eh! La tentation avait été si -forte! Et le fruit défendu (oh! pas trop défendu!) si savoureux! Cristi! -comme cela enfonçait les bonnes fortunes de Guérande ou du Croisic, -paisandes, saunières et sardinières, maladroites en jupons crottés! Et -les plus huppées vendeuses d'amour de Nantes, les raccoleuses des -passages, habituées du théâtre et des Galeries, dont il faisait naguère -ses choux gras aux soirs des plus rares débauches, pouah! Quelle -ratatouille, auprès de cette cuisine parisienne, raffinée, raffineuse, -épicée, savante! Bah! laissons-les dire! Une occasion pareille ne se -trouve pas tous les jours. Trop bête qui n'en aurait pas profité! Mais -n'était-ce pas dangereux? N'avait-il pas encore l'eau à la bouche, rien -que d'y penser? Qui sait! S'il allait vouloir en tâter de nouveau! -Diantre! Ce désir, encore obscur, il lui semblait l'éprouver déjà. Des -frissons lui couraient à fleur de peau, piquaient la chair, entraient -aux moelles. La somnolence alors s'aggravait, berçant les remords, -enténébrant les réflexions. Une douce lassitude amollissait les membres -et l'esprit du vieillard, qui dodelinait du chef et souriait vaguement à -des rêves lubriques. - -Le chevalier, lui, ne dormait point. Il avait, au contraire, l'oeil -clair comme un basilic. Mais il regardait s'assoupir le comte, ruminer -Adelphe, et il n'augurait rien de bon pour l'avenir. Au fond, il aimait -son vieil ami. Porté à tout voir en sombre, il le considérait comme -dégradé, avili, en ce moment. Sa colère s'en exaspérait. Il eût voulu le -secouer, l'injurier. D'autre part, la froideur impertinente du jeune -homme lui avait fait peine. A lui aussi, il eût voulu parler durement. -Des paroles furieuses lui montaient aux lèvres. Forcé, intérieurement, -grâce à leur attitude, de se tenir coi, la bile le travaillait, le -suffoquait. Il finit même, impatienté, par imposer silence à l'abbé -Calvaigne, qui continuait son ronron de phrases melliflues. Il lui -siffla un chut impérieux, en lui montrant les deux autres, qui -n'écoutaient point. Puis, tout à sa rage rentrée, se ratatinant dans son -encoignure, il croisa et décroisa ses jambes, fit craquer ses phalanges -plusieurs fois de suite, hocha la tête, roula entre ses gencives sa -langue qui le démangeait. - -Quand on arriva en gare de Saint-Nazaire, on n'entendait plus dans le -wagon, parmi les rampanpans du train sur les plaques tournantes, que le -bruit d'osselets fait par les mains du chevalier, le souffle du nez de -l'abbé Calvaigne plongé dans son bréviaire, les tambourinades d'Adelphe -le long de sa canne, et le ronflement du comte qui, les joues bouffies, -la lèvre pendante, l'oeil tourné d'extase, béait, avec un mince filet de -bave au contour du menton. - - - - -XVII - - -Au Croisic, le gas était resté couché tout le tantôt du vendredi, sans -se réveiller, sans grouiller seulement dans son somme, même en rêve. A -plat dos, gisant, lourd comme un plomb, il dormait du corps et du -cerveau, pleinement. Dans le plus chaud de l'après-midi, à l'heure où -maître Nicolas se taisait dehors, acouvillonné en petite poule, le bec -entr'ouvert, à l'heure où la chambre ne bruissait plus qu'au bourdon -furtif de quelque mouche, le silence avait paru si profond à -Marie-des-Anges qu'elle s'était approchée du lit plusieurs fois pour -soulever le rideau de serge rouge et regarder son gas, le craignant -évanoui. Il lui semblait comme mort, tant sa respiration, en ces moments -d'accalmie, soufflait doux et menu, perceptible de près seulement, -semblable à celle d'un enfant dans les primes langes. Elle appelait -alors Naïk et Gillioury, qui arrivaient avec d'infinies précautions, la -fillette sur la pointe des pieds, le vieux en glissant ses gros souliers -au ras du carrelage; et tous trois le contemplaient en souriant d'aise, -se disaient leur joie par signe, à la muette, étaient radieux. L'une -arrangeait un pli du garde-jour; l'autre tapotait légèrement la couette -débordée; le père Gillioury faisait pouh! pouh! en écartant des deux -mains les bestioles vrombissantes. - -Quand le gas s'était enfin réveillé, au soir, il avait cru sortir d'un -songe, se retrouvant chez lui, loin de la maison de là-bas, si suavement -parfumée. Ici, cela sentait l'antique odeur de chanci, de linge humide, -mêlée au remugle des paniers à poissons. Mais cette forte odeur -coutumière, il l'aimait. Il en eut, tout de suite, le coeur ragaillardi. -Et de même ses yeux s'épanouirent de rencontrer, en place de la pâle -frimousse aux mines ambiguës, les saines et bonnes figures des siens, la -face de bénédiction de sa mère, la binette cocasse et amicale de -_Bout-dehors_, le tant gracieux minois de Naïk. Il n'y avait pas à dire -non, elle était jolie sous sa coëffe, la fine cousine, avec ses rondes -joues en pommes, sa bouchette mignonne en fraise, ses longs regards -pleins de mièvres tendresses! Harné! Où avait-il donc la boule, d'avoir -pu mettre tout cela en oubliance? - -Il se dressa, s'étira vivement, alla se fourrer la tête dans une seille. - ---Pas là-dedans, s'écria Naïk. On y a lavé des toiles de goudron au -matin. - ---Tant mieux! répondit-il en barbottant dans l'eau et se frottant le -nez. Oh! comme ça fleure bon! Je voudrais avoir de la barbe, pour garder -le sent-fort. - -Il se secouait comme un chien mouillé, écrasait les gouttes huileuses -sur sa peau grasse, dilatait ses narines, passait sa langue aux -commissures de ses lèvres, soufflait en pluie, riait. Tout le monde de -rire avec lui, jusqu'à maître Nicolas qui, renonçant pour une fois à ses -airs appris, poussait son naturel et crécellant _cracracracra_ de merle -en liberté. - ---J'ai comme besoin de travailler, fit soudain Marie-Pierre. Dis donc, -Bout-dehors, si nous allions jusqu'au port vieux, en attendant le -souper. Je voudrais visiter un peu les boîtes à homards. Est-ce qu'il y -en a de beaux, aujourd'hui, la mère? - ---Oui-dà, mon gas, il y en a deux surtout, des vrais coffres. Et si -demain les Grévion pouvaient nous ramener du large quelques lubines -numéro un, la vaudrait ensemble la course à Saint-Nazaire. - ---Quel jour c'est-il donc, demain? interrompit Marie-Pierre en se -prenant le front pour se rappeler. - ---Samedi, dà, jour de marché. - -Il fit ah! très longuement, demeura pensif, fouilla au fond de sa poche -où des clefs tintinnabulèrent. Puis il sortit, muet. En route, avec -Gillioury, il continua de rêver. Sa grosse gaieté était tombée à plat. -Au port vieux il visita les boîtes d'un air distrait. Il ne partagea -même pas les bruyantes exclamations du _mathurin_ à l'aspect des deux -fameux homards réellement extraordinaires. Il hala sur les amarres des -casiers sans entrain, n'éprouvant plus ce besoin de travailler qui -l'excitait tout à l'heure. Au quatrième, il lâcha l'ouvrage en disant: - ---Viens boire une bolée de cidre, va, ça vaudra mieux. Je ne sais pas ce -que j'ai. Je suis tout chose. J'ai les bras mous comme une moche de -beurre. - -Il but deux bolées coup sur coup, puis un gobelet de raide, qui lui -empourpra les joues. Avant de se retirer, il s'arrêta chez les Grévion -et recommanda bien à la femme de dire au père et aux gas, quand ils -rapporteraient leur pêche, qu'on attendait leurs plus beaux poissons -chez Marie-des-Anges, parce que lui, Marie-Pierre, allait demain à -Saint-Nazaire pour le marché. - -Comme la petite Thérèse le regardait fixement, sur le pas de la porte, -il lui demanda s'il avait quelque chose de changé, qu'elle le reluquait -si fort. - ---Je vois bien que non, répondit-elle. Mais je croyais que oui. - ---Pourquoi ça? - ---Dame! t'étais en perdition, à c'matin, pas vrai? A preuve que c'est -Gillioury qui t'a ramené à quai. Alors, je tâchais de voir ce qu'il -avait voulu dire comme ça, quoi! Des choses, pardine, je sais pas, moi. - -Il lui allongea une giffle, qu'elle évita d'un saut, en l'appelant grand -serin. - ---Allons encore boire un peu de raide, fit-il à Gillioury. - ---Mais non, du gas. En v'là assez. Tu serais saoul. Il est temps de -souper, d'ailleurs. On nous attend à la maison. Vent arrière et plus de -bordées! Qu'est-ce que t'as donc à la fin? - ---J'ai envie de l'être, saoul. - ---Eh bien! tu te suiveras la gargousse chez toi. - -A table, en effet, il tapa sur le cidre, et tout de suite après la -première bouchée, mangeant peu, vidant le pot par grandes rasades. Non -plus silencieux et rêveur, toutefois. Au contraire, bavard et bruyant, -la langue déliée, les gestes drus, surtout quand il eut humé un -rouge-bord de vin charentais. C'était du vieux picton, conservé -précieusement au cellier pour les jours de fête, et que la mère avait -été quérir sur sa demande. Il en avait soif, de ce fin jus de vigne! Ça -lui ferait du bien! Harné! On pouvait bien y aller de cette dépense! Il -rattraperait ça le lendemain, au marché, avec les deux homards et les -lubines des Grévion! - ---Tu y vas donc, décidément, demain, à Saint-Nazaire? - ---Pour sûr. - -La mère avait fait cette question d'une voix inquiète. Il y répondit -avec une énergie violente, entêtée d'avance contre les objections. C'est -cette idée-là qui lui avait brusquement coupé sa gaieté, tantôt. A -Saint-Nazaire! Aller à Saint-Nazaire! Cela lui avait trotté par la -cervelle depuis le mot malencontreux de la veille. A Saint-Nazaire -devait être la femme. Du moins elle y avait passé. Par où se serait-elle -enfuie, si non par là, le seul chemin pour quitter le pays? Il la -retrouverait certainement de ce côté. Il avait suffi d'une phrase, jetée -au hasard, sans plus, pour évoquer les souvenirs, les rallumer, encore -tout chauds, enflamber derechef les regrets et les désirs irrésistibles. -Et, le mot à peine lâché, la mère avait compris. Elle aurait voulu -s'être mordu la langue avant ce mot, l'avoir coupée même. Maintenant, il -était trop tard. Le mal fait suivait son cours. La mauvaise pensée -s'était épandue dans l'âme du gas en tache d'huile. Elle le voyait bien! -Son silence tout d'abord, son air songeur, puis sa rentrée à demi en -ribote, la mine déconfite de Gillioury, les rires jaunes, les paroles -inutiles, la fausse joie tapageuse, les bolées de cidre, la soif de vin, -autant de tristes signes! Il était repris, le malheureux! Elle l'eût -encore préféré veule, comme cet après-midi, rendu de fatigue, anéanti, -dormant, inerte, mais ne songeant plus à rien. En ce moment, malgré son -bagout de buveur, où il cherchait à s'étourdir, il était tout à son -péché. On lisait dans ses yeux vagues son idée fixe. La vieille ne s'y -trompait point, et une amère désespérance lui serrait le coeur. - -Elle essaya, quoique à peu près sûre que ce serait en vain, de discuter -le projet. Après tout, les homards se vendraient fort bien au Croisic. -Le notaire en achèterait un, certainement. Quant à l'autre, si l'on en -faisait cadeau au curé! Puis, les Grévion n'auraient pas bonne pêche. Le -temps n'était pas aux lubines. N'est-ce pas, père Gillioury? Alors, à -quoi bon se déranger pour deux homards? Pas si beaux, d'ailleurs! On en -avait vu souvent de plus guernauds. Il valait mieux attendre une -meilleure occasion. - -Le gas n'écoutait pas, ne répondait pas; mais, buté, tenace, répétait: - ---J'irai au marché demain; j'irai. - -Naïk, innocente, ignorant du reste les détails du matin, racontés à la -mère seulement, Naïk toute gentille répétait avec lui: - ---Eh bien! oui, tu iras. C'est entendu, qui t'en empêche? La mère dit ça -pour dire. - -Marie-des-Anges lui tirait alors son tablier sous la table et lui -faisait, derrière la main levée, les gros yeux. - -Quant à Gillioury, il avait son plan, qu'il communiqua tout bas à la -vieille. - ---Faut le saouler. Toutes voiles dehors! Il perdra le nord. Une fois à -fond de cale, il ne se rappellera plus. Ça se noie, les idées! Quand on -a la soute qui déborde, le temps file vingt noeuds à l'heure. On se -réveille à peine, que demain est déjà passé! C'est comme pour le mal de -dents! Rien de tel qu'une petée de vitriol dans la gargarousse. Attrape -à le saouler, la mère! - -Lui-même, pour exciter le gas, faisait les quatre cents coups sur son -_banjo_, à fendre le bois, à casser les cordes, en démoniaque, en -ivrogne fin-perdu, hurlant à tue-tête les refrains les plus bistoques, -les plus de bamboche: - - La quille en l'air et bord sur bord, - Ouvre ta gueul' comme un sabord! - Ça coule, - Ça roule, - Ça vous fout l'branl'-bas dans la boule! - Et bon, bon, bon, - A plein bidon, - Vide ton boujaron, - Les frères, - Vide ton boujaron, - A fond, - Vide ton boujaron. - -Et Naïk s'étonnait de voir la mère verser elle-même de grands coups de -tafia dans le gobelet de Marie-Pierre. - -Lui, les yeux hors de la tête, avec le tour cerné en blanc dans sa -figure violacée, les gestes déjà vagues, la voie en bouillie, il raclait -follement son crincrin et faisait chorus au vieux. - ---Non, non, pas cette chanson-là, disait-il. C'est trop long, trop -difficile. On s'embrouille. Une plus... plus... plus chose, quoi! Du qui -se chante tout seul, harné! tout seul. Tu sais bien, eh! Bout-dehors, -eh! hareng saur, eh! du bord! tu sais bien, voyons, ça, quoi! La chanson -des... de la chanson, quoi! - -Il flanquait alors un rude coup de poing sur la table, se tapait le -crâne du fond de son violon, riait bestialement, et entonnait avec un -large hoquet lui secouant la poitrine entière: - - N'en faut du vin, - Du vin tout plein. - Du vin n'en faut, - Tout jusqu'en haut. - N'en faut du vin. - Du vin n'en faut. - N'en faut du vin. - Du vin n'en faut. - -Sa langue s'épaississait de plus en plus. Les paroles monotones, lentes, -hachées, semblaient lui tomber des lèvres par hoquets. Les notes -râlaient dans sa gorge en modulations rauques, grasses, qui -gargouillaient ainsi que de sourds vomissements. Sa tête pesante -ballottait sur ses épaules. Ses gestes détendus, inachevés, battaient -l'air mollement. Ses paupières n'avaient plus la force de se relever, -et, dessous, on voyait rouler ses yeux, dont les prunelles remontaient, -ne laissant paraître que le blanc, comme en des yeux d'aveugle. - -Marie-des-Anges versait toujours. Gillioury trinquait toujours. Le gas -buvait toujours. Maître Nicolas, que le vacarme empêchait de dormir, -retirait par moments sa tête effarée de dessous son aile et commençait -son couplet qu'il ne terminait point. Naïk, effrayée, désolée sans -savoir pourquoi, pleurait. - -Enfin le gas, assommé de boisson, s'affala d'un bloc sous la table. -Marie-des-Anges et Gillioury le déshabillèrent et le portèrent dans son -lit. Mais, pendant que sa mère, sanglotante, le bordait, il rouvrit un -oeil, la regarda stupidement, essaya de sourire, se donna une claque sur -le nez, de sa main morte, et répéta plusieurs fois, concentrant tout son -être dans cette affirmation obstinée et vivace: - ---J'irai! Harné! Oui, j'irai!... J'irai! - - - - -XVIII - - -Le lendemain, à l'aube, quand Marie-des-Anges se leva, après un court et -lourd sommeil du matin, encore moulue de la nuit blanche qu'elle avait -passée jusque vers les trois heures à gémir et ruminer, la première -figure qu'elle rencontra sur le pas de la porte fut celle du gas, en -train de faire reluire ses gros souliers. - -Il avait la mine fraîche et l'oeil clair. Cette fameuse _petée_, comme -disait Gillioury, avait sans doute servi seulement à lui purger la bile. -Grâce à la longue sieste dormie la veille après-midi, son corps reposé -d'avance, au lieu de s'anéantir dans le cuvage de la boisson, s'y était -retrempé plutôt. Il s'était réveillé les membres dispos, malgré la tête -un peu lourde et la bouche un peu sale. Une bonne lampée d'eau fraîche -et quelques larges gorgées d'air, et les dernières fumées d'ivresse -s'étaient évaporées. Il ne lui en restait plus qu'une confuse hébétude, -au milieu de laquelle se fixait d'autant plus énergique l'unique pensée -résistante, la pensée qui avait surnagé dans le naufrage de conscience -de la saoulerie, la pensée à quoi il s'était si tenacement raccroché au -moment de perdre pied en plein somme. Toutes ses réflexions, toutes ses -volontés, étaient tendues vers le départ pour Saint-Nazaire. - ---Alors, dit simplement Marie-des-Anges en l'embrassant, alors, c'est -bien décidé, je vois ça. Tu y vas? - ---Pour sûr. - ---Malgré mes raisons? - ---N'y a pas de raisons. J'y vais. - -Elle le savait, quoique bon et soumis, têtu. Mais jamais elle ne l'avait -trouvé si assuré de ton, si bref, si résolu en paroles. D'ordinaire, -quand il voulait quelque chose qu'elle ne voulait point, il discutait au -moins et biaisait pour la persuader. Souvent aussi, l'air fâché, il -boudait. Toujours respectueux, d'ailleurs. Il n'avait pas coutume de -contrecarrer violemment son _ancienne_. Aujourd'hui, ni si, ni comment, -ni même de bouderie! Tranquille, sans essayer un rétipolage de mots, -sans s'égarer en chicanes, froidement, n'admettant pas la possibilité -d'un obstacle quelconque, il imposait son affirmation. Il s'était -contenté de froncer les sourcils, et continuait à cirer sa chaussure -d'un mouvement monotone. - ---Pourtant, reprit Marie-des-Anges, mes raisons sont bonnes, voyons. -Deux homards, deux pauvres homards, ce n'est pas la peine d'aller -là-bas. Les Grévion seraient déjà venus, s'ils avaient des lubines de -choix. Je te le disais bien, hier: le temps n'est pas aux lubines à -c'matin. Ce n'est pas vraiment pour deux homards qu'on va perdre toute -une journée. Hein! mon gas, réfléchis un brin, allons. Ne fait pas le -cabot, comme ça. Écoute mes raisons. - -Il répondit de nouveau, sur le même ton calme, toujours les sourcils au -nez, toujours brossant: - ---N'y a pas de raisons. J'y vais. - -Alors la vieille, irritée de cette désobéissance orgueilleuse, devint -blême, s'emporta, lui arracha son soulier des mains, le jeta par terre -en criant: - ---Harné! non, tu n'iras pas. C'est moi qui te le dis, à la fin, moi, ton -ancienne. Tu n'iras pas entends-tu, non, tu n'iras pas. - -Toute la colère, qu'elle accumulait depuis si longtemps, lui déborda -soudain du coeur en reproches amers, en dures vérités. Il n'avait pas -tant besoin de faire le sournois! Elle savait bien pourquoi il voulait -aller là-bas, obstiné comme un âne rouge! Il s'en moquait un peu du -marché! Il n'avait que sa folie en tête, sa sale folie, encore, encore! -Il en oubliait tout, même le respect qu'on doit à sa mère! Une bête ne -serait pas plus malfaisante, plus bouchée, plus déraisonnable, plus -bête, quoi! Un chien en chaleur obéirait mieux! Ah! elle en avait assez, -de ces courauderies-là, de ces hurlubiades, de ces abominations! Voilà -trop de jours qu'elle se mangeait les sangs, qu'elle pâtissait, bonne, -faible, la laine broutée sur le dos, à doucer avec un morveux qui -faraudait comme un homme! Un propre, d'homme, je vous demande un peu, -qui n'avait pas tant seulement trois poils au bec, et qui moucherait du -lait si on lui étreignait le nez! Et ça se rebiffait! Ça ne répondait -pas même aux raisons! Ça disait qu'il n'y a pas de raisons! Ça se -campait, là, droit sur l'ergot, insolent comme un cheval de soldat, à -faire ses quatre volontés! Harné! non! elle n'en pouvait plus de se -tenir ainsi, sans parler, devant des choses pareilles, que les anges en -perdraient patience! Et elle lui dirait tout ce qu'elle avait sur l'âme -et qui la désâmait: qu'il était un ingrat, un sans coeur, de peiner et -torturer et navrer les siens aussi méchamment, de faire pleurer sa -petite Naïk et sa pauvre ancienne, de fuir la maison comme s'il avait le -feu au derrière, de se saouler à la façon des suce-pots, de cracher sur -la brave honnêteté de Dieu, et sur le nom de son père, et sur le salut, -et sur tout, et pourquoi, harné! pourquoi? Pour qui? Pour une gueuse de -française, une étrangère, une mécréante, une rien qui vaille, une -marchande de sa viande, une sorcière damnée, une kourigane de malheur, -pas même jolie, pour tout dire, mais chiffe et vioque, en culotte de -mousse, avec rien dedans, foutue à la six-quatre-deux, et foutant les -gens à leur perdition, paillasse à matelots, sans doute, et les restes -de tout le monde! - -Aux accents furieux de ce verbe haut, qui claquait comme des coups de -fouet dans la rue encore déserte, des figures de voisines et de voisins -s'étaient montrées aux fenêtres, et, curieuses, regardaient. -Marie-Pierre, honteux sous tous ces regards et penaud sous les -déclamations de son ancienne, avait reculé pas à pas vers la maison, -puis, franchissant le seuil, était rentré. Toujours déblatérant, la -vieille avait fermé rudement la porte derrière elle, et continuait ses -cris dans la cuisine maintenant, d'une voix plus rauque, assourdie par -le plafond bas. Elle avait en quelque sorte acculé le gas, quoique sans -le toucher, le poussant avec ses paroles vers le fond de la pièce, à -l'endroit d'où partait l'escalier de bois. Elle cessa soudain de -vitupérer, en apercevant Naïk sur le palier du haut. - -La petite, ayant entendu le vacarme des reproches et des insultes dans -la rue, s'était levée en chemise pour aller voir par le coin d'une -vitre. Terrifiée alors, se vêtant à la hâte, sans prendre même le temps -d'arranger ses cheveux sous une coëffe, elle avait voulu descendre. Mais -elle s'était arrêtée court à la première marche, comme le gas rentrait -en courbant les épaules, poursuivi par les imprécations de -Marie-des-Anges. Elle écoutait là, et contemplait, toute pâle, joignant -ses mains tremblantes, n'osant souffler. De grosses larmes coulaient -silencieusement sur ses joues. - ---Tiens, reprit tristement la vieille, le doigt vers Naïk, regarde, -mauvais gas, regarde la douce pauvrette, dans quel état tu la mets! Et -si ce n'est pas une honte et une pitié, de me forcer à parler comme ça -de toi, le fils de mon homme! Et si ce n'est pas un péché de plus sur ta -conscience, que j'en sois réduite à laisser entendre par cette jeunesse -un tas de saloperies pareilles! Ah! vois-tu, garnement, tu mériterais... - -Elle leva la main sur Marie-Pierre, qui, par un geste instinctif de tout -petit garçon, se gara derrière son coude en l'air. Mais c'était bien -inutile. Car, avant même que la main menaçante fût retombée, Naïk avait -poussé un grand cri en accourant, et la vieille s'était jetée sur une -chaise, crevant de sanglots, la figure dans ses deux poings, toute sa -colère détendue, noyée en un flot de pleurs. La petite vint l'embrasser, -et, avec des yeux de suppliante, douloureusement, elle dit: - ---Oh! c'est mal, ça, Marie-Pierre; c'est mal, va. - -Il ne bougea point. Il avait la tête toujours basse, le regard sec et en -dessous, l'air humilié, mais furieux. Ses lèvres, blanches, -frémissaient. Il roulait entre ses doigts, lentement, le bout de sa -ceinture de cuir. Il semblait ne faire attention à rien, se parler en -dedans, rêver. - -Gillioury arriva sur ces entrefaites. Il s'était levé pour être à la -rescousse de grand matin, à tout hasard, craignant que l'affaire, malgré -toutes les précautions prises, ne marchât pas comme il fallait. Quoique -préoccupé d'un grabuge possible, il ne s'attendait pas à un tel -spectacle. Il comprit qu'une scène grave venait de se passer, et -pourquoi. Il alla droit à Marie-Pierre, lui mit la main sur l'épaule. - ---Eh bien! dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc, du gas? Tu fais pleurer ton -ancienne, maintenant, et tu la laisses comme ça sans lui demander -pardon? - -Marie-Pierre fourra ses poings fermés dans ses poches, redressa un peu -le front, et riposta aigrement: - ---V'là qu'elle veut me battre, à c't'heure. - ---Et puis? reprit le vieux marin, c'est donc une raison, ça? Moi, mon -ancienne m'a encore fiché une calotte quand j'avais quarante ans passés -et des poils gris au menton. Elle avait tort, rapport à ce que nous -discutions. Mais n'importe! J'avais eu tort, moi, de ne pas amener mon -pavillon devant le sien. Aussi, j'ai reçu son pare-à-virer d'aplomb, et -je l'ai mis dans ma poche sans pouffeter. Une mère, vois-tu, mon gas, -c'est une mère, et puis v'là tout. Faut toujours lui céder, je ne -connais que ça. - -Marie-Pierre ne bougea pas plus que tout à l'heure. Il ne répondit rien. -Un peu de rouge lui monta seulement aux pommettes. Dans le grand silence -de la chambre, on n'entendait que les sanglots, maintenant étouffés, de -Marie-des-Anges, et la sonnerie des clefs que le gas faisait -machinalement danser au fond de sa poche. - ---Alors, quoi? t'es donc muet? reprit Gillioury. T'es donc en bois? - -Par la porte, que le vieux n'avait pas refermée, le gas regardait -fixement la chaussure et la brosse restées à terre dans la rue. Il fit -enfin un pas, sans les quitter des yeux, lentement, tranquillement, alla -les ramasser, et, toujours silencieux, rentra en frottant son soulier -d'un mouvement monotone. - -Marie-des-Anges, qui avait relevé la tête en l'entendant marcher, le vit -faire et comprit. D'un revers de main elle essuya sa figure. Puis, -froide, elle aussi, décidée, elle dit simplement: - ---Tu veux y aller? C'est bien, bien sûr? - -Il fit signe que oui, par un hochement bref. - ---Eh bien! reprit-elle, nous irons ensemble. - - - - -XIX - - -Dans la route qui monte aux sapinières d'Escoublac, le docteur Cézambre -cheminait, doucement bercé par le pas tranquille de Biju. On avait reçu -à Guérande un télégramme du comte demandant le landau pour l'arrivée du -train à Saint-Nazaire. Cézambre l'avait su et venait au devant de ses -amis. Il était radieux. - -Quelle belle journée! Le ciel, ainsi que dit la chanson bretonne, était -joli comme un ange. Des nuages planaient, tout roses, pareils à de -grands pétales envolés de quelque rose énorme. Les champs herbus, les -haies bourgeonnantes, les arbres mi-partie feuille et fleur, les murs -bas des clôtures flambant de giroflées, tous ces verts veloutés et ce -frais bariolage, étalés à perte de vue, rappelaient au vieux médecin de -marine les fêtes de couleur des châles indiens, aux tons si crus et si -fondus en même temps. Tout là-bas, dans le damier des salines, les -marais, roses comme les nuages, semblaient des vitraux couchés à terre. -Les plus _mûrs_ étaient marbrés de moisissures huileuses, où l'eau-mère -s'évaporait en larges taches d'or. De place en place, les cônes de sel -se dressaient, en forme de tentes lointaines, mais de tentes en cristaux -qui miroitaient et s'allumaient de diamants au soleil. La brise, qui -avait léché en voletant ces blocs parfumés, et bu ces senteurs -dormantes, se chargeait encore d'effluves odorants à travers les sapins, -où elle chantait avec une haleine de violette. - -Quelle belle journée, et quel bon pays! Sur les bords du chemin, des gas -joyeux, des commères allègres, des gamines court-vêtues, piétonnaient, -en linge blanc, en coëffes éblouissantes, le refrain aux lèvres, le -panier au bras, en route pour le marché de Saint-Nazaire. Il y avait des -paisandes portant des cabas remplis d'oeufs, ou des volailles, les -pattes liées. Il y avait des pêcheurs, la hotte garnie d'algues, entre -lesquelles luisaient les paillettes d'argent des écailles. Ils -laissaient derrière eux une traînée d'air épais, fleurant l'embrun. Plus -âcre encore fleuraient les gamines, apprenties sardinières, qui -balançaient à deux, au bout des poignets, un corbillon de crevettes -cuites, et qui avaient conservé dans leurs jupes, leurs cheveux, leur -chair, les relents de la raffinerie, essence de marée. Des paludiers se -moquaient d'elles, faisaient mine de vouloir manger leur marchandise, -puis, complaisants, les débarrassaient du lourd corbillon, et leur -servaient de portefaix. Elles riaient, admiraient la force des _gas de -marais_, superbes sous leurs braies bouffantes, leur gilet triple, leur -grand chapeau de feutre à l'aile crânement retroussée. Et tous, -pêcheurs, paisandes, fillettes, paludiers, tous, en passant, lançaient -au docteur un respectueux et gracieux: - ---Bonjour, monsieur Cézambre! Bonjour, Biju! - -Les anciens matelots faisaient le salut militaire, fourraient leur -chique entre les dents et la joue, et disaient: - ---Bonjour, m'sieu le major! - -Oh! oui, le bon pays et les braves gens! En vérité, on ne pouvait mieux -choisir pour finir tranquillement ses jours. Quelle douce destinée que -celle de Cézambre, et comme il se trouvait heureux! Il avait une gaie -maisonnette, là-bas, près du mail de Guérande, toute embaumée de -glycines et de clématites, soigneusement tenue par la vieille -Marie-Anne, avec du fin linge dans ses armoires, du vieux Bordeaux et du -pur Jamaïque dans sa cave, un puits frais pour l'été, un grand lit bien -couetté et une large cheminée à auvent pour l'hiver. Ce n'était pas une -fatigue, sa clientèle, mais une distraction plutôt. Il allait, il -venait, humant les saines brises de mer, fumant d'excellentes petites -pipes en bois des îles, trottinant ou se dandinant sur sa profonde selle -en fauteuil. Et ce Biju, la crême des bidets! Marchait-il assez plan -plan pour le quart-d'heure! Lesté d'un picotin, ayant brouté quelques -brins de dessert le long des haies, il raccourcissait le pas comme pour -mieux berçotter son maître. Il se sentait fortuné, lui aussi, et, quand -le docteur répondait au bonjour amical des passants, il répondait de -même, à sa façon, par un hennissement bref, pareil à un éclat de rire. - -Et les amis, les chers amis de Guérande, les soirées aimables chez des -Ribiers! Il était bien un peu entiché d'idées rococo, le vieux comte, un -peu beaucoup féru de son fameux ancien régime; mais si jovial compagnon -tout de même, si bon vivant! Et l'ancien régime d'ailleurs n'était pas -déjà tant mauvais, au point de vue gastronomique pour le moins! La -cuisine française, à la mode d'autrefois, vous avait des recettes -merveilleuses: un certain hochepot de poisson, particulièrement, et des -pâtés de lapins, aussi, et toute une ribambelle de soupes plus -savoureuses les unes que les autres, un vrai musée de gueule, -religieusement entretenu par d'antiques traditions provinciales. -Parbleu! la gourmandise est un péché mignon de l'âge mûr, et, sans faire -un dieu de son ventre, on pouvait se lécher les lèvres à ces fêtes de -Monseigneur l'Estomac. Surtout quand cela était assaisonné de vive -causerie, de gais propos! L'abbé Calvaigne rechignait parfois, il est -vrai, au mot pour rire; mais comme il était doux, en somme, facile à -vivre, amusant par son inaltérable condescendance! Quant au chevalier, -une source de joie perpétuelle, avec ses chicanes, ses bougonnades! Au -demeurant, le moins ennuyeux des vieillards. Dans ses jours de -bavardage, alors qu'il avait une pointe de vin d'Anjou, nul ne le valait -pour raconter des anecdotes, et spirituellement! Ah! les délicieuses -parties de boston qu'on faisait là, et les plus délicieuses encore -parties de langue! - -Puis, il y avait la chasse, la pêche, les promenades en mer, les -relations improvisées au moment des bains, quand on venait presque -chaque après-midi griller un cigare à l'établissement du Croisic! Et -puis, il y aurait aussi ce grand flandrin d'Adelphe qui revenait -aujourd'hui même et qui mettrait un peu de jeunesse dans la maison, -parlant de Paris, apportant des idées neuves sans doute! Dans quelque -temps, on le marierait pour sûr, ce blanc-bec, et le vieil hôtel du -comte serait fleuri d'une famille, de poupons frais et bouclés, qu'on -ferait sauter sur les genoux, qu'on se disputerait. Chacun en jouirait, -serait un peu grand-papa! Quelle belle fin d'existence pour tout le -monde! - -Égoïstement le docteur se délectait à ces espérances, à ces riantes -images. Il se voyait vieux garçon, débarrassé de tous les soucis du -ménage, câliné par les petits des Ribiers comme une espèce -d'oncle-gâteau, aimé de ses bons amis, aimé des paysans, aimé de sa -brave Marie-Anne, aimé de Biju, aimé de tous, et les aimant tous et -terminant, doucement ses jours dans une béatitude qui l'attendrissait -d'avance sur son propre bonheur. - -En vérité, il avait une chance extraordinaire, après une vie si -ballottée, si sombre par instants, de pouvoir goûter un repos si calme, -de pouvoir envisager un avenir si bleu, si rose. Bleu et rose, et -parfumé aussi de suaves tendresses, parfumé comme cette brise qui avait -respiré l'exquise odeur des salines et qui s'embaumait encore à travers -les sapins où elle chantait avec une haleine de violette! - ---Bonjour, monsieur Cézambre! Bonjour, Biju! - -C'était le salut des pêcheurs, des paisandes, des sardinières, des -paludiers. Et le docteur, les yeux voilés de larmes furtives, leur -renvoyait le bonjour d'une voix émue, tandis que Biju, guilleret, -poussait son petit hennissement bref, semblable à un éclat de rire, -qu'il accompagnait par moment d'une facétieuse pétarade. - - - - -XX - - ---Bonjour, m'sieu le major! Bonjour, mon p'tit Biju! - -C'était dans la descente d'Escoublac, à la croisure du sentier de -traverse qui coupe au court par les sapinières. Immobile, les jambes -écartées comme pour parer au roulis, la main gauche sur la couture de la -culotte, la main droite en éventail au béret, le père Gillioury faisait -le salut du matelot, en écarquillant son oeil unique fixé à quinze pas. - ---Bonjour, Bout-dehors, répondit le docteur. J'espère que te voilà en -grande tenue! Tu vas donc tirer une bordée à Saint-Nazaire, vieux -lascar? - ---Non-dà, m'sieu le major. Vous voyez bien que je n'ai pas tant -seulement mon _banjo_ pour faire danser les puces des punaises. Et puis, -quoi! à mon âge, savez, on n'est plus porté sur la chose. Non, je vas -là-bas rapport à ce que m'a dit Naïk, que j'arriverais à Escoublac avant -les deux autres par la traverse, et que là je les joindrais, pour être -là, pour ça et ça, veiller au grain, masque partout! A cause que la mère -est démâtée, partie le vent debout, et que le gas tire à babord, elle à -tribord, et ce qui s'en suit, dont il faut que je sois avec pour suiver -le cabestan, au cas que... - ---Qu'est-ce que tu baragouines donc là, mon vieux? Il faudrait un peigne -pour démêler ton histoire. Je n'y saisis rien. Je comprends bien le -_marin_, parbleu! Mais de qui parles-tu? - ---Je vas vous dire donc ça, reprit Gillioury, avec les points sur les -_i_, et les noms des gens, qui mettront des feux au bout des vergues, -que vous y verrez clair comme en plein jour. - -Puis, tous deux cheminant de conserve, Biju ayant raccourci encore son -allure pour s'accorder au boitillement du mathurin, le vieux raconta au -docteur, par le menu, la scène du matin et ce qui l'avait précédée, les -affres de Marie-des-Anges en querre de son gas, le retour de -Marie-Pierre, sa saoulerie, son entêtement à repartir dans le sillage de -sa donzelle, et comment la mère ne l'avait point voulu lâcher d'un cran -et lui avait emboîté le pas. Gillioury était resté à la maison, chargé -d'aider Naïk dans la besogne du port, vu que cette fine jeunesse n'avait -pas les poignets pour haler sur les boîtes à homards. Mais la pauvre -petite, eux disparus, avait prié et supplié son brave Bout-dehors de les -rattraper, disant qu'elle ne serait pas tranquille sans cela. Le gas -était si monté! La mère si démontée! Pour sûr il arriverait quelque -chose! Lui seul pouvait tenir la barre entre les deux, soufflés en -tempête! Alors, dame, il s'était vite habillé sur son trente et un. Avec -dix sous qui lui demeuraient en poche, il avait payé la goutte à -Guillaume Hervé qui voiturinait des gens jusqu'au Pouliguen, et qui -l'avait pris en lapin sur le siège, ce qui lui avait gagné du temps et -les trois quarts de la route; et par ainsi il allait se trouver à -Escoublac avant les autres, qu'il attendrait là et qu'il ne quitterait -plus, et voilà! - ---Naïk, et la Marie-des-Anges sont des femmes, répondit le docteur. -Elles s'épouvantent de rien. Comment ne leur as-tu pas dit, toi, -mathurin salé, que la maladie du gas est une folie de printemps, pas -plus? J'ai déjà endoctriné la vieille sur ce chapitre. Il faudrait lui -faire comprendre qu'elle aguiche la soif du petit, en l'empêchant de -boire. Laissez-le donc à son feu de paille, au lieu de verser de l'huile -dessus. - ---Mais pardon, excuse, m'sieu le major, ce n'est point un feu de paille, -je vous le promets. J'ai vu ce que j'ai vu, moi, et je sais la chose -qu'est la chose. Harné! vous pouvez m'en croire. Je suis un dur à cuire, -pas vrai, et je n'ai pas le cul dans une jupe. Eh bien! jamais, -entendez-vous, m'sieu le major, jamais je n'en ai rencontré un pincé -comme ça. Je pensais de la même façon que vous, encore hier, quand je -l'ai ramené à quai. Mais ce matin, je l'ai trouvé joliment la quille en -l'air, plus sournois qu'un négrier, pavoisé en noir. Et ce qu'il -caronadait en dedans contre son ancienne, c'était effrayant! Il -renierait Dieu pour un bécot de son Allemande, que je vous dis. - ---Elle est donc réellement enjôlante, cette femme? Hein, toi qui l'as -vue? - ---Couci couça, dire pour dire! - ---Mais cependant? - ---Ben, dame, oui, quand on la reluque d'aplomb. Sûr que j'en ai tâté de -plus cossues dans mon temps! J'aime pas bien son gabarit sans bossoirs. -Elle a plutôt l'air d'un moussaillon que d'autre chose. Et un -moussaillon crevé, un moussaillon d'hôpital, qui maigrit de fièvre et se -travaille de la courte. Seulement, elle vous a des écubiers damnatifs, -quoi! Surtout pour un novice, qui sue d'amour. Elle vous regarde comme -ça et comme ça, à travers son gréement de cheveux en or. Diables -d'z-yeux, allez, tout de même! C'est gris, c'est vert, c'est couleur de -temps qui change, c'est tout ce qu'on veut; mais ça vous déboutonne, -enfin! En avez-vous déjà vu, m'sieu le major, beaucoup d'z-yeux de ce -tonnage-là? Moi, c'est la première fois. - ---Oui, répondit le docteur distrait, j'en ai déjà vu. - ---Alors vous comprenez? - ---Je comprends. - -Gillioury continuait à bavarder. Mais le docteur ne l'écoutait plus. -Rêveur, laissant s'éteindre sa pipe au coin de sa bouche, la main -pendante, le corps ballant, il pensait aux yeux pareils qu'il -connaissait, aux yeux de Fernande, de sa femme. Elle aussi, elle avait -ce regard de nuance indéfinissable, _couleur de temps qui change_, à la -fois clair et obscur, terne surtout, mais d'un gris si grisant, si -vert-de-grisé. Comme le mot de Gillioury était juste! Oui, ces -regards-là, on eût cru qu'ils avaient des tentacules qui vous prenaient, -des doigts mystérieux et lascifs! - ---Et tu dis qu'elle a des cheveux en or? - ---Oui, jaunes comme des jaunets du Mexique. - -Le docteur se rappela les cheveux de Fernande, d'un blond cendré si -doux. C'est ce blond cendré et cette douceur qui lui faisaient le regard -encore plus étrange, à elle, plus chatouillant, plus enveloppant. Elle -avait l'air tout ensemble d'une sainte Vierge et d'une Messaline. Elle -vous donnait l'impression d'une religieuse qu'on trouverait au gros -numéro. - ---Mais, vous savez, reprit Gillioury, ils sont trop jaunes, pour sûr, -trop en or. Ça ne paraît pas naturel qu'il y ait des cheveux comme ça. - -Un violent coup de rêne tira en arrière Biju étonné, qui se demanda -pourquoi son maître lui faisait ainsi faire halte brusquement, au beau -milieu du chemin. A la dernière phrase de Gillioury, le docteur avait -ressauté sur sa selle, avec un haut le corps, et avait presque crié au -mathurin stupéfait: - ---Qu'est-ce que tu dis là? Pas naturel? Comment? - -Gillioury crut avoir lâché une bêtise, se gratta le nez, remonta sa -lippe, ne comprit pas en quoi il avait fauté, et répéta: - ---Je dis la chose qu'est la chose, m'sieu le major. Ça ne paraît pas -naturel, vrai de vrai. C'est comme qui dirait un chapeau en fils d'or. - ---Tu veux peut-être parler d'une perruque? - ---Non-dà. Je l'ai vue de tout près, la particulière; elle a bien ses -cheveux plantés à même la peau, à la façon de vous et de moi. Seulement, -c'est la couleur qui ne paraît pas venue au monde comme ça. Dame! il n'y -a rien de drôle, après tout, n'est-ce pas? Vous avez été dans les mers -du Sud, m'sieu le major, et vous savez que les femmes s'y font les dents -noires. Pourquoi que celle-là ne se ferait pas les cheveux jaunes? - -Le docteur avait rendu la main à Biju, qui reprenait son pas tranquille. -Un nouveau coup de rêne l'arrêta encore. Décidément, son maître avait la -berlue! Et Biju pensait juste. Car c'est précisément ce que murmura -soudain Cézambre: - ---Non, non, ce n'est pas possible! J'ai la berlue! Je suis fou! -Qu'est-ce que je vais m'imaginer là?... Ah! cette gueuse! J'y songerai -donc toujours? A propos de tout? Cré nom! - -Un moment cette idée absurde lui avait traversé la cervelle, que la -femme aux cheveux teints, au regard morne et lubrique, la femme, après -qui courait le gas Marie-Pierre, pouvait être Fernande. Quelles chimères -insensées il se forgeait! En voilà des stupidités! Y avait-il une -apparence de raison, à se tourmenter de la sorte par des suppositions -biscornues! - -Et pourtant, qui sait? Le hasard est si bizarre! Puis, cette misérable -était si perverse! Mais alors, elle serait venue ici exprès, pour le -troubler, le déshonorer! Allons donc! c'était idiot de ruminer des -inventions pareilles! A quoi bon ce retour offensif? Dans quel but? Dans -quel intérêt? Après dix ans! Oh! non, certes, il n'y avait pas de bon -sens, de s'arrêter, même une seconde, à ces bêtises! - -Ainsi réfléchissant, le docteur ronchonnait à mi-voix, et agaçait de ses -gestes les rênes du pauvre Biju, qui s'impatientait, reniflait, -fouillait le sol du pied. Gillioury comprenait de moins en moins, -cherchait quels rapports pouvaient exister entre les cheveux jaunes -d'une inconnue et l'évidente tristesse du docteur. A part lui, il -n'était pas éloigné de croire que m'sieu le major avait la boule un brin -détraquée. Ces médecins, ces savants, des bonshommes pas comme les -autres! - ---Mais quel âge a-t-elle, cette femme, voyons? dit le docteur après un -très long silence. - -Gillioury leva les sourcils, s'allongea le nez en l'étirant ainsi qu'une -pâte de guimauve, fit ploc ploc ploc plusieurs fois avec sa lippe. -Cézambre le considérait anxieusement. On eût dit que tout son être était -absorbé dans la réponse attendue, que sa vie allait en dépendre. - ---Ma foi! prononça enfin Gillioury, pas commode à savoir, ça! M'est avis -que les rides de la donzelle ne sont peut-être pas une preuve d'âge. Des -peaux de cette peau-là, ça doit se dessaler vite. Faudrait voir! -Faudrait tâcher moyen de prendre le point, de calculer. - ---Mais, à ton idée? A première vue? Quel âge lui as-tu donné d'abord? - ---D'abord? Harné! d'abord, je l'ai crue une petite pévouine, pas -davantage. Seulement, de près, en ouvrant l'oeil, et le bon, j'ai saisi -la chose qu'est la chose, son signalement, quoi! Mais, si j'étais -grippe-jésus chargé d'écrire son livret, je tournerais joliment ma plume -avant de chiffrer son âge. - ---Enfin, enfin, ton dernier mot? - ---Dame! au moins dans les quarante ans, pour tout dire. - -Un grand soupir de soulagement détendit la poitrine gonflée du docteur, -qui ne put s'empêcher de s'exclamer: - ---Ah! je savais bien que j'étais fou, archifou! Parbleu! ce n'est pas -elle. - -Tout en cherchant son arrêt définitif, Gillioury avait bourré sa pipe. -Le docteur ralluma la sienne, tendit son briquet au mathurin, et tous -deux continuèrent à descendre vers Escoublac, devisant de choses et -d'autres maintenant, du temps passé, surtout du temps de mer, des pays -vus jadis, des bateaux qu'ils avaient connus. - ---Hé! vous avez navigué sur la _Jeanne Goberge_, m'sieu le major? Pas -possible? Et quand donc ça? - ---Alors tu as eu Riboulet, de Marseille, pour capitaine? C'est -singulier! - -Gillioury grattait de la main les cordes imaginaires de son _banjo_ -absent, et rappelait des commencements de chansons matelottes. Le -docteur fredonnait au souvenir. Biju voulait allonger le pas ou danser -en trottinant, pour marcher au rhythme des airs. Les gens se disaient en -les voyant passer, si souriants: - ---Il n'y a encore que les vieux marins pour avoir toujours le coeur gai. - - - - -XXI - - -A Escoublac, on faisait halte chez le père Lanthoine, à la renommée des -oeufs frais. Les fillettes restaient à jaboter devant la porte, tandis -que les hommes et quelques commères à coëffe noire lampaient des bolées -de cidre ou un petit godet de raide. Les plus huppés, les gas à trois -gilets, se donnaient le genre d'imiter les voyageurs, gobaient des oeufs -en clappant de la langue. On s'écarta respectueusement pour faire place -au docteur, qui laissa Biju débridé, les naseaux dans une auge pleine de -barbottage, et poussa devant lui Gillioury, embarrassé de tant -d'honneur. - ---Allons, mon vieux, avait dit M. Cézambre, un verre d'angevin, ça te -va-t-il? A la santé de nos tours du monde, que nous ne ferons plus! - -Gillioury, rouge de joie, se tenait assis loin de la table et buvait -lentement, le coude à la hauteur de l'oeil. Et chacun de penser comme -lui-même: - ---Quel brave homme que ce docteur! Pas fier, hein! Et franc d'encolure -avec les honnêtes gens. - -Et quand les buveurs se furent de nouveau éparpillés sur le chemin, le -mathurin encore ému, ne put s'empêcher de lui dire: - ---On voit bien que vous n'êtes pas un terrien, vous, m'sieu le major. -Vous aimez comme ça les vieux goudronnés. Aussi, voyez-vous, je reviens -à la chose qui me tracasse, que j'en ai là un cancrelat dans la boule. A -l'histoire du gas, quoi! Son père était un fin marin, vous savez, -l'homme à Marie-des-Anges. Et il m'est cher pour ça, le gamin, comme si -qu'il serait mon petit. Alors, pour lors, harné! il faut que vous nous -aidiez à le démarrer de son banc de sable, vous qui êtes si bon et si -savant. N'y a que vous, foi de Bout-dehors! N'y a que vous qui le ferez -marcher droit, qui le ferez venir au lof. Pardon excuse, si je vous -embête avec ça; mais, vrai de vrai, ça me travaille. - ---Et que diable veux-tu que j'y fasse? - ---Lui parler, le raisonner, lui dire ça et ça, je sais pas, moi; mais -vous saurez bien, vous. Quand je pense qu'il saille de l'avant contre -son ancienne, à c't'heure! Qu'est-ce que j'y peux, moi, avec ma patte -éclopée, mon oeil en voyage, mon bagout de gabier et mes chansons de -dessous le nez? N'y a que vous, m'sieu le major, n'y a que vous pour lui -donner de la garcette. - ---J'essaierai, mon vieux, puisque tu y tiens. Attendons alors. Ils vont -arriver bientôt, sa mère et lui. Nous ferons route ensemble. Je lui -dirai deux mots. - -Une demi-heure plus tard, comme ils bavardaient encore, Gillioury cligna -soudain de l'oeil, et, par la fenêtre ouverte, montra au docteur -Marie-des-Anges et le gas qui cheminaient silencieusement. Le gas -faraudait, en ses habits les plus fins, les cuisses gênées par sa -culotte que remontaient des bretelles, le buste boudiné dans sa jaquette -des dimanches, devenue trop étroite. Sous un chapeau melon à la mode de -la ville, ses cheveux raides luisaient, gras de pommade. On voyait qu'il -s'était fait beau. Marie-des-Anges était tout en noir, droite dans son -long corset breton, encapuchonnée sévèrement dans sa coëffe de veuve. -Tous deux avaient la figure aigre, serrée, les sourcils coupés d'une -grosse ride. A leurs bouches closes, à leurs lèvres froncées -obstinément, comme cousues, on comprenait qu'ils n'avaient pas dû -échanger une seule parole depuis leur départ du Croisic. C'était bien la -guerre déclarée entre eux. Même, le voyage était sans prétexte. Les -fameux homards étaient restés dans leur casier. La vieille, pourtant -âpre au gain, ne les avait pas emportés. Elle allait afin de suivre son -gas, sans plus. Et lui, il allait afin de suivre sa folie. Une sourde et -furieuse colère bouillait dans leur coeur, flambait dans leurs yeux. Au -lieu d'une mère avec son fils, on eût dit deux ennemis enchaînés -ensemble, muets, obscurs, frénétiques et têtus. - ---Hein! m'sieu le major, vous les voyez. Deux boulets ramés, quoi! dont -l'un serait français et l'autre engliche. C'est pas pour de rire, harné! -Ça vous tire plutôt les larmes, pas vrai? - -Le docteur sortit, suivi du vieux matelot, et les héla. Marie-des-Anges -s'approcha avec un éclair d'espérance dans le regard. Elle avait compris -tout de suite la manoeuvre de Gillioury et l'intervention possible de M. -Cézambre. Le gas, lui, tourna seulement la tête, ramena plus dru ses -sourcils l'un contre l'autre, et continua son chemin après un sec: - ---Bonjour, monsieur le docteur. - -Alors Cézambre rajusta d'un tour de main la gourmette de Biju, passa les -rênes dans son bras; puis, menant le bidet par la figure, rejoignit le -gas et se mit à marcher à côté de lui. Marie-des-Anges et Gillioury les -suivaient de loin, essayant de saisir le sens des paroles qu'il disait, -cherchant à deviner par l'allure de Marie-Pierre comment le morigéné -prenait la semonce. - -Semonce bien douce à n'en pas douter. Car le docteur parlait sans éclats -de voix, sans grands gestes, amicalement. Il frappait de temps à autre -sur le dos du gas, de petites tapes conciliantes. Deux ou trois fois, il -lui fit faire halte, le campant devant lui face à face, l'empoignant -comme au collet, mais avec un sourire. Il lui démontrait quelque chose -par une rapide secousse de l'index. Biju, en ces moments, s'arrêtait -aussi, appuyait sa grosse tête sur l'épaule de son maître, soufflait au -nez du gas. Celui-ci, la mine moins aigre, les sourcils détendus, -écoutait. Toujours sans répondre néanmoins. Les raisons semblaient -glisser sur lui plutôt que le pénétrer. Il ne rétrigotait pas, il est -vrai, même par des hochements de caboche, et toute autre que sa mère eût -pu le croire soumis. Mais, elle, le connaissant, comprenait bien qu'il -ne se rendait pas, rien qu'à sa contenance sournoise, rien qu'à ses yeux -vagues, qui regardaient au loin entre les paupières croisant leurs cils. - -Le docteur, lui, s'y trompa, et au bout de dix minutes, voyant le gas -comme radouci, sans objection aux arguments, sans résistance, humble, -passif, presque penaud, il s'imagina l'avoir enfin persuadé. - ---Eh bien! lui fit-il, c'est entendu! A la bonne heure, te voilà -raisonnable. Tu vas être bien sage, et retourner au Croisic avec ton -ancienne. - -Il dit cela d'une telle assurance, à voix haute si convaincue, que -Gillioury et Marie-des-Anges eurent une seconde de joie, et -s'approchèrent ravis. - ---C'est-il Dieu possible? C'est-il vrai, Jésus-Marie? soupira la bonne -femme. - -Le gas fit un mauvais sourire, à peine dessiné cependant, mais qui -suffit à dissiper l'illusion de la vieille. - ---Eh non! s'écria-t-elle en lui montrant le poing. Non, ce n'est pas -vrai, méchant vaurien. Je le vois bien à ta mine de bouc entêté. Tu t'es -foutu de môssieu Cézambre comme de moi! - -Il n'ouvrit toujours pas la bouche, mais continua de marcher, plantant -là, sans plus de cérémonie, le docteur, qui n'en revenait pas, d'une -pareille ténacité, et grognait entre ses dents: - ---Breton, va, fils de Breton! - -Gillioury était piteux, déconfit, débouté de son suprême espoir. Il se -demandait s'il ne fallait point sauter sur le gas, lui travailler les -côtes à coups de savates, le ramener de force à la maison, sous une -dégelée de tire-t'arrière. Mais, comment? Lui si démoli, si mal gréé à -c't'heure, avec sa guibole boiteuse, et ses bras rouillés, et toutes les -avaries de sa coque en retraite, comment pourrait-il saborder ce -gaillard-là, d'aplomb et trapu, qui faisait la loi à tous les gas du -pays? Et cependant, bien sûr, une bonne roulée le remettrait au nord. -Ah! c'est la vieille qui devrait se charger de ça, lui tricoter les -joues, lui flanquer une double ration de sucre de giroflée! Il n'oserait -pas lui rendre la monnaie de sa pièce, à elle, à son ancienne! Eh! nom -de bleu! qui sait? Il était si buté, la petite brute! C'est infernal, -ces fous-là, quand ça vous a pris la gueulée pleine au boujaron d'amour! -Mais quoi faire, harné! quoi faire, alors? - -Toutes ces idées avaient passé rapidement par la tête de Gillioury, en -voyant la vieille qui suivait le gas, poing tendu, déblatérant, la -mâchoire en avant, ainsi qu'une bouledogue. Elle cessa brusquement, se -remit à marcher d'un pas calme, parla soudain sec et froid. - ---Et puis, non, dit-elle. Je n'en suis plus à me colérer comme à -c'matin. Tu serais trop content, sans coeur. Non! j'ai mon plan. Nous -verrons voir qui est-ce qui rira pour finir. Harné! Caboche à caboche, -mon gas. Têtu, si tu veux! Mais je t'en revendrai, du têtu. T'es le fils -de ta mère, va. Je ne céderai point. - -Et l'on recommença à cheminer silencieusement. Le gas et la vieille -allaient chacun sur un des bords de la route, se jetaient des regards -furieux, de côté. Au milieu, Gillioury traînait la jambe, ruminait des -projets impossibles. Le docteur philosophait tout seul derrière, -absorbé, réfléchissant à cette folie du rut qui bestialise les hommes, -se rappelant que lui aussi, jadis, avait connu ces fièvres du désir, ces -exaspérations de la volonté, ces soifs de saoulerie sensuelle. Attristé, -non pas indigné, il plaignait le gas, le trouvant moins coupable que -malade. Il se disait: - ---Ah! les femmes! Comme on serait heureux sans ces garces-là! - - - - -XXII - - -Comme on approchait de Saint-Nazaire, à l'avant-dernier tournant de la -route, Biju, toujours mené par la figure derrière le docteur pensif, -l'arracha soudain à ses réflexions en poussant un hennissement joyeux. -Il avait flairé à l'horizon ses camarades du landau, qui bientôt -stoppèrent, pendant que Cézambre escaladait le marche-pied. - ---Eh! bonjour, Adelphe, comment allez-vous? - ---Et vous-même, docteur? - ---Diable! mais vous avez tous une figure d'enterrement. - ---Oh! pour moi, c'est bien de circonstance, n'est-ce pas? - ---Vous voyez, docteur, interrompit le comte, voilà comme il est aimable -depuis Nantes. - ---Ma foi! dit le chevalier, il joue dans tes cartes. A vous deux vous -avez tous les piques. - ---Ce qui ne les empêche pas d'avoir du coeur, fit gracieusement l'abbé -Calvaigne, qui continua et accentua l'allusion avec un sourire distribué -à la ronde, et sur un ton flûté. - ---Charmant, charmant! glapit ironiquement Adelphe. Mon Dieu! comme on -est donc spirituel à Guérande! C'est étonnant qu'avec tant d'esprit on -s'y fasse aussi vieux! - -Sur le bord du chemin, le gas s'était arrêté. Il contemplait -attentivement ces gens qui revenaient de Nantes, et qui peut-être -avaient vu la fugitive. Il fixait en particulier ses yeux sur le comte, -qu'il avait naguère aperçu, à plusieurs reprises, rôdant par les dunes, -surtout aux environs de la baie des Bonnes-Femmes, curieux, quasi -furtif, comme ramené dans ses promenades vers la petite maison. Il -n'avait pas alors remarqué autrement ces allées et venues. Il se les -rappelait maintenant. A coup sûr, celui-là n'avait pas vagabondé par là -uniquement pour tuer des mouettes, si loin de Guérande! Est-ce que ce -serait un amoureux, un adversaire? A cette idée, la face du gas se -contracta davantage, avec un regard en dessous, noir, torve. - -Marie-des-Anges et Gillioury s'étaient arrêtés pareillement, après un -respectueux bonjour, et, de l'autre bord du chemin, tous deux avaient -observé l'assombrissement de physionomie du gas, mais sans le -comprendre. - -Cela n'avait pas échappé non plus à d'Amblezeuille, qui en même temps -constata une certaine inquiétude sur le visage du comte, gêné par la -muette, interrogative et ténébreuse contemplation du jeune homme. Sans -plus ample renseignement, le chevalier devina que ce devait être là ce -Marie-Pierre, qui avait, comme il disait l'autre jour, coupé l'herbe -sous le pied au vieux Kernan. Il voulut en avoir le coeur net, et ne pas -manquer l'occasion qui se présentait de taquiner un brin son ami, en lui -faisant honte d'une rivalité semblable. - ---Dis donc, petit gas, fit-il à brûle-pourpoint, est-ce que tu n'es pas -Marie-Pierre? - ---Oui, m'sieu. - ---Ah! ah! Et où vas-tu comme ça? - ---Je vais à mes affaires, dà! - -Quelque peu interloqué par cette brève et mal accommodante réponse, le -chevalier s'en consola en voyant blêmir le comte, qui dit brusquement: - ---Laisse donc les gens tranquilles, d'Amblezeuille. Et, filons! Voilà le -docteur en selle. Le déjeuner nous attend. - -Le cocher avait déjà rendu la main et cliclaquait du fouet et de la -langue pour lancer ses chevaux, quand Marie-Pierre, au risque de se -faire rouer, s'accrocha vivement à la portière, des deux poignets, et -allongea sa tête à l'intérieur de la voiture, comme pour examiner le -comte de plus près, dans le blanc des yeux. - ---Il est fou! s'écria Marie-des-Anges, qui fit aussitôt le tour du -landau pour le rejoindre. - -Le docteur avait vite poussé Biju devant l'attelage, en travers, -craignant que le gas ne fût écrasé. Plus prompt encore, tout en -claudicant, Gillioury s'était jeté à la bouche des chevaux et les -maintenait. - ---Eh bien! quoi! qu'est-ce qu'il y a? fit le comte, qui s'était -instinctivement renfoncé contre la capote, reculant du buste sous le -regard fixe du gas. - -D'une voix sourde, presque basse, sifflante entre ses mâchoires serrées, -Marie-Pierre lui dit, à deux pouces du visage: - ---Vous l'avez vue, n'est-ce pas? - -Adelphe, que cette figure soudainement apparue avait effrayé d'abord, -trouva très drôle en ce moment l'air décontenancé de son grand-père, se -colla son monocle sous l'arcade sourcilière, s'esclaffa. - ---Ah! ne riez pas, vous, le sardinot! grogna Marie-Pierre. N'y a pas de -quoi rire. - -Le chevalier avait levé sa canne à demi. - ---Touchez point! lui cria le gas, en grinçant des dents. - ---Voyons, mon ami, interrompit doucement l'abbé Calvaigne, qu'est-ce que -vous demandez? Expliquez-vous, soyez calme. Il faut s'entendre. Vous -comprenez qu'on ne parle pas ainsi à monsieur le comte, comme un -furieux, un énergumène. Voyons, mon ami, mon enfant. - ---Eh! répliqua Marie-Pierre d'un ton plus doux, je ne lui veux pas de -mal non plus, m'sieu le curé. C'est pour savoir seulement. Pour savoir. -Parce que je suis bien sûr qu'il l'a vue. Il la connaît, lui. Il l'a -vue, j'en réponds. - -Il se pencha de nouveau vers le comte, le tenant sous ses yeux braqués, -et, d'un ton moins âpre, presque suppliant, il répéta: - ---Pas vrai? Vous l'avez vue, hein? - ---Qui ça? qui? balbutia le vieillard, qui essayait en vain d'éviter ce -regard farouche et qui se sentait tout piteux sous les curiosités -d'Adelphe. - -Marie-des-Anges tirait le gas par la basque de sa veste. Il lui résista -d'un violent mouvement d'épaules. Puis, s'approchant encore du comte, -comme s'il n'osait lui dire cela qu'à l'oreille, il murmura: - ---Elle! Elle! - -En s'inclinant si fort vers la banquette du fond, il avait détendu la -serrade de ses poignes sur le rebord de la portière, s'était haussé à la -pointe des pieds, ne tenait plus en équilibre que par sa poitrine -appuyée. Juste à ce moment, Marie-des-Anges revenait à la rescousse sur -les pans de sa jaquette, aidée de Gillioury qui avait quitté la tête des -chevaux immobiles et saisi le bras du gas, comprenant le désir de la -vieille. D'une forte secousse, en même temps, ils le tirèrent tous deux -en arrière. Il lâcha prise, recula en chancelant, faillit tomber, -s'empêtra dans un faux pas. - ---Fouette! avait crié le comte. - -Le cocher qui regardait la scène, tourné sur son siège, ayant saisi le -joint, enleva ses bêtes, au nez de Biju cabré qui suivit le mouvement. -La voiture et le docteur partirent au galop, dans un nuage de poussière. - ---Nom de Dieu! hurla le gas en se remettant d'aplomb. - -Et, se débarrassant de Gillioury qui s'étala par terre, de sa mère à qui -une basque resta aux poings, il bondit après le landau avec des ahans de -rage. - -Mais le docteur avait vu le coup de temps, tout en maîtrisant Biju qui -faisait des sauts de mouton, des voltes, des pointes, absolument -inaccoutumés. Pour couper court à cette poursuite folle, il rebroussait -chemin, barrant le passage. Le pauvre Biju dut poitrailler contre le gas -lancé, reçut une claque en pleins naseaux, s'ébroua, tandis que le -docteur parlementait, toujours poussant Marie-Pierre vers le bord de la -route: - ---Allons, allons! reste là, petit gas! A quoi bon? Reste là! Chut! chut! -Assez! - -Le gas furieux, impuissant, acculé contre la haie par le houseau de -Cézambre, se débattait, écumait, clamait: - ---Je veux le joindre! Je veux le joindre! Il l'a vue. Il l'a touchée. Il -la sent, que je vous dis, il la sent. Faut qu'il me dise où elle est. -Laissez-moi! Grand lâche, va! cré cochon de cheval! - ---Ah! le vilain pou crochard! grommelait Gillioury, en se relevant avec -peine. - -Marie-des-Anges, qui accourait, criait de loin: - ---Prends garde, mon gas, prends garde! Tu vas te faire mal. - -Cependant, là bas, la voiture filait, et disparut après la montée -prochaine, avec une avance et d'un train qui interdisaient désormais -tout espoir de la rattraper. - ---Eh bien! voyons, dit le docteur. Est-ce fini? Là, là du calme! Que -diable! tu ne les joindras plus maintenant, va! Sacrebleu! quel -avale-tout-cru! - -Il fit hancher Biju, qui laissa le champ libre à Marie-Pierre. La main -au-dessus des yeux, le gas, interrogeant l'horizon, aperçut le landau -comme un point dans le haut de la troisième montée, après quoi il n'y -avait plus que descente jusqu'à Guérande. Il demeura planté sur ses -jambes, encore tremblantes des efforts derniers, les sourcils en paquet, -les poings crispés, le regard féroce. Il rognonnait tout bas, hochait la -tête, mâchait sa bave. - ---Dis moi, Gillioury, fit le docteur, tu sais, si ça ne tourne pas bien, -quoiqu'il arrive, compte sur moi, et viens me chercher, il faut -s'attendre à tout avec un enragé pareil. - ---Oh! oui-dà, pour sûr, à tout! répéta Marie-Pierre. A tout! Parce que -je le connaîtrai bien, si la chose est vraie. Et alors! - ---Quelle chose? - ---Suffit! suffit! Je comprends. Allez à vos affaires, m'sieu le docteur, -et moi aux miennes. Oh! je la trouverai, harné! Et nous verrons voir. Et -alors! - -Il tourna le dos, et, tandis que le docteur piquait des deux vers -Guérande, il reprit sa marche du côté de Saint-Nazaire, en se tapant les -cuisses comme un qui discute tout seul. La vieille le suivait, redevenue -silencieuse, tournant et retournant le pan de sa veste quelle n'avait -point lâché. Gillioury pressa le pas pour entendre ce qu'il rauquait à -part lui et il perçut ces paroles entrecoupées, jetées furieusement: - ---Malheur! si c'était vrai! Malheur! Le sale vieux! Il la sentait. Il -l'a touchée. Il sentait sa peau. - - - - -XXIII - - ---Vois-tu, Mariette, disait la Glu en s'habillant, les femmes ont beau -être rusées, il y a encore quelqu'un de plus roublard que nous: c'est le -hasard. Quand on l'a contre soi, bonsoir les combinaisons! Mais quand on -l'a pour, les sottises mêmes vous réussissent. - -Ce qui la mettait ainsi en humeur de philosopher, c'était le résultat -imprévu de sa fugue à Nantes, la nuit qu'elle venait de passer avec le -comte, les confidences qu'elle avait reçues entre le drap et l'oreiller, -et le plan qu'elle en avait aussitôt tiré au profit de son amusement et -de ses affaires. - ---Tu comprends, reprit-elle, il faut que j'aie décidément la veine; une -vraie main! Les choses ne s'expliquent pas différemment. Car, entre -nous, ce n'était pas un chef-d'oeuvre de malice que mon voyage au -Croisic. J'ai trop d'intérêts en souffrance à Paris. Autre gaffe: mon -béguin pour ce petit sauvage. Et tout ça tourne bien! Est-ce drôle! - ---Pardon, madame; mais je ne vois pas trop en quoi ça tourne bien! - ---Bête, va. Pourquoi ai-je quitté Paris? Pour me décramponner tout à -fait de cet imbécile qui, panné, décavé, commençait à me porter la -guigne. Eh bien! au retour, je pouvais le retrouver planté là, n'est-ce -pas? Maintenant, plus de danger! Tu dois voir d'ici la mine qu'il fera -quand je lui dirai: «Mon petit, j'étais partie du côté de chez toi, -pensant bien que ce n'est pas par là que tu viendrais me chercher; et -sais-tu ce que j'y ai fait, chez toi?--Non.--J'ai couché avec ton -grand-père!» Ah! ah! ah! crois-tu que ce sera farce, hein, Mariette! Et, -ce qu'il y a de plus fort, c'est que la scène aura lieu demain, si je le -veux. Allons-nous rire. - ---Comment cela, demain? - ---Peut-être tantôt. En ce moment, le comte est en train de moraliser -vertueusement son gredin de petit-fils, qu'il a été recevoir ce matin à -la gare. Il ne se doute guère que c'est de moi qu'Adelphe voulait faire -une vicomtesse de Kernan des Ribiers. Quand ils vont se rencontrer tous -les deux en face de moi, tableau! - ---Et le sauvage, dans tout cela, madame, qu'en faites-vous? - ---Tu vois bien qu'il m'a déjà servi à quelque chose. Sans la toquade que -j'avais pour lui et dont j'étais lasse, je ne serais pas venue ici. Le -hasard, je te dis, le hasard! Quant à la suite, dame, nous verrons. -Maintenant que j'en ai assez, de ma brute, j'en jouerai. Je rendrai le -vieux très jaloux. Je l'allumerai. Sais-tu qu'il a trente mille livres -de rente, ce grand papa-là! Eh bien! je n'aurai pas perdu le temps de -mes vacances. - -Joyeuse, rieuse, la Glu se tirait la langue dans son miroir et battait -des mains en sautillant comme une petite fille. Ce premier accès -d'allégresse passé, elle réfléchit, se dit qu'il ne fallait rien -brusquer, que tout s'arrangerait en douceur là-bas, dans sa maison de la -baie des Bonnes-Femmes, si tranquille, isolée. Elle déjeuna donc à -l'hôtel, ne sortit pas afin de ne point rencontrer les des Ribiers, et -prit seulement le train du soir après avoir griffonné et jeté à la poste -le billet suivant: - - «Monsieur le comte des Ribiers, à Guérande. - - «Je serai chez moi demain, mon cher. Venez donc m'y dire un bonjour en - passant. Je vous dirai mon petit nom, qui vous a tant intrigué, et que - vous ne savez toujours pas. Je signe comme vous m'appeliez si - gentiment: - - »GAMIN.» - -En wagon, elle continua d'être gaie, bavarde, étourdissant Mariette de -ses projets, répétant sans cesse: - ---Oui, oui, décidément j'ai la veine; une vraie main, vois-tu! - -Elle venait encore de le dire, en se frottant les paumes, quand, au -sortir du quai d'arrivée, pendant qu'elle donnait à l'employé son -billet, elle aperçut, parmi les gens qui attendaient les voyageurs, le -gas immobile au premier rang. - -A tous les trains qui s'étaient dégorgés là depuis le matin, il avait -fait ainsi le guet, sans se décourager, espérant toujours la voir. -Guillaume Hervé, rencontré dans Saint-Nazaire, lui avait appris que la -femme conduite par lui était à Nantes. Aller la chercher là-bas, au -milieu du fourmillement de la grande ville, il n'y fallait guère songer. -Si impatient qu'il fût, Marie-Pierre avait raisonné. Elle reviendrait -sûrement par ici. En se postant là, pas moyen de la manquer. Eh bien! il -monterait la garde tout le jour, et puis toute la nuit, et encore le -jour d'après, et indéfiniment, jusqu'à son retour. Il avait dit à sa -mère et à Gillioury qu'ils pouvaient retourner au Croisic ou coucher à -l'auberge, c'était leur affaire, mais que lui, il ne bougeait pas de la -gare; et il s'était installé sur un banc de bois, avec une miche de pain -de quatre livres, un morceau de fromage, un litre de cidre. -Marie-des-Anges, sans rien répondre, s'était assise sur un banc voisin. -Gillioury et elle avaient déjeuné là aussi, puis dîné, d'un peu de -pitance que le matelot avait été quérir au prochain débit. A tous les -trains, quand le gas se levait et allait se planter en sentinelle devant -la porte où l'on rend les tickets, la vieille et Gillioury le suivaient. -Tous deux étaient rompus, et de la route faite au matin, et de cette -interminable faction, et des angoisses renaissantes à chaque nouvelle -fournée de voyageurs. Lui, les membres alourdis, les yeux et la cervelle -brouillés, il se raidissait dans son entêtement, prenait rang le -premier, examinant fiévreusement toutes les figures, demeurait encore -béant quand le dernier arrivant était passé, s'imaginait que la porte -refermée allait se rouvrir pour elle, avait des envies de de crier à -l'employé: - ---Mais où est-elle donc? où est-elle? - -Cette fois, de guerre lasse, épuisée, croyant d'ailleurs qu'il n'y avait -plus grand'chose à craindre maintenant qu'il était nuit close, -Marie-des-Anges s'était assoupie dans le coin le plus sombre de la salle -des Pas-Perdus, loin du bec du gaz central, dont la lueur dansante lui -picotait les paupières. Près d'elle Gillioury pareillement somnolait, en -fumant, par bouffées irrégulières, sa vingtième pipe pour le moins. Le -train apportait peu de monde, des gens à moitié endormis aussi, qui -s'écoulaient sans tapage, si bien que la vieille et le mathurin n'en -furent pas réveillés tout d'abord. - -Le gas s'aperçut de cette chance, et, d'une voix basse, dit à la Glu, -que sa présence avait interloquée: - ---Chut! mon ancienne et Gillioury sont là-bas. S'ils nous voient, c'est -du pétard. Elle est sens dessus dessous. Faut tout de même que je te -parle. Sors, sans faire semblant de rien. Je te joins dehors. - -La Glu, sans se troubler maintenant, répondit: - ---Donne-moi les clefs. - -En même temps, elle rabaissait vivement sa voilette jusqu'à son menton, -relevait le grand col rabattu de son ulster, disait à Mariette: - ---Cours vite choisir une bonne voiture. Fort pourboire! Nous allons tout -droit à la maison. - -Puis, tapant nerveusement du pied, elle répéta au gas: - ---Donne-moi les clefs. - ---Non-dà, répliqua-t-il. Je pars avec toi. - -Il entendit alors le pas boiteux de Gillioury, levé enfin, mais non -accompagné par la vieille. Il se retourna, alla au devant du matelot, -lui masqua la Glu qui filait au bras de Mariette, au milieu d'un groupe -de sortants. - ---Eh bien! mon vieux Bout-dehors, lui dit-il d'un ton amical, toujours -rien! J'y renonce, va. Nous coucherons à l'auberge. - -Quoique surpris de ce changement, Gillioury s'y laissa prendre. Il était -si las, lui! Il comprenait bien que le gas en eût assez. Joyeux, il -ouvrait déjà la bouche pour appeler Marie-des-Anges. - ---Non, non, fit le gas en lui mettant la main sur les lèvres. - -Puis, avec une hypocrite pitié, il ajouta: - ---Ne la réveille pas encore, puisqu'elle se repose, la pauvre ancienne! -Je vais voir à trouver par là une bonne chambre pour qu'elle y continue -son somme. Espère-moi un peu. Je reviens tout de suite. Laisse-la dormir -en attendant. - -Il sortit, mais si vite que, cette fois, le mathurin eut un soupçon. Au -lieu de retourner vers Marie-des-Anges, il fit un crochet vers la porte -et arriva juste à temps pour voir le gas qui voulait escalader de force -une voiture où se trouvaient déjà deux femmes. - ---Je ne veux pas que tu viennes maintenant, disait la Glu. Je ne veux -pas. Je ne veux pas. Tu viendras demain. Donne-moi les clefs. - ---Non, non, ripostait Marie-Pierre. Tout de suite. Je veux te parler. -Rapport au vieux, tu sais. Faut m'entendre. Filons! Mon ancienne va se -réveiller. - ---Ah! le salop! cria Gillioury, comprenant tout. - -A ce cri, Marie-des-Anges accourut, effarée. Mais, avant qu'elle eût pu -se rendre compte de ce qui se passait, avant que Gillioury eût -dégringolé les six marches du perron, le gas avait sauté sur le siège de -la voiture, à côté du cocher stupéfait (un qu'il connaissait -d'ailleurs), lui avait arraché des mains les guides et le fouet, et -avait enlevé les deux bidets ventre à terre, en disant: - ---Bouge point, Joseph Larmuse, ou je te fous en bas. - -La vieille essaya de prendre son élan pour les suivre, et Gillioury de -même, malgré sa quille en retard. Mais, au bout de vingt pas, ils -s'arrêtèrent, sentant bien que c'était inutile. La voiture détalait par -la rue déserte, à se casser les roues au heurt des pavés, poussée à fond -de train par le gas qui tapait à tour de bras sur les bêtes. A peine -entendait-on encore, au loin, le fracas de la caisse secouée, les cris -peureux des deux femmes, les hue! hue! frénétiques de Marie-Pierre. - ---Harné! fit Gillioury essoufflé, le vilain petit bougre! Qu'est-ce que -vous en dites, la mère? - ---Je dis qu'il ne perdra pas pour attendre, répondit la vieille d'une -voix tranquille. - -Et, sombre, farouche, domptant sa fatigue, ruminant sa colère, les yeux -secs, le buste redressé, elle se remit en marche d'un pas résolu, en -ajoutant: - ---Allons, Gillioury, du coeur aux jambes, mon vieux! Faut maintenant le -relancer au gîte. C'est encore quatre lieues à refaire. - -Gillioury débourra sa pipe, se fit une chique avec le culot, et répliqua -simplement: - ---Allons-y. - - - - -XXIV - - -D'abord la Glu avait été furieuse de trouver Marie-Pierre si peu docile, -si obstiné à partir avec elle malgré elle. En le voyant ensuite -escalader le siège, brûler le pavé, effarer les chevaux de coups de -fouet, elle avait pris peur. - -Il emballait les bêtes, s'emballait lui-même. La voiture penchait, -sursautait, flongeait, comme une barque sur une mer houleuse. C'était un -ahurissement d'ouïr le tintamarre que sonnaient les ferrailles de la -guimbarde disloquée, les vieilles roues aux jantes disjointes, au moyeu -mal graissé de cambouis rance, le coffre au couvercle débouclé, les -ressorts grinçants, les courroies envolées et claquant sur le cuir -ballonné de la capote, et tout cela parmi les glapissements aigus, -enragés du gas, et le houhou du vent engouffré dans le cabriolet, et le -tonnerre quadrupédant de la galopade. - -Serrée contre Mariette, le coeur manquant à chaque foulée des chevaux -qui emportait la voiture ainsi que dans une descente de balançoire, les -yeux clos de terreur, la Glu poussait des cris. Mariette, épouvantée -aussi, et plus encore en sentant sa maîtresse perdre la tête, faisait -chorus. A tout moment, les deux femmes se croyaient près d'être -écrabouillées, au milieu d'un grand vacarme final, contre ce mur de -ténèbres où les chevaux donnaient éperdument du front, bondissant, -fantastiques, avec leurs maigres crinières qui flamméchaient dans la -lueur tremblotante de la lanterne. - -Mais, le premier effroi passé, la Glu se délecta de cette course -diabolique. En même temps, elle admirait le gas, saoul de vitesse, fou -de colère, incliné sur l'attelage, soufflant sa volonté aux bêtes, -fouaillant, jurant, ululant, ses longs cheveux en ligne horizontale -derrière lui, le corps tout entier soulevé par l'élan intérieur, -superbe, féroce, la veste enflée, flottante, boutons sautés, et le fouet -brandi au bout du poing, pareil à un hussard qui charge et qui sabre. - ---Regarde-le donc! s'écria la Glu à l'oreille de Mariette. Crois-tu -qu'il est beau comme ça, l'animal! - ---Oui, madame, mais il va nous faire casser la tête. - ---Ah! poltronne! Moi je m'amuse tout plein, maintenant. Non, regarde-le! -regarde-le! A-t-il du sang, hein! - -Et, se dressant, elle faisait hop! hop! Puis une secousse la rasseyait -violemment, et elle riait alors des peurs de Mariette, et répétait: - ---Est-ce drôle, tout de même, d'être enlevée, comme dans les romans! - -Cependant les chevaux commençaient à ronfler, l'haleine courte. Leur -poil, écumant sous les harnais, fumait en brume si épaisse que la -lanterne en était obscurcie. Leur train ralenti, en vain ranimé par les -coups de fouet, ne tirait plus la voiture qu'en saccades avec des cahots -de côté. Plusieurs fois déjà, Joseph Larmuse, un peu rassuré à présent -sur son propre sort, avait dit: - ---Laisse-les souffler, eh! Marie-Pierre! tu vas me les crever. Ils nous -planteront là. Ils n'en peuvent mais. Voyons, voyons, faut être -raisonnable, après tout. - ---Le gas répondait toujours, en redoublant la dégelée: - ---Harné! La mère aux chevaux n'est pas morte. Hue! hue! - -Enfin, l'une des bêtes manqua du pied, faillit s'abattre, prit le trot -en bahutant sur ses jambes raides. L'autre suivit, battit le traquenard. -La flèche de l'attelage zigzaguait. Il fallait décidément modérer -l'allure. On était, d'ailleurs, diablement loin de Saint-Nazaire, plus -d'à moitié chemin, tranquille contre toute poursuite. Alors Marie-Pierre -rendit les guides à Joseph Larmuse, se retourna, enjamba le siège, sauta -dans la voiture. - ---Petit fou, va! fit la Glu en l'embrassant. - -Il était accroupi devant elle, n'osant s'asseoir sur la banquette -unique, étroite, où il n'y avait pas de place entre les deux femmes. Il -ne savait non plus que dire, encore étourdi de sa course, puis -soudainement grisé par ce baiser inattendu. Il s'attendait, en effet, à -des reproches, après sa désobéissance et son acte d'autorité qui avaient -si fort coléré l'autre tout à l'heure. En outre, même sous le baume de -ce baiser, il sentait toujours la cuisson de sa jalousie à l'idée du -vieux. Il voulait parler de cela, d'abord. Les paroles ne lui venaient -pas pour s'exprimer. Il demeurait là, stupide, sournois, à la fois -abasourdi, ravi, rageur. - ---Eh bien! reprit la Glu, c'est tout ce que tu as à me dire? - -Elle se pencha de nouveau vers lui, câline, lui prit la tête à deux -mains, lui appuya longuement ses lèvres sur le front, à la racine des -cheveux, près de l'oreille. Il fleurait bon le grand air, la pommade -évaporée, la sueur, le mâle. Il frissonna sous la caresse, ferma les -yeux, pâma. - ---Alors, tu ne veux pas me parler? reprit-elle en se redressant, le -geste sec, le verbe fâché. - ---Si, si, répondit-il. Je le veux! Je voulais te dire tantôt quelque -chose. Mais je ne peux pas, à c't'heure, je ne peux pas. - -Il respira bruyamment, la contempla, murmura d'une voix haletante: - ---Embrasse-moi encore, dis! - ---Non! fit-elle, tu avais quelque chose sur le coeur. Il faut que tu -t'expliques avant tout. Qu'est-ce que tu bougonnais là-bas, à -Saint-Nazaire? Rapport au vieux, rapport au vieux! Qu'est-ce que ça -signifie, ça? - -Il baissait le nez, penaud. Il soupira de rechef, plus suppliant: - ---Embrasse-moi encore, dis! - ---Tu vois, je suis gentille! répondit-elle en lui reprenant la tête et -le baisant doucement sur les yeux. - ---Oh! oui, oui, fit-il. Oh! j'avais la berlue, pour sûr. J'étais fou, -que je te dis. Ce n'est pas vrai, il ne te sentait pas. J'étais fou, va. -Pardon, pardon! - -Il dilatait ses narines, humait l'odeur légère qui s'exhalait des -dentelles, du corsage entrebâillé, de la peau tiède, du linge secret. - ---Tiens, assieds-toi là, à ma place, dit-elle. Je me mettrai sur tes -genoux. - -Il la serra fortement contre sa poitrine, lui mouilla la joue de ses -grosses lèvres humides, ouvrit la bouche comme pour mordre à même la -chair. - ---Tu me fais mal, s'écria-t-elle en se dégageant un peu. Non, il faut -être sage. Je suis ton petit enfant, et tu me berces, voilà tout. - -Et, comme il bégayait des «je t'aime, je t'aime», elle ajouta -mutinement: - ---Je ne veux pas même que tu parles. Tais-toi. Tu es venu à pied, ce -matin, du Croisic? - ---Oui. - ---Eh bien! tu dois être fatigué. Repose-toi. - ---Harné! non, fit-il en raidissant les muscles de ses bras, harné! non, -je ne suis pas fatigué. - ---Chut! Faisons dodo. - -Elle s'alanguit, roula sa tête sur l'épaule du gas, feignit de -s'assoupir. Elle le sentait détendre peu à peu son étreinte, se ramoyer -pour l'envelopper plus mollement. En même temps, elle percevait, parmi -les secousses maintenant régulières de la voiture, les tressaillements -involontaires de son corps enfiévré, les souffles gonflés de sa poitrine -où il retenait sa chaude haleine, les soubresauts de ses nerfs en -révolte, les brèves vibrations de désir qui lui poussaient soudain le -sang à fleur d'épiderme, quand elle s'appuyait nonchalamment, se -rassemblait toute contre lui, s'y pelotonnait en chatte. Elle eût voulu -rester ainsi longtemps, longtemps, à se couler en lui sans qu'il pût la -prendre, à s'abandonner sans se donner. Elle eût aimé le fondre fibre à -fibre, à petit feu, à flammes couvantes, l'anéantir jusqu'à -l'évanouissement dans cette inutile et fallacieuse dépense de tout son -être, le faire mourir une lente mort de volupté mystérieuse, incomplète, -chimérique, inassouvie. Elle avait comme conscience d'être un vivant -instrument de torture, savourant les affres du supplicié en extase. - -Quand on descendit de voiture, à la maison de la baie des Bonnes-Femmes, -Marie-Pierre avait les mains tremblantes, la bouche sèche, et claquait -des dents. Ses jambes, ankylosées, se déployèrent avec peine, plus -lourdes que du plomb, et cependant molles, comme mortes. Un -fourmillement confus et douloureux lui chauffait les reins. Il monta -l'escalier d'un pas traînant, d'un allure à la fois raide et indécise. -Il regardait fixement, hébété, en somnambule. - ---Ah! Madame, ne put s'empêcher de dire Mariette, avec un clignement -d'oeil équivoque, ah! ce n'est pas bien. - ---Quoi donc! - ---Non vrai, c'est de la besogne inutile. - ---Mais quoi? - ---Dame! Vous détraquez ce pauvre garçon-là comme s'il avait cent mille -francs de rente. A quoi bon, franchement? - -La Glu sourit silencieusement, se passa la langue à la commissure des -lèvres, fit ses petits yeux, et répondit: - ---Peuh! histoire de ne pas en perdre l'habitude. Et puis ça m'amuse. - - - - -XXV - - -Dans la campagne déserte, on n'entendait que le ronronnant ressac de la -mer prochaine et le crépitement du sel, mouillé de rosée, qui dévalait à -la pente des cônes, grain par grain. La route s'allongeait, solitaire, -paraissant plus longue et plus solitaire encore dans la blafarde -perspective que la lune oblique donnait aux choses. Marie-des-Anges et -Gillioury tiraient le pied, harassés, muets, regrettant la nuit noire où -ils avaient cheminé jusqu'à présent, et qui s'accordait mieux à leurs -pensées sombres. Sous la blanche lumière, maintenant étalée, il leur -semblait qu'on n'en finissait plus d'arriver, et que, de là-haut, -quelqu'un les regardait, curieux. Trois coups tintèrent mélancoliquement -au clocher du bourg de Batz. Un coq chanta. - ---Ah! dit la vieille, qu'est-ce qu'il fait à c't'heure, mon triste gas? -Il fait comme son saint patron saint Pierre: il renie son salut. Mais il -n'entendra pas le chant du coq et ne se repentira pas, le possédé! -Pourquoi donc que le bon Dieu ne lui dit rien, à mon pau' p'tit gas? - -Dévotement, elle se signa, et murmura sur un ton de litanie dolente: - ---Saint Pierre, patron des pêcheurs, priez pour lui! Sainte Vierge, dont -il porte le nom, priez pour lui! Saints Anges, mes fins parrains, priez -pour lui! - ---Amen! répondit le matelot. Mais sans vouloir vous fâcher, la mère, -m'est avis que les saints, les anges et le bon Dieu nous laissent -joliment en panne depuis quelque temps. Harné! Si j'avais trente ans de -moins, et mes deux pattes égales, ce n'est pas avec des chapelets -d'oremus que je ramènerais votre gas au mouillage; c'est avec un -chapelet de corde à noeuds. Et je crois que ça lui vaudrait mieux que -des prières! Voulez-vous que je vous dise? Eh bien! Je vous ai suivie, -je vous suivrai toujours, parce que je ne suis pas de ceux qui vont à la -soute quand les amis vont à l'abordage; mais, entre nous, vous savez, -j'ai idée que nous ne lui ferons pas encore déraper l'ancre c'te -fois-ci. Nous sommes trop vieux pour haler sur ce câble-là. J'ai pas -confiance. - ---C'est bien pour ça qu'il faut la demander au bon Dieu, répondit-elle. - -Et, se signant à nouveau, puis joignant les mains, les yeux pleins de -larmes et levés au ciel, avec une conviction profonde qui força -Gillioury de marmonner à l'unisson, en sourdine, elle répéta: - ---Saint Pierre, patron des pêcheurs, priez pour lui! Sainte Vierge, dont -il porte le nom, priez pour lui! Saints Anges, mes fins parrains, priez -pour lui! - -Le clapotis des lames grandissait. On arrivait à la baie des -Bonnes-Femmes. Encore une petite montée au tournant de la dernière dune, -et la maison maudite apparut. - -Comme chaque fois que Marie-des-Anges l'avait vue depuis qu'elle y -venait en vain chercher son gas, la maison maudite dormait, fenêtre -closes, entourée de son petit jardinet sans fleurs, tout en gazon -malingre. On eût dit un tombeau échoué près des vagues, qui lui -chantaient un éternel _De Profundis_. Cette impression, plus que jamais, -serra le coeur de la misérable mère. Elle s'imaginait que ce tombeau -était celui du pauvre enfant, enseveli dans son crime, cousu dans les -draps de la mauvaise femme ainsi que dans un linceul. C'est là qu'il -gisait, aussi perdu pour son ancienne que les autres qui gisaient là-bas -au champ d'avoine, ou roulaient avec les flux et les reflux des marées. -C'est là qu'il était enterré plus profond qu'eux encore, sous sa -damnation plus pesante que le tuf, plus amère que les flots. C'est là -qu'il pourrissait au fond de son péché mortel, plus à plaindre, plus -irrémissiblement à plaindre, que les malheureux péris à la mé. Car eux, -du moins, couchés en terre sainte, ou précipités à l'océan, ils étaient -partis, avec la conscience en repos, viatiqués d'une bénédiction finale, -ayant demandé le pardon de leurs fautes, et l'âme ouverte aux célestes -espoirs. Heureux ceux-là, et vraiment enviables! Tandis que lui, -l'infortuné, il fermerait la bouche en remâchant ses hontes, à savourer -son vomissement, l'esprit tout à son immonde rêve d'enfer, -diaboliquement entêté à sa malice, sans bonne pensée, sans recours à la -miséricorde divine, sans prières, sans rien, comme un chien, dans ce -tombeau d'ignominie où l'éternel _De Profundis_ des vagues -n'accompagnerait que ses derniers râles de luxure. - ---V'là la cambuse aux saletés, dit Gillioury. Qu'est-ce que nous -faisons, la mère? Faut-il héler le gas? - ---Non, répondit-elle. Il nous laisserait encore nous époumonner pour les -beaux yeux de la lune. Il rirait de nous, avec sa gueuse. - ---Alors, quoi? Nous montons la garde seulement? - ---Oui, jusqu'à ce qu'on sorte. - ---Ça sera peut-être long. - ---Tant pis! - -Elle s'assit sur le sable, demeura immobile, comme si elle voulait y -prendre racine. Les mains aux chevilles, le menton aux genoux, elle -regardait fixement la porte, par dessus le petit mur de l'enclos, -attendait, cherchait une trace de vie sur la morne façade noyée de -ténèbres, écoutait dans le fracas monotone des vagues le silence de la -maison. - -Gillioury alluma une pipe, et fit le tour du jardin pour aller inspecter -les aîtres du côté de la mer, là où il avait vu la femme au balcon, -l'autre matin. Ici la lune plaquait de biais sa blême clarté, ajoutait à -l'aspect morne et silencieux. Instinctivement, le vieux matelot se mit à -marcher sur la pointe des pieds, traînant avec précaution sa jambe en -retard, et il assourdit le _pouh_ sonore dans lequel il lançait ses -bouffées de fumée. Lui aussi, d'ailleurs, comme Marie-des-Anges, il -regardait, mais non fixement. Il reluquait, furetait de l'oeil, de son -petit oeil jaune à la prunelle dansante. Tout en s'approchant pas à pas -de la muraille, sur laquelle l'ombre du balcon pendait en une grande -tache noire, il insinuait son regard entre les lames des persiennes, -s'inclinait pour être juste dessous en droite ligne. Il avait son idée, -le mathurin! Et bonne idée; car, soudain, il fit le geste de quelqu'un -qui a trouvé ce qu'il cherchait, retint un cri de satisfaction, et -revint de son plus vite vers Marie-des-Anges, qu'il releva en lui -murmurant tout bas: - ---Venez avec moi, la mère! vous allez voir la chose. Ils sont là. Nous -les tenons. Je mitonne un plan, je ne vous dis que ça. - ---Comment? Qu'est-ce que tu veux faire? - ---Chut! Motus dans l'entrepont. Affalez votre palan d'amures. Venez, que -je vous dis. - -Il l'emmena par la main, en continuant à lui faire signe de se taire, et -la forçant à marcher sans qu'on entendît presque crier le sable. Quand -ils furent sous le balcon, il lui montra du doigt les fentes des -persiennes, et ajouta de plus en en plus bas: - ---Vous ne voyez pas? Penchez-vous donc! Mettez-vous au point. Là, là, -comme un petit fil d'or au fond du noir. C'est de la lumière, harné! ça -se distingue bien, à côté du blanc de la lune. Voyez-vous, à c't'heure? - ---Oui. Et puis? - ---Et puis? Ils sont réveillés, parbleu! Et je vais les obliger à nous -entendre, foi de Bout-dehors. Comment? Chut! Motus dans l'entrepont. -Rasez-vous là, contre le mur, dans l'ombre. Attendez-moi. Grouillez -point. - -Il s'éloigna, descendit vers la plage en rapporta une double poignée de -gravier et trois ou quatre gros galets qu'il posa doucement par terre. - ---Acoquillez-vous un peu, la mère, reprit-il, que je puisse me -rencoigner auprès de vous. Et maintenant, attention! - -Il prit un de ses galets, recula de quelques enjambées, lança la pierre -en plein milieu de la persienne, et revint preste s'accroupir contre -Marie-des-Anges. Ils ouïrent distinctement qu'on remuait dans la maison. - ---C'est pas fini, va, grommela-t-il. - -Et il recommença, jetant un galet plus gros cette fois, un troisième -plus gros encore, tous deux coup sur coup, si bien qu'on eût dit une -paire de solides poings qui heurtaient au contrevent. - -A peine avait-il eu le temps de se refourrer dans sa cachette d'ombre, -que l'espagnolette de la fenêtre grinça, puis celle de la persienne, qui -s'ouvrit toute grande. - ---Qui est là? cria la voix du gas, rude et colère. - ---Grouillez toujours point, dit le matelot à l'oreille de -Marie-des-Anges. - -Puis il répondit tout haut, sur un ton plaintif: - ---C'est moi, du gas, c'est moi, ton vieux Gillioury. - ---Où es-tu donc? Je ne te vois pas. - ---Je suis sous le balcon, mon fin Marie-Pierre, tout las, tout rendu, -lové comme un bitors au rancart. Je suis revenu à pied. J'ai fait -chappe-chute dans les salines. Ah! Dieu de Dieu! j'ai-t'y du mal! Je -dois avoir ma bonne quille cassée. Faut que tu m'aides, mon p'tit gas! -Faut descendre me porter secours. - ---Et pourquoi que t'as pas été au Croisic, donc? - ---C'était plus près de venir ici. Je m'étais comme perdu dans les -salines. J'avais bu un coup de trop, vois-tu, pour tout dire. - ---Et la mère n'est pas avec toi, au moins? - ---Elle est retournée en voiture, elle. Moi j'étais resté derrière à -boler avec des amis. Ah! Dieu de Dieu de bon Dieu, j'ai-t'y du mal! -Descends un peu, dis, mon doux Marie-Pierre! Descends! Tu ne vas pas -m'abandonner là crever comme une bête, hein? Ton vieux Gillioury, ton -vieux frère-la-côte! Descends un peu, dis! - ---Ah! ça, il nous assomme, à la fin cet ivrogne! interrompit l'aigre -voix de la Glu. Viens donc te coucher, ma cocotte. - -Gillioury se traîna hors de sa cachette, à quatre pattes, et regarda le -gas en continuant ses lamentations. Marie-Pierre, qui allait refermer -les volets, s'arrêta, ému, se retourna vers le fond de la chambre: - ---Si tu le voyais, dit-il doucement. Le pauvre vieux! Il fait de la -peine, va. - -Impatientée, la Glu sauta du lit et accourut en chemise au balcon. -Marie-des-Anges, toujours à croppetons dans l'ombre, entendit les pieds -nus de la femme trottiner sur le parquet, presque au-dessus de sa tête, -et une envie folle la prit, de bondir à même la muraille, de grimper -là-haut, n'importe comment, par un miracle que ferait Dieu, et -d'étrangler la sorcière. - ---Eh bien! quoi? dit la Glu. Qu'est-ce qu'il y a? Tu vois bien qu'il est -saoul comme un âne, et puis voilà tout. - -Gillioury gémissait plus fort, la suppliait, elle maintenant, lui -baragouinait des mots aimables pour l'attendrir. - ---Tais-toi, vieux pochard, cria-t-elle. Crève si tu veux! Et toi, mon -petit, va te coucher, et plus vite que ça. Ferme la fenêtre. - -Le gas répondit rien, et tira docilement la persienne. - -Alors, comprenant que la ruse de Gillioury n'aboutirait point, exaspérée -d'ailleurs de son long silence, outrée du mauvais coeur de cette païenne -qui ne faisait faire que le mal à son enfant, Marie-des-Anges sortit à -son tour de la cachette, et apparut en pleine lumière, muette de rage, -mais les deux poings tendus vers le couple. - ---Allons bon! voilà l'autre maintenant, fit la Glu. Il ne manquait plus -que ça. Nous aurons la comédie complète. Tu nous embêtes, la vieille! -Es-tu contente? - -Elle était revenue sur le balcon, se pencha en avant, et fit un pied de -nez à Marie-des-Anges. - ---Ah! vilain bougre, cria Gillioury relevé, tu la laisses insulter ton -ancienne? Mateluche, va! Crabe de marais! Coeur de morgate! - ---T'es donc pas mon fils, Marie-Pierre! Elle t'a donc mangé l'âme? -clamait la vieille. - -Le gas, immobile, se taisait. La Glu se retourna vers lui, et, pour -narguer la mère, le prit par le cou et le baisa longuement sur les -lèvres. Puis elle lui dit: - ---N'est-ce pas, ma petite cocotte, qu'elle t'embête, la vieille? - -Elle lui chatouillait doucement la nuque, le regardait en même temps -dans le blanc des yeux, caressante, impérieuse. Il respira violemment, -se passa la main sur la figure, et dit d'une voix sombre: - ---Ah! allez-vous en, ma mère, allez-vous en! Vous voyez bien que je -prends du bon temps et que je suis ben aise. - -Marie-des-Anges se baissa, ramassa la poignée de gravier, la lança -furieusement vers le couple, enlacé encore. La Glu n'eut pas le temps de -se garer contre la poitrine du gas, et, avec un cri d'effroi et de -douleur, reçut le paquet cinglant en pleine face. - -La tête perdue, voyant rouge, Marie-Pierre saisit un pot de fleurs sur -le balcon, le brandit en hurlant vers sa mère: - ---Ah! va-t'en, va-t'en, à la fin! Tu lui as fait mal! Va-t'en, que je te -dis. Va-t'en donc! Va-t'en, ou je cogne. - ---Ne fais pas ça, Marie-Pierre! sanglotait la vieille. Ça te porterait -malheur, mon gas. Ne fais pas ça. J'aime mieux céder. - ---Aïe donc! jette-lui, disait la Glu. Jette-lui, je le veux. - -Il ferma les yeux et jeta. - -La vieille ne fut point touchée, mais tomba néanmoins par terre, de -saisissement, en poussant un grand cri. - -La Glu éclata de rire. - ---Ris donc, disait-elle au gas, ris donc! Tu vois bien qu'elle est -saoule aussi. - -Et le gas se mit à rire, stupidement, tandis que sa mère, relevée et -suivie par Gillioury, se sauvait effarée, au hasard, droit devant elle, -sans oser retourner la tête, épouvantée d'avoir vu son enfant lever la -main sur elle et commettre un sacrilège. - - - - -XXVI - - -Il en fallait prendre, du bon temps, pour étouffer le remords d'avoir -fait une chose pareille! Il fallait s'y ruer, à la joie, pour se trouver -encore ben aise avec un tel poids sur la conscience! Et le gas n'y -faillit point, oubliant tout dans les bras de la mauvaise conseillère, -qui lui paya le prix de son crime en caresses nouvelles, et sans -marchander, à la bonne mesure, enfiévrée elle-même et débordante de -baisers, comme si elle l'aimait davantage depuis l'abominable action. -Davantage et plus précipitamment. On eût dit qu'elle ne voulait pas lui -laisser le loisir de reprendre haleine ni conscience. Mais, pareille à -ces vagues de fond qui vous roulent et vous étourdissent quand le paquet -de mer vous a déjà culbuté, elle l'essoufflait et l'échinait sans trêve. -Tant et si bien, qu'au matin, il se trouva rendu, plus encore que -l'autre jour, brisé de corps et d'âme, les nerfs tordus, les moelles -brûlées, et qu'il tomba soudain de male fatigue, assommé dans un somme -épais. - -La Glu se leva, alla se tremper et surtout se retremper au froid -regaillardissant de son _tub_, et commença une toilette savante. Elle -coiffait ses cheveux dépeignés, s'avivait la bouche de pâte au raisin, -les sourcils et les cils de crayon noir, les joues d'un soupçon de -rouge, velouté ensuite sous un duvet de poudre de riz. Elle se parait, -se pomponnait, faisant bouffer les noeuds et les agréments de sa longue -robe de chambre en satin lilas clair coupé d'entre-deux en dentelle. -C'était celle qui lui adoucissait le mieux les traits, lorsqu'une nuit -blanche les lui avait par trop tirés et durcis. Or, aujourd'hui, -quoiqu'elle eût pris soin de se ménager, comme d'habitude, et de faire -rouler son convive sous la table sans boire elle-même que du bout des -lèvres, elle s'était vue un peu blême, blette, blêche, avec des frissons -de rides sur sa peau séchée, des marbrures malsaines au teint, et les -yeux au fond de la tête. - ---Diable! avait-elle pensé, Mariette a raison. J'ai fait là de la -besogne inutile et même dangereuse. Cela ne rapporte rien et coûte, au -contraire. Tu te dépenses, ma biche! Arrêtons les frais. En voilà assez, -du petit gas. - -Et aussitôt, pour réparer cette sottise qu'elle se reprochait -décidément, elle s'était mise sous les armes, en toilette de combat, -bichonnée, maquillée, prête à entreprendre le vieux comte qui allait -sans doute venir. - -Il avait, en effet, reçu la petite lettre provocante le matin même, au -moment du premier déjeuner, comme il proposait à Adelphe une partie de -chasse aux mouettes. Il était, lui, déjà équipé, campé dans ses hautes -guêtres de toile à voiles, à l'épreuve des ajoncs, son fusil entre ses -jambes, la mine joyeuse sous sa casquette ronde, à côtes de velours. Il -gourmandait le jeune homme, qui mangeait au lit, refusait de partir, -voulait paresser comme à Paris. - ---Allons, viens donc, grand dormeur! Ça te réveillera. Ça te fera du -bien. - ---Mais non, ça ne m'amuse pas du tout, je t'assure. - ---Eh! tu n'es pas ici pour t'amuser! - ---Je le sais fichtre bien. - ---Eh bien! alors? - -Tout cela gaiement de la part du comte, qui prenait en riant la mauvaise -humeur d'Adelphe. Brusquement, à la lecture de la lettre, il devint -soucieux lui-même, cessa de presser l'autre, sembla discuter quelque -chose dans son for intérieur, se tut, se troubla sous le regard curieux -de son petit-fils, finit par conclure: - ---Ma foi! tant pis pour toi, fainéant. Tu ne respireras pas le bon air. -Je te laisse. J'y vais tout seul. - -Et de sortir vivement, comme s'il ne tenait plus à être accompagné. - -Adelphe, que les sous-entendus malicieux du chevalier, puis la rencontre -et les questions bizarres du gas, avaient déjà excité la veille, flaira -un imbroglio là-dessous. Cette lettre, ce départ, c'était louche! Quelle -diablesse de vie menait donc son grand-père? Eh! eh! S'il pouvait le -pincer au demi-cercle d'une escapade amoureuse, ce serait vraiment -drôle! Et quelle force pour l'envoyer plus tard promener avec sa morale, -pour le tenir, pour, au besoin, le faire chanter! Eh! Eh! cela valait la -peine de renoncer à la chère flème du matin. - -Il courut chez d'Amblezeuille, lui conta la chose, sans aigreur, en -plaisantant, et lui tira les vers du nez. Si le chevalier l'avait vu -revêche, méchant, comme hier, nul doute qu'il se fût tenu sur son quant -à soi. Mais l'affaire était présentée en forme de bourde, sur un air bon -garçon, histoire de rire un brin! Il s'agissait de taquiner le comte, -pas plus! De cela, d'Amblezeuille en était, sarpejeu! - ---Et même, ajouta-t-il, si tu veux m'en croire, nous aurons la comédie -complète, tout le monde en scène! C'est ça qui le turlupinera, ce -coureur de guilledou! - ---Que voulez-vous dire? Tout le monde en scène? - ---Le docteur, parbleu! et l'abbé. Nous irons le débucher tous ensemble. - ---Mais l'abbé ne consentira pas? - ---Nous ne lui expliquerons pas ce qui en est. Nous l'emmènerons censé -déjeuner quelque part, où le comte nous aurait donné rendez-vous. Ah! je -suis curieux de voir comment il s'en tirera, l'abbé, pour lui donner -encore raison, comme il fait toujours. Et la mine penaude de Kernan! -Sarpejeu! quelle bonne farce! - -On alla chez le docteur. Il était absent, appelé chez un malade, assez -loin dans la campagne. Il ne rentrerait pas avant midi. - ---Tant pis! il ne sera pas de la petite fête. On la lui racontera au -retour. - -Quant à l'abbé, il fallut attendre qu'il eût dit sa messe. - ---Tant mieux! cela nous fera partir plus tard. Nous ne risquerons pas de -rattraper le comte en route. Parce que, tu comprends, nous allons en -voiture, nous. C'est encore loin, la baie des Bonnes-Femmes. - ---Est-ce que vous connaissez la maison où il va? - ---Il n'y a que celle-là sur la plage. Nous arrivons, nous frappons, nous -faisons le charivari à cette donzelle qui m'a si joliment daubé l'autre -jour. Ah! quelle bonne farce! quelle bonne farce! - -Environ une heure après le départ du comte, Adelphe, d'Amblezeuille et -le curé montaient dans le landau, ravis tous les trois: Adelphe, de la -leçon qu'il allait infliger à son grand-père; d'Amblezeuille, du tour -_si régence_ qu'il avait machiné; et l'abbé Calvaigne, du bon déjeuner -de chasse auquel il se préparait déjà en humant l'air frais, frottant -son estomac creux, pourléchant ses grasses badigoinces. - -Le comte, lui, une fois hors de Guérande, avait eu d'abord un moment -d'hésitation. Non, c'était de la folie, de retourner auprès de cette -femme! De la vraie folie! Il fallait s'en tenir à cette nuit unique, si -dangereuse à recommencer. Des échappées de débauche, oui, très bien! -Mais une habitude, diantre! Une liaison peut-être! Qui sait? Mais les -souvenirs de cette nuit, combien capiteux, combien tentants! Bah! est-ce -qu'on s'acoquine définitivement, pour une rechute, une simple rechute! -Sapristi! Il n'était pas encore si débile, si lâche de volonté! Pas au -point de s'amouracher sérieusement, après une heure, une pauvre petite -heure de revenez-y! Allons donc! Alors, il aurait peur de cette -créature? Eh! non! Eh! non! Et puis, la politesse, en somme, a ses -devoirs aussi. La lettre était aimable. N'y pas répondre par le bonjour -qu'elle demandait, ce serait d'un rustre, d'un butor. Il ne pouvait pas -ne pas rendre cette visite. Il le devait au moins à son renom de bon -gentilhomme. - -Ainsi paralogisant contre lui-même, en faveur de sa faiblesse, le comte -allongeait le pas par les sentiers, coupait au court, et de temps en -temps relisait la lettre, qu'il savait par coeur. Une carriole de paysan -passa, au débouché d'un sentier dans un carrefour. - ---Tu vas au Croisic? - ---Oui, m'sieu le comte. - ---Attends un peu. - -Et, donnant vingt sous à l'homme, il monta dans la carriole, pour faire -la moitié du chemin plus rapidement. - -Quand il arriva devant la maison de la baie des Bonnes-Femmes, son pouls -battait la charge. Il retira sa casquette de velours pour s'éponger le -front, qu'il avait ruisselant. - ---C'est d'avoir marché trop vite depuis le Croisic, pensa-t-il. - -C'était d'émotion aussi, de fièvre. Il s'en aperçut bien quand il se -trouva dans le parloir d'en bas, balbutiant, rouge, le regard trouble, -en face de la Glu qui lui tendait la main d'une façon câline et qui lui -parut plus attrayante, plus désirable que jamais, avec son élégante -maigreur drapée de falbalas onduleux, son sourire énigmatique, ses yeux -un peu battus, sa voix aux inflexions doucement rauques comme celles des -tourterelles sauvages, et son odeur à la fois chaude et fraîche, sentant -les cosmétiques et les ablutions, l'oreiller quitté à peine, le linge -renouvelé, la chair soudain fouettée d'eau claire après avoir mijoté au -creux du lit. - -Malgré cet appareil de coquetterie voulue, et sous la caresse -prometteuse de son abord, la Glu était cependant réservée. Rien d'une -fille! On eût dit une vraie femme du monde. Le comte en fut encore plus -embarrassé et baisa cérémonieusement la main tendue. Elle jabotait de -choses banales. Elle linotait. Il la considéra, surpris, la -reconnaissant à peine. Il lui semblait la voir pour la première fois. -Elle n'avait pas l'air de se rappeler, si peu que ce fût, la nuit de -Nantes. Il n'osa point la tutoyer. - -Elle s'assit néanmoins tout près de lui, sur le même canapé bas, étroit, -où elle lui couvrit les genoux sous les flots de sa jupe, rejetée de -côté, comme par mégarde. A travers l'étoffe mince, il percevait la -tiédeur de la peau, et un long chatouillement lui grimpait au long du -corps. A son tour, il subissait la délicieuse torture des désirs -avortés, et des voluptés tantalisantes. - ---Mais aujourd'hui, pensait la Glu, Mariette ne me dirait pas que c'est -de la besogne inutile. Le vieux bonhomme est au sac. Le jeu en vaut la -chandelle. Assez de bêtises comme ça! Je me rattrape. - -Et, tandis qu'elle continuait à l'attiser en le tenant moralement à -distance, elle songeait à sa devise et se disait: - ---Tant pis pour lui! Il s'y est frotté; il faut qu'il s'y colle! - - - - -XXVII - - -En sursaut, le gas fut réveillé par un grand bruit, comme d'un orage qui -éclate. D'en bas montaient des voix colères, qui se heurtaient. - -Il se jeta hors du lit, courut à l'escalier, sans même se vêtir. -Probablement sa mère et Gillioury étaient revenus. Il bondit au secours -de son adorée en péril. Sur le palier, brusquement, il s'arrêta. -C'étaient des voix inconnues qui se disputaient, des voix d'hommes. Il -ne put en croire ses oreilles. Il rêvait sans doute! Où était-il? Au -milieu du cliquetis des paroles, le rire de la Glu retentit soudain, -vibrant, assuré, moqueur, insolent, en coup de trompette victorieuse. -Elle n'était donc pas menacée? Mais alors, quoi? Qu'est-ce que cela -voulait dire? Ces voix d'hommes! Ces voix d'hommes! On ne distinguait -pas le sens des mots, d'ici. S'il allait écouter à la porte? Oui, pour -sûr. Doucement! Qu'on ne s'aperçût de rien! Il s'agissait de ne pas -interrompre les gens, de tout entendre. - -Retenant son souffle, évitant de faire gémir le sapin des marches sous -ses pieds nus, il descendit, furieux et furtif, et vint se poster la -joue à la serrure, ayant déjà saisi quelques paroles à mesure qu'il -s'approchait, et maintenant ne perdant plus un mot, mais sans comprendre -encore. Toutefois, il avait reconnu la voix du comte, qui parlait le -plus haut, qui criait presque. - ---C'est un guet-apens, faisait-il. C'est odieux. Tu es fou, n'est-ce -pas, d'Amblezeuille? Tu n'as donc pas réfléchi? Et vous, l'abbé, et -vous? - ---Je ne savais pas, monsieur le comte, bégayait l'abbé. Je vous jure que -je ne savais pas. Ces messieurs... - ---Mais c'était une farce, une simple farce! répétait le chevalier. - ---Une farce! Dis donc une infamie! interrompait le comte. - ---Oui, oui, une infamie! reprenait Adelphe d'un ton suraigu. Et c'est -toi qui la commets, l'infamie! Oui, toi! Tout cela était arrangé entre -vous tous. Vous vouliez déshonorer cette femme, ma femme. Oui, ma femme! -Plus que jamais, je le veux. Ah! Je conçois votre plan. Vous êtes des -jésuites. Mais je l'aime, je l'aime. Elle est noble et pure. - -A cette phrase de mélodrame, la Glu riait de plus belle. Mariette, qui -toujours imitait sa maîtresse, riait aussi. Et ces deux rires jetaient -un grand silence au milieu des vociférations du jeune homme. - -Immobile, frissonnant, tous les muscles tendus, et l'intelligence -pareillement, le gas comprenait de moins en moins et se croyait endormi, -rêvant, dans un cauchemar. Quel guet-apens? Quelle infamie? De qui -parlait-on? Qui était cette femme, la femme du vicomte? Que faisait là -monsieur le curé de Guérande? Autant de problèmes qui dansaient -éperdument dans sa cervelle brouillée. - ---Je vous demande pardon, madame, reprit le comte, si je me trouve -obligé de prononcer des choses que je préférerais ne pas vous laisser -entendre. Mais il le faut, je le vois. Ce garçon a perdu la tête. -Excusez-moi de ce que je vais dire. - ---Oh! faites, faites, monsieur, répondit la Glu. Ne vous gênez pas. Au -point où nous en sommes, tout peut se dire entre nous. C'est une -discussion de famille. - ---Non, madame, répliqua le comte hautainement. C'est précisément le -contraire que je désire faire comprendre à Adelphe. Je tiens à lui -persuader qu'il n'y a ici qu'une affaire de galanterie, rien de plus. -Mettons une affaire de débauche, s'il faut confesser mes torts. Mais... - ---Vous êtes dur, monsieur le comte, fit la Glu avec une inflexion -ironique. - ---Dur pour moi, oui, madame. J'ai fait une faute. Je m'en accuse. J'en -ai honte devant mon petit-fils. Mais cela dit, Adelphe, tends-moi la -main et n'en parlons plus. Je t'ai pris ta maîtresse sans le savoir, et -voilà tout. - ---Tu me l'as prise! Tu...! Non, ce n'est pas vrai! s'écria le jeune -homme. - ---Le comte des Ribiers ne ment pas, monsieur mon petit-fils, -entendez-vous! - ---Tu me l'as prise! Non, non! Je ne te crois pas. Mais toi, toi, dis-le -moi, ce n'est pas vrai, cette histoire-là, n'est-ce pas? - ---C'est vrai, riposta tranquillement la Glu. - -Il y eut un nouveau silence, plus long et plus formidable encore que le -premier. Le gas ne comprenait toujours point. Pourtant, cette fois, il -avait noté un détail qui le suffoquait: le vicomte avait tutoyé la -femme. Nouveau mystère! Mais de qui donc s'agissait-il? Pas d'elle, pour -sûr! Cette idée absurde ne fit qu'effleurer la pensée de Marie-Pierre. -Absurde, en effet. Car, si elle-même eût été en jeu, comment expliquer -le calme de ses réponses, son rire impertinent et victorieux de tout à -l'heure, la profonde sérénité de sa voix? - -Soudain le vicomte reprit, d'un ton railleur: - ---Eh bien! vous avez beau faire, ça m'est égal. - ---Que dis-tu? s'écria le vieux gentilhomme. - ---Je dis que ça m'est égal. - ---Tu es un mauvais plaisant! fit le chevalier. Allons, assez, finissons. -La farce devient bête. - ---Ah! mon cher enfant, mon cher enfant! soupira l'abbé Calvaigne. - ---Je dis que ça m'est égal, répéta violemment Adelphe, parce que je vois -clair dans vos ruses. Ah! parbleu! je connais mes auteurs. C'est la -scène de la dame aux camélias. Elle se sacrifie. Elle est sublime. Mais -je n'y coupe pas. Ou plutôt si. Je ne l'en aime que mieux. - ---Adelphe, dit le comte solennellement, je te donne ma parole d'honneur -que tout est vrai. Cette femme a été ma maîtresse. - ---Monsieur le comte ne ment pas, je te le jure, Adelphe, fit la Glu. - -Quoi! Elle aussi disait tu! Le gas en demeurait anéanti, haletant, -pantois. Qu'allait-il apprendre, enfin? Mais de qui donc, de qui -parlait-on? Il tremblait de tous ses membres, entrevoyant l'épouvantable -vérité sans oser y croire encore, la trouvant trop noire pour s'y -arrêter, convaincu de plus en plus qu'il roulait dans un cauchemar. Et -cependant il écoutait toujours, se saoulant de soupçons atroces, les -poings crispés, les yeux hors de la tête, la joue imprimée contre la -serrure, dont les arêtes aiguës lui entraient dans la chair, la bouche -close et sèche, le souffle rauque, le poil hérissé sur le corps. - ---Eh bien! tant pis encore! reprit Adelphe, dont la voix grêle -s'assombrit soudain avec une dureté résolue. Oui, tant pis! Après tout, -ça aussi, même ça, ça m'est égal. - -Les trois hommes poussèrent un oh! de stupéfaction à cette phrase -monstrueuse. La Glu s'esclaffa en un rire strident. - ---Parbleu! continuait Adelphe, vous m'embêtez avec toutes vos -objections. Mon parti était pris, malgré ce que je savais. Ce que -j'apprends aujourd'hui n'y change rien. Un de plus, un de moins, -qu'est-ce que ça me fait? Oh! oui, je sais bien: ça vous étonne! Mais on -s'étonne de tout à Guérande. C'est là un amour que vous ne pouvez -comprendre. A Paris, on a l'esprit plus large. - ---L'esprit? interrompit le comte. Tu veux dire la conscience! - ---Eh! conscience ou esprit, qu'importe! Ne chicanons pas sur les mots, -je vous prie. Soyons positifs, pratiques. Des faits! des faits! je ne -connais que ça. Et voici ma conclusion nette comme un chiffre: elle a -été ta maîtresse, soit! elle n'en sera pas moins ma femme. - ---Misérable! s'écria le comte. - ---Bravo, bravo! faisait la Glu en battant des mains ainsi qu'au théâtre. -Bravo! Vrai, je ne te croyais pas si fort que ça. Tu es superbe, mon -petit Adelphe! Je t'ai déjà dit que ce mariage-là était impossible, que -je n'en voulais pas, que tu étais un crampon. Je te le répète. Mais cela -ne fait rien. Je te trouve superbe. Tu me défends crânement. Viens que -je t'embrasse pour la peine. - -Tout à coup la porte s'ouvrit sous une poussée furieuse et claqua contre -le mur, presque arrachée de ses gonds. Et le gas apparut. - -Il avait les deux mains en avant, toutes larges, avec les doigts -écarquillés, à cause de la pesée faite sur la porte et aussi à cause de -l'horreur qu'il éprouvait. C'est cela surtout qui contractait sa figure -en une sorte de rictus idiot, cela plus encore que la rage. On sentait -qu'il était quasi en catalepsie devant l'abomination enfin révélée. Ses -jambes, aux muscles durs comme des noeuds de fer, flageolaient en -tressaillements convulsifs. Ses orteils serrés s'incrustaient dans le -plancher. Sous sa chemise de rude toile, aux pagneaux raides, son -ventre, secoué de brusques palpitations, sursautait. Une haleine courte, -saccadée, hoquetée, râlait au fond de sa poitrine. Un sourd sanglot lui -gonflait soudain le cou et venait crever en cri avorté dans sa gorge. De -grosses larmes avaient jailli de ses yeux injectés de sang, coulaient -sur sa face, blême malgré le hâle, agitée de tics douloureux, et -roulaient jusqu'à sa bouche béante, dont la lèvre inférieure pendait et -tremblotait. - -A l'aspect de cette farouche vision, tout le monde avait reculé -d'effroi. La Glu et Mariette s'étaient jetées, avec un cri perçant, dans -le coin le plus éloigné de la chambre. Le chevalier brandissait sa -canne. Le comte avait empoigné d'instinct son fusil et le braquait, prêt -à mettre en joue. L'abbé levait les bras au ciel en bégayant tout bas de -vagues oraisons qui lui venaient machinalement à la mémoire. Adelphe -n'avait pas eu la force de bouger et demeurait acculé contre un meuble, -pétrifié, face à face avec le gas, qui d'un élan, pouvait être sur lui. - -Brusquement, un énorme sanglot ébranla tout le corps de Marie-Pierre, -lui débanda tous les muscles, le détendit. Il ramena ses deux mains vers -sa figure, qu'il écrasa lentement sous ses paumes étalées, comme pour en -arracher l'hébétude qui le comprimait. Puis, s'avançant de deux pas -brefs, il regarda fixement Adelphe et lui dit, penché en avant, se -préparant à bondir: - ---C'est donc toi qui la veux pour femme? - ---Non, non! balbutia très vite Adelphe, vert de terreur. Non, je n'ai -rien dit. Laissez-moi tranquille. L'abbé, parlez-lui, parlez-lui donc! - -L'abbé se rapprocha, joignant les doigts, murmurant: - ---Voyons, Marie-Pierre, mon enfant! Je suis le curé de Guérande. Pas de -violence! - ---N'y a pas de violence, répondit le gas en grinçant des dents. Je -demande, voilà tout, je demande. Faut qu'on me dise. C'est-il lui, -allons, c'est-il lui ou le vieux qui la veut? Parce que c'est quelqu'un. -Parce que faut que je sache. Parce que, celui qui la veut, je le crève. -N'y a pas de violence; mais je le crève. - -Il était ramassé sur ses jarrets, les poings au menton, le cou dans le -torse, la mâchoire en arrêt, les yeux flamboyants, formidable comme un -fauve. - -Le comte fit un pas, arma les chiens de son fusil et dit tranquillement: - ---Personne ici ne te dispute cette femme. Elle est à toi. Mais laisse-la -sortir. Et pas de violence! Si tu bouges contre qui que ce soit, je fais -feu. - -Il épaula, les canons du fusil droit à la poitrine de Marie-Pierre. - ---Lâche! grogna le gas, se sentant réduit à l'impuissance. - -Adelphe, sur qui le lourd regard ne pesait plus, s'était esquivé -derrière son grand-père, et lui disait tout bas: - ---Tire donc! c'est une bête furieuse. Tire! - ---Tas de lâches! fit le gas. - ---Tirez, s'écria la Glu, vers qui il avait tourné un moment ses yeux -pleins de rage. - ---Carne, hurla-t-il. Tu veux me faire tuer à c't'heure? C'est donc vrai -que t'as couché avec eux? Carne! Sale carne! - ---Assez! reprit le comte. Ne bouge pas. Ne dis rien. Va-t'en. Je fais -feu. - -Pas à pas, mais de front, rugissant sous la menace, les menaçant tous, -le gas battit en retraite. - -Il était déjà dans le corridor, et les autres commençaient à respirer, -quand on entendit de grands coups frappés à la porte d'entrée de la -maison. En même temps la voix de Gillioury clamait: - ---Ah! tu m'ouvriras, c'te fois. Eh! Marie-Pierre, ta mère n'y est pas, -foi de Bout-dehors. C'est le docteur que j'ai été chercher. Faut qu'il -te parle. J'enfoncerai plutôt la porte. Faut qu'il te parle. - -Le gas traversa le jardinet à la course, ouvrit et dit précipitamment: - ---Arrivez, arrivez vite, entrez! Vous saurez peut-être le fin mot, vous, -m'sieu le docteur. Elle a couché avec tout le monde. Ils veulent -m'assassiner là-dedans. La carne! Les lâches! Entrez! - -Et il l'entraînait par la main, toujours courant, jusqu'au seuil du -parloir. - ---Fernande! s'écria le docteur en apercevant la Glu. - ---Pierre! avait fait la femme. Ah! - -Mais c'était un ah! de surprise et non d'épouvante. Dans le cri du -docteur, au contraire, avait passé un douloureux frisson d'effroi. Il -était devenu très pâle et avait dû se retenir des deux mains aux -chambranles de la porte pour ne point défaillir. - -Derrière lui le gas effaré murmurait: - ---Vous la connaissez donc aussi, vous? - ---Oui, firent les quatre hommes étonnés, vous la connaissez donc? - ---C'est ma femme, répondit le docteur d'une voix sifflante. - -La Glu s'avança au milieu de la chambre, et impertinente, prononça, en -accentuant tous les mots: - ---Oui, messieurs, je m'appelle madame Fernande Cézambre, femme -lé-gi-time du docteur Pierre Cézambre. Et puis après? - -Elle n'avait pas fini de parler que des chocs violents, durs, drus, -sourds, retentirent dans le corridor, comme d'un bélier qui battrait les -cloisons. C'était le gas affolé qui se jetait et se heurtait contre les -murs, s'y cognait le crâne, s'y meurtrissait les joues, s'y écrasait la -face, en s'arrachant les cheveux à poignées. Il se ruait avec des élans -furibonds, vainement retenu par Gillioury, qui lui-même gémissait sous -les contre-coups. Il finit par lui échapper tout à fait, et, d'un -suprême bond enragé, lancé comme un boeuf, alla s'aplatir la tête la -première dans un angle, où il tomba enfin, étourdi, assommé, sans -connaissance, le front fendu et la figure en sang. - ---Vite, de l'eau! cria le docteur, ne s'occupant plus de sa femme. - -Et il épongea la blessure, chercha la fracture d'os sous les ecchymoses -déjà gonflées, tâta le pouls du jeune homme. Tous étaient accourus, -excepté la Glu qui regardait de loin, sans bouger. - ---Ce n'est rien, fit-il. Il est évanoui. Les plaies du crâne n'ont pas -intéressé le cerveau, je pense. Gillioury, donne-moi ta ceinture, que je -lui attache les mains derrière le dos. Il pourrait avoir un nouvel accès -de fureur. Là, bien. A présent, il faut l'emporter. Tu le rouleras dans -mon manteau. Ah! des compresses à la tête! Bon. Prenez votre voiture, -monsieur le comte, et emmenez-le au Croisic, chez sa mère. Je vous suis. -Rassurez-la. Parfait! voilà qu'il revient à lui. Le grand air le -remettra. Prenez bien garde qu'il ne recommence pas en route. Gillioury, -entrave-lui les pieds. Tiens, voilà mon mouchoir. - -Il les accompagna jusqu'au seuil du corridor, et répéta: - ---Je vous suis, messieurs, dans un instant. - -Puis, laissant Mariette dehors, il revint dans le parloir, ferma la -porte et dit à la Glu: - ---A nous deux, maintenant, Fernande! Nous avons à causer. - - - - -XXVIII - - -La Glu s'était assise, tranquille, faisant bouffer sa jupe sur le canapé -bas. Elle avait pris un écran à la glace de la cheminée et s'éventait. -Pas un pli ne remuait dans sa maigre et impassible frimousse. Pas une -pensée ne se lisait dans son regard morne, éteint. Seul, un vague -sourire retroussait les coins de sa bouche, mais un sourire machinal, -insignifiant, comme figé. Elle avait l'air d'une personne qui s'ennuie -et qui ne veut pas trop le laisser voir, une personne polie, -indifférente, qui va entendre et répondre des riens, qui va suivre -distraitement une conversation futile et inutile, qui va dévider -nonchalamment le monotone écheveau des banalités courantes, sur la pluie -et le beau temps, par exemple, à savoir qu'il fait assez chaud, mais que -le fond de l'air est froid, et autres choses de cette importance. - -Le docteur marchait à grands pas, les mains derrière le dos, indécis sur -la façon dont il allait entamer l'entretien. Il contenait des bouffées -de colère qui lui montaient au coeur, toutes ses vieilles rancunes qui -voulaient s'exhaler. Il avait résolu d'être calme, bref, et de ne -prononcer que des mots définitifs. Ce n'est pas une discussion qu'il -cherchait. C'est un arrêt qu'il allait rendre, des ordres qu'il allait -donner. Il fallait que cette femme partît, le laissât tranquille, -disparût de sa vie sans retour possible, qu'elle le considérât comme -mort, puisque lui-même la considérait ainsi, puisqu'ils avaient vécu de -la sorte depuis dix ans. Qu'on gardât ce _statu quo_, il n'exigeait pas -davantage. Mais qu'on le gardât strictement, voilà ce qu'il devait -imposer, et à jamais. - ---Eh bien? fit enfin la Glu, voyant qu'il ne parlait pas. Je croyais que -nous avions à causer! Moi je n'ai rien à te dire. Si tu n'en as pas -plus, tu peux t'en aller. - ---Voilà précisément ce que j'avais à te dire, répondit le docteur: c'est -de t'en aller. Tu me comprends, n'est-ce pas? Je dis: t'en aller du -pays, retourner d'où tu viens. Où? Ça m'est égal. Mais loin d'ici, loin -de moi. Je veux, entends-tu bien, je veux n'avoir pas à te rencontrer -dans mon chemin. - ---Ah! tu veux? Et si je ne veux pas, moi? - ---Pourquoi ne voudrais-tu pas? - ---Pour rien, pour m'amuser. Je n'ai pas l'habitude d'obéir. - ---Mais enfin, quel intérêt as-tu à rester ici? Quel intérêt? - ---Aucun. - ---Alors? - ---Je fais ce qui me plaît. Je n'ai pas d'explications à te donner ni de -comptes à rendre. - ---Eh! qui te demande des comptes et des explications? s'écria-t-il, se -laissant emporter, exaspéré de tant de hauteur. Je ne t'en demande pas. -Tu en aurais trop à rendre. Il ne s'agit pas de ça. - ---Il s'agit de ça, si j'en ai envie. Cela peut me faire plaisir de te -raconter ma vie depuis dix ans. Elle est drôle, va. Tu ne te doutes pas -la jolie créature qu'est devenue la pauvre madame Cézambre. Un vrai -roman! Te rappelles-tu comme j'étais gnan-gnan à Douai? Te -rappelles-tu... - ---Je n'ai pas besoin de me rappeler. Je te répète que je tiens à ne rien -savoir. Tu as fait ce que tu as voulu. Cela ne m'intéresse pas. Garde -tes confidences. - ---Au moins faut-il que tu saches comment je m'appelle maintenant. - -Elle minaudait, souriait, jouait à la femme du monde qui prend des temps -afin de coqueter en caquetant. - ---Pour moi, répondit le docteur, tu n'as plus de nom. - ---Eh bien! j'en ai un pour les autres. C'est une consolation, mon cher. - -Et, se levant, changeant de ton tout à coup, l'air insolent, le poing -sur la hanche, une flamme lubrique dans les yeux, cynique, presque -canaille, elle ajouta: - ---Je m'appelle la Glu et je vaux vingt-cinq louis. Veux-tu te payer ça? - -Cézambre leva les deux poings dans un élan de sauvage menace. - ---Tiens! tu es donc devenu un homme? fit-elle, sans s'émouvoir. Tu n'as -pas osé me faire ça, jadis, quand tu t'es sauvé de moi, comme un -pleutre. - -Cézambre laissa tomber ses bras inertes, poussa un pouah de dégoût, et -se ressaisissant, calme, riposta: - ---Et j'ai eu raison alors, et j'ai tort aujourd'hui. Tu ne mérites même -pas une gifle d'honnête homme. Allons, assez! finissons-en. Je ne suis -pas resté pour avoir une scène, quelle qu'elle soit. Oui, je suis un -homme, n'en doute pas. Et la preuve, c'est que tu ne me mettras point en -colère. Je ne te méprise seulement pas. Je t'ignore. Et je suis décidé à -t'ignorer toujours. Encore une fois, finissons-en. Je t'ordonne de -partir. Je te l'ordonne, tu comprends? Pas de cris, pas d'insolences, -pas d'histoires!... Je veux. - -Il avait le verbe dur, assuré, la figure résolue, le geste dominateur. -Elle ne l'avait jamais vu ainsi. Elle fut étonnée de cette fierté -morale, de cette vigueur froide. Elle sentait que l'impertinence et -l'audace n'avaient plus rien à tenter en face de ce parti-pris -tranquille. Elle s'était rassise, humiliée, obligée de baisser les yeux, -tandis que le docteur recommençait sa promenade à grands pas, énervé par -l'effort qu'il venait de faire pour affirmer aussi puissamment sa -volonté. Il avait donné là tout ce qu'il pouvait, de toutes ses forces. -C'était le coup de collier de son énergie. - -Subitement, Fernande se plongea la figure dans ses deux mains, éclata en -sanglots, s'écria: - ---Ah! mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse! - -Il s'arrêta, stupéfait, ne comprenant plus et croyant comprendre trop. -Quelle comédie allait-elle jouer maintenant? Où voulait-elle en venir, -avec ces grimaces de douleur? Car, à coup sûr, cette soudaine désolation -mentait. - -Elle releva la tête. Ses joues étaient mouillées de larmes, de vraies -larmes. Sa navrure paraissait profonde, poignante, sincère. Il fut -troublé. - ---Ah! mon Dieu! mon Dieu! reprit-elle. C'est affreux! C'est horrible! Il -n'a pas vu que c'était du dépit, de la rage, que je suis folle, que je -l'aime. - -Les sanglots redoublèrent. Elle continua, parlant dans ses mains, comme -à elle-même, faible, suppliante: - ---Pardon! pardon! je n'ai pas le droit de dire cela. Oh! que je souffre! -Oh! s'il me tuait, quelle délivrance! quelle joie! Pierre, Pierre, par -pitié! - -Il ne savait plus que penser. C'était la seule fois qu'il l'eût -contemplée ainsi, implorant grâce, matée, consciente de sa honte, -ployant devant lui. Il se la rappelait, après la faute première, -redressant la tête, comme une vipère écrasée, tout de suite en révolte, -cherchant des mensonges disculpeurs, se défendant, se rebiffant, mais -non repentante du crime confessé. Il se la rappelait, après l'habitude -prise de l'adultère, toujours hautaine, se pavanant dans son cynisme, -crânant dans l'aveu, s'en faisant gloire, comme là tout à l'heure. Il se -la rappelait surtout quand elle le rempoignait, lui, vaincu par -l'accoutumance, enchaîné par la chair, acoquiné, aveuli, abruti, morne. -Combien orgueilleuse, alors! Et combien sûre d'elle-même! Mais -aujourd'hui, elle se prosternait dans son remords! Elle connaissait donc -le remords! Elle se sentait méprisable, misérable! Elle en souffrait! -Elle avait donc un coeur, enfin! Elle n'était donc pas un monstre! - -Il s'approcha d'elle, lui toucha le front, lui dit doucement: - ---Fernande, te promettre l'oubli de tout, non, je ne le puis, n'est-ce -pas? Mais je ne suis pas un justicier impitoyable. Ce que j'exige, c'est -la séparation absolue. Sans haine de ma part, je te le jure! Sans espoir -de retour non plus. Tu te repens, c'est bien. Mais le mal demeure -irréparable, conviens-en. Il faut, il faut que tu partes, que nous -n'existions plus l'un pour l'autre. Cela, il le faut. - ---Oh! fit-elle, dis-moi que tu me pardonneras peut-être, un jour, si -j'expie longtemps, longtemps. - -Il n'eut pas le courage de répondre non, et s'en tira par cette phrase -évasive: - ---Tout peut arriver, Fernande. - ---Merci, merci. Je n'en demande pas plus, s'écria-t-elle en lui -saisissant la main, qu'elle couvrait de larmes et de baisers. - -Il lui sembla que sa main était brûlée sous ces âcres larmes, sous ces -baisers fiévreux. Un engourdissement s'enroula autour de son bras, lui -entra dans la peau, lui alanguit tout le corps. Machinalement, dans son -esprit qui flottait à la dérive, pensant tout seul, une comparaison -scientifique surgit, entre cette sensation étrange et le fourmillement -d'une décharge électrique. Puis il songea aux anesthésiques, à -l'éthérisation, à la suavité endormeuse de certains poisons lents. -Cependant, sans résistance, il s'abandonnait à ce voluptueux -anéantissement, à cette sorte de coma, cherchant à le définir au lieu de -tâcher à s'y soustraire. Il se penchait, comme sollicité en bas par le -poids lourd de sa main, paralysée maintenant. Il avançait, comme pris -dans un engrenage qui le tirait peu à peu, d'un mouvement invincible. Il -se trouva bientôt presque en contact avec Fernande. Leurs genoux se -frôlaient. Les frisons de la chevelure lui chatouillaient la face. La -tiédeur du col incliné lui chauffait les joues. Il se pencha encore, -rapidement cette fois, et colla éperdument ses lèvres à la nuque qui les -appelait. - -Du coup, il était tombé sur le canapé, à côté de Fernande, palpitant, -honteux, ébloui. Elle se cacha la figure contre lui, pâmée entre ses -bras qu'il avait ouverts. - ---Tu m'aimes donc encore un peu? murmura-t-elle de sa voix la plus -câline. Viens, viens! Embrasse-moi! Regarde-moi! Pierre, je suis ta -petite femme. - -Mais, malgré elle, dans sa phrase caressante, une rauque intonation -avait vibré: dans ses yeux ternes, un éclair avait lui; dans son -étreinte passionnée, il y avait moins d'amour que de lutte, moins -d'abandon que de triomphe. Cézambre n'eut pas le temps d'analyser tout -cela. Il le perçut toutefois confusément, prit peur, se cabra, sauta -debout, s'écria: - ---Non, non, c'est abominable. Je ne veux pas. Qu'est-ce que j'allais -faire? - -Alors la Glu éclata de rire en lui jetant au nez: - ---Imbécile, va! - -Puis, s'emportant, elle reprit en paroles brèves, amères: - ---Faut-il que tu sois bête, tout de même! Dire que tu as cru à mon -repentir! cru que je t'aimais encore! Comme si je t'avais jamais aimé! -Ah! vous êtes bien tous les mêmes, les hommes! Tas d'idiots! Mais, ce -que tu allais faire, tu le feras demain, ce soir, quand je voudrai. Car -je le veux maintenant, et je n'en aurai pas le démenti. Je resterai ici -pour cela. Je n'avais pas de raison pour rester. J'en ai une. Je veux -que tu me demandes pardon, à genoux, à me baiser les pieds, et que tu me -supplies pour avoir les restes des autres. Ah! ce n'est pas pour rien -qu'on m'appelle la Glu! - -Cézambre avait reculé devant elle, résolu à ne plus rien répondre, -indigné contre lui-même, s'avouant vaguement qu'elle avait peut-être -raison, puisqu'un peu plus il aurait pu céder tout à l'heure. Il n'avait -plus qu'une pensée: fuir. C'était là l'unique remède, décidément, le -plus sûr; car il ne se sentait pas l'audace, aujourd'hui pas plus que -jadis, de la tuer. Aujourd'hui moins que jadis. En avait-il seulement le -droit, encore, après sa faiblesse épouvantable? Ah! le droit! Si ce -n'était que le droit qui lui manquait! Mais c'était le courage. - ---Tiens, va-t'en, lui dit-elle avec un crachement de mépris. Je vois que -tu en as envie. Tu me fais pitié. - -Elle ouvrit la porte, et il se sauva, poursuivi de rires insolents, au -milieu desquels elle lui criait: - ---Pleutre! poltron! Ah! ah! Sois tranquille, je te repincerai. Avant ce -soir! - - - - -XXIX - - -Le docteur, après avoir pansé Marie-Pierre, le laissa dans la chambre de -Naïk, aux bons soins de la fillette et de Gillioury, et descendit avec -Marie-des-Anges à la salle basse. - ---Alors, monsieur Cézambre, vous croyez, bien vrai, que ça ne sera rien? - ---Non, la mère, autant qu'on peut être sûr, je suis sûr que ça ne sera -rien. Tranquillisez-vous. Il y a eu un fort ébranlement du cerveau. Il y -a de la fièvre, un peu de délire. Mais nous en viendrons à bout, avec du -repos, du calme. - ---Ah! c'est justement ça qui est le plus difficile. Sa pauv'tête est -encore plus malade dedans que dehors. Pourvu que ça ne le reprenne pas, -sa sale folie, s'il en réchappe! Depuis ce matin que vous êtes déjà -venu, il parle toujours d'elle, toujours, sans arrêter. - ---Il en réchappera certainement. Quant à sa folie, c'est autre chose. A -cela, je n'y peux rien, la mère. Il faut qu'il se guérisse lui-même. Il -faut qu'il l'oublie. - ---C'est qu'il l'a dans la peau, voyez-vous. Ah! C'est une femme -terrible, allez, pour l'avoir mis dans un état pareil. Une sorcière, -harné! pour tout dire. Mais vous le savez bien, mon pauv'monsieur -Cézambre. Vous le savez mieux que personne, à ce qu'il paraît, puisque -c'est votre légitime, que m'a dit Gillioury. Comme ça, elle est donc -capable de tout, c'te gueuse-là? - -Le docteur leva les yeux au ciel d'un air désespéré. - ---Mon Dieu! oui, fit-il, capable de tout. Même de venir vous reprendre -votre gas, si ça l'amuse. Elle aime le mal pour le mal. - ---Me reprendre mon gas! s'écria la vieille. Harné! qu'elle ne s'y frotte -point! - ---Et que feriez-vous donc? - ---Je la tuerais, dà! - ---On ne tue pas les gens ainsi, la mère. - ---On tue bien les mauvaises bêtes. Savez-vous qu'une fois, quand mon gas -était petit, il y a un chien enragé qui courait dessus. Tout le monde -s'ensauvait, même les hommes. Je n'ai fait ni une ni deux, moi, vous -entendez. J'ai pris mon balai pas le gros bout, et je lui ai enfoncé la -pointe dans la gueule, qu'il en avait jusqu'aux boyaux. Eh bien! c'est -pire qu'un chien enragé, votre femme, et si elle vient jamais pour me -reprendre mon gas, je ne vous dis que ça, monsieur Cézambre, elle y -laissera sa carcasse. - ---Vous ne raisonnez pas, la mère. - ---Eh! non, dans un cas pareil, n'y a pas de raisonnement. Si j'avais -raisonné avec le chien, mon gas y passait. On ne raisonne pas. On tue. - ---Avec les bêtes, oui, répondit le docteur. Mais avec les gens, il y a -la loi. - -Et il lui expliqua, la voyant si exaltée, qu'elle n'avait pas le droit -de se faire justice à elle-même; que sa douleur et sa colère, et le -malheur de son gas, ne lui serviraient pas d'excuses; que le meurtre -était un crime; qu'elle en serait punie si elle le commettait. Et -regardez les conséquences! Elle serait envoyée en prison jusqu'à la fin -de ses jours; elle ne verrait plus son gas; il serait le fils d'une -condamnée! Qui sait! Il lui en voudrait sans doute d'avoir osé cet -attentat, même pour lui. Il la maudirait à cause de ce dévouement. Il y -aurait du sang entre eux. Non, non, cela n'était pas possible. Elle -devait réfléchir. Ce n'était pas une issue. Il n'en sortirait que du mal -pour tout le monde. - ---Il en sortirait ça de bien, répliqua-t-elle, que la femme ne ferait -plus de mal. Plus à personne! Vous en profiteriez aussi, tenez, vous. -N'y a pas à dire, le vieux proverbe a raison: Morte la bête, mort le -venin. - -Le docteur ne répondit pas. Rêveur, absorbé, il ruminait en lui-même. -C'est à mi-voix qu'il dit, croyant se parler intérieurement: - ---Oui, oui, cela vaudrait mieux, en somme, pour tout le monde. Pour ce -malheureux enfant, pour le comte, pour Adelphe, pour moi-même. Oui, -certes. Mais quoi? ce n'est pas faisable. Nous n'aurons pas de chance. -Il faudrait un hasard. - -Il ajouta tout haut: - ---Décidément, la mère, il n'est pas bon de penser à ces choses-là. C'est -trop sinistre. C'est impossible pour vous, surtout. Je vous le répète, -vous seriez condamnée. - -La vieille le considéra fixement, s'approcha de lui, lui dit en pleine -figure, distillant ses mots goutte à goutte: - ---Si c'est impossible pour moi surtout, monsieur Cézambre, c'est donc -possible pour d'autres, hein? - ---Je n'ai pas dit cela! répliqua vivement le docteur. - ---Vous l'avez dit sans le dire, mais en le disant tout de même, harné! -J'ai compris la chose. Il y a quelqu'un, n'est-ce pas, il y a quelqu'un -de qui elle dépend, cette femme, et qui répond d'elle, et qui a le -devoir de la châtier si elle le mérite. Avouez-le, monsieur Cézambre, il -y a quelqu'un, et ce quelqu'un-là n'est pas loin de moi, hein! - -Elle le pressait, le tenait sous ses regards de vieille têtue et -finaude, l'acculait à une réponse catégorique. - ---Et bien! oui, fit-il enfin. Oui, il y a quelqu'un qui a le droit, -peut-être pas le droit strict, absolu, mais cependant, dans certains -cas, le droit de... - ---En un mot comme en cent, monsieur Cézambre, si vous la tuiez, vous, -cette femme, votre femme, on ne vous ferait rien, pas vrai? - ---Prise en flagrant délit, non, on ne me ferait rien. - ---Pourquoi donc que vous ne la tuez pas, alors? - ---Parce que... je ne peux pas. Il y a dix ans que je l'ai quittée, vous -comprenez. Il y a dix ans. On ne peut pas, après dix ans... - ---Et pourquoi que vous ne l'avez pas tuée, il y a dix ans? Savez-vous -que vous êtes coupable, en un sens, de tout ce qu'elle a fait depuis. -Pourquoi que vous ne l'avez pas tuée? - ---Parce que... parce que je n'ai pas pu, je n'ai pas eu le coeur assez -dur, j'ai horreur de ça, quoi! Je ne peux pas, je ne peux pas. - ---Ah! tenez, voulez-vous que je vous dise, monsieur Cézambre? Eh bien! -Elle vous est encore de quelque chose, elle vous a mangé l'âme à vous -aussi, je vois ça. Harné! n'y a donc plus d'hommes, à c't'heure! - -En ce moment, le loquet de la rue se souleva, la porte s'ouvrit, et, -dans l'ombre du dehors, la Glu parut, éclairée par la lampe de la salle -basse. Elle était en toilette rose. Elle souriait. Elle fit un signe du -doigt au docteur, avec un geste d'impertinente autorité, et lui dit: - ---Sors. Viens ici. J'ai à te parler. - ---N'y allez pas, monsieur Cézambre, grommela Marie-des-Anges, et filez, -vous, la femme. N'entrez point chez moi. - -La Glu entra et referma la porte derrière elle comme pour narguer la -vieille, la défiant, outrecuidante. - ---Veux-tu sortir avec moi, répéta-t-elle au docteur? Veux-tu m'obéir -tout de suite? Je suis venue te relancer ici exprès pour t'humilier -devant les gens auprès de qui tu fais le malin, sans doute. Et je suis -ravie que tu ne sois pas sorti tout d'abord, parce qu'ici j'ai des -moyens sûrs de te forcer à obéir. - -Marie-des-Anges était stupéfaite de tant d'audace. Elle en demeurait -immobile, muette. Le docteur se taisait aussi, épouvanté véritablement. - ---Oui, reprit la Glu, j'ai des moyens. Tu vas te mettre à genoux et me -demander pardon, là, devant cette femme. - ---Tu es folle! fit le docteur. - ---Je ne suis pas folle. Tu vas faire ce que je te dis ou bien j'appelle -Marie-Pierre, je le cherche. Il est ici, je le sais. Pour qu'il ne lui -arrive pas de mal, tu vas m'obéir. - ---Mon gas! tu en veux encore à mon gas! s'écria la vieille. Qu'est-ce -que tu as dit là? Je n'ai pas bien entendu, pour sûr! Tu vas monter près -de mon gas? - ---J'y monterai si ça me plaît, la vieille. - -La Glu haussa les épaules, et, d'un pas tranquille, marcha vers le -docteur, qui se tenait précisément près de la porte close de l'escalier. - -Marie-des-Anges crut qu'elle exécutait sa menace et voulait monter. - -Elle se baissa, ramassa dans un coin un lourd merlin, le brandit à deux -mains en le faisant tournoyer en l'air, et cria: - ---Harné! non, tu ne monteras pas, putain! - -La Glu se retourna. Mais elle n'eut pas seulement le temps de porter ses -mains à sa face. Le docteur n'eut pas non plus le temps de faire les -trois pas qui le séparaient d'elle. - -Rapide, sifflant, le coup tomba en plein front, avec un bruit sourd -comme celui d'une bûche qu'on fend sur le billot. - -Vloc! - ---Han! geignit la veille. - -Et la Glu tomba morte, la tête ouverte en deux jusqu'au menton. - -Au bruit, on entendit le pas boiteux de Gillioury qui dégringolait -l'escalier. - -Le docteur courut à Marie-des-Anges, lui arracha le merlin, l'empoigna -et dit: - ---Pas un mot! Personne ne vous a vue. Il est entendu que c'est moi qui -l'ai tuée. - - - - -XXX - - -Dans la chambre de Naïk, par la croisée ouverte, un gai soleil entrait, -étalant sur le plancher de sapin clair, lavé à grande eau, sa nappe -éblouissante. Une poussière légère, menue, lumineuse, ambrée, flottait, -incessamment remuée en tourbillons dansants par la valse des moucherons -imperceptibles. Au rebord de la fenêtre, un pot de basilic exhalait sa -suave senteur musquée, et des giroflées précoces, fleurant le miel, -balançaient aux brises errantes leurs falbalas jaunes, visités de temps -en temps par une abeille, qui voletait un moment d'un bout de la pièce à -l'autre, bourdonnait et rebondissait contre les vitres comme une balle -d'or. Dehors, contre le mur, était accrochée la cage d'osier où maître -Nicolas sublait allègrement: - - Jusqu'au revoir, la belle, - Bientôt nous reviendrons. - -On avait eu soin de le mettre sous le vent, en sorte que son refrain -s'en allait dans la rue, emporté loin, ne pénétrait pas trop aigu dans -la chambre, et ne faisait que bercer le sommeil du gas. - -Dans le lit de Naïk, le gas était mollement couché, les jambes sous une -chaude couette, les membres dorlotés au fin tissu du plus beau linge, -entre les draps du trousseau de fiancée ourdi par la savante fillette. A -travers les rideaux de serge, un peu entrebâillés seulement, l'air frais -arrivait tamisé, ensoleillé, embaumé, bon. Marie-Pierre le humait tout -en dormant, la tête enfouie au creux d'un vaste oreiller de pur duvet, -sa pauvre tête enflée, bleuie par endroits, violette, marbrée de bosses -sanguines, emmaillotée de bandelettes. - -Au chevet du lit, la vieille faisait fondre une pierre de sucre dans un -gobelet pour lui donner à boire quand il se réveillerait. Au pied, -Gillioury grattait doucement, doucement, son _banjo_, fredonnait en -sourdine dans le trou de l'instrument, agitait parfois les bras en -soufflant des pouh! pouh! inquiets pour chasser les mouches. Naïk allait -et venait, sur la pointe de ses chaussons, sans plus de bruit qu'une -ombre, trempait des linges dans une bassine, courait à la porte quand on -appelait en bas, et demandait à voix retenue, dans l'escalier: - ---Qui est là? - -Mais elle n'osait descendre toute seule, encore épouvantée au souvenir -du spectacle qu'elle avait vu là hier: cette femme morte, ratatinée sur -elle-même, comme aplatie, avec sa robe rose étoilée de larges taches -rouges et sa face hideuse séparée par le mitan. - ---Ah! la malheureuse! pensait-elle. Elle a trépassé sans confession, en -état de péché mortel. C'était une mauvaise personne, et qui nous a fait -bien des maux. Mais je voudrais tout de même qu'elle eût fini autrement. - -Et la petite se signait, disait un _Ave_, ajoutant: - ---Sainte Anne, ma bonne patronne, mère de notre sainte Vierge Marie, -sainte Anne d'Auray, priez pour elle! - -Gillioury, tout en marmonnant, songeait aussi à la scène d'hier et -pensait: - ---N'empêche que c'est un gabier d'aplomb, m'sieu le major. Je savais -bien qu'il n'y avait que lui pour ramener tout ça au nord. Fier coup de -poigne, tout de même! Un sabre d'abattis n'aurait pas fait mieux. Il lui -a fendu la margoulette droit au lof, une joue à bâbord, l'autre à -tribord. Pas un terrien qu'aurait travaillé comme ça. Les mathurins, -c'est des lapins. - -Marie-des-Anges se demandait avec angoisse ce qui arriverait de toute -cette histoire. S'en tirerait-il, ce brave monsieur Cézambre, qui avait -pris le meurtre à son compte et qui s'était constitué prisonnier? Un -coeur d'homme, après tout, qui n'avait pas la force de faire la chose, -mais qui avait eu celle, plus fière, de s'en déclarer responsable! Ah! -le vaillant! Comme c'était beau! Quant à elle, ni regrets ni remords. Le -coup serait à recommencer qu'elle le recommencerait, harné! sans un -tremblement dans la main, sans un pli à la conscience. Elle avait bien -agi. Ça servirait-il au moins? Oh! pour cela, sûrement. Le gas serait -bien forcé d'oublier. Les défunts sont les défunts. Et elle se répétait, -farouche: - ---Morte la bête, mort le venin! - -Le gas avait dormi un bon somme depuis l'aube, un somme tranquille, à -souffle régulier, sans délire, presque sans fièvre. Il n'avait plus -prononcé de ces phrases entrecoupées, de ces mots tantôt colères, tantôt -caressants, où galopaient, cette nuit encore, en rêves malsains, les -souvenirs de son mauvais péché, de sa noire et sale folie. Il reposait -maintenant comme un honnête petit gas malade, faiblot, innocent. Ah! -pourvu que le réveil ne vînt pas démentir cette tant espérée guérison! -Pourvu qu'il n'eût pas l'âme mangée jusqu'à l'os! - -Il soupira, bâilla, s'étira, et se mit à geindre douloureusement, ayant -trop fort grouillé sa tête. Aussitôt sa mère lui tendit le gobelet en -disant: - ---As-tu soif, mon pau'p'tit gas? - -Et Naïk, en même temps, accourait avec une compresse fraîche, tandis que -Gillioury continuait plus haut sa chanson commencée, dont les notes, -moins sourdes à présent, excitaient le merle à redoubler son refrain. - ---Ah! ma mère, ma mère, ma bonne ancienne! fit le gas. C'est donc vous -qu'êtes là, et qui me choyez tant et tant? Et c'est toi aussi, ma petite -Naïk, ma fine cousine? Et toi, mon vieux Bout-dehors? Ah! comme vous -m'aimez pour de vrai, vous autres! - -Il avait de grosses et douces larmes dans les yeux. Aucun reproche, -aucune rancoeur ne se lisait sur les chères figures des siens. Il -semblait que rien ne se fût passé, qu'il sortît de maladie simplement, -d'un long et horrible cauchemar, et que ceux-là l'avaient veillé tout le -temps, et s'épanouissaient de le voir rendu à eux et à lui-même. - ---Ma mère, ma bonne ancienne! répétait-il en sanglotant. - -Et, n'osant la regarder, il ajoutait tout bas: - ---Après ce que je vous ai fait! Vous ne m'en voulez pas? C'est-il Dieu -possible? Vous me choyez encore et toujours. Après ce que je vous ai -fait! - ---Tais-toi, mon pau'p'tit gas, répondait la vieille. Tais-toi. Tu ne -sais pas ce que tu dis. Tu ne m'as rien fait, harné! Rien de rien. T'as -rêvé, vois-tu. Et puis, et puis, est-ce que je ne suis pas ton ancienne, -dà? - ---Et Naïk non plus ne m'en veut pas? - ---Moi non plus, Marie-Pierre, mon fin Marie-Pierre. - ---Et t'es ma promise, comme devant? - ---Pour sûr. - ---Mais, dis-moi, Gillioury, c'est-il Dieu possible qu'on soit aimé comme -ça? Allons, tu le sais bien, toi, que je n'ai pas rêvé. J'ai fait le -mal. J'ai failli du corps et de l'âme, pour tout dire. Je suis un gueux, -un malandrin. J'ai peiné les miens les plus chers, et mis mon salut en -oubliance, et le reste, et tout. Comment qu'on peut m'aimer encore? Et -surtout maman, ma pauvre bonne ancienne? - ---Je vas te dire la chose qu'est la chose, répondit le vieux mathurin. -C'est comme dans la chanson, pas moins. Tu ne la connais pas, tiens, -celle-là. Je me la suis rappelée à c'matin, pendant que tu dormais, et -que la mère te soignait en Jésus de crèche. C'est une chanson du temps -jadis. Ah! bon sang! Elle n'est pas gaie. Mais elle dit joliment la -chose qu'est la chose. Attrape à écouter, pour voir. - -Il accorda son _banjo_ en mineur, pinça du pouce une ritournelle -dolente, toussa, remonta sa lippe, cligna sa prunelle mélancoliquement -et chanta: - - Y avait un' fois un pauv' gas, - Et lon lan laire, - Et lon lan la, - Y avait un' fois un pauv' gas - Qu'aimait cell' qui n'l'aimait pas. - - Ell' lui dit: Apport' moi d'main, - Et lon lan laire, - Et lon lan la, - Ell' lui dit: Apport' moi d'main - L'coeur de ta mèr' pour mon chien. - - Va chez sa mère et la tue, - Et lon lan laire, - Et lon lan la, - Va chez sa mère et la tue, - Lui prit l'coeur et s'en courut. - - Comme il courait, il tomba, - Et lon lan laire, - Et lon lan la, - Comme il courait, il tomba, - Et par terre l'coeur roula. - - Et pendant que l'coeur roulait, - Et lon lan laire, - Et lon lan la, - Et pendant que l'coeur roulait, - Entendit l'coeur qui parlait. - - Et l'coeur disait en pleurant, - Et lon lan laire, - Et lon lan la, - Et l'coeur disait en pleurant: - T'es-tu fait mal, mon enfant? - - -Poitiers.--Imprimerie Tolmer et Cie. - -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GLU *** - -***** This file should be named 63674-0.txt or 63674-0.zip ***** -This and all associated files of various formats will be found in: - http://www.gutenberg.org/6/3/6/7/63674/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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You may copy it, give it away or re-use it under the terms -of the Project Gutenberg License included with this eBook or online at -www.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you -will have to check the laws of the country where you are located before -using this ebook. - -Title: La Glu - -Author: Jean Richepin - -Release Date: November 08, 2020 [EBook #63674] - -Language: French - -Character set encoding: UTF-8 - -Produced by: Laurent Vogel and the Online Distributed Proofreading Team - at https://www.pgdp.net (This file was produced from images - generously made available by The Internet Archive/Canadian - Libraries) - -*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GLU *** -</pre><p class="c large sans-serif">JEAN RICHEPIN</p> - -<h1>LA GLU</h1> - -<blockquote class="epi"> -<p>Car la gouine signait bravement -ses lettres de ce véridique nom de -guerre <span class="small">LA GLU</span>, et son cachet portait -en exergue cette devise significative: -<i>qui s'y frotte s'y colle</i>.</p> - -<p class="sign"><span class="small">LA GLU</span> (page 33.)</p> - -</blockquote> -<p class="c"><span class="sans-serif">ÉDITION DÉFINITIVE</span><br /> -<i>illustrée d'un dessin original de J.-L. Stewart.</i></p> - -<div class="c"><img src="images/md.jpg" class="w2" alt="" /></div> -<p class="c"><span class="large">PARIS</span><br /> -MAURICE DREYFOUS, ÉDITEUR<br /> -<span class="small">13, RUE DU FAUBOURG-MONTMARTRE, 13</span></p> - -<p class="c">1883<br /> -<span class="small">Tous droits réservés</span></p> - -<div class="break"></div> -<p class="c top4em small">IL A ÉTÉ TIRÉ:</p> - -<table summary=""> -<tr><td class="r">30</td> <td>Exemplaires</td> <td>sur beau papier de Hollande.</td></tr> -<tr><td class="r">10</td> <td class="c">—</td> <td>sur papier Whatman.</td></tr> -<tr><td class="r">10</td> <td class="c">—</td> <td>sur papier de Chine.</td></tr> -<tr><td class="r">6</td> <td class="c">—</td> <td>sur papier du Japon.</td></tr> -</table> - -<p class="c gap small">POITIERS.—IMPRIMERIE TOLMER ET C<sup>ie</sup>.</p> - -<div class="break"></div> - -<div class="c top4em"><img src="images/illu.jpg" alt="" /></div> -<div class="break"></div> - -<p class="c top4em large"><i>A HENRY LAURENT</i></p> - - -<p class="date"><i>Paris, 1<sup>er</sup> Mai 1881.</i></p> - -<p class="ind"><i>Mon cher ami,</i></p> - -<p><i>C'est au Croisic que j'ai eu la bonne fortune -de faire votre connaissance intime. Là, pendant -une quinzaine de jours, ne nous quittant -jamais d'une minute, vivant d'une vie fraternelle, -dans une incessante communion de sensations, -de sentiments et d'idées, en pleine -nature, nous nous sommes pris d'une grande -affection l'un pour l'autre. Plus jeunes, à l'âge -où l'on se lie trop facilement, nous serions -devenus des camarades, et rien de plus. Les -hasards de l'existence nous auraient ensuite -déliés. Par bonheur, nous étions déjà hommes -au moment de cette rencontre. Les nœuds ont -donc été serrés plus fort, non-seulement à fleur -de peau, mais entrant au fond de l'être, et -ainsi la sympathie passagère s'est changée en -une amitié durable. Voilà pourquoi nous n'avons -pas laissé mourir ces douces relations, écloses -là-bas dans la familiarité de courtes vacances; -et même la grand'ville, au lieu de nous séparer -au retour, nous a rapprochés davantage. Parmi -les tracas, les peines et les joies de la lutte, -bien que nous soyons sur deux points éloignés -et quasi opposés du champ de bataille parisien, -vous dans les rudes et absorbants labeurs du -commerce, moi dans la mêlée littéraire, malgré -nos préoccupations si différentes, toujours nous -nous sommes senti les coudes. De plus en plus -j'ai pu apprécier votre cœur exquis, votre esprit -rare, votre vaillance, et compter au nombre de -mes jours ensoleillés celui où vous avez mis -pour la première fois votre main dans la -mienne. Permettez-moi donc de vous dédier ce -livre, en vous demandant pardon toutefois de -n'avoir pas mieux à offrir en hommage à une -si précieuse affection. Tel quel, je suis sûr qu'il -vous sera cher, quand ce ne serait que par le -souvenir du Croisic, où vivent mes personnages, -où naquit notre amitié.</i></p> - -<p class="sign"><span class="sc">Jean Richepin.</span></p> - -<div class="chapter"></div> - -<p class="c xlarge">LA GLU</p> - - - - -<h2 class="nobreak">I</h2> - - -<p>En vérité, il fallait être un original comme ce -brave docteur Cézambre, pour s'en revenir ainsi -nonchalamment, au simple pas de son bidet, sans -piquer un temps de trot, par cette nuit de mars, -sur la route en isthme qui va du Croisic à Guérande -à travers les salines. A coup sûr la route -était belle, avec ses bordures de marais fleuris de -moisissure rose, et, d'autre part, le ciel de trois -heures du matin n'était point laid non plus, avec -son pailletis d'étoiles pâlissantes et son mince croissant -de lune qu'une antique chanson bretonne compare -à une rognure d'ongle angélique. Mais le docteur -devait être blasé sur tous les détails de ce -chemin paludaire, qu'il connaissait par cœur; et, -quant à ce joli ciel clair, l'agrément en était singulièrement -amoindri par une petite bise aigre qui -vous sifflotait aux oreilles en vous les pinçant. -En outre, le docteur était las et courbatu, après -l'accouchement laborieux qu'il venait de faire, et -tout autre, à sa place, se fût hâté de rentrer à la -maison, où l'attendaient son vieux rhum pur Jamaïque -et son large lit chaudement garni d'une -couette. En vérité, il fallait être un fieffé original -pour ne pas se rendre à toutes les bonnes raisons -qui conseillaient un prompt retour, et pour s'attarder -de la sorte en rêvasseries nocturnes et éventées.</p> - -<p>Ainsi pensait sans doute, quoique plus confusément, -le pauvre Biju, dans sa jugeotte de bidet -breton, donc entêté. C'est pourquoi, de temps à -autre, il hennissait bruyamment vers l'écurie et le -picotin, secouait la tête, s'ébrouait pour s'envahir, -et tirait sur la bride afin de rappeler son maître à -la sage réalité. Mais il n'y gagna que d'être enfin -rappelé lui-même à l'obéissance, par un impérieux -coup de rêne qui le fit s'encapuchonner, et qui lui -prouva que décidément la consigne était de marcher -au pas comme si l'on baguenaudait en juin le -long d'un champ de luzerne.</p> - -<p>Le docteur avait battu le briquet, allumé sa pipe -anglaise en bois de violette, enfoncé ses pieds à -l'étrier jusqu'à la boucle des houseaux, et, installé -sur sa profonde selle ainsi que dans un fauteuil, il -songeait.</p> - -<p>Non pas au paysage, d'ailleurs, ni au charme -délicat du ciel. Il songeait à son destin, à son passé -triste, à son avenir monotone. C'est encore ce -diable d'accouchement qui l'avait mis en humeur -de mélancoliser. Chaque fois qu'il venait de faire -un accouchement, c'était la même chose.</p> - -<p>Quelle joie cela devait donner, de voir naître un -de ces bouts d'homme, en qui l'on revit, d'entendre -le premier cri de ce rien du tout qui bientôt -vous appellera papa! Quel bonheur de regarder -éclore, puis s'épanouir, la chair de sa chair, la fleur -de son sang! Et ce bonheur, cette joie, il ne les -avait jamais éprouvés, le pauvre docteur, il ne les -éprouverait jamais sans doute. Il était vieux maintenant, -la cinquantaine passée. D'ailleurs, quoi! -même plus jeune, il ne pourrait pas. Il y a des -choses irréparables. Il y a, dans l'existence, des -cassures que rien ne raccommode. Ah! ce beau -rêve, d'une famille à aimer, il l'avait fait, lui aussi, -parbleu! Et il aurait pu en jouir comme les autres. -Il aurait pu…! oui, mais voilà! La vie avait mal -tourné pour lui. Sa femme…! oh! mordieu! sa -femme…</p> - -<p>Et il serra les genoux et crispa sa poigne, dans -un mouvement de rage, si bien que Biju, tout -guilleret, crut qu'il fallait cette fois partir au trot, -et s'attira encore un bon coup de mors sur les -barres.</p> - -<p>Et le docteur se rappela cette maudite femme, -par qui son existence entière avait été gâchée irrémédiablement. -Dix ans, il y avait dix ans qu'il -s'était sauvé d'elle. Sauvé, c'était le mot. Il n'avait -pas eu le courage de la tuer alors, l'aimant toujours -malgré la faute commise. La faute, non, mais -bien les fautes. Pas même un adultère simple, mais -bien un gourgandinage éhonté: tous les jeunes -gens d'une ville lui avaient troussé la cotte, à cette -gueuse, à cette fille. Et il ne l'avait pas tuée, pourtant. -C'était lâche, pour sûr, il le sentait bien. Il -aurait dû lui casser la tête. Mais est-on maître de -ce qu'on fait, en amour? Même dans cette boue, il -l'adorait, comme un chien. Pris par la viande, par -l'appétit, par l'habitude, est-ce qu'on sait par quoi? -Et c'est justement pour cela qu'il l'avait quittée. En -cela, oui, il s'était montré brave, et crânement. Il -lui avait fallu se prendre le cœur à deux mains et -se l'arracher de la poitrine pour partir. Mais il -l'avait fait. Cela, c'était bien. Ne pouvant la tuer, -il avait au moins eu le courage de ne pas retourner -à son vomissement. Il ne s'était pas non plus fait -sauter le caisson. Pourquoi? Un vague espoir, -peut-être, de la voir un jour se repentir? Non, pas -même cela. Il avait survécu, simplement par dignité. -Un sentiment viril lui était revenu, une fois -loin d'elle: que diantre! une saleté pareille ne -valait pas la mort d'un homme! Il avait eu raison, -en résumé. Un mot de Napoléon, lu dans le <i>Mémorial</i>, -lui sonnait souvent à l'esprit, le consolant: -«La seule victoire, en amour, c'est la fuite.» Il -avait fui. Il était victorieux. En restant, il aurait fini -par tout laisser, tout, jusqu'à l'honneur, dans cette -bourbe.</p> - -<p>Pourtant, qui aurait cru que ça s'en irait de la -sorte en eau de boudin, en eau sale, ce joli roman -où il avait voulu se rafraîchir après le doubler du -cap de la quarantaine? Était-elle assez pure, -assez petite fille, assez bandeaux à la vierge, -cette mignonne Fernande qu'il avait rencontrée à -Douai, dans une patriarcale famille de professeur. -Parbleu! il s'en était épris aussitôt, avec toute l'ardeur -d'un marin lassé des aventures, avec toute la -naïveté d'un célibataire, déjà vieux garçon, grisé -par le sent-bon des armoires rangées et par l'enveloppante -fumée du pot-au-feu!</p> - -<p>Et toute sa vie errante d'auparavant lui remontait -au cœur, aujourd'hui, comme elle avait fait alors, -quand il avait songé pour la première fois au repos -possible, aux douces joies du ménage.</p> - -<p>Parti à dix-huit ans comme élève-médecin de -marine, à la suite d'un coup de tête qui l'avait brouillé -avec ses parents, Pierre Cézambre ne les avait jamais -revus, et avait depuis lors donné de la bande dans -tous les hasards d'une existence ballotée aux quatre -coins du monde. Sans ennui, d'ailleurs! A bord, le -travail, la lecture, les grasses histoires de quart. A -terre, les bordées, les orgies de <i>loupe à terre, en -route pour Cythère, vent arrière!</i> Fringales de viande -fraîche, n'importe de quelle couleur, dans les Rydecks -de partout! Ivresses cuvées parmi les chansons -de <i>mathurins</i> en partance:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">C'est pas tant le gendarm' qué jé r'grette!</div> -<div class="verse">C'est pas ça! Naviguons, ma brunette!</div> -<div class="verse i3">Roul' ta bosse, tout est payé.</div> -</div> - -<p>Vingt-cinq ans il avait ainsi roulé sa bosse, s'instruisant -aussi, devenu docteur, et, ce qui vaut mieux, -philosophe, pour avoir beaucoup rêvé et beaucoup -réfléchi, malgré les haltes de ribote, ou peut-être -à cause de cela. Somme toute, un caractère trempé, -un esprit aiguisé, l'un et l'autre d'acier fin, mais -le cœur toujours <i>en cœur</i>, autrement dire cœur de -jeune homme, même d'enfant. Ce grand dur à cuire, -au cuir tanné, ce long sec-aux-os, tel qu'un pantin -en bois des îles, avec son corps sans fin et noueux -d'articulations, son <i lang="la" xml:lang="la">facies</i> glabre de don Quichotte -sans moustaches, débarbouillé comme de jus de -chique, ce vieux <i lang="en" xml:lang="en">bachelor</i> à mine de négrier, avait -gardé là-dessous une innocence de Paul qui n'a pas -encore embrassé Virginie.</p> - -<p>La Virginie, elle était apparue dans Fernande. -Non pas une beauté, pourtant! Et qu'importait, à lui -qui connaissait toutes les splendeurs de chair de la -mappemonde? Ce n'est pas ça qui lui eût donné le -tic-tac dans la poitrine. Mais elle était d'allure candide, -de charme intime, maigriote et mièvre, confite -en pudeur réservée, et gaie néanmoins, une fleur -tendre et claire aux yeux, de parfum discret et ravigotant -tout de même. Petite, mince, à corsage de -fillette, le regard gris sous des cheveux blonds cendrés, -tapotant du Mozart au piano, experte en gâteaux -et en confitures, l'index grêlé de coups d'aiguille, -une trouvaille, quoi! Pas pour un autre, sans -doute, à qui elle eût semblé banale et fade! Mais oui, -pour lui, pour ce cœur de collégien. C'était la petite -cousine qu'il n'avait point eue, la pensionnaire qui -vous donne les premiers rêves de famille. Dix-huit -ans! Bien jeune à côté de ses quarante passés, à -lui. Non pas, puisque lui, de cœur, ne comptait pas -plus qu'elle. Il y a, comme cela, des malentendus -dans la rencontre des êtres.</p> - -<p>Ah! pourquoi se remémorer toutes les excuses -de l'erreur commise? Eh bien! oui, là, il s'était -trompé, bêtement, en dadais. Les petits gâteaux, les -confitures, le thé du soir après le whist avec le vieux -professeur et la mère (si bons tous deux pourtant), -et aussi les sonates perlées sous les menottes à mitaines, -et les rougeurs timides, et les gaucheries -mutines, mensonges, mensonges! Sous cette eau -dormante, fond de vase. Et la vase était remontée -à fleur d'eau, et il en avait bu un coup, une amère -gorgée puante, à en mourir. Comment cela était-il -advenu? Était-ce sa faute? Était-il trop vieux pour -cette jeunesse, ou plutôt trop jeune pour cette âme -vieille d'avance, corrompue en stagnation, à dessous -de boue fétide? Qui sait? Il l'avait aimée de toutes -ses forces, voilà tout. Résultat…</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">II</h2> - - -<p>Le docteur aurait pu continuer ainsi pendant -longtemps, à mâcher et remâcher ses tristesses, au -pas maintenant régulier de Biju, et non-seulement -jusqu'à Guérande, mais jusqu'à Nantes, jusqu'à Paris, -jusqu'au bout du monde. Quand il était de la sorte -en humeur noire, ça durait ferme. Heureusement il -fut soudain réveillé de ses mauvaises rêvasseries, et -Biju, du même coup, redressa l'oreille et renâcla, à -un cri lointain et lugubre, qui venait du côté de la -mer, et qui se traînait comme un râle dolent au ras -des salines.</p> - -<p>—Écoute donc, fit le docteur en pesant sur les -rênes du bidet.</p> - -<p>Et, comme ils demeuraient immobiles sous le -vent, la même plainte sanglota, tout là-bas encore, -plus proche cependant, plus furieuse aussi; car -maintenant on distinguait que ce n'était pas une -plainte seulement, mais en même temps un appel -de colère, comme de quelqu'un qui désespère et -s'indigne tout ensemble.</p> - -<p>—Oh! là! oh! cria le docteur dans le cornet de -ses deux mains.</p> - -<p>Et, la voix se rapprochant encore, on entendit, -nettement, cette fois:</p> - -<p>—Eh! Marie-Pierre, c'est-y toi, mon gas? Marie-Pierre, -Marie-Pierre!</p> - -<p>—Oh! là! oh! reprit le docteur, par ici!</p> - -<p>—Marie-Pierre! Mon gas! Marie-Pierre!</p> - -<p>Toujours criant, la voix vint du côté de la route. -Le docteur poussa lui-même au-devant d'elle, jusqu'au -tournant du bourg de Batz, où Biju fit un -saut de mouton, en se trouvant nez à nez avec -un grand fantôme qui sortit tout noir du marais -blanc.</p> - -<p>C'était une vieille femme en cotillon court, la -coëffe de travers, le front fouetté par des mèches -grises échevelées, les yeux hors de la tête, et qui -gesticulait étrangement. Elle dit tout de suite, sans -reprendre haleine:</p> - -<p>—Vous l'avez-t'-y vu, monsieur Cézambre, vous -l'avez-t'-y vu, not' gas?</p> - -<p>—Tiens, fit le docteur, c'est vous, la mère Marie-des-Anges! -Est-ce qu'il lui est arrivé quelque chose, -à votre gas?</p> - -<p>—Il est perdu, quoi donc, il est perdu pour tout -dire.</p> - -<p>Et elle se mit à crier vers les dunes:</p> - -<p>—Eh! Marie-Pierre! mon gas! Marie-Pierre!</p> - -<p>—Voyons, dit le docteur avec autorité, et en la -prenant par les bras, voyons! mère Marie-des-Anges, -soyez donc raisonnable. Expliquez-moi -cela, sacrebleu! ça vaudra mieux que de vous égosiller -inutilement. Perdu? qu'est-ce que vous voulez -dire? Perdu? Allons, contez-moi la chose. Nous le -chercherons ensemble, après.</p> - -<p>Alors la vieille, les nerfs brusquement détendus, -s'appuya le front sur l'épaule du bidet, et se prit à -pleurer en répétant:</p> - -<p>—Mon pauv' gas! mon pauv' Marie-Pierre! Il y -laissera ses os, bien sûr! Il y laissera ses os et son -salut! Ah! mon Dieu! mon Dieu! mon pauv' gas!</p> - -<p>Puis d'une voix volubile et rageuse, elle narra -que Marie-Pierre avait fait, elle ignorait comment, -la connaissance d'une dame, nouvellement installée -au pays, une Parisienne, un chiffon, un chien -coiffé, dont il s'était rendu amoureux, l'enfant! -Une drôle de particulière, d'ailleurs, qui ne venait -jamais dans le Croisic et qui passait tout son temps -à galopiner le long des grèves ou au flanc des -roches, comme une chèvre. Et laide avec cela! -Tous ceux qui l'avaient aperçue n'avaient qu'un -mot pour le dire. Elle était maigre et frétillante -ainsi qu'une crevette. Des cheveux jaunes. Toujours -vêtue en espèce de garçon. On lui voyait les jambes -plus haut que le genou. Et c'est de ça que Marie-Pierre -était possédé! Car il en avait dans la peau, -le caillaud! il n'en mangeait plus et n'en dormait -plus. Quant au travail, bonsoir! Les journées lui -filaient devant les yeux à ne rien faire, à galopiner -lui aussi, partout où prétentainait l'autre. Il la -flairait et la suivait à la façon d'un chien traîné par le -nez à la queue d'une lice. Il en était fou, quoi! -Si ça ne donnait pas pitié, de voir une maladie -pareille chez un pauv' petit gas de dix-huit ans! -Et son dernier, vous savez, son seul restant de -neuf, tous <i>péris à la mé</i> comme le père. Elle l'avait -tant soigné, celui-là, tant sucré, pour tout -dire, élevé dans du coton, par ma foi, avec serment -à l'autel qu'il n'irait jamais sur la grande gueuse -où étaient morts les autres! Elle le voulait garder -auprès de sa fine cousine Annaïk Renaud, la fille -d'Aimé Renaud, l'orpheline d'Escoublac, sa promise, -qui n'avait non plus que dix-huit ans, et qui -l'aimait bien aussi, et qui se désolait, navrée maintenant -par la démoniaque folie de Marie-Pierre. -Car il y avait de la diablerie dans tout cela, n'est-ce -pas, monsieur Cézambre? Un savant devait pouvoir -expliquer pourquoi ce bout de femme, ce pou de -sable, avait ainsi pris l'âme de Marie-Pierre, le plus -beau petit gas de la côte, depuis le Croisic jusqu'à -Saint-Nazaire, et si vertueusement éduqué, et si -pieux. Harné! cette femme-là était une jeteuse de -sorts, pour tout dire, peut-être bien une Kourigane, -hein?</p> - -<p>Le docteur avait laissé la vieille répandre tout à -l'aise sa colère verbeuse. Il ne l'interrompit qu'à -ce dernier mot, pensant qu'une discussion à la -traverse pourrait détourner un peu ce torrent de -plaintes.</p> - -<p>—Une Kourigane! fit-il. Mais il n'y a plus de -Kouriganes, ma bonne Marie-des-Anges.</p> - -<p>—Ah! dit la vieille, vous êtes encore un mécréant, -vous, sauf le respect que je vous dois. Et -si ce n'est pas une Kourigane, donc, comment vous -expliquez-vous la berlue de mon petit gas?</p> - -<p>—Votre petit gas, reprit le docteur, est précisément -comme les chiens dont vous parliez tantôt. -Les hommes ont l'amour vers les dix-huit ans, ni -plus ni moins que les chiens ont la maladie vers les -six mois. Quant à la Parisienne, c'est une Parisienne, -en effet, et pas autre chose. Un laideron, -possible! Un chien coiffé sans doute! Qu'est-ce que -ça fait, quand on a le premier poil sous le nez et -que le sang vous travaille? On les aime comme ça -tout aussi bien. Mais rassurez-vous, la mère. C'est -un feu de paille qui ne durera pas.</p> - -<p>—Ah! pardi, je l'ai cru comme vous, dans les -commencements, quand Marie-Pierre se contentait -de courasser pendant le jour après elle. Mais, quoi! -Voilà qu'il y passe la nuit à c't'heure! C'est la perdition, -bien sûr.</p> - -<p>Le docteur eut un gros rire bon enfant.</p> - -<p>—Vous n'êtes pas raisonnable, dit-il, vous ne -vous rappelez pas votre jeune temps, la mère. -Sacrebleu! la nuit est faite pour ces choses-là, -voyons!</p> - -<p>—Eh! interrompit aigrement la vieille, si ça le -presse tant, qu'il épouse tout de suite Annaïk. -Ni elle ni moi ne dirons que non. Mais qu'il ne fasse -pas l'amour comme une bête, sans la bénédiction -du bon Dieu! Oui, comme une bête! Car ce n'est -pas dans la chambre qu'ils commettent le péché, -pas même à la mode des chrétiens qui fautent, -mais bien en plein air, à la mode des bêtes de -nuit, et sous l'œil des saints anges qui les regardent -de là-haut, par le trou des étoiles.</p> - -<p>Et la vieille déblatérait avec des gestes tragiques -et ses longs bras dressés vers le ciel. Elle ajoutait -qu'elle était allée crier devant la porte de la maison -qu'habitait la Parisienne, près de la baie des Bonnes-Femmes, -et qu'on ne lui avait pas répondu, et que -c'est pour cela qu'elle errait au bord de la mer, -cherchant dans quel trou de Kourigans la diablesse -cachait ses salauderies avec le petit gas.</p> - -<p>—Ils ne vous ont pas répondu, dit le docteur, -parce que vous les dérangiez. Mais ne perdez pas -la tête pour cela, la mère. Allez, ils ne sont pas à -se promener dehors, je vous en réponds. Ils sont -au chaud, au gîte. Votre gas vous reviendra demain, -un peu las, et voilà tout. Encore quelques -nuits de la sorte et la gourme sera jetée. Plus c'est -fort, moins, ça tiendra. Si vous voulez m'en croire, -retournez vous coucher. Vous vous rendez malade, -à vous enrouer dans le vent du matin.</p> - -<p>Mais Marie-des-Anges ne l'écoutait déjà plus. -Elle était repartie par les salines, marchant à -grands pas du côté de la mer. Et, tandis que Biju -prenait allègrement le trot vers Guérande, le docteur -entendit de nouveau la voix lamentable et furieuse -qui recommençait à crier sur la dune:</p> - -<p>—Marie-Pierre! Marie-Pierre! Où es-tu, mon -gas? Ohé! Marie-Pierre!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">III</h2> - - -<p>Le lendemain soir, qui était un jeudi, le docteur, -bien reposé, rasé de frais, ayant oublié les mélancolies -de la nuit passée et même la rencontre de -Marie-des-Anges, dînait chez le vieux comte Audren -de Kernan des Ribiers, avec l'encore plus vieux -chevalier d'Amblezeuille, et l'abbé Calvaigne, curé -de Guérande.</p> - -<p>Tous les jeudis, le comte réunissait ainsi à sa -table son plus ancien ami, et comme il disait, ses -deux médecins, celui du corps et celui de l'âme. -A la vérité, ses deux médecins ne lui servaient pas -à grand'chose; car malgré ses soixante-cinq ans, il -se portait à merveille, et, malgré sa fidélité à l'ancien -régime, il ne donnait pas dans la dévotion. -Aussi n'avait-il guère recours au docteur et au -curé qu'une fois par an, au premier pour se purger -vers la mi-mars, et au second pour son unique -communion pascale. Ces deux devoirs remplis, -il avait accoutumé de dire en se frottant les mains:</p> - -<p>—Me voilà encore récrépit pour douze mois.</p> - -<p>D'autre part, son amitié avec le chevalier était -assez singulière, puisqu'ils ne pouvaient s'entendre -sur rien et ne parlaient qu'en discutaillant sans -cesse, depuis bientôt un demi-siècle qu'ils se connaissaient.</p> - -<p>N'empêche que ces soirées du jeudi leur semblaient -à tous quatre fort agréables et la seule distraction -possible à chacun dans ce trou de Guérande. -Le comte était un bon vivant; le chevalier, un original; -le docteur tenait des deux, avec une pointe -de philosophie plus sérieuse; l'abbé donnait raison -à tout le monde et <i>liait</i> en quelque sorte la sauce de -ces éléments divers.</p> - -<p>Quand le docteur arriva, le comte et le chevalier -étaient déjà en train de s'aguicher à propos du jeune -vicomte Adelphe, le petit-fils de la maison, en ce -moment à Paris, où il faisait, depuis un an, danser -une ronde un peu bien folle aux écus de son grand-père.</p> - -<p>—Parfaitement, disait le comte, je lui ai coupé -les vivres, et j'ai eu raison.</p> - -<p>—Tu as eu tort, riposta le chevalier. Ce n'est pas -d'un gentilhomme, ni une chose à faire à un gentilhomme.</p> - -<p>Gros, court de taille, la tête dans les épaules, -sanguin, le comte avait la face pourpre et fourrageait -violemment sa barbe blanche en collier. Petit, -maigre, ratatiné, jaune, le chevalier parlait sec, -crispant sa longue figure glabre, aux rides sans -nombre, et faisant craquer les phalanges de ses -doigts qui semblaient en buis.</p> - -<p>—Voyons, docteur, s'écrièrent-ils tous deux -à l'entrée de M. Cézambre, je vous prends pour -juge.</p> - -<p>—Vous avez tort tous les deux, répondit-il en -riant, et je vous renvoie dos à dos.</p> - -<p>—Eh! parbleu, non, fit le comte. Vous ne me -persuaderez pas que je n'ai pas raison de couper -les vivres à un gaillard qui m'a mangé vingt mille -livres depuis un mois, quand je n'en ai que trente -mille de rente.</p> - -<p>—Sarpejeu, si, fit le chevalier, tu as tort. On -ne laisse pas un des Ribiers sur le pavé, où il peut -choir dans la crotte.</p> - -<p>—C'est justement pour l'empêcher d'y choir, -reprit le comte.</p> - -<p>En ce moment entrait l'abbé, qui fut assailli par -la même proposition d'arbitrage déjà faite au docteur.</p> - -<p>—Vous avez raison tous les deux, conclut -l'abbé, avant d'avoir rien entendu. C'est une question -de nuances, j'en suis sûr; il n'y a qu'à s'entendre.</p> - -<p>—S'entendre! avec lui! pas possible! dirent à -la fois le comte et le chevalier, chacun haussant -les épaules avec une moue de dédain pour l'autre.</p> - -<p>A table, la discussion continua, mais pour s'arrêter -net avec un froid jeté, quand le comte, vraiment -navré, avoua enfin qu'Adelphe poussait la -folie jusqu'à vouloir épouser une gourgandine de -là-bas, celle-là même pour les beaux yeux de qui -vingt bonnes mille livres avaient passé en fumée. -A la nouvelle des désirs matrimoniaux du jeune -homme, le comte avait écrit, fait prendre des renseignements: -il n'y avait pas à en douter, la future -était une cocotte, ni plus ni moins qu'une -rôtisseuse de balai. D'ailleurs, Adelphe lui-même -ne s'en cachait qu'à moitié. Sa lettre, avec insinuation -de mariage, parlait d'un <i>passé douloureux</i>, -d'une <i>âme incomprise</i>, de <i>réhabilitation</i>, un tas de -billevesées qui ont cours dans la morale contemporaine. -Ah! mais, pas de ça, Lisette! Qu'on -s'amuse, qu'on ait des maîtresses, qu'on soit -même un bourreau d'argent, rien de mieux! Il -faut que jeunesse se passe…</p> - -<p>—Et vieillesse aussi, interrompit le chevalier. -Car tu ne t'en prives guère, toi, bien que tu sois -barbon.</p> - -<p>—D'accord, répondit le comte. J'ai mes faiblesses. -J'aime encore le cotillon, je ne m'en défends -point, n'est-ce pas, l'abbé? Donc j'excuse, à plus -forte raison, la galanterie chez un jeune homme. -Mais diantre! il y a galanterie et galanterie. Et je -n'admets pas qu'on la cultive au point de donner -son nom à une femme galante. Ai-je raison, cette -fois, oui ou non? Ah! ah! d'Amblezeuille, te voilà -le bec cloué, j'espère.</p> - -<p>Et le comte ajouta qu'il avait aussitôt donné -l'ordre à ce polisson d'Adelphe de regagner Guérande, -et plus vite que ça. Une fois ici, on pourrait -le chapitrer. L'abbé, son ancien précepteur, -était là pour un coup, fichtre! Et le cheval donc, et -les promenades en mer, et la chasse aux mouettes! -Ah! on lui ferait mouiller des chemises, on lui -battrait le sang, on le fatiguerait au grand air. -Rien de tel que l'exercice pour vous mater un -étalon. Pas vrai, docteur? Et puis, s'il lui fallait -sacrifier à Vénus, eh bien! qui l'empêcherait de -trouver par-ci par-là un tendron, ainsi que disait -le chevalier?</p> - -<p>—Et justement j'ai son affaire, continua le -comte avec un sourire et un clin-d'œil égrillards. -Une petite femme comme il doit les aimer, une -Parisienne. Il ne s'apercevra pas du changement. -Allons, l'abbé, ne m'envoyez pas une grimace.</p> - -<p>—Le fait est, interrompit le chevalier, que pour -un grand-père si sévère, tu te mêles là d'une -étrange fonction. Rappeler le vicomte sous prétexte -qu'il court le guilledou, et lui servir ici de… -Frontin, tu m'avoueras que…</p> - -<p>Mais le comte avait sa façon de voir, et, malgré -la lippe du curé et le haut-le-corps du chevalier, -il n'en voulut pas démordre. Oui, depuis tantôt -trois semaines, une femme charmante habitait le -pays, près du Croisic; une petite chiffonnette, -d'allures gaies, de mœurs faciles sans doute, d'un -abord peu farouche, en tous cas, à qui l'on pouvait -se présenter soi-même, par l'entremise de -monsieur le Hasard ou de madame la Promenade, -sans plus de cérémonie.</p> - -<p>—Tu en as donc tâté? fit d'Amblezeuille en -pinçant les lèvres.</p> - -<p>—Mon Dieu! oui, répondit le comte. En tout -bien tout honneur, du reste… jusqu'à présent, -ajouta-t-il d'un air fat et comme s'il pirouettait -sur un talon rouge. Un raccroc, au bord de la mer!</p> - -<p>—Il me semblait bien aussi que tu chassais -beaucoup la mouette depuis quelque temps.</p> - -<p>—Pardon, monsieur le comte, dit le docteur qui -avait dressé l'oreille pendant toutes ces confidences, -est-ce que votre Parisienne ne demeure -pas à la baie des Bonnes-Femmes?</p> - -<p>—Précisément. Vous la connaissez aussi?</p> - -<p>—Depuis cette nuit seulement.</p> - -<p>Il y eut un oh! général, et l'abbé demanda si -l'on allait entendre des bêtises. A quoi le docteur -répondit que non, et raconta sa rencontre avec -Marie-des-Anges. Évidemment c'était la même -Parisienne qui avait ensorcelé Marie-Pierre.</p> - -<p>—Eh! eh! dit le chevalier au comte, il t'a -coupé l'herbe sous le pied, le petit gas! On dirait -que ça te contrarie. Est-ce pour toi ou pour le -vicomte?</p> - -<p>Le comte, en effet, n'avait point dissimulé un -froncement de sourcils en apprenant la nuitée de -Marie-Pierre avec la Parisienne. Cela gênait ses -plans, en somme. Au point de vue de son petit-fils -surtout, il faut le dire. Il avait d'ores et déjà -mitonné tout un roman dans sa tête, une guérison -du vicomte par traitement homéopathique, partant -de ce principe qu'en amour un clou chasse l'autre. -A ce contre-temps s'ajoutait, à l'insu même du vieux -bon vivant, un peu de dépit personnel. Sous couleur -de préparer les voies à la purge amoureuse -de son petit-fils, il n'était pas sans avoir éprouvé -quelque chose pour son propre compte, dans ses -deux entrevues avec la Parisienne, la première par -hasard, la seconde préméditée. Cette échappée de -la grand'ville, avec ses gamineries d'écervelée, son -nez moqueur, ses cheveux d'or frisottant jusqu'aux -yeux, ses façons garçonnières, lui avait fait passer -de petits chatouillements le long du dos. Il y parut, -au portrait qu'il en traça, sur la demande du chevalier.</p> - -<p>—Mais elle est charmante, dit-il, un vrai bijou, -comme on en fabrique dans ce satané Paris, qui -s'y entend. Une frimousse pas plus grosse que le -poing, mon cher, ce que tu appelles un minois -fripon, quoi! Et le corps mignard, déluré, peut-être -maigre; mais on ne s'en aperçoit pas. Toute -en nerfs et en poivre, voilà l'effet qu'elle m'a produit, -rendu de mon mieux. Telle quelle, exquise, -je te le répète, un vrai bijou.</p> - -<p>—Ce n'est pas ce que m'a dit Marie-des-Anges, -fit le docteur. A l'en croire, c'est un laideron. Il -me semble bien me rappeler qu'elle la comparait à -une crevette, et même à un pou de sable.</p> - -<p>—Une crevette! ah! très drôle, s'écria le chevalier. -Une crevette! Et un pou de sable! Parbleu! -mon vieux Kernan, tu as de singuliers goûts!</p> - -<p>—Je vous jure qu'elle est parfaite, riposta le -comte. La Marie-des-Anges est une vieille folle. Je -m'y connais, que diable! La petite est divine, je -vous dis, là, divine, êtes-vous contents?</p> - -<p>—Ah! monsieur le comte, fit le curé avec un -gros soupir, le cotillon vous perdra, toujours, -toujours.</p> - -<p>Et le soir, en s'en retournant, le chevalier ricanait -d'un air goguenard, et répétait au docteur, avec de -joyeux craquements de phalanges:</p> - -<p>—Il en tient, allez, le vieux coureur, c'est moi -qui vous le dis. Il a du plomb dans l'aile. A son -âge, si ce n'est pas honteux! Une crevette… ah! -très drôle, très drôle! Un pou de sable! c'est impayable. -Bien fait pour lui! Il ne m'écoute -jamais. Amoureux d'une crevette! d'un pou de -sable!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IV</h2> - - -<p>En réalité, ni le comte ni Marie-des-Anges ne se -trompaient dans leurs portraits, si différents pourtant, -de la Parisienne. Elle était vraiment aussi laide -que le disait la vieille, aussi attrayante que le prétendait -l'autre.</p> - -<p>A première vue, c'est la laideur seule qui frappait. -Il n'y avait point de doute possible, pensait-on, -devant ce <i lang="la" xml:lang="la">facies</i> blême troué de deux yeux -ternes jusqu'à en paraître éteints, devant ce front -bombé, mal couvert par les boucles d'une tignasse -évidemment teinte en jaune, devant ce nez d'un -camard insolent, aux ailes trop retroussées et criblées -de tannes, devant cette bouche en coupure -saignante.</p> - -<p>On n'avait même pas envie de dire, comme on -a coutume envers les femmes à figure défectueuse:</p> - -<p>—Elle n'est pas jolie, mais elle est si bien faite.</p> - -<p>Le corps, en effet, ne rachetait point par la -pureté ou l'opulence des formes la mauvaise impression -de cette tête ingrate. Malgré ses trente ans -prochains, il était resté maigrillon, anguleux, -comme celui d'une pensionnaire mal nourrie et -minée de secrètes luxures. Le cou grêle s'emmanchait -durement au-dessus de deux salières où s'accumulait -l'ombre. Les bras eux-mêmes, que la maturité -arrondit et capitonne chez les plus sèches et -jusque chez les vieilles filles, demeuraient fuselés -et sans grâce, avec le coin de l'épaule un tantinet -montant et le coude irrémissiblement pointu. Sur -les hanches étroites, le buste se dressait d'une venue, -tout à fait plat par devant, et bossué par derrière -de deux petits monticules à l'arête des -omoplates, si bien que la poitrine semblait sens -devant derrière. Seules, sous la croupe ravalée et -le ventre de limande, les jambes pouvaient passer -pour belles; jambes de garçonnet, d'ailleurs, mais -dont la cuisse un peu creuse, le genou saillant, la -cheville menue et le mollet attaché haut avaient -une sveltesse élégante.</p> - -<p>Et cependant, malgré tous ces défauts, ou peut-être -à cause d'eux, la créature attirait le regard et -le retenait; et de cette laideur émanait un charme -singulier, indéfinissable, irrésistible pour quelques-uns.</p> - -<p>Toute en nerfs et en poivre! Le mot du comte -était juste. Avant lui déjà un homme d'esprit -avait ainsi formulé sur elle l'opinion des connaisseurs:</p> - -<p>—C'est un paquet de nerfs agacés et agaçants.</p> - -<p>Et comme une mauvaise langue ajoutait:</p> - -<p>—Un paquet d'os, surtout.</p> - -<p>—Soit! avait riposté l'autre. Elle a des salières, -c'est vrai; mais il y a du Cayenne dedans.</p> - -<p>C'était bien autre chose encore, quand, au lieu -de la voir simplement, on la regardait et on l'écoutait -vivre. La conversation, la discussion, le caprice, -le papotage, la linoterie voulue, l'imagination toujours -en éveil, animaient et transfiguraient alors -ce masque. Le front bombé s'illuminait de volonté -tenace. Sous l'or faux de la chevelure, on remarquait -les épis touffus et rebelles. Les minces lèvres -rouges hachaient et tortillaient les phrases et vous -les envoyaient souples et vibrantes ainsi que des -morceaux de serpent qui chatoient au soleil. L'œil -terne prenait des teintes glauques semblables à -celles de la mer quand il va tonner. Le nez avait -des gamineries de museau de singe. Et le corps -disgracieux trouvait lui-même sa grâce, comme -l'acier raide a son élasticité. Grâce de singe, aussi, -sans doute, avec ses mouvements brusques, ses -détentes, ses gestes trop reployés, ses langueurs -mièvres où l'on sent sommeiller des désirs de cabrioles. -Grâce équivoque, en même temps, moins -de femme que d'hermaphrodite, et qu'on n'osait pas -analyser. Par cela, d'autant plus forte.</p> - -<p>On comprend l'appétit qu'un tel ragoût excitait -chez beaucoup d'hommes. A cet espoir de piment -s'alléchaient surtout les palais blasés et les palais -novices. Et il faut croire que le régal avait ce qu'on -appelle du revenez-y; car ceux qui en tâtaient ne -s'en rassasiaient point.</p> - -<p>A vrai dire, ils étaient nombreux, et son petit -hôtel de la rue de Prosny n'exigeait pas un bien -difficile <i>sésame-ouvre-toi</i>. Comme dans les tripots, -il suffisait, pour y entrer, de montrer non pas patte -blanche, mais patte qui graisse. En cela, elle était -fille jusqu'aux moelles, tant, qu'elle ignorait même -les toquades, ce revers de la médaille pour les -courtisanes. Donnant, donnant, elle n'admettait pas -d'autre loi. Nouvelle force!</p> - -<p>On ne lui connaissait seulement pas de protecteur -attitré. Elle professait que c'était encore là une -façon de chaîne. En argot d'affaires, en termes -<i>pratiques</i>, elle disait avec un sourire:</p> - -<p>—Pas de bailleur de fonds! Des actionnaires, à -la bonne heure! Les banques prospères sont les -anonymes, avec tout le monde pour commanditaire! -Moi, je suis de mon temps.</p> - -<p>Résultat: au lieu d'un maître ou même d'un -esclave unique, elle avait tout un troupeau d'affamés -d'amour à ses trousses. Tantôt l'un, tantôt -l'autre attrapait un bout de pâtée. Aucun n'avait -la niche. Tous gardaient la fringale aux dents. Une -fois acoquiné à son salon, amorcé à son alcôve, on -ne pouvait pas ne pas y retourner. Autant d'heureux, -autant d'éternels désireux.</p> - -<p>A plus puissante raison, si l'on songe que, tout -en se donnant, elle ne se livrait jamais. C'était -encore là son meilleur secret de séduction. Impossible -de la dessaisir d'elle-même. Toujours un je -ne sais quoi vous échappait en la possédant. Et, -ce je ne sais quoi, on l'attendait toujours. Elle -savait l'art de vous y faire toucher presque, mais -presque, et pas plus.</p> - -<p>—Elle n'a rien, rien de rien, disait d'elle un de -ses familiers, et l'on espère sans cesse qu'on va -voir le fond de ce rien.</p> - -<p>Un autre, plus brutal d'observation, avait ainsi -défini l'attirance qu'elle exerçait quand même:</p> - -<p>—Avec elle, en amour, c'est comme au bac avec -un grec: on court après son argent.</p> - -<p>On pense si, à ce jeu, la cagnotte s'engraissait. -Ajoutez que cette ratisseuse de louis avait l'ordre -d'une ménagère, et non les foucades d'une rôtisseuse -de balai. Fantasque, oui, mais non fantaisiste. -Pas même ces échappées de folie que le luxe -donne aux filles ordinaires, parties d'en bas, grisées -par l'or. Non plus ces gaspillages propres aux -femmes tombées d'en haut, et qui se font des tapis -de papier Joseph pour se cacher leur boue nouvelle. -Celle-ci n'était à coup sûr ni partie d'en bas ni -tombée d'en haut. Aucun roman ne se lisait dans son -passé, entre les lignes de son présent. On eût dit une -petite bourgeoise, rompue aux affaires, et qui se -serait mise à se débiter elle-même au lieu de débiter -des marchandises quelconques derrière un comptoir.</p> - -<p>—Je suis de mon temps, répétait-elle pour toute -explication aux curieux qui trouvaient étrange ce -prodigieux banal.</p> - -<p>Et elle avait raison. Des chercheurs, des gens d'esprit, -pour caractériser son charme, avaient imaginé -les métaphores de tout à l'heure, les phrases en -tronçons de serpent, le regard teinté comme une -mer avant l'orage, la grâce simiesque, un tas de -bourdes poétiques! Vrai, peut-être, tout cela! Mais -plus vrai encore ceci: on l'aimait pour l'amour -même du gris, du terne, du rangé. Celui qui le -mieux de tous avait mis le doigt sur le grand ressort -de cette puissance, c'est l'homme qui avait dit -simplement:</p> - -<p>—Débauche pot-au-feu!</p> - -<p>Mais à quoi bon tant d'analyse? Le fait était là, -flagrant, indéniable: à savoir que cette femme représentait -une force, un aimant, attirant les cœurs, -les sens et les portefeuilles, et ne les lâchant plus -quand elle les tenait. Force d'autant plus grande -qu'elle était consciente. Car la gouine signait bravement -ses lettres de ce véridique nom de guerre -«<span class="sc">La Glu</span>» et son cachet portait en exergue cette devise -significative: <i>Qui s'y frotte s'y colle.</i></p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">V</h2> - - -<p>Le même jeudi soir où le docteur dînait chez le -comte, les oreilles de la Glu durent diablement lui -corner; car on parla d'elle aussi chez la mère -Marie-des-Anges, et d'un bout du jour à l'autre.</p> - -<p>Toute la nuit, malgré le conseil de M. Cézambre, -la vieille avait continué à vagabonder lamentablement, -tantôt autour de la maison toujours sourde et -silencieuse, tantôt le long des grèves, encore plus -criardes et plus dolentes qu'elle-même. Vingt fois -pour le moins elle avait obstinément recommencé -sa course de chienne de berger, depuis la baie des -Bonnes-Femmes jusqu'au trou des Kourigans, sans -jamais cesser de glapir et de s'enrouer dans la -brise crue et dans le fracas de la marée déferlante.</p> - -<p>Enfin, au matin, comme l'<span lang="la" xml:lang="la">Angelus</span> tintait, elle -était rentrée bredouille de sa chasse nocturne, les -jambes rompues, les yeux brouillés de larmes, son -corsage mouillé de sueur, ses cottes fripées par -l'embrun de la mer et l'eau des flaques.</p> - -<p>Au logis, Annaïk faisait tristement le ménage, -d'une main lente au geste machinal, les paupières -rougies, l'estomac serré, sans même se laisser distraire -au sublet joyeux de maître Nicolas, le merle -familier qui sautillait si allégrement dans sa cage -de bois, en sifflant le vieil air de matelot:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Jusqu'au revoir, la belle,</div> -<div class="verse i3">Bientôt nous reviendrons.</div> -</div> - -<p>—J'ai l'âme <i>désâmée</i>, Naïk, dit la vieille en entrant.</p> - -<p>Puis elle embrassa la fillette, et toutes deux sanglotantes -allèrent s'asseoir sous le manteau de l'âtre. -Du coup maître Nicolas interrompit sa chanson, -surpris de n'entendre pas le bonjour matinal de la -vieille, qui d'ordinaire venait l'agacer de quelques -paroles caressantes, à quoi il répondait en faisant -le beau, roulant son petit œil noir, ouvrant toute -large sa queue et frissant des ailes pour gagner sa -<i>miotée</i> de pain au lait et sa <i>pierre</i> de sucre. Ce matin-là, -il n'ouït qu'un lugubre silence déchiré de sanglots, -et son turlututu lui en resta brusquement à -mi-gorge.</p> - -<p>Au bout d'un temps assez long, il se remit enfin à -susurrer, mais tout bas, comme s'il n'osait point, et -le gai refrain prit de la sorte un air lointain et mélancolique. -On eût dit que d'une barque déjà disparue -à l'horizon venait cet adieu sifflé, presque moqueur:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Jusqu'au revoir, la belle,</div> -<div class="verse i3">Bientôt nous reviendrons.</div> -</div> - -<p>—Tais-toi, Nicolas, tais-toi, fit la vieille. Il ne -reviendra plus, not' gas, mon Nicolas, il ne reviendra -plus, puisqu'il n'est pas revenu d'hier. Il est à -sa perdition, pour tout dire.</p> - -<p>Et elle raconta, navrée, à la pauvre Annaïk, comment -elle avait erré en vain toute la nuit, et qu'elle -n'avait trouvé rien, et que le docteur Cézambre avait -beau en savoir et en savoir, elle aussi en savait, et -que Marie-Pierre était pris par un <i>sort</i>, bien sûr, -pour courauder ainsi aux heures noires comme un -chat en mal d'amour, et pour en oublier sa petite -Naïk, sa vieille mère, son Nicolas et son salut.</p> - -<p>—Harné! dit Annaïk, avez-vous bien regardé -dans le trou des Kourigans, la mère? Avez-vous -bien écouté au pertuis de la Goule?</p> - -<p>—Oui-dà, Naïk. Mais je n'y ai vraiment rien vu -que les ténèbres d'enfer qu'on y voit, même en temps -de lune, et je n'y ai rien entendu que les paquets de -mer cognant contre la roche et les jurements du vent -au long des couloirs. Tu sais bien que les Kourigans -se taisent de rire quand ils sentent venir un chrétien.</p> - -<p>—C'est vrai, répondit Annaïk. Et dans la maison -là-bas, alors, il n'y avait pas tant seulement une -clarté?</p> - -<p>—Ni clarté ni bruit, Naïk. On se serait cru au -champ d'avoines, parmi les croix des nôtres <i>péris à -la mé</i>. Oh! il n'était pas là, malgré ce qu'en pense -monsieur Cézambre. Il n'était pas à la maison, j'en -réponds. Elle l'avait emmené à la course de nuit, à -la folie des fées, va, pour tout dire. On ne m'ôtera -pas cela de l'idée.</p> - -<p>—A moi non plus, fit Annaïk. Vous avez raison, -la mère, ce n'est pas une femme, c'est une Kourigane.</p> - -<p>Et la petite se signa dévotement, après avoir -resserré un peu sa guimpe, et ramené sur son front -sa coëffe, comme pour être recueillie en son costume -sévère au moment qu'elle ferait le geste -sacré.</p> - -<p>Les pauvres gens ont heureusement contre la -douleur un recours forcé qui est le travail. Aussi -la matinée ne se passa-t-elle pas toute à gémir, à -cause du poisson qu'il fallut vendre et des boîtes -à homards qu'on alla vider ou remplir au port -vieux. Le chagrin ne reprit ses droits qu'au dîner, -quand les deux femmes se retrouvèrent seules devant -l'âtre, sans le gas attablé, bien que la mère eût -fait à son intention expresse une bonne soupe de -congre aux six herbes. Elles durent la manger en -face de son assiette vide, le cœur gros, tandis que -le merle accompagnait le bruit des cuillères de sa -cantilène ironique.</p> - -<p>Au tournant du soleil d'après-midi, la vieille n'y -put tenir et s'en alla encore une fois à la baie des -Bonnes-Femmes, puis au trou des Kourigans. Mais, -pas plus à la lumière du soleil qu'à celle de la lune, -elle ne vit rien. La maison restait toujours silencieuse, -semblable à une maison morte, avec ses -contrevents fermés comme des paupières closes. -Et sur les roches et le long des grèves, l'obstinée -ne rencontra que les deux douaniers de la côte et -les corbeaux de mer au noir présage.</p> - -<p>Quand elle revint, Annaïk lui rendit pourtant un -peu d'espoir, en lui rappelant que c'était aujourd'hui -jeudi, et que sans doute Marie-Pierre ne voudrait -pas manquer sa veillée de musique.</p> - -<p>Ce jour-là, en effet, ainsi que le dimanche, c'était -fête d'ordinaire pour le gas. Le vieux père Gillioury, -dit <i>Bout-dehors</i>, venait souper chez eux, avec son -<i>banjo</i>; Marie-Pierre tirait de l'armoire son crin-crin; -et tous deux, l'un pinçant, l'autre râclant les cordes, -ils jouaient et chantaient les airs du pays, les polkas -rapportées de Saint-Nazaire, et surtout les vieilles -complaintes de <i>mathurin</i>, que le père Gillioury avait -apprises pendant cinquante ans de navigation.</p> - -<p>Dimanche dernier encore, quoique le gas fût déjà -en humeur sombre, et malade de sa folie, il n'avait -pas résisté au plaisir coutumier de faire sa partie -de violon pendant que <i>Bout-dehors</i> grattait, tapait -et secouait sa longue guitare de nègre, au manche -grêle, au ventre de calebasse.</p> - -<p>Un si brave compagnon, en outre, ce père Gillioury, -toujours content de tout, même de son sort, -avec les cent quatre-vingts francs de rente que lui -faisait le gouvernement pour un demi-siècle de service! -Personne comme lui ne savait chanter les interminables -chansons de quart. Personne non plus -ne lui en remontrait pour le gabarit des petits bateaux -taillés dans une bûche, armés de tous leurs -agrès. Et, à dix lieues à la ronde, on se disputait -ses pipes sculptées dans une pince de homard. -Quant au violon et au <i>banjo</i>, passé maître, tout -bonnement, au point qu'on lui disait souventefois:</p> - -<p>—Allez donc un jour à Nantes, dans les cafés, -vous gagnerez de l'or <i>gros comme vous</i>.</p> - -<p>Mais il aimait son Croisic, le vieux, et, quand -on lui parlait de finir ses jours ailleurs et d'être -enterré autre part qu'au champ d'avoines, deux -grosses larmes roulaient dans les plis de sa face en -pomme cuite.</p> - -<p>—C'est drôle, faisait-il alors, je suis borgne d'un -œil et je pleure des deux.</p> - -<p>Car il était borgne, le père Gillioury, et aussi un -peu bancal, mais vigoureux tout de même et solide -au poste, en dépit de ses soixante et onze ans. Et -de bon conseil, surtout! Non qu'il fût très bavard, -à moins qu'il n'eût bu un coup de trop et ne se -sentît le vent en poupe. Le reste du temps, autant il -chantait long, autant il parlait court. Un peu bien -marin, parfois, et pas clair pour les <i>terriens</i> en son -langage de bord. Mais de bon conseil, oui. Il prenait -d'ailleurs son temps pour réfléchir, et ne donnait -son avis qu'après avoir remonté sa lippe jusqu'au -bout de son nez en faisant danser sa prunelle -unique, jaune comme un centime neuf.</p> - -<p>—Je lui dirai de causer avec le gas, vois-tu, -Naïk, je lui dirai ça, répéta la vieille, et il saura lui -trouver des raisons. C'est vrai, ce que tu penses, que -Marie-Pierre se souviendra de la veillée de musique. -Il va venir, bien sûr, il ne peut pas manquer maintenant.</p> - -<p>Quand Gillioury arriva, on lui apprit donc la -chose, et Marie-des-Anges lui versa d'abord un bon -verre de tafia, histoire de faire un trou à l'appétit, -tout en l'endoctrinant sur ce qu'il fallait dire au gas: -que c'était une cruauté, de donner ainsi de la peine -à sa promise, de ne pas songer à sa mère et d'oublier -la brave honnêteté du bon Dieu pour une -mauvaise femme, sorcière et folle, harné! ni plus -ni moins qu'une Kourigane, avec laquelle il n'y -avait au bout des choses que la perdition certaine -du corps et de l'âme, pour tout dire.</p> - -<p>Le père Gillioury opinait de la tête, tout en sirotant -son tafia. A tout moment il poussait sa lèvre -contre son nez avec des airs entendus, et jamais sa -prunelle n'avait dansé plus vite.</p> - -<p>—Compris, la mère, compris, faisait-il. Bien sûr -que je lui dirai tout ça, et puis encore tout ça. Ah! -not' gas! il en avalera, vous savez, de la morale. Foi -de <i>Bout-dehors</i>, il aura de la garcette, allez! Saille -de l'avant! Attrape à regarder clair! Attends!… -C'est comme dans la chanson, pas moins. Vous la -connaissez bien, la chanson des coureurs, la <i>dérobée</i> -de Loudéac.</p> - -<p>Et, frôlant du dos de sa main poilue les cordes -de son <i>banjo</i>, il fredonna en sourdine:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Voulez-vous savoir l'histoire</div> -<div class="verse i3">D'un p'tit couturier?</div> -<div class="verse i2">Voulez-vous savoir l'histoire</div> -<div class="verse i3">D'un petit couturier,</div> -<div class="verse">Qui s'en va voir les filles bien tard après souper?</div> -<div class="verse i2">Ritinton, tinton lalirette,</div> -<div class="verse i2">Ritinton, tinton laliré.</div> -</div> - -<p>Mais il ne continua pas, comprenant qu'une -chanson, même à mi-voix, sonnait faux avec la -parole dolente de Marie-des-Anges, avec les soupirs -étouffés d'Annaïk.</p> - -<p>Cependant, l'on attendit encore longtemps le -gas, et, comme il ne venait toujours point, on finit -par se mettre à table, l'espérant au moins pour la -veillée. Et la veillée aussi se consuma peu à peu, -sans rien amener de nouveau, tandis que la vieille, -délayant lentement sa douleur en bavardage, se -dégorgeait à l'aise de ses colères contre la Parisienne, -que le père Gillioury écrasait imaginairement -de temps à autre en cognant ferme sur la -table. Mais quand l'horloge haute tinta onze heures, -comme le gas ne revenait pas plus qu'hier, un -accès de rage remonta au cœur de la pauvre femme.</p> - -<p>—Ah! je veux le voir, s'écria-t-elle, je le veux -voir, mon gas. Il faudra bien que je le trouve, enfin, -si le bon Dieu est juste.</p> - -<p>—Il le faudra, dit le vieux matelot en clignant -de l'œil. Il le faudra; car toute chanson a son air -et tout vent mène sous le vent.</p> - -<p>Alors Marie-des-Anges entraîna dehors le père -Gillioury pour qu'il vînt avec elle faire de nouveau -les cinq cents pas désolés, de la baie des Bonnes-Femmes -au trou des Kourigans. Il remonta plus -furieusement que jamais sa lippe, quand la porte, -toute large ouverte, lui envoya au visage une -bouffée de noroît et comme un paquet de ténèbres.</p> - -<p>—Bon sang! dit-il, le ciel est comme un prélart -goudronné. Et quel vent! si la <i>mé</i> ce soir était -du lait, ça en ferait du beurre.</p> - -<p>Mais il se lança tout de même à travers la nuit -épaisse, claudicant avec son <i>banjo</i> en bandoulière, -à la suite de la vieille qui secouait dans l'ombre -la lumière de sa lanterne de corne. Et, comme -elle marchait à grands pas, il se donna de l'âme -aux jarrets, ainsi qu'il disait, en marmonnant du -coin des lèvres la complainte des <i>Démâtés</i>:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Un' brise à fair' plier l'pouce,</div> -<div class="verse i3">Rigi, rigo, riguingo,</div> -<div class="verse i3">Avec le cœur en gargousse,</div> -<div class="verse i3">Rigi, rigo, riguingo.</div> -<div class="verse i4">Ah! riguinguette!</div> -</div> - -<p>Mais en vain ils crièrent tous deux et devant -la maison toujours muette et sur la côte toujours -déserte; et en vain il poussa lui-même, d'une voix -de tête suraiguë, le vieux refrain de manœuvre -qui s'entend de si loin:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">Harné! les gas! ohisse! holla!</div> -</div> - -<p>Rien ne répondit à leurs appels que le vent -allait briser dans le fracas des vagues et l'ironique -écho des roches.</p> - -<p>—S'est-il donc noyé, lui aussi, comme mon -homme et mes autres gas? disait la vieille. Est-il -donc perdu à la <i>mé</i>?</p> - -<p>Et elle s'avançait au bout des caps, appelant son -fils dans l'immensité noire, élevant sa lanterne -dont le reflet furtif dansait et tremblotait à la -pointe des lames couleur d'encre.</p> - -<p>Elle ne rentra qu'à minuit passé, exténuée de -fatigue et de désespérance, n'ayant plus même la -force de pleurer.</p> - -<p>—J'ai pourtant ouvert l'œil et le bon, fit le -père Gillioury en plissant sa paupière sur sa prunelle -de chat, pour répondre à la silencieuse interrogation -des sanglots d'Annaïk.</p> - -<p>—Et toujours rien? soupira la fillette.</p> - -<p>Il hocha la tête, haussa son <i>banjo</i> qui lui tapait -dans les jambes. Puis, ne se sentant rien à dire -devant tant de douleur, il se sauva de guingois -comme un crabe.</p> - -<p>Pendant ce temps Marie-des-Anges, hébétée, -rendue, s'était jetée toute vêtue sur son lit en -poussant un dernier ahan de rage, si bien que -maître Nicolas, réveillé en sursaut, ébouriffa ses -plumes, claqua du bec, et, à moitié endormi encore, -se mit à siffloter machinalement:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Jusqu'au revoir, la belle,</div> -<div class="verse i3">Bientôt nous reviendrons.</div> -</div> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VI</h2> - - -<p>Le docteur avait bien eu raison, l'autre nuit, en disant -à Marie-des-Anges que le gas était au gîte, -au lit, et que, si la maison de la baie des Bonnes-Femmes -était restée sourde aux cris de la vieille, -c'est que la vieille dérangeait les amoureux. La -pauvre femme cherchait vraiment midi à quatorze -heures, de s'aller imaginer des histoires de l'autre -monde et des sorcelleries de Kourigane pour -expliquer la folie de Marie-Pierre. La réalité était -beaucoup plus simple, mais plus terrible aussi, et -l'infortunée mère eût souffert davantage encore de la -connaître. Quel coup de couteau en plein cœur, si elle -avait su que son gas avait entendu les navrants -appels lamentés devant la porte, et même avait regardé -au travers des persiennes, avait vu le fantôme -dolent aux gestes tragiques, fouetté par le -vent de mer, secoué par les sanglots, et qu'il avait -pu contempler la malheureuse affolée et hurlante -comme une louve en quête de son petit volé, et que -malgré tout il était demeuré insensible et n'avait -pas répondu!</p> - -<p>Et pourtant, il aimait fort son <i>ancienne</i>, le petit -gas, et ce n'était point un méchant garçon. Il -n'ignorait pas combien elle l'avait toujours adoré, -soigné, choyé, <i>tant sucré, pour tout dire</i>, comme -elle s'en vantait si doucement. Et lui-même passait -pour le modèle des bons fils, aussi bien qu'elle -pour le modèle des bonnes mères. Malgré la liberté -grande qu'elle lui laissait ainsi qu'à un homme -quasi maître de la maison déjà, malgré le poil qui -commençait à lui duvetir sous le nez, il ne lui -avait jamais fait la moindre peine, à la façon des -autres gas qui se sentent venir le sang aux -oreilles, et qui en abusent pour courir dorénavant -le cabaret et déserter les saints offices. Lui, comme -au plus jeune âge, on le voyait encore suivre la -cotte maternelle, les dimanches et fêtes, jusqu'à -l'église. Et tous ses <i>dérangements</i> se bornaient à -boire, de loin en loin, une bolée de cidre avec -<i>Bout-dehors</i>, quand le soleil d'été tapait trop dur -sur le quai du port vieux, quand le travail vous -salait la gorge.</p> - -<p>Annaïk aussi, sa <i>fine</i> cousine, sa promise, il -l'aimait bien. Quoiqu'il fût beau gas et reluqué des -filles, il n'était pas fillaudier. Il n'allait pas le soir, -comme les autres farauds, chercher des mots doux -et de furtives embrassades dans les allées obscures -du mont Esprit. Non plus on ne le rencontrait embusqué -aux portes de la raffinerie, s'allumant aux -chansons, aux verts propos, aux bras nus, aux -fichus dénoués des sardinières. A aucune, même -des plus belles, il ne trouvait la joliesse timide, -caressante et familière de la petite Naïk.</p> - -<p>Jamais il ne se sentait si heureux qu'au logis, -entre la douce jeunette et la bonne vieille, faisant -assaut d'affections et de prévenances; et il n'aurait pas -<i>changé de sort avec l'Empereur des sept îles et autres -lieux</i>, quand, le souper fini, après avoir donné une -pierre de sucre à maître Nicolas, il se dandinait sur -sa chaise basse, devant le feu, la poitrine chaude -d'un petit verre de tafia, et le ventre bien lesté d'une -soupe de congre ou d'un homard avec des oignons -au vinaigre. Si, par surcroît, c'était le jeudi ou le dimanche, -et que le père Gillioury fût là, grattant son -<i>banjo</i> tandis que Naïk tirait le violon de l'armoire, -alors Marie-Pierre méprisait absolument l'<i>Empereur -des sept îles et autres lieux</i>, et il avait coutume de -dire:</p> - -<p>—Harné! on n'est pas plus <i>ben aise</i> que nous -en paradis.</p> - -<p>Et donc c'était pour de vrai un bon petit gas. -Mais quoi! lorsque l'amour vous est entré sous les -sourcils, et que la folie de la chair vous travaille la -cervelle, il n'y a plus rien qui tienne là-contre. C'est -comme si l'on était pris de vin, disait la chanson, et -il faut s'attendre à tout avec un mâle en ribote.</p> - -<p>Tout de même, Marie-Pierre avait senti un -grand froid lui venir au cœur, en entendant, au -milieu de la première nuit, la voix de l'ancienne -qui glapissait à la porte. Un bon mouvement d'instinct -l'avait fait se dresser sur son séant, et rejeter -la couverture pour courir d'abord à la fenêtre, -afin de rassurer d'un mot la pauvre âme en -peine. Mais la Glu n'avait eu qu'à lui toucher le -bras, du bout des doigts, et il était resté collé au -lit, comme un fer à l'aimant.</p> - -<p>Les cris alors avaient redoublé, plus proches -et plus distincts, et, dans le silence de la chambre, -la poitrine de Marie-Pierre avait battu clair et dru, -haletante en soufflet de forge, tandis qu'un tremblement -lui secouait tous les membres.</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu as, mon ange? avait dit la -femme, d'un ton très bas, mais impérieux tout -ensemble.</p> - -<p>Marie-Pierre avait répondu, plus bas encore, et -sans oser continuer le tutoiement:</p> - -<p>—N'entendez-vous pas que ma mère me cherche -et m'appelle?</p> - -<p>—Eh bien! avait répliqué l'autre, et puis -après?</p> - -<p>—C'est mon <i>ancienne</i>, et qui m'aime tant!</p> - -<p>—Est-ce que je ne t'aime pas aussi, moi?</p> - -<p>Et la femme avait attiré contre elle la main -inerte du jeune homme, dont la paume tressaillit -soudain au contact enfièvrant de la peau tâtée dans -l'ombre. Du coup, il s'était replongé dans le lit, la -tête sous l'oreiller, pour ne plus entendre les lamentations -maternelles, et toute sa piété filiale -s'était vaporisée parmi les chauds arômes de la -femelle et la sueur capiteuse de son propre désir.</p> - -<p>Plusieurs fois dans la nuit la scène s'était renouvelée, -et chaque fois sa volonté plus faible avait -fait moins de résistance; mais chaque fois aussi le -brusque coup du remords avait été plus poignant. -Il fallait toute la soûlerie sensuelle où il se -noyait, pour qu'il se rendît à tant de lâcheté.</p> - -<p>Vers le matin seulement, la force des caresses -n'ayant plus la même prise, son corps aveuli avait -pu ne pas céder à l'attirance de l'aimant où il -était retenu, et il s'était levé enfin. C'est alors que -sa lâcheté but le dernier fond de la lie amoureuse. -Car il avait fui le lit jusqu'à la fenêtre, et là, par -un rais de lumière du contrevent, il avait vu sa -mère, telle qu'une nuit de désespoir l'avait faite, -la face grippée de larmes amères, les bras tremblants, -ses pauvres vieilles jambes si lasses la -soutenant à peine, et il avait reçu comme en pleine -figure les cris déchirants qu'elle poussait contre la -maison sourde. Il n'avait qu'à hausser sa main -jusqu'à l'espagnolette, et il allait lui rendre la joie, -la vie, en répondant:</p> - -<p>—Ne pleure pas, la mère, ton gas n'est pas perdu, -le voici!</p> - -<p>Mais sa main n'avait pas bougé; la bonne réponse -s'était arrêtée dans sa gorge; il avait continué -à regarder stupidement. Et pourtant, cette -fois, la femme n'avait rien dit pour le retenir, et -ne l'engluait même plus de son toucher. Il avait -seulement perçu, du côté de l'alcôve abandonnée, un -vague petit rire étouffé sous les draps; et à l'instant -le cruel spectacle de sa mère errante et désolée, -et aussi le remords de la laisser là, et la vision du -logis désert, avec Naïk en pleurs et maître Nicolas -oublié, et les chères veillées de musique, et le destin -plus doux que celui du <i>grand Empereur des sept -îles et autres lieux</i>, et l'enfance choyée, <i>tant sucrée</i>, -et le renom de bon fils, et le salut et tout, tout s'était -évanoui subitement au bruit de ce vague petit -rire, si bien que le gas était revenu à sa geôle charnelle -comme un chien battu rentre à la niche.</p> - -<p>L'après-midi, quand Marie-des-Anges avait recommencé -sa chasse, les deux repus d'amour dormaient, -las de la nuit blanche, dans la maison -toujours close. A peine si on l'entendit, au milieu des -rumeurs du jour; et d'ailleurs l'âme hébétée du -jeune homme avait définitivement bu toute honte, et -cuvait trop lourdement cette ivresse pour y pouvoir -reprendre conscience. Même, le seul sentiment qu'il -eut alors, fut un sentiment de colère égoïste contre la -malencontreuse qui venait le réveiller, quand il -avait le corps si recru d'épaisse fatigue, si affamé -de plein repos.</p> - -<p>Ah! la pauvre Annaïk s'était bien trompée, en -pensant ce soir-là que le gas se rappellerait au -moins la veillée de musique, et entendrait au fond -de lui les accords du <i>banjo</i> et l'écho des chansons -coutumières. Il n'en avait pas eu la plus vague souvenance. -Était-ce jeudi ou un autre jour, que lui -importait? Et savait-il seulement si <i>Bout-dehors</i> -chantait ou non? Et maître Nicolas était-il un -merle ou un oiseau de rêve? Son esprit engourdi -n'y songea pas une minute.</p> - -<p>La réalité, c'était ce repas d'amour, dont la table -à peine desservie s'offrait derechef, dressée encore, -et comme toute fraîche, avec des mets inépuisés, -devant sa fringale renaissante après le somme -réparateur de la journée! Que lui faisait le reste, -auprès de ce paradis nouveau? Il lui avait semblé -vivre au milieu d'un monde féerique, où tout le -passé mort n'avait plus de place, quand il s'était -réveillé au crépuscule, dans cette chambre habitée -depuis trente heures déjà, parmi les relents d'un -déjeuner mangé au lit, les effluves flottantes d'une -nuitée de chair, et les légers parfums des eaux de -toilette qui s'évaporaient lentement.</p> - -<p>—As-tu bien dormi, ma petite cocotte? lui avait -dit la femme, en lui coulant ses mains froides dans -la poitrine, qu'il avait tiède et moite.</p> - -<p>Et cette caresse glacée lui avait redonné des frissons -de désir, et cette voix, un peu éraillée encore -par les hoquets d'amour, lui avait semblé celle d'un -ange, avec ces mots de tendresse banale qui, -pour lui, parlaient une merveilleuse langue inconnue.</p> - -<p>Aussi, quand après la minuit passée, au plus -fort de sa ribote en récidive, il avait entendu de -nouveau les cris désespérés de Marie-des-Anges, -il avait eu cette fois une révolte furieuse contre -cette trouble-fête, et avait sourdement grogné un -juron. Contre <i>Bout-dehors</i> aussi, ce vieux borgne -qui se mêlait de ce qui ne le regardait pas! En voilà -des aboyeurs, qui ne pouvaient pas laisser les gens -tranquilles! Et cette Annaïk, qui sans doute les -envoyait, quelle sotte, quelle <i>bédigasse</i>! Harné! on -était un homme, que diable! Et, comme la femme -s'impatientait un brin de ces <i>scènes agaçantes</i>, le -gas avait montré le poing à la fenêtre en disant:</p> - -<p>—Credieu! c'est vrai tout de même, ils nous -embêtent, à la fin.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VII</h2> - - -<p>Pour en arriver à ce paroxysme d'amour qui lui -faisait traiter ainsi son <i>ancienne</i>, il n'avait pas fallu -à Marie-Pierre plus de quinze jours. Et cela, selon -le juste dire du docteur, lui était venu tout à fait -comme aux chiens la maladie, lui mettant soudain -le sang, et les sens, et le cœur même, à l'envers.</p> - -<p>Et pourtant, la première fois qu'il avait rencontré -la Parisienne, du diable s'il avait songé tout -d'abord à autre chose qu'à s'en esclaffer. Quoique -habitué aux laideurs baroques et aux toilettes de -carnaval que les bains de mer amenaient chaque -année à <i>l'Établissement</i>, jamais plus ridicule apparition, -pensait-il, ne lui avait crevé les yeux. D'autant -plus grotesque d'ailleurs, qu'à cette époque de -la fin de mars la plage était encore déserte. Dans la -nature rendue à sa sauvagerie et à sa simplicité, -cette figure artificielle et solitaire détonnait étrangement, -en note fausse et criarde. A coup sûr Marie-Pierre -était incapable d'analyser ce défaut d'harmonie; -mais de le sentir, non pas. Cela le -choqua d'instinct, et de ce choc jaillit irrésistiblement -le rire.</p> - -<p>C'est sur le grand Autel qu'il avait rencontré -pour la première fois la Parisienne. Or, aucun -décor n'était aussi peu approprié à une semblable -rencontre.</p> - -<p>Rien de plus tragique que ce coin de la côte -croisicaise! La terre a jeté là au milieu des vagues, -comme pour essayer follement de les écraser, un -éboulis de rocs en chaos, roulés pêle-mêle, les uns -taillés ainsi que de gigantesques cristaux, les autres -tout ronds en manière de galets monstrueux, quelques-uns -longs, dardant, plantés droit, pareils à -des poignards de granit dont la pointe giclerait du -dos de l'Océan. Tout à l'avant-garde, incrusté dans -l'eau, frangé d'écumes, tel qu'un diamant noir -dans des ciselures d'or vert et d'argent, le grand -Autel étale sa plate-forme auguste d'où l'on ne -voit plus que le ciel et la mer.</p> - -<p>On y parvient par un sentier ardu, qui rampe au -flanc des roches rondes, s'accroche aux facettes de -la pierre, grimpe le long des aiguilles, redescend -parfois presque à fleur de lame, escalade les crêtes -et saute par dessus des tranchées étroites au fond -desquelles bouillonnent les remous. Il faut un pied -de chèvre, des poignets de matelot et le mépris du -vertige, pour faire ce court et rude trajet, et les hardies -<i lang="en" xml:lang="en">misses</i> elles-mêmes n'osent point s'y risquer, -malgré leur amour des ascensions et l'espérance -d'ajouter à leur album <i lang="en" xml:lang="en">a very romantical scenery</i>.</p> - -<p>Marie-Pierre avait bien juré à l'<i>ancienne</i> de ne -jamais aller sur la <i>mé</i>, où avaient péri tous les -siens. Mais il ne l'en adorait que davantage, cette -farouche qui lui était interdite, et il venait souvent -la voir de haut au grand Autel, tout en pêchant -avec son haveneau les énormes crevettes qui s'ébattent -là dans les flâches, ou bien en jetant sa -ligne de fond dans le gouffre de quarante pieds qui -descend à pic sous la falaise, et que fréquentent les -grasses lubines. Il s'y trouvait presque toujours -seul. Il avait même fini par penser vaguement que -le lieu lui appartenait.</p> - -<p>Aussi eut-il comme un mouvement de colère, le -jour où il aperçut de loin une forme humaine sur -<i>son</i> grand Autel. Quel était donc le garçonnet assez -fier pour vouloir le lui disputer, à c't'heure? -Car c'était bien un garçonnet, pour sûr, harné! Et -greluchard, encore, calamiteux d'encolure et quillot -de l'arrière train, autant qu'on pouvait en juger à -vue de nez et dans la distance. Il pressa le pas, et -même, dès que le tournant de la côte et les roches -lui eurent caché l'individu, se mit à courir pour -connaître plus vite et regarder de tout près -l'insolent.</p> - -<p>Mais, quand il arriva essoufflé, suant d'ahan et -de dépit, à la pointe d'où l'on se laisse couler sur la -plate-forme, il écarquilla les yeux en poussant d'abord -un juron de surprise.</p> - -<p>L'audacieux personnage qui lui avait volé sa place, -n'était pas un garçonnet, malgré le costume et malgré -l'allure. C'était une femme. Il le comprit tout de -suite, grâce aux longs cheveux qui flottaient jusque -sur l'échine. Mais quelle drôle de femme, bon Dieu! -Étriquée de hanches et d'épaules, serrée à la taille -par un ceinturon de cuir qui la sanglait à la casser -en deux, elle remplissait à peine sa blouse de laine -noire, que la brise plaquait sur les angles de son -buste. Sa culotte de goussepain, boutonnée au dessus -des genoux, flottait comme vide, et les jambes -qui en sortaient, si minces, toutes nues, ressemblaient -à deux manches à balai en bois blanc, d'autant -qu'on ne distinguait pas ses pieds, perdus dans -des espadrilles de même couleur que la roche. Elle -paraissait posée là ainsi qu'un insecte debout sur -ses pattes grêles, une longue et fragile demoiselle -de marais, que la première bouffée de vent un peu -forte allait emporter, aplatir contre la falaise.</p> - -<p>Au juron de Marie-Pierre, elle tourna la tête, -ce qui fit saillir les tendons en corde de son maigre -col.</p> - -<p>Alors, quand il vit, sous le cône du chapeau en -paille grossière, cette frimousse au nez camard, aux -petits yeux éteints, aux cheveux jaunes ébouriffés, -aux pommettes sèches, au teint blafard, et cela sur -ce corps de sauterelle, et le tout en face de cette -grande mer si belle, alors il n'y put tenir, devant -tant de laideur, et il éclata de rire.</p> - -<p>La femme, elle aussi, avait eu tout d'abord, à -l'aspect d'une figure inattendue, un mouvement de -dépit et de surprise. Elle avait froncé le sourcil, se -sentant dérangée par ce malotru. Du même temps, -elle avait saisi l'aspect de Marie-Pierre, le dévisageant, -comme on dit, d'un coup de visière.</p> - -<p>Il était beau, le fils de la veuve, mais beau selon -le goût de là-bas, et non selon le goût d'une -Parisienne. Les filles, depuis le Croisic jusqu'au -Pouliguen, ne pouvaient le regarder sans rougir -sous leur coëffe; et même, au marché de Saint-Nazaire, -quand il allait y porter ses plus riches -poissons, les demoiselles en chapeau le suivaient -parfois d'une œillade. Mais il eût sans doute -paru laid ailleurs qu'au pays, et l'étrangère le jugea -tel.</p> - -<p>Il était petit et trapu, en vrai Breton, les épaules -trop larges et lourdes, le poitrail épais, les jambes -un peu arquées, les articulations presque noueuses, -les bras pendant quasi jusqu'aux genoux. Ses longs -cheveux bruns, aux reflets roux, lui tombaient sur -la nuque et sur le front, tout roides, comme s'il sortait -toujours de l'eau. Son teint hâlé, cuivré, luisait. -On eût dit qu'il suait l'huile et la graisse des chiens -de mer, maquereaux, lubines, crabes et homards -dont il était surnourri. Ses yeux seuls pouvaient -plaider pour lui auprès de toute femme. Ils étaient -réellement superbes. Dans cette face sombre, sous les -rudes sourcils qui se rejoignaient en épi, à travers les -cils mordorés, leurs grandes prunelles glauques flambaient -étrangement comme celles d'une bête de proie. -Mais l'idée de bête de proie disparaissait, et pouvait -ne laisser place qu'à l'idée de bête tout court, quand -on considérait le nez en museau et le menton fuyant. -C'était cette physionomie de poisson, si caractéristique, -particulière aux vieilles races marines.</p> - -<p>La Parisienne ne vit que cela, et ce corps pataud; -et elle aussi, comme le gas, frappée par la laideur, -éclata de rire. Puis sans pouvoir s'en empêcher, -tous deux exprimèrent à haute voix, comme y force -le plein air, leur sentiment réciproque, qui était -identique:</p> - -<p>—Pouih! qu'elle est laide!</p> - -<p>—Oh! le vilain singe!</p> - -<p>Et, tandis que Marie-Pierre sautait sur la plate-forme, -la femme se sauvait par un autre côté, grimpant -à même le roc comme une chatte qui se fait -les griffes.</p> - -<p>Cette première impression, si mauvaise, fut d'ailleurs -tout de suite dissipée chez Marie-Pierre. A -peine seul, en effet, une pensée lui envahit l'esprit, -devant laquelle s'enfuit le reste:</p> - -<p>—Comment cette femme avait-elle osé venir sur -le grand Autel? Elle était donc bien hardie!</p> - -<p>Il en demeura un long moment immobile, à réfléchir, -ne comprenant pas qu'une pareille gringalette -eût pu franchir les casse-cou du sentier sans se tordre -les chevilles, se disloquer les bras, prendre la -berlue.</p> - -<p>Mais ce fut bien autre chose, quand il se posa -soudain cette nouvelle question, à quoi il ne trouva -point de réponse:</p> - -<p>—Par où s'était-elle ensauvée?</p> - -<p>Car il n'y avait qu'un chemin pour gagner ou -quitter le grand Autel, et ce chemin, lui-même le -barrait tout à l'heure, en sorte que la femme avait -escaladé la muraille de granit, là, de ce côté abrupt, -le long de ces saillies surplombantes où jamais pied -humain n'avait accroché ses orteils. S'était-elle donc -envolée, ou bien avait-elle des ongles d'écureuil, -pour avoir si vite et si prestement disparu à la crête -de ce bloc quasi à pic? Il le regardait d'en bas, -effaré, se disant que le mousse le plus agile y laisserait -la peau de ses pattes et s'y mettrait à nu l'os -des jambes. Et pourtant, c'est sûrement par là -qu'elle avait passé, elle!</p> - -<p>Il se cramponna des doigts aux aspérités, et tâcha -de se hisser comme elle, au même endroit, en -quelques bonds rapides. Mais, malgré la force de -ses poignets crispés et de ses jarrets tendus, il retomba, -lourdement, les mains meurtries, les genoux -éraflés, arrachant de son poids les esquilles de la -roche qui s'effritait sous ses efforts. Obstiné, il recommença -toujours en vain, jusqu'à se faire péter -le sang dans les paumes. Alors, certain de son impuissance, -rouge de honte et de colère, haletant, il -se cogna la poitrine à poings fermés, et s'assit d'un -bloc, en criant:</p> - -<p>—Elle est plus forte que moi, plus forte que -moi!</p> - -<p>Deux grosses larmes lui jaillirent des yeux, mêlées -aux gouttes de sueur qui ruisselaient de son -front, et il resta vaincu, anéanti, stupide, en face -de la mer qui avait vu sa défaite et dont les vagues -clapotantes semblaient continuer l'éclat de rire de -l'insolente femelle.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">VIII</h2> - - -<p>Le lendemain de cette première rencontre, Marie-Pierre -était à la baie des Bonnes-Femmes avant -l'aube. Il avait appris au pays, en causant, que l'étrangère -habitait là, et il venait là, sans savoir ni -même se demander pourquoi. Machinalement, à la -guise de son corps qui poussait ses jambes de ce -côté. Tout au fond de sa volonté morte, un confus -et puissant désir de revoir, contempler à nouveau, -examiner en détail, de près, à plein, cette créature -plus forte que lui. Aucune idée amoureuse, d'ailleurs, -si vague qu'elle pût être! Plutôt une pointe -de haine. Jalousie de gas fier de sa poigne, et qui a -trouvé mateur, et mateuse, ce qui est plus humiliant. -Rester sur cette défaite, non, n'est-ce pas? -Il fallait s'y prendre mieux, recommencer l'épreuve. -On aurait une revanche, harné! On rirait le dernier -rire.</p> - -<p>Ainsi ruminait sournoisement Marie-Pierre, dans -sa caboche étroite et obstinée. Et cependant il montait -la garde et faisait le pied de grue, se sentant les -membres alanguis à mesure qu'il regardait plus -souvent la maison. Sa colère peu à peu s'affadissait, -et sa trouble rancune lui envoyait au visage des -bouffées de sang de plus en plus faibles. Une -molle et lâche lassitude lui mettait du coton dans -les jambes et lui creusait un trou dans la poitrine. -Il finit par se laisser choir, non plus ainsi qu'hier -au grand Autel, lourdement et rageusement, mais -comme une chose qui se fond et qui coule. Et il se -prit encore à pleurer, mais des larmes lentes, quasi -sans amertume, et même douces.</p> - -<p>C'est dans cette posture que l'aperçut la Parisienne -quand elle ouvrit la fenêtre de son balcon pour -humer la fraîcheur de la mer. Il n'eut pas seulement -le courage de se dresser et de cacher sa honte, -qu'il sentait bien pourtant. Il demeura par terre, -prosterné, la face au ras du sol, les yeux humides, -levés et suppliants. Ses pieds, qui fouillaient le -sable à petits coups, lui donnaient l'air d'une bête -battue et repentante qui rampe sur place.</p> - -<p>La femme le reconnut tout de suite. Mais elle ne -rit pas, cette fois. Sa figure exprima même une sorte -d'attendrissement étonné, dont Marie-Pierre éprouva -soudain une langueur plus pénétrante, comme -au toucher d'une caresse endormeuse.</p> - -<p>Elle n'était pas vêtue en garçon, aujourd'hui, -mais bien en femme. Drapée dans un long peignoir -blanc dont les dentelles frissonnaient à la brise, -elle n'avait plus cette apparence anguleuse, étriquée, -maigriote, que lui faisait le costume collant de la -veille. Sous les plis enveloppants de l'étoffe ample, -au milieu des falbalas flottants qui l'entouraient -ainsi que d'une fumée, on devinait seulement un -corps souple, onduleux. Sa tête s'encadrait fine et -mignonne, entre ses cheveux mollement retroussés -sur la nuque et les tuyautés neigeux d'une haute -collerette. Enfin, vue d'en bas et toute droite dans -cette jupe à traîne, elle semblait grande.</p> - -<p>Marie-Pierre comprit obscurément ces différences, -les sentit au moins, et avec d'autant plus d'énergie -qu'il ne pouvait les analyser. Il fut brusquement -envahi par l'instinct animal du sexe.</p> - -<p>Du coup, il se campa sur les poignets, le buste -cambré, rejeta en arrière, d'une violente secousse, -les raides mèches qui lui couvraient le front, et se -mit à regarder hardiment, fixement. Un frisson -courait sur ses joues brunes, où luisait encore la -trace des larmes. Son col tendu était gonflé par les -veines. Ses prunelles glauques dardaient. On eût dit -qu'il voulait s'emplir les yeux de cette vision.</p> - -<p>La Glu ne le trouva plus laid en ce moment. Un -je ne sais quoi la fit frémir, elle aussi. Elle savourait -cette admiration extatique d'un être absorbé en -elle. Les lèvres entr'ouvertes, les narines palpitantes, -elle jouissait étrangement de se sentir ainsi -contemplée par des regards qui lui chatouillaient -la peau en quelque sorte et qu'elle ne pouvait soutenir -sans un petit battement des paupières.</p> - -<p>Elle voulut parler au jeune homme et commença -un sourire avant de lui envoyer un bonjour, pour -le faire le plus doux possible; mais le mot lui resta -dans la gorge. Pendant l'interminable minute que -durait l'immobile et tenace adoration de ce magnétisé -silencieux, elle-même avait cédé au magnétisme -et elle se sentait maintenant comme rivée au bout -de ce regard qui la traversait.</p> - -<p>Un vague effroi lui vint et une révolte d'orgueil. -Il fallait rompre ce charme étrange.</p> - -<p>Elle fit un effort, tourna la tête et rentra dans la -chambre, toujours suivie par le regard fixe dont il -lui semblait traîner le poids après elle. Jamais elle -n'avait éprouvé une pareille attirance. Cela la ramenait -à la fenêtre; elle avait besoin de toutes ses -forces pour y résister; elle comprenait qu'elle n'y -pourrait pas résister longtemps.</p> - -<p>Elle marcha deux ou trois tours, allant du cabinet -de toilette à l'alcôve, avec des envies de se -plonger vivement la face dans l'eau ou de se jeter -tout de son long sur son lit, mais sans se résoudre -à rien. Elle prit sur la cheminée un bouquet de violettes -qui se fanait, le mordit, mâchonna les fleurs.</p> - -<p>Puis brusquement, sans plus réfléchir, sans hésiter, -elle revint au balcon, craignant et désirant à la -fois que le jeune homme fût parti.</p> - -<p>Il était toujours là, dans la même posture, les -yeux plus dilatés seulement, le buste plus tordu en -arrière, les dents serrées, les tempes grosses, tous -les muscles et les tendons de son cou bandés comme -des cordes, les jambes engaînées dans le sable, et -on l'eût pris pour un sphinx, sans sa chevelure que -le vent embrouillait sur ses larges épaules, sans -les soubresauts lourds et irréguliers de son torse -que soulevait une haleine haletante.</p> - -<p>Elle ne dit rien et lui lança son bouquet.</p> - -<p>Il sauta dessus d'un bond, avec une sauvagerie -telle qu'elle poussa un cri. Ce bond et ce cri avaient -enfin brisé le charme. Et il se sauva follement, -sans se retourner, emportant le bouquet ainsi qu'une -proie, tandis qu'elle fermait très vite la croisée, -d'une main tremblante, et se remettait ensuite à -rire en murmurant:</p> - -<p>—La brute, va, il m'a fait peur!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">IX</h2> - - -<p>A partir de ce jour, elle n'était plus allée nulle -part sans apercevoir à quelque bout de l'horizon -la silhouette du jeune homme qui la suivait.</p> - -<p>Il le faisait de loin, toutefois, avec des allures -furtives, craintives, si bien qu'elle n'en eut plus -peur elle-même. Il semblait, en effet, la chercher -tout ensemble et la fuir. Il voulait apparemment la -contempler le plus possible, mais ne point l'approcher. -Ainsi, jamais plus elle ne le retrouva -devant la maison, dont il redoutait sans doute -l'étrange et toute puissante attirance. C'est quand -elle était en pleine promenade qu'elle le voyait -tout à coup poindre à la crête d'un roc ou surgir -à l'extrémité d'une plage. De là, il la regardait -longuement, obstinément, attentif comme une -vigie, immobile comme une statue. Si elle faisait -mine de marcher vers lui, il disparaissait en dégrimpant -le roc ou en s'enfonçant derrière un pli -de la dune. On eût dit qu'il jouait à cache-cache.</p> - -<p>Elle s'amusa de ce jeu. Deux ou trois fois, tandis -qu'il ne pouvait la guetter, elle se dissimula -elle-même et se coula jusqu'à lui par des ravines -et des détours. Brusquement, elle débouchait à -trente pas de l'endroit où il se tenait en embuscade, -tendu à plat ventre, fouillant l'espace d'un -œil inquiet, la croyant très loin. D'un saut il était -debout et il se sauvait, effaré.</p> - -<p>D'autres fois, elle demeurait elle-même sans -bouger, tapie en un coin presque inaccessible, et -dont la vue même était barrée par quelque coude -de la falaise. Elle le savait dans les environs, -rôdant, pareil à un chien qui quête. Elle voyait -même rouler les pierres qu'il arrachait en se hissant. -Il la flairait en quelque sorte et s'approchait -peu à peu, avançant malgré lui. Puis, soudain, -avant même d'avoir été aperçue, elle l'entendait -dégringoler précipitamment. Il s'était senti trop -près d'elle, sans doute, et il se sauvait encore.</p> - -<p>Décidément c'est lui qui avait peur.</p> - -<p>Alors, c'est elle qui fut prise du désir de le -rejoindre. Tout d'abord, cela aussi l'amusa. Elle -inventa des ruses et se rappela les romans de Fenimore -Cooper qu'elle avait lus étant jeune fille. -Elle marchait doucement sur le sable fin et avait -envie d'effacer la trace de ses pas derrière elle. Ou -bien elle allait d'un rocher à l'autre, par la plage, -à reculons, et se blottissait dans le trou qu'elle semblait -ainsi avoir quitté. Elle pensait bien qu'il -viendrait là, comme il avait coutume, pour s'asseoir -où elle s'était assise, respirer l'air qu'elle avait -respiré. Du coup, elle le tiendrait. A cette idée, -elle souriait en songeant au <i>sourire silencieux</i> du -vieux trappeur. Ces enfantillages la ravissaient.</p> - -<p>Mais l'autre était un vrai sauvage, un sauvage -<i>pour de bon</i>, et non par souvenir de lecture, comme -elle. Il avait les roueries d'instinct de la pleine -nature. Il avait aussi ses yeux de pêcheur, ses yeux -de gas habitué à sonder les lointains de l'horizon -et les profondeurs de la mer. En outre, il aurait -entendu parler les poissons, comme on dit. Donc, -les regards en arrêt, les oreilles à l'affût, le nez -humant la brise, il déjouait ces ruses de pensionnaire, -ces ruses en imitation de peau-rouge. Il -avait compris le désir de la femme et le trompait, -buté en breton contre cette volonté qui s'entêtait -ainsi à finasser avec la sienne.</p> - -<p>Après six jours usés de la sorte, elle s'exaspéra -enfin au lieu de s'amuser encore. Maintenant, il lui -fallait ce fuyard soumis, et elle se demandait comment -renouer le charme dont elle l'avait vu enchaîné -l'autre jour, quand il rampait dans le sable. Mais -ces instants-là ne se font pas sur commande. Elle -s'en irritait, ne trouvant pas d'où en tirer un semblable, -impuissante magicienne à qui le courant -magnétique n'obéissait plus. En vain elle dardait -ses effluves, inconsciemment par son désir, savamment -par ses efforts. Les efforts se sentaient et -paralysaient l'attraction, toujours tenace cependant, -mais de loin, et non de façon à aimanter le -rebelle jusqu'au contact. En vain elle bondissait -et faisait la chèvre sur les rampes ou à la cime des -roches, toute blanche parmi leurs masses couleur -de pain grillé. En vain elle se couchait et faisait -la couleuvre, souple, onduleuse, roulée et déroulée, -en costume bleu maillotant, dans la cassonade dorée -des plages. En vain! Le contemplateur restait toujours -là-bas, en extase, mais là-bas.</p> - -<p>Enfin, un jour, elle trouva. Sans chercher, d'ailleurs. -Un hasard, un caprice, lui remit en main la -baguette de fée, l'aimant perdu qui allait ramener -le fuyard et le faire joindre au plus près. Elle n'y -comptait même plus en cet instant et s'était promis, -le matin, de ne plus s'occuper à ce jeu stérile.</p> - -<p>—Que je suis bête! avait-elle dit. Moi, du roman, -alors, quoi? Pourquoi pas amoureuse tout de -suite? Ah! non, c'est trop farce.</p> - -<p>Il était midi. Le soleil de mars, encore blanc -ardait. Blanc comme de la fonte chauffée à blanc. -Soleil de printemps en rut, roide, brutal, qui brûle -les bourgeons afin de les gercer. Soleil de fièvre -pour les nerfs qui se tendent. Soleil de folie pour -les tempes nues où le sang rajeuni vient battre la -charge.</p> - -<p>Le sable dormait en cendres roussies. La mer -était d'huile, lourde, grasse, comme écrasée sous -les étreintes accablantes du ciel. Le pli lent des -vagues, à peine frangé d'écume, semblait la ride -voluptueuse d'une peau caressée, d'une peau de -bête qu'argente la mousse d'une sueur d'amour.</p> - -<p>Pas un fil de vent dans l'air immobile, où s'évaporait -et planait, à ras de terre, la sensuelle odeur -des algues, adoucie par une délicate haleine montant -des salines qui fleurent la violette fanée. Cela -sentait la marée fumante et le bouquet qui agonise, -un parfum compliqué, troublant, à la fois âcre et -fade, de sève pâmée, d'eau battue et de sexe -assouvi.</p> - -<p>Caché au fond d'une creute, le gas hébété humait à -pleins poumons cet air capiteux et regardait à -pleins yeux la femme allongée sur la plage. Elle -avait son costume de garçonnet, et ses jambes s'allumaient -de teintes roses sous les piqûres du soleil. -Rose aussi paraissait sa chevelure, qui flambait à -l'ombre d'une ombrelle écarlate. Ses pieds déchaussés, -la pointe dans le sable, ne montraient que les -talons, semblables à deux gros boutons de rose. -Et tout ce rose éblouissait Marie-Pierre, lui dansait -dans les prunelles, lui brouillait le cerveau, lui incendiait -les moelles.</p> - -<p>Elle, nonchalante, un peu lasse d'avoir couru -toute la matinée, l'esprit vague, les membres alanguis, -se laissait comme endormir à cette délicieuse -et forte chaleur, et savourait mollement une jouissance -confuse. Le fondant de l'arêne en poudre, le -monotone bercement des lames prochaines, le silence -des choses, l'enveloppaient et la pénétraient. -Elle ne pensait à rien, pas même à Marie-Pierre, -qu'elle avait à peine entrevu aujourd'hui, tant il -s'était tenu loin et tant elle s'en était peu occupée. Elle -ne pensait vraiment à rien, sinon, de temps en -temps, au léger picotement du soleil sur ses jambes, -et elle fermait alors les yeux en cognant ses talons -l'un contre l'autre ou en les ramenant d'un coup -vif jusqu'au bord retroussé de sa blouse, et elle -frissonnait de tout son corps ainsi qu'un enfant -qu'on chatouille.</p> - -<p>Doucement elle se leva et alla tremper le bout de -son pied dans l'eau qui déferlait en nappe mourante. -Surprise d'abord, puis tentée par cette fraîcheur, -elle avança d'un pas vif. Une vague qui arrivait lui -fit soudain le tour des deux chevilles. Elle avança -encore, et la sensation devint délicieuse sur ses -mollets avivés par la cuisson fourmillante du soleil.</p> - -<p>Tout à coup, sans réfléchir, sans se dire que la -maison était assez loin, qu'un bain en mars est froid -malgré l'air tiède, qu'elle n'aurait pas de peignoir -pour se sécher au sortir du bain, sans songer à autre -chose qu'à satisfaire son caprice, tout à coup elle -jeta son ombrelle derrière elle par dessus sa tête, -prit sa course vers la mer et se jeta bravement à -même une lame un peu plus grosse qui l'envahissait -jusqu'à mi-corps.</p> - -<p>Le froissement des flots piétinés, puis brusquement -éclaboussés sous son élan, et le broubrou de -sa respiration saisie, l'empêchèrent d'entendre le -cri d'effroi poussé par Marie-Pierre.</p> - -<p>Il avait sauté hors de sa cachette et il bondissait -en haletant jusqu'à la place que venait de quitter -la baigneuse. Quand il arriva, elle était déjà loin, -nageant sans se retourner, tranquillement, si -bien qu'il cessa de craindre pour elle, ne songea -plus à rien, se remit à la contempler.</p> - -<p>Au bout d'une vingtaine de brasses seulement, -sentant ses membres se raidir, elle vira pour regagner -la terre, et elle vit alors le gas. Il ne pensait -plus à s'enfuir maintenant. Au contraire, il -marchait au devant d'elle, les pieds barbottant, -écrasant les vagues sous ses lourds souliers, les -bras étendus pour la recevoir, les regards fixes, la -bouche grande ouverte, la lèvre inférieure pendante -et tremblotante et la langue presque tirée, comme -s'il avait soif de cette eau où elle venait de rouler -son corps.</p> - -<p>—J'ai froid, dit-elle en s'accrochant aux mains -du jeune homme.</p> - -<p>Elle claquait des dents, se serrait contre lui, se -faisait toute petite. Lui, demeurait stupide, pâle, et -son haleine bruyante sifflait. Une sueur glacée lui -perla aux tempes. Il lui sembla que la mer et le -ciel tourbillonnaient dans un bourdonnement.</p> - -<p>—Courons, fit-elle. J'ai froid.</p> - -<p>Et elle s'élança sur le sable, au soleil, éparpillant -des gerbes de goutelettes étincelantes, comme si -elle s'envolait dans une pluie de diamants. Il la -suivit, la tenant par la main, affolé, s'imaginant -qu'il partait pour une ronde féerique.</p> - -<p>Puis, dans un éclair de réflexion, il se rappela -que tout près, en haut de la falaise, à droite, il y -avait un poste de douaniers, une petite hutte à -l'abri, bien chaude, obscure, avec un lit de varech -séché. En même temps, il pensa que le roc était -dur, que la femme avait les pieds nus. Il croyait -aussi que peut-être elle ne voudrait pas grimper -jusque-là. Tout cela très vite, instantanément, lui -passa dans la tête, toujours courant.</p> - -<p>Et, comme elle ralentissait sa course pour respirer -un peu, il l'empoigna sans rien dire, l'enleva -par la taille, la prit dans ses bras et gravit le sentier -en l'emportant. Elle non plus ne disait rien. -Même, quoiqu'il fût en ce moment très rouge, les -yeux hagards, les dents serrées, quoiqu'elle sentît -battre rudement ce cœur éperdu, elle n'était pas -effrayée. Elle se laissait faire, lui entourait le cou de -ses mains jointes, et, câline, se collait contre lui en -lui soufflant son souffle menu dans l'oreille.</p> - -<p>Les douaniers étaient aux environs, sans doute; -car la hutte sentait encore la pipe, et une vaste -houppelande pendait au loquet de la porte. Le gas -déposa doucement la femme sur le seuil, l'enveloppa -dans la houppelande et la porta sur le lit -de varech. Puis, balbutiant, tout honteux, il dit:</p> - -<p>—Je vais les prévenir. Ils ne sont pas loin.</p> - -<p>—Qui ça? fit-elle. Reste donc. J'ai toujours -froid.</p> - -<p>Alors, voyant qu'il fermait les yeux et se mettait -à trembler, elle lui saisit les poignets et l'attira -vers elle d'une secousse violente qui le fit choir à -genoux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">X</h2> - - -<p>Après cela, tout avait été dit. Le charme enchaînant, -même, avait été rivé. Le gas avait fauté, selon -la parole de la vieille Marie-des-Anges.</p> - -<p>Pas de remords, d'ailleurs. Il n'en éprouva aucun. -Le paradis goûté l'avait soûlé à fond, du premier -coup, et ne lui laissa pas de déboire. Mais une -vague terreur, oui. C'est ainsi qu'après le verre -vidé il n'avait encore pensé qu'à s'enfuir, comme -auparavant. Et il l'avait fait, abandonnant la femme -sans se demander comment elle s'en irait, pieds -déchaux dans les roches, à demi-nue sous cette -houppelande. Il s'était sauvé, lui, la tête brûlante, -le cœur défaillant, comme poursuivi, sautant dehors -et dégringolant au flanc de la falaise, poussé -à tous les diables, ahuri.</p> - -<p>La femme l'avait attendu tout le reste du jour, là -d'abord, étonnée elle aussi et ne comprenant pas, -puis chez elle, où elle était rentrée furieuse, -énervée.</p> - -<p>Le lendemain seulement elle le revit. Sur la plage -il la guettait. Il courut à elle. Il cédait à l'aimant, -sans résistance.</p> - -<p>—Pourquoi t'es-tu sauvé, hier?</p> - -<p>—Sais pas.</p> - -<p>—Pourquoi reviens-tu, aujourd'hui?</p> - -<p>—Sais pas.</p> - -<p>—Va-t'en.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>Elle avait tourné le dos. Il l'avait empoignée par -l'épaule, la serrant du bout des doigts ainsi que -dans une pince, et l'avait ramenée sous un baiser -fou.</p> - -<p>—Tu me fais mal.</p> - -<p>—Pardon.</p> - -<p>Et il s'était jeté à genoux en pleurant.</p> - -<p>—Eh bien! qu'est-ce que tu veux?</p> - -<p>—Toi je veux, toi, que tu restes avec moi.</p> - -<p>—Pourquoi faire?</p> - -<p>—Sais pas.</p> - -<p>Elle avait eu un rire malicieux et lui un rire niais. -Mais ses yeux avaient parlé pour lui, allumés de -désir, impérieux malgré son allure suppliante. Il -respirait, suait, dardait l'amour.</p> - -<p>—Viens chez moi, avait-elle dit.</p> - -<p>—Non.</p> - -<p>—Pourquoi?</p> - -<p>—Sais pas.</p> - -<p>—Je veux que tu me dises pourquoi.</p> - -<p>—J'ai peur de ta maison.</p> - -<p>Et elle n'avait pu vaincre cette crainte. Puis elle -avait eu plaisir à cette idée d'une idylle en pleine -nature. Après tout, c'était drôle, c'était neuf. Il ne -ressemblait pas à tout le monde, ce sauvage. Être -aimée d'une bête, quel amusement! D'ailleurs, il -portait beau ainsi, sous le soleil, en face de la -mer, avec son corps trapu, sa face sournoise, sa -force.</p> - -<p>—Viens à la cabane, avait-il dit d'une voix -sourde.</p> - -<p>—Non, pas là. Allons ailleurs.</p> - -<p>—Où donc?</p> - -<p>—N'importe où, où je voudrai. Tiens, au grand -Autel!</p> - -<p>Ils y allèrent, fous, tout gaminant le long de la -côte. Elle jouait en chemin, ramassait des coquillages, -traînait des paquets d'algues, lui en jetait à -la figure. Il la suivait radieux, un peu apaisé par la -promenade et trompé par ces façons garçonnières. -Il en redevenait enfant.</p> - -<p>—Veux-tu être mon chien? disait-elle.</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Mais tout à fait, tu sais, pour de bon, en -aboyant.</p> - -<p>—Oui, si ça te plaît.</p> - -<p>—Alors, apporte!</p> - -<p>Et elle lançait un bâton dans l'eau et il courait le -chercher en faisant ouah! ouah!</p> - -<p>Au grand Autel, le désir l'avait repris, irrésistible, -de la porter encore dans ses bras comme -hier. Comme hier, il l'avait fait, pourpre, essoufflé, -les muscles tendus; et elle, lui chatouillant le cou -de son haleine.</p> - -<p>Et les jours suivants de même, tantôt dans le -poste des douaniers, tantôt au grand Autel, partout -où il y avait des creux de rocher, des replis de dune, -des repaires cachés, ils en avaient fait des nids -d'amour. Même, en dépit de ses superstitions, le -gas avait consenti une fois à descendre au trou des -Kourigans, qu'il redoutait tant lorsqu'il était petit. -Elle n'avait eu qu'à se laisser couler la première le -long de la falaise à pic, sous laquelle mugit le remous -des vagues, et il l'avait suivie, jusqu'au fond -du corridor ténébreux, où l'on entend des voix, où -l'écho répéta le bruit de leurs baisers.</p> - -<p>La vieille Marie-des-Anges, le voyant filer tous les -matins, lâcher l'ouvrage, s'était informée, et des -gens qui avaient aperçu le gas avec la Parisienne -lui avaient appris où il allait ainsi perdre son temps -et son salut. Elle ne lui avait rien dit d'abord. Puis, -sur des mots lancés, il avait répondu sans répondre: -qu'il ne se sentait plus le cœur à la besogne, -qu'il se reposait. Mais elle savait bien à quoi s'en -tenir, l'ancienne, et ce n'est pas à tort qu'elle devait -parler au docteur de ces abominations:</p> - -<p>—Pas même à la mode des chrétiens qui fautent, -mais bien en plein air, à la mode des bêtes.</p> - -<p>Et c'est justement cette croissante inquiétude de -la vieille, qui avait enfin poussé le gas à surmonter -sa terreur de la maison, où toujours il refusait d'entrer. -La femme aussi était revenue à l'idée d'une -nuitée pleine, se trouvant lasse de ce vagabondage, -d'abord amusant, parce que nouveau, maintenant -connu et devenu banal. Et voilà pourquoi ces rendez-vous -au soleil et même à la belle étoile avaient -fini par aboutir à la reprise de la proposition première, -acceptée cette fois.</p> - -<p>—Viens à la maison, va; nous serons mieux, et -chez nous, et sans embarras de rien. Tu verras. Tu -n'as plus peur de moi, je pense.</p> - -<p>—Non, pour sûr.</p> - -<p>—Alors?</p> - -<p>—Alors comme alors.</p> - -<p>Et ce jour-là, le gas n'était pas rentré du tout au -logis de famille, et il avait oublié définitivement -l'ancienne, et Naïk, et maître Nicolas, et le père -Gillioury, et les chansons, et le salut, et tout, et la -Glu avait englué sa proie de la tête aux pieds et mis -la bête en cage.</p> - -<p>Elle-même, à ces goûters de raccroc, avait pris -un appétit d'enfer, qu'elle ne se connaissait pas. -Cette pot-au-feu, pervertie mais rangée, se dérangeait -pour une fois. Cette compteuse, cette liardeuse -en amour, toujours en garde contre les entraînements, -se moquant des toquades, s'était laissé -entraîner à en satisfaire une. Sans conséquence, se -disait-elle. Pas de suite fâcheuse possible. Un citron -trouvé, tout frais, juste au moment d'une soif bizarre, -savoureux à presser, jusqu'au vide. La soif calmée, -on le jetterait, écorce flétrie. Rien à craindre, donc! -Puis, vrai, cela ne ressemblait à quoi que ce fût. Amusant, -pas plus, farce, se répétait-elle. Pas pour de -bon. Une petite fête de chair, loin de Paris, loin des -amants, loin de tout. Un rêve, passé demain, terminé -quand elle voudrait, oublié ensuite. Du nouveau, -à tout le moins, et c'est à quoi se pipent les -plus malins. Elle, aussi bien que les autres.</p> - -<p>Et voilà comment ils étaient arrivés à ce festin de -deux nuits pleines, avec repas au lit, anéantissement -du monde extérieur aboli dans une crevaille sensuelle, -quatre tours du cadran à l'horloge des voluptés -courant la galopade. Et tous deux pris, quoiqu'elle -en pût penser. Lui, naissant à des délices inouïes, -inimaginées, roulant d'extases en étonnements, -épuisant la bouteille des joies diaboliques, bouteille -inépuisable. Elle, naissant aussi, bien que blasée et -croyant tout connaître, naissant à ce rut si souvent -donné, jamais éprouvé jusqu'alors. Non moins -étonnée que lui, mais à sa façon. Se désaisissant -d'elle-même, sensation neuve. Brûlée à sa flamme, -qui, lasse de couver toujours, sortait enfin, et d'autant -plus ardente. S'irritant les papilles à ce Cayenne -dont elle avait tant exaspéré les autres. Ravie, et -quasi orgueilleuse dans son espèce de défaite, et -surtout bouleversée d'avoir trouvé un mâle, le mâle, -et quel mâle! Une brute, fauve, effarée de désirs, -folle de jeunesse; un corps durci par le travail, -flambant de soleil emmagasiné, tonifié par le sel -des embruns, tendu par les brises amères, et riche -de sang, et gavé de santé, suant le grand air, la -nature, la force, le phosphore des poissons mangés -depuis dix-huit ans.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XI</h2> - - -<p>Le père Gillioury avait son idée. En quittant la -maison de Marie-des-Anges, après avoir laissé la -vieille et Naïk si désolées, il s'était dit que ça ne -pouvait pas durer comme ça. Foi de <i>Bout Dehors</i>, -il s'en mêlerait, à sa façon, quoi! Et l'on <i>verrait voir</i>. -Bon sang! harné! le gas lui passerait par devant, -et tambour battant, d'une manière ou d'une autre! -Et le brave homme, une fois couché, avait ruminé -trente-six plans dans sa caboche, en frottant son -nez pointu de sa lippe remontée, et en faisant -danser sa prunelle écarquillée dans l'ombre. Puis -il s'était endormi sans avoir trouvé rien, mais avec -l'espoir que la nuit lui porterait conseil.</p> - -<p>Et la nuit avait fait son devoir. Si bien qu'au matin -le père Gillioury se leva tout guilleret, ayant son -projet devant l'œil, et se mit à chanter à tue-tête, -en pans volants, au saut du lit:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Voulez-vous l'entendre,</div> -<div class="verse i3">Voulez-vous l'entendre,</div> -<div class="verse i3">Comment ça finit,</div> -<div class="verse i4">Mon ami,</div> -<div class="verse i3">Comment ça finit?</div> -<div class="verse i3">Comment faut s'y prendre,</div> -<div class="verse i4">Mon ami,</div> -<div class="verse i3">Voulez-vous l'entendre?</div> -<div class="verse i3">C'est la pie au nid,</div> -<div class="verse i4">Qu'il faut prendre,</div> -<div class="verse i3">C'est la pie au nid.</div> -</div> - -<p>Vite, il s'habilla, se tailla un chanteau de pain -qu'il fourra dans sa poche, et partit en claudicant -vers la baie des Bonnes-Femmes, avec son <i>banjo</i> -sur l'épaule comme un fusil la crosse en l'air.</p> - -<p>La petite maison dormait encore, fenêtres closes. -Mais, dans la cour, une femme trotillait, portant de -menus fagots à la cuisine. Gillioury la remarqua de -son bon œil, conclut sagement que ce devait être -la servante, et pensa non moins sagement que, si -la servante était déjà debout en train d'allumer -son feu, c'est que la maîtresse n'allait pas tarder à -déjeuner. Très content de sa perspicacité, il se dit -qu'il n'aurait pas trop longtemps à attendre pour -exécuter son plan. Il rôda un peu aux environs, -jusqu'à ce qu'il eût rencontré une cachette à sa -convenance, derrière une roche d'où il pouvait voir -sans être vu. Il s'y installa, son <i>banjo</i> entre les -jambes, mangea son quignon, fuma une pipe <i>pour -se rendre la voix claire</i>, et se frotta joyeusement les -mains en se chantant à l'intérieur:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">C'est la pie au nid</div> -<div class="verse i4">Qu'il faut prendre,</div> -<div class="verse i3">C'est la pie au nid.</div> -</div> - -<p>Il ne se trompait pas dans ses conclusions, le -vieux mathurin. Ce matin-là, en effet, contre l'ordinaire, -la Parisienne s'était senti de bonne heure -l'estomac creux. Il y avait de quoi, d'ailleurs, après -la course échevelée de ces deux nuits d'amour. -Aussi, tandis que le gas dormait à poing fermés, -elle avait appelé Mariette et lui avait demandé le -chocolat.</p> - -<p>—Pour monsieur aussi? avait dit Mariette.</p> - -<p>—Non. Laisse-le dormir.</p> - -<p>Mariette n'avait pas souri en prononçant le mot -<i>monsieur</i>. C'était la femme de chambre intime de la -Glu, une dévouée, seule amenée de Paris. Non pas, -au reste, une de ces soubrettes de femme galante, -qui tutoient leur maîtresse; mais une domestique -sérieuse, de fond, comme qui dirait de famille. Ne -s'étonnant de rien, prête à n'importe quoi. Elle suivait -toujours madame en voyage, lui servant alors -de bonne à tout faire. Précieuse, indispensable, -presque aimée.</p> - -<p>—Non. Laisse-le dormir.</p> - -<p>En répondant ainsi, la Glu avait regardé le gas -avec une sorte de dégoût. Il était vautré en travers -du lit, les bras en croix, les mains en boule, la -bouche ouverte, bouffi, ronflant. Un rais de soleil, -qui filtrait par un trou de la persienne, luisait, sans -le chatouiller, sur sa joue huileuse.</p> - -<p>Elle le regarda, tout en grignotant une rôtie et -en sirotant son chocolat. Il était vanné, décidément! -Il lui fallait un congé, au pauvre petit. Mais il ne -voudrait pas y consentir, quand il se réveillerait. -Elle connaissait ça: il refuserait de s'avouer las. -Pourtant, vrai, il n'en pouvait plus. Il avait besoin -de se refaire. Aujourd'hui, bonsoir! Plus personne! -Le forcer au repos, oui, c'était la seule chose; mais -voilà! Comment?</p> - -<p>Elle passa dans le cabinet de toilette, commença -de se recoiffer lentement. Puis, soudain, décidée, -elle rappela Mariette, et lui dit:</p> - -<p>—Cours vite au Croisic, et commande-moi une -voiture pour tout de suite. En revenant, tu me prépareras -un costume de ville, mon gris par exemple, -et tu feras la valise pour deux ou trois jours. Et tu -t'habilleras aussi. Tu pars avec moi. Nous allons -faire un tour à Saint-Nazaire, et là nous prendrons -le train de Nantes.</p> - -<p>—Avec monsieur? dit Mariette, qui, cette fois, -eut un petit sourire au fond des yeux, car elle avait -deviné la réponse de madame.</p> - -<p>—Non. Laisse-le dormir.</p> - -<p>Le père Gillioury vit la servante sortir et se diriger -à grands pas vers le Croisic.</p> - -<p>—Elle va aux provisions, pensa-t-il. Ça va être -le bon moment.</p> - -<p>Il cligna de l'œil du côté de la maison, avala une -large bouffée pour se dérouiller tout à fait la -gorge, et commença à pincer doucement les cordes -de son <i>banjo</i>, à hauteur de son oreille, pour le -mettre d'accord. Au bout de cinq minutes, ayant -aperçu au loin la servante qui disparaissait dans -le tournant du chemin, il se leva, sans se montrer -encore, toujours caché derrière la roche, et entonna -d'une voix pleine, en grattant ferme l'instrument, -la chanson de maître Nicolas:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Jusqu'au revoir, la belle,</div> -<div class="verse i3">Bientôt nous reviendrons.</div> -<div class="verse i3">Tâchez d'être fidèle!</div> -<div class="verse i3">Nous serons bons garçons.</div> -</div> - -<p>Une fenêtre s'ouvrit, et la Parisienne y parut. -Elle avait entendu la cantilène et elle venait voir, -pensant que c'était quelque mendiant. Elle était -en peignoir rose, avec ses cheveux à demi coiffés, -retroussés d'un côté seulement, et pendant de -l'autre jusque sur sa poitrine où il mettaient un -fouillis d'or.</p> - -<p>—Drôle de particulière, tout de même, se dit le -père Gillioury, qui du coup s'arrêta de chanter, -tout en continuant à gratter machinalement son -<i>banjo</i>.</p> - -<p>Elle regarda partout, surprise de ne trouver -personne aux environs.</p> - -<p>—N'empêche, rognonna le vieux, qu'elle a l'œil -diablement éveillatif. Quels écubiers, harné! Mais -la guibre en l'air. J'aime pas bien ça! Et pas plus -de bossoirs que sur ma main. Pauvre gabarit!</p> - -<p>Comme il se penchait pour la mieux considérer, -elle l'aperçut, et sourit de cette figure bizarre, ratatinée, -couleur de brique, dont le nez et le menton -se touchaient, et dans laquelle la prunelle unique -battait éperdument le digdig.</p> - -<p>—Approchez donc, dit-elle, approchez, mon -brave homme. Qu'est-ce que vous faites là-bas? Je -ne peux pas vous jeter des sous si loin que ça.</p> - -<p>—Je n'en quéris pas non plus, allez-dà, p'tite -finaude, répondit-il en sortant de sa cachette et -en venant, au pied du mur, la reluquer sous le -menton.</p> - -<p>Elle pensa que le mendiant faisait l'âne pour -avoir du son; et s'étant retournée, elle prit sur -une table sa bourse qui traînait, et lui lança un -écu de cent sous en lui tirant la langue.</p> - -<p>—Ah! tu n'en quéris pas! En voilà tout de -même, vieux singe.</p> - -<p>—Harné! non, répondit-il, je n'en quéris pas. -Vous le reconnaissez bien, pour sûr. Je ne suis -pas un tend-la-main, moi donc.</p> - -<p>—Et qui es-tu alors?</p> - -<p>—Je suis le père Gillioury, du Croisic, dit -Bout-dehors, cinquante ans de navigation, et la -patte raccourcie à l'ouvrage. Borgne aussi, et pensionné -de l'État. Et ça, c'est mon <i>banjo</i>, retour de -Madagascar, pour vous servir. Et je viens pour ça -et ça, que vous savez bien. Attrape à comprendre, -madame.</p> - -<p>Elle se mit à rire, le croyant fou.</p> - -<p>—Ramasse ta pièce, va, fit-elle.</p> - -<p>—Mais puisque je vous dis la chose qu'est la -chose. Ne larguez donc pas comme ça la garcette à -ris. Harné! je parle français pourtant. Je viens -pour ça et ça, je vous le répète, ça et ça, que vous -savez bien.</p> - -<p>Elle se pencha sur l'appui de la fenêtre, riant -de plus en plus, au milieu de tous ses cheveux -dénoués maintenant, et lui cria presque:</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu veux enfin?</p> - -<p>—Je viens chercher le gas, pardi!</p> - -<p>—Chut! fit-elle en se redressant. Il dort. Ne -l'éveille pas. Attends! je vais descendre, et je te -le rendrai, ton gas. Tu es son père, sans doute?</p> - -<p>—Non, je suis son ami Gillioury, le père Gillioury, -dit Bout-dehors.</p> - -<p>—Ça ne fait rien, je te le rendrai tout de -même.</p> - -<p>Elle quitta la fenêtre, et un instant après, elle -était en bas et ouvrait la porte à Gillioury, qui -tout gêné, entra, cognant son <i>banjo</i> au chambranle.</p> - -<p>Quelle chance, l'arrivée de ce bonhomme! C'est -par lui qu'elle ferait dire son départ au gas réveillé. -Elle avait d'abord songé à écrire un mot. Mais la -brute savait-elle lire? Puis que ferait-il, sous la -première poussée de rage, en se trouvant lâché? -Maintenant tout allait pour le mieux. Rien de plus -simple. Le vieux serait là pour expliquer les choses -et pour calmer la colère.</p> - -<p>Elle les lui expliqua donc à lui d'abord, en le -mettant tout de suite à l'aise par un grand verre de -vin qu'elle lui versa et qu'elle le força de boire. -Voici: le gas était fatigué, malade un peu; il fallait -le ramener chez lui, lui faire entendre raison, qu'il -se reposât, qu'il reprît ses forces; mais il n'y -consentirait pas, si elle restait; il n'avait qu'une -lubie en tête: ne pas la quitter; alors, comme elle -était sage et gentille, et qu'elle lui voulait seulement -du bien, elle s'en allait, elle; il ne devait pas -lui désobéir, ni s'en fâcher; elle ne partait pas pour -toujours; juste le temps de se rafraîchir le sang -tous les deux; pas même un long voyage; à preuve -la maison pleine, dont elle lui laissait les clefs; -une petite absence, donc, pas plus; quarante-huit -heures! Comprenait-il, le père Gillioury? Saurait-il -répéter tout cela? C'était dans l'intérêt de son -ami.</p> - -<p>Le vieux comprit fort bien. Oui, elle avait raison, -et elle était gentille. Dame, elle pensait bien que -lui, il ne voyait pas tant de mal à ce coup de roulis, -quoi, qui les avait culbutés tous les deux. On est -jeune, harné! Il l'avait été aussi dans son temps. -Ça le connaissait, ces bordées-là. Il était un mathurin -salé. Il admettait tout. Mais c'était pour la -pauvre vieille Marie-des-Anges, la veuve qui n'avait -plus que son gas, et de dix-huit ans, le guernaud, -et fiancé à sa fine cousine Naïk, pleurant à -c't'heure! Et puis la maison abandonnée, l'ouvrage -pas <i>faite</i>, maître Nicolas lui-même comme désâmé. -Des histoires, enfin, du grabuge de cœur. Elle devait -comprendre, elle aussi! Bien aimable, tout de même, -pour sûr, de s'en aller. Le pauvre petit gas, tout -faiblot, alors, rendu d'amour, la gargousse nettoyée. -Ah! c'était bien de le laisser se refaire. Et le père -Gillioury lui parlerait comme il faut, lui dirait ça, -et encore ça, et lui remettrait l'ancre à fond de -raison. On pouvait y compter. Il ouvrirait l'œil, et -le bon, l'œil au bossoir, ma petite mère, et je n'en -dis pas davantage, vous m'entendez. C'est comme -dans la chanson, après tout, ne plus ne moins.</p> - -<p>Et il toucha du bout des doigts son <i>banjo</i>, en fredonnant -du bout des lèvres:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Not'gas a fait la chose,</div> -<div class="verse i2">Fleur de lilas, bouton de rose.</div> -<div class="verse i3">Not'gas n'en mourra pas,</div> -<div class="verse i2">Bouton de rose, fleur de lilas.</div> -<div class="verse i4">Bouton de ro-o-se.</div> -</div> - -<p>Ainsi bavardant, le temps se passa, et bientôt -Mariette revint. La voiture suivait et allait être là -dans un quart d'heure. Madame pouvait s'habiller. -La valise fut vite faite. Gillioury but encore un -verre de vin, alluma une nouvelle pipe, <i>pour se -faire du velours sur l'estomac</i>. Et clic, clac! Guillaume -Hervé arrivait au grand trot. Madame et -Mariette montèrent dans la calèche. Le vieux, resté -seul, dit:</p> - -<p>—Je ne suis pas le plus bête, harné!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XII</h2> - - -<p>Cependant Marie-Pierre dormait toujours, et, -d'en bas, le vieux l'entendait ronfler comme une -brise du noroît.</p> - -<p>—Il cuve, il cuve, pensa Gillioury. Faut le laisser -cuver. Tant plus il pioncera, tant plus l'autre -sera loin.</p> - -<p>Vers neuf heures, une gamine du pays passa, -la petite Thérèse, la fille aux Grévion, portant des -crevettes dans un panier. Une bonne idée vint alors -au mathurin. Il sortit, chercha dans le sable l'écu de -cent sous, qu'il n'avait pas ramassé tout à l'heure, -et le donna, tout chaud de soleil, à la fillette.</p> - -<p>—Tiens, fit-il, en voilà pour joliment du pain, -et des pierres de sucre avec, si tu veux. Mais, pour -la peine, écoute bien, la mousse! Tu vas retourner -au Croisic, chez Marie-des-Anges, et tu lui diras -qu'elle ne grouille pas de la maison à c'matin, mais -qu'elle prépare une bonne soupe de congre aux six -herbes, harné! et un bel homard, de fleur d'homard, -emmi des oignons les plus oignons, tu m'entends, -pour voir. Attrape à te rappeler!</p> - -<p>—Oui-dà, père Gillioury, je lui dirai sûrement -tout ça.</p> - -<p>—Et surtout tu lui diras que c'est moi qui t'ai -envoyée, et que c'est pour la bonne nouvelle, sais-tu, -pour le retour du gas, que je vas lui ramener à -quai avant midi. Tu ne perds pas ça, hein? Tu le -mets bien là, dans le coin de la tête?</p> - -<p>—Je le mets, n'ayez de crainte.</p> - -<p>—Et aussi qu'elle ne lui parle de rien quand elle -le reverra, non plus que Naïk, tu saisis? Motus -dans l'entrepont! Comme si de rien n'était, quoi! Il -revient; on ne se doute pas qu'il était parti; voilà -tout. Il a tiré une bordée; on en ignore. Ni vu ni -connu je t'embrouille. Il a été censé à l'ouvrage au -matin, et il rentre à la soupe. Y es-tu, ma petite -pouliote, y es-tu? As-tu bien ouvert tes écoutilles? -Te rappelles-tu tout ça, et encore ça?</p> - -<p>—Je me le répéterai en route pour ne pas l'oublier, -n'ayez de crainte; j'y vais.</p> - -<p>—Pas encore! Attends! Brasse à culer! Dis un -peu la chose, pour voir.</p> - -<p>Elle se gratta la tête et récita d'une haleine, sans -reprises, toutes les recommandations de Gillioury, -comme si c'était du catéchisme.</p> - -<p>—Parfait, te voilà d'aplomb! Quelle mémoire! -dit le vieux. Tu aurais fait un bon mousse à la leçon -du gaillard d'avant, petite pévouine. Et maintenant -attrappe à filer, vent arrière, culot de gargousse. -T'es gentille comme tout.</p> - -<p>Une demi-heure plus tard, le ronflement cessa -dans la chambre d'en haut, et Gillioury entendit le -ha! prolongé du gas qui se réveillait et bâillait en -s'étirant.</p> - -<p>—Attention, dit-il, le branle-bas va commencer.</p> - -<p>Et, son <i>banjo</i> à la main, la lippe au nez, ne sachant -s'il devait prendre l'air sérieux ou jovial, il -monta.</p> - -<p>—Bonjour, Marie-Pierre, fit-il en entrant.</p> - -<p>Le gas se dressa d'un sursaut, écarquilla les yeux, -se passa les deux paumes sur la figure, crut rêver.</p> - -<p>—Je vas te dire la chose qu'est la chose, reprit -Gillioury. Mais regarde-moi bien d'abord. Prends -ton point. C'est moi, harné! C'est moi. Nous allons -causer en douceur, mon gas. Promets à ton vieux -Bout-dehors de ne pas tout de suite virer lof pour -lof. Naviguons de conserve, veux-tu, pour nous -entendre. Et à la papa, avec du largue dans l'écoute.</p> - -<p>A cette abondance de termes maritimes, Marie-Pierre, -quoique abruti encore, reconnut aussitôt -que la situation était solennelle. Il fallait une chose -grave, pour que Gillioury parlât marin tant que ça. -Le gas eut un premier mouvement tout du cœur.</p> - -<p>—Il est arrivé mal à maman! s'écria-t-il en se -jetant à bas du lit.</p> - -<p>—Non, rassure-toi, répondit le vieux. Rien qu'un -grain dans l'air, pas plus. Et l'ancienne n'est pas -dessous. Toi seul vas recevoir un pare-à-virer.</p> - -<p>Puis, prenant son courage à deux mains, sans -s'arrêter, Gillioury raconta au gas tous les dits de -la Parisienne, ses raisons, pourquoi elle voulait le -laisser au repos pendant deux jours, et qu'elle était -partie.</p> - -<p>Marie-Pierre avait écouté, bouche béante, l'air -idiot, n'ayant pas même la force d'interrompre.</p> - -<p>—Partie! partie! dit-il enfin d'une voix sourde, -avec un tremblement de rage. Où ça, partie? où ça? -Faut que je la joigne.</p> - -<p>—Attrape à ne pas grouiller, fit le vieux. Tu ne -peux pas la rejoindre. Je ne sais pas où elle est. -Foi de Bout-dehors, je ne le connais point. Je ne -mens jamais, harné, n'est-ce pas? Eh bien! je te jure -que je ne le sais pas. Elle est partie depuis plus de -deux heures, et en voiture. Tu perdrais ton souffle -à lui courir après.</p> - -<p>Marie-Pierre se mit à pleurer.</p> - -<p>—Bon cela! dit Gillioury. Pompe à la pompe; -ça fait du bien. Mais parlons raison. Je suis ton -vieux <i>frère-la-côte</i>, moi, et je t'aime, voyons, bon -sang!</p> - -<p>—Fallait me réveiller quand elle est partie, si tu -m'aimes.</p> - -<p>—Mais non, du gas, mais non! Elle était sage, -pour tout dire. Elle sait la chose. On ne peut pas -naviguer sans mouiller, vois-tu. On ne peut pas -toujours sailler de l'avant. Tu vas rester à l'ancre -un tantinet.</p> - -<p>—Je la veux, je la veux.</p> - -<p>Et Marie-Pierre sanglotait, la face roulée dans -l'oreiller, où il flairait éperdument l'odeur énervante -des parfums imprégnés et des sueurs encore -moites.</p> - -<p>—Tu en es donc fou, dit Gillioury, de ta gamelle -aux amours.</p> - -<p>—Oui, oui, je la veux.</p> - -<p>Des désirs lui revenaient, malgré sa lassitude. -Des chaleurs lui montaient à la peau. Son sang -battait ses tempes. Il mordait les draps, les -baisait.</p> - -<p>—Mais puisqu'elle reviendra, je te dis.</p> - -<p>Au fond, le père Gillioury comptait bien qu'elle -reviendrait <i>pour des preunes</i>. En deux jours, pensait-il, -avec de bonnes paroles, et la musique, et -les gâteries de l'ancienne, et les yeux doux de Naïk, -et la soupe de congre aux six herbes, en deux jours -la maladie du gas aurait appareillé pour le pays de -l'oubli. Il connaissait ça, lui, les embêtements des -bordées finies et des adieux en partance: une fois -au large, on n'y songeait plus! Et il en serait ainsi -pour la folie de Marie-Pierre. Mais, en attendant, -pour le consoler, il ne croyait pas mal faire de lui -laisser quelque espoir.</p> - -<p>Donc, elle reviendrait! A preuve, la valise toute -petite, la maison pleine, les clefs abandonnées -au demeurant. Ces clefs, le gas pouvait les prendre.</p> - -<p>—Non, je resterai ici, jusqu'à ce qu'elle revienne.</p> - -<p>—Et la mère, tu ne veux pas aller l'embrasser?</p> - -<p>Marie-Pierre n'osa pas dire non. Mais têtu, silencieux, -il se refourra dans les draps, et se tourna -du côté du mur, comme enterré dans la ruelle.</p> - -<p>Alors Gillioury prit sa <i>langue des dimanches</i>, et -dit ça et ça, que le gas savait bien: comme l'ancienne -était bonne, et qu'elle l'aimait plus que la -Sainte Vierge n'aimait son fils; comme elle avait -eu du chagrin et des maux, et le cœur en panne, -croyant son fin Béjamin perdu, péri à la <i>mé</i>; -qu'elle ne lui refilerait pas tant seulement un -nœud de reproche, heureuse de le revoir, toute à -le câliner au retour; et que c'était entendu, pour -tout dire; et qu'elle l'attendait; et que lui, Gillioury, -son vieux Bout-dehors, son ami sans autre, avait -envoyé la petite Thérèse prévenir à la maison; -que la soupe de congre aux six herbes fumait à -c't'heure dans l'âtre; que Naïk parait les écuelles et -les boujarons; que maître Nicolas sublait en l'honneur -du pavillon en vue; et que tout le monde -aurait double ration de joie quand le gas serait là; -et qu'on chanterait, en chœur au refrain, la chanson -du <i>briq qui a vu le diable et lui a passé entre -les quilles</i>; et qu'il allait se lever, et sauter dans sa -culotte, harné, et revenir avec son Gillioury pavoisé, -aux sons du <i>banjo</i> qui ferait danser les vaches en -route.</p> - -<p>Et, moitié sentimental, moitié rigolo, toujours -parlant, tantôt fredonnant un couplet, le vieux -ramena peu à peu Marie-Pierre au bord du lit, le -força de s'habiller, le consola, lui redit que la -fuyarde reviendrait, lui mit les clefs dans la -poche, l'entraîna enfin dehors, bras dessus, bras -dessous.</p> - -<p>L'air était radieux, mollement éventé par la brise -de terre qui chassait les odeurs marines et sentait -bon les champs. L'herbe, quand la brise passait -au ras du sol, paraissait danser des rondes. Les -bourgeons violets et quelques fleurs en étoiles -blanches pointaient aux branches noires des pommiers -en fête. Les buissons bruissaient, pleins -d'oiseaux qui s'envolaient en grappes, pépiant, se -querellant, s'accrochant les uns aux autres ainsi -que des goussepains au sortir de l'école. Au bout -du chemin, les maisons du Croisic fumaient. Quand -le gas aperçut la cheminée de la sienne, un attendrissement -très doux lui vint au cœur, et deux -larmes sans amertume lui montèrent aux yeux. Il -lui semblait rentrer au pays après un long voyage.</p> - -<p>—Mon gas! mon pau' p'tit gas!</p> - -<p>C'est tout ce que lui dit l'ancienne en le voyant. -Et, bien qu'il eût la mine encore à l'envers, les -yeux cernés, la peau rêche, elle fit celle qui ne se -doutait de rien. Elle retint le gros sanglot qu'elle -avait dans la gorge. Elle embrassa seulement -Marie-Pierre, plus fort et plus longtemps que de -coutume.</p> - -<p>Moins longtemps, au contraire, et moins fort, -l'embrassa Naïk, sans arrière pensée toutefois, -mais comprenant que la promise devait en ce moment -ne paraître que la fine cousine.</p> - -<p>Pour aider à cacher l'embarras de tous, Gillioury -plaqua de furieux accords sur son <i>banjo</i> et chanta -n'importe quoi du haut de sa tête, pendant que le -merle enflait ses notes pour dominer le vacarme.</p> - -<p>Puis on s'assit à table, et, le cœur un peu serré -d'abord, on se laissa bientôt aller à la joie ravivée -sans cesse au bagout du vieux, qui n'avait jamais -été aussi bavard. Le gas, notamment mis en appétit -par le bouillon de congre aux six herbes, dévorait. -Et Gillioury de s'exclamer! Quelle crâne soupe! Et -quel homard, de fleur d'homard! Et ces oignons, -les plus oignons! Le cidre vous piquait la langue, -après, que c'était une bénédiction de ravigotage! -Et le tafia du coup de la fin, du jus de bottes, ne -plus ne moins, de la savate premier brin! Comme -c'était bon, ohé! les frères, de se suiver ainsi -l'estomac! Harné! l'<i>Empereur des sept îles et autres -lieux</i> pourrait dire et dire; il n'était pas plus -miellé du sort, il n'avait pas la vie plus en belle, -foi de Bout-dehors! Ah! pardi! C'était comme -dans la chanson des trois cancrelats! vous savez -bien, la chanson de bordée:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">C'est les trois cancrelats</div> -<div class="verse i3">Qu'ont mis la patte au plat,</div> -<div class="verse i3">Au plat du capitaine</div> -<div class="verse i4">Don daine,</div> -<div class="verse i3">Au plat du capitaine.</div> -</div> - -<p>—Laisse arriver! voiles largues et remplis les -boujarons, vous autres! Tout à la noce! Bitte et -bosse!</p> - -<p>Et le père Gillioury cognait son <i>banjo</i> à coups -de poing maintenant, et clignait de l'œil en poussant -en fausset la complainte des <i>Trois Cancrelats</i>, -et devenait rouge comme une veste d'engliche. -Naïk souriait doucement et se levait de temps à -autre pour porter au merle une miette de pain ou -un fragment de sucre. La vieille Marie-des-Anges, -aponichée sur une chaise basse, regardait à la dérobée -le gas. Lui, les coudes sur la table, lourd, -gavé, veule, mais sans tristesse, écoutait la cantilène -burlesque en dodelinant de la tête aux bons -endroits. Il donnait même sa note au refrain quand -Bout-dehors criait:</p> - -<p>—Attention! attrape à reprendre en chœur, -ceux qu'a du cœur!</p> - -<p>Mais tout de même, quoique suivant la chanson, -le gas y allait en mollesse, n'y mettait pas d'entrain.</p> - -<p>—Si tu prenais ton violon, veux-tu, fit Naïk, -qui avait déjà ouvert l'armoire et tirait l'instrument -de sa boîte.</p> - -<p>—Non, non, répondit Marie-Pierre. Je n'ai pas -d'âme aux doigts.</p> - -<p>Puis il se posa les joues dans le creux des deux -mains, et, comme il continuait à écouter vaguement, -ses yeux papillotèrent, un de ses coudes -glissa; il donna du front sur la table.</p> - -<p>—T'es las, va, couche-toi, dit l'ancienne. Couche-toi, -mon pau' p'tit gas.</p> - -<p>Il obéit d'une allure machinale, se sentant en -effet plein de sommeil, la cervelle pesante, les -regards ensablés, les membres détendus. Il se jeta -sur le lit comme une masse. Sa mère n'avait pas -fini de lui arranger une couette sur les jambes que -déjà il ronflait, tandis que Gillioury terminait sa -romance en sourdine, marmonnant avec une voix -de rouet, frôlant à peine du pouce les cordes de son -<i>banjo</i>. Marie-des-Anges lui fit même chut en se -retournant, et la bonne petite Naïk alla couvrir -d'un tablier la cage où maître Nicolas sifflait, de -son plus doux flûtage cependant:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Jusqu'au revoir, la belle,</div> -<div class="verse i3">Bientôt nous reviendrons.</div> -</div> - -<p>—C'est vrai tout de même, fit la vieille en laissant -maintenant couler ses larmes, c'est vrai tout -de même qu'il est revenu, mon pau' p'tit gas! -Porte Nicolas dehors, va, Naïk, et découvre-le, le -fillot. Il ne faut pas l'empêcher de chanter un jour -pareil.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIII</h2> - - -<p>—Voyons, l'abbé, est-ce dit? Vous venez avec -nous?</p> - -<p>—Pourquoi nous? fît d'Amblezeuille. Je ne sais -pas si j'y vais, moi.</p> - -<p>—Comment, tu ne sais pas? reprit le comte. -Mais c'est toi-même, il n'y a pas encore une heure, -qui as déclaré qu'il fallait pousser au devant d'Adelphe -jusqu'à Nantes!</p> - -<p>—Toi, oui. C'est ton devoir parbleu! Et puis, -cela te fait plaisir, n'est-ce pas? Adelphe n'arrive -à Nantes que demain matin. Nous serons à Saint-Nazaire -au train de midi, à Nantes sur le tantôt, et -tu auras ta soirée libre pour gourgandiner un brin -là-bas, voilà tout. En te soumettant cette idée-là, -j'étais bien sûr que tu prendrais la balle au bond. -Tu es assez content d'aller faire la débauche…</p> - -<p>—Mais puisque je t'emmène, nous serons sages.</p> - -<p>—Voyez-vous ça! Dis tout de suite que je te -sers de chaperon.</p> - -<p>—Mon Dieu! messieurs, interrompit doucement -le curé Calvaigne, vous discutez là sur des nuances, -permettez-moi de vous le dire.</p> - -<p>—Enfin, venez-vous, l'abbé? C'est toute la -question.</p> - -<p>—Ma foi, oui. J'ai des achats à faire à Nantes. -Je profiterai ainsi de votre landau jusqu'à Saint-Nazaire, -et de votre aimable compagnie…</p> - -<p>—Oh! aimable, avec lui! firent les deux gentilshommes -en se toisant l'un l'autre.</p> - -<p>Ils n'en partirent pas moins tous les trois, très -ravis, au fond, de faire route ensemble, un peu -émus aussi à la pensée de revoir Adelphe, l'enfant -gâté de la maison, l'enfant prodigue enfin de -retour, après une grosse année d'absence.</p> - -<p>—Ah! tu peux dire, répétait le chevalier, tu -peux dire qu'il a un heureux caractère, ce garçon-là. -Revenir ainsi sans barguiner, et pour s'enterrer -avec un vieux grigou tel que toi. Sarpejeu! -Quelle bonne nature. Il ne tient pas de son grand-père, -au moins. J'entends comme gentillesse!… -Parce que, d'ailleurs, comme polisson, c'est autre -chose. Et encore, je suis bien certain qu'à ton âge, -il ne courra plus la gueuse. Tandis que toi…</p> - -<p>—Eh! moi, moi! Qu'est-ce que je fais donc de -si mal, moi?</p> - -<p>—Tiens! tu te défends? Et cette petite femme, -alors, néant, fumée? Je l'ai inventée, n'est-ce pas?</p> - -<p>—Quelle petite femme?</p> - -<p>—Cette Parisienne, voyons! Ce bijou dont tu -parlais tant l'autre jour, avec les yeux hors de la -tête!</p> - -<p>—Peuh! est-ce que je sais? Je ne l'ai plus revue -au bord de la mer.</p> - -<p>—Tu l'as donc cherchée?</p> - -<p>—Oui et non. Tenez, l'abbé, je vous fais juge. -C'est par hasard…</p> - -<p>—Par hasard la première fois, peut-être, interrompit -d'Amblezeuille. Mais la seconde, la seconde? -Car tu l'as rencontrée deux fois, si je ne m'abuse. -Eh bien! la seconde, tu l'as bien voulu, sarpejeu! -Ce bijou! Joli bijou, ma foi! Un pou de sable! -L'abbé qu'en dites-vous?</p> - -<p>—Mon Dieu! messieurs, vous avez raison chacun -de votre côté. Il est évident que, d'une part… -Et cependant, si l'on se place à certain point de -vue…</p> - -<p>—Mais non, l'abbé, vous n'y êtes pas, s'écriaient -les deux amis.</p> - -<p>Comme on approchait de Saint-Nazaire, le chevalier -qui occupait la banquette de devant du landau, -se souleva soudain des poignets pour regarder par-dessus -la capote, et s'écria:</p> - -<p>—Tiens! une voiture qui nous suit. Elle vient -du Croisic par la traverse. Eh, eh! il y a deux -femmes dedans.</p> - -<p>Le comte, d'un mouvement machinal, se haussa -en se retournant.</p> - -<p>—J'aurais parié que tu ferais volte face! ricana -le chevalier avec un joyeux craquement de phalanges. -Des femmes, il faut que tu voies ça!</p> - -<p>Le comte s'était rassis, tout rouge.</p> - -<p>—Diantre! je devine, ajouta d'Amblezeuille, en -poussant du bout des doigts un facétieux dégagé -dans les côtes du comte. Je devine. Voilà le sang -qui te danse aux oreilles. C'est ta Dulcinée, hein?</p> - -<p>Du coup, l'abbé aussi se retourna, curieux.</p> - -<p>—Ne regardez donc pas ainsi, voyons, fit le -comte. C'est indécent!</p> - -<p>Puis, bousculant du genou le curé Calvaigne, tirant -le chevalier par le revers de la redingote, il se -renfourgna refrogné au fond de la voiture, et jeta -d'une voix brève cet ordre à son cocher:</p> - -<p>—Fouette! ne nous laisse pas rejoindre.</p> - -<p>Pourquoi cet ordre? Lui-même n'en savait rien. -Il l'avait lâché sans plus réfléchir, gêné, comme -honteux de cette rencontre possible, tandis que l'abbé -baissait le nez, fourrait ses mains dans les manches -de sa douillette, faisait celui qui n'a rien vu, et que -le chevalier se martyrisait les doigts, secouait la -tête, clignait de l'œil, souriait silencieusement.</p> - -<p>C'était, en effet, la Glu, accompagnée de Mariette, -dans la calèche de louage de Guillaume Hervé. -Elle avait remarqué le brusque mouvement de curiosité -des trois hommes, avec un haussement de -sourcils à l'aspect imprévu du feutre romain. Si -rapide qu'eût pu être l'apparition du comte au ras -de la capote, elle avait tout de suite reconnu cette -figure. Elle s'aperçut aussi de l'allure plus vive que -prit soudain le landau.</p> - -<p>—Tiens, pensa-t-elle tout haut, ils veulent donc -m'éviter?</p> - -<p>—Pourquoi cela, madame? fit Mariette.</p> - -<p>—Je ne sais pas, va! Une idée qu'ils ont. Si je -les taquinais? Ma foi, oui, ça nous amusera.</p> - -<p>Elle piqua le dos de Guillaume avec la pointe de -son ombrelle, et lui dit:</p> - -<p>—Brûle-moi cette voiture-là, mon garçon.</p> - -<p>—Harné! C'est pas commode, madame, répondit -Guillaume. Les chevaux de m'sieu le comte sont -des chevaux de ville. Ils ont les jambes longues. -Nous allons tout de même tâcher moyen.</p> - -<p>Puis, d'une petite voix flûtée, en fausset, il cria, -enveloppant ses deux bêtes dans le <i>huit</i> d'un large -coup de fouet:</p> - -<p>—<i>Hue! malhurus! sauvons-nus!</i></p> - -<p>Les rosses bretonnes, aux oreilles ballantes, au poil -de vache, prirent le grand trotton, battant le traquenard -du derrière, et gagnèrent bientôt du terrain sur -les anglo-normands, dont le trot régulier s'allongeait, -mais sans jamais s'enlever en galopade.</p> - -<p>—<i>Hue! sauvons-nus!</i></p> - -<p>Et la carriole de louage passa auprès du landau, -le frôlant presque ric à rac, emportée dans un bruit -de ferraille et une giboulée de coups de fouet.</p> - -<p>Pendant la demi-minute où les voitures étaient -moyeu contre moyeu, la femme regarda fixement -les trois hommes, qui la saluèrent, après que le -comte eut donné le signal en soulevant son chapeau. -Elle leur répondit par une légère inclinaison de -tête, avec une moue hautaine. Elle était à la fois -blême et comme couperosée, le teint battu par la -rapidité de la course. Ses cheveux retroussés au -vent laissaient à découvert son front bombé. Deux -pochons couleur lie de vin se bouffissaient sous ses -yeux morts. A l'un des coins de ses lèvres minces, -une goutte de salive moussait.</p> - -<p>—Sarpejeu! fit le chevalier quand elle fut passée, -c'est ça que tu appelles un bijou, dis donc, Kernan?</p> - -<p>—Bah! répondit le comte en roulant les épaules, -on peut se tromper. Aujourd'hui, en effet, je la trouve -assez laide. Elle est peut-être souffrante.</p> - -<p>—Ma foi! conclut l'abbé, souffrante ou non, -elle n'est pas belle, monsieur le comte. Il serait à -souhaiter que le péché fût toujours aussi laid que -cela. Il tenterait moins.</p> - -<p>En ce moment, par bravade sans doute, et comme -une gamine mal élevée, la Glu se retourna et se -haussa à son tour, pour regarder les trois hommes. -Le vent lui rabattait maintenant ses frisettes d'or -sur les yeux. Dans un rire insolent étincelaient ses -crocs de louvatte. Son teint, estompé par l'éloignement, -se fondait tout rose.</p> - -<p>Le comte donna une grande claque sur la cuisse -du chevalier stupéfait, et lui cria, presque rageusement, -en pleine figure:</p> - -<p>—Eh bien! oui, morbleu, oui, chevalier, c'est un -bijou. Je ne m'en dédis pas.</p> - -<p>Ses regards flambaient dans sa face pourpre. La -grosse veine du milieu de son front, comprimée par -le chapeau anglais trop petit, s'enflait, bleuissait, -avec des nœuds violets prêts à éclater; des fibrilles -rouges lui marbraient la peau des joues d'un rouge -vif comme des égratignures fraîches; ses narines -s'ouvraient, épanouies, humant dans l'air la traînée -de parfum que la femme avait laissée derrière elle, -parfum trouble et troublant, que seul un amoureux -pouvait percevoir et nettement savourer parmi la -poussière en tourbillon, l'odeur du cuir des harnais, -la sueur fumante des chevaux.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIV</h2> - - -<p>—Et pourquoi veux-tu qu'elle se soit moquée -de nous? disait le comte. Nous n'avons rien de -ridicule, je pense.</p> - -<p>—Ah! tu penses! faisait le chevalier d'un air -goguenard.</p> - -<p>—Mais, dame! en tous cas, ce n'est ni l'abbé ni -moi…</p> - -<p>—Ni toi? Ah! çà, tu ne t'es pas vu tout à l'heure, -mon vieux Kernan. Eh bien! précisément, c'est de -toi qu'elle s'est moquée, n'en doute pas.</p> - -<p>—De moi?</p> - -<p>—Tu avais l'air, à ce moment, d'un coq prêt à -pondre. N'est-ce pas, l'abbé?</p> - -<p>—Et toi tu as toujours l'air d'un grand dindon -qui fait <i>blou blou blou</i>. N'est-ce pas, l'abbé?</p> - -<p>—Mon Dieu! messieurs, dit le curé Calvaigne, -à quoi bon ces dissensions? Il est certain que si l'on -veut s'amuser à chercher des ressemblances animales -pour défigurer les physionomies, même les -plus nobles, la malignité ne manquera jamais d'y -trouver son compte, au lieu que…</p> - -<p>—Vous ne me répondez pas, l'abbé, interrompirent -les deux gentilshommes.</p> - -<p>Et de fait, il fut impossible à l'abbé, comme -toujours, d'ailleurs, de donner tort à l'un des deux. -Même sur la question de savoir si la femme avait -voulu se moquer de quelqu'un, tout à l'heure, par -sa moue hautaine et son rire insolent.</p> - -<p>—Au fait, dit le comte, j'en aurai le cœur net -avant qu'il soit peu. Elle va sûrement à Nantes. -Nous ferons route ensemble. Et je lui demanderai -la chose à elle-même.</p> - -<p>—Tu vas lui parler, étant avec nous!</p> - -<p>—Et pourquoi pas?</p> - -<p>—Étant avec l'abbé! Voyons, cette fois, l'abbé, -vous ne le trouvez pas fou?</p> - -<p>—Je ne dis pas, répondit le curé, je ne dis pas.</p> - -<p>Mais comme le comte lui lançait un terrible -coup d'œil, il ajouta aussitôt:</p> - -<p>—Néanmoins, cela dépend. Cette dame, après -tout, est comme il faut, sans doute, puisque -monsieur le comte juge à propos de lui adresser -la parole en public.</p> - -<p>—Vous n'êtes qu'un flatteur, bougonna le chevalier. -Quant à Kernan, c'est un vieux courasson, -voilà tout. Au fond, il n'a élevé cette discussion -que pour se donner un prétexte à lui parler. Eh -bien! qu'il lui parle! C'est bon! Je saurai protester -par ma mine et mon silence. J'ai de la tenue, moi, -oui, monsieur.</p> - -<p>Voilà pourquoi, une demi-heure plus tard, à la -gare de Saint-Nazaire, la Glu ne put s'empêcher -de sourire, quand elle vit la singulière allure du -trio. En avant marchait le comte, qui venait à -elle le chapeau bas, le regard en coulisse, les lèvres -en fraise. A sa suite s'inclinait l'abbé, moitié figue -moitié raisin, gardant un air grave malgré sa -bouche en cul de poule. Derrière, le chevalier esquissait -un vague salut du bout des doigts, la -figure grippée, le menton sur la cravate, les membres -roides, ankylosés dans une dignité en bois.</p> - -<p>L'attitude des trois hommes disait si bien leurs -sentiments, que Mariette elle-même fit semblant -d'éternuer pour pouvoir à l'aise pouffer dans son -mouchoir. Quant à la Glu, elle se promit incontinent -de se divertir ferme avec ces grotesques, et -commença tout de suite. A peine les premières politesses -échangées, elle fit son nez en l'air, considéra -le chevalier entre les pointes de ses cils, et le -désigna au comte en disant du ton le plus naturel:</p> - -<p>—C'est monsieur votre père, n'est-ce pas?</p> - -<p>Le chevalier n'y put tenir, et, avec un haut-le-corps, -rompit son silence revêche:</p> - -<p>—Comment, son père! s'écria-t-il. Mais, sarpejeu! -nous sommes quasi du même âge, madame, -à quelques années près.</p> - -<p>—Oh! pardon, monsieur, pardon, fit la Glu se -confondant en gestes d'excuses, tandis que sa mine -étonnée semblait dire qu'elle ne pouvait en croire -ses yeux.</p> - -<p>Puis, toujours d'un air innocent, comme si elle -ne savait pas la portée de ses paroles, elle ajouta en -parlant au comte:</p> - -<p>—Mes compliments, monsieur! vous êtes bien -conservé, vous.</p> - -<p>Il se rengorgea, arrondissant ses bras, enflant sa -poitrine. Il rayonnait. Évidemment, si la femme -s'était moquée tout à l'heure, ce n'était pas de lui, -et bien de ce pauvre d'Amblezeuille! Inutile de -la questionner là-dessus, maintenant. Mais comme -elle était charmante! Ah! il ne se trompait pas! -Un bijou, certes, un fin bijou! Et quelle chance de -l'avoir rencontrée aujourd'hui! On ferait donc route -ensemble jusqu'à Nantes.</p> - -<p>Tous montèrent dans le même wagon, où le -comte s'installa au fond, en face de la femme, -remuant, empressé, aux petits soins, tout gaillard, -en cavalier servant. Mariette s'était assise -à côté de madame. D'Amblezeuille et le curé -occupaient les deux coins de la portière d'entrée, -l'un plus rogue que jamais, méditant une -revanche, l'autre le nez dans son bréviaire, -mais souriant à tout le monde dès qu'il levait la -tête.</p> - -<p>On parlait banalement de la température, du -<i>fond de l'air</i>.</p> - -<p>—Oui, disait la Glu avec nonchalance, un -mauvais mois, ce mois de mars, pour les rhumatismes!</p> - -<p>Et le chevalier faisait craquer ses phalanges -en pétarade, afin de bien montrer que la remarque -ne le touchait en rien, ses articulations se -disloquant à merveille. Puis il lançait au comte, -sèchement:</p> - -<p>—Mauvais, pour les apoplectiques surtout!</p> - -<p>Mais la Glu reprenait, les yeux en l'air, la tête -penchée, comme si elle écoutait des bruits dans -l'acajou du plafond:</p> - -<p>—C'est curieux, vous n'entendez pas?</p> - -<p>—Quoi donc?</p> - -<p>—Le printemps qui fait jouer le vieux bois.</p> - -<p>Mariette, immobile, riait du regard. Le comte, -lui, s'en donnait à cœur joie, ayant saisi l'allusion -aux phalanges du chevalier et voulant prouver -que rien ne lui échappait. L'abbé Calvaigne inclinait -la tête complaisamment, et envoyait -du même coup une grimace de commisération -vers d'Amblezeuille, qui feignait de ne point comprendre, -pinçait les lèvres, jaunissait.</p> - -<p>On parla aussi du pays, de ses beautés.</p> - -<p>—Il en possède une de plus depuis que vous -êtes au Croisic, dit galamment le comte en œilladant -vers la Glu.</p> - -<p>—Ce qu'il y a de plus beau dans le Croisic, interrompit -d'Amblezeuille, ce sont les gas. Il y en -a particulièrement un que je vous recommande, -madame, si vous aimez le type breton pur.</p> - -<p>De rage, le chevalier mettait les pieds dans le -plat. Il voulait se venger. Le comte avait rougi -jusqu'à la peau de son crâne, qui rutilait entre ses -rares cheveux blancs. L'abbé, devenu soudain très -myope, plongeait dans son bréviaire. La Glu, sans -le moindre tressaillement, répondit d'une voix -claire:</p> - -<p>—Oui, je sais, je le connais, monsieur. C'est -Marie-Pierre, n'est-ce pas? Un petit pêcheur? -J'ai souvent causé avec lui au bord de la mer. Je -l'ai même fait venir chez moi. Il m'intéresse beaucoup. -Un sauvage! Je le trouve très beau, en effet. -Et puis, il a une chose pour lui, une chose qui -plaît toujours aux femmes.</p> - -<p>Le chevalier, qui avait d'abord été décontenancé -par l'assurance de la Glu, jubilait maintenant. -Sans doute elle allait lâcher quelques paroles désagréables -au comte, qui bouillait de dépit. Aussi -prit-il soudain son air le plus gracieux, pour demander -quelle était donc cette chose que le gas -avait, et qui plaît tant aux femmes.</p> - -<p>La Glu, d'un ton très doux, répliqua:</p> - -<p>—Oh! monsieur, allez! une chose bien simple: -la jeunesse.</p> - -<p>Cette fois, le chevalier se le tint pour dit, se recroquevilla -dans sa mauvaise humeur, et n'ouvrit -plus le bec jusqu'à Nantes. On continua sans lui -à bavarder. Seul l'abbé Calvaigne, toujours fourré -dans son bréviaire, semblait partager sa bouderie. -Il était un peu gêné, en effet, par l'allure de plus -en plus entreprenante du comte, qui papillonnait, -madrigalisait, risquait même des plaisanteries de -vieux chasseur, habitué à courtiser des filles d'auberge. -La femme, elle, s'amusait beaucoup à ces -galanteries de roquentin provincial, à ce don-Juanisme -de hobereau, qu'elle excitait d'ailleurs par -d'agaçantes demi-avances. Plus le prêtre paraissait -embarrassé, plus le chevalier rechignait, et -plus elle coquetait. Même elle avait lancé cette -phrase, après une série d'invites non dissimulées -du comte:</p> - -<p>—Eh bien! voilà qui est convenu. Vous me -piloterez ce soir dans Nantes, que je ne connais -pas; et si c'est réellement joli comme vous dites, -les bords de l'Erdre, il faut m'y mener. Rien de -plus simple!</p> - -<p>L'abbé s'abîma aussitôt dans une profonde méditation, -afin de faire croire qu'il n'avait rien entendu, -et le chevalier souffla fortement, en battant -des paupières, comme un homme suffoqué -qui n'est pas maître de cacher son effarement.</p> - -<p>Ayant produit le scandale qu'elle désirait, elle -ajouta, très sérieusement:</p> - -<p>—J'espère bien, d'ailleurs, que ces messieurs -seront de la partie. Pas vrai, messieurs?</p> - -<p>—Mon dieu! madame, balbutia l'abbé tout -pâle, vous sentez bien que mon ministère ne me -permet point… Monsieur le chevalier, je ne dis -pas!</p> - -<p>—Oh! moi, fit d'Amblezeuille, impossible -aussi.</p> - -<p>Et, avec son sourire le plus jaune, il accentua:</p> - -<p>—A mon âge!!</p> - -<p>La Glu prit une petite mine confite en pudeur, -et gloussa tristement, avec un soupir de regret qui -navra le comte:</p> - -<p>—Alors, monsieur, n'y pensons plus. Vous -comprenez qu'à nous deux, seuls, cela ne serait -pas convenable.</p> - -<p>Le comte était furieux, outré. Une si belle occasion! -Une femme si appétissante! Animal de chevalier, -va! Ce grognon-là semblait ravi maintenant, -d'avoir fait rater la chose. Car la chose allait -toute seule, sans lui, n'est-ce pas? On se promenait -en bateau; on dînait là-bas dans une guinguette; -on soupait aux Galeries, en cabinet particulier; -d'Amblezeuille s'éclipsait complaisamment -au dessert; et alors… Le vieux gourgandin ne -songeait plus le moins du monde, pour le moment, -à son plan de guérison en faveur d'Adelphe. Tout -ravigoté de désirs, le sang rajeuni, les nerfs fouettés -par ces deux heures de galanterie, les sens attisés -par ces papotages coquets, ces avances coquines, -ce frôlement continu des jupes tièdes, ce -voisinage d'une chair endiablée et endiablotinée, -il avait soif de cette femme.</p> - -<p>La Glu le vit à plein, et, pour s'en amuser davantage, -lui dit alors, de plus en plus froide et -réservée, pincée comme une grande dame, presque -pimbêche:</p> - -<p>—D'ailleurs, monsieur, il faut avouer que -j'étais bien légère. Je m'engageais de la sorte, -sans plus de cérémonie, dans votre société, sans -même savoir avec qui j'ai l'honneur d'être.</p> - -<p>Comme le comte hésitait, c'est le chevalier qui -prit la parole, hautainement:</p> - -<p>—Madame, dit-il, vous êtes avec l'abbé Calvaigne, -curé de Guérande, et avec le chevalier -d'Amblezeuille. Quant à ce barbon qui fait le jeune, -et qui a tort, mais dont vous n'avez pas raison de -vous moquer, c'est le meilleur gentilhomme du -pays, madame; c'est le comte Audren de Kernan -des Ribiers.</p> - -<p>—Tiens! des Ribiers! s'exclama la Glu, tandis -que l'immobile Mariette elle-même n'avait pu s'empêcher -de sourciller.</p> - -<p>Il y eut un silence. On arrivait.</p> - -<p>—Mais vous vous trompez, monsieur le chevalier, -reprit la Glu très calme. Je n'ai pas du tout -l'intention de me moquer de votre ami. Et la -preuve, c'est que, s'il veut, ma proposition tient. -Vous plaît-il, comte, d'être mon cavalier ce -soir?</p> - -<p>—Oh! madame, avec joie, fit le comte en prenant -la main tendue de la femme et en y déposant -un baiser que d'Amblezeuille lui-même fut -forcé de trouver du dernier Régence.</p> - -<p>On descendit. La Glu était restée la dernière -avec Mariette.</p> - -<p>—Crois-tu, lui dit-elle tout bas, des Ribiers! -Hein! non, c'est trop drôle. Des Ribiers! Le comte -des Ribiers! Ce que nous allons rire!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XV</h2> - - -<p>Le lendemain matin, une demi-heure avant l'arrivée -du train de Paris, d'Amblezeuille était à la -gare, se promenant de long en large, dans la salle -des Pas-Perdus, avec une allure de vieux loup en -cage. Il n'avait pas décoléré depuis la veille, -depuis le moment où sa fureur était montée au -comble sur cet au-revoir du comte:</p> - -<p>—Alors, mon cher, en tout cas, à demain! -Rendez-vous là-bas pour recevoir Adelphe!</p> - -<p>Là-dessus, le comte avait pirouetté d'un air -vainqueur, s'était assis dans une voiture à côté de -la femme et en face de la soubrette, et fouette -cocher! Parti, sans plus d'explications! Parti, sans -dire s'il coucherait, comme d'ordinaire, à l'hôtel des -Colonies! Parti sans même renouveler, auprès de -son ami, la proposition de faire la fête ensemble!</p> - -<p>Ce dernier oubli, surtout, le chevalier ne pouvait -le digérer. Malgré son formel refus de servir de -comparse à la débauche du comte, il aurait accepté -certainement sur une plus pressante invitation. Tout -en maugréant sans cesse contre ce qu'il appelait -les <i>orgies de ce vieux courasson</i>, il avait accoutumé -de les partager toujours. Et voilà qu'aujourd'hui -on le laissait en plan, obligé d'aller piètrement -dîner avec l'abbé, chez quelque curé des -faubourgs de Nantes, ou de vaguer tout seul, -mélancolique, comme un chien perdu!</p> - -<p>Et puis, quelle fatuité dans ce: <i>en tout cas!</i> -Sarpejeu! le comte affichait diantrement la certitude -de sa conquête? <i>En tous cas!</i> Cela voulait dire:</p> - -<p>—Soyez tranquilles! ne vous inquiétez pas de -moi, je sais où passer ma nuit, et je la passerai -bonne.</p> - -<p>Morbleu! sarpejeu! on n'était pas plus indécent, -plus cynique! Et le chevalier, marchant à courtes -enjambées rageuses, cognait ses talons sur le parquet -et faisait des moulinets extravagants avec sa -canne. Ah! il allait lui en flanquer un, de savon, à -ce polichinelle! Il allait lui lâcher toute sa bile et -lui cracher une bonne fois tout ce qu'il avait sur -le cœur! Je vous demande un peu, si ce n'était pas -à vous faire sauter! Cela tranchait du grand-père -sévère; cela se donnait des façons de mentor; cela -s'ingérait de rappeler ce pauvre petit Adelphe, -sous prétexte de morale! Il était propre, ce mentor! -Elle était jolie, sa morale! Ainsi, c'est au -sortir d'une alcôve, encore tout chaud de sa luxure -sénile, que ce monsieur viendrait, tout à l'heure, -chanter pouilles à son petit-fils, un jeune homme, -après tout, bien excusable, ayant la folie de son -âge, tandis que lui, ce vieux farceur…!</p> - -<p>—Vieux farceur, oui, monsieur, s'écria tout -haut le chevalier, en fendant l'air d'un sifflant coup -de canne qui faillit éborgner l'abbé Calvaigne -arrivant.</p> - -<p>—Vous êtes bien en colère, chevalier? dit humblement -l'abbé.</p> - -<p>—Sarpejeu! oui, monsieur. Ah! c'est vous, -l'abbé? Pardon! Oui, je suis exaspéré. Croyez-vous -que le comte n'est pas encore là? Et il est l'heure -moins dix! Vous verrez qu'il manquera au rendez-vous. -Manquer au retour d'Adelphe, quelle conduite, -hein! Et savez-vous où il est, seulement?</p> - -<p>—Mon Dieu! non.</p> - -<p>—Eh! si, vous le savez. Il est avec cette particulière, -parbleu!</p> - -<p>—Vous pensez?</p> - -<p>—Tiens, mais j'en suis sûr. Je ne l'ai pas revu -depuis hier, depuis qu'il s'est sauvé en compagnie -de cette guenon. Où est-il? Je suis passé aux -Colonies. Il n'y a pas mis le pied. Il est dans -quelque hôtel interlope, couché avec elle.</p> - -<p>—Oh! chevalier, oh! vous allez trop loin.</p> - -<p>—Quand je vous dis que si! quand je vous dis -que si! J'en donnerais ma tête à couper. Je le connais -bien, moi, ce vieux farceur. Oui, monsieur, -vieux farceur!</p> - -<p>L'abbé baissait le nez, enfonçait jusqu'aux coudes -ses mains dans ses manches, rognonnait des hum! -hum! Le chevalier, arrêté, courbé en avant sur ses -jarrets tendus, lui secouait violemment d'une main -un bouton de la soutane et de l'autre exécutait par -terre un roulement continu du bout de son rotin -frénétique.</p> - -<p>—Et tenez, regardez-le plutôt, s'écria-t-il soudain -en se redressant. Regardez-le! dans quel état!</p> - -<p>C'était le comte, en effet, qui arrivait, essoufflé -pour avoir monté en trois sauts les six marches du -perron; car l'heure sonnait, et l'on entendait déjà le -sifflet prochain de la locomotive entrant en gare. Il -avait l'haleine courte, les tempes grosses, le cœur -battant. Puis, sous l'excitation passagère de ces -quelques pas trop précipités, on voyait en plein la -lassitude de tout son corps moulu par une nuit -folle. Ses mains tremblaient. Sa figure, débarbouillée -à la hâte, était mâchurée, et les fibrilles -rouges de ses joues avaient comme déteint en une -marbrure livide. Ses yeux étaient tout petits, entre -ses paupières boursoufflées et le tour des cils en -jambon. Sa barbe, mal démêlée, s'ébouriffait, hirsute. -Son linge déraidi, fripé, était encrassé aux -gondolures de l'empois détrempé par la sueur.</p> - -<p>—Dans quel état, bon Dieu! dans quel état! -répétait le chevalier, les bras au ciel et les sourcils -en haut du front.</p> - -<p>—Allons, allons, c'est bien, fit le comte. Assez -de jérémiades! Dirait-on pas que j'ai l'air d'un -cadavre ambulant, comme toi? Laisse-moi tranquille. -Tu feras monsieur la Grogne plus tard. Voici -le train. Vite, passons sur le quai.</p> - -<p>Et ils arrivèrent juste à temps pour voir descendre -de wagon un grand efflanqué, perdu dans son -ulster comme un parapluie dans un fourreau trop -large, mal d'aplomb sur ses quilles molles, étroit de -poitrine, blême, blondasse, à maigres moustaches -sans couleur, pareilles à deux mèches de fouet extrêmement -usées. C'était le vicomte, éreinté par une -nuit de chemin de fer et plus encore par un an de -noce parisienne, gommeux, fourbu, vidé.</p> - -<p>—Mon cher enfant! s'exclama l'abbé avec des -larmes dans la voix et un geste arrondi de prédicateur.</p> - -<p>—Ah! pendard! fit le chevalier en menaçant -Adelphe de sa canne amicalement brandie.</p> - -<p>Quant au comte, il avait bravement embrassé son -petit-fils, avec d'autant plus d'émotion qu'il se sentait -des torts envers lui, à cause de ce qu'il venait -de faire. Adelphe avait reçu un peu froidement cette -accolade. Au moment où ils se désenlaçaient, le -comte lui mit les deux mains sur les épaules, le -regarda en hochant la tête et dit:</p> - -<p>—Mâtin, tu n'as pas bonne mine tout de même, -mon garçon!</p> - -<p>Le jeune homme, froissé, se rebiffa d'un air impertinent:</p> - -<p>—Ma foi! répondit-il, toi non plus, grand-père.</p> - -<p>Le chevalier ricana, fit craquer ses phalanges. -Puis, montrant les deux éreintés à l'abbé qui marmonnait -des paroles onctueuses, il dit très haut -et d'un ton sec:</p> - -<p>—Voilà ce que c'est que de courir la gueuse!</p> - -<p>Ses regards, d'ailleurs, appuyaient particulièrement -sur le comte, qui roulait de gros yeux désespérés, -pleins de chut. Car Adelphe avait dressé -l'oreille et levé les sourcils, flairant quelque racontar -ennuyeux pour son grand-père. L'abbé continuait -à jaboter, essayait d'apaiser tout le monde -sous ses gestes bénisseurs. Mais le chevalier insistait, -tarabustant, taquin, avec des airs mystérieux, -par des phrases inachevées, où se lisaient entre les -mots de mauvais sous-entendus.</p> - -<p>—C'est bon, c'est bon, faisait-il. Je me tais. Suffit! -Je me comprends. Oui, monsieur, je me comprends. -Et l'on me comprend.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVI</h2> - - -<p>Le voyage de retour ne fut pas gai, entre les -trois amis et Adelphe.</p> - -<p>Le comte avait proposé d'aller se refaire par un -bon déjeuner aux Galeries. Cela les remettrait -d'aplomb!</p> - -<p>—Ceux qui en ont besoin, avait interrompu le -chevalier, toujours avec les mêmes sous-entendus.</p> - -<p>La discussion, au reste, avait tout de suite avorté, -Adelphe manifestant le désir de ne pas s'arrêter à -Nantes, de filer droit sur Saint-Nazaire, et d'arriver -à Guérande le matin même. On pensait bien qu'au -sortir de Paris, Nantes l'embêtait joliment, n'est-ce -pas? Il n'avait pas le cœur à se contenter de quelque -<i>Maison Dorée</i> du cru, <i>à l'instar</i>…! Donner dans -la <i>gomme de province</i>, ah! non, par exemple, jamais -de la vie! C'est ça qui manquait de chic!</p> - -<p>—Et puis, avait-il ajouté, à tant faire que de -s'enterrer, allons-y <i lang="it" xml:lang="it">presto subito</i>, comme on chante -dans <i>les Brigands</i>. Quand on est chez le dentiste et -que la dent est condamnée, à quoi bon s'y reprendre -à plusieurs fois?</p> - -<p>Après quelques autres phrases de cet acabit, -menus coups de boutoir à toutes les avances et -prévenances possibles, ils étaient donc remontés en -wagon tous ensemble, en route pour Saint-Nazaire, -dans une mauvaise humeur générale, que ne pouvait -adoucir même le verbiage émollient de l'abbé -Calvaigne. En vain s'épuisait-il à tourner des phrases -aimables à la fois pour tout le monde! Il ne parvenait -pas à détendre les physionomies refrognées, -moroses, de ses trois compagnons. Chacun, blotti -dans son coin, cuvait et brassait des pensées amères.</p> - -<p>Adelphe songeait à Paris, aux folies passées, -aux vingt mille livres gaspillées si joyeusement, et -surtout à la femme qui lui avait fait battre si fort le -peu de cœur qu'il avait. Était-ce bien le cœur qu'elle -lui tenait? Non. Plutôt les sens. Il avait goûté avec -elle des plaisirs exquis, raffinés, inconnus à tous -les <i>paours</i> de Guérande et même de Nantes. Étaient-ce -bien les sens seulement? Non. Plutôt tout l'être. -Cette femme, qu'il avait eue pour maîtresse et -voulue pour épouse, c'était Paris tout entier incarné -dans une enchanteresse. Oui, Paris léger, coquet, -spirituel, luxueux, capricieux, délicieux! Et voilà -pourquoi le mariage même ne lui faisait pas peur -à lui, si jeune pourtant. Cette femme, il la lui fallait, -toute, et sienne. Qu'importaient son existence -d'auparavant, ses amants sans nombre? A tout prendre, -tant mieux qu'elle eût vécu! Elle en était plus -savante. Et puis, quoi! la mésalliance, le déshonneur! -des blagues! Bon en Bretagne, ces fariboles-là! -Bon pour des caboches étroites, des cervelles encroûtées! -Autant de préjugés rococos, de mots, de -routines! A Paris, on avait l'esprit autrement large. -Il en connaissait des et des, qui avaient rencontré -le bonheur, et sans perdre la considération, en se -mariant à des cocottes. Qu'est-ce que c'est qu'une -cocotte? Une honnête femme un peu dévoyée, rien -de plus. Et même, si, encore mieux! il pouvait citer -tel et tel, des noms, des gentilshommes de sang -plus bleu que le sien, aujourd'hui collés légitimement -et très satisfaits, et pas reniés du tout, -avec de vraies roulures, avec des <i>vieilles-gardes</i>!</p> - -<p>Aussi, le grand-père aurait eu beau faire, ce -n'est pas par ses lettres grotesques, ses télégrammes -insensés, qu'il aurait obtenu ce qu'il appelait le -retour de l'enfant prodigue. L'enfant prodigue s'en -fichait un peu des sermons, et de Guérande, et des -vieux amis, un tas de badernes! Même, les vivres -coupés, en voilà une bêtise! Est-ce qu'il n'y a pas -des usuriers à Paris? Est-ce qu'un vicomte authentique, -propriétaire futur de bonnes fermes au soleil, -ne trouverait pas des cent et des mille, rien -qu'en remuant le petit doigt? Parbleu! ils étaient -comiques ces <i>auteurs</i>, de s'imaginer qu'ils peuvent -comme ça vous mettre à sec du jour au lendemain! -Pauvre birbe, va! Alors, il croyait qu'on revenait -pour lui obéir, pour ses beaux yeux!</p> - -<p>Non! Si Adelphe avait pris le train, c'est que -Paris lui était devenu odieux depuis le départ de -l'adorée. S'ennuyer là-bas ou ici, qu'est-ce que cela -lui faisait, puisqu'aussi bien elle le forçait à vivre -désormais sans elle? Un beau jour, sans prévenir, -elle était partie, laissant seulement un mot où elle -disait que ce mariage était impossible, absolument, -et qu'il ne fallait plus y penser. Drôle de petite -femme, tout de même! Il lui offrait le repos, un -nom honorable, un titre, et elle avait refusé. Oh! -avec obstination! Peut-être avait-il trop insisté. -Oui, c'est pour cela sans doute qu'elle s'était enfuie. -Il l'avait assommée de ses propositions, lassée, -<i>rasée</i>. En somme, toute réflexion faite, il avait eu -tort, et c'est elle, toujours elle, qui avait raison. -Eh bien! quoi? le repos, un nom, un titre, la belle -jambe! Et pour cela elle devait renoncer à sa -royauté galante, s'enchaîner à lui. Vrai, si l'on -voulait être juste, dans tout cela, c'est à elle qu'on -demandait le plus grand sacrifice! Dame! logiquement! -Pauvre mignonne! Il n'avait pas compris -cela, lui, animal. Et pft! elle avait pris la clef des -champs. C'était bien fait.</p> - -<p>Où était-elle! Il n'en savait rien. Mais cet exil volontaire -ne pouvait durer. Un jour ou l'autre elle -reviendrait à Paris. Ce jour-là, bonsoir Guérande -et les vieux! Il la rattraperait, et, cette fois, il s'y -prendrait mieux pour la convaincre. En attendant, -il allait se reposer, se mettre au vert. Par la même -occasion, il tirerait quelque bonne carotte à la -maison. Puis, il dirait deux mots au notaire. Après -tout on lui devait des comptes, hein? L'argent de -sa mère ne pouvait pas toujours lui passer sous le -nez. Il n'y a pas de respect qui tienne! M. Audren -de Kernan des Ribiers était son grand-père, soit! -mais son tuteur aussi, que diable! Eh bien! s'il -fallait plaider, on plaiderait. Les affaires sont les -affaires!</p> - -<p>Ainsi réfléchissait Adelphe, les yeux mi-clos, le -nez dans son col relevé, les doigts tambourinant le -manche de béquille de son stick. Et de petits bâillements -qui n'aboutissaient pas, bâillements énervés, -coupés court, allongeaient par moment sa blême -figure, au poil blêchard, au sourire aigre, tiraillé de -tics.</p> - -<p>En face de lui, le comte, congestionné, lourd, -avec des regards ternes et papillottants, somnolait. -D'un mauvais somme, plein de regrets, de remords. -Il se sentait la bouche et la conscience pâteuses. -Un grand vide dans l'estomac, tout à coup, brusque, -l'étouffait. Une honte lui poussait le sang aux -oreilles. Quelle folie, quelle faiblesse, d'avoir passé -la nuit avec cette aventurière! Et quand Adelphe -devait arriver le matin même! Une propre veillée -d'armes, en vérité, pour se préparer à faire de la -morale! A son âge!! Franchement, le chevalier -avait raison de sans cesse le tarabuster là-dessus. -Et l'abbé ne se trompait pas en disant que le cotillon -le perdrait, toujours, toujours. C'était indigne, -tout compte fait; c'était d'un ridicule! Morbleu! On -avait des devoirs à remplir! Mais cette femme, -aussi, eh! eh! La tentation avait été si forte! Et le -fruit défendu (oh! pas trop défendu!) si savoureux! -Cristi! comme cela enfonçait les bonnes fortunes -de Guérande ou du Croisic, paisandes, saunières et -sardinières, maladroites en jupons crottés! Et les -plus huppées vendeuses d'amour de Nantes, les -raccoleuses des passages, habituées du théâtre et -des Galeries, dont il faisait naguère ses choux gras -aux soirs des plus rares débauches, pouah! Quelle -ratatouille, auprès de cette cuisine parisienne, -raffinée, raffineuse, épicée, savante! Bah! laissons-les -dire! Une occasion pareille ne se trouve pas tous -les jours. Trop bête qui n'en aurait pas profité! -Mais n'était-ce pas dangereux? N'avait-il pas encore -l'eau à la bouche, rien que d'y penser? Qui -sait! S'il allait vouloir en tâter de nouveau! Diantre! -Ce désir, encore obscur, il lui semblait l'éprouver -déjà. Des frissons lui couraient à fleur de peau, -piquaient la chair, entraient aux moelles. La somnolence -alors s'aggravait, berçant les remords, enténébrant -les réflexions. Une douce lassitude amollissait -les membres et l'esprit du vieillard, qui -dodelinait du chef et souriait vaguement à des rêves -lubriques.</p> - -<p>Le chevalier, lui, ne dormait point. Il avait, au -contraire, l'œil clair comme un basilic. Mais il regardait -s'assoupir le comte, ruminer Adelphe, et il -n'augurait rien de bon pour l'avenir. Au fond, il -aimait son vieil ami. Porté à tout voir en sombre, -il le considérait comme dégradé, avili, en ce moment. -Sa colère s'en exaspérait. Il eût voulu le -secouer, l'injurier. D'autre part, la froideur impertinente -du jeune homme lui avait fait peine. A lui -aussi, il eût voulu parler durement. Des paroles furieuses -lui montaient aux lèvres. Forcé, intérieurement, -grâce à leur attitude, de se tenir coi, la bile -le travaillait, le suffoquait. Il finit même, impatienté, -par imposer silence à l'abbé Calvaigne, qui -continuait son ronron de phrases melliflues. Il lui -siffla un chut impérieux, en lui montrant les deux -autres, qui n'écoutaient point. Puis, tout à sa rage -rentrée, se ratatinant dans son encoignure, il -croisa et décroisa ses jambes, fit craquer ses phalanges -plusieurs fois de suite, hocha la tête, roula -entre ses gencives sa langue qui le démangeait.</p> - -<p>Quand on arriva en gare de Saint-Nazaire, on -n'entendait plus dans le wagon, parmi les rampanpans -du train sur les plaques tournantes, que le -bruit d'osselets fait par les mains du chevalier, le -souffle du nez de l'abbé Calvaigne plongé dans son -bréviaire, les tambourinades d'Adelphe le long de -sa canne, et le ronflement du comte qui, les joues -bouffies, la lèvre pendante, l'œil tourné d'extase, -béait, avec un mince filet de bave au contour du -menton.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVII</h2> - - -<p>Au Croisic, le gas était resté couché tout le tantôt -du vendredi, sans se réveiller, sans grouiller seulement -dans son somme, même en rêve. A plat -dos, gisant, lourd comme un plomb, il dormait du -corps et du cerveau, pleinement. Dans le plus chaud -de l'après-midi, à l'heure où maître Nicolas se -taisait dehors, acouvillonné en petite poule, le bec -entr'ouvert, à l'heure où la chambre ne bruissait -plus qu'au bourdon furtif de quelque mouche, le -silence avait paru si profond à Marie-des-Anges -qu'elle s'était approchée du lit plusieurs fois pour -soulever le rideau de serge rouge et regarder son -gas, le craignant évanoui. Il lui semblait comme -mort, tant sa respiration, en ces moments d'accalmie, -soufflait doux et menu, perceptible de près -seulement, semblable à celle d'un enfant dans les -primes langes. Elle appelait alors Naïk et Gillioury, -qui arrivaient avec d'infinies précautions, la fillette -sur la pointe des pieds, le vieux en glissant ses -gros souliers au ras du carrelage; et tous trois le -contemplaient en souriant d'aise, se disaient leur -joie par signe, à la muette, étaient radieux. L'une -arrangeait un pli du garde-jour; l'autre tapotait -légèrement la couette débordée; le père Gillioury -faisait pouh! pouh! en écartant des deux mains les -bestioles vrombissantes.</p> - -<p>Quand le gas s'était enfin réveillé, au soir, il -avait cru sortir d'un songe, se retrouvant chez lui, -loin de la maison de là-bas, si suavement parfumée. -Ici, cela sentait l'antique odeur de chanci, de -linge humide, mêlée au remugle des paniers à -poissons. Mais cette forte odeur coutumière, il -l'aimait. Il en eut, tout de suite, le cœur ragaillardi. -Et de même ses yeux s'épanouirent de rencontrer, -en place de la pâle frimousse aux mines -ambiguës, les saines et bonnes figures des siens, la -face de bénédiction de sa mère, la binette cocasse -et amicale de <i>Bout-dehors</i>, le tant gracieux minois -de Naïk. Il n'y avait pas à dire non, elle était jolie -sous sa coëffe, la fine cousine, avec ses rondes -joues en pommes, sa bouchette mignonne en -fraise, ses longs regards pleins de mièvres tendresses! -Harné! Où avait-il donc la boule, d'avoir -pu mettre tout cela en oubliance?</p> - -<p>Il se dressa, s'étira vivement, alla se fourrer la -tête dans une seille.</p> - -<p>—Pas là-dedans, s'écria Naïk. On y a lavé des -toiles de goudron au matin.</p> - -<p>—Tant mieux! répondit-il en barbottant dans -l'eau et se frottant le nez. Oh! comme ça fleure -bon! Je voudrais avoir de la barbe, pour garder le -sent-fort.</p> - -<p>Il se secouait comme un chien mouillé, écrasait -les gouttes huileuses sur sa peau grasse, dilatait -ses narines, passait sa langue aux commissures de -ses lèvres, soufflait en pluie, riait. Tout le monde -de rire avec lui, jusqu'à maître Nicolas qui, renonçant -pour une fois à ses airs appris, poussait son -naturel et crécellant <i>cracracracra</i> de merle en -liberté.</p> - -<p>—J'ai comme besoin de travailler, fit soudain -Marie-Pierre. Dis donc, Bout-dehors, si nous allions -jusqu'au port vieux, en attendant le souper. Je -voudrais visiter un peu les boîtes à homards. Est-ce -qu'il y en a de beaux, aujourd'hui, la mère?</p> - -<p>—Oui-dà, mon gas, il y en a deux surtout, des -vrais coffres. Et si demain les Grévion pouvaient -nous ramener du large quelques lubines numéro un, -la vaudrait ensemble la course à Saint-Nazaire.</p> - -<p>—Quel jour c'est-il donc, demain? interrompit -Marie-Pierre en se prenant le front pour se rappeler.</p> - -<p>—Samedi, dà, jour de marché.</p> - -<p>Il fit ah! très longuement, demeura pensif, fouilla -au fond de sa poche où des clefs tintinnabulèrent. -Puis il sortit, muet. En route, avec Gillioury, il -continua de rêver. Sa grosse gaieté était tombée à -plat. Au port vieux il visita les boîtes d'un air -distrait. Il ne partagea même pas les bruyantes -exclamations du <i>mathurin</i> à l'aspect des deux -fameux homards réellement extraordinaires. Il -hala sur les amarres des casiers sans entrain, -n'éprouvant plus ce besoin de travailler qui l'excitait -tout à l'heure. Au quatrième, il lâcha l'ouvrage -en disant:</p> - -<p>—Viens boire une bolée de cidre, va, ça vaudra -mieux. Je ne sais pas ce que j'ai. Je suis tout -chose. J'ai les bras mous comme une moche de -beurre.</p> - -<p>Il but deux bolées coup sur coup, puis un gobelet -de raide, qui lui empourpra les joues. Avant de se -retirer, il s'arrêta chez les Grévion et recommanda -bien à la femme de dire au père et aux gas, quand -ils rapporteraient leur pêche, qu'on attendait leurs -plus beaux poissons chez Marie-des-Anges, parce -que lui, Marie-Pierre, allait demain à Saint-Nazaire -pour le marché.</p> - -<p>Comme la petite Thérèse le regardait fixement, -sur le pas de la porte, il lui demanda s'il avait -quelque chose de changé, qu'elle le reluquait si -fort.</p> - -<p>—Je vois bien que non, répondit-elle. Mais je -croyais que oui.</p> - -<p>—Pourquoi ça?</p> - -<p>—Dame! t'étais en perdition, à c'matin, pas -vrai? A preuve que c'est Gillioury qui t'a ramené -à quai. Alors, je tâchais de voir ce qu'il avait voulu -dire comme ça, quoi! Des choses, pardine, je sais -pas, moi.</p> - -<p>Il lui allongea une giffle, qu'elle évita d'un saut, -en l'appelant grand serin.</p> - -<p>—Allons encore boire un peu de raide, fit-il à -Gillioury.</p> - -<p>—Mais non, du gas. En v'là assez. Tu serais -saoul. Il est temps de souper, d'ailleurs. On nous -attend à la maison. Vent arrière et plus de bordées! -Qu'est-ce que t'as donc à la fin?</p> - -<p>—J'ai envie de l'être, saoul.</p> - -<p>—Eh bien! tu te suiveras la gargousse chez toi.</p> - -<p>A table, en effet, il tapa sur le cidre, et tout de -suite après la première bouchée, mangeant peu, -vidant le pot par grandes rasades. Non plus silencieux -et rêveur, toutefois. Au contraire, bavard et -bruyant, la langue déliée, les gestes drus, surtout -quand il eut humé un rouge-bord de vin charentais. -C'était du vieux picton, conservé précieusement -au cellier pour les jours de fête, et que la -mère avait été quérir sur sa demande. Il en avait -soif, de ce fin jus de vigne! Ça lui ferait du bien! -Harné! On pouvait bien y aller de cette dépense! -Il rattraperait ça le lendemain, au marché, avec -les deux homards et les lubines des Grévion!</p> - -<p>—Tu y vas donc, décidément, demain, à Saint-Nazaire?</p> - -<p>—Pour sûr.</p> - -<p>La mère avait fait cette question d'une voix inquiète. -Il y répondit avec une énergie violente, -entêtée d'avance contre les objections. C'est cette -idée-là qui lui avait brusquement coupé sa gaieté, -tantôt. A Saint-Nazaire! Aller à Saint-Nazaire! -Cela lui avait trotté par la cervelle depuis le mot -malencontreux de la veille. A Saint-Nazaire devait -être la femme. Du moins elle y avait passé. Par où -se serait-elle enfuie, si non par là, le seul chemin -pour quitter le pays? Il la retrouverait certainement -de ce côté. Il avait suffi d'une phrase, jetée au hasard, -sans plus, pour évoquer les souvenirs, les -rallumer, encore tout chauds, enflamber derechef -les regrets et les désirs irrésistibles. Et, le mot à -peine lâché, la mère avait compris. Elle aurait -voulu s'être mordu la langue avant ce mot, l'avoir -coupée même. Maintenant, il était trop tard. Le -mal fait suivait son cours. La mauvaise pensée -s'était épandue dans l'âme du gas en tache d'huile. -Elle le voyait bien! Son silence tout d'abord, son -air songeur, puis sa rentrée à demi en ribote, la -mine déconfite de Gillioury, les rires jaunes, les -paroles inutiles, la fausse joie tapageuse, les bolées -de cidre, la soif de vin, autant de tristes signes! Il -était repris, le malheureux! Elle l'eût encore préféré -veule, comme cet après-midi, rendu de fatigue, -anéanti, dormant, inerte, mais ne songeant plus à -rien. En ce moment, malgré son bagout de buveur, -où il cherchait à s'étourdir, il était tout à son péché. -On lisait dans ses yeux vagues son idée fixe. -La vieille ne s'y trompait point, et une amère désespérance -lui serrait le cœur.</p> - -<p>Elle essaya, quoique à peu près sûre que ce serait -en vain, de discuter le projet. Après tout, les homards -se vendraient fort bien au Croisic. Le notaire -en achèterait un, certainement. Quant à l'autre, si -l'on en faisait cadeau au curé! Puis, les Grévion -n'auraient pas bonne pêche. Le temps n'était pas -aux lubines. N'est-ce pas, père Gillioury? Alors, à -quoi bon se déranger pour deux homards? Pas si -beaux, d'ailleurs! On en avait vu souvent de plus -guernauds. Il valait mieux attendre une meilleure -occasion.</p> - -<p>Le gas n'écoutait pas, ne répondait pas; mais, -buté, tenace, répétait:</p> - -<p>—J'irai au marché demain; j'irai.</p> - -<p>Naïk, innocente, ignorant du reste les détails du -matin, racontés à la mère seulement, Naïk toute -gentille répétait avec lui:</p> - -<p>—Eh bien! oui, tu iras. C'est entendu, qui t'en -empêche? La mère dit ça pour dire.</p> - -<p>Marie-des-Anges lui tirait alors son tablier sous -la table et lui faisait, derrière la main levée, les -gros yeux.</p> - -<p>Quant à Gillioury, il avait son plan, qu'il communiqua -tout bas à la vieille.</p> - -<p>—Faut le saouler. Toutes voiles dehors! Il perdra -le nord. Une fois à fond de cale, il ne se rappellera -plus. Ça se noie, les idées! Quand on a la -soute qui déborde, le temps file vingt nœuds à l'heure. -On se réveille à peine, que demain est déjà passé! -C'est comme pour le mal de dents! Rien de tel -qu'une petée de vitriol dans la gargarousse. Attrape -à le saouler, la mère!</p> - -<p>Lui-même, pour exciter le gas, faisait les quatre -cents coups sur son <i>banjo</i>, à fendre le bois, à casser -les cordes, en démoniaque, en ivrogne fin-perdu, -hurlant à tue-tête les refrains les plus bistoques, les -plus de bamboche:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i2">La quille en l'air et bord sur bord,</div> -<div class="verse i2">Ouvre ta gueul' comme un sabord!</div> -<div class="verse i5">Ça coule,</div> -<div class="verse i5">Ça roule,</div> -<div class="verse i2">Ça vous fout l'branl'-bas dans la boule!</div> -<div class="verse i4">Et bon, bon, bon,</div> -<div class="verse i4">A plein bidon,</div> -<div class="verse i3">Vide ton boujaron,</div> -<div class="verse i5">Les frères,</div> -<div class="verse i3">Vide ton boujaron,</div> -<div class="verse i5">A fond,</div> -<div class="verse i3">Vide ton boujaron.</div> -</div> - -<p>Et Naïk s'étonnait de voir la mère verser elle-même -de grands coups de tafia dans le gobelet de -Marie-Pierre.</p> - -<p>Lui, les yeux hors de la tête, avec le tour cerné -en blanc dans sa figure violacée, les gestes déjà -vagues, la voie en bouillie, il raclait follement son -crincrin et faisait chorus au vieux.</p> - -<p>—Non, non, pas cette chanson-là, disait-il. C'est -trop long, trop difficile. On s'embrouille. Une plus… -plus… plus chose, quoi! Du qui se chante tout seul, -harné! tout seul. Tu sais bien, eh! Bout-dehors, eh! -hareng saur, eh! du bord! tu sais bien, voyons, ça, -quoi! La chanson des… de la chanson, quoi!</p> - -<p>Il flanquait alors un rude coup de poing sur la -table, se tapait le crâne du fond de son violon, riait -bestialement, et entonnait avec un large hoquet lui -secouant la poitrine entière:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i4">N'en faut du vin,</div> -<div class="verse i4">Du vin tout plein.</div> -<div class="verse i4">Du vin n'en faut,</div> -<div class="verse i4">Tout jusqu'en haut.</div> -<div class="verse i4">N'en faut du vin.</div> -<div class="verse i4">Du vin n'en faut.</div> -<div class="verse i4">N'en faut du vin.</div> -<div class="verse i4">Du vin n'en faut.</div> -</div> - -<p>Sa langue s'épaississait de plus en plus. Les paroles -monotones, lentes, hachées, semblaient lui -tomber des lèvres par hoquets. Les notes râlaient -dans sa gorge en modulations rauques, grasses, qui -gargouillaient ainsi que de sourds vomissements. Sa -tête pesante ballottait sur ses épaules. Ses gestes -détendus, inachevés, battaient l'air mollement. Ses -paupières n'avaient plus la force de se relever, et, -dessous, on voyait rouler ses yeux, dont les prunelles -remontaient, ne laissant paraître que le blanc, -comme en des yeux d'aveugle.</p> - -<p>Marie-des-Anges versait toujours. Gillioury trinquait -toujours. Le gas buvait toujours. Maître Nicolas, -que le vacarme empêchait de dormir, retirait -par moments sa tête effarée de dessous son aile et -commençait son couplet qu'il ne terminait point. -Naïk, effrayée, désolée sans savoir pourquoi, -pleurait.</p> - -<p>Enfin le gas, assommé de boisson, s'affala d'un bloc -sous la table. Marie-des-Anges et Gillioury le déshabillèrent -et le portèrent dans son lit. Mais, pendant -que sa mère, sanglotante, le bordait, il rouvrit -un œil, la regarda stupidement, essaya de sourire, -se donna une claque sur le nez, de sa main morte, -et répéta plusieurs fois, concentrant tout son être -dans cette affirmation obstinée et vivace:</p> - -<p>—J'irai! Harné! Oui, j'irai!… J'irai!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XVIII</h2> - - -<p>Le lendemain, à l'aube, quand Marie-des-Anges -se leva, après un court et lourd sommeil du matin, -encore moulue de la nuit blanche qu'elle avait -passée jusque vers les trois heures à gémir et ruminer, -la première figure qu'elle rencontra sur le -pas de la porte fut celle du gas, en train de faire -reluire ses gros souliers.</p> - -<p>Il avait la mine fraîche et l'œil clair. Cette fameuse -<i>petée</i>, comme disait Gillioury, avait sans -doute servi seulement à lui purger la bile. Grâce à -la longue sieste dormie la veille après-midi, son -corps reposé d'avance, au lieu de s'anéantir dans -le cuvage de la boisson, s'y était retrempé plutôt. -Il s'était réveillé les membres dispos, malgré la -tête un peu lourde et la bouche un peu sale. Une -bonne lampée d'eau fraîche et quelques larges -gorgées d'air, et les dernières fumées d'ivresse -s'étaient évaporées. Il ne lui en restait plus qu'une -confuse hébétude, au milieu de laquelle se fixait -d'autant plus énergique l'unique pensée résistante, -la pensée qui avait surnagé dans le naufrage de -conscience de la saoulerie, la pensée à quoi il -s'était si tenacement raccroché au moment de perdre -pied en plein somme. Toutes ses réflexions, -toutes ses volontés, étaient tendues vers le départ -pour Saint-Nazaire.</p> - -<p>—Alors, dit simplement Marie-des-Anges en -l'embrassant, alors, c'est bien décidé, je vois ça. -Tu y vas?</p> - -<p>—Pour sûr.</p> - -<p>—Malgré mes raisons?</p> - -<p>—N'y a pas de raisons. J'y vais.</p> - -<p>Elle le savait, quoique bon et soumis, têtu. Mais -jamais elle ne l'avait trouvé si assuré de ton, si bref, si -résolu en paroles. D'ordinaire, quand il voulait quelque -chose qu'elle ne voulait point, il discutait au -moins et biaisait pour la persuader. Souvent -aussi, l'air fâché, il boudait. Toujours respectueux, -d'ailleurs. Il n'avait pas coutume de contrecarrer -violemment son <i>ancienne</i>. Aujourd'hui, ni -si, ni comment, ni même de bouderie! Tranquille, -sans essayer un rétipolage de mots, sans s'égarer -en chicanes, froidement, n'admettant pas la possibilité -d'un obstacle quelconque, il imposait son -affirmation. Il s'était contenté de froncer les sourcils, -et continuait à cirer sa chaussure d'un mouvement -monotone.</p> - -<p>—Pourtant, reprit Marie-des-Anges, mes raisons -sont bonnes, voyons. Deux homards, deux -pauvres homards, ce n'est pas la peine d'aller là-bas. -Les Grévion seraient déjà venus, s'ils avaient -des lubines de choix. Je te le disais bien, hier: le -temps n'est pas aux lubines à c'matin. Ce n'est pas -vraiment pour deux homards qu'on va perdre toute -une journée. Hein! mon gas, réfléchis un brin, allons. -Ne fait pas le cabot, comme ça. Écoute mes -raisons.</p> - -<p>Il répondit de nouveau, sur le même ton calme, -toujours les sourcils au nez, toujours brossant:</p> - -<p>—N'y a pas de raisons. J'y vais.</p> - -<p>Alors la vieille, irritée de cette désobéissance -orgueilleuse, devint blême, s'emporta, lui arracha -son soulier des mains, le jeta par terre en criant:</p> - -<p>—Harné! non, tu n'iras pas. C'est moi qui te -le dis, à la fin, moi, ton ancienne. Tu n'iras pas -entends-tu, non, tu n'iras pas.</p> - -<p>Toute la colère, qu'elle accumulait depuis si -longtemps, lui déborda soudain du cœur en reproches -amers, en dures vérités. Il n'avait pas tant -besoin de faire le sournois! Elle savait bien pourquoi -il voulait aller là-bas, obstiné comme un âne -rouge! Il s'en moquait un peu du marché! Il n'avait -que sa folie en tête, sa sale folie, encore, encore! -Il en oubliait tout, même le respect qu'on doit à sa -mère! Une bête ne serait pas plus malfaisante, -plus bouchée, plus déraisonnable, plus bête, quoi! -Un chien en chaleur obéirait mieux! Ah! elle en -avait assez, de ces courauderies-là, de ces hurlubiades, -de ces abominations! Voilà trop de jours -qu'elle se mangeait les sangs, qu'elle pâtissait, -bonne, faible, la laine broutée sur le dos, à doucer -avec un morveux qui faraudait comme un homme! -Un propre, d'homme, je vous demande un peu, qui -n'avait pas tant seulement trois poils au bec, et qui -moucherait du lait si on lui étreignait le nez! Et ça -se rebiffait! Ça ne répondait pas même aux raisons! -Ça disait qu'il n'y a pas de raisons! Ça se campait, -là, droit sur l'ergot, insolent comme un cheval de -soldat, à faire ses quatre volontés! Harné! non! elle -n'en pouvait plus de se tenir ainsi, sans parler, -devant des choses pareilles, que les anges en perdraient -patience! Et elle lui dirait tout ce qu'elle -avait sur l'âme et qui la désâmait: qu'il était un -ingrat, un sans cœur, de peiner et torturer et navrer -les siens aussi méchamment, de faire pleurer -sa petite Naïk et sa pauvre ancienne, de fuir la -maison comme s'il avait le feu au derrière, de se -saouler à la façon des suce-pots, de cracher sur la -brave honnêteté de Dieu, et sur le nom de son père, -et sur le salut, et sur tout, et pourquoi, harné! -pourquoi? Pour qui? Pour une gueuse de française, -une étrangère, une mécréante, une rien qui -vaille, une marchande de sa viande, une sorcière -damnée, une kourigane de malheur, pas même -jolie, pour tout dire, mais chiffe et vioque, en culotte -de mousse, avec rien dedans, foutue à la six-quatre-deux, -et foutant les gens à leur perdition, -paillasse à matelots, sans doute, et les restes de -tout le monde!</p> - -<p>Aux accents furieux de ce verbe haut, qui claquait -comme des coups de fouet dans la rue encore -déserte, des figures de voisines et de voisins -s'étaient montrées aux fenêtres, et, curieuses, regardaient. -Marie-Pierre, honteux sous tous ces regards -et penaud sous les déclamations de son ancienne, -avait reculé pas à pas vers la maison, puis, -franchissant le seuil, était rentré. Toujours déblatérant, -la vieille avait fermé rudement la porte derrière -elle, et continuait ses cris dans la cuisine -maintenant, d'une voix plus rauque, assourdie par -le plafond bas. Elle avait en quelque sorte acculé -le gas, quoique sans le toucher, le poussant avec -ses paroles vers le fond de la pièce, à l'endroit d'où -partait l'escalier de bois. Elle cessa soudain de -vitupérer, en apercevant Naïk sur le palier du haut.</p> - -<p>La petite, ayant entendu le vacarme des reproches -et des insultes dans la rue, s'était levée en -chemise pour aller voir par le coin d'une vitre. -Terrifiée alors, se vêtant à la hâte, sans prendre -même le temps d'arranger ses cheveux sous une -coëffe, elle avait voulu descendre. Mais elle s'était -arrêtée court à la première marche, comme le gas -rentrait en courbant les épaules, poursuivi par les -imprécations de Marie-des-Anges. Elle écoutait là, -et contemplait, toute pâle, joignant ses mains tremblantes, -n'osant souffler. De grosses larmes coulaient -silencieusement sur ses joues.</p> - -<p>—Tiens, reprit tristement la vieille, le doigt -vers Naïk, regarde, mauvais gas, regarde la douce -pauvrette, dans quel état tu la mets! Et si ce n'est -pas une honte et une pitié, de me forcer à parler -comme ça de toi, le fils de mon homme! Et si ce -n'est pas un péché de plus sur ta conscience, que -j'en sois réduite à laisser entendre par cette jeunesse -un tas de saloperies pareilles! Ah! vois-tu, -garnement, tu mériterais…</p> - -<p>Elle leva la main sur Marie-Pierre, qui, par un -geste instinctif de tout petit garçon, se gara derrière -son coude en l'air. Mais c'était bien inutile. -Car, avant même que la main menaçante fût retombée, -Naïk avait poussé un grand cri en accourant, -et la vieille s'était jetée sur une chaise, crevant de -sanglots, la figure dans ses deux poings, toute sa -colère détendue, noyée en un flot de pleurs. La -petite vint l'embrasser, et, avec des yeux de suppliante, -douloureusement, elle dit:</p> - -<p>—Oh! c'est mal, ça, Marie-Pierre; c'est mal, -va.</p> - -<p>Il ne bougea point. Il avait la tête toujours basse, -le regard sec et en dessous, l'air humilié, mais -furieux. Ses lèvres, blanches, frémissaient. Il -roulait entre ses doigts, lentement, le bout de sa -ceinture de cuir. Il semblait ne faire attention à -rien, se parler en dedans, rêver.</p> - -<p>Gillioury arriva sur ces entrefaites. Il s'était levé -pour être à la rescousse de grand matin, à tout -hasard, craignant que l'affaire, malgré toutes les -précautions prises, ne marchât pas comme il -fallait. Quoique préoccupé d'un grabuge possible, -il ne s'attendait pas à un tel spectacle. Il comprit -qu'une scène grave venait de se passer, et pourquoi. -Il alla droit à Marie-Pierre, lui mit la main -sur l'épaule.</p> - -<p>—Eh bien! dit-il, qu'est-ce qu'il y a donc, du -gas? Tu fais pleurer ton ancienne, maintenant, -et tu la laisses comme ça sans lui demander pardon?</p> - -<p>Marie-Pierre fourra ses poings fermés dans ses -poches, redressa un peu le front, et riposta aigrement:</p> - -<p>—V'là qu'elle veut me battre, à c't'heure.</p> - -<p>—Et puis? reprit le vieux marin, c'est donc -une raison, ça? Moi, mon ancienne m'a encore -fiché une calotte quand j'avais quarante ans passés -et des poils gris au menton. Elle avait tort, rapport -à ce que nous discutions. Mais n'importe! J'avais -eu tort, moi, de ne pas amener mon pavillon -devant le sien. Aussi, j'ai reçu son pare-à-virer -d'aplomb, et je l'ai mis dans ma poche sans pouffeter. -Une mère, vois-tu, mon gas, c'est une mère, -et puis v'là tout. Faut toujours lui céder, je ne -connais que ça.</p> - -<p>Marie-Pierre ne bougea pas plus que tout à -l'heure. Il ne répondit rien. Un peu de rouge lui -monta seulement aux pommettes. Dans le grand -silence de la chambre, on n'entendait que les sanglots, -maintenant étouffés, de Marie-des-Anges, et -la sonnerie des clefs que le gas faisait machinalement -danser au fond de sa poche.</p> - -<p>—Alors, quoi? t'es donc muet? reprit Gillioury. -T'es donc en bois?</p> - -<p>Par la porte, que le vieux n'avait pas refermée, -le gas regardait fixement la chaussure et la brosse -restées à terre dans la rue. Il fit enfin un pas, -sans les quitter des yeux, lentement, tranquillement, -alla les ramasser, et, toujours silencieux, -rentra en frottant son soulier d'un mouvement -monotone.</p> - -<p>Marie-des-Anges, qui avait relevé la tête en -l'entendant marcher, le vit faire et comprit. D'un -revers de main elle essuya sa figure. Puis, froide, -elle aussi, décidée, elle dit simplement:</p> - -<p>—Tu veux y aller? C'est bien, bien sûr?</p> - -<p>Il fit signe que oui, par un hochement bref.</p> - -<p>—Eh bien! reprit-elle, nous irons ensemble.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XIX</h2> - - -<p>Dans la route qui monte aux sapinières d'Escoublac, -le docteur Cézambre cheminait, doucement -bercé par le pas tranquille de Biju. On avait reçu -à Guérande un télégramme du comte demandant -le landau pour l'arrivée du train à Saint-Nazaire. -Cézambre l'avait su et venait au devant de ses -amis. Il était radieux.</p> - -<p>Quelle belle journée! Le ciel, ainsi que dit la -chanson bretonne, était joli comme un ange. Des -nuages planaient, tout roses, pareils à de grands -pétales envolés de quelque rose énorme. Les champs -herbus, les haies bourgeonnantes, les arbres mi-partie -feuille et fleur, les murs bas des clôtures -flambant de giroflées, tous ces verts veloutés et -ce frais bariolage, étalés à perte de vue, rappelaient -au vieux médecin de marine les fêtes de -couleur des châles indiens, aux tons si crus et si -fondus en même temps. Tout là-bas, dans le damier -des salines, les marais, roses comme les -nuages, semblaient des vitraux couchés à terre. -Les plus <i>mûrs</i> étaient marbrés de moisissures -huileuses, où l'eau-mère s'évaporait en larges -taches d'or. De place en place, les cônes de sel se -dressaient, en forme de tentes lointaines, mais de -tentes en cristaux qui miroitaient et s'allumaient -de diamants au soleil. La brise, qui avait léché en -voletant ces blocs parfumés, et bu ces senteurs -dormantes, se chargeait encore d'effluves odorants -à travers les sapins, où elle chantait avec une -haleine de violette.</p> - -<p>Quelle belle journée, et quel bon pays! Sur les -bords du chemin, des gas joyeux, des commères -allègres, des gamines court-vêtues, piétonnaient, -en linge blanc, en coëffes éblouissantes, le refrain -aux lèvres, le panier au bras, en route pour le -marché de Saint-Nazaire. Il y avait des paisandes -portant des cabas remplis d'œufs, ou des volailles, -les pattes liées. Il y avait des pêcheurs, la hotte -garnie d'algues, entre lesquelles luisaient les paillettes -d'argent des écailles. Ils laissaient derrière -eux une traînée d'air épais, fleurant l'embrun. -Plus âcre encore fleuraient les gamines, apprenties -sardinières, qui balançaient à deux, au bout des -poignets, un corbillon de crevettes cuites, et qui -avaient conservé dans leurs jupes, leurs cheveux, -leur chair, les relents de la raffinerie, essence -de marée. Des paludiers se moquaient d'elles, faisaient -mine de vouloir manger leur marchandise, -puis, complaisants, les débarrassaient du lourd -corbillon, et leur servaient de portefaix. Elles -riaient, admiraient la force des <i>gas de marais</i>, superbes -sous leurs braies bouffantes, leur gilet triple, -leur grand chapeau de feutre à l'aile crânement -retroussée. Et tous, pêcheurs, paisandes, fillettes, -paludiers, tous, en passant, lançaient au docteur -un respectueux et gracieux:</p> - -<p>—Bonjour, monsieur Cézambre! Bonjour, Biju!</p> - -<p>Les anciens matelots faisaient le salut militaire, -fourraient leur chique entre les dents et la joue, et -disaient:</p> - -<p>—Bonjour, m'sieu le major!</p> - -<p>Oh! oui, le bon pays et les braves gens! En vérité, -on ne pouvait mieux choisir pour finir tranquillement -ses jours. Quelle douce destinée que -celle de Cézambre, et comme il se trouvait heureux! -Il avait une gaie maisonnette, là-bas, près du mail -de Guérande, toute embaumée de glycines et de -clématites, soigneusement tenue par la vieille Marie-Anne, -avec du fin linge dans ses armoires, du -vieux Bordeaux et du pur Jamaïque dans sa cave, -un puits frais pour l'été, un grand lit bien couetté -et une large cheminée à auvent pour l'hiver. Ce -n'était pas une fatigue, sa clientèle, mais une distraction -plutôt. Il allait, il venait, humant les saines -brises de mer, fumant d'excellentes petites pipes en -bois des îles, trottinant ou se dandinant sur sa profonde -selle en fauteuil. Et ce Biju, la crême des -bidets! Marchait-il assez plan plan pour le quart-d'heure! -Lesté d'un picotin, ayant brouté quelques -brins de dessert le long des haies, il raccourcissait -le pas comme pour mieux berçotter son maître. Il -se sentait fortuné, lui aussi, et, quand le docteur -répondait au bonjour amical des passants, il répondait -de même, à sa façon, par un hennissement -bref, pareil à un éclat de rire.</p> - -<p>Et les amis, les chers amis de Guérande, les soirées -aimables chez des Ribiers! Il était bien un -peu entiché d'idées rococo, le vieux comte, un peu -beaucoup féru de son fameux ancien régime; mais -si jovial compagnon tout de même, si bon vivant! -Et l'ancien régime d'ailleurs n'était pas déjà tant -mauvais, au point de vue gastronomique pour le -moins! La cuisine française, à la mode d'autrefois, -vous avait des recettes merveilleuses: un certain -hochepot de poisson, particulièrement, et des pâtés -de lapins, aussi, et toute une ribambelle de soupes -plus savoureuses les unes que les autres, un vrai -musée de gueule, religieusement entretenu par -d'antiques traditions provinciales. Parbleu! la gourmandise -est un péché mignon de l'âge mûr, et, -sans faire un dieu de son ventre, on pouvait se -lécher les lèvres à ces fêtes de Monseigneur l'Estomac. -Surtout quand cela était assaisonné de vive -causerie, de gais propos! L'abbé Calvaigne rechignait -parfois, il est vrai, au mot pour rire; mais -comme il était doux, en somme, facile à vivre, amusant -par son inaltérable condescendance! Quant -au chevalier, une source de joie perpétuelle, avec -ses chicanes, ses bougonnades! Au demeurant, le -moins ennuyeux des vieillards. Dans ses jours de -bavardage, alors qu'il avait une pointe de vin d'Anjou, -nul ne le valait pour raconter des anecdotes, -et spirituellement! Ah! les délicieuses parties de -boston qu'on faisait là, et les plus délicieuses encore -parties de langue!</p> - -<p>Puis, il y avait la chasse, la pêche, les promenades -en mer, les relations improvisées au moment -des bains, quand on venait presque chaque après-midi -griller un cigare à l'établissement du Croisic! -Et puis, il y aurait aussi ce grand flandrin d'Adelphe -qui revenait aujourd'hui même et qui mettrait un -peu de jeunesse dans la maison, parlant de Paris, -apportant des idées neuves sans doute! Dans quelque -temps, on le marierait pour sûr, ce blanc-bec, et le -vieil hôtel du comte serait fleuri d'une famille, de -poupons frais et bouclés, qu'on ferait sauter sur les -genoux, qu'on se disputerait. Chacun en jouirait, -serait un peu grand-papa! Quelle belle fin d'existence -pour tout le monde!</p> - -<p>Égoïstement le docteur se délectait à ces espérances, -à ces riantes images. Il se voyait vieux -garçon, débarrassé de tous les soucis du ménage, -câliné par les petits des Ribiers comme une espèce -d'oncle-gâteau, aimé de ses bons amis, aimé des -paysans, aimé de sa brave Marie-Anne, aimé de -Biju, aimé de tous, et les aimant tous et terminant, -doucement ses jours dans une béatitude qui l'attendrissait -d'avance sur son propre bonheur.</p> - -<p>En vérité, il avait une chance extraordinaire, après -une vie si ballottée, si sombre par instants, de -pouvoir goûter un repos si calme, de pouvoir envisager -un avenir si bleu, si rose. Bleu et rose, et -parfumé aussi de suaves tendresses, parfumé comme -cette brise qui avait respiré l'exquise odeur des -salines et qui s'embaumait encore à travers les -sapins où elle chantait avec une haleine de violette!</p> - -<p>—Bonjour, monsieur Cézambre! Bonjour, Biju!</p> - -<p>C'était le salut des pêcheurs, des paisandes, des -sardinières, des paludiers. Et le docteur, les yeux -voilés de larmes furtives, leur renvoyait le bonjour -d'une voix émue, tandis que Biju, guilleret, poussait -son petit hennissement bref, semblable à un -éclat de rire, qu'il accompagnait par moment d'une -facétieuse pétarade.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XX</h2> - - -<p>—Bonjour, m'sieu le major! Bonjour, mon p'tit -Biju!</p> - -<p>C'était dans la descente d'Escoublac, à la croisure -du sentier de traverse qui coupe au court par -les sapinières. Immobile, les jambes écartées -comme pour parer au roulis, la main gauche sur -la couture de la culotte, la main droite en éventail -au béret, le père Gillioury faisait le salut du matelot, -en écarquillant son œil unique fixé à quinze -pas.</p> - -<p>—Bonjour, Bout-dehors, répondit le docteur. -J'espère que te voilà en grande tenue! Tu vas -donc tirer une bordée à Saint-Nazaire, vieux lascar?</p> - -<p>—Non-dà, m'sieu le major. Vous voyez bien -que je n'ai pas tant seulement mon <i>banjo</i> pour -faire danser les puces des punaises. Et puis, quoi! -à mon âge, savez, on n'est plus porté sur la chose. -Non, je vas là-bas rapport à ce que m'a dit Naïk, -que j'arriverais à Escoublac avant les deux autres -par la traverse, et que là je les joindrais, pour -être là, pour ça et ça, veiller au grain, masque -partout! A cause que la mère est démâtée, partie le -vent debout, et que le gas tire à babord, elle à -tribord, et ce qui s'en suit, dont il faut que je sois -avec pour suiver le cabestan, au cas que…</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu baragouines donc là, mon -vieux? Il faudrait un peigne pour démêler ton -histoire. Je n'y saisis rien. Je comprends bien le -<i>marin</i>, parbleu! Mais de qui parles-tu?</p> - -<p>—Je vas vous dire donc ça, reprit Gillioury, -avec les points sur les <i>i</i>, et les noms des gens, qui -mettront des feux au bout des vergues, que vous y -verrez clair comme en plein jour.</p> - -<p>Puis, tous deux cheminant de conserve, Biju -ayant raccourci encore son allure pour s'accorder -au boitillement du mathurin, le vieux raconta au -docteur, par le menu, la scène du matin et ce qui -l'avait précédée, les affres de Marie-des-Anges en -querre de son gas, le retour de Marie-Pierre, sa -saoulerie, son entêtement à repartir dans le sillage -de sa donzelle, et comment la mère ne l'avait point -voulu lâcher d'un cran et lui avait emboîté le pas. -Gillioury était resté à la maison, chargé d'aider -Naïk dans la besogne du port, vu que cette fine -jeunesse n'avait pas les poignets pour haler sur les -boîtes à homards. Mais la pauvre petite, eux disparus, -avait prié et supplié son brave Bout-dehors -de les rattraper, disant qu'elle ne serait pas tranquille -sans cela. Le gas était si monté! La mère si -démontée! Pour sûr il arriverait quelque chose! -Lui seul pouvait tenir la barre entre les deux, soufflés -en tempête! Alors, dame, il s'était vite habillé -sur son trente et un. Avec dix sous qui lui demeuraient -en poche, il avait payé la goutte à Guillaume -Hervé qui voiturinait des gens jusqu'au Pouliguen, -et qui l'avait pris en lapin sur le siège, ce qui -lui avait gagné du temps et les trois quarts de la -route; et par ainsi il allait se trouver à Escoublac -avant les autres, qu'il attendrait là et qu'il ne quitterait -plus, et voilà!</p> - -<p>—Naïk, et la Marie-des-Anges sont des femmes, -répondit le docteur. Elles s'épouvantent de rien. -Comment ne leur as-tu pas dit, toi, mathurin salé, que -la maladie du gas est une folie de printemps, pas -plus? J'ai déjà endoctriné la vieille sur ce chapitre. -Il faudrait lui faire comprendre qu'elle aguiche la -soif du petit, en l'empêchant de boire. Laissez-le -donc à son feu de paille, au lieu de verser de l'huile -dessus.</p> - -<p>—Mais pardon, excuse, m'sieu le major, ce n'est -point un feu de paille, je vous le promets. J'ai vu -ce que j'ai vu, moi, et je sais la chose qu'est la -chose. Harné! vous pouvez m'en croire. Je suis un -dur à cuire, pas vrai, et je n'ai pas le cul dans une -jupe. Eh bien! jamais, entendez-vous, m'sieu le -major, jamais je n'en ai rencontré un pincé comme -ça. Je pensais de la même façon que vous, encore -hier, quand je l'ai ramené à quai. Mais ce matin, je -l'ai trouvé joliment la quille en l'air, plus sournois -qu'un négrier, pavoisé en noir. Et ce qu'il caronadait -en dedans contre son ancienne, c'était effrayant! -Il renierait Dieu pour un bécot de son Allemande, -que je vous dis.</p> - -<p>—Elle est donc réellement enjôlante, cette -femme? Hein, toi qui l'as vue?</p> - -<p>—Couci couça, dire pour dire!</p> - -<p>—Mais cependant?</p> - -<p>—Ben, dame, oui, quand on la reluque d'aplomb. -Sûr que j'en ai tâté de plus cossues dans mon -temps! J'aime pas bien son gabarit sans bossoirs. -Elle a plutôt l'air d'un moussaillon que d'autre -chose. Et un moussaillon crevé, un moussaillon -d'hôpital, qui maigrit de fièvre et se travaille de la -courte. Seulement, elle vous a des écubiers damnatifs, -quoi! Surtout pour un novice, qui sue -d'amour. Elle vous regarde comme ça et comme -ça, à travers son gréement de cheveux en or. Diables -d'z-yeux, allez, tout de même! C'est gris, -c'est vert, c'est couleur de temps qui change, -c'est tout ce qu'on veut; mais ça vous déboutonne, -enfin! En avez-vous déjà vu, m'sieu le major, -beaucoup d'z-yeux de ce tonnage-là? Moi, -c'est la première fois.</p> - -<p>—Oui, répondit le docteur distrait, j'en ai -déjà vu.</p> - -<p>—Alors vous comprenez?</p> - -<p>—Je comprends.</p> - -<p>Gillioury continuait à bavarder. Mais le docteur -ne l'écoutait plus. Rêveur, laissant s'éteindre sa -pipe au coin de sa bouche, la main pendante, le -corps ballant, il pensait aux yeux pareils qu'il connaissait, -aux yeux de Fernande, de sa femme. Elle -aussi, elle avait ce regard de nuance indéfinissable, -<i>couleur de temps qui change</i>, à la fois clair et obscur, -terne surtout, mais d'un gris si grisant, si vert-de-grisé. -Comme le mot de Gillioury était juste! Oui, -ces regards-là, on eût cru qu'ils avaient des tentacules -qui vous prenaient, des doigts mystérieux et -lascifs!</p> - -<p>—Et tu dis qu'elle a des cheveux en or?</p> - -<p>—Oui, jaunes comme des jaunets du Mexique.</p> - -<p>Le docteur se rappela les cheveux de Fernande, -d'un blond cendré si doux. C'est ce blond cendré et -cette douceur qui lui faisaient le regard encore plus -étrange, à elle, plus chatouillant, plus enveloppant. -Elle avait l'air tout ensemble d'une sainte Vierge -et d'une Messaline. Elle vous donnait l'impression -d'une religieuse qu'on trouverait au gros numéro.</p> - -<p>—Mais, vous savez, reprit Gillioury, ils sont -trop jaunes, pour sûr, trop en or. Ça ne paraît pas -naturel qu'il y ait des cheveux comme ça.</p> - -<p>Un violent coup de rêne tira en arrière Biju -étonné, qui se demanda pourquoi son maître lui -faisait ainsi faire halte brusquement, au beau milieu -du chemin. A la dernière phrase de Gillioury, -le docteur avait ressauté sur sa selle, avec un haut -le corps, et avait presque crié au mathurin stupéfait:</p> - -<p>—Qu'est-ce que tu dis là? Pas naturel? Comment?</p> - -<p>Gillioury crut avoir lâché une bêtise, se gratta le -nez, remonta sa lippe, ne comprit pas en quoi il -avait fauté, et répéta:</p> - -<p>—Je dis la chose qu'est la chose, m'sieu le major. -Ça ne paraît pas naturel, vrai de vrai. C'est -comme qui dirait un chapeau en fils d'or.</p> - -<p>—Tu veux peut-être parler d'une perruque?</p> - -<p>—Non-dà. Je l'ai vue de tout près, la particulière; -elle a bien ses cheveux plantés à même la -peau, à la façon de vous et de moi. Seulement, -c'est la couleur qui ne paraît pas venue au monde -comme ça. Dame! il n'y a rien de drôle, après tout, -n'est-ce pas? Vous avez été dans les mers du Sud, -m'sieu le major, et vous savez que les femmes s'y -font les dents noires. Pourquoi que celle-là ne se -ferait pas les cheveux jaunes?</p> - -<p>Le docteur avait rendu la main à Biju, qui reprenait -son pas tranquille. Un nouveau coup de -rêne l'arrêta encore. Décidément, son maître avait -la berlue! Et Biju pensait juste. Car c'est précisément -ce que murmura soudain Cézambre:</p> - -<p>—Non, non, ce n'est pas possible! J'ai la berlue! -Je suis fou! Qu'est-ce que je vais m'imaginer -là?… Ah! cette gueuse! J'y songerai donc toujours? -A propos de tout? Cré nom!</p> - -<p>Un moment cette idée absurde lui avait traversé -la cervelle, que la femme aux cheveux teints, au -regard morne et lubrique, la femme, après qui courait -le gas Marie-Pierre, pouvait être Fernande. -Quelles chimères insensées il se forgeait! En voilà -des stupidités! Y avait-il une apparence de raison, -à se tourmenter de la sorte par des suppositions -biscornues!</p> - -<p>Et pourtant, qui sait? Le hasard est si bizarre! -Puis, cette misérable était si perverse! Mais alors, -elle serait venue ici exprès, pour le troubler, le -déshonorer! Allons donc! c'était idiot de ruminer -des inventions pareilles! A quoi bon ce retour -offensif? Dans quel but? Dans quel intérêt? Après -dix ans! Oh! non, certes, il n'y avait pas de bon -sens, de s'arrêter, même une seconde, à ces bêtises!</p> - -<p>Ainsi réfléchissant, le docteur ronchonnait à mi-voix, -et agaçait de ses gestes les rênes du pauvre -Biju, qui s'impatientait, reniflait, fouillait le sol -du pied. Gillioury comprenait de moins en moins, -cherchait quels rapports pouvaient exister entre les -cheveux jaunes d'une inconnue et l'évidente tristesse -du docteur. A part lui, il n'était pas éloigné de croire -que m'sieu le major avait la boule un brin détraquée. -Ces médecins, ces savants, des bonshommes -pas comme les autres!</p> - -<p>—Mais quel âge a-t-elle, cette femme, voyons? -dit le docteur après un très long silence.</p> - -<p>Gillioury leva les sourcils, s'allongea le nez en -l'étirant ainsi qu'une pâte de guimauve, fit ploc -ploc ploc plusieurs fois avec sa lippe. Cézambre le -considérait anxieusement. On eût dit que tout son -être était absorbé dans la réponse attendue, que sa -vie allait en dépendre.</p> - -<p>—Ma foi! prononça enfin Gillioury, pas commode -à savoir, ça! M'est avis que les rides de la -donzelle ne sont peut-être pas une preuve d'âge. -Des peaux de cette peau-là, ça doit se dessaler vite. -Faudrait voir! Faudrait tâcher moyen de prendre -le point, de calculer.</p> - -<p>—Mais, à ton idée? A première vue? Quel âge -lui as-tu donné d'abord?</p> - -<p>—D'abord? Harné! d'abord, je l'ai crue une -petite pévouine, pas davantage. Seulement, de près, -en ouvrant l'œil, et le bon, j'ai saisi la chose -qu'est la chose, son signalement, quoi! Mais, si j'étais -grippe-jésus chargé d'écrire son livret, je tournerais -joliment ma plume avant de chiffrer son -âge.</p> - -<p>—Enfin, enfin, ton dernier mot?</p> - -<p>—Dame! au moins dans les quarante ans, pour -tout dire.</p> - -<p>Un grand soupir de soulagement détendit la poitrine -gonflée du docteur, qui ne put s'empêcher de -s'exclamer:</p> - -<p>—Ah! je savais bien que j'étais fou, archifou! -Parbleu! ce n'est pas elle.</p> - -<p>Tout en cherchant son arrêt définitif, Gillioury -avait bourré sa pipe. Le docteur ralluma la sienne, -tendit son briquet au mathurin, et tous deux continuèrent -à descendre vers Escoublac, devisant de -choses et d'autres maintenant, du temps passé, surtout -du temps de mer, des pays vus jadis, des bateaux -qu'ils avaient connus.</p> - -<p>—Hé! vous avez navigué sur la <i>Jeanne Goberge</i>, -m'sieu le major? Pas possible? Et quand donc ça?</p> - -<p>—Alors tu as eu Riboulet, de Marseille, pour -capitaine? C'est singulier!</p> - -<p>Gillioury grattait de la main les cordes imaginaires -de son <i>banjo</i> absent, et rappelait des commencements -de chansons matelottes. Le docteur -fredonnait au souvenir. Biju voulait allonger le pas -ou danser en trottinant, pour marcher au rhythme -des airs. Les gens se disaient en les voyant passer, -si souriants:</p> - -<p>—Il n'y a encore que les vieux marins pour avoir -toujours le cœur gai.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXI</h2> - - -<p>A Escoublac, on faisait halte chez le père Lanthoine, -à la renommée des œufs frais. Les fillettes -restaient à jaboter devant la porte, tandis que les -hommes et quelques commères à coëffe noire lampaient -des bolées de cidre ou un petit godet de raide. -Les plus huppés, les gas à trois gilets, se donnaient -le genre d'imiter les voyageurs, gobaient des œufs -en clappant de la langue. On s'écarta respectueusement -pour faire place au docteur, qui laissa Biju -débridé, les naseaux dans une auge pleine de barbottage, -et poussa devant lui Gillioury, embarrassé -de tant d'honneur.</p> - -<p>—Allons, mon vieux, avait dit M. Cézambre, un -verre d'angevin, ça te va-t-il? A la santé de nos -tours du monde, que nous ne ferons plus!</p> - -<p>Gillioury, rouge de joie, se tenait assis loin de la -table et buvait lentement, le coude à la hauteur de -l'œil. Et chacun de penser comme lui-même:</p> - -<p>—Quel brave homme que ce docteur! Pas -fier, hein! Et franc d'encolure avec les honnêtes -gens.</p> - -<p>Et quand les buveurs se furent de nouveau éparpillés -sur le chemin, le mathurin encore ému, ne -put s'empêcher de lui dire:</p> - -<p>—On voit bien que vous n'êtes pas un terrien, -vous, m'sieu le major. Vous aimez comme ça les -vieux goudronnés. Aussi, voyez-vous, je reviens à -la chose qui me tracasse, que j'en ai là un cancrelat -dans la boule. A l'histoire du gas, quoi! Son -père était un fin marin, vous savez, l'homme à -Marie-des-Anges. Et il m'est cher pour ça, le gamin, -comme si qu'il serait mon petit. Alors, pour lors, -harné! il faut que vous nous aidiez à le démarrer -de son banc de sable, vous qui êtes si bon et si savant. -N'y a que vous, foi de Bout-dehors! N'y a que -vous qui le ferez marcher droit, qui le ferez venir -au lof. Pardon excuse, si je vous embête avec ça; -mais, vrai de vrai, ça me travaille.</p> - -<p>—Et que diable veux-tu que j'y fasse?</p> - -<p>—Lui parler, le raisonner, lui dire ça et ça, je -sais pas, moi; mais vous saurez bien, vous. Quand -je pense qu'il saille de l'avant contre son ancienne, -à c't'heure! Qu'est-ce que j'y peux, moi, avec ma -patte éclopée, mon œil en voyage, mon bagout de -gabier et mes chansons de dessous le nez? N'y a -que vous, m'sieu le major, n'y a que vous pour lui -donner de la garcette.</p> - -<p>—J'essaierai, mon vieux, puisque tu y tiens. Attendons -alors. Ils vont arriver bientôt, sa mère et -lui. Nous ferons route ensemble. Je lui dirai deux -mots.</p> - -<p>Une demi-heure plus tard, comme ils bavardaient -encore, Gillioury cligna soudain de l'œil, et, par la -fenêtre ouverte, montra au docteur Marie-des-Anges -et le gas qui cheminaient silencieusement. Le gas -faraudait, en ses habits les plus fins, les cuisses -gênées par sa culotte que remontaient des bretelles, -le buste boudiné dans sa jaquette des dimanches, -devenue trop étroite. Sous un chapeau melon à la -mode de la ville, ses cheveux raides luisaient, gras -de pommade. On voyait qu'il s'était fait beau. -Marie-des-Anges était tout en noir, droite dans son -long corset breton, encapuchonnée sévèrement dans -sa coëffe de veuve. Tous deux avaient la figure -aigre, serrée, les sourcils coupés d'une grosse ride. -A leurs bouches closes, à leurs lèvres froncées -obstinément, comme cousues, on comprenait qu'ils -n'avaient pas dû échanger une seule parole depuis -leur départ du Croisic. C'était bien la guerre déclarée -entre eux. Même, le voyage était sans prétexte. -Les fameux homards étaient restés dans leur -casier. La vieille, pourtant âpre au gain, ne les -avait pas emportés. Elle allait afin de suivre son gas, -sans plus. Et lui, il allait afin de suivre sa folie. Une -sourde et furieuse colère bouillait dans leur cœur, -flambait dans leurs yeux. Au lieu d'une mère avec -son fils, on eût dit deux ennemis enchaînés ensemble, -muets, obscurs, frénétiques et têtus.</p> - -<p>—Hein! m'sieu le major, vous les voyez. Deux -boulets ramés, quoi! dont l'un serait français et -l'autre engliche. C'est pas pour de rire, harné! Ça -vous tire plutôt les larmes, pas vrai?</p> - -<p>Le docteur sortit, suivi du vieux matelot, et les -héla. Marie-des-Anges s'approcha avec un éclair -d'espérance dans le regard. Elle avait compris tout -de suite la manœuvre de Gillioury et l'intervention -possible de M. Cézambre. Le gas, lui, tourna seulement -la tête, ramena plus dru ses sourcils l'un contre -l'autre, et continua son chemin après un sec:</p> - -<p>—Bonjour, monsieur le docteur.</p> - -<p>Alors Cézambre rajusta d'un tour de main la -gourmette de Biju, passa les rênes dans son bras; -puis, menant le bidet par la figure, rejoignit le gas -et se mit à marcher à côté de lui. Marie-des-Anges -et Gillioury les suivaient de loin, essayant de saisir -le sens des paroles qu'il disait, cherchant à deviner -par l'allure de Marie-Pierre comment le -morigéné prenait la semonce.</p> - -<p>Semonce bien douce à n'en pas douter. Car le -docteur parlait sans éclats de voix, sans grands -gestes, amicalement. Il frappait de temps à autre -sur le dos du gas, de petites tapes conciliantes. -Deux ou trois fois, il lui fit faire halte, le campant -devant lui face à face, l'empoignant comme au -collet, mais avec un sourire. Il lui démontrait quelque -chose par une rapide secousse de l'index. Biju, -en ces moments, s'arrêtait aussi, appuyait sa grosse -tête sur l'épaule de son maître, soufflait au nez du -gas. Celui-ci, la mine moins aigre, les sourcils détendus, -écoutait. Toujours sans répondre néanmoins. -Les raisons semblaient glisser sur lui plutôt que -le pénétrer. Il ne rétrigotait pas, il est vrai, même -par des hochements de caboche, et toute autre que -sa mère eût pu le croire soumis. Mais, elle, le connaissant, -comprenait bien qu'il ne se rendait pas, -rien qu'à sa contenance sournoise, rien qu'à ses -yeux vagues, qui regardaient au loin entre les paupières -croisant leurs cils.</p> - -<p>Le docteur, lui, s'y trompa, et au bout de dix minutes, -voyant le gas comme radouci, sans objection -aux arguments, sans résistance, humble, passif, -presque penaud, il s'imagina l'avoir enfin persuadé.</p> - -<p>—Eh bien! lui fit-il, c'est entendu! A la bonne -heure, te voilà raisonnable. Tu vas être bien sage, -et retourner au Croisic avec ton ancienne.</p> - -<p>Il dit cela d'une telle assurance, à voix haute si -convaincue, que Gillioury et Marie-des-Anges -eurent une seconde de joie, et s'approchèrent -ravis.</p> - -<p>—C'est-il Dieu possible? C'est-il vrai, Jésus-Marie? -soupira la bonne femme.</p> - -<p>Le gas fit un mauvais sourire, à peine dessiné -cependant, mais qui suffit à dissiper l'illusion de -la vieille.</p> - -<p>—Eh non! s'écria-t-elle en lui montrant le -poing. Non, ce n'est pas vrai, méchant vaurien. Je -le vois bien à ta mine de bouc entêté. Tu t'es foutu -de môssieu Cézambre comme de moi!</p> - -<p>Il n'ouvrit toujours pas la bouche, mais continua -de marcher, plantant là, sans plus de cérémonie, -le docteur, qui n'en revenait pas, d'une pareille ténacité, -et grognait entre ses dents:</p> - -<p>—Breton, va, fils de Breton!</p> - -<p>Gillioury était piteux, déconfit, débouté de son -suprême espoir. Il se demandait s'il ne fallait point -sauter sur le gas, lui travailler les côtes à coups de -savates, le ramener de force à la maison, sous une -dégelée de tire-t'arrière. Mais, comment? Lui si -démoli, si mal gréé à c't'heure, avec sa guibole -boiteuse, et ses bras rouillés, et toutes les avaries -de sa coque en retraite, comment pourrait-il saborder -ce gaillard-là, d'aplomb et trapu, qui faisait la -loi à tous les gas du pays? Et cependant, bien sûr, -une bonne roulée le remettrait au nord. Ah! c'est -la vieille qui devrait se charger de ça, lui tricoter -les joues, lui flanquer une double ration de sucre -de giroflée! Il n'oserait pas lui rendre la monnaie -de sa pièce, à elle, à son ancienne! Eh! nom de -bleu! qui sait? Il était si buté, la petite brute! -C'est infernal, ces fous-là, quand ça vous a pris la -gueulée pleine au boujaron d'amour! Mais quoi -faire, harné! quoi faire, alors?</p> - -<p>Toutes ces idées avaient passé rapidement par -la tête de Gillioury, en voyant la vieille qui suivait -le gas, poing tendu, déblatérant, la mâchoire en -avant, ainsi qu'une bouledogue. Elle cessa brusquement, -se remit à marcher d'un pas calme, parla -soudain sec et froid.</p> - -<p>—Et puis, non, dit-elle. Je n'en suis plus à me -colérer comme à c'matin. Tu serais trop content, -sans cœur. Non! j'ai mon plan. Nous verrons voir -qui est-ce qui rira pour finir. Harné! Caboche à -caboche, mon gas. Têtu, si tu veux! Mais je t'en -revendrai, du têtu. T'es le fils de ta mère, va. Je -ne céderai point.</p> - -<p>Et l'on recommença à cheminer silencieusement. -Le gas et la vieille allaient chacun sur un des bords -de la route, se jetaient des regards furieux, de côté. -Au milieu, Gillioury traînait la jambe, ruminait -des projets impossibles. Le docteur philosophait -tout seul derrière, absorbé, réfléchissant à cette -folie du rut qui bestialise les hommes, se rappelant -que lui aussi, jadis, avait connu ces fièvres du -désir, ces exaspérations de la volonté, ces soifs de -saoulerie sensuelle. Attristé, non pas indigné, il -plaignait le gas, le trouvant moins coupable que -malade. Il se disait:</p> - -<p>—Ah! les femmes! Comme on serait heureux -sans ces garces-là!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXII</h2> - - -<p>Comme on approchait de Saint-Nazaire, à l'avant-dernier -tournant de la route, Biju, toujours mené -par la figure derrière le docteur pensif, l'arracha -soudain à ses réflexions en poussant un hennissement -joyeux. Il avait flairé à l'horizon ses camarades -du landau, qui bientôt stoppèrent, pendant -que Cézambre escaladait le marche-pied.</p> - -<p>—Eh! bonjour, Adelphe, comment allez-vous?</p> - -<p>—Et vous-même, docteur?</p> - -<p>—Diable! mais vous avez tous une figure d'enterrement.</p> - -<p>—Oh! pour moi, c'est bien de circonstance, -n'est-ce pas?</p> - -<p>—Vous voyez, docteur, interrompit le comte, -voilà comme il est aimable depuis Nantes.</p> - -<p>—Ma foi! dit le chevalier, il joue dans tes cartes. -A vous deux vous avez tous les piques.</p> - -<p>—Ce qui ne les empêche pas d'avoir du cœur, -fit gracieusement l'abbé Calvaigne, qui continua -et accentua l'allusion avec un sourire distribué à -la ronde, et sur un ton flûté.</p> - -<p>—Charmant, charmant! glapit ironiquement -Adelphe. Mon Dieu! comme on est donc spirituel -à Guérande! C'est étonnant qu'avec tant d'esprit on -s'y fasse aussi vieux!</p> - -<p>Sur le bord du chemin, le gas s'était arrêté. Il -contemplait attentivement ces gens qui revenaient -de Nantes, et qui peut-être avaient vu la fugitive. -Il fixait en particulier ses yeux sur le comte, qu'il -avait naguère aperçu, à plusieurs reprises, rôdant -par les dunes, surtout aux environs de la baie des -Bonnes-Femmes, curieux, quasi furtif, comme ramené -dans ses promenades vers la petite maison. -Il n'avait pas alors remarqué autrement ces allées -et venues. Il se les rappelait maintenant. A coup -sûr, celui-là n'avait pas vagabondé par là uniquement -pour tuer des mouettes, si loin de Guérande! -Est-ce que ce serait un amoureux, un adversaire? -A cette idée, la face du gas se contracta davantage, -avec un regard en dessous, noir, torve.</p> - -<p>Marie-des-Anges et Gillioury s'étaient arrêtés pareillement, -après un respectueux bonjour, et, de -l'autre bord du chemin, tous deux avaient observé -l'assombrissement de physionomie du gas, mais -sans le comprendre.</p> - -<p>Cela n'avait pas échappé non plus à d'Amblezeuille, -qui en même temps constata une certaine -inquiétude sur le visage du comte, gêné par la -muette, interrogative et ténébreuse contemplation -du jeune homme. Sans plus ample renseignement, -le chevalier devina que ce devait être là ce Marie-Pierre, -qui avait, comme il disait l'autre jour, coupé -l'herbe sous le pied au vieux Kernan. Il voulut en -avoir le cœur net, et ne pas manquer l'occasion -qui se présentait de taquiner un brin son ami, en -lui faisant honte d'une rivalité semblable.</p> - -<p>—Dis donc, petit gas, fit-il à brûle-pourpoint, -est-ce que tu n'es pas Marie-Pierre?</p> - -<p>—Oui, m'sieu.</p> - -<p>—Ah! ah! Et où vas-tu comme ça?</p> - -<p>—Je vais à mes affaires, dà!</p> - -<p>Quelque peu interloqué par cette brève et mal -accommodante réponse, le chevalier s'en consola -en voyant blêmir le comte, qui dit brusquement:</p> - -<p>—Laisse donc les gens tranquilles, d'Amblezeuille. -Et, filons! Voilà le docteur en selle. Le -déjeuner nous attend.</p> - -<p>Le cocher avait déjà rendu la main et cliclaquait -du fouet et de la langue pour lancer ses chevaux, -quand Marie-Pierre, au risque de se faire rouer, -s'accrocha vivement à la portière, des deux poignets, -et allongea sa tête à l'intérieur de la voiture, -comme pour examiner le comte de plus près, dans -le blanc des yeux.</p> - -<p>—Il est fou! s'écria Marie-des-Anges, qui fit -aussitôt le tour du landau pour le rejoindre.</p> - -<p>Le docteur avait vite poussé Biju devant l'attelage, -en travers, craignant que le gas ne fût écrasé. -Plus prompt encore, tout en claudicant, Gillioury -s'était jeté à la bouche des chevaux et les -maintenait.</p> - -<p>—Eh bien! quoi! qu'est-ce qu'il y a? fit le -comte, qui s'était instinctivement renfoncé contre -la capote, reculant du buste sous le regard fixe du gas.</p> - -<p>D'une voix sourde, presque basse, sifflante entre -ses mâchoires serrées, Marie-Pierre lui dit, à deux -pouces du visage:</p> - -<p>—Vous l'avez vue, n'est-ce pas?</p> - -<p>Adelphe, que cette figure soudainement apparue -avait effrayé d'abord, trouva très drôle en ce moment -l'air décontenancé de son grand-père, se colla -son monocle sous l'arcade sourcilière, s'esclaffa.</p> - -<p>—Ah! ne riez pas, vous, le sardinot! grogna -Marie-Pierre. N'y a pas de quoi rire.</p> - -<p>Le chevalier avait levé sa canne à demi.</p> - -<p>—Touchez point! lui cria le gas, en grinçant -des dents.</p> - -<p>—Voyons, mon ami, interrompit doucement -l'abbé Calvaigne, qu'est-ce que vous demandez? -Expliquez-vous, soyez calme. Il faut s'entendre. -Vous comprenez qu'on ne parle pas ainsi à monsieur -le comte, comme un furieux, un énergumène. -Voyons, mon ami, mon enfant.</p> - -<p>—Eh! répliqua Marie-Pierre d'un ton plus doux, -je ne lui veux pas de mal non plus, m'sieu le curé. -C'est pour savoir seulement. Pour savoir. Parce -que je suis bien sûr qu'il l'a vue. Il la connaît, lui. -Il l'a vue, j'en réponds.</p> - -<p>Il se pencha de nouveau vers le comte, le tenant -sous ses yeux braqués, et, d'un ton moins âpre, -presque suppliant, il répéta:</p> - -<p>—Pas vrai? Vous l'avez vue, hein?</p> - -<p>—Qui ça? qui? balbutia le vieillard, qui essayait -en vain d'éviter ce regard farouche et qui se -sentait tout piteux sous les curiosités d'Adelphe.</p> - -<p>Marie-des-Anges tirait le gas par la basque de sa -veste. Il lui résista d'un violent mouvement d'épaules. -Puis, s'approchant encore du comte, -comme s'il n'osait lui dire cela qu'à l'oreille, il -murmura:</p> - -<p>—Elle! Elle!</p> - -<p>En s'inclinant si fort vers la banquette du fond, -il avait détendu la serrade de ses poignes sur le -rebord de la portière, s'était haussé à la pointe des -pieds, ne tenait plus en équilibre que par sa poitrine -appuyée. Juste à ce moment, Marie-des-Anges -revenait à la rescousse sur les pans de sa jaquette, -aidée de Gillioury qui avait quitté la tête des chevaux -immobiles et saisi le bras du gas, comprenant -le désir de la vieille. D'une forte secousse, en même -temps, ils le tirèrent tous deux en arrière. Il lâcha -prise, recula en chancelant, faillit tomber, s'empêtra -dans un faux pas.</p> - -<p>—Fouette! avait crié le comte.</p> - -<p>Le cocher qui regardait la scène, tourné sur son -siège, ayant saisi le joint, enleva ses bêtes, au nez -de Biju cabré qui suivit le mouvement. La voiture -et le docteur partirent au galop, dans un nuage de -poussière.</p> - -<p>—Nom de Dieu! hurla le gas en se remettant -d'aplomb.</p> - -<p>Et, se débarrassant de Gillioury qui s'étala par -terre, de sa mère à qui une basque resta aux -poings, il bondit après le landau avec des ahans de -rage.</p> - -<p>Mais le docteur avait vu le coup de temps, tout -en maîtrisant Biju qui faisait des sauts de mouton, -des voltes, des pointes, absolument inaccoutumés. -Pour couper court à cette poursuite folle, il rebroussait -chemin, barrant le passage. Le pauvre Biju -dut poitrailler contre le gas lancé, reçut une claque -en pleins naseaux, s'ébroua, tandis que le docteur -parlementait, toujours poussant Marie-Pierre -vers le bord de la route:</p> - -<p>—Allons, allons! reste là, petit gas! A quoi bon? -Reste là! Chut! chut! Assez!</p> - -<p>Le gas furieux, impuissant, acculé contre la haie -par le houseau de Cézambre, se débattait, écumait, -clamait:</p> - -<p>—Je veux le joindre! Je veux le joindre! Il l'a -vue. Il l'a touchée. Il la sent, que je vous dis, il la -sent. Faut qu'il me dise où elle est. Laissez-moi! -Grand lâche, va! cré cochon de cheval!</p> - -<p>—Ah! le vilain pou crochard! grommelait -Gillioury, en se relevant avec peine.</p> - -<p>Marie-des-Anges, qui accourait, criait de loin:</p> - -<p>—Prends garde, mon gas, prends garde! Tu vas -te faire mal.</p> - -<p>Cependant, là bas, la voiture filait, et disparut -après la montée prochaine, avec une avance et -d'un train qui interdisaient désormais tout espoir -de la rattraper.</p> - -<p>—Eh bien! voyons, dit le docteur. Est-ce fini? -Là, là du calme! Que diable! tu ne les joindras -plus maintenant, va! Sacrebleu! quel avale-tout-cru!</p> - -<p>Il fit hancher Biju, qui laissa le champ libre à -Marie-Pierre. La main au-dessus des yeux, le gas, -interrogeant l'horizon, aperçut le landau comme un -point dans le haut de la troisième montée, après -quoi il n'y avait plus que descente jusqu'à Guérande. -Il demeura planté sur ses jambes, encore tremblantes -des efforts derniers, les sourcils en paquet, -les poings crispés, le regard féroce. Il rognonnait -tout bas, hochait la tête, mâchait sa bave.</p> - -<p>—Dis moi, Gillioury, fit le docteur, tu sais, si ça -ne tourne pas bien, quoiqu'il arrive, compte sur moi, -et viens me chercher, il faut s'attendre à tout avec -un enragé pareil.</p> - -<p>—Oh! oui-dà, pour sûr, à tout! répéta Marie-Pierre. -A tout! Parce que je le connaîtrai bien, si -la chose est vraie. Et alors!</p> - -<p>—Quelle chose?</p> - -<p>—Suffit! suffit! Je comprends. Allez à vos affaires, -m'sieu le docteur, et moi aux miennes. Oh! -je la trouverai, harné! Et nous verrons voir. Et -alors!</p> - -<p>Il tourna le dos, et, tandis que le docteur piquait -des deux vers Guérande, il reprit sa marche du -côté de Saint-Nazaire, en se tapant les cuisses -comme un qui discute tout seul. La vieille le suivait, -redevenue silencieuse, tournant et retournant -le pan de sa veste quelle n'avait point lâché. -Gillioury pressa le pas pour entendre ce qu'il rauquait -à part lui et il perçut ces paroles entrecoupées, -jetées furieusement:</p> - -<p>—Malheur! si c'était vrai! Malheur! Le sale -vieux! Il la sentait. Il l'a touchée. Il sentait sa -peau.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIII</h2> - - -<p>—Vois-tu, Mariette, disait la Glu en s'habillant, -les femmes ont beau être rusées, il y a encore -quelqu'un de plus roublard que nous: c'est le -hasard. Quand on l'a contre soi, bonsoir les combinaisons! -Mais quand on l'a pour, les sottises -mêmes vous réussissent.</p> - -<p>Ce qui la mettait ainsi en humeur de philosopher, -c'était le résultat imprévu de sa fugue à Nantes, la -nuit qu'elle venait de passer avec le comte, les confidences -qu'elle avait reçues entre le drap et -l'oreiller, et le plan qu'elle en avait aussitôt tiré au -profit de son amusement et de ses affaires.</p> - -<p>—Tu comprends, reprit-elle, il faut que j'aie -décidément la veine; une vraie main! Les choses -ne s'expliquent pas différemment. Car, entre nous, -ce n'était pas un chef-d'œuvre de malice que mon -voyage au Croisic. J'ai trop d'intérêts en souffrance -à Paris. Autre gaffe: mon béguin pour ce petit -sauvage. Et tout ça tourne bien! Est-ce drôle!</p> - -<p>—Pardon, madame; mais je ne vois pas trop -en quoi ça tourne bien!</p> - -<p>—Bête, va. Pourquoi ai-je quitté Paris? Pour -me décramponner tout à fait de cet imbécile qui, -panné, décavé, commençait à me porter la guigne. -Eh bien! au retour, je pouvais le retrouver planté -là, n'est-ce pas? Maintenant, plus de danger! Tu -dois voir d'ici la mine qu'il fera quand je lui dirai: -«Mon petit, j'étais partie du côté de chez toi, pensant -bien que ce n'est pas par là que tu viendrais -me chercher; et sais-tu ce que j'y ai fait, chez toi?—Non.—J'ai -couché avec ton grand-père!» -Ah! ah! ah! crois-tu que ce sera farce, hein, -Mariette! Et, ce qu'il y a de plus fort, c'est que la -scène aura lieu demain, si je le veux. Allons-nous -rire.</p> - -<p>—Comment cela, demain?</p> - -<p>—Peut-être tantôt. En ce moment, le comte est -en train de moraliser vertueusement son gredin de -petit-fils, qu'il a été recevoir ce matin à la gare. Il -ne se doute guère que c'est de moi qu'Adelphe voulait -faire une vicomtesse de Kernan des Ribiers. -Quand ils vont se rencontrer tous les deux en face -de moi, tableau!</p> - -<p>—Et le sauvage, dans tout cela, madame, qu'en -faites-vous?</p> - -<p>—Tu vois bien qu'il m'a déjà servi à quelque -chose. Sans la toquade que j'avais pour lui et dont -j'étais lasse, je ne serais pas venue ici. Le hasard, -je te dis, le hasard! Quant à la suite, dame, nous -verrons. Maintenant que j'en ai assez, de ma brute, -j'en jouerai. Je rendrai le vieux très jaloux. Je l'allumerai. -Sais-tu qu'il a trente mille livres de rente, -ce grand papa-là! Eh bien! je n'aurai pas perdu le -temps de mes vacances.</p> - -<p>Joyeuse, rieuse, la Glu se tirait la langue dans -son miroir et battait des mains en sautillant comme -une petite fille. Ce premier accès d'allégresse passé, -elle réfléchit, se dit qu'il ne fallait rien brusquer, -que tout s'arrangerait en douceur là-bas, dans sa -maison de la baie des Bonnes-Femmes, si tranquille, -isolée. Elle déjeuna donc à l'hôtel, ne sortit -pas afin de ne point rencontrer les des Ribiers, et -prit seulement le train du soir après avoir griffonné -et jeté à la poste le billet suivant:</p> - -<blockquote> -<p class="c">«Monsieur le comte des Ribiers,<br /> -à Guérande.</p> - -<p>«Je serai chez moi demain, mon cher. Venez -donc m'y dire un bonjour en passant. Je vous -dirai mon petit nom, qui vous a tant intrigué, et que -vous ne savez toujours pas. Je signe comme vous -m'appeliez si gentiment:</p> - -<p class="sign">»<span class="sc">Gamin</span>.»</p> -</blockquote> - -<p>En wagon, elle continua d'être gaie, bavarde, -étourdissant Mariette de ses projets, répétant sans -cesse:</p> - -<p>—Oui, oui, décidément j'ai la veine; une vraie -main, vois-tu!</p> - -<p>Elle venait encore de le dire, en se frottant les -paumes, quand, au sortir du quai d'arrivée, pendant -qu'elle donnait à l'employé son billet, elle aperçut, -parmi les gens qui attendaient les voyageurs, le -gas immobile au premier rang.</p> - -<p>A tous les trains qui s'étaient dégorgés là depuis -le matin, il avait fait ainsi le guet, sans se décourager, -espérant toujours la voir. Guillaume Hervé, -rencontré dans Saint-Nazaire, lui avait appris que -la femme conduite par lui était à Nantes. Aller la -chercher là-bas, au milieu du fourmillement de la -grande ville, il n'y fallait guère songer. Si impatient -qu'il fût, Marie-Pierre avait raisonné. Elle reviendrait -sûrement par ici. En se postant là, pas moyen -de la manquer. Eh bien! il monterait la garde tout -le jour, et puis toute la nuit, et encore le jour d'après, -et indéfiniment, jusqu'à son retour. Il avait dit à sa -mère et à Gillioury qu'ils pouvaient retourner au -Croisic ou coucher à l'auberge, c'était leur affaire, -mais que lui, il ne bougeait pas de la gare; et il -s'était installé sur un banc de bois, avec une miche -de pain de quatre livres, un morceau de fromage, -un litre de cidre. Marie-des-Anges, sans rien répondre, -s'était assise sur un banc voisin. Gillioury -et elle avaient déjeuné là aussi, puis dîné, d'un peu -de pitance que le matelot avait été quérir au prochain -débit. A tous les trains, quand le gas se levait -et allait se planter en sentinelle devant la porte où -l'on rend les tickets, la vieille et Gillioury le suivaient. -Tous deux étaient rompus, et de la route faite au matin, -et de cette interminable faction, et des angoisses -renaissantes à chaque nouvelle fournée de voyageurs. -Lui, les membres alourdis, les yeux et la cervelle -brouillés, il se raidissait dans son entêtement, prenait -rang le premier, examinant fiévreusement toutes les -figures, demeurait encore béant quand le dernier -arrivant était passé, s'imaginait que la porte refermée -allait se rouvrir pour elle, avait des envies de -de crier à l'employé:</p> - -<p>—Mais où est-elle donc? où est-elle?</p> - -<p>Cette fois, de guerre lasse, épuisée, croyant d'ailleurs -qu'il n'y avait plus grand'chose à craindre -maintenant qu'il était nuit close, Marie-des-Anges -s'était assoupie dans le coin le plus sombre de la -salle des Pas-Perdus, loin du bec du gaz central, -dont la lueur dansante lui picotait les paupières. -Près d'elle Gillioury pareillement somnolait, en -fumant, par bouffées irrégulières, sa vingtième pipe -pour le moins. Le train apportait peu de monde, des -gens à moitié endormis aussi, qui s'écoulaient sans -tapage, si bien que la vieille et le mathurin n'en -furent pas réveillés tout d'abord.</p> - -<p>Le gas s'aperçut de cette chance, et, d'une -voix basse, dit à la Glu, que sa présence avait interloquée:</p> - -<p>—Chut! mon ancienne et Gillioury sont là-bas. -S'ils nous voient, c'est du pétard. Elle est sens -dessus dessous. Faut tout de même que je te parle. -Sors, sans faire semblant de rien. Je te joins -dehors.</p> - -<p>La Glu, sans se troubler maintenant, répondit:</p> - -<p>—Donne-moi les clefs.</p> - -<p>En même temps, elle rabaissait vivement sa voilette -jusqu'à son menton, relevait le grand col rabattu -de son ulster, disait à Mariette:</p> - -<p>—Cours vite choisir une bonne voiture. Fort -pourboire! Nous allons tout droit à la maison.</p> - -<p>Puis, tapant nerveusement du pied, elle répéta -au gas:</p> - -<p>—Donne-moi les clefs.</p> - -<p>—Non-dà, répliqua-t-il. Je pars avec toi.</p> - -<p>Il entendit alors le pas boiteux de Gillioury, levé -enfin, mais non accompagné par la vieille. Il se -retourna, alla au devant du matelot, lui masqua la -Glu qui filait au bras de Mariette, au milieu d'un -groupe de sortants.</p> - -<p>—Eh bien! mon vieux Bout-dehors, lui dit-il -d'un ton amical, toujours rien! J'y renonce, va. -Nous coucherons à l'auberge.</p> - -<p>Quoique surpris de ce changement, Gillioury s'y -laissa prendre. Il était si las, lui! Il comprenait bien -que le gas en eût assez. Joyeux, il ouvrait déjà la -bouche pour appeler Marie-des-Anges.</p> - -<p>—Non, non, fit le gas en lui mettant la main sur -les lèvres.</p> - -<p>Puis, avec une hypocrite pitié, il ajouta:</p> - -<p>—Ne la réveille pas encore, puisqu'elle se repose, -la pauvre ancienne! Je vais voir à trouver -par là une bonne chambre pour qu'elle y continue -son somme. Espère-moi un peu. Je reviens tout de -suite. Laisse-la dormir en attendant.</p> - -<p>Il sortit, mais si vite que, cette fois, le mathurin -eut un soupçon. Au lieu de retourner vers Marie-des-Anges, -il fit un crochet vers la porte et arriva -juste à temps pour voir le gas qui voulait escalader -de force une voiture où se trouvaient déjà deux -femmes.</p> - -<p>—Je ne veux pas que tu viennes maintenant, -disait la Glu. Je ne veux pas. Je ne veux pas. Tu -viendras demain. Donne-moi les clefs.</p> - -<p>—Non, non, ripostait Marie-Pierre. Tout de suite. -Je veux te parler. Rapport au vieux, tu sais. Faut -m'entendre. Filons! Mon ancienne va se réveiller.</p> - -<p>—Ah! le salop! cria Gillioury, comprenant -tout.</p> - -<p>A ce cri, Marie-des-Anges accourut, effarée. Mais, -avant qu'elle eût pu se rendre compte de ce qui se -passait, avant que Gillioury eût dégringolé les six -marches du perron, le gas avait sauté sur le siège -de la voiture, à côté du cocher stupéfait (un qu'il -connaissait d'ailleurs), lui avait arraché des mains -les guides et le fouet, et avait enlevé les deux -bidets ventre à terre, en disant:</p> - -<p>—Bouge point, Joseph Larmuse, ou je te fous -en bas.</p> - -<p>La vieille essaya de prendre son élan pour les -suivre, et Gillioury de même, malgré sa quille en -retard. Mais, au bout de vingt pas, ils s'arrêtèrent, -sentant bien que c'était inutile. La voiture détalait -par la rue déserte, à se casser les roues au heurt des -pavés, poussée à fond de train par le gas qui tapait -à tour de bras sur les bêtes. A peine entendait-on -encore, au loin, le fracas de la caisse secouée, les -cris peureux des deux femmes, les hue! hue! frénétiques -de Marie-Pierre.</p> - -<p>—Harné! fit Gillioury essoufflé, le vilain petit -bougre! Qu'est-ce que vous en dites, la mère?</p> - -<p>—Je dis qu'il ne perdra pas pour attendre, répondit -la vieille d'une voix tranquille.</p> - -<p>Et, sombre, farouche, domptant sa fatigue, ruminant -sa colère, les yeux secs, le buste redressé, elle -se remit en marche d'un pas résolu, en ajoutant:</p> - -<p>—Allons, Gillioury, du cœur aux jambes, mon -vieux! Faut maintenant le relancer au gîte. C'est -encore quatre lieues à refaire.</p> - -<p>Gillioury débourra sa pipe, se fit une chique avec -le culot, et répliqua simplement:</p> - -<p>—Allons-y.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIV</h2> - - -<p>D'abord la Glu avait été furieuse de trouver -Marie-Pierre si peu docile, si obstiné à partir avec -elle malgré elle. En le voyant ensuite escalader le -siège, brûler le pavé, effarer les chevaux de coups -de fouet, elle avait pris peur.</p> - -<p>Il emballait les bêtes, s'emballait lui-même. La -voiture penchait, sursautait, flongeait, comme une -barque sur une mer houleuse. C'était un ahurissement -d'ouïr le tintamarre que sonnaient les ferrailles -de la guimbarde disloquée, les vieilles roues -aux jantes disjointes, au moyeu mal graissé de -cambouis rance, le coffre au couvercle débouclé, -les ressorts grinçants, les courroies envolées et -claquant sur le cuir ballonné de la capote, et tout -cela parmi les glapissements aigus, enragés du -gas, et le houhou du vent engouffré dans le cabriolet, -et le tonnerre quadrupédant de la galopade.</p> - -<p>Serrée contre Mariette, le cœur manquant à -chaque foulée des chevaux qui emportait la voiture -ainsi que dans une descente de balançoire, les -yeux clos de terreur, la Glu poussait des cris. -Mariette, épouvantée aussi, et plus encore en sentant -sa maîtresse perdre la tête, faisait chorus. A -tout moment, les deux femmes se croyaient près -d'être écrabouillées, au milieu d'un grand vacarme -final, contre ce mur de ténèbres où les chevaux -donnaient éperdument du front, bondissant, fantastiques, -avec leurs maigres crinières qui flamméchaient -dans la lueur tremblotante de la lanterne.</p> - -<p>Mais, le premier effroi passé, la Glu se délecta -de cette course diabolique. En même temps, elle -admirait le gas, saoul de vitesse, fou de colère, -incliné sur l'attelage, soufflant sa volonté aux -bêtes, fouaillant, jurant, ululant, ses longs cheveux -en ligne horizontale derrière lui, le corps tout -entier soulevé par l'élan intérieur, superbe, féroce, -la veste enflée, flottante, boutons sautés, et le fouet -brandi au bout du poing, pareil à un hussard qui -charge et qui sabre.</p> - -<p>—Regarde-le donc! s'écria la Glu à l'oreille -de Mariette. Crois-tu qu'il est beau comme ça, -l'animal!</p> - -<p>—Oui, madame, mais il va nous faire casser la -tête.</p> - -<p>—Ah! poltronne! Moi je m'amuse tout plein, -maintenant. Non, regarde-le! regarde-le! A-t-il -du sang, hein!</p> - -<p>Et, se dressant, elle faisait hop! hop! Puis une -secousse la rasseyait violemment, et elle riait alors -des peurs de Mariette, et répétait:</p> - -<p>—Est-ce drôle, tout de même, d'être enlevée, -comme dans les romans!</p> - -<p>Cependant les chevaux commençaient à ronfler, -l'haleine courte. Leur poil, écumant sous les harnais, -fumait en brume si épaisse que la lanterne -en était obscurcie. Leur train ralenti, en vain ranimé -par les coups de fouet, ne tirait plus la voiture -qu'en saccades avec des cahots de côté. Plusieurs -fois déjà, Joseph Larmuse, un peu rassuré à présent -sur son propre sort, avait dit:</p> - -<p>—Laisse-les souffler, eh! Marie-Pierre! tu vas -me les crever. Ils nous planteront là. Ils n'en -peuvent mais. Voyons, voyons, faut être raisonnable, -après tout.</p> - -<p>—Le gas répondait toujours, en redoublant la dégelée:</p> - -<p>—Harné! La mère aux chevaux n'est pas morte. -Hue! hue!</p> - -<p>Enfin, l'une des bêtes manqua du pied, faillit -s'abattre, prit le trot en bahutant sur ses jambes -raides. L'autre suivit, battit le traquenard. La flèche -de l'attelage zigzaguait. Il fallait décidément modérer -l'allure. On était, d'ailleurs, diablement loin -de Saint-Nazaire, plus d'à moitié chemin, tranquille -contre toute poursuite. Alors Marie-Pierre rendit -les guides à Joseph Larmuse, se retourna, enjamba -le siège, sauta dans la voiture.</p> - -<p>—Petit fou, va! fit la Glu en l'embrassant.</p> - -<p>Il était accroupi devant elle, n'osant s'asseoir sur -la banquette unique, étroite, où il n'y avait pas -de place entre les deux femmes. Il ne savait non -plus que dire, encore étourdi de sa course, puis -soudainement grisé par ce baiser inattendu. Il s'attendait, -en effet, à des reproches, après sa désobéissance -et son acte d'autorité qui avaient si fort -coléré l'autre tout à l'heure. En outre, même sous -le baume de ce baiser, il sentait toujours la cuisson -de sa jalousie à l'idée du vieux. Il voulait parler -de cela, d'abord. Les paroles ne lui venaient pas -pour s'exprimer. Il demeurait là, stupide, sournois, -à la fois abasourdi, ravi, rageur.</p> - -<p>—Eh bien! reprit la Glu, c'est tout ce que tu as -à me dire?</p> - -<p>Elle se pencha de nouveau vers lui, câline, lui -prit la tête à deux mains, lui appuya longuement -ses lèvres sur le front, à la racine des cheveux, -près de l'oreille. Il fleurait bon le grand air, la -pommade évaporée, la sueur, le mâle. Il frissonna -sous la caresse, ferma les yeux, pâma.</p> - -<p>—Alors, tu ne veux pas me parler? reprit-elle -en se redressant, le geste sec, le verbe fâché.</p> - -<p>—Si, si, répondit-il. Je le veux! Je voulais te -dire tantôt quelque chose. Mais je ne peux pas, à -c't'heure, je ne peux pas.</p> - -<p>Il respira bruyamment, la contempla, murmura -d'une voix haletante:</p> - -<p>—Embrasse-moi encore, dis!</p> - -<p>—Non! fit-elle, tu avais quelque chose sur le -cœur. Il faut que tu t'expliques avant tout. Qu'est-ce -que tu bougonnais là-bas, à Saint-Nazaire? Rapport -au vieux, rapport au vieux! Qu'est-ce que ça -signifie, ça?</p> - -<p>Il baissait le nez, penaud. Il soupira de rechef, -plus suppliant:</p> - -<p>—Embrasse-moi encore, dis!</p> - -<p>—Tu vois, je suis gentille! répondit-elle en -lui reprenant la tête et le baisant doucement sur -les yeux.</p> - -<p>—Oh! oui, oui, fit-il. Oh! j'avais la berlue, -pour sûr. J'étais fou, que je te dis. Ce n'est pas -vrai, il ne te sentait pas. J'étais fou, va. Pardon, -pardon!</p> - -<p>Il dilatait ses narines, humait l'odeur légère qui -s'exhalait des dentelles, du corsage entrebâillé, de -la peau tiède, du linge secret.</p> - -<p>—Tiens, assieds-toi là, à ma place, dit-elle. Je -me mettrai sur tes genoux.</p> - -<p>Il la serra fortement contre sa poitrine, lui -mouilla la joue de ses grosses lèvres humides, -ouvrit la bouche comme pour mordre à même la -chair.</p> - -<p>—Tu me fais mal, s'écria-t-elle en se dégageant -un peu. Non, il faut être sage. Je suis ton -petit enfant, et tu me berces, voilà tout.</p> - -<p>Et, comme il bégayait des «je t'aime, je t'aime», -elle ajouta mutinement:</p> - -<p>—Je ne veux pas même que tu parles. Tais-toi. -Tu es venu à pied, ce matin, du Croisic?</p> - -<p>—Oui.</p> - -<p>—Eh bien! tu dois être fatigué. Repose-toi.</p> - -<p>—Harné! non, fit-il en raidissant les muscles -de ses bras, harné! non, je ne suis pas fatigué.</p> - -<p>—Chut! Faisons dodo.</p> - -<p>Elle s'alanguit, roula sa tête sur l'épaule du gas, -feignit de s'assoupir. Elle le sentait détendre peu -à peu son étreinte, se ramoyer pour l'envelopper -plus mollement. En même temps, elle percevait, -parmi les secousses maintenant régulières de la -voiture, les tressaillements involontaires de son -corps enfiévré, les souffles gonflés de sa poitrine -où il retenait sa chaude haleine, les soubresauts -de ses nerfs en révolte, les brèves vibrations de -désir qui lui poussaient soudain le sang à fleur -d'épiderme, quand elle s'appuyait nonchalamment, -se rassemblait toute contre lui, s'y pelotonnait en -chatte. Elle eût voulu rester ainsi longtemps, longtemps, -à se couler en lui sans qu'il pût la prendre, -à s'abandonner sans se donner. Elle eût aimé le -fondre fibre à fibre, à petit feu, à flammes couvantes, -l'anéantir jusqu'à l'évanouissement dans -cette inutile et fallacieuse dépense de tout son -être, le faire mourir une lente mort de volupté -mystérieuse, incomplète, chimérique, inassouvie. -Elle avait comme conscience d'être un vivant instrument -de torture, savourant les affres du supplicié -en extase.</p> - -<p>Quand on descendit de voiture, à la maison de -la baie des Bonnes-Femmes, Marie-Pierre avait -les mains tremblantes, la bouche sèche, et claquait -des dents. Ses jambes, ankylosées, se déployèrent -avec peine, plus lourdes que du plomb, et cependant -molles, comme mortes. Un fourmillement -confus et douloureux lui chauffait les reins. Il -monta l'escalier d'un pas traînant, d'un allure à la -fois raide et indécise. Il regardait fixement, hébété, -en somnambule.</p> - -<p>—Ah! Madame, ne put s'empêcher de dire -Mariette, avec un clignement d'œil équivoque, ah! -ce n'est pas bien.</p> - -<p>—Quoi donc!</p> - -<p>—Non vrai, c'est de la besogne inutile.</p> - -<p>—Mais quoi?</p> - -<p>—Dame! Vous détraquez ce pauvre garçon-là -comme s'il avait cent mille francs de rente. A quoi -bon, franchement?</p> - -<p>La Glu sourit silencieusement, se passa la langue -à la commissure des lèvres, fit ses petits yeux, et -répondit:</p> - -<p>—Peuh! histoire de ne pas en perdre l'habitude. -Et puis ça m'amuse.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXV</h2> - - -<p>Dans la campagne déserte, on n'entendait que -le ronronnant ressac de la mer prochaine et le -crépitement du sel, mouillé de rosée, qui dévalait -à la pente des cônes, grain par grain. La route -s'allongeait, solitaire, paraissant plus longue et -plus solitaire encore dans la blafarde perspective -que la lune oblique donnait aux choses. Marie-des-Anges -et Gillioury tiraient le pied, harassés, -muets, regrettant la nuit noire où ils avaient cheminé -jusqu'à présent, et qui s'accordait mieux à -leurs pensées sombres. Sous la blanche lumière, -maintenant étalée, il leur semblait qu'on n'en -finissait plus d'arriver, et que, de là-haut, quelqu'un -les regardait, curieux. Trois coups tintèrent -mélancoliquement au clocher du bourg de Batz. -Un coq chanta.</p> - -<p>—Ah! dit la vieille, qu'est-ce qu'il fait à -c't'heure, mon triste gas? Il fait comme son saint -patron saint Pierre: il renie son salut. Mais il -n'entendra pas le chant du coq et ne se repentira -pas, le possédé! Pourquoi donc que le bon Dieu -ne lui dit rien, à mon pau' p'tit gas?</p> - -<p>Dévotement, elle se signa, et murmura sur un -ton de litanie dolente:</p> - -<p>—Saint Pierre, patron des pêcheurs, priez -pour lui! Sainte Vierge, dont il porte le nom, -priez pour lui! Saints Anges, mes fins parrains, -priez pour lui!</p> - -<p>—Amen! répondit le matelot. Mais sans vouloir -vous fâcher, la mère, m'est avis que les saints, les -anges et le bon Dieu nous laissent joliment en -panne depuis quelque temps. Harné! Si j'avais -trente ans de moins, et mes deux pattes égales, ce -n'est pas avec des chapelets d'<span lang="la" xml:lang="la">oremus</span> que je ramènerais -votre gas au mouillage; c'est avec un -chapelet de corde à nœuds. Et je crois que ça lui -vaudrait mieux que des prières! Voulez-vous que -je vous dise? Eh bien! Je vous ai suivie, je vous -suivrai toujours, parce que je ne suis pas de ceux -qui vont à la soute quand les amis vont à l'abordage; -mais, entre nous, vous savez, j'ai idée que -nous ne lui ferons pas encore déraper l'ancre c'te -fois-ci. Nous sommes trop vieux pour haler sur ce -câble-là. J'ai pas confiance.</p> - -<p>—C'est bien pour ça qu'il faut la demander au -bon Dieu, répondit-elle.</p> - -<p>Et, se signant à nouveau, puis joignant les -mains, les yeux pleins de larmes et levés au ciel, -avec une conviction profonde qui força Gillioury -de marmonner à l'unisson, en sourdine, elle répéta:</p> - -<p>—Saint Pierre, patron des pêcheurs, priez pour -lui! Sainte Vierge, dont il porte le nom, priez -pour lui! Saints Anges, mes fins parrains, priez -pour lui!</p> - -<p>Le clapotis des lames grandissait. On arrivait à -la baie des Bonnes-Femmes. Encore une petite -montée au tournant de la dernière dune, et la maison -maudite apparut.</p> - -<p>Comme chaque fois que Marie-des-Anges l'avait -vue depuis qu'elle y venait en vain chercher son -gas, la maison maudite dormait, fenêtre closes, -entourée de son petit jardinet sans fleurs, tout en -gazon malingre. On eût dit un tombeau échoué -près des vagues, qui lui chantaient un éternel -<i lang="la" xml:lang="la">De Profundis</i>. Cette impression, plus que jamais, -serra le cœur de la misérable mère. Elle s'imaginait -que ce tombeau était celui du pauvre enfant, -enseveli dans son crime, cousu dans les draps de -la mauvaise femme ainsi que dans un linceul. C'est -là qu'il gisait, aussi perdu pour son ancienne que -les autres qui gisaient là-bas au champ d'avoine, -ou roulaient avec les flux et les reflux des marées. -C'est là qu'il était enterré plus profond qu'eux -encore, sous sa damnation plus pesante que le tuf, -plus amère que les flots. C'est là qu'il pourrissait -au fond de son péché mortel, plus à plaindre, plus -irrémissiblement à plaindre, que les malheureux -péris à la mé. Car eux, du moins, couchés en terre -sainte, ou précipités à l'océan, ils étaient partis, -avec la conscience en repos, viatiqués d'une bénédiction -finale, ayant demandé le pardon de leurs -fautes, et l'âme ouverte aux célestes espoirs. Heureux -ceux-là, et vraiment enviables! Tandis que -lui, l'infortuné, il fermerait la bouche en remâchant -ses hontes, à savourer son vomissement, -l'esprit tout à son immonde rêve d'enfer, diaboliquement -entêté à sa malice, sans bonne pensée, -sans recours à la miséricorde divine, sans prières, -sans rien, comme un chien, dans ce tombeau d'ignominie -où l'éternel <i lang="la" xml:lang="la">De Profundis</i> des vagues n'accompagnerait -que ses derniers râles de luxure.</p> - -<p>—V'là la cambuse aux saletés, dit Gillioury. -Qu'est-ce que nous faisons, la mère? Faut-il héler -le gas?</p> - -<p>—Non, répondit-elle. Il nous laisserait encore -nous époumonner pour les beaux yeux de la lune. Il -rirait de nous, avec sa gueuse.</p> - -<p>—Alors, quoi? Nous montons la garde seulement?</p> - -<p>—Oui, jusqu'à ce qu'on sorte.</p> - -<p>—Ça sera peut-être long.</p> - -<p>—Tant pis!</p> - -<p>Elle s'assit sur le sable, demeura immobile, -comme si elle voulait y prendre racine. Les mains -aux chevilles, le menton aux genoux, elle regardait -fixement la porte, par dessus le petit mur de -l'enclos, attendait, cherchait une trace de vie sur -la morne façade noyée de ténèbres, écoutait dans -le fracas monotone des vagues le silence de la -maison.</p> - -<p>Gillioury alluma une pipe, et fit le tour du jardin -pour aller inspecter les aîtres du côté de la -mer, là où il avait vu la femme au balcon, l'autre -matin. Ici la lune plaquait de biais sa blême clarté, -ajoutait à l'aspect morne et silencieux. Instinctivement, -le vieux matelot se mit à marcher sur la -pointe des pieds, traînant avec précaution sa jambe -en retard, et il assourdit le <i>pouh</i> sonore dans lequel -il lançait ses bouffées de fumée. Lui aussi, d'ailleurs, -comme Marie-des-Anges, il regardait, mais -non fixement. Il reluquait, furetait de l'œil, de son -petit œil jaune à la prunelle dansante. Tout en -s'approchant pas à pas de la muraille, sur laquelle -l'ombre du balcon pendait en une grande tache -noire, il insinuait son regard entre les lames des -persiennes, s'inclinait pour être juste dessous en -droite ligne. Il avait son idée, le mathurin! Et -bonne idée; car, soudain, il fit le geste de quelqu'un -qui a trouvé ce qu'il cherchait, retint un cri -de satisfaction, et revint de son plus vite vers -Marie-des-Anges, qu'il releva en lui murmurant -tout bas:</p> - -<p>—Venez avec moi, la mère! vous allez voir la -chose. Ils sont là. Nous les tenons. Je mitonne un -plan, je ne vous dis que ça.</p> - -<p>—Comment? Qu'est-ce que tu veux faire?</p> - -<p>—Chut! Motus dans l'entrepont. Affalez votre -palan d'amures. Venez, que je vous dis.</p> - -<p>Il l'emmena par la main, en continuant à lui -faire signe de se taire, et la forçant à marcher -sans qu'on entendît presque crier le sable. Quand -ils furent sous le balcon, il lui montra du doigt -les fentes des persiennes, et ajouta de plus en -en plus bas:</p> - -<p>—Vous ne voyez pas? Penchez-vous donc! -Mettez-vous au point. Là, là, comme un petit fil -d'or au fond du noir. C'est de la lumière, harné! -ça se distingue bien, à côté du blanc de la lune. -Voyez-vous, à c't'heure?</p> - -<p>—Oui. Et puis?</p> - -<p>—Et puis? Ils sont réveillés, parbleu! Et je -vais les obliger à nous entendre, foi de Bout-dehors. -Comment? Chut! Motus dans l'entrepont. -Rasez-vous là, contre le mur, dans l'ombre. Attendez-moi. -Grouillez point.</p> - -<p>Il s'éloigna, descendit vers la plage en rapporta -une double poignée de gravier et trois ou quatre -gros galets qu'il posa doucement par terre.</p> - -<p>—Acoquillez-vous un peu, la mère, reprit-il, que -je puisse me rencoigner auprès de vous. Et maintenant, -attention!</p> - -<p>Il prit un de ses galets, recula de quelques enjambées, -lança la pierre en plein milieu de la persienne, -et revint preste s'accroupir contre Marie-des-Anges. -Ils ouïrent distinctement qu'on remuait -dans la maison.</p> - -<p>—C'est pas fini, va, grommela-t-il.</p> - -<p>Et il recommença, jetant un galet plus gros cette -fois, un troisième plus gros encore, tous deux -coup sur coup, si bien qu'on eût dit une paire de -solides poings qui heurtaient au contrevent.</p> - -<p>A peine avait-il eu le temps de se refourrer -dans sa cachette d'ombre, que l'espagnolette de la -fenêtre grinça, puis celle de la persienne, qui s'ouvrit -toute grande.</p> - -<p>—Qui est là? cria la voix du gas, rude et colère.</p> - -<p>—Grouillez toujours point, dit le matelot à -l'oreille de Marie-des-Anges.</p> - -<p>Puis il répondit tout haut, sur un ton plaintif:</p> - -<p>—C'est moi, du gas, c'est moi, ton vieux Gillioury.</p> - -<p>—Où es-tu donc? Je ne te vois pas.</p> - -<p>—Je suis sous le balcon, mon fin Marie-Pierre, -tout las, tout rendu, lové comme un bitors au -rancart. Je suis revenu à pied. J'ai fait chappe-chute -dans les salines. Ah! Dieu de Dieu! j'ai-t'y -du mal! Je dois avoir ma bonne quille cassée. -Faut que tu m'aides, mon p'tit gas! Faut descendre -me porter secours.</p> - -<p>—Et pourquoi que t'as pas été au Croisic, donc?</p> - -<p>—C'était plus près de venir ici. Je m'étais -comme perdu dans les salines. J'avais bu un coup -de trop, vois-tu, pour tout dire.</p> - -<p>—Et la mère n'est pas avec toi, au moins?</p> - -<p>—Elle est retournée en voiture, elle. Moi j'étais -resté derrière à boler avec des amis. Ah! Dieu de -Dieu de bon Dieu, j'ai-t'y du mal! Descends un -peu, dis, mon doux Marie-Pierre! Descends! Tu ne -vas pas m'abandonner là crever comme une bête, -hein? Ton vieux Gillioury, ton vieux frère-la-côte! -Descends un peu, dis!</p> - -<p>—Ah! ça, il nous assomme, à la fin cet ivrogne! -interrompit l'aigre voix de la Glu. Viens donc -te coucher, ma cocotte.</p> - -<p>Gillioury se traîna hors de sa cachette, à quatre -pattes, et regarda le gas en continuant ses lamentations. -Marie-Pierre, qui allait refermer les volets, -s'arrêta, ému, se retourna vers le fond de la -chambre:</p> - -<p>—Si tu le voyais, dit-il doucement. Le pauvre -vieux! Il fait de la peine, va.</p> - -<p>Impatientée, la Glu sauta du lit et accourut en -chemise au balcon. Marie-des-Anges, toujours à -croppetons dans l'ombre, entendit les pieds nus de -la femme trottiner sur le parquet, presque au-dessus -de sa tête, et une envie folle la prit, de -bondir à même la muraille, de grimper là-haut, -n'importe comment, par un miracle que ferait Dieu, -et d'étrangler la sorcière.</p> - -<p>—Eh bien! quoi? dit la Glu. Qu'est-ce qu'il y a? -Tu vois bien qu'il est saoul comme un âne, et puis -voilà tout.</p> - -<p>Gillioury gémissait plus fort, la suppliait, elle -maintenant, lui baragouinait des mots aimables -pour l'attendrir.</p> - -<p>—Tais-toi, vieux pochard, cria-t-elle. Crève si -tu veux! Et toi, mon petit, va te coucher, et plus -vite que ça. Ferme la fenêtre.</p> - -<p>Le gas répondit rien, et tira docilement la persienne.</p> - -<p>Alors, comprenant que la ruse de Gillioury n'aboutirait -point, exaspérée d'ailleurs de son long -silence, outrée du mauvais cœur de cette païenne -qui ne faisait faire que le mal à son enfant, Marie-des-Anges -sortit à son tour de la cachette, et apparut -en pleine lumière, muette de rage, mais les -deux poings tendus vers le couple.</p> - -<p>—Allons bon! voilà l'autre maintenant, fit la -Glu. Il ne manquait plus que ça. Nous aurons la -comédie complète. Tu nous embêtes, la vieille! -Es-tu contente?</p> - -<p>Elle était revenue sur le balcon, se pencha en -avant, et fit un pied de nez à Marie-des-Anges.</p> - -<p>—Ah! vilain bougre, cria Gillioury relevé, tu la -laisses insulter ton ancienne? Mateluche, va! -Crabe de marais! Cœur de morgate!</p> - -<p>—T'es donc pas mon fils, Marie-Pierre! Elle t'a -donc mangé l'âme? clamait la vieille.</p> - -<p>Le gas, immobile, se taisait. La Glu se retourna -vers lui, et, pour narguer la mère, le prit par le -cou et le baisa longuement sur les lèvres. Puis -elle lui dit:</p> - -<p>—N'est-ce pas, ma petite cocotte, qu'elle t'embête, -la vieille?</p> - -<p>Elle lui chatouillait doucement la nuque, le regardait -en même temps dans le blanc des yeux, -caressante, impérieuse. Il respira violemment, se -passa la main sur la figure, et dit d'une voix -sombre:</p> - -<p>—Ah! allez-vous en, ma mère, allez-vous en! -Vous voyez bien que je prends du bon temps et -que je suis ben aise.</p> - -<p>Marie-des-Anges se baissa, ramassa la poignée -de gravier, la lança furieusement vers le couple, -enlacé encore. La Glu n'eut pas le temps de se -garer contre la poitrine du gas, et, avec un cri d'effroi -et de douleur, reçut le paquet cinglant en -pleine face.</p> - -<p>La tête perdue, voyant rouge, Marie-Pierre saisit -un pot de fleurs sur le balcon, le brandit en hurlant -vers sa mère:</p> - -<p>—Ah! va-t'en, va-t'en, à la fin! Tu lui as fait -mal! Va-t'en, que je te dis. Va-t'en donc! Va-t'en, -ou je cogne.</p> - -<p>—Ne fais pas ça, Marie-Pierre! sanglotait la -vieille. Ça te porterait malheur, mon gas. Ne fais -pas ça. J'aime mieux céder.</p> - -<p>—Aïe donc! jette-lui, disait la Glu. Jette-lui, je -le veux.</p> - -<p>Il ferma les yeux et jeta.</p> - -<p>La vieille ne fut point touchée, mais tomba néanmoins -par terre, de saisissement, en poussant un -grand cri.</p> - -<p>La Glu éclata de rire.</p> - -<p>—Ris donc, disait-elle au gas, ris donc! Tu vois -bien qu'elle est saoule aussi.</p> - -<p>Et le gas se mit à rire, stupidement, tandis que -sa mère, relevée et suivie par Gillioury, se sauvait -effarée, au hasard, droit devant elle, sans oser -retourner la tête, épouvantée d'avoir vu son enfant -lever la main sur elle et commettre un sacrilège.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVI</h2> - - -<p>Il en fallait prendre, du bon temps, pour étouffer -le remords d'avoir fait une chose pareille! Il fallait -s'y ruer, à la joie, pour se trouver encore ben aise -avec un tel poids sur la conscience! Et le gas n'y -faillit point, oubliant tout dans les bras de la mauvaise -conseillère, qui lui paya le prix de son crime -en caresses nouvelles, et sans marchander, à la -bonne mesure, enfiévrée elle-même et débordante -de baisers, comme si elle l'aimait davantage depuis -l'abominable action. Davantage et plus précipitamment. -On eût dit qu'elle ne voulait pas lui laisser le -loisir de reprendre haleine ni conscience. Mais, pareille -à ces vagues de fond qui vous roulent et vous -étourdissent quand le paquet de mer vous a déjà -culbuté, elle l'essoufflait et l'échinait sans trêve. -Tant et si bien, qu'au matin, il se trouva rendu, -plus encore que l'autre jour, brisé de corps et -d'âme, les nerfs tordus, les moelles brûlées, et qu'il -tomba soudain de male fatigue, assommé dans un -somme épais.</p> - -<p>La Glu se leva, alla se tremper et surtout se retremper -au froid regaillardissant de son <i>tub</i>, et -commença une toilette savante. Elle coiffait ses cheveux -dépeignés, s'avivait la bouche de pâte au raisin, -les sourcils et les cils de crayon noir, les joues -d'un soupçon de rouge, velouté ensuite sous un -duvet de poudre de riz. Elle se parait, se pomponnait, -faisant bouffer les nœuds et les agréments de -sa longue robe de chambre en satin lilas clair coupé -d'entre-deux en dentelle. C'était celle qui lui adoucissait -le mieux les traits, lorsqu'une nuit blanche -les lui avait par trop tirés et durcis. Or, aujourd'hui, -quoiqu'elle eût pris soin de se ménager, comme -d'habitude, et de faire rouler son convive sous la -table sans boire elle-même que du bout des lèvres, -elle s'était vue un peu blême, blette, blêche, avec -des frissons de rides sur sa peau séchée, des marbrures -malsaines au teint, et les yeux au fond de -la tête.</p> - -<p>—Diable! avait-elle pensé, Mariette a raison. J'ai -fait là de la besogne inutile et même dangereuse. -Cela ne rapporte rien et coûte, au contraire. Tu te -dépenses, ma biche! Arrêtons les frais. En voilà -assez, du petit gas.</p> - -<p>Et aussitôt, pour réparer cette sottise qu'elle se -reprochait décidément, elle s'était mise sous les -armes, en toilette de combat, bichonnée, maquillée, -prête à entreprendre le vieux comte qui allait sans -doute venir.</p> - -<p>Il avait, en effet, reçu la petite lettre provocante -le matin même, au moment du premier déjeuner, -comme il proposait à Adelphe une partie de chasse -aux mouettes. Il était, lui, déjà équipé, campé dans -ses hautes guêtres de toile à voiles, à l'épreuve des -ajoncs, son fusil entre ses jambes, la mine joyeuse -sous sa casquette ronde, à côtes de velours. Il gourmandait -le jeune homme, qui mangeait au lit, refusait -de partir, voulait paresser comme à Paris.</p> - -<p>—Allons, viens donc, grand dormeur! Ça te -réveillera. Ça te fera du bien.</p> - -<p>—Mais non, ça ne m'amuse pas du tout, je t'assure.</p> - -<p>—Eh! tu n'es pas ici pour t'amuser!</p> - -<p>—Je le sais fichtre bien.</p> - -<p>—Eh bien! alors?</p> - -<p>Tout cela gaiement de la part du comte, qui prenait -en riant la mauvaise humeur d'Adelphe. Brusquement, -à la lecture de la lettre, il devint soucieux -lui-même, cessa de presser l'autre, sembla discuter -quelque chose dans son for intérieur, se tut, se troubla -sous le regard curieux de son petit-fils, finit -par conclure:</p> - -<p>—Ma foi! tant pis pour toi, fainéant. Tu ne respireras -pas le bon air. Je te laisse. J'y vais tout -seul.</p> - -<p>Et de sortir vivement, comme s'il ne tenait plus à -être accompagné.</p> - -<p>Adelphe, que les sous-entendus malicieux du chevalier, -puis la rencontre et les questions bizarres -du gas, avaient déjà excité la veille, flaira un imbroglio -là-dessous. Cette lettre, ce départ, c'était -louche! Quelle diablesse de vie menait donc son -grand-père? Eh! eh! S'il pouvait le pincer au -demi-cercle d'une escapade amoureuse, ce serait -vraiment drôle! Et quelle force pour l'envoyer plus -tard promener avec sa morale, pour le tenir, pour, -au besoin, le faire chanter! Eh! Eh! cela valait -la peine de renoncer à la chère flème du matin.</p> - -<p>Il courut chez d'Amblezeuille, lui conta la chose, -sans aigreur, en plaisantant, et lui tira les vers du nez. -Si le chevalier l'avait vu revêche, méchant, comme -hier, nul doute qu'il se fût tenu sur son quant à -soi. Mais l'affaire était présentée en forme de bourde, -sur un air bon garçon, histoire de rire un brin! Il -s'agissait de taquiner le comte, pas plus! De cela, -d'Amblezeuille en était, sarpejeu!</p> - -<p>—Et même, ajouta-t-il, si tu veux m'en croire, -nous aurons la comédie complète, tout le monde en -scène! C'est ça qui le turlupinera, ce coureur de -guilledou!</p> - -<p>—Que voulez-vous dire? Tout le monde en -scène?</p> - -<p>—Le docteur, parbleu! et l'abbé. Nous irons le -débucher tous ensemble.</p> - -<p>—Mais l'abbé ne consentira pas?</p> - -<p>—Nous ne lui expliquerons pas ce qui en est. -Nous l'emmènerons censé déjeuner quelque part, où -le comte nous aurait donné rendez-vous. Ah! je -suis curieux de voir comment il s'en tirera, l'abbé, -pour lui donner encore raison, comme il fait toujours. -Et la mine penaude de Kernan! Sarpejeu! -quelle bonne farce!</p> - -<p>On alla chez le docteur. Il était absent, appelé -chez un malade, assez loin dans la campagne. Il -ne rentrerait pas avant midi.</p> - -<p>—Tant pis! il ne sera pas de la petite fête. On -la lui racontera au retour.</p> - -<p>Quant à l'abbé, il fallut attendre qu'il eût dit sa -messe.</p> - -<p>—Tant mieux! cela nous fera partir plus tard. -Nous ne risquerons pas de rattraper le comte en -route. Parce que, tu comprends, nous allons en voiture, -nous. C'est encore loin, la baie des Bonnes-Femmes.</p> - -<p>—Est-ce que vous connaissez la maison où il va?</p> - -<p>—Il n'y a que celle-là sur la plage. Nous arrivons, -nous frappons, nous faisons le charivari à -cette donzelle qui m'a si joliment daubé l'autre -jour. Ah! quelle bonne farce! quelle bonne farce!</p> - -<p>Environ une heure après le départ du comte, -Adelphe, d'Amblezeuille et le curé montaient dans -le landau, ravis tous les trois: Adelphe, de la leçon -qu'il allait infliger à son grand-père; d'Amblezeuille, -du tour <i>si régence</i> qu'il avait machiné; et l'abbé -Calvaigne, du bon déjeuner de chasse auquel il se -préparait déjà en humant l'air frais, frottant son -estomac creux, pourléchant ses grasses badigoinces.</p> - -<p>Le comte, lui, une fois hors de Guérande, avait -eu d'abord un moment d'hésitation. Non, c'était de -la folie, de retourner auprès de cette femme! De la -vraie folie! Il fallait s'en tenir à cette nuit unique, -si dangereuse à recommencer. Des échappées de -débauche, oui, très bien! Mais une habitude, -diantre! Une liaison peut-être! Qui sait? Mais les -souvenirs de cette nuit, combien capiteux, combien -tentants! Bah! est-ce qu'on s'acoquine définitivement, -pour une rechute, une simple -rechute! Sapristi! Il n'était pas encore si débile, -si lâche de volonté! Pas au point de s'amouracher -sérieusement, après une heure, une pauvre petite -heure de revenez-y! Allons donc! Alors, il aurait -peur de cette créature? Eh! non! Eh! non! -Et puis, la politesse, en somme, a ses devoirs -aussi. La lettre était aimable. N'y pas répondre -par le bonjour qu'elle demandait, ce serait d'un -rustre, d'un butor. Il ne pouvait pas ne pas rendre -cette visite. Il le devait au moins à son renom de -bon gentilhomme.</p> - -<p>Ainsi paralogisant contre lui-même, en faveur de -sa faiblesse, le comte allongeait le pas par les sentiers, -coupait au court, et de temps en temps relisait -la lettre, qu'il savait par cœur. Une carriole de -paysan passa, au débouché d'un sentier dans un -carrefour.</p> - -<p>—Tu vas au Croisic?</p> - -<p>—Oui, m'sieu le comte.</p> - -<p>—Attends un peu.</p> - -<p>Et, donnant vingt sous à l'homme, il monta dans -la carriole, pour faire la moitié du chemin plus -rapidement.</p> - -<p>Quand il arriva devant la maison de la baie des -Bonnes-Femmes, son pouls battait la charge. Il -retira sa casquette de velours pour s'éponger le -front, qu'il avait ruisselant.</p> - -<p>—C'est d'avoir marché trop vite depuis le Croisic, -pensa-t-il.</p> - -<p>C'était d'émotion aussi, de fièvre. Il s'en aperçut -bien quand il se trouva dans le parloir d'en bas, -balbutiant, rouge, le regard trouble, en face de la -Glu qui lui tendait la main d'une façon câline -et qui lui parut plus attrayante, plus désirable -que jamais, avec son élégante maigreur drapée -de falbalas onduleux, son sourire énigmatique, -ses yeux un peu battus, sa voix aux inflexions -doucement rauques comme celles des tourterelles -sauvages, et son odeur à la fois chaude et -fraîche, sentant les cosmétiques et les ablutions, -l'oreiller quitté à peine, le linge renouvelé, la chair -soudain fouettée d'eau claire après avoir mijoté au -creux du lit.</p> - -<p>Malgré cet appareil de coquetterie voulue, et -sous la caresse prometteuse de son abord, la Glu -était cependant réservée. Rien d'une fille! On eût -dit une vraie femme du monde. Le comte en fut -encore plus embarrassé et baisa cérémonieusement -la main tendue. Elle jabotait de choses banales. -Elle linotait. Il la considéra, surpris, la reconnaissant -à peine. Il lui semblait la voir pour la première -fois. Elle n'avait pas l'air de se rappeler, si peu que -ce fût, la nuit de Nantes. Il n'osa point la tutoyer.</p> - -<p>Elle s'assit néanmoins tout près de lui, sur le -même canapé bas, étroit, où elle lui couvrit les -genoux sous les flots de sa jupe, rejetée de côté, -comme par mégarde. A travers l'étoffe mince, il -percevait la tiédeur de la peau, et un long chatouillement -lui grimpait au long du corps. A son tour, -il subissait la délicieuse torture des désirs avortés, -et des voluptés tantalisantes.</p> - -<p>—Mais aujourd'hui, pensait la Glu, Mariette ne -me dirait pas que c'est de la besogne inutile. Le -vieux bonhomme est au sac. Le jeu en vaut la -chandelle. Assez de bêtises comme ça! Je me rattrape.</p> - -<p>Et, tandis qu'elle continuait à l'attiser en le tenant -moralement à distance, elle songeait à sa devise -et se disait:</p> - -<p>—Tant pis pour lui! Il s'y est frotté; il faut -qu'il s'y colle!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVII</h2> - - -<p>En sursaut, le gas fut réveillé par un grand bruit, -comme d'un orage qui éclate. D'en bas montaient -des voix colères, qui se heurtaient.</p> - -<p>Il se jeta hors du lit, courut à l'escalier, sans -même se vêtir. Probablement sa mère et Gillioury -étaient revenus. Il bondit au secours de son adorée -en péril. Sur le palier, brusquement, il s'arrêta. -C'étaient des voix inconnues qui se disputaient, des -voix d'hommes. Il ne put en croire ses oreilles. Il -rêvait sans doute! Où était-il? Au milieu du cliquetis -des paroles, le rire de la Glu retentit soudain, -vibrant, assuré, moqueur, insolent, en coup -de trompette victorieuse. Elle n'était donc pas menacée? -Mais alors, quoi? Qu'est-ce que cela voulait -dire? Ces voix d'hommes! Ces voix d'hommes! -On ne distinguait pas le sens des mots, d'ici. S'il -allait écouter à la porte? Oui, pour sûr. Doucement! -Qu'on ne s'aperçût de rien! Il s'agissait de ne pas -interrompre les gens, de tout entendre.</p> - -<p>Retenant son souffle, évitant de faire gémir le -sapin des marches sous ses pieds nus, il descendit, -furieux et furtif, et vint se poster la joue à la serrure, -ayant déjà saisi quelques paroles à mesure -qu'il s'approchait, et maintenant ne perdant plus -un mot, mais sans comprendre encore. Toutefois, -il avait reconnu la voix du comte, qui parlait le -plus haut, qui criait presque.</p> - -<p>—C'est un guet-apens, faisait-il. C'est odieux. -Tu es fou, n'est-ce pas, d'Amblezeuille? Tu n'as -donc pas réfléchi? Et vous, l'abbé, et vous?</p> - -<p>—Je ne savais pas, monsieur le comte, bégayait -l'abbé. Je vous jure que je ne savais pas. -Ces messieurs…</p> - -<p>—Mais c'était une farce, une simple farce! répétait -le chevalier.</p> - -<p>—Une farce! Dis donc une infamie! interrompait -le comte.</p> - -<p>—Oui, oui, une infamie! reprenait Adelphe -d'un ton suraigu. Et c'est toi qui la commets, l'infamie! -Oui, toi! Tout cela était arrangé entre vous -tous. Vous vouliez déshonorer cette femme, ma -femme. Oui, ma femme! Plus que jamais, je le -veux. Ah! Je conçois votre plan. Vous êtes des jésuites. -Mais je l'aime, je l'aime. Elle est noble et -pure.</p> - -<p>A cette phrase de mélodrame, la Glu riait de -plus belle. Mariette, qui toujours imitait sa maîtresse, -riait aussi. Et ces deux rires jetaient un -grand silence au milieu des vociférations du jeune -homme.</p> - -<p>Immobile, frissonnant, tous les muscles tendus, -et l'intelligence pareillement, le gas comprenait -de moins en moins et se croyait endormi, rêvant, -dans un cauchemar. Quel guet-apens? Quelle infamie? -De qui parlait-on? Qui était cette femme, -la femme du vicomte? Que faisait là monsieur le -curé de Guérande? Autant de problèmes qui dansaient -éperdument dans sa cervelle brouillée.</p> - -<p>—Je vous demande pardon, madame, reprit le -comte, si je me trouve obligé de prononcer des -choses que je préférerais ne pas vous laisser entendre. -Mais il le faut, je le vois. Ce garçon a perdu -la tête. Excusez-moi de ce que je vais dire.</p> - -<p>—Oh! faites, faites, monsieur, répondit la Glu. -Ne vous gênez pas. Au point où nous en sommes, -tout peut se dire entre nous. C'est une discussion -de famille.</p> - -<p>—Non, madame, répliqua le comte hautainement. -C'est précisément le contraire que je désire -faire comprendre à Adelphe. Je tiens à lui persuader -qu'il n'y a ici qu'une affaire de galanterie, -rien de plus. Mettons une affaire de débauche, s'il -faut confesser mes torts. Mais…</p> - -<p>—Vous êtes dur, monsieur le comte, fit la Glu -avec une inflexion ironique.</p> - -<p>—Dur pour moi, oui, madame. J'ai fait une -faute. Je m'en accuse. J'en ai honte devant mon -petit-fils. Mais cela dit, Adelphe, tends-moi la main -et n'en parlons plus. Je t'ai pris ta maîtresse sans -le savoir, et voilà tout.</p> - -<p>—Tu me l'as prise! Tu…! Non, ce n'est pas -vrai! s'écria le jeune homme.</p> - -<p>—Le comte des Ribiers ne ment pas, monsieur -mon petit-fils, entendez-vous!</p> - -<p>—Tu me l'as prise! Non, non! Je ne te crois pas. -Mais toi, toi, dis-le moi, ce n'est pas vrai, cette -histoire-là, n'est-ce pas?</p> - -<p>—C'est vrai, riposta tranquillement la Glu.</p> - -<p>Il y eut un nouveau silence, plus long et plus -formidable encore que le premier. Le gas ne comprenait -toujours point. Pourtant, cette fois, il avait -noté un détail qui le suffoquait: le vicomte avait -tutoyé la femme. Nouveau mystère! Mais de qui -donc s'agissait-il? Pas d'elle, pour sûr! Cette idée -absurde ne fit qu'effleurer la pensée de Marie-Pierre. -Absurde, en effet. Car, si elle-même eût été -en jeu, comment expliquer le calme de ses réponses, -son rire impertinent et victorieux de tout à l'heure, -la profonde sérénité de sa voix?</p> - -<p>Soudain le vicomte reprit, d'un ton railleur:</p> - -<p>—Eh bien! vous avez beau faire, ça m'est égal.</p> - -<p>—Que dis-tu? s'écria le vieux gentilhomme.</p> - -<p>—Je dis que ça m'est égal.</p> - -<p>—Tu es un mauvais plaisant! fit le chevalier. -Allons, assez, finissons. La farce devient bête.</p> - -<p>—Ah! mon cher enfant, mon cher enfant! soupira -l'abbé Calvaigne.</p> - -<p>—Je dis que ça m'est égal, répéta violemment -Adelphe, parce que je vois clair dans vos ruses. -Ah! parbleu! je connais mes auteurs. C'est la scène -de la dame aux camélias. Elle se sacrifie. Elle est -sublime. Mais je n'y coupe pas. Ou plutôt si. Je ne -l'en aime que mieux.</p> - -<p>—Adelphe, dit le comte solennellement, je te -donne ma parole d'honneur que tout est vrai. Cette -femme a été ma maîtresse.</p> - -<p>—Monsieur le comte ne ment pas, je te le jure, -Adelphe, fit la Glu.</p> - -<p>Quoi! Elle aussi disait tu! Le gas en demeurait -anéanti, haletant, pantois. Qu'allait-il apprendre, -enfin? Mais de qui donc, de qui parlait-on? Il tremblait -de tous ses membres, entrevoyant l'épouvantable -vérité sans oser y croire encore, la trouvant -trop noire pour s'y arrêter, convaincu de plus -en plus qu'il roulait dans un cauchemar. Et cependant -il écoutait toujours, se saoulant de soupçons -atroces, les poings crispés, les yeux hors de la -tête, la joue imprimée contre la serrure, dont les -arêtes aiguës lui entraient dans la chair, la bouche -close et sèche, le souffle rauque, le poil hérissé -sur le corps.</p> - -<p>—Eh bien! tant pis encore! reprit Adelphe, dont -la voix grêle s'assombrit soudain avec une dureté -résolue. Oui, tant pis! Après tout, ça aussi, même -ça, ça m'est égal.</p> - -<p>Les trois hommes poussèrent un oh! de stupéfaction -à cette phrase monstrueuse. La Glu s'esclaffa -en un rire strident.</p> - -<p>—Parbleu! continuait Adelphe, vous m'embêtez -avec toutes vos objections. Mon parti était pris, -malgré ce que je savais. Ce que j'apprends aujourd'hui -n'y change rien. Un de plus, un de moins, -qu'est-ce que ça me fait? Oh! oui, je sais bien: ça -vous étonne! Mais on s'étonne de tout à Guérande. -C'est là un amour que vous ne pouvez comprendre. -A Paris, on a l'esprit plus large.</p> - -<p>—L'esprit? interrompit le comte. Tu veux dire -la conscience!</p> - -<p>—Eh! conscience ou esprit, qu'importe! Ne chicanons -pas sur les mots, je vous prie. Soyons -positifs, pratiques. Des faits! des faits! je ne connais -que ça. Et voici ma conclusion nette comme -un chiffre: elle a été ta maîtresse, soit! elle n'en -sera pas moins ma femme.</p> - -<p>—Misérable! s'écria le comte.</p> - -<p>—Bravo, bravo! faisait la Glu en battant des -mains ainsi qu'au théâtre. Bravo! Vrai, je ne te -croyais pas si fort que ça. Tu es superbe, mon -petit Adelphe! Je t'ai déjà dit que ce mariage-là -était impossible, que je n'en voulais pas, que tu -étais un crampon. Je te le répète. Mais cela ne fait -rien. Je te trouve superbe. Tu me défends crânement. -Viens que je t'embrasse pour la peine.</p> - -<p>Tout à coup la porte s'ouvrit sous une poussée -furieuse et claqua contre le mur, presque arrachée -de ses gonds. Et le gas apparut.</p> - -<p>Il avait les deux mains en avant, toutes larges, -avec les doigts écarquillés, à cause de la pesée -faite sur la porte et aussi à cause de l'horreur qu'il -éprouvait. C'est cela surtout qui contractait sa -figure en une sorte de rictus idiot, cela plus encore -que la rage. On sentait qu'il était quasi en catalepsie -devant l'abomination enfin révélée. Ses -jambes, aux muscles durs comme des nœuds de -fer, flageolaient en tressaillements convulsifs. Ses -orteils serrés s'incrustaient dans le plancher. Sous -sa chemise de rude toile, aux pagneaux raides, son -ventre, secoué de brusques palpitations, sursautait. -Une haleine courte, saccadée, hoquetée, râlait au -fond de sa poitrine. Un sourd sanglot lui gonflait -soudain le cou et venait crever en cri avorté dans -sa gorge. De grosses larmes avaient jailli de ses -yeux injectés de sang, coulaient sur sa face, -blême malgré le hâle, agitée de tics douloureux, et -roulaient jusqu'à sa bouche béante, dont la lèvre -inférieure pendait et tremblotait.</p> - -<p>A l'aspect de cette farouche vision, tout le monde -avait reculé d'effroi. La Glu et Mariette s'étaient -jetées, avec un cri perçant, dans le coin le plus -éloigné de la chambre. Le chevalier brandissait sa -canne. Le comte avait empoigné d'instinct son -fusil et le braquait, prêt à mettre en joue. L'abbé -levait les bras au ciel en bégayant tout bas de -vagues oraisons qui lui venaient machinalement à -la mémoire. Adelphe n'avait pas eu la force de -bouger et demeurait acculé contre un meuble, -pétrifié, face à face avec le gas, qui d'un élan, -pouvait être sur lui.</p> - -<p>Brusquement, un énorme sanglot ébranla tout le -corps de Marie-Pierre, lui débanda tous les muscles, -le détendit. Il ramena ses deux mains vers sa -figure, qu'il écrasa lentement sous ses paumes -étalées, comme pour en arracher l'hébétude qui le -comprimait. Puis, s'avançant de deux pas brefs, il -regarda fixement Adelphe et lui dit, penché en -avant, se préparant à bondir:</p> - -<p>—C'est donc toi qui la veux pour femme?</p> - -<p>—Non, non! balbutia très vite Adelphe, vert de -terreur. Non, je n'ai rien dit. Laissez-moi tranquille. -L'abbé, parlez-lui, parlez-lui donc!</p> - -<p>L'abbé se rapprocha, joignant les doigts, murmurant:</p> - -<p>—Voyons, Marie-Pierre, mon enfant! Je suis -le curé de Guérande. Pas de violence!</p> - -<p>—N'y a pas de violence, répondit le gas en grinçant -des dents. Je demande, voilà tout, je demande. -Faut qu'on me dise. C'est-il lui, allons, c'est-il lui -ou le vieux qui la veut? Parce que c'est quelqu'un. -Parce que faut que je sache. Parce que, celui qui la -veut, je le crève. N'y a pas de violence; mais je -le crève.</p> - -<p>Il était ramassé sur ses jarrets, les poings au -menton, le cou dans le torse, la mâchoire en arrêt, -les yeux flamboyants, formidable comme un fauve.</p> - -<p>Le comte fit un pas, arma les chiens de son -fusil et dit tranquillement:</p> - -<p>—Personne ici ne te dispute cette femme. Elle -est à toi. Mais laisse-la sortir. Et pas de violence! -Si tu bouges contre qui que ce soit, je fais feu.</p> - -<p>Il épaula, les canons du fusil droit à la poitrine de -Marie-Pierre.</p> - -<p>—Lâche! grogna le gas, se sentant réduit à -l'impuissance.</p> - -<p>Adelphe, sur qui le lourd regard ne pesait -plus, s'était esquivé derrière son grand-père, et lui -disait tout bas:</p> - -<p>—Tire donc! c'est une bête furieuse. Tire!</p> - -<p>—Tas de lâches! fit le gas.</p> - -<p>—Tirez, s'écria la Glu, vers qui il avait tourné -un moment ses yeux pleins de rage.</p> - -<p>—Carne, hurla-t-il. Tu veux me faire tuer à -c't'heure? C'est donc vrai que t'as couché avec -eux? Carne! Sale carne!</p> - -<p>—Assez! reprit le comte. Ne bouge pas. Ne dis -rien. Va-t'en. Je fais feu.</p> - -<p>Pas à pas, mais de front, rugissant sous la menace, -les menaçant tous, le gas battit en retraite.</p> - -<p>Il était déjà dans le corridor, et les autres commençaient -à respirer, quand on entendit de grands -coups frappés à la porte d'entrée de la maison. En -même temps la voix de Gillioury clamait:</p> - -<p>—Ah! tu m'ouvriras, c'te fois. Eh! Marie-Pierre, -ta mère n'y est pas, foi de Bout-dehors. -C'est le docteur que j'ai été chercher. Faut qu'il te -parle. J'enfoncerai plutôt la porte. Faut qu'il te -parle.</p> - -<p>Le gas traversa le jardinet à la course, ouvrit et -dit précipitamment:</p> - -<p>—Arrivez, arrivez vite, entrez! Vous saurez -peut-être le fin mot, vous, m'sieu le docteur. Elle a -couché avec tout le monde. Ils veulent m'assassiner -là-dedans. La carne! Les lâches! Entrez!</p> - -<p>Et il l'entraînait par la main, toujours courant, -jusqu'au seuil du parloir.</p> - -<p>—Fernande! s'écria le docteur en apercevant la -Glu.</p> - -<p>—Pierre! avait fait la femme. Ah!</p> - -<p>Mais c'était un ah! de surprise et non d'épouvante. -Dans le cri du docteur, au contraire, avait -passé un douloureux frisson d'effroi. Il était devenu -très pâle et avait dû se retenir des deux mains -aux chambranles de la porte pour ne point défaillir.</p> - -<p>Derrière lui le gas effaré murmurait:</p> - -<p>—Vous la connaissez donc aussi, vous?</p> - -<p>—Oui, firent les quatre hommes étonnés, vous -la connaissez donc?</p> - -<p>—C'est ma femme, répondit le docteur d'une -voix sifflante.</p> - -<p>La Glu s'avança au milieu de la chambre, et impertinente, -prononça, en accentuant tous les mots:</p> - -<p>—Oui, messieurs, je m'appelle madame Fernande -Cézambre, femme lé-gi-time du docteur -Pierre Cézambre. Et puis après?</p> - -<p>Elle n'avait pas fini de parler que des chocs violents, -durs, drus, sourds, retentirent dans le corridor, -comme d'un bélier qui battrait les cloisons. -C'était le gas affolé qui se jetait et se heurtait contre -les murs, s'y cognait le crâne, s'y meurtrissait -les joues, s'y écrasait la face, en s'arrachant les -cheveux à poignées. Il se ruait avec des élans furibonds, -vainement retenu par Gillioury, qui lui-même -gémissait sous les contre-coups. Il finit par -lui échapper tout à fait, et, d'un suprême bond enragé, -lancé comme un bœuf, alla s'aplatir la tête -la première dans un angle, où il tomba enfin, -étourdi, assommé, sans connaissance, le front fendu -et la figure en sang.</p> - -<p>—Vite, de l'eau! cria le docteur, ne s'occupant -plus de sa femme.</p> - -<p>Et il épongea la blessure, chercha la fracture -d'os sous les ecchymoses déjà gonflées, tâta le pouls -du jeune homme. Tous étaient accourus, excepté la -Glu qui regardait de loin, sans bouger.</p> - -<p>—Ce n'est rien, fit-il. Il est évanoui. Les plaies -du crâne n'ont pas intéressé le cerveau, je pense. -Gillioury, donne-moi ta ceinture, que je lui attache -les mains derrière le dos. Il pourrait avoir un -nouvel accès de fureur. Là, bien. A présent, il faut -l'emporter. Tu le rouleras dans mon manteau. Ah! -des compresses à la tête! Bon. Prenez votre voiture, -monsieur le comte, et emmenez-le au Croisic, -chez sa mère. Je vous suis. Rassurez-la. Parfait! -voilà qu'il revient à lui. Le grand air le remettra. -Prenez bien garde qu'il ne recommence pas en -route. Gillioury, entrave-lui les pieds. Tiens, voilà -mon mouchoir.</p> - -<p>Il les accompagna jusqu'au seuil du corridor, et -répéta:</p> - -<p>—Je vous suis, messieurs, dans un instant.</p> - -<p>Puis, laissant Mariette dehors, il revint dans le -parloir, ferma la porte et dit à la Glu:</p> - -<p>—A nous deux, maintenant, Fernande! Nous -avons à causer.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXVIII</h2> - - -<p>La Glu s'était assise, tranquille, faisant bouffer sa -jupe sur le canapé bas. Elle avait pris un écran à -la glace de la cheminée et s'éventait. Pas un pli ne -remuait dans sa maigre et impassible frimousse. -Pas une pensée ne se lisait dans son regard morne, -éteint. Seul, un vague sourire retroussait les coins -de sa bouche, mais un sourire machinal, insignifiant, -comme figé. Elle avait l'air d'une personne -qui s'ennuie et qui ne veut pas trop le laisser voir, -une personne polie, indifférente, qui va entendre -et répondre des riens, qui va suivre distraitement -une conversation futile et inutile, qui va dévider -nonchalamment le monotone écheveau des banalités -courantes, sur la pluie et le beau temps, par -exemple, à savoir qu'il fait assez chaud, mais que -le fond de l'air est froid, et autres choses de cette -importance.</p> - -<p>Le docteur marchait à grands pas, les mains derrière -le dos, indécis sur la façon dont il allait entamer -l'entretien. Il contenait des bouffées de colère -qui lui montaient au cœur, toutes ses vieilles -rancunes qui voulaient s'exhaler. Il avait résolu -d'être calme, bref, et de ne prononcer que des mots -définitifs. Ce n'est pas une discussion qu'il cherchait. -C'est un arrêt qu'il allait rendre, des ordres qu'il -allait donner. Il fallait que cette femme partît, le -laissât tranquille, disparût de sa vie sans retour -possible, qu'elle le considérât comme mort, puisque -lui-même la considérait ainsi, puisqu'ils avaient -vécu de la sorte depuis dix ans. Qu'on gardât ce -<i lang="la" xml:lang="la">statu quo</i>, il n'exigeait pas davantage. Mais qu'on -le gardât strictement, voilà ce qu'il devait imposer, -et à jamais.</p> - -<p>—Eh bien? fit enfin la Glu, voyant qu'il ne -parlait pas. Je croyais que nous avions à causer! -Moi je n'ai rien à te dire. Si tu n'en as pas plus, -tu peux t'en aller.</p> - -<p>—Voilà précisément ce que j'avais à te dire, répondit -le docteur: c'est de t'en aller. Tu me comprends, -n'est-ce pas? Je dis: t'en aller du pays, -retourner d'où tu viens. Où? Ça m'est égal. Mais -loin d'ici, loin de moi. Je veux, entends-tu bien, -je veux n'avoir pas à te rencontrer dans mon -chemin.</p> - -<p>—Ah! tu veux? Et si je ne veux pas, moi?</p> - -<p>—Pourquoi ne voudrais-tu pas?</p> - -<p>—Pour rien, pour m'amuser. Je n'ai pas l'habitude -d'obéir.</p> - -<p>—Mais enfin, quel intérêt as-tu à rester ici? Quel -intérêt?</p> - -<p>—Aucun.</p> - -<p>—Alors?</p> - -<p>—Je fais ce qui me plaît. Je n'ai pas d'explications -à te donner ni de comptes à rendre.</p> - -<p>—Eh! qui te demande des comptes et des explications? -s'écria-t-il, se laissant emporter, exaspéré -de tant de hauteur. Je ne t'en demande pas. -Tu en aurais trop à rendre. Il ne s'agit pas de ça.</p> - -<p>—Il s'agit de ça, si j'en ai envie. Cela peut me -faire plaisir de te raconter ma vie depuis dix ans. -Elle est drôle, va. Tu ne te doutes pas la jolie créature -qu'est devenue la pauvre madame Cézambre. -Un vrai roman! Te rappelles-tu comme j'étais -gnan-gnan à Douai? Te rappelles-tu…</p> - -<p>—Je n'ai pas besoin de me rappeler. Je te répète -que je tiens à ne rien savoir. Tu as fait ce que tu -as voulu. Cela ne m'intéresse pas. Garde tes confidences.</p> - -<p>—Au moins faut-il que tu saches comment je -m'appelle maintenant.</p> - -<p>Elle minaudait, souriait, jouait à la femme du -monde qui prend des temps afin de coqueter en -caquetant.</p> - -<p>—Pour moi, répondit le docteur, tu n'as plus -de nom.</p> - -<p>—Eh bien! j'en ai un pour les autres. C'est une -consolation, mon cher.</p> - -<p>Et, se levant, changeant de ton tout à coup, l'air -insolent, le poing sur la hanche, une flamme lubrique -dans les yeux, cynique, presque canaille, -elle ajouta:</p> - -<p>—Je m'appelle la Glu et je vaux vingt-cinq -louis. Veux-tu te payer ça?</p> - -<p>Cézambre leva les deux poings dans un élan de -sauvage menace.</p> - -<p>—Tiens! tu es donc devenu un homme? fit-elle, -sans s'émouvoir. Tu n'as pas osé me faire ça, -jadis, quand tu t'es sauvé de moi, comme un -pleutre.</p> - -<p>Cézambre laissa tomber ses bras inertes, poussa -un pouah de dégoût, et se ressaisissant, calme, -riposta:</p> - -<p>—Et j'ai eu raison alors, et j'ai tort aujourd'hui. -Tu ne mérites même pas une gifle d'honnête -homme. Allons, assez! finissons-en. Je ne suis pas -resté pour avoir une scène, quelle qu'elle soit. -Oui, je suis un homme, n'en doute pas. Et la -preuve, c'est que tu ne me mettras point en colère. -Je ne te méprise seulement pas. Je t'ignore. Et je -suis décidé à t'ignorer toujours. Encore une fois, -finissons-en. Je t'ordonne de partir. Je te l'ordonne, -tu comprends? Pas de cris, pas d'insolences, pas -d'histoires!… Je veux.</p> - -<p>Il avait le verbe dur, assuré, la figure résolue, -le geste dominateur. Elle ne l'avait jamais vu -ainsi. Elle fut étonnée de cette fierté morale, de -cette vigueur froide. Elle sentait que l'impertinence -et l'audace n'avaient plus rien à tenter en face de -ce parti-pris tranquille. Elle s'était rassise, humiliée, -obligée de baisser les yeux, tandis que le -docteur recommençait sa promenade à grands pas, -énervé par l'effort qu'il venait de faire pour affirmer -aussi puissamment sa volonté. Il avait donné -là tout ce qu'il pouvait, de toutes ses forces. -C'était le coup de collier de son énergie.</p> - -<p>Subitement, Fernande se plongea la figure dans -ses deux mains, éclata en sanglots, s'écria:</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! mon Dieu! que je suis malheureuse!</p> - -<p>Il s'arrêta, stupéfait, ne comprenant plus et -croyant comprendre trop. Quelle comédie allait-elle -jouer maintenant? Où voulait-elle en venir, -avec ces grimaces de douleur? Car, à coup sûr, -cette soudaine désolation mentait.</p> - -<p>Elle releva la tête. Ses joues étaient mouillées de -larmes, de vraies larmes. Sa navrure paraissait -profonde, poignante, sincère. Il fut troublé.</p> - -<p>—Ah! mon Dieu! mon Dieu! reprit-elle. C'est -affreux! C'est horrible! Il n'a pas vu que c'était du -dépit, de la rage, que je suis folle, que je l'aime.</p> - -<p>Les sanglots redoublèrent. Elle continua, parlant -dans ses mains, comme à elle-même, faible, suppliante:</p> - -<p>—Pardon! pardon! je n'ai pas le droit de dire -cela. Oh! que je souffre! Oh! s'il me tuait, quelle -délivrance! quelle joie! Pierre, Pierre, par pitié!</p> - -<p>Il ne savait plus que penser. C'était la seule fois -qu'il l'eût contemplée ainsi, implorant grâce, matée, -consciente de sa honte, ployant devant lui. Il se la -rappelait, après la faute première, redressant la tête, -comme une vipère écrasée, tout de suite en révolte, -cherchant des mensonges disculpeurs, se défendant, -se rebiffant, mais non repentante du crime confessé. -Il se la rappelait, après l'habitude prise de l'adultère, -toujours hautaine, se pavanant dans son -cynisme, crânant dans l'aveu, s'en faisant gloire, -comme là tout à l'heure. Il se la rappelait surtout -quand elle le rempoignait, lui, vaincu par l'accoutumance, -enchaîné par la chair, acoquiné, aveuli, -abruti, morne. Combien orgueilleuse, alors! Et -combien sûre d'elle-même! Mais aujourd'hui, elle -se prosternait dans son remords! Elle connaissait -donc le remords! Elle se sentait méprisable, misérable! -Elle en souffrait! Elle avait donc un cœur, -enfin! Elle n'était donc pas un monstre!</p> - -<p>Il s'approcha d'elle, lui toucha le front, lui dit -doucement:</p> - -<p>—Fernande, te promettre l'oubli de tout, non, -je ne le puis, n'est-ce pas? Mais je ne suis pas un -justicier impitoyable. Ce que j'exige, c'est la séparation -absolue. Sans haine de ma part, je te le jure! -Sans espoir de retour non plus. Tu te repens, c'est -bien. Mais le mal demeure irréparable, conviens-en. -Il faut, il faut que tu partes, que nous n'existions -plus l'un pour l'autre. Cela, il le faut.</p> - -<p>—Oh! fit-elle, dis-moi que tu me pardonneras -peut-être, un jour, si j'expie longtemps, longtemps.</p> - -<p>Il n'eut pas le courage de répondre non, et s'en -tira par cette phrase évasive:</p> - -<p>—Tout peut arriver, Fernande.</p> - -<p>—Merci, merci. Je n'en demande pas plus, -s'écria-t-elle en lui saisissant la main, qu'elle couvrait -de larmes et de baisers.</p> - -<p>Il lui sembla que sa main était brûlée sous ces -âcres larmes, sous ces baisers fiévreux. Un engourdissement -s'enroula autour de son bras, lui entra -dans la peau, lui alanguit tout le corps. Machinalement, -dans son esprit qui flottait à la dérive, pensant -tout seul, une comparaison scientifique surgit, -entre cette sensation étrange et le fourmillement -d'une décharge électrique. Puis il songea aux anesthésiques, -à l'éthérisation, à la suavité endormeuse -de certains poisons lents. Cependant, sans résistance, -il s'abandonnait à ce voluptueux anéantissement, -à cette sorte de coma, cherchant à le définir -au lieu de tâcher à s'y soustraire. Il se penchait, -comme sollicité en bas par le poids lourd de sa -main, paralysée maintenant. Il avançait, comme -pris dans un engrenage qui le tirait peu à peu, -d'un mouvement invincible. Il se trouva bientôt -presque en contact avec Fernande. Leurs genoux -se frôlaient. Les frisons de la chevelure lui chatouillaient -la face. La tiédeur du col incliné lui -chauffait les joues. Il se pencha encore, rapidement -cette fois, et colla éperdument ses lèvres à la -nuque qui les appelait.</p> - -<p>Du coup, il était tombé sur le canapé, à côté de -Fernande, palpitant, honteux, ébloui. Elle se cacha -la figure contre lui, pâmée entre ses bras qu'il avait -ouverts.</p> - -<p>—Tu m'aimes donc encore un peu? murmura-t-elle -de sa voix la plus câline. Viens, viens! Embrasse-moi! -Regarde-moi! Pierre, je suis ta petite femme.</p> - -<p>Mais, malgré elle, dans sa phrase caressante, -une rauque intonation avait vibré: dans ses yeux -ternes, un éclair avait lui; dans son étreinte passionnée, -il y avait moins d'amour que de lutte, -moins d'abandon que de triomphe. Cézambre n'eut -pas le temps d'analyser tout cela. Il le perçut toutefois -confusément, prit peur, se cabra, sauta -debout, s'écria:</p> - -<p>—Non, non, c'est abominable. Je ne veux pas. -Qu'est-ce que j'allais faire?</p> - -<p>Alors la Glu éclata de rire en lui jetant au nez:</p> - -<p>—Imbécile, va!</p> - -<p>Puis, s'emportant, elle reprit en paroles brèves, -amères:</p> - -<p>—Faut-il que tu sois bête, tout de même! Dire -que tu as cru à mon repentir! cru que je t'aimais -encore! Comme si je t'avais jamais aimé! Ah! vous -êtes bien tous les mêmes, les hommes! Tas d'idiots! -Mais, ce que tu allais faire, tu le feras demain, ce -soir, quand je voudrai. Car je le veux maintenant, -et je n'en aurai pas le démenti. Je resterai ici pour -cela. Je n'avais pas de raison pour rester. J'en ai -une. Je veux que tu me demandes pardon, à genoux, -à me baiser les pieds, et que tu me supplies pour -avoir les restes des autres. Ah! ce n'est pas pour -rien qu'on m'appelle la Glu!</p> - -<p>Cézambre avait reculé devant elle, résolu à ne -plus rien répondre, indigné contre lui-même, -s'avouant vaguement qu'elle avait peut-être raison, -puisqu'un peu plus il aurait pu céder tout à l'heure. -Il n'avait plus qu'une pensée: fuir. C'était là l'unique -remède, décidément, le plus sûr; car il ne se sentait -pas l'audace, aujourd'hui pas plus que jadis, de -la tuer. Aujourd'hui moins que jadis. En avait-il -seulement le droit, encore, après sa faiblesse -épouvantable? Ah! le droit! Si ce n'était que le -droit qui lui manquait! Mais c'était le courage.</p> - -<p>—Tiens, va-t'en, lui dit-elle avec un crachement -de mépris. Je vois que tu en as envie. Tu me -fais pitié.</p> - -<p>Elle ouvrit la porte, et il se sauva, poursuivi de -rires insolents, au milieu desquels elle lui criait:</p> - -<p>—Pleutre! poltron! Ah! ah! Sois tranquille, je -te repincerai. Avant ce soir!</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXIX</h2> - - -<p>Le docteur, après avoir pansé Marie-Pierre, le -laissa dans la chambre de Naïk, aux bons soins de -la fillette et de Gillioury, et descendit avec Marie-des-Anges -à la salle basse.</p> - -<p>—Alors, monsieur Cézambre, vous croyez, bien -vrai, que ça ne sera rien?</p> - -<p>—Non, la mère, autant qu'on peut être sûr, je -suis sûr que ça ne sera rien. Tranquillisez-vous. Il y -a eu un fort ébranlement du cerveau. Il y a de la fièvre, -un peu de délire. Mais nous en viendrons à bout, -avec du repos, du calme.</p> - -<p>—Ah! c'est justement ça qui est le plus difficile. -Sa pauv'tête est encore plus malade dedans -que dehors. Pourvu que ça ne le reprenne pas, sa -sale folie, s'il en réchappe! Depuis ce matin que -vous êtes déjà venu, il parle toujours d'elle, toujours, -sans arrêter.</p> - -<p>—Il en réchappera certainement. Quant à sa -folie, c'est autre chose. A cela, je n'y peux rien, la -mère. Il faut qu'il se guérisse lui-même. Il faut -qu'il l'oublie.</p> - -<p>—C'est qu'il l'a dans la peau, voyez-vous. Ah! -C'est une femme terrible, allez, pour l'avoir mis -dans un état pareil. Une sorcière, harné! pour -tout dire. Mais vous le savez bien, mon pauv'monsieur -Cézambre. Vous le savez mieux que personne, -à ce qu'il paraît, puisque c'est votre légitime, -que m'a dit Gillioury. Comme ça, elle est -donc capable de tout, c'te gueuse-là?</p> - -<p>Le docteur leva les yeux au ciel d'un air désespéré.</p> - -<p>—Mon Dieu! oui, fit-il, capable de tout. Même -de venir vous reprendre votre gas, si ça l'amuse. -Elle aime le mal pour le mal.</p> - -<p>—Me reprendre mon gas! s'écria la vieille. -Harné! qu'elle ne s'y frotte point!</p> - -<p>—Et que feriez-vous donc?</p> - -<p>—Je la tuerais, dà!</p> - -<p>—On ne tue pas les gens ainsi, la mère.</p> - -<p>—On tue bien les mauvaises bêtes. Savez-vous -qu'une fois, quand mon gas était petit, il y a un -chien enragé qui courait dessus. Tout le monde -s'ensauvait, même les hommes. Je n'ai fait ni une -ni deux, moi, vous entendez. J'ai pris mon balai -pas le gros bout, et je lui ai enfoncé la pointe dans -la gueule, qu'il en avait jusqu'aux boyaux. Eh bien! -c'est pire qu'un chien enragé, votre femme, et si -elle vient jamais pour me reprendre mon gas, je -ne vous dis que ça, monsieur Cézambre, elle y -laissera sa carcasse.</p> - -<p>—Vous ne raisonnez pas, la mère.</p> - -<p>—Eh! non, dans un cas pareil, n'y a pas de -raisonnement. Si j'avais raisonné avec le chien, -mon gas y passait. On ne raisonne pas. On tue.</p> - -<p>—Avec les bêtes, oui, répondit le docteur. Mais -avec les gens, il y a la loi.</p> - -<p>Et il lui expliqua, la voyant si exaltée, qu'elle -n'avait pas le droit de se faire justice à elle-même; -que sa douleur et sa colère, et le malheur de son -gas, ne lui serviraient pas d'excuses; que le meurtre -était un crime; qu'elle en serait punie si elle le -commettait. Et regardez les conséquences! Elle -serait envoyée en prison jusqu'à la fin de ses jours; -elle ne verrait plus son gas; il serait le fils d'une -condamnée! Qui sait! Il lui en voudrait sans doute -d'avoir osé cet attentat, même pour lui. Il la maudirait -à cause de ce dévouement. Il y aurait du -sang entre eux. Non, non, cela n'était pas possible. -Elle devait réfléchir. Ce n'était pas une issue. -Il n'en sortirait que du mal pour tout le monde.</p> - -<p>—Il en sortirait ça de bien, répliqua-t-elle, que -la femme ne ferait plus de mal. Plus à personne! -Vous en profiteriez aussi, tenez, vous. N'y a pas à -dire, le vieux proverbe a raison: Morte la bête, -mort le venin.</p> - -<p>Le docteur ne répondit pas. Rêveur, absorbé, il -ruminait en lui-même. C'est à mi-voix qu'il dit, -croyant se parler intérieurement:</p> - -<p>—Oui, oui, cela vaudrait mieux, en somme, -pour tout le monde. Pour ce malheureux enfant, -pour le comte, pour Adelphe, pour moi-même. Oui, -certes. Mais quoi? ce n'est pas faisable. Nous -n'aurons pas de chance. Il faudrait un hasard.</p> - -<p>Il ajouta tout haut:</p> - -<p>—Décidément, la mère, il n'est pas bon de penser -à ces choses-là. C'est trop sinistre. C'est impossible -pour vous, surtout. Je vous le répète, vous -seriez condamnée.</p> - -<p>La vieille le considéra fixement, s'approcha de -lui, lui dit en pleine figure, distillant ses mots -goutte à goutte:</p> - -<p>—Si c'est impossible pour moi surtout, monsieur -Cézambre, c'est donc possible pour d'autres, -hein?</p> - -<p>—Je n'ai pas dit cela! répliqua vivement le -docteur.</p> - -<p>—Vous l'avez dit sans le dire, mais en le disant -tout de même, harné! J'ai compris la chose. Il y -a quelqu'un, n'est-ce pas, il y a quelqu'un de qui -elle dépend, cette femme, et qui répond d'elle, et -qui a le devoir de la châtier si elle le mérite. -Avouez-le, monsieur Cézambre, il y a quelqu'un, -et ce quelqu'un-là n'est pas loin de moi, -hein!</p> - -<p>Elle le pressait, le tenait sous ses regards de -vieille têtue et finaude, l'acculait à une réponse -catégorique.</p> - -<p>—Et bien! oui, fit-il enfin. Oui, il y a quelqu'un -qui a le droit, peut-être pas le droit strict, -absolu, mais cependant, dans certains cas, le -droit de…</p> - -<p>—En un mot comme en cent, monsieur Cézambre, -si vous la tuiez, vous, cette femme, votre -femme, on ne vous ferait rien, pas vrai?</p> - -<p>—Prise en flagrant délit, non, on ne me ferait -rien.</p> - -<p>—Pourquoi donc que vous ne la tuez pas, -alors?</p> - -<p>—Parce que… je ne peux pas. Il y a dix ans -que je l'ai quittée, vous comprenez. Il y a dix ans. -On ne peut pas, après dix ans…</p> - -<p>—Et pourquoi que vous ne l'avez pas tuée, il y -a dix ans? Savez-vous que vous êtes coupable, en -un sens, de tout ce qu'elle a fait depuis. Pourquoi -que vous ne l'avez pas tuée?</p> - -<p>—Parce que… parce que je n'ai pas pu, je n'ai -pas eu le cœur assez dur, j'ai horreur de ça, quoi! -Je ne peux pas, je ne peux pas.</p> - -<p>—Ah! tenez, voulez-vous que je vous dise, -monsieur Cézambre? Eh bien! Elle vous est encore -de quelque chose, elle vous a mangé l'âme à vous -aussi, je vois ça. Harné! n'y a donc plus d'hommes, -à c't'heure!</p> - -<p>En ce moment, le loquet de la rue se souleva, la -porte s'ouvrit, et, dans l'ombre du dehors, la Glu -parut, éclairée par la lampe de la salle basse. Elle -était en toilette rose. Elle souriait. Elle fit un signe -du doigt au docteur, avec un geste d'impertinente -autorité, et lui dit:</p> - -<p>—Sors. Viens ici. J'ai à te parler.</p> - -<p>—N'y allez pas, monsieur Cézambre, grommela -Marie-des-Anges, et filez, vous, la femme. N'entrez -point chez moi.</p> - -<p>La Glu entra et referma la porte derrière elle -comme pour narguer la vieille, la défiant, outrecuidante.</p> - -<p>—Veux-tu sortir avec moi, répéta-t-elle au docteur? -Veux-tu m'obéir tout de suite? Je suis venue -te relancer ici exprès pour t'humilier devant les -gens auprès de qui tu fais le malin, sans doute. Et -je suis ravie que tu ne sois pas sorti tout d'abord, -parce qu'ici j'ai des moyens sûrs de te forcer à -obéir.</p> - -<p>Marie-des-Anges était stupéfaite de tant d'audace. -Elle en demeurait immobile, muette. Le docteur -se taisait aussi, épouvanté véritablement.</p> - -<p>—Oui, reprit la Glu, j'ai des moyens. Tu vas te -mettre à genoux et me demander pardon, là, devant -cette femme.</p> - -<p>—Tu es folle! fit le docteur.</p> - -<p>—Je ne suis pas folle. Tu vas faire ce que je te -dis ou bien j'appelle Marie-Pierre, je le cherche. -Il est ici, je le sais. Pour qu'il ne lui arrive pas de -mal, tu vas m'obéir.</p> - -<p>—Mon gas! tu en veux encore à mon gas! s'écria -la vieille. Qu'est-ce que tu as dit là? Je n'ai pas -bien entendu, pour sûr! Tu vas monter près de -mon gas?</p> - -<p>—J'y monterai si ça me plaît, la vieille.</p> - -<p>La Glu haussa les épaules, et, d'un pas tranquille, -marcha vers le docteur, qui se tenait précisément -près de la porte close de l'escalier.</p> - -<p>Marie-des-Anges crut qu'elle exécutait sa menace -et voulait monter.</p> - -<p>Elle se baissa, ramassa dans un coin un lourd -merlin, le brandit à deux mains en le faisant tournoyer -en l'air, et cria:</p> - -<p>—Harné! non, tu ne monteras pas, putain!</p> - -<p>La Glu se retourna. Mais elle n'eut pas seulement -le temps de porter ses mains à sa face. Le docteur -n'eut pas non plus le temps de faire les trois pas -qui le séparaient d'elle.</p> - -<p>Rapide, sifflant, le coup tomba en plein front, -avec un bruit sourd comme celui d'une bûche qu'on -fend sur le billot.</p> - -<p>Vloc!</p> - -<p>—Han! geignit la veille.</p> - -<p>Et la Glu tomba morte, la tête ouverte en deux -jusqu'au menton.</p> - -<p>Au bruit, on entendit le pas boiteux de Gillioury -qui dégringolait l'escalier.</p> - -<p>Le docteur courut à Marie-des-Anges, lui arracha -le merlin, l'empoigna et dit:</p> - -<p>—Pas un mot! Personne ne vous a vue. Il est -entendu que c'est moi qui l'ai tuée.</p> - -<div class="chapter"></div> - -<h2 class="nobreak">XXX</h2> - - -<p>Dans la chambre de Naïk, par la croisée ouverte, -un gai soleil entrait, étalant sur le plancher de -sapin clair, lavé à grande eau, sa nappe éblouissante. -Une poussière légère, menue, lumineuse, -ambrée, flottait, incessamment remuée en tourbillons -dansants par la valse des moucherons imperceptibles. -Au rebord de la fenêtre, un pot de -basilic exhalait sa suave senteur musquée, et des -giroflées précoces, fleurant le miel, balançaient -aux brises errantes leurs falbalas jaunes, visités -de temps en temps par une abeille, qui voletait un -moment d'un bout de la pièce à l'autre, bourdonnait -et rebondissait contre les vitres comme une -balle d'or. Dehors, contre le mur, était accrochée -la cage d'osier où maître Nicolas sublait allègrement:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse i3">Jusqu'au revoir, la belle,</div> -<div class="verse i3">Bientôt nous reviendrons.</div> -</div> - -<p>On avait eu soin de le mettre sous le vent, en -sorte que son refrain s'en allait dans la rue, emporté -loin, ne pénétrait pas trop aigu dans la -chambre, et ne faisait que bercer le sommeil du -gas.</p> - -<p>Dans le lit de Naïk, le gas était mollement couché, -les jambes sous une chaude couette, les membres -dorlotés au fin tissu du plus beau linge, entre les -draps du trousseau de fiancée ourdi par la savante -fillette. A travers les rideaux de serge, un peu entrebâillés -seulement, l'air frais arrivait tamisé, ensoleillé, -embaumé, bon. Marie-Pierre le humait -tout en dormant, la tête enfouie au creux d'un -vaste oreiller de pur duvet, sa pauvre tête enflée, -bleuie par endroits, violette, marbrée de bosses -sanguines, emmaillotée de bandelettes.</p> - -<p>Au chevet du lit, la vieille faisait fondre une -pierre de sucre dans un gobelet pour lui donner -à boire quand il se réveillerait. Au pied, Gillioury -grattait doucement, doucement, son <i>banjo</i>, fredonnait -en sourdine dans le trou de l'instrument, agitait -parfois les bras en soufflant des pouh! pouh! -inquiets pour chasser les mouches. Naïk allait et -venait, sur la pointe de ses chaussons, sans plus -de bruit qu'une ombre, trempait des linges dans -une bassine, courait à la porte quand on appelait -en bas, et demandait à voix retenue, dans l'escalier:</p> - -<p>—Qui est là?</p> - -<p>Mais elle n'osait descendre toute seule, encore -épouvantée au souvenir du spectacle qu'elle avait -vu là hier: cette femme morte, ratatinée sur elle-même, -comme aplatie, avec sa robe rose étoilée de -larges taches rouges et sa face hideuse séparée par -le mitan.</p> - -<p>—Ah! la malheureuse! pensait-elle. Elle a -trépassé sans confession, en état de péché mortel. -C'était une mauvaise personne, et qui nous a fait -bien des maux. Mais je voudrais tout de même -qu'elle eût fini autrement.</p> - -<p>Et la petite se signait, disait un <i lang="la" xml:lang="la">Ave</i>, ajoutant:</p> - -<p>—Sainte Anne, ma bonne patronne, mère de -notre sainte Vierge Marie, sainte Anne d'Auray, -priez pour elle!</p> - -<p>Gillioury, tout en marmonnant, songeait aussi à -la scène d'hier et pensait:</p> - -<p>—N'empêche que c'est un gabier d'aplomb, -m'sieu le major. Je savais bien qu'il n'y avait que -lui pour ramener tout ça au nord. Fier coup de -poigne, tout de même! Un sabre d'abattis n'aurait -pas fait mieux. Il lui a fendu la margoulette droit -au lof, une joue à bâbord, l'autre à tribord. Pas un -terrien qu'aurait travaillé comme ça. Les mathurins, -c'est des lapins.</p> - -<p>Marie-des-Anges se demandait avec angoisse ce -qui arriverait de toute cette histoire. S'en tirerait-il, -ce brave monsieur Cézambre, qui avait pris le -meurtre à son compte et qui s'était constitué prisonnier? -Un cœur d'homme, après tout, qui n'avait -pas la force de faire la chose, mais qui avait -eu celle, plus fière, de s'en déclarer responsable! -Ah! le vaillant! Comme c'était beau! Quant à elle, -ni regrets ni remords. Le coup serait à recommencer -qu'elle le recommencerait, harné! sans un -tremblement dans la main, sans un pli à la conscience. -Elle avait bien agi. Ça servirait-il au -moins? Oh! pour cela, sûrement. Le gas serait -bien forcé d'oublier. Les défunts sont les défunts. -Et elle se répétait, farouche:</p> - -<p>—Morte la bête, mort le venin!</p> - -<p>Le gas avait dormi un bon somme depuis l'aube, -un somme tranquille, à souffle régulier, sans -délire, presque sans fièvre. Il n'avait plus prononcé -de ces phrases entrecoupées, de ces mots tantôt -colères, tantôt caressants, où galopaient, cette nuit -encore, en rêves malsains, les souvenirs de son -mauvais péché, de sa noire et sale folie. Il reposait -maintenant comme un honnête petit gas malade, -faiblot, innocent. Ah! pourvu que le réveil ne vînt -pas démentir cette tant espérée guérison! Pourvu -qu'il n'eût pas l'âme mangée jusqu'à l'os!</p> - -<p>Il soupira, bâilla, s'étira, et se mit à geindre -douloureusement, ayant trop fort grouillé sa tête. -Aussitôt sa mère lui tendit le gobelet en disant:</p> - -<p>—As-tu soif, mon pau'p'tit gas?</p> - -<p>Et Naïk, en même temps, accourait avec une compresse -fraîche, tandis que Gillioury continuait plus -haut sa chanson commencée, dont les notes, moins -sourdes à présent, excitaient le merle à redoubler -son refrain.</p> - -<p>—Ah! ma mère, ma mère, ma bonne ancienne! -fit le gas. C'est donc vous qu'êtes là, et qui me -choyez tant et tant? Et c'est toi aussi, ma -petite Naïk, ma fine cousine? Et toi, mon vieux -Bout-dehors? Ah! comme vous m'aimez pour de -vrai, vous autres!</p> - -<p>Il avait de grosses et douces larmes dans les -yeux. Aucun reproche, aucune rancœur ne se lisait -sur les chères figures des siens. Il semblait que -rien ne se fût passé, qu'il sortît de maladie simplement, -d'un long et horrible cauchemar, et que -ceux-là l'avaient veillé tout le temps, et s'épanouissaient -de le voir rendu à eux et à lui-même.</p> - -<p>—Ma mère, ma bonne ancienne! répétait-il en -sanglotant.</p> - -<p>Et, n'osant la regarder, il ajoutait tout bas:</p> - -<p>—Après ce que je vous ai fait! Vous ne m'en -voulez pas? C'est-il Dieu possible? Vous me -choyez encore et toujours. Après ce que je vous -ai fait!</p> - -<p>—Tais-toi, mon pau'p'tit gas, répondait la -vieille. Tais-toi. Tu ne sais pas ce que tu dis. Tu -ne m'as rien fait, harné! Rien de rien. T'as rêvé, -vois-tu. Et puis, et puis, est-ce que je ne suis pas -ton ancienne, dà?</p> - -<p>—Et Naïk non plus ne m'en veut pas?</p> - -<p>—Moi non plus, Marie-Pierre, mon fin Marie-Pierre.</p> - -<p>—Et t'es ma promise, comme devant?</p> - -<p>—Pour sûr.</p> - -<p>—Mais, dis-moi, Gillioury, c'est-il Dieu possible -qu'on soit aimé comme ça? Allons, tu le sais -bien, toi, que je n'ai pas rêvé. J'ai fait le mal. -J'ai failli du corps et de l'âme, pour tout dire. Je -suis un gueux, un malandrin. J'ai peiné les miens -les plus chers, et mis mon salut en oubliance, -et le reste, et tout. Comment qu'on peut m'aimer -encore? Et surtout maman, ma pauvre bonne -ancienne?</p> - -<p>—Je vas te dire la chose qu'est la chose, -répondit le vieux mathurin. C'est comme dans la -chanson, pas moins. Tu ne la connais pas, tiens, -celle-là. Je me la suis rappelée à c'matin, pendant -que tu dormais, et que la mère te soignait en Jésus -de crèche. C'est une chanson du temps jadis. Ah! -bon sang! Elle n'est pas gaie. Mais elle dit joliment -la chose qu'est la chose. Attrape à écouter, -pour voir.</p> - -<p>Il accorda son <i>banjo</i> en mineur, pinça du pouce -une ritournelle dolente, toussa, remonta sa lippe, -cligna sa prunelle mélancoliquement et chanta:</p> - -<div class="poetry"> -<div class="verse">Y avait un' fois un pauv' gas,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan laire,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan la,</div> -<div class="verse">Y avait un' fois un pauv' gas</div> -<div class="verse">Qu'aimait cell' qui n'l'aimait pas.</div> - -<div class="verse stanza">Ell' lui dit: Apport' moi d'main,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan laire,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan la,</div> -<div class="verse">Ell' lui dit: Apport' moi d'main</div> -<div class="verse">L'cœur de ta mèr' pour mon chien.</div> - -<div class="verse stanza">Va chez sa mère et la tue,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan laire,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan la,</div> -<div class="verse">Va chez sa mère et la tue,</div> -<div class="verse">Lui prit l'cœur et s'en courut.</div> - -<div class="verse stanza">Comme il courait, il tomba,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan laire,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan la,</div> -<div class="verse">Comme il courait, il tomba,</div> -<div class="verse">Et par terre l'cœur roula.</div> - -<div class="verse stanza">Et pendant que l'cœur roulait,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan laire,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan la,</div> -<div class="verse">Et pendant que l'cœur roulait,</div> -<div class="verse">Entendit l'cœur qui parlait.</div> - -<div class="verse stanza">Et l'cœur disait en pleurant,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan laire,</div> -<div class="verse i2">Et lon lan la,</div> -<div class="verse">Et l'cœur disait en pleurant:</div> -<div class="verse">T'es-tu fait mal, mon enfant?</div> -</div> - - -<p class="c small gap">Poitiers.—Imprimerie Tolmer et C<sup>ie</sup>.</p> - -<pre style='margin-top:6em'> -*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA GLU *** - -This file should be named 63674-h.htm or 63674-h.zip - -This and all associated files of various formats will be found in: -http://www.gutenberg.org/6/3/6/7/63674/ - -Updated editions will replace the previous one--the old editions will -be renamed. - -Creating the works from print editions not protected by U.S. copyright -law means that no one owns a United States copyright in these works, -so the Foundation (and you!) can copy and distribute it in the United -States without permission and without paying copyright -royalties. 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